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Title: Lettres à Madame Viardot
Author: Tourgueneff, Ivan
Language: French
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from the Internet Archive.)



LETTRES

A MADAME VIARDOT

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS

AUTRES OUVRAGES D'IVAN TOURGUENEFF

DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 le volume.

=PÈRES ET ENFANTS.= Précédé d'une lettre à l'éditeur par Prosper MÉRIMÉE,
de l'Académie française (5º édition), 1 volume.

=CORRESPONDANCE= (Lettres à ses amis de France); Avec notes
d'HALPÉRINE-KAMINSKY (3º mille), 1 volume.

_Il a été tiré du présent ouvrage
10 exemplaires numérotés sur papier de Hollunde._

Paris.--L. MARETUEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--15203.



IVAN TOURGUENEFF

LETTRES

A MADAME VIARDOT

publiées et annotées par E. HALPÉRINE-KAMINSKY

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1907

Tous droits réservés.



PRÉFACE


Les lettres du grand écrivain russe Ivan Sergueïevitch Tourgueneff à
Mme Pauline Viardot, l'illustre cantatrice, ont leur histoire.

Égarées ou dérobées, au moment où la guerre de 1870 obligea la famille
Viardot à quitter Bade pour Londres, ces lettres ont été retrouvées plus
d'un quart de siècle après.

Naturellement, Mme Viardot désirait rentrer en possession de
documents dont elle ne s'était jamais volontairement dessaisie, et
auxquels elle avait tous les droits moraux et juridiques. D'autre part,
les motifs qu'avançait le possesseur actuel pour garder les lettres
n'étaient pas sans valeur non plus. Il avait trouvé le précieux
paquet--parmi des papiers peu importants--dans une caisse qu'il avait
achetée à un bouquiniste de Berlin; celui-ci, à son tour, l'avait
acquise de la veuve d'un médecin français, paraît-il; ici, s'arrête mon
investigation sur l'origine de la caisse.

Quoi qu'il en soit, le dernier acquéreur, admirateur dévoué de
Tourgueneff, se fit un devoir de conserver comme un dépôt sacré la
correspondance que le hasard mettait entre ses mains jusqu'au jour où il
pourrait la rendre publique, et il estimait que ce jour ne pourrait
venir qu'après la mort de la destinataire des lettres.

Comme, en définitive, le possesseur des lettres était moins préoccupé
d'une question pécuniaire que du désir d'entourer cette publication de
meilleures conditions littéraires possibles, je finis par le persuader
des avantages réels qu'il y aurait à la faire du vivant et sous les
auspices de la célèbre artiste.

C'est ainsi qu'après deux ans de pourparlers je pus obtenir la
restitution de tout le paquet des lettres, datées de 1846 à 1871, et que
j'édite avec l'autorisation et sous le contrôle de Mme Viardot.

Une partie de ce qui nous a été livré paraît seulement. Par une réserve
à mon avis excessive, Mme Viardot ne laisse passer que les pages
ayant, non seulement un attrait public indiscutable, mais encore
contenant le moins d'appréciations flatteuses pour la créatrice,
universellement admirée, de tant de personnages de l'imagination
lyrique; elle écarta aussi des passages, des lettres entières, émaillés
de saillies spirituelles, jamais méchantes, contre des personnes
connues, ou semés de détails d'un caractère privé.

Pour moi, qui ai lu le tout, presque tout serait à donner. Rien, en
effet, qui ne soit attachant dans l'échange suivi de pensées entre ces
natures d'artistes, liées d'amitié et de sympathie intellectuelle. C'est
un véritable journal intime, écrit à l'intention d'une âme sœur,
commencé à l'âge d'homme et terminé seulement à la mort de l'auteur[1].

Tourgueneff rencontra pour la première fois M. et Mme Viardot à
Saint-Pétersbourg en 1843: il était à peine âgé de vingt-cinq ans. Je
l'ai dit ailleurs[2]: M. Viardot, qui avait précédemment séjourné en
Russie, cherchait à familiariser les Français avec les chefs-d'œuvre
de la littérature russe. Il était connu par de savantes études d'art et
de littérature étrangère. Mme Viardot, très jeune encore,--elle avait
vingt-deux ans,--était déjà la célèbre cantatrice, acclamée dans toutes
les capitales de l'Europe. Ce couple d'artistes devait produire une vive
et durable impression sur la nature esthétique de Tourgueneff.

       *       *       *       *       *

Le futur auteur des _Récits d'un chasseur_, à cette époque obscure
encore, reçut de ses nouveaux amis l'accueil le plus cordial, au point
qu'on est tenté de croire qu'ils avaient deviné le talent du romancier
avant ses compatriotes. En effet, quatre ans plus tard, comme il l'a
raconté lui-même, Tourgueneff se trouva à l'étranger, dénué de toutes
ressources. Sa mère, mécontente de son départ et blessée de le voir,
lui, un gentilhomme de vieille souche, embrasser la carrière littéraire,
s'était refusée à subvenir à ses besoins. Dans cette situation, il
trouva auprès de la famille Viardot la plus large hospitalité, et
Courtavenel, leur propriété de Rosay en Brie, fut, selon sa propre
expression, son berceau littéraire. «C'est ici, raconte-t-il à son ami
Fet[3], que, n'ayant pas les moyens de vivre à Paris, je passais l'hiver
tout seul, me nourrissant de bouillon de poulet et d'omelettes qui
m'étaient préparés par une vieille domestique. C'est ici que, pour
gagner de l'argent, j'ai écrit la plupart de mes _Récits d'un chasseur_,
et c'est ici encore, comme vous l'avez vu, qu'est venue demeurer ma
fille de Spasskoïé[4]».

Cette petite fille étant très malheureuse en Russie, Tourgueneff se
confia à Mme Viardot, qui lui conseilla de la faire venir et prit
soin de son éducation.

Sauf ses rares visites à Pétersbourg, à Moscou ou à sa propriété de
Spasskoïé, l'écrivain russe, depuis 1847, ne cessa d'habiter la France.
Mais qu'il s'en aille seulement à Versailles, à Courtavenel, ou reste à
Paris, en l'absence de Mme Viardot faisant ses tournées à travers
l'Europe, vite il note ses impressions et lui en fait part comme dans un
journal intime.

Grâce à M. et Mme Viardot, il fut mis en relation avec le monde
artistique et littéraire français; c'est chez eux qu'il rencontra pour
la première fois George Sand. Peu à peu, le cercle de ses connaissances
s'étendit à Mérimée, Sainte Beuve, Théophile Gautier, Flaubert, Paul de
Saint-Victor, Taine, Renan, Jules Simon, Victor Hugo, Augier, Jules
Janin, Maxime Du Camp, Edmond About, les frères Goncourt, Gavarni,
Scherer, Charles Blanc, Fromentin, Nefftzer, Broca, Berthelot,
Francisque Sarcey, etc., etc., et, plus tard, à Zola, Daudet, Guy de
Maupassant et les autres jeunes romanciers de l'école naturaliste.
L'élément théâtral n'était pas moins bien représenté dans les salons de
la créatrice d'_Orphée_.

Les impressions variées nourries par ce milieu et par les fréquents
voyages à travers l'Europe, tant de Tourgueneff que de Mme Viardot,
devaient donc se refléter dans leur correspondance. Aussi, outre sa
valeur propre, biographique ou anecdotique, ajoute-t-elle un chapitre
intéressant à l'histoire littéraire de la seconde moitié du XIXe
siècle. Nous en publions la partie qui commence en 1846, bien que le
«Journal» débute certainement vers 1843; du moins les premières lettres,
parmi celles que j'ai eues entre les mains, datent de mars 1844 et, par
leur caractère familier, font présumer l'existence de plus anciennes.
Tourgueneff ne parle-t-il pas, dans la lettre de 1846, qu'on trouvera
ci-dessous, de «vieux amis, des amis de trois ans»? Encore un coup, je
regrette, avec tous les admirateurs du maître russe, ces suppressions
sévères; puisse l'accueil que fera le public à la série que nous lui
livrons rendre M{me} Viardot plus clémente à l'avenir[5]!

E. HALPÉRINE-KAMINSKY.



LETTRES

A MADAME VIARDOT



I


Saint-Pétersbourg, ce 8/20 novembre 1846.

J'ai hâte de répondre à la bonne lettre que vous m'avez écrite tous les
deux, mes chers amis[6]. Elle m'a fait un plaisir véritable, en me
prouvant que vous n'avez pas changé envers moi. Je vous remercie en même
temps de tous les renseignements que vous me donnez sur votre vie passée
et future. Si le sort ne m'est pas tout à fait contraire, j'espère
pouvoir faire un petit voyage en Europe l'année prochaine, dès le mois
de janvier, si bien qu'il ne serait pas impossible que vous, Madame,
ayez un spectateur de plus à l'«Opern-Haus[7]».

Je lis tous les articles des journaux prussiens qui vous concernent, je
vous prie de le croire--et j'ai été bien heureux et bien content de
votre triomphe dans la _Norma_. Ceci me prouve que vous avez fait des
progrès, c'est-à-dire de ces progrès comme en font les maîtres et qu'ils
ne cessent de faire jusqu'à la fin. Vous êtes parvenue à vous approprier
l'élément _tragique_, le seul dont vous n'étiez pas encore entièrement
maîtresse (car pour le pathétique, ceux qui vous ont vue dans la
_Somnambula_ savent à quoi s'en tenir), et je vous en félicite de tout
mon cœur. Quand on a la noble ambition qui vous anime et une nature
aussi richement douée que la vôtre, il n'est pas de couronne à laquelle
on n'ait le droit d'aspirer, par la grâce de Dieu.

Le choix des opéras que vous allez donner à l'«Opern-Haus» me paraît
admirable (il va sans dire que je préférerais les _Huguenots_ au _Camp
de Silésie_). Pour l'_Iphigénie_, j'oserais vous conseiller de relire
avec attention la tragédie de ce nom, de Gœthe, d'autant plus que
vous avez affaire à des Allemands, qui, presque tous, la savent par
cœur, et dont la manière de comprendre ou de représenter Iphigénie
est par cela même irrévocablement fixée. Du reste, la tragédie de
Gœthe est certainement belle et grandiose, et la figure qu'il a
tracée est d'une simplicité antique, chaste et calme--peut-être trop
calme, surtout pour vous, qui, grâce à Dieu, nous venez du Midi.
Cependant, comme il y a aussi beaucoup de calme dans votre caractère, je
crois que ce rôle vous ira à merveille, d'autant plus que vous n'avez
pas besoin de faire un effort pour vous élever à tout ce qu'il y a de
noble, de grand et de vrai dans la création de Gœthe,--tout cela se
trouvant naturellement en vous. Iphigénie elle-même n'était pas une
«fille du Nord»; un poisson n'a pas de mérite à rester calme...

Vous prononcez bien l'allemand, vous ne le francisez pas;--au contraire,
vous exagérez un tant soit peu l'accentuation,--mais je suis sûr qu'avec
votre application ordinaire vous avez déjà fait disparaître ce léger
défaut.

Pardon, mille fois pardon de ces conseils de pédant; vous savez qu'ils
prennent leur source dans le vif intérêt que je prends à vos moindres
faits et gestes; et puis il n'y a que la perfection qui puisse _vous_
convenir et _nous_ contenter quand nous vous écoutons... Prenez-vous-en
à vous-même... pourquoi nous avoir gâtés?

Mon Dieu, comme j'aurais été heureux de vous entendre cet hiver!... Il
faudra que j'en vienne à bout d'une manière ou d'une autre.

Dans la lettre que j'ai écrite à madame votre mère, j'ai donné quelques
détails sur le théâtre d'ici, ce qui me dispense de revenir là-dessus.
Je préfère vous féliciter sur l'emploi de votre temps à la campagne...
Oui, certes, je suis bien curieux de voir de votre ouvrage[8]...
Patience!

Je n'ai pas encore reçu le petit livre de Viardot (que je remercie
beaucoup de son bon souvenir), mais je l'ai déjà lu, et j'y ai retrouvé
cet esprit sobre et fin, ce style élégant et simple dont la tradition
semble vouloir se perdre en France. A propos de littérature, le prince
Karol du dernier roman de Mme Sand (_Lucrezia Fioriani_), paraît être
Chopin.

Je vous dirai (si cela peut vous intéresser) que nous avons réussi à
fonder un journal à nous, qui paraîtra dès la nouvelle année et qui
s'annonce sous des auspices très favorables. Je n'y participe qu'en
qualité de collaborateur[9].

Je travaille beaucoup pour le moment, et je ne vois presque personne. Ma
santé est bonne, mes yeux ne s'empirent pas, ce qui est déjà un grand
bonheur. J'ai trois petites chambres assez jolies où je vis en vrai
solitaire avec mes livres, que je suis enfin parvenu à rassembler des
quatre parties du monde--mes espérances et mes souvenirs. J'aurais bien
voulu avoir ici l'excellent cheval que je montais à la campagne, mais la
vie est si chère à Pétersbourg! C'était une jument anglaise bai clair,
admirable d'allure, de douceur, de force et de vigueur. J'ai eu de même
le bonheur de faire l'acquisition d'un excellentissime chien de chasse,
ou plutôt d'une chienne. Elle se nomme _Pif_ (drôle de nom, n'est-ce
pas? pour une chienne); ma jument, au contraire, a été baptisée par une
vieille Anglaise qui demeure chez ma mère _Queen Victoria_. J'avais un
autre chien, un griffon, monstre de laideur, bon à rien, mais qui
s'était attaché à moi. Celui-là répondait au nom de _Paradise Lost_...
Voilà bien du bavardage et de l'enfantillage. J'en rougis et vous prie
de l'excuser.

Il faut que vous me promettiez de m'écrire le _lendemain_ de votre
première représentation allemande; d'ici là, si l'envie vous en prend,
tant mieux. De mon côté, maintenant que la digue est rompue, je vais
vous inonder de lettres. J'écris cette fois-ci à votre adresse, car je
ne sais si Viardot est encore à Berlin. Il est cependant étrange que nos
lettres se soient perdues!

Mille--non--un million d'amitiés à tous les vôtres. Je crois que vous
n'avez pas besoin de mes protestations d'amitié et de dévouement pour y
croire; nous sommes déjà de vieux amis, des amis de trois ans. Je suis
et serai toujours le même; je ne veux pas, je ne puis pas changer.

Permettez-moi de vous serrer bien amicalement les mains; je fais les
vœux les plus sincères pour votre bonheur.

A revoir, un beau jour; ah! je crois bien qu'il sera beau, ce jour-là!

Louise[10] n'est pas encore assez grande demoiselle pour se formaliser
d'un gros baiser que je donne à sa petite joue rondelette. Adieu, encore
une fois.

Votre tout dévoué,

YVAN TOURGUENEFF.



II


Paris, 19 octobre 1847.

Savez-vous, Madame, que vos charmantes lettres rendent la besogne très
difficile à ceux qui ont prétendu à l'honneur de correspondre avec vous?
J'en suis d'autant plus embarrassé qu'une légère indisposition
(maintenant entièrement dissipée) m'ayant retenu dans ma chambre tous
ces jours-ci, je ne puis vous envoyer, comme j'en avais l'intention, une
petite revue de tout ce qui se passe à Paris. Me voilà donc réduit à mes
propres ressources, comme la Médée de Corneille. C'est fort
inquiétant.... Mais n'importe! je compte sur votre indulgence.... Ah!
mais--sans plaisanter!--quelle abominable chose que l'abus de la parole!
Voilà une phrase qui, à force d'avoir été répétée, ne veut plus rien
dire; et quand on l'emploie très sérieusement, on s'expose à n'être pas
cru. Enfin! comme dit votre mari--je commence par le commencement.

Je commence par vous dire que nous sommes tous très enchantés de
l'heureux commencement de vos pérégrinations, et que nous attendons avec
impatience les nouvelles de votre début. Nous voyons d'ici tomber les
fleurs et nous entendons les bravos. Hélas!... Vous savez ce que veut
dire cet hélas!

Eh bien, vous voilà donc au fond de l'Allemagne! Il faut espérer que ces
braves «Bürger» sauront mériter leur bonheur. Vous êtes à Dresde....
N'étions-nous pas hier à Courtavenel? Le temps _passe_ toujours vite,
qu'il soit rempli ou vide, mais il _arrive_ lentement... comme une
clochette de troïka russe.

Vous avez probablement parcouru Diderot. Il faut avoir lu ses paradoxes
pour s'en amuser, les réfuter et les oublier. Il raffermit--à ses
dépens--dans son lecteur le sentiment du vrai et du beau. Votre esprit
si droit, si _simple_, et si sérieux dans sa finesse et sa grâce, n'a
pas dû goûter beaucoup le babil capricieux, miroitant et dilettantisque
du «Platon français» (jamais homme ne fut plus mal surnommé). Cependant
on y pêche par-ci par-là quelques idées neuves et hardies, ou plutôt
quelques germes d'idées fécondes. Son dévouement à la liberté de
l'intelligence; son encyclopédie, voilà ce qui le fera vivre. Son
cœur est excellent; mais quand il le fait parler, il y fourre de
l'esprit et le gâte. Décidément les feux d'artifice du paradoxe ne
vaudront jamais le _bon soleil_ de la vérité. Et cependant, quoi de plus
quotidien que le soleil? (Pas à Paris, par exemple!) Ma foi! vive le
soleil! Vive tout ce qui est bon pour tout le monde!

Mendelssohn est donc mort. Ce que vous en avez dit dans votre lettre à
madame votre mère nous a paru à tous bien juste. Je ne le connais
presque pas; d'après ce que j'ai entendu de lui, je suis tout prêt à
l'estimer,--beaucoup l'aimer... c'est une autre affaire. On ne fait de
belles choses qu'avec le talent et l'instinct réunis: avec la tête et le
cœur; j'ose croire que chez Mendelssohn la tête prédomine. Je puis me
tromper... mais, du reste, vous savez que je ne tiens pas obstinément à
mes erreurs, quand on me met le nez dessus--ce qui n'est pas difficile,
vu les proportions de cet organe. Je suis éducable.

Et à propos, comment va _die deutsche Sprache_[11]? Parfaitement,
j'imagine. J'ai déjà pris un maître d'espagnol: el señor Castelar. J'ai
beaucoup travaillé tous ces temps-ci; je viens d'expédier un gros paquet
à notre Revue[12]. C'est que je _tiens_ à _tenir_ mes promesses.
J'achève de lire en ce moment un livre de _Daumer_ sur les mystères du
christianisme. Ce Daumer est une espèce de fou qui veut à toute force
prouver que le christianisme primitif, judaïque, considéré comme secte,
n'est autre chose que le culte de Moloch renouvelé; que les premiers
chrétiens sacrifiaient et _mangeaient_ des victimes humaines, et que
Judas n'a trahi son maître que parce qu'il ne pouvait vaincre l'horreur
que lui inspirait un pareil repas. Daumer dépense beaucoup d'érudition
pour prouver que cette horrible coutume s'est maintenue dans l'Église
jusqu'au quatorzième siècle! Ce ne sont que des folies; mais ce qu'il y
a de vrai dans son idée--c'est le côté sanglant, triste, anti-humain de
cette religion, qui devrait être toute d'amour et de charité. Vous ne
sauriez vous imaginer l'effet pénible que font toutes ces légendes de
martyrs qu'il vous raconte les unes après les autres, toutes ces
flagellations, ces processions, ces ossements adorés, ces autodafés, ce
mépris féroce de la vie, cette horreur des femmes, toutes ces plaies et
tout ce sang!... C'est tellement pénible que je ne veux plus vous en
parler....

Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai des nouvelles sur l'Opéra
National, sur la _Cléopâtre_ de Mme de Girardin (qui a réussi, à mon
grand regret), etc., etc. Cependant, dès aujourd'hui, je puis vous dire
que j'ai assisté hier soir à la première représentation de _Didier,
l'honnête homme_, nouvelle pièce de Scribe, aux Variétés. La donnée
n'en est pas neuve, mais c'est parfaitement manigancé.... Ferville y a
été admirable de vérité, de noblesse et de sensibilité. Or, il paraît
qu'une pièce identiquement pareille a été donnée hier au soir au Gymnase
sous le nom de _Jérôme le maçon_. C'est Bouffé qui y remplissait le rôle
de Ferville. Je ne sais comment ces beaux esprits se sont rencontrés,
mais il est de fait que le Gymnase a fait relâche avant-hier et a répété
jour et nuit pour être prêt le même jour que l'autre théâtre. J'irai
voir ce _Jérôme_, et vous ferai part de mes impressions.--Bouffé est
certainement bien plus Mendelssohn que Ferville,--mais Ferville est
peut-être plus Rossini que lui. Enfin nous verrons, et si j'ai dit une
bêtise, je serai le premier à crier mon _mea culpa_.

Sur ce, Madame, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et bonne garde.
Portez-vous bien surtout et n'oubliez pas vos amis, qui vous sont bien
dévoués, ce qui n'est pas étonnant le moins du monde, car enfin... ma
foi, à quoi l'absence serait-elle bonne, si on ne pouvait pas même en
profiter pour dire aux personnes ce qu'on pense d'elles?... Mais je
m'arrête à l'idée que vous devez avoir pour le moment un bourdonnement
perpétuel de compliments dans les oreilles, et je me borne à vous
dire... enfin tout ce que vous voulez....

J'espère que votre mari se porte bien, qu'il va chasser à outrance et
nous écrire un joli petit article là-dessus. Je lui serre la main ainsi
qu'à vous, et j'embrasse la petite Louise de tout mon cœur.... Si
Mme Schumann se souvient d'un gros monsieur russe qu'elle a vu à
Berlin, dites-lui que ce gros monsieur la salue....

       *       *       *       *       *

Il faut cependant finir cette lettre! Je vais la porter à madame votre
mère pour qu'elle y mette quelques mots.

Bonjour, portez-vous bien de toutes les façons; et voilà.

Votre tout dévoué,

IV. TOURGUENEFF.



III


Paris, le 8 décembre 1847.

Je commence par vous remercier, Madame, pour la bonne et charmante
lettre que madame votre mère m'a remise de votre part. Vous faites bien
de vous souvenir de vos vieux amis; ils vous en sont tellement
reconnaissants! _Danke, danke._

Tous les détails que vous nous donnez de votre vie à Dresde sont lus et
relus mille fois; les Dresdennois sont décidément un bon peuple....

       *       *       *       *       *

Avant tout, il faut que je vous dise que «maman[13]» se porte très bien
et Mlle Antonia[14] aussi, et Mme Sitchès aussi; le papa
Sitchès[15] tousse un peu, mais ce n'est pas du tout étonnant. Des
900.000 habitants de Paris, il y en a 899.999 qui ont la grippe, et le
seul qui ne l'ait pas, c'est Louis-Philippe, car ce monsieur a tous les
bonheurs. Cependant, pardon! je m'oubliais; je n'ai pas la grippe non
plus; mais c'est que moi aussi, je ne puis pas me plaindre de mon sort.

_El hermano de Vd_[16] va très bien de même; il a fait magnifiquement
relier un exemplaire de sa méthode, qu'il destine à la reine Christine,
pour qu'elle apprenne à sa fille l'art de faire des fioritures et des
transpositions.

A propos de musique, j'ai entendu Mme Alboni dans _Sémiramide_. Elle
y a eu un _très grand_ succès. Sa voix a entièrement changé de caractère
depuis Pétersbourg; de brutale qu'elle était, elle est devenue _trop_
molle, molle; elle chante à la Rose Chéri, maintenant; elle fait bien
les agilités; le timbre de sa voix est excessivement doux et insinuant,
mais pas d'énergie, pas de mordant. Comme actrice, elle est nulle; sa
figure placide et grasse se refuse à toute expression dramatique; elle
se borne de temps en temps à froncer péniblement le sourcil. Ce qu'elle
a dit de mieux a été le _In si barbara sciagura_. Les Parisiens en sont
enchantés. Mme Grisi, talonnée par l'émulation, s'est surpassée; elle
m'a vraiment fait plaisir. Coletti n'a pas été mauvais non plus,
quoique, en général, je trouve qu'il chante en père de famille.

Hier, je suis allé, avec le jeune Le Roy d'Étiolles[17], à
l'Opéra-Comique; on y donnait _la Dame blanche_. Quelle jolie musique,
galante, spirituelle et chevaleresque! C'est moins brillant, mais
peut-être plus français encore qu'Auber; Boïeldieu est pâle quelquefois,
mais jamais vulgaire (ce qui n'arrive que trop souvent au papa de _la
Muette_)....

Vernet m'a fait un très grand plaisir dans la vieille pièce: _le Père de
la débutante_. Tous les acteurs français sont essentiellement
réalistes, mais personne ne l'est aussi finement, aussi «brovontement»,
disait un Allemand, que Vernet. Il contente à la fois l'instinct et
l'esprit du spectateur; il transporte d'aise le connaisseur, il fait
rire et sourire. Quel dommage qu'il se fasse vieux! Voilà quelqu'un qui
s'entend à créer.--Il y a des artistes qui parviennent à se débarrasser
de leur individualité; mais à travers la personne qu'ils représentent,
on voit cependant l'acteur qui s'efface, qui s'observe, et cette espèce
de contrainte réagit sur vous. Vous étiez encore ainsi à Pétersbourg,
mais déjà alors votre talent brisait ses dernières entraves (je me
rappelle maintenant les premières représentations de _la Somnambule_),
et depuis?...

       *       *       *       *       *

Vous me dites que vous vous êtes mise à lire _Uriel Acosta_, de Gutzkow.
N'est-ce pas que ce fantôme, que cet ouvrage pénible d'un homme d'esprit
sans talent, tout farci d'allusions et de préoccupations politiques,
religieuses, philosophiques, vous a déplu? Et puis, tous ces effets
criards, ces coups de théâtre,--y a-t-il quelque chose de plus dégoûtant
qu'une brutalité qui n'est pas naïve?

L'ombre de Shakespeare pèse sur les épaules de tous les auteurs
dramatiques; ils ne peuvent se défaire de leurs réminiscences; ils ont
trop lu, les malheureux, et pas du tout vécu! Ce n'est qu'en Allemagne
qu'il a été possible qu'un écrivain déjà connu (M. Mundt, le mari de la
sœur de Müller) se soit vu réduit à _afficher dans les gazettes_
qu'il désirait une épouse (ce fait est littéralement vrai).

On ne peut plus rien lire par le temps qui court. Gluck disait d'un
opéra qu'il puait la musique (_puzza musica_). Tous les ouvrages qu'on
fait aujourd'hui puent la littérature, le métier, la convention. Pour
trouver une source encore vive et pure, il faut remonter bien haut. Le
prurit littéraire, le bavardage de l'égoïsme qui s'étudie et s'admire
soi-même, voilà la plaie de notre temps. Nous sommes comme les chiens
qui retournent à leurs vomissements.

C'est l'Écriture qui le dit, naïvement, cette fois. Il n'y a plus ni
Dieu ni Diable, et l'avènement de l'Homme est encore loin.

Parmi tout ce qui écrivaille maintenant en Allemagne, Feuerbach[18] est
le seul _homme_, le seul caractère et le seul talent.

Voici encore un bon et bel ouvrage; et pas littéraire, Dieu merci! le
deuxième volume de _la Révolution française_, par Michelet. Cela part du
cœur, il y a du sang, de la chaleur là-dedans; c'est un homme du
peuple qui parle au peuple,--c'est une belle intelligence et un noble
cœur. Le deuxième volume est infiniment supérieur au premier. C'est
tout l'inverse pour le livre de Louis Blanc.

Je crains cependant que ma lettre ne devienne trop longue, et, malgré
tout le plaisir que j'ai à babiller devant vous, je ne voudrais pas
abuser de votre complaisance. Je n'ajouterai plus que quelques mots. Je
mène ici une vie qui me plaît excessivement: toute la matinée, je
travaille; à deux heures, je sors, je vais chez maman où je reste une
demi-heure, puis je lis les journaux, je me promène; après dîner, je
vais au théâtre ou je retourne chez maman; le soir, quelquefois, je vois
des amis, surtout M. Annenkoff[19], un charmant garçon aussi fin
d'esprit qu'il est gros de corps; et puis je me couche, et voilà....

Adieu, Madame... je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur au
monde. Rappelez-moi, s'il vous plaît, au bon souvenir de votre mari; je
vais lui écrire un de ces jours; j'espère qu'il se porte à merveille. Je
vous serre la main bien cordialement, et je reste pour toujours.

Votre dévoué

IV. TOURGUENEFF.



IV


Paris, 14 décembre 1847.

Bravo, Madame, bravo, _evviva!_ Je ne puis commencer ma lettre
autrement. Encore une grande victoire! Vous avez fait à Dresde et à
Hambourg ce que la Diète vient de faire contre le _Sonder-Bund_: après
avoir enfoncé les ailes, vous allez mettre le centre (Berlin) en pleine
déroute. Et puis vous irez, comme César, à la conquête de la
Grande-Bretagne. (Tudieu! quel ton épique!) Vous nous avez fait aussi
beaucoup de plaisir en nous racontant votre voyage de Berlin à Hambourg.
En général, ce qu'il y a surtout de charmant dans les lettres que vous
écrivez à madame votre mère--ce sont les détails que vous nous donnez...
les détails, mais c'est le coloris, la lumière du tableau.--Ne nous
envoyez pas de simples dessins ou des grisailles--chacune de vos lettres
est relue une dizaine de fois--toujours deux fois de suite à haute voix.
(C'est moi qui fais l'office de lecteur). Et puis, après l'avoir dévorée
en bloc, on se met à l'éplucher par-ci par-là; l'appétit revient en
mangeant, et on recommence. Je ne puis vous cacher que vous faites des
fautes d'orthographe en espagnol! mais ce n'est qu'un charme de
plus....

A propos, il y a encore une chose dans vos lettres qui nous rend bien
contents: c'est de voir que vous vous portez bien (je crache trois
fois[20]). Aussi--ne fût-ce que par émulation--nous nous portons, tous
tant que nous sommes, à merveille.... Ce que c'est que l'émulation!

Je regrette de me voir forcé de vous le dire, Madame, mais cette fois-ci
je n'ai absolument aucune nouvelle intéressante à vous communiquer.

Toute cette semaine, je ne suis presque pas sorti de chez moi; j'ai
travaillé à force; jamais les idées ne m'étaient venues si abondamment;
elles se présentaient par douzaines. Je me faisais l'effet d'un pauvre
diable d'aubergiste de petite ville qui se voit tout à coup assailli par
une avalanche de visiteurs; il finit par perdre la tête et ne plus
savoir où loger son monde.

Avant-hier, j'ai lu une des choses que je venais de terminer à deux amis
russes; ces messieurs ont ri à se tordre.... Ça me faisait un effet
extrêmement étrange et fort agréable.... Décidément je ne me savais pas
si drôle que ça--et puis il ne suffit pas de terminer une chose, il
faut la copier (voilà une corvée!) et l'expédier. Aussi les éditeurs de
ma Revue vont-ils ouvrir de grands yeux en recevant coup sur coup des
gros paquets de lettres! J'espère qu'ils en seront contents. Je prie
très humblement mon bon ange (tout le monde en a un, à ce qu'on dit) de
continuer à m'être favorable--et je vais continuer de mon côté à abattre
de la besogne. C'est une excellente chose que le travail.

Écoutez, Madame: si après la réception de cette lettre, vous avez encore
à chanter _le Barbier_, intercalez-y l'air de Balfe.... je veux qu'on me
pende si le public ne casse pas les banquettes. Je connais les
Hambourgeois (Ich kenne meine Pappenheimer), il leur faut quelque chose
d'épicé.

Depuis deux ou trois jours, nous avons ici un temps superbe. Je fais de
grandes promenades avant dîner aux Tuileries. J'y regarde jouer une
foule d'enfants, tous charmants comme des Amours et si coquettement
habillés! Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses
mordillées par les premiers froids de l'hiver, l'air placide et bon des
bonnes, le beau soleil rouge à travers les grands marronniers, les
statues, les eaux dormantes, la majestueuse couleur gris sombre des
Tuileries, tout cela me plaît infiniment, me repose et me rafraîchit
après une matinée de travail. J'y rêve--non pas vaguement, à
l'allemande, à ce que je fais, à ce que je vais faire.... Je ne manque
jamais (c'est-à-dire les trois ou quatre fois que j'y ai été) d'aller
faire ma visite au lion de Barye, qui se trouve à l'entrée des
Tuileries, du côté de la rivière--mon groupe favori. Le soir, je vais
chez «bonne maman»; nous y avons passé, il y a quelques jours, cinq ou
six heures avec Manuel[21] à faire mille extravagances. Cela nous a fait
penser à Courtavenel, à Mascarille, à Jodelet, etc., etc. Vous n'êtes
pas la seule qui y pensiez, Madame.... Vous souvenez-vous du jour où
nous regardions le ciel si pur à travers les feuilles dorées des
trembles?... Ah! mais, je n'en finirais pas si je me mettais sur ce
chapitre.

Mon Dieu, que c'est donc beau, l'automne!... pas quand il fait sale et
crotté (vos «pflia pflia» sont parfaits de vérité), mais quand le ciel
est bien transparent, bien pacifique. Il y a du Louis XIV vieillard dans
un beau jour d'automne.... Vous allez vous moquer de ma comparaison. Eh
bien, tant mieux! Riez même, riez aux éclats à montrer toutes vos dents.
Vous savez ce que vous disait votre vieux monsieur de Mecklembourg sur
la route de Berlin à Hambourg!

J'ai promis à madame votre mère de lui porter ma lettre... il faut lui
laisser de la place. J'aurais dû y penser d'avance et resserrer
davantage mes lignes. C'est pour le coup que vous aurez le droit de me
nommer bavard.

Je vais écrire, l'un de ces jours, une lettre à votre mari. Le deuxième
volume de Michelet est un chef-d'œuvre. Louis Blanc se couvre de
ridicule par sa querelle avec Eugène Pelletan.

Je salue bien amicalement le grand chasseur. Que Dieu vous conserve
tous! Je vous souhaite tout le bonheur imaginable; je vous serre
fortement la main, je vous refélicite et je reste:

Votre ami dévoué,

IV. TOURGUENEFF.

_P.-S._--N'ayant pas trouvé madame votre mère à la maison, je ferme
cette lettre de peur de retard. J'écris cela dans la boutique d'un
épicier, et je vais cacheter ma lettre avec sa cire et le sceau de ses
armes.



V


19 décembre 1847.

    Madame,

       *       *       *       *       *

Madame votre mère (qui se porte bien, ainsi que nous tous) m'a raconté
votre dernière lettre de Hambourg. Ah! Madame! Madame! ne vous fiez pas
à une belle journée de décembre, c'est bien traître, il fait humide «le
long de la rivière». J'espère que votre mal de gorge se sera dissipé
bien vite et que _les Huguenots_ ont eu le même succès que _le Barbier_.
Du reste, je ne crois pas que vous vous amusiez beaucoup à Hambourg. On
n'y voit que des «marchants», toujours parlant de chemins de fer,
actions, emprunts et autres choses fort productives et fort stupides. Je
suis sûr qu'au fond de votre âme vous devez ressentir un secret dépit de
devoir _amuser_ de pareilles gens, car vous ne faites que les amuser.
Ils ne sont pas capables de sentir autre chose en vous écoutant; ils
réservent tout leur sérieux pour la hausse et la baisse. Cependant ils
vous applaudissent, ils crient, ils battent des mains. Ils font leur
devoir--et on ne les en remercie pas...

Ce que vous nous dites de l'effet qu'a produit sur vous le _Joseph_ de
Méhul me fait bien vivement regretter qu'on ne puisse l'entendre ici;
dans ce grand diable de Paris, on ne donne que de grands diables
d'opéras, comme _Jérusalem_....

Au moment où je vous écris ces lignes, une bande de musiciens ambulants
se met à chanter le _Mourir pour la patrie_, de Gossec.... Dieu, que
c'est beau! j'en ai les larmes aux yeux. Ah ça, mais décidément les
vieux musiciens valaient mieux que ceux d'à présent. Quelle énergie
sérieuse! quelle conviction! quelle simplicité grandiose! Chanté en 93
par des centaines de voix, cet hymne a dû faire battre bien des
cœurs.

En général, depuis quelque temps, je me détourne de plus en plus du
temps présent; il est vrai qu'il offre peu d'attraits! Je me jette à
corps perdu dans le passé. Je lis maintenant Calderon avec acharnement
(en espagnol, comme de raison); c'est le plus grand poète dramatique
catholique qu'il y ait eu, comme Shakespeare, le plus humain, le plus
antichrétien. Sa _Devocion de la Cruz_ est un chef-d'œuvre. Cette foi
immuable, triomphante, sans l'ombre d'un doute ou même d'une réflexion,
vous écrase à force de grandeur et de majesté, malgré tout ce que cette
doctrine a de répulsif et d'atroce. Ce néant de tout ce qui constitue la
dignité de l'homme devant la volonté divine, l'indifférence pour tout
ce que nous appelons vertu ou vice avec laquelle la _grâce_ se répand
sur son élu--est encore un triomphe pour l'esprit humain; car l'être qui
proclame ainsi avec tant d'audace son propre néant s'élève par cela même
à l'égal de cette Divinité fantastique, dont il se reconnaît être le
jouet. Et cette Divinité--c'est encore l'œuvre de ses mains.
Cependant, je préfère Prométhée, je préfère Satan, le type de la révolte
et de l'individualité. Tout atome que je suis, c'est moi qui suis mon
maître; je veux la vérité et non le salut; je l'attends de mon
intelligence et non de la grâce.

_N. B._--Excusez toutes ces fio-ratures[22].

Malgré tout, Calderon est un génie bien extraordinaire et vigoureux
surtout. Nous autres, faibles descendants de puissants ancêtres, nous
arrivons tout au plus à être gracieux dans notre faiblesse.... Je pense
au _Caprice_ de Musset (qui continue à faire fureur ici). Mais je pense
aussi en même temps que je continue à ne pas avoir de nouvelles à vous
donner; et cependant il s'est passé des choses assez intéressantes. M.
Michelet a ouvert son cours, Mme Alboni a chanté hier _la
Cenerentola_ (je l'entendrai aujourd'hui dimanche); on parle beaucoup
d'une fille électrique ou magnétique qui fait, pendant son sommeil, en
écoutant la musique, des gestes qui y ont rapport (à la musique), etc.,
etc., etc.

Mais que voulez-vous, je tourne à l'ours; je ne sors presque pas de ma
chambre,--je travaille avec une ardeur incroyable.... J'espère que ce ne
sera pas du temps perdu. Cependant j'ai l'intention de me secouer un peu
et de courir à Paris; il faut cependant en avoir une idée.

J'ai reçu des lettres de mes éditeurs qui me font toutes sortes de beaux
compliments sur mon activité; en même temps ils m'ont envoyé le dernier
numéro de notre Revue; j'y ai trouvé une admirable nouvelle d'un
monsieur Grigorovitch[23]....

       *       *       *       *       *

J'écrirai demain une lettre à votre mari, que je vous prie de saluer
bien amicalement de ma part. Je n'ai pas encore rempli la commission de
Louise--et pour cause; ce qui ne m'empêche pas de l'embrasser sur les
deux joues. Pour vous, Madame, vous connaissez mon refrain ordinaire; je
vous souhaite tout ce qu'il y a de bon, de beau, de grand et de noble
dans ce monde... du reste, c'est vous souhaiter ce que vous possédez
déjà. Soignez-vous bien, soyez heureuse, gaie et contente, vous et tous
les vôtres.

Vous ne restez pas à Hambourg plus de quatre à cinq jours, n'est-ce pas?
Ma prochaine lettre vous y trouvera peut-être encore.

_Que Dios bendiga a Ud, leben sie recht, recht wohl; boudté zdorovy i
pomnité nass[24]._

Votre

IV. TOURGUENEFF.



VI


Paris, ce 25 décembre 1847.

Nous étions tous, je vous l'avouerai, Madame, un peu inquiets de ne pas
recevoir de vos nouvelles (il est vrai que vous nous aviez gâtés), quand
votre lettre du 21, avec tous ses charmants détails, nous a comblés de
joie. J'ai fait l'office de lecteur, comme de coutume, et je puis vous
assurer que jamais mes yeux ne se portent mieux que quand ils ont à
déchiffrer vos lettres, d'autant plus que vous écrivez parfaitement bien
pour une célébrité. Du reste, votre écriture varie à l'infini;
quelquefois elle est jolie, fine, perlée--une vraie petite souris qui
trottine; d'autres fois, elle marche hardiment, lestement, à grandes
enjambées; souvent il lui arrive de s'élancer avec une rapidité, avec
une impatience extrêmes, et alors, ma foi, les lettres deviennent ce
qu'elles peuvent.

Vous faites très bien de nous décrire vos costumes; nous autres
réalistes, nous tenons au coloris. Et puis...! et puis, tout ce que vous
faites est bien fait. Vos succès à Hambourg nous causent une joie
infinie; bravo, bravo! N'est-ce pas que nous sommes _bons_ de vous
encourager?

Je vous remercie de tout mon cœur pour le bon et affectueux conseil
que vous me donnez dans votre lettre à Mme Garcia. Ce que vous dites
de la «quabra dura» qu'on remarque toujours dans une œuvre
interrompue est bien vrai--«_das sind goldene Worte_». Aussi, depuis que
je suis à Paris, je n'ai jamais travaillé qu'à une chose à la fois et
j'en ai conduit plusieurs à bon port, je l'espère du moins. Il ne s'est
pas passé de semaine que je n'aie envoyé un gros paquet à mes éditeurs.

Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, j'ai encore lu un drame
de Calderon, _la Vida es sueno_[25]. C'est une des conceptions
dramatiques les plus grandioses que je connaisse. Il y règne une énergie
sauvage, un dédain sombre et profond de la vie, une hardiesse de pensées
étonnante, à côté du fanatisme catholique le plus inflexible. Le
Sigismond de Calderon (le personnage principal), c'est le Hamlet
espagnol, avec toute la différence qu'il y a entre le Midi et le Nord.
Hamlet est plus réfléchi, plus subtil, plus philosophique; le caractère
de Sigismond est simple, nu et pénétrant comme une épée; l'un n'agit pas
à force d'irrésolution, de doute et de réflexions; l'autre agit--car son
sang méridional le pousse--mais tout en agissant, il sait bien que la
vie n'est qu'un songe.

Je viens de commencer maintenant le _Faust_ espagnol, _el Magico
prodigioso_[26]; je suis tout encalderonisé. En lisant ces belles
productions, on sent qu'elles ont poussé naturellement sur un sol
fertile et vigoureux; leur goût, leur parfum, est simple; le graillon
littéraire ne s'y fait pas sentir. Le drame en Espagne a été la dernière
et la plus belle expression du catholicisme naïf et de la société qu'il
avait formée à son image. Tandis que dans le temps de crise et de
transition où nous vivons, toutes les œuvres artistiques ou
littéraires ne représentent tout au plus que les opinions, les
sentiments individuels, les réflexions confuses et contradictoires,
l'éclectisme de leurs auteurs; la vie s'est éparpillée; il n'y a plus de
grand mouvement général, excepté peut-être celui de l'industrie, qui,
considérée sous le point de vue de la soumission progressive des
éléments de la nature au génie de l'homme, deviendra peut-être la
libératrice, la régénératrice du genre humain. Aussi, à mon avis, les
plus grands poètes contemporains sont les Américains qui vont percer
l'isthme de Panama et parlent d'établir un télégraphe électrique à
travers l'Océan. Une fois la révolution sociale consommée--vive la
nouvelle littérature!...

Une grande partie de ces réflexions m'est venue à l'esprit l'autre soir,
pendant que j'assistais à la représentation d'une revue de l'année 1847,
_le Banc d'huîtres_, au Palais-Royal. C'était amusant, et je riais....
Mais, bon Dieu! que c'était maigre, pâle, timide et mesquin à côté de ce
qu'aurait pu en faire--je ne dis pas Aristophane--mais quelqu'un de son
école! Une comédie fantastique, extravagante, railleuse et émue,
impitoyable pour tout ce qu'il y a de faible et de mauvais dans la
société et dans l'homme même, et finissant par rire de sa propre misère,
s'élevant jusqu'au sublime pour s'en moquer encore, descendant jusqu'au
stupide pour le glorifier, le jeter à la face de notre orgueil.... que
ne donnerait-on pour y assister! Mais non, nous sommes voués au Scribe à
perpétuité.

Je ne désespère pas de vous lire _les Oiseaux_ ou _les Grenouilles_
d'Aristophane en en retranchant tout ce qui est par trop cynique.

       *       *       *       *       *

Ainsi vous voilà donc à Berlin; vos deux premières campagnes sont
terminées, et vous vous trouvez, maintenant au milieu d'un peuple déjà
conquis.

Vous allez débuter dans une semaine. Je connais quelqu'un qui se mettra
à étudier les journaux de Berlin. Il y a dans les _Didaskalia_ de
Francfort un article enthousiaste sur vous, daté de Hambourg. A propos,
_l'Illustration_ annonce votre engagement au Grand-Opéra pour l'hiver
prochain. On écrit de Pétersbourg que le théâtre italien y est à
l'agonie. J'ai parlé dans une lettre à votre mari de _la Cerenentola_ et
de Mme Alboni.

J'espère que vous allez vous porter tous, mari, femme et enfant, comme
des anges, ou comme nous, car nous allons très bien, mais très bien.

Bonjour, Madame. Au risque de vous ennuyer en vous répétant toujours la
même chose, je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur, de plus
grand et de plus beau sur la terre; vous savez si mes vœux sont bien
sincères... Portez-vous bien, soyez heureuse.

Votre tout dévoué

IV. TOURGUENEFF.

_P.-S._--_Que Dios bendiga Vd._



VII


Paris, ce 11 janvier 1848.

Je viens de recevoir à l'instant la lettre que vous m'avez envoyée sous
le couvert de Mme Garcia. Je remercie votre mari, de son bon
souvenir. Quant à ce qu'il me dit de la situation de la France, je ne
demande pas mieux que d'avoir tort, et d'être détrompé le plus vite
possible.

Mes petites nouvelles (qui, du reste, sont dans un genre diamétralement
opposé à celui de Florian) ne méritent pas l'honneur d'une traduction;
mais l'offre que me fait et señor Louis est trop flatteuse pour que je
ne m'abonne pas, dès à présent, à en profiter plus tard, quand j'aurai
fait enfin quelque chose de bon, si Apollon veut que ce bonheur
m'arrive[27]. En même temps je souhaite au grand chasseur... halte-là!
je ne lui souhaite rien. Si lui, l'homme raisonnable par excellence, ne
s'est pas laissé infecter par les superstitions de ma chère patrie, je
ne suis pas Russe pour rien, moi, et ne veux pas lui gâter son plaisir.

Les articles sur _la Norma_ m'ont fait éprouver ce que les Allemands
nomment _Wehmuth_. En vous comparant avec vous-même d'il y a un an, MM.
les critiques semblent remarquer un changement, un développement dans la
manière dont vous faites ce rôle. Et moi--_ay de mi_--je ne puis savoir
ce qu'ils veulent dire. Je ne vous ai pas vue dans la _Norma_ depuis
Saint-Pétersbourg. _Diese Entwickelungstufe ist mir entgangen._ Je suis
prêt à crier: Au voleur! comme Mascarille. Au fond, je ne suis pas
chagriné. Rellstab et Kossack parlent tous les deux «_von einer
milderen Darstellung_»; je sais bien que ce n'est pas là une _Milde_ à
la Lind; je suis persuadé, au contraire, que cela doit être très beau,
très vrai et très poignant. Oui, les grandes souffrances n'abattent pas
les grandes âmes, elles les rendent plus calmes, plus simples, elles les
assouplissent, sans leur rien faire perdre de leur dignité. «Les coups
de marteau», dit Pouchkine quelque part, «brisent le verre et forgent
l'acier», l'acier plus souple et plus fin que le fer. Ceux qui ont passé
par là, ceux qui ont _su_ souffrir (j'allais dire ceux qui ont eu ce
bonheur, car c'en est un que l'égoïste, par exemple, ou le lâche ne
connaissent pas) en gardent une empreinte qui les ennoblit--s'ils y
résistent.

Dieu! que j'aurais été content d'assister à une représentation de _la
Norma_! Cette femme au cœur si haut placé et si naïf, si droit, si
vrai, en lutte avec son amour et sa destinée, ces grands et simples
mouvements des passions dans une âme primitive, ce cruel et doux mélange
de tout ce qu'il y a de plus cher dans la vie,--et dans la mort,--cette
explosion délirante de la fin, cette intelligence si forte et si fière,
qui, au moment de mourir, se laisse enfin envahir tout entière par la
tendresse la plus vive, par l'enthousiasme du sacrifice,--n'en parlons
plus. Je tâcherai de vous «reconstruire» dans _la Norma_ d'après l'idée
que j'ai de votre talent, d'après mon souvenir... Il est vrai que je ne
suis plus rompu comme autrefois à cet exercice allemand par
excellence... enfin j'essayerai.

Vous me parlez aussi du _Roméo_, du troisième acte; vous avez la bonté
de me demander des remarques sur Roméo. Que pourrais-je vous dire que
vous n'auriez déjà su et senti d'avance? Plus je réfléchis à la scène du
troisième acte, plus il me semble qu'il n'y a qu'une manière de la
rendre--la vôtre. On ne peut s'imaginer quelque chose de plus affreux
que de se trouver devant le cadavre de tout ce qu'on aime; mais le
désespoir qui vous saisit alors doit être tellement terrible que, s'il
n'est pas retenu et _glacé_ par la ferme résolution de se donner la mort
à soi-même, ou par tout autre _grand_ sentiment, l'art n'est plus en
état de le rendre. Des cris entrecoupés, des sanglots, des
évanouissements, c'est de la nature, ce n'est pas de l'art. Le
spectateur lui-même n'en serait pas ému, de cette émotion profonde et
poignante qui vous fait verser avec délices des larmes quelquefois bien
amères. Tandis que de la manière dont vous voulez faire _Roméo_ (d'après
ce que vous m'écrivez), vous produirez sur votre auditoire une
impression ineffaçable. Je me souviens de l'observation fine et juste
que vous fîtes un jour sur les petits mouvements agités et contenus que
se donne Rachel tout en gardant une attitude calme et grandiose; cela
n'était peut-être chez elle que du savoir-faire; mais, en général, c'est
le calme _provenant d'une forte conviction ou d'un sentiment profond_,
le calme qui enveloppe pour ainsi dire de tous côtés les élans
désespérés de la passion, qui leur communique cette pureté de lignes,
cette beauté idéale et réelle; la vraie, la seule beauté de l'art. Et ce
qui prouve la vérité de cette remarque, c'est que la vie elle-même--dans
de rares moments, il est vrai, dans les moments où elle se dégage de
tout ce qu'elle a d'accidentel et de commun--s'élève au même genre de
beauté. Les plus grandes douleurs, avez-vous dit dans votre lettre, sont
les plus calmes; et les plus calmes sont les plus belles, pourrait-on
ajouter. Mais il s'agit de savoir réunir les deux extrêmes, ou sinon on
paraîtra froid. Il est plus facile de ne pas attenter à la perfection,
plus facile de rester à mi-chemin, d'autant plus que la plupart des
spectateurs ne demandent pas autre chose, ou plutôt ne sont pas habitués
à autre chose; mais vous n'êtes ce que vous êtes que par cette noble
tendance à ce qu'il y a de plus haut, et, croyez-moi,--_ist der Pünkt
getroffen_,--tous les cœurs, même les plus vulgaires, bondissent et
s'élancent. A Pétersbourg, il fallait être soi-même un peu artiste pour
sentir tout ce que vos intentions avaient de magnifique; vous avez
grandi depuis lors; vous êtes devenue compréhensible pour tout le monde,
sans cesser cependant d'avoir beaucoup de choses réservées aux élus.

Je vous écris cela tout chaud, tout bouillant; vous aurez la bonté de
suppléer--avec votre finesse de divination ordinaire--à ce que mes
expressions auront d'inexact et d'incomplet. Je n'ai pas le temps de
faire du style; je n'en ai pas même la volonté. Je ne veux que vous dire
ce que je pense.

Je dois finir ma lettre, et je ne vous ai pas parlé de ce qui se fait à
Paris. Je le ferai dans une autre lettre, très prochaine, si vous le
voulez bien.

       *       *       *       *       *

Tout le monde se porte bien. J'ai été hier aux Italiens; on donnait _la
Donna del Lago_, de Rossini. Quelle délicieuse musique (malgré quelques
longueurs et quelques vieilleries)! Mais aussi quel libretto! Mlle
Alboni y a été bien dans les andante et très molle dans les allegro.
Elle et Mlle Grisi ont dit à ravir le petit duo du deuxième acte.
Mario a bien chanté son air. Les chœurs ont été détestables. (Quel
dommage! le chœur des Bardes est magnifique, autant qu'on en pouvait
juger).....

       *       *       *       *       *

Portez-vous bien, vous tous que j'aime beaucoup.

Je reste votre tout dévoué

IVAN. TOURGUENEFF.



VIII


Paris, 17/5 janvier 1848.

       *       *       *       *       *

Ah! Madame, quelle bonne chose que les longues lettres! comme celle que
vous venez d'écrire à «bonne maman», par exemple! Avec quel plaisir on
en commence la lecture! C'est comme si l'on entrait en été dans une
longue allée bien verte et bien fraîche. Ah! se dit-on, il fait bon ici;
et on marche à petits pas, on écoute babiller les oiseaux. Vous babillez
bien mieux qu'eux, Madame; continuez ainsi, s'il vous plaît; sachez que
vous ne trouverez jamais de lecteurs plus attentifs et plus
gourmands.--Vous imaginez-vous, Madame, votre mère au coin de son feu,
me faisant lire à haute voix votre lettre qu'elle a eu déjà presque le
temps d'apprendre par cœur? C'est alors que sa figure est bonne à
peindre!...

       *       *       *       *       *

Vous ai-je dit dans ma dernière lettre que j'ai assisté à un concert du
Conservatoire? On n'y a donné que Mendelssohn. La _Symphonie en la_ m'a
beaucoup plu. C'est élégant, fort, élevé. L'exécution a été
_monstrueusement_ parfaite; il est impossible d'imaginer quelque chose
de plus étonnant.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, mardi, vous allez probablement chanter Roméo, et au moment
où j'écris (il est onze heures et demie), vous devez être dans une jolie
petite agitation. Je fais les vœux les plus sincères pour votre
réussite. Il me semble qu'elle sera complète. Pourquoi ne puis-je être à
Berlin aujourd'hui? Ah! pourquoi? pourquoi?

Ah çà! mais décidément, depuis quelque temps, je ne vous donne plus
aucune nouvelle de Paris. Il est vrai que je me tiens coi dans mon trou.
Voyons, cependant.

J'ai été l'un de ces jours au Jardin d'Hiver, qui est en effet une
admirable chose.--Figurez-vous un espace immense, rempli de fleurs,
d'arbres, de statues, et recouvert à une hauteur prodigieuse par un
immense _dais_ en verre, soutenu par une foule de colonnes en fer de
fonte, fines et sveltes; au fond, un superbe jet d'eau. Le seul
_drawback_ ou désagrément que j'y ai éprouvé a été une odeur de dalle
mouillée, odeur chaude et légèrement nauséabonde. On dit aussi que la
pluie y pénètre trop facilement. Mais j'imagine qu'un beau bal au Jardin
d'Hiver doit être un spectacle éblouissant.

Votre mari vous a certainement parlé du nouveau roman de Mme Sand,
que _le Journal des Débats_ publie dans son feuilleton: _François le
Champi_. C'est fait dans la meilleure manière: simple, vrai, poignant.
Elle y entremêle peut-être un peu trop d'expressions de paysan; ça donne
de temps en temps un air affecté à son récit. L'art n'est pas un
daguerréotype, et un aussi grand maître que Mme Sand pourrait se
passer de ces caprices d'artiste un peu blasé. Mais on voit clairement
qu'elle en a eu jusque par-dessus la tête des socialistes, des
communistes, de Pierre Leroux et autres philosophes; qu'elle en est
excédée et qu'elle se plonge avec délices dans la fontaine de Jouvence
de l'art naïf et terre à terre. Il y a entre autres, tout au
commencement de la préface, une description en quelques lignes d'une
journée d'automne... C'est merveilleux. Cette femme a le talent de
rendre les impressions les plus subtiles, les plus fugitives, d'une
manière ferme, claire et compréhensible; elle sait _dessiner_ jusqu'aux
parfums, jusqu'aux moindres bruits... Je m'exprime mal; mais vous me
comprenez. La description dont je vous parle m'a fait penser au chemin
bordé de peupliers qui conduit au Jarriel, le long du parc; je revois
les feuilles dorées sur le ciel d'un bleu pâle, les fruits rouges de
l'églantier dans les haies, le troupeau de moutons, le berger avec ses
chiens et une foule d'autres choses!...

Paris a été mis en émoi pendant quelques jours par le discours fanatique
et contre-révolutionnaire de M. de Montalembert; la vieille pairie a
applaudi avec rage aux invectives que l'orateur adressait à la
Convention. Encore un symptôme--et des plus graves--de l'état des
esprits. Le monde est en travail d'enfantement... Il y a beaucoup de
gens intéressés à le faire avorter. Nous verrons.

A propos d'enfantement: la petite chienne de Mlle Jenny est morte en
couche; pauvre petite bête! elle a dû beaucoup souffrir. Ce décès a fait
contremander un vendredi.

Vous avez donc de la neige et des traîneaux; nous n'avons que de la boue
et de la pluie. Je vois d'ici le bon Hermann Müller-Strübing[28] entrer
chez vous, une branche de lilas à la main. Donnez donc à madame votre
mère une petite description de votre appartement; cela aidera beaucoup
l'imagination de vos amis, qui, je vous le promets, prend bien souvent
son vol du côté de Berlin.

Eh bien! et Mme Lange, continue-t-elle à vous plaire? Donnez-nous-en
des nouvelles.

Et les dames Kaminski[29]?

Je travaille beaucoup et avec assez de fruit.

J'ai déjà lu presque tout _le Gil Blas_ en espagnol, je traduis _Manon
Lescaut_ et je suis entré en correspondance avec un autre élève de mon
maître[30], correspondance anonyme et n'ayant d'autre but que celui de
nous perfectionner dans l'étude de la «magnifica lengua castellana».
Mais voyez quelle chance! dans une lettre, je me suis un peu égayé (je
ne sais plus à quel propos) sur le compte du gouvernement autrichien, et
il se trouve que mon correspondant est un juif de Vienne fort patriote.
Du reste, mon maître m'assure que c'est un bon garçon et qu'il ne l'a
pas pris eu mauvaise part.

En même temps, je travaille à une comédie[31] destinée à un acteur de
Moscou. Vous voyez que je ne perds pas mon temps. (_N. B._ Vous voyez
aussi que j'utilise les marges.)

Sur ce, je vous salue tous bien amicalement; l'un de ces quatre matins,
je répondrai à l'aimable lettre du señor don Louis.

Portez-vous bien.

Votre dévoué

IVAN. TOURGUENEFF.



IX


Paris, samedi 29 avril 1848.

_Guten Morgen und tausend Dank, theuerste_ Madame.

       *       *       *       *       *

...Je vous dirai donc, Madame, que tous ces jours-ci il a fait un temps
brumeux, maussade, pleurnicheur et maladif, _froidiuscule_, pour ne pas
dire froid--_very gentlemanlike_, c'est-à-dire atroce! J'attendrai un
soleil plus propice pour aller à Fontainebleau; jusqu'à présent, nous
n'avons eu qu'un _genuine english tun, warranted to produce a gentle and
confortable heat_. Cependant, ça ne m'a pas empêché d'aller hier à
l'Exposition. Savez-vous que dans toute cette grande diablesse
d'Exposition il n'y a qu'une petite esquisse de Delacroix qui m'ait
véritablement plu? _Un lion qui dévore une brebis dans une forêt._ Le
lion est fauve, hérissé, superbe; il s'est bien commodément couché, il
mange avec appétit, avec sensualité, avec toute tranquillité d'esprit;
et quelle vigueur dans le coloris, ce coloris sale et chaud, tacheté et
lumineux à la fois, qui est particulier à Delacroix! Il y a aussi deux
autres tableaux de lui: _la Mort de Valentin_ (dans _Faust_) et _la Mort
du Christ_, deux abominables croûtes--si j'ose m'exprimer ainsi! Du
reste... rien; quelle triste Exposition pour inaugurer la République!

Le soir, j'ai été voir _les Cinq Sens_, ballet. C'est inimaginablement
absurde. Il y a, entre autres, une scène de magnétisme (Grisi magnétise
M. Petitpa pour lui faire naître le sens du _goût_) qui est quelque
chose de colossal en fait de stupidité! Il y avait beaucoup de monde, on
a beaucoup applaudi. Grisi a fort bien dansé, en effet. Mais c'est
ennuyeux, un ballet--des jambes, des jambes et puis des jambes,... c'est
monotone.

Avant le ballet, on a donné le deuxième acte de _Lucie_ avec
Poultier!!... Partheaux!!!... et une demoiselle Rabi, ou Riba, ou Ribi
ou Raba--enfin un nom parfaitement anonyme. Cette demoiselle anonyme
avait une peur atroce, mais sa voix est fort mauvaise; il est vrai de
dire qu'elle est laide, ce qui ne l'empêche pas d'être vieille......

       *       *       *       *       *


Dimanche 30 avril.

Bonjour, Madame. Quand on met le matin le nez à la fenêtre... tiens,
c'est un vers! Eh bien, puisqu'il est venu tout seul, il faut lui faire
la politesse de lui donner un compagnon...

«Peut-être on ne voit rien--quelque chose peut-être!»

C'est du Hugo tout pur. Mais je voulais dire autre chose,--je voulais
dire que quand (oh! la maudite plume!) on met le matin le nez à la
fenêtre et qu'on respire l'air du printemps,--on ne peut s'empêcher de
désirer être heureux. La vie--cette petite étincelle rougeâtre dans
l'océan sombre et muet de l'Éternité!--ce seul moment qui vous
appartient, etc., etc., etc., c'est bien commun, et cependant c'est
vrai. (Demain je m'achèterai d'autres plumes; celles-ci sont détestables
et me gâtent le plaisir que j'ai de vous écrire.) Voyons
cependant.--(Ah! grâce à Dieu, en voilà une qui est passable!) Qu'ai-je
fait hier, samedi? J'ai lu un livre dont j'avais souvent parlé avec
beaucoup d'éloges, sans le connaître, je le confesse. _Les
Provinciales_ de Pascal. C'est admirable de tous points. Bon sens,
éloquence, verve comique, tout y est. Et cependant, c'est l'ouvrage d'un
esclave, d'un esclave du catholicisme,--«les chérubins, ces glorieux
composés de tête et de plume», «ces illustres faces volantes, qui sont
toujours rouges et brûlantes», du jésuite Le Moine, m'ont fait rire aux
éclats.

Puis, je suis allé voir l'exposition des figures représentant la
République, ou plutôt de sept cents esquisses représentant cette figure,
et j'en suis revenu indigné, comme tout le monde. C'est une abomination
inimaginable! Quel concours! Où es-tu, jury?

Puis j'ai passé ma soirée chez T..., dont je vous ai déjà parlé. Nous y
avons _mené_ une conversation plus ou moins intéressante, mais fort
pénible. Connaissez-vous de ces maisons où il est impossible de causer à
esprit _couché_, où la conversation devient une série de problèmes qu'on
résout à la sueur de son intellect, où les maîtres de la maison ne se
doutent pas que souvent la plus délicate des attentions est de ne pas
faire attention à ses convives, où il y a de la glu à chaque parole?
Quel supplice! C'est un relais de poste qu'une pareille conversation, et
c'est vous qui faites le cheval.

Puis, en me couchant, j'ai lu _le Voyage autour de ma chambre_ du comte
de Maistre, autre chose que je ne connaissais pas; mais ce voyage m'a
fort peu plu; c'est une imitation de Sterne,--faite par un homme de
beaucoup d'esprit,--et j'ai remarqué qu'en fait d'imitation, les plus
spirituelles sont précisément les plus détestables, quand elles se
prennent au sérieux. Un sot copie servilement; un homme d'esprit sans
talent imite prétentieusement et avec effort, avec le pire de tous les
efforts, avec celui de vouloir être original. Une pensée captive qui se
débat, triste spectacle!

Les imitateurs de Sterne me sont surtout en horreur,--des égoïstes
remplis de sensibilité, qui se mijotent, se lèchent et se plaisent, tout
en se donnant des airs de simplicité et de bonhomie. (Topffer est un peu
dans ce genre.)

L'expédition de mon ami Herwegh[32] a fait un fiasco complet, on a fait
un massacre atroce de ces pauvres diables d'ouvriers allemands; le chef
en second, Bornstedt, a été tué; pour Herwegh, on le dit de retour à
Strasbourg avec sa femme. S'il vient ici, je lui conseillerai de relire
_le Roi Lear_, surtout la scène entre le roi, Edgar et le fou, dans la
forêt. Pauvre diable! il aurait dû ne pas commencer l'affaire ou se
faire tuer comme l'autre...

       *       *       *       *       *

Votre mari revient-il à Paris? M. Bastide se trouve sur la liste des
élus.

Mme Sitchès m'a donné de vos nouvelles. J'espère, Madame, que vous
aurez la bonté de m'écrire bientôt.

A demain...


Lundi 1er mai, 11 h. du soir.

J'ai profité du beau temps qu'il a fait aujourd'hui pour aller à
Ville-d'Avray, petit village au delà de Saint-Cloud. Je crois que j'y
louerai une chambre. J'ai passé plus de quatre heures dans les
bois--triste, ému, attentif, absorbant et absorbé. L'impression que la
nature fait sur l'homme seul est étrange... Il y a dans cette impression
un fonds d'amertume _fraîche_ comme dans toutes les odeurs des champs,
un peu de mélancolie _sereine_ comme dans les chants des oiseaux. Vous
comprenez ce que je veux dire, vous me comprenez bien mieux que je ne me
comprends moi-même. Je ne puis voir sans émotion une branche couverte de
feuilles jeunes et verdoyantes se dessiner nettement sur le ciel
bleu--pourquoi? Oui, pourquoi? Est-ce à raison du contraste entre ce
petit brin vivant, qui flotte au gré du moindre souffle, que je puis
briser, qui doit mourir, mais qu'une sève généreuse anime et colore, et
cette immensité éternelle et vide, ce ciel qui n'est bleu et rayonnant
que grâce à la terre? (Car hors de notre atmosphère il fait un froid de
70 degrés et fort peu _clair_. La lumière se centuple au contact de la
terre.) Ah! je ne puis pas souffrir le ciel,--mais la vie, la réalité,
ses caprices, ses hasards, ses habitudes, sa beauté fugitive... j'adore
tout cela. Je suis attaché à la glèbe, moi. Je préférerais contempler
les mouvements précipités de la patte humide d'un canard, qui se gratte
le derrière de la tête au bord d'une mare, ou les gouttes d'eau longues
et étincelantes tombant lentement du museau d'une vache immobile qui
vient de boire dans un étang, où elle est entrée jusqu'au genou--à tout
ce que les chérubins (ces illustres faces volantes) peuvent apercevoir
dans les cieux...


Mardi 2 mai, 9 h. 1/2 du matin.

Je me trouvais hier soir dans une disposition d'esprit
philosophicopanthéistique. Voyons autre chose aujourd'hui. Je veux
parler de vous, ce qui prouve... que j'ai bien plus d'esprit
aujourd'hui.

Vous débutez dans _les Huguenots_; c'est très bien. Mais il ne faut pas
qu'on ne vous fasse faire que des rôles dramatiques. Si vous chantiez
_la Somnambula_?... C'est le meilleur rôle de Mlle Lind; elle y
débute--eh bien, après? Je crois pouvoir répondre d'un grand succès.
Vous irez l'entendre après-demain; vous m'écrirez, n'est-ce pas,
l'impression qu'elle vous aura faite? Dans tous les cas, ne vous laissez
pas enfermer dans la spécialité des rôles dramatiques. Les journaux
disent que c'est le 6, samedi, que vous débutez, est-ce vrai? Il y aura
quelqu'un ce soir-là à Paris qui sera... je ne dis pas inquiet, mais
enfin... qui ne sera pas dans son assiette ordinaire. Quelle drôle
d'expression, être dans son assiette, comme un mets! Et qui nous mange?
les dieux? et si l'on dit de quelqu'un qu'il est inquiet, qu'il n'est
pas dans son assiette ordinaire; cette inquiétude provient peut-être de
la possibilité d'être mangé par un autre Dieu que le sien. Je dis des
bêtises. Les hommes nous broutent, et Dieu nous mange!!!

J'ai été avant-hier soir voir Frédérick Lemaître dans _Robert Macaire_.
La pièce est mal faite et ignoble, mais Frédérick est l'acteur le plus
puissant que je connaisse. Il en est effrayant. Robert Macaire, c'est
encore un Prométhée, mais le plus monstrueux de tous. Quelle insolence,
quelle audace effrontée, quel aplomb cynique, quel défi à tout et quel
mépris de tout! Le public est parfait de tenue: calme, froid et digne.
Ma parole d'honneur, le dernier gamin jouit du talent de Frédérick en
artiste, et trouve le rôle dégoûtant. Mais aussi quelle vérité
accablante, quelle verve!... Mais, voyez-vous, le sens moral et le sens
du beau sont deux bosses qui n'ont rien à faire l'une avec l'autre.
Heureux qui les possède toute deux.

Il fait un temps magnifique aujourd'hui. Je vais sortir dans une heure
pour ne rentrer que fort tard dans la journée. Il faut que je me trouve
une petite chambre hors Paris. Ce qui m'a empêché de me décider pour
Ville-d'Avray, c'est qu'il faut traverser la Seine (pour y aller) sur un
pont de bateaux et à pied,--les mariniers ayant profité de la Révolution
de Février pour détruire le pont du chemin de fer--et cela prend
beaucoup de temps.

Je tâcherai de me faufiler dans les tribunes de l'Assemblée nationale le
jour de l'ouverture. Si j'y réussis, je vous promets la description la
plus fidèle. De votre côté, Madame, quand vous serez bien casée, vous me
décrirez votre maison et votre salon. Faites cela, s'il vous plaît,
_pojalouïsta_[33].

       *       *       *       *       *

Et maintenant, Madame, permettez-moi de vous serrer la main.

Mille amitiés à Mme Garcia, à votre mari, Mlle Antonia et Louise.
_Leben Sie wohl._

_Ihr ergebener Freund._

IV. TOURGUENEFF.



X

_Relation exacte de ce que j'ai vu dans la journée de lundi 15 mai
(1848)._


Je sortis de chez moi à midi.--La physionomie des boulevards ne
présentait rien d'extraordinaire; cependant, sur la place de la
Madeleine se trouvaient déjà deux à trois cents ouvriers avec des
bannières.

La chaleur était étouffante. On parlait avec animation dans les groupes.
Bientôt, je vis un vieillard d'une soixantaine d'années grimper sur une
chaise, dans l'angle gauche de la place, et prononcer un discours en
faveur de la Pologne. Je m'approchai; ce qu'il disait était fort
violent et fort plat; cependant, on l'applaudit beaucoup. J'entendis
dire près de moi que c'était l'abbé Chatel.

Quelques instants plus tard, je vis arriver de la place de la Concorde
le général Courtois monté sur son cheval blanc (à la La Fayette); il
s'avança dans la direction des boulevards en saluant la foule et se prit
tout à coup à parler avec véhémence et force gestes; je ne pus entendre
ce qu'il dit. Il retourna ensuite par où il était venu.

Bientôt parut la procession; elle marchait sur seize hommes de front,
drapeaux en tête; une trentaine d'officiers de la garde nationale de
tous grades escortaient la pétition. Un homme à longue barbe (que je sus
plus tard être Huber) s'avançait en cabriolet.

Je vis la procession se dérouler lentement devant moi (je m'étais placé
sur les marches de la Madeleine) et se diriger vers l'Assemblée
nationale... Je ne cessai de la suivre du regard. La tête de la colonne
s'arrêta un instant devant le pont de la Concorde, puis arriva jusqu'à
la grille. De temps à autre, un grand cri s'élevait: Vive la Pologne!
cri bien plus lugubre à entendre que celui de: Vive la République! l'_o_
remplaçant l'_i_.

Bientôt on put voir des gens en blouse monter précipitamment les marches
du palais de l'Assemblée; on dit autour de moi que c'étaient les
délégués qu'on faisait introduire. Cependant, je me rappelai, que, peu
de jours auparavant, l'Assemblée avait décrété ne pas recevoir _les
pétitionnaires à la barre_, comme le faisait la Convention; et quoique
parfaitement édifié sur la faiblesse et l'irrésolution de nos nouveaux
législateurs, je trouvai cela un peu extraordinaire.

Je descendis de mon perchoir et marchai le long de la procession, qui
s'était arrêtée jusqu'à la grille de la Chambre. Toute la place de la
Concorde était encombrée de monde. J'entendis dire autour de moi que
l'Assemblée recevait en ce moment les délégués, et que toute la
procession allait défiler devant elle. Sur les marches du péristyle se
tenaient une centaine de gardes mobiles, sans baïonnettes au bout des
fusils.

Écrasé par la chaleur, j'entrai un moment aux Champs-Élysées; puis je
revins à la maison, avec l'intention de prendre Herwegh. Ne l'ayant pas
trouvé, je retournai sur la place de la Concorde; il pouvait être trois
heures. Il y avait toujours un monde fou sur la place; mais la
procession avait disparu; on en voyait seulement la queue et les
dernières bannières de l'autre côté du pont. J'avais à peine dépassé
l'obélisque que je vis venir en courant un homme sans chapeau, en habit
noir, l'angoisse sur la figure, qui criait aux personnes qu'il
rencontrait: «Mes amis, mes amis, l'Assemblée est envahie, venez à notre
secours; je suis un représentant du peuple!»

Je m'avançai aussi vite que je pus jusqu'au pont, que je trouvai barré
par un détachement de gardes mobiles. Une confusion incroyable se
répandit tout à coup dans la foule. Beaucoup s'en allaient; les uns
affirmaient que l'Assemblée était dissoute, d'autres le niaient; enfin,
un brouhaha inimaginable.

Et cependant les dehors de l'Assemblée ne présentaient rien
d'extraordinaire; les _gardes_ la _gardaient_, comme si rien ne s'était
passé. Un instant, nous entendîmes battre le rappel, puis tout se tut.
(Nous sûmes plus tard que c'était le président lui-même qui avait
ordonné de cesser de battre le rappel, par prudence, ou par lâcheté.)

Deux grandes heures se passèrent ainsi! Personne ne savait rien de
positif, mais l'insurrection paraissait avoir réussi.

Je parvins à faire une trouée dans la haie des gardes du pont et je me
plaçais sur le parapet. Je vis une masse de monde, mais sans bannières,
courir le long des quais, de l'autre côté de la Seine...

--Ils vont à l'Hôtel de Ville! s'écria quelqu'un près de moi; c'est
encore comme au 24 février.

Je redescendis avec l'intention d'aller à l'Hôtel de Ville... Mais dans
ce moment nous entendîmes tout à coup un roulement prolongé de tambour,
et un bataillon de la garde mobile apparut du côté de la Madeleine et
vint fondre au pas de charge sur nous. Mais comme, à l'exception d'une
poignée d'hommes dont l'un était armé d'un pistolet, personne ne leur
fit résistance, il s'arrêtèrent devant le pont, après avoir conduit les
émeutiers au poste.

Cependant, même alors, rien ne paraissait décidé; je dirai plus: la
contenance de ces gardes mobiles était passablement indécise. Pendant
une heure au moins avant leur arrivée et un quart d'heure après, tout le
monde croyait au triomphe de l'insurrection; on n'entendait que les
mots: «C'est fini!» prononcés d'une façon joyeuse ou triste, suivant la
façon de penser de ceux qui les prononçaient.

Le commandant du bataillon, homme d'une figure éminemment française,
joviale et résolue, fit à ses soldats un petit discours terminé par ces
mots: «Les Français seront toujours Français. Vive la République!» Cela
ne le compromettait pas.

J'ai oublié de vous dire que, pendant ces deux heures d'angoisse et
d'attente dont je vous ai parlé, nous avions vu une légion de gardes
nationaux s'enfoncer lentement dans l'avenue des Champs-Élysées et
traverser la Seine sur le pont qui se trouve vis-à-vis des Invalides. Ce
fut cette légion qui prit les émeutiers par derrière et les délogea de
l'Assemblée.

Cependant le bataillon de gardes mobiles, venu de la Madeleine, avait
été reçu par les bourgeois avec des transports de joie... Les cris de:
«Vive l'Assemblée nationale» recommencèrent avec une nouvelle force.
Tout à coup, le bruit se répandit que les représentants étaient rentrés
dans la salle. Ce fut un changement à vue. Le rappel éclata de toutes
parts; les gardes mobiles (mobiles en effet!) mirent leurs bonnets sur
les pointes de leurs baïonnettes (ce qui, par parenthèse, produisit un
effet prodigieux) et crièrent: «Vive l'Assemblée nationale!» Un
lieutenant-colonel de la garde nationale accourut haletant, rassembla
une centaine de personnes autour de lui et nous raconta ce qui s'est
passé;

«L'Assemblée est plus forte que jamais! s'écria-t-il. Nous avons écrasé
les misérables... Oh! messieurs, j'ai vu des horreurs... des députés
insultés, battus!...»

Dix minutes plus tard, tous les abords de l'Assemblée furent encombrés
de troupes; des canons arrivaient lourdement au grand trot des chevaux;
des troupes de ligne, des lanciers... L'ordre, le bourgeois, avait
triomphé, avec raison, cette fois.

Je restai encore sur la place jusqu'à six heures... Je venais
d'apprendre qu'à l'Hôtel de Ville aussi le gouvernement avait remporté
la victoire... Je ne dînai ce jour-là qu'à sept heures.

De toute la foule de choses qui me frappèrent, je n'en citerai que
trois: ce fut en premier lieu l'_ordre extérieur_ qui ne cessa de régner
autour de la Chambre; ces joujoux de carton, appelés soldats, gardèrent
l'insurrection aussi scrupuleusement que possible; après l'avoir laissé
passer, ils se refermèrent sur elle. Il est vrai de dire que
l'Assemblée, de son côté, se montra au-dessous de tout ce qu'on pouvait
en attendre; elle écouta Blanqui pérorer pendant une demi-heure, sans
protester! Le président ne se couvrit pas! Pendant deux heures, les
représentants ne quittèrent pas leurs sièges, et ce ne fut que quand on
les en chassa qu'ils partirent. Si cette immobilité avait été celle des
sénateurs romains devant les Gaulois, ça aurait été superbe; mais non,
leur silence était le silence de la peur; ils siégeaient, le président
présidait... Personne, M. d'Adelsward excepté, ne protestait... et
Clément Thomas lui-même n'interrompit Blanqui que pour demander
gravement la parole!...

Ce qui me frappa aussi, ce fut de voir la manière dont les marchands de
coco et de cigares circulaient dans les rangs de la foule: avides,
contents et indifférents, ils avaient l'air de pêcheurs amenant un filet
bien chargé.

Troisièmement, ce qui m'étonna beaucoup moi-même, ce fut l'impossibilité
dans laquelle je me trouvai de me rendre compte des sentiments du peuple
dans un pareil moment; ma parole d'honneur, je ne pouvais deviner ce
qu'ils désiraient, ce qu'ils redoutaient, s'ils étaient révolutionnaires
ou réactionnaires, ou simplement amis de l'ordre. Ils avaient l'air
d'attendre la fin de l'orage.--Et cependant je m'adressai souvent à des
ouvriers en blouse... Ils attendaient... ils attendaient!... Qu'est-ce
que c'est donc que l'histoire?... Providence, hasard, ironie ou
fatalité?...

IV. TOURGUENEFF.



XI


Hyères, vendredi 20 octobre 1848.

Bonjour, madame. Me voilà enfin parvenu au but de mes pérégrinations! Je
suis arrivé hier après un séjour de deux jours à Toulon, où j'avais été
retenu par une légère indisposition, parfaitement dissipée maintenant,
et qui, du reste, n'avait absolument rien de commun avec feu ma
névralgie--car j'ai lieu d'espérer qu'elle est bien morte cette
fois.--J'occupe une jolie petite chambre à l'hôtel d'Europe, donnant sur
une terrasse d'où j'ai une vue magnifique: une large plaine verdoyante,
toute couverte d'orangers, d'oliviers, de figuiers et de mûriers (je
suis vraiment bien fâché de toutes ces terminaisons en _iers_), parmi
lesquels s'élèvent de temps en temps les éventails, ou plutôt les
plumeaux étranges des palmiers. Cette plaine, que bordent à droite et à
gauche d'assez hautes collines, se termine par un bras de mer au delà
duquel s'étendent et bleuissent à la façon de Capri les îles d'Hyères.
Une rangée de pins à parasol court le long du rivage. Tout cela serait
charmant, si ce n'était la pluie qui ne cesse de tomber depuis quatre
jours, et qui dans ce moment même enveloppe toute cette belle plaine
d'un brouillard uniforme, terne et gris.

Je compte rester ici une dizaine de jours. J'espère que cette pluie ne
durera pas éternellement--ou si elle dure, ma foi, je travaillerai à
faire trembler.

Je vous ai envoyé ma dernière lettre de Marseille, le jour de mon départ
pour Toulon--il faut que je vous raconte ce que j'ai fait depuis. Pas
grand'chose.... Voyons cependant.

Je suis arrivé à Toulon de grand matin, après un voyage de nuit assez
désagréable, par de mauvais chemins.--Toulon est une assez jolie ville,
pas trop sale, ce qui veut beaucoup dire en France.--Il faisait un temps
assez extravagant, de grosses nuées chargées de pluie passaient
lourdement sur la ville, en laissant échapper de véritables torrents
d'eau, qui, vu l'absence de vent, tombait presque perpendiculairement;
puis une fois la bourrasque passée, un vigoureux soleil, radieux et gai,
venait frapper les maisons et les rues ruisselantes.

Toulon est entouré de hautes montagnes d'un gris jaunâtre; rien n'était
charmant comme de les voir sortir peu à peu à la lumière, à travers les
derniers brouillards de l'ondée qui s'en allait. Je m'embarquai dans un
petit bateau à voile et je fis une tournée dans la rade qui est fort
belle et spacieuse. Nous passâmes devant la frégate _le Muiron_, qui
ramena Napoléon d'Égypte et qu'on garde soigneusement dans le port; il y
avait une vingtaine de vaisseaux de guerre dans la rade.--Pendant les
cinq quarts d'heure que dura mon excursion, il survint deux ou trois
ondées, toujours sans vent; le jeu de couleurs qui se faisait avant,
pendant et après, sur la mer, était quelque chose de magnifique. Elle
prenait tantôt une teinte d'encre de Chine nacrée avec des reflets
bleuâtres, puis elle devenait d'un bleu vert sombre ou bleu clair avec
de petites paillettes d'or; à droite, elle était d'un blanc laiteux; à
gauche, près des rochers, d'un gris noir, avec des franges d'écume... et
tout cela changeait, se déplaçait à chaque instant, selon qu'on tournait
la tête ou que les nuages passaient.

Je rentrai enfin et je m'acheminai vers l'Arsenal, avec l'intention de
voir les forçats; mais aussitôt que je déclinai ma qualité d'étranger,
et surtout de Russe, on me refusa rigoureusement l'entrée.--Il était
venu, à ce qu'il paraît, de nouveaux ordres, très sévères. Là-dessus, je
m'en fus à mon hôtel et m'apprêtais déjà à partir pour Hyères, quand je
fus pris d'une espèce d'attaque nerveuse à l'estomac, qui me força de
rester.--J'envoyai chercher un médecin qui m'administra des calmants,
m'ordonna le repos, et, vingt-quatre heures plus tard, c'est-à-dire
hier à quatre heures, je partais, parfaitement rétabli, frais et dispos,
pour Hyères, où j'arrivais juste à temps pour me mettre à table avec un
Anglais roux, horriblement gêné dans ses mouvements par une cravate en
crinoline de deux pieds de hauteur, un vieux monsieur phtisique à la
figure repoussante--un bouc avec des yeux de perroquet--et un vieux
capitaine de chasseurs d'Afrique, un bon diable, qui ne demanderait
cependant pas mieux que de manger les socialistes tout crus, vu la
grande habitude qu'il en a contractée avec les Bédouins.

       *       *       *       *       *

Comment allez-vous? Que faites-vous? Comment vous portez-vous? Bien,
n'est-ce pas?... Je dîne chez vous dimanche 5; voulez-vous _accepter
cette invitation_?--C'est convenu, le 5, dans votre petit salon chinois,
vous aurez un convive de plus à table. Je demande pour ce jour-là une
charlotte russe.

La pluie semble vouloir cesser; mais le ciel est encore tout gris d'un
bout à l'autre, sans la moindre petite échappée de lumière. Aujourd'hui,
après mon excursion à la poste, je suis entré à l'église, qui est très
ancienne et très bien conservée. L'intérieur en est triste et sombre; la
lumière y pénètre à peine à travers les vitraux coloriés--il n'y en a
pas un qui soit blanc. Au moment où j'entrais, tous les prêtres (il y en
avait plusieurs en grand costume de deuil) s'apprêtaient a chanter le
_Requiem_ devant un cercueil recouvert d'un drap noir et entouré de
cierges jaunes; une centaine de personnes se tenaient immobiles sur les
chaises. Les prêtres et les enfants de chœur se mirent à psalmodier
d'une voix criarde et fausse... Décidément, je préfère le grand air, le
bûcher et les jeux des anciens.

A propos d'anciens, je me propose d'aller l'un de ces jours sur une des
îles avec l'_Odyssée_ et d'y rester un temps indéfini.....

       *       *       *       *       *

J'ai encore une comédie sur le tapis, que je veux finir avant de quitter
Hyères. Il faut cependant que je vous en traduise une dans le courant de
l'hiver.--C'est que j'ai un peu peur de vous, savez-vous? N'importe, il
le faudra.

Eh bien? et _Jeanne la Folle_, la donne-t-on enfin? Je ne vois pas la
moindre petite annonce dans les journaux. Aurez-vous déjà eu quelques
«glimpses» de la musique du _Prophète_ à l'époque de mon retour? C'est
ce que nous verrons. Et maintenant donnez-moi votre main, que je la
serre bien fort, bien fort; que Dieu vous bénisse un million de fois.

Mille amitiés à tous les vôtres. Que fait Viardot? Se porte-il bien? A
revoir donc--à table--le 5.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



XII


Versailles, mercredi 10 janvier 1849.

Bonjour, Madame, comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas? Eh bien!
je ne vais pas mal non plus. Le bon Müller, avec lequel j'ai passé
presque toute la journée d'hier, a dû vous le dire.

Il y doit y avoir dans l'air de Paris quelque chose de désagréable à mes
nerfs. Le scélérat de Paris! Je l'aime, cependant. Je vous avoue que je
m'ennuie un peu à Versailles--mais j'y tiendrai bon, je _traduis_, je
lis Saint-Simon, je me promène, je vais au café lire les journaux--et
déjà les habitués, vieux bourgeois caducs, qui le premier jour me
regardaient en dessous et de côté, comme le font d'habitude les
sangliers acculés dans les tableaux de chasse--commencent à me soulever
leurs chapeaux. Je les vois faire leur interminable partie de domino
entrecoupée aux mêmes endroits par les mêmes plaisanteries--à un sou le
cent!--et je me demande ce que c'est que la vie, dirait M. Victor Hugo.
Non, je ne demande rien, je regarde ces «plantes bulbeuses», et leur air
de tranquillité inaltérable et simplement bête m'inspire une espèce
d'ennui résigné--c'est aussi du chloroforme, cela... qu'on vienne
m'extraire une molaire!

Vous attendez-vous à ce que je vous dise quelque chose de Versailles?
oui? Eh bien, vous serez attrapée. Vous connaissez mon culte de
l'imprévu, et ici je ne saurais dire que des choses usées jusqu'à la
corde et que tout le monde a entendues et répétées mille fois. Du reste,
avec les mots suivants, que je vais vous écrire: grandeur, solitude,
silence, statues blanches, arbres nus, fontaines glacées, grands
souvenirs, longues avenues désertes--avec ces mots que vous remuerez
comme les pierres d'un kaléidoscope--avec votre imagination et votre
esprit (oh, oh!) vous serez parfaitement en état de vous dire à
vous-même tout ce que j'aurais pu vous écrire, et mille millions de fois
mieux encore (j'ai hâte d'ajouter ces dernières paroles, car sans cela
ma phrase devenait d'une fatuité à faire trembler), si vous ne préférez
pas vous occuper d'autre chose, ce que je ne puis m'empêcher de vous
conseiller.

J'ai cependant été chez H. Vernet; son tableau est faible et froid.

J'ai fait la connaissance de deux chiens, l'un communicatif, gai,
étourdi, peu ou point d'éducation, spirituel, railleur et quelque peu
mauvais sujet, au mieux avec tout le monde et, pour dire le vrai, sans
véritable dignité; l'autre doux, rêveur, paresseux et gourmand, nourri
des lectures de Lamartine, insinuant et dédaigneux en même temps. Ils
fréquentent le même café que moi. Le premier appartient (si un chien
peut appartenir!!!) à un petit chirurgien d'armée très maigre, très laid
et très revêche; le second a pour maîtresse la dame du comptoir, vieille
petite femme, édentée à force d'être bonne.--Il y en a qui vous font cet
effet-là.--J'ai invité le premier à venir me voir, mais il prétend que
son maître lui donnerait le fouet; je n'ai pu lui opposer de bonne
raison et me suis contenté de lui donner un morceau de sucre qu'il a
croqué à l'instant même en remuant sa queue avec politesse et vivacité.

Sur ce, je baise vos belles mains et reste à tout jamais

Votre

IV. TOURGUENEFF.



XIII


Paris, dimanche soir, juin 1849.

Bonsoir, Madame. Comment vous portez-vous à Courtavenel? Je vous donne
en mille de deviner ce à quoi.... Mais je suis bon de vous le donner en
mille--car vous l'avez déjà deviné à la vue de ce morceau de papier de
musique. Oui, Madame, c'est moi qui ai composé ce que vous
voyez--musique et paroles, ma parole! Ce que cela m'a coûté de peine, de
sueur au front, d'agonie mentale, se refuse à la description. J'ai
trouvé l'air assez vite--vous comprenez: l'inspiration!--mais ensuite le
trouver sur le piano--et puis l'écrire.... J'en ai déchiré quatre ou
cinq brouillons; et même maintenant je ne suis pas sûr de ne pas avoir
écrit quelque chose de monstrueusement impossible. En quel ton est-ce,
s'il vous plaît? J'ai dû rassembler à grand'peine tout ce qui a surnagé
de bribes musicales dans ma mémoire, je vous assure; la tête m'en fait
mal; quel travail! Enfin cela vous fera rire peut-être pendant deux
minutes.

Du reste, je me porte bien mieux que je ne chante;--je vais sortir
demain pour la première fois. Voyons, arrangez à cela une basse comme
pour les notes que j'écrivais au hasard. Si votre frère Manuel m'avait
vu à l'ouvrage--cela l'aurait fait penser aux vers qu'il composait sur
le pont de Courtavenel en faisant des ronds de jambe convulsifs et en
agitant ses bras d'une manière gracieuse et arrondie. Saperlotte! c'est
aussi difficile que ça de composer de la musique? Meyerbeer est un grand
homme!!!


Lundi.

A mon réveil, j'ai trouvé votre lettre et ne suis plus en train de
plaisanter. Quel malheur! Quand on pense ce qu'il y a de mauvaises
choses inutiles dans le monde--le choléra, la grêle, les rois, les
soldats, etc., etc.! Dieu serait-il un misanthrope?

A propos de choléra, il poursuit ses ravages avec fureur; tantôt c'était
le chaud qui le favorisait, maintenant c'est le froid qui le développe.
Il s'accommode de tous les régimes, ce gaillard-là.--Pour moi, je sens
sa griffe se retirer, mais lentement; on m'avait permis de sortir
aujourd'hui,--ne voilà-t-il pas qu'il me survient une espèce de fluxion
à la joue! De par tous les diables,--où ai-je pu prendre du froid,--moi
qui ne sors pas de ma chambre? Je me vois obligé de la garder encore
aujourd'hui.

Le désastre survenu à Courtavenel me rappelle une scène pénible dont
j'ai été témoin en Russie. Toute une famille de paysans était sortie en
chariot pour aller faire la récolte d'un champ à eux, situé à quelques
verstes de leur village; et ne voilà-t-il pas qu'une grêle épouvantable
vient détruire de fond en comble tous les épis! Ce champ si beau n'était
qu'une mare de boue. Je vins à passer par là; ils étaient tous
silencieusement assis autour de leur téléga; les femmes pleuraient; le
père, tête nue et la poitrine découverte, ne disait rien. Je m'approchai
d'eux, je tâchai de les consoler, mais à mon premier mot, le paysan se
laissa lentement tomber la face sur la terre et de ses deux mains ramena
sa chemise de grosse toile grise sur la tête. Ça a été le dernier geste
de Socrate mourant: dernière et muette protestation de l'homme contre la
cruauté de ses semblables ou la brutale indifférence de la nature. C'est
qu'elle l'est: elle est indifférente; il n'y a de l'âme qu'en nous et
peut-être un peu autour de nous... c'est un faible rayonnement que la
vieille nuit cherche éternellement à engloutir. Cela n'empêche pas cette
scélérate de nature d'être admirablement belle; et le rossignol peut
nous causer de charmantes extases, pendant qu'un malheureux insecte à
demi broyé se meurt douloureusement dans son gésier. Sagre-gorgon, que
c'est noir!--je crois que j'ai été trop éloquent,--mais ça ne fait rien.

Voyons, que faut-il vous dire encore avant de finir? Ah! que je suis
fort reconnaissant à Mme Sitchès de l'intérêt qu'elle me témoigne et
que je ne suis pas un ingrat, que je serai fort content de la revoir
jeudi, si faire se peut. Car partir avant ce jour-là--, il ne faut pas y
penser. Du reste, je vous prie de dire de ma part mille amitiés à tout
le monde, et à M. Maurice Sand entre autres, s'il le veut bien et s'il
ne m'a pas oublié.

Portez-vous bien, amusez-vous, et que Dieu vous bénisse.

A propos, j'ai trouvé trois sujets; il est vrai qu'ils sont tous très
mauvais, mais en persévérant je trouverai quelque chose peut-être.

A revoir, après-demain. En attendant, je vous serre les mains bien
amicalement.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



XIV


Courtavenel, mercredi.

Voici, Madame, votre second bulletin.

Tout le monde se porte parfaitement; l'air de la Brie est décidément
fort sain. Il est onze heures et demie du matin; nous attendons avec
impatience le facteur, qui va, je l'espère, nous donner de bonnes
nouvelles.

La journée d'hier a été moins uniforme que celle d'avant-hier. Nous
avons fait une grande promenade, et puis le soir, pendant que nous
jouions au whist, il est survenu un grand événement. Voici ce que
c'était: un gros rat s'était introduit dans la cuisine, et Véronique,
dont il avait dévoré la veille le chausson (quel animal vorace! passe
encore si c'était celui de Müller), avait eu l'adresse de boucher le
trou qui lui servait de retraite avec deux grosses pierres et un
torchon. Elle accourt; elle nous announce la grande nouvelle. Nous nous
levons tous, nous nous armons de bâtons et nous entrons dans la cuisine.
Le malheureux s'était réfugié sous l'armoire du coin; on l'en
chasse,--il sort. Véronique lui lance un coup sans l'atteindre; il
rentre sous l'armoire et disparaît. On cherche, on cherche dans tous
les coins,--pas de rat. On se donne inutilement au diable--enfin,
Véronique s'avise d'ouvrir un tout petit tiroir... une grande queue
grise s'agite rapidement dans l'air,--le rusé coquin s'était fourré
là!--Il descend comme l'éclair,--on veut le frapper,--il disparaît de
nouveau. Cette fois-ci, on recherche pendant une demi-heure,--rien! Et
remarquez qu'il n'y a que très peu de meubles dans la cuisine. De guerre
lasse, nous nous retirons,--nous nous remettons au whist.--Voilà que
Véronique entre en portant le cadavre de son ennemi avec des
pincettes.--Imaginez-vous où il s'était caché! Il y avait sur une table
dans la cuisine une chaise et sur cette chaise une robe de
Véronique,--il s'était glissé dans une des manches.--Notez que j'ai
remué cette robe quatre ou cinq fois pendant nos recherches.
N'admirez-vous pas la présence d'esprit, le rapide coup d'œil,
l'énergie du caractère de cette petite bête? Un homme, dans un pareil
péril, aurait cent fois perdu la tête. Véronique allait sortir et
abandonner la partie quand, par malheur, une des manches de sa robe
remua imperceptiblement... le pauvre rat avait mérité de «sauver sa
viande».

Ce dernier mot me rappelle que je viens de lire dans le _National_ une
fâcheuse nouvelle: il paraît qu'on a arrêté plusieurs démocrates
allemands.--Müller serait-il du nombre?--J'ai peur aussi pour
Herzen[34]. Donnez-m'en des nouvelles, je vous prie.--La réaction est
tout enivrée de sa victoire et va maintenant se montrer dans tout son
cynisme.

Le temps est très doux aujourd'hui, mais en juin on désirerait autre
chose qu'un ciel laiteux et un petit vent dont on ne sait pas s'il n'est
pas trop frais. Vous nous ramènerez les beaux jours.--Nous ne vous
attendons pas avant samedi.

Nous y sommes résignés.... Une petite note de la direction dans le
journal ne nous laisse pas d'illusions là-dessus.--Patience! mais que
nous serons heureux de vous revoir!...

Je vais laisser un peu de place pour Louise, ainsi que pour les autres.
(Suivent les lettres de Louise et de Berthe.)

       *       *       *       *       *

_P. S._--Nous venons de recevoir enfin la lettre (trois heures et
demie). Dieu merci, tout allait bien mardi.--Au nom du ciel,
soignez-vous.--Mille amitiés à vous et aux autres.

_Tausend Grüsse._

_Jhr_ IV. TOURGUENEFF.



XV


Courtavenel, 19 juin 1849.

Bonjour, Madame; comment vous portez-vous?--Tous les habitants de
Courtavenel se portent bien et vous saluent. Ils m'ont chargé de vous
rendre compte de la journée d'hier. Le voici, ce compte:

Après votre départ, tout le monde est allé se coucher, et on a dormi
jusqu'à dix heures; puis on s'est levé, on a assez silencieusement
déjeuné, on a joué au billard sans se dépêcher, puis on s'est mis à
l'ouvrage: Mlle Berthe avec Louise, M. Sitchès avec le journal, Mme
Sitchès je ne sais où, et moi dans le petit cabinet, où je me suis mis à
réfléchir sur le _sujet_ en question. J'ai réfléchi une heure, puis j'ai
lu de l'espagnol, puis j'ai écrit une demi-page du sujet, puis je suis
allé dans le grand salon, où j'ai vu avec étonnement qu'il n'était que
deux heures. Alors, j'ai travaillé trois quarts d'heure avec Louise, qui
commence à oublier un peu son allemand, mais qui a très peu de fautes
d'orthographe dans la dictée; ensuite, je suis allé me promener seul,
et, à mon retour, toute la compagnie (et moi avec) est allée se promener
jusqu'au dîner, qui a eu lieu à cinq heures. Après le dîner, le temps,
qui jusque-là semblait traîner la patte comme une perdrix blessée, m'a
paru moins long; il est vrai que j'ai dormi jusqu'à neuf heures, grâce à
la fatigue que mes deux promenades m'avaient causée. A neuf heures, on
nous a apporté du thé--ou plutôt du vulnéraire suisse de Razay, que nous
avons bu en assaisonnant cette frugale collation par une petite
conversation honnête et modérée sur des sujets parfaitement connus et
fort peu intéressants. Berquin et Marmontel, ou tout autre auteur de
livres moraux et instructifs, auraient été édifiés, j'en suis sûr, en
voyant notre maintien modeste et plein de bon goût, notre déférence l'un
pour l'autre, qu'un léger assoupissement ne rendait que plus agréable.
Enfin, après avoir joui pendant près d'une heure de la société de nos
semblables, plaisir pour lequel on prétend que l'homme est né, nous nous
levâmes, nous nous acheminâmes vers la salle à manger, nous prîmes nos
luminaires, nous nous souhaitâmes une bonne nuit et nous nous couchâmes
dans nos lits, où nous dormîmes sur-le-champ.

Ce matin, il fait un temps très bon, très doux; j'ai fait une assez
grande promenade avant le déjeuner, et je vous écris maintenant entre le
déjeuner et le billard, de crainte que le facteur ne vienne plus tôt
qu'à l'ordinaire. Nous l'attendrons demain avec plus d'impatience.

Je vous serre la main très fort, bien fort. Mille amitiés à Viardot et
aux autres amis...

_Une heure._--Le facteur n'est pas venu encore, j'ajoute quelques
paroles. Il fait un temps charmant, et Courtavenel est bien joli, bien
aimable aujourd'hui. J'ai passé toute la matinée dans le parc. Que
faites-vous dans cet instant? C'est une question que nous nous faisons
tous les quarts d'heure... Tout le monde se porte aujourd'hui encore
mieux qu'hier. Encore une fois bon jour, portez-vous bien, et à revoir.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



XVI


Courtavenel, jeudi 19 juin 1849, 8 h. 1/2 du soir.

    Madame,

Les joncs ont vécu! vos fossés sont propres, et l'humanité respire. Mais
ça n'a pas été sans peine. Nous avons travaillé comme des nègres pendant
deux jours--et j'ai le droit de dire nous; car j'en sais aussi quelque
chose. Si vous m'aviez vu, hier surtout, crotté, mouillé, mais radieux!
Les joncs étaient très longs et très difficiles à arracher, d'autant
plus difficiles qu'ils étaient plus cassants. Enfin, la chose est faite!

Depuis trois jours, je suis seul à Courtavenel; eh bien! je vous jure
que je ne m'y ennuie pas. Le matin, je travaille beaucoup, je vous prie
de le croire, et je vous en fournirai la preuve.

       *       *       *       *       *

A propos, entre nous soit dit, votre nouveau jardinier est un peu
paresseux; il avait presque laissé périr les lauriers-roses faute de les
arroser, et les plates-bandes étaient dans un mauvais état; je ne lui ai
rien dit, mais je me suis mis à arroser les fleurs moi-même et à
arracher les mauvaises herbes. Cet appel muet, mais éloquent, a été
compris, et depuis quelques jours tout est rentré dans l'ordre. Il parle
avec trop de volubilité et il sourit trop; mais sa femme est une bonne
petite femme qui ne fait pas la paresseuse. Ne trouvez-vous pas cette
dernière phrase d'une outrecuidance inouïe dans la bouche d'un
grandissime paresseux comme moi?

Vous n'avez pas oublié le petit coq blanc? Eh bien, c'est, un démon que
ce coq. Il se bat avec tout le monde, avec moi surtout; je lui présente
un gant, il s'élance, s'y accroche et se laisse porter comme un
bouledogue. Mais j'ai remarqué que chaque fois, après le combat, il
s'approche de la porte de la salle à manger et crie comme un forcené
jusqu'à ce qu'on lui ait donné à manger. Ce que je prenais pour du
courage en lui, ne serait-ce que l'impertinence d'un farceur qui sait
bien qu'on plaisante et qui se fait payer sa peine? Oh! illusions! voilà
comme on vous perd... Monsieur de Lamartine, venez me chanter ça.

Ces détails de basse-cour et de campagne doivent vous faire sourire,
vous qui vous trouvez à la veille de chanter _le Prophète_ à Londres...
Cela doit vous sembler bien idyllique, bien jatte de lait... Et
cependant je m'imagine que vous aurez assez de plaisir à lire ces
détails.--Voyez quel aplomb!

Ainsi décidément vous allez chanter _le Prophète_, et c'est vous qui
faites tout, qui dirigez tout... N'allez pas vous fatiguer outre mesure.
Au nom du ciel, que je sache d'avance le jour de la première
représentation... Ce soir-là, on ne se couchera pas avant minuit à
Courtavenel. Je vous l'avoue, je m'attends à un très, très, très grand
succès.--Que Dieu vous protège, vous bénisse et vous conserve une
excellente santé.--Voilà tout ce que je lui demande; le reste est votre
affaire.

       *       *       *       *       *

Comme, après tout, j'ai beaucoup de temps disponible à Courtavenel,
j'en profite pour faire des bêtises, parfaitement ineptes. Je vous
assure, de temps en temps, cela m'est nécessaire; sans cette soupape de
sûreté, je risquerais un beau jour de devenir très bête pour tout de
bon.

Par exemple, j'ai composé hier soir de la musique sur les paroles
suivantes:

    Un jour une chaste bergère
    Vit dans un fertile verger,
    Assis sur la verte fougère,
    Un jeune et pudique étranger.
    Timide, ainsi qu'une gazelle,
    Elle allait fuir quand, tout à coup,
    Aux yeux effrayés de la belle
    S'offre un épouvantable loup.
    A l'aspect de sa dent qui grince,
    La bergère se trouva mal.
    Alors, pour la sauver, le prince
    Se fit manger par l'animal.

Proposez au célèbre auteur de _l'Offrande_ de composer de son côté de la
musique là-dessus. J'enverrai la mienne, et nous verrons qui
l'emportera, vous serez juge.

A propos, je vous demande pardon de vous écrire de pareilles
stupidités.


Vendredi 20, 10 h. du soir.

Bonsoir, Madame, que faites-vous à cette heure? Je suis assis devant la
table ronde du grand salon.... Le plus profond silence règne dans la
maison; on n'entend que le chuchotement de la lampe.

J'ai vraiment très bien travaillé aujourd'hui; j'ai été surpris par une
pluie d'orage pendant ma promenade.

Dites à Viardot qu'il y a beaucoup de cailles cette année.

Aujourd'hui, j'ai eu une conversation avec Jean sur _le Prophète_. Il
m'a dit des choses très judicieuses, entre autres que «la théorie est la
meilleure des pratiques». Si l'on disait cela à Müller, c'est pour le
coup qu'il rejetterait sa tête de côté et en arrière, en ouvrant la
bouche et levant les sourcils. Le jour de mon départ de Paris, ce pauvre
diable n'avait que deux francs cinquante; je ne pouvais rien lui donner,
malheureusement.

Écoutez, j'ai beau ne pas avoir _den politischen Pathos_, mais il y a
une chose qui me révolte: c'est l'ambassade du général Lamoricière au
quartier général de l'empereur Nicolas[35]. C'est trop, c'est trop, je
vous assure. Pauvres Hongrois! Un honnête homme finira par ne plus
savoir où vivre: les nations jeunes sont encore barbares, comme mes
chers compatriotes, ou bien, si elles se lèvent et veulent marcher, on
les écrase comme les Hongrois; et les nations vieilles se meurent et
empestent, pourries et gangrenées qu'elles sont. Ce serait le cas de
chanter avec Roger: «Et Dieu ne tonne pas sur ces têtes impies?» Mais
baste! Et puis, qui est-ce qui a dit que l'homme est destiné à être
libre? L'histoire nous prouve le contraire. Ce n'est pas par esprit de
courtisanerie que Gœthe a écrit son fameux vers:

    _Der Mensch ist nicht geboren frei zu sein._

C'est tout bonnement un fait, une vérité qu'il énonçait en observateur
exact de la nature qu'il était.

A demain.

Ce qui n'empêche pas que vous soyez quelque chose de bien excellent....
Voyez-vous, s'il n'y avait pas encore par-ci par-là des êtres comme
vous sur la terre, on se vomirait soi-même... A demain.


Samedi 21.

Bonjour, Madame, et adieu. Il fait un vilain temps, voilà tout ce qu'il
y a de nouveau. Je vous serre les mains très fort. Mille amitiés à
Viardot et à tout le monde. A revoir.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



XVII


Courtavenel, samedi 4 juillet 1849.

Bonjour, Madame. Je n'ai reçu qu'aujourd'hui la lettre que vous m'avez
écrite mardi; je ne sais à quoi attribuer ce retard. Vous ne me dites
pas si _le Prophète_ marche maintenant avec plus d'ensemble, mais je
crois que cela s'entend de soi-même. Vous verrez que vous irez à quinze
représentations. Les offres (ou plutôt c'est mieux que des offres) de
Liverpool sont très belles; ces Anglais ne se refusent rien. Je continue
à ne pas recevoir signe de vie de chez moi; du reste, je me porte bien
et suis fort content de mon sort. Le temps a été assez beau tous ces
jours-ci.

J'ai reçu avant-hier la visite du docteur Fougeux. Nous avons fait une
partie de billard, je l'ai promené en bateau. Je rame mieux que lui, qui
cependant se vante d'avoir été dans son temps le meilleur canotier de
Bercy. Il a dû l'oublier depuis ce temps-là, car je suis loin d'être
fort. A propos de bateau, il faut que je vous dise que malheureusement
l'eau décroît beaucoup dans les fossés; elle fuit plus que jamais du
côté de la fontaine, malgré la terre glaise dont on avait cru boucher le
conduit. Il faudrait refaire la bonde, ce qui ne serait déjà pas si
difficile, en l'entourant de pierres en forme de digue. Il faut aussi
que je vous dise que les fossés n'ont pas été curés du tout; il y a
énormément de vase au fond. Le père Négros me disait l'autre jour, en
montrant le poing à un être imaginaire: «Ah! si l'on me volait comme on
vole M. Viardot!» Il doit en savoir quelque chose. Du reste, les riches
sont là pour être volés. Mais c'est que vous n'êtes pas encore riche
pour pouvoir l'être en conscience. Je crains bien qu'à votre retour il
ne soit plus possible de faire le tour des fossés; déjà, maintenant, il
est assez difficile de passer par-dessous le pont du Diable,--c'est
ainsi que j'ai surnommé le pont qui conduit à la ferme. Dans tous les
cas, le grand Océan nous restera,--le côté des fossés qui longe la roule
à partir de la tourelle. J'ai reconduit M. Fougeux jusqu'à Blandureau.
Il m'a appris que Mlle Laure ne pouvait pas me souffrir. Il paraît
que l'on se fait des ennemis sans savoir pourquoi. Le docteur m'a invité
de venir demain déjeuner chez lui.


Lundi.

J'ai déjeuné hier chez M. Fougeux. Il y avait M. Magi, que vous
connaissez, qui m'a semblé un bon diable, bien tranquille; un docteur de
Paris, dans le genre de M*** de Pétersbourg, et le frère de Fougeux; il
m'a fait penser à un autre frère, auquel il ressemble beaucoup. Fougeux
nous a fait boire de vingt vins différents; vers la fin du déjeuner tout
le monde parlait à la fois avec beaucoup de chaleur et avec cette espèce
de fièvre de répéter des choses parfaitement insignifiantes, qui
s'empare d'une réunion de personnes se connaissant peu et se convenant
encore moins, dont le vin a échauffé la tête. Chacun secoue son sac à
lieux communs, ce qui produit beaucoup de poussière. Puis nous allâmes
faire le tour des boulevards de Rozay; eh, eh! Rozay n'est pas déjà si
laid! Le gros Fougeux est décidément un bon garçon, et puis il ne se
prend pas au sérieux, ce qui est toujours fort agréable. Les gens qui se
prennent au sérieux peuvent devenir de grands politiques,--de grands
hommes, si vous voulez,--mais leur société est aussi lourde à supporter,
Gœthe l'a dit: _Ver sich selbst nicht zum Besten haben kann, gehört
gewiss nicht zum Besten_. Il y a une rivière à Rozay, cela m'a fort
surpris. Je croyais qu'en Brie il n'y avait que des mares avec des
joncs, mais sans eau.

Voici ce que j'ai lu depuis que je suis à Courtavenel:

1º Les deux volumes du _Manuel d'histoire_, de M. Ott. Ce M. Ott est un
démocrate de l'école de M. Bucbez,--un démocrate catholique,--Cette
alliance hors nature ne peut produire que des monstres;

2º Une histoire russe, de M. Oustrialoff. Comment diable cette
histoire-là se trouve-t-elle à Courtavenel? C'est détestable, mais cela
m'a rafraîchi la mémoire sur beaucoup de dates et de faits;

3º _L'Histoire du moyen âge_, de Rotteck. Indiciblement mauvais.
Libéralisme éventé, nauséabond et faux. Style emphatique et plat. Des
gens de cette espèce finissent par devenir des membres de la _droite_
d'un parlement de Francfort. Je ne dis pas cela pour Rotteck,--il est
mort,--heureusement! Mais une foule de gens _ejusdem farinæ_ lui ont
malheureusement survécu;

4º _Les Lettres de Lady Montague_ (écrites en 1717). Livre charmant,
plein de grâce, d'esprit et de franchise, et qui fait aimer celle qui
l'a écrit, malgré son extraction;

5º _Doña Isabel de Solis, novela historica_, de D. Martinez de la Rosa.
J'ai lu ceci pour m'exercer dans la langue espagnole. Mais j'en demande
pardon à vos compatriotes, si toute leur littérature contemporaine est
de cette force-là... C'est enfantin. Il n'y a que les extraits des
chroniques qui soient intéressants;

6º _Histoire de la guerre en Espagne depuis 1807_, par le général
Sarrazin. C'est écrit avec clarté, mais la haine que ce Français porte
aux Français est un peu trop violente pour être naturelle. Le général
S... me fait tout l'effet d'un gredin;

7º _Mémoires_ de Bausset, _sur Napoléon_. C'est l'ouvrage d'un valet de
chambre distingué,--si un valet de chambre peut l'être.--Des faits
intéressants;

8º Traduction des _Géorgiques_ de Virgile, par Delille. Je ne sais plus
si c'était M. Martin ou M. Nisard qui l'avait louée en ma présence. Je
n'ai pu l'achever; c'est vraiment trop fade, et puis ces alexandrins
coulent avec une facilité dégoûtante; c'est fluide et insipide comme de
l'eau. L'original n'est pas une merveille non plus; toute cette
littérature latine est factice et froide, une vraie littérature de
littérateur;

9º _La Pucelle_, de Voltaire! Eh bien! savez-vous qu'en général c'est
très ennuyeux, surtout la partie qui est censée ne pas devoir l'être.
Mais de charmants mots, des allusions hardies et spirituelles, des
railleries sanglantes révêlent le maître;

10º Un gros ouvrage de M. Damas Hinard sur Napoléon. Une compilation de
tous ses jugements sur les événements, les personnes, les choses. Quelle
grande et forte organisation que ce Napoléon, quelle force de caractère,
quelle suite et quelle unité dans la volonté! Et en même temps jamais
homme n'appartint plus au passé. Il le résume complètement, mais il
tourne le dos à l'avenir, à cet avenir qui se débattra longtemps sous
les chaînes qu'il lui a forgées. La monarchie se mourait en Europe: il a
organisé l'autorité, le gouvernement, ce hideux fantôme, qui, impuissant
à produire, vide et bête avec le mot _Ordre_ à la bouche, une épée dans
une main et de l'or dans l'autre, nous écrase tous sous ses pieds de
fer. Saperlotte! quelle image orientale! Excellente transition pour
arriver au

11º _Coran._ Je viens de le commencer. Il y a de la grandeur et du bon
sens dans ce livre; mais je prévois que la boursouflure orientale et le
vague de la langue prophétique m'en dégoûteront bientôt.

Vous voyez qu'après tout je n'ai pas perdu mon temps; car tous ces
livres susnommés, je les ai, non pas parcourus, mais lus, ce qui
s'appelle lus. A propos de livres, il faut que Viardot sache que je lui
ai arrangé sa bibliothèque, _que es un primor_. De son côté, Jean[36] ne
fait que frotter, laver, nettoyer, huiler, épousseter, balayer et cirer
du matin au soir. Ah! si le jardinier lui ressemblait!



XVIII


Mardi.

Vous ignorez probablement, mais vous le saurez quand je vous le dirai,
que je ne me couche jamais avant minuit. Eh bien! hier, j'allais quitter
le salon, quand j'ai tout à coup entendu deux profonds soupirs bien
distincts qui ont retenti, ou plutôt passé comme un souffle à deux pas
de moi. Sultan[37] était couché depuis longtemps, j'étais parfaitement
seul. Cela m'a donné une légère horripilation. En traversant le
corridor, je me suis demandé ce que j'aurais fait si j'avais senti une
main tout à coup saisir la mienne: et j'ai dû m'avouer que j'aurais
poussé un cri d'aigle. On est décidément moins brave la nuit que le
jour. Je voudrais savoir si les aveugles ont peur des revenants. Avant
de me coucher, je fais chaque soir une petite promenade dans la cour.
Hier je me suis placé sur le pont et j'ai écouté. Voilà les différents
sons que j'ai entendus:

Le bruit du sang dans les oreilles et de la respiration.

Le frôlement, le chuchotement continuel des feuilles.

Le cri des cigales; il y en avait quatre dans les arbres de la cour.

Des poissons venaient faire à la surface de l'eau un petit bruit, qui
ressemblait à un baiser.

De temps en temps une goutte tombait avec un petit son argentin.

Une branche se cassait; qui l'avait cassée?

Ce bruit sourd... sont-ce des pas sur la route? Est-ce le murmure d'une
voix?

Et puis tout à coup le soprano suraigu d'un cousin, qui vient vous
tinter à l'oreille...

A propos de cousins, les rougets me dévorent cette année. Depuis
quelques jours j'en suis plein, et je me gratte à haute voix.

A propos, ou non, au contraire... cela ne fait rien. Il faut que je vous
dise qu'ayant trouvé sous le tapis vert du piano votre gros livre de
musique, je me suis permis de l'ouvrir et de le parcourir.
Malheureusement ma main droite ne joue pas assez bien du piano pour
pouvoir me donner, ne fût-ce qu'une idée de la mélodie; cependant j'ai
tâché de déchiffrer certains morceaux que vous ne nous avez jamais
chantés. Autant que je puis en juger, vous avez été distinguée de tous
temps; mais ce que vous faisiez auparavant était bien moins franc.--P.
e. je trouve la première phrase de _l'Hirondelle et Le prisonnier_
charmante: «Hirondelle gentille, qui voltige à la grille du cachot noir,
vole, vole sans crainte, autour de cette enceinte.» C'est très bien
jusqu'ici; mais «j'aime à te voir»..... ça me reste dans le gosier comme
un os; j'ai beau le chanter en voix de poitrine, en voix de fausset, en
fermant les yeux et en inclinant un peu la tête sur l'épaule, comme on
fait quand on veut juger avec impartialité: impossible! Il y a surtout
cet _ut_ qui me désole. J'ai même essayé de le remplacer: impossible,
toujours aussi impossible! Et le commencement de la phrase est si joli!
C'est égal, je préfère _la Luciole_, ou _Marie et Julie_, ou _la nuit et
le jour_. De qui sont les paroles intitulées _Songes_? Il y a là trois
vers qui me plaisent bien:

    Où languissante et blessée
    On voit dans l'onde glacée
    Tomber la biche aux abois.

Je ne sais pourquoi, mais il me semble voir les grands arbres bruns, la
terre couverte de givre, les feuilles mortes jonchant l'allée, et la
surface du petit étang immobile, la biche qui tombe sur le bord et les
chiens qui arrivent de loin et dont les aboiements retentissent
joyeusement dans l'air clair et sec.--Allez-vous composer, cette
année-ci? J'ai essayé deux ou trois fois de faire des paroles, mais,
hélas! mon Pégase n'est plus qu'un vieux cheval couronné qui ne peut
faire un pas. L'autre jour, je vois un corbeau gris dans les champs;
l'aspect de ce compatriote m'émeut; je lui ôte mon chapeau et lui
demande des nouvelles de mon pays. En vérité, j'étais presque touché.
Tiens, me dis-je, faisons une jolie petite pièce de vers là-dessus.
Quelque chose de simple, de gracieux; enfin faisons du Béranger, quoi!
Je me suis battu les flancs pendant deux heures sans pouvoir seulement
rimer deux vers. Enfin le désespoir m'a pris, et voici ce dont je suis
accouché:

        Corbeau, corbeau,
        Tu n'es pas beau,
    Mais tu viens de mon pays:
    Eh bien! retourne-z-y.

Je doute fort que vous mettiez cela en musique.

En fouillant dans les cahiers de musique, j'ai trouvé deux cahiers où il
n'y en avait point: c'étaient des poésies russes copiées par vous et le
commencement d'une grammaire. Ça m'a semblé bien drôle tout de même.
Seriez-vous encore en état de lire ce que vous y avez écrit? C'est à
Vienne, n'est-ce pas, avec M. Sollogoub[38], que vous vous êtes occupée
de cela?

_Vy ponimaïetié po Rousski? ili oujé pozabyli[39]?_

Voyons: qu'est-ce que c'est que cela?

Je bavarde aujourd'hui comme une pie restée vieille fille.... A propos,
savez-vous que j'ai lu dans les lettres de lady Montague qu'en Turquie
une jeune fille, morte fille, est censée se trouver dans un état de
réprobation, la femme étant sur terre pour faire des petits? Voyez-vous,
le bon et le mauvais, c'est comme l'Orient et l'Occident: ce qui est à
l'Orient ici est à l'Occident plus loin: c'est selon le point où l'on se
trouve.

Ainsi donc Mlle Antonia[40] est devenue depuis hier Mme
Léonard[41]. Ah! vous ne pourrez plus la faire manger à table plus
qu'elle ne l'aurait voulu! Je ne pouvais m'empêcher de rire sous cape
quand je vous voyais prendre un air grave pour lui faire avaler le reste
d'une côtelette: Mme Pauline Viardot: «Antonita, _vamos_...»--Mme
Garcia (avec beaucoup de précipitation et d'énergie): «_Come, come, tu
no comes nada._»--M. Sitchès[42] (en secouant un peu la tête): «_Es
menester comer, hija._»--Mlle Antonia (avec vivacité): «_Sea por el
amor de Dios, padre._»--Mais je babille trop. A demain.


Mercredi soir.

Imaginez-vous ce qui m'arrive! J'avais l'intention ce matin d'achever
cette quatrième page et de vous envoyer la lettre (d'autant plus qu'il
y a une semaine que je vous ai écrit pour la dernière fois). Voilà tout
à coup qu'on annonce le frère de M. Fougeux, qui vient s'installer ici
jusqu'à cinq heures! Et moi, stupide, au lieu d'envoyer tout bonnement
cette lettre inachevée (elle n'est déjà pas mal longue), je n'en fais
rien, je remets à demain. Cette quatrième page m'a retenu; pourquoi? je
ne le saurais dire. Enfin, je vous en demande pardon, et pour vous
prouver la sincérité de mon repentir, je m'engage à écrire une feuille
de plus! Mais grand maladroit que je suis! je deviens stupide, ma parole
d'honneur! Comme si c'était une tâche pour moi que de vous écrire...
Allons, allons, je patauge, je m'embrouille, qu'on me jette à la porte
et qu'il n'en soit plus question... Mais je rentre par la fenêtre et je
continue.

Je commence par vous remercier mille fois pour votre charmante lettre;
je l'ai lue et relue. Je vous avoue que je n'aurais pas été fâché de
vous voir faire Fidès en Italien; mais quand on est gueux comme Job, on
ne peut pas penser à des excursions en Angleterre!

Ah! M. Louis Blanc... mais c'est un charmant homme, et je vais relire
ses livres. Fidès est donc allée aux nues.... Tant mieux, tant mieux.
J'en suis bien content, parole d'honneur.... Attendez, je vais me lever
et faire une cabriole en signe de réjouissance. Voilà qui est fait.

Vous avez la bonté de me demander des nouvelles de ma santé; je me porte
à merveille et je prie Dieu de veiller sur vous! Oh! oui, soyez bien
portante, soyez heureuse, gaie, contente, admirée, aimée, célèbre: je
sais bien que vous êtes tout cela, mais cela ne m'empêche pas de me
donner le plaisir de vous le souhaiter...

Attendez: je vous ai énuméré tous les ouvrages que j'ai lus; mais vous
me demanderez peut-être si je n'ai fait que lire. Madame, j'ai fait une
comédie en un acte[43]; Madame je vous jure par les mânes de mes
ancêtres, qui étaient probablement laids comme des boucs et puants comme
des singes, que j'ai écrit, copié et expédié une comédie en un acte, une
comédie de cinquante pages! Et la traduction? direz-vous[44]. Ah! voilà.
Imaginez-vous qu'en partant pour Courtavenel, au lieu du cahier qui
renferme ma première comédie, j'en emporte un autre. Ça a été même, je
l'avoue, la _seconde_ raison de mon voyage à Paris. Je voulais rapporter
le bon cahier. Mais, à mon grand étonnement, j'appris, rue Laffitte, nº
11, que Mme Sitchès avait emporté les clefs de son appartement à
Bruxelles, à telles enseignes que je dus me promener tout le jour, mon
chapeau gris sur la tête, ce qui faisait sourire les passants qui me
prenaient pour un rapin vieux et gras. N'ayant pas de cahier, je ne puis
faire de traduction; mais dans cinq ou six jours--après le retour de
Mme Sitchès,--j'irai à Paris pour vingt-quatre heures et je
rapporterai le cahier. Je serais allé à Paris rien que pour cela, mais
j'ai encore autre chose à y faire.

Et mon argent qu'on s'obstine à ne pas m'envoyer!

Pour en revenir à M. Fougeux frère, il faut avouer que jamais personne
ne m'a scié le dos comme lui; il a fini par me réciter par cœur des
fragments de Rousseau et de La Bruyère. «Monsieur, me disait-il,
remarquez cette phrase: Un trône était indigne d'elle»; et il la
répétait quarante fois. «Voilà une idée; on sait à quoi s'en tenir.
Voilà une idée enfin. Voilà une idée.» Je finissais par lui achever ses
phrases; mais il les reprenait. Pourquoi se donne-t-on tant de peine
d'être bête? C'est vrai: je crois que personne n'est bête
naturellement. Mais à force d'art, on parvient à tout. J'ai vu le moment
où il allait rester dîner. C'est que je dîne, savez-vous? Comment? je
n'en sais rien. Mais je dîne, et très bien. J'espère bien le savoir un
jour, quand j'aurai de l'argent. Dites-moi: votre costume de Fidès (je
ne parle pas du premier) est le même qu'à Paris, n'est-ce pas?

Vous avez raison dans ce que vous dites à propos de votre buste;
cependant un sculpteur de talent pourrait en faire une belle chose. Si
l'on fait des lithographies ou des gravures des Fidès à Londres,
rapportez-les. Je serais bien content de recevoir une lettre de
Chorley[45]. _Et vous êtes bien bonne_ de me dire ce que vous me dites.


Jeudi.

Il a fait un orage cette nuit avec de grands coups de tonnerre; le
feuillage des arbres est encore tout troublé, pour parler à la Chénier;
l'air est rafraîchi et extrêmement doux. Je m'attends à recevoir
aujourd'hui une lettre de M. et Mme Sitchès qui m'annonce leur
arrivée. Courtavenel n'a jamais été aussi propre, grâce aux soins
paternels de Jean. Il paraît que Mlle Berthe[46] va venir aussi.

Un levreau d'une assez jolie taille s'est noyé avant-hier dans les
fossés. Comment et pourquoi? C'est ce qu'on ne saurait dire. Se
serait-il suicidé! Cependant, à son âge, on croit encore au bonheur. Du
reste, il paraît qu'on a vu des exemples d'animaux se suicidant. Il
paraît qu'un chien s'est noyé exprès en Angleterre,--mais en Angleterre
cela se conçoit. Je ne devrais pas médire de ce pays-là, après tout; je
crois qu'on vous y aime. Le nom de Mme Jameson ne m'est pas inconnu;
je crois qu'elle fait des romans historiques. Ne trouvez-vous pas que la
remarque suivante, faite par lady Montague, en 1717, à Paris, est encore
juste maintenant:

«Very commonly the entrance of a gentleman or a lady into a room is
accompanied with a grin, which is designed to express complacence and
social pleasure, but really shews nothing mare than a certain contortion
of muscles that must make a stranger laugh. The French grin is equally
remots from the chearful serenity of a smile and thu cordial mirth of an
honest English horse-laugh.»

On peut remarquer la même chose quand deux personnes se quittent ou
s'abordent dans la rue; le changement subit de la contenance me frappe
toujours. Du reste tout le monde le fait (les Anglais exceptés), moi
tout le premier. Or, voyez ce que peut l'influence de l'homme! Le chien,
qui est l'animal qu'il a le plus corrompu, a fini par imiter ces
contorsions affectées et ridicules; je suis persuadé que la manière dont
ces animaux s'abordent n'est pas dans leur nature; c'est le fruit de la
civilisation. Mais les imitateurs ayant la rage d'outrer toujours, au
lieu de sourire en montrant les dents et clignant les yeux, eux... Je
n'ai pas besoin d'achever: rappelez-vous le dessin hardi de votre frère.

A propos de votre frère, dites-lui que je lui serre la main bien
fortement. Dites lui surtout qu'il faut-être de bonne humeur, ne fût-ce
que pour la santé, quitte à briser quelque meuble de temps en temps.
Sait-il déjà _speak english_? Et l'allemand? Il l'a probablement
abandonné! Sans cela, je lui dirais que ce n'est pas pour rien qu'on dit
_Gold verdienen_; car _verdienen_ vient de _dienen_[47].

Je fais tous les jours une grande promenade avant dîner, accompagné de
Sultan. Je crains bien que cette année, il n'y ait moins de gibier que
les années précédentes. Les grandes pluies du mois de juin ont fait
beaucoup de tort aux couvées. Je trouve souvent des couples de perdrix
sans petits. Savez-vous que les perdrix jouent très bien la comédie?
Elles savent très bien feindre d'être blessées, de pouvoir voler à
peine, elles crient, elles piaillent, le tout pour attirer le chien
après elles et le détourner de l'endroit où se trouvent les petits.
L'amour maternel a failli coûter bien cher avant-hier à l'une d'elles:
elle a si bien jouée son rôle que Sultan l'a happée. Mais comme c'est un
_perfect gentleman_, il n'a fait que l'humecter de sa salive et lui ôter
quelques plumes; j'ai rendu la liberté à cette mère courageuse et trop
bonne actrice. Ce que c'est cependant que le théâtre. Voilà un acteur
qui m'émeut, qui me fait verser des larmes: il se met à pleurer
lui-même, et me fait rire peut-être. Et cependant, s'il ne fait que
_jouer_, que _feindre_, je ne crois pas qu'il puisse m'émouvoir
complètement; il faut, à ce qu'il paraît, un certain mélange de nature
et d'art.... Vous devez le savoir. Eh bien, non, vous ne le savez pas,
ou du moins vous ne sauriez l'expliquer, malgré que vous soyez «the
_subtlest_ tragedian of the world.» Décidément on ne fait très bien que
ce dont on ne peut se rendre entièrement compte; c'est pour cela qu'il
vous arrive de courir après vous-même. En poussant cette maxime jusqu'au
paradoxe, on peut dire que pour bien faire quelque chose, il ne faut pas
le savoir.

Le facteur est venu, et pas de lettre de Paris. Ce sera alors pour
demain. Sur ce, je vous salue tous tant que vous êtes, à commencer par
Viardot. Que Dieu vous bénisse et veille sur vous. Je vous serre bien
cordialement la main. A revoir.

Votre tout dévoué

IV. TOURGUENEFF.



XIX


Courtavenel, jeudi matin, 12 juillet 1849.

Me voilà donc à Courtavenel, sous votre toit! Nous sommes arrivés ici
hier soir, par un temps superbe. Le ciel était d'une sérénité admirable.

Les feuilles des arbres avaient un éclat à la fois métallique et
huileux, la luzerne paraissait frisée sous les rayons obliques et rouges
du soleil. Il y avait une foule d'hirondelles au-dessous de l'église de
Rozay; elles se posaient à chaque instant sur les ferrures de la croix,
en ayant soin de tourner leur poitrine blanche du côté de la lumière.

J'espérais une lettre et je regardais le long de la rue si le facteur ne
m'en apportait pas une. Mais il n'y avait que le journal d'arrivé.

Courtavenel me paraît assez endormi; l'herbe avait poussé sur les petits
chemins de la cour; l'air dans les chambres était très enroué (je vous
assure) et de mauvaise humeur; nous le réveillâmes. J'ouvris les
fenêtres, je frappai les murailles comme je vous le vis faire une fois;
j'apaisai Cuirassier[48], qui, selon son habitude, s'élançait sur nous
avec la férocité d'une hyène, et, quand nous nous mîmes à table, la
maison avait déjà repris son air bienveillant et hospitalier. Ce matin,
le parc est aussi riant que jamais, et les joncs dans le fossé se
balancent aussi agréablement que toujours, sans se douter que dans peu
de temps, ils vont être impitoyablement arrachés et leur cendre livrée
au vent. Le messager a déjà reçu les ordres concernant le bateau. Ainsi
me voilà donc de nouveau à Courtavenel, et dès après-demain j'y vais
rester tout seul avec Véronique[49]. Si j'allais l'épouser, pour la
récompenser de ses services, vu que toute autre monnaie n'est pour moi
qu'une chimère à l'heure qu'il est!

Je veux travailler, je vous jure que je veux travailler. Aujourd'hui
nous allons, avec M. Sitchès, pêcher des tanches à Maisonfleurs[50].
Nous nous assiérons à l'ombre du grand chêne, et naturellement nous
penserons beaucoup à vous. Que faites-vous en cet instant? Probablement
vous vous préparez à chanter. J'attends, nous attendons une lettre
aujourd'hui; nous sommes tous bien impatients de savoir quelque chose de
définitif sur _le Prophète_. Mais, voyons, n'admirez-vous pas la belle
et grande feuille de papier que je prends pour vous écrire? Hein?
M'avez-vous jamais écrit sur du papier pareil? Je ne sais pas ce qui
m'arrive, je me sens un extérieur de rodomont... et, au fond, je suis un
bien petit garçon; j'ai la queue entre les jambes et je suis assis très
mesquinement et très piètrement sur le derrière, comme un chien qui sent
qu'on se moque de lui et qui regarde vaguement de côté en clignant des
yeux comme s'il y avait du soleil; ou plutôt je suis un peu triste et un
peu mélancolique, mais cela ne fait rien, je suis tout de même bien
content d'être à Courtavenel, le papier vert saule de ma chambre me
réjouit la vue, et je suis tout de même bien content. Mais je reprendrai
ma lettre plus tard.


Cinq heures.

Nous revenons de la pêche avec cinquante tanches. Nous avons reçu votre
petit billet. Cette fatigue se dissipera bientôt... Mais comment?
serait-il possible qu'on ne donnât pas _le Prophète_? Je vous avoue que
cela me chagrinerait, non pour l'argent que vous perdriez, mais parce
que cela aurait l'air d'une reculade devant le succès de Mlle
Sontag... Enfin, nous verrons. Portez-vous bien, voilà, le principal. Je
ne suis pas en train d'écrire; nous allons dîner; il fait un temps très
charmant. A demain.


Vendredi, neuf heures du matin.

Voilà ce que c'est que de remettre. Le facteur est venu si tôt
aujourd'hui qu'il m'a surpris dans mon lit. Je vous écris ces mots à la
hâte. Les nouvelles que vous donnez sont loin d'être bonnes. Enfin, tous
mes vœux vous accompagnent. Le bateau sera ici après-demain. J'envoie
ci-joint un papier pour Viardot. Je me remettrai à écrire ce soir, à
l'instant même une lettre immense; aussi pourquoi le facteur est-il
venu si tôt? Au nom du ciel, soignez votre chère santé! Courtavenel est
charmant, nous allons le tenir dans l'état le plus coquet du monde. Je
vais travailler comme un nègre; vous aurez la traduction.

Au revoir, je salue tout le monde et je reste à jamais

Votre tout dévoué

IV. TOURGUENEFF.



XX


Courtavenel, samedi 14 juillet 1849.

Bonjour, Madame, _und liebe Freundin_.

Il fait toujours un temps splendide. Nous nous portons tous très bien et
nous pensons beaucoup à vous; voici tout ce qu'il y a de nouveau à
Courtavenel. Ce que vous nous dites du _Prophète_ nous a fait beaucoup
réfléchir... Nous nous sommes entretenus là-dessus avec beaucoup de
gravité. Pour ma part, je suis persuadé qu'on vous le fera chanter une
douzaine de fois, et que vous ne reviendrez pas si tôt que vous le
dites; je vous jure que je le désire de tout mon cœur; vous êtes
capable de ne pas y croire, mais je vous l'assure. Il faut que vous
fassiez courir les Anglais; il faut qu'ils vous applaudissent à tout
rompre, qu'ils disent de leur voix de gorge: _She is wonderful; quite
extraordinary. Oh yes, oh yes!_ Tout cela est nécessaire, et quand vous
viendrez à Courtavenel, après tous vos triomphes, vous jouirez
doublement et du beau temps et de la propretés de vos fossés, et du
bateau, et de la fameuse traduction que vous savez... Voilà ce que
j'appelle parler le langage de la raison.

Merci pour votre charmante description de la Linda. Il faut, voyez-vous,
que vous enfonciez aussi cette étoile rétrospective, cette renommée de
conserve; je ne l'ai jamais entendue cependant.

Hier, après souper, il y a eu une discussion politique des plus
fougueuses entre Don Pablo[51] et sa femme... Elle attaquait
Espartero[52], lui le défendait assez mal, il faut l'avouer, plutôt par
des _Que sabes tu!_ et _Calla, majadera_, que par des raisons solides...
Mais la petite femme était terrible... Savez-vous que c'est un grand
enfant gâté que votre oncle? Ils ont l'intention de partir après demain,
et je vais rester seul.

C'est drôle, seul à Courtavenel, dans cette grande maison... Nous
attendons Jean demain.

Tous ces jours-ci le temps a été très beau, mais il a fait un grand vent
qui, de temps à autre, devenait très fort et très persistant.
L'agitation qu'il produisait dans les feuilles allait très bien aux
peupliers; ils étincelaient très fièrement au soleil. Il faut vous dire
que j'ai remarqué une chose: c'est que le peuplier immobile a l'air très
écolier et très bête, à moins que ce ne soit le soir, sur le fond rose
du ciel, quand les feuilles paraissent presque noires... mais, dans ce
cas-là, tout doit se tenir coi, il n'y a que les feuilles au sommet des
arbres qui ont la permission de se remuer un peu.

A propos, je me suis amusé à découvrir dans les environs des arbres
ayant de la physionomie, de l'individualité, et je leur ai donné des
noms; à votre retour je pourrai vous les montrer, si vous le désirez. Il
y a le marronnier de la cour, que j'ai surnommé _Hermann_, je lui
cherche sa _Dorothée_. Il y a un bouleau à Maisonfleurs, qui ressemble
beaucoup à _Gretchen_; un chêne a été baptisé _Homère_, un orme
_l'aimable vaurien_, un autre _la vertu effarouchée_, un saule _Mme
Vanderborght_.


Lundi 16.

Nous nous attendions à recevoir des lettres aujourd'hui, mais non. Cela
nous fait croire que les répétitions ont probablement commencé, et que
vous ne voulez pas nous écrire avant qu'il y ait quoique chose de
définitif. Votre santé est parfaitement et entièrement rétablie,
n'est-ce pas?

M. et Mme Sitchès ne partent que demain. Jean est arrivé hier soir
avec Comorn[53]. Ce matin, nous nous sommes levés tous à trois heures et
demie pour aller pêcher. Nous avons pris à nous 118 poissons. M. Sitchès
80, moi 38. Nous avons vu le soleil se lever derrière le bois. On peut
ne pas être vertueux et trouver du plaisir à voir un lever de soleil. Il
y eut un moment charmant: nous étions placés près du chêne à gauche; je
lève les yeux, il était éclairé par en dessous, le soleil était encore
bien bas. C'était très joli et très original. Cela n'a duré qu'un
instant... En général, je trouve que les arbres éclairés ont quelque
chose de fantastique et de mystérieux qui parle à l'imagination. C'est
pourquoi j'aime beaucoup les illuminations dans un jardin.... Mais,
assez parler d'arbres comme cela.

Le bateau est arrivé! Il est moins élégant que je ne l'avais cru; mais
il n'est pas mal. Je viens de m'exercer à ramer pendant, deux heures...
je commence à m'y faire. Il faut, comme pour nager, des mouvements
réguliers et pas violents... J'ai fait faire à M. et Mme Sitchès cinq
fois le tour des fossés; puis j'ai promené Sultan, qui n'a pas paru
prendre un grand plaisir à ce genre d'amusement. Du reste, il se porte
bien, il est gros et gras. Véronique ne peut le voir sans lui dire qu'il
est un voleur, un grand voleur, mais il ne fait pas semblant de la
comprendre. J'aime beaucoup à la mettre sur ce chapitre pendant qu'il
est là. On voit très bien à sa figure, à sa manière modeste de
s'asseoir, de détourner à demi la tête et d'agiter imperceptiblement la
queue, sans qu'on l'appelle, qu'il sait parfaitement de quoi il
s'agit...--«Voyez-vous, monsieur», me dit Véronique en s'animant
beaucoup, «voyez-vous l'air de sainte nitouche qu'il se donne? Eh bien!
ce chien est un voleur, un très grand voleur, et on a beau le lui dire,
il n'en rougit même pas (_textuel_); il est rusé, ce chien, ah! je crois
bien.» Alors je m'adresse à Sultan et je lui répète ce propos de
Véronique, mais c'est à peine s'il secoue les oreilles.--«Vous perdez
votre peine, monsieur», continue Véronique, «ce chien n'a pas de
conscience.» Pendant mes promenades, je le fais entrer dans les
luzernes; avant-hier, il a pris une perdrix sur son nid. Sans lui faire
de mal, je la lui ai reprise et l'ai lâchée. Toutes les autres bêles de
la maison, les singes, les oiseaux le chat, se portent à merveille.

Et demain la grande extermination des joncs. Demain je reste seul avec
Véronique et Jean. Jean m'aidera dans la grande œuvre de destruction.
A demain!


Mardi 17.

M. et Mme Sitchès sont partis ce matin pour Paris. Mais la croisade
contre les joncs est remise à demain, à la demande de Jean, qui avait
beaucoup à faire aujourd'hui. Me voici donc seul; eh bien, je ne vais
pas m'ennuyer, j'en suis sûr. Je vais beaucoup travailler, ah! mais
beaucoup. Par exemple, aujourd'hui je n'ai rien fait, j'ai flâné tout le
jour... mais demain! J'espère bien recevoir une lettre demain.


Mercredi 18.

Eh bien, non, il n'y a pas de lettres... Pourquoi?... Et je ne reçois
pas de journaux anglais. J'ai été trop gueux pour pouvoir m'abonner.
Patience! il faut espérer que tout va bien. Le facteur attend, il est
encore venu une heure trop tôt; je dois terminer cette lettre. Mille
amitiés à Viardot, à Manuel[54], à tout le monde.

Je vous serre les mains avec beaucoup d'affection, et que le ciel veille
sur vous.

Soyez heureuse et portez-vous bien. Adieu.

IV. TOURGUENEFF.



XXI


Courtavenel, samedi, 28 juillet 49.

Bonsoir, Madame, _guten Abend, theuerste Freundin_.

Dix heures et demie du soir.--J'inscris ces mots avec une certaine
fierté. Vous voyez qu'on ne se couche pas avec les poules. Je viens de
faire un tour de parc. Il fait une belle nuit, une quantité incroyable
d'étoiles. Les grandes, celles dont la lumière est bleue, et qui ont
l'air de cligner des yeux, font bien autour de la cime des peupliers
tandis que la lune regarde à travers les branches noires...

A l'heure qu'il est vous chantez, car j'imagine qu'on va donner _le
Prophète_ trois fois par semaine; vous verrez que votre succès ne fera
que croître et embellir comme à Paris. J'espère que vos collaborateurs
se tiennent mieux maintenant.

Pour revenir à mes étoiles, vous savez qu'il n'y a rien de plus commun
que de les voir inspirer des sentiments religieux; du moins c'est ce
qu'on trouve dans tous les livres d'éducation. Eh bien! je vous assure
que ce n'est pas là l'effet qu'elles produisent sur quelqu'un qui les
regarde simplement et sans parti pris. Les milliers de mondes, jetés à
profusion dans les profondeurs les plus reculées de l'espace, ne sont
autre chose que l'expansion infinie de la vie, de cette vie qui occupe
tout, pénètre partout, fait germer sans but et sans nécessité tout un
monde de plantes et d'insectes dans une goutte d'eau. C'est le produit
d'un mouvement irrésistible, involontaire, instinctif, qui ne peut pas
faire autrement; ce n'est pas une œuvre réfléchie. Mais qu'est-ce que
c'est que cette vie? Ah! je n'en sais rien, mais je sais que, pour le
moment, elle est tout, elle est en pleine floraison, en vigueur; je ne
sais si cela durera longtemps, mais enfin pour le moment cela est, cela
fait couler mon sang dans mes veines sans que j'y sois pour quelque
chose, et cela fait surgir les étoiles comme des boutons sur la peau,
sans qu'il lui en coûte davantage, ou sans qu'elle en ait un plus grand
mérite. Cette chose indifférente, impérieuse, vorace, égoïste,
envahissante, c'est la vie, la nature, c'est Dieu; nommez-la comme vous
voulez, mais ne l'adorez pas: entendons-nous, quand elle est belle,
quand elle est bonne (ce qui n'arrive pas toujours)--adorez-la pour sa
beauté, pour sa bonté, mais ne l'adorez pas, ni pour sa grandeur, ni
pour sa gloire! (Voyez les livres d'éducation, dont je parlais
ci-dessus). Car, 1º il n'y a rien de grand ni de petit pour elle; 2º il
n'y a pas plus de gloire dans la création qu'il n'y a de gloire dans une
pierre qui tombe, dans l'eau qui coule, dans un estomac qui digère; tout
cela ne peut pas faire autrement que de suivre la LOI de son existence
qui est la VIE.

Ouf! voilà de la philosophie spéculative! Je ne veux pas relire mon
griffonnage. Secouons-nous et passons à autre chose. Mais j'y pense, je
continuerai demain. En attendant, que Dieu vous bénisse, ou que la _Vie_
vous soit propice; mais dans tous les cas, que vous soyez heureuse et
bien portante.


Dimanche soir.

Il a fait aujourd'hui un temps superbe. J'ai passé presque toute la
journée dehors; j'ai navigué sur les fossés. A propos! vous serez
peut-être étonnée que j'aie pu faire un voyage à Paris, vu l'état de ma
bourse; mais c'est que Mme Sitchès, en partant, m'a laissé trente
francs, dont vingt-six ont filé. Du reste, je vis ici comme dans un
château enchanté; on me nourrit, on me blanchit, que faut-il de plus
pour un homme seul?

J'espère que cette disette d'argent va bientôt cesser et qu'on finira
par se dire là-bas: Ah ça! mais avec quoi vit-il donc?

J'ai vraiment beaucoup travaillé ces jours-ci. Je vous montrerai les
feuilles à votre retour. Je ne m'ennuie pas un seul instant; décidément
je mène une vie très agréable.


Lundi.

Aujourd'hui, par exemple, elle l'est un peu moins... Figurez-vous qu'il
n'a pas cessé de pleuvoir un seul instant pendant tout le jour. Hein!
qu'en dites-vous? Cela descendait, cela descendait, dru et droit, serré,
et même maintenant. Il est onze heures du soir. Oui, Madame, onze
heures! j'entends la gouttière vomir des torrents dans le fossé. Mais,
par compensation, j'ai reçu aujourd'hui de Paris le _Musical World_ et
le _Britannia_, où j'ai trouvé des articles sur _le Prophète_, que j'ai
dégustés avec beaucoup de plaisir. Si vous m'envoyez un _Illustrated_
sous bande, envoyez-moi donc aussi le numéro de _l'Athenæum_. (A propos,
mille choses à Chorley.)

Bonne nuit, je vais me coucher.


Mardi, 31 juillet.

Voilà ce maudit facteur qui s'avise de nouveau de venir à huit heures et
demie du matin! Que le diable l'emporte! Je voudrais cependant achever
vite cette page. Voyons! que vous dire? Qu'il ne pleut pas, que je pense
bien souvent à vous; que Courtavenel a maintenant l'air bien gracieux et
bien propre, que Jean frotte, nettoie, lave et balaye partout, que
toutes les bêtes de la maison se portent bien, y compris votre très
humble serviteur, que je m'attends à une lettre demain, que je vous
souhaite santé, bonheur et gaieté, que je prie le Dieu bon de vous bénir
mille fois et vous de me pardonner une lettre aussi incohérente, que je
salue très amicalement Viardot et les amis, et que je reste à tout,
jamais

Votre

TOURGUENEFF.



XXII


Courtavenel, samedi 11 août 1849.

Bonjour, Madame. Eh bien, je continue à rester seul à Courtavenel et je
viens de recevoir une lettre de Melle Berthe, dans laquelle elle me
dit qu'elle _attend_ de jour en jour l'arrivée de M. et Mme Sitchès.
J'espère que Mme Garcia va venir ici; que ferait-elle toute seule à
Bruxelles?


Dimanche.

Depuis hier je suis mère, je connais les joies de la maternité, j'ai une
famille! Trois charmants petits jumeaux, doux, caressants, gentils, que
je nourris moi-même et que je soigne avec un véritable plaisir. Ce sont
trois petits levrauts que j'ai achetés à un paysan. Pour les avoir, j'ai
donné mon dernier franc! Vous ne sauriez croire comme ils sont jolis et
familiers.

Ils commencent déjà à grignoter les feuilles de laitue que je leur
présente, mais leur principale nourriture est du lait. Ils ont l'air si
innocent et si drôle quand ils relèvent leurs petites oreilles! Je les
tiens dans la cage où nous avions mis le hérisson. Ils viennent à moi
dès que je leur tends les mains, ils grimpent sur moi, ils me
farfouillent dans la barbe avec leurs petits museaux, ornés de longues
moustaches. Et puis, ils sont si propres, tous les mouvements sont si
gentils! Il y en a un surtout, le plus gros, qui a un air grave à mourir
de rire. Il paraît que je suis devenu non seulement mère, mais vieille
femme, car je rabâche. Malheureusement, ils seront déjà assez grands le
jour de votre arrivée; ils perdront de leur grâce. Enfin, je tâcherai
qu'ils fassent honneur à mon éducation.

J'ai dîné hier chez Fougeux. Eh bien, son frère n'est pas si ennuyeux
que je l'avais cru; il le devient moins quand on le connaît
davantage,--ce qui est consolant. Fougeux est un très bon diable; il est
né grand-père... Et il n'est pas marié! Je suis allé et revenu sur le
dos de Comorn, qui a encore le pied assez sûr pour son âge. Il faisait
noir dans la forêt de Blandureau. (Je suis revenu à neuf heures.)


Lundi.

J'ai fait cette nuit un rêve assez drôle, comme j'en fais quelquefois;
je vais vous le raconter. Il me semblait que je marchais le long d'une
route bordée de peupliers. Il faisait sombre, j'étais très fatigué, et
pour arriver au gîte il fallait chanter cinq cents fois de suite: _A la
voix de ta mère..._ Je me hâtais d'en finir avec ma tâche et j'en
perdais le compte; vous savez comme l'on s'obstine en rêve. Tout à coup,
je vois venir à moi une grande figure blanche qui me fait signe de la
suivre; je me dis: Tiens! c'est mon frère Anatole (je n'en ai jamais eu
de ce nom-là). Je trouve cela tout naturel et je le suis. Quelques
instants plus tard, il me semble que nous sommes exposés à un grand
vent; je jette un regard autour de moi, et, malgré l'obscurité, je puis
distinguer que nous nous trouvons sur la cime d'un rocher extrêmement
élevé et dominant sur la mer.--Mais où allons-nous? demandai-je à mon
conducteur.--Nous sommes des oiseaux, répond-il, partons.--Comment, des
oiseaux? répliquai-je.--Mouchez-vous, me dit-il. En effet, je veux me
moucher et je trouve un long bec au beau milieu de mon visage avec une
poche au-dessous, comme chez un pélican. Mais, dans ce moment même, le
vent m'enlève. Je ne saurais vous décrire le frémissement de bonheur que
j'éprouvai en déployant l'envergure de mes grandes ailes; je montai
contre le vent, en jetant un grand cri de triomphe, et puis je me lançai
en bas vers la mer en frappant l'air par saccades, comme le font les
mouettes. J'étais oiseau dans ce moment-là, je vous assure, et
maintenant, à l'heure où je vous écris, je n'ai pas un souvenir plus
distinct de mon dîner d'hier que de mes sensations d'oiseau: c'est
parfaitement clair et net, non seulement dans la mémoire de ma cervelle,
si l'on peut s'exprimer ainsi, mais dans celle de tout mon corps; ce qui
prouve que «la vida es sueño, y el sueño es la vida». Mais ce que je ne
saurais vous peindre, c'est le spectacle qui se déroulait autour de moi,
pendant que je planais ainsi dans l'air: c'était la mer, immense,
agitée, sombre, avec des points lumineux; çà et là des vaisseaux à peine
visibles glissant sur les vagues; des hautes falaises; parfois un grand
bruit montait jusqu'à moi; je me laissais tomber. Le mugissement
devenait plus distinct et me faisait peur; je remontais dans les nuages
qui me semblaient rouler avec fracas, chassés par le vent. De temps en
temps, une immense gerbe d'eau toute blanche s'élançait du sein de la
mer, et je sentais l'écume rejaillir sur mon visage, puis, tout à coup,
de grandes lueurs s'étendaient au loin au-dessous de moi... Ah! me
disais-je, ce sont les éclairs marins (!) découverts par Galilée... Ils
ne vont pas si vite que les éclairs de l'air parce que l'eau est plus
lourde et plus difficile à déplacer. A la lueur de ces éclairs, je
voyais la mer illuminée jusqu'au fond; je voyais de gros poissons noirs
avec de grosses têtes, monter lentement jusqu'à la surface... Je me
disais qu'il fallait que je tombasse dessus parce que c'était ma
nourriture. Mais je sentais une secrète horreur qui m'en empêchait... Et
puis ils étaient trop gros. Tout à coup, je vois la mer blanchir et
sautiller comme de l'eau qui bout, une teinte rose se répand autour de
moi... C'est le soleil qui se lève, me, dis-je, fuyons, il va tout
brûler. Mais j'avais beau me jeter de côté et d'autre, tout devenait
éclatant, lumineux, insupportable aux yeux, de grosses bulles brillantes
montaient dans l'air, je sentais une chaleur étouffante, mes plumes
commençaient à roussir. J'aperçois le haut du disque du soleil qui
occupait tout l'horizon et flamboyait comme une fournaise, une angoisse
insupportable me saisit et je m'éveille. Il faisait déjà jour; je voyais
devant moi le papier vert saule de ma chambre, et je ne comprenais pas
encore où j'étais....

Mais est-ce permis de décrire un rêve aussi longuement que cela? Vous
allez vous moquer de moi, et vous aurez raison. Il est vrai qu'il n'y a
pas abondance de matières à Courtavenel.


Lundi soir.

Le frère de Fougeux est encore venu dîner aujourd'hui. Décidément, il
n'est pas bête et il n'est pas non plus très ennuyeux; cependant je
trouve que je le vois trop souvent. Du reste, je crois qu'il va quitter
bientôt ces beaux lieux, comme dirait le pauvre M. Guy[55]. Il ne fait
rien, n'a pas de profession, et malgré cela il est tout encroûté de
préjugés nationaux, bonapartistes, littéraires et judiciaires. Si, du
moins, il avait profité de son indépendance pour se délivrer de tout ce
fatras! Mais non. Un Allemand l'aurait plutôt fait. Béranger a dit avec
raison:

            Philosophe
            De mince étoffe,
    Ton œil ne peut se détacher
    Du vieux coq de ton vieux clocher.


Mardi.

Je ne reçois qu'aujourd'hui votre billet avec la lettre de M. Chorley, à
laquelle je m'empresserai de répondre demain. Dites à Viardot (je lui
écrirai aussi l'un de ces jours) que la chasse va être ouverte le 25.
Faut-il que je fasse des démarches pour son permis de chasse? Du reste,
tout va bien, et je prie le bon Dieu de vous bénir mille fois et de vous
ramener saine et sauve en France.

Toujours point de nouvelles de M. et Mme Sitchès. Bonjour;
portez-vous bien et soyez heureuse...

Votre,

I. TOURGUENEFF.



XXIII


Courtavenel, jeudi, 16 août 49.

Bonjour, Madame: _guten Morgen_.

       *       *       *       *       *

Et en effet, ils sont arrivés hier soir tous les deux. Je parle de M. et
Mme Sitchès. J'ai été bien content de les voir. Et puis ils avaient
l'air si heureux, ils me contaient une foule de choses, les moindres
détails de leur voyage, et surtout du mariage avec une volubilité si
joyeuse! Ils m'ont montré le portrait de Léonard qui m'a l'air d'un bon
diable. Je me suis fait raconter par eux comment ils ont revu Mlle
Antonia, ce qu'ils lui ont dit, ce qu'elle leur a répondu; comment ils
ont vu pour la première fois M. Léonard, ce qu'il leur a dit, ce qu'ils
lui ont répondu, l'habit qu'il portait, le chapeau qu'il tenait à la
main et leurs habits à eux, et puis ensuite, en s'élevant à des détails
plus importants, les préparatifs du jour de noce, etc., etc., ils ont dû
tout me décrire; et ils le faisaient, ils se répétaient avec délices,
ils imitaient la manière de regarder, le son de voix de Léonard, et je
les écoutais avec un véritable intérêt; car le bonheur est contagieux.
Enfin j'espère que tout ceci continuera aussi bien que cela a commencé.
Aujourd'hui le torrent est devenu ruisseau; nous parlons encore, mais la
veine s'épuise.

Mlle Berthe arrive demain avec Louise. Courtavenel commence à se
remplir. Je ne dînerai plus en tête à tête avec moi-même.


Vendredi.

Madame! permettez-moi de prendre un ton solennel à la hauteur des
circonstances. Madame! un fléau terrible, semblable à ces plaies
d'Égypte dont parle l'_Écriture sainte_, est venu s'abattre sur les
«beaux lieux» que vous habitez, ou plutôt que vous n'habitez pas. Il ne
nous a pas frappés à l'improviste, il nous avait déjà souvent menacés de
ses fureurs... que dis-je? nous avions plus d'une fois éprouvé l'effet
de ses coups... (c'est du Racine, cela). Mais cette fois-ci le cruel a
dépassé les prévisions les plus sinistres, ébranlé les cœurs les plus
fermes et répandu au loin la stupeur du désespoir. Madame! ce fléau,
c'est les rougets, ou ce sont les rougets, comme vous voulez. Votre
cœur sensible a dû le deviner. Madame! dans l'espace _d'une_ heure,
madame votre tante, qui, remarquez-le bien, n'était pas sortie de toute
la journée, en a pris cinquante, _cincuenta fünfzig fifty_! sur son
visage et sur son cou! Elle nous les a montrés; nous les avons comptés.
Elle en prenait avec son mouchoir par deux, par trois, par cinq! Tous
nos corps ne sont plus qu'une plaie comme celui d'Hippolyte.... Je me
gratte avec les dix doigts jusqu'à faire ruisseler le sang. J'espère que
cela ne durera pas. Ce serait trop épouvantable! Nous attendons Mlle
Berthe avec impatience,--_para dar á comer á los bichos_, comme dit le
seigneur D. Pablo,--peut-être qu'elle fera une diversion utile. Jamais
cela n'a été aussi fort. Pourvu que la rage de ces animaux infernaux
soit assouvie avant votre arrivée!

Le frère de M. Fougeux est décidément _a bore_ (vous savez ce que cela
veut dire en anglais) de la première classe. Il est venu me _rougetter_
le jour de l'arrivée de votre tante. Jamais rien d'aussi lourdement
suffisant, d'aussi prétentieusement vide, d'aussi solennellement niais
ne s'est étalé sous la calotte des cieux. Connaissez-vous cet atroce
petit sourire qui voudrait être malicieux et qui n'est que contraint, ce
sourire tout saturé d'amour-propre, qui voltige si constamment sur les
lèvres des sots contents d'eux-mêmes? Eh bien, ce sourire-là ne quitte
pas la face blême de ce monsieur. Ce qui m'étonne dans tout cela, c'est
ma bonhomie. Je fais la conversation pendant des heures à cet être-là;
je l'ai _cru_ même _moins_ ennuyeux que je ne l'avais senti.... Et il y
a des personnes qui prétendent que j'ai l'esprit tourné à la satire.
Imaginez-vous qu'il a la manie de répéter de la prose par cœur. Nous
parlions de descriptions.... «Monsieur», me dit-il avec son air
magistral, toute description est superflue à moins qu'elle ne soit comme
celle de Fénelon dans _Télémaque_ qui dit: «La nature n'était qu'un
vaste jardin.» Vaste jardin! Monsieur, vaste jardin! Voilà une idée
neuve, belle, touchante, qui parle à mon âme.» Et pendant une demi-heure
le monstre n'a cessé de répéter cette phrase divine, adorable, etc. Quel
être insupportable! Il a dû être né dans une vieille cave humide des
amours d'une vieille araignée et d'un crapaud paralytique. Je me figure
le Dieu de l'Ennui sous la figure d'une araignée toute poudreuse. En un
mot, que les rougets le mangent! Je ne puis faire de vœu plus cruel.
Mais il paraît qu'ils sont inconnus à Rozay. Courtavenel en serait-il la
patrie exclusive?


Samedi soir.

Mlle Berthe est arrivée hier avec Louison. Louise a très bonne mine,
et Mlle Berthe n'a pas non plus l'air très maladif. La petite nous a
montré ses prix et son ruban vert. Je lui trouve les manières un peu «je
m'en fiche pas mal», mais cela se fera, car c'est une bonne et douce
nature au fond, malgré son petit rire de casse-noisette.

Le jardinier, voyant tout ce monde arriver, s'est mis à travailler un
peu; Jean frotte plus que jamais; enfin, Courtavenel est tout pimpant, à
l'heure qu'il est. Mais si l'on n'y met pas ordre, dans quinze jours les
fossés seront remplacés par une belle ceinture de vase bien noire. Je
ne sais si le jardinier est un rouge, mais il a bien les trois défauts
principaux de ce parti auquel, du reste, je me fais honneur
d'appartenir; c'est-à-dire qu'il est bavard, paresseux et propre à rien.
Quel mauvais jardinier je ferais!... En y réfléchissant, je ne sais pas
_qui_ je ferais _bon_. Est-ce du français? Ma foi, je m'en bats
l'œil.

Il y a longtemps que je n'ai reçu de lettre de vous! C'est un peu ma
faute, mais à tout péché miséricorde. _Bitte, bitte..._


Dimanche.

Rien de nouveau depuis hier. Cependant les rougets paraissent ralentir
leur fureur. Il était temps. Je devenais, comme dit Annibal dans
_l'Aventurière_, si laid à nu que je n'osais m'y mettre.

J'ai promené ces dames en bateau; j'ai composé des chansons pour Louise.

Ainsi, vous nous revenez dans quinze jours!

Le facteur vient, et il faut que je lui donne ma lettre... Vous tenez
plus que votre parole, car voici deux lettres que vous avez déjà reçues
depuis... Enfin! J'attendrai. Que Dieu vous bénisse mille fois et
conserve votre santé. Tout à vous.

IVAN. TOURGUENEFF.

       *       *       *       *       *

_P.-S._--J'écrirai à Viardot demain. Les lièvres sont morts!



XXIV


16 mai 1850.

Je suis à Courtavenel. Je vous avouerai que je suis heureux, comme un
enfant, d'y être. Je suis allé dire bonjour à tous les endroits auxquels
j'avais dit déjà adieu avant de partir. La Russie attendra; cette
immense et sombre figure, immobile et voilée comme le sphinx d'Œdipe.
Elle m'avalera plus tard. Je crois voir son gros regard inerte se fixer
sur moi avec une attention morne, comme il convient à des yeux de
pierre. Sois tranquille, sphinx, je reviendrai à toi, et tu pourras me
dévorer à ton aise si je ne devine pas l'énigme! Laisse-moi en paix
pendant quelque temps encore! Je reviendrai à tes steppes!...

Il a fait très beau aujourd'hui. Gounod s'est promené tout le jour dans
le bois de Blondureau à la recherche d'une idée; mais l'inspiration,
capricieuse comme une femme, n'est pas venue, et il n'a rien trouvé.
C'est du moins ce qu'il m'a dit lui-même. Il prendra sa revanche demain.
Dans ce moment il est couché sur la peau d'ours en mal d'enfant. Il a
une obstination et une ténacité dans son travail qui font mon
admiration. Le vide de la journée d'aujourd'hui le rend très malheureux;
il pousse des soupirs gros comme le bras et n'est pas capable de se
distraire de sa préoccupation. Dans sa désolation, il s'en prend au
texte. J'ai tâché de le remonter et je crois y être parvenu. Il est très
dangereux de se laisser aller sur cette pente: on finit par se croiser
les doigts sur le ventre, et l'on se dit: «Mais tout cela est
atroce!»--J'ai reçu ses doléances un peu en riant, car je sais que tous
ces petits nuages disparaissent au premier souffle et je suis très
flatté d'être le confident de ces petites douleurs de création...

IV. TOURGUENEFF.

Tourgueneff fit la connaissance de Gounod chez les Viardot et conserva,
toute sa vie, des relations amicales avec lui; mais aucune
correspondance n'en est restée. Mme Charles Gounod m'écrivit en
effet: «...Gounod avait une admiration profonde pour cet illustre poète.
Souvent il a eu l'occasion de le rencontrer dans des maisons amies,
mais je crois que là se sont bornées leurs relations intimes, car, parmi
la nombreuse correspondance de Gounod, que je viens de classer tout
dernièrement, je n'ai trouvé aucune signature de Tourgueneff.»

La composition qui préoccupait Gounod au moment où Tourgueneff écrivait
à Mme Viardot était _Sapho_, son premier opéra, représenté le 10
avril 1851. Le livret, comme on sait, est d'Emile Augier. Sous le coup
du malheur qui venait de le frapper,--la mort de son frère,--Gounod
s'était retiré, en compagnie de sa mère, dans la propriété de ses amis,
M. et Mme Viardot. Dans ses _Mémoires d'un Artiste_, récemment
publiés, l'auteur de _Faust_ raconte que c'est grâce à la promesse
spontanée de l'illustre cantatrice de chanter sa première œuvre que,
jeune et ignoré, il a pu obtenir d'Emile Augier, déjà célèbre, d'écrire
le livret et traiter d'avance avec la direction de l'Opéra. Instruite du
deuil qui venait de l'atteindre, Mme Viardot, qui se trouvait en
Allemagne, lui écrivit aussitôt pour l'engager à aller trouver la
tranquillité et la solitude dont il avait besoin dans sa propriété de
Courtavenel.

«Je suivis son conseil, ajoute Gounod, et nous partîmes, ma mère et moi,
pour cette résidence où se trouvait la mère de Mme Viardot (Mme
Garcia, la veuve du célèbre chanteur), en compagnie d'une sœur de
Mme Viardot et d'une jeune fille (l'aînée des enfants), aujourd'hui
Mme Heritte, remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai là
aussi un homme charmant, Ivan Tourgueneff, l'éminent écrivain russe,
excellent et intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail dès
mon arrivée.»

E. H.-K.



XXV


Paris, lundi 24 juin 1850.

Je ne veux pas quitter la France, mon cher et bon ami[56] sans vous
avoir dit combien je vous aime et vous estime, et combien je regrette la
nécessité de cette séparation[57]. J'emporte de vous le souvenir le plus
affectueux; j'ai su apprécier l'excellence et la noblesse de votre
caractère, et, croyez-moi, je ne me sentirai véritablement heureux que
quand je pourrai de nouveau, à vos côtés, le fusil à la main, parcourir
les plaines bien-aimées de la Brie. J'accepte votre prophétie; je veux y
croire. La patrie a des droits sans doute; mais la véritable patrie
n'est-elle pas là où l'on a trouvé le plus d'affection, où le cœur et
l'esprit se sentent plus à l'aise? Il n'y a pas d'endroit sur la terre
que j'aime à l'égal de Courtavenel. Je ne saurais jamais vous dire
combien j'ai été touché de tous les témoignages d'amitié que j'ai reçus
depuis quelques jours; je ne sais vraiment pas par quoi je les ai
mérités; mais ce que je sais, c'est que j'en garderai le souvenir dans
mon cœur aussi longtemps que je vivrai. Vous avez en moi, mon cher
Viardot, un ami dévoué à toute épreuve.

Allons, vivez heureux; je vous souhaite tout ce qu'il y a de bon au
monde. Nous nous reverrons un jour; ce sera un jour heureux pour moi, et
qui me dédommagera amplement de toutes les tristesses qui m'attendent.
Je vous remercie de vos bons conseils et vous embrasse avec effusion.

Soyez heureux, mon bon et cher Viardot, et n'oubliez par votre ami

IV. TOURGUENEFF.



XXVI


Tourguenevo[58], lundi 9 septembre 1850.

Bonjour, chère, bonne, noble, excellente amie, bonjour, ô vous qui êtes
ce qu'il y a de meilleur au monde! Donnez-moi vos chères mains pour que
je les embrasse. Cela me fera beaucoup de bien et me mettra en bonne
humeur. Là, c'est fait. Maintenant nous allons causer.

Il faut donc que je vous dise que vous êtes un ange de bonté et que vos
lettres m'ont rendu le plus heureux des hommes. Si vous saviez ce que
c'est qu'une main amie qui vient vous chercher de si loin pour se poser
si doucement sur vous! La reconnaissance qu'on en ressent va jusqu'à
l'adoration. Que Dieu vous bénisse mille fois! J'ai bien besoin
d'affection dans cet instant, je suis tellement isolé ici. Aussi je ne
saurais vous dire combien j'aime ceux que j'aime et qui ont de
l'affection pour moi.


Jeudi.

J'ai été forcé d'interrompre cette lettre il y a trois jours, et je
m'empresse de revenir à vous, aussitôt que je puis le faire. Des
affaires de famille, ou plutôt des embarras de famille, en ont été la
cause. Je commence à croire que tout tire à sa fin; aussi ne vous en
parlerai-je que quand j'aurai un résultat à annoncer bon ou mauvais.

J'ai fait un petit voyage à trente verstes d'ici; je suis allé voir une
de mes «anciennes flammes», dont c'était la fête. L'ancienne flamme a
diablement changé et vieilli (elle s'est mariée depuis et est devenue
mère de trois enfants). Son mari est un monsieur fort maussade et fort
tatillon. Je pardonne à mon ancienne flamme son mari, ses enfants, et
même la teinte couperosée de son visage. Mais ce que je ne lui pardonne
pas, c'est d'être devenue insignifiante, endormie et plate; c'est
surtout de s'être accroché une fausse queue en cheveux _noirs_, tandis
que les siens sont bruns, presque blonds, et de l'avoir fait si
négligemment qu'on voyait le nœud qui était gros comme le poing, et
dont les deux bouts, l'un noir et l'autre blond, retombaient avec grâce
à gauche et à droite. Elle s'est mise à jouer du piano, mais le
malheureux instrument était faux à faire frémir, faux de cette fausseté
doucereuse qui est la pire de toutes, et elle ne s'en apercevait pas et
elle jouait des pièces de musique horriblement vieillies, et elle les
jouait très mal... Hélas! Trois fois hélas! Mon ancienne flamme n'est
pas même de la fumée à l'heure qu'il est: un peu de cendre refroidie,
voilà tout. Ce que c'est que de nous!

J'ai passé la nuit dans sa maison. Avant de me coucher, j'ai relu vos
lettres; je vous suis bien reconnaissant de m'en écrire de si bonnes! Si
vous saviez combien c'est bon et doux, une lettre de vous! Quel esprit
charmant, fin et juste, quel grand et noble cœur s'y révèle à chaque
ligne! J'ai du plaisir à vous le dire, ayez-en à le lire, car c'est bien
vrai ce que je vous dis là, vous pouvez m'en croire.

Pour la petite Pauline[59], vous savez déjà que je suis décidé à suivre
vos ordres, et je ne pense plus qu'aux moyens de le faire vite et bien.
Je vous écrirai de Moscou et de Pétersbourg jour par jour tout ce que je
ferai pour elle. C'est un devoir que je remplis, et je le remplis avec
bonheur du moment que vous vous y intéressez. _Si Dios quiere_, elle
sera bientôt à Paris.

Vous êtes mon bon ange, vous. Le mot de _bon ange_ me fait penser à la
romance du _Domino noir_, et puis je vous vois marchant sur l'herbe à
Courtavenel, une guitare à la main, et montrant «la belle Inès» à
Mlle Antonia, et ma mémoire _locale_ me retrace à l'instant même le
ciel, les arbres de là-bas, votre robe à dessins bruns, votre chapeau
gris. Je crois sentir sur mon visage le souffle de la légère brise
d'automne qui chuchotait dans les pommiers au-dessus de nous. Qu'est-il
devenu, ce temps charmant?... Il faut que je parle d'autre chose.

Il est fort possible que j'aurais eu de Mme Pasta l'opinion que vous
me supposez, si je l'avais entendue à Pétersbourg au commencement de mon
éducation musicale, mais je n'ai pas eu ce bonheur. Je ne l'ai vue ni
entendue, mais me voilà maintenant fixé sur ce que je dois penser
d'elle.

Vous me demandez en quoi réside le «Beau». Si, en dépit des ravages du
temps qui détruisent la forme sous laquelle il se manifeste, il est
toujours là... C'est que le Beau est la seule chose qui soit immortelle,
et qu'aussi longtemps qu'il reste un vestige de sa manifestation
matérielle, son immortalité subsiste. Le Beau est répandu partout, il
s'étend même jusque sur la mort. Mais il ne rayonne nulle part avec
autant d'intensité que dans l'individualité humaine; c'est là qu'il
parle le plus à l'intelligence, et c'est pour cela que, pour ma part, je
préférerai toujours une grande puissance musicale servie par une voix
défectueuse, à une voix belle et bête une voix dont la beauté n'est que
matérielle.

Avec quelle impatience n'attends-je pas votre opinion sur le deuxième
acte de _Sapho_! Si Gounod n'est pas une _grande puissance_ musicale,
s'il n'a pas du génie, je renonce à toute espèce de jugement sur les
hommes et les talents. Je ne puis m'empêcher de vous porter envie;
pensez à moi, quand cette belle musique vous remuera l'âme, pensez à moi
si vous le pouvez. La musique de Gounod me fait penser que _la Juive_,
surtout la musique échue en partage à Rachel, est, je ne dirai pas peu
de chose, mais à côté du vrai et de la beauté. Vous avez eu un grand
succès, et cependant je suis bien sûr que cette déclamation lourde et
forcée a dû vous laisser une grande fatigue et un grand vide dans l'âme.
On a beau parler de science, de coloris national, etc., le souffle divin
n'est pas là. Ce n'est pas immortel, comme toute beauté véritable doit
l'être. _Le Vallon_ est immortel.

Vous souvenez-vous d'une petite fille de cinq ans, fort extraordinaire,
dont je vous ai parlé dans une de mes lettres? Je l'ai revue et je
continue à trouver cette enfant un petit être bien singulier.
Imaginez-vous la plus jolie petite figure qu'il soit possible de voir;
des traits d'une finesse inouïe, un sourire charmant et des yeux comme
je n'en ai jamais vu, des yeux de femme tantôt doux et caressants,
tantôt perçants et observateurs, une physionomie qui change d'expression
à chaque instant, et dont chaque expression est étonnante de vérité et
d'originalité. Elle a un bon sens, une justesse de sensations et de
sentiment merveilleuse; elle réfléchit beaucoup et ne ruse jamais, c'est
surprenant de voir avec quelle rectitude d'instinct son petit cerveau
marche à la vérité. Elle juge parfaitement tout ce qui l'entoure, à
commencer par ma mère, et avec tout cela, c'est un enfant, un
_véritable_ enfant. Il y a des moments où son regard prend une teinte
rêveuse et triste qui vous serre l'âme. Mais en général elle est fort
gaie et fort calme. Elle m'aime beaucoup et me regarde quelquefois avec
des yeux tellement doux et tendres que j'en suis tout ému.

Elle se nomme Anne et est la fille naturelle de mon oncle, du frère de
mon père, et d'une paysanne. Ma mère l'a recueillie chez elle et l'a
traitée en poupée. Je me suis bien promis de me charger avec le temps de
son éducation. Je vais avoir toute une famille sur les bras! Elle a des
airs de tête et des mouvements de sourcils quand on lui dit quelque
chose qui la frappe, qui font mon admiration. Elle a l'air de soumettre
ce qu'elle entend à son petit raisonnement, et puis elle vous fait des
réparties étonnantes. Je vais vous conter un de ses traits. C'était
encore à Moscou. Elle était restée près d'une heure dans ma chambre, ma
mère l'en punit sans songer que c'était moi qui l'avais emmenée, et tout
en lui défendant de me dire pourquoi on l'avait punie. J'entre dans le
cabinet de ma mère, je vois la petite dans un coin, fort triste et
silencieuse; j'en demande la raison: ma mère me conte une histoire de
désobéissance, de caprice; j'y vais, je m'approche d'elle et lui adresse
un petit mot de reproche. Elle détourne la tête sans mot dire. Je sors
et ne rentre que fort tard. Le lendemain de très bonne heure, la petite
entre dans ma chambre, s'assied tranquillement sur ma chaise, me regarde
quelque temps en silence et m'adresse cette question à brûle-pourpoint:

--Vous avez cru hier ce qu'a dit maman de moi?

--Oui.

--Eh bien, vous avez eu tort, voici pourquoi j'ai été punie... J'avais
promis de ne pas vous le dire, _et je ne vous l'aurais pas dit, si vous
n'aviez pas cru_ maman.

--As-tu pleuré pendant la punition?

Elle releva la tête d'un petit air fier et me dit en clignant des yeux:
«Oh! non.» Puis elle ajouta après un moment de silence ou de réflexion,
car chez elle c'est tout un:--Mais j'ai pleuré quand vous vous êtes
approché de moi dans le cabinet.

--Ah! c'est donc pour cela que tu as détourné la tête?

--Vous l'avez remarqué, et vous n'avez pas vu que je pleurais?

--Non, il faut te l'avouer.

Elle poussa un gros soupir, vint m'embrasser et s'en alla.

Je vous jure que je n'ai pas ajouté un seul mot à ce qu'elle a dit; mais
si vous aviez vu sa petite figure pendant toute cette explication! On y
lisait tant de travail de sa pensée, la lutte de ses sentiments. Elle
est blonde et très blanche; ses yeux sont d'un gris bleu nuancé de noir;
ses dents sont de vraies petites perles. Elle est très aimante et très
sensible; avec cela, peu ou point de mémoire, aussi sait-elle à peine
son alphabet. Je vous assure que c'est une bien étrange petite créature,
et je l'étudie avec intérêt. Elle n'a pas encore cinq ans.


Samedi, 2/14 septembre.

C'est aujourd'hui jour de poste chez nous, chère et bonne amie; je vais
donc vous envoyer cette lettre qui, malgré ma promesse, ne ressemble
guère à un _volume_. Mais enfin, vous êtes l'indulgence même, et je vous
enverrai une autre lettre, mardi prochain, d'autant que je compte
pouvoir vous donner quelques bonnes nouvelles. Il fait un bien vilain
temps ici, j'espère que vous en avez un superbe à Courtavenel: pas de
pluie, mais un ciel gris et froid, un vent _idem_, et dans les
intervalles de rafales on entend le petit tintement aigre des mésanges
dans les bouleaux; l'arrivée des mésanges, comme le départ des grues et
des oies sauvages, présage le froid. A propos de grues, nous en voyons
tous les jours des bandes qui s'en vont de leur vol régulier et lent
vers le Midi. Vous rappelez-vous les vers du _Faust_:

    _Wenn über Flächen über Seen,_
    _Der Kranich nach der Heimath strebt._

L'emploi du mot _streben_ est bien heureux, essayez un peu de le
traduire en français!...

Je ne connais rien de plus solennel que le cri des grues, qui semble
vous tomber des nuages sur la tête. C'est éclatant, sonore, puissant et
très mélancolique. Il semble vous dire: «Adieu, pauvres petits roquets
d'hommes qui ne pouvez changer de place; nous allons au Midi, là où il
va faire bon et chaud maintenant. Vous, restez dans la neige et la
misère!... Patience!»

Je vous envoie cette lettre directement d'ici; jusqu'à présent je vous
les ai envoyées par le comptoir d'Iazykoff. Je ne sais si vous les
recevez bien exactement. Je vais faire cet essai. Le messager attend
sous la fenêtre. C'est un écuyer de mon frère, très beau garçon et très
content de faire cette commission qui lui rapporte toujours quelque
chose,--va, mon garçon, porte cette lettre. Et vous, mes chers amis,
soyez bien assurés que le jour où je cesserai de vous aimer, tendrement,
profondément, j'aurai cessé d'exister. Que le bon Dieu vous bénisse tous
et vous rende heureux. Je vous baise les mains avec dévotion. Soyez
heureuse, bénie et bien portante!

Votre vieil ami,

I. TOURGUENEFF.



XXVII


Moscou, midi 1/13 janvier 1851.

Bonjour, chère et bonne madame Viardot. Je ne veux pas commencer mon
année sans invoquer ma douce et chère patronne et sans appeler sur elle
toutes les bénédictions du Ciel.

Hélas! se peut-il que toute cette année s'écoule sans que j'aie le
bonheur de vous revoir? C'est une idée bien cruelle et à laquelle il
faut cependant que je m'habitue...

       *       *       *       *       *

Nous avons passé la soirée d'hier chez un de mes amis, et quand minuit a
sonné, vous vous imaginez bien à qui j'ai mentalement porté mon toast!
Tout mon être s'est élancé vers mes amis, mes chers amis de là-bas...
Que le Ciel veille sur eux et les garde!... Mon cœur est toujours
là-bas, je le sens. A demain. Il faut que je sorte, j'ai quelques
visites à faire. J'ai une foule de choses à vous communiquer. Ce n'est
pas sans raison que je suis resté si longtemps à Moscou. J'ai mené à
bonne fin une entreprise assez difficile et délicate. Je vous parlerai
de tout cela demain. Aujourd'hui soir, on donne une de mes comédies
manuscrites chez la comtesse Sollohoub, un théâtre de société. On m'a
engagé d'assister à la représentation, mais je me garderai bien de le
faire; je craindrais trop d'y jouer un personnage ridicule. Je vous
dirai quel aura été le résultat. A demain. Mais je veux me mettre à vos
pieds et embrasser le pan de votre robe dès aujourd'hui, chère, chère,
bonne, noble amie. Que le Ciel vous protège!


Mercredi, 3 janvier.

Il paraît que ma comédie a eu un très grand succès avant-hier, car on la
répète aujourd'hui, et je viens de recevoir une invitation pressante d'y
aller ce soir. Cette fois-ci j'irai; je ne veux pas avoir l'air de me
_donner des airs_.

J'ai donné hier un dîner d'adieu à mes amis, nous étions en tout vingt
personnes. Il faut avouer que vers la fin de la soirée nous étions tous
on ne peut plus animés. Il y avait entre autres un acteur comique d'un
très grand talent, M. Sadofski, qui nous a fait mourir de rire, en
improvisant des scènes, des dialogues de paysans, etc... Il a beaucoup
d'imagination et une vérité de jeu, d'intonation et de geste, que je
n'ai presque jamais rencontrée aussi parfaite. Il n'y a rien de si bon à
voir que l'art devenu nature.

Je vous avais promis hier de vous dire pourquoi je suis resté à Moscou
beaucoup plus longtemps que je ne m'y attendais. Voici en peu de mots la
raison: Il y avait deux personnes, deux femmes à éloigner de la maison,
où elles mettaient la discorde à chaque instant. Pour l'une d'elles la
chose n'a pas été difficile (c'était une veuve d'une quarantaine
d'années, que ma mère avait eue près d'elle pendant les derniers mois de
sa vie), on l'a largement payée et priée d'aller chercher une autre
maison que la nôtre. L'autre était cette jeune fille que ma mère avait
adoptée, une vraie Mme Lafarge, fausse, méchante, rusée et sans
cœur. Il me serait impossible de vous dire tout ce que cette petite
vipère a fait de mal. Elle avait entortillé mon frère, qui, dans sa
bonté naïve, la prenait pour un ange: elle est allée jusqu'à calomnier
odieusement son propre père, et puis, quand j'ai réussi par le plus
grand des hasards à saisir le fil de toute cette intrigue, elle a tout
avoué, elle nous a bravés avec une insolence, un aplomb qui m'a fait
penser à Tartufe ordonnant, chapeau en tête, à Orgon, de quitter sa
maison. Il était impossible de la garder plus longtemps, et cependant
nous ne pouvions pas la mettre sur le pavé... Son propre père refusait
de la prendre chez lui (il est marié et a une grande famille). Notre
situation était très embarrassante. Enfin, heureusement, il s'est trouvé
une personne, un docteur, ami du père de la demoiselle, qui a consenti à
s'en charger en la prévenant d'avance qu'elle serait gardée à vue. Mon
frère et moi, nous lui avons donné une lettre de change de 60.000 francs
payables dans trois ans avec 6 p. 100 d'intérêt, toute la garde-robe de
ma mère, etc., etc. Elle nous a donné un reçu, et nous en voilà quittes!
Ouf! ça a été une lourde charge. Je ne sais ce qui devait résulter de
son séjour chez mon frère, mais je sais que nous ne respirons que depuis
qu'elle n'est plus là. Quelle mauvaise et perverse nature, à dix-sept
ans! Cela promet. Il est vrai qu'elle a reçu une éducation détestable...
Enfin, n'en parlons plus, elle est contente et nous aussi. Cependant, je
vous avoue que je ne suis pas fait pour de pareilles opérations! J'y
mets assez de sang-froid et de résolution, mais cela me détraque les
nerfs horriblement. J'ai trop pris l'habitude de vivre avec de bonnes et
honnêtes gens. La méchanceté, la perfidie surtout ne me fait pas peur,
mais elle me soulève le cœur. Il m'a été impossible de travailler
pendant ces derniers quinze jours.


Vendredi 5.

Hé bien, en effet, j'ai eu un grand succès avant-hier. Les acteurs ont
été détestables, surtout la jeune première (une princesse Tcherkassky),
ce qui n'a empêché ni le public d'applaudir à outrance, ni moi d'aller
les remercier avec effusion derrière les coulisses. J'ai été, malgré
tout, assez content d'avoir assisté à cette représentation. Je crois que
ma pièce aura du succès sur le théâtre, puisqu'elle a plu, malgré le
massacre des _dilettanti_. (On la donne à Pétersbourg le 20, ici le 18.)
C'est tout de même drôle de se voir jouer.

Je pars demain, mais je vous écrirai encore avant de partir. Il me tarde
d'avoir une lettre de vous. On ne me les envoie plus à Moscou, elles
m'attendent à Pétersbourg... A demain.


Lundi 8.

L'homme propose et Dieu dispose, chère madame Viardot. Je devais partir
samedi, et me voilà encore à Moscou. J'ai attrapé une toux, et, aussi
longtemps qu'elle durera, il me sera impossible de quitter ma chambre.
J'espère qu'elle passera dans peu de jours. Ce contretemps m'est assez
désagréable, mais il faut s'y résigner.

Hier, Diane a mis bas sept petits, blancs et jaunes comme elle, six
chiens et une chienne. Sa tendresse de mère va jusqu'à la férocité, et
elle fait des yeux terribles quand je touche à un de ses petits. Les
autres n'osent pas seulement s'approcher d'elle. Je vous envoie cette
lettre aujourd'hui, je vous écrirai encore une fois avant de partir.
J'espère que je pourrai le faire jeudi.

Il y a plus de deux mois que la petite Pauline[60] est à Paris. Comment
va-t-elle, et fait-elle des progrès?

Je suis certain de trouver des détails qui la concernent dans vos
lettres qui m'attendent à Pétersbourg, car je suis sûr qu'il y en a
là-bas au moins deux. Je vous aime et vous embrasse tous. Tiens, une
idée. Si j'écrivais à Gounod au lieu de vous écrire avant mon départ?
C'est ce que je ferai. Ainsi, adieu jusqu'à Pétersbourg.

Votre

IVAN. TOURGUENEFF.



XXVIII


Moscou, mercredi 17/29 janvier 1851.

Je relève de maladie, comme Jodelet dans _les Précieuses ridicules_,
chère et bonne amie; j'ai eu une fièvre catarrhale assez forte, qui m'a
mis sur le flanc pendant quatre jours. Ce qui m'est surtout désagréable,
c'est le retard que cette maladie a apporté à mon voyage, et ce qu'il y
a surtout de désagréable dans ce retard, c'est qu'il me prive de vos
lettres qui m'attendent à Pétersbourg et que j'ai eu la bêtise de ne pas
faire venir ici; j'espérais toujours pouvoir partir. Il est très
probable que je resterai ici une semaine encore; vous ne sauriez croire
quel vide me fait l'absence de vos lettres; il y a longtemps que je ne
reçois pas de vos nouvelles, j'en suis tout désorienté.

On donne demain une comédie que j'ai composée pour les acteurs de
Pétersbourg, mais que Stchepkine[61] m'a demandée pour son bénéfice.

Je n'ai rien à refuser à ce brave et digne homme. Si je ne me sens pas
trop mal, j'irai à la première représentation. Jusqu'à présent je ne
ressens pas la moindre agitation. Nous verrons demain. Il paraît que la
jeune première est détestable. Enfin, nous verrons.

Adieu, jusqu'à demain, chère et bonne amie; je vous invoque et me mets
sous votre protection, chère patronne.


Jeudi, une heure du matin.

C'est donc pour ce soir; cela commence à me faire un peu d'effet.
Malheureusement je me sens plus mal qu'hier et le docteur vient de me
conseiller de ne pas sortir ce soir. Ce serait cependant désagréable...
Mon frère y va avec sa femme.--C'est une petite comédie en un acte qui a
pour titre: _Une Provinciale_. La donnée en est simple, tout dépend du
jeu des deux acteurs principaux. L'un est bon, à ce que l'on dit;
l'autre (ou plutôt l'actrice) est très mauvais. La salle sera pleine.
Stchepkine vient de m'envoyer un billet pour loge d'en haut. Je crois
que j'irai, quoique je me sente mal; j'ai une chaleur de tous les
diables.


Sept heures du soir.

J'ai quatre-vingts pulsations par minute, et je vais au théâtre. Je ne
puis pas rester à la maison. Je vous serre les deux mains bien fort. Que
vous écrirai-je en rentrant?


Onze heures.

Par exemple je m'attendais à tout, hormis à un tel succès! Imaginez-vous
qu'on m'a rappelé avec des vociférations telles, que je me suis enfui
tout éperdu, comme si j'avais mille diables à mes trousses, et mon frère
vient de m'apprendre que le vacarme a duré un grand quart d'heure et n'a
cessé que quand Stchepkine est venu annoncer que je n'étais pas au
théâtre. Je regrette beaucoup de m'être enfui, car on a pu croire que je
faisais la petite bouche.

Ma pièce a été assez bien jouée par tout le monde, la jeune première
exceptée, qui a été détestable; mais en revanche, l'acteur chargé du
rôle principal a été charmant. C'est un jeune acteur qui se nomme
Choumski; il a fait un grand pas dans l'opinion du public, je suis
enchanté de lui on avoir fourni l'occasion. Au moment où la toile s'est
levée, j'ai prononcé tout bas votre nom, il m'a porté bonheur. Mais il
faut que je me couche, car j'ai une fièvre de cheval.


Vendredi, 2 heures.

L'excursion d'hier ne m'a pas fait beaucoup de mal; j'ai passé une
mauvaise nuit, il est vrai, mais aujourd'hui je me sens assez bien. J'ai
vu aujourd'hui plusieurs de mes amis qui sont venus me féliciter; il
paraît que mon succès a été en effet très grand; la salle était comble,
et on a vu de mes ennemis (littéraires) applaudir à tout rompre. Tant
mieux, tant mieux. Le bon Stchepkine est venu m'embrasser et me gronder
sur ma fugue. J'ai l'intention d'envoyer un petit cadeau à Choumski,
cela lui fera plaisir. On donne, demain la même pièce à Pétersbourg.
C'est cependant agréable d'avoir un succès. Allons, il faut que cela me
serve d'éperon.

Imaginez-vous que je viens d'apprendre par un monsieur qui arrive de
Pétersbourg que le comptoir Yazykoff a plusieurs lettres à mon nom,
qu'on n'envoie pas à Moscou, parce qu'on s'attend d'heure en heure à mon
arrivée; cela me cause un dépit dont je ne saurais vous donner une
idée. Dieu! Dieu! Dieu! que je suis bête!

Permettez-moi de vous remercier pour mon succès d'hier; je m'imagine que
si je n'avais pas prononcé votre nom, la chose aurait pris une tout
autre tournure; je suis si heureux de rattacher toute ma vie à votre
cher et bon souvenir, à votre influence. Je vous embrasse les mains avec
reconnaissance et tendresse. Que le Ciel veille sur vous! A demain.

IVAN. TOURGUENEFF.


Lundi.

Je ne vous ai pas écrit ni samedi, ni dimanche; j'étais _languissant_,
pour ne pas dire bête. On répète ma pièce ce soir, on ne joue ici la
comédie que trois fois par semaine. Je compte sortir aujourd'hui en
voiture; il fait un temps superbe.

Les yeux des petits de Diane se sont enfin ouverts à la lumière; ils
sont très drôles, très gentils et très bien portants.

Ce serait bien le diable si je devais rester ici plus d'une semaine!
J'ai une foule de visites, etc.; ce sont des compliments à perte de vue.
Je vous le dis, parce que je sais que cela vous fera plaisir. Je suis
sûr que vous me parlez dans vos lettres de _Sapho_, des répétitions
commencées (car j'espère bien qu'elles le sont); et dire que je n'en
sais rien par ma faute! Mais je les aurai, ces lettres, dans quatre
jours. Je vous écrirai un volume et pour Gounod. Je vous répète, je ne
quitterai pas Moscou sans lui avoir écrit une longue lettre.

Que fait la petite Pauline? Est-elle sage? Apprend-elle le français et
le piano?

Adieu; je vous embrasse tous avec une tendresse indicible. Je commence
par vous; puis Viardot; puis Gounod; puis Mme Garcia[62]; puis Mme
Gounod; puis Mme Berthe; puis «el mujer Marinero Español y su
muyler»; puis Manuel; puis Louise[63], puis tout le monde, tous les amis
et je finis par vous. Mes chers amis, mon cœur est avec vous. Adieu.
Portez-vous-bien; soyez heureux et contents et n'oubliez pas votre
fidèle ami

IV. TOURGUENEFF.



XXIX


Saint-Pétersbourg, 21 février 1852.

       *       *       *       *       *

...Il m'est impossible de continuer cette lettre comme je l'avais
commencée. Un bien grand malheur nous a frappés: Gogol est mort à
Moscou, mort après avoir tout brûlé,--tout,--le deuxième tome des _Ames
Mortes_, une foule de choses achevées ou commencées,--tout enfin. Il
vous serait difficile d'apprécier toute la grandeur de cette perte si
cruelle, si complète. Il n'y a pas de Russe dont le cœur ne saigne
dans cet instant. C'était plus qu'un simple écrivain pour nous: il nous
avait révélés à nous-mêmes. Il était dans plus d'un sens le continuateur
de Pierre le Grand pour nous. Ces paroles peuvent vous paraître
exagérées, dictées par la douleur. Mais vous ne le connaissez pas; vous
ne connaissez que les moindres de ses ouvrages et même si vous les
connaissiez tous, il vous serait difficile de comprendre ce qu'il était
pour nous. Il faut être Russe pour le sentir. Les esprits les plus
pénétrants parmi les étrangers, un Mérimée par exemple, n'ont vu en
Gogol qu'un humoriste à la façon anglaise. Sa signification historique
leur a complètement échappé. Je le répète, il faut être Russe pour
savoir ce que nous avons perdu...

IV. TOURGUENEFF.



XXX


Saint-Pétersbourg, 1er/13 mai 1852.

      _A Monsieur et à Madame Viardot._

    Mes chers amis,

Cette lettre vous sera remise par une personne qui part d'ici dans
quelques jours, ou bien elle l'expédiera à Paris après avoir franchi la
frontière, de sorte que je puis vous parler un peu à cœur ouvert et
sans craindre la curiosité de la police.

Je commence par vous dire que si je n'ai pas quitté Saint-Pétersbourg
depuis un mois c'est bien contre mon gré. Je suis aux arrêts d'une
maison de police, par ordre de l'Empereur, pour avoir fait imprimer dans
un journal de Moscou un article, quelques lignes sur Gogol. Ça n'a été
qu'un prétexte, l'article en lui-même étant parfaitement insignifiant.
Il y a longtemps qu'on me regarde de travers. On s'est accroché à la
première occasion venue. Je ne me plains pas de l'Empereur[64],
l'affaire lui a été si perfidement présentée, qu'il n'aurait pu agir
autrement. On a voulu mettre un terme sur tout ce qui se disait sur la
mort de Gogol, et on n'a pas été fâché, en même temps, de mettre
l'embargo sur mon activité littéraire.

Dans quinze jours d'ici on m'expédiera à la campagne, où je dois rester
jusqu'à nouvel ordre. Tout cela n'est pas gai comme vous voyez;
cependant je dois dire qu'on me traite fort humainement; j'ai une bonne
chambre, des livres; je puis écrire. J'ai pu voir du monde dans les
premiers jours. Maintenant c'est défendu, car il en venait trop. Le
malheur ne fait pas fuir les amis, même en Russie. Le _malheur_, à dire
vrai, n'est pas très grand. L'année 1852 n'aura pas eu de printemps pour
moi, voilà tout. Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est qu'il
faut dire un adieu définitif à toute espérance de faire un voyage hors
du pays; du reste je ne me suis jamais fait d'illusion là-dessus. Je
savais bien, en vous quittant, que c'était pour longtemps, si ce n'est
pour toujours. Maintenant je n'ai qu'une ambition, c'est qu'on me
permette d'aller et de venir dans l'intérieur de la Russie. J'espère que
cela ne me sera pas refusé! L'Héritier[65] est très bon, je lui ai
écrit une lettre dont j'attends quelque bien.

Vous savez que l'Empereur est parti. On avait mis aussi les scellés sur
mes papiers, ou plutôt on a cacheté les portes de mon appartement, qu'on
a ouvert dix jours plus tard sans rien examiner. Il est probable qu'on
savait qu'il ne s'y trouvait rien de défendu.

Il faut avouer que je m'ennuie passablement dans mon trou. Je profile de
ce loisir forcé pour travailler du polonais, que j'avais commencé à
étudier il y a six semaines. Il me reste encore quatorze jours de
réclusion. Je les compte, allez!

Voici, mes chers amis, les nouvelles, peu agréables, que j'ai à vous
donner. J'espère que vous m'en donnerez de meilleures. Ma santé est
bonne, mais j'ai ridiculement vieilli. Je pourrais vous envoyer une
mèche de cheveux blancs, sans exagération. Cependant je ne perds pas
courage. A la campagne, la _chasse_ m'attend! Puis, je vais tâche
d'arranger mes affaires; je continuerai mes études sur le peuple russe,
sur le peuple le plus étrange et le plus étonnant qu'il y ait au monde.
Je travaillerai à mon roman avec d'autant plus de liberté d'esprit que
je ne le destinerai pas à passer sous les griffes de la censure. Mon
arrestation va probablement rendre impossible la publication de mon
ouvrage à Moscou. Je le regrette, mais que faire?

Je vous prie de m'écrire souvent, mes chers amis, vos lettres
contribueront beaucoup à me donner du courage pendant ce temps
d'épreuves. Vos lettres et le souvenir des jours passés de Courtavenel,
voilà tout mon bien. Je ne m'appesantis pas là-dessus, crainte de
m'attendrir. Vous le savez bien, mon cœur est avec vous, je puis le
dire, maintenant surtout... Ma vie est finie, le charme n'y est plus.
J'ai mangé tout mon pain blanc; mâchons ce qui reste de pain bis, et
prions le Ciel qu'il soit «bien bon» comme disait Vivier[66].

Je n'ai pas besoin de vous dire que tout ceci doit rester parfaitement
secret; la moindre mention, la moindre allusion dans un journal
quelconque suffirait pour m'achever.

Adieu, mes chers et bons amis; soyez heureux, et votre bonheur me rendra
aussi content que je puis l'être. Portez-vous bien, ne m'oubliez pas,
écrivez-moi souvent, et soyez bien persuadés que ma pensée est toujours
avec vous. Je vous embrasse _tous_, et je vous envoie mille
bénédictions. Cher Courtavenel, je te salue aussi, toi! Écrivez-moi
souvent. Je vous embrasse encore. Adieu!

Votre

IV. TOURGUENEFF.



XXXI


Spasskoïé[67], 13 octobre 1852.

Imaginez-vous un ouragan, une trombe de neige qui ne tombe pas, qui se
précipite, qui tourbillonne, _obscurcit_ l'air tout en étant blanche, et
couvre déjà la terre à hauteur d'homme. Voilà le temps qu'il fait à
l'heure qu'il est, chère madame Viardot. Vous autres, Européens, vous ne
sauriez vous faire une idée de ce que c'est qu'une _métielle_ russe.
Heureusement qu'il ne fait pas très froid, sans cela que de victimes!
Il y a deux ans, neuf cents personnes périssaient dans le seul
gouvernement de Toula par une _métielle_ semblable à celle-ci. Mais de
mémoire d'homme on n'en a pas vu de pareille à cette époque! Il paraît
que pour nous consoler du détestable été que nous venons de subir,
l'hiver veut arriver plus tôt que de coutume. C'est l'histoire du
monsieur qui épouse une femme laide et pauvre, _mais_ bête! Et cependant
je ne suis pas triste malgré le temps affreux, malgré cet avant-goût des
six mois d'isolement complet qui m'attendent. Je me sens au contraire
tout ému et réjoui: c'est que j'ai devant moi la chère lettre que vous
m'avez écrite à votre retour d'Angleterre à Courtavenel.

Ma chère et bonne amie, je vous supplie de m'écrire souvent; vos lettres
me rendaient toujours heureux, mais c'est surtout maintenant qu'elles me
sont devenues nécessaires; me voici cloué à la campagne pour je ne sais
combien de temps, réduit à mes propres ressources. Pas de musique, pas
d'amis; que dis-je? pas même de voisins pour s'ennuyer ensemble! Les
Tutcheff[68] sont d'excellentes gens, mais nous nageons dans des eaux
trop différentes. Que me reste-t-il? Je crois vous l'avoir dit plus
d'une fois: le travail et les souvenirs. Mais pour que l'un me soit
facile et les autres moins amers, il me faut vos lettres avec ces bruits
de vie heureuse et active, avec cette odeur de soleil et de poésie
qu'elles m'apportent... Je sens ma vie qui s'enfuit goutte à goutte
comme l'eau d'un robinet à demi fermé; je ne la regrette pas; qu'elle
s'épuise... qu'en ferais-je? Il n'est donné à personne de retourner sur
les traces du passé, mais j'aime à me le rappeler, ce passé charmant et
insaisissable, par une soirée comme celle-ci, où, en écoutant les
hurlements désolés de la bise sur toute cette neige amoncelée, il me
semble... Fi! je ne veux ni m'attrister ni vous attrister aussi par
contre-coup... Tout ce qui m'arrive est encore très supportable, il faut
se raidir sous le faix pour le moins sentir... Mais écrivez-moi souvent.

    Et de tristesse couronnée
    La terre entre dans son sommeil...

Cette phrase de _l'Automne_ de Gounod me chante dans la tête depuis le
commencement de cette lettre; son _Automne_ est adorable. Je me sens
tout pénétré d'attendrissement, il faut s'y arracher, car à quoi bon?

Je viens d'ouvrir pour un instant la porte de mon balcon... Brrrrr!
quelle bouffée de froid sombre, de vent glacial et de neige... Diane,
qui s'était levée, recule d'horreur... Ah! pauvre petite, tu n'es pas
habituée à un climat pareil. Pauvre Française, va! Allons, mettons-nous
l'un à côté de l'autre et pensons à Courtavenel. A demain.


Mardi.

Aujourd'hui, il fait un temps étrange, mais assez agréable. L'air est
rempli de brouillard; pas le moindre vent, tout est blanc, le ciel et la
terre; la neige fond à petit bruit. On entend partout le chuchotement de
gouttelettes d'eau qui tombent; il fait très doux. Nous allons, mes deux
chasseurs et moi, faire une excursion à quelques verstes d'ici; nous
espérons tuer pas mal de lièvres.

J'ai commencé, selon votre désir, un petit traité sur le _Jeu du
paysan_, qui remplira au moins quatre pages, et que je vous enverrai
mardi prochain; je ne croyais pas que cela pût devenir aussi long... Mon
chasseur vient d'entrer en me disant: «Ah, monsieur, il faut partir; la
terre _prend un bain tiède_ après la métielle d'hier.» J'ai fait atteler
deux traîneaux, nous allons inaugurer le traînage.

Dites à Viardot que j'ai lu sa lettre avec grand plaisir. Le petit conte
de la fin est plaisamment imaginé; mais ces sortes de choses sont comme
tous les tours de force des pianistes, toute la difficulté (et tout le
mérite) gît dans l'_exécution_. Mais, un jour ou l'autre, nous verrons.

Adieu, chère amie, à bientôt. Mille amitiés à tout le monde.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



XXXII


Spasskoïé, 28 octobre 1852.

C'est aujourd'hui mon jour de naissance, chère madame Viardot, et c'est
pour cela que je vous écris. J'ai trente-quatre ans. Je croyais n'en
avoir que trente-trois, mais j'ai découvert l'un de ces jours un petit
carnet de ma mère, où _nos_ naissances (celle de mon frère et la mienne)
ont été inscrites par elle, le jour même. J'y ai trouvé l'inscription
suivante: «Aujourd'hui, 28 Octobre 1818, je suis accouchée d'un fils
nommé Jean, à Orel, à midi.» J'ai donc trente-quatre ans bel et bien
sonnés... Diable, diable, diable, c'est que je ne suis plus jeune, mais
du tout, du tout... Enfin!

Je crois vous avoir parlé dans ma dernière lettre d'une _métielle_
russe; aujourd'hui c'est un véritable ouragan. C'est tellement affreux
et horrible que ça en devient beau. La maison tremble et craque, et puis
ces _ténèbres blanches_ qui tourbillonnent devant les fenêtres... Mon
pauvre frère devait arriver aujourd'hui chez moi directement d'un assez
long voyage, j'espère qu'il aura trouvé un abri quelque part. Tutcheff
et sa femme sont revenus hier, en même temps que moi. J'ai fait une
excursion de deux jours à Orel, ville qui se trouve à 55 verstes de chez
moi. J'ai tâté un tant soit peu de la vie de province dans un chef-lieu
de gouvernement, c'est passablement triste. Je suis bien décidé à ne pas
mettre le nez dehors et à travailler dans mes quatre murs. A demain,
chère amie.


1er novembre.

Je ne vous ai pas écrit ces jours-ci, mais il faut que je vous écrive
aujourd'hui... c'est encore un anniversaire, et savez-vous lequel? Il y
a aujourd'hui juste neuf ans que je vous ai vue pour la première fois
chez vous, à Pétersbourg, dans la maison Demidoff. Je me souviens de
cette première visite comme si elle avait eu lieu hier. C'était le
matin. Je n'étais pas venu seul; le petit major Komaroff
m'accompagnait... Eh bien, malgré le ridicule achevé de ce personnage,
j'ai toujours du plaisir à penser à lui; sa figure éveille une foule
d'idées et de souvenirs; le hasard l'a associé à ce temps si regretté et
éloigné de moi; je sens renaître en moi les impressions de cette saison
de 1843 à 1844... Neuf années! Hélas! il y en aura dix, que je n'aurai
pas plus d'espoir de vous revoir que je n'en ai maintenant...

Ce qui me manque ici surtout, c'est d'entendre de la musique; voilà six
mois que j'en suis sevré, mais complètement. Mme Tutcheff semble
vouloir l'abandonner; j'ai eu hier toutes les peines du monde à la
mettre au piano. Je l'ai priée de jouer le final de _Don Juan_. Elle
déchiffre bien et a le sens musical, mais elle aime à se l'enfermer dans
sa coquille, surtout depuis la mort de sa fille. Puis elle aime _trop_
son mari, et n'est heureuse qu'auprès de lui! Elle me rappelle
quelquefois ces petites perruches vertes, dites inséparables qui se
tiennent constamment côte à côte. Malheureusement, son mari n'aime la
musique que modérément, on plutôt, il l'aime, comme beaucoup de monde,
pour tout autre chose que pour ce qui est musique en elle. Il y a, par
exemple, des peintres dont les jouissances musicales proviennent du
sentiment du coloris, de l'harmonie des lignes, etc. La plupart des
littérateurs ne recherchent, en fait de musique, que des impressions
littéraires; ce sont, en général, de mauvais auditeurs et de mauvais
juges. Tutcheff, qui n'a aucune spécialité, n'aime, en fait de musique,
que ce qui ébranle vaguement certaines sensations, certaines idées en
lui, c'est-à-dire qu'au fond, il l'aime peu, qu'il peut très bien s'en
passer, et qu'il préfère le _connu_. Personne ici n'a la _faim_ musicale
qui me tourmente. La sœur de Mme Tutcheff, jeune personne très
bornée, très sentimentale et très contente d'elle-même, me donne sur les
nerfs par ses extases, qui arrivent invariablement dès la première note,
et qu'elle a l'air de distribuer toutes chaudes et toutes prêtes, comme
les galettes du Gymnase; sa sœur est une nature bien plus élevée et
plus sérieuse, mais un peu sèche... Et puis, je le répète, il y a ce
terrible absorbant de mari!--Tout cela fait que je reste privé de
musique. Cependant, je compte aller l'un de ces jours chez un de nos
voisins (à 50 verstes d'ici), qui a tout un orchestre avec un maître de
chapelle allemand. Mais je ne puis me figurer ce que peut être un
orchestre... acheté, car ce voisin a acheté les musiciens _en
masse_[69]... Je vous en parlerai.

Chère bonne madame Viardot, aujourd'hui, comme il y a neuf ans, comme
dans neuf autres années encore, je suis à vous de cœur, vous le savez
bien!


4 novembre.

Chère madame Viardot, bonjour. J'espère que je vais bientôt recevoir une
lettre de vous; il y a aujourd'hui trois semaines que la dernière m'est
parvenue. Je n'ai rien de nouveau à vous raconter. Il fait toujours un
temps affreux. J'ai tant persécuté Mme T... qu'elle s'est mise hier
au piano et, avec l'aide de sa sœur, elle m'a joué plusieurs fois de
suite l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven (à quatre mains). Quel
chef-d'œuvre! je ne connais pas d'ouverture qui vaille celle-là.

Vous devez être déjà de retour à la rue de Douai; dites-moi comment vous
passez vos journées. Vos samedis continuent-ils? Que lisez-vous? Pour
moi, je suis plongé jusqu'au cou dans les chroniques russes. Je ne lis
pas autre chose quand je ne travaille pas. Comment trouvez-vous cette
fin d'une vieille chanson russe? (Il s'agit d'un jeune homme assassiné
et caché «sous un buisson»).

    Ce n'est pas une hirondelle
    Qui s'agite autour de son nid;
    C'est une mère qui s'agite autour de son fils.
    Elle pleure--c'est comme une rivière qui coule;
    Sa sœur pleure--c'est comme un ruisseau qui court;
    Sa jeune femme pleure--c'est comme la rosée qui tombe;
    Le soleil se lèvera; il sèchera la rosée!

Vous ne sauriez croire ce qu'il y a de grâce, de poésie et de fraîcheur
dans ces chansons; je vous en enverrai quelques-unes traduites. Cette
promesse me rappelle une _autre_ traduction... Tiens! Et _le Jeu du
paysan_ que je ne vous envoie pas! Vous l'aurez dans une semaine, cela
me servira de prétexte pour vous écrire encore une fois.

D'ici là, soyez heureuse et bien portante. Mille amitiés à tout le
monde.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



XXXIII


Spasskoïé, 20 février 1853.

    Chère madame Viardot.

J'ai appris par une lettre de la princesse Mestchersky le départ de
votre mari, et par _l'Abeille du Nord_[70] le jour de votre bénéfice; je
vous avoue, sans vouloir vous faire le moindre reproche, que j'eusse
préféré savoir tout cela par vous. Mais vous vivez dans un tourbillon
qui prend tout votre temps, et pourvu que vous ne m'oubliiez pas, je ne
demande rien.

Votre pauvre mari n'a donc pas été en état de résister au climat de
Pétersbourg? Il faut espérer qu'il se porte parfaitement à l'heure qu'il
est. La princesse Mestchersky m'écrit aussi que vous avez l'intention de
demeurer à Moscou dans la maison d'une princesse Galitzine; est-ce vrai?
L'argent que je dois à votre mari (150 roubles pour le fusil, 400 pour
la pension de Pauline jusqu'au 1er mars 54, et 35 roubles qu'il avait
dépensés en plus de ce que je lui avais envoyé, en tout 585 roubles
argent), sera chez moi dans trois jours, je vous l'enverrai mardi
prochain, c'est-à-dire le 24 février, et vous l'aurez à Pétersbourg
avant votre départ pour Moscou.

N'oubliez pas, s'il vous plaît, de me donner votre adresse à Moscou, et
surtout, n'oubliez pas mon photographe!

Je suis très content que vous ayez fait la connaissance de la princesse
Mestchersky; sous une enveloppe un peu anglaise et dévote, elle cache un
cœur très dévoué et très aimant. Et puis elle a beaucoup d'esprit, et
du plus fin. Vous avez décidément fait sa conquête, malgré quelques
préventions qu'on lui avait données contre vous et que votre premier
abord a dissipées. Elle a été de tout temps très bonne envers moi, et
c'est peut-être la seule personne sur laquelle je puisse compter
sérieusement à Pétersbourg.

Je n'ai vraiment aucune nouvelle à vous donner de moi; ma santé est
passable et je travaille beaucoup. Le dégel a interrompu toute espèce de
communication, et je ne vois absolument personne. Heureusement, les
journaux arrivent, quoique plus tard que de coutume. Je fais aussi
beaucoup de lectures.

Je compte recevoir une lettre dimanche et je vous écrirai un peu plus au
long mardi. C'est demain l'anniversaire de la mort de Gogol, et il ne
veut pas me sortir de la tête. Je crains de mettre un peu de tristesse
dans ma lettre et je préfère l'interrompre.

Adieu, chère amie. Je vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



XXXIV


Spasskoïé, le 12/24 mai 1853.

Voici donc que je vous écris de nouveau à Paris, à Londres, à quinze
jours de distance d'ici, chère et bonne madame Viardot, à un mois
d'aller et de revenir pour une lettre! Il était cruel de vous savoir à
Pétersbourg et de ne pas vous voir, mais il était doux de recevoir une
réponse dans dix jours. Enfin! comme dit votre mari, il faut s'y
résigner.

J'ai reçu votre lettre de Moscou. J'ai été bien étonné d'apprendre que
vous n'aviez pas reçu de mes nouvelles. Je vous avais cependant écrit
tous les dix jours. Je vais décidément mieux depuis quelque temps; j'ai
même été en état de faire une excursion de chasse à 150 verstes d'ici,
et j'ai tué pas mal de doubles.

Comment allez-vous après toutes ces courses par chemin de fer? J'attends
avec anxiété la lettre que vous m'avez probablement écrite avant de
partir pour Varsovie. Je l'aurai probablement demain. Dieu veuille que
cette affaire de théâtre à Londres, dans laquelle vous vous embarquez,
vous mène à bon port! Il est probable que vous n'aurez que des comparses
autour de vous et que tout le poids de la lutte pèsera sur vos seules
épaules. Enfin nous saurons tout cela bientôt, j'espère.

Vous continuez à garder le silence sur votre réengagement à Pétersbourg.
Je viens de lire dans les journaux que Mlle de la Grange y va.
Décidément vous ne revenez plus. Cela m'attristerait beaucoup si je ne
pouvais encore garder quelque illusion sur la probabilité de mon retour
à Pétersbourg pour l'hiver; mais je ne suis que trop sûr de rester
ici[71].

N'abandonnez pas votre projet de venir donner des concerts en Russie
l'année prochaine... Votre dernier triomphe, surtout à Moscou, doit vous
y encourager. Si vous venez avec V... à Moscou, j'espère bien que vous
ferez une pointe jusque chez moi. Mon jardin est splendide à l'heure
qu'il est, la verdure y est éclatante, c'est une jeunesse, une
fraîcheur, une vigueur dont on ne saurait se faire une idée; j'ai une
allée de grands bouleaux devant mes fenêtres, leurs feuilles sont encore
légèrement plissées; elles gardent encore l'empreinte de l'étui, du
bourgeon qui les renfermait il y a quelques jours; cela leur donne l'air
de fête d'une robe toute neuve, où des plis de l'étoffe se voient. Tout
mon jardin est plein de rossignols, de loriots, de grives, c'est une
bénédiction! Si je pouvais m'imaginer que vous vous y promènerez un
jour! Ce n'est pas impossible... mais ce n'est guère probable.

Vous recevrez ma lettre à Londres. N'oubliez pas de demander à Chorley
s'il en a reçu une de moi en février, où je lui demande des explications
définitives sur un certain auteur du nom de _Chenston_ (il sait de quoi
il s'agit). Pourquoi ne me dit-il pas son opinion sur Gogol, et comment
va sa santé?


Le 13 mai.

Je vous avais désigné ce jour comme étant celui de la naissance de
petite Pauline[72]; d'après un document que j'ai reçu dernièrement,
elle est née le 26 avril (8 mai) 1842. Elle a quinze jours de plus que
je ne le croyais. Je ne crois pas du reste qu'il soit nécessaire de
changer la date. Donnez-moi de ses nouvelles[73]. Dans quatre ou cinq
jours, j'écrirai une longue lettre à maman Garcia. Je vous prie de lui
embrasser les mains de ma part. Les yeux de Mme Tutcheff vont mieux
depuis quelque temps, et nous faisons beaucoup de musique. Elle
déchiffre très bien, et a un sentiment très juste de ce qui est beau et
vrai. Sa sœur, au contraire, a une tendance _naturelle_ vers ce qui
est doucereux et commun, et les larmes lui viennent avec une facilité
désespérante... Heureusement qu'elle joue la seconde partie, la basse.
Elle a des doigts de coton, et quand elle s'embrouille, elle tâche
encore de donner à une note quelconque une expression suave. C'est
affreux! Le jeu de Mme T... a beaucoup de fermeté et de rythme. A
force de faire répéter mademoiselle, certaines pièces vont très bien.
Nous sommes plongés maintenant dans Mozart jusqu'au cou. Je dis _nous_,
car je me tiens derrière les chaises de ces dames, je tourne les
feuillets, et je fais le maître de chapelle. Dans les moments
d'enthousiasme, je ne puis m'empêcher d'émettre des espèces de sons
horriblement faux, sous prétexte de chant, ce qui cause des crispations
nerveuses à tous les assistants.

Je me suis remis à mon roman[74]. J'ai six semaines devant moi jusqu'à
l'ouverture définitive de la chasse.

Adieu, _theuerste Freudin_. Soyez heureuse. Mille amitiés à V...
J'embrasse tendrement vos chères mains et suis à jamais.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

_P.-S._--Avez-vous remis les deux exemplaires de mon livre[75]?



XXXV


Bellefontaine, le 27 août 1857, jeudi.

    Mon cher ami[76],

Je suis arrivé ici à 11 heures et demie, après une très facile
_traversée_, et j'ai trouvé le prince arrivé de Russie de la veille. Il
compte faire l'ouverture de la chasse le 4 septembre et il nous engage
dès le 3 pour trois ou quatre jours. Il paraît qu'il y a immensément de
gibier (j'ai parlé à son garde): perdrix, lièvres, lapins, faisans,
chevreuils. Il faudra, d'après ce qu'il dit, détruire trois à quatre
cents lièvres, les voisins se plaignent beaucoup; le reste à l'avenant.
On m'a préparé deux chiens, que je vais essayer, et j'espère en acheter
un. Voici donc comment s'arrangera l'affaire: Je reviendrai à
Courtavenel le 29 ou le 30; et le 3, nous partirons ensemble. On arrive
à Melun à 10 heures et le chemin de fer repart à 10 heures et demie;
c'est très commode.

Mille choses à tout le monde et à revoir.

IV. TOURGUENEFF.



XXXVI


Paris, 16 octobre 1857.

    Mon cher ami,

Notre voyage est retardé d'un jour, c'est demain que nous partons. J'ai
vu Templier[77], je lui ai parlé de notre traduction[78]. Il dit qu'il
ne pourrait pas la faire paraître avant celle de Marmier[79], qui sera
un peu retardée par l'envoi des épreuves à Rome.

Il y a dans le _Journal des Débats_ un grand article de M. Ratisbonne
sur Manin, très bien fait.

Voici les quelques lignes que je vous propose d'ajouter à la fin des
_Grands Bois_[80]:

«--Allons donc, Yegor», s'écria Kondrate, qui, pendant ce temps, s'était
installé sur le devant de la téléga, «viens t'asseoir à côté de moi. A
quoi rêves-tu? Est-ce à ta vache?»

«--Sa vache!» répétais-je en levant les yeux sur le grave et placide
visage de Yegor. Il semblait rêver en effet et regardait au loin dans la
campagne qui commençait à s'assombrir déjà.

«--Oui», continua Kondrate, «il a perdu sa dernière vache cette nuit. Il
n'a pas de chance, il faut l'avouer.»

«Yegor s'assit sans mot dire dans la téléga, et nous partîmes... Il
savait ne pas se plaindre, lui.»

Quant aux _Trois Rencontres_[81], je vais tâcher de vous l'envoyer de
Rome. Mais le volume est déjà assez rempli comme cela, et vous pouvez le
considérer comme terminé, dès à présent.

Mille amitiés à tout Courtavenel. Je vous serre cordialement la main.

Votre tout dévoué.

IV. TOURGUENEFF.

_P.-S._--Si vous mettez _le Rossignol_[82], effacez la phrase: «Dieu qui
m'a donné la voix, lui a ôté l'esprit.»



XXXVII


Spasskoïé, 7 juillet/25 juin 1858.

    Chère amie,

Je reviens à Spasskoïé après une absence de quatre jours et je trouve
votre lettre qui m'annonce la triste nouvelle[83]! Je n'osais pus vous
parler de mes pressentiments; je m'efforçais de me persuader à moi-même
que tout pouvait encore bien finir,--et voilà qu'il n'est plus! Je le
regrette beaucoup pour lui-même; je regrette tout ce qu'il a emporté
avec lui; je ressens profondément la cruelle douleur que cette perte
vous a causée, et le vide que vous ne remplirez que bien difficilement.
Il vous aimait bien! Viardot et Louise doivent être bien tristes aussi
tous les deux. Quand la mort frappe dans nos rangs, les amis qui restent
doivent se resserrer encore plus étroitement; ce n'est pas une
consolation que je vous offre, c'est une main amie que je vous tends,
c'est un cœur bien dévoué qui vous dit de compter sur lui comme sur
celui qui vient de cesser de battre.

Je ne peux m'empêcher de penser à la dernière fois que j'ai vu Scheffer;
il avait si bon air que l'idée d'une dernière entrevue ne pouvait pas
même se présenter à mon esprit. Il était en train de peindre un Christ
avec la Samaritaine; je m'assis derrière lui et nous causâmes
longuement. Je lui racontai mon voyage en Italie (c'était dans les
premiers jours du mois de mai). Jamais je ne l'ai vu plus affable et de
meilleure humeur. Quel coup terrible pour sa fille!

Je suis trop sous l'impression de cette funèbre nouvelle pour vous
parler beaucoup de moi. Je vous dirai en deux mots que j'ai passé trois
journées fort agréables chez des amis[84]: deux frères et une sœur,
excellente personne qui se sent très malheureuse. Elle a été forcée de
se séparer de son mari, espèce de Henri VIII campagnard fort dégoûtant;
elle a trois enfants qui viennent très bien, surtout depuis que le papa
n'est plus là. Il les traitait fort durement par système; il se donnait
le plaisir de les élever à la spartiate, tout en menant un train de vie
directement opposé. Ces choses-là arrivent souvent: on se donne ainsi
les agréments du vice et de la vertu,--ceux de la vertu par procuration.

Des deux frères, l'un est assez insipide, l'autre est un charmant
garçon, paresseux, phlegmatique, peu causeur, et, en même temps, très
bon, très tendre et délicat de goût et de sentiment, un être
véritablement original. Le troisième frère (le comte L. Tolstoï, celui
dont je vous ai parlé comme d'_un de nos meilleurs écrivains_, cela vous
fait sourire et vous rappelle Fet, que je vais voir demain, car il est
mon voisin;--mais pour Tolstoï: il est sérieusement et pour tout de bon
un talent hors ligne, et j'espère bien un jour vous en convaincre en
vous traduisant son _Histoire d'une enfance_. Je ferme ici cette
interminable parenthèse). Le troisième frère, dis-je, qui devait venir,
n'est pas venu. La sœur est assez bonne musicienne; _nous avons_ joué
du Beethoven, du Mozart, etc.

       *       *       *       *       *

I. TOURGUENEFF.



XXXVIII


Spasskoïé, 21 juillet 1858.

    Chère et bonne madame Viardot,

Je commence ma lettre par une nouvelle affligeante pour tous les Russes.
Le peintre Ivanoff, dont je crois vous avoir parlé dans mes lettres de
Rome, vient de mourir du choléra à Saint-Pétersbourg.

Pauvre homme! après vingt-cinq années de travail, de privations, de
misère, de réclusion volontaire, au moment où son tableau venait d'être
exposé, avant d'avoir reçu une récompense quelconque, avant même de
s'être convaincu du succès de cette œuvre à laquelle il avait voué
toute sa vie,--la mort, une mort subite comme un coup d'apoplexie, mais
plus cruelle, car elle ne frappe pas à la tête! Un méchant article de
journal qui lui disait des injures, puis des dédains calculés, voilà
tout ce que sa patrie lui a offert dans le court espace de temps qui
s'est écoulé entre son retour et sa mort. Quant à son tableau[85], il
appartient certainement à cette époque de l'art où nous sommes entrés
depuis un siècle et plus, et qui est, il faut bien l'avouer, une époque
de décadence. Ce n'est plus de la peinture pure et simple, c'est de la
philosophie, de la poésie, de l'histoire, de la religion. Il y a des
défauts déplorables, mais c'est pourtant une grande chose, une œuvre
sérieuse, élevée, et dont il faut désirer l'influence en Russie, ne
fût-ce que comme réaction à l'école fondée par Bruloff[86]...

IV. TOURGUENEFF.



XXXIX


Spasskoïé, 30 juillet 1858.

...Voici ce que j'ai fait pendant les neuf jours qui viennent de se
passer: J'ai beaucoup travaillé à un roman que j'ai commencé et que
j'espère finir pour le commencement de l'hiver[87]; puis je suis allé à
la chasse à 150 verstes d'ici et j'y ai perdu inutilement cinq jours,
car les marais étaient encore vides, le temps de la migration des
doubles et des bécassines n'est pas encore commencé. Je m'occupe en même
temps, avec mon oncle, de l'arrangement de mes rapports avec les
paysans: à partir de l'automne, ils seront tous mis à l'_obroc_,
c'est-à-dire que je leur céderai la moitié des terres pour une redevance
annuelle, et je louerai des travailleurs pour cultiver les miennes. Ce
ne sera qu'un état transitoire, en attendant la décision des
comités[88]: mais rien de définitif ne saurait être fait d'ici là.

Je viens de vous mentionner un roman que je suis en train d'écrire. Que
j'aurais été heureux de vous en soumettre le plan, de vous exposer les
caractères, le but que je me suis fixé, etc.; comme j'aurais recueilli
précieusement les observations que vous m'auriez faites! Cette fois-ci,
j'ai longtemps médité mon sujet, et j'éviterai, je l'espère, les
solutions impatientes et brusques qui vous choquaient à bon droit. Je me
sens en veine de travail, et pourtant l'ardeur de la jeunesse est déjà
loin de moi; j'écris avec un certain calme qui m'étonne: pourvu que
l'œuvre ne s'en ressente pas! Qui dit froid, dit médiocre.

       *       *       *       *       *

IV. TOURGUENEFF.



XL


Spasskoïé, le 31 mars/12 avril 1859.

Me revoici dans mon vieux nid, chère et bonne madame Viardot! mais je
n'y suis que pour trois semaines. Cette idée m'est surtout consolante,
quand je jette un regard par la fenêtre: de la neige et de la boue par
terre, de la pluie dans l'air, un grand drap blanc mouillé et sale en
guise de ciel, un vent qui gémit comme un enfant malade; c'est vilain!
Il est vrai que cela peut, cela doit changer d'un moment à l'autre. Nous
aurons des feuilles et de l'herbe dans une semaine, dans cinq jours
peut-être! Pour le moment, il n'y a que la présence des corbeaux noirs
au bec blanc, des alouettes et des grives, qui nous annonce le
printemps. Autres indices: les mouches commencent à sortir de leur
léthargie, les moineaux se chamaillent et babillent plus que jamais, une
bande d'oies sauvages traverse le ciel, une bouffée de vent, plus chaude
qu'à l'ordinaire, nous apporte l'odeur des bourgeons qui se gonflent
déjà sur les branches des saules. Cependant vous ne quittez ni pelisse,
ni cache-nez, ni bottes fourrées. Les chemins sont impraticables;
débâcle générale des rivières! Gare à ceux qui tombent malades en ce
moment-ci! pour eux, ni médicaments ni médecins! Molière dirait que
c'est précisément ce qui peut les sauver. Impossibilité complète d'aller
voir ses voisins, ou de recevoir leurs visites! Mais j'y pense, nous
n'avons pas de voisins. Le seul que nous possédions, un bon et charmant
garçon, vient de mourir; ce souvenir m'attriste.

J'étais en train de dire mille folies. Les bécasses ne sont pas encore
arrivées. Ma chienne et moi nous les attendons avec impatience. Ma
chienne Boubout (fille de la pauvre Diane) a dû faire des études de
philosophie allemande pendant l'hiver qui vient de s'écouler: je lui
trouve le regard d'une profondeur, et toute la physionomie d'une
gravité!... C'est extraordinaire! Elle pourrait poser pour le portrait
de Lélio, comme expression.

Je suis curieux comment Lady Macbeth vous a réussi. C'est un beau rôle,
grand, simple (malgré la ruse de la dame), profond, et pourtant
difficile, presque dangereux. Mais, comme dit Lear dans la tragédie de
Shakespeare (vous souvenez-vous de la lecture de cette tragédie à
Courtavenel sous un acacia en fleurs, et puis dans le coupé de la
diligence avec Laure endormie, vous souvenez-vous?): le danger et moi,
nous sommes deux lions nés le même jour et dans la même litière; mais je
suis l'aîné et le plus fort des deux. Si nous faisions Macbeth à
Courtavenel? Je demande à être l'ombre de Banquo, elle ne parle pas.

Je me trouve, à l'heure qu'il est, dans les douleurs de l'enfantement.
J'ai un sujet de roman dans ma tête que je tourne et retourne sans
cesse; mais jusqu'à présent l'enfant s'obstine à se présenter par les...
Voyez dans un dictionnaire de médecine quelle est la moins bonne manière
de se présenter... Patience, l'enfant naîtra, peut-être, viable, malgré
tout.

A revoir, avant six semaines, je l'espère. Mille bonnes choses à
Viardot, à tous les amis. Quant à vous, je vous baise les mains.

Votre,

IV. TOURGUENEFF.



XLI


Berlin, hôtel de Saint-Pétersbourg,
ce 11 janvier 1864, jeudi.

Chère et bonne madame Viardot, me voici donc écrivant ma _première_
lettre! L'absence a réellement commencé... Enfin il faut se résigner et
penser au retour.

Il y a deux heures que je suis arrivé ici, et je sors d'un lit où je
n'ai pas pu dormir, mais où je me suis réchauffé, ce qui était bien
nécessaire, vu l'horrible froid de cette nuit. A 4 heures du matin, une
espèce de spectre tout blanc de givre (c'était le conducteur) a
entr'ouvert la portière pour nous annoncer d'une voix rauque qu'il
faisait plus de _18_, dix-huit degrés Réaumur! Pourvu que vous n'ayez
rien de pareil à Bade! Dieu sait ce qui m'attend en Russie! Aussi
vais-je m'acheter une chancelière plus vaste et un second (pardon!)
caleçon de flanelle.

J'ai fait une partie de la route avec le descendant dégénéré de
Mandrin, le comte Fleuring, qui m'a raconté avec beaucoup de lenteur
l'attentat commis il y a quelque temps sur le roi de Prusse à Bade. Il
m'a tout naturellement demandé de vos nouvelles, etc. J'ai pu constater
qu'il dort très bien en chemin de fer et qu'il ronfle.

Il n'y a nulle part de la neige, mais de la glace partout. Le Mein, à
Francfort, charriait d'énormes blocs... J'ai la figure en compote. Voilà
à peu près toutes mes impressions de voyage jusqu'à présent.

Je n'ai pas encore vu Pietsch[89]. Je vais de ce pas m'habiller,
déjeuner et sortir. Je pars ce soir, et je ne m'arrêterai plus jusqu'à
Pétersbourg: cette dent demande à être vite arrachée. Maintenant, mes
commissions.

1º _Delenda est Carthago_, il faut mettre de la flanelle, je veux dire
du feutre, dans votre petit salon, des deux côtés et au-dessus de la
fenêtre.

2º Des bourrelets partout, utiliser les doubles croisées. La première
fenêtre du salon n'a pas été achevée. La salle à manger surtout!

3º Envoyez la métronomisation (quel mot!) de vos mélodies sans tarder.

4º Des nouvelles de vous, de Viardot, des enfants, de tout le monde, du
chat; pas de promenade sur l'étang par ce froid-ci.

J'enverrai un télégramme d'ici à Botkine[90]. Je vous écrirai maintenant
de la frontière prussienne.

Et maintenant mille et mille souvenirs et amitiés. Je vous baise
tendrement les mains.

IV. TOURGUENEFF.



XLII


Berlin, hôtel de Saint-Pétersbourg,
jeudi, 14 janvier 1864.

Il est sept heures un quart du soir, chère madame Viardot; dans ce
moment vous êtes tous réunis au salon. Vous faites de la musique,
Viardot sommeille au coin du feu, les enfants dessinent, et moi, dont le
cœur est aussi dans ce salon bien-aimé, je me prépare à redormir
encore un peu, si c'est possible, avant de me mettre en route pour
Kœnigsberg (le train part à dix heures trois quarts).

J'ai vu Pietsch chez lui, et je l'attends pour prendre une tasse de thé
avec moi. Il vous adore plus que jamais; il est très triste et
découragé, le pauvre garçon! _Pauvre_ est le mot, hélas! Il m'a fait
mille questions sur vous, sur vos enfants, etc., etc... J'ai vu aussi sa
femme, qui est bien maigre, et les enfants, qui sont bien jolis. Dites à
Viardot qu'il est formellement défendu d'importer un fusil en Russie, et
que le sien va faire un séjour forcé chez Pietsch, auquel, du reste, je
le recommanderai particulièrement.

Je me fais l'effet d'un homme qui rêve: je ne puis m'habituer à l'idée
que je suis déjà si loin de Bade, et les personnes et les objets passent
devant moi, sans avoir l'air de me toucher. Une fois à Pétersbourg, je
vais travailler des pieds et des mains pour me débarrasser au plus vite.

J'achèverai cette lettre demain à Kœnigsberg, ou sur la frontière et
je vous l'enverrai. En attendant, je vous serre la main, et j'ai le
cœur bien gros.


Le 15, à une heure.

Me voici à Kœnigsberg. Je pars dans une demi-heure.

Mille amitiés.

IV. TOURGUENEFF.



XLIII


Bade, hélas non! Saint-Pétersbourg!
Lundi, 18 janvier 1864, Hôtel de France.

Chère et bonne madame Viardot, ma main, en mettant ce nom chéri de Bade
au haut de la page, a trahi mes constantes pensées... Je ne suis que
trop à Saint-Pétersbourg! Et pourtant, l'instant présent est le plus
doux de la journée; c'est celui où je cause avec vous. Je vais donc vous
raconter ce que j'ai fait.

J'ai eu des visites de littérateurs dans la matinée, ce qui m'a empêché
de sortir de bonne heure: puis, toutes les rues avoisinantes étaient
pleines de troupes qui se rendaient à la parade de l'Épiphanie. Il m'a
été impossible de pousser jusque chez la comtesse Lambert[91], que je
verrai demain pour sûr; j'ai fait deux ou trois visites, puis j'ai dîné
chez mon bon Annenkoff[92] avec quelques vieux amis. De là, je suis
allé au théâtre entendre l'opéra de M. Séroff, _Judith_. Eh bien, je
dois dire que c'est une œuvre remarquable, malgré des longueurs et
des gaucheries impossibles, une exécution pitoyable, des décors _idem_.
Cela procède en droite ligne de Wagner; mais il y a je ne sais quel
souffle de passion et de grandeur, où se révèle une physionomie musicale
fort intéressante et même originale. La grande scène qui précède le
meurtre d'Holopherne m'a vraiment frappé. Mais imaginez-vous (je vous
vois rire d'ici) qu'au cinquième acte, Judith arrive la tête de son
monsieur à la main, la montre au peuple, puis chante un air avec
accompagnement d'arpège sur les harpes, un air bleu de ciel, et qu'il y
a même un jeune homme en turban et camard qui l'épouse dans cet instant!
Si cette Judith est gravée, je vous l'apporterai. Je suis très curieux
de savoir votre opinion. M. Séroff est né des entrailles de Wagner, il
est vrai, mais ce n'est pas un trop mauvais fils. On me mène demain soir
chez lui.

Le matin je vais au Sénat et je laisse les deux pages suivantes pour y
écrire ce qui m'y sera arrivé. J'ai vu au théâtre le prince W..., qui
m'a dit avec la gravité qui le distingue: «Wagner a la mélodie
chromatique, et Séroff l'a diatonique.» Et je suis allé prendre le thé
chez Milutine[93].



XLIV


Mardi 19/7 janvier 1864.

Avant toute autre chose, merci pour la petite lettre que vous m'avez
écrite et qui m'est arrivée ce matin. Elle m'a fait le plus grand
plaisir; j'ai des nouvelles de vous et de ce Bade bien-aimé. Merci.

J'ai fait ma visite au Sénat aujourd'hui entre midi et une heure: on m'a
introduit avec une certaine pompe dans une grande chambre, où j'ai vu
six vieux messieurs en uniforme, avec des crachats. On m'a tenu debout
pendant une heure, on m'a lu les réponses que j'avais envoyées. On m'a
demandé si je n'avais rien à ajouter, puis on m'a renvoyé en me disant
de venir lundi pour être confronté avec un autre monsieur. Tout le monde
a été très poli et très silencieux, ce qui est un excellent signe; et,
d'après tout ce qu'on dit, l'affaire va se terminer encore plus vite
que je ne l'espérais. Tant mieux[94]!

Du Sénat, je suis allé voir ma vieille amie, la comtesse Lambert, que
j'ai trouvée souffrante, comme de coutume, mais peu changée. Sa vie est
trop triste... Elle a eu du plaisir à me voir et s'est mise à pleurer.
Pauvre femme! J'ai redîné chez Annenkoff, et j'ai passé la soirée chez
Séroff; je reviens de là. Il nous a joué des fragments de son nouvel
opéra, _Rognéda_; le sujet est tiré de nos anciennes annales. Eh bien,
ou je me trompe lourdement, ou ce petit homme bizarre et nerveux a un
fort grand talent[95]. Deux chœurs surtout, et un air d'adolescent
d'une pureté vraiment mozartesque, m'ont transporté... Ma foi! j'ai dit
le mot, je le laisse. C'est pour le coup que j'aurais voulu, moi aussi,
vous avoir à mes côtés pour pouvoir contrôler mes impressions et lire
dans vos traits la confirmation, ou peut-être la négation de mes
sentiments. Cette _Rognéda_ me paraît devoir devenir bien supérieure à
_Judith_; il y a beaucoup plus de franchise et d'originalité, et
l'influence de Wagner se fait-bien moins sentir[96]. Il se démenait
comme un diable devant son piano et chantait d'une voix impossible. Ce
Séroff est un très grand coloriste et manie l'orchestre d'une façon
magistrale. Enfin, je suis revenu sous le charme et j'y suis encore.

Il faut que vous m'écriviez sans perdre de temps les dates exactes de
votre séjour à Leipzig, Erfurt, etc., pour que je sache où vous écrire.
Il ne fait pas froid du tout ici; j'espère qu'il ne gèle pas si fort à
Bade et que les petits ont repris leur traîneau. Travaillez-vous
beaucoup? Dites mille choses de ma part à tout le monde. Je vous baise
les mains.

_Der Ihrige_

IV. TOURGUENEFF.



XLV


Saint-Pétersbourg, 31/19 janvier 1864.

    _Theuerste, beste Freundin_,

J'ai reçu aujourd'hui votre lettre datée du petit salon; je vous en ai
écrit deux à Leipzig, en les adressant à _P. V. beruhmte Sängerin[97],
an Gewandhaus_; j'espère qu'elles vous seront parvenues. Si pourtant
vous ne les aviez pas reçues, je me borne à vous dire que mon affaire
avec le Sénat est finie, et que j'ai reçu l'assurance qu'on ne me
refuserait pas la permission d'aller où bon me semble, même hors du
pays, ce qui fait que dans un mois je quitte Pétersbourg.

Mon pied ne me fait plus mal du tout et ma toux a disparu. A l'exception
de deux ou trois jours de froid, le temps a été très doux depuis mon
arrivée ici.

J'ai assisté hier à une excellente représentation de _Fidelio_: tous les
rôles étaient remplis par les premiers sujets. Calzolari faisait
Florestan, et Mme Barbot est un peu insuffisante comme voix et comme
jeu surtout dans la grande scène: mais il y a un je ne sais quel souffle
poétique dans ce qu'elle fait. C'est trop élégant quelquefois, et trop
français; elle se donne beaucoup de peine et chante avec conscience.
Bocco et le tyran (Angiolini et Evenardi) étaient parfaits. Le vieux
Botkine se pâmait à mes côtés, et je dois dire que la musique m'a fait
un effet extraordinaire; j'ai applaudi comme un claqueur.

Aujourd'hui, j'ai entendu le quatuor 127 (posthume) de Beethoven, joué
à la perfection par Wieniawski et Davidoff. C'était bien autre chose que
Maurin et Chevillard. Wieniawski a énormément gagné depuis que je l'ai
entendu pour la dernière fois; il a joué _la Chaconne_ de Bach pour
violon seul, de façon à pouvoir se faire entendre même après
l'incomparable Joachim.

Je commence à croire que ma nouvelle ne paraîtra pas; mes amis sont un
peu effrayés et murmurent le mot d'«absurde»! Vous pouvez vous imaginer
ce que dira le public[98]! Je regrette un peu la somme assez ronde que
cette machine m'aurait rapportée; mais il ne faut pas s'exposer à ce
qu'on vous paye moins plus tard... Je suis tout stupéfait moi-même des
profonds calculs que je fais là.

Un littérateur de mes amis, du nom de Droujinine, est mort ce matin; il
y a longtemps qu'il était malade (de la poitrine), et je l'ai vu
quelques jours après mon arrivée: c'était un spectre. Il s'est endormi
tranquillement, il n'a pas souffert. La mort est une grande et terrible
chose, et si elle pouvait entendre ce qu'on lui dit, je la supplierais
de me laisser encore sur la terre. Je veux vous voir encore, et pendant
longtemps, si c'est, possible. O ma chère amie, vivez longtemps et
laissez-moi vivre auprès de vous tous. Adieu, à après-demain. Dites
mille choses à Viardot et à Mlle ***. Quant à vous, je vous baise les
mains avec _Innbrunst_.

_Der Ihrige_

IV. TOURGUENEFF.



XLVI


Paris, 16 février 1865.

       *       *       *       *       *

....Je n'ai été à aucun théâtre. Décidément, cela ne m'amuse pas d'y
aller... seul. J'ai assisté à l'ouverture des Chambres, dans la grande
Salle des États du Louvre. Nous étions pressés comme des harengs. Trois
choses m'ont frappé: le caractère exclusivement _militaire_ de cette
cérémonie (le seul passage applaudi est celui où l'on parle d'un nouvel
arc de triomphe à ériger), l'absence complète et absolue de jolies
figures féminines, et le timbre de la voix de l'empereur. Si on pouvait
noter des voix comme on dessine des têtes, on dirait que c'est un
professeur suisse qui parle,--un professeur de botanique ou de
numismatique. Le discours en lui-même est très anodin, très
pacifique--et ambigu, cela va sans dire.

L'impératrice avait une robe fort laide, mais elle a beaucoup de grâce
et de dignité. Le prince impérial a l'air bien chétif et bien éteint. Le
prince Napoléon a une vraie tournure de Tibère ou de Domitien. Je devais
dîner avec lui hier chez Bixio, mais j'ai refusé cet honneur. Je ne
l'aime pas du tout, et puis il a parlé avec trop de mépris de mes
pauvres Russes. Rien de plus ridicule que certaines figures
encapuchonnées, affublées d'uniformes: les toques rouges, jaunes,
bariolées, dorées des avocats et des juges avaient un faux air oriental
à mourir de rire. Que de cordons, de plaques, de dorures, de casques, de
panaches! Grand Dieu! et dire que toute cette friperie fait de
l'effet!... Que dis-je? elle conduit le monde...

IV. TOURGUENEFF.



XLVII


Spasskoïé, 1er juillet 1865.

    Chère et bonne madame Viardot,

...Je suis tout enchanté de ce que M. Rietz[99] (dont je regrette
beaucoup de n'avoir pas fait la connaissance) vous a dit. Cela doit
vous donner des ailes. C'est bien autre chose que ce que nous autres,
_dilettantillons_, avons pu vous dire,--et si vous ne faites pas des
sonates, si je ne trouve pas à mon retour quelque bel adagio à peu près
achevé, il me faudra vous gronder. Je m'imagine, en effet, que l'idée
musicale doit se déployer avec plus d'ampleur et de liberté quand on n'a
pas un cadre tracé d'avance, d'une couleur, d'une forme déjà
déterminées, et déterminées par un autre.

Allons! au travail! Je ne l'ai tant admiré et encouragé que depuis que
je ne fais rien moi-même. Eh bien, non! Je vous donne ma parole
d'honneur que si vous vous mettez à faire des sonates, je reprendrai ma
besogne littéraire. «Passez-moi la casse, je vous passerai le séné.» Un
roman pour une sonate: cela vous va-t-il? Dieu! quelle perspective
d'activité fiévreuse se dévoile devant moi. Il y en a pour tout
l'hiver.....

IV. TOURGUENEFF.



XLVIII


Saint-Pétersbourg, rue Karavannaïa,
lundi 4/16 mars 1867.

    Chère madame Viardot,

Je vais dire ce que j'ai fait depuis deux jours. J'ai vu le pauvre
Milutine, il parle sans trop d'effort, mais il prend constamment un mot
pour un autre. Il a oublié les lettres, les chiffres, il m'a demandé si
je voulais donner ma _voiture_ à un _aqueduc_, c'est-à-dire mon roman à
une revue: _Vanitas vanitum et omnia vanitas!_ Lui si brillant, si
intelligent, si énergique... un enfant qui balbutie! Son bras et sa
jambe sont complètement immobiles... l'homme peut survivre, mais
Milutine est mort.

Mon pied va beaucoup mieux, je n'ai presque plus besoin de canne, et
cela malgré le froid horrible qu'il fait: vingt et vingt-deux degrés!
Botkine et moi nous avons passé la soirée d'hier chez Mme Abaza. Elle
a organisé des chœurs de jeunes demoiselles, et cela ne marche pas
trop mal. Nous y avons trouvé Rubinstein et sa femme. Il a joué comme un
lion, en secouant un peu trop sa crinière... musicalement parlant. On a
beaucoup parlé de vous.

Mes deux machines font beaucoup de bruit à Pétersbourg, on voudrait me
faire lire à droite et à gauche, mais j'ai autre chose à faire.
J'écrirai à Bade, à Viardot, à Marianne[100] et à Mme Anstett, dès
demain.

Aujourd'hui j'embrasse tout le monde et vous serre cordialement les
mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



XLIX


Saint-Pétersbourg, Karavannïa, 5/17 mars 1864.

    Chère et bonne madame Viardot,

J'ai reçu hier le télégramme de Viardot qui m'annonce votre arrivée à
Bade. Je pars demain pour Moscou, et j'espère y trouver une lettre de
vous ou de Viardot, peut-être des deux.

Mon pied est revenu à son état chronique, ni bien, ni trop mal; je
marche sans bâton à peu près, mais je boite, et il me semble qu'il est
devenu plus court que l'autre. Espérons qu'il sera remis complètement
pour l'époque de la chasse.

J'ai eu un très grand plaisir avant-hier soir; Mme Niessen-Saloman
m'a invité de venir assister à une des soirées que le Conservatoire
donne une ou deux fois par mois. J'y ai entendu une Mlle
Lavroska[101] chanter avec beaucoup de goût et une belle voix de
mezzo-soprano votre _Tsvetok_[102] (Fleur desséchée), et _Schopote_ (le
Murmure), _Suda!_ (Evocation)[103]. Le public, très difficile
d'ailleurs, a applaudi à tout rompre. Mme Niessen m'a chargé de mille
choses pour vous. Le vieux Pétroff[104], qui se trouvait aussi à cette
soirée, m'a parlé de vous avec des larmes dans les yeux, et m'a assuré
qu'il ne se passait pas de jour sans qu'il ne pensât à vous. Tout cela
m'a fait naturellement beaucoup de plaisir, et je vous le dis, parce que
je suis sûr que cela vous en fera aussi.

IV. TOURGUENEFF.


Dimanche soir.

Je suis allé voir ce matin Mme Skobeleff, qui parle de vous avec
enthousiasme. Olga, sa seconde fille, qui par parenthèse a grandi
énormément, a joué du piano d'une façon charmante, avec un sentiment
poétique et musical fort rare dans le monde où elle vit. Il faut espérer
qu'elle ne fera pas comme sa sœur, qui a complètement abandonné la
musique.

J'ai oublié de vous dire que nous avons eu hier soir une séance de
quatuors chez Mme Abaza. On a commencé par un trio de Rubinstein,
joué par lui-même (et j'avoue que sa manière de vouloir toujours changer
le piano en orchestre finit par me donner sur les nerfs). Puis on a joué
un Schumann et deux Beethoven de la dernière époque, très bien, ma foi!
Botkine a fait ronron. Mme Rubinstein est venue avec son mari, elle
est toujours aussi gentille. Rubinstein quitte décidément le
Conservatoire, malgré toutes les génuflexions qu'on exécute devant lui.
J'ai vu à la même soirée Mme de Radhen, dame d'honneur de Mme la
grande-duchesse Hélène, qui est toujours aussi aimable et qui, je crois,
a beaucoup d'affection pour vous.

Je n'ai pas perdu mon temps ici. J'ai travaillé plusieurs scènes de mon
roman[105]; j'ai tout arrangé avec mon intendant. Je ne m'arrêterai à
Moscou que le temps nécessaire pour voir Katkoff[106] et lui remettre
mon manuscrit qu'on mettra à l'impression aussitôt... Mais je rabâche,
je crois vous avoir déjà parlé de tout cela.


Lundi soir.

Mon départ a été retardé d'un jour. Il y a un papier d'affaire à
refaire. Je pars demain _senza dubbio_.

Ce soir je suis à un grand concert de la musique d'avenir russe, car il
y en a aussi. Mais c'est absolument pitoyable, vide d'idées,
d'originalité. Ce n'est qu'une mauvaise copie de ce qui se fait en
Allemagne. Avec cela une outrecuidance renforcée de tout le manque de
civilisation qui nous distingue. Tout le monde est jeté dans le même
sac: Rossini, Mozart et jusqu'à Beethoven... Allez donc!... c'est
pitoyable...

Je pars demain à deux heures. Je vous écrirai de Moscou. En attendant,
je dis mille et mille bonnes choses à tout le monde et vous embrasse
tendrement les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



L


Moscou, jeudi 9/21 mars 1867.

Me voici donc ici, _theuerste Freundin_! installé dans une bonne chambre
avec un jardin tout enseveli sous des édredons de neige; devant ma
fenêtre, et au delà des arbres, une petite église byzantine rouge avec
des toits verts, dont la sonnerie m'a réveillé ce matin.

Il y a aujourd'hui trois semaines que j'ai quitté Bade... puissé-je être
de retour dans quatre! Je vais y travailler de toutes mes forces... Une
fois le voyage de Spasskoïé derrière moi, le reste ira plus facilement.
Vous pouvez croire que je me soigne beaucoup pour éviter toute espèce de
retard. Le pied va assez bien.

Et vous, que faites-vous? Jamais je n'ai eu aussi peu de nouvelles de
vous que pendant cette absence. Je sais par un télégramme de Viardot,
envoyé il y a une semaine, que vous étiez arrivés à Bade; mais ensuite
que s'est-il passé? Que se passe-t-il? Ma pensée s'occupe incessamment
de ces questions. Je n'ai pas trouvé de lettre chez Katkoff; peut-être
en viendra-t-il une aujourd'hui.


Vendredi matin.

Non, il n'est pas arrivé de lettre, j'ai envoyé hier un télégramme avec
réponse; je ne puis pas rester dans cette incertitude. La réponse n'est
pas encore venue... elle viendra pourtant.

Je pars demain pour Spasskoïé. Mon manuscrit est déjà à l'imprimerie. Je
compte être de retour dans une semaine. Ecrivez-moi à l'adresse de
Massloff. Mon pied va presque bien, je n'ai plus de canne.


Vendredi 2 heures.

La réponse est venue enfin; elle m'a tranquillisé, quoique j'eusse
désiré au mot de «santés» une autre épithète que «passables». La grande
question n'est pas résolue, elle le sera probablement sous peu de jours.
Je ne puis vous dire quelle _sehnsucht_ j'ai pour Bade et combien chaque
jour me semble long et pesant!

J'ai passé la soirée d'avant-hier chez M. Pissemsky, un de nos bons
littérateurs[107]. Je ne sais si vous vous rappelez quelques fragments
d'un roman que je vous ai traduit et qui vous ont frappée par leur verve
brutale. Il y avait plusieurs dames chez lui; dans le nombre une Mlle
Savitzki, qui, à ce qu'on dit, a un talent d'actrice hors ligne, et dont
la figure, quoique laide, avait en effet quelque chose de remarquable,
des sourcils et des yeux tragiques.

J'ai écrit à Viardot une petite lettre dans laquelle je donne quelques
détails sur mes faits et gestes depuis mercredi, jour de mon arrivée
chez l'ami Massloff.

J'ai vu mon frère, qui est aussi en train de s'acheter une maison à
Moscou; il a l'air mieux portant et plus dispos que dans ces derniers
temps.

Hier au soir, je suis allé chez le long W..., pour voir sa sœur, une
princesse T..., très aimable femme; Mme W... parle de Bade avec le plus
vif regret. J'ai fait chorus, comme vous pouvez bien l'imaginer.

A propos, le bruit s'était répandu ici que Z... avait _tué_ son valet de
chambre. Mme Anstett serait-elle passée par là?... Ayez la bonté de
saluer de ma part cette bonne femme et dites-lui que je lui écrirai dès
mon retour de la campagne. Oh! Mme Anstett, et Pégase, et la gare
d'Oos, quand vous reverrai-je?

Ecrivez-moi, je vous en prie, donnez-moi quelques détails. Mille amitiés
à tout le monde et les souvenirs les plus affectueux pour vous.

IV. TOURGUENEFF.



LI


Moscou, 14/26 mars 1867.

Ouf! chère madame Viardot, quelles journées je viens de passer! Je vais
vous les raconter en détail. Vous vous rappelez que je devais partir
samedi pour Spasskoïé; je me suis mis en route, en effet, vers cinq
heures et demie, avec un valet de chambre et mon intendant. Il y a un
chemin de fer qui va d'ici à une ville nommée Serpoukhoff, à 90 verstes
de Moscou; un traîneau ouvert m'y attendait pour continuer le voyage. Je
ne me sentais pas bien dès le matin; à peine établi dans un wagon, je
fus pris par une toux violente qui ne fit que croître et embellir;
arrivé à la gare de Serpoukhoff, qui se trouve à quatre verstes de la
ville, je m'installai pourtant dans mon traîneau; mais grâce aux
épouvantables _oukhabi_ (vous savez ce que c'est)[108] de ces affreuses
quatre verstes, j'atteignis Serpoukhoff avec une vraie fièvre de cheval.
Impossible de songer à continuer le voyage. Je passai une nuit blanche
dans une misérable chambre d'auberge, avec cent pulsations à la minute
et une toux qui me brisait la poitrine, et dès sept heures du matin, je
dus, dans ce triste état, me soumettre de nouveau à la torture des
_oukhabi_ et regagner plus mort que vif le chemin de fer et Moscou. La
maison de Massloff me sembla un vrai paradis après cet enfer. J'envoyai
chercher vite un médecin et, grâce aux sudorifiques, purgatifs et autres
médicaments, me voici aujourd'hui capable de vous écrire et de vous
raconter mes misères. Cela n'a été qu'une assez forte bronchite; dans
trois ou quatre jours, il n'y paraîtra plus.

Mais voyez-vous le contretemps! Le voyage de Spasskoïé est plus
indispensable que jamais. J'ai envoyé mon intendant prendre les devants;
il faut que je recommence ma tentative, et nous sommes ici en Russie, à
la veille du temps où toutes les communications cessent, grâce à la
fonte des neiges. Si mon oncle voulait être raisonnable et laisser les
choses s'arranger par écrit! Mais il ne le sera pas, ne le voudra pas.
J'ai pourtant rassemblé toutes mes forces, je lui ai écrit aujourd'hui
une longue lettre: peut-être fera-t-elle quelque impression sur
lui[109]. Mais je me console à l'idée que cela aurait pu être plus
grave. Je vous tiendrai au courant de ce qui m'arrivera.

J'ai eu un autre grand plaisir en rentrant avant-hier à la maison: j'ai
trouvé vos deux lettres; celle que vous aviez adressée à Pétersbourg et
l'autre, avec l'adresse de Massloff (fort exactement écrite), et la
lettre de Viardot. Si l'inventeur du télégraphe électrique est un grand
homme, l'inventeur de l'écriture, Cadmus, je crois, n'est pas à
dédaigner. Quelle charmante chose que cette feuille de papier qui vient
à vous à travers l'espace et qui apporte l'empreinte physique et morale
d'une vie qui vous est chère! J'ai lu et relu ces chères lettres et je
crois que c'est ce qui m'a guéri. Vous verrez que je finirai par devenir
amoureux de la reine et de toute la maison royale de Prusse; ils sont
vraiment bien gentils avec vous. Cela leur fait beaucoup d'honneur,
mais je ne leur en suis pas moins reconnaissant.

On me promet de m'apporter demain les premières épreuves de mon
roman[110]. Quand je pense que toutes les choses pour lesquelles je suis
venu en Russie ne font que commencer... Il ne faut pas que je
m'appesantisse trop sur ces pensées, ma fièvre me reprendrait.

Je continuerai demain, j'espère être en état de vous dire que je suis
guéri. Mon pied est à peu près revenu à son état normal; j'inaugure la
botte dans trois ou quatre jours, quand je pourrai sortir.


Mercredi.

Ma bronchite a disparu ou à peu près; elle a été courte et bonne. Je
recommence après-demain l'assaut de Sébastopol. Je ne resterai que deux
jours à Spasskoïé; je vous écrirai encore d'ici là. Oh! quelle corvée,
quelle corvée que tout ce voyage! Enfin, pourvu que tout aille bien chez
vous. Mille amitiés au bon Viardot (j'espère que son lumbago a disparu
comme ma bronchite), à tout le monde; je vous serre les deux mains de
toute la force de mon attachement. Portez-vous bien.

IV. TOURGUENEFF.



LII


Moscou, 17/29 mars 1867.

Chère madame Viardot, _theurste Freundin_, ma grippe a disparu et ne m'a
laissé qu'une toux stomachique qui cèdera à son tour à l'influence du
printemps, quand il viendra, ou plutôt à celle de l'air de Bade, que je
compte bien respirer avant vingt jours.

L'impression a commencé avec vigueur, et je passe ma journée à relire
des épreuves. C'est peu agréable d'avoir ainsi son nez constamment
enfoui dans sa propre odeur, mais c'est indispensable.

Si je n'avais pas ce boulet de voyage à Spasskoïé accroché à mon pied,
quelle bonne fugue je pourrais faire immédiatement! Mais ce voyage est
inévitable; et par quels chemins, par quel temps, _eterni Dei_! Dans ce
moment même, nous avons un ouragan de neige qui fait mal au cœur à
voir. Il n'y a de vert ici devant les fenêtres que les toits des
maisons.

On parle beaucoup ici de ce qui se passe en France, des derniers débats
à la Chambre; on croit généralement que c'est le commencement de la fin,
et l'on est persuadé en même temps que dès que l'Exposition sera à peu
près finie, votre maître essayera de sortir de sa cruelle position par
un coup de tête désespéré, où la question d'Orient (et nous par
conséquent) jouera un grand rôle.

En attendant, nous sommes ici en pleine fièvre de chemin de fer. Les
commissions pleuvent de tous côtés, les compagnies surgissent partout.
On pourra aller de Moscou à Mtsensk dès le mois de septembre (pas
maintenant, hélas!), et dans trois ans je pourrai faire le voyage de
chez moi sans même toucher Moscou, directement par Vilna, Vitebsk et
Orel. Tout ceci est parfait, mais pour le moment, les _oukhabi_
m'attendent gueule béante. Si ces affreux précipices étaient tout droits
encore! Mais ils ont de faux mouvements dans leur fond, qui vous font
éprouver à s'y méprendre l'effet du roulis d'un vaisseau, plus les tapes
que l'on reçoit sur le sommet de la tête et sur les flancs, les reins,
etc. Je n'oublierai pas de sitôt les charmantes quatre verstes qui
séparent Serpoukhoff de la gare du chemin de fer! Elles m'attendent
encore de pied ferme, ces scélérates de verstes! Enfin! enfin!
patience!!

Portez-vous bien, je vous en conjure, vous tous à Bade. Je répondrai à
Viardot; dites-lui que je le remercie de sa bonne lettre. J'espère
qu'il est enfin parvenu à abattre des bécasses. Le temps continue ici à
être à la diable; les épreuves vont ferme.

Mille millions de bonnes choses à tout le monde; j'embrasse vos chères
mains.

IV. TOURGUENEFF.



LIII


Moscou, 19/31 mars 1867.

Chère et bonne madame Viardot, votre charmante lettre, avec son parfum
printanier, avec ses petits brins d'herbe et de fleurs, est venue bien à
propos. J'étais dans un mauvais moment et j'avais besoin d'une bonne
bouffée comme celle-ci.

Mon pied me fait mal depuis vingt-quatre heures, on dirait que c'est une
rechute, et pourtant je suis aussi prudent que possible.

J'ai reçu, non pas une lettre, mais un hurlement de mon oncle qui me
traite d'assassin pour n'être pas venu à Spasskoïé, comme si cette
grippe, qui m'a saisi au passage, n'eût été qu'une invention de ma part!
Que ne donnerais-je pour avoir cet infernal voyage de Spasskoïé
derrière moi! Et voici les chemins qui deviennent impraticables, la
fonte des neiges s'établit, on ne pourra plus aller bientôt ici sur
patins, ni sur roues. Que faire, bon Dieu! Je ne puis pas cependant me
risquer dans ces casse-cou, avec cette goutte qui me reprend, avec la
toux qui ne me lâche pas encore! D'un autre côté, me voici embarqué dans
la publication de mon roman; cela va me retenir à Moscou pendant une
semaine encore. Quand je pense que si je n'avais pas cette excursion à
Spasskoïé devant moi, rien ne s'opposerait à ce que je fusse à Bade dans
quinze jours! C'est là seulement que je serai guéri.


19 mars/1er avril.

J'ai passé une partie de la nuit à écrire deux longues lettres à mon
oncle et à mon nouvel intendant, qui doit se trouver dans une situation
horriblement embarrassante. Il y a un proverbe russe qui compare les
exhortations inutiles à des pois chiches qui rebondissent, lancés contre
une muraille. Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que
mes pois chiches vont me sauter au nez.

Je me suis traîné hier matin à un concert de musique de chambre avec
Laub, Cossmann (qui par parenthèse me dit de le mettre à vos pieds), et
M. Rubinstein[111]. On a joué un délicieux quatuor de Mozart, en _si
bémol majeur_ de Beethoven et l'_ottetto_ de Mendelssohn. Laub est un
peu trop uniformément doux pour Beethoven, M. Rubinstein joue mieux que
son frère, plus simplement et plus correctement. L'_ottetto_ de M... m'a
semblé faible et vide après les deux autres. C'est de la littérature
musicale fort bien faite,--un article de la _Revue des Deux
Mondes_,--tandis que les deux colosses sont des poètes _von gottes
gnaden_ et font des choses qui ne doivent pas mourir. Le public a été
très chaud. Serge Wolkoff s'est approché de moi et m'a demandé de vos
nouvelles; il est presque aussi blanc que moi. C'est pourtant bizarre
comme la vie s'en va vite, vite, vite.

J'ai dû faire une lecture de ma petite nouvelle hier soir chez Katkoff.
Il y avait beaucoup de monde, peu sympathique. J'ai débuté et fini par
une quinte de toux longue d'une aune. Je crois que cette bagatelle a
plu. Katkoff me l'a retenue pour sa revue, c'est le principal[112]. Il
m'a réitéré la promesse de me faire délivrer les dernières épreuves
vendredi[113]. Je pourrai quitter Moscou dès dimanche. Que ferai-je la
semaine prochaine? Je vois bien qu'il faudra avaler la couleuvre. Enfin,
vous le saurez d'avance.

Merci, mille fois merci pour vos chères lettres: elles me sont bien
nécessaires, elles me donnent du courage. J'embrasse les enfants, je dis
mille amitiés à Viardot, à Louise, à tout le monde: et je fais comme
Cossmann, je me mets à vos pieds.

Portez-vous bien et au revoir.

IV. TOURGUENEFF.



LIV


Moscou, 4 avril/23 mars 1867.

_O theuerste Freundin_, que vous êtes donc bonne de m'écrire si souvent!
Depuis que je suis ici, je ne puis me défendre d'une impression étrange:
il me semble que je suis en prison; et je suis emprisonné en effet par
le mauvais temps, par la neige sale et vilaine qui rend les rues
impraticables, et puis ma jambe, qui me permet à peine de me traîner
dans les vastes chambres de la maison que j'habite... et cette toux qui
ne me lâche pas... Eh bien! vos lettres sont comme des messagers de
liberté! Elles semblent me dire que, dans peu de jours, toutes ces
entraves tomberont et je redeviendrai ce que j'ai été jusqu'à présent.
Je compte les instants... onze jours encore... c'est bien long. Oh! que
j'en ai assez de cet hiver interminable, de tout ce que je vois, de tout
ce qui m'entoure!...

Voyons, je vais vous raconter quelque chose. J'ai lu deux fois
l'_Histoire du lieutenant_; la première fois chez M. Katkoff, qui me l'a
immédiatement achetée, et où j'ai été cruellement agacé par Mme X...,
qui n'a cessé de se gratter le nez, de s'arranger, de se tasser, de se
frotter les yeux et le ventre (elle est grosse de son quinzième enfant),
pendant tout le temps. J'étais assis auprès d'elle et je ne voyais
qu'elle, car je tenais mon nez plongé dans mon cahier; je l'ai trouvée
fort laide et disgracieuse, ce qu'elle est du reste, lecture à part. La
seconde fois, ça a été chez la femme du prince Tcherkaski, du même
prince T... qui a été ministre de l'Intérieur en Pologne, et qui a donné
sa démission après la maladie de Milutine. On était en petit comité, des
gens d'esprit s'intéressant peu aux choses littéraires, des dames sur le
retour et dévotes, sans fiel pourtant, et un imbécile à la mode, bon
enfant et enthousiaste. Le long Wassittchikoff était du nombre; ce n'est
pas pourtant lui l'imbécile. Ma petite plaisanterie a plu tout en
scandalisant un peu... Je dois ajouter que faire une lecture est une
vraie corvée pour moi, je ne puis m'empêcher d'avoir un secret sentiment
de honte. Et après-demain donc!... lecture publique avec tout le
bataclan... Je vous donnerai tous ces détails...

Je termine brusquement cette lettre, car il faut que je l'envoie
sur-le-champ à la poste. Ma santé n'est pas trop fameuse non plus... Mon
pied me fait mal, je tousse... Enfin! patience... patience!...

J'embrasse toute la maisonnée et vous serre les deux mains avec toute la
force d'un attachement inaltérable.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



LV


Moscou, Comptoir des Apanages.
6 avril/25 mars 1867.

Si j'étais le comte Michel Wilhorski, chère madame Viardot, je serais
fermement convaincu que l'année de 1867 est une année «climatérique»
pour moi. Tout va à la diable et je reçois toujours _einen Strich durch
die Rechnung_. Vous savez déjà que je devais lire aujourd'hui en séance
publique un fragment de mon roman: eh bien! hier soir, vers dix heures,
j'ai été pris d'une attaque de goutte à l'orteil tellement violente, que
rien de tout ce que j'ai eu jusqu'à présent ne peut s'y comparer: j'ai
souffert toute la nuit comme un damné, et ce n'est que depuis une heure
ou deux que l'accès se calme. Naturellement, la lecture est tombée à
l'eau. A une heure et demie, au moment où le public «accourait en foule»
(il paraît en effet qu'il y avait foule), j'étais couché sur le dos, et
mon pied nu levé vers le ciel. Dites à Didie[114] de faire un dessin
là-dessus. L'accès se calme à l'heure qu'il est, mais ce qui me
tourmente, c'est qu'il ait pu avoir lieu, après plus de trois mois de
maladie: quand cela finira-t-il, et sur quoi puis-je compter?

Voilà mon départ de Moscou retardé, car il faut que je tienne ma
promesse et que je fasse cette malencontreuse lecture, et mon arrivée à
Bade, retardée aussi: ce n'est plus le 15 que je pourrai revoir ces
endroits chéris! Et si je pouvais me reprocher la moindre imprudence!
Mais rien, une vie exemplaire, une vie d'ascète, de saint
Jean-Baptiste... et crac! un accès... Vous comprendrez aisément, et
sans que j'aie besoin de vous l'expliquer, combien tout ceci m'est
pénible... Oh! vilaine, vilaine année climatérique!


Dimanche.

Cela va mieux, mais je ne puis pas encore marcher, c'est-à-dire poser le
pied à terre, je suis obligé de me traîner le genou sur une chaise;
pourtant je ne désespère pas de pouvoir faire ma diablesse de lecture
_mercredi_, de façon que je pourrai m'en aller jeudi... Mais je ne veux
plus rien prévoir, je ne veux plus employer le futur; tout me crève
toujours dans la main.

Je viens d'avoir encore une longue conversation avec Katkoff, qui, après
des compliments à perte de vue sur mon roman, a fini par me dire qu'il
craint qu'on ne reconnaisse dans Irène[115] une certaine personne, qu'en
conséquence il me conseille de _retrancher_ le personnage. J'ai refusé
net, pour deux raisons: la première, c'est que son idée n'a pas le sens
commun et que je ne veux pas, pour lui complaire, gâter toute une
besogne; la deuxième, c'est que toutes les épreuves sont corrigées et
revues et que ce serait tout un travail à refaire, qui prendrait encore
dix jours de temps. Assez de Moscou comme cela! Je vous jure que je me
sens ici comme en prison.


Dimanche soir.

Je viens de recevoir votre lettre ainsi que celle de Viardot... Pauvres
petits enfants, avec leur poisson d'avril!.... Je n'ai pas pu y
contribuer, et Massembach est dans un piètre état... L'année 1867 aura,
vous verrez, la même influence pernicieuse sur mon second architecte, et
un beau matin patatras! on entendra un grand bruit dans la vallée de
Thiergarten... c'est la belle maison de M. Turkaneff ou Dourganif[116]
qui sera écroulée... Et je ne verserai pas de flammes.

Rien de nouveau depuis ce matin. Le temps est exécrable, toujours cette
sale neige devant les yeux... Oh! comment faire pour s'en aller! Je ne
dis plus rien, je ne fais plus de projets. _Was geschehen soll, wird
geschehen_, comme dirait notre profond professeur de philosophie,
Wender, à Berlin.

En attendant, le pauvre goutteux embrasse tout le monde et se recommande
à vos prières.

Je répondrai à Viardot avant de m'en aller, et je vous embrasse les
mains avec la plus affectueuse amitié.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



LVI


Moscou, 9 avril/28 mars 1867.

Année climatérique, année climatérique, chère madame Viardot, je ne sors
pas de là. Voici que mon pied va mieux et ma lecture ratée samedi doit
avoir lieu demain mercredi. Autre misère: M. Katkoff me fait de si
grandes difficultés pour mon malencontreux roman, que je commence à
croire qu'on ne pourra pas le publier dans sa revue. M. Katkoff veut à
toute force faire d'Irène une vertueuse matrone et de tous les généraux
et autres messieurs qui figurent dans mon roman, des citoyens
exemplaires; vous voyez que nous ne sommes pas près de nous entendre.
J'ai fait quelques concessions, mais, aujourd'hui, j'ai fini par dire:
«Halte là!» Nous verrons s'il cédera. Quant à moi, je suis bien décidé
à ne plus reculer d'une semelle. Les artistes doivent avoir aussi une
conscience et je ne veux pas que la mienne me fasse des reproches.
Enfin, vous voyez quel embrouillamini que tout cela, et vendredi, coûte
que coûte, je dois pourtant partir. Je vous jure que quand je me verrai
enfin à Bade, je pousserai un _ouf!_ à faire trembler toutes les
montagnes de la Forêt Noire.

Cela se gâte aussi, naturellement, du côté de mon oncle. Avec tout cela,
le temps est mauvais et toujours cette neige devant les yeux, j'en
deviendrai malade!

Mais parlons d'autre chose. Je suis véritablement épris de la reine de
Prusse, et si jamais elle me donnait sa main à baiser, je le ferais avec
le plus grand plaisir. Il est impossible d'être plus gracieuse, et on
sent qu'elle a pour vous une véritable affection, ce qui la rend
charmante à mes yeux. Avec tout cela, il n'est pas impossible que votre
marche militaire ne retentisse sur un champ de bataille... dans les
environs du Rhin. On est très inquiet ici; la baisse terrible à Paris
que le télégraphe nous a annoncée aujourd'hui commence à faire rêver les
plus insouciants et l'on se dit que, malgré l'Exposition, Français et
Prussiens pourraient bien en venir aux mains pendant le cours de l'été.
Il ne faut pas s'y tromper; si cela arrivait, la Russie se mettrait
franchement du côté de la Prusse, comme en 1815. L'opinion publique est
très antifrançaise dans notre pays, et voyez la bizarrerie: dans ce
conflit, ce serait le Prussien qui représenterait le progrès, la
civilisation et l'avenir, et le Français, le fils du Français de 1830,
la routine et le passé!...

       *       *       *       *       *

Je sais que c'est insupportablement long et ennuyeux de copier de la
musique; mais faites-le, et pour Gérard et pour l'éditeur de Berlin. Je
suis sûr que cela aura grand succès et vous encouragera à continuer.

Si Dieu me prête vie, dans une semaine à pareille heure j'aurai déjà
franchi la frontière, mais on ne peut rien savoir de positif. En
attendant, mille et mille amitiés à tout le monde; je vous embrasse les
mains avec tendresse.

IV. TOURGUENEFF.



LVII


Moscou, mercredi 10 avril 1867.

    Chère madame Viardot,

Un ouragan de neige souffle, geint, gémit, hurle depuis ce matin à
travers les rues désolées de Moscou; les branches s'entre-choquent et se
tordent comme des désespérées, des cloches tintent tristement au
travers: nous sommes en plein grand Carême... Quel joli petit temps!
quel charmant pays!

Je pars dans une heure pour ma lecture, j'aurai un public furieux d'être
venu de si loin (tout est loin à Moscou), par une tempête pareille pour
entendre des balivernes... Gare au fiasco! Enfin, espérons toujours
qu'on ne sifflera pas; et si on siffle, eh bien, on sera à l'unisson du
dehors. Je ne crois pas que j'en dormirai moins bien, ou plus mal.

Est-ce vraiment vrai que je m'en vais après-demain? Cela me paraît
impossible...


Mercredi soir.

Eh bien, je dois le dire avec une _rude franchise_: j'ai eu un très
grand succès. J'ai lu le chapitre «Chez Goubareff», vous savez: où il y
a tout ce tas de gens qui font des commérages révolutionnaires, puis le
premier entretien de mon héros avec Potougouine, le philosophe
russe[117]. On a beaucoup ri, on a applaudi, j'ai été reçu et reconduit
par des battements de mains vigoureux et unanimes. Il y avait trois à
quatre cents personnes. Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'il paraît
que j'ai très bien lu; je recevais des compliments de tous côtés. Tout
cela m'a fait plaisir, et j'ai eu surtout du plaisir à penser que je
vous le dirais.

Et vous, chère madame Viardot, qu'avez-vous fait aujourd'hui à
Strasbourg? Vous a-t-on fait une ovation en règle? Vous me direz tout
cela de vive voix. Oh! que c'est bon de pouvoir se dire cela!... Si rien
ne vient mettre des bâtons dans les roues, je pars d'ici après-demain,
vendredi; et je vous jure que je ne resterai pas à Pétersbourg une
seconde de plus que le strict nécessaire.

L'affaire Katkoff s'est arrangée; j'ai sacrifié une scène, peu
importante d'ailleurs, et j'ai sauvé le reste. Le principal demeure
intact, mais voilà le véritable revers de la médaille en littérature.
Enfin, il faut se consoler à l'idée que cela pouvait être pire, et que
les 2.000 roubles me restent.

J'ai aussi vendu ma nouvelle édition[118]. J'ai fait des affaires tout
plein, et je rapporte pas mal d'argent. Ça m'a été d'autant plus
nécessaire que je ne dois pas espérer en recevoir de sitôt de Spasskoïé:
mon nouvel intendant y a trouvé, littéralement, le chaos; il y a des
dettes auxquelles je ne m'attendais pas. Il faudra continuer à battre le
fer pendant qu'il est chaud, c'est-à-dire il faudra travailler, écrire,
pendant que je me sens en train: j'ai promis pour la nouvelle édition
une immense préface d'une centaine de pages, dans laquelle je raconterai
mes souvenirs littéraires et sociaux pendant vingt-cinq ans, car il y
aura au printemps de l'année suivante juste un quart de siècle que je
fais imprimer; il est vrai que les vers par lesquels j'ai débuté en 1843
étaient bien médiocres. Enfin, c'est un prétexte pour raconter ses
souvenirs. La même année 1843 m'offre une date bien plus mémorable et
plus chère pour moi: c'est en novembre 1843 que j'eus le bonheur de
faire votre connaissance, il y a bientôt un quart de siècle aussi, vous
voyez. Espérons que notre amitié fêtera sa cinquantaine... Oh! oh! et
que dira ma goutte?...


Jeudi matin.

La bourrasque a cessé, mais elle a laissé partout des monceaux de neige.
Cette neige fond, parce qu'il y a trois ou quatre degrés au-dessus de
zéro, mais, pour le moment, on se croirait au cœur même de l'hiver.
Mon pied va décidément mieux; mais comme il ne faut pas que l'année
climatérique perde ses droits, ma toux est revenue avec violence. Mais
elle ne m'empêchera pas de partir demain. Je vous écrirai dès mon
arrivée à Pétersbourg. Dans une semaine, je suis _peut-être!_ à Bade! En
attendant, j'embrasse tout le monde et je me mets à vos pieds.

IV. TOURGUENEFF.



LVIII


Paris, hôtel Byron, mercredi minuit
[25 mars 1868].

    Chère madame Viardot,

Je rentre de la représentation de _Hamlet_ à l'Opéra. Je me hâte de dire
que Nilsson[119] est vraiment charmante, et qu'on ne peut rien voir de
plus gracieux que sa grande scène au quatrième acte. Comme physique,
comme manières, imaginez-vous Mlle Holmsen _extrêmement_ idéalisée:
elle a aussi ces petits mouvements brusques de la tête et des bras,
cette sorte de raideur et de saccadé dans la prononciation; il paraît
que c'est suédois, mais le tout est attrayant, pur et virginal, d'une
virginité presque amère, _herb_, comme disent les Allemands. La voix est
jolie, mais je crains qu'elle ne puisse résister longtemps à «l'urlo
francese». Faure est toujours «magistral», d'une tenue et d'une diction
irréprochables. Le libretto est tout simplement absurde! Au dernier
acte, le spectre de papa apparaît au su et au vu de tout le monde, même
du roi criminel, et ordonne à Hamlet d'aller percer le flanc de ce
tyran, ce que l'autre exécute à la satisfaction générale, et le tyran se
fait tuer avec résignation, comme un lièvre dans une battue, le spectre
étant le batteur et Hamlet le chasseur. Les décors sont
_admirabilissimes_, les costumes aussi, la mise en scène splendide.
Jamais je n'ai rien vu de plus beau que la représentation de la pièce
devant la cour au quatrième acte... Mais il faut voir Nilsson. La salle
était pleine, et au premier rang, dans une loge, l'Empereur et
l'Impératrice... qui sont restés jusqu'à la fin!

J'ai assidûment lorgné l'ami de Viardot, et je l'ai trouvé aussi laid
que possible. J'ai pu enfin découvrir sa bouche sous ses moustaches, qui
est lippue, de la même couleur que la peau du visage, repoussante; mais
le sourire lentement goguenard, qui se promène de l'œil droit, ou
plutôt du coin de l'œil droit le long de la joue flasque et ridée,
est le même, et que Viardot le sache bien, ce que cet homme a eu
d'intelligence n'a pas bronché, j'en mettrai ma main au feu après
l'avoir vu. C'est un être blasé, fatigué, mais pas du tout malade. Il y
a eu une dizaine de cris de «Vive l'Empereur!» à son entrée, parmi les
Romains. Voilà tout.

J'ai reçu ce matin les gentils billets de mes deux petites amies,
auxquelles je répondrai ce soir même. Mille amitiés à tout le monde. Je
vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



LIX


Spasskoïé, jeudi 13/25 juin 1868,
onze heures du soir.

Me voici enfin ici, chère et bonne madame Viardot, au terme de mon
«hardi voyage». Je suis arrivé vers neuf heures du soir, Feth[120] et
G... m'ont retenu presque de force, et j'ai trouvé mon intendant qui
s'est laissé pousser une barbe magnifique.

Il a une très belle tête maintenant, mon vieux chasseur Athanase, qui
tombe en ruine de décrépitude, et l'ex-médecin de ma mère, un certain
Porphyre, avec lequel j'ai fait mon premier voyage en Allemagne[121] et
qui est venu affermer une petite terre que j'ai dans le gouvernement
d'Orel[122].

La maison est toute blanchie à la chaux et repeinte, tout est en ordre,
pas trop indigne en un mot de votre visite et de celle de Didie qui aura
lieu... dans deux ans?

Je ne suis pas encore allé au jardin; je ferai demain une grande
promenade et nous aurons de longues conversations avec l'intendant. On
viendra m'attaquer avec des demandes, je suis bien résolu d'opposer une
résistance inflexible. Je ne veux pas perdre une minute et j'espère bien
n'être plus ici dans quinze jours.

L'impression que me fait la Russie maintenant est désastreuse; je ne
sais si cela provient de la famine qu'on vient de traverser, mais il me
semble que je n'ai jamais vu les habitations aussi misérables, aussi
ruinées, les visages aussi hâves, tout aussi triste... des cabarets
partout et une irrémédiable misère! Spasskoïé est le seul village que
j'ai vu jusqu'à présent où les toits en chaume ne soient pas béants, et
Dieu sait s'il y a loin de Spasskoïé au moindre village de la Forêt
Noire!

J'écris tout ceci, et quand je pense à la distance énorme, infinie qui
nous sépare, je sens que mon sang se glace. Je vous en conjure,
portez-vous bien, tous, tant que vous êtes, toute la maison!

Je vais me coucher avec une sensation bizarre... Je ne crois pas que je
m'endorme de sitôt; les vieux murs semblent me regarder comme un
étranger, et je le suis en effet. Dormez bien, là-bas, dans le cher
«Thiergarten», et pensez à moi. A demain.


Vendredi 11/26 juin, dix heures du matin.

Eh bien! non... j'ai très bien dormi et je me suis réveillé fort tard.
Je viens de faire une grande promenade dans le jardin qui m'a semblé
immense; je crois que toute la vallée du Thiergarten y tiendrait. Des
souvenirs d'enfance sont venus m'assaillir; cela ne manque jamais. Je
m'y suis vu tout petit garçon, beaucoup plus jeune que Paul[123],
courant dans les allées, me couchant entre les plates-bandes pour y
voler des fraises. Voici l'arbre où j'ai tué mon premier corbeau, voici
la place où j'ai trouvé cet énorme champignon; où j'ai été témoin de la
lutte d'une couleuvre et d'un crapaud, lutte qui m'a fait pour la
première fois douter de la bonne Providence. Puis sont venus des
souvenirs de jeune étudiant, d'homme fait... J'ai visité le tombeau de
la pauvre Diane[124]; la pierre que j'y avais mise a disparu. Tous les
arbres ont grandi d'une façon extraordinaire pendant ces trois années;
c'est à n'en pas croire ses yeux! Les tilleuls sont magnifiques, l'herbe
grouille de fleurs, mais elle est moins haute que d'habitude; le
printemps a été très froid et cela dure jusqu'à présent. Si cela
continue ainsi et s'il ne vient pas de pluie, ce sera de nouveau une
mauvaise année. Il y a encore par-ci par-là quelques restes de lilas en
fleurs. Je vous envoie deux ou trois de ces fleurs.

J'envoie à Didie une tête d'étude; c'est une religieuse _quêteuse_ qui
s'en va de village en village... Avouez que cette figure-là ne laisse
rien à désirer.

J'espère qu'on m'apportera quelque chose de la poste aujourd'hui. Mille
choses à Viardot, mille tendresses à tous; je vous baise les deux mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



LX


Spasskoïé, 2 juillet/20 juin 1868.

    Chère madame Viardot,

Ainsi Wagner a triomphé! Eh bien, j'en suis ravi, et puisque vous avez
trouvé de grandes beautés dans la partition, il faut crier bravo! au
public, c'est un nouvel art qui commence. Je vois des manifestations
analogues jusque dans notre littérature (le dernier roman de Léon
Tolstoï[125] a du Wagner). Je sens que cela peut être très beau, mais
c'est autre chose que tout ce que j'ai aimé autrefois, ce que j'aime
encore, et il me faut un certain effort pour m'arracher de mon
_Standpunkt_. Je ne suis pas tout à fait comme Viardot, je puis le faire
encore, mais l'effort est indispensable, tandis que l'_autre_ art
m'enlève et m'emporte comme un flot.

Il m'est venu en tête à ce propos ces jours derniers la comparaison
suivante: on peut par exemple exciter la _compassion_ en décrivant ou on
représentant (Laocoon) la souffrance; et on peut aussi atteindre le
_vrai_!... C'est plus sensuel, mais cela empoigne quelquefois
davantage... Wagner est un des fondateurs de l'école du gémissement, de
là vient la force et la pénétration de ses effets. Cette comparaison
cloche comme toutes les comparaisons... mais exprime assez bien ce que
je veux dire.

La reine est encore à Bade! et c'est gentil... Vous verrez qu'elle y
sera encore pour la reprise de _Krakamiche_[126], qui doit avoir lieu le
20 juillet sans faute.

Mon rhume de cerveau est plus éternuant que jamais; il paraît que je
n'en serai _quitte_ qu'en quittant la Russie. Je n'aurai pas longtemps à
attendre. Mille choses à tout le monde. Je vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



LXI


Spasskoïé, 5 juillet/23 juin 1868.

    _Theureste, beste Freundin_,

Vous voilà donc seule à Bade au moment où je vous écris. Ce serait le
moment de travailler en effet, si vous aviez un libretto[127]. J'ai
essayé de chercher quelques sujets, mais l'immense rhume de cerveau qui
ne me quitte pas depuis dix jours m'a complètement abruti. Il faisait
jusqu'ici un temps horriblement désagréable, froid, aigre, humide: on
dirait que le bon Dieu a chargé quelque vieille fille bien acariâtre de
présider à la température. Oh! mon Dieu, quelle différence entre Bade et
cela!!

Le flot de gens qui me considèrent comme une vache à lait monte chaque
jour. Ce sont pour la plupart des pauvres diables, des meurt-de-faim,
d'anciens domestiques, etc... Refuser est presque impossible... mais il
y a une limite à tout. Je me défends à l'aide de mon brave Kichinsky,
l'intendant, tant que je puis, mais je laisse des plumes.

Nous avons aujourd'hui la première belle journée, et j'ai passé des
heures entières dehors, à cuire mon misérable rhume au soleil. Je crois
que cela m'a réussi jusqu'à un certain point. Assis sur un banc (comme
dans la première lettre de ma nouvelle: _Faust_), j'ai dû penser à
Viardot; inondée par la lumière la plus pure, tout imprégnée de parfums,
de beauté, de tranquillité apparente, la terre autour de moi offrait un
vrai champ de carnage: tout s'entre-dévorait avec frénésie, avec rage.
J'ai sauvé la vie à une petite fourmi qu'une plus grosse fourmi
entraînait, roulait dans le sable, avec des soubresauts de tigre, malgré
une résistance désespérée. A peine avais-je délivré la petite,
qu'avisant un moucheron à demi mort, elle l'empoigna avec la même
férocité; cette fois-ci je laissai faire. Détruire ou être détruit; il
n'y a pas de milieu: détruisons!

Il faisait admirablement beau, malgré cela; et si vous venez un jour à
Spasskoïé, je vous mènerai à ce banc. Deux magnifiques pins d'une espèce
rare, poussent, collés l'un à l'autre (ils sont déjà très grands, ils
m'ont fait penser à Didie et Marianne[128]), au milieu d'une jolie
pelouse; au delà, à travers les branches pendantes des bouleaux se
montre l'étang, le grand étang ou plutôt le lac de Spasskoïé... Vous
verrez, c'est très joli. Il y a des rossignols, qui ne chantent presque
plus malheureusement, des fauvettes, des grives, des loriots, des
tourterelles, des pinsons, des chardonnerets, et beaucoup de moineaux et
de corbeaux; c'est un ramage incessant, auquel vient se mêler de loin le
chant des cailles dans les blés... Vous verrez, c'est très joli. Il faut
venir en masse.


Lundi.

Je compte les jours, il en reste _douze_. On commence déjà à faire les
préparatifs du départ, ce que je puis voir du reste, aux flots de plus
en plus nombreux des pétitionnaires. C'est une vraie cour des miracles!
D'où sortent tous ces boiteux, ces aveugles, ces manchots, ces êtres
décrépits et que la faim rend tout hérissés? Quelle profonde misère
partout! La _sainte_ Russie est loin d'être la Russie florissante; du
reste, un saint n'est pas tenu à l'être.

Vous recevrez cette lettre deux jours avant mon arrivée, je puis donc
dire au revoir. Mille choses à tout le monde.

Je vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



LXII


Cologne, hôtel du Dôme, 18/6 février 1871,
minuit.

_Ecco mi al fine in Badi... Colonia_, bien chère amie.

Tout a marché comme sur des roulettes, la mer était divine! J'ai trouvé
Cologne et l'hôtel épouvantablement pleins de monde; dans ce moment on
chante des chansons patriotiques dans la grande salle que vous
connaissez. Le garçon vient de me dire que _des masses_ de soldats
arrivent de Berlin, du fond de l'Allemagne; il y en a vingt mille
seulement à Cologne et plus de cent mille d'ici à Mayence. On croit ici
que les Français n'accepteront pas les conditions de Bismarck, et on se
prépare à les écraser définitivement. D'où sort cette tourbe
innombrable? Dans la gare il y avait des tas de soldats dormant sur des
paillassons, assis, debout... tous robustes, gras, roses, comme si le
sang des Français qu'ils s'apprêtent à verser leur colorait les joues
d'avance... C'est effrayant à voir, je vous assure. Un Allemand avec
lequel je voyageais m'a dit: «_Vor lauter Sieg gehen wir su Guande--aber
wenn die Franzosen den Krieg fortsetzen wollen... Gott sei ihnen
gnaedig! Frankreich wird aus gerottet[129]!_» Il paraît que Bismarck a
fixé le jour du _24_ février comme fin de l'armistice, pour pouvoir
entrer précisément ce _jour-là_ à Paris... Cela lui ressemble.

       *       *       *       *       *

Je pars d'ici demain à 9 heures et j'arrive le soir à 8 heures et demie
à Bade; naturellement je vous écrirai aussitôt.

Tout aussi naturellement, j'ai bien souvent pensé à vous et à toute la
chère maison de Devonshire Place[130]. Dans ce moment, vous devez déjà
être rentrée de votre soirée; je suis sûr que vous avez très bien
chanté. Vous avez reçu mon télégramme d'Ostende, n'est-ce pas? Je vais
me coucher. Je vous baise les mains.

Votre

IV. TOURGUENEFF.



LXIII


Saint-Pétersbourg, dimanche 26/14 février 1871,
minuit et demi.

    Ma chère madame Viardot,

Je viens d'une soirée chez Mme Séroff[131], où Louise[132] a chanté
des choses de Schumann, le _Doppelgänger_, la _Gretchen_, etc. Ce qui
m'a fait plaisir dans le concert, c'est avant tout, votre élève Mlle
Lavrofska[133], dont la voix est très belle et qui chante avec goût et
mesure, en vraie cantatrice; puis une basse, M. Melnikoff, une voix
jeune et mordante. Le reste est détestable. Mlle Levitski a la voix
déjà complètement abîmée. Un grand final de _Rousslane_[134] m'a semblé
fort beau, original et poétique. L'orchestre, les chœurs, de beaux
moyens, mais le directeur est un sabreur: le public chaud, mais sans
discernement et même brutal. La salle est vaste, belle, et mauvaise pour
la voix.

Dans le courant de la journée j'ai fait la connaissance d'un jeune
sculpteur russe de Wilna, doué d'un talent hors ligne. Il a fait une
statue d'Ivan le Terrible, assis, négligemment vêtu, une Bible sur les
genoux, plongé dans une rêverie terrible et sinistre. Je trouve cette
statue tout bonnement un chef-d'œuvre de compréhension historique,
psychologique, et d'une magnifique exécution. Et cela a été fait par un
petit jeune homme, pauvre comme un rat d'église, maladif, n'ayant
commencé à travailler et à apprendre à lire et à écrire qu'à vingt-deux
ans; il avait été jusque-là un ouvrier... _Spiritus fiat ubi vult._ Il y
a certainement du génie dans ce pauvre garçon malingre. On l'envoie en
Italie pour sa santé. Il s'appelle Antokolsky; c'est un nom qui
restera[135].

J'ai dîné tranquillement chez mon vieil ami Annenkoff.

A demain!


Lundi 27 février, minuit.

Je reviens du club d'échecs, où j'ai lu les télégrammes officiels...
Ainsi l'Alsace, la Lorraine perdues, cinq milliards... Pauvre France!
Quel coup terrible et comment s'en relever? J'ai bien vivement pensé à
vous et à ce que vous avez dû ressentir... C'est enfin la paix, mais
quelle paix! Ici, tout le monde est plein de sympathie pour la France,
mais ce n'est qu'une amertume de plus...

Au revoir, chère amie; portez-vous bien, écrivez-moi.

_Der Ihrige_,

IV. TOURGUENEFF.



LXIV


Saint-Pétersbourg, 19 février/3 mars 1871.

    Ma chère madame Viardot,

Je vais vous raconter ce que j'ai fait ces deux jours. Hier, j'ai dîné
chez M. P..., une espèce de fin merle pétersbourgeois, qui, ayant épousé
la fille naturelle de Stieglitz, le banquier, est devenu énormément
riche, habite un palais, donne des dîners raffinés, etc. J'y ai trouvé
Frédro radieux et pimpant et la jolie poseuse Mme Z... qui n'est plus
aussi jolie qu'elle l'était naguère, mais qui pose toujours. Frédro a
naturellement beaucoup parlé de vous, de Weimar, de Wagner; quant à moi,
j'ai pu me convaincre que mon _Roi Lear des steppes_[136] avait eu
beaucoup de succès dans le public.

Je suis rentré à la maison et j'ai écrit un article sur ce petit
sculpteur de génie Antokolsky. Il faut battre la caisse pour lui et
faire en sorte que la commande que la cour lui a faite soit enfin
exécutée, et qu'il ait un peu d'argent pour s'en aller en Italie. Ce
matin, l'article a paru.

Aujourd'hui étant le jour anniversaire de l'émancipation des paysans,
j'ai reçu une invitation au dîner annuel par le comité ayant pris part
aux travaux qui ont fait aboutir cette grande réforme. J'ai été le seul
invité en dehors des membres du comité, ce qui est un très grand honneur
pour moi et le seul de ce genre qui puisse me toucher. Ces messieurs ne
se sont pas contentés de cela; ils ont bu à ma santé! J'aurais peut-être
dû m'y attendre et préparer un speech, mais n'ayant pas eu cette pensée,
j'ai balbutié, avec mon éloquence ordinaire, quelques paroles
inintelligibles... Enfin ils ont pu voir que j'étais ému, car je l'étais
en effet, et voilà[137].

Beaucoup de personnes viennent me voir; il est évident que si certaines
personnes me tiennent pour mort et s'étonnent que je ne me fasse pas
enterrer, d'autres ont conservé de l'amitié pour moi, _sempre bene!_

Ici on est très content que la paix ait été faite; on plaint beaucoup
la France, et on s'attend à ce qu'elle montre de l'élasticité et de
l'énergie dans sa régénération; on accepte parfaitement la République
(je ne parle naturellement que de ceux qui l'aiment).

Mon intendant m'annonce l'assemblée générale des aspirants à prendre mon
bien en fermage, pour le 5 mars de notre style; involontairement cela me
fait l'effet d'une volée de corbeaux, qui, le bec grand ouvert,
attendent leur proie. Je tâcherai de laisser le moins de _viande_
possible, comme dirait Müller.

A demain. Je suis pas mal fatigué, je me porte bien, mais je dors mal
dans ce diable de Pétersbourg, dans ces chambres où il fait si chaud.
Mille et mille amitiés à tous. Je vous baise les mains avec la tendresse
la plus tendre.

_Der Ihrige_,

IV. TOURGUENEFF.



LXV


Saint-Pétersbourg,
lundi 22 février/6 mars 1871.

    Chère madame Viardot,

Avant toute chose, laissez-moi vous dire combien j'ai été heureux de
recevoir votre lettre du 25, avec tous les détails sur les deux concerts
du 23 et du 24! Vous avez pris une glorieuse revanche, et combien je
regrette de n'y pas avoir assisté! Maintenant la mauvaise époque est
passée, la voix est en ordre et tout marchera bien. Je suis très heureux
et je vous félicite de tout mon cœur.

Passons maintenant à mes faits et gestes depuis vendredi soir.

Ce jour-là, après vous avoir écrit ma lettre, je suis allé à un raout
chez une comtesse P...; beaucoup de personnes connues, quelques jolies
figures, des conversations peu intéressantes. Samedi matin, visites et
courses. A 4 heures, je reçois l'invitation d'aller chez la
grande-duchesse Hélène; elle me fait attendre jusqu'à 5 heures un quart;
conversation politique. Elle a beaucoup vieilli. Puis dîner littéraire
chez mon éditeur. Il me comble de civilités; puis je vais à une réunion
du comité pédagogique, où une jeune demoiselle de dix-neuf ans (fille
d'un professeur de mes amis, M. K...) défend une thèse d'histoire avec
une science, un aplomb et une éloquence rares, devant deux cents
personnes. Voilà certes du nouveau, et pas l'ombre de pédantisme, une
naïveté d'enfant, une si grande absence de préoccupation personnelle,
que cela ôte toute timidité. C'est phénoménal! On l'a applaudie à tout
rompre. Il y a eu beaucoup de demoiselles dans l'auditoire, des
institutrices.

Hier matin, séance pour mon portrait, mais pas chez M. Gay, chez un
autre peintre, du nom de Makovsky[138], qui ne m'en a demandé qu'une, et
qui a fait quelque chose de fort remarquable comme peinture. Je suis
arrivé à l'âge de cinquante-deux ans sans qu'on ait fait mon portrait à
l'huile, et voilà qu'on en fait deux à la fois. Puis concert de
Rubinstein à l'assemblée de la noblesse; un monde fou; il joue comme
toujours; immenses applaudissements. Auer y a joué aussi, mais j'avoue
que j'ai surtout admiré ses yeux et toute sa physionomie. Le morceau
pour orchestre intitulé _Don Quichotte_ est assez bien; seulement
l'élément comique, le Sancho Pança, manque complètement. Il a introduit
des fragments d'airs espagnols, en les choisissant assez vulgaires. Je
crois me rappeler qu'il vous les avait demandés ainsi. Puis, dîner
tranquille et patriarcal chez Annenkoff, réception de votre bonne et
chère lettre... On joue aux cartes le soir, je rentre d'assez bonne
heure, et voilà!

Je commence à me lasser de Pétersbourg. J'ai dû y rester pour prendre un
peu l'air du pays; maintenant il faut partir et pousser, talonner les
affaires, pour revenir au plus vite! Mon intendant doit m'envoyer de
l'argent. Borisoff[139] m'attend à Moscou, et nous partirons
probablement ensemble pour la campagne.

J'ai dû promettre de faire une lecture publique, très courte, samedi
prochain (pour un but de bienfaisance). Lundi, dans une semaine, je
file.

Nous sommes en plein dégel. La neige a disparu, ou plutôt elle est
devenue noire, et nous pataugeons dans une horrible boue. C'est très
laid au soleil.

A demain chère amie...

_Der Ihrige_,

IV. TOURGUENEFF.



LXVI


Saint-Pétersbourg, hôtel Demouth,
8 mars/21 février 1871.

    Chère madame Viardot,

Il y a de cela une heure, au moment de sortir de chez Annenkoff, le
postillon est venu à ma rencontre, avec _deux_ lettres, l'une de vous,
l'autre des petites. Vous dire le plaisir que cela m'a fait est
superflu!

Vous avez chanté hier à Liverpool et vous chanterez demain à
Manchester... Je vous accompagne de toute l'intensité de ma pensée, mais
je n'ai plus peur pour vous; je suis persuadé que maintenant cela ira
comme sur des roulettes.

Je vais vous raconter ma vie pendant hier et aujourd'hui. Règle
générale, ma journée commence de très bonne heure par un envahissement
de vieux amis, vieilles connaissances, ou bien de personnes qui veulent
m'exploiter d'une façon ou d'une autre, ou qui ont affaire à moi. Ce
matin il est venu entre autres une vieille mendiante polonaise, qui m'a
soutiré cinq roubles. Non, jamais, depuis que le monde est monde, il
n'y a eu de figure plus typique dans son genre, et si j'étais peintre je
lui donnerais volontiers vingt-cinq roubles pour la faire poser! Ensuite
viennent les excursions, qui, par la boue horrible dont toutes les rues
sont remplies, et vu que cette fois-ci je ne me permets pas le luxe
d'une voiture, présentent des difficultés de locomotion considérables;
puis arrive le moment du dîner.

Hier j'ai dîné chez la vieille comtesse Protassoff, une dame très
affable et «bon enfant», où j'ai trouvé cinq ou six personnes assez
agréables; tout le monde est enragé contre les Allemands, mais à quoi
cela a-t-il servi? Le soir je suis allé chez un M. J..., le frère de
celui que vous avez vu à Bade et qui est si ennuyeux; celui-ci est
encore plus beau--il a _volcan_ de cheveux gris sur la tête--et encore
plus ennuyeux! J'y ai trouvé plusieurs adeptes de la nouvelle école
musicale russe (pas Cui, malheureusement), mais le grand Balakireff
qu'ils reconnaissent pour leur chef; le grand Balakireff a assez mal
joué quelques fragments d'une fantaisie à orchestre de Rymsky-Korsakoff
(vous vous rappelez, on vous a envoyé quelques jolies romances de lui);
cette fantaisie sur un sujet de légende russe, assez bizarre, m'a semblé
en effet en avoir, de la fantaisie. Puis le grand Balakireff a assez
mal joué des réminiscences de Liszt et de Berlioz, qui, lui surtout, est
pour ces messieurs l'Absolu et l'Idéal. Je crois, après tout, que c'est
un homme intelligent. _Kein talent, doch ein character._

Ce, matin j'ai été plus envahi que jamais, puis j'ai eu ma dernière
séance chez M. Gay. J'en dois une encore à M. Makovsky. Le portrait de
M. Gay est d'une ressemblance frappante à ce que disent tous les amis et
à ce que je crois moi-même. Puis j'ai fait des visites _littéraires_,
c'est-à-dire ennuyeuses, mais il le fa-a-allait, comme dit Bilboquet.
Puis j'ai dîné tout seul, pour la première fois depuis mon arrivée ici,
dans un petit restaurant sous terre, au-dessous du sol je veux dire, et
je suis allé chez papa Annenkoff. Hier, oui, j'ai oublié! j'ai fait une
assez longue visite à l'_Hermitage_[140] où j'ai admiré de nouveau les
chefs-d'œuvre dont cette galerie est pleine: les Potter, les
Rembrandt, etc., etc. En fait de choses nouvelles, il y a une
merveilleuse petite Vierge de Léonard (dans la galerie Litta), des vases
admirables de la collection Campana, et surtout un petit sphynx assis
(un sujet de lampe) venu des fouilles de Kertch[141] qui est bien une
des choses les plus fascinatrices qu'on puisse voir; il est peint et
d'une conservation étonnante. J'aurais bien désiré que Viardot eût vu ce
sphynx! Puis sont venues les deux lettres chez Annenkoff, et voilà!

Et maintenant, à demain. Mille embrassades à tout le monde.

_Der Ihrige_,

IV. TOURGUENEFF.



LXVII


Saint-Pétersbourg, vendredi 10 mars 1871.

    Chère et bien-aimée madame Viardot,

Je vous avais dit que ma lecture de demain était tombée à l'eau.
Malheureusement ce n'était qu'un faux bruit, et je lis en effet, entre
Mlle Lovato, chantant: «Ce n'est pas dans le nez que ça me
chatouille», et une autre demoiselle de la même force; c'est tout à fait
café chantant; mais le but m'étant très sympathique (c'est pour les
blessés français, on n'en parle pas sur l'affiche, mais tout le monde le
sait...), je passe outre. On a mis mon nom en vedette, et l'on me voit
rayonner à côté «d'huîtres fraîches», etc.

J'ai pensé à votre arrivée à Brighton et me suis senti très flatté d'une
pareille similitude! Avec tout cela, je crains qu'il n'y ait que fort
peu de monde, car le public ici est trop bourré de concerts, tableaux
vivants, etc. Demain, je vous dirai le résultat.

Et maintenant parlons de mes faits et gestes. Séance pour _les_
portraits (ils sont achevés maintenant, Dieu merci!), séance pour des
photographies (ce n'est pas moi qui paye, je vous prie de le croire!),
visites littéraires, pour affaires, visites reçues et rendues; c'est un
brouhaha que ma vie ici; et je serai bien content quand je roulerai vers
la tranquille Moscou et vers Spasskoïé, plus tranquille encore. Tout
cela est nécessaire; mais quand ce sera fini, ce sera bien _agriable_,
comme dit Thérésa.

J'ai dîné hier, jeudi, avec trois _jeunes_ littérateurs, et la
conversation a été vive et animée. Nous n'avons bu qu'_une_ bouteille de
vin! J'ai dû passer ensuite la soirée chez une femme bien ennuyeuse, que
vous connaissez je crois, Mme M..., cette personne qui a de si
grosses joues, et elle a été digne de sa réputation. Aujourd'hui, dîner
chez un comte A..., pas mal ennuyeux aussi, mais plein de bonnes
intentions envers la littérature; il est en train de fonder une vaste
entreprise lexico-encyclopédique; il est très riche, et il faut
encourager cela (pas la richesse, mais les entreprises). De là, je suis
allé dans un autre salon, politico-littéraire aussi, mais d'une couleur
un peu plus tranchée, de façon que je me rends compte des différentes
nuances de ce qu'on peut appeler l'opinion publique dans la _Cara
patria_. Il y a pas mal de choses que je vous dirai de vive voix.


Samedi soir.

Eh bien, ma chère et bonne madame Viardot, la lecture a eu lieu, mais ça
a été autre chose que je n'avais cru. Un peu café chantant, en effet, de
la musique exécrable, mais un public énorme, bouillant de jeunesse:
apothéose de _Garibaldi_ en tableau vivant, lecture par une dame de
_Souvenirs d'un séjour parmi les Garibaldiens_, déclamation par une
grosse dinde, à la voix fêlée, des _Deux Grenadiers_ de Schumann, qui,
comme vous vous le rappelez peut-être, se terminent par _la
Marseillaise_; alors explosion de bravos frénétiques, cris de: «Vive la
France!» tempête, en un mot, qui a duré dix minutes. Un acteur français
a, il est vrai, dit _les Deux Gendarmes_, mais une actrice française a
déclamé _les Pigeons de la République_, et ce mot a fait courir le
frisson habituel.

Quant à moi, je dois avouer que jamais je n'ai été l'objet de
pareilles--pardon du mot!--_ovations_. Je vous le dis parce que je sais
que cela vous fera plaisir, et j'ai pensé à vous pendant tout le temps
que je me tenais là, confus, rouge, un sourire impassible sur la face,
en présence de cette foule qui hurlait... Ça me faisait l'effet d'une
grosse pluie d'orage, rapide et violente, qu'on recevrait sur ses
épaules nues. J'ai lu le fragment des _Mémoires d'un chasseur_ intitulé
_Bourmistr_; je crois avoir assez bien lu, mes nerfs s'étaient détendus
pendant tout ce tapage, et j'étais calme, puis le public était si
bienveillant!

Vous voilà revenue de Liverpool; peut-être aurais-je quelque nouvelle de
vous demain.

En attendant, mille amitiés. Je vous baise les mains.

IV. TOURGUENEFF.


Saint-Pétersbourg, samedi 11 mars 1871.

Je continue ma lettre, chère madame Viardot.

Après dîner je suis allé au concert de la Société russe. Symphonie nº 3
de Beethoven, assez brutalement jouée, et puis... vous allez vous
étonner... et en même temps vous rendrez justice à ma bonne foi: on a
donné l'ouverture des _Maîtres chanteurs_ et l'entr'acte, qui m'ont fait
le plus grand plaisir! L'entr'acte surtout est grandiose, c'est de la
puissante musique, il faut l'avouer. Le public a beaucoup applaudi et
l'entr'acte a été redemandé.

Un petit musicien que vous connaissez, et qui se nomme Ch. Lenz, m'a
entraîné du concert chez un de nos meilleurs acteurs, M Samoïloff, où je
devais rencontrer Rubinstein. Il y était en effet. Il a pris les
Allemands (!) en horreur, et veut rester en Russie. Comme il faut
toujours qu'il entreprenne quelque chose, il s'est mis en tête de fonder
une société, un «Orpheum» ou «Verein», où se réunirait toute
l'intelligence artistico-littéraire de Pétersbourg. Cette idée a été
longuement débattue, et on a fini par décider qu'on ferait une soirée
d'épreuve, jeudi prochain (on a choisi ce jour-là, parce que je pars
vendredi), et on a fait des listes d'invitation, des circulaires. J'ai
dû signer la circulaire littéraire. Il ne sortira naturellement rien de
tout cela; du reste cela ne me regarde pas, puisque je n'habite pas la
Russie; mais enfin, cela a amusé Rubinstein, et il est entier en diable
et têtu comme un mulet. J'ai rencontré sa femme: elle a très bonne mine;
il paraît que son garçon continue à être splendide.

J'ai l'idée de vous envoyer mes textes russes du _Gaertner_ et de _Es
ist ein schlechtes Wetter_. J'ai choisi ces deux-là, comme étant de
beaucoup les plus difficiles. Le cheval de la princesse, _Blanc de
neige_, est devenu noir comme l'acier, mais c'est aussi dans la nature.

Faites-vous chanter cela par Mme Gourieff, vous verrez si cela va
bien...

J'ai dîné paisiblement chez mon vieux Annenkoff; après dîner, j'ai eu
une entrevue avec un monsieur, pour le fermage de mes biens, et
peut-être pour la vente de l'un deux. Ce monsieur est un galant homme,
que je connais depuis longtemps et qui a de l'argent.

Le tourbillon de Pétersbourg, où je suis tombé et d'où je compte me
retirer bien vite, ne me fait oublier un instant ni Londres, ni mon
retour, ni tout ce que j'aime au monde, et plus que jamais. Je ne serai
heureux que quand j'aurai franchi le seuil de Devonshire Place, 30!

J'ai reçu une lettre de Lewis, qui me parle d'un de vos samedis, auquel
il aurait assisté, et d'un autre où il comptait retourner. Il semble
vous avoir pris en affection.

A demain, _theuerste Freundin_. Mille amitiés à tous.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

Nous terminons ici la publication des lettres de Tourgueneff à Mme
Viardot. L'illustre artiste n'a pas cru possible, pour des motifs
divers, de rendre public le reste de la correspondance, plus d'une
centaine de lettres se rapportant à la même époque (de 1844 à 1871).
Mais les pages publiées--outre leur charme intime--peuvent déjà servir
de contribution appréciable à l'étude de la vie intérieure de
Tourgueneff qui doit nous intéresser, pour le moins, autant que celle de
ses créations.

Des biographes russes ont mis déjà à profit les lettres parues dans mon
ouvrage sur _Tourgueneff d'après sa correspondance_, et ils ont pu
élucider certains côtés du problème psychologique et moral que présente
l'âme d'un artiste, aussi grand par l'esprit et le cœur, doué d'une
aussi rare puissance évocatrice que l'est l'auteur de cette
correspondance.

Notre tâche ne fut pas vaine.

E. H.-K.

       *       *       *       *       *

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Correspondance de Juarez et de Montluc.                  1 vol

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IVAN   TOURGUENEFF
Correspondance.                                          1 vol

ÉMILE ZOLA
Correspondance.--LETTRES DE JEUNESSE                     1 vol

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       *       *       *       *       *


Notes sur la transcription

On a effectué les corrections suivantes:

Clément Thomas lui-même n'interromptit=>Clément Thomas lui-même
n'interrompit

le lond du rivage=>le long du rivage

que Dieu vons bénisse=>que Dieu vous bénisse

Ç'a a été le dernier geste de Socrate mourant=>Ça a été le dernier geste
de Socrate mourant

elle nous aunonce=>elle nous announce

Je viens de m'excercer=>Je viens de m'exercer

n'est pas capable de se distraire de sa préoccution=>n'est pas capable
de se distraire de sa préoccupation

l'engager à aller trouver la tranquilité=>l'engager à aller trouver la
tranquillité

J'ai donc trentre-quatre ans=>J'ai donc trente-quatre ans

Notre voyage est redardé d'un jour=>Notre voyage est retardé d'un jour

Voici les quelques lignes que je vous proprose=>Voici les quelques
lignes que je vous propose

au-desus de la fenêtre=>au-dessus de la fenêtre

Mais imaginezvous=>Mais imaginez-vous

Wieniaswki a énormément gagné=>Wieniawski a énormément gagné

Vanitas vanitum et onmia vanitas!=>Vanitas vanitum et omnia vanitas!

A propos, le bruit s'était répaudu ici>=A propos, le bruit s'était
répandu ici

Je crains bien que mon oncle soit cette muraille et que mes poils
chiches vont me sauter au nez.=>Je crains bien que mon oncle soit cette
muraille et que mes pois chiches vont me sauter au nez.

Avec tout cela, il n'est impossible=>Avec tout cela, il n'est pas
impossible

Vous voilà donc seul à Bade=>Vous voilà donc seule à Bade

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] En septembre 1883.

[2] Voir _Ivan Tourgueneff d'après sa correspondance avec ses amis
français_, par E. Halpérine-Kaminsky (Fasquelle, éditeur).

[3] Poète russe renommé, auteur de _Souvenirs_ sur Tourgueneff.

[4] Terre de Tourgueneff, dans le gouvernement d'Orel.

[5] Le présent recueil contient également les huit lettres que Mme
Viardot a bien voulu me communiquer en plus de celles qui constituent le
paquet qui lui a été restitué, lettres que j'avais déjà insérées dans le
volume: _Ivan Tourgueneff d'après sa correspondance avec ses amis
français_. Toutes les lettres de Tourgueneff à Mme Viardot dont la
publication a été autorisée par la destinataire sont donc réunies ici.

[6] M. et Mme Viardot.

[7] L'Opéra de Berlin.

[8] Il s'agit évidemment des compositions de musique de Mme Viardot.

[9] Allusion à la fameuse revue russe _le Contemporain_, sous la
direction du poète Nekrassov et de Panaïev, et dont les principaux
collaborateurs étaient, avec Tourgueneff: Tolstoï, Ostrovky,
Grigorovitch, le critique Belinsky, etc.

[10] La fille aînée de Mme Viardot, devenue plus tard Mme Heritte.

[11] La langue allemande.

[12] Probablement ses premiers _Récits d'un chasseur_, parus en 1847
dans _le Contemporain_.

[13] Mme Garcia, mère de Mme Viardot.

[14] Cousine germaine de Mme Viardot. Cantatrice, élève, je crois, de
M. Manuel Garcia, frère de Mme Viardot.

[15] Le frère de Mme Garcia, mère de Mme Viardot.

[16] M. Manuel Garcia.

[17] Fils d'un médecin fameux de l'époque.

[18] L'auteur de: _Essence du christianisme_, etc.

[19] Critique russe, ami de Tourgueneff et plus tard son exécuteur
testamentaire.

[20] Allusion aux superstitions populaires russes qui veulent qu'on
crache lorsqu'on constate la bonne santé d'une personne.

[21] M. Garcia, le frère de Mme Viardot, artiste renommé, comme toute
la famille Garcia, inventeur du laryngoscope.

[22] Jeu de mots expliqué par les ratures assez nombreuses de cette
partie de la lettre.

[23] Romancier, ou plutôt auteur de nouvelles, devenu plus tard célèbre.

[24] Une phrase en espagnol, une en allemand et une en russe contenant
le même souhait; la dernière, en caractères russes, signifie:
«Portez-vous bien et souvenez-vous de nous.»

[25] _La Vie est un songe._

[26] _Le Magicien prodigieux._

[27] Louis Viardot traduisit en effet, en collaboration avec l'auteur,
plusieurs des nouvelles de Tourgueneff, notamment les _Récits d'un
chasseur_, d'autres sous le titre de _Scènes de la vie russe_, etc.

[28] Savant naturaliste allemand.

[29] La famille du général comte Serge Kaminsky, fils du maréchal russe
qui servit en qualité de volontaire dans l'armée française en 1758 et
1759. Le comte Serge avait habité Orel, ville où est né Tourgueneff.

[30] D'espagnol.

[31] Probablement _le Célibataire_, comédie en trois actes.

[32] Poète et militant politique allemand qui, sous l'influence des
idées de la révolution de Février à Paris, se porta, à la tête d'une
colonne d'ouvriers armés, et, à l'aide des révolutionnaires de Bade,
pénétra dans la ville, mais fut repoussé par les troupes
wurtembergeoises.

[33] En russe: «Je vous en prie.»

[34] Le célèbre écrivain socialiste russe.

[35] On le sait aujourd'hui, le général Lamoricière avait pour mission
de conclure une entente entre la République de 1848 et l'empereur
Nicolas Ier.

[36] Domestique de M. et Mme Viardot.

[37] Le vieux chien de chasse de M. Viardot.

[38] Il s'agit probablement du romancier russe de ce nom.

[39] Phrase en lettres russes qui signifie: «Comprenez-vous le russe? ou
l'avez-vous oublié?»

[40] Cousine germaine de Mme Viardot.

[41] Léonard, célèbre violoniste.

[42] Le frère de Mme Garcia.

[43] _Un déjeuner chez le maréchal de la noblesse_, la seule comédie en
un acte de Tourgueneff, datée de 1849.

[44] Allusion probable à la traduction, faite par l'auteur en
collaboration avec Louis Viardot, du _Commensal_, comédie en deux actes,
écrite en 1848, et parue en français sous le titre primitif de _le Pain
d'autrui_ dans le volume: _Scènes de la vie russe_ (Paris, 1858).

[45] Critique musical de l'_Athenæum_ de Londres.

[46] Belle-sœur de Mme Viardot.

[47] _Gold verdienen_, gagner de l'argent (ou de l'_or_--_gold_);
_verdienen_--gagner;--_dienen_--servir.

[48] Le chien de garde.

[49] La vieille cuisinière de Courtavenel.

[50] Petit bois près de Courtavenel.

[51] M. Sitchès.

[52] Général espagnol.

[53] Vieux cheval de M. et Mme Viardot.

[54] Le frère de Mme Viardot.

[55] Un familier de la maison.

[56] A M. Louis Viardot.

[57] La nouvelle de la mort de sa mère a obligé Tourgueneff de partir
pour la Russie afin de mettre en ordre les affaires de la succession.

[58] Propriété patrimoniale de Tourgueneff.

[59] La fille de Tourgueneff.

[60] La fille de Tourgueneff confiée par lui à Mme Viardot.

[61] Le célèbre acteur, ami de Gogol et créateur du principal rôle de
_Revisor_ (le rôle du maire).

[62] La mère de Mme Viardot.

[63] Le frère et la fille de Mme Viardot.

[64] Nicolas Ier.

[65] Le grand-duc Alexandre Nicolaïevitch, plus tard Alexandre II.

[66] Eugène Vivier, le célèbre corniste improvisateur, homme de beaucoup
d'esprit et dont les traits amusaient souvent Tourgueneff et toute la
famille Viardot. Les journaux en ont parlé récemment à l'occasion de sa
mort.

[67] On sait (voir _Tourgueneff d'après sa correspondance_, par E.
Halpérine-Kaminsky) que Tourgueneff a été exilé dans sa propriété de
Spasskoïé à la suite de son article sur la mort de Gogol, en 1852. Cette
réclusion a duré jusqu'à la fin de 1854; rendu libre grâce à
l'intervention du grand-duc héritier (plus tard Alexandre II),
Tourgueneff revint en France.

[68] M. Tutcheff a été un poète d'une rare finesse et de grâce.

[69] Il faut se souvenir que le servage n'était pas encore aboli à cette
époque en Russie.

[70] Journal russe, Mme Viardot était à ce moment en représentation à
Saint-Pétersbourg.

[71] On se souvient que Tourgueneff a été exilé dans ses terres à la
suite de son article sur Gogol.

[72] La fille de Tourgueneff.

[73] Mme Viardot s'était chargée de la surveillance de son éducation.

[74] _Roudine_, probablement.

[75] _Scènes de la vie russe_, 2e série, traduite, en collaboration
de l'auteur, par Louis Viardot.

[76] A M. Louis Viardot.

[77] L'un des directeurs de la maison d'édition Hachette.

[78] La deuxième série des _Scènes de la vie russe_.

[79] Xavier Marmier avait traduit un volume des nouvelles de
Tourgueneff, sous le même titre de _Scènes de la vie russe_ (1re
série).

[80] Un récit de Tourgueneff, qu'il traduisit en commun avec M. Viardot
et qui parut dans le recueil: _Scènes de la vie russe_, en 1858 (2e
série).

[81] Autre récit de Tourgueneff.

[82] _Idem._

[83] La mort du célèbre peintre Arry Scheffer.

[84] Dans la propriété de Léon Tolstoï, à Yasnaïa Poliana, qui n'est pas
très éloignée de Spasskoïé.

[85] Le tableau dont parle Tourgueneff est la fameuse «Apparition du
Christ», à laquelle le peintre russe a travaillé pendant plus d'un quart
de siècle et qui est son principal titre de gloire.

[86] Représentant russe de l'art académique.

[87] Il s'agit de _A la Vielle_, roman traduit en français sous le titre
de: _Un Bulgare_.

[88] Les Comités institués par Alexandre II pour préparer la réforme de
l'affranchissement des serfs, affranchissement proclamé par l'Empereur
le 19 février 1861.

[89] Critique d'art et de littérature allemand.

[90] Pierre Botkine, littérateur et grand ami de Tourgueneff.

[91] Tourgueneff faisait grand cas du jugement littéraire de la comtesse
et soumettait parfois à son appréciation ses écrits; bien que portant un
nom français, elle est d'origine russe.

[92] Critique littéraire et biographique de Tourgueneff. Il fut plus
tard son exécuteur testamentaire.

[93] Le comte Nicolas Milutine, célèbre homme d'État, l'un des
principaux artisans de l'affranchissement des serfs et d'autres réformes
libérales du règne d'Alexandre II.

[94] Tourgueneff fut accusé de pactiser avec les révolutionnaires russes
réfugiés à l'étranger, et il fut mandé par le gouvernement à
Saint-Pétersbourg pour se justifier devant une commission du Sénat,
érigée pour la circonstance en tribunal suprême.

[95] Les prévisions de Tourgueneff se sont réalisées: Séroff est devenu
l'un des plus puissants représentants de l'école musicale russe.

[96] _Rognéda_ est en effet considérée comme le chef-d'œuvre de
Séroff.

[97] Pauline Viardot, célèbre cantatrice.

[98] Il s'agit évidemment du récit _Assez!_ le seul publié en 1864.

[99] Chef d'orchestre au Gewandhaus de Leipzig.

[100] La fille de Mme Viardot.

[101] Devenue célèbre depuis.

[102] Titres écrits en caractères russes.

[103] Compositions, sur paroles russes, de Mme Viardot.

[104] Chanteur au théâtre italien.

[105] _Fumée._

[106] Publiciste fameux, alors directeur libéral de la revue moscovite
_le Messager russe_. Il devint plus tard réactionnaire et joua un rôle
considérable sous le règne d'Alexandre III.

[107] Le public français sait aujourd'hui, par les traductions publiées,
la grande valeur de cet écrivain.

[108] Excavations et fondrières de route.

[109] L'oncle paternel de Tourgueneff avait été longtemps l'intendant de
ses biens; mais il les avait si mal gérés que Tourgueneff dut, malgré
les liens de parenté, confier l'administration de Spasskoïé à un nouveau
gérant, tout en indemnisant son oncle d'une forte somme.

[110] _Fumée._

[111] Nicolas Rubinstein, frère d'Antoine, également pianiste fameux, et
plus tard directeur du conservatoire de Moscou.

[112] Il s'agit de l'_Histoire du lieutenant Yergounov_.

[113] Les épreuves de _Fumée_.

[114] L'une des filles de Mme Viardot.

[115] L'héroïne de _Fumée_.

[116] Tourgueneff; l'architecte en question était un Allemand qui a
construit la villa de Tourgueneff à Bade.

[117] Épisodes de _Fumée_.

[118] De ses œuvres complètes à ce moment.

[119] Christine Nilsson, la célèbre cantatrice, qui avait débuté avec un
éclatant succès, en 1864, au Théâtre-Lyrique de Paris.

[120] Le célèbre poète russe, ami de Tourgueneff et de Tolstoï.

[121] En 1838.

[122] Ce Porphyre eut une destinée peu banale: il avait accompagné
Tourgueneff en Allemagne en qualité de groom; son jeune maître, s'étant
aperçu de ses capacités intellectuelles, le prépara et le fit entrer à
la Faculté de médecine de Berlin. Ses études médicales achevées,
Porphyre, malgré son titre de docteur, malgré l'invitation pressante de
Tourgueneff de rester en Allemagne, où il était amoureux et sur le point
d'épouser une Berlinoise,--revint avec Tourgueneff à Spasskoïé et
demeura serf de Mme Tourgueneff mère jusqu'à la mort de celle-ci.

[123] Le fils de M. et Mme Viardot.

[124] La chienne.

[125] _Guerre et Paix._

[126] _Krakamiche le dernier des sorciers_, est un des trois contes
fantastiques (les deux autres sont: _l'Ogre, Conte de fée_ et _Trop de
femmes_) écrits en français par Tourgueneff, et dont la musique a été
composée par Mme Viardot. Pleines de gaieté et d'esprit, ces
opérettes ont été représentées à Bade, dans l'intimité de la famille
Viardot, et les rôles ont été tenus par les élèves de Mme Viardot,
souvent par l'illustre cantatrice, et même par Tourgueneff, qui
incarnait l'ogre, le sorcier ou le pacha. Assistaient à ces
représentations les nombreux amis ou connaissances de tous les pays qui
habitaient à Bade, parfois le roi, plus tard empereur, Guillaume Ier,
et la reine de Prusse, ainsi que leur petit-fils, aujourd'hui Guillaume
II.

[127] En composant la musique sur un livret de Tourgueneff.

[128] Les deux filles cadettes de M. et Mme Viardot.

[129] «Nous périrons à force de victoires; mais si les Français veulent
continuer la guerre... que Dieu leur vienne en aide! la France sera
exterminée!»

[130] La famille de Mme Viardot habitait pendant la guerre
l'Angleterre.

[131] La femme du grand compositeur russe, auteur de _Rognéda_, etc.

[132] La fille aînée de Mme Viardot.

[133] Devenue plus tard célèbre.

[134] Opéra de Glinka.

[135] On sait combien la prédiction de Tourgueneff se réalisa:
Antokolsky (mort il y a quelques années) est devenu le plus grand
sculpteur russe, chef d'une nouvelle école, et sa gloire fut consacrée à
l'Exposition universelle de 1878, où, seul parmi les artistes étrangers,
il reçut la médaille d'honneur. Plus tard, il fut élu membre étranger de
l'Institut de France et eut les plus hautes récompenses en Russie. A
rapprocher un autre fait de divination esthétique de Tourgueneff: il
avait prédit à Tolstoï sa glorieuse carrière dès le début. En 1854, au
moment de l'apparition de l'_Adolescence_ (2e partie de l'ouvrage:
_Enfance, Adolescence, Jeunesse_, traduit en français sous le titre de
_Mes Mémoires_), Tourgueneff écrivit à un ami: «Je me réjouis fort du
succès de l'_Adolescence_. Que Dieu prête longue vie à Tolstoï, et j'en
ai le ferme espoir, il vous étonnera tous: c'est un talent de premier
ordre.» Voir également, dans la lettre à Mme Viardot du 19 janvier
1864, le jugement de Tourgueneff sur le compositeur Séroff.

[136] Récit de Tourgueneff.

[137] On sait que la publication, en 1847-1850, de ses _Récits d'un
chasseur_ avait produit une impression ineffaçable sur le public russe
et notamment sur le tzar Alexandre II, libérateur des serfs en 1861.
Tourgueneff contribua donc grandement à cet affranchissement.

[138] Depuis, on a connu à Paris ce peintre de réel talent.

[139] Un ami intime de Tourgueneff, mort jeune.

[140] _Ermitage_, la galerie impériale de tableaux.

[141] Ville en Crimée.





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