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Title: L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843
Author: Various
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843" ***

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L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843



L'ILLUSTRATION,
JOURNAL, UNIVERSEL.

                Nº 25. Vol. I.--SAMEDI 19 AOÛT 1843.
                Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
        Pour l'Étranger.     -    10         -    20       -    40



SOMMAIRE.

La Maison où est né O'Connell. _Gravure_,--Le Maréchal Bugeaud.
_Portrait_.--Nécrologie. J.-P. Cortot.--Courrier de Paris. _Évasion des
détenus de la Force_.--Théâtres. _Une Scène de la Folle de la Cité_.--Le
Lizard coulé par le Véloce. _Gravures_.--Distribution des Prix du
Concours général. _La Porte de la Sorbonne_.--Martin Zurbano. Résumé des
derniers Événements politiques et militaires, en Espagne. (Suite et
fin.) _Portraits de Mendizabal et du colonel Prim; un Prononciamiento,
de Séville_.--Margherita Pusterla. Roman de H. César Cantù. Chapitre
III, la Conversion. _Quatorze Gravures_.--Bulletin
bibliographique--Annonces.--Orfévrerie. _Deux Gravures_.--Amusements des
Sciences.--Problème de Dessin. _Gravure_.--Rébus.



Maison où est né O'Connell.

Le mardi 8 août dernier, O'Connell a achevé sa soixante-huitième année.
A cette occasion, les journaux illustrés de Londres ont publié une vue
de la maison on est né cet homme célèbre, qui semble encore, à le juger
par sa puissante activité, dans la maturité de la vie.

Située au milieu d'un paysage agreste, à quelques minutes de distance de
la ville de Cahireiveen, sur la route de Tralee et au bord d'un bras de
mer, la maison qui reçoit aujourd'hui les honneurs de la publicité a
cessé d'être habitée depuis qu'O'Connell a hérité de Darrynanane et y a
transporté son domicile.

[Illustration: Maison où est né O'Connell.]

Les vieillards du pays parlent de lui avec enthousiasme, «C'était,
disent-ils, au temps de sa jeunesse, un beau et vif gentleman,
très-habile dans tous les exercices du corps, et surtout bon chasseur.
Du reste, O'Connell visite de temps à autre son ancienne demeure, et,
de si peu de durée qu'y soit son séjour, il est rare qu'il n'y prenne
point le plaisir de la chasse: les habitants ménagent à son intention
les lièvres, qui sont assez abondants aux environs de Cahireiveen.
L'Angleterre voudrait bien que le grand agitateur n'eût pas pris autant
de goût à une autre chasse.



M. le maréchal Bugeaud.

Une ordonnance royale du 31 juillet 1843 vient d'élever à la dignité de
maréchal de France M. le lieutenant-général Bugeaud de la Piconnerie
(Thomas-Robert).

Né à Limoges, département de la Haute-Vienne, le 15 octobre 1784, M. le
maréchal Bugeaud, petit-fils d'un forgeron, est entré au service le 29
juin 1804, comme simple vélite, dans le corps des vélites grenadiers à
pied de la garde impériale; il a passé successivement par tous les
grades: caporal, le 2 janvier 1806, dans le même corps; sous-lieutenant,
le 19 avril de la même année, au 64e régiment de ligne; lieutenant le 21
décembre suivant; capitaine au 116e régiment de ligne le 2 mars 1809, et
chef de bataillon le 2 mars 1811: major au 14e régiment de ligne le 10
janvier 1814, et colonel le 11 juin; licencié le 11 novembre 1815, et
mis en demi-solde, puis en traitement de réforme; rentré au service le 8
septembre 1830 comme colonel du 56e régiment de ligne; maréchal-de-camp
le 2 avril 1831, et lieutenant-général le 2 août 1836.

Chevalier de la Légion-d'Honneur le 6 juin 1811, chevalier de
Saint-Louis le 20 août 1814, officier de la Légion-d'Honneur le 17 mars
1815, commandeur le 8 mai 1815, grand-officier le 24 décembre 1837, M.
le maréchal Bugeaud a été nommé grand-croix le 9 avril 1843.

M. le maréchal Bugeaud a fait les campagnes des côtes de l'Océan en l'an
XIII; celles de la grande-armée en l'an XIV et 1807; de 1808 à 1814,
celles d'Espagne; en 1815, celle des Alpes, et celles de l'Algérie en
1836, 1837, 1841, 1842, 1843.

Pendant les guerres de l'Empire, le nom de M. Bugeaud a été plusieurs
fois mentionné honorablement. Il se distingua surtout au combat de
Pulstuck, en Pologne (20 décembre 1806); à l'assaut de Lerida, le 13
mars 1810; au combat de Tivisa, le 15 juillet de la même année; le 28
décembre suivant au siège de Tortose, et à celui de Tarragone le 11 mai
1811. Après le combat d'Yeela (Murcie), il fut mis à l'ordre de l'armée
pour avoir, à la tête de deux cents voltigeurs, enlevé une colonne
espagnole de sept cents hommes et en avoir ramené la majeure partie
prisonnière. Il se signala de nouveau au combat d'Ordal (Catalogne), où
il détruisit, pendant la nuit, à la tête d'un bataillon, le 27e régiment
anglais. A l'affaire de l'Hôpital, en Savoie (28 juin 1815), le colonel
Bugeaud, avec l,700 hommes et 40 chevaux, enfonça une colonne de 8,000
hommes d'infanterie autrichienne, soutenue par 500 hommes de cavalerie
et 6 pièces de canon, et resta maître de la position après sept heures
de combat. La perte des Autrichiens fut de 2,000 morts et 400
prisonniers.

Après la deuxième Restauration, M. Bugeaud se retira à Excideuil, où il
s'occupa de travaux d'agriculture. Mais ces travaux ne suffirent pas à
son activité: il prit la plume, et traita plusieurs questions relatives
aux manoeuvres de l'infanterie. La révolution de Juillet le détourna de
ses travaux agricoles et littéraires. Il rentra dans la carrière
militaire, et fut, en 1831, élu député de l'arrondissement d'Excideuil.
A partir de cette époque, il n'a pas cessé de le représenter à la
Chambre des Députés, où il a pris la parole dans un grand nombre de
discussions, avec un laisser-aller de langage fort étranger à
l'éloquence parlementaire, souvent avec une violence et un dédain des
formes et des libertés constitutionnelles qui rappelaient trop
l'éducation impériale.

Sa vie politique et militaire en France a été, depuis lors, traversée
par des épisodes plus ou moins tragiques: la publicité qu'ont reçue, les
plus mémorables tombés aujourd'hui dans le domaine de l'histoire, nous
dispense de les rappeler ici.

Chargé, le 30 novembre 1832, du commandement d'une, des brigades
d'infanterie de la garnison de Paris, il le quitta momentanément, en
janvier 1833, pour aller prendre celui de la ville et du château de
Blaye.

En Algérie, où il fut envoyé pour la première fois en 1836, et où il
débarqua le 6 juin, le général Bugeaud commença par débloquer un corps
de troupes entouré d'Arabes au camp de la Tafna, parcourut le pays dans
divers directions, se rendit successivement à Oran, à Tlemsen, et rentra
au camp de la Tafna, après avoir deux fois rencontré l'ennemi, auquel il
fit éprouver d'assez grades pertes Dans une nouvelle marche sur Tlemsen,
dont il allait ravitailler la garnison, il fut attaqué par Abd-el-Kader,
au passage de la Sickak, le 9 juillet 1836. Les forces de l'émir
s'élevaient à environ 7,000 hommes y compris 1,000 à 1,200 hommes
d'infanterie régulière. Acculé à un ravin, ce corps fut mis en complète
déroute: 12 à 1,500 Arabes et Kabyles furent mis hors de combat, et 130
hommes de l'infanterie régulière pris vivants. Ces prisonniers, d'une
nation peu accoutumée à en faire elle-même, étaient les premiers qui
tombèrent en notre pouvoir: traités avec humanité, ils furent
transportés à Marseille, et, plus tard, renvoyés à Abd-el-Kader. Cette
défaite détacha de l'émir un certain nombre de ses alliés mais ne
termina pas la lutte.

[Illustration: Le maréchal Bugeaud.]

L'année suivante, le général Bugeaud, qui était revenu siéger à la
Chambre des Députes, fut appelé de nouveau au commandement de la
division active d'Oran. Prêt à marcher contre l'ennemi, il allait
commencer la guerre de dévastation dont il avait menacé les Arabes,
lorsque Abd-el-Kader demanda à traiter. Cette ouverture fut accueillie,
et le 30 mai 1837 fut signé le traité de la Tafna, grave erreur du
négociateur français, comme il l'a plus tard reconnu lui-même avec
franchise. Ce traité, en effet, abandonnait à Abd-el-Kader
l'administration directe d'une grande partie de l'Algérie et le
constituait en quelque sorte le chef de la nationalité arabe. L'émir
profita de cette faute avec l'habileté qui le caractérise, organisa le
gouvernement des provinces soumises à sa domination et se créa une armée
régulière, à la faveur de laquelle il étendit, sa souveraineté, et se
mit en mesure de recommencer la lutte qui, engagée en novembre 1839, se
poursuit encore avec opiniâtreté en août 1843.

Le lendemain de la conclusion du traité, le général Bugeaud eut avec
Abd-el-Kader une entrevue, dont les journaux de l'époque, et notamment
le _Moniteur_ du 13 juin 1837, ont reproduit le récit semi-officiel.

Appelé, le 22 janvier 1839, au commandement de la 4e division
d'infanterie du corps de rassemblement sur la frontière du nord, attaché
ensuite, le 31 janvier 1840, au comité de l'infanterie et de la
cavalerie au ministère de la guerre, M, Bugeaud a été nommé
gouverneur-général de l'Algérie, par ordonnance royale du 29 décembre
1840, en remplacement de M. le maréchal Valée. Depuis le jour de son
arrivée à Alger (22 février 1840), le nouveau général en chef a déployé,
dans la conduite des opérations militaires, une activité et une
persévérance égales à celles de son infatigable adversaire. Dès le 5
mai, un corps expéditionnaire de 8,000 hommes, qu'il commandait en
personne, eut, aux environs de Milianah, un engagement des plus sérieux
avec Abd-el-Kader, qui comptait sous ses drapeaux 10 à 12,000
fantassins, soutenus par environ 10,000 cavaliers. L'ennemi,
complètement mis en déroute, laissa 400 hommes sur le terrain. Pendant
le cours de l'année 1841, Mascara et Tlemsen ont été réoccupés, et les
établissements formés par l'émir à Tagdemt, Boghar, Thaza, Saïda,
entièrement ruinés et détruits. Les opérations continuées avec non moins
de constance, et de succès, en 1842 et 1843, ont considérablement
affaibli la puissance matérielle et morale d'Abd-el-Kader, en détachant
de sa cause un grand nombre des tribus qui, jusqu'à ces derniers temps,
lui étaient restées fidèles et dévouées. Ces résultats heureux sont dus,
en partie sans doute, à la vigueur avec laquelle le gouverneur-général a
dirigé ses entreprises et conduit la guerre sans se ménager lui-même,
tout en veillant avec sollicitude aux besoins et au bien-être de son
armée; ils sont dus aussi aux habiles lieutenants qui l'ont secondé, aux
généraux Duvivier, La Moricière, Changarnier, Bedeau,
Baraguay-d'Hilliers, Randon, aux colonels Cavaignac, Jusuf, Ladmirault,
etc., à cette foule d'officiers d'élite, l'orgueil et l'espoir de la
France. Mais la meilleure part en revient surtout à nos vaillants et
intrépides soldats, toujours prêts à marcher au feu, à braver les périls
comme les fatigues et les intempéries du climat, et à sceller de leur
sang notre conquête sur le sol africain.

M. le maréchal Bugeaud a publié plusieurs écrits sur l'Algérie: _Mémoire
sur notre établissement d'Oran par suite de la paix, 1838--De
l'Établissement de colons militaires dans les possessions françaises du
nord de l'Afrique. 1838.--La Guerre d'Afrique, ou Lettres d'un
lieutenant de l'armée à son oncle, vieux soldat de la Révolution et de
l'Empire. 1839.--L'Algérie; des moyens de conserver et d'utiliser cette
conquête. 1842._

M. le maréchal Bugeaud est le quatrième gouverneur-général de l'Algérie
élevé à cette haute dignité militaire. Les gouverneurs-généraux ses
prédécesseurs qui ont été revêtus de la même dignité, sont: le comte
Clauzel, le comte Valée, le comte Drouet-d'Erlon.

L'année compte maintenant neuf maréchaux: le duc de Dalmatie, nommé le
19 mai 1804; le duc de Reggio, 12 juillet 1809; le comte Molitor, 9
octobre 1825; le comte Gérard, 17 août 1830; le marquis de Grouchy, 19
novembre 1831; le comte Valée, 11 novembre 1837; le comte Horace
Sébastiani, 21 octobre 1840; le comte Drouet-d'Erlon, 9 avril 1843, et
M. Bugeaud, 31 juillet 1843.



Nécrologie--J.-P. Cortot.

Samedi dernier, 15 août, est mort Jean-Pierre Cortot, l'un de nos plus
habiles statuaires. Atteint depuis longtemps d'une hydropisie, il était
allé aux eaux du Mont-Dore, dans l'espérance d'y recouvrer la santé;
mais, sentant ses forces s'épuiser, il a voulu revoir sa ville natale;
et ramené à Paris par M. Dumont, son collègue et son ami, il n'a pas
tardé à succomber à ses souffrances.

Cortot était né en 1787; il fit ses premières études à l'École gratuite
de dessin, sous la direction de M. Defrêne; puis il entra dans l'atelier
de Bridan fils. Il remporta le second prix de sculpture en 1806, pour
une figure de ronde-bosse, _Philoctète à Lemnos_, et le premier prix en
1809, pour un _Marius méditant sur les ruines de Carthage_. Pensionnaire
du gouvernement à Rome, il étudia avec fruit les antiques, et appartint
dès lors à l'école qui cherche dans l'art grec ses inspirations et ses
modèles. Ses débuts furent un _Napoléon_, une statue en pied de Louis
XVIII, une _Pandore_ et un _Narcisse couché_. Ces deux dernières
oeuvres, exposées en 1819, lui valurent le prix de 10,000 fr., qu'il
partagea avec son maître, et furent acquises par le ministre de
l'intérieur pour les musées d'Angers et de Lyon. Le _Louis XVIII_ a été
placé dans une salle de la Villa-Medici, en face d'une statue de Louis
XIV. A son retour d'Italie, où il était resté huit ans, Cortot produisit
successivement un _Ecce Homo_ et une _sainte Catherine_ en marbre, pour
l'église de Saint-Gervais; _la Vierge et l'enfant Jésus_, groupe en
marbre pour la cathédrale d'Arras; _Daphnis et Chloé_; une _statue de
Pierre Corneille_ pour la ville de Rouen. Devenu rapidement célèbre, il
fut nommé, en décembre 1825, membre de la quatrième classe de l'Institut
et professeur à l'École royale des Beaux-Arts. On l'avait décoré de la
Légion-d'Honneur en 1824. Le gouvernement lui commanda en même temps
divers travaux importants destinés à l'embellissement des édifices
publics. On lui doit _le bas-relief du monument de Malesherbes_; une
_statue du duc de Montebello_, pour la ville de Lectoure; une _statue de
Charles X_; le fronton en pierre de l'église du Calvaire, et l'un des
bas-reliefs de l'Arc-de-l'Étoile; _la Paix et l'Abondance_, bas-relief
qui encadre un oeil-de-boeuf de la cour du Louvre; une figure colossale
de _la Justice_, placée dans le palais de la Bourse; un buste colossal
d'Eustache de Saint-Pierre, pour la commune de Calais; une _Vierge_, que
la ville de Marseille fit fondre en argent; les statues de _Louis XVI_
et de _Marie-Antoinette_, qui ornent la chapelle de la rue d'Anjou; _la
Ville, de Paris_, figure colossale de huit mètres, qui devait figurer
parmi les décorations de la gigantesque fontaine de l'Éléphant. Cortot a
fourni le modèle du beau groupe qui surmonte le maître-autel de
Notre-Dame-de-Lorette. Il a exécuté en marbre, d'après les modèles de
Dupaty, auquel il avait succédé à l'Institut, le _Louis XIII_ de la
place Royale, et les groupes du monument expiatoire commencé avant 1830
sur l'emplacement de la salle Louvois.

On compte au nombre de ses ouvrages, et des meilleures sculptures
modernes, la statue et les trois bas-reliefs du tombeau de Casimir
Périer; la figure colossale de l'_Immortalité_, que nous verrons bientôt
planer sur le dôme du Panthéon, et _le soldat de Marathon annonçant la
victoire_, statue en marbre exposée en 1834 et placée dans le jardin des
Tuileries. Sa dernière oeuvre, le fronton de la Chambre des Députés, lui
mérita le grade d'officier de la Légion-d'Honneur.

L'élite de nos artistes assistait, le mercredi 16 août, aux obsèques de
J.-P. Cortot. MM. Bosio, Raoul Rochette, Blondel et Émery tenaient les
cordons du drap mortuaire. M. Raoul Rochette, dans un discours
élégamment écrit, a montré Cortot sorti des rangs du peuple, et
s'élevant à force de luttes courageuses. Il a signalé, comme principaux
caractères du talent de l'artiste, la grandeur et la noble simplicité de
l'ordonnance. M. Jarry de Mancy a lu de touchants adieux au nom de M.
Dumont, qu'une grave indisposition empêchait de suivre le cortège
funèbre de son ami. M. Émery, ancien libraire, beau-frère du défunt, a
exprimé d'une voix altérée des regrets d'autant plus vils, qu'il le
connaissait depuis quarante-sept ans, et qu'après avoir encouragé ses
premiers pas, il avait eu la douleur de lui fermer les yeux.



Courrier de Paris.

L'évasion des quinze prisonniers et les scènes sanglantes qui l'ont
accompagnée ont décidé l'administration municipale à changer la
destination des bâtiments de la Force. Une prison s'élève en ce moment
hors de la ville et pourra, dans quelques mois, ouvrir ses portes
crénelées et les refermer sur l'horrible clientèle de l'échafaud et des
bagnes. Cette translation avait, depuis longtemps, paru nécessaire; la
récente catastrophe, faisant toucher au doigt le danger, en hâtera
l'exécution.

[Illustration: Les prisonniers s'échappant de la Force.]

Ce sont de terribles locataires, en effet, que ces malheureux jetés
incessamment par le crime dans les cachots de la Force: tribu hideuse et
désespérée, qui campe au sein même de la cité, dans un de ses quartiers
les plus populeux. On a beau dire que la tente est scellée de verrous,
de barres de fer, de sentinelles et de pierres de taille, vous voyez que
la race criminelle passe à travers; si les murailles l'arrêtent, elle
creuse la terre, et rampe, et trouve une issue.

Il peut arriver qu'au lieu d'être saisis, comme l'autre jour, en
flagrant délit d'évasion, nos bohémiens s'échappent, en effet, soit que
la nuit les favorise, soit que le hasard oublie de pousser à leur
rencontre ce premier venu, qui jette le cri d'alarme et donne l'éveil.

Ôtez l'honnête garçon de bain qui se trouvait là pour arranger sa
baignoire, et le champ restait libre: les quinze démons passaient sans
bruit, sans obstacle, et gagnaient la rue clandestinement; après eux,
sans doute, d'autres seraient venus, s'échappant du même enfer et par le
même chemin. Qu'on se figure alors tout un quartier en proie à une
cinquantaine de mécréants de cette espèce, sans ressources, sans
remords, et prêts à se laisser aller à toutes les tentatives furieuses
que suggèrent l'habitude du crime et la faim. Et quels moyens n'ont-ils
pas de se dérober aux poursuites dans cette ville immense, dans cette
foule, dans ce tumulte, dans ce labyrinthe inextricable de rues et de
repaires tortueux! Les malfaiteurs viennent de loin pour se cacher dans
la bonne ville de Paris; l'oeil vigilant de la justice a grand'peine à
les suivre à la piste et à les reconnaître; quelle chance pour ceux qui
s'y trouvent tout domiciliés!

Le mal n'a pas été grand cette fois: les bandits sont retombés en
quelques heures, et sans aucune exception, dans les mains de la justice:
les courageux citoyens qui s'étaient dévoués en seront quittes, Dieu
merci, pour des blessures sans danger; mais le projet d'éloigner de
Paris cette formidable prison, n'en est pas moins un projet sage, plein
d'à-propos et évidemment inspiré par l'intérêt de la sécurité publique.

Ainsi, voilà encore un bâtiment fameux que le temps dépouille d'une
longue possession et d'un caractère, en quelque sorte, consacré; la
Force va cesser d'être la Force! Que va-t-on substituer à son terrible
privilège? Il est tout simplement question de mettre le marteau dans ces
vieilles murailles et de les faire disparaître; une rue nouvelle, des
maisons élégantes, assainiraient la place criminelle et lui ôteraient
son aspect lugubre.--Quand ces voûtes, qui ont abrité si longtemps les
plus féroces passions, viendront à s'écrouler, est-ce qu'il ne s'en
exhalera pas des miasmes horribles, un air imprégné d'une odeur de sang?
Et les premiers honnêtes gens qui dormiront sur cette terre maudite,
n'entendront-ils pas le blasphème éhonté, le désespoir, le cri du
remords retentir dans leur sommeil comme un lamentable écho, et troubler
l'innocence de leurs nuits?

L'histoire de la Force remonte au treizième siècle; c'était alors une
habitation princière qui appartenait à un des frères de saint Louis;
d'année en année, et après plus d'une transformation, elle arriva aux
mains du duc de la Force, qui lui a laissé son nom. En 1754, la ville en
fit un hôtel militaire; en 1780, après la suppression du Fort-L'Évêque
et du Petit-Châtelet, Necker changea l'hôtel en prison; on y enferma
d'abord les débiteurs insolvables, les femmes suspectes, les mendiants
et les vagabonds; puis, peu à peu, la Force devint la grande et terrible
prison que vous savez; voilà comme on fait son chemin!

On sait que, pendant vingt-quatre heures, quatre des évadés parvinrent à
se soustraire à toutes les recherches; ce fut seulement le lendemain que
la police les surprit dans un cabaret, déjà occupés à dévaliser
l'hôtelier; cela s'appelle ne pas perdre de temps; jusqu'à cette
arrestation définitive des restes de la bande, et même quelques jours
après, l'émotion fut grande dans les rues voisines de la prison et dans
tout le quartier Saint-Antoine. Les habitants étaient sur le qui-vive,
et regardaient, en quelque sorte, chaque passant sous le nez, pour voir
s'il n'avait pas un air d'échappé et ne sentait pas le cabanon et le
cachot. Il fallait ressembler plus qu'à un honnête homme pour n'être pas
suspect. Cette surveillance et cette inquiétude ont produit quelques
épisodes qui ne manquent pas d'originalité.

Un portier saisit au collet son propriétaire, qui rentrait à pas de
loup: «A moi, mes amis! à la garde! voilà un évadé! je le tiens, à moi,
à moi!» On eut beaucoup de peine à lui faire lâcher prise. Le
propriétaire, déchiré, meurtri, l'habit en lambeaux, se loua, dit-on,
beaucoup de la vigilance et du dévouement de son concierge.

Un sergent de ville aperçoit un homme qui se glisse le long des
murailles et frise les bornes d'un air affairé: «Halte là!» lui
crie-t-il; et il le mène de vive force au corps-de-garde voisin; c'était
un juge de police correctionnelle qui allait rendre la justice, et
hâtait le pas pour ne pas manquer l'audience.

Quatre gardes municipaux amènent au guichet de la Force un grand diable
qui se débat, et s'écrie qu'on le prend pour un autre. «En voici encore
un,» disent les honnêtes gendarmes, tout tiers de leur trophée.--Le
guichet s'ouvre. «Eh! mon Dieu, mes braves gens, que faites-vous
là?--C'est un évadé que nous vous ramenons.--Un évadé? mais vous n'y
songez pas; c'est le guichetier en personne!»

«Qui sonne si tard? dit une douce voix émue.--Ouvre, ma chère amie.--A
minuit, non pas!--Comment, est-ce que je ne peux pas rentrer chez moi
quand bon me semble? --Chez vous?--Oui, chez moi!--Qui êtes-vous
donc?--Comment, chère petite, tu ne me reconnais pas? je suis ton
mari.--Vous, mon mari? à d'autres! on vous voit venir; vous êtes un
évadé de ce matin.--Chère Hortensia, je t'assure...--Oui, oui, votre
chère Hortensia; pour me voler ma montre on me prendre mon ternaux! je
n'ouvrirai pas; allez vous faire pendre ailleurs!» Et le mari,--c'était
lui en effet,--passa la nuit, morfondu, à la belle étoile.

Un voisin m'a conté qu'au point du jour, la porte d'Hortensia s'ouvrit
doucement, et que lui, le voisin, aperçut par le trou de sa serrure, un
jeune blond qui s'échappait lestement et descendait l'escalier quatre à
quatre.--Était-ce un évadé de la Force?

--_Goddam!_ dit Figaro, est le fond de la langue anglaise; avec
_goddam_, vous pouvez passer partout; c'est plus qu'il n'en faut pour
vous faire comprendre des trois royaumes. Voulez-vous un poulet rôti?
approchez-vous de votre hôte en vous écriant; _Goddam!_ et il vous
apporte aussitôt une tranche de boeuf saignant. Si vous rencontrez dans
quelque promenade une jeune et jolie donzelle, au pied leste, à l'oeil
mutin, au charmant sourire, tortillant légèrement des hanches, dites
_goddam!_ et allez à elle d'un air galant: vous recevez à l'instant le
plus magnifique soufflet du monde. L'admirable chose que _goddam!_

_Ya_ aussi a bien son prix, quoique Figaro n'en dise rien; mais Figaro,
tout Figaro qu'il est, ne saurait penser à tout, _ya_ vaut _goddam_.
Comme _goddam, ya_ procure toutes sortes d'agréments à ceux qui s'en
servent à propos; je vais vous le prouver tout à l'heure.

Les journaux de la semaine ont raconté qu'un homme aux formes
athlétiques venait d'être arrêté dans les environs de la barrière du
Trône; son costume bizarre, ses longs cheveux, sa barbe inculte, son
allure résolue, avaient suffi pour éveiller les soupçons, les
imaginations étant encore toutes pleines de cette grande aventure de
voleurs dont nous avons, plus haut, raconté l'épopée. Le peuple ému ne
voyait partout que larrons et que condamnés en rupture de ban; dans ces
moments-là, la moitié de Paris est capable d'arrêter l'autre.

Le pauvre diable cependant descendait la rue Saint-Antoine entre deux
soldats qui le tenaient bras dessus bras dessous, avec la foule pour
escorte. «Ohé! c'est un de ces mauvais gueux qu'on cherche, disait le
peuple; ne le lâchez pas, fantassins!» Un ouvrier se détachant de la
foule et s'approchant du prisonnier: «On le voit ben à ta peau tannée;
tu sors du bagne, mon vieux!--Ya! ya! répond celui-ci.--Oh! c'est çà:
Tes un évadé?--Ya! ya!--C'est p't-être toi qui as tué l'aubergiste de
Nangis?--Ya! ya! ya!--Vous l'entendez! Oh! le scélérat! oh! le gueusard!
oh! le Mayeux! oh! le Papavoine!» Et ainsi notre homme fut mené, au
milieu des huées, jusqu'à la salle Saint-Martin; là, on l'interrogea, et
il fut constaté qu'on avait affaire à un ouvrier allemand fraîchement
débarqué. Le pauvre hère, n'entendant pas un mot de français, avait cru
se tirer d'affaire en répondant _ya_ à tout propos: le fond de la langue
apparemment.

Avec _goddam_, vous risquez seulement de recevoir un petit soufflet,
appliqué d'une main blanche, et un bifteck saignant, deux choses qui se
peuvent digérer après tout; _ya_ est plus prodigue en faveurs: il ameute
le peuple à vos trousses, il vous recommande à messieurs les gendarmes,
il vous fait passer une nuit à la salle Saint-Martin, il vous gratifie
d'un brevet de bandit, et, un peu plus, il vous enverrait aux galères;
la supériorité est évidemment du côté de la langue allemande; _ya_ a
bien plus de fond que _goddam!_

Avant peu, les voyageurs seront mis à l'abri des inconvénients du _ya_ et
du _goddam_; Londres donne l'exemple. Il nous est arrivé, par le dernier
paquebot, le _prospectus_ de l'entreprise qui doit mettre fin à tous ces
quiproquo où le touriste trébuche à chaque pas, à toutes ces
mésaventures dont il est la victime. Une maison s'est formée dans
Regent-Street, sous le titre de: _la Société des voyages_. Vous plaît-il
de visiter Madrid, Saint-Pétersbourg, Vienne? adressez-vous à M. William
Peterson, directeur-gérant de l'entreprise, et tout sera dit; vous
n'aurez plus il vous occuper de rien. Moyennant une somme déterminée et
payée d'avance, M. William Peterson se charge de vous soulager de tous
les soins qui précèdent et qui accompagnent la locomotion; il se
constitue l'administrateur et le fournisseur-général de vos affaires
aussi bien que de vos plaisirs; il prend votre passeport, il fait vos
malles, il cire vos bottes, il bat vos babils, il retient votre place,
il paie la diligence et le paquebot; il choisit les auberges, il vous
montre toutes les beautés du pays que vous visitez, il vous nourrit, il
vous couche, il vous blanchit, il vous rafraîchit, il vous mène au
spectacle, partout où vous avez l'envie d'aller. Il attache, en
outre--et l'aventure ci-dessus en prouve l'importance--il attache à
votre personne un interprète, un truchement, un drogman. Ainsi vous
courez la chance de manger du poulet si cela vous fait plaisir, de
recevoir une caresse à la place d'un soufflet, et de n'être pas mis au
carcan pour un _ya_ de plus ou de moins.

Prenons-nous pour exemple: la société William-Peterson et compagnie vous
expédiera d'Angleterre en France et vous hébergera à Paris, pendant un
mois, au prix de 500 francs. On n'est pas plus accommodant que cela.
Pour 500 francs, vous aurez le droit de vous promener sur les boulevards
tant que vous voudrez; la société vous fournira une paire de souliers,
une paire de bottes et un parapluie; elle vous, entretiendra de
spectacles jusqu'à concurrence de huit représentations; et après vous
avoir fait admirer tous les monuments et toutes les curiosités de Paris,
elle s'engage à vous procurer la vue de M. de Perpignan et celle de M.
Crémieux par-dessus le marché--Prenez vos billets!

--Puisque nous sommes en Angleterre, n'en sortons pas sans exprimer
l'admiration que nous a inspirée le dernier _meeting_ tenu par les
adversaires du vin de Champagne, du chambertin, du laffitte, du rhum de
la Jamaïque, de l'anisette de Bordeaux, du porter et généralement de
toutes ces liqueurs traîtresses qui chatouillent et troublent les fibres
du cerveau. L'assemblée était présidée par le révérend père Matthew, un
des plus fervents apôtres du verre d'eau pure, assaisonné d'un
cure-dents. Son discours, de tout point magnifique, transporta les
auditeurs d'un loi enthousiasme, que l'assemblée tout entière, composée
d'anciens ivrognes repentants, renouvela séance tenante, sur l'autel de
la tempérance, le serment de ne s'abreuver qu'au courant des fleuves et
à la source des fontaines.

Au plus ardent de cette scène pathétique, un marchand de liqueurs vint à
passer, monté librement sur un char orné de bouteilles et de
feuillettes; un parfum d'alcool circulait dans l'air, la société de
tempérance en tressaillit; le révérend père Matthew lui-même lorgna les
tonneaux du coin de l'oeil avec un soupir mal étouffé; déjà quelques-uns
des plus fragiles convertis se dirigeaient vers le camp ennemi en
faisant mine de regarder les étoiles et en sifflant un air pour
dissimuler la désertion. Mais tout à coup le père Matthew, reprenant ses
esprits, tonna de plus belle; rappelés à la pudeur par cette voix de
leur chef, les bataillons de buveurs d'eau se précipitèrent sur le
liquoriste avec une fureur qui ne sentait pas le jeûne. Les feuillettes
et les bouteilles, taillées en morceaux, rougirent le champ de bataille
de leur sang çà et là répandu. Quant à ce mécréant de liquoriste, il
reçut d'épouvantables gourmades, et le poing de John Bull le caressa
furieusement. Sans l'intervention du constable, on l'aurait mis en
pièces.--O tempérance! qu'aurait fait de pis l'intempérance?--Un
imprimeur de Nyon, petite ville suisse, nous a expédié par la poste le
spécimen d'un journal philosophique qu'il se propose de publier
incessamment; ce journal sera intitulé: _l'Harmonie_. Voici comment le
spécimen fait son entrée en campagne: «L'harmonie, c'est l'esprit, c'est
l'âme de toutes choses, c'est la providence, c'est Dieu lui-même; le
firmament est le cahier de musique des êtres harmoniques: les planètes
et les étoiles en sont les notes. L'univers est un grand orgue de
Barbarie ou une grande serinette qui joue sous les fenêtres du bon Dieu;
mais il arrive trop souvent que l'instrument se dérange et détonne; nous
nous sentons appelés à la haute mission de l'accorder. Nous osons
aspirer à devenir les accordeurs de l'univers.--Notre journal sera la
clef puissante qui doit rétablir l'ordre et la concordance entre les
éléments constitutifs du monde.--Nous voulons que l'harmonie pénètre et
anime tout ce qui vit. Dans notre système, les machines à vapeur, les
moulins, les voilures, les portes mêmes, rendront des sons harmoniques
et ne feront plus entendre ni grondement, ni claquement, ni craquement,
ni froissement, ni roulement, ni grincement.--Nous voulons que les
chiens au lieu d'aboyer, les chats au lieu de miauler, les ânes au lieu
de braire, chantent agréablement avec accompagnement de guitare.» Qu'en
dites-vous? voilà une terrible concurrence pour la _Phalange_ et le
_Phalanstère_.

Le spécimen, qui ne tient pas seulement à montrer de quel bois
philosophique il se chauffe, donne ensuite des preuves de son savoir: il
déclare que le mot harmonie vient du grec _arnonia. Arnonia_ est
évidemment du patois de Nyon, et non pas grec; c'est _armonia_ qui est
grec. La substitution du suisse au grec n'est pas encore admise par
l'Académie.

--La vieillesse de M. de Talleyrand n'était pas entièrement occupée à
méditer sur la balance politique de l'Europe et sur l'équilibre des
monarchies; encore moins songeait-il au compte qu'il devait, tôt ou
tard, rendre à Dieu comme évêque et comme chrétien. On dit qu'une de ses
dernières lectures, une de ses lectures favorites, fut celle des
_Mémoires de Casanova_. Ce livre curieux lui rappelait un monde où il
avait vécu dans sa jeunesse. Chaque page ranimait pour lui les traits
anéantis de ce passé hasardeux qu'il regrettait. M. de Moutrou, son
_alter ego_, lui a entendu dire qu'aucun ouvrage ne lui avait donné une
peinture plus fidèle de la société et des moeurs du dix-huitième siècle.
Un jour qu'il exprimait cette opinion, madame de D*** lui représenta que
ce livre n'était pas de ceux qu'on peut laisser lire à tout le monde.
«Cela est vrai, répondit-il avec son sourire demi-abbé demi-païen: La
mère en défendra la lecture à sa fille, mais le fils le permettra à son
père.»

--Connaissez-vous M. Napoléon Landais?--Beaucoup Napoléon; M. Landais,
pas du tout.--La _Gazette de France_ a fait courir le bruit que M.
Napoléon Landais était mort.--M. Landais, je n'en sais rien; Napoléon,
j'en suis sûr.--Mais ne voilà-t-il pas que M. Napoléon Landais écrit à
la _Gazette_ qu'il n'est pas mort le moins du monde et se porte au
contraire à ravir. On peut s'en assurer chez M. Napoléon Landais
lui-même-, qui se fera un plaisir de se faire voir en bonne santé et de
se tenir à la disposition des personnes qui ignoraient l'existence de M.
Napoléon Landais, même de son vivant.--Eh! que me fait M. Landais? qu'il
vive ou qu'il soit mort, si bon lui semble!--Niais que vous êtes! ne
voyez-vous pas le fin mot de cette inhumation et de cette réclamation de
l'inhumé? M. Napoléon Landais s'est jadis rendu coupable d'un
dictionnaire français enterré depuis longtemps. Le billet de faire part
de la mort de M. Landais est une réclame pour le dictionnaire: «Nous
avons la douleur d'annoncer la fin prématurée; de M. Napoléon Landais,
auteur du fameux _Dictionnaire de la langue française_...» Cela fait
bien, cela excite l'intérêt; et ainsi, en tuant l'un, on a voulu
ressusciter l'autre; mais le dictionnaire est plus tenace que l'auteur;
il n'en reviendra pas.

--La querelle de MM. Alexandre Dum... et J. J. a encore quelque peu
occupé les oisifs. Suivant les uns, M. J. J. a répondu aux témoins
envoyés par M. Alexandre Dum...: «Je me battrais bien volontiers, mais
ma femme ne veut pas!»

Suivant d'autres, il aurait dit: «Vous prétendez que je dois une
réparation à M. Dum...; supposez que je lui doive vingt mille francs, et
que je ne les aie pas dans ma poche, est-ce que je pourrais les lui
rendre?»

D'autre part, M. Dum... agitait son tomahaw d'un air massacrant,
cherchant partout, dit-on, quelque _petit blanc_ de feuilletoniste pour
le dévorer. Quelqu'un lui dit: «Mais, mon cher, si vous voulez tuer tous
eux qui trouvent votre comédie mauvaise, vous referez la
saint-Barthélémy.»

-On s'étonnait chez madame de C*** de ce que M. Alexandre Dum... avait
choisi un duc de Guiche pour témoin.--Pourquoi pas en effet le duc
Brunswick ou le duc d'Amcet-Bourgeois?

En définitive, l'affaire a été ce qu'elle devait être raisonnablement:
les deux adversaires, blessés et enterrés l'un par la plume de l'autre,
ont répandu des flots d'encre, et y ont lavé leur injure.

Théâtres.

_L'Ogresse_ (théâtre du PALAIS-ROYAL).--_La Femme compromise; Quand
l'Amour s'en va_ théâtre du VAUDEVILLE.--_La Folle de la Cité_ (théâtre
de la GAIETÉ).--_Les nouvelles à la Main_ (théâtre des VARIÉTÉS).--_Le
Baiser par la fenêtre_ (théâtre du GYMNASE).

L'ogresse du Palais-Royal est une ogresse comme il n'y en a pas, du
moins dans le _Cabinet des Fées_. Là, toutes les ogresses ont cent ans,
une grande bouche pour vous avaler, de grands bras pour vous étouffer,
de grandes dents pour vous croquer. Au Palais-Royal, au contraire, notre
ogresse, a quelque vingt ans, une taille agréable, un joli visage, pas
la moindre griffe homicide, pas la moindre canine dévorante; tout son
mal est d'avoir un mauvais caractère. Figurez-vous enfin un méchant
enfant gâté qui se dépite à la plus légère contradiction, frappe du
pied, et, de temps en temps, tombe en de très-grandes colères.

Si l'enfant a un bâton sous la main, il vous frappe; s'il a une
cravache, il vous fouette; s'il a un fusil ou un pistolet, il vous
couche en joue. Diable! voilà qui devient sérieux! et ce n'est pas pour
rien qu'on appelle mademoiselle Catalina une ogresse.

N'y a-t-il pas cependant quelque excuse à donner de ce vilain caractère?
Oui, certes, et plus d'une: 1º Catalina est Péruvienne, ce qui lui
permet d'être un peu tigresse; 2º elle a été élevée à sa libre
fantaisie, comme une véritable sauvage, ce qui l'autorise à n'être que
médiocrement civilisée.

Mais le fond n'est pas si féroce qu'on le croirait: la suite vous
l'apprendra, et M. Edgar de Favencourt se charge de vous le prouver
très-prochainement.

M. Edgar est un véritable Français; il arrive au Pérou, rencontre
Catalina, lui dit quatre cinq mois de galanterie, lui chante deux ou
trois couplets bien troussés; et voilà ma tigresse, mon ogresse, ma
diablesse, qui regarde, sourit pour la première fois de sa vie, et
s'adoucit. Malheureusement Edgar va chez la voisine en dire il en
chanter autant. La nouvelle en vient jusqu'à la belle Catalina, qui,
furieuse et jalouse, prend sa carabine et mitraille l'infidèle Edgar.
Dans cette situation, Edgar n'a rien de mieux à faire que de s'évanouir
et de tomber dans un torrent. C'en est fait; plus d'Edgar!

Hélas! Edgar n'était point un traître; il causait tout simplement et
chantait avec sa soeur. Quoi de plus licite et de plus innocent! Aussi
jugez des remords de Catalina: elle pleure, elle se désole, et pour se
punir, la voici tout près d'épouser un benêt.

Elle ne l'épousera pas, car Edgar n'est pas mort; sa soeur l'a
recueilli, sa soeur l'a guéri, sa soeur l'a remis sur ses jambes;
actuellement il a bon pied et bon oeil; or, tous deux, Edgar et la
soeur, s'entendent pour jouer un tour à Catalina et prendre une
innocente revanche du coup de carabine: Edgar se donne des airs de
revenant, se montre au clair de la fille, parle d'une voix de fantôme,
se conduit, en un mot, de tout point, comme un habitant de l'autre
monde. Cette fantasmagorie a pour but d'augmenter les regrets de
Catalina, de lui donner une bonne petite leçon qui lui apprendra à ne
plus tirer sur les jolis Français, et de changer l'ogresse en douce
brebis.

[Illustration: Théâtre de la Gaieté.--La Folle de la Cité.--Mademoiselle
Georges.]

L'épreuve réussit; l'ogresse devient la meilleure femme du monde, et
Edgar en fait sa légitime épouse.--On aurait pu appeler ce vaudeville:
«le Mariage à la Carabine.»--L'auteur est M. Paul Vermoud; ce nom en
dit plus qu'il n'est gros; il cache un de nos écrivains le plus en
crédit, qui se distrait de ses succès de feuilleton par quelques jolis
vaudevilles joués çà et là.

Nous quittons la femme féroce pour passer à la femme sentimentale;
madame de Nervins a toute la douceur, toute la bonté, toute la vertu
désirables; ce n'est pas elle qui mitraillerait un Edgard à bout
portant: ah Dieu!

Cependant il arrive malheur à madame de Nervins; un beau soir, un fat la
surprend en tête-à-tête mystérieux; il écoule, il regarde, et voit, au
clair de la lune, un jeune homme qui se glisse dans l'ombre et
disparaît. Aussitôt de raconter l'aventure, et, du coup, madame de
Nervins est compromise.

Eh bien! le fat a dit une méchanceté et un mensonge: c'est trop de deux;
madame de Nervins est une parfaite honnête femme: c'est un proscrit et
non un galant qu'elle aidait à fuir. Le mal n'en est pas moins fait; il
faut que cette pauvre dame de Nervins en supporte toutes les
conséquences: la colère et l'abandon de son mari, la condamnation du
monde, la médisance des prudes et la pruderie des médisantes; ce n'est
qu'après beaucoup de pleurs et d'épreuves que son innocence éclate enfin
et triomphe sur toute la ligne. MM. Molé-Gentilhomme et Lefranc, en
faisant ce drame, et le théâtre du Vaudeville en le jouant, ne se sont
pas trop compromis.

L'amour s'en va par plus d'une route: MM. Laurencin et Marc-Michel en
ont choisi une entre mille; on vous aimait; vous devenez gras, l'amour
s'en va; vous étiez galant, tendre, sentimental, aux petits soins, et
l'on vous adorait ainsi; vous voici maussade, distrait, sans gêne,
l'amour s'en va: telle est l'histoire de M. et de madame de Folleville.

L'amour étant parti, on se consulte pour savoir s'il ne serait pas
prudent de rompre tout à fait le marché et d'aller chercher fortune
ailleurs; c'est la première idée de nos deux époux mal assortis;
heureusement, la réflexion arrive; l'amour n'est qu'un oiseau de
passage: il s'en va parce qu'il n'est pas fait pour rester. Si l'on en
venait à l'amitié, chose plus solide et plus stable? «Tope!» disent nos
deux époux; et les voici réconciliés sur ce terrain et s'y trouvant
parfaitement aimables et parfaitement heureux.--Pourquoi donc si fort se
désoler? Quand l'amour s'en va, vous voyez qu'il en reste toujours
quelque chose.--L'esprit s'en va aussi, mais ce n'est pas ici le cas
pour MM. Laurencin et Marc-Michel.

Le théâtre de la Gaieté plaisante rarement, comme chacun sait; il nous
donne une folle, cette fois, un enfant naturel, une banqueroute, un
échafaud, un proscrit, une tentative de suicide, deux frères qui ne se
connaissent pas, deux frères qui se reconnaissent, une femme séduite qui
livre son séducteur au bourreau, un fils de la séduction qui le délivre,
la Tamise, la prison, le palais, la mansarde, la rue, la place publique,
des évanouissements, des résurrections et des murailles mobiles; le tout
couronné par un pardon général et un bonheur universel.

C'est touchant, c'est effrayant, c'est étonnant, c'est larmoyant;
l'auteur, M. Charles Lafont, et l'actrice mademoiselle Georges, ont été
positivement aux nues; il faut que le succès soit d'une bonne force pour
avoir poussé mademoiselle Georges jusque-là.

La scène capitule est celle où la folle reconnaît ses deux fils, à moins
que ce ne soit l'autre, où elle reconnaît son séducteur; car ce drame
est plein de reconnaissances, sans compter la reconnaissance du
parterre, pour l'auteur, et la reconnaissance du caissier pour les
recettes que la _Folle de la Cité_ lui prépare.

Le dindon qui se pare des plumes du paon n'est pas un oiseau rare; M. le
marquis de Grandmaison est ce dindon-là: il court par la ville certaines
petites feuilles scélérates, des petites satires anonymes, des petites
méchancetés sous le manteau; vous savez ce qu'on appelait autrefois et
ce qui s'appelle encore de nos jours des nouvelles à la main: d'où
viennent-elles? qui en est l'auteur? c'est vous monsieur le marquis de
Grandmaison, disent ces dames; c'est toi marquis, répètent ces
messieurs; ah! marquis, que de malice! ah! mon cher, que d'esprit! Et le
marquis de se laisser faire; il est ravi de récolter la moisson qu'un
autre a semée, et de se donner une réputation d'esprit sans y avoir mis
un sou de sa poche.

Sa joie dure peu; si les nouvelles à la main amusent les uns, elles
blessent les autres et leur déplaisent. Les victimes viennent se
plaindre; l'un menace M. le marquis d'un procès en calomnie; l'autre de
la Bastille; celui-ci d'un soumet; celui-là d'un coup d'épée; si bien
que le pauvre marquis ne sait auquel entendre; et comme le gaillard est
peu brave, il est bien obligé d'avouer son imposture et de déclarer
qu'il n'est qu'un poltron et qu'un sot.

Ce vaudeville confirme cet excellent précepte, qu'il n'est pas toujours
profitable de prendre le bien d'autrui. Les auteurs, MM. Dennery et
Clairville, ont fait cependant comme les prédicateurs, qui ne mettent
pas en action les belles maximes qu'ils enseignent: ils ont pris à tout
le monde les meilleurs mots et les meilleurs couplet de leur pièce, et
le larcin leur a mieux réussi qu'au marquis de Grandmaison.

--Mademoiselle Hortense fait par la fenêtre un signe d'intelligence à
son cousin, qui demeure en face d'elle, et ce signe ressemble quelque
peu à un baiser; un mais qui demeure au-dessous du cousin prend ce signe
ou ce baiser pour lui, et le renvoie immédiatement à mademoiselle
Hortense, poste pour poste.

Le père surprend ledit baiser au passage, s'indigne, tempête, menace, ce
qui jette notre niais dans une complication de dangers, de peurs, de
duels et de désastres contre lesquels il faudrait un coeur de lion,
tandis que lui n'a qu'un coeur de lièvre. Il s'enfuit donc, perdant à la
bataille mademoiselle Hortense qu'il venait épouser, et que le cousin en
question lui escamote.

M. Bénard a pris ce vieux vaudeville à son compte, comme s'il était
nouveau. La vérité est qu'il n'est pas plus à M. Bénard qu'à moi; c'est
un vaudeville à tout le monde, qui ressemble à tout et ne ressemble à
rien.



Le Lizard coulé par le Véloce.

[Illustration.]

[Illustration:
EST.
LE VÉLOCE, 1200 TONNEAUX.
Droit la barre          Tribord à la barre.     Tribord à la barre.
1re position du Véloce,    2e position.           3e position.
Rencontre
lorsqu'il fut aperçu.
LE LIZARD, 300 TONNEAUX.
Droit la barre.         Bâbord la barre.
OUEST.]

Dans la nuit du 24 au 25 juillet, le bateau à vapeur anglais _le Lizard_
a été coulé par le steamer de guerre français _le Véloce_, à environ 25
milles Est de Gibraltar, et en se rendant à Barcelone.

_Le Lizard_ avait quitté Gibraltar le lundi 24 au soir, avec une bonne
brise du sud; le vent fraîchit vers minuit, et le ciel chargé de nuages
rendait l'obscurité complète. Quelques minutes avant l'abordage, les
hommes de quart à bord du _Lizard_, apercevant un steamer qui venait
droit sur eux, lui firent des signaux et le hélèrent. Evidemment,
l'équipage du bateau à vapeur français n'aperçut pas les signaux et
n'entendit pas les cris, car le navire continua sa marche et vint donner
avec une force excessive par le travers du _Lizard_, près de la machine.
Le choc fut si violent, que tous ceux qui étaient sur le pont du
_Lizard_ furent renversés, et que le quart en bas sauta en chemise sur
le pont.

On reconnut aussitôt que: le navire avait fait de grandes avaries, et
que l'eau y entrait avec rapidité; bientôt il devint évident que tous
les efforts pour le sauver seraient vains, car il coulait bas. Cependant
les officiers et l'équipage travaillèrent, pour le maintenir à flot,
jusqu'au moment où l'eau, éteignant tous les feux, interdit l'emploi des
machines. Le steamer français n'a fait aucune avarie sérieuse, et il est
resté près du _Lizard_, pour lui fournir tous les secours possibles.
Quand tout espoir de sauver le navire anglais a été perdu, on a fait
passer l'équipage à bord du _Véloce_, à l'aide des chaloupes des deux
navires, et cette opération s'est faite sans aucun accident. A peine le
dernier homme de l'équipage était-il en sûreté sur le bateau à vapeur
français, que _le Lizard_ s'engloutit, deux heures environ après
l'abordage.

_Le Véloce_ s'est rendu à Gibraltar avec l'équipage anglais, qu'il a
laissé à bord du vaisseau _l'Indus_.

_Le Lizard_ était depuis longtemps attaché à la Méditerranée, et il
faisait, avec _le Locust_, le service entre Gibraltar et Malte.

_Le Véloce_ est commandé par le capitaine de corvette Léon Duparc, un
des officiers les plus instruits et les plus savants de la marine
française. Dans sa carrière maritime, il a eu occasion, à plusieurs
reprises, de rendre de grands services à des bâtiments anglais en péril;
nous croyons même nous rappeler que le gouvernement britannique lui a,
en récompense de ces belles actions, envoyé une épée d'honneur. Cette
fois encore, il aura eu le bonheur de sauver tous les hommes du
_Lizard_.



[Illustration.]

Distribution des Prix

DU GRAND CONCOURS.

Le concours annuel entre les élèves des collèges de Paris compte déjà,
tout près d'un siècle d'existence. Il fut institué par un arrêté du
Parlement de Paris, le 8 mars 1746; voici à quelle occasion. Louis
Legendre, chanoine de Notre-Dame, puis abbé de Claire-Fontaine, homme
studieux et ami des belles-lettres, avait, par testament (1733), légué
une somme d'argent pour l'établissement d'une Académie dans la ville de
Rouen, sa patrie Les héritiers de l'abbé réclamèrent vivement contre
cette clause testamentaire, et, après treize ans de procédure, le
Parlement de Paris rendit enfin un arrêt par lequel, annulant le legs
fait à la ville de Rouen, il appliquait la modique somme que Louis
Legendre avait léguée à la fondation de prix annuels, qui seraient mis
au concours et partagés entre les élèves des trois classes de
rhétorique, seconde et troisième, des collèges de l'Université de Paris.

Cette fondation ajouta un nouvel éclat aux études parisiennes, déjà
renommées dans tout le monde savant. La distribution des grands prix eut
lieu pour la première fois, en Sorbonne, le 23 août 1747; la cérémonie
fut imposante, et tout le Parlement y assista en robes rouges; le latin
fut seul admis dans cette solennité universitaire, la liste des prix et
des accessits était elle-même en latin; la Sorbonne aurait cru déroger
si elle eût employé alors le plus petit mot de français. En 1749, trois
ans après cette première distribution, Charles Coffin,
professeur-recteur, ami et successeur du bon Rollin, fonda, par
testament, deux nouveaux prix, destinés à la classe de seconde, et son
nom fut dès lors associé à celui de Louis Legendre, dans les discours
solennels et dans les éloges universitaires. Enfin, en 1757, un autre
chanoine, Bernard Collot, fonda deux prix de, thème et de version pour
les classes de quatrième, de cinquième et de sixième; le nom de ce
troisième fondateur fut depuis solennellement proclamé et rappelé à la
reconnaissance publique, même sur le programme républicain de l'an
1793.--La Harpe, Thomas, Rollin, Delille, furent les lauréats les plus
fameux de cette première période.

En 1791, le programme de la distribution des grands prix fut rédigé pour
la première fois en français; deux ans après, le discours latin
d'ouverture fut supprimé à son tour. Un discours en français, prononcé
par le citoyen Dufourny, président du département, remplaça la harangue
latine à la distribution des prix du 4 août 1793, dans la salle des
_Amis de la liberté et de l'égalité_, rue Saint-Honoré.

La même année, le grand concours éprouve le même sort que l'Académie
Française: il est aboli. Après sept années d'interruption (1793-1801),
un grand concours est rétabli entre les trois écoles centrales de Paris,
dites du Panthéon, des Quatre-Nations et de la rue Saint-Antoine: MM.
Naudet et Charles Dupin remportent (1803-1804) les principaux prix. Une
double ovation est décernée aux lauréats de ces deux années. Une
première distribution, dite du département, et présidée par le préfet
Frochot, dans l'église de l'ancien Oratoire, puis dans celle des
Petits-Pères, était suivie d'une semblable cérémonie dans une des salles
du Louvre. Les lauréats y étaient de nouveau couronnés et harangués au
nom du gouvernement par Arnault de l'Institut.--En 1805, le concours fut
établi entre les quatre lycées: Impérial, Napoléon, Charlemagne et
Bonaparte (collèges Louis-le-Grand, Henri IV, Charlemagne et Bourbon).
Le collège de Versailles (1818), celui de Saint-Louis (1820). et enfin
(1832) ceux de Stanislas et de Sainte-Barbe, dit depuis collège Rollin,
furent successivement admis au même concours.--Dès 1810, la harangue
latine avait été rétablie, sous prétexte qu'il convenait de parler à de
jeunes Français _la langue du peuple-roi_. le peuple français étant
appelé lui-même au rôle de _dominateur en Europe_.--Aujourd'hui, il y a
deux discours, d'abord la harangue latine, faite par un professeur de
rhétorique, puis une allocution en français, que prononce le ministre de
l'instruction publique, président obligé de la séance.

Nous bornerons ici cette courte notice historique; les autres événements
qui remplissent les annales du grand concours sont moins intéressants,
et regardent seulement telle ou telle classe, tel ou tel prix en
particulier. Deux faits principaux méritent seuls d'être signalés,
d'abord l'interruption du grand concours, en 1815, causée par l'invasion
étrangère, puis la fondation de deux nouveaux prix d'honneur: l'un en
philosophie, l'autre en mathématiques spéciales (1821 et 1836).
Jusque-là il n'y en avait eu qu'un seul, celui de rhétorique, qui est
encore le meilleur et le plus glorieux aux yeux des maîtres et des
élèves. De grands avantages sont attachés à ce prix: l'exemption de la
conscription militaire, la franchise de tous droits d'examen et de
diplômes dans toutes les facultés, une entrée de faveur pendant un an à
la Comédie-Française, etc. Voici la liste chronologique des grands prix
d'honneur de rhétorique depuis la restauration du concours en 1805:

        1805.    Mouzard.                  Lycée Impérial.
        1806.    V. Leclerc.                -    Napoléon.
        1807.    Le même (vétéran).         -    ..........
        1808.    Glandaz.                   -    Charlemagne.
        1809.    Petit-Jean.                -    Napoléon.
        1810.    V. Cousin.                 -    Charlemagne.
        1811.    Hourdour.                  -        Id.
        1812.    Matouchewitz.              -    Impérial.
        1813.    De Boismilod.              -    Charlemagne.
        1814.    De Jussien.                -    Napoléon.
        1815.    ...........                -     ..............
        1816.    Rinia.                  Collège Bourbon.
        1817.    A. De Vailly.              -    Henri IV.
        1818.    Demersan.                  -       Id.
        1819.    Covillier-Fleury.          -    Louis-le-Grand.
        1820.    Velly.                     -    Charlemagne.
        1821.    G. De Vailly.              -    Henri IV.
        1822.    Cardon de Montigny.        -    Louis-le-Grand.
        1823.    Drouin de Lhuys,           -       Id.
        1824.    Arver.                     -    Charlemagne.
        1825.    Carette.                   -    Henri IV.
        1826.    Galeron.                   -    Henri IV.
        1827.    Milantier.                 -    Rollin.
        1828.    Ledreux.                   -    Bourbon.
        1829.    Lemair.                    -    Rollin.
        1830.    Oddoul.                    -    Bourbon.
        1831.    Groslambert.               -    Saint-Louis.
        1832.    Taillefer.                 -    Louis-le-Grand.
        1833.    Huet.                      -    Stanislas.
        1834.    Jacquiner.                 -    Saint-Louis.
        1835.    Pitard.                    -    Henri IV.
        1836.    Despois.                   -    Saint-Louis.
        1837.    Ducellier.                 -    Henri IV.
        1838.    Didier.                    -    Louis-le-Grand.
        1839.    Girard.                    -    Bourbon.
        1840.    Rigault.                   -    Versailles.
        1841.    Moncour.                   -    Louis-le-Grand.
        1842.    Grenier.                   -    Charlemagne.

[Illustration: Sortie de la distribution des prix, à la Sorbonne.]

L'Université compte justement le grand concours parmi ses meilleures
institutions et lui attribue les plus salutaires effets; d'autre part,
les élèves tiennent singulièrement à ces compositions, où c'est déjà une
gloire que d'avoir été admis: les couronnes du collège sont bien pâles
auprès de celles de la Sorbonne, et valent à peine le mal qu'on se donne
pour les conquérir; être vainqueur entre tous, _primus inter pares_,
c'est là le véritable honneur, le seul triomphe digne d'envie! Le
lauréat du grand concours sent son coeur plein d'une haute confiance, et
il se tient à lui-même ce fameux raisonnement connu des écoliers:
«L'Europe est la plus belle partie du monde, la France la plus belle
partie de l'Europe, Paris la plus belle ville de France, le collège de
Beauvais le plus beau de tout Paris, ma chambre la plus belle chambre du
collège de Beauvais, et moi le plus bel homme de ma chambre, donc.....
je suis le plus fort du monde en thème grec ou en version latine.» Il
est certain que l'Université, qui se propose perpétuellement d'exciter
dans ses élèves une plus grande émulation, atteint on ne peut mieux son
but par les récompenses magnifiques autant que difficiles qu'elle offre
au travail et au talent des écoliers. Néanmoins, comme les résultats
acquis ne sont jamais en ce monde si parfaitement bons qu'on n'y trouve
encore à blâmer, le grand concours n'a pu se dérober à cette loi
commune. En développant outre mesure dans les élèves et les professeurs
l'amour du succès, il a nui aux études autant au moins qu'il leur a été
favorable. Chacun sait comment la plupart des professeurs, dès les
premiers jours de l'année scolaire, aiguillonnent leurs élèves par
l'appât encore lointain du concours: il semble qu'ils doivent travailler
exclusivement en vue du combat et des couronnes qui en sont le prix. Ce
n'était pas ainsi que le bon Rollin comprenait l'émulation. Cependant
que les professeurs donnent tous leurs soins à deux ou trois élèves et
s'évertuent à leur apprendre _la recette_ du concours, ils délaissent
les soixante autres indignes, qui ne pourraient faire les affaires du
collège et de la classe: «_Numeri sunt._» De là vient que si les
premiers élèves de Paris sont supérieurs aux premiers de province, la
masse au contraire demeure infiniment plus ignorante et plus apathique
dans nos huit grands collèges; on ne s'occupe pas des faibles d'esprit,
on ne réveille point l'ardeur engourdie des paresseux; qu'ils se
taisent, voilà ce qu'on leur demande uniquement.

Enfin, l'industrie et la spéculation, toutes-puissantes en notre temps,
n'ont pas manqué d'envahir aussi l'instruction publique et d'exploiter
le concours général comme une mine féconde de réclames et de _puffs_
universitaires. Les chefs d'institutions et de collèges ont des élèves à
prix, destinés à servir de montre pour leurs établissements, et à
séduire les parents qui veulent mettre en bonnes mains l'éducation de
leurs enfants. La culture de _l'élève à prix_ se pratique de diverses
façons. D'abord, et le plus souvent il s'achète: les chefs
d'institutions ont des sortes de commis-voyageurs qui s'en vont enlever
aux collèges de provinces leurs meilleurs élèves. Les parents se
laissent séduire par des offres brillantes: une pension gratuite,
quelquefois même une prime en argent comptant, enfin tous les avantages
possibles. Arrivés à Paris, les futurs lauréats rétrogradent d'abord de
deux classes au moins; puis, après quelques épreuves, on les spécialise
de gré ou de force dans telle ou telle _faculté_, comme on dit en termes
de collège; qui est parqué dans la version latine, qui dans l'histoire,
qui dans les mathématiques, ils ont l'année entière pour préparer la
conquête d'un prix, et sont dispensés de tout travail qui les
détournerait de leur besogne exclusive.

Ces abus ont été plus d'une fois déjà signalés par l'Université
elle-même, mais elle demeure impuissante à les réprimer. Ayant posé
comme principe de ses études l'émulation, elle doit subir toutes les
conséquences mauvaises de ce principe vicieux. Il est à désirer
seulement qu'elle ouvre les yeux sur les inconvénients du grand
concours, et ne se montre pas empressée à doter les collèges de province
d'une semblable institution: les écoliers n'y sont point encore devenus
des machines à prix, et, avec moins d'émulation, leur éducation morale
doit être, à notre sens, infiniment meilleure.

Quoi qu'il en soit de toutes ces critiques, la distribution des grands
prix a conservé jusqu'à présent son ancienne solennité. Si le Parlement
n'y figure plus avec des robes rouges, les couleurs des quatre Facultés,
du conseil royal, des proviseurs et des professeurs tout couverts
d'hermine, ne sont pas moins éclatantes. Une brillante assemblée garnit
les quatre tribunes richement décorées pour la fête, et des fanfares
infatigables remplissent l'immense amphithéâtre de la Sorbonne.
Autrefois la cérémonie était grave et sévère comme une solennité
religieuse; maintenant elle ressemble plutôt à une ovation populaire, où
l'ivresse du triomphe se répand en bruyantes acclamations, en
formidables applaudissements. Les lauréats seuls des huit collèges
peuvent être admis à prendre place sur les bancs de l'amphithéâtre, trop
petits déjà pour les contenir. Tous les visages sont donc joyeux et
triomphants; toutes les mères, toutes les soeurs, assises dans les
tribunes, ont la joie et la fierté doucement peintes sur leurs visages;
elles attendent impatiemment, mais sans crainte, sûres qu'il sera
prononcé à son tour et à son tour applaudi, le nom du fils ou du frère
chéri, qui est maintenant perdu dans la foule de ses camarades. Les
maîtres eux-mêmes dérident en ce grand jour leur front sévère,
adoucissent leur dur regard, jouissent de la gloire de leurs élèves, et
comptent orgueilleusement les palmes que leur classe a su conquérir.
Aussitôt qu'un prix est appelé, la musique sonne une fanfare, et le
collège couronné en la personne de son représentant, pousse de grandes
acclamations mêlées de «ces applaudissements incroyables» dont parle
Bossuet. Bien rugi, Henri IV! bien rugi, Louis-le-Grand! Toute
nomination est ainsi saluée par des cris et des battements de mains, et
l'honneur de chaque collège est intéressé à soutenir vigoureusement le
moindre accessit par lui remporté. Ni relâche ni trêve; Charlemagne
vient de pousser un énergique bravo: que Saint-Louis couvre et fasse
pâlir cet applaudissement par une explosion de cris et de trépignements
à ébranler les murs de l'antique Sorbonne. La gloire est à ce prix.

D'ordinaire la séance s'écoule ainsi, sans autre événement; quelquefois
pourtant certaines circonstances viennent augmenter encore le tumulte et
la joie habituelles; par exemple, la lutte des élèves et des musiciens
avant l'arrivée des grands dignitaires et l'ouverture de la séance: les
huit collèges réunissent leurs puissantes voix pour demander la
Marseillaise, et les musiciens, sans doute par malice, s'obstinent à la
leur refuser. _Inde irae_. D'autres fois, la présence de la famille
royale ou de quelque personnage illustre soulève une tempête
inaccoutumée d'acclamations et d'applaudissements. Ainsi, en 1840, M.
Victor Hugo étant venu voir couronner son fils, lauréat de sixième,
toute la jeunesse des écoles accueillit le grand poète avec des hourras
frénétiques qui devaient fort déplaire, sans doute, à plus d'un rigide
professeur, «_laudator temporis acti,_» et amant fidèle des muses
d'Antan. Puis, lorsqu'on appela le nom de Charles-Victor Hugo, ce fut
encore bien autre chose: M. le ministre faillit se fâcher, et M. Hugo
lui-même, quoique accoutumé dès longtemps aux ovations les plus
forcenées, pâlissait et rougissait tour à tour, ne sachant plus quelle
contenance garder vis-à-vis de ces transports d'enthousiasme auxquels il
ne devait guère s'attendre dans l'enceinte de la vieille Sorbonne.

Cette année, aucun incident remarquable n'est venu changer la
physionomie accoutumée de la cérémonie; le grand amphithéâtre de la
Sorbonne avait même un aspect plus froid et plus paisible que
d'ordinaire. A midi, M. le ministre de l'instruction publique, suivi du
conseil royal, est entré dans la salle avant que les élèves eussent
cessé de crier la Marseillaise. Sur ce, M. Villemain a pris la parole;
il a célébré les bienfaits toujours croissants de l'enseignement
national, et a promis solennellement de défendre cet enseignement contre
les rivalités actuelles et futures.

M. Caboche, professeur de rhétorique au collège Charlemagne, a pris
ensuite la parole et entamé une fort longue et fort inintelligible
harangue latine, à phrases redoublées et périodes cicéroniennes, dont le
sujet, si toutefois nous avons bien compris l'orateur, était le
développement de cette pensée si chère au bon Rollin: _les habitudes de
travail et de sagesse qu'on prend dans les collèges, sont la meilleure
préparation pour la conduite difficile de la vie_. M. Caboche a cru
d'ailleurs devoir consacrer une grande partie de son discours à louer
indirectement M. Villemain.

Après ces deux discours, on est passé à la lecture des prix.

Trois collèges se sont partagé les trois prix d'honneur: Rollin a eu
celui de philosophie, Charlemagne celui de rhétorique, Saint-Louis celui
de mathématiques spéciales. Les trois grands lauréats sont les élèves
Debreuil, Blandin et Roger; après eux nous avons surtout remarqué les
noms des élèves Gournault, du collège Louis-le-Grand, qui a remporté en
troisième un premier prix, deux seconds et un accessit; Dareste et Blain
des Cormiers, du collège Henri IV, qui ont été tous les deux couronnés
en philosophie; Lille, du collège Louis-le-Grand, qui n'a pas été nommé
moins de six fois (un prix et cinq accessits, dont trois premiers),
etc., etc. Les journaux quotidiens ont d'ailleurs donné la liste exacte
de la distribution des prix.--Louis-le-Grand a, cette année, repris
l'avantage sur Charlemagne: il compte vingt-quatre prix, tandis que son
rival en a tout au plus vingt. Les autres collèges restent toujours à
une distance respectueuse, et se maintiennent dans une moyenne de huit à
quinze prix.

_L'Illustration_ a déjà donné, à l'occasion d'une solennité musicale, le
grand amphithéâtre de la Sorbonne. Nous n'en reproduirons pas ici la
gravure, mais en revanche nous mettons sous les yeux de nos lecteurs le
tableau fidèle et animé que présente la cour de la Sorbonne au moment de
la sortie du grand concours.

A deux heures, M. le ministre n'a pas le temps de prononcer la clôture;
déjà de toutes parts la foule se précipite vers les portes, et les
tribunes et l'amphithéâtre débordent à grands flots dans la cour. Les
mères qui embrassent leurs fils, les professeurs qui se complimentent,
les camarades qui se disent adieu, les grands dignitaires qui se saluent
et se courtisent, tous se pressent, se heurtent et se mêlent; les
chevaux des voitures et des municipaux piaffent sur le pavé, la musique
sonne sa dernière fanfare, vivement soutenue par les coups de la grosse
caisse; le tambour bat aux champs, la garde présente les armes à M. le
ministre; les livres dorés étincellent au soleil; les vertes couronnes,
les écharpes brillantes, les robes noires des professeurs, les couleurs
jaunes, violettes, rouges, des épitoges, se touchent et se confondent;
c'est un tableau pittoresque, un pêle-mêle éblouissant dont l'effet ne
saurait se décrire; l'oeil est à la fois ébloui et charmé; mille bruits
confus, des rires, des cris, des hennissements, des fanfares,
remplissent les oreilles et les étourdissent: la fête n'a jamais semblé
plus magnifique qu'au moment même où elle s'achève, et la cour de la
Sorbonne, qui dans deux minutes aura repris sa tristesse habituelle, est
plus gaie, plus tumultueuse et plus resplendissante alors que le foyer
de l'Opéra dans une nuit de bal.

La foule s'écoule, la Sorbonne demeure abandonnée; mais cependant la
grande fête universitaire n'est point encore terminée: plus heureuse que
les autres fêtes du calendrier, elle aura un lendemain. Tous ces bruits
joyeux, ces acclamations triomphantes, ces riches applaudissements,
trouveront demain, à la même heure, un vigoureux écho dans les cours des
huit collèges; après le grand triomphe viendront les ovations; car ne
croyez pas que demain, dans la grande salle de Louis-le-Grand, sous la
tente de Henri IV, l'on doive célébrer une autre fête; non, il ne sera
question, il ne sera bruit que de la magnifique journée d'hier; chaque
proviseur, en prenant à son tour la parole devant ses élèves, commencera
infailliblement son discours par ces pompeuses paroles: «Non, vous
n'avez pas failli, jeunes élèves!» puis il énumérera tous les succès
remportés la veille par sa chère phalange, il les exaltera à plaisir,
les fera briller aux yeux des parents, et concluera, comme le fameux
bulletin: «Soldats, je suis content de vous!» Alors on couronnera de
nouveau les lauréats de la Sorbonne, et tandis qu'une simple palme sera
la récompense des prix du collège, ceux du concours, si bien payés déjà,
mériteront encore une couronne de fleurs, une double salve
d'applaudissements, une triple fanfare.

Ce jour-là d'ailleurs est peut-être la plus belle et la plus douce fête
de Paris. Vous ne rencontrez partout que des gens en parure, tout
chargés de beaux livres et de couronnes; vous ne sauriez entrer dans une
famille sans y trouver des apprêts inaccoutumés de joie et de festins;
partout on tue le veau gras; il semble que, pour les mères autant que
pour les fils, le premier jour des vacances soit le plus beau de
l'année. Le pauvre seul est triste, hélas! dans cette heureuse journée,
et lorsqu'il voit passer ces enfants, si magnifiquement récompensés de
leur travail et de leur science naissante, il pense amèrement à ses
fils, les héritiers de son ignorance et de sa misère, à ses fils,
auxquels on a bien fait l'aumône de l'intelligence, suivant l'expression
d'un grand poète et d'un grand orateur, mais qui pourtant, par leur
pauvreté même, sont encore condamnés à demeurer pauvres d'esprit, et ne
peuvent obtenir, tout au plus, que le nécessaire intellectuel,
c'est-à-dire juste de quoi savoir lire, écrire et compter.

[Illustration.]



Martin Zurbano.

RÉSUMÉ DES DERNIERS ÉVÉNEMENTS POLITIQUES ET MILITAIRES EN ESPAGNE.

Les rigueurs employées contre Barcelone causèrent en Espagne une
indignation générale. Les partisans d'Espartero eux-mêmes jugèrent qu'il
avait été trop sévère. Dès ce moment beaucoup de coeurs lui restèrent
aliénés.

Aux Cortès, dissoutes le 4 janvier par le régent, pour avoir protesté
contre ces rigueurs, avait succédé une Chambre non moins hostile au
gouvernement. Dès l'ouverture, le 3 avril, le ministère put juger qu'il
aurait contre lui une immense majorité. Cortina, l'un des adversaires du
régent, venait d'être nommé à la présidence du Congrès. Ce fut alors que
la nouvelle municipalité de Barcelone, élue depuis le 24 avril, lui
adressa une demande de mise en accusation du ministère, pour les actes
arbitraires commis envers Barcelone en décembre.

Le Congrès commença la discussion de l'adresse. Beaucoup de députés
furent d'avis d'y insérer la demande de mise en accusation du ministère,
provoquée deux fois déjà. Cette opinion aurait prévalu, le ministère le
sentit; le 1er mai il donna sa démission en masse. Cortina, chargé de
former un nouveau cabinet, le composa de noms honorés. M. Lopez,
ministre de la justice, eut la présidence. Le 11, peu de jours après
s'être constitué, le ministère communiqua aux deux Chambres le programme
de la conduite qu'il se proposait de tenir. Ce programme reçut
l'approbation du Congrès et de la nation; mais il n'en fut pas ainsi à
l'ambassade anglaise et au palais de _la Buena Vista_.

Les premiers actes du ministère Lopez prouvèrent qu'il avait réellement
l'intention de marcher selon l'intérêt national, qu'il ne voulait plus
être à la remorque de l'Angleterre. Le 18 mai, il proposa plusieurs
améliorations, et, dans un but de réconciliation entre le régent et la
nation, il demanda la destitution des deux hommes les plus compromis
dans les mesures extra-légales de 1842, l'un comme conseiller, l'autre
comme agent, de Linage et de Zurbano. Blessé dans ses affections les
plus intimes, Espartero refusa formellement d'accorder cette
satisfaction à l'opinion publique. Le ministère Lopez donna alors sa
démission. Le lendemain 19, le Congrès déclara à l'unanimité moins trois
voix que le ministère avait bien mérité de l'Espagne, et que ses
représentants lui votaient des remerciements.

Cette rupture solennelle entre les pouvoirs constitutionnels et le
régent causa une vive agitation dans les esprits. On dut se préparer aux
événements les plus graves. Le 20 mai, le régent se nomma un nouveau
ministère; sa composition n'était pas de nature à calmer les
appréhensions nationales; des noms flétris y avaient place. La Chambre
se crut autorisée, dans cette grave circonstance, à envoyer une adresse
au régent pour lui dire qu'elle espérait qu'il ne sortirait pas des
principes parlementaires. Espartero reçut la commission avec une
insolence militaire fort déplacée, et il répondit sèchement «qu'il
agirait de la manière qui conviendrait le mieux au pays.»

La commission rapporta dans le sein des Cortès une irritation qui ne
tarda pas à se répandre dans Madrid. Ce jour-là, de nombreux
rassemblements eurent lieu à la _Puerta del sol_. Les nouveaux ministres
furent hués par la foule en se rendant au Congrès. Là, ils furent reçus
par de nombreux cris de réprobation: A la porte le voleur! cria-t-on à
Mendizabal; et il fut forcé de sortir avec ses collègues, qu'on ne
voulut pas reconnaître comme ministres. A leur sortie, le peuple les
accueillit à coups de pierres, et ce fut avec peine qu'ils regagnèrent
leurs hôtels. Le président de la Chambre, Olozaga, termina cette
tumultueuse séance par ces paroles: «Dieu sauve la patrie et la reine!»

Le lendemain, les Chambres furent prorogées, puis dissoutes par un
décret du 26. A la suite de ce décret, et comme pour adoucir tout ce
qu'avaient d'acerbe de telles mesures, le régent publia une ordonnance
d'amnistie, et rendit facultatif le paiement de l'impôt qui n'était pas
légalement voté, mais ces palliatifs ne diminuèrent en rien l'irritation
produite par ce coup d'État. Le ministère et le régent étaient perdus
dans l'opinion publique.

Les députés portèrent rapidement dans leurs provinces tout leur
mécontentement. Partout ils représentèrent Espartero comme un usurpateur
futur du trône d'Isabelle, comme un dictateur impitoyable, et partout
les esprits s'agitèrent et se préparèrent à l'insurrection. Le 23 mai,
Malaga prit l'initiative et se souleva la première. Le 27, Grenade imita
Malaga. Le 30, Reuss forma une junte, sous la présidence de Prim, et se
prononça contre le régent. Le colonel Prim rassembla 3,000 hommes et
forma le noyau de l'armée insurrectionnelle.

Zurbano, avec son instinct de désordre, avait pressenti ce mouvement
depuis longtemps, et s'était préparé à le combattre. Dès le 30, il avait
rassemblé toutes les troupes disponibles de la province de Girone, et il
se mit en marche.

Barcelone, bien qu'agitée au fond du coeur, était encore calme à la
surface. Elle avait été si cruellement frappée six mois auparavant,
qu'elle craignait de s'exposer de nouveau à la vengeance du régent; elle
attendait. Le 5 juin, un officier-général entre dans ses murs, il suit
la _Rambla_, accompagné de quelques cavaliers; c'est Zurbano. Des
passants l'ont reconnu et son nom vole de bouche en bouche; mais ce
n'est pas l'affection qui le porte ainsi, c'est la haine, c'est le
mépris. Les promeneurs se rapprochent de lui, et bientôt le cri: _Meure
Zurbano!_ se fait entendre de toutes parts. Il est entouré, poursuivi et
forcé de se réfugier dans un hôtel. Plein de rage, il ne tarde pas à se
montrer au balcon et à menacer le peuple. Des troupes arrivent pour le
protéger; aussitôt il sort à cheval avec quatre compagnies d'infanterie,
50 dragons, et revient sur la _Rambla_ comme pour braver le peuple. Des
cris: _Meure Zurbano! meure Espartero!_ sortent de la foule qui
s'accroît sans cesse. Zurbano, Furieux, met le sabre à la main et
ordonne à sa troupe de charger le peuple: nul soldat n'obéit. Alors,
comme un fou en délire, il charge seul sur cette masse (voir la gravure,
page 313). Forcé de fuir, il quitta la ville enfin, mais en appelant sur
elle tous les maux.

En quittant Barcelone, Zurbano rejoignit ses troupes à Girone, et se
dirigea, à leur tête, sur Reuss, où Prim organisait les insurgés. Le 11,
il était devant la ville avec 8,000 hommes. Il l'attaqua aussitôt; mais
il manquait de grosse artillerie, et, après un combat de plusieurs
heures, il fut forcé de battre en retraite. Le 12, avec quelques pièces
qu'on lui avait amenées dans la nuit de Tarragone, il attaqua de
nouveau Reuss. Pour éviter la ruine de cette ville, le colonel Prim
l'évacua et se retira dans les montagnes voisines.

Cependant l'insurrection se développait rapidement et s'organisait sur
tous les points: beaucoup de villes avaient adhéré au _prononciamiento_
de Reuss et avaient constitué des juntes. Barcelone s'était placée, dès
le 6, à la tête du mouvement; sa junte, qui s'était déclarée junte
suprême provisoire, chercha à régulariser la marche des événements, à
leur donner de l'ensemble: elle expédia des agents de tous côtés pour
exciter les esprits et accélérer les soulèvements. Il y allait de son
existence: elle n'avait plus de grâce, plus de pitié à attendre du
régent; il fallait le vaincre à tout prix. Le capitaine-général Cortinez
et la garnison étaient restés neutres jusqu'alors; seulement il avait
été décidé, pour éviter tout conflit, que la junte quitterait Barcelone,
et établirait son siège à la Sabadell, village éloigné de trois lieues.
C'est de là que sont datés ses premiers actes. Le 8, elle déclara la
province de Barcelone indépendante dn gouvernement de Madrid, et fit un
appel solennel aux provinces pour se rallier à elle. Elle somma aussi le
capitaine-général de se prononcer enfin. Persuadé que les troupes
l'abandonneraient s'il attaquait la ville, Cortinez promit de nouveau de
rester spectateur passif des événements et d'attendre les ordres de
Madrid; mais il fit entrer dans le fort de Montjouich une garnison sûre
et de nombreux approvisionnements.

Zurbano était dans les environs de Barcelone avec 14 bataillons, 5
escadrons et 4 batteries; il attendait l'instant propice pour attaquer
cette ville. Il était en communication avec le gouverneur de Montjouich,
sûr que celui-ci écraserait la ville au premier signal, il allait le
donner, lorsque l'insurrection de Tarragone et de plusieurs villes
voisines, le 13 et le 14, le força à quitter précipitamment ses
positions et à se diriger sur Lerida.

Les événements commençaient à 'inquiéter le régent: la Catalogne était
tout entière à l'insurrection, Valence et l'Andalousie s'agitaient de
plus en plus: des généraux, des officiers de tout grade, des bataillons
entiers, se prononçaient chaque jour contre lui; il comprit enfin qu'il
y avait danger sérieux et il se décida à agir.

Rassurée par l'éloignement de Zurbano et par la rapide expansion de
l'insurrection, la junte de Barcelone somma de nouveau le
capitaine-général Cortinez de s'unir à elle. Le 13, dans la soirée,
entraîné par l'exemple de ses officiers et de ses soldats, peut-être
aussi par ses convictions personnelles, Cortinez adhéra solennellement à
la demande de la junte, et adressa une proclamation au peuple et à
l'armée pour leur conseiller l'union, la fidélité à la reine et à la
constitution. Il n'était pas question du régent; il semblait déjà hors
de cause. Cet acte du capitaine-général causa une vive joie dans la
ville. Les troupes et les habitants fraternisèrent; ce jour et le
lendemain il y eut fête, générale: danses, festins, illuminations,
musique; un _Te Deum_ fut chanté à la cathédrale, des hymnes
patriotiques au théâtre. Le 14 au matin, la junte fit sa rentrée à
Barcelone, et accorda une gratification aux troupes; elle leur annonça
en outre qu'elle les prenait à sa solde, et que leur arriéré, qui était
considérable, leur serait payé; elle leur en fit donner aussitôt la
moitié sur la caisse de la ville.

Ce même jour, pendant que Barcelone se créait une armée pour renverser
l'homme qui l'avait décimée sans pitié, celui-ci, le régent, publiait à
Madrid et adressait à toutes les provinces une longue proclamation où il
exposait, par leur meilleur côté, tous les actes de son administration;
il les excusait tous par la raison du salut de l'État, et terminait
ainsi:

«Je dois livrer intacts aux Cortès, qui ont décidé les graves questions
qui agitent aujourd'hui les esprits, les dépôts sacrés de la reine et de
mon autorité. Je ne les livrerai ni à l'anarchie ni au débordement des
passions. Le sort de celui qui a consacré mille fois sa vie à la défense
de sa patrie importe peu; mais la reine, la constitution et la monarchie
m'imposent des devoirs que je remplirai comme premier magistrat de la
nation, et que je défendrai comme soldat. «Le duc de la Victoire.»

Cet acte ne fit aucun effet. Espartero était jugé et condamné comme
indigne de cette haute magistrature, dont il avait usé en soldat. Chaque
jour, plusieurs cités, plusieurs corps de troupes de ligne se ralliaient
à l'insurrection. Malaga, levé le premier, mais qui s'était calmé, se
leva de nouveau en apprenant les événements de Barcelone; Grenade
l'imita; Tarragone, que Zurbano ne menaçait plus, se prononça le 15 avec
un enthousiasme difficile à décrire. Ville, forts, bourgeois et soldats
s'unirent pour fêter ce beau jour; la municipalité, en réjouissance de
cette heureuse délivrance, fit promener les géants et leur suite _(las
gigantes y la dulzayna)_, ce qui n'a lieu que dans les grandes
circonstances.

Quelques officiers ne voulurent pas prendre part au mouvement; on leur
laissa la liberté de quitter la ville. Ils s'embarquèrent, ainsi que la
femme de Zurbano et plusieurs autres dames, sur un brick anglais, qui
les transporta à Port-Vendre.

Malheureusement, le _prononciamiento_ ne s'était pas ainsi accompli dans
toutes les villes; dans quelques-unes il y avait eu lutte et sang versé.
La tentative d'insurrection faite le 9, à Saragosse, par 200 conjurés,
eut de nombreux points de ressemblance avec la conspiration de Mallet;
comme elle, après un succès de quelques heures, pendant lesquelles le
capitaine-général Seoane, les principaux officiers de la garnison et la
municipalité furent prisonniers, elle eut sa réaction en faveur des
esparteristes, et les vainqueurs d'un instant furent forcés de prendre
la fuite; 40 d'entre eux furent arrêtés, jugés par une commission
militaire réunie sur-le-champ, presque tous condamnés à mort et exécutés
peu de jours après. Le 10, à Valence, la population, furieuse de
l'opposition que le gouverneur Gamacho mettait au prononcement, se rua
sur lui et l'assassina, ainsi que plusieurs autres personnes dévouées à
Espartero. Le capitaine-général Zavala voulut se mettre à la tête dn
mouvement, mais la ville n'ayant nulle confiance en lui, le força à
sortir de ses murs.

A part ces excès, le mouvement insurrectionnel se fit sans violence. Le
15 juin, presque toute la Catalogne était debout. Plusieurs villes
s'étaient prononcées dans l'Aragon, dans la province de Valence, en
Murcie et en Andalousie, et presque partout les autorités militaires
s'étaient franchement unies aux autorités civiles.

Le 16 juin, les troupes du capitaine-général Cortinez prêtèrent serment
de fidélité à la junte. Le brigadier Castro en prit une partie sous son
commandement, et sortit de la ville pour observer Zurbano, qui était
encore à Lerida. Après le départ de cette première colonne, forte de six
bataillons, mais presque sans artillerie ni cavalerie, le colonel Prim
s'occupa activement d'organiser 4,000 volontaires et un escadron de
cavalerie, pour soutenir Castro et agir de concert avec lui. C'est sur
ces deux officiers, les premiers ralliés à la cause nationale, que
reposait le salut de Barcelone et de toute l'Espagne; il fallait
empêcher Zurbano de s'approcher de la ville et de prendre possession du
fort. Là était alors la question; le gouverneur de Montjouich, le
colonel Echalecu, avait reçu l'ordre formel de commencer le bombardement
au premier signal d'hostilités commises contre Zurbano; il avait refusé
de remettre son commandement au colonel Pujol, nommé par Cortinez pour
le remplacer; sa garnison avait résisté à toutes les séductions de la
ville et paraissait dévouée à Espartero.

Pendant ce temps, le régent passait des revues à Madrid, il adulait la
garde nationale et les troupes de ligne, il cherchait à ranimer les
dévouements chancelants et à surexciter l'enthousiasme de ses fidèles,
des _ayacuchos_; mais déjà il put voir que, parmi cette _camarilla_
militaire qui l'avait élevé sur le pavois, il y avait déjà de nombreuses
hésitations; la fortune d'Espartero se voilait, les favoris s'en étaient
aperçus les premiers. Cette unanimité de l'opinion publique contre le
régent, cette réprobation générale qui le frappait sans pitié, avaient
ébranlé les plus résolus. Les nombreuses promotions qu'il fit alors dans
l'armée, la nomination de Seoane à l'emploi de général en chef des
armées d'Aragon, de Catalogne et de Valence; celle de San Miguel au
grade de capitaine-général de Madrid; celle du colonel Echalecu, par
enjambement du grade de brigadier, au rang de maréchal-de-camp; toutes
ces faveurs et beaucoup d'autres que nous taisons ne ranimèrent pas
l'affection de l'armée; le bon effet qu'elles auraient pu produire fut
détruit par l'élévation de Martin Zurbano au grade de
lieutenant-général. La partie noble et généreuse de l'armée vit avec
chagrin un tel nomme arriver à ce rang, qui ne devrait être accordé
qu'aux hommes les plus distingués par leurs talents et leurs vertus.

Ces nominations faites, le régent fit partir toutes les troupes dont il
pouvait disposer, 6,000 hommes à peu près; il ne laissa à Madrid qu'un
régiment de cavalerie. Ce départ eut lieu le 20. Le 21, Espartero quitta
lui-même la capitale, accompagné des généraux Ferras, ministre de la
guerre, et Linage, son conseiller intime; il prit la route de Valence
par Aranjuez et Ocana; plusieurs corps devaient le rejoindre en route;
le rendez-vous général était fixé à Quintanaz de la Orden, dans la
Manche. Le régent avait annoncé que là seulement il révélerait son plan
de campagne.

Le matin de son départ, le régent adressa une proclamation à l'Espagne.
Il disait que l'agitation du pays nécessitant son intervention
personnelle comme chef de la _force compressive_, il se portait sur les
lieux où sa présence était utile: «Dans deux occasions analogues, j'ai
quitté la capitale; celle-ci est plus critique; les périls que je vais
braver sont plus grands, mais ma valeur et ma fermeté deviendront plus
solides et plus sures. Le, courage de ceux qui me regardent, avec
raison, comme la bannière de nos libertés grandira, etc.» La lecture de
cette proclamation de _bravo_ excita un vif enthousiasme dans la garde
nationale de Madrid; elle jura à grands cris de soutenir la régence
d'Espartero, jusqu'au 10 octobre 1814, au prix de tout son sang.

La marche du régent vers Valence, celle de Zurbano sur la Catalogne, les
menaces de Montjouich, le siège de Grenade par le général Alvarez
Toncas, les fusillades de Saragosse, n'arrêtèrent pas les
_prononciamientos_. Chaque jour le régent apprenait le soulèvement de
quelques villes. Le 25, à son arrivée à Quintanaz, Espartero put ajouter
vingt noms aux noms des villes qu'il se promettait de punir. L'armée lui
échappait également par fractions, chaque matin on lui annonçait des
défections nouvelles; les hommes qu'il avait comblés de faveurs, les
capitaines-généraux tout aussi bien que les simples officiers, que les
soldats, se tournaient contre lui et s'unissaient à ses ennemis pour le
renverser.

Dans les premiers jours de l'insurrection, le rôle le plus actif, parmi
les partisans d'Espartero, appartint sans contredit à Zurbano. Forcé,
après le bombardement de Reuss, de battre en retraite sur Lerida, pour
ne pas être entouré par les troupes insurgées, il prit à peine quelques
jours de repos, reçut quelques renforts, et se mit de nouveau en marche
pour la Catalogne. Le 18, il était à Igualada, à vingt-cinq lieues de
Lerida et à vingt de Barcelone. Ce fut de ce lieu qu'il expédia au
gouverneur du fort de Montjouich l'ordre ainsi conçu: «Au premier feu
soutenu que vous entendrez sur la route de Lerida, réduisez Barcelone en
cendres.»

Martin Zurbano reçut ce jour-là son brevet de lieutenant-général. Seoane
lui adressait aussi de Saragosse un ordre du jour où il lui donnait en
outre le titre de capitaine-général et de général en chef de la
principauté de Catalogne par intérim. De plus fortes têtes que celle de
Zurbano se seraient troublées à la fumée d'un tel encens. Zurbano en fut
étourdi; il se crut un grand homme, et, dans son orgueilleux enivrement,
il adressa, le 20, une proclamation à la Catalogne; il l'engageait à se
soumettre au régent sans délai; à ce prix, il promettait indulgence et
oubli du passé. La junte de Barcelone ne répondit que par quelques
paroles de mépris à cette proclamation.

L'approche de Zurbano et son ordre au gouverneur de Montjouich furent
bientôt connus de Barcelone. Le danger d'un bombardement parut alors si
imminent, que les habitants restés en ville se hâtèrent de transporter
dans la campagne la moins exposée, leurs meubles, leurs lits, etc. Du 21
au 24, les rues, les places, les portes de la ville, étaient encombrées
de gens, de chevaux et de charrettes chargés qui s'éloignaient en toute
hâte.

Prim et Castro avaient manoeuvré avec tant d'adresse et de secret depuis
quelques jours, qu'ils furent en mesure de cerner Zurbano dans ses
positions d'Igualada. Cette ville est située près des monts Serrai, à
l'est du côté de Barcelone; elle est séparée de Cervera et de Lerida par
des défilés difficiles. Prim menaçait Zurbano du côté de Barcelone;
Castro occupait de fortes positions au-delà des monts Serrat, près de
Cervera, et coupait ainsi toute retraite à Zurbano. Des sommations de
capituler lui furent faites le 21. Il refusa de se rendre, mais il
consentit à se retirer sur Lerida. Castro manquait d'artillerie et de
cavalerie; Zurbano en était bien pourvu. Pour éviter un combat sanglant,
le brigadier Castro lui laissa donc le passage libre, heureux d'avoir
forcé cet homme à abandonner la Catalogne. Une correspondance assez
curieuse s'établit à ce sujet entre le général Castro et Zurbano; nous
regrettons que le défaut d'espace nous empêche de la reproduire. Le 25,
Zurbano était à Cervera; toujours poursuivi par Prim et Castro, il se
disposait à battre en retraite sur Lerida.

La conduite militaire de Seoane dans cette circonstance capitale ne fut
pas à l'abri de reproches: au lieu de se tenir prêt à soutenir son
lieutenant dans sa marche sur la Catalogne, il perdit son temps à
parcourir la vallée de l'Ara pour comprimer quelques soulèvements de
paysans.

Les troupes du régent n'étaient ni plus heureuses ni mieux conduites
dans les autres provinces insurgées: le général Alvarez était forcé de
lever le siège de Grenade; Van Halen se promenait sans succès entre
Séville, Cordoue et Jaën.

Le 25, le régent arriva à Albacète et y établit son quartier-général; il
avait avec lui 5,000 hommes d'infanterie, 800 chevaux et 12 pièces de
campagne. Ces troupes furent cantonnées entre cette ville et Chinchilla,
qu'elles occupèrent également. Mécontent de la conduite d'Alvarez devant
Grenade, il le destitua et le remplaça par le maréchal-de-camp
Facundo-Infante, comme capitaine-général de Grenade; par le même décret,
il nomma Van Halen général en chef de l'Andalousie.

Le général Serrano, ministre de la guerre sous le ministère Lopez,
arriva à Barcelone le 27. Le général Ramon Narvaez, exilé par le régent,
et son ennemi personnel, débarqua au Grao, port de Valence, le même
jour, avec le général Concha, condamné à mort avec Diego Léon, mais plus
heureux que lui, et les brigadiers Pezuela et Shelly. Ils offrirent
leurs services à la junte. Leur offre fut accueillie avec enthousiasme,
surtout par les troupes. Narvaez ne perdit pas un instant; dès le 29, il
travailla activement à l'organisation des troupes pour marcher, dit-il,
sur Albacète, et se mit en mouvement le 30.

En Catalogne, Zurbano continuait sa retraite; le 26, il quitta Cervera,
que Castro occupa le même jour; le 29, il entra à Lerida. Castro prit
position dans les environs pour surveiller ses mouvements. Le manque de
cavalerie empêcha Castro et Prim de le pousser plus vigoureusement.

Dans les derniers jours de juin, pendant le séjour du récent à Albacète,
un grand nombre de villes adhérèrent au _prononciamiento_. Le 1er
juillet, il ne restait au régent que l'Aragon, l'Estramadure, la
Nouvelle-Castille et la Manche. Ce qui aggravait la position du régent
et de son gouvernement, c'est que ses coffres étaient vides et qu'aucun
impôt n'arrivait à Madrid. Presque toutes les caisses publiques avaient
été saisies par les juntes, tous les revenus de l'État étaient perçus
par elles; les arsenaux, les ports de mer de la Méditerranée
appartenaient aussi à l'insurrection. Ainsi les armes et l'argent, ces
deux grands agents de la guerre, étaient en abondance dans les villes et
dans les camps prononcés; ils manquaient de plus en plus, au contraire,
dans les corps restés fidèles au régent.

Sûre de sa puissance, la junte de Barcelone forma un gouvernement
provisoire. Elle convoqua le ministère Lopez dans ses murs. En attendant
l'arrivée des membres de ce ministère, elle le constitua dans la
personne du général Serrano, et lui donna pouvoir d'agir. Le premier
acte émane de Serrano fut celui qui prononça la déchéance du régent.

Après avoir expédié cet acte dans toutes les directions, la junte de
Barcelone décréta la démolition des fortifications de la ville: le
lendemain, les ouvriers étaient à l'oeuvre.

Les progrès de l'insurrection devenaient se visibles, ils étaient si
rapides, que, malgré toutes les précautions prises pour les cacher aux
habitants de Madrid, la nouvelle leur en parvint. Il y eut quelques
rassemblements. Mendizabal, ministre des finances, gouvernait en
l'absence du régent. C'était l'homme qui lui convenait. Disposé à la
résistance et à la compression, ne craignant pas de se jeter dans les
mesures extra-légales, il organisa un système de terreur qui arrêta tout
murmure. La presse elle-même fut muselée, poursuivie et menacée de telle
manière, que tous les journaux de Madrid, moins les quatre dévoués au
régent, cessèrent leurs publications. Cependant Mendizabal voyait
clairement la marche des choses, il en prévoyait le dénouement dès le 20
juin, puisqu'il conseilla à Espartero, avant son départ de Madrid, de
rappeler le ministère Lopez. Le régent refusa. «Non, je ne céderai pas,
dit-il; que le sabre en décide! Ma destinée est de tomber comme un chef
de bande _(como un bandolero)_, sur un champ de bataille.»

Au lieu de se porter sur Albacète où était le régent, le général Narvaez
se dirigea rapidement sur Teruel, que le brigadier Ena, venu de
l'Aragon pour se réunir à Espartero avec quatre bataillons, trois
escadrons et une batterie d'artillerie, assiégeait, depuis plusieurs
jours. Ce mouvement inattendu avait un but militaire important;
l'occupation de Teruel par les troupes d'Espartero eût donné à ce
dernier un point stratégique excellent pour menacer à la fois la
Catalogne, Valence et la Murcie, et pour se relier à Saragosse. Narvaez
comprit la valeur de ce point, et s'y porta à marches forcées, avec
4,000 hommes et 300 chevaux. Le 1er juillet, Narvaez était à Murviedro;
le 2, à Segorbe; le 3, il attaquait Ena, le mettait en déroute et
débloquait Teruel; le 4, il se mettait en marche avec un renfort de
trois bataillons et d'un escadron qui avaient abandonné Ena pour se
joindre à lui; le 5, il entrait à Daroca, sur la grande route de
Saragosse à Madrid; il coupait, ainsi la capitale et le régent du
principal corps d'armée qui leur restât fidèle.

Pendant cette rapide marche de Narvaez, le régent restait à Albacète
dans l'inaction la plus complète. Toute l'Espagne l'abandonnait, et il
ne faisait rien qui pût révéler ses projets. Ses facultés paraissaient
anéanties. On disait tout bas autour de lui que Linage, resté à Aranjuez
par suite d'une chute de cheval, avait gardé avec lui l'intelligence et
le courage du régent.

[Illustration: Mendizabal, ex-ministre des finances, en Espagne.]

Prim et Castro ayant reçu de nombreux renforts, furent enfin en mesure
de forcer Zurbano et Seoane à quitter Lerida, Fraga et Balaguez, qu'ils
occupaient avec 22 bataillons, 1,000 chevaux et 16 pièces d'artillerie.
Ils se retirèrent, le 5, sur Saragosse, ne laissant qu'un bataillon dans
le château de Lerida. L'armée de Catalogne ne les poursuivit pas; elle
s'échelonna depuis Cervera jusqu'à Tarrega, où Serrano travailla à
compléter son organisation et à la mettre en état de combattre les
troupes de ligne du régent. A Valladolid, le général Aspiroz organisait
5,000 hommes d'infanterie et 400 chevaux, et se préparait à marcher sur
Madrid. En Andalousie, Concha observait Van Halen, et cherchait à
empêcher sa jonction avec le régent; Roncali, capitaine-général des
provinces basques, rassemblait les troupes de la Navarre et de Guipuscoa
pour marcher sur Saragosse par Tudela. Ainsi il y avait vraiment
ensemble dans les manoeuvres des corps insurgés; chacun d'eux avait sa
mission particulière, mais calculée pour coopérer au succès général.

Seoane, prévenu du rapide mouvement de Narvaez sur Daroca, et pensant
que son intention était de se porter sur Catalayud pour enlever les 800
chevaux du dépôt de remonte, et de marcher ensuite sur Madrid, que nulle
force ne couvrait, Seoane hâta son retour à Saragosse; il y entra le 7.
Le 10 et le 11, la division de Zurbano le rejoignit, et il put se
préparer à agir contre le hardi général qui s'aventurait ainsi avec
quelques mille hommes, sans artillerie, si loin de sa base d'opérations.
Le 15, Seoane et Zurbano sortirent de Saragosse à la tête de plus de
10,000 hommes et d'une nombreuse artillerie, et marchèrent sur Catalayud
pour suivre Narvaez.

On put dès lors pressentir que le dénouement aurait lieu à Madrid. En
effet, toutes les troupes prononcées et la plus grande partie des forces
du régent convergeaient vers ce point des diverses provinces quelles
occupaient; le régent seul s'en éloignait. Dans la nuit du 7 au 8
juillet, il quitta Albacète et se porta par Balazote sur la route de
l'Andalousie. Cette marche rétrograde lui faisait perdre la partie.
S'éloigner de Madrid quand cette ville était menacée de trois côtés; à
l'ouest, par le général Urbina, qui commandait les troupes et les
insurgés de Badajoz; au nord, par Aspiroz; à l'est, par Narvaez.

Madrid, pour faire l'ace aux dangers qui le menaçaient, n'avait d'autres
forces que la milice et quelques faibles détachements de troupes de
ligne. Mendizabal, pour obvier autant qu'il était en lui à l'absence des
troupes, fit élever rapidement sur les points propices des batteries et
des fortifications provisoires, il barricada les principales rues,
creusa des fossés; il arma la milice et la contraignit, par ses menaces,
à occuper tous les points défensifs. La mise en état de siège, décrétée
le 10, lui donna le pouvoir d'agir sans contrôle. Il créa de plus une
commission auxiliaire du gouvernement, prise parmi les plus dévoués
esparteristes, afin de donner au pouvoir _l'impulsion, le prestige et la
vigueur_ nécessaires pour ces circonstances; ce sont les termes du
décret de création. Cette commission fut le digne pendant de la bande
d'assommeurs formée par ce même Mendizabal.

Tous ces moyens de défense étaient à peine terminés lorsqu'on apprit
l'arrivée du général Aspiroz à El Pardo, village à 2 lieues au nord de
Madrid. Cette nouvelle causa quelque agitation dans la ville. Une
réunion de députés et de notables eut lieu chez Cortina, ex-président
des cortès, pour aviser aux moyens de donner une solution pacifique à
cette grave situation.

Aspiroz ne pouvait agir seul contre Madrid; il se décida donc à attendre
Narvaez qui s'avançait à marches forcées. Le 6, il avait atteint
Catalayud, et se trouvait ainsi à trois grandes journées de Seoane, qui
ne pouvait d'ailleurs le suivre encore, n'ayant pas réuni ses troupes.
Narvaez put donc prendre trois jours de repos à Catalayud pour organiser
les troupes qui s'étaient réunies à lui; le 10, il se remit en mouvement
avec 12 bataillons et 1,000 chevaux.

Ce jour-là, Espartero était à Val de Penas; le 11, il entrait dans la
Sierra-Morena et s'arrêtait au défilé de Santa-Elena, passage important
qui commande la grande route de Madrid en Andalousie. De cette position
à six jours de Madrid, il menaçait Séville par la route de Cordoue, et
Grenade par celle de Jaën. 11 se trouvait en communication avec Van
Halen, qui occupait alors Alcala de Guadaïra avec 4,000 hommes et avec
le général Caratala, qui quittait Cadix et venait d'entrer en campagne
avec 3,000 hommes et 4 bataillons de milices mobilisées; un équipage de
siège remontait le Guadalquivir pour bombarder Séville. Ainsi les
projets d'Espartero se dévoilaient: il voulait écraser Séville et
l'Andalousie; c'est vers ce point qu'il concentrait ses dernières
ressources. Il n'avait pas osé attaquer la Catalogne, mais il se jetait
sur une province moins bien défendue, moins énergique, et où il trouvait
un point d'appui à peu près sûr, Cadix, qui tenait encore pour lui, et
un refuge, Gibraltar ou les navires anglais.

L'insurrection s'organisait en Andalousie, Alvarez avait échoué devant
Grenade en juin, Van Halen y éprouva un échec en juillet. Depuis
longtemps il manoeuvrait entre Cadix, Séville, Cordoue, Jaën et Grenade,
sans obtenir d'autre résultat que d'entendre partout sur sa route sonner
le tocsin aussitôt qu'il approchait d'une ville ou d'un village. Ses
soldats attristés disaient: «_Tocan a muerto_, on sonne l'enterrement.»
Ses seules victoires furent quelques exécutions de malheureux prononcés,
enlevés çà et là par ses soldats; quelques soumissions de petites villes
sans défense, et surtout beaucoup de pillage. L'Andalousie, ainsi que
Barcelone, conservera le nom de Van Halen comme un objet de haine et
d'exécration. Repoussé de Grenade et de Séville, il se dirigeait alors
sur Cadix pour opérer sa jonction avec Caratala, et attendre l'équipage
de siège destiné au bombardement de Séville. Le général Concha observait
de Grenade tous ses mouvements, et se préparait à agir.

Narvaez marchait rapidement sur Madrid, toujours suivi, à deux ou trois
jours de distance, par Seoane et Zurbano. Cette poursuite aurait pu
compromettre le succès qu'on attendait de l'entreprise de Narvaez, mais
Serrano s'était déjà mis en mesure de le soutenir. Aucun danger ne
menaçant plus la Catalogne du côté de Saragosse, Serrano quitta ses
positions de Lerida le 12, et donna l'ordre au brigadier Prim, qui
occupait. Fraga, de se porter sur Mequinenza, qui venait de se
prononcer, et de prendre ensuite la route de Molina. Cette direction
diagonale lui faisait gagner plusieurs journées de marche. Le général
Serrano suivit Prim avec deux autres brigades; sa division comptait
7,000 hommes d'infanterie, 1,500 chevaux et 5 batteries d'artillerie. Le
général Castro resta cantonné sur la Cinca, pour couvrir la Catalogne,
avec 1,000 hommes tirés des milices de Barcelone.

Malgré tous les moyens d'excitation mis en usage par Mendizabal, les
milices de Madrid paraissaient peu disposées à faire une longue et
vigoureuse défense; la crainte du ministre d'Espartero, bien plutôt que
le désir de combattre les insurgés, leur faisait conserver leur attitude
martiale. La terreur régnait dans la capitale, on arrêtait les suspects,
la presse indépendante avait cessé de paraître, et on ne savait rien de
ce qui se passait dans les provinces, l'_Ayuntamiento_ était en
permanence pour faire face à tous les événements; on continuait jour et
nuit les travaux de défense; la milice était toujours debout, par
moitié, avec ordre, au premier coup de la générale, de se réunir aux
lieux fixés.

Le général Aspiroz, prévenu de l'approche de Narvaez par Guadalahara,
fit un quart de conversion vers la droite de Madrid, et se porta, le 14,
sur Alcala d'Henarès. Dans ce changement de front, quelques tirailleurs
longèrent le mur d'enceinte de la capitale; on leur tira quelques coups
de canon, qui blessèrent trois hommes. Le 15, l'avant-garde du général
Narvaez déboucha enfin en vue de Madrid, et prit position au village de
Fuen-Carral, à une lieue de Madrid; Aspiroz était à Casa-del-Campo,
palais de plaisance de la reine, à une demi-lieue. Le 10 au matin,
Narvaez envoya un parlementaire à Madrid, et le somma de se rendre. Le
17, la municipalité répondit que Madrid voulait rester neutre jusqu'à la
fin de la lutte. Le soir, il y eut un petit engagement entre quelques
éclaireurs de Narvaez et la milice; elle eut le courage de tirer un coup
de canon; mais, en voyant tomber un capitaine et deux miliciens, tués
par les balles des insurgés, elle se sauva à toutes jambes, abandonnant
deux pièces de canon, que les soldats de Narvaez dédaignèrent de
prendre.

Dans la nuit du 17 au 18, Narvaez, informé de l'approche de Seoane et de
Zurbano, se porta au-devant d'eux, et prit position à Torrejon-de-Ardoz,
entre Alcala et Madrid. Aspiroz, qui avait fait une reconnaissance sur
Aranjuez pour observer Ena, qui s'approchait par cette route avec les
débris de sa brigade, se hâta de rejoindre Narvaez; il resta avec 4,000
hommes aux portes de Madrid, pour empêcher toute sortie.

Pendant ces mouvements, les bruits les plus faux étaient répandus à
Madrid par Mendizabal, et y entretenaient une sorte de courage. La
vérité eut bientôt abattu cet enthousiasme factice. Le 20, on y
annonçait à grand bruit l'arrivée à Guadalahara de l'invincible armée
d'Aragon, qui devait écraser Narvaez. Le 21 au matin, la population de
Madrid assistait à l'entrée d'une colonne de 2,500 hommes et 400
chevaux, débris découragés des corps d'Iriarte et d'Ena, et criait sur
son passage: Vive la brave armée! vivent nos frères fidèles! Mendizabal
les passa en revue, les flatta, les appela héros, leur fit distribuer
50,000 réaux (12,500 fr.), ce qui formait à peu près tout ce que
renfermaient les coffres de l'État.

[Illustration: Général Prim, comte de Reuss.]

Le 21, les généraux Seoane et Zurbano couchèrent à Alcala, à deux lieues
de Torrejon, où les attendait Narvaez. Le 22, au point du jour, Seoane
se mit en mouvement et prit une forte position près de
San-Juan-de-los-Hueros, en face de Torrejon; son front était protégé par
le Torote, ruisseau encaissé. Seoane avait 8,000 hommes d'infanterie,
600 chevaux et 20 pièces d'artillerie. Narvaez comptait près de 10,000
hommes, dont 1,000 de cavalerie, mais il n'avait qu'une très-faible
artillerie. Malgré ce désavantage marqué, surtout quand on attaque de
bonnes positions, Narvaez n'hésita pas à se porter sur l'ennemi, qui
paraissait vouloir garder la défensive. A six heures du matin, Narvaez
forma ses colonnes d'attaque et se mit en mouvement; la fusillade
s'engagea bientôt entre les tirailleurs des deux partis, mais mollement;
les soldats de Seoane et de Narvaez se parlaient, se reconnaissaient,
plusieurs se même pressaient la main au lieu de se battre. Narvaez
s'aperçut bientôt de ces dispositions; il s'avança avec courage entre
les deux armées, et leur adressa une vive et éloquente allocution. Déjà
les soldats de Seoane s'ébranlent pour se réunir à ceux de Narvaez,
lorsque Seoane et Zurbano accourent, les arrêtent et rétablissent le
combat. Narvaez donne aussitôt l'ordre au brigadier Shelly de se porter
rapidement avec la cavalerie sur le flanc de l'ennemi, et de le charger.
Ce mouvement, habilement exécuté, termina ce simulacre de bataille; 16
bataillons mettent la crosse en l'air et passent à Narvaez; Seoane est
entouré et fait prisonnier; Zurbano, à la tête de 2 bataillons restés
fidèles, est forcé de s'éloigner rapidement du champ de bataille. Cette
affaire, qui mettait Madrid au pouvoir des prononcés, coûta au corps de
Seoane 3 hommes tués et 20 blessés; Narvaez eut 4 hommes blessés, parmi
lesquels était le brigadier Shelly.

Mendizabal, malgré la défaite de Seoane et de Zurbano, voulut essayer de
résister encore. Il chercha par tous les moyens à maintenir l'excitation
fébrile de la milice; mais onze jours de fatigues avaient épuisé son
zèle: elle soupirait après le repos. Le véritable état de la question
s'était fait jour d'ailleurs à travers les mensongères nouvelles du
ministre d'Espartero. La faction des _ayacuchos_, bonne peut-être pour
les camps et les corps-de-garde, s'était montrée si indigne de marcher à
la tête de la nation, que la nation lui avait retiré son appui; Madrid
ne pouvait soutenir plus longtemps ceux que l'Espagne repoussait. Le 22
au soir, la milice abandonna les postes militaires qu'elle ne voulait
plus défendre, et rentra chez elle.

Ainsi abandonné, Mendizabal dut songer à son salut. Sortir de Madrid lui
parut dangereux; l'hôtel de l'ambassadeur anglais lui sembla un asile
plus sûr que la terre d'Espagne. Il avait assez sacrifié aux intérêts
anglais pour croire que M. Aston lui donnerait un refuge. Il s'y
présenta dans la nuit, et fut en effet accueilli en ami malheureux.

Le 25 au matin, le général Narvaez, fit son entrée à Madrid à la tête de
son corps d'année; non-seulement il n'éprouva aucune résistance, mais il
fut reçu par la plus grande partie de la population avec une vive joie.
Cette journée fut un véritable triomphe pour lui; toutes les
acclamations cependant ne furent pas pour Narvaez. En tête de la 1re
brigade, marchait don Juan Prim; la vue de ce jeune officier causa un
véritable enthousiasme. Les dames aiment la vaillance, surtout quand
elle est accompagnée de jeunesse et de beauté; elles accueillirent donc
avec émotion le comte de Reuss, le premier militaire qui eût osé se
lever contre le régent, si puissant alors, qui organisa le premier
bataillon de l'insurrection, qui tira le premier coup du fusil en combat
régulier contre les troupes d'Espartero. De leurs balcons, les dames du
Madrid saluaient le jeune héros; leurs douces voix lui envoyaient des
_vivat_; leurs mains jetaient des fleurs et des couronnes de laurier sur
son passage. Ce jour sera beau dans toute sa vie; puisse-t-il en mériter
encore d'aussi purs! L'armée défila sous le balcon de la jeune reine,
heureuse, elle, d'être libre enfin, et de revoir des figures amies.

Narvaez avait donné l'ordre de désarmer la milice et de la dissoudre,
pour la réorganiser après épuration; cette opération se fit sans
obstacle. Une des choses qu'on doit le plus admirer dans ce succès,
c'est que personne ne fut arrêté; les plus compromis parmi les
esparteristes purent quitter Madrid sans être inquiétés: Seoane partit
pour la France avec un passeport de Narvaez; Zurbano lui-même sortit de
Madrid sans obstacle. Narvaez, repoussa toute pensée de représailles,
lui, banni par ceux que la victoire mettait à ses pieds. Cette
modération fait le plus grand honneur au général Narvaez. Espartero
n'eût pas agi avec cette noble générosité, il ne le prouvait que trop
devant Séville.

Le siège, ou mieux le bombardement de Séville, le dernier acte du règne
d'Espartero, nous l'espérons du moins, est un de ces faits qu'on
rencontre rarement dans l'histoire de l'humanité. L'absurde soldat a cru
donner ainsi plus d'éclat à son nom; il n'avait pas assez du crime de
Barcelone, il a voulu graver une nouvelle page de sa vie sur les ruines
de la plus belle ville de l'Espagne. On ne comprend vraiment pas les
motifs de cette rage de destruction. Il n'y avait aucune utilité
militaire à bombarder Séville, car ou pouvait s'en emparer facilement,
Séville, entourée d'une vieille muraille, ruinée sur plusieurs points,
interrompue sur d'autres par des maisons, sans fossés et sans
ponts-levis aux portes, est incapable de résister à une attaque de vive
force bien conduite. A quoi bon écraser la ville alors? Mais Espartero
ne voulait pas s'en emparer, il voulait la détruire; il voulait se
venger sur elle des mépris de l'Espagne. Il n'osait marcher au-devant de
Narvaez, il avait peur de Concha; mais il n'avait rien à craindre en
lançant de loin des bombes sur Séville.

[Illustration: Une scène de Prononciamiento à Séville.]

Le 18 juillet, Van Halen arriva devant Séville, du côté d'Alcala. Le 19,
il établit ses batteries, et somma la ville de se rendre; elle refusa.
Le brigadier Figueras, officier fort instruit, mais que les travaux du
cabinet avaient plus occupé jusqu'alors que les travaux de la guerre,
était à Séville dans le sein de sa famille. La sommation du bourreau de
Barcelone excita en lui le noble désir de défendre la cité. Il se lève,
il fait passer son ardeur dans le sein de la population, qui, par un
élan soudain, le nomme son chef, et se met à sa disposition. Figueras se
sert avec habileté des forces de la cité; des fortifications de campagne
s'élèvent, comme par enchantement, aux endroits menacés; des batteries
se dressent sur les points avantageux; partant on voit qu'une vive
intelligence préside aux travaux de défense.

Le feu des assiégeants commença le 20; la place y répondit
vigoureusement. Si des maisons s'écroulèrent sous les bombes, si
l'incendie menaça la ville, les batteries ennemies furent en partie
démontées, les tranchées semées de tués et de blessés. Les 21 et 22,
l'attaque et la défense se continuèrent avec la même activité. Le 23, à
midi, Espartero arriva avec sa division. Les assiégeants comptaient
alors 17 bataillons, 9 escadrons, 50 pièces de montagne, 6 canons de 24
et 16 mortiers. Avec de telles forces, le régent se crut sûr du succès;
il somma de nouveau la ville de se rendre. Figueras répondit: «Quand les
munitions nous manqueront, les décombres que vous faites y suppléeront.»
Dans la nuit du 23, il y eut tentative d'escalade; elle fut repoussée
avec une admirable résolution par les habitants. Leur exaltation était
telle, qu'ils élevaient des fortifications et réparaient les brèches de
leurs murailles sous le feu de l'ennemi.

Pendant que les adultes défendaient ainsi la ville, les vieillards et
les femmes priaient dans les églises, où le saint-sacrement resta
exposé; la bannière de saint Ferdinand flottait au sommet de _la
Giralda_; les reliques de ce roi étaient promenées en grande pompe.

Le bombardement, qui avait été interrompu, le 23, par l'arrivée
d'Espartero, recommença le 24, mais avec moins de violence. Le 25, il y
eut quelques interruptions; les munitions manquaient, et les mauvaises
nouvelles arrivaient en si grande quantité, que le découragement régnait
au camp. Le régent apprit ce jour-là la défaite de Seoane, la reddition
de Madrid, l'approche du général Concha, et la marche rapide de trois
brigades expédiées par Narvaez. La partie était perdue; il ne restait à
Espartero d'autre parti à prendre que de mourir bravement, comme il
l'avait annoncé, ou de fuir en toute hâte. Ce dernier parti lui sembla
le meilleur; l'instinct animal de la conservation fut le seul sentiment
qui parla en lui dans cet instant solennel. Le 26, au point du jour,
sans dire un mot d'adieu à son armée, Espartero quitta le camp avec
quelques affidés, la caisse de l'armée, qu'il avait eu soin de meubler
de son mieux, et 100 cavaliers dévoués. Il se dirigea rapidement sur
Cadix.

Pour mieux assurer sa fuite et donner le change à la garnison de
Séville, qui aurait pu le poursuivre, et à Concha qui était dans le
voisinage, il ordonna à Van Halen de continuer le bombardement jusqu'à
ce qu'il ne lui restât plus un projectile. Van Halen continua donc, son
oeuvre de destruction.

Concha, prévenu de cette fuite, partit aussitôt à la tête de 500
chevaux, et marcha sur Cadix par un chemin direct qui devait lui faire
devancer le régent et lui permettre de le couper. En effet, Concha était
au pont de Suazo, qui lie l'île de Léon au continent, avant Espartero;
mais, reçu à coups de canon, il se décida à marcher sur Puerto-Real et
Puerto-Santa-Maria, le long de la baie de Cadix; le régent devait
arriver par cette route. Il l'aperçut bientôt, non loin du port
Sainte-Marie; près de 1,300 hommes d'infanterie s'étaient réunis à son
escorte. Concha n'hésita pas un instant à le charger, malgré son
infériorité numérique. Dédaignant l'infanterie, il aborde vigoureusement
les 100 cavaliers d'Espartero; les deux partis se sabrèrent avec fureur.
Concha, dans la mêlée, cherchait des yeux le régent, il voulait le
combattre corps à corps, et venger sur lui la mort de Diego Léon: mais
Espartero fuyait encore. Après avoir vu sa cavalerie bien engagée, il
avait fait demi-tour avec son ministre de la guerre, Linage et la caisse
de l'armée, et galopait sur Puerto-Santa-Maria. Là, il se jeta
précipitamment, dans la première barque qu'il trouva sur le rivage et
gagna le large, se dirigeant sur le vaisseau anglais _le Malabar_, qui
était à l'ancre dans la baie.

Concha, désolé d'avoir manqué le fuyard, fit mettre bas les armes à son
escorte, et marcha de nouveau sur Cadix.

Reçu, après quelques difficultés, sur le navire anglais, le régent
voulut se faire conduire à Cadix; il espérait tenir longtemps dans cette
ville, et peut-être de la ressaisir le pouvoir. Le capitaine du navire
avait donné l'ordre de mettre à la voile, lorsque, des batteries de
Cadix, partirent plusieurs décharges; c'étaient des salves joyeuses. Le
bruit des cloches, qu'on sonnait à toute volée, parvint en même temps
aux oreilles du régent. Il crut que Cadix saluait son arrivée; Cadix, la
ville fidèle, l'attendait avec impatience; il pressait la manoeuvre du
navire, l'ancre à pic sortait de l'eau, déjà les voiles s'enflaient au
vent, quand un canot arrive le long du bord, un officier anglais
s'élance sur le pont et annonce que Cadix procède à la cérémonie du
_prononciamiento_ et que la junte vient de s'installer. Ce fut un coup
de foudre pour Espartero. Son rôle était fini! L'ancre retomba au fond
de la mer, les matelots replièrent les voiles, et le vaisseau reprit son
immobilité.



MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour loi.

CHAPITRE III.

LA CONVERSION.

CE fut sous le coup de l'inquiétude que Buonvicino passa la
journée. En vain il essaya de faire diversion par d'autres soins, par
des pensées différentes. Ne me demandez point si la nuit lui ferma les
yeux, ni si les jours suivants furent plus tranquilles. Il attendait une
réponse, et la réponse ne pouvait venir. Il craignait, il espérait, et
l'incertitude lui devint un si cruel supplice, que, pourvu qu'il en fût
délivré, il aurait moins souffert du plus affreux malheur. Quelquefois,
pour sortir de perplexité, il se proposait d'aller trouver Marguerite.
Sa résolution était prise, inébranlable; puis elle changeait en un
instant; il se décidait de nouveau, sortait tout ému, gagnait le
quartier où demeurait Pusterla, arrivait à l'angle de la rue, jetait un
coup d'oeil à la porte, un soupir, et passait.

[Illustration.]

Enfin, après tant de résolutions et prises et quittées, il eut le
courage de passer le seuil de sa bien-aimée. Comme ses genoux
tremblaient sous lui! comme ses tempes brûlaient à ce moment solennel!
Le bruit du pont-levis résonnant sous ses pas lui paraissait une voix
menaçante qui le dissuadait de passer outre. En montant les degrés, il
dut s'appuyer à la rampe, parce que ses yeux troublés confondaient les
objets. Il était entré là autrefois le coeur si joyeux, avec une si
confiante sérénité! «Ne suis-je plus un homme?» se dit-il en lui-même;
et ce muet reproche raffermissant sa volonté, il pénétra dans
l'antichambre, et demanda Marguerite aux valets. Jamais la porte de la
maison n'était fermée; on lui répondit que la noble dame était dans la
salle de réception, et pendant qu'un page courait l'annoncer, un autre
lui servait d'introducteur.

C'était une vaste salle dont les lambris étaient faits de poutres
curieusement ciselées et dorées. Les murailles étaient revêtues de peaux
à filets d'or et de couleur; un tapis oriental recouvrait le plancher;
d'élégantes courtines de damas cramoisi ondoyaient devant les portes et
les grandes fenêtres, qui, à travers leurs vitraux arrondis placés dans
un châssis découpé en arabesques, laissaient passer la lumière adoucie
du jour. Dans l'immense foyer brûlait lentement un tronc d'arbre entier,
qui répandait une tiède chaleur encore agréable dans cette première
saison. De spacieuses armoires de noyer, de charmants meubles d'ébène
incrusté d'ivoire mêlé de nacre et d'argent, étaient adossées aux
parois. On voyait encore de petites tables çà et là, et quelques-uns de
ces grands sièges à oreilles et à bras que l'imitation et la commodité
ont de nouveau rappelés à la mode. Dans un d'eux Marguerite était
assise, vêtue d'un habit d'une simple élégance; et près d'elle, muette
et indifférente comme une figure de tapisserie, une demoiselle de
compagnie travaillait sur un escabeau. Marguerite venait de déposer sur
un tabouret le coussin qui lui servait à tisser de la dentelle,
occupation favorite des femmes de son rang, et elle tenait à la main un
volume de parchemin richement relié et relevé d'or en bosse finement
travaillé.

Sans lever les yeux sur Buonvicino: «Soyez le bienvenu,» dit-elle d'une
voix mélodieuse en inclinant doucement sa tête charmante, lorsque le
page, soulevant la portière, répéta le nom du cavalier qu'il
introduisait. Buonvicino était trop agité lui-même pour remarquer si
dans le son de la voix de Marguerite quelque tremblement n'annonçait pas
l'émotion du coeur. Pressé d'entamer la conversation: «Madame, lui
demanda-t-il, quel est ce livre qui attire ainsi votre attention?»

[Illustration.]

Elle répondit: «C'est le don le plus cher que mon père m'ait fait
lorsque je me suis mariée. Excellent père! dans les paisibles années de
sa vieillesse, il s'occupait, quelques heures chaque jour, à écrire une
page de ce livre avec le soin que vous voyez. C'est lui qui a peint et
doré les miniatures qui ornent ces lettres capitales; ces festons du
frontispice sont de sa main; mais ce qu'il y a de plus précieux, de plus
admirable, ce sont les pensées qu'il confiait à ces pages. Il me les
donna avec un dernier baiser lorsque je quittai sa maison pour venir
dans celle de mon mari. Vous pensez si ce livre est précieux pour moi.
Mais, puisque ma bonne fortune vous amène ici en ce moment, serais-je
trop hardie de vous demander si vous voulez m'en lire quelques
passages?»

Les désirs de Marguerite étaient des ordres pour Buonvicino; il
s'empressa d'y obéir avec d'autant plus d'empressement, que cette
lecture allait l'arracher à une situation pénible et embarrassée.
Approchant donc un escabeau, il s'assit près de sa maîtresse. Marguerite
reprit le travail de sa dentelle, la demoiselle continua de coudre, et
Buonvicino ayant pris le livre d'une main avide, commença à voix haute à
la page où Marguerite s'était arrêtée.

[Illustration.]

«Supposons, ma fille, que la passion efface de ta pensée ce Dieu que tu
as pris à témoin des serments faits à ton époux; supposons que rien ne
transpire parmi les hommes, qui, sans écouter tes excuses, te
condamneraient devant le tribunal de l'opinion; ton mari lui-même
ignorera toujours tes crimes envers lui,--dans quelle position te
trouveras-tu vis-à-vis de toi-même? A peine auras-tu consommé ta faute,
adieu la paix et la sérénité! Cent craintes t'assailliront, il le faudra
mentir tous les jours, et une seule faute dans la vie en engendrera
mille autres pour la pallier. Ces heures que tu passais avec ton mari,
dans cette douce joie sans délire qu'on ne trouve qu'au sein de la
vertu, lui allégeant, par un doux partage, ces chagrins qui sont
l'héritage de l'homme dans l'exil d'ici-bas, ces heures te deviendront
odieuses. La présence de ton époux te sera un vivant reproche de ton
crime; sa vue te rappellera sans cesse ce serment que tu ne lui as
librement juré que pour le violer déloyalement. S'il t'accuse de quelque
autre faute, s'il t'accable de reproches, tu voudras te justifier; mais
le cri de ta conscience te criera qu'il n'est rien que tu ne mérites;
s'il te prodigue ses caresses,--oh! quelle douleur plus poignante que
les confiantes caresses d'un homme outragé! son affectueux abandon te
déchirera le coeur bien plus sûrement que les offenses, les injures,
plus sûrement même qu'un coup de poignard. La nuit, dans ce lit témoin
autrefois de votre tranquille sommeil, heureux, il dort en paix à côté
de toi,--il dort heureux et paisible à côté de celle qui le trahit, qui
l'abhorre comme un obstacle aux fantastiques félicités dont elle a soif.
Mais le sommeil paisible n'est plus pour toi; ton époux est là
l'accablant de son silence. Pendant les heures pesantes des longues
veilles, tu cherches à reporter ta pensée sur les soucis et les plaisirs
de la vie; tu cherches le bonheur dans cet objet que tu appelles ton
bien, et qui est la source de tous tes maux. Mais là encore que de
doutes! que de délires! Qui t'assure d'être aimée? T'a-t-il donné de son
amour les preuves que ton mari t'a données de sa tendresse? Il m'aimera,
dis-tu, parce que je l'aime! Ton époux ne t'aimait-il pas? Et tu l'as
trahi! Et si ton amant te délaisse et te méprise, que lui diras-tu?
L'accuseras-tu d'infidélité? lui rappelleras-tu ses serments? Mais ce
bonheur que tu invoques n'est-il pas une infidélité, un parjure? Et
lorsqu'il t'aura abandonnée, quel sera ton recours, dis-le moi? Sera-ce
l'époux trahi, les enfants oubliés, la paix domestique déméritée?

«Ce sont là tes veilles, et, lorsque le sommeil donne une trêve au
trouble de tes pensées, quels songes et quelles visions! Épouvantée, tu
te lèves en sursaut et fixes tes yeux sur ton époux. Peut-être, dans ton
sommeil, tes lèvres ont donné, passage à quelque mot révélateur. Tu le
regardes avec angoisse, il te regarde d'un oeil caressant et te demande
la cause de ton trouble. O quel enfer s'agite dans ton âme!!!

«Voilà autour de toi tes enfants aimés, charmants; doux souci,
embellissement et délices de la vie. Tu les caresses; leur père les
caresse après toi, les embrasse, sourit de leurs rires, guide leurs
premiers pas; il enseigne à leurs lèvres enfantines à répéter son nom et
le tien. Il oublie auprès d'eux les ennuis des affaires, et leur
innocence lui est un baume lorsqu'il revient blessé par l'orgueil, la
duplicité, la violence des hommes; et il te dit: «Mon âme, que l'enfance
est suave! qu'elle est puissante l'affection qui nous unit à notre
sang!»

«Tu pâlis, misérable!!!

«Puis son imagination devance le temps où, déjà vieux, il se verra
rajeunir dans ces êtres aimés, et, guidé par leur main, il sentira se
resserrer la trame de sa vie: «Ils seront vertueux, dit-il, n'est-ce
pas, ma bien-aimée? vertueux comme leur mère, ils seront notre
consolation comme tu fus toujours la mienne!»

«Quoi, tu baisses le front, tu rougis, tu presses sur ton sein le plus
petit de tes enfants; mais ce n'est pas par un élan de tendresse, c'est
pour cacher le trouble de ton visage. Courage, tiens ferme; que
crains-tu? Dieu n'est pas là, ou il ne se soucie pas de ta faute, où il
te la pardonnera pour un soupir que tu pousseras vers lui, lorsque le
monde t'aura abandonnée. Les hommes ne savent rien, rien n'est su de ton
mari..... Oh! qu'importe? ta conscience sait ton crime, et elle te le
rappelle d'une voix persistante que tu ne peux étouffer, à laquelle tu
ne sais répondre; elle te montre devant toi une voie de détours et de
mensonges qu'il te faudra descendre avec d'autant plus de rapidité que
tu t'avanceras davantage sur sa pente. En vain tu veux t'arrêter...
hélas! hélas! tu marches toujours; et quelque loin que tu descendes, tu
entends toujours arriver jusqu'à toi la voix de ta conscience.

«C'est là, ma fille, c'est là, où veut t'amener celui qui tente de te
ravir à l'amour de ton époux; et il dit qu'il t'aime!»

De grosses gouttes de sueur tombaient du front pâle de Buonvicino.
Pendant qu'il lisait, une main de fer serrait son coeur; il se sentait
défaillir, sa voix devenait de plus en plus faible, enfin elle lui
manqua tout à fait. Il déposa le livre ou plutôt le laissa échapper de
sa main, et, les yeux fixés en terre, il resta quelques moments sans
pouvoir parler. Marguerite continuait à grouper les fils, à mouvoir ses
fuseaux, à placer les épingles sur son coussin à faire de la dentelle,
s'étudiant à garder sa tranquillité. Mais qui l'aurait remarquée, aurait
conclu du désordre de son travail au désordre de son âme; elle ne put
toutefois cacher à Buonvicino quelques larmes qui, malgré ses efforts,
jaillirent de ses yeux.--Quel serait le mérite de la vertu, si la
victoire n'était point achetée par de difficiles combats?

Après quelques instants de silence, Buonvicino se leva, et, s'efforçant
de raffermir sa voix; «Marguerite, s'écria-t-il, cette leçon ne sera pas
perdue. Tant que j'aurai un souffle de vie, ma reconnaissance pour vous
ne mourra pas.»

Marguerite leva sur lui un regard de compassion ineffable, un de ces
regards que doivent avoir les anges, lorsque l'homme confié à leur
tutelle tombe dans un crime dont ils prévoient qu'il sortira bientôt
beau de son repentir. Puis, à peine Buonvicino fut-il sorti, à peine
eut-elle entendu la porte se fermer sur lui, qu'elle donna un libre
cours à son désespoir jusqu'alors si péniblement comprimé. Elle se leva
et courut au berceau où son Venturino dormait; elle le couvrit de
baisers, et le charmant visage du jeune enfant fut inondé par un torrent
de larmes, dernier tribut payé aux souvenirs de sa jeunesse, à ce
premier amour qui ne l'avait charmé que par son innocence. A quel asile
plus sûr une mère peut-elle recourir, dans les périls du coeur, qu'à la
céleste pureté de ses enfants? Venturino ouvrit les yeux, ces yeux
d'enfant dans lesquels le ciel semble refléter toute la sérénité de son
limpide azur; il les fixa sur sa mère, la reconnut, et, lui jetant au
cou ses tendres bras, il s'écria: «Ma mère, ô ma mère!»

[Illustration.]

Comme en ce moment cette parole résonnait précieuse, immaculée et sainte
à l'oreille de Marguerite! elle en goûta toute la volupté: elle lui
rendit le calme, la souriante tranquillité d'un coeur qui, après la
tempête, se réjouit d'y avoir échappé sans blessure.

Buonvicino sortit hors de lui; l'escalier, les serviteurs, la porte, la
rue, il ne vit rien. Il erra longtemps au hasard, sans voir, sans
entendre; je ne sais si nous avons remarqué que c'était alors le jeudi
saint, jour d'universelle dévotion, où, comme on le fait encore
généralement aujourd'hui, tout le monde allait s'agenouiller devant le
sépulcre du Seigneur. Là, ils adoraient le Saint-Sacrement qu'on y avait
renfermé, en commémoration de cette glorieuse tombe où furent déposées
les dépouilles de l'Homme-Dieu, et où se consomma la régénération de
l'homme. On ne voyait dans les rues qu'une multitude d'hommes, de
femmes, d'enfants; là des pauvres nus et déguenillés, ici des villageois
en pourpoints et en chausses d'étamine; plus loin, des chevaliers en
habits riches mais modestes, sans plumes et sans armes; les uns allaient
solitaires, les autres en troupe, se formant en files régulières ou se
pressant, en désordre, à la suite d'une croix dont on avait ôté le divin
fardeau pour le remplacer par un suaire, en guise de banderole. Ceux-ci
cheminaient déchaussés, beaucoup d'autres couverts seulement d'un sac;
quelques-uns récitaient à haute voix le rosaire, et un discordant
concert de voix plaintives leur répondait; d'autres entamaient le
_Stabat Mater_ et les _psaumes_ du roi pénitent, ou, murmurant le
_Miserere_ d'une voix pleine de componction, se frappaient les épaules
avec des fouets de cordes nouées. Comme si ce n'était pas assez, un
homme, enveloppé jusqu'à la tête dans une toile grossière et couverte de
cendres, marchait entre deux ou trois amis ou confrères qui, de moment
en moment, lui assénaient sur le dos de violentes anguillades. Là aussi
paraissaient de nombreuses confréries d'hommes et de femmes dont tous
les membres étaient masqués; des troupes de frères et de moines, qui
n'étaient point astreints à la claustration, et tous les pieds nus, les
mains jointes, les yeux en terre, disaient leur chapelet, chantaient,
gémissaient.

Ils allaient ainsi de l'une à l'autre de sept principales églises qui se
trouvaient alors en dehors de l'enceinte des murailles. Arrivés dans
chacune d'elles, au milieu des adorations qu'ils rendaient à la mémoire
du plus grand mystère d'expiation et d'amour, ils redoublaient leurs
prières, leurs chants, leurs plaintes, leurs flagellations. De chaque
paroisse, les citoyens ou les corporations religieuses venaient à cette
pieuse visite en longues processions. Toutes elles avaient un homme vêtu
en Christ, portant une pesante croix sur l'épaule, entouré de femmes qui
représentaient Magdeleine et la vierge Marie, et de saints de tout âge,
de toute nation, poussant des gémissements. Les autres, revêtus d'habits
à la mode de Palestine, devaient figurer les juifs, Pilate, Hérode,
Longin, le Cyrénéen. Chacun jouait son personnage en proférant
d'étranges paroles, interrompues par les cris et les pleurs des
spectateurs. L'accompagnement de cette mélodie était formé par des
crécelles et des bâtons frappés contre les portes, instruments dont une
foule d'enfants se servaient pour manifester leur turbulente dévotion.

[Illustration.]

[Illustration.]

[Illustration.]

Un saltimbanque aveugle, monté sur un tréteau, chantait, d'une voix
pleurarde et monotone, une composition aussi grossière qu'on voudra
l'imaginer, et qui, quoiqu'elle n'excitât aujourd'hui que le rire et le
dédain, arrachait alors aux assistants des larmes de pieuse compassion.
La multitude attentive s'empressait de jeter des _quattrini_ dans la
tirelire du pauvre aveugle; et quelques-uns de ces hommes de fer, élevés
pour la guerre et grandis dans ses travaux, qui n'avaient jamais compati
aux souffrances réelles et présentes de leurs semblables, maintenant, en
entendant raconter l'holocauste volontaire de la victime divine,
pleuraient comme des enfants. L'un d'eux, jetant sa rude main sur la
garde de son épée, s'écriait: «Oh! que n'étions-nous là pour le
délivrer!» Cependant des moines ou des pèlerins couverts du sanrochetto
profitaient de cette ardeur et de cette émotion pour dépeindre les
cruautés qu'ils avaient vues dans la Terre-Sainte, opprimée par les
Musulmans, et inspiraient aux fidèles le désir de la délivrer par les
armes, ou du moins d'alléger ses malheurs avec de l'or.

Au milieu de cette foule en mouvement, de ce mélange du sérieux et du
burlesque qui est le caractère du Moyen-Age, de ce grandiose spectacle
d'une nation entière, pleurant, comme s'il eût été d'hier, un supplice
accompli treize siècles auparavant, Buonvicino passait, tantôt se
laissant emporter par la multitude, tantôt la fendant en sens contraire,
mais les yeux baisés, comme s'il eût craint de rencontrer un accusateur
dans chaque retard fixé sur lui. A le voir ainsi absorbé dans ses
pensées, on eût pu le croire plus pénétré qu'aucun autre de la dévotion
universelle, tandis qu'au lieu d'un sentiment pieux, c'était une lutte
atroce qui régnait dans son âme, un pêle-mêle de pensées, de chimères,
d'épouvantements, qui se pressaient dans sa tête comme la foule autour
de lui. Enfin il se dégagea de la multitude, et sortit de la foule. Le
soleil penchait vers le couchant; le vent impétueux qui règne dans cette
saison sifflait entre les rameaux des arbres où la sève vitale
commençait à peine à s'épanouir en bourgeons; il agitait aussi les
jeunes herbes ranimées par les rayons du soleil, qui, après les
langueurs de l'hiver, les échauffait à travers une atmosphère dont la
limpidité n'avait point encore été troublée par les épaisses exhalaisons
de la terre.

Enfin, arrivé dans la solitude, si chère aux âmes souffrantes,
Buonvicino s'abandonna à ses sentiments, sentiments contraires d'amour
et de dépit, de joie et de souffrance, d'espoir et de regrets. Il
s'asseyait, marchait, méditait. Il tournait ses regards sur la ville,
sur les tours où l'airain sacré gardait le silence, sur les remparts où
les rondes passaient par intervalles, criant et se répondant: Visconti!
Saint-Ambroise! Ce cri, en lui rappelant les malheurs de sa patrie, le
détacha un instant des siens; mais les maux de sa patrie n'étaient-ils
pas une grande partie, la plus grande partie de ses maux? Il se
reportait aux jours passés de la liberté, les comparant à ceux qui
pesaient maintenant sur elle, et à l'avenir plus cruel qu'il prévoyait.
Il revenait à la hardiesse de ses espérances juvéniles, quand il croyait
vivre libre dans une patrie libre, servant ses concitoyens de son bras
et de ses conseils, s'élevait aux premiers honneurs, méritant la louange
et la gloire dans la vie publique et dans la vie privée..... Alors sa
pensée se retournait vers Marguerite, Marguerite encore jeune fille, une
fleur encore fermée, qui attendait de lui le souffle de la vie, coeur
innocent qu'une seule de ses paroles pouvait ouvrir à la plénitude d'une
pure félicité. Hélas! tout s'était évanoui; évanouie l'espérance de
l'honneur, évanoui le bonheur domestique. «Elle, au moins, ajoutait-il,
elle est heureuse et jouit du bonheur qui me fut dénié. Heureuse!... le
bonheur:!! Et moi, malheureux! j'osais tendre des embûches à sa pureté!
j'aspirais à troubler pour toujours sa tranquillité et celle d'un ami!»

En se livrant à ces pensées, Buonvicino s'approcha de la porte d'Algiso,
qu'on nomme aujourd'hui porte de Saint-Marc. Il pénétra par cette porte,
et se trouva auprès de l'église des _Umiliati_ de Brera.--Au jour et à
l'heure où entrait Buonvicino, un petit nombre de fidèles, à qui leur
âge ou leurs occupations défendaient de se rendre avec la foule aux sept
stations, s'étaient réunis là pour offrir l'hommage solitaire de leur
piété à celui qui entend toutes les prières et qui les entend partout.

L'ordre des _Umiliati_ était né à Milan, il y avait environ trois
siècles, d'une assemblée de laïques qui s'étaient réunis dans une maison
commune pour y mener une vie pieuse, et où les femmes n'étaient point
séparées des hommes. Saint Bernard, lorsqu'il voyageait pour persuader à
l'Europe de se précipiter contre l'Asie, d'empêcher le croissant de
prévaloir sur la croix, Mahomet sur le Christ, la civilisation sur la
barbarie, donna des règles à cette communauté, qui s'adjoignit quelques
prêtres, et qui sépara les sexes. Ce fut le second ordre des Umiliati,
et, sur un domaine, Praedium vulgairement appelé Breda ou Brera, ils
bâtirent un couvent qui prit le nom de son emplacement. Le troisième
ordre reconnaissait pour son fondateur le bienheureux Giovanni da Meda,
qui, dans la maison de Rondineto, aujourd'hui le collège Gallio à Corne,
fonda les prêtres Umiliati. L'ordre prit un tel accroissement, que le
territoire milanais contenait deux cent-vingt maisons (maisons ou
canonicats, ainsi d'appelaient leurs couvents), et il se distinguaient
de l'ordre antique de saint Benoît, et des récentes institutions de
saint Dominique et de saint François, en ce que le travail des mains
était la règle de leur institut. La soie, à cette époque, était une
chose rare: ou en payait la livre jusqu'à 180 francs. Milan ne paraît
pas avoir possédé une manufacture de soie avant 1314, lorsque un grand
nombre de Lucquois, chassés de leur patrie par la tyrannie de
Castruccio, se répandirent par l'Italie, portant avec eux cette
industrie qui florissait dans leur pays. Au contraire, le commerce et la
fabrication de la laine étaient en grande activité dans le Milanais, et
les Umiliati en faisaient la plus grande partie. En 1305 ceux de Brera
avaient envoyé des leurs jusqu'en Sicile, pour y établir des
manufactures. Par Venise, ils expédiaient en Europe une grande quantité
de draps, et ils gagnaient d'immenses richesses; elles leur servaient à
acheter des terres, à secourir les indigents et ils pouvaient même,
toutes proportions gardées, anticiper sur le rôle qu'a joué depuis la
Compagnie des Indes en Angleterre, en servant des emprunts à leur propre
cité, à l'empereur Henri VII et à d'autres souverains.

Aussi cet ordre jouissait d'un grand crédit. Ses membres étaient souvent
investis des charges publiques, telles que le recouvrement des impôts,
la perception des droits aux portes de la ville, la banque de transport
et de dépôt. Mais il est de l'essence de toute institution humaine de se
corrompre, et les Umiliati ne tardèrent pas à dégénérer. Les richesses
bien acquises se dissipèrent en dépenses coupables; au travail
succédèrent l'oisiveté et les vices qu'elle engendre; les immenses
propriétés étaient régies par des commendataires, qui en dissipaient les
revenus en luxe de table et en plaisirs. Les scandales devinrent si
éclatants, que saint Charles Borromée demanda l'abolition de l'ordre en
1570, destinant la meilleure partie de leurs biens à encourager une
société alors naissante, celle des Jésuites. Ceux-ci, après un certain
laps de temps, furent abolis par le pape, et le palais inachevé, qu'ils
avaient élevé à Brera, fut destiné à l'instruction, à l'astronomie, aux
beaux-arts; et c'est là qu'on en trouve aujourd'hui les écoles et les
modèles.

Ainsi, à une ferme succéda une manufacture; à celle-ci l'éducation,
enfin le culte du beau; ainsi le palais peut en quelque manière résumer
la marche de la société. A cette place, du temps de Buonvicino,
s'élevait un monastère de l'architecture austère de cette époque, et une
église de style gothique, revêtue à l'extérieur d'une mosaïque de marbre
blanc et noir. Sur les deux champs latéraux on voyait, dans un
bas-relief, d'un côté, saint Roch, le pieux pèlerin de Montpellier, mort
peu d'années auparavant, après une vie consacrée tout entière au service
des pestiférés, ce qui le faisait invoquer comme un protecteur révéré
contre les contagions alors si fréquentes; et, de l'autre, saint
Christophe, figure gigantesque qui portait un enfant Jésus à cheval sur
ses épaules. Cette effigie, était très en relief, et longeait la route,
parce qu'on croyait que seulement de la voir était la garantie d'un bon
voyage et un préservatif souverain contre la mort subite. Au milieu, une
porte s'ouvrait, dont les jambages étaient formés par des faisceaux et
des colonnettes taillées en spirales et entourées de fleurs,
d'arabesques, d'oiseaux fouillés dans la pierre. Au-dessus, un angle
aigu se dessinait, supportant une petite terrasse soutenue par deux
colonnes de porphyre, qui reposaient sur deux griffons déployant leurs
ailes. Cette petite terrasse était la chaire, d'où les frères, les jours
de fête, prêchaient la foule accourue dans l'enceinte sacrée, sous
l'ombrage d'un orme centenaire.

Il y a des moments où notre âme est disposée et comme contrainte à
méditer sur tout ce qui frappe nos sens. Les choses que nous avions vues
cent fois avec indifférence, à cet instant nous touchent et portent
coup. Que de fois Buonvicino avait passé dans cette place, sous cet
orme, devant cette église, sans faire plus que de s'incliner comme
devant un lieu saint!

[Illustration.]

Maintenant il s'y arrête; il attacha ses regards sur une porte latérale
de l'église, qui s'ouvrait sur le couvent, et il y lut cette
inscription: _In loco isto dabo pacem_, dans ce lieu je donnerai la
paix. La paix! ne l'avait-il pas perdue? ne cherchait-il pas à la
retrouver? Un moment de calme n'est-il pas la douceur la plus enviée
après une bourrasque? Pourquoi n'entrerait-il pas dans cette demeure qui
la promettait?

Il entra. Le couvent, quelque opinion qu'on ait sur la sainteté et sur
la vie contemplative, était un refuge recherché volontiers par l'homme
que les douleurs avaient abattu. Leur silence, leur pieux repos, leur
détachement des affaires mondaines, les faisaient ressembler à, des îles
de salut au milieu de la mer agitée du monde, et le coeur, ballotté par
la fortune (mot honnête, qui couvre la déloyauté, l'ingratitude,
l'improbité des hommes), venait y chercher et y trouvait souvent le
baume de l'oubli. Parmi les rares événements de ma vie, jamais les huit
jours que je voulus passer dans un monastère ne me sortiront de
l'esprit. La situation du couvent sous un ciel incomparable, recréée par
la vue de la féconde richesse des vallées et des montagnes, contribua
sans doute à me rendre la tranquillité que j'étais venu demander au
cloître. Mais sous ces portiques silencieux, dans ces fuyants corridors,
peuplés d'êtres en apparence différents de ceux que nous rencontrons
dans le monde, Dante Alighieri me revenait toujours à la pensée, lorsque
errant comme moi, ayant abandonné comme moi les choses les plus
tendrement chéries, indisposé contre sa patrie et contre ses compagnons
d'infortune, il s'assit, pour méditer, dans un cloître du diocèse de
Luni. Un frère le voyant immobile, absorbé dans une longue méditation,
s'approcha et lui dit. «Que cherchez-vous, bon homme?» il répondit: «La
paix!»

[Illustration.]

Le désir de la paix conduisit Buonvicino sous le vestibule, où un toit
protégeait ses murs à hauteur d'appui, disposés pour que les pauvres,
nombreux surtout à cette époque de famine, vinssent y manger les soupes
qu'on leur distribuait chaque jour à midi. Sur les murailles latérales,
on voyait l'histoire vraie on fabuleuse de l'institution des _Umiliati_.
Ceux qui admirent aujourd'hui dans ce palais les chefs-d'oeuvre des
maîtres anciens et des modernes, pourraient à peine se figurer la
grossièreté de ces peintures à la détrempe, aux personnages longs,
efflanqués, sans mouvement, sans ombres, sans fond ni perspective.
Deviner ce que signifiaient ces compositions n'eût pas été une
entreprise facile, si des épigraphes versifiées, non moins grossières
que les peintures, n'avaient aidé à les expliquer. Donc, à main droite,
on voyait des ruines de maisons, de murailles d'églises, et le mot de
Milan indiquait que ces ruines étaient celles de la ville, lorsque
Barberousse l'avait dévastée avec ses confédérés, en très-grande partie
Italiens. Sur le devant du tableau, quelques personnages en habit de
deuil, les uns à genoux, tous les mains jointes, représentaient les
cavaliers milanais, qui, s'il faut en croire la tradition, firent voeu,
si leur patrie se relevait de son abaissement, de se réunir pour une vie
de pénitence et de sainteté. C'est ce que déclarait l'inscription
suivante, placée au-dessous du tableau, et qui, du moins dans
l'intention de l'auteur, était versifiée:

        Como diruto Mediolano da Barbarossa cum la mano
        Li militi se botano à Maria, ke laudata sia.

        Après la destruction de Milan par Barberousse et sa troupe,
        Les soldats se vouent à Marie, qui soit louée à jamais.

Du côté opposé, on avait figuré des maisons, les unes terminées, les
autres encore en état de construction, pour représenter Milan, qui,
après avoir été détruit par les dissensions lombardes, était rebâti par
la fraternité de tous les citoyens. Une douzaine de dames et de
chevaliers (le beau sexe ne se distinguait que par le prolongement de la
robe blanche qui lui descendait jusqu'au talon, tandis que les hommes ne
la portaient que jusqu'au genou), les bras et les épaules chargés du
fardeau de leurs richesses, se dirigeaient vers une église. Au-dessus de
cette église, et dans des nuages qu'on aurait pu prendre pour des balles
de coton, apparaissait la Vierge Marie, et l'inscription disait:

        Questi enno li militi Umiliati quali in epsa civitati
        Solvono li boti sinceri. Diceti un Ave, o passagieri!

        Ceux-ci sont les soldats _Umiliati_ qui, dans cette même cité,
        Accomplissent des voeux sincères. Dites un _Ave_, ô passants!

La grossièreté de cette poésie et de ces peintures ne choquait pas
Buonvicino, qui n'était guère habitué à voir mieux. Quoique Dante, et
Giotto, les pères de la poésie et de la peinture, fussent déjà venus,
quoique les chants du premier fussent déjà publiquement lus et commentés
en Lombardie, et que Giotto eût déjà peint pour la cour d'Azone
Visconti, le goût n'était pas encore répandu, et ce n'était pas même le
dernier des élèves d'Andrino da Edessa, de Pavie, qui avait composé les
rustiques tableaux dont nous avons parlé.

[Illustration.]

D'ailleurs, le sujet qu'ils représentaient répondait merveilleusement
aux dispositions intimes de Buonvicino, et il resta quelque temps plongé
dans une muette contemplation. Ange Gabriel de Concorezzo, frère
portier, se rangea de côté lorsqu'il le vit s'approcher du seuil, et lui
dit: La bénédiction du Seigneur tombe sur vous! Buonvicino entra dans
une cour où poussait l'herbe; un puits était percé au milieu, et sur ses
bords se penchait le verdoyant feuillage de l'agnus castus, arbre qu'on
voyait fréquent dans les cloîtres, parce qu'on lui attribuait la
propriété de maintenir sans tache le voeu de chasteté. Tout autour de
cette cour régnait un portique, supporté par des pilastres de briques,
sous lequel on remarquait quatre autres tableaux du mérite des premiers,
et qui représentaient la vie laborieuse de quelques saints. C'étaient
saint Paul nattant des paniers, saint Joseph penché sur son rabot, et
les pères du désert tressant des feuilles de palmier.

Du reste, tout était paisible. Des milliers de passereaux caquetaient
sur les toits, pendant que l'hirondelle printanière cherchait le nid où
elle ne devait jamais être troublée. De nombreux stores tendus dans les
vastes salles disposaient, pendant le jour sacré, à la méditation. Çà et
là apparaissait quelque frère revêtu d'une blanche tunique, avec un
capuchon également blanc, les reins ceints d'une corde, des sandales aux
pieds, et le visage plein de la tristesse grave qui convenait au deuil
de ce jour solennel. Ils étaient accoutumés à voir les étrangers
parcourir leur demeure; ils n'en vantaient point les beautés, ne
demandaient ni ne craignaient rien. La religion protégeait les richesses
qu'ils avaient rassemblées et imprimait son caractère sacré à ceux que
la dévotion ou le malheur avait conduits dans cette enceinte. Lorsqu'ils
passaient à côté de Buonvicino, ils disaient: _Pax vobis_, et
poursuivaient leur chemin.

Tout cet ensemble faisait sur l'âme de Buonvicino l'effet d'un paisible
zéphyr sur les flots d'un lac agité. Il allait au hasard, perdu dans ses
remarques et dans ses réflexions, et sa démarche, d'abord inquiète et
fiévreuse, se calmait peu à peu et révélait la paix qui le pénétrait par
degrés. Cependant il entendit un concert de voix, mais faibles, mais
lointaines, et comme sortant d'un souterrain, entonner une lugubre
mélodie. Guidé par le son, Buonvicino arriva à l'église. On y avait
répandu l'obscurité afin que le recueillement fût plus profond. Aucune
lampe, aucun cierge ne brillait sur l'autel dépouillé; un murmure de
prières, sorti de la bouche des fidèles que l'ombre empêchait d'être
vus, rappelait les esprits angéliques qu'à pareil jour on entendit gémir
invisibles dans le temple de Jérusalem pendant qu'expirait leur
Créateur. A l'autel, ou, comme disent les Lombards, dans le _scuruolo_,
les pères répétaient alternativement les Lamentations de Jérémie, et le
récit à la fois si simple et si pathétique de la mort du Christ.

[Illustration.]

Buonvicino entra à tâtons; et, s'étant approché d'une des seize colonnes
qui divisaient l'église en trois nefs, il trouva quelque chose que le
toucher lui révéla comme un tombeau, sur lequel on avait sculpté
l'effigie du personnage qu'il renfermait. Il s'agenouilla devant cette
tombe, qui était en effet la sépulture de Bertram, premier grand-maître
général des _Umiliati_, celui qui leur avait imposé leur règle, et
s'était endormi dans le Seigneur en 1257. Buonvicino appuya son front
sur la pierre du sépulcre, et des pleurs, des pleurs abondants
s'échappèrent de ses yeux. Une tendre piété le saisit tout entier. La
pensée de Dieu, de la fin de toutes choses, du juste souffrant pour
expier les fautes du genre humain, le sentiment d'une douleur
universelle s'était substitué dans son âme au sentiment de ses propres
chagrins, à l'idée de ses souffrances passées, de sa récente erreur, de
la patrie, de Marguerite, de tout ce qui, dans le monde, l'avait fait
jouir et souffrir. Quelle jouissance mondaine, pensait-il, ne se termine
par la tristesse et l'ennui? Ici, au contraire, à l'austérité du carême
succéderont les joies et l'_alléluia_. Après-demain, en se rencontrant
les uns les autres, ils se salueront par ce cri: «Il est ressuscité!»
Salutaire pénitence qui se résout en une sainte exultation!

Au milieu de ces méditations, Buonvicino se sentit toucher le coeur, et
il résolut de se retirer de la mêlée humaine pour s'abandonner tout à
fait à Dieu. Le soir, il ne sortit pas du couvent: il demanda à être
reçu comme novice parmi les frères; on l'agréa, et bientôt eurent lieu
sa profession et sa prise d'habit. La congrégation regarda comme
précieuse l'acquisition d'une personne d'un tel rang; la renommée s'en
répandit bientôt, sans exciter grande surprise, parce que rien n'était
plus fréquent à cette époque. Les bons en bénirent le Seigneur;
Buonvicino en devint plus cher à ses amis, plus respecté de ses
supérieurs; les méchants eux-mêmes, ne pouvant plus prendre d'ombrage du
nouveau moine, confessaient ses mérites et ses vertus.

Il s'appliqua pendant quelque temps, en goûtant _cette paix du Seigneur
qui surpasse toute intelligence_, aux soins communs de son nouvel état;
puis il résolut de se faire ordonner prêtre. Autant pour exercer sa
patience que pour acquérir une connaissance bonne à tous, indispensable
à un prêtre, il se mit à transcrire la Sainte Bible. Oh! alors, quelle
pâture trouvèrent son intelligence et son coeur! Outre les vérités
divines que le livre lui révélait, comme il le réconfortait dans ses
souffrances, comme il le consolait, comme il le poussait
irrésistiblement à la vérité! Dans les chants des Prophètes, il sentait
vivre l'amour de la patrie, qui avait tant échauffé son coeur. Lit, le
malheur est toujours relevé par l'espérance; l'injustice, ou flagrante,
ou cachée sous le masque du droit, trouve là un continuel appel à
d'autres jours, à un autre juge. La concorde, l'amour, l'égalité, la
justice, animent toutes les pages de ce livre. A mesure qu'il
l'étudiait, Buonvicino, comprenant combien les hommes dévient des voies
qu'il enseigne, combien ils travaillent à leur bonheur personnel aux
dépens du bien commun, se partageant en oisifs qui jouissent, et en
travailleurs qui souffrent, sans prendre les uns en haine ni les autres
en mépris, il les embrassait tous dans sa généreuse bienveillance, et
dans le désir de les réconcilier, et de réunir tous leurs efforts vers
cette condition première de tout progrès, la moralité.

Il demeura longtemps séquestré du monde. Il commença à sortir pour
prêcher, et alors il souleva un grand bruit, moins par son éloquence,
que par sa paternelle bonté. Il se répandait dans le peuple, surtout
dans les campagnes. «C'est pour le peuple, disait-il, c'est surtout pour
les pauvres que le Christ a parlé, et c'est parmi les derniers qu'il
choisit ses disciples, les prémices de l'Église.» Il apprenait à
l'ignorance l'égalité originelle des hommes, et leur commune destinée;
il montrait notre point de départ et le port où nous touchons. Les plus
simples devoirs, les plus humbles vertus du père, des enfants, des
époux, des ouvriers, étaient le thème perpétuel de ses sermons. Sans
art, et même vulgaire dans ses discours, il émiettait le pain de la
parole et le mesurait à chacun selon sa capacité, il se faisait, comme
Elisée, petit pour réchauffer le coeur des petits. Bientôt il passa pour
un saint; pourtant, il n'avait point été en pèlerinage au mont Gargano,
ni à Home, ni en Terre-Sainte; jamais il n'avait fuit de ces miracles
dont on abusait alors, mais il opérait un miracle plus insigne, celui
d'améliorer les hommes par ses discours et son exemple. Parmi ces
générations encore grossières, les rixes, les querelles, étaient
très-fréquentes; il se livra tout entier au soin de les ramener à la
concorde, et il obtenait de merveilleuses conversions. Je pourrais en
raconter beaucoup, si je n'entendais d'ici le lecteur me demander si ce
roman est la légende des saints; je dirai seulement, qu'une fois un
membre de la famille des Bossi et un autre de celle des Azzali, notables
bourgeois, en vinrent entre eux aux paroles et des paroles aux voies de
fait; derrière eux, une foule d'hommes se disposaient à prendre parti,
et tout annonçait une mêlée sanglante. Il faut appeler frère Buonvicino,
suggéra un témoin prudent; on alla le chercher; il accourut, chercha à
adoucir l'irritation en rappelant les promesses et les menaces du
Christ, qui veut qu'on soit humble de coeur comme lui. Mais le Borsi,
qui était uVs deux le plus intraitable et le plus emporté, aveugle dans
sa colère, tourna sa fureur contre le moine, en blasphémant le clergé et
les choses les plus révérées; il s'oublia jusqu'à le frapper. Frapper un
religieux était considéré comme une énormité si sacrilège, qu'une partie
des assistants reculèrent comme épouvantés, tandis que les autres,
s'apprêtaient à en tirer vengeance. Buonvicino, obéissant d'abord à ses
anciennes habitudes plutôt qu'à la loi d'abnégation qu'il s'était de
lui-même imposée, repoussa les attaques de l'assaillant, le jeta par
terre, et levait déjà le poing sur la tête du vaincu, lorsque sa colère
tomba tout à coup. Il rentra en lui-même, soupira, affecté de voir que
le vieil homme prévalait encore en lui. Il releva le téméraire,
s'agenouilla devant lui, et, croisant les bras avec une humilité
d'autant plus sincère qu'elle était généreuse, il lui dit:
«Pardonnez-moi, je ne savais ce que je faisais.»

[Illustration.]

Cette humble piété émut le violent Bossi, qui, se jetant lui-même aux
pieds de l'offensé, lui demanda à haute voix pardon et miséricorde.
Depuis, plus docile à la voix de sa conscience, il devint le modèle de
ces vertus chrétiennes dont la reine est la charité.

La renommée de Buonvicino fut aussi rapide à Milan. A cette époque où
tout était colère et factions dans l'Église, sur la place publique, dans
les écoles, dans les couvents, sur le champ de bataille, chaque parti
s'efforçait d'enrôler le moine sous sa bannière. Ou était alors au plus
vif des disputes théologiques sur la question de savoir si la gloire du
Mont-Thabor était créée ou incréée, si le pain que mangeait le Christ et
la tunique qui le revêtait lui appartenaient à titre de propriété ou
seulement d'usufruit; si les anges et les saints jouissaient de la
vision béatifique de la divinité, on s'ils se tenaient sous l'autel du
Seigneur, c'est-à-dire sous la protection de l'humanité du Christ
jusqu'au jour du jugement. Mais chaque fois qu'on voulait mettre
Buonvicino sur la dialectique, et le faire prononcer entre le docteur
Angélique, le docteur Subtil et le docteur Singulier, il répondit que
notre Dieu n'est point le dieu des disputes; qu'il voulait étudier la
religion pour lui rendre un hommage raisonné, non pour introduire la
superbe de la science humaine dans les choses que le sage vénère en
silence. Qu'en arriva-t-il? que d'abord tous les partis le
désapprouvèrent également; on l'appela chrétien pusillanime et aveugle
croyant. Il ne répondit pas, persévéra dans sa conduite, et, comme il
advient toujours, tous les partis finirent par lui accorder un égal
respect. Mais ce qu'il savait, pour avoir approfondi les vices de la
cité, pénétré dans les salles des grands comme dans l'officine de
l'ouvrier et sous la tente du soldat, c'étaient les remèdes auxquels il
fallait recourir. La liberté, perdue moins par la violence des tyrans
que par la corruption des sujets, n'avait pas selon lui, de moyen de
rétablissement plus énergique que la méditation de l'Évangile, école de
véritable liberté, frein véritable à la tyrannie des chefs et à la
licence des gouvernés, véritable solution du plus grand problème qui
intéresse la société: rendre satisfaits de leur état ceux qui ne
possèdent pas en assurant le repos de ceux qui possèdent. De cette
façon, il devenait cher aux malheureux qu'il relevait avec les
consolations d'en-haut, et les puissants le vénéraient parce que, dans
l'homme probe, qui n'est jamais le vassal de leurs superbes caprices,
ils sont contraints à respecter le noble empire de la vertu.

Et Marguerite, ne croyez pas qu'il l'eût oubliée: il est des passions
qui ne peuvent s'effacer. Il ne craignait point le dédain de sa
bien-aimée; n'avait-il pas vu ses larmes au terrible instant de leur
séparation? Il se la rappelait sans cesse comme l'être le plus cher
qu'il eût laissé dans un monde dont il s'était volontairement retranché.
Pendant longtemps il n'osa se risquer à la revoir. La première fois qu'il
parla de Marguerite à Francesco Pusterla, qui, avec d'autres amis,
venait de temps en temps le voir, ce nom, comme s'il eût dû lui brûler
les lèvres, mourut plusieurs fois dans sa bouche, et lorsqu'enfin il le
prononça, ce fut la rougeur au font et avec un tremblement convulsif de
tous ses membres. Mais l'esprit finit par dompter victorieusement la
matière, et quand Franciscolo lui parlait de son bonheur domestique, pur
désormais de toute envie, il se sentait inondé d'un vertueux
ravissement. Dans ses prières, la première personne et la plus
chaudement recommandée au ciel était Marguerite, sans que la pensée de
la créature le détournât de la pensée du Créateur; mais une douce
espérance le flattait: il croyait que ses expiations et ses prières
attireraient sur la tête de Marguerite une longue série de jours
heureux. Son espoir ne devait pas être exaucé: le vrai bonheur ne germe
pas dans la glèbe terrestre.

Lorsqu'il se sentit sûr de lui-même, il alla un jour au palais de
Marguerite. Avec un coeur bien différent il repassa sur ce pont, sous ce
vestibule, par ces escaliers. Il entra dans le mémorable salon, et il y
trouva Marguerite qui partageait les jeux enfantins de Venturino.

Quel moment pour ces deux coeurs! Mais l'un et l'autre se présentaient
avec la vigueur que donne une longue résolution de vertu. Buonvicino
parla de Dieu et de la fragilité humaine: il toucha le passé comme un
souvenir douloureux et cher, et il lui demanda pardon; puis il détacha
de sa ceinture un rosaire de grains de cèdre à facettes, sur chacune
desquelles était incrustée une étoile en nacre de perle, avec une croix
de même travail. C'était l'oeuvre patiente de sa retraite; il le donna à
Marguerite, et lui dit; «Prenez ce rosaire en souvenir de moi;
puisse-t-il un jour servir à votre consolation! et, en récitant vos
oraisons, priez Dieu pour un pécheur.» Ces paroles et ce don arrachèrent
des larmes aux deux amants. Marguerite pressa contre son coeur et toucha
de ses lèvres le rosaire, qui avait pour son esprit un caractère sacré,
pendant que son coeur devinait combien de fois le nom de Marguerite
avait dû se présenter à Buonvicino dans le cours de ce long travail.

[Illustration.]

Ce rosaire, cette croix, devaient être mêlés, hélas! et de quelle
manière, aux aventures de l'infortunée!



[Illustration.]

Bulletin bibliographique.

_Histoire de la Chimie_, depuis les temps les plus reculés jusqu'à notre
époque; comprenant une analyse détaillée des manuscrits alchimiques de
la Bibliothèque royale de Paris, un exposé des doctrines cabalistiques
sur la pierre philosophale, l'histoire de la pharmacologie, de la
métallurgie, et, en général, des sciences et des avis qui se rattachent
à la chimie, etc; par le docteur FERD. HOEFER. 2 vol. in-8. --Paris,
1843. Au bureau de la _Revue scientifique_. 17 fr.

Avant la publication de l'ouvrage de M. Hoefer, il n'existait en aucune
langue aucune histoire satisfaisante de la chimie. Les notions
historiques qui se trouvent disséminées dans l'Encyclopédie méthodique,
dans les ouvrages de Borrichins, de Senac, de Fourcroy, de Macquer,
etc., méritent à peine une mention. M. Dumas, dans ses _Leçons sur la
Philosophie chimique_, avait, il est vrai, exposé et discuté avec un
talent remarquable les théories les plus importantes que la science a
fait naître; mais cette esquisse rapide était loin d'être complète.
L'Allemagne elle-même restait, sous ce rapport, en arrière de la France
et de l'Angleterre; car la _Geschichte der Chimie_, de Fr. Ginelin, qui
commence au neuvième siècle de l'ère chrétienne et qui finit au
dix-huitième siècle, n'est, dit M. Hoefer, qu'une stérile énumération de
sources littéraires, de noms propres, de découvertes, sans aucun lien
philosophique, et dont la lecture ne présente aucun attrait. Quant aux
savants illustres, français, allemands, anglais, suédois ou italiens,
qui font faire actuellement à la chimie de si rapides et de si brillants
progrès, ils sont trop occupés de leurs expériences et de leurs
découvertes pour songer à étudier les origines d'une science dont
l'avenir les intéresse, fort heureusement peut-être, beaucoup plus que
le passé. A défaut d'autres mérites, l'ouvrage que vient de publier M.
Hoefer aurait donc celui de la nouveauté. Mais une courte analyse des
matières qu'il renferme montrera mieux que tous nos éloges combien de
titres la patience, l'érudition et l'intelligence de son auteur ont à la
reconnaissance de tous les esprits sérieux qui aiment encore la science,
soit pour elle-même, soit pour le bien-être qu'elle peut procurer à
l'humanité.

M. Hoefer a divisé l'histoire de la chimie en trois grandes époques,
qu'il subdivise à leur tour en plusieurs, sections. «Avant de se
constituer, dit-il, la science obéit à une sorte de mouvement
oscillatoire qui l'entraîne tantôt vers la théorie, tantôt vers la
pratique. Jamais il n'y a équilibre parfait entre le sujet qui observe
et l'objet soumis à l'observa lion.

«Trois grandes époques dominent donc la science.

«Dans la première époque, l'intelligence qui observe les faits est,
autant que possible, indépendante, libre de toutes les entraves de la
superstition et des préjugés systématiques. Bien que dépourvues de
preuves scientifiques, les doctrines d'intuition primitive nous étonnent
souvent par leur justesse et leur simplicité. Cette époque, qui incline
plus spécialement vers la pratique, embrasse toute l'antiquité et
s'étend jusqu'au moment de la lutte mémorable entre le christianisme
naissant et le paganisme à l'agonie.

«Dans la seconde époque, l'esprit d'observation s'abâtardit. Soumise à
la suprématie spirituelle, la pensée abandonne le champ de l'expérience
pour se réfugier dans le domaine de la spéculation mystique et
surnaturelle. De là l'origine de tant de doctrines fantastiques,
enfantées par l'imagination des adeptes de l'art sacré et de l'alchimie.
Cette époque, qui incline visiblement vers la théorie, comprend tout le
Moyen-Age jusqu'aux temps modernes.

«Dans la troisième époque enfin, qui est la nôtre, la lumière semble
apparaître après les ténèbres, comme si la loi du contraste devait
s'accomplir partout nécessairement. La science, ce produit sublime de
l'équilibre entre l'intelligence et la matière, entre l'expérience et la
raison, commence à se manifester, revêtue de ses formes sévères, et
entourée de preuves propres plutôt à convaincre la raison, qui tend sans
cesse vers l'unité, qu'à parler à l'imagination, qui se plaît dans la
variété des choses.»

Après avoir exposé en ces termes les caractères principaux de ces trois
époques, M. Hoefer, entrant immédiatement en matière, étudie d'abord
toutes les civilisations de l'antiquité pour y trouver les éléments
constitutifs de la science dont il entreprend d'écrire l'histoire. Si
depuis les temps les plus reculés jusqu'aux premiers siècles de l'ère
chrétienne, la chimie n'eut pas de nom, elle existait cependant et ou
parvient à la retrouver, après de longues et patientes recherches, dans
les ateliers du forgeron et de l'orfèvre, du peintre et du vitrier, dans
le cabinet du médecin et du naturaliste, dans les systèmes des
philosophes.

Toutes les sciences humaines viennent de l'Orient. En remontant vers
leur origine, on arrive naturellement jusqu'à ces plages éloignées, qui,
les premières, sur notre hémisphère, sont éclairées par les rayons du
soleil levant. C'est donc en Chine que M. Hoefer a commencé l'histoire
de la chimie. De la Chine, il conduit son lecteur dans l'Inde, et de
l'Inde chez les Égyptiens chez les Phéniciens et chez les Hébreux. La
_première section_ de la PREMIÈRE ÉPOQUE ne dépasse pas l'Asie et
l'Afrique, et s'arrête 620 ans avant Jésus-Christ.

La _deuxième, section_ nous amène en Europe, dans la Grèce et dans
l'Italie. Consacrée exclusivement aux Grecs et aux Romains elle se
divise en deux parties: la partie théorique et la partie pratique.

M. Hoefer jette d'abord un coup d'oeil rapide sur cette partie de
l'histoire de la philosophie qui se rattache plus spécialement aux
doctrines spéculatives des sciences physiques et naturelles; puis il
rassemble et classe sous des titres divers toutes les connaissances
positives disséminées çà et là dans les ouvrages des auteurs grecs ou
latins; il nous apprend tout ce que le siècle de Périclès et le siècle
d'Auguste savaient sur les minéraux, les végétaux, les sels, la chimie
organique, les métaux, les poisons, etc.

La _troisième section_ embrasse une période de 600 ans; elle s'étend du
troisième au neuvième siècle après Jésus-Christ. Au début de cette
section, M. Hoefer révèle à ses lecteurs les principaux mystères de
l'_art sacré_ autrefois pratiqué dans les temples de l'Égypte, sujet
entièrement nouveau que personne n'avait traité avant lui, source à
laquelle les alchimistes ont puisé presque toutes leurs théories.
D'abord il donne une foule de renseignements du plus haut intérêt sur
les personnages qui exerçaient l'art sacré, la pratique et la théorie de
cet art, l'initiation, les peines infligées aux parjures, les mystères
des nombres, des lettres, des plantes, des animaux, des planètes, etc.,
la pierre philosophale, les doctrines mystiques des philosophes
néoplatoniciens de l'école d'Alexandrie, la magie, la cabale, Hermès
Trismégiste, etc.; puis la précieuse collection des manuscrits grecs de
la bibliothèque royale lui permet de remplir, au moins en partie, la
promesse faite, il y a plus de deux siècles, par Léon Allatius, célèbre
bibliothécaire du Vatican. Parmi les documents inédits qu'elle lui a
fournis, nous mentionnerons les noms de ceux qui ont cultivé l'art
sacré, les substances métalliques consacrées aux sept planètes, les
lexiques chimiques, l'analyse des principaux ouvrages concernant l'art
sacré, de Zozime le panopolitain, de Pelage le philosophe,
d'Olympiodore, de Democrite de Synèsius, de Marie la Juive et d'Isis,
reine d'Égypte, etc. Dans les derniers paragraphes de cette section, M.
Hoefer redresse et rectifie diverses assertions admises jusqu'à présent
sans contestation. Il démontre qu'un grand nombre de faits importants,
la distillation, la poudre à canon, la coupellation, sont des inventions
grecques ou égyptiennes, longtemps connues avant Albucasis, Roger Bacon
et Arnaud de Villeneuve. Enfin, il publie en entier le texte du livre
des feux de Marcus Grachus, d'après deux manuscrits de la Bibliothèque
royale.

La _deuxième époque_ de l'Histoire de la Chimie (depuis le neuvième
siècle jusqu'au seizième siècle) comprend tout le Moyen-Age. Durant
cette longue période, la science ne fait presque aucun progrès; à peine
si elle ose profiter des travaux des anciens. D'une part, la prison et
le bûcher, deux arguments irrésistibles, attendaient le trop hardi
penseur, et, d'autre part, on croyait que tous les phénomènes physiques,
les plus simples comme les plus extraordinaires, étaient produits par
dss causes invisibles et fantastiques, par des agents mystérieux et
surnaturels. Aussi les sciences physiques s'appelaient-elles occultes,
et la chimie, _art hermétique, science noire, alchimie._

La deuxième époque comprend deux sections: la _première section_ (du
neuvième au treizième siècle) est consacrée aux chimistes arabes, les
dignes héritiers des néoplatoniciens; à quelques Grecs bysantins et à
deux ou trois Italiens, Français, Allemands, plutôt médecins ou
astronomes qu'alchimistes proprement dits. Trois paragraphes sur
l'exploitation des mines, la culture du pastel et la peinture sur verre
terminent cette première section. L'époque comprise dans la _deuxième
section_ (du treizième siècle jusqu'au commencement du seizième siècle)
est l'Age d'or de l'alchimie. Les physiciens comme les philosophes
récusaient le témoignage des sens; la méthode, la seule reconnue vraie
et légitime, était celle qui parlait de l'absolu, de la cause suprême,
pour y revenir après de longs détours. Clercs et laïques se livraient à
l'envi à l'étude de l'alchimie. On compte des moines, des rois, des
évêques, et même un pape, au nombre des adeptes. Pour quelques-uns
d'entre eux, l'amour du grand oeuvre était dégénéré en une véritable
passion qui entraînait parfois des excès déplorables. La science ne
s'était enrichie que d'un petit nombre de faits nouveaux pendant le
douzième et le treizième siècle. Mais au quatorzième et au quinzième
siècle, l'application de la poudre à canon aux instruments de guerre, la
découverte de l'imprimerie, de la boussole, la fabrication des verres de
couleur, la préparation à la fois plus simple et plus scientifique des
acides minéraux et de certains composés métalliques, la fabrication des
papiers de chiffon, etc., lui font déjà faire d'immenses progrès. Avant
de donner des détails sur ces applications ou ces découvertes nouvelles,
M. Hoefer raconte la vie, analyse ou traduit les ouvrages des
alchimistes les plus célèbres, tels qu'Albert le Grand, Roger Bacon,
Arnaud de Villeneuve. Raymond Lulle, Ortholain, Flamel, Basile Valentin,
etc. «La tâche était rude, dit-il; car, indépendamment des difficultés
que présente la lecture des ouvrages de ce genre, écrits pour la plupart
dans un langage barbare, j'avais à déchiffrer le sens des expressions
allégoriques et obscures dont les alchimistes sont si prodigues.»

La _troisième époque_, divisée en trois sections, comprend trois
siècles: le seizième, le dix-septième et le dix-huitième. C'est une
époque incomparable, unique dans les annales de l'humanité. L'esprit de
l'homme, en quelque sorte mort pour la science pendant un long espace de
temps, s'est réveillé tout à coup à la voix de l'expérience et à l'appel
de la raison. Les découvertes du seizième siècle servent à entretenir le
zèle du siècle suivant, et le dix-huitième siècle découvre ce que le
dix-septième a cherché. L'idée d'opposer la raison à l'autorité
rationnelle, l'expérience à la spéculation, s'était déjà, à diverses
reprises, manifestée dans les siècles précédents, mais, à chaque
manifestation, elle avait été aussitôt réprimée; maintenant son règne
était venu. A la tête du mouvement qui donne une direction nouvelle à la
chimie, se placent, au seizième siècle, Paracelse, Georges Agricola et
Bernard Palissy. Le premier, violent et emporté comme tous les
réformateurs, est le chef de l'école _chemiatrique_, dont le mérite
principal fut de détourner les médecins de la route battue des anciens,
et de leur faire, comprendre l'importance et la nécessité de l'étude de
la chimie des êtres vivants et de la chimie appliquée à la médecine
(_chemiatrie_). Georges Agricola, plus modeste et surtout plus
familiarisé avec l'antiquité que Paracelse, mais dépourvu de tout talent
de réformateur, fonde, avec des éléments épars, tout le système de la
_métallurgie_, partie fondamentale de la chimie. C'est le chef de la
chimie métallurgique.--Bernard Palissy, tenant tout à la fois de
Paracelse par sa franchise et sa persévérance, et d'Agricola par la
solidité de son savoir, représente la _chimie technique_, c'est-à-dire
la science appliquée à l'agriculture, aux arts du potier, du vitrier, de
l'émailleur, etc. Dans l'opinion de M. Hoefer, Bernard Palissy est le
véritable inventeur de la méthode expérimentale dont on a toujours
attribué à tort la découverte au chancelier Bacon. Enfin _l'alchimie_,
qui va toujours en déclinant, subit elle-même l'influence de cette
révolution générale. La chemiatrie, la chimie métallurgique, la chimie
technique et l'alchimie forment donc les quatre chapitres de la
_première section_ de la troisième époque. Le dix-septième siècle
continue dignement l'oeuvre de reforme commencée dans les sciences au
siècle précédent. Le dogmatisme absolu est détrôné: les péripatéticiens
ont du céder la place aux philosophes expérimentateurs. Désormais on ne
cherchera plus la vérité dans les ouvrages d'Aristote, mais dans le
grand livre de la nature. Au nombre des observateurs qui, en brisant le
joug de l'autorité scolastique, fraient au dix-septième siècle, par la
méthode expérimentale, une route nouvelle à la science, M. Hoefer place
avec raison en première ligne Van Helmont, Robert Hoyle, Glauber et
Kunckel. Van Helmont, disciple de Paracelse, bien supérieur à son
maître, eut la gloire immortelle de révéler scientifiquement l'existence
des corps invisibles, impalpables, quoique matériels, jusqu'alors
vaguement entrevus; il leur donna même le nom de _gaz_. Robert Boyle,
l'illustre fondateur de la Société royale de Londres, «découvrit,
s'écriait un jour Boerhaave, les secrets du feu, de l'air, de l'eau, des
animaux, des végétaux, des fossiles; de sorte que de ses ouvrages peut
être déduit le système entier des sciences physiques et naturelles.»
Robert Fludd, Glauber, Becher, etc., etc., s'exercent avec succès à
décomposer et à recomposer des corps et se livrent à d'importants
travaux. Kunckel découvre le phosphore, etc.--Des détails curieux sur la
chimie pharmaceutique, la chimie des gaz, la fondation des sociétés
savantes et les chimistes compilateurs, la chimie technique, la chimie
métallurgique, l'alchimie et les rose-croix complètent la _deuxième
section_ de la troisième époque, c'est-à-dire l'histoire de la chimie au
dix-septième siècle.

Dans la troisième section, ou au dix-huitième siècle, M. Hoefer analyse
successivement les découvertes ou les théories de Moitrel d'Elemont, qui
trouva le premier le moyen de manipuler les gaz avec autant de facilité
que tout autre corps solide ou liquide; de Hales, de Venel, de Black, de
Boerhaave, des deux Geoffroy, de Louis Lemery, de Bellot, de Boulduc, de
Macquer de Rouelle, de Baron, de Stahl, de Pott, de Eller, du Neumann,
de Marggraf, de Bergmann, de Scheele et de Priestley. Parvenu à
Lavoisier, il s'arrête et termine son second volume. «Bergmann, Scheele
et Priestley, qui remplissent les dernières pages de ce volume, étaient,
dit-il, les derniers partisans d'une théorie entièrement tombée dans le
domaine de l'histoire, Stahl n'a plus aujourd'hui de disciples; mais il
n'en est pas ainsi de Lavoisier. Sur les ruines du phlogistique, ce
hardi réformateur éleva une école qui dure encore; tous les chimistes
actuels sont ses élèves. Lavoisier, Berthollet, Klaproth, Davy, etc., se
placent naturellement à la tête de la chimie moderne; il n'aurait pas
été convenable de leur faire prendre rang à côté des chimistes
phlogisticiens. Il y a de ces périodes qu'il est défendu à l'historien
de scinder, sous peine d'intervertir l'ordre naturel. Resterait donc un
dernier volume à faire pour conduire l'histoire de la chimie jusqu'à nos
jours. C'est là une tâche difficile, délicate même, qui exige beaucoup
de temps et beaucoup d'expérience. Quoi qu'il en soit, tout en ajournant
à un temps plus éloigné la publication d'un troisième volume, je ne
reculerai devant aucun obstacle, et rien ne m'empêchera, je l'espère, de
tenir ma promesse et de donner un jour l'histoire des chimistes de
l'époque actuelle.»

Si le style et la méthode ce M. Hoefer égalaient sa patience et son
érudition, l'_Histoire de la Chimie_ ne mériterait que des éloges; mais
on éprouve plus d'une fois, en la lisant, le désir que la forme en soit
plus correcte, le plan plus déterminé, et le développement plus
philosophique et plus rationnel. Veut-il construire un édifice qui fasse
honneur à son talent? un bon architecte ne se contente pas d'entasser
sur l'emplacement qu'il a choisi une masse énorme d'excellents
matériaux. Dans le livre de M. Hoefer, l'ensemble est trop souvent
sacrifié aux détails. Si nombreux et si curieux qu'ils soient, les
documents qu'il est parvenu à réunir ne satisfont pas complètement le
lecteur, car ils manquent parfois d'un lien général qui les rattache
tous les uns aux autres. Nous croyons devoir signaler à M. Hoefer ces
défauts qui nous ont frappé, parce que son livre, évidemment destiné à
avoir plusieurs éditions, facile à corriger d'ailleurs, est vraiment
digne de devenir parfait.


_Poésies_, par madame BAYLE-MOUILLARD 1 vol. in-8.--Paris, 1843.
_Paulin_.

Madame Bayle-Mouillard est déjà connue dans le monde savant et
littéraire par un ouvrage intitule _du Progrès social et de la
Conviction religieuse_, que l'Académie des Sciences morales et
politiques et la Société de la morale chrétienne ont couronné en 1840.
Trois ans auparavant, c'est-à-dire en 18377, M. Bayle-Mouillard
avocat-général à Riom, avait, de son côte, obtenu un prix de l'Institut
pour son beau traité de _l'Emprisonnement pour dettes_ Aujourd'hui,
madame Bayle-Mouillard, se reposant de travaux plus sérieux, publie un
recueil de vers qu'elle a composés, dit-elle, «dans les champs et dans
les villes, sur la mer, sur les montagnes, dans les vallées riantes ou
sauvages, et qui ont été produits par l'observation des états si divers
des hommes, de leurs sentiments, de leurs douleurs, de leurs hautes et
secrètes consolations. Une sorte d'inspiration les lui a donnés contre
son attente; seule elle l'encourage à les offrir au public, puisqu'elle
lui permet au moins d'espérer que la vérité et la sincérité des
impressions pourront lui faire goûter ce recueil poétique.»

Ces espérances de madame Bayle-Mouillard ne seront pas trompées. Ses
vers, tour à tour gracieux ou touchants, trouveront encore, malgré
l'antipathie ridicule de notre époque pour la poésie, de nombreux
lecteurs, qui sauront les apprécier à leur juste valeur. Mais lui
procureront-ils la gloire qu'elle avait pu rêver dans ces moments
d'enthousiasme ou, selon ses propres expressions, elle sondait les plus
secrètes profondeurs de l'avenir.

        Avenir, mot puissant qui charme ou désespère,
        Que la bouche en tremblant commence sur la terre,
               Que ta pensée achève aux cieux.

Aura-t-elle le bonheur de voir tous ses souhaits exaucés? Nous
n'oserions pas l'affirmer; elle-même a paru en douter dans une des
pièces de vers intitulée _Poésie et Sommeil:_

            Quand de sa main séduisante et naïve,
        La jeunesse, en riant, penchait mon front rêveur,
        De l'avenir, pour moi, l'image la plus vive
            Etait le bouton d'une fleur.
        S'écartant par degrés, les voiles qui te couvrent
        Laissaient voir le bonheur à mon regard charmé,
            Comme les pétales s'entr'ouvrent
        Pour montrer de la fleur le disque parfumé.
            Ce bonheur, c'était la tendresse:
        Je rêvais un amour par l'hymen couronné,
            Amour profond, pur, plein d'ivresse!
            Cet amour. Dieu me l'a donné.
          Je rêve encor!... Plus ardent,  plus austère,
        L'avenir, de la gloire est pour moi le flambeau.
        La gloire! et je suis femme!... Ah! fuis! noble chimère...
            Mais que ton prestige était beau!

Si la noble chimère a cru devoir obéir à cet ordre, qu'elle se hâte de
revenir; madame Bayle-Mouillard--nous en prendrions au besoin
l'engagement pour elle--ne la forcera pas une seconde fois à s'éloigner.

        Et fugit ad salices, et se cupit ante videri.

Mais aussi n'aurait-elle pas raison de désobéir?



Orfèvrerie.

Les arts charment nos moments de loisirs.--Parler des arts, les
rechercher, s'y connaître, est devenu de nos jours une prétention
généralement répandue. Je dirai plus, c'est un besoin; aussi avons-nous
vu bien des réputations imméritées avant que des hommes de goût et des
apôtres des arts aient sacrifié leurs veilles et leur fortune à éclairer
le public. Honneur au commerçant qui ne craint pas d'affronter les
préventions de la mode et qui force le pays, malgré lui, à s'enrichir de
chefs-d'oeuvre! honneur à l'artiste qui sait plier son génie aux détails
des objets de commerce! honneur enfin à l'ouvrier qui a su se rapprocher
de l'artiste ou devenant plus habile! Toutes ces réflexions nous ont été
suggérées au simple aspect d'un dressoir du salon de la maison Morel. On
va voir des bazars, ou court à des expositions pour y chercher des
choses curieuses, des chefs-d'oeuvre: là, chaque chose est curieuse,
chaque objet est un chef-d'oeuvre.

[Illustration: Vase commandé à M. Morel par l'empereur de Russie, pour
prix de courses.]

Prenons pour exemple ce vase commandé par l'empereur de Russie pour être
offert comme prix de course. Quelle perfection de ciselure! quelle
richesse d'ornementation! Un génie tenant un écusson sur lequel doit
être gravé le chiffre du vainqueur, me paraît une idée neuve et
préférable à l'antique Renommée offrant une palme ou une couronne.
D'ailleurs ici la gloire doit être modeste: ce n'est pas un éclatant
fait d'armes, ce n'est pas un travail savant et pénible que le monarque
doit récompenser; c'est tout simplement un cavalier qui, grâce à son
sang-froid et à sa hardiesse, stimule la vigueur de son cheval et
atteint le but désigné avant ses concurrents. C'est un art utile que
celui de l'équitation, et les souverains l'ont encouragé dans tous les
temps de la même manière. Nous trouvons dans l'antiquité que les prix de
course étaient des vases ou des coupes sculptés par les artistes les
plus célèbres de l'époque. Les anses, qui s'élèvent des deux bras du
génie et qui vont se recourber à l'orifice du vase où elles s'attachent
par deux têtes de chimères; les serpents qui ornent la portion
supérieure et les têtes de chevaux qui rappellent sa destination, tout
cela forme un gracieux ensemble, sans nuire au galbe élégant et sévère
du vase. A la vue de ce beau travail, on croirait presque Benvenuto
revenu parmi nous.

[Illustration: Modèle d'épée pour le corps diplomatique.]

Voici une épée sortie des mêmes ateliers, et dédiée au corps
diplomatique. Tout en admirant le fini du travail du pommeau, l'heureuse
idée de la légende: «Dieu protège la France!» qui enlace les trois
écussons rappelant trois époques chères au pays. Ou pourra ne pas
approuver complètement l'auteur d'avoir mis le chiffre du roi sur la
plaque de la garde. C'est trop personnel. Les représentants de la France
ne doivent porter que les armes de la France.--Quant à la garde, ce
serait une très-jolie anse pour un vase; mais le dessin nous semble trop
tourmenté et trop léger pour une épée.



Amusements des Sciences.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.

1. Ce problème est fort ancien. On le proposait déjà dans les écoles
grecques vers le commencement de l'ère chrétienne, et il nous a été
transmis en vers grecs parmi les épigrammes du recueil connu sous le nom
d'_Anthologie_. Voici la traduction en vers latins de l'énoncé que nous
avons donné précédemment en français;

        Una cum mulo portabat asella,
        Atque suo graviter sub pondere pressa gemebat,
        Talibus at dietis mox inerepat  ipse gementem:
        Mater, quid luges, tenerae de more puellae?
        Dupla tuis, si des mensuram, pondera gesto;
        At si mensuram accipias, aqualia porto.
        Die mihi mensuras, sapiens geometer, istas?

L'analyse raisonnée du problème a aussi été exprimée en vers latins que
voici?

        Unam asina accipiens, amittens mulus et unam,
        Si fiant aequi, certè utrique antè duobus
        Distabant a se. Accipiat si mulus at unam,
        Amittatque asina ubam, tune distantia fiet
        Inter eus quatuor. Muli at cùm pondera dopla
        Sunt asinae, huic simplex, mulo est distancia dopla,
        Ergo habet haec quatuor tantùm, mulusque habet octo.
        Unam asinae si addas, si reddat mulus et unam
        Mensuras quinque haec, et septem mulus habebunt.

C'est-à-dire:

Puisque, le mulet donnant une de ses mesures à l'ânesse, ils se trouvent
également chargés, il est évident que la différence des mesures qu'ils
portent est égaie à deux. Maintenant, si le mulet en reçoit une de
celles de l'ânesse, la différence sera quatre; mais alors le mulet aura
le double du nombre des mesures de l'ânesse: conséquemment le mulet en
aura huit et l'ânesse quatre. Que le mulet en rende donc une à l'ânesse,
celle-ci en aura cinq et le premier en aura sept. Ce sont les nombres de
mesures dont ils étaient chargés, et la réponse à la question.

II. Rangez les 21 cartes en trois paquets de 7 chacun, en plaçant
successivement ces cartes sur les trois paquets, de manière que si l'on
suppose les cartes portant des numéros qui expriment leurs rangs
primitifs, le premier paquet renferme les numéros 1, 4, 7, 10, 13, etc.;
le second, les numéros 2, 5, 8, 11, 14, etc.; le troisième, les numéros
3, 6, 9, 12, etc.

Demandez à la personne qui a pensé une de vos 21 cartes, dans quel
paquet se trouve cette carte, et placez ce paquet au milieu des deux
autres; puis, rangeant de nouveau les cartes sur une table en trois
paquets, de la même manière que la première fois, faites-vous désigner
le paquet on sera tombée la carte pensée. Réunissez, comme précédemment,
les trois tas en un seul, en mettant au milieu celui qu'on vous a
désigné; puis, distribuant de nouveau les cartes en trois paquets,
demandez une dernière fois celui où se trouve la carte pensée. Cette
carte occupera le quatrième rang: il vous sera donc facile de la
trouver.

Pour dissimuler votre procédé, vous pourrez, intercaler entre les deux
autres le tas désigné en dernier lieu; puis jetant successivement vos
cartes sur la table avec rapidité, vous saurez que la onzième est celle
qu'on vous demande.

Il est facile de se rendre compte de ce procédé. En effet, lorsque l'on
a mis une première fois au milieu le tas où se trouve la carte pensée,
comme chacun des 3 tas est de 7, elle ne peut occuper qu'un rang marqué
par un des nombres

8, 9, 10, 11, 12, 13, 14.

Or, si on range de nouveau les cartes en trois paquets, en leur
assignant des numéros déterminés par les rangs qu'elles occupent après
leur première réunion, la composition des paquets sera représentée dans
le tableau ci-dessous:

        Premier paquet.         Second paquet.         Troisième paquet.

               1                     2                        3
               4                     5                        6
               7                     8*                       9*
              10*                   11*                      12*
              13*                   14*                      15
              16                    17                       18
              19                    20                       21

La carte pensée ne pourra donc occuper que le quatrième ou le cinquième
rang dans le premier paquet; que le troisième, le quatrième ou le
cinquième rang dans le second paquet; que le troisième, le quatrième
rang dans le troisième paquet. Nous marquons par des astérisques ces
diverses positions.

Maintenant, si on met au milieu des deux autres celui des trois tas où
elle se trouve, elle ne peut occuper évidemment que le dixième, le
onzième ou le douzième rang. Or, d'après le tableau précédent, les cares
numérotées 10, 11 et 12 occupent chacune le quatrième rang de leur
paquet. Si donc on désigne le tas où se trouve la carte pensée, cette
carte sera connue.


NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.

I. Une femme de la campagne porte des oeufs au marché dans une ville de
guerre où il y a trois corps-de-garde à passer. Au premier elle laisse
la moitié de ses oeufs et la moitié d'un; au second, la moitié de ce qui
lui restait et la moitié d'un; au troisième, la moitié de ce qui lui
restait et la moitié d'un. Enfin elle arrive au marché avec trois
douzaines d'oeufs. Comment cela peut-il se faire sans rompre aucun oeuf?

II. Disposer un appareil au moyen duquel on puisse voir du premier étage
les personnes qui se présentent à la porte de la maison sans se mettre à
la fenêtre et sans être aperçu.



Problème de Dessin.

[Illustration.]

Au moyen de quatre traits transformer les deux chiens adossés en deux
chiens courant en sens opposé.

_(La solution au prochain numéro.)_



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.

Un sceptique occasionna souvent, dans des États, l'agitation la plus
dangereuse.


[Illustration: nouveau rébus.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843" ***

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