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Title: Nach Paris
Author: Dumur, Louis
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Nach Paris" ***

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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et, notamment, en ce qui concerne l'usage des ligatures
pour les voyelles en allemand, qui dans leur langue d'origine sont
écrits avec un tréma.æææ



  _DU MÊME AUTEUR_

   Le Boucher de Verdun, roman.   1 vol.



   LOUIS DUMUR

   NACH PARIS!

   ROMAN

   PARIS

   ALBIN MICHEL, ÉDITEUR

   22, Rue Huyghens, 22

   Tous droits réservés


IL A ÉTÉ TIRÉ

25 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE

NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 25

ET 575 EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA

NUMÉROTÉS DE 26 A 600

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays.

_Copyright 1919, by_ LOUIS DUMUR



_Me trouvant l'an dernier en Suisse, j'eus l'occasion de causer avec
quelques officiers allemands internés. L'un d'eux me parut assez naïf et
moins arrogant que les autres. Il me conta ses aventures. Mobilisé dès
le début de la guerre, deux fois blessé, il avait été fait prisonnier à
Verdun. Il attendait avec impatience la fin des hostilités. Il avait, en
Prusse, une famille qu'il désirait retrouver et une fiancée que, bien
que fort détérioré, il comptait encore épouser. Je ne donne ici que la
première partie de ses souvenirs. Elle se termine à la Marne et à sa
première blessure. Je n'userai point de la supercherie habituelle des
romanciers qui, en pareil cas et se figurant qu'on les en croire
davantage, déclarent avoir reçu ou trouvé un manuscrit, rapporter mot
pour mot un récit ou l'avoir transcrit sous dictée. Je ne dirai rien ne
semblable. Je ne prétends point reproduire, ni suivre pas à pas la
relation de mon narrateur. Je me suis borné à prendre des notes. Après
quoi, me substituant à mon Boche, je raconte à mon tour son histoire, à
ma manière._



NACH PARIS



I


Qui m'eût dit, aux premiers jours de ce beau mois de juillet, alors que
les bras de la Saale coulaient si mollement entre les prairies sous les
ruines pittoresques du vieux château de Halle et que, tout le long de la
Promenade, la bonne ville universitaire alignait ses maisons aux toits
roux, ses édifices studieux, ogivait les baies somnolentes de son Dom,
disposait ses parcs, ses jardins, ses quinconces, tandis que le public
joyeux circulait en vêtements clairs sur le Marktplatz, s'attardait aux
étalages, emplissait les boutiques, s'attablait au restaurant Grün ou au
Ratskeller, que les casquettes des étudiants émaillaient de leurs
couleurs bruyantes les tonnelles du Jægerberg et que les touristes et
feutres verts, affluant déjà de partout, peuplaient les hôtels,
animaient les salles des musées ou passaient respectueusement devant la
statue de Hændel, qui m'eût dit que, peu de semaines plus tard, ce
paisible séjour se bouleverserait tout à coup de rumeurs belliqueuses,
retentirait d'appels aux armes et de chants de guerre, se hérisserait de
baïonnettes et frémirait tout entier au roulement des tambours et sous
le grondement régulier des trains militaires?

Tout fier d'avoir heureusement terminé ma première année d'université,
je me disposais à jouir d'un repos bien gagné dans notre belle propriété
estivale du Harz. Le nombre important des tonnelets de bière que j'avais
dû ingurgiter durant ces études, non moins que les livres lus, les
cahiers remplis et les cours entendus, m'en imposaient l'agréable
devoir. J'avais en outre rapporté de Halle une balafre, que j'exhibais
orgueilleusement et qui, me couturant du haut du menton jusqu'au bas de
l'oreille, ne constituait pas un moindre témoignage de mon assiduité aux
auditoires et de mon ardeur pour la culture allemande.

Je me prélassais donc sans scrupule et fort content de moi-même dans la
quiétude de cet heureux début de vacances, fumant tout le jour de gros
cigares de Brême à bague dorée, agaçant mes soeurs, caressant mes
chiens, saccageant à coups de stick les fleurs du parc, inspectant les
domaines paternels, pêchant la truite dans l'onde jaillissante de
l'Ilse, paradant et faisant le beau dans la rue principale du petit
bourg.

--Comme il est bien! comme il est distingué! murmurait-on sur mon
passage.

--Bon matin, Herr Wilfrid! me saluaient les commerçants du lieu, ployés
sur leur ventre à l'entrée de leurs boutiques.

Je les couvrais d'un petit signe protecteur et satisfait.

D'autres fois, digérant dans ma chambre, je passais un coup d'oeil
désoeuvré sur mes livres, j'en parcourais les rangées et les titres,
reconnaissant mes manuels et mes dictionnaires, mon Goethe, mon Koerner,
mon Nietzsche et mon Gobineau, ma Bible et mon _Kommersbuch_, sans
négliger ces ignobles romans français dont tout étudiant qui se respecte
se doit de détenir quelques-uns sur le rayon secret de sa bibliothèque.
J'évoquais, dans la fumée du tabac, l'honorable silhouette de mes
maîtres: le Geheimrat Wirbel, professeur de philosophie, qui nous
débrouillait Fichte, Schelling, Hegel et faisait remonter à l'idéalisme
allemand les grandioses conceptions de Bismarck et la création de
l'Empire; le Geheimrat von Trümmerhaufen, professeur d'histoire moderne,
qui, de son geste décisif et de sa parole péremptoire, nous initiait aux
doctrines de Treitschke ou aux travaux de Lamprecht; le Geheimrat
Radschuh et sa barbe savante, qui nous enseignait l'économie politique,
alignait ses statistiques victorieuses et confondait le commerce
anglais; l'érudit Anton Glücken, doyen de la faculté et non moins pourvu
que les autres du titre de Geheimrat, qui professait l'histoire de l'art
et nous révélait les beautés de l'architecture gothique, cette pure
émanation du génie allemand, comme il se faisait fort de nous le
démontrer. Parvenu dans ces sereines régions, il m'arrivait alors de
songer lointainement à ce que pourrait être le sujet de ma future thèse.
Y traiterais-je une question de philosophie, d'histoire ou d'esthétique?
Je n'en savais rien encore, mais j'entrevoyais déjà le jour où, cette
laborieuse épreuve heureusement soutenue, on ne m'appellerait plus Herr
Wilfrid, dans le petit bourg, mais bien Herr Doktor.

D'autres fois encore, coiffant le chapeau mou à plume de coq de bruyère
et empaumant la canne à corne de chamois, j'allais excursionner dans la
fraîche vallée de l'Ilse ou à travers les sites romantiques du Harz. Je
longeais le torrent ou je gravissais les monts. Je me dirigeais par
d'agrestes vallons pleins de cascades vers la butte rocheuse et les
bonnes auberges de l'Ilsentein; ou, ployant mon jarret à de plus
importants exercices, j'escaladais les escarpements abrupts du Brocken,
d'où se découvraient à mes yeux enchantés, comme sous le coup de balai
des sorcières de Walpurgis, le panorama grandiose des forêts et des
gorges, les cimes de la Wolfswarte, du Rehberg, du Koboldskopf, de la
Rosstrappe, la plateforme légendaire de l'Hexentanzplatz, puis la plaine
immense bordée de l'ourlet de l'Elbe et, tout au loin, les taches
brillantes d'Erfurt, de Cassel, de Brunswick, de Hanovre et l'ombre
légère et bleue des tours de Magdebourg.

Mais, le plus souvent, pris de velléités plus sociables, je me dirigeais
sur Goslar. Vingt minutes de bicyclette ou une heure et demie de marche
ombragée m'y conduisaient. Dans le décor séculaire de ses monuments, la
petite cité mélangeait avec grâce ses maisons médiévales à ses villas
modernes. On y respirait la paix bourgeoise et la majesté de l'histoire.
Goslar! C'est là qu'avaient séjourné Henri et Barberousse; c'est là que
l'on montrait encore, dans la Maison des Empereurs, vieille de neuf
cents ans, le trône impérial du XIIe siècle. Mais c'était là aussi,--et
voilà principalement ce qui m'y attirait,--c'était là que résidait la
belle Dorothéa von Treutlingen, fille unique du conseiller de cour Otto
von Treutlingen, blonde, rose, grasse, âgée de dix-neuf ans et,
par-dessus tout, ma fiancée.

Fiancée, c'était peut-être beaucoup dire: nous ne l'étions encore que
secrètement. Mais les relations de nos deux familles, la tacite
complaisance avec laquelle le conseiller de cour aussi bien que mon
père, le conseiller de commerce Hering, et ma mère, Mme la conseillère
de commerce Hering, toléraient mes assiduités, semblaient m'autoriser à
considérer mon choix comme agréé et à libérer ma conscience du soin d'en
dérober l'expression sous un trop prudent mystère. J'étais heureux et
j'étais ardent.

Ma belle Dorothéa habitait une jolie villa située non loin de la Maison
des Empereurs. J'en abordais le perron avec ivresse et un flot de
chaleur inondait mon coeur. Le carillon de mon coup de timbre se mêlait
au bruit de son piano, qui martelait un farouche appel de Wagner ou une
assourdissante symphonie de Mahler. Elle me recevait dans son petit
salon, décoré de meubles de Munich, ou au jardin, tout flambant de gros
zinnias doubles et de soleils de Californie. Je mettais un long baiser
sur son poignet charnu.

--O Dorothéa, disais-je, encore deux ans d'université et je serai
docteur; j'obtiendrai un bon poste du gouvernement et nous pourrons nous
marier.

--Wilfrid, murmurait-elle de sa voix profonde, mon cher Wilfrid,
j'attendrai le temps qu'il faudra. Voulez-vous prendre un verre de
bière?

J'acceptais; elle en prenait un avec moi, contemplant avec amour ma
balafre, et je lui contais des histoires d'étudiants.

Ah! quelles heures délicieuses! Je lui parlais de mes camarades, de mes
cours, de mes professeurs, de la joyeuse vie que nous menions et des
prouesses que nous accomplissions. Je l'initiais à nos moeurs
universitaires et à nos rites bachiques. Je lui dépeignais les costumes
et les insignes des corporations, les vestes étroites à brandebourgs,
les gants à crispins, les hautes bottes à l'écuyère montant sur la
culotte blanche, les rubans, les échappes, les bierzipfel, les cerevis
brodés d'or, les casquettes innombrables et aux couleurs diverses, bleue
pour Saxonia, verte pour Guestphalia, rouge au galon or et bleu pour
Hannovera, violette à liseré rouge et blanc pour Alemania, et celle de
Teutonia, celle de Cimbria, celle de Brunswiga, celle de Thuringia. Je
lui décrivais le local où s'assemblait le corps dont je faisais partie,
sa tourelle à créneaux surmontée de notre bannière, sa statue en pied
d'un chevalier armé, sa grande salle de kneipe aux murs décorés de
sabres, de rapières, d'écussons, de grandes pipes de porcelaine, de
cornes énormes bordées d'argent, de portraits de Bismarck, de Moltke, de
Guillaume Ier, de Guillaume II, ainsi que des silhouettes noires de tous
nos anciens, coiffés du deckel orange. Puis je lui détaillais nos
séances de kneipe, les flots de bière blonde que nous absorbions au
commandement et selon les pures traditions du rituel de Leipzig, les
chopes à couvercle d'étain ciselé et les cruchons de faïence ornementés
de devises, les chants du _Kommersbuch_ vociférés en choeur, les
_Gaudeamus_, les _Ssassa geschmauset_, les _Alt Heidelberg_, les cris
et les hurlements se croisant de toutes parts avec les appels à boire:
_Prosit! Sauf! Ich komme nach! Rest! Steig in die Kanne! Geschenkt!_ et
les mémorables exploits de notre valeureux Fuchsmajor, le gros von
Pumplitz, surnommé Falstaff, étudiant de quinzième année, qui engoulait
régulièrement ses vingt litres par soir, sans avoir besoin de passer une
seule fois au vomitorium.

--Seigneur Dieu! s'écriait alors la belle Dorothéa avec admiration.
C'est magnifique! Vous n'en feriez pas autant, j'en suis sûre.

--Pas maintenant, c'est certain. Mais l'année prochaine, répliquais-je,
j'espère bien y arriver.

Alors, pour maintenir mon prestige, je lui narrais pour la centième fois
l'histoire de ma balafre, ma première balafre.

Nous nous mesurions dans une salle de bal sise à une demi-heure de la
ville. Chaque samedi, c'était un défilé de voitures chargées
d'étudiants, chantant, sifflant, plastronnant, jurant, au milieu des
claquements des fouets et du charivari des trompes d'automobiles. Les
duels commençaient à sept heures du matin et duraient jusqu'au soir. Au
bout de trois mois, j'avais eu l'honneur d'être admis à y assister; au
bout de six, on m'avait fait celui de me désigner pour soutenir le défi
porté par ma corporation à la Saxonia. J'étais aux anges. Tout droit, la
poitrine gonflée sous le plastron, le tablier de cuir au ventre, le
brassard au bras, le bandage d'ouate autour du cou, sur les yeux les
grosses lunettes noires armaturées de fer, j'avais pris vaillamment
position devant mon adversaire. «_Silentium für die Mensur!_» criait
l'arbitre. Les seconds se garèrent. «_Auslegen_!» commanda le directeur
du combat. Les rapières se mirent en garde. «_Los!_» Patata! patata!
rapatatata! En moulinet, par-dessus les têtes, les poignets gantés
faisaient tournoyer les deux énormes lames. Les aciers se choquaient, se
cognaient avec un bruit terrible, rebondissaient l'un sur l'autre,
éraflaient les crânes et les visages. Les faces se tuméfiaient sous
leurs coups. Entre les reprises, on constatait les blessures. Un tampon
de coton aux doigts, l'arbitre venait cérémonieusement les toucher. «Un
sang pour Teutonia! deux sangs pour Saxonia!» annonçait-il. Puis les
rapières, toutes rouges, reprenaient leur tournoiement violent. Sept
«sangs» avaient déjà été comptés sur moi, légères et superficielles
éraillures au front, au nez, au cuir chevelu, qui cependant suffisaient
à faire dégouliner jusque sur mes chaussures d'abondants filets
vermeils, et je m'apprêtais à poursuivre sans broncher la «partie»,
quand tout à coup j'avais reçu cette immense balafre qui, me fendant
largement la joue du haut en bas et m'inondant d'un vaste flot de sang
chaud, avait mis honorablement fin au combat. Saxonia était victorieuse.
Mais combien j'en étais fier! Et tandis que le chirurgien, son binocle
sur le nez, aseptisait la plaie et de sa forte aiguille en recousait
grossièrement les lèvres, je songeais avec ravissement au lustre
qu'allait me valoir cette première épreuve et qu'au bout de deux ou
trois autres assauts pareils, j'aurais brillamment conquis l'enviable
dignité de Bursch. Aussi, le lendemain dimanche, ne voyait-on que moi,
sur la Promenade, à l'heure de la musique militaire, lorgnant
insolemment la foule, toisant les bourgeois, bombant le torse devant les
demoiselles de Halle, tout roide d'orgueil, la tête prise dans mes
linges de pansement et puant l'iodoforme à quinze pas.

La belle Dorothéa écoutait ce récit avec un intérêt toujours renouvelé.
Toute pâle d'émotion, elle se jetait à mon cou et, emportée par
l'enthousiasme jusqu'à me tutoyer, elle s'écriait:

--Tu es un héros!

Un héros, certes, je pensais bien en être un; mais en ce moment, en
cette heure d'intimité délicieuse, dans ce petit salon où nous étions
seuls tous les deux autour de nos chopes de bière et la main dans la
main, mon héroïsme se fondait en un sentiment plus tendre, bien que non
moins noble à mes yeux: l'amour.

       *       *       *       *       *

C'est au retour d'une de ces promenades enchanteresses à Goslar que
m'attendait, un jour, la surprise la plus imprévue. Ce jour-là, autant
le préciser tout de suite, était le 25 juillet. Tout en regagnant
paisiblement la maison, je songeais avec bonheur au souriant avenir qui
s'ouvrait devant moi, tandis que le crépuscule commençait à nuancer de
teintes moins vives le penchant de la forêt. Je trouvai mon père, le
conseiller de commerce Hering, plongé comme d'habitude dans la lecture
du _Berliner Tageblatt_, pendant que mes soeurs brodaient sagement au
crochet et que ma mère, Mme la conseillère de commerce Hering, penchée
sur son secrétaire de bois de rose, griffonnait sa correspondance.
L'heure du repas du soir approchait et rien ne paraissait devoir
distinguer ce jour des précédents, sinon la félicité renouvelée qu'il
m'avait value, quand Johann, notre domestique mâle, vint me remettre un
pli qu'un gendarme avait apporté pendant mon absence.

Je l'ouvris d'un doigt détaché, le prenant déjà pour quelque banale
contravention de pêche ou telle autre futilité analogue; mais à peine y
avais-je jeté les yeux, que j'éprouvai une violente contrariété. Je ne
vis d'abord qu'une chose: mes vacances brusquement interrompues.

C'était un ordre de l'autorité militaire d'avoir à rejoindre mon
régiment, à Magdebourg, où je devais être rendu le 27 juillet au soir à
six heures.

Bien que le papier affichât à l'angle cette recommandation: «Strictement
secret», je le tendis, comme je le devais, à mon père.

Celui-ci, abandonnant son _Berliner Tageblatt_ qui resta largement étalé
sur ses genoux, le prit, l'examina, le lut et le relut, puis, après
avoir longuement réfléchi, tandis qu'un ample pli bridait son front,
prononça ce seul mot:

--Mobilisation.

--_Ach was?_ s'écria ma mère en se retournant d'un bloc sur son tabouret
à vis.

Mes deux soeurs étaient debout, leur crochet à terre. Tout le monde
s'exclamait, s'étonnait, s'agitait, tandis que je restais fort interdit
de ma subite importance.

--_Ja wohl_, c'est comme cela, expliquait solennellement mon père.
Voilà notre Wilfrid rappelé sous les drapeaux. Pour moi, la chose est
claire. Devant les complications de la situation internationale, notre
gouvernement, se rangeant aux conseils de la prudence, commence à
mobiliser l'armée allemande.

--Est-ce qu'il va y avoir la guerre? questionna ma mère anxieusement.

--Dieu et l'Empereur sont seuls au courant. Moi, je n'en sais rien.

--Que dit le _Berliner Tageblatt_?

--Le _Berliner_ pense que les événements sont très graves, que
l'Allemagne doit montrer qu'elle est vraiment l'Allemagne, sortir sa
poudre sèche, tenir son poing haut dressé et empêcher ces taquins de
Français et ces bandits de Russes de se moquer de nous.

--Et il a raison, m'écriai-je, saisi d'une ardeur belliqueuse. Nous
autres, Allemands, nous ne craignons que Dieu et nul autre.

--Bien dit! ponctua mon père. Au reste, je ne pense pas que les choses
aillent si loin; il suffit généralement de parler fort pour que cette
vermine s'apaise aussitôt.

--Dieu le veuille! fit ma mère qui tremblait déjà pour moi.

Johann, le domestique, venait, sur ces entrefaites, d'ouvrir à deux
battants la porte de la salle à manger et annonçait:

--La table est couverte.

Mais cela ne mit pas fin, on le conçoit, à cette intéressante
conversation, qui se prolongea pendant tout le souper et dans la soirée
qui suivit. Les petites truites de l'Ilse, produit de ma pêche du matin,
les nouilles renflées à la crème, le rôti de porc à la compote
d'airelles ne recueillirent pas leurs marques d'approbation habituelles,
tant la préoccupation générale était vive. Mon père, le conseiller de
commerce, s'était mué en un politicien de haute volée, qui en eût
remontré à M. de Bethmann-Hollweg. Ma mère s'affolait, s'énervait,
posait vingt fois les mêmes questions, ne parvenant pas à comprendre
comment il se trouvait des gens assez fous pour oser résister à la
puissance allemande et assez dénués de conscience pour vouloir empêcher
ce bon empereur François-Joseph de tirer une vengeance méritée de ces
assassins de Serbes. Mes soeurs criaillaient, péroraient, enfilaient
leurs naïvetés comme les perles de verre de leurs colliers. Il n'était
pas jusqu'à Johann qui, tout en accomplissant automatiquement son
service, ne donnât les signes d'une visible inquiétude.

--Qu'avez-vous, Johann? lui demanda enfin mon père.

--C'est que... pardonnez-moi, monsieur le conseiller de commerce, c'est
que, s'il y a la guerre, moi aussi je devrai partir.

--Quel âge avez-vous, Johann?

--Trente-huit ans, monsieur le conseiller de commerce.

--Vous faites partie de la landwehr. Quel est votre corps?

--Le dix-septième, monsieur le conseiller de commerce, celui de
Dantzig.

--Alors, c'est contre les Russes, mon ami, que vous irez vous battre.

--C'est que, monsieur le conseiller de commerce, ce sont d'affreux
sauvages. On dit que les Cosaques mettent à la broche les petits
enfants.

--Eh bien, mon ami, avec une bonne baïonnette au bout de votre fusil,
vous serez en mesure de les embrocher à leur tour.

--Quelle horreur! glapit ma mère, toute prête à prendre une crise de
nerfs.

Mais quand nous fûmes de nouveau réunis au salon, autour de la table de
thé, que les cigares s'allumèrent, que le kirschwasser brilla dans les
verres à liqueur, tandis que les portes-fenêtres ouvertes sur la forêt
endormie nous envoyaient l'odorante fraîcheur de la nuit, le calme se
fit peu à peu dans les esprits et l'on finit par conclure que tout cela
se passerait sans doute fort bien et qu'au bout de quinze jours, la
France rentrée sous terre, la Russie muselée, la Serbie triomphalement
occupée du Danube au Balkan par les armées de Sa Majesté Apostolique, la
maison paternelle me reverrait reprendre tranquillement le cours de mes
vacances interrompues.

Malgré ces prévisions rassurantes, ma nuit fut plutôt perplexe et je ne
dormis guère. Je songeais à cette grande caserne de Magdebourg où, au
sortir du gymnase, j'avais fait mon volontariat d'un an. J'en revoyais
la vaste tour quadrangulaire, avec ses hauts murs ocre percés de
centaines de petites fenêtres régulières, ses bassins de pierre, ses
trois arbres maladifs et son sol de terre battue qui s'ornait en son
milieu une statue en fonte de l'empereur Guillaume Ier sur un socle de
stuc. Je revoyais la salle d'exercice avec sa sciure de bois, ses
rateliers de fusils et ses engins de gymnastique; les chambrées de
soldats, une par escouade, avec les lits plats alignés et les files
d'armoires à l'ordonnance; je me remémorais le drill épuisant et le pas
de parade, les assauts à la baïonnette et ces fastidieux labeurs de
corvée dont j'avais été vite dispensé en ma qualité de fils de famille.
Puis, c'était le champ de manoeuvre, à une heure de la ville, avec ses
baraquements de matériel et son stand de tir; c'était le local des
sous-officiers, au rez de chaussée de l'aile gauche de la caserne; le
casino des officiers, dans une avenue voisine, avec son porche élégant,
son vestibule à l'antique, sa galerie de fête, son salon de musique, son
petit parc, son tennis et sa salle à manger gothique où chaque jour,
sanglé, correct, immobile et silencieux, j'étais admis à m'asseoir au
bas bout de la table pour prendre mon repas de midi en compagnie de mes
supérieurs.

Vie mécanique, fatigante et monotone. Mais quand ma période
d'instruction se fut terminée par quinze jours de grandes manoeuvres
d'armée sur l'Elbe, qu'au milieu du fracas des canons, des sonneries des
trompettes, du claquement des fusils et des mitrailleuses j'eus marché,
contre-marché, rampé, creusé la terre, dormi sous la tente ou à la belle
étoile, que j'eus brûlé d'innombrables cartouches, bataillé, grimpé,
couru, chargé, senti la terre trembler autour de moi sous le galop des
chevaux ou le passage des pièces d'artillerie, que je me fus pénétré de
la conscience que j'étais une unité de ce vaste ensemble, un rouage de
cette formidable machine, dont, quelle que fût l'infimité de mon rôle,
je concevais pourtant, comme si j'en étais le centre, l'énorme et
régulier assemblage, alors toute cette année d'obscure préparation me
réapparut transfigurée, comme baignée dans le rayonnement de son
apothéose finale; et quand, au cours de la triomphale revue qui clôtura
ces manoeuvres de l'Elbe, j'eus défilé, la jambe haute et le pied tendu,
en tête de la demi-section dont on m'avait confié le commandement,
devant le tertre où, dans la brillante escorte de son état-major, se
cambrait l'uniforme éblouissant de S. M. l'Empereur Guillaume II,
j'éprouvai jusqu'au fond de mon être, pendant que montaient de tous
côtés les éclats des cuivres tonnant le _Deutschland, Deutschland über
alles_, l'intense et magnifique orgueil de me sentir un soldat allemand.

Et maintenant, qu'allait-il m'advenir? La puissante machine, huilée dans
ses ressorts, allait-elle être mise en action pour écraser l'Europe du
poids de la guerre, ou suffirait-il de son bruissement avertisseur pour
courber de nouveau tous les fronts sous le vent angoissant de la peur?
Comment allais-je retrouver la caserne de Magdebourg? Toute animée
d'apprêts belliqueux ou dormant massivement dans l'épaisseur de ses
lourdes murailles? Qu'allait-il se passer? Quel allait être mon sort, et
avec le mien celui de mon régiment, celui de l'armée, celui de
l'Allemagne, celui du monde? Quelles conversations allaient se tenir
autour de la longue table du casino des officiers? Quel air aurait le
colonel von Steinitz, entre ses favoris à l'autrichienne? Quels
discours nous servirait notre chef de bataillon, le major von
Nippenburg, du haut de sa parole tranchante et de ses lèvres rases?
Quels jurons partiraient des dents gâtées du capitaine Braumüller,
mâchant son éternelle cigarette? Quels changements se seraient produits
dans mon ancienne compagnie? Y reverrais-je le premier-lieutenant Poppe,
plus que jamais mordant, rogue et sarcastique, le lieutenant Schimmel,
couturé comme un damier, le lieutenant von Bückling, élégant, corseté,
pommadé et le monocle à l'oeil, le sergent-major Schlapps et le
vice-feldwebel Biertümpel, les sergents Quarck, Schmauser, Schweinmetz
et Buchholz, les sous officiers Brandenfels, Schuster, Dickmann et cette
immonde et magnifique brute de Michel Bosch, surnommé Wacht-am-Rhein,
pour sa constante habitude, quand il était saoul, de brailler au milieu
de ses renvois, de ses hoquets et de ses déjections les strophes
enflammées de cet hymne patriotique? Retrouverais-je ceux avec lesquels
je m'étais plus ou moins lié, ceux que, dans le cadre de la discipline
et le ménagement de la hiérarchie, je pouvais nommer mes amis, le
lieutenant Koenig, l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar et les trois
autres volontaires du bataillon, Max Helmuth, Otto Fuchs et le baron
Hildebrand von Waldkatzenbach, aussi prétentieux que son nom était long
et sa noblesse parcheminée? J'étais resté sans relation avec eux tous,
sauf Koenig, avec qui j'avais échangé quelques billets et,
naturellement, le capitaine, le major et le colonel, à qui j'avais
adressé, pour le jour de Noël, de belles lettres de voeux.

Tous ces souvenirs me remontaient en foule au cerveau, tandis que
l'inquiétude commençait à m'oppresser et que je me retournais dans mon
lit sans dormir. Au canon des manoeuvres se substituait étrangement dans
ma tête le canon de la guerre: la guerre dont je me représentais déjà en
images vives le tumulte et l'ardente mêlée! Je sentais peu à peu venir
le rêve ou le cauchemar. Je m'endormis enfin au petit jour d'un sommeil
éreinté. Quand je me réveillai, très tard, je me trouvai couvert de
sueur: j'étais entré le premier à Paris et je venais de rapporter à ma
chère Dorothéa, en guise de cadeau de noces, le trésor de la Banque de
France. Le chocolat que Johann m'avait servi à l'heure habituelle était
froid sur la table et le soleil inondait ma chambre.

       *       *       *       *       *

L'après-midi de ce même jour, qui était un dimanche, je ne pus
m'empêcher de pédaler jusqu'à Goslar, pendant que ma mère préparait ma
cantine.

Dorothéa me reçut avec de grands témoignages d'affection non sans
étonnement, vu ma visite de la veille.

--Je pars demain, lui dis-je; vous ne me reverrez pas avant quinze
jours.

--Mon Dieu, Wilfrid, où allez-vous?

--À Magdebourg.

--Qu'allez-vous faire à Magdebourg?

--Je suis appelé pour une période d'instruction militaire.

Ce pouvait être vrai. J'avais, en effet, à accomplir encore, à la suite
de ma libération, deux périodes de huit semaines pour être nommé
officier de réserve. J'aurais donc pu me contenter de cette explication.
Mais me rendant bien compte que ma convocation, dans ce cas, n'aurait
pas été libellée de la sorte et qu'il s'agissait certainement d'un appel
extraordinaire, je m'écriai tout à coup, saisi d'une émotion trop
naturelle et du besoin de mettre de la solennité dans mes adieux:

--Je mens, Dorothéa, ce n'est pas pour une période d'instruction que je
suis appelé: je crois qu'il va y avoir la guerre.

--La guerre? s'exclama-t-elle bouleversée. La guerre! _Herrgott!_

Et s'élançant du côté de la porte, elle se mit à crier:

--Papa! papa! il va y avoir la guerre!...

Je l'arrêtai tout effaré, me souvenant du «strictement secret» de
l'ordre de mobilisation.

--Non, non, dis-je, il ne faut pas qu'on le sache... Personne ne doit
savoir encore... Je viens secrètement vous faire mes adieux.

--_Herrje!_ que vais-je devenir?

Je ne cherchai pas à rassurer Dorothéa. Il me plaisait de la voir
pleurer, s'effondrer, jugeant de son amour par ses larmes et ne voulant
pas qu'il fût supposable, devant elle, que je ne partisse pas réellement
pour la guerre.

--Je vous rapporterai des bijoux français, fis-je. Car j'espère bien
avoir le plaisir de tuer quelques officiers. Ils portent tous,
paraît-il, des bracelets, des bagues, des breloques de prix, et l'on en
voit, dit-on, ornés de boucles d'oreilles.

--De boucles d'oreilles!... susurra-t-elle dans ses pleurs.

--Je vous en enverrai, déclarai-je.

--Oui, oui, des boucles d'oreilles!... Vous me le promettez?

Cela me rappela le cri du coeur de Marguerite, dans _Faust_, lorsqu'elle
découvre la cassette apportée par Méphistophélès:

     _Wenn nur die Ohrring' meine wæren!_[1]

--Je vous le promets. Je vous enverrai aussi des cartes postales datées
de tous les lieux de nos victoires.

--Mais, dit-elle, si c'est vous qui êtes tué?

--Alors, fis-je avec un grand geste, vous vous direz que je serai mort
glorieusement pour la patrie allemande et vous me pleurerez toute votre
vie.

--Oh! plus que ça, gémit-elle, jusque dans l'éternité!

C'est en de tels propos que nous nous entretînmes pendant une heure,
fréquemment entrecoupée de cette exclamation qu'elle me lançait en même
temps que ses beaux bras autour du cou, ni plus ni moins que quand je
lui contais l'histoire de ma balafre:

--Tu es un héros!

Doux souvenirs! moments inoubliables!

Et quand fut venu celui de la séparation et qu'après lui avoir fait
jurer à nouveau de ne pas divulguer ce terrible secret de la guerre,
j'eus pris pour la dernière fois congé d'elle, j'emportai comme un miel
à mes lèvres le goût de son premier baiser sur la bouche.

O ma Dorothéa!

       *       *       *       *       *

Il avait été décidé, pour ne pas prêter aux commentaires de la
population, que mon père m'accompagnerait seul à la gare, en chapeau de
paille et les mains dans les poches, comme s'il s'agissait pour moi
d'une courte excursion. Ainsi fut fait. Johann nous suivait à cinq pas
de distance, portant ma valise.

Le train s'annonça. Nous le vîmes paraître au déclin de la courbe. Il
vint se ranger le long de la petite gare. Il était passablement plus
long que d'habitude. Je me dirigeai vers une voiture de seconde classe.
Des chants sortaient des wagons de troisième.

--_Einsteigen!... Fertig!_

--Bon voyage, mon fils Wilfrid! Au revoir dans quinze jours!

Le train s'ébranla, cracha sa fumée, tandis que mon père, le conseiller
de commerce Hering, saluait du mouchoir et que le domestique Johann
ôtait dignement sa casquette.



II


Le trajet jusqu'à Magdebourg n'est pas long. Après Ilsenburg, il y a
Wernigerode, puis Dannstedt, puis Halberstadt, où l'on rejoint la ligne
de Halle. D'Halberstadt à Magdebourg on met une heure et demie.

Il faisait un temps superbe. Partout régnaient la gaieté, le soleil, la
vie normale, paisible et laborieuse. Les gens montaient et descendaient,
pressés ou lents, des paniers au bras, des paquets aux mains, les dames
en parasol, les hommes le cigare aux lèvres, causant diversement de
choses et d'autres, s'abordant, se reconnaissant, s'interpellant.
J'aperçus sur le quai d'Halberstadt un groupe d'étudiants de Halle, la
casquette sur l'oreille, la badine sous l'aisselle. Des touristes
circulaient, des Anglais à Baedeker, des Russes à lunettes d'or. D'entre
ces nombreux visages qui passaient ainsi sous mes yeux, y en avait-il un
qui trahit une inquiétude? Y en avait-il un seul pour se douter que dans
quelques jours peut-être il aurait à changer brusquement d'aspect sous
l'effet d'une formidable nouvelle dont il n'avait pour lors aucune
idée?

Je ne fus cependant pas sans remarquer qu'à chaque station montaient
deux ou trois jeunes gens à l'air préoccupé, munis d'un léger bagage. Il
en descendit une cinquantaine à Halberstadt. Quelques-uns avaient comme
moi une valise; la plupart, des paysans et des ouvriers, portaient un
baluchon de toile nouée. Mais, dans le mouvement de la gare, leur
présence ne souleva nulle curiosité.

Nienhagen, Oschersleben, Blumenberg... De nombreux réservistes
montaient, qui descendirent à Magdebourg avec moi. Pas un uniforme en
gare. Je chargeai un commissionnaire de porter ma cantine à la caserne
et m'en fus faire un tour en ville. Tout y était habituel et calme. Les
magasins étalaient leurs vitrines, devant lesquelles baguenaudait la
foule bourgeoise. Les promeneurs animaient la Kaiserstrasse. Devant le
théâtre étaient placardées les affiches d'une troupe estivale. Des
enfants se dirigeaient par bandes vers les ombrages du jardin
Frédéric-Guillaume. Une seule chose m'étonna: l'absence à peu près
complète de soldats, dans cette ville qui à l'ordinaire en regorge.

J'avais encore deux heures de liberté. Je décidai de les employer à me
rafraîchir dans une brasserie, car il faisait terriblement chaud.
J'entrai au Franziskaner. L'immense taverne était pleine. Je finis
cependant par trouver une place et me mis aussitôt à vider des cruchons
avec la même soif que si j'avais été notre valeureux Fuchsmajor, le gros
von Pumplitz, surnommé Falstaff.

A toutes les tables, des journaux étaient déployés devant le nez alourdi
de consommateurs absorbés. Présumant qu'il pouvait être survenu quelques
événements importants, je me fis apporter les dernières gazettes et ne
tardai pas à être plongé dans cette lecture aussi profondément que mes
voisins.

Comme il était à prévoir, la Serbie continuait à faire des siennes.
Cette insolente peuplade se refusait à accepter les conditions
exceptionnellement modérées de la note autrichienne, forçant ainsi le
gouvernement austro-hongrois à rompre les relations diplomatiques. Le
ministre d'Autriche avait quitté Belgrade et le ministre de Serbie à
Vienne avait reçu ses passeports.

     La nouvelle de la rupture des relations diplomatiques avec la
     Serbie, annonçait-on de Vienne à la _Gazette de Magdebourg_, a été
     rendue publique par des éditions spéciales des journaux. La foule
     massée dans les rues a accueilli la nouvelle par des acclamations
     en l'honneur de l'Empereur. Partout règne un grand enthousiasme.

     Les manifestations à Berlin, mandait l'agence Wolff, ont duré toute
     la nuit. Un cortège de cent mille personnes a parcouru la ville en
     chantant la _Wacht am Rhein_. Devant l'ambassade de Russie des cris
     hostiles ont été poussés. On a acclamé l'ambassade d'Autriche et
     l'ambassade d'Angleterre.

Aux dernières dépêches, les informations suivantes étaient données,
datant du jour même:

     Berlin, 27 juillet.--S. M. l'Empereur a décidé d'interrompre sa
     croisière sur les côtes de Norvège, pour rentrer directement à
     Berlin.

     Copenhague, 27 juillet.--Le président de la République française,
     interrompant son voyage, a pris la décision de revenir
     immédiatement en France.

Il se passait assurément quelque chose. Mais quoi?

Les articles de la presse étaient divers et contradictoires. J'en lus
attentivement une douzaine.

     Vienne et Berlin, écrivait la _Neue Freie Presse_, mêlent
     aujourd'hui leurs sentiments, et des millions d'hommes, dominés par
     la même émotion, se retrouvent frères comme autrefois. Le peuple a
     raison: la guerre doit être menée jusqu'à la dernière extrémité.

     Cette guerre, exposait la _Zeit_, décidera du sort de
     l'Autriche-Hongrie des Balkans, peut-être de toute l'Europe: du
     sort de l'Autriche-Hongrie, si on la laisse seule avec la Serbie;
     de celui des Balkans, si un État balkanique intervient; de celui de
     l'Europe, si la Russie bouge.

     Les _Dernières Nouvelles de Munich_ disaient:

     L'Autriche veut être libérée de cet éternel danger qui a son
     origine en Serbie. Nous avons l'espoir que l'Angleterre
     s'abstiendra de toute intervention dans le conflit austro-serbe,
     ainsi que dans une collision éventuelle entre la Triplice et la
     Duplice.

     L'Allemagne mobilisera, si c'est nécessaire spécifiait la _Deutsche
     Tageszeitung_. Il n'est pas douteux que notre mobilisation ne soit
     préparée jusque dans ses moindres détails.

Et la _National Zeitung_ insistait, dirigeant plus particulièrement son
avertissement du côté de l'Ouest:

     La France ne sait-elle pas ce qu'elle entreprend, en voulant, avant
     d'avoir achevé ses armements, rencontrer de nouveau l'adversaire de
     1870? A-t-elle oublié le siège de Paris? Ne ressent-elle déjà plus
     la perte des cinq milliards qu'elle a dû payer? En a-t-elle assez
     de la République et désire-t-elle un autre régime? C'est sur la
     France que l'Allemagne s'indemnisera. Seulement, cette fois, on se
     servira d'une autre mesure qu'il y a quarante-quatre ans. Au lieu
     de cinq milliards ce sera cinquante milliards que devra payer la
     France. Tu l'as voulu, Georges Dandin!

C'était ce qui s'appelle envoyé!

La presse étrangère, dont nos journaux donnaient de larges extraits,
laissait en général une impression favorable, à l'exception des feuilles
françaises et russes dont le ton, à en juger par les passages cités, me
parut suspect.

Le _Daily Chronicle_ disait:

     Si l'effort diplomatique en vue de la paix échoue, il ne faudra pas
     en rejeter la responsabilité sur Londres ou sur Berlin, non plus
     que sur Paris ou sur Rome, car le seul rayon d'espoir est donné par
     l'ardent désir de paix des quatre puissances qui ne sont pas
     directement intéressées dans le conflit.

La presse de notre alliée italienne se prononçait en termes qui me
semblèrent fort justes sur la situation.

     L'Autriche a absolument toutes les raisons et la Serbie tous les
     torts, décidait le _Popolo Romano_. L'attitude de l'Autriche à
     l'égard de la Serbie ne pouvait pas être plut correcte.

Et la _Tribuna_, le journal gouvernemental, commentant le voyage du
président Poincaré à Saint-Pétersbourg, formulait:

     La politique extérieure française a eu deux objectifs en ces
     dernières années: lier l'Angleterre à la France et à la Russie par
     un pacte d'alliance et donner à la politique russe une orientation
     anti-germanique. La France à ce point de vue a complètement
     échoué.

Quant au socialisme, son pacifisme intransigeant s'exprimait en
déclarations catégoriques:

     Pour le prolétariat allemand et international, écrivait le
     _Vorwærts_ le 25 juillet, la situation est claire. Quoi qu'il
     arrive, le prolétariat ne doit pas se croiser les bras. Si la
     classe ouvrière est sincère dans son intention de maintenir la paix
     entre les peuples et d'éviter les conflits internationaux, elle
     doit être à son poste. Le peuple ne veut pas d'aventure guerrière;
     il veut une politique qui garantisse la paix.

Sur quoi le leader français Jaurès, lui faisant écho par dessus la
frontière, répondait dans son organe l'_Humanité_:

     Tout ce que nous voyons à l'heure présente, dans cette obscurité,
     c'est que nos camarades socialistes d'Allemagne ont vigoureusement
     protesté contre le caractère menaçant et offensant de la note
     autrichienne. Que les socialistes de tous les pays redoublent
     d'efforts pour éclairer l'opinion et pour opposer leur solidarité à
     l'épouvantable catastrophe dont est menacé le monde.

J'en étais là de ma lecture, quand je me sentis frappé sur l'épaule.

--_Guten Abend_, Herr Wilfrid, vous êtes donc à Magdebourg?

C'était un ami de mon père, le juge de district Obercassel, dont je
fréquentais la maison pendant mon année de volontariat.

--Comme vous le voyez, monsieur le juge de district, je suis ici de
passage.

--Quoi de nouveau? Tout le monde va bien, à Ilsenburg?

--Tout le monde va bien, je vous remercie. Mon père fait chaque jour son
heure de trapèze, ma mère cultive son piano et mes petites soeurs
grandissent.

--Tant mieux, tant mieux. Et vous, Herr Wilfrid? Vous étudiez à Halle,
je crois?

--A Halle, parfaitement, monsieur le juge de district.

--Oh! oh! fit-il en m'examinant, mes félicitations! Vous avez ramassé là
une superbe balafre. Cela vous va fort bien, mon cher!

Il me secoua cordialement la main, s'assit en face de moi, commanda un
litre et, remarquant l'amoncellement de journaux qui formait sur la
table une pile presque aussi haute que celle de mes rondelles de
cruchons, il demanda:

--Vous avez lu les feuilles du soir? Quelles sont les nouvelles?
L'Autriche a-t-elle fait sa déclaration de guerre?

--Pas encore, monsieur le juge de district. Nous en sommes toujours à la
rupture diplomatique. Vous croyez donc à la guerre?

--Naturellement.

--Et la médiation des puissances?

--Bêtise! L'Autriche veut avoir la Serbie, elle l'aura! Elle n'en fera
qu'une bouchée.

--C'est certain. Mais il y a la Russie. Que fera la Russie?

--La Russie fera ce qu'elle voudra. Cela nous est égal.

--Comment, cela nous est égal? Mais si la Russie bouge, nous
intervenons!

--Eh bien, nous intervenons.

--Vous croyez donc aussi à la guerre européenne?

--J'y crois aussi.

--Cependant, notre gouvernement assure qu'il veut la paix.

--Il l'assure, sans doute. Il faut toujours assurer qu'on veut la paix.
Mais je pense que c'est précisément pour avoir un bon motif
d'intervention qu'il laisse François-Joseph donner tête baissée dans
l'affaire balkanique. Vous comprenez que, si l'Allemagne voulait
réellement la paix, notre empereur n'aurait qu'un mot à dire pour que
tout rentre aussitôt dans l'ordre.

--Ce mot, l'empereur va peut-être le dire. Qui sait s'il ne rentre pas
aujourd'hui à Berlin pour cela?

--Je ne le pense pas. L'Allemagne a tout intérêt à une guerre
européenne. Jamais la situation ne nous aura été plus favorable: la
Russie sans chemins de fer et perdue par ses grèves, la France plus
qu'aux trois quarts pourrie, incapable d'un effort militaire,
l'Angleterre en proie à la guerre civile et devant forcément rester
neutre.

--C'est juste. Mais si la situation nous est si favorable, ne
pensez-vous pas, monsieur le juge de district, qu'aucun pays n'osera
nous attaquer? Il faudrait donc que ce soit l'Allemagne qui prenne
l'offensive? Assumerait-elle la responsabilité de déclarer la guerre?

--Pourquoi pas? Je ne vois pas pourquoi l'Allemagne ne déclarerait pas
la guerre, si c'est nécessaire. Offensive, défensive, tout cela ne
signifie rien, Herr Wilfrid. En réalité, on se défend toujours, même
quand on attaque. Or, nous nous sentons attaqués, parce qu'on ne nous
laisse pas faire ce que nous voulons. En attaquant à notre tour, nous ne
faisons donc que nous défendre. Il n'y a pas un Allemand qui ne
comprenne cela.

--Vous vouiez dire que, de quelque façon que la guerre s'engage, cette
guerre ne sera jamais pour nous qu'une guerre défensive?

--C'est exactement ce que je veux dire. Tenez, les socialistes
eux-mêmes... Je vois que vous venez de lire cette peste de _Vorwærts_,
fit-il en posant son gros index poilu sur la feuille socialiste... Eh
bien, les socialistes eux-mêmes finiront aussi par le comprendre.

Et comme j'avais un geste d'incrédulité:

--Vous verrez, affirma-t-il.

Puis, après avoir allumé un cigare et fait renouveler son litre, le juge
de district Obercassel continua:

--C'est maintenant qu'il nous faut agir. Dans quelques années, il serait
trop tard. Nous avons besoin de nous étendre, de briser autour de nous
des résistances qui pourraient devenir trop fortes. Il nous faut les
ports du nord, les mines de fer et les colonies françaises. Il nous faut
la Vistule et la mainmise sur la Baltique. Il nous faut l'accès de la
Méditerranée et la domination surtout l'empire ottoman. Voilà pour
commencer. Dans vingt ans, ce sera le tour de l'Angleterre. Dans
cinquante ans, les États-Unis seront allemands, le Brésil de même; le
canal de Panama nous appartiendra et nous pourrons alors nous occuper
sérieusement de la Chine.

--C'est magnifique! m'écriai-je enthousiasmé.

--Nous ne verrons pas tout cela. Vous peut-être, pas moi. Mais je suis
modeste, je mécontenterai d'assister à la première partie de cette
colossale trilogie.

Il prononçait tout cela tranquillement, l'oeil doucement émerillonné, en
ingurgitant à petits coups sa bière blonde.

--Mais j'y songe, fit-il, vous êtes mobilisable, Herr Wilfrid. Vous
n'avez encore rien reçu?

J'hésitais à répondre. Mais je voulus maintenir le secret.

--Non, dis-je en rougissant.

--Cela m'étonne, car chez nous l'artillerie et les pionniers sont déjà
partis.

--Quand?

--Il y a trois jours. Ils doivent être bien loin maintenant.

--Vous les avez vus?

--Non. Peu de gens les ont vus. Ils sont partis de nuit. Le 26e régiment
d'infanterie est également parti, mais la nuit dernière seulement. Il
s'est embarqué à la gare de Neustadt.

--Et le 183e?

--Le 183e, on ne le voit pas non plus. Mais je crois qu'il est encore
ici. Il doit être consigné dans sa caserne. Est-ce au 183e que vous êtes
incorporé?

--Pour le moment, oui. Mais je serai peut-être affecté à son régiment de
réserve.

--C'est probable. Vous êtes sous-officier maintenant?

--J'ai été libéré avec ce grade, mais je ne sais si on me le
conserverait dans une campagne.

--Oh! certainement. On n'a jamais trop de sous-officiers. Et, si la
chance vous favorise, vous ne serez pas longtemps sans avoir le
porte-épée. Il y aura vite des trous à combler, expliqua-t-il
placidement.

Ceci me rappela la caserne. Je tirai ma montre. Il était cinq heures et
demie.

Je réglai ma consommation et, prétextant un train à prendre, je laissai
le juge Obercassel dans la salle enfumée du Franziskaner.

--Mes amitiés chez vous, me cria-t-il encore... et bonne chance!... Si
vous allez en France, vous m'enverrez une carte postale timbrée de
Paris!

       *       *       *       *       *

La grosse horloge du corps de garde sonnait six heures, quand je fis mon
entrée à la caserne. Une vie intense la remplissait du haut en bas. A
tous les étages s'agitaient des gestes, s'activaient des silhouettes, à
toutes les fenêtres s'astiquaient ou se brossaient des effets
militaires. Sous la haute majuscule de leur lettre d'ordre, les
multiples portes engouffraient on dégorgeaient un flot incessant
d'uniformes. Un sourd remuement continu, sans éclat, sans vacarme,
montait ou descendait de partout, coupé de brefs commandements ou du
bruissement cadencé des pas. Sur tout un côté de la cour principale
étaient alignés trois ou quatre cents hommes en calot rond et vareuse de
coutil qui faisaient l'exercice sous les ordres d'un premier-lieutenant
et d'une demi douzaine de sous officiers. Des cours annexes parvenaient
des odeurs d'écurie, de piscine, de cordonnerie et de soupe au lard.

J'aperçus tout d'abord le lieutenant Koenig, occupé à dénombrer un
amoncellement de bagages à l'entrée du magasin de bataillon. Une liste à
la main, il en vérifiait le compte, pendant que deux soldats du train
rangeaient les colis et les classaient sous ses yeux. J'allai aussitôt à
lui.

--Tiens, Hering! _Wie geht's, bester Freund?_

--Fort bien. Un peu ahuri seulement par tous ces événements.

--Hein! Qui nous aurait dit aux dernières manoeuvres...

--Alors quoi? Nous partons?

--Nous partons. Mais quand, _das weiss ich nicht_. Le colonel reste
mystérieux. Quand avez vous reçu votre ordre?

--Avant-hier.

--Parfait. Avez-vous vu le capitaine?

--Pas encore. J'arrive.

--Eh bien, montez vous mettre en tenue. Je vous rejoindrai dans une
demi-heure. Nous irons ensemble. Vous verrez, mon cher, un homme
extraordinaire.

--Qui ça, Braumüller?

--Mais non, Kaiserkopf... le capitaine Kaiserkopf. Puis, voyant mon
étonnement:

--C'est juste, vous ne savez pas... Braumüller est parti avec l'active.

--Le régiment n'est plus ici?

--Non. Nous autres, nous sommes affectés au cadre de réserve. Nous avons
un nouveau capitaine, et c'est le capitaine Kaiserkopf.

--Kaiserkopf..., répétai-je, comme pour me graver dans la tête ces
syllabes sonores.

--Vous verrez. C'est un homme... je ne sais pas s'il vous plaira...
c'est un homme extraordinaire... Il vient de Torgau.

--Qu'a-t-il de si extraordinaire?

--Vous verrez. A propos, fit Koenig, ce n'est pas la peine de sortir
votre tenue de service. On distribue depuis ce matin les uniformes de
campagne. Faites-vous délivrer le vôtre. A tout à l'heure.

--C'est entendu. Mais qu'est-ce que c'est donc que tous ces gens-là,
demandai-je, montrant les hommes à l'exercice. Il y a là pour le moins,
un demi-bataillon.

--Une compagnie, mon cher, une seule compagnie, la sixième.

--Une compagnie! m'écriai-je. Vous plaisantez.

--Aucunement, mon ami. Toutes les compagnies de notre régiment vont
avoir trois cent cinquante hommes sur pied de guerre.

Je restai suffoqué. Trois cent cinquante hommes par compagnie, cela me
semblait un chiffre énorme.

--_Kanonenfutter_, murmura philosophiquement le lieutenant Koenig. Ah!
les Français ne se doutent pas de ce qu'ils vont recevoir sur le dos:
l'active et la réserve, tout à la fois, et des compagnies de trois cent
cinquante hommes!

Sur quoi il se remit à sa besogne d'estampillage.

Je montai à la compagnie. Notre étage bourdonnait comme une ruche en
travail. Par les portes des chambrées on voyait les hommes en tricot de
coton préparer leurs paquetages, ordonner leur fourniment, graisser
leurs bottes. Des sous-officiers s'évertuaient, bougonnaient des
instructions, mâchaient des jurons entre leurs dents tabagiques. Une
prenante odeur de suée, de pieds et d'aisselles flottait dans les
corridors.

Je rencontrai le fourrier Schmauser devant les lavabos.

--Ah! vous voilà, Hering! Je vous ai logé chez le feldwebel Schlapps.
Vous ne vous plaindrez pas!

--Le feldwebel est absent?

--Le feldwebel est parti en avant avec le lieutenant-colonel Preuss pour
les cantonnements.

--Où?

--Je n'en sais rien.

--Quand partons-nous!

--Je n'en sais rien.

--Mais, savez-vous au moins si nous partons?

--Je n'en sais rien de rien. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'occupe
de nous cantonner quelque part. Voici la clef du feldwebel. Je vais vous
envoyer le tailleur, puis vous irez au magasin d'habillement choisir un
casque. Tout le monde est équipé à neuf des pieds à la tête.

--Quel remue-ménage!

--Ne m'en parle pas! Voici deux nuits que je ne dors pas. Les chambrées
sont archi-pleines, je ne sais où caser mes hommes.

Tout pénétré de son importance, le fourrier Schmauser épongeait son
front moite.

Je trouvai ma cantine qui m'attendait devant la porte du feldwebel. Le
logement était des plus confortables. Il se composait de deux pièces
donnant sur la cour de la manutention, l'une servant de salon, l'autre
de chambre à coucher. Le meuble en était cossu et voyant. Un fort bureau
recouvert d'un tapis de peluche écarlate à grosses franges d'or
supportait un cabaret à liqueurs, des pots à tabac et quelques livres de
service. Sous une panoplie de pipes auréolant de leurs rayons
divergeants le portrait en couleur de l'empereur, s'étalait, très
fatigué, un large divan bleu de Prusse, devant lequel traînait une peau
de renard. Aux fenêtres pendaient de lourds rideaux de panne jaune
serin. Les murs tendus d'un papier gaufré à fleurs vertes se hérissaient
de pointes de casques, d'aigrettes, de plumets, de crosses de pistolets,
de poignards, de fers de lances, de bois de cerfs, de couteaux de chasse
et d'armes exotiques. Sur la cheminée, entre deux enveloppes d'obus
garnies d'herbes stérilisées, je reconnus la jolie pendule en porcelaine
de Meissen que j'avais donnée au feldwebel pendant mon volontariat pour
me concilier sa bienveillance. Mais ce qui surprenait le plus dans
l'appartement du feldwebel Schlapps, c'était la quantité prodigieuse de
souvenirs de femmes qui en ornaient tous les coins et recoins. On ne
comptait pas les écharpes, les rubans, les mouchoirs, les débris de
gaze, les bouquets fanés, les gants jaunis, les jarretières, les noeuds
de chemise qui s'accrochaient à tous les clous, rôdaient sur les
meubles, chargeaient des étagères, piquaient les angles des cadres et
des miroirs. Les plus intimes de ces objets étaient naturellement
dévolus à la décoration de la chambre à coucher, où l'on pouvait voir
jusqu'à un pantalon de linon, avec des faveurs roses et des dentelles,
servant de têtière à un fauteuil oriental. Le nombre des photographies
surtout était considérable: il y en avait de toutes les sortes, dans
toutes les poses et dans tous les costumes. Les unes présentaient de
sémillants minois en toilette de ville, d'autres des déshabillés
suggestifs, d'autres de piaffantes mascarades de théâtre-variété. Il y
en avait de poétiques et de provocantes, de sensuelles et de
sentimentales, de lascives, de perverses, de triviales; quelques unes
même pouvaient être qualifiées de nettement obscènes. Tout ce qui avait
passé sur les scènes des music-halls de Magdebourg, sur la piste de son
cirque, dans ses tavernes, dans ses confiseries, dans ses bals publics,
dans ses bars, sur ses trottoirs ou dans ses maisons louches s'étalait
là, paradant, aguicheur, érotique et brutal, témoignage impressionnant
des robustes appétits et des succès féminins de notre feldwebel.

J'en étais là de ma contemplation et ma pensée rougissante s'en allait
déjà, portée par un courant naturel, errer à la dérive du côté des
charmes encore à peine entrevus de ma chère Dorothéa, quand le tailleur
Stich entra. Il avait les bras chargés de deux ou trois tuniques et
d'autant de pantalons.

--A vos ordres, monsieur l'aspirant. J'ai conservé vos mesures de
l'année dernière. Avez-vous grandi? Avez-vous grossi?

--Pas d'un pouce, Stich.

--Alors, fit-il de sa voix nasillarde, voilà qui doit vous aller comme
un gant.

Il me présenta un uniforme et m'aida à l'endosser. J'en examinai l'effet
dans la grande glace de Schlapps.

C'était le fameux uniforme _feldgrau_, dont j'avais déjà porté un
spécimen aux manoeuvres.

La glace me renvoyait mon image guerrière, grise du collet aux genoux.
Tout y était _feldgrau_, jusqu'aux pattes d'épaules, jusqu'aux parements
des manches. La couleur du corps d'armée ne se remarquait que par le
mince liseré rouge des pattes d'épaules, sur lesquelles s'inscrivait en
rouge le numéro du régiment. Un rang de boutons jaunes fermait la
tunique. Un passepoil rouge et un galon doré de sous-officier bordaient
le collet et les parements.

--Eh bien, murmurait Stich en me tapotant de tous les côtés, il me
semble que ça va!

--Ça va.

--C'est un peu ample, mais vous serez mieux à votre aise. Vous n'allez
pas à la parade, vous allez à la guerre.

Je lui donnai un mark de pourboire, puis j'allai au magasin
d'habillement et à l'armurerie toucher le reste de mon équipement. Je
choisis un casque, recouvert de sa housse en toile verdâtre, une
casquette avec son bandeau rouge et sa cocarde prussienne, un manteau
avec sa patte de drap rouge au collet, une paire de demi-bottes de cuir
jaune, un havresac avec sa marmite individuelle, ses sachets à vivres,
sa toile et ses accessoires de tente, un ceinturon avec ses trois
cartouchières, son étui-musette et son petit bidon, un sabre-baïonnette
avec son fourreau bruni et sa fausse dragonne aux couleurs du bataillon
et de la compagnie, enfin un fusil avec sa lame-chargeur, sa hausse et
son curseur. Tout cela avait pris un certain temps et quand je fus de
retour chez le feldwebel, j'y trouvai Koenig qui m'attendait.

--Et maintenant, _mein lieber_, allons voir le capitaine Kaiserkopf.

Le bureau du capitaine était situé à l'extrémité de l'étage occupé par
notre compagnie. Une sentinelle en tenue de guerre, baïonnette au canon,
en gardait l'entrée. Au passage de Koenig, l'homme rectifia la position
et présenta l'arme. Nous fûmes reçus dans l'antichambre par
l'ordonnance.

--Monsieur le capitaine est-il là?

--A vos ordres, monsieur le lieutenant. Monsieur le capitaine est là,
avec le vice-feldwebel Biertümpel.

Nous pénétrâmes dans une grande pièce qui s'éclairait sur la cour
principale par deux hautes fenêtres à stores verts. Derrière un bureau
de chêne chargé de dossiers, se hérissait, entre une énorme chope de
bière et un revolver de gros calibre, une tête étrange et presque
monstrueuse. Sous la casquette à visière un front proéminent, bossué,
corroyé comme du cuir de botte projetait une paire de formidables
sourcils aux soies épaisses et menaçantes. Le nez se gonflait et
bourgeonnait entre les poches des yeux et les puissants méplats des
joues aux teintes calcinées. Une rude et gigantesque moustache
grisonnante boisait entièrement les lèvres et retombait pesamment autour
du menton bestial. Le col rouge, érigé entre les pattes d'épaules plates
en argent piquées de leurs deux étoiles, soutenait violemment cette
figure énergique et féroce.

Je m'étais figé dans une attitude raide, les talons joints, la main
gantée à la jugulaire du casque, attendant que le capitaine Kaiserkopf
daignât lever les yeux sur moi. Un crayon à la main, il s'occupait à
pointer sur un état d'effectifs des noms que lui défilait la voix
éraillée du vice-feldwebel Biertümpel:

--Schuhmacher, Hans; Müller, Jakob; Petermann, Otto; Schnupf,
Siegfried...

Cela aurait pu durer longtemps ainsi et j'aurais pu l'examiner encore
plus en détail, si, ce qui lui arrivait sans doute à intervalles
rapprochés, il n'avait éprouvé le besoin de boire. Sa main velue se
porta vers l'anse de sa chope, de gros yeux gris de fer se levèrent,
roulèrent un instant sous leurs sourcils énormes et se fixèrent sur moi.
J'en profitai pour m'annoncer:

--_Offiziers-Aspirant Wilfrid Hering!_

Il aperçut en même temps Koenig qui le saluait; il lui tendit deux
doigts, puis, montant sa chope à ses lèvres, il y trempa largement sa
moustache, tandis que Koenig prononçait:

--Monsieur le capitaine, l'aspirant Hering est notre meilleur volontaire
de la classe 1912. C'est un sujet distingué, qui fera honneur au
régiment. Le capitaine Braumüller faisait grand cas de lui.

--Braumüller, Braumüller... grommela le capitaine Kaiserkopf. Ce n'est
pas une raison.

--Ce n'est pas une raison, sans doute, monsieur le capitaine, mais c'est
une indication.

--_Schoen, Schoen._ Voyons ses notes, Biertümpel.

Puis tandis que le vice-feldwebel feuilletait en dossier:

--Belle mine, solide gaillard, formula-t-il en me jaugeant de son oeil
gris. Superbe balafre.

--S'il vous plaît, monsieur le capitaine, croassa le vice-feldwebel en
lui présentant la feuille qui me concernait.

Le capitaine Kaiserkopf y plongea le nez.

--Ah! voyons... _Einjæhrig-Freiwilliger Wilfrid Hering_, c'est bien
ça... octobre 1912... _stimmt_... Tenue, bonne; instruction militaire
bonne; baïonette, passable... Ah! ah! il paraît que vous n'êtes pas fort
sur la baïonnette? _Teufel!_ voilà qui est mauvais, monsieur Hering,
voilà qui est très mauvais! La baïonnette, _Donnerwetter!_ c'est
capital. Comment voulez-vous vous en tirer, si vous n'êtes pas fort sur
la baïonnette? Vous vous ferez embrocher comme un poulet! Voyons la
suite. Vous avez en plusieurs fois des prix de tir; c'est mieux. Vous
avez obtenu les aiguillettes de soie avec glands; _Schoen_. Vous avez
été promu exempt au bout de six mois de service et trois mois plus tard
sous officier surnuméraire. Vous avez subi avec succès votre examen
d'officier de réserve et reçu votre qualification avec la note très
bien; ce n'est pas mal... Mais, _Donnerwetter!_ il y a encore quelque
chose qui ne me satisfait pas, monsieur Hering, pas du tout...

Il engoula une ample rasade, puis continua:

--_Donnerwetter!_ dis-je, il y a encore quelque chose qui ne me
satisfait pas. Vous n'avez pas, monsieur Hering, paraît-il, la voix
assez forte pour pousser convenablement notre hourrah national. Cela,
monsieur Hering, c'est impardonnable. Ne savez-vous pas. _Donnerwetter!_
que le hourrah allemand est avec la baïonnette allemande le moyen le
plus puissant que connaisse notre infanterie pour jeter la terreur dans
les rangs de l'ennemi? Un Allemand qui ne sait pas manoeuvrer proprement
sa baïonnette, ni pousser hardiment son hourrah ne sera jamais qu'un
zéro devant le perfide adversaire. Allons, monsieur Hering, criez après
moi: Hourrah!

Son organe fit trembler les vitres. Je rassemblai mon énergie et hurlai
avec un souffle que je ne me connaissais pas:

--Hourrah!

--Hourrah! nom de Dieu! hourrah!

--Hourrah!

--Cela manque de coffre. Vous ne buvez pas assez de bière, monsieur
Hering.

Je songeai à tout ce que j'avais absorbé peu d'heures auparavant, mais
je n'en répondis pas moins avec subordination:

--J'en boirai davantage, monsieur le capitaine.

Le lieutenant Koenig crut bon à ce moment d'intervenir de nouveau:

--Je vous demande la permission d'ajouter, monsieur le capitaine, que
l'aspirant Hering est le fils du conseiller de commerce Karl Hering, de
la province de Saxe, possesseur de nombreuses fabriques, membre des
conseils d'administration de sociétés importantes, grand propriétaire
foncier, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge et admis à la fréquentation
de la plupart des familles nobles du pays. Le conseiller de commerce
Karl Hering est plusieurs fois millionnaire.

Ce petit discours parut faire une certaine impression sur le capitaine
Kaiserkopf. Son visage renfrogné se détendit visiblement et il proféra
aussi aimablement qu'il lui était possible:

--Je vous félicite, monsieur Hering, d'appartenir à une bonne famille.
Les bonnes familles sont les bonnes familles, chacun sait ça,
_Sacrament!_ et l'Allemagne peut compter sur leur dévouement.

Et se levant solennellement de derrière son bureau,--sa stature me parut
énorme,--il prononça en faisant le salut militaire:

--Aspirant Hering, êtes-vous prêt à verser votre sang pour Sa Majesté
l'Empereur?

Je répondis d'un ton pénétré:

--Je le suis, monsieur le capitaine.

--Pour la patrie allemande?

--Je le suis, monsieur le capitaine.

--Pour votre capitaine?

--Je le suis, monsieur le capitaine.

--C'est bien, fit-il en se rasseyant. Je vois en outre que vous avez eu
l'honneur de conduire une demi-section en présence de Sa Majesté, lors
de la dernière manoeuvre impériale. Je ne puis vous donner de
demi-section, car nos cadres sont au grand complet, mais vous
commanderez un groupe: ce sera le cinquième de la troisième section. Et
maintenant, aspirant Hering, allez: n'oubliez pas le hourrah, la
baïonnette... et surtout beaucoup de bière allemande!

L'audience était terminée. Je claquai des talons, bombai le buste et
partis au pas de parade, tandis que le vice-feldwebel Biertümpel
reprenait d'une voix rauque:

--Staufifier, Fritz; Schmidt, Ruprecht; Schmidt, Anastasius...

       *       *       *       *       *

Koenig me rejoignit dans le corridor. Il avait l'air très satisfait.

--Vous avez de la chance, me dit-il, le capitaine a été charmant pour
vous.

--Diable! fis-je, qu'est-ce que c'est donc quand il n'est pas charmant!

--Je vous répète que vous avez fait bonne impression.

Je compris alors la tactique de Koenig et pourquoi il avait tenu à
assister à ma présentation, pour diriger sans en avoir l'air, et dans le
sens qui pût m'être le plus favorable, cette périlleuse formalité. Je le
remerciai vivement de son amitié.

--Et maintenant, proposai-je, il me semble qu'il serait temps de souper.
Voulez-vous que nous allions au casino!

--Ce serait avec plaisir, fit Koenig, mais depuis trois jours, mon cher,
nous ne pouvons sortir de la caserne. Les officiers supérieurs seuls ont
le droit d'aller en ville. On nous a aménagé une cantine dans la salle
d'honneur des sous-officiers. C'est là que nous allons nous rendre.

En passant, nous entrâmes dans la chambrée numéro 35, qu'occupaient mes
hommes.

--Fixe! cria le plus ancien en apercevant l'officier.

Aussitôt les sept ou huit soldats présents se précipitèrent chacun
devant son armoire et s'immobilisèrent dans la position de front, les
mains au pantalon.

--Combien d'hommes dans cette chambrée? interrogea Koenig.

--A vos ordres, monsieur le lieutenant. La chambre est occupée par vingt
hommes, dont quinze du groupe cinq de la troisième section et cinq en
supplément.

La chambre, disposée en temps normal pour huit à dix hommes d'un groupe,
contenait une dizaine de lits et autant de paillasses destinées à être
étendues sur le plancher et pour le moment roulées contre le mur. Chaque
armoire servait pour deux hommes.

--Quel est le rôle de service pour demain? demanda Koenig.

--A vos ordres, monsieur le lieutenant.

L'ancien alla se planter devant une affiche de service dactylographiée,
placardée contre le panneau intérieur de la porte, et martela d'une voix
sonore:

--A quatre heures et demi, réveil. A cinq heures, appel et revue de
chaussures, dans la chambrée, passée par le chef de groupe. A six
heures, revue d'effets, dans la chambrée. A sept heures, café. A sept
heures trente, inspection d'armes, dans la salle d'exercice. A neuf
heures, revue de paquetage, dans la chambrée. A dix heures, examen
médical, par le médecin aide-major. A onze heures, revue de compagnie,
dans la cour de l'intendance. A midi trente, dîner. A deux heures, revue
de bataillon, dans la cour principale. A quatre heures, revue de
régiment, dans la cour principale. A six heures, bain. A sept heures,
soupe.

--_Trefflich?_ fit Koenig au terme de cette lecture laborieuse. Voici
monsieur l'aspirant Hering qui a été désigné pour commander votre
groupe. Vous lui obéirez comme à Dieu. J'espère que monsieur le
capitaine n'aura pas à recevoir de plaintes sur la discipline du groupe
cinq.

Automatiquement, toutes les mains présentes s'étaient levées d'un geste
pour le salut militaire.

Je reconnus trois de mes hommes de l'année précédente, les mousquetaires
Schnupf, Maurer et Vogelfænger, et les saluai par leurs noms. Il me
sembla que mes drôles étaient tout contents de ne pas avoir pour les
commander un sous-officier professionnel.

Au sortir de la chambrée 35, nous fûmes surpris par un lointain vacarme
qui paraissait provenir des abords de l'escalier K.

--Que diable est-ce là? fit Koenig.

Nous nous portâmes dans La direction du tumulte. A mesure que nous
approchions, une voix de plus en plus tonitruante se dégageait d'une
bousculade de meubles, de cris d'effroi et de hurlements de douleur. Les
échos en remplissaient le corridor où s'attroupaient déjà des têtes
curieuses. Des mots furieusement vomis commençaient à nous parvenir:
«Salauds! tas d'idiots! cochons!...»

--Je parie que c'est encore ce buffle de Wacht-am-Rhein! grommelait
Koenig.

Devant la chambrée 17, dont la porte était grande ouverte, un spectacle
singulier nous attendait. Au milieu d'une demi-douzaine d'hommes
complètement terrorisés et dont deux, le visage tuméfié, saignaient
lamentablement du nez sur des seaux, se démenait une sorte de fou
furieux, un énorme individu au cou de taureau, au mufle de bête, dont
les yeux apoplectiques, la face vermillonnée et la bouche écumante
présentaient les signes d'un accès de rage au paroxysme.

--Bougres de salauds! vociférait-il inlassablement... Bougres de
salauds! fils de truies thuringiennes!...

Il s'acharnait, pour le moment, de ses deux poings massifs sur un
malheureux mousquetaire qui, sans oser bouger, mais bramant tant qu'il
pouvait, encaissait stoïquement les coups.

--Bougre de triple salaud... Je t'apprendrai, à force de te l'enfoncer
dans les côtes, ton métier de fantassin de Sa Majesté!... Tiens, cochon!
En veux-tu encore, _verdammter Halunke_?... Tiens! tiens!...

Les poings s'abattaient sur la gueule, sur les saillants, sur le crâne
du pauvre diable, qui résonnait comme une boule de bois. Deux filets de
sang dégoulinaient des lèvres et des ecchymoses rouges péchaient le
pourtour des yeux.

--Tiens, _Hundsfott_!... Tiens, charogne!

Celui qui sévissait d'un poing et d'un vocabulaire si énergique n'était
autre, en effet, que le sous-officier Michel Bosch, dit Wacht-am-Rhein,
le plus redouté des gradés de la compagnie.

--Quand vous aurez fini, sous-officier Bosch, fit Koenig d'une voix
blanche, j'aurai à vous dire deux mots.

Bosch, dit Wacht-am-Rhein, s'aperçut alors de la présence du lieutenant.
Mais, sans se démonter, il porta hardiment la main à son calot et
répondit:

--A vos ordres, monsieur le lieutenant. Laissez-moi seulement achever ce
sagouin!... C'est une honte, clama-t-il, de voir comme cette chambrée
est tenue! Regardez, monsieur le lieutenant, l'alignement de ces
sacs!... Et ces lits!... Pas un qui soit à l'ordonnance!... C'est une
véritable écurie!... Quel est le porc qui couche ici? continua-t-il en
se jetant à coups de bottes sur un lit dont il dispersa de tous côtés
les couvertures, les draps, le traversin et la paillasse... Ah! c'est
Rohmann? Il n'est pas là?... Celui-ci, je le rattraperai demain! Je le
ferai pivoter pendant trois heures au soleil avec le peloton de
discipline!... Quant à toi, _ausgespucktes Biest_! fit-il en revenant
sur celui qu'il malmenait à notre entrée, voilà ce qui te revient...
Empoche ça, ordure!

Et détachant son sabre-baïonnette, qu'il leva à deux mains par le
fourreau, il en asséna un coup formidable sur la nuque du fantassin de
Sa Majesté, qui s'abattit sur les genoux en soufflant.

Nous n'en attendîmes pas davantage et quittâmes la chambrée 17 assez
dégoûtés. Quelques instants après, Wacht-am-Rhein nous rejoignait sur le
palier de l'escalier K.

--Je n'ai pas voulu vous blâmer devant vos hommes, fit Koenig, mais je
trouve, Bosch, que vous y allez un peu rudement.

Wacht-am-Rhein partit d'un éclat de rire et répliqua:

--Si ça n'est que ça, monsieur Koenig, remettez-vous. Avec ces
pachydermes-là, il n'y a jamais de casse, et il faut ça pour les
dresser. Ce n'est pas votre système, je sais mais c'est le mien. C'est
aussi celui de tous les bons sous-officiers de carrière. Vous êtes
lieutenant, c'est vrai, mais je suis plus ancien que vous dans le métier
et je connais les hommes. C'est ainsi qu'il faut les mener et non
autrement: à la trique! Plus on tape dessus, plus ils seront aptes
ensuite à taper sur les autres. Voilà comment on fait de bons soldats
prussiens. D'ailleurs, ajouta-t-il plein du sentiment de sa juste cause,
j'ai là-dessus l'assentiment du capitaine Kaiserkopf.

--Je n'en doute pas, fit Koenig. Au reste, là n'est pas la question. Ce
que j'avais à vous dire ne concerne pas la façon dont vous traitez vos
hommes et qui vous regarde. Mais ne savez-vous pas que nous avons reçu
des ordres supérieurs d'avoir à éviter toute cause de bruit dans la
caserne? Or, vous déchaînez un tumulte infernal qui s'entend à un
demi-kilomètre à la ronde!

--Un demi-kilomètre!... Vous exagérez, monsieur Koenig. La voix de mes
hommes ne porte pas si loin. Je ne peux pourtant pas leur commander de
fermer la gueule quand je les étrille! Ce serait de la cruauté.
D'ailleurs ils peuvent bien chanter comme des pourceaux qu'on saigne, on
n'entend rien du dehors. J'ai étudié l'acoustique de la région, _Herr
Leutnant_ on n'entend rien.

--C'est possible, dit Koenig, mais enfin, il y a des ordres.
Contenez-vous.

--Je ferai ce que je pourrai, monsieur Koenig, mais je ne garantis rien.
Si je me contenais par trop, le service en souffrirait. Et le service,
sacré mille millions, le service ayant tout!... C'est tout ce que vous
aviez à me dire?

--C'est tout.

--A vos ordres, _Herr Leutnant_.

Wacht-am-Rhein salua et le bruit de ses bottes s'éloigna dans le
corridor.

--Quelle brute! s'écria Koenig, tandis que nous descendions vers la
cantine. Mais, mon cher, il n'y a rien à faire. Ces gens sont nos
maîtres. Ce sont eux qui tiennent le soldat. Sans eux, pas de
discipline. Les sous officiers sont la force de l'armée allemande, et
nous nous en rendons compte. Il faut en passer par où ils veulent... Je
sais bien qu'il y a les règlements... on a fait quelques exemples...
Tout cela ne signifie rien. En fait, nous sommes impuissants... Et puis,
ajouta-t-il à voix basse, il y a tant d'officiers qui ont une mentalité
de sous-officiers!...

       *       *       *       *       *

La cantine était pleine de jeunes officiers, quand nous y entrâmes.
Quatre ou cinq capitaines seulement occupaient une table. J'allai
immédiatement claquer des talons devant eux pour leur demander la
permission de rester dans la salle, ce qui me fut accordé d'un signe de
tête. Nous prîmes place, Koenig et moi, en compagnie du lieutenant
Schimmel et de l'ancien volontaire Max Helmuth, promu comme moi à la
dignité d'aspirant. Je fus heureux de les retrouver. Schimmel était
d'ailleurs beaucoup moins sympathique que Koenig; il cultivait le genre
_schneidig_; mais dans sa figure couturée, auprès de laquelle ma balafre
ne devait paraître qu'une modeste écorchure, luisaient des yeux fauves
qui ne manquaient pas d'intelligence.

L'ordonnance servit la bière.

--_Prost!_

--_Prost!_

--_Prost!_

--_Prost!_

--Nous sommes prêts, archi-prêts, déclarait Schimmel. Pourvu que cette
fois-ci soit la bonne! Vont-ils se décider, à Berlin?

Schimmel, qui avait fait des voyages d'espionnage en France, ne cachait
pas son assurance.

--Si je pouvais parler, dire seulement le quart de ce que je sais!...
Vraiment, ce sera drôle!... Croyez-m'en, Koenig. Et ce que je connais
n'est qu'une parcelle, une minime parcelle de notre vaste organisation
en pays ennemi.

--La ligne de leurs forteresses est solide, observa Koenig. Il faudra
sans doute de grands sacrifices...

--Les hommes sont là pour ça.

--Et puis, monsieur le lieutenant, il y a les trouées, fit Helmuth qui
se piquait de stratégie.

--Oui, Charmes, Stenay... Quoi qu'il en soit, messieurs, soyez certains
d'une chose, c'est que nous serons sous les forts de Paris avant que les
Français aient achevé leur mobilisation. C'est même ce qu'il y a
d'ennuyeux pour nous, ajouta-t-il: ce sera si vite fait que notre
avancement risque d'en être singulièrement compromis.

Un peu partout, me sembla-t-il, aux diverses tables, les conversations
flottaient sur le même thème. Du roulis des voix, des verres et des
fourchettes émergeaient des mots plus fortement prononcés: aéroplanes,
poudres, calibres, canons de campagne, artillerie lourde, effectifs,
coupoles, shrapnells, zeppelins. A la table des capitaines, où fumait
une énorme choucroute, une orageuse discussion se déchaînait. Ailleurs
déferlaient des rumeurs politiques, où les noms de _Serbien_ et de
_Russland_ s'élevaient et revenaient sur des vagues de mépris ou de
fureur. J'aperçus le joli lieutenant von Bückling brandissant avec
agitation son monocle, tandis qu'en face de son buste corseté, le
cinglant premier-lieutenant Poppe battait l'air dans une démonstration
qui paraissait géométrique. L'incessante oscillation des têtes qui
mangeaient ou se répondaient crêtait vivement le bleu foncé des tuniques
et le rouge des cols, que rompait par endroits la note grise des
uniformes de guerre arborés déjà par quelques lieutenants. Une forte
odeur de charcuterie montait de toutes parts, pendant qu'entrait par les
fenêtres ouvertes le sourd grondement de la caserne et que, du haut de
sa place d'honneur, dans son pesant cadre doré, un grand portrait de
Bismarck dominait de sa moustache énorme cette scène animée.

--Avec tout ça, qu'allons-nous manger? demanda Koenig en consultant le
menu. Messieurs, on nous offre des côtelettes de porc à la sauce
bordelaise, du boeuf à la mode, du ragoût de veau, du poulet chasseur,
des tournedos portugaise...

--C'est une honte, s'écria Schimmel à cette énumération, de voir combien
de mots étrangers encombrent encore notre langue allemande. En cuisine,
notamment, c'est un véritable scandale. Nous ne manquons pourtant pas
d'excellents termes allemands pour remplacer tous ces intrus. Quand
purgera-t-on nos menus de ces vocables français qui les déshonorent?

--Vous avez raison, fit Koenig en riant. Mais comment, par exemple,
remplaceriez-vous le mot «Kotelett»?

--Par le mot bien allemand de _Rippe_. Une côtelette de porc, c'est une
_Schweinsrippe_.

--Et la sauce bordelaise?

--Rien de plus simple. La sauce bordelaise est une sauce au vin rouge.
Nous dirons donc _Rotweinsauce_.

--Ah! pardon, vous laissez le mot _Sauce_!

--C'est juste. Alors _Rotweintunke_ ou _Rotweinbeiguss_.

--Bravo! applaudîmes-nous.

--Et le boeuf à la mode? demanda Koenig.

--Le boeuf à la mode? Voyons... Que diriez-vous de _Sauerbraten_?

--Ça va, mais c'est moins savoureux qu'en français. Comment vous en
tirerez-vous maintenant avec le ragoût de veau?

Schimmel réfléchit, plissa un instant sa figure ravagée puis accoucha:

--_Brauneingemachtes Kalbfleisch._

--Un peu pénible, jugea Koenig, mais on peut l'accepter.

--Pour le poulet chasseur, continua Schimmel satisfait de son succès, je
vous proposerai ceci: _Huhn mit Edelpilzbeiguss_. Voilà qui me semble
réussi.

--Réussi indiscutablement, approuva Helmuth.

--Quant aux tournedos portugaise... portugaise... Ma foi, c'est plus
difficile! avoua Schimmel embarrassé.

Nous nous mîmes tous quatre à chercher. Le mot «portugaise» contenait
tant de choses qu'il semblait presque intraduisible. Je suggérai
cependant: _Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_, et j'eus le
plaisir de voir ma traduction adoptée à l'unanimité.

--Et voilà, conclut Schimmel avec un geste tranchant, voilà à quoi nos
Herren Professoren devraient bien s'occuper, au lieu de perdre leur
temps à fatiguer nos jeunes gens par l'étude des racines grecques.

--Fort bien, fit Koenig en reprenant le menu qui avait passé
de main en main, mais il s'agit pour le moment de décider ce
que nous allons commander. Sera-ce des _Schweinsrippen mit
Rotweinbeiguss_, du _brauneingemachtes Kalbfleisch_ ou des
_Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_?

--Pour moi, dit Schimmel, je prendrai simplement une bonne choucroute à
l'allemande.

--Moi aussi, dit Koenig.

--Moi de même, fit Helmuth.

Je ne pus que me rallier à ce choix général, et bientôt une magnifique
choucroute, abondamment garnie de saucisses de Francfort et de jambon de
Westphalie, faisait rivaliser notre table avec celle des capitaines.

--Oui, messieurs, reprit alors le lieutenant Schimmel, je vous disais
qu'il nous faut souhaiter la guerre. Je ne m'occupe pas de politique,
moins encore d'économie politique, et je suppose qu'à ces deux points de
vue la guerre aussi ne pourra que nous valoir des avantages. Je ne me
place qu'au point de vue militaire; mais là je sais bien une chose,
c'est que jamais l'Allemagne n'a été plus prête; et j'en sais bien une
autre, c'est que la France ne l'est pas. J'ignore ce qui se passe du
côté russe; je ne connais de la Russie que ce qu'en dit le _Militær
Wochenblatt_; mais Poppe, qui l'a pratiquée, déclare qu'elle est encore
moins prête que la France. Alors, que risquons-nous?

--Rien, c'est bien clair, dit Helmuth.

--Plusieurs fois déjà, continua Schimmel sans cesser de mâcher sa
choucroute, plusieurs fois nous avons laissé fuir l'occasion. Cinq, si
je compte bien, depuis 1871. La dernière, c'était lors de l'affaire
d'Agadir. Mais nous avions un point faible, qui était l'aviation.

--Votre avis, demanda Koenig, est que notre aviation est maintenant
supérieure à l'aviation française?

--Très supérieure.

--Je parle des aéroplanes, non des dirigeables.

--J'entends bien. Extrêmement supérieure. Ce n'est pas parce qu'ils
exécutent des tours de clown la tête en bas que cela change quoi que ce
soit à la situation. Ces prouesses, militairement, ne signifient rien.

--_Ganz richtig_, approuva Helmuth.

--Aujourd'hui, reprit Schimmel, nous leur damons le pion en tout... En
tout, vous m'entendez bien!... Notre infanterie, vous la connaissez
aussi bien que moi, Koenig. Notre cavalerie, magnifique. Notre
artillerie, splendide. En tout, vous dis-je!... Notre train, notre
génie, nos services de communications, tout est parfait, tout est au
point. Il n'y a plus qu'à marcher.

A l'ouïe de ces propos réconfortants, mon jeune coeur d'Allemand se
soulevait d'enthousiasme et se délectait d'espérance. Je voyais nos
innombrables troupes franchir victorieusement la frontière et se
répandre en pays ennemi. Tout cédait à leur approche, les régiments
s'effondraient, les divisions se disloquaient, les murailles bétonnées
sautaient, les coupoles d'acier volaient en éclats. Successivement les
villes se rendaient et les provinces tombaient. C'était d'abord Nancy,
l'orgueilleuse cité lorraine, avec ses grilles, ses balustres, ses
palais; puis, nos obusiers nous frayant violemment passage, nos armées
envahissaient la Champagne, débordaient sur la Bourgogne, la Brie, le
Valois, coulaient irrésistiblement vers Paris. Troyes, Reims, Soissons
succombaient. L'inondation poursuivait sa marche torrentielle, gagnait
la Normandie au nord, la Beauce au sud, et tandis qu'un ouragan de fer
et de feu noyait et broyait Paris, que la double ceinture des forts
crevait comme une digue impuissante et que, dans une dégringolade
effroyable de poutrelles, de tôles, de fermes, de chevrons, la tour
Eiffel, haute de trois cents mètres, venait s'écraser pitoyablement sur
le sol, de nouveaux flots dégorgeaient inextinguiblement des bondes de
l'est, où Verdun, Toul, Epinal, Belfort ne formaient déjà plus que des
amas de ruines fumantes.

Sans m'abandonner aux perspectives lointaines qu'avait ouvertes devant
moi le juge de district Obercassel, je croyais déjà toucher des yeux cet
avenir si proche qu'en l'espace d'un mois la réalisation en pouvait être
acquise. J'assistais en imagination à l'entrée triomphale de notre armée
de l'Ouest, notre fier Kronprinz à sa tête, dans la capitale française
abattue. J'entendais les puissants appels du _Deutschland, Deutschland
über alles_ rugis par douze musiques de régiment à la fois sur la place
de la Concorde. A Versailles, un nouveau couronnement se préparait.
Amiens, Rouen, Chartres étaient occupés, Orléans enlevé, la Loire
franchie, Bourges saisi, Lyon investi. Partout les populations se
soumettaient et les pantalons rouges fuyaient; les convois de
prisonniers s'acheminaient par milliers sur l'Allemagne. Quelques
semaines encore et le Midi rayonnant s'ouvrait aux pas des cohortes
germaines extasiées. Le sol du Languedoc était foulé; la Provence
huileuse recevait l'empreinte de nos talons. Et par un matin flamboyant,
un escadron de nos hussards, débouchant d'un vallon touffu d'orangers,
découvrait tout à coup la Méditerranée baignée de soleil, tandis que
leurs chevaux, le poitrail haletant et la crinière gonflée, reniflaient
le vent brûlant de l'Afrique.

--Quelle gloire! murmurai-je, emporté par mon rêve.

--Et surtout, dit Koenig, dont la pensée semblait avoir pris un cours
semblable à la mienne, surtout quel bienfait pour le monde!... Nos
moeurs, nos arts, notre science affirmant leur suprématie; notre langue
et notre littérature se conquérant de nouveaux domaines: nos qualités
nationales imposant leur supériorité et démontrant leur valeur: l'ordre,
la discipline, le travail, la ténacité, l'honneur, l'amour du droit et
le respect de la parole jurée; notre bonne foi et notre fidélité
germaniques triomphant de l'intrigue, du mensonge et de l'envie; enfin,
tout l'univers s'élevant à la culture allemande, qui n'est autre,
messieurs, nous pouvons le déclarer sans orgueil, que la culture
elle-même.

Schimmel avait suivi ce petit discours d'un oeil ironique.

--Tout cela, dit-il, mon cher Koenig, est fort beau: mais c'est de
l'idéalisme! Pour moi, si ma philosophie n'est point incapable de
concevoir de si belles choses, elle se contente à moindre compte. Dans
quelques jours, peut-être, s'il plaît à Dieu, nous serons en France.
Nous y serons hors de toute loi, sinon celle de la guerre, exempts de
toute contrainte autre que le succès de nos armes et le bon plaisir du
guerrier. Rien qu'à y songer, je me sens déjà plein de joie et d'ardente
convoitise. Quel pays que la France! Quelles femmes, quels vins, quelles
richesses!... Voilà la réalité, voilà ce qui est appréciable et
tangible... La culture, c'est très bien. Vous la répandrez, je n'en
doute pas, mon cher Koenig, vous et vos pareils. Mais croyez-moi, laissez
cela aux professeurs, qui s'en chargent. Nous autres, nous sommes des
soldats. Nous risquons notre peau, mais nous y trouvons le bénéfice de
compensations immédiates. Pour moi, si, comme je l'espère, je rentre en
France le sabre au clair et à la tête de ma section, je veux bien me
battre, bien tuer, bien manger, bien boire et bien b..... Après quoi, je
m'en f... et je laisse la place aux professeurs... _Prosit!_

Peu à peu Schimmel avait élevé la voix et quand, parvenu au bout de son
couplet, il eut haussé victorieusement son verre, de sonores hourras
partirent des tables voisines.

--Bravo!... _Hoch_ Schimmel!... Voilà qui est parler! criait-on de
divers côtés.

Le premier-lieutenant Poppe se dérangea pour venir lui serrer la main,
et la table des capitaines elle-même fut secouée d'un frémissement
joyeux.

Les échos de cette animation générale ne s'étaient pas encore calmés,
que la porte de la salle s'ouvrit. Elle livra passage au major von
Nippenburg, qu'accompagnait le capitaine Kaiserkopf. Tout le monde se
leva.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, replet et rose, sans un
poil sur la nuque, non plus que sous le busc de son nez d'épervier.
Ganté, sanglé, la casquette profondément enfoncée sur le crâne, la
torsade à deux brins aux épaules, la cravache sous l'aisselle et les
jambes arquées par l'exercice du cheval, il avait l'air tout à la fois
burlesque et matamore. Auprès de lui, le capitaine Kaiserkopf paraissait
un colosse.

--Bonsoir, messieurs, dit-il. Je vous en prie, reprenez place.

Il circulait de table en table, saluant aimablement du geste.

--Vous n'êtes pas très commodément installés... Vous êtes à l'étroit,
messieurs... Vous regrettez votre casino...

--D'autant plus, fit la grosse voix de Kaiserkopf, que ces bougres de
sous-officiers nous font ici à côté un sabbat... _Potztausend!_

Cette observation déchaîna une franche hilarité. Le fait est que les
sous-officiers du régiment, qui avaient leur cantine dans la salle
voisine, ne se gênaient guère pour procéder à leur vacarme habituel,
dont, chaque fois que la porte s'ouvrait, nous percevions les éclats et
le grossier tintamarre.

--Que voulez-vous, messieurs... poursuivait le major. A la guerre comme
à la guerre!

A peine avait-il laissé choir ces mots qu'un vif émoi s'emparait des
assistants. Des officiers se précipitaient:

--La guerre!... Vous avez dit la guerre, monsieur le commandant?...
Est-ce la guerre?...

Assailli de la sorte, le major ne vit d'autre ressource que de lever au
plafond ses bras courts.

--Je vous en prie, messieurs, chevrota-t-il, calmez-vous... Je n'ai pas
dit la guerre... Si j'ai dit la guerre, c'était sans y prendre garde,
dans l'emploi d'une expression usuelle à laquelle je n'attachais pas
d'autre importance... Je ne sais rien, messieurs... Je vous assure que
j'ignore tout... Comme vous, j'attends... Calmez-vous, messieurs, je
vous en supplie...

--Calmez-vous donc, nom de Dieu! tonitrua le capitaine Kaiserkopf. Le
major von Nippenburg vous dit qu'il ne sait rien: c'est qu'il ne sait
rien.

Cette injonction eut raison du tumulte. Que le major von Nippenburg sût
quelque chose qu'il ne voulût pas dire ou que vraiment il ne sût rien,
le résultat en était le même et la conséquence identique: la patience.

Ce fut le moment de me lever de nouveau, de faire trois pas à la
rencontre du major qui s'avançait vers notre table et de me présenter à
lui. Il voulut bien me reconnaître, m'adressa plusieurs questions et me
demanda des nouvelles de mon père. Cet accueil ne manqua pas
d'impressionner le capitaine Kaiserkopf.

--_Gewiss_, fit celui-ci, je crois que nous pouvons compter sur ce jeune
gaillard. J'ai vu ses notes, qui sont bonnes, et je lui ai confié le
cinquième groupe de la troisième section.

--Montrez-vous digne de cette confiance, monsieur Hering, me dit le
major, et nous pourrons, je l'espère, avant qu'il soit longtemps, vous
octroyer le porte-épée.

Il s'informa du bagage des officiers dont le lieutenant Koenig avait été
chargé.

--Tout est en règle, monsieur le commandant; le train n'a plus qu'à
enlever.

--Bien, bien, très bien... Je vois que l'esprit est excellent, fit-il en
explorant de nouveau du regard la salle rumorante. Je suis très
satisfait...

Puis, après nous avoir encore adressé un petit salut de la main, il se
dirigea vers la table des capitaines, y prit place et, les ordonnances
accourues, après s'être longuement concerté avec son acolyte, commanda
un punch.

--C'est un malin, murmura Schimmel; il se rend populaire. Ce n'est pas
le major von Putz, du premier bataillon, qui en ferait autant. Tous les
supérieurs sont en ville, au Fürstenhof, au Theatergarten ou chez le
général, tandis que nous moisissons ici à ne rien savoir.

Pour moi, je ne me sentais aucunement moisir. Très content de moi-même
et des égards que je m'étais vu témoigner, heureux de me trouver dans
cette atmosphère militaire et dans la compagnie de ces officiers
distingués, je ne demandais qu'à jouir de ma situation présente, en
attendant tranquillement les événements. Je m'enquérais de ce qu'étaient
devenus ceux de mes anciens camarades que je n'avais pas revus,
l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar, le volontaire Otto Fuchs et le
baron Hildebrand von Waldkatzenbach. On m'informait alors que Wollenberg
était parti avec l'active, ainsi que l'exempt Lothar, nommé
sous-officier, tandis que Fuchs, non encore mobilisé, était désigné pour
le bataillon de dépôt. Quant au baron Hildebrand von Waldkatzenbach, qui
avait raté l'examen d'officier de réserve, son rang d'aspirant, à ce que
m'apprenait Helmuth, avait cependant fini par lui être concédé sur
l'intervention d'une princesse appartenant à une famille souveraine.
Nous ne tarderions pas à le revoir parmi nous.

Tout cela me ravissait d'aise. Halle et son université étaient bien
loin. Je me sentais militaire dans l'âme, et je me demandais déjà si je
n'avais pas menti à ma vocation, si je n'aurais pas dû, comme
Wollenberg, arborer la cocarde de l'enseigne, plutôt que de coiffer la
casquette orange du corps d'étudiants de Teutonia.

Au reste, le bruit croissant et la mêlée dissonante où la forte voix du
capitaine Kaiserkopf grondait sans effort comme une basse persistante,
la fumée des pipes et des cigares, le brandissement des chopes, le
scintillement des liqueurs conféraient de plus en plus à cette réunion
le caractère d'une vaste kneipe. Un bourdonnement continu provenait de
la salle des sous-officiers, gonflé d'échos de disputes et de
braillements de chants. De temps en temps la porte s'ouvrait, un
officier entrait ou sortait, et le charivari devenait alors énorme.
Dominant toutes les autres, une voix avinée, où l'on ne pouvait
reconnaître que celle du sous-officier Michel Bosch, gueulait:

     _Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!
     Wer will des Stromes Hüter sein?
     Lieb Vaterland, magst ruhig sein:
     Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_

Puis la porte se refermait, le tapage s'assourdissait et le brouhaha des
officiers reprenait le dessus.

Il était près de minuit et j'avais beaucoup bu. Mon cerveau commençait à
se brouiller, mes yeux à se fermer; je ne les maintenais ouverts qu'à la
force d'une volonté fléchissante.

     _Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein..._

Le beuglement de Wacht-am-Rhein me réveillait en sursaut.

--Allons, Hering!... Moi, fit Koenig, je vais me coucher. Demain réveil à
quatre heures et demie!

Je me levai lourdement pour le suivre. Il me sembla que je titubais.

Quelques minutes plus tard, j'avais regagné mon logement et, déshabillé
aussi rapidement que me le permettaient mes gestes vagues, je me jetais
avec délice sur le lit du feldwebel Schlapps et sous ses photographies
de femmes, tandis que, dans la chaleur de la nuit et le ronflement de
la caserne endormie, me parvenait encore, par la fenêtre entr'ouverte,
une lointaine et confuse clameur, que perçait comme une vrille le
refrain belliqueux:

        _Fest steht und treu die Wacht am Rhein,
   Fest steht und treu die Wacht, die Wa-a-acht a-a-am Rhei-ei-ein!..._



III


A quatre heures et demie, une diane aigrelette me réveilla. Je sautai
hors de mon lit. A cinq heures précises, j'entrais dans la chambrée 35
pour inspecter mes hommes.

Tout y était prêt et en ordre. Mon groupe se composait de quinze hommes,
dont un exempt: quatre avec deux ans de service et onze réservistes des
trois classes précédentes.

Chacun d'eux me présenta sa double paire de chaussures: les bottes en
cuir fauve et les brodequins à lacets. J'en vérifiai la condition,
m'assurai de leur état de neuf et de leur appropriation aux pieds
auxquels elles étaient destinées. Puis j'examinai les accessoires: la
brosse à décrotter, la brosse à cirage, le tube de cire, la botte à
graisse, la capsule de clous et les semelles de rechange, constatant que
chacun en possédait la collection.

La visite des effets d'habillement occupa une seconde heure. Mes hommes
allèrent ensuite déjeuner, et je les retrouvai dans la salle
d'exercice, où avait lieu l'inspection d'armes, à laquelle je fus
moi-même soumis.

A neuf heures, selon le programme, on continua par l'examen des
paquetages. Chaque sac fut ouvert, vidé, refait, bouclé, pesé, il y
avait de quoi s'étonner à tout ce qu'il pouvait contenir: on y trouvait
un bourgeron de coutil, un caleçon et une chemise de rechange, un bonnet
de police, deux paires de chaussettes, des bandes de toile, deux
mouchoirs, une brosse à habits, une brosse à fusil, une brosse à dents,
une brosse à cheveux, un pain de savon avec sa boîte, un peigne, un
miroir, une paire de ciseaux, un dé, du fil noir, du fil blanc, des
aiguilles, un couteau, une cuiller-fourchette, un nécessaire d'armes
avec étoupe, burette, flacon d'huile et lavoir. Autour du sac
s'enroulait la capote et derrière s'appliquait la marmite. Le tout
pesait onze kilos. L'équipement comportait en outre une musette à vivres
pouvant tenir deux rations, un bidon coiffé de son gobelet, le ceinturon
de cuir fauve et les trois cartouchières. Ainsi harnaché, l'homme était
complet.

L'inspection de tout cet attirail provoquait une bruyante activité dans
les chambrées. Les magasiniers et caserniers couraient partout, hélés de
droite et de gauche, recevant des plaintes ou des ordres, prenant
hâtivement note de ce qui était défectueux ou manquait, leurs bras et
leurs paniers chargés d'objets de fourniment et les yeux hors de la
tête. Méthodique et inquisiteur, Schimmel procédait à la visite
successive des groupes de sa section. Ses observations étaient brèves
et cinglantes. Du premier coup d'oeil il jaugeait une escouade et son
flair le portait infailliblement sur l'homme qui n'était pas au point.
Un regard torve au sous officier responsable, qui avait ensuite toute
latitude d'exercer sa vindicte sur le malheureux qui l'avait fait
prendre en faute. J'eus la chance d'échapper à cette courte honte: mes
hommes se présentèrent sans un accroc. Mais ailleurs, tout ne se passait
pas aussi tranquillement; on entendait gronder, glapir ou tonner, et du
côté de Wacht-am-Rhein ça chauffait.

Aussi, quand, à onze heures, nos trois sections se trouvèrent rangées le
long de trois côtés de la cour de l'intendance, en ordre serré, sur deux
rangs à quatre-vingts centimètres, les vingt-six sous-officiers, les
cinq signaleurs, les deux tambours et les deux cornets en serre-files,
la compagnie du capitaine Kaiserkopf, tout équipée de neuf, brossée,
rasée, astiquée, offrait-elle un aspect magnifique. Et lorsque, au
commandement de «Garde à vous!» mugi par le capitaine et sur deux
roulements brefs des tambours, tous les corps se cambrèrent,
s'immobilisèrent, le bras collé à l'arme, le regard fixe et le nez
roide, nous comprîmes le geste orgueilleux par lequel Kaiserkopf,
présentant sa troupe au major von Nippenburg, comme une armée de soldats
de plomb sortis correctement de leur boîte, avait l'air de lui
dire:--Est-ce joli, ça, _Donnerwetter!_ est-ce propre, est-ce dressé!

A mon grand étonnement, il n'y eut pas de manoeuvre, pas le moindre
mouvement d'arme ou de marche. Assistés du premier-lieutenant Poppe et
du vice-feldwebel Biertümpel, les deux officiers passèrent lentement le
long de la ligne, s'arrêtant tous les quatre ou cinq pas pour vérifier
un harnachement, soupeser un sac, tapoter une cartouchière, discutant
longuement à voix basse sur un détail d'équipement, la ternissure d'un
bouton ou la pression d'une courroie. C'était bien une revue, au sens
précis du terme, et point du tout une parade. De temps en temps, ils
faisaient sortir un homme du rang.

--Oui, toi, le grand blond... Comment t'appelles-tu?

--Bohnenstengel.

--Au pas gymnastique trois fois le tour de la cour!

Et quand l'homme revenait, rouge et suant, on se jetait sur lui pour le
mesurer de droite et de gauche, de biais et d'équerre, et supputer
l'équilibre de son ajustement.

--Trois centimètres de déviation pour le sac, deux pour le ceinturon!
annonçait Kaiserkopf.

Ou bien, on lui faisait prendre plusieurs fois de suite la position de
tir à genou, de tir accroupi, de tir couché; on lui donnait l'ordre de
mettre le havresac à terre, de le déboucler, d'en extraire la boîte à
graisse ou la brosse à dents, de le reboucler et de le réendosser, le
tout aussi rapidement que possible. Le soldat s'y bousculait de toute
son énergie.

--Cinquante-quatre secondes! constatait alors, chronomètre en main, le
capitaine Kaiserkopf.

Le major hochait du menton et le premier-lieutenant Poppe relevait d'un
doigt sa moustache.

On termina par une inspection détaillée des sous-officiers et des
quatre musiciens. Il était midi trente-cinq quand retentit le
commandement libératoire: «Rompez!» Pour la première fois de ma vie
militaire je n'avais entendu prononcer aucune punition.

       *       *       *       *       *

Je retrouvai à la cantine la société de la veille, beaucoup augmentée,
car tout le monde était présent. Faute de place, plusieurs officiers
mangeaient debout. Le major von Putz lui-même était là, ventripotent et
très excité, car tandis que nous avions notre revue de compagnie dans la
cour de l'intendance, il passait la revue de son bataillon dans la cour
principale.

--Superbe! criait-il. Quinze cent soixante-dix hommes! Je n'ai jamais vu
un bataillon pareil. Il me semblait que j'étais général de brigade!

Je m'informai des nouvelles. La matinée avait été si occupée que
personne n'avait encore lu les journaux. Koenig, qui en détenait un, le
dévorait en même temps que son ragoût de porc, ou, pour parler comme
Schimmel, son _eingemachtes Schweinefleisch_.

--Rien, disait-il, rien de nouveau. L'Angleterre propose de régler le
conflit dans une conférence. L'Italie veut une médiation des quatre
puissances non intéressées: Italie, Grande-Bretagne, France et
Allemagne. Vous verrez que tout cela finira en douceur.

--_Verdammter Schwindel!_ bougonna Schimmel, nos diplomates ne f.....
donc rien?...

En attendant que nos diplomates voulussent bien f... quelque chose, je
fus charmé de voir paraître à mes yeux l'objet choyé d'une diplomatie
princière, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach en personne.

--Ah! cher ami!... arriva-t-il vers moi la main tendue.

Je dois expliquer que j'étais devenu son «cher ami» pour lui avoir prêté
souventes fois de l'argent, ce dont je n'étais pas peu fier, et ces
emprunts réitérés du noble Hildebrand à ma bourse étaient même, à ma
connaissance, une des rares preuves d'intelligence qu'il eût jamais
données.

--Cher ami... khrr, khrr... je suis enchanté...

Je dois ajouter en outre que ce cher ami ne pouvait prononcer trois
paroles sans les interrompre d'une sorte de râclement de la gorge, très
aristocratique sans doute, mais qui rappelait d'assez près le jurement
d'un chat en colère. Ses quatre poils de moustache hérissés et ses yeux
verts changeants achevaient de lui conférer sa ressemblance avec ce
félin.

--Je suis enchanté... khrr, khrr... de vous revoir. J'ai passé
brillamment mon examen. Je viens d'entrer... khrr, khrr... avec mon
grade dans la compagnie... khrr, khrr... du capitaine Tintenfass.

--Très heureux... tous mes compliments, cher baron.

--Savez-vous qu'on m'a promis... khrr, khrr... le porte épée pour dans
quinze jours?

--Vraiment?

--Oui, cher ami, pour dans quinze jours... khrr, khrr... s'il y a la
guerre.

--Sapristi!... Et vous croyez à la guerre?

--Si j'y crois... khrr, khrr!... J'ai des renseignements certains.

--Ah! ah! voyons? s'écrièrent Koenig et Schimmel intéressés.

--Je tiens mes informations... khrr, khrr.. de haute source. La guerre
éclatera... dans quatre jours. Elle nous sera déclarée... khrr, khrr..
par la Russie. Vingt-quatre heures après... khrr, khrr... nous
envahissons la France.

--Par où? demanda Schimmel.

--C'est le secret... khrr... du grand État-major. Mais je consens...
khrr, khrr... à le trahir pour vous. Sachez donc, _meine Herren_, que
tandis que nous portons trois armées sur la frontière... nous en jetons
quatre autres... khrr, khrr... sur la Suisse.

--C'est impossible, déclara Koenig.

--Je sais ce que je dis... khrr khrr... affirma le baron Hildebrand von
Waldkatzenbach. Quatre armées. Le Rhin franchi sur vingt points à la
fois... khrr, khrr... nous bousculons les Helvètes... khrr, khrr... et
les rejetons dans leurs montagnes. Le plateau est à nous. Zurich, Berne,
Fribourg occupés... khrr... Lausanne emporté... khrr... Genève
pulvérisé... khrr, khrr... Par toutes les passes, routes, vallées du
Jura, nous débordons sur la France surprise... khrr, khrr... Besançon,
Dijon, Lyon sont saisis... khrr... le Creusot, Bourges détruits...
khrr... la France coupée en deux... khrr, khrr... Pendant que nous
tenons la ligne de la Loire, l'armée de Metz rompt la digue de Verdun...
khrr... Nous marchons sur Parie par l'est et par le sud. Nous dirigeons
une armée sur Bordeaux... khrr... une autre sur Toulon... khrr... En
deux mois, la France annihilée est réduite à se rendre... khrr, khrr...
Nous l'occupons avec notre landwehr... khrr... et nous retournons
l'active sur la Russie... khrr, khrr... Tel est, _meine Herren_, le plan
du grand État-major... khrr, khrr, khrr...

--Vous êtes fou! s'écria Koenig qui avait suivi ce développement avec une
impatience marquée. Tout ce beau plan pèche par la base. La Suisse est
un pays neutre et l'Allemagne n'envahira pas un territoire dont la
neutralité a été reconnue par l'Europe.

Démonté par cette simple observation, le baron n'eut d'autre ressource
que d'arguer de son ignorance.

--Tiens, fit-il, la Suisse est neutre?... khrr, khrr... Vous me
l'apprenez... khrr... On m'avait pourtant affirmé...

--On vous en a conté, mon bon. La neutralité helvétique est inviolable
et constitue pour nos armées un obstacle beaucoup plus infranchissable
que celui des forteresses françaises. Nous ne pouvons passer par la
Suisse.

--Ce ne serait pourtant pas si bête, murmura Schimmel pensif.

--Ce ne serait pas si bête évidemment, dit Koenig, mais ce serait
déloyal. Or, l'Allemagne ne peut faire une guerre déloyale. Notre force,
c'est notre droit.

--Que faites vous donc de la formule de Bismarck: la force prime le
droit?

--Jamais Bismarck n'a voulu dire que là où le droit existe, la force n'a
pas à le respecter, répliqua Koenig avec irritation. Bismarck entendait
que là où le droit n'existe pas ou est contestable, la force le crée, ce
que j'admets. Ainsi dans la question de l'Alsace-Lorraine...

--La force était de notre côté, fit Schimmel.

--Oui, reprit Koenig. Mais le droit n'était pas du côté de la France. La
France avait conquis l'Alsace-Lorraine par la force, nous la
reconquérions par la force: rien de plus légitime. Il en est autrement
d'un droit reconnu par l'Allemagne, comme l'état de neutralité
permanente de la Suisse. Jamais Bismarck n'aurait conseillé, même dans
un intérêt stratégique éminent, la violation du territoire suisse.

La discussion se poursuivit quelque temps, coupée par les «khrr, khrr»
du baron et les «parfaitement», «très juste» de Max Helmuth, lequel
approuvait successivement toutes les répliques des interlocuteurs, y
compris les gargouillements de Waldkatzenbach, dont la noblesse
équivalait pour lui à la dignité d'officier. On parla du Danemark, du
Hanovre, du partage de la Pologne et l'on fût remonté aux invasions des
Barbares, si un incident imprévu ne s'était produit, qui mit en
révolution toute l'assemblée des dîneurs.

Nous étions justement en train de partager la Pologne en même temps
qu'un superbe poulet, quand nous vîmes entrer comme un bolide l'adjudant
du régiment, le premier-lieutenant Derschlag. Il accourait tout
essoufflé, la tunique fumante sous l'écharpe en sautoir. Cette survenue
sensationnelle avait suffi pour arrêter toutes les conversations et
suspendre toutes les fourchettes.

--Messieurs, j'arrive... bégayait-il, j'arrive des bureaux de la
_Gazette de Mag... de Magdebourg_. On vient de recevoir... une dépêche.
J'en ai pris... pris copie. Je vais... vous la lire.

Il tira un papier mouillé de sa poche intérieure, souffla encore
quelques instants, puis commença d'une voix à peine moins haletante:

--«Vienne, 28 juillet»... Messieurs, c'est une dépêche de Vienne.... «Le
_Journal officiel_ de la double monarchie publie la déclaration
suivante... suivante, signée du ministre des Affaires Etrangères, le
comte Berch... Berchtold: Le Gouvernement royal de Serbie n'ayant pas
répondu d'une manière satis... satisfaisante à la note qui lui avait été
remise par le ministre d'Autriche-Hongrie à Bel... Belgrade, à la date
du 23 juillet 1914, le Gouvernement impérial et royal se trouve dans la
né... se trouve dans la nécessité...

On eut entendu voler une mouche. Seul un monosyllabe sonore du capitaine
Kaiserkopf tomba comme une bombe:

--_Sauf!_

--«... Nécessité, continuait l'adjudant, de pourvoir lui-même à la
sauvegarde de ses droits et intérêts et de recourir, à cet effet...
effet, à la force des armes...»

Une immense acclamation retentit, qui fit trembler les vitres. Tout le
monde était debout. Mais Derschlag agitait un grand geste au-dessus des
têtes, pour réclamer le silence, car il n'avait pas fini.

--Messieurs, messieurs... Voici comment se termine la déclaration
impériale... périale et royale. Écoutez.

Il prononça d'une voix forte:

--«L'Autriche Hongrie... se considère donc, de ce moment, en état de
guerre avec la Serbie.»

Ce fut du délire. Des casquettes volèrent. On monta sur les tables. Les
_hoch!_, les _heil!_, les _hurra!_ ne cessaient pas. Les majors
s'étaient précipités vers l'adjudant pour relire la bienheureuse
dépêche. Kaiserkopf hurlait comme un démon. Des officiers dansaient,
d'autres s'embrassaient. Une formidable jubilation soulevait la salle,
gonflait les corps, secouait les uniformes, remplissait la cohue
multicolore d'une frénésie de gestes, de clameurs et de chocs de sabres.

--Khrr, khrr!... khrr, khrr!... crachotait éperdument Hildebrand von
Waldkatzenbach.

Et tout à coup, comme sur un signal invisible, de toutes les poitrines
jaillit, éclata en une harmonie énorme, terrible et mystique le choral
exaltant du _Deutschland, Deutschland über alles_, dont la mélodie n'est
autre, comme chacun sait, que l'hymne national autrichien. Ce fut une
minute inoubliable!...

       *       *       *       *       *

Aussi, je laisse à penser quelle gravité, quel enthousiasme signalèrent,
une heure plus tard, la revue de bataillon, quels hourras accueillirent
l'arrivée du colonel von Steinitz, quelle rectitude, quel ensemble
marquèrent les mouvements et les présentations d'arme. Du haut en bas,
la grande nouvelle avait filtré, des officiers aux feldwebels, de
ceux-ci aux sous-officiers, aux exempts, aux soldats. Cette simple
annonce qu'une déclaration de guerre avait été faite quelque part en
Europe transformait déjà l'atmosphère et nous jetait en pleine fièvre
belliqueuse. Chacun avait maintenant revêtu l'uniforme de guerre,
jusqu'au major von Nippenburg, qui présentait son bataillon au colonel
von Steinitz. Seuls, le colonel et son adjudant, le premier-lieutenant
Derschlag, conservaient encore l'uniforme bleu de la paix. Quel
spectacle! Entre ses favoris à l'autrichienne et sous ses lunettes d'or,
le colonel von Steinitz, d'habitude renfrogné comme une taupe,
dissimulait mal un sourire satisfait. Si la revue du bataillon von Putz
avait été superbe, la nôtre, on peut le dire, fut incomparable.

Mais ce fut bien autre chose, à quatre heures, quand les trois
bataillons se trouvèrent réunis. Il semblait que la cour principale, de
dimensions pourtant colossales, fût trop petite pour contenir cette
masse d'hommes. Assemblés par colonnes de sections, les douze
compagnies, sur neuf rangs de profondeur en y comprenant les
serre-files, chacune derrière son capitaine à cheval, les lieutenants
chefs de section à droite, les gradés d'aile gauche à gauche, les
drapeaux à la droite des troisièmes compagnies avec leurs cravates aux
couleurs de l'empire et leurs deux sous-officiers de garde,
construisaient un gigantesque mur gris, au sommet barbelé de pointes de
casques. Du haut de son cheval de bronze, l'empereur Guillaume Ier
paraissait ordonner la revue du geste de son sabre levé.

Nous attendions depuis une demi-heure, l'arme au pied, sous le soleil
oblique, pendant que le colonel, les deux majors et le capitaine
d'état-major Morgenstein, qui remplaçait au commandement du troisième
bataillon le lieutenant-colonel Preuss absent, évoluaient de-ci de-là,
au pas souple de leurs bêtes, se joignaient, se séparaient, se
retrouvaient de nouveau, traçant des figures de quadrille comme dans une
piste de cirque, quand un soudain raplapla de tambours crépita au corps
de garde. Des quatre fers de son gros alezan le colonel von Steinitz se
porta à la rencontre d'un groupe d'officiers généraux qui faisaient leur
entrée par la petite porte de la caserne. Je reconnus le général-major
von Morlach, qui commandait notre brigade, le général-lieutenant von
Zillisheim, commandant la division, le général de la cavalerie von
Kahlberg, commandant la place de Magdebourg. Il y avait avec eux un
colonel et un lieutenant-colonel d'état major et deux ou trois officiers
d'ordonnance. Tous étaient à pied et en petite tenue. L'épée à la main,
penché sur l'encolure de son cheval, le colonel von Steinitz s'entretint
avec eux, puis, tandis qu'ils se dirigeaient, au petit carillon de leurs
éperons et de leurs dards de sabres, du côté de Guillaume Ier, la
galopade du gros alezan retentit de nouveau, un commandement partit, les
cornets sonnèrent et les chefs de bataillons crièrent de tous leurs
poumons:

--_Præsentiert's Gewehr!..... Præsentiert's..... Gewehr!_

Comme un immense mécanisme d'horlogerie, le mouvement se déclencha,
raide, dans le bruissement des manches de tunique ployées et des biceps
saillis.

Nous restâmes ainsi cinq minutes. Les généraux faisaient avec lenteur le
tour de Guillaume Ier, plongeant voluptueusement leurs yeux âpres dans
cette haie profonde de fusils.

Nouvelle sonnerie, nouveau commandement hurlé par les trois chefs:

--_Gewehr... ab!_

Cinq mille crosses s'abattirent sur le sol dur en un seul coup de
tonnerre.

--Taratata!... taratata!... trompetèrent de nouveau les cornets.

--_Seitengewehr... auf!_

Un long crissement aigu, comme celui d'une formidable faux qu'eût
aiguisée un titan, et les baïonnettes jaillirent.

--_Das Gewehr... über!_

La forêt métallique se dressa. Elle perça la nappe du soleil déclinant
qui la fit étinceler de toutes ses pointes.

Une force surhumaine émanait de cet ensemble massif. Le poids en
semblait décuplé par l'espace restreint où elle se tassait. J'en étais
ému, tremblant jusqu'aux moelles. Même aux grandes manoeuvres, je n'avais
rien éprouvé de pareil.

Mais pas plus que le matin, dans la cour de l'intendance, sous le
terrible oeil gris du capitaine Kaiserkopf, dont la carrure se dressait
maintenant de dos devant moi, immobile, sur le derrière énorme de son
cheval, la mince ligne de l'épée dépassant légèrement la patte de
l'épaule droite, pas plus, dis-je, que le matin, il ne nous fut ordonné,
du gant impérieux du colonel von Steinitz, d'exécuter la moindre
évolution. Mettant pied à terre, le colonel rejoignit les généraux et
leur suite, et tous ensemble, dans le cliquetis de leurs sabres et le
bourdonnement de leurs paroles indistinctes, firent longuement le tour
des fronts au port d'arme. Chaque drapeau s'inclina silencieusement sur
leur passage. Il n'y eut ni roulements de tambours, ni sifflements de
fifres, ni claironnements de trompettes. La musique du régiment
elle-même, groupée dans un angle, toute gonflée de ses bombardons, de
ses trombones, de ses ophicléides, épauletée de ses nids d'hirondelles,
avec son stabshoboïst, ses neuf musiciens sous-officiers et son
tambour-maître armé de sa canne enrubannée à pomme d'argent, s'abstint
de ses cadences habituelles et de ses glorieuses fanfares.

Leur promenade terminée, notre surprise ne fut pas moindre de voir les
généraux s'engager mystérieusement dans l'escalier qui montait chez le
colonel. Les majors et le capitaine Morgenstein les suivirent, après
avoir commandé le repos aux troupes. Nous attendîmes longtemps.
Descendus de leurs bêtes, les capitaines avaient pris place à leur tour
sous la statue de Guillaume Ier et, tout en surveillant de l'oeil leurs
compagnies, discutaient gravement à voix basse. Les havresacs avaient
été mis à terre et les faisceaux formés.

A sept heures, on commença à faire souper les hommes. On les envoyait
compagnie par compagnie aux cuisines; chacune avait un quart d'heure
pour manger. Pendant ce temps, les officiers gagnaient la cantine pour
dépêcher un morceau.

La nuit tombait quand nous vîmes reparaître les généraux. Ils s'en
allèrent aussi sobrement qu'ils étaient venus, et nous entendîmes le
lointain ébrouement de leurs automobiles. Nous remarquâmes alors que
notre colonel, qui les avait reconduits à l'entrée, arborait maintenant
l'uniforme de guerre.

A dix heures, les voitures du train commencèrent à partir. Les premières
furent celles du train régimentaire, comprenant les fourgons à bagages,
les fourgons à vivres et la voiture d'outils; puis vint le train de
combat, avec les voitures de munitions, les douze cuisines roulantes et
la voiture médicale; toutes étaient à deux chevaux et sans lumières. La
compagnie de mitrailleuses partit ensuite, avec ses six pièces portées
sur roues, ses trois caissons, ses soixante chevaux et sa centaine
d'hommes.

A minuit, le premier bataillon se forma en colonne de route et le major
von Putz en prit la tête.

Nous vîmes la première compagnie disparaître dans le gouffre obscur de
la grande porte; puis la seconde, puis la troisième puis la quatrième.
Il était minuit vingt quand la dernière section eut été avalée par
l'ombre.

A une heure, le capitaine Kaiserkopf monta à cheval. Le major von
Nippenburg vint se placer à son côté et après avoir consulté sa montre,
cria de sa voix de fausset:

--_Rechts um! Das Gewehr... über!... Marsch!_

--_Marsch!... Marsch!..._ répétèrent les lieutenants.

Et nous nous trouvâmes noyés dans l'obscurité et dans l'air soudain plus
pur de l'extérieur, tandis que retentissait derrière nous le «_Gewehr...
über... Marsch!... Marsch!_» de la sixième compagnie du capitaine
Tintenfass.

       *       *       *       *       *

Par des rues désertes et à peine éclairées nous fûmes dirigés sur la
gare de Neustadt. Les abords en étaient gardés par des sentinelles
prises dans notre quatrième bataillon, qui restait au dépôt. Sur le quai
d'embarquement, nous retrouvâmes, enveloppés dans leurs manteaux, le
colonel von Steinitz et les généraux de l'après-midi. Le premier
bataillon était déjà loin.

Un long train nous attendait. J'espérais pouvoir m'installer en première
classe avec les officiers, mais j'étais toujours de service et je dus
monter en troisième avec mes hommes. Les ordres étaient stricts: pas de
cris, pas de chants, pas de lumières, et, sitôt le jour venu, tous
stores baissés. Un peu après deux heures, le train s'ébranla, sans autre
bruit que celui des essieux, sans autre apparat que le geste des
officiers généraux restés sur le quai qui faisaient le salut militaire.



IV


--Où diable sommes-nous? s'écriait, vingt-six heures plus tard,
l'élégant lieutenant von Bückling en promenant son monocle ahuri et son
oeil mal éveillé sur un paysage qu'il ne connaissait pas.

Le train s'était arrêté le long d'un interminable quai de débarquement,
au milieu d'un plexus de voies de garage et de rampes de chargement. De
droite et de gauche, au delà des lignes, se dessinaient dans le fin
brouillard de l'aurore des toits de baraquements et des silhouettes de
tentes. Une colline estompait au loin sa forme indécise qu'égratignait
le coup d'ongle d'un clocher.

--Où diable sommes-nous?

Actifs, nerveux ou bouffis de sommeil, officiers et sous officiers
dégringolaient des wagons, se concertaient hâtivement avant de procéder
au débarquement du bataillon. Sur le quai, jambes écartées, la badine à
la main et le cigare à la bouche, le lieutenant colonel Preuss et le
feldwebel Schlapps nous attendaient, avec un petit sourire satisfait
dans les volutes de leur fumée, comme pour nous dire:--Vous allez voir
quels beaux cantonnements nous vous avons préparés!

Mais ce qu'il fallut voir, surtout, ce fut la rencontre de Schlapps et
du capitaine Kaiserkopf. Elle fut touchante. On eût cru que les deux
hommes allaient s'embrasser.

--Ah! cochon de feldwebel! s'écriait jovialement Kaiserkopf, tu m'as
bien manqué depuis huit jours que tu es loin!

--Ne m'en parlez pas, capitaine! S'il n'y avait pas eu tant à faire,
j'aurais crevé d'ennui par ici. Pas une femme dans ce nom de Dieu de
pays!

--Mais où diable sommes-nous? continuait à demander le lieutenant von
Bückling, battant d'un talon énervé l'asphalte du quai.

Schimmel, qui semblait s'y reconnaître, répondit, après avoir identifié
ce qui était visible du paysage:

--Ce doit être le camp d'Elsenborn.

La brume légère se déchira comme une gaze au vif coup de ciseaux d'un
soleil rayonnant. Les plans s'éclairèrent et les lieux se précisèrent.
Partout, entre les horizons de sapins, surgissaient de longues
constructions basses au toit de zinc. Çà et là, des édifices plus hauts,
une maison à deux étages, la tourelle d'un observatoire, arrêtaient le
regard. Des drapeaux flottaient hissés à des mâts.

Extrait de son train, le bataillon se dirigea avec armes et bagages sur
ses cantonnements.

Le camp grouillait d'une vie intense et mystérieuse. De toutes ses
ruelles et de tous ses carrefours, par les trous de toutes ses tentes
et les portes de toutes ses baraques sortaient des myriades de soldats
gris, qui s'agitaient, circulaient, couraient portés sur leurs deux
pattes, se croisaient en tous sens, leur grosse tête ronde dominée par
la corne pointue de leur casque ou l'antenne de leur fusil. Il y en
avait de toutes les sortes: les plus nombreux, les fantassins de la
ligne, fourmis guerrières, aux boutons jaunes, aux parements rouges, à
la longue baïonnette aiguë comme une tarière; puis les gros scarabées de
l'artillerie, avec leur casque à boule, leur col noir, leurs pattes
d'épaules à grenade et leur baïonnette courte; les pionniers, piocheurs
et fouilleurs, tout bossus de leur sac chargé d'outils; les chasseurs,
verdâtres comme des sauterelles, avec leurs passeports vert clair et
leur singulier shako à forme acridienne; les hussards, au dolman étroit
articulé de brandebourgs; les uhlans à chapska plate comme un dos de
punaise; les infirmiers, les brancardiers, les télégraphistes et les
aérostiers, le bâton d'Esculape à la manche ou la lettre à l'épaule,
porteurs de civières ou tendeurs de fils, et les grands cuirassiers haut
bottés, membrus et coléoptériques, semblables aux gros oryctes
boursouflés, la corne au nez et le cuir aux pattes, zigzaguant partout
lourdement, l'air ahuri sous leur énorme casque.

Si le silence était prescrit dans la caserne de Magdebourg, la
fourmilière d'Elsenborn échappait à cette contrainte. Entourée d'un
large désert de forêts de sapins, nulle oreille indiscrète n'en pouvait
surprendre l'extraordinaire bruissement, nul oeil n'en pouvait soupçonner
l'invraisemblable rassemblement. Aussi tout le camp retentissait-il
d'un immense bourdonnement qui devait couvrir plusieurs kilomètres à la
ronde. Les stridences des cornets, la sibilation des fifres, l'ardente
crécelle des tambours menaient un vacarme incessant. Au milieu des
résonances des cuivres, du tintement des cymbales, des lourdes décharges
des caisses, les musiques de régiment s'évertuaient à battre l'air de
leurs éclats. Des galopades de chevaux pétillaient. Des trains
ronflaient comme de faux bourdons. Des automobiles vrombissaient.
Libérée, l'innombrable voix des troupes se répandait en sonorités
surprenantes, vibrait, crépitait, grinçait, grésillait, crissait,
cliquetait, chantait, s'égosillait. Des frémissements d'élytres, des
claquements d'ailes, des frottements d'articles battaient de tous côtés,
comme si l'énorme amas ravageur s'apprêtait à prendre subitement son vol
pour aller s'abattre quelque part au loin.

Le lieutenant-colonel Preuss et le feldwebel Schlapps avaient raison
d'être fiers de leurs préparatifs. Nos cantonnements étaient excellents.
Les soldats occupaient de vastes dortoirs, frais et propres entre leurs
parois de sapin; les officiers avaient chacun deux chambres étroites,
l'une avec le lit de sangle, l'autre meublée d'une table et de deux
chaises; le colonel von Steinitz disposait pour lui seul et ses
ordonnances d'une petite maison isolée. Il y avait des cuisines, des
boulangeries, un casino pour les officiers, un petit théâtre pour les
soldats, le tout également en bois. Le temps était superbe, il faisait
très chaud; après la buée trouble de la caserne de Magdebourg, nous
respirions avec délice le plein air libre du camp, chargé des aromes de
l'été et du souffle vivifiant des forêts.

Un jour, deux jours passèrent. Des troupes partaient, d'autres
arrivaient. Le long des voies qui ceignaient le camp, c'était un
continuel mouvement de trains regorgeant d'hommes. On voyait, le jour,
leurs anneaux onduler comme des serpents et l'on entendait, la nuit,
leurs sifflements. Un troisième jour s'écoula: c'était le premier août.
N'eût été l'incertitude où nous étions de ce qui se préparait, le séjour
d'Elsenborn ne nous eût pas paru désagréable. De modestes exercices
occupaient une partie de notre temps et maintenaient les troupes en
haleine sans les fatiguer. Kasper, mon exempt, me rendait les plus
grands services et me déchargeait de toutes les basses besognes du
sous-officier. J'en profitais pour fréquenter les officiers. J'écoutais
leurs conversations, j'observais leurs caractères, j'enregistrais leurs
opinions; j'essayais de me faire une idée juste sur les graves
événements qui s'élaboraient. Mais, pour le moment, l'atmosphère
d'attente où nous nous trouvions énervait et déconcertait les esprits.
Nous ne savions rien. De rares journaux filtrant de Malmédy avec un jour
de retard ou apportés par les survenants passaient de mains en mains.
Nous apprenions ainsi que les premières hostilités avaient éclaté entre
Autrichiens et Serbes, que l'Allemagne venait de demander des
explications à la Russie sur la mobilisation de ses troupes, que l'état
de danger de guerre avait été déclaré. Les bruits les plus étranges
couraient. On assurait que la France effrayée allait rompre son alliance
avec la Russie, que la révolution grondait à Paris, que le Président de
la République avait été assassiné.

--En tout cas, disait Schimmel, les Français doivent être à l'heure
actuelle dans une belle peur. Je les connais. Ce sont des pacifistes à
trois poils. Ils ne marcheront pas.

--Ce que je voudrais savoir, moi, faisait Koenig, c'est où l'on va nous
envoyer. Il me semble que nous sommes bien au nord.

Cette observation requit tout notre intérêt quand nous apprîmes du major
von Nippenburg qu'il y avait des troupes plus au nord encore. Il s'en
concentrait à Eupen, à Aix-la-Chapelle, et jusqu'à Rheydt et Crefeld.

--Il faut être prêt à tout, expliquait-il mystérieusement.

Mais, à part ce renseignement accessoire et en dépit de ses airs
entendus, le major von Nippenburg ne paraissait pas en savoir beaucoup
plus long que nous. Comme nous, il attendait des ordres. Le colonel von
Steinitz était-il mieux informé? C'est possible, mais personne n'eût osé
l'interroger. Il se cantonnait dans une réserve hautaine, dont il ne se
départait qu'à l'égard du joli lieutenant von Bückling. Mais la faveur
marquée qu'il lui témoignait ne procédait pas de sympathies d'ordre
militaire et les confidences dont il l'honorait n'avaient rien de
stratégique.

Quant au capitaine Kaiserkopf, il ne décolérait pas. Le repos lui
convenait peu. On le voyait arpenter à grands pas les abords des
cantonnements, la nuque gonflée d'impatience, comme un ours mis en
captivité, et l'on entendait gronder entre les troncs des sapins ses
terribles jurons.

Le soir, après la musique, alors que les hommes regagnaient leurs
dortoirs, après même le _Kommers_ des officiers, qui durait jusqu'à onze
heures, on l'apercevait rôdant sous la lune, suivi de son fidèle
feldwebel, et tous deux, les mains dans les poches, en proie aux plus
cruelles perplexités, paraissaient mâchonner entre leurs dents rageuses:

--Pas de femmes!... Pas de femmes!...

Longtemps leurs cigares rougeoyants faisaient les cent pas dans la nuit,
tandis que subrepticement, comme pour narguer leur «pas de femmes»,
l'ombre du lieutenant von Bückling quittait sa chambre pour se glisser
du côté de la petite maison à deux étages où brillait, telle une étoile,
la lampe laborieuse de colonel.

Longtemps aussi, pour ce qui me concernait, je m'abandonnais à mes
rêveries, dont le cours plus chaste et plus poétique ne tardait pas à
m'emmener vers les parages familiaux du Harz, où le conseiller de
commerce et Mme la conseillère de commerce, l'un lisant son _Berliner
Tageblatt_, l'autre tapotant son piano, pensaient sans doute à moi; et
pendant que du baraquement voisin les ronflements énormes de
Wacht-am-Rhein témoignaient de sa fatigue et de l'emploi énergique de sa
journée, je descendais à mon tour au sommeil par le détour obligé de
Goslar, où je finissais, comme on pense, par m'endormir, non sans
ivresse, dans les bras dodus de la belle Dorothéa.

       *       *       *       *       *

Le deuxième et le troisième jour d'août succédèrent au premier. Deux
journées torrides. Le mystère s'épaississait de plus en plus autour de
nous. La France qui, paraît-il, armait en secret depuis deux semaines,
venait de décréter sa mobilisation générale et, le 3, au matin, la
nouvelle se répandait, comme une traînée de poudre, d'un bout à l'autre
du camp, que la Russie nous avait déclaré la guerre. Pour fêter cette
bonne nouvelle, le colonel von Steinitz offrit, le soir, le champagne à
ses officiers.

Ce que nous avions vu défiler de troupes, durant ces cinq jours, dans le
camp d'Elsenborn, est inimaginable. Les régiments se succédaient dans
cet entrepôt; il y en avait du VIIIe corps, du IXe, du IIe; tout le VIIe
y paraissait concentré; ils y restaient deux, trois jours, puis ils
filaient un beau matin ou un beau soir, de préférence un beau soir, à la
tombée de la nuit, les uns tirant vers le nord, les autres vers le sud,
d'autres vers l'ouest.

Le 5 août, au soir, ce fut notre tour. On nous mit en alerte deux heures
avant le départ. Aussitôt la physionomie de la troupe changea. Fouettée
par cet ordre, comme un cheval de sang que le repos a gonflé de sève,
elle partit folle d'ardeur, toutes enseignes claquantes et les
trompettes sonnant au vent. Elle marcha toute la nuit, sous la fraîcheur
des étoiles, joyeusement et en chantant. Au petit jour, nous arrivâmes
sur le flanc d'un coteau qui dominait une vallée verdoyante où courait
une ligne de chemin de fer. Nous fîmes halte. Les compagnies, les unes
après les autres, couvrirent le coteau comme les descentes successives
d'un vol d'insectes. Au premier rayon du soleil, tout cela vibra,
tressaillit, remua. C'était tout gris, sans éclat, comme une immense
tache grouillante sur la campagne. Il pouvait y avoir là l'effectif
d'une division.

Déjà de toutes parts les chaudrons bouillaient pour le café et les
bissacs à vivres s'ouvraient autour des fusils en faisceaux. Une grande
gare disposait au-dessous de nous, dans les interstices de ses fumées,
ses toits, ses hangars, ses remblais, ses voies de triage et ses
passerelles. Au loin, du côté du nord, une ville semblait crayonner un
trait gras sur la marge du ciel. Schimmel me tendit sa lorgnette. Je
distinguai un dôme, un clocher, une forêt de cheminées usinières.

--_Aachen_, prononça-t-il.

Aix-la-Chapelle. Je ne me doutais pas que notre marche nocturne nous eût
fait monter si haut vers le nord. Le doigt sur la carte, Koenig
identifiait les lieux. La ligne frontière courait non loin de nous sur
la gauche.

--Je n'y comprends rien, murmurait-il.

Tout à coup un grondement lointain nous parvint de l'ouest. Le ciel
était pourtant très pur de ce côté-là. Nous nous regardâmes interdits.
Soudain, l'oeil jaune de Schimmel s'illumina d'une lueur de joie.

--Le canon! fit-il avec un tremblement religieux dans la voix.

Un nouveau grondement roula.

Koenig prononça tout pâle:

--On se bat en Belgique!

On percevait les coups comme des accents plus fermes sur la sourde
vibration que prolongeaient les échos. Nous écoutions, oubliant notre
déjeuner. Nous nous demandions encore si c'était vraiment le canon et
non quelque orage invisible. Les impressions comme les attitudes étaient
diverses: Schimmel rayonnait, Koenig demeurait comme hébété, le
premier-lieutenant Poppe, debout, ses mains en cornet aux oreilles,
étudiait la direction de son; pour moi, je me sentais très ému. Quant au
lieutenant von Bückling, exténué de sa nuit de marche, il dormait déjà à
poings fermés.

--C'est bien le canon, décida Poppe. On tire du côté de Liége.

En même temps, le roulement d'un train venait se marier à celui de
l'artillerie. Les deux grondements, l'un proche, l'autre lointain,
étaient égaux en intensité et se fondaient l'un dans l'autre en une
harmonie étrange. Un long convoi rampait sur la voie qui se développait
sous nos pieds, progressant dans la direction de la frontière. Il en
sortait, comme un jappement, des exclamations et des hourras qui de près
devaient être tonitruants. On apercevait à la lorgnette les têtes des
soldats aux portières et celles des chevaux dans leurs boxes; on
distinguait des drapeaux agités et des inscriptions à la craie.

Peu à peu notre excitation gagnait nos troupes. On voyait les hommes
cesser de se repaître et, la gamelle en suspens, prêter l'oreille à leur
tour; d'autres, déjà couchés, se redressaient à demi sur le coude. On
s'interrogeait, on se répondait, des bras se tendaient dans la direction
de l'ouest. Et un troisième roulement naquit, se propagea, gronda comme
une vague de groupe en groupe, de section en section, de compagnie en
compagnie, de bataillon en bataillon, compliquant et soutenant les deux
autres, jusqu'à les étouffer un instant dans un crescendo de tempête:

--Le canon!... Le canon!... Entendez-vous le canon?...

--Poum!... poum!... poum!... reprenait Liége.

--Le canon!... le canon!...

Et le roulement d'un second train déferlait à son tour de l'horizon, se
substituant peu à peu au premier qui s'assourdissait. De semblables
jappements en sortaient, de semblables gestes minuscules agitant des
drapeaux microscopiques. Et nos troupes lui renvoyaient de retentissants
hourras, en brandissant des bras frénétiques qui secouaient ou faisaient
voler des casquettes.

--Rrrroum!... poum!...

C'était la guerre.

Nous vîmes passer, très excité, le capitaine Kaiserkopf qui se dirigeait
en hâte, la tunique déboutonnée, une canette dans une main, un saucisson
dans l'autre, du côté de l'état-major du régiment. Il nous cria sans
s'arrêter:

--Bon appétit, messieurs!... _Donnerwetter!_ ça chauffe par là-bas!...
C'est la guerre!... _Krieg!_... _Krieg!_...

Nous lui répondîmes par un triple _hoch!_ qui accompagna d'un chorus
d'ovation ses fortes enjambées.

Seul Koenig ne se joignait pas à notre exubérance. Il paraissait tout
déprimé, moins, je crois, à cause de la guerre maintenant certaine, que
parce que l'armée allemande entrait en Belgique. Un léger tremblement
agitait ses lèvres, tandis qu'il considérait la carte, suivait le train
en marche vers l'ouest, écoutait le canon.

--Qu'avez-vous, lieutenant Koenig? fit Poppe qui l'observait
curieusement.

Koenig n'entendit pas. En tout cas, il ne répondit rien.

Un «khrr, khrr...» reconnaissable de loin et qui ne pouvait provenir que
du sympathique gosier du baron Hildebrand von Waldkatzenbach vint le
tirer de sa méditation. Le calot de drap posté sur l'oreille, ses quatre
poils de moustache pompeusement dressés, chaussé contre toute ordonnance
de superbes bottes molles d'officier, le noble baron, un sourire fat
découvrant ses dents trop blanches, s'approchait de notre groupe.

--Eh bien, Herr Koenig, n'avais-je pas raison... khrr, khrr... l'autre
jour? Vous le voyez, nous envahissons ce que vous appelez... khrr,
khrr... un pays neutre!

--La Belgique n'est pas la Suisse, répliqua Koenig agacé.

--La Belgique, la Suisse, c'est tout un... khrr, khrr... Au lieu de
tourner par le sud, nous tournons par le nord... khrr, khrr... Mais la
manoeuvre est la même... khrr... Je vous annonce, _meine Herren_, que
dans cinq jours nous serons à La Haye.

--_Herrlich!_ applaudit Helmuth... Seulement, permettez-moi, monsieur le
baron, vous voulez peut-être dire Bruxelles.

--Bruxelles, si vous voulez... khrr, khrr... La Haye, Bruxelles, c'est
tout un.

--Taisez-vous, fit Koenig avec irritation, vous ne dites que des
sottises!

--En attendant, Herr Koenig, faites-moi le plaisir de reconnaître...
khrr, khrr...

--En attendant, faites-moi le plaisir de vous taire! hurla Koenig hors de
lui.

--Qu'avez-vous donc, lieutenant Koenig? répéta Poppe.

Cette fois Koenig entendit. Il tressaillit, regarda le
premier-lieutenant, puis répondit aussi calmement qu'il put:

--Rien. Je me demande seulement pourquoi nos troupes entrent en
Belgique.

--Comment, pourquoi?... Mais, mon cher, pour des raisons stratégiques.
N'avez-vous jamais lu von der Goltz, von Schlieffen, von Bernhardi?
Toutes nos autorités militaires préconisent l'offensive par la
Belgique... Vous demandez pourquoi? Monsieur l'aspirant von
Waldkatzenbach vient de vous le dire: pour opérer un vaste mouvement
tournant et, selon la pure doctrine de Moltke, déborder l'aile gauche de
l'adversaire.

Le baron, tout fier d'avoir été jugé capable de citer Moltke, dont il
n'avait sans doute jamais lu une page, se rengorgea jusqu'à faire
craquer sa tunique.

--Khrr, khrr... souligna-t-il sans modestie.

Très froidement, mais d'une voix blanche qui tremblait intérieurement,
Koenig répliqua:

--Et les traités?

--Quels traités? prononça Poppe de son ton tranchant.

--Les traités, les conventions internationales!

Poppe le toisa d'un sourcil sévère.

--Sachez, mon cher, que les traités sont faits pour le temps de paix, et
non pour le temps de guerre.

--Parfaitement, ponctua Helmuth.

--La Belgique, continua le premier-lieutenant, est-ce que cela compte
dans une guerre européenne?... La Belgique!... Mais nous passerions sur
le corps de trente Belgique, si la victoire en dépendait, si cela nous
assurait seulement une chance de victoire de plus!... Tel est mon
sentiment, lieutenant Koenig; tel est aussi, j'en suis certain, celui de
l'armée.

--C'est une honte! partit alors Koenig oubliant toute prudence. Les
traités sont faits pour le temps de paix, dites-vous? Où avez-vous pris
cela?... Vous me citez von der Goltz: lisez Bluntschli!... Les traités
sont faits pour les clauses qui les régissent, et celui qui nous lie à
l'égard de la Belgique concerne précisément le cas de guerre, puisqu'il
garantit la neutralité de ce pays. Et vous voulez que je reste
indifférent devant la violation par notre armée de ce sol dont nous
garantissions la neutralité?... Je vous dis que c'est une honte!... Mais
j'espère encore que ce n'est pas vrai et que le bruit que nous entendons
n'est pas celui des canons allemands devant la forteresse de Liége!...

Schimmel lui décocha un grand coup de fourreau de sabre dans les jambes:

--Assez gueulé, Koenig!... D'ailleurs, vous êtes absurde.

Puis, flairant le danger, il ajouta, à l'adresse du premier lieutenant
Poppe:

--Notre ami le lieutenant Koenig est surmené. Il a eu du mal, cette
nuit, avec sa section. Il faut l'excuser...

Koenig se mordit les lèvres.

--Bien, bien, fit Poppe sèchement. Cette petite discussion restera entre
nous. Elle ne sortira pas d'ici. Vous avez compris, messieurs! dit-il en
se tournant vers les deux aspirants et vers moi-même.

Nous nous inclinâmes et le baron fit entendre son «khrr, khrr»
particulier.

Cet incident venait à peine de prendre fin, quand nous vîmes reparaître
le capitaine Kaiserkopf. Il avait sans doute bu sa canette en route et
absorbé son saucisson, car il ne tenait plus en main que quelques
feuillets de papier qu'il agitait avec une satisfaction visible. Dans
une exubérance du meilleur augure il rapportait ce qu'il avait appris au
régiment:

--Voilà, _Donnerwetter!_ exultait-il: depuis deux jours nous sommes en
Belgique et, depuis quatre, le Luxembourg est occupé par nos troupes.
C'est du beau travail, _Potztausend_! Et dire que nous ne savions rien
de cela, là-bas, à Elsenborn!... Dommage seulement que notre régiment
n'ait pas été de ceux qui ont ouvert la danse, sacré mille millions de
tonnerres!... Mais nous ne perdrons rien pour attendre, mes agneaux!...

Très excités par ces nouvelles, nous le pressions de questions. Où en
étions-nous? Combien avions nous déjà remporté de victoires? L'armée
belge existait-elle? Que faisait la France? Mais Kaiserkopf ne savait
rien de plus, sinon que Liége avait la prétention de résister et que la
France ayant envahi le territoire allemand, la guerre lui avait été
déclarée.

--Au reste, fit-il, voici l'ordre du jour du général von Zillisheim qui
sera lu aux troupes à midi, après leur repos.

Il remit à chacun des lieutenants un des feuillets dactylographiés qu'il
tenait à la main. Schimmel lut:

_Soldats allemands de la 7e division de réserve!_

_La perfidie de la France, qui, sans provocation de notre part, s'est
livrée à des actes d'hostilité caractérisés sur divers points de notre
pays, ayant notamment envoyé des aviateurs bombarder nos voies ferrées
près de Carlsruhe et de Nuremberg, nous a mis dans l'obligation de nous
considérer comme en état de guerre avec cette puissance. Les vaillantes
troupes de Magdebourg ont été désignées pour opérer avec nos armées du
nord contre les forces ennemies qui menacent la Belgique, dont la
neutralité a déjà été violée par des officiers français qui, sous un
déguisement, ont traversé le territoire belge en automobile pour
pénétrer en Allemagne._

_Soldats de la 7e division de réserve, l'Empereur compte sur vous!_

     GÉNÉRAL-LIEUTENANT VON ZILLISHEIM.

--Est-ce torché! savoura Kaiserkopf.

Nous ne nous trouvions pas en état d'admirer comme le capitaine
Kaiserkopf la belle allure et le brio tout militaire de cet ordre du
jour, telle était l'indignation où nous jetait la déloyauté de ces
scélérats de Français, qui, non contents de s'allier contre nous à la
barbarie russe, entreprenaient de nous attaquer sans déclaration de
guerre et poussaient l'ignominie jusqu'à violer les premiers la faible
et malheureuse Belgique. Aussi fallut-il entendre le concert
d'imprécations qui s'éleva à leur adresse:

--Bandits! canailles! chiens de cochons!... Ils nous le paieront, les
salauds: dans quinze jours nous serons à Paris!...

Schimmel criait:

--Ils sont devenus fous; leurs nationalistes les ont poussés à ces actes
de démence... Pauvre France! Malheur à elle!...

Puis se tournant vers Koenig:

--Eh bien, qu'en dites vous? Êtes-vous rassuré?... Vous voyez, mon cher,
que nous avons tous les droits d'entrer en Belgique.

Koenig s'était, en effet, rasséréné. Son visage mobile d'idéaliste, qui
avait un instant porté les marques d'un violent drame intérieur,
recouvrait peu à peu son calme et son aspect coutumiers.

--Oui, dit-il, c'est heureux, c'est fort heureux... Il vaut mieux avoir
le droit avec soi.

Un nouveau nuage parut sur son front, tandis qu'au loin la canonnade
s'activait et semblait augmenter d'intensité:

--Mais pourquoi diable, fit-il, pourquoi diable les Belges
résistent-ils?

--Question stupide! gronda Kaiserkopf. Ce que font ces animaux,
_Donnerwetter!_ ça nous intéresse-t-il? Si les Belges résistent, nous
tapons dessus, voilà tout!

Sur quoi le capitaine nous quitta pour aller achever son déjeuner et
dormir son soûl. Nous nous apprêtâmes à en faire autant. Partout, sur
les pentes herbues, les hommes étaient allongés comme des cadavres, et
l'on eût dit le panorama d'un champ de bataille, n'eussent été les
ronflements qui secouaient tous ces corps vautrés, les faisceaux bien
alignés et les sentinelles debout, détachant sur le ciel clair leurs
silhouettes espacées. Le soleil de six heures montait progressivement à
l'est, faisant étinceler les surfaces miroitantes des fermes, des
fumiers, des étangs et les vitres lointaines d'Aix-la-Chapelle.

       *       *       *       *       *

--_Sammlung!... An die Gewehre...!_

A midi, le capitaine Kaiserkopf faisait sonner le rassemblement, et, sur
toute l'étendue couverte par la division, d'analogues sonneries
retentirent. La fourmilière se réveillait. Les lieutenants donnèrent
lecture de l'ordre du jour, chacun devant sa section, après une grosse
tambourinade. Puis les musiques régimentaires soufflèrent l'hymne
national, on fit hurler hourrah aux troupes et il y eut un salut au
drapeau sur le front de chaque bataillon. Telle fut la façon émouvante
et sobre dont la 7e division de réserve apprit la déclaration de guerre
et s'apprêta à vaincre ou mourir pour la plus grande Allemagne.

Mais nous ne partîmes pas encore. On fit la cuisine en provisions
fraîches et l'après-midi s'écoula sur notre position. Nous assistions de
là à un gigantesque passage de troupes. La ligne ferrée projetait un
train toutes les dix minutes et la route dont nous voyions se profiler
un segment au débouché d'un pli de terrain semblait un interminable ver
gris aux mouvements contractiles, se traînant sans fin à travers le
paysage doré. Ce n'était plus une entrée en campagne, c'était une
invasion.

Vers trois heures commencèrent à passer des trains chargés d'artillerie
lourde. On y découvrait des pièces formidables, comme je n'en avais
jamais vu, et dont le transport nécessitait plusieurs trucks pour
chacune. Un vaste dirigeable apparut à son tour à l'orient, indistinct
d'abord comme un léger flocon de nue, puis se fuselant, se précisant, à
mesure qu'il avançait, prenant sa forme de poisson, d'énorme cétacé,
avec son mufle en pointe, ses rainures longitudinales, son appareil
caudal et ses deux nacelles ventrales. Nos acclamations suivirent
longtemps sa nage dans l'azur et le sillage de son oriflamme noire,
blanche et rouge. Une escadrille d'avions, semblable à un vol de
rapaces, parut un peu plus tard. Leur bec rond en avant, les petites
pattes à roue crispées sous le thorax, les rémiges étendues et
puissantes, ils filaient à toute allure, la croix noire sous l'aile et
des flammes rouges aux ailerons. Nous en comptâmes dix-sept. Ils
traversèrent obliquement le ciel, faisant entendre en longs croassements
la palpitation rauque de leurs moteurs. Puis ils se perdirent dans le
firmament occidental.

Ce spectacle de joie et de gloire allemande, auquel nous nous attachions
de tous nos yeux, fut malheureusement coupé par un épouvantable épisode
qui, sous le grondement du canon de Liége, vint nous donner un premier
aperçu de la guerre.

Le soleil déclinait depuis longtemps sur la Belgique, quand aux
interminables trains de matériel vide qui par la voie montante
refluaient sur l'Allemagne succéda un convoi à peine moins long, que
remorquaient deux locomotives et qui paraissait garni de soldats
bizarrement accoutrés.

--Qu'est-ce que cela? fit Schimmel en braquant sa lorgnette sur
l'étrange apparition, devenue bientôt le point de mire de nombreuses
jumelles.

Par les fenêtres on découvrait, assis, debout, prostrés sur les
banquettes ou suspendus dans des hamacs, des sortes de fantômes humains,
qui n'avaient plus rien de militaire que la défroque grise dont les
lambeaux fripés, souillés, déchiquetés battaient leurs membres. Les uns
étaient en manches de chemise et la toile lacérée laissait apercevoir
leur torse calfeutré de pansements; d'autres soutenaient leurs bras dans
des bandages; d'autres avaient la tête enturbannée de linges.

--Nom de Dieu, des blessés!...

L'exclamation passait de groupe en groupe, soulevant un émoi
extraordinaire. Les soldats se bousculèrent, essayant de distinguer
quelque chose. Devenus soudain nerveux, les sous-officiers se
regardaient en serrant les dents. On n'y voulait pas croire. Des
blessés! Déjà des blessés! Tout un train de blessés!... Combien y en
avait-il? Cent? deux cents? mille peut-être? D'où venaient-ils? Qui les
avait ainsi arrangés?....

J'entendis la grosse voix de Wacht-am-Rhein gronder furieusement:

--Ah! les cochons! les traîtres! les bouchers!...

Rien n'irritait Wacht-am-Rhein comme le spectacle des coups qu'il
n'assénait pas lui-même.

Mais s'il y avait des blessés, c'est qu'il y avait aussi des morts!...
C'était donc sérieux, à cette heure? C'était le commencement de la
grande bagarre?...

Lentement le train s'engageait dans le dédale des voies, où il parut
stopper. Quelques instants après, une demi-section de notre compagnie
sanitaire, mandée par signaux optiques, dévalait à grands pas le coteau.
Notre bataillon était stationné sur le point le plus voisin de la gare
et mon groupe fut désigné pour aller y prendre un service d'ordre, sous
le commandement du lieutenant Schimmel, et renforcer les quelques
soldats du landsturm qui occupaient la station. Nous y fûmes en vingt
minutes d'une marche rapide, et l'on nous répartit aux diverses issues
des quais pour empêcher la population accourue d'approcher et
d'interroger les blessés.

De près, c'était plus tragique encore que de loin. D'effroyables
soupirs, des râles, parfois de véritables hurlements sortaient des
voitures. Sommairement pansés, et après des heures déjà d'un infernal
voyage, la plupart des blessés souffraient atrocement. On en voyait de
sinistrement allongés, sans mouvement, sans même un tressaillement de
vie, d'autres accroupis, la tête entre les mains ou s'étreignant le
ventre, d'autres tremblants de fièvre ou agités de convulsions, d'autres
stoïquement dressés, drapés dans leurs guenilles, les poings serrés, la
pipe aux dents. Les faces étaient terreuses et boueuses, d'autres pâles
et cadavériques, d'autres vertes. Il n'y avait pas de mutilés,
intransportables. Les corps étaient complets: tous les membres étaient
là. Il n'y avait que des jambes cassées, des bras rompus, des chairs
broyées, des yeux crevés, des muscles perforés on déchirés. Partout des
linges sanglants armoriaient de rouge les épaves guerrières; le sang se
répandait sur tout, maculant les visages et les uniformes, tachant les
portières, les poignées, les banquettes, les parois, marquant des traces
de doigts, dégoulinant par les interstices des planchers et arrosant de
flaques le ballast. Une terrible odeur de chimie et de pourriture se
dégageait par bouffées, par larges ondes des wagons, empuantissant
l'atmosphère et soulevant le coeur. D'épais essaims de mouches
enveloppaient le train comme un charnier.

--Il y en a six cent cinquante, dit Schimmel, et un second train suivra
dans une demi-heure. Ils disent qu'à Liége ça cuit dur. Von Emmich a
fait donner l'assaut à deux forts par masses compactes.

--Sont-ils pris, au moins? balbutiai-je.

--Ils le seront. En attendant, c'est une belle salade.

Rien n'avait été prévu dans cette gare de frontière où ne se trouvaient
ni médecins, ai infirmiers, non plus d'ailleurs que dans le train,
expédié tel quel sur Aix avec son chargement. Nos sanitaires sortirent
quatre cadavres des voitures. Une dizaine de prisonniers belges,
également blessés, occupaient un wagon à bestiaux, gardés par deux
fusiliers, baïonnette au canon. J'examinai avec intérêt leurs uniformes
bleus passementés de rouge, leurs képis à rabat, leurs molletières, la
veste verte d'un carabinier, la culotte amarante d'un guide. Trois
étaient couchés sur de la paille souillée; les autres, le bras en
échappe ou le crâne embandé, fumaient debout, appuyés de l'épaule ou du
dos. Je me trouvais posté à la hauteur de leur wagon et j'eus le loisir
de les observer. Ils me parurent harassés et stupéfaits. L'un d'eux, la
figure brûlée de poudre, sans pansements, l'oeil et le nez emportés, me
demanda en français:

--Sommes-nous en Allemagne?

Je ne répondis pas. Un autre dit en mauvais allemand:

--Tâchez de nous faire donner un peu à boire.

Je ne répondis pas davantage. Mais une foule hostile s'était amassée au
dehors qui, par-dessus les clôtures, couvrait d'insultes les
prisonniers. Des poings menaçants se tendaient; une pierre vola.
J'allais intervenir, quand Schimmel qui passait, le sabre tintant sur
l'asphalte, me décocha durement:

--Pas de zèle, mon petit! Ce sont des ennemis.

Je me le tins pour dit. Un gros chef de gare, bedonnant et suant, la
casquette écarlate sur le front cramoisi, longeait en courant le train,
tandis qu'un officier de landsturm faisait descendre les sanitaires.

--En routa!... La voie est libre... _Geschwind!_... _Aussteigen!_...

Des coups de sifflet stridèrent. Les essieux gémirent.

Alors, aux premières secousses du train qui s'ébranlait, un immense cri
de détresse, une clameur infinie s'éleva de tous ces wagons où se
disloquaient des membres, où se débridaient des plaies, où se rouvraient
des blessures, où se tordaient des nerfs. Ce fut enrayant. Une sueur
d'angoisse me couvrit de la tête aux pieds et je crus que j'allais
m'évanouir.

Et tandis que le train hurlant s'éloignait vers Aix-la-Chapelle, un
autre train tout aussi hurlant, mais de joie, venait en sens inverse, le
croisait et entrait en gare. Il était bondé de soldats de l'active,
jeunes, bouillonnant de vie, agitant à toutes les fenêtres, des bonnets
trépidante et des casques en délire. Les wagons étaient décorés de
drapeaux et de branchages. Leurs panneaux portaient des inscriptions:
«_Nach Paris!_... Train de plaisir pour la France!... A bientôt au bal
des Veuves à Montmartre!... _Gott mit uns!_...» Des accordéons
beuglaient, des harmonicas miaulaient. On chantait _Morgenroth,
Morgenroth, leuchtest mir zum frühen Tod_ et _Kürassier sind lustige
Brüder_. C'était la folle ivresse, la frénésie, l'hystérie, l'épilepsie.

Electrisée, la foule rugissait et trépignait d'allégresse. Les nôtres et
les landsturmiens vociféraient: «Dieu, vous garde, camarades!.... Tapez
dur!.... Laissez-nous-en!.....» Moi-même, je fus pris par cette démence
et, comme par une effroyable réaction au spectacle des blessés, je
joignis férocement ma voix au sabbat.

Puis le train allant en guerre partit, croisant au sortir de la gare
celui qui en revenait, le nouveau train de blessés. Et les mêmes scènes
recommencèrent. De celui-là on tira six cadavres, qui allèrent rejoindre
les quatre premiers sous une bâche. Le lendemain les landsturmiens les
enfouiraient, en leur rendant les honneurs militaires.

Quand nous remontâmes à notre stationnement, tout s'organisait pour un
imminent départ. Des estafettes sillonnaient les lignes et l'on
entendait le cliquettement du téléphone de campagne. Le soir tombait.
D'étranges lueurs trouaient, à l'ouest, le ciel qui s'assombrissait. De
distance en distance, des sonneries cornaient et se répondaient, plus ou
moins distinctes. Son ordre de marche dans sa poche, le major vint
inspecter les compagnies. Kaiserkopf et son felwebel procédèrent à une
distribution de vivres et de munitions. Chacun s'absorba dans ses
préparatifs.

A dix heures, le bruit se répandit que l'avant-garde se mettait en
route. Elle se composait d'une pointe de cavalerie, d'un demi-peloton de
cavalerie de tête d'une pointe d'infanterie, d'une compagnie avancée et
de trois compagnies de tête, puis d'un groupe d'artillerie, de deux
bataillons d'infanterie, d'une compagnie de pionniers, de l'équipage de
ponts divisionnaire et d'une colonne légère de munitions. Le tout
pouvait s'échelonner sur quatre à cinq kilomètres et prit deux heures
pour vider le terrain. Ils descendirent et contournèrent la colline et
nous entendîmes passer au-dessous de nous les fers de leurs chevaux, les
roues de leurs caissons, les bottes de leurs fantassins. A une heure, le
gros commença à s'ébranler. Ce fut d'abord un régiment d'infanterie,
précédé d'un peloton de cavalerie; puis venait le reste de l'artillerie,
un régiment et demi, comportant cinquante-quatre pièces, autant de
caissons, dix-huit chariots de batterie, dix-huit voitures de service,
une voiture observatoire, sur près de trois kilomètres. Notre brigade
partit ensuite vers trois heures; elle était longue de quatre
kilomètres, avec ses bataillons énormes et ses compagnies gonflées. Nous
étions suivis de trois colonnes légères de munitions, de la compagnie
d'ambulance et de cinq ou six kilomètres de trains régimentaires. La
tête de cette formidable division foulait depuis longtemps le sol gras
de la Belgique, que la queue se détachait à peine du versant caillouteux
et sapineux où nous avions reçu notre première image de la guerre.

Il me sembla que nous marchions toujours plus vers le nord, laissant sur
notre gauche les lueurs qui fulguraient de Liége. On nous poussait à une
forte allure, sans haltes, comme si l'on eût été pressé de libérer la
route pour donner passage à de nouveaux contingents. La buée, la
poussière, le temps orageux couvraient le ciel, où nulle étoile ne
tentait de briller. L'aube matinale nous parut lente à venir. Nous
progressions à grands pas depuis plus de trois heures et nous
distinguions encore à peine ce qui se présentait autour de nous. Lorsque
la lumière fut moins rare, nous nous trouvâmes dans un paysage doucement
mamelonné de pâturages coupés de vergers. Aucun être vivant ne
l'animait. Au loin, dans un site agreste, les ruines d'un château féodal
couronnaient un roc, souvenir des guerres d'autrefois.

--Monsieur l'aspirant, regardez! me dit soudain Kasper, mon exempt, en
dégageant un geste indicatif.

Une ferme calcinée tordait au bord de la route son squelette noirci.

Mes soldats se poussaient joyeusement du coude.

--Nous sommes en Belgique, disait l'un.

--Ç'a dû faire une belle flambée! disait l'autre.

--S'il y avait de ces pous de Belges dedans, lançait un troisième,
j'espère qu'ils y sont restés!

Dix minutes plus loin, c'était un village, tout un petit village, de
douze à quinze maisons, complètement ravagé par le feu, noué, crispé,
disloquant ses ruines sans toits, ouvrant à tous vents ses trous d'ombre
et ses brèches enfumées. Des éboulis de gravats comblaient les cours et
construisaient des porches loqueteux au vide des portes. Des façades se
découpaient en pignons ou se crénelaient de mâchicoulis. Des poutraisons
à demi consumées dessinaient d'informes arcs-boutants. Sous l'arche
rompue d'un pont, un ruisseau faisait scintiller son eau pure. Le
délabrement biscornu d'un moulin s'y reflétait pittoresquement. Sauf le
chantonnement de l'eau et l'aboi plaintif d'un chien dans le lointain,
le silence planait sur cette dévastation. Quelques arbres mangés par
l'incendie dressaient sur ce qui avait été la place du village leurs
troncs boursouflés et leurs branches grimaçantes. A l'un d'eux se
distendaient trois pendus.

Après un court instant de stupeur causée par l'inattendu de cette scène,
la compagnie éclata en hourras. Ce village anéanti et ces trois pendus
solitaires, c'était la première marque de la morsure de notre pied sur
le sol ennemi, le sillon du premier coup de griffe de la puissance
allemande. Strangulés dans leur corde de chanvre, les pendus, deux
hommes et une femme, tiraient une langue livide et laissaient couler
démesurément vers la terre belge leurs longs doigts au bout de leurs
longs bras et leurs longues jambes étirées. Les jupes de la femme lui
collaient aux mollets. Détachée d'un mur par nos clameurs une pierre
dégringola et fit flac! dans le ruisseau.

Alors la grosse voix de Wacht am Rhein se mit à entonner, bien que par
extraordinaire elle ne fût pas ivre, sinon d'enthousiasme et de
patriotisme:

     _Es braust ein Ruf wie Donnerhall,
     Wie Schwertgeklirr und Wogenprall:
     Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!
     Wer will des Stromes Hüter sein?_

Et toute la compagnie, joignant ses quatre cents gosiers au bourdon du
sous-officier, suivit en choeur:

     _Lieb Vaterland, magst ruhig sein,
     Lieb Vaterland, magst ruhig sein:
     Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_

Le chien invisible ululait plus lamentablement dans le lointain, tandis
que les pendus allongeaient leurs silhouettes patibulaires dans l'or du
soleil levant.

     _Fest steht und treu die Wacht, die Wacht am Rhein!_

Une vingtaine d'hommes dont le sous-officier Bosch, s'étaient jetés dans
les maisons et les exploraient hâtivement. On les voyait en ressortir un
à un et rejoindre leurs groupes avec des mines déconfites: il n'y avait
plus rien, tout avait été vidé, nettoyé. Pendant ce temps, le feldwebel
Schlapps était allé flairer de plus près les pendus. Il les examinait
jovialement. Arrêté sous la femme, il la fit balancer d'une claque sur
les mollets et, aux grands rires de la compagnie, esquissa du bras sous
ses jupes un geste obscène.

Nous quittâmes ce lieu macabre le pas plus léger, les yeux curieux
d'assister à d'autres spectacles. Très allumés par ce début, nous
marchions allègrement au travers d'une contrée dévastée et qui semblait
désertique. De droite et de gauche, sur les flancs des vallonnements
jaunes, les meules carbonisées crayonnaient des taches noires. De
distance en distance, une métairie décharnait sa carcasse, un hameau
charbonnait ses décombres, une auberge pillée amoncelait ses tessons et
ses fûts éventrés. Nous passâmes une voie ferrée, que réparaient
hâtivement des soldats du génie faisant trimer à grands coups de bottes,
de triques, de crosses et de fouets une centaine de malheureux paysans
belges complètement harassés. La canonnade se poursuivait,
ininterrompue, au sud-ouest.

Quelques kilomètres plus tard, des ordres coururent le long de la
brigade. On nous fit quitter la route, où continuait à poudroyer
l'artillerie, pour nous jeter en colonne large à travers champs. Nous
foulâmes des chaumes et des jardins, nous sautâmes des fossés, nous
bousculâmes des haies. Des lièvres éperdus détalaient devant nous, le
cul sautillant, et des compagnies de perdrix s'enlevaient à notre
approche. Les ondulations succédaient aux ondulations et nous en
franchissions les vastes plissements. D'une dernière croupe, nous
surgîmes à la lisière d'une plaine immense qui s'inclinait en longue
dégradation vers une ligne grise légèrement scintillante. D'innombrables
troupes parsemaient ou sillonnaient en tous sens cet espace soudainement
déployé.

--La Meuse! fit Schimmel, qui marchait près de mon groupe à la droite
de la section. La Meuse! prononça-t-il en tirant son épée et en
désignant de sa pointe la ligne qui clignotait à l'horizon.

--La Meuse!... répétèrent des voix.

Sous le soleil ruisselant, les bataillons inondaient la plaine de leurs
mouvements vermiculaires. Les uns disparaissaient dans les lointains et
se roulaient avec la poussière dorée; d'autres entremêlaient leurs
reptations, se frôlaient, se joignaient, se séparaient, changeaient de
forme selon leurs ordres de marche; de longs serpentements de train ou
d'artillerie, faisant progresser leurs anneaux, marquaient les routes;
une division au repos étalait un large grouillement gris; à droite, du
côté de la Hollande, dont elles paraissaient emprunter la frontière
toute proche, des forces de cavalerie coulaient comme une armée de
cloportes. Un énorme bruissement montait de cette inondation visqueuse,
emplissant de sa verbération continue les interstices de la canonnade.
Des fumées situaient, par places, des villages achevant de se consumer
et l'on voyait, jusqu'au delà de la Meuse, leurs flocons noirs ou
violets se suspendre dans l'atmosphère étincelante.

Un commandement au sifflet nous jeta par le flanc en colonne de
compagnie. Nous disparûmes entre des blés non coupés. Quand nous en
sortîmes, nous aperçûmes à peu de distance un petit tertre couronné
d'une douzaine d'officiers d'état-major devant lesquels des troupes
défilaient. Ils étaient groupés autour d'un cheval noir qui supportait
un général de haut grade. Ce personnage attira aussitôt tous nos
regards. A mesure que nous avancions, nous en discernions la taille
replète, la figure pleine et dure, le nez droit sur la moustache courte,
les épaules carrées sous les torsades à quatre étoiles. A sa gauche, la
hampe fichée au sol, flottait un fanion carré rouge à damier noir et
blanc.

--Von Kluck! murmura Schimmel, bombant le torse et le sabre au bras.

Un tremblement sacré me parcourut. Les capitaines crièrent:

--_Zum Defilieren... Auf der Stelle!... Frei... weg!_

Nos milliers de jambes se projetèrent à angle droit, mécaniquement, d'un
seul élan. On entendit le sol sonner fortement sous les coups cadencés
de nos semelles.

--_Achtung!... Augen rechts!_

Toutes les têtes se tournèrent du même mouvement raide vers le cheval
noir.

Et nous passâmes comme sous une lame de rasoir devant le regard d'acier
du général-colonel von Kluck, tandis que le général-major von Morlach,
qui s'était porté à sa droite au galop de son rouan, lui nommait
respectueusement les bataillons.



V


Nous fîmes halte, au soir, près d'un boqueteau de petits chênes et de
coudres. Nous étions fatigués par cette rude journée de marche,
l'excitation de l'entrée en Belgique, la chaleur implacable du soleil
d'août et l'émotion du défilé devant le général von Kluck. La division
s'était peu à peu morcelée dans ses éléments; notre brigade s'était
sectionnée; le régiment lui-même n'était plus au complet, le bataillon
von Putz ayant disparu dans la direction de l'est.

Nous campâmes plusieurs jours dans ce site champêtre, qui n'avait pour
voisinage que deux fermes carbonisées. La région était pleine de
troupes: il y en avait à Fouron, à Warsage, au camp de Mouland, les unes
qui passaient d'autres qui bivouaquaient, attendant comme nous leur
ordre de route. On disait que les Belges, en fuite, avaient coupé tous
les ponts. Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille
bruits alarmants. Le pays était infesté de francs-tireurs. On en prenait
et on en fusillait de tous les côtés. Plusieurs officiers allemands
avaient déjà reçu des balles de ces bandits. Les femmes mêmes,
lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, se livraient à d'incroyables
sévices envers nos hommes. On avait découvert dans une cave un soldat du
25e aux trois quarts égorgé par une de ces mégères. De temps en temps,
surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades
crépitaient et l'on percevait de vagues cris: c'était de ces lâches
civils que l'on exécutait.

A part cela, aucune nouvelle précise. Nous ne recevions ni lettres, ni
journaux. Les conjectures circulaient, énervantes, venues on ne savait
d'où. Les Français, assurait-on, avaient été écrasés dans une bataille
en Lorraine. La petite armée belge enfoncée par notre cavalerie était en
déroute devant Bruxelles. Cependant Liége résistait toujours: la
canonnade qui persistait à nous en parvenir, augmentait, selon le vent,
jusqu'à l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste
brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blessés, nous en
supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu'à la
fureur.

Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivîmes
quelques heures plus tard. Après une marche cahotante à travers des
trèfles et des labours, nous joignîmes une route qu'encombraient des
colonnes de parc. Nous les dépassâmes. Puis nous traversâmes deux gros
villages incendiés, pillés et déserts, seuls quelques cadavres en
habitaient les maisons en ruines. Nous nous demandions ce qu'étaient
devenues les populations, quand nous rencontrâmes un lamentable cortège
d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une
douzaine de uhlans.

--Du pain! criaient les déportés. A boire!... Où nous mène-t-on?

--_Vorwærts!_ aboyaient gutturalement les uhlans, qui les enveloppaient
et les harcelaient comme des chiens autour d'un troupeau de moutons.

Parfois on voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et
un piétinement plus pressé incurvait une poche dans le flanc de la harde
affolée. Ce sinistre convoi passé, nous reprîmes la largeur de la route,
où longtemps nos pas effacèrent, en les mêlant à la poussière, des
traînées sanglantes.

Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait: VISÉ,
2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais
pour la première fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseigné, me dit:

--C'est sur la Meuse. Il y a un pont.

Mais nous fûmes immobilisés plusieurs heures, un peu plus loin, au
croisement d'une autre route, plus importante, qui courait parallèlement
à la rivière et, selon la topographie de Schimmel, conduisait à
Maestricht. D'interminables colonnes de réserves, des pièces de 105, du
matériel de ponts y coulaient torrentiellement vers le nord. Des nimbus
de poussière jaunâtre y soulevaient et y roulaient leurs volutes.

Quand nous reprîmes notre route, lestés de soupe grasse et de saucisse
aux choux, un soleil sans rayons obliquait vers le nord-ouest dans une
buée opaque et violette. Nous descendions une route pittoresque, entre
des chênes noueux et des escarpements où affleurait le roc. Bientôt les
premières ruines fumantes de Visé apparurent. Une atmosphère âcre de
bois brûlé et de plâtre fuligineux nous prit aux narines. A mesure que
nous approchions, le fusain de la petite ville ravagée charbonnait ses
maisons tordues, ouvrait ses flancs noirs, amoncelait ses décombres. Des
murs déchiquetés se suspendaient dans le vide, lançant en l'air, comme
des bras décharnés, des cheminées acrobatiques. Les intérieurs béants
offraient leurs chambranles calcinés, des porches et des pignons
croulaient, des arches de boutiques crevaient sous leurs enseignes
rompues, des ferronneries grimaçaient. Une fumée dense tourbillonnait
par endroits, rougie parfois des derniers crachats de l'incendie.

--Hourrah! hurla Wacht-am-Rhein avec enthousiasme.

Et il entonna son couplet favori.

Le fait est que le tableau était surprenant. Ce que nous avions vu
jusqu'ici était peu de chose. Pour la première fois nous contemplions le
spectacle même de la guerre. Car on s'était battu là, c'était visible.
Et le pillage, fruit de la victoire, étalait sous nos yeux ses orgies.
Des bandes de soldats avinés circulaient chantant à tue-tête et chargés
de trophées. Des officiers faisaient remplir des chars de ballots de
vêtements, de caisses d'argenterie, de piles de meubles et d'étoffes. On
marchait sur des débris de vaisselle et dans des flaques de vin. Des
tapis souillés, des linges déchirés, des ustensiles de cuisine et des
objets de toilette jonchaient les rues. Une joie tumultueuse débordait;
on entendait des échos de rixes sortir de l'intérieur des ruines et du
fond des caves. De tous les coins d'ombre, de toutes les issues, de
tous les antres que formaient les enchevêtrements des bâtisses
effondrées surgissaient des faces avides et des mains crispées sur du
butin. Le long des murs éboulés des dos pissaient intarissablement ou
des trognes ployées dans des coudes vomissaient avec des bruits de
gargouilles. Sur une petite place dévastée un cadavre de civil traînait
dans ses hardes, tandis qu'un autre, ficelé à un arbre, laissait pendre
une tête à cheveux blancs sur une poitrine trouée.

--Garde à vous... fixe!

On nous répartit, par sections, dans diverses directions. Les yeux
allumés, nous suivîmes Schimmel et le capitaine, qui, après avoir reçu
les instructions d'un officier du service des étapes, partaient d'un pas
précipité.

--Ah! les bougres! grommelait Kaiserkopf, ils ne nous laisseront
rien!...

Dans un mince faubourg, au bord de la Meuse, quelques bicoques, restées
intactes, allaient nous servir de cantonnement. A peine y étions-nous
rendus qu'après quelques ordres brefs Kaiserkopf nous quittait. Suivi du
feldwebel Schlapps et de quatre ou cinq gaillards munis de haches, nous
le vîmes s'enfoncer, comme un loup, dans les ruines.

Quelques minutes après, Schimmel disparaissait à son tour, escorté du
terrible Wacht-am-Rhein.

De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses
environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24e régiment, le 35e des
fusiliers de Brandebourg et le 55e de Detmold paraissaient y être au
complet. Le tohu bohu, la liesse et la goinfrerie étaient intenses.
C'était une kermesse comme les Belges, certes, n'en avaient jamais vu.
Mais il n'y avait plus de Belges pour s'éjouir à ce spectacle! Les
derniers peinaient aux ponts, sous bonne garde et dans le saint effroi
de la schlague. Tout le reste, à ce qu'on m'apprit, avait été passé par
les armes ou emmené en captivité en Allemagne.

Je recueillis quelques autres informations, notamment sur le combat qui
s'était livré à Visé, une dizaine de jours auparavant, et qui avait été
le premier de la guerre. Quand nos cavaliers étaient arrivés, dans
l'après-midi du 4 août, ils avaient trouvé le pont détruit et des
lignards belges qui, embusqués de l'autre côté du fleuve, leur tiraient
dessus sans le moindre souci de l'hospitalité. Il avait fallu se porter
à quelques kilomètres en aval, aux gués de Lixhe, où deux régiments de
hussards avaient réussi à passer. Tournée, la soldatesque ennemie avait
dû se rabattre sur Liége. Les pontonniers avaient amené leurs bacs, et
dès lors, depuis dix jours, des troupes, des troupes et des troupes en
nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivière et allaient
répandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dévastation et la
mort.

Le IIe corps tout entier, le IXe corps et son corps de réserve, une
partie du IIIe, le IVe corps von Arnim, ainsi que la moitié de notre
division avaient déjà passé; le reste allait suivre: presque toute
l'armée von Kluck inondait à cette heure de ses flots torrentiels le
gras terroir hesbayen et roulait irrésistiblement sur Bruxelles. On
disait même que, pour hâter la manoeuvre, des trains de soldats en civil
traversaient chaque nuit le Limbourg hollandais et venaient retrouver
leur équipement de l'autre côté de la frontière.

Quant à ce qui se passait plus au sud, à Verdun, à Nancy ou là-bas dans
les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutôt les
allégations qui se colportaient étaient si contradictoires qu'on n'en
pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapportée par
des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle
étonnante, qu'on nous avait cachée jusqu'ici et qui remplissait tout le
monde de stupeur et d'indignation: l'Angleterre nous avait déclaré la
guerre. Aussi les injures, les imprécations, les violences à l'adresse
de nos bons «cousins» britanniques volaient elles de bouche en bouche.
On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs: _Gott strafe
England!_ Mais au milieu de l'allégresse générale ces clameurs mêmes et
ce furieux _Gott strafe England_ résonnaient encore comme un hallali de
gloire, comme un sonore appel à de plus magnifiques victoires.

Je me mis à la recherche de Koenig, dont la section cantonnait sur la
hauteur, au collège de Saint-Hadelin, seul bâtiment de quelque
importance qui eût été épargné. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je
rencontrai le lieutenant, planté sur ses hautes jambes, devant l'église
de Visé, dont il contemplait d'un oeil consterné les cintres éventrés et
les colonnes à vif, scarifiées par le feu. Rasséréné un moment par
l'assurance que les Français avaient violé les premiers la Belgique, son
humeur s'était peu à peu rembrunie à mesure que nous progressions dans
le pays dévasté, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait
la petite cité mosane, il ne dissimulait plus sa colère et son émoi.

--Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi ça!...

Il me montrait sur le pourtour de l'église et dans les ruelles voisines
des pignons ébréchés, des corniches abattues, une colonnette décapitée,
ici les débris d'une fenêtre à meneaux, là le squelette carbonisé de ce
qui avait dû être quelque charmant logis du XVe siècle.

--C'est odieux! s'indignait-il. Pourquoi avoir détruit tout cela?
Qu'est-ce que ce vandalisme?

--Ma foi, fis-je bêtement, on ne fait pas d'omelette sans casser des
oeufs.

--Ah! vous aussi, fulmina-t-il, vous aussi vous en êtes! Je ne vous
félicite pas.

--Mais pourquoi diable aussi, objectai-je, pourquoi diable les Belges
résistent-ils? C'est bien leur faute.

--Et pourquoi diable ne se défendraient-ils pas? D'ailleurs c'est faux,
ce que vous avancez là. Je me suis informé. On s'est battu ici le 4 et
le 5 août, pas davantage. Les troupes qui ont eu affaire aux Belges
étaient deux divisions de cavalerie et le 25e de ligne: or, depuis
longtemps ces troupes sont loin, bien loin en avant; depuis longtemps il
n'y a plus un seul Belge de l'autre côté de l'eau et nous ne recevons
plus un coup de fusil. Eh bien, pendant le combat on a, en tout et pour
tout, brûlé trois maisons et tué huit civils. Tout le reste a été fait
postérieurement. C'est le 12 qu'on a mis le feu à l'église. C'est hier,
c'est cette nuit et ce matin qu'on a surtout détruit, incendié, pillé.
Les troupes qui ont fait cela ne se sont pas battues. C'est sans
raison, sans même l'excuse de la bataille qu'elles ont anéanti cette
ville, massacré ou déporté ce qui demeurait de population.

--Bah! dis-je, nous n'avons pas à nous apitoyer sur le sort des vaincus.

Et me rappelant un mot de Schimmel:

--_Krieg ist Krieg_, formulai-je. C'est la guerre!

--Non, ce n'est pas la guerre, cela! articula douloureusement Koenig. Il
y a des règles pour la guerre, et que nous avons signées. Nous ne devons
pas attenter à la vie des non-combattants et à la propriété privée. Nous
devons respecter les territoires envahis et les administrer durant leur
occupation dans l'intérêt de leurs habitants. Nous n'avons pas à faire
la guerre aux peuples, mais aux armées seulement. Voyez les conventions
de La Haye, conclues par nous, parafées par nous, et cela, encore une
fois, non pour le temps de paix, pour lequel elles n'ont pas été faites,
mais pour le temps de guerre.

--Eh bien, dis-je, on s'est trompé. On a cru qu'on pouvait édicter des
règles de guerre, et l'on voit maintenant qu'il n'y a d'autre règle à la
guerre que la loi du plus fort et le bon plaisir du vainqueur.

C'était toujours du Schimmel que je récitais.

--Non, protesta Koenig, on ne s'est pas trompé à La Haye. C'est nous qui
aurons l'air de nous être servis de ces conventions et de la confiance
inspirée par notre signature pour tromper l'Europe. Malheureuse
Allemagne! Mais je veux croire encore que cela ne va pas continuer de
cette manière et que ce que nous voyons là n'est qu'un accident, un
déplorable accident.

--Je le veux bien, fis-je pour le calmer, et je le souhaite avec vous.

Nous entrâmes dans l'église dévastée. Un amas innommable de détritus en
obstruait les accès et en couvrait les dalles. Le toit, ou ce qui en
avait subsisté après l'incendie, s'était effondré dans la nef. De larges
arches renaissance s'ouvraient dans le vide et dans la lumière du
couchant, entre des piliers massifs qui soutenaient des murs écroulés.
Un chapiteau corinthien ombré de suie sommait une colonne de marbre
fuligineux. Un lustre pendait encore au transept sous un morceau de
voûte. Quelques marches de pierre montaient à la chaire absente. Au
choeur, un grand cintre s'ogivait faiblement par-dessus un prodigieux
amoncellement de moellons, de tuileaux, de coulées de plomb, de
fragments d'autel, de sculptures brisées, de vitraux, de chandeliers,
d'encensoirs et de tuyaux d'orgues.

--Ah! les salauds! murmura Koenig.

Une odeur abominable se dégageait du capharnaüm. On y sentait la
victuaille pourrie, le vin rendu, l'urine et le cloaque. Des litières de
paille pestilentielle, des papiers graisseux, des culs de bouteilles et
d'innombrables traces de déjections attestaient qu'on y avait campé,
qu'on y avait festoyé et qu'on s'y était soulagé ignoblement.
L'excrément et l'ordure s'étalaient à peu près partout. Il y en avait
autour des pilastres, le long des plinthes, dans les chapelles et jusque
devant le coffre éventré de l'autel; les bénitiers étaient pleins de
pissat, et une statue de vierge en plâtre bleu de ciel, chue de son
socle, présentait un énorme étron entre les fleurons dorés de sa
couronne.

Nous marchions avec précaution à travers ce désordre et cette saleté.
Mais j'avais beau surveiller mes pas avec attention, je ne pus éviter la
fâcheuse mésaventure. Je glissai sur une bouse humaine encore fraîche et
allai donner pesamment du nez dans le gravat.

--Ah! les salauds! criai-je à mon tour, plus humilié par ma chute que
par l'irrespect dont avait été souillé le sanctuaire.

Nous sortîmes de ce lieu dégoûtant.

Aux derniers rayons du soleil qui s'abîmait dans la plaine, le cirque
dentelé des maisons en ruines prenait des aspects intéressants. Droite
comme un I majuscule, une sentinelle nous présenta les armes. Un vol de
corbeaux tourna dans l'air limpide. Un peu plus loin, ce fut à nous de
rendre les honneurs réglementaires. Un général de brigade, entouré
d'officiers d'état-major, faisait en petite tenue sa promenade
digestive. Il avançait placidement, le ventre bedonnant et le havane au
bec, paraissant caresser tout ce qu'il voyait de regards satisfaits.
Nous nous immobilisâmes, les talons claquants, et, d'un gant
automatique, nous donnâmes le salut militaire.

Il se faisait tard et j'avais faim. Je quittai Koenig pour regagner mon
cantonnement. La conversation de mon ami n'avait pas été sans
m'impressionner, mais en arrivant aux bicoques, l'abondante joie que j'y
trouvai changea vite le cours de mes idées. Répandus devant les maisons
et sur la berge de la Meuse, les soldats bambochaient, gobelottaient et
menaient un tapage infernal. Des feux de copeaux flambaient, où
rôtissaient des canards et des quartiers de viande. Des marmites
bouillaient. Titubant, braillant et rotant, nos hommes s'empiffraient et
s'arrosaient. Quelques-uns se lutinaient pesamment sur l'herbe pelée.
D'autres, se tenant par les avant-bras, dansaient aux sons d'accordéons.
Autour d'une grosse table d'auberge, extraite apparemment de quelque
estaminet proche, ripaillaient à grand bruit Kaiserkopf, Schimmel, le
feldwebel Schlapps, le sergent Schmauser, auxquels s'étaient joints les
sous-officiers de la section, sur l'invitation sans doute du capitaine
qui, en petit comité et lorsqu'il était de belle humeur, ne dédaignait
pas de faire de la popularité. Kaiserkopf, qui se trouvait dans un état
d'ébriété avancé, m'accueillit avec exubérance:

--Mettez votre cul là, mon garçon, et bouffez! Il y a de quoi se remplir
la panse!

Je m'assis à la place que m'indiquait le capitaine, entre Schimmel et
Wacht-am-Rhein.

Il y avait, en effet, de quoi «se remplir la panse», selon l'expression
de notre chef. Un somptueux gigot arrondissait dans un plat de faïence
ses formes juteuses déjà profondément creusées; des poulets embrochés
passaient de main en main; des terrines de foie côtoyaient des pâtés de
veau; des cervelas enguirlandaient une langue; un jambon rougeoyeait. Le
vin et la bière coulaient à flots. La chasse avait été fructueuse.

Kaiserkopf racontait avec force hoquets comment il avait forcé une cave
qui avait échappé jusqu'ici aux perquisitions. Il tenait près de lui
quatre grands paniers de cellier, dont il tirait de cinq en cinq minutes
une bouteille crasseuse.

--C'est des grands crus, _Donnerwetter!_ des vins français!... A la
santé de notre Kaiser!

D'un coup de sabre il faisait sauter le goulot, et le liquide magenta
tombait dans les gobelets.

Au milieu de cette frairie j'oubliais aisément les complaintes de Koenig
et les agitations de sa bile morose. Que me faisait son idéologie et que
signifiaient ses scrupules? On riait, on chantait, on trinquait, on
lampait, on poussait des _hoch_ à l'Empereur et on s'empiffrait à la
gloire du _Vaterland_. Que pouvait-on rêver de mieux? Kaiserkopf sacrait
comme un dieu germain et Wacht-am-Rhein tonitruait sa hurle patriotique.
On était entre Allemands, entre Prussiens de pur sang et de bonne
souche. Le reste du monde n'existait pas. Oui, Schimmel avait raison.
C'était la guerre, la belle guerre, fraîche et joyeuse, avec sa fougue
et sa gaillardise, sa goinfrerie et son élan.

Les ombres des peupliers aigus comme des lances gardaient la Meuse pâle
qui se marbrait sous la lune. Au commandement progressif de la nuit, les
premières étoiles fusillaient le ciel. Des fanaux d'acétylène, sur les
ponts en travail, projetaient leur lueur sur le fourmillement des
esclaves, dont on entendait la rumeur laborieuse et les coups de
marteau. Le canon tonnait au loin. Ses sourds grondements se mariaient
aux martellements plus aigres des ponts et aux pétards de nos bouchons.
Nous avions à notre tour allumé des bougies fichées dans des bouteilles
et à leur flamme, qu'une brise chaude faisait trembloter, nous
poursuivions sans souci notre festoiement, tandis que Schlapps, l'oeil
luisant, faisait circuler, au milieu d'homériques éclats de rire et de
magnifiques plaisanteries, des photographies de femmes.

--A défaut de véritables, glapissait-il, il faut bien s'exciter un peu
le boyau au souvenir du sexe!

Quant à Schimmel et à Wacht-am-Rhein, qui avaient réussi à participer à
la razzia d'une dernière maison, ils étalaient sans vergogne le produit
de leur expédition et en distribuaient généreusement des lots. Il y
avait là des pièces d'argenterie, des peintures, des statuettes, des
bibelots d'ivoire, d'écaille ou de bronze, des boîtes, des dentelles et
un certain nombre de bijoux. Appelé le premier à choisir, le capitaine
prit un gros chronomètre en or avec sa chaîne, dont il se para aussitôt
avec ostentation. Quêteuses, les mains palpaient, soupesaient et les
regards avides s'extasiaient.

--Et vous, mon petit Hering, me dit Schimmel, qu'est-ce qui vous ferait
plaisir pour votre bonne amie?

Je rougis considérablement. Etait-ce l'évocation brutale de ma Dorothéa
au milieu de ce bacchanal militaire? Etait ce la honte du geste que l'on
m'engageait à faire? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, mes doigts
tremblèrent. J'hésitai.

--_Donnerwetter!_ servez-vous donc! gueula le capitaine.

J'avançai la main. J'avais distingué déjà un joli bracelet en filigrane
d'or, orné d'un rubis et de deux petits brillants. Je m'en emparai avec
un battement de coeur.

Serait-il pour ma soeur Hedwige ou pour ma chère Dorothéa? Je n'en savais
rien encore. Mais il était à moi: c'était ma première dépouille sur
l'ennemi!

       *       *       *       *       *

Tandis que nous étions ainsi occupés, nous vîmes survenir un grand
escogriffe de feldpostillon, avec son cor de chasse orangé sur ses
pattes d'épaules bleues, qui nous dit, après avoir claqué des talons et
porté la dextre à son schako:

--_Melde den Herren Offizieren_, il y aura demain matin une levée de
lettres pour l'Allemagne; je passerai prendre le courrier de la
compagnie.

C'était la première fois que nous étions autorisés à donner de nos
nouvelles, et nous n'avions encore reçu ni correspondance, ni journaux.
Depuis notre départ de la caserne de Magdebourg on nous avait, pour
ainsi dire, séparés du reste du monde. Aussi, malgré mon état de
fatigue, de sommeil et, si j'ose l'avouer, d'ébriété certaine, je
résolus aussitôt d'écrire deux lettres, l'une pour mes vénérés parents,
l'autre pour ma chère Dorothéa. C'est par celle-ci que je commençai. Et
voici ce qu'à la lueur de deux bougies je couchai sur du papier
d'ordonnance et pliai, sous enveloppe ouverte, à l'adresse de Goslar en
Harz, Prusse:

     _Quelque part en pays ennemi._

     Meine herzliebe Dorothea,

     _Nous venons de remporter une grande victoire. Nous avons pris une
     ville, que nous avons brûlée et mise à sac, après en avoir passé
     les habitants au fil de l'épée. Les soldats ennemis fuient en
     désordre, poursuivis par nos uhlans. Nos troupes se couvrent de
     gloire et répandent partout la terreur du nom allemand. Dieu est
     avec nous. Le pays que nous conquérons est riche et fertile. On y
     boit, on y mange en abondance, et on y trouve encore beaucoup
     d'autres choses dont on sera content chez nous._ Himmlische
     Dorothea, _je pense à vous jour et nuit et je vous réserve le plus
     précieux de mon butin de guerre. Déjà je vous destine un souvenir
     de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreilles que je vous ai
     promises, mais celles-ci viendront comptez-y bien. Je me porte à
     merveille et je vous aime. J'ai pour ma part déjà tué cinq
     Welches._

     _Votre Wilfrid pour la vie._

J'en traçai à peu près autant à l'intention de ma bien aimée famille,
avec force voeux et tendresses à mon vénéré père, le conseiller de
commerce Hering, à ma vénérée mère, Mme la conseillère de commerce
Hering, à mes chères soeurs Hedwige et Ludmilla, sans oublier notre
domestique Johann, au cas où il ne fût pas encore parti pour la Russie.



VI


Nous partîmes le lendemain à dix heures, ayant copieusement dormi et
copieusement déjeuné. Le temps était toujours radieux. Nous traversâmes
la Meuse sur un des ponts de bateaux établis en face de Visé et foulâmes
héroïquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'était devenu le
bataillon Preuss, non plus que le bataillon von Putz. Les unités se
décomposaient ainsi dans leurs éléments, selon la commodité des routes
et les dispositions du service des étapes, pour se retrouver, se
refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une
impeccable stratégie.

Les aspects que nous découvrions ne différaient guère de ceux qui nous
étaient antérieurement apparus, sinon que le paysage ne présentait plus
de vallonnement et s'écrasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive
gauche comme sur la rive droite, c'était partout la même dévastation,
les mêmes fermes brûlées, les mêmes villages croulants, les mêmes
théories de captifs, la même poussière et la même pestilence. On
marchait sac au dos en absorbant cette cendre et en respirant ces
miasmes. Où se battait-on? Bien loin, sans doute, car si le
bourdonnement du canon continuait à faire ronfler l'horizon, on ne
percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les
kilomètres succédaient aux kilomètres, et nous nous demandions, non sans
impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact avec ces brigands
de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer à notre tour un peu
de notre acier dans les reins.

A mesure que nous avancions, Schimmel, qui était le meilleur liseur de
cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinéraire de ses
indications topographiques. Ici, c'était le canal de l'Escaut; à gauche,
la route de Liége; à droite, celle de Bilsen et d'Hasselt; là-bas, se
distinguaient les ruines d'Hermalle et d'Hermée, les hauts fourneaux de
Liége, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevés;
plus loin, c'était Houtain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais
indifférents à toute géographie, la plupart de nos hommes, voire de nos
sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir où ils se
trouvaient. Quelques-uns même demandaient avec obstination:

--Arriverons-nous bientôt à Paris?

A quoi le capitaine Kaiserkopf répondait:

--Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous,
_Sacrament!_ que ce sera sans vous être d'abord frotté le lard avec ces
cochons de Français? Vous y arriverez, _Donnerwetter!_ mais pas tous:
vous aurez préalablement laissé sur le chemin quelques unes de vos
sales couennes!

Des traces d'engagements récents apparaissaient, en effet, de plus en
plus nombreuses le long de la chaussée que nous suivions et dans les
champs de céréales qui la bordaient. C'était tantôt un cheval gonflé
comme un éléphant, qui de ses quatre pattes raides menaçait le ciel;
tantôt un caisson démoli, gisant sur un talus entre ses roues brisées;
tantôt des objets de fourniment ou des lambeaux d'uniformes, traînant
dans la poussière ou parsemant les fossés. Des voitures d'ambulance nous
croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les
chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait
passer; on tournait un peu la tête vers lui, pour voir si c'était un
Belge et quel uniforme il portait; mais c'était souvent un des nôtres,
et on essayait avec colère d'identifier son arme et son unité.

Nous arrivâmes, sur la fin de l'après-midi, à une ville appelée Tongres.
Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar! On y marchait
littéralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des
trottoirs était rangé tout le bric-à-brac de la bourgade, des meubles,
des cadres, des pianos, jusqu'à une collection archéologique et à des
médaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la
population était demeurée, qui n'avait pas eu le temps ou la volonté de
fuir. Expulsée des maisons à grands coups de crosses, elle se trouvait
parquée en plein air aux alentours, d'où elle voyait sa ville se
consumer et se vider sous ses yeux.

Nous eûmes le plaisir d'assister à une exécution. Je dis «le plaisir»,
non que, pour ce qui me concerne, ce terme ne soit pas exagéré on
impropre; car si j'éprouvai une satisfaction raisonnée à voir fusiller
deux misérables traîtres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au
spectacle nouveau pour moi de la mort infligée délibérément, ne fut pas
sans s'altérer quelque peu de pitié ou d'horreur. Il n'en est pas moins
vrai que le plaisir, un plaisir évident, pur et sans mélange, se peignit
sur les faces excitées de mes compagnons d'armes. Rien, en effet,
n'agrée plus à l'Allemand que le déploiement sans mesure de sa force,
quand l'adversaire se trouve hors d'état de lui opposer de défense. Il y
a là un sens très intéressant de la proportion des valeurs, qui est tout
à l'honneur de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays.

Nous débouchions donc dans un carrefour déjà encombré de troupiers en
maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant
d'état-major, au milieu des huées des soldats, deux pauvres Belges aux
hardes lacérées et aux visages tuméfiés d'ecchymoses. On hurlait:

--Ce sont des francs-tireurs!... A mort!...

Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine
d'années, autant qu'on pouvait en juger à travers les contusions qui le
défiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dépasser quatorze ou
quinze ans. Hâves, l'oeil effaré, ils se serraient l'un contre l'autre,
l'homme essayant de protéger le petit.

--Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards! ordonna l'oberleutnant,
prenant à peine le temps de les regarder.

--Monsieur l'officier! jeta l'homme haletant... Monsieur l'officier! je
ne suis pas un franc-tireur!... j'ai défendu mon gosse contre une de vos
brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes!

--Six hommes!... Qu'on me nettoie ça vivement!

On se précipitait sur eux, on les ligotait... On les jeta contre un
volet de boutique. Des fusils s'épaulèrent.

--Saletés!... lança l'homme avec désespoir.

On entendit une voix grêle sangloter:

--Papa!... papa!...

Un commandement retentit:

--_Feuer!_

La décharge partit dans un grand cri d'enfant.

De tous côtés ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie féroce.
Déchaînée et piétinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je
crus qu'ils allaient être déchiquetés. Je regardai mes hommes. Tous
manifestaient une allégresse sans bornes. Et du groupe voisin je vis
soudain surgir une sorte de bête fauve: c'était Wacht-am-Rhein qui, n'y
pouvant plus tenir, s'élançait hors du rang et, d'un bond, allait vider
son arme à bout portant sur le tas sanguinolent.

       *       *       *       *       *

Quelques heures après, bien lavé, reposé, je me prélassais dans une
confortable chambre d'une des maisons non encore déménagées de la ville.
De ma fenêtre à embrasure vermiculée, brûlant béatement ma pipe
d'étudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux que celui de la
veille, j'observais avec paresse le mouvement de la rue, dont les vieux
immeubles pansus avaient aujourd'hui l'honneur d'abriter notre
compagnie. Partielle jusqu'ici, l'oeuvre de destruction laissait à
Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon
von Nippenburg avait pu y être logé tout entier, ainsi que le troisième.
Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomètres en
avant, à Looz. On disait que l'armée belge s'était retirée derrière la
Gette et avait été enfoncée à Diest. Quant aux Français et aux Anglais,
on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on à Dinant, où
une avant-garde française avait été taillée en pièces. Où serions-nous
demain?

Pour le moment, tranquillement accoudé à ma fenêtre flamande, j'étais
occupé à bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'oeil les allures
avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six
bruyants drôles, repartait en expédition. Je me demandais s'ils
retournaient à la conquête de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient
de passer toute leur nuit à boire. Je n'éprouvais nulle envie de les
rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais pas
connu depuis la maison paternelle, un vieux lit brabançon très élevé, à
baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chêne ciré, sa
niche à compartiments et son vase de nuit en faïence de Tournai.
J'allais y dormir comme un loir! Des bibelots, des portraits de famille
ornaient la chambre cossue. Une armoire était pleine de robes, une
commode de linge. Sur la table, une boîte à ouvrage et un secrétaire de
dame en acajou. Des photographies dans des cadres de cuir meublaient
une étagère. J'en remarquai deux: une vieille dame en béguin de
dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect
sympathique et doux. Peut-être les habitantes du logement paisible que
j'occupais. Où étaient-elles maintenant? Sur quelles routes
erraient-elles, fugitives et désemparées, tandis qu'un hôte imprévu,
venu d'au delà le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que
demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure
que des murs calcinés et une couche de cendres?

_Macht nichts!_ Le lit était à moi, pour ce soir, et il était excellent.
Je m'y couchai avec délice. Je goûtai le plaisir de sentir sur ma peau
le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double
oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je résistai au
sommeil et me mis à lire des journaux d'Allemagne, dont il venait
d'arriver tout un lot à Tongres et dont j'avais réussi à me procurer
quelques numéros.

Ils étaient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le début de cette
grande histoire et m'y instruisis des premiers événements de la guerre.
J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple
allemand datée du 6 août 1914, et son allocution au premier régiment de
la Garde, lors de son départ de Potsdam:

     J'ai tiré l'épée que, sans honneur et sans être victorieux, je ne
     puis remettre au fourreau. Vous êtes garants que je puis dicter la
     paix à mes ennemis. Debout et sus à l'adversaire! A bas les ennemis
     de Brandebourg!

Et dans sa proclamation notre Kaiser disait:

     Aux armes! Tout délai serait une trahison. Nous résisterons
     jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homme et un
     cheval. Nous soutiendrons la lutte même contre un monde d'ennemis.
     En avant, avec Dieu!

Un monde d'ennemis, c'était vrai. Nous en avions déjà cinq sur le dos:
la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car
celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien réellement déclaré la
guerre. Mais la félonie britannique ne paraissait guère redoutable et on
ne faisait qu'en rire. Dans la _Germania_, l'éminent leader du centre,
Erzberger, s'en gaussait en ces termes:

     Lord Kitchener vient d'inaugurer glorieusement ses fonctions de
     ministre de la Guerre. Il a demandé au Parlement britannique de lui
     accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a
     accordés. Bravo! Ici, en Allemagne, nous disons froidement:
     «Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est?» Les
     enfants eux-mêmes riront de cette farce grossière et il faut toute
     la stupidité des Alliés pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera
     enchantée de voir venir ce demi million de soldats britanniques.
     Nous enverrons contre eux quelque vieux général décrépit, sur un
     non moins vieux cheval, à la tête d'un escadron d'invalides, qui
     seront chargés de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre
     dans un cirque, afin de les montrer à la foire comme la dernière
     curiosité du siècle!

Mes journaux étaient pleins de belles citations extraites des écrits de
nos meilleurs généraux et de nos plus grands penseurs. J'admirai
celle-ci de Treitschke:

     Société du genre humain droit international, cela n'existe pas. Il
     n'y a qu'une réalité vraie; l'État. _Der Staat ist Macht._ La force
     de l'État est le véhicule de la civilisation. L'épée de l'État
     allemand est précieuse, parce que l'État allemand est le colporteur
     de la civilisation allemande.

Et celle-ci de Bernhardi:

     Chaque nation développe sa conception du droit. Les engagements
     pris par l'État ne valent que si les conditions restent les mêmes.
     Les conditions ont changé en Belgique.

Cette autre de Clausewitz:

     N'oublions pas la tâche civilisatrice qui nous incombe aux termes
     des décrets de la Providence. De même que la Prusse a été le noyau
     de l'Allemagne, de même l'Allemagne sera le noyau du futur empire
     d'Occident. Nous proclamons que dès à présent notre nation a droit
     à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais à la Méditerranée et
     à l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une après l'autre toutes
     les provinces qui avoisinent l'Allemagne. Nous nous annexerons
     successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la région de
     la Somme à la Loire, la Suisse, la Livonie puis Trieste et Venise.

Sur quoi le général Bronsart von Schellendorf observait:

     Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'était un poète qui
     mettait dans son encrier de l'eau de rose.

Tannenberg disait:

     Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple
     allemand.

Et le professeur Lasson écrivait:

     Le faible est, malgré tous les traités la proie du plus fort. Cet
     état de choses peut même être qualifié de moral, puisqu'il est
     rationnel.

On citait ceci de K.-L. A. Schmidt:

     Le Ciel préserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix
     durable!

Et ceci de notre grand écrivain Thomas Mann:

     La Kultur est une organisation spirituelle du monde qui n'exclut
     pas la sauvagerie sanglante. Elle sublimise le Démoniaque. Elle est
     au-dessus de la morale, de la raison, de la science.

Je lus avec plaisir ce morceau de Woltmann:

     Les Germains sont l'aristocratie de l'humanité; les Latins
     appartiennent à la tourbe des dégénérés. Racine, avec sa taille
     moyenne, ses traits agréables, son regard limpide, sa physionomie
     douce et vive, Racine était incontestablement de race germanique.
     Voltaire était de race teutonne: son nom d'Arouet n'est-il pas une
     corruption de l'appellation allemande Arwid? Diderot est la
     déformation du nom Tictrop. Montaigne avait le teint rose et les
     cheveux blonds. La Fayette était grand et avait les yeux bleus.
     Danton était blond avec les yeux bleus, ainsi que le colossal
     Mirabeau. Tous les grands Français sont de crâne, de pigment, de
     type germaniques.

Quant à la Belgique, elle en prenait pour ses péchés. Le Dr Karl-A.
Kuhn, dozent à Charlottenbourg, l'exécutait de belle façon:

     Celui qui se méprend sur sa mission historique, comme l'ont fait le
     roi des Belges et sa femme issue de la maison royale de Bavière,
     doit supporter les conséquences de son aveuglement. Nous Allemands,
     ne pouvons tolérer dans un pays en majorité germanique un prince
     qui fait de ses sujets des sbires sanguinaires, de perfides
     assassins et de lâches bandits à la solde de l'Angleterre. Ton
     heure a sonné, roi des Belges!

L'Allemagne, par contre, était hissée sur le pavois de l'honneur:

     Le signe le plus profond du caractère allemand, déclarait le
     professeur M. Lehmann, c'est cet amour passionné, poussé même à
     l'extrême, peur le droit, la justice et la morale. Aucun autre
     peuple ne le possède.

Et, naturellement, c'était l'armée qui en était la manifestation la plus
haute, comme l'exprimait excellemment Chamberlain:

     L'armée allemande est à cette heure la plus importante institution
     d'éducation morale qu'il y ait dans le monde.

J'en étais là de cette lecture, où je puisais une grande force d'âme,
quand un gros tumulte s'éleva de la rue, mêlé de cris aigus de femmes et
de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'était
mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expédition avec trois ou
quatre captives qui se débattaient comme des démones. Sans se soucier de
leur résistance et de leurs ruades, ils les entraînaient rudement par
les poignets, couvrant leurs lamentations d'effroyables injures et
tirant des pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes
de poche je crus distinguer qu'elles étaient jeunes et jolies.
Echevelées et dépoitraillées, elles semblaient à bout de force, bien que
luttant encore de tous leurs nerfs désespérés contre la violence de
leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement évanouie, quoique son
corps fût secoué de longs frissons, était portée à bras par deux de nos
_Feldgrauen_; de sa tête renversée les cheveux coulaient et traînaient à
terre, tandis que les jupes de linon déchirées pendaient sous ses jambes
nues. La troupe hurlante, blasphémante et oscillante s'arrêta,
cinquante mètres plus loin, devant une maison qu'occupait le capitaine
Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment éclairé par
derrière, parut dans le chambranle, énorme et rubicond, en bretelles et
en bras de chemise. Il se saisit voracement d'une des femmes et
l'emporta à l'intérieur. La bande s'y précipita après lui en y poussant
le gibier féminin.

Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allais-je pouvoir dormir? Je
me représentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui
allait se passer, ce qui se passait déjà chez le capitaine Kaiserkopf.
Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand
et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me
figurais le capitaine, l'oeil flamboyant et les narines gonflées, se
lançant comme un sanglier sur sa proie, la dénudant, la jetant sur une
ottomane, l'y écrasant de sa formidable masse. Je voyais l'infâme
Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la
torturant de ses immondes caresses, se délectant savamment de ses larmes
et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles
bougres se passant l'une après l'autre leurs victimes, assouvissant sur
elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions,
pour les livrer ensuite pantelantes à la bestialité de leurs soudards.
Je voyais le débordement de l'orgie, la montée de la saturnale, les lits
saccagés, les sophas éventrés, les bottes et les buffleteries se roulant
dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les
épouvantes, les crispations, les yeux révulsés, la luxure, la frénésie,
le stupre, les morsures, le sang, la mêlée s'acharnant, la souillure
giclant...

Ces obsédantes images me dégoûtaient et m'excitaient à la fois. Je ne
savais si je regrettais ou si je me félicitais de n'être pas là-bas avec
eux. Je me sentais envahi de fatigue et de désir. J'avais besoin, moi
aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste,
d'une chair non à brutaliser, mais d'une chair blanche à brasser, à
pétrir, à pénétrer. Pourquoi la jeune fille un peu grasse de la
photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers violée... oh!
doucement, tendrement!... _Herrgott!_ quel dommage!...

Mes yeux se fermèrent... Mes journaux, épars sur le couvre-pieds,
avaient glissé sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une
heure du matin... Je m'endormis enfin, en étreignant avec passion
l'ombre voluptueuse de ma chère Dorothéa.

       *       *       *       *       *

A cinq heures, les cornets sonnèrent au rassemblement. Les yeux bouffis,
je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agréable logis, où je ne
coucherais plus, je jetai un dernier coup d'oeil sur son intérieur. Qu'en
resterait-il ce soir? Je pris, à titre de souvenir, deux de ses plus
jolis bibelots, de ceux que mon peu de compétence estima être aussi les
plus précieux: un camée renaissance sur onyx et une charmante tabatière
dix-huitième siècle en or ciselé. Je les mis sans plus d'hésitation dans
ma poche.

Dans la rue, des escouades prêtes pour le départ croisaient des groupes
avinés de la nuit. Je vis des soldats de notre compagnie jeter par
poignées des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine
Kaiserkopf, dont le comble commençait à s'enflammer.

--Qu'est-ce que vous faites? dis-je.

--C'est par ordre, me répondirent-ils.

Ils me suivirent, tandis que d'autres continuaient leur oeuvre.

Sur la place de rassemblement, ornée d'une statue d'Ambiorix, je trouvai
mes hommes au complet, sous la vigilance de mon exempt Kasper. Le
capitaine Kaiserkopf, frais, dispos et plus flambant que jamais,
caracolait déjà sur son gros cheval.

J'arrêtai un moment Koenig, qui allait prendre la tête de sa section. Il
était pâle, nerveux et semblait avoir mal dormi. Mais c'était pour un
tout autre motif que Kaiserkopf ou que moi-même. Lui aussi avait vu les
journaux, et, dans ces journaux, il avait lu le discours du chancelier
von Bethmann-Hollweg à la séance du Reichstag. Il avait lu cette phrase:
_Not kennt kein Gebot_, et celle-ci: «Nos troupes ont occupé le
Luxembourg et ont peut être déjà foulé le territoire belge. C'est
contraire au droit des gens.» Il en était bouleversé.

--C'est nous qui avons attaqué les premiers la Belgique, me dit il.
Quelle révélation!... Qu'avons-nous commis là?

J'essayai de le remonter:

--Et les avions de Nuremberg? Et les officiers français en automobile?

--Fables que tout cela! fit-il. Pur mensonge! Il n'en est pas question
dans le discours du chancelier. Bethmann-Hollweg a dit: «La France
pouvait attendre; nous, pas. Nous avons été forcés de passer outre aux
protestations justifiées du Luxembourg et du gouvernement belge.» On
nous avait menti, on nous a trompés. C'est l'aveu. Et il ne s'est trouvé
personne pour protester; pas un député n'a élevé la voix; tous ont
applaudi.

--Cependant...

--C'est une infamie!... Mon ami, ajouta-t-il sourdement, nous sommes en
train d'accomplir l'acte le plus vil de l'histoire.

Il me serra la main avec angoisse et je vis des larmes dans ses yeux.

Les rangs se formaient. Il courut rejoindre son poste et, quelques
instants plus tard, comme le capitaine Kaiserkopf levait son sabre,
j'entendis le lieutenant Koenig commander d'une voix blanche:

--_Das Gewehr über!_... _Rechts um!_... _Vorwærts... Marsch!_

La journée s'annonçait belle, immuablement belle, poussiéreuse et
brûlante comme les précédentes. Nous nous engageâmes sur le gros pavé de
la chaussée de Saint Trond. Le canon rumorait toujours au loin, mais son
orbe paraissait de plus en plus immense, décrivant une circonférence
démesurée qui se courbait du septentrion au midi et dont il nous
semblait que nous étions le centre, le point mort. On l'entendait au
nord, au delà d'Hasselt et de Diest; au nord-ouest, du côté du camp
retranché d'Anvers; l'ouest, vers Bruxelles, plus loin peut-être; au
sud-ouest, sur la Sambre; au sud, tout le long de la Meuse.

Le concert orageux présentait toute la gamme des sonorités graves, comme
un orgue jouant sourdement au clavier de pédales. Aux grondements du
principal et de la contre-basse répondaient les ronflements du
violoncelle et du bourdon, en même temps qu'aux harmonies profondes des
flûtes succédaient ou se superposaient les grommellements du basson, les
grognements du gros nasard et les sombres déflagrations de la bombarde.
Parfois ce ronronnement perpétuel se piquait de crépitations plus vives,
plus grêles et plus nettes, beaucoup plus proches aussi, salves de
fusils ou de mitrailleuses qui exécutaient des civils et châtiaient des
villages. Parfois encore, une alouette fuyait verticalement en jetant un
trille aigu ou un vol de canards partait d'une mare, oblique, claqueur
et sonore.

Tout d'un coup, plaquée lourdement sur cette mélopée, nous perçûmes,
venant du sud-ouest, une vibration beaucoup plus forte et, quoique très
lointaine, considérablement plus marquée. C'était comme une énorme
cadence de grosse caisse, tombant et se prolongeant en échos. Vingt
minutes après, une seconde détonation analogue retentit, puis, à
intervalles semblables, une troisième, une quatrième... Nous nous
interrogions, Helmuth, Kasper et moi:

--Ce ne sont pas nos 210, ni même nos 280 qui font un bruit pareil...
Qu'est ce que c'est?... D'où cela vient-il?...

Boussole en main, Schimmel finit par déterminer la direction:

--Cela doit venir de Namur, dit-il.

Puis il ajouta:

--Ce sont probablement les gros mortiers autrichiens de 305. On les a
fait venir pour réduire la place. Liége nous a déjà fait perdre trop de
temps.

Je demandai naïvement:

--L'Autriche a-t-elle donc déclaré aussi la guerre à la Belgique?

--Pas que je sache, répondit Schimmel, mais cela importe peu: son
artillerie s'en charge.

Il nous communiqua en outre un renseignement qu'il tenait d'un officier
d'artillerie lourde. Nous possédions des pièces d'un calibre colossal,
usinées en grand secret par Krupp, des canons monstres de 420, destinés
à écraser comme des oeufs toutes les forteresses. On en avait vu passer
deux à Verviers, qui chargeaient chacune un train entier.

Cette information nous remplit de joie et d'une admiration sans bornes
pour la puissance allemande.

Mais ce ne fut pas encore ce jour là qu'il nous fut donné de rencontrer
l'ennemi, autrement que par les ruines qu'avaient semées sur notre route
les troupes qui nous avaient précédés ou que par les menues exactions
que nous exercions nous-mêmes, partout où il restait quelque chose à
tuer, à détruire, à piller ou à violer.

Au soir, nous arrivâmes sur le bord de la Gette, où nous bivouaquâmes.
La nuit était si belle que nous ne dépliâmes pas les tentes.

Le lendemain, après avoir passé sans incident la rivière, le régiment
eut à fournir une nouvelle étape en direction nord-ouest, qui l'amena un
peu fourbu dans la région du Démer.

Le surlendemain, enfin, la parole fut à la poudre.

Dès le petit jour, nous avions été prévenus par l'état-major
divisionnaire d'avoir à nous éclairer attentivement, car nous étions
arrivés dans une zone dangereuse. Effectivement, au bout de quelques
heures, les uhlans signalèrent la présence de l'ennemi, déployé, à trois
ou quatre kilomètres de là, sur une ligne assez étendue, derrière un
rideau de boqueteaux, le flanc droit tenu par des cyclistes et des
lanciers, le gauche par des chasseurs et des gardes civiques. De la
colonne de route nous avions passé à la marche en formation préparatoire
de combat et nous occupions maintenant un grand front qui sinuait sur
les coupes de seigles et dans les ondulations de la glèbe campinienne.

Un lourd silence s'écrasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de
hêtres brillait très loin un long clocher au sommet rectangulaire, que
Schimmel assura être la tour de Malines.

Soudain un crissement fendit l'air. A cinquante mètres derrière la
section qui avançait déployée en ordre serré, un éclatement se
produisit. Toutes les têtes se retournèrent, pour voir jaillir et
retomber une colonne de terre grasse.

--Charogne! lâcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit à
son ordonnance.

Presque aussitôt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche, à des
distances variées. On entendit un hurlement lointain, paraissant
provenir d'une des sections de la compagnie Tintenfass: puis on
distingua quelques hommes s'agitant comme des mouches autour d'une tache
grise qui gigotait sur le sol.

Plusieurs d'entre nous pâlirent. Kasper murmura près de moi:

--_Herr Fæhnrich_, je crois que ça y est; nous recevons le baptême du
feu.

Des commandements rauques partirent. La section Koenig, portée en avant,
se dispersait rapidement en tirailleurs. On vit peu à peu les hommes
disparaître comme des mulots dans les écorchures du terrain, un fusil
sautant çà et là entre les chaumes, dans la pétarade d'une mousqueterie
précipitée. Nous étions désignés comme soutien, appuyés à cent pas par
la section von Bückling.

--Mes garçons, fit le capitaine Kaiserkopf, après avoir fait précéder
ses paroles d'une batterie de tambour, voici maintenant le moment,
_Sacrament!_ de montrer que vous êtes des bougres! L'ennemi perfide est
là qui vous guette, tapi dans ces bois. Aujourd'hui, la patrie allemande
a besoin du poing de tous ses fils allemands. Tapez ferme, mes agneaux,
cognez dur, et vous verrez cette vermine immonde, ces Belges, ces
Français, ces Anglais, toutes ces sales bêtes fuir lâchement sous vos
coups. Et maintenant, comme a dit l'Empereur le 4 août, dans la salle
blanche de son château royal, et maintenant, _Donnerwetter!_ nous allons
les battre comme plâtre. Poussez tous avec moi le cri de guerre du
soldat allemand: Hourrah!

Un triple hourrah sortit de nos poitrines haletantes.

Mais pendant ce temps, une artillerie invisible crachait sur nos lignes
ses projectiles éclabousseurs. On les entendait vibrer comme des
hannetons, déflagrer, nous arracher les tympans, tandis que le sol se
labourait et qu'une dégringolade de terre, de cailloux, de racines et de
débris de fer lapidait nos compagnies déployées.

--_Hinlegen!_... Ouvrez vos intervalles!... ordonna Schimmel derrière
nous.

Sous le cyclone, le front vacillait, zigzaguait, se creusait de poches
ou se crevait de trous. C'était à notre gauche que le feu paraissait le
plus fort; mais, dans le brouhaha des explosions, la fumée, la
poussière, le méphitisme, nous finissions par ne plus distinguer
grand'chose de ce qui se passait au delà de notre voisinage. Nous étions
d'ailleurs bien trop occupés de nous-mêmes. L'effroi étreignait
visiblement la plupart de nos fantassins; la sueur ruisselait sur les
visages blêmes; un souffle angoissé s'échappait des gorges. Il nous
semblait que nous étions tombés dans un terrible guet-apens dont nous ne
sortirions pas vivants.

--_Auf!_... _Vorrücken!_...

La section avançait prudemment, poussée par ses sous-officiers.

Ecumeux et congestionné, Wacht-am-Rhein bourrait de coups de crosse ses
hommes, au milieu d'un torrent d'injures. Nous progressions par
saccades, tantôt collés au sol et rampant entre les mottes, tantôt
relevés d'un commandement au sifflet, cinglant comme un claquement de
fouet, qui nous faisait bondir jusqu'au premier pli de terrain. En
contre-pente d'un mamelon crénelé de quelques arbres, près duquel nous
passions, j'aperçus un instant, juchés sur leurs chevaux, dont
l'encolure basse se tendait vers l'herbe, le colonel von Steinitz, le
major von Nippenburg, le capitaine d'état-major Morgenstein et le
premier-lieutenant Derschlag, qui la lorgnette aux yeux et la carte sur
la selle, suivaient commodément le spectacle de l'opération, tandis
qu'une escouade d'estafettes et de téléphonistes attendaient leurs
ordres.

Nous n'avions pas fait cinq cents mètres, beaucoup moins commodément,
qu'une grêle de balles nous assaillait. Le sifflement de ces petits
projectiles, opiniâtres et tarabustants comme des moustiques, me parut
plus désagréable encore que le gros vacarme des obus. C'est qu'une balle
qui vous stride à l'oreille vous semble précisément destinée. L'obus est
plus distant, plus impersonnel et, malgré son bruit, plus rassurant: on
a l'impression, du moins en rase campagne, de courir avantageusement sa
chance. La balle, elle, vous nargue directement, vous menace, vous
obsède. Elle vous énerve et vous agite au plus haut point. Elle vous
distille le supplice à petites doses, mais beaucoup plus savamment. Ce
n'est d'ailleurs pas tout à fait un sifflement, mais plutôt un
claquement sec, sur une chromatique très rapide, très aiguë,
n'embrassant guère plus d'un quart de ton.

Je n'eus naturellement pas le temps de pousser bien loin ces
observations minutieuses, en ce moment tragique et sur cette emblavure
balayée d'acier, où je n'avais pas trop de toute ma présence d'esprit
pour ne pas me laisser choir dans un sillon comme une loque. D'autres
observations d'ailleurs ne tardaient pas à s'imposer à ce qui me restait
de faculté d'aperception.

Nous rencontrâmes un premier cadavre. C'était un des tirailleurs du
lieutenant Koenig. Il s'allongeait au creux d'une dérayure, les doigts
crispés au fusil, la face toruleuse et barbouillée de sang, les yeux
torves regardant le ciel. Inopinément j'allai donner en plein du genou
sur sa tunique grise. Horrifié, je sursautai en poussant un cri. Sous
mon poids, le mort avait rendu un son flatueux, comme un soufflet. Nous
buttâmes sur deux autres tués. Puis ce fut un blessé, qui regagnait
l'arrière, hurlant et se tenant le ventre. Je fus saisi d'un tremblement
convulsif.

--En tirailleurs commanda Schimmel.

C'était à notre tour de nous porter en avant, pour renforcer la chaîne
ou nous substituer à elle. Je rassemblai mon souffle pour crier à mes
hommes:

--_Mir nach!_...

Je m'élançai comme un fou devant moi, suivi de Kasper et de mes quatorze
mousquetaires, en ordre mince à trois pas l'un de l'autre. La mitraille
pleuvait de plus belle. Pas un chapeau de carabinier en vue, pas un
canon de mauser! Après une série de bonds désordonnés, nous rejoignions
la ligne de feu où, terreux, abîmés, rendus, des fusiliers progressaient
péniblement en tiraillant au hasard.

--Ça chauffe!... crachaient-ils avec accablement, terrorisés par les
sous-officiers.

On leur passa des gourdes.

Et soudain j'eus une vision stupéfiante: Koenig debout, en terrain
découvert, calme, intrépide, sa belle tête romantique se détachant comme
un médaillon d'albâtre sur l'azur, marchait tranquillement en avant de
sa section, l'épée à la main. J'eus l'impression qu'il allait au-devant
de la mort, qu'il la cherchait.

Un vertige me prit. Je tirais avec un acharnement de somnambule sur une
corne de bois qui nous faisait face. Mon épaule se paralysait. Bientôt
il ne nous fut plus possible d'avancer. Il fallut nous terrer, sans plus
bouger, derrière un parapet de sacs. Combien de minutes, combien
d'heures restâmes-nous ainsi blottis! Toute notion de temps avait
disparu. Je sentais ma langue devenir pâteuse, mon palais sécher, ma
salive se tarir. J'étouffais. Une barre de fer pesait sur ma poitrine.
Et tandis que, sous le glas de mon coeur qui battait à grands coups, mes
oreilles tintaient et que mes tempes bourdonnaient, un frisson mortel
naissait dans ma nuque, gagnait mes épaules, se répercutait le long du
dos jusqu'aux lombes, m'anéantissait, me faisait presque perdre
connaissance. Je n'existais plus que dans un cauchemar atroce.

Des ronronnements de moteurs frémirent au dessus de nous. Je levai les
yeux. Trois, quatre avions sillonnaient le ciel et, la croix de Prusse
sous les ailes, filaient dans la direction du nord. Bientôt, sur les
bois adverses, tombaient fantastiquement de longs rubans de paillettes
métalliques qui brillaient au soleil. Était-ce mon rêve bizarre qui se
continuait ou étais-je éveillé?

Tout à coup de formidables décharges secouèrent l'air derrière nous. Des
vrombissements énormes passèrent sur nos têtes. Vingt, quarante bordées
épouvantables firent sonner la lumière et trépider le sol. Je me frottai
les yeux, tout étourdi. En même temps, les bois roux se couvraient de
flamboiements, se panachaient de bouquets de fumée noire. Des taillis
grillaient, des arbres prenaient feu. D'abord stupéfaites, puis
délirantes, les troupes, à ce tonnerre, s'étaient réveillées de leur
léthargie. D'immenses acclamations sortaient des fossés. On
s'embrassait, on dansait. C'était notre artillerie qui écrasait les
positions ennemies.

Dix minutes après, tout s'était tu en face de nous, et si quelques coups
de fusils parvenaient encore, ils se perdaient dans le fracas de nos
pièces et les hourras de nos poitrails. Schimmel, qui nous avait
rejoints, nous montrait au loin, sur la droite, des masses grises qui
avançaient rapidement à travers champs, en équerre avec nous. C'était le
second régiment de la brigade qui, sorti d'Aerschot, prenait de flanc la
défense belge et tournait ses lignes. La victoire était à nous. Cette
assurance enflammait instantanément tous les coeurs.

Délivrés de leur terreur, les hommes se réharnachaient avec joie. Mes
quatorze mousquetaires se retrouvaient au complet, ainsi que Kasper et
moi-même, ce qui me fit un sensible plaisir. Les groupes se resserraient
dans leurs sections; les compagnies se reformaient. Nous vîmes
reparaître, exubérant et triomphant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait
recouvré son cheval. Surgissant des épaulements, des batteries de canons
gris foncé allaient au galop occuper des emplacements nouveaux, d'où
elles rouvraient des tirs directs sur des objectifs que nous
n'apercevions pas. Des signaleurs couraient, agitant leurs fanions verts
ou rouges. Les tambours et les cornets jetaient partout leurs roulements
sonores et leurs appels éclatants.

--Baïonnette au canon!... A l'assaut!...

Les rangs se bousculèrent au pas gymnastique, dégorgeant des hourras
forcenés. La courte distance qui nous séparait des lisières fut franchie
en quelques minutes. Quand nous pénétrâmes sous bois, l'ombre et la
fraîcheur nous surprirent. Des émanations et des floches de vapeur
rôdaient sous les branches. Aucune fusillade, pas un miroitement d'acier
ne nous reçut. La position était vide. Il n'y restait que des morts et
des blessés.

Alors d'effroyables scènes se produisirent. Ivres de carnage, les nôtres
se ruèrent sur les corps qui gisaient ou râlaient au pourtour brûlé des
clairières ou au pied des arbres foudroyés. Tailladant et perforant,
assommant ou fusillant, sans s'occuper de savoir ce qui était déjà tué
ou ce qui vivait encore, nos soldats se livraient avec rage à la folie
aveugle de détruire, d'anéantir, de réduire en bouillie tout ce qui se
rencontrait sur leur chemin. Des débris déjà déchiquetés par les obus
volaient de tous les côtés. Des lames plongeaient dans les chairs,
crissaient sur les os, les crosses s'abattaient sauvagement au milieu de
tas sanguinolents et remuants. On vit jaillir des foies et couler des
entrailles. Des orbites crevèrent et des crânes s'ouvrirent. Une tête
fut brandie à la pointe d'une baïonnette. C'était une débauche de
massacre, une orgie de sang, d'horreur et de cruauté.

De terribles hurlements, des imprécations, d'ignobles insultes se
vomissaient de toutes parts:

--Salauds!... cochons!... _verfluchtes Gesindel!_... _Hurenkinder!_...
vociféraient les nôtres en fracassant à tour de bras.

A quoi des voix flamandes ou wallonnes répondaient, avant d'expirer sous
les transpercements:

--Bandits!... Vous achevez les blessés!...

On en vit survenir un groupe de cinq ou six, défigurés, à moitié
démembrés, conduits par une patrouille. Furieux et l'écume à la bouche,
Kaiserkopf se mit à tempêter:

--Nom de Dieu!... Le colonel a dit: Pas de prisonniers!... Eventrez-moi
tous ces gaillards!

Vingt hommes leur brûlèrent leurs cartouches dans les yeux ou les
clouèrent contre les troncs.

C'est à peine si je reconnaissais mes braves mousquetaires, changés eux
aussi, semblait il, en bêtes féroces. Schnupf, Maurer, Vogelfänger,
jusqu'à mon excellent Kasper, participaient à l'affreuse curée et
s'affairaient contre un ennemi à terre, comme s'ils avaient eu à
défendre leur peau. Je n'en revenais pas. Hélas! dans un instant
d'égarement, et me trouvant sous l'oeil de Kaiserkopf, j'y allai moi-même
de mon coup de baïonnette. Je revois encore mon malheureux Belge, les
jambes emportées, effondré et agonisant sous un buisson de fusains. Il
me regardait de ses prunelles blafardes et sa bouche s'ouvrait et se
rouvrait sans pouvoir proférer un son. Je retrouve mon geste, mon élan,
mon effort. J'éprouve à nouveau cette sensation étrange de
l'enfoncement de ma lame, la résistance du drap d'uniforme, puis la
pénétration aisée comme dans du beurre. Je revois le rictus du moribond,
la révulsion de ses yeux, la salive rouge sur ses lèvres.

Je compris alors ce que c'était que ce _furor teutonicus_ dont nos
manuels patriotiques vantaient si souvent la vertu. J'en pouvais mesurer
l'intensité.

Mais il fallait voir surtout Wacht-am-Rhein. Celui-là était prodigieux.
Délirant comme un possédé, la mâchoire énorme et les biceps gonflés,
faisant tourner son arme à deux bras comme une massue, il assénait de
droite et de gauche sur les corps écroulés d'immenses coups de crosse,
ce qui était sa manière préférée, faisant sauter les cervelles et
craquer les vertèbres, piétinant de ses lourdes bottes les cadavres
charcutés, écrasant des faces gémissantes, des thorax palpitants,
pataugeant épouvantablement dans des ventres étripés et des nids
d'intestins bleus. Rien n'échappait à sa fureur destructrice. Couvert de
sang et de détritus humains il avançait, tel un barbare des anciens
temps issu des forêts de la Germanie, la peau de bête sur l'épaule et la
hache de silex au poing. Un artilleur belge, moins blessé que d'autres,
voulut enfin arrêter cette brute. Il se dressa péniblement du milieu
d'un caisson en miettes et, de son bras gauche, car le droit pendait
inerte, braqua un pistolet. Heureusement, Wacht-am-Rhein vit le geste,
esquiva le coup. Il fondit sur le Welche en lui criant: «Traître!»
l'empoigna formidablement à la gorge, le coucha sur son caisson, puis,
le genou sur l'estomac, l'étrangla. Après quoi, reprenant son fusil par
le canon, il recula d'un pas et, d'un tour de moulinet, lui fendit la
tête.

Je me souviens de bien d'autres scènes semblables, auxquelles j'assistai
par douzaines. Je ne puis toutes les énumérer. A l'orée septentrionale
de la position boisée que nous venions de traverser en trombe, il nous
arriva de surprendre une de ces curieuses petites mitrailleuses belges,
traînées par des chiens. La machine, qui avait reçu un obus, gisait
disloquée sur un tas de sable, avec son affût en morceaux, sa lunette
rompue et sa bande qui lui sortait encore de la culasse comme un
fragment de ténia. Le servant était étendu mort à côté, un éclat
d'acier, dans la poitrine. Des deux chiens, l'un était tué, l'autre, la
patte cassée et pris dans ses brides, geignait lamentablement.
Wacht-am-Rhein s'occupa d'abord du mitrailleur et, pour mieux s'assurer
qu'il était fini, lui défonça le visage. Puis, tournant sa colère sur
l'animal blessé:

--Sale bête! cria-t-il, cochon de chien!... Tu vas y passer, toi aussi.

Le pauvre mâtin nous regardait de ses yeux suppliants.

--Epargnons-le, dis-je. Prenons-le avec nous et soignons-le; il pourra
nous être utile.

--_Nein!_... C'est un chien welche!... Il faut le crever!

--Si on le fusillait? proposa Rohmann, un des hommes de Wacht-am-Rhein.

--Si on le pendait? émit Schnupf.

Mais jugeant superflu de tenir un conseil de guerre à ce sujet,
Wacht-am-Rhein avait déjà saisi son sabre-baïonnette et, d'une main
puissante, le lui passait au travers du corps.

La bête s'affaissa, râla, tourna des yeux qui se chargeaient d'une taie
grise, puis, dans le jet de sang qui éclaboussait son poil blanc, alla,
se traînant sur le ventre, lécher en expirant la main cadavérique de son
maître.

       *       *       *       *       *

Quand nous sortîmes de cet enfer, les bras fatigués et les semelles
gluantes, nous entrâmes dans un pays vert, serein, paisible, où n'avait
pas encore pénétré le moindre rayonnement de la guerre. L'harmonie en
était délicieuse et profonde. Sous un ciel d'un bleu presque violacé,
une campagne plate, fraîche, extrêmement douce développait toute la
gamme des tons smaragdins, avec ses pâturages luisants, ses prés
vernissés, ses feuillages clairs, éclatants de pureté, comme lavés par
une récente ondée. Un bétail blanc, taché de noir, répandu dans les
herbages, paissait avec lenteur un tapis abondant. De jolis chemins
bordés d'aulnes méandraient entre les cultures plantureuses, où
affleurait par places, fertile et sombre, l'alluvion molle d'un humus
gras. Une intense poésie émanait de ce paysage calme, riche, gonflé de
sève, et mon âme, nourrie d'idylle, en goûta suavement le charme
enchanteur.

Des maisons apparurent, d'abord éparses, une ici, une là, chacune dans
son jardinet, puis plus rapprochées, groupées enfin, très nettes, très
propres, d'un blanc laiteux sous leurs toits rouges, posées comme des
jouets dans la verdure, autour d'un clocher pointu et lustré.

--Un village intact! mugit Kaiserkopf.

Un frisson joyeux courut le long des fusils, dont les baïonnettes
flambèrent. Enfin! nous arrivions les premiers quelque part! C'était
notre tour! Nous allions étrenner une localité! Des acclamations, des
_hoch_, des grognements de plaisir se propagèrent dans les rangs; les
sacs s'assurèrent d'une secousse alerte sur les épaules; animée d'une
nouvelle ardeur, la compagnie rectifia ses files et s'appliqua à marquer
le pas.

Tandis que nous approchions, un remuement confus paraissait sourdre aux
abords du village; on voyait les habitants sortir des maisons, s'agiter,
voleter comme des abeilles en rumeur autour d'une ruche. Le tocsin se
mit à sonner. Dans les champs voisins, des paysans redressaient le dos,
regardaient stupides, appuyés sur leur bêche, ou regagnaient hâtivement
leurs demeures. Un cheval échappé galopait à travers une éteule.

A un croisement de chemins, où un christ rustique étendait ses bras
maigres de chaque côté de sa tête épineuse, un petit groupe de
villageois attendaient, chapeau bas, derrière leur bourgmestre et leur
curé.

La colonne fit halte, tandis que des patrouilles partaient battre le
pays et qu'une petite avant-garde, sous les ordres du fourrier
Schmauser, s'en allait assurer les accès.

Ceint de son écharpe, le bourgmestre, un gros homme à la bonne figure
pleine, s'avança très dignement au devant du capitaine Kaiserkopf,
s'arrêta à deux pas de son cheval et, s'étant incliné profondément, dit:

--Monsieur l'officier, nous sommes des gens paisibles. Nous ne pensions
pas que la guerre pût un jour toucher notre tranquille commune. Mais,
puisque vous voilà, nous venons vous dire que nous voulons vous recevoir
pacifiquement. Nous mettrons à votre disposition tout ce qui vous sera
nécessaire, dans la mesure de nos moyens. Confiants dans les
déclarations des autorités militaires allemandes qu'il ne sera fait
aucun mal aux populations inoffensives des régions occupées, nous
comptons que nos biens et nos personnes seront respectés et que vous
vous conformerez loyalement, selon le droit et les traités, aux usages
de la guerre.

Déployant un papier, le bourgmestre ajouta:

--Voici, monsieur l'officier, l'affiche que j'ai fait placarder dans la
commune dont j'ai la charge. Permettez-moi de vous en donner lecture:

     _Le bourgmestre attire l'attention des habitants de la commune sur
     le grave danger qui pourrait résulter pour les civils de se servir
     d'armes contre l'ennemi. Tous détenteurs d'armes à feu sont tenus
     obligatoirement d'en faire remise à la maison communale. Le
     ministre de l'intérieur recommande aux civils, si l'ennemi se
     montre dans leur région, de ne pas combattre, de ne proférer ni
     injures, ni menaces, d'éviter toute espèce de provocation. Tout
     acte de violence commis par un seul civil serait un véritable
     crime, car il pourrait servir de prétexte à une répression
     sanglante, au pillage et au massacre de la population innocente des
     femmes et des enfants._

--Bien, bien, fit Kaiserkopf, assez causé! Nous verrons cela plus tard.
Pour le moment, nous allons cantonner dans votre village, où mon
fourrier va désigner des logements pour ma troupe. Nous
réquisitionnerons ce dont nous avons besoin. Il me faut des vivres
frais pour mes hommes et de l'avoine pour mes chevaux. Occupez-vous de
rassembler tout cela. Je vous donne rendez-vous dans une demi-heure à la
maison communale. Rompez!

Nous fîmes notre entrée dans l'agreste localité, bien certains que nous
n'avions rien à craindre d'aussi braves gens. C'était du moins mon
opinion personnelle, car, autour de moi, j'entendais les grommellements
inquiétants de plusieurs hommes qui, mus peut-être par le désir de
piller, parlaient déjà de francs-tireurs, d'armes cachées et de puits
empoisonnés. Postés par petits groupes devant leurs seuils, les paysans,
effarouchés, mais bienveillants, nous offraient au passage des fruits,
des gâteaux, des jattes de lait. De beaux enfants joufflus se glissaient
peureusement derrière les robes de leurs mères. Par les soins de
Schmauser, des numéros s'inscrivaient à la craie sur les portes, la
troupe se distribuait par fournées dans les fermes et déjà, de leurs
intérieurs reluisants de propreté, s'échappaient des bruits alléchants
d'écuelles, de pots et de casseroles.

Kaiserkopf s'était logé chez le bourgmestre avec son inséparable
Schlapps. Schimmel, l'aspirant Max Helmuth et moi-même étions reçus chez
le curé. Pendant ce temps, les vivres, les charretées de foin, les sacs
de farine et d'avoine, ainsi que du bétail sur pied venaient se
concentrer devant la maison communale, où le capitaine Kaiserkopf, en
conférence avec le bourgmestre et les notables, donnait ses ordres et
dictait ses exigences. On attendait d'un moment à l'autre le reste du
bataillon et il fallait des greniers et des granges, pour coucher tout
ce monde. Schmauser s'affairait, dressait des états. On préparait dans
la maison communale des appartements pour le major von Nippenburg, ainsi
que pour le colonel von Steinitz, qui devait, croyait-on, arriver plus
tard, dans la nuit, avec l'état-major du régiment. Kaiserkopf, enfin,
s'entêtait à réclamer, outre les réquisitions et à titre de contribution
de guerre, une somme de 50.000 francs, seule condition, assurait il, qui
empêcherait le village d'être razzié et le bourgmestre d'être pendu.

Tout alla bien pendant une heure. Les soldats ne pensaient encore qu'à
se goberger aux dépens de leurs hôtes et qu'à profiter de leur bon
vouloir pour se farcir la panse. Chez le curé, nous n'étions pas à
moindre fête et la bombance y était ecclésiastique. On avait décroché le
plus beau jambon de la cheminée et je me remémore certain chapon de
Campine dont le souvenir me délecte encore les papilles. Le saint homme
débouchait pour nous ses meilleures bouteilles. Il voulut à toute force
nous faire goûter d'une sorte de bière très estimée dans le pays et qui
se brassait à Diest. Nous en bûmes, mais je la jugeai inférieure à nos
bières d'Allemagne. Par contre, un cruchon de vieux genièvre recueillit
nos suffrages et nous le vidâmes avec approbation.

Ces bonnes gens ne savaient pas grand'chose des événements. Ils nous
demandaient si les Allemands étaient vraiment à Liége. Ils croyaient que
leur roi se trouvait toujours à Bruxelles. Ils avaient bien entendu le
vacarme de la bataille voisine, mais ils n'y avaient rien compris et
ils étaient loin de se douter des scènes atroces qui s'étaient déroulées
à quelques kilomètres de chez eux. Ils voulaient surtout savoir si la
paix serait bientôt signée.

Les choses commencèrent à se gâter vers le soir. Ce furent d'abord des
actes peu graves de maraude. On vit de nos soldats déambuler
furtivement, une oie ou un lapin sous l'aisselle. Puis il y eut de
légers sévices envers les habitants. Des filles furent pourchassées. De
sonores altercations firent saigner quelques nez flamands. Peu à peu, le
désordre s'accrût. Un paysan, qui voulait s'opposer à l'assaut de sa
femme, fut fortement rossé et remis à sa place, qui n'était pas celle de
son lit. L'auberge devenait le théâtre de rixes renaissantes, de
collisions, de bruyantes échauffourées. Des enfants criaient. Des vaches
meuglaient.

Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait
l'unique rue du village, débordait des cours et des fenils, envahissait
les cuisines, les celliers, les étables, se bousculait, s'invectivait et
se molestait. Loin de refréner l'agitation, les sous-officiers
l'accueillaient avec complaisance et semblaient même l'encourager. On
eût dit que des provocateurs, circulant mystérieusement dans la foule,
s'employaient à y semer de mauvais bruits et à énerver encore
l'effervescence.

Tout à coup, en passant devant la maison du bourgmestre, je vis de mes
propres yeux,--et cela j'en jurerais devant un tribunal,--je vis, à une
fenêtre de l'étage, le capitaine Kaiserkopf qui déchargeait par deux
fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitôt après, il
apparaissait dramatiquement sur le perron de la porte d'entrée en criant
d'une voix terrible:

--_Man hat geschossen!_[2]

Ce fut le signal d'une affreuse mêlée. Furibonds, et comme déclenchés
par un choc électrique, les soldats se précipitaient sur les malheureux
à leur portée ou dans l'intérieur des habitations, d'où retentirent
bientôt des hurlements de gens qu'on abîmait ou qu'on égorgeait, au
milieu d'un chaos étourdissant de jurons, de meubles brisés, de coups de
feu et de malédictions. En quelques instants, plusieurs cadavres
jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant
de stridentes clameurs. Les poings, les talons de bottes, les balles de
revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baïonnettes
s'abattaient ou s'enfonçaient dans les sarraux, les grègues et les
corsages. Le sang tombait à flaques. Des membres coupés rougeoyaient
dans la poussière.

--_Man hat geschossen!... man hat geschossen!..._ hurlaient les nôtres.
A mort!... Tous les Belges sont des assassins!...

On avait allumé deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent
décrochés, et on tira au visé les fuyards dans la campagne. On les
dégringolait comme des lièvres. Une mitrailleuse joua.

--Eh bien, dis-je à Schimmel, c'est du propre!

--C'est du bon ouvrage, me répliqua-t-il froidement. Ces idiots de
Belges n'ont que ce qu'ils méritent.

--Mais, fis-je interloqué...

--Mon petit, il faudra vous habituer à ça. Pas d'émotion. Nous en
verrons bien d'autres!

Un troupeau de femmes en détresse s'étaient réfugiées contre l'église.
Elles en battaient l'entrée avec désespoir. L'une d'elles, une paysanne
de vingt ans, eut son nourrisson écrabouillé sur son sein. Je crois bien
que c'est Wacht-am-Rhein qui fit ce coup-là.

Le prêtre parut, comme un spectre épouvanté, les bras au ciel.

--Malheureux! cria-t-il. Que faites-vous?... Dieu vous punira,
monstres!... bourreaux de femmes et d'enfants!...

--A mort, le curé!... à mort!...

Les portes s'ouvrirent. L'église se creusa comme un trou d'ombre. Seul,
au fond, l'autel brasillait sous un reflet de l'incendie.

--A mort, le curé!...

Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevèrent, le traînèrent dans
le temple, tandis qu'une torche s'enflammait en grésillant, projetant
une fumée pourprée. On le renversa, on le roula à terre. Puis on lui
passa un noeud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la
soutane. On lança l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa
au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des
fusils s'épaulèrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart
d'heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la
tête en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par-dessus le
troupeau des femmes mortes ou évanouies.

Peu après cette scène qui m'avait, je dois le dire, assez fortement ému,
je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au
meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui était rien
survenu de plus fâcheux jusqu'ici que d'avoir été arrêté et incarcéré
dans la salle d'école, en compagnie d'une cinquantaine de ses
administrés. Il y attendait la suite des événements, sous la garde d'un
piquet de nos braves Magdebourgeois.

J'avais été chargé depuis quelques jours déjà, par le capitaine
Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rédiger pour lui
le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus
de vocabulaire que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon
travail se réduisait d'ailleurs, pour l'ordinaire, à peu de chose:
quelques indications sur l'étape du jour, un état de la caisse, de
brèves observations, s'il y avait lieu, sur le service du
ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre,
relater succinctement les épisodes survenus en cours de route et
justifier les répressions exercées en pays ennemi. C'est là que mes dons
d'imagination étaient mis à contribution par le capitaine Kaiserkopf.
Avait-on, par exemple, pillé ou brûlé une maison, j'inscrivais: «Détruit
un repaire de francs-tireurs.» Avait-on estourbi ou révolvérisé quelques
civils, je mettais: «Passé par les armes deux espions.» Il était bon de
varier, autant que possible, les prétextes, et j'avais été assez heureux
pour ciseler déjà diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se
montrait fort satisfait.

Ce jour-là, le rapport revêtait une certaine importance. Pour la
première fois, la compagnie avait pris part à un combat, et il convenait
d'en verbaliser minutieusement le détail. Ce papier serait porté au
colonel, qui le transmettrait à l'état-major de la division, d'où il
irait, plus haut peut-être, fondre sa petite note dans la vaste
symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout
l'honneur et je me représentais vivement la dignité de ma mission.

J'écoutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf,
griffonnant mon brouillon, m'appliquant à traduire en phrases dignes de
Tacite ou de César les amphigouris ponctués de _Donnerwetter!_ et de
_zum Teufel!_ de mon chef.

Je croyais avoir assisté à une grande bataille. Je me rappelais ma peur
et le bruit terrible des projectiles. Aussi fus-je étonné du léger
chiffre de nos pertes. Tant en tués qu'en blessés, le régiment ne
comptait qu'une centaine d'hommes hors de combat. Pas un officier
n'avait reçu une égratignure. Notre compagnie, la moins éprouvée, avait
eu trois tués et quatre blessés, tous sept de la section de Koenig.
J'appris plus tard que nous n'avions fait que nous heurter à des troupes
de couverture protégeant la retraite de l'armée belge sur le camp
retranché d'Anvers.

Il fallait néanmoins glorifier le plus possible notre participation à la
lutte. C'est à quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en
termes mesurés, mais frappants, la marche de l'opération, je montrais
l'excellence du commandement, je vantais les dispositions prises par
les officiers, je célébrais enfin la bravoure de la troupe, sa belle
attitude devant le danger et sa fougue incomparable au moment de
l'assaut. Parmi les actes héroïques, dont je fis la nomenclature,
figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein,
que le capitaine Kaiserkopf n'hésitait pas à proposer pour la croix de
fer.

Mais il fallait aussi, après avoir retracé les circonstances du combat,
donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous
occupions et de ce qui l'avait suivie. C'est là que mon embarras
commençait.

--_Donnerwetter!_ C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous
avançons... nous avançons en colonne de route... nous recevons la
députation des autorités... nous procédons à l'_Einquartierung_... à la
mise en cantonnement... nous réquisitionnons, comme il est de droit...
nous...

--Tout cela va très bien jusque-là, monsieur le capitaine... mais après?

--Après, _Donnerwetter!_... Eh bien, après nous surprenons des
manifestations hostiles de la population à l'égard de nos troupes...
nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on
profère sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le
Deutschland... Des coups de feu sont tirés d'une fenêtre...

--Des coups de feu, monsieur le capitaine?

--Vous ne les avez pas entendus?

--Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement
entendus.

--Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus de signaler un fait
capital: c'est que nous avons saisi tout un arsenal d'armes dans la
maison communale, destinées à être distribuées aux habitants, qui se
proposaient d'organiser pour cette nuit un massacre des fidèles soldats
de Sa Majesté.

Nous en étions là, et j'attendais quelques éclaircissements sur ce
complot dont on avait heureusement trouvé la trame, quand il se
produisit un incident assez grave, fort grave même, un fait d'une
gravité vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'armée
allemande.

Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-même, il y avait dans le salon du
bourgmestre, répandus sur les tables ou califourchonnant des fauteuils,
cinq ou six des gradés de la compagnie: le premier-lieutenant Poppe, le
lieutenant Schimmel, le feldwebel Schlapps, le vice-feldwebel
Biertümpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les
cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux
rapport, ce qui n'était pas sans compliquer quelque peu ma tâche. Deux
femmes destinées aux plaisirs du capitaine étaient enfermées dans une
pièce voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications.

Le lieutenant Koenig entra. Il était extrêmement pâle et avait la figure
défaite.

--Monsieur le capitaine, dit-il, ce qui se passe ici est abominable. On
massacre, on pille, on brûle: il ne restera bientôt plus rien de ce
village.

--Que voulez vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la
guerre, _Donnerwetter!_ Si ces brigands de Belges n'avaient pas
commencé...

--Ils n'ont pas commencé, monsieur le capitaine, vous le savez mieux que
moi.

--Que voulez-vous dire, lieutenant Koenig?

Un silence subit s'était établi dans la chambre. Tous les regards
étaient fixés sur Koenig, dont on connaissait l'impressionnabilité et
dont on appréhendait un esclandre.

--Ce que je veux dire, monsieur le capitaine, ce que je veux dire,
fit-il d'une voix étranglée, c'est que je ne puis plus supporter ce que
je vois depuis notre entrée en Belgique. Le crime et l'infamie suivent
les pas de l'armée allemande. C'en est trop! Ce n'est pas pour cela que
je suis au service de Sa Majesté l'empereur et roi et que j'ai le
privilège de porter l'épée d'officier prussien.

--Ah çà, lieutenant Koenig, devenez-vous fou? s'écria Kaiserkopf, rouge
de colère.

--Non, monsieur le capitaine, je ne suis malheureusement pas fou. Je ne
suis qu'écoeuré, révolté, profondément blessé dans ma conscience d'homme
et dans mon honneur de soldat.

--_Zum Teufel!_... Ah! on voit bien que vous êtes de la province du
Rhin, vous!... _Potzdonnerwetter!_ Vous me dégoûtez. Vous n'êtes pas un
véritable Prussien.

Koenig devait être, en effet, originaire de Bonn ou de Coblence.

Il devint plus blême encore et reprit tout tremblant:

--Monsieur le capitaine Kaiserkopf...

--Cela suffit! Ne continuez pas sur ce ton! Quittez cette chambre!... Si
vous n'êtes pas fou, vous êtes singulièrement agité... Allez vous
coucher!

--Monsieur le capitaine Kaiserkopf...

--Taisez-vous!

--Pardonnez-moi, monsieur le capitaine, je...

--Taisez-vous, nom de Dieu!...

Schimmel s'approcha de lui et, lui mettant la main sur l'épaule,
entreprit d'intervenir d'un ton conciliant:

--Mon vieux, calmez-vous... Vous n'êtes pas dans votre bon sens...
Pensez que si vous poussez plus loin les choses...

Koenig se dégagea d'un recul brusque et, avec une répulsion nerveuse dans
la voix, cria:

--Vous, lâchez-moi, je ne vous permets pas de me toucher!... Vous en
êtes aussi de ces corsaires et de ces scélérats, de ces impitoyables
écumeurs de pays, qui, non contents d'avoir assailli contre tout droit
un petit peuple innocent et paisible, tuent, violent, égorgent, exercent
avec un raffinement de sauvagerie leur épouvantable flibuste!...

--C'est un scandale, un véritable scandale! glapit le premier-lieutenant
Poppe.

--Sortez!... Je vous ordonne de sortir!... fulminait Kaiserkopf.

--Pas avant que je vous aie dit ce que je pense! clama Koenig, dépassant
désormais toute mesure. J'ai appris, je me suis informé, je me suis
exactement renseigné... et je ne sais pas tout... mais ce que je sais
déjà me remplit de suffocation et d'horreur. Vous dites que c'est la
guerre, cela? Ce n'est pas la guerre, c'est l'assassinat!... A Liége, à
l'assaut des forts, vous avez aligné devant vous des rangs de civils,
mains liées au dos. A la Chartreuse, vous en avez placé sur les ponts
pour empêcher l'artillerie ennemie de les canonner. A Battice, vous avez
réduit en cendres le village et tué trente-cinq personnes dont trois
femmes. A Soumagne, vous avez incendié cent maisons et assassiné cent
cinquante habitants. A Berneau, sur cent quinze maisons il en reste
debout quarante. Le 6 août, à Warsage, la population a été parquée sur
la place et, tandis que ravageurs et incendiaires se jetaient sur le
bourg, on fusillait une partie de ces malheureux; les autres étaient
faits prisonniers, roués de coups, torturés, exhibés devant les troupes;
puis on montait une potence entre deux peupliers et l'on y pendait six
des survivants. A Herve, on met le feu à l'hôtel de ville, on brûle
trois cents maisons; tout a été préalablement pillé, vidé, chargé sur
des autos et des camions qui ont pris la route d'Allemagne. A Louveigné,
vous contraignez le curé à assister au spectacle de la destruction de
son village. A Bligny, vous collez au mur de l'église le bourgmestre et
le curé, après quoi vous embrasez l'édifice. A Hockay, à Haccourt, à
Heure-le-Romain, le curé est fusillé. A Jodoigne, vos hommes, marchant à
l'attaque, se font précéder du curé, bras en croix; pourtant, ce sont
des catholiques, des Bavarois. Par contre, à Dolhain, on compte au
nombre des victimes un pasteur écossais. Un officier allemand à cheval
dirigeait les fusillades. A Hasselt, vous avez volé dans les caisses de
la Banque deux millions de francs. Mercredi, à Aerschot, tout près
d'ici, vous avez ouvert le feu sur les ambulanciers de la Croix-Rouge;
vous avez mis sur trois rangs les bourgeois de la ville et vous les avez
tirés au sort, à raison d'un sur trois, pour les massacrer, obligeant
les autres à creuser les fosses; vous avez livré aux flammes l'église et
quatre cents maisons; vous avez exécuté un jeune garçon de dix ans,
fusillé une fillette de douze ans, une autre de neuf; vous avez lié un
homme à un arbre et vous l'avez brûlé vif; deux autres, les nommés
Gustave Lodts et Jean Marken, vous les avez enterrés vivants... Soyez
fiers, soyez pleins d'orgueil, glorieux soldats de l'Empire: au milieu
de torrents de sang et dans un déchaînement inouï de barbarie, vous avez
déjà ruiné, mis à sac et partiellement ou totalement anéanti douze
villes et cent quatre-vingts villages.

Il s'exaltait, s'enfiévrait, lançait dans un emportement croissant son
flot d'horribles accusations, au sein du plus effroyable tumulte que
j'aie entendu de ma vie. Chacune de ses phrases était hachée,
apostrophée, couverte d'interjections indignées et d'invectives
menaçantes; chacune soulevait une tempête de huées et d'imprécations. Le
cou gonflé, les yeux hors de la tête, apoplectique et injecté de sang,
Kaiserkopf tonnait, soufflait comme un volcan, expulsait de terrifiants
jurons et vomissait ses blasphèmes. Satanique et vert, le
premier-lieutenant Poppe hurlait et bondissait, tel, dans _Faust_, le
démon criblé d'eau bénite. La figure contractée et grimaçante de toutes
ses balafres, Schimmel dardait sur son ancien ami des regards
empoisonnés, comme pour mieux l'imprégner des: «Parfaitement, nous avons
bien fait!» dont il la cinglait. Le petit Helmuth, blafard,
disparaissait de frayeur. Quant aux feldwebels, ils ne se tenaient plus
de rage et ne demandaient qu'à cogner.

--Vous êtes tous des misérables! leur criait Koenig enflammé de passion.
Grâce à vous, bandits, horde d'ignobles brutes, nous voici maintenant au
ban de la civilisation et nous répandons partout la honte du nom
allemand!

A ces derniers mots, une fureur indescriptible s'empara des galonnés.
Les poings se levaient, les visages se crispaient ou se tuméfiaient, les
mâchoires proéminaient, le hourvari, sous l'outrage, était devenu plus
formidable encore. Il fallait en finir avec celui qui n était plus qu'un
abominable énergumène. On vit surgir une crosse de revolver et je crus
même distinguer que le répugnant Schlapps s'apprêtait à lui cracher au
visage.

On allait se jeter sur lui ou l'étendre d'un coup de feu, quand la porte
s'ouvrit, et l'on vit se profiler dans la pénombre une haute et forte
silhouette, suivie d'une autre plus mince. C'était le colonel von
Steinitz accompagné de l'adjudant du régiment, le premier lieutenant
Derschlag.

Le vacarme fut coupé net. Tous se dressèrent, s'immobilisèrent,
sonnèrent des talons et donnèrent le salut réglementaire.

--Messieurs, j'entends beaucoup de bruit. Voudriez-vous m'expliquer ce
qui se passe? prononça d'une voix glaciale, entre ses favoris à
l'autrichienne, le colonel von Steinitz.

--Je fais appel à votre haute conscience, monsieur le colonel, commença
le capitaine Kaiserkopf, après un instant de stupeur, je fais appel à
votre haute conscience pour juger de cette affaire et la régler selon
qu'il appartiendra à votre sagesse. Monsieur le lieutenant Koenig, que
voilà, n'est pas content du tout...

--Pas content? Et de quoi?

--Pas content de ce que nous faisons en Belgique.

--Comment, monsieur, dit le colonel von Steinitz en se tournant vers le
délinquant, vous n'êtes pas satisfait de nos victoires, de l'avance
merveilleuse de nos troupes et des avantages sans précédent que nous
valent déjà nos armes?

--Non, monsieur le colonel, fit Kaiserkopf, monsieur le lieutenant Koenig
n'en est pas satisfait, et il vient de nous le faire savoir en des
termes qui... en des termes que, _Donnerwetter!_... en des termes
intolérables dans une société d'officiers allemands. Il nous a traités
d'assassins, de brigands...

--Voyons, messieurs, je ne comprends pas très bien. Veuillez m'exposer
un peu plus clairement les circonstances de cet incident, car je crois
m'apercevoir qu'il y a eu entre vous une sorte d'altercation.

Tant bien que mal le capitaine Kaiserkopf se lança alors dans le récit
plutôt rocailleux de l'affaire, aidé par les précisions qu'y ajoutait la
langue acérée du premier-lieutenant Poppe, ainsi que par les signes
confirmatifs de Schimmel. Le colonel von Steinitz écoutait avec
attention ce réquisitoire laborieux, paraissant soupeser, derrière ses
lunettes d'or à mesure qu'il se développait, l'accroissement des charges
et en évaluer la gravité.

Koenig ne faisait pas un geste et semblait absent.

--Qu'avez-vous à répondre pour votre défense? lui demanda le colonel,
lorsque ce fut à peu près fini.

--Rien, monsieur le colonel.

--Vous reconnaissez l'exactitude des propos qui vous sont prêtés?

--Je la reconnais.

--Et vous ne les rétractez pas?

--Je ne les rétracte pas.

Il y eut un silence, puis le colonel laissa tomber avec un certain
dédain:

--Je vois, vous êtes un humanitaire.

--Non, monsieur, je suis un soldat.

Chacun attendait. La minute était angoissante, et moi-même, bien que je
me fusse gardé de prendre la moindre part dans ce qui venait de se
passer, je me sentais absolument bouleversé.

Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant
entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis,
revenant sur Koenig et le regardant dans les yeux, il reprit:

--Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me
semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec
des doctrines telles que les vôtres que l'on fait la guerre. Où en
serions-nous? Où en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs
militaires, monsieur, de grands maîtres, qui sont les miens et qui
devraient être les vôtres. Ils ont approfondi, mieux que vous ne le
sauriez faire, les lois et les secrets de la guerre. Les avez-vous lus?
Vous vous élevez contre les procédés rigoureux que les armées en
campagne sont tenues d'exercer, tant pour leur propre sécurité que pour
la préparation méthodique de la victoire. Ce sont de pénibles
nécessités, mais des nécessités inéluctables. Clausewitz a dit: «La
guerre est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à
exécuter notre volonté. Dans l'emploi de cette violence il n'y a pas de
limites. La guerre ne connaît que ce moyen: la force. Il n'en est pas
d'autre; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dévastation des
provinces, et cet emploi de la force brutale est de règle absolue.» Le
général von Hartmann a écrit: «Ce serait de gaieté de coeur s'adonner à
une chimère que de méconnaître que la guerre du temps présent devra être
conduite avec une rigueur plus dénuée de scrupules, avec plus de
violence et une violence plus générale que jamais dans le passé. Quand
la guerre nationale éclate, le terrorisme devient un principe
militairement nécessaire.» Et notre grand Bismarck: «La véritable
stratégie, disait-il, consiste à pousser votre ennemi et à le frapper
durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes
envahies le maximum de souffrances, de façon à les dégoûter de la lutte
et à vous assurer leur concours dans la pression à faire sur leur
gouvernement pour l'amener à se rendre. Vous ne devez laisser aux
populations que vous traversez que leurs yeux pour pleurer.»

--On ne les leur laisse même pas, murmura Koenig.

--Connaissez-vous, monsieur, le manuel de notre Grand État-Major (et,
ce disant, le colonel porta les doigts à sa visière) sur les _Lois de la
Guerre continentale_?... Vous y auriez vu, avec toute la pondération et
la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce
genre, qu'«une guerre énergiquement conduite ne peut pas être uniquement
dirigée contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de défense, mais
qu'elle devra tendre également à la destruction de ses ressources
matérielles et morales».

Il dégansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans sa poche intérieure,
en retira un petit livre, qu'il feuilleta d'un index rapide. Il lut:

--«C'est en creusant l'histoire des guerres que l'officier se défendra
contre les idées humanitaire exagérées, qu'il se rendra compte que la
guerre comporte forcément une juste rigueur et, bien plus, que la seule
véritable humanité réside souvent dans l'emploi dépourvu de ménagement
de ces sévérités.»

Puis il ajouta:

--Voilà, monsieur, ce que vous auriez dû savoir, avant de vous permettre
des critiques inadmissibles dans votre bouche et qui, par-dessus la tête
de ces messieurs, vont atteindre (il salua de nouveau) notre Haut
Commandement.

Tous se raidirent à son exemple dans le geste du salut.

--Et sans qu'il vous suffise de cette grave incorrection, poursuivit le
colonel von Steinitz en haussant le ton, sans qu'il vous suffise d'avoir
osé vous prononcer effrontément contre l'enseignement formel de nos
autorités militaires, prenant ainsi position de rebelle à l'égard de
nos chefs à tous et de notre souverain lui-même, vous avez encore doublé
votre faute par la façon intolérablement grossière, insultante et
provocatrice dont vous avez voulu marquer votre insubordination. Je suis
très mécontent. Vous allez prendre les arrêts de rigueur, en attendant
les suites que comporte cette affaire. Je vais informer de cet incident
monsieur le major von Nippenburg, après quoi j'adresserai un rapport au
général.

Blanc comme un mort, Koenig serrait les dents, et pas un muscle de son
visage décomposé ne tressaillit.

--_Ich habe die Ehre_... termina le colonel. Capitaine, je n'ai pas un
reproche à vous faire. Vous avez été parfait. Bonsoir, messieurs.

Puis, revenant à Kaiserkopf et désignant l'appartement proche où
pleuraient toujours les prisonnières:

--Seulement, croyez-m'en, capitaine, les femmes sont peut-être de trop.

       *       *       *       *       *

Le bourgmestre fut fusillé le lendemain matin. Ses compagnons prirent,
sous escorte, le chemin d'Aerschot, d'où ils durent ensuite être dirigés
sur l'Allemagne.

J'étais très inquiet de Koenig. Qu'allait-il lui arriver? J'en causai
longuement avec Schimmel. Son cas était net: c'était le conseil de
guerre, la dégradation et cinq ans de forteresse. Mais si Schimmel, sa
colère de la veille tombée, n'avait plus que du mépris pour le
malheureux Koenig et abandonnait toute animosité à son endroit, il se
refusait par contre à tenter quoi que ce soit pour le sauver et se
désintéressait de son sort.

Il n'en était pas de même pour moi. J'aimais Koenig, et, bien que je
fusse loin, très loin, d'accorder la moindre approbation à ses idées, je
ne m'en dissimulais cependant ni la noblesse, ni l'étrange séduction.
J'éprouvais un chagrin sincère de la terrible mésaventure où l'avait
entraîné son coeur trop chevaleresque et j'aurais donné tout au monde
pour l'en tirer.

A force d'y réfléchir, je me rappelai opportunément le baron Hildebrandt
von Waldkatzenbach et ses hautes relations. Il me sembla que son
intervention, ou plutôt celle de ses nobles protecteurs, pourrait
peut-être faire dévier le glaive de la justice martiale et lui
soustraire, par quelque subtile manoeuvre d'influence, la belle tête pure
de Koenig.

Je ne voyais pas le baron tous les jours, mais je n'avais pas cessé
d'être dans les meilleurs termes avec lui; il m'appelait toujours son
«cher ami» et continuait de faire à ma bourse, surtout depuis notre
entrée en campagne, l'honneur d'emprunts réitérés, dont le total devait
se monter maintenant à une somme assez ronde.

J'allai le trouver à son cantonnement de la 6e compagnie.

--Ah! cher ami... khrr, khrr... je suis bien heureux de vous voir.

Ses quatre poils de moustache m'accueillaient avec un hérissement
affable.

Je ne tardai pas à le mettre au courant de l'affaire Koenig et à lui
faire pressentir le service que j'attendais de lui.

Il réfléchit un instant. Ses yeux changeants de chat passèrent
successivement au bleu, au gris, au jaune, puis revinrent à leur vert
primitif. Il sourit alors d'un air sournois et me dit:

--Je ne crois pas... khrr, khrr... qu'il soit besoin de monter si haut.

--Comment ça? fis-je naïvement. Avez-vous un autre moyen? Il s'agit,
vous m'entendez bien, d'arrêter en route le rapport du colonel...

--Ou d'empêcher le colonel... khrr, khrr... de le transmettre.

--Sans doute, et c'est ce qui vaudrait le mieux, mais...

Il sourit de nouveau et reprit:

--Le petit lieutenant von Bückling... khrr, khrr... s'en chargera. Von
Bückling n'a rien à me refuser... khrr, khrr... Je lui parlerai.

--Et vous croyez... fis-je en rougissant...

Je commençais à comprendre. Décidément, le baron Hildebrandt von
Waldkatzenbach était plus intelligent que je ne croyais. Je n'aurais
jamais osé trouver celle-là!...

--Soyez tranquille, cher ami... khrr, khrr... Von Bückling suffira.

Nous nous séparâmes avec effusion. Je me sentais délivré d'un grand
poids.

Le lieutenant von Bückling dut suffire, en effet, car nous n'entendîmes
jamais parler du rapport. Deux jours plus tard, Koenig voyait lever ses
arrêts. On attendit. Rien ne se passa.

D'ailleurs, le flot extraordinairement rapide des événements qui
suivirent, et sur lesquels j'anticipe quelque peu, fit vite oublier
cette affaire. Et comme ce fou de Koenig eut l'esprit de ne se livrer à
aucune nouvelle incartade, du moins avant la dernière, que je
raconterai, personne n'y pensa plus.

J'aime à croire qu'il ne sut jamais par suite de quelle intervention, et
à la faveur de quels moyens détournés, il put échapper au conseil de
guerre.



VII


Le 25 août, nous nous trouvions sur la route de Louvain. Nous marchions
allègrement à travers une riche campagne verte et jaune, exubérante
d'arbres, de prés et de froment. La troupe chantait de beaux _lieder_ du
pays natal, tandis que des ruines fumaient aux horizons et que des
bandes errantes de fugitifs se dispersaient à notre approche pour se
jeter dans les champs, mains levées. On leur envoyait tranquillement
quelques coups de fusil, sans autrement se déranger. Une odeur
pénétrante de moissons fraîches et de chairs brûlées flottait dans
l'atmosphère tiède. La canonnade roucoulait. Sous le soleil ruisselant,
c'était un magnifique paysage de guerre et de nature.

Nous commençâmes par découvrir, dans le sud-sud-ouest, émergeant de la
végétation et comme suspendue dans l'azur, la pointe fine d'une flèche
denticulée. S'élevant de plus en plus, elle dégagea bientôt quatre
jolies tourelles d'angle, dont on distinguait très bien à la jumelle le
délicieux ouvragement. Puis la tour apparut, puis la longue arête du
toit, portant, comme un joujou en équilibre, un clocheton. A mesure que
nous avancions, se dévoilaient et se précisaient d'autres tours,
d'autres tourelles, d'autres toits aigus, des clochers ajourés, des
dômes, des frontons, des lanternes, des façades guillochées, des
dentelles et des girouettes. Tout le centre de la ville était occupé par
une splendide masse gothique, qui, dans l'épanouissement de ses
arcatures, de ses pinacles, de ses ogives, de ses campaniles et de ses
roses, fleurissait comme une fastueuse corbeille de pierres disposée sur
le parterre des maisons, devant un fond léger de frondaisons et la
perspective harmonieuse d'une colline. C'était Louvain.

--Louvain! Louvain! répétions-nous remplis d'enthousiasme.

--_Loewen! Loewen!_ frémissaient joyeusement les soldats.

Je me réjouissais de visiter cette ville fameuse, pleine de merveilles
d'architecture. Je me rappelais les leçons de l'érudit Anton Glücken,
professeur d'histoire de l'art à l'université de Halle. Il nous en avait
fait une, précisément, sur Louvain et j'en avais noirci plusieurs pages
de mon cahier de notes. J'étais impatient de pénétrer sous les voûtes
majestueuses de Saint-Pierre, d'admirer les façades ornementées du
célèbre Hôtel de Ville, d'inspecter l'attique de Saint-Michel, les
stalles de Sainte-Gertrude, le tabernacle de Saint-Jacques, la tour
Jansénius, l'église du Grand Béguinage, les vénérables salles de
l'antique Université et son vestibule gothique. Peut-être même, si notre
séjour dans la vieille capitale des ducs de Brabant se prolongeait plus
de quelques heures, peut-être aurais-je le temps d'aller m'asseoir à un
pupitre de son illustre Bibliothèque et là, oubliant pour de trop courts
instants la guerre et le bruit des armes, d'y feuilleter pieusement
quelques-uns de ses précieux manuscrits et de ses exemplaires uniques.

Colonel et musique en tête, le régiment fit son entrée dans la ville par
la porte de Malines. De droite et de gauche s'infléchissaient les
jardins tenant la place des anciens remparts. Là se mamelonnait le
Mont-César, portant encore les restes du château féodal où s'était
disciplinée la jeunesse de Charles-Quint, sous la direction de son
précepteur Floriszoon, qui fut pape. Nos tambours réveillèrent les échos
de la longue rue, où s'alignaient de vétustes et nobles hôtels, aux
fenêtres endormies, aux manières graves. Des groupes de soldats
allemands, le calot sur le front, les mains dans les poches, flânaient
au long des trottoirs, regardant d'un air apathique les immeubles. L'un
de ceux-ci, plus moderne, à deux étages, portait cette enseigne brossée
en initiales noires sur la largeur de sa muraille: MAISON AMÉRICAINE.
Notre arrivée bruyante faisait sensation. Durant que nous nous
enfoncions, derrière nos cuivres, dans le coeur de la cité, la foule
allemande ne cessait de croître et nous acclamait. Il semblait que la
ville fût déjà pleine de troupes. Les _Feldgrauen_ entraient, sortaient
par les portes voussurées des maisons où ils avaient leurs
cantonnements, bambochaient ou fumaient aux fenêtres, remplissaient les
boutiques et les pintes, commerçaient ou se querellaient avec les
petits trafiquants de la rue. Parfois on voyait passer un otage encadré
de baïonnettes ou quelque soutane affolée poursuivie par les lazzi de la
soldatesque.

Taratata! tanrantamplan!... Nous contournions l'énorme vaisseau ogival
de la Collégiale, flanqué comme au moyen âge de ses maisons basses, et
nous débouchions à toute fanfare et au pas de parade sur la Grand'Place,
où la surprenante vision de l'Hôtel de Ville nous apparut tout à coup,
orfévrée comme un immense reliquaire, dans l'éblouissement marmoréen de
ses trois étages et de ses trente-neuf fenêtres fleuries, de ses
galeries, de ses balcons à réseaux, de ses quarante lucarnes, de ses six
tourelles surmontées de leurs six flèches, et sous l'éploiement
orgueilleusement noir, blanc, rouge de l'étendard allemand planté à son
sommet. A toutes les baies de l'admirable édifice se montraient des
grappes de têtes casquées. Un peloton de garde était rangé sur les
marches de l'escalier d'entrée, au perron duquel se tenait
l'_Etappen-Kommandant_, le major von Manteuffel, qui nous saluait de
l'épée.

La dislocation se fit un peu plus loin, au Vieux-Marché. Revolver au
poing, sergents et feldwebels couraient de tous côtés pour assurer des
locaux. On nous logea, le capitaine Kaiserkopf et moi, avec une
vingtaine d'hommes, dans une belle maison XVIIe siècle de la rue des
Moutons, appartenant à un professeur de l'Université. Notre premier soin
fut de nous y restaurer copieusement, mettant à contribution l'office,
la cave, la cuisine, la cuisinière et le professeur lui-même, qui fut
contraint de nous servir de sommelier.

Aussitôt que je fus libre, je sortis faire un tour en ville. Nos soldats
étaient déjà répandus par bandes dans les rues. Il y en avait aussi
beaucoup du 165e hanovrien, dont le régiment paraissait être au complet
à Louvain, comme le nôtre. De nouvelles troupes ne cessaient d'ailleurs
d'affluer. Il en venait de partout, du sud, du nord, de l'est, par la
rue de Namur, par la rue de Diest, par la rue de Tirlemont et par celle
des Joyeuses-Entrées. Les parcs et les boulevards foisonnaient de
campements. Sur les pelouses et les plates-bandes, le train avait tiré
ses chariots et les artilleurs leurs canons. Les chevaux étaient
attachés aux platanes centenaires dont ils rongeaient l'écorce. Les
chaussées, les trottoirs, les places, les gazons piétinés et creusés
d'ornières croupissaient sous des couches de fumier. Toute la sentine de
l'armée pourrissait sur la ville.

Revenu sur la Grand'Place, je m'absorbai longuement dans la
contemplation de la riche joaillerie de l'Hôtel de Ville. Tout blanc,
entièrement sculpté, fouillé comme un rétable d'ivoire, le somptueux
monument était couvert du haut en bas de statues et de hauts-reliefs, de
niches géminées, de dais et de consoles. Toute l'histoire de la cité s'y
trouvait figurée dans le costume de l'époque, sous les traits de
personnages du temps ou la fable de scènes bibliques. Princes, seigneurs
chanoines, théologiens, bourgmestres, échevins et marchands y mêlaient
leurs effigies héroïques ou grotesques, sévères ou hilares en toutes
sortes de postures solennelles ou gaillardes, pieuses ou lubriques. Se
doutaient-ils, tous ces joyeux compères, tous ces braves bourgeois de
Louvain, qu'un jour viendrait où le général von Kluck, en route pour
Bruxelles et Paris, coucherait cavalièrement chez eux, où la botte
éperonnée et la cravache altière du major von Manteuffel régneraient à
la prussienne sur leur fastueuse demeure? Sous les trois couleurs de
notre drapeau impérial, le magique Hôtel de Ville, l'orgueilleux palais
communal, n'était plus maintenant que la _Kommandantur_.

En face se trouvait la collégiale de Saint-Pierre. Lorsque je pénétrai
dans sa vaste enceinte, le calme grandiose qui m'accueillit, au sortir
du tohu-bohu de la place, me fit une profonde impression. Entre ses
vingt-huit faisceaux de colonnettes et dans la lumière de ses vitraux,
la nef s'ouvrait, s'envolait et se prolongeait avec une mystérieuse
splendeur. Des groupes de femmes et de béguines priaient, affalées sur
les dalles ou aux dossiers des agenouilloirs, et leurs marmottements
confus, s'exhalant comme un encens, s'unissaient peut-être en une même
et vaine imploration pour leurs morts, pour leurs combattants, pour la
Belgique. Dans une chapelle, un office bas se célébrait au son d'une
clochette aigrelette. Mais ces manifestations d'un culte qui n'était pas
le mien m'intéressaient peu. Toute mon attention se trouvait requise par
les merveilles artistiques dont regorgeait la basilique. D'admirables
panneaux de maîtres flamands, des fonts baptismaux de Metsys, des orgues
de Golphus, un banc de communion de Papenhoven, un tabernacle, des bois
peints, des marbres, des ferronneries, des tombeaux composaient un
véritable musée allant du gothique au dix-huitième. Une chaire de
vérité, compliquée et touffue, représentait sous un baldaquin de
palmiers le reniement de saint Pierre et la conversion de saint Paul.
Deux chefs-d'oeuvre de Bouts ornaient la chapelle des Chirurgiens et
celle des Brasseurs. L'un figurait le martyre de saint Erasme,
désentraillé par deux bourreaux en présence de l'empereur. Le second,
qui peignait la Cène, était le panneau de milieu d'un triptyque dont les
volets appartenaient l'un au musée de Berlin, l'autre à la Pinacothèque
de Munich. Nous possédions maintenant l'ensemble, avec la partie
centrale qui nous manquait.

Mais le morceau le plus remarquable était peut-être le jubé. Il ouvrait
sur le choeur trois merveilleuses arcades du plus riche style flamboyant,
festonnées, enguirlandées, enchevêtrées de feuillages et peuplées de
statuettes d'apôtres. Eclairé par un lustre à douze branches et surmonté
d'une croix immense, il mettait dans l'austérité du milieu, et malgré le
luxe de son ornementation, une touche d'une rare élégance et d'un art
parfait.

Au sortir de cette visite minutieuse, que mon goût pour les belles
choses et le souvenir de mon cours universitaire avaient prolongée je
sentis le besoin de reposer un peu mes jambes fatiguées, tout en
humectant mon gosier altéré d'une chope ou deux de bière de Louvain.
J'entrai à cette fin, rue de Bruxelles, au café Sody. Le tenancier, aidé
de ses deux filles, servait de son mieux de nombreux soldats. On
tapageait, on se débraillait, on lutinait les donzelles qui,
rougissantes, regardaient leur père, ne sachant si elles pouvaient
résister ou s'il leur fallait se laisser tripoter. Des landwehriens, qui
assuraient avoir traversé le territoire hollandais, tiraient de leurs
poches des poignées de cents et montraient des paquets de cigarettes de
Maestricht.

--Nous sommes de braves gens, disaient-ils en répandant leur monnaie. Il
n'y a pas de meilleurs bougres que les Allemands.

Quel que fût l'agrément du lieu, je m'y attardai moins qu'à la
Collégiale, car je voulais voir l'Université. Elle se trouvait rue de
Namur. Il était à peu près quatre heures quand j'y entrai. La
Bibliothèque, comme je l'ai dit, m'attirait surtout. J'espérais pouvoir
en examiner à mon aise les anciennes salles, avec leurs superbes
boiseries et leurs portiques à colonnes, celle des Promotions, celle des
Portraits, les statues de philosophes et d'écrivains, les vieilles
toiles retraçant les traits de Juste Lipse, d'Erasme, de Jansénius. Je
désirais vivement voir et tenir entre mes mains certains des joyaux de
ses collections, le petit manuscrit de Thomas à Kempis ou le fameux
exemplaire sur vélin d'André Vésale, présent de Charles-Quint. Sans
prétendre à l'érudition d'un médiéviste ou d'un docteur en droit canon,
le modeste étudiant que j'étais pouvait cependant trouver dans ce docte
sanctuaire de quoi intéresser sa curiosité.

Je m'arrêtai d'abord, plein d'émerveillement et de respect dans le grand
vestibule du rez de chaussée. L'admirable crypte s'approfondissait,
régulière et hypostyle, sous les poutres énormes de son plafond, entre
de larges arcades à cannelures que supportaient de gros piliers ronds à
chapiteaux feuillus. Construite pour servir de Halle aux Drapiers, elle
avait longtemps retenti du bruit des échanges, avant de résonner du choc
des discussions scolastiques et d'être balayée par les robes des
professeurs. La poussière en était savante et l'ombre tutélaire.

J'allais m'engager sur les marches de l'escalier à double rampe qui
montait aux étages, lorsqu'une fusillade insolite, éclatant au dehors,
vint m'arracher à ma méditation. Le piétinement précipité de gens qui
couraient, des cris, d'inquiétantes rumeurs parvenaient de la rue. Je
sortis. Des portes se fermaient brusquement, des volets se closaient,
des soldats en alerte, l'oeil sur le qui-vive et la gâchette au doigt,
obliquaient ou rasaient les murs avec circonspection.

--Qu'y a-t-il? demandai-je à un sous-officier qui se hâtait.

--Vous n'entendez pas, _Herr Fæhnrich_?... La bataille se rapproche...
C'est là-bas...

Son bras se tendait en direction du nord-ouest. Il disparut.

La canonnade, en effet, s'entendait à peu de distance et avec une
intensité singulière. Dans le zèle de mon exploration je n'avais pas
prêté attention à son accroissement. J'en percevais maintenant très fort
le grondement sinistre, et je me sentis subitement plein d'appréhension.
Que se passait-il exactement? Je m'élançai dans la direction indiquée.
Le centre de la ville bourdonnait comme une ruche en délire. Partout
régnait le plus grand désordre. Des officiers, hors d'eux, clamaient
des injures en brandissant des revolvers. Des cavaliers galopaient dans
les rues, en criant: «_Alarm! Alarm!_» Les estafettes se succédaient à
la Kommandantur. Une tourbe de soldats confluait de toutes parts,
ahuris, furieux armés ou non, quelques-uns le pot en main ou une garce
dans le coude, d'autres belliqueux et harnachés jusqu'aux dents. Des
automobiles pétaradaient en tous sens, montaient sur les trottoirs et
les gazons. Fouaillés jusqu'au sang, les chevaux, par quatre, roidissant
leurs muscles, entraînaient dans un vacarme de ferraille et de jurements
leurs canons et leurs caissons. Des bataillons précipitamment rassemblés
prenaient le pas de course vers le nord.

--_Alarm!_... _Alarm!_...

Le tonnerre de l'artillerie semblait maintenant crouler aux abords mêmes
de la ville. Des essaims d'habitants massés sous les portes ou aux
encoignures des rues haletaient d'émotion et ne cachaient pas leur joie.

--Ce sont les Belges! criaient-ils. Ce sont les Anglais!... Ils arrivent
de Malines!

Une harde de hussards essoufflés, poussiéreux, sordides, venant du
combat, rentraient dans Louvain, tirant leurs bêtes par la bride. Ils
sentaient la défaite. Des vagues de fuyards, des chariots aux traits
rompus, des débris de convois, tout un ressac de champ de bataille
refluait à gros bouillons sales vers l'arrière en roulant ses épaves.
Les troupes qui sortaient se heurtaient, comme en un mascaret, au flot
qui remontait. Dans la confusion dans l'incertitude où l'on était si
l'ennemi ne se trouvait pas déjà aux portes, les fusils partirent; des
corps allemands tombèrent des deux côtés. Ce fut un instant
d'inexprimable bagarre. Je vis même, au carrefour de la rue du Poirier,
près de la Dyle, un officier du 165e descendu net d'un coup de feu par
un soldat de son régiment: une vengeance, sans doute. J'allais courir
sus au misérable, car j'avais aperçu son geste; mais l'assassin se
perdit dans la cohue.

Les déflagrations devenaient maintenant générales, se répercutant avec
une rapidité foudroyante dans tous les quartiers. On tirait dans la rue
de Bruxelles, dans la rue du Canal, dans la rue de la Station, du côté
du boulevard de Tirlemont, de la rue Léopold, de la rue Marie-Thérèse,
du Grand Béguinage, de la porte de Namur. Les hordes en débandade mêlées
aux troupes qui restaient ou à celles qui arrivaient encore de l'est ou
du sud étaient dans un état d'exaspération indescriptible. On hurlait de
partout:

--_Man hat geschossen!... Die Civilisten haben geschossen!..._

De nombreux cadavres d'habitants de Louvain parsemaient déjà les rues.
On épaulait sur tout ce qui se montrait aux fenêtres ou sur les toits.
La chasse à l'homme était ouverte. Au crépitement de la fusillade se
joignit bientôt la crécelle des mitrailleuses. Les carreaux et les
vitrages volaient en éclats. Les tuiles retentissaient sous la grêle. On
enfonçait les portes. On plaçait des pétards sous les murs. On se ruait
férocement dans les maisons, crosses ou baïonnettes levées. On
poursuivait les gens de chambre en chambre. On en sortait des caves où
ils s'étaient réfugiés et on les massacrait sur les pavés. Il en fuyait
par-ci, par-là, au dehors, affolés et tourbillonnants, qu'on abattait
comme du gibier.

--_Schweinehunde! Schweinehunde!_ aboyaient les massacreurs en traquant
leurs victimes.

J'essayai de regagner tant bien que mal la Grand'Place. Il était huit
heures du soir. En passant devant le café Sody, où j'avais bu de la
bière, je vis le patron étendu la gorge tranchée sur son comptoir. Une
de ses filles râlait et rendait le sang. L'autre avait disparu.

Sur la Grand'Place, c'était à la fois le tumulte et la fête. Les cafés
et tavernes débordaient de monde. Au Lyrique, au Gambrinus, on
s'écrasait. J'entrai au café Rubens, où des officiers ripaillaient au
milieu d'un déferlement de drôlesses, de filles en cheveux, de putains
allemandes venues d'Anvers, de Bruxelles ou d'Ostende, qui hurlaient à
la mort ou excitaient au pillage. Kaiserkopf, à moitié ivre, se
déchaînait entre deux pouffiasses.

--J'ai vu le major von Manteuffel, braillait-il. Toute la ville sera
punie. Jusqu'ici nous n'avons brûlé que des villages. Maintenant,
_Donnerwetter!_ nous commençons avec les grandes villes. Louvain sera la
première qu'on détruira.

Toute la salle éclata de joie dans une tempête de _hoch!_

Je fus pris d'un frisson à cette perspective; mais je me rassurai en
pensant qu'il ne pouvait s'agir que d'une rodomontade du trop bouillant
capitaine. C'était déjà assez, me semblait-il, des meurtres de civils et
de l'assaut des domiciles privés.

On continuait à tirailler au dehors. Parfois on entendait le sifflet
d'un sous-officier, suivi d'une salve plus forte. C'étaient les
exécutions régulières qui commençaient. Soudain quelqu'un cria:

--Au feu!...

Cela jeta une certaine perturbation. Cependant la plupart des officiers
se rassirent, au milieu de leurs chopes, de leurs femmes et de leurs
assiettes. Quelques-uns seulement sortirent. Je les suivis.

Le feu venait, en effet, d'éclater sur plusieurs points de la ville. Il
rougeoyait chaussée de Tirlemont, place du Peuple et du côté de la gare.
Un instant après, les flammes s'élevaient sur la rue de Diest. Une fumée
opaque montait et tournoyait, couvrant peu à peu tous les quartiers de
l'est. On percevait en même temps le son de fréquentes mitraillades,
mais sans cris: c'était trop loin. Dans la direction de Malines, le
canon tonnait toujours, s'effaçant graduellement. Au concert de
l'Alhambra, tout proche, une musique militaire jouait des airs de
danses.

Tandis qu'environné d'un grand concours de soldats qui applaudissaient
et s'éjouissaient je demeurais là, tout étourdi, me tournant de côté et
d'autre pour voir si de nouveaux points d'incendie se montraient et
surveiller la marche du sinistre, j'aperçus inopinément Schimmel qui
traversait la place. Parfaitement détaché de ce qui se passait autour de
lui, le lieutenant paraissait uniquement occupé d'une affaire
personnelle. Pour tout dire, le lieutenant Schimmel était en bonne
fortune, mais comme peut être en bonne fortune un officier prussien dans
une ville conquise. Il emmenait ou plutôt il entraînait violemment par
le poignet une femme, une religieuse d'une surprenante beauté. Toute
pâle, éplorée, mordant ses lèvres, ses longs cheveux noirs baignant ses
épaules, la jeune nonne, crispant dans sa robe d'étamine ses formes
fuselées, résistait avec l'énergie vaincue de la faiblesse et du
désespoir. Un ecclésiastique courait derrière eux, en proie à la plus
vive émotion.

--Malheureux! suppliait-il... Respectez cette soeur!... C'est
Mademoiselle de...

Et il cita un des plus grands noms de la Belgique.

Froidement, Schimmel se retourna, dirigea sur l'importun la mire de son
revolver, visa et fit feu. Le prêtre tomba raide mort.

Puis il disparut avec sa proie dans la direction d'un hôtel du
Vieux-Marché.

Mais, brusquement, voici qu'une maison se mettait à flamber tout près de
moi, allumée d'un coup comme une bûchette. Puis une autre; puis une
troisième, place Marguerite. Une intense odeur de résine empesta l'air.
En même temps débouchait de la rue de la Station toute une escouade de
sapeurs incendiaires, organisée et munie d'instruments perfectionnés,
commandée par un feldwebel du génie. Ils avaient des pompes à pétrole,
des seringues à benzine, des fusées, des grenades, des pastilles
chimiques. Ils s'éclairaient de torches d'acétylène et lançaient des
signaux lumineux. Je les vis avec terreur s'approcher de la tour de
façade de la Collégiale, au bas de laquelle ils commencèrent de disposer
un bûcher. D'autres brisaient les vitraux à coups de grenades ou
dressaient des échelles aux angles du transept pour aller bouter le feu
aux toits des chapelles.

Je n'en croyais pas mes yeux, quand une lueur subite se projeta d'un
grand bâtiment situé à l'entrée de la rue de Namur. Horrifié, je me
précipitai de ce côté. Mon sinistre pressentiment ne m'avait pas trompé.
Les Halles universitaires commençaient à brûler. Une équipe de
pétroleurs s'y employait. Un officier dirigeait la manoeuvre.

Tandis que je demeurais là, cloué sur place, un père joséphite sortit
bouleversé de l'édifice, et, courant à l'officier, les mains jointes:

--Au nom du ciel, arrêtez!... Vous ne savez pas ce que vous faites!...
Mon Dieu!... Mais c'est l'Université!... C'est la Bibliothèque!...

L'officier toisa le père d'un regard d'acier; il se borna à répondre
sobrement:

--_Es ist Befehl[3]._

Le pauvre homme s'affaissa en sanglotant sur le seuil vénérable que, peu
d'heures auparavant, j'avais franchi d'un pas si allègre et si
respectueux.

Je ne pus en supporter davantage. Saisi de frayeur devant cette
catastrophe, pris ensuite de peur pour moi-même, pour ma sécurité
personnelle, pour mes propres effets, mon argent, les petits souvenirs
de famille, d autres aussi, que je conservais pieusement dans un coin de
mon paquetage, je m'enfuis dans la direction du sud, du côté de mon
logement.

J'allai donner en plein du nez sur le ventre d'un gros capitaine de
gendarmerie.

--Pardon... oh! pardon, monsieur le capitaine!... Savez-vous si ça brûle
rue des Moutons?

--Rue des Moutons... ma foi...

---C'est là que je suis cantonné... dans une maison... chez un
professeur...

--Oh! dans ce cas, rassurez-vous, mon jeune _Fæhnrich_, les maisons où
sont cantonnées nos troupes ne risquent rien; elles sont naturellement
livrées au pillage, mais elles ne seront pas brûlées... du moins pour le
moment. Vous pouvez continuer tranquillement votre promenade. _Guten
Abend!_

Je remerciai le bon capitaine de son assurance, et, désormais tranquille
pour ce qui me concernait, je revins, comme médusé, contraint par une
obsession infernale, au spectacle de la ville en flammes. Des centaines
de maisons incendiaient déjà le ciel de lueurs framboisées. Le Palais de
Justice, l'Académie des Beaux-Arts, le Théâtre brûlaient. Le quartier de
la Station n'était qu'un immense brasier. Tout grondait et ronflait. De
toutes parts, c'étaient des craquements, des fracas, des dislocations,
des effondrements. Des séquelles d'habitants en appareil hétéroclite
essayaient de se sauver, d'échapper à l'écrasement, au feu ou au
massacre et fuyaient vers le sud ou l'ouest au milieu des balles.
D'autres grillaient dans les immeubles et l'on entendait leurs cris
épouvantables.

Seules les maisons immédiatement attenantes à la Kommandantur étaient
protégées. De nombreux soldats avec des pompes en arrosaient
copieusement les murailles, dirigeant leurs jets de manière à empêcher
le rideau des flammes environnantes de se porter où il ne fallait pas et
de propager l'incendie jusqu'au précieux édifice qui abritait le major
von Manteuffel, ses officiers, ses services et une grosse garnison. Des
tuyaux étaient postés à cet effet à travers les appartements et
conduisaient l'eau sur les toits, d'où elle retombait tout autour en une
fine pluie incessante.

En dehors de cette oasis, la chaleur était intolérable. Une sensation
d'étouffement prenait âcrement à la gorge. Dans les rues, devenues à peu
près impraticables, on se heurtait à chaque pas à des amas en ignition
ou à des éboulements fumeux et il fallait faire de longs détours pour
circuler dangereusement d'un quartier à l'autre, sous les chutes de
poutres et l'avalanche des moellons. Il faisait plus clair qu'en plein
jour de soleil. Je tombai, rue Léopold, sur Wacht-am-Rhein qui, à la
tête d'une bande hurlante de forcenés, avait pris possession de tout un
îlot, dont il était le roi, le Néron, et dont il détruisait
systématiquement les maisons. Le sac commençait à s'organiser; mais
l'incendie le rendait encore périlleux et, pour le moment, tout à leur
furie, les soldats s'acharnaient plutôt à brûler qu'à piller. Place de
la Station, on exécutait en masse. Plusieurs centaines de civils y
étaient parqués, hommes, femmes, enfants, attendant leur sort, bras
levés. Sous les ordres d'un major à cheval, des officiers les
fouillaient, les dépouillaient de leur argent et de leurs bijoux, puis
les envoyaient au peloton d'exécution. Dans un coin de la place on
fusillait des prêtres liés quatre par quatre.

Je me trouvai, je ne sais comment, dans le haut de la rue par où nous
avions fait, le matin, notre entrée triomphale. Elle se consumait, d'une
extrémité à l'autre, à l'exception toutefois de la maison américaine,
intacte, dont l'enseigne détachait ses grandes lettres noires dans la
clarté aveuglante de la nuit en flammes. Sur la porte se trouvait
placardée cette affiche imprimée et timbrée du cachet du Commandant
impérial de la Circonscription de Louvain:

     Dieses Haus ist
     zu schützen.

     _Es ist streng verboten, ohne
     Genehmigung der Kommandantur
     Hæuser in Brand zu setzen._

     Kaiserliches Garnison-Kommando[4].

Je reconnus la petite butte du Mont-César et n'eus que quelques pas à
faire pour l'escalader. De là, le panorama était féerique. La mer de feu
s'étendait devant moi, battant l'horizon de ses vagues éblouissantes. Au
centre, le gigantesque vaisseau incandescent de la Collégiale s'y
balançait, comme soulevé par la tempête, projetant fantastiquement ses
agrès scintillants et sa mâture en détresse, prêt à s'abîmer dans les
flots embrasés. Des bouillonnements, des tourbillons, des courants de
lames déferlantes, des torrents d'écume roulaient et se tordaient en une
formidable boule ignée, tandis que, solitaire, comme un rocher, comme un
écueil déchiqueté, le massif abrupt de l'Hôtel de Ville, bravant la
tourmente, dressait ses escarpements, ses crénelures, ses aiguilles, ses
frontons sourcilleux par dessus les crêtes irritées qui venaient se
briser à ses pieds. Comme un serpent d'or en fusion, la Dyle annelait
dans cet océan ses replis, ses ondulations, ses méandres lumineux,
réverbérant sur un ton plus pur, mais non moins ardent, les éclats de
ses rives, toute écailleuse de reflets, de coruscations et
d'étincellements. Rutilant, phosphorescent, rouge, jaune, orangé, blanc,
un immense ciel chargé de toutes les couleurs vibrait et rayonnait,
intense et volcanique, sur ce chaos plutonien. De grands nuages gonflés
de fumées et de vapeurs brûlaient et bavaient leur lave comme des
cratères renversés. Des éclairs cuivrés, des écharpements violets, des
entailles vertes, cramoisies, roses, des biseautements de diamant
balafraient violemment les exhalaisons. La lune, comme un oeil crevé et
sanglant, regardait par un trou de bitume.

Je restai longtemps à contempler, pétrifié de stupeur et de fascination,
cette fresque titanique. Son horrible beauté me remplissait
d'émerveillement. Mais quel désastre!... Se pouvait-il que des hommes
détruisissent en quelques instants ce que des générations avaient mis
des siècles à édifier?... Quel désastre!... et quelle mélancolie!...
Louvain ne serait bientôt plus qu'une vaste ruine, semblable à celle du
château de Charles-Quint, dont je foulais d'un pied trébuchant les
informas vestiges.

L'est, par ou j'étais venu, je crois, m'était maintenant défendu. Je
cherchai une route par l'ouest.

Il était deux heures du matin quand je retrouvai mon domicile. Le
capitaine n'était pas rentré. Dans la salle à manger, le professeur,
notre hôte, gisait dans une mare de sang. Je gagnai ma chambre, accablé
de fatigue, ne demandant plus qu'à me jeter sur mon lit pour m'y
endormir d'un sommeil de plomb. Mon seul soin fut d'aller fermer la
fenêtre, ne voulant pas être incommodé par les odeurs et la fumée qui
flottaient au dehors.

Tandis que, la main sur les crochets, je me disposais à tirer les
contrevents, un débris de papier noirci vola jusqu'à moi, porté par le
souffle chaud de l'incendie. C'était un fragment d'incunable. J'y
déchiffrai difficultueusement ces mots, imprimés en caractères
gothiques: «... _At Germani in summa feritate versutissimi natumque
mendacio genus_...»

C'est tout ce que je pus consulter de la Bibliothèque de Louvain.



VIII


Je renonce à décrire la déception, la colère qui s'empara de nos hommes,
quand, le lendemain, l'ordre nous fut prescrit de reprendre la route.
Quoi! partir, alors que le pillage, le vrai pillage, le grand pillage,
le sac de toute une ville allait commencer! Sitôt passé le plus fort de
l'incendie, la garnison se jetterait sur les ruines: elle en avait pour
huit jours au moins. Et c'est à ce moment qu'il nous fallait vider les
lieux!

--Pas de chance! grommelait Kaiserkopf. Nous arrivons toujours ou trop
tard ou trop tôt!

Mais il fallait obéir: les ordres étaient les ordres.

La ville brûlait toujours. La Collégiale, dont la tour s'était
effondrée, lançait par toutes ses ouvertures des torrents de flammes
jaunes; des nappes de maisons embrasées bougeaient, flottaient, se
suspendaient dans la vapeur, tandis que d'autres déjà consumées,
fumaient, craquaient, s'affaissaient.

Un soleil sans rayons, pâle comme une lune, essayait en vain de percer
le voile opaque des gaz.

Nous contournâmes la ville par les boulevards de sud-est pour nous
rendre à la station, où trois trains nous attendaient. Tout le régiment
s'embarqua pour une destination inconnue.

Tandis que nous roulions lentement au travers d'une campagne fertile et
d'une région non ravagée, le long de voies que réparaient hâtivement des
nuées de travailleurs belges et d'ouvriers des troupes de
communications, je m'absorbai, sans plus de distraction extérieure, dans
la lecture de mon courrier. Pour la première fois nous venions de
recevoir des lettres d'Allemagne. La distribution nous en avait été
faite à la gare. J'eus l'immense joie de recueillir, des mains sales de
notre postillon, tout un bouquet de ces précieux «souvenez-vous» du
pays. Il y avait une lettre de mon père, le conseiller de commerce
Hering, deux de ma mère, une de chacune de mes soeurs et deux de ma
Dorothéa. Je lus et relus cent fois ces missives chéries, j'en savourai
et j'en méditai religieusement chaque ligne, et je sentis plus d'une
douce larme gonfler ma paupière et rouler toute chaude entre mes cils.
Je dois même avouer que deux de ces lettres, qui renfermaient des
corolles de myosotis, furent en outre baisées et rebaisées longuement.

Tout allait bien à la maison. On y vivait dans la plus grande exaltation
patriotique. Mon père lisait quinze journaux par jour et souscrivait
avec enthousiasme aux oeuvres de guerre. Ma mère et mes soeurs avaient
pris la direction du petit poste de ravitaillement de la Croix-Rouge de
la gare d'Ilsenburg. Ma soeur Hedwige me décrivait minutieusement son
costume, qui lui seyait à ravir et avec lequel elle espérait bien faire
la conquête de quelque beau lieutenant de la garde. Notre domestique
Johann était parti pour la Russie.

Ma chère Dorothéa m'appelait «son héros», «son chevalier», «son
Lohengrin». Elle avait bien reçu mon premier envoi, celui de Visé, mais
point encore un second que je lui avais fait d'un des deux objets
butinés à Tongres, ce qui s'expliquait par les dates de ses lettres.
Elle me rappelait gentiment ma promesse de lui envoyer des boucles
d'oreilles: «_... Des étoffes, des soieries, mais surtout, surtout, mon
cher fiancé, les boucles d'oreilles que vous m'avez promises!..._»
Adorable Dorothéa! Certes, je la tiendrais, ma promesse!...

Ainsi bercé par ces tendres rêveries, plongé dans ces doux souvenirs, je
ne m'apercevais pas des heures qui passaient, plus occupé à songer à mes
chers absents et à vagabonder sentimentalement dans les forêts du Harz
qu'à regarder la plaine wallonne développer de chaque côté de notre
coupé ses cultures prosaïques et ses champs de betteraves.

Le train ralentit considérablement, lançant de stridents appels de
vapeur. Schimmel, qui sommeillait dans un coin, s'éveilla, bâilla,
s'étira, mit sa tête balafrée aux fenêtres, ouvrit sa montre, consulta
une carte.

--Où sommes-nous? demandai-je.

Après une nouvelle inspection des alentours, il me répondit:

--Nous devons approcher de Münster.

--Münster? fis-je étonné.

--Mons, si vous aimez mieux.

Nous nous trouvions aux abords d'une grande gare et d'un noeud important
de voies ferrées. De toutes parts des lignes couraient, bifurquaient,
s'enchevêtraient, chargées de locomotives, de rames en mouvement ou à
l'arrêt, qu'empanachaient leurs fumées et qu'articulaient leurs
attaches, leurs boggies, leurs tampons de choc. C'était un dédale
inextricable, une chenillère de wagons de toute espèce, de voitures
compartimentées, de fourgons, de trucs, de tenders, où les gros chiffres
blancs du matériel belge se mêlaient aux longues inscriptions allemandes
et où, sous l'apparent désordre, tout manoeuvrait avec souplesse, dans le
tintamarre des plaques et le virevoltement des disques. Les trains qui
arrivaient du nord ou de l'est amenaient des troupes fraîches, des
canons, des obus; ceux qui venaient du sud emportaient des blessés, des
meubles, des machines, des stocks de métaux, de coton, de laine ou de
cuir. J'en vis un composé d'un bout à l'autre de fourgons hermétiquement
clos et dégageant une astringente odeur de chlore. Je sus plus tard que
ce train devait être plein de cadavres entièrement nus, empilés et
pressés comme des harengs, en route pour les hauts fourneaux de l'Eifel.

Le nôtre finit par s'arrêter tout à fait, bien avant l'entrée de la
gare, complètement engorgée, le long d'un quai de fortune fait de
planches.

--_Heraus! heraus!_ crièrent des voix. _Alles heraus!_

Nous descendîmes sur ce quai improvisé, puis, de là, par de larges
passerelles de bois jetées par dessus les talus, sur une vaste promenade
en boulevard, plantée d'ormes et bordée, du côté opposé, de maisons
bourgeoises entourées de jardins et des hauts murs sombres d'un édifice
rébarbatif qui devait être une prison. Ce débarquement compliqué prit un
certain temps; mais au bout d'une heure, le bataillon von Nippenburg se
trouvait rangé tout entier sous les ormes de la promenade avec armes,
chevaux et bagages. Nos hommes, qui n'avaient cessé de boire et de se
restaurer depuis Louvain, tiraient encore de leurs musettes de
nombreuses bouteilles et des provisions, dont les débris, joints aux
excréments dont ils se soulageaient à l'envi, ne tardèrent pas à changer
le sol en fumier.

Je n'avais pas cherché à revoir Koenig depuis son affaire. Je l'aperçus
alors. Il était pâle et tourmenté. Il me vit, mais ne s'approcha pas de
moi, ne vint pas me tendre la main, et, quand je voulus le saluer, il
détourna la tête. Me rangeait-il aussi au nombre des «assassins»?

Je n'eus pas le loisir d'approfondir ce mystère. De grands cars
automobiles--j'en comptai bien une quarantaine--débouchaient dans la
partie du boulevard qui côtoyait la prison et venaient s'échelonner
devant nos sections. Ils nous étaient destinés. Nous les peuplâmes, à
trente hommes par véhicule, groupe après groupe, compagnie après
compagnie, et, sitôt garni, chacun d'eux démarrait à petite vitesse et à
grand bruit de moteur, le capot en direction du sud. Les chevaux,
accouplés, chaque paire montée par un palefrenier, suivaient au trot.
Des autos-canons et des autos-mitrailleuses s'intercalaient dans le
cortège, une pièce par cinq ou six voitures.

Nous contournâmes la ville. Elle semblait toute remuante d'un grand
frissonnement guerrier. Une innombrable soldatesque l'encombrait,
l'emplissait de tumulte, aussi diverse par le maintien et l'allure que
par le visage et le costume, et ses flots incessants débordaient jusqu'à
nous. Au milieu de soldats allemands de toutes armes et de toute
incorporation, les uns en service commandé de police, de garde ou
d'escorte, d'autres en pleine bamboche, titubants et braillards,
d'autres, blessés légers, la tête bandée ou le bras en écharpe, on
voyait défiler, hâves et farouches, de sinistres cohortes de
prisonniers, qui s'avançaient péniblement sous les insultes, les
crachats, les coups de baïonnettes et les brandissements de crosses. Il
y avait là des pantalons rouges français, mais en petit nombre; la
plupart des prisonniers, en uniformes jaune terreux et en casquettes
plates à bords aigus, devaient être des Anglais. Ils fumaient, la bouche
amère, de courtes pipes tombantes. On voyait aussi de hauts diables très
maigres et très secs, la rotule nue nouant leurs jambes d'échassiers,
enjuponnés et coiffés de bonnets à rubans. Beaucoup s'emmaillotaient de
pansements sommaires barbouillés de sang et de pus. Ils nous jetaient,
au passage, des regards affamés.

Nous n'eûmes pas le temps de recueillir grand'chose de Mons que cette
rapide vision. Nous aperçûmes un beffroi, pavoisé du drapeau allemand,
une flèche de cathédrale, une statue, une tour. Puis nous virâmes à
droite, en direction ouest-sud-ouest, sur une grande route pavée.

Du court contact que nous avions eu avec les nôtres au frôlement de
cette ville que nous laissions derrière nous, nous avions cependant
appris de grandes nouvelles, confirmant ou précisant les bruits vagues
qui couraient parmi nous de bouche en bouche depuis notre départ de
Louvain. Une formidable bataille de trois jours s'était livrée entre nos
armées et les armées françaises appuyées par quelques divisions
britanniques, sur toute l'étendue d'un immense front courant des
Ardennes à l'Escaut. Partout les légions ennemies avaient été
bousculées, enfoncées, disloquées, pulvérisées, laissant des centaines
de milliers de morts et de prisonniers; et leurs débris informes, en
complète déroute, fuyaient à cette heure précipitamment vers le sud,
entraînant dans leurs remous vertigineux les populations affolées de
provinces entières. Jetées après elles comme un irrésistible raz de
marée, nos phalanges les poursuivaient de leur ruée triomphale. Jamais
dans l'histoire un pareil cataclysme ne s'était vu. C'était le monde
occidental qui s'effondrait sons les coups de massue du Hermann
germanique.

Comme bien on pense, ces nouvelles magnifiques nous comblèrent de joie.
On faisait circuler de car en car un communiqué de notre Grand
État-Major à peu près ainsi conçu:

     L'armée allemande de l'ouest a pénétré victorieusement sur le
     territoire français, de Cambrai aux Vosges. L'ennemi a été battu
     sur toute la ligne et se trouve en pleine retraite. Vu l'étendue
     énorme des champs de bataille il n'est pas possible de donner des
     chiffres exacts sur ses pertes en tués, blessés, prisonniers et
     étendards pris. L'armée du général von Kluck a culbuté l'armée
     anglaise près de Maubeuge. Les armées des généraux von Bülow et von
     Hausen ont battu complètement environ huit corps d'armée français,
     entre la Sambre, Namur et la Meuse. Namur est pris. L'armée du duc
     de Wurtemberg poursuit l'ennemi au delà de la Semoy. L'armée du
     prince impérial allemand s'est emparée de Longwy.

De grandes jubilations roulaient d'un bout à l'autre de notre cortège,
des _hoch_, des _vivat_, _semper vivat_, mêlés aux strophes délirantes
de nos chants patriotiques, le _Heil Dir im Siegerkranz_, le
_Deutschland über alles_, ainsi que l'hymne cher entre tous à
Wacht-am-Rhein, dont j'entendais la grosse basse tonner frénétiquement
dans la voiture qui nous suivait.

De nombreuses traces de la terrible bataille qui s'était si
victorieusement dénouée étaient des plus visibles sur notre route:
maisons fracassées, charrois démontés, chevaux tumescents, cadavres
kakis allongés ou recroquevillés, blessés sautillants ou se convulsant à
terre et que nous tirions au jugé, en passant. Nous traversâmes un gros
bourg dont une centaine de maisons avaient sauté et qui brûlait encore.

Mais à mesure que nous avancions, ces marques se raréfiaient. Il
semblait que nous parvenions à l'extrémité même de ces lignes
gigantesques de combats, dont les ondes furieuses étaient venues
s'éteindre et mourir dans ces parages. En même temps, le pays changeait
d'aspect. Il se dénudait maintenant, se léprait, tout pelé d'une teigne
étrange et chargé de poussière noire. Combustible et phlogistique comme
un champ de l'Erèbe, il se pustulait d'un semis de petites montagnes
cendrées, uniformément coniques, qui le mouvementait d'une géographie
singulière, pyramidale et volcanique. Quelques collinettes de prés ou de
boqueteaux d'un vert cru et une multitude de petites maisons aux toits
rouge vif coloriaient avec une violence bizarre ce paysage scoriacé. Je
n'avais encore rien vu d'aussi curieux que cette contrée. La faune
humaine, très grouillante, semblait constituée par une peuplade
troglodyte, dont le comportement habituel était, à ce qu'il me parut, de
se tenir à croupetons sur le seuil de ses demeures, la pipe aux dents,
pour les hommes, et, pour les femmes et leurs marmots, la tartine de
beurre ou le bol de café au lait à la bouche. Ces indigènes nous
regardaient passer sans se déranger, bien qu'avec étonnement et
méfiance. Ils n'avaient encore vu de nous que quelques escadrons de
cavalerie, dont nous rencontrions les petits postes de distance en
distance. Ils se demandaient, tout en fumant et en mangeant, qui nous
pouvions bien être et ce que nous venions faire dans leurs corons. Mais
nous n'avions pas le temps de nous arrêter pour le leur apprendre, ni
pour leur montrer quelle sorte de gens nous étions.

       *       *       *       *       *

Tout à coup des cris s'élevèrent, accompagnés de hourras tumultueux:

--France!... France!... Nous sommes en France!... _Frankreich!...
Frankreich!..._

Nous continuions à rouler imperturbablement sur une route tout à fait
libre, où ne circulaient que de fortes patrouilles de uhlans. Très
loin, dans le sud-est, le canon marmonnait. Aux mines et à leurs puits
d'extraction s'adjoignaient maintenant les forges et leurs halles
métalliques. Mais, au lieu du vacarme des marteaux-pilons et des
machines outils, c'était l'impressionnant silence de l'abandon ou de la
grève qui nous accueillait. Nous côtoyâmes deux villes toutes bardées de
constructions métallurgiques, de charpentes d'acier et de cheminées
usinières.

--Dans quelques semaines, déclarait sarcastiquement Schimmel, il ne
restera plus rien de tout cela. Tout aura été démonté, détruit,
déménagé. C'est le plan.

Il paraissait connaître fort bien la région et nous en décrivait la
topographie. Mais, désorientés par cette marche rapide aussi bien que
par la complexité du pays où l'on croisait sans cesse de nouvelles
routes et de nouvelles lignes ferrées, nous ne suivions
qu'imparfaitement ses explications, qui, pour exactes qu'elles dussent
être, ne contribuaient guère à nous éclairer. Aussi les noms de
localités à consonnances étrangères qu'il nous défilait et dont nous
entendions parler pour la première fois n'ont-ils laissé dans ma mémoire
qu'un souvenir incertain.

Conjointement au «plan» économique, Schimmel nous exposait le «plan»
stratégique, à beaucoup moins longue échéance et sur lequel il croyait
avoir des lumières spéciales:

--Nous participons, disait-il, à une vaste opération d'aile, ayant pour
but la prise à revers de l'ennemi. Nous le débordons largement sur sa
gauche, nous le gagnons de vitesse et nous allons lui jeter dans le
flanc, peut-être jusque sur ses derrières, un nombre important de corps
d'armée qui l'acculeront à un colossal Sedan. En quinze jours nous
aurons cueilli ce qui reste des armées françaises dans un immense coup
de filet.

--Et Paris? disions-nous.

--Paris restera au fond de la nasse.

Il était peu probable que Schimmel fût si peu que ce soit dans le secret
du Grand Quartier; son grade le rendait peu qualifié pour cela, et il ne
faisait partie d'aucun état-major, pas même de celui du régiment. Mais
sa remarquable intelligence lui permettait de déduire de ce qu'il
observait et des informations qui lui parvenaient le sens supérieur des
événements en préparation.

C'est ainsi que, lorsque nous nous arrêtâmes, au soir, sur un flanc de
côte bruyéreux, en vue d'une rivière canalisée que lui-même, dans
l'obscurité qui croissait, hésitait à identifier, il dit:

--Le plan est génial. C'est une question de transports. Sommes-nous
suivis ou précédés d'une quantité suffisante de canons et de munitions?
tout est là.

Nous quittâmes nos voitures passablement courbatus, emmantelés de
couches de poussière de diverses couleurs. Nous avions couvert cent
cinquante kilomètres dans la journée.

L'endroit où l'on venait de nous déposer paraissait éloigné de toute
localité importante. Il n'y avait non plus aucun village dans ses
environs immédiats. Des charpentiers du génie étaient occupés à y monter
des baraquements, dont l'un était déjà prêt à loger des troupes. Mais,
ce qu'on y trouvait de plus particulier, c'était l'entrée d'un vaste
souterrain, qui, se prolongeant je ne sais jusqu'où par des galeries
maçonnées bien fournies de litières de paille et éclairées par une
installation d'acétylène, semblait capable de donner abri à plusieurs
régiments. A cette vue, l'oeil de Schimmel brilla brusquement et il
s'écria:

--Je sais où nous sommes!

Mais rendu tout aussitôt discret et comme bâillonné par l'importance
qu'il venait de se découvrir subitement, il ne voulut rien dire de plus.

C'est dans ce souterrain que nous passâmes la nuit ou plutôt les
quelques heures de repos qui nous furent accordées. Avant le petit jour,
nous reprenions la route, cette fois à pied.

Le soleil se leva sur un beau plateau agricole, froncé de fines
ondulations et de lignes de bois. L'air était léger, le matin encore
frais. Nous marchions avec plaisir dans ces agréables campagnes de
France aux aspects doux et nuancés. De lieue en lieue nous traversions
un village, dont la population nous accueillait avec les signes de la
joie la plus vive. On nous prenait pour des Anglais. Nos coiffures
recouvertes de toile et nos uniformes gris n'avaient évidemment plus
qu'un lointain rapport avec la tunique bleue et le casque à pointe du
Prussien légendaire de 1870. Nous acceptions les hommages de ces bonnes
gens et surtout les présents qu'ils nous faisaient avec libéralité. Ils
nous tendaient des pâtisseries, du chocolat, des pots de confitures, des
bouteilles de cidre et de vin, du tabac, que nous n'avions même pas la
peine de payer, bien que nous fussions abondamment pourvus de monnaie
française par les soins de l'intendance. Comme nous ne faisions que
passer, nous n'en demandions pas davantage, et cette comédie nous
divertissait grandement.

Il se produisit même dans un de ces villages une scène des plus
comiques. Comme nous y entrions à grand tralala de tambours et de
fifres--car, pour corser la plaisanterie, nous faisions maintenant
donner la clique à tout propos,--et comme les paysans accourus nous
accablaient de leurs témoignages de contentement, un homme à blouse
bleue et à mine réjouie se détacha de la foule villageoise et, avec de
grands gestes d'effusion, se précipita sur Schimmel.

--Par exemple! s'exclamait-il, c'est-y Dieu possible! Mais oui, c'est
bien vous, monsieur Coursier! Si je m'attendais!... C'est ce bon
monsieur Coursier!... Ah! ça me fait plaisir de vous revoir!... Et
comment ça va-t-il, mon cher monsieur Coursier?

Il lui tendait sa large main calleuse.

Schimmel blêmit un peu, mais ne se décontenança pas.

--Qui êtes-vous? fit-il sèchement. Je ne vous connais pas.

--Vous ne me connaissez point?... Ah! elle est bien bonne!... Comment,
vous ne reconnaissez pas maître Jean Renard, du village de Courtavesnes,
chez qui vous veniez tous les ans, et pas plus tard que l'an dernier,
prendre votre pension pour la saison de chasse? Voyons, c'est moi,
monsieur Coursier, moi, Jean Renard!...

--Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous devez vous tromper, mon brave
homme.

--Allons, vous voulez rire, mon bon monsieur Coursier!... Moi, je vous
reconnais bien... Je vous ai reconnu du premier coup, malgré votre bel
uniforme... Ah! en avons-nous fait des parties de cartes, le soir, à
l'auberge!... Vous vouliez savoir tout ce qui se passait dans le pays...
Vous étiez à tu et à toi avec le juge de paix, l'huissier, le
percepteur... Vous les interrogiez sur les lieux, les gens et les bêtes,
sur tout... Le jour, vous étiez à courir par monts et par vaux... mais,
au lieu de gibier, vous rapportiez plus souvent des dessins et des
photos...

--Allez-vous vous taire, nom de Dieu!

--Voyons, mon bon monsieur Coursier, ne vous fâchez pas, je vous aimais
bien... Vous couchiez avec ma femme, c'est vrai, mais je ne vous en veux
point... Tenez, elle n'est pas loin d'ici, la bourgeoise. Je vas la
quérir. Elle aussi sera bigrement contente de vous revoir.

--Vous allez me foutre la paix immédiatement, sinon...

--Tiens, vous ne m'aviez pas dit que vous étiez Anglais... Qui aurait pu
se douter?... C'est que vous parlez rudement bien français pour un
Angliche... Ah! j'y suis! oui, pardine, je comprends... Vous êtes avec
ces messieurs les Anglais pour les guider...

Schimmel perdit patience. Il dégaina son revolver, et, avant que l'autre
ait pu seulement comprendre ce qui lui arrivait, avec la même sûreté de
main qui avait abattu le prêtre de Louvain, il lui brûla la cervelle.

Ce fut un beau concert. Les femmes criaient, les paysans se sauvaient,
personne ne se rendait bien compte de ce qui s'était passé; on se
demandait si c'était un accident, ou quoi. Les soldats menaçaient;
Kaiserkopf, rouge et sacrant, parlait déjà, heureusement en allemand, de
faire au village son affaire. Le maire et le garde champêtre survenaient
en émoi et voulaient verbaliser. Je ne sais comment cela aurait tourné,
si le major von Nippenburg, inquiet de l'arrêt de la colonne, n'était
arrivé au trot de son cheval. Il vit le cadavre, le maire, le garde
champêtre et, sans s'informer des circonstances de l'incident, il
déclara tout de suite à ces représentants de l'autorité qu'on était en
guerre, que l'affaire ne les regardait pas, mais concernait
exclusivement l'autorité militaire, qui procéderait. Puis il donna
l'ordre de repartir, ce qui fut fait, tandis qu'on voyait accourir, tout
clopinant dans un lot de commères gesticulantes, le rebouteur du village
qui venait s'enquérir si on n'avait pas besoin de ses soins.

       *       *       *       *       *

Nous ne savions ce qu'étaient devenus, depuis Louvain, les autres
bataillons du régiment, non plus que, depuis beaucoup plus longtemps,
les autres régiments de la division. Aussi notre surprise fut-elle
grande quand, au soir, nous trouvâmes, bivouaquant sous le couvert d'une
forêt, l'effectif divisionnaire à peu près complet. Il n'y manquait que
deux bataillons, qui rejoignirent une heure après nous. C'est là que
nous pûmes admirer la science de nos états-majors qui parvenaient à
diriger, comme sur un échiquier, la marche de leurs unités par des
routes diverses et à les amener sans fourvoiement au lieu décidé
d'avance, pour les rassembler, au moment prévu, sous la main de leur
chef. Cette forêt toute bruissante et résonnante d'armes, au-dessus de
laquelle les avions d'observation de l'ennemi, s'il s'en trouvait, ne
pouvaient discerner que des cimes mouvantes d'arbres et des vols de
ramiers, nous parut du meilleur augure. La nombreuse artillerie qu'on y
voyait réunie, avec ses caissons bourrés d'obus, rendait en outre bien
vaines les craintes de Schimmel. De grandes heures se préparaient pour
nous.

Tandis que la troupe couchait sous les feuilles, une hôtellerie de
touristes, bien fournie de salles, de chambres, de communs et de
garages, servait de mess aux officiers. Elle était tenue par un Allemand
naturalisé qui, tout fier et tout ruisselant de servilisme, se
multipliait en l'honneur de ses hôtes prestigieux, devant les bottes
poussiéreuses de chacun desquels, s'il en eût eu le loisir, il aurait
voulu se jeter genou bas et langue pendante. Aussi y festoyait-on
seigneurialement, poulets, gigots, lièvres, cuissots de chevreuils,
perdrix, faisans, dindons, lapereaux sautaient dans les poêles,
mijotaient dans les casseroles ou tournaient aux broches; les tables
débordaient d'uniformes et le champagne moussait à flots.

Les généraux et les officiers de l'état-major divisionnaire dînaient
dans une salle séparée, où, de quart d'heure en quart d'heure,
confluaient des téléphonistes, des aviateurs ou des télégraphistes de la
sans-fil. Jamais encore je ne m'étais senti si près du général von
Zillisheim, commandant la division, et j'en avais tout un petit frisson.
L'autre brigade, qui avait donné devant Mons, avait été, à ce que nous
apprîmes alors, assez fortement éprouvée. Beaucoup de ses officiers
manquaient; ceux qui étaient là, le verbe sonore et le monocle
avantageux, faisaient des récits de la bataille. On avait sérieusement
frotté le mufle aux Anglais, qui n'avaient pas attendu la fin de leur
compte pour déguerpir si rapidement qu'on n'avait pu encore les
rattraper. Ces stupides insulaires n'avaient mis que quatre divisions
contre cinq de nos formidables corps. C'était bien la «méprisable petite
armée» dont on avait parlé. Que venaient faire ces joueurs de cricket
sous notre avalanche?

Mais à ces tableaux de tueries je préférai la relation de l'entrée de
l'armée allemande à Bruxelles, dont nous gratifia avec brio un officier
de liaison du 66e. Il fallait l'entendre décrire l'allure magnifique de
nos régiments, la stupéfaction des Bruxellois à leur aspect, les belles
avenues, les hautes maisons, les palais, les superbes brasseries qui
formaient autour de ce grandiose spectacle militaire un cadre triomphal.
Les troupes avaient défilé pendant trois jours et trois nuits dans les
vastes artères de cette capitale neutre, qui se croyait bien à l'abri de
leur atteinte. L'avant-garde était entrée le 20, à deux heures après
midi, sous les ordres du général Sixt von Arnim. Elle se composait de
régiments de cavalerie légère et de cavalerie de ligne, des deux
divisions du IVe corps, avec leurs brigades d'artillerie de campagne,
leurs batteries d'obusiers, leurs colonnes de munitions, leurs
compagnies de pionniers, leurs équipages de ponts, leurs ambulances et
leurs cuisines, d'un bataillon de chasseurs, avec ses mitrailleurs et
ses cyclistes, d'un régiment d'artillerie lourde, traînant des obusiers
de 150 et des mortiers de 210, de compagnies téléphonistes et
télégraphistes, de détachements d'aérostiers et de cent mitrailleuses
automobiles. Tout y était gris, uniformément, mystérieusement et
colossalement gris: gris les uhlans et leur forêt de lances d'acier
flammées de noir et de blanc, gris les dragons, gris les hussards, tant
hussards de la Mort, que hussards de Zieten, et gris leurs brandebourgs;
vert-de gris les chasseurs, gris, profondément gris les rangs épais de
l'infanterie de ligne et gris ses couvre-casque; grise toute
l'artillerie, canons, affûts, boucliers et caissons, gris tous les
fourgons du train, grises les automobiles, grises les motocyclettes,
grises les ambulances. Fondus dans tout ce gris, les parements, les
passepoils, les dragonnes et les chiffres des pattes d'épaules
paraissaient gris également. Les drapeaux étaient à la croix blanche sur
fond noir. Seules leurs cravates aux couleurs de l'Empire et les fanions
triangulaires de commandement mouchetaient ça et là de petits
flottillements rouges cet immense fleuve gris, cette incommensurable
marée grise. De régiment en régiment les musiques aux instruments ternis
effrayaient l'air de retentissantes marches guerrières. Les intervalles
de leurs tonitruements étaient remplis par les choeurs non moins
terribles des guerriers allemands qui, par deux mille voix à la fois,
ébranlaient les murs des maisons et secouaient de résonnements les
tympans. Mais, quel que fût le bruit de ces sonorités cuivrées ou
buccales, il ne couvrait pas celui des bottes ferrées battant
puissamment le pavé au rythme mécanique du pas de l'oie, ni le
martellement des sabots de chevaux, non plus que le fracas des roues
jantées d'acier, le carillon des chaînes de mitrailleuses, la stridence
des essieux, le grincement des freins, l'ébrouement catapultueux des
moteurs. Toute cette armée grise, cet énorme boa gris, rampait avec
rapidité et dans un tintamarre infernal à travers la cité bruxelloise,
comme un monstrueux dragon, rugissant effroyablement et tout écailleux
de métal. La grande ville horrifiée le regardait s'avancer dans ses
rues, écarquillant sur lui ses milliers de fenêtres vides. Vomi par la
porte de Louvain, il avait descendu le boulevard du Jardin Botanique,
étalé ses lourds replis devant la gare, tourné par le boulevard du Nord,
englouti sous sa masse la place De Brouckère, puis s'était allongé dans
le boulevard Anspach. Là, un de ses régiments avait annelé sur sa gauche
pour venir couvrir la Grand'Place. Le vieux quadrilatère en avait frémi
jusqu'aux derniers rinceaux de son architecture. Les pignons historiés
et leurs armoiries marchandes n'avaient rien contemplé de pareil depuis
les temps de l'Espagnol. Hérissée, la flèche de l'Hôtel de Ville
dressait au plus haut du ciel son saint Michel impuissant. Les
commandements gutturaux, la cadence brutale des crosses avaient
souffleté les façades illustres des Corporations: la Maison du Roi, la
Maison des Peintres, la Maison des Tailleurs, la Maison des Merciers,
la Maison des Bateliers, la Maison des Archers, la Maison des
Charpentiers, l'Hôtel des Brasseurs, la Maison du Cygne, la Maison de la
Rose. Le général von Jarotzky avait franchi le porche gothique de la
Maison Communale, éperons aux talons, sabre nu au poing. Et pendant
qu'il signifiait au bourgmestre Max et à ses échevins que la ville lui
appartenait et qu'il la frappait d'un tribut de deux cents millions, la
marche de l'armée grise se poursuivait interminablement, le reptile
encombrait le boulevard du Hainaut, écrasait le boulevard du Midi, et sa
tête écumante, épouvantable, invincible venait s'engager sur la chaussée
de Waterloo.

Nous entendîmes ce récit avec autant d'agrément que d'intérêt. Il nous
donnait un avant-goût de l'entrée plus sensationnelle encore que nous
ferions nous-mêmes, dans peu de jours sans doute, à Paris.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, les rapports de nos aviateurs et de nos reconnaissances
étant satisfaisants, la division s'ébranla sans retard, par trois
routes. Le temps était toujours magnifique: un vrai _Kaiserswetter!_
Comme l'affirmait notre devise guerrière, nous avions décidément «Dieu
avec nous».

Mais si nous avions Dieu avec nous, nous avions aussi le général von
Kluck. Il avait fait passer un ordre qui, au premier moment, avait paru
rigoureux, mais dont nous reconnûmes le fondement et auquel il fallut
obéir. Le général von Kluck ne voulait pas de traînards et les officiers
avaient le devoir de les abattre sans pitié. Il n'y en avait pas eu le
premier jour dans notre compagnie, mais il s'en trouva deux ce jour-là,
dont un que je connaissais bien, un nommé Plump, qui avait été jardinier
chez mon père et qui, moins apte à couper ses cors qu'à tailler ses
rosiers, avait vu, étape par étape, ses pieds s'enflammer jusqu'à lui
refuser tout service. Et il y en eut encore d'autres les jours suivants,
qui tous reçurent dans l'oreille le coup de revolver du capitaine
Kaiserkopf.

Nous avions fait trente-cinq kilomètres la veille; nous en couvrîmes
quarante pour notre seconde journée de marche sur terre de France. On
faisait une courte halte toutes les deux heures. Mais si notre manoeuvre,
ainsi que l'avait prévu Schimmel, était extrêmement rapide et ne
s'opérait pas sans fatigue, elle n'en était pas moins joyeuse. Le grand
but nous galvanisait tous. Paris! Paris! Il semblait que ce mot magique
nous poussât en avant et nous donnât des ailes.

La troupe chantait fréquemment pour électriser son allure. C'était
tantôt une compagnie, tantôt l'autre qui donnait de la voix, et chacune
avait son choeur de prédilection. Le nôtre était, bien entendu, celui de
Wacht-am-Rhein lui-même, _la Garde au Rhin_ et le terrible sous-officier
en accentuait les couplets avec un coup de gueule toujours plus enragé.
Nous battions de loin comme sonorité tout ce qui sortait du reste du
bataillon. Le capitaine Kaiserkopf en ressentait quelque fierté.

--Ce n'est plus la _Garde au Rhin, meine Kinder_, qu'il vous faudra
chanter, bramait il avec un gros rire, mais bientôt la _Garde à la
Seine_!

--Ou la _Garde à la Loire_! vaticinait plus âprement Schimmel.

Celui-ci ne dédaignait pas de se mêler à cette forte joie militaire, et,
au milieu des ébaudissements de sous officiers ou de simples soldats qui
égayaient la route d'airs du pays, de refrains provinciaux ou de
ritournelles d'accordéon, il lui arrivait de produire quelque chanson
plus originale, dont il chevrotait d'un fausset aigre la mélodie ou dont
il déclamait pompeusement les paroles.

Je m'en rappelle une, qui devait être nouvelle, car personne ne la
connaissait. La voici:

     _Mein Vater hat mich ein Lied gelehrt,
     Als er 70 aus Frankreich heimgekehrt,
     Eine Zeile lang, ohne Strophe und Reim,
     Das brachte er mit aus dem Kriege heim:
     Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_

     _Nach Paris! Er tat seinen ersten Schlag,
     Ein Franzose æchzend am Boden lag,
     Nach Paris! Seine Flinte nahm sicheres Ziel,
     Ein feindlicher Schütze zu Boden fiel.
     Nach Paris! Die Losung war gut und recht
     Und warf zu Boden ein neidisch Geschlecht.
     Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_

     _Jetzt merke ich wohl meines Vaters Wut
     An den Erbfeind, sie lebt auch in meinem Blut,
     Wir marschierten nach Frankreich, die tausend Mann,
     Und ich stimmte das Lied meines Vaters an,
     Kein Lied war kürzer und geller als dies.
     Ganz Deutschland singt's: Nach Paris! nach Paris![5]_

_Nach Paris!_ Toute l'Allemagne le chantait, en effet, et nous le
chantions avec elle. Et nous le chantions d'autant mieux que c'était
nous qui y allions. _Nach Paris!_ oui, oui, _nach Paris!_ Qui n'aurait
chanté? Je ne crois pas qu'à ce moment il y ait eu, dans toute
l'Allemagne, une seule voix discordante, même aucune de celles qui, sur
tant d'autres points, ne sont jamais d'accord.

Je n'étais pas sans me préoccuper parfois, je le dis sans fausse
modestie, de l'état d'esprit de mes soldats. Je ne me contentais pas,
comme tant de chefs de groupes, de maintenir la discipline et d'assurer
le service, sans plus considérer les hommes que des machines,
d'imparfaites machines qu'il fallait trop souvent rudoyer pour les faire
marcher. Ma qualité d'intellectuel m'imposait des prétentions à la
psychologie. Je m'intéressais à mes quatorze mousquetaires et me
montrais curieux de leur mentalité. Que pensaient-ils au juste de la
guerre? C'est ce que je me demandais et que, pour m'en instruire, je ne
jugeais pas indigne de moi de leur demander à eux mêmes. «Pourquoi te
bats-tu?» Cette question, je la leur posais. J'avais avec eux un
contact trop familier pour les inquiéter, et ils se défiaient trop peu
de moi pour ne pas me répondre avec simplicité et franchise. «Pourquoi
te bats-tu?» La plupart répondaient: «Pour l'Empereur» ou: «Pour le
_Vaterland_», et c'était vrai, ils ne se battaient pas pour autre chose;
l'Empereur et le _Vaterland_ représentaient tout pour eux: l'Allemagne,
leur coin de terre, leur famille, eux mêmes. C'étaient des protestants
comme moi, des Prussiens comme moi, des gens de la Saxe prussienne comme
moi, et, comme moi-même, ils se battaient bien réellement et pleins
d'enthousiasme pour l'Empereur et pour le _Vaterland_ contre l'ennemi
commun.

Mais le cas de tous mes fusiliers n'était pas aussi net. J'avais dans
mon groupe deux catholiques et trois socialistes, et ceux-ci
m'intriguaient davantage. L'un des deux catholiques était le soldat
Schnupf, que je connaissais du temps que j'étais volontaire et que
j'aimais bien. Quand je lui eus demandé: «Pourquoi te bats-tu, Schnupf?»
et qu'il m'eut répondu: «Pour l'Empereur», je lui objectai:

--L'Empereur est protestant, comment peux-tu te battre pour lui?

Schnupf réfléchit un moment, paraissant faire un gros effort pour
pénétrer en lui-même et définir la raison réelle pour laquelle il se
battait. Il dit:

--Je me bats contre la France anti-chrétienne et persécutrice de
l'Église. Elle doit périr. Dieu le veut. Notre Empereur est protestant,
c'est vrai, mais il respecte la religion catholique et la protège.
D'ailleurs le pape est avec nous.

--C'est juste, dis-je. Mais tu es entré en Belgique, Schnupf, un pays
catholique; tu y as brûlé des églises et massacré des curés. Comment
arranges-tu ça?

--Je vais vous le dire, _Herr Fæhnrich_. La Belgique a commis un grand
crime en s'opposant à notre passage et en tirant sur nos soldats. Si
elle ne s'est pas mise de notre côté, et si elle a préféré l'Angleterre
hérétique, c'est qu'elle n'est pas bonne catholique; ses églises sont de
faux temples et ses curés de mauvais prêtres. La Belgique n'a que ce
qu'elle mérite.

Il n'y avait rien à répliquer. La conviction de Schnupf était entière:
Schnupf savait pourquoi il se battait.

Avec Vogelfænger, ce fut un peu plus compliqué. Vogelfænger était un
mineur du Harz, socialiste des plus rouges. Quand je me risquai à
l'interroger, non sans lui avoir préalablement offert une tournée à
l'auberge d'un village, il me regarda fixement, comme pour s'assurer de
ma discrétion, puis il dit d'une voix basse et farouche:

--Je ne me bats pas pour l'Empereur, puisque je suis républicain.

--Bien entendu, accordai-je.

--Je ne me bats pas non plus pour la patrie, puisque le suis
internationaliste.

--Evidemment. Mais alors, diable, Vogelfænger, pourquoi te bats-tu? Est
ce que tu ferais la guerre à contre coeur?

--Je fais la guerre de bon coeur.

--Explique-moi donc ce mystère.

--Il n y a pas là de mystère, _Herr Fæhnrich_; vous allez comprendre.
Nos chefs nous ont dit: Voulez-vous le triomphe du socialisme? Alors
vous devez vous battre pour le triomphe de l'Allemagne. L'Allemagne,
nous ont-ils dit, est le seul pays du monde où le socialisme soit
vraiment puissant et vraiment organisé. Qu'est-ce que c'est que les
socialistes des autres pays? Rien, de petits partis misérables,
incapables d'une action quelconque et qui se mangent entre eux. Seule
l'Allemagne socialiste est grande et peut assurer l'avenir du
socialisme. Mais il faut pour cela que l'Allemagne soit la plus forte;
l'Allemagne vaincue, c'est le socialisme vaincu. Aucun socialiste ne
peut vouloir cela. Après la victoire, nous établirons le régime
socialiste en Allemagne et nous l'imposerons au monde. Les capitalistes
et les hobereaux qui ont décidé cette guerre ont en même temps signé
l'avènement du socialisme. Nous haïssons le Kaiser et ses ministres, et
nous voudrions tous les voir pendus. Mais, en attendant, ils font notre
affaire. Voilà ce que nous ont dit nos chefs. Vous, les junkers...

--Je ne suis pas un junker.

--Vous êtes un bourgeois, pour nous c'est tout comme. Vous autres
bourgeois et junkers, sans vous en douter, vous vous battez pour nous.
Nous sommes maintenant vos alliés c'est vrai, mais pour mieux vous
dévorer plus tard. L'armée, cette armée que vous avez si bien organisée,
est en réalité notre armée. Sur trois combattants allemands il y a un
socialiste et un autre qui est en train de le devenir. Moltke et von
Kluck sont nos hommes, sans le savoir. Cette guerre est notre guerre.
Plus il y aura de tueries, de sang répandu, d'horreurs et de massacres,
plus il y aura ensuite de socialistes. Voilà pourquoi nous nous battons,
_Herr Fæhnrich_. Vive la guerre!

Il y avait de quoi être médusé, et je le fus. Mais j'avais compris.
Vogelfænger savait, lui aussi, pour quoi il se battait: il se battait
pour le socialisme.

Personne donc ne regrettait la guerre. Chaque Allemand la faisait pour
un motif qui n'était pas toujours le même, mais qu'il connaissait
parfaitement, qui le poussait avec une force irrésistible et le liait
indissolublement à tous ses compagnons, quels qu'ils fussent, dans une
même communauté de passion et d'enthousiasme. Kaiserkopf se battait pour
le plaisir; Schimmel se battait pour le métier; von Bückling et von
Waldkatzenbach se battaient pour la caste; leurs soldats se battaient
pour le Kaiser, pour le pape ou pour la révolution sociale. Non,
personne ne regrettait la guerre, pas même Koenig, qui ne désapprouvait
que la manière dont la guerre était faite, non la guerre elle-même. Et
tous ensemble criaient: _Nach Paris!_

       *       *       *       *       *

Nous n'étions pas encore à la Loire, ni même à la Seine mais nous
venions de franchir la Somme. Il y avait eu, paraît-il, sur quelques
points certaines velléités de l'ennemi d'en défendre le passage; dans la
région où nous opérions, nous n'aperçûmes rien de semblable et nous
traversâmes la rivière, au point du jour, dans la plus grande liberté.
Au delà, le pays paraissait vide de forces hostiles. Mais nous n'avions
pas fait trois kilomètres que nous étions arrêtés par des troupes
françaises.

Déjà, sur notre droite, nous entendions la brigade qui nous flanquait
canonner depuis quelque temps avec vivacité. Nous n'avancions plus que
prudemment. Bientôt nos éléments reçurent l'ordre de prendre leurs
dispositifs de combat. Les téléphonistes étaient sur les dents.

De petits obus très meurtriers commencèrent alors à tomber. Ils firent
immédiatement plusieurs victimes. Des cris de fureur s'élevèrent:

--_Franzosen!... Franzosen!... Ach! die Franzosen-Kanaljen!..._

Le bataillon se jeta dans les chaumes vivement déployé, la compagnie
Kaiserkopf en avant. Une sueur froide me mouilla comme une douche. Mais
ayant déjà subi le baptême du feu, je me cravachai intérieurement le
coeur pour me forcer au courage. Il fallut aussitôt s'aplatir contre
terre. Une rafale de ces petits obus ravageait la zone de front,
interdisant toute marche d'approche. Ils arrivaient en criant,
éclataient avec un brisement déchirant, arrachaient les oreilles,
cinglaient les nerfs. Ils pleuvaient avec une vitesse inouïe et à la
fréquence d'un tir de mitrailleuse, projetant l'éparpillement d'une
myriade de lamelles d'acier tranchantes comme des rasoirs. Leur
explosion buvait l'air et empoisonnait le vide. Je crus perdre
connaissance. Des morts et des blessés en nombre impressionnant
roulaient déjà et se déchiquetaient sur le sol. Mais il fallait
progresser à tout prix, c'était l'ordre.

--En avant, nom de Dieu! haletait Kaiserkopf derrière nous.

Les sous-officiers fouaillaient en hurlant leurs soldats. On avançait
sur le ventre, travaillant fébrilement de la pelle-bêche. Nos batteries
crachaient un feu d'enfer, mais ne parvenaient pas à faire taire celles
qui nous aspergeaient. Nous étions couverts par une ondulation de
terrain qu'il fallait atteindre à travers un kilomètre terrible comme un
glacis. C'était autre chose qu'en Belgique! La mort, le décervelage, le
râle rôdaient de toutes parts. Des rigoles rouges dégoulinaient dans les
sillons de nos petites tranchées. Protégés par nos sacs, nous cherchions
péniblement à progresser par bonds rampants de quelques mètres. Les
visages étaient livides et terreux. La sueur, le sang et l'urine
suintaient des vêtements. Le soleil plombait nos casques qui écrasaient
nos têtes bouillantes. De grosses mouches bourdonnaient à nos oreilles,
tandis que de rauques éclats de cornets, à l'arrière, rayaient les
interstices des explosions.

J'eus la douleur de perdre mon fidèle Kasper, «soufflé» par un obus.
Sans la moindre blessure discernable, sans paraître seulement avoir été
touché, il devint subitement tout bleu et un mince filet de carmin farda
ses lèvres.

Mais une forêt de hourras bruissait derrière nous. Les trois autres
compagnies, lancées à l'assaut, nous dépassaient en courant dans un
cliquetis de culasses et une précipitation de bottes. Hérissé,
convulsif, tendu comme un chat maigre, le baron Hildebrand von
Waldkatzenbach bondit près de moi en miaulant des «khrr, khrr»
angoissés. Une poussière brûlante nous enveloppa. A travers ce
brouillard, je vis avec horreur les vagues qui nous distançaient fondre
rapidement dans leur course. Les hommes tombaient ça et la, brusquement,
au hasard, balayés, emportés comme des quilles sous la bourrasque des
projectiles. Ils s'abattaient d'un bloc, le plus souvent sur le dos,
fauchant l'air de leurs bras spasmatiques, tandis que le fusil leur
échappait. On en voyait s'effondrer par tranches de huit ou dix à la
fois. J'étais épouvanté, et je crus ma dernière heure venue quand
j'entendis le grondement de Kaiserkopf, répété par le fausset de
Schimmel, commander:

--En avant!... _Zum Sturm!_..

Ceux qui le purent se levèrent pour se joindre à l'assaut. Sur les
autres, les coups de bottes des gradés furent malheureusement inutiles.

Au milieu de l'ouragan, comment arrivai-je en haut? Je n'en sais rien.
Je me trouvai sur la croupe du pli de terrain juste à temps pour voir
détaler au triple galop de leurs attelages quatre petits canons qui
disparurent dans un vallonnement. Etais-je blessé? Je ne ressentais
qu'une immense agitation et, subitement, une soif intense. Je vidai mon
bidon.

Derrière nous, le champ que nous avions travers gigotait hideusement et
hurlait.

Nous avions devant nous un bout de plaine coupé de petites haies,
sillonné de fossés, parsemé de meules et de bouquets d'arbres. Tout s'y
était tu, mais le terrain devait fourmiller d'ennemis. Nos obus
l'arrosaient de leur grêle, y soulevant des gerbes noirâtres et y semant
des incendies. J'étais encore tout étonné de respirer, stupéfait d'être
vivant. Je regardai autour de moi, cherchant mes hommes. Onze étaient
là, qui m'avaient suivi, dont deux légèrement blessés. Trois manquaient,
outre Kasper. Je me berçai de l'espoir qu'ils avaient pu se perdre dans
la tourmente, mais la vérité est que je ne les revis jamais.

Les bataillons arrivaient les uns après les autres, à droite, à gauche,
ou derrière le nôtre, en soutien. Je crois bien que toute la brigade
était là. On reprit la marche en avant, au pas gymnastique, comme une
trombe. Les tambours battaient; les fanions signalaient: «Allonger le
tir» et: «Envoyer munitions». A notre gauche, le bataillon von Putz
avait trouvé moyen de ramasser une cinquantaine de civils, hommes,
femmes, vieillards et enfants, dont il se faisait précéder, baïonnettes
dans les reins, et qui lui servaient de bouclier.

--Sacré mille millions! fit Kaiserkopf jaloux.

Et de nouveau ce fut terrible. De tous les fossés, de derrière les
meules, les haies, des milliers de balles sifflèrent, décimant à nouveau
les rangs de nos courageux fantassins. Ces misérables Français devaient
avoir avec eux deux on trois mitrailleuses qui vidaient sans pitié sur
nous leurs bandes assassines. Mais cette fois on les avait devant soi,
on les tenait, il n'y avait plus qu'à leur tomber dessus.

Les premiers pantalons rouges parurent. Ils étaient morts ou blessés aux
abords des obstacles que nous traversions. Les blessés, bien entendu,
étaient immédiatement réduits eux aussi à l'état de cadavres. La vue de
ces Français m'inspira aussitôt une haine féroce. Je sentis que je les
exécrais. Ah! les bandits! les lâches!... On en voyait passer
subrepticement entre les ramures, se glisser de couvert en couvert.
Leurs armes brillaient et les cuivreries dont ils étaient garnis
scintillaient.

--Plus vite!... plus vite! nous adjuraient nos officiers.

Il fallait gagner le plus rapidement possible l'espace qui nous séparait
d'eux, réduire au minimum le temps d'efficacité de leur tir et les
aborder promptement à la baïonnette. La rage meurtrière de leur feu nous
abîmait. Nos pertes étaient déjà assez élevées.

Heureusement que l'artillerie nous avait bien préparé la besogne. Leurs
positions étaient bouleversées et des amas de corps sanguinolents les
jonchaient. Ce n'étaient d'ailleurs que des défenses de fortune
aménagées à la hâte et que l'on franchissait sans peine, une fois
privées de leurs derniers défenseurs. Nous nous rendîmes bientôt compte
que ceux-ci étaient moins nombreux que la férocité de leur tir n'avait
pu le faire croire. Il pouvait y avoir là en tout un petit bataillon,
dont la moitié devait avoir déjà mordu la glèbe. Cela décupla notre
courage, car il était visible que nous les écrasions sous notre nombre.
On ne les voyait pourtant pas fuir, ni se rendre. Ils préféraient se
faire tuer sur leurs médiocres positions. Ils réussissaient même parfois
à se grouper, à foncer sur nous et à rompre sur quelque point notre
étreinte. C'est ainsi que nous vîmes inopinément surgir devant notre
front de compagnie une cinquantaine de ces enragés faisant mine de
vouloir nous culbuter. Ce fut une minute de désarroi. Heureusement que
Kaiserkopf eut une idée de génie. C'est là que nous pûmes apprécier la
valeur d'un bon tacticien. Il fit avancer une trentaine d'hommes sans
armes, avec l'ordre de lever les bras et de crier: «_Kamerad!_». Donnant
dans le panneau les Français s'arrêtèrent net. Leur officier, tout
joyeux, s'approcha sans défiance, faisant signe aux nôtres qu'il
acceptait leur reddition. Mais, à ce moment, les rangs des «_Kameraden_»
s'ouvrirent, démasquant une mitrailleuse que Kaiserkopf avait fait
rapidement aposter derrière leur rideau. En un tour de bande, toute la
racaille française était par terre.

A notre gauche, devant le bataillon von Putz, nos affaires marchaient
mieux encore. Là, c'était la victoire éclatante. Le bouclier des civils
avait fait merveille. Il n'en restait pas grand'chose. Par contre, les
hommes de von Putz sortaient à peu près indemnes de l'aventure et
avaient tout balayé devant eux.

Plus loin, on voyait des flammes jaune pâle sortir de derrière un écran
de peupliers, dans des flots de fumée pommelée. N'ayant plus rien à
battre dans notre secteur, plusieurs d'entre nous s'y portèrent. Nous
reconnûmes en approchant que c'était une ambulance française qui
brûlait. Elle était aménagée dans un corps de grange, que le feu
attaquait déjà de trois côtés. Des sergents amoncelaient encore des
bottes de paille contre les charpentes. Deux drapeaux de la Croix Rouge
arborés aux angles se tordaient sous le courant d'air chaud. Ils ne
tardèrent pas à se consumer. D'horribles hurlements sortaient de ce
brasier. Trois ou quatre cents soldats mêlés d'officiers trépignaient
de joie à l'entour, poussant des hourras et tirant des coups de fusil
dans l'incendie. Mais ce qu'il y avait de plus saisissant, c'était de
voir surgir, à moitié fous, de la fournaise les malheureux qui tentaient
de s'en échapper, des blessés, des malades, des infirmiers, qui
gesticulaient affreusement, sourcils et cheveux grillés, les yeux
exorbités, des plaques noires ou vives au visage, les vêtements en
partie détruits ou en feu, les linges et les pansements carbonisés. Un
médecin-chef, en sarrau blanc bruni de sang et qui paraissait blessé,
car il soutenait son bras gauche, voulut s'élancer vers un de nos
officiers. Il n'avait pas fait dix pas, en proférant je ne sais quoi
d'une voix indignée, qu'il tombait percé de balles. D'ailleurs, tout ce
qui sortait était aussitôt couché en joue et abattu.

--_Feuer! Feuer!_ ne cessaient de crier des feldwebels fanatiques.

S'excitant à cet abominable jeu de massacre, les soldats, dont les plus
avancés se tenaient à une cinquantaine de mètres du foyer en raison de
la chaleur et des escarbilles, épaulaient, visaient, déchargeaient, puis
attendaient le débucher de la pièce suivante, comme dans l'émulation
d'une chasse enivrante.

--_Noch einer!_ hurlaient-ils. Encore un!...

Vingt, trente fusils détenaient et l'homme roulait dans l'herbe roussie.
Je vis ainsi descendre des douzaines de blessés, mutilés de la face, du
torse ou des bras, un en chemise qui avait une gouttière à chaque jambe,
un autre amputé d'un pied et dont les béquilles brûlaient. Aux brèches
de la toiture et aux abatants du grenier apparaissaient d'horribles
masques dantesques et des bras tétaniques; il en émergeait des bustes,
des corps qui se hissaient convulsivement et dégringolaient en perdant
leurs bandages. Ils tombaient à terre sur leurs moignons, se cassaient
un reste d'épaule ou de tibia, et n'étaient pas moins fusillés, après
quelques sautillements désespérés. Du côté des peupliers, une
cinquantaine de blessés, capturés dans l'ambulance avant le début de
l'incendie, étaient exécutés, plus régulièrement, à feux de salves, sous
les ordres d'un lieutenant pommadé.

Tout cela me surprenait et je commençais à trouver qu'on allait
peut-être un peu loin. A quelques pas de moi, Koenig considérait ce
spectacle sans un mot, son beau visage contracté de tressaillements. Je
vis Schimmel s'avancer vers lui avec un sourire sardonique et lui
brandir un papier sous le nez comme pour le narguer. Ce papier, Koenig
devait le connaître et l'avoir reçu lui aussi, car il ne daigna pas le
regarder. Schimmel me le tendit. Je lus:

     _Von heute ab werden keine Gefangenen mehr gemacht. Sæmmtliche
     Gefangenen werden niedergemacht. Verwundete, ob mit Waffen oder
     wehrlos, niedergemacht. Es bleibe kein Feind lebend hinter uns[6]._

Cet ordre était signé du général-major von Morlach, commandant la
brigade.

Jamais, je dois le dire, ordre ne fut si ponctuellement exécuté.
Répandus sur la surface du champ de bataille, des escouades de
massacreurs en exploraient consciencieusement les recoins. Tout buisson
cachant un râle suspect était battu et nettoyé. Les giboyeurs suivaient
à la trace le sang, pistaient le gîte et servaient la bête à la
baïonnette. Le sang ruisselait et les entrailles coulaient dans les
bauges forcées. Mais quelque décousu qu'il fût, le Français traqué ne se
laissait pas épieuter sans faire tête, et son égorgement n'allait pas
sans danger pour les veneurs. Il leur fallait parfois se mettre à six ou
sept pour en achever un. Ces fauves se défendaient jusqu'à leur dernier
grognement. Ceux qui ne pouvaient plus remuer un bras, pointer un
pistolet, vomissaient contre nous d'abominables injures.

--Boches! Boches! criaient-ils. Boches!... Ah! les vaches!... ah! les
Boches!...

Ce fut ici que j'entendis pour la première fois ce terme de «Boche», qui
devait si souvent par la suite frapper mes oreilles et que j'eus plus
d'une fois l'occasion de recevoir en plein visage.

--Ah! les Boches!... ah! les salauds!... les assassins!... les
Boches!...

J'en étais tout indigné, tout froissé dans mon amour-propre d'Allemand.

Mais ces cris eux-mêmes, ces injures cessèrent. Les derniers blessés se
turent et il n'y eut plus que des morts. Le général major von Morlach
pouvait être content.

Cela ne refroidit pas l'ardeur de nos soldats, car s'il n'y avait plus
rien à éventrer, il y avait encore beaucoup à fouiller. Le pillage des
cadavres, qui avait déjà commencé, se généralisa. On vidait les poches
et on coupait les doigts. On enlevait les bijoux, l'argent, les montres
et le tabac. Des équipes organisées dépouillaient les corps de leurs
chaussures et de leurs uniformes, ceux-ci étant destinés, comme je
l'appris, à costumer certaines de nos unités en vue de tromper l'ennemi.
Après à leur besogne et parfois se disputant entre eux, nos soldats
étaient changés en hyènes, en chacals, en détrousseurs de morts, en
écumeurs de champ de bataille.

Devant un amoncellement de tués, résultat d'une exécution en masse ou
d'une attaque fauchée à la mitrailleuse comme celle que nous avions
détruite, une soixantaine d'hommes de notre compagnie, s'abandonnant aux
ébats d'une joie délirante, attendaient le moment de procéder au
dépècement. Des gradés étaient là, Biertümpel, Schmauser, Buchholz,
Quarck, Schweinmetz; Wacht-am-Rhein y était, le mufle sanguinaire;
Schlapps et le capitaine Kaiserkopf y étaient. On tirait les derniers
coups de fusil sur le charnier où s'observaient encore d'obscurs
tressaillements.

Soudain un remuement se fit dans la masse sanglante; des corps
s'écartèrent, s'éboulèrent sous une poussée de l'intérieur; et l'on vit
lentement surgir d'entre les cadavres un faciès épouvantable, sans nez,
sans sourcils, semblable à un écorché d'anatomie, avec un oeil crevé et
le front déchiré; puis une épaule, un torse, un bras galonné où manquait
la main. A cette apparition spectrale il y eut un moment de stupeur.
Promenant sur nous son oeil unique, l'horrible fantôme se mit à crier
d'une voix stridente:

--Bandits!... Vous n'êtes tous que d'ignobles massacreurs!... La guerre
a honte de vous, canailles!... vous la déshonorez!... Peuple
d'assassins, peuple de monstres... Je prie Dieu avant de mourir que la
France ne vous pardonne jamais vos crimes!...

Kaiserkopf, qui fut le premier à se remettre de cette surprise, put
enfin braire:

--_Frankreich kaput!_

--Ah! _Frankreich kapout?_ salauds!... Pas si vite!... Il y a encore des
poilus en France!... Je vous maudis!... Je maudis l'Allemagne!...
_Deutschland, Deutschland nieder!_... Et si vous voulez mon nom, les
Boches, eh bien, sachez que le capitaine Labastide vous emm...!

Kaiserkopf s'était précipité sur lui, fou de rage, et braquait déjà dans
cette bouche tragique et hurlante le canon de son revolver. Mais avant
que le coup partit, le capitaine français, recueillant toutes ses
forces, eut le temps de lui envoyer au visage un crachat de sang.

Je ne voulus pas assister à la curée et je m'éloignai. A ce moment,
j'aperçus de nouveau Koenig. Avait-il été présent à cette scène, si
pareille à celle qu'il nous avait faite lui-même en Belgique? Avait-il
entendu la malédiction du capitaine français?

Le pillage ne put se poursuivre. J'avais à peine rejoint le gros de la
compagnie, que des signaux de cornets se mettaient à sonner de partout.
Les troupes se reformaient hâtivement. Les officiers couraient, criaient
et sacraient. Kaiserkopf, suivi de sa bande, revenait à rapide allure.
Le major von Nippenburg galopait autour de son bataillon, qu'il faisait
ranger. Notre artillerie recommençait à tirer. Que se passait-il?

Nous ne tardâmes pas à le savoir. De longues lignes rouges se
démasquaient au loin, sur notre gauche. En même temps, nous étions
arrosés de shrapnells.

--Les Français!... les Français! criait-on.

--Ils contre-attaquent, fit Schimmel.

Des hommes roulèrent en poussant des clameurs déchirantes à quelques
mètres de moi. Nous reçûmes l'ordre de nous aplatir.

Il apparut bientôt que notre aile gauche était fortement accrochée. De
nouvelles chaînes de pantalons rouges se déployaient à l'horizon,
débordant de part et d'autre les premières. Il y en avait bien au total
un régiment. Elles progressaient avec vélocité, fournissant un tir
nourri et paraissant bien pourvues de mitrailleuses. Tout notre front
fut de nouveau en feu. Les deux artilleries bombaient au-dessus de nous
une voûte tonnante.

Les Français avançaient avec une audace croissante. Il semblait que nos
mitrailleuses, disloquées peut-être par leurs obus, fussent incapables
de les arrêter. Déjà le contact était pris et notre aile gauche
commençait à plier. Nous n'avions rien encore devant nous. Des
commandements nous jetèrent debout sous les balles des fusants. Le
colonel von Steinitz poussait son régiment en oblique, pour tomber sur
le flanc de l'ennemi et dégager le reste de la brigade.

C'est du moins ainsi que j'interprétai le mouvement qui nous était
commandé et que nous entreprenions déjà d'exécuter, lorsqu'une nouvelle
péripétie vint nous arrêter et nous accrocher à notre tour, nous
obligeant à ne plus songer qu'à nous défendre nous-mêmes. Devant nous et
sur notre droite venaient de jaillir une multitude de petits hommes
bleus, extrêmement agiles, qui se mirent à nous mitrailler avec une
ardeur peu commune, tout en se portant contre nous en courant. D'où
sortaient-ils? Comment et sous quels couverts mystérieux étaient-ils
parvenus à ramper sans être aperçus jusqu'à cinq cents mètres de nos
tirailleurs avancés, pour se montrer subitement au pourtour de nos
lignes comme autant de diables bondissants, fulminants et criards?

--Les chasseurs! fit Schimmel. Gare à nous!...

Ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient, collés au terrain ou
en surgissant, insaisissables et voltigeurs, légers comme des oiseaux,
souples comme des guépards, le képi sur l'oeil, le collet à l'écusson
jonquille soulignant le menton nerveux. Leur mobilité nous étonnait,
ahurissant nos hommes, qui ne savaient où tirer. Ils furent sur nous que
nous avions à peine eu le temps d'ajuster nos baïonnettes. Je vis avec
effroi que nous allions reculer sous leur fougue. Ils nous tombaient
dessus en vociférant dans un langage étrange des mots inconnus, dont je
pus surprendre quelques uns:

--V'la les chassbis!

--A la barbaque!

--Mettons-en, les potes, les mecs!

--Foutez-y la pilule, aux yayas!

--Gercez-y la tomate!

--Bouffez-les! zigouillez-les!

--Ça barde!

--Y mettent les bâtons!

--Y z'ont les colombins!

J'étais tout ce qu'il y a de plus effrayé. J'interrogeai Schimmel:

--Quelle langue parlent-ils donc?... Ce doivent être des Africains!

--Mais non, ce sont des chasseurs; je les connais bien... Seulement ils
ne parlent plus français. Je n'y comprends rien!...

Je n'eus pas le loisir de m'enquérir davantage de ce langage mystérieux.
L'engagement gagnait avec une rapidité foudroyante, au milieu des
_Donnerwetter_ et des _zum Teufel_ vomis par Kaiserkopf, des coups de
sifflet affolés des officiers, des ululements furibonds des sergents, et
il ne fallait plus que songer à soi, sauver sa peau. C'est en vain que
le capitaine voulut renouveler le coup de la mitrailleuse: les diables
bleus devaient déjà le connaître, car tous nos malheureux «_Kameraden_»
tombèrent victimes de leur courage et de leur bonne foi. La mêlée devint
vite effroyable. Des corps à corps affreux se nouaient. On voyait les
fusils se dresser, les bras se tendre, les baïonnettes plonger de haut
ou saillir d'en bas, les faces contorsionnées grimacer atrocement. Un
vacarme épouvantable de chocs métalliques, de déflagrations, de
crissements, de jurons, de hurlements de douleur déchaînait sa tempête
et convulsionnait son délire. Une odeur de poudre d'étal et de suint
poignait les narines. Je me sentis deux fois éraflé par des balles; un
éclat ricocha sur la plaque de mon ceinturon. Mous reculions, laissant
de nombreux cadavres et des abats de blessés. Dans une buée de poussière
tourbillonnante et de gouttelettes de sang je vis lâcher pied, à côté de
nous, ce qui restait de la section von Bückling; je vis les hommes fuir
en jetant sacs, fusils et bidons pour courir plus vite, sans souci de la
rupture créée dans nos lignes par cette panique. Et mon horreur fut à
son comble quand j'aperçus aux trousses des fuyards un flot de ces
diaboliques chasseurs bleus et l'un d'eux, une sorte d'égipan à la
barbiche fourchue, atteindre à la course le petit lieutenant von
Bückling qui se sauvait, lui enfiler sa longue baïonnette dans le
derrière et le traverser férocement de part en part.

Il nous fallut rompre à notre tour, rendre du terrain le plus rapidement
possible, afin d'éviter d'être cernés. La pression nous faisait craquer
de partout. Les officiers réclamaient à grands cris des mitrailleuses.

--_Maschinengewehre!... Maschinengewehre!..._

Mais les mitrailleuses encore valides étaient depuis longtemps loin,
ramenées en arrière, par peur de capture, à l'abri de positions
nouvelles préparées en hâte pour nous recevoir. J'avais perdu en
quelques instants trois autres de mes hommes. J'étais désespéré.
Heureusement que le soleil se couchait et que la nuit allait venir.

C'est à ce moment, le plus tragique peut-être de cette fatale journée,
que se produisit un fait des plus impressionnants. Koenig, qui jusqu'à
cette minute avait dirigé avec un magnifique sang-froid et la plus
grande habileté la retraite de sa section, se dressa soudain de toute
sa taille, comme saisi de folie, et, quittant ses hommes, s'avança face
à l'ennemi, sans casque, la poitrine hante et l'épée au salut. Nous le
vîmes s'estomper dans la poussière, tandis qu'un dernier rayon de soleil
frappait sa tête blonde, et tous nous l'entendîmes crier très fort au
milieu du tumulte:

--Le capitaine français avait raison: nous avons déshonoré la guerre!...
Adieu, vieille Allemagne, tu meurs avec moi!...

La trombe française passa sur lui.

Un déchirement se fit en moi. La démoralisation de la déroute,
l'abominable carnage me donnèrent un instant le désir de me faire tuer
aussi. Je fus arraché à cette courte hantise par cette exclamation de
Schimmel:

--On ne déserte pas aussi stupidement!

Nous refaisions en sens inverse, la rage au coeur, le chemin parcouru le
matin, buttant sur les corps de Français laissés là et qui commençaient
déjà à sentir. Quant à nos morts, ils avaient disparu. Desséchés de
soif, les pieds et les genoux brûlants, nous parvînmes enfin, décimés,
sur les positions de repli, comme la nuit tombait. De nombreux blessés,
qui avaient pu suivre, nous tenaillaient les nerfs de leurs
gémissements. Je me tâtai minutieusement, dès que j'en eus la liberté,
sur tous mes membres. Je n'avais que quelques égratignures, et le sang
qui me couvrait n'était pas le mien. J'adressai au Seigneur Dieu une
prière de reconnaissance et je songeai tout ému à ma famille lointaine,
à ma chère Dorothéa, aux ombrages forestiers du Harz, au jardin de
Goslar. L'obscurité protectrice nous enveloppait, trouée des petites
flammes de nos canons légers.

La nuit ne fut pourtant pas rassurante et il n'y eut pour dormir que
ceux qui, exténués, étaient tombés comme des masses. Les pionniers
s'occupaient activement à nous fortifier et nous entouraient de fils de
fer barbelés. On s'attendait à une nouvelle attaque des Français pour le
petit jour, et peut-être avec des forces fraîches. L'inquiétude était
très vive. La retraite devrait-elle reprendre et devrions-nous repasser
la Somme? On assurait que le général von Morlach avait demandé
instamment des renforts.

Cependant l'artillerie ennemie avait cessé de se faire entendre. On ne
savait où avaient passé les bataillons français qui nous avaient si
violemment repoussés. Nul feu, nul bruit du côté adverse, qui pût
déceler leur présence. Ils s'étaient fondus dans l'ombre croissante,
sans qu'on pût préciser à quel moment ils avaient abandonné la
poursuite. Le mystère n'en paraissait que plus redoutable.

Ma pensée se reporta sur le malheureux Koenig, mon ami. Ce drame m'avait
bouleversé. Que s'était-il passé dans cette grande âme, à l'instant de
son acte insensé et sublime? Il avait cru savoir, lui aussi, pourquoi il
se battait: mais ce n'était pas pour son idéal que se battait
l'Allemagne!...

L'aurore parut, pâle, puis rosâtre. Rien devant nous: le vide et le
silence. Seules des patrouilles de uhlans se levaient par instants dans
l'éloignement comme des vols de perdrix.

J'obtins l'autorisation d'aller rechercher le corps de Koenig. Je partis
avec un de mes hommes. J'avais repéré assez approximativement l'endroit
où il était tombé. Je traversai d'abord la zone des cadavres français,
où sautelaient déjà des corneilles. Puis, j'arrivai à la zone allemande,
que parsemaient, actifs et penchés, des groupes de brancardiers. Là, il
n'y avait pas que des morts. Au milieu des tués, de nombreux blessés
remuaient par grappes, criaient, suppliaient, râlaient ou se traînaient,
disloqués et saignants. J'en avais le coeur chaviré. Je ne pouvais,
hélas! les secourir, ni même m'arrêter à la sommation de leurs gestes
déments. Ils étaient trop, sur mon passage, et j'aurais dû abandonner
mon entreprise.

Je me dirigeais à la boussole. Je reconnus enfin un arbre, puis un
second. J'identifiai ensuite une borne de champ. A un demi-quart de
cercle sur l'est nord-est, le soleil gonflait son orbe rouge dans la
touffeur d'un ciel accablant. Très loin, au sud-ouest, l'ambulance
brûlée achevait de fumer.

Au bout de deux heures de recherches je découvris le corps de Koenig. Il
était allongé sur une glèbe rugueuse, percé de coups de baïonnettes, le
thorax effondré, le crâne rompu vers le cervelet. Sa tête de cire aux
yeux mystérieusement fermés se nimbait d'une flaque coagulée de sang
noir. A mon indicible horreur, je m'aperçus qu'il respirait encore.

--Koenig!... fis-je. Mon ami!...

Son épée gisait à deux mètres de lui. Je m'agenouillai. Je pris sa main
froide.

--Pardon!... pardon!... balbutiai-je. J'aurais dû mourir avec vous...
Vous seul étiez noble, juste, grand... Koenig... Votre mémoire me sera
toujours sacrée...

Je crus sentir une très légère pression, une pression presque
imperceptible de sa main dans la mienne.

--Koenig!... sanglotais-je.

Sa faible respiration s'arrêta. J'écoutai. J'attendis. Elle ne reprit
pas.

Et mon coeur s'arrêta aussi un instant dans ma poitrine. Je songeais avec
épouvante qu'il était resté là ainsi toute la nuit, toute la nuit sans
pouvoir mourir. Il avait souffert d'une souffrance atroce, il s'était
tordu de douleur sur cette terre française toute la nuit, après s'être
offert lui-même en sacrifice pour nos crimes, crucifié pour la vieille
Allemagne.

Des brancardiers s'approchaient.

--Laissez-le en paix, dis-je. Je l'enterrerai moi-même là où il est
mort.

--C'est un officier, monsieur l'aspirant. Nous devons l'emporter.

Ils l'enlevèrent.

Je l'embrassai sur le front et je suivis le corps en pleurant.



IX


Décidément les Français avaient battu en retraite et personne n'y
comprenait rien. Leurs arrière-gardes étaient signalées à je ne sais
combien de kilomètres au diable, et il n'y avait plus qu'à reprendre la
marche en avant sur le terrain qu'ils nous abandonnaient. Bien que nos
effectifs eussent été fort éprouvés, ils étaient encore respectables, et
je compris alors la haute sagesse du système des compagnies renforcées,
qui permettait de perdre du monde en route pour se trouver néanmoins, au
moment voulu et pour le grand coup décisif, en ordre de bataille avec
des contingents normaux.

En attendant les nouveaux officiers que devait nous envoyer la division
pour remplacer ceux que nous avions perdus, le premier-lieutenant Poppe
prit le commandement de la section Koenig et le feldwebel Schlapps celui
de la section von Bückling.

Le départ s'effectua en plusieurs colonnes. La nôtre se mit en marche à
midi. Nous n'avions pas fait cinq kilomètres, quand nous arrivâmes en
vue d'une petite cité d'aspect pittoresque, abritée par un débris de
vieux rempart dans le coude boisé d'une rivière. Cette petite cité, dont
je préfère ne pas me rappeler le nom, me fit songer à Goslar. Une tour,
un donjon, une église romane, des peupliers des ormes et des saules lui
crayonnaient la même silhouette archaïque et feuillue. Un monticule,
semblable au Rammelsberg, la mouvementait au sud. Il n'y manquait que le
décor profond, rocheux et sauvage de la forêt.

Nous y entrâmes par un pont de pierre en dos d'âne, dont une seule arche
avait été rompue, et que nos pontonniers, qui avaient déjà jeté les
madriers suffisants pour le passage de l'infanterie, s'occupaient
activement à consolider pour les poids lourds. Nous étions les premiers
Allemands qui pénétraient dans le pays. Mais là on ne nous prenait pas
pour des Anglais. Alarmée par la bataille de la veille, la population,
dont une partie était déjà sur les routes, faisait ses préparatifs de
départ en masse. Notre arrivée les interrompit brusquement. En un clin
d'oeil, l'hôtel de ville, la poste, la banque, les carrefours étaient
occupés, des mitrailleuses postées au coin des rues, et les habitants
recevaient l'injonction de réintégrer immédiatement leurs demeures. En
même temps, tout ce qui était trouvé sur la voie publique, voitures,
charrettes, chevaux, malles, colis, victuailles, bestiaux, était saisi.
La ville n'avait cependant que peu souffert. Quelques maisons avaient
subi quelques obus qui avaient défoncé quelques toits. Le clocher de
l'église était par terre.

Faisceaux formés sur la place, le bataillon attendait les ordres, se
demandant si cette riche proie qu'il tenait à sa portée allait lui
échapper ou si la récompense bien due à ses fatigues allait enfin lui
être accordée. Les officiers s'étaient rendus à l'hôtel de ville. Au
bout d'un quart d'heure, nous vîmes revenir Kaiserkopf suant et
triomphant:

--La ville est à nous!... Plusieurs heures d'arrêt... On attend
l'artillerie et le convoi régimentaire... Ordre de vider la ville de
tout ce qui peut servir au ravitaillement de l'armée... Meubles et
objets de valeur seront dirigés sur l'Allemagne... Ah! _Donnerwetter!...
Potzdonnerwetter!..._

Dans une explosion de joie, les troupes se débandaient et, sous la
conduite des sous-officiers, envahissaient par escouades les maisons.
Déjà on entendait des cris de terreur et l'on commençait à voir fuir des
gens éperdus que cueillaient aussitôt les mitrailleuses.

Kaiserkopf nous fit signe à Schimmel et à moi:

--Venez.

Il nous emmena, avec Schlapps et une trentaine d'hommes, jusqu'à une
maison de bonne apparence, sise à cinquante pas de là, et qui, sous
l'enseigne de la Licorne, était le principal hôtel de la localité. Nous
nous y engouffrâmes à grand bruit de bottes et de jurons. L'endroit
était cossu, luxuriant de vaisselle, de linge, de cuivres et
d'argenterie, foisonnant de provisions et de tonneaux. C'était une de
ces vieilles hôtelleries de la province française, sanctuaires de la
bonne chère et de la douceur de vivre. L'hôtelier, sa femme, son maître
queux et ses deux servantes nous attendaient tout tremblants:

--Ne nous tuez pas, messieurs... Tout ici est à votre service.

--Combien avez-vous de véhicules? interrogea Kaiserkopf en mauvais
français.

--Un omnibus, un cabriolet, un char à bancs et une charrette à ridelles.

--Pas d'automobile?

--Non.

--Combien de chevaux?

--Trois chevaux.

--Rassemblez-moi tout ça dans la cour. Nous allons charger.--_Ræumt mir
hier alles fort, was gut zum mitnehmen ist_, ordonna-t-il à ses hommes.

Les soldats se répandirent tapageusement dans l'hôtel et bientôt ce fut
un gros vacarme de meubles traînés, de portes défoncées, d'armoires
volant en éclats, tandis qu'une sarabande d'objets hétéroclites,
matelas, oreillers, couvertures, chaises, tables, lampes, pendules,
dégringolaient les escaliers ou sautaient par les fenêtres.

--Et maintenant, à boire!... Tes meilleures bouteilles, bonhomme!...

Quelques coups de feu envoyés dans les glaces avaient changé l'hôte et
ses gens en autant de gnomes alertes redoublant de bonds pour nous
servir.

La grande table de la salle à manger ne tarda pas à se charger de tout
ce que les caves de la Licorne recélaient de plus précieux en crus
authentiques et en marques illustres. Jamais de ma vie je n'avais vu, ni
n'ai revu depuis un nombre aussi imposant de bouteilles, ni d'aussi
vénérables. Il y avait là, empoussiérés et encrassés, blancs, jaunes ou
rouges, dans leurs flacons divers obturés de leurs cachets multiformes,
les bordeaux, les bourgognes, les champagnes, tous les grands vins de
France sous leurs étiquettes les plus nobles et leurs dates les plus
impressionnantes. Schimmel, qui prétendait s'y connaître, en déchiffrait
avec admiration les appellations somptueuses. C'étaient le
Château-Margaux, le Château-Latour, le Château-Haut-Brion, le Léoville,
le Laroze-Balguerie, le Barsac, le Preignac, le Sauternes pour les
bordeaux. La Bourgogne se présentait avec le Romanée-Conti, le
Chambertin, le Clos-Vougeot, le Musigny, le Corton pour les rouges, le
Montrachet, le Meursault pour les blancs. Quant aux champagnes, le
Sillery et l'Ay, sous leurs cartes célèbres, affichaient brillamment
leur renommée pétillante. Des Pommery 1900, des Château-Yquem 1893 et
dix bouteilles de Château-Laffitte de 1870 formaient, au dire de
Schimmel, le dessus du panier de cette cave bien conditionnée.

Comme on le pense, Kaiserkopf n'avait pas attendu l'achevé de cet
inventaire pour en évaluer l'importance. Dès les premières lampées il
était fixé, et les noms lui importaient peu.

--_Famos!... famos!..._ claquait-il.

Schlapps, qui s'était chargé plus spécialement de régler le déménagement
des liquides, commença par s'administrer d'un seul coup toute une
bouteille de Corton. Plus raffiné, Schimmel débuta par un bordeaux blanc
de Barsac, qu'il soutint de tartines de foie gras, pour continuer par un
grand Romanée. Il m'engagea à me verser de ce dernier vin. Je le
trouvai magnifique et j'en conçus une riche idée de la France.

Au bout de dix à douze verres, Kaiserkopf, très animé, se mit à héler
par la fenêtre les officiers et jusqu'aux sous-officiers qui passaient,
pour les faire participer à la fête. Il y eut bientôt là Biertümpel,
Quarck, Schmauser, Helmuth, Wacht-am-Rhein, puis deux lieutenants de la
compagnie Tintenfass, enfin le baron Hildebrand von Waldkatzenbach et
son «khrr, khrr» satisfait. Le colonel von Steinitz nous fit même
l'honneur de venir faire sauter avec nous quelques bouchons.

L'hôtelier de la Licorne et son personnel montaient toujours de
nouvelles bouteilles.

--Combien en avez-vous? lui demanda le colonel.

--En grands vins, Votre Excellence, environ cinq cents, répondit
l'hôtelier flageolant et courbé jusqu'à terre.

--J'en prends quatre cents pour moi, que l'on emballera soigneusement
dans des caisses. Je vous en laisse cent, dit-il à Kaiserkopf.

--Elles seront bues sans sortir d'ici, assura le capitaine.

--A votre santé, messieurs! Nous en boirons d'autres à Paris.

Il nous laissa à notre orgie. Mais avant de quitter l'hôtel, il prit à
part le feldwebel Schlapps pour échanger avec lui quelques propos
mystérieux.

Je ne sais si nos cent bouteilles y passèrent ou s'il en resta pour les
soldats. Ce fut, en tout cas, pendant une heure, une kneipe
étourdissante. Les bouquets des vieux vins français et les mousses de
notre future Champagne produisaient dans nos cerveaux allemands une
ébullition extraordinaire, d'une nature différente de nos ivresses
nationales, à la fois plus légère et plus capiteuse. Mais pour nous
enivrer à la française, nous n'en restions pas moins des Allemands.
Flamboyant, hyperbolique et déchaîné, Kaiserkopf perdait tout sens de la
dignité:

--Arrive ici, Schlapps, éructait-il, montre-toi, grand salaud, et donne
nous le spectacle de ton ignominie!... Qu'as-tu promis, porc-épic
immonde, à ce turc de colonel? Je parie, Schlapps, qu'il t'a demandé de
lui procurer quelque beau garçon pour lui remplacer son mignon de von
Bückling!... Ah! ah!... von Bückling!... _Potzsacrament!_... En voilà un,
bigre, qui a été définitivement emmanché par le diable!... C'est une
belle mort!... Son dernier moment a dû être, _Donnerwetter!_ un moment
de haute satisfaction... de profonde jouissance, si j'ose, _meine
Herren_, m'exprimer ainsi... Ah! _Potztausend!_ tous ne mourront pas de
cette agréable façon, ici!... Mais nous ne donnons pas dans ce vice,
nous autres... moi du moins... Ce qu'il nous faut, _Sacrament!_ ce sont
des femmes, des femmes et encore des femmes... des femmes de tout âge,
de toute couleur, de tout poil... As-tu des femmes, Schlapps?... As-tu
songé à nous procurer des femmes?... Je vous présente, messieurs, le
plus grand marlou de l'Allemagne... _der groesste Louis_... Sans lui que
ferions-nous? que deviendrait le monde? que deviendrait votre
capitaine?... Allons, Schlapps, des femmes!... Distingue-toi!... fais
valoir tes talents... Vive Schlapps!... _Hoch Schlapps, dreimal
hoch!_...

Le feldwebel accueillait toutes ces divagations avec une joie
bouffonne, des contorsions simiesques, des cabrioles de clown. Il mimait
des attitudes obscènes et se donnait en spectacle dégradant à la galerie
pâmée de gros rires.

--Alors, Schlapps, c'est tout ce que tu nous offres? continuait le
capitaine en avisant les deux servantes de la Licorne qui, tout
épouvantées, débouchaient des bouteilles à tour de bras. Eh bien, nous
nous en contenterons, en attendant mieux... Allons, les filles, à
poil!...

Schlapps et Wacht-am-Rhein se jetèrent sur les donzelles et se mirent à
les dépouiller au milieu de leurs cris. Deux coups de revolver tirés
dans le lustre les rendirent immédiatement souples comme des agnelles,
et bientôt, entièrement nues et les cheveux défaits, elles passaient et
repassaient entre une vingtaine de mains poisseuses, qui, dans un
débordement de gaieté bestiale, les tripotaient, les malaxaient et les
arrosaient de vin rouge.

--Et toi, la mère! hurla Kaiserkopf à l'hôtelière, qui considérait cette
scène étranglée de saisissement.

--Oh!... oh!... oh!... messieurs... je suis trop vieille!...

--Quel âge as-tu?

--Quarante-quatre ans.

--Ça ne fait rien. Nue aussi!

--Messieurs... messieurs...

--Nue, nom de Dieu!...

Cette fois, ce fut l'hôtelier qui, plus mort que vif, aida à la
déshabiller.

On vit couler des seins, rouler des mèches grises, s'effondrer un
ventre ridé sur des cuisses flétries. Un lieutenant avait pris place au
piano où il martelait des valses de Lehar. Un bal ignoble s'engagea.

Des soldats s'étaient amassés aux portes et accompagnaient de rires
bruyants ces ébats. Déjà des divans s'affaissaient et craquaient sous
des appétits trop pressés, quand Kaiserkopf s'écria:

--Non, non... Schlapps nous doit mieux que ça... Pour moi,
_Donnerwetter!_ il me faut la plus belle femme de la ville... _das
schoenste Weib!_... Tu entends, Schlapps?... Laissons cette viande aux
soldats...

Là-dessus, un départ désordonné s'effectua, tandis que les soldats
envahissaient à leur tour la salle de la Licorne, où ils se jetaient
tumultueusement sur nos restes.

--J'ai votre affaire, capitaine! fit Schlapps.

Sous sa conduite, notre troupe titubante, zigzagante et charivarique,
qui se grossit en route d'un quatrième lieutenant et de deux autres
sous-officiers, fit à grand brouhaha quatre ou cinq cents mètres dans
des rues déjà tout encombrées de pillage, où il nous fallait nous tenir
les uns aux autres pour éviter les chutes. Pareil à un énorme Silène
militaire, la tunique flottante, le casque de travers, Kaiserkopf
bravadait, sacrait, déversait ses flots de propos orduriers, enluminé,
bavant, chancelant, la gueule mugissante et le sabre gesticulant. On le
vit trébucher sur un cadavre et, n'eût été l'épaule propice de
Wacht-am-Rhein, il se fût écroulé comme un boeuf dans un cloaque de
crottin et de sang.

Schlapps nous arrêta devant une grille d'une élégante demeure de style
rococo entourée d'un jardin. Quelques coups de crosses en firent sauter
le portail, tandis qu'un vieux domestique accourait effaré. Une balle de
revolver mit bientôt fin à son zèle.

Je ne sais pourquoi cette jolie maison, ce jardin me firent penser à la
villa de Goslar. Ce n'était pourtant ni le même goût, ni la même
ordonnance et, au lieu de zinnias et de soleils, le boulingrin offrait
des corbeilles d'oeillets et de roses. Mais, dans mon trouble, mon
ivresse, par le bizarre travail de transposition qu'effectuait l'ébriété
dans mon cerveau tournoyant, je me trouvais transporté à Goslar
invinciblement.

Et tout à coup Dorothéa apparut. C'était une jeune fille élancée, vêtue
de blanc, merveilleusement belle, non pas blonde, mais de cheveux
châtains noués en chignon et dont une partie retombait sur l'épaule, non
pas grasse, mais fine, svelte, légère et gracieuse comme une Diane de la
Renaissance. Cependant c'était bien Dorothéa, et du même âge qu'elle,
peut être un peu plus jeune, dix-huit à dix neuf ans.

Elle s'était arrêtée, interdite, au seuil d'un vestibule qui traversait
la maison et s'ouvrait par derrière non sur la forêt du Harz, mais sur
un bout de parc que terminait une terrasse portant quelques ormes
centenaires.

--La voilà!... la voilà! glapissait Schlapps. C'est elle!... Eh bien,
qu'en dites-vous, monsieur le capitaine?...

--Un morceau d'empereur! aboya Kaiserkopf.

Comme une meute en délire, la troupe avinée se lança vers sa proie. Et,
sans savoir ce que je faisais moi-même, je m'élançais avec eux.

La jeune fille s'était enfuie dans le parc en poussant un cri. Nous
traversâmes en trombe la maison, renversant un lampadaire et brisant des
potiches. On se jetait à ses trousses dans les rosiers, les glaïeuls.
Cernée, rattrapée, saisie par six poignes forcenées, Diane, qui se
débattait avec une énergie farouche, presque sans cris, concentrant
toute sa force à échapper à l'étreinte de ses ravisseurs, fut entraînée,
roulée, portée vers le capitaine Kaiserkopf. Sa chevelure s'était
défaite et l'inondait. Ses beaux yeux semblaient grandis par l'effroi.
Ses lèvres étaient convulsives et serrées. Une large déchirure dénudait
déjà son épaule.

A ce moment, un grand vieillard sortit tout frémissant de la maison.

--Messieurs... messieurs... C'est ma fille!... Je suis le comte de
Saint-Elme...

Il était suivi par une dame d'une cinquantaine d'années, aux traits
bouleversés et qui se tordait les bras:

--Émilienne!... mon enfant!...

--Au diable! hurla Kaiserkopf.

Soudain, je vis le vieillard brandir un pistolet. Mais d'un bond,
Biertümpel et Schmauser s'étaient rués sur lui, l'avaient désarmé,
tandis qu'un énorme coup de poing que Wacht-am-Rhein lui assénait sur la
mâchoire l'envoyait rouler sur le gravier.

--Attachez les vieux aux arbres! beuglait Kaiserkopf.

En quelques instants, ligotés, saucissonnés avec des courroies
d'équipements, le vieillard et sa femme étaient liés chacun à un orme.

--Faut-il les bâillonner? demanda le vice-feldwebel.

--Non, répondit Kaiserkopf. Qu'on les laisse gueuler! Ce sera plus
excitant.

Renversée sur une pente de gazon, la tête dans une bordure d'oeillets, à
vingt mètres de ses parents, la jeune Française était solidement prise
aux quatre membres par les sergents Schmauser, Quarck, Buchholz et
Schweinmetz.

--Elle doit être vierge, fit Schlapps... Tenez-la bien, nom de Dieu!
cria-t-il, tandis qu'elle se convulsait brusquement dans une crise
désespérée.

Puis, après une pause et se grattant le nez:

--Vous feriez peut-être bien, capitaine, de faire frayer la voie par un
de ces jeunes gens?...

Il me sembla qu'il regardait de mon côté.

--On pourrait aussi l'ouvrir avec une baïonnette? proposa
Wacht-am-Rhein.

--Vous f......-vous de moi? se récria Kaiserkopf. Pour qui me
prenez-vous? Je suis encore d'âge et de vigueur à déflorer une fille,
tonnerre de Dieu! fût-elle étroite comme le fourreau de mon sabre!...

--Alors, allez-y, monsieur le capitaine! glapit joyeusement le
feldwebel. Elle est soigneusement entravée. La pouliche ne ruera pas.

Campé sur ses fortes cuisses, monstrueux et taurin, le capitaine
Kaiserkopf déboucla son ceinturon.

Un long hurlement farouche s'éleva de la corbeille d'oeillets, tandis que
d'autres hurlements, plus terribles encore, partaient des deux ormes,
au milieu du crissement des liens qui se tendaient.

Il se releva, congestionné et triomphant.

--_Ein Fressen!_ claironna-t-il.

La victime se tordait à terre, dans l'étau des sergents. Des taches de
sang frais rougissaient la chair et le linge.

--A vous, messieurs! fit Kaiserkopf, qui se rebouclait.

Schimmel déclina d'un geste cette invitation. Il eût sans doute étrenné
cette virginité de choix. Mais passer en second, fût-ce après son
capitaine, ne lui convenait guère. Le spectacle seul, ici, agréait à son
dilettantisme cruel.

Moins difficiles, les trois autres lieutenants se faisaient des
politesses:

--Après vous, monsieur.

--Non, monsieur, après vous.

--Je n'en ferai rien, monsieur; passez devant, s'il vous plaît.

Ils se mirent enfin d'accord, et tous trois, l'un après l'autre, chacun
selon son rythme et son temps personnel, assaillirent le corps de
mademoiselle de Saint-Elme. Au troisième, la jeune fille ne réagissait
plus que convulsivement. Deux des sergents l'avaient déjà lâchée. Et
quand, hiérarchiquement, fut venu le tour du feldwebel Schlapps, il ne
restait plus que Schweinmetz à surveiller encore l'attitude de plus en
plus inerte de la malheureuse.

Le vice-feldwebel Biertümpel succéda à Schlapps.

La violée était maintenant comme morte. Sa tête décolorée gisait, les
yeux mi-clos et la bouche entr'ouverte, sur la couche des oeillets jaune
d'or ocellés de belles macules pourpre velouté.

Aucun cri, aucun gémissement ne sortait plus des fleurs. Par contre, les
ormes hurlaient toujours. Il en émanait deux cris parallèles et
continus: l'un aigu et ondé comme une sirène, l'autre rauque et coupé
d'horribles sanglots. Nos vociférations écumantes et nos clameurs de
stupre réussissaient à peine à les couvrir.

Mais, comme l'avait voulu Kaiserkopf, il semblait que nous en fussions
excités davantage. A mesure que le supplice se prolongeait, l'ivresse et
la luxure redoublaient en nous leur vésanie. Nous étions autour de ce
corps ravagé et souillé, comme une harde de loups en rut affamés à la
fois de sang, de chair et d'accouplement.

Kaiserkopf éclatait d'énorme joie et d'immondice.

Sans se départir de leur politesse, à laquelle ils savaient allier la
plus invraisemblable grossièreté, les lieutenants lui tenaient tête sur
le même ton. Les yeux fauves de Schimmel étincelaient; un rictus de
tigre relevait par moment sa lippe et plissait ses balafres. Quant aux
sous-officiers, le groin frémissant et le rein bandé, ils n'attendaient
que le signal de leur ruée successive.

Les quatre sergents donnèrent: Schmauser d'abord, puis Quarck, puis
Buchholz, puis Schweinmetz. Le corps se marbrait de meurtrissures
bleues.

Ce fut ensuite le tour des aspirants. En raison de sa noblesse, le baron
Hildebrand von Waldkatzenbach prit le pas. Malgré le deuil récent où il
était de von Bückling, il n'hésita pas à fournir sa monte, et son «khrr,
khrr» violent s'évertua sans défaillance sur la martyre.

Max Helmuth s'empressa de s'enfoncer avec volupté sur sa trace.

Quand sa fornication se fut faite, la voix de ruffian de Kaiserkopf
retentit:

--A vous, Hering!... _Den..... heraus und los zur Attacke!_

La mariée ne donnait plus signe de vie.

--Allez-y, monsieur l'aspirant! me cria horriblement Wacht-am-Rhein,
fusil en main et baïonnette au canon. Je vais vous la réveiller!...

Mes tempes tournoyaient. Un vertige me poussait à l'abîme. Je me jetai
comme un somnambule dans l'égout de ce ventre.

Et ce ventre se mit soudain à palpiter monstrueusement. La baïonnette de
Wacht-am-Rhein le fouillait en même temps que ma virilité, et je me
trouvai inondé d'un flot chaud, tandis que s'achevait dans un spasme
d'agonie la vie de la vierge française.

Je me retirai couvert de sang et de bave.

Un sous-officier se précipitait après moi sur le cadavre.

Pendant ce temps, les officiers avaient organisé un tir au revolver
d'ordonnance sur le couple des parents. Postés à vingt-cinq pas, ils
avaient déjà placé quelques balles. A chaque coup, Schlapps courait
relever le résultat et annonçait le carton. Déjà, la mère, la plus
avancée, avait cessé de crier. Sa tête pendait flasque sur sa poitrine
garrottée. Une balle de Schimmel l'acheva.

J'entendis Kaiserkopf qui m'interpellait:

--Vous avez eu des prix de tir, Hering?... Avez-vous déjà matché au
pistolet?

--Très peu.

--Venez essayer votre adresse, mon brave. Vous allez tâcher de me couper
le sifflet au vieux. Tenez, me dit-il en me tendant son arme: vous avez
cinq balles.

Je mis le pied sur la ligne de tir et visai soigneusement. Mon premier
coup partit.

--Balle perdue, annonça Schlapps. Trop haut.

Je rectifiai et affermis mon bras... Pan!...

--La clavicule gauche! fit Schlapps.

... Pif!...

--l'oeil droit!

Le cri du vieillard devint déchirant. J'envoyai ma quatrième balle. Le
cri s'arrêta net et se changea en un sifflement d'air qui n'avait plus
de son.

--Dans la gueule! glapit le feldwebel.

Kaiserkopf me félicita:

--Pour un début, _Sacrament_, voilà qui est _famos_!

Je me sentais dans un état étrange et nouveau. Les fumées du vin
s'étaient en partie dissipées, mais d'autres, plus puissantes, soûlaient
mon cerveau et brûlaient mes artères: la soif de violence et de meurtre,
le besoin de détruire, de tuer, de torturer, l'ivresse du massacre, la
terrible _Berserker-Wut_ qui, à certains moments, change tous les
Allemands, même les plus doux, en autant d'hyènes buveuses de sang et de
vautours déchireurs de chairs.

Koenig n'était plus là. Ma conscience était morte sur les champs de la
Somme. J'appartenais maintenant tout entier à Kaiserkopf et à sa bande,
à ses lieutenants cyniques, à ses sinistres sous officiers, à Schimmel,
à Schlapps, à Wacht-am-Rhein.

Une heure après, le vieillard laissé pour mort, la maison pillée et
déménagée, je me retrouvai dans la rue, bras-dessus, bras-dessous avec
trois ou quatre de mes compagnons, chantant à tue-tête, l'arme suspendue
à l'épaule, au milieu de la cohue des soldats qui mettaient la ville à
sac.

Le spectacle était extraordinaire. Partout des chars, des camions, des
voitures de toute espèce et de tout attelage se chargeaient de butin. De
la cave au grenier, par les portes, par les fenêtres, par les trappons
et par les mansardes, les maisons se vidaient de leur contenu et
rendaient leurs entrailles. Armoires, fauteuils, caisses, crédences,
tapis, balles de vêtements, fourneaux, outils, machines, bicyclettes,
instruments de musique s'entassaient sur les pavés avant de venir se
nouer de cordes sur les véhicules. Etalages et boutiques étaient
ravagés. Des barriques grinçaient aux poulains et des lits se
balançaient aux palans. Des fourriers et des officiers du train
présidaient méthodiquement aux enlèvements. En coiffe blanche et le
brassard à la manche, des diaconesses de la Croix-Rouge concouraient
avec avidité à la razzia, comptaient les piles de linge, évaluaient les
soieries, faisaient encoffrer soigneusement les parures et les objets
d'art. Des drapeaux de Genève flottaient sur des tapissières combles.

On faisait deux parts dans le butin: l'une était pour les officiers, qui
prélevaient ce qui se trouvait à leur convenance; l'autre était destinée
à être vendue en Allemagne au profit du régiment. Les sous officiers et
soldats avaient en outre le droit de faire main basse sur la menue
rapine, notamment sur tout ce qui était comestible. Quant à l'argent,
billets, espèces, titres et valeurs, produit de la rafle des
portefeuilles, du crochetage des meubles, de l'effraction des
coffres-forts et des extorsions bancaires, il revenait au gouvernement.
Mais il en restait naturellement beaucoup dans les poches.

Sur les murs s'étalait de place en place une affiche où se lisaient en
caractères apparents ces mots imprimés en langue française: _Tout
Français surpris à piller sera fusillé sur-le-champ._

Si on n'avait fusillé que les Français pris à piller, il n'y aurait eu
que peu de sang répandu; mais ceux qu'on massacrait, c'était le plus
souvent et précisément pour les piller. Tout bourgeois qui prétendait
défendre sa demeure, tout boutiquier qui voulait sauver sa caisse, tout
habitant qui protestait, réclamait ou tentait de discuter, recevait
immédiatement sur le mufle, sur le crâne ou dans le ventre une crosse de
Mænnlicher, une lame de sabre ou une balle 98 S. On en estourbissait
d'autres pour le plaisir ou pour mieux les détrousser. On volait tout:
les bagues, les breloques, les montres, les chaînes; on vidait les
goussets et l'on faisait les porte-monnaie. Les femmes n'y échappaient
pas. On les empoignait par les crins et on les traînait à terre; on leur
tirait les dentelles, on leur arrachait les bracelets et les colliers,
et quand ça ne venait pas, on y allait au couteau.

Nous nous jetions avec fougue dans ce carnage et dans cette piraterie.
Nous fracassions des têtes et nous fracturions des tiroirs. Mes poches
s'emplissaient et ma baïonnette était gluante de sang. De toutes parts
les corps roulaient et les billets de banque voltigeaient. Le vacarme
était effroyable, mêlée discordante de cris de terreur, de plaintes, de
râles, d'égosillements furibonds de soldats, de braillements de joie, de
chocs de crosses, de déflagrations, de dégringolades de meubles, de bris
de vitres et de vaisselle, de hennissements et de piaffements de
chevaux, de ronflements de moteurs, d'abois de chiens, de cacophonies de
violons, d'accordéons et de pianos. Des flots de vin s'épanchaient à
terre entre les détritus et les étoffes souillées. On dansait. Des
hommes avaient revêtu des habits de femme et, jupes relevées, en bas
ornés de jarretières et en pantalons de madapolam, se livraient à
d'ignobles entrechats. D'autres roulaient de trottoir en trottoir,
chaviraient dans les entassements de mobiliers, compissaient les
maisons, dégobillaient au milieu de la rue. Beaucoup, plus crapuleux
encore, déféquaient et chiaient dans les appartements, et on les voyait,
par les fenêtres ouvertes, se poster de préférence aux endroits les plus
insolites, dans les salons, les salles à manger, les chambres à coucher,
pour y décharger leur abdomen et y débonder leurs boyaux.

Ailleurs on violait. Ailleurs encore, des femmes prises des douleurs de
l'enfantement s'affaissaient tout à coup, les cuisses ouvertes, le
ventre en travail, vidant leurs eaux et poussant leurs cris de
parturition. D'autres, frappées de folie, riaient aux éclats,
gambadaient, se déchevelaient ou, furieuses, se jetaient sur la foule,
griffes en avant et l'écume à la bouche.

J'avais perdu mes compagnons. Les hasards du pillage nous avaient
dispersés. Devant une pinte que remplissaient une douzaine de
mitrailleurs buvant un tonneau, je buttai sur Biertümpel, ivre-mort, qui
rendait son vin comme une gouttière. Puis je rencontrai Schnupf et
Vogelfænger, le catholique et le socialiste, qui, d'un commun accord,
cambriolaient une devanture. Plus loin, j'aperçus Wacht-am-Rhein, debout
contre l'étal d'une boucherie, le couteau à la main, fort occupé à
quelque besogne singulière. Je m'approchai. C'étaient des doigts, dont
il paraissait avoir les poches pleines, et qu'il dépeçait soigneusement
pour en retirer les bijoux. Il jetait ensuite la viande à deux dogues,
qui happaient les morceaux à la volée. Mêlées aux doigts, se trouvaient
quelques oreilles où pendaient des pierres. A cette vue, je fus pris de
je ne sais quel sentiment trouble. Mais je m'éloignai sans rien lui
demander.

Je me retrouvai devant l'hôtel de la Licorne. On en achevait le
déménagement. Les caisses du colonel von Steinitz chargeaient une
charrette. Près de là, je vis passer Schlapps, qu'accompagnait un
adolescent d'une quinzaine d'années, tout pâle, aux grands yeux noirs
battant de frayeur sous les boucles de ses cheveux frisés. Le jeune
garçon, dont le visage, malgré ses larmes et son bouleversement, me
parut singulièrement beau et d'un type très pur, était élégamment
habillé d'un costume de tennis. Sans doute le fils de quelque riche
famille de l'endroit et dont les parents avaient dû être assassinés.
Tous deux se dirigeaient du coté de l'hôtel de ville, où résidait le
colonel.

Peu après, je rencontrai Schimmel. Il ne me vit pas, trop occupé qu'il
était à entraîner je ne sais où une petite fille de onze à douze ans,
dont je n'aperçus rien, sinon qu'elle avait les bras nus, les jambes
nues et des cheveux blonds noués de faveurs roses qui lui tombaient dans
le dos.

Puis je me sentis bousculé, emporté par un flot de soldats qui
assiégeaient une ruelle borgne, près de l'église. Une tourbe criarde et
hilare s'entassait contre une porte que je reconnus bientôt pour être
celle d'une maison louche, d'un «_Bordell_», comme disent les Français,
et comme nous disons aussi, nous autres Allemands. Une baïonnette dans
l'estomac, la matrone en obstruait le seuil de son énorme cadavre. On
lui passait dessus comme sur un paillasson, pour pénétrer dans le
lupanar, où se menait un immonde bacchanal. Les filles paraissaient aux
fenêtres, gesticulantes et nues. L'une d'elles se pencha à mi-corps, de
dos, saisie en dessous par des bras, bascula et vint tomber sur la
foule. Et tout à coup de grands cris, des clameurs d'épouvante
s'élevèrent. Les rideaux, les lits prenaient feu. La maison brûlait.
Prostituées et soldats dégringolaient par grappes et fuyaient. La ruelle
se remplissait de fumée. Je m'échappai comme je pus.

Je débouchai devant un portail latéral de l'église, tout encombré de
cuivreries et d'ornements sacrés qui gisaient au milieu des pierrailles
du clocher écroulé, car on déménageait l'église comme le reste. De
l'intérieur sortaient d'ébouriffants sons d'orgue. Un capelmeister
facétieux s'amusait à déchaîner la scène infernale du _Freischütz_. Au
tympan du portail, deux démons à pied fourchu ricanaient.

Sur le pourtour, au delà d'une arcade de cloître fraîchement ébréchée,
s'ouvrait le cimetière. Des voix allemandes en venaient et je m'y
engageai. Quelques obus y étaient tombés et y avaient remué des tombes.
Mais le sol en était davantage encore bouleversé par la main de nos
soldats, qui s'y étaient portés en nombre et le défonçaient âprement à
coups de bêches, de pioches, de haches et de capsules de fulminate,
espérant que le pillage des morts serait plus fructueux que celui des
vivants.

Croix de marbre, pierres tumulaires, cippes, caveaux, chapelles, tout
était soulevé, arraché, forcé, brisé, rompu par les lugubres
déprédateurs, vampires humains qui venaient sucer l'or et les joyaux des
cadavres. Seules les croix de bois, les modestes fleurs de la fosse
commune étaient respectées, tombes de pauvres que sanctifiait leur
humilité.

Une affreuse exhumation de corps en tout état de décomposition s'étalait
dans les bières ouvertes ou parsemait la surface du sol, au milieu de
débris de planches, de linceuls, de vêtements pourris, de crucifix
moisis. Les uns, encore presque frais, mais les plus puants, cireux et
blafards, le ventre ballonné, les ongles et les poils en vie, tirés
brusquement de l'ombre, se désagrégeaient à vue d'oeil au soleil.
D'autres, plus avancés, verdâtres, violacés et chancreux, affaissaient
des chairs purulentes sur des carcasses difformes. D'autres, noirs et
squelettiques, élongeaient leurs tibias, leurs radius, distendaient
leurs maxillaires, évidaient leurs orbites sous des mèches qui les
coiffaient comme des perruques. Des ossements, des déchets putrides,
des lambeaux de robes et de suaires, des bouquets desséchés, des
morceaux de couronnes en porcelaine ou en verroteries, des fragments de
vases et des objets d'autel couvraient les abords des tombes, les
graviers et les pelouses comme un fumier dispersé. Une odeur méphitique,
aux émanations diverses et aux souffles composites, alternativement
fade, forte, rance ou nidoreuse, provoquait tour à tour, sous ses
bouffées épaisses de corruption et de fétidité, la suffocation, la
nausée, l'asphyxie.

Bruyants et rapaces, les sinistres profanateurs poursuivaient leur
besogne macabre. Quand une dalle était descellée, on voyait deux ou
trois de ces charognards sauter dans la fosse et s'y acharner
voracement. D'autres, à l'écart, déjà gorgés, comptaient, se
partageaient ou se disputaient leurs dépouilles.

J'étais écoeuré et stupéfait. J'aurais dû fuir. Mais je ne sais quelle
fascination me retenait. Les morts m'attiraient. L'un d'eux me regardait
de ses deux trous fixes et semblait me dire:

--Toi aussi tu y viendras!

J'en vis un autre recroquevillé dans sa tombe, accroupi grotesquement
sur son coccyx et qui me faisait signe d'une phalange. Il y avait près
de lui une bouteille vide et un excrément humain qui fumait.

Soudain, j'aperçus au fond d'un caveau de marbre noir un cadavre oublié
ou incomplètement exploré, un cadavre de femme en robe de damas noyée de
bourbe. Quelque chose brillait sous un rayon de soleil, quelque chose
qui me prenait les yeux, qui se gonflait et luisait au milieu d'un
grouillement larvaire. Hypnotisé, je descendis les marches. Cela
brillait... Cela se dégageait des deux côtés de la tête... Cela
s'exhumait d'un amas de vers chassés par la lumière... Il y avait là
deux choses qui rayonnaient... qui scintillaient... à la place où
avaient été les oreilles...

Je me jetai en avant, les deux mains à la fois dans la bouillie. Elles
s'y plongèrent. C'était froid, glacé, mou. Elles y happèrent chacune un
objet dur, qui vint doucement, sans arrachement. Je remontai couvert de
sueur. Je sortis de la tombe. J'étais tremblant, rompu, comme après un
effort surhumain ou un terrible péril.

Je me précipitai vers une petite fontaine. J'y lavai spasmodiquement mes
mains et les deux objets qu'elles tenaient, les boucles d'oreilles de la
morte en robe de damas.

Et j'osai enfin regarder ce que j'avais cueilli. C'étaient deux perles
de grand prix entourées de diamants.

Elles orneraient un jour les lobes satinés de la belle Dorothéa von
Treutlingen, ma femelle.



X


Une heure avant le départ, je reçus cérémonieusement le porte-épée des
mains du major von Nippenburg, en même temps que le baron Hildebrand von
Waldkatzenbach. Je prenais rang immédiatement après le feldwebel. Avec
ma dragonne, mon sabre et ma cocarde d'officier, j'étais fier comme un
paon. On me confia le commandement de la section Koenig. Le lieutenant
Bobersdorf, envoyé par la division, remplaça von Bückling. C'était un de
ceux qui avaient participé au viol de Mlle de Saint-Elme et au meurtre
de ses parents.

Toujours pas de Français. Notre marche reprit sans obstacle. Les
nouvelles qui nous parvenaient étaient au reste excellentes. Partout,
sur l'étendue de notre immense front, l'avance de nos armées était
prodigieuse. Cambrai était occupé, Maubeuge investi, Saint-Quentin,
Mézières, Sedan, Montmédy étaient pris. Le général von Kluck était à
Lassigny. De notre côté nous avions largement dépassé Amiens. Rien ne
nous arrêtait, rien ne nous arrêterait.

Nous étions le 1er septembre à Moreuil et, le 2 au matin, nous entrions
à Montdidier, où nous célébrâmes le _Sedantag_ par un service divin.
Combien, en effet, ne devions-nous pas être reconnaissants envers Dieu,
qui nous protégeait si merveilleusement et qui, de sa droite fidèle,
nous conduisait jour après jour à la victoire! Et combien ce «jour de
Sedan», que nous fêtions cette année au coeur du pays ennemi, dans
l'enivrement de notre marche triomphale, devait nous paraître beau et
glorieux! Cet anniversaire nous présageait, quarante-quatre ans après,
un nouveau Sedan plus vaste et plus magnifique encore, embrassant un
tiers de la France et une armée de deux millions d'hommes.

Le culte eut lieu dans la principale église. Le régiment à peu près dans
son entier y assista. Nous n'avions, bien entendu, demandé aucune
permission aux prêtres français; du moment que nous étions là, l'édifice
était à nous et nous le protestantisions sans plus de cérémonie. Les
catholiques eurent une messe dans une autre église.

Le colonel von Steinitz, le lieutenant-colonel Preuss, les majors, les
capitaines et les officiers d'état-major avaient pris place dans les
stalles du banc d'oeuvre. Je me trouvais au milieu de la nef avec ma
section. J'admirais de là le vaste vaisseau de l'église, qui me parut
être du XVe ou du XVIe siècle, ses belles boiseries Louis XIV, ses
panneaux sculptés, sa grotte du Saint-Sépulcre et son _Ecce Homo_
garrotté, sous un dais renaissance, entouré d'animaux symboliques. La
foule des têtes d'hommes nues et des uniformes gris qui le
remplissaient jusqu'au fond des chapelles donnait à cette solennité
pieuse et militaire un aspect de grandeur extraordinaire.

Les orgues préludèrent majestueusement; puis, debout, l'assemblée
guerrière entonna dans un ensemble formidable, soutenu par la musique
régimentaire, le choral de Luther

  _Ein feste Burg ist unser Gott..._

     C'est un rempart que notre Dieu,
         Une invincible armure,
     Notre délivrance en tout lieu,
         Notre défense sûre.
       L'ennemi contre nous
       Redouble de courroux,
         Vaine colère!
     Que pourrait l'adversaire?
     L'Éternel détourne ses coups.

Un sergent lut une prière, et de nouveau le chant s'éleva. Cette fois,
ce fut le magnifique cantique de Haydn:

     Grand Dieu, nous te bénissons,
     Nous célébrons tes louanges!
     Éternel, nous t'exaltons,
     De concert avec les anges,
     Et prosternés devant toi,
     Nous t'adorons, ô grand Roi!

     Saint, saint, saint est l'Éternel.
     Le Seigneur Dieu des armées;
     Son pouvoir est immortel;
     Ses oeuvres partout semées
     Font éclater sa grandeur,
     Sa majesté sa splendeur!

Après quoi l'aumônier de la division, le pasteur Muckerander, monta en
chaire.

Prenant texte éloquemment du cantique que nous venions de chanter, il
débuta ainsi:

--Oui, ses oeuvres sont partout semées, et nous les semons avec lui...
nous les semons pour lui!...

Car le peuple allemand, expliquait-il, était l'élu de Dieu, son
instrument, son ouvrier, son semeur. Et parmi ces oeuvres destinées à
faire éclater la grandeur divine, la plus sublime n'était elle pas cette
guerre si glorieusement commencée, cette guerre comme le monde n'en
avait encore jamais vu, qui sous la direction de notre haut Seigneur de
la Guerre, l'Empereur, ferait régner par toute la terre la majesté et la
splendeur de l'Éternel? Ah! nous devions être fiers et reconnaissants
d'avoir été choisis pour participer à cette grande oeuvre!

Certes, continuait le pasteur Muckerander, aucun peuple n'était aussi
doux, aussi pacifique que le peuple allemand, aucun n'était si moral, si
pur, si éloigné de tout esprit de violence et de haine. Quel autre
peuple, en effet, pouvait s'honorer d'aussi grandes vertus? Quel autre
était aussi riche de bonté, de générosité, de charité, de pitié? Or,
c'était justement le plus doux, le plus paisible de tous les peuples qui
avait été chargé de livrer le combat de Dieu contre Satan et les nations
impies vivant sous sa domination; c'était précisément le meilleur et le
plus généreux des peuples qui devait répéter après Jésus-Christ: «Ne
croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je suis venu
apporter non la paix, mais l'épée.» Le sacrifice sanglant devait être
accompli; le combat sacré devait être mené jusqu'au bout. Le glaive
d'une main, la torche de l'autre, l'ange exterminateur devait purger la
terre de son péché et la racheter par le fer et par le feu. Jésus, le
meilleur et le plus doux des hommes, n'avait-il pas dit aussi (LUC, XII,
49): «Je suis venu jeter un feu sur la terre»? Désigné spécialement par
Dieu pour l'exécution des décrets célestes, le peuple allemand
pouvait-il exiger un autre chemin que celui de notre Sauveur?

Et dans une comparaison admirable entre le peuple allemand et le Christ,
l'orateur montrait que, de même que le Christ avait voulu être crucifié
et, en se crucifiant, lui, l'Homme-Dieu, avait crucifié avec lui
l'humanité pour la sauver, de même le peuple allemand s'était chargé de
la croix de guerre et, en y montant, lui, le Peuple-Dieu, devait y
crucifier avec lui le reste de l'humanité criminelle pour l'oeuvre d'une
nouvelle rédemption.

Comme bouleversé à l'évocation de ce grand sacrifice et de cette
tragique mission, l'aumônier s'écriait alors, la voix tremblante
d'émotion:

--Guerriers, parfois votre coeur est étreint par l'horreur: ce que vos
mains doivent faire, ce que vos yeux doivent voir, vous ne l'avez point
voulu!...

Non, nous ne l'avions pas voulu, ni nous, ni notre Empereur, ni personne
en Allemagne. Seuls nos ennemis, les ennemis de Dieu étaient
responsables de la catastrophe. C'est Dieu qui nous avait imposé la
terrible mission de les anéantir et, par leur supplice, qui était en
même temps le nôtre, de les arracher au Malin, de les racheter et de les
sauver.

--Nous n'avons pas voulu allumer le feu, poursuivait le pasteur, mais
maintenant nous devons passer au travers! Nous allumons un feu de guerre
qui rendra tous les incendiaires pleins d'appréhension et d'angoisses.
Dans leur rage et leur fureur, les vaincus nous appelleront comme ils
voudront: nous devons aussi passer par le feu de leurs cris de haine et
de calomnie. Que ceux qui l'ont voulu, que nos ennemis soient rendus
responsables de ce que dans cette effroyable guerre toutes les exigences
de l'humanité sont crucifiées!...

S'élevant alors aux plus hauts sommets de l'éloquence sacrée, le pasteur
Muckerander clamait, les bras en l'air et le verbe retentissant:

--Toi, mon peuple en armes, tu es l'humanité crucifiée! Il faut que tu
le saches et que ce soit écrit en caractères de feu dans ton âme
allemande douloureuse! C'est l'heure de la croix de fer! Que l'amour
invincible pour l'Empereur et l'Empire t'aident à persévérer. Le feu du
sacrifice brûle en toi, tandis que tu allumes le feu sur la terre de
crucifixion. C'est la guerre: tu sais pour qui tu souffres. Tu te tairas
comme le Sauveur s'est tu devant la grandeur de son heure. Haut les
coeurs! Jamais encore tu n'as occupé une place aussi élevée. Au delà de
la guerre, c'est le salut: tu aides à opérer la délivrance allemande et,
par elle, celle de toute l'humanité!

Et dans une péroraison prodigieuse, qui nous souleva tous d'un
enthousiasme aussi brûlant que le feu divin qu'il exaltait, le pasteur
guerrier termina de la sorte:

--Et maintenant, glaive, sois glaive et frappe! Feu, sois feu et brûle!
Les demi-mesures sont criminelles. Plus la guerre sera sans merci, plus
elle sera miséricordieuse. Malédictions et grincements de dents sur tous
les scélérats, afin que l'humanité ne soit pas de sitôt crucifiée à
nouveau! Déjà le monde le voit: nous passons outre! Le feu n'aura pas
brûlé en vain. Le sang n'aura pas inutilement coulé. Et nous qui sommes
encore plongés en pleine mêlée, chaque fois que nous voyons la croix de
notre Sauveur, saluons-la héroïquement et chrétiennement de ces mots:
«Je suis venu jeter un feu sur la terre!»

N'eût été la sainteté du lieu, nous nous serions tous levés frémissants
d'enthousiasme pour acclamer le prédicateur et la fin de son splendide
sermon. L'auditoire était transporté de ravissement, et je vis le
colonel von Steinitz essuyer de sa main gantée des yeux qui devaient
être pleins de larmes émues.

Nous chantâmes alors le beau psaume de David:

     Que de gens, ô grand Dieu,
     Soulevés en tout lieu,
     Conspirent pour me nuire
     Que d'ennemis jurés
     Contre moi déclarés
     S'arment pour me détruire!...

Puis, au milieu du recueillement général des uniformes debout, le
pasteur Muckerander prononça la prière finale, qu'il termina, selon le
rite, par l'oraison dominicale, dont nous n'avions jamais mieux compris
la haute portée et le lumineux symbole:

--_Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié_ (et par
conséquent le nom allemand); _que ton règne vienne_ (avec celui de
l'Allemagne); _que ta volonté_ (celle de l'Allemagne) _soit faite sur la
terre comme au ciel! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien_
(trempé de champagne). _Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons
à ceux qui nous ont offensés._ (Nous ne pardonnons jamais à tes ennemis
qui sont les nôtres; et si nous t'offensons par trop de clémence, ne
nous pardonne pas davantage.) _Ne nous laisse pas tomber dans la
tentation_ d'épargner tes ennemis (et les nôtres), _mais délivre-nous du
Malin_ (l'Anglais, le Belge et le Français). _Car c'est à toi_ (et à
nous) _qu'appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance
et la gloire. Amen!_

A la sortie, on nous distribua une jolie carte postale illustrée,
représentant un rang de soldats allemands, casque en tête et fusil en
joue, avec, à leur côté, Jésus, en robe de lin et en longs cheveux, leur
désignant l'ennemi de son bras tendu et leur disant: «Voyez, je suis
avec vous tous les jours.» (MATTH., XXVIII, 20.)

       *       *       *       *       *

Sur une place, devant un édifice à campanile, la musique joua _Heil Dir
im Siegerkranz_ et _Muss i denn zum Stædtele raus_, tandis que nous nous
formions pour le départ. Mais si le _Sedantag_ ne fut pas pour nous un
jour de repos, car nous dûmes fournir une étape d'au moins quarante
kilomètres, nous continuâmes à le célébrer tout le long de notre route
par d'abondantes pilleries, de joyeux jets de grenades incendiaires et
l'immolation d'un certain nombre d'hommes français, de femmes françaises
et d'enfants français au Vieux Seigneur Dieu allemand.

Nous arrivâmes le soir, très tard, sur le bord de l'Oise, devant Pont
Sainte-Maxence. Nous y bivouaquâmes. Les Français avaient fait sauter le
pont. Aussi, le lendemain matin, les bacs n'étant pas arrivés, nous
descendîmes la rivière jusqu'à Creil, où les équipages avaient lancé un
pont de bateaux. Nous dûmes attendre plusieurs heures pour laisser
passage à de longues colonnes venant de Clermont. De l'autre côté, la
ville brûlait. Nous passâmes enfin l'Oise vers midi. On disait qu'Anvers
était pris, le roi Albert capturé, Belfort enlevé et que nous avions
remporté une grande victoire à Lunéville, où nous avions fait cent mille
prisonniers. Paris était bombardé depuis huit jours par nos avions et
nous en étions à soixante kilomètres. Nous y entrerions le surlendemain.
La paix serait signée avant trois semaines.

Mais à notre extrême surprise, au lieu de prendre la route de Paris, au
sortir de Creil, nous obliquâmes vers le sud-est. Une dizaine de
kilomètres à travers une belle forêt de chênes, de hêtres et de charmes
nous amenèrent à une très curieuse et très ancienne cité, nommée Senlis.
Nos troupes s'y étaient quelque peu amusées la veille, à l'occasion du
_Sedantag_. Mais, en somme, la ville avait été remarquablement ménagée,
et nous la trouvâmes en fort bon état. On n'y avait brûlé qu'une
centaine de maisons, la gare et le palais de justice. La cathédrale,
l'hôtel de ville, les monuments romains, ceux-ci d'ailleurs déjà en
ruine, avaient été respectés et l'on n'avait tué que dix-neuf personnes,
dont le maire.

Le lendemain matin, après avoir passé la nuit dans une nouvelle forêt
encore plus belle que la précédente, nous atteignîmes la localité
d'Ermenonville. Ce nom ne m'était pas inconnu. C'était là qu'avait été
enterré le célèbre philosophe français Jean-Jacques Rousseau. Profitant
d'une halte, quelques officiers désirèrent aller visiter le tombeau, qui
était, paraît-il, assez pittoresquement situé. Ils en demandèrent la
permission au major von Nippenburg. Non seulement celui-ci l'accorda,
mais il se joignit à nous. Nous n'eûmes que quelques pas à faire, au
milieu d'un parc charmant, pour arriver sur le bord d'un bel étang où se
trouvait une petite île ornée de peupliers. Le tombeau, de style
antique, était dans cette île. Nous le contemplions de la rive, quand
nous vîmes approcher, par l'autre bord, un groupe de quatre ou cinq
officiers généraux, qu'accompagnait le colonel von Steinitz. Je reconnus
parmi eux le général von Zillisheim, commandant la division, et le
général von Morlach, commandant de notre brigade. Ces messieurs, nous
dit-on, occupaient présentement le château d'Ermenonville avec
l'état-major du corps d'armée. Ils s'avancèrent de notre côté et, les
saluts réglementaires échangés, une courte conversation s'engagea, que
j'entendis en partie, bien que, n'étant pas officier, je me tinsse à
plusieurs pas de distance.

--Vous venez voir le tombeau du grand homme, messieurs? fit aimablement
le général von Zillisheim.

--Avec votre haute permission, monsieur le général-lieutenant, répondit
confondu de servilisme le major von Nippenburg.

--Vous savez, messieurs, que ce tombeau est vide, ajouta le général von
Zillisheim.

--Comment, dit le général von Morlach, le cadavre n'est pas là-dedans?

--Il n'y est plus. Ces stupides Français l'ont, paraît-il, transporté au
Panthéon de Paris, où ils l'ont mis à côté de son ennemi Voltaire,
l'insulteur de notre grand Frédéric.

--Quelle incongruité! crut devoir renchérir le major von Nippenburg.

--Mais soyez tranquilles, messieurs: nous enlèverons aux Parisiens le
corps du grand homme et nous le transférerons à Berlin, où il a tous les
droits de reposer. Car, peut-être l'ignorez-vous, messieurs, Rousseau
était notre compatriote.

--Comment cela? s'étonnèrent plusieurs voix.

--Je croyais, émit le colonel von Steinitz, que ce personnage était de
Genève.

--Il y est né seulement, dit le général von Zillisheim, dont l'érudition
sur ce point d'histoire littéraire venait sans doute d'être fraîchement
acquise au château d'Ermenonville; mais il quitta tout jeune cette
république, vécut dans le royaume de Sardaigne, puis en France; enfin,
dégoûté tout ensemble des Français et des Genevois qui le persécutaient
à l'envi, il vint se mettre sous la protection de notre grand roi
philosophe, Frédéric II, et se fit naturaliser neuchâtelois. Or,
Neufchâtel, vous le savez, messieurs, fut une principauté prussienne.
Voilà comment ce génie était authentiquement notre compatriote et comme
quoi ses cendres nous appartiennent.

--C'est magnifique! s'écria le général von Morlach; cela nous fait donc
un grand homme de plus!

--Oui, messieurs, fit le général von Zillisheim charmé de son succès,
celui dont nous contemplons le tombeau a vécu les quinze dernières
années de sa vie sous la qualité de sujet prussien et il est mort
Prussien. C'est un Prussien qui a écrit ce livre admirable, cet immortel
chef-d'oeuvre, les _Confessions_. Et qui d'autre qu'un Allemand aurait pu
être, comme il le fut, le restaurateur de la religion dans ce pays impie
qu'était alors la France?...

--Et qui l'est resté, observa le colonel von Steinitz.

--Qui d'autre qu'un Allemand aurait pu apporter le sentiment de la
nature à la sèche littérature française? Je vous propose, messieurs, de
saluer de l'épée l'ombre illustre qui a reposé là et qui nous écoute
peut-être, _den grossen Preussen_, le grand Prussien Chean-Chagues
Rouzeau!

Sur ces mots, nous tirâmes tous l'épée et nous présentâmes
solennellement les armes au tombeau vide.

--Ah! me disais-je fort ému, en voilà un que le professeur Woltmann a
oublié et qui était encore plus légitimement des nôtres que le blond
Montaigne, le doux Racine ou le colossal Mirabeau!

Et comme pour nous pénétrer mieux de la noble atmosphère germanique et
romantique qui se respirait en ce lieu, le général von Zillisheim nous
montra, près de là, une stèle funéraire où se trouvait gravée une
inscription dans notre langue. C'était la tombe d'un jeune Allemand,
disciple de Goethe et de Rousseau qui, atteint du mal du siècle, était
venu se suicider sous ces ombrages, en souvenir et en imitation de
Werther.

Cela me rappela le malheureux Koenig. Il eût aimé cette promenade dans le
parc d'Ermenonville.

Nous revînmes on ne peut plus satisfaits de ce petit épisode littéraire.
Lorsque j'en fis le récit à Schimmel, qui avait dédaigné de nous
accompagner, il parut passablement vexé.

--Si j'avais su, fit-il, qu'il devait y avoir des généraux!...

Quant à Kaiserkopf, il n'avait pas été question de l'inviter. La halte
avait à peine été commandée que, sur un signe de Schlapps, le bouillant
capitaine s'était éclipsé. Nous le vîmes reparaître tout juste pour
remonter à cheval, en rebouclant son ceinturon.

       *       *       *       *       *

Une côte, au sortir de ce charmant Ermenonville, nous fit passer
brusquement des délices de la forêt aux ardeurs d'un plateau sans borne
et sans ombre. Le regard s'y étendait à perte de vue. Bientôt nous eûmes
la sensation opprimante de toute une immense armée qui, par dix routes
parallèles ou obliques à la nôtre, s'écoulait, pressée, incessante,
innombrable, en direction générale du sud-est. Notre seule colonne
s'allongeait devant nous en une perspective linéaire infinie,
continuant, à mesure que nous avancions, de sortir indéfiniment de la
forêt. A droite, à gauche, en avant, en arrière, d'autres colonnes
visibles sur d'autres routes invisibles glissaient et s'effilaient sans
discontinuité, semblablement ciliées de fusils, de canons et de
machines. Dans leurs intervalles, des bataillons, des escadrons
marchaient ou chevauchaient à travers champs. On discernait dans le
brouillard poussiéreux, selon l'échelle des distances, les batteries de
campagne, les chapelets grêles des compagnies de mitrailleuses, les
files des voitures de train, des caissons à munitions, des chariots à
ballons, les croix rouges des ambulances et celles qui camouflaient
fréquemment les auto-canons et les auto-mitrailleuses. J'avais
l'impression que notre corps d'armée tout entier était rassemblé là,
dans cette coulée uniforme. Et non seulement notre corps, mais d'autres
encore, d'autres qui fluaient comme nous intarissablement vers le
sud-est, et depuis plus longtemps peut-être. C'était un bruissement
monotone, ininterrompu, qui faisait trembler sourdement le sol, comme à
la veille d'un cataclysme souterrain. Rien d'autre que ce grondement,
que ce grand frissonnement diluvien, qui noyait tous les sons proches,
nos voix, nos chants, jusqu'au fracas de nos charrois, remplissait nos
oreilles, secouait nos nerfs et brassait nos entrailles de son ressac
perpétuel. La nature semblait comme morte et n'y joignait aucun de ses
bruits familiers. Le canon s'était tu. Nulle part on ne l'entendait.

Au bout d'une longue marche en route droite, nous fîmes de nouveau
halte, après avoir traversé une voie ferrée. J'en profitai pour joindre
Schimmel et connaître ses impressions.

--Je crois, me dit-il, que nous tournons Paris pour l'attaquer par l'est
et par le sud; l'approche par le nord n'est pas avantageuse.

--Où sont nos armées? demandai-je.

--Je n'en sais rien. J'imagine que nous devons en former l'extrême aile
droite.

--Dans ce cas, dis-je, et si votre hypothèse est exacte, nous devrions
rester sur place au lieu d'avancer, et ce sont les autres corps qui
devraient pivoter autour de nous.

--C'est juste, fit Schimmel. Et c'est peut-être justement ce qui va se
produire. A moins, ajouta-t-il, que nous n'ayons encore d'autres armées
dans la région du nord, ce qui me paraît d'ailleurs certain.

--Et les Français?

Il eut un geste vague et lointain vers le sud-est. Puis, déployant une
carte de l'état-major français, il me montra où nous étions.

--Voyez, précisa-t-il en soulignant d'une rayure d'ongle le point qu'il
indiquait, c'est ici. En poursuivant cette route pendant une vingtaine
de kilomètres, nous arrivons à Meaux, qui est sur la Marne.

Portant alternativement les yeux de la carte à nos jumelles, nous
identifiâmes ensemble les divers points de repère du paysage qui
nous environnait. Sur le vaste plan des champs sans clôtures les
villages haussaient leurs clochers et levaient leurs bouquets
d'arbres. C'étaient, au nord, à notre gauche, Silly-le-Long et
Nanteuil-le-Haudouin; plus vers l'est, Ognes, Chèvreville, Oissery,
Brégy; devant nous, Saint-Pathus, puis, à demi masqué par un bois,
Saint-Souplets; à notre droite, Lagny-le-Sec, et, au loin, sur une crête
la grosse agglomération de Dammartin-en-Goële. Mais, tandis qu'à gauche
les villages fumaient d'incendies et que les routes se marquaient par
les longs rampements de nos convois, à droite on n'apercevait pas de
fumées et les routes n'apparaissaient que par les lignes d'arbres qui
les bordaient partiellement.

Et au delà, bien au delà de Dammartin, invisible, mais présente, nous
devinions, dans la brume ardente et les réverbérations de la lumière,
l'immense capitale Paris, _das grosse Paris_, but de tous nos efforts et
fleuron de notre victoire.

La halte se prolongeant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait installé une
petite buvette au bord de la route, nous invita à nous restaurer. Nous y
trouvâmes avec lui le major von Nippenburg, et peu après survenait le
colonel von Steinitz.

Celui-ci paraissait tout joyeux et sa mine de taupe s'éclairait entre
ses favoris d'un abondant sourire.

--Ça va bien, ça va très bien, disait-il. Je crois que nous allons être
au bout de nos peines.

S'il ignorait ou feignait d'ignorer l'objectif qui nous était assigné,
il apportait des renseignements du plus haut intérêt sur la marche
offensive de nos armées. A notre gauche, deux corps avaient franchi
l'Ourcq et traversaient la Marne, précédés par la cavalerie qui avançait
sur Crécy, Coulommiers et le Grand Morin. Deux autres corps étaient sur
le Petit Morin. Plus loin, c'était l'armée von Bülow avec la Garde, à la
hauteur de Montmirail et des marais de Saint-Gond. Au delà, c'étaient
les Saxons de von Hausen; plus loin encore, les cinq corps du duc de
Wurtemberg. Nulle part on ne se battait. Partout l'ennemi était en
pleine retraite, en fuite plutôt, en complète déroute, et on le
pourchassait l'épée dans les reins en direction de la Seine et de
l'Aube, où on serait dans deux jours. Tout l'arrière-pays était conquis,
occupé, avec Amiens, Soissons, Laon, Reims, Châlons. C'était la marche
triomphale dans la débâcle de la France.

--Et Paris? demanda le major.

--Eh bien, Paris est là, dit le colonel en tendant le bras vers l'ouest,
là tout près. Nous n'avons qu'à le prendre. Nous le cueillerons quand
nous voudrons.

Et son geste s'attardait, se balançait, avec sa grosse main poilue qui
s'ouvrait et se refermait comme sur une poire qu'il n'aurait eu, en
effet, qu'à cueillir.

--Mais qu'y a-t-il entre nous et Paris? questionnait Schimmel.

--Eh bien, monsieur, trente-cinq, trente-six kilomètres de plaine à peu
près sans accident de terrain.

--Et comme moyens de défense?

--Quelques forts mal entretenus, sans canons et où il y a plus d'espions
allemands que d'artilleurs français.

--Comme troupes mobiles?

--Un brelan de mauvais bataillons de la territoriale, que nous
disperserions d'une chiquenaude.

--_Donnerwetter!_ jura joyeusement Kaiserkopf, si c'était vous, monsieur
le colonel, qui étiez destiné à entrer le premier dans Paris à la tête
de votre régiment!...

Le colonel von Steinitz ne répondit rien, mais un tremblement de désir
agita sa lippe inférieure.

Des signaux retentirent. Les trois officiers supérieurs remontèrent à
cheval, tandis que Schimmel et moi courions rejoindre nos sections. La
colonne se remit en marche dans la chaleur, la poussière et la lumière
déclinante du soleil.

Deux heures plus tard, nous traversions Saint-Soupplets, où nous n'eûmes
que le temps de vider un tonneau à l'auberge de la Belle-Idée, déjà à
peu près entièrement bue. Et la marche continua, toujours sur la même
route et en même orientation.

Cependant, la campagne de droite qui, jusqu'alors, nous avait paru
profondément déserte et silencieuse, commençait à s'animer, semblait-il,
de légers frémissements. Ce n'était rien encore, quelque chose d'à peine
perceptible, de plutôt deviné que senti, qui pouvait être aussi bien le
bruit vague d'une brise se levant, que le bourdonnement confus apporté
par quelque courant aérien des banlieues de Paris ou que l'écho lointain
de notre propre piétinement. J'eus un instant l'impression bizarre,
hallucinante qu'une bande de loups nous suivait, parallèlement, d'un
trot souple, maigre et feutré. Les grandes ombres qui naissaient de la
nuit approchant, les fantômes noirs des arbres démesurés, l'horizon
charbonné sous un ciel violet foncé accentuaient le mystère et
distillaient l'inquiétude. Nous avions beau nous savoir flanc-gardés par
nos patrouilles, nous absorbions le doute, nous appréhendions
l'indéfinissable et nos doigts se crispaient nerveusement sur la plaque
de couche de nos fusils.

Au bout de trois à quatre kilomètres, nous fîmes halte derrière une
hauteur sur laquelle se silhouettaient les premières bâtisses noires
d'un village, et nous reçûmes l'ordre de prendre nos bivouacs, sans
feux. Une section monta s'assurer de la localité, qui portait le nom de
Monthyon. On entendit quelques cris d'habitants et les rares lumières
s'y éteignirent.

Harassés par cette longue et chaude journée, la plupart des hommes
s'abattirent et s'endormirent aussitôt. Le concert de leurs ronflements
se maria au grondement sourd des colonnes qui circulaient encore
derrière nous. La lune pleine et lourde faisait lentement l'ascension du
zénith, laquant le terrain d'une clarté blafarde et projetant vers Paris
l'ombre décroissante des choses. On entendait de loin en loin les cris
de chouette qui servaient de signaux de ralliement à nos patrouilles.

Je m'endormis à mon tour, la tête sur mon sac. La nuit fut admirablement
tranquille. Je ne fus réveillé qu'un instant, sur les deux heures du
matin, par le gros roulement de trois batteries de 77 qui allaient
prendre position sur le flanc du coteau de Monthyon.

L'aurore se leva sereine et rose, tandis que la boule lunaire descendait
pâle et molle sur Paris. Le réveil se corna et se répercuta le long des
troupes étendues. Mais on ne se pressait pas de partir. Le repos se
continua pendant une partie de la matinée et nous eûmes le loisir de
préparer notre café, puis la soupe. Vers les dix heures, seulement, on
nous fit appuyer d'un petit kilomètre sur la gauche, et nous nous
arrêtâmes de nouveau, face à l'ouest. Nous avions débordé la hauteur de
Monthyon, et nous découvrions plus loin une nouvelle hauteur boisée,
semblablement couronnée d'un village, que la carte nommait Penchard.
Entre ces deux points naturellement forts la position paraissait
excellente et propre à décourager les effectifs peu redoutables que nous
pouvions avoir devant nous. Sous nos yeux s'ouvrait largement la plaine
ensoleillée avec ses vastes champs, ses petits bois, ses minces rus
frangés de peupliers, ses routes blanches, ses écarts et ses villages:
Neufmontiers, Chauconin, Villeroy, Iverny, Le Plessis-au-Bois, Le
Plessis-l'Évêque. Rien dans ce paysage tranquille et coloré ne semblait
suspect. Assis ou vautrés sur les coudes, autour de nos armes en
faisceaux, nous attendions d'un moment à l'autre l'ordre de la marche en
avant sur Paris.

Il était midi. Soudain, une détonation retentit à cinq cents mètres de
nous, en contre-pente de la butte de Monthyon. C'était une de nos pièces
qui envoyait son premier obus. Nous vîmes au bout de nos jumelles, sur
la route sortant d'Iverny, une minuscule batterie française tourner
subitement bride et rentrer au galop dans le village. Dix minutes après,
le combat d'artillerie était engagé. Nos canons tiraient de Monthyon, de
Penchard et d'une autre position un peu plus à l'est. Des pièces
françaises ripostaient avec rapidité de derrière Iverny, et leurs petits
projectiles rageurs tombaient déjà avec précision autour de la butte.

Nous nous portâmes en avant, en même temps que d'autres éléments
d'infanterie, sur toute la largeur de la plaine visible, soutenus par de
nombreuses mitrailleuses. Nous avancions en tirailleurs, courbés et
rampants, nous abritant de notre mieux, car de nouvelles batteries
françaises révélaient l'une après l'autre leur présence, crachant une
mitraille de plus en plus dangereuse. Nous mîmes une heure pour
atteindre une route où nous pûmes nous retrancher, puis, deux cents
mètres plus loin, le lit d'un ruisseau. Des reconnaissances de cavalerie
française se démasquaient à droite, du côté du Plessis-l'Évêque, à
gauche vers Chauconin. Puis des pantalons rouges se montrèrent,
débouchant à l'improviste de couverts insoupçonnés. Nous en vîmes surgir
la valeur d'une compagnie, droit devant nous, quelques centaines de
mètres en avant du village de Villeroy. Ils se dispersèrent avec agilité
dans un champ où ils se couchèrent. Des milliers de balles sifflèrent.
Seul un lieutenant barbu était resté debout, lorgnette à la main. Mais
presque aussitôt il s'abattait de côté, raide, en portant la main gauche
à son front; et comme je l'avais bien expressément visé, je me demandai
si ce n'était pas une de mes balles qui l'avait tué.

La grêle d'acier criait maintenant de toutes parts. Celle qui partait de
nos lignes semblait pour le moment plus nourrie. Si nous étions bloqués
dans notre ruisseau, à gauche les nôtres avançaient. Chauconin était en
feu. Plus près de nous, un énorme brasier montait d'une ferme à
tourelles. Mais, peu à peu, nous commencions à nous apercevoir, à notre
grand étonnement, que, loin de n'avoir sur leurs lignes que de faibles
éléments sacrifiés d'avance, les Français étaient en force.

Animés de la plus folle ardeur, on les voyait découvrir leurs compagnies
les unes après les autres, les disséminer, les jeter en avant. Ils
progressaient par élans rapides, tantôt disparaissant, plaqués au
terrain, tantôt bondissant à l'improviste, grandissant à mesure qu'ils
approchaient. On distinguait fort bien sur les champs verdâtres ou
brunâtres les taches bleues de leurs képis et de leurs capotes
soulignées par les agenouillements ou les relèvements rouges de leurs
pantalons. Et pendant ce temps, là-bas, à gauche, une nuée d'autres
petits soldats, blancs, ceux-là, avec des jambes noires, sautillaient à
l'assaut des hauteurs de Penchard.

Tout à coup, nous eûmes devant nous, à trois cents mètres, une vague
galopante de ces Français bleus et rouges. Je vis un instant moutonner
et claquer au-dessus de la vague un drapeau frangé d'or à trois bandes
verticales, rouge, blanc, bleu, tandis que retentissait à mes oreilles
un chant enflammé, où je reconnus les accents effroyables de _la
Marseillaise_. Puis il y eut un crissement métallique; des aciers
flambèrent. En même temps nous étions pris en enfilade par une
mitrailleuse. Il fallait déguerpir. Nous rampâmes en hâte du côté de la
route, que nous finîmes par regagner, non sans avoir laissé nombre de
nos mousquetaires dans le fossé ou entre les glèbes.

Nous tînmes une heure avec un courage surhumain. Les shrapnells
éclataient au-dessus de nous, les percutants autour de nous, les balles
nous râlaient aux tympans, nous étions roulés, asphyxiés, décimés. Nous
avions beau vider avec ténacité nos chargeurs, les Français
renaissaient toujours. Et ce qui nous angoissait, c'était que nos canons
ne nous soutenaient plus. Heureusement, nos mitrailleuses ne
fléchissaient pas.

Nous fûmes enfin relevés par le bataillon Preuss, et nous revînmes
exténués sur notre position de départ. Nous vîmes en passant près de
Monthyon, dans un plissement de terrain, derrière des bâtiments de
ferme, un de nos emplacements de batteries complètement ravagé. Les
pièces étaient parties. Il n'y avait plus que deux caissons démolis et
une douzaine de cadavres, dont trois chevaux. Des servants noyaient dans
une mare un millier d'obus qui, dans la précipitation du départ, avaient
dû être abandonnés.

Il était déjà tard dans l'après-midi et le soir commençait à couvrir de
violet le champ de bataille. Pas à pas, bond par bond, les Français
avançaient toujours, et le bataillon Preuss cédait à son tour du
terrain.

Kaiserkopf avait reçu dans le mollet une balle ronde de shrapnell, qu'il
se faisait extraire au poste de secours.

--Nom de Dieu de nom de Dieu! beuglait-il.

On fit l'appel de la compagnie, couverte de terre, d'herbe et de sang.
Sur deux cent cinquante hommes qu'elle comptait le matin, il en avait
disparu une soixantaine, et elle ramenait cinquante blessés.

Bleu de rage, Schimmel se mit à jurer plus fort encore que Kaiserkopf.

Sur ces entrefaites, une grave nouvelle se répandait. Loin, sur notre
droite, au delà de nos lignes, dans la région de Saint-Soupplets, où
nous avions passé la veille et où, paraît-il, nous n'avions plus de
troupes, tout un corps d'armée français venait d'apparaître, qui
avançait à grand train et se mettait en devoir de nous tourner. Des
ordres arrivaient du quartier général nous enjoignant de battre en
retraite dans l'est sur de nouvelles positions. Rouge et sanglé, le
colonel von Steinitz faisait procéder aux préparatifs de départ. Il
fallait qu'en une heure tout le monde fût loin, le bataillon Preuss
formant l'arrière-garde. Déjà les premiers éléments de la brigade
étaient sur la route de Barcy.

La jambe bandée, Kaiserkopf se fit hisser péniblement sur son cheval.

Schimmel ne décolérait pas et allait jusqu'à incriminer le Haut
Commandement.

--Ils ne sont donc pas renseignés? marmonnait-il avec fureur. Qu'est-ce
que c'est que ce corps d'armée français? D'où vient-il? Comment
n'avions-nous personne à lui opposer? Que fait von Kluck? A quoi
pense-t-il?...

Heureusement que notre train de régiment était en sûreté vers nos
positions de repli; nous ne laissâmes derrière nous qu'une petite
ambulance et quelques espions brassardés de la Croix-Rouge, bien munis
de fanions et de fusées.

L'encombrement était tel, sur la route de Barcy, que nous mîmes plus de
trois heures pour faire trois kilomètres. Les unités s'y mélangeaient
dans un grand désordre. Cavaliers, fantassins, artilleurs, caissons et
camions y fuyaient laborieusement et s'y enchevêtraient au milieu des
cris, des coups, des jurons, des piaffements et des hennissements. La
route étant insuffisante à contenir cette cohue, des paquets de troupes
cahotaient à travers champs. Derrière nous, l'horizon flambait; à
Neufmontiers, à Chauconin, à Penchard, à Monthyon, maisons, fermes,
meules brûlaient comme des torches.

A Barcy, c'était le chaos. Sur la place, où l'église dressait son vieux
clocher, le flot gris, tumultueux et mugissant avait des remous
effroyables. Si de l'artillerie française avait été en action, elle en
eût fait un fleuve de sang. A côté de l'église, la mairie était en
flammes. Les lueurs violentes de l'incendie et les clartés douces de la
lune mêlaient sur les aciers brunis et les visages livides leurs reflets
différents.

Encore trois heures pour faire cinq kilomètres, et nous arrivions,
rompus de fatigue, au village d'Etrépilly, dont nous envahîmes les
maisons et les granges pour nous affaler tout harnachés dans
l'anéantissement d'un soleil de plomb.

       *       *       *       *       *

Kaiserkopf, que sa blessure empêchait de dormir, nous réveillait avec
fureur quelques heures plus tard.

--_Donnerwetter!_... Vous n'entendez pas?... La canonnade française
avance du côté de Marcilly... La compagnie doit se porter à deux
kilomètres vers la râperie...

Il tapotait avec rage un croquis de la région annexé à l'ordre du
colonel.

Je me mis debout avec peine. Il fallut un temps infini pour avoir les
hommes. On n'en réunit pas plus d'une centaine. La section Bobersdorf,
l'ancienne section von Bückling, n'existait presque plus. On procéda à
un nouveau groupement. Kaiserkopf, se déclarant incapable de bouger,
confia pour la journée le commandement de la compagnie au
premier-lieutenant Poppe.

--Etes-vous blessé? me demanda Schimmel.

--Non. Et vous?

--Non. Nous avons de la chance. Dans quel guêpier ce sacré von Kluck
nous a-t-il fourrés?

Il regardait avec inquiétude du côté du nord-ouest, comme pour scruter
jusqu'où le corps d'armée français qui nous avait forcés la veille à
décamper avait déjà pu parvenir. Nous marchions péniblement dans les
betteraves. A notre gauche, le clocher de Barcy sortait de l'horizon des
champs; à droite, une dentelle d'arbres marquait la route de Marcilly,
avec le vallonnement feuillu de la Thérouanne; dans notre dos
s'allongeait la crête d'Etrépilly à Vareddes.

Ou ne voyait de troupes nulle part. Tout était terré ou défilé. La
plaine appartenait aux obus. De tous côtés crépitait l'artillerie
légère, et il était bien difficile de différencier dans ce
tambourinement ce qui était français de ce qui était allemand. Il
semblait cependant que du côté du nord il n'y eût que des roulements
français, et cela devenait tout à fait alarmant.

--Ils avancent, murmurait Schimmel.

A ce moment, plusieurs coups lourds, massifs et profonds, comme des
décharges de grosse caisse, détonèrent dans l'est, venant du plateau de
Trocy. C'était de l'artillerie lourde allemande. Cela nous rassura.

Nous entendions par moment de vives fusillades vers Marcilly.
Heureusement nous n'étions pas en première ligne. Aplatis dans les
betteraves, nous creusions de petites tranchées pour la préparation
d'une position de soutien. Des sanitaires vinrent nous rejoindre, et
procédèrent à l'installation d'un poste de secours, car les blessés
commençaient à affluer. On les pansait sommairement et on les évacuait
sur Etrépilly. Ceux qui succombaient étaient enterrés sur place. Nous
surveillions la route, que nous devions prendre de flanc, ainsi que le
vallon de la Thérouanne, en cas d'avance française. Au loin,
l'artillerie ennemie semblait progresser le long d'un grand arc de
cercle.

--Diable! fit tout à coup Schimmel, ils tirent de Bouillancy!

Les coudes sur la carte, Poppe et lui entamèrent une longue discussion à
ce sujet.

Il était onze heures du matin, quand Poppe dit, le bras dans le
nord-est:

--Ecoutez!...

De nouvelles crépitations d'artillerie légère se faisaient entendre dans
cette direction et plus à l'est encore, entre les déflagrations de
l'artillerie lourde. En même temps nous voyions approcher le major von
Nippenburg, qui venait inspecter nos travaux.

--C'est un corps allemand qui arrive, fit-il en sautant dans nos
retranchements. Il était temps!...

Un soupir de soulagement s'échappa de nos poitrines.

--Nous sommes sauvés! déclara Poppe. Et quel est ce corps d'armée qui
vient si juste à point à notre secours?

--Je crois savoir que c'est le IIe, dit le major.

--Hourra!... et vive von Kluck! cria Schimmel, passant subitement de
l'abattement le plus profond à la joie la plus vive. Ah! je me disais
bien aussi que cet excellent renard de _Generaloberst_ devait leur
ménager quelque tour de sa façon!...

Gagnés par son enthousiasme, nous nous mîmes presque à danser dans la
terre molle de notre tranchée, lançant en l'air casques et casquettes et
poussant de sonores acclamations.

Et voici que, tout à côté de nous, brusquement, partit une détonation
qui nous fit tous tressauter, pour nous jeter aussitôt après dans
d'inextinguibles éclats de rire. C'était une bouteille de champagne que
ce bougre de Biertümpel avait trouvé moyen d'apporter jusqu'ici et dont
il tenait de faire jaillir le bouchon. Nous la bûmes triomphalement en
l'honneur du général von Kluck, tandis que tout là-bas, dans le
nord-est, les batteries du IIe corps débouchaient également la gaie
pétarade de leurs canons de campagne.

Mais quelques instants plus tard, quelqu'un eut la fâcheuse idée de
demander:

--Ah çà! mais... d'où vient-il donc, ce IIe corps?

Le major von Nippenburg répondit:

--Eh bien, mais... il vient du sud...

--Comment ça, du sud? nous récriâmes-nous.

Poppe, Schimmel, aussi bien que moi même, étions tous, en effet,
persuadés que nous avions encore de nombreuses troupes dans le nord et
que, par conséquent, ce corps de secours ne pouvait venir que du nord.

--Du sud, répéta le major. Il était dans la région de Coulommiers.

--Il avait passé la Marne?

--Oui.

--Et il l'a repassée?

--Naturellement. Il a bien fallu qu'il la repasse pour venir de notre
côté. Le général von Kluck l'a ramené cette nuit à marches forcées.

--On a donc dégarni le front d'offensive?

--Apparemment.

--Mais alors...?

Nous nous regardions de nouveau pleins d'inquiétude.

--Alors... que se passe-t-il là-bas?

Schimmel et Poppe tendaient tous les deux du même geste frémissant le
bras vers le sud, dans la direction de la Marne.

--Là-bas... ma foi, je n'en sais rien, répondit le major. Tout ce que je
sais, c'est que nous sommes attaqués ici, de flanc, par des forces plus
importantes que nous ne pouvions le présumer. Nous avons à défendre tout
le plateau d'Etrépilly, Trocy, Étavigny, jusqu'à l'Ourcq. Le salut de
l'armée en dépend.

Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix grave.

Nous fûmes interrompus par une grosse mitraillade. Des troupes fuyaient
en tiraillant par la route de Marcilly. Un feldwebel survint tout
sanglant:

--Les _Franzosen_ tiennent le carrefour et enlèvent la râperie!...

--Faites tirer sur la route, nous ordonna le major.

--Impossible, monsieur le commandant, fit Poppe, la lorgnette aux yeux.
Nos troupes sont trop mêlées aux Français.

--Alors, tout le monde debout!... En avant!... Il faut à tout prix
reprendre la râperie.

Mais une brusque déflagration lui rentra dans le gosier la fin de sa
phrase. Un obus venait d'éclater dans la tranchée, tuant deux hommes et
le boulant lui-même dans la terre à moitié déchiré.

--J'ai mon compte, râla-t-il, tandis que les sanitaires s'empressaient à
son secours. Faites venir Kaiser... Kaiserkopf... que je lui passe le
com... le commandement...

--Le capitaine Kaiserkopf est immobilisé.

--Alors Tintenfass...

--Le capitaine Tintenfass est avec les troupes qui lâchent.

--Alors... arrangez ça comme vous voudrez, Poppe... Je n'en puis plus...
Prévenez le colonel...

Il étouffait et rendait le sang.

Nous nous lançâmes à découvert. En nous voyant sortir de nos trous, les
fuyards de la sixième compagnie tentèrent de se rallier, et tous
ensemble, sur un front espacé d'un demi kilomètre, nous fîmes les plus
grands efforts pour refouler les Français. On apercevait entre les
larges feuilles des betteraves leurs taches rouges et bleues. Ni d'un
côté, ni de l'autre il n'y avait de mitrailleuses. Mais leurs pièces,
qui tiraient de derrière Marcilly, sans nous faire beaucoup de mal tant
que nous restions dispersés, nous interdisaient toute attaque réglée. Il
nous fallut abandonner l'espoir de reprendre la râperie.

Pendant deux heures nous restâmes tapis dans les plantes à nous
fusiller, perdant peu à peu, de notre côté, tout courage et rompus de
lassitude. Nous finîmes par être rejetés dans nos petites tranchées. Les
taches bleues et rouges progressaient, progressaient. Incapables de
subir un assaut à la baïonnette, tous, d'un commun accord, bien qu'aucun
commandement n'eût été donné, nous nous retrouvâmes sur le terrain, mais
en recul vers Etrépilly. Nous étions éreintés, affamés, gonflés d'eau
saumâtre, rongés de sommeil. C'est en vain que Poppe avait fait supplier
le colonel de nous relever. La réponse avait été: «Tenir.» Tous les
effectifs disponibles étaient engagés. La bataille semblait s'étendre le
long d'une ligne infinie, qui vacillait et se repliait lentement vers
l'est.

A notre détresse vint s'ajouter le manque de munitions; nous n'avions
plus qu'une trentaine de cartouches par fusil. Nous espérions que
l'obscurité mettrait fin à notre supplice. Il n'en fut rien. Rendus plus
audacieux par les ténèbres, les Français, loin de suspendre leurs
attaques, les poursuivaient de plus belle. Tout le soulagement que la
nuit nous apporta fut de nous permettre de nous ravitailler un peu,
d'évacuer nos blessés et de recevoir le renfort de ceux de nos blessés
légers qui se retrouvaient en état de combattre. D'angoissantes heures
se passèrent dans des alertes continuelles. On lançait des fusées
éclairantes. Assommés d'une torpeur invincible, beaucoup de nos hommes
dormaient au plus fort du danger, et il fallait les réveiller à coups de
bottes pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des morts.

Au matin, nous fûmes recueillis dans d'assez bonnes tranchées que le
bataillon von Putz, en retraite des approches de Barcy, avait réussi à
établir le long de la route de Vareddes. Nous nous trouvions là sous la
protection immédiate de notre artillerie, qui battait avec acharnement
tout le plateau. Nous avions deux batteries légères au-dessus
d'Etrépilly, une batterie lourde entre Etrépilly et Trocy, une batterie
lourde et sept batteries légères à Trocy, trois batteries lourdes et une
légère au Gué-à-Tresmes, trois batteries légères sur les hauteurs de
Vareddes. Deux compagnies de mitrailleuses flanquaient la ligne de nos
tranchées.

Et de nouveau une journée sinistre se passa, sous l'écrasement d'un
soleil pulvérulent et la pluie d'orage des shrapnells. Nous avions
laissé la moitié de notre effectif dans les betteraves; mais avec les
petits blessés récupérés la compagnie comptait encore quatre-vingts
fusils. Schimmel avait un doigt emporté; il demeurait néanmoins
courageusement à la tête de son débris de section. Poppe et Bobersdorf
étaient intacts. Je n'avais rien non plus, grâce à Dieu, que des trous
dans mes vêtements et une déchirure à mon casque. Les sergents Buchholz
et Schmauser avaient disparu. Quant aux sous-officiers, deux manquaient;
trois, blessés, avaient été évacués. Wacht-am-Rhein était toujours là,
mais depuis longtemps il ne chantait plus. Les Français ne bougeaient
pas; ils occupaient leur ligne ou demeuraient stoïquement terrés dans
les quatre kilomètres de champs qui nous en séparaient. La canonnade
était intense du côté du plateau d'Étavigny.

Enfin le colonel von Steinitz se laissa fléchir. Il dut comprendre que,
si un repos ne nous était pas accordé, nous serions tous claqués le
lendemain et bons à peupler les ambulances. Et comme un calme relatif
semblait s'établir dans notre secteur, nous reçûmes l'ordre de regagner
le village. Les tranchées furent laissées à la garde du bataillon von
Putz, moins éprouvé que le nôtre, et nous rentrâmes dans Etrépilly.

Les blessés dont l'état ne nécessitait pas d'intervention chirurgicale
remplissaient les maisons. Quelques-uns buvaient, mangeaient, fumaient
ou jouaient. La plupart, enfouis dans les lits, cherchaient dans le
sommeil l'oubli de leurs fatigues et le soulagement de leurs maux.
Kaiserkopf, à peu près remis de sa jambe percée, achevait sa guérison en
vidant des bouteilles.

--Eh bien! jubilait-il, ce pauvre commandant!... Si je n'avais pas reçu
mon noyau de prune avant-hier, c'est peut-être bien moi qui aurais été à
sa place!...

Schlapps, qui avait prétexté d'une éraflure au cuir chevelu pour rester
à l'abri avec le capitaine, était crapuleusement ivre. Il avait voulu
organiser le pillage du village, mais il avait dû renoncer à son projet,
faute de bras. D'ailleurs, personne n'avait plus le coeur à piller.

Chacun s'affala au hasard sur la première litière venue. Quelques
soldats eurent encore la force de manger un morceau, mais le plus grand
nombre sombrèrent aussitôt dans un sommeil léthargique.

       *       *       *       *       *

Je fus réveillé au milieu d'un vacarme effroyable par une poigne
vigoureuse qui me secouait rudement, tandis qu'une voix lourde, où je
reconnus le mugissement de Wacht-am-Rhein, me criait:

--Nom de Dieu! Si vous ne voulez pas être embroché vif sur votre
paillasse, foutez le camp!

Il faisait pleine nuit.

--Qu'est-ce que c'est? balbutiai-je tout étourdi.

--Les Français!...

Je me jetai dehors, le revolver à la main. Une mêlée formidable
s'acharnait aux abords du village et jusqu'à l'entour des maisons. Des
cris forcenés, des hurlements sauvages, des détonations précipitées, des
déchirements, des cassements de bois et d'os assourdissaient les
ténèbres. Des ombres tourbillonnantes bondissaient, agitaient des gestes
d'épaulements et de transpercement, se ruaient, se choquaient ou
roulaient. Déjà les premières maisons du côté de l'ouest étaient
débordées et il en sortait des clameurs d'égorgement. Des rideaux
brûlaient aux fenêtres. A leur lueur je crus distinguer, comme dans un
cauchemar, d'effrayantes figures blanchâtres sous des sortes de fez
rouges à la turque. Des pantalons blancs étoffés comme des jupons
balayaient tout devant eux. Et soudain, à mon grand saisissement, je vis
émerger devant moi la face diabolique d'un nègre. Horrifié, je vidai mon
pistolet. Puis, brusquement, je fus entraîné, renversé par une vague de
fuyards qui me roulèrent comme un galet. Je sentis deux ou trois corps
chauds et ruisselants s'écrouler sur moi. Je fis le mort, tandis que le
carnage nocturne continuait.

Au bout d'une heure, pendant laquelle je n'osai faire un mouvement, je
réussis à me couler dans la cour d'une maison voisine, qui paraissait
vide d'ennemis. Par le jardin, je gagnai la campagne. La lune s'était
levée, échancrant au-dessus de Trocy son disque rougeâtre. A sa vague
clarté je pus reconnaître que les Allemands s'étaient retirés sur la
hauteur dominant le village. Je les rejoignis, non sans peine, car
j'étais moulu et je dus faire un long détour pour éviter de tomber aux
mains des Français. Le cimetière avait été mis en état de défense et
servait de réduit aux nôtres, qui l'occupaient avec deux sections de
mitrailleuses. Le colonel von Steinitz conduisait le combat. Kaiserkopf
commandait l'infanterie du cimetière, dont il garnissait les murs de
tout ce qu'il avait pu rassembler du bataillon. Il m'assigna aussitôt la
garde d'un des angles avec une cinquantaine d'hommes. Maîtres du
village, les Français s'attaquaient maintenant au plateau. La rafale de
nos mitrailleuses ne les arrêtait pas. Avec une audace incroyable, ils
escaladaient les pentes, dirigeant sur nous une fusillade infernale et
se lançant comme des démons à l'assaut de notre forteresse. On mit le
feu à une grosse meule pour y voir plus clair. Je pus alors mieux
discerner les sauvages qui nous assaillaient et dont certains, dans leur
furie, venaient se faire tuer jusque sur nos murs. C'étaient bien des
troupes blanches, et je n'aperçus plus aucun moricaud du genre de celui
qui m'avait si fortement épouvanté. Mais ces hommes m'avaient rien de
commun avec ceux que nous avions précédemment combattus. Au lieu de la
longue capote à pans relevés, de petites vestes bleues soutachées
d'arabesques jaunes serraient leur torse. Ils portaient de larges
culottes extrêmement bouffantes; mais de blanches qu'elles m'avaient
d'abord paru, elles étaient devenues rouges, tellement elles avaient bu
de sang.

Je ne sais comment cela aurait tourné, et sans doute eussions-nous fini
par être emportés, si des renforts ne nous étaient arrivés de Trocy, qui
nous aidèrent à tenir jusqu'à l'aube. Les Français s'éclipsèrent par où
ils étaient venus, les uns sur Barcy, les autres par la coupure de la
Thérouanne. Nos pertes étaient sévères. Nombre de nos pauvres fusiliers
gisaient ou râlaient sur les tombes. Le lieutenant Bobersdorf avait été
tué et de toute sa section il ne restait que deux hommes valides.
Kaiserkopf était vert de rage et d'émotion.

--Nom de Dieu! si c'est ça la guerre, bégayait-il, ça commence à ne plus
être drôle du tout!

Mais c'est en reprenant possession d'Etrépilly que nous pûmes constater
toute l'étendue du désastre. Le village était plein de morts et de
blessés. Ces terribles Français en chéchia avaient fait des nôtres,
surpris dans leur sommeil, un véritable massacre. Eux-mêmes avaient
laissé de nombreux cadavres, parmi lesquels un lieutenant-colonel, mais
pas un blessé, et nous ne pûmes faire aucun prisonnier, de sorte que
cette affaire resta pour nous des plus mystérieuses. Leurs pertes ne
nous consolaient pas des nôtres. Le spectacle était lamentable. Des
amoncellements de corps, d'où sortaient d'atroces gémissements,
obstruaient les quatre ou cinq petites rues de la bourgade, et un
ruisseau de sang s'écoulait boueusement vers la Thérouanne. Mais il
fallait voir l'intérieur des maisons. Là, tout avait été passé à la
baïonnette. Je retrouvai mon logement et je pus constater que j'y aurais
été saigné comme les autres, si je n'avais pas été réveillé à temps par
Wacht-am-Rhein. Le malheureux Schlapps, grotesquement accroupi dans le
tiroir d'une commode, le postérieur nu et le pantalon sur ses bottes,
avait été enfilé par la gorge au moment où il répandait sa fiente sur du
linge fin. Je songeai à la douleur de Kaiserkopf, lorsqu'il apprendrait
le tragique trépas de son cher compagnon d'armes. Quarck et Schweinmetz
étaient morts aussi, dans des circonstances moins dramatiques, mais non
moins fatales; on retrouva leurs cadavres percés de coups dans le fond
d'une cave. Nous n'avions plus un seul sergent.

Si dans le village il n'y avait guère que des morts, les champs
environnants et surtout le théâtre du combat fournissaient un nombre
considérable de blessés. Les plus grièvement atteints étaient
transportés dans un hangar à paille, situé à courte distance du
cimetière et qui avait été converti en ambulance. Les civières y
affluaient en une procession ininterrompue. Disloqués, éventrés,
fracturés ou tronçonnés, les hideux déchets de la bataille y
attendaient, hurlants ou inanimés, leur tour de charcutage ou
d'amputation. Couverts de sang jusqu'au bonnet, couteaux et bistouris en
main, les chirurgiens fouillaient, tranchaient et tailladaient comme des
bouchers. Je reconnus sur une des civières l'un des soldats de mon
ancien groupe, le social-démocrate Vogelfænger. Il avait les jambes en
bouillie. Je m'approchai.

--Eh bien, mon pauvre Vogelfænger, ça ne va pas?

Il ne voulut pas me regarder.

--Malheur! malheur! gémissait-il. Et dire que je vais crever pour les
junkers et les bourgeois!...

Je jugeai inutile de le consoler en lui disant que, s'il mourait, ce
serait pour la patrie, sinon pour la révolution sociale.

On apportait aussi des morts. Ceux-ci, on les entassait, à deux cents
mètres de là, mêlés à des souches et à toute sorte de débris
combustibles, en un vaste bûcher qu'on arrosait de pétrole. On n'avait
plus ni le temps, ni les hommes pour enterrer. L'odeur abominable qui se
dégageait de la campagne, où les corps mal enfouis et les charognes de
chevaux pourrissaient déjà l'atmosphère, faisait préférer ce mode de
destruction, qui avait en outre l'avantage de dissimuler nos pertes au
cas d'un nouveau recul. Le bûcher, qui commençait à brûler, recevait
aussi les membres coupés provenant du hangar.

La bataille d'artillerie avait recommencé. Le ciel se sillonnait
d'avions partant à la recherche des batteries ennemies, dont le nombre
augmentait ou qui avaient changé de position pendant la nuit. Une belle
saucisse flottait sur un rideau de peupliers, à deux kilomètres de nous,
dorée et pisciforme. Nous avions évacué le village, intenable, tant à
cause des obus français qui y tombaient que de la puanteur qui en
émanait. De notre crête de plateau nous dominions l'immense plaine de
l'ouest, immobile, déserte et tonnante. Le ciel bleu se mouchetait des
flocons blancs des shrapnells et le sol vert des fumées noires des
percutants. La mer des sons nous battait de ses vagues grondantes.
Parfois un fracas énorme nous anéantissait: c'était le foudroiement
d'une explosion proche ou la déflagration d'une batterie d'obusiers
derrière nous. Les canons ennemis paraissaient s'acharner sur notre
artillerie légère, dont plusieurs pièces avaient été détruites.
L'horizon sonore s'allongeait toujours plus vers le nord.

--Venez, me dit Kaiserkopf.

--A vos ordres, monsieur le capitaine.

--Monsieur le commandant, rectifia-t-il. Je prends le commandement du
bataillon. Poppe me succède à celui de la compagnie. Je dois aller à
Trocy, où je suis mandé par le général-major. Venez. Je vous prends avec
moi comme fonctionnaire adjudant.

Il était pâle et ne proférait plus de jurons.

Nous partîmes sur une petite auto. La route qui zigzaguait vers l'est
entre des trèfles et des maïs n'était qu'un long encombrement d'hommes,
de bêtes et de chariots. Des blessés s'y traînaient par petits groupes
boursouflés de pansements rouges. De temps en temps un fusant éclatait,
qui faisait fuir les hommes et s'effarer les chevaux. Rejetés des deux
côtés de la route, des cadavres humains ou chevalins séchaient,
verdissaient, gonflaient ou purulaient. Des incendies noirs fumaient sur
le plateau. Le plus proche était notre bûcher funèbre, dont un coup
d'air rabattit un moment sur nous le souffle pestilentiel.

On allait lentement. A mesure que nous avancions, le tonnerre des gros
obusiers de Trocy roulait puissamment, secouant l'atmosphère et semblant
déchirer la terre. Le village brossait en couleurs violentes sur le
ciel foncé ses fermes, son église, sa porte médiévale et sa forte tour
ronde à coiffe de pierre. Comme nous y entrions, nous croisâmes une
grande auto d'état-major qui contenait un général. Le front barré sous
le casque à pointe, les yeux ternes, les traits tirés et durcis, la
courte moustache rêche entre deux rides profondes, il me parut bien
changé. Je reconnus cependant l'homme devant lequel j'avais défilé lors
de l'entrée en Belgique: le _Generaloberst_ von Kluck. Plongé dans sa
sombre méditation, il ne nous regarda pas et ne nous rendit pas notre
salut militaire.

Un piquet de garde signalait la maison qui servait de quartier général
divisionnaire. Dans une vaste pièce rustiquement meublée se trouvaient
réunis le général-lieutenant von Zillisheim, le général major von
Morlach, le colonel von Steinitz, le lieutenant colonel Preuss, le
premier-lieutenant Derschlag portant un bras en écharpe, un colonel
d'artillerie et quelques autres officiers de l'état-major ou de
l'_Adjutantur_.

--Ah! vous voilà, Kaiserkopf, fit le général-major von Morlach. Quelles
nouvelles d'Etrépilly?

--On tient, monsieur le général, mais c'est tout juste. Pour le moment
il n'y a pas d'attaque d'infanterie, mais cette salope d'artillerie
française abîme nos effectifs.

--Bien, bien. Je vous donnerai des instructions tout à l'heure.

La conversation était agitée, houleuse, rompue de lourds silences, et ce
que j'en pus comprendre me terrorisa.

--Notre situation s'aggrave, disait le général von Zillisheim. Les
forces françaises s'accroissent de jour en jour. Aux trois divisions que
l'ennemi nous avait d'abord jetées dans le flanc est venu s'ajouter un
corps d'armée, contre lequel nous avons dû ramener notre IIe corps.
Avant-hier, c'était une division d'Afrique qui arrivait sur le
terrain... Vous devez en savoir quelque chose, fit-il en se tournant
vers Kaiserkopf.

--Diable, oui, répondit celui-ci presque douloureusement, songeant
peut-être à la mort de Schlapps.

--Hier, continuait le général von Zillisheim, une nouvelle division de
réserve apparaissait. Aujourd'hui, c'est une division de l'active. D'où
tout cela sort-il, on n'en sait rien.

--Cela fait, si je compte bien, dit le colonel von Steinitz, huit
divisions.

--Contre quatre, compléta sinistrement von Morlach.

--Sous le coup de cette menace, reprit von Zillisheim, le général von
Kluck a dû ramener encore le IVe actif. Ce corps vient d'entrer en ligne
du côté de Betz. Cela nous affaiblit beaucoup sur la Marne, devant
l'armée britannique, mais le danger est plus pressant ici.

Il se mit alors à nous décrire à grands traits le schéma de la bataille:
l'immense ligne française, sans cesse accrue, qui nous prenait d'équerre
sur vingt kilomètres, de Villers Saint-Genest aux approches de Meaux,
armée formidable et audacieuse, surgie subitement de terre,
miraculeusement levée de cette plaine nue d'Ile-de-France, au moment
précis où le grand coup décisif allait être donné. Au nord, le plateau
d'Étavigny était tout hérissé de ses baïonettes et de ses petits canons,
tout strié de ses files rouges infinies; puis c'étaient, vers Acy, vers
Vincy, vers Puisieux, de nouvelles lignes rouges et ces terribles
chasseurs bleus qui nous avaient déjà fait fuir sur la Somme; venaient
ensuite, devant Marcilly et Barcy, les flots bouillants des zouaves,
accourus d'Algérie avec du rouge sur la tête; puis c'étaient, plus au
sud, à Chambry, à Penchard et s'acharnant sur Vareddes, les hordes du
désert, chasseurs d'Afrique, tirailleurs arabes et berbères, faces
basanées et hurlantes, avec leurs ânes, leurs mulets porteurs de
mitrailleuses, et des Marocains plus effroyables encore, tarbouchés de
blanc et ceinturés de rouge, mêlés de nègres et marqués du croissant,
enfiévrés de cruauté, altérés de massacre. Et toute cette immense armée
nous étreignait, nous broyait du nord au sud comme une branche d'étau,
vomissant sur nous le feu de ses catapultes et la furie de ses attaques,
renouvelant ses forces à mesure que nous perdions des nôtres. Toute
cette armée imprévue venait d'éclater comme un volcan sous nos pieds.

Un accablant silence suivit les paroles du général von Zillisheim. Puis
on perçut la voix voilée du colonel von Sleinitz qui demandait:

--Et quel est le chef de cette grande armée? Connaissez-vous son nom
monsieur le général?

Alors le général von Zillisheim murmura tout pâle:

--Le chef de cette armée s'appelle Maunoury.

Un bruissement de lèvres courut le long des faces terreuses des
officiers répétant ce nom qu'ils entendaient pour la première fois.

Quant au grand chef, le grand chef français, nous le connaissions tous;
mais jusqu'ici nous n'avions fait que rire de sa renommée abusive et
bruyante. Pour nous, c'était le vaincu de Charleroi. Et voici que cet
homme nous apparaissait maintenant tout différent de ce que nous
l'avions cru; voici qu'à nous souvenir de lui un étrange respect nous
pénétrait soudain et que nous nous sentions tous saisis d'appréhension,
secoués d'une mystérieuse frayeur à prononcer son nom: Joffre.

Mais ce que nous venions d'apprendre n'était qu'une partie de
l'imminente et impitoyable réalité. Le général von Zillisheim tint à
nous la dévoiler tout entière. Il nous montra les armées que l'on
croyait en déroute se reformant tout à coup sur un geste du grand chef,
se retournant sur elles-mêmes toutes à la fois et, de Paris à Verdun, se
ruant contre nous d'un bloc avec une fureur vengeresse et une puissance
décuplée. Nous avions été arrêtés net par le choc, et depuis trois jours
nous luttions sans succès, avec l'énergie du désespoir, à rompre cette
charge formidable. Il nous montra nos corps d'armée s'épuisant dans une
résistance qui faiblissait d'heure en heure, s'exténuant d'héroïsme et
de rage impuissante, nos malheureuses troupes aux abois, la meute
infernale déchaînée, nos divisions couvertes de morsures, perdant leur
sang, succombant aux assauts répétés des molosses, l'hallali sonnant,
et, à Coulommiers, à Esternay, à Fère-Champenoise, à Sermaize, à
Triaucourt, French, Franchet d'Espérey, Foch, Langle de Cary, Sarrail,
arcboutés sur leurs jarrets frémissants, les yeux en braise et la
salive en feu, semblables à autant de dogues épouvantables, ouvrant,
refermant et enfonçant sur nous leurs mâchoires féroces.

Hélas! il n'était plus question pour nous de la «Garde à la Loire», ni
même de la «Garde à la Seine»! A notre _Garde au Rhin_ les Français
répondaient par la _Garde à la Marne_!

Comme le général von Zillisheim achevait son exposé, au milieu de notre
attention angoissée, un capitaine d'artillerie entra précipitamment.

--Monsieur le colonel, fit-il en s'adressant à son chef, l'ennemi vient
de nous démonter un obusier. Il y a un lieutenant et vingt hommes de
tués.

Les deux artilleurs sortirent.

--Oui, dit le général von Zillisheim, ils ont trouvé moyen d'avancer
leurs maudits 75 et maintenant ils tirent sur nos pièces lourdes.

La tempête des canons redoublait de violence, faisant vibrer les vitres
des fenêtres ouvertes.

--Et maintenant, messieurs, à vos postes! termina le général von
Zillisheim. Nous aurons demain une rude journée.

       *       *       *       *       *

Lorsque Kaiserkopf eut reçu les instructions du général von Morlach,
complétées par celles du colonel von Steinitz, nous repartîmes pour
Etrépilly. Notre petite auto refit en sens inverse la route encombrée de
charroi, tandis que nous ruminions sans un mot nos sinistres
préoccupations et que le soir tombait mollement sur la campagne
foudroyée. Au loin les incendies commençaient à s'empourprer; devant
nous, le bûcher où se consumaient nos morts jetait des flammes
cramoisies.

A Etrépilly, une pénible nouvelle nous attendait: Poppe avait été tué.
Un fusant lui avait déversé sur la tête sa gerbe de balles.

Kaiserkopf tint en arrivant un petit conseil de guerre avec ses
officiers. Il en restait huit: Schimmel, le capitaine Tintenfass et un
lieutenant de sa compagnie, le capitaine et deux lieutenants de la
septième compagnie, un premier-lieutenant et un lieutenant de la
huitième. Encore, sur ce nombre, trois étaient légèrement blessés.

Schimmel souffrait de son doigt, où la gangrène menaçait de se mettre.

--Bah! disait-il, ce n'est pas le moment de se faire soigner! On me
coupera la main plus tard.

Nous couchâmes sur les positions. Les soldats, harassés, essayaient
lourdement de dormir. Incapables de fermer l'oeil, les officiers
faisaient les cent pas, fumant fébrilement, les nerfs surmenés.

Un silence prodigieux s'était abattu sur l'étendue. Plus un canon ne
tirait. Je n'entendais que le gémissement des grands blessés dans le
hangar voisin et le pétillement plus lointain, les petits craquements
sinistres du bûcher. De temps en temps un coup de sifflet, un cri de
chouette ou le coassement d'une sentinelle scandant: «_Wer da?_»

Appuyé sur le mur bas du cimetière, je contemplais le décor nocturne de
cette plaine infinie sur laquelle un ciel immense, tout scintillant
d'étoiles, arrondissait sa voûte pacifique. Fixes et limpides, les
astres arrangeaient selon l'ordre accoutumé sur le profond mystère
céleste leurs constellations immuables. Poussé par ses trois boeufs et
monté sur ses quatre roues, le lent et majestueux Chariot passait
tranquillement au-dessus de l'horizon nord-ouest. La magnifique topaze
d'Arcturus resplendissait sur Paris. Saphirine, Véga brillait au zénith,
tandis que, sous la croix du Cygne, le doux Altaïr descendait gravement
dans le sud occidental. Tout était calme, grand, mesuré, éternel. Les
mondes sereins ennoblissaient l'espace, où, seul, Mars ouvrait un oeil
rouge sur la terre où se fracassaient les humains.

Je les vis peu à peu pâlir, s'affaiblir, disparaître, tandis que l'aube
argentée, puis rosâtre se levait à l'orient, sur l'Ourcq.

Aux premières lueurs du matin, tout l'univers se réveilla, formidable et
fulgurant, et, de tous les horizons, les canons, comme des coqs,
saluèrent l'aurore. Aussitôt les innombrables soldats qui peuplaient
cette étendue durent cesser de respirer librement et de pouvoir se tenir
debout face au ciel; ils durent de nouveau s'enfouir le nez dans la
terre, descendre sous les racines des plantes et sentir trembler leur
coeur. Quand la grosse courbure sanglante du soleil se montra, l'air
était déjà plein de poussière, d'opacité, de vapeurs, et les incendies
redevenaient noirs. L'orage grondait, gonflait, se déchaînait
tumultueusement et la pluie qui tombait des shrapnells éclaboussait de
fer les hommes et les choses. De vifs éclats, brefs et blancs comme des
pointes de foudre, trouaient la rafale.

Toute la matinée se passa à subir cette douche. Immobilisée dans le
cimetière, l'ancienne compagnie Kaiserkopf, maintenant compagnie
Schimmel, s'abritait tant bien que mal derrière les murs, les marbres et
dans les petites tranchées creusées à travers les tombes. Mais les
shrapnells éclatant au zénith la mitraillaient sans pitié et parfois un
percutant bien placé emportait un morceau du cimetière, faisant voler à
la fois de la terre, des pierres, des membres déchiquetés et des débris
d'ossements. La lassitude et le découragement étaient immenses. Presque
tout le monde était plus ou moins éraflé, écharpé, contusionné, et nos
sanitaires lavaient, aseptisaient, suturaient, pansaient sans relâche.
De temps en temps un brancard partait pour le hangar ou le bûcher.

Promu depuis la veille aux fonctions de feldwebel, Biertümpel n'eut pas
à exercer longtemps son nouveau commandement. Décapité par un éclat
d'obus, il tomba en deux tronçons inégaux dans une fosse, où on n'eut
plus qu'à le couvrir de terre.

Sombres et brutaux, les obusiers lâchaient toujours leur tir irrité,
mais leurs bordées semblaient moins fréquentes. Quant à notre artillerie
légère, elle ne rageait plus que par intermittence. C'était au nord,
vers Betz et le plateau d'Étavigny, que s'exaspérait le plus la
canonnade; c'est là que se produisait le choc du IVe corps actif et des
nouvelles divisions françaises, là qui se portaient les coups décisifs.

Vers midi, le paysage se raya d'une multitude de lignes rouges. Il en
naissait de partout, de derrière les haies, des chaumes, des bois, des
vallons; il en fusait des villages et des écarts, qui se déployaient
rapidement en éventails. Aussi loin que scrutait la jumelle, vers
Puisieux, vers Douy, vers Vareddes, on apercevait ces mouvements
linéaires, parfois dominés de bleu ou de blanc. En même temps
l'artillerie française redoublait de furie.

--C'est l'assaut! me dit Schimmel. Nous ne résisterons pas.

Les lignes avançaient lentement, de partout, sous notre mitraillade
débilitée. Et tout à coup, à notre suprême horreur, nous n'entendîmes
plus le feu de nos obusiers. Un vide immense sembla alors se creuser de
notre côté, comme un effondrement de bruit. Kaiserkopf, qui était là,
hagard et tremblant d'une fureur concentrée, dit brusquement:

--En voilà déjà qui se retirent.

Une colonne d'infanterie débouchait en effet des derrières de la ferme
de Champfleury et venait s'engager lourdement sur le chemin de Vincy.

Une estafette apportait un pli. Kaiserkopf le prit avec nervosité.

--Ordre de ramener en arrière les éléments avancés du bataillon, fit-il
sourdement.

Un grand flottement commença alors à régner dans les lignes. Le vague
sentiment d'un désastre prochain ruinait les courages et brisait les
volontés. Bientôt on apprenait que le IVe corps, du côté de
Nanteuil-le-Haudouin, décimé par l'artillerie française qui couchait les
nôtres par milliers, ne pouvait plus avancer. Puis, vers quatre heures,
une nouvelle terrifiante se propagea: les Anglais avaient passé la
Marne et progressaient dans la direction de l'Ourcq. C'était la seconde
branche de l'étau qui se refermait sur nous.

Dès lors ce fut épouvantable. Les unes après les autres, les positions
étaient abandonnées; d'abord celles de la ligne Etrépilly-Vareddes, puis
celles de la Thérouanne, puis les nôtres sur le plateau. L'artillerie
lourde de Trocy était partie; celle de Gué-à-Tresmes la suivait; les
pièces légères, ou ce qu'il en restait, disparaissaient. Déjà les balles
des lignes françaises commençaient à nous arriver par salves hurlantes.
Et notre désarroi fut à son comble quand nous vîmes brusquement surgir
derrière nous une batterie française qui arrivait au grand galop de ses
chevaux occuper l'emplacement d'une de nos batteries détruites et
prendre en écharpe nos retranchements.

C'est à ce moment que fut tué Schimmel. Il était debout, cherchant à
réunir ses hommes. Je le vis porter la main à son front, comme
l'officier français de Villeroy. Il eut le temps de crier:

--Je suis touché... Adieu, amis!

Puis il s'effondra de son haut dans la poussière sanglante.

Adieu, Schimmel!... Il avait sa dureté, il avait ses vices; mais il
était brave, énergique, précis, savant, esclave du devoir: c'était un
officier prussien, et, maintenant encore, je ne sais pas de plus bel
éloge.

Tous les gradés étaient morts, la compagnie me revenait. Je désignai Max
Helmuth aux fonctions de feldwebel et je me mis à la recherche de
Kaiserkopf. Je le trouvai qui organisait le départ du train de combat du
bataillon, s'emportant contre les caissons inutilisables et les
voitures disloquées.

--Eh bien, fit-il en m'apercevant, on s'en va, on f... le camp!... Ah!
fatalité!...

Et tendant son poing furibond vers Paris, il cria:

--Salope! tu ne perds rien pour attendre!... On t'aura plus tard!

J'avais à peine eu le temps de lui annoncer la mort de Schimmel, qu'à
vingt mètres de nous un obus s'abattait au milieu du train avec un
fracas formidable, projetant un cheval en l'air, en éventrant un autre,
brisant tout, tuant ou blessant cinq ou six hommes.

--_Tausendhenkerpotzsacram_....

Mais Kaiserkopf n'avait pas achevé son juron, qu'un second obus venait
lui éclater droit sous les pieds, le faisait sauter effroyablement en
autant de morceaux qu'il y avait de bourreaux dans son blasphème et
m'envoyait rouler moi-même en plein dans le cheval éventré.

Je me relevai après un étourdissement de quelques minutes. Le cheval
avait amorti ma chute; mais mon épaule gauche me faisait horriblement
souffrir, et je m'aperçus que du sang tombait par gouttes de ma manche.

Quant à Kaiserkopf, il me fut impossible de rien reconnaître de lui dans
les débris informes qui jonchaient l'endroit où il avait été frappé. Un
chapelet d'entrailles pendait à une branche d'arbre.

Le colonel von Steinitz arrivait sur les lieux.

--Diable, fit-il, on me tue tous mes officiers... Qui reste-t-il chez
vous? me demanda-t-il.

--Personne, monsieur le colonel.

--Et la sixième?... Le capitaine Tintenfass?

--Tué, fit un sergent.

--Le lieutenant Korf?

--Disparu.

--Wachsmann?... Schuster?

--On ne sait pas.

Il se retourna vers moi:

--Nous n'avons pas de temps à perdre... Vous allez prendre la charge du
bataillon... Mais vous êtes blessé, je crois?

Je répondis:

--Pas suffisamment pour m'empêcher de faire mon devoir, monsieur le
colonel.

--Bien. Rassemblez le bataillon. Il est sept heures. Le régiment part à
huit. C'est vous qui prenez la tête par la route de Vincy et de Rouvres,
en direction de Villers-Cotterets.

--Comptez sur moi, monsieur le colonel, déclarai-je, éperdu d'orgueil,
malgré ma blessure, et lâchant mon bras gauche pour porter à mon casque
déchiré ma main droite barbouillée de sang.

Je gagnai notre poste de secours pour me faire panser. J'en sortis le
bras dans un bandage et m'occupai aussitôt de rassembler les quatre
compagnies du bataillon. Il n'en restait pas grand'chose. Lorsque je fis
procéder à l'appel, sous le médiocre couvert d'un pli de terrain, le
bataillon ne comptait plus que cent vingt-trois hommes valides ou
blessés en état de marcher. Nous possédions encore un fourgon, un
caisson et trois chevaux.

Le départ s'effectuait dans le plus honteux désordre. Outre les unités
plus ou moins régulièrement reconstituées qui commençaient à s'écouler
par les deux routes montant du plateau d'Etrépilly vers le nord-est, des
troupeaux de fuyards battaient confusément en retraite le long des
colonnes ou à travers champs, sans chefs et de leur propre autorité. Des
monceaux d'objets disparates étaient abandonnés ou jetés dans les
fossés, dans les retranchements, parsemaient le sol, toiles de tentes,
sacs, vêtements, cartouchières, outils, dépouilles hétéroclites des
villages, jusqu'à des armes, et surtout d'innombrables bouteilles. Un
vent de fureur et de panique emportait cette cohue en marche.

J'aperçus Wacht-am-Rhein prostré sur un talus, le corps secoué de gros
sanglots et pleurant tragiquement.

--Qu'avez-vous? l'interpellai-je avec sévérité. Vous feriez mieux de
venir m'aider à mettre un peu d'ordre dans cette bagarre... Êtes-vous
blessé?

--Non, monsieur le commandant...

--Alors que faites-vous là?

--Je ne peux pas... c'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir ça!
fit-il lamentablement. J'aimerais mieux être mort que d'assister à des
choses pareilles...

Au même instant, un soldat débandé qui passait, et dans lequel je
reconnus un des hommes que Wacht-am-Rhein avait le plus bourrés de coups
de crosse, braqua sur lui un pistolet volé et fit feu en criant:

--_Alles kaput!_... Tout est foutu!... Tiens, salaud, voilà pour toi!...

Wacht-am-Rhein reçut la décharge en pleine poitrine.

D'un coup de revolver j'abattis à mon tour le misérable. Les deux corps
furent poussés ensemble dans le fossé l'un sur l'autre.

La mort du fidèle Wacht-am-Rhein ne devait pas clore la liste de nos
pertes. Il nous restait à enregistrer la plus cruelle de toutes: celle
du colonel von Steinitz, asphyxié par la déflagration d'un obus à la
mélinite, pendant qu'il présidait au regroupement de son régiment. Le
lieutenant-colonel Preuss le remplaça.

Il s'agissait d'évacuer les grands blessés. Il y en avait deux cent
cinquante dans le hangar, qui était archiplein. Ces malheureux étaient
intransportables. Sans doute ne pourrait-on faire autrement que de
laisser toute l'ambulance tomber aux mains des Français. On en amenait
toujours de nouveaux, que les médecins, débordés, refusaient de
recevoir. Ils restaient là, aux abords de la bâtisse, déposés sur
l'herbe, sommairement pansés par les infirmiers, tandis que d'autres,
mélangés aux cadavres, étaient portés indistinctement au bûcher où on
les jetait encore vivants dans les flammes.

Je vis passer ainsi le pauvre Schnupf, exsangue, le thorax défoncé. Il
me jeta un regard de détresse.

Une voix fit à côté de moi.

--Fameuse affaire! En voilà un qui va faire tout de suite son
purgatoire. Il ira droit au ciel!

A cheval au milieu de la mitraille, le général von Morlach dirigeait la
retraite, aiguillant successivement colonnes et convois sur la route de
Vincy. Nous attendions notre tour.

Je le vis soudain qui faisait un geste tranchant et négatif, tout en
proférant d'une voix rageuse:

--_Nein!... Nein!..._ Le feu!... Ils n'auront que des cendres!...

Je regardai du côté du hangar. Le personnel sanitaire déménageait à la
hâte. Bientôt après je vis des sapeurs lancer dans l'ambulance des
grenades incendiaires et des jets de pétrole. Le bâtiment s'embrasa tout
entier en quelques minutes, au milieu de hurlements effrayants. La
charpente de fer apparut, se tordant et grimaçant comme un squelette,
dans l'effondrement des poutrelles, des plâtras et des briques, au
milieu des flots violents de la combustion et du charivari dantesque des
blessés, où je crus reconnaître la vocifération atroce de Vogelfænger.

Nous partions. C'était à nous. Nous partions diminués encore d'une
douzaine d'hommes que venait de faucher dans le bataillon la mitraille
française. Et nous nous enfonçâmes au coeur de la déroute, tandis que les
flammes féroces du hangar d'Etrépilly léchaient le ciel violâtre où
fuyaient de grands nuages verts.

       *       *       *       *       *

Je marchais au milieu du bataillon, réduit à l'effectif d'une
demi-compagnie, où figuraient de nombreuses têtes bandées et des bras en
écharpes, et où bien des hommes n'avaient plus de fusils, soit qu'ils
l'eussent perdu, soit que, ne pouvant plus le porter, ils s'en fussent
débarrassés. Nous cheminions mornes et désespérés entre deux rangs de
débandards. Les obus semblaient nous suivre, nous chercher, vouloir
changer notre retraite en débâcle. Ils nous lapidaient de terre, de
pierres, de débris de végétaux et parfois ouvraient dans la colonne un
trou pantelant.

Nous venions de dépasser le croisement de la route de Puisieux, quand je
fus atteint.

Je m'affaissai, le souffle coupé, les yeux pleins d'éclairs, le cerveau
tourbillonnant. Quand je voulus réagir, je m'aperçus que je ne pouvais
pas me relever. Saisi de l'horrible angoisse d'être abandonné sur place
et d'être fait prisonnier par les Français, je me mis à hurler comme un
sourd:

--Arrêtez!... Arrêtez, sacrés cochons!... Ne me laissez pas là!...
Mettez-moi dans le fourgon!... Entendez-vous?... Je suis votre
commandant... Obéissez-moi, brutes!...

Je faillis perdre connaissance de douleur quand ils m'enlevèrent. Ils me
déposèrent sur de la paille dans l'obscurité du fourgon, où gisaient
déjà des corps. Une odeur de sang, de sanie et d'urine me saisit à la
gorge.

On se remit en marche. Les cahots de la voiture m'entrèrent dans les
viscères. La fièvre me battait aux tempes. Mes compagnons geignaient
péniblement et je joignis mes gémissements aux leurs.

Un «khrr, khrr» qui ne m'était pas inconnu me sembla provenir du fond de
la voiture.

--C'est vous, Hildebrand? fis-je.

--Qui êtes-vous?... khrr, khrr... Qui m'appelle?

--C'est moi, Wilfrid Hering.

--Ah! cher ami!... khrr, khrr... Blessé?

--Oui. Pouvez-vous venir vers moi?

--Je ne puis pas bouger.

--Moi non plus.

--Moi non plus.

--Ah! cher ami!... khrr, khrr... Quelle aventure!...

--Qui eût jamais cru...

--... khrr, khrr, khrr...

Nous continuâmes à échanger nos doléances dans la nuit.

Nous fîmes halte au petit jour, à proximité d'une forêt. Une ambulance
se trouvait là et nous pûmes enfin recevoir des soins. Le canon sonnait
toujours autour de nous, mais plus lointain. Seuls les coups d'un parti
de cavalerie qui nous poursuivait avec de l'artillerie à cheval
restaient pour nous dangereux. Il y avait eu dans le voisinage, une
heure auparavant, une escarmouche avec des dragons français. On en avait
tué un. On avait trouvé sur lui un papier dactylographié qu'on
m'apporta. C'était un ordre du jour signé d'un général français. Il
était ainsi conçu:

     _Soldats! sur les mémorables champs de bataille qui furent témoins,
     il y a un siècle, des victoires de nos ancêtres sur les Prussiens
     de Blücher, notre vigoureuse offensive a triomphé de la résistance
     des Allemands. Poursuivi sur ses flancs, son centre rompu, l'ennemi
     bat en retraite vers l'est et le nord par marches forcées. Les
     corps les plus redoutables de la vieille Prusse, les contingents du
     Hanovre, de la Saxe et du Brandebourg, se sont repliés en hâte
     devant vous. Vous aurez encore à supporter de dures fatigues à
     combattre de rudes batailles. Que l'image de votre patrie souillée
     par les barbares reste toujours devant vos yeux! En avant, soldats!
     Pour la France!_

Cette lecture m'impressionna douloureusement. Hélas! étions-nous donc
des barbares?... J'avais deux côtes brisées. On me réinstalla, un peu
plus commodément, dans mon fourgon. Le baron Hildebrand von
Waldkatzenbach mourut avant le départ, et j'en étais presque à envier
son sort, tellement la perspective d'une nouvelle étape au milieu
d'affreuses souffrances me remplissait d'angoisse.

Mais nous n'avions pas fait quatre kilomètres, et je croyais ne pouvoir
supporter plus longtemps le voyage, quand une commotion épouvantable
souleva la voiture, l'ouvrit, la projeta comme dans une éruption
volcanique...... Et je disparus dans le néant...

       *       *       *       *       *

Lorsque je sortis, bien indistinctement encore, de mon coma, une lumière
douce, tamisée, bleuâtre m'enveloppait. Je devais être dans un lit, car
je sentais autour de moi comme le suaire léger d'un drap et ma tête
reposait immobile dans le creux souple d'un oreiller.

Au delà de l'atmosphère bleu pâle, la limite de mon regard s'arrêtait
sur une surface plane d'un blanc laiteux qui pouvait être un plafond. Au
bout d'un temps assez long de demi conscience, occupé à m'apercevoir peu
à peu que de l'air entrait en moi, que je respirais, que je vivais, je
voulus tourner ma tête pour voir ailleurs et reconnaître où j'étais. Je
ne pus faire le moindre mouvement, étroitement retenu par le réseau
multiple de la douleur. J'essayai d'écouter. Des bruits imprécis me
parvinrent, comme des chuchotements, des remuements ouatés, des
glissements feutrés de pas, le tic-tac d'une pendule, d'autres souffles
respiratoires que le mien. Je restai encore un long temps à chercher à
interpréter ce demi silence. En quel lieu étais-je?... Comment m'y
trouvais-je?... Puis soudain, je me souvins vaguement: la guerre... du
sang... des batailles... Je devais être quelque part dans un lit, à la
suite de ces horribles événements... Avais-je rêvé?... était-ce vrai?...
ou rêvais-je encore?... Puis je me souvins un peu mieux... Les
Français!... Un éclair jaillit... Ah! mon Dieu! étais-je prisonnier des
Français?... Mon coeur se mit à battre si fort qu'il me sabra d'une
douleur aiguë... Mon ouïe devenait meilleure; j'écoutai plus
attentivement... Et j'entendis des voix... oui... _Herrgott!_... des
voix qui prononçaient des mots allemands...

Alors je m'efforçai de rassembler de l'air dans ma poitrine, pour faire
moi aussi résonner ma voix... et dans un craquement de souffrance de
tout mon être j'exhalai faiblement:

--Où suis je?

Au bout d'un instant je vis apparaître dans mon champ visuel le haut
d'une cornette blanche, et je perçus ce mot qu'accentuait près de moi
une voix féminine:

--_Aachen._

Aix-la-Chapelle!... N'était-ce pas ce même nom qu'avait prononcé
Schimmel, alors qu'étincelaient à l'horizon sous les feux du soleil
levant les vitres de la ville de Charlemagne?... Ainsi je me trouvais
revenu à l'endroit d'où j'étais parti un mois auparavant!... Combien de
jours avait duré ce voyage de retour dont je ne gardais pas de
souvenir?... Comment s'était il accompli?... Sans doute dans un de ces
lugubres trains de blessés dont nous avions croisé un si grand nombre et
où, privé de sens, ballotté comme une loque inerte, j'avais dû rouler,
rouler sans m'en apercevoir à travers la France et la Belgique jusque
dans cet hôpital d'Allemagne...

Je revoyais comme au déroulement d'un rapide film cinématographique les
scènes tragiques auxquelles j'avais assisté, que j'avais vécues, ou
peut-être seulement rêvées: les trains de soldats trépidants, chargés de
drapeaux, d'inscriptions: _Nach Paris!_... les avions, le grand zeppelin
fantastique, puis l'entrée en Belgique, le défilé devant le général von
Kluck, la première bataille sur les bords du Demer; je revoyais
l'incendie de Louvain, Mons, les prisonniers anglais avec leurs pipes de
bruyère et leurs regards affamés, la marche en France, le combat de la
Somme, les chasseurs bleus, Koenig... «pardon, pardon, vous seul étiez
noble, juste, grand»... le viol de la jeune fille française, Montdidier,
Senlis, Ermenonville... et cette terrible bataille... comment
s'appelait-elle déjà?... cette bataille de cinq jours qui avait rompu
notre force et m'avait rejeté moi-même sur ce lit de souffrance...
comment s'appe... ah! _die Marne... die Marne!..._

Que s'était-il passé ensuite?... Je l'ignorais... Etions-nous vainqueurs
ou vaincus?... Peu m'importait... peu m'importait vraiment... _Krieg ist
Krieg_... Que de sang, mon Dieu!... que de morts! que d'épouvante!...

Et comme je regardais, les yeux dilatés d'effroi, je distinguai devant
moi, pendue au plafond blanc, une paroi grise, que ma vue maintenant
atteignait. Et au milieu de cette paroi, sous l'axe de mon regard, se
trouvait un portrait, un grand portrait dans un cadre doré. Sous un
colback à flamme écarlate, au-dessus de l'attila rouge de sang des
hussards de Brandebourg, un visage dur, au nez de proie, aux yeux
perçants, barré d'une moustache raide aux pointes aiguës et menaçantes,
offrait arrogamment sa pose hautaine et théâtrale.

C'était l'Empereur, _der Kaiser Wilhelm II_.

Je tressaillis. Le Seigneur de la Guerre me regardait de ses yeux faux,
de ses yeux cruels, de ses prunelles diaboliques. C'était lui qui
m'avait saisi!... Hélas! hélas!... Pourquoi tout cela?... Mon père, ma
mère, mes soeurs... Dorothéa, la maison de Goslar, la forêt romantique du
Harz!... Qu'on était bien là-bas!... et qu'il eût été doux de vivre!...

Et tandis que je demeurais comme hypnotisé par cette apparition,
j'entendis un bruit de pas bottés qui approchaient. Puis une voix grave
d'homme dit tout près de moi:

--Mettez-lui le masque, Schwarz. Nous allons l'opérer.

Quelque chose de mou et d'humide vint alors s'appliquer sur mon nez, sur
ma bouche. Une odeur éthérée et piquante pénétra en moi. Et pendant que
mon cerveau se mettait à vaciller, je vis le portrait qui se
transformait, qui s'animait bizarrement devant moi. La flamme écarlate
du toquet s'ornait d'une plume de coq, le dolman rouge se drapait en
petit manteau de soie sur l'épaule, les yeux se bridaient, les sourcils
se relevaient, la moustache s'effilait et se dressait davantage,
soulignée par une barbiche sardonique. Et j'entendis ces paroles qui
sortaient de la bouche du méphistophélique histrion:

     _Ich bin der Geist, der stets verneint!
     Und das mit Recht: denn alles, was entsteht,
     Ist wert, dass es zu Grunde geht;
     Drum besser wær's, dass nichts entstünde.
     So ist denn alles, was ihr Sünde,
     Zerstoerung, kurz das Boese nennt,
     Mein eigentlich Element[7]._



APPENDICES


_A la suite de la publication de Nach Paris! dans le Mercure de France,
l'auteur a adressé au directeur de cette revue, M. Alfred Vallette, la
lettre suivante:_

     Paris, le 2 septembre 1919.

     MON CHER AMI,

Je ne crois pas servir une simple et banale formule de politesse en
remerciant le _Mercure de France_ d'avoir publié _Nach Paris!_ La
publication de ce récit vous a valu, en effet, un certain nombre de
protestations que vous m'ayez communiquées. A part une ou deux lettres,
négligeables, de lecteurs mécontents que l'on ose rappeler les crimes
allemands, ces protestations ont toutes trait à la scène du viol d'une
jeune fille par une bande de soudards germaniques. Cette scène a
stupéfait et indigné vos correspondants. Il en est ainsi chaque fois
que, dans ce pays, dont la littérature va de Rabelais à Mirabeau et au
grand Zola, on touche à la question sexuelle, autrement que pour en
faire un objet de gaudriole et de basse grivoiserie. On vous traite
aussitôt de pornographe. C'est ce qui n'a pas manqué. «Ecoeurant!
scandaleux! lecture pour maison Tellier!» s'écrie un de vos
correspondants dégoûté, qui se demande comment le _Mercure de France_
peut publier une littérature aussi «inouïe», et auquel il y aurait
seulement à répondre que le _Mercure de France_, s'il avait existé à
l'époque, eût sans doute été très honoré de pouvoir publier _la Maison
Tellier_, de Guy de Maupassant. Une jeune fille de 21 ans, qui n'ose
pas signer, «ne voulant pas qu'on sache qu'elle a lu cette horreur» vous
exprime sa «répulsion», sa «stupeur» devant «cette chose révoltante de
grossièreté» et se déclara «honteuse», «salie moralement» d'avoir jeté
les yeux sur ce «tissu d'obscénité et d'exagération».

C'est bien sur quoi les Allemands avaient compté. «Allons-y! ont-ils
dit. Livrons-nous à tous les excès! terrorisons jusqu'à l'épouvantable!
Plus ce sera odieux, plus ce sera effroyable moins on pourra le
raconter.» Ils ont spécule sur la pudeur, et ils ont réussi. «Les
victimes elles-mêmes _n'oseront pas se plaindre_!»

Et c'est exact. J'ai vu moi-même en Suisse, au passage des réfugiés de
malheureuses femmes violentées par les Allemands, ayant assisté à des
spectacles horribles, qui ne voulaient rien dire, _par pudeur_, et
auxquelles il était impossible d'arracher une parole. Ce n'est que
plusieurs semaines après, une fois reposées, calmées, que certaines
victimes de viols consentaient, quelquefois, à donner des précisions.

MM. L. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle (aujourd'hui commissaire de
la République à Metz), G. Simon, maire de Nancy, G. Keller, maire de
Lunéville, dans leur brochure _Leurs Crimes_ (Berger-Levrault, 1916),
publiée sous le patronage des maires de Belfort, Epinal,
Châlons-sur-Marne, Bar-le-Duc, Château Thierry (pour Laon), Beauvais,
Amiens, Arras, Dunkerque (pour Lille), Saint-Dié, Baccarat,
Pont-à-Mousson, Lunéville, Gerbéviller, Nomény, Reims, Verdun, Sermaize,
Senlis, Albert, Clermont-en-Argonne, commencent ainsi leur chapitre sur
les viols de femmes et d'enfants:

«Nous pourrions écrire, sur ce sujet douloureux un long et poignant
chapitre. Nous l'avions écrit, mais, au dernier moment, un scrupule nous
l'a fait supprimer: nous voulons en effet que cette brochure puisse être
et soit mise sous les yeux de tous et de toutes, notamment sous ceux de
nos enfants des écoles. Qu'il nous suffise donc de dire ceci: Les
attentats contre les femmes et les jeunes filles _ont été d'une
fréquence inouïe_.

«Sans doute, la plupart de ces crimes resteront toujours inconnus; il
faut un concours de circonstances spéciales pour que l'acte ait été
public, mais trop souvent, hélas! ces circonstances mêmes se sont
présentées.»

Parmi les quelques faits que croient cependant devoir signaler
succinctement les auteurs figure celui ci: «A Mélen-la-Bouxhe,
Marguerite W... est martyrisée par 20 soldats allemands avant d'être
fusillée aux côtés de son père et de sa mère.»

Si les viols individuels ou par 2 ou 3 ont été extrêmement nombreux, les
viols collectifs par 10, 15, 20, accompagnés ou suivis de meurtre,
compliqués parfois de tortures invraisemblables, n'ont pas été rares.
C'est une des caractéristiques de l'invasion allemande, et je me suis
bien vu obligé, pour être exact, d'en tenir compte. Je n'en ai pas
abusé. J'ai consacré à ce sujet une seule scène, mais il fallait qu'elle
y fût. Ma conscience m'eût reproché de la sacrifier aux nerfs de mes
lecteurs. J'y ai apporté la modération compatible avec le souci de la
vérité; j'ai atténué, estompé, dans la mesure où la vraisemblance n'en
souffrait pas. Mais non, cela encore, paraît-il, était de trop. Il
fallait faire le silence!

Pauvres victimes de la lubricité et de la sauvagerie germaniques,
pouviez-vous penser, pendant que vous agonisiez sous les tortures de vos
bourreaux, et que tout votre sang, toute votre âme expirante criait
vengeance, pouviez-vous penser qu'un jour viendrait, jour prochain, où
vous ne seriez plus qu'un objet de scandale, une chose honteuse dont on
détourne les yeux? La «pudeur» de vos soeurs qui ont eu la chance de ne
pas se trouver sur le passage des brutes déchaînées, ne veut pas que
l'on parle de vous. Vous n'existez plus, vous n'avez jamais existé.
Votre martyre aura été vain. Au nom le la morale, au nom de la
bienséance, au nom de la vertueuse hypocrisie sociale, il faut jeter sur
vos douloureux corps suppliciés la décence d'un voile discret!

MM. L. Mirman, G. Simon et G. Keller terminent ainsi leur brochure:

«Envers tous nos martyrs nous avons un devoir sacré: nous souvenir! Sans
doute, là où ils sont tombés, nous graverons leurs noms dans la pierre
ou le bronze. Mais plus loin? Quand, après les longues souffrances de
cette guerre, humanité libérée reprendra son pacifique labeur, on verra
les Germains réapparaître en toutes les régions, à tous les
carrefours--commerciaux ou industriels, financiers ou scientifiques,
prolétariens ou mondains,--partout où les hommes de tous les pays, de
toutes les races, de toutes les couleurs se rencontrent et se coudoient:
que ferons-nous devant eux? Nous répondons ceci: Aussi longtemps que la
nation au nom de laquelle et par laquelle ces atrocités ont été commises
n'aura pas, de façon solennelle, repoussé elle-même de son sein les
misérables qui l'ont entraînée à une telle déchéance, nous considérons
que ce serait trahir nos saintes victimes que de frayer avec leurs
bourreaux et que jusqu'à ce jour--s'il doit venir--d'une éclatante
réparation morale, _l'oubli serait une complicité_.»

Aucun des innombrables bandits et criminels de droit commun que
l'Allemagne a lâchés sur le monde n'a encore été arrêté, ni poursuivi.
Libres et insolents ils continuent à déverser sur ceux qu'ils ont
assaillis, à défaut de leurs bombes et de leurs gaz empoisonnés, le
venin de leur haine et de leurs calomnies. Et c'est à cette heure que de
malheureux inconscients et de délicates effarouchées parlant déjà
d'oublier?...

Je n'en suis pas.

Recevez, mon cher ami, l'assurance de mes sentiments dévoués.

     LOUIS DUMUR.

_Le Soleil du Midi du 26 septembre 1919 a publié l'article suivant:_

     L'OUBLI DU CRIME

M. Louis Dumur a publié récemment en revue, dans le _Mercure de France_,
un roman qui s'intitule _Nach Paris!_ et qui, sous la forme
d'autobiographie d'un officier allemand, relate les épisodes criminels
de la ruée germanique en 1914 jusqu'à l'arrêt sur la Marne. M. Louis
Dumur est un des écrivains suisses qui ont témoigné le plus noble
attachement à la France comme à une seconde patrie. Il s'est élevé avec
une force vengeresse contre les colonels bochophiles et les traîtres du
caillautisme. Il est connu depuis vingt années comme un homme de
caractère généreux et un romancier de talent robuste, et s'est placé au
premier rang des écrivains dont la vie et le travail méritent une
entière estime. _Nach Paris!_ est un tableau d'une vérité cruelle et j'y
ai admiré, comme beaucoup, des pages d'une étonnante intensité, d'une
vie ardente et tragique.

Mais ce n'est point à des considérations de critique littéraire que je
veux m'attacher présentement. Le roman de M. Dumur, a, paraît-il,
soulevé des protestations. Les uns lui reprochent d'introduire dans une
oeuvre d'art des éléments qui n'y devraient pas trouver place. Les autres
se déclarent offusqués par la violente évocation de certaines scènes,
notamment du martyre d'une jeune fille outragée jusqu'à la mort par une
bande de soudards sous les yeux de ses parents garrottés et finalement
criblés de balles. On déclare cela «répugnant». On rappelle qu'il y a
«des choses qu'il vaudrait mieux ne jamais dire». Et enfin, on allègue
que ces choses, rassemblées par un romancier pour corser ses effets
d'horreur, n'ont peut-être jamais existé, tout au moins à un tel point.

Cela est très symptomatique. M. Dumur s'est défendu en invoquant les
textes officiels des rapports Maringer-Payelle, établis sur enquêtes
scrupuleuses depuis quatre ans et dont M. Mirman, alors préfet de Nancy,
avait condensé des extraits dans une brochure intitulé _Leurs Crimes_ et
destinée à perpétuer dans toute la France le souvenir des infamies
allemandes. J'ai aidé M. Mirman à répandre ces brochures dans les
régions que la guerre n'avait pas touchées et où on était porté à croire
que de telles abominations, presque incompréhensibles à d'honnêtes
consciences françaises, étaient des «bourrages de crânes». J'ai été
témoin de la campagne de négation acharnée que faisaient, pour détruire
l'effet de cette propagande, les affiliés du _Bonnet Rouge_, protégés
par le malvysme. J'ai reçu les confidences de certains faits
effroyables, et pour y avoir fait simplement allusion dans des articles
en diverses feuilles, j'ai eu l'honneur d'être injurié et taxé de
mensonge et d'excitation à la haine (à la haine de l'envahisseur!) par
la _Gazette des Ardennes_, l'_oeuvre_ et un tas de lettres anonymes. Il y
a de grandes difficultés pour faire la preuve totale de ces choses. Les
victimes survivantes ont laissé en pays envahi des parents pour qui
elles craignent des représailles si leur aventure est publiée avec les
noms des bourreaux. Ces noms mêmes restent souvent inconnus d'elles, ou
les bourreaux ont depuis reçu leur châtiment dans quelque bataille.
Enfin, et surtout, les victimes spéciales du crime sexuel font tous
leurs efforts pour cacher leur misère, et ne se décident à témoigner que
longtemps après ou jamais, par une pudeur désespérée trop explicable.
J'ai été à même de savoir avec quelle peine les enquêteurs avaient pu
réunir leurs preuves et avec quel scrupule ils avaient écarté tout délit
non certifié par d'abondantes concordances de témoignages très
contrôlés. Je suis, en un mot, à même d'affirmer que des centaines de
crimes resteront éternellement ignorés, que des milliers resteront
impunis, que M. Dumur est encore demeuré en deçà de la monstrueuse
réalité en peignant cette horde d'apaches et de gorilles que fut l'armée
boche de 1914.

Ces rapports Maringer-Payelle avaient été, si édulcorés fussent-ils,
constitués en vue d'un procès qui ne semble pas plus proche que celui du
Kaiser lui-même, et leur lecture est effrayante. Il y a là toutes les
variétés du crime, de la cruauté froide au sadisme délirant, tous les
immondices de la bête allemande en folie. Le roman de M. Dumur peut les
intensifier par le relief du grand talent littéraire, par le groupement
des effets: mais il ne dépasse pas en horreur les constatations
judiciaires et légales de magistrats dont les procès-verbaux offrent le
contraste d'un style terne et d'actes révélant un redoutable enfer de la
perversité et de la férocité humaines. Or, voici qu'il semble devenir à
la mode d'oublier, et même de nier, ces choses qui furent commises en
terre de France, et on réserve indignation et désaveu non aux coupables,
mais aux écrivains qui clouent ces coupables au pilori!

En 1870 les Allemands n'osèrent pas la centième partie de ce qu'ils ont
osé en 1914. Ils ne firent ni massacres de civils en masse, ni
destruction de sanctuaires ni saccage d'usines et de cultures, ni
déportations ni butin systématique. Ils fusillèrent au plus quelques
centaines d'otages. Les cas de viols turent assez rares et parfois punis
sur plainte motivée. Les déprédations furent faibles. L'armée du
piétiste Guillaume Ier était encore une armée presque honorable, en tous
cas contenue par une discipline morale, auprès de l'atroce foule qui a
piétiné cette fois le Nord français. Le souvenir du peu de meurtres et
d'outrages commis par les durs et arrogants Prussiens de ce temps-là
s'est pourtant gardé vivace durant près d'un demi siècle dans les
mémoires des Français, et ils ont toujours maudit les incendiaires de
Bazeilles et bafoué les «voleurs de pendules».

Il y a cinq ans que la ruée allemande de Liége à Meaux a prétexté
d'innombrables forfaits en comparaison desquels les actes de 1870 ne
furent que gentillesses inoffensives. Il paraît pourtant qu'on est
pressé de les oublier! Et les assassins, les brutes affolées de stupre,
les bourreaux d'enfants, les tueurs de vieillards, les tueurs de
prêtres, de moniales, de jeunes filles, les hystériques de la bestialité
et de la coprolalie, dûment connus, accusés par d'innombrables victimes,
ne sont pas même encore recherchés et punis! Vraiment, c'est un peu tôt
pour prendre des airs indifférents, scandalisée même, et déclarer avec
pudibonderie qu'il serait de mauvais goût de revenir sur ces drames-là!
Ce sont des airs propres à ravir les responsables, escomptant la
déplorable facilité des Français à pardonner. La haine ennuie vite le
Français. Elle est le plat de prédilection que l'Allemand aime à manger
froid. Les humanitaires «qui ne veulent pas enseigner la rancune à nos
enfants» font à souhait le jeu des Boches qui ne demandent qu'à esquiver
le règlement de comptes. Ces scélérats n'en eussent sans doute pas tant
fait s'ils ne s'étaient crus alors absolument certains d'un triomphe
effaçant toutes traces de leur infamie; vaincus il leur reste l'espoir
de spéculer sur notre débonnaire veulerie, en rejetant en bloc les
crimes sur les ordres de quelques chefs morts ou disgraciés, alors qu'il
s'est agi de la goujaterie sanglante de toute une armée, représentative
de toute une race et de toute une doctrine d'immoralisme délirant.

C'est précisément pour cela que des livres vengeurs et terribles comme
le _Nach Paris!_ de M. Louis Dumur accomplissent une mission salubre et
nécessaire en réimposant aux oublieux égoïstes et veules la vision de ce
qui fut la réalité, la réalité crue, écoeurante, révoltante, presque
insoutenable, mais justicière par son énonciation elle-même. Il faut que
de tels livres soient écrits et divulgués, puisque les rapports des
légistes dorment dans des cartons comme certains ouvrages érotiques dans
l'enfer secret des bibliothèques. Il faut que le plus grand nombre de
Français possible sache ce que des bêtes à face humaine ont osé
accomplir en France. La mémoire des martyrs exige cette vindicte, la
prudence et la sauvegarde des Français à venir exigent ce témoignage. Et
soyons tranquilles: _Nach Paris!_ n'aura pas, comme le _Feu_, les
honneurs de la libre traduction au pays de nos ex-ennemis!

     CAMILLE MAUCLAIR.


III

_Dans son numéro du 1er octobre, le Mercure de France insérait une
lettre d'un de ses lecteurs, M. J. Michaut, où figurait notamment le
passage suivant:_

Je n'ai pas vu d'allusion aux mains coupées à de jeunes enfants et à des
femmes en Belgique aux débuts des hostilités, M. Dumur trouverait dans
un auteur libéral allemand, traduit chez Dentu en 1873, Johannès Scherr
(_La Vie et les moeurs en Allemagne_), la relation que, pendant la guerre
de Trente ans, des soldats de l'armée Wallenstein avaient dans leur
poche une main de femme, d'enfant, ou de préférence de foetus, dans le
but de se rendre invulnérables.

       *       *       *       *       *

_Le Mercure de France du 16 octobre a publié la réponse suivante:_

     Paris, 3 octobre 1919.

     MON CHER VALLETTE,

J'ai lu avec intérêt la lettre que vous adresse M. J. Michaut, dans le
dernier _Mercure_, à propos de _Nach Paris!_ M. J. Michaut se demande
pourquoi je n'ai pas parlé des mains coupées aux enfants. C'est qu'il
est douteux que les Allemands aient _systématiquement_ coupé les mains
aux enfants. Des enquêtes ont été faites à ce sujet; elles n'ont pas
donné de résultat. Pendant que j'étais en Suisse, on signalait des
enfants aux mains coupées à Vevey, à Neuchâtel et dans plusieurs
localités de Haute-Savoie. On a été voir. Chaque fois on s'est trouvé
en présence soit de personnes qui racontaient des histoires de mains
coupées, soit d'enfants ayant des blessures aux mains, blessures
provenant de sévices allemands, mais sans qu'il soit possible d'établir
qu'il y ait eu volonté expresse de couper des mains. Que parmi les très
nombreuses victimes enfantines des massacres germaniques il y ait eu des
cas de poignets tranchés, c'est tout naturel, et il n'y a pas lieu de
recourir pour cela à d'autre explication que le hasard même des
massacres. Le nombre des enfants mutilés, tués ou violés par la
soldatesque allemande fut en effet considérable. Rien que dans les 20
premières pages de l'_Appendice du Rapport de la commission d'enquête
britannique sur les atrocités allemandes_, qui en comporte 280, je
trouve sur 37 dépositions se rapportant toutes à Liége et ses environs:

A Vottem, le 4 août, une petite fille de 9 ans tuée; à Melen, le 5 août,
un enfant tué par un officier; à Soumagne, le 5 août, une petite fille
de 13 ans tuée; à Herstal, le 5 août, deux enfants tués; le 6 août, un
enfant fusillé; à Soumagne, massacre de 56 civils parmi lesquels des
jeunes garçons; autre massacre de 19 civils, parmi lesquels également
des garçons; à Micheroux, un bébé est arraché des mains d'une femme,
jeté à terre et tué net; banlieue de Liége, le 7 août, une petite fille
de 10 ans a l'oreille coupée pour «avoir eu la curiosité d'écouter les
Allemands»; à Heure-le-Romain, le 11 août, un bébé est blessé d'un coup
de feu et meurt peu après à l'hôpital; à Ans, le 16 août, deux enfants
de 2 à 3 ans sont tués à coups de baïonnette; à Pépinster, commencement
d'octobre, un bébé a la tête tranchée par un officier; à Hermée, un
enfant de 5 mois a l'estomac fendu d'un coup de baïonnette et meurt à
l'hôpital. Il n'y a qu'un cas de main coupée, qui est celui-ci (près de
Liége, le 7 août): «Nous vîmes un jeune garçon d'environ 12 ans, le
poignet enveloppé de bandages, là où la main aurait dû se trouver. Nous
demandâmes ce qui s'était passé, et on nous répondit que les Allemands
avaient tranché la main du petit, parce que celui-ci s'était accroché à
ses parents que l'on voulait jeter dans les flammes.»

S'il est cependant constant que nombre de femmes et d'enfants ont eu les
mains coupées, c'est pour une tout autre raison que celle qu'implique la
«légende des mains coupées», une raison toute matérielle, qui est le vol
de bijoux. Je n'en citerai qu'un exemple, tiré des dépositions
recueillies par le professeur Morgan (même document p. 271): «Comme nous
approchions d'Ypres en venant d'Hazebrouck, nous avons rencontré
plusieurs réfugiés, des femmes et des enfants pour la plupart. Les
femmes étaient épuisées; elles avaient leurs enfants avec elles, et
plusieurs avaient eu les mains coupées de propos délibéré; les mains
avaient été coupées par les Allemands, elles n'avaient pas été emportées
par des obus. Les femmes nous le firent comprendre par signes. Les
Allemands avaient coupé les mains des femmes et des enfants pour enlever
les bracelets de leurs poignets.»

Si je n'ai pas cru devoir faire plus particulièrement état des mains
coupées, c'est que ce genre de mutilations ne m'a pas paru présenter de
signification spéciale. Au reste, le bilan des atrocités allemandes est
si formidable, il est d'une diversité si prodigieuse, que je ne saurais
avoir la prétention d'avoir épuisé mon horrible sujet. Je pourrais
écrire trois autres _Nach Paris!_ sans me répéter.

Quelques personnes ont trouvé par contre fort mauvais que j'aie osé
mettre en scène le viol d'une jeune fille. Votre correspondant n'est pas
du nombre et ne doute pas que cet épisode «ne soit la relation d'un fait
rigoureusement exact». Peu importe que l'exactitude en soit ou non
«rigoureuse». Il y a eu des centaines, des milliers de faits analogues
et de plus effroyables encore. Dans les 20 pages ci-dessus signalées, et
que je ne choisis pas pour la circonstance, je relève:

A Melen, près de Herve, 8 août, une jeune fille de 22 ans est forcée et
meurt des suites du viol; à Soumagne, deux femmes sont violées par un
grand nombre d'Allemands et leurs maris fusillés; à Flémalle-Grande, 16
août, une jeune femme, grosse de huit mois et demi, est violée par deux
Allemands, elle accouche le lendemain; même jour, même endroit, une
jeune fille de 16 ans est violée par deux Allemands; à Ans, le 16 août,
une femme de 28 à 30 ans est trouvée complètement nue, attachée à un
arbre, morte et la poitrine couverte de sang; à Liége, place de
l'Université, le 10 août, une vingtaine de femmes et de jeunes filles
sont extraites des maisons et couchées sur des tables qu'on a apportées
sur la place: «Une quinzaine d'entre elles furent alors violées. Chacune
d'elles fut violée par environ 12 soldats. Pendant que cela se passait,
70 Allemands à peu près se tenaient groupés autour des femmes, y compris
5 officiers. Ce furent les officiers qui commencèrent. Cette scène dura
une heure et demie. Beaucoup de ces femmes s'évanouirent et ne donnèrent
plus signe de vie. La Croix-Rouge les emporta à l'hôpital.» A Hermalle,
septembre, viol de deux jeunes filles, l'une de 18 ans, l'autre de 12
ans, par un officier; à Pépinster, viol d'une femme par un officier et
deux soldats (il s'agit de la mère du bébé décapité signalé plus haut):
«Après le meurtre du bébé, l'officier et les deux soldats saisirent la
femme, lui arrachèrent tous ses vêtements jusqu'à ce qu'elle fût
complètement nue. L'officier alors la viola pendant qu'un soldat la
tenait aux épaules et l'autre par les bras. Après l'officier, chaque
soldat la viola à son tour, tandis que l'officier et l'autre soldat
tenaient la femme. Après que la femme eut été violée par les trois
hommes l'officier coupa les seins de la femme.»

Et ce n'est là qu'un tout petit coin, un coin minuscule de l'immense
bacchanale.

Cordialement à vous.

     LOUIS DUMUR.


PARIS.--IMP RAMBLOT ET CIE, 52, AVENUE DU MAINE--1919.



NOTES:

[1] Si seulement les boucles d'oreilles m'appartenaient!

[2] On a tiré.

[3] C'est l'ordre

[4] Cette maison doit être protégée. Il est sévèrement défendu, sans
l'autorisation de la Kommandantur, de mettre le feu aux
maisons.--Commandement impérial de la garnison.

[5] Mon père, revenant de France en 70, m'a appris un chant qu'il
rapportait de la guerre. Ce chant n'a qu'un vers sans strophe et sans
rime:

_Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_

_Nach Paris!_ Mon père porte son premier coup, et un Français gémissant
gisait à terre. _Nach Paris!_ Son fusil visa avec sûreté, et un tireur
ennemi tomba. _Nach Paris!_ Le mot d'ordre était bon et renversa une
race envieuse:

     _Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_

Maintenant je ressens la rage de mon père contre l'ennemi héréditaire,
elle revit dans mon sang. Nous marchions vers la France, des milliers
d'hommes, et j'entonnais le chant de mon père. Aucun chant n'est plus
bref et plus éclatant. Toute l'Allemagne le chante:

     _Nach Paris! nach Paris!_

[6] A partir d'aujourd'hui il ne sera plus fait de prisonniers. Tous les
prisonniers seront massacrés. Les blessés, armés ou non, massacrés. Il
ne doit rester aucun ennemi vivant derrière nous.

[7] MÉPHISTOPHÉLÈS: Je suis l'Esprit qui toujours nie! Et cela avec
raison, car tout ce qui existe n'est bon qu'à mettre en ruines; aussi
vaudrait-il mieux que rien n'existât. Ainsi dans tout ce que vous
appelez crime, destruction, le Mal, en un mot, est mon propre
élément.--_Faust_, 834-839.





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