Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Geneviève
Author: Karr, Alphonse, 1809-1890
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Geneviève" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



produced from images generously made available by The
Internet Archive)



GENEVIÈVE

TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE

Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation

rue de Vaugirard, 9



GENEVIÈVE

PAR

ALPHONSE KARR

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14

1857

Droit de traduction réservé

A

LÉON GATAYES



GENEVIÈVE.



PREMIÈRE PARTIE.



I


Vers la fin du mois d'octobre, à minuit, il pleuvait de la neige fondue;
le ciel était gris et d'une seule pièce, comme une triste et froide
coupole de plomb. C'était une de ces pluies calmes, continues, égales,
sans violence ni précipitation, qui font croire facilement qu'il pleuvra
toujours ainsi jusqu'à la fin des siècles.

A une maison près de la porte des Mariniers, à Châlons-sur-Marne, une
fenêtre s'ouvrit, et quelque chose fut poussé sur le balcon; après quoi
on referma la fenêtre. Ce quelque chose, à le regarder de plus près,
était un jeune homme à moitié vêtu. Il avait la tête nue, et les pieds
dans des pantoufles de maroquin vert. Arrivé sur la terrasse, son
premier soin fut de boutonner son habit, pour résister de son mieux au
froid et à la pluie; ensuite il chercha par quel moyen il pourrait
descendre du balcon en bas. Il faut croire qu'il n'en trouva aucun, car
à six heures du matin il était encore blotti dans un coin, immobile,
retenant son haleine, autant par la crainte de faire du bruit, que par
celle de renouveler la sensation du froid, en causant le moindre
dérangement à ses vêtements collés sur son corps par la pluie glacée qui
n'avait pas cessé de tomber.



II


Il est bon de dire comment ce jeune homme était arrivé sur le balcon.

Mme Lauter, qui, avant son mariage, s'appelait Mlle Rosalie Chaumier,
demeurait chez une tante. C'est là que M. Lauter la rencontra, et qu'il
fut obligé de faire une variante au mot de César, et de dire: «Je suis
venu, j'ai vu, _j'ai été vaincu_.» M. Lauter avait trente-cinq ans. Mlle
Rosalie Chaumier, dix-huit; en attendant qu'elle prît du goût pour son
mari, elle avait, comme toutes les filles, un goût prononcé pour le
mariage; en peu de temps elle devint Mme Lauter, et vint habiter, à
Châlons, la maison de son mari.

Le faible de M. Lauter était une grande prétention à la force et au
stoïcisme. Cette prétention n'était nullement justifiée, et n'avait pour
prétexte que l'admiration qu'inspirent naturellement, entre les qualités
que l'on n'a pas, celles dont on est le plus éloigné. De cette
admiration on passe graduellement au regret de ne les avoir pas, au
désir de les acquérir, à la conviction de les posséder, à la vanité de
s'en parer.

M. Lauter était bon, sensible, généreux; c'était assez de chances pour
souffrir dans la vie; mais son prétendu stoïcisme les augmentait
singulièrement: il lui fallait, en effet, souffrir en dedans sans avouer
ses souffrances, sans les faire évaporer en plaintes, en récits, en
gémissements, en imprécations, qui ont le double avantage de diminuer
les chagrins et de s'en faire plaindre davantage.

Mme Lauter était, comme sont toutes les femmes (excepté vous, madame,
qui lisez ce livre), comme sont toutes les femmes, même les plus sages.

Elle était coquette; elle voulait qu'on la trouvât belle, et elle
l'était en effet; elle voulait qu'on fût amoureux d'elle. Elle n'eût
trouvé que juste et raisonnable que tous les cœurs de l'univers
fussent tournés vers elle, et, si quelqu'un paraissait se diriger d'un
autre côté, quelque méprisable qu'il fût ou qu'il lui parût, quelque peu
d'attention qu'elle eût donné à sa soumission, s'il se fût soumis, elle
ne laissait pas d'en ressentir un peu de mauvaise humeur et de colère.

Il n'est pas de femme, toujours excepté vous, madame, qui ne se croie
des droits inattaquables à tout ce qu'il y a d'amour dans tous les
cœurs qui sont au monde.

De même qu'un parfum précieux répand les mêmes émanations conservé dans
un flacon d'or ciselé, ou dans une cruche de grès, l'amour est toujours
l'amour; et il contient tant d'admiration qu'on peut l'inspirer sans
honte au plus obscur des hommes: tout ce qu'on se doit est de ne pas
l'éprouver soi-même.

Chaque femme se croit volée de tout l'amour qu'on a pour une autre.

C'est ce qui explique le soin que semblent prendre tant de dames de la
chasteté de leur femme de chambre, et la brusquerie qu'elles ne peuvent
s'empêcher de lui témoigner si elles ont quelques raisons de lui croire
un amant: car, si elles ne l'honorent pas du titre de rivale, elles
peuvent, sans déroger, l'appeler voleuse, et la traiter, quand elle se
permet d'être aimée, comme si en leur absence, elle s'était permis de
mettre des fleurs dans ses cheveux ou sur ses épaules un mantelet garni
de dentelles, ou tout autre ornement réservé à sa maîtresse.

C'est ce sentiment qui avait attiré l'attention de Mme Lauter sur un
jeune homme assez insignifiant qui vint un jour s'établir dans la ville;
Mme Lauter, quoique jeune encore, avait cependant deux enfants que l'on
élevait à la maison. La médisance l'avait toujours respectée. Sa
coquetterie avait trouvé si peu de résistance jusque-là, qu'elle était
restée parfaitement innocente; les cœurs s'étaient toujours rendus
sans coup férir. Tout combat coûte des pertes, même au vainqueur, mais
on n'avait pas combattu; tout le monde s'était rendu de si bonne grâce,
que Mme Lauter n'avait pas attaché plus de prix aux gens qu'ils n'en
semblaient mettre à eux-mêmes.

M. Stoltz était un jeune homme dont la profession était d'attendre avec
quelque fortune que la mort d'un vieux parent lui en apportât une plus
considérable. La première fois qu'il se manifesta à Châlons, ce fut à
une assemblée où se trouvait également Mme Lauter. M. Stoltz, timide et
embarrassé, choisit, pour s'occuper d'elle, la femme autour de laquelle
il vit le moins de monde, celle qui, par son peu de beauté, lui parut
condamnée à la plus grande indulgence. Cette modestie, que tout le monde
prit pour un libre choix, parut au moins une bizarrerie, et il est à
gager que Mme Lauter ne fut pas la seule qui dît le soir à son mari en
rentrant au domicile conjugal:

«On nous a présenté ce soir un jeune homme bien nul. Il s'est rendu
justice en prenant Mme Reiss pour but de ses gauches attentions.
N'avez-vous pas remarqué avec quelle maladresse il a salué en entrant?»

A quoi M. Lauter ne répondit rien, parce que M. Stoltz lui était
parfaitement indifférent et qu'il ne l'avait peut-être pas vu.

Le lendemain, au déjeuner, Mme Lauter dit à son mari:

«Connaissez-vous rien de plus ridicule que Mme Reiss? Elle était
décolletée hier comme s'il se fût agi d'un bal à la préfecture, sans
compter une douzaine de gros vilains diamants qu'elle mettrait, je
crois, pour aller manger de la crème à la campagne, et avec lesquels
elle ne peut manquer de coucher.»

A quoi M. Lauter ne répondit rien.

«C'est chez nous dans trois jours qu'a lieu l'assemblée, ajouta Mme
Lauter. Pensez-vous qu'il faille inviter ce Koltz ou Stoltz?

--Vous ferez à ce sujet absolument tout ce que vous voudrez, répondit M.
Lauter.

--Je l'engagerai, parce que sa présence m'exemptera de l'obligation de
prescrire aux hommes qui viennent chez moi la corvée de faire valser Mme
Reiss à tour de rôle.»



III


M. Stoltz était chasseur. On commençait à chasser aux cailles vertes
dans les blés avec des chiens d'arrêt. Il rencontra un jour M. Lauter,
et ils chassèrent de compagnie. Depuis ce jour, M. Stoltz vint
habituellement à la maison.



IV

Une femme fidèle.


Mme Lauter, encore sur ce point, était comme toutes les femmes, excepté
vous, madame: elle ne plaçait l'infidélité que dans la dernière faveur.
Tout ce qui précède n'était coupable à ses yeux que parce que cela
d'ordinaire conduit par degrés _à l'infidélité_; mais pour la femme qui
pouvait avec certitude se promettre de ne pas se laisser entraîner
jusque-_là_, le reste n'avait pas la plus petite importance.

C'est pourquoi, au bout de quelque temps, ses yeux rencontrèrent ceux de
M. Stoltz. Il y a un moment où deux regards qui se rencontrent, se
touchent par un certain point qui produit une commotion dans la
poitrine. Ils ne peuvent plus alors se détacher l'un de l'autre; il
s'établit entre eux une sorte de conducteur électrique invisible qui
transmet par un échange doux et poignant l'âme et la vie. C'est en vain
que l'une des deux personnes entre lesquelles s'est établie cette
communication voudrait baisser ou détourner les yeux; elle est sous
l'influence d'un magnétisme puissant, impérieux, invincible. Il se donne
alors par les yeux un long baiser d'âme, dans lequel se mêlent et se
confondent deux existences; à ce moment, chacun sent la vie l'abandonner
et sa poitrine manquer de souffle, jusqu'à ce que la vie et le souffle
de l'autre viennent voluptueusement remplacer la vie et le souffle qu'on
lui a donnés.

Ce n'est rien que cela, et Mme Lauter se disait: «Je suis coquette,
mais rien au monde ne me ferait manquer à mes devoirs.»

Il vint un moment où lorsque, par hasard. M. Stoltz et Mme Lauter se
trouvaient seuls ensemble, tous deux rougissaient, n'osaient lever les
yeux l'un sur l'autre, et n'eussent pas prononcé une syllabe, quand on
les eût laissés ensemble pendant huit ans.

Mme Lauter devint inquiète, impatiente. Quand M. Stoltz n'était pas là,
elle ne pouvait rester en place: elle se mettait au clavecin, commençait
n'importe quel air, et le finissait invariablement par la valse qu'elle
avait pour la première fois dansée avec M. Stoltz.

Elle ne s'occupa plus de ses enfants, repoussa leurs caresses avec
brusquerie, fut avec eux violente, injuste, exigeante.

Elle négligea sa maison, le dîner fut servi à des heures irrégulières.
M. Lauter demanda pendant un mois un gigot à l'ail, sans pouvoir
l'obtenir; les chemises dudit M. Lauter furent mal plissées.

M. Lauter peignait un peu: on découvrit que son chevalet encombrait la
maison.

Mme Lauter prit l'habitude de garder ses papillotes toute la journée
pour être mieux frisée à l'heure où arrivait M. Stoltz. C'était pour ce
moment seulement qu'elle se parait et se faisait belle.

Un jour, M. Stoltz et elle restèrent seuls un quart d'heure, sans
parler. Au bout de ce quart d'heure, tous deux comprirent la difficulté
de la situation, et M. Stoltz dit, comme s'il eût mis un quart d'heure à
méditer cette pensée hardie: «Il fait bien mauvais temps aujourd'hui,»
qui signifie tout simplement: «Je vous aime, je vous désire, je vous
adore.» On ne se dit: «Je vous aime,» en propres termes, que quand on a
épuisé toutes les autres manières de le dire; et il y en a tant, que
l'on n'arrive quelquefois à dire _le mot_ que lorsqu'on ne sent plus la
chose et que le mot est devenu un mensonge.

M. Lauter rentra alors. Pour Mme Lauter, elle fut distraite et
préoccupée pendant deux jours; la voix de Stoltz lui bourdonnait sans
cesse aux oreilles.

«Mon Dieu! qu'avez-vous donc, dit M. Lauter le troisième jour, que vous
ne répondez à rien de ce que je vous demande? Vous paraissez triste et
ennuyée: vous vous promenez seule dans le jardin; quand j'arrive pour
vous rejoindre, causer avec vous de ces fleurs, de ces arbres que nous
aimions ensemble, vous me fuyez; je suis horriblement seul; il me semble
ici qu'il y a quelqu'un de mort, et ce quelqu'un est la douce confiance
qui a tant d'années embelli notre vie. Vous n'êtes plus ni affable ni
prévenante pour personne; il me semble que vos enfants et moi nous vous
soyons devenus odieux. Vous étiez la joie et la paix de la maison: vous
en faites aujourd'hui une maison de tristesse et de discorde.»

Mme Lauter fut intérieurement très-irritée de ces représentations de son
mari: elle pensait que toute la terre devait lui savoir gré des limites
qu'elle avait imposées à son sentiment pour Stoltz; son mari surtout,
pour lequel elle se conservait au prix de tant de combats, eût dû se
montrer plein de gratitude et de vénération. Elle ne songeait pas assez
que ces combats et cette victoire étaient ignorés, et que, s'ils eussent
été connus, M. Lauter eût bien pu s'en affliger et s'en offenser autant
que d'une défaite. Elle répondit avec aigreur qu'il était bien
malheureux pour une femme de ne pouvoir être appréciée par son mari; que
néanmoins, malgré ses injustices et son humeur insupportable, elle
n'oublierait jamais ce qu'elle se devait à elle-même et qu'elle
resterait toujours _fidèle à ses devoirs_, comme elle l'avait toujours
été.

M. Lauter lui répondit qu'il rendait justice à ses mœurs et à sa
sagesse, mais que les _devoirs d'une jeune femme_ consistent dans bien
d'autres choses que la fidélité à son mari: qu'elle doit être la
providence, la consolation, l'attrait et le charme de la maison; qu'une
femme n'a pas rempli exactement ses devoirs si, tout en restant fidèle à
son mari, elle le fait mourir à force de petits chagrins et de mesquines
tracasseries.

Et il aurait pu ajouter que la fidélité dont Mme Rosalie Lauter se
targuait, pour être sur les autres points si parfaitement insupportable,
n'était nullement complète par le peu qu'elle réservait à son mari.

Il arriva vers ce temps que M. Lauter fit un voyage de deux mois. M.
Stoltz vint, comme de coutume, tous les jours à la maison. Il n'y avait
pas bien loin de cinq mois que Stoltz et Rosalie se disaient chaque jour
qu'ils s'aimaient par les indices les plus clairs, par les preuves les
plus convaincantes, lorsque Stoltz sentit le besoin de ne pas cacher
plus longtemps son amour à Mme Lauter, et lui tint à peu près ce
langage:

«Il est un _secret_ qui m'oppresse, un secret qui me remplit le cœur,
qui est à chaque instant sur mes lèvres, et que j'ai eu le courage et la
force de vous _dérober_; et, en ce moment où il faut que je parle, où je
suis décidé à vous ouvrir enfin mon cœur, j'hésite, tant je redoute
votre _étonnement_ et votre _indignation_. _Je vous aime._

--Hélas! dit Mme Lauter; je ne serai avec vous ni prude ni _dissimulée_.
Il est un secret inconnu au monde entier et que je voudrais me cacher à
moi-même: je vous aime aussi; vous seul occupez mon âme et ma pensée; je
ne vis que par vous; votre image est présente pour moi et le jour et la
nuit; mais n'espérez pas que jamais _j'oublie mes devoirs_ un seul
instant.»

Stoltz pria, pleura, gémit; Mme Lauter fut inflexible. Elle lui permit
bien, il est vrai, et par degrés, de baiser sa main et ses cheveux, et
son front; elle lui donna, il faut le dire, un bracelet de ces mêmes
cheveux; elle reçut ses lettres et elle lui répondit; ces lettres, je
n'essayerai pas de le cacher, étaient remplies de l'expression de la
passion la plus ardente; on arriva à s'y tutoyer et à s'appeler _cher
ange_; on passa les soirées entières à plonger les regards dans les
regards, à se serrer les mains de telle façon que, par les paumes qui se
touchent, il semble que les veines s'ouvrent et s'unissent, et que le
sang se mêle.

Un soir même, leurs yeux attirèrent leurs lèvres; un long baiser les
laissa tous deux étourdis, anéantis; mais néanmoins Mme Lauter n'oublia
pas _ses devoirs_ et _se conserva à son mari_.

Cependant, grâce aux imprudences que commettent sans cesse les gens
vertueux, quand ils rêvent le crime sans en être arrivés encore à la
prudence de la complicité et des précautions prises de concert, Mme
Lauter était bien plus compromise aux yeux du monde que ne l'eût été une
femme qui eût pris franchement un amant. La justice du monde, comme la
justice des lois, ne découvre presque jamais les crimes que lorsqu'ils
n'existent pas encore, ou lorsqu'ils n'existent plus. Personne ne
doutait que Stoltz ne fût l'amant de Mme Lauter: on plaignait le mari et
on se moquait de lui. Et quand, pour des affaires survenues depuis son
départ, Rosalie écrivit plusieurs lettres à son mari pour hâter son
retour, lorsqu'elle laissa voir la vive impatience que lui causaient de
nouveaux retards à l'arrivée de M. Lauter, lorsque surtout, pour
échapper à Stoltz et à elle-même, feignant de croire Lauter malade, elle
se détermina à l'aller rejoindre, ses amis et ses amies se livrèrent aux
conjectures les plus hasardeuses et les plus fausses, et lorsqu'un
habitué des assemblées dit assez grossièrement:

«Ah ça! quelle diable d'envie a donc Mme Lauter de coucher avec son
mari?»

Mme Reiss répliqua charitablement:

«Oh! mon Dieu! c'est une envie de femme grosse.»



V


Mme Reiss calomniait Mme Lauter. Mais Mme Lauter trouvait Mme Reiss si
laide qu'elle était bien vengée à l'avance. Néanmoins, Mme Lauter était
toujours fidèle à son mari; elle passait quelquefois de longues heures
avec Stoltz, à divulguer tous les petits défauts et tous les petits
ridicules de M. Lauter, à le présenter comme un homme incapable de
comprendre et d'apprécier une femme comme elle, comme un homme d'un
esprit vulgaire, d'un tact grossier, d'un cœur sans délicatesse; à se
dire la plus malheureuse des femmes; à appeler Stoltz son ami, à appuyer
sa tête sur son sein; mais, quelques efforts que put faire le jeune
homme, c'était, avec les légères faveurs que nous avons mentionnées plus
haut, tout ce qu'il pouvait obtenir de Mme Rosalie Lauter, femme fidèle,
attachée invinciblement à ses devoirs, disant à chaque instant: «Je suis
bien heureuse de n'avoir rien à me reprocher;» et trouvant fort ridicule
et on ne peut plus odieux que M. Lauter laissât percer quelquefois comme
un mouvement de jalousie et de mauvaise humeur.

Je me suis figuré bien souvent que les femmes ne comprennent rien à la
poésie de l'amour, et qu'il n'en est pas une peut-être qui sache bien ce
que c'est que la pureté. Certes, au bal, et dans ces cohues....

Messieurs les imprimeurs, s'il vous semble voir ici des vers,
imprimez-les néanmoins en lignes de prose. Laissez-moi un peu faire
comme ces enfants des contes arabes, qui jouaient au bouchon avec des
palets de rubis et de topazes.



VI

A C*** S***.


Certes, au bal, et dans ces cohues, où l'on vient pour se coudoyer; où
les femmes se mettent nues, sous prétexte de _s'habiller_; où des maris
crétins exhibent les épaules de leurs femmes ainsi que leurs seins et
leurs bras (et puis ce que je ne dis pas, car toute la pudeur n'est que
dans les paroles); au milieu d'un essaim frisé de jeunes drôles qui
n'ont pas même soin de leur dire tout bas qu'ils voudraient bien coucher
avec elles, beaux rôles pour messieurs les époux! Ils ne savent donc pas
que la femme d'un autre a bien assez d'appas, et que par cela seul elle
est assez jolie, sans qu'il leur faille encore aller la couronner de
perles et d'immodestie, bouchon de paille, emblème, hélas! d'ignominie!
qui dit qu'elle est à vendre ou du moins à donner.

Certes, au théâtre, et sous un soleil d'huile, à l'ombre d'arbres de
carton, lorsque les histrions roucoulent à la file une monotone chanson;
au théâtre, où la reine des coulisses, et la plus cher payée au milieu
des actrices, celle que l'on dit _grande_, est toujours la catin qui
sait un nouvel art, de nouveaux artifices, pour montrer aux quinquets,
le soir, de maigres cuisses que personne autre part ne voudrait voir
pour rien.

Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur
d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et
d'humides regards sous des cils abaissés: un pied étroit et des mains
blanches, un corsage bien fin avec de larges hanches.

Mais j'étais seul, un de ces derniers soirs, seul sur le gazon vert d'un
tranquille rivage; les étoiles du ciel, dans les peupliers noirs,
semblaient des fruits de feu semés dans le feuillage. Le soleil au
couchant ne laissait qu'un reflet toujours s'assombrissant du pourpre au
violet. La lune se levait rouge et grande derrière l'église au toit aigu
que couronne un vieux lierre; on n'entendait plus rien que l'onde qui
coulait, et, contre ma chaloupe, en grondant, se brisait, l'haleine de
mon chien étendu sur la terre, et, sous les jaunes fleurs de larges
nénufars, des grenouilles en chœur les longs concerts criards.

Et j'étais tout en proie à ces mornes extases que l'on doit renoncer à
peindre par des phrases. Mon âme s'éveillait au milieu des odeurs dont
les fleurs, à la nuit, remplacent leurs couleurs. Mes rêves d'autrefois,
chers morts! riantes ombres! revenaient voltiger parmi les herbes
sombres, comme, pendant le jour, et sous les chauds rayons, mêlant aux
fleurs des prés leurs crépitantes ailes, voltigeaient au soleil les
vertes _demoiselles_, insectes nés des eaux, nautiques escadrons, sur
les roses sainfoins, sur les jaunâtres gaudes, fleurs sans tige, ou
plutôt vivantes émeraudes.

Et je vis, dans ce rêve étrange et sans sommeil, les fantômes de mes
journées, les unes de fleurs couronnées, avec un sourire vermeil, les
autres traînant en silence, d'un pas morne et majestueux, de longs
habits de deuil, avec de grands yeux creux sans regards et sans
espérance.

Mais ce qui, ce soir-là, frappa surtout mes yeux, ce fut votre figure, ô
C*** S***! non telle que vous fit un parjure odieux, mais telle
qu'autrefois je vous vis, jeune fille, avec vos cheveux bruns en
bandeau sur le front, ce sourire d'archange et ce regard profond.

Et je pensais: à l'heure où l'on sonne à l'église la dernière prière, au
loin silencieux, du sol on voit monter comme une vapeur grise, sortant
de l'herbe et s'élevant aux cieux; c'est l'encens qu'exhale la terre,
c'est la solennelle prière de la création entière au Créateur: chaque
fleur, chaque plante y mêle son odeur, la campanule bleue en fleur dans
nos prairies, l'alpen-rose, le pied dans la neige des monts, et le grand
cactus rouge, hôte des Arabies, et les algues des mers dans leurs
gouffres sans fonds, l'oiseau son dernier chant au bord de sa demeure,
et l'homme des pensers qu'il ne sait qu'à cette heure.

Ce nuage divin, formé de tant d'amours, monte au trône de Dieu, dîme
reconnaissante de ce que doit la terre à sa bonté puissante, s'étend....
et c'est ainsi que finissent les jours.

Ah! qu'il est beau l'amour, tel qu'on le sent dans l'âme, sous les
saules, le soir, l'amour mystérieux qui s'échappe du cœur et s'en
retourne aux cieux! Qu'il est beau, noble et pur!... Mais, hélas! quelle
femme mérite ce trésor, cette divine flamme?...

Au théâtre, au salon, il suffit d'être belle, d'avoir sur un front pur
d'épais cheveux lissés, sous des sourcils arqués une noire prunelle, et
d'humides regards sous des cils abaissés; un pied étroit et des mains
blanches, une fine ceinture avec de larges hanches.

Mais ce que l'on désire à l'instant solennel dont je parle, et ce dont
l'indulgente nature a mis dans notre sein un portrait immortel, c'est
une vierge sainte et pure! Cherchez-la dans notre Babel!

Vierge d'âme et de corps, ignorante, ignorée, vierge de ses propres
désirs, vierge qu'aucun n'a vue et désirée, vierge qui n'a jamais été
même effleurée par de lointains soupirs!

Vierge qui m'attendrait, en elle recueillie, qui garderait pour moi
chaque sensation; vierge dont l'âme encore incomplète, engourdie,
tranquille, m'attendrait comme un soleil fécond qui doit l'éveiller à la
vie!

Car médiocrement, pour moi, je me soucie de ces tristes virginités,
invalides soldats dont les corps dévastés, sans jambes et sans bras,
n'ont gardé que la vie.

Virginité, grand Dieu! rose dont chaque feuille tombe à son tour sur le
gazon, et qui ne laisse, à celui qui la cueille, qu'une fleur de
convention! Virginité, collier de perles rares, de belles perles
d'Orient, qui s'effile en tombant, et dont des mains avares se partagent
les grains sur la terre roulant! Car je n'appelle pas vierge une jeune
fille qui donne des cheveux à son petit cousin, ou qui chaque matin se
rencontre et babille avec un écolier dans le fond du jardin; je
n'appelle pas vierge une fille qui donne un coup d'œil au miroir
sitôt que quelqu'un sonne.

Pour celui-ci, d'abord, pour la première fois, elle voulut être belle et
parée; par cet autre sa main en dansant fut serrée; celui-là vit sa
jambe, un certain jour qu'au bois on montait à cheval: un autre eut un
sourire; un autre s'empara, tout en feignant de rire, d'une fleur morte
sur son sein; un autre osa baiser sa main. Dans ces _jeux innocents_,
source de tant de fièvres qui troublent les jeunes sens, un monsieur a
baisé, devant les grands parents, tout en baisant la joue, un peu le
coin des lèvres; on a rougi vingt fois d'un mot ou d'un regard; on a
reçu des vers et rendu de la prose; et c[ae]tera.... Mais il est une
chose, une seule il est vrai, peut-être par hasard, que l'on a su
garder, soit par la maladresse ou l'ignorance du cousin, ou la
clairvoyante sagesse d'une mère au coup d'œil certain. C'est encore
une chose rare et difficile, et c'est ce qu'on appelle une vierge! On
l'habille tout de blanc, et l'époux se rengorge au matin.... Ce n'était
pas ainsi que je t'aimais, C***, et que j'aurais voulu te presser sur
mon sein.

J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires, de la fleur que tu sens;
de l'air que tu respires, qui s'embaume dans tes cheveux, du bel azur du
ciel que contemplent tes yeux; j'aurais été jaloux de l'aube matinale,
de son premier rayon venant teindre d'opale tes rideaux transparents;
j'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante, que ton œil cherche en
vain tout blotti sous sa tente d'épines aux rameaux blancs; j'aurais été
jaloux de cette mousse verte, dans un coin reculé de la forêt déserte,
gardant sur son velours l'empreinte de tes pieds; j'aurais été jaloux du
fruit que mord ta bouche; j'aurais été jaloux du tissu qui te touche,
qui te touche et te cache! O trésors enviés! J'aurais été jaloux du
baiser que ton père sur ton front eût osé poser, et de l'eau de ton bain
t'embrassant tout entière, tout entière d'un seul baiser.



VII


Il vint un jour cependant où Stoltz se présenta avec un gilet si bien
fait, et d'une nuance si nouvelle, que les torts que pouvait avoir M.
Lauter à l'égard de sa femme s'en trouvèrent considérablement accrus.
Mme Lauter alors décida que son mari n'appréciait pas la persévérance
avec laquelle elle restait fidèle à ses devoirs; que c'était trop
longtemps jeter des perles devant un pareil époux; et qu'il serait
injuste et barbare de laisser périr Stoltz d'une douleur qui, disait le
même Stoltz, ne pouvait tarder beaucoup à le mettre au tombeau. Un
matin donc, M. Lauter se réveilla à l'état d'époux trahi et malheureux.



VIII

Un époux malheureux.


Ce jour-là, Mme Lauter s'enquit dès le matin s'il ne lui manquait rien;
elle lui conseilla de se bien couvrir et de mettre des bas de laine,
parce qu'il avait fait la veille un orage dont l'air était refroidi; le
déjeuner fut servi de bonne heure; les pommes de terre furent cuites à
point et parfaitement farineuses; ce ne fut, pendant tout le repas,
qu'attentions charmantes de la part de Mme Lauter: elle épiait dans les
yeux de son mari la pensée la plus fugitive, avec une tendresse
inquiète; elle ne lui laissait pas le temps de désirer la moindre chose,
elle avait deviné et prévenu son désir; après le déjeuner, elle se mit
au clavecin, et joua à M. Lauter de vieux airs qu'il aimait.

De ce jour-là, tout fut changé dans la maison. On admira les peintures
de M. Lauter. Stoltz accepta avec reconnaissance deux grandes toiles de
sept pieds sur quatre, dont les cadres lui coûtèrent cinq cents francs.
Il était trop heureux quand M. Lauter voulait bien se servir de son
cheval pour ses affaires ou pour la promenade; il le suivait à la chasse
avec plus de zèle et d'abnégation que le braque le mieux dressé, et, au
retour, il se confondait en récits de la miraculeuse adresse de M.
Lauter. Si M. Lauter avait besoin de quelque chose à la ville voisine,
Stoltz n'était-il pas là pour faire la commission? M. Lauter pouvait
raconter dix fois la même histoire, sans qu'il se trouvât personne pour
l'en faire apercevoir, ou même pour le lui laisser soupçonner par une
attention moins soutenue. Stoltz faisait autant de parties d'échecs ou
de trictrac qu'il plaisait au malheureux époux de Rosalie.

La maison était devenue l'asile de la plus douce paix; toutes les voix y
étaient calmes et bienveillantes. Quand, autrefois, M. Lauter avait à
faire quelque petit voyage, c'était un affreux désordre; on se plaignait
amèrement du soin de faire sa malle, et du léger bouleversement dont un
départ sert toujours de prétexte aux domestiques; on lui soutenait que
ses prétendues affaires n'existaient pas, que son voyage n'était qu'un
caprice, ou quelque plaisir qu'il avait sans doute de bonnes raisons
pour ne pas avouer. Maintenant tout est changé: on fait les préparatifs
avec une sollicitude minutieuse; Stoltz prête son cuir à rasoir qu'il a
fait venir d'Angleterre; Rosalie fait les plus tendres recommandations
de ne pas être trop longtemps, de ne pas se risquer la nuit sur les
chemins, de ne pas se mettre en route le matin sans avoir pris quelque
chose de chaud, etc., etc.

Enfin, M. Lauter est parti; Mme Lauter l'a accompagné jusqu'à la porte
de la rue; et, à l'angle du chemin, à l'endroit le plus éloigné d'où il
soit encore possible de voir la maison, M. Lauter ayant arrêté son
cheval et s'étant retourné, il a vu sa femme lui faire, avec un mouchoir
blanc, un signe d'adieu et d'affection.

La nuit vint, et tout le monde dormait du plus profond sommeil,
lorsqu'on entendit frapper plusieurs coups à la porte; en effet,
l'horrible temps qu'il faisait au dehors justifiait l'empressement de la
personne qui demandait à entrer. On demanda du dedans: «Qui est là?

--Eh, parbleu! répondit-on du dehors, c'est moi, Lauter; je suis mouillé
jusqu'aux os.»

Sur cette réponse, au lieu d'ouvrir à son maître, la servante alla
frapper à la chambre de Rosalie. Ce ne fut qu'après quelques minutes que
M. Lauter put rentrer chez lui.

«Vite, Rosalie, un grand feu; un noyé ne doit pas être aussi mouillé que
moi.»

Lauter se déshabilla, se chauffa, et, quand il fut un peu remis: «Mon
Dieu, Rosalie, comme tu es pâle! dit-il.

--C'est, reprit Mme Lauter, que vous m'avez réveillée brusquement, et
que votre aspect n'avait rien de bien égayant.

--Où diable sont donc mes pantoufles, Henriette?

--Quelles pantoufles? demanda la servante.

--Eh, parbleu! mes pantoufles; mes pantoufles vertes, celles qui ont de
hauts quartiers.

--Je ne sais pas.»

Rosalie tremblait de tous ses membres.

«J'espère, dit-elle, qu'il ne vous est arrivé aucun accident qui ait
causé votre retour aussi inattendu?

--Nullement, reprit Lauter.... Mais je voudrais bien avoir mes
pantoufles.... J'ai rencontré à quelques lieues d'ici un messager qui
m'apportait les renseignements que j'allais demander; je me suis figuré
que j'arriverais avant la pluie, et j'ai préféré passer la nuit auprès
de ma jolie Rosalie au séjour dans une auberge. Mais où peuvent être mes
pantoufles?

--Mon ami, dit Rosalie, vous n'avez pas besoin de pantoufles pour
dormir; et c'est ce qu'il y a de plus opportun en ce moment; vous voilà
séché, le lit achèvera de vous réchauffer.»

Lauter se coucha, non sans jeter autour de la chambre un coup d'œil
destiné à la recherche de ses pantoufles; mais, une fois au lit, il ne
put s'endormir. Il était revenu à cheval tellement vite, que son sang en
mouvement chassait invinciblement le moindre sommeil; il se retourna
cent fois dans le lit, cherchant en vain une position plus favorable;
puis il se détermina à dire à demi-voix: «Rosalie, dors-tu?» Rosalie
dormait moins que lui encore, mais elle ne répondit pas. Elle attendait
impatiemment que Lauter succombât à un de ces sommeils profonds qui
succèdent à la fatigue; mais quand elle entendit sonner cinq heures et
qu'elle vit que le jour ne tarderait pas à paraître, elle se leva
précipitamment.

«Où vas-tu? demanda M. Lauter.

--Je descends.

--Pourquoi? il ne fait pas encore jour.

--Je n'ai plus sommeil.

--Ni moi, quoique je n'aie pas fermé l'œil de la nuit; reste auprès
de moi, nous causerons.

--Non, j'ai donné des ordres hier aux domestiques, et il faut que je
veille à leur exécution.

--Je t'en prie.

--C'est impossible.»

Quand elle fut partie, Lauter alluma une bougie et essaya de lire un
livre qui se trouvait par hasard sur le somno: ce livre l'ennuya sans
l'endormir; il se leva pour en prendre un autre, et un mouvement naturel
lui fit encore chercher ses pantoufles et dire: «Ah çà! mais où sont mes
pantoufles?» Il prit la bougie, et chercha autour de la chambre. Tout à
coup il s'arrêta stupéfait en voyant le quartier d'une de ses pantoufles
qui passait sous la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur le balcon; il alla
replacer la bougie sur le somno, en grommelant: «Eh bien! elles vont
être jolies! Cette folle d'Henriette qui les laisse sur le balcon par un
temps comme celui-là!» Il ouvrit alors la fenêtre et se baissa pour
saisir ses pantoufles en tâtonnant; il ne tarda pas à mettre la main sur
une, mais il y avait quelque chose dedans: ce quelque chose était un
pied; au bout de ce pied, il trouva une jambe, au bout de cette jambe,
un monsieur. Il saisit le monsieur au collet, l'entraîna dans la
chambre, et s'écria: «Ah! vol...» Mais tout à coup il s'arrêta en
reconnaissant M. Stoltz, et lui dit d'une voix terrible: «Monsieur
Stoltz, comment se fait-il que vous soyez dans mes pantoufles?»



IX


Il y eut un long silence. Stoltz cherchait dans sa tête quelle fable il
pourrait imaginer pour sauver au moins Rosalie. Lauter cherchait à
deviner et ne devinait que trop les détails et les causes de ce qui se
passait. Stoltz était dans un état déplorable: l'eau glacée qui était
tombée sur lui pendant six heures coulait de tout son corps; ses cheveux
pendaient appesantis; son visage était pâle et bleuâtre de froid, ses
mains étaient violettes et engourdies, ses yeux étaient rouges dans un
cercle noirâtre, ses dents claquaient, ses genoux tremblaient sous lui;
tout le monde n'eût vu en lui qu'un objet de pitié: mais Lauter, aveuglé
par la colère et la passion, lui dit: «Monsieur Stoltz, vous me volez
_tout mon bonheur_.»

Il y eut encore un long silence; puis Lauter se leva, ouvrit une
armoire, en tira une boîte qu'à sa forme on pouvait supposer renfermer
des pistolets. Il chercha la chaussure de Stoltz, d'un geste impérieux
lui ordonna de la mettre, puis lui dit: «Suivez-moi sans faire le
moindre bruit.» Tous deux sortirent en effet par derrière la maison.

Depuis ce jour, on ne les revit jamais ni l'un ni l'autre.



X

Parlons un peu de M. Chaumier, bourgeois de la petite ville de
Fontainebleau.


Voici comment était distribuée la maison de M. Chaumier.

On y arrivait par une allée d'acacias sombres et touffus, au bout de
laquelle était une petite porte d'un vert sombre; à côté de la porte
était une sonnette à pied de biche. Quand la porte était ouverte, on
était dans une cour dont chaque pavé était entouré d'un cadre d'herbe;
dans une encoignure était un puits si vieux que la margelle était usée,
et qui était tout couvert d'une mousse verte et rougeâtre. Au fond de la
cour s'élevait une maison de deux étages, à laquelle on arrivait par un
petit perron garni d'une grille de fer à demi rouillée. Au bas de la
maison étaient la salle à manger, le cabinet et la chambre de M.
Chaumier, et la cuisine. Au premier, l'appartement de la petite Rose
Chaumier, celui de son frère Albert, et surtout celui de dame Modeste
Rolland, domestique et femme de confiance de M. Chaumier. L'étage du
haut servait de grenier, de fruitier; on y étendait le linge, et
quelquefois _Honoré Rolland_, époux de Modeste, militaire de son état, y
venait passer les rares congés pendant lesquels l'État pouvait se passer
de son appui. Derrière la maison était un grand jardin, d'un aspect
sauvage et inculte. Avant que M. Chaumier achetât cette maison, le
jardin avait été parfaitement cultivé; depuis, grâce à l'abandon où on
l'avait laissé, les chardons, les orties, les pariétaires avaient
étouffé les plantes faibles et délicates: les arbres seuls et quelques
plantes vigoureuses avaient résisté, et avaient acquis un singulier
développement. Deux gros pommiers, un sorbier dans lequel montait une
clématite, des lilas, quelques rosiers énormes et couverts de mousse,
formaient la plus grande richesse du jardin; quelques pavots se
ressemaient d'eux-mêmes tous les ans, et, à l'angle du chaperon de la
muraille, fleurissait, au printemps, une touffe de giroflées jaunes.

On entrait au jardin par le cabinet de M. Chaumier et par la salle à
manger; la cuisine ne jouissait que d'une fenêtre fermée par des
barreaux de bois, peints en couleur de fer.

C'était une des maisons les plus silencieuses que l'on pût trouver. M.
Chaumier, dont la fortune était médiocre, était membre de plusieurs
sociétés philanthropiques qui prenaient tout son temps et à peu près
toute sa sensibilité. Modeste était maîtresse absolue dans la maison;
elle était chargée de tous les soins, de toutes les dépenses, et même de
l'éducation de la petite Rose, éducation qui jusque-là, et grâce à l'âge
peu avancé de l'enfant, ne consistait que dans une instruction
extrêmement élémentaire:

L'empêcher de toucher aux couteaux; lui apprendre à répondre aux
questions: _Oui, madame_, ou: _Oui, monsieur_, et non pas oui tout sec,
comme font les enfants mal élevés; à ne pas mettre de confitures sur ses
vêtements; à renouer les cordons de ses souliers quand ils se
détachaient, et à dire merci quand on lui donnait quelque chose.

Le garçon était confié aux soins d'un M. Semler, qui avait chez lui une
douzaine de garçons des meilleures familles de Fontainebleau. Albert ne
venait à la maison que le dimanche. Du reste, Modeste était bonne femme
de ménage, assez douce même, quand ses volontés ne rencontraient pas
d'obstacles, et connue dans toute la ville par sa supériorité dans l'art
de préparer la sauër-craüt, et de lui donner une certaine saveur
excitante dont elle se réservait le secret. Au dehors, quand elle
parlait de la maison, elle disait: «Je veux, je ne veux pas.» A
certaines époques importantes, quand on faisait la sauër-craüt, ou quand
on coulait la lessive, elle prenait pour l'aider et travailler sous ses
ordres quelques filles de journée qu'elle tutoyait et qui l'appelaient
_Mme Rolland_. Mais, en dedans, elle était humble et soumise vis-à-vis
de M. Chaumier, et si le plus souvent elle lui faisait faire à peu près
sa volonté, ce n'était que par de longs détours, et elle ne gouvernait
réellement qu'à force de soumission et d'obéissance.

Un matin, pendant le déjeuner, on apporta une lettre que M. Chaumier lut
en laissant percer quelques marques d'étonnement et même d'émotion. Il
se leva, passa dans son cabinet, et y resta plus d'un quart d'heure.

En vain Modeste, pendant que son maître lisait, avait trois ou quatre
fois passé derrière lui et jeté les yeux sur la lettre qu'il tenait;
l'écriture lui était inconnue, et d'ailleurs si fine et si serrée
qu'elle n'en put lire un mot. Le temps que M. Chaumier passa dans son
cabinet lui parut un siècle. Deux fois elle frappa et entr'ouvrit la
porte pour lui dire que le déjeuner refroidissait; elle n'obtint pas
même une réponse, et n'eut de ressource que de faire tomber sa mauvaise
humeur sur la petite Rose, qui mettait les coudes sur la table, quand
Modeste lui avait dit tant de fois de ne pas se tenir ainsi. C'était
décidément une enfant incorrigible, et qui ferait le malheur de sa
famille et de ceux qui voulaient bien se charger de son éducation.

Enfin, M. Chaumier sortit de son cabinet, ordonna de faire entrer le
porteur de la lettre, et lui en remit une autre toute cachetée, en lui
recommandant de la mettre dans sa poche et de se hâter de la porter à la
ville voisine, d'où on la devait faire parvenir à sa destination. Quand
le messager sortit, Modeste se mit en devoir de le suivre; mais, soit
par hasard, soit qu'il devinât son intention, M. Chaumier lui demanda sa
tabatière, qu'il avait laissée dans son cabinet. Quand Modeste se fut
acquittée de cette commission, elle se hâta de sortir; mais, dès le
premier pas, elle entendit se refermer la porte extérieure: le messager
était parti. Tout le reste du jour, M. Chaumier fut préoccupé; et,
contre son ordinaire, il garda la lettre qu'il avait reçue dans la poche
de son habit, au lieu de la laisser sur son bureau, où Modeste comptait
bien en prendre connaissance à dîner. Elle tenta un autre moyen. En
servant, elle manifesta quelques craintes sur la santé de monsieur;
depuis le moment où, le matin, il avait reçu une lettre, il était changé
et paraissait souffrant. Il avait laissé enlever, sans y avoir touché,
des œufs à la neige, les meilleurs peut-être qu'elle eût jamais
faits. M. Chaumier répondit que Modeste se trompait, et qu'il ne s'était
jamais mieux porté. Elle fit une grimace de dépit en voyant qu'elle n'en
pourrait tirer aucune confidence; mais elle ne se découragea pas. Elle
songea alors que, pourvu que M. Chaumier sortit, il ne pourrait manquer
de changer d'habit, et que, selon toutes les apparences, il oublierait
la fameuse lettre dans la poche de celui qu'il quitterait.

«Monsieur sortira-t-il après dîner? demanda-t-elle.

--Je ne crois pas, Modeste.

--Monsieur a tort; le temps est superbe, et voilà deux jours que
monsieur n'a mis le pied hors de la maison.

--Que veux-tu, Modeste? j'ai beaucoup à travailler. J'ai reçu des
nouvelles de la Martinique; on me cite de nouveaux exemples du
malheureux sort des nègres, et je sens que c'est le moment de terminer
mon grand ouvrage sur l'abolition de l'esclavage.»

A ce moment, un homme, qui avait trouvé la porte de la rue ouverte,
entra et vint se poster devant la porte de la salle à manger, où il fit
entendre une sorte de mélopée plaintive et traînante dans laquelle on ne
distinguait que quelques mots; mais ses vêtements en lambeaux, sa figure
hâve et décharnée, n'expliquaient que trop clairement que c'était un
mendiant qui implorait des secours.

«Mais, répliqua Modeste, si monsieur se rend malade à se renfermer
ainsi, il sera peut-être obligé d'interrompre tout à fait son travail.

--Un morceau de pain, s'il vous plaît, dit le mendiant.

--Ce serait un grand malheur, ma pauvre Modeste, car j'ai rassemblé là
des arguments qui ne peuvent manquer de convaincre les lecteurs et de
faire un grand bien à la cause des nègres.

--Je n'ai ni maison ni vêtements, dit le pauvre homme.

--Est-il rien, en effet, dit M. Chaumier, de plus cruellement ridicule
que cet esclavage auquel on a condamné toute une race d'hommes? Le sang
qui coule dans les veines des noirs n'est-il pas le même que celui qui
gonfle les nôtres?

--Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ! ayez pitié de moi, dit le
mendiant.

--Et, continua M. Chaumier, sans l'écouter et sans l'entendre, ne
sont-ils pas aussi nos frères?

--Au nom de la vierge Marie! mon bon monsieur, secourez-moi.

--La nature repousse, dit M. Chaumier, ces cruelles et arbitraires
distinctions de race et de couleur. Le soleil éclaire tous les hommes,
et la Providence leur distribue également ses bienfaits; les riches et
les puissants seuls ont plus d'obligations que les autres et plus de
devoirs; ils ne doivent pas oublier que la fortune n'est, entre leurs
mains, qu'un dépôt dont il leur sera, un jour, demandé un compte sévère,
et qu'ils doivent réparer par une plus juste répartition les erreurs et
les injustices du sort.

--Il y a deux jours que je n'ai mangé, dit le pauvre homme en joignant
les mains.

--Aussi, dit M. Chaumier, mon cœur saigne en songeant à ces
malheureux noirs.

--Ne me donnerez-vous donc rien? dit le pauvre.

--Comment cet homme est-il entré ici, Modeste?» demanda M. Chaumier.

Modeste ne répondit pas à M. Chaumier, mais elle s'avança sur le
mendiant d'un air irrité, et lui dit: «Allez-vous-en, et tâchez que je
ne vous voie pas une autre fois vous introduire ainsi dans les maisons.

--Ma bonne dame, dit le pauvre, la porte de la rue était ouverte.

--Eh bien! dit Modeste, ne peut-on laisser un moment une porte ouverte
sans être en proie aux importunités des mendiants et des vagabonds?

--Mais, dit le mendiant....

--Mais, répliqua Modeste, je vous dis de vous en aller, ou je porterai
plainte contre vous.»

Le mendiant s'en alla sans rien répondre.

M. Chaumier grommela quelques instants sur l'audace de ces gens-là; en
effet, il est bien fâcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez
soi à des théories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans
qu'on soit dérangé par l'aspect importun d'une misère sur laquelle il
n'y a pas de discours à faire, ni de théorie à développer, tant elle est
voisine et facile à soulager.

Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait décider son maître à sortir; sa
première tentative avait honteusement échoué; le beau temps et le soin
de sa santé l'avaient trouvé inébranlable; mais Modeste avait décidé
qu'il sortirait, et il devait sortir. On ne tarda pas à entendre un
grand fracas dans la cuisine: c'était le café qui était renversé; il n'y
en avait pas un grain dans la maison, par la négligence du fournisseur
ordinaire.

M. Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de café, l'habitude lui en
avait fait un besoin impérieux; il fut alors décidé qu'il sortirait pour
en prendre dans un établissement où on le faisait passable, sans que
cependant il pût entrer en comparaison avec celui de Modeste.

«Eh bien! alors, dit M. Chaumier, donne-moi ma canne et mon chapeau.

--Comment! monsieur, dit Modeste, songez-vous à sortir ainsi vêtu?

--Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda M. Chaumier.

--Il y a, reprit Modeste, que l'habit de monsieur est usé et râpé, et
qu'il y manque un bouton.

--Oh! mon Dieu, Modeste, je ne vais pas bien loin, et personne ne fera
attention à moi.

--Mais, dit Modeste, quelle opinion auront de moi les amis de monsieur
qui le rencontreront, s'il pensent que je laisse mon maître sortir de la
sorte?»

Et sans attendre de réponse elle apporta un autre habit, retira
elle-même à M. Chaumier celui dont il était couvert, et l'emporta
triomphante....

A peine M. Chaumier fut-il sorti, que Modeste envoya Rose _s'amuser_
dans le jardin.

«Mais, ma bonne, dit Rose, il fait nuit et j'ai peur.

--Faites ce qu'on vous dit, mademoiselle, reprit la bonne, et allez vous
_amuser_; si vous pleurez, vous aurez affaire à moi.»

La pauvre Rose obéit, emportant sur son joli visage une petite moue
toute sérieuse. Modeste Rolland fouilla alors dans la poche de son
maître, et y trouva une lettre dont voici le contenu:



XI


Mon cher frère,

Ce mariage auquel tu n'as pu assister et qui t'avait brouillé avec moi,
n'a pas été béni du ciel. Il y a trois ans, mon mari a disparu, sans que
rien ait pu servir de raison ni de prétexte à cette étrange aventure.
Depuis trois ans, toutes les recherches ont été inutiles; tout donne à
penser qu'un crime ou un accident a mis fin aux jours de M. Lauter.

Dans ce malheur, que j'ai supporté si longtemps sans me plaindre, tu es
mon seul appui et ma seule consolation. J'ai deux petits enfants; je
t'ai écrit dans le temps, pour te faire part de leur naissance, quoique
tu ne m'aies jamais répondu. En vendant tout ce qui me reste, je
réunirai une somme de 30 000 francs, qui forment toute ma fortune et
celle de mes enfants. Veux-tu que j'aille demeurer auprès de toi? Tu me
guideras dans l'emploi de ma petite fortune et dans l'éducation de mes
enfants; je remplacerai pour les tiens la mère qu'ils ont perdue, et au
milieu d'eux nous vieillirons dans la paix et les douces affections. Ta
réponse, mon bon frère, me rendra le bonheur ou me jettera dans le plus
affreux découragement. Léon et Geneviève te présentent leurs respects,
et moi je t'embrasse bien tendrement ainsi que mon petit neveu et ma
petite nièce, Albert et Rose.

ROSALIE LAUTER.



XII


A cette lecture, Mme Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. Elle
vit d'un seul coup son empire détruit, son bonheur renversé; elle se
sentit _domestique_; mais bientôt il lui parut tellement impossible que
ce qui était si bien et depuis si longtemps établi pût changer ainsi
tout à coup, qu'elle se demanda quelle avait été la réponse de son
maître. La rapidité avec laquelle cette réponse avait été faite lui
semblait d'un bon augure; un refus seul pouvait admettre aussi peu de
réflexion et d'examen. Avant de consentir à l'arrivée de Mme Lauter, M.
Chaumier n'aurait pas manqué de la consulter, d'examiner les difficultés
de l'établissement et les moyens d'y obvier. D'ailleurs elle connaissait
l'histoire du mariage de Mme Lauter; M. Chaumier n'avait jamais vu son
beau-frère, ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une
correspondance relative à des affaires, qui s'était terminée par de
l'aigreur et la cessation de toutes relations. M. Chaumier avait alors
juré solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frère, et qu'il ne
reverrait pas sa sœur. Le résultat des réflexions de Modeste fut que
M. Chaumier avait nécessairement répondu par un refus formel; elle remit
la lettre dans la poche de l'habit, et appela la petite Rose, qui
pleurait de peur dans le jardin; après quoi, elle la déshabilla et la
coucha.

Le lendemain, cependant, elle se réveilla moins rassurée que la veille
sur les probabilités du refus de son maître de la proposition de sa
sœur; et, pendant le déjeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le
faire parler. Enfin, à propos d'une histoire en l'air, elle lui dit
«Croyez-vous, monsieur, qu'un honnête homme puisse violer un serment
_quel qu'il soit_?

--Je ne crois pas, Modeste, répondit M. Chaumier; cependant, ajouta-t-il
après un instant de réflexion, il est des serments que l'on peut, et que
l'on doit même oublier: je parle des serments impies qui s'échappent
dans un moment de colère, d'emportement, et dans ce cas, je crois que la
faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait.

--Mais, dit Modeste, si la colère qui a fait faire le serment n'était
pas un mouvement aveugle, mais au contraire un légitime ressentiment?

--Quel que soit le motif de la colère, elle est toujours aveugle,
Modeste. Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant à me plaindre de
plusieurs de mes collègues, à la Société pour l'abolition de
l'esclavage, et voyant que mes travaux n'étaient pas appréciés à leur
valeur, je jurai de ne plus me mêler à ce qu'ils faisaient. Eh bien!
Modeste, c'est là un serment que je ne devais pas tenir et que je n'ai
pas tenu, parce que je ne pouvais, sous prétexte de fidélité à un
serment, abandonner la cause des malheureux noirs.

--Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait été
préjudiciable qu'aux gens dont vous aviez à vous plaindre?

--Et encore, Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait: il faut bien
avoir un peu d'indulgence les uns pour les autres; et, au résumé, je
crois que, si on doit tenir, à quelque prix que ce soit, un serment dont
les résultats sont favorables à celui qu'il concerne, on ne trouvera
qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite à un serment
de haine et de méchanceté.»

Modeste rentra dans sa cuisine, et se dit: «Je suis perdue!» De ce jour,
elle fit son devoir avec une exactitude scrupuleuse, mais affectée et
chagrine, et ses réponses, courtes et sèches, témoignèrent d'un
mécontentement dont je ne puis assurer que M. Chaumier s'aperçût.

Une semaine après, M. Chaumier, ayant reçu une nouvelle lettre, avertit
Modeste que sa sœur allait venir demeurer près de lui avec ses
enfants, et que cela nécessiterait un peu de dérangement dans la maison.
Ainsi, Modeste devait quitter le premier étage, qui appartiendrait à Mme
Lauter et aux deux petites filles, et monter à l'étage au-dessus,
qu'elle partagerait avec les deux garçons. Modeste obéit sans faire une
observation, mais d'un visage froid et impassible: elle enfouit dans son
cœur le regret de la belle chambre parquetée, ornée d'une grande
glace et de rideaux jaunes, et elle attendit Mme Lauter avec les
sentiments de la haine la plus profonde.

Les enfants eurent bientôt fait connaissance et furent enchantés de
trouver des cousins et des compagnons de jeu. Léon et Geneviève, les
enfants de Mme Lauter, étaient plus âgés que Rose et Albert: les
premiers avaient douze et dix ans, tandis qu'Albert n'avait que dix ans,
et Rose huit. Léon fut installé avec Albert chez M. Semler. Mme Lauter,
qui était, depuis la disparition de son mari, restée grave et triste,
s'occupa sans relâche des soins du ménage et de l'éducation de ses deux
filles: c'est ainsi qu'elle appelait également Rose et Geneviève. Quand
elle avait annoncé à son frère qu'elle retirerait 30 000 fr. de la vente
de ce qui lui restait, elle s'était à elle-même exagéré la valeur des
objets, et cette vente n'alla pas tout à fait à 20 000 fr. Elle fut un
moment écrasée de ce désappointement; elle ne voulait ni n'osait être à
charge à son frère, et celui-ci avait accepté les propositions de sa
sœur, dans l'hypothèse qu'elle apportait un revenu de 1500 fr., ce
revenu, diminué presque de la moitié, la mettait dans un grand
embarras; elle prit le parti de placer son argent en rente viagère: par
ce moyen, il ne resterait rien à ses enfants, mais au moins elle leur
assurerait une bonne éducation: comme on dit dans les universités, _cela
mène à tout_, et elle contribuerait à la dépense de la maison, ainsi
qu'elle l'avait annoncé: elle dit simplement à son frère qu'elle avait
placé son argent, sans lui dire les conditions.

Elle avait parfaitement compris, dès le premier jour de son arrivée, à
quel point sa présence était désagréable à Modeste, et elle était bien
décidée à ne rien négliger pour vaincre cette antipathie que lui
laissait voir Mme Rolland. Elle lui fit quelques petits cadeaux d'objets
de toilette, mais Mme Rolland affecta de n'en faire aucun usage. Elle
essaya d'être avec elle polie et même affectueuse; mais, le premier jour
qu'elle l'appela _Modeste_, celle-ci lui répondit que monsieur
l'appelait ainsi, mais que _toutes_ les autres personnes l'appelaient
Mme Rolland: ce à quoi Mme Lauter s'empressa de se soumettre. Mais,
quelle que fût sa résolution, il y avait des usurpations qu'elle était
obligée de faire: ainsi, d'accord avec son frère, elle se chargea de la
dépense, qui jusque-là avait été faite sans contrôle par Modeste; elle
fit rentrer Modeste à l'état de domestique vis-à-vis de Rose, qui
n'aurait pu que perdre aux caprices, aux façons vulgaires et à la
mauvaise humeur de _maman Modeste_, comme elle l'avait appelée
jusque-là. Ce ne fut plus à elle que s'adressa Albert pour les objets
dont il avait besoin, ou pour quitter, le lundi, la maison paternelle
une heure plus tard. Il lui fut impossible de décider, comme de coutume,
avec les fournisseurs, sans en référer préalablement à Mme Lauter; de
quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mépris, et en
la peignant comme une femme qui, après avoir poussé son mari au suicide
par sa conduite dépravée, venait aujourd'hui, avec ses deux enfants
affamés, gruger ce bon M. Chaumier, et faire dans la maison _un
embarras_ qui ne lui convenait pas. Elle ne manquait jamais une occasion
d'être désagréable à Mme Lauter: s'il y avait quelque chose de cassé ou
de gâté, c'était toujours par Léon ou Geneviève; quoique les quatre
enfants fussent traités sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'ils
fussent habillés de même, comme s'ils eussent été tous quatre frères et
sœurs, la seule Modeste n'admettait pas cette égalité: elle servait
toujours à table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle
trouvait toujours moyen de laisser prendre à ceux-ci une foule de petits
soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres; elle nettoyait
la chambre de Mme Lauter avec une négligence si affectée, que celle-ci
feignit que cela la gênait qu'on entrât dans sa chambre, et prit le
parti de la balayer elle-même. Quand elle revenait de la provision, elle
rapportait à Rose des fruits ou des friandises, sans en donner à
Geneviève; mais la petite Rose venait d'elle-même partager avec sa
cousine: alors Modeste se plaignait que Geneviève eût jeté par terre des
noyaux de cerises. Pendant un an, elle s'obstina à servir à table M.
Chaumier avant sa sœur, quoique, pendant un an, M. Chaumier ne se
laissât pas servir une seule fois le premier. Mme Lauter faisait
semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences, et ne s'appliquait
qu'à lui ôter l'occasion de les renouveler. Mais les domestiques ne
reconnaissent qu'un maître dans une maison, et les devoirs de la
domesticité paraissent toujours moins durs à remplir à l'égard d'une
personne de l'autre sexe.

D'ailleurs, l'inégalité entre les femmes ne se manifeste pas d'une
manière aussi évidente qu'entre les hommes. L'esprit, les talents, une
certaine autorité, séparent suffisamment les hommes; mais, entre les
femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté.
Les servantes, comme les maîtresses, le savent bien, et il n'est pas une
femme qui ne se défie d'avoir auprès d'elle une trop jolie servante.

Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit, ne sont certainement
pas de la même race qu'un domestique; mais on peut (les exemples ne
manquent pas), quand on veut, faire d'une jolie chambrière une duchesse
à peu près présentable.

Mme Lauter, toute jolie femme qu'elle était, ne jouissait même pas du
bénéfice de cet avantage qu'elle possédait sur Modeste, laquelle n'était
plus jeune et n'avait jamais été belle: car les femmes ne peuvent
apprécier leur beauté que par les hommages qu'elle leur attire; et, dans
cette maison si fermée, la beauté, qui n'avait personne pour l'admirer,
cessait d'être un avantage et même d'être quelque chose.

C'était pour les enfants une grande fête que le dimanche. Albert et Léon
arrivaient de bonne heure, et cependant déjà depuis longtemps Rose et
Geneviève les attendaient. Plus de dix fois elles avaient ouvert les
portes du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-là, on avait fait
cuire une galette, et toute la maison était sens dessus dessous. Les
garçons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu, un peu plus
bruyant et martial qu'il ne convenait à des filles.

Léon avait sous sa protection spéciale Rose, qui était si petite, que,
lorsqu'elle se mêlait aux promenades, il fallait que Léon la rapportât
sur ses bras. Pour Albert, il était loin d'être aussi complaisant pour
Geneviève, qui, d'ailleurs, était du même âge que lui; il vint
d'ailleurs bientôt un moment où Geneviève, qui avait treize ans commença
à ne plus se mêler aux jeux de son frère et de son cousin, et à prendre
une attitude calme et décente. Il leur vint alors l'idée, suggérée par
Mme Lauter, de cultiver le jardin; on le fit bêcher; après quoi, ils se
chargèrent du reste.

Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin; mais,
quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dépens de Modeste.

Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, sur tout
le devant de la maison, un potager composé de cerfeuil et de persil. Il
fut décidé par les enfants que le potager serait supprimé, comme
usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que
Mme Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris quand elle
s'aperçut de la destruction de son jardin: elle en accusa Léon et
Geneviève, comme de coutume. En vain Mme Lauter lui fit présent d'un
très-beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis,
et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue _sur le serment_,
_de jurejurando_, avec son maître, la stricte fidélité qu'elle y
apportait.

Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent
pour terminer leurs études à Paris. Geneviève avait alors seize ans et
Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs
du départ. Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de
l'orgueil inquiet du premier voyage. Au jour de la séparation, on
s'embrassa, on se promit de s'écrire. La voiture partit; les deux filles
se prirent à pleurer; Mme Lauter se sentit le cœur gros; Modeste dit:
«Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert!» Pour M. Chaumier, il parlait ce
jour-là à l'assemblée négrophile, et il disait: «O cruauté inouï! on
sépare les pères de leurs enfants! et ne frémissez-vous pas, messieurs,
en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves? Qui
de vous pourrait supporter une semblable séparation?»

La maison fut triste pendant plusieurs mois; Geneviève et Rose, le
dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient d'un mouvement
involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que
les jeux qui se jouent à quatre; à toute distraction qui leur venait à
l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. Si elles
avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles
disaient: «Ah! si Léon était ici! Si Albert n'était pas à Paris!» En ce
cas-là, on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on
n'était pas aussi accoutumée à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon
était l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui
sentent le besoin de protéger et de soutenir. Geneviève avait un peu du
caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait à tous deux un
tendre attachement pour leurs cousins. Albert et Rose, au contraire,
avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés; mais ils se laissaient
faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur
part une affection moins passive. Je n'aime pas beaucoup les portraits,
je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Léon: c'est que ce
n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les héros de mes
romans; c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun
historien; c'est que je puis dire, comme Énée:

    . . . . . . Quæque ipse . . . vidi
    Et quorum pars magna fui.

Léon est grand; il paraît grêle, il l'est en effet, mais c'est à la
manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. Les traits de son
visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille; il porte de grands
cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin
d'avoir l'air efféminé; son regard est souvent sévère, son teint est
brun et hâlé, le duvet de ses joues et de son menton qui commence à
brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à
tous les exercices du corps; il monte à cheval, il nage, il fait des
armes avec une rare perfection. Le seul défaut de son caractère est une
hésitation dans la volonté et l'individualité; rarement il ose être
lui-même, et c'est ce qu'il pourrait être de mieux; il est doux et
compatissant; mettez-le avec des marins, il boira du genièvre, il
jurera, il se frottera de goudron; avec des hussards, il sera
querelleur, bruyant, indiscret; avec des enfants, il est de première
force à la toupie et de seconde aux barres.

Mais ces rôles, qu'il joue à son insu, le fatiguent et l'ennuient; il
n'y a que Rose et sa sœur avec lesquelles il soit lui-même: aussi
elles lui manquent douloureusement pendant son séjour à Paris, et il
leur écrit bien plus souvent que ne le fait Albert.

Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun châtain; ses
yeux, de la même couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. Il a le
cœur paresseux et difficile à émouvoir, mais son imagination est
inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des gens avec une
ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec
lesquelles il les quitte. Il est cependant capable de persévérance pour
ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu'à ce qu'il l'ait
atteint.

Geneviève a les yeux bleus et les cheveux noirs comme son frère.
Geneviève a sur le visage une douce et intéressante mélancolie; sa
taille est nonchalante, ses mouvements et sa démarche ont comme une
lenteur silencieuse; elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie
peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son cœur; mais ce
n'est pas de la tristesse: au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y
a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même.

Rose est petite et vive; ses cheveux, d'un brun foncé, tombent en
grosses boucles sur les deux côtés de sa figure; ses yeux noirs sont si
mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éclatants qu'on n'en
pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plaît, tout
l'amuse; elle aime le bruit et l'éclat.

Toutes deux sont coquettes, c'est-à-dire qu'elles sont heureuses d'être
belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de
Rose a ceci de particulier, qu'elle est aussi fière de la beauté de sa
robe que de sa propre beauté. Tout ce qu'elle trouve joli, bijoux,
pierreries, gazes, rubans, elle aime le voir attaché à elle; aujourd'hui
elle aime le blanc, demain elle aimera le bleu, hier elle aimait le
lilas. Elle aime ses dentelles avec égoïsme. Sa parure fait partie
d'elle; elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, mettre à
volonté des yeux bleus et des cheveux blonds.

Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, et elle est toujours
habillée de blanc, du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il
peut venir quelqu'un à la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont
jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une
instinctive idée de pudeur, qui soutient sa volonté contre les
séductions des couleurs les plus fraîches et les plus à la mode.

En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles jeunes
filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux
yeux doux et incertains, l'imagination ne la sépare guère de son
vêtement; il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce
nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre,
soit son corps.

Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et
d'une autre couleur, en pensant qu'elle a _changé de vêtement_, vous
vous représentez involontairement le moment où elle avait quitté le
premier et n'avait pas encore mis le second; vous pensez qu'elle peut
être sans vêtements, et votre œil interroge malgré vous les plis de
l'étoffe et ses ondulations.

Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, qu'elles seules
peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si peu, que je n'en ai jamais
rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire.

Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel
les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier
leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser leurs cheveux,
mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dents blanches; la main
cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou; non pas
seulement par respect, mais la pensée n'en viendra pas à l'esprit.
L'imagination, près d'elles, n'inspire pas de désir plus vif que celui
d'être touché en passant d'un pli de leur robe; ou si, par hasard, en
lisant dans le même livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, un doux
frémissement arrêtait le sang dans mes veines, et je comprenais que ce
que j'aurais osé de plus aurait été bien moins. Jamais, depuis, aucune
femme tout entière abandonnée, aucune femme, même la plus belle
bacchante, même la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien
donné qui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de
nos cheveux.

Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontrées depuis, toutes,
avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour
les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes les femmes
peuvent satisfaire mieux qu'elles; car à peine les jeunes filles vous
font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en même temps
qu'elles n'ont ni formes ni sens.

Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude, pour éteindre
comme d'un souffle cette céleste auréole qui entoure le front virginal
de la jeune fille.

La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le
reste; la main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle
veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.

Il suffit qu'à la campagne le vent attaque traîtreusement une jupe, et
oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succès qu'ait
la défense;

Il suffit qu'une mère dise devant moi: «Ma fille est un peu malade, elle
a monté à cheval, elle a les _cuisses_ rompues;» et combien de mères
savent se priver de semblables mentions!

Il suffit qu'une fille dise: «Je ne veux pas courir, on verrait mes
_jambes_;»

Ou: «Ma mère m'a fait présent de _chemises_ de batiste;»

Ou: «Je me suis donné un coup au _genou_ et j'ai le _genou_ tout bleu;»

Ou: «J'ai acheté des _jarretières_;»

Ou: «J'ai pris _un bain_ ce matin;»

Pour qu'à l'instant même elle perde tout le charme qu'elle avait pour
moi, sauf à prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout
différent.



XIII

Léon à Rose et à Geneviève.


Mes chères sœurs, c'est un séjour fort triste que celui de la ville
où nous sommes, et je ne saurais vous dire combien tout ce que j'ai
laissé auprès de vous me paraît aujourd'hui ravissant et regrettable.
Les années que nous avons passées ensemble vous rendent si nécessaires à
moi que je ne puis rien séparer de votre souvenir. Hier, nous sommes
allés à la campagne, avec Albert et une famille pour laquelle mon oncle
nous a donné une lettre. Ce sont de bonnes gens, qui nous reçoivent
très-bien, et nous invitent à tout ce qu'ils croient nous pouvoir être
agréable. A l'entrée d'un petit bois, j'ai aperçu un sorbier tout chargé
d'ombelles de baie, déjà d'une belle couleur orangée, et j'ai pensé au
sorbier de la maison où vous êtes. Il y a un an, c'était aussi dans les
premiers jours du mois d'août, et les fruits du sorbier étaient de cette
même couleur orange; nous étions tous réunis, le soir, sous son
feuillage; je jouais du violon et Rose chantait. Et l'hiver dernier,
quand l'arbre dépouillé de feuilles n'avait plus que ses fruits, devenus
alors du plus vif écarlate, vous rappelez-vous les merles qui venaient,
de leur bec jaune, picoter les grains de corail du sorbier? Rose voulut
que je lui en prisse un. Je passai huit jours à faire un trébuchet;
puis, quand l'oiseau fut captif, il avait l'air triste et souffrant, il
ne voulait pas manger. A dîner, nous parlâmes à mon oncle de notre
capture, il nous dit qu'il fallait le garder en cage, et qu'au printemps
il ferait entendre des chants ravissants. Un peu après, mon oncle vint à
parler de son sujet favori, des nègres et de l'esclavage. Rose sortit et
revint toute joyeuse.

Elle me prit par la main, me fit lever de table, et me dit de regarder
par la fenêtre. Il y avait sur la muraille un merle qui battait des
ailes et secouait son plumage. «Veux-tu donc encore celui-là? lui
dis-je.--Non pas, reprit-elle; c'est le mien, auquel je viens de donner
la liberté.»

Je l'embrassai. Mon oncle la gronda un peu, en lui disant qu'elle ne
savait pas ce qu'elle voulait.

«Papa, dit Rose, il est tout noir comme les nègres que tu dis si
malheureux; il m'a semblé que c'était un petit nègre, et j'ai ouvert sa
cage.»

Mon oncle fut un peu embarrassé de ce que cette petite fille lui
montrait qu'il n'était pas conséquent.

Je vous écris, et je n'ai rien à vous dire ni à vous raconter. Je vous
écris pour vous écrire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos
deux jolies têtes l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, et
cette image va égayer ma journée. Je voulais offrir à Albert ce qui
reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce matin, et je
ne sais pas où il est. Adieu, mes bonnes petites sœurs. Écrivez-moi
souvent.

LÉON.



XIV


C'était le moment où les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient
dû commencer à fleurir et à ouvrir la nuit leurs fleurs bleues, roses ou
blanches, qui se ferment dès que le soleil les a touchées. Mme Lauter
les vit au contraire se dessécher et jaunir; en vain elle leur prodigua
les soins les plus minutieux. Ils durent céder au soin que prenait
Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Mme Lauter
ne s'en plaignit pas, et feignit d'attribuer aux chats un ravage que
Modeste rejetait sur eux. Mme Lauter ne voulait pas être, dans la maison
de son frère, une cause ni un prétexte de trouble et de mésintelligence.
M. Chaumier, d'ailleurs, était tellement accoutumé à Modeste, que, s'il
lui eût fallu opter entre elle et sa sœur, tout ce que nous pouvons
dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait été
fort embarrassé. Mme Lauter se trouvait fort heureuse quand toute la
mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule et épargnait
Geneviève, qui peut-être n'aurait pas été aussi patiente, parce qu'elle
ignorait les causes de la résignation de sa mère, et, en tout cas, en
eût été profondément blessée. Il fallait ménager à ses enfants l'amitié
et la protection de M. Chaumier. La façon dont Mme Lauter avait placé sa
petite fortune en détruisait le fonds, et, à sa mort, Léon et Geneviève
n'auraient plus de ressource que dans l'éducation qu'elle leur faisait
donner, et dans l'affection de M. Chaumier. Aussi ne négligeait-elle
rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas
une occasion de rendre hommage à ses connaissances en cuisine. Il ne se
passait pas un dîner sans que quelque plat ne valût un mot d'éloge: le
rôti était cuit si bien à point! ou il y avait dans la crème un parfum
inusité, que Modeste seule savait lui donner, et dont on lui demanderait
le secret, etc., etc. Modeste recevait ces éloges avec plaisir, mais
sans reconnaissance; elle croyait que ces louanges étaient arrachées à
Mme Lauter malgré elle, qu'elle ne les lui accordait que parce qu'il
était impossible de les lui refuser, et ces procédés, loin de la
toucher, ne faisaient qu'accroître son excellente opinion d'elle-même,
et conséquemment son indignation de voir la place et l'influence
qu'avait usurpées Mme Lauter dans la maison de M. Chaumier.

M. Chaumier avait accordé à son fils une pension suffisante pour tenir
un rang honorable à Paris. Mme Lauter pensa que de ne pas donner à Léon
une pension égale serait le chagriner, et qui pis est le séparer des
plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait
être plus tard fort utile. Elle vendit donc quelques bijoux qui lui
restaient, pour atteindre ce but, et Léon continua de se trouver avec
Albert sur le pied de la plus complète égalité, comme Geneviève avec
Rose. Elle écrivait de temps à autre à Léon, et lui recommandait de
_travailler_, avec une insistance qu'elle croyait fort significative,
mais que Léon recevait comme un des lieux communs qui remplissent les
lettres des parents. Il faisait son droit comme Albert, comme un peu
plus de la moitié des étudiants; il attendait que le temps consacré à
cette étude fut passé, temps après lequel on est réputé docteur. Il ne
s'occupait sérieusement que de sa voix, qui était fort belle, et de son
violon, sur lequel il avait un talent remarquable. Pour Albert, il était
partout à la fois, au théâtre et dans les promenades, et dans tous les
endroits où il y avait quelques chances de s'amuser.



XV


Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle M.
Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fort exact depuis
quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller
encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle
personne, cousine de M. de Redeuil, qui était venue passer quelques mois
chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de
Redeuil, le fils du maître de la maison, n'était pas moins attentif
qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour
lui témoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen était naturellement
assise près de M. de Redeuil. Albert, en sa qualité d'étranger, était en
face d'elle et à côté de la maîtresse de la maison. Rodolphe était à la
droite de sa belle cousine. C'était lui qui lui versait à boire et
causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer
ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant;
elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt sa conversation avec
son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne fit
plus, quand la _figure_ l'exigeait, que poser sa main sur celle du
cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il
n'osa pas recommencer.

Il confiait à Léon ses amours, ses espérances, ses craintes, ses
désappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir,
quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre
de joie ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de
spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon, qu'il
lui empruntait.

Un jour, en rentrant, il embrassa Léon et lui dit:

«O mon ami! mon cher Léon! te voilà enfin! je puis te dire mon bonheur!
Il était temps que je te trouvasse, car il m'étouffe; Octavie m'aime,
mon bon ami! Octavie m'aime!

--Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Léon.

--Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la
cousine de M. de Redeuil. J'étais désespéré, continua Albert. Nous
étions revenus du bois dans la calèche de M. de Redeuil. Rodolphe était
à cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une
aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et
usait de tout le petit manége nécessaire pour exciter l'attention d'une
femme. Le cheval, dressé comme il est, jouait son rôle à ravir, et avait
parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui
fussent bien sûrs qu'il n'en ferait rien. Forcé de jouer un rôle
accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant que
j'avais mal à la tête, et que je souffrais beaucoup. Arrivés à la
maison, comme je lui donnais la main pour descendre de la voiture, elle
me dit avec tant de douceur: «Comment vous trouvez-vous, monsieur
Albert?» Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai à l'instant toute ma
bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'être parfaitement
ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son
propre talent d'écuyer, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre
avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollicitude les
moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient à
rencontrer les siens. J'avais les jambes étendues sous la table; un
moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrêta
dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volonté me poussait à
presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon énergie. Je me
demandais s'il était possible qu'elle ne sentît pas mon pied comme je
sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de
son calme et de sa sérénité. J'osai, alors, presser doucement le pied
qui touchait le mien: elle releva la tête avec étonnement, et retira
brusquement son pied. J'avais retiré le mien plus vite qu'elle; je me
sentais pâle et tremblant. Cependant je revins bientôt à moi; j'avais
fait un grand pas. Quoique _ma déclaration_ eût été mal reçue, elle
était faite; j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer
avec son ennemi. La présence du danger me donna du cœur, et, partie
par résolution, partie pour obéir à la puissance qui me maîtrisait, je
laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt; mais
quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois
elle était avertie par mon audace, qui m'avait tant effrayé, et elle ne
retirait pas son pied! J'appuyai, on répondit; toute mon âme descendit
dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je répondis
d'une manière grotesque, tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva
de table; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même
lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais
senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela.

--C'est singulier, dit Léon; nous ne connaissons guère la vie que par
les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre
programme. Je n'ai pas ouï dire, toujours dans les romans, qu'aucune
héroïne ait jamais admis ce genre de déclaration, et y ait répondu; mais
peut-être les romans nous ont-ils trompés.»

Les vacances arrivèrent; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à
Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rester quelques
jours de plus à Paris.

Il dînait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le
dîner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son
bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de
Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui
parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes
et les plus diverses. Albert n'osait désirer rien de plus: tout
changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il
ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de Mme Haraldsen,
et qu'elle-même devait le trouver très-ridicule; par moments, il prenait
une grande résolution, et, après dîner, la suivait dans le salon; mais
Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute
conversation particulière avec lui, et Albert était enchanté de n'avoir
pas à dépenser tout ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le
soir, en rentrant, se dire: _Ce n'est pas ma faute_.

Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne,
et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de
plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se
rappelât à son souvenir, pendant cette séparation qui serait au moins
de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle, si son mari revenait
avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce départ avait
comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne
fréquentât pas la maison de M. de Redeuil à la campagne comme à la
ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus
fréquentes occasions de se trouver en tête-à-tête, et dispose l'âme à
toutes les émotions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point,
Albert n'en savait rien.

Mais que devint-il quand, à dîner, Mme de Redeuil lui dit: «Nous partons
dans trois jours. Cette année la campagne ne nous amusera guère; la
maladie du père de M. de Redeuil, qui y est retiré nous empêchera d'y
recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui
ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage;
il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de
Rodolphe.»

Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue:
tout son bel édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au
moment d'en poser le faîte. Quatre mois d'absence! et d'une absence que
Rodolphe saurait mettre à profit! Il regarda Octavie; elle parlait
sérieusement à son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle
emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre
Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert
détestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de
fâcheux; on a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le
sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre
part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand le lendemain, quelques
instants avant le dîner, Rodolphe, une lettre à la main, et le visage un
peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une
course qu'il avait à faire, celui-ci, cédant au désir de ne pas quitter
Mme Haraldsen, et à la petite satisfaction d'être désagréable à
Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sortirait pas ce
soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit
seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonnement sur le visage
d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout
le dîner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il
pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination
qu'il avait montrée à ne pas la quitter, et qu'elle blâmait ce peu de
soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. Quand on
sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en
chemin: «Croyez bien que si j'avais cru vous déplaire....» Mme Haraldsen
le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et
ils se trouvèrent séparés. Albert, au lieu de faire une nouvelle
tentative pour parler à Octavie, crut devoir, à son tour, manifester
quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de
toute la soirée.

Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe
annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert,
qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le
pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne
s'étaient dit tant de choses. Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du
jour; la nuit, il ne put dormir et écrivit une quinzaine de lettres,
qu'il déchira à mesure; la dernière cependant fut conservée. Il se
coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la
plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet
représentant la tête de Jules César; il ne le trouva pas assez
significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un (cachet commun
et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y avait: _Répondez vite_;
c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans
la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de
temps à le chercher que, quand il l'eut enfin trouvé, il regarda à sa
montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était
passée depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre.



XVI


Albert se décida à aller à Fontainebleau. Quoique rien ne fût changé en
apparence dans la maison de M. Chaumier, il s'était fait, depuis le
départ des deux jeunes gens, de grandes révolutions dans les cœurs et
dans les esprits. Geneviève, un matin, prit par hasard un livre dans la
chambre de son frère; les premières pages l'intéressèrent à tel point
qu'elle s'alla cacher sous des arbres pour continuer sa lecture. Bientôt
elle s'arrêta, et ne songea plus à tourner le feuillet; elle lisait au
dedans d'elle-même un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui
qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la
clef; son œil resté fixe, et tout occupé d'une contemplation
intérieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors: elle
assistait en elle-même à un splendide spectacle, à l'éveil de son
cœur.

Pour la première fois alors elle comprit la tristesse vague et sans
sujet qui parfois s'emparait d'elle; l'inquiétude qui la faisait aller
sans cesse du jardin à la maison, et de la maison au jardin; le charme
mélancolique qu'elle trouvait à voir rougir les feuilles de la vigne et
jaunir celles des acacias; sa facilité à répandre des larmes sous le
plus léger prétexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre,
parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larmes venaient d'une
partie de son cœur trop profonde pour qu'elle eût pu être atteinte
par ce qui paraissait la faire pleurer.

Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle évite pour
penser plus librement à lui, parce que, quand il est là, elle n'ose ni
se taire ni parler; elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban,
parce qu'elle croit à chaque instant que sa voix va laisser échapper un
secret qui lui est inconnu à elle-même, mais qu'elle sent dans sa
poitrine: elle s'explique cette gaieté affectée dans laquelle elle se
réfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entraînante
causerie; elle comprend cette _malveillance_ qu'elle se sent parfois lui
témoigner.

Jusqu'ici, son cœur n'a connu que l'existence incomplète et les
grossières sensations de la larve et de l'informe chrysalide; mais voici
le papillon qui s'agite dans sa prison de soie; un rayon de soleil, un
regard d'amour va lui donner l'essor; il va secouer ses ailes plissées
et humides, s'épanouir comme une fleur, et s'élever au ciel en
abandonnant sa misérable dépouille, ses haillons d'hiver, sur le sol où
il ne se posera plus.

Mais lorsqu'on s'éveilla dans la maison, quand Modeste vint au jardin
cueillir du mouron pour ses oiseaux, par un mouvement rapide et
irréfléchi, elle cacha le livre sous son tablier. Ce livre, imprimé
depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire à tout le
monde ses plus secrètes et ses plus confuses pensées, comme il venait de
les lui révéler à elle-même. Elle le laissa chercher à Léon, sans
vouloir avouer que c'était elle qui l'avait pris; elle se proposait de
le remettre à sa place, mais plus tard elle le relut encore et elle
n'osa plus: elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume
après elle, une sensation de pudeur et de honte semblable à celle
qu'elle aurait eue à l'idée que quelqu'un la verrait sortir du bain.

Léon trouvait que Rose était trop enfant pour son âge; il la
réprimandait sur ses étourderies, et se surprenait de mauvaise humeur
tout le jour de ce que _cette petite fille_ n'avait pas été le matin
suffisamment sérieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses
réprimandes, et n'y répondait que par quelques éclats de gaieté. Souvent
elle lui disait:

«Faut-il donc, mon cousin Léon, que je fasse une moue comme celle que tu
faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux?»

Elle jouait avec lui, comme elle jouait avec Geneviève. Un jour, Léon
lui dit:

«Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble,
avec cette liberté qui était permise quand tu étais une enfant.»

Le lendemain, Rose lui dit gravement:

«Bonjour, monsieur Léon; comment vous portez-vous?»

Alors Léon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit:

«Rose, il me semble que nous sommes fâchés: tutoyons-nous.»

Un peu après, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas,
parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Léon céda d'abord
volontiers; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but
d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles, il demanda à
Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se
promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire à son âge;
si elle ne trouvait pas assez de plaisir à contempler les belles tentes
vertes que forment les arbres, et le soleil qui scintille à travers le
feuillage; à respirer la fraîcheur et les parfums de l'herbe et des
fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva
pour sortir. Rose l'arrêta et lui dit:

«Mon petit Léon, ne t'en va pas, parce qu'on ne nous laisserait pas
sortir seules, Geneviève et moi.

--Il faut que je sorte, dit Léon.

--Eh bien! monsieur, vous ne sortirez pas.»

Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa
obstinément de lui rendre. Léon monta à sa chambre et s'y renferma; mais
il se demanda à lui-même comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi
le mettre de mauvaise humeur, et il ne tarda pas à redescendre, résigné
à faire ce qu'elle voudrait, et à jouer aux quatre coins lui-même, si
elle le lui ordonnait. Léon était à cet âge où l'on n'est pas encore
assez sûr de n'être plus un enfant pour oser se permettre de ne pas le
redevenir quelquefois.

Mais il fit un orage, il plut, et on ne sortit pas.

Pendant le dîner, on plaisanta Albert de sa préoccupation. Léon dit
qu'il devrait oublier _les belles dames_ de Paris auprès de sa sœur
et de sa cousine. Geneviève rougit, et ramassa à terre quelque chose
qu'elle n'avait pas laissé tomber. Après le dîner, on fit un peu de
musique. Léon était devenu déjà très-habile sur son violon, et il en
jouait d'une manière si expressive, si saisissante, que Rose elle-même
en fut émue. Les deux jeunes filles, qui prenaient des leçons du même
maître, jouèrent à leur tour du piano. Mme Lauter dit alors à Geneviève:
«Geneviève, chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes
si bien.»

Geneviève se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme
une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas.

«Mais, dit Mme Lauter, tu la chantais encore ce matin, et depuis un
mois tu ne chantes pas autre chose; c'est celle qui commence:

    ....._Bonheur de se revoir_.
    On se redit les mots qui charmèrent l'absence,
    Sur les mêmes gazons on vient encor s'asseoir.

Geneviève se défendit beaucoup, dit qu'elle n'était pas en voix, que le
piano n'était pas d'accord: c'est que depuis trois jours, Geneviève
comprenait cette romance, et que ce qui était, trois jours avant, une
romance quelconque, était devenu l'expression des sentiments qu'elle
venait de découvrir dans son cœur. La mère se fâcha un peu, s'étendit
beaucoup sur le défaut insupportable des personnes qui se faisaient
prier, ce qui passait à juste titre pour une prétention; elle ajouta que
la bonne grâce et la complaisance que l'on mettait à se faire entendre
compensaient le talent que l'on n'avait pas; que faire trop désirer ou
du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui
donnait aux auditeurs le droit de la juger sévèrement. Cette prédication
ennuya Albert, qui se leva et sortit. Geneviève reprit alors de
l'assurance et se mit à chanter, en s'accompagnant elle-même; sa voix
avait des vibrations inusitées, et, au dernier couplet, elle devint si
touchante quand elle dit:

    Quels accents! quels regards!

que, lorsqu'elle fondit tout à coup en larmes, en se jetant dans les
bras de sa mère, Léon, Rose et Mme Lauter se sentirent aussi pleurer.
Mme Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait été trop sévère,
et lui demanda presque pardon. Rose, l'œil brillant de larmes, dit en
riant: «Pardonne-lui, Geneviève; tu peux être sûre qu'elle recommencera,
pour te donner le plaisir d'être plus sévère à ton tour.»

Léon était enchanté d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une
sensibilité qu'il craignait tant qu'elle n'eût pas dans le cœur.



XVII


Pendant ce temps-là, Albert faisait des vers élégiaques que je ne vous
conseille pas de lire, ô mes lecteurs! et Modeste faisait sa provision
de cornichons, car on était dans le mois de septembre. Pour M. Chaumier,
il ne voyait rien de ce qui se passait chez lui.



XVIII


M. Semler, l'instituteur très-primaire d'Albert et de Léon, continuait à
venir dans la maison, où il donnait encore quelques leçons aux deux
jeunes filles: il se _mirait_, comme on dit, dans ses deux anciens
élèves, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il s'attribuait, sans
exception, tout ce que les deux jeunes gens possédaient d'avantages,
tout ce qu'ils remportaient de succès. M. Semler n'avait jamais connu
une note de musique; néanmoins, quand on applaudissait Léon, dont le
talent sur le violon aurait enchanté même un auditoire plus éclairé que
celui de Fontainebleau, il ne pouvait s'empêcher de prendre pour
lui-même une partie des applaudissements, il s'inclinait pour remercier,
et parfois même rougissait un peu; il en était de même quand on disait
que ses anciens élèves se présentaient bien, ou saluaient avec grâce, ou
quand on parlait de la coupe élégante de leurs habits.

Il écoutait patiemment M. Chaumier, faisait un peu les affaires de Mme
Lauter, qui, par des raisons que nous avons énoncées plus haut, ne les
pouvait confier à son frère; il donnait le bras aux jeunes personnes,
qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni
dans la forêt, et Rose se plaisait à lui faire tenir, sur ses deux bras,
les écheveaux de laine qu'elle dévidait; il dînait le plus souvent chez
M. Chaumier.

Il arriva un jour un peu avant l'heure du dîner, et raconta, entre
autres choses, qu'il venait de rencontrer dans la ville un beau jeune
homme dont le cheval paraissait très-fatigué; que ledit jeune homme
avait prié lui, Semler, de lui enseigner une bonne hôtellerie, ce que
lui, Semler, avait fait avec empressement; après quoi le jeune homme lui
avait demandé s'il connaissait M. Chaumier. M. Semler lui avait répondu
qu'il avait cet honneur, et qu'il allait même dîner chez lui, ainsi que
cela lui arrivait quelquefois; l'inconnu avait alors demandé si M.
Albert était à la maison; puis il avait remercié M. Semler fort
poliment, et il était entré à l'auberge.

«Et, dit Albert, à quelle auberge l'avez-vous envoyé?

--Je l'ai envoyé, dit M. Semler, à une auberge qui est en face du
palais. Pendant un séjour que l'Empereur fit à Fontainebleau, le
cardinal C*** s'y arrêta, pour lui rendre ses devoirs....

--Et comment est ce jeune homme? dit Albert.

--Fort bien mis et fort bien élevé. Le cardinal descendit dans cette
auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais....

--Son cheval doit être alezan brûlé?

--Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brûlé; il n'est ni blanc
ni noir, c'est comme qui dirait un cheval rouge. Après son audience, le
maréchal du palais....

--Nul doute, s'écria Albert, c'est Rodolphe!...

--Quel est ce Rodolphe? demanda M. Chaumier.

--Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.»

A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'hôtel apportait un
billet pour M. Albert. Ce billet était, en effet, de Rodolphe, qui
priait Albert de venir dîner avec lui à l'auberge, où il lui
expliquerait les causes de son voyage à Fontainebleau. Albert prit son
chapeau, annonça qu'il ne rentrerait pas dîner et partit. Rose sortit.

«Le maréchal du palais, continua M. Semler, avertit alors le cardinal
qu'il avait un appartement pour lui et pour sa suite; alors Son Éminence
fit savoir à l'auberge qu'on eût à faire transporter ses bagages; on
revint dire au cardinal qu'il s'était élevé un conflit entre
l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait
300 francs pour un bouillon qu'avait pris Son Éminence. Le maréchal,
témoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la
cause, et alla conter l'anecdote à l'Empereur....»

A ce moment, on avertit que le dîner était servi, mais Rose n'était pas
prête; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Léon rentrait, M.
Semler s'accrocha à lui, et continua l'histoire qu'il avait commencée
aux autres, et dont Léon absent n'avait pas entendu un mot.

«L'Empereur fut on ne peut plus irrité, et ordonna qu'on fermât
l'auberge et qu'on abattît la maison; on eut grand'peine à obtenir la
grâce de la maison, mais l'auberge fut fermée et ne fut rouverte que
longtemps après.

--Mais que diable me contez vous là, monsieur Semler? dit Léon.

--Je vous conte, dit M. Semler, l'histoire de l'auberge où j'ai envoyé
ce jeune homme.

--Quel jeune homme?»

Rose alors descendit; elle avait changé de robe et s'était recoiffée.

«Mon Dieu! Rose, qu'as-tu donc, dit Léon, que te voilà si belle?

--C'est, reprit M. Semler, que nous allons probablement avoir une belle
visite ce soir. Un beau jeune homme très-riche, des amis de monsieur
votre oncle, M. Rodolphe de Redeuil.

--Ah! dit Léon avec indifférence.

--Je croyais, dit Mme Lauter, qu'il était de tes amis?

--Je le connais peu, reprit Léon, mais Albert le voyait beaucoup à
Paris.»

Et l'on se mit à table; mais, sans savoir pourquoi, Léon était
silencieux et de mauvaise humeur. Cette arrivée d'un Parisien et d'un
étranger lui semblait déranger la douce intimité de la famille et de la
campagne; la toilette de Rose le contrariait, et, quoique à côté d'elle
à table, il ne lui adressa pas la parole une seule fois, contre son
habitude.

Il se demandait à lui-même ce qu'il y avait de si grave, et quel intérêt
il mettait à ce qui se passait, qui pût ainsi tourmenter son esprit et
assombrir son imagination. Il se trouvait parfaitement ridicule, et se
disait qu'il fallait parler à Rose; mais au moment où il ouvrait la
bouche, il s'apercevait qu'il ne trouvait rien à lui dire; il cherchait,
et il ne rencontrait que quelque observation désobligeante, ou bien on
entendait quelque bruit au dehors, et Rose tournait les yeux du côté de
la porte. Geneviève regardait son frère, et cherchait à deviner la cause
de son silence. Le dîner se passa ainsi, et M. Chaumier, en attribuant
la tristesse à l'absence d'Albert, dit qu'il n'aimait pas du tout que M.
Albert s'en allât ainsi à l'heure du dîner, et qu'il aurait été bien
plus raisonnable d'aller chercher M. de Redeuil et de l'amener dîner à
la maison, que d'aller dîner avec lui à l'auberge. Modeste prit la
parole, et répliqua que son dîner ne permettait pas d'inviter un
monsieur comme M. de Redeuil, et qu'il fallait l'avertir quand on avait
du monde.

Comme on prenait le café, Albert entra et présenta Rodolphe à sa
famille. Léon et Rodolphe se saluèrent poliment, et échangèrent quelques
paroles. M. Chaumier s'enquit des nouvelles de son ami, et trouva
Rodolphe _grandi_. Modeste servit le café dans une cafetière d'argent
qui ne paraissait jamais d'ordinaire, et alluma deux bougies de plus.

Pendant leur dîner, Rodolphe avait expliqué à Albert le but de son
voyage à Fontainebleau: il avait perdu de l'argent au jeu, et, pour
obtenir de son père la somme qu'il avait à payer, il avait été forcé de
simuler un voyage dans l'intérêt de ses études; il fallait donc qu'il
fût quelque temps invisible à Paris, et il n'avait rien trouvé de mieux
que de venir passer quelques jours à Fontainebleau.

On faisait de la musique tous les soirs; mais ce soir-là, Léon ne voulut
ni prendre son violon ni chanter. Mme Lauter accompagna tour à tour sa
nièce et sa fille; Rodolphe fit de grands compliments, et parla beaucoup
de l'Opéra; il fut aimable et gracieux pour tout le monde, et n'oublia
pas de remercier M. Semler de l'auberge qu'il lui avait indiquée.
«Monsieur, répondit M. Semler, pendant un séjour que fit l'Empereur à
Fontainebleau, le cardinal C*** y arriva pour lui rendre ses
devoirs....»

Et, grâce à la politesse de Rodolphe, M. Semler, cette fois, put
raconter son anecdote tout entière et sans interruption.



XIX


Le lendemain matin, de très-bonne heure, Rose et Léon se rencontrèrent
au jardin.

«Ah! vous voilà, monsieur? dit Rose. Daignerez-vous, aujourd'hui,
m'adresser la parole, et me dire, surtout, ce qui vous rendait hier si
morose et si laid?

--Mais au contraire, Rose, répondit Léon, c'est toi qui semblais toute
préoccupée et ne faisais pas plus attention à moi que si nous ne nous
fussions jamais vus.

--Je faisais si bien attention à vous, répliqua Rose, que je pourrais
vous dire l'une après l'autre toutes les grimaces désagréables dont vous
avez embelli la soirée; mais vous aviez quelque chose, et j'exige que
vous me fassiez votre confession.»

Léon ne répondit pas. Rose vint l'embrasser et lui dit:

«Tiens, je sais bien ce que tu as; tu es mécontent de moi.

--En effet, dit Léon, je voulais te gronder. Pourquoi être ainsi tout
émue et tout effarée de l'arrivée d'un étranger? Pourquoi cette
toilette, quand ma mère et ma sœur avaient gardé leur costume
ordinaire? Est-ce donc une grande fête quand il arrive quelqu'un
déranger nos habitudes et nos plaisirs du soir? Hier, quand ton tour est
venu de chanter, tu as rougi et pâli tour à tour, et ta voix a tremblé.
Il est évident que tu éprouvais de la gêne et de la souffrance, tandis
que, lorsque nous faisons de la musique ensemble, tu as la voix pure et
assurée, tu n'éprouves que du plaisir; et, vois-tu, ma petite Rose,
quoique M. de Redeuil t'ait fait de grands compliments, tu es loin
d'avoir chanté, hier, aussi bien que de coutume.

--Tu as raison, Léon, répondit Rose; mais il y a, dans l'esprit des
femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour
Geneviève, et pour mon frère, que je voulais que ce monsieur me trouvât
belle. Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec
éloge, et j'en étais enchantée. D'ailleurs, j'avais une robe que je
n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. Ce monsieur
était un excellent prétexte et j'en ai profité. Sans lui, je l'aurais
peut-être mise demain pour recevoir M. Semler.

--Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que
je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais élever
de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vînt jamais personne ici.
Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici; je vous aime tous de
toutes les forces de mon âme, et je consentirais bien volontiers à ne
jamais voir que vous. Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse
que tu l'es en ce moment: tout le monde t'aime d'une vive et sincère
affection; tu es notre enfant chéri à tous; tu es à l'abri de tous les
chagrins et de toutes les perfidies. Rose, ne nous quitte pas, et ne
laisse pas même ton imagination se transporter dans un autre monde, où
tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent
a jeté hors de son nid.»

Rose écoutait Léon, sans le comprendre bien précisément. Aussi, après
l'avoir embrassé, elle lui dit:

«M. de Redeuil dîne aujourd'hui à la maison; seras-tu bien fâché si je
me fais un peu belle?

--Mais, chère enfant, dit Léon, que ne te fais-tu belle tous les jours?
Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperçois jamais qu'il te
manque rien; mais enfin, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en
jouisses bien complétement; jamais tu ne trouveras personne plus disposé
à t'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon admiration plus
éclairée devienne plus flatteuse, j'apprendrai à distinguer et à
apprécier tout ce qui compose la toilette des femmes; je serai pour toi
en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumières
et par sa sévérité.»



XX


Rodolphe ne resta que quelques jours à Fontainebleau, et Léon ne reprit
sa gaieté qu'après qu'il fut parti. Le reste des vacances se passa dans
le calme ordinaire, si ce n'est que Rolland vint en congé, et que la
maison se trouva trop petite pour le recevoir. Modeste en ressentit un
violent dépit: elle ne paraissait plus, aux yeux de son époux, avec la
même auréole de grandeur et de puissance. Toute sa mauvaise humeur se
passa en petites tracasseries quotidiennes contre Mme Lauter et ses
enfants, mais tracasseries toujours habilement déguisées: car Modeste
savait que, si M. Chaumier était plein d'amour et d'indulgence pour les
nègres d'autrui, il était, dans sa propre maison, et à l'égard des
blancs qui passaient certaines limites, un maître sévère et inflexible.
Mme Lauter, d'ailleurs, mettait tant de douceur et de résignation dans
tout ce qu'elle faisait, qu'il était difficile de lui résister. Depuis
le départ de son mari, la pauvre femme était restée en proie à une
profonde mélancolie. En un jour, sa coquetterie, son désir de plaire et
d'être enviée, avaient disparu comme un songe. Souvent elle se demandait
aussi ce qu'était devenu un autre songe plus court, son amour pour
Stoltz, Stoltz si inférieur à son mari sous tous les rapports, Stoltz
qui avait fait son malheur et grâce auquel ses enfants n'avaient pas
connu leur père, mort sous les coups de l'amant de leur mère ou dans un
exil forcé par le meurtre de son amant. Quand elle donnait accès à ces
souvenirs, elle se sentait déchirée par ses remords, et c'était avec une
touchante humilité qu'elle parlait à ses enfants et qu'elle recevait
leurs caresses et les témoignages de leur affection.

Sa vie n'était qu'une longue pénitence qui la brisait. Souvent, quand
Modeste n'avait pas pour ses deux enfants les égards qu'elle n'oubliait
jamais pour ceux de M. Chaumier, elle se sentait le cœur navré et se
disait: «Sans moi, sans ma faute, ils seraient dans la maison de leur
père, entourés de domestiques auxquels je pourrais commander librement,
et auxquels je commanderais d'être, pour eux, dociles et respectueux.»

La pauvre Rosalie, du reste, s'exagérait le plus souvent les
impertinences de Modeste, qui les entourait de tant de précautions et de
prudente timidité, que personne ne les voyait que Mme Lauter. Pour M.
Chaumier, il ne s'apercevait pas de la tristesse de sa sœur, ni du
changement que les jours, semblables à des années, apportaient sur son
visage et sur sa santé.

Quand Albert et Léon retournèrent à Paris, à la fin des vacances, elle
était malade et affaiblie, et, lorsque Léon lui dit adieu, elle le tint
longtemps serré sur sa poitrine, et se mit à pleurer.



XXI


M. et Mme de Redeuil ne tardèrent pas à revenir de la campagne. Mme
Haraldsen était encore avec eux. Je n'essayerai pas de peindre le
ravissement d'Albert en apprenant leur retour; il lui fut annoncé par
Rodolphe. Tous deux allèrent se promener en attendant l'heure d'aller
dîner chez le père de Rodolphe. Les deux jeunes gens s'étaient serré la
main avec une expression qui ne pouvait venir de la joie de se revoir,
attendu qu'ils ne s'étaient quittés, la veille, qu'assez avant dans la
nuit.

«Mon Dieu, disait Rodolphe, comme le Luxembourg est donc beau
aujourd'hui!

--Que j'aime ce bruit des dernières feuilles sous les pieds! disait
Albert.

--Que les cygnes des bassins ont de majesté et d'éclat! reprenait
Rodolphe.

--Que la joie de ces enfants est naïve et douce!» répliquait Albert.

Enfin leur disposition était telle, qu'ils trouvaient tout ravissant et
magnifique, jusqu'aux soldats vétérans qui gardaient les portes,
jusqu'aux marchandes de plaisir qui parcouraient les allées.

Enfin Albert dit: «Écoute, Rodolphe, il y a un secret qu'il faut....»

Mais, au même instant, Rodolphe dit: «Écoute, Albert, il y a un secret
qu'il faut que je te confie; mon cœur est aujourd'hui si plein de
joie qu'il déborde. Et d'ailleurs pourquoi aurais-je un secret pour toi?
N'es-tu pas mon meilleur ami? Avant de te dire combien je suis heureux
aujourd'hui, il faut que je te dise combien j'ai été malheureux depuis
six semaines, forcé, par une étourderie de quitter une maison où était
tout mon bonheur. Qu'aura-t-elle pensé? Aura-t-elle pris mon absence
pour de l'indifférence et de la froideur? Tu sais, ma cousine, ma belle
cousine? je suis amoureux d'elle comme un fou, et c'est aujourd'hui que
je vais la revoir. Mais comment lui expliquerai-je mon absence? Oh! elle
me verra si heureux que ce sera une réponse à tout.

--Mais crois-tu donc, dit Albert troublé, qu'elle te fera des questions
à ce sujet?

--Ah! c'est que je ne t'ai pas tout dit; elle m'aime, mon ami! Elle
m'aime!

--Comment! te l'a-t-elle dit?

--Pas encore, mais.... Et, au fait, pourquoi ne te dirais-je pas tout à
toi?»

Et Rodolphe serra la main d'Albert, qui ne serra pas celle de Rodolphe.

«Oh! oui, continua-t-il, elle m'aime; mais comprendras-tu quel bonheur
une semblable certitude met dans le cœur? Si tu savais quel
voluptueux frisson parcourt tout le corps quand on sent, sous la table,
la pression de son petit pied.

--Sous la table? dit Albert.

--Oui, sous la table, tous les soirs, pendant le dîner; c'était l'heure
pour laquelle je vivais, et que j'attendais pendant toutes les autres.

--Mais quand donc? demanda Albert.

--Avant le départ pour la campagne; et le jour du départ, j'ai senti
encore son pied plus expressif, plus amoureux que jamais.»

Albert se sentit pris d'un vertige, il s'appuya contre un arbre; tout
tourna à ses yeux, puis tout disparut.

Cependant Rodolphe continuait. «Et c'est ce soir, disait-il, c'est ce
soir, dans un quart d'heure, que je vais la revoir!»

Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son
bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux: car il y a
ceci d'agréable dans la destinée de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur
qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-même, que lorsqu'il
voit un autre en jouir.

Dans sa stupéfaction, Albert se félicitait encore de n'avoir pas parlé
le premier, car c'était précisément ce qu'il aurait raconté à Rodolphe,
si celui-ci ne l'avait pas interrompu.

«Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison.

--Pas encore, dit Albert.

--Nous irons doucement, dit Rodolphe.

--Autant nous promener encore un peu.

--Ah! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tôt, mais c'est
quelque chose que de commencer plus tôt à me rapprocher d'elle.... Mais
toi, Albert, dit-il en marchant, parle-moi donc aussi de tes amours.

--Non, dit Albert; la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle
ne mérite que le mépris, et jamais je ne prononcerai son nom.»

Et il pensait avec quelle perfidie il était trahi; puis il en revint à
se demander lequel était trahi des deux; et vingt fois, dans la route,
il fut prêt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent, à gâter
ce bonheur par une révélation semblable à celle qui venait de lui faire
tant de mal à lui-même.

Il pensa d'abord qu'il ne devait jamais revoir Mme Haraldsen. Mais il
réfléchit ensuite que la chose, telle que la contait Rodolphe, était
tellement extraordinaire, qu'il y avait malentendu: et d'ailleurs, ne
fallait-il pas montrer à Mme Haraldsen tout le mépris que l'on faisait
d'elle; se faire voir gai, heureux, dédaigneux? car lui laisser
apercevoir ce que l'on souffrait, c'était lui offrir un agréable
sacrifice de larmes, de douleurs et d'insomnies.

Albert fut très-bien reçu de M. et de Mme de Redeuil. Il salua
froidement Mme Haraldsen, qui eut l'air de ne pas s'en apercevoir. On se
mit à table; Rodolphe était ivre de joie. Albert continuait à jouer,
tant bien que mal, le rôle qu'il s'était imposé; il racontait qu'il
s'était _extraordinairement_ amusé pendant les vacances; il disait des
femmes un mal affreux. Mais il cessa tout à coup de parler, et son
cœur cessa de battre, quand il sentit un pied presser le sien.
D'abord il ne répondit pas à cette pression; il était trop indigné, et
d'ailleurs, ne devait-il pas penser que Mme Haraldsen en faisait autant
à Rodolphe? Mais il cessa bientôt de pouvoir obéir à son ressentiment,
et il répondit à tout ce que lui disait le pied qu'il sentait sur le
sien. Comme autrefois, du reste, Mme Haraldsen prenait une part
très-convenable à la conversation, et il ne lui échappait pas la moindre
distraction. En vain Albert se répétait tout ce qu'il avait pensé sur
elle; il lui semblait entrevoir pour elle une foule, un peu confuse il
est vrai, d'excuses et d'explications qu'il se réservait de débrouiller
dans un moment plus opportun.

Vers la fin du dîner, Mme de Redeuil demanda, à plusieurs reprises, je
ne sais quelles conserves, que les domestiques ne purent trouver. Mme
Haraldsen dit qu'elle savait où elles étaient, et qu'elle allait les
prendre. Elle posa sa serviette à côté de son assiette. Albert alors
serra le pied plus fort, c'était un adieu pour quelques instants. Le
pied répondit avec une parfaite intelligence. Alors Mme Haraldsen se
leva; Albert fut un peu étonné de sentir encore son pied sur le sien;
elle marcha, et il sentit encore le pied; elle fit dix pas loin de la
table, et il le sentit encore; elle ouvrit la porte de la salle à
manger, et il le sentit encore; elle disparut, et il le sentit encore.

C'était incompréhensible. Il leva les yeux sur la place que venait de
quitter Mme Haraldsen pour voir si elle était bien partie, et s'il
n'était pas le jouet d'une illusion; il rencontra les yeux de Rodolphe
aussi étonnés que les siens, et le pied se retira.

Et, en effet, ce pied que caressait si amoureusement Albert, c'était le
pied de Rodolphe; ce pied qui causait de si grands ravissements à
Rodolphe, c'était la botte d'Albert.

Le premier jour où ces deux pieds s'étaient rencontrés, Mme Haraldsen,
fatiguée de sentir ses pieds poursuivis par celui d'Albert, avait pris
le parti de les retirer sous sa chaise. Albert, en cherchant, avait
rencontré celui de Rodolphe; Rodolphe, croyant sentir le pied de sa
cousine, qui seule était assise près de lui, avait répondu, et c'était
ainsi que s'était engagée cette tendre correspondance.

Albert se retira aussitôt le dîner fini, sans parler à Rodolphe, qui, de
son côté, n'avait pour le moment rien tant à cœur que de l'éviter.



XXII


Un soir on frappa doucement à la porte de Léon. Un homme entra, qui
rehaussait des vêtements extrêmement simples par une physionomie
avenante et distinguée.

«Monsieur, dit-il à Léon, voici une lettre qui m'a été remise par
erreur, et qui vous est adressée; je n'ai pas voulu tarder un instant à
vous la remettre.»

A ce moment Léon fumait, et sa petite chambre était remplie d'une
épaisse vapeur.

«Je vous remercie infiniment, monsieur, répondit Léon.

--Pardon, ajouta l'étranger, mais j'ai une question à vous faire; et
c'est en partie pour n'en pas laisser échapper l'occasion que j'ai monté
moi-même cette lettre. Est-ce vous qui jouez du violon tous les soirs,
et je dirai presque toutes les nuits?

--Oh! monsieur, interrompit Léon, je sais bien ce que vous allez me
dire; c'est précisément ce que l'on me dit au moins dix fois chaque
jour: «Ne pourriez-vous jouer du violon à une autre heure?» ou bien:
«Vous serait-il égal de n'en pas jouer du tout?»

--Mais, monsieur, répondit l'étranger, je ne viens pas....

--C'est, reprit Léon sans l'écouter, ce que je refuse positivement. Il
faut de la tolérance entre voisins; et croirait-on que je n'ai pas
besoin d'en avoir, moi? Chacun ne m'envoie-t-il pas son bruit plus ou
moins désagréable, et tous beaucoup plus que mon violon?

--Certainement, monsieur, et, bien loin....

--La voisine d'en face n'a-t-elle pas des enfants qui crient et un mari
qui jure? Le chaudronnier d'en bas peut-il m'accuser? Et les divers
pianos qui m'entourent, les croyez-vous bien divertissants?

--Je suis bien de votre avis, et....

--Je jouerai du violon, et il faut que je joue du violon.

--Mais, monsieur, dit l'étranger, je vous dis que je ne viens pas pour
vous empêcher de jouer du violon, et que je voudrais vous entendre plus
souvent; vous avez un talent charmant, et les voisins qui se plaignent
de vous sont des ânes. Voici l'heure à laquelle vous jouez
ordinairement, monsieur Lauter; car c'est bien Lauter que vous vous
appelez?»

Léon fit un signe affirmatif.

«Eh bien! mon cher monsieur Lauter, voici l'heure à laquelle vous jouez
d'ordinaire du violon; permettez-moi de vous entendre, surtout si vous
jouez un certain air....»

Et il fredonna les premières mesures.

«Un air dont je sais les paroles, je crois.

--Je suis heureux, répondit Léon, de pouvoir vous être agréable aussi
facilement, et je vous jouerai tout ce que vous voudrez.

--Eh bien! alors permettez-moi d'aller chercher en bas du tabac un peu
meilleur que celui que vous fumez, et de faire monter un pot de bière.
Je suis Allemand, monsieur, et j'ai de certaines façons d'écouter la
musique dont je ne me dérange pas volontiers.

--Allez chercher votre tabac; pour de la bière, je pourrai vous en
offrir.»

Quand il eut apporté du tabac et bourré sa pipe, l'étranger s'étendit à
son aise dans un grand fauteuil, vida son verre, le remplit de nouveau,
et le plaça devant lui.

Alors Léon lui joua l'air qu'il avait paru désirer. Au bout de quelque
temps, l'étranger redemanda le premier air....

«Attendez un peu, dit-il, et il chanta. D'où savez-vous cet air, qui
n'est pas de ce pays? demanda-t-il à Léon.

--C'est ma mère qui l'a appris à ma sœur et à moi.

--Vous avez une sœur?

--Oui.

--Est-ce que madame votre mère est Allemande?

--Mon père l'était.

--Votre nom est allemand. Elle demeure à Paris?

--Non.

--Qu'est-ce que vous faites?

--Je fais mon droit, et je joue du violon.

--Et quand vous aurez fini votre droit?

--Je ne sais pas ce que je ferai; mais j'ai entendu mon oncle dire qu'il
achèterait à mon cousin une étude d'avoué; je pense que ma mère en fera
autant pour moi.»

L'étranger remercia beaucoup Léon, et le lendemain lui envoya une
provision d'excellent tabac, en lui demandant la permission de passer
encore cette soirée avec lui, parce qu'il partait le lendemain pour un
voyage. «Je pense, dit-il en quittant Léon, que je reviendrai dans
quelques mois; j'aurai le plus grand plaisir à vous voir. Si, par hasard
vous quittiez ce logement, laissez-y votre nouvelle adresse.» Il serra
la main du jeune homme et partit. Léon le trouvait bien un peu
questionneur; car il lui avait fait, ces deux soirées, parler de toute
sa famille dans les plus minutieux détails: mais il y avait tant de
bonté dans son air et dans ses paroles, et tant de franchise dans ses
manières, qu'on ne pouvait lui savoir mauvais gré de cette curiosité,
qui, quoiqu'un peu incommode, était loin d'être malveillante. La lettre
qu'il avait remise à Léon était de Geneviève. Voici ce qu'elle lui
écrivait:



XXIII


Mon cher frère, tu sais aussi bien que nous qu'Albert nous est arrivé
ici un peu malade; nous le soignons de notre mieux. Moi, je ne crois pas
beaucoup à cette maladie. Peut-être sais-tu le sujet de sa mélancolie;
mais lui s'obstine à ne rien nous dire. La maladie de maman est plus
sérieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien
changée. Cette pauvre mère n'a jamais été si bonne et si tendre que
depuis ce dérangement de santé; mais il y a quelque chose de si triste
dans ses caresses, qu'hier, au moment où elle m'embrassait le matin, je
me suis mise à pleurer; elle m'a dit que j'étais folle, qu'il ne fallait
pas pleurer, et elle s'est mise à pleurer comme moi, et nous sommes
restées longtemps dans les bras l'une de l'autre. Aujourd'hui, elle va
beaucoup mieux; le médecin lui a permis de sortir et de se promener; il
faut espérer qu'elle se rétablira promptement. Depuis que je la vois
ainsi malade, j'ai sérieusement pensé à elle. Sais-tu bien, mon cher
Léon, qu'elle mène une vie bien triste? Elle était très-jeune quand nous
sommes venus à Fontainebleau; elle est encore bien belle, et cependant
elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie
avec nous ou elle s'enferme toute seule.

Je voulais t'écrire de venir, mais elle me l'a défendu, et, comme
j'insistais, sa figure s'est altérée, et d'une voix émue elle m'a dit:
«Suis-je donc si mal qu'il faille envoyer chercher Léon? Est-ce le
médecin qui te l'a dit?... Est-ce que je vais mourir?... Tu le sais! tu
le sais! il faut me le dire.» Je me suis jetée dans ses bras en lui
affirmant que le médecin m'avait dit, au contraire, que sa maladie
n'était rien. «Je ne voulais faire venir Léon, lui ai-je dit, que pour
t'égayer un peu.» Cette explication a paru la tranquilliser;
aujourd'hui, elle m'a dit de me mettre au piano et de faire chanter
Rose. Rose et Albert ont été charmants par leurs soins pour maman.
Albert va partir dans quelques jours et retourner auprès de toi.
Peut-être vas-tu penser à venir ici; je ne saurais trop te recommander
de n'en rien faire: maman croirait que je t'ai appelé, et cela pourrait
lui causer une émotion dangereuse. J'écris cette lettre la nuit, et je
la porterai moi-même demain à la poste, parce que, si maman me voyait
écrire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en même temps
qu'Albert pour s'occuper d'un procès important qu'il a à Paris. Il ne
s'aperçoit pas de la maladie de sa sœur, tout préoccupé qu'il est de
ses nègres et de l'esclavage. Il ressemble à ces gens qui ne peuvent
voir que les objets éloignés; on ne peut l'attendrir qu'à condition
d'être à cinq cents lieues.



XXIV


Geneviève ne disait pas tout à son frère; nous devons la suppléer. Quand
Albert était arrivé à Fontainebleau, _un peu malade_, Geneviève avait
senti un secret plaisir de sa maladie. Quelques jours après, lorsqu'elle
eut découvert que le malade se portait à merveille, et qu'il était en
proie à quelque chagrin caché, elle s'était encore sentie presque
heureuse de sa découverte. Albert heureux appartenait aux autres; mais
Albert souffrant, Albert triste, était à elle; elle s'emparait de lui,
elle le soignait, elle cherchait à le consoler, elle faisait de la
musique pour lui, elle se promenait avec lui et le conduisait dans ses
promenades favorites: là, on voyait si bien coucher le soleil! ici, il y
avait tant de fleurs dans l'herbe! dans ce coin de la forêt, on
entendait tous les soirs des rossignols.

Certes, Rose aimait son frère, mais elle n'avait pas pour lui cette
tendresse inquiète et ingénieuse de Geneviève. Cette pauvre Geneviève,
sans savoir ce que c'était que l'amour, aimait Albert de toutes les
forces de son âme; elle n'avait plus ni plaisirs, ni chagrins, ni
sensations qui lui appartinssent: elle avait les plaisirs d'Albert et
les chagrins d'Albert; elle avait mal à la tête d'Albert. Rose
n'épargnait pas les plaisanteries à Albert sur sa _fameuse_ maladie;
elle refusait parfaitement d'aller voir quelque chose qui ferait plaisir
à Albert, parce qu'elle l'avait assez vu; elle refusait de chanter un
air que demandait Albert, parce qu'elle l'avait tant chanté qu'elle ne
pouvait même plus l'entendre.

On était dans les derniers jours du mois d'octobre. Il semble que, dans
les diverses saisons de l'année, la terre se plaise à revêtir tour à
tour ses diverses parures, à changer de robes, de couleurs et de
parfums. Une prairie, diaprée de mille couleurs, prend cependant, quand
elle est vue de loin, une teinte uniforme de la couleur qui domine. Au
printemps, elle est rose et blanche; l'été, rouge de coquelicots; à
l'automne, elle est blanche, bleue et jaune: les chrysanthèmes, les
grandes marguerites blanches, la grande sauge d'un beau bleu foncé, et
les scorsonères couleur d'or, lui donnent la teinte la plus harmonieuse.
C'est à l'automne que la nature semble revêtir sa dernière et sa plus
belle robe. La princesse du conte de _Peau-d'Ane_, quand le prince la
regardait à travers la serrure, mettait d'abord la robe couleur du
temps, puis la robe couleur de la lune; mais quand elle mettait sa robe
couleur de soleil, le prince ébloui fermait les yeux et devenait
complètement fou.

A l'automne, les feuilles des arbres prennent de riches teintes d'or, de
pourpre et de violet; le soleil pare les nuages de couleurs plus
splendides; les forêts exhalent une odeur enivrante; et les feuilles qui
tombent, et commencent à joncher les sentiers, avertissent que tout va
disparaître, que tout va mourir, et invitent à contempler, avec plus
d'attention et de recueillement, ces splendeurs qui vont s'effacer.
Alors tous les sentiments prennent une teinte de douce mélancolie;
l'amour s'empare du cœur avec une puissance jusque-là inconnue.

Un jour, la veille du départ d'Albert et de M. Chaumier, Albert avait
montré toute la journée une sorte d'impatience et d'agitation nerveuse.
Il demanda à sa sœur et à sa cousine si elles voulaient faire avec
lui une promenade dans la forêt, la dernière, selon toutes les
apparences, qu'il ferait de l'année.

«J'ai peu vu, dit Rose, de malades aussi disposés à la fatigue. Si tu te
promènes avant le dîner, tu vas décidément affamer la maison; car ta
maladie a cela de particulier, que tu manges, à toi seul, plus que nous
tous réunis. Je ne vais pas dans la forêt.

--Et toi, Geneviève, dit Albert, me refuseras-tu aussi?»

Geneviève ne répondit pas, mais elle prit son chapeau de paille, et posa
sa main sur le bras de son cousin.

Le soleil, déjà descendu à l'horizon, jetait à travers les arbres des
rayons obliques. Ils gravirent une de ces belles allées tapissées de
gazon, étroite montagne verte entre deux forêts. Geneviève s'appuyait
sur le bras d'Albert avec un doux abandon. Quand ils furent arrivés au
haut de l'allée, ils s'assirent sur la mousse, et laissèrent errer leurs
regards par-dessus la forêt; les cimes des arbres rapprochées, avec
leurs sommets arrondis, sur lesquels courait un vent léger, semblaient
une mer houleuse de feuillage et de verdure, à l'horizon de laquelle on
voyait se coucher le soleil. Ils furent longtemps sans parler. Geneviève
était si heureuse, qu'elle eût voulu passer toute l'éternité ainsi,
partageant avec Albert un rayon de soleil, regardant tous deux les mêmes
arbres, respirant le même air et le même parfum, assis sur le même tapis
de mousse. Il n'est rien de si doux au monde que la conviction de
partager une sensation avec la personne que l'on aime; c'est le lien le
plus intime; les deux âmes se mettent à l'unisson, comme deux
instruments dont les cordes sont prêtes à donner la même note. Le rêve
de l'amour, c'est la réunion et la fusion complète de deux êtres; c'est
ce qui fait que deux mains qui se pressent croient toujours sentir un
obstacle entre elles, et se serrent avec une force surnaturelle pour se
rapprocher, quand déjà elles se touchent par tous les points. Eh bien!
dans cette communauté de sensations, dans une émotion que l'on éprouve
en même temps, l'amant et la maîtresse sont un moment unis, comme
l'argent et le cuivre fondus ensemble pour une cloche au timbre
harmonieux.

Albert, qui était moins ému, parla le premier. Geneviève le regarda
parler.

«Geneviève, lui dit-il, après une belle soirée comme celle-ci, il me
prend toujours des désirs de ne plus quitter Fontainebleau. Heureusement
qu'une fois dans le tourbillon de Paris, je sens alors également le
besoin de ne plus le quitter, et que je ne comprends pas que l'on puisse
passer quinze jours à la campagne. Sans cela je tomberais dans la plus
ridicule _bergerie_, et il ne faudrait pas désespérer de me voir un jour
conduire mes agneaux _plus blancs que la neige_, à travers la prairie,
avec une _houlette_ ornée des couleurs de la _dame de mes pensées_.»

Ce mot, dit d'un ton de plaisanterie, alla néanmoins au cœur de
Geneviève, et la fit frissonner. Albert resta quelques instants sans
parler, et, quand il ouvrit la bouche, son air, le son de sa voix,
avaient quelque chose de plus grave. Une pensée profonde sans doute
venait de lui traverser le cœur ou la tête.

«N'importe, dit-il, c'est ici qu'il faudrait venir vivre avec celle que
l'on aime. On devrait descendre sur Paris, comme l'aigle descend sur la
plaine, y saisir sa proie, et reprendre son vol.»

Ces paroles entrèrent comme un fer froid dans le cœur de Geneviève;
dans chaque phrase, dans chaque inflexion d'Albert, elle cherchait à
lire son sort. Quelquefois le premier mot d'une phrase enlevait son âme
au ciel, et le dernier mot la laissait lourdement retomber sur la terre.
Il ne se passait pas une minute, quand elle était auprès d'Albert, sans
qu'elle allât plusieurs fois du bonheur le plus complet au plus profond
désespoir. La pauvre fille tirait des inductions de la façon dont il
était vêtu le matin, d'un peu plus ou d'un peu moins de soin donné à sa
chevelure, de la manière dont il disait bonjour. Elle souffrait
perpétuellement et sans relâche les anxiétés du criminel qui attend son
sort de la déclaration des juges, et qui, à peine acquitté, presque
écrasé sous sa joie, recommence à souffrir les mêmes angoisses, et est
condamné.

«C'est à Paris, pensait Geneviève, qu'il croit trouver la femme qu'il
aimera!

--Oh! que l'amour serait bien ici, continua Albert, se parlant presque à
lui-même, les yeux fixés sur l'horizon. Quel silence! quelle fraîcheur!
quelle solitude! Comme on oublierait le reste du monde! comme le monde
semblerait finir, par là, à cet horizon de pourpre, et des autres côtés,
à ces ondoyantes courtines vertes que forment les chênes et les
châtaigniers!... Geneviève, dit-il, ma bonne Geneviève! comprends-tu
combien deviendrait sacré chaque brin d'herbe sur lequel elle aurait
marché; comme le cœur garderait la mémoire de chaque mouvement
qu'elle aurait fait?»

Il se leva, fit quelques pas en grimpant dans la forêt, et, tout à coup,
s'arrêta près d'un arbre, prit un canif et se mit à graver quelque chose
sur l'écorce.

Geneviève resta immobile. C'était alors une ravissante créature. Les
longs plis de sa robe blanche s'amassaient sur la mousse. Son visage,
rougi par le dernier rayon du soleil, semblait plutôt lumineux
qu'éclairé, et brillait d'une charmante sérénité.

En ce moment, en effet, on respirait le bonheur. Tout était calme, les
sens étaient bercés, le jour doux et caressant; aucun bruit ne se
faisait entendre; l'âme semblait dans un de ces doux sommeils qui
n'amènent que des songes heureux.

Albert, le premier, s'aperçut que le jour diminuait et qu'il était temps
de retourner à la maison. Geneviève se leva sans parler; elle
paraissait craindre que le son de sa propre voix ne réveillât son âme de
ce bienheureux songe qui l'occupait; elle s'appuya machinalement sur le
bras d'Albert, mais, en passant où il avait gravé quelque chose avec son
couteau, elle sentit son cœur battre avec une grande violence. Sur
l'écorce de cet arbre était son arrêt. Un nuage couvrait ses yeux.

Et d'ailleurs, pour rien au monde elle n'eût osé regarder de ce côté.
Ils s'en allèrent par l'autre côté de l'allée: quand ils furent au
moment de la perdre de vue, ils se retournèrent tous deux. Tous deux
voulaient revoir ce spectacle auquel ils avaient mêlé tant de douces
pensées. Le bouleau sur lequel avait écrit Albert s'élevait, entièrement
séparé des autres arbres, sur le point le plus élevé de l'allée verte; à
cette heure du jour, il se dessinait sur l'horizon jaune, comme une
silhouette. Le tronc laissait encore, sur le côté, voir une teinte
blanchâtre; mais on distinguait chaque feuille vigoureusement découpée
en noir. L'air était limpide, et il semblait qu'il y eût un immense
espace jusqu'à l'horizon. Au-dessus des bandes qui allaient se dégradant
du jaune orangé au jaune le plus pâle, le ciel bleu clair empruntait
d'un reflet jaunâtre la belle teinte verte que possèdent certaines
turquoises. Le dernier regard de Geneviève et le dernier regard d'Albert
s'arrêtèrent sur le bouleau.

Le lendemain, Albert partit avec son père.



XXV

Geneviève à Léon.


Quelle triste et ennuyeuse saison que l'hiver, mon cher Léon! Il y a
quinze jours, la nature était encore belle et riche; tout à coup, il est
tombé une petite pluie fine et glacée; un vent aigu a arraché les
feuilles des arbres et les a roulées à travers les chemins de la forêt.
Notre maison semble avoir pour sa part plus d'hiver que les autres; les
sorbiers sans feuilles n'ont plus que leurs bouquets de corail. Maman
est toujours malade. Rose s'ennuie. Modeste est d'une humeur entièrement
féroce. Moi, je vais avec Rose et M. Semler, ou seule quand ils ne
veulent pas m'accompagner, parcourir la forêt. Il y a encore de la
grandeur dans les arbres dont les branchages séchés s'entre-choquent
comme des squelettes. Avant qu'il fasse tout à fait mauvais temps, je
veux revoir tous les endroits de la forêt que j'aime par souvenir; il
n'y a pas un arbre presque qui n'ait quelque chose à me rappeler: ma vie
si simple et si uniforme m'est racontée tout entière par les sorbiers de
la maison, par les chênes et les bouleaux de la forêt, par les genêts
qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs
belles fleurs d'or.

Que fais-tu d'Albert? Nous te l'avons renvoyé un peu moins triste, je
crois, qu'il ne nous était venu. Rose me charge de t'embrasser pour
elle. Maman te recommande de travailler sérieusement. Je voudrais bien
l'amener à demander que tu viennes nous voir; jusqu'à ce que j'aie
réussi, ta présence pourrait la frapper désagréablement. Adieu, mon
pauvre banni.



XXVI


Depuis huit ou dix jours, c'est-à-dire depuis le jour même du départ
d'Albert, Geneviève faisait singulièrement promener Rose et M. Semler;
elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait écrit avec son canif.
Elle leur faisait gravir toutes les allées escarpées, et parcourir tous
les chemins qui lui paraissaient avoir quelque rapport avec celui où
elle avait marché appuyée sur le bras d'Albert. Les bouleaux n'avaient
plus leur feuillage mobile, mais leurs troncs blanchâtres les faisaient
encore reconnaître de loin, et, chaque fois qu'elle en apercevait un,
elle s'en approchait avec une profonde émotion; mais l'écorce, unie
comme du satin, ne présentait la trace d'aucune cicatrice. La forêt de
Fontainebleau était devenue, pour elle, pareille à l'antique forêt de
Dodone, avec cette différence, cependant, qu'elle n'avait qu'un seul
arbre qui rendît des oracles, arbre qu'il s'agissait de trouver. Rose et
M. Semler ne pouvaient se lasser de manifester leur étonnement du
changement qui était survenu dans les manières de Geneviève; elle,
autrefois si lente, si posée, courait, grimpait, sautait comme un
chevreau. Il y avait des moments où Geneviève se désespérait. Comment ne
pouvait-elle pas reconnaître cette allée, théâtre des plus douces, des
plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle eût
éprouvées de sa vie! Quoique la forêt eût entièrement changé d'aspect
sous les froides haleines de l'hiver, elle ne pouvait se pardonner son
peu de mémoire; par moments, il est vrai, en se rappelant les paroles
d'Albert, elle se disait, en frappant ses deux mains l'une contre
l'autre: «Il m'aime! il m'aime! je suis aimée!» Mais comme elle n'avait
pas oublié une seule de ces paroles, comme elle se les répétait avec les
inflexions, ou plutôt avec la voix d'Albert, il y avait des moments où
elle se disait tristement: «Non, il ne m'aime pas!» Et elle tombait dans
le plus profond abattement. Alors elle priait Dieu, le soir, avec
ferveur, de lui faire retrouver l'allée et l'arbre qui devait la tirer
de cette horrible anxiété; car, ainsi que nous l'avons dit dans un des
nombreux aphorismes que nous avons déjà mis au jour pour servir de règle
de conduite à nos contemporains:



XXVII


L'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la
réalité vient nous faire regretter l'incertitude.



XXVIII


Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait, après de longues heures employées
à de douces et poignantes rêveries, les sujets de sa préoccupation se
reproduisaient dans ses rêves, mais dans une confusion inintelligible.

Quelquefois elle retrouvait l'allée; mais, quand elle voulait la gravir,
ses pieds restaient enchaînés à la terre par une fatigue invincible, ou
la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle voyait remuer
le feuillage au sommet s'éloignait en même temps.

Quelquefois elle arrivait au pied du bouleau, elle apercevait le
chiffre; mais, avant qu'elle eût pu le distinguer, l'arbre grandissait,
et le chiffre se trouvait à une hauteur où il était impossible de le
lire.

Une autre fois, elle rêvait qu'elle était auprès du feu, et elle croyait
voir le chiffre sur l'écorce d'une des bûches placées dans l'âtre. Alors
elle voulait éteindre le feu; mais une épaisse fumée s'élevait, et la
flamme, s'élançant de la cheminée avec impétuosité, l'obligeait à se
retirer en fuyant.

Un jour, dans une de ces excursions qu'elle faisait sans cesse dans la
forêt, elle monta seule en haut d'une allée. M. Semler et Rose
l'attendirent longtemps en bas, puis se décidèrent à aller la rejoindre.
Ils la trouvèrent assise sur une pierre, la tête dans les deux mains, le
visage d'une pâleur effrayante, et les yeux fixes et comme hébétés. A
leur aspect, ou plutôt au bruit de leurs pas, elle parut se réveiller en
sursaut, et, d'une voix brève et saccadée, dit: «Allons-nous-en!
allons-nous-en!» Rose et M. Semler s'empressèrent autour d'elle, et lui
firent mille questions. Était-elle malade? avait-elle eu peur?
avait-elle froid? Geneviève répondit d'un air profondément distrait:
«Oui, je suis malade, j'ai eu peur, j'ai froid. Il est trop tard,
allons-nous-en!» A dîner, elle ne mangea pas. Après dîner, elle alla se
coucher, et passa toute la nuit à pleurer amèrement; et, pour ne pas
réveiller Rose et s'exposer à des questions, par moments elle mordait
son oreiller pour étouffer le bruit des sanglots qui la suffoquaient.



XXIX

Les étudiants.--Cours de droit.--Dernière année.


Cet hiver-là, Albert découvrit qu'il n'était pas plus amoureux de Mme
Haraldsen que de toutes les autres femmes, mais que, en revanche, il
était aussi amoureux de toutes les autres femmes que de Mme Haraldsen.

Léon joua les concertos de Viotti et la musique de Kreutzer.



XXX

Geneviève à Léon.


20 avril.

Léon, Léon, maman est morte.... morte, mon cher Léon! Viens vite, je
suis seule; viens, ou je meurs moi-même de douleur.

11 heures du soir.

On n'a pas trouvé l'homme qui devait te porter ma lettre; elle ne pourra
partir que demain. Je vais t'écrire, jusqu'à ce que la fatigue de
pleurer vienne m'endormir. Maman est là, dans la chambre à côté. On ne
veut pas que je la veille. Je vais te parler d'elle. Pauvre Léon! tu ne
l'as pas vue; mais elle t'a demandé, quelques minutes seulement avant de
mourir. Mourir! Morte! On m'a emportée tout de suite; mais je vois
encore son visage. Comme Rose a été bonne! Jamais je n'oublierai ce
qu'elle a fait pour moi. Mon Dieu! si je pouvais mettre un peu d'ordre
dans mes idées, je te dirais comment elle est morte. Mais tout ce qui me
vient à la bouche, tout ce que trace ma plume, c'est qu'elle est morte.

Elle est là! là, à côté, et je ne puis croire qu'elle soit morte.
Qu'est-ce donc que la mort? Elle est là, couchée dans son même lit, pas
beaucoup plus pâle qu'elle ne l'était d'ordinaire, à la même place, la
tête sur l'oreiller comme je la voyais tous les matins, et on me dit que
je n'ai plus de mère!

Il n'y a plus que son corps. Son âme, son esprit, sa voix, si
bienveillante qu'on était reconnaissant rien qu'à l'entendre; son
regard, sous lequel je me sentais si protégée; sa douce affection, sa
pensée: tout cela s'en est allé d'un seul souffle.

Et c'est là ce que nous avons perdu!

Elle allait mieux, elle se levait, elle marchait, quand tout à coup, le
soir, elle m'a dit de veiller un peu auprès d'elle. Elle souffrait
beaucoup; par moments, elle s'endormait, mais d'un sommeil agité et
convulsif; elle parlait, elle disait nos deux noms, et d'autres qui me
sont inconnus. Son délire m'effrayait tellement que je faisais du bruit
pour la réveiller. Je passai ainsi toute la nuit. Le lendemain matin,
après un sommeil de quelques heures, elle se réveilla plus calme; elle
fit demander le médecin et M. Semler; elle fit des questions au médecin,
qui chercha en vain à la rassurer. Quand il fut parti, elle s'enferma
avec M. Semler. Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. Maman
me demanda alors si son frère était revenu. Je n'osais pas parler de
l'envoyer chercher ainsi que toi; je me rappelais trop la pénible
impression que lui avait faite déjà une semblable proposition,
relativement à toi, à un moment où elle était bien moins malade
qu'aujourd'hui. D'ailleurs, je ne la croyais pas dans un état désespéré
comme elle était vers le milieu de la journée. Comme Rose et moi nous
étions auprès d'elle, elle nous appela à son lit, et me dit:

«Geneviève, si je meurs, tu ne me quitteras pas que je ne sois tout à
fait morte.

--Oh! mon Dieu, maman, quelle folie! lui dis-je; ne peux-tu être malade
sans concevoir d'aussi terribles idées?

--C'est égal, me dit-elle, si ce n'est pas pour à présent, ce sera pour
plus tard; je tiens à ce que tu me fasses cette promesse de ne pas me
quitter.»

Je promis, et ne pus m'empêcher de fondre en larmes, en prononçant ces
paroles qu'elle exigea: «Je te promets de ne pas te quitter jusqu'à ce
que tu sois tout à fait morte.» Alors, j'osai lui dire: «Mon Dieu! si
Léon était ici, je suis sûre qu'il te gronderait bien, j'ai envie de
l'envoyer chercher.»

Maman alors me regarda fixement; son regard n'avait presque rien
d'humain; il me pénétrait le cœur. Rose s'en aperçut, et me poussa le
pied. Je repris: «Mais non, c'est pour lui un moment de travail, et tu
ne voudrais pas qu'il se dérangeât pour une maladie qui est presque
finie.

--Non, non, dit-elle avec force, il ne faut pas qu'il se dérange; il
faut qu'il travaille, qu'il travaille beaucoup: dis-le-lui bien,
Geneviève, dis-le-lui de ma part.»

Le soir, nous avons dîné avec Rose dans sa chambre. Tout à coup.... Mais
que te dire? Maman est morte, ma pauvre maman est morte! tout se trouble
et se confond dans ma tête; seulement je vais te dire ce qu'a fait Rose.
Maman te croyait là, elle te parlait, elle te disait: «Léon, tu prendras
soin de Geneviève; c'est tout ce que je te lègue; je prierai pour vous
deux dans le ciel.» Je ne pouvais retenir mes sanglots; le médecin et M.
Semler m'ont emportée, et Modeste est restée avec moi en bas. J'étais
presque évanouie, je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui
se passait.

Rose tout à coup est descendue; elle m'a dit: «Geneviève, tu souffriras;
mais tu aurais trop de regrets plus tard; tu as promis à ma tante de
rester près d'elle; le médecin dit qu'elle va mourir....

--Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil
spectacle à cette pauvre petite!»

M. Semler, qui avait suivi Rose, s'écria aussi qu'il ne souffrirait pas
qu'on me laissât remonter.

Je me suis jetée dans les bras de Rose, et je l'ai suivie. Oh! Léon!
Léon, si tu avais vu notre pauvre mère, les yeux hagards, les mains
cherchant à saisir quelque chose dans l'air! Je me suis jetée à genoux,
et je lui ai dit: «Maman, maman, m'entends-tu? entends-tu ta Geneviève?»
Ses yeux alors se sont fixés sur moi: j'ai pris sa main, et elle a saisi
la mienne avec une force effrayante; elle ne pouvait plus parler; elle
râlait horriblement! Mon Dieu! j'ai vu cela, moi!

Rose me tenait l'autre main et me la serrait, et me disait: «Courage,
Geneviève, le bon Dieu te donnera de la force.

--Emmenez cette enfant, disait le médecin; la malade ne se sent plus, ne
voit plus, n'entend plus: c'est une torture inutile.

--Taisez-vous, m'écriai-je; elle a serré ma main, elle vous entend, elle
ne veut pas que je parte; non, non, maman, je ne te quitterai pas:
maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas.»

Et j'appelais Dieu à notre secours!

       *       *       *       *       *

Elle est morte à six heures du matin. Oh! Léon, viens vite, viens, amène
mon oncle.



XXXI

Le premier jour de mai.


Autour du vieux clocher à la flèche pointue, les corneilles ont, tout
l'hiver, fait entendre leur voix aiguë; mais l'hirondelle est revenue et
voltige à son tour dans l'air.

Réveillez-vous, petits génies; petits gnomes, réveillez-vous! Il est
temps de rendre aux prairies leurs belles robes reverdies, et leurs
fleurs au parfum si doux.

Paresseux! les filles penchées cherchent depuis bientôt un mois, sous
les vieilles feuilles séchées, les premières fleurs cachées de la
violette des bois.

A l'œuvre, cohortes pressées! Venez déchirer les bourgeons où les
feuilles embarrassées attendent, encore plissées, les premiers, les plus
doux rayons.

Fondez l'onde de la citerne où s'en vont boire les troupeaux; ôtez aux
prés leur couleur terne, et faites croître la luzerne pour cacher les
nids des oiseaux.

Allons, gnomes, qu'on se dépêche; préparez les parfums amers, préparez
la couleur si fraîche des premières fleurs de la pêche, roses sur leurs
rameaux verts.

Là-bas, au fond du cimetière, est la tombe d'un pauvre enfant; personne
n'y vient; mais la terre, à chaque printemps, bonne mère, donne à l'ange
son bouquet blanc; sur le gazon qui l'environne, aux beaux jours, de ses
blancs bouquets une aubépine le couronne, et la pâquerette y foisonne.
Gnomes, ne l'oubliez jamais.

Allons, gnomes! Vos mains discrètes ont encore un soin à remplir.
Ouvrez! ouvrez les fleurs coquettes; ouvrez ces belles cassolettes de
rubis, d'or et de saphir.

De ses plus beaux habits la nature est parée; la lisière de la forêt, de
beaux genêts fleuris brille toute dorée aux rayons du soleil de mai.

Vos travaux sont finis! Allez, troupe joyeuse! Que chacun de vous prenne
un corps; papillon à l'aile soyeuse, demoiselle capricieuse, ou mouche à
miel laborieuse, vivez au sein de tous ces beaux trésors.

Roulez-vous dans les fleurs! Que la _cétoine_ pose ses ailes d'émeraude
au sein d'un rosier blanc, vivant dans une rose et mangeant de la rose,
et dans une rose mourant.

Le _criocère_ au lis, la grande fleur royale, demande asile; hôte
bruyant, il chante et se promène, et sur le blanc pétale, rouge, paraît
une goutte de sang.

Fête au ciel et fête à la terre! Le beau printemps est revenu; il n'est
plus de chagrins, il n'est plus de misère; le pauvre de soleil est
richement vêtu.

Fête au ciel et fête à la terre! Le printemps est venu; que faire de la
richesse et des grandeurs, des diamants, des sculptures, des toiles? On
nous donne gratis mille et mille splendeurs, illumination d'étoiles,
illumination de fleurs.

       *       *       *       *       *

C'est le premier jour de mai que l'on enterrait Mme Rosalie Lauter. Léon
arriva avant son oncle et son cousin, tremblant et pâle; on lui ouvrit
la porte, et il vit Geneviève et Rose, vêtues de noir: ils
s'embrassèrent tous trois. La vue de Léon renouvela la douleur des deux
filles, qui retrouvèrent des larmes dans leurs yeux desséchés.

Léon voulut voir sa mère; il la regarda longtemps, aussi immobile, lui,
que la morte. Puis il dit: «Ma mère! j'accepte ton legs! Je te
remplacerai auprès de Geneviève!»

M. Chaumier et Albert l'entraînèrent hors de la pièce.

Au cimetière, quand la terre eut recouvert le cercueil, un homme sortit
de la foule, s'agenouilla sur la tombe et fit à voix basse une courte
prière; puis il se leva et vint serrer Léon dans ses bras. Léon reconnut
son voisin, M. Anselme.

Deux jours après, M. Chaumier fut rappelé à Paris par son procès et
emmena son fils. Léon resta avec Rose et Geneviève. Tous trois passèrent
les jours et les soirées à parler de Mme Lauter, à rappeler ses moindres
paroles, à entretenir leur douleur par tous les moyens, à pleurer
ensemble, à se serrer les mains, à s'embrasser, à se promettre de
toujours s'aimer et de ne se quitter jamais. Était-ce donc là cette
petite Rose, si enjouée, si légère, dont l'enfantillage avait si souvent
désolé Léon? Ce chagrin commun avait révélé tous les trésors de son âme.

M. Chaumier revint bientôt. Il avait gagné son procès. Sa fortune était
plus que triplée. Léon retourna à Paris, où Albert était resté.

Le jour même de son arrivée, le soir, M. Anselme monta chez lui: «Mon
voisin, lui dit-il, il ne faut pas vous laisser abattre par le chagrin.
L'occupation, le travail, la fatigue, sont d'excellentes choses; j'ai eu
dans ma vie des chagrins autrement violents que les vôtres, et je me
suis toujours bien trouvé de la recette que je vous donne.

--Monsieur, dit Léon, je suis très-heureux de vous rencontrer pour vous
remercier d'avoir assisté à l'enterrement de ma mère.

--J'étais venu ici, et on m'avait fait part du malheur qui vous était
arrivé, et je suis allé jusqu'à Fontainebleau. Quand vous avez quitté le
cimetière, je vous ai suivi jusqu'à la porte de votre oncle; j'ai aperçu
deux jeunes filles dans la cour; laquelle est votre sœur?

--Ma sœur est la plus grande.

--Je m'en étais douté.»

Et ils passèrent une partie de la nuit à parler de Mme Lauter et de
Geneviève.

Un mois après, une lettre de M. Chaumier amena Léon à Fontainebleau;
cette lettre avait été provoquée par M. Semler, qui voulait communiquer,
à la famille rassemblée, les dernières volontés que lui avait confiées
Mme Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, dicté une lettre.

Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se
trouvait ne rien laisser à ses enfants que l'amitié de leur oncle, dont
elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait à
Léon qu'il devait la remplacer auprès de Geneviève; elle finissait par
un passage adressé à M. Chaumier, qu'elle conjurait de ne pas abandonner
ses enfants. «Pour vous, Albert et Rose, disait-elle, vous, mes enfants
aussi, je vous laisse avec votre père, dans une vie heureuse et assurée;
aimez bien Geneviève et Léon.»

M. Chaumier promit à Geneviève et à Léon d'avoir pour eux toute la
sollicitude de sa sœur.

«Geneviève restera avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie;
l'accroissement de ma fortune me permet de vivre à Paris, où les partis
ne manqueront pas. Nous ne reverrons plus Fontainebleau que pendant
l'été, et j'ai chargé mon ami, M. de Redeuil, de me chercher un
logement convenable. Pour toi, Léon, mon garçon, il faut travailler
avec courage et persévérance; sans fortune, il te sera impossible
d'acheter une étude, mais tu pourras être avocat. Calcule bien juste
combien il te faut par mois pour vivre, à Paris, de la vie simple,
modeste, laborieuse, de l'étudiant, et tu recevras exactement la somme
nécessaire.»

Léon remercia son oncle; mais de ces paroles, toutes bienveillantes
qu'elles étaient, il reçut une pénible impression. Pour la première fois
de sa vie, l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la
pauvreté avec toute sa laideur. Jusque-là il lui avait semblé qu'on a de
l'argent comme on a des dents, qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi
manger que d'avoir faim, d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. Il
comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas
avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur
ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; il se dit
à lui-même, avec une horrible expression, ces mots qui paraîtraient si
durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur
nous: «Il faut _gagner sa vie_.» Il pensa à la destinée de son cousin
dont la vie était si facile, qui n'avait qu'à se laisser glisser sur la
pente au haut de laquelle on l'avait placé, tandis que lui, il lui
fallait gravir péniblement une colline sans versant et peut-être sans
sommet, il lui fallait faire de son esprit, de son travail, quelque
chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en
échange. Il lui fallait vendre, pour conserver la moitié de sa vie,
l'autre moitié à des gens libres, qui ajouteraient à leur vie à eux les
heures qu'ils lui payeraient.

Puis il en vint à se mépriser lui-même, à se considérer comme un être
d'une espèce inférieure, comme une sorte de bête de somme. Il se sentit
humble, respectueux, haineux à l'égard des gens qui ont de l'argent. Il
jeta un regard sur lui-même, et il douta de tout ce qu'il avait parfois
senti de puissance dans son cœur et dans sa pensée. Il lui fut
démontré qu'il avait tort sur tous les points où il lui arrivait de ne
pas être de l'avis de tout le monde. Il n'osa plus élever la voix, ni
émettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pavé. Il se
regarda dans une glace, et il se trouva laid.

Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle _de calculer
bien juste ce qu'il lui fallait pour vivre à Paris de la vie simple,
modeste, laborieuse, de l'étudiant_. Il calcula ce qu'il fallait, non
pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement à une
vie pauvre et misérable.

Un soir, en fumant et en buvant de la bière avec Anselme, il se laissa
aller à parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations.
Anselme lui dit: «Courage! il y a à surmonter le sort un bonheur que
vous apprécierez plus tard. C'est le bonheur que doit éprouver la
mouette et que l'on ne peut s'empêcher d'envier, lorsque, pendant la
tempête, elle vole capricieusement au-dessus de la mer en fureur, se
pose sur la lame, et se baigne dans l'écume en poussant des cris de
joie.»

Anselme ajouta à ceci, qui est vrai, un long discours qui était absurde
sur le mépris des richesses. Léon le regarda. A voir son chapeau un peu
déformé et son habit marron dont les coutures étaient depuis longtemps
blanchies, on aurait facilement douté que son mépris des richesses allât
jusqu'au mépris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux. Néanmoins,
les paroles d'Anselme firent sur l'esprit de Léon une impression
salutaire. Il se sentit prêt à la lutte contre la mauvaise fortune, et
il se mit à envisager avec moins d'horreur et de consternation les
bottes devenues un succès, le gilet une victoire, le déjeuner une
conquête.

Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit: «Au fait, que me fait
à moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne
peuvent-ils lutter et vaincre comme moi? Et de quelles affections
vais-je encore m'embarrasser après tout le mal que m'ont fait toutes
celles auxquelles je me suis laissé prendre jusqu'à ce jour?» Quand il
eut bien repassé dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il
avait de ne pas s'occuper de Geneviève et de son frère, il passa toute
la nuit sans sommeil à penser à eux et à s'attendrir sur leur sort.



XXXII


M. Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pendant trois
mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir
des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de cœur en
quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil,
tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Égypte
pour la terre promise.

Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau,
malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même
impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours
subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement
nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans
sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et
Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une
justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait
écouté et compris les révélations de M. Semler sur l'état de fortune des
enfants de Mme Lauter.

Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient
tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît
pas d'adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de
jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu!

O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j'aime!
Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui
fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un poëte:

    L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,
    Ou des bluets que, pour mettre en couronne,
    Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis!

Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de
soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un
tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d'une
_descente de lit_, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose
était en porcelaine.

La _restauration_ de Modeste s'annonça par des représailles et des
colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors,
on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée
d'en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle
comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par
la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait
une autre d'un degré plus blessant. Elle _s'étonnait_ de la quantité de
linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle
Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin,
Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait pas à prier Mlle
Geneviève de lui permettre d'essuyer le _piano_ de MADEMOISELLE ROSE; et
Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de
Fontainebleau, qui s'appelait simplement le _piano_; elle pensait à
Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer.

Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus
sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun
autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer
le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt
sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste
demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais
de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste
n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.

Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât.
Lorsqu'il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et
partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève
absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la
main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation
plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs
cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé,
toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dît _rien_ devant _ses sœurs_, comme
il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser
échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux, et
amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses
moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se
ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin
de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année
de droit. Conséquemment, il dansait à la Grande-Chaumière, il jouait au
billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui
travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de
prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et
gouvernait la France à 12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux
quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le nœud
devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le
renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait
Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu?
Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser.
Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là,
quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas
de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de
l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait
presque pas à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même
finissait par s'abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours
le protecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses
commissions; c'était lui qui accompagnait sa sœur et sa cousine quand
elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon,
il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction,
que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur
enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son
frère.

Tout cela était bien égal à M. Chaumier.

Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques.
Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de
gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle
les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne
plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence serait
punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à
se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les
distinctions qu'y mettait Mme Rolland.



XXXIII


Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils
parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait
Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à
l'admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues
solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans
exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose.
Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait
paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès
de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les
plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et
infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles
qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées,
emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se
rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès;
et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent
si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s'occupent que de savoir de
quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là.

Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire
aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles
souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des
yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans
les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c'est là le
point important et difficile de la toilette.

Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle
de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du
papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement
l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il
pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n'était que le
jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait
pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait
sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais
bien, c'est pour mardi.»

Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose
passa sur son visage, quand elle lut:

_Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur
faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain_.

«On ne m'invite pas,» dit Geneviève.

Rose relut la lettre et dit: «C'est vrai, c'est un oubli, ou plutôt on a
pensé que c'était inutile. Dès l'instant qu'on invite mon père, c'est
que l'on nous invite toutes deux.

--Mais, dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons
ainsi.

--Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvénient, et
ces gens-là sont trop heureux d'avoir dans leur bal une jolie fille
comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on
invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une
maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque
petit salon écarté?

--C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.»

Il s'éleva alors à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la
plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa
que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de
se jeter à la tête des gens et d'aller chez eux malgré eux. On convint
qu'on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant
Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir; mais Albert
répondit froidement qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que
le plaisir qu'il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien
s'amuser, elle ferait bien d'y aller. Certes, si Albert eût un peu
pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se
fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et
d'en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution.
Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi
matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison.

On ne saurait dire avec quel serrement de cœur elle assista à la
toilette de sa cousine. Rose était ravissante, ses pieds touchaient à
peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le
bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à
Geneviève: «Tu as tort de ne pas venir.» S'il avait dit un mot de plus,
Geneviève eût été si vite habillée et sitôt prête! Mais il lui donna un
baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier.

Geneviève alors prêta l'oreille; elle entendit s'abattre et se relever
le marchepied de la voiture. Il était encore possible qu'Albert remontât
et lui dît: «Geneviève, habille-toi et viens avec nous.» Mais la voiture
partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. Puis on
entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres
bruits.

Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa
douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la
consoler et pour la conseiller. Il était évident qu'Albert ne l'aimait
pas. Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait
pas heureux. Oh! s'il avait été là, comme elle aurait été consolée de
tout lui dire! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des
impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. Mais,
pas même à lui, elle n'aurait osé parler de son amour pour Albert.

Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des
difficultés de l'état qu'il allait embrasser, et il avoua une grande
répugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier répliqua par l'éloge
de cette profession, en lieux communs que Léon eut l'imprudence de
réfuter.

«L'avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de
l'orphelin.

--S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n'y
aurait pas besoin d'avocats pour les défendre.

--C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le
bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent
les entourer le crime et la mauvaise foi.

--Mais dans toute cause, reprit Léon, il y a deux avocats: donc, si l'un
défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon
droit, l'autre défend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi
juste de dire de l'avocat: L'avocat, c'est lui qui fait triompher le
crime et la mauvaise foi, etc.»

Léon résuma ainsi le métier: «Il n'y a pas d'avocat qui refuse de
plaider demain précisément le contraire de ce qu'il a plaidé hier. Il
n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec le même empressement, la
défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se fût adressé à
lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et
n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, où il passe quinze autres
années à accuser n'importe qui et n'importe quoi; puis il se retire
environné de l'estime de ses concitoyens.»

M. Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut
affranchir les nègres _des autres_, commença à mettre de l'aigreur dans
la discussion. Il fit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule
que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée
volontairement.

«Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat.»

Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier se mit
en colère, parla du mépris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les
gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire,
d'un air triomphant, comme s'il eût porté un coup sans parade possible.
Il avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la
prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre
Léon. «Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui répondre. Autant
dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état
de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc.,
etc.»

Mais Léon ne lui laissa pas placer cette _phrase_ à laquelle son oncle
tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter:
«Je veux être artiste, je veux être musicien.»

M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement le droit de faire
des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est
bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous
vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun
genre.»

M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et
disparut.

Léon, sa sœur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler.
Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. Léon leur
prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères sœurs, mon oncle
a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à
acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais
continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma
situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que
je _gagne ma vie_ et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je
pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en
bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à
ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent
beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix;
il faut que j'en gagne tout de suite.»

A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à
Léon. «C'est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut.

«Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que
vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère.
Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison.

--Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère
lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que
lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en
entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec
complaisance: «C'est mon neveu.» Pour vous, ma sœur Geneviève et ma
jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez
quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et
vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir
dans les découragements qui s'empareront de lui. Et bientôt, je
l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de
talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous
rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits
cœurs sera mon plus doux triomphe.»

Léon se tut quelques instants; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne
parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma
jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon
trésor, c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans
la vie que je vais confier à ton cœur. Je t'aime, Rose; je ne sais si
je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève; je t'aime de
l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire,
c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers
et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.»

Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon
continua.

«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de
la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage.
Rose, mon ange, devant ma sœur, veux-tu me promettre de ne pas
m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon
oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom
est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout
cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. Donnez-la-moi,
confiez-moi son bonheur.»

Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon
porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma
sœur, ma femme, au revoir!»

Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard
s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas
quelques étoiles.



XXXIV


Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de M. Chaumier; il fut
inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à M.
Anselme. M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur
assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus nue
satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon; il
ne se laissait plus mollement entraîner aux charmes de la mélodie. Il
jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait
aucune grâce, il faisait recommencer dix fois le même passage. Puis,
quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à
entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son
vieil habit marron, un billet pour le concert ou le théâtre.

Un jour, il dit à Léon: «Je suis très-lié avec M. Kreutzer; il se fera
un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques
leçons qui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi.»

Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet;
c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. Il ne pouvait
s'empêcher d'admirer la ponctualité et l'exactitude du professeur;
jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait
pas moins Léon, c'est que, remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une
amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son
ami. Un jour même, Léon et M. Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la
rue.

«Qui venez-vous de saluer? demanda M. Anselme a Léon.

--Mais ne l'avez-vous pas reconnu?

--Non.

--C'est votre ami, M. Kreutzer.

--Je ne l'avais pas vu.

--Il a passé à trois pas de nous; il ne paraît pas non plus vous avoir
reconnu.

--C'est étonnant.

--C'est étonnant.»

Un matin, M. Anselme dit à Léon: «Il s'agit maintenant de gagner de
l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance
de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. Tout en
vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner
vous-même des leçons. En voici une que vous commencerez après-demain: on
vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour
un jeune professeur: mais il n'en faut pas accepter à moins. Il y a
très-peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique
que selon ce qu'il la paye.»

Léon ne savait comment remercier M. Anselme; celui-ci dit: «Vous ne me
devez aucune reconnaissance; un de mes amis, homme fort riche, veut que
son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur, je vous
avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour ne pas
vous rendre ce petit service, et d'ailleurs, je connais peu de talents
qui me plaisent autant que le vôtre. Pour moi, je pars pour l'Allemagne,
et je ne reviendrai qu'au printemps. Écrivez-moi quelquefois, et
tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez.
Au revoir.»

Léon était fort heureux; cette seule leçon remplaçait pour lui la
pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il
vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute
l'ardeur que donne le succès. L'ami de M. Anselme recevait du monde;
Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très-applaudi. Il pensait à
Rose, à Geneviève, à M. Chaumier.

Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et
dans les fêtes; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur
dont Rose s'enivrait. La persécution de Modeste, l'indifférence
d'Albert, venaient à chaque instant lui percer le cœur; elle ne
voyait plus Léon; quelquefois elle lui écrivait et le tenait au courant
de ce qui se passait à la maison. Léon voyait assez fréquemment Albert,
qui l'entraînait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda
pas à se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de
même que les étudiants, le jetaient dans une vie opposée à ses goûts et
à ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimât pas le vin, et il
n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il
cachait, avec un soin inimaginable, ses qualités précieuses, pour se
parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu
violet de honte s'il avait, par une seule expression, laissé voir ce
qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation.



XXXV


M. Chaumier voulut recevoir à son tour. Tous les jours de la semaine
étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il
se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à
Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour
depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort
empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux
domestiques: «Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.»

On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. «Hier,
disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de
la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide?

--Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il
y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il
n'y a plus de dimanche. Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle en finissant la
lettre, il est malade.

--Malade! dit Rose, et il est seul!

--Seul, continua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner.

--Écoute, dit Rose, mon père ne le saura pas, allons le voir.»

Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des
chapeaux; puis Rose demanda: «Et qui nous accompagnera?

--Ah! oui, qui nous accompagnera?

--Modeste fera des questions et des observations.

--Allons seules.

--L'oseras-tu?

--Oui.

--Je ne serai pas moins brave que toi.»

Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles
rencontrèrent M. Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda où elles
allaient.

«Nous allons voir Léon, dit Rose.

--Qui est malade, ajouta Geneviève.

--Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission?

--Mais, papa, dit Rose, il est malade.

--N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient
pas; rentrez.»

Toutes deux obéirent sans parler. Geneviève ouvrait la bouche, mais elle
retint les paroles déjà sur ses lèvres. M. Chaumier entra dans son
appartement. Rose ôta son châle et son chapeau; Geneviève resta
habillée.

«Écoute-moi, Rose, dit-elle. Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne
laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je
vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors
mon oncle ne s'apercevra de rien.»

Rose craignait la colère de son père; cependant, elle ne trouva pas une
seule raison pour détourner Geneviève de son projet. «Va, Geneviève,
dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.»

C'était la première fois que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les
rues; aussi sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle
eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut
sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer à la maison; mais la
pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force,
et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut
si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une
vieille portière venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de
rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après
avoir fait une prescription, avait dit: «Il y aura peul-être un peu de
fièvre et de délire ce soir et cette nuit.»

La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se
manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Geneviève et
lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient
vus! Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait
voulu venir le voir. Plus heureux que sa sœur, il pouvait parler de
ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de
renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'eût pas
transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues
circonlocutions qu'elle vint à dire: «Nous ne voyons presque pas Albert.
Que fait-il? Tu le vois plus que nous....»

Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire: «Lors de son dernier
voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les
arbres de la forêt.

--Ah! je sais, dit Léon, _Octavie_. C'était Mme Haraldsen; mais il y a
longtemps qu'il n'y pense plus.»

Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne de la
poitrine. Quoi! Albert n'était plus dominé par l'amour d'une autre!
Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rêvé et qu'elle
avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'était donc pas tout
entière vouée à la douleur!

Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'un sommeil
agité et convulsif; il prononçait, en dormant, des paroles sans suite.
Geneviève fit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait
que Léon était sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès
de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru. Le matin,
Geneviève partit comme Léon dormait encore. Rose n'était pas réveillée;
mais, quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une
longue série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi
morte de froid. «Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te
réchaufferas et nous pourrons causer.»

Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui
y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. «Il
prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose; il t'aime. Ma bonne petite
Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il
serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!»

Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de
lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une
comparaison à son avantage.

«Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu: il était si
beau pendant son sommeil agité par la fièvre, quand il t'appelait!»

Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie.

«Ah! dit Geneviève, ma chère cousine....

--Appelle-moi ta sœur, dit Rose.

--Ah! oui, ma sœur, ma chère petite sœur, vous serez heureux.»

Et Geneviève songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyen d'être
la sœur de Rose. Ce que lui avait dit Léon de l'oubli où Albert avait
mis Mme Haraldsen, avait ranimé dans son cœur un espoir qu'elle avait
cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. Toutes
deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de
l'autre.



XXXVI


Si le papier blanc n'était pas une des plus respectables choses qui
soient au monde, et si je ne tenais à ménager ma bouteille d'encre, dont
j'ai bien des choses à tirer, je ferais un ou deux volumes de ce qui se
passa pendant l'année qui suivit cette conversation des deux cousines.
Nous croyons plus opportun de faire ici un entr'acte.

Je ne sais si vous avez quelquefois regardé une bouteille d'encre. J'en
ai acheté une, il y a un mois, et je l'ai versée tout entière dans un
vaste encrier. Cela a tout l'air d'un petit océan noir.

Je vais d'abord en tirer deux volumes; deux volumes font quatre cent
vingt-huit mille lettres. Ces quatre cent vingt-huit mille lettres sont
évidemment dans mon encrier, mais à l'état de pêle-mêle et de confusion.
Il s'agit de les harponner et de les pêcher, l'une après l'autre, avec
le bec pointu de ma plume, dans le susdit océan noir, et de les ranger
en bon ordre sur des feuilles de papier blanc.

Il y a des moments où, attachant mes yeux sur la surface noire de ce
_Cocyte_ (toujours mon encrier), je m'amuse d'abord à voir tout ce qui
se réfléchit dans ce sombre miroir. Mes vitraux y sont reflétés en
papillons rouges, verts et jaunes; puis, à mesure que je regarde, je
finis par y voir des millions de petites lettres enchevêtrées, emmêlées
les unes dans les autres, courant à droite, à gauche, s'évitant, se
poursuivant, s'atteignant, formant des mots bizarres et inconnus, se
bousculant, se renversant, se combattant, se dévorant, et, par leur
réunion, racontant des histoires si singulières, si saugrenues, si
vraies, que je ne sais si j'oserai vous les raconter, et si je ne
rejetterai pas à la mer les lettres qui les composent, quand elles
tomberont sous la pointe de mon harpon. Il y a des moments où il s'élève
un bouillonnement, où il se fait des orages d'encre qui m'intimident et
font que je suspends ma pêche, et me repose sur les rives de l'encrier.
Mais aujourd'hui _la matinée est belle_, comme disent les barcarolles.
(O Parisiens, mes amis, comme on se moque de vous avec les barcarolles!
Je les ai toutes chantées à la mer, et toutes y sont parfaitement
ridicules. O musiciens, mes autres amis, ou plutôt mes ennemis, qui vous
faites une idée de la mer d'après votre carafe et votre cuvette, et qui
pensez que l'Océan n'est qu'une exagération du grand bassin des
Tuileries!)

_La matinée est belle_, nous avons encore trois plumes taillées par de
jolies mains. _Pécheur, parle bas_.



XXXVII


Un an après, voici dans quelle situation nous retrouvons nos
personnages. Geneviève avait reçu la défense formelle de revoir son
frère; elle n'avait pas cru devoir s'y soumettre, et était allée
demeurer avec lui. Léon, dont la réputation commençait à s'étendre,
gagnait passablement d'argent. Il avait loué un petit logement dans la
rue Saint-Honoré. Son talent le faisait fort rechercher dans le monde,
et il arriva ce qu'il avait prévu, c'est qu'au milieu des
applaudissements qu'il excitait, son oncle ne fut pas fâché quelquefois
de dire: «Ce jeune homme est mon neveu.» Léon, d'autre part, ne manquait
jamais de le saluer respectueusement quand ils se rencontraient dans
quelque salon; et quoiqu'il ne parlât pas à Rose, ses regards savaient
bien lui dire: _A toi, Rose, ces applaudissements!_ et Rose le
comprenait si bien, qu'elle rougissait des éloges qu'on donnait à son
cousin.

Une fois que M. Chaumier eut dit: «Ce jeune homme est mon neveu, il fut
assez embarrassé de répondre à une question toute naturelle que cette
confidence lui attira: «D'où vient qu'on ne le rencontre jamais chez
vous le dimanche?» Il n'y avait pas moyen de dire: «Parce que je l'ai
renvoyé, et je l'ai renvoyé, parce qu'il voulait être musicien et
acquérir le talent que vous applaudissez, et dont je ne puis moi-même
m'empêcher d'être fier.» Il fit donc un jour signe à Léon de s'approcher
de lui, et lui dit: «Léon, mon neveu, à tout péché miséricorde. Je n'ai
pas, en voulant punir une petite outrecuidance de jeunesse, prétendu
exiler à tout jamais les enfants de ma sœur. Rose et Albert, quand
nous voyons Albert, parlent de vous deux tous les dimanches; et il y a,
à la table, deux places vides ce jour-là, qui sont désagréables à
l'œil. Viens donc dimanche prochain avec ta sœur, et oublions nos
petits différends.»

Rose, par un mouvement involontaire, se jeta au cou de son père, et
l'embrassa pour le remercier de cette pensée dont il n'avait fait
confidence à personne. Léon remercia M. Chaumier de la voix, et Rose du
regard et du cœur. De ce jour, Geneviève et Léon dînèrent tous les
dimanches chez leur oncle.

Albert avait acheté une étude d'avoué, dont il laissait le soin à un
maître clerc, et il continuait à suivre toutes les fantaisies de son
imagination.

M. Anselme avait écrit à Léon deux lettres, auxquelles celui-ci n'avait
pas songé à répondre.

Mme Modeste Rolland n'avait pas vu sans chagrin le retour dans la maison
de Léon et de Geneviève; mais elle avait soin de les traiter
parfaitement en étrangers et en inférieurs.



XXXVIII


Le logis de Léon et de Geneviève était d'une simplicité bien au-dessous
des habitudes de leur enfance, quoique cependant la maison de
Fontainebleau n'eût rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait
de quatre petites pièces. Les meubles, peu nombreux, étaient en noyer.
Quand Geneviève était venue partager la bonne et la mauvaise fortune de
son frère, Léon voulait la loger plus richement. Mais Geneviève, après
un examen sérieux de ses affaires, s'aperçut que, s'il gagnait
suffisamment d'argent pendant l'hiver, il lui fallait presque
entièrement chômer pendant l'été, parce que tous ses élèves étaient à la
campagne; et un point sur lequel ils étaient tous deux parfaitement
d'accord, c'était que, pour rien au monde, ils n'auraient recours à M.
Chaumier. Geneviève, avec le secours d'une vieille femme qui venait
chaque jour pendant deux heures, tenait le petit ménage dans une
propreté ravissante, et faisait elle-même la cuisine, cuisine d'autant
moins compliquée, que Léon ne dînait presque jamais à la maison. Léon
suppliait sa sœur de ne pas se fatiguer, et surtout de ne pas
s'occuper de soins auxquels elle était restée étrangère toute sa vie;
mais Geneviève prenait les prétextes les plus ingénieux pour ne pas
changer de conduite. Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique
Geneviève épiât tous ses regards, tous ses mouvements, il était
difficile d'y trouver le moindre symptôme d'amour. Il ne manquait
jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler
d'un ton affectueux; mais elle finissait toujours par voir que le sujet
de sa visite était une commission pour Léon, qu'il lui laissait en
partant, quand il la trouvait seule; ou, quand Léon était à la maison,
il ne faisait qu'entr'ouvrir la porte de la chambre de Geneviève, en
entrant et en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrêter
un seul instant. Geneviève gardait toujours de ces visites un profond
sentiment de tristesse; cependant son seul désir était de les voir se
renouveler, et son cœur battait de la plus douce émotion, lorsqu'elle
reconnaissait la façon de sonner à la porte d'Albert. En vain Léon la
pressait de lui dire la cause de son chagrin; elle niait avoir la
moindre peine. Léon s'efforçait de lui procurer quelques distractions;
il la conduisait au spectacle, et était le plus heureux des hommes quand
il pouvait amener un sourire sur les lèvres de sa sœur. Mais
quelquefois, sans le savoir, il était la cause de la tristesse de
Geneviève. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait
imprudemment ce qu'Albert venait lui dire sur ses amours bien
passagères, qui avaient toujours un caractère d'exagération romanesque
et fantastique qui amusait Léon, et le portait à en faire à sa sœur
des récits qu'il croyait extrêmement propres à l'égayer. Geneviève
cachait avec le plus grand soin ses impressions à son frère; tout ce
qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait à s'occuper d'Albert
tout haut, c'était de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle
parlait naturellement de la maison de M. Chaumier, où il n'y avait pas
un meuble dont le souvenir ne la fît tressaillir. Souvent aussi ils
s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, après de longs efforts et
une cruelle hésitation, elle faisait à Léon une question sur Albert;
mais elle avait soin de la faire d'un ton de légèreté et d'indifférence.
«Comment vont les amours d'Albert?» disait-elle; et ces deux mots,
_Albert_ et _amours_, lui déchiraient le cœur et les lèvres. Et Léon
avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie à lui raconter, et
Geneviève souriait.

Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. Le lait monta le matin,
et s'en alla par-dessus la casserole. Léon raconta à sa sœur
qu'Albert était amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne
s'occupait pas d'autre chose. Ils partirent vers trois heures pour se
rendre chez M. Chaumier. Modeste ouvrit et dit: «Il n'y a personne.

--Comment, personne? dit Léon.

--N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Geneviève.

--C'est dimanche, répondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier.
Mais M. Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, et monsieur et
mademoiselle dînent en ville et passent la soirée dehors.»

La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et
venait à l'appui de son témoignage. Le frère et la sœur se
regardèrent interdits; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine
était évanoui, et cette déception leur donnait déjà des doutes sur le
dimanche suivant. Geneviève pouvait à peine se soutenir; elle se dit
fatiguée et entra pour s'asseoir un instant. Léon rôda dans la maison et
s'arrêta dans la chambre de Rose; il y trouva les vêtements qu'elle
avait quittés le matin et les couvrit de baisers. Il y avait des
épingles sur une pelote; il les ôta et les piqua de manière à former son
nom, Léon.

Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'œil à sa parure; elle
mettait son bonnet à rubans effrénés rouges et jaunes. Geneviève se leva
la première, chercha Léon et lui dit: «Veux-tu partir?» Léon se leva,
baisa encore la robe de sa cousine, et dit: «Partons,» et il restait.
Geneviève le prit par la main et l'emmena. Modeste eut le plus grand
soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait chargée
d'exprimer à ses cousins. Léon et Geneviève s'en allèrent tristes et
retournèrent chez eux sans se parler. Geneviève ralluma le feu et
servit sur la table un reste du dîner de la veille. Léon dit qu'il était
triste, Geneviève qu'elle avait mal à la tête, tous deux qu'ils
n'avaient pas faim, et ils ne mangèrent pas. Puis ils parlèrent de Rose.
Geneviève lui trouva mille excuses et devina sans peine que probablement
Modeste s'était acquittée de la commission de ses maîtres avec de
certaines restrictions. Elle parla à Léon de la méchanceté de Modeste et
de tout ce qu'elle avait eu à en souffrir.

«Pauvre petite sœur! dit Léon.

--Aussi, mon cher Léon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de
n'y être plus exposée.

--Ainsi, chère sœur, dit Léon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie
médiocre que tu partages avec moi?

--Moi, mon bon Léon! dit Geneviève; je t'en remercie tous les soirs en
faisant ma prière, et je prie Dieu de t'en récompenser.

--Ah! dit Léon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant privée
des plaisirs du monde, des soirées et des bals; car, malgré l'accueil
que l'on me fait dans les maisons où je vais, il ne peut m'échapper que
je conserve toujours l'infériorité de l'homme payé. C'est mon violon que
l'on invite, et, s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener
l'archet dessus, on ne penserait pas à moi. C'est là quelque chose que
je me cache le plus possible à moi-même, et, quand cela devient trop
évident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce
serait m'aliéner mes écoliers, et la nécessité l'emporte. Et puis,
quelquefois, je leur arrache des applaudissements de bonne foi, et
j'oublie. Aucun cependant ne songe à inviter ma sœur; je serais si
heureux et si fier de te conduire avec moi!»

Geneviève répondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs.

Geneviève mentait. Quand son frère partait le soir pour quelque fête,
elle sentait son pauvre cœur se serrer; mais elle n'aurait voulu,
pour rien au monde, chagriner Léon.

A ce moment on frappa à la porte, et, comme la clef y était restée, un
homme entra qui demanda à son voisin la permission d'allumer sa bougie.
C'était M. Anselme, avec son même vieux chapeau et son même habit
marron.



XXXIX


«Je pourrais, dit M. Anselme, paraître surpris de vous voir avec une
dame, feindre de vouloir me retirer discrètement et vous faire dire que
mademoiselle est votre sœur. Mais je l'ai déjà vue et je la reconnais
parfaitement.»

Il prit une chaise et se mit au coin de la cheminée vis-à-vis de
Geneviève. Léon était au milieu. Il fut quelque temps à regarder
silencieusement le frère et la sœur, puis il se décida à dire: «Je
suis allé, à mon retour, à notre ancien logement. On m'a donné votre
nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pensé à laisser pour moi.
Je suis venu ici et je ne vous ai pas trouvé. Il y a un petit logement à
louer dans la maison, au-dessus de vous; je l'ai pris et nous sommes
encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi réunis?»

Léon éprouva quelque embarras à répondre devant sa sœur à cette
question, qui lui faisait, à lui-même, voir pour la première fois à quel
degré de confidence il s'était laissé entraîner par M. Anselme. Mais
Geneviève répondit:

«Nous sommes bien plus heureux maintenant.

--Ma jolie demoiselle, dit M. Anselme, je vous remercie infiniment de
m'avoir fait entendre votre voix, qui est douce et veloutée. Ne vous
étonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frère, qui a un
bon cœur et un beau talent; et je vous aime aussi beaucoup, parce que
vous êtes une belle, une bonne et noble fille, et par une foule d'autres
raisons qu'il serait trop long de vous détailler. Toujours est-il que je
suis enchanté de vous voir avec lui.»

Et M. Anselme ne se lassait pas de contempler Geneviève. Il voulait voir
la couleur de ses cheveux et la forme de sa main; puis il la priait de
parler, quand même elle n'aurait rien à dire, seulement pour entendre sa
voix. Pendant ce temps Léon lui racontait un peu le passé et le présent,
et beaucoup l'avenir. Il parlait de ses projets et de ses espérances.

«Et Rose? demanda M. Anselme.

--Vous connaissez Rose? dit Geneviève.

--Oui, certes, et je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous.

--Rose! dit Léon; Rose m'oublie.

--Rose ne t'oublie pas, interrompit Geneviève. Mais voyez-vous,
monsieur, ne nous parlez pas aujourd'hui de la maison de mon oncle; nous
serions injustes. Nous sommes tout tristes d'une sorte de quiproquo par
lequel, aujourd'hui dimanche, jour consacré à la réunion de la famille,
nous ne les avons pas vus.»

Et Geneviève s'arrêta tout à coup, et se sentit rougir d'une pensée qui
venait de traverser son cœur: elle craignait que le vieillard, qui
connaissait si bien tout le monde, ne s'avisât de parler d'_Albert_.

«En effet, dit M. Anselme, je trouve Léon morose et abattu.»

Il prit la main de Léon et celle de Geneviève, et dit:

«Mes bons amis, à peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas
décourager par les premières épreuves. Je sais un exemple de ce que
peuvent la résignation et le courage. Un de mes amis, déjà avancé dans
son âge mûr, a vu s'évanouir dans ses mains et s'échapper comme de l'eau
à travers ses doigts tout le bonheur qu'il avait laborieusement amassé
et caché, comme un avare, pour le reste de sa vie. Il s'est trouvé un
matin seul, et non-seulement sans affections, mais rempli de haine pour
ce qui avait été les objets de ses affections. Il est parti, sans
argent, sans but, sans espoir. Eh bien! en quelques années, il était
riche et considéré, ministre et ami d'un souverain étranger, accablé
d'honneurs et de dignités; et le ciel, non moins prodigue de biens qu'il
l'avait été de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa
plus heureuse tendresse. Mais vous êtes tristes ce soir; il faut vous
distraire. J'ai par hasard, dans ma poche, des billets pour l'Opéra.»

Et il chercha dans la poche de côté de son vieil habit.

«Une loge, ma foi! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.»

Geneviève s'habilla; elle était charmante. Dans les soirées où elle
était allée jusque-là avec Rose, son deuil s'était opposé à une toilette
réelle.

Quand elle fut prête, malgré la nuit, M. Anselme semblait fier de donner
le bras à sa jolie voisine. Il l'avertissait du moindre obstacle qui
pouvait arrêter ou choquer ses petits pieds; il lui choisissait le
meilleur chemin. Le soir, on se sépara sur le carré du logement
qu'habitaient Léon et Geneviève, et M. Anselme monta au-dessus.

Le lendemain, on reçut une lettre de Rose; elle était bien fâchée de
l'incident qui l'avait empêchée de voir ses cousins. Elle avait déplacé
les épingles, et avait formé, en les piquant autrement, les premières
lettres de son nom et du nom de Léon. Léon fut bien heureux de cet
envoi; car c'est de semblables bagatelles que sont formés les plus
grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un eût pu voir le trésor de
Geneviève, trésor caché plus soigneusement que celui d'aucun avare,
trésor qu'elle contemplait quand elle était seule, on y aurait vu:

Une rose sèche donnée par Albert;

Une branche du bouleau sur lequel il avait gravé un O dans la forêt;

Une lettre autographe dudit, lettre précieuse et contenant ces mots: «Ma
chère cousine, envoie-moi, par le rustre porteur de ce billet, mes gants
que j'ai oubliés. Je ne veux pas rentrer à la maison, pour que mon père
ne me demande pas où je vais.»

Un ruban donné par le même;

Une douzaine de fleurs également séchées, mais à chacune desquelles la
mémoire d'une femme, toujours si exacte pour les dates, rattachait un
jour, une heure, un souvenir;

Les gants que portait Geneviève un jour qu'elle dansait avec Albert.



XL


Que la stupidité, bon Dieu! est donc une chose contagieuse! J'en ai
laissé échapper un des plus graves symptômes dans le chapitre précédent,
mais un symptôme d'une stupidité toute particulière, précisément de
celle dont je me croyais le plus à l'abri.

En parlant des souvenirs et des mille circonstances d'un amour
véritable, j'ai dit: «C'est de semblables _bagatelles_ que sont formés
les plus grands bonheurs de la vie.»

_Bagatelles!_

Et où sont donc les choses sérieuses?

Et où sont donc les grandes choses?

O hommes sérieux! voyons un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous
donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et de
dire avec un air d'incontestable supériorité: «Cela se passera.»

Hélas! ô hommes sérieux, ce qui ne se passera pas, c'est votre
abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses
infirmités que vous prenez pour autant de vertus!

O hommes sérieux, vous sacrifiez votre vie, votre paresse, vos amours,
pour un jour avoir le droit d'attacher d'un nœud, à la boutonnière de
votre habit, un ruban d'un certain rouge. Arrivés à ce succès, vous
recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas
s'arrêter en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le
droit, dût-il vous en coûter un bras et une jambe, ou dix amis! quel
bonheur, si vous pouviez faire une rosette à votre ruban! On n'épargne
pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous obtenez
cette récompense. Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous
donne sur ceux qui n'ont qu'un nœud! On se rappelle cependant avec
quelque plaisir le moment où l'on n'avait qu'un nœud; le moment où,
si vous aviez eu l'audace de nouer votre cordon d'une rosette, la
gendarmerie, la garde nationale, l'armée entière eussent été occupées à
punir votre forfait. On se dit: «Et moi aussi cependant, il y a eu un
temps où je n'avais qu'un nœud!» Mais ce qui est encore plus loin de
vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des
désirs ridicules, à l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet
d'étoiles, c'est.... je n'ose le dire.... c'est.... ô comble de bonheur!
ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du col. Eh bien!
si vous êtes heureux, si les circonstances vous servent, si vous n'êtes
pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous êtes vieux,
quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespéré. Vos
yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O
mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour
porter le ruban en bandoulière de droite à gauche!»

Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les jeunes filles se
couvrent à leur gré de rubans de toutes les couleurs, en nœuds, en
rosettes, en ceintures. Voilà des rubans sérieux, voilà une affaire
véritablement grave, car cela les rend jolies.

O hommes sérieux! il en est trois ou quatre qui m'ont dit parfois:
«Quand ferez-vous quelque chose de sérieux?» Est-ce donc ce que vous
faites qu'il me faut faire? Hélas! si je ris un peu, si j'ai encore
quelque accès de cette belle gaieté si franche de la première jeunesse,
si je me roule encore sur mon tapis dans des éclats de rire convulsifs,
c'est à vous que je le dois, ô hommes sérieux! objets de mon éternelle
reconnaissance: c'est à vos graves soucis, à vos préoccupations, à vos
actes, à votre importance. O hommes sérieux! ô les plus bouffons, les
plus exhilarants des êtres créés! vous qui possédez seuls le vrai
comique, ce comique si vainement cherché au théâtre, le comique froid,
le comique sérieux!

Vraiment! vous ne trouvez pas ma vie bien sérieuse? Et que trouvez-vous
de plus sérieux et de plus important que ce que je fais? Je vois tous
les jours se lever et se coucher le soleil; je regarde mes fleurs; je
vais voir si cette rose que j'ai baptisée, à laquelle j'ai donné le nom
de C.... S...., a ouvert ses pétales d'un si beau jaune; je respire le
parfum de mes résédas; je trouve et je mets à mort le ver qui rongeait
mon dahlia, le dahlia violet auquel les jardiniers de Paris ont donné
mon nom; je dis bonjour à chacune de mes fleurs; je joue avec mon chien;
je vais errer sur la rivière entre des rives vertes, sous des saules; je
laisse aller mon imagination aux poétiques rêveries du soir, quand, sur
le ciel orangé, au déclin du jour, les peupliers découpent leur
feuillage noir; ou l'hiver, avec Léon Gatayes, au coin de mon feu,
étendus tous deux sur des coussins, fumant de longues pipes de cerisier,
nous parlons du passé, nous égrenons nos souvenirs comme un beau collier
de perles, nous parlons de notre pauvreté et de nos folles joies, et
nous rions comme personne ne rit; je lui parle d'une pensée qui a rempli
ma vie, et je lui raconte un mot, un regard, car il n'y a que lui qui
sait tout cela, il n'y a qu'à lui que je le raconte, à lui le seul
auquel mes récits n'apprennent rien, et mon visage reprend le feu et la
jeunesse de ce temps-là, et ma parole devient élevée, pleine
d'expression et d'enthousiasme; ou il me parle de son frère Édouard qui
est mort, et nous pleurons.

Ou il joue sur sa harpe ces airs qu'il a dédaigné d'apprendre au public.

Ou nous allons ensemble nager à la mer, et ensemble, dans mon canot,
nous bravons les colères de l'Océan.

Ou nous montons à cheval, et il m'apprend à tomber moins souvent.

O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts! que
savez-vous de plus sérieux que tout cela? Laquelle de ces occupations
supposez-vous que je consentirais à remplacer par quelqu'une des vôtres?

Hommes sérieux, gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de
plomb, et ne méprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les
polichinelles des enfants, qui veulent bien ne pas mépriser les vôtres,
peut-être parce qu'ils ne les connaissent pas.



XLI

La quatrième colonne d'un lit.


Albert vint un matin, Geneviève était seule. Il s'assit près d'elle, et
lui dit: «Je suis enchanté de te trouver seule, parce que j'ai à causer
avec toi. Jusqu'ici j'ai logé en garçon et en étudiant; il faut, pour
des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, que je meuble
convenablement mon logis, et j'ai besoin pour cela des conseils d'une
femme: c'est toi que j'ai choisie pour guider mon inexpérience et mon
hésitation. Je n'ai plus à meubler que ma chambre à coucher, et je veux
la meubler en vieux meubles de bois sculpté. Si cela ne t'ennuie pas
trop, nous allons courir les boutiques ensemble.» Au moment où Albert
avait dit: _Pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir_, Geneviève
avait ouvert la bouche pour lui dire: _Est-ce que tu vas te marier?_
mais elle passa toute la journée dans mille et mille hésitations,
retournant la phrase en tout sens, puis cherchant l'occasion de la
placer, de telle sorte que le soir, quand Albert l'eut ramenée chez
elle, elle n'avait encore pu prendre sur elle de la prononcer.

Le lendemain, Albert revint de bonne heure; il avait fait une découverte
qui le désolait, et il venait prier Geneviève de l'aider à réparer son
malheur. Entre les meubles qu'il avait achetés, il y avait un lit d'une
grande beauté, couvert de riches sculptures, avec des amours aux quatre
coins, et toute sorte d'ornements précieusement exécutés.

Quand, le lit transporté chez lui, Albert avait fait rejoindre les
divers morceaux du lit, il avait été fort surpris de voir que, sur les
quatre colonnes torses qui devaient soutenir le baldaquin, il y en avait
une de moins.

Ils retournèrent ensemble chez le marchand; Geneviève était heureuse et
fière de donner ainsi le bras à Albert; et, quoiqu'elle eût besoin à
chaque instant de se répéter: «Il ne m'aime pas, ce n'est pas moi qui
serai sa femme,» elle ne tardait pas à se laisser entraîner de nouveau à
de charmantes rêveries. Évidemment les passants devaient les prendre
pour le mari et la femme; les marchands chez lesquels ils entraient,
montraient par leurs paroles qu'ils partageaient cette idée; et lorsque
_Mme Poirier_, célèbre marchande de la rue de Seine, dit: «Madame,
voulez-vous vous asseoir, pendant que je vais chercher avec monsieur
votre mari ce qu'il me demande?» Geneviève devint toute rouge, et saisit
la première occasion pour appeler Albert son cousin.

Ils sortirent de la boutique sans avoir trouvé ce qu'ils cherchaient.
«Chère petite cousine, dit Albert, tu t'es défendue d'être ma femme
d'une manière bien offensante.»

Geneviève cherchait une réponse, mais Albert parla d'autre chose, et
Geneviève laissa parler son cœur, qui lui disait à elle-même tout
bas: «Grand Dieu! me défendre d'être sa femme! un bonheur pour lequel je
donnerais mon bonheur dans le ciel! le plus haut point où se soient
jamais élevés les rêves de mon orgueil!»

Elle se représentait les moindres détails de ce bonheur: rester avec
lui, sortir avec lui, être à lui, porter son nom, l'entourer de soins
assidus, lui consacrer sa vie entière; aimer, élever des enfants qui
seraient à lui. Et penser que ce bonheur-là n'était pas au-dessus de
l'humanité! Léon aime bien Rose, Albert aurait bien pu aimer sa cousine.

Albert retourna chez le marchand qui lui avait vendu le lit, et, à force
de questions, il finit par apprendre que le lit avait été acheté en
Bretagne, à Saint-Brieuc. «Parbleu! dit Albert, je n'irai pas en
Bretagne chercher la quatrième colonne de mon lit.»

Trois jours après, Léon reçut une lettre d'Albert.



XLII

Albert à Léon.


Voici mon histoire, mon cher Léon. Je suis amoureux d'Éléonore. Tu me
demanderas ce que c'est qu'Éléonore. Éléonore, c'est Mme de Blinval,
c'est Mme Florval, c'est Mme trois étoiles. Mais c'est surtout une belle
et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains
du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des
cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrione
et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un
théâtre des boulevards. Si je m'étais décidé tout de suite à m'en passer
la fantaisie, la chose a été si facile pour beaucoup d'autres qu'elle
n'aurait pas probablement été impossible pour moi. Mais je me suis
laissé y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que
les symptômes sont arrivés à une haute gravité; la maladie a un
caractère bizarre que j'ai peine à comprendre moi-même, et que je vais
tâcher de t'expliquer, ne fût-ce que pour me l'expliquer un peu.

La première fois que j'ai vu la beauté en question, elle jouait je ne
sais quel rôle, dans je ne sais quelle pièce, de je ne sais quel auteur;
toujours est-il qu'elle avait une robe de brocatelle orange et noire,
que ses cheveux descendaient sur ses joues en nattes arrondies, et
qu'elle s'appelait Berthe. La décoration représentait une vieille
chambre tapissée de cuir doré et meublée de bahuts sculptés, de tables à
pieds tors, avec des portières de damas vert. Ce tableau, je ne sais
comment, est resté dans ma tête et s'y est gravé avec une incroyable
fidélité, jusqu'au moment où j'ai découvert un matin que rien au monde
ne m'intéressait, excepté elle; que tout m'ennuyait mortellement, à
l'exception d'Éléonore. Mais ce que j'aimais, ce n'était ni Éléonore, ni
Mme de Blinval, ni Mme trois étoiles: c'était Berthe, Berthe avec des
cheveux nattés, la robe de brocatelle orange et noire; Berthe dans la
vieille salle avec le cuir doré, et les portières vertes et les meubles
sculptés. Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si
bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait déguisée, surtout
dans le costume qu'elle porte à la ville, et qui est le costume de tout
le monde. Si mes yeux ou mon imagination me représentent Berthe avec les
cheveux frisés on en bandeaux, je ne l'aime pas; je ne l'aimerais pas si
sa robe était bleue ou rouge; je ne l'aimerais pas si je la voyais
assise sur un fauteuil d'acajou; quand on parle d'elle et qu'on
l'appelle Éléonore, je ne l'aime pas.

C'est pour moi un rêve qui ne peut se modifier et se présente toujours
invariablement avec les mêmes détails. J'ai d'abord trouvé ma fantaisie
presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment; puis je m'y suis
accoutumé, et, à te parler franchement, je suis bien près aujourd'hui de
la trouver raisonnable: toujours est-il que j'y cède, et que je m'occupe
de préparer le cadre de ladite fantaisie. Geneviève t'a peut-être dit
qu'elle était venue avec moi acheter le mobilier, et le cuir doré, et
les portières vertes. Si les portières n'étaient pas vertes, je ne
donnerais pas un petit écu d'Éléonore. Si Geneviève t'a parlé de nos
excursions, elle a dû te parler aussi de mon désappointement: j'ai
acheté un lit magnifique auquel il manque une colonne; or, ces colonnes
sont tellement belles, que je n'ai pu nulle part en trouver une
semblable. Je me suis déterminé à aller la chercher en Bretagne. J'ai
confié le soin de mon étude à mon premier clerc, qui est beaucoup plus
fort que moi, et qui la conduit quand je suis à Paris tout autant que
dans mon absence.

Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Geneviève de me
trouver de la brocatelle orange et noire

Albert CHAUMIER.



XLIII


Léon dit à Geneviève: «Voici une lettre qui t'amusera.» Et il lui donna
la lettre d'Albert.

Elle la lut, et sentit ses yeux tout brûlants de larmes prêtes à
s'échapper. «Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la
conduite d'Albert, dit Léon, c'est que, pendant qu'il voyage à la
recherche de la quatrième colonne de son lit, la belle vient d'agréer
les vœux d'un autre amant.»

Geneviève faisait semblant de relire la lettre, et n'osait relever son
visage penché sur le papier, dans la crainte que Léon ne s'aperçût du
trouble qui s'était emparé d'elle.

Heureusement, M. Anselme entra.

«Je viens, dit-il, vous proposer une partie de promenade. Je suis chargé
des affaires de M. le baron d'Arnberg: c'est un riche seigneur allemand
qui veut fixer son séjour à Paris; je fais, sur les plans qu'il m'a
confiés; construire pour lui une maison dans les Champs-Élysées. M.
d'Arnberg m'a donné des instructions précises sur les points importants;
mais il s'en rapporte à moi pour les détails. La maison est à peu près
terminée; il s'agit de la décorer et de planter le jardin. M. d'Arnberg
a un fils et une fille qu'il chérit. Il faudrait préparer leur logement
à tous deux; mais je suis vieux, et je ne me rappelle plus guère ce qui
plaît à un jeune homme. D'autre part, j'ignore entièrement les goûts
d'une jeune fille: il faut donc que vous m'aidiez dans mon entreprise et
que vous me donniez des conseils. Nous déjeunerons dans les
Champs-Élysées, et nous irons visiter la future habitation du baron.»

La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-Élysées. A droite de
la grille étaient le logement du portier et les remises: à gauche
s'étendaient les écuries. Par une avenue plantée d'arbres, on arrivait à
la maison, à laquelle on montait par un perron à grille dorée. Les
appartements étaient vastes et élevés; quoiqu'ils ne fussent pas encore
tendus, les riches sculptures de cheminées de marbre, les glaces énormes
que l'on enchâssait dans les panneaux, donnaient déjà l'idée du luxe que
l'on voulait y mettre. Derrière la maison, par un perron, on descendait
dans un immense jardin déjà plein de vieux gros arbres, et encombré de
jardiniers qui attendaient l'arrivée et les ordres de M. Anselme. Après
s'être promenés partout, Geneviève et Léon commencèrent à donner leur
avis. Il fut décidé que le salon de réception serait or et blanc: qu'il
y aurait un autre salon plus petit, cramoisi et or. Mais ce fut pour
l'appartement de Mlle d'Arnberg que Geneviève se livra à ses fantaisies.

«M. d'Arnberg est-il riche? demanda-t-elle.

--Très-riche, répondit M. Anselme.

--En ce cas, on peut lui faire dépenser de l'argent pour sa fille.

--Il la chérit, ajouta M. Anselme.

--Très-bien. Alors commençons. L'appartement de Mlle d'Arnberg se
compose de six pièces. C'est bien grand.

--Mais, dit Anselme, M. d'Arnberg veut qu'elle reste chez lui quand elle
sera mariée.

--C'est égal, il y en a trois qui sont séparées: ne nous occupons pas du
mari. La première pièce sera un petit salon bleu et or; la seconde, la
chambre à coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline
blanche par-dessus la soie. La dernière pièce sera la salle de bains;
elle sera, à hauteur d'appui, revêtue de marbre blanc; il y aura une
baignoire de marbre blanc et des consoles pareilles. Mais c'est surtout
le mobilier que je me propose de choisir. Il y a une foule de riens qui
ruineront votre baron et qui enchanteront sa fille.

--Vous pourrez, dit M. Anselme, tout régler sur ce point; j'ai à ce
sujet des pouvoirs illimités: le baron paye, non sans compter, mais sans
hésiter.»

On passa à l'appartement du fils du baron. Léon ordonna un cabinet tout
revêtu de bois de chêne, avec des meubles de bois sculpté et de grandes
bibliothèques, un salon entouré de moelleux divans, et une petite salle
d'armes.

Vint le tour du jardin. Ce fut le sujet de graves discussions, mais on
finit par tomber d'accord. On en fit un vaste jardin pittoresque, avec
de grandes pelouses vertes entourées de fleurs. «Ce sera, dit Geneviève,
comme un châle de cachemire vert-émir, avec ses bordures de palmes
harmonieusement bariolées.»

Au milieu d'une des pelouses était une pièce d'eau irrégulière, qui
s'échappait en un petit ruisseau traversant la partie boisée et touffue
du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de
souvenirs de Fontainebleau, si cher au frère et à la sœur.

«M. d'Arnberg a donc des chevaux? demanda Léon.

--Oui, et d'assez beaux, qu'il amènera avec lui; seulement il faudra que
nous en achetions un pour le jeune homme.

--Oh! dit Léon, nous lui achèterons un cheval gris de fer, avec la
crinière et les jambes noires.»

On avait passé ainsi une partie de la journée. Comme ils sortaient de la
maison, ils virent les Champs-Élysées remplis de voitures et de
cavalcades. Le frère et la sœur ne purent se défendre d'un sentiment
de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles
qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant à la médiocrité de leur
existence. Ils furent quelque temps sans parler.

Geneviève, la première, rompit le silence, et dit, répondant à la pensée
de son frère: «Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre
tendre amitié.

--Oh! dit Léon, c'est pour toi que je voudrais être riche, pour toi si
jolie, et qui aurais tant de succès au milieu du monde dont notre
pauvreté nous éloigne!»

Le frère et la sœur avaient parlé à voix basse; je ne sais si M.
Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son
habit marron.

En descendant les Champs-Élysées, Geneviève aperçut un jeune homme
proprement vêtu, quoique ses habits fussent vieux et usés. Il était
adossé contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes
sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie
probablement l'encourageait davantage, et à celle-là il ôtait son
chapeau sans parler. Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il
semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque
temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit
son chapeau. Anselme le regarda et lui dit:

«Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous
empêche-t-elle de travailler?

--Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme; mais, si j'étais seul,
j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur; mon
maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les
ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce
matin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui ai
laissé; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à
mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est
nécessaire. Mais cela me déchire le cœur! Voilà une demi-heure que je
suis là, et personne n'a encore voulu rien me donner.

--Et, demanda Anselme, pourquoi vous êtes vous adressé à moi, plutôt
qu'à cet homme couvert de chaînes et de diamants qui marchait devant
moi?»

Le jeune homme balbutia; Anselme réitéra sa question.

«C'est..., dit-il enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire.

--Osez: je ne me fâcherai de rien.

--Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu râpé, que
vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pensé que vous seriez plus
sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-être manqué de
rien.

--Ceci est parfaitement raisonné. Tenez, aller trouver votre femme, et
laissez-moi votre nom et votre adresse.

--Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10.

--Vous êtes Allemand?

--Oui, monsieur.

--C'est bien.»

Et Anselme lui mit dans la main une pièce qui parut à Geneviève être un
louis; mais, quand elle le lui dit, il soutint que ce n'était qu'une
pièce de vingt sous. Quoique Geneviève pensât avoir bien vu, elle crut
Anselme sans difficulté. Le vieil habit marron ne paraissait pas
accoutumé à recéler de pareilles espèces.

«Vous voyez, dit Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous.
Avez-vous remarqué comme ce pauvre garçon s'est enfui, gardant mon....
ma pièce de vingt sous serrée dans sa main, n'osant pas la mettre dans
sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour
se persuader qu'il ne rêvait pas?»

A ce moment, Léon s'arrêta brusquement: il venait de voir sur la
chaussée la calèche de M. de Redeuil, dans laquelle étaient M. et Mme de
Redeuil, Mme Haraldsen et Rose Chaumier. Rodolphe de Redeuil galopait à
la portière; la calèche passa si vite, qu'il ne put voir si Rose les
avait reconnus. C'est alors que, malgré les lieux communs de M. Anselme,
il comprit tout ce que sa pauvreté avait de triste et de funeste.
Rodolphe galopait du côté de Rose!

Lui n'avait pas, n'aurait jamais un cheval, et cependant il était bon
écuyer, habile et audacieux. Il regarda aussi ses habits, qui, pour la
coupe et la fraîcheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. Son
chagrin rejaillit assez injustement sur Rose: il la trouva coupable de
ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de....



XLIV

L'auteur s'interrompt.--De la difficulté d'écrire l'histoire et de la
multiplicité des connaissances nécessaires à l'historien.


Le diable m'emporte si je sais quel était le tailleur à la mode à cette
époque.



XLV


Anselme se plaignit alors amèrement d'avoir fait un accroc à son habit
en visitant la maison du baron. Le chagrin qu'il ressentait de ce petit
accident, arrivé à un habit qui était toujours prêt à profiter du
moindre prétexte pour se déchirer, renversait entièrement la pensée de
la pièce de vingt francs que Geneviève avait cru voir donner au
tailleur.

Geneviève avait vu Rose et repassait dans son esprit tout ce qui, chaque
jour, venait séparer la famille Chaumier du reste de la famille Lauter;
elle songeait à l'amour d'Albert pour une femme méprisable; elle ne
voyait dans l'avenir aucune chance de bonheur pour elle-même, et elle
craignait bien que Léon ne perdît bientôt celles sur lesquelles il avait
un moment paru devoir compter.

Il n'est peut-être rien au monde de plus triste que de voir ainsi se
diviser et se disperser une famille, comme les graines d'une même
plante.

       *       *       *       *       *

Amis, connaissez-vous, au fond de mon jardin, auprès d'un acacia, sur le
bord du chemin, la giroflée en fleur qui se couronne, lorsque vient le
printemps, d'étoiles d'un beau jaune? un suave parfum la dénonce de
loin. Lorsque arrive l'été, lorsque sèche le foin, elle perd et ses
fleurs et ses odeurs si douces, et sa graine mûrit dans de noirâtres
gousses, jusqu'au jour où le vent, le premier vent d'hiver qui fait
tourbillonner le feuillage dans l'air, emporte et sème au loin, dans
diverses contrées, les graines au hasard en tombant séparées.

L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère, une autre sur un roc, ou
bien dans la poussière vient sécher et mourir.

Dans les fentes du mur de l'église gothique, petit encensoir d'or au
parfum balsamique, l'une trouve à fleurir.

L'autre sur un donjon, au travers de la grille, secouant son parfum, se
balance et scintille, et dit au prisonnier:

Qu'il est encore des champs, des fleurs et du feuillage, du soleil et de
l'air, et puis, dans le nuage, un Dieu qu'on peut prier.



XLVI

Geneviève à Rose.


Ma chère cousine, je sais que tu as passé l'hiver d'une façon
ravissante, que tu n'as pas été un jour sans un bal, un concert ou un
spectacle, et je t'ai vue hier revenir du bois en calèche. Je suis bien
contente que tu t'amuses ainsi, ma chère cousine; mais je crains bien
qu'au milieu de tous ces plaisirs, tu n'oublies un peu mon pauvre Léon.
Léon n'est pas riche, mais il est beau et noble, et son talent lui a
donné une réputation. Mais, plus que tout cela, il t'aime tant! Tu es
l'objet de toutes ses pensées, tu tiens la première place dans toutes
ses craintes, dans tous ses désirs. D'ailleurs, Rose, tu es sa fiancée,
vous vous êtes promis tous deux d'être l'un à l'autre, et, vois-tu,
Rose, ce sont de saintes promesses; il y a, dans le ciel, un ange qui
les écrit. Rose, ma chère cousine, n'oublie pas Léon; hier, tu as passé
à côté de nous; un jeune homme était près de toi, et j'ai vu un feu
sombre allumer le visage de mon frère. Ce doit être[1] une chose si
horrible qu'un amour qu'on éprouve seul! Rose, ce doit être[2] un
supplice de tous les jours, de tous les instants; la vie doit devenir[3]
pâle et décolorée, le cœur sans espoir et rempli d'un amer
découragement. Ma chère cousine, je te supplie de ne pas faire endurer à
Léon ces cruels chagrins. Tu as dans tes mains son bonheur et son
malheur, sa force et son abattement; tu as sur lui toute la puissance de
la Divinité. Sois bonne et constante, et, chère Rose, tu auras en retour
tout ce qu'une femme peut désirer de bonheur. Crois-moi, tu peux être un
moment éblouie par l'éclat, étourdie par le bruit; mais ce qui te charme
peut-être aujourd'hui te laisserait plus tard tristement regretter la
félicité qui s'offre à toi. Je t'en prie à genoux, que je n'aie pas à te
reprocher le malheur de Léon; il est si bon, si généreux pour moi! Si tu
le voyais, tu l'admirerais, tu l'aimerais; mais j'ai tort, tu l'aimes,
tu n'as pu cesser de l'aimer; tu n'as pas perdu ces doux souvenirs de
notre enfance qui ne s'effacent jamais et qui sèment dans la vie un
germe de bonheur ou de mort. Tu l'aimes et tu seras à lui, et je jouirai
du spectacle de votre bonheur. Adieu, ma chère cousine, serez-vous chez
vous dimanche?

GENEVIÈVE.

[1] Avant les mots: _ce doit être_, on lit, sous des ratures faites avec
soin: _c'est_,--dans la lettre originale.

[2] Avant les mots: _ce doit être_, on lit, sous des ratures faites avec
soin: _c'est_,--dans la lettre originale.

[3] Il y a _devient_, raturé sur la lettre originale.



XLVII


Le dimanche suivant, Geneviève et son frère dînèrent chez M. Chaumier;
il y avait dans la maison une grande confusion; M. Chaumier s'était mis
le matin dans une grosse colère contre un de ses domestiques, et l'avait
jeté à travers les escaliers; les autres s'étaient immédiatement livrés
aux douceurs du _far niente_. Tout ce qui se trouvait à faire devait
l'être par l'absent; Modeste elle-même voyait son autorité méconnue; le
dîner était en retard, rien n'avançait. Geneviève, avec une grâce
charmante, annonça qu'elle était devenue cuisinière et qu'elle allait se
mêler du dîner; Rose voulut l'aider; les deux cousines voulurent faire
travailler Léon, et il y eut un moment de folle gaieté qui rappela les
meilleurs jours de Fontainebleau.

«Quel dommage, dit Rose, qu'Albert ne soit pas ici!»

       *       *       *       *       *

L'auteur du présent livre se déclare momentanément très-embarrassé.
Voici rempli le nombre de feuillets qui doivent composer le _premier
volume_ de l'histoire qu'il raconte. Or, la poétique du roman enjoint de
finir un volume sur une situation forte, attachante, qui excite
l'intérêt et la curiosité, les tienne en suspens, et fasse chercher avec
impatience le second volume.

Malheureusement, dans l'histoire simple et unie dont il a commencé le
récit, il y a peu de péripéties dramatiques et de grands événements:
c'est une histoire vraie et sans coups de théâtre; ce sont des bonheurs
et des misères de tous les jours, et, par un triste hasard, l'auteur se
trouve arrivé à son dernier feuillet précisément à un point qui,
surtout, ne permet aucun intérêt ni aucune suspension.

Car voici ce qui arrive pour clore le premier volume, ou pour commencer
le second: «Modeste annonce qu'on est servi.» La seule suspension
possible est celle-ci:

La soupe est-elle trop chaude, ou pas assez salée?

Il faut cependant obéir aux règles de lier le second volume au premier
par quelques chaînons qui ne permettent pas au lecteur de remettre à
des temps meilleurs et de négliger la lecture de ce second volume.

L'auteur croit avoir trouvé ce procédé triomphant, et ce procédé, le
voici:

Après le dîner, une des premières per....



DEUXIÈME PARTIE.



I


....sonnes qui entrèrent au salon fut Rodolphe.

Rodolphe, s'adressant à Rose, s'écria: «Nous avons fait, Mme Haraldsen
et moi, une gageure sur laquelle vous pourrez prononcer.»

Rose devint fort rouge. «Et quelle est cette gageure? demanda Geneviève.

--Ce n'est rien, interrompit Rose. C'est une folie.

--N'importe, dit Léon, dis-nous ce que c'est.»

Et il y avait dans la voix et dans le visage de Léon un air d'autorité
et de colère; il y avait quelque chose qu'ils lui cachaient ensemble: il
y avait un secret entre eux deux.

Rose répéta encore que ce n'était rien, que c'était une folie. Mais Mme
Haraldsen, qui avait entendu son nom, s'était levée et approchée du
petit groupe. «Je crois, dit-elle en arrivant, que vous dites du mal de
moi, et je ne suis pas fâchée de vous interrompre.

--Nullement, ma chère Octavie, reprit Rodolphe; il est vrai que nous
n'en disions pas du bien: nous n'avions pas eu le temps, et nous allions
en dire.»

A ce nom d'Octavie, Geneviève rappela ses souvenirs, et ne put douter
que ce ne fût celle qui lui avait coûté tant de larmes. Elle se mit à
l'examiner pendant que Léon, qui l'avait rencontrée souvent chez M. de
Redeuil, lui présentait ses civilités. Peut-être Léon la salua avec un
peu plus d'empressement qu'il n'eût fait sans sa mauvaise humeur contre
Rose. Celle-ci remarqua cet empressement sans en soupçonner la cause.
Rodolphe apprit alors à sa cousine qu'il s'agissait de leur gageure. Mme
Haraldsen lui dit qu'il était fou. Mais Rodolphe ne connaissait de
politesse que celle qui vient de l'usage, celle qui vient du cœur lui
était étrangère; aussi ne vit-il aucun mal à dire à Geneviève: «Il y
avait auprès de vous un vieillard en habit marron, et un jeune homme en
habit bleu. Nous n'avons jamais pu deviner lequel des deux demandait,
lequel des deux faisait l'aumône à l'autre.»

Rose était on ne peut plus malheureuse; Geneviève et Léon savaient
maintenant qu'elle avait en sa présence souffert qu'on plaisantât un
homme qui les accompagnait, et qui probablement était leur ami.

Léon ressentit une joie poignante de ce qu'enfin Rodolphe lui donnait
une occasion d'exhaler un peu de sa mauvaise humeur.

«Monsieur, dit-il, je vais vous le dire: l'homme à l'habit marron est
mon ami; c'est un homme plein de noblesse, d'esprit et de cœur: les
plaisanteries que l'on peut faire sur lui n'exciteraient que son mépris,
mais moi me blesseraient infiniment. C'est lui qui faisait l'aumône à
l'autre.»

Rodolphe regarda Léon avec étonnement. Geneviève poussa son frère. Rose
fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardon de son
peu de participation à l'étourderie qui l'indignait; la sortie de Léon,
quoique un peu brutale, avait été faite avec un air de noblesse et de
dignité, et Rose sentit qu'elle l'en aimait davantage, mais il ajouta:
«Il est malheureux que nos parents se soient assez séparés de nous pour
ne pas connaître nos amis.»

Rose se sentit blessée de ce reproche direct, et renferma dans son
cœur les douces paroles déjà presque sur ses lèvres. Il y eut un
moment de silence que Mme Haraldsen rompit la première. Elle demanda à
Rose si elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine
de quelques compliments, et pria Rose de chanter avec lui un nocturne
qu'ils avaient déjà chanté ensemble. Geneviève adressa à Rose un regard
suppliant pour lui demander de n'en rien faire; mais Rose était piquée
et dit qu'elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon,
conduite par Rodolphe, sans adresser une parole à Léon, sans le
regarder, il crut qu'elle lui arrachait le cœur. Il se leva et sortît
du salon. Geneviève le suivit et l'arrêta dans une pièce qui précédait
l'antichambre.

«Léon, où vas-tu?

--Je m'en vais, dit-il; je ne puis plus y tenir, j'étouffe, je
pleurerais ou je tuerais quelqu'un.

--Tu ne partiras pas, reprit Geneviève, je t'en prie: tu te trompes:
calme-toi, prenons un peu l'air à cette fenêtre. Rose est fâchée contre
toi, tu as été dur; elle t'aime, je l'ai regardée toute la soirée, elle
t'aime.»

Le frère et la sœur restèrent quelque temps à la fenêtre; Modeste
entra, et se plaignit d'être en retard pour dresser le souper dans la
salle à manger où ils étaient. Geneviève dit doucement à Léon: «Rentre
au salon, crois ce que je t'ai dit; je vais un peu aider Modeste.»

Léon obéit à sa sœur, autant pour ne pas abandonner le terrain à
Rodolphe que pour chercher dans les yeux de Rose si sa sœur ne
s'était pas trompée. Rose était encore au piano avec M. de Redeuil; ils
venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait d'applaudissements.
Ces applaudissements partagés entre eux recommencèrent à ulcérer le
cœur de Léon. Il n'approcha pas de Rose et se montra fort empressé
auprès de Mme Haraldsen. Rose s'en aperçut et devint soucieuse; elle
n'entendit pas un mot de ce que lui disait Rodolphe, et Léon, qui ne la
perdait pas de vue, attribua son air pensif aux paroles de M. de
Redeuil.

On pria Léon de jouer du violon; d'abord il refusa, puis ensuite il prit
son violon avec empressement; il voulait avoir devant Rose un succès
qu'il ne lui rapporterait pas, il voulait se venger des applaudissements
qu'elle avait partagés avec Rodolphe. Il joua avec une énergie et une
expression extraordinaires; tout le monde était ému et transporté. Oh!
que Rose eût été fière et heureuse s'il fût venu lui dire, comme il
l'avait fait d'autres fois: «Ma chère Rose, je viens mettre à tes petits
pieds ces applaudissements, auxquels je préfère un de tes sourires!»
Mais il passa devant elle sans la regarder, et s'alla remettre près de
Mme Haraldsen.

Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en
présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte
d'agréments, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de
froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et refrognés, ou
de dire des duretés et des impertinences à la femme dont ils réclament
la préférence; c'est un rôle que Léon jouait on ne peut mieux. Cependant
Rose ne put résister au désir de déranger l'espèce de tête-à-tête qu'il
avait avec Mme Haraldsen, et elle vint parler à cette dame, suivie de
Rodolphe. Il y avait assez de monde dans le salon pour que ces diverses
manœuvres ne pussent être remarquées ou comprises, et d'ailleurs,
les femmes ont en ce genre une stratégie merveilleuse. A ce moment,
Geneviève entra assez pâle pour que Mme Haraldsen lui demandât ce
qu'elle avait. Geneviève répondit qu'elle avait eu froid, et le groupe
se trouva reformé comme il l'avait été au commencement de la soirée. La
pauvre Geneviève ne disait pas que c'était au cœur qu'elle avait eu
froid, et que c'était le genre de froid que fait sentir la lame d'une
épée. Soit qu'en parlant à Modeste elle eût conservé un accent de
commandement qui eût blessé l'intendante de M. Chaumier, soit plutôt que
celle-ci exerçât jusqu'à la troisième et la quatrième génération sa
haine contre la pauvre Rosalie Lauter, elle accepta l'aide de Geneviève,
et, tout en parlant de choses et d'autres, dit:

«M. de Redeuil est très-amoureux de Mlle Rose; je ne sais pas si la
demande a été faite.

--Comment! dit Geneviève, est-ce qu'il est question de quelque chose?»

Modeste, qui ne savait absolument rien, prit un air discret et réservé,
puis elle ajouta: «Ce sera un mariage très-convenable; j'espère que M.
Albert ne tardera pas à en faire un au moins semblable, car sa position
lui permet de choisir, et il y a plus d'une demoiselle qui le trouve
fort aimable, et qui s'en passera, du moins pour mari, si elle ne lui
apporte pas deux cent mille francs, comme il le disait lui-même la
dernière fois qu'il a dîné ici; c'est le moins qu'il lui faille.»

Geneviève était rentrée dans le salon. Voici la conversation qui se
continuait dans le petit groupe composé de Mme Haraldsen, de Rodolphe,
de Rose, de Geneviève et de Léon. Aucune parole n'était dite sans
intention. Mme Haraldsen, seule, n'était mue que par un sentiment de
coquetterie naturelle presque innocent. Mais Rose voulait blesser à la
fois Léon et Mme Haraldsen, dont elle le croyait fort occupé.
Geneviève, toute douce qu'elle était, n'avait pas oublié _Octavie_, ni
le chiffre sur le bouleau; et les perfides confidences de Modeste
l'avaient aigrie. Rodolphe cherchait à reprendre sur Léon l'avantage que
le violon de celui-ci lui avait enlevé, et Léon ne manquait pas une
occasion de piquer Rose et Rodolphe. Geneviève, la première, voulut
faire parler des nouvelles amours d'Albert pour faire un peu souffrir
Mme Haraldsen, et dit à Rose:

«Nous avons reçu des nouvelles d'Albert; c'est la lettre la plus
extravagante que l'on puisse imaginer. Il est fou amoureux d'une fille
de théâtre; il prétend que c'est sa seule passion sérieuse, et que les
autres femmes ne lui ont jusqu'ici inspiré que des caprices passagers.»

Si Léon n'eût été aussi occupé de son côté, il n'eût pas manqué d'être
étonné de tout ce que sa sœur avait découvert dans la lettre
d'Albert.

ROSE.--Il y a des goûts si singuliers!

LÉON.--Je les approuve tous, et je ne m'aviserai jamais de me chagriner
d'une préférence qu'un autre homme obtiendrait sur moi; cela est le plus
souvent fondé sur quelque chose de si bête, qu'on ne peut ni s'en
désoler ni s'en enorgueillir.

RODOLPHE.--Vous montez, je crois, à cheval, monsieur Léon?

LÉON.--Oui, monsieur; et vous?

RODOLPHE.--Mais j'étais à cheval la dernière fois que nous nous sommes
rencontrés.

(Grimace de Léon signifiant que c'est justement pour cela qu'il émet son
doute.)

RODOLPHE.--Qui est-ce qui vous vend vos chevaux?

LÉON.--Je n'achète pas de chevaux.

GENEVIÈVE.--Rose, as-tu vu la nouvelle passion de ton frère? Elle
s'appelle Éléonore: elle joue au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

ROSE.--Oui, certes, et elle est très-belle.

GENEVIÈVE.--Très-belle, en effet.

Ici les deux méchantes filles, chacune dans un intérêt différent,
tombent admirablement d'accord pour torturer Mme Haraldsen; elles font
l'éloge de tout ce qui manque à celle-ci. Mme Haraldsen, toute jolie
femme qu'elle est, a plus d'éclat et de grâce que de beauté réelle, et
elle perd infiniment à être examinée en détail: elle a peu de cheveux,
des dents médiocres, les bras minces, le front un peu trop bas, le nez
légèrement relevé.

ROSE.--Éléonore a d'admirables cheveux noirs.

GENEVIÈVE.--Je ne sais rien de beau comme des cheveux épais. Et quel
joli bras!

ROSE.--Ce n'est pas un de ces bras maigres et décharnés comme on en voit
tant. J'aime bien un joli bras.

GENEVIÈVE.--As-tu remarqué la noblesse de son front si pur et si élevé?

ROSE.--Bien sûr: mais ce que j'aime surtout, ce sont ses dents (Mme
Haraldsen serre les lèvres); ce sont deux rangées de perles, tant elles
sont blanches, petites et bien rangées.

GENEVIÈVE.--Les dents forment une beauté indispensable; une femme qui
n'a pas de belles dents ne peut en aucun cas être réputée jolie.

MADAME HARALDSEN.--Il fait bien chaud ici.

ROSE.--Et comme son nez est fin et droit! Ce sont réellement les seuls
nez qui aient de la grâce et de la noblesse.

GENEVIÈVE.--Aussi, j'excuse bien Albert.

LÉON.--Eh! mon Dieu! ces femmes-là valent quelquefois mieux que bien
d'autres.

RODOLPHE.--Cela dépend de quelles autres vous voulez parler.

LÉON.--Il y a souvent chez elles moins d'astuce et de perfidie que dans
le cœur de telle jeune fille admirée pour son ignorance et sa
naïveté.

MADAME HARALDSEN.--On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes
de défauts et de qualités qu'elles n'ont pas: ce sont des miroirs qui
réfléchissent toutes les impressions et n'en gardent aucune. Contre
elles, la colère est de l'injustice; pour elles, l'amour une sottise.

Ici la musique se fit entendre; Rose espérait que Léon l'engagerait pour
la contredanse; mais lui pensa qu'elle avait probablement déjà été
engagée par Rodolphe, et d'ailleurs, il ne voulait pas revenir le
premier après les torts qu'il supposait à sa cousine; il resta immobile:
Rodolphe offrit la main à Rose, qui se leva. Léon fut très-irrité de ce
qui n'arrivait que par sa faute, et il invita Mme Haraldsen; mais elle
était engagée, et son cavalier vint la prendre. Léon n'osa pas inviter
une autre femme; il lui semblait qu'inviter une femme après le refus
d'une autre, c'était lui dire: «Vous êtes moins jolie que Mme ***; si
elle m'avait accepté, je n'aurais pas fait à vous la moindre attention:
mais, puisqu'elle est engagée, faute de mieux, je danserai avec vous.»

Geneviève, qui dansait en face de Rose, lui dit: «Rose, je t'en supplie,
parle à Léon, il est désespéré.»

Après la contredanse, quelqu'un vint engager Rose pour la suivante; elle
répondit tout haut: «Non, je suis engagée par mon cousin.»

La première impression de Léon en entendant ces mots fut une joie
excessive; mais il se rappela qu'il avait engagé Mme Haraldsen et qu'il
ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dicté le mensonge
de Rose. Sa position était on ne peut plus embarrassante; il ne pouvait
manquer de danser avec _Octavie_, et cependant ne pas danser avec Rose
empêchait une explication pour laquelle il eût donné la moitié de sa
vie; d'ailleurs, c'était compromettre étrangement sa cousine aux yeux de
celui qu'elle avait refusé. «Mon Dieu, Rose, dit-il, je suis désolé,
mais....»

Peut-être quelques mots de tendresse eussent désarmé Rose; mais on avait
joué les premières mesures, et Mme Haraldsen vint à eux et dit: «Il
faut, monsieur Léon, que je vienne vous chercher; serai-je assez forte
pour vous emmener?»

Rose tourna les yeux d'un autre côté et s'assit; Léon alla se placer au
quadrille.

Rose était exaspérée; elle ne trouvait aucune excuse à Léon; elle avait
fait une avance qu'il n'avait pas acceptée, elle était humiliée par Mme
Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu'on lui eût préféré les
sept ou huit laiderons les plus désagréables, qui tous avaient trouvé
des danseurs. Léon avait les yeux fixés sur elle et cherchait à
rencontrer un de ses regards; mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une
seule fois de son côté. Il ne fit qu'embrouiller la contredanse et
s'empressa d'aller inviter Rose; mais elle l'était déjà. «Et pour la
suivante?

--Aussi.

--Et celle d'après?

--Également.»

Léon se retira dans un coin du salon où il trouva Geneviève.

«Tu ne danses pas? lui dit-il.

--Non, je suis fatiguée et j'ai mal à la tête.

--Veux-tu nous en aller? j'en serai enchanté.

--Volontiers.»

Geneviève alla dire bonsoir à Rose, qui lui dit: «Est-ce que tu as vu
l'objet de la passion d'Albert?

--Non, dit Geneviève; et toi?

--Pas davantage.»



II

Albert à Léon.


Au fait, autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne
sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris dans
un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul,
prisonnier, affamé; je viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des
livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne
finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt
volumes; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris,
comme Silvio Pellico, le célèbre captif:

    Miei prigioni.--Mes prisons.

Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma
lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais
de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme
charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant.
Pendant que son mari paye un supplément de poste pour ses bagages, et
que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus
pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les
dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir à moi-même.

«Comment! Zoé, nous avons voyagé si près l'un de l'autre! Et où
allez-vous?

--Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans une propriété
appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.»

Je réponds par la phrase de rigueur.... mémoire du cœur.... trace
ineffaçable.... puis, comme péroraison, je jette un regret.... «Quel
malheur de ne pas vous voir quelques heures!»

On me répond: «Rien n'est plus facile; trouvez-vous à minuit à tel
endroit...»

Le mari revient, je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver
un prétexte....

Mon Dieu! que j'ai faim! il est au moins midi....

Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule, disons la
vérité: une femme en voiture, à Belle-Ile-en-Terre, dans un autre
logement, une femme chez laquelle on est introduit à minuit, quand
autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; c'est presque une
autre femme! et c'est si joli, une autre femme!

A vrai dire, toutes les femmes sont _la même_, il n'y a de variété que
dans les circonstances. Donc, j'arrive à minuit à la porte indiquée; il
pleuvait à verse, on m'ouvre: c'est Zoé elle-même, elle a une nouvelle
femme de chambre à laquelle elle n'ose se fier; il faudra que je parte
avant le jour, à cinq heures! très-bien.

Vers trois heures je m'endors, très-mal. Il y a deux choses que les
femmes ne pardonnent pas: le sommeil et les affaires. Heureusement que
la voiture avait fatigué la belle (ô homme modeste que je suis!); elle
s'endort aussi.

Je ne crois pas que les gens bien organisés dorment jamais entièrement:
il y a une partie d'eux qui veille et qui les regarde dormir. En effet,
chaque fois que j'ai dû me lever de bonne heure pour une partie de
chasse.... ou pour tout autre plaisir, je me suis toujours réveillé à
l'heure précise. Mais, cette fois, il s'agissait d'aller recevoir une
pluie froide et de remettre des bottes un peu difficiles, que l'humidité
devait avoir rendues plus difficiles encore. Je ne me réveille pas, ni
Zoé non plus, si ce n'est à sept heures du matin. Le jour entrait à
grands flots dans la chambre. Zoé me dit: «Nous sommes perdus!

--Diable! repris-je, il est désagréable d'être perdu si matin.»

Encore à moitié endormi, je manque d'imagination et d'expédients.

Pendant ce temps, je me lève en toute hâte; mais quand je veux mettre
mes bottes, je les croyais difficiles, elles sont impossibles; je fais
des efforts horribles, une sueur froide coule sur mon front, les muscles
des pieds comprimés me font horriblement souffrir, les nerfs me font
mal; je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la
poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zoé, j'y mets de la
cendre, j'y mets des bûches pour les élargir, j'y mets tout ce que je
trouve sous la main, j'y mets tout, excepté mes pieds; je prends deux
clefs, je les passe dans les _tirants_, et je tente un effort suprême:
les veines de mon front sont gonflées comme des cordes, j'ai le visage
violet, les _tirants_ se cassent, je tombe assis, il n'y a plus moyen.
Zoé pâle et tremblante vient à moi, et me dit: «Taisez-vous, ne faites
pas de bruit; j'entends mon mari qui rôde dans la maison.»

Oh! les maris ne savent pas tous leurs avantages. Celui de Zoé est un
être frêle que je tuerais d'un coup de poing; eh bien, l'idée de le voir
entrer me fait battre le cœur, et je me sens pâlir, j'ai peur. Peur
de quoi? Je ne sais, mais j'ai peur, je tremble.

Zoé boit un verre d'eau et se ranime. Elle achève de se vêtir et me dit:
«Restez là, ne remuez pas, ne répondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme
de chambre viendra vous délivrer.» Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous
sommes même pas embrassés. Nous nous abhorrons tous les deux. Zoé me
pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela
dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule
contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que
j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je
viens de me réveiller, et je t'écris. Je ne sais combien de temps j'ai
dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les
misères de tous les prisonniers célèbres, je me trouve plus malheureux
qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et
dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas même
d'enfants que je puisse manger comme Ugolin.

Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir été
obligé de manger ses enfants. Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins
qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du
tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre
qu'Ugolin.

Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non
pas que je t'écrive en vers: je sens que je ne me porterai à cet excès
qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il
sera toujours temps de faire des stances.

       *       *       *       *       *

Ah! le réveil est agréable. Il paraît qu'on est entré ici: je trouve un
pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin
de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de
groseilles; cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines
il faut pour équivaloir à un bifteck.

Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté, et je ne puis
chanter; je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les
prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs
de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-être; mais
c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais écrire
les chansons qui me viennent.

    Allons, enfants de la patrie,
    Le jour de gloire est arrivé;
    Contre nous de la tyrannie....

     *       *       *       *       *

    Liberté! liberté chérie!

     *       *       *       *       *

    O mon pays! de tes belles campagnes,
    Je garderai le touchant souvenir.

     *       *       *       *       *

     *       *       *       *       *

    Loin des chalets qui m'ont vu naître.

     *       *       *       *       *

     *       *       *       *       *

     *       *       *       *       *

    Rendez-moi ma patrie
    Ou laissez-moi mourir.

     *       *       *       *       *

    O Liberté! vierge sainte et sans tache!

     *       *       *       *       *

    Viva! viva la libertà!

     *       *       *       *       *

    ......L'habitant des montagnes
    Respire près du ciel l'air de la liberté.

     *       *       *       *       *

    Plutôt la mort que l'esclavage,
    C'est la devise des Français.

     *       *       *       *       *


Je ne chanterai pas celle-ci:

    On nous disait: «Soyez esclaves:»
    Nous avons dit: «Soyons soldats!»

Je ne vois pas assez la différence des deux choses, et n'aime pas à
disputer sur les mots.

Mais voici l'air de la Malibran:

    J'avais perdu la paix et les beaux jours:
    Je les retrouve en voyant ma patrie:
    De son pays on se souvient toujours.

Oh! que tout ce qui est dehors me paraît beau! Je me sens pris d'un
amour des champs que je ne me connaissais pas, surtout à ce degré.
J'aime les forêts et leur sombre murmure; j'aime les prairies, j'aime
les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des
rues; je voudrais être éclaboussé rue Vivienne, je voudrais être battu
sur le boulevard des Italiens.

Tout contribue à m'attrister, tout est ligué contre moi. Il faut que la
pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs
calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de gaies et de tristes.
Le chocolat est une couleur ennuyeuse. Il y a des supplices par lesquels
on pourrait tuer les gens nerveux en peu de temps, et les lois n'ont
rien prévu de cela. Rien ne m'épouvanterait plus qu'un jugement ainsi
conçu.... A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? l'assassinat est
toléré depuis l'institution du jury. Dernièrement, un frère a coupé sa
sœur en morceaux: il a été déclaré coupable, mais avec des
circonstances atténuantes, soit parce que c'était sa sœur, soit parce
que les morceaux étaient petits. Il n'y a qu'un crime pour lequel il n'y
ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes à faire
admettre:

C'est de secouer un tapis par la fenêtre. On n'admet pas même la preuve
du contraire. Il y a deux mois, une bonne femme, accusée d'avoir laissé
secouer _dans la rue_, _par la fenêtre_, un _tapis_, par _son
domestique_, offrait les preuves de ceci:

Qu'elle n'avait pas de _fenêtre_ sur la rue, qu'elle n'avait pas de
_tapis_, qu'elle n'avait pas de _domestique_.

Elle fut condamnée à l'amende et aux frais.

Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans
l'état actuel de la justice. Eh bien! la condamnation que je redouterais
le plus serait celle-ci:

«Condamné à la prison.

«Et, attendu la récidive, la prison sera couleur de chocolat.»

Je vais lire, j'ai trouvé un livre qui va peut-être m'amuser; aussi
bien, j'ai épuisé presque tout le papier blanc.

.... Décidément ce livre m'ennuie. Mais quand on viendra me délivrer,
car je suppose toujours qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je
m'en irai? Depuis ce matin, j'aurais bien pu mettre mes bottes, si
toutefois il n'est pas devenu tout à fait impossible de les mettre. J'ai
faim, mais encore des confitures de groseilles! Si je suis jamais rendu
à la liberté, je me promets bien de ne jamais manger de confitures de
groseilles. C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu à Zoé de me
mettre dans une armoire ou dans un tiroir de commode. Ah! parbleu, voici
un excellent moyen de mettre mes bottes: il n'y a rien de tel que la
solitude et la méditation; je coupe les tiges de mes bottes, et il me
reste des souliers qui se mettent d'eux-mêmes.

       *       *       *       *       *

Trois jours après avoir écrit tout le griffonnage qui précède, je le
retrouve dans une poche d'habit. Je vous l'envoie. Voici comment a fini
mon emprisonnement: Ce n'est qu'à une heure du matin que ma jolie
geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'à quatre heures. Cela
n'empèche pas que ma lettre est encore datée de Belle-Ile-en-Terre, par
le ridicule accident qui m'est arrivé hier. Il n'y avait pas de place
dans la diligence; je loue une voiture et je prends des chevaux à la
poste. Je monte dans la voiture, le postillon ferme la portière et va
boire avec des camarades. Je me rappelle tout à coup que j'ai oublié
quelque chose, j'ouvre la portière du dedans, je descends, je la referme
parce qu'elle gênait le passage, et je vais chercher l'objet qui me
manquait. En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et
rouler des roues; je hâte le pas, j'arrive à la rue: plus de voiture! Le
postillon ne s'est pas aperçu que j'étais redescendu de la voiture où il
m'avait enfermé, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il
ramène la voiture et mes effets. Adieu. Geneviève a-t-elle trouvé ma
brocatelle orange et noire?

Albert Chaumier.



III


Ce fut Rose, cette fois, qui écrivit à Geneviève. Elle lui disait
qu'elle ne pardonnerait jamais la conduite de Léon, lors de la dernière
soirée; qu'elle le dégageait de son serment, et qu'elle se croyait
parfaitement quitte du sien. Geneviève était déjà assez malheureuse de
la lecture qu'elle faisait des lettres d'Albert. Elle courut chez Rose,
la prit dans ses bras, la pria, la conjura. Rose fut inflexible. Elle
répondit qu'elle chérissait toujours Geneviève, qu'elle continuerait à
aimer Léon en bonne cousine, mais qu'elle ne voulait plus de lui pour
son mari. «S'il est ainsi avec moi, disait-elle, que serait-ce quand je
serais à lui? Il m'a humiliée.»

Ce mot rassura Geneviève; elle comprit que Rose ne ressentait contre
Léon que ce genre de colère exclusivement réservé aux gens qu'on aime.
Elle retourna donner à Léon la _bonne nouvelle_; mais celui-ci, à son
tour, répondit: qu'il ne se souciait en aucune façon des sentiments de
_mademoiselle Chaumier_; qu'il ne méprisait au monde rien tant que la
coquetterie, et qu'il n'y avait pas moyen de douter qu'elle ne fût
coquette à un degré peu ordinaire; qu'à ses yeux, le mouvement de
coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prêter une
sorte d'attention à M. de Redeuil, la flétrissait à jamais, etc., etc.;
ce qui n'empêcha pas que Léon ne fît pas une course sans que la maison
de M. Chaumier se trouvât sur son chemin. M. Anselme annonça qu'il
allait s'absenter pour quelques mois; que ce serait probablement son
dernier voyage, et qu'il ramènerait le baron. Avant son départ, il
courut avec Geneviève tous les magasins, encombrant l'appartement de
Mlle d'Arnberg de tout ce qu'elle trouvait riche ou joli. Geneviève
avait fait à l'habit marron une reprise si parfaite, qu'il eût été
difficile de retrouver même la place de la déchirure. Il lui avait dit:
«Ma belle voisine, il faut que vous me fassiez une promesse; j'ai là une
vieille bague, sans la moindre valeur, que je veux que vous portiez pour
l'amour de moi. Donnez-moi votre parole que vous ne la quitterez pas
jusqu'à mon retour.»

Et il tira de la poche de son habit marron un petit écrin, dans lequel
était renfermée une bague surmontée de perles et d'un diamant beaucoup
trop gros pour être fin.

Quelques jours avant son départ, il prit Léon à part, et lui dit: «Mon
cher enfant, je ne sais pas l'état de vos affaires, et je ne vous quitte
pas sans inquiétude.»

Léon lui affirma qu'il gagnait de l'argent au delà du nécessaire. La
veille de son départ, M. Anselme pria Geneviève et Léon de rester avec
lui toute la journée. Le soir, il se fit répéter tous ses airs favoris,
il fit chanter Geneviève, il examina ses cheveux, sa taille, ses mains;
il lui donna quelques conseils sur sa santé, qui, disait-il, lui
semblait depuis quelque temps avoir subi un peu d'altération; puis, à
minuit, il se leva, serra la main de Léon, donna à Geneviève un baiser
sur le front, leur répéta trois ou quatre fois qu'il reviendrait
bientôt, et les quitta. Le matin, on entendit une voiture s'arrêter à la
porte et M. Anselme frappa à la porte de Léon. Il lui dit encore adieu,
et entra dans la chambre de Geneviève, qui dormait profondément. Son
visage était calme et rose; il la regarda longtemps, puis descendit
l'escalier en disant à Léon: «A bientôt.»

A ce moment, plusieurs des élèves de Léon se mettaient en route pour la
campagne, et Léon n'avait pas avoué la vérité à Anselme quand il lui
avait dit qu'il gagnait plus d'argent qu'il ne lui en fallait. Il
commençait au contraire à se trouver fort gêné; chaque fois qu'il
passait la porte d'un de ses élèves, il tremblait toujours qu'un
domestique ne lui dît froidement: «Monsieur est parti.» Il ne voulait
pas surtout que Geneviève sentît la moindre atteinte de la pauvreté. Ce
que disait Anselme n'était que trop vrai: elle perdait chaque jour le
beau coloris de la santé.

Il y avait deux ans que Mme Lauter était morte. Léon et Geneviève s'en
allèrent à Fontainebleau. Ils arrivèrent le premier jour de mai; c'était
le jour où leur mère avait été enterrée. Leurs premiers pas se
dirigèrent vers le cimetière; il était tout en fleur; de beaux
rossignols fauves sautillaient dans les chèvrefeuilles; mais quel fut
leur étonnement, quand, à la place de la croix de bois qu'on avait
placée sur le cercueil de Mme Lauter, ils trouvèrent une grande pierre
de marbre noir! Il y avait sur la pierre le nom de Rosalie Lauter, et
au-dessous plusieurs dates, dont l'une était celle de sa mort, et une
autre celle de sa naissance. Quant aux autres, le sens leur en était
inconnu. Le tombeau était entouré d'une grille de fer; le frère et la
sœur s'agenouillèrent et baisèrent le marbre qui recouvrait leur
mère. Les yeux de Geneviève avaient un éclat inaccoutumé. Elle racontait
bas à sa mère tout ce que personne ne savait, son amour si malheureux et
ses angoisses de tous les jours; elle lui disait: «J'aime Albert!» Et
elle sentait quelque adoucissement à ses chagrins en confiant ce secret
qui lui brûlait le cœur; puis elle se laissa entraîner jusqu'à parler
haut, et elle dit: «O ma mère, ma bonne mère! ton fils a été respectueux
pour tes dernières volontés; il m'a aimée et protégée, il a travaillé
pour moi, il a veillé pour moi, il a accepté ton legs de bonté et de
dévouement. O ma mère, bénis-le, et prie dans le ciel pour son bonheur.»
Et elle ajouta tout bas: «Prie Dieu d'ajouter à sa vie toute la part de
bonheur à laquelle j'ai dû renoncer; prie Dieu qu'il détourne de lui les
tourments affreux que j'endure, et qu'il m'appelle bientôt auprès de
toi, et qu'il fasse de moi l'ange protecteur de ceux que j'aime sur la
terre d'une tendresse impuissante et inutile.»

Léon la regarda avec tendresse et dit: «Ma mère, bénis tes enfants.
Geneviève est mon appui et ma consolation; prie Dieu qu'il seconde mes
efforts et qu'il me fasse réussir à l'entourer de tout ce qui fait le
bonheur des autres femmes. O ma mère, ma bonne mère, Rose nous
abandonne; nous sommes devenus des étrangers dans ta famille, et des
étrangers nous ont remplacés. Ton frère et Rose ont oublié ce que tu
leur avais demandé en mourant. Ma mère, tu nous as laissés seuls!»

Ils restèrent encore quelque temps agenouillés; puis ils se levèrent,
regardèrent la tombe comme s'ils eussent voulu, de leurs regards,
percer la terre et revoir les traits adorés de la morte. Enfin, ils
quittèrent le cimetière et allèrent chercher chez M. Semler les clefs de
la maison. A leurs questions sur le tombeau de marbre noir, il répondit
qu'on l'avait envoyé de Paris, par des hommes qui avaient fait tous les
travaux et s'étaient dits envoyés et payés par la famille de la défunte.

Ils se dirigèrent vers la maison où s'étaient écoulés les jours de leur
heureuse enfance. Il leur sembla qu'ils étaient reportés à cette époque
de leur vie; rien n'était changé; l'herbe encadrait toujours les pavés
de la cour, les sorbiers du jardin étaient en fleur, l'herbe avait
envahi leurs plantations, les volubilis s'étaient semés d'eux-mêmes et
commençaient à sortir de terre. On n'avait rien déplacé dans les
chambres. Ils retrouvèrent les mêmes gravures sur les murailles; dans la
chambre de Rose et de Geneviève étaient encore des jouets de leur
enfance, les raquettes et les volants.

Le salon où l'on se rassemblait avait encore les fauteuils dérangés,
dont le nombre leur rappelait combien ils étaient alors. Celui de Mme
Lauter était auprès de la fenêtre, et, dans le coin de la cheminée, on
retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute
petite, s'enfonçait et s'endormait le soir. La pendule, qui n'avait
jamais été remontée depuis, s'était arrêtée à l'heure où la famille
avait quitté Fontainebleau. Le piano était ouvert, et Geneviève retrouva
dessus tous les airs qu'elle chantait alors avec Rose. Elle posa les
mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et
cette voix leur alla au cœur.

Elle chanta, et chanta cet air que sa mère l'avait un jour obligée de
chanter: _Bonheur de se revoir_.

Et le frère et la sœur se mirent à fondre en larmes; car ils ne
revoyaient personne.

Léon dit à Geneviève: «Tiens, Geneviève, le jour que l'on a enterré
maman, tu étais assise là, et Rose était près de toi. Te souviens-tu
comme elle me promettait de m'aimer?»

Et Geneviève refoulait dans son cœur tous les souvenirs d'Albert qui
venaient l'assaillir. Ces émotions trop fortes l'avaient accablée; elle
se coucha. Léon vint s'asseoir à côté de son lit; tous les deux
parlèrent du passé jusque très-avant dans la nuit; puis Geneviève céda
au sommeil, et Léon s'endormit dans son fauteuil, la tête appuyée sur le
bord du lit de sa sœur.

Le lendemain au matin, Geneviève prit dans le jardin les grains de
volubilis qui commençaient à germer, et alla les planter autour de la
tombe de Rosalie.

De retour à Paris, ils trouvèrent une lettre d'un des écoliers de Léon,
qui l'avertissait qu'il suspendait _momentanément_ ses leçons et qu'il
lui écrirait pour lui désigner le jour où il pourrait revenir.

Une autre lettre invitait Léon à une partie de plaisir avec plusieurs de
ses amis musiciens et peintres. Une troisième le fit frémir: elle
commençait ainsi:

«Monsieur,

«Voici l'époque où j'ai l'habitude de quitter Paris....»

Mais, à la fin, on le priait de vouloir bien continuer ses leçons à
Auteuil, et on ajoutait au prix de la leçon le prix d'une voiture pour
aller et pour revenir.

Léon, qui gagnait passablement d'argent, n'en dépensait guère pour
s'amuser. Son plaisir le plus vif était de faire en sorte que Geneviève
ne manquât de rien; au lieu d'aller au théâtre ou dans toute autre
réunion dite amusante, il rapportait à Geneviève un ruban ou un bouquet.
S'il voyait dans la rue, à une femme, un objet de toilette qui lui allât
bien, il n'avait pas de repos qu'il n'en eût porté un semblable à sa
sœur. Quand ils étaient invités ensemble dans quelque maison, il
songeait huit jours d'avance à la toilette de Geneviève, et l'accablait
de questions: «As-tu tout ce qu'il te faut? Tes souliers de satin
sont-ils assez frais? Auras-tu ta belle robe?»

Jamais, quelque serein que pût être le temps, il ne la ramenait à pied
d'une soirée ou d'un bal. Il fallait, au bal, qu'elle eût le plus beau
bouquet et les rubans les plus nouveaux.

Pour lui, quoiqu'il aimât naturellement la parure, qu'il fût jeune et
beau, et désireux d'attirer les regards des femmes, il se contentait
d'être mis _décemment_, c'est-à-dire du costume le plus simple. Il avait
des habits qu'on aurait pu citer comme des

    _exemples de longévité_,

à l'époque de l'année où les journaux, qui ne savent que dire entre deux
sessions des chambres, inventent, tous les matins, pour remplir leurs
colonnes, des centenaires, des pluies de crapauds, des veaux à deux
têtes et des betteraves monstrueuses.

Il faisait une notable économie sur les gants, qu'il portait
invariablement noirs. A la ville il avait des bottes _remontées_;
quelquefois même un œil un peu exercé découvrait, sur le côté d'une
botte, une petite pièce que le savetier du coin avait de son mieux
cherché à dissimuler. Jamais il ne prenait une voiture, à quelque
distance que ses leçons se trouvassent les unes des autres. Jamais il
n'entrait dans un café. Aussi, quand son voisin le peintre vint le
trouver pour avoir sa réponse, lui dit-il:

«Je n'irai pas.

--Il est donc décidé que tu ne seras jamais d'aucune partie?

--J'ai des occupations qui me privent de celle-ci.

--Comme des autres. Tu as tort, ce sera charmant!

--Je n'en doute pas, mais je ne puis en être.»

Et le soir, au souper, comme la conversation tombait sur Léon, on dit:
«C'est singulier comme il est changé! Lui, qui autrefois était toujours
notre chef de troupe; lui, dont la gaieté nous mettait tous en train;
lui, qui s'habillait avec tant d'élégance!

--Comme il est changé!

--A-t-il fait quelque grande perte? Est-il en proie à un violent
chagrin?

--Nullement; je l'ai rencontré il y a quelques jours, il était aussi gai
que je l'aie jamais vu. Mais ce qu'il évite surtout maintenant, c'est de
dépenser de l'argent.

--C'est étonnant. Mais il doit en gagner?

--Il en gagne beaucoup.

--Qu'en fait-il alors?

--Je crois qu'il l'enfouit.

--Il est donc avare?

--Il faut qu'il le soit devenu.

--C'est dommage.

--Oui, c'était un excellent garçon.

--Il faut le corriger.

--Oui, il faut lui faire honte de son avarice.»

En effet, à quelques jours de là, comme Léon arrivait dans l'atelier du
peintre, il les trouva réunis quatre ou cinq.



IV

L'atelier.


Les dictionnaires prétendent qu'un atelier est

«Un lieu où plusieurs ouvriers se réunissent pour travailler ensemble.»

L'atelier d'Antoine Huguet n'était pas tout à fait cela. Ils étaient là
quatre gaillards, qui, chagrinés de ne pouvoir perdre que chacun
vingt-quatre heures par jour, s'étaient réunis et associés, pour avoir,
par ce moyen, quatre-vingt-seize heures à leur disposition.

On se lève le matin ou à peu près. On n'est qu'à demi réveillé; il n'y a
pas moyen de travailler si on ne boit une goutte de rhum. «Rapin! où est
le rapin? Rapin, où es-tu?» On voit alors se lever, d'un coin où il
dormait, un gamin de quatorze ans, avec de longs cheveux et une calotte
grecque sur le côté de la tête; il a une blouse grise, qu'il a choisie
de cette nuance, parce que les taches y paraissent mieux. Le rapin, dont
le véritable nom est depuis longtemps oublié, a été nommé Gargantua, à
cause de son formidable appétit. «Rapin, va chercher du rhum.» Le rapin
demande de la _monnaie_. A peine est-il dans la rue, qu'on le rappelle.
«A propos, je n'ai plus de tabac.»

Le rapin revient au bout d'une heure et demie; on l'accable de
reproches. «Tu nous fais perdre notre temps.» Le rapin, qui n'est pas
dupe du chagrin de ces messieurs, ne sourcille pas. On lui prédit qu'il
mourra sur l'échafaud. Le rapin arrange les palettes. Le rhum est bu.

«Travaillons, dit Antoine.

--Ah! si nous fumions une pipe?

--Oui, cela excite le cerveau.»

Quand la pipe est fumée:

«Ah! maintenant, à l'ouvrage.

--Quelle heure est-il?

--Neuf heures.

--Diable! dans une demi-heure il faudra déjeuner, nous déranger, quand
nous commencerons à nous mettre en train; j'ai horreur du travail
interrompu.

--Je crois que nous ferons mieux de ne nous mettre à l'ouvrage qu'après
déjeuner.

--Voilà une matinée de perdue.

--C'est la faute de cet odieux Gargantua.

--Infâme Gargantua!

--Gargantua est notre ruine.

--Je propose de brûler Gargantua.

--De le crucifier.

--De le disséquer.

--De l'empailler.»

Gargantua ne s'émeut nullement; on lui commande d'aller chercher le
déjeuner.

«Qu'allons-nous manger?

--Je ne sais pas.

--Ni moi.

--Ni moi.

--Ni moi.»

Gargantua va se rasseoir dans son coin. Après une longue discussion, on
établit que l'on est à la fin du mois, que la caisse est presque vide.
On mangera à déjeuner du pain à discrétion, du fromage d'Italie; on fera
un dîner sérieux, un dîner raisonné. L'un recommande à Gargantua que le
fromage soit gras, un autre exige qu'il soit maigre; tous deux jurent de
l'assommer s'il n'obéit pas. Gargantua ne fait pas la moindre attention
à ce qu'on lui dit. Il rapporte le fromage d'Italie au bout d'une petite
heure. On déjeune, on fume encore une pipe. «Allons, à l'ouvrage.» Les
quatre amis restent interdits. Est-ce qu'il ne se présentera pas un
prétexte pour ne pas travailler? En voici un qui a froid. Et, en effet,
l'atelier est grand: il a encore gelé blanc cette nuit. Un peu de feu
égaye l'esprit.

«Il faut faire du feu.

--Avec quoi allons-nous faire du feu?

--Ah! oui, avec quoi?

--Il y a sur le carré une vieille malle.

--A qui est-elle?

--Je n'en sais rien.

--Ni moi.

--C'est une malle abandonnée.

--Une malle qui nous gêne beaucoup.»

On allume le feu, on s'assied autour du feu, et on fume une nouvelle
pipe, on cause, on chante.

«Allons, maintenant, travaillons.

--Quelle heure est-il?

--L'horloge est arrêtée.

--Il faut la remonter.

--Gargantua, va demander l'heure.»

Cette fois, il reste dehors cinq grands quarts d'heure.

«Diable! midi et demi; le modèle que nous attendons à une heure!

--Ce n'est pas la peine de commencer avant le modèle.

--Moi, je vais me raser. Je n'aurai plus à m'occuper de rien jusqu'au
dîner, et je travaillerai sans distractions.»

Le modèle ne vient qu'à deux heures; on le place.

«Pourvu qu'il ne nous arrive pas un importun, un flâneur!

--Je déteste les flâneurs.

--C'est la peste des ateliers.»

Et chacun répète: «Pourvu qu'il ne vienne pas de flâneurs!» Mais en
disant cela, ils tournent les yeux vers la porte, et il n'est pas
malaisé de voir que l'arrivée d'un flâneur comblerait tous leurs
vœux.

«Gargantua, tu vas cirer nos bottes.

--Oh! avant, remets de la malle dans le feu.

--Il y a peut-être encore du charbon de terre à la cave.

--Gargantua, va voir à la cave.»

En effet, on trouve quelques morceaux de charbon.

«Gargantua! les bottes!

--Tiens, tu iras porter cette lettre.

--Et celle-ci.

--Tu battras ma redingote.

--Tu donneras un coup de balai dans ma chambre.»

Gargantua ouvre la bouche, on se récrie:

«Tiens! Gargantua qui parle!

--Parle, Gargantua.

--Il faut qu'il monte sur une chaise.

--Non, sur la planche.»

On hisse Gargantua sur une planche appliquée au mur, à six pieds de
haut: on l'invite à parler.

Gargantua dit alors qu'on lui fait faire trop de choses à la fois, que
sa mémoire s'encombre, qu'il est très-fatigué.

«Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail
que tu deviendras un grand peintre?»

On descend Gargantua.

«Allons, travaillons.

--Il faut fermer la porte.

--Et mettre dessus que nous n'y sommes pas: par ce moyen on ne restera
pas deux heures à frapper; il n'y a rien qui me soit si odieux que
d'entendre frapper à la porte.

--Où est le blanc d'Espagne?»

On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infâme Gargantua a égaré le
blanc d'Espagne: Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc
d'Espagne.

«Ah! le voilà!»

On écrit sur la porte:

    IL N'Y A PERSONNE.

«Ah! on monte: c'est peut-être un flâneur.»

Et chacun saisit avec empressement l'espoir qui se présente.

«Est-ce ennuyeux! on ne peut rien faire.

--Rien du tout!

--Absolument rien.»

On a déjà déposé les palettes et les appuie-mains.

«Ah! non, cela s'arrête au-dessous.

--Ah! tant mieux,» dit tristement l'atelier.

On ferme la porte; Antoine, en allant à sa place, regarde la toile
placée sur le chevalet de Charles Mithois.

«Gargantua, viens ici recevoir des reproches mérités; mets-toi là,
vis-à-vis la toile de Charles. Écoute, Gargantua: depuis deux ans
bientôt, tu en es aux premiers éléments de la peinture, à peindre tous
les jours mes bottes en noir. Eh bien! je trouve que tu suis une fausse
route, que tu n'étudies pas assez les maîtres; regarde bien, Charles.
Toi, quand tu as ciré mes bottes, pour peu que je marche une heure ou
deux dans la poussière ou dans la boue, il n'y paraît plus, le cirage
est terne et taché; eh bien! vois la toile de Charles, ses soldats ont
marché toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils piétinent
dans la poussière, dans la boue, dans le sang; eh bien! leurs souliers
sont admirablement noirs et luisants. Voilà comme je voudrais que mes
bottes fussent cirées. Je ne saurais trop te le répéter: Gargantua,
étudie les maîtres.

    Nocturna versate manu, versate diurna.»

Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'était placé devant le
chevalet de Charles, et la péroraison fut accueillie par des rires
prolongés.

A ce moment, Léon entra.

«Nous sommes enchantés de te voir.

--Quoique tu nous déranges beaucoup: nous étions en train de travailler
comme des tigres.

--Et cela n'arrive pas si souvent que ces moments ne soient extrêmement
précieux. Un poëte, dont je ne sais plus le nom, a dit, en parlant de la
vie:

    On s'éveille, on se lève, on s'habille et l'on sort;
    On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort.

C'est précisément à la nôtre que cette définition s'appliquerait le plus
exactement. Mais nous avons changé cela, nous travaillons.

--Mais, répondit Léon, qui vous force de vous déranger? Gargantua va me
donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni
à vous parler ni à vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller
donner une leçon auprès d'ici.

--N'importe, nous voulons te parler sérieusement dans ton intérêt. Nous
sacrifierons le travail d'aujourd'hui.

--Nous le sacrifierons.

--Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amitié.

--Voulez-vous parler, dit Léon, du service que je vous rends?

--Quel service?

--Celui de vous déranger et de vous fournir un prétexte honnête de
flâner.

--O vertus méconnues! O injustice des contemporains!

--C'est égal, ne laissons pas décourager notre zèle. Gargantua, les
pipes!»

Gargantua se leva, et, sans parler, se plaça devant son maître,
attendant un ordre plus détaillé. Le maître dit, en séparant ses ordres
par un instant de méditation:

«Tu donneras: _Fatmé_ à Lefloch; la _Brûle-Gueule_ à ton maître; la
_Rothschild_ à Mithois; l'_Etna_ à Léon; la _Sardanapale_ à Edgar Sagan;
la _Cinq-Liards_ au modèle. Tu garderas la _Lilliputienne_.»

Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit râtelier où les pipes
étaient placées chacune au-dessous de son étiquette. Chacune avait été
solennellement baptisée à son entrée dans la maison, et on l'avait
nommée d'après quelque particularité qui la distinguait. La _Rothschild_
était une pipe d'écume montée en argent. La _Sardanapale_ avait un
très-beau bouquet d'ambre jaune. La _Cinq-Liards_ tenait une demi-once
de tabac. _Fatmé_ était une pipe turque. Gargantua exécuta
scrupuleusement les ordres qui lui étaient donnés, et, par une
distinction particulière, bourra lui-même celle de son patron. Quand
tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole.

«Léon, tu chagrines tes amis; tu as un vice, et un vice que tu nous
caches. La présente séance a pour but de te faire avouer ton vice, pour
le partager s'il est amusant, pour t'en délivrer s'il ne l'est pas. Tu
gagnes de l'argent, tu en gagnes beaucoup! Que fais-tu de ton argent?»

Léon se sentit rougir jusqu'aux oreilles; non qu'une semblable
plaisanterie eût rien qui pût le fâcher: il était accoutumé à ce
sans-façon, à ce laisser aller. Mais pour rien au monde il n'eût voulu
parler de sa sœur, ni souffrir qu'on lui en parlât. L'habitude où on
était parmi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie le rendait
honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-être plusieurs d'entre
eux avaient, comme Léon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas
avec moins d'hypocrisie. Un provincial qui serait tombé au milieu de ces
bons jeunes gens se serait cru, en les écoutant, dans une caverne de
brigands. Rien n'était si commun que d'entendre parler d'égorger les
oncles en retard d'envoyer de l'argent, de faire bouillir dans l'huile
les propriétaires trop exacts à envoyer leur quittance, etc., etc.

Huguet continua.

«Autrefois, tu nous faisais honneur: tu raffermissais notre crédit
ébranlé. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, un dandy,
le fruitier nous respectait à cause de nos relations. (_Mouvement_.) Tu
avais une de ces tenues qu'il serait à la fois gênant et dispendieux de
porter soi-même, mais qu'on est flatté de voir aux autres. (_Très-bien!
très-bien!_)»

L'orateur s'arrêta un moment, et tira quelques bouffées de sa pipe. Tout
l'auditoire branla la tête en signe d'assentiment. Léon se leva et dit:
«Tu es fou.

--Ah! dit Antoine Huguet, voilà bien les hommes; on n'est sage que
lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie. (_Mouvement
d'approbation_.) Mais ne t'attends pas à trouver chez nous cette basse
adulation: nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune
avanie pour t'en donner la preuve. (_Très-bien!_) Qu'est devenue cette
élégance irréprochable? cette harmonie, cette audace toujours sage? ces
modes devinées seulement une semaine d'avance? Où est notre Léon? le
Léon qui a porté le premier les gilets trop courts et les collets trop
étroits!

    Quantum mutatus ab illo
    Hectore, qui redit exuvias indutus....

Comme il est différent de cet Hector qui revient couvert des dépouilles
d'Achille! Ou plutôt il semble couvert de dépouilles en effet, non,
comme Hector, de dépouilles glorieuses, mais de celles que colportent
honteusement les marchands d'habits. (_Continuez!_)

--Ah! parbleu, dit Léon, qui voulait faire bonne contenance, il sied
bien à des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de
toilette! Des drôles qui, le dimanche, mettent leur blouse à l'envers!

--Parlez plus respectueusement au tribunal.

--Je décline sa compétence.

--Le tribunal se déclare compétent. (_Écoutez, écoutez!_) Et en effet,
messieurs, voyez dans quel costume l'accusé ose se présenter ici, ici
dans le temple du goût, ici où nous ne reconnaissons d'autre dieu que le
beau.

--Votre dieu, interrompit Léon, n'est pas comme le nôtre; il ne vous a
pas faits à sa ressemblance.

--L'accusé joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mine. Mais
je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat
qui m'a été confié. Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en
sortirons que par la force des baïonnettes. Prenez ma tête! (_Très-bien,
très-bien!--Agitation_) Dans quel costume, dis-je, l'accusé ose-t-il se
présenter devant nous? Un habit râpé, dont les coutures, blanchies par
le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre.

    Ainsi que nos cheveux blanchissent nos habits.

(_Hilarité_.) Et c'est nous que l'on espère abuser par de si grossiers
subterfuges! Nous qui avons inventé le col de chemise en papier à
lettres! et, l'art de sortir trois avec deux gants! Et ce chapeau, ce
chapeau défoncé, ce chapeau hérissé comme un bonnet à poil! ce chapeau
qui rougit de lui-même! Ce gilet et ce pantalon qui, selon la belle
expression de J. B. Rousseau,

    Hurlent d'effroi de se voir accouplés,

ou plutôt qui refusent de s'accoupler, et se séparent d'horreur.

MITHOIS.--Je demande la parole. J'appellerai l'attention de la chambre
sur les bottes de l'inculpé.

ANTOINE.--Et quelles bottes, en effet, messieurs, quelles bottes! Ah! je
partage ici le chagrin d'un vieux poète français (Ronsard) qui disait:

    Combien je suis marry que la muse françoise
    Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise,
    Ocymore, Dyspotme, Oligochronien;
    Ma muse les diroit du sang Valésien.

UNE VOIX.--Au fait!

ANTOINE.--Et moi aussi, messieurs, combien je suis marri que la muse
française n'ait pas, comme l'italien, un mot particulier pour désigner
une grosse vilaine chaussure! (_Bien, bien_.) Quelles bottes, messieurs!
voyez comme elles sont tournées et déformées! c'est en vain que
l'accusé, enserrant ses deux pieds l'un contre l'autre, espère nous
dissimuler une pièce qui déshonore sa botte droite. A propos de cette
botte, je vais en porter une terrible à l'inculpé. (_Murmures en sens
divers_.)--Oh! oh!--Ah! ah! ah! Eh! eh! (_Marques nombreuses de
désapprobation_.)

UNE VOIX (_qui pourrait être celle de Léon_).--Le jeu de mots est
misérable.

PLUSIEURS VOIX.--A l'ordre! à l'ordre!

ANTOINE.--Je demande la parole pour un fait personnel. Il n'est pas
difficile, messieurs, de ne pas se tromper quand on ne fait rien; mais
le plus embarrassé, comme on dit, est celui qui tient la queue de la
poêle.

--Pardon, messieurs, dit Léon, c'est celui qu'on fait frire.

--Nous demandons, dit l'orateur, à notre ami, la raison de ce
délabrement, de ce déguenillement. Ah! s'il n'avait pas d'argent, s'il
était gueux comme nous, ce serait très-bien. Nous savons respecter le
malheur. Mais ce n'est pas là la position de notre ami. Nous lui
demanderons, en outre, pourquoi il élude les parties de plaisir
auxquelles on le convie, quand nous autres, pauvres diables, nous savons
toujours trouver de l'argent pour ces graves circonstances. Accusé,
qu'avez-vous à répondre?»

Léon alors fit le mauvais sujet, parla vaguement de femmes, de
désordres, de dettes, d'orgies, etc., etc.

Quand il aurait pu dire:

«Vous me trouvez mal vêtu: mais ma sœur Geneviève ne manque de rien;
elle a des souliers de satin du meilleur cordonnier, et son joli pied ne
perd aucun de ses avantages; ses robes sont faites par la couturière la
plus célèbre; je n'ai pas de manteau, mais elle a du bois abondamment
pour se chauffer. Ma sœur Geneviève ne désire rien; la hideuse
pauvreté n'approche pas d'elle, et ne vient pas flétrir sa jeunesse de
son haleine mortelle.»



V


Geneviève inventait toute sorte d'économies pour faire dépenser moins
d'argent à son frère, tandis que Léon, de son côté, frémissant de
douleur et de colère à l'idée d'une privation qui pouvait l'atteindre,
inventait pour elle des désirs, afin de les satisfaire. Un soir, il
trouva Geneviève occupée à refaire une vieille robe. Ce jour-là il avait
vu passer sur le boulevard une foule de filles entretenues,
magnifiquement vêtues et traînées par de superbes chevaux. «Mon Dieu,
s'était-il demandé, qu'est-ce donc que Dieu réserve à une bonne et
vertueuse fille comme Geneviève, s'il laisse prodiguer ainsi à des
prostituées sans cœur et sans amour tout ce qu'il y a de beau et de
riche dans le monde?» Ce sentiment l'avait préoccupé toute la journée.
L'industrie à laquelle se livrait Geneviève vint aigrir son chagrin. Il
s'assit près d'elle et lui dit:

«Pourquoi refais-tu encore cette vieille robe usée?

--Mais, dit Geneviève, je t'assure qu'elle me fera encore honneur cet
été.

--Moins qu'une neuve, cependant.

--Une neuve serait chère, et nos moyens...

--Qui t'a dit cela, chère enfant? Partages-tu donc l'opinion vulgaire?
Crois-tu qu'un artiste est un malheureux destiné à vivre dans la misère
et à mourir à l'hôpital? La sœur d'un musicien doit marcher l'égale
de toutes les femmes. Je gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Je veux
que tu sois toujours belle et parée. Tu donneras cette vieille robe à ta
femme de ménage. Nous allons, aussitôt notre dîner fini, en acheter une
ensemble.»

Et, comme ils passaient sur les boulevards, il la mena prendre des
glaces chez Tortoni. Il y avait tout autour d'eux plusieurs femmes que
leurs voitures attendaient sur la chaussée. Une marchande de bouquets
vint leur en offrir un merveilleusement beau.

«Combien votre bouquet? dit une des femmes.

--Dix francs.

--C'est trop cher.»

La marchande offrit alors son bouquet aux autres; elle eut partout la
même réponse. Mais quand elle passa devant Léon, il lui jeta sur la
table deux pièces de cinq francs. Elle offrit le bouquet à Geneviève,
que les femmes et les hommes qui les accompagnaient regardèrent avec
curiosité.

«Quelle folie! dit Geneviève à son frère en quittant Tortoni.

--Non pas, répondit Léon. N'es-tu pas plus belle que les femmes qui nous
entouraient et qui avaient une sorte d'air impertinent? J'ai voulu les
contrarier un peu.»

Ils entrèrent dans un magasin de nouveautés, et Léon choisit pour sa
sœur ce qu'il y avait de plus beau.

Pour lui, le soir, il repassa de l'encre sur les coutures de son habit.



VI


Un matin arriva Albert, pâle et la voix saccadée. Il prit Léon à part et
lui dit: «Sais-tu ce qui m'arrive? Pendant mon absence, mon premier
clerc, que j'avais chargé d'une lettre pour Éléonore, l'a vue, lui a
fait la cour, lui a plu, a vécu avec elle pendant deux mois et a
disparu, laissant dans ma caisse un déficit de trente mille francs. Ces
trente mille francs n'étaient pas à moi; je suis perdu si mon père ne
vient pas à mon secours; je viens te chercher, je n'ose affronter seul
la première impression que va lui causer ce récit.»

Léon ne répondit rien, s'habilla et suivit Albert jusque chez M.
Chaumier. M. Chaumier commença par s'emporter, puis dit qu'il n'avait
pas d'argent, ce qui était vrai. Les Redeuil le jetaient chaque jour
dans de nouvelles dépenses; ils lui avaient persuadé récemment de louer
une loge à l'Opéra et au Théâtre-Italien, à frais communs avec eux. On
lui avait fait, presque tout l'hiver, prendre un coupé au mois. Chaque
dimanche ajoutait quelque somptuosité à la réception du dimanche
précédent. Rose, sans songer à l'argent que cela pouvait coûter, se
faisait faire, par sa couturière et par sa marchande de modes, tout ce
qu'elle voyait de joli aux jeunes personnes qu'elle rencontrait dans le
monde. Modeste encourageait de son mieux ce genre de dépenses; elle
était fière de la beauté de Rose, qu'elle croyait avoir élevée, et
d'ailleurs elle espérait un peu humilier Geneviève par la comparaison
des toilettes de Rose avec les siennes. Et cependant, Geneviève, quoique
moins riche que sa cousine, trouvait moyen d'être généreuse avec elle.
Si Rose disait de son goût un ruban ou un fichu de Geneviève, quelques
jours après elle recevait le semblable.

M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter; il prit
des engagements, solidairement avec son fils, à une échéance assez
longue, mais aussi à des intérêts assez forts. En rentrant, Léon dit à
sa sœur: «Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre; mais il faut qu'il
se dépêche de se marier et de faire un mariage riche.»

Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de
l'espoir à perdre.

Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué
deux fois de suite une leçon. Le jour où Albert était venu le chercher,
il comptait réparer sa négligence; mais il n'avait pas cru pouvoir
refuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de
la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans
laquelle on lui disait: «Qu'on comprenait très-bien qu'un artiste de son
talent fût désiré et demandé partout, et qu'il ne fût pas toujours le
maître de son temps. Aussi on lui demandait pardon de celui qu'on lui
avait fait perdre jusque-là, et on renonçait, bien à regret, aux soins
qu'il donnait ou plutôt qu'il ne donnait pas au fils de la maison. On
avait, toujours avec de vifs regrets, choisi un maître, moins célèbre,
il est vrai, mais aussi moins occupé et auquel son obscurité permettait
une assiduité et une exactitude qui, surtout dans les commencements,
pouvaient presque suppléer à un talent supérieur, etc.»

Il n'y avait rien à répondre à cela; on lui donnait la chose comme
conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée
d'ironie qui froissait l'orgueil de Léon et l'aurait empêché de faire la
moindre démarche.

A quelques jours de là, il reçut une invitation à dîner chez son élève
d'Auteuil. Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour préparer,
à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain; mais celle-ci, inquiète
de voir de la lumière chez son frère à une heure du matin, se leva, et
vint regarder par la serrure. Alors elle vit Léon repasser à l'encre,
avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisait de
temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de façon à dissimuler
les plis ordinaires qui étaient éraillés, etc., etc., etc.

Geneviève se retira sans bruit; elle fut toute la nuit sans dormir; elle
venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère; elle
ne lui dit rien de sa découverte le matin, mais, passant dans une pièce
où était ce vieil habit, étendu sur une chaise, ce vieil habit pour
lequel bien des gens méprisaient Léon, elle s'inclina et le baisa avec
respect.



VII


La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu; mais
cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances
presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques
négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable
pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et trop circonspects pour
la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas
au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un
domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, ce que la
maîtresse du logis réprimait d'un regard; mais Léon voyait l'oubli et le
regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom,
et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait:
«C'est le musicien.» Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez
grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé
d'apporter des rafraîchissements dans le salon, en offrit à tout le
monde, et dit à demi-voix à sa maîtresse: «Faut-il en donner au
musicien?» Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque eût répété, haut
et en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué
de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité,
et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable; mais elle
rougit, et lui dit à voix basse: «Certainement.» Rien de tout cela
n'échappait à Léon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de
penser à Geneviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes,
il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses
leçons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été
compromettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son
talent et par-dessus le marché des leçons; lésineries que font
volontiers, et très-habilement, les gens les plus riches et les plus
considérés.

M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans,
assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche,
ayant à ajouter la fortune de ses parents à celles de deux vieilles
tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent
le besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque,
d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très-détaillé,
qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance
jusqu'à son mariage et au delà. Ils s'étaient convaincus que rien
n'était plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volonté de
l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui
arrivait perpétuellement, c'était un chagrin des plus vifs, et on ne
négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent
de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan,
continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant
quatre ans avec un précepteur, après quoi il reviendrait à Paris, où il
épouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que
jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour,
et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait
garder son premier regard, son premier battement de cœur, son premier
frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là
tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la
_Cyropédie_ à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus
d'inconvénients. Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son
point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique; le jeune
homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être
ses plaisirs l'ennuyait profondément; ses études lui étaient
antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à
mettre des bottes trop étroites.

Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les
mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. Il
est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très-fort; il
lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer à
apprendre sans maître; et, de temps en temps, il feignait de se livrer à
la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas
la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant
un papier, et tenant la tête dans les mains, etc. Il lui demanda ce
qu'il faisait.

«Je cherche la solution d'un problème.

--Ah! D'un problème de mathématiques?

--Oui!

--Et que dit ce problème?

--C'est trop compliqué pour vous, papa.

--C'est égal, dis toujours.»

Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eut voulu
avouer à son père, lui dit: «Voilà le problème qui me donne un mal
terrible, mais j'y arriverai. Si une livre de beurre coûte trois francs,
combien me coûtera une culotte de peau?

--Ah! dit le père.

--Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus; ici il
n'y a qu'un connu.

--Je te laisse.

--Ah! parbleu! dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en _esse_ que je
cherchais: _laisse.... tendresse_, cela va à ravir.»

Les Sanlecque donnaient ce jour-là un _dîner hostile_. On avait invité
plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait,
comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens
qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussi on
avait mis _toutes les voiles dehors_. C'étaient des prodiges de
vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de
Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son
haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui étaient en
avance d'un an. Il y a des maisons où on ne mange rien en la saison,
c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes: c'est
une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer.
Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que
certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on
ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur, il y
a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de
déranger quelque chose. (Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt
pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper
dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre
coin. Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que
les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des _pois
verts_ à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer
des _pois chers_.)

Les salons étaient d'une grande magnificence. Léon pensait à Geneviève,
et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux
meubles de noyer, à la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres,
aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de
cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; il pensait à
Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite
table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. Cette pensée
l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On
causait, la conversation était vive et animée; quelquefois Léon se
laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; mais, tout à coup,
il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa sœur, et le
sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. On se leva, on
passa dans les salons. Toutes les femmes étaient fraîches, roses,
heureuses, et Léon pensa à Geneviève, dont les couleurs avaient été
remplacées par la pâleur; il pensa à Rose qui, sans doute, ne pensait
pas à lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment,
papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes
qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon
reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était
superbe. Là, il se laissa aller à ses rêveries; mais il en fut tout à
fait tiré par les sons d'un instrument: c'était un violon; mais ce qu'il
jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de
ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord:

_Au vallon tout est sombre_, etc.; puis il attendit, et recommença par:
_Réveillez-vous, belle endormie_. Il attendit encore, et, après ces
intervalles, joua: _Venez, venez à mon secours_, et _Venez, gentille
dame_. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à
quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne fût un moyen
de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas
à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut
d'un mur qui dominait le jardin; le violon, caché dans les lilas, au
pied du mur, joua alors: _O ma Zélie_! Alors, une voix de femme
répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs,
dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la
qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science
incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la
vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une
cuisinière.

Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'était un dialogue sans paroles,
très-complet et très-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les
timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour à tour.

LE VIOLON, _dans les lilas_.

Une fièvre brûlante, etc., etc.

LA VOIX, _à travers les barreaux_.

Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc.

LE VIOLON.

Je t'aime tant, je t'aime tant, etc.

LA VOIX.

Taisez-vous, taisez-vous, je ne vous crois pas....

LE VIOLON.

Toi dont les yeux me font la loi....

LA VOIX.

Tu n'auras pas ma rose....

LE VIOLON.

Ma richesse, c'est ta voix douce.... */

«Je gage, pensa Léon en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne sait
pas ce que cela veut dire.» En effet, la voix chanta encore: _Tu n'auras
pas ma rose_.

LE VIOLON.

    Si tu veux, charmante brune,
    Ce soir au clair de la lune,

«Oh! oh! dit Léon, le jeune homme devient hardi.»

LA VOIX.

    Les yeux noirs sont de jolis yeux,
    Mais pour moi, j'aime mieux les bleus....

«Elle repousse, pensa Léon, la qualification de brune.»

LE VIOLON.

    J'ai longtemps parcouru le monde

     *       *       *       *       *

    Courtisant la brune et la blonde....
    «Il paraît que cela lui est égal; eh bien! il a raison.»

LA VOIX.

Il faut des époux assortis....

LE VIOLON.

    ....L'amour ne sait guère
    Ce qu'il permet, ce qu'il défend....

LA VOIX.

       *       *       *       *       *

Ici Léon ne reconnut pas l'air, le violon non plus, car il ne répondit
pas. La voix se décida à chanter ces paroles:

    Je suis _bonne_....

«Ah! dit Léon, j'y suis, c'est du _Diable à quatre_, mais dans la pièce,
_bonne_ ne signifie pas cuisinière; c'est égal, c'est ingénieux.»

Cette fois le violon avait compris, car il répondit:

    Le noble éclat du diadème
    Ici n'a pas séduit mon cœur, etc.

La voix crut devoir émettre encore un doute, et chanta:

Mais, hélas! était un trompeur, Celui qui sut toucher mon cœur....

Cela me rappelle que mon père, Henry Karr, avait fait une fantaisie pour
le piano sur cet air de Mme Gail, et que j'ai vu un exemplaire ainsi
caricaturé de la main d'Hérold:

Fantaisie sur l'air: _Celui qui sue touche mon cœur_.

    Par HENRY QUATRE.

LA VOIX.

    Triste raison, j'abjure ton empire....

LE VIOLON.

    Si tu veux charmante brune,
    Ce soir, au clair de la lune,
    Ce gazon....

«Il paraît, dit Léon, que le violon y tient.»

LA VOIX

    Il est tard, je rejoins ma mère.
    Adieu, Colin, au revoir....

LE VIOLON.

    Si tu veux charmante brune,
    Ce soir, au clair de la lune.
    Ce gazon....

Allons, le violon est obstiné. Ce qu'il y a d'aussi évident que son
obstination, c'est qu'il est amoureux; il trouve, en jouant ces airs,
une expression ravissante.

LA VOIX.

Sans bruit, sans bruit....

Il paraît que l'on va descendre. Mais que se passe-t-il dans le jardin?
Des pas se font entendre sur le sable des allées. Le violon joue avec
précipitation:

    .... Prenez garde
    La dame blanche vous regarde....

On parle haut dans le jardin; c'est la voix de M. Sanlecque.

Le violon n'est autre que l'élève de Léon; on le fait rentrer.

Le lendemain Léon reçut une lettre ainsi conçue:

«Monsieur,

«Une découverte que nous avons faite, et qui nous donne le chagrin de
voir notre fils échapper encore aux plans que nous avions conçus pour
son éducation et pour son bonheur, nous oblige à avancer l'époque de ses
voyages. Il sera donc privé de vos excellentes leçons. Recevez, avec mes
regrets, l'assurance de ma considération distinguée.

«SANLECQUE.»



VIII


Un matin, on apporta un énorme bouquet pour Geneviève; le lendemain, un
autre bouquet non moins beau; le surlendemain, un troisième bouquet avec
une lettre. Geneviève donna la lettre à son frère; on y lisait:

«Je vous vois tous les jours, mademoiselle, et je m'aperçois que, sans y
songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre
et que vous devez ignorer, etc.»

La lettre était signée d'un monsieur CHARLES MERRUEL, qui donnait son
adresse. Léon lui répondit:

  «Monsieur,

«Vous avez écrit à ma sœur; elle me charge de vous répondre: c'est
vous dire assez quelle est la réponse. Ma sœur ne reçoit ni lettres
ni bouquets d'un homme qu'elle ne connaît pas. Permettez-moi d'ajouter,
pour ma part, qu'elle est assez jolie pour qu'on lui fasse des lettres
exprès pour elle. Pourquoi du reste, monsieur, demandez-vous une
réponse? vous en pourriez trouver de toutes faites, comme vos lettres,
dans la _Nouvelle Héloïse_ de Rousseau; et ces réponses au moins
seraient d'un style égal au style de vos épîtres, que ma sœur (qui ne
s'appelle pas _Julie_) ne pourrait jamais atteindre.

«LÉON LAUTER.»



IX

M. Charles Merruel à M. Léon Lauter.


Monsieur Léon Lauter, vous vous moquez de moi, et peut-être vous avez
raison; permettez-moi cependant d'expliquer un peu ma conduite. J'ai vu
plusieurs fois, cet hiver, mademoiselle votre sœur; j'ai été touché
autant de son air de douceur et de décence que de sa beauté. Je suis
négociant; je me suis figuré que je ne saurais jamais écrire à une jeune
fille une lettre capable de la bien disposer en ma faveur. D'autant
qu'en pensant à mademoiselle votre sœur, je ne trouvais à dire que ce
que je viens vous dire aujourd'hui: «J'ai trente-cinq ans, je suis
presque riche, j'aime mademoiselle votre sœur; le plus grand désir
que je sente dans mon cœur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit
heureuse par moi.» J'ai ouvert, dans mon embarras, le livre qui passe
pour renfermer les phrases d'amour les plus éloquentes, et j'ai copié,
si bien copié, qu'il paraît que j'ai même négligé de changer le nom qui
se trouve dans le livre. Je sais très-bien que mademoiselle votre
sœur ne s'appelle pas Julie, mais Geneviève; j'ai appris sur elle
tout ce que j'ai pu apprendre, et tout ce que j'ai appris a augmenté mon
amour. Aujourd'hui, si mon langage est simple et vulgaire, du moins je
parle moi-même et je vous répète: «J'ai trente-cinq ans, je suis presque
riche, j'aime mademoiselle votre sœur; le plus grand désir que je
trouve dans mon cœur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit
heureuse par moi.» Cette fois, vous pourrez me répondre sans me
renvoyer au livre de Rousseau.

J'ai l'honneur d'être, monsieur Léon Lauter, votre, etc.

CH. MERRUEL.



X


Léon communiqua la lettre à Geneviève et dit:

«Cette fois la lettre est sérieuse, et il faut répondre sérieusement. Ce
M. Merruel me paraît un excellent homme, fort touché de _tes attraits_.
Que veux-tu que je lui réponde? Le connais-tu?

--J'ai dansé avec lui cet hiver, dit Geneviève; mon oncle l'a nommé
devant moi.

--Ah!... Et comment le trouves-tu?

--Bien, reprit Geneviève avec indifférence.

--Alors, je réponds que sa demande est fort honorable et que je
l'autorise...

GENEVIÈVE.--A rien.

LÉON.--Comment, à rien! et pourquoi cela?

GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier.

LÉON.--Ah!

GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier.

LÉON.--Tu as tort; si ce que dit M. Merruel est vrai, et tout porte à le
croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le désirer pour
toi. Un mari jeune, d'une figure agréable (c'est toi qui le dis), riche,
amoureux de toi, reconnaissant son infériorité et tout disposé à vivre à
genoux devant toi: on le ferait faire exprès qu'on ne trouverait pas
mieux.»

Geneviève ne répondit pas; Léon continua d'un ton plus sérieux.

«Geneviève, je suis sûr que ma mère approuverait ce mariage et en
remercierait le ciel. Sois raisonnable, ma petite Geneviève; je serai si
heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages
qui se présentent soient bien grands, chère Geneviève: sans cela, te
presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de
chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand tu auras quitté notre
petit logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose? Car
de nouvelles affections viendront remplir ton cœur; tu auras des
enfants, un mari. Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un
sentiment bizarre, inconcevable? J'y ai pensé souvent; ce sera pour moi
un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma sœur, si timide,
si innocente, à l'amour d'un homme, peut-être corrompu par le vice, qui
ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidité; à un homme qui
aujourd'hui n'est rien, et qui bientôt sera plus que moi; à un homme qui
pourra te faire pleurer, et me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis
si longtemps: «De quoi vous mêlez-vous?»

Albert entra. Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui
arrivait.

LÉON.--Tu arrives à propos; lis cette lettre.

ALBERT.--Elle est très-bien; et qu'en dit Geneviève?

Geneviève se penche sur sa broderie.

LÉON.--Geneviève refuse.

ALBERT.--Elle a bien tort. Je connais Merruel, c'est le meilleur homme
du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra; Geneviève
excitera l'envie de toutes les femmes. Il est bien modeste quand il se
dit presque riche; Merruel a plus de huit cent mille francs.

LÉON.--Tu entends, Geneviève?

Geneviève se penche encore davantage; son cœur est déchiré. Albert
n'a pas même ce sentiment de regret dont parlait tout à l'heure son
frère en la voyant passer aux bras d'un mari.

ALBERT.--Ma petite Geneviève, j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici
que l'éloignement que toute fille croit devoir simuler contre le
mariage; je te félicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage
entouré de pièges et d'appeaux par les grands-parents et les petites
jeunes personnes. Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des
mères se tournent vers la porte; quand il danse avec une jeune personne,
la jeune personne parle de ses goûts simples, de son amour de la
campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes
tes amies.»

Geneviève ne put s'empêcher de fondre en larmes: Albert la pressait de
se marier avec un autre.

ALBERT.--Qu'as-tu donc, Geneviève?

LÉON.--Il y avait déjà une heure que nous parlions de M. Merruel quand
tu es entré; elle m'avait prié de laisser là ce chapitre et nous la
contrarions.

ALBERT.--Allons, Geneviève, puisque tu ne veux pas parler de ton
mariage, parlons du mien.

LÉON.--Du tien?

ALBERT.--Du mien.

Geneviève sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel, puis elle
leva les yeux au ciel pour demander à Dieu de la force et du courage.

Albert continua:

«J'épouse deux cent cinquante mille francs; ce n'est pas trop pour
rétablir mes affaires, que mon coquin de premier clerc avait mises dans
un bel état.

LÉON.--Je te croyais toujours amoureux d'Éléonore.

ALBERT.--Éléonore! je ne sais ma foi pas où elle est, ni monsieur mon
clerc non plus. Elle l'aura sans doute suivi; je ne suis pas de force à
lutter contre un semblable gaillard; trente mille francs en trois mois!
il ne lui aura rien refusé, l'argent ne lui coûtait rien, diamants,
voiture, etc. Moi, je n'avais rien que mon amour, et encore je n'en
avais guère. Je suis fort bien disposé pour le mariage; je ne regrette
rien de ma vie de garçon: ma femme s'emparera facilement d'un cœur
que rien n'occupe; ce sera à elle à tâcher de le conserver. Je venais
chercher Geneviève, car c'est toujours à elle que j'ai recours dans les
grandes occasions, pour qu'elle m'aidât dans mes emplettes. Ma sœur
devait venir avec moi; mais, quand je lui ai proposé de venir ici, elle
a changé d'idée. Est-elle donc fâchée avec l'un de vous? Mais cela n'a
rien d'inquiétant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux être avec
elle en état de brouille; on est sûr de ne pas longtemps attendre un
changement, et il n'a rien d'inquiétant. C'est aujourd'hui dimanche;
nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques,
et je vous ramènerai ensuite à la maison, où nous dînerons.»

Le refus de Rose de venir les voir exaspéra Léon. Quoi! Rose, au lieu de
chercher à s'excuser de _sa conduite_ lors de la dernière soirée où ils
s'étaient rencontrés, les évitait, les dédaignait! Il prétexta des
affaires, et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert, mais qu'il lui
confiait Geneviève, et le priait de la ramener le soir.

GENEVIÈVE.--Mais tu ne m'avais pas parlé de ces affaires.

LÉON.--Elles n'en sont pas moins réelles, et surtout inévitables.

GENEVIÈVE.--Comment, tu ne pourras même pas venir le soir?

LÉON.--C'est impossible.

GENEVIÈVE (_bas_).--Léon, je t'en prie.

LÉON (_bas_).--Tu sais, Geneviève, que je ne te contrarie jamais.

GENEVIÈVE.--Adieu, Léon.

Et en descendant l'escalier, Geneviève se serrait les mains, et disait
dans son cœur: «Ah! ma mère, ma chère mère, tes enfants seront-ils
donc malheureux tous les deux?»

Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait,
étourdie, avec un nuage devant les yeux. Dans les boutiques, elle ne
voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la
même question et répondait au hasard. Quand ils arrivèrent chez M.
Chaumier, Rose, qui avait repoussé avec colère l'offre d'aller chez
Léon, se leva malgré elle quand elle entendit sonner, tant elle était
sûre de le voir, avec son frère et sa cousine. Mais quand Albert lui eut
dit que Léon n'avait _pas voulu_ venir, quoique Geneviève le reprit et
dît: _n'a pas pu_, elle affecta la plus profonde indifférence, et ne
prononça pas une seule fois son nom pendant le dîner. Après le dîner,
Geneviève voulut lui parler de Léon; mais Rose la supplia de ne pas
continuer. Geneviève n'aurait probablement tenu aucun compte de cette
prohibition, qui n'était peut-être pas de très-bonne foi, s'il n'avait
commencé à venir du monde, et Rose était obligée de s'occuper des
arrivants.

Geneviève était dans un état d'exaltation _impossible à décrire_. Les
pensées se croisaient et se choquaient dans sa tête et dans son cœur
avec rapidité. Tantôt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle
pensait avec une âcre volupté à la mort; puis elle demandait pardon à
Dieu et à son frère. Un instant après, elle purifiait son amour pour
Albert de toute idée vulgaire; elle se disait: «Il sera heureux, je
verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai à
l'aimer, j'élèverai ses enfants;» et un autre instant n'était pas envolé
qu'elle se disait: «Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont
comptés; depuis longtemps ma santé est perdue; ces sourdes douleurs que
je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brièveté de ma vie;
j'irai bientôt rejoindre ma mère; mais Léon? mais Albert? Pauvre Léon!
je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les âmes des morts peuvent
protéger les vivants? Oh! je ne le crois pas, car maman ne nous aurait
pas laissés être si malheureux. Mais, grand Dieu! il faut donc une
séparation éternelle? je ne puis rejoindre maman sans quitter Léon. Ah!
maman, maman, n'entends-tu pas ta fille? ne vois-tu pas comme elle
souffre?... Oh! non, reprenait-elle, la félicité des bienheureux ne
serait pas complète s'ils ne pouvaient s'occuper de ceux qu'ils ont
laissés sur la terre; cette vie n'est qu'une épreuve, ma mère sait que
cela finira, et elle nous attend dans le ciel.»

Elle ne versait pas de larmes, de larmes, ce sang de l'âme. Une fièvre
brûlante animait son teint et ses regards, et on se disait:

«Comme Geneviève est belle ce soir!

--Quel teint et quel éclat!

--La dernière fois que je l'ai vue, elle était loin d'être aussi bien.

--Elle était pâle et elle avait les yeux caves.

--On aurait dit une poitrinaire.

--Ce n'était qu'une indisposition.

--Elle est charmante aujourd'hui.»

Rose, de son côté, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M.
Rodolphe de Redeuil entra et fit l'empressé; Rose le reçut assez mal; il
la pria de chanter avec lui, elle avait mal à la gorge; de danser, elle
était fatiguée. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit
tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la médisance, quand elle
n'amusait pas.

Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon.
Léon se promenait sur le boulevard: il vint à pleuvoir; il alla au
Palais-Royal, dont il fit le tour trente-huit fois, après quoi il alla
chez son oncle, se disant que, s'il disparaissait, Rose et M. de Redeuil
le croiraient désespéré; que c'était un triomphe qu'il ne voulait pas
leur donner: ils en avaient assez d'autres sans celui-là. D'ailleurs il
était tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chercher sa sœur.
Quand il entra, Geneviève ne le vit pas; ses yeux étaient occupés d'une
manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait
d'annoncer:

M. Michaud,

Madame Michaud,

Mademoiselle Anaïs Michaud.

C'était cette belle jeune fille, qui entrait les yeux baissés, qui avait
détruit tout le bonheur et tout l'espoir de Geneviève. Elle était jolie,
elle paraissait douce et timide, et elle faisait plus de mal au pauvre
cœur de Geneviève que ne l'eût pu faire un tigre avec ses griffes et
ses dents.

Albert et Rose s'empressèrent auprès d'elle; toutes les femmes
regardèrent en chuchotant. Il y eut pour Geneviève un affreux moment
d'angoisse. Elle ne sentit plus battre son cœur; une douleur
poignante lui traversa les tempes. Un vertige fit tout tourner et
disparaître à ses yeux. Quand elle revint à elle, elle aperçut la figure
de Léon, pâle comme devait être la sienne: la méchante Rose avait vu
Léon, dont l'absence la chagrinait et l'agitait; elle avait voulu se
venger sur lui de ce qu'elle venait de souffrir, et, sans manifester par
le moindre signe qu'elle l'eût aperçu, elle devint immédiatement aussi
charmante pour M. de Redeuil, qui ne l'avait pas quittée, qu'elle avait
été pour lui, quelques instants auparavant, revêche et désagréable.

Geneviève venait de sentir dans son âme ce que devait éprouver son
frère, et le premier mot qu'elle se dit tout bas fut: «Pauvre Léon!»

Noble et douce parole! Elle s'était dit: «Ma vie est finie: je tâcherai
de vivre pour Léon et pour ceux que j'aime; je me mêlerai au bonheur des
autres, et j'en vivrai.»

Belle et touchante pensée, qui dut monter au trône de Dieu avec les
parfums du soir.

Geneviève traversa le salon et alla droit à son frère; elle lui dit: «Ne
te chagrine pas de la petite coquetterie de Rose, c'est un enfant; elle
n'agit que pour te contrarier un peu, et se venger de ce qu'elle appelle
tes torts à son égard; tant que tu n'as pas été là, elle ne s'est
occupée de M. de Redeuil que pour lui dire des choses désobligeantes.

--N'importe, dit Léon, quel que soit le motif de cette conduite, je ne
la pardonnerai pas.»

Et il songeait que, sans doute, le serment de Rose la gênait beaucoup;
que ses affaires à lui n'étaient pas assez brillantes pour qu'il pensât
encore à se marier, et que Rose n'avait ni assez d'énergie ni assez
d'amour pour attendre, et résister aux séductions des hommes qui
l'entouraient et aux obsessions de sa famille.

On présenta la _future_ d'Albert à Léon et à Geneviève. La pauvre
Geneviève resta assise auprès d'Anaïs; elle croyait que tout le monde
savait son secret et que tous les yeux étaient fixés sur elle. A chaque
instant il passait sur son pâle visage des nuages de pourpre produits
par les pensées subites qui venaient l'embarrasser. Tout d'un coup, elle
se trouvait trop froide avec Anaïs. «On va me croire piquée,
malheureuse.» Puis elle s'arrêtait au milieu de l'empressement qui
succédait à la froideur. «Cet empressement n'est pas naturel,
pensait-elle; tout le monde doit en comprendre le motif.» Pour Léon, il
était allé, dans une pièce écartée, écrire une lettre qu'il glissa dans
la main de Rose. Rose la mit où on serait si heureux de voir mettre ses
lettres, si les femmes n'y mettaient à peu près tout, dans son sein.



XI


Quand tout le monde fut parti, Rose, aussi rouge que si on eût pu la
voir, tira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire.

A Rose.

«Ma cousine, pardonnez-moi d'avoir abusé d'un moment d'entraînement et
de pitié pour vous faire faire une promesse qui vous gêne aujourd'hui,
et que, tout me le montre, vous regrettez amèrement d'avoir faite; je
vous la rends, ma cousine, vous êtes libre: j'ai seulement le regret de
n'avoir pas accompli plus tôt le devoir que j'accomplis aujourd'hui;
vous n'auriez pas eu le temps d'avoir à mon égard les torts graves et
nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce à vous, ma
cousine: soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empêche; aimez
Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement.
Adieu.

«LÉON.»

Rose resta un moment stupéfaite; elle s'attendait à voir Léon demander
des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se
fût entre eux rien passé d'assez grave pour amener une rupture. Après
qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle écrivit.

«Léon, es-tu fou? Je ne veux pas reprendre ma promesse, et je ne te
rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais
je t'en demande pardon, je ne veux ni de M. de Redeuil ni d'aucun autre;
je suis à toi: si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire
ou te taquiner un peu. Je brûle ta méchante lettre qui m'a fait pleurer.

«ROSE CHAUMIER.»

Si cette lettre avait été envoyée, que de bonheur elle eût donné dans le
petit logis de Geneviève et de Léon! car Geneviève et Léon n'avaient
plus qu'un bonheur à eux deux: c'était celui de Léon. Mais Rose se
coucha, ne dormit pas, et rêva éveillée à tout le succès qu'elle avait
eu le soir, pensa que Léon était le seul qui ne l'eût pas admirée et
n'eût pensé qu'à la gronder, Léon à qui elle rapportait les
applaudissements et l'admiration des autres. Elle le trouva
souverainement injuste, et s'endormit avec cette idée. Le matin, ce fut
celle qu'elle trouva toute faite dans sa tête, avant d'être assez
éveillée pour en trouver une autre. Elle avait peu dormi, elle était de
mauvaise humeur, la lettre de Léon était brûlée; elle ne put la relire
et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; elle ne se la
rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de
revenir, et à laquelle surtout il serait pour elle _honteux_ de céder:
elle brûla sa lettre. Léon, dans la journée, ne put s'empêcher de passer
deux fois devant la maison de M. Chaumier. C'était presque son chemin,
et le pavé était meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc.

Il vit sortir Rose avec Anaïs et la mère d'Anaïs en voiture; toutes
trois étaient fort parées; Léon détourna la tête pour ne pas être aperçu
en assez triste équipage. On voudrait donner tant de bonheur à la femme
que l'on aime, et en même temps on voudrait si entièrement confondre
l'existence de l'objet aimé dans la sienne propre, qu'on ne peut
s'empêcher d'un mouvement d'irritation à l'aspect d'un plaisir ou d'un
bonheur qu'elle goûte sans vous et sans que vous en soyez la cause. Léon
fut enchanté d'avoir écrit sa lettre. Rose, qui avait vu Léon et à
laquelle son mouvement pour ne pas être aperçu n'avait pas échappé, fut
très-fâchée contre lui et se réjouit fort de ne pas avoir envoyé la
sienne.

Le mariage d'Albert et d'Anaïs était fixé pour la semaine suivante. Léon
s'occupa de la toilette de sa sœur. Il acheta quelques objets à
crédit, et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer argent
comptant. Il cacha soigneusement à Geneviève ce sacrifice d'un bijou
auquel il tenait beaucoup et qui lui était tout à fait nécessaire pour
ses leçons; il supposa qu'elle était dérangée et qu'il l'avait donnée à
réparer à l'horloger. Rose vint voir Geneviève avec Anaïs pour la prier
d'être _demoiselle d'honneur_: Geneviève accepta; comment aurait-elle
refusé? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste
volupté on aime à déchirer avec les ongles et à faire saigner une
blessure sans espoir de guérison. C'était la seule fois que Geneviève
eût vu Rose depuis la rupture avec Léon; la présence d'Anaïs et de sa
mère empêcha Geneviève d'en parler. Rose à aucun prix n'eût dit un mot
la première de son cousin, quoique rien ne pût lui faire plus de plaisir
que d'en entendre parler. Seulement, lorsque Geneviève dit: «Léon est
sorti, il sera bien fâché de ne s'être pas trouvé ici,» Rose fit un
petit mouvement de tête presque imperceptible, dont le commencement
voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin,
assez orgueilleusement, que cela était pour elle parfaitement
indifférent.

C'est ce que dit aussi Léon, quand il apprit que Rose était venue; mais
il cherchait, sans toutefois faire de questions, à se faire dire par
Geneviève les moindres détails de sa visite; il lui semblait que la
maison était changée depuis que sa cousine était venue; il regardait la
chaise sur laquelle elle s'était assise, et le parquet sur lequel elle
avait marché: il avait usé de détours incroyables pour savoir sur quelle
chaise Rose s'était assise. Il avait trouvé dérangés deux chaises et un
fauteuil, le seul de la maison: le fauteuil était évidemment pour Mme
Michaud. Il dit à Geneviève:

«Comment as-tu trouvé Mlle Anaïs?

--Très-bien, dit Geneviève; cependant Rose....»

Léon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de même que
Geneviève ne voulait pas parler d'Anaïs.

«Je l'ai vue l'autre matin, dit Léon.

--Rose? demanda Geneviève.

--Anaïs, répondit Léon; je l'ai vue l'autre matin, elle est fort jolie
au jour.

--J'aime mieux Rose.

--Et moi aussi,» pensa Léon; mais la chose qu'il pensait était
précisément celle qu'il ne voulait pas dire. Il dit: «Peut-être
était-elle dans l'ombre ici; était-elle du côté de la fenêtre?

--Oui,» dit Geneviève.

Léon ne dit plus rien; il savait où s'étaient placées Mme Michaud et sa
fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en
l'absence de Geneviève, contre une semblable qui était dans sa chambre.
Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Geneviève. Léon
s'était acheté des souliers.



XII

La toilette de Geneviève.


La toilette de Geneviève, cela est bientôt dit; je vois d'ici votre
mauvaise humeur, madame; vos lèvres déjà un peu minces se sont
resserrées, et il a passé par votre tête une pensée injurieuse pour moi.
A quoi bon, en effet, faire un gros volume, quatre cents pages, ma foi,
et plus de quatre cent vingt-huit mille lettres, pour passer sous
silence précisément ce qui peut se rencontrer d'intéressant? Je m'expose
à vous voir comparer chacune des choses que je dis à la chose que je ne
dis pas, et ne rien trouver dans mes quatre cents pages qui vaille la
page que j'ai négligé d'écrire.

«Ce monsieur, dites-vous, a le plus grand soin de nous détailler la
parure des prairies: parure de printemps, parure d'été, parure
d'automne, parure d'hiver; il n'oublie pas un seul bouton d'or, ni une
sauge, ni une marguerite.

«Il ne néglige pas de nous apprendre de quelles teintes se parent les
forêts de l'automne: les tilleuls sont jaunes; les marronniers roux; les
chèvrefeuilles bleuâtres; tout cela est fort joli; la vigne vierge pend
des grands murs en hardis festons pourpres et amarantes. Je le veux
bien. Il ne rencontre pas une fleur sans nous préciser sa couleur et son
parfum; il nous dit bien au juste la nuance de vert de chaque brin
d'herbe. Cela fait bien quelque plaisir, mais enfin, c'est ce que nous
savons aussi bien que lui; et au fait, cela ne sert à rien, tandis qu'on
peut trouver un bon modèle à suivre dans une jolie toilette, et il
pourrait bien nous parler des femmes avec autant de détails et d'amour
que des fleurs de son jardin.»

Je pourrais répondre à cette exclamation par trois cents raisons; mais
j'aime autant céder, et je vous dirai la toilette de Geneviève,

Et aussi la toilette de Rose,

Et aussi la toilette d'Anaïs,

Et aussi, si cela peut vous être agréable, la toilette de Mme ***.

Et aussi la mienne; mais cela ne serait pas convenable: je suis, en ce
moment, en robe de chambre et en pantoufles.

Je vais faire allumer par mon nègre, un Savoyard de treize ans intitulé
_père Michel_, la plus grande de mes pipes de cerisier. Le père Michel
va serrer ses soldats de plomb et me donner du feu; et je vais me
rappeler les toilettes en question, en fumant un tabac parfumé de
benjoin et d'aloès, ce que je vous recommande, ô vous qui fumez; ce que
je vous recommande, ô vous qui ne fumez pas, de recommander à ceux qui
fument près de vous.



XIII

La toilette de Geneviève.--La toilette de Rose.--La toilette
d'Anaïs.--La toilette de Mme Michaud.


Commençons par Anaïs. Voulez-vous aussi le portrait d'Anaïs? Anaïs est
assez jolie, mais insignifiante, c'est tout ce que je me rappelle.
Malheureusement je n'invente pas ce que je raconte, et il y a des choses
que j'ai oubliées, d'autres que je n'ai pas regardées au moment où
elles se sont passées; et, quand il m'arrive de vouloir combler une
lacune avec l'imagination, cela fait disparate de la manière la plus
choquante, et j'efface. Voilà donc tout ce que je sais d'Anaïs; mais sa
toilette, je me la rappelle parfaitement, parce que j'ai entendu des
femmes en parler dans les plus grands détails. C'était:

Une robe de velours épinglé blanc, garnie d'angleterre, un voile
d'angleterre, des manches et une mantille pareilles; une petite couronne
en fleurs d'oranger naturelles, montées sur des fils d'argent (ah! je me
rappelle qu'Anaïs était blonde), un bandeau, un collier et des bracelets
en perles; la jupe de la robe un peu traînante.

Cela avait un grand succès; Geneviève, si elle eût osé donner audience à
aucune pensée contre Anaïs, eût trouvé cela trop paré et trop riche pour
une mariée, et à coup sûr, si elle eût été la mariée, ce n'est pas ainsi
qu'elle aurait été habillée. Si _elle eût été la mariée!_ pourvu, Dieu
tout-puissant, que cette idée-là ne soit pas venue à la tête de la
pauvre enfant; elle aurait bien souffert!

La toilette des deux demoiselles d'honneur ne devait pas attirer les
yeux. Rose avait une robe de taffetas changeant vert et noir, un châle
de taffetas, un chapeau, je ne sais pas vraiment comment était le
chapeau, et un bracelet d'or très-simple.

La robe de Geneviève était également en taffetas changeant, mais gris et
orange, avec un châle pareil; elle avait une capote de crêpe blanc, et
un bracelet orné de pierreries; un très-beau bracelet, c'était la montre
de Léon, laquelle était une fort belle montre à répétition.

Mme Michaud avait un chapeau jaune avec des plumes exorbitantes, et une
robe verte, et un châle puce; toilette de belle-mère; genre de Mme
Leloup, de notre roman _le Chemin le plus court_. (Un arrêt de la cour
royale du... au diable les dates! a déclaré que ce n'était pas un
roman, mais une histoire vraie; qu'est-ce que je vous disais tout à
l'heure?)

Pour moi qui assistais au mariage, je ne remarquai qu'une chose: c'est
que Geneviève n'était pas en blanc; j'en tirai la conséquence qu'elle ne
s'était pas occupée de sa toilette, et avait laissé faire son frère et
sa couturière. C'était la première fois que je la voyais ainsi;
peut-être aussi n'avait-elle pas voulu ressembler à la mariée. Le soir,
cependant, au bal, elle était vêtue de blanc, mais c'était une robe
qu'elle avait depuis longtemps.

Je crois que c'est tout.



XIV


Geneviève pria à l'église avec plus de ferveur que personne; le
sacrifice était accompli; elle demandait à Dieu de la force, puis elle
priait pour Albert, et aussi pour Anaïs. «O mon Dieu, disait-elle,
qu'Albert au moins soit heureux!» Je ne peindrai pas comment chaque
parole, à la mairie et à l'église, lui donnait un coup au cœur. Il
vint un moment où tout fut fini; une vieille femme dit en voyant Albert
et Anaïs entrer à la sacristie pour écrire les choses qu'on écrit en ce
cas: «Le joli couple! ils sont faits l'un pour l'autre.» Ce mot fut
cruel pour Geneviève. Elle sentit un mouvement de colère contre la
pauvre vieille; mais elle le réprima aussitôt, en demanda pardon à Dieu,
et, s'arrêtant, donna à la vieille une pièce de monnaie. «Ma bonne
demoiselle, dit la vieille, je vais prier Dieu pour que votre tour
arrive bientôt.» Quand on remonta en voiture, la robe d'Anaïs se prit
dans la portière sans que personne s'en aperçût, excepté Geneviève. Si
l'on descendait par la portière opposée, nul doute qu'Anaïs déchirerait
sa robe. Le malin esprit donna à Geneviève de bonnes raisons pour ne
rien dire et laisser faire; mais Geneviève fit ouvrir la portière, et
rentra la robe de sa nouvelle cousine.

Le soir, après le bal, elle se coucha mourante; cependant, quand elle
fut seule, en se déshabillant, ses regards tombèrent sur elle, elle se
mira, et dit: «_J'étais_ belle aussi, moi.»

Le lendemain, elle envoya à Anaïs les quelques bijoux qu'elle possédait;
de ce jour on put remarquer dans sa mise une simplicité qui n'osait pas
tout à fait être du deuil, mais qui en avait bien envie.

La saison s'avançait assez pour qu'il revînt quelques élèves de Léon;
quelques-uns revinrent en effet, mais en petit nombre. Un soir, en
rentrant, le portier de la maison donna à Léon un papier plié en quatre:
c'était un papier timbré. Léon le lut dans l'escalier: c'était un style
singulier; seulement on comprenait que l'on était menacé de quelque
grand malheur.

La loi est pour tous, même et égale pour tous, et tout le monde est
censé la connaître. Pourquoi alors s'exprime-t-elle dans un langage
bizarre et inintelligible, surchargé à la fois de périphrases et
d'abréviations? C'était une assignation pour _s'entendre condamner_ au
payement d'une petite somme qu'il devait au marchand.

La chose finissait ainsi:

«Mandons et ordonnons à tous huissiers sur ce requis, de mettre le
présent jugement à exécution; à nos procureurs généraux, à nos
procureurs près les tribunaux civils de première instance, d'y tenir la
main, à tous commandants ou officiers de la force publique d'y prêter
main-forte lorsqu'ils en seront légalement requis.»

Ce qui, lu dans un escalier, le soir, à la lueur d'une chandelle, donne
un frisson et évoque un tableau d'une armée entière arrivant en armes
contre vous. Léon eut peur, mais à sa peur succéda bientôt une autre
pensée. «Quel bonheur, se dit-il, que ce papier ne soit pas tombé entre
les mains de Geneviève! c'est précisément une somme dépensée pour elle
que l'on réclame de moi; elle aurait eu bien du chagrin.» Il
redescendit, donna de l'argent au portier et lui dit: «S'il arrivait par
hasard d'autres papiers du genre de celui-ci, ayez soin, quoi qu'il
arrive, de ne jamais les remettre à ma sœur.»

Il rentra sans bruit pour ne pas éveiller Geneviève, et passa une partie
de la nuit à relire ce fatal papier. Ce papier lui était envoyé

    _Au nom du roi, de par la loi et la justice._

Ce n'était plus seulement l'armée qui s'élevait contre Léon, c'était la
société entière. Le lendemain, il sortit dès qu'il fit jour et courut
chez l'huissier rédacteur du papier. Il abaissait son chapeau sur ses
yeux et évitait les regards des passants. Il se considérait lui-même
comme un paria, comme un ennemi de la société, comme un grand criminel,
ayant autant de droits à la curiosité publique que l'assassin que l'on
va guillotiner... quand on guillotinait les assassins; dernièrement à
Paris, une fille avait tué son amant d'un coup de fusil, pour crime
d'infidélité: le jury a déclaré que l'amant était dans son tort.

Il rencontra par hasard des sergents de ville, et il prit une autre rue.
Il lui semblait que tout le monde le regardait, qu'on se le montrait les
uns aux autres en se disant: «C'est lui.»

Arrivé au numéro indiqué, il regarda si personne ne le voyait et se hâta
d'entrer dans l'allée de l'huissier; il arriva par un escalier sombre à
une grande pièce ornée d'un poêle sans feu. Il y avait là des cartons et
des tables noires pour tout mobilier. Quatre escogriffes jaunes, vêtus
de prétendues redingotes noisette ou vert olive, penchés sur les tables,
les doigts allongés, écrivaient incessamment des papiers semblables à
celui qu'avait reçu Léon; il y avait une odeur de vieux papier
nauséabonde; je ne parlerai pas de l'odeur des clercs. Il demanda
l'huissier; un des escogriffes lui dit: «Je suis le premier clerc,
dites-moi votre affaire.» Léon, qui pour rien au monde n'aurait osé
dévoiler sa honte devant quatre personnes, insista pour parler au
patron. Le patron sortit de son cabinet, et, devant les clercs, lui dit:
«Que veut monsieur?

--Vous parler en particulier.

--Entrez dans mon cabinet.»

Léon n'osa pas s'asseoir devant un aussi puissant personnage, un homme
qui donnait des ordres, comme le disait le papier, aux procureurs
généraux et à tous les commandants de la force publique de France.
L'huissier alors lui demanda son nom.

«Léon Lauter.

--Ah! M. Léon Lauter, affaire Chabanne!... Hé! cria-t-il par la porte
restée entr'ouverte, où en est l'affaire Chabanne contre Léon Lauter?

--A l'audience du jour.

--Monsieur, votre affaire vient à l'audience du jour.

--Pardon, monsieur, mais je ne comprends pas.

--Vous plaisantez, monsieur?

--Jamais je n'en eus moins d'envie, monsieur.

--Eh bien! monsieur, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, heure de midi, à
l'audience publique du juge de paix....

--Publique? dit Léon.

--Publique, répondit l'huissier, à l'audience publique du juge de paix
on appellera votre affaire, et vous serez condamné à payer.

--Mais, monsieur, je ne refuse pas de payer.

--Alors, payez.

--Je ne le puis aujourd'hui, mais demain.

--Demain, vous aurez des frais.

--Qu'est-ce? dit Léon.

--En voici le compte, dit l'huissier en prenant sa plume:

    Protêt                 6 fr. 85 c.
    Enregistrement         1     35
    Assignation            8     20
    Pouvoir                2     20
    Jugement              26     45
                          -----------
                  Total   45 fr. 05 c.

qu'il vous faudra payer en sus de la somme.

--Mais, monsieur, le petit bon que j'ai fait n'est que de cinquante
francs.

--Cela ne fait rien, et, si vous ne payez pas demain, nous aurons à
ajouter:

    Signification               7 fr. 95 c.
    Commandement                5     50
    Procès-verbal de saisie    11     70
                               -----------
                   Total       25 fr. 15 c.

Irez-vous à l'audience du juge de paix?

--A l'audience publique?

--Oui.

--J'aimerais mieux mourir.

--Alors, au procès-verbal de saisie, vous formerez opposition, dès que
le jugement sera par défaut; il faudra pour cela une autorisation
particulière du juge de paix, et nous aurons encore:

    Assignation en débouté      8 fr. 20 c.
    Nouveau jugement           26     45
    Signification               7     95
    Commandement                5     50
    Procès-verbal de saisie    11     70
    Procès-verbal d'affiches   24      »
                               -----------
                    Total      83 fr. 80 c.

ensemble, 150 fr., plus le capital de 50 fr. Je ne vous parle là ni du
procès-verbal de _récolement_ de vos meubles, ni des frais de vente,
etc.

--Mais, monsieur, que faire? dit Léon.

--M'apporter demain 50 fr., plus 45 fr. 05 c., et tout sera dit.

--Oh! monsieur, je vous remercie.

--Monsieur, il n'y a pas de quoi.»

Et Léon fut obligé de passer devant les quatre clercs, instruits, malgré
ses précautions, de l'affaire qui l'amenait.

Le lendemain, il vint encore plus tôt que ce jour-là apporter la somme
demandée, et se confondit en remercîments envers l'huissier.



XV


Depuis le jour du mariage d'Albert, Geneviève était en proie à une
fièvre ardente; malgré la résignation qu'elle s'était promise, elle
avait par moments des accès de désespoir auxquels elle ne pouvait
résister. Elle sortait alors et allait prier dans les églises. Depuis sa
découverte des soins que Léon prenait de son habit, Geneviève avait
soupçonné les difficultés qu'éprouvait son frère à subvenir aux soins de
leur petit ménage, et elle avait observé: elle n'avait pas tardé à
deviner le sort de sa montre; mais Léon paraissait attacher tant de prix
à lui cacher ses misères, qu'elle n'osait pas faire semblant de s'en
apercevoir; aussi évita-t-elle de lui parler de sa montre, ni de jamais
s'enquérir de l'heure devant lui. Léon rentrait habituellement fort tard
et ne se levait que vers huit ou neuf heures: il n'avait rien à faire
plus tôt et avait souvent besoin de repos.

Un matin il dit à Geneviève: «Mais, Geneviève, je ne vois plus la femme
de ménage?

--Elle a trouvé un autre ménage à faire, dit Geneviève, et m'a demandé
la permission de venir de très-bonne heure; sans quoi, m'a-t-elle dit,
elle serait obligée de refuser le bonheur qui lui arrivait. Elle vient
ici un peu avant le jour, et elle est souvent partie longtemps avant que
tu sois éveillé.»

Il s'était élevé entre le frère et la sœur une noble et touchante
lutte de générosité et de dévouement. Jamais Geneviève n'eut demandé de
l'argent à Léon. Mais Léon lui en donnait toujours avant que celui
qu'elle avait fût dépensé. Bien souvent, Geneviève lui disait: «Je n'en
ai pas besoin, j'en ai encore.»

La vérité était qu'elle avait supprimé la femme de ménage, à laquelle on
donnait vingt francs par mois.

J'ai souvent pensé à l'indifférence de la Divinité sur les actions
humaines, en voyant la même lune répandre les mêmes rayons sur l'homme
qui rentre porter du pain à sa famille, et sur le brigand qui l'attend
au détour d'une rue pour l'assassiner; mais je n'ose pas croire que Dieu
ne reposait pas un moment ses regards sur Geneviève, quand le matin, une
heure avant le jour, elle se réveillait, allumait _une chandelle_, et se
levait sans bruit. Elle se livrait alors aux travaux les plus vils: elle
lavait la vaisselle, elle balayait, n'ayant d'autre soin que de ne pas
réveiller Léon qui devait être fatigué de la veille, qui se chagrinerait
de la voir ainsi travailler, et s'opposerait à ce qu'elle continuât à
employer le seul moyen qu'elle avait pu trouver de contribuer aux
dépenses de la maison; mais ce qu'elle faisait surtout avec un soin et
un respect touchant, c'était de nettoyer les vêtements de Léon. Comme
elle ménageait ce pauvre vieil habit qui lui retraçait toutes les
privations que Léon s'était imposées pour elle! avec quel soin elle
faisait _une reprise_ dont elle avait aperçu l'urgence pendant le jour,
mais dont elle n'avait pas parlé, parce qu'elle comprenait que ce serait
ajouter aux chagrins de Léon celui de lui montrer qu'il ne réussissait
pas à tromper sa sœur!

Habit, en effet, vieil habit plus respectable que la pourpre; travail
plus noble que la broderie des femmes désœuvrées sur des étoffes d'or
et d'argent.

Elle ne se rebutait devant aucun soin, ou plutôt elle ne voyait pas ce
qu'il avait de rebutant.

Geneviève avait de jolies mains délicates, effilées, blanches, avec des
ongles d'un rose tendre; et avec ses jolies mains, si pleines de
distinction, elle nettoyait jusqu'à la chaussure de son frère, puis elle
remettait tout en place, bien précisément comme faisait autrefois la
femme de ménage.

Le ménage fait, elle préparait le déjeuner, puis elle faisait sa
toilette; elle peignait et nattait ses beaux cheveux, car il fallait que
Léon, en se réveillant, la trouvât habillée, et que rien dans sa
toilette du matin ne pût laisser soupçonner la tâche qu'elle avait
remplie.

Et c'étaient chaque matin les mêmes travaux et les mêmes soins.

Et cependant, jamais femme ne fut plus délicatement belle que Geneviève;
jamais femme n'inspira plus naturellement cette pensée, que c'était pour
elle qu'avaient été inventés le velours et la soie; jamais plus
d'élégante mollesse dans les formes et dans les mouvements ne fit songer
à entourer une femme d'esclaves attentifs à prévenir même la fatigue
d'un désir!

Un soir, Léon lui voulut donner de l'argent; elle lui montra qu'elle en
avait beaucoup plus encore que cela n'était probable; pauvre fille!
comme elle était heureuse ce soir-là! Léon pensa alors qu'il pourrait
peut-être remplacer son chapeau, qui depuis longtemps ne subsistait
qu'à force d'industrie. Le lendemain, il passa cinq ou six fois devant
la porte d'un chapelier sans oser entrer; enfin, l'aspect de son chapeau
dans une glace le décida; et il entra, honteux pour les autres d'avoir
gardé son chapeau si longtemps, honteux pour lui-même de ne pas le
garder encore un peu.



XVI


Bien des fois déjà, Geneviève avait décidé qu'elle devait renoncer à
Albert; mais, quelque entière que fût sa résignation, elle cachait
toujours quelque reste d'espérance, même à son insu. Le mariage avait
cette fois tout fini.

Rose ne voyait plus Léon; elle croyait un juste orgueil engagé à ne pas
le rappeler; mais elle avait pris en horreur M. de Redeuil, qui avait
été pour elle le prétexte d'un essai de coquetterie qui avait si mal
tourné. Rodolphe était toujours fort assidu chez M. Chaumier, et toute
la société des Chaumier et des Redeuil croyait qu'il épouserait Rose.

M. Chaumier s'efforçait en vain de mettre de l'ordre dans sa maison,
dont les dépenses dépassaient de beaucoup les revenus. Il prit le
prétexte de quelques réparations à faire à Fontainebleau pour aller y
passer un mois, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. Au bout de huit
jours, Rose, n'y pouvant plus tenir, écrivit à Geneviève que, si elle
voulait lui sauver la vie et l'empêcher de mourir d'ennui, il fallait
qu'elle vînt partager son exil. Il y avait en P.S.: «Amène _si tu veux_
M. Léon, si toutefois il ne craint pas trop de s'ennuyer avec nous.»

Geneviève était malade; le chagrin et la fatigue avaient achevé du
détruire sa santé. Léon ne pouvait quitter ni sa sœur ni ses leçons.
Rose vit dans ce refus une rupture complète. Elle tomba dans une sombre
tristesse: le séjour de Fontainebleau lui rappelait trop vivement sa
tendresse pour Léon; tendresse vraie et profonde, dont le monde avait pu
la distraire, mais non la dépouiller. Chaque arbre du jardin, chaque
meuble de la maison, lui montraient des circonstances de son amour. Les
détails les plus futiles l'attendrissaient et lui arrachaient des
larmes. Elle retrouva, sous l'herbe jaunie, les limites de son jardin,
de son jardin à elle et à Léon. Elle se rappela que, tandis que Léon
était chez M. Semler, et qu'il ne revenait à la maison que le dimanche,
il lui avait bien recommandé de soigner les pois de senteur qu'il avait
semés. Quand quelqu'un allait chez M. Semler, Rose tirait de terre un
des pois avec la petite tige verte et sa racine, et l'envoyait à Léon
pour qu'il put juger de l'état de la végétation. Le messager était
chargé de le rapporter, et Rose le replantait.

Quand Rose profitait d'un de ces rayons si doux du soleil d'hiver pour
se promener dans le jardin, il lui semblait que les sorbiers, les
rosiers, les brins d'herbe, murmuraient le nom de Léon.

Tout avait changé: les journées s'étaient envolées; Mme Lauter était
morte, Geneviève et Rose étaient séparées, Albert marié dans une
nouvelle famille, M. Chaumier vieilli et cassé, Léon artiste de talent
et de réputation.

Mais les arbres et les rosiers n'avaient pas changé; tous les ans ils
donnaient les mêmes fleurs et les mêmes parfums; la même herbe encadrait
les pavés de la cour; les mêmes merles venaient becqueter les ombelles
de corail des sorbiers.

Un jour, M. Semler disait: «Comme je m'étais trompé! j'avais toujours
cru que vous épouseriez Léon, et que Geneviève serait la femme
d'Albert.»

Rose le quitta, et alla se promener dans le jardin; elle pensa à tout ce
qu'il y aurait eu de bonheur à réunir entre eux quatre toutes les
affections qui remplissent la vie; à n'en rien distraire, à n'en rien
gaspiller sur le reste du monde: amour de parents, amitiés d'enfants;
premier amour de jeunes garçons et de jeunes filles; dernier amour du
mariage; toutes ces amours renfermées en eux quatre. Un soir elle
écrivit à Geneviève:

«Ma Geneviève, c'est à Léon que j'écris, donne-lui cette lettre.

«Léon, nous sommes fous, je t'aime, et je suis sûre que tu m'aimes. Je
suis à Fontainebleau; je t'écris assise dans ce même fauteuil où j'étais
quand nous nous sommes promis d'être l'un à l'autre, le jour où on
enterra ma tante Rosalie.

«Tiens, Léon, je n'ai plus d'orgueil, je suis trop malheureuse; tu ne
m'as pas oubliée, n'est-ce pas? Viens à Fontainebleau, amène Geneviève;
nous serons seuls tous les trois avec mon père; nous lui rappellerons ce
qu'il a promis à ma tante. Pauvre tante! si elle n'était pas morte, nous
n'aurions jamais été séparés! Pendant que ma lettre ira à Paris, je vais
aller au cimetière prier sur son tombeau; viens, vous manquez ici tous
les deux; il y a partout des places vides.»

A ce moment arriva Albert; il était venu à cheval en poste; il dit au
postillon de lui ramener d'autres chevaux dans une demi-heure, pour
retourner à Paris.

«Mais, dit Rose, es-tu fou? Tu ne peux faire ainsi vingt-quatre lieues
sans te reposer.»

Albert ne répondit rien et demanda à parler à son père. Rose le
conduisit jusqu'à la porte de la chambre de M. Chaumier, et voulut se
retirer; mais Albert lui dit: «Reste, ma sœur, il faudra bien que tu
saches ce que j'ai à apprendre à notre père: j'aime autant n'avoir à en
parler qu'une fois.»

Rose alors regarda Albert, et pensa que ce n'était pas seulement à la
fatigue de la route qu'il fallait attribuer l'excessive pâleur de son
frère.



XVII


Voici en effet ce qu'Albert dit à son père: «Le vol fait par mon clerc
est bien plus considérable que je ne l'avais cru d'abord; j'ai découvert
depuis qu'il avait fait à ma place divers recouvrements dont l'absence
m'a beaucoup gêné; j'ai été obligé de contracter un nouvel emprunt, dont
les termes vont échoir en même temps que celui pour lequel mon père
s'est engagé solidairement avec moi. Je ne sais comment mon beau-père et
ma belle-mère ont appris l'état de mes affaires; mais, après une scène
assez violente qui a eu lieu entre nous, ils ont mis Anaïs de leur côté,
et ils me menacent d'un procès en séparation de biens. C'est un éclat
qui détruirait toutes mes dernières ressources: je suis donc obligé d'y
donner les mains pour que la chose se passe sans retentissement; avant
tout, j'apporte à mon père des valeurs pour se mettre à couvert d'une
partie des payements qu'il va bientôt avoir à faire pour moi.»

Et en même temps Albert remit à son père plusieurs papiers de commerce.

«Je sais bien, ajouta-t-il, que cela ne fait pas une somme suffisante et
que votre fortune s'en trouvera un peu entamée; mais c'est tout ce que
j'ai pu réunir en dehors de la dot de ma femme. Je vais rendre l'étude
à mon prédécesseur, qui, en échange des sommes qu'il a déjà perçues,
payera une partie des dettes de l'étude: le reste, à la grâce de Dieu.
Je m'en vais.

--Mais, dit M. Chaumier....

--Mais, dit Rose....

--Vous voulez, reprit Albert, que je vous donne des explications: il n'y
en a pas à donner; vous savez tout. Ce que je vous dirais ne servirait
qu'à rendre moins clair ce que je vous ai déjà dit. Pardonnez-moi la
brèche faite à votre fortune, et adieu.»

A ce moment, en effet, on entendait claquer le fouet du postillon, qui
tenait un cheval en main, à la porte. Albert embrassa son père et sa
sœur et partit au galop.

M. Chaumier et sa fille restèrent stupéfaits. M. Chaumier calcula
qu'avec cette nouvelle perte et les extravagantes dépenses qui l'avaient
précédée, ils allaient se trouver précisément un peu moins riches
qu'avant le gain de son procès, et par conséquent hors d'état de venir
encore en aide à Albert.

Rose ne s'affligea pas autant qu'on aurait pu le croire de la diminution
de la fortune de son père, qui les obligeait à reprendre leur ancienne
vie de Fontainebleau. Depuis qu'elle y était revenue, ses plaisirs de
Paris lui semblaient fades et creux auprès de tous les souvenirs qu'elle
y trouvait. C'était un concert où tout disait: «Léon et Geneviève, amour
et amitié.»

La pensée de vivre à Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux;
elle courut dans le jardin plein de neige, comme pour aller dire aux
arbres que Geneviève et Léon reviendraient, et qu'ils les abriteraient
bientôt tous ensemble sous leur feuillage printanier. Mais bientôt une
triste pensée s'empara de l'âme de Rose. Quoi! sa lettre arriverait à
Geneviève et à Léon en même temps que la nouvelle de leur ruine! leur
cœur, si noble et si fier, pourrait croire un moment que les bons
sentiments n'étaient rentrés dans le sien qu'avec l'infortune, et
qu'elle ne se rattachait à l'amour et à l'amitié que parce que les
plaisirs du monde allaient lui manquer!

Cette impression ne dût-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses
anciens amis, rien n'aurait décidé Rose à la faire naître.

Elle n'envoya pas sa lettre; et, seulement alors, elle comprit qu'elle
était ruinée et malheureuse.

Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, et quand, le
surlendemain de la visite d'Albert, M. Chaumier partit pour Paris, afin
de mettre ordre à ses affaires et se débarrasser de tout l'attirail de
la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec
Modeste, à Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille
dont le jardin et la maison avaient été le théâtre; elle se rappela ses
moindres torts, pendant le séjour de Paris, envers Léon et Geneviève. Si
elle avait encore été riche, elle serait allée se jeter à leurs genoux
et leur dire: «Geneviève, ma sœur, Léon, mon cousin, mon amant, mon
mari, ne nous quittons jamais, et renfermons toute notre vie entre nous
trois.»



XVIII

L'auteur à ses amis connus et inconnus.


       *       *       *       *       *

Où en étais-je de mon récit? J'ai été forcé de l'interrompre pendant
quelques jours, à cause d'un accident peu ordinaire. Mon chien
Freyschütz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la
bonne et mauvaise fortune, mon chien m'a mangé!...

Le docteur Lebâtard a ramassé proprement mes morceaux, les a rejoints,
recollés et ficelés; maintenant, il prétend que je n'ai qu'à rester chez
moi et attendre. Attendons.

C'est une triste chose que d'être mangé par son chien; je n'en sais
guère d'exemple que dans la fable, et encore a-t-on cru, pour la
vraisemblance, devoir dire qu'Actéon avait été préalablement changé en
cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent le chagrin
d'une pareille aventure. Une fois déjà Freyschütz m'avait dévoré.
J'avais bien trouvé moyen d'imaginer pour lui des excuses; à force
d'industrie même, j'avais parfaitement établi que les torts étaient de
mon côté; j'étais rentré tard, brusquement, sans lumière, je l'avais
éveillé en sursaut; enfin, il paraissait m'avoir pardonné. Mais, cette
fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et
toute mon adresse pour me délivrer de lui. Le docteur Lebâtard m'a
parfaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j'étais
mort. L'autre fois, on avait été quelques jours incertain si je
conserverais le bras. Décidément, Freyschütz m'aimait comme on aime le
bifteck: c'était de la gourmandise, et non de l'affection, que je lui
inspirais. Et cependant c'était un heureux chien! habitué du pâtissier
Félix, maître dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous
sortions ensemble, chacun à un des bouts d'un cordon de soie, on
prétendait qu'il me tenait en laisse. Tous mes amis étaient les siens;
Gatayes l'appelait mon cousin. Semblable à un arbre dont les feuilles
tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il
aime, tout ce qui lui plaît. Chaque jour on lui envoyait des gâteaux et
des bonbons; les plus jolis doigts blancs se mêlaient dans les soies
noires de sa crinière. Allons, les chiens ne valent pas mieux que les
hommes; Schütz est parti, Schütz ne m'aimait pas; il ira à deux cents
lieues d'ici avec des gens qui ne demandent à un chien que d'être chien
et féroce, et qui veulent être défendus par lui: c'était moi qui
défendais Schütz, et j'ai une fois battu un charretier qui semblait
vouloir lui donner un coup de fouet; je garde son portrait et les
coussins oranges sur lesquels il se couchait: l'orange lui allait si
bien!

A part le chagrin, c'est une jolie situation que celle d'un malade: vos
amis viennent vous voir, et font en s'en allant l'éloge de vos vertus.
Vous recevez des friandises et des lettres charmantes, et des fleurs
pour vous tenir compagnie, surtout une bruyère dont les petites
clochettes, semées sur son feuillage comme une neige rose, semblent, les
menteuses, dire au malade prisonnier que l'on est encore à l'automne, et
me rappellent ces prairies de trois lieues de la Bretagne, ces prairies
toutes roses avec un horizon violet. Vos voisines cessent sur leurs
pianos leurs gammes éternelles; vous faites fermer votre porte aux
ennuyeux, et le médecin vous défend de travailler.

J'ai reçu à ce sujet une charmante lettre:

«Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais là! En veux-tu un
autre? trois mois, un agneau de Terre-Neuve. Il deviendra admirable, et
tu auras toujours un an devant toi avant d'être dévoré de nouveau.

«J. J.»

Hélas! non, mon cher Janin, je ne veux pas de ton chien; il n'entrera
plus de chien dans ma maison. Toi qui as si poétiquement et si
tendrement parlé de ton premier chien, je suis sûr que tu n'as jamais
aimé tous les beaux chiens que tu as eus depuis comme ton hideux Médor.
On n'a dans la vie qu'un chien, comme on n'a qu'un amour. Merci de te
montrer mon ami au moment où tu comprends que je perds un ami et une
amitié.

Il y a beaucoup de gens qui demandent tout bas si je ne suis pas un peu
enragé; d'autres viennent à pied du faubourg Saint-Germain pour me dire:
_Je vous l'avais bien dit_.

Ce matin, le docteur Lebâtard m'a donné une fâcheuse nouvelle: il m'a
dit que je pouvais travailler; il prétend que je vais très-bien: je me'n
rapporte à lui, c'est son état.

Où en étais-je de mon récit? J'avais besoin de parler un peu de mon
chien. On dit que les _grandes douleurs sont muettes_: c'est un axiome
faux, inventé pour l'usage et la commodité des très-petits chagrins et
des cœurs sourds.



XIX


Geneviève tomba tout à fait malade et fut obligée de redemander la femme
de ménage qu'elle avait supprimée. Léon fit venir un médecin. Après
quelques visites, Léon l'accompagna jusque sur l'escalier et lui dit:
«Eh bien! monsieur?»

Il y a des instants dans la vie que l'on appelle une minute, pendant
lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule ne parcourt que la
soixantième partie de son cadran, et il faudrait dix volumes pour écrire
sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le cœur d'un homme
pendant cet instant. Tel fut celui qui se passa entre la question de
Léon et la réponse du médecin. Léon vit en un instant toute sa vie
passée et toute sa vie à venir; il se faisait à ce moment une fourche
dans sa vie: selon que Geneviève vivrait ou mourrait, il prendrait l'un
ou l'autre des chemins. Si Geneviève vit, ce sont des jours plus
heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un
long deuil pour lui qui ne finirait que par une mort tardive; si elle
meurt, il se représente dans tous ses détails la mort, le froid, la
pâleur, la bière, le cimetière, la terre; si elle vit, il fait le projet
de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera: les
enfants, le bonheur. Rien n'échappe à ses yeux, dans les deux cas: en
pensant au mariage, il voit la toilette, la fleur d'oranger, le voile et
les enfants: il y en a un blond, l'autre est châtain, etc.... Je répète
qu'il faudrait dix volumes pour indiquer tout ce qu'il pensa; et
cependant, trente secondes après sa question, le médecin ouvrait la
bouche pour répondre, et Léon le regardait comme on regarderait un juge
dont la volonté peut tout; il y avait eu quelque chose de suppliant dans
sa voix quand il avait dit: «Eh bien! monsieur?»

Le médecin répondit en hochant la tête: «Cela va mal.»

Léon resta les yeux ouverts, mais sans regard; ces paroles
retentissaient dans sa tête comme autant de petits marteaux qui la
brisaient au dedans. Le médecin descendit une marche, Léon l'arrêta:

«N'y a-t-il donc plus d'espoir?

--Monsieur, dit le médecin, il y a toujours de l'espoir, mais votre
sœur est bien malade.»

Et il salua; Léon le suivit: il lui semblait que cet homme allait
emporter son dernier espoir.

«Vous reviendrez tantôt, n'est-ce pas?

--Oui, mais rien ne presse; la maladie n'est pas au dernier période,
nous avons probablement plusieurs mois devant nous.»

En disant ces mots, il avait continué à descendre, et Léon l'avait suivi
jusqu'à la porte cochère. Il le suivit encore de l'œil jusqu'à ce
qu'il tournât le coin de la rue où il allait prendre une tasse de café
et lire le journal. Léon rentra; il ne pouvait s'empêcher de regarder
Geneviève. Il y a dans les gens qui vont bientôt mourir quelque chose de
solennel et de singulier; leur chair est comme transparente, et il
semble qu'elle est éclairée en dedans par leur âme, semblable à une
lampe qui s'alimente du corps et le consume. Geneviève ne se croyait pas
malade; elle s'attendait très-bien à mourir, mais de douleur et de
désespoir.

Au bout de peu de jours, les prescriptions du médecin avaient produit un
excellent résultat, il dit à Léon: «La malade va mieux, mais je n'ai
rien pu faire jusqu'ici contre la maladie. Il faut prendre garde de
frapper son imagination. Je vais vous dire devant elle que mes soins
sont désormais inutiles, et qu'elle est guérie; vous m'engagerez à venir
vous voir, à titre de connaissance; je viendrai quelquefois, le soir,
faire une partie de dominos, et je suivrai la maladie sans qu'elle
puisse prendre mes ordonnances pour autre chose que pour quelques
conseils donnés par hasard.

«Ah! monsieur, dit Léon, sauvez ma sœur.»

Le médecin lui serra la main sans lui répondre, et partit.



XX


Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet: cela
constituait, avec les jours où on travaillait, une différence qu'un
œil très-exercé pouvait seul apercevoir.

Les jours où on travaillait, on se livrait, il est vrai, à une égale
paresse, mais avec remords, mais en se gourmandant les uns les autres,
mais en répétant à chaque demi-heure, comme le refrain obligé d'une
ballade: _Ah ça! maintenant, travaillons_; ce qui n'engageait à rien et
produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples faisaient
passer dans un festin sous les yeux des convives; ce qui équivaut à peu
près au: _Frère, il faut mourir_, que ne se disent pas les trappistes,
ainsi que je suis allé personnellement m'en assurer l'année dernière
(1837); ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer
la conclusion: «Il faut mourir un jour, donc il faut vivre en
attendant.»

Les jours où on travaillait, les toiles étaient sur les chevalets, les
palettes étaient chargées; si l'on se promenait par l'atelier et par le
reste du logis, c'était toujours sous prétexte de chercher un appui-main
égaré, ou de se réchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait
devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son
opinion sur une figure ébauchée, et quand il avait, après un sévère
examen, dit qu'il trouvait un des bras trop long, on répondait: «Ah! tu
me fais bien plaisir, je le croyais trop court.»

Puis, quand le visiteur était parti, au grand regret de l'atelier, la
mauvaise humeur causée par son départ se formulait hypocritement en
déclamations contre les flâneurs et le temps dont ils causent la perte;
et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus à son aise de cette
perte de temps.

Mais les jours où on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins
les chevalets démontés et les toiles retournées. Il n'était pas plus
question de peinture qu'avant le jour où je ne sais quelle femme grecque
dessina, dit-on, sur un mur, _avec du charbon_, le profil d'un amant
frisé, ainsi que le témoignent diverses gravures; anecdote que nous
considérons comme apocryphe, à cause que sous un beau ciel comme celui
de la Grèce, où le plaisir passe avant l'utilité, c'est-à-dire où le
plaisir est raisonnablement considéré comme la plus utile des choses, il
n'est pas probable que l'on eût inventé le charbon avant d'inventer la
peinture, la cuisine avant les arts.

Les jours où on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se
promener; celui qui eût regardé avec un peu d'attention quelques-uns des
tableaux ou des plâtres qui tapissaient l'atelier, eût été unanimement
accusé de faire _son piocheur_. Les jours où on ne travaillait pas
étaient les grands jours de travail de Gargantua; le déjeuner, plus
somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc.

Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois était vêtu
d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de
brigand napolitain.

ANTOINE HUGUET.--Allons, Gargantua, le couvert.

MITHOIS.--On frappe.

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, va ouvrir.

LE CHAIRCUITIER (_entrant_).--M. Huguet!

EDGAR SAGAN.--C'est ici, chaircuitier.

Gargantua donne au chaircuitier un plat pour transvaser les côtelettes
de porc frais qu'il apporte dans une boîte de fer-blanc; il demande une
fourchette.

MITHOIS.--Gargantua, une fourchette.

GARGANTUA.--Je les cherche.

ANTOINE HUGUET.--Où peux-tu avoir mis les fourchettes? c'est ainsi que
tu prends soin de _mon argenterie_? Tenez, chaircuitier. (Il lui donne
un poignard: le chaircuitier prend le poignard du bout des doigts et
n'ose lever les yeux; il transvase les côtelettes.)

MITHOIS.--Chaircuitier, êtes-vous bien sur de ce que vous apportez là?
on dirait des côtelettes de chien caniche.

LE CHAIRCUITIER.--Elles sont comme les dernières.

CHARLES LEFLOCH.--Il n'y a pas assez de cornichons....

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, qu'est-ce que je t'avais dit?

GARGANTUA.--De demander trop de cornichons.

ANTOINE HUGUET.--Eh bien! qu'est-ce que dit Charles?

GARGANTUA.--Qu'il n'y a pas assez de cornichons.

ANTOINE HUGUET.--Donc mes ordres ont été méprisés.

GARGANTUA.--C'est la faute du gâte-sauce, je lui avais dit....

LE CHAIRCUITIER.--Mais, monsieur Gargantua, je vous assure qu'il n'y a
pas mal de cornichons.

GARGANTUA.--Vous en êtes un autre.

ANTOINE HUGUET.--Bien, Gargantua, j'aime cette énergie dans les soins du
ménage; tu me feras penser ce soir à te donner ma bénédiction. Paye
comptant et demande l'escompte. (_Le chaircuitier sort_.)

MITHOIS.--On frappe.

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, on frappe.

    (_Entre un autre chaircuitier_.)

CHARLES LEFLOCH.--Tiens! un rechaircuitier.

MITHOIS.--Et des recôtelettes.

LE NOUVEAU CHAIRCUITIER.--M. Vasselin?

ANTOINE HUGUET.--C'est ici.

(Tout le monde regarde Antoine avec étonnement, mais personne ne dit
mot. Le chaircuitier demande une fourchette; Gargantua est en train de
chercher les fourchettes dans le poêle. Après avoir fait d'inutiles
perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le panier au charbon
de terre, on donne au chaircuitier un poignard malais à lame tordue
comme une flamme.)

ANTOINE HUGUET.--M. Vasselin n'est pas ici, il fera payer. (_Le
chaircuitier sort_.)

CHARLES LEFLOCH.--Ah çà! nous allons donc manger les côtelettes du
propriétaire?

ANTOINE HUGUET.--Je voudrais le manger lui-même, s'il n'était pas si
coriace.

CHARLES LEFLOCH.--Il va les attendre.

ANTOINE HUGUET.--Tant mieux.

CHARLES LEFLOCH.--Et il faudra qu'il les paye?

ANTOINE HUGUET.--Sans cela, où serait la vengeance?

CHARLES LEFLOCH.--Ah! il y a une vengeance.

ANTOINE HUGUET.--Il m'a donné congé.

    (_Moment de stupeur, indignation profonde_.)

ANTOINE HUGUET.--Et je vous ai réunis pour voir avec vous quelle
punition il convient de lui appliquer. Mettons-nous à table. Eh bien!
Gargantua, les fourchettes?

Gargantua a enfin trouvé, dans la tête d'une Niobé de plâtre, les
fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie.

On se met à table: jamais il ne s'est vu sur une table autant de
côtelettes.

CHARLES LEFLOCH.--C'est un véritable festin de Balthazar. Je crains à
chaque instant de voir paraître, sur la muraille, les trois mots
menaçants:

    MANE THECEL PHARES.

MITHOIS.--Le luxe excessif dans les repas a toujours précédé et annoncé
la chute des grands empires.

ANTOINE HUGUET.--Le Vasselin m'a donné congé! à peine étais-je dans la
maison, qu'il a, je ne sais pourquoi, conçu des doutes sur ma
solvabilité, et il m'a fait subir, à ce sujet, diverses épreuves dont
je suis sorti victorieusement.

_Première épreuve_.--Le domestique du Vasselin est venu me demander,
huit jours après mon arrivée ici, la monnaie d'un billet de mille
francs.

MITHOIS.--De mille francs!

CHARLES LEFLOCH.--De mille francs!!

EDGAR SAGAN.--De mille francs!!!

ANTOINE HUGUET.--De mille francs. Je ne me suis nullement ému; j'ai dit
au domestique: «Je n'ai pas la monnaie de mille francs, mais
allez-vous-en passage des Panoramas, vous trouverez un changeur qui
n'est pas très-beau; ou, place de la Bourse, vous en trouverez un qui
est très-laid: ils vous feront parfaitement votre affaire.»

Le domestique redescendit. La première épreuve avait échoué; les gens
les plus riches peuvent ne pas avoir chez eux mille francs en argent.

_Deuxième épreuve_.--Huit jours après, le domestique remonta; il me dit
que son maître donnait à dîner, qu'il lui manquait un peu d'argenterie,
et qu'il me priait de lui prêter trois couverts. «Comment donc!» ai-je
répondu, mais avec le plus grand plaisir, il ne faut pas se gêner entre
voisins; êtes-vous bien sur qu'il ne faille à votre maître que trois
couverts?

--Oui, monsieur.

--Faites-moi le plaisir de redescendre, pour voir si trois couverts lui
suffiront.

Au bout de dix minutes, le domestique remonta m'affirmer qu'il y aurait
assez de trois couverts. «Gargantua, dis-je alors au rapin ici présent,
donne trois couverts.» Gargantua, avec une gravité digne des plus grands
éloges, tira trois couverts.... Gargantua ne mettait pas, je crois,
alors les couverts dans la tête de la Niobé; c'était l'été, il les
serrait dans le four du poêle.

MITHOIS.--Les couverts dont nous nous servons?

ANTOINE HUGUET.--Oui.

CHARLES LEFLOCH.--Les couverts de fer?

ANTOINE HUGUET.--Oui.

«Dites bien à votre maître, ajoutai-je, que, s'il en veut davantage,
c'est parfaitement à son service.»

«Et le domestique emporta les couverts, qui me furent rapportés le
lendemain. Depuis ce temps, il n'a pas perdu une occasion pour m'être
désagréable; enfin, au dernier terme de payement, je me suis trouvé en
retard de quelques jours, et il m'a signifié mon congé par un huissier.
Voici, chers amis, la situation des choses; que Gargantua verse à boire,
et que chacun, avec calme et gravité, émette son opinion sur la peine à
infliger au Vasselin.

MITHOIS.--Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple peine, mais d'une
succession de peines, c'est-à-dire d'une scie. Il faut que le Vasselin
maudisse le jour de sa naissance et la mère qui lui a donné la vie; il
faut qu'il nous trouve partout, nous et notre vengeance; il faut qu'il
rêve de nous.

ANTOINE HUGUET.--Mithois a parfaitement posé la question: mettons de
l'ordre dans notre affaire; que chacun donne son idée. Gargantua va
écrire, et les diverses condamnations portées contre le Vasselin seront
exécutées chacune à son tour, sans restriction, sans commutation, sans
pitié.

MITHOIS.--Sans pitié.

CHARLES LEFLOCH.--Sans pitié.

EDGARD SAGAN.--Sans pitié.

GARGANTUA.--Sans pitié.

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, verse à boire et écris.

MITHOIS.--Écris: Pour crimes et forfaits divers dont nous ne voulons
déshonorer le papier, le sieur Vasselin est condamné à subir les peines
dont le détail suit:

«1º Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de
sonnette.»

(Antoine Huguet sort.)

CHARLES LEFLOCH.--2º Toute personne qui viendra à l'atelier devra
frapper chez le sieur Vasselin en montant, ici, et demander à son
domestique: «Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?»

(Antoine Huguet rentre avec le cordon de sonnette de M. Vasselin, qu'il
a été couper à sa porte; il est accueilli avec acclamations.)

ANTOINE HUGUET.--3º.....

Alors entra Léon.

Pour savoir ce qui amenait Léon, il est nécessaire de remonter un peu
plus haut.



XXI

Un jour néfaste.


Mais avant d'écrire ce chapitre, nous en avons un autre à placer, pour
ne plus avoir ensuite à interrompre notre récit: c'est un _errata_ fait
par quelqu'un que nous aimons, et dont l'esprit est pour nous un juge
sans appel.

_Errata_.

1º Au commencement du volume, vous avez mis deux fois _somno_ comme une
chose élégante, en quoi vous vous êtes trompé.

2º Et _clavecin_; mais dites-moi un peu où vous avez vu des _clavecins_.
Moi, j'en ai vu dans mon enfance, chez une vieille dame qui en jouait;
les touches étaient noires et les dièses blancs. Il est ridicule de dire
_clavecin_, quand surtout on est, comme vous, fils d'un pianiste
célèbre.

3º Qu'est-ce que _présenter ses civilités_? A qui est-ce qu'on _présente
ses civilités_, à moins que ce ne soit en province?

4º Je n'aime pas les femmes qui font la cuisine, surtout en souliers de
satin; elles doivent avoir les pieds glacés, et, par conséquent, le nez
rouge: la seule cuisine que se permettent les femmes est la fabrication
des confitures, et encore a-t-on ensuite les ongles perdus pendant plus
de huit jours.

5º On parle trop de bottes.

6º Les femmes approuveront l'idée de donner à Geneviève le meilleur
cordonnier, parce que des souliers ne sont jamais assez chers ni assez
bien faits; mais toutes se moqueront de _la meilleure couturière_, vu
que les plus élégantes même ne font faire qu'une seule robe à Palmyre,
pour avoir un modèle.

A ceci nous répondons:

1º..................

2º Nous détestons le mot piano, qui ne veut rien dire et n'est que la
moitié du nom de l'instrument, tandis que clavecin a un sens et sonne
mieux; nous avons vu des clavecins, et nous en avons brûlé un pendant un
certain hiver.

3º..................

4º C'est une histoire que nous racontons, et nous n'inventons pas.

5º..................

6º C'est Léon qui s'occupe de la toilette de sa sœur, et Léon et moi
sommes assez ignorants sur ces choses; d'ailleurs, il n'y a que les gens
riches qui savent et qui peuvent faire des économies, et Léon n'avait
pas le moyen d'être économe.

Est-ce tout?...

Ah! bien oui....

«Autant que peut-être charmante une femme dont on a été l'amant.» Ceci
est une pensée un peu trop particulière; il y a deux classes d'hommes
qui professent l'opinion contraire: les lycéens et les anciens _beaux_
de quarante-huit ans qui grisonnent. Les lycéens érigent en Dianes
chasseresses les diverses Gothons, cuisinières et bonnes d'enfant,
auxquelles est le plus souvent réservé ce qu'il y a de plus grand dans
la vie: le premier amour d'un jeune homme. Les hommes de quarante-huit
ans disent, avec une voix de basse-taille et un vieux sourire de
fatuité: «Je l'ai connue bien belle; elle avait un beau corps: c'était
une Vénus.»



XXII


Un jour Léon était sorti le matin, en disant à Geneviève: «Je rentrerai
de bonne heure et je rapporterai ce que le médecin a commandé.» Et, pour
la première fois, il l'avait laissée sans argent: Léon n'en avait plus
du tout; mais c'était le jour de leçon d'une de ses écolières dont le
douzième cachet avait été donné à la leçon précédente, et, selon
l'usage, elle devait payer ce jour-là.

Comme il donnait la leçon, on annonça M. _Rodolphe de Redeuil_.
Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Léon d'un air
protecteur si impertinent, que Léon eut beaucoup de peine à trouver un
salut qui le fût un peu davantage. Léon était dans la maison sur le pied
d'homme payé; Rodolphe, eût-il été l'ami de Léon, n'aurait pas eu le
courage de l'avouer en semblable circonstance: mais tous deux, chaque
fois qu'ils se rencontraient, ne négligeaient rien pour s'adresser des
paroles à demi désagréables; Rodolphe, moins spirituel que Léon, malgré
la supériorité de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait
pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colère contre lui
s'envenimait à chaque rencontre.

«Monsieur de Redeuil, dit Mme de Dréan, me permettrez-vous de continuer
ma leçon?»

Léon se sentit rouge: c'était demander à Rodolphe s'il fallait le
renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler; mais, avant sa réponse, Léon
avait repris sa place au piano et avait donné le ton à Mme de Dréan.
Elle chanta un morceau, après lequel Léon lui dit: «Ce n'est pas bien.»
Rodolphe se leva et dit: «C'est ravissant.»

Léon, à son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir à Mme de
Dréan en quoi elle avait manqué; seulement, comme la manière dont
Rodolphe lui avait fait son compliment était plus que désobligeante pour
lui, il ajouta: «Il y a des gens qui trouveraient cela bien; mais vous
êtes assez heureusement douée pour ne pas vous arrêter à un à-peu-près
vulgaire et de mauvais goût.»

Mme de Dréan demanda à Rodolphe s'il était musicien; il répondit: «Non;
j'ai depuis un an _un pauvre diable_ de maître de piano qui fait tous
les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leçon que je
ne prends presque jamais; seulement j'ai imaginé, depuis quelque temps,
de lui faire jouer quelques drôleries sur le piano, je lui donne son
cachet, et il s'en va.

--Pauvre diable, en effet, murmura Léon, d'être obligé de supporter
cela!

--Vous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe; M. Lauter a un joli
talent sur le violon, cela vous amuserait.

--Je connais, dit Mme de Dréan, le talent de M. Lauter; _il a eu la
bonté_ de se faire entendre à ma dernière soirée où _il a bien voulu_
venir.»

Léon remercia Mme de Dréan dans son cœur; Rodolphe se mordit les
lèvres. Mme de Dréan ajouta: «Pourquoi n'êtes-vous pas venu?

--Je n'aime pas la musique, répondit Rodolphe, et votre billet m'avait
averti que votre soirée était toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis
à...»

Léon l'interrompit par un prélude sur le piano et dit: «Voulez-vous,
madame, que nous redisions cette si vieille chanson que vous aimez?»

Un nuage de colère passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dréan se leva
et commença à chanter:

    J'ai _dit_ aux _échos de la plaine_
    Tout ce qu'on _dit_ en pareil cas:
    Que vous êtes une _inhumaine_,
    Que je n'attends que le _trépas_....
    Mais, outre que c'est bien vulgaire,
    Tant parler est d'un indiscret;
    Ne serait-il pas temps, ma chère,
    Puisque j'ai dit ce qu'il fallait,
    A des choses qu'il faille taire,
    D'en venir un peu, s'il vous plaît?

    Mais quel joli bouquet frissonne
    Sur votre sein, mon bel amour?
    Avez-vous doncque pour patronne
    La sainte qu'on fête en ce jour?
    Non, non, ce n'est pas votre fête,
    Dites-vous? Cet heureux bouquet,
    Dans une place aussi coquette,
    Me fait croire, envieux regret,
    Puisque ce n'est pas votre fête,
    Que c'est la fête du bouquet.

Pendant que Mme de Dréan chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la
tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. Léon
lui dit: «Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui ôte beaucoup de
son.»

La leçon était finie; mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire
comme le _pauvre diable_ de maître de piano auquel celui-ci donnait son
cachet, et _qui s'en allait_: d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il
avait coutume d'en agir chez Mme de Dréan. Léon était assez bien élevé
et assez homme du monde pour qu'on fût généralement enchanté de le
traiter d'une manière convenable.

J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne
croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque
précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours
les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu
qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en
échange; car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent.

Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prît un
siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme
comme d'être surpris par un autre homme à faire des roulements d'yeux:
c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait
prié poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dréan
parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises.

LÉON.--En France, on entend singulièrement la musique: la musique se
prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne
s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient à la mode; alors tout
le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se
pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du théâtre Italien:
_Bravo, Roubine! Brava, la Grise!_ pendant que Rubini et Grisi chantent,
et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est
malheureux qu'on soit arrivé à faire un ridicule de la plus belle chose
qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de
pouvoir sentir dignement et apprécier la musique, on se pare d'une
admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules
auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont
ils chantent les œuvres.

RODOLPHE.--Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes
violonistes?

Il était impossible de faire une question plus malveillante; c'était
dire à Léon: «Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second
ordre.»

Léon comprit l'impertinence et répondit froidement:

«C'est moi, monsieur.»

Rodolphe crut répliquer par un sourire ironique. Mais Mme de Dréan,
presque malgré elle, dit: «Bravo, monsieur Lauter!.... A propos,
dit-elle en se reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce
n'est pas une raison pour que je ne vous paye pas vos leçons; car, vos
leçons payées, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner.
Je suis votre débitrice depuis la dernière leçon. Vous avez mes cachets,
n'est-ce pas?»

Léon avait pris les cachets le matin et les avait comptés quatre fois
pour être bien sûr de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun
moyen d'en retarder le payement, et, avant d'entrer chez Mme de Dréan,
il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore qu'ils y
étaient; mais l'idée de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leçons
lui apparut insupportable: il dit à Mme de Dréan qu'il n'avait pas ses
cachets.

«Mais je n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais
parfaitement que je vous ai donné le douzième la dernière fois que vous
êtes venu, je vais vous donner votre argent.»

Et elle s'approcha d'un secrétaire.

De l'argent! il y avait là de l'argent, si près de Léon! de l'argent
qu'on lui devait, qui était à lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait
toucher, tenir dans sa main, dans sa poche! de l'argent qui, sous un si
petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant
d'indépendance, tant de larmes essuyées, tant de puissance!

Et il dit: «Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela
_m'embarrasserait_ aujourd'hui.»

L'embarrasserait! le pauvre garçon! ne dirait-on pas que ses poches sont
remplies d'argent? Hélas! ses pauvres poches sont vides et béantes: s'il
n'a rien laissé à Geneviève en partant, c'est qu'il ne lui restait rien.

«Et votre mariage? dit Mme de Dréan à Rodolphe.

RODOLPHE.--Quel mariage?

MADAME DE DRÉAN.--Ne disait-on pas que vous deviez épouser Mlle
Chaumier?

RODOLPHE.--Mlle Chaumier? Qu'est-ce que Mlle Chaumier?

LÉON.--C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, M.
Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps _prié_ M. Albert Chaumier
de vous présenter.

MADAME DE DRÉAN.--On dit Mlle Chaumier très-jolie.

RODOLPHE.--Elle n'est pas mal.

MADAME DE DRÉAN.--Vous ne pouvez nier qu'il ait été question de quelque
chose entre elle et vous; plus de dix personnes m'en ont parlé.

RODOLPHE.--Elles se trompaient.

LÉON.--Sans doute, car c'est une chose dont M. de Redeuil se vanterait
au lieu de la cacher.

MADAME DE DRÉAN.--Il paraît que la chose a manqué et que vous en avez
gardé de l'aigreur.

RODOLPHE.--Moi, jamais, non: la petite personne n'avait pas assez de
fortune pour moi.

MADAME DE DRÉAN.--Il y a des choses qui valent bien la fortune.

LÉON.--C'est précisément de ces choses-là que M. de Redeuil n'aurait pas
eu peut-être assez pour ma cousine.

RODOLPHE.--C'est elle qui vous l'a dit, monsieur?

LÉON.--Non, monsieur; je ne l'ai jamais entendue parler de vous.

MADAME DE DRÉAN.--Enfin, d'après ce qu'on disait, vous aviez fait la
demande.

RODOLPHE, _du ton le plus fat et le plus impertinent, comme s'il était
absurde qu'on pût supposer qu'il s'occupât sérieusement d'une demoiselle
Chaumier_.--Non.

LÉON.--Monsieur est prudent.

RODOLPHE.--Monsieur ne l'est guère.

LÉON.--C'est faute de croire au danger.

MADAME DE DRÉAN.--Parlons d'autre chose.

RODOLPHE.--Pourquoi cela?

MADAME DE DRÉAN.--Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une
excellente raison et parfaitement suffisante. Allez-vous ce soir aux
Bouffons?

RODOLPHE.--La _Grise_ chante-t-elle?

MADAME DE DRÉAN.--Oui.

RODOLPHE.--Irez-vous?

Léon serre les lèvres et fait un petit mouvement de tête, ce qui veut si
clairement dire qu'il aurait été plus poli de commencer par la seconde
question, que Mme de Dréan traduit tout haut cette pensée qui lui vient
sans qu'elle sache trop comment.

MADAME DE DRÉAN.--Oui, j'irai; mais il eût été plus obligeant de me
demander cela d'abord.

RODOLPHE.--Adieu donc.

MADAME DE DRÉAN.--Adieu.

LÉON--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.

MADAME DE DRÉAN.--Ne m'oubliez pas après-demain.

En descendant l'escalier, Léon sentait son cœur battre violemment
dans sa poitrine; le premier mot qu'il allait dire était grave. Il
appela M. de Redeuil, qui ne l'avait pas salué, quoiqu'il sortît le
premier, et allait passer la porte cochère sans regarder Léon.

LÉON.--Monsieur de Redeuil?

RODOLPHE.--Monsieur Lauter...?

LÉON.--Voulez-vous me permettre de vous donner un avis?

RODOLPHE.--Vous est-il égal d'attendre que je vous en demande un?

LÉON.--Non, monsieur, cela ne m'est pas égal, et voici mon avis: Je
crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et
plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui
tient à moi par des liens de parenté.

RODOLPHE.--Monsieur, je ne reçois plus de leçons.

LÉON.--Il y en a quelques-unes cependant qui paraissent vous manquer.

RODOLPHE.--Des leçons de violon, monsieur?

LÉON.--Non, des leçons de politesse et de savoir-vivre.

RODOLPHE.--Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur?

LÉON.--Quelquefois, monsieur.

RODOLPHE.--Vous ne paraissez pas cependant bien fort.

LÉON.--Mais.... assez fort pour vous, monsieur, à qui il faut donner des
connaissances élémentaires.

RODOLPHE.--Où monsieur donne-t-il ses leçons?

LÉON.--Mais, à Meudon, ou encore au pied de Montmartre, près de
Clignancourt.

RODOLPHE.--Nous pourrions commencer demain.

LÉON.--Volontiers.

RODOLPHE.--J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les
conditions.

LÉON.--Je désire qu'on ne vienne pas chez moi pour cette affaire (Léon
pensait à Geneviève); j'enverrai chez vous. Vous serait-il égal de
n'avoir qu'un témoin?

RODOLPHE.--Pas du tout, si vous voulez.

LÉON.--Mon témoin sera chez vous demain matin à huit heures.

RODOLPHE.--Monsieur, au plaisir de vous revoir.

LÉON.--Monsieur, le plaisir sera pour moi.

En quittant Rodolphe, la première pensée qu'eut Léon fut celle de
chercher un témoin et des épées; puis il songea que la journée était
plus d'à moitié et qu'il avait laissé Geneviève sans argent; il songea à
celui qu'il venait de refuser. Il maudit sa vanité, qu'il avait préférée
à sa sœur; il se maudit lui-même. Puis il chercha des expédients, car
_il fallait_ de l'argent, et il se décida à aller en emprunter à Antoine
Huguet. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite: il trouvait tout
naturel que ses amis lui empruntassent de l'argent, et il ne trouvait là
rien de condamnable; mais en songeant à en emprunter, il se sentait
singulièrement humilié.

Cependant il se dirigea vers l'atelier.



XXIII


Pendant ce temps-là, Geneviève était tristement renfermée chez elle;
elle avait deviné le matin que Léon n'avait pas d'argent, et elle était
toute chagrine du chagrin qu'elle supposait à son frère, et du tourment
qu'il se donnait sans doute pour en trouver. Albert vint la voir; il y
avait bien longtemps qu'il n'était venu; il fut frappé du changement
survenu sur le visage de sa cousine. Pour Léon, qui la voyait tous les
jours, ces altérations successives étaient trop graduées et trop faibles
d'un jour à l'autre pour qu'il pût s'en apercevoir.

Sa peau était devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sèche; sa tête
était renversée en arrière, comme si elle eût été moins lourde à porter
ainsi; son col penché était gêné dans ses mouvements; quand elle voulait
voir quelque chose, elle portait sa tête au-devant des objets, comme si
la diminution de la sensibilité de sa peau les lui rendait moins faciles
à percevoir: après cet effort, qui lui paraissait violent, elle laissait
retomber sa tête.

Albert lui raconta ses chagrins; il était fatigué, presque malade, il
allait partir le soir pour passer quelques jours à Fontainebleau et se
reposer. Geneviève leva les yeux au ciel avec un regard de reproche:
elle lui avait tant demandé le bonheur d'Albert!

«Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y eût du bonheur dans ma vie et
que je pusse te le donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au
désespoir; tu es jeune, tu as l'avenir à toi. Mais ta femme? Anaïs?

--Elle et ses parents, répondit Albert, ils m'ont ruiné; puis ils lui
ont persuadé qu'elle ne pouvait partager le sort d'un homme ruiné,
qu'ils _gémissaient_ de ne pouvoir secourir.

--Comment cela est-il possible?» dit Geneviève.

Et la pauvre fille pensait quel bonheur c'eût été pour elle d'être
malheureuse avec Albert. Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait
lui semblait une si grande félicité, que toutes les autres choses
réputées bonheurs lui paraissaient auprès de celui-là inutiles et même
embarrassantes.

Albert la baisa au front et partit. Geneviève lui dit: «Adieu, Albert,
sois heureux, je prierai Dieu pour toi.

--Pauvre petite! pensa Albert en s'en allant, ce sera peut-être bientôt
dans le ciel que tu prieras pour moi.»

Et il descendit l'escalier tout attristé.

Albert alla en effet passer quelques jours à Fontainebleau; il y trouva
M. Chaumier et Rose également tristes, mais pour des causes bien
différentes. Rose avait perdu Léon et l'avait perdu par sa faute; et
elle le regrettait amèrement, surtout en trouvant dans son cœur tant
d'amour et tant de bonheur pour lui.

M. Chaumier, tous calculs faits, se voyait forcé d'emprunter sur la
maison de Fontainebleau. Un étranger vint un jour pour lui parler à ce
sujet, puis examina la maison et lui dit: «Voulez-vous la vendre?

--Non, dit M. Chaumier; elle me plaît, elle est commode, et j'y suis
accoutumé.

--Non, dit Rose tout bas; à qui les arbres et les fleurs du jardin
parleraient-ils de Léon, et qui en parlerait avec moi?»

Cependant l'étranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur
que M. Chaumier lui dit:

«Est-ce une plaisanterie, monsieur?

L'ÉTRANGER.--Non, monsieur, je parle sérieusement.

M. CHAUMIER.--Est-ce pour vous?

L'ÉTRANGER.--Pourquoi cette question?

M. CHAUMIER.--Pour rien.»

C'était cependant pour quelque chose; c'est que l'extérieur de
l'étranger ne donnait pas à supposer qu'il eût jamais eu autant d'argent
qu'il proposait d'en donner.

L'ÉTRANGER.--Je vois votre affaire; vous me supposez trop pauvre pour
acheter des maisons, vous avez peut-être raison: en effet, ce n'est pas
pour moi.

Ici, Modeste, qui avait suspendu les soins du ménage dans le cabinet de
M. Chaumier, se remit à balayer et à épousseter sans pitié.

M. CHAUMIER.--Eh bien! Modeste, vous nous aveuglez.

MODESTE.--Il faut bien que la besogne se fasse.

M. CHAUMIER.--Elle se fera plus tard.

MODESTE.--Alors on dînera à huit heures du soir.

M. CHAUMIER.--Cela ne fait rien.

MODESTE.--Ça ne sera pas ma faute.

M. Chaumier fit alors entendre un certain claquement de langue qui,
d'ordinaire, ne précédait que de peu d'instants les violentes colères
qu'il faisait, quelquefois sentir aux domestiques qui avaient le malheur
de ne pas être nègres. Modeste s'en alla.

L'ÉTRANGER.--Non, la maison n'est pas pour moi.

M. CHAUMIER.--C'est que, voyez-vous, _mon brave homme_, cela me
contrarie beaucoup de la vendre.

L'ÉTRANGER.--Le prix que j'en offre compense bien quelques désagréments.

Rose sortit pour aller trouver Albert dans le jardin.

L'ÉTRANGER.--Cette jeune demoiselle est Mlle Rose?

M. CHAUMIER.--Cette jeune demoiselle est ma fille. Vous savez son nom?

L'ÉTRANGER.--Vous l'avez dit devant moi.

M. CHAUMIER.--Alors vous savez d'avance ce que vous me demandez.

L'ÉTRANGER.--Parlons de la maison.

M. CHAUMIER.--Eh bien! je n'ai pas envie de la vendre.

L'ÉTRANGER.--Mais j'en offre vingt mille francs de plus qu'elle ne vaut
réellement.

M. CHAUMIER.--Pourquoi cela?

L'ÉTRANGER.--Parce qu'elle me plaît. La maison et le jardin ne valent
que quarante mille francs, tout au plus; mais le plaisir d'avoir _à soi_
une chose qui plaît vaut vingt mille francs, indépendamment de la chose.

M. CHAUMIER.--Mais puisque vous dites que la maison n'est pas pour vous.

L'ÉTRANGER.--Voulez-vous soixante mille francs?

M. CHAUMIER.--Ce serait une folie de ne pas profiter de la vôtre.

L'ÉTRANGER.--Voulez-vous venir demain à Paris? Nous conclurons
l'affaire, vous toucherez vos soixante mille francs de la personne qui
achète, et vous livrerez les titres de propriété: l'acte de vente sera
prêt.

M. CHAUMIER.--Je voudrais ne quitter la maison qu'à l'automne.

L'ÉTRANGER.--Cela pourra s'arranger. Il faudrait venir à quatre heures.

M. CHAUMIER.--Une partie de la maison appartient à ma fille.

L'ÉTRANGER.--Il faudra alors qu'elle signe l'acte de vente; amenez-la.

M. CHAUMIER.--C'est bien. Vous comprenez que l'affaire est conclue à
soixante mille francs; que c'est cette somme seule qui me décide.

L'ÉTRANGER.--Ce qui est dit est dit; à demain à quatre heures. Voici
l'adresse.

M. CHAUMIER.--A demain. Je ne vous reconduis pas.

L'ÉTRANGER.--Je le vois bien.



XXIV

Au jardin.


«Qu'as-tu donc, Rose? dit Albert en voyant le visage de sa sœur tout
bouleversé.

--Hélas! Albert, répondit Rose, papa vend la maison.

--Celle-ci? demanda froidement Albert.

--Oui, reprit Rose, plus triste encore.

--Est-ce qu'il en trouve un bon prix?

--Il paraît que oui.

--Alors il n'y a pas là de quoi se désoler, au contraire.

--Ah! tu ne comprends pas cela, toi.

--Qu'est-ce... cela? Je vais aller m'informer auprès de mon père.»

--Oh! dit Rose, quand elle fut seule, c'est qu'on vend à la fois tous
mes souvenirs, toutes mes douces journées d'enfance, dont les riants
fantômes semblent voltiger dans le feuillage des arbres. Il n'y a pas
dans un jardin que des arbres et des fleurs; tout ce qui s'y passe, tout
ce qui s'y dit, a un caractère différent, part du cœur et va au
cœur. Toutes les paroles d'amour que m'a dites Léon sont restées dans
le jardin; et quand, l'été, le soir, un vent doux agite le feuillage, il
me semble dans son murmure entendre chaque feuille me redire une de ses
paroles qu'elle a conservée. Comment peut-on vendre tout cela? Et
maintenant qu'il n'y a plus pour moi de bonheur dans l'avenir ni dans le
présent, comment faut-il encore renoncer au passé?»

Et elle se mit à pleurer amèrement. «O mes beaux rosiers! dit-elle,
voici la dernière confidence peut-être que je vous ferai.»



XXV


Ce soir-là, Albert retourna à Paris. Mais le malheur s'acharnait contre
les Chaumier aussi bien que contre les Lauter: ces deux branches de la
famille étaient enveloppées par le sort dans une même haine, dans une
même persécution. Le lendemain, vers le milieu de la journée, un garde
du commerce se présenta avec ses estafiers, et arrêta Albert, en vertu
d'une lettre de change de mille écus. Un fiacre les attendait à la
porte. «Rue de Clichy,» dit le garde du commerce. Cependant, après dix
minutes, il demanda à Albert s'il voulait être conduit chez quelques
amis qui lui prêteraient la somme pour laquelle il allait en prison.

«Des amis! dit Albert, je n'en ai plus qu'un, et il est plus pauvre que
moi, car personne ne voudrait prendre une lettre de change de lui.

--Voulez-vous, alors, voir votre créancier?

--Oui, peut-être voudra-t-il entendre raison.

--Ce n'est pas leur usage, quand une fois ils tiennent le débiteur à
leur disposition.

--C'est égal, essayons.

--Essayons. Cocher, aux Champs-Élysées.»

Rose et M. Chaumier, pendant ce temps, n'étaient pas beaucoup plus gais
qu'Albert; Rose surtout considérait la vente de la maison de
Fontainebleau comme un sacrilège qui devait porter malheur. Ils
arrivèrent à Paris à trois heures, et se dirigèrent à l'adresse
indiquée. On les fit entrer dans une antichambre où on les pria
d'attendre. Rose était oppressée et ne parlait pas: son père lui avait
expliqué qu'il avait besoin de sa signature, et qu'il lui faudrait
vendre elle-même la maison de Fontainebleau; et elle songeait au passé.



XXVI

Au jardin.


Au printemps, chaque année, alors que la nature revêt tout de parfum de
joie et de verdure, quand tout aime et fleurit;

Dans les fleurs des _lilas_ et des _ébéniers_ jaunes, de mes doux
souvenirs cachés comme des faunes, la troupe joue et rit.

De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle s'exhale incessamment
quelque douce parole que j'entends dans le cœur.

Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche, savez-vous bien
pourquoi sur elle je me penche avec un air rêveur?

C'est qu'à ce mois de juin, la rose me répète: _Tenez, Jean, je n'ai pas
oublié, votre fête_ depuis plus de treize ans.

Chaque fleur a son mot qu'elle dit à l'oreille, son mot qui fait pleurer
et cependant réveille des souvenirs charmants.

Vous savez celle-là qui se pend aux murailles, et, comme un réseau vert,
entrelace ses mailles de feuilles et de fleurs? C'est le frais
_liseron_.

C'est le _volubilis_, aux clochettes sans nombre; le soir et le matin
ses cloches d'un bleu sombre chantent une chanson;

Une chanson d'amour, bien naïve et bien tendre, que je fis certain jour
que j'étais à l'attendre, sous un arbre touffu.

Voici, là-bas, fleurir la jaune _giroflée_. Rien n'est si babillard que
sa fleur étoilée, qui dit: «Te souviens-tu?

«Te souviens-tu des lieux où la vie était douce? de ce vieil escalier
tout recouvert de mousse, qui montait au jardin?

«Dans les fentes de pierre étaient des fleurs dorées, de son vêtement
blanc en passant effleurées presque chaque matin.

«Tu les cueillis alors et tu les as cachées; et, dans de certains jours,
sur ces fleurs desséchées, tu poses un baiser.»

Et, dans un autre coin, s'il advient que je passe auprès de l'oranger en
fleur sur la terrasse, j'entends cet oranger

Qui dit: «Te souvient-il d'une belle soirée? Tu te promenais seul, et
ton âme enivrée évoquait l'avenir;

«Et tu me dis, à moi: «De tes fleurs virginales, ouvre, bel oranger, les
odorants pétales; sois heureux de fleurir;

«Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime; tes fleurs se
mêleront au charmant diadème de ses longs cheveux bruns.»

«Eh bien! depuis treize ans je réserve pour elle, chaque saison, en
vain, ma parure nouvelle, et je perds mes parfums.»



XXVII

L'atelier.


«...Ah! voilà Léon, dit Edgar Sagan.

CHARLES LEFLOCH.--Qu'il prenne place au conseil et qu'il opine.

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, lis le procès-verbal.

GARGANTUA.--«Pour crimes divers, etc., etc.»

MITHOIS.--Il est bon de dire à Léon toute l'étendue du crime: le
Vasselin, propriétaire de cette maison, a osé donner congé à Antoine!

LÉON.--Oh!

ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua.

GARGANTUA.--«Art. 1er. Le sieur Vasselin et ses descendants sont à
jamais privés de sonnette.»

MITHOIS.--Voici la première sonnette coupée par Antoine.

LÉON.--Bien.

ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua.

GARGANTUA.--«Art. 2. Toute personne qui viendra à l'atelier devra
_frapper_ chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son
domestique: _Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?_»

ANTOINE HUGUET.--L'article porte _frapper_, parce que, dans le cas où
une nouvelle sonnette paraîtrait à la porte, on devrait la couper et la
mettre dans sa poche ayant de _frapper_.

MITHOIS.--Voilà où nous en sommes. Écris, Gargantua.

ANTOINE HUGUET.--«Art. 3....

LÉON.--«La caricature de Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles
du quartier, et notamment dans l'escalier, et sur la porte dudit, où
elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque fois qu'on
l'effacera.»

ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est-il adopté?

TOUS.--Oui.

ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est adopté à l'unanimité. Gargantua,
enregistre l'article 3. «Art. 4....

EDGAR SAGAN.--«Chaque fois que l'on aura connaissance que le Vasselin et
son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux
de cerises.»

ANTOINE HUGUET.--L'article 4 est-il adopté?

MITHOIS.--Adopté.

CHARLES LEFLOCH.--Je propose un amendement.

ANTOINE HUGUET.--La parole est à Charles Lefloch.

CHARLES LEFLOCH.--Je propose qu'on ajoute: «ou par des petits cailloux.»
Il n'y a pas toujours des cerises.

ANTOINE HUGUET.--L'amendement est-il adopté?

TOUS--Adopté.

ANTOINE HUGUET.--Écris, Gargantua, l'article 4. «Article 5....» Voici ce
que je propose. «Art. 5. La maison ne sera plus éclairée.» C'est-à-dire
que, chaque soir, on devra éteindre les quinquets placés aux divers
étages, autant de fois qu'on les rallumera.

TOUS.--Adopté, adopté.

ANTOINE HUGUET.--Écris l'article 5, Gargantua. «Article 6.

MITHOIS.--«Seront invités les amis de la maison à venir exercer céans
leurs talents plus ou moins incomplets sur tous les instruments de
fâcheux voisinage, tels que trompe de chasse, trombone, trompette,
cornet à pistons, ophicléide, etc. Quelques concertos de casserolles et
pincettes, et des solos de tambour seront exécutés à des intervalles
rapprochés et à des heures indues.»

TOUS.--Adopté.

ANTOINE HUGUET.--«Article 7....

CHARLES LEFLOCH.--«Dès cette nuit, attendu que le Vasselin couche ainsi
que son domestique au fond de son appartement, avec des vis et des
planches percées d'avance, pour éviter tout bruit de marteau, on
barricadera, bouchera et fermera hermétiquement et solidement la porte
de Vasselin donnant sur l'escalier.»

TOUS.--Adopté.

ANTOINE HUGUET.--«Art. 8. Dès demain, vu que le Vasselin demeure
précisément au-dessous de moi, un jeu de boules sera installé ici.»

«Article 9 et dernier.

«Rien ne sera négligé de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et
dégoûter le Vasselin de l'existence.

«Fait en notre domicile, le.... février 18....»

ANTOINE HUGUET.--Rien ne s'oppose à ce que l'article 3 soit
immédiatement mis à l'exécution. Gargantua, lis l'article 3.

GARGANTUA.--«La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les
murailles du quartier, et notamment dans l'escalier et sur la porte
dudit, où elle devra rester en permanence: elle sera renouvelée chaque
fois qu'on l'effacera.»

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, distribue du charbon pour l'escalier, qui
est jaunâtre, et donne-moi du blanc d'Espagne pour la porte, qui est
brune.»

Tout le monde se répandit dans l'escalier, et Léon resta seul dans
l'atelier.

Il marchait à grands pas, il pensait à Geneviève qui l'attendait et
auprès de laquelle il n'osait retourner; il ne savait comment s'y
prendre pour emprunter de l'argent à ses amis. Comment jeter une pensée
triste au milieu de cette folle gaieté? On rentra en riant; Léon faisait
laborieusement dans sa tête la phrase par laquelle il devait faire sa
demande. Jamais un discours académique ne fut plus étudié, plus
retouché.

Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui
manquait un louis; mais il s'aperçut que, depuis un quart d'heure, il
n'avait rien dit, que son air maussade démentirait ses paroles; qu'avant
de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec
empressement ce prétexte qu'il se donnait à lui-même de retarder la
demande qui lui faisait tant de honte.

Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. Pendant ce temps,
Mithois avait commencé un récit que Léon ne pouvait interrompre. «Quand
Mithois aura cessé de parler,» se dit-il; et quand Mithois eut cessé de
parler, il n'osa pas. Puis il pensa à Geneviève qui attendait, et il
ouvrit la bouche; mais sa voix s'arrêta à sa gorge; il se leva, marcha
dans l'atelier, et se dit: «Allons, il ne faut plus réfléchir.» Il
regarda l'horloge de bois accrochée au mur, et dit: «Quand la grande
aiguille sera sur le VI.»

Mais un peu avant que l'aiguille fût sur le VI, on frappa à l'atelier.

Ce fut un cri d'admiration quand on reconnut M. Vasselin.

M. Vasselin était violet et extrêmement irrité; il avait laissé ses
sabots à la porte; Antoine Huguet s'avança vers lui.

M. VASSELIN.--Ah ça! monsieur....

ANTOINE HUGUET.--Comment se porte M. Vasselin?

M. VASSELIN.--Il ne s'agit pas de ma santé, je viens vous demander....

ANTOINE HUGUET.--Asseyez-vous.

M. VASSELIN.--Je ne suis pas fatigué.

ANTOINE HUGUET.--C'est égal.

M. VASSELIN.--Je ne veux pas m'asseoir.

ANTOINE HUGUET.--Je ne vous écouterai pas que vous ne soyez assis.

TOUS, _avec d'affreux hurlements_.--M. Vasselin doit s'asseoir.

M. VASSELIN.--Me voilà assis. Maintenant, monsieur, pourrais-je
savoir....

GARGANTUA.--On demande M. Huguet.

ANTOINE HUGUET.--Pardon, je suis à vous dans un instant. Mithois, jase
un peu avec monsieur....

M. VASSELIN.--Ce que j'ai à vous dire....

GARGANTUA.--C'est très-pressé....

ANTOINE HUGUET.--Mille pardons. (_Antoine Huguet sort_.)

M. VASSELIN.--Je ne comprends pas, messieurs....

GARGANTUA.--On demande M. Mithois; sa tante vient d'accoucher d'un
enfant à deux têtes.

MITHOIS.--Mille excuses.... Léon, remplace-moi.

M. VASSELIN.--Je saurai bien mettre M. Huguet à la raison.

GARGANTUA.--On demande M. Léon pour l'exécution de l'article 5.

Léon sort et trouve Mithois et Antoine Huguet. Léon annonce qu'il s'en
va; en effet, il lui est venu une idée qu'il va mettre à exécution; il
n'empruntera pas d'argent à ses amis. Mithois descend avec lui, il va
acheter des vis pour l'article 7. En descendant, on éteint tous les
quinquets. Gargantua les suit et verse de l'eau sur les mèches, pour
qu'il soit impossible de les rallumer; quand ils sont arrivés dans la
rue, Mithois avise un pauvre homme qui passe, et lui dit: «Tenez, mon
brave homme, voici une bonne paire de sabots.» Le pauvre homme accepte
avec reconnaissance les sabots de M. Vasselin, que Mithois a pris à la
porte en sortant. Léon lui dit adieu et s'en va en courant.



XXVIII


Léon traversa rapidement les rues, passa le pont Royal, et arriva dans
la rue des Augustins; là il entra dans une maison où il avait, quelques
jours auparavant, laissé son violon: il le prit et se mit à errer,
cherchant une maison de prêt sur gage. Enfin, il triompha de sa honte;
il accosta un homme assis au coin d'une rue, et dit: «J'ai oublié
l'adresse d'un de mes amis nouvellement déménagé, mais vous pourrez me
la donner: c'est dans cette rue-ci ou dans une rue voisine; il est
commissionnaire au mont-de-piété.

--Le mont-de-piété, dit le Savoyard, che crois que chè au loumero
chinquante-houit.»

Léon alla au nº 58, et entra dans une allée: cela lui rappela l'allée de
l'huissier. Tout ce qu'il y a de hideux à Paris demeure dans des allées.

Il monta un étage, deux étages, tout était fermé. Il redescendit et
demanda au portier:

«Le mont-de-piété?

--Pourquoi n'avez-vous pas demandé en montant? Il est fermé.

--Comment! fermé?

--C'est aujourd'hui dimanche, et il ferme de bonne heure.

--Si on frappait?

--On ne vous ouvrirait pas: il n'y a personne.»

Léon redescendit accablé, et ses jambes, marchant d'elles-mêmes, le
reconduisirent du côté de sa maison. En passant sur le pont Royal, la
fraîcheur de l'eau le réveilla de cet engourdissement; il s'arrêta et
s'appuya sur le parapet, regardant la rivière et se disant: «Que faire?»

Les ponts, à cette heure, présentent un aspect à la fois sombre et
magnifique. On voit, par-dessous le pont des Arts, la Seine se diviser
en deux rivières noires qui vont se perdre dans la vapeur. On distingue,
dans l'ombre, les tours carrées qui s'élèvent sur un horizon presque
aussi noir qu'elles; on ne voit plus, des maisons qui bordent les quais,
que les lumières par les fenêtres, et ces lumières se reflètent dans
l'eau noire, allongées comme des cierges de feu.

Il est impossible de s'arrêter la nuit sur un pont sans être saisi
d'idées lugubres: il semble que cette eau noire n'a pas de fond, et
qu'une sorte de vertige vous attire vers elle. Léon était si triste, si
malheureux, que, sans la pensée de Geneviève, qu'il laisserait seule
dans la vie, sans appui, sans protecteur, la pensée de la mort ne se fût
présentée à lui que comme une délivrance de tous les chagrins dont il ne
prévoyait pas la fin. Mais, à la pensée de Geneviève, il se reprocha sa
lâcheté, il se sentit coupable de la ridicule vanité qui, le matin,
l'avait empêché de recevoir, chez Mme de Dréan, un argent qui lui aurait
été si utile, et il quitta le pont pour s'arracher aux pensées qui
s'emparaient de lui. En traversant les Champs-Élysées, il vit du monde
rassemblé. Ces personnes formaient une masse noire et compacte, mais une
lueur incertaine éclairait leurs pieds et leurs jambes. Les pensées de
Léon étaient tellement sinistres, que, par un instinct irréfléchi, il
alla se mêler à cette foule pour ne pas être seul. Il vit alors ce qui
causait ce rassemblement: c'était un homme qui jouait du violon, et la
clarté qu'il avait vue de loin provenait de quatre bouts de chandelle
qui étaient allumés aux pieds du musicien. Puis, au moment où Léon se
mêlait au cercle qui l'entourait, le musicien mit son violon sous son
bras, et fit, avec son chapeau à la main, le tour de son auditoire. Léon
se retira, car il n'avait rien à lui donner, et il s'enfonça dans la
partie sombre des massifs. «Cet homme vient, dit-il, de recevoir un
argent qui me rendrait bien heureux; il va porter à souper à sa femme et
à ses enfants. Et moi, et Geneviève?» Il frissonna d'une pensée qui lui
apparaissait confuse et qu'il n'osait essayer de fixer devant ses yeux;
il marcha à pas précipités, puis s'arrêta brusquement. Il se remit en
route, puis il revint sur ses pas; il ne pouvait quitter les
Champs-Élysées. Il s'arrêta encore et se dit: «N'ai-je donc pas encore
assez fait de lâchetés aujourd'hui? Et que suis-je de plus que cet
homme? Et n'est-il pas plus que moi, au contraire, lui qui, pour sa
famille, triomphe de son orgueil et fait de la musique dans la rue? De
quoi ai-je peur? du mépris? Est-ce qu'il est plus méprisable de mendier
que de laisser souffrir sa sœur? Et qu'est-ce que je fais tous les
jours? Est-ce que je ne joue pas du violon pour de l'argent? De la
honte! mais c'est de l'orgueil que je devrais avoir, de jouer du violon
et de recevoir de l'argent pour ma sœur. Jamais je n'aurai rien fait
d'aussi grand et d'aussi noble dans ma vie; tant pis pour celui qui me
mépriserait: ce serait un homme sans cœur, et alors que me ferait son
mépris?» Il marcha encore dans une grande agitation. «O mon Dieu!
dit-il, merci de ce talent que tu m'as donné! O ma sœur! pardon
d'avoir hésité si longtemps!»

Les yeux de Léon jetaient des éclairs; il se sentait grand et fort; son
cœur était gonflé d'un noble orgueil. Il tira son violon de la boîte,
s'adossa à un arbre, et joua une sainte et belle musique que les anges
durent écouter, les ailes frémissantes et l'œil humide. Ce qui lui
vint d'abord sous l'archet, ce fut la grande, la divine musique de
Beethoven. Son archet avait une puissance incroyable. Les promeneurs
étonnés s'arrêtèrent. Léon alors joua _la Dernière pensée de Weber_,
cette musique si poignante qui serre et tord le cœur. On le
regardait, on parlait bas et avec respect.

«Il est vêtu proprement.

--Il a l'air distingué.

--Il a de beaux yeux.

--Quel malheur!»

Etc., etc.

Une jeune femme, la première, se baissa et posa, sans la jeter, une
pièce de cent sous dans le chapeau de Léon. Elle se releva rouge et
belle d'une beauté divine. Oh! chère femme, si l'homme que tu aimes t'a
vue en ce moment, tu es récompensée; toute sa vie, il te payera ta
charité en amour et en adorations, comme Dieu te la paye en touchante
beauté.

Plusieurs jeunes gens suivirent son exemple. Un homme dérangea la foule,
et fouilla dans sa poche; mais il regarda le musicien, et s'écria:
«Léon!

--Anselme!» dit Léon.

Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

La foule curieuse se serra autour d'eux. Anselme ramassa le chapeau de
Léon, et lui dit: «Oh! donne-moi cet argent, bon et noble jeune homme.
Oh! donne-le-moi: je le garderai comme une précieuse relique. Je
voudrais le mettre dans mon cœur.»

Anselme appela un fiacre, et y monta avec Léon. En route, Léon raconta à
Anselme tous ses malheurs. Avant de rentrer, ils achetèrent tout ce qui
était nécessaire à Geneviève.

«Je suis rentré bien tard, ma bonne Geneviève, dit Léon.

--Je ne m'en suis pas aperçue, dit Geneviève, qui avait passé quatre
heures à pleurer. J'ai dormi, je me sens les yeux gros.»

Vers neuf heures, Léon sortit. Anselme resta seul avec Geneviève, et
Geneviève lui dit: «Mon bon voisin, j'ai besoin de vous, de votre
secours et de votre discrétion.»



XXIX


«Tout ce que vous voudrez, ma chère enfant, dit Anselme.

--D'abord, continua Geneviève, vous ne direz rien à Léon de ce que je
vais vous dire.

--Ah! ah! dit Anselme.

--Je ne lui ai jamais caché que cela, dit Geneviève, et encore une autre
chose, pensa-t-elle en soupirant.

--Je vous le promets.

--Eh bien! nous ne sommes pas riches. Léon travaille beaucoup, je
voudrais le soulager un peu.... D'ailleurs, je suis souvent seule.... Je
m'ennuie.... Je désirerais trouver un peu d'occupation. On m'a dit qu'il
y a des demoiselles.... très-bien nées.... qui font des broderies.... de
la tapisserie....»

Anselme leva les yeux au ciel et joignit les mains.

«Vous avez des relations, mon bon voisin; moi, je ne connais au monde
que mon bon frère et vous; et je n'ai jamais osé en parler à Léon. Il
verrait la chose autrement qu'elle n'est: il s'exagère tout
très-facilement; cela lui ferait du chagrin, il me défendrait de donner
suite à mon projet. Je vous en prie, mon cher voisin, occupez-vous de
ce que je vous demande; je vous en conserverai toute ma vie une
éternelle reconnaissance.»

Léon rentra: il était contrarié visiblement. Quand Anselme remonta chez
lui, il le suivit. «J'ai à vous parler, lui dit-il, un service à vous
demander. Je me bats demain matin.»

Anselme pâlit.

«Ne cherchez pas à m'en détourner, mon honneur est engagé. Je comptais
sur Albert pour me servir de témoin, il est absent: il faut que vous le
remplaciez. Je compte sur vous demain matin; je vous réveillerai demain
matin à sept heures, et vous irez voir le témoin de mon adversaire.

--Vous voulez vous battre? dit Anselme. Et Geneviève, et votre sœur!

--J'y ai bien pensé, et je vais y penser toute la nuit; mais je ne suis
pas le maître de reculer.

--J'ai aussi à vous parler; M. d'Arnberg est arrivé, son fils a besoin
de vos leçons. Voici l'adresse; soyez-y demain, à l'heure indiquée sur
la carte: ce sera pour vous une bonne affaire. Bonsoir.»



XXX


Léon réveilla M. Anselme de très-bonne heure. M. Anselme se dirigea avec
une vive anxiété vers la maison de M. de Redeuil. Il fit en route un
petit discours fort propre contre le duel; malheureusement M. Anselme
était un esprit assez juste, qui se répondait à lui-même et se réfutait
assez bien. Il pensait un moment à attendrir M. de Redeuil sur Léon, sur
sa sœur: mais à cette pensée, il se sentit rougir de honte: cela
aurait l'air de demander grâce pour Léon; il fallait donc le laisser
battre, fixer lui-même les conditions du duel. Il arriva à la maison
n'ayant rien pu décider avec lui-même. Il demanda M. de Redeuil, et
monta l'escalier, se confiant, pour ce qu'il dirait et qu'il ferait, à
l'inspiration du moment; se rappelant d'ailleurs avec bonheur que Léon
tirait très-adroitement l'épée et le pistolet, et décidé, en tout cas, à
le représenter avec une dignité ferme et invincible.

En entrant dans un salon coquettement meublé, M. Anselme salua et
annonça qu'il venait de la part de M. Léon Lauter.

M. Rodolphe de Redeuil était en robe de chambre; il avait près de lui un
jeune officier, auquel il dit, en entendant le nom de Léon, avec un
sourire un peu impertinent: «C'est mon adversaire;» puis se tournant
vers Anselme: «Monsieur est le témoin de M. Lauter?

--Oui, monsieur,» dit Anselme; et voyant qu'on ne lui offrait pas de
siège, il appela le domestique qui l'avait introduit et lui dit:
«Donnez-moi un fauteuil.»

L'habit marron de M. Anselme lui faisait, dans la vie, un tort
inconcevable, surtout auprès des domestiques, ou des gens qui sont au
dedans semblables à des domestiques. Celui-ci apporta une chaise; M.
Anselme le regarda fixement et lui dit: «Je vous ai demandé un
fauteuil.»

Le domestique obéit et se retira.

«Monsieur est sans doute informé de l'affaire? dit l'officier à M.
Anselme.

--Jusqu'à un certain point, monsieur.

--Comment, jusqu'à un certain point?

--Oui, je sais ce que j'ai besoin de savoir. M. Lauter est un honnête et
digne jeune homme, dont j'ai l'honneur d'être l'ami. Il m'a dit qu'il se
battait aujourd'hui avec M. de Redeuil, et m'a chargé de fixer les
conditions du combat. Ainsi vous pouvez parler.

--M. de Redeuil désirerait tirer l'épée.

--C'est parfaitement indifférent à M. Lauter.

--Ah!

--Oui, monsieur. On tirera donc l'épée sur la demande de M. de Redeuil,
quoique le choix des armes appartienne à M. Lauter.

--Vous me paraissez, monsieur, fort expérimenté?

--Moi, monsieur, je ne me suis battu qu'une fois dans ma vie, et c'était
à bout portant, avec un seul pistolet chargé, sans témoins, au bord
d'une rivière, où le vainqueur devait jeter le cadavre du vaincu. Ce
n'était pas un duel en règle. A quelle heure le rendez-vous?

--Ah! voilà la question, dit Rodolphe. Il faut absolument, pour une
affaire très-importante, que j'aille tantôt chez le délégué d'une cour
d'Allemagne. Il est déjà tard, je voudrais remettre l'affaire à demain.

--Je n'ai pas mission de m'y opposer.

--A demain, sept heures du matin?

--Non; on sait trop ce que veulent dire deux fiacres qui se suivent à
sept heures du matin. A neuf heures, si vous voulez.

--A neuf heures.

--Où?

--A la barrière de Vincennes.

--Soit.

--Messieurs, je vous salue.»

Et Anselme s'en alla fort triste, en se disant presque haut: «Allons,
allons, Léon le tuera; Léon est adroit et brave, et d'ailleurs, il n'y
avait pas moyen d'éviter l'affaire.»

Il revint rendre compte à Léon de sa démarche. Léon lui serra les mains,
et lui dit: «Vous me servirez de témoin jusqu'à la fin, n'est-ce pas?»



XXXI


Quand Léon fut sorti pour ses affaires ordinaires, Anselme sortit aussi
et revint à la maison; il entra chez Geneviève, et lui dit: «Mon enfant,
je me suis occupé de vous, j'ai trouvé ce qu'il vous fallait; mettez
votre châle et votre chapeau, et venez avec moi; je vais vous présenter
à la personne qui doit vous donner de l'ouvrage.»

Un fiacre les attendait à la porte; après une demi-heure de marche, le
fiacre s'arrêta à une fort belle maison. Anselme entra avec Geneviève à
son bras, et dit à un domestique: «Conduisez mademoiselle dans le
salon.»



XXXII


C'est une triste chose que de voir comment la colère du sort s'était
appesantie sur la famille Chaumier et sur la famille Lauter. Ce même
jour-là, Albert Chaumier était arrêté pour dettes; M. Chaumier et Rose
vendaient la jolie maison, la chère maison de Fontainebleau; Léon, au
dernier degré de la misère et du découragement, courait les rues pour
trouver des leçons, et ne voyait rien qui lui assurât qu'il n'aurait pas
besoin de faire tous les soirs ce qu'il avait fait une fois, d'aller
jouer du violon et mendier dans les Champs-Élysées; et il se battait le
lendemain, ne pouvant s'empêcher de penser à l'abandon où il laisserait
Geneviève, s'il succombait dans le combat; Geneviève, qui, elle aussi,
demanderait peut-être un jour l'aumône dans les Champs-Élysées. Et
Geneviève, Geneviève venait demander à travailler!

Le sort est comme les assassins, qui, disent les journaux, frappent
toujours leurs victimes de treize coups de poignard; quand il a choisi
des victimes, il s'acharne sur elles avec une fureur qui n'est égalée
que par sa persévérance.



XXXIII


Le domestique auquel on avait confié Geneviève l'introduisit dans un
salon qui n'était encore éclairé que par le feu de la cheminée, et par
la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon était assez grand pour
que cette bougie ne produisît qu'un petit rayonnement qui n'éclairait
qu'une partie de la cheminée sur laquelle on l'avait placée. Il faisait
mauvais temps au dehors; on entendait siffler le vent par bouffées, et,
quand le vent s'arrêtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les
vitres. Tout contribuait à attrister l'âme de Geneviève, et elle repassa
dans sa mémoire tous les malheurs qui s'étaient succédé dans sa vie.
Elle se rappela avec une triste fidélité la mort de Rosalie Lauter, la
tyrannie de Modeste, sa séparation de toutes les personnes qu'elle
aimait, son amour malheureux et ignoré pour Albert, et toutes les
angoisses qu'il lui avait causées; la pauvreté envahissant le petit
logement malgré les efforts et le courage de Léon; sa santé à elle
détruite par le désespoir; et enfin le malheur d'Albert dont elle
souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir sans
y voir de meilleures chances. Elle se mit à prier Dieu, et à invoquer sa
mère; puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de
profiter de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Léon.
Les belles âmes ont ceci de particulièrement remarquable, que c'est
précisément quand elles succombent sous le poids de leurs maux qu'il
n'est rien de plus sûr pour leur redonner de la vigueur et de l'énergie,
pour alléger le poids qui les écrase, que d'y ajouter d'autres chagrins,
d'autres douleurs d'une personne aimée à laquelle elles puissent se
dévouer.

Plusieurs domestiques entrèrent et allumèrent successivement les
candélabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond.

Une profusion de bougies extraordinaire produisait dans le salon l'effet
du plus beau jour. Geneviève put alors examiner le lieu dans lequel elle
était depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi
somptueux; le salon était à panneaux blancs surchargés de dorures d'un
goût et d'une richesse extraordinaires. Tout autour du plateau régnait
une corniche dorée en feuilles d'acanthe; une magnifique rosace était
au-dessus du lustre. Les meubles étaient en bois doré et en damas blanc;
de riches consoles dorées soutenaient des corbeilles pleines des fleurs
les plus rares et les plus éclatantes. Derrière chaque console était une
glace qui répétait à l'infini les fleurs et offrait à l'œil une
profonde forêt de camélias et de cactus; le tapis était blanc avec des
rosaces jaunes et aurore; la cheminée, de marbre blanc et admirablement
sculptée, était couverte de vases de Chine de la plus grande beauté.

Geneviève, à l'aspect de toutes ces magnificences, ne put s'empêcher de
jeter un regard sur elle-même et de trouver sa toilette bien modeste: il
ne restait pas un coin où elle put se mettre dans l'ombre. Elle
s'étonnait d'abord qu'on la fît attendre dans ce salon; mais elle pensa
que probablement, à cause de la confusion où on était pour les
préparatifs de la fête dont on semblait s'occuper, c'était peut-être la
seule pièce qui se trouvât libre. Enfin, on ouvrit la porte, Geneviève
se leva; un jeune homme entra qui jeta autour de lui un regard étonné et
qui, en l'apercevant, s'écria: «Comment, Geneviève, toi ici! Et qui
t'amène?»

Il y avait dans la voix de Léon, car c'était lui, du mécontentement et
de la sévérité: les idées les plus étranges et les plus contradictoires
se pressaient dans son esprit, sans qu'il pût s'arrêter à aucune.
Geneviève lui répondit: «Sois tranquille, mon frère, il n'y a rien que
tu puisses blâmer; je suis sortie avec M. Anselme qui est dans la
maison, et nous t'expliquerons ce soir pourquoi nous sommes venus.»

Léon regarda sa sœur: il y avait sur le visage de la jeune fille tant
de pureté et de candeur qu'il prit la main de Geneviève et la porta à
ses lèvres.

«Mais toi, Léon, que fais-tu ici?

--Moi, répondit Léon, je viens pour voir le maître de la maison au sujet
d'une leçon.»

Geneviève ne resta pas sans inquiétude: elle craignait qu'on ne lui
parlât devant son frère du sujet de sa visite; elle espérait cependant
qu'Anselme accompagnerait la personne à laquelle elle devait avoir
affaire. Léon regardait aussi le salon, quand un domestique en riche
livrée, vert et or, en culotte courte, en bas et en gants blancs, ouvrit
une porte latérale du salon; un autre vêtu de même annonça à haute voix:

«Monsieur Chaumier.

--Mademoiselle Rose Chaumier.»

Il y eut quatre exclamations simultanées.

«Comment, vous mon oncle!

--Toi, Rose!

--Vous, mon neveu!

--Toi, Geneviève!

--Hélas! dit M. Chaumier, nous venons ici pour vendre la maison de
Fontainebleau.

--Hélas! dit Rose, notre petite maison à nous quatre, la maison où nous
avons été enfants et heureux!

--Eh quoi! mon oncle, dit Léon, avez-vous donc souffert dans votre
fortune?

--Il me reste de quoi vivre, dit M. Chaumier, mais strictement.»

Léon alors s'approcha de Rose, vis-à-vis de laquelle il avait jusque-là
gardé un air sérieux et contraint, et il lui baisa la main avec une vive
expression. A son tour, il expliqua sa visite dans la maison, et pour
ménager Geneviève, qu'il croyait avoir des raisons de ne pas parler, il
dit: «Nous sommes venus pour une leçon.

--C'est singulier, dit Geneviève, il me semble que ce n'est pas la
première fois que je vois ce salon; j'en aurai probablement rêvé, car je
ne crois pas qu'il en existe de pareils ailleurs que dans les rêves.

--Tu l'as déjà vu, en effet, dit Léon; nous sommes dans le petit palais
construit par Anselme pour le baron d'Arnberg, et c'est nous qui avons
ordonné la décoration de la pièce où nous sommes.

--Je ne croyais pas, dit Geneviève, voir jamais les magnificences que
nous imaginions alors.»

Une porte s'ouvrit, et on annonça:

«Monsieur Albert Chaumier.»

L'étonnement redoubla alors, mais fit place à une douloureuse sensation,
quand Albert eut raconté qu'il était entre les mains du garde du
commerce, qui l'attendait dans l'antichambre, et dont les acolytes
occupaient les différentes issues de la maison. «Je viens, dit-il, voir
s'il y a moyen de s'arranger avec mon créancier; mais j'irai coucher rue
de Clichy.

--Mais, dit Rose, c'est impossible; nous venons avec papa pour vendre
la maison de Fontainebleau, que l'on doit payer comptant. Mon cher papa,
ajouta-t-elle à M. Chaumier, vous m'avez dit qu'une partie de cet argent
m'appartenait; nous allons délivrer Albert, n'est-ce pas?»

Geneviève prit Rose dans ses bras et la serra étroitement.

«Merci, mille fois merci, ma bonne petite sœur, dit Albert; mais ta
générosité te ruinerait sans me sauver. Le créancier qui me fait arrêter
aujourd'hui n'est pas le seul; si j'en paye un, il deviendra plus
difficile de faire accepter aux autres des arrangements et des délais.»

M. Chaumier fit comprendre qu'il ne consentirait pas à ce que Rose
disposât ainsi d'une partie de sa petite fortune.

«Comment, mon oncle! dit Geneviève.

--Comment, mon père! dit Rose, nous laisserions conduire Albert en
prison? Oh! nous allons le délivrer, et il quittera Paris jusqu'à ce
qu'on ait arrangé ses affaires.»

La porte s'ouvrit encore, et on annonça:

«Monsieur Rodolphe de Redeuil.»

Cette arrivée ne fut agréable à personne. Albert, le seul qui n'eût pas
d'éloignement pour Rodolphe, n'avait pas envie de lui apprendre la
situation dans laquelle il se trouvait. Rodolphe se mit à regarder le
salon, et, voyant qu'on évitait ses regards, feignit de ne reconnaître
personne.

«C'est singulier, dit Léon: on nous fait bien attendre.»

Les cinq parents continuèrent à parler à voix basse, à cause de la
présence de M. de Redeuil; et Rose disait à Léon: «Oui, mon pauvre Léon,
on veut vendre notre petit jardin, et nos sorbiers,» quand on ouvrit,
cette fois à deux battants, la grande porte du salon; plusieurs
domestiques, portant des bougies, parurent en haie, et un personnage
simplement vêtu, mais décoré de plusieurs ordres, se montra à la porte,
et on l'annonça:

«Monsieur Anselme Lauter, baron d'Arnberg.»

Ce fut comme un coup de foudre.

Albert s'écria: «Mon créancier!

--Mon protecteur! dit Rodolphe.

--L'homme à l'habit marron!» dit M. Chaumier.

M. Anselme vint à Geneviève et à Léon, et leur dit: «Mes enfants, car ce
n'est plus le nom d'amitié que je vous donnais quelquefois; je suis
votre père, votre père qui vous aime, et qui a pu apprécier combien vous
êtes dignes tous deux d'être aimés et vénérés.»

Léon et Geneviève se mirent à genoux, et lui baisèrent les mains.
Anselme les releva et les serra sur son cœur; puis il prit la main
d'Albert, et lui dit: «Jeune homme, je suis ton oncle, et il y a bien
longtemps que je te connais et que je t'aime. Et vous, mon beau-frère,
dit-il à M. Chaumier, voulez-vous me donner la main, et oublier les
torts que vous avez eus envers moi?... Monsieur de Redeuil, dit-il en se
tournant vers Rodolphe, pardon de vous avoir reçu ici; mais, si vous
n'avez pas mauvais cœur, la vue de notre bonheur ne peut vous
déplaire; et d'ailleurs, le spectacle du bonheur n'est pas une chose si
commune que cela ne vaille, dans l'occasion, la peine d'être vu. Je sais
ce que vous avez à me demander, vous pouvez compter dessus.»

Rodolphe était ému; tout le monde pleurait, et lui-même avait passé sa
main sur ses yeux.

Il s'approcha et dit: «Monsieur, je ne gênerai pas plus longtemps
l'effusion des doux sentiments qui vous animent tous; mais j'ai un
devoir à remplir. Monsieur Léon Lauter, dit-il, vous vous êtes trouvé
offensé par moi, l'autre jour; et cependant vous m'aviez parlé assez
durement. Nous devions nous battre demain matin.

--Oh! mon Dieu!» dit Rose.

Geneviève ne dit rien, mais elle jeta ses bras autour du cou de son
frère.

«Nous devions nous battre demain matin. Je vous prie d'agréer mes
excuses bien sincèrement, et de me donner votre main.»

Léon n'hésita pas; il n'y avait plus de place dans son cœur pour la
haine.

«Monsieur Rodolphe de Redeuil, dit Anselme Lauter, voici ma main aussi;
vous venez de vous bien conduire. Sachez, maintenant, combien la
susceptibilité de Léon était excusable. Le jour de votre querelle avec
lui, je l'ai trouvé dans les Champs-Élysées qui jouait du violon et
demandait l'aumône pour sa sœur, pour ma fille chérie.

--O Léon! mon frère, mon bon frère!» dit Geneviève en fondant en larmes.

Rose pleurait sans rien dire: elle regardait Léon avec amour et
admiration; mais elle se tenait à l'écart. Léon était riche; elle
s'était fâchée avec lui quand il était pauvre. Cependant, après un
instant d'hésitation, elle se jeta dans ses bras.

Rodolphe serra toutes les mains et sortit. Anselme sonna et dit: «Faites
monter tous les domestiques.»

Alors entrèrent une douzaine de domestiques, tous revêtus de la livrée
vert et or, et aussi les femmes de cuisine et de chambre.

Anselme leur dit: «Vous êtes presque tous mes vieux serviteurs. Presque
tous je vous ai amenés d'Allemagne avec moi. Il faut que vous partagiez
ma joie. Voici M. Léon Lauter, mon fils, et cette belle demoiselle est
ma fille Geneviève. Vous les respecterez comme moi-même; je m'en repose
sur eux du soin de se faire aimer. Ces autres personnes sont mes
parents. Je vous ai fait monter, parce que vous êtes de la famille, et
que je veux que vous rendiez grâce à Dieu avec moi d'une réunion qui
fera le bonheur de toute ma vie.»

Alors Anselme fit la prière, comme dans les vieilles familles
allemandes. Tous les domestiques se mirent à genoux; Geneviève et Rose
suivirent leur exemple, et Anselme dit:

«O mon Dieu, je vous rends grâce d'avoir pris soin de mes vieux jours.
Mon Dieu, je vous promets d'être toujours bon et compatissant pour les
pauvres. Bénissez-nous tous, ô mon Dieu, en ce jour qui va finir, et
donnez-nous encore pour demain votre divine protection.... Allez, mes
enfants, dit Anselme en finissant. Mon beau-frère, mon neveu et ma nièce
coucheront ici. Geneviève donnera l'hospitalité à Rose, et Léon à
Albert. Pour moi, je prie mon beau-frère de vouloir bien disposer de mon
appartement.

«Voici mon histoire en deux mots, mes enfants. Vous étiez encore bien
petits quand je crus devoir quitter votre mère; bénissons sa mémoire: je
suis allé plus d'une fois sur sa tombe la remercier du courage avec
lequel elle vous a élevés; nous ne parlerons jamais de cette séparation;
n'accusez ni elle ni moi. Elle et moi nous vous avons chéris. J'allai
trouver le prince ***, avec lequel j'ai été élevé; il me donna d'abord
un petit emploi auprès de sa personne; je devins successivement son ami,
son conseil, son chargé d'affaires. Je devins riche. J'étais venu en
France pour vous chercher quand le hasard m'a fait rencontrer Léon; je
n'ai pas voulu me faire connaître à vous. J'ai voulu que votre amitié
pour le pauvre vieux Anselme précédât celle que vous auriez pour le
baron d'Arnberg. Voici mes projets. Quelqu'un s'y oppose-t-il?

«D'abord, j'achète la maison de M. Chaumier 60 000 fr.; la maison est à
moi: je la donne à ma jolie petite Rose, qui ne refusera pas de la
laisser à son père. Je paye les dettes de cet étourneau d'Albert.

--Tiens! dit Albert, et le garde du commerce qui m'attend?

--Il est parti. Nous rachèterons à Albert une étude, qu'il tâchera cette
fois de conserver. Rose, continua Anselme, épouse Léon.»

Rose se jeta dans les bras de Geneviève, et cacha dans son sein son joli
visage tout rouge.

«Maintenant, mes amis, suivez-moi dans cette maison qui a été bâtie pour
vous et d'après vos désirs, comme vous pouvez vous le rappeler. Tiens,
Geneviève, voici ton appartement; ton petit salon bleu et or, ta chambre
tendue de soie bleue avec la mousseline blanche par-dessus la soie, et
la salle de bain en marbre blanc.

«Voici tous les meubles que tu as choisis.

«Les tableaux que tu as admirés un jour que tu rendais le pauvre Anselme
si heureux en lui donnant le bras dans la rue; tout ce que tu as trouvé
joli; tout ce que tu as désiré, tout ce qui a attiré tes regards depuis
que je te connais, j'allais l'acheter et l'apporter ici.

«Passons à l'appartement de Léon.

«Voici, Léon, ton cabinet de bois sculpté, et ta salle d'armes et ton
divan; ton violon de Stradivarius que je t'ai rapporté d'Allemagne; tu
trouveras en bas ton cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes
noires; j'ai eu une peine terrible à le trouver, et j'ai dit plus d'une
fois: «Parbleu! monsieur mon fils aurait bien pu imaginer une autre robe
pour son cheval.»

«Demain matin vous verrez le jardin.

--Et vous, mon père, votre appartement?

--Je vous le montrerai demain; allez tous vous reposer: moi, j'ai encore
bien des choses à faire.»



XXXIV


Il n'y eut que M. Chaumier qui dormit dans la maison; Rose et Geneviève,
Albert et Léon, passèrent la nuit à causer. Dès le jour, Léon essaya son
cheval, Albert en prit un à M. Anselme, et tous deux s'allèrent promener
au bois de Boulogne.

Geneviève habilla Rose; leur toilette n'était pas finie, qu'Anselme
frappait chez elles. «Allons, paresseuses, il y a une heure que
j'attends le moment de vous embrasser; venez déjeuner: les jeunes gens
ont fait quatre lieues à cheval, et rentrent affamés.»

Au déjeuner, M. Chaumier annonça qu'il allait retourner à Fontainebleau.

«Eh bien! mon beau-frère, allez-vous-en, et laissez-nous Rose; je me
suis déjà occupé ce matin de la publication des bans; Rose et Geneviève
vont sortir avec moi toute la journée; il faut faire la corbeille de
Rose, et faire préparer son appartement à son goût; Albert va aller voir
son ancien patron, pour renouer l'affaire de l'étude. Léon a un nouveau
violon et un nouveau cheval; il se distraira de son mieux.»

Léon insista beaucoup pour accompagner son père avec sa sœur et sa
cousine. M. Lauter répondit, en riant, qu'il s'y opposait, parce que
Léon le ruinerait dans les achats pour Rose.

«Maintenant, mon beau-frère monsieur Chaumier, si vous ne vous y opposez
pas, nous allons laisser Rose et Léon se promener un peu dans le jardin:
ils ont beaucoup de choses à se dire; pendant ce temps, je vais vous
montrer mon appartement.»

Rose hésitait; Geneviève la prit par la main et a conduisit avec Léon
dans le jardin, où elle les laissa.

Là, Rose et Léon se rappelèrent tous leurs bons et tous leurs mauvais
jours; ils se dirent mille fois la même chose.

On était à la fin de février; il y a dans ce mois des heures de
printemps; un doux soleil semblait venir éveiller les bourgeons des
sureaux. Des bourgeons des coudriers sortaient des petits pinceaux
amarantes, la première fleur de l'année. Il semblait que le jardin était
riant et embaumé de leur joie, et que ce beau soleil était un reflet de
leur bonheur.

Pendant ce temps, M. Lauter conduisit M. Chaumier, Geneviève et Albert,
dans son appartement; il ne démentait en rien la magnificence de la
maison. Seulement, une petite porte, cachée sous la tapisserie,
conduisait à trois chambres, où M. Lauter avait fait apporter les
meubles de noyer du petit logement de Léon et de Geneviève, et ceux de
sa petite chambre à lui, quand il était leur voisin. Les pièces étaient
pareilles à celles qu'ils avaient habitées; les papiers semblables
avaient été mis d'avance; et, pendant la nuit, M. Lauter avait fait
apporter les meubles.

En repassant dans sa chambre, il ouvrit un vieux coffre magnifiquement
ciselé; il était doublé de velours cramoisi et contenait des gros sous
avec de menues pièces d'argent et une pièce de cent sous.

«Geneviève, dit-il, c'est l'argent que ton frère a gagné pour toi en
jouant du violon dans les Champs-Élysées; en voici une pièce que tu
conserveras bien, n'est-ce pas?»



XXXV


Quand Rose et Léon furent au salon avec le reste de la famille, Lauter
dit: «Il y a encore une surprise que j'ai ménagée à Léon et à
Geneviève;» et il les conduisit dans une partie reculée de la maison: il
frappa et se nomma; une jeune femme, propre, avenante, et décemment
vêtue, ouvrit et devint toute rouge en voyant la société qui lui
arrivait. «Marthe, dit M, Anselme, où est votre mari?»

A ce moment, le mari rentrait: «Keissler, lui dit Anselme, vous
trouvez-vous toujours bien ici?

--Ah! monsieur le baron, dit le jeune homme, nous sommes trop heureux,
et si vous ne m'aviez défendu de vous rendre grâce....

--Je vous l'ai défendu, mon cher Keissler; mais je vous ai dit en même
temps que je vous ferais voir un jour vos bienfaiteurs, ceux que vous
pourriez remercier. Les voici; c'est l'intérêt que vous ont témoigné mon
fils et ma fille, un jour que nous vous avons rencontré aux
Champs-Élysées, qui m'a fait prendre soin de vous.»

Keissler alla alors, sans parler, chercher sa femme qui s'était retirée
dans une autre pièce, et la ramena avec deux petits enfants. Pendant
qu'il était absent, Anselme dit: «J'ai fait de Keissler mon intendant,
et je m'en suis parfaitement trouvé.»

Keissler, sa femme et ses enfants se placèrent devant Geneviève et Léon,
et Keissler dit: «Nous sommes heureux; nous sommes bien heureux. Je ne
trouve rien dans mon cœur qui doive mieux vous récompenser.»

Rose était un peu embarrassée. Elle se rappelait que, le jour de cette
rencontre aux Champs-Élysées, elle avait écouté une plaisanterie de M.
de Redeuil sur Anselme. Elle regarda Léon tendrement, et se fit à
elle-même le serment d'expier tous ses petits torts par la plus vive
tendresse. Geneviève caressait les enfants de Mme Keissler.

Quand ils sortirent de l'appartement de l'intendant, Anselme mena
Geneviève à la basse-cour, et il lui dit: «Te rappelles-tu une vieille
femme à laquelle tu faisais l'aumône tous les dimanches à la porte de
l'église? Elle est ici, c'est la surintendante de la basse-cour; elle et
Keissler ne sont pas ceux, hier, qui ont prié de moins bon cœur à
notre prière du soir.»



XXXVI


En peu de jours l'appartement de Rose fut prêt. M. Lauter l'appelait sa
fille.

Le mariage de Léon et de Rose fut célébré avec pompe. Les jeunes filles
voulaient plus de simplicité; mais Anselme insista. Seulement, quand le
prêtre demanda à Léon _sa pièce de mariage_, pour la bénir et la donner
à l'épousée selon l'usage, M. Lauter arrêta Léon, qui allait donner un
double louis, et donna lui-même une grosse pièce de deux sous. Le prêtre
le regarda d'un air interrogatif. «Allez, allez, monsieur le curé, dit
Anselme, cette pièce-là en vaut bien une autre, et elle a été bénie par
Dieu avant de l'être par vous.»

M. Anselme l'avait prise dans le coffre ciselé doublé de velours
cramoisi.



XXXVII


Geneviève se trouvait heureuse: tous ceux qu'elle aimait étaient si
heureux! Depuis longtemps elle avait renoncé à Albert, sans oser espérer
le plaisir dont elle jouissait, de le voir tous les jours et de le voir
heureux. Le mariage de son frère, malgré tout ce qu'elle en eut de joie,
lui fit un peu de mal, et aussi la vue du ménage de Keissler. Néanmoins,
elle disait qu'elle n'était plus malade. Elle s'était arrangée pour
ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui était permis
à elle.

Mais le ciel est envieux. La mort planait sur la maison du baron
d'Arnberg. La maladie de Geneviève faisait d'effrayants progrès, sans
qu'elle-même s'en aperçût. Geneviève était une victime marquée par le
sort: elle ne devait pas lui échapper.

Les pommettes de ses joues s'étaient colorées d'un rouge vif, que tout
le monde, et Geneviève elle-même, prenait pour un retour à la santé.

Son nez était effilé, et ses joues caves; ses lèvres rétractées
semblaient exprimer un sourire amer; ses dents étaient d'un blanc mat.
Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses yeux
avaient encore leur éclat; mais le blanc avait pris une légère teinte
bleuâtre, et le regard avait par instants une profonde expression de
mélancolie.

Geneviève parlait beaucoup de l'été, et faisait des projets pour
Fontainebleau. Le mois de mars était superbe; elle jouissait avec
ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois: «Mon Dieu, la
belle saison est si courte!» Pauvre fille! sa vie devait finir avant la
belle saison. Les médecins ordonnèrent de la transporter à la campagne;
on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d'elle-même à y
aller.

Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prétexte, on retarda son
départ. Elle fut obligée de garder le lit: mais elle ne se croyait
qu'indisposée.

Sa respiration, lente, saccadée, profonde, était quelquefois accompagnée
d'un hoquet. Une toux sèche sortait de sa poitrine. Un soir, comme sa
belle-sœur restait près d'elle, après quelques mots que Rose lui dit
à demi-voix, elle dit: «Ma chère Rose, ce sera un nouveau bonheur pour
toi, pour Léon et pour mon père, et j'en jouirai autant que vous. Moi,
je ne me marierai jamais. J'élèverai ton enfant. Je serai sa marraine,
n'est-ce pas? Tout cet été, je m'occuperai de broder sa layette.»

Rose pouvait à peine retenir ses larmes, car personne n'ignorait plus la
situation de Geneviève, que Geneviève elle-même.

Elle continua à parler, mais plus péniblement. Ses yeux, à demi voilés,
l'empêchaient de bien distinguer Rose, et elle la pria d'allumer une
bougie de plus.

Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. «J'ai des idées
ravissantes, disait-elle, tu verras.»

Elle s'arrêta quelque temps et dit: «Je tiens à être à Fontainebleau
pour le premier mai; c'est l'anniversaire de la mort de ma mère. Pauvre
mère, qu'elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l'ai jamais
tant regrettée qu'à présent.»

Rose mit son visage sur le lit de Geneviève, car elle voulait cacher les
larmes qui coulaient brûlantes sur ses joues. Les regrets que faisait
entendre Geneviève sur sa mère s'appliquaient si bien à Geneviève
elle-même, qui ne devait vivre que pendant le temps où sa vie avait été
amère, et, en plus, quelques jours seulement pour goûter une vie plus
douce qui ne lui était pas destinée! Elle avait conduit ceux qu'elle
aimait jusqu'à la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la
fatigue du chemin, et elle mourait.

«Moïse monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays
de Galaad, et le Seigneur lui dit: «Voici le pays que j'ai promis à
Abraham, vous l'avez vu de vos yeux et vous n'y entrerez pas.» Et Moïse
mourut par le commandement du Seigneur.»

«Combien je serai heureuse de voir tes enfants! continua Geneviève. J'ai
froid.... couvre-moi un peu. Pourquoi as-tu éteint cette bougie? Je ne
vois pas clair, rallume-la.... Dans cinq ou six ans d'ici, tu auras des
enfants qui courront dans la maison. Il me semble déjà entendre leur
bruit. J'ai sommeil.... Tu dois avoir sommeil aussi.... Va....»

Elle ne parla plus, sa respiration devint bruyante. Rose la contemplait
avec effroi. Geneviève entr'ouvrait la bouche. Son ange gardien,
invisible à son chevet, prit sur ses lèvres l'âme qu'exhalait la vierge,
et l'emporta au ciel.

Rose, ne l'entendant plus respirer, mit la main sur son cœur, et ne
le sentit pas battre. Elle poussa un grand cri, et tomba à la renverse.



XXXVIII


Le prêtre qui avait marié Rose et Léon, si peu de temps auparavant, au
même autel de la Vierge dit la messe des morts sur un cercueil revêtu
d'un drap blanc, sur lequel était une couronne de fleurs d'oranger.
Toute la maison de M. Lauter assistait à la messe; les domestiques
faisaient par moments entendre des sanglots qu'ils ne pouvaient plus
étouffer.

«Je vous donnerai le repos, dit le Seigneur, car vous avez trouvé grâce
devant moi, et je vous connais par votre nom (_et te ipsam novi ex
nomine_).

«Seigneur, prêtez l'oreille aux prières par lesquelles nous conjurons
votre miséricorde de placer dans le lieu de paix et de lumière l'âme de
votre servante Geneviève Lauter, que vous avez fait sortir de ce monde,
et de l'associer à la gloire de vos saints!

«Seigneur, vous m'appellerez, et je vous répondrai.

«J'élève mes mains vers vous, et j'ai mis en vous toute mon espérance.

«O jour de colère (_dies ir[ae], dies illa_), jour de la colère et de la
vengeance de Dieu!

«Séparez-moi de ces maudits que vous chasserez de votre présence, ô
Jésus! et appelez-moi entre les vierges bénies de votre père.

«Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur (_Beati mortui qui in Domino
moriuntur_)! Ils vont se reposer de leurs travaux, car leurs œuvres
les suivent.»

       *       *       *       *       *

Tout ce qui était dans l'église fondit en larmes.



XXXIX


On enterra Geneviève à Fontainebleau, auprès de sa mère. M. Lauter et
Léon ne se consolèrent jamais de la perte de cette charmante fille, et
son souvenir mêla jours une profonde amertume au bonheur qu'elle ne
partageait pas. Son appartement fut fermé, et, pendant tout le temps que
vécurent les personnes dont nous avons raconté l'histoire, on l'ouvrit
trois fois par an, aux anniversaires de la naissance, de la fête et de
la mort de Geneviève. On y passait la journée; tout était resté comme
le jour de sa mort; on parlait d'elle, et les enfants de Rose et de Léon
furent accoutumés à un si grand respect pour la mémoire de la sœur de
leur père, qu'ils n'avaient jamais vue, qu'ils n'osaient ni jouer ni
faire du bruit près de l'appartement de leur _tante Geneviève_.

FIN.

Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation, rue de
Vaugirard, 9.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Geneviève" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home