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Title: Les énigmes de l'Univers.
Author: Haeckel, Ernest
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les énigmes de l'Univers." ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
marqués =ainsi=.

Les mots ou phrases espacés dans le text d'origine sont marqués
~ainsi~.

Le traducteur utilise le mot «convicts» dans la section sur «La lutte
pour la civilisation.» Il s'agit selon toute vraisemblance d'une
erreur de compréhension du terme allemand «Konvikte», dont la
traduction est «séminaire» dans le sens où il est employé ici.



    LES
    ENIGMES DE L'UNIVERS

    par

    ERNEST HAECKEL
    PROFESSEUR DE ZOOLOGIE A L'UNIVERSITÉ D'IÉNA


    _Traduit de l'allemand_

    PAR

    CAMILLE BOS


    PARIS
    LIBRAIRIE C. REINWALD
    SCHLEICHER FRÈRES, ÉDITEURS
    15, RUE DES SAINTS-PÈRES, 15

    1902



    LES

    ÉNIGMES DE L'UNIVERS



    LES
    ÉNIGMES DE L'UNIVERS

    PAR

    ERNEST HAECKEL
    PROFESSEUR DE ZOOLOGIE A L'UNIVERSITÉ D'IÉNA


    _Traduit de l'allemand_
    PAR
    CAMILLE BOS


    PARIS
    LIBRAIRIE C. REINWALD
    SCHLEICHER FRÈRES, ÉDITEURS
    15, RUE DES SAINTS-PÈRES, 15

    1902



PRÉFACE


Les Etudes de _philosophie moniste_ qui vont suivre sont destinées aux
personnes cultivées de toutes conditions qui pensent et cherchent
sincèrement la vérité. Un des traits les plus saillants du XIXe siècle
qui finit est l'effort croissant et vivace vers la _connaissance de la
vérité_ qui, de proche en proche, a gagné les cercles les plus
étendus. Ce qui l'explique c'est, d'une part, les progrès inouïs de la
connaissance réelle de la nature accomplis dans ce chapitre,
merveilleux entre tous, de l'histoire de l'humanité; d'autre part, la
contradiction manifeste où s'est trouvée cette connaissance de la
nature par rapport à ce qu'enseigne la tradition comme étant «révélé»;
c'est, enfin, le besoin sans cesse plus général et plus pressant de la
raison qui lui fait désirer comprendre les innombrables faits
récemment découverts et connaître clairement leurs causes.

A ces progrès énormes des connaissances empiriques dans notre _siècle
de la science_, ne répondent guère ceux accomplis dans leur
interprétation théorique et dans cette connaissance suprême de
l'enchaînement causal de tous les phénomènes que nous appelons la
_philosophie_. Nous voyons, au contraire, que la science abstraite et
surtout métaphysique enseignée depuis des siècles dans nos
Universités, sous le nom de philosophie, reste bien éloignée
d'accueillir dans son sein les trésors que lui a récemment acquis la
science expérimentale. Et nous devons, d'autre part, constater avec le
même regret que les représentants de la «science exacte» se
contentent, pour la plupart de travailler dans l'étroit domaine de
leur champ d'observation, tenant pour superflue la connaissance plus
profonde de l'enchaînement général des phénomènes observés,
c'est-à-dire précisément la philosophie! Tandis que ces purs
empiristes ne voient pas la forêt, empêchés qu'ils sont par les arbres
qui la composent--les métaphysiciens dont nous parlions tout à l'heure
se contentent du simple terme de forêt sans voir les arbres qui la
constituent. Le mot de _philosophie de la nature_ vers lequel
convergent tout naturellement les deux voies de recherche de la
vérité, la méthode empirique et la spéculative, est encore bien
souvent aujourd'hui, de part et d'autre, repoussé avec effroi.

Cette opposition fâcheuse et anti-naturelle entre la science de la
nature et la philosophie, entre les conquêtes de l'expérience et
celles de la pensée est incontestablement ressentie, dans tous les
milieux cultivés, d'une manière sans cesse plus vive et plus
douloureuse. C'est ce dont témoigne déjà l'extension croissante de
cette littérature populaire «philosophico-scientifique» qui est
apparue dans la seconde moitié de ce siècle. C'est ce que prouve aussi
ce fait consolant que, malgré l'aversion réciproque qu'ont les uns
pour les autres les observateurs de la nature et les penseurs
philosophes, cependant, des deux camps, des hommes illustres dans la
science se tendent la main et s'unissent pour résoudre ce problème
suprême de la science que nous avons désigné d'un mot: les _Enigmes de
l'Univers_.

Les recherches relatives aux «énigmes de l'Univers», que je publie
ici, ne peuvent raisonnablement pas prétendre à les _résoudre_ tout
entières; elles sont plutôt destinées à jeter sur ces énigmes les
_lumières_ de la critique, léguant la tâche aux savants à venir; et
surtout elles s'efforcent de répondre à cette question: dans quelle
mesure nous sommes-nous actuellement rapprochés de la solution des
énigmes? _A quel point sommes-nous réellement parvenus dans la
connaissance de la vérité, à la fin du XIXe siècle?_ et quels progrès
vers ce but indéfiniment éloigné avons-nous réellement accomplis au
cours du siècle qui s'achève?

La réponse que je donne ici à ces graves questions ne peut
naturellement être que _subjective_ et partiellement exacte; car la
connaissance que j'ai de la Nature et la raison avec laquelle je juge
de son essence objective sont limitées comme celles de tous les autres
hommes. La seule chose que je revendique et l'aveu que j'ai le droit
d'exiger de mes adversaires même les plus acharnés, c'est que ma
philosophie moniste est _loyale_ d'un bout à l'autre, c'est-à-dire
qu'elle est l'expression complète des convictions que m'ont acquises
l'étude passionnée de la nature, poursuivie pendant de nombreuses
années et une méditation continuelle sur le fondement véritable des
phénomènes naturels. Ce travail de réflexion sur la philosophie de la
nature s'étend maintenant à une durée d'un demi-siècle et il m'est
bien permis de penser, dans ma soixante-sixième année, qu'il a acquis
toute la _maturité_ possible; je suis également certain que ce _fruit
mûr_ de l'arbre de la science ne subira plus de changement important
ni de perfectionnement essentiel durant le peu d'années que j'ai
encore à vivre.

J'ai déjà exposé toutes les idées essentielles et décisives de ma
philosophie moniste et génétique, il y a de cela trente-trois ans,
dans ma _Morphologie générale des organismes_, ouvrage prolixe, écrit
dans un style lourd et qui n'a trouvé que très peu de lecteurs.
C'était le premier essai en vue d'étendre la théorie de l'évolution,
établie depuis peu, au domaine entier de la science des formes
organiques. Afin d'assurer du moins le triomphe d'une partie des idées
nouvelles, contenues dans ce premier ouvrage et afin, également,
d'intéresser un plus grand nombre de personnes cultivées aux progrès
les plus importants de la science en notre siècle, je publiai deux
ans après (1868) mon _Histoire naturelle de la création_. Cet ouvrage,
d'une forme plus aisée, ayant eu, malgré de grandes lacunes, la
fortune de trouver neuf éditions et douze traductions en langues
différentes, n'a pas peu contribué à répandre le système moniste. On
en peut dire de même de l'_anthropogénie_ (1874), moins lue, dans
laquelle j'ai essayé de résoudre la tâche difficile de rendre
accessibles et compréhensibles à un plus grand nombre de personnes
instruites les faits essentiels de l'histoire de l'évolution humaine;
la quatrième édition de cet ouvrage, remaniée, a paru en 1891.
Quelques-uns des progrès importants et surtout précieux que cette
partie essentielle de l'anthropologie a vu se réaliser en ces derniers
temps, ont été mis en lumière dans la Conférence que j'ai faite en
1898, au quatrième Congrès international de Zoologie à Cambridge, «sur
l'état actuel de nos connaissances en ce qui regarde l'_origine de
l'homme_» (septième édition 1899). Quelques questions spéciales
relatives à la philosophie de la nature dans son état actuel et qui
offraient un intérêt particulier, ont été abordées dans mon «Recueil
de Conférences populaires concernant la _théorie de l'évolution_»
(1878). Enfin j'ai résumé les principes les plus généraux de ma
philosophie moniste et ses rapports plus spéciaux avec les principales
doctrines religieuses, dans ma «Profession de foi d'un naturaliste: le
_Monisme, trait d'union entre la religion et la science_» (1892,
huitième édition 1899).

Le livre que l'on va lire sur les _Enigmes de l'Univers_ est un
complément, une confirmation, un développement des convictions
exposées dans les ouvrages ci-dessus, indiquées et défendues par moi
depuis un nombre d'années qui représente déjà la durée d'une
génération. Je me propose de terminer par là mes études de philosophie
moniste. Un vieux projet nourri pendant bien des années, celui
d'édifier tout un _système de philosophie moniste_ sur la base de la
doctrine évolutionniste, ne sera jamais mis à exécution. Mes forces ne
suffisent plus à la tâche et bien des symptômes de la vieillesse qui
s'approche me poussent à terminer mon oeuvre. D'ailleurs je suis, sous
tous les rapports, un enfant du _XIXe siècle_ et je veux, le jour où
il se terminera, apposer à mon travail le trait final.

L'incalculable étendue qu'a atteint en notre siècle la science humaine
par suite de la division croissante du travail, nous laisse déjà
pressentir l'impossibilité d'en posséder toutes les parties aussi à
fond et d'en exposer la synthèse avec unité. Même un génie de premier
ordre, (à supposer qu'il possédât à fond toutes les parties de la
science et qu'il eût le don d'en faire l'exposé synthétique), ne
serait cependant pas en état de fournir, dans les limites d'un volume
de grosseur moyenne, un tableau total du «Cosmos». Quant à moi dont
les connaissances, dans les diverses branches du savoir humain, sont
très inégales et comportent beaucoup de lacunes, je ne pouvais songer
à entreprendre qu'une tâche: esquisser le plan général de ce tableau
de l'Univers et indiquer l'_unité_ persistante à travers les parties,
en dépit de la façon très inégale dont j'ai traité ces diverses
parties. C'est pourquoi ce livre sur les énigmes de l'Univers n'offre
guère que le caractère d'un «essai» dans lequel des études de valeurs
très diverses ont été réunies en un tout. Quant à la rédaction, comme
je l'ai commencée en partie il y a de cela bien des années, tandis que
je ne l'ai terminée qu'en ces derniers temps, la forme en est
malheureusement inégale; en outre, maintes répétitions ont été
inévitables: je prie qu'on veuille bien m'en excuser.

Chacun des vingt chapitres qui composent ce livre est précédé d'une
page dont le recto donne le titre tandis que le verso donne un court
sommaire du chapitre. Les notes qui suivent relatives à la
_bibliographie_ n'ont pas la prétention d'épuiser la matière. Elles
sont simplement destinées, d'une part, à mettre en relief, pour chaque
question, les _oeuvres capitales_ s'y rapportant, d'autre part, à
renvoyer le lecteur aux _travaux récents_ qui semblent surtout propres
à faciliter une étude plus approfondie de la question et à combler les
lacunes de mon livre.

En prenant ainsi congé de mes lecteurs j'exprime un désir: puissé-je,
par mon travail honnête et consciencieux et malgré toutes les lacunes
dont j'ai conscience, avoir contribué par mon obole à la solution des
énigmes de l'Univers!--et puissé-je avoir montré à quelques lecteurs
consciencieux s'efforçant au milieu du conflit des systèmes vers la
science rationnelle, ce chemin qui seul, d'après ma profonde
conviction, conduit à la vérité, le chemin de l'_étude empirique de la
nature_ et de la philosophie dont elle est le fondement: la
_philosophie moniste_.

    Iéna, 2 avril 1899.

    ERNEST HAECKEL.



CHAPITRE PREMIER

Comment se posent les énigmes de l'Univers.

TABLEAU GÉNÉRAL DE LA CULTURE INTELLECTUELLE AU XIXe SIÈCLE

LE CONFLIT DES SYSTÈMES.--MONISME ET DUALISME

    Joyeux depuis bien des années,
    Et zélé, l'esprit s'efforçait
    De scruter, de saisir,
    Comment la Nature vit en créant.
    C'est la même, c'est l'éternelle Unité,
    Qui, diversement, se manifeste;
    Le petit se confond avec le grand, le grand avec le petit,
    Chacun conformément à sa propre nature.
    Toujours changeant, se maintenant invariable.
    Près comme loin, loin comme près;
    Ainsi créant des formes, les déformant,
    C'est pour éveiller l'étonnement que j'existe.

    GOETHE.



SOMMAIRE DU CHAPITRE PREMIER

  Etat des connaissances humaines et de la conception de l'Univers
     à la fin du XIXe siècle.--Progrès accomplis dans la
     connaissance de la nature, organique et inorganique.--La loi
     de la substance et la loi d'évolution.--Progrès accomplis dans
     la technique et la chimie appliquée.--Etat stationnaire des
     autres domaines de la civilisation: administration de la
     Justice, organisation de l'Etat, l'école, l'église.--Conflit
     entre la raison et le dogme.--Anthropisme.--Perspective
     cosmologique.--Principes cosmologiques.--Réfutation du délire
     anthropiste des grandeurs.--Nombre des énigmes de
     l'Univers.--Critique des sept énigmes de l'Univers.--Voie qui
     mène à leur solution.--Activité des sens et du
     cerveau.--Induction et déduction.--La raison, le sentiment et
     la révélation.--La philosophie et la science.--L'empirisme et
     la spéculation.--Dualisme et monisme.


LITTÉRATURE

   CH. DARWIN.--_De l'origine des espèces par la sélection
   naturelle dans les règnes animal et végétal._ Trad. E. Barbier.

   G. LAMARCK.--_Philosophie zoologique._ 1809.

   ERNEST HAECKEL.--_Die Entwickelungsgeschichte der Organismen in
   ihrer Bedeutung für die Anthropologie und Kosmologie._ 1866,
   7tes und 8ts Buch der Gener. Morphol.

   C. G. REUSCHLE.--_Philosophie und Naturwissenschaft._ 1874.

   K. DIETERICH.--_Philosophie und Naturwissenschaft, ihr neuestes
   Bündniss und die monistische Weltanschauung._ 1875.

   HERBERT SPENCER.--_Système de Philosophie Synthétique._ 1875.

   FR. UEBERWEG.--_Grundriss der Geschichte der Philosophie_ (8e
   édition revue et corrigée par Max Heinze). 1897.

   FR. PAULSEN.--_Einleitung in die Philosophie_ (5e édition).
   1892.

   ERNEST HAECKEL.--_Histoire de la création naturelle._
   Conférences scientifiques populaires sur la doctrine de
   l'évolution. Trad. Letourneau.


A la fin du XIXe siècle, date à laquelle nous sommes arrivés, le
spectacle qui s'offre à tout observateur réfléchi est des plus
remarquables. Toutes les personnes instruites s'accordent à
reconnaître que, sous bien des rapports, ce siècle a dépassé
infiniment ceux qui l'avaient précédé et qu'il a résolu des problèmes
qui, à son aurore, semblaient insolubles. Non seulement les progrès
ont été étonnants dans la science théorique, dans la connaissance
réelle de la nature, mais en outre, leur merveilleuse application
pratique dans la technique, l'industrie, le commerce, etc.--si féconde
en résultats admirables--a imprimé à notre vie intellectuelle moderne,
tout entière, un caractère absolument nouveau. Mais, d'autre part, il
est d'importants domaines de la vie morale et des relations sociales,
sur lesquels nous ne pouvons revendiquer qu'un faible progrès par
rapport aux siècles précédents--souvent, hélas! nous avons à constater
un recul.

Ce conflit manifeste amène non seulement un sentiment de malaise,
celui d'une scission interne, d'un mensonge, mais en outre il nous
expose au danger de graves catastrophes sur le terrain politique et
social.

C'est, dès lors, non seulement un droit strict mais aussi un devoir
sacré pour tout chercheur consciencieux qu'anime l'amour de
l'humanité, de contribuer en toute conscience à résoudre ce conflit et
à éviter les dangers qui en résultent. Ce but ne peut être atteint,
d'après notre conviction, que par un effort courageux vers la
_connaissance de la vérité_ et, solidement appuyée sur celle-ci, par
l'acquisition d'une philosophie claire et _naturelle_.


=Progrès dans la connaissance de la nature.=--Si nous essayons de nous
représenter l'état imparfait de la connaissance de la nature au début
du XIXe siècle et si nous le comparons avec l'éclatante hauteur qu'il
a atteinte à la fin de ce même siècle, le progrès accompli doit
paraître, à tout homme capable d'en juger, merveilleusement grand.
Chaque branche particulière de la science peut se vanter d'avoir
réalisé en ce siècle--surtout pendant la seconde moitié--des conquêtes
extensives et intensives, de la plus haute portée. Le microscope pour
la science des infiniment petits, le télescope pour l'étude des
infiniment grands, nous ont acquis des données inappréciables
auxquelles, il y a cent ans, il aurait paru impossible de songer. Les
méthodes perfectionnées de recherches microscopiques et biologiques
nous ont non seulement révélé partout, dans le royaume des protistes
unicellulaires, un «monde dévies invisibles», d'une infinie richesse
de formes,--elles nous ont encore fait connaître, avec la plus
minuscule des cellules, l'«organisme élémentaire» qui constitue, par
ses associations de cellules, les tissus dont est composé le corps de
toutes les plantes et de tous les animaux pluricellulaires, tout comme
le corps de l'homme. Ces connaissances anatomiques sont de la plus
grande importance; elles sont complétées par la preuve embryologique
que tout organisme supérieur, pluricellulaire, se développe aux dépens
d'une cellule simple, unique, l'«ovule fécondé». L'importante _théorie
cellulaire_, fondée là-dessus, nous a enfin livré le vrai sens des
processus physiques et chimiques, aussi bien que des phénomènes de la
vie psychologique, phénomènes mystérieux pour l'explication desquels
on invoquait auparavant une «force vitale» surnaturelle ou une «âme,
essence immortelle». En même temps, la vraie nature des maladies, par
la pathologie cellulaire qui se rattache étroitement à la théorie
cellulaire, est devenue claire et compréhensible pour le médecin.

Non moins remarquables sont les découvertes du XIXe siècle dans le
domaine de la nature inorganique. Toutes les parties de la physique
ont fait les progrès les plus étonnants: l'optique et l'acoustique, la
théorie du magnétisme et de l'électricité, la mécanique et la théorie
de la chaleur; et, ce qui est plus important, cette science a démontré
l'_unité des forces de la nature_ dans l'Univers tout entier. La
théorie mécanique de la chaleur a montré les rapports étroits qui
existent entre ces forces et comment, dans des conditions précises,
elles peuvent se transformer l'une en l'autre. L'analyse spectrale
nous a appris que les mêmes matériaux qui constituent notre corps et
les êtres vivants qui l'habitent, sont aussi ceux qui constituent la
masse des autres planètes, du soleil et des astres les plus lointains.
La physique astrale a élargi, dans une grande mesure, notre conception
de l'Univers, en nous montrant dans l'espace infini des millions de
corps tourbillonnant, plus grands que notre terre et, comme elle, se
transformant continuellement, alternant à jamais entre «devenir et
disparaître». La chimie nous a fait connaître une quantité de
substances autrefois inconnues, constituées toutes par un agrégat de
quelques éléments irréductibles (environ soixante-dix) et dont
certaines ont pris, dans tous les domaines de la vie, la plus grande
importance pratique. Elle nous a montré dans l'un de ces éléments, le
carbone, le corps merveilleux qui détermine la formation de l'infinie
variété des agrégats organiques et qui, par suite, représente la «base
chimique de la vie». Mais tous les progrès particuliers de la physique
et de la chimie, quant à leur importance théorique, sont infiniment
dépassés par la découverte de la grande loi où ils viennent converger
comme en un foyer: _la loi de substance_.

Cette «loi cosmologique fondamentale», qui démontre la permanence de
la force et celle de la matière dans l'Univers, est devenue le guide
le plus sûr pour conduire notre philosophie moniste, à travers le
labyrinthe compliqué de l'énigme de l'Univers, vers la solution de
cette énigme.

Comme nous nous efforcerons, dans les chapitres suivants, d'atteindre
à une vue d'ensemble sur l'état actuel de la science de la nature et
sur ses progrès en notre siècle, nous ne nous arrêterons pas davantage
ici sur chacune des branches particulières de cette science. Nous
voulons seulement signaler un progrès immense, aussi important que la
loi de substance et qui la complète: _la théorie de l'évolution_. Sans
doute, quelques penseurs, chercheurs isolés, avaient parlé depuis des
siècles de l'_évolution_ des choses; mais l'idée que cette loi
gouverne _tout l'Univers_ et que le monde lui-même n'est rien autre
qu'une éternelle «évolution de la substance», cette idée puissante est
fille de notre XIXe siècle. Et c'est seulement dans la seconde moitié
de ce siècle qu'elle a atteint une entière clarté et une universelle
application. L'immortelle gloire d'avoir donné à cette haute idée
philosophique un fondement empirique et une valeur générale, revient
au grand naturaliste anglais CHARLES DARWIN; il a donné, en 1859, une
base solide à cette théorie de la descendance dont le génial Français
LAMARCK, philosophe et naturaliste, avait déjà posé en 1809 les traits
principaux et que le plus grand de nos poètes et de nos penseurs
allemands, GOETHE, avait déjà prophétiquement entrevue en 1799. Par là
nous était donnée la clef qui devait nous aider à résoudre le
«problème des problèmes», la grande énigme de l'Univers, à savoir la
«place de l'homme dans la Nature» et la question de son origine
naturelle.

Si, en cette année 1899, nous sommes à même de reconnaître clairement
l'extension universelle de la _loi d'évolution_--et de la _Genèse
moniste_!--et de l'appliquer conjointement à la _loi de substance_, à
l'explication moniste des phénomènes de la Nature, nous en sommes
redevables en première ligne aux trois philosophes naturalistes de
génie dont nous avons parlé; aussi brillent-ils à nos yeux, parmi tous
les autres grands hommes de notre siècle, pareils à trois étoiles de
première grandeur[1].

  [1] Cf. E. HAECKEL, _Die Naturanschauung von Darwin, Goethe und
  Lamarck_. (Conférence faite à Eisenach, Iéna 1882.)

A ces extraordinaires progrès de notre connaissance _théorique_ de la
nature correspondent leurs applications variées à tous les domaines de
la vie civilisée. Si nous sommes aujourd'hui à «l'époque du commerce»,
si les échanges internationaux et les voyages ont pris une importance
insoupçonnée jusqu'alors, si nous avons triomphé des limites de
l'espace et du temps au moyen du télégraphe et du téléphone--nous
devons tout cela en première ligne aux progrès techniques de la
physique, en particulier à ceux accomplis dans l'application de la
vapeur et de l'électricité. Et si, par la photographie, nous nous
rendons maîtres de la lumière solaire avec la plus grande facilité,
nous procurant, en un instant, des tableaux fidèles de tel objet qu'il
nous plaît; si la médecine, par le chloroforme et la morphine, par
l'antiseptie et l'emploi du sérum, a adouci infiniment les souffrances
humaines, nous devons tout cela à la chimie appliquée. A quelle
distance, par ces découvertes techniques et par tant d'autres, nous
avons laissé derrière nous les siècles précédents, c'est un fait trop
connu pour que nous ayons ici besoin de nous y étendre davantage.


=Progrès des institutions sociales.=--Tandis que nous contemplons avec
un légitime orgueil les progrès immenses accomplis par le XIXe siècle
dans la science et ses applications pratiques, un spectacle
malheureusement tout autre et beaucoup moins réjouissant s'offre à
nous si nous considérons maintenant d'autres aspects, non moins
importants, de la vie moderne. A regret, il nous faut souscrire ici à
cette phrase d'ALFRED WALLACE: «Comparés à nos étonnants progrès dans
les sciences physiques et leurs applications pratiques, notre système
de gouvernement, notre justice administrative, notre éducation
nationale et toute notre organisation sociale et morale, sont restés
_à l'état de barbarie_.» Pour nous convaincre de la justesse de ces
graves reproches, nous n'avons qu'à jeter un regard impartial au
milieu de notre vie publique, ou bien encore dans ce miroir que nous
tend chaque jour notre journal, en tant qu'organe de l'opinion
publique.


=Administration de la justice.=--Commençons notre revue par la
justice, le _fundamentum regnorum_: Personne ne prétendra que son état
actuel soit en harmonie avec notre connaissance avancée de l'homme et
du monde. Pas une semaine ne s'écoule sans que nous ne lisions des
jugements judiciaires qui provoquent de la part du «bon sens humain»,
un hochement de tête significatif; nombre de décisions émanées de nos
tribunaux supérieurs ou ordinaires semblent presque incroyables. Nous
faisons abstraction, en traitant des énigmes de l'Univers, du fait que
dans beaucoup d'États modernes, en dépit de la constitution écrite sur
papier, c'est encore l'absolutisme qui règne en réalité, et que
beaucoup «d'hommes de droit» jugent, non d'après la conviction de leur
conscience, mais conformément au «voeu plus essentiel d'un poste
proportionné». Nous préférons admettre que la plupart des juges et des
fonctionnaires jugent en toute conscience et ne se trompent qu'en
qualité d'êtres humains. Alors la plupart des erreurs s'expliqueront
par une insuffisante préparation. Sans doute, l'opinion courante est
que les juristes sont précisément les hommes ayant la plus haute
culture; et c'est même précisément pour cela qu'ils sont choisis pour
occuper les plus hauts emplois. Mais cette «culture juridique» tant
vantée est presque toute _formelle_, aucunement réelle. Nos juristes
n'apprennent à connaître que superficiellement l'objet propre et
essentiel de leur activité: l'organisme humain et sa fonction la plus
importante, l'âme. C'est ce dont témoignent, par exemple, les idées
surprenantes que nous rencontrons chaque jour sur le «libre arbitre,
la responsabilité» etc. Comme j'assurais un jour à un jurisconsulte
éminent que la minuscule cellule sphérique aux dépens de laquelle tout
homme se développe était douée de vie tout comme l'embryon de deux, de
sept et même de neuf mois, il ne me répondit que par un sourire
d'incrédulité. La plupart de ceux qui étudient la jurisprudence ne
songent pas à s'occuper d'_anthropologie_, de _psychologie_ et
d'_embryologie_, qui sont cependant les conditions préalables de toute
juste conception sur la nature de l'homme. Il est vrai que pour ces
études, il ne reste «pas de temps»; ce temps, malheureusement n'est
que trop pris par l'étude approfondie de la bière et du vin ainsi que
par l'«annoblissant» exercice qui consiste à «prendre ses mesures»[2].
Le reste de ce précieux temps d'étude est nécessaire pour apprendre
les centaines de paragraphes des codes, science qui met aujourd'hui le
juriste à même d'occuper toutes les situations.

  [2] L'auteur fait allusion ici, par cette expression d'escrime, à
  l'habitude des duels si répandue parmi les étudiants allemands,
  qui se font une gloire de leurs balafres.

=Organisation de l'Etat.=--Nous ne ferons ici qu'effleurer en passant
le triste chapitre de la politique, car l'organisation déplorable de
la vie sociale moderne est connue de tous et chacun peut chaque jour
en ressentir les effets. Les imperfections s'expliquent en partie par
ce fait que la plupart des fonctionnaires sont précisément des
juristes, des hommes d'une culture toute de forme, mais dénués de
cette connaissance approfondie de la nature humaine qu'on ne puise que
dans l'anthropologie comparée et la psychologie moniste, dénués de
cette connaissance des rapports sociaux, dont les modèles nous sont
fournis par la zoologie et l'embryologie comparées, la théorie
cellulaire et l'étude des protistes. Nous ne pouvons comprendre
véritablement la «Structure et la Vie du corps social», c'est-à-dire
de l'_Etat_, que lorsque nous possédons la connaissance scientifique
de la «Structure et de la Vie» des _individus_ dont l'ensemble
constitue l'Etat et des _cellules_ dont l'ensemble constitue
l'individu[3]. Si nos «chefs d'Etat» et nos «représentants du peuple,»
leurs collaborateurs, possédaient _ces inappréciables_ _connaissances
préliminaires en biologie et anthropologie_, nous ne trouverions pas
chaque jour dans les journaux cette effrayante quantité d'erreurs
sociologiques et de propos politiques de cabaret qui caractérisent,
d'une façon regrettable, nos compte rendus parlementaires et plus d'un
décret officiel. Le pis, c'est de voir l'_Etat_, dans un pays
civilisé, se jeter dans les bras de l'_Eglise_, cette ennemie de la
civilisation, et de voir aussi l'égoïsme mesquin des partis,
l'aveuglement des chefs à la vue bornée, soutenir la hiérarchie. C'est
alors que se produisent les tristes scènes que le Reichstag allemand
nous met malheureusement sous les yeux, aujourd'hui, à la fin du XIXe
siècle! les destinées de la nation allemande, nation civilisée, entre
les mains du Centre ultramontain, dirigées par le papisme romain, qui
est son plus acharné et son plus dangereux ennemi. Au lieu du droit et
de la raison règnent la superstition et l'abêtissement. L'organisation
de l'Etat ne pourra devenir meilleure que lorsqu'elle sera affranchie
des chaînes de l'Eglise et lorsqu'elle aura amené à un niveau plus
élevé, par une _culture scientifique_ universellement répandue, les
connaissances des citoyens, en ce qui touche au monde et à l'homme.
D'ailleurs, la forme de gouvernement n'a ici aucune importance. Que la
constitution soit monarchique ou républicaine, aristocratique ou
démocratique, ce sont là des questions secondaires à côté de cette
grande question capitale: L'Etat moderne, dans un pays civilisé,
doit-il être ecclésiastique ou laïque? doit-il être _théocratique_,
régi par des articles de foi anti-rationnels, par l'arbitraire
cléricalisme, ou bien doit-il être _nomocratique_, régi par une loi
raisonnable et un droit civil? Notre devoir essentiel est de former la
jeunesse à la raison, d'élever des citoyens affranchis de la
superstition et cela n'est possible que par une réforme opportune de
l'Ecole.

  [3] Cf. SHÆFFLE; _Bau und Leben des socialen körpers_ 1875.


=L'Ecole.=--Ainsi que nous venons de le voir pour l'administration de
la Justice et l'organisation de l'Etat, l'éducation de la jeunesse est
bien loin de répondre aux exigences que les progrès scientifiques du
XIXe siècle imposent à la culture moderne. Les _sciences naturelles_
qui l'emportent tellement sur toutes les autres sciences et qui, à y
regarder de près, ont absorbé en elles toutes les branches de la
culture intellectuelle, ne sont encore considérées dans nos écoles que
comme une étude secondaire ou reléguées dans un coin comme Cendrillon.
Par contre, la plupart de nos professeurs regardent encore comme leur
premier devoir d'acquérir une érudition surannée, empruntée aux
cloîtres du moyen âge; au premier plan figurent le sport grammatical
et cette «connaissance approfondie» des langues classiques qui absorbe
tant de temps, enfin l'histoire extérieure des peuples. La morale,
l'objet le plus important de la philosophie pratique, est négligée et
remplacée par la confession de l'Eglise. La foi doit avoir le pas sur
la science; non pas cette foi scientifique qui nous conduit à une
religion moniste, mais cette superstition antirationnelle qui fait le
fond d'un christianisme défiguré. Tandis que, dans nos écoles
supérieures, les grandes conquêtes de la cosmologie et de
l'anthropologie modernes, de la biologie et de l'embryologie
contemporaines, ne sont que peu ou pas exposées, la mémoire des élèves
est surchargée d'une masse de faits philologiques et historiques qui
n'ont d'utilité ni pour la culture théorique, ni pour la vie pratique.
Mais, d'autre part, les institutions vieillies et l'organisation des
facultés, dans nos universités, répondent aussi peu que le mode
d'enseignement dans les gymnases et les écoles primaires au degré
d'évolution où est parvenue aujourd'hui la philosophie moniste.


=L'Eglise.=--L'Eglise nous offre, sans contredit, le summum du
contraste avec la culture moderne et ce qui en fait la base,
c'est-à-dire la connaissance approfondie de la nature. Nous ne
parlerons pas ici du papisme ultramontain ou des sectes évangéliques
orthodoxes qui ne le cèdent en rien au premier pour l'ignorance de la
réalité et renseignement de la plus inique superstition. Considérons
plutôt le sermon d'un pasteur libéral, lequel possèderait une bonne
culture moyenne et ferait à la raison sa place à côté de la foi.

Nous y relèverons, à côté d'excellentes maximes morales parfaitement
en harmonie avec notre Ethique moniste (voy. notre chap. XIX)
et à côté de vues humanitaires--auxquelles nous souscrivons
pleinement,--des vues sur la nature de Dieu et du monde, de l'homme et
de la vie, qui sont en contradiction absolue avec les expériences des
naturalistes. Rien d'étonnant à ce que les techniciens et les
chimistes, les médecins et les philosophes qui ont étudié à fond la
nature et réfléchi profondément sur ce qu'ils avaient observé,
refusent absolument d'aller entendre de pareils sermons. Il manque à
nos Théologiens comme à nos philologues, à nos politiciens comme à nos
juristes, cette _connaissance indispensable de la Nature_, fondée sur
la doctrine moniste de l'évolution et qui a déjà pris possession de
notre science moderne.


=Conflit entre la raison et le dogme.=--De ces conflits regrettables,
trop sommairement indiqués ici, il résulte, dans notre vie
intellectuelle moderne, de graves problèmes qui, par le danger qu'ils
présentent, demandent à être écartés sans retard. Notre culture
moderne, résultat des progrès immenses de la science, revendique ses
droits dans tous les domaines de la vie publique et privée; elle veut
voir l'humanité, grâce à la _raison_, parvenue à ce haut degré de
science et, par suite, d'approximation du bonheur, dont nous sommes
redevables au grand développement des sciences naturelles. Mais contre
elle se dressent tout puissants, ces partis influents qui veulent
maintenir notre culture intellectuelle, en ce qui concerne les
problêmes les plus importants, au stade représenté par le moyen âge et
de si loin dépassé; ces partis s'entêtent à demeurer sous le joug des
_dogmes_ traditionnels et demandent à la raison de se courber devant
cette «révélation plus haute». C'est le cas dans le monde des
théologiens, des philologues, des sociologues et des juristes. Les
mobiles de ceux-ci reposent, en grande partie, non pas sur un complet
égoïsme ou sur des tendances intéressées, mais tant sur l'ignorance
des faits réels que sur l'habitude commode de la tradition. Des trois
grandes ennemies de la raison et de la science, la plus dangereuse
n'est pas la méchanceté mais l'ignorance et peut-être plus encore la
paresse. Contre ces deux dernières puissances les dieux eux-mêmes
luttent en vain, après qu'ils ont heureusement combattu la première.


=Anthropisme.=--Cette philosophie arriérée puise sa plus grande force
dans l'_anthropisme_ ou anthropomorphisme. Par ce terme, j'entends ce
«puissant et vaste complexus de notions erronées qui tendent à mettre
l'organisme humain en opposition avec tout le reste de la nature, en
font la fin assignée d'avance à la création organique, le tiennent
pour radicalement différent de celle-ci et d'essence divine.» Une
critique plus approfondie de cet ensemble de notions nous montre
qu'elles reposent, en réalité, sur trois dogmes que nous distinguerons
sous les noms d'erreurs _anthropocentrique_, _anthropomorphique_ et
_anthropolatrique_[4].

  [4] E. HAECKEL: _Systematische Phylogénie_, 1895, Bd. III, S. 646
  _bis_ 650: _Anthropogenie und Anthropismus_ (Anthropolâtrie
  signifie culte divin de l'être humain.)

I.--_Le dogme anthropocentrique_ a pour point culminant cette
assertion que l'homme est le centre, le but final préalablement
assigné à toute la vie terrestre, ou, en élargissant cette conception,
à tout l'Univers. Comme cette erreur sert à souhait l'égoïsme humain
et comme elle est intimement mêlée aux mythes des trois grandes
_religions méditerranéennes_ relatives à la Création: aux dogmes des
doctrines _mosaïque_, _chrétienne_ et _mahométane_, elle domine encore
aujourd'hui dans la plus grande partie du monde civilisé.

II.--_Le dogme anthropomorphique_ se rattache de même aux mythes
relatifs à la Création et qu'on trouve non seulement dans les trois
religions déjà nommées, mais dans beaucoup d'autres encore. Il compare
la création de l'Univers et le gouvernement du monde par Dieu aux
créations artistiques d'un technicien habile ou d'un «ingénieur
machiniste» et à l'administration d'un sage chef d'Etat. «Dieu le
Seigneur», créateur, conservateur et administrateur de l'Univers est
ainsi conçu, de tous points dans son mode de penser et d'agir, sur le
modèle humain. D'où il résulte, réciproquement, que l'homme est conçu
semblable à Dieu. «Dieu créa l'homme à son image.» La naïve mythologie
primitive est un pur _homothéisme_ et confère à ses dieux la forme
humaine, leur donne de la chair et du sang. La récente théosophie
mystique est plus difficile à imaginer lorsqu'elle adore le dieu
personnel comme «invisible»--en réalité sous la forme gazeuse!--et le
fait, cependant, en même temps penser, parler et agir à la façon
humaine; elle aboutit ainsi au concept paradoxal de «vertébré gazeux».

III.--_Le dogme anthropolâtrique_ résulte tout naturellement de cette
comparaison des activités humaine et divine, il aboutit au _culte_
religieux de l'organisme humain, au «délire anthropiste des grandeurs»
d'où résulte, cette fois encore, la si précieuse «croyance à
l'immortalité personnelle de l'âme», ainsi que le dogme dualiste de la
double nature de l'homme, dont l'âme immortelle n'habite que
temporairement le corps. Ces trois dogmes anthropistes, développés
diversement et adaptés aux formes variables des différentes religions,
ont pris, au cours des ans, une importance extraordinaire et sont
devenus la source des plus dangereuses erreurs. La _philosophie
anthropiste_ qui en est issue est irréconciliablement en opposition
avec notre connaissance moniste de la nature: celle-ci, par sa
perspective cosmologique, en fournit la réfutation.


=Perspective cosmologique.=--Non seulement les trois dogmes
anthropistes, mais encore bien d'autres thèses de la philosophie
dualiste et de la religion orthodoxe deviennent inadmissibles, sitôt
qu'on les considère du point de vue critique de notre _perspective
cosmologique_ moniste. Nous entendons par là l'observation si
compréhensive de l'Univers telle que nous la pouvons faire en nous
élevant au point le plus haut où soit parvenue notre connaissance
moniste de la nature. Là nous pouvons nous convaincre des _principes
cosmologiques_ suivants, principes importants et, à notre avis,
démontrés aujourd'hui pour la plus grande partie:

I. Le monde (Univers ou Cosmos) est éternel, infini et illimité.--II.
La substance qui le compose avec ses deux attributs (matière et
énergie) remplit l'espace infini et se trouve en état de mouvement
perpétuel.--III. Ce mouvement se produit dans un temps infini sous la
forme d'une évolution continue, avec des alternances périodiques de
développements et de disparitions, de progressions et de
régressions.--IV. Les innombrables corps célestes dispersés dans
l'éther qui remplit l'espace sont tous soumis à la loi de la
substance; tandis que dans une partie de l'Univers, les corps en
rotation vont lentement au devant de leur régression et de leur
disparition, des progressions et des néoformations ont lieu dans une
autre partie de l'espace cosmique.--V. Notre soleil est un de ces
innombrables corps célestes passagers et notre terre est une des
innombrables planètes passagères qui l'entourent.--VI. Notre planète a
traversé une longue période de refroidissement avant que l'eau n'ait
pu s'y former en gouttes liquides et qu'ainsi n'ait été réalisée la
condition première de toute vie organique.--VII. Le processus
biogénétique qui a suivi la lente formation et décomposition
d'innombrables formes organiques a exigé plusieurs millions d'années
(plus de cent millions!)[5].--VIII. Parmi les différents groupes
d'animaux qui se sont développés sur notre terre au cours du processus
biogénétique, le groupe des Vertébrés a finalement, dans la lutte pour
l'évolution, dépassé de beaucoup tous les autres.--IX. Au sein du
groupe des Vertébrés et à une époque tardive seulement (pendant la
période triasique), descendant des Reptiles primitifs et des
Amphibies, la classe des Mammifères a pris le premier rang en
importance.--X. Au sein de cette classe, le groupe le plus parfait,
parvenu au degré le plus élevé de développement, est l'ordre des
Primates, apparu seulement au début de la période tertiaire (il y a au
moins trois millions d'années) et issu par transformation des
Placentariens inférieurs (Prochoriatidés).--XI. Au sein du groupe des
Primates, l'espèce la dernière venue et la plus parfaite est
représentée par l'homme, apparu seulement vers la fin de l'époque
tertiaire et issu d'une série de singes anthropoïdes.--XII. D'où l'on
voit que la soi-disant «histoire du monde»--c'est-à-dire le court
espace de quelques milliers d'années à travers lesquelles se reflète
l'histoire de la civilisation humaine,--n'est qu'un court épisode
éphémère, au milieu du long processus de l'histoire organique de la
terre, de même que celle-ci n'est qu'une petite partie de l'histoire
de notre système planétaire. Et de même que notre mère, la terre,
n'est qu'une passagère poussière du soleil, ainsi tout homme considéré
individuellement n'est qu'un minuscule grain de plasma, au sein de la
nature organique passagère.

  [5] Durée de l'histoire organique de la terre, cf. ma conférence
  de Cambridge. «De l'état actuel de nos connaissances relativement
  à l'origine de l'homme». 1898.

Rien ne me semble plus propre que cette grandiose _perspective
cosmologique_ à nous fournir, dès le début, la juste mesure et le
point de vue le plus large que nous devons toujours garder lorsque
nous essayons de résoudre la grande énigme de l'Univers qui nous
entoure. Car par là il est non seulement démontré clairement quelle
est l'exacte place de l'homme dans la nature, mais, en outre, le
_délire anthropiste des grandeurs_, si puissant, se trouve réfuté; par
là il est fait justice de la prétention avec laquelle l'homme s'oppose
à l'Univers infini et se rend hommage comme à l'élément le plus
important du Cosmos. Ce grossissement illimité de sa propre
signification a conduit l'homme, dans sa vanité, à se considérer comme
l'«image de Dieu», à revendiquer pour sa passagère personne une «vie
éternelle» et à s'imaginer qu'il possédait un entier «libre arbitre».
Le «ridicule délire de César», dont Caligula était atteint, n'est
qu'une forme spéciale de cette orgueilleuse déification de l'homme par
lui-même. C'est seulement lorsque nous aurons renoncé à cet
inadmissible délire des grandeurs et lorsque nous aurons adopté la
perspective cosmologique naturelle, que nous pourrons parvenir à
résoudre les énigmes de l'Univers.


=Nombre des énigmes de l'Univers.=--L'homme moderne, sans culture,
tout comme l'homme primitif et grossier, se heurte à chaque pas à un
nombre incalculable d'énigmes de l'Univers. A mesure que la culture
augmente et que la science progresse, ce nombre se réduit. La
_philosophie moniste_ ne reconnaît, finalement, qu'une seule énigme,
comprenant tout: le _problème de la substance_. Cependant il peut
paraître utile de désigner encore de ce nom un certain nombre des
problèmes les plus difficiles. Dans le discours célèbre, prononcé par
lui en 1880 à l'Académie des sciences de Berlin, au cours d'une séance
en l'honneur de Leibnitz, _Emile du Bois-Reymond_ distinguait _sept
énigmes de l'Univers_ et les énumérait dans l'ordre suivant: 1º Nature
de la matière et de la force; 2º Origine du mouvement; 3º Première
apparition de la vie; 4º Finalité (en apparence préconçue) de la
nature; 5º Apparition de la simple sensation et de la conscience; 6º
La raison et la pensée avec l'origine du langage, qui s'y rattache
étroitement; 7º La question du libre arbitre. De ces sept énigmes, le
président de l'Académie de Berlin en tient _trois_ pour tout à fait
transcendantes et insolubles (la 1re, la 2e et la 5e); il en considère
_trois_ autres comme difficiles, sans doute, mais comme pouvant être
résolues (la 3e, la 4e et la 6e); au sujet de la septième et dernière
énigme de l'Univers, pratiquement la plus importante (à savoir le
libre arbitre), l'auteur semble incertain.

Comme mon _Monisme_ diffère essentiellement de celui du président
berlinois, comme, d'autre part, la façon dont celui-ci conçoit les
«sept énigmes de l'Univers» a trouvé le plus grand succès et s'est
propagée dans tous les milieux, je considère comme opportun de prendre
de suite et nettement position vis-à-vis de mon adversaire.

A mon avis, les trois énigmes «transcendantes» (1, 2, 5) sont
supprimées par notre conception de la _substance_ (chapitre XII); les
trois autres problèmes, difficiles mais solubles (3, 4, 6) sont
définitivement résolus par notre moderne _théorie de l'évolution_;
quant à la septième et dernière énigme, le libre arbitre, elle n'est
pas l'objet d'une explication critique et scientifique car, en tant
que _dogme_ pur, elle ne repose que sur une illusion et, en vérité,
n'existe pas du tout.


=Solution des énigmes de l'Univers.=--Les moyens qui nous sont
offerts, les voies que nous avons à suivre pour résoudre la grande
énigme de l'Univers ne sont point autres que ceux dont se sert la
science pure, en général, c'est-à-dire _l'expérience_ d'abord, le
_raisonnement_ ensuite. L'expérience scientifique s'acquiert par
l'observation et l'expérimentation, dans lesquelles interviennent en
première ligne l'activité de nos organes des sens, en second lieu,
celle des «foyers internes des sens» situés dans l'écorce cérébrale.
Les organes élémentaires microscopiques sont, pour les premiers, les
cellules sensorielles, pour les seconds des groupes de cellules
ganglionnaires. Les expériences que nous avons faites du monde
extérieur, grâce à ces inappréciables organes de notre vie
intellectuelle, sont ensuite transformées par d'autres parties du
cerveau en représentations et celles-ci, à leur tour, associées pour
former des raisonnements. La formation de ces raisonnements a lieu par
deux voies différentes, qui ont, selon moi, une égale valeur et sont
au même degré indispensables: l'_induction et la déduction_. Les
autres opérations cérébrales, plus compliquées: enchaînement d'une
suite de raisonnements; abstraction et formation des concepts; le
complément fourni à l'entendement, faculté de connaître, par
l'activité plastique de la fantaisie; enfin la conscience, la pensée
et le pouvoir de philosopher--tout cela ce sont encore autant de
fonctions des cellules ganglionnaires corticales, ni plus ni moins que
les fonctions précédentes, plus élémentaires. Nous les réunissons
toutes sous le terme supérieur de _raison_[6].

  [6] Sur l'induction et la déduction, cf. mon _Histoire de la
  création naturelle_ (neuvième édition, 1898).


=Raison, sentiment et révélation.=--Nous pouvons, par la seule raison,
parvenir à la véritable connaissance de la nature et à la solution des
énigmes de l'Univers. La raison est le bien suprême de l'homme et la
seule prérogative qui le distingue essentiellement des animaux. Il est
vrai, il n'a acquis cette haute valeur que grâce aux progrès de la
culture intellectuelle, au développement de la _science_. L'homme
civilisé avant d'être instruit et l'homme primitif, grossier, sont
aussi peu (ou tout autant) «raisonnables» que les Mammifères les plus
voisins de l'homme (les singes, les chiens, les éléphants, etc.)
Cependant, c'est une opinion encore très répandue, qu'en dehors de la
divine raison il y a en outre deux autres modes de connaissance (plus
importants même, va-t-on jusqu'à dire!): le _sentiment_ et la
_révélation_. Nous devons, dès le début, réfuter énergiquement cette
dangereuse erreur. _Le sentiment n'a rien à démêler avec la
connaissance de la vérité._ Ce que nous appelons «sentiment» et dont
nous faisons si grand cas, est une activité compliquée du cerveau,
constituée par des émotions de plaisir et de peine, par des
représentations d'attraction et de répulsion, par des aspirations du
désir passager. A cela peuvent s'adjoindre les activités les plus
diverses de l'organisme: besoins des sens et des muscles, de l'estomac
et des organes génitaux, etc. La connaissance de la vérité n'est en
aucune manière ce que réclament ces complexus qui constituent la
statique et la dynamique sentimentales; au contraire, ils troublent
souvent la raison, seule capable d'y atteindre et ils lui nuisent à un
degré souvent sensible. Aucune des «énigmes de l'Univers» n'a encore
été résolue ni même sa solution réclamée, par la fonction cérébrale du
sentiment. Nous en pouvons dire autant de la soi-disant _révélation_
et des prétendues _vérités de la foi_ qu'elle nous fait connaître;
tout cela repose sur une illusion, consciente on inconsciente, ainsi
que nous le montrerons au chapitre XVI.


=Philosophie et Sciences Naturelles.=--Nous devons nous réjouir comme
d'un des plus grands pas accomplis vers la solution des énigmes de
l'Univers, de constater qu'en ces derniers temps on a de plus en plus
reconnu pour les deux uniques routes conduisant à cette solution:
_l'expérience et la pensée_--ou _l'empirisme et la spéculation_--enfin
considérés comme ayant des droits égaux et comme des méthodes
scientifiques se complétant réciproquement. Les philosophes ont
graduellement reconnu que la spéculation pure, telle, par exemple, que
PLATON et HEGEL l'employaient à la construction _idéaliste_ de
l'Univers, ne suffit pas à la connaissance véritable. Et de même, les
naturalistes se sont convaincus, d'autre part, que la seule
expérience, telle, par exemple, que BACON et MILL la donnaient pour
base à leur philosophie _réaliste_, est insuffisante à elle seule pour
l'achèvement même de cette philosophie. Car les deux grands moyens de
connaissance: l'expérience sensible et la pensée appliquant la raison,
sont _deux fonctions différentes du cerveau_; la première s'effectue
par les organes des sens et les foyers sensoriels centraux, la seconde
s'effectue grâce aux foyers de pensée interposés au milieu des
précédents, ces grands «centres d'association de l'écorce cérébrale»
(cf. chap. VII et X). C'est seulement de l'action combinée des deux
que peut résulter la vraie connaissance. Je sais bien qu'il existe
encore aujourd'hui maints philosophes qui veulent construire le monde
en puisant dans leur seule tête et qui méprisent la connaissance
empirique de la nature pour cette première raison qu'ils ne
connaissent pas l'Univers véritable. D'autre part, aujourd'hui encore,
maint naturaliste affirme que l'unique devoir de la science est la
«connaissance des faits, l'étude objective des phénomènes naturels
considérés isolément»; ils affirment que «l'époque de la philosophie
est passée et qu'à sa place s'est installée la science[7]. Cette
suprématie exclusive accordée à l'empirisme est une erreur non moins
dangereuse que l'erreur opposée, qui confère cette suprématie à la
spéculation. Les deux moyens de connaissance sont réciproquement
indispensables l'un à l'autre. Les plus grands triomphes de l'étude
moderne de la nature: la théorie cellulaire et la théorie de la
chaleur, la doctrine de l'évolution et la loi de la substance, sont
des _faits philosophiques_, non pas, cependant, des résultats de la
pure _spéculation_, mais bien d'une _expérience_ préalable, la plus
étendue et la plus approfondie possible.

  [7] R. VIRCHOW: _Die Gründung der Berliner Universitaet und der
  Uebergang aus dem philosophischen in das naturwissenschaftliche
  Zeitalter_, Berlin, 1893.

Au début du XIXe siècle, le plus grand de nos poètes idéalistes,
SCHILLER, s'adressant aux deux partis en lutte, celui des philosophes
et celui des naturalistes, leur criait:

«La guerre soit entre vous! l'union viendra trop tôt encore! C'est à
la seule condition que vous restiez désunis dans la recherche, que la
vérité se fera connaître!»

Depuis lors, par bonheur, la situation s'est profondément modifiée;
comme les deux partis, par des chemins différents, tendaient au même
terme, ils se sont rencontrés sur ce point et, unis par la communauté
du but, ils se rapprochent sans cesse de la connaissance de la vérité.
Nous sommes revenus à cette heure, à la fin du XIXe siècle, à cette
_méthode scientifique moniste_ que le plus grand de nos poètes
réalistes, GOETHE, au début même du siècle, avait reconnue être la
seule conforme à la nature[8].

  [8] Cf. là-dessus le chapitre IV de ma _Morphologie générale_,
  1866: Critique des méthodes employées dans les sciences
  naturelles.


=Dualisme et Monisme.=--Les directions diverses de la philosophie,
envisagées du point de vue actuel des sciences naturelles, se séparent
en deux groupes opposés: d'une part, la conception _dualiste_ où règne
la scission, d'autre part, la conception _moniste_ où règne l'unité. A
la première se rattachent généralement les dogmes téléologiques et
idéalistes; à la seconde, les principes réalistes et mécaniques. Le
_Dualisme_ (au sens le plus large!) sépare, dans l'Univers, deux
substances absolument différentes, un monde matériel et un Dieu
immatériel qui se pose en face de lui comme son créateur, son
conservateur et son régisseur. Le _Monisme_, par contre (entendu
également au sens le plus large du mot!) ne reconnaît dans l'Univers
qu'une substance unique, à la fois «Dieu et Nature»; pour lui, le
corps et l'esprit (ou la matière et l'énergie) sont étroitement unis.

Le Dieu _supra terrestre_ du dualisme nous conduit nécessairement au
_théisme_; le dieu _intracosmique_ du monisme, par contre, au
_panthéisme_.


=Matérialisme et Spiritualisme.=--Très souvent, aujourd'hui encore, on
confond les expressions différentes de _monisme_ et _matérialisme_,
ainsi que les tendances essentiellement différentes du matérialisme
théorique et du pratique. Comme ces confusions de termes et d'autres
analogues ont des conséquences très fâcheuses et amènent
d'innombrables erreurs, nous ferons encore, afin d'éviter tout
malentendu, les brèves remarques suivantes: I. Notre _pur monisme_
n'est identique, ni avec le _matérialisme_ théorique qui nie l'esprit
et ramène le monde à une somme d'atomes morts, ni avec le
_spiritualisme_ théorique (récemment désigné par OSTWALD du nom
d'_énergétique_[9]) qui nie la matière et considère le monde comme un
simple groupement d'énergies ou de forces naturelles immatérielles,
ordonnées dans l'espace. II. Nous sommes bien plutôt convaincus avec
GOETHE que «la matière n'existe jamais, ne peut jamais agir sans
l'esprit et l'esprit jamais sans la matière.» Nous nous en tenons
fermement au monisme pur, sans ambiguïté, de SPINOZA: la _matière_ (en
tant que substance indéfiniment étendue) et l'_esprit_ ou énergie (en
tant que substance sentante et pensante) sont les deux _attributs_
fondamentaux, les deux propriétés essentielles de l'Etre cosmique
divin, qui embrasse tout, de l'universelle _substance_, (cf. Chapitre
XII).

  [9] WILHELM OSTWALD: _Die Ueberwindung des wissenschaftlichen
  Materialismus_, 1895.



CHAPITRE II

Comment est construit notre corps.

  ÉTUDES MONISTES D'ANATOMIE HUMAINE ET COMPARÉE. CONFORMITÉ
     D'ENSEMBLE ET DE DÉTAIL ENTRE L'ORGANISATION DE L'HOMME ET
     CELLE DES MAMMIFÈRES.

     «Nous pouvons considérer tel système d'organes que nous
     voudrons, la comparaison des modifications qu'il subit à travers
     la série simiesque, nous conduira toujours à cette même
     conclusion: Que les différences anatomiques qui séparent l'homme
     du gorille et du chimpanzé, ne sont pas si grandes que celles
     qui distinguent le gorille d'entre les autres singes.»

    «THOMAS HUXLEY (1863).»



SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHAPITRE

  Importance fondamentale de l'anatomie.--Anatomie
     humaine.--Hippocrate. Aristote. Galien. Vésale.--Anatomie
     comparée.--George Cuvier. Jean Müller. Charles
     Gegenbaur.--Histologie.--Théorie cellulaire.--Schleiden et
     Schwann. Kölliker. Virchow.--Les caractères d'un animal
     vertébré se retrouvent chez l'homme.--Les caractères d'un
     animal tétrapode se retrouvent chez l'homme.--Les caractères
     des Mammifères se retrouvent chez l'homme.--Les caractères des
     Placentaliens se retrouvent chez l'homme.--Les caractères des
     Primates se retrouvent chez l'homme.--Prosimiens et
     Simiens.--Catarrhiniens.--Papiomorphes et
     Anthropomorphes.--Conformité essentielle dans la structure du
     corps, entre l'homme et le singe anthropoïde.


LITTÉRATURE

   C. GEGENBAUR.--_Lehrbuch der Anatomie des Menschen._ 1883.

   R. VIRCHOW.--_Gesammelte Abhandlungen, z. wissenschaftl.
   Medizin._ I. Die Einheits-Bestrebungen. 1856.

   J. RANKE.--_Der Mensch._ 1887.

   R. WIEDERSHEIM.--_Der Bau des Menschen als Zeugniss für seine
   Vergangenheit._ 1893.

   R. HARTMANN.--_Die menschenaehnlichen Affen und ihre
   Organisation im Vergleich z. menschlichen._ 1883.

   E. HAECKEL.--_Anthropogenie oder Entwickelungsgeschichte des
   Menschen IX_, Die Wirbelthier-Natur des Menschen. 1874.

   TH. SCHWANN.--_Mikroskopische Untersuchungen über die
   Uebereinstimmung in der Struktur und dem Wachsthum der Thiere
   und Pflanzen._ 1839.

   A. KÖLLIKER.--_Handbuch der gewebelehre des Menschen._ 1889.

   PH. STÖHR.--_Lehrbuch der Histologie und der mikroskopischen
   Anatomie des Menschen._ 1898.

   O. HERTWIG.--_Die Zelle und die Gewebe. Grundzüge der allgem.
   Anatomie und Physiologie._ 1896.


Toutes les recherches biologiques, toutes les études sur la forme et
le fonctionnement des organismes, doivent avant tout s'arrêter à la
considération du _corps_ visible, sur lequel nous pouvons précisément
observer ces phénomènes morphologiques et physiologiques. Ce principe
vaut pour l'_homme_ aussi bien que pour tous les autres corps animés
de la nature. Cependant, les recherches ne doivent pas se borner à la
considération de la forme extérieure, mais, pénétrant à l'intérieur de
celle-ci, faire l'étude macroscopique et microscopique des éléments
qui la constituent. La science qui a pour objet cette recherche
fondamentale dans toute son étendue est l'_anatomie_.


=Anatomie humaine.=--La première incitation à l'étude de la structure
du corps humain vint, comme c'était naturel, de la médecine. Celle-ci,
chez les plus anciens peuples civilisés, étant d'ordinaire exercée par
les prêtres, nous avons tout lieu de croire que dès le second siècle
avant J.-C. ou plus tôt encore, ces représentants de la culture
d'alors possédaient déjà des connaissances anatomiques. Mais quant à
des connaissances plus précises, acquises par la dissection des
mammifères et appliquées ensuite à l'homme,--nous n'en trouvons que
chez les philosophes-naturalistes grecs des VIe et VIIe siècles avant
J.-C., chez EMPÉDOCLE (d'Agrigente) et DÉMOCRITE (d'Abdère), mais
avant tout chez le plus célèbre médecin de l'antiquité classique, chez
HIPPOCRATE (de Cos). C'est dans leurs écrits et dans d'autres, que
puisa, au IVe siècle avant J.-C. le grand ARISTOTE, le si fameux «Père
de l'histoire naturelle», aussi vaste génie dans la science que dans
la philosophie. Après lui, nous ne trouvons plus qu'un anatomiste
important dans l'antiquité, le médecin grec, CLAUDE GALIEN (de
Pergame); il eut, au IIe siècle après J.-C., à Rome, sous Marc-Aurèle,
une clientèle des plus étendues. Tous ces anatomistes anciens
acquéraient la plus grande partie de leurs connaissances, non par
l'étude du corps humain lui-même--qui était encore à cette époque
sévèrement interdite!--mais par celle des Mammifères les plus voisins
de l'homme, surtout des _singes_; ils faisaient ainsi tous, à
proprement parler, de l'anatomie _comparée_.

Le triomphe du _Christianisme_ avec les doctrines mystiques qui s'y
rattachent, fut, pour l'anatomie comme pour les autres sciences, le
signal d'une période de décadence. Les _papes_ romains, les plus
grands charlatans de l'histoire universelle, cherchaient avant tout à
entretenir l'humanité dans l'ignorance et regardaient avec raison la
connaissance de l'organisme humain comme un dangereux moyen
d'information sur notre véritable nature. Pendant le long espace de
temps de treize siècles, les écrits de GALIEN demeurèrent presque
l'unique source pour l'anatomie humaine, comme ceux d'Aristote
l'étaient pour l'ensemble de l'histoire naturelle.

C'est seulement lorsqu'au XIVe siècle la _Réforme_ vint renverser la
suprématie intellectuelle du papisme,--tandis que le système du monde
de COPERNIC renversait la conception géocentrique étroitement liée
avec lui,--que commença, pour la connaissance du corps humain, une
nouvelle période de relèvement. Les grands anatomistes, VÉSALE (de
Bruxelles), EUSTACHE et FALLOPE (de Modène), par leurs propres et
savantes recherches, firent faire de tels progrès à la science exacte
du corps humain, qu'ils ne laissèrent à leurs nombreux successeurs (en
ce qui concerne les points essentiels) que des détails à ajouter à
leur oeuvre.

Le hardi autant que sagace et infatigable ANDRÉ VÉSALE (dont la
famille, comme le nom l'indique, était originaire de Wesel), ouvrant
aux autres la voie, les devança tous; dès l'âge de 28 ans il
terminait sa grande oeuvre, pleine d'unité, _De humani corporis
fabrica_ (1543); il donna à l'anatomie humaine tout entière une
direction nouvelle, originale et une base certaine. C'est pourquoi,
plus tard, à Madrid--où VÉSALE fut médecin de Charles-Quint et de
Philippe II--il fut poursuivi par l'Inquisition comme sorcier et
condamné à mort. Il n'échappa au supplice qu'en partant pour
Jérusalem; au retour, il fit naufrage dans l'île de Zante et il y
mourut misérable, malade et dénué de toute espèce de ressource.


=Anatomie comparée.=--Les mérites que notre XIXe siècle s'est acquis
dans la connaissance de la structure du corps consistent surtout dans
l'extension qu'ont prise deux études nouvelles, essentiellement
importantes, l'_anatomie comparée_ et l'_histologie_ ou anatomie
microscopique. En ce qui concerne la première, elle a été, dès le
début, en rapport étroit avec l'anatomie humaine, elle a même suppléé
celle-ci tant que la dissection des cadavres a été tenue pour un crime
punissable de mort--et c'était encore le cas au XVe siècle! Mais les
nombreux anatomistes des trois siècles suivants se contentèrent
presque exclusivement d'une observation exacte de l'organisme humain.
Cette discipline si développée, que nous appelons aujourd'hui anatomie
comparée, n'est née qu'en 1803, lorsque le grand zoologiste français
$1 (originaire de Montbéliard) publia ses remarquables «Leçons sur
l'anatomie comparée», essayant par là, pour la première fois, de poser
des lois précises relativement à la structure du corps humain et
animal. Tandis que ses prédécesseurs--parmi lesquels GOETHE en
1790--s'étaient surtout attachés à la comparaison du squelette de
l'homme avec celui des autres Mammifères, CUVIER, d'un regard plus
ample, embrassa l'ensemble de l'organisation animale; il y distingua
quatre formes principales ou _Types_, indépendants l'un de l'autre:
les Vertébrés, les Articulés, les Mollusques et les Radiés. Par
rapport à la «question des questions,» ce progrès faisait époque en ce
sens qu'il ressortait clairement de là que l'homme appartenait au
type des _Vertébrés_--et, de même, qu'il différait essentiellement de
tous les autres types. Il est vrai que le pénétrant LINNÉ, dans son
premier _Systema Naturae_ (1735) avait déjà fait faire à la science un
progrès important en assignant d'une manière définitive à l'homme sa
place dans la classe des mammifères; il réunissait même dans l'ordre
des _Primates_ les 3 groupes des Prosimiens, Singes et Homme. Mais il
manquait encore à cette conquête hardie de la systématique, ce
fondement empirique, plus profond, que CUVIER devait lui fournir par
l'anatomie comparée. Celle-ci a achevé de se développer avec les
grands anatomistes de notre siècle: F. MECKEL (de Halle), J. MULLER
(de Berlin), R. OWEN ET TH. HUXLEY (en Angleterre), C. GEGENBAUR
(d'Iéna, plus tard à Heidelberg). Ce dernier, dans ses _Principes
d'anatomie comparée_ (1870) ayant pour la première fois appliqué à
cette science la théorie de la descendance, posée peu avant par DARWIN
l'a élevée au premier rang des disciplines biologiques.

Les nombreux travaux d'anatomie comparée de GEGENBAUR, de même que son
_Manuel d'anatomie humaine_ partout répandu, se distinguent par une
profonde connaissance empirique étendue à un nombre inouï de faits,
ainsi que par l'interprétation philosophique, dans le sens de la
doctrine de l'évolution, que l'auteur a su en tirer. Son «_Anatomie
comparée des Vertébrés_» parue récemment (1898) pose le fondement
inébranlable sur lequel se peut appuyer notre certitude de l'identité
absolue de nature entre l'homme et les Vertébrés.


=Histologie et Cytologie.=--Suivant une tout autre direction que celle
prise par l'anatomie comparée, notre siècle a vu se développer
également l'_anatomie microscopique_. Déjà en 1802, un médecin
français, BICHAT, avait essayé au moyen du microscope, de dissocier,
dans les organes du corps humain, les éléments les plus ténus et de
déterminer les rapports de ces divers _tissus_ (hista ou tela). Mais
ce premier essai n'aboutit pas à grand'chose, car l'élément commun
aux nombreuses espèces de tissus différents demeurait inconnu. Il ne
fut découvert qu'en 1838 pour les plantes dans la _cellule_, par
SCHLEIDEN et aussitôt après également pour les animaux par SCHWANN,
l'élève et le préparateur de JEAN MULLER. Deux autres célèbres élèves
de ce grand maître, encore vivants à cette heure: A. KOELLIKER et R.
VIRCHOW, poursuivirent alors dans le détail, entre 1860 et 1870 à
Würzbourg, la _théorie cellulaire_ et, fondée sur elle, l'histologie
de l'organisme humain à l'état normal et dans les états pathologiques.
Ils démontrèrent que, chez l'homme comme chez tous les autres animaux,
tous les tissus se composent d'éléments microscopiques identiques, les
_cellules_ et que ces «organismes élémentaires» sont les vrais
citoyens autonomes qui, assemblés par milliards, constituent notre
corps, la «république cellulaire.» Toutes ces cellules proviennent de
la division répétée d'une cellule simple, unique, la _cellule souche_
ou «ovule fécondé» (Cytula). La structure et la composition générale
des tissus est la même chez l'homme que chez les autres _Vertébrés_.
Parmi ceux-ci, les Mammifères, classe la dernière parue et parvenue au
plus haut degré de perfectionnement, se distinguent par certaines
particularités acquises tardivement. C'est ainsi, par exemple, que la
formation microscopique des poils, des glandes cutanées, des glandes
lactées, des globules sanguins, leur est tout à fait particulière et
différente de ce qu'elle est chez les autres Vertébrés; l'_homme_,
sous le rapport de toutes ces particularités histologiques, est un
_pur Mammifère_.

Les recherches microscopiques d'A. KOELLIKER et de F. LEYDIG (à
Wurzbourg) ont non seulement élargi en tous sens notre connaissance de
la structure du corps humain et animal, mais en outre elles ont pris
une importance particulière en s'alliant à _l'histoire du
développement de la cellule_ et des tissus; elles ont, entre autres,
confirmé l'importante théorie de THEODORE SIEBOLD (1845) selon
laquelle les animaux inférieurs, les Infusoires et les Rhizopodes
étaient considérés comme des _organismes monocellulaires_.


=Caractères des Vertébrés chez l'homme.=--Notre corps tout entier
présente, aussi bien dans l'ensemble que dans les particularités de sa
constitution, le type caractéristique des _Vertébrés_. Ce groupe, le
plus important et le plus perfectionné du règne animal, n'a été
reconnu dans son unité naturelle qu'en 1801 parle grand LAMARCK;
celui-ci réunit sous ce terme les quatre classes supérieures de LINNÉ:
Mammifères, Oiseaux, Amphibies et Poissons. Il leur opposa comme
_Invertébrés_ les deux classes inférieures: Insectes et Vers. CUVIER
(1812) confirma l'unité du type «Vertébré» et lui donna une base plus
solide encore par son anatomie comparée. De fait, tous les caractères
essentiels se retrouvent, identiques, chez tous les vertébrés depuis
les poissons jusqu'à l'homme; ils possèdent tous un squelette interne
solide, cartilagineux et osseux, composé partout d'une colonne
vertébrale et d'un crâne; la complexité de celui-ci est, sans doute,
très différente suivant les individus, mais elle se ramène toujours à
la même forme primitive. De plus, chez tous les Vertébrés se trouve,
du côté dorsal de ce squelette axial, l'«organe de l'âme», le système
nerveux central, représenté par une moelle épinière et un cerveau; et
nous pouvons dire de cet important _cerveau_--instrument de la
conscience et de toutes les fonctions psychiques supérieures!--ce que
nous avons dit de la capsule osseuse qui l'entoure, du _crâne_:
suivant les individus, son développement et sa taille présentent les
degrés les plus divers, mais, en somme, sa composition caractéristique
reste la même.

Il en va de même si nous comparons les autres organes de notre corps
avec ceux des autres Vertébrés: partout, par suite de l'_hérédité_, la
disposition primitive et la position relative des organes restent les
mêmes, bien que la taille et le développement de chaque partie
diffèrent au plus haut degré en raison de l'_adaptation_ à des
conditions de vie très variables. C'est ainsi que nous voyons partout
le sang circuler par deux vaisseaux principaux, dont l'un (l'aorte)
passe au-dessus de l'intestin, l'autre (la veine principale)
au-dessous, et que celui-ci, en se dilatant à un endroit précis,
constitue le _coeur_; ce «coeur ventral» est aussi caractéristique des
Vertébrés qu'inversement le «coeur dorsal» est typique chez les
Articulés et les Mollusques. Un autre trait non moins spécial à tous
les Vertébrés, c'est la précoce subdivision du tube digestif en un
_pharynx_ (ou «intestin branchial») servant à la respiration, et un
_intestin_ auquel se rattache le foie, (d'où le nom d'«intestin
hépatique»); enfin la segmentation du système musculaire, la
constitution spéciale des organes urinaires et génitaux, etc. Sous
tous ces rapports anatomiques, l'_homme est un véritable Vertébré_.


=Caractères des Tétrapodes chez l'homme.=--Sous le nom de
_Quadrupèdes_ (Tétrapodes), ARISTOTE désignait déjà tous les animaux
supérieurs, à sang chaud, caractérisés par la possession de deux
paires de pattes. Ce terme prit, plus tard, plus d'extension et fit
place au mot latin «Quadrupèdes» après que CUVIER eût montré que les
oiseaux et les hommes, qui ont deux «jambes», étaient de véritables
Tétrapodes. Il démontra que le squelette interne osseux des quatre
jambes chez tous les Vertébrés terrestres supérieurs, depuis les
Amphibies jusqu'à l'homme, était constitué originairement de la même
façon, par un nombre fixe de segments. De même, les «bras» de l'homme,
les «ailes» de la chauve-souris et des oiseaux nous présentent le même
squelette typique que les «membres antérieurs» des animaux coureurs,
des Tétrapodes.

L'_unité anatomique_ du squelette si compliqué, dans les quatre
membres des Tétrapodes, est un fait _très important_. Pour s'en
convaincre, il suffit de comparer attentivement le squelette d'une
salamandre ou d'une grenouille avec celui d'un singe ou d'un homme. On
s'apercevra aussitôt que la ceinture scapulaire, en avant et la
ceinture iliaque, en arrière, sont composées par les mêmes pièces
principales qu'on retrouve chez les autres «Tétrapodes». Partout, nous
voyons que le premier segment de la jambe proprement dite ne renferme
qu'un gros os long (en avant, l'os du bras, _humerus_; en arrière,
l'os de la cuisse, _fémur_); par contre, le deuxième segment est
originairement soutenu par deux os (en avant, _ulna_ et _radius_; en
arrière, _fibula_ et _tibia_). Considérons maintenant la structure
complexe du pied proprement dit: nous serons surpris de voir que les
nombreux petits os qui le constituent sont partout disposés dans le
même ordre et partout en même nombre; dans toutes les classes de
Tétrapodes, il y a homologie, en avant, entre les trois groupes d'os
du pied antérieur (ou de la «main»): I. _Carpus_; II. _Metacarpus_ et
III. _Digiti anteriores_; de même, en arrière, entre les trois groupes
d'os du pied postérieur: I. _Tarsus_; II. _Metatarsus_ et III. _Digiti
posteriores_. C'était une tâche très difficile que de ramener à la
même forme primitive tous ces nombreux petits os, dont chacun peut
présenter des aspects si divers, subir des transformations si variées,
qui peuvent s'être en partie soudés ou avoir en partie disparu--et il
n'était pas moins difficile d'établir partout l'équivalence (ou
homologie) des diverses parties. Cette tâche n'a été pleinement
résolue que par le plus grand des anatomistes contemporains, par C.
GEGENBAUR. Dans ses _Etudes d'anatomie comparée chez les Vertébrés_
(1864), il a montré comment cette «jambe à cinq doigts»,
caractéristique des Tétrapodes terrestres, dérivait originairement
(fait qui ne remonte pas au delà de la période carbonifère) de la
«nageoire» aux nombreux rayons (nageoire pectorale ou ventrale) des
anciens poissons marins. Le même auteur, dans ses célèbres _Etudes sur
le squelette céphalique des vertébrés_, 1872, avait montré que le
crâne des Tétrapodes actuels dérivait de la plus ancienne forme de
crâne des poissons, celle des requins (Sélaciens).

Il est encore bien digne de remarque que le nombre primitif de _cinq
doigts_ à chacune des quatre pattes, la _pentadactylie_ qui apparaît
pour la première fois chez les Amphibies de l'époque carbonifère, se
soit transmise, par suite d'une rigoureuse _hérédité_, jusqu'à l'homme
actuel. En conséquence et tout naturellement, la disposition typique
des articulations et des ligaments, des muscles et des nerfs, est
restée dans ses grands traits, la même chez l'homme que chez les
autres «Tétrapodes»; sous ces rapports importants, encore, l'_homme
est un véritable Tétrapode_.


=Caractères des Mammifères chez l'homme.=--Les Mammifères constituent
la classe la plus récente et celle ayant atteint le plus haut degré de
perfectionnement parmi les Vertébrés. Ils dérivent, sans doute, comme
les Oiseaux et les Reptiles, de la classe plus ancienne des
_Amphibies_; mais ils se distinguent de tous les autres Tétrapodes par
un certain nombre de caractères anatomiques très frappants. Les plus
saillants sont, extérieurement, le _revêtement de poils_ qui couvre la
peau ainsi que la présence de deux sortes de glandes cutanées: des
glandes sudoripares et des glandes sébacées. Par une transformation
locale de ces glandes dans l'épiderme abdominal, s'est constitué
(pendant la période triasique?) l'organe qui est spécialement
caractéristique de la classe et lui a valu son nom, la _mammelle_. Ce
facteur important de l'élevage des jeunes, comprend les _glandes
mammaires_ et les «poches mammaires» (replis de la peau dans la région
abdominale) dont le développement ultérieur donnera les _mamelons_,
par où le jeune mammifère têtera le lait de sa mère.

Dans l'organisation interne, un trait surtout caractéristique c'est la
présence d'un _diaphragme_ complet, cloison musculeuse qui, chez tous
les Mammifères--et chez eux _seuls_!--sépare complètement la cavité
thoracique de la cavité abdominale; chez tous les autres Vertébrés,
cette séparation fait défaut. Le _crâne_ des Mammifères se distingue
aussi par un certain nombre de transformations curieuses,
principalement en ce qui concerne la constitution de l'appareil
maxillaire (mâchoires supérieure et inférieure, osselets de
l'oreille). Mais on trouve, en outre, des particularités spéciales,
d'ensemble et de détail, dans le cerveau, l'organe olfactif, le coeur,
les poumons, les organes génitaux externes et internes, les reins et
autres parties du corps des mammifères. Tout cela réuni témoigne
indubitablement d'une séparation entre ces animaux et les groupes
ancestraux plus anciens des Reptiles et des Amphibies, séparation qui
se serait effectuée de bonne heure, _au plus tard pendant la période
triasique_--il y a au moins douze millions d'années de cela!--Sous
tous ces rapports importants, l'_homme est un véritable Mammifère_.


=Caractères des Placentaliens chez l'homme.=--Les nombreux ordres (de
12 à 33), que la zoologie systématique moderne distingue dans la
classe des Mammifères, ont été répartis dès 1816, par BLAINVILLE, en
trois grands groupes naturels qu'on regarde comme ayant la valeur de
sous-classes: I. _Monotrèmes_; II. _Marsupiaux_; III. _Placentaliens_.
Ces trois sous-classes, non seulement se distinguent l'une de l'autre
par des caractères importants de structure et de développement, mais
correspondent en outre à trois _Stades historiques_ différents de
l'évolution de la classe, ainsi que nous le verrons. Au groupe le plus
ancien, celui des _Monotrèmes_ de la période triasique, a fait suite
celui des _Marsupiaux_ de la période jurassique, suivi lui-même, dans
la période calcaire seulement, par l'apparition des _Placentaliens_. A
cette sous-classe la plus récente, appartient l'homme lui-même, car il
présente dans son organisation toutes les particularités qui
distinguent les Placentaliens en général, des Marsupiaux et des
Monotrèmes, plus anciens encore.

Au nombre de ces particularités il faut citer en première ligne
l'organe caractéristique qui a valu aux Placentaliens leur nom, le
«gâteau maternel» ou _Placenta_. Celui-ci sert pendant longtemps à
nourrir le jeune embryon encore enfermé dans le corps de la mère; il
est constitué par des _villosités_ qui conduiront le sang et qui,
produites par le chorion de l'enveloppe embryonnaire, pénètrent dans
des replis correspondants, dépendant de la muqueuse de l'utérus
maternel; à cet endroit, la peau qui sépare les deux formations
s'amincit à tel point que les matériaux nutritifs peuvent passer
immédiatement à travers elle, du sang maternel dans le sang foetal.
Cet excellent mode de nutrition, qui n'est apparu que tardivement,
permet au jeune de séjourner plus longtemps dans la matrice
protectrice et d'y atteindre un degré plus complet de développement;
il fait encore défaut chez les _Implacentaliens_, c'est-à-dire chez
les deux sous-classes plus primitives des Marsupiaux et des
Monotrèmes. Mais les Placentaliens dépassent encore leurs ancêtres
implacentaliens par d'autres caractères anatomiques, en particulier
par le développement plus grand du cerveau et la disparition de l'os
marsupial. Sous tous ces rapports importants, l'_homme est un
véritable Placentalien_.


=Caractères des Primates chez l'homme.=--La sous-classe des
placentaliens présente une telle richesse de formes qu'elle se divise
à son tour en un grand nombre _d'ordres_; on en admet généralement de
10 à 16; mais lorsqu'on considère, ainsi qu'il convient, les
importantes formes disparues, découvertes en ces derniers temps, ce
nombre s'élève au moins à 20 ou 26. Pour mieux passer en revue ces
nombreux ordres et pour pénétrer plus avant dans leurs connexions, il
importe de les réunir en grands groupes naturels dont j'ai fait des
_légions_. Dans l'essai le plus récent[10] que j'ai proposé pour le
classement phylogénétique du système placentalien, si compliqué, j'ai
réparti les 26 ordres en 6 légions et montré que celles-ci se
ramenaient à 4 groupes-souches. Ces derniers, à leur tour, se ramènent
à un groupe ancestral commun à tous les Placentaliens, au
_Prochoriatidés_ de la période calcaire.

  [10] _Systematische Phylogenie_, 1886, Theil III, O. 490.

Ceux-ci se rattachent immédiatement aux ancêtres marsupiaux de la
période jurassique. Comme représentants les plus importants de ces
quatre groupes principaux, nous nous contenterons de citer, parmi les
formes actuelles, les Rongeurs, les Ongulés, les Carnassiers et les
Primates.

La légion des _Primates_ comprend les trois ordres des prosimiens,
simiens et des hommes. Tous les individus compris dans ces trois
ordres ont en commun beaucoup de particularités importantes par où ils
se distinguent des 23 autres ordres de Placentaliens. Ils sont
caractérisés, surtout, par de longues jambes, primitivement adaptées
au mode de vie qui consistait à grimper. Les mains et les pieds ont
cinq doigts et ces longs doigts sont admirablement façonnés pour
saisir et embrasser les branches d'arbres; ils portent, soit
quelques-uns, soit tous, des ongles (jamais de griffes).

La dentition est complète, comprend les quatre groupes de dents
(incisives, canines, prémolaires et molaires). Par des particularités
importantes, spécialement par la constitution du crâne et du cerveau,
les Primates se distinguent des autres Placentaliens--et cela d'une
façon d'autant plus frappante qu'ils atteignent un plus haut degré de
développement et sont apparus tard sur la terre.

Sous tous ces rapports anatomiques importants, notre organisme humain
est identique à celui des autres _Primates_: _L'homme est un véritable
Primate_.


=Caractères simiesques chez l'homme.=--Une comparaison approfondie et
impartiale de la structure du corps chez les différents primates,
permet de distinguer de suite deux ordres dans cette légion de
Mammifères parvenus à un haut degré de perfectionnement: les
_Prosimiens_ (ou Hémipitheci) et les _singes_ (Simiens ou Pitheci).
Les premiers apparaissent, sous tous les rapports, comme inférieurs et
plus anciens, les seconds comme constituant l'ordre supérieur et le
dernier paru. L'utérus des Prosimiens est encore double ou bicorne,
comme chez tous les autres Mammifères; chez les singes, au contraire,
la corne droite et la gauche sont complètement fusionnées, elles
forment un _utérus piriforme_ comme celui que l'homme seul, en dehors
du singe, nous présente. De même que chez celui-ci, le crâne des
singes possède une cloison osseuse qui sépare complètement la capsule
optique de la fosse temporale; chez les Prosimiens, cette cloison
n'est pas du tout ou très imparfaitement développée. Enfin, chez les
Prosimiens les hémisphères sont encore lisses ou n'ont que peu de
circonvolutions et ils sont relativement peu développés; chez les
singes ils le sont beaucoup plus, surtout l'écorce grise, l'organe des
fonctions psychiques supérieures; sa surface présente les
circonvolutions et les scissures caractéristiques, lesquelles sont
d'autant plus nettes qu'on se rapproche davantage de l'homme. Sous ces
rapports importants et sous d'autres encore, entr'autres dans la
formation du visage et des mains, l'_homme présente tous les
caractères anatomiques du véritable singe_.


=Caractères des Catarrhiniens chez l'homme.=--L'ordre des singes, si
riche en formes variées, a été, dès 1812, subdivisé par GEOFFROY en
deux sous ordres naturels, division aujourd'hui encore généralement
admise dans la zoologie systématique: les Singes de l'Occident
(_Platyrrhiniens_) et ceux de l'Orient (_Catarrhiniens_); les premiers
habitent exclusivement le nouveau Continent, les seconds l'ancien. Les
singes d'Amérique sont appelés Platyrrhiniens (à nez plat) parce que
leur nez est aplati, les narines dirigées latéralement et séparées par
une large cloison. Par contre, les singes de l'Ancien Continent ont
tous le «nez mince» (Catarrhiniens); leurs narines sont, comme chez
l'homme, dirigées vers le bas, la cloison qui les sépare étant mince.
Une autre différence entre les deux groupes consiste en ce que le
tympan chez les Platyrrhiniens est situé superficiellement, tandis que
chez les Catarrhiniens il est situé plus profondément dans l'os du
rocher. Dans cette région s'est développé un conduit auditif osseux,
long et étroit, tandis qu'il est encore court et large chez les singes
d'Amérique, quand il ne fait pas complètement défaut. Enfin, ce qui
constitue un contraste très frappant et très important entre les deux
groupes, c'est que tous les Catarrhiniens ont la dentition de l'homme,
à savoir 20 dents de lait et 32 dents définitives (pour chaque moitié
de mâchoire 2 incisives, 1 canine, 2 prémolaires et 3 molaires)[11].
Les Platyrrhiniens, au contraire, ont une prémolaire de plus à chaque
moitié de mâchoire, soit en tout 36 dents.

  [11] Ces chiffres fournissent ce qu'on appelle la «formule
  dentaire»; celle 2 1 2 3 de l'homme s'écrit d'ordinaire
  ainsi------- soit 8 dents à chaque moitié de 2'1'2'3' mâchoire,
  soit en tout 32 dents (N. du Tr.).

Ces différences anatomiques entre les deux groupes de singes étant
absolument générales et tranchées, et correspondant à la répartition
géographique dans deux hémisphères séparés, nous sommes autorisés à
poser entre elles une division systématique très nette et à en tirer
cette conséquence phylogénétique que depuis fort longtemps (plus d'un
million d'années) les deux sous-ordres se sont développés
indépendamment l'un de l'autre, l'un dans l'hémisphère oriental,
l'autre dans l'hémisphère occidental. Cela est essentiellement
important pour la genèse de notre race, car l'_homme_ possède tous les
caractères des _véritables catarrhiniens_; il descend de formes très
anciennes et disparues de Catarrhiniens, lesquelles ont évolué dans
l'ancien continent.


=Groupe des Anthropomorphes.=--Les nombreuses formes de Catarrhiniens,
encore aujourd'hui existantes en Asie et en Afrique, ont été depuis
longtemps groupées en deux sections naturelles: les singes à queue
(_Cynopitheca_) et les singes sans queue (_Anthropomorpha_). Ces
derniers se rapprochent beaucoup plus de l'homme que les premiers, non
seulement par le manque de queue et la forme générale du corps
(surtout de la tête), mais encore par certains caractères particuliers
qui, insignifiants en eux-mêmes, sont importants par leur constance.
Le sacrum, chez les singes anthropoïdes comme chez l'homme, est
composé de cinq vertèbres soudées, tandis que chez les Cynopithèques
il n'en comprend que trois, rarement quatre. Quant à la dentition, les
prémolaires des Cynopithèques sont plus longues que larges, celles des
Anthropomorphes, au contraire, plus larges que longues; en outre la
première molaire présente chez ceux-là quatre, chez ceux-ci cinq
crochets. Enfin à la mâchoire inférieure, de chaque côté, chez les
singes anthropoïdes comme chez l'homme, l'incisive externe est plus
large que l'interne, tandis que c'est l'inverse qui a lieu chez les
Cynopithèques. Ajoutons ce fait, qui a une importance toute spéciale
et n'a été établi qu'en 1890 par SELENKA, à savoir que les singes
anthropoïdes nous présentent les mêmes particularités de conformation
que l'homme en ce qui concerne le _placenta_ discoïde, la _Decidin
reflexe_ et le _cordon ombilical_ (cf. chap. IV)[12]. D'ailleurs, un
examen superficiel de la forme du corps chez les Anthropomorphes
encore existants suffit déjà à faire voir que les représentants
asiatiques de ce groupe (orang-outan et gibbon) aussi bien que les
africains (gorille et chimpanzé) sont plus voisins de l'homme, par
l'ensemble de leur structure, que tous les Cynopithèques en général.
Parmi ceux-ci, les _Papiomorphes_ à tête de chien, en particulier les
papious et les chats de mer, n'atteignent qu'à un degré très inférieur
de développement. Les différences anatomiques entre ces grossiers
papious et les singes anthropoïdes parvenus à un si haut degré de
perfectionnement, sont plus grandes sous tous les rapports--et
quelqu'organe que l'on compare!--que celles qui existent entre les
singes supérieurs et l'homme. Ce fait instructif a été démontré tout
au long en 1883 par l'anatomiste ROBERT HARTMANN, dans son travail sur
_Les singes anthropoïdes et leur organisation comparée à celle de
l'homme_. Ce savant a proposé, par suite, de subdiviser autrement
l'ordre des singes, à savoir en deux groupes principaux: celui des
_Primaires_ (Singes et Anthropoïdes) et celui des Simiens proprement
dits ou _Pithèques_ (les autres Catarrhiniens et tous les
Platyrrhiniens). En tous cas, des considérations précédentes nous
pouvons conclure à la _plus intime parenté entre l'homme et les singes
anthropomorphes_.

  [12] E. HAECKEL, _Anthropogenie_. 1891, IV Aufl., S. 599.

L'anatomie comparée amène ainsi le chercheur impartial, qui fait
oeuvre de critique, en face de ce fait important: à savoir que le
corps de l'homme et celui des singes anthropoïdes non seulement se
ressemblent au plus haut degré mais que, sur tous les points
essentiels, la conformation est la même. Ce sont les mêmes 200 os,
disposés dans le même ordre et associés de la même façon, qui
composent notre squelette interne; les mêmes 300 muscles président à
nos mouvements; les mêmes poils couvrent notre peau; les mêmes groupes
de cellules ganglionnaires constituent le chef-d'oeuvre artistique
qu'est notre cerveau, le même coeur à quatre cavités sert de pompe
centrale à la circulation de notre sang; les mêmes 32 dents, disposées
suivant le même ordre, composent notre dentition; les mêmes glandes
salivaires, hépatiques et intestinales servent à notre digestion; les
mêmes organes de reproduction rendent possible la conservation de
notre espèce.

Il est vrai, à un examen plus minutieux, nous découvrons quelques
petites différences de _grandeur_ et de _forme_ dans la plupart des
organes entre l'homme et les Anthropoïdes, mais les mêmes différences,
ou d'autres analogues ressortent également d'une comparaison attentive
entre les races humaines les plus élevées ou les plus inférieures; on
les constate même en comparant très exactement entr'eux tous les
individus de notre propre race. Nous n'y trouvons pas deux personnes
qui aient tout à fait la même forme et la même grandeur de nez,
d'oreilles ou d'yeux. Il suffit, dans une assemblée nombreuse, de
porter son attention sur ces différentes parties du _visage_, pour se
convaincre de l'étonnante variété des formes, de la très grande
variabilité de l'espèce. Tout le monde sait que même des frères et
soeurs sont souvent conformés si différemment qu'on a peine à les
croire issus d'un même couple. Toutes ces différences individuelles
ne restreignent cependant pas la portée de la loi d'_identité
fondamentale de conformation corporelle_, car elles proviennent de
petites divergences dans le _développement_ individuel des parties.



CHAPITRE III

Notre vie.

  ÉTUDES MONISTES DE PHYSIOLOGIE HUMAINE ET COMPARÉE.--IDENTITÉ,
     DANS TOUTES LES FONCTIONS DE LA VIE, ENTRE L'HOMME ET LES
     MAMMIFÈRES.

   Jamais la physiologie ne nous conduit, en étudiant les
   phénomènes vitaux des corps naturels, à un autre principe
   d'explication que ceux qu'admettent la physique et la chimie par
   rapport à la nature inanimée. L'hypothèse d'une _force vitale_
   spéciale sous toutes ses formes est non seulement tout à fait
   superflue, mais en outre inadmissible. Le foyer de tous les
   processus vitaux et de l'élément constitutif de toute substance
   vivante est la _cellule_. Par suite, si la physiologie veut
   expliquer les phénomènes vitaux élémentaires et généraux, elle
   ne le pourra qu'en tant que _Physiologie cellulaire_.

    MAX VERWORN (1894).



SOMMAIRE DU CHAPITRE III

  Évolution de la physiologie à travers l'antiquité et le moyen
     âge: Galien.--Expérimentation et vivisection.--Découverte de
     la circulation du sang par Harvey.--Force vitale (vitalisme).
     Haller.--Conceptions téléologiste et vitaliste de la vie.
     Examen des processus physiologiques du point de vue mécaniste
     et moniste.--Physiologie comparée au XIXe siècle: Jean
     Müller.--Physiologie cellulaire: Max Verworn.--Pathologie
     cellulaire: Virchow.--Physiologie de Mammifères.--Identité
     dans toutes les fonctions de la vie, entre l'homme et le
     singe.


LITTÉRATURE

   MÜLLER.--_Handbuch der Physiologie des Menschen._ 3 Bd. IV Aufl.
   1844. Traduit en français.

   R. VIRCHOW.--_Die Cellular-Pathologie in ihrer Begründung auf
   physiologische und pathologische Gewebelehre._ IV Aufl. 1871.

   J. MOLESCHOTT.--_Kreislauf des Lebens. Physiologische Antworten
   auf Liebig's chemische Briefe._ V Aufl. 1886.

   CARL VOGT.--_Physiologische Briefe für Gebildete aller Staende._
   IV Aufl. 1874.

   LUDWIG BÜCHNER.--_Physiologische Bilder._ III Aufl. 1886.

   C. RADENHAUSEN.--_Isis: Der Mensch und die Welt._ 4 Bd. 1874.

   A. DODEL.--_Aus Leben und Wissenschaft_ (I. _Leben und Tod._ II.
   _Natur-Verachtung und Betrachtung._ III. _Moses oder Darwin_)
   Stuttgart. 1896.

   MAX VERWORN.--_Allgemeine Physiologie. Ein grundriss der Lehre
   vom Leben._ (Iena. 1894, 2 Bd. Aufl. 1897).


Nos connaissances relativement à la vie humaine ne se sont élevées au
rang de _science_ réelle et indépendante qu'au cours du XIXe siècle;
elle y est devenue une des branches du savoir humain les plus élevées,
les plus importantes et les plus intéressantes. De bonne heure, il est
vrai, on avait senti que la «Science des fonctions de la vie», la
_physiologie_, constituait pour la médecine un avantageux préambule,
bien plus même, la condition nécessaire de la réussite pratique pour
ceux qui faisaient profession de guérir, en rapport étroit avec
l'anatomie, science de la structure du corps. Mais la physiologie ne
pouvait être étudiée à fond que bien après l'anatomie et bien plus
lentement qu'elle, car elle se heurtait à des difficultés bien plus
grandes.

La notion de _vie_ en tant que contraire de la mort a naturellement
été, de très bonne heure, un sujet de réflexion. On observait chez
l'homme vivant ainsi que chez les autres animaux également vivants, un
certain nombre de changements caractéristiques, des _mouvements_
surtout, qui étaient absents chez les corps «morts»: le changement
volontaire de lieu, par exemple, les battements du coeur, le souffle,
la parole, etc. Mais la distinction entre ces «mouvements organiques»
et les phénomènes analogues chez les corps inorganiques n'était pas
facile et on y échouait souvent; l'eau courante, la flamme vacillante,
le vent qui soufflait, le rocher qui s'écroulait, offraient à l'homme
des changements tout à fait analogues et il était tout naturel que
l'homme primitif attribuât aussi à ces corps morts une vie
indépendante. Et d'ailleurs on ne pouvait pas fournir, quant aux
causes efficientes, une explication plus satisfaisante dans un cas
que dans l'autre.


=Physiologie humaine.=--Nous rencontrons les premières considérations
scientifiques sur la nature des fonctions vitales de l'homme (comme
déjà celles relatives à la structure du corps) chez les médecins et
les philosophes naturalistes grecs des VIe et Ve siècles avant J.-C.
La plus riche encyclopédie des faits alors connus, se rapportant à
notre sujet, se trouve dans l'histoire naturelle d'ARISTOTE; une
grande partie de ses données lui vient probablement déjà de DÉMOCRITE
et d'HIPPOCRATE. L'école de celui-ci avait déjà tenté des
explications; elle admettait comme cause première de la vie chez
l'homme et les animaux un _esprit de vie_ fluide (Pneuma); et déjà
ERASISTRATE (280 avant J.-C.,) distinguait un esprit de vie inférieur
et un supérieur: le pneuma zoticon, dans le coeur et le pneuma
psychicon, dans le cerveau.

La gloire d'avoir rassemblé toutes ces connaissances éparses et
d'avoir tenté le premier essai en vue de constituer la physiologie en
système,--revient au grand médecin grec, GALIEN, que nous connaissons
déjà comme le premier grand anatomiste de l'antiquité. Dans ses
recherches sur les _organes_ du corps humain, il s'interrogeait
constamment au sujet des _fonctions_ de ces organes, procédant ici
encore par comparaison, étudiant avant tout les animaux les plus
voisins de l'homme, les _singes_. Les résultats acquis en
expérimentant sur eux étaient directement étendus à l'homme. Galien
avait déjà reconnu la haute valeur de _l'expérimentation_ en
physiologie; dans ses vivisections de singes, de chiens, de porcs, il
avait fait divers essais intéressants. Les _vivisections_ ont été
dernièrement l'objet des plus violentes attaques non seulement de la
part des gens ignorants et bornés, mais encore de la part des
théologiens ennemis de la science, et de personnes à l'âme tendre;
mais ce procédé fait partie des _méthodes indispensables_ à l'étude de
la vie et il nous a déjà fourni des notions inappréciables sur les
questions les plus importantes: ce fait avait déjà été reconnu par
GALIEN, il y a de cela 1700 ans.

Toutes les diverses fonctions du corps étaient par lui ramenées à
trois groupes principaux, correspondant aux trois formes de _pneuma_,
de l'esprit de vie ou «spiritus». Le pneuma psychicon--l'_âme_--a son
siège dans le _cerveau_ et les nerfs, il est l'instrument de la
pensée, de la sensibilité et de la volonté (mouvement volontaire); le
pneuma zoticon--_le coeur_--accomplit les «fonctions sphygmiques», le
battement du coeur, le pouls et la production de chaleur; le pneuma
physicon, enfin, logé dans le _foie_, est la cause des fonctions
appelées végétatives, de la nutrition et des échanges de matériaux, de
la croissance et de la reproduction. L'auteur insistait, en outre,
spécialement sur le renouvellement du sang dans les poumons et
exprimait l'espoir qu'on parviendrait un jour à extraire de l'air
atmosphérique l'élément qui, par la respiration, pénètre comme pneuma
dans le sang. Plus de quinze siècles s'écoulèrent avant que ce pneuma
respiratoire,--l'acide carbonique--fût découvert par LAVOISIER.

Pour la physiologie de l'homme, comme pour son anatomie, le grandiose
système de GALIEN demeura, pendant le long espace de temps de treize
siècles, le _codex aureus_, la source inattaquable de toute
connaissance. L'influence du christianisme, hostile à toute culture,
amena ici, comme dans toutes les autres branches des sciences
naturelles, d'insurmontables obstacles. Du IIIe au XVIe siècle, on ne
rencontre pas un seul chercheur qui ait osé étudier de nouveau par
lui-même les fonctions de l'organisme humain et sortir des limites du
système de Galien. Ce n'est qu'au XVIe siècle que de modestes essais
furent faits dans cette voie, par des médecins et des anatomistes
éminents: PARACELSE, SERVET, VÉSALE, etc. Mais ce n'est qu'en 1628 que
le médecin anglais HARVEY publia sa grande découverte de la
_circulation du sang_, démontrant que le coeur est une pompe foulante
qui, par la contraction inconsciente et régulière de ses muscles,
pousse sans cesse le flot sanguin dans le système clos des vaisseaux
veines et capillaires. Non moins importantes furent les recherches
d'Harvey sur la génération animale, à la suite desquelles il posa le
principe célèbre: «Tout individu vivant se développe aux dépens d'un
oeuf» (_omne vivum ex ovo._)

L'impulsion puissante qu'Harvey avait donnée aux observations et aux
recherches physiologiques amena, aux XVIe et XVIIe siècles, un grand
nombre de découvertes. Elles furent réunies pour la première fois au
milieu du siècle dernier par le savant A. HALLER; dans son grand
ouvrage, _Elementa physiologiae_, il établit la valeur propre de cette
science, indépendamment de ses rapports avec la médecine pratique.
Mais par le fait qu'il admettait comme cause de l'activité nerveuse
une «force d'impressionnabilité ou sensibilité» spéciale et pour cause
du mouvement musculaire une «excitabilité ou irritabilité» spéciale,
Haller préparait le terrain à la doctrine erronée d'une _force vitale_
spéciale (_vis vitalis_).


_Force vitale_ (vitalisme).--Pendant plus d'un siècle, du milieu du
XVIIIe au milieu du XIXe siècle, cette idée régna dans la médecine (et
spécialement dans la physiologie) que, si une partie des phénomènes
vitaux se ramenaient à des processus physiques et chimiques, les
autres étaient produits par une force spéciale, indépendante de ces
processus: la _force vitale_ (_vis vitalis_). Si différentes que
fussent les théories relatives à la nature de cette force et en
particulier à son rapport avec l'âme, elles étaient cependant toutes
d'accord pour reconnaître que la force vitale est indépendante des
forces physico-chimiques de la «matière» ordinaire, et en diffère
essentiellement; en tant que _force première_ (_archeus_)
indépendante, manquant à la nature inorganique, la force vitale
devait, au contraire, prendre celle-ci à son service. Non seulement
l'activité de l'âme elle-même, la sensibilité des nerfs et
l'irritabilité des muscles, mais encore le fonctionnement des sens,
les phénomènes de reproduction et de développement semblaient si
merveilleux, leur cause si énigmatique, qu'on trouvait impossible de
les ramener à de simples processus naturels, physiques et chimiques.
L'activité de la force vitale étant libre, agissant consciemment et en
vue du but, elle aboutit, en philosophie, à une parfaite _téléologie_;
celle-ci parut surtout incontestable après que le grand philosophe
«critique» lui-même, KANT, dans sa célèbre critique du jugement
téléologique, eût avoué que, sans doute, la compétence de la raison
humaine était illimitée quand il s'agissait de l'explication mécanique
des phénomènes, mais que les pouvoirs de cette raison expiraient
devant les phénomènes de la vie organique; ici, la nécessité
s'imposait de recourir à un principe agissant avec finalité, ainsi
surnaturel. Il va de soi que, le contraste entre les phénomènes
_vitaux_ et les fonctions organiques _mécaniques_ se faisait plus
frappant à mesure que progressait pour celles-ci l'explication
physico-chimique. La circulation du sang et une partie des phénomènes
moteurs pouvaient être ramenés à des processus mécaniques; la
respiration et la digestion à des actes chimiques analogues à ceux qui
ont lieu dans la nature inorganique; mais la même chose semblait
impossible lorsqu'il s'agissait de l'activité merveilleuse des nerfs
ou des muscles, comme, en général, de la «vie de l'âme» proprement
dite; et d'ailleurs le concours de toutes ces différentes forces, dans
la vie de l'individu, ne semblait pas non plus explicable par là.
Ainsi se développa un _dualisme_ physiologique complet, une opposition
radicale entre la nature inorganique et l'organique, entre les
processus vitaux et les mécaniques, entre la force matérielle et la
force vitale, entre le corps et l'âme. Au début du XIXe siècle, ce
vitalisme a été établi avec de nombreux arguments à l'appui, en France
par L. DUMAS, par REIL en Allemagne.

Un joli exposé poétique en avait été donné, dès 1795, par ALEX. DE
HUMBOLDT dans son récit du Génie de Rhodes (reproduit avec des
remarques critiques dans les _Vues de la nature_).


=Le mécanisme de la vie (physiologie moniste).=--Dès la première
moitié du XVIIe siècle, le célèbre philosophe DESCARTES, sous
l'influence de HARVEY qui venait de découvrir la circulation du sang,
avait exprimé l'idée que le corps de l'homme, comme celui des animaux,
n'était qu'une _machine_ compliquée, dont les mouvements se
produisaient en vertu des mêmes lois mécaniques auxquelles obéissaient
les machines artificielles construites par l'homme dans un but
déterminé. Il est vrai, DESCARTES revendiquait pour l'homme seul la
complète indépendance de son âme immatérielle et il posait même la
sensation subjective, la pensée, comme l'unique chose au monde dont
nous ayons immédiatement une connaissance certaine («_Cogito, ergo
sum!_») Pourtant, ce dualisme ne l'empêcha pas de stimuler dans
diverses directions la science mécanique des phénomènes vitaux
considérés en eux-mêmes. A sa suite, BORELLI (1660) expliqua les
mouvements du corps, chez les animaux, par des lois toutes mécaniques,
tandis que SYLVIUS essayait de ramener les phénomènes de la digestion
et de la respiration à des processus purement chimiques; le premier
fonda, en médecine, une école _iatromécanique_, le second, une école
_iatrochimique_. Mais ces élans de la raison vers une explication
naturelle mécanique des phénomènes vitaux, ne trouvèrent pas
d'application universelle, et, au cours du XVIIIe siècle, ils furent
complètement réprimés à mesure que se développait le vitalisme
téléologique. La réputation définitive de celui-ci et le retour au
point de vue précédent ne furent accomplis qu'en ce siècle, lorsque,
vers 1840, la physiologie _comparée_ moderne s'éleva au rang de
science féconde.


=Physiologie comparée.=--Nos connaissances relatives aux fonctions du
corps humain, pas plus que celles relatives à la structure de ce
corps, ne furent acquises, à l'origine, par l'observation directe de
l'organisme humain mais, en grande partie, par celle des Vertébrés
supérieurs les plus proches de lui, surtout des _Mammifères_.

En ce sens les débuts les plus reculés des deux sciences méritent déjà
d'être appelés anatomie et physiologie _comparées_. Mais la
physiologie comparée proprement dite, qui embrasse tout le domaine des
phénomènes vitaux depuis les animaux inférieurs jusqu'à l'homme, ne
date que de ce siècle dont elle a été une difficile conquête; son
grand fondateur fut JEAN MÜLLER (né en 1801 à Berlin, fils d'un
cordonnier).

De 1833 à 1858, vingt-cinq années durant, ce biologiste (le plus
érudit de notre temps et celui dont les aptitudes furent les plus
diverses) déploya à l'Université de Berlin, tant comme professeur que
dans ses recherches de savant, une activité qui n'est comparable qu'à
celles réunies de HALLER et de CUVIER. Presque tous les grands
biologistes qui ont enseigné en Allemagne ou exercé quelque influence
sur la science pendant ces 60 dernières années, ont été directement ou
indirectement les élèves de J. Müller. Parti d'abord de l'anatomie et
de la physiologie humaines, celui-ci étendit bientôt ses études
comparatives à tous les grands groupes d'animaux supérieurs et
inférieurs. Et comme il comparait, en même temps, la structure des
animaux disparus avec celle des animaux actuels, les conditions de
l'organisme sain avec celles du malade, comme il faisait un effort
vraiment philosophique pour synthétiser tous les phénomènes de la vie
organique, Müller éleva les sciences biologiques à une hauteur
qu'elles n'avaient jamais encore atteinte.

Le fruit le plus précieux de ces études si étendues de Jean Müller, ce
fut son _Manuel de Physiologie humaine_; cet ouvrage classique donnait
beaucoup plus que ne promettait son titre: c'est l'ébauche d'une vaste
«Biologie comparée». Au point de vue de la valeur de ce qu'il renferme
et de la quantité de problèmes qu'il embrasse, ce livre, aujourd'hui
encore, est sans rival. En particulier, les méthodes d'observation et
d'expérimentation y sont appliquées de façon aussi magistrale que les
méthodes d'induction et de déduction. MÜLLER, il est vrai, fut, au
début, comme tous les physiologistes de son époque, vitaliste.
Seulement, la doctrine régnante de la force vitale prit chez lui une
forme spéciale et se transforma graduellement en son exact opposé.
Car, dans toutes les branches de la physiologie, Müller s'efforçait
d'expliquer les phénomènes vitaux mécaniquement; sa force vitale
réformée ne règne pas _au-dessus_ des lois physico-chimiques
auxquelles est soumis tout le reste de la nature: elle est étroitement
_liée_ à ces lois mêmes; ce n'est rien d'autre, en somme, que la _vie_
elle-même, c'est-à-dire la somme de tous les phénomènes moteurs que
nous observons chez les organismes vivants. Ces phénomènes, Müller
s'efforçait partout de les expliquer mécaniquement, dans la vie
sensorielle, comme dans la vie de l'âme, qu'il s'agît de l'activité
musculaire, des phénomènes de la circulation, de la respiration ou de
la digestion,--ou qu'il s'agît des phénomènes de reproduction et de
développement. Müller provoqua les plus grands progrès en ce que,
partout, partant des phénomènes vitaux les plus simples, observables
chez les animaux inférieurs, il en suivait pas à pas l'évolution
graduelle jusqu'aux formes les plus élevées, jusqu'à l'homme. Ici, sa
méthode de _comparaison critique_, aussi bien en physiologie qu'en
anatomie, se trouvait confirmée.

JEAN MÜLLER est, en outre, le seul des grands naturalistes qui ait
attaché une égale importance aux diverses branches de la science et
s'en soit constitué le représentant collectif. Aussitôt après sa mort,
le vaste domaine de son enseignement se morcela en quatre provinces,
presque toujours rattachées aujourd'hui à quatre chaires différentes
(sinon davantage), à savoir: Anatomie humaine et comparée, Anatomie
pathologique, Physiologie et Embryologie. On a comparé la division du
travail qui s'est effectuée subitement (1858) au sein de cet immense
érudition, au morcellement de l'empire autrefois constitué par
Alexandre le Grand.


=Physiologie cellulaire.=--Parmi les nombreux élèves de JEAN MÜLLER
qui, en partie de son vivant déjà, en partie après sa mort,
contribuèrent puissamment aux progrès des diverses branches de la
biologie, il faut citer comme l'un des plus heureux (sinon, peut-être,
comme le plus important!) THÉODORE SCHWANN. Lorsqu'en 1838 le
botaniste de génie, SCHLEIDEN, reconnut dans la _cellule_ l'organe
élémentaire commun à toutes les plantes et démontra que tous les
tissus du corps des végétaux étaient composés de cellules, J. MÜLLER
entrevit de suite l'immense portée de cette importante découverte; il
essaya lui-même de retrouver la même composition dans différents
tissus du corps animal, par exemple dans la _corde dorsale_ des
Vertébrés, provoquant ainsi son élève SCHWANN à étendre cette
vérification à tous les tissus animaux. Celui-ci résolut heureusement
cette tâche difficile dans ses _Recherches microscopiques sur
l'identité de structure et de développement chez les animaux et les
plantes_ (1839). Ainsi était posée la pierre angulaire de la _théorie
cellulaire_ dont l'importance fondamentale, tant pour la physiologie
que pour l'anatomie, s'est accrue d'année en année, trouvant toujours
une confirmation plus générale.

Que l'activité fonctionnelle de tous les organismes se ramenât à celle
de leurs éléments histologiques, aux cellules microscopiques, c'est ce
que montrèrent surtout deux autres élèves de J. Müller, le pénétrant
physiologiste E. BRÜCKE, de Vienne, et le célèbre histologiste de
Würzbourg, ALBERT KÖLLIKER. Le premier désigna très justement la
cellule du nom d'_organisme élémentaire_ et montra en elle, aussi bien
dans le corps de l'homme que dans celui des animaux, le seul facteur
actuel spontanément productif de la vie. KÖLLIKER s'illustra, non
seulement par le progrès qu'il fit faire à l'histologie en général,
mais principalement par la preuve qu'il donna que l'oeuf des animaux,
ainsi que les «sphères de segmentation» qui en proviennent, sont de
simples cellules.

Bien que la haute importance de la théorie cellulaire pour tous les
problèmes biologiques fût universellement reconnue, cependant la
_physiologie cellulaire_, qui s'est fondée sur elle, ne s'est
constituée d'une manière indépendante qu'en ces derniers temps. Ici,
il faut reconnaître à MAX VERWORN, principalement, un double mérite.
Dans ses _Études psychophysiologiques sur les Protistes_ (1889),
s'appuyant sur d'ingénieuses recherches expérimentales, il a montré
que la _Théorie de l'âme cellulaire_[13], proposée par moi en 1886,
trouve une entière justification dans l'étude exacte des Protozoaires
unicellulaires et que «les processus psychiques observables dans le
groupe des Protistes forment le pont qui relie les phénomènes
chimiques de la nature inorganique à la vie de l'âme, chez les animaux
supérieurs». Verworn a développé ces vues et les a appuyées sur
l'embryologie moderne dans sa _Physiologie générale_ (2e édition,
1897).

  [13] E. HAECKEL: _Zellseelen und Seelenzellen. Gesammelte
  populaere Vortraege_. I Heft 1878.

Cet ouvrage remarquable nous ramène pour la première fois au point de
vue si compréhensif de JEAN MÜLLER, au contraire des méthodes étroites
et exclusives de ces physiologistes modernes qui croient pouvoir
établir la nature des phénomènes vitaux exclusivement au moyen
d'expériences physiques et chimiques. VERWORN a montré que c'est
seulement par la _méthode comparative de_ MÜLLER et par une étude plus
approfondie de la _physiologie cellulaire_, qu'on peut s'élever
jusqu'au point de vue qui nous permet d'embrasser d'un regard
d'ensemble tout le domaine merveilleux des phénomènes vitaux; par là
seulement nous nous convaincrons que les fonctions vitales de l'homme,
toutes tant qu'elles sont, obéissent aux mêmes lois physiques et
chimiques que celles des autres animaux.


=Pathologie cellulaire.=--L'importance fondamentale de la théorie
cellulaire pour toutes les branches de la biologie a trouvé une
confirmation nouvelle dans la seconde moitié du XIXe siècle. Non
seulement, en effet, la morphologie et la physiologie ont fait de
grandioses progrès, mais encore et surtout nous avons assisté à la
complète réforme de cette science biologique qui eut de tous temps la
plus grande importance par ses rapports avec la médecine pratique: la
_Pathologie_. L'idée que les maladies de l'homme, comme celles de
tous les êtres vivants, sont des phénomènes _naturels_ qui doivent,
partant, être étudiés scientifiquement au même titre que les autres
fonctions vitales, était déjà une conviction profonde chez beaucoup
d'anciens médecins. Au XVIIe siècle même, quelques écoles médicales,
celles des _Iatrophysiciens_ et des _Iatrochimistes_, avaient déjà
essayé de ramener les causes des maladies à certaines transformations
physiques ou chimiques. Mais le degré très inférieur de développement
de la science d'alors empêchait le succès durable de ces légitimes
efforts. C'est pourquoi, jusqu'au milieu du XIXe siècle, quelques
théories anciennes qui cherchaient l'essence de la maladie dans des
causes surnaturelles ou mystiques, furent-elles presque
universellement admises.

C'est seulement à cette époque que RUDOLF VIRCHOW, également l'élève
de JEAN MÜLLER, eut l'heureuse pensée d'appliquer à l'organisme malade
la théorie cellulaire qui valait pour l'homme sain; il chercha dans
des transformations imperceptibles des cellules malades et des tissus
constitués par leur ensemble, la véritable cause de ces
transformations plus apparentes qui, sous l'aspect de «maladies»,
menacent l'organisme vivant de danger et de mort. Pendant les sept
années, surtout, qu'il fut professeur à Würzbourg (1849-1856), VIRCHOW
s'acquitta avec un tel succès de la tâche qu'il s'était proposée, que
sa _Pathologie cellulaire_ (publiée en 1858) ouvrit brusquement,
devant la pathologie tout entière et devant la médecine pratique
appuyée sur elle, des voies nouvelles, hautement fécondes. Quant à
nous et à la tâche que nous nous sommes proposée, l'importance
capitale qu'offre pour nous cette réforme de la médecine vient de ce
qu'elle nous conduit à une conception purement scientifique et moniste
de la maladie. L'homme malade, aussi bien que l'homme sain, sont donc
soumis aux mêmes «éternelles lois d'airain» de la physique et de la
chimie, que tout le reste du monde organique.


=Physiologie des Mammifères.=--Parmi les nombreuses classes d'animaux
(50 à 80) que distingue la zoologie moderne, les _Mammifères_, non
seulement au point de vue morphologique, mais encore au point de vue
physiologique, occupent une place tout à fait à part.

Et puisque l'homme, par la structure tout entière de son corps,
appartient à la classe des Mammifères, nous pouvons nous attendre à
l'avance à ce que le caractère spécial de ses fonctions lui soit
commun avec les autres Mammifères. Et de fait, il en va bien ainsi. La
circulation et la respiration s'accomplissent chez l'homme absolument
en vertu des mêmes lois et sous la même forme particulière que chez
tous les autres Mammifères--et chez eux seuls--; elle résulte de la
structure spéciale et très complexe de leur coeur et de leurs poumons.
C'est chez les Mammifères seulement que tout le sang artériel est
emporté du ventricule gauche et conduit dans le corps par un seul arc
aortique--situé, partout, à gauche--tandis que chez les Oiseaux il est
situé à droite et que chez les Reptiles, les deux arcs fonctionnent.
Le sang des Mammifères diffère de celui de tous les autres Vertébrés
par ce fait que le noyau des globules rouges a disparu (par
régression). Les mouvements respiratoires, dans cette classe
seulement, s'effectuent surtout grâce au _diaphragme_, parce que
celui-ci ne forme que chez les Mammifères une cloison complète entre
les cavités thoracique et abdominale. Mais le caractère le plus
important de cette classe parvenue à un si haut degré de
développement, c'est la production de _lait_ dans les glandes
mammaires et le mode spécial d'élevage des jeunes, conséquence du fait
qu'ils sont nourris par le lait maternel. Et comme cet allaitement
exerce une influence capitale sur d'autres fonctions, comme l'amour
maternel des Mammifères a racine dans ce mode de rapports si étroits
entre la mère et le jeune, le nom donné à la classe nous rappelle à
juste titre la haute importance de l'allaitement chez les Mammifères.
Des millions de tableaux, dus la plupart à des artistes de premier
rang, glorifient la _Madone avec l'enfant Jésus_, comme l'image la
plus pure et la plus sublime de l'amour maternel, de ce même instinct
dont la forme extrême est la tendresse exagérée des mères-singes.


=Physiologie des singes.=--Puisqu'entre tous les Mammifères les singes
se rapprochent le plus de l'homme par l'ensemble de leur conformation,
on peut prévoir à l'avance qu'il en ira de même en ce qui regarde les
fonctions physiologiques; et, de fait, il en va bien ainsi. Chacun
sait combien les habitudes, les mouvements, les fonctions
sensorielles, la vie psychique, les soins donnés aux jeunes sont les
mêmes chez les singes et chez l'homme. Mais la physiologie
scientifique démontre la même identité capitale également sur des
points moins remarqués: le fonctionnement du coeur, la sécrétion
glandulaire et la vie sexuelle. A cet égard, un détail surtout
curieux, c'est que chez beaucoup d'espèces de singes les femelles,
parvenues à l'âge adulte, sont régulièrement exposées à un écoulement
de sang provenant de l'utérus et qui correspond à la menstruation (ou
«règles mensuelles») de la femme. La sécrétion du lait par la glande
mammaire et la façon dont le jeune tête, se font encore absolument de
la même manière chez la femelle du singe et chez la femme.

Enfin, un fait particulièrement intéressant, c'est que la _langue des
sons_ chez les singes apparaît à l'examen de la physiologie comparée,
comme l'étape préalable vers la langue articulée de l'homme. Parmi les
singes anthropoïdes encore existants, il y en a dans l'Inde une espèce
qui est musicienne: l'_hylobates syndactilus_ chante et sa gamme de
sons, parfaitement purs et mélodieux, progressant par demi-tons,
s'étend sur un octave.

Pour un linguiste impartial, il n'y a plus moyen de douter aujourd'hui
que notre «langue des concepts», si perfectionnée, ne se soit
développée lentement et progressivement à partir de la «langue des
sons» imparfaite de nos ancêtres, les singes du pliocène.



CHAPITRE IV

Notre Embryologie

  ÉTUDES MONISTES D'ONTOGÉNIE HUMAINE ET COMPARÉE.--IDENTITÉ DE
     DÉVELOPPEMENT DE L'EMBRYON ET DE L'ADULTE, CHEZ L'HOMME ET
     CHEZ LES VERTÉBRÉS.

   L'homme est-il un être spécial? Est-il produit par un autre
   procédé qu'un chien, un oiseau, une grenouille ou un poisson?
   Donne-t-il ainsi raison à ceux qui affirment qu'il n'a pas place
   dans la Nature et n'a aucune parenté réelle avec le monde
   inférieur de la vie animale? Ou bien ne sort-il pas d'un germe
   identique, ne parcourt-il pas lentement et progressivement les
   mêmes modifications que les autres êtres? La réponse n'est pas
   un instant douteuse et n'a pas été l'objet du moindre doute
   pendant les trente dernières années. Il n'y a pas non plus moyen
   d'en douter: le mode de formation et les premiers stades de
   développement sont identiques chez l'homme et chez les animaux
   situés immédiatement au-dessous de lui dans l'échelle des êtres:
   il n'y a pas moyen d'en douter, sous ces rapports, il est plus
   près du singe que le singe du chien.

    TH. HUXLEY (1863).



SOMMAIRE DU CHAPITRE IV

  L'embryologie à ses débuts.--Théorie de la préformation.--Théorie
     de l'emboîtement. Haller et Leibniz.--Théorie de l'épigenèse.
     C. F. Wolff.--Théorie des feuillets germinatifs.--C. E.
     Baer.--Découverte de l'oeuf humain. Remak. Kölliker.--L'ovule
     et l'embryon.--Théorie gastréenne.--Protozoaires et
     Métazoaires.--L'ovule et le spermatozoïde humains.--Oscar
     Hertwig.--Conception.--Fécondation.--Ebauche de l'embryon
     humain.--Identité entre les embryons de tous les
     Vertébrés.--Les enveloppes embryonnaires chez
     l'homme.--Amnion, Serolemme et Allantoïde.--Formation du
     placenta et arrière-faix.--Membrane criblée et cordon
     ombilical.--Le placenta discoïde des singes et de l'homme.


LITTÉRATURE

   C. E. BAER.--_Ueber Entwickelungsgeschichte der Thiere.
   Beobachtung und Reflexion._ 1828.

   A. KOELLIKER.--_Grundriss der Entwickelungsgeschichte des
   Menschen und der höheren Thiere_ (2te Aufl. 1884).

   E. HAECKEL.--_Studien zur Gastræa Theorie._ Iéna, 1873-1884.

   O. HERTWIG.--_Lehrbuch der Entwickelungsgeschichte des Menschen
   und der Wirbelthiere_ (Vte Aufl. 1896).

   J. KOLLMANN.--_Lehrbuch der Entwickelungsgeschichte des
   Menschen_ (1898).

   H. LOCHER-WILD.--_Ueber Familien-Anlage und Erblichkeit. Eine
   wissenschaftliche Razzia_ (Zurich, 1874).

   CH. DARWIN.--_De la variabilité chez les animaux et les plantes
   à l'état de domestication_ (trad. franç. de E. Barbier).

   E. HAECKEL.--_Anthropogenie. Gemeinverständliche
   wissenschaftliche Vorträge ueber Entwickelungsgeschichte des
   Menschen_, IVte Aufl. 1891.


Plus encore que l'anatomie et la physiologie comparées, _l'ontogénie_,
_l'histoire du développement de l'individu_ est la création de notre
XIXe siècle. Comment l'homme se développe-t-il dans la matrice? Et
comment se développent les animaux en sortant de l'oeuf? Comment se
développe la plante en sortant de la graine? Cette question, grosse de
conséquences, a sans doute fait réfléchir l'esprit humain depuis des
milliers d'années; mais ce n'est que très tard,--il y a seulement 70
ans de cela--que l'embryologiste BAER nous a montré les vrais moyens
de pénétrer plus avant dans la connaissance des faits mystérieux de
l'embryologie. Et c'est plus tard encore,--il y a seulement 40
ans--que DARWIN, par sa théorie de la descendance réformée, nous a
fourni la clef capable d'ouvrir la porte fermée, derrière laquelle
l'embryologie abrite ses secrets et les moyens d'en pénétrer les
causes. Ayant donné de ces faits,--du plus haut intérêt mais d'une
interprétation difficile,--un exposé à la portée de tous et développé,
dans mon _Embryologie de l'homme_ (1re partie de l'anthropogénie, 4e
éd., 1891), je me bornerai ici à résumer et interpréter brièvement les
phénomènes principaux. Jetons d'abord un regard en arrière afin
d'avoir un aperçu historique de ce que furent, dans le passé,
l'_Ontogénie_ et, s'y rattachant, la théorie de la préformation.


=Théorie de la préformation.=--L'_embryologie à ses débuts_ (cf. la
leçon II de mon Anthropogénie). De même que, pour l'anatomie comparée,
les oeuvres classiques d'ARISTOTE, du «Père de l'histoire naturelle»,
dans toutes ses branches, sont encore pour l'embryologie la source
scientifique la plus ancienne que nous connaissions (IVe siècle avant
J.-C.). Non seulement dans sa grande _Histoire des animaux_, mais
encore dans un traité spécial et plus petit, _Cinq livres sur la
génération et le développement des animaux_, le grand philosophe nous
rapporte une masse de faits intéressants et il y joint des
considérations relatives à leur interprétation; beaucoup d'entre elles
n'ont été appréciées à leur juste valeur qu'en ces derniers temps et
même on peut dire qu'on les a découvertes à nouveau. Naturellement il
s'y trouve aussi beaucoup de fables et d'erreurs, et quant au
développement caché de l'embryon humain, on ne savait rien de précis à
cette époque. Mais pendant la longue période suivante, pendant un
espace de temps de deux mille ans, la science sommeilla sans faire
aucun progrès. C'est seulement au début du XVIIe siècle qu'on
recommença à s'occuper de ces questions; l'anatomiste italien, FABRICE
D'AQUAPENDENTE (de Padoue) publia en 1600 les plus anciennes figures
et descriptions que nous ayons d'embryons humains et d'animaux
supérieurs; tandis que le célèbre MALPIGHI (de Bologne), novateur en
zoologie comme en botanique, donna en 1687 le premier exposé complet
de la formation du jeune poulet dans l'oeuf, après l'incubation.

Tous ces anciens observateurs étaient dominés par cette idée que dans
l'oeuf des animaux, comme dans la semence des plantes supérieures, le
corps tout entier, avec toutes ses parties existait déjà préformé,
mais si ténu et si transparent qu'on ne pouvait le reconnaître; le
développement tout entier n'était, par suite, rien d'autre que la
croissance ou l'_évolution_ (_evolutio_) des parties enveloppées
(_partes involutæ_). Le meilleur nom qui convienne à cette théorie
erronée, qui a été presque universellement admise jusqu'au
commencement de notre siècle, c'est celui de _théorie de la
préformation_; on l'appelle souvent aussi «théorie de l'évolution»,
mais par ce terme beaucoup d'auteurs modernes entendent également la
théorie, tout autre, de la transformation.


=Théorie de l'emboîtement.= (Théorie de la scatulation).--En rapport
étroit avec la théorie de la préformation et comme sa conséquence
légitime, nous rencontrons au siècle dernier une théorie plus vaste
qui occupa vivement les biologistes capables de penser: c'est
l'étrange «théorie de l'emboîtement». Puisqu'on admettait que dans
l'oeuf, l'ébauche de l'organisme entier avec toutes ses parties
existait déjà, il fallait que l'ovaire du jeune foetus avec les oeufs
de la génération suivante y fût préformé et que ceux-ci, à leur tour,
continssent les oeufs de la génération d'après, et ainsi de suite à
l'infini! Là-dessus, le célèbre physiologiste HALLER calcula qu'il y a
6.000 ans, le sixième jour de la création, le bon Dieu avait produit
en même temps les germes de 200.000 millions d'hommes et les avait
habilement emboîtés l'un dans l'autre dans l'ovaire de notre
respectable mère Ève. Un philosophe, qui n'était rien moins que le
grand LEIBNIZ, adopta ces vues et en tira parti pour sa théorie des
Monades; et comme en vertu de celle-ci le corps et l'âme sont
éternellement et indissolublement unis, Leibniz appliqua sa théorie du
corps à l'âme. «Les âmes des hommes ont toujours existé sous la forme
de corps organisés en la personne de leurs ancêtres jusqu'à Adam,
c'est-à-dire depuis le commencement des choses!!!»


=Théorie de l'épigenèse.=--En novembre 1758, à Halle, un jeune médecin
de 26 ans, G. FR. WOLFF (le fils d'un cordonnier de Berlin), soutenait
sa thèse de doctorat, laquelle avait pour titre _Theoria
generationis_. Appuyant sa démonstration sur une série d'expériences
aussi laborieuses que soigneusement faites, il établissait que toute
la théorie régnante de la préformation et de la scatulation était
fausse.

Dans l'oeuf de poule, après l'incubation, il n'y a, au début, aucune
trace de ce qui sera plus tard le corps de l'oiseau avec ses
différentes parties; mais au lieu de cela nous trouvons en haut, sur
la sphère jaune de vitellus, un petit disque circulaire, blanc. Ce
mince _disque germinatif_ devient ovale et se subdivise alors en
quatre couches situées l'une au-dessus de l'autre et qui sont les
ébauches des quatre systèmes les plus importants d'organes: d'abord,
le plus superficiel, le système nerveux; au-dessous, la masse charnue
(système musculaire); puis le système vasculaire (avec le coeur) et
enfin le canal intestinal. Ainsi, disait WOLFF avec raison, la
formation du foetus consiste, non pas dans le développement d'organes
préformés, mais dans une _chaîne de néoformations_, dans une vraie
«épigenèse»; les parties apparaissent l'une après l'autre et toutes
sous une forme simple, absolument différente de celle qui se
développera plus tard: celle-ci ne se produit que par une série de
transformations merveilleuses. Cette grande découverte--une des plus
importantes du XVIIIe siècle--bien qu'elle ait pu être confirmée
immédiatement par la seule vérification des faits observés, et bien
que la _Théorie de la génération_ fondée sur elle ne fût pas à
proprement parler une théorie mais un simple fait, demeura
complètement méconnue pendant un demi-siècle.

La principale entrave lui venait de la puissante autorité de HALLER
qui la combattait avec obstination, lui opposant ce dogme: «Il n'y a
pas de devenir! aucune partie du corps n'est formée avant l'autre,
toutes se produisent en même temps.» WOLFF, qui avait dû partir pour
Pétersbourg, était mort depuis longtemps lorsque ses découvertes,
oubliées depuis, furent reproduites par LORENZ OKEN, à Iéna (1806).


=Théorie des feuillets germinatifs.=--Après que la théorie de
l'épigenèse de WOLFF eût été confirmée par OKEN et par MECKEL (1812)
et que l'important travail de celui-ci sur le développement du tube
intestinal eût été traduit du latin en allemand, beaucoup de jeunes
naturalistes, en Allemagne, se mirent avec le plus grand zèle à
l'étude précise de l'embryologie. Le plus célèbre et le plus heureux
d'entre eux fut C. E. BAER; son fameux ouvrage parut en 1828 sous ce
titre: _Embryologie des animaux. Observation et réflexion_. Non
seulement le processus de développement du germe y est décrit d'une
façon complète et remarquablement claire, mais on trouve, en outre,
dans ce livre nombre de réflexions profondes au sujet des faits
observés. C'est à décrire la formation de l'embryon chez l'_homme_ et
les _Vertébrés_, que l'auteur s'est surtout attaché, mais il examine,
en outre, l'ontogénie toute différente des animaux inférieurs,
invertébrés. Les deux assises en forme de feuillets qui apparaissent
les premières dans le disque rond germinatif des Vertébrés supérieurs,
se subdivisent d'abord chacune, selon BAER, en deux feuillets et les
quatre feuillets germinatifs se transforment en quatre _tubes_ qui
donnent les organes fondamentaux: couche épidermique, couche
musculaire, couche vasculaire et couche muqueuse. A la suite de
processus d'épigenèse très compliqués, les organes définitifs se
constituent et cela de la même manière chez l'homme et chez tous les
Vertébrés. Il en va tout autrement dans les trois groupes principaux
d'Invertébrés, qui d'ailleurs diffèrent encore à ce point de vue les
uns des autres. Parmi les nombreuses découvertes particulières de
BAER, l'une des plus importantes fut l'oeuf humain. Jusqu'alors, chez
l'homme comme chez tous les Mammifères, on avait considéré comme des
ovules certaines petites vésicules, abondantes dans l'ovaire. BAER, le
premier, montra en 1827 que les véritables ovules sont enfermés dans
ces vésicules, les «follicules de Graaf», qu'ils sont beaucoup plus
petits qu'elles, que ce sont de petites sphères n'ayant que 0,2
millimètres de diamètre, visibles à l'oeil nu dans des circonstances
favorables. Le premier, Baer s'aperçut encore que, chez tous les
Mammifères, ces petits ovules fécondés, en se développant, donnent
d'abord naissance à une vésicule germinative caractéristique, une
_Sphère creuse_ contenant un liquide, dont la paroi est formée par la
mince enveloppe embryonnaire: le _blastoderme_.


=Ovule et spermatozoïde.=--Dix ans après que Baer eût donné un solide
fondement à l'embryologie par sa théorie des feuillets germinatifs,
une nouvelle tâche, très importante, fut imposée à cette science par
la _théorie cellulaire_ (1838). Quel est le rapport de l'oeuf animal
et des feuillets germinatifs qui en proviennent, aux tissus et aux
cellules qui composent le corps adulte? La réponse à cette question
capitale fut donnée au milieu de notre siècle par deux des élèves les
plus distingués de J. Müller: REMAK (à Berlin) et KOELLIKER (à
Würzbourg). Ils démontrèrent que l'oeuf n'est pas autre chose à
l'origine qu'une _cellule_ et que, de même, les nombreuses «sphères de
segmentation» qui en proviennent, par divisions successives, ne sont
que de simples cellules. Ces «sphères de segmentation» servent d'abord
à former les feuillets germinatifs, puis, par suite de la division du
travail et de la différenciation qui se produisent au sein de ceux-ci,
les divers organes se constituent. KOELLIKER eut, en outre, le grand
mérite de démontrer que le liquide spermatique muqueux des animaux
mâles n'était pas autre chose qu'un amas de cellules microscopiques.
Les «animalcules spermatiques» toujours en mouvement et en forme
d'épingles, qui s'y trouvent, les _spermatozoïdes_, ne sont autre
chose que des _cellules flagellées_ spéciales, ainsi que je l'ai
démontré pour la première fois, en 1866, sur les filaments
spermatiques des éponges.

Ainsi, on avait démontré que les deux éléments reproducteurs
essentiels, le sperme du mâle et l'ovule de la femelle, rentraient,
eux aussi, dans la théorie cellulaire; découverte dont la haute portée
philosophique ne fut reconnue que plus tard, par l'étude approfondie
des phénomènes de fécondation (1875).


=Théorie gastréenne.=--Toutes les recherches, faites jusqu'alors, sur
la formation de l'embryon, concernaient l'homme et les _Vertébrés_
supérieurs, mais surtout l'oeuf d'oiseau: car pour l'expérimentation,
l'oeuf de poule est le plus gros, le plus commode et on l'a toujours
en grande quantité, à sa disposition. On peut très aisément faire
couver l'oeuf jusqu'à éclosion dans la couveuse--aussi bien que si la
poule couvait elle-même--puis suivre d'heure en heure la série de
transformations qui s'effectuent en trois semaines, depuis la simple
cellule oeuf jusqu'à l'oiseau complet. BAER lui-même n'avait pu
démontrer l'identité dans le mode de formation caractéristique de
l'embryon et dans l'apparition des divers organes, que pour les
différentes classes de Vertébrés. Par contre, pour les nombreuses
classes d'_Invertébrés_--c'est-à-dire la plus grande majorité des
animaux--la formation du jeune semblait s'effectuer de tout autre
façon et chez la plupart, les feuillets germinatifs semblaient faire
défaut. C'est seulement au milieu de ce siècle que leur existence fut
démontrée chez les Invertébrés; par HUXLEY (1849) pour les Méduses,
par KOELLIKER (1844) pour les Céphalopodes.

Les découvertes de KOWALEWSKY (1866) prirent ensuite une importance
spéciale: ce savant montra que le plus inférieur des Vertébrés, la
«lancette» ou _Amphioxus_ se développe exactement de la même
manière--manière à vrai dire très primitive--qu'un Tunicier,
Invertébré d'apparence très différent, l'«étui de mer» ou _ascidie_.
Le même observateur montra, en outre, une formation analogue aux
feuillets germinatifs chez différents vers, chez les Echinodermes et
chez les Articulés. Je m'occupais alors moi-même, depuis 1866, du
développement des éponges, des coraux, des méduses et des
siphonophores et comme, dans ces classes inférieures d'organismes
pluricellulaires, j'observais partout la même formation de deux
feuillets primaires, j'acquis la conviction que ce processus important
de germination était le même à travers toute la série animale. Ce fait
me parut surtout important que chez les éponges et les Coelentérés
inférieurs (polypes, méduses) le corps n'est constitué longtemps,
sinon toute la vie, que de deux simples assises cellulaires; HUXLEY
(1849), les avait déjà comparées, en ce qui concerne les méduses, aux
deux feuillets primaires des Vertébrés. M'appuyant sur ces
observations et ces comparaisons, je posai alors en 1872, dans ma
«Philosophie des éponges calcaires», la _théorie_ _gastréenne_ dont
les points essentiels sont les suivants: I. Le règne animal tout
entier se divise en deux grands groupes radicalement différents, les
animaux monocellulaires (_Protozoaires_) et les animaux
pluricellulaires (_Métazoaires_); l'organisme tout entier des
_Protozoaires_ (Rhizopodes et Infusoires), demeure, la vie durant, à
l'état de simple cellule (plus rarement on trouve un réseau lâche de
cellules qui ne forment pas encore un tissu, le _coenobium_);
l'organisme des _Métazoaires_, par contre, n'est unicellulaire qu'au
début, plus tard il est composé de nombreuses cellules qui forment des
_tissus_. II. Il s'ensuit que la reproduction et le mode de
développement diffèrent aussi essentiellement dans les deux groupes;
la reproduction, chez les Protozoaires, est généralement _asexuée_,
elle se fait par division, bourgeonnement ou sporulation; ces animaux
ne possèdent, à proprement parler, ni oeuf ni sperme. Chez les
_Métazoaires_, au contraire, les sexes masculin et féminin diffèrent,
la reproduction est presque toujours _sexuée_, elle a lieu au moyen
d'oeufs qui sont fécondés par le sperme du mâle. III. Il s'ensuit que
c'est chez les seuls Métazoaires que se forment des _feuillets
germinatifs_ et à leur suite des _tissus_, lesquels manquent encore
totalement chez les Protozoaires. IV. Chez les Métazoaires
n'apparaissent d'abord que _deux_ feuillets germinatifs primaires, qui
ont partout la même signification essentielle: le _feuillet
épidermique_, externe, donnera le revêtement cutané externe et le
système nerveux; le _feuillet intestinal_, interne, au contraire, sera
l'origine du tube intestinal et de tous les autres organes. V. Au
stade qui, partout, suit celui de l'oeuf fécondé et où l'on ne
rencontre que les deux feuillets primitifs, j'ai donné le nom de
_larve intestinale_ ou de «germe en gobelet» (gastrula); le corps à
deux assises en forme de gobelet, délimite originairement une simple
cavité digestive, l'_intestin primitif_ (progaster ou archenteron)
dont l'unique ouverture est la _bouche primitive_ (prostoma ou
blastopore). Tels sont les premiers organes du corps, chez les animaux
pluricellulaires, et les deux assises cellulaires de la paroi, simples
épithéliums, sont les premiers tissus; tous les autres organes et
tissus n'apparaissent que plus tard (formations secondaires) et
proviennent des premiers. VI. De cette identité, de cette _homologie
de la gastrula_ dans toutes les classes et toutes les subdivisions du
groupe des Métazoaires, je tirai, en vertu de la grande loi
biogénétique (cf. chap. V) la conclusion suivante: _tous les
Métazoaires dérivent primitivement d'une forme ancestrale commune, la
gastréa_; de plus, cette forme ancestrale, qui remonte à une époque
très reculée (période laurentienne) et a disparu depuis longtemps,
possédait, dans ses traits essentiels, la forme et la composition qui
se sont conservées par _hérédité_ chez la gastrula actuelle. VII.
Cette conclusion phylogénétique, tirée de la comparaison des faits de
l'ontogénie, est en outre confirmée par ce fait qu'il existe encore
aujourd'hui des individus appartenant au groupe des _Gastréadés_
(Gastrémaries, Cyemaries, Physemaries) ainsi que des formes
ancestrales dans d'autres groupes, dont l'organisation n'est que très
peu supérieure à celle des gastréadés précédents (l'_olynthus_ chez
les Spongiaires; l'_hydre_, le polype commun d'eau douce, chez les
Coelentérés; la _convolute_ et autres Cryptocèles, les plus simples
des Turbellariés, chez les Plathelminthes). VIII. La suite du
développement, à partir du stade gastrula, permet de diviser les
Métazoaires en deux grands groupes très différents: les plus anciens,
_animaux inférieurs_ (Coelentérés ou Acélomiens) ne présentent pas
encore de cavité du corps et ne possèdent ni sang, ni anus; c'est le
cas des Gastréadés, des Spongiaires, des Coelentérés et des
Plathelminthes. Les plus récents, au contraire, les _animaux
supérieurs_ (Célomiens ou Artiozoaires) possèdent une véritable cavité
du corps et, la plupart du moins, du sang et un anus; ils comprennent
les _vers_ (Vermalia) et les groupes typiques supérieurs auxquels les
vers ont donné naissance: Échinodermes, Mollusques, Arthropodes,
Tuniciers et Vertébrés.

Tels sont les points essentiels de ma _théorie gastréenne_ dont la
première ébauche date de 1872 mais que j'ai reprise plus tard et
développée plus longuement, m'efforçant, dans une série d'«Etudes sur
la théorie gastréenne», de lui donner une base plus solide encore
(1873-1884). Quoiqu'au début cette théorie ait été presque
universellement repoussée et qu'elle ait été violemment combattue
pendant dix ans par de nombreuses autorités, elle est aujourd'hui
(depuis près de quinze ans) admise par tous les savants compétents.
Voyons maintenant l'étendue des conséquences que nous pouvons tirer de
la théorie gastréenne et de l'embryologie en général, par rapport au
problème principal que nous nous sommes posé: «la place de l'homme
dans la nature».


=Ovule et spermatozoïde de l'homme.=--L'oeuf de l'homme, comme
celuide tous les autres Métazoaires, est une simple cellule et
cette petite cellule sphérique (qui n'a que 0,2 millimètres de
diamètre) a la même structure caractéristique que chez tous les
autres mammifères vivipares. La petite masse protoplasmique, en
effet, est entourée d'une épaisse membrane transparente, présentant
de fines stries radiales: la _zone pellucide_, la petite vésicule
germinative, elle aussi (le noyau cellulaire), incluse à l'intérieur
du protoplasma (corps cellulaire) présente la même grandeur et la
même structure que chez les autres Mammifères. On en peut dire autant
des _spermatozoïdes_ ou filaments spermatiques, animés de mouvements,
du mâle, de ces minuscules cellules flagellées en forme de filaments
et qu'on trouve par millions dans chaque gouttelette du _sperme_ muqueux
du mâle; on les avait pris autrefois, à cause de leurs mouvements
rapides, pour des _animalcules spermatiques_ spéciaux: les
spermatozaires. L'apparition de ces deux importantes cellules
sexuelles dans la _glande sexuelle_ (gonade), se fait, elle aussi de
la même façon chez l'homme et chez les autres Mammifères; les oeufs
dans l'ovaire de la femme (_ovarium_) aussi bien que les
spermatozoïdes dans le testicule de l'homme (_spermarium_) se
produisent partout de la même façon: ils dérivent de cellules,
provenant originairement de l'_épithélium coelomique_, de cette assise
cellulaire qui revêt la cavité du corps.


=Conception. Fécondation.=--Le moment le plus important dans la vie de
tout homme (comme de tout autre Métazoaire) c'est celui où commence
son existence individuelle; c'est l'instant où les deux cellules
sexuelles des parents se rencontrent et se fusionnent pour former une
cellule unique. Cette nouvelle cellule, l'«ovule fécondé», est la
_cellule souche_ individuelle (cytula) dont proviendront, par des
divisions successives, les cellules des feuillets germinatifs, et la
gastrula. C'est seulement avec la formation de cette _cytula_,
c'est-à-dire avec le processus de la fécondation lui-même, que
commence l'_existence de la personne_, de l'individualité
indépendante. Ce fait ontogénétique est _essentiellement important_,
car de lui seul, déjà, on peut tirer des conséquences d'une portée
immense. Et d'abord il s'en suit, ainsi qu'on le voit clairement, que
l'homme, ainsi que tous les autres Métazoaires, tient toutes ses
qualités personnelles, corporelles et intellectuelles, de ses deux
parents qui les lui ont transmises en vertu de l'_hérédité_; il
s'ensuit, en outre, qu'une certitude s'impose à nous, grosse de
conséquences: c'est que la nouvelle personne, qui doit son origine à
ces phénomènes, ne peut absolument pas prétendre à être _immortelle_.

Les détails du processus de fécondation et de reproduction sexuée, en
général, prennent par suite une importance capitale; ils ne nous sont
connus, avec toutes leurs particularités, que depuis 1875, depuis
qu'OSCAR HERTWIG (alors mon élève et mon compagnon de voyage à
Ajaccio) ouvrit la voie aux recherches ultérieures par celles qu'il
fit sur la fécondation des oeufs d'oursins. La belle capitale de l'île
des romarins, où Napoléon naquit en 1769, est en même temps l'endroit
où furent observés pour la première fois avec exactitude, et dans
leurs moindres détails, les secrets de la fécondation animale. HERTWIG
trouva que le seul phénomène essentiel était la fusion des deux
cellules sexuelles et de leurs noyaux. Parmi les millions de cellules
flagellées mâles qui se pressent en essaim autour de l'ovule femelle,
un seul pénètre dans le corps protoplasmique. Les noyaux des deux
cellules (noyau du spermatozoïde et noyau de l'ovule), sont attirés
l'un vers l'autre par une force mystérieuse considérée comme une
_activité sensorielle_ chimique, analogue à l'odorat: les deux noyaux
s'approchent ainsi l'un de l'autre et se fusionnent. Ainsi, grâce à
une impression sensible des deux noyaux sexuels et par suite d'un
_chimiotropisme érotique_, il se produit une nouvelle cellule qui
réunit en elle les qualités héréditaires des deux parents; le noyau du
spermatozoïde transmet les caractères paternels, celui de l'ovule les
caractères maternels à la _cellule souche_ aux dépens de laquelle le
germe se développe; cette transmission vaut aussi bien pour les
qualités corporelles que pour ce qu'on appelle les qualités de l'âme.


=Ebauche de l'embryon humain.=--La formation des feuillets germinatifs
par division répétée de la cellule souche, l'apparition de la gastrula
et des formes embryonnaires issues d'elle, tout cela se produit chez
l'homme absolument de la même manière que chez les Mammifères
supérieurs, avec les mêmes détails caractéristiques qui différencient
ce groupe de celui des Vertébrés inférieurs. Dans les premières
périodes du développement embryologique, ces caractères propres des
Placentaliens ne se distinguent pas encore. La forme très importante
de la _chordula_ ou «larve chordale», qui suit immédiatement le stade
gastrula, présente chez tous les Vertébrés les mêmes traits
essentiels: une simple baguette axiale, la chorda, s'étend tout droit
suivant le grand axe du corps qui est ovale, en forme de bouclier
(«bouclier germinatif»); au-dessus de la chorda se développe, aux
dépens du feuillet externe, la moelle épinière; au-dessous de la
chorda le tube digestif. C'est alors seulement qu'apparaissent des
deux côtés, à droite et à gauche de la baguette axiale, la chaîne des
«vertèbres primitives», et l'ébauche des plaques musculaires avec
lesquelles commence la segmentation du corps. Devant, sur la face
intestinale, apparaissent de chaque côté les fentes branchiales,
ouvertures du pharynx par lesquelles à l'origine, chez nos ancêtres
les poissons, l'eau nécessaire à la respiration et avalée par la
bouche ressortait ainsi sur les côtés. Par suite de la ténacité de
l'_hérédité_, ces _fentes branchiales_, qui n'avaient d'importance que
chez les formes ancestrales aquatiques, c'est-à-dire chez les animaux
voisins des poissons, apparaissent aujourd'hui encore chez l'homme,
comme chez tous les autres Vertébrés; elles disparaissent par la
suite. Même après l'apparition, dans la région de la tête, des cinq
vésicules cérébrales, après que, sur les côtés, les yeux et les
oreilles se sont ébauchés, après que, dans la région du tronc, les
rudiments des deux paires de membres ont fait saillie sous forme de
bourgeons ronds un peu aplatis, même alors, l'embryon humain, en forme
de poisson, est encore si semblable à celui de tous les Vertébrés,
qu'on ne peut pas l'en distinguer.


=Identité entre les embryons de tous les Vertébrés.=--L'identité sur
tous les points essentiels entre l'embryon humain et celui des autres
Vertébrés, à ces premiers stades de la formation et tant en ce qui
concerne la forme extérieure du corps que la structure interne--est un
_fait embryologique de première importance_; on en peut déduire, en
vertu de la grande loi biogénétique, des conséquences capitales. Car
on ne peut pas l'expliquer autrement qu'en admettant qu'il y a eu
_hérédité_ à partir d'une forme ancestrale commune. Lorsque nous
constatons qu'à un certain stade, l'embryon de l'homme et celui du
singe, celui du chien et celui du lapin, celui du porc et celui du
mouton, quoiqu'on les puisse reconnaître appartenir à des Vertébrés
supérieurs, ne peuvent cependant pas être distingués l'un de l'autre,
le fait ne nous semble pouvoir être expliqué que par une origine
commune. Et cette explication se confirme si nous observons les
différences, les divergences qui surviennent ensuite entre ces formes
embryonnaires. Plus deux formes animales sont voisines dans l'ensemble
de leur conformation et par suite dans la classification naturelle,
plus aussi leurs embryons se ressemblent longtemps, plus aussi
dépendent étroitement l'un de l'autre les deux groupes de l'arbre
généalogique auxquels se rattachent ces deux formes: plus est proche
leur «parenté phylogénétique». C'est pourquoi les embryons de l'homme
et des singes anthropoïdes restent encore très semblables par la
suite, à un degré très avancé de développement où les différences qui
les distinguent des embryons des autres Mammifères sont immédiatement
reconnaissables. J'ai exposé ce fait essentiel, tant dans mon
_Histoire de la Création naturelle_ (1898, tabl. 2 et 3) que dans mon
_Anthropogénie_ (1891, tabl. 6 à 9) en rapprochant, pour un certain
nombre de Vertébrés, les stades correspondants du développement.


=Les enveloppes embryonnaires chez l'homme.=--La haute importance
phylogénétique de la ressemblance dont nous venons de parler ressort
non seulement de la comparaison des embryons de Vertébrés en
eux-mêmes, mais aussi de celle de leurs enveloppes. Les trois classes
supérieures de Vertébrés, en effet (Reptiles, Oiseaux et Mammifères)
se distinguent des classes inférieures par la formation d'enveloppes
embryonnaires caractéristiques: l'_amnion_ (peau aqueuse) et le
_sérolemme_ (peau séreuse). L'embryon est inclus à l'intérieur de ces
sacs pleins d'eau et il est ainsi protégé contre les chocs et les
pressions. Cet appareil protecteur, qui a sa raison d'être dans
l'utilité, n'est probablement apparu que pendant la période permique,
alors que les premiers Reptiles, (les Proreptiles), formes originaires
des _Amniotes_, se sont complètement adaptés à la vie terrestre. Chez
leurs ancêtres directs, les Amphibies, comme chez les Poissons, cet
appareil protecteur fait encore défaut: il était superflu chez ces
animaux aquatiques. A l'acquisition de ces enveloppes se rattachent,
chez tous les Amniotes, deux changements: premièrement, la
disparition complète des branchies (tandis que les arcs branchiaux et
les fentes qui les séparaient se transmettent sous forme d'«organes
rudimentaires») et deuxièmement la formation de l'_allantoïde_. Ce sac
plein d'eau, en forme de vésicule, se développe chez l'embryon de tous
les Amniotes aux dépens de l'intestin postérieur et n'est pas autre
chose que la vessie urinaire agrandie des Amphibies ancestraux. Ses
parties interne et inférieure formeront plus tard la vessie définitive
des Amniotes, tandis que la partie externe, la plus grande, entre en
régression. D'ordinaire l'allantoïde joue, pendant quelque temps, un
rôle important dans la respiration de l'embryon par ce fait que
d'importants vaisseaux s'étalent sur sa paroi. La formation des
enveloppes embryonnaires (_amnion et sérolemme_), aussi bien que celle
de l'allantoïde, a lieu chez l'homme absolument de la même manière que
chez tous les autres Amniotes et par les mêmes processus compliqués de
développement: l'_homme est un véritable Amniote_.


=Le placenta de l'homme.=--La nutrition de l'embryon humain dans la
matrice a lieu, on le sait, au moyen d'un organe spécial, extrêmement
vascularisé, qu'on appelle _placenta_ ou «gâteau vasculaire». Cet
important organe de nutrition forme un disque orbiculaire spongieux,
de 16 à 20 centimètres de diamètre, 3 à 4 centimètres d'épaisseur, et
pèse de 1 à 2 livres; après la naissance de l'enfant il se détache et
il est expulsé sous le nom d'arrière-faix. Le placenta comprend deux
parties toutes différentes: le _gâteau foetal_ ou placenta de l'enfant
(Pl. _foetalis_) et le _gâteau maternel_ ou gâteau vasculaire maternel
(Pl. _uterina_). Ce dernier contient des sinus sanguins bien
développés qui reçoivent le sang amené par les vaisseaux utérins. Le
gâteau foetal, au contraire, est formé de nombreuses villosités
ramifiées qui se développent à la surface de l'_allantoïde_ de
l'enfant et tirent leur sang de ses vaisseaux ombilicaux. Les
villosités creuses, remplies par le sang du gâteau foetal, pénètrent
dans les sinus sanguins du gâteau maternel et la mince cloison qui
les sépare l'un de l'autre s'amincit tellement qu'un échange direct
des matériaux nutritifs du sang peut avoir lieu (par osmose) à travers
elle.

Dans les groupes primitifs les plus inférieurs de _Placentaliens_, la
superficie tout entière de l'enveloppe externe de l'embryon est
couverte de nombreuses petites villosités; ces «villosités du chorion»
pénètrent dans des excavations de la muqueuse utérine et s'en
détachent aisément lors de la naissance. C'est le cas chez la plupart
des Ongulés (par exemple, le porc, le chameau, le cheval); chez la
plupart des Cétacés et des Prosimiens: on a désigné ces
Malloplacentaliens du nom d'_Indécidués_ (à placenta diffus,
_malloplacenta_). Chez les autres Placentaliens et chez l'homme, la
même disposition s'observe au début. Elle change cependant bientôt,
les villosités venant à disparaître sur une partie du chorion, mais
elles ne se développent que davantage sur la partie restante et se
soudent très intimement à la muqueuse utérine. Une partie de celle-ci,
par suite de cette soudure intime, se déchire à la naissance et son
expulsion amène un flux sanguin. Cette membrane caduque ou _membrane
criblée_ (Décidue) est une formation caractéristique des Placentaliens
supérieurs qu'on a réunis à cause de cela sous le nom de _Décidués_; à
ce groupe appartiennent principalement les Carnivores, les Onguiculés,
les singes et l'homme; chez les Carnivores et chez quelques Ongulés
(par exemple l'éléphant) le placenta présente la forme d'une ceinture
(_Zonoplacentaliens_); par contre, chez les Onguiculés, chez les
Insectivores (la taupe, le hérisson) chez les singes et l'homme il a
la forme d'un disque (_Discoplacentaliens_).

Il n'y a pas plus de dix ans, la plupart des embryologistes croyaient
encore que l'homme se distinguait, dans la formation de son placenta,
par certaines particularités, surtout par l'existence de ce qu'on
appelle la _décidue reflexe_ et par celle du cordon ombilical qui
relie cette décidue au foetus; on pensait que ces organes
embryonnaires spéciaux manquaient aux autres placentaliens et en
particulier aux singes. Le _cordon ombilical_ (_funiculus
umbilicalis_), organe important, est un cordon cylindrique et mou, de
40 à 60 cm. de long et de l'épaisseur du petit doigt (11 à 13 mm.). Il
sert de lien entre l'embryon et le gâteau maternel en ce qu'il conduit
les vaisseaux sanguins, porteurs des matériaux nutritifs du corps de
l'embryon dans le gâteau foetal; de plus il renferme aussi l'extrémité
de l'allantoïde et du sac vitellin. Mais tandis que ce sac, chez le
foetus humain de trois semaines, représente encore la plus grande
moitié de la vésicule embryonnaire, il se résorbe bientôt après, si
bien qu'on n'en trouve plus trace chez le foetus parvenu à maturité;
cependant il persiste à l'état rudimentaire et on le retrouve, même
après la naissance, sous forme de minuscule _vésicule ombilicale_.
L'ébauche de l'allantoïde, en forme de vésicule, entre elle-même de
bonne heure en régression chez l'homme et ce fait est en rapport avec
la formation, par l'amnion, d'un organe un peu différent, ce qu'on
appelle le _pédicule ventral_. Nous ne pouvons pas, d'ailleurs,
insister ici sur les relations anatomiques et embryologiques
compliquées de ces organes: je les ai d'ailleurs décrites en y
joignant des illustrations, dans mon _Anthropogénie_ (Leçon 23).

Les adversaires de la théorie de l'évolution invoquaient encore il y a
dix ans «ces particularités tout à fait caractéristiques» de la
fécondation chez l'_homme_, lesquelles devaient le distinguer de tous
les autres Mammifères. Mais en 1890, ÉMILE SELENKA démontra que les
mêmes particularités se présentent chez les _singes anthropoïdes_, et
notamment chez l'orang (_satyrus_), tandis qu'elles font défaut chez
les singes inférieurs. Ainsi se justifiait, ici encore, le principe
_pithecométrique_ de HUXLEY: «Les différences entre l'homme et les
singes anthropoïdes sont moindres que celles qui existent entre ces
derniers et les singes inférieurs». Les prétendues «preuves _contre_
l'étroite parenté de l'homme et du singe» se révélaient, ici encore, à
un examen plus minutieux des données réelles, comme constituant, au
contraire, d'importants arguments _en faveur_ de cette parenté.

Tout naturaliste qui voudra pénétrer, les yeux ouverts, plus avant
dans cet obscur mais si intéressant labyrinthe de notre embryologie,
s'il est en état d'en faire la comparaison critique avec celle des
autres Mammifères, y trouvera les fanaux les plus importants pour la
compréhension de notre phylogénie. Car les divers stades du
développement embryonnaire, en vertu de la grande loi biogénétique,
jettent comme phénomènes d'hérédité _palingénétiques_, une vive
lumière sur les stades correspondants de notre série ancestrale. Mais,
de leur côté, les phénomènes d'adaptation _cinogénétiques_, la
formation d'organes embryonnaires passagers--les enveloppes
caractéristiques et avant tout le placenta--nous donnent des aperçus
très précis sur notre étroite _parenté originelle avec les Primates_.



CHAPITRE V

Notre généalogie.

  ÉTUDES MONISTES SUR L'ORIGINE ET LA DESCENDANCE DE L'HOMME,
     TENDANT A MONTRER QU'IL DESCEND DES VERTÉBRÉS ET DIRECTEMENT
     DES PRIMATES.

   L'esquisse générale de l'arbre généalogique des Primates, depuis
   les plus anciens Prosimiens de l'éocène jusqu'à l'homme, est
   renfermée tout entière dans la période tertiaire: il n'y a plus
   là de «membre manquant» important. La _descendance de l'homme_
   d'une _lignée de Primates_ de la période tertiaire, formes
   aujourd'hui disparues, n'est plus une vague hypothèse mais un
   _fait historique_. L'importance incommensurable qu'offre cette
   connaissance certaine de l'origine de l'homme s'impose à tout
   penseur impartial et conséquent.

   (_Conférence faite à Cambridge sur l'état actuel de nos
   connaissances relativement à l'origine de l'homme, 1898._)



SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHAPITRE

  Origine de l'homme.--Histoire mythique de la création. Moïse et
     Linné.--Création des espèces constantes.--Théorie des
     cataclysmes, Cuvier.--Transformisme, Goethe (1790).--Théorie
     de la descendance, Lamarck (1809).--Théorie de la sélection,
     Darwin (1859).--Histoire généalogique (phylogénie)
     (1866).--Arbres généalogiques.--Morphologie
     générale.--Histoire de la création naturelle.--Phylogénie
     systématique.--Grande loi fondamentale
     biogénétique.--Anthropogénie.--L'homme descendant du
     singe.--Théorie «pithécoïde».--Le pithécanthrope fossile de
     Dubois (1894).


LITTÉRATURE

   CH. DARWIN.--_L'origine de l'homme et la sélection sexuelle._

   TH. HUXLEY.--_Des faits qui témoignent de la place de l'homme
   dans la nature._

   E. HAECKEL.--_Anthropogénie._ (2 ter _Theil Stammesgeschichte
   oder Phylogenie_) IVe Aufl. 1891.

   C. GEGENBAUR.--_Vergleichende Anatomie der Wirbelthiere mit
   Berücksichtigung der Wirbellosen_ (2 Bde, Leipzig, 1898).

   C. ZITTEL.--_Grundzüge der Palaeontologie_ (1895).

   E. HAECKEL.--_Systematische Stammesgeschichte des Menschen_ (7.
   Kapitel der _Systematischen Phylogenie der Wirbelthiere_),
   Berlin 1895.

   L. BUCHNER.--_Der Mensch und eine Stellung in der Natur, in
   Vergangenheit, Gegenwart und Zukunft_ (3e Aufl. 1889).

   J.-G. VOGT.--_Die Menschwerdung. Die Entwickelung des Menschen
   aus der Hauptreihe der Primaten_ (Leipzig, 1892).

   E. HAECKEL.--_Ueber unsere gegenwaertige Kenntniss vom Ursprung
   des Menschen_ (Vertrag in Cambridge), trad. fr. du Dr Laloy. 2e
   tirage 1900.


La plus jeune, parmi les grandes branches de l'arbre vivant de la
biologie, c'est cette science naturelle que nous appelons _Généalogie_
ou _Phylogénie_. Elle s'est développée bien plus tard encore et malgré
des difficultés bien plus grandes, que sa soeur naturelle,
l'embryogénie ou ontogénie. Celle-ci avait pour objet la connaissance
des processus mystérieux par suite desquels les _individus_ organisés,
animaux ou plantes, se développent aux dépens de l'oeuf. La
généalogie, par contre, doit répondre à cette question beaucoup plus
difficile et obscure: «Comment sont apparues les _espèces_ organiques,
les différents phylums d'animaux ou de plantes?»

L'_ontogénie_ (aussi bien l'embryologie, que l'étude des
métamorphoses), pouvait adopter, pour résoudre sa tâche, sise tout
proche, la voie immédiate de l'_observation_ empirique; elle n'avait
qu'à suivre jour par jour et heure par heure les transformations
visibles que l'embryon organisé, dans l'espace de peu de temps, subit
à mesure qu'il se développe aux dépens de l'oeuf. Bien plus difficile
était, dès l'origine, la tâche lointaine de la _phylogénie_; car les
lents processus de transformation graduelle qui déterminent
l'apparition des espèces végétales et animales, s'accomplissent
insensiblement au cours de milliers et de millions de siècles; leur
observation immédiate n'est possible que dans des limites très
restreintes et la plus grande partie de ces processus historiques ne
peut être connue qu'indirectement: par la _réflexion_ critique, en
utilisant pour les comparer des données empiriques appartenant aux
domaines très différents de la paléontologie, de l'ontogénie et de la
morphologie. A cela se joignait l'important obstacle que constituait
pour la généalogie naturelle, en général, son rapport intime avec
l'«histoire de la création», avec les mythes surnaturels et les dogmes
religieux; on conçoit dès lors aisément que ce ne soit qu'au cours de
ces quarante dernières années que l'existence, en tant que science, de
la véritable phylogénie ait pu être conquise et assurée, après de
difficiles combats.


=Histoire mythique de la création.=--Tous les essais sérieux entrepris
jusqu'au commencement de notre XIXe siècle pour résoudre le problème
de l'apparition des organismes, sont venus échouer dans le labyrinthe
des légendes surnaturelles de la création. Les efforts individuels de
quelques penseurs éminents pour s'émanciper, atteindre à une
explication naturelle, demeurèrent infructueux. Les mythes divers,
relatifs à la création se sont développés, chez tous les peuples
civilisés de l'antiquité, en même temps que la religion; et pendant le
moyen âge, ce fut naturellement le christianisme, parvenu à la
toute-puissance, qui revendiqua le droit de résoudre le problème de la
création. Or comme la Bible était la base inébranlable de l'édifice
religieux chrétien, on emprunta toute l'histoire de la création au
premier livre de Moïse. C'est encore là-dessus que s'appuya le grand
naturaliste suédois, LINNÉ, lorsqu'en 1735, le premier, dans son
_Systema naturæ_, point de départ de la science postérieure,--il
entreprit de trouver, pour les innombrables corps de la nature, une
ordonnance, une terminologie et une classification systématiques. Il
inaugura, comme étant le meilleur auxiliaire pratique, la double
dénomination bien connue, ou «nomenclature binaire»; il donna à chaque
espèce ou phylum un nom d'espèce particulier qu'il fit précéder d'un
nom plus général de genre. Dans un même _genre_ (_genus_) furent
réunies les _espèces_ (_species_) voisines; c'est ainsi, par exemple,
que Linné réunit dans le genre chien (_canis_), comme des espèces
différentes le chien domestique (_canis familiaris_), le chacal
(_canis aureus_), le loup (_canis lupus_), le renard (_canis vulpes_),
etc. Cette nomenclature parut bientôt si pratique qu'elle fut partout
adoptée et qu'elle est appliquée aujourd'hui encore dans la
systématique, tant en botanique qu'en zoologie.

Mais la science se heurta à un _dogme_ théorique des plus dangereux,
celui-là même auquel LINNÉ avait rattaché sa notion pratique d'espèce.
La première question qui devait se poser à ce savant penseur, c'était
naturellement de savoir ce qui constitue proprement le _concept_
d'espèce, quelles en sont la compréhension et l'extension. A cette
question fondamentale, Linné faisait la plus naïve réponse, s'appuyant
sur le mythe mosaïque de la création, universellement admis: _Species
tot sunt diversæ, quot diversas formas ab initio creavit infinitum
eus._ (Il y a autant d'espèces différentes que l'être infini a créé au
début de formes différentes). Ce dogme théosophique coupait court à
toute explication naturelle de l'apparition des espèces. LINNÉ ne
connaissait que les espèces actuelles végétales et animales: il ne
soupçonnait rien des formes disparues, infiniment plus nombreuses, qui
avaient peuplé notre globe, sous des aspects divers, pendant les
périodes antérieures de son histoire.

C'est seulement au début de notre siècle que ces fossiles furent mieux
connus par CUVIER. Dans son ouvrage célèbre sur les os fossiles des
Vertébrés quadrupèdes (1812), il donna, le premier, une description
exacte et une juste interprétation de nombreux fossiles. Il démontra
en même temps qu'aux différentes périodes de l'histoire de la terre,
une série de faunes très différentes s'étaient succédé. Comme CUVIER
s'obstinait à maintenir la théorie de LINNÉ de l'indépendance absolue
des espèces, il crut ne pouvoir expliquer leur apparition qu'en disant
qu'une série de grands cataclysmes et de créations successives
s'étaient succédé sur la terre; toutes les créatures vivantes auraient
été anéanties au commencement de chaque grande révolution terrestre,
tandis qu'à la fin, une nouvelle faune aurait été créée. Bien que
cette théorie des cataclysmes de CUVIER conduisît aux conséquences les
plus absurdes et conclût au pur miracle, elle fut bientôt
universellement adoptée et régna jusqu'à DARWIN (1859).


=Transformisme (Goethe).=--On entrevoit aisément que les idées
courantes sur l'absolue indépendance des espèces organiques et leur
création surnaturelle, ne pouvaient pas satisfaire les penseurs plus
profonds. Aussi trouvons-nous, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle,
quelques esprits éminents préoccupés de trouver une solution naturelle
au «grand problème de la création». Devançant tous les autres, le plus
éminent de nos poètes et de nos penseurs, GOETHE, par ses études
morphologiques prolongées et assidues, avait déjà clairement reconnu,
il y a plus de cent ans, le rapport intime de toutes les formes
organiques et il était déjà parvenu à la ferme conviction d'une
origine naturelle commune.

Dans sa célèbre _Métamorphose des plantes_ (1790), il faisait dériver
les diverses formes de plantes d'une plante originelle et les divers
organes d'une même plante d'un organe originel, la feuille. Dans sa
théorie vertébrale du crâne, il essayait de montrer que le crâne de
tous les Vertébrés--y compris l'homme!--était constitué de la même
manière par certains groupes d'os, disposés selon un ordre fixe, et
qui n'étaient autre chose que des vertèbres transformées. C'était
précisément ses études approfondies d'ostéologie comparée qui avaient
conduit GOETHE à la ferme certitude de l'unité d'organisation; il
avait reconnu que le squelette de l'homme est constitué d'après le
même type que celui de tous les autres Vertébrés, «formé d'après un
modèle qui ne s'efface un peu que dans ses parties très constantes et
qui, chaque jour, grâce à la reproduction, se développe et se
transforme». Goethe tient cette transformation pour la résultante de
l'action réciproque de deux forces plastiques: une force interne
centripète de l'organisme, la «tendance à la spécification» et une
force externe, centrifuge, la «tendance à la variation» ou «l'Idée de
métamorphose»; la première correspond à ce que nous appelons
aujourd'hui l'_hérédité_, la seconde à l'_adaptation_. Combien
GOETHE, par ces études de philosophie scientifique sur «la formation
et la transformation des corps organisés de la nature», avait pénétré
profondément dans leur essence et combien par suite, on peut le
considérer comme le précurseur le plus important de Darwin et de
Lamarck, c'est ce qui ressort des passages intéressants de ses oeuvres
que j'ai rassemblés dans la 4e leçon de mon _Histoire de la Création
Naturelle_[14], (9e édition, p. 65 à 68). Cependant, ces idées
d'évolution naturelle exprimées par GOETHE, comme aussi les vues
analogues (cf. _op. cit._) de KANT, OKEN, TREVIRANUS et autres
philosophes naturalistes du commencement de ce siècle, ne s'étendaient
pas au-delà de certaines notions générales. Il y manquait le puissant
levier, nécessaire à «l'histoire de la création naturelle» pour se
fonder définitivement par la critique du _dogme d'espèce_, et ce
levier nous le devons à LAMARCK.

  [14] E. HAECKEL. _Die Naturanschauung von Darwin, Goethe und
  Lamarck._ (Conférence faite à Eisenach, 1882).


=Théorie de la descendance (Lamarck 1809).=--Le premier essai
vigoureux en vue de fonder scientifiquement le transformisme, fut fait
au début du XIXe siècle par le grand philosophe naturaliste français,
LAMARCK, l'adversaire le plus redoutable de son collègue CUVIER, à
Paris. Déjà, en 1802, il avait exprimé dans ses _Considérations sur
les corps vivants_, les idées toutes nouvelles sur l'instabilité et la
transformation des espèces, d'idées qu'il a traitées à fond, en 1809,
dans les deux volumes de son ouvrage profond, la _Philosophie
zoologique_. LAMARCK développait là, pour la première fois,--en
opposition avec le dogme régnant de l'espèce--l'idée juste que
l'_espèce_ organique était une _abstraction artificielle_, un terme à
valeur relative, aussi bien que les termes plus généraux de genre, de
famille, d'ordre et de classe. Il prétendait, en outre, que toutes les
espèces étaient variables et provenaient d'espèces plus anciennes, par
des transformations opérées au cours de longues périodes. Les formes
ancestrales communes, desquelles proviennent les espèces ultérieures,
étaient à l'origine des organismes très simples et très inférieurs;
les premières et les plus anciennes s'étant produites par
parthénogénèse. Tandis que par l'_hérédité_, le type se maintient
constant à travers la série des générations, les espèces se
transforment insensiblement par l'_adaptation_, l'habitude et
l'exercice des organes. Notre organisme humain, lui aussi, provient,
de la même manière, des transformations naturelles effectuées à
travers une série de mammifères voisins des singes. Pour tous ces
processus, comme en général pour tous les phénomènes de la vie de
l'esprit aussi bien que de la nature, LAMARCK n'admet exclusivement
que des processus _mécaniques_, physiques et chimiques: il ne tient
pour vraies que les causes efficientes.

Sa profonde _Philosophie zoologique_ contient les éléments d'un
système de la nature purement moniste, fondé sur la théorie de
l'évolution. J'ai exposé en détail les mérites de LAMARCK dans la 4e
leçon de mon _Anthropogénie_ (4e édition, p. 63) et dans la 5e leçon
de ma _Création naturelle_ (9e édition, p. 89).

On aurait pu s'attendre à ce que ce grandiose essai, en vue de fonder
scientifiquement la théorie de la descendance, ait aussitôt ébranlé le
mythe régnant de la création des espèces et frayé la voie à une
théorie naturelle de l'évolution. Mais, au contraire, LAMARCK fut
aussi impuissant contre l'autorité conservatrice de son grand rival
CUVIER, que devait l'être, vingt ans plus tard, son collègue et émule
GEOFFROY SAINT-HILAIRE. Les combats célèbres que ce philosophe
naturaliste eut à soutenir en 1830, au sein de l'Académie française,
contre CUVIER se terminèrent par le complet triomphe de ce dernier.
J'ai déjà parlé très longuement de ces combats auxquels GOETHE prit un
si vif intérêt (_H. de la Cr._, p. 77 à 80). Le puissant développement
que prit à cette époque l'étude empirique de la biologie, la quantité
d'intéressantes découvertes faites, tant sur le domaine de l'anatomie
que sur celui de la physiologie comparée, l'établissement définitif
de la théorie cellulaire et les progrès de l'ontogénie, tout cela
fournissait aux zoologistes et aux botanistes un tel surcroît de
matériaux de travail productif, qu'à côté de cela la difficile et
obscure question de l'origine des espèces fut complètement oubliée. On
se contenta du vieux dogme traditionnel de la création. Même après que
le grand naturaliste anglais $1 (1830), dans ses _Principes de
Géologie_ eut réfuté la théorie miraculeuse des cataclysmes de Cuvier
et eut démontré que la nature inorganique de notre planète avait suivi
une évolution naturelle et continue--même alors, on refusa au principe
de continuité si simple de LYELL, toute application à la nature
organique. Les germes d'une phylogénie naturelle, enfouis dans les
oeuvres de LAMARCK, furent oubliés autant que l'ébauche d'ontogénie
naturelle qu'avait tracée, cinquante ans plutôt (1759), G. F. WOLFF
dans sa théorie de la génération. Dans les deux cas, il fallut un
demi-siècle tout entier avant que les idées essentielles sur le
développement naturel, parvinssent à se faire admettre. Ce fut
seulement après que DARWIN (1859) eut abordé la solution du problème
de la création par un tout autre côté, s'aidant avec succès du trésor
de connaissances empiriques acquises depuis, que l'on commença à
s'occuper de LAMARCK comme du plus grand parmi les devanciers de
DARWIN.


=Théorie de la sélection (Darwin 1859).=--Le succès sans exemple que
remporta DARWIN est connu de tous; ce savant apparaît ainsi, à la fin
du XIXe siècle, sinon comme le plus grand des naturalistes qu'on y
compte, du moins comme celui qui y a exercé le plus d'influence. Car,
parmi les grands et nombreux héros de la pensée à notre époque, aucun,
au moyen d'un seul ouvrage classique, n'a remporté une victoire aussi
colossale, aussi décisive et aussi grosse de conséquences, que DARWIN
avec son célèbre ouvrage principal: _De l'origine des espèces au moyen
de la sélection naturelle dans les règnes animal et végétal ou de la
survivance des races les_ _mieux organisées dans la lutte pour la
vie_[15]. Sans doute, la réforme de l'anatomie et la physiologie
comparées, par J. MULLER, a marqué pour la biologie tout entière une
époque nouvelle et féconde. Sans doute, l'établissement de la théorie
cellulaire par SCHLEIDEN et SCHWANN, la réforme de l'ontogénie par
BAER, l'établissement de la loi de substance par ROBERT MAYER et
HELMHOLTZ ont été des hauts faits scientifiques de premier ordre:
aucun, cependant, quant à l'étendue et la profondeur des conséquences,
n'a exercé une action aussi puissante, transformé au même point la
science humaine tout entière que ne l'a fait la théorie de DARWIN, sur
l'origine naturelle des espèces. Car par là était résolu le «problème
mythique de la _Création_» et avec lui la grave «question des
questions», le problème de la vraie nature et de l'origine de l'homme
lui-même.

  [15] Trad. Ed. Barbier. (Schleicher.)

Si nous comparons entre eux les deux grands fondateurs du
transformisme, nous trouvons chez LAMARCK une tendance prépondérante à
la _déduction_, à ébaucher l'esquisse d'un système moniste
complet,--chez DARWIN, au contraire, prédominent l'emploi de
l'_induction_, les efforts prudents pour établir, avec le plus de
certitude possible sur l'observation et l'expérience, les diverses
parties de la théorie de la descendance. Tandis que le philosophe
naturaliste français dépasse de beaucoup le cercle des connaissances
empiriques d'alors et esquisse, en somme, le programme des recherches
à venir--l'expérimentateur anglais, au contraire, a le grand avantage
de poser le principe d'explication qui sera le principe d'unification,
permettant de synthétiser une masse de connaissances empiriques
accumulées jusqu'alors sans pouvoir être comprises. Ainsi s'explique
que le succès de DARWIN ait été aussi triomphant que celui de LAMARCK
a été éphémère. DARWIN n'a pas eu seulement le grand mérite de faire
converger les résultats généraux des différentes disciplines
biologiques au foyer du principe de la descendance et de les expliquer
tous par là; il a, en outre, découvert dans le _principe de
sélection_, la cause directe du transformisme qui avait échappé à
Lamarck. DARWIN praticien, éleveur, ayant appliqué aux organismes à
l'état de nature les conclusions tirées de ses expériences de
sélection artificielle et ayant découvert dans la _lutte pour la vie_
le principe qui réalise la sélection naturelle, posa son importante
théorie de la sélection, ce qu'on appelle proprement le
_darwinisme_[16].

  [16] ARNOLD LANG: _Zur Charakteristik der Forschungswege von
  Lamarck und Darwin_, Iéna 1889.


=Généalogie (Phylogénie 1866).=--Parmi les tâches nombreuses et
importantes que DARWIN traça à la biologie moderne, l'une des plus
pressantes sembla la réforme du _système_, en zoologie comme en
botanique. Puisque les innombrables espèces animale et végétale
n'étaient pas «créées» par un miracle surnaturel mais avaient «évolué»
par transformation naturelle, leur _système naturel_ apparaissait
comme leur _arbre généalogique_. La première tentative en vue de
transformer en ce sens la systématique est celle que j'ai faite
moi-même dans ma _Morphologie générale des organismes_ (1866). Le
premier livre de cet ouvrage (_Anatomie générale_) traitait de la
«science mécanique des formes constituées», le second volume
(_Embryologie générale_), des «formes se constituant». Une «Revue
généalogique du système naturel des organismes» servait d'introduction
systématique à ce dernier volume. Jusqu'alors, sous le nom
d'_embryologie_, tant en botanique qu'en zoologie, on avait entendu
exclusivement celle des _individus_ organisés (embryologie et étude
des métamorphoses). Je soutins, par contre, l'idée qu'en face de
l'embryologie (_ontogénie_) se posait, aussi légitime, une seconde
branche étroitement liée à la première, la généalogie (_phylogénie_).
Ces deux branches de l'histoire du développement des êtres sont entre
elles, à mon avis, dans le rapport causal le plus étroit, ce qui
repose sur la réciprocité d'action des lois d'hérédité et
d'adaptation et à quoi j'ai donné une expression précise et générale
dans ma _loi fondamentale biogénétique_.


=Histoire de la création naturelle (1868).=--Les vues nouvelles que
j'avais posées dans ma _Morphologie générale_, en dépit de la façon
rigoureusement scientifique dont je les exposais, n'ayant éveillé que
peu l'attention des gens compétents et moins encore trouvé de succès
près d'eux, j'essayai d'en reproduire la partie la plus importante
dans un ouvrage plus petit, d'allure plus populaire, qui fût
accessible à un plus grand cercle de lecteurs cultivés. C'est ce que
je fis en 1868 dans mon _Histoire de la création naturelle_
(Conférences scientifiques populaires sur la théorie de l'évolution en
général et celles de Darwin, Goethe et Lamarck en particulier). Si le
succès de la _Morphologie générale_ était resté bien au-dessous de ce
que j'étais en droit d'espérer, par contre celui de la _Création
naturelle_ dépassa de beaucoup mon attente. Dans l'espace de trente
ans, il en parut neuf éditions remaniées et douze traductions
différentes. Malgré ses nombreuses lacunes, ce livre a beaucoup
contribué à faire pénétrer dans tous les milieux les grandes idées
directrices de la théorie de l'évolution.

Je ne pouvais, bien entendu, indiquer là que dans ses traits généraux,
la transformation phylogénétique du système naturel, ce qui était mon
but principal. Je me suis rattrapé plus tard en établissant tout au
long ce que je n'avais pu faire ici, le système phylogénétique et cela
dans un ouvrage plus important, la _Phylogénie systématique_ (Esquisse
d'un système naturel des organismes fondé sur leur généalogie). Le
premier volume (1894) traite des Protistes et des plantes; le second
(1896) des Invertébrés; le troisième (1895) des Vertébrés. Les _arbres
généalogiques_ des groupes, petits et grands, sont étendus aussi loin
que me l'ont permis mes connaissances dans les trois grandes «chartes
d'origine»: paléontologie, ontogénie et morphologie.


=Loi fondamentale biogénétique.=--Le rapport causal étroit qui, à mon
avis, unit les deux branches de l'histoire organique du développement
des êtres, avait déjà été souligné par moi dans ma _Morphologie
générale_ (à la fin du Ve livre), comme l'une des notions les plus
importantes du transformisme et j'avais donné à ce fait une expression
précise dans plusieurs «Thèses sur le lien causal entre le
développement ontogénique et le phylétique»: _L'ontogénie est une
récapitulation abrégée et accélérée de la phylogénie_, conditionnée
par les fonctions physiologiques de l'hérédité (reproduction) et de
l'adaptation (nutrition). Déjà DARWIN (1859) avait insisté sur la
grande importance de sa théorie pour expliquer l'embryologie, et FRITZ
MULLER avait essayé (1864) d'en donner la preuve en prenant pour
exemple une classe précise d'animaux, les Crustacés, dans son
ingénieux petit travail intitulé: _Pour Darwin_. J'ai cherché, à mon
tour, à démontrer la valeur générale et la portée fondamentale de
cette grande loi biogénétique, dans une série de travaux, en
particulier dans _La biologie des éponges calcaires_ (1872) et dans
les _Etudes sur la théorie gastréenne_ (1873-1884). Les principes que
j'y posais de l'homologie des feuillets germinatifs, et des rapports
entre la _palingénie_ (histoire de l'abréviation) et la _cénogénie_
(histoire des altérations) ont été confirmés depuis par les nombreux
travaux d'autres zoologistes; par eux il est devenu possible de
démontrer l'_unité_ des lois naturelles à travers la diversité de
l'embryologie animale; on en conclut, quant à l'histoire généalogique
des animaux, à leur commune descendance d'une forme ancestrale des
plus simples.


=Anthropogénie (1874).=--Le fondateur de la théorie de la descendance,
LAMARCK, dont le regard portait si loin, avait très justement reconnu,
dès 1809, que sa théorie valait universellement et que, par suite,
l'_homme_, en tant que Mammifère le plus perfectionné, provenait de la
même souche que tous les autres et ceux-ci, à leur tour, de la même
branche plus ancienne de l'arbre généalogique, que les autres
Vertébrés. Il avait même déjà indiqué par quels processus pouvait
être expliqué scientifiquement le fait que l'_homme descend du singe_,
en tant que Mammifère le plus voisin de lui. DARWIN, arrivé
naturellement aux mêmes convictions, laissa avec intention de côté,
dans son ouvrage capital (1859), cette conséquence de sa doctrine, qui
soulevait tant de révoltes et il ne l'a développée, avec esprit, que
plus tard (1871) dans un ouvrage en deux volumes sur _Les ancêtres
directs de l'homme et la sélection sexuelle_. Mais, dans l'intervalle,
son ami HUXLEY (1863) avait déjà discuté avec beaucoup de pénétration
cette conséquence, la plus importante de la théorie de la descendance,
dans son célèbre petit ouvrage sur _Les faits qui témoignent de la
place de l'homme dans la nature_. Disposant de l'anatomie et de
l'ontogénie comparées et s'appuyant sur les faits de la paléontologie,
HUXLEY montra dans cette proposition que «l'homme descend du singe»,
conséquence nécessaire du darwinisme--et qu'on ne pouvait donner
aucune autre explication scientifique de l'origine de la race humaine.
Cette conviction était, alors déjà, partagée par C. GEGENBAUR, le
représentant le plus éminent de l'anatomie comparée, qui a fait faire
à cette science importante d'immenses progrès par l'application
conséquente et judicieuse qu'il y a faite de la théorie de la
descendance.

Toujours par suite de cette _théorie pithécoïde_ (ou origine simiesque
de l'homme) une tâche plus difficile s'imposait: c'était de rechercher
non seulement les _ancêtres de l'homme_ les plus directs, parmi les
Mammifères de la période tertiaire, mais aussi la longue série de
formes animales qui avaient vécu à des époques antérieures de
l'histoire de la Terre et qui s'étaient développées à travers un
nombre incalculable de millions d'années. J'avais déjà commencé à
chercher une solution hypothétique à ce grand problème historique, en
1866, dans ma _Morphologie générale_; j'ai continué à la développer en
1874 dans mon _Anthropogénie_ (Ire partie: Embryologie; IIe partie:
Généalogie). La quatrième édition remaniée de ce livre (1891)
contient, à mon avis, l'exposé de l'évolution de la race humaine qui,
dans l'état actuel de nos connaissances des sources, se rapproche le
plus du but lointain de la vérité; je me suis constamment efforcé de
recourir également et en les accordant entre elles aux trois sources
empiriques de la _paléontologie_, de l'_ontogénie_ et de la
_morphologie_ (anatomie comparée). Sans doute, les hypothèses sur la
descendance, données ici, seront plus tard confirmées et complétées,
chacune en particulier, par les recherches phylogénétiques à venir;
mais je suis tout aussi convaincu que la hiérarchie que j'ai tracée
des ancêtres de l'homme répond en gros à la vérité. Car _la série
historique des fossiles de Vertébrés_ correspond absolument à la série
évolutive morphologique, que nous font connaître l'anatomie et
l'ontogénie comparées: aux Poissons siluriens succèdent les Poissons
amphibies du dévonien[17], les Amphibies du carbonifère, les Reptiles
permiques et les Mézozoïques mammifères; parmi eux apparaissent
d'abord, pendant la période du trias, les formes inférieures, les
Monotrèmes, puis pendant la période jurassique les Marsupiaux, enfin
pendant la période calcaire, les plus anciens Placentaliens. Parmi
ceux-ci apparaissent d'abord, au début de la période tertiaire
(éocène) les plus anciens des Primates ancestraux, les Prosimiens,
puis, pendant le miocène les Singes véritables et parmi les
Catarrhiniens tout d'abord les Cynopithèques, ensuite les
Anthropomorphes; un rameau de ces derniers a donné naissance, pendant
le pliocène, à l'_homme singe_ encore muet (_Pithecanthropus alalus_)
et de celui-ci descend enfin l'homme doué de la parole.

  [17] Les dipneustes (N. du T.).

On rencontre bien plus de difficulté et d'incertitude en cherchant à
reconstruire la série des ancêtres invertébrés qui ont précédé nos
_ancêtres vertébrés_; car nous n'avons pas de restes pétrifiés de
leurs corps mous et sans squelette; la paléontologie ne peut nous
fournir aucune preuve certaine. D'autant plus précieuses deviennent
les sources de l'anatomie et de l'ontogénie comparées. Comme
l'embryon humain passe par le même stade «chordula» que l'embryon de
tous les autres Vertébrés, comme il se développe aux dépens des deux
feuillets d'une «gastrula», nous en concluons, d'après la grande loi
biogénétique, à l'existence passée de formes ancestrales
correspondantes (Vermaliés, Gastréadés). Mais ce qui est surtout
important, c'est ce fait fondamental, que l'embryon de l'homme, comme
celui de tous les autres animaux, se développe primitivement aux
dépens d'une simple cellule; car cette _cellule-souche_
(cytula)--«ovule fécondé»--témoigne indiscutablement d'une forme
ancestrale correspondante monocellulaire, d'un antique ancêtre
(période laurentienne) _Protozoaire_.

Pour notre _philosophie moniste_ il importe d'ailleurs assez peu de
savoir comment on établira avec plus de certitude encore, dans le
détail, la série de nos ancêtres animaux. Il n'en reste pas moins ce
_fait historique certain_, cette donnée grosse de conséquences, que
l'_homme descend directement du singe_ et par delà, d'une longue série
de Vertébrés inférieurs. J'ai déjà insisté en 1866, au septième livre
de ma _Morphologie générale_ sur le fondement logique de ce principe
pithécométrique: «Cette proposition que l'homme descend de Vertébrés
inférieurs et directement des singes est un cas particulier de
syllogisme déductif qui résulte avec une absolue nécessité, en vertu
de la loi générale d'induction, de la théorie de la descendance.»

Pour l'établissement définitif et le triomphe de ce fondamental
_principe pithécométrique_, les _découvertes paléontologiques_ de ces
trente dernières années sont d'une plus grande importance; en
particulier la surprenante trouvaille de nombreux Mammifères disparus,
de l'époque tertiaire, nous a mis à même d'établir clairement, dans
ses grands traits, l'histoire ancestrale de cette classe la plus
importante d'animaux et cela depuis les inférieurs Monotrèmes ovipares
jusqu'à l'homme. Les quatre grands groupes de _Placentaliens_, les
légions si riches en formes des Carnivores, Rongeurs, Ongulés et
Primates, semblent séparés par un profond abîme lorsque nous ne
considérons que les épigones encore vivants qui les représentent
aujourd'hui. Mais ces abîmes profonds se comblent entièrement et les
différences entre les quatre légions s'effacent totalement lorsque
nous comparons les ancêtres tertiaires disparus et lorsque nous
remontons jusqu'à l'aube de l'histoire, jusqu'à l'éocène, au début de
la période tertiaire (au moins trois millions d'années en arrière!) La
grande sous-classe des Placentaliens, qui compte aujourd'hui plus de
2.500 espèces n'est alors représentée que par un petit nombre de
«Proplacentaliens»; et chez ces Prochoriatidés, les caractères des
quatre légions divergentes sont si mêlés et si effacés, qu'il est plus
sage de ne les regarder que comme des _ancêtres communs_. Les premiers
Carnivores (ictopsales), les premiers Rongeurs (esthonycales), les
premiers Ongulés (condylarthrales) et les premiers Primates
(lemurales) possèdent dans leurs grands traits la même conformation du
squelette et la même _dentition typique_ que les Placentaliens
primitifs, soit 44 dents (à chaque moitié de mâchoire, 3 incisives, 1
canine, 4 prémolaires et 3 molaires)[18], ils sont tous caractérisés
par la petite taille et le développement imparfait du cerveau
(principalement de la partie la plus importante, les hémisphères, qui
ne sont constitués en «organe de la pensée» que plus tard, chez les
épigones du miocène et du pliocène); ils ont tous les jambes courtes,
cinq orteils aux pieds et marchent sur la plante du pied
(_plantigrada_). Pour certains de ces Placentaliens primitifs de
l'éocène on a d'abord hésité avant de les classer parmi les Carnivores
ou les Rongeurs, les Ongulés ou les Primates; ainsi ces quatre grandes
légions de Placentaliens qui devaient tellement différer ensuite, se
rapprochaient alors jusqu'à se confondre! On en conclut
indubitablement à une communauté d'origine dans un groupe unique; ces
Prochoriatidés vivaient déjà dans la période antérieure, calcaire (il
y a plus de trois millions d'années!) et sont probablement apparus
pendant la période jurassique, descendant d'un groupe de _Didelphes_
insectivores (amphiteria) et présentant un placenta diffus, forme
primitive, la plus simple.

  [18]                            3  1  4                            3
    Formule dentaire qui s'écrit: -----------.
                                  3' 1' 4' 3'

Mais les plus importantes de toutes les découvertes
paléontologiques récentes, qui ont jeté un jour nouveau sur
l'histoire généalogique des placentaliens, sont relatives à notre
propre lignée, à la légion des _Primates_.

Autrefois, les fossiles en étaient très rares. CUVIER lui-même, le
grand fondateur de la paléontologie, affirma jusqu'à sa mort
(1832), qu'il n'existait pas de fossiles de Primates; il avait, il
est vrai, déjà décrit le crâne d'un Prosimien de l'éocène
(Adapis), mais il l'avait pris à tort pour un Ongulé. Dans ces
vingt dernières années, on a découvert un assez grand nombre de
squelettes pétrifiés de Prosimiens et de Simiens, bien conservés;
parmi eux se trouvent les intermédiaires importants qui permettent
de reconstituer la chaîne continue des ancêtres, depuis le plus
primitif Prosimien jusqu'à l'homme.

Le plus célèbre et le plus intéressant de ces fossiles est
l'_Homme singe pétrifié de Java_, le «Pithecanthropus erectus»
dont on a tant parlé et qui a été découvert en 1894 par le médecin
militaire hollandais, EUGÈNE DUBOIS. C'est vraiment le «missing
link» tant cherché, le prétendu «membre manquant» dans la série
des Primates qui, s'étend maintenant, ininterrompue, depuis les
singes catarrhiniens inférieurs jusqu'à l'homme le plus élevé en
organisation. J'ai exposé longuement la haute portée de cette
trouvaille merveilleuse dans la conférence que j'ai faite le 26
août 1898, au quatrième Congrès international de Zoologie, à
Cambridge: «De l'état actuel de nos connaissances relativement à
l'origine de l'homme.» Le paléontologiste qui connaît les
conditions requises pour la formation et la conservation des
fossiles, considérera la découverte du Pithécanthrope comme un
hasard tout spécialement heureux. Car les singes, en tant qu'ils
habitent sur les arbres (lorsqu'ils ne tombent pas par hasard
dans l'eau), se trouvent rarement à leur mort dans des conditions
qui permettent la conservation et la pétrification de leur
squelette. Par cette trouvaille de l'homme-singe fossile, de Java,
la _Paléontologie_, à son tour, nous démontre que «l'homme descend
du singe» aussi clairement et sûrement que l'avaient déjà fait
avant elle les disciples de l'_Anatomie_ et de l'_Ontogénie
comparées_: nous possédons maintenant tous les documents
essentiels pour notre histoire généalogique.



CHAPITRE VI

De la nature de l'âme

  ÉTUDES MONISTES SUR LE CONCEPT D'AME.--DEVOIRS ET MÉTHODES DE LA
     PSYCHOLOGIE SCIENTIFIQUE.--MÉTAMORPHOSES PSYCHOLOGIQUES.

   Les différences psychologiques entre l'homme et le singe
   anthropoïde sont moindres que les différences correspondantes
   entre le singe anthropoïde et le singe le plus inférieur. Et ce
   fait psychologique correspond exactement à ce que nous présente
   l'anatomie quant aux différences dans l'_écorce cérébrale_, le
   plus important _Organe de l'Ame_. Si, cependant, aujourd'hui
   encore, presque dans tous les milieux, l'âme de l'homme est
   considérée comme une _substance_ spéciale et mise en avant comme
   la preuve la plus importante contre l'affirmation maudite que
   l'_Homme descend du singe_, cela s'explique, d'une part, par
   l'état si arriéré de la soi-disant «psychologie», de l'autre,
   par la _superstition_ si répandue de l'immortalité de l'âme.

   (Conférence de Cambridge sur l'origine de l'homme, 1898).



SOMMAIRE DU CHAPITRE VI

  Signification fondamentale de la psychologie.--Comment on la doit
     concevoir, quelles méthodes on doit lui appliquer.--Conflit
     des opinions sur ce point.--Psychologie dualiste et
     psychologie moniste.--Rapport de celle-ci à la loi de
     substance.--Confusion de termes.--Métamorphoses
     psychologiques: Kant, Virchow, Du Bois-Reymond.--Moyens de
     parvenir à la connaissance des faits de l'âme.--Méthode
     introspective (auto-observation).--Méthode exacte
     (psycho-physique).--Méthode comparative (psychologie
     animale).--Changement de principes psychologiques,
     Wundt.--Psychologie des peuples et ethnographie,
     Bastian.--Psychologie ontogénique, Preyer.--Psychologie
     phylogénétique, Darwin, Romanes.


LITTÉRATURE

   J. LAMETTRIE.--_Histoire naturelle de l'âme._

   H. SPENCER.--_Principes de psychologie_ (trad. franç.).

   W. WUNDT.--_Grundriss der Psychologie._ Leipzig, 1898.

   TH. ZEIHEN.--_Leitfaden der physiologischen Psychologie._ Iéna,
   1891. II Aufl., 1898.

   H. MUNSTERBERG.--_Ueber Aufgaben und Methoden der Psychologie._
   Leipzig, 1891.

   L. BESSER.--_Was ist Empfindung?_ Bonn, 1891.

   A. RAU.--_Empfinden und Denken. Eine physiologische Untersuchung
   über die Natur des menschlichen Verstandes._ Giessen, 1896.

   P. CARUS.--_The soul of man. An investigation of the facts of
   physiological and experimental Psychology._ Chicago, 1891.

   A. FOREL.--_Gehirn und Seele (Vortrag in Wien)._ IV Aufl., Bonn,
   1894.

   A. SVOBODA.--_Der Seelenwahn. Geschichtliches und
   Philosophisches._ Leipzig, 1886.


Les phénomènes dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle d'ordinaire
la _Vie de l'âme_ ou l'activité psychique, sont, entre tous ceux que
nous connaissons, d'une part, les plus importants et les plus
intéressants, de l'autre, les plus compliqués et les plus
énigmatiques. La connaissance de la nature elle-même, qui a fait
l'objet de nos précédentes études philosophiques, étant une partie de
la vie de l'âme, et, d'autre part, l'anthropologie exigeant aussi bien
que la cosmologie une exacte connaissance de l'_âme_, on peut
considérer la _psychologie_, la véritable science de l'âme, comme le
fondement et la condition préalable de toutes les autres sciences.
Envisagée d'un autre point de vue, elle est, de plus, une partie de la
philosophie ou de l'anthropologie.

La grande difficulté de son fondement naturel provient de ceci, qu'à
son tour, la psychologie présuppose la connaissance exacte de
l'organisme humain et avant tout du _cerveau_, l'organe le plus
important de la vie de l'âme. La grande majorité des prétendus
«psychologues», ignorent cependant absolument ces bases anatomiques de
l'âme, ou n'en ont qu'une connaissance très imparfaite; et ainsi
s'explique ce fait regrettable que dans aucune science nous ne
trouvons des idées aussi contradictoires et inadmissibles relativement
à sa propre nature et à son objet essentiel, que nous n'en rencontrons
en psychologie. Cette confusion est devenue d'autant plus sensible en
ces trente dernières années que les progrès immenses de l'anatomie et
de la physiologie ont ajouté à notre connaissance de la structure et
des fonctions de l'organe le plus important de l'âme.


=Méthode pour étudier l'âme.=--Selon moi, ce qu'on appelle _âme_ est,
à la vérité, un _phénomène de la nature_. Je considère, par
conséquent, la psychologie comme une branche des sciences naturelles
et en particulier de la _physiologie_. Et par suite, j'insiste dès le
début sur ce point que nous ne pourrons admettre, pour la psychologie,
d'autres voies de recherches que pour toutes les autres sciences
naturelles, c'est-à-dire, en première ligne, l'_observation_ et
l'_expérimentation_, en seconde ligne, l'_histoire du développement_
et en troisième ligne, la _spéculation_ métaphysique, laquelle,
cherche à se rapprocher, autant que possible, par des raisonnements
inductifs et déductifs de l'_essence_ inconnue du phénomène. Quant à
l'examen selon les principes de ce dernier point, il faut tout
d'abord, et précisément ici, étudier de près l'opposition entre les
conceptions dualiste et moniste.


=Psychologie dualiste.=--La conception généralement régnante du
psychique et que nous combattons, considère le corps et l'âme comme
deux _essences_ différentes. Ces deux essences peuvent exister
indépendamment l'une de l'autre et ne sont pas forcément liées l'une à
l'autre.

Le _corps_ organique est une essence mortelle, _matérielle_,
chimiquement constituée par du plasma vivant et des composés engendrés
par lui (produits protoplasmiques). L'_âme_, par contre, est une
essence immortelle, _immatérielle_, un agent spirituel dont l'activité
énigmatique nous est complètement inconnue. Cette plate conception
est, comme telle, spiritualiste et son contraire, en principe, est en
un certain sens matérialiste. La première est, en même temps,
_transcendante_ et _supranaturelle_, car elle affirme l'existence de
forces existant et agissant sans base matérielle; elle repose sur
l'hypothèse qu'en dehors et au-dessus de la nature, il existe encore
un «monde spirituel», monde immatériel dont, par l'expérience, nous ne
savons rien, et par suite de notre nature, ne pouvons rien savoir.

Cette hypothèse, _monde spirituel_, qui serait complètement
indépendant du monde matériel des corps et sur lequel repose tout
l'édifice artificiel de la philosophie dualiste, est un pur produit de
la fantaisie poétique; nous en pouvons dire autant de la croyance
mystique en l'«immortalité de l'âme», qui s'y rattache étroitement et
que nous montrerons plus tard, en traitant spécialement de la
question, être inadmissible pour la science (cf. chap. XI). Si les
croyances qui animent ces mythes étaient vraiment fondées, les
phénomènes dont il s'agit devraient n'être _pas_ soumis à la _loi de
substance_. Cette exception unique à la loi suprême et fondamentale du
cosmos n'aurait dû survenir que très tard au cours de l'histoire de la
terre, puisqu'elle ne porte que sur «l'âme» des hommes et des animaux
supérieurs. Le dogme du «libre arbitre», lui aussi, autre pièce
essentielle de la psychologie dualiste, est inconciliable avec la loi
universelle de substance.


=Psychologie moniste.=--La conception naturelle du psychique que nous
défendons, voit au contraire dans la vie de l'âme une somme de
phénomènes vitaux qui sont liés, comme tous les autres, à un
substratum matériel précis. Nous désignerons provisoirement cette base
matérielle de toute activité psychique, sans laquelle cette activité
n'est pas concevable,--sous le nom de _psychoplasma_ et cela parce que
l'analyse chimique nous la montre partout comme un corps du groupe des
_corps protoplasmiques_, c'est-à-dire un de ces composés du carbone,
de ces albuminoïdes qui sont à la base de tous les processus vitaux.

Chez les animaux supérieurs, qui possèdent un système nerveux et des
organes des sens, le _psychoplasma_, en se différenciant, a donné un
_neuroplasma_: la substance nerveuse. C'est en _ce sens_ que notre
conception est matérialiste. Elle est, d'ailleurs, en même temps,
_empiriste_ et _naturaliste_, car notre expérience scientifique ne
nous a encore appris à connaître aucune force qui soit dépourvue de
base matérielle, ni aucun «monde spirituel» sis en dehors et
au-dessus de la nature.

Ainsi que tous les autres phénomènes de la nature, ceux de la vie de
l'âme sont soumis à la loi suprême qui gouverne tout: à la _loi de
substance_; dans ce domaine il n'y a pas plus que dans les autres une
seule exception à cette loi cosmologique fondamentale (cf. chap. XII).
Les processus de la vie psychique inférieure, chez les Plantes et chez
les Protistes monocellulaires,--mais également chez les animaux
inférieurs--leur irritabilité, leurs mouvements réflexes, leur
sensibilité et leur effort pour persévérer dans l'être: tout cela a
pour condition immédiate des processus psychologiques se passant dans
le _plasma_ cellulaire, des changements physiques et chimiques qui
s'expliquent en partie par l'_hérédité_, en partie par l'_adaptation_.
Mais il en faut dire tout autant de l'activité psychique supérieure,
des animaux supérieurs et de l'homme, de la formation des
représentations et des idées, des phénomènes merveilleux de la raison
et de la conscience. Car ceux-ci proviennent, par développement
phylogénétique, de ceux-là et ce qui les porte à cette hauteur, c'est
seulement le degré supérieur d'intégration ou de centralisation,
d'association ou de synthèse de fonctions jusqu'alors séparées.


=Conception de l'âme.=--On considère avec raison comme le premier
devoir de chaque science la _définition_ de l'objet qu'elle se propose
d'étudier. Mais pour aucune science la solution de ce premier devoir
n'est si difficile que pour la psychologie et le fait est d'autant
plus remarquable que la _logique_, la science des définitions, n'est
elle-même qu'une partie de la psychologie. Si nous rapprochons tout ce
qui a été dit sur les notions essentielles de cette science par les
philosophes et les naturalistes les plus remarquables de tous les
temps, nous nous trouvons enserrés dans un chaos des vues les plus
contradictoires. Qu'est-ce donc, en somme, que l'_âme_? Quel rapport
a-t-elle avec l'_esprit_? Qu'entend-on proprement par _conscience_?
Qu'est-ce qui différencie l'_impression_ du _sentiment_? Qu'est-ce que
l'_instinct_? Quel est son rapport avec le _libre arbitre_? Qu'est-ce
qu'une _représentation_? Quelle différence y a-t-il entre
l'_entendement_ et la _raison_? Et qu'est-ce au fond que le
_sentiment_[19]? Quelles sont les relations de tous ces «phénomènes
psychiques» avec le _corps_?

  [19] Nous traduisons «Gemüth» par sentiment, le même mot qui nous
  a servi un peu plus haut à traduire «Gefühl». La traduction n'est
  cette fois qu'approximative, le mot «Gemüth» étant un idiotisme.

Les réponses à ces questions et à d'autres qui s'y rattachent sont
aussi différentes que possible; non seulement les plus grandes
autorités ont là-dessus des manières de voir opposées, mais encore,
pour une seule et même de ces autorités _scientifiques_, il n'est pas
rare de trouver au cours de l'évolution psychologique les manières de
voir complétement changées. Certes, cette _métamorphose psychologique_
de beaucoup de penseurs n'a pas peu contribué à amener cette
_confusion colossale des idées_ qui règne en psychologie plus que dans
tout autre domaine de la connaissance humaine.


=Métamorphose psychologique.=--L'exemple le plus intéressant d'un
changement aussi total des vues psychologiques aussi bien objectives
que subjectives, c'est celui que nous fournit le guide le plus
influent de la philosophie allemande, _Kant_. Le Kant de la jeunesse,
le vrai _Kant critique_, était arrivé à cette conviction que
les trois _puissances du mysticisme_--«Dieu, la liberté et
l'immortalité»--étaient inadmissibles pour la _raison pure_; Kant
vieilli, le _Kant dogmatique_, trouva que ces trois «fantômes
capitaux» étaient des postulats de la _raison pratique_ et comme tels
indispensables. Et plus, de nos jours, l'école si considérée des
_Néokantiens_ prêche le «retour à Kant» comme l'unique salut devant
l'épouvantable charivari de la métaphysique moderne; plus clairement
se révèle l'indéniable et désastreuse contradiction entre les idées
essentielles du jeune et du vieux _Kant_; nous reviendrons sur ce
dualisme.

Un intéressant exemple d'une variation analogue nous est fourni par
deux des plus célèbres naturalistes de notre temps: R. VIRCHOW et DU
BOIS-REYMOND; la métamorphose de leurs idées psychologiques doit
d'autant moins être négligée que les deux biologistes berlinois,
depuis plus de 40 ans, jouent un rôle des plus importants dans la plus
grande des universités allemandes et exercent, tant directement
qu'indirectement, une influence profonde sur la pensée moderne.
VIRCHOW, à qui nous devons tant à titre de fondateur de la pathologie
cellulaire, était, au meilleur temps de son activité scientifique,
vers le milieu du siècle (et surtout pendant son séjour à Würzbourg,
1849-1856) un pur _moniste_; il passait alors pour l'un des
représentants les plus éminents de ce _matérialisme_ naissant qui
s'était introduit vers 1855, par deux oeuvres célèbres parues presque
en même temps: _La matière et la force_, de L. BUCUNER et _La foi du
charbonnier et la science_, de C. VOGT. VIRCHOW exposait alors ses
idées générales sur la biologie et les processus vitaux de
l'homme--conçus tout comme des phénomènes mécaniques naturels--dans
une série d'articles remarquables parus dans les _Archives d'anatomie
pathologique_ qu'il dirigeait. Le plus important, sans contredit, de
ses travaux et celui dans lequel VIRCHOW a exposé le plus clairement
ses idées monistes d'alors, c'est son écrit sur «Les tendances vers
l'unité dans la médecine scientifique» (1849). Ce fut certainement
après mûre réflexion et parce qu'il était convaincu de la valeur
philosophique de cet ouvrage, que VIRCHOW, en 1856, plaça cette
«profession de foi médicale» en tête de ses _Etudes réunies de
médecine scientifique_. Il y soutient les principes fondamentaux de
notre monisme actuel, avec autant de clarté et de précision que je le
fais ici en ce qui concerne la solution de l'«énigme de l'univers»; il
défend la légitimité exclusive de la science expérimentale, dont les
seules sources dignes de foi sont l'activité des sens et le
fonctionnement du cerveau; il combat non moins nettement le dualisme
anthropologique, toute prétendue révélation et toute «transcendance»,
ainsi que ses deux avenues: «la foi et l'anthropomorphisme». Il fait
ressortir avant tout le caractère moniste de l'anthropologie, le lien
indissoluble entre l'esprit et le corps, la force et la matière; à la
fin de sa préface, il s'exprime ainsi (p. 4): «Je suis convaincu que
je ne serai jamais amené à nier le principe de l'_unité de la nature
humaine_ et ses conséquences». Malheureusement cette «conviction»
était une grave erreur; car, 28 ans après, VIRCHOW soutenait des
idées, en principe tout opposées, cela dans le discours dont on a tant
parlé, sur «La liberté de la science dans l'Etat moderne» qu'il
prononça en 1877 à l'Assemblée des naturalistes, à Münich et dont j'ai
repoussé les attaques dans mon écrit: _La science libre et
l'enseignement libre_ (1878).

Des contradictions analogues, en ce qui concerne les principes
philosophiques les plus importants se rencontrent aussi chez DU
BOIS-REYMOND, qui a remporté ainsi un bruyant succès auprès des écoles
dualistes et surtout près de l'«Ecclesia militans». Plus ce célèbre
rhéteur de l'Académie de Berlin avait défendu brillamment les
principes généraux de notre monisme, plus il avait contribué à réfuter
le vitalisme et la conception transcendantale de la vie, d'autant plus
bruyant fut le cri de triomphe des adversaires lorsqu'en 1872, dans
son discours sensationnel de l'_ignorabimus_, DU BOIS-REYMOND rétablit
la conscience comme une énigme insoluble, l'opposant comme un
phénomène surnaturel aux autres fonctions du cerveau. Je reviendrai
plus loin là-dessus (ch. X).


=Psychologie objective et Psychologie subjective.=--La nature spéciale
d'un grand nombre de phénomènes de l'âme et surtout de la conscience,
nous oblige à apporter certaines modifications à nos méthodes de
recherche scientifique. Une circonstance surtout importante ici, c'est
qu'à côté de l'observation ordinaire, _objective, extérieure_, il
faut faire place à la _méthode introspective_, à l'observation
_subjective, intérieure_ qui résulte du fait que notre «moi» se
réfléchit dans la conscience. La plupart des psychologues partent de
cette «certitude immédiate du moi»: _Cogito ergo sum!_ «Je pense donc
je suis». Nous jetterons donc tout d'abord un regard sur ce moyen de
connaissance et ensuite seulement sur les autres méthodes,
complémentaires de celle-ci.


=Psychologie introspective.= (Auto-observation de l'âme). La plus
grande partie des documents sur l'âme humaine, consignés depuis des
milliers d'années dans d'innombrables écrits, provient de l'étude
introspective de l'âme, c'est-à-dire de l'_auto-observation_, puis des
conclusions que nous tirons de l'association et de la critique de ces
«expériences internes» subjectives. Pour une grande partie de l'étude
de l'âme cette voie subjective est en général la seule possible,
surtout pour l'étude de la _conscience_; cette fonction cérébrale
occupe ainsi une place toute particulière et elle est devenue, plus
que toute autre, la source d'innombrables erreurs philosophiques (cf.
chap. X). Mais c'est un point de vue trop étroit et qui conduit à des
notions très imparfaites, fausses même, que celui qui nous fait
considérer cette auto-observation de notre esprit comme la source
principale, sinon unique, où puiser pour le connaître, ainsi que le
font de nombreux et distingués philosophes. Car une grande partie des
phénomènes les plus importants de la vie de l'âme, surtout les
_fonctions des sens_ (vue, ouïe, odorat, etc.), puis le _langage_, ne
peuvent être étudiés que par les mêmes méthodes que toute autre
fonction de l'organisme, à savoir d'abord par une recherche anatomique
approfondie de leurs _organes_ et, secondement, par une exacte analyse
physiologique des _fonctions_ qui en dépendent. Mais pour pouvoir
faire cette «observation extérieure» de l'activité de l'âme et
compléter par là les résultats de l'«observation intérieure», il faut
une connaissance profonde de l'anatomie et de l'histologie, de
l'ontogénie et de la physiologie humaines. Ces données fondamentales,
indispensables, de l'anthropologie n'en font pas moins défaut chez la
plupart des prétendus _psychologues_, ou sont très insuffisantes;
aussi ceux-ci ne sont-ils pas en état de se faire même de leur âme,
une idée suffisante. A cela s'ajoute la circonstance défavorable que
cette âme, si vénérée par son possesseur, est souvent chez le
psychologue une âme développée dans une direction unique (quelque haut
perfectionnement qu'atteigne cette Psyché dans son sport spéculatif!),
c'est en outre l'âme d'un _homme civilisé_, appartenant à une race
supérieure, c'est-à-dire le dernier _terme_ d'une longue série
phylétique évolutive, pour l'exacte compréhension duquel la
connaissance de précurseurs nombreux et inférieurs serait
indispensable. Ainsi s'explique que la plus grande partie de la
puissante littérature psychologique soit aujourd'hui une maculature
sans valeur. La méthode introspective a certainement une immense
valeur, elle est indispensable, mais elle a absolument besoin de la
collaboration et du complément que lui apportent les autres méthodes.


=Psychologie exacte.=--Plus s'enrichissait, au cours de ce siècle, le
développement des diverses branches de l'arbre de la connaissance
humaine, plus se perfectionnaient les diverses méthodes des sciences
particulières, plus grandissait le désir d'y apporter l'_exactitude_,
c'est-à-dire de faire un examen empirique des phénomènes, aussi
_exact_ que possible et de donner aux lois qui s'en pourraient déduire
une formule aussi nette que possible, _mathématique_ quand il se
pourrait. Mais ceci n'est réalisable que pour une petite partie de la
science humaine, avant tout dans les sciences dont la tâche principale
est la détermination de grandeurs mesurables; en première ligne les
mathématiques, puis l'astronomie, la mécanique, et en somme une grande
partie de la physique et de la chimie. Aussi désigne-t-on ces sciences
du nom de _sciences exactes_, au sens propre du mot. Par contre, on a
tort (et c'est souvent une cause d'erreur) de considérer, ainsi qu'on
le fait volontiers, _toutes_ les sciences naturelles comme «exactes»,
pour les opposer à d'autres, en particulier aux sciences historiques
et «psychologiques». Car, pas plus que celles-ci, la plus grande
partie des sciences naturelles ne sont susceptibles d'un traitement
exact au sens propre; ceci vaut surtout pour la biologie et, parmi ses
branches, pour la psychologie. Celle-ci n'étant qu'une partie de la
physiologie doit, en général, participer des méthodes de la première.
Elle doit, par l'observation et l'expérimentation, donner un fondement
_empirique_, aussi exact que possible, aux phénomènes de la vie de
l'âme; après quoi elle en doit tirer les lois de l'âme par des
raisonnements inductifs et déductifs, et leur donner une formule aussi
nette que possible. Mais, pour des raisons faciles à comprendre, une
formule _mathématique_ ne sera que très rarement possible; on n'a pu
en donner avec succès que pour une partie de la physiologie des sens;
par contre, ces formules sont inapplicables à la plus grande partie de
la physiologie du cerveau.


=Psycho-physique.=--Une petite province de la psychologie qui semble
accessible aux recherches «exactes» que l'on poursuit, a été, depuis
vingt ans, étudiée avec grand soin et élevée au rang de discipline
spéciale sous le nom de _psychophysique_. Ses fondateurs, les
physiologistes FECHNER et WEBER de Leipzig, étudièrent d'abord avec
exactitude la dépendance de la sensation par rapport à l'excitant
externe, agissant sur l'organe sensoriel et, en particulier, le
rapport quantitatif entre l'intensité de l'excitation et celle de la
sensation. Ils trouvèrent que pour produire une sensation, un certain
quantum précis et minimum d'excitation est nécessaire, «seuil de
l'excitation», et qu'une excitation donnée doit toujours varier d'un
surcroît précis: «seuil de la différence», avant que la sensation ne
se modifie d'une manière sensible. Pour les sens les plus importants
(la vue, l'ouïe, le sens de la pression) on peut poser cette loi que
les variations des sensations sont proportionnelles à l'intensité des
excitations. De cette «loi de WEBER», empirique, FECHNER déduisit, par
des opérations mathématiques, sa «loi fondamentale psycho-physique»,
en vertu de laquelle l'intensité de la sensation croît selon une
progression arithmétique; celle de l'excitation, par contre, selon une
progression géométrique. Néanmoins, cette loi de FECHNER, ainsi que
d'autres «lois» psycho-physiques, a été attaquée de divers côtés et
son «exactitude» contestée. Malgré tout, la «psycho-physique» moderne
n'est pas loin d'avoir satisfait à tout ce qu'on attendait d'elle, à
tous les voeux de ceux qui l'acclamaient il y a vingt ans; seulement
le domaine de son application possible est très restreint. Et elle a
une haute portée théorique en ce qu'elle nous démontre la valeur
absolue des lois physiques sur une partie, restreinte il est vrai, du
domaine de la prétendue «vie de l'âme», valeur revendiquée depuis
longtemps par la psychologie matérialiste pour le domaine tout entier
de la vie de l'âme. La méthode exacte s'est montrée, ici comme dans
beaucoup d'autres branches de la physiologie, insuffisante et peu
productive; en principe elle est sans doute partout désirable, mais
malheureusement inapplicable dans la plupart des cas. Bien plus
fécondes sont les méthodes comparative et génétique.


=Psychologie comparée.=--La ressemblance frappante qui existe entre la
vie psychique de l'homme et celle des animaux supérieurs est un fait
depuis longtemps connu. La plupart des peuples primitifs, aujourd'hui
encore, ne font aucune différence entre les deux séries de phénomènes
psychiques, ainsi qu'en font foi les fables partout répandues, les
vieilles légendes et les idées relatives à la métempsychose. La
plupart des philosophes de l'antiquité classique étaient convaincus,
eux aussi, de cette parenté, et entre les âmes humaine et animale, ils
ne découvraient aucune différence essentielle qualitative, mais une
simple différence quantitative. PLATON lui-même, qui affirma le
premier la distinction fondamentale de l'âme et du corps, faisait
traverser successivement à une seule et même âme (Idée), par sa
théorie de la métempsychose, divers corps animaux et humains. C'est
seulement le christianisme qui, rattachant étroitement la foi en
l'immortalité à la foi en Dieu, posa la distinction fondamentale entre
l'âme humaine immortelle et l'âme animale mortelle. Dans la
philosophie dualiste, c'est avant tout sous l'influence de DESCARTES
(1643) que cette idée s'implanta; il affirmait que l'homme seul a une
«âme» véritable et avec elle la sensibilité et le libre arbitre; qu'au
contraire, les bêtes sont des automates, des machines sans volonté ni
sensibilité. Depuis, la plupart des psychologues--et KANT en
particulier,--négligèrent complètement l'âme des animaux et
réduisirent à l'homme l'objet des études psychologiques; la
psychologie humaine, presque exclusivement introspective, fut privée
de la comparaison féconde avec la psychologie animale et resta, pour
cette raison, au même niveau inférieur qu'occupait la morphologie
avant que CUVIER, en fondant l'anatomie comparée, ne l'élevât à la
hauteur d'une «science naturelle philosophique».


=Psychologie animale.=--L'intérêt scientifique ne se réveilla en
faveur de l'âme animale que dans la seconde moitié du siècle dernier,
parallèlement aux progrès de la zoologie et de la physiologie
systématiques. L'intérêt fut stimulé surtout par l'écrit de REIMARUS:
_Considérations générales sur les instincts animaux_ (Hambourg, 1760).
Néanmoins, une étude scientifique plus sérieuse ne devint possible
qu'avec la réforme fondamentale de la physiologie, dont nous sommes
redevables au grand naturaliste berlinois, MÜLLER. Ce biologiste de
génie, embrassant le domaine entier de la nature organique, tout
ensemble la morphologie et la physiologie, introduisit pour la
première fois les _méthodes exactes_ de l'observation et de
l'expérimentation dans la physiologie tout entière et y rattacha en
même temps, d'une manière générale, les _méthodes de comparaison_; il
les appliqua aussi bien à la vie psychique, au sens le plus large
(langage, organes des sens, fonctions du cerveau), qu'à tous les
autres phénomènes vitaux. Le sixième livre de son _Manuel de
physiologie humaine_ (1840) traite spécialement de «la vie de l'âme»
et contient, en 80 pages, une quantité de considérations
psychologiques des plus importantes.

En ces quarante dernières années, il a paru un grand nombre d'écrits
sur la psychologie comparée des animaux, provoqués en partie par
l'impulsion puissante donnée en 1859 par DARWIN dans son ouvrage sur
l'origine des espèces, et aussi par l'introduction de la _Théorie de
l'évolution_ dans le domaine psychologique. Quelques-uns de ces écrits
les plus importants sont dus à ROMANES et G. LUBBOCK, pour
l'Angleterre; WUNDT, BÜCHNER, G. SCHNEIDER, FRITZ SCHULTZE et CHARLES
GROOS, pour l'Allemagne; ESPINAS et JOURDAN, pour la France; TITO
VIGNOLI, pour l'Italie. (J'ai donné les titres de quelques-uns des
ouvrages les plus importants, au début de ce chapitre.)

En Allemagne, WUNDT passe actuellement pour l'un des plus grands
psychologues; il possède, sur la plupart des philosophes, l'avantage
inappréciable de connaître à fond la _zoologie_, l'_anatomie_ et la
_physiologie_. Autrefois préparateur et élève d'HELMHOLZ, WUNDT s'est
de bonne heure habitué à appliquer les lois fondamentales de la
physique et de la chimie au domaine tout entier de la physiologie et,
par suite, dans l'esprit de MÜLLER, à la psychologie en tant que
faisant partie de la physiologie. Placé à ce point de vue, WUNDT
publia, en 1863, ses précieuses _Leçons sur l'âme chez l'homme et chez
l'animal_. L'auteur y donne, comme il le dit lui-même dans la préface,
la _preuve_ que le théâtre des principaux phénomènes psychiques est
l'_âme inconsciente_ et il laisse notre regard «pénétrer dans ce
_mécanisme_ de l'arrière-plan inconscient de l'âme qui élabore les
incitations venues des impressions extérieures». Mais ce qui me paraît
surtout important dans l'ouvrage de WUNDT et en faire surtout la
valeur, c'est qu'on y trouve, «pour la première fois, la _loi_ _de la
conservation de la force étendue au domaine psychique_ et, en outre,
une série de faits empruntés à l'électro-physiologie utilisés pour la
démonstration».

Trente ans plus tard (1892), WUNDT publia une seconde édition, mais
sensiblement abrégée et complètement remaniée, de ses _Leçons sur
l'âme chez l'homme et chez l'animal_. Les principes les plus
importants de la première édition sont complétement abandonnés dans la
seconde et le point de vue _moniste_ y fait place à une conception
purement dualiste. WUNDT lui-même dit, dans la préface de la seconde
édition, qu'il ne s'est délivré que peu à peu des erreurs
fondamentales de la première et que «depuis des années, il a appris à
considérer ce travail comme un _péché de jeunesse_; son premier
ouvrage pesait sur lui comme une _faute_, qu'il aspirait à expier, si
bien que les choses parussent tourner pour lui». De fait, les vues
essentielles de WUNDT, en psychologie, sont complètement opposées dans
les deux éditions de ses _Leçons_, si répandues; elles sont, dans la
première, toutes monistes et matérialistes, dans la seconde, toutes
dualistes et spiritualistes. La première fois, la _psychologie_ est
traitée comme une _science naturelle_, les mêmes principes lui sont
appliqués qu'à la physiologie tout entière, dont elle n'est qu'une
partie; trente ans plus tard, l'étude de l'âme est devenue pour lui
une pure _science de l'esprit_, dont l'objet et les principes
diffèrent complètement de ceux des sciences naturelles. Cette
conversion trouve son expression la plus nette dans le principe du
_parallélisme psycho-physique_, en vertu duquel, sans doute, «à chaque
évènement psychique correspond un évènement physique quelconque», mais
tous les deux sont complètement indépendants l'un de l'autre et il
_n'existe pas entre eux de lien causal naturel_. Ce parfait _dualisme_
du corps et de l'âme, de la nature et de l'esprit, a naturellement
trouvé le plus vif succès près de la philosophie d'école alors
régnante, qui y applaudit comme à un progrès important, d'autant plus
que ce dualisme est professé par un naturaliste remarquable, qui a
soutenu jadis les vues opposées. Comme je soutiens moi-même ces
opinions «étroites» depuis plus de 40 ans et comme, en dépit des
efforts les mieux intentionnés, je n'ai pas pu m'en départir, je
considère naturellement les «péchés de jeunesse» du jeune
physiologiste WUNDT comme des idées justes sur la nature et je les
défends énergiquement contre les opinions opposées du vieux philosophe
WUNDT.

Il est très intéressant de constater le total _changement de principes
philosophiques_ dont WUNDT nous offre ici l'exemple, comme autrefois
KANT, WIRCHOW, DU BOIS-REYMOND, ainsi que BAER et d'autres. Dans leur
jeunesse, ces naturalistes, intelligents et hardis, embrassent le
domaine tout entier de leurs recherches biologiques d'un vaste regard,
s'efforçant ardemment d'asseoir la connaissance dans sa totalité sur
une base naturelle et une; dans leur vieillesse ils ont reconnu que ce
n'était pas pleinement réalisable, aussi préfèrent-ils renoncer tout à
fait à leur but.

Pour excuser cette métamorphose psychologique, ils pourront
naturellement prétendre que dans leur jeunesse ils n'ont pas vu toutes
les difficultés de la grande tâche entreprise et qu'ils se sont
trompés sur le vrai but; que c'est seulement après que leur esprit a
mûri avec l'âge et qu'ils ont accumulé les expériences, qu'ils se sont
convaincus de leurs erreurs et ont trouvé le vrai chemin qui conduit à
la source de la vérité. Mais on peut aussi affirmer, inversement, que
les grands savants, dans leur jeune âge, abordaient avec plus de
courage et d'impartialité leur tâche difficile, que leur regard était
plus libre et leur jugement plus pur; les expériences des années
postérieures n'amènent pas seulement un enrichissement, mais un
trouble de la vue et avec la vieillesse survient une dégénérescence
graduelle, dans le cerveau comme dans les autres organes. En tout cas,
cette métamorphose, quant à la théorie de la connaissance, est en
elle-même un fait psychologique instructif; car elle montre, ainsi que
tant d'autres formes de «changement d'opinions», que les plus hautes
fonctions de l'âme sont soumises, au cours de la vie, à d'aussi
importantes modifications individuelles que toutes les autres
fonctions vitales.


=Psychologie des peuples.=--Il importe beaucoup, si l'on veut étudier
avec fruit la psychologie comparée, de ne pas borner la comparaison
critique à l'animal et à l'homme en général, mais aussi de placer l'un
à côté de l'autre les divers _échelons_ de la vie psychique de chacun
d'eux. C'est seulement ainsi que nous parviendrons à apercevoir
clairement la longue _échelle_ d'évolution psychique qui va, sans
interruption, des formes vivantes les plus inférieures,
monocellulaires, jusqu'aux Mammifères et, à leur tête, jusqu'à
l'homme. Mais au sein de la race humaine, elle-même, ces échelons sont
très nombreux et les rameaux de l'«arbre généalogique de l'âme»
infiniment variés. La différence psychique entre le plus grossier des
hommes incultes, au plus bas degré, et l'homme civilisé le plus
accompli, au plus haut degré de l'échelle est colossale, bien plus
grande qu'on ne l'admet généralement. L'importance de ce fait
exactement mesurée a imprimé, surtout dans la seconde moitié du XIXe
siècle, un vif élan à l'_Anthropologie des peuples primitifs_ (WAITZ),
et donné à l'ethnographie comparée une haute importance pour la
psychologie. Malheureusement, les matériaux bruts, en quantité énorme,
réunis pour la constitution de cette science, n'ont pas encore subi
une élaboration critique suffisante. On peut juger des idées confuses
et mystiques qui règnent encore là, d'après la soi-disant «_Pensée des
peuples_» du voyageur connu, ADOLPHE BASTIAN, lequel s'est rendu
célèbre par la fondation, à Berlin, du «Musée d'ethnographie», mais
qui, écrivain prolixe, nous présente une véritable monstruosité de
compilation sans critique et de spéculation confuse.


=Psychologie ontogénétique.=--La plus négligée, la moins employée de
toutes les méthodes, dans l'étude de l'âme, a été jusqu'à présent
l'_ontogénétique_; et pourtant ce sentier peu fréquenté est
précisément celui qui nous mène le plus vite et le plus sûrement parmi
la sombre forêt des préjugés, des dogmes et des erreurs
psychologiques, jusqu'au point d'où nous pouvons voir clair dans
beaucoup des plus importants «problèmes de l'âme». De même que dans
tout autre domaine de l'embryologie organique, je commence par poser
ici l'une en face de l'autre ses deux grandes branches, que j'ai
distinguées dès 1866: l'embryologie (ontogénie) et la généalogie
(phylogénie). L'_embryologie de l'âme_, la psychogénie individuelle ou
biontique, étudie le développement graduel et progressif de l'âme chez
l'individu et cherche à déterminer les lois qui le conditionnent. Pour
une portion importante de la psychologie humaine, il y a beaucoup de
fait depuis des milliers d'années; car la _pédagogie_ rationnelle a
déjà dû, de bonne heure, s'imposer la tâche de connaître théoriquement
le progrès graduel et la capacité d'éducation de l'âme de l'enfant,
dont elle avait, en pratique, à réaliser l'harmonieux développement et
qu'elle devait diriger. Seulement, la plupart des pédagogues étaient
des philosophes spiritualistes et dualistes qui, par suite, se
mettaient à l'oeuvre en y apportant d'avance les préjugés
traditionnels de la psychologie spiritualiste. Depuis quelques
dizaines d'années seulement, la méthode des sciences naturelles a
gagné du terrain, même dans les écoles, sur cette direction
dogmatique; on s'efforce aujourd'hui davantage, même quand on traite
l'âme de l'enfant d'appliquer les principes de la doctrine
évolutionniste. Les matériaux bruts contenus dans chaque âme
individuelle d'enfant, sont déjà qualitativement donnés _à priori,
hérités_ qu'ils sont des parents et des ancêtres; l'éducation a pour
tâche de les amener à maturité, de les faire s'épanouir par
l'instruction intellectuelle et l'éducation morale, c'est-à-dire par
l'_adaptation_. Pour la science de notre premier développement
psychique, c'est W. PREYER (1882) qui en a posé les fondements dans
son intéressant ouvrage: _L'âme de l'enfant, observations relatives_
_au développement intellectuel de l'homme dans les premières années
de sa vie_. En ce qui concerne les stades et les métamorphoses
ultérieures de l'âme individuelle, il reste encore beaucoup à faire:
l'application légitime et pratique de la grande loi biogénétique
commence à apparaître, ici aussi, comme le fanal lumineux de la
compréhension scientifique.


=Psychologie phylogénétique.=--Une époque nouvelle et féconde, une ère
de développement plus grand commença, pour la psychologie comme pour
toutes les sciences biologiques, lorsqu'il y a quarante ans CH. DARWIN
y appliqua les principes de la théorie de l'évolution. Le septième
chapitre de son ouvrage sur l'Origine des espèces (1859), ouvrage qui
fit époque, est consacré à l'_instinct_; il contient la démonstration
précieuse que les instincts des animaux sont soumis, comme toutes les
autres fonctions vitales, aux autres lois générales du développement
historique. Les instincts spéciaux des espèces animales distinctes
sont transformés par l'_adaptation_ et ces «changements acquis» sont
transmis par l'_hérédité_ aux descendants. Dans leur conservation et
leur développement, la _sélection_ naturelle, au moyen de la «lutte
pour la vie», joue le même rôle disciplinateur que la transformation
de n'importe quelle fonction physiologique. Plus tard, dans plusieurs
ouvrages, DARWIN a développé cette idée et montré que les mêmes lois
de «développement intellectuel» règnent dans tout le monde organique,
qu'elles valent pour l'homme comme pour les animaux et pour ceux-ci
comme pour les plantes. L'_unité du monde organique_, explicable par
sa commune origine, s'étend ainsi au domaine tout entier de la vie de
l'âme, depuis le plus simple organisme monocellulaire jusqu'à l'homme.

Le développement ultérieur de la psychologie de DARWIN et son
application aux divers domaines de la vie psychique sont dus à un
remarquable naturaliste anglais, G. ROMANES. Malheureusement, sa mort
récente, si prématurée, l'a empêché d'achever son grand ouvrage dans
lequel toutes les parties de la psychologie comparée devaient être
également constituées dans le sens de la doctrine moniste de
l'évolution. Les deux parties de cet ouvrage qui ont paru comptent
parmi les productions les plus précieuses de la littérature
psychologique tout entière. En effet, conformément aux principes
monistes des sciences naturelles modernes, ces ouvrages nous offrent
premièrement, réunis et ordonnés, les _faits_ les plus importants qui,
depuis des milliers d'années, ont été établis empiriquement, par
l'observation et l'expérience, sur le domaine de la psychologie
comparée. Secondement, ces faits sont ensuite examinés et groupés en
vue d'une fin, par la _critique objective_; et troisièmement, il en
découle en ce qui concerne les problèmes généraux les plus importants
de la _psychologie_, ces raisonnements qui seuls, sont conciliables
avec les principes de notre moderne doctrine moniste. Le premier
volume composant l'oeuvre de ROMANES, porte ce titre, _L'évolution
mentale chez les animaux_ (1885) et nous retrace toute la longue
hiérarchie des stades de l'évolution psychique dans la série animale,
depuis les impressions et les instincts les plus simples des animaux
inférieurs jusqu'aux phénomènes les plus parfaits de la conscience et
de la raison, chez les animaux supérieurs, tout cela s'enchaînant par
des liens naturels. On trouve aussi dans ce volume de nombreuses notes
tirées des manuscrits posthumes de DARWIN «sur l'instinct» en même
temps qu'une «collection complète de tout ce que celui-ci a écrit sur
la psychologie».

La seconde et la plus importante partie de l'oeuvre de ROMANES, traite
de l'_Evolution mentale chez l'homme et de l'origine des facultés
humaines_[20] (1893). Le pénétrant psychologue y démontre d'une
manière convaincante que _la barrière psychologique entre l'homme et
l'animal est vaincue_! La pensée à l'aide des mots, le pouvoir
d'abstraction de l'homme, se sont graduellement développés, sortis de
degrés inférieurs où la pensée et la représentation ne s'aidaient pas
encore de mots, degrés réalisés chez les Mammifères les plus proches
de l'homme. Les plus hautes fonctions intellectuelles de l'homme, la
_raison_, le _langage_ et la _conscience_ ne sont que les
perfectionnements des mêmes fonctions aux degrés inférieurs où elles
sont réalisées dans la série des _ancêtres primates_ (Simiens et
Prosimiens). L'homme ne possède pas une seule «fonction
intellectuelle» qui soit sa propriété exclusive. Sa vie psychique tout
entière ne diffère de celles des Mammifères, ses proches, qu'en
_degré_, non en _nature_, quantitativement, non qualitativement.

  [20] Traduction française par H. de Varigny.

Je renvoie les lecteurs qui s'intéressent à cette capitale «question
de l'âme», à l'ouvrage fondamental de ROMANES. Je suis d'accord, sur
presque tous les points et toutes les affirmations, avec lui et avec
DARWIN; lorsqu'il semble y avoir des différences entre l'opinion de
ces auteurs et les vues que j'ai exposées précédemment, elles
proviennent soit d'une expression imparfaite chez moi ou d'une
différence insignifiante dans l'application des termes fondamentaux.
D'ailleurs, c'est une des caractéristiques de cette «science des
termes» qu'en ce qui concerne les termes fondamentaux les plus
importants, les philosophes les plus marquants aient des manières de
voir toutes différentes.


Place de la psychologie dans le système des sciences biologiques.

                              =Biologie=
                         Science de l'organisme
                 (Anthropologie, Zoologie et Botanique)
                                  ^
       |--------+-----------------+-------------------+--------------|
                |                 |                   |
           =Morphologie=          |               =Biogénie=
        Science des formes        |        Histoire du développement
    |---+--------^-------+-----|  |  |-------+--------^--------+------|
        |                |        |          |                 |
    =Anatomie=   |  =Histologie=  |     =Ontogénie=   |   =Phylogénie=
    Science      |  Science       |     Histoire      |   Histoire
    des organes  |  des tissus    |     de l'embryon  |   de la race
                                  |

                             =Physiologie=
                         Science des fonctions
          |-----------------------^------------------------------------|
                 |                                    |
          Physiologie des                       Physiologie des
        =fonctions animales=                  =fonctions végétatives=
      (Sensation et Mouvement)               (Nutrition et Reproduction)
    |-------+--------^---------+--| |---------+-------^----+--------|
            |        |         |              |            |
     =Esthématique=  | =Phoronomie=   =Trophonomie=   =Gonimatique=
     Science         | Science        Science         Science
     de la sensation | du mouvement   des échanges    de la
                     |                  de matériaux  génération
                =Psychologie=
              Science de l'âme



CHAPITRE VII

Degrés dans la hiérarchie de l'âme.

  ÉTUDES MONISTES DE PSYCHOLOGIE COMPARÉE.--L'ÉCHELLE
     PSYCHOLOGIQUE.--PSYCHOPLASMA ET SYSTÈME NERVEUX.--INSTINCT ET
     RAISON.

   «Le plus merveilleux des phénomènes naturels, celui que nous
   appelons d'un nom légué par la tradition _esprit_ ou _âme_, est
   une propriété absolument générale de tout ce qui vit. Dans toute
   matière vivante, dans tout protoplasma, il faut bien reconnaître
   l'existence des premiers éléments de la vie psychique, la forme
   rudimentaire de sensibilité au _plaisir_ et à la _douleur_, la
   forme rudimentaire de l'_attraction_ et de la _répulsion_. Mais
   les divers degrés de développement et de composition de cette
   âme varient avec les divers êtres vivants; ils nous acheminent,
   depuis la muette _âme cellulaire_, à travers une longue série
   d'intermédiaires de plus en plus élevés, jusqu'à l'_âme
   humaine_, consciente et raisonnable».

    _Ame cellulaire et cellule psychique_ (1878).



SOMMAIRE DU CHAPITRE VII

  Unité psychologique de la nature organique.--Base matérielle de
     l'âme: le psychoplasma.--Echelle des sensations.--Echelle des
     mouvements.--Echelle des réflexes.--Réflexes simples et
     réflexes complexes.--L'acte réflexe et la conscience.--Echelle
     des représentations.--Représentations inconscientes et
     représentations conscientes.--Echelle de la mémoire.--Mémoire
     inconsciente et mémoire consciente.--Association des
     représentations.--Instincts.--Instincts primaires et instincts
     secondaires.--Echelle de la raison.--Langage.--Mouvements
     émotifs et passions.--Volonté--Libre arbitre.


LITTÉRATURE

   CH. DARWIN.--_De l'expression des émotions chez l'homme et chez
   les animaux._ Trad franç.

   W. WUNDT.--_Vorlesungen über die Menschen und Thierseele._ 2te
   Auflage, Leipzig, 1892.

   FRITZ SCHULTZE.--_Vergleichende Seelenkunde._ Leipzig, 1897.

   L. BUCHNER.--_Aus dem Geistesleben der Thiere, oder Staaten und
   Thaten der Kleinen._ 4te Aufl., Berlin, 1897.

   A. ESPINAS.--_Les sociétés animales._ Etudes de psychologie
   comparée.

   TITO VIGNOLI.--_De la loi fondamentale de l'intelligence dans le
   règne animal._ Trad. allem.

   C. LLOYD MORGAN.--_Animal life and intelligence._ London, 1890.

   W. BOLSCHE.--_Das Liebesleben in der Natur. (Etude sur
   l'évolution de l'amour)._ Leipzig, 1898.

   G. ROMANES.--_L'évolution mentale dans le règne animal et chez
   l'homme._ Trad. franç.


Les progrès immenses que la psychologie, avec l'aide de la théorie
évolutionniste, a accomplis dans la seconde moitié du XIXe siècle, ont
abouti à ceci: que nous reconnaissons l'_unité psychologique du monde
organique_. La psychologie comparée, conjointement à l'ontogénie et à
la phylogénie de l'âme, nous ont convaincus que la vie organique à
tous ses degrés, depuis les plus simples protistes monocellulaires
jusqu'à l'homme, est le produit des mêmes forces naturelles
élémentaires, des mêmes fonctions physiologiques de sensation et de
mouvement. La tâche fondamentale pour la psychologie scientifique de
l'avenir ne sera donc pas, comme elle l'a été jusqu'à présent,
l'analyse exclusivement subjective et introspective de l'âme à son
plus haut degré de perfectionnement--de l'âme au sens où l'entendent
les philosophes--mais l'étude objective et comparative de la longue
série d'échelons, de la longue suite de stades inférieurs et animaux
qu'a dû parcourir en se développant l'esprit humain. Distinguer les
divers degrés de cette échelle psychologique et démontrer leur
enchaînement phylogénétique ininterrompu, telle est la belle tâche à
laquelle on ne s'est sérieusement appliqué que depuis quelques
dizaines d'années et qui a surtout été abordée dans l'ouvrage
remarquable de ROMANES. Nous nous contenterons ici de traiter très
brièvement quelques-unes des questions les plus générales auxquelles
nous conduit la connaissance de cette suite d'étapes.


=Base matérielle de l'âme.=--Tous les phénomènes de la vie de l'âme
sans exception sont liés à des processus matériels ayant lieu dans la
substance vivante du corps, dans le _plasma_ ou _protoplasma_. Nous
avons désigné la partie de celui-ci qui apparaît comme le support
indispensable de l'âme, du nom de _psychoplasma_ («substance de
l'âme», au sens moniste) c'est-à-dire que nous n'entendons par là
aucune «essence» particulière, mais nous considérons l'_âme comme un
concept collectif désignant l'ensemble des fonctions psychiques du
plasma_. L'âme, en ce sens, est aussi bien une abstraction
physiologique que les termes «échange des matériaux» ou «génération».
Chez l'homme et les animaux supérieurs, par suite de l'extrême
division du travail dans les organes et les tissus, le psychoplasma
est un élément différencié du système nerveux le _neuroplasma_ des
cellules ganglionnaires et de leurs prolongements centrifuges, les
fibres nerveuses. Chez les animaux inférieurs, par contre, qui ne
possèdent pas encore de nerfs ni d'organes des sens distincts, le
psychoplasma n'est pas encore parvenu à se différencier pour exister
d'une manière indépendante, pas plus que chez les plantes. Chez les
protistes monocellulaires, enfin, le psychoplasma est, soit identique
au _protoplasma_ vivant tout entier qui constitue la simple cellule,
soit à une partie de celui-ci. En tous cas, aussi bien à ces degrés
inférieurs qu'aux degrés supérieurs de l'échelle psychologique, une
certaine composition _chimique_ du psychoplasma et une certaine
manière d'être _physique_ en lui sont indispensables dès que l'«âme»
doit fonctionner ou travailler. Cela vaut aussi bien pour l'activité
psychique élémentaire (sensation et mouvement plasmatiques) chez les
Protozoaires, que pour les fonctions complexes des organes sensoriels
et du cerveau chez les animaux supérieurs et, à leur tête, chez
l'homme. Le travail du psychoplasma, que nous nommons «âme» est
toujours lié à des échanges de matériaux.


=Echelle des sensations.=--Tous les organismes vivants, sans
exception, sont sensibles; ils distinguent les conditions du milieu
extérieur environnant et réagissent sur lui par certains changements
produits en eux-mêmes. La lumière et la chaleur, la pesanteur et
l'électricité, les processus mécaniques et les phénomènes chimiques du
milieu environnant agissent comme _excitants_ sur le _psychoplasma_
sensible et provoquent des changements dans sa composition
moléculaire. Comme stades principaux de sa _sensibilité_, nous
distinguerons les 5 degrés suivants:

I. Aux stades les plus inférieurs de l'organisation, le _psychoplasma_
tout entier, comme tel, est sensible et réagit à l'action des
excitants: c'est le cas des protistes les plus primitifs, de beaucoup
de plantes et d'une partie des animaux supérieurs.--II. Au second
stade commencent à se développer, à la surface du corps, de simples
_instruments sensoriels_ non différenciés, sous forme de poils
protoplasmiques et de taches pigmentaires, précurseurs des organes du
tact et des yeux; c'est le cas d'une partie des protistes supérieurs,
mais aussi de beaucoup d'animaux et de plantes inférieurs.--III. Au
troisième stade, de ces éléments simples vont se développer, par
_différenciation, des organes sensoriels spécifiques_, ayant chacun
une adaptation propre; instruments chimiques de l'odorat et du goût,
organes physiques du tact et du sens de la température, de l'ouïe et
de la vue. L'«énergie spécifique» de ces organes sensibles supérieurs
n'est pas chez eux une qualité originelle, mais une propriété acquise
graduellement par une adaptation fonctionnelle et une hérédité
progressive.--IV. Au quatrième stade apparaît la centralisation, ou
_intégration du système nerveux_ et par là, en même temps, celle de la
sensation; par l'association des sensations auparavant isolées ou
localisées, se forment les représentations qui, tout d'abord, restent
encore inconscientes: c'est le cas chez beaucoup d'animaux inférieurs
et supérieurs.--V. Au cinquième stade, par la réflexion des sensations
dans une partie centrale du système nerveux, se développe la plus
haute fonction psychique, la _sensation consciente_, c'est le cas chez
l'homme et les Vertébrés supérieurs, probablement aussi chez une
partie des Invertébrés supérieurs, surtout des Articulés.


=Echelle des mouvements.=--Tous les corps vivants de la nature, sans
exception, se meuvent spontanément, à l'inverse de ce qui a lieu chez
les corps inorganisés, fixés et immobiles (les cristaux, par exemple);
c'est-à-dire qu'il se passe dans le _psychoplasma_ vivant des
changements de position des parties, par suite de causes internes,
lesquelles s'expliquent par la constitution chimique de ce
psychoplasma lui-même. Ces mouvements vitaux actifs peuvent être en
partie perçus directement, par l'observation, tandis qu'en partie ils
ne sont connus qu'indirectement, par leurs effets. Nous en
distinguerons 5 degrés: I. Au degré le plus inférieur de la vie
organique (chez les Chromacées, beaucoup de protophytes, et chez les
métaphytes inférieurs), nous ne constatons que ces mouvements de
_croissance_ qui sont communs à tous les organismes. Ils se produisent
d'ordinaire si lentement qu'on ne peut pas les observer immédiatement,
mais par un procédé indirect, en induisant de leurs résultats,
du changement de grandeur et de forme du corps en voie de
développement.--II. Beaucoup de protistes, en particulier les algues
monocellulaires du groupe des Diatomées et des Desmidiacées, se
meuvent en rampant ou en nageant, grâce à une _secrétion_, par la
simple excrétion d'une masse muqueuse.--III. D'autres organismes,
flottant dans l'eau (par exemple, beaucoup de radiolaires, de
Siphonophores, de Cténophores, etc.) s'élèvent ou s'enfoncent dans
l'eau en modifiant leur _poids spécifique_, tantôt par osmose, tantôt
en expulsant ou emmagasinant de l'air.--IV. Beaucoup de plantes, en
particulier les impressionnables sensitives (mimosa) et autres
Papilionacées, exécutent, avec leurs feuilles ou d'autres parties, des
mouvements au moyen d'un _changement de turgescence_, c'est-à-dire
qu'elles modifient la tension du protoplasma et par suite sa pression
sur la paroi cellulaire élastique qui l'enveloppe.--V. Les plus
importants de tous les mouvements organiques sont les _phénomènes_
_de contraction_, c'est-à-dire les changements de forme de la
superficie du corps qui sont liés à des modifications réciproques de
position dans ses parties; ils se produisent toujours en traversant
deux états différents ou phases du mouvement: la phase de
_contraction_ et celle d'_expansion_. On distingue comme quatre formes
différentes de concentration du protoplasma: _a. les mouvements
amiboïdes_ (chez les Rhizopodes, les globules du sang, les cellules
pigmentaires, etc.); _b. les courants plasmiques_, analogues, à
l'intérieur de cellules entourées d'une membrane; _c. les mouvements
vibratiles_ (mouvement d'un flagellum ou de cils chez les Infusoires,
les Spermatozoïdes, les cellules de l'épithélium à cils vibratiles);
et enfin _d. le mouvement musculaire_ (chez la plupart des animaux).


=Echelle des réflexes= (phénomènes réflexes, mouvements réflexes,
etc.).--L'activité élémentaire de l'âme, produite par la liaison d'une
sensation à un mouvement, est désignée par nous du nom de _réflexe_
(au sens le plus large), ou de _fonction réflexe_, ou mieux encore
d'_action réflexe_. Le mouvement (n'importe de quelle sorte) apparaît
ici comme la suite immédiate de l'_excitation_ provoquée par
l'impression; c'est pourquoi, dans le cas le plus simple (chez les
protistes) on l'a désigné du simple nom de _mouvement d'excitation_.
Tout protoplasma vivant est irritable. Tout changement physique ou
chimique du milieu extérieur environnant peut, dans certaines
circonstances, agir comme excitant sur le psychoplasma et produire ou
«contrebalancer» un mouvement. Nous verrons, plus tard, comment
l'importante notion physique d'_équilibre_ rattache immédiatement les
plus simples réflexes organiques aux mouvements mécaniques analogues
dans la nature inorganique (par exemple, l'explosion de la poudre par
une étincelle, de la dynamite par un choc). Nous distinguons dans
l'échelle des réflexes les sept degrés suivants:

I.--Au stade le plus bas de l'organisation, chez les protistes
inférieurs, les excitations du monde extérieur (lumière, chaleur,
électricité, etc.), ne provoquent dans le _protoplasma_ non
différencié, que ces indispensables mouvements internes de croissance
et d'échange qui sont communs à tous les organismes et indispensables
à leur conservation. Il en va de même pour la plupart des plantes.

II.--Chez beaucoup de Protistes qui se meuvent librement (surtout chez
les Amibes, les Héliozoaires et surtout les Rhizopodes) les
excitations extérieures provoquent sur tous les points de la
superficie du corps monocellulaire, des mouvements qui se traduisent
par des changements de lieu (mouvements amiboïdes, formation de
pseudopodes, contraction et extension des pseudopodes); ces
prolongements mal déterminés et modifiables du protoplasma ne sont pas
encore des organes constants. L'excitabilité organique générale se
traduit de la même façon, par un _réflexe non différencié_, chez les
impressionnables sensitives et chez les Métazoaires inférieurs; chez
ces organismes pluricellulaires, les excitations peuvent être
transmises d'une cellule à l'autre, puisque toutes les cellules, par
leurs prolongements, sont en rapport de contiguïté.

III.--Chez beaucoup de Protistes, et en particulier chez les
Protozoaires ayant atteint un haut degré de développement, le corps
monocellulaire se différencie déjà en deux sortes d'organes des plus
rudimentaires: organes sensibles du tact et organes moteurs du
mouvement; les deux instruments sont des prolongements directs et
externes du protoplasma; l'excitation qui atteint le premier de ces
organes est transmise immédiatement au second par le psychoplasma du
corps monocellulaire et en provoque la contraction. Ce phénomène
s'observe surtout clairement (ou se démontre expérimentalement) chez
beaucoup d'Infusoires fixés (par exemple chez le poteriodendron parmi
les Flagellés, chez la vorticelle parmi les Ciliés). La plus faible
excitation qui atteint les prolongements vibratiles très
impressionnables (flagellum ou cils) situés à l'extrémité libre de la
cellule, produit aussitôt une contraction de l'un des bouts en forme
de fil, à l'autre bout fixé. On désigne ce phénomène du nom d'_arc
réflexe simple_[21].

  [21] MAX VERWORN. _Allgemeine Physiologie_, 2te Aufl., 1897.

IV.--A ces processus qui se passent dans l'organisme monocellulaire
des Infusoires, se rattache immédiatement le mécanisme intéressant des
_cellules neuromusculaires_, que nous trouvons dans le corps
pluricellulaire de beaucoup de Métazoaires inférieurs, en particulier
chez les Cnidiés (polypes, coraux). Chaque cellule neuro-musculaire,
prise individuellement, est _organe réflexe isolé_; elle possède, à la
surface de son corps, une partie sensible, au bout opposé et interne
un filament musculaire mobile: celui-ci se contracte aussitôt que
l'autre est excité.

V.--Chez d'autres Cnidiés, en particulier chez les Méduses qui nagent
librement (et qui sont proches parentes des polypes fixés),--la
_cellule neuro-musculaire_ simple se subdivise en deux cellules
différentes mais encore réunies par un filament: une _cellule
sensorielle_ externe (dans l'épiderme) et une _cellule musculaire_
interne (sous la peau); dans cet _organe réflexe bicellulaire_, la
première cellule est l'organe élémentaire de la sensation, la seconde
celui du mouvement; le filament de psychoplasma qui les relie est un
pont qui permet à l'excitation de passer de la première à la seconde.

VI.--Le progrès le plus important dans le développement progressif du
mécanisme réflexe, c'est la différenciation de _trois_ cellules; à la
place du simple pont dont nous venons de parler apparaît une troisième
cellule indépendante, la _cellule psychique_ ou cellule ganglionnaire;
en même temps survient une nouvelle fonction psychique, la
_représentation_ inconsciente qui a son siège précisément dans cette
cellule centrale. L'excitation est transmise, de la cellule
sensorielle sensible tout d'abord à cette cellule représentative
intermédiaire (cellule psychique) et de celle-ci, elle passe sous
forme de commandement au mouvement, à la cellule musculaire motrice.
Ces _organes réflexes tricellulaires_ prédominent chez la grande
majorité des Invertébrés.

VII.--A la place de cette combinaison, on trouve chez la plupart des
Vertébrés l'_organe réflexe quadricellulaire_ consistant en ceci
qu'entre la cellule sensorielle sensible et la cellule musculaire
motrice, non plus une, mais deux cellules psychiques différentes sont
intercalées. L'excitation externe passe ici de la cellule sensorielle,
par voie centripète, à la _cellule sensitive_ (cellule psychique
sensible), puis de celle-ci à la _cellule de la volition_ (cellule
psychique motrice) et c'est seulement cette dernière qui la transmet à
la cellule musculaire contractile. Par le fait que de nombreux organes
réflexes analogues s'associent, et que de nouvelles cellules
psychiques sont intercalées, se constitue le mécanisme compliqué
réflexe de l'homme et des Vertébrés supérieurs.


=Réflexes simples et réflexes complexes.=--La différence importante
que nous avons établie aux points de vue morphologique et
physiologique entre les organismes monocellulaires (Protistes) et les
pluricellulaires (Histones) existe de même quand il s'agit de
l'activité psychique élémentaire, de l'action réflexe. Chez les
_Protistes monocellulaires_ (aussi bien chez les plantes primitives
plasmodomes, les Protophytes, que chez les animaux primitifs
plasmophages, les Protozoaires) le processus physique du réflexe tout
entier se passe à l'intérieur du protoplasma d'une cellule unique;
leur «âme cellulaire» apparaît encore comme une fonction unique du
psychoplasma, ses diverses phases ne commençant à se différencier
qu'au cours de la différenciation d'organes distincts. Déjà chez les
Protistes cénobiontes, dans les _colonies cellulaires_ (par exemple le
volvox, le carchesium) apparaît le deuxième stade d'activité
cellulaire, l'_action réflexe composée_. Les nombreuses cellules
sociales qui composent ces colonies cellulaires ou cénobies, sont
toujours en rapport plus ou moins étroit, souvent reliées directement
les unes aux autres par des filaments, véritables ponts de plasma.
Une excitation qui atteint une ou plusieurs des cellules de cette
association est communiquée aux autres par les ponts de réunion et
peut provoquer chez toutes, une contraction collective. Cette
association existe aussi dans les tissus des plantes et des animaux
pluricellulaires. Tandis qu'on admettait autrefois, à tort, que les
cellules des tissus végétaux existaient contiguës mais isolées les
unes des autres, aujourd'hui on démontre partout l'existence de fins
filaments protoplasmiques qui traversent les épaisses membranes
cellulaires et maintiennent partout des rapports matériels et
psychologiques entre leurs protoplasmas vivants. Ainsi s'explique que
l'ébranlement de l'impressionnable racine du mimosa, provoqué par les
pas du promeneur sur le sol, transmette aussitôt l'excitation à toutes
les cellules de la plante, amenant toutes les feuilles délicates à se
reployer, tous les pétioles à tomber.


=Action réflexe et conscience.=--Un caractère important commun à tous
les phénomènes réflexes, c'est le _manque de conscience_. Pour des
raisons que nous exposons au chapitre X, nous n'admettons une
conscience réelle que chez l'homme et les animaux supérieurs, et nous
la refusons aux plantes, aux animaux inférieurs et aux Protistes; chez
ces derniers, par conséquent, _tous les mouvements d'excitation_
doivent être considérés _comme des réflexes_, c'est-à-dire que tels
sont tous les mouvements en général, en tant qu'ils ne sont pas
produits _spontanément_ ou par des causes internes (mouvements
impulsifs ou automatiques)[22]. Il en va autrement chez les animaux
supérieurs qui présentent un système nerveux centralisé et des organes
des sens parfaits. Ici, l'activité psychique réflexe a graduellement
donné lieu à la conscience et l'on voit apparaître les actes
volontaires conscients s'opposant aux réflexes, qui subsistent à côté
d'eux. Mais nous devons ici, comme pour les instincts, distinguer
deux phénomènes essentiellement différents: les réflexes primaires et
les secondaires. Les _réflexes primaires_ sont ceux qui,
phylogénétiquement, n'ont jamais été conscients, c'est-à-dire qui ont
conservé leur nature originelle (héritée d'ancêtres animaux
inférieurs). Les _réflexes secondaires_, au contraire, sont ceux qui
furent, chez les ancêtres, des actes volontaires conscients mais qui,
plus tard, par l'habitude ou la disparition de la conscience, sont
devenus inconscients. On ne peut ici--pas plus qu'ailleurs--tracer une
ligne de démarcation précise entre les fonctions psychiques
conscientes et les inconscientes.

  [22] MAX VERWORN. _Psychophysiologische Protisten-Studien_
  (1889). S. 135.


=Echelle des représentations.= (Dokèses).--Les psychologues
d'autrefois (HERBART, par exemple), ont considéré la «représentation»
comme le phénomène psychique essentiel d'où tous les autres
dérivaient. La psychologie comparée moderne accepte cette idée en tant
qu'il s'agit de la représentation _inconsciente_; elle tient, au
contraire, la représentation _consciente_ pour un phénomène secondaire
de la vie psychique qui fait encore entièrement défaut chez les
plantes et les animaux inférieurs et ne se développe que chez les
animaux supérieurs. Parmi les nombreuses définitions contradictoires
qu'ont données les psychologues du terme de _représentation_,
(DOKESIS) la plus juste nous semble celle qui entend par là l'_image
interne_ de l'objet externe, lequel se transmet à nous par
l'impression («idée» en un sens particulier). Nous distinguerons, dans
l'échelle croissante de la fonction de représentation, quatre degrés
principaux qui sont les suivants:

I.--_Représentation cellulaire._--Aux stades les plus inférieurs, la
représentation nous apparaît comme une fonction physiologique générale
du psychoplasma; déjà chez les plus simples Protistes monocellulaires,
les impressions laissent dans ce psychoplasma des traces durables qui
peuvent être reproduites par la mémoire. Parmi plus de quatre mille
espèces de Radiolaires que j'ai décrites, chaque espèce particulière
est caractérisée par une forme de squelette spéciale, qui s'est
transmise à elle par l'hérédité. La production de ce squelette
spécifique, d'une structure souvent des plus compliquées, par une
cellule des plus simples (presque toujours sphérique), ne peut
s'expliquer que si nous attribuons au plasma, matière composante, la
propriété de représentation et, de fait, celle toute spéciale de
«sentiment plastique de la distance», ainsi que je l'ai montré dans ma
_Psychologie des Radiolaires_[23].

  [23] E. HAECKEL. _Allg. Naturgesch. der Radiolaren_, 1887. S.
  122.

II.--_Représentation histonale._--Déjà chez les Cénobies ou colonies
cellulaires de Protistes associés, mais plus encore dans les tissus
des plantes et des animaux inférieurs, sans système nerveux (éponges,
polypes), nous trouvons réalisé le second degré de représentation
inconsciente, fondé sur une communauté de vie psychique entre de
nombreuses cellules, étroitement liées. Si des excitations, qui se
sont produites une seule fois, produisent non seulement un réflexe
passager dans un organe (par exemple d'une feuille ou d'un bras de
polype) mais laissent une impression durable qui sera reproduite
spontanément plus tard, il faut bien admettre, pour expliquer ce
phénomène, une représentation histonale, liée au psychoplasma des
cellules associées en tissu.

III.--_Représentation inconsciente des cellules ganglionnaires._--Ce
troisième degré, plus élevé, de représentation est la forme la plus
fréquente de cette fonction dans le règne animal; elle apparaît comme
une localisation de la représentation en certaines «cellules
psychiques». Dans le cas le plus simple, on ne la trouve, par
conséquent, dans l'action réflexe, qu'au sixième degré de
développement, lorsqu'est constitué l'organe réflexe tricellulaire; le
siège de la représentation est alors la cellule psychique moyenne,
intercalée entre la cellule sensorielle et la cellule musculaire
motrice. Avec le développement croissant du système nerveux dans le
règne animal, avec son intégration et sa différenciation croissantes,
le développement de ces représentations inconscientes va, lui aussi,
toujours croissant.

IV.--_Représentation consciente des cellules cérébrales._--C'est
seulement aux degrés supérieurs de l'organisation animale que se
développe la conscience, comme fonction spéciale d'un organe central
déterminé du système nerveux. Par le fait que les représentations
deviennent conscientes et que certaines parties du cerveau prennent un
développement considérable tendant à l'_association_ des
représentations conscientes, l'organisme devient capable de ces
fonctions psychiques supérieures désignées du nom de _pensée_,
réflexion, entendement et _raison_. Bien que la limite phylogénétique
soit des plus difficiles à tracer entre les représentations
primitives, inconscientes et les secondaires, conscientes, on peut
cependant admettre comme probable que celles-ci dérivent de celles-là
_polyphylétiquement_. Car nous trouvons la pensée consciente et
raisonnable, non seulement dans les formes supérieures de
l'embranchement des Vertébrés (chez l'homme, les Mammifères, les
Oiseaux, une partie des Vertébrés inférieurs)--mais encore chez les
représentants les plus parfaits des autres groupes animaux (chez les
fourmis et d'autres Insectes, les araignées et les Crustacés
supérieurs parmi les Arthropodes, chez les Céphalopodes parmi les
Mollusques).


=Echelle de la mémoire.=--Elle présente un rapport étroit avec celle
du développement des représentations; cette fonction capitale du
psychoplasma--condition de tout développement psychique
progressif--n'est au fond qu'une _reproduction de représentations_.
Les empreintes que l'excitation avait produites en tant qu'impression
sur le bioplasma et qui étaient devenues des représentations durables
sont ranimées par la mémoire; elles passent de l'état _potentiel_ à
l'état _actuel_. La «force de tension» latente dans le psychoplasma se
transforme en «force vive» active. Correspondant aux quatre stades de
la représentation, nous pouvons distinguer dans la mémoire quatre
stades de développement progressif.

I.--_Mémoire cellulaire._--Il y a déjà trente ans qu'$1, dans un
travail plein de profondeur, a désigné la mémoire comme une «fonction
générale de la matière organisée», soulignant la haute importance de
cette fonction psychique «à laquelle nous devons presque tout ce que
nous sommes et ce que nous possédons» (1870). J'ai repris plus tard
cette pensée (1876) et j'ai cherché à l'établir en lui appliquant avec
fruit la théorie de l'évolution (voir ma _Périgenèse des plastidules,
essai d'explication mécaniste des processus élémentaires de
l'évolution_[24]). J'ai cherché à prouver dans cette étude que la
«mémoire inconsciente» était une fonction générale essentiellement
importante, commune à tous les plastidules, c'est-à-dire à ces
molécules ou groupes de molécules hypothétiques, que NAEGELI appelle
_micelles_, d'autres _bioplastes_, etc. Seuls les plastidules
_vivants_, molécules individuelles du plasma actif, se reproduisent et
possèdent ainsi la mémoire: c'est là la différence essentielle entre
la nature organique et l'inorganique. On peut dire: «L'_hérédité est
la mémoire des plastidules_, par contre la variabilité est
l'intelligence des plastidules». La mémoire élémentaire des protistes
monocellulaires, se constitue à l'aide des mémoires moléculaires des
plastidules ou micelles dont l'ensemble forme leur corps cellulaire
vivant. Les effets les plus surprenants de cette mémoire inconsciente
chez les Protistes monocellulaires sont surtout mis en lumière par
l'infinie diversité et régularité de leur appareil protecteur si
compliqué, le test et le squelette; une quantité d'exemples
intéressants nous sont fournis, en particulier, par les _Diatomées_ et
les _Cosmariées_ parmi les Protophytes, par les _Radiolaires_ et les
_Thalamophores_, parmi les Protozoaires. Dans des milliers d'espèces
de ces Protistes, la forme spécifique du squelette se transmet avec
une _relative constance_, témoignant ainsi de la fidélité de la
mémoire inconsciente cellulaire.

  [24] E. HAECKEL. _Gesammelte populaere Vortraege 2tes_ Heft,
  1879.

II.--_Mémoire histonale._--Quant au second degré de la mémoire, des
preuves non moins intéressantes du souvenir inconscient des tissus
nous sont fournies par l'hérédité des organes et des tissus divers
dans le corps des plantes et des animaux inférieurs invertébrés
(Spongiaires, etc.). Ce second degré nous apparaît comme une
_reproduction des représentations histonales_ de cette association de
représentations cellulaires qui commence dès la formation des Cénobies
chez les Protistes sociaux.

III.--De même on peut considérer le troisième degré, la _mémoire
inconsciente_ de ces animaux qui possèdent déjà un système nerveux,
comme une reproduction des «représentations inconscientes»
correspondantes, emmagasinées dans certaines cellules ganglionnaires.
Chez la plupart des animaux inférieurs, toute la mémoire est sans
doute inconsciente. Mais même chez l'homme et les animaux supérieurs
auxquels nous sommes bien obligés d'attribuer de la conscience,
les fonctions quotidiennes de la mémoire inconsciente sont
incomparablement plus nombreuses et variées que celles de la mémoire
consciente; nous nous en convaincrons facilement par l'examen
impartial de mille actions inconscientes que nous accomplissons
journellement quand nous marchons, parlons, écrivons, mangeons, etc.

IV.--_La mémoire consciente_, qui s'effectue chez l'homme et les
animaux supérieurs au moyen de cellules cérébrales spéciales,
n'apparaît par suite que comme une _réflexion intérieure_, survenue
très tard, comme l'épanouissement dernier des mêmes reproductions de
représentations psychiques, qui se réfléchissaient déjà chez nos
ancêtres animaux inférieurs, en tant que phénomènes inconscients dans
les cellules ganglionnaires.


=Association des représentations.=--L'_enchaînement_ des
représentations, qu'on désigne d'ordinaire du nom d'association des
idées--ou, plus brièvement, d'association--présente également une
longue échelle de degrés, des plus inférieurs aux plus supérieurs.
Cette association, elle aussi, est encore à l'origine et de beaucoup
le plus fréquemment _inconsciente_, «instinct»; ce n'est que dans les
groupes animaux les plus élevés qu'elle devient graduellement
_consciente_, «raison». Les conséquences psychiques de cette
«association des idées» sont des plus diverses; cependant, une très
longue échelle graduée conduit sans interruption des plus simples
associations inconscientes, réalisées chez les Protistes inférieurs,
aux plus parfaites liaisons d'idées conscientes, réalisées chez
l'homme civilisé. L'_unité de la conscience_ chez celui-ci n'est
regardée que comme le résultat suprême de cette association (HUME,
CONDILLAC). Toute la vie psychique supérieure devient d'autant plus
parfaite que l'association normale s'étend à des représentations
indéfiniment plus nombreuses et que celles-ci s'ordonnent plus
naturellement, conformément à la «critique de la raison pure». Dans le
_rêve_, où cette critique fait défaut, l'association des
représentations reproduites se fait souvent de la manière la plus
confuse. Mais également dans les créations de la _fantaisie_ poétique,
laquelle par des liaisons variées entre les représentations présentes
en produit des groupes tout nouveaux, de même dans les hallucinations,
etc., ces représentations s'ordonnent d'une manière antinaturelle et
apparaissent ainsi, à qui les considère avec sang-froid, complètement
_déraisonnables_. Ceci vaut tout particulièrement pour les _formes
surnaturelles de la croyance_, les esprits du spiritisme et les images
fantaisistes de la philosophie transcendantale et dualiste; mais
précisément ces _associations anormales_ dont témoignent la croyance
et la prétendue «révélation» sont diversement prisées et considérées
comme les «biens intellectuels» les plus précieux de l'homme[25]. (Cf.
ch. XVI.)

  [25] ADALBERT SVOBODA. _Gestalten des Glaubens_, 1897.


=Instincts.=--La psychologie surannée du moyen âge, qui néanmoins
trouve encore aujourd'hui beaucoup de partisans, considérait la vie
psychique chez l'homme et chez l'animal comme deux choses radicalement
différentes; elle faisait dériver la première de la _raison_, la
seconde de l'_instinct_. Conformément à l'histoire traditionnelle de
la création, on admettait qu'à chaque espèce animale était inculquée,
à l'instant de sa création et par son créateur, une qualité d'âme
déterminée et inconsciente, et que ce _penchant naturel_ (instinct)
propre à chaque espèce était aussi invariable que son organisation
corporelle. Après que déjà LAMARCK (1809) en fondant sa théorie de la
descendance, eût montré l'inadmissibilité de cette erreur, DARWIN
(1859) la réfuta complètement. Il établit, s'appuyant sur sa théorie
de la sélection, les principes essentiels suivants: I. Les instincts
de chaque espèce sont variables suivant les individus et, par
l'_adaptation_, ils sont soumis au changement aussi bien que les
caractères morphologiques de l'organisation corporelle. II. Ces
variations (provenant pour la plupart d'habitudes modifiées), sont en
partie transmises aux descendants par l'_hérédité_, et au cours des
générations elles s'accumulent et se fixent. III. La _sélection_
(naturelle ou artificielle) réalise un choix parmi ces modifications
héréditaires de l'activité psychique: elle conserve celles qui sont
utiles et écarte celles qui le sont moins. IV. La _divergence_ de
caractère psychique qui s'ensuit, amène ainsi, au cours des
générations, l'apparition de nouveaux instincts, tout comme la
divergence de caractère morphologique amène l'apparition de nouvelles
espèces. Cette théorie de l'instinct de DARWIN est aujourd'hui admise
par la plupart des biologistes; G. ROMANES, dans son remarquable
ouvrage sur l'_Evolution mentale dans le règne animal_ (1885) a traité
la question si à fond et en a si notablement étendu la portée, que je
ne peux ici que renvoyer à cet auteur. Je remarquerai seulement que,
selon moi, des instincts existent chez _tous_ les organismes, chez
tous les Protistes et toutes les plantes, aussi bien que chez tous les
animaux et tous les hommes; mais chez ces derniers ils entrent
d'autant plus en régression que la _raison_ se développe à leurs
dépens.

Parmi les innombrables formes d'instincts, on en peut distinguer deux
grandes classes: les primaires et les secondaires. Les _instincts
primaires_ sont les tendances générales inférieures inhérentes au
psychoplasma et inconscientes chez lui depuis le commencement de la
vie organique, par dessus tout la tendance à la conservation de
l'individu (protection et nutrition) et celle à la conservation de
l'espèce (reproduction et soin des jeunes). Ces deux _tendances
fondamentales_ de la vie organique, _la faim et l'amour_, sont à
l'origine partout inconscientes, développées sans le concours de
l'entendement ou de la raison; chez les animaux supérieurs, comme chez
l'homme, elles sont devenues plus tard des objets de conscience.

Il en va tout au contraire des _instincts secondaires_; ceux-ci se
sont développés à l'origine par une adaptation intelligente, par des
réflexions et des raisonnements de la part de l'entendement, ainsi que
par des actes conscients en vue d'une fin; peu à peu ils sont devenus
habituels au point que cette _altera natura_ agit inconsciemment et,
se transmettant aux descendants par l'hérédité, apparaît comme
«innée». La conscience et la réflexion, liées à l'origine à ces
instincts particuliers des animaux supérieurs, se sont perdues au
cours du temps et ont échappé aux plastidules (comme dans les cas
d'«hérédité abrégée»). Les actes inconscients accomplis par les
animaux supérieurs en vue d'une fin (par exemple les tendances
artistiques) paraissent aujourd'hui des instincts innés. Ainsi se doit
expliquer chez l'homme l'apparition des «connaissances _a priori_»
innées, qui, à l'origine, _chez ses ancêtres_, se sont développées _a
posteriori_ et empiriquement[26].

  [26] E. HAECKEL. _Histoire de la création naturelle_, 9e éd.,
  1898.


=Echelle de la raison.=--D'après les opinions psychologiques tout à
fait superficielles trahissant une complète ignorance de la
psychologie animale et qui ne reconnaissent qu'à l'homme une «âme
véritable», c'est à lui seul aussi que peuvent être attribuées, comme
bien suprême, la conscience et la _raison_. Cette grossière erreur,
qui d'ailleurs se rencontre actuellement encore dans beaucoup de
manuels a été absolument réfutée par la psychologie comparée de ces
quarante dernières années. Les Vertébrés supérieurs (surtout les
Mammifères voisins de l'homme) possèdent une raison aussi bien que
l'homme lui-même et à travers la série animale on peut tout aussi bien
suivre la longue évolution progressive de la raison, qu'à travers la
série humaine. La différence entre la raison d'hommes tels que GOETHE,
LAMARCK, KANT, DARWIN et celle de l'homme inculte le plus inférieur,
d'un Wedda, d'un Akka, d'un nègre de l'Australie ou d'un Patagonien,
est bien plus grande que la différence graduée entre la raison de ces
derniers et celle des Mammifères «les plus raisonnables», des singes
anthropoïdes et même des Papiomorphes, des chiens et des éléphants.
Cette proposition importante, elle aussi, a été démontrée d'une
manière absolument convaincante, à l'aide d'une comparaison critique
approfondie, par ROMANES et d'autres. Nous n'y insisterons donc pas
davantage, pas plus que sur la différence entre la _raison_ (ratio) et
l'_entendement_ (intellectus); de ces termes et de leurs limites,
comme de beaucoup d'autres termes essentiels à la psychologie, les
philosophes les plus remarquables donnent les définitions les plus
contradictoires. D'une manière générale, on peut dire que la faculté
de _former des concepts_, commune aux deux fonctions cérébrales,
s'applique avec l'entendement au cercle plus étroit des associations
concrètes et toutes proches, avec la raison, au contraire, au cercle
plus vaste des groupes d'associations abstraites et plus étendues.
Dans la longue échelle qui conduit des actes réflexes et des instincts
réalisés chez les animaux inférieurs à la raison, réalisée chez les
animaux supérieurs, l'entendement devance la raison. Le fait surtout
important, pour nos recherches de psychologie générale, c'est que ces
fonctions psychiques supérieures, elles aussi, sont soumises aux lois
de l'hérédité et de l'adaptation, tout comme leurs organes; ces
_organes de la pensée_ chez l'homme et les Mammifères supérieurs,
résident, ainsi que l'ont démontré les recherches de FLECHSIG (1894)
dans ces parties de l'écorce cérébrale situées entre les quatre foyers
sensoriels internes (cf. chap. X et XI).

_Le langage._--Le haut degré de développement des concepts, de
l'entendement et de la raison, qui met l'homme tellement au-dessus de
l'animal, est étroitement lié au développement du langage. Mais ici
comme là on peut démontrer l'existence d'une longue série
ininterrompue de stades progressifs, conduisant des degrés les plus
inférieurs aux supérieurs. Le langage est aussi peu que la raison
l'apanage exclusif de l'homme. C'est plutôt au sens large un avantage
commun à tous les animaux _sociaux supérieurs_, au moins à tous les
Arthropodes et Vertébrés qui vivent en sociétés et en troupes; il leur
est nécessaire pour s'entendre, pour se communiquer leurs
représentations. Ceci ne peut se faire que par contact, ou par signes,
ou par sons désignant des concepts. Le chant des oiseaux et celui des
singes anthropoïdes chantants (hylobates) rentrent, eux aussi, dans le
langage des sons de même que l'aboiement du chien et le hennissement
du cheval, de même enfin que le chant du grillon et le cri de la
cigale. Mais chez l'homme seul s'est développé ce _langage articulé,
par concepts_, qui permet à sa raison d'atteindre à de si hautes
conquêtes. La _philologie comparée_, une des sciences les plus
intéressantes qui soient nées en ce siècle, a montré comment les
nombreuses langues, si perfectionnées, parlées par les différents
peuples, se sont développées graduellement, lentement, à partir de
quelques langues originelles très simples (G. DE HUMBOLDT, BOPP,
SCHLEICHER, STEINTHAL, etc.), AUGUSTE SCHLEICHER[27], d'Iéna, en
particulier, a montré que le développement historique des langues
s'effectue suivant les mêmes lois phylogénétiques que celui des autres
fonctions physiologiques et de leurs organes. ROMANES (1893) a repris
cette démonstration et montré d'une manière convaincante que le
langage de l'homme ne diffère que par le _degré_ de développement, non
en essence et par sa _nature_, de celui des animaux supérieurs.

  [27] A. SCHLEICHER: _Die Darwin'sche Theorie und die
  Sprachwissenschaft_ (Weimar, 1863); _Ueber die Bedeutung der
  Sprache für die Naturgeschichte des Menschen_ (Weimar, 1865).


=Echelle des émotions.=--L'important groupe de fonctions psychiques,
désigné par le terme collectif de _sentiment_[28], joue un grand rôle
dans la théorie de la raison, tant théorique que pratique. Pour notre
manière de voir, ces phénomènes prennent une importance particulière
parce qu'ici apparaît immédiatement le rapport direct de la fonction
cérébrale avec d'autres fonctions physiologiques (battements du coeur,
activité sensorielle, mouvement musculaire); c'est par là qu'apparaît
avec la plus grande clarté ce qu'a d'anti naturel et d'inadmissible la
philosophie qui veut séparer radicalement la psychologie de la
physiologie.

  [28] _Gemüth._

Toutes les nombreuses manifestations de la vie émotive que nous
trouvons chez l'homme s'observent aussi chez les animaux supérieurs
(surtout chez les singes anthropomorphes et chez les chiens); si
divers que soient leurs degrés de développement, ils peuvent se
ramener tous aux deux _fonctions élémentaires de l'âme_, la sensation
et le mouvement et à leur association dans le réflexe ou la
représentation. C'est au domaine de la sensation, au sens large, que
se rattache le _sentiment de plaisir et de peine_, qui détermine toute
la manière d'être sentimentale,--et de même, c'est, d'autre part, au
domaine du mouvement que se rattachent _l'attraction et la répulsion_
correspondantes (amour et haine), l'effort pour obtenir le plaisir et
éviter la peine.

L'_attraction et la répulsion_ apparaissent comme la source primitive
de la _volonté_, cet élément de l'âme d'une importance capitale, qui
détermine le caractère de l'individu. Les _passions_, qui jouent un si
grand rôle dans la vie psychique supérieure, ne sont que des
grossissements des «émotions». Et celles-ci sont communes à l'homme et
aux animaux, ainsi que ROMANES l'a montré récemment d'une manière
éclatante. Au degré le plus primitif de la vie organique, nous
trouvons déjà, chez tous les Protistes, ces sentiments élémentaires de
plaisir et de peine, qui se manifestent par ce qu'on appelle leurs
_tropismes_, dans leur _recherche_ de la lumière ou de l'obscurité, de
la chaleur ou du froid, dans leur attitude variable à l'égard de
l'électricité positive et négative. Au degré supérieur de la vie
psychique, nous trouvons, par contre, chez l'homme civilisé, ces
infimes nuances de sentiment, ces tons dégradés du ravissement et de
l'horreur, de l'amour et de la haine, qui sont les ressorts de
l'histoire et la mine inépuisable de la poésie. Et pourtant ces états
élémentaires les plus primitifs du sentiment, réalisés dans le
_psychoplasma_ des Protistes monocellulaires, sont reliés par une
chaîne continue, faite de tous les intermédiaires imaginables, aux
formes supérieures de la passion humaine, dont le siège est dans les
cellules ganglionnaires de l'écorce cérébrale. Que ces formes
elles-mêmes soient soumises absolument aux lois physiques, c'est ce
qu'a déjà exposé le grand SPINOZA dans sa célèbre _Statique des
passions_.


=Echelle de la volonté.=--Le terme de _volonté_ est soumis, comme tous
les termes psychologiques importants (ceux de représentation, d'âme,
d'esprit, etc.), aux interprétations et définitions les plus variées.
Tantôt la volonté, au sens le plus large, est considérée comme un
attribut _cosmologique_: «le monde comme volonté et représentation»
(SCHOPENHAUER); tantôt, au sens le plus étroit, elle est considérée
comme un attribut _anthropologique_, comme la propriété exclusive de
l'homme; c'est le cas de DESCARTES pour qui les animaux sont des
machines sans sensations ni volonté. Dans le langage courant,
l'existence de la volonté se déduit du phénomène de mouvement
volontaire et on la tient ainsi comme une forme d'activité psychique
commune à la plupart des animaux. Si nous analysons la volonté à la
lumière de la physiologie et de l'embryologie comparées, nous nous
convaincrons--comme dans le cas de la sensation--qu'il s'agit d'une
propriété commune à tout _psychoplasma_ vivant. Les mouvements
automatiques, aussi bien que les réflexes, déjà observés chez les
Protistes monocellulaires, nous sont apparus comme la conséquence
d'_aspirations_ liées indissolublement à la notion de vie. Chez les
plantes et les animaux inférieurs, eux aussi, les aspirations ou
_tropismes_ nous sont apparus comme la résultante des aspirations de
toutes les cellules réunies.

C'est seulement lorsque se développe «l'organe réflexe tricellulaire»,
lorsqu'entre la cellule sensorielle sensible et la cellule musculaire
motrice, la troisième cellule indépendante s'intercale, «cellule
psychique ou ganglionnaire»,--que nous pouvons reconnaître en celle-ci
un organe élémentaire indépendant de la volonté. Mais la volonté, chez
les animaux inférieurs où ceci est réalisé, reste encore presque toute
_inconsciente_. C'est seulement lorsque, chez les animaux supérieurs,
se développe la conscience, comme une réflexion subjective des
processus internes objectifs dans le neuroplasma des cellules
psychiques, que la volonté atteint ce degré suprême où elle ne diffère
plus qualitativement de la volonté humaine et pour lequel le langage
courant revendique le prédicat de «_Liberté_». Son libre déploiement
et ses effets apparaissent d'autant plus imposants que se développent
davantage, avec le mouvement libre et rapide, le systême musculaire et
les organes des sens et, en corrélation avec eux, les organes de la
pensée, le cerveau.


=Libre arbitre.=--Le problème de la liberté de la volonté humaine est,
de toutes les énigmes de l'univers, celle qui, de tous temps, a le
plus préoccupé l'homme pensant et cela parce qu'au haut intérêt
philosophique de la question s'ajoutent les conséquences les plus
importantes pour la philosophie pratique, pour la morale, la
pédagogie, la jurisprudence, etc. E. DU BOIS-REYMOND qui traite de la
question en tant que septième et dernière de ses «sept énigmes de
l'univers» nous dit avec raison, en parlant du problème du libre
arbitre: «Il concerne chacun, il semble abordable à chacun, il est
étroitement lié aux conditions vitales de la société humaine, il
exerce une action profonde sur les croyances religieuses, aussi le
problème a-t-il joué dans l'histoire de la civilisation et de la
pensée humaine un rôle d'une importance capitale et les diverses
solutions qu'il a reçues reflètent-elles nettement les stades
d'évolution de la pensée humaine. Peut-être n'est-il pas un objet de
la méditation humaine qui ait suscité une plus longue collection
d'in-folios jamais ouverts et destinés à moisir dans la poussière des
bibliothèques.» L'importance de la question ressort clairement aussi
de ce fait que KANT plaçait la croyance au libre arbitre immédiatement
à côté de celles en «l'immortalité de l'âme» et en «l'existence de
Dieu». Il regardait ces trois grandes questions comme les trois
indispensables _postulats de la raison pratique_, après avoir
clairement montré que leur réalité ne pouvait se démontrer à la
lumière de la raison _pure_!

Ce qu'il y a de plus remarquable dans les débats si grandioses et si
obscurs auxquels a donné lieu le problème du libre arbitre, c'est
peut-être que, théoriquement, l'existence de ce libre arbitre a été
niée non seulement par les plus grands philosophes critiques, mais
encore par les partis les plus opposés, tandis qu'en fait,
pratiquement, elle est admise comme une chose toute naturelle,
aujourd'hui encore, par la plupart des hommes. Des docteurs éminents
de l'Eglise chrétienne, des Pères de l'Eglise comme AUGUSTIN, des
réformateurs comme CALVIN nient le libre arbitre aussi résolument que
les chefs les plus célèbres du matérialisme pur, qu'un d'HOLBACH au
XVIIIe ou qu'un BUCHNER au XIXe siècle. Les théologiens chrétiens le
nient parce qu'il est inconciliable avec leur profonde croyance en la
toute-puissance de Dieu et en la prédestination: Dieu, tout-puissant
et omniscient, a tout prévu et tout voulu de toute éternité, aussi
a-t-il déterminé, comme le reste, les actions des hommes. Si l'homme,
avec sa volonté libre, agissait autrement que Dieu ne l'a, par
avance, déterminé à agir, alors Dieu n'aurait pas été tout-puissant et
omniscient. Dans le même sens, LEIBNIZ fut, lui aussi, un absolu
_déterministe_. Les naturalistes monistes du siècle dernier, mais
par-dessus tous LAPLACE, défendirent à leur tour le déterminisme en
s'appuyant sur leur philosophie générale moniste et mécaniste.

La lutte ardente entre les _déterministes_ et les _indéterministes_,
entre les adversaires et les partisans du libre arbitre, est
aujourd'hui, après plus de deux mille ans, définitivement résolue en
faveur des premiers. La volonté humaine, est aussi peu libre que celle
des animaux supérieurs dont elle ne diffère que par le degré, non par
la nature. Tandis qu'au siècle dernier encore on combattait le dogme
du libre arbitre avec des arguments généraux, philosophiques et
cosmologiques, notre XIXe siècle, au contraire, nous a fourni, pour sa
réfutation définitive, de toutes autres armes, à savoir ces armes
puissantes dont nous sommes redevables à l'arsenal de la _physiologie
et de l'embryologie comparées_. Nous savons aujourd'hui que tout acte
de volonté est déterminé par l'organisation de l'individu voulant et
sous la dépendance des conditions variables du milieu extérieur, au
même titre que toute autre fonction psychique. Le caractère de
l'effort est déterminé à l'avance par l'_hérédité_, il vient des
parents et des ancêtres; la décision, dans chaque acte nouveau, vient
de l'_adaptation_ aux circonstances momentanées, en vertu de quoi le
motif le plus fort donne l'impulsion, conformément aux lois qui
régissent la statistique des passions. L'_ontogénie_ nous apprend à
comprendre le développement individuel de la volonté chez l'enfant, la
_phylogénie_, le développement historique de la volonté à travers la
série de nos ancêtres vertébrés.


Coup d'oeil rétrospectif sur les stades principaux du développement de
la vie psychique.


  =Les cinq groupes psychologiques  | =Les cinq stades de développement
  du monde organique.=              | des organes de l'âme.=
                                    |
                                    |
  V.--L'homme, les Vertébrés        | V.--Système nerveux avec
  supérieurs, Arthropodes et        | un organe central très développé:
  Mollusques.                       | neuropsyche avec conscience.
                                    |
  IV.--Vertébrés inférieurs, la     | IV.--Système nerveux avec
  plupart des Invertébrés.          | un organe central simple:
                                    | neuropsyche sans conscience.
                                    |
  III.--Invertébrés tout à fait     | III.--Le système nerveux
  inférieurs (polypes, éponges);    | manque; âme d'un tissu
  la plupart des plantes.           | pluricellulaire; histopsyche
                                    | sans conscience.
                                    |
  II.--Cénobies de protistes:       | II.--Psychoplasma composé;
  colonies cellulaires de           | âme cellulaire sociale; cytopsyche
  Protozoaires  (carchesium) et     | _socialis_.
  de Protophytes (volvox).          |
                                    |
  I.--Protistes mous cellulaires:   | I.--Psychoplasma simple;
  Protozoaires et Protophytes       | âme cellulaire isolée, cytopsyche
  solitaires.                       | _solitaria_.



CHAPITRE VIII

Embryologie de l'âme.

  ÉTUDES MONISTES DE PSYCHOLOGIE ONTOGÉNÉTIQUE. DÉVELOPPEMENT DE LA
     VIE PSYCHIQUE AU COURS DE LA VIE INDIVIDUELLE DE LA PERSONNE.

   «Les faits merveilleux de la _fécondation_ sont du plus haut
   intérêt pour la psychologie, en particulier pour la théorie de
   l'_âme cellulaire_, dont ils sont le fondement naturel. Car les
   processus importants de la conception (par lesquels le
   spermatozoïde mâle se fusionne avec l'ovule femelle pour former
   une nouvelle cellule) ne peuvent se comprendre et s'expliquer
   que si nous attribuons à ces deux cellules sexuelles une sorte
   d'activité psychique inférieure. Toutes deux, elles _sentent_
   réciproquement leur voisinage; toutes deux, elles sont attirées
   l'une vers l'autre par une impulsion _sensible_ (probablement
   quelque chose d'analogue à une sensation d'odeur); toutes deux,
   elles se meuvent l'une vers l'autre et ne se reposent qu'après
   s'être fusionnées. Le mélange particulier des deux noyaux
   cellulaires, parents, détermine en chaque enfant son caractère
   individuel, psychique.»

    _Anthropogénie_ (1891).



SOMMAIRE DU CHAPITRE VIII

  Importance de l'ontogénie pour la psychologie.--Développement de
     l'âme de l'enfant.--Commencement d'existence de l'âme
     individuelle.--Emboîtement de l'âme.--Mythologie de l'origine
     de l'âme.--Physiologie de l'origine de l'âme.--Processus
     élémentaires de la fécondation.--Copulation entre l'ovule
     femelle et le spermatozoïde mâle.--L'amour
     cellulaire.--Transmission héréditaire de l'âme des parents et
     des ancêtres.--Leur nature physiologique, mécanique du
     plasma.--Fusion des âmes (amphigonie
     psychique).--Répercussion, atavisme psychologique.--La loi
     fondamentale biogénétique en psychologie.--Répétition
     palingénétique et modification cénogénétique.--Psychogénie
     embryonnaire et post-embryonnaire.


LITTÉRATURE

   J. ROMANES.--_L'évolution mentale chez l'homme. Origine des
   facultés humaines._ Trad. française.

   W. PREYER.--_L'âme de l'enfant._ Observations sur l'évolution
   mentale de l'homme durant les premières années de sa vie. Trad.
   française.

   E. HAECKEL.--_Bildungsgeschichte unseres Nervensystems.
   Anthropogénie_ 4te Aufl., 1891.

   J. LAMETTRIE.--_L'homme-machine._

   TH. RIBOT.--_L'hérédité psychologique. Les maladies de la
   mémoire._

   A. FOREL.--_Das Gedaechtniss und seine Abnorlitaeten._ Zurich,
   1885.

   W. PREYER.--_Specielle physiologie des Embryo. Untersuchungen
   über die Lebenserscheinungen vor der Geburt._ Leipzig, 1884.

   E. HAECKEL.--_Zellseelen und Seelenzellen. Ursprung und
   Entwickelung der Sinneswerkzeuge (Gesammelte populaere Vortraege
   aus dem Gebiete der Entwickelungslehre._ I und II Heft). Bonn,
   1878.


L'âme humaine--quelqu'idée qu'on se fasse de son «essence» subit au
cours de notre vie individuelle une évolution continue. Cette _donnée
ontogénétique_ est d'une importance fondamentale pour notre
psychologie moniste, bien que la plupart des «psychologues de
profession» ne lui accordent que peu ou pas d'attention. L'embryologie
individuelle étant, d'après l'expression de BAER--et conformément à la
conviction générale des biologistes,--le «vrai fanal pour toutes les
recherches relatives aux corps organiques», cette science seule pourra
aussi éclairer d'un vrai jour les secrets les plus importants de la
vie psychique de ces corps.

Quoique l'«embryologie de l'âme humaine» soit des plus importantes et
des plus intéressantes, elle n'a trouvé jusqu'ici que dans une mesure
restreinte l'attention qu'elle mérite. Ce sont presque exclusivement
les _pédagogues_ qui, jusqu'ici, se sont occupés de cette embryologie,
et partiellement; appelés par leur profession à surveiller et à
diriger le développement de l'activité de l'âme chez l'enfant, ils en
sont venus à trouver un intérêt théorique aux faits psychogénétiques
qu'ils observaient. Cependant ces pédagogues--en tant du moins qu'ils
réfléchissaient!--aujourd'hui comme dans l'antiquité, demeuraient
presque tous sous le joug de la psychologie dualiste régnante; mais,
par contre, ils ignoraient pour la plupart les faits les plus
importants de la psychologie comparée, ainsi que l'organisation et les
fonctions du cerveau. Leurs observations, d'ailleurs, concernaient
presque toujours les enfants à l'âge où ils vont en classe ou dans les
années immédiatement précédentes. Les phénomènes merveilleux que
présente la psychogénie individuelle de l'enfant, précisément durant
ses premières années, et que les parents intelligents admirent avec
joie, n'avaient presque jamais été l'objet d'études scientifiques
approfondies. C'est G. PREYER (1881) qui a frayé la voie par son
intéressant ouvrage sur l'_Ame de l'enfant. Observations sur
l'évolution mentale de l'homme durant les premières années de sa vie_.
Au surplus, pour comprendre les choses avec une absolue clarté, il
nous faut remonter plus loin encore, jusqu'à la première apparition de
l'âme dans l'oeuf fécondé.


=Apparition de l'âme individuelle.=--L'origine et la première
apparition de l'_individu humain_--tant le corps que l'âme--passaient
encore, au début du XIXe siècle, pour être des secrets absolus. Sans
doute le grand C.-F. WOLFF, dès 1759 avait révélé, dans sa _Theoria
generationis_ la vraie nature du développement embryonnaire et montré,
s'appuyant sur l'observation critique, que dans le développement du
germe aux dépens d'une simple cellule oeuf, il se produisait une
véritable _épigénèse_, c'est-à-dire une série de processus de
néoformations des plus remarquables[29]. Mais la physiologie d'alors,
ayant à sa tête le célèbre HALLER, écartait carrément ces données
_empiriques_, qui se pouvaient immédiatement démontrer à l'aide du
microscope--et s'en tenait fermement au dogme traditionnel de la
_préformation_ embryonnaire. Conformément à ce dogme, on admettait que
dans l'oeuf humain--comme dans l'oeuf de tous les animaux--l'organisme
avec toutes ses parties préexistait déjà, était déjà préformé; le
«développement» du germe ne consistait proprement qu'en une
«expansion» (_evolutio_) des parties incluses. La conséquence
nécessaire de cette erreur, c'était la théorie de l'emboîtement,
mentionnée plus haut; comme dans l'embryon féminin l'ovaire était déjà
présent, on devait admettre que dans ses oeufs déjà les germes de la
génération suivante étaient emboîtés et ainsi de suite, _in
infinitum!_ A ce dogme de l'école des _ovulistes_, s'en opposait un
autre, non moins erroné, celui des _Animalculistes_; ceux-ci croyaient
que le germe proprement dit résidait, non pas dans l'ovule féminin de
la mère, mais dans le spermatozoïde mâle du père, et qu'il fallait
chercher dans cet «animalcule spermatique» (_spermatozoon_) la série
emboîtée des suites de générations.

  [29] E. HAECKEL. _Anthropologie_ (4te Aufl., 1891), S. 23-38.

LEIBNITZ appliqua très logiquement cette théorie de l'emboîtement à
l'_âme_ humaine; il lui dénia un développement véritable (Epigenesis),
ainsi qu'il le déniait au corps et déclara dans sa Théodicée: «Ainsi
je prétends que les âmes, qui deviendront un jour des âmes humaines,
étaient présentes dans le sperme, ainsi que celles des autres espèces;
qu'elles ont toujours existé, sous la forme de corps organisés, chez
les ancêtres jusqu'à Adam, c'est-à-dire depuis le commencement des
choses». Des idées analogues ont persisté, tant dans la biologie que
dans la philosophie, jusque vers 1830, époque où la réforme de
l'embryologie par BAER leur a porté le coup mortel. Mais dans le
domaine de la psychologie elles ont su se maintenir, même jusqu'à nos
jours; elles ne représentent qu'un groupe de ces nombreuses et
étranges idées mystiques qu'on rencontre aujourd'hui encore dans
l'ontogénie de l'âme.


=Mythologie de l'origine de l'âme.=--Les informations précises que
nous avons acquises en ces derniers temps par l'ethnologie comparée,
relativement à la manière dont les divers mythes se sont formés chez
les anciens peuples civilisés et chez les peuples primitifs actuels,
sont aussi d'un grand intérêt pour la psychogénie; mais nous serions
entraînés trop loin si nous voulions entrer ici dans des
développements, nous renvoyons à l'ouvrage excellent de A. SVOBODA:
_Les formes de la croyance_ (1897). Du point de vue de leur contenu
scientifique ou poétique, les _mythes psychogénétiques_ considérés
peuvent être classés, de la manière suivante, en cinq groupes: I.
Mythe de la _métempsychose_: l'âme existait auparavant dans le corps
d'un autre animal et n'a fait que passer de celui-ci dans le corps de
l'homme; les prêtres égyptiens, par exemple, affirmaient que l'âme
humaine, après la mort du corps, errait à travers toutes les espèces
animales et, après trois mille ans, rentrait dans un corps humain. II.
Mythe de l'_implantation_: l'âme existait indépendante en un autre
lieu, dans une chambre de réserve psychogénétique (dans une sorte de
_sommeil embryonnaire_ ou de vie latente); un oiseau vient la chercher
(parfois représenté comme un aigle, généralement comme une «cigogne à
sonnettes»), et il la transporte dans un corps humain. III. Mythe de
la _création_: le Créateur divin, conçu comme «Dieu-Père» crée les
âmes et les tient en réserve, tantôt dans un étang à âmes (où elles
sont conçues comme formant un «Plankton» vivant), tantôt sur un arbre
à âmes (elles sont alors comme les fruits d'une plante phanérogame);
le Créateur les prend et les transporte (pendant l'acte de la
génération), dans un germe humain. IV. Mythe de l'_emboîtement des
âmes_ (celui de Leibniz, mentionné plus haut). V. Mythe de la
_division des âmes_ (celui de R. WAGNER (1855), admis aussi par
d'autres physiologistes[30]); pendant l'acte de la génération, une
partie des deux âmes (immatérielles!) qui habitent le corps des deux
parents, se détache; le morceau d'âme maternelle chevauche sur
l'ovule, le morceau d'âme paternelle sur le spermatozoïde mobile: ces
deux cellules venant à se fusionner, les deux fragments d'âme qui les
accompagnaient se mêlent également pour former une nouvelle âme
immatérielle.

  [30] Cf. G. VOGT, _Koehlerglaube und Wissenschaft_ (1855).

=Physiologie de l'origine de l'âme.=--Bien que ces fantaisies
poétiques sur l'origine des âmes humaines individuelles soient encore
répandues et admises aujourd'hui, leur caractère purement
mythologique est cependant démontré comme certain à cette heure. Les
recherches d'un si haut intérêt et si dignes d'admiration, entreprises
pendant ces vingt-cinq dernières années, pour connaître en détail les
processus de la fécondation et de la germination de l'oeuf, ont montré
que ces phénomènes mystérieux rentrent tous dans le domaine de la
_Physiologie cellulaire_. Le germe féminin, l'ovule, et le corpuscule
fécondant masculin, le spermatozoïde, sont de _simples cellules_. Ces
cellules vivantes possèdent une somme de propriétés physiologiques que
nous réunissons sous le terme d'_âme cellulaire_, absolument comme
chez les protistes qui demeurent toujours monocellulaires. Les deux
sortes de cellules sexuelles possèdent la propriété de sentir et de se
mouvoir. Le jeune ovule, ou «oeuf primitif», se meut à la façon d'une
_amibe_; les minuscules spermatozoïdes, dont chaque goutte de sperme
muqueux renferme des millions, sont des cellules flagellées qui se
meuvent au moyen de leur flagellum vibratile et nagent au milieu du
sperme aussi vite que les _Infusoires flagellés_ ordinaires
(flagellates).

Lorsque les deux sortes de cellules, par suite de la copulation,
viennent à se rencontrer, ou lorsqu'elles sont mises en contact par
une fécondation artificielle (par exemple chez les poissons), elles
s'attirent réciproquement et s'accolent étroitement. La cause de cette
attraction cellulaire est de nature chimique, c'est un mode d'activité
sensorielle du plasma, quelque chose d'analogue à l'odorat ou au goût,
à quoi nous donnons le nom de _Chimiotropisme érotique_; on peut très
bien aussi (et cela aussi bien au sens de la chimie qu'au sens de
l'amour romanesque) appeler cela une «affinité élective cellulaire» ou
un «_amour cellulaire_ sexuel». De nombreuses cellules flagellées,
incluses dans le sperme, nagent rapidement vers l'immobile ovule et
cherchent à pénétrer dans son corps. Mais, ainsi que l'a montré
HERTWIG (1875), il n'y a normalement qu'un seul prétendant qui soit
favorisé et qui atteigne réellement le but souhaité. Aussitôt que cet
«animalcule spermatique» favorisé s'est frayé avec sa «tête»
(c'est-à-dire son noyau cellulaire) un chemin à travers le corps de
l'ovule, celui-ci secrète une mince membrane muqueuse qui le protège
contre la pénétration d'autres cellules mâles. Ce n'est qu'au moyen
d'une température basse, en stupéfiant l'ovule par le froid ou en
l'insensibilisant par des narcotiques (chloroforme, morphine,
nicotine), que HERTWIG a pu empêcher la formation de cette membrane
protectrice; alors survenait la _surfécondation_ ou _polyspermie_ et
de nombreux filaments spermatiques pénétraient dans le corps de
l'inconsciente cellule (Cf. mon _Anthropogénie_, p. 147). Ce fait
merveilleux prouvait un faible degré d'«_instinct cellulaire_» (ou du
moins de sensation vive, spécifique) dans les deux sortes de cellules
sexuelles, non moins clairement que les processus importants appelés à
se jouer aussitôt après dans les deux cellules. Les deux sortes de
noyaux cellulaires, en effet, celui de l'ovule femelle et celui du
spermatozoïde mâle, s'attirent réciproquement, se rapprochent et se
fusionnent complètement lorsqu'ils arrivent au contact l'un de
l'autre. C'est ainsi que provient, de l'ovule fécondé, cette
importante cellule nouvelle que nous appelons _cellule souche_
(Cytula) laquelle engendre, par des divisions répétées, l'organisme
pluricellulaire tout entier. Les conséquences psychologiques qui
ressortent de ces faits merveilleux de la fécondation, lesquels n'ont
été bien constatés que pendant ces 25 dernières années, sont d'une
importance capitale et n'ont pas été jusqu'ici, à beaucoup près,
appréciées en raison de leur portée générale. Nous résumerons les
conclusions essentielles dans les cinq propositions suivantes: I. Tout
être humain, comme tout autre animal supérieur, est, au début de son
existence, une cellule simple. II. Cette cellule souche (Cytula) se
produit partout de la même manière, par la fusion ou copulation de
deux cellules séparées, d'origine différente, l'ovule femelle (ovulum)
et le spermatozoïde mâle (spermium). III. Les deux cellules sexuelles
possèdent chacune une «âme cellulaire» différente, c'est-à-dire que
chacune est caractérisée par une forme spéciale de sensation et de
mouvement. IV. Au moment de la fécondation ou de la conception, il y a
fusion non seulement entre les corps protoplasmiques des deux cellules
sexuelles et leurs noyaux, mais aussi entre leurs «âmes», c'est-à-dire
que les forces de tension contenues dans chacune des deux et liées
indissolublement à la matière du plasma, s'unissent pour fournir une
nouvelle force de tension, l'«embryon d'âme» de la cellule souche qui
vient d être ainsi formée. V. Ainsi chaque personne possède des
qualités de corps et d'esprit, qu'elle tient de ses deux parents; en
vertu de l'hérédité, le noyau de l'ovule transmet une partie des
qualités maternelles; celui du spermatozoïde, une partie des qualités
paternelles.

Ces phénomènes de la conception, constatés empiriquement, fondent en
outre la certitude de ce fait des plus importants, à savoir que pour
tout homme, comme pour tout animal, _l'existence individuelle a un
commencement_; la complète copulation des deux noyaux cellulaires
sexuels détermine, avec une précision mathématique, l'instant où se
produit non seulement le corps de la nouvelle _cellule souche_, mais
aussi son «âme». Déjà par ce seul fait le vieux mythe de
l'_immortalité de l'âme_ est réfuté, mais nous y reviendrons plus
loin. Une superstition encore très répandue se trouve encore réfutée
par là: c'est celle qui nous fait croire que l'homme doit son
existence individuelle à la «grâce du bon Dieu». La cause de cette
existence est bien plutôt et uniquement l'_Eros_ de ses deux parents,
ce puissant instinct sexuel commun à toutes les plantes et tous les
animaux pluricellulaires et qui les conduit à s'accoupler. Mais
l'essentiel, dans ce processus physiologique, n'est pas, comme on
l'admettait jadis, l'«étreinte» ou les jeux de l'amour qui s'y
rattachent, mais uniquement l'introduction du sperme mâle dans les
conduits sexuels féminins. C'est seulement ainsi que, chez les animaux
terrestres, la semence fécondante et l'ovule détaché peuvent se
rencontrer (ce qui a généralement lieu chez l'homme, à l'intérieur de
l'utérus.) Chez les animaux inférieurs, aquatiques (par exemple les
poissons, les coquillages, les méduses), les produits sexuels,
parvenus à maturité, tombent simplement dans l'eau et là leur
rencontre est abandonnée au hasard; il n'y a pas d'accouplement au
sens propre et par suite on ne trouve plus ces fonctions psychiques
complexes de la «vie de l'amour» qui jouent un si grand rôle chez les
animaux supérieurs. C'est pourquoi manquent, chez tous ces animaux
inférieurs, où la copulation n'existe pas, ces organes intéressants,
que DARWIN a désignés du nom de «caractères sexuels secondaires» et
qui sont des produits de la sélection sexuelle: la barbe de l'homme,
les bois du cerf, le superbe plumage des oiseaux de paradis et de
beaucoup de Gallinacés ainsi que bien d'autres signes distinctifs des
mâles qui manquent aux femelles.


=Hérédité de l'âme.=--Parmi les conséquences de la _physiologie de la
conception_ que nous venons d'énumérer, celle qui importe surtout pour
la psychologie, c'est l'_hérédité des qualités de l'âme transmises par
les deux parents_. Chaque enfant reçoit en héritage de ses _deux_
parents certaines particularités de caractère, de tempérament, de
talent, d'acuité sensorielle, d'énergie de la volonté: ce sont des
faits connus de tous. Il en est de même de ce fait que souvent (ou
même généralement) les qualités psychiques des grands-parents se
transmettent par l'hérédité; bien plus, l'homme ressemble très souvent
plus, sous certains rapports, à ses grands-parents qu'à ses parents et
cela est vrai des particularités mentales aussi bien que des
corporelles. Toutes ces merveilleuses _lois de l'hérédité_ que j'ai
énoncées, d'abord dans la Morphologie générale (1866) et que j'ai
traitées sous une forme populaire dans l'_Histoire de la Création
Naturelle_, valent d'une manière générale et aussi bien pour les
phénomènes de l'activité psychique que pour les détails de structure
du corps; que dis-je? elles nous apparaissent bien souvent d'une
manière plus surprenante et avec plus de clarté quand il s'agit du
psychique que quand il s'agit du physique.

Cependant, pris en soi, le grand domaine de l'_hérédité_, dont DARWIN
le premier (1859) nous a fait entrevoir l'incomparable portée et qu'il
nous a, le premier, appris à étudier scientifiquement, abonde en
énigmes obscures et en difficultés physiologiques; nous ne pouvons pas
prétendre que, dès maintenant, au bout de 40 ans, tous les aspects du
problème nous soient clairs. Mais ce que nous avons déjà acquis
définitivement c'est que l'_hérédité_ est par nous considérée comme
une _fonction physiologique de l'organisme_, indissolublement liée à
sa fonction de reproduction et il nous faut finalement ramener
celle-ci, comme toutes les autres fonctions vitales, à des processus
physico-chimiques, à une _mécanique du plasma_. Mais nous connaissons
maintenant avec exactitude le processus de la fécondation lui-même;
nous savons que le noyau du spermatozoïde apporte à la cellule souche,
qui vient d'être formée, les qualités paternelles, tandis que le noyau
de l'ovule lui apporte les qualités maternelles. La fusion des deux
noyaux cellulaires est proprement le fait essentiel de l'hérédité; par
là, les qualités individuelles de l'âme comme celles du corps passent
à l'individu qui vient d'être formé. A ces faits ontogénétiques, la
psychologie dualiste et mystique, qui règne aujourd'hui encore dans
les écoles, s'oppose en vain, tandis que notre psychogénie moniste les
explique avec la plus grande simplicité.


=Fusion des âmes (amphigonie psychique).=--Le fait physiologique qui
importe avant tout pour l'exacte appréciation de la psychogénie
individuelle, c'est la _continuité de l'âme_ dans la suite des
générations. Si, en fait, au moment de la conception, un nouvel
individu est produit, il ne constitue cependant pas une formation
nouvelle, ni au point de vue des qualités intellectuelles ni à celui
des qualités corporelles, mais c'est le simple produit de la fusion
des deux facteurs représentés par les parents, l'ovule maternel et le
spermatozoïde paternel. Les âmes cellulaires de ces deux cellules
sexuelles se fusionnent aussi complètement dans l'acte de la
fécondation, pour former une nouvelle _âme cellulaire_, que le font
les deux noyaux, porteurs matériels de ces forces de tension
psychique, pour former un nouveau _noyau cellulaire_. Puisque nous
voyons des individus de la même espèce--même des frère et soeur issus
d'un même couple de parents--présenter toujours quelques différences,
quoique peu importantes, il nous faut bien admettre que ces
différences existent déjà dans la composition chimique du plasma des
deux cellules germes unies dans la copulation. (Loi de la variation
individuelle. _Histoire de la Création Naturelle_, p. 215.)

Ces faits déjà nous permettent de comprendre l'infinie diversité des
formes physiques et psychiques dans la nature organique. Une
conséquence extrême, mais trop exclusive, est celle que WEISMAN a
tirée de ce qui précède, considérant l'_amphimixis_, la fusion des
plasmas germinatifs dans la génération sexuée, comme la cause générale
et unique de la variabilité individuelle. Cette conception exclusive,
qui se rattache à sa théorie de la continuité du plasma germinatif,
est, à mon avis, exagérée; je suis bien plutôt convaincu que les lois
importantes de l'_hérédité progressive_ et de l'_adaptation
fonctionnelle_ qui s'y rattache, valent pour l'âme exactement comme
pour le corps. Les qualités nouvelles que l'individu s'est acquises
pendant sa vie peuvent avoir un contre-coup partiel sur la composition
moléculaire du plasma germinatif, dans l'ovule et le spermatozoïde et
peuvent ainsi, dans certaines conditions, être transmises à la
génération suivante (naturellement, en tant que simple force de
tension latente).


=Atavisme psychologique.=--Dans la fusion des âmes qui se produit au
moment de la conception, ce qui se transmet surtout, héréditairement,
par la fusion des deux noyaux cellulaires, c'est, sans doute, la force
de tension des deux âmes des parents; mais, en outre, il peut s'y
joindre une influence psychique héréditaire, remontant souvent en
arrière jusqu'à des générations éloignées, car les lois de
l'_hérédité latente_ ou _atavisme_ valent pour l'âme comme pour
l'organisation anatomique. Les phénomènes merveilleux que produit ce
_recul_ nous apparaissent, sous une forme bien simple et bien
instructive, dans les «générations alternantes» des polypes et des
méduses. Nous voyons là deux générations très différentes alterner
régulièrement, de telle sorte que la première reproduit la troisième,
la cinquième, etc., tandis que la seconde se répète dans la quatrième,
la sixième, etc.. (_Histoire Naturelle_, p. 185.)

Chez l'homme, comme chez les animaux et les plantes supérieures, où,
par suite d'une hérédité continue, chaque génération ressemble à
l'autre, cette alternance régulière des générations fait défaut, mais
néanmoins nous observons, ici encore, divers phénomènes de _recul_ ou
d'atavisme qu'il faut ramener à la même loi d'hérédité latente.

C'est précisément dans les traits de détail de leur vie psychique,
dans le fait qu'ils possèdent certaines dispositions ou talents
artistiques, par l'énergie de leur caractère ou leur tempérament
passionné, que des hommes éminents ressemblent souvent plus à leurs
grands-parents qu'à leurs parents; parfois aussi apparaît tel trait
frappant de caractère que ne possédaient ni les uns ni les autres,
mais qui s'était manifesté chez quelque membre éloigné de la série des
ancêtres, longtemps auparavant. Dans ces merveilleux traits
d'atavisme, les mêmes lois d'hérédité applicables à l'âme valent aussi
pour la physionomie, pour la qualité individuelle des organes des
sens, les muscles, le squelette et autres parties du corps. Nous
pouvons suivre cela dans un cas où le phénomène est surtout frappant:
dans les dynasties régnantes et les familles d'ancienne noblesse qui,
par le rôle marquant qu'elles ont joué dans l'Etat nous ont valu une
exacte peinture historique des individus formant la chaîne de
générations, ainsi par exemple chez les Hohenzollern, Hohenstaufen, la
famille d'Orange, les Bourbons, etc., et mieux encore dans
l'antiquité, chez les Césars.


=La loi fondamentale biogénétique en psychologie= (1866).--Le _lien
causal_ entre l'évolution _biontique_ (individuelle) et la
_phylétique_ (historique), que, dans ma _Morphologie générale_,
j'avais déjà placé, comme la loi suprême, en tête de toutes les
recherches biogénétiques, a la même valeur générale pour la
_psychologie_ que pour la _morphologie_. J'ai insisté sur son
importance toute spéciale pour l'homme sous ce double rapport (1874)
dans la première leçon de mon _Anthropogénie_, intitulée: «La loi
fondamentale de l'évolution organique». Chez l'homme comme chez tous
les autres organismes, l'_embryogénie est une récapitulation de la
phylogénie_. Cette récapitulation accélérée et abrégée est d'autant
plus complète que, grâce à une hérédité constante, la _répétition
évolutive_ originelle (palingenesis) est mieux conservée; au
contraire, elle est d'autant plus incomplète que, grâce à une
adaptation variée, la _modification évolutive_ ultérieure
(cenogenesis) a été introduite (_Anthropogénie_, p. 11).

En appliquant cette loi fondamentale à l'évolution de l'âme, nous ne
devons surtout pas oublier de tenir toujours nos regards fixés sur les
_deux_ aspects de cette loi. Car chez l'homme, comme chez toutes les
plantes et les animaux supérieurs, au cours des millions d'années de
l'évolution phylétique, des modifications si importantes
(_cénogénèses_) se sont produites que, par suite, l'image originelle
et pure de la _palingénèse_ (ou «répétition historique»), s'est
trouvée très altérée et modifiée. Tandis que, d'une part, en vertu des
lois de l'hérédité dans le même temps et dans le même lieu, la
récapitulation _palingénétique_ est conservée, d'autre part, en vertu
des lois de l'hérédité simplifiée et abrégée, la récapitulation
_cénogénétique_ est sensiblement modifiée (_Histoire de la création
Naturelle_, p. 190). Cela est surtout nettement visible dans
l'histoire du développement des organes psychiques, du système
nerveux, des muscles et des organes des sens. Mais il en va exactement
de même de l'activité de l'âme, indissolublement liée au développement
normal de ces organes. L'histoire de leur développement chez l'homme
comme chez tous les autres animaux vivipares, subit déjà une profonde
modification cénogénétique par ce fait que le développement du germe a
lieu ici, pendant un temps assez long, à l'intérieur du corps de la
mère. Nous devons donc distinguer l'une de l'autre, comme deux grandes
périodes de la psychogénie individuelle: 1º l'histoire du
développement embryonnaire et 2º celle du développement
post-embryonnaire de l'âme.


=Psychogénie embryonnaire.=--Le germe humain ou embryon, dans les
conditions normales, se développe dans le corps maternel pendant une
durée de neuf mois (ou 270 jours). Pendant cet espace de temps, il est
complètement séparé du monde extérieur, protégé non seulement par
l'épaisse paroi musculaire de l'utérus maternel, mais encore par les
enveloppes embryonnaires spéciales (embryolemmes) caractéristiques des
trois classes supérieures de Vertébrés: Reptiles, Oiseaux et
Mammifères. Dans les trois classes d'Amniotes, ces enveloppes
embryonnaires (amnion ou membrane aqueuse, serolemme ou membrane
séreuse) se développent exactement de la même manière. Ce sont des
organes de protection que les premiers reptiles (proreptiles), formes
ancestrales communes à tous les Amniotes, ont acquis pendant la
période permique (vers la fin de l'époque paléozoïque),--alors que ces
Vertébrés supérieurs s'adaptaient à la vie exclusivement terrestre et
à la respiration aérienne. Leurs ancêtres immédiats, les Amphibies de
la période houillère, vivaient et respiraient encore dans l'eau, comme
leurs ancêtres plus lointains, les Poissons.

Chez ces Vertébrés primitifs, inférieurs et aquatiques, l'embryologie
présentait encore à un haut degré le caractère palingénétique, ainsi
que c'est encore le cas chez la plupart des Poissons et des Amphibies
actuels. Les têtards bien connus, les larves de salamandres et de
grenouilles possèdent, aujourd'hui encore dans les premiers temps de
leur libre vie aquatique, un corps dont la forme rappelle celui de
leurs ancêtres les Poissons; ils leur ressemblent aussi par leur mode
de vie, leur respiration branchiale, le fonctionnement de leurs
organes sensoriels et de leurs autres organes psychiques. C'est
seulement lorsque survient l'intéressante métamorphose des têtards
nageurs et alors qu'ils s'adaptent à la vie terrestre, que leur corps,
pareil à celui des Poissons se transforme en celui d'un Amphibie
rampant et quadrupède; à la place de la respiration branchiale
aquatique, apparaît la respiration aérienne, au moyen de poumons et,
avec le genre de vie modifié, l'appareil psychique (système nerveux et
organes des sens) acquiert un plus haut degré de développement. Si
nous pouvions suivre complètement, depuis le commencement jusqu'à la
fin, la psychogénie des têtards, nous pourrions à bien des reprises,
appliquer la loi fondamentale biogénétique, au développement de leur
âme. Car ils se développent immédiatement dans les circonstances les
plus variées du monde extérieur et doivent de bonne heure y adapter
leur sensation et leur mouvement. Le têtard nageur ne possède pas
seulement l'organisation, mais aussi le mode de vie des Poissons et ce
n'est que par la transformation de l'un et de l'autre qu'il arrive à
posséder ceux de la grenouille.

Chez l'homme, pas plus que chez les autres Amniotes, ce n'est le cas;
les embryons, du fait de leur inclusion dans les membranes
protectrices, sont complètement soustraits à l'influence directe du
monde extérieur et désaccoutumés de la réciprocité d'action entre ce
monde et eux. Mais, en outre, le _soin des jeunes_, si particulier
chez les Amniotes, fournit aux embryons des conditions bien plus
favorables à l'abréviation cénogénétique de l'évolution
palingénétique. Avant tout, à ce point de vue, il convient de signaler
l'excellent mode de nutrition de l'embryon; elle se fait chez les
Reptiles, Oiseaux et Monotrêmes (les Mammifères ovipares) par le
vitellus nutritif, le grand jaune de l'oeuf qui lui adhère; chez les
autres Mammifères, par contre (Marsupiaux et Placentaliens), elle se
fait par le sang de la mère qui est conduit à l'embryon par les
vaisseaux sanguins du sac vitellin et de l'allantoïde. Chez les
_placentaliens_ les plus élevés, ce mode utile de nutrition atteint,
par la formation d'un placenta maternel, le plus haut degré de
perfection; aussi l'embryon est-il ici complètement développé avant la
naissance. Son âme, cependant, demeure pendant toute cette période
dans un état de _sommeil embryonnaire_, état de repos que PREYER a
comparé avec raison au sommeil hibernal des animaux. Nous trouvons un
sommeil analogue, long et prolongé, dans l'état larvaire des insectes
qui traversent une métamorphose complète (papillons, mouches, cafards,
abeilles, etc.). Ici, le _sommeil larvaire_, pendant lequel
s'effectuent les transformations les plus importantes dans les organes
et les tissus, est d'autant plus intéressant que, pendant la période
précédente, où la larve vit libre (chenille, larve de hanneton ou
ver), l'animai possède une vie psychique très développée, de beaucoup
inférieure, pourtant, à ce que sera le stade ultérieur (après le
sommeil larvaire) alors que l'insecte sera complet, ailé et aura
atteint sa maturité sexuelle.


=Psychogénie post-embryonnaire.=--L'activité psychique de l'homme
traverse, pendant sa vie individuelle, ainsi que cela a lieu chez la
plupart des animaux supérieurs, une série de stades évolutifs; nous
distinguerons, comme les plus importants d'entre eux, les cinq degrés
suivants: 1º l'âme du nouveau-né, jusqu'à l'éveil de la conscience
personnelle et l'acquisition du langage; 2º l'âme du petit garçon ou
de la petite fille jusqu'à la puberté (à l'éveil de l'instinct
sexuel); 3º l'âme du jeune homme ou de la jeune fille jusqu'à ce que
survienne la liaison sexuelle (période de l'«idéal»); 4º l'âme de
l'homme fait et de la femme mûre (période de maturité complète), où se
fonde la famille: s'étendant, en général chez l'homme jusque vers la
soixantaine, chez la femme jusque vers la cinquantaine, jusqu'à ce que
survienne l'involution; 5º l'âme du vieillard ou de la vieille femme
(période de régression). La vie psychique de l'homme parcourt ainsi
les mêmes stades évolutifs de développement progressif, de pleine
maturité et de régression, que toutes les autres fonctions de
l'organisme.



CHAPITRE IX

Phylogénie de l'Ame.

  ÉTUDES MONISTES DE PSYCHOLOGIE PHYLOGÉNÉTIQUE. ÉVOLUTION DE LA
     VIE PSYCHIQUE DANS LA SÉRIE ANIMALE DES ANCÊTRES DE L'HOMME.

   Les fonctions physiologiques de l'organisme, réunies sous le
   terme d'activité psychique, ou plus brièvement d'_âme_, ont pour
   instrument chez l'homme les mêmes processus mécaniques
   (physiques ou chimiques) que chez les autres _Vertébrés_. Les
   organes de ces fonctions psychiques, eux aussi, sont les mêmes
   chez les uns et les autres: cerveau et moelle épinière comme
   organes centraux, nerfs périphériques et organes sensoriels. De
   même que ces _organes psychiques_ se développent chez l'homme
   lentement et progressivement à partir des degrés inférieurs
   réalisés chez les ancêtres vertébrés, de même il en va,
   naturellement de leurs _fonctions_ c'est-à-dire de l'âme
   elle-même.»

    (_Phylogénie systématique des Vertébrés_, 1895.)



SOMMAIRE DU CHAPITRE IX

  Evolution historique progressive de l'âme humaine, à partir de
     l'âme animale.--Méthodes de la psychologie
     phylogénétique.--Quatre étapes principales dans la phylogénie
     de l'âme: I. Ame cellulaire (cytopsyche) des Protistes
     (Infusoires, ovule, psychologie cellulaire); II. Ame d'une
     colonie cellulaire (cénopsyche), psychologie de la Morula et
     de la Blastula; III. Ame des tissus (histopsyche); sa
     duplicité. Ame des plantes. Ame des animaux inférieurs
     dépourvus de système nerveux. Ame double des Siphonophores
     (âme personnelle et âme cormale); IV. Ame du système nerveux
     (neuropsyche) des animaux supérieurs.--Trois parties dans
     l'appareil psychique: organes sensoriels, muscles et
     nerfs.--Formation typique du centre nerveux dans les divers
     groupes animaux.--Organe de l'âme chez les Vertébrés: Canal
     médullaire (cerveau et moelle épinière).--Histoire de l'âme
     chez les Mammifères.


LITTÉRATURE

   J. ROMANES.--_L'évolution mentale dans le règne animal._ Trad.
   fr. par de Varigny.

   C. LLOYD MORGAN.--_The law of psychogenesis_ (London 1892).

   G. H. SCHNEIDER.--_Der Thierische Wille_ (Leipzig 1880). _Der
   menschliche Wille_ (Berlin 1882).

   TH. RIBOT.--_Psychologie contemporaine_, 1870-79.

   FRITZ SCHULZE.--_Stammbaum der Philosophie.
   Tabellarisch-schematischer Grundriss der Geschichte der
   Philosophie_ (Iéna 1890).

   W. WURM.--_Thier und Menschenseele_ (Frankf. 1896).

   F. HANSPAUL.--_Die Seelentheorie und die Gesetze des natürlichen
   Egoïsmus und der Anpassung_, Berlin 1899.

   J. LUBBOCK.--_Les débuts de la civilisation et l'état primitif
   de l'espèce humaine._

   M. VERWORN.--_Psychophysiologische Protisten-Studien_
   (experimentelle Untersuchungen), Iéna 1889.

   E. HAECKEL.--_Systematische Phylogenie_ (3ter Teil), Berlin
   1895.


La théorie de la descendance, appuyée sur l'anthropologie, nous a
fourni la conviction que l'organisme humain provient d'une longue
série d'ancêtres animaux et qu'il s'est développé par des
transformations progressives, effectuées lentement au cours de
plusieurs millions d'années. Comme, en outre, nous ne pouvons pas
séparer la vie psychique de l'homme de ses autres fonctions vitales,
mais qu'au contraire nous nous sommes convaincus de l'évolution
uniforme du corps et de l'esprit, la tâche s'impose à notre moderne
_Psychologie moniste_ de suivre l'évolution historique de l'âme
humaine à partir de l'âme animale. C'est la solution de cette tâche
que nous entreprenons dans notre _Phylogénie de l'âme_; on peut la
désigner aussi, en tant que rameau de la science générale de l'âme, du
nom de _psychologie phylogénétique_ ou encore--par opposition à la
_biontique_ (individuelle)--du nom de _psychogénie phylétique_. Bien
que cette science nouvelle vienne à peine d'être abordée sérieusement,
bien que son droit à l'existence soit même contesté par la plupart des
psychologues de profession, nous devons néanmoins revendiquer pour
elle une importance de premier rang et le plus grand intérêt. Car,
d'après notre ferme conviction, elle est appelée plus que tout autre à
résoudre la grande «Énigme de l'Univers», relative à son essence et à
son apparition.


=Méthodes de la psychogénie phylétique.=--Les voies et les moyens qui
nous doivent conduire au but, encore si lointain, de la _psychologie
phylogénétique_, à peine discernables pour beaucoup d'yeux dans le
brouillard de l'avenir, ne diffèrent pas des voies et des moyens
utilisés dans les autres recherches phylogénétiques. C'est, avant
tout, ici encore, l'anatomie comparée, la physiologie et l'ontogénie
qui sont du plus grand prix. Mais la paléontologie, elle aussi, nous
fournit un certain nombre de points d'appui solides; car l'ordre dans
lequel se succèdent les débris fossiles des classes de Vertébrés
appartenant aux diverses périodes de l'histoire organique de la terre,
nous révèle en partie, en même temps que leur enchaînement phylétique,
le développement progressif de leur activité psychique. Sans doute,
nous sommes forcés ici, comme dans toutes les recherches
phylogénétiques, de construire de nombreuses hypothèses destinées à
combler les notables lacunes de nos données empiriques; mais celles-ci
jettent un jour si lumineux et d'une telle importance, sur les stades
principaux de révolution historique, que nous sommes à même d'en
suivre assez clairement le cours général.


=Principaux stades de la psychogénie phylétique.=--La psychologie
comparée de l'homme et des animaux supérieurs nous permet, dès
l'abord, de reconnaître dans les groupes les plus élevés des
Mammifères placentaliens, chez les _Primates_, les progrès importants
qui ont marqué le passage de l'âme du singe anthropoïde à l'âme de
l'homme. La phylogénie des _Mammifères_ et, en remontant encore, celle
des Vertébrés inférieurs, nous montre la longue suite d'ancêtres
éloignés des Primates ayant évolué, au sein de ce groupe, depuis
l'époque silurienne.

Tous ces _Vertébrés_ se ressemblent quant à la structure et au
développement de leur organe psychique caractéristique, le _canal
médullaire_. Que ce canal médullaire provienne d'un _acroganglion_
dorsal ou _ganglion cérébroïde_ des ancêtres invertébrés, c'est ce que
nous apprend l'anatomie comparée des _Vers_. Remontant plus loin
encore, nous découvrons, par l'ontogénie comparée, que cet organe
psychique très simple dérive de la couche cellulaire du feuillet
germinatif externe de l'ectoderme des _Platodariés_; chez ces
Plathelminthes primitifs, qui ne possédaient pas encore de système
nerveux spécial, le revêtement cutané externe fonctionnait comme
organe universel, à la fois sensoriel et psychique.

Enfin, par l'embryologie comparée nous nous convaincrons que ces
Métazoaires, les plus simples, proviennent par gastrulation des
_Blastéadés_, c'est-à-dire de _sphères creuses_ dont la paroi était
formée par une simple couche cellulaire, _le blastoderme_; et cette
science nous apprend en même temps, à comprendre, avec l'aide de la
loi fondamentale biogénétique, comment ces cénobies de Protozoaires
proviennent d'animaux primitifs monocellulaires, des plus simples.

L'interprétation critique de ces diverses formes embryonnaires, dont
on peut suivre la filiation immédiate par l'_observation_
microscopique, nous fournit, au moyen de la loi fondamentale
biogénétique, les aperçus les plus importants sur les stades
principaux de la phylogénie de notre vie psychique; nous en pouvons
distinguer huit: 1. Protozoaires monocellulaires avec une simple _âme
cellulaire_: _Infusoires_; 2. Protozoaires pluricellulaires avec une
_âme cénobiale_: _Catallactes_; 3. Premiers Métazoaires avec une _âme
épithéliale_: _Platodariés_; 4. Ancêtres invertébrés avec un simple
_ganglion cérébroïde_: _Vers_; 5. Vertébrés acrâniens avec un simple
_canal médullaire_ sans cerveau: _Acraniotes_; 6. Crâniotes avec un
_cerveau_ (formé par cinq vésicules cérébrales): _Crâniotes_; 7.
Mammifères avec développement proéminent de _l'écorce cérébrale des
hémisphères_: _Placentaliens_; 8. Singes anthropoïdes supérieurs et
homme, avec des _organes de la pensée_ (dans le cerveau proprement
dit): _Anthropomorphes_. Dans ces huit groupes historiques de la
phylogénie de l'âme humaine, on peut encore distinguer, avec plus ou
moins de clarté, un certain nombre de stades évolutifs secondaires.
Bien entendu, quand il s'agit de leur reconstruction, nous sommes
réduits aux témoignages très incomplets de la psychologie empirique,
que nous fournissent l'anatomie et la physiologie comparées de la
faune actuelle. Comme des Crâniotes du sixième stade, et même des
vrais Poissons se trouvent déjà à l'état fossile dans le système
silurien, nous sommes bien forcés d'admettre que les ancêtres des cinq
stades précédents (qui n'ont pu parvenir à se fossiliser!) ont évolué
à une époque antérieure, pendant la période présilurienne.


I. =L'âme cellulaire (Cytopsyche)=; _premier des stades principaux de
la psychogénèse phylétique_.--Les premiers ancêtres de l'homme, comme
de tous les autres animaux, étaient des _animaux primitifs_
monocellulaires (Protozoaires). Cette hypothèse fondamentale de la
phylogénie rationnelle se déduit, en vertu de la grande loi
biogénétique, de ce _fait_ embryologique bien connu, que tout
homme, comme tout autre _Métazoaire_ (tout «animal à tissus»,
pluricellulaire), est, au début de son existence individuelle, une
simple cellule, la _cellule souche_ (cytula) ou «ovule fécondé». Comme
celle-ci, depuis le premier moment, a été _animée_, ainsi faut-il
admettre qu'il en a été pour cette _forme ancestrale monocellulaire_
qui, dans la série des premiers ancêtres de l'homme, a été représentée
par toute une suite de _Protozoaires_ différents.

Nous sommes renseignés sur l'activité psychique de ces organismes
monocellulaires par la physiologie comparée des Protistes encore
vivants aujourd'hui; tant, d'une part, l'observation exacte, que de
l'autre, l'expérimentation bien conduite, nous ont ouvert, durant la
seconde moitié du XIXe siècle, un nouveau domaine fécond en phénomènes
du plus haut intérêt. Le meilleur exposé en a été donné en 1889 par
$1, dans ses profondes _Etudes_, appuyées sur des expériences
personnelles, études sur la _Psychophysiologie des Protistes_. Les
quelques observations antérieures sur la «vie psychique des Protistes»
sont réunies à ces études. VERWORN a acquis la ferme conviction que,
chez tous les Protistes, les processus psychiques sont encore
_inconscients_, que ceux de la sensation et du mouvement se confondent
encore ici avec les processus vitaux moléculaires du plasma lui-même,
et que les causes premières en doivent être cherchées dans les
propriétés des _molécules de plasma_ (des plastidules).

«Les processus psychiques, chez les Protistes, forment ainsi le pont
qui réunit les processus chimiques de la nature inorganique à la vie
psychique des animaux supérieurs; ils représentent l'embryon des
phénomènes psychiques les plus élevés, qu'on observe chez les
Métazoaires et chez l'homme».

Les observations soigneuses et les nombreuses expériences de VERWORN,
jointes à celles de W. ENGELMANN, W. PREYER, R. HERTWIG et autres
savants adonnés à l'étude des Protistes, fournissent une preuve
concluante à ma _théorie moniste de l'âme cellulaire_ (1866).
M'appuyant sur des recherches poursuivies pendant de longues années
sur divers Protistes, surtout des Rhizopodes et des Infusoires,
j'avais déjà, il y a 33 ans, formulé cette affirmation que toute
cellule vivante possède des propriétés psychiques et que, par suite,
la vie psychique des plantes et des animaux pluricellulaires n'est que
le résultat des fonctions psychiques des cellules composant leur
corps. Dans les groupes inférieurs (par exemple les algues et les
éponges) _toutes_ les cellules du corps y contribuent pour une part
égale (ou avec de très petites différences); au contraire, dans les
groupes supérieurs, en vertu de la loi de la division du travail, ce
rôle n'incombe qu'à une partie des cellules, les élues, les «cellules
psychiques». Les conséquences de cette _psychologie cellulaire_, de la
plus haute importance, ont été exposées en partie (1876) dans mon
travail sur la «Périgenèse des plastidules», en partie enfin (1877)
dans mon discours de Münich sur «la Théorie de l'évolution actuelle
dans son rapport avec l'ensemble de la science». On en trouvera un
exposé plus populaire dans mes deux conférences de Vienne (1878), sur
«l'Origine et l'évolution des instruments sensoriels» et sur «l'Ame
cellulaire et la cellule psychique»[31].

  [31] E. HAECKEL, _Gesammelte populaere Vortraege aus dem Gebiete
  der Entwickelungslehre_. Bonn, 1878.

La simple _âme cellulaire_ présente déjà, d'ailleurs, au sein du
groupe des Protistes, une longue suite de stades évolutifs, depuis des
états d'âme primitifs, très simples jusqu'à d'autres très parfaits et
élevés. Chez les plus anciens et les plus simples des Protistes, la
sensation et le mouvement sont répartis également sur le plasma tout
entier du corpuscule homogène; dans les formes supérieures, par
contre, des «instruments sensoriels spéciaux» se différencient en
organes physiologiques: ce sont des _Organelles_. Comme parties
cellulaires motrices analogues, nous citerons les pseudopodes des
Rhizopodes, les cils vibratiles, les flagellums et les cils des
Infusoires. On considère, dans la vie cellulaire, comme un organe
central interne le noyau, qui fait encore défaut chez les plus
anciens et les plus inférieurs des Protistes. Au point de vue
physiologico-chimique, ce qu'il faut surtout signaler, c'est que les
Protistes originels les plus anciens étaient des _Plasmodomes_ qui
échangeaient des matériaux nutritifs avec les plantes, par suite que
c'était des _Protophytes_ ou «plantes originelles»; c'est d'elles que
proviennent, secondairement, par métasitisme, les premiers
_plasmophages_, qui échangeaient des matériaux nutritifs avec les
animaux, par suite étaient des _Protozoaires_ ou «animaux
originels»[32]. Ce _métasitisme_, l'«inversion des matériaux
nutritifs» marque un important progrès psychologique, car c'est le
point de départ de l'évolution des traits caractéristiques de «l'âme
animale» qui font encore défaut à «l'âme végétale».

  [32] E. HAECKEL: _Systematische Phylogénie_, Bd. 1 (1894), § 38.

Le plus haut degré de développement de l'âme cellulaire animale est
réalisé dans la classe des _Ciliés_ ou _Infusoires ciliés_. Lorsque
nous comparons ce que nous observons chez eux avec les fonctions
psychiques correspondantes d'animaux pluricellulaires, plus élevés,
il ne semble presque pas y avoir de différence psychologique; les
organelles sensibles et moteurs de ces Protozoaires paraissent
accomplir les mêmes fonctions que les organes sensoriels, les nerfs et
les muscles des Métazoaires. On a même regardé le _gros noyau
cellulaire_ (meganucleus) des Infusoires comme un organe central
d'activité psychique, qui jouerait, dans leur organisme
monocellulaire, un rôle analogue à celui du cerveau dans la vie
psychique des animaux supérieurs. Au reste, il est très difficile de
décider dans quelle mesure ces comparaisons sont légitimes; les
opinions des savants qui ont étudié d'une manière spéciale les
infusoires diffèrent beaucoup sur ce point. Les uns considèrent, chez
ces animaux, tous les mouvements spontanés du corps comme automatiques
ou impulsifs, tous les mouvements d'excitation comme des réflexes; les
autres voient là en partie des mouvements volontaires et
intentionnels. Tandis que ces derniers auteurs attribuent déjà aux
Infusoires une certaine conscience, une représentation d'un moi
synthétique--les premiers se refusent à les leur reconnaître. De
quelque façon qu'on résolve cette difficile question, ce qui est en
tous cas certain, c'est que ces Protozoaires monocellulaires nous
présentent une _âme cellulaire_ des plus développées qui est du plus
haut intérêt pour l'appréciation exacte de ce qu'était l'âme chez nos
premiers ancêtres monocellulaires.


II. =Ame d'une colonie cellulaire= ou âme cénobiale (Cenopsyche);
_deuxième des stades principaux de la psychogénèse phylétique_.
--L'évolution individuelle commence chez l'homme, comme
chez tous les autres animaux pluricellulaires, par des divisions
répétées chez une simple cellule. La _cellule souche_ (Cytula) ou
«ovule fécondé» se divise, d'après le processus de la division
indirecte ordinaire, tout d'abord en deux cellules filles; ce
processus venant à se répéter, il se produit (par des «sillons
équatoriaux»), successivement 4, 8, 16, 32, 64 «cellules par
sillonnement, ou blastomères» identiques. D'ordinaire, chez la plupart
des animaux, survient, plus ou moins tard, à la place de cette
division primitive régulière, un accroissement irrégulier. Mais dans
tous les cas le résultat est le même: formation d'une masse (le plus
souvent sphérique), d'un ballot de cellules non différenciées, toutes
identiques au début. Nous appelons ce stade _Morula_ (cf.
_Anthropogénie_, p. 159).

D'ordinaire s'amasse alors à l'intérieur de cet agrégat cellulaire, en
forme de petite mûre, un liquide, par suite de quoi la morula se
transforme en une petite vésicule sphérique; toutes les cellules se
portent à la surface et s'ordonnent en une simple couche cellulaire,
le _blastoderme_. La _sphère creuse_ ainsi constituée est le stade le
plus important de la _blastula_ ou _blastosphère_ (_Anthropogénie_, p.
150).

Les _phénomènes psychologiques_ que nous pouvons constater
immédiatement, dans la formation de la blastula, sont en partie des
mouvements, en partie des sensations de cette colonie cellulaire. Les
_mouvements_ se répartissent en deux groupes: I. Mouvements internes,
qui se répètent partout suivant un mode essentiellement analogue, dans
le phénomène de la division cellulaire ordinaire (indirecte):
formation du fuseau nucléaire, mytose, caryokinèse, etc.; II.
mouvements externes, qui apparaissent dans le changement normal de
position des cellules assemblées et dans leur groupement pour former
le blastoderme. Nous tenons ces mouvements pour _héréditaires_ et
inconscients, parce qu'ils sont partout conditionnés de la même
manière, grâce à l'hérédité transmise à eux par les premières séries
ancestrales de Protistes. Quant aux _sensations_, on en peut
distinguer également deux groupes: I. Sensations des cellules isolées,
qu'elles expriment par l'affirmation de leur indépendance individuelle
et par leur attitude à l'égard des cellules voisines (avec lesquelles
elles sont en contact, reliées même en partie directement par des
ponts de plasma). II. La sensation synthétique de la colonie
cellulaire ou _cénobium_ tout entier, qui se manifeste par la
formation individuelle de la _blastula_ en _sphère creuse_
(_Anthropogénie_, p. 491).

La compréhension de la cause de la formation de la _blastula_ nous est
facilitée par la _loi fondamentale biogénétique_, qui en explique les
phénomènes immédiatement observables par l'_hérédité_, et les ramène à
des processus historiques analogues qui se seraient accomplis à
l'origine, lors de l'apparition des premières cénobies de Protistes,
des _Blastéadés_ (_Pylog. Syst._, III, 22-26). Mais ces processus
physiologiques et psychologiques importants ayant eu leur siège dans
les premières _associations cellulaires_, nous deviennent clairs par
l'observation et l'expérimentation faites sur les cénobies encore
aujourd'hui vivantes. Ces _colonies cellulaires_ stables ou hordes
cellulaires (désignées encore des noms de «communautés cellulaires»,
«pied de cellules»,) sont aujourd'hui encore très répandues, tant parmi
les _plantes originelles plasmodomes_ (paulotomées, diatomées,
volvocinées) que parmi les _animaux originels plasmophages_
(Infusoires et Rhizopodes). Dans toutes ces cénobies nous pouvons déjà
distinguer, à côté l'un de l'autre, deux stades divers d'activité
psychique: I. _L'âme cellulaire_ des individus cellulaires isolés (en
tant qu'«organismes élémentaires») et II. _l'âme cénobiale_ de la
colonie cellulaire tout entière.


III. =Ame des tissus (Histopsyche)=; _troisième des stades principaux
de la psychogénèse phylétique_.--Chez toutes les plantes
pluricellulaires possédant des tissus (métaphytes ou _plantes à
tissus_), de même que chez les _animaux à tissus_ (Métazoaires)
inférieurs, dépourvus de système nerveux, nous pouvons distinguer de
suite deux formes différentes d'activité psychique, à savoir: A. l'âme
des _cellules_ isolées qui composent les tissus, et B. l'âme des
_tissus_ eux-mêmes ou de la «république cellulaire» constituée par les
cellules. Cette _âme des tissus_ est partout la fonction psychologique
la plus élevée, celle qui nous révèle dans l'organisme pluricellulaire
complexe, un _bion_ synthétique, un _individu physiologique_, une
véritable «république cellulaire». Elle gouverne toutes les «âmes
cellulaires» isolées des cellules sociales qui, en tant que «citoyens»
indépendants, constituent la république cellulaire unifiée. Cette
_duplicité fondamentale de la psyche_ chez les Métaphytes et chez les
Métazoaires inférieurs, dépourvus de système nerveux, est chose très
importante; on en démontre l'existence immédiatement par une
observation impartiale et des expériences bien conduites: tout
d'abord, chaque cellule isolée possède sa sensation et son mouvement
et ensuite chaque tissu et chaque organe, composé d'un certain nombre
de cellules identiques, témoigne d'une excitabilité spéciale et d'une
unité psychique (par exemple, le pollen et les étamines).


III. _A._ =L'âme des plantes (phytopsyche).=--C'est pour nous le terme
qui résume toute l'activité psychique des _plantes pluricellulaires_,
possédant des tissus (Métaphytes, à l'exclusion des Protophytes
monocellulaires); elle a été l'objet des opinions les plus diverses
jusqu'à ce jour. On trouvait autrefois une différence fondamentale
entre les plantes et les animaux en ce qu'on attribuait d'ordinaire à
ceux-ci une «âme» qu'on refusait à celles-là. Cependant, une
comparaison impartiale de l'excitabilité et des mouvements, chez
diverses plantes supérieures et chez des animaux inférieurs, avait
convaincu, dès le commencement du siècle, quelques chercheurs isolés,
que les uns et les autres devaient être pareillement animés.

Plus tard, FECHNER, LEITGEB entre autres, défendirent vivement
l'hypothèse d'une _Ame des plantes_. On n'en comprit mieux la nature
qu'après que la _théorie cellulaire_ (1838) eût démontré, dans les
plantes et les animaux, l'identité de structure élémentaire, et
surtout depuis que la _théorie du plasma_ de MAX SCHULZE (1859) eût
reconnu, chez les uns et les autres, la même attitude du plasma actif
et vivant. La physiologie comparée récente (en ces 30 dernières
années) a montré, en outre, que l'attitude physiologique, en réaction
aux diverses excitations (lumière, électricité, chaleur, pesanteur,
frottement, influences chimiques) était absolument la même dans les
parties _sensibles_ du corps de beaucoup de plantes et d'animaux,--que
les _mouvements réflexes_, enfin, provoqués par les excitations, se
produisaient absolument de la même manière. Si donc on attribue ces
modes d'activité chez les Métazoaires inférieurs, dépourvus de système
nerveux (éponges, polypes), à une «âme» particulière, on est autorisé à
admettre la présence de cette même âme chez beaucoup de Métaphytes
(même chez tous), au moins chez les très «sensibles» plantes
impressionnables (mimosa), chez les attrape-mouches (dionaea, drosera)
et chez les nombreuses plantes grimpantes.

Il est vrai, la physiologie végétale récente a donné de ces
«mouvements d'excitation» ou _tropismes_ une explication toute
physique, les ramenant à des rapports particuliers de croissance, à
des oscillations de tension, etc. Mais ces causes mécaniques ne sont
ni plus ni moins _psychophysiques_ que les «mouvements réflexes»
analogues chez les éponges, les polypes et autres Métazoaires
dépourvus de système nerveux, même si le mécanisme était ici tout
différent. Le caractère de l'histopsyche ou _âme cellulaire_ se
manifeste également dans les deux cas par ce fait que les cellules du
tissu (de l'association cellulaire régulièrement ordonnée) conduisent
les excitations reçues en un point et provoquent ainsi des mouvements
en d'autres points ou dans tout l'organe. Cette _conduction de
l'excitation_ peut aussi bien être regardée comme une «activité
psychique», que la forme plus parfaite qu'elle présente chez les
animaux pourvus de système nerveux; elle s'explique anatomiquement
parce que les cellules sociales du tissu (ou association cellulaire),
loin d'être, comme on le supposait autrefois, séparées les unes des
autres, sont partout reliées entre elles par de fins filaments ou
ponts de plasma. Lorsque les plantes impressionnables nuisibles
(mimosa), qu'on vient à toucher ou ébranler, replient leurs feuilles
étalées et laissent pencher leurs pétioles--lorsque les excitables
attrape-mouches (dionaea) au contact imprimé à leurs feuilles, les
referment vivement et attrapent la mouche,--la sensation semble,
certes, plus vive, la conduction de l'excitation plus rapide et le
mouvement plus énergique que la réaction réflexe d'une éponge
officinale (ou d'autres éponges) excitée.


III. _B._ =Ame des Métazoaires dépourvus de système
nerveux.=--L'activité psychique de ces _Métazoaires inférieurs_ qui
possèdent, il est vrai, des tissus et souvent même des organes
différenciés, mais ni nerfs ni organes des sens spéciaux, est d'un
intérêt tout particulier pour la psychologie comparée en général, et
pour la phylogénie de l'âme animale en particulier. On distingue,
parmi eux, quatre groupes différents de _Coelentérés_ primitifs, à
savoir: 1. Les _Gastréadés_; 2. les _Platodariés_; 3. les _Eponges_;
4. les _Hydropolypes_, formes inférieures des Cnidiés.

_Les Gastréadés ou animaux à intestin primitif_ forment ce petit
groupe des Coelentérés les plus inférieurs qui présente une haute
importance, comme étant le groupe originel commun de tous les
Métazoaires. Le corps de ces petits animaux nageurs a la forme d'une
vésicule (le plus souvent ovoïde) contenant une simple cavité avec une
ouverture (intestin primitif et bouche primitive). La paroi de la
cavité digestive est constituée par deux assises cellulaires simples,
dont l'interne (feuillet intestinal) remplit les fonctions végétatives
de nutrition et l'externe (feuillet épidermique), les fonctions
animales de sensation et de mouvement. Les cellules sensibles, toutes
pareilles, de ce feuillet épidermique, portent de fins flagellums, de
longs cils dont les vibrations effectuent le mouvement volontaire de
natation. Les quelques seules formes encore vivantes de Gastréadés,
les _Gastrémariés_ (trichoplacides) et les _Cyémariés_ (orthonectides)
sont très intéressantes par ce fait qu'elles restent, leur vie durant,
à ce stade de développement que traversent, au début de leur
évolution embryonnaire, les germes de tous les autres Métazoaires,
depuis les éponges jusqu'à l'homme.

Ainsi que je l'ai montré dans ma _Théorie gastréenne_ (1872), chez
tous les animaux à tissus, la _blastula_, dont nous avons déjà parlé,
donne naissance tout d'abord à une forme embryonnaire des plus
caractéristiques, la _gastrula_. Le blastoderme, représenté par la
paroi de la sphère creuse, forme d'un côté une excavation en forme de
fosse qui devient bientôt une invagination si profonde que la cavité
interne de la vésicule disparaît. La moitié invaginée (interne) du
blastoderme s'accole étroitement à la moitié non invaginée (externe);
celle-ci forme le _feuillet épidermique_ ou feuillet germinatif
externe (ectoderme, épiblaste), la première, par contre, forme le
_feuillet intestinal_ ou feuillet germinatif interne (entoderme,
hypoblaste). L'espace vide ainsi constitué dans le corps en forme de
gobelet est la cavité digestive, l'_intestin primitif_ (progaster),
son ouverture, la _bouche primitive_ (prostoma)[33]. Le feuillet
épidermique ou ectoderme est, chez tous les Métazoaires, le premier
_organe de l'âme_; car il donne naissance, chez tous les animaux
pourvus de système nerveux, non seulement au revêtement cutané externe
et aux organes des sens, mais aussi au système nerveux. Chez les
Gastréadés, où ce dernier n'existe pas encore, toutes les cellules qui
composent l'assise épithéliale simple de l'ectoderme sont à la fois
des organes de sensation et de mouvement: l'âme des tissus se
manifeste ici sous sa forme la plus simple.

  [33] Cf. _Anthropogenie_, p. 161, 497; _Nat. Schopf-Gesch._, p.
  300.

La même formation primitive semble aussi exister chez les
_Platodariés_, formes les plus anciennes et les plus simples des
_Platodes_. Quelques-uns de ces Cryptocèles (convoluta, etc.), n'ont
pas encore de système nerveux distinct, tandis que chez leurs proches
épigones, les _Turbellariés_, le système nerveux se distingue déjà de
l'épiderme et un ganglion cérébroïde apparaît.


=Les Spongiaires= représentent un groupe indépendant du règne animal
qui diffère de tous les autres Métazoaires par son organisation
caractéristique; les très nombreuses espèces de cette classe vivent
presque toutes fixées au fond de la mer. La forme la plus simple,
l'olynthus, n'est en somme qu'une Gastrea dont la paroi du corps est
percée, à la façon d'une passoire, de petits pores qui laissent entrer
le courant d'eau, porteur des matériaux nutritifs. Chez la plupart des
éponges (entre autres chez la plus connue, l'éponge officinale), le
corps, en forme de bosse, forme un pied composé de milliers de ces
Gastréadés (corbeilles vibratiles) et traversé par un système de
canaux nutritifs. La sensation et le mouvement n'existent qu'à un très
faible degré chez les Spongiaires; les nerfs, les organes sensoriels
et les muscles n'y existent pas. Il est donc très naturel que l'on ait
autrefois considéré ces animaux fixés, informes et insensibles, comme
des «plantes». Leur vie psychique (pour laquelle il n'y a pas d'organe
spécial différencié), est bien inférieure à celle des mimosas et des
autres plantes sensibles.


=L'âme des Cnidiés= présente une importance tout à fait capitale pour
la psychologie comparée et phylogénétique. Car c'est au sein de ce
groupe, aux formes si riches, que s'accomplit, sous nos yeux, le
passage de l'_âme des tissus_ à l'_âme du système nerveux_. A ce
groupe appartiennent les classes si variées des Polypes et des Coraux
fixés, des Méduses et des Siphonophores libres. On peut regarder en
toute certitude comme la forme originelle commune à tous les Cnidiés,
un hypothétique _Polype_ des plus simples, rappelant, dans ses traits
essentiels, le Polype vulgaire d'eau douce actuelle, l'hydre. Mais ces
hydres, de même que les _Hydropolypes_ fixés qui s'en rapprochent
beaucoup, ne possèdent ni nerfs ni organes des sens supérieurs, bien
qu'elles soient très sensibles. Au contraire, les Méduses qui nagent
librement et qui dérivent des animaux précédents (auxquels elles
restent liées aujourd'hui encore par le fait des générations
alternantes), ces Méduses possèdent déjà un système nerveux
indépendant et des organes des sens distincts.

Nous pouvons donc constater ici l'origine historique de l'_âme du
système nerveux_ (neuropsyche), provenant immédiatement par ontogénèse
de l'âme des tissus (histopsyche), en même temps que nous apprenons à
en comprendre la phylogénèse. Ces connaissances sont d'autant
plus intéressantes que ces processus fort importants sont
_polyphylétiques_, c'est-à-dire qu'ils se sont accomplis plusieurs
fois (au moins deux) indépendamment l'un de l'autre.

Ainsi que je l'ai démontré, les _Hydroméduses_ (craspédotes) dérivent
des _Hydropolypes_ selon un autre mode que les _Skyphoméduses_ (ou
acraspédotes) des _Skyphopolypes_; le mode de bourgeonnement est
terminal chez ceux-ci, latéral chez les autres. Les deux groupes
présentent, en outre, des différences héréditaires caractéristiques
dans la structure microscopique de leurs organes psychiques. Une
classe très intéressante aussi pour la psychologie est celle des
_Siphonophores_. Dans ces magnifiques colonies animales, nageant
librement, dérivées des Hydroméduses, nous pouvons observer une
_double âme_: l'âme individuelle (_âme personnelle_) des nombreuses
personnes qui la constituent et l'âme commune synthétique et active de
la colonie tout entière (_âme cormale_).


IV. =Ame du système nerveux (neuropsyche)=; _quatrième des stades
principaux de la psychogénèse phylétique_.--La vie psychique de tous
les animaux supérieurs, comme celle de l'homme, s'effectue au moyen
d'un _appareil psychique_ plus ou moins compliqué et celui-ci comprend
toujours trois parties principales: les _organes des sens_ qui rendent
possibles les diverses sensations; les _muscles_ qui permettent les
mouvements; les _nerfs_ qui établissent une communication entre les
premiers et les seconds à l'aide d'un organe central spécial,
_cerveau_ ou ganglion (noeud de nerfs).

On compare d'ordinaire la disposition et le fonctionnement de cet
appareil psychique à un télégraphe électrique; les nerfs sont les
fils de fer conducteurs, le cerveau la station centrale, les muscles
et les organes des sens les stations locales secondaires. Les fibres
nerveuses motrices conduisent les ordres de la volonté ou impulsions,
suivant une direction centrifuge, de ce centre nerveux aux muscles et,
par la contraction de ceux-ci, produisent des mouvements; les fibres
nerveuses sensibles, au contraire, conduisent les diverses
impressions, suivant une direction centripète, des organes sensoriels
périphériques au cerveau et y rendent compte des impressions reçues du
monde extérieur. Les cellules ganglionnaires ou «cellules psychiques»,
qui constituent l'organe nerveux central, sont les plus parfaites de
toutes les parties élémentaires organiques, car elles rendent
possibles, non seulement les rapports entre les muscles et les organes
des sens, mais aussi les plus hautes fonctions de l'âme animale, la
formation de représentations et de pensées et, au-dessus de tout, la
conscience.

Les grands progrès de l'anatomie et de la physiologie, de l'histologie
et de l'ontogénie en ces derniers temps, ont enrichi nos connaissances
relatives à l'appareil psychique d'une foule de découvertes
intéressantes. Si la philosophie spéculative s'était emparée, ne
fût-ce que des principales de ces importantes conquêtes de la biologie
empirique, elle présenterait dès aujourd'hui une tout autre
physionomie qu'elle ne le fait malheureusement. Aborder ce sujet d'une
manière approfondie nous entraînerait trop loin, aussi me
contenterai-je de souligner seulement les faits essentiels.

Chacun des groupes animaux supérieurs possède son organe psychique
propre; chez chacun, le système nerveux central est caractérisé par
une forme, une situation et une constitution spéciales. Parmi les
_Cnidiés_ rayonnés, les Méduses présentent un anneau nerveux, au bord
de l'ombrelle, pourvu le plus souvent de quatre ou huit ganglions.
Chez les _Echinodermes_ à cinq rayons, la bouche est entourée d'un
anneau nerveux duquel partent cinq troncs nerveux. Les _Platodes_ à
symétrie bilatérale et les _Vers_ possèdent un ganglion cérébroïde ou
acroganglion, composé d'une paire de ganglions situés dorsalement,
au-dessus de la bouche; de ces «ganglions sus-oesophagiens» partent
latéralement deux troncs nerveux qui se rendent à la peau et aux
muscles. Chez une partie des Vers et chez les _Mollusques_ s'ajoutent
à cela une paire de «ganglions sous-oesophagiens» ventraux reliés aux
autres par un anneau qui entoure l'oesophage. Cet «anneau oesophagien»
reparaît chez les _Arthropodes_ (Articulata), mais se continue ici du
côté ventral du corps allongé par une «moelle ventrale», un double
cordon en forme d'échelle, qui se renfle à chaque segment en un double
ganglion. Les _Vertébrés_ nous présentent une disposition toute
contraire de l'organe psychique; chez eux, on trouve toujours, du côté
dorsal du corps, dont la segmentation n'est plus qu'interne, une
moelle dorsale; c'est un renflement de sa partie antérieure qui
formera plus tard le cerveau caractéristique, en forme de
vésicule[34].

  [34] Cf. mon _Hist. de la Créat. Nat._, 9e éd. (1898), tabl. 18
  et 19, p. 512.

Bien que les organes psychiques, ainsi qu'on le voit, présentent, dans
les groupes animaux supérieurs, des différences très caractéristiques
de situation, de forme et de constitution--cependant l'anatomie
comparée est à même de démontrer, dans la plupart des cas, une origine
commune qu'il faut chercher dans le _ganglion cérébroïde_ des
_Platodes_ et des _Vers_; et tous ces organes divers ont cela de
commun qu'ils dérivent de la couche cellulaire la plus externe de
l'embryon, du _feuillet épidermo-sensoriel_ (ectoderme). De même nous
retrouvons, dans toutes les formes d'organes nerveux centraux, la même
structure essentielle: un mélange de cellules ganglionnaires ou
_cellules psychiques_ (organes élémentaires proprement actifs, de la
_psyche_ et de _fibres nerveuses_), qui établissent des connexions et
sont les instruments de l'action.


=Organe de l'âme chez les Vertébrés.=--La première chose qui nous
frappe, dans la psychologie comparée des Vertébrés et qui devrait être
le point de départ empirique de toute étude scientifique de l'âme
humaine, c'est la structure caractéristique de leur système nerveux
central. De même que cet organe psychique central présente, dans
chacun des groupes animaux supérieurs, une position, une forme et une
constitution spéciales, propres à ce groupe, de même il en va chez les
Vertébrés. Partout, ici, nous trouvons une _moelle dorsale_, un gros
cordon nerveux cylindrique, situé sur la ligne médiane du dos,
au-dessus de la colonne vertébrale (ou de la corde dorsale qui y
supplée). Partout nous voyons partir, de cette moelle dorsale, de
nombreux troncs nerveux qui se distribuent d'une façon régulière et
segmentaire, toujours une paire par segment. Partout nous voyons ce
«canal médullaire» se produire chez l'embryon suivant le même mode:
sur la ligne médiane de l'épiderme dorsal se forme un fin sillon, une
gouttière; les deux bords parallèles de cette _gouttière médullaire_
se soulèvent, se courbent l'un vers l'autre et s'accolent sur la ligne
médiane pour former un canal.

Le long canal médullaire dorsal et cylindrique, ainsi formé, est tout
à fait caractéristique des _Vertébrés_; il est partout le même au
début, chez l'embryon, et il est le point de départ commun de toutes
les différentes formes d'organes psychiques auxquels il donnera
naissance par la suite. Un petit groupe d'Invertébrés présente seul
une disposition analogue; ce sont les étranges _Tuniciers_ marins, les
_Copélates_, les _Ascidies_ et les _Thalidies_. Ils présentent, en
outre, par d'autres particularités importantes de leurs corps (en
particulier par la présence de la chorda et de l'intestin branchial),
des différences frappantes avec les autres Invertébrés et des
analogies avec les Vertébrés. Nous admettons donc que ces deux groupes
animaux, les _Vertébrés_ et les _Tuniciers_, proviennent d'un groupe
ancestral commun et plus ancien qu'il faut chercher parmi les _Vers_:
les _Prochordoniens_[35]. Une différence importante entre les deux
groupes, c'est que le corps des Tuniciers ne se segmente pas et
conserve une organisation très simple (la plupart se fixent plus tard
au fond de la mer et entrent en régression). Chez les Vertébrés, au
contraire, survient de bonne heure une _segmentation interne_ du
corps, très caractéristique, la _première formation des Vertébrés_
(Vertebratio). Celle-ci permet le développement morphologique et
physiologique beaucoup plus élevé de l'organisme, qui finit par
atteindre chez l'homme le degré suprême de perfection. Elle se révèle,
de très bonne heure déjà, dans la structure plus fine du canal
médullaire, dans le développement d'un plus grand nombre de paires
segmentaires de nerfs qui, sous le nom de nerfs de la moelle dorsale
ou de «nerfs spinaux», se rendent à chacun des segments du corps.

  [35] HAECKEL. _Anthropogenie_, 4te Aufl. 1891, Vortrag 16 und 17
  (_Korperbau und keimesgesch. der Amphioxus und der Ascidie_).

=Stades de développement phylétique du canal médullaire.=--La longue
histoire phylogénétique de notre «âme des Vertébrés» commence avec le
développement du simple canal médullaire chez les premiers Acraniotes;
elle nous conduit, lentement et graduellement, à travers un espace de
temps de plusieurs millions d'années jusqu'à cette merveille
compliquée qu'est le cerveau humain, merveille qui semble autoriser la
forme la plus perfectionnée des Primates à revendiquer dans la Nature
une place tout à fait exceptionnelle. Une idée claire de cette marche
lente et continue de notre psychogénie phylétique étant la première
condition d'une _psychologie conforme à la nature_, il nous a paru
utile de subdiviser ce vaste espace de temps en un certain nombre de
grandes phases; dans chacune de celles-ci, en même temps que la
structure du système nerveux central, sa fonction, la «psyche» est
allée se perfectionnant. Je distingue donc huit _périodes dans la
phylogénie du canal médullaire_, caractérisées par huit groupes
principaux de Vertébrés; ce sont: I. les Acraniotes; II. les
Cyclostomes; III. les Poissons; IV. les Amphibies; V. les Mammifères
implacentaliens (Monotrêmes et Marsupiaux); VI. les premiers
Mammifères placentaliens, en particulier les Prosimiens; VII. les
Primates plus récents, les vrais Singes ou Simiens; VIII. les Singes
anthropoïdes et l'homme (Anthropomorphes).

I. Premier stade: les _Acrâniens_, représentés aujourd'hui encore par
l'amphioxus; l'organe psychique reste au stade de simple canal
médullaire, nous trouvons une moelle épinière régulièrement segmentée,
sans cerveau.--II. Deuxième stade: les _Cyclostomes_, le groupe le
plus ancien des Crâniotes, représenté aujourd'hui encore par les
petromyzontes et les myxinoïdes; l'extrémité antérieure de la moelle
épinière se renfle en une vésicule qui se différencie en cinq
vésicules cérébrales situées l'une derrière l'autre (cerveau
antérieur, cerveau intermédiaire, cerveau moyen, cervelet et
arrière-cerveau); ces cinq vésicules sont le point de départ commun
d'où sortira le cerveau de tous les Crâniotes, depuis le pétromyzonte
jusqu'à l'homme.--III. Troisième stade: _Poissons primitifs_
(Sélaciens) analogues aux requins actuels; chez ces poissons
primitifs, desquels dérivent tous les Gnathostoma, commence à
s'accentuer la différenciation des cinq vésicules cérébrales d'abord
pareilles.--IV. Quatrième stade: _Amphibies_. Dans cette classe des
plus anciens Vertébrés terrestres, apparus pour la première fois
pendant la période houillère, commence à apparaître la forme du corps
caractéristique des _Tétrapodes_, en même temps que se transforme le
cerveau hérité des Poissons; les modifications se poursuivent chez les
Epigones de la période permique, les _Reptiles_ dont les plus anciens
représentants, les _Tocosauriens_, sont les formes ancestrales
communes à tous les Amniotes (les Reptiles et les Oiseaux, d'une part;
les Mammifères de l'autre).--V à VIII. du cinquième au huitième stade;
les Mammifères.

L'histoire de la formation de notre système nerveux et la phylogénie
de notre âme, qui s'y rattache, ont été exposées en détail dans mon
_Anthropogénie_ et rendues plus claires par de nombreuses figures[36].
Je dois donc y renvoyer, ainsi qu'aux notes dans lesquelles j'ai
insisté particulièrement sur quelques-uns des faits les plus
importants. Cependant, j'ajouterai, ici encore, quelques remarques
relatives à la dernière et la plus intéressante partie de ces faits,
au développement de l'âme et de ses organes au sein de la _Classe des
Mammifères_: je rappellerai surtout que _l'origine monophylétique_ de
cette classe, le fait que tous les Mammifères descendent d'une forme
ancestrale commune (de la période triasique) est maintenant bien
établi.

  [36] _Anthropogénie_, 4e éd., 1891, p. 621-688.

=Histoire de l'âme chez les Mammifères.=--La conséquence la plus
importante qui ressorte de l'origine monophylétique des Mammifères,
c'est que _l'âme de l'homme_ dérive forcément d'une longue série
évolutive d'autres _âmes de Mammifères_. Un profond abîme sépare
anatomiquement et physiologiquement la structure du cerveau et la vie
psychique qui en découle, chez les Mammifères supérieurs, de ce
qu'elles sont chez les Mammifères inférieurs et pourtant ce profond
abîme est comblé par une longue série de stades intermédiaires. Car un
espace de temps d'au moins quatorze millions d'années (selon d'autres
calculs plus de cent millions!) qui se sont écoulées depuis le
commencement de l'époque triasique, suffit complètement à rendre
possibles les plus grands progrès psychologiques. Les résultats
généraux des recherches approfondies faites en ces derniers temps sur
ce sujet sont les suivants: I. Le cerveau des Mammifères se distingue
de celui des autres Vertébrés par certaines particularités, communes à
tous les membres de la classe, surtout par le développement proéminent
de la première et de la quatrième vésicule du cerveau antérieur et du
cervelet, tandis que la troisième, le cerveau moyen, entre en
régression.--II. Cependant il y a un lien étroit entre la forme du
cerveau chez les Mammifères inférieurs les plus anciens (Monotrèmes,
Marsupiaux, Prochoriates) et chez leurs ancêtres paléozoïques, les
Amphibies du carbonifère (Stegocéphales) et les Reptiles du permique
(Tocosauriens).--III. C'est seulement à l'époque tertiaire que
s'accomplit la complète et typique transformation du cerveau
antérieur, qui distingue si nettement les Mammifères récents des plus
anciens.--IV. Le développement spécial du cerveau antérieur
(quantitatif et qualitatif) qui caractérise l'homme et auquel celui-ci
doit l'apanage de ses facultés psychiques, ne se retrouve que chez une
partie des Mammifères les plus perfectionnés de la fin de l'époque
tertiaire, surtout chez les singes anthropoïdes.--V. Les différences
qui existent dans la constitution du cerveau et dans la vie psychique
entre l'homme et les singes anthropoïdes sont moindres que les
différences correspondantes entre ceux-ci et les Primates inférieurs
(les Singes les plus anciens et les Prosimiens).--VI. Par suite, il
nous faut considérer, comme un fait scientifiquement démontré, que
l'âme humaine provient, par une évolution historique progressive,
d'une longue chaîne d'âmes de Mammifères, d'abord grossières puis plus
perfectionnées--et cela en vertu des lois phylétiques partout
valables, de la Théorie de la Descendance.



CHAPITRE X

Conscience de l'âme.

  ÉTUDES MONISTES SUR LA VIE PSYCHIQUE CONSCIENTE ET
     INCONSCIENTE.--EMBRYOLOGIE ET THÉORIE DE LA CONSCIENCE.

   «C'est seulement chez les animaux supérieurs et chez l'homme,
   que la conscience s'élève jusqu'à prendre une importance qui en
   rend possible un examen particulier, en tant que d'une faculté
   spéciale de l'âme. Mais cela n'a pas lieu tout d'un coup: bien
   au contraire, très lentement et progressivement, en raison d'une
   meilleure organisation du cerveau et du système nerveux, en
   raison aussi d'une richesse croissante des impressions et des
   représentations suscitées à leur suite.--La conscience est
   précisément, plus que toute autre qualité intellectuelle, sous
   la dépendance de conditions ou de circonstances matérielles.
   Elle vient, va, s'évanouit et revient en raison directe d'un
   grand nombre d'influences matérielles agissant sur l'organe de
   l'esprit.»

    L. BÜCHNER (1898).



SOMMAIRE DU CHAPITRE X

  La Conscience, phénomène de la nature. Cette notion.--Difficultés
     de l'appréciation.--Rapport de la conscience à la vie
     psychique.--La conscience humaine.--Théories diverses: I.
     Théorie anthropistique (Descartes).--II. Théorie neurologique
     (Darwin).--III. Théorie animale (Schopenhauer).--IV. Théorie
     biologique (Fechner).--V. Théorie cellulaire (Fritz
     Schulze).--VI. Théorie atomistique.--Théories moniste et
     dualiste.--Transcendance de la conscience.--Ignorabimus (Du
     Bois Reymond).--Physiologie de la conscience.--Découverte de
     l'organe de la pensée (Flechsig).--Pathologie.--Conscience
     double et intermittente.--Ontogénie de la
     conscience.--Changements aux différents âges de la
     vie.--Phylogénie de la conscience.--Formation de ce terme.


LITTÉRATURE

   P. FLECHSIG.--_Gehirn und Seele_ (Leipzig 1894).--Localisation
   des processus cérébraux, en particulier des sensations de
   l'homme (1896) trad. française.

   A. MAYER.--_Die Lehre von der Erkenntniss_, Leipzig 1875.

   M. L. STERN.--_Philosophischer und Naturwissenschaftlicher
   Monismus. Ein Beitrag zur Seelenfrage._ Leipzig 1885.

   ED. HARTMANN.--_Philosophie de l'Inconscient_ (trad. fr.).

   FR. LANGE.--_Histoire du matérialisme_ (trad. fr.).

   B. CARNERI.--_Gefühl, Bewusstsein, Wille. Eine psychologische
   Studie_ (Wien, 1876).

   G. C. FISCHER.--_Das Bewusstsein_, Leipzig 1874.

   L. BÜCHNER.--_Force et matière ou principes de l'ordre naturel
   de l'univers mis à la portée de tous_ (trad. fr. par A.
   Regnard).


Parmi toutes les manifestations de la vie psychique, il n'en est
aucune qui semble si merveilleuse et soit si diversement jugée que la
_conscience_. Les opinions les plus contradictoires sont encore aux
prises, aujourd'hui comme il y a des milliers d'années, non seulement
sur la question de la nature propre de cette fonction psychique et de
son rapport avec le corps, mais aussi quant à son extension dans le
monde organique, quant à son apparition et son évolution. Plus que
tout autre fonction psychique, la conscience a donné lieu à l'idée
erronée d'une «âme immatérielle» et, s'y rattachant, à la superstition
d'une «immortalité personnelle»; beaucoup des grossières erreurs qui
dominent encore aujourd'hui notre vie intellectuelle ont là leur
origine. C'est pourquoi j'ai déjà appelé autrefois la conscience, le
_mystère central psychologique_; c'est la résistante citadelle de
toutes les erreurs dualistes et mystiques contre les remparts de
laquelle les assauts de la plus solide raison sont en danger
d'échouer. Ces faits, à eux seuls, nous autorisent déjà à consacrer à
la conscience un examen critique spécial du point de vue de notre
monisme. Nous verrons que la conscience est un _phénomène naturel_ ni
plus ni moins que toute autre fonction psychique et qu'elle est
soumise, comme tous les autres phénomènes naturels, à la _loi de
substance_.


=Notion de conscience.=--Déjà, quand il s'agit de définir le terme
élémentaire de cette fonction psychique, son extension et sa
compréhension, les opinions des philosophes et des naturalistes les
plus éminents divergent complètement. La meilleure définition,
peut-être, qu'on puisse donner de la conscience c'est de l'appeler une
_intuition interne_ et de la comparer à une _réflexion_. On y peut
distinguer deux domaines principaux: la conscience objective et la
subjective, la conscience de l'univers et la conscience du moi.

La plus grande partie de l'activité psychique consciente, de beaucoup,
se rapporte, ainsi que SCHOPENHAUER l'a très justement reconnu, à la
conscience du monde extérieur, des «autres choses». Cette _conscience
de l'Univers_ comprend tous les phénomènes possibles du monde
extérieur, que notre connaissance peut atteindre. Beaucoup plus
restreinte est notre _conscience du Moi_, la réflexion interne de
notre propre activité psychique tout entière, de toutes nos
représentations, sensations et efforts volontaires.


=Conscience et vie psychique.=--Beaucoup de penseurs et des plus
éminents, surtout des physiologistes (WUNDT et ZIEHEN) regardent les
termes de conscience et de fonctions psychiques comme identiques:
_Toute activité psychique est consciente_; le domaine de la vie
psychique n'excède pas celui de la conscience. A notre avis, cette
définition accroît illégalement l'importance de celle-ci et donne lieu
à des erreurs et des malentendus nombreux. Nous sommes bien plutôt de
l'avis d'autres philosophes (ROMANES, FRITZ SCHULZE, PAULSEN) qui
pensent qu'à la vie psychique appartiennent, en outre, les
représentations, sensations et efforts volontaires inconscients; de
fait, le domaine de ces actions psychiques inconscientes (réflexes,
etc.) est même beaucoup plus étendu que celui des actions conscientes.
Les deux domaines sont d'ailleurs étroitement associés et ne sont
séparés par aucune frontière nette; à tout instant, une représentation
inconsciente peut nous devenir consciente; si l'attention que nous lui
portions est attirée par un autre objet, elle peut aussi rapidement
s'évanouir pour notre conscience.


=Conscience de l'homme.=--Notre unique source, quand il s'agit de
connaître la conscience, est celle-ci elle-même et c'est là, en
première ligne, ce qui fait l'extraordinaire difficulté de son étude
et de son interprétation scientifiques. _Sujet_ et _objet_ se
confondent ici en une même unité; le sujet connaissant se réfléchit
dans son propre être intérieur, qui doit devenir objet de
connaissance.

Relativement à la conscience d'autres individus, nous ne pouvons donc
jamais rien conclure avec une entière certitude objective, nous sommes
toujours réduits à comparer leurs états d'âme avec les nôtres. Tant
que cette comparaison ne porte que sur des _individus normaux_, nous
pouvons, sans doute, relativement à leur conscience, tirer quelques
conclusions dont nul ne contestera la validité. Mais déjà quand il
s'agit de personnes _anormales_ (génies ou excentriques, idiots ou
déments) ces raisonnements par analogie sont, ou incertains ou faux.
C'est encore bien pis quand nous comparons la conscience de l'homme
avec celle des animaux (d'abord des animaux supérieurs, puis des
inférieurs). Nous rencontrons là des difficultés matérielles si
grandes que les opinions des physiologistes et des philosophes les
plus éminents se trouvent sur ce point aux antipodes. Nous nous
contenterons ici de mettre, en regard les unes des autres, les
opinions les plus importantes émises sur ce sujet.


I. =Théorie anthropistique de la conscience.=--_Elle est le propre de
l'homme._ Cette idée très répandue que la conscience et la pensée sont
exclusivement propres à l'homme et que lui seul possède en même temps
une «âme immortelle», remonte à DESCARTES (1643). Ce profond
philosophe et mathématicien français (élevé dans un collège de
_Jésuites_!) posa une séparation complète entre l'activité psychique
de l'homme et celle de l'animal. L'âme de l'homme, substance pensante
et immatérielle, est, selon lui, complètement distincte de son corps,
substance étendue et matérielle. Cependant, il faut qu'elle soit unie
au corps en un point du cerveau (la glande pinéale!) pour y
recueillir les impressions venues du monde extérieur et, à son tour,
agir sur le corps. Les _animaux_, par contre, n'étant pas des
substances pensantes, ne doivent pas posséder d'âme, mais être de purs
_automates_, des machines construites avec infiniment d'art dont les
sensations, représentations et volitions se produisent tout
mécaniquement et obéissent aux lois physiques. Pour la psychologie de
_l'homme_, DESCARTES soutenait donc le pur _dualisme_, pour celle des
_animaux_ le pur _monisme_. Cette contradiction manifeste, chez un
penseur si clair et si pénétrant, doit paraître bien extraordinaire;
pour l'expliquer, on est en droit d'admettre que DESCARTES a tu sa
propre pensée, laissant aux penseurs indépendants le soin de la
deviner. Comme élève des Jésuites, DESCARTES avait été élevé de bonne
heure à taire la vérité, quand il la voyait plus clairement que
d'autres; peut-être craignait-il aussi la puissance de l'Eglise et ses
bûchers. D'autre part déjà, son principe sceptique que tout effort
vers la connaissance vraie doit partir d'un doute au sujet du dogme
traditionnel, lui avait attiré de fanatiques accusations de
scepticisme et d'athéisme. La profonde action que DESCARTES exerça sur
la philosophie ultérieure fut très remarquable et conforme à sa «tenue
de livres en partie double». Les _Matérialistes_ des XVIIe et XVIIIe
siècles, pour poser leur psychologie moniste, se réclamèrent de la
théorie cartésienne de l'âme des bêtes et de leur activité toute
mécanique de machines. Les _Spiritualistes_, au contraire, affirmèrent
que leur dogme de l'immortalité de l'âme et de son indépendance à
l'égard du corps avait été irréfutablement fondé par la théorie
cartésienne de l'âme humaine. Cette opinion est encore aujourd'hui
celle qui prévaut dans le camp des théologiens et des métaphysiciens
dualistes. La conception scientifique du XIXe siècle a complètement
triomphé de la précédente, avec l'aide des progrès empiriques
accomplis dans le domaine de la psychologie physiologiste et comparée.


II. =Théorie neurologique de la conscience.=--_Elle_ _n'existe que
chez l'homme et les animaux supérieurs_ qui possèdent un système
nerveux centralisé et des organes des sens. La conviction
qu'une grande partie des animaux--au moins les Mammifères
supérieurs,--possèdent une âme pensante et une conscience, tout comme
l'homme, a conquis toute la zoologie exacte et la psychologie moniste.
Les progrès grandioses accomplis en ces derniers temps dans divers
domaines de la biologie ont tous convergé pour nous amener à
reconnaître cette importante vérité. Nous nous bornerons, pour
l'apprécier, à l'examen des _Vertébrés_ supérieurs et, avant tout, des
Mammifères. Que les représentants les plus intelligents de ces
Vertébrés plus perfectionnés,--les singes et les chiens surtout--se
rapprochent énormément de l'homme dans toute leur activité psychique,
c'est un fait qui, depuis des milliers d'années est bien connu et a
excité l'admiration. Leur mode de représentation, d'activité
sensorielle, leurs sensations et leurs désirs se rapprochent tant de
ceux de l'homme que nous n'avons pas besoin de prouver ce que nous
avançons. Mais la fonction supérieure d'activité cérébrale, la
formation de jugements, leur enchaînement en raisonnements, la pensée
et la conscience au sens propre, sont développés chez les animaux tout
comme chez l'homme--la différence n'est que dans le degré, non dans la
nature. En outre, l'anatomie comparée et l'histologie nous apprennent
que la structure si complète du cerveau (aussi bien macroscopique que
microscopique) est au fond la même chez les _Mammifères_ supérieurs et
chez l'homme. L'ontogénie comparée nous montre la même chose quant à
l'apparition de ces organes de l'âme. La physiologie comparée nous
enseigne que les divers états de conscience se comportent, chez les
plus élevés des Placentaliens, de la même manière que chez l'homme et
l'expérience démontre qu'ils réagissent de la même manière aux actions
externes. On peut anesthésier les animaux supérieurs par l'alcool, le
chloroforme, l'éther, etc.; on peut, en s'y prenant comme il faut, les
hypnotiser tout comme l'homme. Mais, par contre, il n'est pas possible
de préciser nettement la _limite_ à laquelle, aux degrés inférieurs
de la vie animale, la conscience apparaît pour la première fois comme
telle. Certains zoologistes la font remonter très haut dans la série
animale, d'autres tout à la fin. DARWIN, qui distingue très exactement
les divers stades de la conscience, de l'intelligence et du sentiment
chez les animaux supérieurs et les explique par une évolution
croissante, remarque en même temps qu'il est très difficile et même
impossible de fixer les débuts de ces fonctions psychiques supérieures
chez les animaux inférieurs. Pour moi, entre les diverses théories
contradictoires, celle qui me semble la plus vraisemblable est celle
qui rattache la formation de la conscience à la _centralisation du
système nerveux_, laquelle fait encore défaut chez les animaux
inférieurs. La présence d'un organe nerveux central, d'organes des
sens très développés et d'une association très étendue entre les
groupes de représentations, me semblent les conditions nécessaires
pour rendre possible la conscience _synthétique_.


III. =Théorie animale de la conscience.=--_Elle existe chez tous les
animaux et chez eux seuls._ D'après cela, il y aurait une différence
profonde entre la vie psychique des animaux et celle des plantes;
c'est ce qui a été admis par beaucoup d'auteurs anciens et nettement
formulé par LINNÉ dans son capital _Systema Naturæ_ (1735); les deux
grands règnes de la nature organique se distinguent, selon lui, par
cela que les animaux ont la sensation et la conscience, les plantes
pas. Plus tard, SCHOPENHAUER, en particulier, a beaucoup insisté sur
cette différence: «La conscience ne nous est absolument connue que
comme la propriété des êtres _animaux_. Quand même elle s'élève et
progresse à travers toute la série animale pour atteindre jusqu'à
l'homme et sa raison, l'inconscience de la plante, d'où la conscience
est sortie, reste toujours le point de départ fondamental».
L'inadmissibilité de cette opinion est apparue dès le milieu du
siècle, alors qu'on a étudié de plus près la vie psychique chez les
animaux inférieurs, surtout chez les _Célentérés_ (Spongiaires et
Cnidiés): animaux véritables, qui pourtant présentent aussi peu de
traces d'une conscience claire que la plupart des plantes. La ligne de
démarcation entre les deux règnes s'est encore plus effacée à mesure
qu'on examinait plus soigneusement, dans chacun d'eux, les formes
vitales monocellulaires. Les _animaux primitifs_ plasmophages
(Protozoaires) et les _plantes primitives_ plasmodomes (Prosophytes)
ne présentent pas de différences psychologiques, pas plus au point de
vue de la conscience qu'à d'autres.


IV. =Théorie biologique de la conscience.=--_Elle est commune à tous
les organismes_, elle existe chez tous les animaux et toutes les
plantes, tandis qu'elle fait défaut chez tous les corps inorganiques
(cristaux, etc.). Cette opinion va d'ordinaire de pair avec celle qui
regarde tous les organismes (par opposition aux corps inorganiques)
comme animés; les trois termes: vie, âme, conscience marchent
d'ordinaire de front. Selon une modification de cette manière de voir,
les trois phénomènes de la vie organique, sans doute seraient liés
indissolublement, mais la conscience ne serait qu'une _partie_ de
l'activité psychique, de même que celle-ci n'est qu'une _partie_ de
l'activité vitale.

Que les plantes possèdent une «âme» au même sens que les animaux,
c'est ce que FECHNER en particulier s'est efforcé de montrer et
beaucoup d'auteurs attribuent à l'âme végétale une conscience de même
nature que celle de l'âme animale. De fait, on trouve chez les
_sensitives_ très impressionnables (mimosa, drosera, dionaea)
d'étonnants mouvements d'excitation des feuilles; chez d'autres
plantes (trèfle, pain de coucou, mais surtout l'hedysarum) des
mouvements autonomes; chez les «plantes dormeuses» (et aussi chez
quelques Papilionacées) des mouvements pendant le sommeil, qui
ressemblent étrangement à ceux des animaux inférieurs; celui qui
attribue à ces derniers la conscience ne peut la refuser aux autres.


V. =Théorie cellulaire de la conscience.=--_C'est une propriété vitale
de toute cellule._ L'application de la théorie cellulaire à toutes les
branches de la biologie exige aussi qu'on la rattache à la
psychologie. Aussi légitimement qu'en anatomie et en physiologie on
considère la cellule vivante comme l' «organisme élémentaire» d'où
l'on dérivera la connaissance du corps pluricellulaire des plantes et
des animaux supérieurs--de même et aussi légitimement on peut
considérer «_l'âme cellulaire_» comme l'élément psychologique et
l'activité psychique complexe des organismes supérieurs, comme le
résultat de la réunion des vies psychiques cellulaires constituantes
de l'organisme. J'ai déjà esquissé cette _psychologie cellulaire_ en
1866 dans ma _Morphologie générale_ et j'ai repris la question plus en
détails, par la suite, dans mon travail sur les _Ames cellulaires et
cellules psychiques_[37]. J'ai été conduit par mes longues recherches
sur les organismes monocellulaires, à pénétrer plus avant dans cette
«psychologie élémentaire». Beaucoup de ces petits Protistes (la
plupart microscopiques) donnent des marques de sensation et de
volonté, trahissent des instincts et des mouvements semblables à ceux
qu'on observe chez les animaux supérieurs; cela est vrai en
particulier des impressionnables et remuants Infusoires. Tant dans
l'attitude de ces minuscules et excitables cellules à l'égard du monde
extérieur, que dans beaucoup d'autres manifestations de vie de leur
part (par exemple la merveilleuse formation de l'habitacle chez les
Rhizopodes, les Thalamophores et les Infusoires) on pourrait croire
discerner des marques nettes d'activité psychique consciente. Si
maintenant on accepte la théorie biologique de la conscience (no 4) et
si l'on tient chaque fonction psychique pour accompagnée d'un peu de
conscience, on devra alors attribuer aussi la conscience à chaque
cellule protiste, considérée individuellement. Le principe matériel de
la conscience serait, en ce cas, ou le _plasma_ tout entier de la
cellule, ou son noyau, ou une partie de celui-ci. Dans la _Théorie des
Psychades_ de FRITZ SCHULZE, la conscience élémentaire de la psychade
se comporte vis-à-vis de la cellule individuelle de la même manière
que, chez les animaux supérieurs et chez l'homme, la conscience
personnelle vis-à-vis de l'organisme pluricellulaire de la personne.
Cette hypothèse, que j'ai défendue autrefois, ne se peut réfuter
définitivement. Aujourd'hui, je me range à l'avis de MAX VERWORN qui
admet, dans ses remarquables _Etudes psychophysiologiques sur les
Protistes_ qu'il leur manque probablement à tous la «conscience du
moi» développée et que leurs sensations, comme leurs mouvements, ont
un caractère d'_inconscience_».

  [37] E. HAECKEL. _Gesammelte populäre Vortraege_, Bonn, 1878.


VI. =Théorie atomistique de la conscience.=--_C'est une propriété
élémentaire de tout atome._ Parmi toutes les différentes manières de
voir relatives à l'extension de la conscience, c'est cette hypothèse
atomistique qui pousse les choses le plus loin. Elle est sans doute
née principalement de la difficulté qu'ont rencontrée beaucoup de
philosophes et de biologistes en abordant la question de la première
_apparition_ de la conscience. Ce phénomène, en effet, présente un
caractère si particulier, qu'il paraît des plus douteux qu'on le
puisse dériver d'autres fonctions psychiques; on a cru par suite que
le moyen le plus aisé de surmonter la difficulté était d'admettre que
la conscience était une propriété élémentaire de la matière analogue à
l'attraction de la masse ou aux affinités chimiques. Il y aurait dès
lors, autant de formes de conscience élémentaire qu'il y a d'éléments
chimiques; chaque atome d'hydrogène aurait sa «conscience
d'hydrogène», chaque atome de carbone sa «conscience de carbone», etc.
Beaucoup de philosophes ont attribué aussi la conscience aux quatre
anciens éléments d'EMPÉDOCLE, dont le mélange, sous l'influence de
«l'amour et de la haine», engendrait le devenir des choses.

Pour ma part, je n'ai _jamais_ adopté cette hypothèse d'une
_conscience des atomes_; je suis obligé de le déclarer ici, parce que
DU BOIS REYMOND m'attribue faussement cette opinion. Dans la vive
polémique que celui-ci a engagée avec moi (1880) par son discours sur
les «Sept énigmes de l'Univers», il combat violemment ma «Philosophie
de la nature, fausse et corruptrice» et il affirme que j'ai posé,
comme un axiome métaphysique, dans mon travail sur la Périgenèse des
plastidules, cette «hypothèse que les atomes ont une conscience
individuelle». J'ai, au contraire, déclaré expressément que je me
représentais comme _inconscientes_ les fonctions psychiques
élémentaires de sensation et de volonté qu'on peut attribuer aux
atomes, aussi inconscientes que la mémoire élémentaire, qu'à l'exemple
du distingué physiologiste $1 (1870), je considère comme «une fonction
générale de la matière organisée» (ou mieux «de la substance
vivante»). DU BOIS REYMOND confond ici très évidemment «Ame» et
«Conscience»; je laisserai en suspens la question de savoir s'il ne
commet cette confusion que par mégarde. Puisqu'il considère lui-même
la conscience comme un phénomène transcendant (ainsi que nous allons
le voir) tandis qu'une partie des autres fonctions de l'âme (par
exemple l'activité sensorielle) ne le serait pas,--je dois admettre
qu'il tient les deux termes pour différents. Le contraire, il est
vrai, semble ressortir d'autres passages de ses élégants discours,
mais ce célèbre rhéteur, précisément en ce qui touche aux importantes
questions de principes, se contredit souvent de la façon la plus
manifeste. Je répète ici encore une fois que pour moi la conscience ne
constitue _qu'une partie_ des phénomènes psychiques, observables chez
l'homme et les animaux supérieurs, tandis que de beaucoup la plus
grande partie de ces phénomènes sont inconscients.


=Théories moniste et dualiste de la conscience.=--Si divergentes que
soient les diverses opinions relatives à la nature et à l'apparition
de la conscience, elles se laissent pourtant ramener toutes, en fin de
compte--si l'on traite la question clairement et logiquement--à deux
conceptions fondamentales opposées: la _transcendante_ (_dualiste_) et
la _physiologique_ (_moniste_). J'ai toujours, quant à moi, soutenu
cette dernière, éclairé par la _théorie de l'évolution_ et cette
manière de voir est aujourd'hui partagée par un grand nombre de
naturalistes éminents, bien qu'il s'en faille de beaucoup qu'elle le
soit par tous. La première conception est la plus ancienne et de
beaucoup la plus répandue; elle s'est acquis de nouveau, en ces
derniers temps un grand renom, grâce à DU BOIS-REYMOND et à son
célèbre _Discours de l'Ignorabimus_ lequel a fait de cette question
une de celles dont on parle le plus de nos jours dans les «Discussions
sur les énigmes de l'Univers». Vu l'extraordinaire importance de cette
capitale question, nous ne pouvons faire autrement que de revenir ici
sur ce qui en constitue le coeur.


=Transcendance de la conscience.=--Dans le célèbre discours «sur les
limites de la connaissance de la Nature», que DU BOIS-REYMOND fit le
14 août 1872 au Congrès des naturalistes à Leipzig, il posa deux
_limites absolues_ à notre connaissance de la nature, limites que
l'esprit humain, au degré le plus avancé de sa connaissance de la
nature, ne peut jamais franchir--_jamais_, selon le mot final souvent
cité de ce discours, concluant emphatiquement sur notre impuissance:
«_Ignorabimus!_» L'une de ces absolues et insolubles «énigmes de
l'Univers», c'est «le lien entre la matière et la force» et l'essence
propre de ces phénomènes fondamentaux de la nature; nous traiterons à
fond de ce «_problème de la substance_» au chapitre XII du présent
ouvrage. Le second obstacle insurmontable à la philosophie, serait le
problème de la _conscience_, cette question: comment notre activité
intellectuelle peut-elle s'expliquer par des conditions matérielles,
par des mouvements? Comment la «substance (qui fait le fond commun de
la matière et de la force) dans certaines conditions, sent-elle,
désire-t-elle et pense-t-elle?»

Pour être bref et en même temps pour caractériser d'un mot décisif la
nature du discours de Leipzig, je l'ai désigné du nom de _Discours de
l'Ignorabimus_. Cela m'est d'autant mieux permis que DU BOIS-REYMOND
lui-même, huit ans plus tard (1880, dans le Discours sur les sept
énigmes du monde) se louant avec un légitime orgueil du succès
extraordinaire qu'il avait remporté, ajoutait: «La critique a fait
entendre tous les sons, depuis le joyeux éloge approbateur jusqu'au
blâme qui rejette tout et le mot _Ignorabimus_ qui couronnait mes
recherches, est devenu une sorte de parole symbolique pour la
philosophie naturelle». Il est vrai de dire que les sons retentissants
«des joyeux éloges approbateurs» partaient des amphithéâtres de la
philosophie spiritualiste et moniste, surtout du camp retranché de
l'_Ecclesia militans_ (de l'«Internationale noire»); mais tous les
spiritistes, également, toutes les natures crédules, qui pensèrent que
l'_Ignorabimus_ sauverait l'immortalité de leur chère «âme» furent
ravis du discours. Le «blâme qui rejette tout» ne vint, par contre, au
brillant discours de l'_Ignorabimus_ que de la part de quelques
naturalistes et philosophes (au début du moins); de la part des
quelques esprits possédant à la fois une connaissance suffisante de la
philosophie naturelle et le courage moral exigé pour tenir tête aux
arrêts sans appel du dogmatique et tout puissant secrétaire et
dictateur de l'Académie des Sciences de Berlin.

Le remarquable succès du discours de l'_Ignorabimus_ (que l'orateur
lui-même a plus tard justifié d'illégitime et d'exagéré) s'explique
par deux raisons, l'une externe, l'autre interne. Considéré
extérieurement, ce discours était incontestablement «un remarquable
chef-d'oeuvre de rhétorique, un _joli sermon_, d'une haute perfection
de forme et offrant une variété surprenante d'images empruntées à la
philosophie naturelle. C'est un fait connu, que la majorité--et
surtout le «beau sexe!»--jugent un joli sermon non pas d'après sa
richesse réelle en idées, mais d'après la valeur esthétique de
l'entretien». (_Monisme_, p. 44). Analysé au point de vue interne,
par contre, le discours de l'_Ignorabimus_ contient très net, le
programme du _dualisme métaphysique_; le monde est «_doublement_
incompréhensible: d'abord en tant que monde matériel dans lequel la
«matière et la force» déploient leur essence--et ensuite, en regard et
tout à fait séparé du précédent, le monde en tant que monde immatériel
de l'«esprit» dans lequel «la pensée et la conscience sont
inexplicables par des conditions matérielles» ainsi que l'étaient les
phénomènes du premier monde. Il était tout naturel que le dualisme et
le mysticisme régnants se saisissent ardemment de cet aveu qu'il
existait deux mondes différents, car cela leur permettait de démontrer
la double nature de l'homme et l'immortalité de l'âme. Le ravissement
des spiritualistes était d'autant plus pur et plus légitime que DU
BOIS-REYMOND avait passé jusqu'alors pour un des défenseurs redoutés
du matérialisme scientifique le plus absolu; et cela il l'avait, en
effet, été et l'est encore resté (malgré ses «beaux discours»?) tout
comme les autres naturalistes contemporains, comme tous ceux qui sont
versés dans leur science, dont la _pensée est nette et qui restent
conséquents avec eux-mêmes_.

D'ailleurs, l'auteur du Discours de l'_Ignorabimus_ soulevait en
terminant, la question de savoir si les deux «énigmes de l'Univers»,
opposées l'une à l'autre: le problème général de la substance et le
problème particulier de la conscience ne se confondaient pas. Il dit
en effet: «Sans doute cette idée est la plus simple et doit être
préférée à celle qui nous ferait apparaître le monde comme double et
incompréhensible. Mais il est inhérent à la nature des choses que nous
ne parvenions pas sur ce point à la clarté, et tout autre discours
ci-dessus reste vain».--C'est à cette dernière opinion que je me suis,
dès le début, opposé énergiquement, m'efforçant de montrer que les
deux grandes questions indiquées plus haut ne constituaient pas deux
énigmes de l'Univers différentes. _Le problème neurologique de la
conscience n'est qu'un cas particulier du problème cosmologique
universel, celui de la substance_ (_Monisme_, 1892, p. 23).

Ce n'est pas ici le lieu de revenir sur la polémique engagée à ce
sujet ni sur la littérature très riche qui en est résultée. J'ai
déjà, il y a vingt-cinq ans, dans la préface de la première édition de
mon _Anthropogénie_, protesté énergiquement contre le Discours de
l'_Ignorabimus_, ses principes dualistes et ses sophismes
métaphysiques et j'ai justifié explicitement mon attitude dans mon
écrit sur: _La science libre et l'enseignement libre_. (Stuttgart,
1878). J'ai effleuré de nouveau le sujet dans le _Monisme_ (p. 23 à
44). DU BOIS-REYMOND, touché là à son point sensible, répondit par
divers discours où perçait l'irritation[38]; ceux-ci, comme la plupart
de ses Discours si répandus, sont éblouissants par leur style, d'une
élégance toute française et captivants par la richesse des images et
les surprenantes tournures de phrases. Mais la façon superficielle
dont les choses sont envisagées ne fait point faire de progrès
essentiel à notre connaissance de l'Univers. Il en est ainsi, du
moins, pour le _Darwinisme_, dont le physiologiste de Berlin s'est
déclaré plus tard conditionnellement l'adhérent, quoiqu'il n'ait
_jamais fait la moindre chose_ pour en étendre les conquêtes; les
remarques par lesquelles il conteste la valeur de la loi fondamentale
biogénétique, le fait qu'il rejette la phylogénie, etc., montrent
assez que notre auteur n'est ni assez familier avec les faits
empiriques de la morphologie et de l'embryologie comparées, ni capable
d'apprécier philosophiquement leur importance théorique.

  [38] DU BOIS-REYMOND. _Darwin Versus Galiani_ 1876. _Die sieben
  Weltraetsel._


=Physiologie de la conscience.=--La nature particulière du phénomène
naturel qu'est la conscience n'est pas, comme l'affirment DU BOIS
REYMOND et la philosophie dualiste, un problème complètement et
«absolument transcendant»; mais elle constitue, ainsi que je l'ai déjà
montré il y a trente ans, un _problème physiologique_, ramenable,
comme tel, aux phénomènes qui ressortissent à la physique et à la
chimie. Je l'ai désigné plus tard, d'une manière encore plus précise,
du nom de _problème neurologique_, parce que je suis d'avis que la
vraie conscience (la pensée et la raison) ne se trouve que chez les
animaux supérieurs qui possèdent un _système nerveux centralisé_
et des organes des sens ayant atteint un certain degré de
perfectionnement. Cette proposition peut s'affirmer avec une absolue
certitude en ce qui concerne les Vertébrés supérieurs et par-dessus
tout les Mammifères Placentaliens, tronc dont est issue la race
humaine elle-même. La conscience chez les plus perfectionnés d'entre
les singes, les chiens, les éléphants, etc., ne diffère de celle de
l'homme qu'en degré, non en nature et les différences graduelles de
conscience entre ces Placentaliens «raisonnables» et les plus
inférieures des races humaines (Weddas, nègres de l'Australie) sont
moindres que les différences correspondantes entre celles-ci et ce qui
existe chez les hommes raisonnables les plus supérieurs (SPINOZA,
GOETHE, LAMARCK, DARWIN, etc.). La conscience n'est ainsi qu'une
_partie de l'activité psychique supérieure_ et comme telle elle dépend
de la structure normale de l'organe de l'âme auquel elle est liée, du
_cerveau_.

L'observation physiologique et l'expérience nous ont, depuis vingt
ans, fourni la preuve certaine que l'étroite région du cerveau des
Mammifères, que l'on désigne en ce sens comme le _siège_ (ou mieux
l'_organe_) de la conscience, est une partie des _hémisphères_, à
savoir cette «écorce grise» ou «écorce cérébrale», qui se développe
très tardivement et aux dépens de la partie dorsale convexe de la
première vésicule primaire, du cerveau antérieur. Mais la preuve
_morphologique_ de ces faits physiologiques a pu être établie grâce
aux progrès merveilleux de l'_anatomie microscopique du cerveau_, dont
nous sommes redevables aux méthodes de recherches perfectionnées de
ces derniers temps (KÖLLIKER, FLECHSIG, GOLGI, EDINGER, WEIGERT).

Le plus important de ces faits et de beaucoup c'est, sans contredit,
la découverte qu'a faite P. FLECHSIG des _organes de la pensée_; il a
démontré l'existence, dans l'écorce grise du cerveau, de quatre
régions d'organes sensoriels centraux--de quatre «sphères internes de
sensation»: sphère de sensation du corps dans le lobe pariétal, sphère
olfactive dans le lobe frontal, sphère visuelle dans le lobe
occipital, sphère auditive dans le lobe temporal. Entre ces quatre
_foyers sensoriels_ sont les quatre grands _foyers de la pensée_ ou
centres d'association, _organes réels de la vie de l'esprit_; ce sont
ces instruments les plus parfaits de l'activité psychique qui sont les
instruments de la _pensée_ et de la _conscience_: en avant, le cerveau
frontal ou centre d'association frontal, en arrière et au-dessus de
lui, le cerveau pariétal ou centre d'association pariétal, en arrière
et au-dessous, le cerveau principal ou «grand centre d'association
occipito-temporal» (le plus important de tous!) et enfin, tout à fait
en bas, caché à l'intérieur, le cerveau insulaire ou «îlot de Reil»,
centre d'association insulaire.

Ces quatre foyers de la pensée qui se distinguent par une structure
nerveuse particulière et des plus compliquées, des foyers sensoriels
intercalés entre eux sont les véritables _organes de la pensée_, les
seuls organes de notre conscience. Tout dernièrement, FLECHSIG a
démontré qu'une partie de ces organes présentent, chez l'homme, une
structure tout particulièrement compliquée, qu'on ne rencontre pas
chez les autres Mammifères et qui explique la supériorité de la
conscience humaine.


=Pathologie de la conscience.=--Cette découverte capitale de la
physiologie moderne que les hémisphères sont, chez l'homme et les
Mammifères supérieurs, l'organe de la vie psychique et de la
conscience, est confirmée d'une manière lumineuse par la Pathologie,
par l'étude des _maladies_ de cet organe. Quand les parties en
question des hémisphères sont détruites, leur fonction disparaît et
l'on peut même ainsi obtenir une démonstration partielle de la
_localisation_ des fonctions cérébrales; lorsque des points isolés de
cette région sont malades, on constate la suppression des éléments de
la pensée et de la conscience qui étaient liés aux parties concernées.
L'expérimentation pathologique donne les mêmes résultats: la
destruction de tel point connu (par exemple le centre du langage)
détruit la fonction (le langage). D'ailleurs, il suffit de rappeler
les phénomènes bien connus qui se produisent journellement dans le
domaine de la conscience, pour acquérir la preuve qu'ils sont sous la
dépendance absolue des changements _chimiques_ de la substance
cérébrale. Beaucoup d'aliments de luxe (café, thé) stimulent notre
pensée; d'autres (le vin, la bière) nous mettent d'humeur gaie; le
musc et le camphre, en tant qu'«excitants» raniment la conscience
faiblissante; l'éther et le chloroforme la suspendent, etc. Comment
tout cela serait-il possible si la conscience était une essence
immatérielle, indépendante des organes anatomiques dont nous avons
parlé? Et où résidera la conscience de «l'âme immortelle» quand elle
ne possédera plus ces organes?

Tous ces faits et d'autres bien connus démontrent que la conscience
chez l'homme (et absolument de même chez les Mammifères proches de
lui) est _changeante_ et que son activité peut être modifiée à tout
instant par des causes internes (échanges nutritifs, circulation
sanguine) et des causes externes (blessure du cerveau, excitation).
Très instructifs sont aussi ces phénomènes merveilleux de _conscience
double_ ou alternante, qui rappellent les «générations alternantes de
représentations»; le même homme manifeste, à des jours différents,
dans des circonstances variées, une conscience toute différente; il ne
sait plus aujourd'hui ce qu'il a fait hier; hier il pouvait dire: je
suis moi;--aujourd'hui il est obligé de dire: je suis un autre. Ces
intermittences de la conscience peuvent durer non seulement des jours,
mais des mois et des années; ils peuvent même devenir définitifs[39].

  [39] L. BÜCHNER. _Force et Matière_ et _Physiologische Bilder_
  (2ter Band).


=Ontogénie de la conscience.=--Ainsi que chacun sait, l'enfant
nouveau-né n'a encore aucune conscience et, ainsi que PREYER l'a
montré, celle-ci ne se développe que tardivement, après que le petit
enfant a commencé à parler; longtemps il parle de lui-même à la
troisième personne. C'est seulement au moment très important où il
dit pour la première fois _Moi_, où le _Sentiment du Moi_ lui devient
clair, que commence à germer sa conscience personnelle en même temps
que son opposition au monde extérieur. Les progrès rapides et profonds
que fait l'enfant en connaissance, grâce à l'instruction qu'il reçoit
de ses parents et à l'école pendant ses dix premières années, se
rattachent étroitement aux innombrables progrès que fait en croissance
et en développement sa _conscience_ et à ceux du _cerveau_, organe de
celle-ci. Et même lorsque l'écolier a obtenu son «Certificat de
maturité», il s'en faut, à la vérité, de beaucoup que sa conscience
soit mûre, et c'est seulement alors que, grâce à la diversité des
rapports avec le monde extérieur, la _Conscience de l'Univers_
commence vraiment à se développer. C'est seulement alors, dans les
années qui précèdent la trentaine, que s'accomplit dans toute sa
maturité le complet déploiement de la pensée raisonnable et de la
conscience, qui donneront ensuite, dans les conditions normales,
pendant les trente années suivantes, des fruits réellement mûrs. Et
c'est alors, après la soixantaine (tantôt avant, tantôt après), que
commence d'ordinaire cette lente et graduelle régression des facultés
psychiques supérieures qui caractérise la vieillesse. La mémoire, les
facultés réceptives, celle de s'intéresser à des sujets spéciaux
décroissent de plus en plus; par contre, les facultés productrices, la
conscience mûre et l'intérêt philosophique pour les sujets généraux se
conservent souvent longtemps encore. L'évolution individuelle de la
conscience dans la première jeunesse confirme la valeur générale de la
_loi fondamentale biogénétique_; mais dans les dernières années, on en
trouve encore bien des marques. En tous cas, l'ontogénèse de la
conscience nous convainc clairement de ce fait qu'elle n'est point une
«essence immatérielle», mais une fonction physiologique du cerveau et
qu'elle ne constitue pas, par conséquent, une exception à la loi de
substance.


=Phylogénie de la conscience.=--Le fait que la conscience, comme
toutes les autres fonctions psychiques, est liée au développement
normal d'organes déterminés et que, chez l'enfant, cette conscience se
développe graduellement, parallèlement à ces organes cérébraux--nous
permet déjà de conclure qu'elle s'est développée historiquement pas à
pas à travers la série animale. Pour certaine que soit, en principe,
cette _phylogénie naturelle de la conscience_, nous ne sommes
malheureusement pas en état, néanmoins, de la poursuivre fort avant ni
d'édifier sur elle des hypothèses précises. Pourtant, la paléontologie
nous fournit d'intéressants points de repère qui ne sont pas sans
importance. Un fait très frappant, par exemple, c'est l'énorme
développement (quantitatif et qualitatif) du cerveau chez les
Mammifères placentaliens, pendant l'_époque tertiaire_. La cavité
crânienne de beaucoup de crânes fossiles de cette époque, nous est
exactement connue et nous fournit de précieux documents sur la
grandeur, et en partie aussi sur la structure du cerveau qui y était
renfermé. On constate là, dans une seule et même légion (par exemple
celle des Ongulés, celle des Carnivores, celle des Primates) un
important progrès entre les représentants d'un même groupe, au début,
pendant la période de l'éocène et de l'oligocène, et plus tard pendant
la période du miocène et du pliocène; chez ces derniers, le cerveau
(par rapport à la grandeur du corps) est de six à huit fois plus grand
que chez les premiers.

Et ce point culminant de l'évolution de la conscience, qu'atteint seul
l'_homme civilisé_, ne résulte, lui aussi, que d'un développement
graduel--accompli grâce aux progrès de la culture elle-même--à partir
d'états inférieurs que nous trouvons réalisés, aujourd'hui encore,
chez les peuples primitifs. C'est ce que nous montre déjà la
comparaison de leurs _langues_, liée étroitement à celle de leurs
_idées_. Plus se développe, chez l'homme civilisé qui pense, la
formation des idées, plus il devient capable d'abstraire les
caractères communs à plusieurs objets divers pour les exprimer par un
terme général, et plus, en même temps, sa conscience devient claire et
intense.



CHAPITRE XI

Immortalité de l'âme

  ÉTUDES MONISTES SUR LE THANATISME ET L'ATHANISME.--IMMORTALITÉ
     COSMIQUE ET IMMORTALITÉ PERSONNELLE.--AGRÉGATION QUI CONSTITUE
     LA SUBSTANCE DE L'AME.

   Une des accusations perpétuelles de l'Eglise contre la science,
   c'est que celle-ci est matérialiste. Je voudrais faire
   remarquer, en passant, que la conception ecclésiastique de la
   vie future a toujours été, et est encore, le matérialisme le
   plus pur. Le corps matériel doit ressusciter et habiter un ciel
   matériel.

    M. J. SAVAGE.



SOMMAIRE DU CHAPITRE XI

  La citadelle de la superstition.--Athanisme et
     Thanatisme.--Caractère individuel de la mort.--Immortalité des
     Protozoaires (Protistes).--Immortalité cosmique et immortalité
     personnelle.--Thanatisme primitif (chez les peuples
     sauvages).--Thanatisme secondaire (chez les philosophes de
     l'antiquité et des temps modernes).--Athanisme et
     religion.--Comment est née la croyance en
     l'immortalité.--Athanisme chrétien.--La vie éternelle.--Le
     jugement dernier.--Athanisme
     métaphysique.--L'âme-substance.--L'âme-éther.--L'âme-air.--Ames
     liquides et âmes solides.--Immortalité de l'âme
     animale.--Preuves pour et contre l'athanisme.--Illusions
     athanistiques.


LITTÉRATURE

   D. STRAUSS.--_Gesammelte Schriften. Auswahl in sechs Baenden_
   (herausg. von Ed. Zeller), 1890.

   L. FEUERBACH.--_Gottheit Freiheit und Unsterblichkeit vom
   Standpunkt der Anthropologie_, 2te Aufl. 1890.

   L. BUCHNER.--_Das künflige Leben und die moderne
   Wissenschaft--Zehn Briefe an eine Freundin_, Leipzig, 1889.

   C. VOGT.--_Koehlerglaube und Wissenschaft._ 1855.

   G. KUHN.--_Naturphilosophische Studien, frei von Mysticismus_.
   1895.

   P. CARUS ET HEGELER.--_The Monist. A quarterly magazine._ Vol.
   I-IX, Chicago, 1890-1899.

   M. J. SAVAGE.--_Die Unsterblichkeit_ (Kap. XII _in Die Religion
   im Licht der Darwinschen Lehre_), 1886.

   AD. SVOBODA.--_Gestalten des Glaubens_, 2 Bde, Leipzig, 1897.


En passant de l'étude génétique de l'âme à la grande question de son
«immortalité», nous abordons ce suprême domaine de la superstition qui
constitue en quelque sorte la citadelle indestructible de toutes les
idées dualistes et mystiques. Car lorsqu'il s'agit de cette question
cardinale, plus que dans tout autre problème, se joint à l'intérêt
purement philosophique l'intérêt égoïste de la personne qui veut à
tout prix se voir garantie l'immortalité individuelle au delà de la
mort. Ce «suprême besoin de l'âme» est si puissant qu'il rejette par
dessus bord tous les raisonnements logiques de la raison critique.
Consciemment, ou inconsciemment chez la plupart des hommes, toutes les
autres idées générales et toute la conception de la vie elle-même sont
influencées par le dogme de l'immortalité personnelle et à cette
erreur théorique se rattachent des conséquences pratiques dont la
portée est immense. Nous nous proposons donc d'examiner, du point de
vue critique, tous les aspects de ce dogme important et de démontrer
qu'il est inadmissible en face des données empiriques de la biologie
moderne.


=Athanisme et Thanatisme.=--Afin d'avoir une expression courte et
commode pour désigner les deux attitudes opposées dans la question de
l'immortalité, nous appellerons la croyance en «l'immortalité
personnelle de l'homme» l'_Athanisme_ (de Athanes ou Athanatos:
immortel). Par contre, nous appellerons _Thanatisme_ (de Thanatos:
mort) la conviction qu'avec la mort de l'homme, non seulement toutes
les autres fonctions vitales physiologiques s'éteignent, mais que
_l'âme_, elle aussi, disparaît--en entendant par là cette somme de
fonctions cérébrales que le dualisme psychique considère comme une
«essence» spéciale, indépendante des autres manifestations vitales du
corps vivant.

Puisque nous abordons ici le problème physiologique de la _mort_,
faisons remarquer une fois de plus le caractère _individuel_ de ce
phénomène de la nature organique. Nous entendons par «mort»
exclusivement la cessation définitive des fonctions vitales chez
l'_individu_ organique, n'importe à quelle catégorie l'individu
considéré appartient ou à quel degré d'individualité il s'est élevé.
L'homme est mort quand sa personne meurt, qu'importe qu'il ne laisse
pas de postérité ou qu'il ait donné le jour à des enfants dont les
descendants se succéderont pendant plusieurs générations. On dit, il
est vrai, en un certain sens que «l'esprit» des grands hommes (par
exemple dans une dynastie de souverains éminents, dans une famille
d'artistes pleins de talent) se perpétue à travers plusieurs
générations; on dit, de même, que l'«âme» des femmes supérieures se
survit en leurs enfants et petits-enfants. Mais dans ces cas il s'agit
toujours de phénomènes complexes d'_hérédité_, en vertu desquels une
cellule microscopique détachée du corps (spermatozoïde du père, ovule
de la mère), transmet aux descendants certaines propriétés de la
substance. Les _personnes_ elles-mêmes qui produisent ces cellules
sexuelles par milliers, demeurent néanmoins mortelles et avec leur
mort cesse leur activité psychique individuelle, de même que tout
autre fonction physiologique.


=Immortalité des Protozoaires.=--Il s'est trouvé, en ces dernières
années, plusieurs zoologistes éminents--surtout WEISMANN (1882)--pour
soutenir cette opinion que seuls les plus inférieurs des organismes,
les _Protistes_ monocellulaires, étaient _immortels_, à l'inverse de
tous les autres animaux et plantes pluricellulaires, dont le corps
était constitué par des tissus. A l'appui de cette étrange idée, on
invoquait surtout cet argument que la plupart des Protistes se
reproduisent presque exclusivement par génération asexuée, par
division ou sporulation. Le corps tout entier de l'être monocellulaire
se subdivise en deux parties (ou plus) ayant même valeur (cellules
filles), puis chacune de ces parties se complète par la croissance
jusqu'à ce qu'elle soit redevenue semblable, en grandeur et en forme,
à la cellule mère. Mais par le processus de division lui-même,
l'_individualité_ de l'organisme monocellulaire est déjà anéantie, il
a perdu aussi bien l'unité physiologique que la morphologique.

Le terme d'_individu_ lui-même, d'«indivisible» est la réfutation
logique de la conception de WEISMANN; car ce mot signifie une _unité_
que l'on ne peut diviser sans supprimer son essence. En ce sens, les
plantes primitives monocellulaires (Protophytes) et les animaux
primitifs monocellulaires (Protozoaires) sont, leur vie durant, des
_biontes_ ou _individus physiologiques_ au même titre que les plantes
et les animaux pluricellulaires, dont le corps est constitué par des
tissus. Chez ceux-ci aussi existe la reproduction asexuée, par simple
division (par exemple chez beaucoup de Cnidiés, chez les Coraux, les
Méduses); l'animal-mère, dont les deux animaux-filles proviendront par
division, cesse ici aussi d'exister par le fait qu'il se sépare en
deux. WEISMANN déclare: «Il n'existe pas chez les Protozoaires
d'individus ni de générations au sens qu'ont ces mots chez les
_Métazoaires_.» Voilà une affirmation à laquelle je m'oppose
nettement. Ayant moi-même, le premier, donné la définition des
_Métazoaires_ et opposé ces animaux pluricellulaires, dont le corps
est constitué par des tissus, aux _Protozoaires_ monocellulaires
(Infusoires, Rhizopodes), ayant, en outre, moi-même montré le premier
la différence radicale qui existait dans le mode de développement de
ces deux groupes (aux dépens de feuillets germinatifs pour les
premiers, pas pour les seconds),--je dois déclarer d'autant plus
nettement que je considère les _Protozoaires_ pour tout aussi
_mortels_ au sens physiologique (c'est-à-dire aussi au sens
psychologique) que les _Métazoaires_; dans ces deux groupes, ni le
corps ni l'âme ne sont immortels. Les autres conclusions erronées de
WEISMANN ont déjà été réfutées (1884) par MOEBIUS, qui fait remarquer
avec raison que «tous les événements du monde sont _périodiques_ et
qu'il «n'existe pas de source d'où des individus organiques immortels
aient pu jaillir».


=Immortalité cosmique et immortalité personnelle.=--Si l'on prend le
terme d'immortalité en un sens tout à fait général et qu'on l'étende à
l'ensemble de la nature connaissable, il prend une valeur
scientifique; il apparaît alors, pour la philosophie moniste, non
seulement acceptable, mais tout naturel et clair par lui-même. Car la
thèse de l'indestructibilité et de l'éternelle durée de tout ce qui
est coïncide alors avec notre suprême loi naturelle, la _loi de
substance_ (chapitre XII). Comme nous aurons plus tard, quand nous
chercherons à établir la doctrine de la conservation de la force et de
la matière, à discuter longuement cette immortalité cosmique, nous ne
nous y arrêterons pas plus longtemps pour l'instant. Abordons plutôt
de suite la critique de cette «croyance en l'immortalité», la seule
qu'on entende d'ordinaire par ce mot, celle en l'immortalité de l'_âme
personnelle_. Etudions d'abord la façon dont s'est formée et propagée
cette idée mystique et dualiste et insistons ensuite et surtout sur la
propagation de son contraire, de l'idée _moniste_, du _thanatisme_
fondé empiriquement. Je distinguerai, comme deux formes absolument
différentes de celui-ci, le thanatisme _primitif_ et le _secondaire_;
dans le premier, l'absence du dogme de l'immortalité est un phénomène
originel (chez les peuples sauvages); le thanatisme secondaire, par
contre, est le résultat tardif d'une connaissance de la nature
conformément à la raison, il existe chez les peuples ayant atteint un
haut degré de civilisation.


=Thanatisme primitif (absence originelle de l'idée
d'immortalité).=--Dans beaucoup d'ouvrages philosophiques et surtout
théologiques, nous lisons aujourd'hui encore l'affirmation que la
croyance en l'immortalité personnelle de l'âme humaine est commune, à
l'origine, à tous les hommes ou du moins à tous les «hommes
raisonnables». Cela est faux. Ce dogme n'est pas une idée originelle
de la raison humaine et jamais il n'a été universellement admis. Sous
ce rapport, un fait surtout important, aujourd'hui certain mais qui
n'a été établi qu'en ces derniers temps par l'ethnologie comparée,
c'est celui-ci, à savoir que plusieurs peuples primitifs, au degré de
culture le plus rudimentaire, ont aussi peu l'idée d'une immortalité
que celle d'un Dieu. C'est le cas, en particulier, de ces Weddas de
Ceylan, de ces Pygmées primitifs que nous pouvons considérer, en nous
appuyant sur les remarquables recherches des messieurs SARASIN, comme
un reste des premiers «hommes primitifs de l'Inde.»[40] C'est encore
le cas de diverses branches des plus anciennes parmi les Dravidas,
très proches parents des Weddas,--enfin des Seelongs indiens et de
quelques branches parmi les nègres de l'Australie. De même, plusieurs
peuples primitifs de race américaine (dans l'intérieur du Brésil, dans
le haut cours du fleuve, etc.), ne connaissent ni dieux ni
immortalité. Cette absence _originelle_ de la croyance en Dieu et en
l'immortalité est un fait des plus importants; il convient
naturellement de le distinguer de l'absence _secondaire_ des mêmes
croyances acquises par l'homme parvenu à un haut degré de
civilisation, tardivement et avec peine, à la suite d'études faites
dans l'esprit de la philosophie critique.

  [40] E. HAECKEL, _Lettres d'un voyageur dans l'Inde_. Trad. fr.
  du Dr Letourneau.


=Thanatisme secondaire. (Absence acquise de l'idée d'immortalité.)=--A
l'inverse du thanatisme primaire, qui existait sûrement dès l'origine
chez les tout premiers hommes et fut toujours très répandu, l'absence
secondaire de croyance en l'immortalité n'est apparue que tard; c'est
le fruit mûr d'une réflexion profonde sur «la vie et la mort», par
conséquent le produit d'une réflexion philosophique pure et
indépendante. Comme telle, elle nous apparaît dès le VIe siècle avant
Jésus-Christ, chez une partie des philosophes naturalistes ioniens,
plus tard chez les fondateurs de la vieille philosophie matérialiste,
chez DÉMOCRITE et EMPÉDOCLE, mais aussi chez SIMONIDE et EPICURE, chez
SÉNÈQUE et PLINE et le plus complètement développée chez LUCRÈCE.
Alors, lorsqu'après la chute de l'antiquité classique, le
christianisme se fut propagé et qu'avec lui l'_Athanisme_, comme
un de ses plus importants articles de foi, eût conquis la
suprématie,--alors, en même temps que d'autres superstitions, celle
relative à l'immortalité personnelle prit la plus grande importance.

Durant la longue nuit intellectuelle que fut le moyen-âge chrétien, il
était naturellement rare qu'un penseur hardi osât exprimer des
convictions s'écartant de l'orthodoxie; les exemples de GALILÉE, de
GIORDANO BRUNO et autres philosophes indépendants qui furent livrés à
la torture et au bûcher par les «successeurs du Christ» terrifiaient
suffisamment ceux qui eussent été tentés de s'exprimer librement. Cela
ne redevint possible qu'après que la Réforme et la Renaissance eurent
brisé la toute-puissance du papisme. L'histoire de la philosophie
moderne nous montre les diverses voies par lesquelles la raison
humaine, parvenue à maturité, a cherché à échapper à la superstition
de l'immortalité. Néanmoins, le lien étroit qui unissait celle-ci au
dogme chrétien lui conférait une telle puissance jusque dans les
milieux protestants, plus libres, que même la plupart des libres
penseurs convaincus, gardaient pour eux leur manière de voir sans en
rien dire. Il était rare que quelques hommes éminents, isolés, se
risquassent à confesser librement leur conviction de l'impossibilité
pour l'âme de continuer à exister par delà la mort. Cela s'est surtout
produit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, en France, avec
VOLTAIRE, DANTON, MIRABEAU et d'autres, puis avec les chefs du
matérialisme d'alors, HOLBACH, LAMETTRIE. Ces convictions étaient
partagées par le spirituel ami de VOLTAIRE, le plus grand prince de
la maison des Hohenzollern, le «philosophe de Sans-Souci», moniste lui
aussi. Que dirait FRÉDÉRIC LE GRAND, ce _thanatiste et athéiste
couronné_, s'il pouvait aujourd'hui comparer ses convictions monistes
avec celles de ses successeurs?

Parmi les _médecins penseurs_, la conviction qu'avec la mort de
l'homme cesse aussi l'existence de son âme est très répandue depuis
des siècles, mais eux aussi se sont gardé le plus souvent de
l'exprimer. D'ailleurs, même au siècle dernier, la connaissance
empirique du cerveau était encore si imparfaite, que l'«âme», pareille
à un habitant mystérieux, pouvait continuer d'y poursuivre son
existence indépendante. Elle n'a été définitivement écartée que par
les progrès gigantesques qu'a faits la biologie en notre siècle,
particulièrement dans la dernière moitié. La théorie de la descendance
et la théorie cellulaire à jamais établies, les surprenantes
découvertes de l'ontogénie et de la physiologie expérimentale, mais
avant tout les merveilleux progrès de l'anatomie microscopique du
cerveau ont graduellement sapé tous les fondements de l'Athanisme, si
bien qu'aujourd'hui il est rare qu'un biologiste versé dans sa science
et loyal soutienne encore l'immortalité de l'âme. Les philosophes
monistes du XIXe siècle (STRAUSS, FEUERBACH, BUCHNER, SPENCER, etc.)
sont tous _Thanatistes_.


=Athanisme et religion.=--Le dogme de l'immortalité personnelle ne
s'est tant propagé et n'a pris une telle importance que par suite de
son rapport étroit avec les articles de foi du _christianisme_; et
c'est celui-ci également qui a donné lieu à cette idée erronée, encore
aujourd'hui très répandue, que cette croyance à l'immortalité
constituait un des éléments essentiels de toute _religion_ pure. Ce
n'est aucunement le cas! La croyance en l'immortalité de l'âme fait
complètement défaut dans la plupart des religions les plus élevées de
l'Orient; elle est inconnue au _Bouddhisme_, qui est, encore
aujourd'hui, la religion que professent les 30% de la population de
la terre; elle est aussi inconnue à la vieille religion populaire des
Chinois qu'à cette religion réformée par CONFUCIUS et qui a pris plus
tard la place de la première, et ce qui est plus important que tout le
reste, elle est inconnue à la religion primitive et pure des juifs; ni
dans les cinq livres de Moïse, ni dans les écrits antérieurs du
Nouveau-Testament, écrits avant l'exil de Babylone, on ne trouve ce
dogme d'une immortalité individuelle après la mort.


=Comment s'est formée la croyance à l'immortalité.=--L'idée mystique
que l'âme de l'homme survit à la mort, pour vivre ensuite
éternellement, a certainement une origine _polyphylétique_; elle
n'existait pas chez le premier homme doué déjà du langage, chez
l'_homme primitif_ (_homo primigenius_ hypothétique de l'Asie) pas
plus que chez ses ancêtres, le pithecanthropus et le prothylobates,
pas plus que chez ses descendants actuels, moins perfectionnés que
lui, les Weddas de Ceylan, les Seelongs de l'Inde et autres peuples
sauvages vivant au loin. C'est seulement avec les progrès de la
raison, à la suite des réflexions plus profondes sur la vie et la
mort, le sommeil et le rêve, que se développèrent, chez diverses races
humaines--indépendamment les unes des autres--des idées mystiques sur
la composition dualiste de notre organisme. Des motifs très divers
doivent avoir concouru à amener cet événement polyphylétique: culte
des ancêtres, amour des proches, joie de vivre et désir de prolonger
la vie, espoir d'une situation meilleure dans l'au-delà, espoir que
les bons seront récompensés et les méchants punis, etc. La psychologie
comparée nous a fait connaître, en ces derniers temps, un grand nombre
de ces poèmes relatifs aux croyances[41]; ils se rattachent
étroitement, pour la plus grande partie, aux formes les plus anciennes
de la croyance en Dieu et de la religion en général. Dans la plupart
des religions modernes, l'_Athanisme_ est intimement lié au _théisme_,
et la conception mystique que la plupart des croyants se font de leur
«Dieu personnel», est étendue par eux à «leur âme immortelle». Cela
vient surtout de la religion qui domine le monde civilisé moderne, du
christianisme.

  [41] Cf. AD. SVOBODA _Gestalten des Glaubens_ 1897.


=Croyance chrétienne en l'immortalité.=--Ainsi que chacun sait, le
dogme de l'immortalité de l'âme a pris, depuis longtemps, dans la
religion chrétienne, cette forme précise exprimée ainsi dans l'article
de foi: «Je crois à la résurrection de la chair, à la vie éternelle.»
Le Christ lui-même ressuscité d'entre les morts, le jour de Pâques
pour être désormais dans l'Eternité, «fils de Dieu assis à la droite
du Père», ce sont là des idées que nous ont rendues sensibles
d'innombrables tableaux et légendes. De même, l'homme lui aussi,
«ressuscitera au jour du jugement» et recevra la récompense qu'il aura
méritée par sa vie terrestre. Toute cette conception chrétienne est
d'un bout à l'autre _matérialiste_ et anthropistique; elle ne s'élève
pas beaucoup au-dessus des idées grossières que bon nombre de peuples
inférieurs et incultes peuvent se faire sur les mêmes sujets. Que la
«résurrection de la chair» soit impossible, c'est ce que savent tous
ceux qui ont la moindre connaissance de l'anatomie et de la
physiologie. La résurrection du Christ, que des millions de chrétiens
croyants célèbrent à chaque Pâques, est un pur mythe, exactement comme
la «Résurrection des morts», que le Christ est censé avoir accompli
plusieurs fois. Pour la raison pure, ces articles de foi mystiques
sont aussi inadmissibles que l'hypothèse d'une «vie éternelle» qui s'y
rattache.


=La vie éternelle.=--Les notions fantaisistes que l'Eglise chrétienne
nous enseigne relativement à la vie éternelle de l'âme immortelle
après la mort du corps sont aussi purement matérialistes que le dogme
de la «résurrection de la chair» qui s'y rattache. SAVAGE, dans son
intéressant ouvrage: _La religion étudiée à la lumière de la doctrine
darwiniste_ (1886), fait à ce sujet la très juste remarque suivante:
«Une des accusations perpétuelles de l'Eglise contre la science,
c'est que celle-ci est matérialiste. Je voudrais faire remarquer en
passant _que la conception ecclésiastique de la vie future a toujours
été et est encore le matérialisme le plus pur_. Le corps matériel doit
ressusciter et habiter un ciel matériel». Pour s'en convaincre, il
suffit de lire avec impartialité un de ces innombrables sermons ou un
de ces discours si pleins de belles phrases et si goûtés en ces
derniers temps, dans lesquels sont vantées la splendeur de la vie
éternelle, bien suprême des chrétiens, et la croyance en elle,
fondement de la morale.

Ce qui attend les pieux croyants spiritualistes dans le «Paradis», ce
sont toutes les joies de la vie civilisée, avec tous les raffinements
d'une culture avancée--tandis que les matérialistes athées sont
martyrisés éternellement dans les tortures de l'Enfer, par leur «Père
au coeur aimant».


=Croyance métaphysique en l'immortalité.=--En face de l'athanisme
matérialiste, qui domine le christianisme et le mahométanisme, il
semble que l'_athanisme métaphysique_, tel que l'ont enseigné la
plupart des philosophes dualistes et spiritualistes, représente une
forme de croyance plus pure et plus élevée. Le plus marquant parmi
ceux qui ont contribué à la fonder est PLATON; il enseignait déjà, au
IVe siècle avant Jésus-Christ, ce complet dualisme entre le corps et
l'âme, qui est devenu ensuite, dans la croyance chrétienne, un des
articles les plus importants en théorie et les plus gros de
conséquences pratiques.

Le corps est mortel, matériel, physique; l'âme est immortelle,
immatérielle, métaphysique. Tous deux ne sont associés que
passagèrement, pendant la vie individuelle. Comme PLATON admettait une
vie éternelle de l'âme autonome aussi bien avant qu'après cette
alliance temporaire, ce fut aussi un adepte de la _métempsychose_; les
âmes existent en tant que telles, en tant qu'«idées éternelles», avant
qu'elles ne passent dans un corps humain. Après avoir quitté celui-ci,
elles se mettent en quête d'un autre corps à habiter, lequel soit
aussi approprié que possible à leur nature; les âmes des tyrans
terribles passent dans les corps des loups et des vautours, celles des
travailleurs vertueux dans les corps des abeilles et des fourmis, et
ainsi de suite.

Ce qu'il y a d'enfantin et de naïf dans ces théories de l'âme saute
aux yeux; un examen plus approfondi nous montre qu'elles sont
complètement inconciliables avec les connaissances psychologiques,
autrement certaines, que nous devons à l'anatomie et à la physiologie
modernes, aux progrès de l'histologie et de l'ontogénie. Nous les
mentionnons seulement ici parce que, malgré leur absurdité, elles ont
exercé la plus grande influence sur l'histoire de la pensée. Car,
d'une part, à la théorie de l'âme platonicienne, se rattache la
mystique des Néoplatoniciens, qui pénétra dans le Christianisme;
d'autre part, elle devint plus tard un des piliers principaux de la
philosophie spiritualiste. L'«_idée_» platonicienne se transforma par
la suite en la notion de _substance_ de l'âme, à vrai dire aussi
métaphysique et impossible à saisir, mais qui gagna à revêtir parfois
un aspect physique.


=Ame-substance.=--La conception de l'âme en tant que «_substance_»
est, chez beaucoup de psychologues, fort peu claire; tantôt elle est
considérée, au sens abstrait et idéal, comme un «être immatériel»
d'une espèce toute particulière, tantôt au sens concret et réaliste,
tantôt, enfin, comme une chose peu claire, hybride tenant des deux. Si
nous nous arrêtons à la notion moniste de substance, telle que nous la
prendrons (chap. XII) comme la base la plus simple sur laquelle
s'édifiera notre philosophie tout entière, l'_énergie_ et la _matière_
nous y apparaîtront indissolublement unies. Il nous faudra alors
distinguer dans «l'âme substance», l'_énergie psychique_ proprement
dite (sensation, représentation, volition) qui nous est seule
connue--et la _matière psychique_, au seul moyen de laquelle la
première peut se produire, c'est-à-dire le _plasma_ vivant. Chez les
animaux supérieurs, la «matière-âme» est ainsi constituée par une
partie du système nerveux; chez les animaux inférieurs et les plantes,
dépourvus de système nerveux, par une partie de leur corps
pluricellulaire; chez les Protistes monocellulaires, par une partie de
leur corps cellulaire. Nous revenons ainsi aux _organes de l'âme_ et
nous sommes conduits à cette conclusion, conforme à la nature, que ces
organes matériels de l'âme sont indispensables à l'activité psychique;
quant à l'âme elle-même, elle est _actuelle_, c'est la somme de ses
fonctions physiologiques.

Le concept de l'âme substance spécifique prend un tout autre sens chez
les philosophes dualistes qui en admettent l'existence. L'«âme»
immortelle est matérielle, sans doute, mais cependant invisible et
toute différente du corps visible dans lequel elle habite.
L'_invisibilité_ de l'âme est ainsi considérée comme un de ses
attributs essentiels. Quelques-uns, par suite, comparent l'âme avec
l'éther et pensent qu'elle est comme lui, une matière essentiellement
mobile, des plus subtiles et légères ou bien encore un agent
impondérable qui circule partout entre les particules pondérables de
l'organisme vivant. D'autres, par contre, comparent l'âme au vent et
lui attribuent par suite un état gazeux; et c'est cette comparaison,
faite d'abord par les peuples primitifs, qui a conduit plus tard à la
conception dualiste, devenue si générale. Quand l'homme mourait, son
corps demeurait, dépouille morte, mais l'âme immortelle «s'envolait
avec le dernier souffle».

=Ame-éther.=--La comparaison de l'âme humaine avec l'éther physique,
comme étant qualitativement de même nature, a pris en ces derniers
temps une forme plus concrète, grâce aux progrès immenses de l'optique
et de l'électricité (accomplis surtout en ces dix dernières années);
car ceux-ci nous ont appris à connaître l'énergie de l'éther et par là
nous ont fourni certains aperçus sur la nature matérielle de cette
substance qui remplit l'espace. Devant parler plus longuement de ces
importants rapports (chap. XII) je ne m'y arrêterai pas plus
longuement ici, je ferai seulement remarquer en deux mots que
l'hypothèse d'une _âme-éther_ est devenue, par suite, absolument
inadmissible. Une telle «âme éthérée», c'est-à-dire une substance-âme
qui serait pareille à l'éther physique et circulerait, ainsi que lui,
entre les parties pondérables du plasma vivant ou des molécules
cérébrales, serait à jamais incapable de produire une vie psychique
individuelle. Ni les conceptions mystiques qui ont fait, à ce sujet,
l'objet de vives discussions vers le milieu du siècle, ni les
tentatives du _Néovitalisme_ moderne pour établir un lien entre la
mystique «force vitale» et l'éther physique--ne méritent plus
aujourd'hui d'être réfutées.


=Ame air.=--Une conception bien plus répandue et encore aujourd'hui en
haute estime, c'est celle qui attribue à la substance-âme une nature
_gazeuse_. De toute antiquité on a comparé le souffle de la
respiration humaine à celui du vent; les deux furent, à l'origine,
tenus pour identiques et désignés par un même nom.

_Anemos_ et _Psyche_ chez les Grecs, _Anima_ et _Spiritus_ chez les
Romains désignent originairement le souffle du vent; de là ces termes
ont été appliqués ensuite au souffle de l'homme. Plus tard ce «souffle
vivant» fut identifié avec la «force vitale» et finalement considéré
comme l'essence même de l'âme, ou, en un sens plus restreint, comme
celle de sa suprême manifestation, l'«esprit».

De là, la fantaisie dériva ensuite la conception mystique des
esprits individuels, _fantômes_ («Spirits»); ceux-ci sont encore
conçus aujourd'hui, la plupart du temps, comme des «êtres de
forme aérienne»--mais doués des fonctions physiologiques de
l'organisme!--dans maint cercle spirite célèbre, les esprits sont
néanmoins photographiés!


=Ames liquides et âmes solides.=--La physique expérimentale est
parvenue, dans les dix dernières années de notre XIXe siècle, à faire
passer tous les corps gazeux à l'état liquide--et même la plupart à
l'état d'agrégat solide. Il ne faut pour cela rien d'autre que des
appareils appropriés qui compriment fortement les gaz, sous une très
forte pression et avec une température très basse. Non seulement des
éléments analogues à l'air (oxygène, hydrogène, azote) ont pu
ainsi passer de l'état gazeux à l'état liquide, mais en outre
des gaz composés (acide carbonique) et des mélanges de gaz (air
atmosphérique). Mais par là ces corps _invisibles_ sont devenus pour
tous _visibles_ et, en un certain sens, il est possible de les
«toucher du doigt». Avec ce changement de densité s'est évanoui le
nimbe mystique qui enveloppait autrefois, dans l'opinion courante, la
nature des gaz tenus pour des corps invisibles produisant cependant
des effets visibles. Si la substance-âme était réellement, comme
beaucoup de «savants» le croient aujourd'hui encore, de la même nature
que les gaz, on devrait être en état, en employant une haute pression
et une température très basse, de la recueillir dans un flacon, sous
le titre de _liquide d'immortalité_ (_fluidum animæ immortale_). En
poursuivant le refroidissement et la condensation on devrait aussi
parvenir à faire passer l'âme liquide à l'état solide («neige d'âme»).
Jusqu'ici l'expérience n'a pas encore réussi.


=Immortalité de l'âme animale.=--Si l'athanisme était vrai, si
réellement l'«âme» de l'homme devait éternellement subsister, on
devrait soutenir absolument la même chose relativement à l'âme des
animaux supérieurs, au moins des Mammifères les plus proches de
l'homme (Singes, Chiens). Car l'homme ne se distingue pas d'eux par
une nouvelle _sorte_ de fonction psychique spéciale, n'appartenant
qu'à lui,--mais uniquement par un _degré_ supérieur d'activité
psychique, par le plus grand perfectionnement du stade d'évolution
atteint. Ce qui est surtout plus perfectionné chez beaucoup d'hommes
(mais pas chez tous!), c'est la _conscience_, la faculté d'associer
des idées, la pensée et la raison. D'ailleurs, la différence n'est, à
beaucoup près, pas aussi grande qu'on se l'imagine et elle est, sous
tous les rapports, bien moindre que la différence correspondante entre
l'âme des animaux supérieurs et celles des animaux inférieurs, ou même
que la différence entre le plus haut et le plus bas degré de l'âme
humaine. Si donc on accorde à celle-ci une «immortalité personnelle»,
il faut l'attribuer aussi à l'âme des animaux supérieurs.

Cette conviction de l'immortalité individuelle des animaux se
rencontre, ainsi qu'il était naturel, chez beaucoup de peuples anciens
et modernes; même aujourd'hui encore elle est soutenue par beaucoup de
penseurs qui revendiquent pour eux-mêmes une «vie éternelle» et,
d'autre part, possèdent une connaissance empirique très approfondie de
la vie psychique des animaux. J'ai connu un vieil inspecteur des
forêts qui, veuf et sans enfants, avait vécu plus de trente ans
absolument seul, dans une splendide forêt de la Prusse orientale.

Il n'avait de rapports qu'avec quelques domestiques, avec lesquels il
n'échangeait que les paroles indispensables, et avec une nombreuse
meute de chiens de toute espèce, avec lesquels il vivait dans la plus
grande communauté d'âmes. Après plusieurs années d'éducation et de
dressage, ce fin observateur et ami de la Nature avait su pénétrer
profondément dans l'âme individuelle de ses chiens et il était aussi
persuadé de leur immortalité personnelle que de la sienne propre et
quelques-uns, parmi les plus intelligents de ses chiens, lui
semblaient, d'après une comparaison objective, parvenus à un stade
psychique plus élevé que sa vieille et stupide servante ou que son
grossier domestique à l'esprit borné. Tout observateur impartial qui
étudiera pendant des années la vie psychique consciente et
intelligente de chiens supérieurs, qui suivra attentivement les
processus physiologiques de leur pensée, de leur jugement, de leur
raisonnement, devra reconnaître que ces chiens peuvent revendiquer
l'«immortalité» avec autant de droit que l'homme.


=Preuves en faveur de l'Athanisme.=--Les motifs que l'on invoque
depuis deux mille ans en faveur de l'immortalité de l'âme et que l'on
fait encore valoir aujourd'hui, proviennent en grande partie, non de
l'effort pour connaître la vérité, mais bien plutôt du soi-disant
«besoin de l'âme», c'est-à-dire de la fantaisie et de l'invention.
Pour parler comme KANT, l'immortalité de l'âme n'est pas un objet de
connaissance de la raison _pure_, mais un «postulat de la raison
pratique». Mais celle-ci et les «besoins de l'âme, de l'éducation
morale», etc., qui s'y rattachent, doivent être laissés absolument de
côté si nous voulons sincèrement et sans parti pris parvenir à la pure
connaissance de la _vérité_; car celle-ci n'est exclusivement possible
qu'au moyen des raisonnements logiques et clairs, fondés
empiriquement, de la raison _pure_. Nous pouvons donc redire ici de
l'_Athanisme_ ce que nous avons dit du _théisme_: ce ne sont tous deux
que des objets de fantaisie mystique, de «croyance» transcendante, non
de science, laquelle procède de la raison.

Si nous analysions l'une après l'autre toutes les raisons qu'on a fait
valoir en faveur de la croyance à l'immortalité, il en ressortirait
que pas une seule n'est vraiment _scientifique_; il n'en est pas une
seule qui se puisse concilier avec les notions claires que nous avons
acquises, depuis quelques dizaines d'années, par la psychologie
physiologique et la théorie de l'évolution. L'argument _théologique_
selon lequel un créateur personnel aurait mis en l'homme une âme
immortelle (le plus souvent conçue comme une partie de sa propre âme
divine) est un pur mythe. L'argument _cosmologique_ selon lequel
«l'ordre moral du monde» exigerait l'éternelle durée de l'âme humaine,
est un dogme qui ne s'appuie sur rien. L'argument _téléologique_,
selon lequel la «destinée suprême» de l'homme exigerait un complet
développement dans l'au-delà de son âme si incomplète pendant la vie
terrestre, repose sur un anthropisme erroné. L'argument _moral_ selon
lequel les privations, les souhaits insatisfaits durant la vie
terrestre devraient être satisfaits dans l'au delà par une «justice
distributive», est un pieux souhait, mais rien de plus.

L'argument _ethnologique_ selon lequel la croyance en l'immortalité,
comme celle en Dieu, serait une vérité innée, commune à tous les
hommes, est nettement une erreur. L'argument _ontologique_, selon
lequel l'âme, «substance simple, immatérielle et indivisible» ne
saurait disparaître avec la mort, repose sur une conception absolument
fausse des phénomènes psychiques: c'est une erreur spiritualiste. Tous
ces «arguments en faveur de l'athanisme» et d'autres analogues sont
surannés; ils ont été _définitivement réfutés_ par la critique
scientifique de cette fin de siècle.


=Preuves contraires à l'Athanisme.=--En regard des arguments cités,
tous inadmissibles, _en faveur_ de l'immortalité de l'âme, il
convient, vu la haute importance de cette question, de résumer
brièvement ici les arguments scientifiques, bien fondés, _contraires_
à cette croyance. L'argument _physiologique_ nous enseigne que l'âme
humaine, pas plus que celle des animaux supérieurs, n'est une
substance immatérielle, indépendante, mais un terme collectif
désignant une somme de fonctions cérébrales; celles-ci sont
conditionnées, comme toutes les autres fonctions vitales, par des
processus physiques et chimiques, par suite soumis, eux aussi, à la
loi de substance. L'argument _histologique_ s'appuie sur la structure
microscopique si compliquée du cerveau et nous apprend à chercher dans
les cellules ganglionnaires de celui-ci les véritables «organes
élémentaires de l'âme». L'argument _expérimental_ nous fournit la
conviction que les diverses fonctions de l'âme sont liées à des
territoires déterminés du cerveau et sont impossibles sans l'état
normal de ceux-ci; si ces territoires sont détruits, la fonction qui y
était attachée disparaît en même temps; cette loi vaut, en
particulier, pour les «organes de la pensée», uniques instruments
centraux de la «vie de l'esprit». L'argument _pathologique_ complète
le physiologique; lorsque des régions cérébrales déterminées (centre
du langage, sphère visuelle, sphère auditive) sont détruites par la
maladie, leur travail n'est plus effectué, le langage, la vue, l'ouïe
disparaissent; la nature réalise ici l'expérience physiologique la
plus décisive. L'argument _ontogénétique_ nous met immédiatement sous
les yeux les faits de l'évolution individuelle de l'âme; nous voyons
comment, dans l'âme de l'enfant, les diverses facultés se développent
peu à peu; elles atteignent leur pleine maturité chez le jeune homme,
elles portent leurs fruits chez l'homme; dans la vieillesse se produit
une graduelle régression de l'âme, correspondant à la dégénérescence
sénile du cerveau. L'argument _phylogénétique_ s'appuie sur la
paléontologie, l'anatomie comparée et la physiologie du cerveau; se
complétant réciproquement, ces sciences réunies nous fournissent la
certitude que le cerveau de l'homme (et en même temps sa fonction,
l'âme) s'est développé graduellement et par étapes à partir de celui
des Mammifères, et, en remontant plus loin, des vertébrés inférieurs.


=Illusions athanistiques.=--Les recherches précédentes, qui pourraient
être complétées par beaucoup d'autres résultats de la science moderne,
ont démontré l'absolue inadmissibilité du vieux dogme de l'immortalité
de l'âme. «Celui-ci ne peut plus, au XIXe siècle, faire l'objet d'une
étude scientifique, sérieuse, mais seulement celui de _la croyance_
transcendante. Mais la «critique de la raison pure» a démontré que
cette croyance, dont on fait tant de cas, envisagée au grand jour, est
une pure _superstition_, tout comme la croyance qu'on y rattache si
souvent, en un «Dieu personnel». Et cependant, aujourd'hui encore, des
millions de «croyants»--non seulement dans les basses classes, dans le
peuple sans culture, mais aussi dans les milieux les plus
élevés--tiennent cette superstition pour leur bien le plus cher, pour
leur «plus précieux trésor». Il est donc nécessaire de pénétrer un
peu plus avant dans le cercle d'idées auquel celle-là se rattache
et--en la supposant vraie--de soumettre sa valeur réelle à un examen
critique. La critique objective découvrira alors que cette valeur
repose en grande partie sur l'imagination, sur l'absence de jugement
clair et de pensée conséquente. La renonciation définitive à ces
_illusions athanistiques_, j'en ai la profonde et sincère conviction,
non seulement ne serait pas pour l'humanité une _perte_ douloureuse,
mais constituerait un inappréciable _gain_ positif. Le _besoin de
l'âme_ humaine s'attache à la croyance en l'immortalité surtout pour
deux motifs: premièrement, l'espoir d'une vie meilleure dans
l'au-delà, secondement l'espoir d'y revoir nos amis et tous ceux qui
nous sont chers, et que la mort nous a enlevés ici-bas. En ce qui
concerne la première espérance, elle provient d'un sentiment naturel
de rémunération, légitime il est vrai subjectivement, mais
objectivement sans fondement. Nous prétendons être dédommagés
d'innombrables déceptions, des tristes expériences de cette vie
terrestre, sans y être autorisés par aucune perspective réelle ou
aucune garantie. Nous réclamons la durée illimitée d'une vie éternelle
dans laquelle nous ne voulons éprouver que plaisir et joie, ni
déplaisir ni douleur. La façon dont la plupart des hommes se
représentent cette «vie bienheureuse dans l'Au delà» est des plus
surprenantes, et d'autant plus étonnante que d'après cela, «l'âme
immatérielle» goûterait des jouissances on ne peut plus matérielles.
La fantaisie de chaque croyant, _façonne_ cette félicité permanente
conformément à ses désirs personnels. L'Indien d'Amérique, dont
SCHILLER nous a si vivement dépeint l'Athanisme dans sa «plainte
funèbre» espère trouver dans son Paradis les plus superbes chasses
avec une quantité énorme de buffles et d'ours; l'Esquimeau, s'attend à
y voir des nappes de glaces éclairées par le soleil avec une quantité
énorme d'ours polaires, de phoques et autres animaux polaires; le doux
Singhalais conçoit son Paradis d'après la merveilleuse île
paradisiaque de Ceylan, avec ses jardins et ses forêts splendides;
mais il admet tacitement qu'il y trouvera toujours à profusion le riz
et le curry, les noix de coco et autres fruits; l'Arabe mahométan est
convaincu que son Paradis sera couvert de jardins ombragés, pleins de
fleurs, où bruiront partout de fraîches sources et qu'habiteront les
plus belles filles; le pêcheur catholique, en Sicile, s'attend à avoir
chaque jour une profusion des plus fins poissons et du meilleur
macaroni et une indulgence éternelle, pour tous les péchés que, même
dans la vie éternelle, il pourra commettre chaque jour; le chrétien du
Nord de l'Europe espère une cathédrale gothique dont on ne pourra pas
mesurer la hauteur et dans laquelle retentiront des «louanges
éternelles au Dieu des armées.» Bref, chaque croyant attend en somme
de la vie éternelle qu'elle soit un prolongement direct de son
existence terrestre individuelle, mais qu'elle en soit une édition
considérablement «revue et augmentée».

Il nous faut faire ressortir, ici encore, le caractère d'absolu
_matérialisme_ que présente l'_Athanisme chrétien_, lié étroitement au
dogme absurde de la «résurrection de la chair». D'après ce que nous
montrent des milliers de toiles de Maîtres célèbres, les «corps
ressuscités» avec leurs âmes «nées à nouveau» vont se promener là-haut
dans le ciel tout comme ici-bas dans la vallée de misères terrestres;
ils voient Dieu avec leurs yeux, ils entendent sa voix avec leurs
oreilles, ils chantent en son honneur des cantiques avec leur larynx,
etc. Bref, les modernes habitants du Paradis chrétien sont aussi bien
des êtres doubles, composés d'un corps et d'une âme, ils sont aussi
bien en possession de tous les organes du corps terrestre, que nos
vieux devanciers au Walhalla, dans la salle d'Odin, que les
«immortels» turcs et arabes dans les plaisants jardins du Paradis de
Mahomet, que les demi-dieux et les héros de l'ancienne Grèce dans
l'Olympe, à la table de Zeus, se délectant avec le nectar et
l'ambroisie.

Quelque merveilleuse peinture qu'on se fasse de cette «vie éternelle»
au Paradis, à la longue elle doit devenir infiniment ennuyeuse. Et
penser que c'est pour l'_éternité_! Sans interruption poursuivre cette
éternelle existence individuelle! Le mythe profond du _Juif errant_,
l'infortuné Ahasverus cherchant en vain le repos, devrait nous
éclairer sur la valeur d'une pareille «vie éternelle». La meilleure
chose que nous puissions souhaiter, après une vie bien remplie où nous
avons fait de notre mieux, en toute conscience, c'est la paix
éternelle du tombeau; _Seigneur donnez-leur le repos éternel!_

Toute personne instruite, raisonnable, qui connaît le _système
chronologique de la géologie_ et qui a réfléchi sur la longue suite de
millions d'années que compte l'histoire organique de la terre, devra
avouer, si son jugement est impartial, que la banale pensée de la «vie
éternelle», loin d'être même pour le meilleur homme une admirable
_consolation_, est plutôt une terrible _menace_. Pour contester cela
il faut manquer d'un jugement clair et d'une pensée conséquente.

Le meilleur motif et le plus légitime qu'invoque l'Athanisme, c'est
l'espérance de revoir dans la «vie éternelle» nos amis et tous ceux
qui nous sont chers et dont un sort cruel nous a trop tôt séparés
ici-bas. Mais ce bonheur qu'on se promet, si l'on y regarde de plus
près, apparaîtra encore illusoire; et en tous cas il serait fortement
troublé par la perspective de retrouver en même temps là-haut tant de
personnes peu sympathiques et même les ennemis odieux qui ont
empoisonné notre vie ici-bas. Sans compter que les rapports de famille
seraient encore la source de bien des difficultés! Beaucoup d'hommes
renonceraient sûrement à toutes les splendeurs du Paradis, s'ils
avaient la certitude de s'y retrouver _éternellement_ à côté de «leur
meilleure moitié» ou de leur belle-mère! Il est douteux, également,
que le roi Henri VIII d'Angleterre s'y plairait éternellement entre
ses six femmes; c'est douteux aussi pour le roi de Pologne, Auguste le
Fort, qui aima cent femmes et en eut 352 enfants! Celui-ci, ayant été
au mieux avec le pape, «vicaire de Dieu», devrait habiter le Paradis,
malgré toutes ses fautes et bien que ses guerres aventureuses et
folles aient coûté la vie à plus de cent mille Saxons.

D'insolubles difficultés attendent aussi les athanistes croyants sur
le point de savoir à quel _stade de leur évolution individuelle_ l'âme
vivra sa «vie éternelle»? Les nouveau-nés développeront-ils leur âme
au ciel, aux prises avec la «même lutte pour la vie» qui façonne, par
un traitement si dur, l'homme ici-bas? Le jeune homme plein de talent
qui tombe, victime du meurtre en masse de la guerre, va-t-il
développer au Walhalla les riches dons inemployés de son esprit? Le
vieillard affaibli par les ans, tombé en enfance, mais qui, dans la
force de l'âge, avait rempli le monde du bruit de ses exploits,
vivra-t-il éternellement en vieillard gâteux? ou bien reviendra-t-il
en arrière à un état de maturité antérieure? Mais si les âmes
immortelles doivent vivre dans l'Olympe, rajeunies et comme des êtres
_parfaits_, le charme et l'intérêt de la _personnalité_ sont
complètement perdus pour eux.

Tout aussi inadmissible nous apparaît aujourd'hui, à la lumière de la
raison pure, le mythe anthropistique du _Jugement dernier_, de la
séparation des âmes humaines en deux grands tas, l'un contenant celles
destinées aux _éternelles_ joies du Paradis, l'autre celles destinées
aux tortures _éternelles_ de l'Enfer et cela par un Dieu personnel qui
serait le «Père de l'Amour!» C'est cependant ce Père tout amour qui a
«créé» lui-même les conditions d'hérédité et d'adaptation dans
lesquelles devaient _fatalement_ évoluer, d'une part, les élus
favorisés pour devenir des Bienheureux innocents, d'autre part, non
moins _fatalement_, les pauvres malheureux pour devenir de coupables
damnés.

Une comparaison critique des innombrables tableaux variés,
fantaisistes, engendrés depuis des milliers d'années suivant les
divers peuples et les diverses religions, par la croyance en
l'immortalité, nous fournit un spectacle des plus curieux; une
description des plus intéressantes, témoignant de recherches puisées à
des sources nombreuses, nous en a été donnée par AD. SVOBODA dans ses
remarquables ouvrages: _Les délires de l'âme_ (1886) et les _Formes de
la croyance_ (1897). Si absurdes que la plupart de ces mythes puissent
nous sembler, si inconciliables qu'ils soient tous avec les progrès de
la science moderne, ils n'en jouent pas moins, aujourd'hui encore, un
rôle important, et comme «postulat de la raison pratique», ils
exercent la plus grande influence sur la conception que se font de la
vie les individus et sur les destinées des peuples.

La philosophie idéaliste et spiritualiste du présent, il est vrai,
conviendra que ces formes matérialistes de la croyance en
l'immortalité sont insoutenables et qu'elles doivent faire place à
l'idée épurée d'une essence immatérielle de l'âme, à une idée
platonicienne ou à une substance transcendante. Mais la conception
naturaliste idéaliste du présent ne peut absolument pas admettre ces
notions insaisissables; elles ne satisfont ni le besoin de causalité
de notre entendement ni les désirs de notre âme. Si nous réunissons
tout ce que les progrès de l'anthropologie, de la psychologie et de la
cosmologie modernes ont élucidé relativement à l'Athanisme, nous en
viendrons à cette conclusion précise: «La croyance à l'immortalité de
l'âme humaine est un dogme, qui se trouve en contradiction insoluble
avec les données expérimentales les plus certaines de la science
moderne.»



CHAPITRE XII

La loi de substance.

  ÉTUDES MONISTES SUR LA LOI FONDAMENTALE COSMOLOGIQUE.
     CONSERVATION DE LA MATIÈRE ET DE L'ÉNERGIE. CONCEPTS DE
     SUBSTANCE KYNÉTIQUE ET DE SUBSTANCE PYKNOTIQUE.

   La loi de la conservation de la force montre que l'énergie
   répandue dans l'Univers représente une grandeur fixe et
   constante. La loi de la conservation de la matière prouve de
   même que la matière du Cosmos représente une grandeur fixe et
   constante. Ces deux grandes lois: la loi fondamentale physique
   de la conservation de l'énergie et la loi fondamentale chimique
   de la conservation de la matière peuvent être réunies et
   désignées par _un seul_ terme philosophique, sous le nom de _loi
   de la conservation de la substance_; car, d'après notre
   conception moniste, la force et la matière sont inséparables, ce
   ne sont que des formes diverses, inaliénables, d'une seule et
   même essence cosmique, la _substance_.

   _Le monisme, lien entre la Religion et la Science_ (1899).

    Trad. franç. de VACHER DE LAPOUGE.



SOMMAIRE DU CHAPITRE XII

  La loi fondamentale chimique de la conservation de la matière
     (constance de la matière).--La loi fondamentale physique de la
     conservation de la force (constance de l'énergie).--Union des
     deux lois fondamentales dans la loi de substance.--Notions de
     substance kinétique, pyknotique et dualiste.--Monisme de la
     matière.--Masse ou matière corporelle (matière
     pondérable).--Atomes et éléments.--Affinités électives des
     éléments.--Atome-Ame (Sensation et tendance de la
     masse).--Existence et essence de l'éther.--Ether et
     masse.--Force et énergie.--Force de tension et force
     vive.--Unité des forces naturelles.--Toute-puissance de la loi
     de substance.


LITTÉRATURE

   SPINOZA.--_Ethica; Tractatus theologico politicus._

   M. GRUNWALD.--_Spinoza in Deutschland_ (ouvrage couronné.
   Berlin, 1897).

   A. LAVOISIER.--_Principes de chimie_ (1789).

   G. DALTON.--_Nouveau système de philosophie chimique._

   G. WENDT.--_Die Entwickelung der Elemente_ (1891).

   FR. MOHR.--_Allgemeine Theorie der Bewegung und Kraft als
   Grundlage der Physik und Chemie_ (1869).

   R. MAYER.--_Die Mechanik der Waerme_ (1842).

   H. HELMHOLZ.--_Ueber die Erhaltung der Kraft_ (Berlin, 1847).

   H. HERTZ.--_Ueber die Beziehungen zwischen Licht und
   Elektrizitat_ (9ter Aufl., 1895).

   J.-G. VOGT.--_Das Wesen der Elektrizitat und der Magnetismus auf
   Grund eines einheitlichen Substanz Begriffs_ (Leipzig, 1897).


Je considère comme la suprême, la plus générale des lois de la nature,
la véritable et unique _loi fondamentale cosmologique_, la _loi de
substance_; le fait de l'avoir découverte et définitivement établie
est le plus grand événement intellectuel du XIXe siècle, en ce sens
que toutes les autres lois naturelles connues s'y subordonnent. Par le
terme de _loi de substance_, nous entendons à la fois deux lois
extrêmement générales, d'origine et d'âge très différents: la plus
ancienne est la loi _chimique_ de la «conservation de la matière», la
plus récente, la loi _physique_ de la «conservation de la force»[42].
Ces deux lois fondamentales des sciences exactes sont inséparables
dans leur essence, ainsi que cela apparaîtra de soi-même à beaucoup de
lecteurs et que cela a été reconnu par la plupart des naturalistes
modernes. Cependant cet axiome fondamental est très combattu d'autre
part, aujourd'hui encore et on doit avant tout le démontrer. Il nous
faut donc commencer par jeter un regard rapide sur chacune de ces deux
lois en particulier.

  [42] E. HAECKEL, _Monisme_ (1892), 8e éd. (trad. franç.).


=Loi de la conservation de la matière= (ou de la «constance de la
matière») LAVOISIER (1789).--_La somme de matière qui remplit l'espace
infini est constante._ Quand un corps semble disparaître, il ne fait
que changer de forme. Quand le carbone brûle, il se transforme, en se
mélangeant à l'oxygène de l'air, en acide carbonique gazeux: lorsqu'un
morceau de sucre se dissout dans l'eau, il passe de la forme solide à
la forme liquide. De même, la matière ne fait que changer de forme
lorsqu'un nouveau corps semble se produire; lorsqu'il pleut, la vapeur
d'eau de l'air tombe sous forme de gouttes de pluie; quand le fer se
rouille, la couche superficielle du métal s'allie à l'eau et à
l'oxygène de l'air pour former ainsi la rouille ou oxyde de fer
hydraté. Nulle part dans la nature nous ne voyons de la matière
nouvelle se produire ou «être créée»; nulle part nous ne voyons que la
matière existante vienne à disparaître ou à être anéantie. Ce principe
expérimental est aujourd'hui le premier et inébranlable axiome
fondamental de la chimie et peut être à tout instant immédiatement
démontré à l'aide d'une _balance_. Mais c'est là l'immortel service
qu'a rendu le grand chimiste français LAVOISIER, d'avoir le premier
fourni cette preuve au moyen de la balance. Aujourd'hui, tous les
naturalistes qui, pendant de longues années, se sont occupés de
l'étude des phénomènes naturels et qui ont réfléchi, sont si
profondément convaincus de l'absolue constance de la matière, qu'ils
ne peuvent plus même concevoir le contraire.


=Loi de la conservation de la force= (ou de la «constance de
l'énergie»), ROBERT MAYER, (1842).--_La somme de force qui agit dans
l'espace infini et produit tous les phénomènes est constante._ Quand
la locomotive entraîne le train, la force de tension de la vapeur
d'eau échauffée se transforme en la force vive du mouvement mécanique;
lorsque nous entendons le sifflet de la locomotive, les ondes sonores
de l'air ébranlé sont recueillies par notre tympan et conduites, par
la chaîne des osselets, au labyrinthe de l'oreille interne, puis, de
là, par le nerf auditif aux cellules ganglionnaires acoustiques qui
constituent la sphère auditive dans le lobe temporal de l'écorce
cérébrale. L'innombrable profusion de formes merveilleuses qui animent
le globe terrestre ne sont, en dernière instance, que de la lumière
solaire transformée. Chacun sait comment les progrès merveilleux de la
technique actuelle nous ont permis de transformer l'une en l'autre les
diverses forces de la nature: la chaleur devient mouvement, celle-ci
lumière ou son, celle-ci électricité ou inversement. La _mesure_
exacte de la somme de force qui agit lors de cette transformation a
montré que cette force, elle aussi, demeure constante. Il n'y a
pas dans l'Univers une particule de force motrice qui se perde;
aucune particule nouvelle ne s'ajoute à ce qui existait. Déjà,
en 1837, F. MOHR, à Bonn, s'était beaucoup approché de cette
découverte fondamentale; elle a été faite en 1842, par le
remarquable médecin souabe, ROBERT MAYER; indépendamment de lui
et presque en même temps, le célèbre physiologiste H. HELMHOLZ
arrivait à poser le même principe; il en démontrait, cinq ans
plus tard, l'applicabilité générale et les conséquences fécondes
dans tous les domaines de la _physique_. Nous devrions pouvoir
dire aujourd'hui que le même principe domine aussi le domaine entier
de la _physiologie_--c'est-à-dire de la «physique organique!»--si nous
n'étions pas contredits par les biologistes vitalistes et par les
philosophes dualistes et spiritualistes. Ceux-ci voient dans les
«forces intellectuelles» de l'homme un groupe particulier de «libres»
manifestations de la force non soumises à la loi de l'énergie; cette
conception dualiste puise surtout sa force dans le dogme du libre
arbitre. Nous avons déjà vu, en parlant de celui-ci, qu'il était
inadmissible. En ces derniers temps la physique a distingué la notion
de _force_ de celle d'_énergie_. Pour les considérations générales que
nous nous sommes proposées, cette distinction est négligeable.


=Unité de la loi de substance.=--Ce qui importe bien davantage, pour
notre conception moniste, c'est de nous convaincre que les deux
grandes doctrines cosmologiques: la loi chimique de la conservation de
la matière et la loi physique de la conservation de la force, forment
un tout indissoluble; les deux théories sont aussi étroitement liées
l'une à l'autre que les deux objets, la _matière_ et la _force_ (ou
énergie). A beaucoup de philosophes et de naturalistes monistes, cette
_unité fondamentale_ des deux lois apparaîtra d'elle-même,
puisqu'elles ne sont que deux aspects différents d'un seul et même
objet, le _Cosmos_; néanmoins cette conviction toute naturelle est
bien loin de jouir de l'adhésion universelle. Elle est, au contraire,
énergiquement combattue par toute la philosophie dualiste, par la
biologie vitaliste, par la psychologie paralléliste;--et même par
beaucoup de monistes (inconséquents!) qui croient trouver une preuve
du contraire dans la «conscience», ou dans l'activité intellectuelle
supérieure de l'homme, ou encore dans d'autres phénomènes de la «libre
vie de l'esprit».

J'insiste donc tout particulièrement sur l'importance fondamentale
d'une loi de substance _unique_, comme expression du lien indissoluble
entre ces deux lois que semblent séparer deux noms distincts. Qu'à
l'origine, les deux n'aient pas été conçues ensemble et qu'on n'ait
pas reconnu leur unité, c'est ce qui ressort déjà du seul fait que les
deux lois ont été découvertes à des époques différentes. La plus
ancienne, plus aisément constatable, la loi fondamentale chimique de
la «constance de la matière», fut posée dès 1789, par LAVOISIER et
grâce à l'emploi général de la balance elle s'éleva au rang de «base
de la chimie exacte». Par contre, la plus récente, beaucoup plus
cachée, la loi fondamentale de la «constance de l'énergie», ne fut
découverte qu'en 1832, par ROBERT MAYER et ne devint qu'avec HELMHOLZ
la «base de la physique exacte». L'unité des deux lois fondamentales,
encore souvent contestée aujourd'hui, est exprimée par beaucoup de
naturalistes convaincus, sous cette dénomination de «Loi de la
conservation de la force et de la matière».

J'ai depuis longtemps proposé d'exprimer cette loi fondamentale par la
formule plus courte et plus commode de _loi de substance_ ou de «loi
fondamentale cosmologique»; on pourrait l'appeler aussi _loi
universelle_ ou loi de constance ou encore «axiome de constance de
l'univers»; au fond, elle dérive nécessairement du _principe de
causalité_[43].

  [43] E. HAECKEL, _Monisme_ (1892); _Ursprung des Menschen_
  (1898).


=Notion de substance.=--Le premier penseur qui introduisit dans la
science la «notion de substance», terme tout _moniste_ et qui en
reconnut la partie fondamentale, ce fut le grand philosophe SPINOZA;
son ouvrage principal parut peu après sa mort précoce en 1677, juste
cent ans avant que LAVOISIER, au moyen du grand instrument chimique,
la balance, démontrât expérimentalement la constance de la matière.
Dans la grandiose conception panthéiste de Spinoza la notion du
_Monde_ (_universum_, Cosmos) s'identifie avec la notion totale de
_Dieu_; cette conception est en même temps le plus pur et le plus
raisonnable _monisme_, et le plus intellectuel, le plus abstrait
_monothéisme_. Cette _universelle substance_ ou ce «divin être
cosmique» nous montre deux aspects de sa véritable essence, deux
_attributs_ fondamentaux: la _matière_ (la substance-matière est
infinie et _étendue_) et l'_esprit_ (la substance-énergie comprenant
tout et _pensante_). Toutes les fluctuations qu'a subies plus tard la
notion de substance, proviennent, par une analyse logique, de cette
suprême notion fondamentale de SPINOZA que je considère, d'accord avec
GOETHE, comme une des pensées les plus hautes, les plus profondes et
les plus vraies de tous les temps. Tous les objets divers de
l'Univers, que nous pouvons connaître, toutes les formes individuelles
d'existence ne sont que des formes spéciales et passagères de la
substance, des _accidents_ ou des _modes_. Ces _modes_ sont des objets
corporels, des corps matériels, lorsque nous les considérons sous
l'attribut de l'_étendue_ (comme «remplissant l'espace»); au
contraire, ce sont des forces ou des idées lorsque nous les
considérons sous l'attribut de la _pensée_ (de l'«énergie»). C'est à
cette conception fondamentale de SPINOZA que notre monisme épuré
revient après deux cents ans; pour nous aussi la _matière_ (ce qui
remplit l'espace) et l'_énergie_ (la force motrice) ne sont que deux
attributs inséparables d'une seule et même substance.


=La notion de substance kinétique= (principe originel de la
vibration).--Parmi les diverses modifications que la notion
fondamentale de substance, par son alliance avec l'atomistique
régnante, a traversée, dans la physique moderne, indiquons seulement
brièvement deux théories qui divergent à l'extrême: la kinétique et la
pyknotique. Ces deux théories de la substance s'accordent à
reconnaître que toutes les diverses forces de la nature peuvent être
ramenées à une force primitive commune: pesanteur et chimisme,
électricité et magnétisme, lumière et chaleur, etc., ne sont que
divers modes de manifestations, divers modes de force ou _dynamodes_
d'une _force primitive_ unique (prodynamis). Cette unique force
primitive générale est la plupart du temps conçue comme un mouvement
oscillatoire des plus petites parties de la masse, comme une
_vibration des atomes_. Les atomes eux-mêmes, d'après la «notion de
substance kinétique» courante, sont des particules corporelles,
mortes, discrètes, qui vibrent dans l'espace vide et agissent à
distance. Le véritable et illustre fondateur de cette théorie
kinétique de la substance est le grand mathématicien NEWTON, à qui
l'on doit la découverte de la _loi de gravitation_. Dans son principal
ouvrage, _Philosophiae naturalis principia mathematica_ (1687), il
démontra que l'Univers tout entier était régi par une seule et même
loi fondamentale, celle de l'_attraction de la masse_, d'où il suit
que la gravitation reste constante; l'attraction des deux particules
de matière est toujours en rapport direct de leur masse et en rapport
inverse du carré de leur distance. Cette _force de pesanteur_ générale
provoque aussi bien la chute de la pomme et le flux de la mer que la
rotation des planètes autour du soleil et les mouvements cosmiques de
tous les corps de l'univers. L'immortel mérite de NEWTON c'est d'avoir
établi définitivement cette loi de gravitation et d'en avoir trouvé
une formule mathématique inattaquable. Mais cette _formule
mathématique morte_ à laquelle les naturalistes, ici comme dans
beaucoup d'autres cas, s'attachent par dessus tout, nous donne
simplement la démonstration _quantitative_ de la théorie; elle ne nous
fait pas entrevoir le moins du monde la nature _qualitative_ des
phénomènes. L'immédiate _action à distance_ que NEWTON déduisit de sa
loi de gravitation et qui est devenue un des dogmes les plus
importants et les plus dangereux de la physique ultérieure, ne nous
fournit pas le moindre aperçu sur les vraies causes de l'attraction
des masses; bien plus, elle nous barre le chemin qui pourrait nous
conduire vers ces causes. Je présume que les spéculations de NEWTON
sur sa mystérieuse action à distance n'ont pas peu contribué à
entraîner le pénétrant mathématicien anglais dans l'obscur labyrinthe
de rêverie mystique et de superstition théiste, dans lequel il a passé
les 34 dernières années de sa vie; il a même fini par construire des
hypothèses métaphysiques sur les prophéties de Daniel et sur les
stupides fantaisies de la révélation de saint Jean.


=La notion de substance pyknotique= (Principe originel de condensation
ou pyknose).--La théorie moderne de la _densation_ ou théorie de la
substance pyknotique est en contradiction radicale avec la théorie
courante de la _vibration_ ou théorie de la substance kinétique. La
première a été exposée le plus explicitement par J. G. VOGT, dans son
ouvrage fécond en aperçus, sur _La nature de l'électricité et du
magnétisme fondée sur la notion d'une substance unique_ (1891). VOGT
admet comme force originelle générale du Cosmos, comme _prodynamie_
universelle, non pas la _vibration_ des particules de matière, se
mouvant dans l'espace vide, mais la _condensation_ ou densation
individuelle d'une substance unique qui remplit continuellement tout
l'espace infini, c'est-à-dire ininterrompu et sans intervalles vides;
la seule forme d'action mécanique (_agens_) inhérente à cette
substance consiste en ce que, par l'effort de condensation (ou
contraction), il se produit d'infiniment petits centres de
condensation, qui peuvent, il est vrai, varier de densité et par suite
de volume, mais qui, en eux-mêmes, demeurent constants. Ces minuscules
parties individuelles de l'universelle substance, ces centres de
condensation qu'on pourrait appeler pyknatomes correspondent, d'une
façon générale, aux atomes primitifs ou dernières particules,
discrètes, de la matière dans la notion de substance kinétique, mais
ils s'en distinguent essentiellement en ce qu'ils possèdent sensation
et tendance (ou mouvement volontaire sous sa forme la plus primitive),
c'est-à-dire qu'en un certain sens ils ont une _âme_--souvenir de la
doctrine du vieil EMPÉDOCLE sur «l'amour et la haine des éléments». De
plus, ces «atomes animés» n'errent pas dans l'espace vide, mais dans
cette substance intermédiaire, continue, infiniment subtile qui
constitue la partie non condensée de la substance primitive. Grâce à
certaines «_constellations_, centres de troubles ou systèmes
déformateurs», des masses de centres de condensation marchent
rapidement les uns vers les autres pour constituer une grande étendue
et arrivent à l'emporter en poids sur les masses environnantes. Par
là, la substance qui, à l'état de repos primitif, possédait partout la
même densité moyenne, se sépare ou se différencie en deux éléments
principaux: les centres de déformation qui dépassent la densité
moyenne _positivement_, par la pyknose, constituent les _masses_
pondérables des corps cosmiques (ce qu'on appelle la «matière
pondérable»); la substance intermédiaire plus subtile, à son tour, qui
en dehors des centres remplit l'espace et la densité moyenne
_négativement_, constitue _l'éther_ (matière impondérable). La
conséquence de cette séparation entre la masse et l'éther est une
lutte sans trêve entre ces deux partis antagonistes de la substance et
cette lutte est la cause de tous les processus physiques. La _masse_
positive, véhicule du sentiment de plaisir, s'efforce toujours
davantage de compléter le processus de condensation commencé et réunit
les plus hautes valeurs d'énergie _potentielle_; l'éther _négatif_, au
contraire, s'oppose dans la même proportion, à toute élévation de sa
tension et du sentiment de déplaisir qui y est attaché; il réunit les
plus hautes valeurs d'énergie _actuelle_.

Nous serions entraînés trop loin si nous voulions exposer plus à fond
la profonde théorie de la condensation de $1; le lecteur que la
question intéresserait devra chercher à comprendre les groupes
d'idées dont la difficulté tient au sujet lui-même, dans l'extrait
populaire, écrit avec clarté, qui résume le second volume de l'ouvrage
cité. Je suis, quant à moi, trop peu familier avec la physique et les
mathématiques pour pouvoir séparer leurs bons et leurs mauvais côtés;
je crois pourtant que cette notion de la substance _pyknotique_, pour
tous les biologistes convaincus de l'_unité de la nature_, pourra
paraître à maints égards plus acceptable que la notion de substance
_kinétique_ actuellement régnante. Un malentendu pourra aisément
résulter de ceci: que VOGT pose son processus cosmique de
condensation, en contradiction radicale avec le phénomène général du
_mouvement_, entendant par là la _vibration_ au sens de la physique
moderne. Mais son hypothétique «condensation» (pyknosis), implique
aussi bien le _mouvement_ de la substance que l'hypothétique
«vibration»; seulement le mode de mouvement et l'attitude des
particules de substance qui se meuvent, sont tout autres dans la
première hypothèse que dans la seconde. D'ailleurs, la théorie de la
condensation ne supprime aucunement la théorie de la vibration dans
son ensemble, elle en écarte seulement une importante partie.

La physique moderne, à l'heure qu'il est, s'en tient encore presque
toute, timidement, à l'ancienne théorie de la vibration, à la notion
de l'action immédiate à distance et de l'éternelle vibration des
atomes morts dans l'espace vide; elle rejette, par suite, la théorie
pyknotique. Quand même cette dernière serait encore très imparfaite et
quand bien même les spéculations originales de VOGT seraient souvent
des erreurs, je regarderais cependant comme un grand mérite de la part
de ce philosophe naturaliste, qu'il ait éliminé les principes
inadmissibles de la théorie de la substance kinétique. D'après ma
manière de voir personnelle, et d'après celle aussi de beaucoup
d'autres naturalistes penseurs, je voudrais maintenir, dans la théorie
de la substance pyknotique de VOGT, les principes suivants qui y sont
contenus et que je tiens pour indispensables à toute conception de la
substance vraiment _moniste_, comprenant vraiment tout le domaine de
la nature organique et inorganique: I. Les deux éléments principaux de
la substance, la masse et l'éther, ne sont pas morts et mus seulement
par des forces extérieures, mais ils possèdent la sensation et la
volonté (naturellement au plus bas degré!); ils éprouvent du plaisir
dans la condensation, du déplaisir dans la tension; ils tendent vers
la première et luttent contre la seconde. II. Il n'y a pas d'espace
vide; la partie de l'espace infini que n'occupent pas les
atomes-masses est remplie par l'éther. III. Il n'y a pas d'action
immédiate à distance à travers l'espace vide; toute action des masses
corporelles l'une sur l'autre résulte soit d'un contact immédiat, par
rapprochement des masses, soit d'une transmission par l'éther.


=La notion dualiste de substance.=--Les deux théories de la substance
que nous venons d'opposer l'une à l'autre, sont, en principe, toutes
deux _monistes_, puisque la différence entre les deux éléments
principaux de la substance (masse et éther) n'est pas primitive; il
faut en outre admettre un contact et une réciprocité d'action directs
et permanents entre les deux substances. Il en est tout autrement dans
les théories _dualistes_ de la substance qui prévalent, aujourd'hui
encore, dans la philosophie idéaliste et spiritualiste; elles sont
d'ailleurs soutenues par l'influente théologie, en tant du moins que
celle-ci intervient dans ces spéculations métaphysiques. D'après ces
théories, il faudrait distinguer dans la substance deux éléments
principaux tout à fait différents: l'un _matériel_, l'autre
_immatériel_. La _substance matérielle_ constitue le _monde des
corps_, dont l'étude est l'objet de la physique et de la chimie: c'est
pour elle seule que vaut la loi de la conservation de la matière et de
l'énergie (en tant, du moins, qu'on ne la croit pas «tirée du néant»
ou qu'on n'invoque pas de miracle quelconque!). La _substance
immatérielle_, au contraire, constitue le _monde des esprits_ dans
lequel cette loi n'a pas cours; ici, les lois de la physique et de la
chimie, ou bien sont sans valeur ou bien sont subordonnées à la
«force vitale», ou à la «volonté libre», à la «toute-puissance divine»
ou autres fantômes qui n'ont rien à voir avec la _science_ critique. A
vrai dire, ces erreurs absolues n'ont plus besoin aujourd'hui d'être
réfutées; car jusqu'à ce jour l'expérience ne nous a appris à
connaître aucune _substance immatérielle_, aucune force qui ne soit
pas liée à une matière, aucune forme d'énergie qui ne s'effectue pas
au moyen de mouvements de la matière, soit de la masse, soit de
l'éther, soit des deux éléments à la fois. Même les formes d'énergie
les plus compliquées et les plus parfaites que nous connaissions, la
vie psychique des animaux supérieurs, la pensée et la raison humaines,
reposent sur des processus matériels, sur des changements dans le
neuroplasma des cellules ganglionnaires; on ne peut pas les concevoir
sans cela. J'ai déjà démontré (chap. XI) que l'hypothèse physiologique
d'une «substance âme» spéciale, immatérielle, était inadmissible.


=Masse ou matière corporelle= (matière pondérable).--La science de
cette partie _pondérable_ de la matière fait avant tout l'objet de la
_chimie_. Les extraordinaires progrès théoriques accomplis par cette
science au cours du XIXe siècle, et l'influence inouïe qu'ils ont
exercée dans tous les domaines de la vie pratique,--sont connus de
tous. Nous nous contenterons donc de quelques remarques à propos des
plus importantes questions théoriques touchant la nature de la masse.
La chimie analytique est parvenue, on le sait, à ramener les
innombrables corps de la nature, en les dissociant, à un petit nombre
de substances premières ou _éléments_, c'est-à-dire de corps simples
qu'on ne peut plus dissocier. Le nombre de ces éléments s'élève
environ à soixante-dix. Il n'y en a qu'une petite fraction (en somme,
quatorze), qui soient répandus sur toute la terre et qui sont d'une
grande importance; la majeure partie consiste en éléments rares et peu
importants (c'est le cas pour la plupart des métaux). La _parenté_
entre certains de ces éléments qui constituent des _groupes_ et les
rapports remarquables qui existent entre leurs poids atomiques (ainsi
que l'ont démontré L. MEYER et MENDELEJEFF, dans leur _système
périodique des éléments_), rendent très vraisemblable que ces éléments
ne sont pas des _espèces absolument fixes de la matière_, qu'ils ne
sont pas des grandeurs éternellement constantes. Dans ce système, on a
réparti les soixante-dix éléments en huit groupes principaux et on les
a ordonnés, à l'intérieur de ceux-ci, d'après la grandeur de leurs
poids atomiques, de sorte que les éléments chimiques analogues forment
des séries de familles. Les rapports entre corps d'un même groupe dans
le système naturel des éléments rappellent, d'une part, les phénomènes
analogues que présentent les divers composés du carbone; d'autre part,
les rapports entre groupes parallèles que nous observons dans le
système naturel des espèces végétales et animales. De même que, dans
ce dernier cas, la «parenté» entre formes analogues provient de la
descendance commune de formes ancestrales plus simples--de même, il
est très probable que la même explication vaut pour les familles et
les ordres d'éléments. Nous pouvons donc admettre que les «éléments
empiriques» actuels ne sont pas véritablement des _espèces fixes de la
matière_, simples et constantes, mais qu'elles sont, dès l'origine,
composées d'atomes primitifs simples, tous identiques, dont le nombre
et la position varient seuls. Les spéculations de G. WENDT, W. PREYER,
W. CROOKES et d'autres, ont montré de quelle manière on pouvait
concevoir que tous les éléments se soient différenciés à partir d'une
seule et unique _matière première_, le _prothyl_.


=Atomes et éléments.=--Il faut bien distinguer la _théorie des atomes_
actuelle, telle qu'elle apparaît à la chimie comme un auxiliaire
indispensable, de l'ancien _atomisme_ philosophique, tel que
l'enseignaient déjà, il y a plus de deux mille ans, les philosophes
monistes éminents de l'antiquité: LEUCIPPE, DÉMOCRITE et LUCRÈCE: cet
atomisme se compléta et prit plus tard une nouvelle direction, grâce à
DESCARTES, HOBBES, LEIBNITZ et autres philosophes éminents. Il n'a
été donné de l'_empirisme moderne_ une conception précise et
acceptable, un _fondement empirique_ qu'en 1808, par le chimiste
anglais DALTON qui posa la «loi des proportions simples et multiples»
dans la formation des combinaisons chimiques. Il détermina d'abord les
_poids atomiques des divers éléments_, posant ainsi la _base exacte_,
inébranlable, sur laquelle reposent les nouvelles théories chimiques;
celles-ci sont toutes _atomistes_ en tant qu'elles admettent que les
éléments sont composés de particules identiques, minuscules,
discrètes, qu'on ne peut dissocier. Le problème de la _nature_ propre
des atomes, de leur forme, de leur grandeur, la question de savoir
s'ils sont animés restent d'ailleurs hors de cause; car ces qualités
sont hypothétiques; au contraire, le _chimisme_ des atomes ou leurs
«affinités chimiques», c'est-à-dire la proportion constante dans
laquelle ils se combinent avec les atomes d'autres éléments[44],--est
tout empirique.

  [44] E. HAECKEL. _Le Monisme_, 1892, traduction française.


=Affinités électives des éléments.=--L'attitude variable des éléments
isolés à l'égard les uns des autres, ce que la chimie désigne du nom
d'«affinité», est une des propriétés les plus importantes de la masse
et se manifeste par les divers rapports de quantité ou proportions
dans lesquelles s'effectue leur combinaison, et dans l'intensité avec
laquelle elle se produit. Tous les degrés d'inclination, depuis la
plus complète indifférence, jusqu'à la plus violente passion,
s'observent dans l'attitude chimique des divers éléments à l'égard les
uns des autres, de même que dans la psychologie de l'homme et en
particulier dans l'inclination des deux sexes l'un pour l'autre, le
même phénomène joue un grand rôle. GOETHE a rapproché, comme on sait,
dans son roman classique les _Affinités électives_, les rapports entre
deux amoureux des phénomènes de même nature, qui interviennent dans
les combinaisons chimiques. L'irrésistible passion qui entraîne
Edouard vers la sympathique Ottilie, Pâris vers Hélène, et qui
triomphe de tous les obstacles de la raison et de la morale est la
même puissante force d'attraction «inconsciente» qui, lors de la
fécondation des oeufs animaux ou végétaux, pousse le spermatozoïde
vivant à pénétrer dans l'ovule; c'est encore le même mouvement violent
par lequel deux atomes d'hydrogène et un atome d'oxygène s'unissent
pour former une molécule d'eau. Cette foncière _Unité des affinités
électives dans toute la nature_, depuis le processus chimique le plus
simple, jusqu'au plus compliqué des romans d'amour, a été reconnue dès
le Ve siècle avant Jésus-Christ, par le grand philosophe naturaliste
grec, EMPÉDOCLE, dans sa doctrine de _l'amour et de la haine des
éléments_. Elle est confirmée par les intéressants progrès de la
_psychologie cellulaire_, dont la haute importance n'a été entrevue
qu'en ces trente dernières années. Nous appuyons là-dessus notre
conviction que les _atomes_, déjà, possèdent sous leur forme la plus
simple, la sensation et la volonté--ou plutôt: le _sentiment_
(Aesthesis) et l'_effort_ (tropesis)--c'est-à-dire une _âme_
universelle sous sa forme la plus primitive. Mais on en peut dire
autant des molécules ou particules de matière constituées par la
réunion de deux ou plusieurs atomes. Par la combinaison, enfin, de
diverses de ces molécules se produisent d'abord les combinaisons
chimiques simples, puis les plus complexes, dans lesquelles le même
jeu se répète sous une forme plus compliquée.


=Ether= (_Matière impondérable_).--L'étude de cette partie
_impondérable_ de la matière est avant tout l'objet de la _physique_.
Après avoir depuis longtemps admis l'existence d'un médium infiniment
subtil, remplissant l'espace en dehors de la matière et avoir invoqué
cet «éther» pour expliquer divers phénomènes (la _lumière_
surtout)--ce n'est qu'en la seconde moitié du XIXe siècle qu'on est
parvenu à connaître plus exactement cette merveilleuse substance et ce
progrès se rattache aux surprenantes découvertes empiriques faites
dans le domaine de l'_électricité_, à leur connaissance expérimentale,
à leur compréhension théorique et à leur application pratique.
Signalons en premier lieu ici, comme ayant frayé les voies, les
recherches célèbres d'HENRI HERTZ, à Bonn (1888); on ne saurait trop
déplorer la mort précoce de ce jeune physicien de génie qui donnait
les plus grandes espérances; c'est là, comme la mort trop prématurée
de SPINOZA, de RAPHAËL, de SCHUBERT et de tant d'autres jeunes gens de
génie, un de ces _faits brutaux_ dans l'histoire de l'humanité qui,
par eux-mêmes, suffisent déjà complètement à réfuter le mythe
inadmissible d'une «Sage Providence» et d'un «Père céleste qui ne
serait qu'amour».


=L'existence de l'éther= ou de l'_éther cosmique_, comme matière
réelle, est aujourd'hui (depuis douze ans) un _fait positif_. On peut,
il est vrai, lire aujourd'hui encore que l'éther est une «pure
hypothèse»; cette affirmation erronée est répétée, non seulement par
des philosophes et des écrivains populaires qui ne sont pas au courant
des faits, mais encore par quelques «prudents physiciens exacts». Mais
on devrait, tout aussi légitimement, nier l'existence de la matière
pondérable, de la masse. Sans doute, il y a aujourd'hui encore des
métaphysiciens qui en viennent là et dont la suprême sagesse consiste
à nier (ou du moins à révoquer en doute) la réalité du monde
extérieur; d'après eux, il n'existe, en somme, qu'un seul être réel, à
savoir leur chère personne ou plutôt l'âme immortelle qu'elle
renferme. Quelques physiologistes éminents ont même, en ces derniers
temps, accepté ce point de vue ultra idéaliste qui avait déjà été
développé dans la métaphysique de DESCARTES, BERKELEY, FICHTE et
autres; ils affirment dans leur _psychomonisme_: «Il n'existe qu'une
chose et c'est mon âme». Cette affirmation spiritualiste hardie nous
semble reposer sur une déduction fausse tirée de la remarque très
juste de KANT: à savoir que nous ne pouvons connaître du monde
extérieur que les phénomènes rendus possibles par nos _organes_
humains de connaissance, le cerveau et les organes des sens. Mais si,
par leur fonctionnement, nous ne pouvons atteindre qu'à une
connaissance imparfaite et limitée du monde des corps, cela ne nous
donne pas le droit d'en nier l'existence. Pour moi du moins, l'éther
_existe_ aussi certainement que la masse, aussi certainement que
moi-même lorsque je réfléchis et que j'écris sur ces questions. Si
nous nous convainquons de la réalité de la _matière_ pondérable, par
la mesure et le poids, par des expériences mécaniques et chimiques,
nous pouvons tout aussi bien nous convaincre de l'existence de
l'_éther_ impondérable, par les expériences d'optique et
d'électricité.


=Nature de l'éther.=--Bien qu'aujourd'hui presque tous les physiciens
considèrent l'existence réelle de l'éther comme un fait positif, et
bien que nous connaissions très exactement, grâce à d'innombrables
expériences (surtout d'optique et d'électricité) les nombreux _effets_
de cette matière merveilleuse,--cependant nous ne sommes pas encore
parvenus à connaître avec clarté et certitude sa vraie _nature_. Au
contraire, aujourd'hui encore, les opinions des physiciens les plus
éminents, qui ont spécialement étudié la question, divergent
profondément; elles se contredisent même sur les points les plus
importants. Chacun est donc libre d'adopter, parmi les hypothèses
contradictoires, celle qui sera le plus conforme à son degré de
connaissance et à la force de son jugement (qui tous deux resteront
toujours très imparfaits). L'opinion à laquelle j'en suis venu après
avoir mûrement réfléchi (et bien que je ne sois qu'un _dilettante_ sur
ce terrain), peut être résumée dans les huit propositions suivantes:

I. L'éther remplit, sous forme de _matière continue_, tout l'espace
cosmique, en tant que celui-ci n'est pas occupé par la masse (ou
matière pondérable); il comble en outre tous les intervalles laissés
entre les atomes de celle-ci; II. L'éther ne possède probablement
encore _aucun chimisme_ et n'est pas encore composé d'atomes, comme la
masse; si l'on admet qu'il est composé d'atomes identiques, infiniment
petits (par exemple de petites sphères d'éther de même grandeur), on
doit alors admettre aussi qu'entre celles-ci, il existe encore quelque
chose d'autre, soit l'«espace vide», soit un troisième médium tout à
fait inconnu, un _Interéther_ tout hypothétique; le problème de son
essence soulèverait les mêmes difficultés que lorsqu'il s'agissait de
l'éther (_in infinitum_); III. L'hypothèse d'un espace vide et d'une
action à distance immédiate, n'étant plus guère possible dans l'état
actuel de la science (ou du moins, ne conduisant à aucune claire
conception moniste), j'admets une _structure particulière de l'éther_
qui ne serait pas atomistique comme celle de la masse pondérable et
qu'on pourrait provisoirement concevoir (sans définition plus
précise), comme une structure _éthérique_ ou _dynamique_. IV. L'_état
d'agrégat_ de l'éther, par suite de cette hypothèse, serait également
particulier et différent de celui de la masse; il ne serait ni gazeux,
ni solide, comme le soutiennent certains physiciens; la meilleure
façon de se le représenter, c'est peut-être de le comparer à une gelée
infiniment ténue, élastique et légère. V. L'éther est une _matière
impondérable_, en ce sens que nous ne possédons aucun moyen de
déterminer expérimentalement son poids; s'il en a réellement un, ce
qui est très vraisemblable, ce poids est infiniment petit et échappe à
la mesure de nos plus fines balances. Quelques physiciens ont essayé
de calculer le poids de l'éther d'après l'énergie des ondes
lumineuses; ils ont trouvé qu'il était quinze trillions de fois plus
petit que celui de l'air atmosphérique; en tous cas, une sphère
d'éther du même volume que la terre pèserait _au moins_ 250 livres
(?). VI. L'état d'agrégat de l'éther peut probablement (en vertu de la
théorie pyknotique), dans des conditions déterminées par une
condensation croissante, passer à l'état gazeux de la masse, de même
que celui-ci, par un refroidissement croissant, pourra redevenir
liquide et ensuite solide. VII. Ces _états d'agrégat de la matière_
s'ordonnent par conséquent (ce qui est très important pour la
_Cosmogénie_ moniste), suivant une série génétique continue, nous en
distinguerons cinq moments: 1º L'état éthérique; 2º le gazeux; 3º le
liquide; 4º le liquide-solide (dans le plasma vivant); 5º l'état
solide. VIII. L'éther est infini et incommensurable tout comme
l'espace qu'il remplit; il est éternellement en mouvement. Ce _motus
propre de l'éther_ (qu'on le conçoive comme une vibration, une
tension, une condensation, etc.), en réciprocité d'action avec les
mouvements de la masse (gravitation), est la cause dernière de tous
les phénomènes.


=Ether et masse.=--«La colossale question de la nature de l'éther»
ainsi qu'HERTZ la nomme avec raison, comprend celle de ses rapports
avec la masse; car ces deux éléments principaux de la matière sont non
seulement partout en contact extérieur très intime, mais encore en
continuelle _réciprocité d'action_ dynamique. On peut répartir les
phénomènes naturels les plus généraux, désignés par la physique sous
le nom de forces naturelles ou de «fonctions de la matière», en deux
groupes, dont l'un comprend _surtout_ (mais pas exclusivement) les
fonctions de l'éther, l'autre celles de la masse; on obtient alors le
schéma suivant que j'ai donné (1892) dans le _Monisme_:


Univers (= Nature = Substance = Cosmos)

  I. =Éther= (IMPONDERABILE          | II. =Masse= (PONDERABLE, SUBSTANCE
  A L'ÉTAT DE TENSION)               | A L'ÉTAT DE CONDENSATION)
                                     |
                                     |
  1. _Etat d'agrégat_: éthérique (ni | 1. _Etat d'agrégat_: pas éthérique
  gazeux, ni liquide, ni solide).    | (mais gazeux, liquide ou
                                     | solide).
                                     |
  2. _Structure_: pas atomique,      | 2. _Structure_: atomique,
  continue, composée de particules   | discontinue, composée d'infiniment
  discrètes (atomes).                | petites particules (atomes)
                                     | discrètes.
                                     |
  3. _Fonctions principales_:        | 3. _Fonctions principales_:
  lumière, chaleur rayonnante,       | pesanteur, inertie, chaleur
  électricité, magnétisme.           | latente, chimisme.


Les deux groupes de fonctions de la matière, opposés l'un à l'autre
dans ce schéma, peuvent en quelque mesure être regardés comme
résultant de la première division du travail de la matière, comme
l'_ergonomie primaire de la matière_. Mais cette distinction ne marque
pas une séparation absolue entre les deux groupes opposés; au
contraire, tous deux restent unis, conservent un lien et demeurent
partout en constante réciprocité d'action. Les processus optiques et
électriques de l'éther sont, comme on sait, étroitement liés aux
changements mécaniques et chimiques de la masse; la chaleur rayonnante
de celui-là passe directement à l'état de chaleur latente ou chaleur
mécanique de celle-ci; la gravitation ne peut agir sans que l'éther ne
serve d'intermédiaire à l'attraction des atomes séparés, puisque nous
ne saurions admettre d'action à distance. La transformation d'une des
formes de l'énergie en l'autre, démontrée par la loi de la
conservation de la force confirme en même temps la constante
réciprocité d'action entre les deux parties essentielles de la
substance, l'_éther_ et la _masse_.


=Force et énergie.=--La grande loi fondamentale de la nature, que nous
plaçons sous le nom de loi de substance en tête de toutes les
considérations d'ordre physique, a été désignée originellement, par R.
MEYER qui la formula (1842) et par HELMHOLZ qui la développa (1847),
sous le nom de _loi de la conservation de la force_. Dix ans
auparavant, déjà, un autre naturaliste allemand, FR. MOHR, de Bonn, en
avait clairement exposé l'essentiel (1837). Plus tard, la physique
moderne sépara l'ancienne notion de _force_ de celle d'_énergie_, dont
elle ne se séparait pas à l'origine. Aussi cette même loi est-elle
ordinairement désignée aujourd'hui du nom de loi de la _constance de
l'énergie_. Pour l'étude générale, dont je dois me contenter ici et
pour le grand principe de la «conservation de la substance», cette
distinction subtile n'entre pas en ligne de compte. Le lecteur que
cette question intéresserait en trouverait une explication très
claire, par exemple, dans le travail remarquable du physicien anglais
TYNDALL, sur «la loi fondamentale de la nature»[45]. La portée
universelle de cette grande loi cosmologique y est bien mise en
lumière, de même que son application aux problèmes les plus
importants, dans les domaines les plus différents. Nous nous
contenterons de relever ici le fait important qu'aujourd'hui le
«principe de l'énergie» et la certitude de l'unité des forces
naturelles qui s'y rattache, ainsi que leur origine commune, sont
reconnus par tous les physiciens compétents et considérés comme le
progrès le plus important de la physique au XIXe siècle. Nous savons
aujourd'hui que la chaleur est une forme de _mouvement_ au même titre
que le son, l'électricité au même titre que la lumière et le chimisme
au même titre que le magnétisme. Nous pouvons, par des procédés
appropriés, transformer une de ces forces en l'autre et nous
convaincre ainsi, en mesurant avec exactitude, que jamais il ne se
perd la plus petite particule de leur somme totale.

  [45] JOHN TYNDALL: _Fragments d'histoire naturelle_.


=Force de tension et force vive= (_énergie potentielle et énergie
actuelle_).--La somme totale de la force ou énergie dans l'univers
reste constante, quels que soient les phénomènes qui nous frappent;
elle est éternelle et infinie comme la matière, à laquelle elle est
liée indissolublement. Tout le jeu de la nature consiste en
l'alternance du repos apparent avec le mouvement; mais les corps
immobiles possèdent une quantité indestructible de force, tout comme
les corps en mouvement. Dans le mouvement lui-même, la force de
tension des premiers se transforme en la force vive des seconds. «Le
principe de la conservation de la force concernant aussi bien la
répulsion que l'attraction, énonce l'affirmation que la valeur
mécanique des forces de tension et des forces vives dans le monde
matériel, est une quantité constante. En un mot, le capital de force
de l'univers se compose de deux parties qui, d'après un rapport de
valeur déterminé, peuvent se transformer l'une en l'autre. La
diminution de l'une entraîne l'augmentation de l'autre; la valeur
totale de la somme reste cependant immuable». La _force de tension_ ou
_énergie potentielle_ et la _force vive_ ou _énergie actuelle_ se
transforment continuellement l'une en l'autre, sans que la somme
totale infinie de force, dans l'univers infini, éprouve jamais la
moindre perte.


=Unité des forces de la nature.=--Après que la physique moderne eût
posé la loi de substance à propos des rapports très simples des corps
inorganiques, la physiologie en démontra la valeur générale dans le
domaine tout entier de la nature organique. Elle montra que toutes les
fonctions vitales de l'organisme--sans exception!--reposent sur un
continuel _échange de forces_ et sur l'«échange de matériaux» qui s'y
rattache, aussi bien que les processus les plus simples de ce qu'on
appelle la «nature inanimée». Non seulement la croissance et la
nutrition des plantes et des animaux, mais encore leurs fonctions de
sensation et de mouvement, leur activité sensorielle et leur vie
psychique,--ont pour base la transformation de la force de tension en
force vive et inversement. Cette loi suprême régit encore les
phénomènes les plus parfaits du système nerveux qu'on désigne, chez
les animaux supérieurs et chez l'homme, sous le nom de _vie
intellectuelle_.


=Toute-puissance de la loi de substance.=--Notre ferme conviction
moniste, que la loi fondamentale cosmologique vaut universellement
dans la _nature entière_, est de la plus haute importance. Car non
seulement elle démontre _positivement_ l'unité foncière du Cosmos et
l'enchaînement causal de tous les phénomènes que nous pouvons
connaître, mais elle réalise, en outre, _négativement_, le suprême
progrès intellectuel, la chute définitive des _trois dogmes centraux
de la métaphysique_: «Dieu, la liberté et l'immortalité». En tant que
la loi de substance nous démontre que partout les phénomènes ont des
causes mécaniques, elle se rattache à la _loi générale de causalité_.



La loi de substance ou loi nouvelle

A LA LUMIÈRE DE LA PHILOSOPHIE DUALISTE

ET DE LA PHILOSOPHIE MONISTE

  =Dualisme=                             =Monisme=
  (CONCEPTION TÉLÉOLOGIQUE)              (CONCEPTION MÉCANISTE)


  1. _Le monde_ (Cosmos) comprend        1. _Le monde_ (Cosmos) ne comprend
  deux domaines distincts, celui         qu'un seul et unique
  de la _nature_ (des corps matériels)   domaine: le _royaume de la
  et celui de l'_esprit_ (du             substance_; ses deux attributs
  monde psychique immatériel).           inséparables sont la _matière_
                                         (substance étendue) et l'_énergie_
                                         (la force efficiente).

  2. Par suite, le royaume de la         2. Par suite, le royaume tout
  science se divise en deux domaines     entier de la science, forme un
  distincts: _sciences naturelles_       domaine, unique; les sciences
  (théorie empirique des                 dites _de l'esprit_ ne sont que
  processus mécaniques) et _sciences     certaines parties des _sciences
  de l'esprit_ (théorie transcendentale  naturelles_ universelles; toute
  des processus psychiques).             véritable science repose sur
                                         l'empirisme, non sur la
                                         transcendance.

  3. La connaissance des _phénomènes     3. La connaissance de _tous_ les
  naturels_ s'acquiert par               phénomènes (aussi bien de la
  la méthode _empirique_, par            _nature_ que de la vie de
  l'observation, l'expérience et         l'_esprit_) s'acquiert
  l'association des représentations.     exclusivement par la méthode
  La connaissance des _phénomènes        _empirique_ (par le
  de l'esprit_, au contraire,            travail de nos organes des sens
  n'est possible que par                 et de notre cerveau). Toute
  des procédés surnaturels, par          prétendue _révélation_ ou
  la _révélation_.                       transcendance repose sur une
                                         _illusion_, consciente ou
                                         inconsciente.

  4. La _loi de substance_ avec ses      4. _La loi de substance_ a une
  _deux_ parties (Conservation de        valeur absolument _universelle_,
  la matière et de l'énergie) n'a        aussi bien dans le domaine de
  de valeur que dans le domaine          la _nature_ que dans celui de
  de la _nature_; c'est ici seulement    l'_esprit_--sans exception!--Même
  que la matière et la force             dans les plus hautes fonctions
  sont indissolublement liées.           intellectuelles (représentation
  Dans le domaine de l'_esprit_,         et pensée) le travail des
  par contre, l'activité de l'âme        cellules nerveuses efficientes
  est libre et n'est pas liée à des      est aussi nécessairement
  changements physico-chimiques          lié aux changements matériels
  dans la substance de ses               de leur substance (plasma
  organes.                               nerveux), que dans tout autre
                                         processus naturel la force
                                         et la matière sont liées l'une
                                         à l'autre.



CHAPITRE XIII

Histoire du développement de l'Univers.

  ÉTUDES MONISTES SUR L'ÉTERNELLE ÉVOLUTION DE
     L'UNIVERS.--CRÉATION, COMMENCEMENT ET FIN DU
     MONDE.--COSMOGÉNIE CRÉATISTE ET COSMOGÉNIE GÉNÉTIQUE.

   La dernière énigme de l'Univers ne sera certes pas résolue par
   les libres esprits de la philosophie moniste à venir. Mais ils
   ne se contenteront plus de prendre l'apparence pour la réalité,
   et l'illusion pour la vérité. La grande loi de l'_évolution_
   prendra la place de l'hypothèse de la création, la croyance à un
   ordre naturel du monde, la place du miracle, la vive et gaie
   réalité, celle de la phrase et de l'imagination, le _monisme_
   conforme à la nature, celle du faux dualisme, l'idéal positif
   (pratique), celle du fol idéal (théorique).

    L. BÜCHNER (1898).



SOMMAIRE DU CHAPITRE XIII

  Notion de création.--Miracle.--Création de l'Univers en général
     et des choses particulières.--Création de la substance
     (créatisme cosmologique).--Déisme: Un jour de la
     création.--Création des choses particulières.--Cinq formes du
     créatisme ontologique.--Notion d'évolution (_genesis_,
     _evolutio_).--I. Cosmogénie moniste.--Commencement et fin du
     monde.--Infinité et éternité de l'Univers. Espace et
     temps.--_Universum perpetuum mobile._ Entropie de
     l'Univers.--II. Géogénie moniste.--Histoire de la terre
     inorganique et histoire organique.--III. Biogénie moniste.
     Transformisme et théorie de la descendance. Lamarck et
     Darwin.--IV. Anthropogénie moniste.--Descendance de l'homme.


LITTÉRATURE

   KANT.--_Allgemeine Naturgeschichte und Theorie des Himmels._
   1755.

   ALEX. HUMBOLDT.--_Kosmos. Entwurf einer physischen
   Weltbeschreibung._ 4 Bd. 1845-1854.

   W. BÖLSCHE.--_Entwicklungsgeschichte der Natur._ 1896.

   CARUS STERNE (E. KRAUSE).--_Werden und Vergehen. Eine
   Entwicklungsgesch. des Naturganzen in gemeinverst. Fassung_ (4te
   Aufl.) Berlin, 1899.

   H. WOLFF.--_Kosmos. Die Weltentwickl. nach monistisch. psychol.
   Prinzipien auf Grundlage der exacten Naturforsch. dargestellt_
   (2 Bd.) Leipzig, 1890.

   K. A. SPECHT.--_Populäre Entwicklungsgeschichte der Welt._

   L. ZEHNDER.--_Die Mechanik des Weltalls._ 1897.

   M. NEUMAYR.--_Erdgeschichte_ (2te Aufl. von V. Uhlig). 1895.

   J. WALTHER.--_Einleit. In die Geologie als historische
   Wissenschaft._

   C. RADENHAUSEN.--_Osiris. Weltgesetze in der Erdgeschichte._

   L. NOIRE.--_Die Welt als Entwickl. des Geistes. Bausteine zu
   einer monistichen Weltanschauung._ 1874.


Entre toutes les énigmes de l'Univers, la plus grande, la plus
difficile à résoudre, celle qui embrasse le plus de problèmes, c'est
celle de l'apparition et du développement de l'Univers, appelée
d'ordinaire d'un mot la _question de la création_. A la solution de
cette énigme, difficile entre toutes, notre XIXe siècle, une fois
encore, a plus contribué que tous ses prédécesseurs; il a même,
jusqu'à un certain point, réussi à la donner. Du moins voyons-nous que
toutes les diverses questions particulières, relatives à la création
sont liées entre elles inséparablement, qu'elles ne forment toutes
qu'un unique et total _problème cosmique universel_--et que la clef
qui donne la solution de cette «question cosmique» nous est fournie
par un seul mot magique: _évolution!_ Les grandes questions de la
création de l'homme, de celle des animaux et des plantes, de celle de
la terre et du soleil, etc., ne sont toutes que des parties de cette
question universelle: Comment l'Univers tout entier est-il apparu?
A-t-il été _créé_ par des procédés surnaturels, ou bien s'est-il
_graduellement produit_ par des procédés naturels? De quelle nature
sont les causes et les procédés de cette évolution? Si nous parvenons
à trouver une réponse certaine à ces questions en ce qui concerne l'un
de ces problèmes _partiels_, nous aurons alors, d'après notre
conception moniste de la nature, trouvé en même temps un flambeau qui
nous éclairera et nous montrera la réponse à ces questions en ce qui
concerne le problème cosmique _tout entier_.


=Création= (_creatio_).--L'opinion presque partout admise, aux siècles
passés, relativement à l'origine du monde, c'était la _croyance à sa
création_. Cette croyance a trouvé des expressions différentes dans
des milliers de légendes et de poëmes intéressants, plus ou moins
fabuleux, dans les _cosmogonies_ et dans les _mythes relatifs à la
création_. Seuls, quelques grands philosophes restèrent réfractaires à
cette croyance, surtout ces admirables libres penseurs de l'antiquité
classique qui, les premiers, conçurent l'idée d'une _évolution_
naturelle. A l'inverse, tous les mythes relatifs à la création
portaient le caractère du _surnaturel_, du merveilleux ou du
transcendant. Incapable de saisir l'essence du monde en elle-même et
d'expliquer l'apparition de ce monde par des causes naturelles, la
raison encore peu développée devait naturellement recourir au
_miracle_. Dans la plupart des légendes relatives à la création, le
miracle s'allie à l'_anthropisme_. De même que l'homme crée ses
oeuvres avec une intention et en faisant preuve d'art, de même le
«Dieu» créateur devait avoir produit le monde conformément à un plan;
l'idée de ce Dieu était presque toujours tout anthropomorphique; il
s'agissait manifestement d'un _créatisme anthropistique_. Le
«tout-puissant créateur du ciel et de la terre», d'après le premier
livre de Moïse et d'après le catéchisme encore aujourd'hui admis, est
conçu créant d'une façon aussi purement humaine que le créateur
moderne d'AGASSIZ ou de REINKE ou que l'intelligent «ingénieur
machiniste» d'autres biologistes contemporains.


=Création de l'Univers en général et des choses particulières=
(_Création de la substance et de ses accidents_).--Pénétrant plus
avant dans la notion merveilleuse de _création_, nous y pouvons
distinguer comme deux actes essentiellement différents, la création
totale de l'Univers en général et la création partielle des choses
particulières, correspondant à la notion, chez SPINOZA, de la
_substance_ (_Universum_) et des _accidents_ (ou modes, «formes
phénoménales» isolées de la substance). Cette distinction est
foncièrement importante; car il y a eu beaucoup de philosophes et des
plus distingués (et il en est encore aujourd'hui) qui admettent la
première création, mais qui rejettent la seconde.


=Création de la substance= (_Créatisme cosmologique_).--D'après cette
théorie de la création, «Dieu a créé le monde en le tirant du néant».
On se représente le «Dieu éternel» (être raisonnable mais immatériel)
comme ayant seul existé, de toute éternité (dans l'espace) sans monde,
jusqu'à ce qu'un beau jour il lui soit venu à l'idée «de créer le
monde». Quelques partisans de cette croyance restreignent à l'extrême
cette activité créatrice de Dieu, la limitant à un acte unique, ils
admettent que le Dieu extra mondain (dont l'activité, en dehors de
cela, reste une énigme!) a créé, à un instant donné, la substance,
qu'il lui a conféré la capacité de se développer à l'extrême et puis
qu'il ne s'est plus jamais occupé d'elle. Cette idée très répandue a
été, en particulier, reprise sous diverses formes par le _déisme_
anglais; elle se rapproche, jusqu'à y toucher, de notre théorie
moniste de l'évolution et ne l'abandonne que dans ce seul instant
(celui de l'éternité!) où est venu à Dieu la pensée de créer. D'autres
partisans du créatisme cosmologique admettent, au contraire, que «le
Seigneur Dieu», non seulement a créé une fois la substance, mais en
tant que «conservateur et régisseur du monde», continue d'agir sur ses
destinées. Plusieurs variations de cette croyance se rapprochent
tantôt du _Panthéisme_, tantôt du _théisme_ conséquent. Toutes ces
formes (et autres semblables) de la croyance à la création sont
inconciliables avec la loi de la conservation de la force et de la
matière; celle-ci ne connaît pas de «commencement du monde».

Il est particulièrement intéressant de voir que E. DU BOIS-REYMOND,
dans son dernier discours (sur le _Néovitalisme_, 1894), a embrassé ce
créatisme cosmologique (comme solution de la grande énigme de
l'Univers); il dit: «La seule conception digne de la _toute-puissance
divine_, c'est celle qui consiste à penser qu'elle a, de temps
immémorial, créé, par _un seul acte de création_, toute la matière, de
telle sorte qu'en vertu des lois inviolables qui lui sont inhérentes,
partout où les conditions d'apparition et de durée de la vie seraient
présentes, par exemple ici-bas sur terre, les êtres les plus simples
apparaîtraient, desquels, sans autre intervention, sortirait la nature
actuelle, depuis le bacille primitif jusqu'à la forêt de palmes,
depuis le micrococcus originel jusqu'aux gracieuses attitudes d'une
Suleima, jusqu'au cerveau d'un Newton! Ainsi nous sortirions de toutes
les difficultés par _un jour de création_(!) et laissant de côté
l'ancien et le nouveau vitalisme, nous admettrions que la Nature s'est
produite mécaniquement.» Ici, comme lorsqu'il s'agissait de la
question de la conscience, dans le discours de l'_Ignorabimus_, DU
BOIS-REYMOND trahit, de la façon la plus éclatante, le peu de
profondeur et de logique inhérents à sa conception moniste.


=Création des choses particulières= (_Créatisme
ontologique_).--D'après cette théorie individuelle de la création,
encore aujourd'hui prédominante, Dieu n'a pas seulement produit le
monde tout entier («de rien») mais encore toutes les choses
particulières qui y sont renfermées. Dans le monde civilisé chrétien,
c'est la légende primitive et sémitique de la Création, empruntée au
premier livre de Moïse, qui prévaut aujourd'hui encore; même parmi les
naturalistes modernes, elle trouve encore ici et là de croyants
adeptes. Je l'ai critiquée en détail dans le premier chapitre de mon
_Histoire de la Création naturelle_. On pourrait relever, comme
d'intéressantes modifications de ce créatisme ontologique, les
théories suivantes:

I. _Création dualiste._--Dieu s'est borné à _deux actes de création_;
d'abord il a créé le monde inorganique, la substance morte à laquelle
seule s'applique la loi de l'énergie, aveugle et agissant sans but
dans le mécanisme du monde corporel et des formations géologiques;
plus tard, Dieu acquit l'intelligence et la communiqua aux
dominantes, à ces forces intelligentes, s'efforçant vers un but, qui
produisent et dirigent le développement des organismes (REINKE)[46].

  [46] J. REINKE, _Die Welt als That_. 1899 S 451, 477.

II. _Création trialistique._--Dieu a créé le monde en _trois actes
principaux_: A. Création du Ciel (cas du monde supra-terrestre); B.
Création de la terre (comme centre du monde) et de ses organismes; C.
Création de l'homme (comme image de Dieu); ce dogme est encore
aujourd'hui très répandu parmi les théologiens chrétiens et autres
«savants»; on l'enseigne comme une vérité dans beaucoup d'écoles.

III. _Création heptamérale._--La Création en sept jours, de _Moïse_.
Bien que peu de savants, aujourd'hui, croient encore à ce mythe
mosaïque, il se grave pourtant profondément, dès la première jeunesse,
en même temps que l'enseignement de la Bible, dans l'esprit de nos
enfants. Les divers essais, tentés surtout en Angleterre, pour mettre
ce mythe d'accord avec la théorie de l'évolution, ont complètement
échoué. Pour les sciences naturelles, ce mythe a pris une grande
importance en ce que LINNÉ, lorsqu'il fonda son système de la nature,
l'adopta et l'employa pour définir la notion d'_espèce_ organique
(tenue par lui pour fixe): «Il y a autant d'espèces différentes
d'animaux et de plantes, qu'au commencement du monde l'Être infini a
créé d'espèces différentes»[47]. Ce dogme a été admis assez
généralement jusqu'à DARWIN (1859), bien que, dès 1809, LAMARCK en ait
exposé l'inadmissibilité.

  [47] E. HAECKEL, _Histoire de la Créat. nat._, 9e édit.

IV. _Création périodique._--Au commencement de chaque période
géologique, toute la population animale et végétale est créée à
nouveau, et à la fin de chaque période elle est anéantie par une
catastrophe générale; il y a autant d'actes de création générale qu'il
s'est succédé de périodes géologiques distinctes (théorie des
catastrophes de CUVIER, 1818 et AGASSIZ, 1858). La paléontologie qui,
lors de ses débuts, encore très incomplète (dans la première moitié
du XIXe siècle), semblait prêter appui à cette théorie des créations
successives du monde organique, l'a complètement réfutée par la suite.

V. _Création individuelle._--Chaque homme, en particulier--de même que
chaque animal et chaque plante en particulier--ne provient pas d'un
acte naturel de reproduction, mais est créé par la grâce de Dieu («qui
connaît toutes choses et qui a compté les cheveux sur notre tête»). On
lit souvent, aujourd'hui encore, cette conception chrétienne de la
Création, dans les journaux, en particulier aux annonces de naissance
(«Hier, Dieu, dans sa bonté, nous a fait cadeau d'un fils qui se porte
bien», etc.) Même dans les talents individuels, dans les avantages de
nos enfants, nous constatons souvent, avec reconnaissance, les «dons
spéciaux de Dieu» (mais nous ne le faisons pas, d'ordinaire, quand il
s'agit des défauts héréditaires!).


=Evolution= (_Genesio_, _Evolutio_).--Ce qu'avaient d'inadmissible les
légendes relatives à la Création et la croyance au miracle qui s'y
rattache a dû frapper de bonne heure les hommes capables de penser;
aussi trouvons-nous, remontant à plus de deux mille ans, de nombreuses
tentatives pour remplacer ces mythes par une théorie raisonnable et
expliquer l'apparition du monde par des causes naturelles. Au premier
rang, nous retrouvons ici les grands penseurs de l'école naturaliste
ionienne, puis DÉMOCRITE, HÉRACLITE, EMPÉDOCLE, ARISTOTE, LUCRÈCE et
autres philosophes de l'antiquité. Leurs premiers essais, encore
imparfaits, nous surprennent en partie par leurs intuitions
lumineuses, tant ils semblent les précurseurs des idées modernes.
Cependant, il manquait à l'antiquité ce terrain solide de la
spéculation scientifique qui n'a été conquis que par les innombrables
observations et expériences des temps modernes. Pendant le moyen
âge--et surtout sous la suprématie du papisme--la recherche
scientifique est restée stationnaire. La torture et les bûchers de
l'Inquisition veillaient à ce que la foi inconditionnée en la
mythologie hébraïque de Moïse demeurât la réponse définitive aux
questions concernant la Création. Même les phénomènes qui invitaient à
l'observation immédiate des _faits_ embryologiques: le développement
des animaux et des plantes, l'embryologie de l'homme, passaient
inaperçus ou n'excitaient çà et là que l'intérêt de quelques
observateurs ayant soif de savoir; mais leurs découvertes furent
ignorées ou perdues. D'ailleurs, le chemin était à l'avance barré à
toute vraie science du développement naturel, par la théorie régnante
de la _préformation_, par le dogme que la forme et la structure
caractéristiques de chaque espèce animale ou végétale sont déjà
préformés dans le germe.


=Théorie de l'évolution= (_Génétisme_, _Evolutisme_,
_Evolutionnisme_).--La science que nous appelons aujourd'hui
évolutionnisme (au sens le plus large) est, aussi bien dans son
ensemble que dans ses diverses parties, l'enfant du XIIe siècle; elle
est au nombre de ses créations les plus importantes et les plus
brillantes. De fait, la notion d'évolution, encore presque inconnue au
siècle dernier, est déjà devenue une pierre angulaire, solide, de
notre conception de l'Univers. J'en ai exposé explicitement les
principes dans des écrits antérieurs, surtout dans ma _Morphologie
générale_ (1866), puis, sous une forme plus populaire, dans mon
_Histoire de la création naturelle_ (1868), enfin, en ce qui concerne
spécialement l'homme, dans mon _Anthropogénie_ (1874, 4e éd. 1891). Je
me contenterai donc ici de passer rapidement en revue les progrès les
plus importants accomplis par la doctrine de l'évolution au cours de
notre siècle; elle se divise, d'après son objet, en quatre parties
principales: elle étudie l'apparition naturelle: 1º du Cosmos, 2º de
la terre, 3º des organismes vivants et 4º de l'homme.


I. =Cosmogénie moniste.= Le premier qui ait essayé d'expliquer d'une
manière simple la constitution et l'origine mécanique de tout le
système cosmique, d'après les principes de NEWTON--c'est-à-dire par
des lois physiques et mathématiques,--c'est KANT, dans son oeuvre de
jeunesse, si célèbre: _Histoire naturelle générale et théorie du ciel_
(1755). Malheureusement, cette oeuvre grandiose et hardie demeura 90
ans presque inconnue; elle ne fut tirée du tombeau qu'en 1845 par A.
DE HUMBOLDT qui lui donna droit de cité dans le premier volume de son
_Cosmos_. Dans l'intervalle, le grand mathématicien français, LAPLACE,
était arrivé, de son côté, à des théories analogues à celles de KANT
et les avait développées, les appuyant sur les mathématiques, dans son
_Exposition du système du monde_ (1796). Son oeuvre principale, la
_Mécanique céleste_, parut il y a cent ans. Les principes de la
Cosmogénie de KANT et de LAPLACE, qui sont les mêmes, reposent sur une
explication mécanique du mouvement des planètes et sur l'hypothèse qui
en découle, que tous les mondes proviennent originairement de
nébuleuses qui se sont condensées. L'_Hypothèse des Nébuleuses_ ou
_Théorie cosmologique des gaz_ a été très retouchée et complétée
depuis, mais elle reste inébranlable, aujourd'hui encore, comme la
meilleure des tentatives d'explication mécaniste et moniste de tout le
système cosmique[48]. Elle a trouvé, en ces derniers temps, un
important complément en même temps qu'une confirmation dans
l'hypothèse que ce _processus cosmogonique_ n'aurait pas seulement eu
lieu une fois, mais se serait reproduit périodiquement. Tandis que,
dans certaines parties de l'espace infini, des nébuleuses en rotation
donneraient naissance à de nouveaux mondes qui évolueraient, dans
d'autres parties, au contraire, des mondes refroidis et morts venant à
s'entrechoquer, se dissémineraient en poussière et retourneraient à
l'état de nébuleuses diffuses.

  [48] Cf. W. BOLSCHE, _Entwickelungsgeschichte der Natur_. Bd,
  1894.


=Commencement et fin du monde.=--Presque toutes les cosmogénies
anciennes et modernes et la plupart aussi de celles qui se rattachent
à KANT et à LAPLACE, partaient de l'opinion régnante, que le monde
avait eu un _commencement_. Ainsi, d'après une forme très répandue de
l'hypothèse des «Nébuleuses», une énorme nébuleuse, faite d'une
matière infiniment subtile et légère, se serait formée «au
commencement», puis à un moment déterminé du temps («il y a de cela
infiniment longtemps»), un mouvement de rotation aurait commencé dans
cette nébuleuse. Le «premier commencement» de ce mouvement cosmogène
une fois donné, les processus ultérieurs de formation des mondes, de
différenciation des systèmes planétaires, etc., se déduisent alors
avec certitude des principes mécaniques et il devient alors aisé de
les fonder mécaniquement. Cette première _origine du mouvement_ est la
seconde des «énigmes de l'Univers» de DU BOIS-REYMOND; il la déclare
_transcendante_.

Beaucoup d'autres naturalistes et philosophes ne peuvent pas davantage
sortir de cette difficulté et se résignent en avouant qu'il faut
admettre ici une première «impulsion surnaturelle», c'est-à-dire «un
miracle».

D'après nous, cette «seconde énigme de l'Univers» est résolue par
l'hypothèse que le _mouvement_ est une propriété de la substance aussi
immanente et _originelle_ que la _sensation_. Ce qui légitime cette
hypothèse moniste, c'est d'abord la loi de substance et ensuite les
grands progrès que l'astronomie et la physique ont faits dans la
seconde moitié du XIXe siècle. Par _l'analyse spectrale_ de BUNSEN et
de KIRCHHOFF (1860), nous avons non seulement acquis la preuve que les
millions de mondes qui remplissent l'espace infini sont faits de la
même matière que notre soleil et notre terre--mais encore qu'ils se
trouvent à des stades différents d'évolution; nous avons même, grâce à
l'auxiliaire de l'analyse spectrale, acquis des connaissances sur les
mouvements et les distances des astres, que le télescope seul était
impuissant à nous fournir. Enfin le _télescope_ lui-même a été très
perfectionné et, avec l'aide de la _photographie_, nous a permis de
faire une masse de découvertes astronomiques, qu'on ne pouvait même
pas soupçonner au début du siècle. En particulier, nous avons appris
à comprendre la grande importance des petits corps célestes semés par
milliards dans l'espace entre les étoiles plus grandes, en apprenant à
mieux connaître les comètes et les étoiles filantes, les
agglomérations d'étoiles et les nébuleuses.

Nous savons également aujourd'hui que les _orbites_ tracées par des
millions de corps célestes sont _variables_ et en partie irrégulières,
tandis qu'on admettait, autrefois, que les systèmes planétaires
étaient constants et que les sphères en rotation décrivaient leurs
courbes avec une éternelle régularité. L'astrophysique doit aussi
d'importants aperçus aux progrès immenses accomplis dans d'autres
domaines de la physique, surtout en optique et en électricité, ainsi
qu'à la théorie de l'éther, amenée par ces progrès. Enfin, et avant
tout, réapparaît ici, comme constituant le plus grand progrès accompli
vers la connaissance de la nature, _l'universelle loi de substance_.
Nous savons maintenant que partout, dans les espaces les plus
lointains, cette loi a la même valeur absolue que dans notre système
planétaire, qu'elle vaut dans le plus petit coin de notre terre comme
dans la plus petite cellule de notre corps. Nous avons le droit (et
nous sommes logiquement forcés) d'admettre cette importante hypothèse,
que la conservation de la matière et de l'énergie a existé de tous
temps aussi universellement qu'elle régit tout aujourd'hui sans
exception. _De toute éternité, l'Univers infini a été, est et restera
soumis à la loi de substance_.

De tous ces immenses progrès de l'astronomie et de la physique qui
s'éclairent et se complètent l'un l'autre, une série de conclusions
infiniment importantes découlent relativement à la composition et à
l'évolution du Cosmos, à la stabilité et à la variabilité de la
substance. Nous les résumerons brièvement dans les thèses suivantes:
I. L'_espace_ est infiniment grand et illimité; il n'est jamais vide
mais partout rempli de substance. II. Le _temps_ est de même infini et
illimité; il n'a ni commencement ni fin, c'est l'éternité. III. La
_substance_ se trouve partout et en tous temps dans un état de
mouvement et de changement ininterrompu; nulle part ne règne le repos
parfait; mais en même temps la quantité infinie de matière demeure
aussi invariable que celle de l'énergie éternellement changeante. IV.
Le mouvement éternel de la substance dans l'espace est un cercle
éternel, avec des phases d'évolution se répétant périodiquement. V.
Ces phases consistent en une alternance périodique de _conditions
d'agrégat_, la principale étant la différenciation primaire de la
masse et de l'éther (l'ergonomie de la matière pondérable et
impondérable). VI. Cette différenciation est fondée sur une
_condensation_ croissante de la matière, la formation d'innombrables
petits centres de condensation dont les causes efficientes sont les
propriétés originelles immanentes à la substance: le sentiment et
l'effort. VII. Tandis que dans une partie de l'espace, par ce
processus pyknotique, de petits corps célestes, puis de plus grands,
se produisent et que l'éther qui est entre eux augmente de
tension--dans l'autre partie de l'espace, le processus inverse se
produit en même temps: la _destruction_ des corps célestes qui
viennent à s'entrechoquer. VIII. Les sommes inouïes de chaleur
produites, dans ces processus mécaniques par le choc des corps
célestes en rotation, sont représentées par les nouvelles forces vives
qui amènent le mouvement des masses de poussière cosmique engendrées,
ainsi que la _néoformation_ de sphères en rotation: le jeu éternel
recommence à nouveau. Notre mère, la Terre, elle aussi, issue il y a
des millions de milliers d'années d'une partie du système solaire en
rotation,--après que de nouveaux millions de milliers d'années se
seront écoulés, se glacera à son tour, et après que son orbite aura
toujours été se rétrécissant, elle se précipitera dans le soleil.

Pour comprendre clairement l'universel processus d'évolution cosmique,
ces aperçus modernes sur l'alternance périodique de la disparition et
de la néoformation des mondes, que nous devons aux immenses progrès
de la physique et de l'astronomie moderne,--me paraissent
particulièrement importants, à côté de la loi de substance. Notre
mère, la _Terre_, se réduit alors à la valeur d'une minuscule
«poussière de soleil», pareille aux autres incalculables millions de
ces poussières qui se pourchassent dans l'espace infini: Notre propre
_Etre humain_ qui, dans son délire de grandeur anthropistique, s'adore
comme l'image de Dieu, retombe au rang de mammifère placentalien,
lequel n'a pas plus de valeur pour l'Univers tout entier, que la
fourmi ou l'éphémère, que l'infusoire microscopique ou le plus infime
bacille. Nous autres, hommes, nous ne sommes encore que des stades
d'évolution passagers de l'éternelle substance, des formes
phénoménales individuelles de la matière et de l'énergie, dont nous
comprenons le néant quand nous nous plaçons en regard de l'espace
infini et du temps éternel.


=Espace et Temps.=--Depuis que KANT a fait, des notions d'Espace et de
Temps, de simples «formes de l'intuition»--de l'espace, la forme
externe, du temps l'interne--une lutte ardente s'est élevée au sujet
de ces importants problèmes de la connaissance, qui dure encore
aujourd'hui. Une grande partie des métaphysiciens modernes se sont
convaincus de cette opinion, qu'on devait attribuer à l'«acte
critique» de Kant, comme point de départ d'une «théorie de la
connaissance purement idéaliste», la plus grande importance et qu'elle
réfutait l'opinion naturelle du bon sens humain qui croit à la
_réalité de l'espace et du temps_. Cette conception exclusive et
ultra-idéaliste des deux notions capitales est devenue la source des
plus grosses erreurs; elle ne voit pas que KANT, dans sa proposition,
n'abordait qu'un côté du problème, le côté _subjectif_, mais
reconnaissait l'autre, le côté _objectif_ comme tout aussi légitime;
il dit: «L'espace et le temps possèdent la _réalité empirique_, mais
l'_idéalité transcendentale_». Notre monisme moderne peut fort bien
accepter cette proposition de KANT, mais non pas la prétention
exclusive de certains à ne relever que le côté subjectif du problème;
car la conséquence logique de ceci, c'est l'absurde idéalisme qui
atteint son comble avec cette proposition de BERKELEY: «Les corps ne
sont que des représentations; leur existence réelle consiste à être
perçus». Cette proposition devrait s'énoncer ainsi: «Les corps ne
sont, pour ma conscience personnelle, que des représentations; leur
existence est aussi réelle que celle des organes de ma pensée, à
savoir des cellules ganglionnaires des hémisphères qui recueillent les
impressions faites par les corps extérieurs sur mes organes sensoriels
et en les associant, forment les représentations». De même que je
révoque en doute, ou même que je nie la «réalité de l'espace et du
temps», de même je peux nier celle de ma propre conscience; dans le
délire fébrile, l'hallucination, le rêve, les cas de double
conscience, je tiens pour vraies des représentations qui ne sont pas
réelles, mais ne sont que des «imaginations»; je prends même ma propre
personne pour une autre; le célèbre _cogito ergo sum_ n'a plus ici de
valeur. Par contre, la _réalité de l'espace et du temps_ est
aujourd'hui définitivement prouvée par le progrès même de notre
conception, que nous devons à la loi de substance et à la cosmogénie
moniste. Après avoir heureusement dépouillé l'inadmissible notion d'un
«espace vide», il nous reste comme infini _médium emplissant
l'espace_, la _matière_ et cela sous ses deux formes: «l'_éther_ et la
_masse_». Et, de même, nous considérons comme le «devenir _emplissant
le temps_», le mouvement éternel ou _énergie_ génétique, qui s'exprime
par l'_évolution_ ininterrompue de la substance, par le _perpetuum
mobile_ de l'_Univers_.


=Universum perpetuum mobile.=--Puisque tout corps qui se meut continue
de se mouvoir tant qu'il n'en est pas empêché par des obstacles
extérieurs, il était naturel que l'homme eût l'idée, depuis des
milliers d'années, de construire des appareils qui, une fois mis en
mouvement, continuassent à se mouvoir toujours de même. On ne voyait
pas que tout mouvement rencontre des obstacles extérieurs et s'éteint
graduellement si une nouvelle impulsion ne survient pas du dehors, si
une nouvelle force ne s'ajoute pas qui l'emporte sur les obstacles.
C'est ainsi, par exemple, qu'un pendule oscillant se mouvrait
éternellement de droite à gauche avec la même vitesse, si la
résistance de l'air et le frottement au point de suspension
n'éteignaient graduellement la force vive, mécanique, de son mouvement
pour la transformer en chaleur. Nous devons lui imprimer une nouvelle
force mécanique par une nouvelle impulsion (ou, s'il s'agit de
l'horloge à pendule, en remontant le poids). C'est pourquoi la
construction d'une machine qui, sans secours extérieur, produirait un
surplus de travail, par lequel elle se maintiendrait d'elle-même
toujours en marche, est chose impossible. Toutes les tentatives faites
pour créer un pareil _perpetuum mobile_, étaient d'avance condamnées à
échouer; la connaissance de la loi de substance démontrait d'ailleurs,
théoriquement, l'impossibilité de cette entreprise.

Mais il n'en va plus de même quand nous envisageons le _cosmos_ comme
un Tout, l'infini Tout cosmique, conçu éternellement en mouvement.
Nous nommons la matière infinie qui, objectivement le remplit, d'après
notre conception subjective, _espace_; son éternel mouvement qui,
objectivement, représente une évolution périodique revenant sur
elle-même, est ce que nous appelons subjectivement le _temps_. Ces
deux «formes de l'intuition» nous convainquent de l'infinité et de
l'éternité du Cosmos. Mais par là nous reconnaissons en même temps que
l'_Univers_ tout entier, lui-même, est un _perpetuum mobile_
embrassant tout. Cette infinie et éternelle «machine du Cosmos» se
maintient dans un mouvement éternel et ininterrompu parce que
l'infiniment grande _somme_ d'énergie actuelle et potentielle reste
éternellement la même. La loi de la conservation de la force démontre
donc que l'idée du _perpetuum mobile_ est aussi vraie et d'une
importance aussi fondamentale, en ce qui concerne le cosmos _tout_
_entier_, qu'elle est impossible en ce qui concerne l'action isolée
d'une _partie_ de celui-ci. Par là se trouve encore réfutée la théorie
de l'_entropie_.


=Entropie du Cosmos.=--Le pénétrant fondateur de la _Théorie mécanique
de la Chaleur_ (1850), CLAUSIUS, résumait ce qu'il y avait de plus
essentiel dans cette importante théorie dans deux propositions
principales. La première est celle-ci: _L'énergie du Cosmos est
constante_; cette proposition forme la moitié de notre loi de
substance, le «principe de l'énergie». La seconde affirme: _L'entropie
du Cosmos tend vers un maximum_; cette seconde proposition est, à
notre avis, aussi erronée que la première était juste. D'après
CLAUSIUS, l'énergie totale du Cosmos se compose de deux parties, dont
l'une (en tant que chaleur à une haute température, énergie mécanique,
électrique, chimique, etc.) est encore partiellement convertible en
travail, tandis que l'autre, au contraire, ne l'est pas; celle-ci, qui
est déjà de l'énergie transformée en chaleur et accumulée dans des
corps plus froids, est perdue sans retour pour la production
ultérieure du travail. Cette partie d'énergie inemployée, qui ne peut
plus être transformée en travail mécanique, est ce que CLAUSIUS
appelle _entropie_ (c'est-à-dire la force employée à l'intérieur);
elle croît continuellement aux dépens de l'autre partie. Mais comme
journellement, une partie de plus en plus grande de l'énergie
mécanique du Cosmos se transforme en chaleur et que celle-ci ne peut
pas, réciproquement, revenir à sa première forme,--alors la quantité
totale (infinie) de chaleur et d'énergie doit se disperser et diminuer
de plus en plus. Toutes les différences de température devraient, en
fin de compte, s'évanouir, et la chaleur, toute à l'état fixé, devrait
être répartie également dans un unique et inerte morceau de matière
congelée; toute vie et tout mouvement organiques auraient cessé
lorsque serait atteint ce _maximum d'entropie_; ce serait la vraie
«fin du monde». Si cette théorie de l'entropie était exacte, il
faudrait qu'à cette _fin du monde_ qu'on admet, correspondît aussi un
_commencement_, un _minimum d'entropie_ dans lequel les différences de
température des parties distinctes de l'Univers eussent atteint leur
maximum. Ces deux idées, d'après notre conception moniste et
rigoureusement logique du processus cosmogénétique éternel, sont aussi
inadmissibles l'une que l'autre; toutes deux sont en contradiction
avec la loi de substance. Le monde n'a pas plus commencé qu'il ne
finira. De même que l'univers est infini, de même il restera
éternellement en mouvement; la force vive se transforme en force de
tension et inversement, par un processus ininterrompu; et la somme de
cette énergie potentielle et actuelle reste toujours la même. La
seconde proposition de la théorie mécanique de la chaleur contredit la
première et doit être sacrifiée.

Les défenseurs de l'entropie la soutiennent, par contre, à juste
titre, tant qu'ils n'ont en vue que des processus _particuliers_ dans
lesquels, _dans certaines conditions_, la chaleur fixée ne peut plus
être transformée en travail. C'est ainsi, par exemple, que dans la
machine à vapeur, la chaleur ne peut être transformée en travail
mécanique que lorsqu'elle passe d'un corps plus chaud (la vapeur) à un
plus froid (l'eau fraîche), mais non inversement. Mais dans le grand
_Tout_ du Cosmos, les choses se passent bien autrement; des conditions
sont données, cette fois, qui permettent aussi la transformation
inverse de la chaleur latente en travail mécanique. C'est ainsi, par
exemple, que lorsque deux corps célestes viennent à s'entrechoquer,
animés chacun d'une vitesse inouïe, des quantités énormes de chaleur
sont mises en liberté, tandis que les masses, réduites en poussière,
sont disséminées et répandues dans l'espace. Le jeu éternel des masses
en rotation avec condensation des parties, grossissement en forme de
sphères de nouveaux petits météorites, réunion de ceux-ci pour en
constituer de plus grosses, etc., recommence alors à nouveau[49].

  [49] ZEHNDER. _Die Mechanik des Weltalls_, 1897.


II. =Géogénie moniste.=--L'histoire de l'évolution de la terre, sur
laquelle nous allons jeter ici un rapide coup d'oeil, ne forme qu'une
infiniment petite partie de celle du Cosmos. Elle a été, il est vrai,
comme cette dernière, depuis des milliers d'années, l'objet des
spéculations philosophiques et, plus encore, de la fantaisie
mythologique; mais elle n'est devenue objet de science que beaucoup
plus récemment et date, presque tout entière, de notre XIXe siècle. En
principe, la nature de la terre, en tant que planète tournant autour
du soleil, était déjà déterminée par le système de COPERNIC (1543);
GALILÉE, KEPLER et autres grands astronomes ont fixé mathématiquement
sa distance du soleil, la loi de son mouvement, etc. Déjà, d'ailleurs,
la cosmogénie de KANT et de LAPLACE s'était engagée dans la voie qui
montrait comment la terre provenait de la mère-soleil. Mais l'histoire
ultérieure de notre planète, les transformations de sa superficie, la
formation des continents et des mers, des montagnes et des déserts:
tout cela, à la fin du XVIIIe siècle et dans les vingt premières
années du XIXe, n'avait fait que bien peu l'objet de sérieuses
recherches scientifiques; on se contentait, le plus souvent, de
suppositions assez incertaines ou bien on admettait les
traditionnelles légendes relatives à la création; c'était surtout, ici
encore, la croyance en l'histoire mosaïque de la création qui barrait,
par avance, la route qui eût conduit les recherches indépendantes à la
connaissance de la vérité.

Ce n'est qu'en 1822 que parut une oeuvre importante, dans laquelle
était employée, pour l'étude scientifique de l'histoire de la terre,
cette méthode qu'on reconnut bientôt après être de beaucoup
la plus féconde, _la méthode ontologique_ ou _le principe de
l'actualisme_[50]. Elle consiste à étudier minutieusement les
phénomènes du _présent_ et à s'en servir pour expliquer les processus
historiques analogues du _passé_. La Société des sciences de Göttingue
avait en outre (1818) promis un prix à «l'étude la plus approfondie
et la plus compréhensive sur les changements de la surface de la terre
dont on peut trouver la preuve dans l'histoire et sur l'application
qu'on peut faire des données ainsi acquises à l'étude des révolutions
terrestres qui échappent au domaine de l'histoire.» Cette importante
question de concours fut résolue par K. HOFF de Gotha, dans son
excellent ouvrage: _Histoire des changements naturels de la surface de
la terre, démontrés par la tradition_ (4 vol. 1822-1834). La _méthode
ontologique_ ou _actualiste_, fondée par lui, fut appliquée avec une
portée plus vaste et un immense succès au domaine tout entier de la
_géologie_ par le grand géologue anglais C. LYELL; _les Principes de
géologie_ (1830) de celui-ci furent la base solide sur laquelle
l'histoire ultérieure de la terre continua de construire avec un si
éclatant succès[51]. Les importantes recherches géogénétiques d'AL.
HUMBOLDT et L. BUCH, de G. BISCHOF et E. SUSS, ainsi que celles de
beaucoup d'autres géologues modernes, s'appuient sur les solides bases
empiriques et sur les principes spéculatifs, dont nous sommes
redevables aux recherches de H. KOFF et de CH. LYELL qui ont frayé la
voie; ils ont dégagé la voie à la science pure, fondée sur la raison,
dans le domaine de l'histoire de la terre; ils ont éloigné les
puissants obstacles qu'ici aussi la fantaisie mythologique et la
tradition religieuse avaient entassés, surtout la Bible et la
mythologie chrétienne fondée sur elle. J'ai déjà parlé, dans la
sixième et la quinzième leçon de mon _Histoire de la Création
naturelle_, des grands mérites de CH. LYELL et des rapports qui
existaient entre lui et son ami CH. DARWIN; quant à une étude plus
approfondie de l'histoire de la terre et des immenses progrès que la
géologie dynamique et historique a faits en notre siècle, je renvoie
aux ouvrages connus de SUSS, NEUMAYR, CREDNER et J. WALTHER.

  [50] J. WALTHER, _Einleit. in die Geologie als historische
  Wissenschaft_, 1893. S. XIV.

  [51] Cf. M. NEUMAYR, _Erdgeschichte_, 2te Aufl. 1895.

Il faut avant tout distinguer deux parties principales dans
l'histoire de la terre: la _géogénie anorganique_ et l'_organique_;
cette dernière commence avec la première apparition des êtres vivants
à la surface du globe. L'_histoire anorganique_ de la terre, période
la plus ancienne, s'est écoulée pareille à celle des autres planètes
de notre système solaire; tous ils se sont détachés de l'équateur du
corps solaire en rotation, sous forme d'anneaux nébuleux qui se
condensèrent graduellement en mondes indépendants. De la nébuleuse
gazeuse est sortie, par refroidissement, la terre en ignition, après
quoi s'est produite à sa superficie, par un progressif rayonnement de
chaleur, la mince _écorce_ solide que nous habitons. C'est seulement
après qu'à la surface la température se fût abaissée jusqu'à un
certain degré, que la première goutte d'eau liquide put se former au
milieu de l'enveloppe vaporeuse qui l'entourait: c'était la condition
la plus importante pour l'apparition de la vie organique. Bien des
millions d'années se sont écoulés--en tous cas plus de cent--depuis
que cet important processus de la formation de l'eau s'est produit,
nous conduisant ainsi à la troisième partie de la cosmogénie, à la
_biogénie_.


III. =Biogénie moniste.=--La troisième phase de l'évolution du monde
commence avec la première apparition des organismes sur notre globe
terrestre et se prolonge depuis lors, sans interruption, jusqu'à nos
jours. Les grandes énigmes de l'Univers qui se posent à nous, dans
cette intéressante partie de l'histoire de la terre, passaient encore,
au commencement du XIXe siècle, pour insolubles, ou du moins pour si
difficiles que leur solution semblait reculer dans un lointain avenir;
à la fin du siècle, nous pouvons dire, avec un orgueil légitime,
qu'elles sont résolues en _principe_ par la _biologie_ moderne et son
_transformisme_; et même, beaucoup de phénomènes isolés de ce
merveilleux «royaume de la vie», s'expliquent aujourd'hui physiquement
d'une manière aussi parfaite que n'importe quel phénomène physique
très connu, de la nature inorganique. Le mérite d'avoir fait le
premier pas, si gros de conséquences, sur cette route difficile et
d'avoir montré la route vers la solution moniste de tous les problèmes
biologiques,--revient au profond naturaliste français J. LAMARCK; il
publia en 1809, l'année même où naissait CH. DARWIN, sa _Philosophie
zoologique_ si riche en aperçus. Cette oeuvre originale est non
seulement un essai grandiose d'explication de tous les phénomènes de
la vie organique d'un point de vue unique et physique, c'est, en
outre, un chemin frayé, le seul qui puisse conduire à la solution de
la plus difficile énigme de ce domaine: du problème de l'apparition
naturelle des espèces organiques. LAMARCK, qui possédait des
connaissances empiriques aussi étendues en zoologie qu'en botanique,
ébaucha ici, pour la première fois les principes de la _théorie de la
descendance_; il montra comment les innombrables formes des règnes
animal et végétal proviennent, par transformations graduelles, de
formes ancestrales communes, des plus simples, et comment les
changements graduels de forme, produits par l'action de l'_adaptation_
contrebalancée par celle de l'_hérédité_, ont amené cette lente
transmutation.

Dans la cinquième leçon de mon _Histoire de la Création naturelle_,
j'ai apprécié les mérites de LAMARCK comme ils méritaient de l'être,
dans la sixième et la septième, j'en ai fait autant pour ceux de CH.
DARWIN (1859). Grâce à lui, cinquante ans plus tard, non seulement
tous les principes importants de la théorie de la descendance étaient
posés irréfutablement, mais, en outre, grâce à l'introduction de la
_Théorie de la sélection_, les lacunes laissées par son devancier
étaient comblées par Darwin. Le succès que, malgré tous ses mérites,
LAMARCK n'avait pu obtenir, échut libéralement à DARWIN; son ouvrage
qui fait époque, sur _l'Origine des Espèces au moyen de la sélection
naturelle_ a révolutionné de fond en comble toute la biologie moderne
en ces quarante dernières années, et l'a élevée à une hauteur qui ne
le cède en rien à celle des autres sciences naturelles. DARWIN _est
devenu le_ _Copernic du monde organique_, ainsi que je m'exprimais
déjà en 1868 et ainsi que E. DU BOIS-REYMOND le faisait quinze ans
après, répétant mes paroles (Cf. _Monisme_).


IV. =Anthropogénie moniste.=--Nous pouvons considérer, nous autres
hommes, comme la quatrième et dernière période de l'évolution
cosmique, celle pendant laquelle notre propre race a évolué. Déjà
LAMARCK (1809) avait clairement reconnu que cette évolution ne se
pouvait raisonnablement concevoir que par une solution naturelle, la
_descendance du Singe_ en tant que Mammifère le plus proche. HUXLEY
montra ensuite (1863), dans son célèbre mémoire sur _La place de
l'homme dans la nature_--que cette importante hypothèse était une
conséquence nécessaire de la théorie de la descendance et qu'elle
s'appuyait sur des faits très probants de l'anatomie, de l'embryologie
et de la paléontologie; il tenait cette «question essentielle entre
toutes les questions» pour résolue en principe. DARWIN la traita
ensuite, de divers points de vue et de façon remarquable dans son
ouvrage sur _La descendance de l'homme et la sélection sexuelle_
(1871). J'avais moi-même, dans ma _Morphologie générale_, (1866),
consacré un chapitre spécial à cet important problème de la
descendance. En 1874 je publiai mon _Anthropogénie_ dans laquelle,
pour la première fois, est menée à bonne fin la tentative de suivre la
descendance de l'homme à travers la série entière de ses aïeux,
jusqu'aux plus anciennes formes archigones de Monères; je me suis
appuyé également sur les trois grandes branches de la phylogénie:
l'anatomie comparée, l'ontogénie et la paléontologie (4e éd. 1891). Ce
que nous avons encore acquis en ces dernières années, grâce aux
nombreux et importants progrès des études anthropogénétiques,--j'ai
essayé de le montrer dans la conférence que j'ai faite, en 1898, au
Congrès international de zoologie tenu à Cambridge, sur l'état actuel
de nos connaissances relativement à l'origine de l'homme. (Bonn 7e éd.
1899, trad. franç, par le Dr Laloy.)



CHAPITRE XIV

Unité de la nature.

  ÉTUDES MONISTES SUR L'UNITÉ MATÉRIELLE ET ÉNERGÉTIQUE DU
     COSMOS.--MÉCANISME ET VITALISME.--BUT, FIN ET HASARD.

   Tous les corps naturels connus, animés ou inanimés, concordent
   dans toutes leurs propriétés essentielles. Les différences qui
   existent entre ces deux grands groupes de corps (les organiques
   et les inorganiques), quant à la forme et aux fonctions, sont
   simplement la suite nécessaire de leur différente composition
   chimique. Les phénomènes caractéristiques de mouvement et de
   forme de la vie organique ne sont pas la manifestation d'une
   _force vitale_ spéciale, mais simplement les modes d'activité
   (immédiate ou médiate) des corps albuminoïdes (combinaisons du
   _plasma_) et autres combinaisons plus compliquées du _carbone_.

    _Morphologie générale_ (1866).



SOMMAIRE DU CHAPITRE XIV

  Monisme du Cosmos.--Unité foncière de la nature organique et de
     l'inorganique.--Théorie carbogène.--Hypothèse de la
     procréation primitive (archigonie).--Causes mécaniques et
     causes finales.--Mécanique et téléologie chez Kant.--La fin
     dans la nature organique et dans l'inorganique.--Vitalisme,
     force vitale, néovitalisme,
     dominantes.--Dystéléologie.--Théorie des organes
     rudimentaires.--Absence de finalité et imperfection de la
     nature.--Tendance vers un but, chez les corps organiques.--Son
     absence dans l'ontogénèse et dans la psychogénèse.--Idées
     platoniciennes.--Ordre moral du monde: on n'en peut démontrer
     l'existence ni dans l'histoire organique de la terre, ni dans
     celle des Vertébrés, ni dans celle des
     peuples.--Providence.--But, fin et hasard.


LITTÉRATURE

   P. HOLBACH.--_Système de la nature._ Paris, 1770.

   H. HELMHOLZ.--_Populaere wissensch. Vortraege._ I-III, Heft.

   W. R. GROVE.--_Die Verwandschaft der Naturkraefte._ 1871.

   PH. SPILLER.--_Die Entstehung der Welt und die Einheit der
   Naturkraefte. Populaere Kosmogenie._ Berlin, 1870.

   PH. SPILLER.--_Die Urkraft des Weltalls nach ihrem Wesen und
   Wirken auf allen Naturgebieten._ 1876.

   C. NAEGELI.--_Mechanisch-physiologische Theorie der
   Abstammungslehre._ München, 1884.

   L. ZEHNDER.--_Die Entstehung des Lebens, aus mechanischen
   Grundlagen entwickelt._ 1899.

   E. HAECKEL.--_Allgem. Untersuchungen über die Natur und erste
   Entstehung der Organismen, ihr Verhaeltniss zu den Anorganen und
   ihre Eintheilung in Thiere und Pflanzen._ 2tes Buch der
   _Generellen Morphologie_, Bd. I. S. 109-238, 1866.

   KOSMOS.--_Zeitschrift für einheitliche Weltanschauung auf Grund
   der Entwicklungslehre. Unter Mitwirkung von Ch. Darwin und E.
   Haeckel, herausgegeben von E. Krause._ Bd. I-XIX, 1877-1886.


La loi de substance nous fournit avant tout la preuve de ce fait
fondamental que toute la force de la nature peut être, médiatement ou
immédiatement transformée en une autre. L'énergie mécanique et la
chimique, le son et la chaleur, la lumière et l'électricité, sont
convertibles l'un en l'autre et ne nous apparaissent que comme des
aspects phénoménaux différents d'une seule et même force originelle,
l'_énergie_. Il s'en déduit le principe important de l'_Unité de
toutes les forces de la Nature_ ou du _Monisme de l'énergie_. Dans
tout le domaine des sciences physico-chimiques, ce principe
fondamental est universellement adopté, en tant qu'il s'applique aux
corps naturels inorganiques.

Il semble en aller autrement dans le monde organique, dans le domaine
riche et varié de la vie. Sans doute, il est visible ici aussi qu'une
_grande partie_ des phénomènes vitaux sont ramenables immédiatement à
l'énergie mécanique ou chimique, à des effets d'électricité ou
d'optique. Mais pour une autre partie de ces phénomènes, la chose est
contestée aujourd'hui encore, surtout en ce qui concerne l'énigme de
la _vie psychique_, en particulier de la conscience. Le grand mérite
de la théorie moderne de l'_évolution_, c'est précisément d'avoir jeté
un pont entre ces deux domaines, en apparence distincts. Nous en
sommes venus, maintenant, à la conviction nette que tous les
phénomènes de la vie _organique_, eux aussi, sont soumis à la loi
universelle de substance, tout comme les phénomènes anorganiques qui
se passent dans l'infini Cosmos.


=L'Unité de la Nature= qui s'en déduit, la défaite du dualisme
d'autrefois, est certainement une des plus belles conquêtes de notre
moderne _génétique_. J'ai déjà cherché, il y a trente-trois ans, à
démontrer très explicitement ce _Monisme du Cosmos_, cette foncière
«unité de la Nature organique et de l'inorganique», en soumettant à un
examen critique et à une comparaison minutieuse, la concordance que
présentent les deux grands règnes quant aux matériaux premiers, aux
formes et aux forces[52]. J'ai donné un court extrait des résultats
obtenus dans la quinzième leçon de mon _Histoire de la Création
naturelle_. Tandis que les idées exposées là sont admises aujourd'hui
par la plus grande majorité des philosophes, de plusieurs côtés on a
voulu essayer, en ces derniers temps, de les combattre et de rétablir
l'ancienne opposition entre deux domaines distincts de la Nature. Le
plus rigoureux de ces essais est l'ouvrage récemment paru du botaniste
REINKE: _Le monde comme action_[53]. L'auteur y défend, avec une
clarté et une rigueur logique dignes d'éloges, le _pur dualisme
cosmologique_ et démontre en même temps lui-même combien la conception
téléologique qu'on y veut rattacher, est insoutenable. Dans le domaine
tout entier de la Nature inorganique n'agiraient que des forces
physiques et chimiques, tandis que dans celui de la Nature organique
se joindraient aux précédentes des «forces intelligentes», les forces
directrices ou _dominantes_. La loi de substance n'aurait de valeur
que dans le premier groupe, non dans le second. Au fond, il s'agit
encore ici de la vieille opposition entre la conception _mécanique_ et
la _téléologique_. Avant d'aborder celle-ci, indiquons brièvement deux
autres théories qui sont, à mon avis, très précieuses pour résoudre
ces importants problèmes: la théorie carbogène et la théorie de la
procréation primitive.

  [52] HAECKEL. _Generelle Morphologie der Organismen._ 1866, 2tes
  Buch, 5tes Kap.

  [53] F. REINKE. _Die Welt als That._ Berlin 1899.


=Théorie carbogène.=--La chimie physiologique, par d'innombrables
analyses, a établi au cours de ces quarante dernières années, les cinq
faits suivants: I. Dans les corps naturels organiques il n'entre pas
d'éléments qui ne soient pas inorganiques; II. Les combinaisons
d'éléments, particulières aux organismes et qui déterminent leurs
«phénomènes vitaux», consistent toutes en composés de plasma, du
groupe des albuminoïdes; III. La vie organique elle-même est un
processus physico-chimique, fondé sur des échanges nutritifs entre ces
plasmas albuminoïdes; IV. L'élément qui seul est capable de construire
ces albuminoïdes complexes en se combinant à d'autres éléments
(oxygène, hydrogène, azote, soufre), c'est le carbone; V. Ces
combinaisons de plasma à base de carbone se distinguent de la plupart
des autres combinaisons chimiques par leur structure moléculaire très
complexe, par leur instabilité et par l'état gonflé de leurs agrégats.
M'appuyant sur ces cinq faits fondamentaux, j'avais posé, il y a
trente-trois ans, la _Théorie carbogène_ suivante: «Seules, les
propriétés caractéristiques, physico-chimiques du carbone--et
principalement son état d'agrégat semi-liquide, ainsi que la facilité
avec laquelle se détruisent ses combinaisons, ses très complexes
albuminoïdes,--sont les causes mécaniques de ces phénomènes moteurs
particuliers qui distinguent les organismes des corps inorganisés,
ensemble de phénomènes qu'on désigne du nom de «vie» (_Hist. de la
Créat. Nat._, p. 357). Bien que cette «théorie carbogène» ait été
violemment attaquée par divers biologistes, aucun cependant n'a pu
jusqu'ici proposer à sa place une meilleure théorie moniste.
Aujourd'hui que nous connaissons bien mieux et plus à fond les
conditions physiologiques de la vie cellulaire, la physique et la
chimie du plasma vivant, nous pouvons poser la théorie carbogène plus
explicitement et plus sûrement qu'il ne nous était possible de le
faire il y a trente-trois ans.


=Archigonie ou procréation primitive.=--Le vieux concept de
_procréation_ (génération spontanée ou équivoque) est encore employé
aujourd'hui dans des sens très différents; l'obscurité de ce terme et
son application contradictoire à des hypothèses anciennes et modernes,
toutes différentes, sont précisément causes que cet important problème
compte parmi les questions les plus confuses et les plus débattues des
sciences naturelles. Je limite le terme de procréation--_archigonie_
ou _abiogénèse_--à la première apparition du plasma vivant succédant
aux combinaisons anorganiques du carbone desquelles il est issu et je
distingue deux périodes principales dans ce _Commencement de
biogénèse_: «I. L'_Autogonie_, l'apparition de corps plasmiques des
plus simples dans un liquide formateur inorganique, et II. la
_Plasmogonie_, l'individualisation en organismes primitifs, de ces
combinaisons de plasma, sous forme de _monères_. J'ai traité si à fond
ces problèmes importants mais très difficiles, dans le chapitre XV de
mon _Histoire de la Création Naturelle_,--que je peux me contenter d'y
renvoyer. On en trouverait déjà une discussion très longue,
rigoureusement scientifique, dans ma _Morphologie générale_ (vol. I.
p. 167-190); plus tard, dans sa théorie mécanico-physiologique de la
descendance, (1884) NAEGELI a repris tout à fait dans le même sens
l'hypothèse de la procréation qu'il considère comme _indispensable_ à
la théorie naturelle de l'évolution. J'approuve complètement son
affirmation: «Nier la procréation c'est proclamer le miracle».


=Téléologie et mécanisme.=--L'hypothèse de la procréation, ainsi que
la théorie carbogène qui s'y relie étroitement, sont de la plus grande
importance lorsqu'il s'agit de se prononcer dans le vieux conflit
entre la conception _téléologique_ (_dualiste_) des phénomènes et la
_mécanique_ (_moniste_). Depuis que DARWIN, il y a quarante ans de
cela, nous a mis entre les mains la clef de l'explication moniste de
l'organisation, par sa _théorie de la sélection_, nous sommes en état
de ramener l'infinie diversité des dispositions conformes à une fin,
que nous observons dans le monde des corps vivants, à des causes
mécaniques, naturelles, absolument comme nous le faisons quand il
s'agit de la nature inorganique, pour laquelle seule la chose était
possible auparavant. Les causes finales surnaturelles, auxquelles on
était obligé de recourir autrefois, sont ainsi devenues superflues.
Cependant la métaphysique moderne continue à les déclarer
indispensables et les causes mécaniques insuffisantes.


=Causes efficientes et causes finales.=--Nul n'a mieux fait ressortir
que KANT le profond contraste entre les causes efficientes et les
causes finales quand il s'agit d'expliquer la nature dans sa totalité.
Dans son oeuvre de jeunesse, si célèbre, l'_Histoire naturelle
générale et théorie du ciel_ (1755), il avait tenté l'entreprise
hardie «de traiter de la composition et de l'origine mécanique de tout
l'édifice cosmique, d'après les principes de NEWTON.» Cette «théorie
cosmologique des gaz» s'appuyait tout entière sur les phénomènes du
mouvement mécanique de la gravitation; elle fut reprise plus tard par
le grand astronome et mathématicien LAPLACE, qui la fonda sur les
mathématiques. Lorsque Napoléon Ier demanda à ce savant, quelle place
Dieu, créateur et conservateur de l'Univers, occupait dans son
système, Laplace répondit simplement et loyalement: «Sire, je n'ai pas
besoin de cette hypothèse.» C'était reconnaître ouvertement le
_caractère athéistique_ que cette _cosmogénie mécanique_ partage avec
toutes les sciences inorganiques. Nous devons d'autant plus insister
là-dessus que la théorie _Kant-Laplace_ a conservé jusqu'à ce jour une
valeur presque universelle; toutes les tentatives faites pour la
remplacer par une meilleure ont échoué. Si l'accusation d'_athéisme_
constitue encore aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, un grave
reproche, il s'applique à l'ensemble des sciences naturelles modernes
en tant qu'elles donnent du monde _inorganique_ une explication toute
mécanique.

Le _mécanisme à lui seul_ (au sens de KANT) nous fournit une réelle
explication des phénomènes naturels en ce qu'il les ramène à des
causes efficientes, à des mouvements aveugles et inconscients,
provoqués par la constitution matérielle de ces corps naturels
eux-mêmes. KANT fait remarquer que «sans ce mécanisme de la nature, il
ne peut pas y avoir de science»--et que les _droits qu'a_ la raison
humaine de recourir à une explication mécanique de _tous_ les
phénomènes sont illimités. Mais lorsque, plus tard, dans sa critique
du jugement téléologique, il aborda l'explication des phénomènes
compliqués de la nature _organique_, KANT affirma que pour ceux-ci les
causes mécaniques étaient insuffisantes; qu'il fallait recourir à des
causes finales. Sans doute, ici encore, la raison est en droit de
recourir à une explication mécanique, mais sa _puissance_ est limitée.
KANT, il est vrai, reconnaît en partie la puissance de la raison, mais
pour la plus grande partie des phénomènes vitaux (et surtout pour
l'activité psychique de l'homme) il tient pour indispensable
d'admettre les causes finales. Le remarquable paragraphe 79 de la
_Critique du jugement_ porte cette épigraphe caractéristique: «De la
subordination nécessaire du principe du mécanisme au principe
téléologique pour expliquer qu'une chose soit une fin naturelle». Les
dispositions conformes à une fin, réalisées dans le corps des êtres
organiques, semblaient à KANT si inexplicables sans causes finales
(c'est-à-dire une force créatrice se conformant à un plan), qu'il nous
dit: «Il est bien certain, en ce qui concerne les êtres organisés et
leurs facultés internes, qu'au moyen des seuls principes mécaniques de
la nature, non seulement nous les connaissons insuffisamment, mais que
nous pouvons encore bien moins nous les expliquer; cela est si certain
que l'on peut affirmer hardiment ceci: il serait absurde, de la part
de l'homme, de concevoir seulement un tel projet et d'espérer qu'un
nouveau NEWTON pourrait peut-être surgir qui nous ferait comprendre,
ne fût-ce que la production d'un brin d'herbe, d'après des lois
naturelles qu'aucune pensée préalable n'aurait pas ordonnées: on doit
détourner absolument l'homme de cette pensée.» Soixante-dix ans plus
tard, cet impossible «NEWTON de la nature organique» est apparu en la
personne de DARWIN et a résolu le grand problème que KANT avait
déclaré insoluble.


=La fin dans la nature inorganique= (_Téléologie
anorganique_).--Depuis que NEWTON a posé la loi de la gravitation
(1682), que KANT a établi «la composition et l'origine _mécanique_ de
tout l'édifice cosmique d'après les principes de NEWTON (1755)»,
depuis, enfin, que LAPLACE a fondé mathématiquement cette _loi
fondamentale du mécanisme cosmique_, les sciences naturelles
anorganiques, toutes ensemble, sont devenues purement mécaniques et en
même temps purement _athéistes_. Dans l'astronomie et la cosmogénie,
dans la géologie et la météorologie, dans la physique et la chimie
inorganiques, depuis lors, les lois mécaniques, appuyées sur une base
mathématique, sont considérées comme absolument établies et régnant
sans réserve. Depuis lors aussi, la _notion de fin_ a _disparu_ de
tout ce grand domaine. Actuellement, à la fin de notre XIXe siècle où
cette conception moniste, après de durs combats, est arrivée à se
faire accepter, aucun naturaliste, parlant sérieusement, ne s'inquiète
du but d'un phénomène quelconque dans le domaine incommensurable qu'il
explore. Pense-t-on qu'un astronome s'informerait sérieusement
aujourd'hui du but des mouvements planétaires, ou un minéralogiste du
but de telles formes de cristaux? Un physicien va-t-il se creuser la
tête sur la fin des forces électriques ou un chimiste sur celle des
poids atomiques? Nous pouvons avec confiance répondre: _Non!_ A coup
sûr pas en ce sens que le «bon Dieu» ou quelque force naturelle
tendant vers un but, aurait un beau jour tiré subitement «du néant»
ces lois fondamentales du mécanisme cosmique, en vue d'une fin
déterminée--et qu'il les ferait agir journellement conformément à sa
volonté raisonnable. Cette conception anthropomorphique d'un
constructeur et régisseur de l'Univers, agissant en vue d'une fin, est
complètement surannée; sa place a été prise par les «grandes,
éternelles lois d'airain de la nature».


=La fin dans la nature organique= (_Téléologie biologique_).--Quand il
s'agit de la nature organique, la _notion de finalité_ possède,
aujourd'hui encore, une tout autre signification et une tout autre
valeur que lorsqu'il s'agissait du monde inorganique. Dans la
structure du corps et dans les fonctions vitales de tout organisme,
l'activité en vue d'une fin s'impose à nous, indéniable. Chaque plante
et chaque animal, à la manière dont ils sont composés de parties
distinctes, nous apparaissent organisés en vue d'une fin déterminée,
absolument comme le sont les machines artificielles, inventées et
construites par l'homme; et tant que dure leur vie, la fonction de
leurs divers organes tend vers une fin précise, absolument comme le
travail dans les diverses parties de la machine. Il était donc tout
naturel que les conceptions primitives et naïves, pour expliquer
l'apparition et l'activité vitale des êtres organiques, invoquassent
un créateur qui aurait «ordonné toutes choses avec sagesse et
lumières» et aurait organisé chaque plante et chaque animal,
conformément à la fin spéciale de sa vie. On se représente d'ordinaire
ce «tout-puissant Créateur du Ciel et de la Terre» d'une façon tout
anthropomorphique; il créa «chaque être d'après son espèce».
Cependant, tant que l'homme se figurait le créateur sous forme
humaine, pensant avec _son_ cerveau humain, voyant avec _ses_ yeux,
façonnant avec _ses_ mains, on pouvait encore se faire une image
sensible de ce divin constructeur de machines et de son oeuvre
artificielle dans le grand atelier de la création. La chose devint
bien plus difficile lorsque l'idée de Dieu s'épura et que l'on
envisagea dans le «dieu invisible» un créateur sans organes--(une
créature gazeuse). Ces conceptions anthropistiques devinrent encore
plus incompréhensibles lorsqu'à la place du Dieu construisant
consciemment, la physiologie vint mettre la _force vitale_ créant
inconsciemment--force naturelle inconnue, agissant conformément à une
fin et qui, différente des forces physiques et chimiques connues, ne
les prenait que temporairement à son service--pendant sa vie. Ce
_vitalisme_ régna jusqu'au milieu de notre siècle; il ne fut
réellement réfuté que par le grand physiologiste de Berlin, J. MÜLLER.
Celui-ci, sans doute (comme tous les autres biologistes de la première
moitié du XIXe siècle) avait été élevé dans la croyance à la force
vitale et la tenait pour indispensable à l'explication des «causes
dernières de la vie», mais il donna d'autre part, dans son manuel
classique de Physiologie (1833) qui, jusqu'à ce jour, n'a pas été
dépassé, la preuve apagogique, qu'en somme on ne pouvait rien faire de
cette force vitale. MÜLLER montra, par une longue série d'observations
remarquables et d'expériences ingénieuses, que la plupart des
fonctions vitales de l'organisme humain, comme de l'organisme animal,
s'exécutaient d'après des lois physiques et chimiques, que certaines
d'entre elles pouvaient même être déterminées mathématiquement. Et
cela s'applique aussi bien aux fonctions animales des muscles et des
nerfs, des organes des sens supérieurs ou inférieurs, qu'aux processus
de la vie végétative, de la nutrition et des échanges de matériaux, de
la digestion et de la circulation. Seuls, deux domaines restaient
énigmatiques et inexplicables si l'on n'admettait pas une force
vitale: celui de l'activité psychique supérieure (la vie de l'esprit)
et celui de la reproduction (génération). Mais dans ces domaines, à
leur tour, on fit, sitôt après la mort de MÜLLER, des découvertes et
des progrès si importants, que l'inquiétant «spectre de la force
vitale» disparut également de ces deux derniers recoins. C'est
vraiment un curieux hasard chronologique que $1 soit mort en 1858,
l'année même où DARWIN publiait les premiers faits relatifs à sa
théorie qui fit époque. La _théorie de la sélection_ de ce dernier
répondait à la grande énigme devant laquelle le premier s'était
arrêté: la question de l'apparition de dispositions conformes à un but
et produites par des causes toutes mécaniques.


=La fin dans la théorie de la sélection= (DARWIN 1859).--L'immortel
mérite philosophique de DARWIN demeure, ainsi que je l'ai souvent
répété, double: c'est d'abord d'avoir réformé l'ancienne _théorie de
la descendance_, fondée en 1809 par LAMARCK, définitivement établie
par DARWIN sur l'immense amas de faits amoncelés au cours de ce
demi-siècle;--c'est ensuite d'avoir posé la _théorie de la sélection_
qui, pour la première fois, nous découvre seulement les véritables
causes efficientes de la graduelle transformation des espèces. DARWIN
montra d'abord comment l'âpre _lutte pour la vie_ est le régulateur
inconsciemment efficace qui gouverne l'action réciproque de l'hérédité
et de l'adaptation, dans la graduelle transformation des espèces;
c'est le grand _Dieu éleveur_ qui, sans intention, produit de
nouvelles formes par la «sélection naturelle», tout comme un éleveur
humain, avec intention, réalise de nouvelles formes par la «sélection
artificielle». Ainsi était résolue cette grande énigme philosophique:
«Comment des dispositions conformes à une fin peuvent-elles être
produites d'une manière toute mécanique, sans causes agissant en vue
d'une fin»? KANT, lui encore, avait déclaré cette difficile énigme
insoluble, bien que, plus de deux mille ans avant lui, le grand
penseur EMPÉDOCLE eût indiqué le chemin de la solution. Grâce à
celle-ci, le principe de la _mécanique téléologique_ a pris, en ces
derniers temps, une valeur de plus en plus grande et nous a expliqué
mécaniquement les dispositions les plus subtiles et les plus cachées
des êtres organiques, par «l'autoformation fonctionnelle de la
structure conforme à une fin». Par là, la notion transcendante de
finalité propre à la philosophie téléologique de l'Ecole, se trouve
écartée et avec elle l'obstacle le plus grand qui s'opposait à une
conception rationnelle et moniste de la nature.


=Néovitalisme.=--En ces derniers temps, le vieux spectre de la
mystique force vitale, qui semblait mort à jamais, s'est ranimé;
divers biologistes distingués ont cherché à le faire revivre sous un
nouveau nom. L'exposé le plus clair et le plus rigoureux en a été
donné récemment, par le botaniste de Kiel, J. REINKE[54]. Il défend la
croyance au miracle et le _théisme_, l'histoire mosaïque de la
_Création_ et la constance des espèces; il appelle les «forces
vitales», par opposition aux forces physiques, des forces directrices,
forces supérieures ou _dominantes_. D'autres, au lieu de cela,
d'après une conception toute anthropistique, admettent un
_ingénieur-machiniste_, qui aurait inculqué à la substance organique
une organisation conforme à une fin et dirigée vers un but déterminé.

  [54] J. REINKE, _Die Welt als That_ (Berlin, 1899).

Ces étranges hypothèses téléologiques nécessitent aussi peu,
aujourd'hui, une réfutation scientifique, que les naïves objections
contre le Darwinisme, dont elles s'accompagnent d'ordinaire.


=Théorie des organes non conformes à une fin= (_Dystéléogie_).--Sous
ce nom j'ai déjà constitué, il y a trente-trois ans, la science des
faits biologiques intéressants et importants entre tous, qui
contredisent directement, d'une manière qui saute aux yeux, la
traditionnelle conception téléologique des «corps vivants organisés
conformément à une fin»[55]. Cette «Science des individus
rudimentaires, avortés, manqués, étiolés, atrophiés ou cataplastiques»
s'appuie sur une quantité énorme de phénomènes des plus remarquables,
connus, il est vrai, depuis longtemps des zoologistes et des
botanistes mais dont DARWIN, le premier, a expliqué la cause et évalué
la haute portée philosophique.

  [55] E. HAECKEL. «_Generelle Morphologie_» 1866. Bd. II, S.
  266-285 Cf. «_Natürl. Schöpf Gesch._» IX Aufl. 1898. S. 14, 18,
  288, 792.

Chez toutes les plantes et tous les animaux supérieurs, en particulier
chez tous les organismes dont le corps n'est pas simple mais composé
de plusieurs organes concourant à une même fin,--on constate, à un
examen attentif, un certain nombre de dispositions inutiles ou
inactives, et même en partie dangereuses ou nuisibles. Dans les fleurs
de la plupart des plantes, on trouve à côté des feuilles sexuelles,
actives, par lesquelles s'effectue la reproduction, quelques
organes-feuilles, inutiles, sans importance (étamines, carpophylles,
pétales, sépales, etc., étiolés ou «manqués»). Dans les deux grandes
classes d'animaux volants, classes si riches en formes, les oiseaux et
les insectes, on trouve à côté des animaux normaux qui se servent
journellement de leurs ailes un certain nombre d'individus dont les
ailes sont atrophiées et qui ne peuvent pas voler.

Presque dans toutes les classes d'animaux supérieurs dont les yeux
servent à la vision, il existe des espèces isolées qui vivent dans
l'obscurité et ne voient pas; cependant ils possèdent encore presque
tous des yeux; mais ces yeux sont atrophiés, incapables de servir à la
vision. Notre propre corps humain présente de pareils rudiments
inutiles: les muscles de nos oreilles, la membrane clignotante de nos
yeux, la glande mammaire de l'homme et autres parties du corps; bien
plus, le redoutable appendice vermiforme du coecum intestinal, n'est
pas seulement inutile, mais dangereux car son inflammation amène
chaque année la mort d'un certain nombre de personnes[56].

  [56] C'est cette inflammation qui constitue l'_appendicite_.

L'_explication_ de ces dispositions et d'autres semblables qui ne
répondent à aucun but dans la constitution du corps animal ou végétal,
ne peut nous être fournie ni par le vieux _vitalisme mystique_, ni par
le moderne _néovitalisme_, tout aussi _irrationnel_; au contraire,
elle devient très simple par la _théorie de la descendance_. Celle-ci
nous montre que les organes rudimentaires sont _atrophiés_ et cela par
suite du manque d'usage. De même que les muscles, les nerfs, les
organes sensoriels se fortifient par l'exercice et une activité
répétée, de même, inversement, ils entrent plus ou moins en régression
s'ils ne fonctionnent pas et que l'usage en soit abandonné. Mais
quoique l'exercice et l'adaptation stimulent ainsi le développement
des organes, ces organes ne disparaissent cependant pas, par suite
d'inaction, immédiatement et sans qu'on en puisse retrouver la trace;
la force de l'hérédité les maintient encore pendant plusieurs
générations, ils ne disparaissent qu'au bout de très longtemps et
graduellement. L'aveugle «lutte pour l'existence entre organes» amène
leur disparition hors de l'histoire, comme elle avait, à l'origine,
amené leur apparition et leur développement. Aucun «but» immanent ne
joue de rôle ici.


=Imperfection de la Nature.=--Ainsi que la vie de l'homme, celle de
l'animai et celle de la plante restent partout et toujours
imparfaites. Ceci est la conséquence très simple du fait que la
Nature--l'organique comme l'inorganique--est conçue dans un flux
constant d'_évolution_, de changement et de transformation. Cette
évolution nous apparaît dans son ensemble--dans la mesure, du moins,
où nous pouvons suivre l'histoire de la nature sur notre
planète--comme une transformation progressive, comme un progrès
historique du simple au complexe, de l'inférieur au supérieur, de
l'imparfait au parfait. J'ai déjà démontré dans ma _Morphologie
générale_ (1866) que ce _progrès_ historique (_progressus_)--ou
_perfectionnement_ graduel (_teleosis_),--était l'_effet nécessaire de
la sélection_ et non la suite d'un but conçu au préalable. C'est ce
qui ressort aussi du fait qu'aucun organisme n'est absolument parfait;
même s'il était à un moment donné, parfaitement adapté aux conditions
extérieures, cet état ne durerait pas longtemps; car les conditions
d'existence du monde extérieur sont elles-mêmes soumises à un
continuel changement, lequel a pour suite une adaptation ininterrompue
des organismes.


=Tendance vers un but chez les corps organiques.=--Sous ce titre, le
célèbre embryologiste K. E. BAER publia, en 1876, un travail suivi
d'un article sur DARWIN, qui fut très bien accueilli des adversaires
de celui-ci et qu'on invoque aujourd'hui encore, en des sens divers,
contre la théorie de l'évolution. En même temps, il renouvela sous un
nom nouveau l'ancienne conception téléologique de la Nature; ce
dernier point demande une courte critique. Faisons d'abord remarquer
que BAER, bien que philosophe naturaliste au meilleur sens du mot et
_moniste à l'origine_, a montré, à mesure qu'il avançait en âge, des
tendances mystiques et qu'il a abouti au pur _dualisme_. Dans son
ouvrage principal «sur l'embryologie des animaux» (1828) qu'il
intitule lui-même: _Observations et réflexions_,--il s'est servi, en
effet, de deux modes de connaissance. Un examen minutieux de tous les
faits isolés du développement de l'oeuf animal a permis à BAER
d'exposer, pour la première fois, l'ensemble des transformations
merveilleuses que subit l'oeuf, simple petite sphère, avant de devenir
le corps d'un Vertébré. Par des comparaisons prudentes et des
réflexions ingénieuses, BAER chercha en même temps à découvrir les
causes de cette transformation et à les ramener à des lois générales
de formation. Il a exprimé le résultat de celles-ci par la proposition
suivante: «L'histoire du développement de l'individu est l'histoire de
l'individualité croissante, à tous points de vue.» En même temps, il
insistait sur ce fait que «la _pensée fondamentale_ qui régit toutes
les conditions du développement animal, est la même qui réunit en
sphères les fragments de la masse et groupe ceux-ci en systèmes
solaires. Cette pensée fondamentale n'est autre chose que _la vie_
elle-même, tandis que les syllabes et les mots par lesquels elle
s'exprime sont les diverses formes de la vie».

       *       *       *       *       *

BAER ne pouvait pas alors parvenir à une connaissance plus approfondie
de cette pensée fondamentale génétique, ni à la claire compréhension
des véritables causes efficientes du développement organique, car ses
études portaient exclusivement sur une moitié de l'histoire de ce
développement, celle qui a rapport aux _individus_: l'_embryologie_ ou
_ontogénie_. L'autre moitié, l'histoire du développement des groupes
et espèces, notre histoire généalogique ou _phylogénie_ n'existait pas
encore à cette époque, bien que, dès 1809, LAMARCK avec son regard de
voyant, eût montré la route qui y conduisait. Lorsque plus tard cette
science fut fondée par DARWIN (1859), BAER vieilli ne put pas la
comprendre; la lutte vaine qu'il entreprit contre la théorie de la
sélection montre clairement qu'il n'en reconnut ni le vrai sens ni la
portée philosophique. Des spéculations téléologiques auxquelles, plus
tard, s'en joignirent de théosophiques, avaient rendu le vieux BAER
incapable d'apprécier équitablement cette grande réforme de la
biologie; les considérations téléologiques qu'il lui opposa, dans
ses _Discours et Etudes_ (1876), alors qu'il était âgé de
quatre-vingt-quatre ans ne sont que la répétition des erreurs
analogues que la doctrine finaliste de la philosophie dualiste oppose
depuis plus de deux mille ans à la philosophie mécaniste ou moniste.
l'_idée tendant vers un but_ qui, d'après BAER, régit le développement
tout entier du corps animal à partir de l'ovule,--n'est qu'une autre
expression de l'éternelle _Idée_ de PLATON et de l'«entéléchie» de son
élève ARISTOTE. Notre biogénie moderne, au contraire, explique les
faits embryologiques d'une façon toute physiologique en ce qu'elle
reconnaît pour leurs causes efficientes et mécaniques les fonctions
d'hérédité et d'adaptation. La _loi fondamentale biogénétique_ que
BAER ne pouvait pas comprendre, nous livre le lien causal intime entre
_l'ontogénèse_ des individus et la _phylogénèse_ de leurs ancêtres; la
première nous apparaît maintenant comme la récapitulation héréditaire
de la seconde. Or, nulle part dans la phylogénie des animaux et des
plantes, nous ne constatons une tendance vers un but, mais uniquement
le résultat nécessaire de la terrible lutte pour la vie, régulateur
aveugle, non Dieu prévoyant, qui amène la transformation des formes
organiques par l'action réciproque des lois de l'adaptation et de
l'hérédité. Nous ne pouvons pas davantage admettre de «tendance vers
un but» dans l'histoire du développement des individus, dans
l'embryologie des plantes, des animaux et des hommes. Car cette
ontogénie n'est qu'un court extrait de cette phylogénie, une
répétition abrégée et accélérée de celle-ci, par les lois
physiologiques de l'hérédité.

BAER terminait en 1828 la préface de sa classique _Histoire_ _du
développement des animaux_ par ces mots: «Celui-là se sera acquis une
couronne de lauriers, auquel il est réservé de ramener les forces qui
façonnent le corps animal aux forces ou aux formes générales de la vie
universelle. L'arbre qui doit fournir le berceau de cet homme n'a pas
encore germé».--Sur ce point encore, le grand embryologiste se
trompait. En la même année 1828 entrait à l'université de Cambridge
pour y étudier la théologie (!), le jeune CH. DARWIN qui, trente ans
plus tard s'acquit réellement une couronne de lauriers par sa théorie
de la sélection.


=Ordre moral du monde.=--Dans la philosophie de l'histoire, dans les
considérations générales que développent les historiens sur les
destinées des peuples et sur la marche tortueuse de l'évolution des
Etats, on admet encore aujourd'hui l'existence d'un «ordre moral du
monde». Les historiens cherchent, dans les alternatives variées de
l'histoire des peuples, un but conducteur, une intention idéale qui
aurait élu telle ou telle race, tel ou tel Etat pour lui procurer une
félicité spéciale et la suprématie sur les autres. Cette conception
téléologique de l'histoire s'est trouvée en ces derniers temps en
opposition d'autant plus radicale avec notre philosophie moniste, que
celle-ci est apparue avec plus de certitude comme la seule légitime
dans le domaine tout entier de la nature inorganique. Quand il s'agit
de l'astronomie et de la géologie, de la physique et de la chimie,
personne aujourd'hui ne parle plus d'un ordre moral du monde, pas plus
que d'un Dieu personnel dont «la main a ordonné toutes choses avec
sagesse et lumières». Mais il en va de même dans tout le domaine de la
biologie, de la composition et de l'histoire de la nature organique,
l'homme encore excepté. DARWIN ne nous a pas seulement montré, dans sa
théorie de la sélection, comment les dispositions conformes à un but,
dans la vie et la structure du corps des animaux et des plantes, ont
été produites mécaniquement, sans but préconçu, mais en outre il nous
a appris à reconnaître dans la _lutte pour la vie_, la puissante
force naturelle qui, depuis plusieurs millions d'années, régit et
règle sans interruption tout le processus évolutif du monde organique.
On pourrait dire: «La lutte pour la vie» est la «survivance du plus
apte» ou le «triomphe du meilleur», mais on ne le peut que si l'on
considère toujours le plus fort comme le meilleur (au sens moral) et
d'ailleurs l'histoire tout entière du monde organique nous montre, en
tous temps, à côté du progrès vers le plus parfait, qui prédomine,
quelques retours en arrière vers des états inférieurs. La «tendance
vers un but» au sens de BAER lui-même, n'offre pas davantage le
moindre caractère moral.

En irait-il peut-être autrement dans l'histoire des peuples, dans
cette histoire que l'homme, en proie qu'il est au délire
anthropistique des grandeurs, se plaît à nommer «l'histoire
universelle»? Peut-on y découvrir, partout et en tous temps, un
principe moral suprême ou un sage régent de l'univers qui dirige les
destinées des peuples? Dans l'état avancé où sont aujourd'hui
parvenues l'histoire naturelle et l'histoire des peuples, la réponse
impartiale ne peut être qu'un: _Non_. Les destinées des diverses
branches de l'espèce humaine qui, en tant que races et nations,
luttent depuis des milliers d'années pour conserver leur existence et
poursuivre leur développement--sont soumises aux mêmes «grandes et
éternelles lois d'airain», que l'histoire du monde organique tout
entier qui, depuis des millions d'années, peuple la terre.

Les géologues distinguent dans «l'histoire organique de la terre» en
tant qu'elle nous est connue par les documents de la paléontologie,
trois grandes périodes: les périodes primaire, secondaire et
tertiaire. La durée de la première, d'après des calculs récents, doit
s'élever au moins à 34 millions d'années, celle de la seconde à 11 et
celle de la troisième à 3. L'histoire de l'embranchement des
Vertébrés, dont notre propre race est issue, est facile à suivre à
travers ce grand espace de temps; trois stades divers du
développement des Vertébrés sont successivement apparus durant ces
trois grandes périodes; dans la primaire (période _paléozoïque_) les
_Poissons_, dans la secondaire (période _mésozoïque_) les _Reptiles_,
dans la tertiaire (période _cénozoïque_) les _Mammifères_. De ces
trois grands groupes de Vertébrés, les Poissons représentent le degré
inférieur de perfection, les Reptiles le degré moyen et les Mammifères
le degré supérieur. Une étude plus approfondie de l'histoire de ces
trois classes nous montrerait également que les divers ordres et
familles qui les composent ont évolué progressivement, pendant ces
trois périodes, vers un degré toujours supérieur de perfection.
Peut-on maintenant considérer ce processus évolutif progressif comme
l'expression d'une tendance consciente vers un but ou d'un ordre moral
du monde? Absolument pas. Car la théorie de la sélection nous
enseigne, comme la différenciation organique, que le _progrès_
organique est une _conséquence nécessaire_ de la lutte pour la vie.
Des milliers d'espèces, bonnes, belles, dignes d'admiration, tant dans
le règne animal que dans le règne végétal, ont disparu au cours de ces
quarante-huit millions d'années, parce qu'il leur a fallu faire place
à d'autres plus fortes et ces vainqueurs, dans la lutte pour la vie,
n'ont pas toujours été les formes les plus nobles ni les plus
parfaites au sens moral.

Il en va de même exactement de l'_histoire des peuples_. La
merveilleuse culture de l'antiquité classique a disparu parce que le
Christianisme est venu fournir à l'esprit humain qui se débattait, un
puissant et nouvel essor, par la croyance en un Dieu aimant et par
l'espérance d'une vie meilleure dans l'au-delà. Le papisme devint
bientôt la caricature impudente du christianisme pur et foula
impitoyablement aux pieds les trésors de science que la philosophie
grecque avait déjà amassés; mais il conquit la suprématie universelle
par l'ignorance des _masses_ aveuglément croyantes. C'est la Réforme
qui brisa les chaînes dans lesquelles l'esprit était captif et qui
aida la raison à revendiquer ses droits. Mais dans cette nouvelle
période de l'histoire de la civilisation, comme dans la précédente,
la grande lutte pour la vie ondoie éternellement, sans le moindre
ordre moral.


=Providence.=--Si un examen critique et impartial des choses ne nous
permet pas de reconnaître un «ordre moral» dans la marche de
l'histoire des peuples, nous ne pouvons pas trouver davantage qu'une
«sage providence» règle la destinée des individus. L'une comme l'autre
résultent avec une nécessité de fer de la causalité mécanique qui fait
dériver chaque phénomène d'une ou de plusieurs causes antécédentes.
Déjà les anciens Hellènes reconnaissaient comme principe suprême de
l'Univers l'ANANKE, l'aveugle HEIMARMENE, le _Fatum_ qui «domine les
dieux et les hommes». A sa place, le christianisme mit la Providence
consciente, non plus aveugle mais voyante et qui dirige le
gouvernement du monde en souverain patriarcal. Le caractère
anthropomorphique de cette conception, étroitement liée d'ordinaire à
celle du «Dieu personnel», saute aux yeux. La croyance en un «père
aimant» qui tient entre ses mains la destinée des quinze cents
millions d'hommes de notre planète et qui tient compte de leurs
prières, de leurs «pieux désirs» se croisant en tous sens--est une
croyance parfaitement inadmissible; on s'en aperçoit de suite, sitôt
que la raison réfléchissant là-dessus dépouille les verres teintés de
la «croyance».

D'ordinaire, chez l'homme moderne civilisé--de même que chez le
sauvage inculte--la croyance en la Providence et la confiance en un
père aimant surgissent très vives lorsque quelque chose d'heureux
survient, soit que l'homme échappe à un danger mortel, qu'il guérisse
d'une maladie grave, qu'il gagne le gros lot à une loterie, qu'il ait
un enfant depuis longtemps désiré, etc. Si, au contraire, un malheur
arrive ou qu'un désir ardent ne soit pas réalisé, la «Providence» est
oubliée, le sage régent de l'Univers a alors dormi ou bien il a refusé
sa bénédiction.

Vu l'essor inouï qu'a pris la vie sociale au XIXe siècle, le nombre
des crimes et des accidents a nécessairement augmenté, dans une
proportion insoupçonnée jusqu'alors, les journaux nous en instruisent
formellement. Chaque année des milliers d'hommes disparaissent dans
des naufrages, des milliers dans des accidents de chemins de fer, des
milliers dans des catastrophes de mines etc. Chaque année des milliers
s'entretuent par la guerre et les préparatifs nécessaires à ce meurtre
en masse absorbent, chez les nations les plus civilisées, professant
la charité chrétienne, la plus grande partie de la fortune nationale.
Et parmi ces centaines de milliers d'hommes qui tombent annuellement,
victimes de la civilisation moderne, il s'en trouve de tout à fait
remarquables, forts et travailleurs. Et l'on parlera encore d'ordre
moral du monde!


=But, fin et hasard.=--Si un examen impartial de l'évolution
universelle nous enseigne qu'on n'y peut reconnaître ni un but précis,
ni une fin spéciale (au sens de la raison humaine), il semble ne plus
rester d'autre alternative que d'abandonner tout à l'_aveugle hasard_.
Et, de fait, ce reproche a été adressé au _transformisme_ de LAMARCK
et de DARWIN, comme autrefois à la _cosmogénie_ de KANT et de LAPLACE;
beaucoup de philosophes dualistes attribuent même à cette objection
une importance toute spéciale. Elle vaut donc bien la peine que nous
l'examinions encore une fois rapidement.

Un certain groupe de philosophes affirment, d'après leur conception
_téléologique_: l'Univers tout entier est un Cosmos bien ordonné dans
lequel chaque phénomène a un but et une fin; il n'y a _pas de hasard_!
Un autre groupe, par contre, en vertu de sa conception _mécaniste_
soutient que: Le développement de l'Univers entier est un processus
mécanique uniforme, dans lequel nous ne pouvons découvrir nulle part
de but ni de fin; ce que nous nommons ainsi, dans la vie organique,
est une conséquence spéciale des conditions biologiques; ni dans le
développement des corps célestes, ni dans celui de notre écorce
terrestre inorganique, on ne peut discerner de fin directrice; _tout
est hasard_. Les deux partis ont raison, d'après leur définition du
«hasard». La loi générale de _causalité_, d'accord avec la loi de
substance, nous assure que tout phénomène a sa cause mécanique; en ce
sens il n'y a pas de hasard. Mais nous pouvons et devons conserver ce
terme indispensable, pour désigner par là la rencontre de deux
phénomènes que n'unit pas un rapport de causalité mais dont,
naturellement, chacun a sa cause indépendante de celle de l'autre.
Ainsi que chacun sait, le hasard, en ce sens moniste, joue le plus
grand rôle dans la vie de l'homme comme dans celle de tous les autres
corps de la nature. Cela n'empêche pas que, dans chaque _hasard_
particulier, comme dans l'évolution de l'Univers tout entier, nous ne
reconnaissions l'universel empire de la loi naturelle qui régit tout,
de la _loi de substance_.



CHAPITRE XV

Dieu et le Monde

  ÉTUDES MONISTES SUR LE THÉISME ET LE PANTHÉISME.--LE MONOTHÉISME
     ANTHROPISTIQUE DES TROIS GRANDES RELIGIONS
     MÉDITERRANÉENNES.--LE DIEU EXTRAMONDAIN ET LE DIEU
     INTRAMONDAIN.

    Que serait un Dieu qui ne ferait qu'imprimer du dehors une
        impulsion au monde
    Qui, en le touchant du doigt, ferait mouvoir le Tout suivant
        un cercle?
    Il lui convient bien mieux de mouvoir l'Univers du dedans,
    D'enfermer la Nature en soi, de s'enfermer en elle
    De telle sorte que tout ce qui, en Lui, vit, s'agite et est
    Ne soit jamais privé de sa force ni de son esprit.

    GOETHE.



SOMMAIRE DU CHAPITRE XV

  L'idée de Dieu en général.--Contraste entre Dieu et le monde, le
     surnaturel et la nature.--Théisme et panthéisme.--Formes
     principales du théisme.--Polythéisme.--Triplothéisme.--
     Amphithéisme.--Monothéisme.--Statistique des religions.--
     Monothéisme naturaliste.--Solarisme (culte du soleil).--
     Monothéisme anthropistique.--Les trois grandes religions
     méditerranéennes.--Mosaïsme (Jehovah).--Christianisme
     (Trinité).--Culte de la Madone et des saints.--Polythéisme
     papiste.--Islamisme.--Mixothéisme.--Essence du théisme.--Le
     Dieu extramondain et anthropomorphique.--Vertébré à forme
     gazeuse.--Panthéisme.--Le Dieu intramondain (la
     Nature).--Hylozoïsme des Monistes ioniens
     (Anaximandre).--Conflit entre le Panthéisme et le
     Christianisme.--Spinoza.--Monisme moderne. Athéisme.


LITTÉRATURE

   W. GOETHE.--_Dieu et le Monde._ _Faust._ _Prométhée._

   KUNO FISCHER.--_Geschichte der neueren Philosophie._ Bd. I
   «_Baruch Spinoza_» 2te Aufl., 1865.

   H. BRUNNHOFER.--_Giordano Bruno's Weltanschauung und
   Verhaengniss._ Leipzig, 1882.

   J. DRAPER.--_Geschichte der geistigen Entwicklung Europa's._
   Leipzig, 1865.

   FR. KOLB.--_Kulturgeschichte der Menschheit._ 2te Aufl., 1873.

   TH. HUXLEY.--_Discours et Travaux_, trad. fr.

   W. STRECKER.--_Welt und Menschheit, vom Standpunkte des
   Materialismus._ Leipzig, 1892.

   C. STERNE (E. KRAUSE).--_Die allgem. Weltanschauung in ihrer
   historischen Entwicklung._ Stuttgart, 1889.


L'humanité considère, depuis des milliers d'années, comme la raison
dernière et suprême de tous les phénomènes, une cause efficiente
qu'elle appelle _Dieu_ (_Deus_, _Theos_). Comme toutes les notions
générales, cette notion suprême a subi, au cours de l'évolution de la
raison, les transformations les plus importantes et les déviations les
plus diverses. On peut même dire qu'aucun terme n'a subi autant de
modifications et de déformations; car aucun autre ne touche de si
près, à la fois, aux devoirs suprêmes de l'entendement s'efforçant de
connaître, de la science fondée sur la raison et aux intérêts les plus
profonds de l'âme croyante et de la fantaisie poétique.

Une comparaison critique des nombreuses formes différentes de l'idée
de Dieu serait des plus intéressantes et instructives, mais nous
entraînerait trop loin; nous nous contenterons ici de jeter un regard
rapide sur les formes les plus importantes qu'a revêtues l'idée de
Dieu et sur le rapport qu'elles présentent avec notre conception
moderne, déterminée par la seule connaissance de la nature. Nous
renvoyons, pour toute autre recherche qu'on voudrait faire sur cet
intéressant domaine, à l'ouvrage remarquable, déjà plusieurs fois cité
d'AD. SVOBODA: _Les formes de la croyance_ (2 vol. Leipzig 1897).

Si nous faisons abstraction des nuances très fines et des revêtements
variés apposés sur l'image de Dieu et si nous nous bornons au contenu
le plus essentiel de cette notion, nous pourrons à bon droit ranger
les diverses conceptions en deux grands groupes opposés: le groupe
_théiste_ et le groupe _panthéiste_. Celui-ci se rattache directement
à la conception _moniste_ ou rationnelle, celui-là à la philosophie
_dualiste_ ou mystique.


I. =Théisme: Dieu et le monde sont deux personnes distinctes.=--Dieu
s'oppose au monde comme son créateur, son conservateur et son
régisseur. Aussi Dieu est-il conçu plus ou moins à l'image de l'homme,
comme un organisme qui pense et agit à la façon de l'homme (bien que
sous une forme beaucoup plus parfaite). Ce _Dieu anthropomorphe_, dont
la conception chez les différents peuples est manifestement
polyphylétique, a été soumis par leur fantaisie aux formes les plus
variées, depuis le fétichisme jusqu'aux religions monothéistes
épurées, du présent. Parmi les sous-classes les plus importantes du
théisme, nous distinguerons le polythéisme, le triplothéisme,
l'amphithéisme et le monothéisme.


=Polythéisme.=--Le monde est peuplé de divinités variées qui
interviennent, avec plus ou moins d'indépendance, dans la marche des
évènements. Le _fétichisme_ trouve de pareils dieux subalternes dans
les corps inanimés les plus divers de la nature, dans les pierres,
dans l'eau, dans l'air, dans les produits de toutes sortes de l'art
humain (images des dieux, statues, etc.). Le _démonisme_ voit des
dieux dans les organismes vivants les plus variés: dans les arbres,
les animaux, les hommes. Ce polythéisme revêt déjà, dans les formes
les plus inférieures de la religion, chez les peuples primitifs et
incultes, les formes les plus diverses. Il nous apparaît avec son
maximum de pureté dans le _polythéisme grec_, dans ces superbes
légendes des dieux qui fournissent aujourd'hui encore à notre art
moderne les plus beaux modèles poétiques et plastiques. Bien inférieur
est le _polythéisme catholique_, dans lequel de nombreux «saints» (de
réputation souvent fort équivoque), sont invoqués comme des divinités
subalternes ou suppliés d'intercéder auprès du Dieu suprême (ou de son
amie, la «Vierge Marie»).


=Triplothéisme= (Doctrine de la Trinité).--La doctrine de la _Trinité
de Dieu_ qui forme aujourd'hui encore, dans le Credo des peuples
chrétiens, les «trois articles de foi» fondamentaux, aboutit, comme on
sait, à l'idée que le _Dieu unique_ du christianisme, se compose à la
vérité de trois personnes d'essence très différente: I. _Dieu le Père_
est le «tout-puissant créateur du ciel et de la terre» (ce mythe
inadmissible est depuis longtemps réfuté par la cosmogénie,
l'astronomie et la géologie scientifiques). II. _Jésus-Christ_ est le
«fils unique de Dieu le Père» (et en même temps de la troisième
personne, le «Saint-Esprit»!!) conçu par l'immaculée conception de la
Vierge Marie (sur ce mythe, cf. chapitre XVII). III. Le
_Saint-Esprit_, être mystique, dont les rapports incompréhensibles
avec le «fils» et avec le «père» font, depuis dix-neuf cents ans, que
des millions de théologiens chrétiens se cassent inutilement la tête.
Les Évangiles, qui sont cependant la seule source claire de ce
_triplothéisme chrétien_, nous laissent dans une ignorance complète au
sujet des rapports particuliers qu'ont entre elles ces trois
personnes, et quant à la question de leur énigmatique unité, ils ne
nous donnent aucune réponse satisfaisante. Par contre, nous devons
insister particulièrement sur la confusion que cette obscure et
mystique théorie de la Trinité amène nécessairement dans la tête de
nos enfants, dès les premières leçons qu'ils entendent là-dessus à
l'école. Le lundi matin, pendant la première heure de leçon (religion)
ils apprennent: Trois fois un font un!--et aussitôt après, pendant la
seconde heure de leçon (calcul): Trois fois un font trois! Je me
souviens encore très bien, pour ma part, des hésitations que
cette frappante contradiction éveilla en moi dès la première
leçon.--D'ailleurs la _Trinité_ du christianisme n'est aucunement
originale, mais (comme la plupart des autres dogmes) elle est
empruntée aux religions plus anciennes. Du culte du soleil des mages
chaldéens est issue la Trinité d'_Ilu_, la mystérieuse source de
l'Univers; ses trois manifestations sont _Anu_, le chaos originel,
_Bel_, l'ordonnateur du monde et _Ao_, la lumière divine, la sagesse
éclairant tout. Dans la religion des Brahmanes, la _Trimurti_, «unité
divine» est composée également de trois personnes: _Brahma_ (le
créateur), _Wischnu_ (le conservateur) et _Schiwa_ (le destructeur).
Il semble que, dans ces conceptions, ainsi que dans d'autres relatives
à la Trinité, le _saint nombre trois_ en tant que tel--en tant que
_nombre symbolique_--ait joué un rôle. Les trois premiers devoirs
chrétiens, eux aussi: «la foi, l'espérance et la charité» forment une
_triade_ analogue.


=Amphithéisme.=--Le monde est régi par deux dieux différents, un bon
et un mauvais, le _dieu_ et le _diable_. Ces deux régents de l'Univers
sont en lutte éternelle, comme le roi et l'anti-roi, le Pape et
l'anti-pape. Le résultat de cette lutte est continuellement l'état
actuel du monde. Le bon _Dieu_, en tant qu'être bon, est la source du
Bon et du Beau, du plaisir et de la joie. Le monde serait parfait si
son action n'était pas continuellement contrebalancée par celle de
l'être mauvais, du _Diable_; ce mauvais Satan est la cause de tout mal
et de toute laideur, du déplaisir et de la douleur.

Cet _amphithéisme_ est, sans contredit, parmi toutes les différentes
formes de croyance aux dieux, la plus raisonnable, celle dont la
théorie s'accorde le mieux avec une explication scientifique de
l'Univers. Aussi la trouvons-nous développée, plusieurs milliers
d'années déjà avant le Christianisme, chez les divers peuples
civilisés de l'antiquité. Dans l'Inde ancienne, WISCHNU, le
conservateur, lutte contre SCHIWA, le destructeur. Dans l'ancienne
Égypte, au bon OSIRIS s'oppose le méchant TYPHON. Chez les premiers
Hébreux, un dualisme analogue se retrouve entre ASCHERA, la terre,
mère féconde qui engendre (= Keturah) et ELJOU (= Moloch ou Sethos),
le sévère père céleste. Dans la religion Zende des anciens Perses,
fondée par Zoroastre deux mille ans avant J.-C., règne une guerre
continuelle entre ORMUDZ, le bon dieu de la lumière et AHRIMAN, le
méchant dieu des ténèbres.

Le diable ne joue pas un moindre rôle dans la mythologie du
_Christianisme_, en tant qu'adversaire du bon Dieu, en tant que
tentateur, prince de l'Enfer et des Ténèbres. En tant que _Satanas_
personnel il était encore au commencement de notre siècle, un élément
essentiel dans la croyance de la plupart des chrétiens; c'est
seulement vers le milieu du siècle qu'avec le progrès des lumières il
fut peu à peu dépossédé ou qu'il dut se contenter du rôle subalterne
que GOETHE dans le _Faust_, le plus grand de tous les poèmes
dramatiques, assigne à _Méphistophélès_. Actuellement, dans les
milieux les plus cultivés, la «croyance en un Diable personnel» passe
pour une superstition du moyen âge, qu'on a dépassée, tandis qu'en
même temps la «croyance en Dieu» (c'est-à-dire en un Dieu personnel,
bon et aimant) est conservée comme un élément indispensable de la
religion. Et pourtant la première croyance est aussi pleinement
légitime (et aussi peu fondée) que la seconde. En tous cas,
l'«imperfection de la vie terrestre» dont on se plaint tant, la «lutte
pour la vie» et tout ce qui s'y rattache, s'expliquent bien plus
simplement et plus naturellement par cette lutte entre le dieu bon et
le dieu méchant, que par n'importe quelle autre forme de croyance en
Dieu.


=Monothéisme.=--La doctrine de l'unité de Dieu peut passer, sous plus
d'un rapport, pour la forme la plus simple et la plus naturelle du
culte rendu à Dieu; d'après l'opinion courante, c'est le fondement le
plus répandu de la religion et qui domine en particulier la croyance
de l'Eglise chez les peuples cultivés. Cependant, en fait, ce n'est
pas le cas; car le prétendu _monothéisme_, si l'on y regarde de plus
près, apparaît le plus souvent comme une des formes précédemment
examinées du théisme, en ce sens qu'à côté du «Dieu principal»,
suprême, un ou plusieurs dieux secondaires s'introduisent. En outre,
la plupart des religions qui ont eu un point de départ purement
monothéiste, sont devenues, au cours du temps, plus ou moins
polythéistes. Il est vrai et la statistique moderne l'affirme, parmi
les quinze cents millions d'hommes qui habitent notre terre, la plus
grande majorité sont _monothéistes_; il y aurait _soi-disant_, parmi
eux, _environ_ 600 millions de brahmano-bouddhistes, 500 millions de
Chrétiens (prétendus), 200 millions de païens (de diverses sortes),
180 millions de Mahométans, 10 millions d'Israélites et 10 millions
qui seraient sans religion aucune. Mais la grande majorité des
prétendus monothéistes se fait de Dieu l'idée la plus obscure, ou bien
croit, à côté du Dieu principal unique, à beaucoup de dieux
accessoires, comme par exemple: aux anges, au diable, aux démons, etc.
Les diverses formes sous lesquelles le _monothéisme_ s'est développé
_polyphylétiquement_ peuvent être ramenées à deux grands groupes: le
monothéisme naturaliste et le naturalisme anthropistique.


=Monothéisme naturaliste.=--Cette ancienne forme de religion voit
l'incarnation de Dieu dans quelque phénomène naturel élevé, dominant
tout. Comme tel, depuis plusieurs milliers d'années, ce qui a frappé
l'homme avant tout c'est le _soleil_, la divinité éclairant et
réchauffant qui tient visiblement, sous sa dépendance immédiate, toute
la vie organique. Le _culte du soleil_ (solarisme ou héliothéisme)
apparaît au naturaliste moderne, entre toutes les formes de croyances
théistes, comme la plus estimable et celle qui se fusionne le plus
aisément avec la philosophie naturelle moniste du présent.

Car notre astrophysique et notre géogénie modernes nous ont convaincus
que notre terre est une partie détachée du soleil et qu'elle
retournera plus tard se perdre dans son sein. La physiologie moderne
nous enseigne que la source première de toute vie organique, sur la
terre, est la formation du plasma ou _plasmodomie_ et que cette
synthèse de combinaisons inorganiques simples (eau, acide carbonique
et ammoniaque ou acide azotique) ne peut se produire que sous
l'influence de la _lumière solaire_. Le développement primaire des
_plantes plasmodomes_ n'a été suivi que tardivement, secondairement
par celui des _animaux plasmophages_ qui, directement ou
indirectement, se nourrissent des premières et l'apparition de
l'espèce humaine elle-même n'est, à son tour, qu'un fait tardif dans
l'histoire généalogique du règne animal. Notre vie humaine tout
entière, corporelle et intellectuelle, se ramène en dernière analyse,
comme toute autre vie organique, au rayonnement du soleil dispensateur
de lumière et de chaleur. Du point de vue de la raison pure, le _culte
du soleil_ apparaît donc comme un _monothéisme naturaliste_, beaucoup
plus fondé que le culte anthropistique des chrétiens et autres peuples
civilisés, qui se représentent Dieu sous la forme humaine. De fait,
les adorateurs du soleil étaient déjà parvenus, il y a des milliers
d'années, à un degré de culture intellectuelle et morale plus élevé
que la plupart des autres théistes. Me trouvant en 1881 à Bombay, j'y
ai suivi avec la plus grande sympathie les édifiants exercices de
piété des fidèles parsis qui, debout au bord de la mer ou agenouillés
sur des tapis étendus, lors du lever et du coucher du soleil
exprimaient à l'astre leur adoration[57].--Le _culte de la lune_,
_lunarisme_ ou _Sélénothéisme_ est moins important que le solarisme;
s'il y a quelques peuples primitifs qui adorent la lune seule, la
plupart cependant professent en même temps le culte du soleil et des
étoiles.

  [57] E. HAECKEL, _Lettres d'un voyageur dans l'Inde_ (trad.
  française).


=Monothéisme anthropistique.=--L'identification de Dieu à l'homme,
l'idée que l'«Etre suprême» pense, sent et agit comme l'homme (quoique
sous une forme plus élevée) joue le plus grand rôle dans l'histoire de
la civilisation, en tant que _monothéisme anthropomorphique_. Il faut
mettre ici au premier plan les trois grandes religions de la race
méditerranéenne: la religion mosaïque ancienne, la religion
chrétienne intermédiaire et la religion mahométane, dernière venue.
Ces _trois grandes religions méditerranéennes_, apparues toutes trois
sur les rivages favorisés de la plus intéressante des mers, fondées
toutes trois d'une manière analogue par un enthousiaste de race
sémitique, à l'imagination enflammée--ont entre elles les rapports les
plus étroits, non seulement extérieurement, par cette origine commune,
mais encore intérieurement, par de nombreux traits communs à leurs
articles de foi. De même que le Christianisme a emprunté directement
une grande partie de sa mythologie à l'ancien Judaïsme, de même
l'Islamisme, dernier venu, a conservé beaucoup de l'héritage des deux
autres religions. Les religions méditerranéennes étaient toutes les
trois, à l'origine, purement _monothéistes_; toutes les trois, elles
ont subi plus tard les transformations _polythéistes_ les plus
variées, à mesure qu'elles se répandaient sur les côtes découpées et
si diversement habitées de la Méditerranée et de là sur les autres
points du globe.


=Le Mosaïsme.=--Le monothéisme juif, tel que _Moïse_ le fonda (1600
av. J.-C.) passe d'ordinaire pour la forme de croyance religieuse qui,
dans l'antiquité, a exercé la plus grande influence sur le
développement ultérieur, éthique et religieux, de l'humanité. Il est
incontestable que cette haute valeur historique lui incombe déjà pour
cette raison que les deux autres religions méditerranéennes qui
partagent avec lui l'empire du monde sont issues de lui; le Christ est
porté sur les épaules de Moïse comme plus tard Mahomet sur celles du
Christ. De même, le Nouveau Testament qui, dans le court espace de
dix-neuf cents ans, est devenu le fondement de la foi de tous les
peuples civilisés, repose sur la base vénérable de l'Ancien Testament.
Tous deux réunis, sous le nom de _Bible_, ont pris une influence et
une extension qu'on ne peut comparer à celles d'aucun livre au monde.
De fait, la Bible est aujourd'hui encore sous certains rapports--et
malgré le mélange étrange du bon et du mauvais--le «livre des
livres». Mais si nous examinons impartialement et sans préjugé, cette
remarquable source historique, bien des points importants se
présenteront sous un tout autre jour qu'on ne l'enseigne partout. Ici
aussi, la critique moderne et l'histoire de la civilisation pénétrant
plus avant, nous ont fourni des renseignements précieux qui ébranlent
dans ses fondements la tradition admise.

Le monothéisme, tel que Moïse chercha à l'établir dans le culte de
Jéhovah et tel qu'il fut plus tard développé avec grand succès par les
_prophètes_--les philosophes des Hébreux--eut à l'origine de longs et
durs combats à soutenir avec l'ancien polythéisme, alors tout
puissant. _Jéhovah_ ou Japheh fut d'abord dérivé de ce Dieu céleste
qui, sous le nom de Moloch ou Baal était une des divinités les plus
honorées de l'Orient. (Sethos ou Typhon des Egyptiens, Saturne ou
Chronos des Grecs). Mais à côté, d'autres dieux demeuraient en haute
estime, et la lutte contre l'«idolâtrie» ne cessa jamais chez le
peuple juif. Cependant, en principe, Jéhovah demeura le seul Dieu,
celui qui, dans le premier des dix commandements de Moïse, dit
expressément: «Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n'auras pas d'autre
Dieu que moi».


=Le Christianisme.=--Le monothéisme chrétien partagea le sort de son
père, le mosaïsme, il ne resta monothéisme vrai que théoriquement, en
principe, tandis que pratiquement il revêtait les formes les plus
diverses du polythéisme. A vrai dire, déjà par la doctrine de la
Trinité, qui passait pourtant pour un des éléments indispensables de
la religion chrétienne, le monothéisme était logiquement supprimé. Les
_trois personnes_ distinguées comme Père, Fils et Saint-Esprit, sont
et restent trois _individus_ différents (et même des personnages
anthropomorphes) au même titre que les trois divinités hindoues de la
Trimurti (Brahma, Wischnou, Schiwa) ou que celles de la Trinité des
anciens Hébreux (Anu, Bel, Ao). Ajoutons que dans les sectes les plus
répandues du Christianisme, la Vierge Marie, comme Mère immaculée du
Christ, joue un grand rôle à titre de quatrième divinité; dans
beaucoup de cercles catholiques, elle passe même pour plus importante
et plus influente que les trois personnages masculins du Céleste
royaume. Le _culte de la Madone_ a pris là une telle importance qu'on
pourrait l'opposer comme un _monothéisme féminin_ à la forme ordinaire
de monothéisme masculin. L'auguste reine des Cieux occupe si bien le
premier plan (ainsi que d'innombrables portraits de la madone et
d'innombrables légendes en font preuve), que les trois personnages
masculins sont complètement effacés.

En dehors de cela, la fantaisie des Chrétiens croyants a de bonne
heure joint une nombreuse société de _Saints_ de toutes espèces au
chef suprême du gouvernement céleste et des anges musiciens veillent à
ce que, dans la «vie éternelle» on ne manque pas de jouissances
musicales. Les papes romains--les plus grands charlatans que jamais
religion ait produits--s'empressent continuellement d'augmenter par
des canonisations nouvelles le nombre de ces célestes trabans
anthropomorphes. Cette étonnante société du Paradis a reçu une
augmentation de population, à la fois plus considérable et plus
intéressante que toutes les autres, le 13 juillet 1870, lorsque le
Concile du Vatican a déclaré les papes, en tant que représentants du
Christ, _infaillibles_, les élevant ainsi, de lui-même, au rang de
_dieux_. Si nous ajoutons à cela le «diable personnel» et les «mauvais
anges» qui composent sa cour, personnages reconnus par les papes, le
_papisme_ nous présentera encore aujourd'hui la forme la plus répandue
du Christianisme moderne, et le tableau varié d'un _polythéisme_ si
riche, que l'Olympe hellénique nous paraîtra, à côté de lui, petit et
misérable.


=L'Islamisme= (ou _Monothéisme mahométan_) est la forme la plus
récente et en même temps la plus pure du Monothéisme. Lorsque le jeune
Mahomet (né en 570), de bonne heure en vint à mépriser le culte
polythéiste de ses concitoyens arabes et apprit à connaître le
Christianisme des Nestoriens, il s'appropria, il est vrai, les
doctrines fondamentales de ceux-ci, mais il ne put se résoudre à voir
dans le Christ autre chose qu'un Prophète, comme Moïse. Dans le dogme
de la Trinité, il ne trouva que ce qu'y doit forcément trouver tout
homme sans préjugé après une réflexion impartiale: un article de foi
absurde qui n'est ni conciliable avec les principes de notre raison,
ni du moindre prix pour notre édification religieuse. Mahomet
considérait avec raison l'adoration de l'immaculée Vierge Marie «Mère
de Dieu» comme une idolâtrie aussi vaine que le culte rendu aux images
et aux statues. Plus il y réfléchissait, plus il aspirait vers une
plus pure conception de Dieu, plus clairement lui apparaissait la
certitude de son grand principe: «Dieu est le seul Dieu»; il n'y a pas
à côté de lui d'autres dieux.

Sans doute, Mahomet ne pouvait pas non plus s'affranchir de tout
anthropomorphisme dans sa conception de Dieu. Son Dieu unique restait,
lui aussi, un homme tout-puissant, idéalisé, tout comme le sévère Dieu
vengeur de Moïse, tout comme le Dieu doux et aimant du Christ. Mais
nous devons cependant reconnaître à la religion mahométane cette
supériorité qu'à travers son évolution historique et ses inévitables
déviations, elle a conservé bien plus rigoureusement que les religions
mosaïque et chrétienne le caractère du _pur monothéisme_. Cela se voit
encore aujourd'hui, extérieurement, dans les formules de prières, la
façon de prêcher inhérentes au culte mahométan, de même que dans
l'architecture et la décoration de ses temples. Lorsqu'en 1873, je
visitai pour la première fois l'Orient, que j'admirai les splendides
mosquées du Caire et de Smyrne, de Brousse et de Constantinople, je
fus rempli d'une piété sincère par la décoration simple et pleine de
goût de l'intérieur, par l'ornementation architectonique d'un style si
élevé et en même temps si riche de l'extérieur. Comme ces mosquées
paraissent nobles et d'un style élevé, comparées à la plupart des
églises catholiques qui, à l'intérieur, sont surchargées de tableaux
de toutes sortes et d'oripeaux dorés, tandis qu'à l'extérieur elles
sont défigurées par une profusion de figures humaines et animales! Le
même caractère d'élévation se retrouve dans les prières silencieuses
et les simples exercices de piété du Coran, comparés au bruyant et
incompréhensible bredouillage de mots des messes catholiques ou à la
musique tapageuse des processions théâtrales.


=Mixothéisme.=--On peut à bon droit réunir sous ce terme toutes les
formes de croyance aux dieux qui renferment des _mélanges_ de
conceptions religieuses différentes et en partie même contradictoires.
En théorie, cette forme de religion, des plus répandues, n'a jamais
été reconnue jusqu'ici. En pratique, néanmoins, c'est la plus
importante et la plus remarquable de toutes. Car la grande majorité
des hommes qui se sont formés des idées religieuses ont été de tous
temps et sont aujourd'hui encore _mixothéistes_; leur notion de Dieu
est un mélange des principes religieux de telle confession spéciale,
qu'on leur a inculqués dès l'enfance et de beaucoup d'impressions
diverses éprouvées plus tard au contact d'autres formes de croyance et
qui ont modifié les premières. Pour beaucoup de savants il faut
ajouter à cela l'influence transformatrice des études philosophiques
de l'âge mûr et surtout l'étude impartiale des phénomènes de la nature
qui montre le néant des croyances théistes. La lutte entre ces notions
contradictoires, infiniment douloureuse pour les âmes sensibles et qui
parfois se prolonge sans solution pendant la vie entière,--montre
clairement la puissance inouïe de l'_hérédité_ des vieux principes
religieux d'une part et de l'_adaptation_ précoce à des principes
erronés, d'autre part. La confession spéciale qui, dès sa plus tendre
enfance, a été inculquée de force à l'enfant par ses parents, reste le
plus souvent et pour la plus grande part, prédominante, au cas où plus
tard l'influence plus forte d'une autre confession n'amène pas une
conversion. Mais même dans ce passage d'une forme de croyance à
l'autre, le nouveau nom, comme déjà celui qu'on vient de quitter,
n'est souvent qu'une étiquette extérieure sous laquelle s'abritent les
croyances et les erreurs les plus diverses, formant le mélange le plus
bariolé. La grande majorité des prétendus chrétiens ne sont pas
monothéistes (comme ils le croient), mais amphithéistes,
triplothéistes ou polythéistes. On en peut dire autant des adeptes de
l'islamisme et du mosaïsme, ainsi que de ceux de toutes les religions
monothéistes. Partout viennent s'adjoindre à la notion originelle du
«Dieu unique ou du dieu triple», des croyances, acquises plus tard, à
des divinités subalternes: anges, diables, saints et autres démons,
mélange bariolé des formes les plus diverses du théisme.


=Essence du théisme.=--Toutes les formes que nous venons de passer en
revue, du théisme au sens propre--peu importe que cette croyance en
Dieu revête une forme naturaliste ou anthropistique--ont en commun la
conception de Dieu comme d'un être _extérieur au monde_ (_extra
mundanum_) ou _surnaturel_ (_supranaturale_). Toujours Dieu s'oppose,
comme un Etre indépendant, au monde ou à la nature, le plus souvent
comme leur Créateur, leur Conservateur et leur Régisseur. Dans la
plupart des religions s'ajoute encore à cela le caractère de
_personnalité_ et l'idée, plus précise encore, que Dieu en tant que
personne est semblable à l'homme. «L'homme se peint dans ses dieux.»
Cet _anthropomorphisme de Dieu_ ou conception anthropistique d'un Etre
qui pense, sent et agit comme l'homme, prédomine chez la majorité de
ceux qui croient en Dieu, tantôt sous une forme plus naïve et plus
grossière, tantôt sous une forme plus abstraite et plus raffinée. Sans
doute, la théosophie la plus élevée affirme que Dieu, en tant qu'Etre
suprême, est absolument parfait et par suite complètement différent de
l'Etre imparfait qu'est l'homme. Mais à un examen plus minutieux on
s'aperçoit toujours que ce qui est commun aux deux c'est l'activité
psychique ou intellectuelle. Dieu sent, pense et agit comme l'homme,
quoique sous une forme infiniment plus parfaite.


=L'anthropisme personnel de Dieu= est devenu pour la plupart des
croyants une idée si naturelle qu'ils ne sont pas choqués de voir Dieu
personnifié sous la forme humaine dans les tableaux et les statues, ni
de lui voir revêtir cette forme humaine dans les diverses créations
poétiques de l'imagination, où Dieu se transforme ainsi en un
_Vertébré_. Dans beaucoup de mythes, Dieu apparaît encore sous la
forme d'autres Mammifères (singes, lions, taureaux, etc.), plus
rarement sous celle d'Oiseaux (aigle, colombe, cigogne) ou sous celle
de Vertébrés inférieurs (serpents, crocodiles, dragons). Dans les
religions les plus élevées et les plus abstraites, cette forme
corporelle disparaît et Dieu n'est adoré que comme «_pur esprit_» sans
corps. «Dieu est esprit et celui qui l'adore doit l'adorer en esprit
et en vérité». Mais néanmoins l'activité psychique de ce pur esprit
est absolument la même que celle des dieux anthropomorphes. A la
vérité, ce Dieu immatériel n'est pas incorporel, mais invisible, conçu
sous la forme d'un gaz.

Nous aboutissons ainsi à la notion paradoxale d'un Dieu, _Vertébré
gazeux_ (cf. _Morphol. gén._, 1866).


II. =Panthéisme= (Doctrine de l'Un-Tout), _Dieu et le monde sont un
seul et même être_. L'idée de Dieu s'identifie avec celle de la
_nature_ ou de la _substance_. Cette conception panthéiste est en
opposition radicale, en principe du moins, avec toutes les formes
précédentes et autres possibles du _théisme_, bien qu'on se soit
efforcé, par des concessions réciproques, de combler le profond abîme
qui sépare les deux doctrines. Entre elles persiste toujours cette
opposition fondamentale que, dans le _théisme_, Dieu, être
_extramondain_, s'oppose à la nature qu'il crée et conserve, agissant
sur elle _du dehors_, tandis que dans le _panthéisme_, Dieu, Etre
_intramondain_, est partout la nature elle-même et agit _à
l'intérieur_ de la substance, en tant que «force ou énergie». Ce
dernier point de vue est seul conciliable avec la loi naturelle
suprême qu'un des plus grands triomphes du XIXe siècle est d'avoir
posée: la _loi de substance_. Le _panthéisme_ est donc nécessairement
le _point de_ _vue des sciences naturelles modernes_. Sans doute, les
naturalistes, aujourd'hui encore, sont nombreux qui contestent cette
affirmation et pensent pouvoir concilier l'ancienne doctrine théiste
avec les idées fondamentales du panthéisme exprimées par la loi de
substance. Mais ces vains efforts ne reposent tous que sur l'obscurité
ou sur l'inconséquence de la pensée, dans le cas toutefois où ils sont
sincères et tentés avec loyauté.

Le _panthéisme_ ne pouvant provenir que de l'observation de la nature,
rectifiée et interprétée par la pensée de l'homme civilisé, on
comprend qu'il soit apparu bien plus tard que le _théisme_ qui, sous
sa forme la plus grossière, était déjà constitué il y a plus de dix
mille ans, chez les peuples primitifs et avec les variations les plus
diverses.

Si des germes de panthéisme se trouvent déjà épars dans les diverses
religions dès le début de la philosophie (chez les plus anciens des
peuples civilisés dans l'Inde et en Egypte, en Chine et au Japon),
bien des milliers de siècles avant Jésus-Christ, cependant, le
panthéisme, comme philosophie précise et constituée, n'apparaît
qu'avec l'_hylozoïsme des philosophes naturalistes ioniens_ dans la
première moitié du VIe siècle avant Jésus-Christ. A cette époque de
splendeur pour l'esprit grec, tous les grands penseurs sont dépassés
par ANAXIMANDRE de Milet, lequel conçut l'unité fondamentale du _Tout
infini_ (Apeiron) avec plus de profondeur et de clarté que son maître
THALÈS ou son élève ANAXIMÈNE. Non seulement ANAXIMANDRE avait déjà
exprimé la grande pensée de l'_unité_ originelle du Cosmos, de
l'_évolution_ de tous les phénomènes provenant de la _matière
première_ qui pénètre tout, mais aussi la conception hardie d'une
_alternance_ périodique et indéfinie de mondes apparaissant et
disparaissant.

Beaucoup d'autres grands philosophes ultérieurs, dans l'antiquité
classique, surtout DÉMOCRITE, HÉRACLITE et EMPÉDOCLE ont été amenés
par leurs réflexions profondes à concevoir dans le même sens ou d'une
manière analogue, cette unité de la Nature et de Dieu, du corps et de
l'esprit qui a trouvé son expression la plus précise dans la loi de
substance de notre _monisme_ actuel. Le grand poète romain et
philosophe naturaliste, LUCRÈCE, a exposé ce monisme sous une forme
hautement poétique dans son célèbre poème didactique _De rerum
Natura_. Mais ce monisme panthéiste et conforme à la Nature fut
bientôt repoussé par le dualisme mystique de PLATON et surtout par la
puissante influence que conquit sa philosophie idéaliste en se
fusionnant avec les doctrines chrétiennes. Lorsqu'ensuite leur plus
puissant représentant, le pape, eut acquis l'empire intellectuel du
monde, le panthéisme fut violemment comprimé, $1, son représentant le
plus remarquable, fut brûlé vif le 17 février 1600, sur le Campo Fiori
de Rome, par le «représentant de Dieu».

Ce n'est que dans la seconde moitié du XVIIe siècle que le système
panthéiste fut constitué sous sa forme la plus pure par le grand
SPINOZA; il créa pour désigner la totalité des choses le pur _concept
de substance_ dans lequel «Dieu et le Monde» sont inséparables. Nous
devons d'autant plus admirer aujourd'hui la clarté, l'exactitude et la
logique du système moniste de SPINOZA, qu'il y a deux cent cinquante
ans, ce puissant penseur manquait encore de toutes les données
empiriques certaines que nous n'avons acquises que dans la seconde
moitié du XIXe siècle. Quant aux rapports entre le panthéisme de
SPINOZA, le _matérialisme_ ultérieur du XVIIIe siècle et notre
_monisme_ actuel, nous en avons déjà parlé au premier chapitre de ce
livre. Rien n'a tant contribué à le propager, surtout en Allemagne,
que les oeuvres immortelles du plus grand de nos poètes et penseurs,
de GOETHE. Ses admirables poèmes _Dieu et le Monde_, _Prométhée_,
_Faust_, etc., contiennent, enveloppées sous la forme poétique la plus
parfaite, les pensées fondamentales du panthéisme.


=Athéisme= (_Conception de l'Univers dépouillé de Dieu_).--Il n'y a
_pas de Dieu_ ni de dieux, si l'on désigne par ce terme des êtres
personnels existant en dehors de la Nature.

Cette _conception athéiste_ coïncide, quant aux points essentiels,
avec le _monisme_ ou _panthéisme_ des sciences naturelles; elle en
donne seulement une autre expression, en ce qu'elle en fait ressortir
le côté négatif, la non-existence de la divinité extramondaine ou
surnaturelle. En ce sens, SCHOPENHAUER dit très justement: «Le
_panthéisme_ n'est qu'un athéisme poli. La vérité du panthéisme
consiste dans la suppression de l'opposition dualiste entre Dieu et le
monde, dans la constatation que le monde existe en vertu de sa force
interne et par lui-même. La proposition panthéiste: Dieu et le monde
ne font qu'un, est un détour poli pour signifier au seigneur Dieu son
congé.»

Pendant tout le moyen âge, sous la tyrannie sanglante du papisme,
l'_Athéisme_ a été poursuivi par le fer et par le feu comme la forme
la plus épouvantable de conception de l'Univers. Comme dans l'Evangile
l'_athée_ est complétement identifié au _méchant_ et qu'il est menacé
dans la vie éternelle--pour un simple «manque de foi»--des peines de
l'Enfer et de la damnation éternelle, on conçoit que tout bon chrétien
ait évité soigneusement le moindre soupçon d'athéisme. Malheureusement
c'est là une opinion accréditée aujourd'hui encore, dans beaucoup de
milieux. Le naturaliste _athée_, qui consacre ses forces et sa vie à
la recherche de la _vérité_, est tenu d'avance pour capable de tout ce
qui est mal; le dévot _théiste_ qui assiste sans pensée à toutes les
cérémonies vides du culte papiste, passe déjà, rien qu'à cause de
cela, pour un bon citoyen, même si, sous sa _croyance_ il ne pense
rien du tout et qu'il pratique à côté de cela la morale la plus
répréhensible. Cette erreur ne s'expliquera qu'au XXe siècle lorsque
la superstition cédera davantage le pas à la connaissance de la nature
par la raison et à la conviction moniste de _l'unité de Dieu et du
monde_.



CHAPITRE XVI

Science et Croyance

  ÉTUDES MONISTES SUR LA CONNAISSANCE DE LA VÉRITÉ.--ACTIVITÉ DES
     SENS ET ACTIVITÉ DE LA RAISON.--CROYANCE ET
     SUPERSTITION.--EXPÉRIENCE ET RÉVÉLATION.

   La recherche scientifique ne connaît qu'un but: la connaissance
   de la réalité. Aucun sanctuaire ne peut lui être plus sacré que
   celui de la _Vérité_. Il faut qu'elle pénètre tout; elle ne doit
   reculer devant aucun examen, devant aucune analyse, si fort que
   tienne au coeur du chercheur ce qu'il lui faut examiner, soit
   que le respect, l'amour, le sentiment de la loyauté, la
   religion, les opinions viennent se mettre à la traverse de sa
   tâche. Il lui faut déclarer les résultats de l'examen sans
   ménagement, sans souci de son avantage ou de son désavantage,
   sans chercher l'éloge et sans craindre le blâme.

    L. BRENTANO.



SOMMAIRE DU CHAPITRE XVI

  Connaissance de la Vérité et ses sources: activité sensorielle et
     association des représentations.--Organes des sens (Esthètes)
     et organes de la pensée (phronètes).--Organes des sens et leur
     énergie spécifique.--Développement de celle-ci.--Philosophie
     de la sensibilité.--Valeur inappréciable des sens.--Limites de
     la connaissance sensible.--Hypothèse et croyance.--Théorie et
     croyance.--Opposition radicale entre les croyances
     scientifiques (naturelles) et les croyances religieuses
     (surnaturelles).--Superstition des peuples primitifs et des
     peuples civilisés.--Confessions diverses.--Ecoles sans
     confession.--La croyance de nos
     pères.--Spiritisme.--Révélation.


LITTÉRATURE

   A. SVOBODA.--_Gestalten des Glaubens._ Leipzig, 1897.

   D. STRAUSS.--_Gesammelte Schriften_, 12 Bänder, Bonn, 1877.

   J. W. DRAPER.--_Geschichte der Konflikte Zwischen Religion und
   Wissenschaft_, Leipzig, 1865.

   L. BUCHNER.--_Über religioese und wissenschaftliche
   Weltanschauung_, 1887.

   O. MÖLLINGER.--_Die Gott-Idee der neuen Zeit und der nothwendige
   Ausbau des Christenthums_ 2te Aufl., Zurich 1870.

   A. RAU.--_Empfinden und Denken._ Giessen 1896.

   F. ZOLLNER.--_Ueber die Natur der Kometen. Beitraege zur Gesch.
   und Theorie der Erkenntniss_, Leipzig, 1872.

   A. LEHMANN.--_Aberglaube und Zauberei von den aeltesten Zeiten
   an bis in die Gegenwart._ trad. allem. de 1899.

   F. BACON.--_Novum Organon Scientiarum._


Tout travail véritablement scientifique tend à la connaissance de la
_vérité_. Notre vrai savoir, celui qui a du prix, se rapporte au réel
et consiste en représentations auxquelles correspondent des choses
réellement existantes. Nous sommes incapables, il est vrai, de
connaître l'essence intime de ce monde réel,--«la chose en soi»--mais
une observation impartiale et une comparaison critique des choses nous
convainquent que, dans l'état normal du cerveau et des organes des
sens, les impressions du monde extérieur sur ceux-ci sont les mêmes
chez tous les hommes raisonnables--et que, lorsque les organes de la
pensée fonctionnent normalement, certaines représentations se forment,
qui sont partout les mêmes; nous les disons _vraies_ et sommes
convaincus par là que leur contenu correspond à la partie des choses
qu'il nous est donné de connaître. Nous _savons_ que ces faits ne sont
point imaginaires mais réels.


=Sources de connaissance.=--Toute connaissance de la vérité a pour
fondement deux groupes de fonctions physiologiques distincts mais
ayant entre eux d'étroits rapports: d'abord la _sensation_ des objets,
au moyen de l'activité sensorielle et ensuite la liaison des
impressions ainsi recueillies, en _représentation_, grâce à
l'association. Les instruments de la sensation sont les _organes des
sens_ (sensibles ou Aesthètes); les instruments à l'aide desquels se
forment et s'enchaînent les représentations, sont les _organes de la
pensée_ (phronètes). Ceux-ci font partie du _système nerveux_
central; les autres, au contraire, du système nerveux périphérique,
système si important et si développé chez les animaux supérieurs pour
lesquels il est le seul et unique facteur de l'activité psychique.


=Organes des sens= (_sensilles ou aesthètes_).--L'activité sensorielle
de l'homme, point de départ de toute connaissance, s'est développée
lentement et progressivement, comme un perfectionnement de celle des
Mammifères les plus proches, les Primates. Les organes, chez tous les
représentants de cette classe très élevée, présentent partout la même
structure essentielle et leurs fonctions sont partout soumises aux
mêmes lois physico-chimiques. Elles se sont partout constituées
historiquement de la même manière. De même que chez tous les autres
animaux, les sensilles, chez les Mammifères, sont à l'origine des
parties du revêtement cutané et les cellules sensibles de l'_épiderme_
sont les ancêtres des différents organes sensoriels, lesquels ont
acquis leur énergie spécifique en s'adaptant à des excitations
différentes (lumière, chaleur, son, chimiopathie). Aussi bien les
bâtonnets de la rétine que les cellules auditives du limaçon de
l'oreille, que les cellules olfactives et les cellules gustatives,
proviennent originairement de ces simples cellules non différenciées
de l'épiderme, qui revêtent toute la surface de notre corps. Ce fait
très important peut être directement démontré par l'observation
immédiate de l'embryon humain ou de tout autre embryon animal. De ce
fait ontogénétique se déduit avec certitude, d'après la loi
fondamentale biogénétique, cette conclusion phylogénétique grosse
elle-même de conséquences, à savoir: que dans la longue histoire
généalogique de nos ancêtres, les organes sensoriels supérieurs, avec
leur énergie spécifique, dérivent originairement, eux aussi, de
l'épiderme d'animaux inférieurs, d'une assise cellulaire simple qui ne
contenait pas encore de pareilles sensilles différenciées.


=Énergie spécifique des sensilles.=--C'est un fait de la plus haute
importance pour l'étude de l'homme, que différents nerfs de notre
corps puissent percevoir des qualités très différentes du monde
extérieur et ne puissent percevoir que celles-là. Le nerf visuel ne
transmet que les impressions lumineuses, le nerf auditif que les
impressions de son, le nerf olfactif que des impressions olfactives,
etc. De quelque nature que soit l'excitation qui stimule un de ces
nerfs déterminés, la réaction, par contre, est toujours
qualitativement la même. De cette _énergie spécifique_ des nerfs
sensoriels, dont toute la portée a été exposée pour la première fois
par le grand physiologiste J. MÜLLER, on a tiré des conséquences très
inexactes, surtout au profit d'une théorie de la connaissance dualiste
et a prioriste. On a prétendu que le cerveau ou l'âme ne percevait
qu'un certain état du nerf excité et qu'on ne pouvait rien conclure de
là, quant à l'existence ou la nature du monde extérieur d'où provenait
l'excitation. La philosophie sceptique en tirait cette conclusion que
l'existence même de ce monde était douteuse et l'extrême idéalisme,
non seulement mettait en doute cette réalité, mais la niait
simplement; il prétendait que le monde n'existait que dans notre
représentation.

En face de ces erreurs, nous devons rappeler que l'«énergie
spécifique» n'est pas originairement une qualité innée de certains
nerfs, mais qu'elle provient de leur _adaptation_ à l'activité
particulière des cellules épidermiques dans lesquelles ils se
terminent. En vertu des grandes lois de la division du travail, les
_cellules sensorielles épidermiques_, à l'origine non différenciées,
se sont attribuées des tâches diverses, en ce sens que les uns ont
recueilli l'excitation des rayons lumineux, les autres l'impression
des ondes sonores, un troisième groupe l'action chimique des
substances odorantes, etc. Au cours des siècles, ces excitations
sensorielles externes ont amené une modification graduelle des
propriétés physiologiques et morphologiques de ces régions
épidermiques, tandis qu'en même temps se modifiaient aussi les nerfs
sensibles, chargés de conduire au cerveau les impressions recueillies
à la périphérie. La sélection améliora pas à pas celles d'entre les
transformations de ces nerfs qui se montrèrent utiles et créa enfin au
cours de millions d'années, ces merveilleux instruments qui, comme
l'_oeil_ et l'_oreille_, constituent nos biens les plus précieux; leur
disposition est si admirablement conforme à un but d'utilité qu'ils
ont pu nous induire à l'hypothèse erronée d'une «création d'après un
plan préconçu». Ainsi la propriété caractéristique de tout organe
sensoriel et de son nerf spécifique ne s'est développée que
graduellement par l'habitude et l'exercice--c'est-à-dire par
l'_adaptation_--et s'est transmise ensuite par l'_hérédité_ de
génération en génération. A. RAU a établi explicitement cette
conception dans son excellent ouvrage: _Sensation et pensée, étude
physiologique sur la nature de l'entendement humain_ (1896). On y
trouve à côté de la juste interprétation de la loi de MÜLLER sur
l'énergie sensorielle spécifique, des discussions pénétrantes sur le
rapport de ces énergies avec le cerveau et, dans le dernier chapitre
en particulier, appuyée sur celle de L. FEUERBACH, une remarquable
_philosophie de la sensibilité_; je me range complètement du côté de
ce convainquant exposé.


=Limites de la perception sensorielle.=--D'une comparaison critique
entre l'activité sensorielle de l'homme et celle des autres vertébrés,
il ressort un certain nombre de faits de la plus haute importance,
dont nous sommes redevables aux recherches approfondies faites
au XIXe siècle, surtout dans la seconde moitié. Cela est vrai,
particulièrement, des deux organes sensoriels les plus perfectionnés,
des «organes esthétiques», l'oeil et l'oreille. Ils présentent, dans
l'embranchement des Vertébrés, une structure différente de ce qu'elle
est chez les autres animaux, structure plus complexe,--et ils se
développent en outre, dans l'embryon des Vertébrés, d'une manière
toute spéciale. Cette ontogénèse et cette structure typique des
sensilles, chez tous les Vertébrés, s'explique par _l'hérédité_
remontant jusqu'à une forme ancestrale commune. Mais au sein du
groupe, on observe une grande variété de détail dans le développement,
laquelle résulte de _l'adaptation_ à des conditions de vie variant
avec les espèces, ainsi que de l'exercice plus fréquent ou plus rare
des diverses parties de l'organisme.

L'homme, sous le rapport du développement des sens, est bien loin de
nous apparaître comme le Vertébré le plus perfectionné. L'oiseau a la
vue bien plus pénétrante et distingue les petits objets à une grande
distance, bien plus distinctement que l'homme. L'oreille de nombreux
Mammifères, en particulier des Carnivores, Ongulés, Rongeurs vivant
dans les déserts, est beaucoup plus sensible que celle de l'homme et
perçoit les bruits légers à des distances bien plus grandes; c'est ce
qu'indique déjà le pavillon de leur oreille, très grand et très
mobile. Les oiseaux chanteurs présentent, même au point de vue des
sons musicaux, une organisation bien supérieure à celle de l'homme. Le
sens olfactif, chez la plupart des Mammifères, en particulier chez les
Carnivores et les Ongulés, est beaucoup plus développé que chez
l'homme. Si le chien pouvait comparer son flair, si fin, avec celui de
l'homme, il regarderait celui-ci avec une pitié dédaigneuse. De même,
quant aux sens inférieurs (sens du goût, sens sexuel, sens du contact
et de la température), l'homme est bien loin de pouvoir prétendre au
plus haut degré de perfectionnement.

Nous autres hommes ne pouvons naturellement juger que des sensations
que nous possédons. Mais l'anatomie nous démontre l'existence, dans le
corps de beaucoup d'animaux, d'organes sensoriels autres que ceux que
nous connaissons. C'est ainsi que les poissons et d'autres Vertébrés
aquatiques inférieurs possèdent, dans la peau, des sensilles
caractéristiques en communication avec des nerfs sensoriels spéciaux.
Sur les côtés du corps des poissons, à droite et à gauche, court un
long canal qui, en avant, dans la région de la tête, se prolonge par
plusieurs canaux ramifiés. Dans ces «canaux muqueux» sont des nerfs
pourvus de branches nombreuses dont les terminaisons sont en rapport
avec des éminences nerveuses caractéristiques. Il est probable que cet
«organe sensoriel épidermique» étendu sert à percevoir les
différences, soit dans la pression, soit dans les autres qualités de
l'eau. D'autres groupes d'animaux se distinguent encore par la
possession d'autres sensilles caractéristiques dont le rôle nous est
inconnu.

Ces faits nous montrent déjà que l'activité sensorielle de l'homme est
limitée et cela aussi bien quantitativement que qualitativement. A
l'aide de nos sens, même de celui de la vue et de celui du tact, nous
ne pouvons donc jamais connaître qu'une partie des qualités que
possèdent les objets du monde extérieur. Mais cette perception
partielle est elle-même incomplète, car nos organes sensoriels sont
imparfaits et les nerfs sensoriels sont des interprètes qui ne
transmettent au cerveau que la traduction des impressions reçues.

Cette imperfection reconnue de notre activité sensorielle ne doit
pourtant pas nous empêcher de considérer ces instruments et l'oeil
avant tout, comme les plus nobles des organes; ils constituent, avec
les organes de la pensée localisés dans le cerveau, le cadeau le plus
précieux que la Nature ait fait à l'homme. A. RAU dit très justement:
«_Toute science est en dernière analyse une connaissance sensible_;
les données des sens ne sont pas niées mais interprétées par elle; les
sens sont nos premiers et nos meilleurs amis; bien avant que
l'entendement ne se développe, les sens disent à l'homme ce qu'il doit
faire et ce dont il doit s'abstenir. Celui qui renierait la
_sensibilité_ pour échapper à ses dangers, agirait avec autant
d'irréflexion et de sottise que celui qui s'arracherait les yeux parce
que ces organes pourraient un jour voir des choses honteuses; ou celui
qui s'écorcherait la peau de la main, de crainte que cette main ne se
saisisse un jour du bien d'autrui.» Aussi FEUERBACH a-t-il pleinement
raison de traiter toutes les philosophies, les religions, les
institutions qui sont en contradiction avec le principe de la
_sensibilité_, non seulement d'erronées, mais de _foncièrement
pernicieuses_. Sans sens pas de connaissance! _Nihil est in
intellectu, quod non fuerit in sensu._ (LOCKE). L'immense mérite que
s'est acquis en ces derniers temps le Darwinisme, en nous faisant
connaître plus à fond et apprécier plus hautement l'activité
sensorielle, a déjà fait, il y a vingt ans, le sujet de ma conférence
«sur l'origine et le développement des organes des sens»[58].

  [58] E. HAECKEL, _Gesammelte populaere Vortraege_ (Bonn, 1878).


=Hypothèse et croyance.=--Le besoin de connaître de l'homme civilisé,
parvenu à un haut degré de culture, n'est pas satisfait par la
connaissance, pleine de lacunes, du monde extérieur que cet homme
acquiert au moyen de ses organes des sens, si imparfaits. Il s'efforce
de transformer les impressions sensibles qui lui ont été ainsi
fournies, en valeurs de connaissance; il les élabore, dans les centres
sensoriels de l'écorce cérébrale, en sensations spécifiques et par
l'_association_, dans le centre propre à cette opération, il assemble
ces sensations de manière à former des représentations; par
l'enchaînement des groupes de représentations, l'homme parvient
ensuite à constituer une science d'ensemble. Mais cette science reste
toujours pleine de lacunes et insatisfaisante, si la _fantaisie_ ne
vient pas compléter la force de combinaison insuffisante de
l'entendement et si elle ne rassemble pas, par l'association des
images, des connaissances anciennes, de manière à en constituer un
tout. De là résultent de nouvelles formations de représentations qui,
seules, permettront d'expliquer les faits perçus et «satisferont le
besoin de causalité de la raison». Les représentations qui comblent
les lacunes de la science et prennent sa place peuvent être désignées,
d'une manière générale, du nom de _croyance_. Et c'est ainsi qu'il en
va constamment dans la vie journalière. Lorsque nous ne sommes pas
sûrs d'une chose, nous disons que nous la croyons. En ce sens, dans la
science elle-même, nous sommes forcés de croire; nous présumons ou
admettons qu'il existe un certain rapport entre deux phénomènes,
quoique nous ne le sachions pas d'une façon certaine. Dans le cas où
il s'agit de la connaissance des _causes_, nous construisons des
_hypothèses_. D'ailleurs on ne peut admettre, en science, que les
hypothèses comprises dans les limites des facultés humaines et qui ne
contredisent pas des faits connus. Telles sont, par exemple, en
physique, la théorie des vibrations de l'éther; en chimie, l'existence
des atomes avec leurs affinités; en biologie, la théorie de la
structure moléculaire du plasma vivant.


=Théorie et croyance.=--L'explication d'un grand nombre de phénomènes
se rattachant les uns aux autres, par une cause qu'on admet leur être
commune, constitue ce qu'on appelle une théorie. Pour la théorie,
comme pour l'hypothèse, la _croyance_ (au sens scientifique) est
indispensable; car, ici aussi, la fantaisie créatrice comble les
lacunes que l'entendement laisse quand il tâche de connaître les
rapports entre les choses. La théorie, par suite, ne peut jamais être
considérée que comme une approximation de la vérité; on doit avouer
qu'elle pourra, plus tard, être supplantée par une autre mieux fondée.
Malgré l'aveu de cette incertitude, la théorie reste indispensable à
toute vraie science; car, seule, elle _explique_ les faits en
supposant admises leurs causes. Celui qui renoncerait absolument à la
théorie et ne voudrait construire la science pure qu'avec des «faits
certains» (ce qui est le cas des esprits bornés, dans les prétendues
«sciences naturelles exactes» de nos jours)--celui-là renoncerait du
même coup à la connaissance des causes en général et par là à la
satisfaction du besoin de causalité inhérent à la raison.

La théorie de la gravitation en astronomie (NEWTON), la théorie
cosmologique des gaz en cosmogénie (KANT et LAPLACE), le principe de
l'énergie en physique (MAYER et HELMHOLTZ), la théorie atomique en
chimie (DALTON), la théorie des vibrations en optique (HUYGHENS), la
théorie cellulaire en histologie (SCHLEIDEN et SCHWANN), la théorie
de la descendance en biologie (LAMARCK et DARWIN): autant d'exemples
grandioses de théories de premier ordre. Elles expliquent tout un
monde de grands phénomènes naturels par l'hypothèse d'une _cause qui
soit commune_ à tous les faits isolés de leurs domaines respectifs et
par la démonstration qu'elles donnent que tous les phénomènes font
bien partie d'un même domaine et qu'ils sont régis par des lois fixes,
découlant de cette cause unique. D'ailleurs, cette cause elle-même
peut être inconnue dans son essence ou peut n'être qu'une «hypothèse
provisoire». La _pesanteur_, dans la théorie de la gravitation et la
cosmogénie, l'_énergie_ elle-même, dans son rapport avec la matière,
l'_éther_ en optique et en électricité, l'_atome_ en chimie, le
_plasma_ vivant dans la théorie cellulaire, l'_hérédité_ dans la
théorie de la descendance--tous ces concepts, et autres semblables,
dont usent les grandes théories, peuvent être considérés par la
philosophie sceptique comme de «pures hypothèses», comme les produits
de la croyance scientifique, mais ils nous demeurent, comme tels,
_indispensables_ aussi longtemps qu'ils n'auront pas été remplacés par
une hypothèse meilleure.


=Croyance et Superstition.=--D'une toute autre nature que ces formes
de croyance scientifique sont ces conceptions qui, dans les diverses
_religions_, servent à expliquer les phénomènes et qu'on désigne
simplement du nom de _croyance_, au sens restreint du mot. Comme ces
deux formes de croyance, la «croyance naturelle» de la science et la
«croyance surnaturelle» de la religion, sont souvent confondues et
qu'une certaine obscurité s'ensuit; il est utile, nécessaire même de
bien mettre en relief leur _opposition radicale_. La croyance
«religieuse» est toujours une _croyance au miracle_ et, comme telle,
est en contradiction irrémédiable avec la croyance naturelle de la
raison. Par opposition à celle-ci, elle affirme l'existence de faits
surnaturels et peut ainsi être désignée du nom de _surcroyance_,
_hypercroyance_, forme originelle du mot _Superstition_[59]. La
différence essentielle entre cette superstition et la «croyance
raisonnable» consiste en ceci que la première admet des forces et des
phénomènes surnaturels, que la science ne connaît pas et qu'elle
n'admet pas, auxquels ont donné naissance des perceptions fausses et
des inventions erronées de la fantaisie poétique; la superstition est
ainsi en contradiction avec les lois naturelles clairement reconnues
et, partant, elle est _déraisonnable_.

  [59] La parenté des trois mots n'apparaît qu'en allemand où tous
  trois sont des composés du mot croyance: _Überglaube_,
  _Oberglaube_ et _Aberglaube_ (N. du Tr.).


=Superstition des peuples primitifs.=--Grâce aux grands progrès de
l'ethnologie au XIXe siècle, nous connaissons une quantité énorme de
formes et de produits de la superstition tels qu'on les trouve
aujourd'hui encore chez les grossiers peuples primitifs. Si on les
compare entre eux, puis avec les conceptions mythologiques
correspondantes des âges antérieurs, on constate une analogie sur bien
des points, souvent une origine commune et, finalement, une source
primitive très simple d'où tous découlent. Nous trouvons celle-ci dans
le _besoin naturel de causalité de la raison_, dans la recherche de
l'explication des phénomènes inconnus qui pousse à trouver leur cause.
C'est le cas, en particulier, pour ces phénomènes moteurs qui
éveillent la crainte par la menace d'un danger: comme l'éclair et le
tonnerre, les tremblements de terre, les éclipses, etc. Le besoin
d'une explication causale de ces phénomènes naturels existe déjà chez
les peuples primitifs les plus inférieurs qui le tiennent eux-mêmes,
par l'hérédité, de leurs ancêtres primates. Il existe également chez
beaucoup d'autres Vertébrés. Quand un chien aboie devant la pleine
lune, ou en entendant sonner une cloche dont il voit le battant se
mouvoir, ou en voyant un drapeau flotter au vent, il n'exprime pas
seulement par là sa crainte mais aussi le vague besoin de connaître la
cause de ce phénomène inconnu. Les germes grossiers de religion, chez
les peuples primitifs, ont leurs racines en partie dans cette
superstition héréditaire de leurs ancêtres primates,--en partie dans
le culte des aïeux, dans divers besoins de l'âme et dans des habitudes
devenues traditionnelles.


=Superstition des peuples civilisés.=--Les croyances religieuses des
peuples civilisés modernes, qu'ils considèrent comme leur bien
spirituel le plus précieux, sont placées par eux bien au-dessus des
«grossières superstitions» des peuples primitifs; on loue le grand
progrès qu'a amené la marche de la civilisation, en dépassant ces
superstitions. C'est là une grande erreur! Un examen critique et une
comparaison impartiale nous montreraient que les deux croyances ne
diffèrent que par la «forme spéciale» et par l'enveloppe externe de la
confession. A la claire lumière de la _raison_, la croyance au
miracle, croyance distillée des religions les plus libérales--en tant
qu'elle contredit les lois naturelles solidement établies,--nous
paraît une superstition aussi déraisonnable et au même titre que la
grossière croyance aux fantômes des religions primitives, fétichistes,
que les premières regardent avec un orgueilleux dédain.

De ce point de vue impartial, si nous jetons un regard critique sur
les croyances religieuses encore aujourd'hui régnantes, parmi les
peuples civilisés, nous les trouverons partout pénétrées de
superstitions traditionnelles. La croyance chrétienne à la Création,
la Trinité divine, l'Immaculée Conception de Marie, la Rédemption, la
Résurrection et l'Ascension du Christ, etc., tout cela est de la
_fantaisie pure_ et ne peut pas plus s'accorder avec la connaissance
rationnelle de la Nature que les différents dogmes des religions
mahométane, moïsiaque, bouddhiste et brahmanique. Chacune de ces
religions est, pour le vrai _croyant_, une vérité incontestable et
chacune d'elles considère toute autre croyance comme une hérésie et
une dangereuse erreur. Plus une religion donnée se considère comme «la
seule qui sauve»--comme étant la religion _catholique_,--et plus cette
conviction est chaleureusement défendue comme étant ce que cette
religion a le plus à coeur, plus, naturellement, elle doit mettre de
zèle à combattre les autres et plus deviennent fanatiques ces
terribles guerres religieuses qui remplissent les pages les plus
tristes du livre d'histoire de la civilisation. Et pourtant,
l'impartiale _Critique de la raison mûre_ nous convainc que toutes ces
différentes formes de croyance sont au même titre fausses et
déraisonnables, produits, toutes, de l'imagination poétique et de la
tradition acceptée sans critique. La science fondée sur la raison doit
les rejeter toutes tant qu'elles sont, comme des créations de la
superstition.


=Professions de foi (Confessions).=--L'incommensurable dommage que la
superstition, contraire à la raison, cause depuis des milliers
d'années dans l'humanité croyante, ne se manifeste nulle part dune
manière aussi frappante que dans l'éternel «Combat des confessions».
Entre toutes les guerres que les peuples ont entreprises les uns
contre les autres, par le fer et par le feu, les guerres de religion
ont été entre toutes les plus sanglantes; entre toutes les formes de
discorde qui ont troublé le bonheur des familles et des individus,
celles d'origine religieuse, provenant de différences de croyance
sont, encore aujourd'hui, les plus haineuses. Qu'on songe aux nombreux
millions d'hommes qui ont perdu la vie lors des conversions au
Christianisme, des persécutions des chrétiens, dans les guerres de
religion de l'Islamisme et de la Réforme, pendant l'Inquisition ou les
procès de sorcellerie! Ou bien qu'on pense au nombre encore plus grand
de malheureux qui, à cause de différences de croyance, ont eu à
souffrir des dissensions de famille, ont perdu l'estime de leurs
concitoyens croyants, leur position dans l'Etat--ou qui ont dû émigrer
hors de leur patrie. La confession officielle exerce l'action la plus
nuisible lorsqu'elle s'allie aux buts politiques de l'Etat civilisé et
que l'enseignement en est imposé dans les écoles, sous le nom de
«leçon de religion confessionnelle». La raison des enfants est par là
détournée de bonne heure de la connaissance de la vérité et acheminée
vers la superstition. Tout philanthrope devrait donc, par tous les
moyens possibles, pousser à la fondation d'_écoles sans confession_,
comme à l'une des institutions les plus précieuses de l'Etat moderne
où règne la raison.


=La croyance de nos pères.=--La haute valeur dont jouit, encore
aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, l'enseignement de la religion
confessionnelle, ne résulte pas seulement du joug confessionnel imposé
par un Etat arriéré ni de sa dépendance vis-à-vis de l'autorité
cléricale--elle s'explique aussi par la pression d'anciennes
traditions et de «besoins de l'âme» de différentes sortes. Parmi
ceux-ci le plus puissant est le culte pieux, rendu dans beaucoup de
milieux, à la _confession traditionnelle_, à la «sainte croyance de
nos pères». Dans des milliers de récits et de poèmes, la fidélité à
ces croyances est célébrée comme un trésor spirituel et un devoir
sacré. Et pourtant il suffit de réfléchir avec impartialité sur
l'_histoire de la croyance_ pour se convaincre de l'absolue absurdité
de cette idée si puissamment influente. La croyance dominante, celle
de l'église évangélique, est essentiellement différente dans la
seconde moitié du XIXe siècle si éclairé, de ce qu'elle était dans la
première moitié et celle qui régnait alors est à son tour tout autre
que celle du XVIIIe siècle. Cette dernière s'écarte beaucoup de ce qui
était la «croyance de nos pères» au XVIIe siècle et encore plus au
XVIe. La Réforme qui a délivré la raison asservie de la tyrannie du
papisme est naturellement poursuivie par celui-ci comme la pire des
hérésies; mais la croyance au papisme elle-même avait complètement
changé au cours d'un millier d'années. Et combien la croyance des
chrétiens baptisés diffère de celle de leurs pères païens! Chaque
homme, capable de penser d'une façon indépendante, se forme une
croyance propre, plus ou moins «personnelle», qui diffère toujours de
celle de ses pères, car elle dépend de l'état de culture générale du
temps. Plus nous remontons dans l'histoire de la civilisation, plus
nous apparaît comme une superstition inadmissible, la «croyance de nos
pères» tant vantée, dont les formes se renouvellent incessamment.


=Spiritisme.=--Une des formes les plus remarquables de la superstition
est celle qui, aujourd'hui encore dans notre société civilisée, joue
un rôle étonnant: le spiritisme ou _croyance aux esprits_ sous sa
forme moderne. C'est une chose aussi étonnante qu'affligeante de voir
que, de nos jours, des millions d'hommes civilisés sont encore
complètement sous le joug de cette sombre superstition; bien plus, on
compte quelques naturalistes célèbres qui n'ont pas pu s'en
affranchir. De nombreuses revues spirites répandent cette croyance aux
esprits dans tous les milieux et dans nos «salons les plus
distingués», on n'a pas honte de faire apparaître des «esprits» qui
frappent, écrivent, apportent des «nouvelles de l'au-delà», etc. On
fait valoir, dans les cercles spirites, que des naturalistes éminents
eux-mêmes partagent cette superstition. On invoque comme exemple, en
Allemagne, ZOELLNER et FECHNER à Leipzig, en Angleterre WALLACE et
CROOKES. Le fait regrettable que des physiciens et des biologistes
aussi distingués aient pu tomber dans cette erreur s'explique en
partie par l'excès chez eux de l'imagination, par le manque de
critique, en partie aussi par la puissante influence de dogmes
inflexibles implantés dans le cerveau de l'enfant, dès la première
jeunesse, par l'instruction religieuse. D'ailleurs, à propos des
célèbres croyances spirites répandues à Leipzig et dans l'erreur
desquelles les physiciens ZOELLNER, FECHNER et W. WEBER sont tombés
grâce au rusé escamoteur SLADE, la supercherie de celui-ci a été mise
au jour bien que tardivement; SLADE lui-même a été reconnu pour un
escroc vulgaire et démasqué. Dans tous les autres cas où l'on a
examiné à fond les prétendus «miracles du spiritisme», on a reconnu
qu'ils avaient tous pour origine une supercherie plus ou moins
grossière et quant aux prétendus «médiums» (la plupart sont des
femmes) les uns ont été démasqués comme de rusés escamoteurs, tandis
que dans les autres on a reconnu des personnes nerveuses d'une
excitabilité anormale, leur soi-disant _télépathie_ (ou «action à
distance de la pensée sans intermédiaire matériel»), existe aussi peu
que les «voix des esprits», les «soupirs des fantômes», etc. Les
descriptions animées que CARL DU PREL de Münich et autres spirites
donnent de ces «apparitions des esprits», s'expliquent par
l'excitation de leur imagination active, jointe au manque de critique
et de connaissances physiologiques.


=Révélation.=--La plupart des religions, en dépit de leurs variétés,
ont un trait fondamental commun qui constitue en même temps, dans
beaucoup de milieux, un de leurs plus puissants supports; elles
affirment pouvoir donner, de l'énigme de l'existence, dont la solution
n'est pas possible par la voie naturelle de la raison, la solution par
la voie surnaturelle de la révélation; on en déduit en même temps la
valeur des dogmes ou articles de foi qui, en tant que «lois divines»,
doivent régler les moeurs et la vie pratique. De telles inspirations
divines sont au fond de nombreux mythes et légendes dont l'origine
anthropistique saute aux yeux. Le Dieu qui «se révèle», il est vrai,
n'apparaît pas directement sous forme humaine, mais au milieu du
tonnerre et des éclairs, des orages et des tremblements de terre, des
buissons en feu ou des nuages menaçants. Mais la révélation elle-même
qu'il donne à ceux des enfants des hommes qui ont la foi, est toujours
conçue sous une forme anthropistique: c'est toujours une communication
d'idées ou d'ordres formulés et exprimés selon le mode normal de
fonctionnement des hémisphères cérébraux et du larynx humains. Dans
les religions de l'Inde et de l'Égypte, dans les mythologies grecque
et romaine, dans le Talmud comme dans le Coran, dans l'Ancien comme
dans le Nouveau Testament--les dieux pensent, parlent et agissent
absolument comme les hommes et les révélations par lesquelles ils nous
dévoilent les secrets de la vie et prétendent en résoudre les sombres
énigmes,--sont des _inventions poétiques_ de la fantaisie humaine. La
_vérité_ que le croyant y trouve est une invention humaine et la
«croyance enfantine» à ces révélations contraires à la raison n'est
que superstition.

La _véritable révélation_, c'est-à-dire la véritable source de
connaissance fondée sur la raison, ne se trouve que dans la _nature_.
Le riche trésor de savoir véritable, qui constitue l'élément le plus
précieux de la civilisation humaine, jaillit de la seule et unique
expérience que s'est acquise l'entendement en cherchant à _connaître
la nature_ et des _raisonnements_ qu'il a construits en associant les
représentations empiriques ainsi acquises. Tout homme raisonnable dont
le cerveau et les sens sont normaux puise dans l'observation
impartiale de la nature cette véritable révélation et se libère ainsi
des superstitions que lui ont imposées les révélations de la religion.



CHAPITRE XVII

Science et Christianisme

  ÉTUDES MONISTES SUR LE CONFLIT ENTRE L'EXPÉRIENCE SCIENTIFIQUE ET
     LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE.--QUATRE PÉRIODES DANS LA
     MÉTAMORPHOSE HISTORIQUE DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.--RAISON ET
     DOGME.

   Entre les principes fondamentaux du Christianisme et la culture
   moderne le conflit est irrémédiable et ce conflit se terminera
   nécessairement, soit par une réaction victorieuse du
   Christianisme, soit par sa complète défaite par la culture
   moderne; soit par l'enchaînement de la liberté des peuples sous
   le flot montant de l'ultramontanisme, soit par la disparition du
   Christianisme, sinon de nom, du moins de fait.

    ED. HARTMANN.

   Affirmer que le Christianisme a introduit dans le monde des
   vérités morales inconnues auparavant, témoignerait soit d'une
   grossière ignorance, soit d'une imposture voulue.

    TH. BUCKLE.



SOMMAIRE DU CHAPITRE XVII

  Opposition croissante entre la connaissance de la nature chez les
     modernes, et la conception chrétienne.--L'ancienne et la
     nouvelle croyance.--Défense de la science fondée sur la raison
     contre les attaques de la superstition chrétienne, surtout du
     papisme.--Quatre périodes dans l'évolution du
     Christianisme.--I. Le Christianisme primitif (trois
     siècles).--Les quatre évangiles canoniques.--Les épîtres de
     Paul.--II. Le papisme (le christianisme ultramontain).--État
     arriéré de la culture au Moyen Age.--Falsification de
     l'histoire par l'ultramontanisme.--Papisme et
     Science.--Papisme et Christianisme.--III. La Réforme.--Luther
     et Calvin.--Le siècle des lumières (Aufklärung).--IV. Le
     Christianisme du XIXe siècle.--Déclaration de guerre du pape à
     la raison et à la science:--1º Infaillibilité.--2º
     L'encyclique.--3º Immaculée Conception.


LITTÉRATURE

   SALADIN (STEWART ROSS).--_Jehovas Gesammelte Werke. Eine
   kritische Untersuch. des jüdisch-christ. Religions Gebäudes auf
   Grund der Bibelforsch._ (Zurich 1896).

   S. E. VERUS.--_Vergl. Uebersicht der vier Evangelien in
   unverkürztem Wortlaut_ (Leipzig 1897).

   D. STRAUSS.--_Das Leben Jesus für das deutsche Volk_ (11te Aufl.
   1890).

   L. FEUERBACH.--_Das Wesen des Christentums_ (4te Aufl. 1883).

   P. DE REGLA (P. DESJARDIN).--_Jesus von Nazareth vom
   wissenschaftlich. geschichtl. und gesellschaftlich. Standpunkt
   aus Dargestellt_ (1891).

   TH. BUCKLE.--_Geschichte der Civilisation in England_ (trad.
   all.).

   M. J. SAVAGE.--_Die Religion im Lichte der darwin'schen Lehre_
   (trad. all.).

   ED. HARTMANN.--_Die Selbstzersetzung des Christenthums_ (Berlin
   1874).


Parmi les traits caractéristiques les plus saillants du XIXe siècle
finissant, il faut signaler la vivacité croissante du contraste entre
la science et le christianisme. C'est parfaitement naturel et
nécessaire; car dans la mesure même où les progrès victorieux de la
_Science de la nature_ moderne ont laissé loin derrière eux les
conquêtes scientifiques des siècles précédents, l'inadmissibilité de
toutes ces conceptions mystiques qui essaient de courber la raison
sous le joug de la prétendue _Révélation_ devenait manifeste, et la
religion chrétienne est du nombre. Plus l'astronomie, la physique et
la chimie modernes démontraient avec certitude que des lois naturelles
inflexibles règnent seules dans l'Univers, plus la botanique, la
zoologie et l'anthropologie démontraient à leur tour la valeur des
mêmes lois dans le domaine tout entier de la nature organique--plus la
religion chrétienne, d'accord avec la métaphysique dualiste, se refuse
énergiquement à reconnaître la valeur de ces lois naturelles dans le
domaine de la prétendue «vie de l'esprit», c'est-à-dire dans un
département de la physiologie cérébrale.

Nul n'a montré plus clairement, avec plus de courage et plus
irréfutablement, le conflit manifeste et irrémédiable de la science
moderne et de la tradition chrétienne--que le plus grand théologien du
XIXe siècle, DAVID FRÉDÉRIC STRAUSS. Sa dernière confession:
l'_Ancienne et la nouvelle croyance_ (9e éd. 1877) est l'expression
universelle des convictions sincères de tous les savants modernes qui
discernent le conflit irrémédiable entre les doctrines courantes du
christianisme dont on nous imprègne et les révélations lumineuses,
conformes à la raison, des sciences naturelles actuelles; ce livre
exprime les convictions de tous ceux qui ont le courage de défendre
les droits de la _raison_ contre les prétentions de la _superstition_
et qui éprouvent le besoin philosophique de se faire de la nature une
conception moniste. STRAUSS, libre penseur loyal et courageux, a
exposé, beaucoup mieux que je ne l'aurais cru, les contradictions les
plus importantes entre «l'ancienne et la nouvelle croyance». L'absolue
impossibilité de résoudre la contradiction, l'inévitabilité d'un
combat décisif entre les deux croyances--«question de vie ou de
mort»--ont été démontrées au point de vue philosophique, en
particulier par ED. HARTMANN dans son intéressant ouvrage sur
l'_Auto-dissolution du christianisme_ (1874).

Après avoir lu les oeuvres de STRAUSS et de FEUERBACH ainsi que
l'_Histoire des conflits entre la religion et la science_ de G. W.
DRAPER (1875), il pourrait paraître superflu de consacrer à ce sujet
un chapitre spécial. Il est cependant utile, nécessaire même, de jeter
ici un regard critique sur l'évolution historique de ce grand conflit
et cela pour cette raison que les _attaques_ de l'Eglise militante
contre la science en général et contre la théorie de l'évolution en
particulier, sont devenues, en ces derniers temps, particulièrement
vives et menaçantes. De plus, malheureusement, le relâchement
intellectuel qui sévit actuellement, de même que le flot montant de la
réaction sur le terrain politique, social et religieux, ne sont que
trop propres à augmenter encore ces dangers. Si quelqu'un en doutait,
il n'aurait qu'à lire les débats des synodes chrétiens et du Reichstag
allemand, en ces dernières années. C'est dans le même sens que
beaucoup de gouvernements s'efforcent de faire aussi bon ménage que
possible avec le régiment ecclésiastique, leur ennemi mortel,
c'est-à-dire de se soumettre à son joug; les deux alliés entrevoient
comme but commun l'oppression de la libre pensée et de la libre
recherche scientifique, dans le but de s'assurer ainsi, par le procédé
le plus facile, _l'absolue domination_.

Nous devons faire remarquer expressément qu'il s'agit ici d'un cas de
légitime _défense_ de la part de la science et de la raison, contre
les vives attaques de l'église chrétienne et de ses puissantes
légions--et non pas du tout d'un cas d'_attaque_ injustifiée des
premières contre la seconde.

En première ligne, nous devons parer au coup du _papisme_ ou de
l'_ultramontanisme_; car cette église catholique «qui seule sauve» et
«offre le salut à tous», est non seulement plus nombreuse et plus
puissante que les autres confessions chrétiennes, mais elle a surtout
l'avantage d'une organisation admirablement centralisée et d'une
politique rusée, sans égale. On entend souvent des naturalistes et
autres savants soutenir cette opinion que la superstition catholique
n'est pas pire que les autres formes de croyance au surnaturel et que
ces trompeuses «formes de la croyance» sont toutes au même titre les
ennemies naturelles de la raison et de la science. En théorie, comme
principe général, cette affirmation est exacte, mais quant aux
conséquences pratiques, elle est fausse; car les attaques faites avec
un but précis et que rien n'arrête, comme celles que dirige contre la
science l'église ultramontaine, soutenue par l'inertie et la bêtise
des masses, sont infiniment plus graves et plus dangereuses, à cause
de leur organisation puissante, que celles de toutes les autres
religions.


=Evolution du Christianisme.=--Pour apprécier exactement l'importance
inouïe du Christianisme dans toute l'histoire de la civilisation, mais
surtout son antagonisme radical avec la religion et la science, il
faut jeter un regard rapide sur les phases principales de son
évolution historique. Nous y distinguerons quatre périodes:

I. Le _Christianisme primitif_ (les trois premiers siècles);

II. Le _Papisme_ (douze siècles, du IVe au XVe);

III. LA RÉFORME (trois siècles, du XVIe au XVIIIe);

IV. Le moderne _Pseudo-christianisme_ (au XIXe siècle).

I. Le _christianisme primitif_ embrasse les trois premiers siècles.
Le Christ lui-même, ce prophète noble et illuminé, tout rempli de
l'amour des hommes, était bien au-dessous du niveau de culture de
l'antiquité classique; il ne connaissait que la tradition juive; il
n'a laissé aucune ligne de sa main. Il n'avait, d'ailleurs, aucun
soupçon du degré avancé, auquel la philosophie et la science grecques
s'étaient élevées cinq cents ans déjà avant lui. Ce que nous savons du
Christ et de la doctrine primitive, nous le puisons donc dans les
principaux écrits du Nouveau Testament: d'abord dans les quatre
Évangiles et ensuite dans les lettres de PAUL. Quant aux _quatre
Evangiles canoniques_, nous savons maintenant qu'ils ont été choisis
en 325, au concile de Nicée, par 318 évêques assemblés, parmi un tas
de manuscrits contradictoires et falsifiés, datant des trois premiers
siècles. Sur la première liste d'élection, figuraient quarante
évangiles, sur la seconde, restreinte, quatre restèrent. Comme les
évêques, se disputant, s'injuriant méchamment, ne pouvaient pas
s'entendre sur le choix définitif, on décida (après le _Synodikon_ de
PAPPUS) de laisser un miracle divin décider de ce choix: on posa tous
les livres sous l'autel et l'on pria le Ciel de faire que les écrits
apocryphes d'origine humaine, restassent sous l'autel tandis que les
écrits véridiques, émanés de Dieu lui-même, sautassent au contraire
sur l'autel. Et il en fut ainsi! Les trois Évangiles synoptiques (de
Matthieu, Marc et Lucas, tous trois rédigés non _par_ ces hommes, mais
d'_après_ eux, au commencement du _deuxième_ siècle)--ainsi que le
quatrième Évangile, tout différent (probablement composé d'_après_
Jean, au milieu du IIe siècle)--tous ensemble, ces quatre Évangiles
sautèrent sur la table et devinrent dès lors les bases _authentiques_
(se contredisant en mille endroits!)--de la doctrine chrétienne (cf.
Saladin). Si quelque «incrédule» moderne trouvait incroyable ce _Saut
des livres_ nous lui rappellerions que le tout aussi incroyable
_remuement des tables_ et les _coups frappés par les esprits_ trouvent
encore aujourd'hui, parmi les spirites «cultivés», des millions de
croyants; et des centaines de millions de croyants chrétiens ne sont
pas moins convaincus, à cette heure encore, de leur propre
immortalité, de «la résurrection après la mort» et de la «Trinité de
Dieu»--dogmes qui ne sont ni plus ni moins en contradiction avec la
raison pure que ce merveilleux saut des évangiles manuscrits.

A côté des Evangiles, on sait que les sources principales sont les
quatorze Épîtres différentes (en grande partie falsifiées!) de
l'apôtre PAUL. Les lettres authentiques de Paul (qui d'après la
critique moderne ne sont qu'au nombre de _trois_: celles aux Romains,
aux Galates et aux Corinthiens)--ont toutes été écrites antérieurement
aux quatre Évangiles canoniques et contiennent moins de légendes
miraculeuses incroyables que ceux-ci; on y démêle aussi, plus que dans
ces derniers, un effort pour se concilier avec une conception
rationnelle. Aussi la théologie moderne éclairée, construit-elle, en
partie, son _Christianisme idéal_ en s'appuyant plus sur les lettres
de Paul que sur les Evangiles, ce qui a fait désigner cette théologie
du nom de _Paulinisme_. La personnalité marquante de l'apôtre PAUL,
qui était beaucoup plus instruit et doué d'un sens pratique beaucoup
plus grand que le _Christ_, est intéressante, en outre, au point de
vue _anthropologique_ en ce que les _races originelles_ des deux
grands fondateurs de la religion chrétienne, sont à peu près les
mêmes.

Les parents de PAUL, eux aussi, (d'après les recherches historiques
récentes) appartenaient, le père à la race grecque la mère à la race
juive. Les métis, issus de ces deux races, qui à l'origine sont très
différentes (quoique rameaux, toutes deux, _d'une même espèce: homo
mediterraneus_) se distinguent souvent par un heureux mélange de
talents et de traits de caractère, ainsi qu'en font foi de nombreux
exemples, à une époque ultérieure à celle de Paul et de nos jours
encore. La fantaisie orientale, plastique, des _Sémites_ et la raison
occidentale, critique, des _Ariens_, se complètent souvent d'une façon
avantageuse. C'est ce dont témoigne la doctrine paulinienne qui acquit
bientôt une plus grande influence que la conception primitive du
christianisme originel. Aussi a-t-on voulu voir avec raison dans le
_Paulinisme_ une apparition nouvelle dont le père serait la
philosophie grecque et la mère, la religion juive; un mélange analogue
était déjà apparu dans le _Néoplatonisme_.

En ce qui concerne la doctrine originelle et le but que se proposait
le Christ--de même qu'en ce qui touche à beaucoup de points importants
de sa vie--les opinions des théologiens en conflit ont divergé de plus
en plus à mesure que la critique historique (STRAUSS, FEUERBACH, BAUR,
RENAN, etc.) a remis dans leur vrai jour les faits qu'il lui était
donné de connaître et en a tiré des conclusions impartiales. Ce qui
demeure comme certain, c'est le noble principe de l'amour universel du
prochain et le principe suprême de la morale, qui s'en déduit: la
_règle d'or_--tous deux d'ailleurs connus et pratiqués plusieurs
siècles avant J.-C. (cf. chap. XIX.) Au reste, les _premiers
chrétiens_, ceux des premiers siècles, étaient en grande partie de
simples communistes, en partie des _démocrates-socialistes_ qui,
d'après les principes aujourd'hui en vigueur en Allemagne, auraient
dûs être exterminés par le feu et par le fer.


II. =Le papisme.=--Le _Christianisme latin_ ou _papisme_, l'«Église
catholique romaine», appelée souvent aussi _Ultramontanisme_, ou,
d'après la résidence de son chef, _vaticanisme_ ou plus brièvement
papisme, est, entre tous les phénomènes de l'histoire de la
civilisation humaine, l'un des plus grandioses et des plus
remarquables, une «grandeur de l'histoire universelle», de premier
ordre; en dépit des assauts du temps, elle jouit aujourd'hui encore
d'une immense influence. Sur les 410 millions de chrétiens répandus
actuellement sur la terre, la plus grande moitié, à savoir 225
millions, professent le catholicisme romain, 75 millions seulement le
catholicisme grec et 110 millions sont protestants. Pendant une durée
de douze cents ans, du IVe au XVIe siècle, le papisme a presque
entièrement dominé et empoisonné la vie intellectuelle de l'Europe;
par contre, il n'a gagné que très peu de terrain sur les grands
systèmes religieux anciens de l'Asie et de l'Afrique. En Asie, le
bouddhisme compte, aujourd'hui encore, 503 millions d'adhérents, la
religion de Brahma, 138 millions, l'islamisme 120 millions. C'est
surtout la suprématie du papisme qui a imprimé au _moyen âge_ son
caractère sombre; son vrai sens, c'est la mort de toute libre vie
intellectuelle, le recul de toute vraie science, la ruine de toute
pure moralité. De la brillante splendeur où s'était élevée la vie
intellectuelle dans l'antiquité classique, pendant le premier siècle
avant J.-C. et durant les premiers siècles du christianisme, elle
tombe bientôt, sous le règne du papisme, jusqu'à un niveau qu'on ne
peut caractériser autrement, en ce qui concerne la _connaissance de la
vérité_, que du nom de _barbarie_. On fait bien valoir qu'au moyen
âge, d'autres côtés de la vie intellectuelle trouvèrent un riche
déploiement: la poésie et les arts plastiques, l'érudition
scholastique et la philosophie patristique. Mais cette production
intellectuelle était au service de l'Église régnante et elle était
employée, non comme un levier, mais comme un instrument d'oppression
vis-à-vis de la libre recherche. Le souci exclusif de se préparer à
une «vie éternelle dans l'au-delà» inconnu, le mépris de la nature,
l'aversion pour son étude, inhérents au principe de la religion
chrétienne, devinrent des devoirs sacrés pour la hiérarchie romaine.
Une transformation en mieux n'eut lieu qu'au commencement du XVIe
siècle, grâce à la _Réforme_.


=État arriéré de la culture au moyen âge.=--Nous serions entraînés
trop loin si nous voulions décrire ici le déplorable recul qui s'opéra
dans la culture et dans les moeurs, pendant douze siècles, sous la
domination intellectuelle du papisme. L'illustration la plus frappante
nous en sera fournie par une phrase du plus grand et du plus spirituel
des HOHENZOLLERN: FRÉDÉRIC LE GRAND résumait sa pensée en disant que
l'_étude de l'histoire_ conduisait à cette conclusion que depuis
Constantin jusqu'à l'époque de la Réforme, _l'Univers entier_ avait
été _en proie au délire_. Une courte mais excellente peinture de cette
«période de délire» nous a été donnée en 1887 par BUCHNER dans son
traité sur «les conceptions religieuses et scientifiques». Nous
renvoyons celui qui voudrait approfondir ces questions aux ouvrages
historiques de RANKE, DRAPER, KOLB, SVOBODA, etc. La peinture conforme
à la vérité, que nous donnent ces historiens et d'autres non moins
impartiaux, en ce qui concerne l'horrible état de choses du _moyen âge
chrétien_, est continuée par toutes les sources d'information
véridiques et par les monuments historiques que cette période, la
_plus triste de toutes_, a laissés partout derrière elle. Les
catholiques instruits qui cherchent _loyalement_ la vérité ne
sauraient trop être renvoyés à l'étude de ces sources. Nous devons
d'autant plus insister là-dessus qu'actuellement encore la littérature
ultramontaine exerce une grande influence; le vieil artifice qui
consiste à dénaturer impudemment les faits et à inventer des histoires
miraculeuses pour duper le «peuple croyant», est employé aujourd'hui
encore avec succès par l'ultramontanisme: qu'il nous suffise de
rappeler _Lourdes_ et la «roche sainte» de Trèves (1898). Jusqu'où la
déformation de la vérité peut aller, même dans les ouvrages
scientifiques, c'est ce dont le professeur ultramontain, J. JANSSEN de
Francfort, nous fournit un exemple frappant; ses ouvrages très
répandus (surtout l'«_Histoire du peuple allemand depuis la fin du
moyen âge_», qui a de nombreuses éditions) poussent à un degré
incroyable _l'impudente falsification de l'histoire_[60]. Le mensonge
de ces falsifications jésuitiques marche de pair avec la crédulité et
l'absence de sens critique du simple peuple allemand qui les accepte
comme de l'argent comptant.

  [60] _Lenz, «Janssen's Geschichte des deutschen Volks_», 1883.


=Papisme et science.=--Parmi les faits historiques qui démontrent de
la manière la plus éclatante l'odieux de la tyrannie intellectuelle
exercée par l'ultramontanisme, ce qui nous intéresse avant tout c'est
la lutte énergique et méthodiquement menée contre la science comme
telle. Cette lutte, il est vrai, dès son point de départ, était
déterminée par ceci, que le Christianisme plaçait la foi au-dessus de
la raison et exigeait l'aveugle soumission de celle-ci devant la
première; et non moins par cette autre raison que le Christianisme
considérait toute la vie terrestre comme une simple préparation à
l'«au-delà» imaginaire et déniait par conséquent toute valeur à la
recherche scientifique en soi-même. Mais la lutte victorieuse, menée
conformément à un plan, ne commença contre la science qu'au début du
IVe siècle, surtout à la suite du célèbre Concile de Nicée (327),
présidé par l'empereur CONSTANTIN--nommé _le grand_ parce qu'il fit du
Christianisme la religion d'Etat et fonda la ville de Constantinople,
ce qui ne l'empêcha pas d'être un caractère sans valeur, un faux
hypocrite et plusieurs fois assassin. Les succès du papisme dans la
lutte contre toute pensée et toute recherche scientifique
indépendantes sont bien mis en lumière par l'état déplorable de la
connaissance de la nature et de la littérature s'y rapportant, au
moyen âge. Non seulement les riches trésors intellectuels légués par
l'antiquité classique furent en grande partie détruits ou soustraits à
la publicité, mais, en outre, des bourreaux et des bûchers veillaient
à ce que chaque «hérétique», c'est-à-dire tout penseur indépendant,
gardât pour soi ses pensées raisonnables. S'il ne le faisait pas, il
devait s'attendre à être brûlé vif, ce qui fut le sort du grand
philosophe moniste GIORDANO BRUNO, du réformateur $1 et de plus de
cent mille autres «témoins de la vérité». L'histoire des sciences au
moyen âge nous apprend, de quelque côté que nous nous tournions, que
la pensée indépendante et la recherche scientifique, empirique, sont
restées pendant douze tristes siècles, réellement enterrées sous
l'oppression du tout-puissant papisme.


=Papisme et Christianisme.=--Tout ce que nous tenons en haute estime
dans le véritable christianisme, selon l'esprit de son fondateur et
des successeurs les plus élevés de celui-ci et ce que, dans la ruine
inévitable de cette «religion universelle», nous cherchons à sauver en
le transportant dans notre religion moniste,--tout cela appartient au
côté _éthique et social_ du Christianisme. Les principes de la
véritable humanité, de la règle d'or, de la tolérance, de l'amour du
prochain au sens le meilleur et le plus élevé du mot: tous ces beaux
côtés du Christianisme n'ont sans doute pas été inventés ni posés pour
la première fois par lui, mais ils ont été mis en pratique avec succès
lors de cette période critique pendant laquelle l'antiquité classique
marchait à sa dissolution. Pourtant le papisme a su trouver le moyen
de transformer toutes ces vertus en leur _contraire_ direct, tout en
conservant l'_ancienne enseigne_. A la place de la charité chrétienne
s'installa la haine fanatique contre tous ceux dont les croyances
étaient différentes; le feu et le fer furent employés à exterminer non
seulement les païens, mais aussi ces sectes chrétiennes qui puisaient
dans une meilleure instruction des objections qu'elles osaient élever
contre les dogmes de la superstition ultramontaine qui leur étaient
imposés. Partout en Europe florissaient les tribunaux de l'Inquisition
réclamant d'innombrables victimes dont les tortures procuraient un
plaisir particulier à ces pieux bourreaux tout pénétrés d'un
«fraternel amour chrétien». La puissance papale à son apogée fit rage
pendant des siècles, sans pitié pour tout ce qui était un obstacle à
sa suprématie. Sous le célèbre Grand Inquisiteur Torquemada (1481 à
1498), rien qu'en Espagne, huit mille hérétiques furent brûlés vifs,
quatre-vingt-dix mille eurent leurs biens confisqués et furent
condamnés aux pénitences publiques les plus irritantes,--tandis qu'aux
Pays-Bas, sous le règne de Charles-Quint, cinquante mille hommes au
moins tombaient, victimes de la soif sanguinaire du clergé. Et pendant
que les hurlements des martyrs emplissaient l'air, à Rome, dont le
monde chrétien tout entier était tributaire, les richesses de la
moitié de l'univers venaient affluer et les prétendus représentants
de Dieu sur terre, ainsi que leurs suppôts (eux-mêmes, souvent
poussant l'athéisme à ses derniers degrés) se vautraient dans les
débauches et les crimes de toutes sortes. «Quels avantages», disait
ironiquement le frivole et syphilitique pape Léon X, «nous a pourtant
valus cette _fable de Jésus-Christ_!» En dépit de la dévotion à
l'Eglise et de la dévotion à Dieu, la condition de la société en
Europe était déplorable. Le féodalisme, le servage, les ordres
mendiants et le monarchisme régnaient par tout le pays et les pauvres
hilotes étaient heureux lorsqu'il leur était permis d'élever leurs
misérables huttes sur les terres appartenant aux châteaux ou aux
cloîtres de leurs oppresseurs et exploiteurs laïques et
ecclésiastiques. Nous souffrons aujourd'hui encore des restes et des
suites douloureuses du triste état de choses d'alors, de cette époque
où il ne pouvait être question qu'exceptionnellement et en cachette de
l'intérêt de la science et d'une haute culture intellectuelle.
L'ignorance, la pauvreté et la superstition se joignaient au
déplorable effet du _célibat_, introduit au XIe siècle, pour fortifier
toujours davantage la puissance absolue de la papauté (BÜCHNER). On a
calculé que pendant cette période d'éclat du papisme, plus de dix
millions d'hommes avaient été victimes des fanatiques haines de
religion de la _charité chrétienne_; et à combien de millions a dû
s'élever le nombre des victimes humaines qu'ont faites le _célibat_,
la _confession auriculaire_, l'_oppression des consciences_, ces
institutions préjudiciables et maudites entre toutes, de l'absolutisme
papiste! Les philosophes «incrédules» qui ont réuni les preuves
_contre_ l'existence de Dieu en ont oublié une des plus fortes: le
fait que les _représentants du Christ_ à Rome ont pu impunément,
pendant douze siècles, exercer les pires crimes et commettre les pires
infamies _au nom de Dieu_.


II. =La Réforme.=--L'histoire des peuples civilisés que nous appelons
d'ordinaire «histoire universelle», fait commencer sa troisième
période, les «temps modernes», avec la Réforme de l'Eglise chrétienne,
comme elle fait commencer le moyen âge avec la fondation du
Christianisme: elle a en cela raison, car avec la Réforme commence la
_renaissance de la raison enchaînée_, le réveil de la science, que la
poigne de fer du papisme chrétien avait comprimée pendant douze cents
ans. La propagation générale de la culture avait déjà commencé, il est
vrai, vers le milieu du XVe siècle, grâce à l'imprimerie et vers la
fin du même siècle, plusieurs grands événements, surtout la découverte
de l'Amérique (1492), vinrent se joindre à la _Renaissance_ des arts
pour préparer aussi la Renaissance des sciences. En outre, de la
première moitié du seizième siècle, datent des progrès infiniment
importants, dans la connaissance de la Nature, qui sont venus ébranler
dans ses fondements la conception régnante: tels la première
navigation autour de la terre par MAGELLAN, qui fournit la preuve
empirique de la forme sphérique de notre planète (1522), puis la
fondation du nouveau système cosmique par COPERNIC (1543). Mais le 31
octobre 1517, jour où MARTIN LUTHER cloua ses 95 thèses sur la porte
de bois de l'église du château de Wittenberg, n'en reste pas moins un
jour marquant dans l'histoire universelle; car Luther brisait la porte
de fer du cachot dans lequel l'absolutisme papiste avait tenu pendant
douze cents ans la raison enchaînée. Les mérites du grand réformateur
qui traduisit la Bible à la Wartburg ont été en partie exagérés, en
partie méconnus; on a d'ailleurs fait ressortir avec raison combien
LUTHER, pareil en cela aux autres réformateurs, était encore resté
captif de la superstition. C'est ainsi que, de toute sa vie il ne put
s'affranchir d'une croyance figée à la lettre de la Bible; il défendit
chaleureusement les dogmes de la résurrection, du péché originel et de
la prédestination, le salut par la foi, etc. Il rejeta comme une
sottise la puissante découverte de COPERNIC parce que dans la Bible
«Josué ordonne au Soleil de s'arrêter et non à la Terre».

Il ne prenait aucun intérêt aux grandes révolutions politiques de son
temps, le grandiose et si légitime mouvement des paysans, en
particulier, le laissa complètement indifférent. Le fanatique
réformateur de Genève, CALVIN, fit pis encore en faisant brûler vif le
remarquable médecin espagnol SERVETO (1553) parce qu'il avait attaqué
la croyance inique en la Trinité. D'ailleurs, les «orthodoxes»
fanatiques de l'Eglise réformée ne s'engagèrent que trop souvent dans
les sentiers ensanglantés tracés par leurs ennemis mortels, les
papistes, ainsi qu'ils le font encore aujourd'hui. Malheureusement
aussi la Réforme entraîna bientôt à sa suite des cruautés inouïes: la
nuit de la Saint-Barthélemy et la persécution des Huguenots en France,
les sanglantes chasses aux hérétiques en Italie, de longues guerres
civiles en Angleterre, la guerre de Trente ans en Allemagne. Mais les
XVIe et XVIIe siècles gardent malgré tout la gloire d'avoir les
premiers rouvert librement la route à la pensée humaine et d'avoir
délivré la raison de l'oppression étouffante de la domination papiste.
C'est seulement grâce à cela que redevint possible le riche
déploiement, en des directions diverses, de la critique philosophique
et de l'étude de la nature, qui a valu au siècle suivant le glorieux
nom de _siècle des lumières_.


IV. =Le pseudo-christianisme du XIXe siècle.=--Dans une quatrième et
dernière période de l'histoire du Christianisme, notre XIXe siècle
vient s'opposer aux précédents. Si pendant ceux-ci déjà, les
_lumières_ venues de toutes les directions avaient fait avancer la
philosophie critique et si les sciences naturelles florissantes
avaient déjà fourni à cette philosophie les armes empiriques les plus
redoutables, cependant, dans les deux directions, le progrès accompli
durant notre XIXe siècle nous paraît encore colossal. Avec ce siècle
recommence une période toute nouvelle de l'histoire de l'esprit
humain, caractérisée par le développement de la _philosophie naturelle
moniste_. Dès le début du siècle furent posés les fondements d'une
anthropologie nouvelle (par l'anatomie comparée de CUVIER) et d'une
nouvelle biologie (par la «philosophie zoologique» de LAMARCK). Ces
deux grands Français furent bientôt suivis par deux de leurs pairs
allemands, BAER, le fondateur de l'embryologie (1828) et J. MÜLLER
(1834), le fondateur de la morphologie et de la physiologie comparées.

Un élève de celui-ci, TH. SCHWANN, posa en 1838, avec M. SCHLEIDEN la
théorie cellulaire, fondamentale. Auparavant déjà (1830), LYELL avait
ramené l'histoire de l'évolution de la terre à des causes mécaniques
et confirmé par là, en ce qui concerne nos planètes, la valeur de
cette cosmogénie mécanique que KANT, en 1755, avait déjà ébauchée
d'une main hardie. Enfin, R. MAYER et HELMHOLZ (1842) établirent le
principe de l'énergie qui complétait, comme sa seconde moitié, la
grande loi de substance dont la première moitié, la constance de la
matière, avait déjà été découverte par LAVOISIER. Tous ces aperçus
profonds sur l'essence intime de la Nature reçurent leur couronnement,
il y a quarante ans, par la nouvelle théorie de l'évolution de CH.
DARWIN, le plus grand événement du siècle pour la philosophie de la
Nature (1859).

Comment se comporte maintenant, en face de ces immenses progrès dans
la connaissance de la nature, dépassant de si loin tout ce qui avait
été fait jusqu'alors, le _Christianisme moderne_? D'abord, et c'était
naturel, l'abîme s'est creusé de plus en plus profond entre ses deux
directions principales, entre le _papisme_ conservateur et le
_protestantisme_ progressiste. Le clergé ultramontain et, d'accord
avec lui, l'«Alliance Evangélique» orthodoxe, devaient naturellement
opposer la résistance la plus vive à ces grandes conquêtes du libre
esprit; ils s'entêtaient, indemnes, dans leur rigoureuse croyance
littérale et réclamaient la soumission absolue de la raison à leur
dogme. Le _protestantisme_ libéral, par contre, se réfugiait de plus
en plus dans un panthéisme moniste et s'efforçait de réconcilier les
deux principes opposés; il cherchait à allier l'inévitable réalité des
lois naturelles démontrées empiriquement, avec une forme de religion
épurée dans laquelle, il est vrai, ne restait presque plus rien d'une
doctrine proprement dite. Entre les deux extrêmes, de nombreux essais
de compromis s'intercalaient; mais au-dessus d'eux pénétrait toujours
plus avant cette conviction que le christianisme dogmatique, en
général, avait perdu toutes ses racines et qu'il n'y avait plus qu'à
sauver sa grande valeur éthique en la transportant dans la nouvelle
religion moniste du XXe siècle. Mais comme, en même temps, les formes
extérieures de la religion chrétienne régnante survivaient, comme
elles étaient même, en dépit des progrès de révolution politique,
rattachées de plus en plus étroitement aux besoins pratiques de
l'Etat,--il se développa cette forme de conception religieuse, si
répandue dans les milieux instruits, que nous ne pouvons désigner
autrement que du nom de _Pseudo-christianisme_--«mensonge religieux»,
au fond, de la nature la plus douteuse. Les grands dangers qu'entraîne
à sa suite ce profond conflit entre les convictions véritables et les
fausses manifestations des modernes Pseudo-chrétiens ont été
excellemment décrits par M. NORDAU dans son intéressant ouvrage: _Les
mensonges conventionnels de l'humanité civilisée_ (12e édition 1886).

Au milieu de l'insincérité manifeste du Pseudo-christianisme régnant,
c'est un fait appréciable pour le progrès de la connaissance de la
nature fondée sur la raison, que son adversaire le plus décidé et le
plus puissant, le _papisme_, ait rejeté, vers le milieu du siècle, le
vieux masque d'une prétendue haute culture intellectuelle pour
déclarer à la _science_ indépendante, un combat «question de vie ou de
mort». Il y eut ainsi trois importantes déclarations de guerre faites
à la raison, pour lesquelles la science et la culture modernes ne
peuvent qu'être reconnaissantes envers le «représentant du Christ» à
Rome, car ces attaques ont été aussi décisives que peu ambiguës: I. En
décembre 1854, le pape proclama le dogme de _l'Immaculée conception de
Marie_. II. Dix ans plus tard, en décembre 1864, le «Saint Père»
prononça dans _l'encyclique_ célèbre, un _jugement de damnation
plénière sur toute la civilisation et toute la culture intellectuelle
modernes_; dans le _syllabus_ qui accompagnait l'encyclique, le pape
énumérait et anathémisait l'une après l'autre les affirmations de la
raison et les principes philosophiques que la science moderne tient
pour des _vérités_ claires comme le jour. III. Enfin six ans plus
tard, le 13 juillet 1870, le belliqueux prince de l'Eglise mettait le
comble à son extravagance, en prononçant pour lui et pour tous ceux
qui l'avaient précédé dans ses fonctions papales _l'infaillibilité_.
Ce triomphe de la curie romaine fut annoncée au monde stupéfait, cinq
jours plus tard, le 18 juillet 1870, en ce jour mémorable où la France
déclarait la guerre à l'Allemagne! Deux mois après, à la suite de
cette guerre, le pouvoir temporel du pape était supprimé.


=Infaillibilité du pape.=--Ces trois actes, essentiels entre tous, de
la part du papisme au XIXe siècle, étaient si manifestement des coups
de poing donnés en plein visage à la raison qu'ils ont, dès le début,
soulevé les plus grandes hésitations dans le sein même du catholicisme
orthodoxe. Lorsque le Concile du Vatican se réunit le 13 juillet 1870
pour voter, au sujet du dogme de _l'infaillibilité_, les trois quarts
seulement des princes de l'Eglise se prononcèrent en faveur de ce
dogme, à savoir 451 votants sur 601; il manquait, en outre, beaucoup
d'autres évêques qui avaient voulu se soustraire à ce vote dangereux.
Pourtant on s'aperçut bientôt que le pape, rusé connaisseur des
hommes, avait calculé plus juste que les «catholiques réfléchis» et
timorés; car, dans la masse ignorante et crédule, ce dogme monstrueux
fut accueilli aveuglément.

_L'histoire de la papauté_ tout entière, telle qu'elle ressort
nettement tracée de milliers de sources dignes de foi et de documents
historiques d'une évidence palpable, apparaît à tout juge impartial
comme un tissu de mensonges et d'impudences, comme un effort sans
scrupule pour conquérir l'absolue domination intellectuelle avec la
puissance temporelle, comme la dénégation frivole de tous les
commandements moraux élevés, prescrits par le véritable christianisme:
Amour du prochain et patience, véracité et chasteté, pauvreté et
renoncement. Si l'on applique à la longue série des papes et des
princes de l'Eglise romaine parmi lesquels on les choisissait, la
mesure de la pure morale chrétienne, il ressort clairement que la
plupart de ces hommes étaient d'impudents et fourbes charlatans, et
beaucoup d'entre eux des criminels méprisables. Ces _faits
historiques_ bien connus n'empêchent pourtant pas qu'aujourd'hui
encore, des millions de catholiques croyants et «instruits» ne croient
à «l'infaillibilité» que ce «saint père» s'est octroyée à lui-même;
cela n'empêche pas, aujourd'hui encore, des princes protestants
d'aller à Rome témoigner leur vénération au «Saint Père» (leur ennemi
le plus dangereux); cela n'empêche pas aujourd'hui encore, dans
l'empire allemand, les valets et les suppôts de ce «Saint Charlatan»
de décider des destinées du peuple allemand--grâce à son incroyable
incapacité politique et à sa crédulité sans critique!


=Encyclique et Syllabus.=--Des trois grands actes d'autorité par
lesquels nous avons vu le papisme moderne, en la seconde moitié du
XIXe siècle, essayer de sauver et d'affermir son autorité absolue, le
plus intéressant pour nous est la proclamation de l'_encyclique_ et du
_Syllabus_ (décembre 1864); car dans ces pièces mémorables, la raison
et la science se voient refuser toute activité indépendante et l'on
exige leur absolue soumission à la «foi qui seule sauve» c'est-à-dire
aux décrets du «pape infaillible». L'incroyable agitation provoquée
par cette impudence sans borne dans tous les milieux cultivés où l'on
pense avec indépendance, correspondait bien au contenu inouï de
l'encyclique; une excellente discussion nous a été donnée de sa portée
politique et intellectuelle par DRAPER, dans son _Histoire des
conflits entre la religion et la science_ (1875).


=Immaculée conception de la Vierge Marie.=--Ce dogme paraît peut-être
de moindre conséquence et moins effrontément hardi que celui de
l'infaillibilité du pape. Cependant la plus grande importance est
attachée à cet article de foi, non seulement par la hiérarchie
romaine, mais aussi par une partie du protestantisme orthodoxe (par
exemple l'alliance évangélique). Ce qu'on appelle le _Serment
d'immaculation_ c'est-à-dire l'affirmation par _serment_ de la foi en
l'immaculée conception de Marie est encore un devoir sacré pour des
millions de chrétiens! Beaucoup de croyants réunissent sur ce point
deux idées: ils prétendent que la mère de la Vierge Marie a été
fécondée par le «Saint Esprit» comme Marie elle-même. Par suite, cet
étrange Dieu aurait vécu à la fois avec la mère et avec la fille dans
les rapports les plus intimes; il devrait, par suite, être son propre
beau-père (SALADIN). La théologie critique et comparée a récemment
démontré que ce mythe, comme la plupart des autres légendes de la
mythologie chrétienne, n'était aucunement original, mais avait été
emprunté à des religions plus anciennes, en particulier au
_bouddhisme_. Des fables analogues étaient déjà très répandues
plusieurs siècles avant la naissance du Christ, dans l'Inde, en Perse,
en Asie Mineure et en Grèce. Lorsque des filles de roi ou autres
jeunes filles de haute condition, sans être légitimement mariées,
donnaient le jour à un enfant, on désignait comme le père de ce
rejeton illégitime un «Dieu» ou un «demi-Dieu», qui était en ce cas le
mystérieux «Saint Esprit».

Les dons tout particuliers de l'esprit ou du corps qui distinguaient
souvent ces «enfants de l'amour» des enfants des hommes ordinaires,
étaient en même temps expliqués partialement par l'_hérédité_. Ces
éminents «fils des dieux» jouissaient, tant dans l'antiquité qu'au
moyen âge, d'une haute considération, tandis que le code moral de la
civilisation moderne leur impute, comme une flétrissure, le manque de
parents «légitimes». Cela s'applique encore bien davantage aux «filles
des dieux», quoique ces pauvres jeunes filles soient tout aussi
innocentes du fait qu'il manquait un titre à leur père. D'ailleurs,
tous ceux qui se sont délectés des beautés de la mythologie de
l'antiquité classique savent que ce sont précisément les prétendus
fils et filles des «dieux» grecs et romains, qui se sont le plus
rapprochés de l'idéal suprême du pur type humain; qu'on pense à la
nombreuse famille légitime et à la famille illégitime plus nombreuse
encore de Zeus, père des dieux (Cf. SHAKESPEARE)!

En ce qui concerne spécialement la fécondation de la Vierge Marie par
le Saint-Esprit, nous sommes renseignés par le témoignage des
Évangiles eux-mêmes. Les deux Évangélistes qui seuls nous en parlent,
MATTHIEU et LUCAS s'accordent pour nous raconter que Marie, la Vierge
juive, était fiancée au charpentier Joseph, mais devint enceinte sans
qu'il y fût pour rien et «par l'opération du Saint-Esprit». MATTHIEU
dit expressément (Chap. I., vers. 19): «Cependant Joseph, son époux,
était pieux et ne voulait pas la perdre de réputation, mais il
songeait à la quitter secrètement; il ne fut apaisé que lorsque
«l'ange du Seigneur» lui annonça: «Ce qui a été conçu en elle, l'a été
par le Saint-Esprit.» LUCAS est plus explicite (Chap. I, vers. 26-38);
il nous raconte l'annonciation faite à Marie par l'archange Gabriel
«L'esprit saint descendra sur toi et la force du Très Haut te couvrira
de son ombre»--à quoi Marie répond: «Voici, je suis la servante du
Seigneur, qu'il soit fait selon ce que tu dis». Ainsi qu'on sait,
cette visite de l'ange Gabriel et son Annonciation ont fourni à
beaucoup de peintres le sujet d'intéressants tableaux. SVOBODA nous
dit: «L'archange parle ici avec une exactitude que la peinture, par
bonheur, ne pouvait pas reproduire. Nous avons un cas nouveau
d'anoblissement d'un sujet prosaïque tiré de la Bible, par les arts
plastiques. Il s'est, d'ailleurs trouvé des peintres dont les toiles
ont rendu facile la compréhension des considérations embryologiques de
l'archange Gabriel.»

Ainsi que nous l'avons dit, les quatre Evangiles canoniques qui,
seuls, ont été reconnus pour authentiques par l'Eglise chrétienne et
qui ont été élevés au rang de fondements de la foi, ont été choisis
arbitrairement parmi un nombre beaucoup plus grand d'Evangiles dont
les données précises ne se contredisent pas moins entre elles que les
légendes des quatre autres. Les Pères de l'Église eux-mêmes ne
comptent pas moins de 40 à 50 de ces Évangiles inauthentiques ou
apocryphes; quelques-uns existent encore en grec et en latin, tels
l'Évangile de Jacob, celui de Thomas, de Nicodème, etc. Les récits que
font ces Évangiles apocryphes sur la vie de Jésus, en particulier sur
sa naissance et sur son enfance, peuvent prétendre tout autant (ou
plutôt tout aussi peu) à la véracité historique, que ceux que nous
fournissent les quatre Évangiles canoniques, prétendus «authentiques».
Or il se trouve dans un de ces Évangiles apocryphes un récit
historique, confirmé d'ailleurs par le _Sepher Toldoth Jeschua_ et qui
nous donne, probablement, une solution toute naturelle de l'_énigme_
de la conception surnaturelle et de la naissance du Christ. Cet
historien raconte, très franchement, en une phrase, l'anecdote
singulière qui contient cette solution: «JOSEPHUS PANDERA, chef romain
d'une légion calabrienne établie en Judée, séduisit _Mirjam_ de
Bethléem, une jeune fille hébraïque, et devint le _père de Jésus_».
D'autres récits du même auteur sur _Mirjam_ (le nom hébraïque de
_Marie_) rendent bien équivoque la réputation de la «pure reine du
Ciel»!

Naturellement ces récits historiques sont soigneusement passés sous
silence par les théologiens officiels, car ils s'accorderaient mal
avec le mythe traditionnel et lèveraient le voile qui recouvre le
secret de ce mythe, d'une façon trop simple et trop naturelle. La
_recherche objective de la vérité_ n'en a que d'autant plus le droit,
et la _raison pure_ le devoir sacré, de faire de ces récits importants
un examen critique. Il en résulte qu'ils peuvent, à beaucoup plus
juste titre que les autres récits, prétendre à la véracité en ce qui
concerne les origines du Christ. Ne pouvant, au nom des principes
scientifiques connus, que repousser la conception surnaturelle par
l'«ombre protectrice du Très Haut,» comme un pur mythe, il ne reste
plus que l'opinion très répandue de la «théologie rationnelle»
moderne, à savoir que le charpentier juif, _Joseph_, aurait été le
père réel du Christ. Mais cette opinion est expressément contredite
par plusieurs passages de l'Évangile; le Christ lui-même était
persuadé d'être le _Fils de Dieu_ et n'a jamais reconnu son père
adoptif, Joseph, comme l'ayant engendré. Quant à Joseph, il songea à
quitter sa fiancée Marie lorsqu'il s'aperçut qu'elle était enceinte
sans qu'il y fût pour rien. Il ne renonça à ce projet qu'après qu'_en
rêve_ un «ange du Seigneur» lui fût apparu et l'eût tranquillisé.
Ainsi que Matthieu le fait remarquer expressément (Chap. I, vers. 24,
25) l'union sexuelle de Joseph et de Marie eut lieu pour la première
fois _après que Jésus fut né_.

Le récit des Evangiles apocryphes d'après lequel le chef romain
PANDERA aurait été le vrai père du Christ, paraît d'autant plus
vraisemblable, quand on examine la _personne du Christ_ du point de
vue strictement _anthropologique_. On le considère, d'ordinaire, comme
un pur juif. Mais précisément les traits de son caractère qui font sa
personnalité si haute et si noble et qui impriment son sceau à «sa
religion de l'amour», ne sont sûrement _pas sémites_; ils semblent
être bien plutôt les traits distinctifs de la _race arienne_, plus
élevée et en particulier de son rameau le plus noble, de
l'_hellénisme_. De plus, le nom du véritable père du Christ:
«PANDERA», indique indubitablement une origine grecque; dans le
manuscrit, il est même écrit PANDORA. Or PANDORA était, comme on sait,
d'après la légende grecque, la première femme née de l'union de
Vulcain avec la Terre, dotée par les dieux de tous les charmes, qui
épousa Epiméthée et que Dieu le père envoya vers les hommes avec la
terrible «boîte de Pandore» où tous les maux étaient contenus, en
punition de ce que PROMÉTHÉE, porteur de lumière, avait ravi du ciel
le feu divin (la «raison»).

Il est intéressant, d'ailleurs, de comparer la manière différente dont
a été conçu et apprécié le roman d'amour de Mirjam, par les quatre
grandes nations cultivées et chrétiennes de l'Europe. Conformément aux
austères idées morales de la race _germanique_, celle-ci le rejette
entièrement; l'honnête Allemand et le prude Anglais croient plus
volontiers l'impossible légende de la conception par le
«Saint-Esprit». Ainsi qu'on sait, l'austère pruderie de la société
distinguée, soigneusement étalée (surtout en Angleterre!) ne
correspond aucunement à ce qu'est, en réalité, la moralité au point de
vue sexuel, dans le «High life» d'Outre-Manche. Les révélations, par
exemple, que nous a faites là-dessus, il y a une douzaine d'années, le
_Pall Mall Gazette_ nous rappellent fort les moeurs de _Babylone_.

Les races _romanes_ qui se rient de cette pruderie et jugent avec plus
de légèreté les rapports sexuels, trouvent ce _roman de Marie_ très
charmant et le culte spécial, dont jouit justement en France et en
Italie «notre chère Madone», se rattache souvent, avec une naïveté
remarquable, à cette histoire d'amour. C'est ainsi, par exemple que P.
DE REGLA (Dr DESJARDIN), qui nous a donné (1894) un «_Jésus de
Nazareth, du point de vue scientifique, historique et social_,» trouve
précisément dans la _naissance illégitime du Christ_ un «droit spécial
à l'apparence de _sainteté_ qui se dégage de sa sublime figure!»

Il m'a semblé nécessaire de mettre ici dans tout leur jour,
franchement et dans le sens de la _science historique objective_,
cette importante question des origines du Christ, parce que l'église
belliqueuse attache elle-même la plus grande importance à cette
question et parce qu'elle emploie la croyance au miracle, qu'elle
appuie là-dessus, comme l'arme la plus redoutable contre la conception
moderne de l'univers. La haute valeur éthique du pur christianisme
originel, l'influence anoblissante que cette «religion de l'amour» a
exercée sur la civilisation, sont choses indépendantes de ce dogme
mythologique; les prétendues _révélations_ sur lesquelles s'appuient
ces mythes sont inconciliables avec les résultats les plus certains de
notre moderne science de la nature.



CHAPITRE XVIII

Notre religion moniste.

  ÉTUDES MONISTES SUR LA RELIGION DE LA RAISON ET SON HARMONIE AVEC
     LA SCIENCE.--LE TRIPLE IDÉAL DU CULTE: LE VRAI, LE BEAU, LE
     BIEN.

    Celui qui possède la science et l'art
    Celui-là possède aussi la religion!
    Celui qui ne possède pas ces deux biens,
    Que celui-là ait la religion.

    GOETHE.

    Quelle religion je professe? Aucune d'elles!
    Et pourquoi aucune?--Par religion!

    SCHILLER.

   Si le monde dure encore un nombre incalculable d'années, la
   _religion universelle_ sera le _Spinozisme épuré_. La raison
   laissée à elle-même ne conduit à rien d'autre et il est
   impossible qu'elle conduise à rien d'autre.

    LICHTENBERG.



SOMMAIRE DU CHAPITRE XVIII

  Le monisme, lien entre la religion et la science.--La lutte pour
     la civilisation.--Rapports de l'Église et de
     l'État.--Principes de la religion moniste. Son triple idéal du
     culte: le vrai, le beau et le bien.--Opposition entre la
     vérité naturelle et la vérité chrétienne.--Harmonie entre
     l'idée moniste de vertu et l'idée chrétienne.--Opposition
     entre l'art moniste et l'art chrétien.--Conception moderne
     enrichie et agrandie de la scène de l'Univers.--Peinture de
     paysage et amour moderne de la nature.--Beautés de la
     nature.--Vie présente et vie future.--Églises monistes.


LITTÉRATURE

   D. STRAUSS.--_Der alte und der neue Glaube. Ein Bekenntnis_,
   1872, 14te Aufl. 1892.

   C. RADENHAUSEN.--_Zum neuen Glauben. Einleit. und Ubersicht zum
   «Osiris»_ (1877).

   ED. HARTMANN.--_Die Selbstzersetzung des Christentums und die
   Religion der Zukunft_ (1874).

   J. TOLAND.--_Pantheistikon. Kosmopolis_, 1720.

   P. CARUS AND E. C. HEGELER.--_The open Court, A monthly
   magazine._ Chicago, vol. I-XIII (1890-1899).

   --_The Monist. A quarterly magazine devoted to the philosophy of
   Science._ Chicago, vol. I-IX.

   MORISON.--_Menschheitsdienst. Versuch einer Zukunftsreligion_
   (Leipzig, 1890).

   M. J. SAVAGE.--_Die Religion im Lichte der Darwins'chen Lehre._
   (trad. all.)

   L. BESSER.--_Die Religion der Naturwissenschaft_ (1890.)

   B. BETTER.--_Die moderne Weltanschauung und der Mensch_ (1896).

   E. HAECKEL, _Le Monisme, lien entre la religion et la science_,
   trad. française de V. de Lapouge.


Beaucoup de naturalistes et de philosophes actuels des plus distingués
et qui partagent nos idées monistes tiennent la religion, en général,
pour une chose finie. Ils pensent que la connaissance claire de
l'évolution de l'univers, due aux immenses progrès accomplis par le
XIXe siècle, non seulement satisfait entièrement le besoin de
causalité qu'éprouve notre _raison_, mais aussi les besoins les plus
élevés du sentiment qu'éprouve notre _coeur_. Cette opinion est juste
en partie, en ce sens que, dans une conception parfaitement claire et
conséquente du monisme, les deux notions de religion et de science se
confondent de fait en une seule. D'ailleurs peu de penseurs résolus
s'élèvent jusqu'à cette conception, la plus haute et la plus pure, qui
fut celle de SPINOZA et de GOETHE; la plupart des savants de notre
temps, au contraire, sans parler des masses ignorantes, s'en tiennent
à la conviction que la religion constitue un domaine propre de la vie
intellectuelle, indépendant de celui de la science, non moins précieux
ni indispensable que ce dernier.

Si nous nous plaçons à ce point de vue, nous pourrons trouver une
conciliation entre ces deux grands domaines, en apparence séparés,
dans la théorie que j'ai exposée en 1892, dans ma conférence
d'Altenbourg: «Le monisme, lien entre la religion et la science». Dans
la préface de cette «Profession de foi d'un naturaliste», je me suis
exprimé ainsi qu'il suit, sur le double but poursuivi par moi: «Je
voudrais d'abord donner une idée de la _conception rationnelle_ du
monde, qui nous est imposée comme une nécessité logique par les
récents progrès de la science unitaire de la nature; elle se trouve,
au fond, chez tous les naturalistes indépendants et qui pensent, bien
qu'un petit nombre seulement ait le courage ou éprouve le besoin de la
confesser. Je voudrais ensuite établir par là un _lien entre la
religion et la science_ et contribuer ainsi à faire disparaître
l'opposition que l'on a établie à tort et sans nécessité; le besoin
moral de notre _sentiment_ sera satisfait par le monisme, autant que
le besoin logique de causalité de notre _jugement_.»

Le grand effet qu'a produit cette conférence d'Altenbourg montre que,
par cette profession de foi moniste, j'ai exprimé celle non seulement
de beaucoup de naturalistes, mais encore de beaucoup d'hommes et de
femmes instruits, de toutes conditions. J'ai été récompensé non
seulement par des centaines de lettres d'approbation, mais encore par
le grand succès de presse de cette conférence dont, en six mois,
parurent six éditions. Ce succès inattendu a pour moi d'autant plus de
valeur que cette profession de foi a été tout d'abord un discours
d'occasion, improvisé, que j'ai prononcé sans m'y être préparé, le 9
octobre 1892, à Altenbourg, durant le jubilé d'anniversaire de la
«Société des naturalistes» des Osterlandes. Naturellement, la réaction
inévitable surgit bientôt d'autre part; j'ai subi les attaques les
plus vives, non seulement de la presse ultramontaine, du _papisme_,
des défenseurs jurés de la superstition, mais aussi de la part des
lutteurs «libéraux» du christianisme évangélique qui prétendent
défendre à la fois la vérité scientifique et la croyance épurée.
Cependant, durant les sept années qui se sont écoulées depuis, la
grande lutte entre la science moderne et le christianisme orthodoxe
s'est faite de plus en plus menaçante; elle est devenue d'autant plus
dangereuse pour la première que le second était plus soutenu par la
croissante réaction intellectuelle et politique. Cette réaction est
déjà si avancée dans certains pays, que la liberté de pensée et de
conscience, garantie par la loi, est fort compromise en pratique
(ainsi, par exemple, en Bavière actuellement). En somme, le grand
combat intellectuel, que J. DRAPER a si excellemment dépeint dans son
_Histoire des conflits entre la religion et la science_, a atteint
aujourd'hui une ardeur et une importance qu'il n'avait jamais eues
jusqu'ici; aussi l'appelle-t-on avec raison, depuis vingt-sept ans, la
_Lutte pour la civilisation_.


=La lutte pour la civilisation.=--La célèbre _encyclique_ suivie du
_syllabus_ que le belliqueux pape Pie IX avait lancée en 1864, dans le
monde entier, déclarait la guerre, sur tous les points essentiels, à
la science moderne; elle exigeait la soumission aveugle de la raison
aux dogmes de l'«infaillible représentant du Christ». Ce brutal
attentat contre les biens suprêmes de l'humanité civilisée était si
monstrueux et si inouï que beaucoup de natures molles et indolentes,
elles-mêmes, furent tirées du sommeil de leur foi. Jointe à la
déclaration _d'infaillibilité_ du pape, qui la suivit en 1870,
l'encyclique provoqua une immense excitation et un mouvement de
défense énergique, qui rendirent légitimes les plus belles espérances.
Dans l'empire allemand, de formation récente, qui, dans les guerres de
1866 et 1871, avait acquis son indispensable unité nationale au prix
de lourds sacrifices, les attentats imprudents du papisme eurent des
suites particulièrement pénibles; car, d'une part, l'Allemagne est le
berceau de la Réforme et de l'affranchissement de l'esprit moderne,
d'autre part, malheureusement, elle possède, parmi ses 18 millions de
catholiques, une puissante armée de croyants belliqueux qui
l'emportent sur tous les autres peuples civilisés en fait d'obéissance
aveugle aux ordres de son pasteur suprême[61]. Les dangers qui
résultaient de là furent bien vus du grand homme d'Etat au regard
pénétrant, qui a résolu «l'énigme politique» de la dissension
nationale allemande et qui, par une diplomatie remarquable, nous a
conduits au but désiré de l'unité et de la puissance nationales. Le
prince de BISMARCK commença, en 1872, cette mémorable _lutte pour la
civilisation_, suscitée par le Vatican, conduite avec autant
d'intelligence que d'énergie par le remarquable ministre des cultes
FALK, au moyen des «ordonnances de mai» (1873). La lutte,
malheureusement, dut être abandonnée six ans après. Quoique notre
grand homme d'Etat fût un remarquable connaisseur de la nature humaine
et un habile politicien pratique, il avait cependant estimé trop bas
la puissance de trois redoutables obstacles: premièrement, la ruse
sans égale et la perfidie sans scrupule de la curie romaine;
secondement l'incapacité de penser et la crédulité de la masse
catholique ignorante, conditions bien faites pour s'adapter à la
première et sur lesquelles celle-ci s'appuyait; enfin, troisièmement,
la force d'inertie, de persévérance dans la déraison, simplement parce
que cette déraison est là. C'est pourquoi dès 1878, après que le pape
Léon XIII, plus avisé, eût inauguré son règne, la dure «visite à
Canossa» dut recommencer. La puissance du Vatican, récemment accrue,
augmenta dès lors rapidement, d'une part grâce aux manoeuvres sans
scrupule, aux artifices de serpent de la politique d'anguille, d'autre
part grâce à la politique religieuse erronée du gouvernement allemand
et à la merveilleuse incapacité politique du peuple allemand. Ainsi, à
la fin du XIXe siècle, il nous faut assister au honteux spectacle qui
nous montre que «l'atout est le centre du Reichstag» et que les
destinées de notre patrie humiliée sont dirigées par un parti papiste
qui ne représente pas encore le tiers de la population totale.

  [61] Le Christ dit à Pierre: «fais paître mes brebis!» Les
  successeurs de Pierre ont traduit «fais paître» par «tonds».

Lorsque commença, en 1872, la lutte pour la civilisation, elle fut
saluée, _à juste titre_, par tous les hommes pensants avec
indépendance, comme une reproduction politique de la Réforme, comme
une tentative énergique pour délivrer la civilisation moderne du joug
de la tyrannie intellectuelle papiste; la presse libérale tout entière
célébrait dans le Prince de Bismarck le «Luther politique», le
puissant héros qui avait conquis non seulement l'unité nationale,
mais encore l'affranchissement intellectuel de l'Allemagne. Dix ans
plus tard, après la victoire du papisme, la même «presse libérale»
affirmait le contraire et déclarait la lutte pour la civilisation, une
grande faute; c'est ce qu'elle fait encore aujourd'hui. Ce fait prouve
simplement combien la mémoire de nos journalistes est courte, combien
est défectueuse leur connaissance de l'histoire et combien imparfaite
leur éducation philosophique. Le prétendu «Traité de paix entre
l'Église et l'État» n'est toujours qu'un armistice. Le papisme
moderne, fidèle aux principes absolutistes suivis depuis 1600 ans,
peut et doit vouloir exercer l'_aristocratie universelle_ sur les âmes
crédules; il doit exiger l'absolue soumission de l'État qui représente
les droits de la raison et de la science. La paix réelle ne pourra
s'établir que lorsqu'un des deux combattants, vaincu, gisera sur le
sol. Ou bien la victoire sera à «l'Église qui seule sauve», et alors
c'en sera fait définitivement de la «Science libre et de
l'enseignement libre», les Universités se transformeront en convicts,
les gymnases en cloîtres. Ou bien la victoire sera à l'État moderne
appuyé sur la raison et alors le XXe siècle verra se développer la
culture moderne, la liberté et le bien-être dans une bien plus large
mesure encore que ce ne fut le cas au XIXe siècle (cf. plus haut, ED.
HARTMANN).

Pour hâter, précisément, la réalisation de ce but, il nous semble
importer surtout, non seulement que les sciences naturelles modernes
détruisent le faux édifice de la superstition et déblaient le chemin
de ses vils décombres, mais encore qu'elles édifient, sur le terrain
libre, un nouvel édifice habitable pour l'âme humaine, un _palais de
la raison_ dans lequel, au sein de notre conception moniste
nouvellement conquise, nous adorerons pieusement la vraie Trinité du
XIXe siècle, la _Trinité du Vrai, du Beau et du Bien_. Pour rendre
palpable le culte de ce triple idéal divin, il nous paraît avant tout
nécessaire de régler nos comptes avec les formes régnantes du
Christianisme et d'envisager les changements qu'il faudrait effectuer
en les remplaçant par le culte nouveau. Car le Christianisme possède
(dans sa forme pure, _originelle_) malgré toutes ses lacunes et toutes
ses erreurs, une si haute valeur morale, il est surtout mêlé si
étroitement depuis quinze cents ans, à toutes les institutions
politiques et sociales de notre vie civilisée,--qu'en fondant notre
religion moniste nous devrons nous appuyer autant que possible sur les
institutions existantes. Nous ne voulons pas de _Révolution_ brutale,
mais une _Réforme_ raisonnable de notre vie intellectuelle et
religieuse. Et de même qu'il y a deux mille ans la poésie classique
des anciens Hellènes incarnait, sous la forme des dieux, la vertu
idéale, de même nous pouvons prêter à notre triple idéal de la raison,
la forme de sublimes déesses; nous allons examiner ce que deviennent,
dans notre monisme, les trois déesses de la _Vérité_, de la _Beauté_
et de la _Vertu_; et nous examinerons, en outre, leurs rapports avec
les dieux correspondants du Christianisme, qu'elles sont destinées à
remplacer.


I. =L'Idéal de la Vérité.=--Les considérations précédentes nous ont
convaincus que la Vérité pure ne se peut trouver que dans le temple de
la _connaissance de la Nature_ et que les seules routes qui puissent
servir à nous y conduire sont l'«observation et la réflexion», l'étude
empirique des faits et la connaissance, conforme à la raison, de leurs
causes efficientes. C'est ainsi que nous arriverons, au moyen de la
_raison pure_, à la science véritable, trésor le plus précieux de
l'humanité civilisée. Par contre, et pour les raisons importantes
exposées au chapitre XVI, nous devons écarter toute prétendue
_révélation_, toute croyance fantaisiste qui affirme connaître, par
des procédés surnaturels, des vérités que notre raison ne suffit pas à
découvrir. Et comme tout l'édifice des croyances de la religion
judéo-chrétienne, ainsi que de l'islamisme et du bouddhisme, repose
sur de pareilles révélations prétendues,--comme, en outre, ces
produits de la fantaisie mystique sont en contradiction directe avec
la connaissance empirique et claire de la Nature,--il est donc
certain que nous ne pouvons trouver la vérité qu'au moyen de la raison
travaillant à construire la véritable _science_, non au moyen de
l'imagination fantaisiste aidée de la croyance mystique. Sous ce
rapport, il est absolument certain que la conception _chrétienne_ doit
être remplacée par la philosophie _moniste_. La déesse de la Vérité
habite le temple de la Nature, les vertes forêts, la mer bleue, les
monts couverts de neige;--elle n'habite pas les sombres galeries des
cloîtres, ni les étroits cachots des écoles de convicts, ni les
Églises chrétiennes, parfumées d'encens. Les chemins par lesquels nous
nous rapprocherons de cette sublime déesse de la Vérité et de la
Science, sont l'étude, faite avec amour, de la nature et de ses lois,
l'observation du monde infiniment grand des étoiles au moyen du
télescope, du monde cellulaire infiniment petit, au moyen du
microscope; mais ce n'est ni par d'ineptes exercices de piété ou
prières murmurées sans penser, ni par les deniers de Saint-Pierre ou
les pénitences en vue d'obtenir des indulgences. Les dons précieux
dont nous favorise la déesse de la Vérité sont les splendides fruits
de l'arbre de la connaissance et le gain inappréciable d'une claire
conception unitaire de l'Univers,--mais ce n'est ni la croyance au
«miracle» surnaturel, ni le songe creux d'une «vie éternelle».


II. =L'Idéal de la Vertu.=--Il n'en va pas, pour le divin idéal du
Bien éternel, de même que pour celui du Vrai éternel. Tandis que,
lorsqu'il s'agit de connaître la vérité, il faut exclure complètement
la révélation que nous propose l'Eglise et interroger la seule étude
de la nature, la notion du _Bien_, au contraire, ce que nous appelons
vertu, coïncide, dans notre religion moniste, presque entièrement avec
la vertu chrétienne; il ne s'agit, naturellement, que du christianisme
originel, le pur Christianisme des trois premiers siècles dont la
théorie de la vertu est exposée dans les évangiles et les lettres de
Paul; il ne s'agit pas, naturellement, de la caricature de cette pure
doctrine, faite au Vatican, et qui a dirigé la civilisation européenne
pour son plus grand dommage, pendant douze siècles. La meilleure
partie de la morale chrétienne, celle à laquelle nous nous en tenons,
consiste dans les préceptes d'humanité, d'amour et d'endurance, de
compassion et de fraternité. Seulement ces nobles commandements, qu'on
réunit d'ordinaire sous le nom de «morale chrétienne» (au meilleur
sens) ne sont pas une invention nouvelle du Christianisme, mais ont
été empruntés par lui à des formes de religion plus anciennes. De
fait, la _Règle d'or_, qui résume ces commandements en une seule
proposition, est antérieure de plusieurs siècles au Christianisme.
Dans la pratique de la vie, d'ailleurs, cette loi morale naturelle a
été aussi souvent suivie par des athées et des hérétiques qu'elle a
été laissée de côté par de pieux croyants chrétiens. Au surplus, la
doctrine de la vertu chrétienne a commis une grande faute en ne
faisant un commandement que de l'_altruisme_ seul et en rejetant
l'_égoïsme_. Notre _éthique moniste_ accorde à tous deux la même
_valeur_ et fait consister la vertu parfaite dans un juste équilibre
entre l'amour du prochain et l'amour de soi (Cf. chap. XIX: la loi
fondamentale éthique).


III. =L'Idéal de la Beauté.=--C'est sur le domaine du Beau que notre
monisme offre la plus grande contradiction avec le Christianisme. Le
christianisme pur, originel, prêchait le néant de la vie terrestre et
ne la considérait que comme une préparation à la vie éternelle dans
l'_Au delà_. Il s'ensuit immédiatement que tout ce que nous offre la
vie humaine dans le _présent_, tout ce qu'il peut y avoir de beau dans
l'art et dans la science, dans la vie publique ou la vie privée, n'a
aucune valeur. Le vrai chrétien doit s'en détourner et ne penser qu'à
se préparer convenablement à la vie future. Le mépris de la nature,
l'éloignement pour tous ses charmes inépuisables, l'abstention de
toute forme d'art: ce sont là les purs devoirs chrétiens; le meilleur
moyen de remplir ces devoirs, pour l'homme, c'est de se séparer de ses
semblables, de se mortifier et de ne s'occuper, dans les cloîtres ou
les ermitages, exclusivement qu'à «adorer Dieu».

L'histoire de la civilisation nous apprend, il est vrai, que cette
morale chrétienne ascétique, qui insultait à la nature, eut pour
conséquence naturelle de produire le contraire. Les cloîtres, asiles
de la chasteté et de la discipline, devinrent bientôt les repaires des
pires orgies, les rapports sexuels des moines et des nonnes donnèrent
matière à quantité de romans, que la littérature de la Renaissance a
reproduits avec une vérité conforme à la nature. Le culte de la
«Beauté», tel qu'on le pratiquait alors, était en contradiction
absolue avec le «renoncement au monde» tel qu'on le prêchait et on en
peut dire autant du luxe et de la richesse, qui prirent bientôt une
telle extension dans la vie privée dissolue du haut clergé catholique
et dans la décoration artistique des églises et des cloîtres
chrétiens.


=L'art chrétien.=--On nous objectera que notre opinion se trouve
réfutée par le déploiement de beauté de l'art chrétien qui a produit,
à la belle époque du moyen âge, des oeuvres impérissables. Les
splendides cathédrales gothiques, les basiliques byzantines, les
centaines de chapelles somptueuses, les milliers de statues de marbre
des saints et des martyrs chrétiens, les millions de beaux portraits
de saints, les peintures du Christ et de la Madone jaillies d'un
sentiment profond, tout cela témoigne d'un épanouissement de l'art au
moyen âge qui, en son genre, est unique. Tous ces splendides monuments
des arts plastiques, de même que ceux de la poésie, conservent leur
haute valeur esthétique, quelque jugement que nous portions sur le
mélange de «Vérité et Poésie» qu'ils nous présentent. Mais qu'est-ce
que tout cela a à voir avec la pure doctrine chrétienne? avec cette
religion du renoncement, qui se détournait de toute splendeur
terrestre, de toute beauté matérielle et de toute forme d'art, qui
faisait peu de cas de la vie de famille et de l'amour, qui prêchait
exclusivement le souci des biens immatériels de la «vie éternelle»?
La notion de l'«art chrétien» est, à proprement parler, une
contradiction en soi, une _contradictio in adjecto_. Les riches
princes de l'Eglise qui cultivaient cet art poursuivaient par là, il
est vrai, des buts tout autres et les atteignaient d'ailleurs
pleinement. En dirigeant tout l'intérêt et tout l'effort de l'esprit
humain vers l'_Eglise_ chrétienne et son _art_ propre, on le
détournait de la _nature_ et de la connaissance des trésors qu'elle
recelait et qui auraient pu conduire à une _science_ indépendante. En
outre, le spectacle quotidien des images de saints, abondamment
exposées partout, des scènes tirées de l'histoire sainte, rappelaient
sans cesse aux chrétiens croyants le riche trésor de légendes que la
fantaisie de l'Eglise avait accumulées. Ces légendes étaient données
pour des récits véridiques, les histoires miraculeuses pour des
événements réels et les uns comme les autres étaient crus. Il est
incontestable que, sous ce rapport, l'art chrétien a exercé une
influence inouïe sur la culture en général et sur la croyance, en
particulier, pour la fortifier, influence qui, dans tout le monde
civilisé, s'est fait sentir jusqu'à ce jour.


=Art moniste.=--L'antipode de cet art chrétien prédominant, c'est la
nouvelle forme plastique qui n'a commencé à se développer qu'en notre
siècle, corrélativement à la _science de la nature_. La surprenante
extension de notre connaissance de l'Univers, la découverte
d'innombrables et belles formes de vie qui s'en est suivie, ont fait
naître, à notre époque, un goût esthétique tout autre et imprimé en
même temps aux arts plastiques une direction toute nouvelle. De
nombreux voyages scientifiques, de grandes expéditions à la recherche
de pays et de mers inconnus, ont mis au jour, déjà au siècle dernier
mais bien plus encore en celui-ci, une profusion insoupçonnée de
formes organiques nouvelles. Le nombre des espèces animales et
végétales s'est bientôt accru à l'infini et parmi ces espèces (surtout
dans les groupes inférieurs, dont l'étude a d'abord été négligée), il
s'est trouvé des milliers de formes belles et intéressantes, des
motifs tout nouveaux pour la peinture et la sculpture, pour
l'architecture et les arts industriels. Un nouveau monde, dans cet
ordre d'idées, nous a surtout été ouvert par l'extension de l'étude
_microscopique_, dans la seconde moitié du siècle, et en particulier
par la découverte des fabuleux habitants des _profondeurs de la mer_,
sur lesquels la lumière ne s'est faite qu'à la suite de la célèbre
expédition Challenger (1872-1876)[62]. Des milliers d'élégantes
radiolaires et de Thalamophores, de Méduses et de Coraux superbes, de
Mollusques et de Crustacés singuliers, nous ont révélé tout d'un coup
une profusion insoupçonnée de formes cachées, dont la diversité et la
beauté caractéristiques dépassent infiniment tous les produits
artistiques engendrés par la fantaisie humaine. Rien que dans les
cinquante gros volumes qui constituent l'oeuvre de la mission
Challenger, nous trouvons sur trois mille planches des reproductions
d'une masse de ces jolies formes; mais, d'ailleurs, dans beaucoup
d'autres ouvrages de luxe qui, depuis quelques dizaines d'années, sont
venues enrichir la littérature botanique et zoologique, toujours
grandissante, on trouve ces formes charmantes reproduites par
millions. J'ai récemment essayé, dans mes _Formes artistiques de la
Nature_ (1899), de faire connaître au grand public un choix de ces
formes charmantes. D'ailleurs, il n'est pas besoin de voyages
lointains ni d'oeuvres coûteuses pour révéler à tous les splendeurs de
ce monde. Il suffit d'avoir les yeux ouverts et les sens exercés. La
nature qui nous environne nous présente partout une profusion
surabondante de beaux et intéressants objets de toutes sortes. Dans
chaque mousse ou chaque brin d'herbe, dans un hanneton ou un papillon,
un examen minutieux nous fera découvrir des beautés devant lesquelles,
d'ordinaire, l'homme passe sans prendre garde. Et si nous les
observons avec une loupe, au faible grossissement, ou mieux encore, si
nous employons le grossissement plus fort d'un bon microscope, nous
découvrirons plus complètement encore, partout dans la nature
inorganique, un monde nouveau plein de beautés inépuisables.

  [62] Cf. E. HAECKEL _Das Challenger Werk_ (_Deutsche Rundschau_,
  Feb. 1896.)

Mais notre XIXe siècle est le premier à nous avoir ouvert les yeux,
non seulement à cette considération esthétique des infiniment petits,
mais encore à celle des infiniment grands de la nature. Au
commencement du siècle, c'était encore une opinion répandue que les
hauts sommets, grandioses sans doute, n'en étaient pas moins
repoussants par l'effroi qu'ils causaient et que la mer, superbe sans
doute, n'en était pas moins terrible. Aujourd'hui, à la fin du même
siècle, la plupart des gens instruits (et surtout les habitants des
grandes villes) sont heureux de pouvoir, chaque année, jouir pendant
quelques semaines des beautés des Alpes et de l'éclat cristallique des
glaciers, ou de pouvoir admirer la majesté de la mer bleue, du bord de
ses côtes charmantes. Toutes ces sources de jouissances les plus
nobles, tirées de la nature, ne nous ont été révélées dans toute leur
splendeur et rendues compréhensibles que tout récemment et les progrès
surprenants de la facilité et de la rapidité des communications ont
mis à même de les connaître, ceux dont les moyens pécuniaires sont le
plus restreints. Tous ces progrès dans la jouissance esthétique tirée
de la nature--et en même temps dans la compréhension scientifique de
cette nature--sont autant de progrès dans la culture intellectuelle
supérieure de l'humanité et par suite dans notre religion moniste.


=Peinture de paysage et oeuvres illustrées.=--Le contraste qui existe
entre notre siècle _naturaliste_ et les précédents, _anthropistiques_,
s'exprime surtout par la différence dans l'appréciation et l'extension
que les divers objets de la nature ont trouvées autrefois et
aujourd'hui. Un vif intérêt pour les représentations figurées de ces
objets s'est éveillé de nos jours, intérêt qu'on ne connaissait pas
auparavant; il est favorisé par les étonnants progrès de la technique
et du commerce qui lui permettent de se répandre dans tous les
milieux. De nombreuses revues illustrées propagent, en même temps que
la culture générale, le sens de la beauté infinie de la nature. C'est
surtout la _peinture de paysage_ qui a pris, à ce point de vue, une
importance insoupçonnée jusqu'ici. Déjà dans la première moitié du
siècle, un de nos naturalistes les plus éminents et les plus cultivés,
A. DE HUMBOLDT avait fait remarquer que le développement de la
peinture de paysage, à notre époque, n'était pas seulement un
«stimulant à l'étude de la nature» ou une représentation géographique
de haute importance, mais encore qu'il avait une haute valeur, à un
autre point de vue et en tant qu'instrument de culture intellectuelle.
Depuis, le goût pour cette forme de peinture s'est encore
considérablement accru. On devrait s'appliquer, dans chaque école, à
donner de bonne heure aux enfants le goût du _paysage_ et de l'art
auquel nous devons que, par le dessin et l'aquarelle, les paysages se
gravent dans notre mémoire.


=Amour moderne de la nature.=--L'infinie richesse de la nature en
choses belles et sublimes réserve à tout homme ayant les yeux ouverts
et doué du sens esthétique une source inépuisable de jouissances des
plus rares. Si précieuse et agréable que soit la puissance immédiate
de chacune en particulier, leur valeur s'accroît pourtant lorsqu'on
reconnaît leur sens et leurs _rapports_ avec le reste de la nature.
Quand $1, dans son grandiose _Cosmos_ donnait, il y a cinquante ans,
un «projet de description physique de l'Univers», lorsqu'il alliait si
heureusement, dans ses _Vues sur la nature_ qui restent un modèle, les
considérations esthétiques aux scientifiques, il insistait avec raison
sur le rapport étroit qui unit le goût épuré de la nature au
«fondement scientifique des lois cosmiques» et il faisait remarquer
combien tous deux réunis contribuent à élever l'être humain à un plus
haut degré de perfection. L'étonnement mêlé de stupeur avec lequel
nous considérons le ciel étoilé et la vie microscopique dans une
goutte d'eau, la crainte qui nous saisit lorsque nous étudions les
effets merveilleux de l'énergie dans la matière en mouvement, le
respect que nous inspire la valeur universelle de la loi de
substance--tout cela constitue autant d'éléments de notre _vie de
l'âme_ qui sont compris sous le nom de _religion naturelle_.


=Vie présente et vie future.=--Les progrès auxquels nous venons de
faire allusion, accomplis de notre temps dans la connaissance du vrai
et l'amour du beau, constituent, d'une part, le contenu essentiel et
précieux de notre religion moniste et, de l'autre, prennent une
position hostile vis-à-vis du christianisme. Car l'esprit humain vit,
dans le premier cas, dans la vie _présente_ et connue, dans le second,
dans une vie _future_ inconnue. Notre monisme nous enseigne que nous
sommes des enfants de la terre, des mortels qui n'auront que pendant
une, deux, au plus trois «générations», le bonheur de jouir en cette
vie des splendeurs de notre planète, de contempler l'inépuisable
richesse de ses beautés et de reconnaître le jeu merveilleux de ses
forces. Le christianisme, au contraire, nous enseigne que la terre est
une sombre vallée de larmes dans laquelle nous n'avons que peu de
temps à passer, pour nous y macérer et torturer, afin de jouir ensuite
dans l'«au delà», d'une vie éternelle pleine de délices. Où se trouve
cet «au delà» et en quoi consistera la splendeur de cette vie
éternelle, voilà ce qu'aucune «révélation» ne nous a dit encore. Tant
que le «ciel» était pour l'homme une voûte bleue, étendue au dessus du
disque terrestre et éclairée par la lumière étincelante de plusieurs
milliers d'étoiles, la fantaisie humaine pouvait à la rigueur se
représenter là-haut, dans cette salle céleste, le repas ambrosique des
dieux olympiens, ou la table joyeuse des habitants du Walhalla. Mais à
présent, toutes ces divinités et les «âmes immortelles» attablées avec
elles, se trouvent dans le cas manifeste de _manque de logement_,
décrit par D. STRAUSS; car nous savons aujourd'hui, grâce à
l'_astrophysique_, que l'espace infini est rempli d'un éther
irrespirable et que des millions de corps célestes s'y meuvent,
conformément à des «lois» d'airain, éternelles, sans trève et en tous
sens, soumis tous à l'éternel grand rythme de l'«apparition et de la
disparition».


=Eglises monistes.=--Les lieux de recueillement, dans lesquels l'homme
satisfait son besoin religieux et rend hommage aux objets de son
culte, sont considérés par lui comme ses «Eglises» sacrées. Les
pagodes de l'Asie bouddhiste, les temples grecs de l'antiquité
classique, les synagogues de la Palestine, les mosquées d'Egypte, les
cathédrales catholiques du sud de l'Europe et les temples protestants
du Nord--toutes ces «maisons de Dieu» doivent servir à élever l'homme
au dessus des misères et de la prose de la vie réelle quotidienne;
elles doivent le transporter dans la sainteté et la poésie d'un monde
idéal supérieur. Elles remplissent ce but de mille manières
différentes, correspondantes aux diverses formes du culte et aux
différences entre les époques. L'homme moderne, «en possession de la
science et de l'art»--et par suite, en même temps de la
«religion»--n'a besoin d'aucune Eglise spéciale, d'aucun lieu étroit
et fermé. Car partout où, dans la libre nature, il dirige ses regards
sur l'Univers infini ou sur quelqu'une de ses parties, partout il
observe sans doute la dure «lutte pour la vie», mais à côté aussi le
«vrai», le «beau» et le «bien»; il trouve partout son _Eglise_ dans la
splendide _nature_ elle-même. Mais il faut en outre, pour répondre aux
besoins particuliers de bien des hommes, de beaux temples bien ornés,
ou des Eglises, ou quelque lieu clos de recueillement dans lesquels
ces hommes puissent se retirer. De même que, depuis le XVIe siècle, le
papisme a dû céder de nombreuses Eglises à la Réforme, de même, au XXe
siècle, un grand nombre passeront aux «libres communautés» du
_monisme_.



CHAPITRE XIX

Notre morale moniste

  ÉTUDES MONISTES SUR LA LOI FONDAMENTALE ÉTHIQUE.--ÉQUILIBRE ENTRE
     L'AMOUR DE SOI ET L'AMOUR DU PROCHAIN.--ÉGALE LÉGITIMITÉ DE
     L'ÉGOÏSME ET DE L'ALTRUISME.--FAUTE DE LA MORALE
     CHRÉTIENNE.--ÉTAT, ÉCOLE ET ÉGLISE.

   «Aucun arbre ne tombe du premier coup. Le coup que je porte
   d'ailleurs ici à une très vieille habitude de penser, est loin
   d'être le premier: jamais il ne pourra me venir à l'esprit de le
   considérer comme le dernier et de penser que je pourrai voir
   l'arbre abattu. Si je pouvais parvenir à imprimer la même
   direction à d'autres branches et à de plus importantes, mon
   souhait le plus hardi serait réalisé. Je ne doute pas un seul
   instant qu'un jour l'arbre ne tombe et que la _moralité_ ne
   trouve dans l'_unification_ de la nature humaine un abri plus
   sûr que celui qui lui a été offert jusqu'ici par la conception
   d'une double nature.»

    CARNERI (1891).



SOMMAIRE DU CHAPITRE XIX

  Ethique moniste et éthique dualiste.--Contradiction entre la
     raison pure et la raison pratique de Kant.--Son impératif
     catégorique.--Les Néokantiens.--Herbert Spencer.--Egoïsme et
     altruisme (amour de soi et amour du prochain). Equivalence
     entre ces deux penchants de la nature.--La loi fondamentale
     éthique: la règle d'or.--Son ancienneté.--Morale
     chrétienne.--Mépris de l'individu, du corps, de la nature, de
     la civilisation, de la famille, de la femme.--Morale
     papiste.--Suites immorales du célibat.--Nécessité de
     l'abolition du célibat, de la confession auriculaire et du
     trafic des indulgences.--Etat et Eglise.--La religion est une
     chose privée.--Eglise et école.--Etat et école.--Nécessité de
     la réforme scolaire.


LITTÉRATURE

   H. SPENCER.--_Principes de Sociologie et de Morale._ (Trad.
   franç.).

   LESTER F. WARD.--_Dynamic Sociology, or applied social science_
   (2 vol. New-York 1883).

   B. CARNERI.--_Der moderne Mensch. Versuche einer Lebensführung_
   (Bonn, 1891.)--_Sittlichkeit und Darwinismus. Drei Bücher Ethik_
   (Wien 1871).--_Grundlegung der Ethik_ (Wien
   1881).--_Entwickelung und Glückseligkeit_ (Stuttgart, 1886.)

   B. VETTER.--_Die moderne Weltanschauung und der Mensch_ (6
   Vorträge) 2te Aufl. 1896.

   H. E. ZIEGLER.--_Die Naturwissenschaft und die
   Socialdemokratische Theorie_ (1894).

   OTTO AMMON.--_Die Gesellschaftsordnung und ihre natürlichen
   Grundlagen. Entwurf einer Social Anthropologie_ (1895).

   P. LILIENFED.--_Socialwissenschaft der Zukunft._ 5 theile
   (1873).

   E. GROSSE.--_Die Formen der Familie und die Formen der
   Wirthschaft_ (1896).

   F. HANSPAUL.--_Die Seelentheorie und die Gesetze des natürlichen
   Egoïsmus und der Anpassung_ (1889).

   MAX NORDAU.--_Les mensonges conventionnels de l'humanité
   civilisée._ (Trad. franç.)


La vie pratique impose à l'homme une série d'obligations morales,
précises, qui ne peuvent être bien remplies et conformément à la
nature, que lorsqu'elles s'harmonisent avec la conception rationnelle
que l'homme se fait de l'Univers. Il suit de ce principe fondamental
de notre philosophie moniste, que notre _morale_ doit se trouver
d'accord, au point de vue de la raison, avec la conception unitaire du
«Cosmos» que nous avons acquise par la connaissance progressive des
lois de la nature. L'univers infini ne constituant pour notre Monisme
qu'un seul grand Tout, la vie intellectuelle et morale de l'homme ne
forme qu'une partie de ce _Cosmos_ et le réglement conforme à la
nature que nous lui appliquerons ne pourra être qu'unitaire. _Il n'y a
pas deux mondes distincts et séparés_: l'un _physique, matériel_ et
l'autre _moral, immatériel_.

La plupart des philosophes et des théologiens, aujourd'hui encore,
sont d'un tout autre avis; ils affirment avec KANT que le monde moral
est complètement indépendant du monde physique et soumis à de tout
autres lois; par suite, la _conscience morale de l'homme_, en tant que
base de la vie morale, serait complétement indépendante de la
_connaissance scientifique de l'Univers_ et devrait, au contraire,
s'appuyer sur les croyances religieuses. La connaissance du monde
moral doit donc s'effectuer par la _raison pratique_, laquelle croira,
tandis que la connaissance de la Nature ou du monde physique
s'effectuera par la _raison théorique_ pure.

Cet indéniable _dualisme_, dont il eut d'ailleurs conscience, fut la
plus grande et la plus _grave faute_ de KANT; elle a eu, à l'infini,
des suites fâcheuses, suites dont nous nous ressentons encore
aujourd'hui. Tout d'abord, le _Kant critique_ avait édifié le
grandiose et merveilleux palais de la raison pure et montré d'une
façon lumineuse que les trois grands _dogmes centraux de la
Métaphysique_, le dieu personnel, le libre arbitre et l'âme immortelle
n'y pouvaient trouver place nulle part et même qu'on ne pouvait pas
trouver de preuve rationnelle de leur réalité. Mais, plus tard, le
_Kant dogmatique_ construisit, à côté de ce palais de cristal réel de
la raison pure, le château de cartes idéal de la raison pratique,
brillant d'un éclat trompeur, dans lequel on fit trois nefs imposantes
pour abriter ces trois puissantes déesses mystiques. Après avoir été
chassées par la grande porte, par la science rationnelle, elles sont
revenues par la petite porte, introduites par la croyance
antirationnelle.

KANT couronna la coupole de sa grande cathédrale de foi par une
étrange idole, le célèbre _impératif catégorique_, par là,
l'obligation de la loi morale en général est _absolument
inconditionnée_, indépendante de toute considération de réalité ou de
possibilité; elle s énonce ainsi: «Agis toujours de telle sorte que la
maxime de ta conduite (ou le principe subjectif de ta volonté) puisse
être érigée en principe d'une législation universelle». Tout homme
normal devrait, par suite, avoir le même sentiment du devoir qu'un
autre. L'anthropologie moderne a cruellement dissipé ce beau rêve;
elle a montré que, parmi les peuples primitifs, les devoirs étaient
encore bien plus différents que parmi les peuples civilisés. Toutes
les moeurs, tous les usages que nous considérons comme des fautes
répréhensibles ou comme des crimes épouvantables (le vol, la fraude,
le meurtre, l'adultère, etc.) passent chez d'autres peuples, dans
certaines circonstances, pour des vertus ou même pour des devoirs.

Quoique la contradiction manifeste des deux «Raisons» de KANT,
l'antagonisme radical entre la raison _pure_ et la raison _pratique_
ait été reconnue et réfutée dès le commencement du siècle elle a
prévalu jusqu'à ce jour dans de nombreux milieux. L'école moderne des
_Néokantiens_ prêche, aujourd'hui encore, le «retour à Kant» avec
insistance, précisément _à cause de ce dualisme_ bienvenu, et l'Eglise
militante la soutient chaleureusement sur ce point, parce que cela
concorde très bien avec sa propre foi mystique. Une importante défaite
n'a commencé pour celle-ci qu'en la seconde moitié du XIXe siècle,
préparée par la science moderne de la nature; les prémisses de la
doctrine de la raison pratique ont été, par suite, renversées. La
cosmologie moniste a démontré, s'appuyant sur la loi de substance,
qu'il n'y a pas de «Dieu personnel»; la psychologie comparée et
génétique a montré qu'une «âme immortelle» ne peut pas exister et la
physiologie moniste a prouvé que l'hypothèse du «libre arbitre» repose
sur une illusion. Enfin la théorie de l'évolution nous a fait voir que
les «_éternelles lois d'airain de la nature_» qui régissent le monde
inorganique, valent encore dans le monde organique et dans le monde
moral.

Notre moderne connaissance de la Nature, cependant, n'agit pas
seulement sur la philosophie et la morale d'une manière _négative_, en
détruisant le dualisme kantien, elle agit aussi en un sens _positif_,
mettant à sa place le nouvel édifice du _Monisme éthique_. Elle montre
que le _sentiment du devoir_ chez l'homme, ne repose pas sur un
«_impératif catégorique_» illusoire, mais sur le _terrain réel des
instincts sociaux_, que nous trouvons chez tous les animaux supérieurs
vivant en sociétés. Elle reconnaît comme but suprême de la morale
d'établir une saine harmonie entre l'_égoïsme_ et l'_altruisme_, entre
l'amour de soi et l'amour du prochain. C'est avant tout au grand
philosophe anglais, SPENCER, que nous devons l'établissement de cette
morale éthique, par la doctrine de l'évolution.


=Egoïsme et altruisme.=--L'homme fait partie du groupe des _vertébrés
sociables_ et il a, par suite, comme tous les animaux sociables, deux
sortes de devoirs différents: premièrement envers lui-même et
secondement envers la société à laquelle il appartient. Les premiers
sont les commandements de _l'amour de soi_ (égoïsme), les seconds ceux
de _l'amour du prochain_ (altruisme). Ces deux sortes de commandements
naturels sont également légitimes, également normaux et également
indispensables. Si l'homme veut vivre dans une société ordonnée et s'y
bien trouver, il ne doit pas seulement rechercher son propre bonheur,
mais aussi celui de la communauté à laquelle il appartient et celui de
ses «prochains», lesquels constituent cette association sociale. Il
doit reconnaître que leur prospérité fait la sienne et leurs
souffrances les siennes. Cette loi sociale fondamentale est si simple
et d'une nécessité si bien imposée par la nature, qu'il est difficile
de comprendre qu'on la puisse contredire, théoriquement et
pratiquement; et cependant, cela se produit aujourd'hui encore, ainsi
que depuis des années cela s'est produit.


=Equivalence de l'égoïsme et de l'altruisme.=--L'égale légitimité de
ces deux penchants de la nature, l'égale valeur morale de l'amour de
soi et de l'amour du prochain, est le _principe fondamental_ le plus
important de _notre morale_. Le but suprême de toute morale
rationnelle est, par suite, très simple: c'est d'établir un
«_équilibre conforme à la nature entre l'égoïsme et l'altruisme_,
entre l'amour de soi et l'amour du prochain.» La règle d'or de la loi
morale nous dit: «Fais aux autres ce que tu veux qu'ils te fassent».
De ce commandement suprême du Christianisme s'ensuit de soi-même que
nous avons des devoirs aussi sacrés envers nous-mêmes qu'envers notre
prochain. J'ai déjà exposé en 1892, dans mon _Monisme_, la façon dont
je conçois ce principe fondamental et j'ai insisté surtout sur trois
propositions importantes: I. Les deux penchants en lutte sont des
_lois de la nature_ également importantes et également indispensables
au maintien de la famille et de la société; l'égoïsme permet la
conservation de l'_individu_, l'altruisme celle de l'_espèce_
constituée par la chaîne des individus périssables. II. Les _devoirs
sociaux_ que la constitution de la Société impose aux hommes associés
et par lesquels celle-ci se maintient, ne sont que des formes
d'évolution supérieures des _instincts sociaux_ que nous constatons
chez tous les animaux supérieurs vivant en sociétés (en tant
qu'«habitudes devenues héréditaires»). III. Pour tout homme civilisé,
la _morale_, aussi bien pratique que théorique, en tant que «Science
des Normes» est liée à la _conception philosophique_ et, partant,
aussi à la _religion_.


=La loi fondamentale éthique.=--(La loi d'or de la morale). Notre
principe fondamental de la morale étant bien reconnu, il s'ensuit
immédiatement le suprême commandement de cette morale, ce devoir qu'on
désigne souvent aujourd'hui du nom de _loi d'or de la morale_ ou, plus
brièvement de «loi d'or». Le _Christ_ l'a énoncée à plusieurs reprises
par cette simple phrase: _Tu aimeras ton prochain comme toi-même_
(Math., 19, 19; 22, 39, 40: Romains, 139, etc.); l'évangéliste MARC
ajoutait très justement: «Il n'y a pas de plus grand commandement que
celui-ci»; et MATHIEU disait: «Ces deux commandements contiennent
toute la loi et les prophètes». Par ce commandement suprême, notre
_Ethique moniste_ concorde absolument avec la morale _chrétienne_.
Mais nous devons mentionner tout de suite ce fait historique que le
mérite d'avoir posé cette loi fondamentale ne revient pas au Christ,
comme l'affirment la plupart des théologiens chrétiens et comme
l'admettent aveuglément les croyants dépourvus de sens critique.
Cependant cette _règle d'or_ remonte à plus de cinq siècles avant le
Christ et elle avait été proclamée par de nombreux sages de la Grèce
et de l'Orient comme la règle la plus importante de la morale.
PITTAKUS de Mytilène, l'un des sept Sages de la Grèce, disait, 620 ans
avant J.-C.: «Ne fais pas à ton prochain ce que tu ne voudrais pas
qu'il te fît.--CONFUCIUS, le grand philosophe et fondateur de la
religion de la Chine (qui niait la personnalité de Dieu et
l'immortalité de l'âme), disait 500 ans avant J.-C., «Fais à chacun
ce que tu voudrais qu'il te fît, et ne fais à personne ce que tu ne
voudrais pas qu'il te fît. Tu n'as besoin que de ce seul commandement;
il est _le fondement de tous les autres_.» ARISTOTE enseignait, au
milieu du IVe siècle avant J.-C. «Nous devons nous comporter envers
les autres de la manière dont nous désirons qu'ils se comportent
envers nous.» Dans le même sens et presque dans les mêmes termes, la
règle d'or est encore exprimée par THALÈS, ISOCRATE, ARISTIPPE, le
pythagoricien SEXTUS et autres philosophes de l'antiquité classique,
_plusieurs siècles avant le Christ_. On pourra consulter là-dessus
l'ouvrage excellent de SALADIN: «OEuvres complètes de Jehovah», dont
l'étude ne saurait être trop recommandée à tout _théologien_,
cherchant avec _sincérité_ la vérité. Il ressort de ces rapprochements
que la loi d'or fondamentale a une origine _polyphylétique_,
c'est-à-dire qu'elle a été posée à des époques différentes et en
différents lieux par plusieurs philosophes et indépendamment l'un de
de l'autre. D'autre part il faut admettre que Jésus a emprunté cette
loi à d'autres sources orientales (à des traditions plus anciennes,
sémites, hindoues, chinoises et surtout aux doctrines bouddhistes)
ainsi que la chose est aujourd'hui démontrée pour la plupart des
autres dogmes chrétiens. SALADIN résume les résultats de la théologie
critique moderne, en cette phrase: «Il n'est pas un principe moral,
raisonnable et pratique, enseigné par _Jésus_, qui n'ait pas, déjà
avant lui, été enseigné par _d'autres_.» (Thalès, Solon, Socrate,
Platon, Confucius, etc.).


=Morale chrétienne.=--Puisque la loi éthique fondamentale existe ainsi
depuis deux mille cinq cents ans et puisque le christianisme en a fait
expressément le précepte suprême, comprenant tous les autres, qu'il a
placé en tête de sa morale, il semblerait que notre _Ethique moniste_
concorde absolument sur ce point le plus important, non seulement avec
les antiques doctrines morales du paganisme, mais encore avec celles
du christianisme. Malheureusement cette heureuse harmonie est
détruite par le fait que les Évangiles et les Épîtres de Paul
contiennent beaucoup d'autres doctrines morales qui contredisent
ouvertement ce premier et suprême précepte. Les théologiens chrétiens
se sont, en vain, efforcés de résoudre par d'habiles interprétations
ces contradictions frappantes dont ils souffraient[63]. Nous n'avons
donc pas besoin de nous étendre là-dessus; nous ne ferons qu'indiquer
brièvement ces côtés regrettables de la doctrine chrétienne, qui sont
inconciliables avec la conception moderne, en progrès sur la
chrétienne et qui sont nettement nuisibles, quant à leurs conséquences
pratiques. De ce nombre est le mépris de la morale chrétienne pour
l'individu, pour le corps, la nature, la civilisation, la famille et
la femme.

  [63] Cf D. STRAUSS _Gesammelte Schriften_ Auswahl in C. Bänden,
  Bonn 1878. SALADIN _Jehovahs Gesammelte Werke_, 1886.


I. _Le mépris de soi-même professé par le christianisme._--La plus
importante et la suprême erreur de la morale chrétienne, qui annule
complètement la règle d'or, c'est l'_exagération_ de l'amour du
prochain aux dépens de l'amour de soi-même. Le christianisme combat et
rejette en principe l'_égoïsme_ et pourtant ce penchant de la nature
est absolument indispensable à la conservation de l'individu; on peut
même dire que l'_altruisme_, son contraire en apparence, n'est au fond
qu'un égoïsme raffiné. Rien de grand, rien de sublime n'a jamais été
accompli sans égoïsme et sans la _passion_ qui nous rend capable des
grands sacrifices. Seules les _déviations_ de ces penchants sont
répréhensibles. Parmi les préceptes chrétiens qui nous ont été
inculqués dans la première jeunesse comme importants entre tous et
dont, dans des millions de sermons, on nous fait admirer la beauté, se
trouve cette phrase (Matth. 5, 44): «Aimez vos ennemis, bénissez ceux
qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, implorez
pour ceux qui vous offensent et vous poursuivent.» Ce précepte est
d'un haut idéal, mais il est aussi contraire à la nature que dénué de
valeur pratique. SALADIN (op. cit. p. 205) dit excellemment: «Faire
cela est injuste, quand bien même ce serait possible; et ce serait
quand bien même impossible, au cas où ce serait juste.» Il en va de
même de l'exhortation: «Si quelqu'un prend ta robe, donne lui aussi
ton manteau»; c'est à dire, traduit en langage moderne: «Si quelque
coquin sans conscience te vole la moitié de ta fortune, donne-lui
encore l'autre moitié» ou bien, transposé en politique pratique:
«Allemands à l'esprit simple, si les pieux Anglais, là-bas en Afrique,
vous enlèvent l'une après l'autre vos nouvelles et précieuses
colonies, donnez-leur, en outre, vos autres colonies--ou mieux encore;
donnez-leur l'Allemagne par-dessus le marché!» Puisque nous touchons
ici à la politique toute-puissante et tant admirée de l'Angleterre
moderne, faisons remarquer, en passant, _la contradiction flagrante_
de cette politique par rapport à toutes les doctrines fondamentales de
la charité chrétienne, que cette grande nation, plus qu'aucune autre,
a toujours _à la bouche_. D'ailleurs le contraste évident entre la
morale recommandée _idéale_ et altruiste, de l'homme _isolé_--et la
morale _réelle_, purement égoïste, des _sociétés_ humaines, et en
particulier des états chrétiens civilisés, est un fait connu de tous.
Il serait intéressant d'établir mathématiquement, à partir de quel
_nombre_ d'hommes réunis, l'idéal moral altruiste de toute personne
prise isolément, se transforme en son contraire, en la «politique
réelle» purement _égoïste_ des états et des nations.

II. _Le mépris du corps professé par le christianisme._--La foi
chrétienne envisageant l'organisme humain d'un point de vue absolument
dualiste et n'assignant à l'âme immortelle qu'un séjour passager dans
le corps mortel, il est tout naturel que la première se soit vu
assigner une bien plus haute valeur que le second. Il s'ensuit cette
négligence des soins du corps, de l'éducation physique et des soins de
propreté, par où le moyen-âge chrétien se distingue, fort à son
désavantage, de l'antiquité classique et païenne. On ne rencontre pas,
dans la doctrine chrétienne, ces préceptes sévères d'ablutions
quotidiennes, de soins minutieux du corps que nous trouvons dans les
religions mahométane, hindoue ou autres, non seulement établis
théoriquement, mais encore pratiquement exécutés. L'idéal du pieux
chrétien, dans beaucoup de cloîtres, c'est l'homme qui jamais ne se
lave, ni ne s'habille soigneusement, qui ne change jamais son froc
quand il sent mauvais, et qui, au lieu de travailler, passe
paresseusement sa vie dans des prières sans pensée, des jeûnes
ineptes, etc. Rappelons enfin comme de monstrueux excès de ce mépris
du corps, les odieux exercices de pénitence des flagellants et autres
ascètes.

III. _Le mépris de la Nature professé par le christianisme._--Une
quantité innombrable d'erreurs théoriques et de fautes pratiques, de
grossièretés admises et de lacunes déplorables, prennent leur source
dans le faux _anthropisme du christianisme_, dans la position
exclusive qu'il assigne à l'homme en tant qu'«image de Dieu», par
opposition à tout le reste de la Nature. Ceci a contribué à amener,
non seulement un éloignement très préjudiciable à l'égard de notre
merveilleuse mère, la «Nature», mais encore un regrettable mépris de
notre part, pour les autres organismes. Le christianisme ignore ce
louable _amour des animaux_, cette pitié envers les mammifères, nos
proches et nos amis (les chiens, les chevaux, le bétail), qui font
partie des lois morales de beaucoup d'autres religions et, avant tout,
de celle qui est le plus répandue, du _bouddhisme_. Ceux qui ont
habité longtemps le sud de l'Europe catholique, ont été souvent
témoins de ces horribles tortures infligées aux animaux et qui
éveillent en nous, leurs amis, la plus profonde pitié et le plus vif
courroux; et s'il leur est arrivé de faire à ces barbares «chrétiens»,
des reproches de leur cruauté, on leur aura fait cette ridicule
réponse: «Quoi, les animaux ne sont pourtant pas des chrétiens!» Cette
erreur, malheureusement, a été confirmée par DESCARTES qui n'accordait
qu'à l'homme une âme sentante et la refusait aux animaux. Le
_darwinisme_ nous enseigne que nous descendons directement des
Primates et, si nous remontons plus loin, d'une série de mammifères,
qui sont «nos frères»; la physiologie nous démontre que ces animaux
possèdent les mêmes nerfs et les mêmes organes sensoriels que nous;
qu'ils éprouvent du plaisir et de la douleur tout comme nous. Aucun
naturaliste moniste, compatissant, ne se rendra jamais coupable envers
les animaux, de ces mauvais traitements que leur inflige étourdiment
le chrétien croyant qui, dans son délire anthropique des grandeurs, se
considère comme l'«enfant du Dieu de l'amour.» En outre, le mépris
radical de la nature prive le chrétien d'une foule des joies
terrestres les plus nobles et avant tout de _l'amour de la Nature_, ce
sentiment si beau et si élevé.

IV.--_Le mépris de la civilisation, professé par le
christianisme._--La doctrine du Christ faisant de la terre une vallée
de larmes, de notre vie terrestre, sans valeur par elle-même, une
simple préparation à la «vie éternelle» dans un au-delà meilleur,
cette doctrine se trouvait logiquement amenée à exiger de l'homme
qu'il renonce à tout bonheur en cette vie et qu'il fasse peu de cas de
tous les _biens terrestres_ qu'on demande à cette existence. Dans ces
«biens terrestres», cependant, rentrent pour l'homme civilisé moderne,
les innombrables secours de la chimie, de l'hygiène, des moyens de
communication qui rendent, aujourd'hui, notre vie civilisée agréable
et plaisante;--dans ces «biens terrestres» rentrent toutes les
jouissances élevées des beaux-arts, de la musique, de la poésie, qui
déjà pendant le moyen âge chrétien (et en dépit de ses principes)
avaient atteint un brillant épanouissement et que nous apprécions si
hautement, en tant que «biens idéals»;--dans ces «biens terrestres»
rentrent enfin les inappréciables progrès de la science et surtout de
la connaissance de la nature dont le développement inespéré permet à
notre XIXe siècle d'être fier à juste titre. Tous ces «biens
terrestres» d'une culture raffinée auxquels nous attachons la plus
haute valeur dans notre conception moniste, sont, dans la doctrine
chrétienne, sans valeur aucune, répréhensibles même en grande partie,
et la morale chrétienne rigoureuse doit désapprouver la recherche de
ces biens, juste autant que notre éthique humaniste l'approuve et la
recommande. Le christianisme se montre donc encore, sur ce domaine
pratique, hostile à la culture, et la lutte que la civilisation et la
science moderne sont obligées de soutenir contre lui, est encore en ce
sens _la lutte pour la civilisation_.

V.--_Le mépris de la famille professé par le christianisme._--Un des
points les plus déplorables de la morale chrétienne, c'est le peu de
cas qu'elle fait de la _vie de famille_, c'est-à-dire de cette vie
commune, conforme à la nature, partagée avec ceux qui nous sont le
plus proches par le sang, et qui est aussi indispensable à l'homme
normal qu'à tous les animaux supérieurs sociables. La «famille» passe
à bon droit chez nous pour la «base de la société» et la vie de la
famille honnête, pour la première condition d'une vie sociale
florissante. Tout autre était l'opinion du Christ, dont le regard,
dirigé vers l'«au-delà», faisait aussi peu de cas de la femme et de la
famille que de tous les autres biens de «cette vie». Les évangiles ne
nous disent que très peu de chose des rares points de contact du
Christ avec ses parents ou ses frères et soeurs; ses rapports avec sa
mère, Marie, n'étaient nullement aussi tendres et intimes que des
milliers de beaux tableaux nous représentent les choses, _embellies
par la poésie_; lui-même n'était pas marié. L'amour sexuel, qui est
pourtant le premier fondement de la constitution de la famille,
semblait plutôt à Jésus un mal nécessaire. Son apôtre le plus zélé,
PAUL, allait plus loin encore, quand il déclarait que ne pas se marier
valait mieux que se marier: «Il est bon pour l'homme de ne point
toucher une femme» (1 Corinth. 7, 1, 28-38). Si l'humanité suivait ce
bon conseil, il est sûr qu'elle serait bientôt délivrée de toute
souffrance et de toute douleur terrestre; par cette cure radicale,
elle s'éteindrait dans l'espace d'un siècle.

VI.--_Le mépris de la femme professé par le christianisme._--Le Christ
lui-même n'ayant pas connu l'amour de la femme, ignora toujours
personnellement ce délicat anoblissement de ce qui fait le fond de la
nature humaine et qui ne jaillit que par une intime communauté de vie
entre l'homme et la femme. Les rapports sexuels intimes, sur lesquels
seuls repose la perpétuité de l'espèce humaine sont aussi importants
pour l'amour élevé, que la pénétration intellectuelle des deux sexes
et le complément réciproque que chacun des deux fournit à l'autre,
tant dans les besoins pratiques de la vie quotidienne, que dans les
fonctions idéales les plus élevées de l'activité psychique. Car
l'homme et la femme sont deux organismes différents mais d'égale
valeur, ayant chacun ses avantages et ses défectuosités. Plus la
culture est allée se développant, plus a été reconnue cette valeur
idéale de l'amour sexuel et plus est allée croissant l'estime pour la
femme, surtout dans la race germanique; n'est-ce pas la source d'où
ont jailli les plus belles fleurs de la poésie et de l'art? Ce point
de vue, au contraire, est resté étranger au Christ, comme à presque
toute l'antiquité; il partageait l'opinion généralement répandue en
_Orient_, selon laquelle la femme est inférieure à l'homme et le
commerce avec elle «impur». La nature offensée s'est terriblement
vengée de ce mépris, dont les tristes conséquences, principalement
dans l'histoire de la civilisation du moyen-âge papiste, sont
inscrites en lettres de sang.


=Morale papiste.=--La merveilleuse hiérarchie du papisme romain, qui
ne négligeait aucun moyen pour s'assurer la domination absolue des
esprits, trouva un excellent instrument dans l'exploitation de cette
idée d'«impureté» et dans la propagation de cette théorie ascétique
que l'abstention de tout commerce avec la femme constituait en
soi-même une vertu. Dès les premiers siècles après Jésus-Christ,
beaucoup de prêtres s'abstinrent volontairement du mariage et bientôt
la valeur présumée de ce _célibat_ augmenta tellement qu'on le déclara
obligatoire. L'immoralité qui, par suite, se propagea, est un fait
universellement connu depuis les recherches récentes de l'histoire de
la civilisation[64]. Dès le Moyen-Age, la séduction des femmes et des
filles honnêtes par le clergé catholique (la confession jouait là un
rôle important) était un sujet public de mécontentement; beaucoup de
communautés insistaient pour que, dans le but d'éviter ces désordres,
on permit aux «chastes» prêtres, le _concubinat_! C'est d'ailleurs ce
qui se produisit, sous diverses formes, souvent fort romantiques.
C'est ainsi, par exemple, que la loi canonique exigeant que la
cuisinière du prêtre n'eût pas moins de quarante ans, fut très
judicieusement «interprétée» en ce sens, que le chapelain prenait deux
«cuisinières», l'une à la cure, l'autre dehors; si l'une avait 24 ans
et l'autre 18, cela faisait en tout 42, c'est-à-dire 2 ans de plus
qu'il n'était nécessaire. Pendant les conciles chrétiens, où les
hérétiques incroyants étaient brûlés vifs, les cardinaux et les
évêques assemblés festoyaient avec toute une troupe de filles de joie.
Les désordres publics et privés du clergé catholique étaient devenus
si impudents et constituaient un danger général si grand, que déjà
avant LUTHER l'indignation était universelle et qu'on réclamait à
grands cris une «Réforme de l'Eglise dans ses chefs et dans ses
membres». On sait d'ailleurs que ces moeurs immorales existent
aujourd'hui encore (quoique plus clandestines) dans les pays
catholiques. Autrefois, on en revenait toujours, de temps à temps, à
proposer la suppression définitive du célibat, par exemple dans les
Chambres du Duché de Bade, de la Bavière, du Hesse, de la Saxe et
d'autres pays. Malheureusement, jusqu'ici, cela a été en vain! Au
Reichstag allemand, où le centre ultramontain propose aujourd'hui les
moyens les plus ridicules pour éviter l'immoralité sexuelle, aucun
parti ne pense encore à demander l'abolition du célibat dans
l'intérêt de la morale publique. Le prétendu _libéralisme_ et la
_social-démocratie_ utopiste briguent les faveurs de ce centre!

  [64] CF. Les histoires de la civilisation de Kolb, Hellwald,
  Scheer, etc.

L'état civilisé moderne, qui ne doit pas seulement élever à un degré
supérieur la vie pratique du peuple, mais aussi sa vie morale, a le
droit et le devoir de faire cesser un état de choses si indigne et
qui est nuisible à tous. Le _célibat obligatoire_ du clergé catholique
est aussi pernicieux et immoral que la _confession auriculaire_ et le
_commerce des indulgences_; ces trois institutions n'ont _rien_ à voir
avec le _christianisme originel_; toutes trois insultent à la pure
morale chrétienne; toutes trois sont d'indignes inventions du
_papisme_, combinées en vue de maintenir son absolue puissance sur les
masses crédules et de les exploiter matériellement autant que
possible.

La Némésis de l'histoire prononcera tôt ou tard, contre le papisme
romain un châtiment terrible et les millions d'hommes à qui cette
religion dégénérée aura enlevé les joies de la vie, serviront à lui
porter, au XXe siècle, le coup mortel--du moins dans les véritables
«états civilisés». On a récemment calculé que le nombre d'hommes ayant
perdu la vie dans les persécutions papistes contre les hérétiques,
pendant l'Inquisition, les guerres de religion, etc., s'élevait bien
au-delà de dix millions. Mais que signifie ce nombre à coté de celui,
dix fois plus grand, des malheureux qui sont devenus les victimes
_morales_ des règlements et de la domination des prêtres de l'Eglise
chrétienne dégénérée,--à côté du nombre infini de ceux dont la haute
vie intellectuelle a été tuée par cette religion, dont la conscience
naïve a été torturée, la vie de famille brisée par elle? Vraiment, le
mot de GOETHE dans son superbe poème «La fiancée de Corinthe» est bien
digne d'être médité:

    «Des victimes tombent; ni l'agneau ni le taureau
    Mais _des victimes humaines, spectacle inouï_!»


=Etat et Eglise.=--Dans la grande «_lutte pour la civilisation_» qui,
par suite de ce triste état de choses, doit toujours être poursuivie,
le premier but que l'on devrait se proposer devrait être la
_séparation complète de l'Eglise et de l'Etat_. L'«Eglise libre» doit
exister dans l'«Etat libre», c'est-à-dire toute Eglise doit être libre
dans l'exercice de son culte et de ses cérémonies, de même que dans la
construction de ses poèmes fantaisistes et de ses dogmes
superstitieux--à la _condition_, cependant, qu'elle ne menace pas par
là l'ordre public ni la moralité. Et alors le même droit doit régner
pour tous! Les communautés libres et les sociétés religieuses monistes
doivent être tolérées et laissées libres de leurs actes, tout comme
les associations protestantes libérales ou les communautés
ultramontaines orthodoxes. Mais, pour tous les «croyants» de ces
confessions différentes, la _religion doit rester chose privée_;
l'Etat ne doit que la surveiller et empêcher ses écarts, mais il ne
doit ni l'opprimer ni la soutenir. Avant tout, les contribuables ne
devraient pas être tenus de donner leur argent pour le maintien et la
propagation d'une «_croyance_» étrangère, qui, d'après leur conviction
sincère, n'est qu'une _superstition_ funeste. Dans les Etats-Unis
d'Amérique la «séparation complète de l'Eglise et de l'Etat» est, en
ce sens, depuis longtemps réalisée et cela à la satisfaction de tous
les intéressés. Cela a entraîné, dans ce pays, la séparation non
moins importante de l'Eglise et de l'Ecole, raison capitale,
incontestablement, du puissant essor que la science et la vie
intellectuelle supérieure, en général, ont pris en ces derniers temps
en Amérique.


=Eglise et Ecole.=--Il va de soi que l'abstention de l'Eglise dans les
choses de l'Ecole, ne doit frapper que la _confession_, la forme
spéciale de croyance que le cycle légendaire de chaque Eglise a
constituée au cours du temps. Cet «enseignement confessionnel» est
chose toute privée, c'est un devoir qui incombe aux parents ou aux
tuteurs, ou bien aux prêtres et précepteurs en qui les premiers ont
mis personnellement leur confiance. Mais à la place de la «confession»
éliminée, il reste à l'école deux importants sujets d'enseignement:
premièrement, la morale moniste et secondement, l'histoire comparée
des religions. La nouvelle _Esthétique moniste_, édifiée sur le
fondement solide de la connaissance moderne de la nature--et avant
tout de la _doctrine de l'évolution_--a fourni matière, en ces trente
dernières années, à une littérature très étudiée[65]. Notre nouvelle
_histoire comparée des religions_ se rattache, naturellement, à
l'enseignement élémentaire, tel qu'il existe actuellement, de
l'«histoire de la Bible» et de la mythologie de l'antiquité grecque et
romaine. Tous deux restent, comme jusqu'à ce jour, des éléments
essentiels dans l'éducation de l'esprit. Ce qui se comprend déjà par
ce seul fait, que tout notre _art plastique_, domaine principal de
notre _Esthétique moniste_, est intimement mêlé aux mythologies
chrétienne, hellénique et romaine. Une différence essentielle sera
seule introduite dans l'enseignement: c'est que les légendes et mythes
chrétiens ne seront plus présentés comme des «_vérités_», mais comme
des _fantaisies poétiques_, au même titre que les grecs et les
romains; la haute valeur du contenu éthique et esthétique qu'ils
renferment ne sera pas pour cela diminuée, mais accrue. Quant à la
_Bible_, ce «Livre des livres», elle ne devrait être mise entre les
mains des enfants que sous forme d'extraits soigneusement choisis
(sous forme de «Bible scolaire»); on éviterait ainsi que l'imagination
enfantine ne soit souillée des nombreuses histoires impures et récits
immoraux dont l'Ancien Testament, en particulier, est si riche.

  [65] Cf. les ouvrages précédemment cités de _Spencer_, _Carneri_,
  _Vetter_, _Ziegler_, _Ammon_, _Nordau_, etc.


=État et École.=--Après que notre État civilisé moderne se sera
délivré et l'École avec lui, des chaînes où l'Église les tenait
esclaves, il ne pourra que mieux consacrer ses forces et ses soins à
l'organisation de l'_école_. Nous avons d'autant mieux pris conscience
de l'inappréciable valeur d'une bonne instruction, qu'au cours du XIXe
siècle, toutes les branches de la culture sont allées se déployant
plus richement et réalisant des progrès plus grandioses. Mais
l'évolution des méthodes d'enseignement est loin d'avoir marché du
même pas. La nécessité d'une _réforme scolaire_ générale se fait
sentir à nous toujours plus vive. Sur cette grave question également
on a beaucoup écrit au cours de ces quarante dernières années. Nous
nous contenterons de relever quelques-uns des points de vue généraux
qui nous ont paru les plus importants: 1º dans l'enseignement tel
qu'on l'a donné jusqu'à nos jours, c'est l'_homme_ qui a joué le rôle
principal et en particulier l'étude grammaticale de sa _langue_;
l'étude de la Nature a été complètement négligée; 2º dans l'école
moderne, la _nature_ deviendra l'objet principal des études; l'homme
devra se faire une idée juste du monde dans lequel il vit; il ne devra
pas rester en dehors de la Nature ou en opposition avec elle, mais il
devra s'apparaître comme son produit le plus élevé et le plus noble;
3º l'étude des _langues classiques_ (latin et grec) qui a absorbé
jusqu'ici la plus grande partie du temps et du travail des élèves,
demeure sans doute précieuse mais doit être fort restreinte et réduite
aux éléments (le grec facultatif, le latin obligatoire); 4º il n'en
faudra cultiver que plus, dans toutes les écoles supérieures, les
_langues modernes_ des peuples civilisés (l'anglais et le français
obligatoires, mais l'italien facultatif); 5º l'enseignement de
l'histoire doit s'attacher davantage à la vie intellectuelle, à la
civilisation intérieure et moins à l'histoire extérieure des peuples
(sort des dynasties, guerres, etc.); 6º les grands traits de la
_doctrine de l'évolution_ doivent être enseignés conjointement avec
ceux de la _cosmologie_, la géologie en même temps que la géographie,
l'anthropologie avec la biologie; 7º les grands traits de la
_biologie_ doivent être possédés par tout homme instruit;
«l'enseignement de la contemplation» moderne favorise l'attrayante
initiation aux sciences biologiques (anthropologie, zoologie,
botanique). Au commencement, on partira de la systématique descriptive
(simultanément avec l'oecologie ou bionomie), plus tard, on y ajoutera
des éléments d'anatomie et de physiologie; 8º en outre tout homme
instruit devra connaître les grands points de la _physique_ et de la
_chimie_, de même que leur validation exacte par les mathématiques; 9º
tout élève devra apprendre à bien _dessiner_ et à le faire d'après
nature; si possible il peindra aussi à l'aquarelle. Les esquisses de
dessins et d'aquarelles d'après nature (de fleurs, d'animaux, de
paysages, de nuages, etc.), éveillent non seulement l'intérêt pour la
Nature et conservent le souvenir du plaisir éprouvé à la contempler,
mais, en outre, ce n'est que comme cela que les élèves apprennent à
bien _voir_ et à _comprendre_ ce qu'ils ont vu; 10º on devra consacrer
beaucoup plus de soin et de temps qu'on ne l'a fait jusqu'ici à
l'_éducation corporelle_, à la gymnastique et à la natation; il y aura
avantage à faire chaque semaine, des _promenades_ en commun et à
entreprendre chaque année, pendant les vacances, plusieurs _voyages à
pied_; la leçon de contemplation, qui s'offrira dans ces
circonstances, aura la plus grande valeur.

Le but principal de la culture supérieure donnée dans les écoles est
resté jusqu'à ce jour, dans la plupart des États civilisés, la
préparation à la profession ultérieure, l'acquisition d'une certaine
dose de connaissances et le dressage aux devoirs de citoyen. L'école
du XXe siècle, au contraire, poursuivra comme but principal, le
développement de la _pensée indépendante_, la claire compréhension des
choses acquises et la découverte de l'enchaînement naturel des
phénomènes. Puisque l'état civilisé moderne reconnaît à tout citoyen
un droit égal à l'éligibilité, il doit aussi lui fournir les moyens,
par une bonne préparation donnée à l'école, de développer son
intelligence afin que chacun l'emploie raisonnablement pour le plus
grand bien de tous.


Opposition des principes fondamentaux

  ~DANS LE DOMAINE DE LA PHILOSOPHIE MONISTE~

  ~ET DANS CELUI DE LA PHILOSOPHIE DUALISTE~

  1. =Monisme= (_Conception             | 1. =Dualisme= (_Conception
  unitaire_): Le monde corporel         | dualiste_): Le monde corporel
  matériel et le monde spirituel        | matériel et le monde spirituel
  immatériel forment un Univers unique, | immatériel forment deux domaines
  inséparable et qui comprend tout.     | complètement distincts
                                        | (complètement indépendants l'un
                                        | de l'autre).
                                        |
  2. =Panthéisme= (et _Athéisme_),      | 2. =Théisme= (et _Déisme_), _Deus
  _Deus intramundanus_: Le monde et     | extramundanus_: Dieu et le monde
  Dieu sont une seule substance (la     | sont deux substances distinctes
  matière et l'énergie sont des         | (la matière et l'énergie ne sont
  attributs inséparables).              | que partiellement unies).
                                        |
  3. =Génétisme= (_Evolutionnisme_),    | 3. =Créatisme= (_Démiurgique_),
  _Théorie de l'évolution_: Le Cosmos   | _Théorie de la création_: Le
  (Univers) est éternel et infini,      | Cosmos (_Universum_) n'est ni
  n'a jamais été créé et évolue         | éternel, ni infini, mais a été
  d'après des lois naturelles           | tiré une fois (ou plusieurs fois)
  éternelles.                           | du néant par Dieu.
                                        |
  4. =Naturalisme= (et _Rationalisme_): | 4. =Supranaturalisme= (et
  La _loi de substance_ (conservation   | _Mysticisme_): La _loi de
  de la matière et de l'énergie)        | substance_ ne régit qu'une partie
  régit tous les phénomènes sans        | de la nature; les phénomènes de
  exception; tout se ramène à des       | la vie intellectuelle en sont
  choses naturelles.                    | indépendants et sont surnaturels.
                                        |
  5. =Mécanisme= (et _Hylozoïsme_):     | 5. =Vitalisme= (et _Théologie_):
  Il n'existe pas de _force vitale      |  _La force vitale_ (_vis
  spéciale_ qui puisse se poser         | vitalis_) agit dans la nature
  indépendante en face des forces       | organique conformément à un but,
  physiques et chimiques.               | indépendante des forces physiques
                                        | et chimiques.
                                        |
  6. =Thanatisme= (_Croyance en la      | 6. =Athanisme= (_Croyance en
  mortalité_): L'âme de l'homme         | l'immortalité_): L'âme de l'homme
  n'est pas une substance indépendante, | est une substance indépendante,
  immortelle, mais elle                 | immortelle, créée par une voie
  est issue, par des voies naturelles,  | surnaturelle, partiellement ou
  de l'âme animale: c'est un complexus  | complètement indépendante des
  de fonctions cérébrales.              | fonctions cérébrales.



CHAPITRE XX

Solution des énigmes de l'Univers.

  COUP D'OEIL RÉTROSPECTIF SUR LES PROGRÈS DE LA CONNAISSANCE
     SCIENTIFIQUE DE L'UNIVERS AU XIXE SIÈCLE.--RÉPONSES DONNÉES
     AUX ÉNIGMES DE L'UNIVERS PAR LA PHILOSOPHIE NATURELLE MONISTE.

    Vaste Univers et longue vie,
    Effort sincère poursuivi pendant de nombreuses années
    Toujours scruté, toujours fondé
    Jamais achevé, souvent arrondi;
    L'ancien conservé fidèlement,
    Le nouveau amicalement accueilli...
    L'esprit serein, le but noble
    Allons! On avancera bien un peu!

    GOETHE.



SOMMAIRE DU CHAPITRE XX

  Coup d'oeil rétrospectif sur les progrès du XIXe siècle vers la
     solution des énigmes de l'Univers.--I. Progrès de l'astronomie
     et de la cosmologie. Unité physique et chimique de
     l'Univers.--Métamorphose du Cosmos.--Evolution des systèmes
     planétaires.--Analogie des processus phylogénétiques sur la
     Terre et dans les autres planètes.--Habitants organiques des
     autres corps célestes.--Alternance périodique des formations
     cosmiques.--II. Progrès de la géologie et de la
     paléontologie.--Neptunisme et vulcanisme.--Théorie de la
     continuité.--III. Progrès de la physique et de la chimie.--IV.
     Progrès de la biologie.--Théorie cellulaire et théorie de la
     descendance.--V. Anthropologie.--Origine de
     l'homme.--Considérations générales finales.


LITTÉRATURE

   W. GOETHE.--_Faust._ _Dieu et le Monde._ _Prométhée._ _Sur les
   Sciences naturelles en général._

   ALEX. HUMBOLDT.--_Kosmos. Entwurf einer physischen
   Weltbeschreibung._

   CARUS STERNE (E. KRAUSE).--_Werden und Vergehen._ (4te Aufl.
   Berlin, 1899.)

   W. BÖLSCHE.--_Entwickelungsgeschichte der Natur._ (2 Bde. 1896.)

   G. HART.--_Der neue Gott. Ein Ausblick auf das neue Jahrhundert_
   (Leipzig, 1899).

   G. G. VOGT.--_Entstehen und Vergehen der Welt auf Grund eines
   einheitlichen Substanz-Begriffes_ (2te Aufl. Leipzig, 1897).

   G. SPICKER.--_Der Kampf zweier Weltanschauungen. Eine Kritik der
   alten und neuesten Philosophie, mit Einschluss der christlichen
   Offenbarung_ (Stuttgart, 1898).

   L. BÜCHNER.--_An Sterbelager des Jahrhunderts. Blicke eines
   freien Denkers aus der Zeit in Die Zeit_ (1898).

   E. HAECKEL.--_Histoire de la Création naturelle_ (Trad.
   Letourneau).


Parvenus au terme de nos études philosophiques sur les Enigmes de
l'Univers, nous pouvons avec confiance tenter de répondre à cette
grave question: Dans quelle mesure nous sommes-nous approchés de leur
solution? Que valent les progrès inouïs qu'a faits le XIXe siècle
finissant dans la véritable connaissance de la nature? Et quels
horizons nous entr'ouvrent-ils pour l'avenir, pour le développement
ultérieur de notre conception du monde, pendant le XXe siècle au seuil
duquel nous sommes parvenus? Tout penseur non prévenu, qui aura pu
suivre quelque peu les progrès réels de nos connaissances empiriques
et l'interprétation que nous en avons donnée à la lumière d'une
philosophie unitaire, partagera notre opinion: le XIXe siècle a
accompli dans la connaissance de la nature et dans la compréhension de
son essence, de plus grands progrès que tous les siècles antérieurs;
il a résolu beaucoup et d'importantes «énigmes de l'Univers» qui, à
son aurore, passaient pour insolubles; il nous a dévoilé, dans la
Science et dans la connaissance, de nouveaux domaines, dont l'homme ne
soupçonnait pas l'existence il y a cent ans. Avant tout, il a mis
nettement devant nos yeux le but élevé de la _Cosmologie moniste_ et
nous a montré le chemin qui seul nous en rapprochera, le chemin de
l'étude exacte, empirique des _faits_ et de la connaissance génétique,
critique de leurs _causes_. La grande loi abstraite de la _causalité
mécanique_ dont notre _loi cosmologique fondamentale_, la _loi de
substance_, n'est qu'une autre expression concrète, régit maintenant
l'Univers aussi bien que l'esprit humain; elle est devenue l'étoile
conductrice sûre et fixe, dont la claire lumière nous indique la route
à travers l'obscur labyrinthe des innombrables phénomènes isolés. Pour
nous en convaincre, nous allons jeter un rapide coup d'oeil
rétrospectif sur les étonnants progrès qu'ont faits, en ce mémorable
siècle, les branches principales des Sciences Naturelles.


I. =Progrès de l'astronomie.=--La Science du Ciel est la plus
ancienne, comme celle de l'homme la plus récente des Sciences
naturelles. L'homme n'a appris à connaître et lui-même et sa propre
essence, avec une entière clarté que dans la seconde moitié de notre
siècle, tandis qu'il possédait déjà sur le Ciel étoilé, le mouvement
des planètes, etc., des connaissances merveilleuses, depuis plus de
quatre mille cinq cents ans. Les anciens Chinois, Indiens, Egyptiens
et Chaldéens, dans leur lointain Orient, connaissaient dès lors mieux
l'astronomie des sphères que la plupart des chrétiens «cultivés» de
l'Occident quatre mille ans plus tard. Déjà en l'an 2697 avant
Jésus-Christ, en Chine, une éclipse de soleil avait été observée
astronomiquement et onze cents ans avant Jésus-Christ, au moyen d'un
gnomon, l'inclinaison de l'écliptique déterminée, tandis que le Christ
lui-même (le «fils de Dieu») n'avait, comme on sait, aucune
connaissance astronomique mais jugeait, au contraire, le Ciel et la
Terre, la Nature et l'homme du point de vue géocentrique et
anthropocentrique le plus étroit. On considère d'ordinaire, et à bon
droit, comme le plus grand des progrès accomplis en astronomie, le
système héliocentrique du monde de COPERNIC, dont l'ouvrage grandiose:
_De revolutionibus orbium coelestium_ provoqua à son tour la plus
grande révolution dans les têtes pensantes. En même temps qu'il
renversait le système géocentrique du monde, admis depuis PTOLÉMÉE, il
supprimait tout point d'appui à la pure conception chrétienne, qui
faisait de la terre le centre du monde et de l'homme un souverain
semblable à Dieu. Il est donc logique que le clergé chrétien, et à sa
tête le pape de Rome, aient attaqué avec la dernière violence la
récente et inappréciable découverte de COPERNIC. Cependant elle se
fraya bientôt un chemin, après que KEPLER et GALILÉE eurent fondé sur
elle la vraie «mécanique céleste» et que NEWTON lui eût donné, par sa
théorie de la gravitation, une base mathématique inébranlable (1686).

Un autre progrès immense, embrassant tout l'Univers, fut
l'introduction de l'_idée d'évolution_ en astronomie; ce progrès fut
accompli en 1755 par KANT, alors très jeune encore, et qui, dans sa
hardie _Histoire naturelle générale et Théorie du Ciel_ entreprit de
traiter d'après les principes de NEWTON, non seulement de la
_composition_, mais encore de l'_origine mécanique_ du système
cosmique tout entier. Grâce au grandiose _Système du monde_, de
LAPLACE, qui était arrivé, indépendamment de KANT, aux mêmes idées sur
la formation du monde,--cette nouvelle _Mécanique céleste_ fut fondée
en 1796 et si solidement établie qu'on eût pu croire que notre XIXe
siècle ne pourrait rien apporter d'essentiellement nouveau dans ce
département de la connaissance, qui eût une importance égale. Et
pourtant il reste à notre siècle la gloire d'avoir, ici aussi, frayé
des voies toutes nouvelles et d'avoir étendu infiniment, dans
l'Univers, la portée de nos regards. Par la découverte de la
photographie et de la photométrie, mais surtout de l'analyse spectrale
(par BUNSEN et KIRCHHOFF, 1860) la physique et la chimie ont pénétré
dans l'astronomie et par là nous avons acquis des données
cosmologiques d'une immense portée. Il en ressort cette fois, avec
certitude, que la _matière_ est la même dans tout l'Univers et que ses
propriétés physiques et chimiques ne sont pas différentes, dans les
étoiles les plus éloignées, de ce qu'elles sont sur notre terre.

La conviction moniste de l'_unité physique et chimique du Cosmos
infini_, que nous avons acquise ainsi, est certainement une des
connaissances générales les plus précieuses dont nous soyons
redevables à l'_Astrophysique_, cette branche récente de l'astronomie
dans laquelle s'est illustré, en particulier, F. ZOLLNER[66]. Une
autre connaissance, non moins importante et acquise à l'aide de la
précédente, c'est celle de ce fait que les mêmes lois d'évolution
mécanique qui gouvernent notre terre valent encore partout dans
l'Univers infini. Une puissante _métamorphose du Cosmos_ embrassant
tout s'accomplit sans interruption dans toutes les parties de
l'Univers aussi bien dans l'histoire géologique de notre terre, aussi
bien dans l'histoire généalogique de ses habitants que dans l'histoire
des peuples et dans la vie de chaque homme en particulier. Dans une
partie du Cosmos, nous découvrons, avec nos télescopes perfectionnés,
d'énormes nébuleuses faites de masses gazeuses, incandescentes,
infiniment subtiles; nous les tenons pour les _germes_ de corps
célestes éloignés de milliards de milles et que nous concevons être au
premier stade de leur évolution. Dans une partie de ces «germes
stellaires», les éléments chimiques ne sont probablement pas encore
séparés, mais réunis, à une température extraordinairement élevée,
évaluée à plusieurs millions de degrés, en un _élément primordial_
(_Prothyl_); peut-être même la _substance_ primordiale n'est-elle ici,
en partie, pas encore différenciée en «masse» et «éther». Dans
d'autres parties de l'Univers, nous trouvons des étoiles qui sont
déjà, par suite de refroidissement, à l'état de liquide brûlant,
d'autres qui sont déjà congelées; nous pouvons déterminer
approximativement leurs stades respectifs d'évolution d'après leurs
différentes couleurs. Nous voyons, en outre, des étoiles qui sont
entourées d'aréoles et de lunes, comme notre Saturne; nous
reconnaissons, dans le brillant anneau nébuleux, le germe d'une
nouvelle lune qui s'est détachée de la planète mère, comme celle-ci du
soleil.

  [66] F. ZOLLNER «_Ueber die Natur der Kometen. Beitrage zur
  Geschichte und Theorie der Erkenntniss._» 1871.

Pour beaucoup d'«étoiles fixes», dont la lumière met des milliers
d'années à nous parvenir, nous pouvons admettre avec certitude, que
ce sont des _soleils_, pareils à notre Père Soleil et qu'ils sont
entourés de planètes et de lunes, pareils à ceux de notre propre
système solaire. Nous pouvons, en outre, présumer que des milliers de
ces planètes se trouvent à peu près au même degré d'évolution que
notre terre, c'est-à-dire à un âge où la température de la superficie
varie entre le degré de congélation et le degré d'ébullition de l'eau,
c'est-à-dire où l'eau peut exister à l'état de gouttes liquides. Il
devient par suite possible à l'_acide carbonique_, ici comme sur la
terre, de former avec les autres éléments des combinaisons très
complexes et parmi ces composés azotés peut se développer le _plasma_,
cette merveilleuse _substance vivante_, que nous avons reconnu
concentrer en elle seule toutes les propriétés de la vie organique.

Les _Monères_ (par exemple les _Chromacées_ et les _Bactéries_)
constituées exclusivement par ce _protoplasma_ primitif et qui
proviennent, par _génération spontanée_ (_Archigonie_) de ces
nitrocarbonates inorganiques, peuvent avoir suivi, sur beaucoup
d'autres planètes, la marche évolutive qu'elles ont suivie sur la
nôtre; tout d'abord se sont constituées, par la différenciation de
leurs corps plasmique homogène en un _noyau_ (_Karyon_) interne et un
_corps cellulaire_ (_Cytosoma_) externe, les plus simples des
_cellules_ vivantes. Mais l'analogie qui se retrouve dans la vie de
toutes les cellules--aussi bien des cellules végétales _plasmodomes_
que des cellules animales _plasmophages_--nous autorise à conclure que
la suite de l'histoire généalogique est encore la même dans beaucoup
d'astres que sur notre terre,--naturellement en présupposant les mêmes
étroites limites de température, celles dans lesquelles l'eau reste à
l'état de gouttes liquides; pour les corps célestes à l'état de
liquide brûlant, où l'eau est à l'état de vapeur et pour les corps
congelés, où elle est à l'état de glace, la vie organique y est chose
impossible.


=L'analogie de la phylogénie=, cette analogie dans l'évolution
généalogique, que nous pouvons par suite admettre pour beaucoup
d'astres parvenus au même stade d'évolution biogénétique, offre
naturellement à l'imagination créatrice, un vaste champ de
spéculations attrayantes. Un de ses sujets de prédilection, depuis
longtemps, c'est la question de savoir si des _hommes_ ou des
organismes analogues, peut-être supérieurs à nous, habitent d'autres
planètes? Parmi les nombreux ouvrages qui essaient de répondre à cette
question pendante, ceux de l'astronome parisien, C. FLAMMARION, en
particulier, ont trouvé récemment des lecteurs nombreux: ils se
distinguent par la richesse de la fantaisie et la vivacité des
peintures en même temps que par une regrettable insuffisance de
critique et de connaissances biologiques. Dans la mesure où nous
pouvons, à l'heure actuelle, répondre à cette question, nous pouvons
nous représenter les choses à peu près ainsi qu'il suit: I. Il est
très vraisemblable que sur quelques planètes de notre système (Mars et
Vénus) et sur beaucoup de planètes d'autres systèmes solaires, le
processus biogénétique est le même que sur notre terre; tout d'abord
se sont produites, par archigonie, des monères simples, lesquelles ont
donné naissance à des protistes monocellulaires (d'abord les plantes
primitives plasmodomes, plus tard les animaux primitifs,
plasmophages). II. Il est très vraisemblable qu'au cours ultérieur de
l'évolution, ces protistes monocellulaires ont constitué d'abord des
colonies cellulaires, sociales (Cénobies), plus tard des plantes et
des animaux à tissus (Métaphytes et Métazoaires). III. Il est encore
très vraisemblable que, dans le règne végétal, sont apparus d'abord
les Tallophytes (algues et champignons), puis les diaphytes (mousses
et fougères), enfin les autophytes (les plantes phanérogames,
gymnospermes et angiospermes). IV. Il est vraisemblable, de même, que
dans le règne animal également, le processus biogénétique a suivi une
marche analogue, que des Blastéadés (Catallactes) ont évolué d'abord
les Gastréadés, puis de ceux-ci, les animaux inférieurs (Célentérés)
et plus tard les animaux supérieurs (Célomariés). V. Il est très
douteux, par contre, que les groupes distincts d'animaux supérieurs
(comme de plantes supérieures) parcourent, dans d'autres planètes,
une marche évolutive analogue à celle qu'ils parcourent sur notre
terre. VI. En particulier, il est fort peu certain que des vertébrés
existent en dehors de la terre et que, par suite de leur métamorphose
phylétique, au cours de millions d'années, des mammifères soient
apparus et l'homme à leur tête, comme cela a eu lieu sur la terre; il
faudrait alors que des millions de transformations se soient répétées
en d'autres planètes, exactement comme ici-bas. VII. Il est au
contraire, bien plus vraisemblable qu'il s'y est développé d'autres
types de plantes et d'animaux supérieurs, étrangers à notre terre,
peut être aussi provenant d'une souche animale supérieure aux
vertébrés par sa capacité plastique, des êtres supérieurs, dépassant
de beaucoup les hommes terrestres en intelligence et en force de
pensée. VIII. La possibilité que nous entrions jamais en contact
direct avec ces habitants des autres planètes semble exclue par la
grande distance qui sépare notre terre des autres corps célestes et
par l'absence de l'air atmosphérique indispensable, dans
l'inter-espace que remplit seul l'éther.

Tandis que beaucoup d'astres en sont, probablement, au même stade
d'évolution biogénétique que notre terre (depuis au moins cent
millions d'années), d'autres sont déjà plus avancés et s'approchent,
dans leur «vieillesse planétaire» de leur fin, de la même fin qui
attend sûrement notre terre. Grâce au rayonnement de la chaleur dans
le froid espace cosmique, la température, peu à peu, s'abaisse
tellement que toute l'eau liquide se congèle en glace; par là cesse la
possibilité de la vie organique. En même temps, la masse des corps
célestes en rotation se contracte toujours davantage; la rapidité de
leur révolution circulaire se modifie lentement. Les orbites des
planètes en rotation se font de plus en plus étroits, de même que ceux
des lunes qui les entourent. Finalement les lunes se précipitent dans
les planètes, celles-ci dans les soleils qui les ont engendrées. Ce
choc général produit à nouveau des quantités énormes de chaleur. La
masse des corps célestes réduits en poussière par la collision se
répand librement dans l'espace infini et le jeu éternel des formations
solaires recommence à nouveau.

Le tableau grandiose que l'astrophysique moderne déroule ainsi devant
les yeux de notre esprit nous révèle une éternelle apparition et
disparition des innombrables corps célestes, une alternance périodique
des conditions cosmogénétiques différentes que nous observons l'une
après l'autre dans l'Univers. Tandis qu'en un point de l'espace
infini, sort d'une nébuleuse diffuse un nouveau germe de monde, un
autre genre, en un point très éloigné, s'est déjà condensé en une
masse d'une matière liquide et brûlante, animée d'un mouvement
circulaire; de l'équateur d'un autre, ont déjà été projetés des
aréoles qui se pelotonnent en planètes; un quatrième est déjà devenu
un soleil puissant, dont les planètes se sont entourées de trabants
secondaires, etc. Et au milieu de tout cela, dans l'espace cosmique,
des milliards de corps célestes plus petits, de météorites et
d'étoiles filantes, s'agitent en tous sens, en apparence sans loi et
pareils à des vagabonds qui coupent l'orbite des plus grands et dont
chaque jour une grande partie se précipitent dans ceux-là. En outre,
les temps de révolution et les orbites des corps célestes qui se
pourchassent, se modifient lentement et continuellement. Les lunes
refroidies se précipitent dans leurs planètes comme celles-ci dans
leurs soleils. Deux soleils éloignés l'un de l'autre, peut-être déjà
congelés, s'entrechoquent avec une force inouïe et s'éparpillent en
poussière, formant une masse nébuleuse. Ils dégagent, par là, de si
colossales quantités de chaleur que la nébuleuse redevient
incandescente et le vieux jeu recommence à nouveau. Dans ce «perpetuum
mobile», cependant, la substance infinie de l'Univers, la somme de sa
matière et de son énergie demeure éternellement invariable et ainsi se
répète éternellement dans le temps infini _l'alternance périodique des
formations_ _cosmiques_, la _Métamorphose du Cosmos_ revenant
éternellement sur elle-même. Toute-puissante, la _loi de substance_
exerce partout son empire.


II. =Progrès de la géologie.=--La terre et le problème de son
apparition ne sont devenus des objets de recherche scientifique que
bien après le Ciel. Les nombreuses cosmogénies de l'antiquité et des
temps modernes prétendaient, il est vrai, nous renseigner sur
l'apparition de la terre aussi bien que sur celle du ciel; mais le
vêtement mythologique dont elles s'enveloppaient, les unes et les
autres, trahissait de suite qu'elles tiraient leur origine de
l'imagination poétique. Parmi toutes les nombreuses légendes relatives
à la Création et que nous font connaître l'histoire des religions et
celle de la civilisation, une seule a bientôt conquis la priorité sur
toutes les autres: c'est l'histoire de la création de _Moïse_ telle
qu'elle est racontée dans le premier livre du Pentateuque (Genèse).
Elle n'est apparue, sous sa forme actuelle, que longtemps après la
mort de Moïse (probablement pas moins de huit cents ans après); mais
ses sources sont en grande partie plus anciennes et remontent aux
légendes assyriennes, babyloniennes et indiennes. Cette légende de la
création judaïque prit la plus grande influence par ce fait qu'elle
passa dans la profession de foi chrétienne et fut vénérée comme la
«parole de Dieu». Il est vrai que 500 ans déjà avant J.-C., les
philosophes naturalistes grecs avaient expliqué la formation naturelle
de la terre de la même manière que celle des autres corps célestes.
Dès cette époque, également, _Xénophane_ de Colophon avait déjà
reconnu la vraie nature des _pétrifications_, qui prirent plus tard
une si grande importance.

Le grand peintre LÉONARD DE VINCI avait, de même, au XVe siècle,
déclaré que ces pétrifications étaient des restes fossiles d'animaux
ayant vécu à des époques antérieures de l'histoire de la terre. Mais
l'autorité de la Bible et en particulier le Mythe du déluge,
empêchaient tout progrès dans la connaissance des faits réels et
faisaient tant que les légendes mosaïques, relatives à la Création,
ont eu cours jusqu'au milieu du siècle dernier. Dans le cercle de la
théologie orthodoxe, elles sont encore admises aujourd'hui. Ce n'est
que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que commencèrent,
indépendamment de ces légendes, des recherches scientifiques sur la
structure de l'écorce terrestre et que des conclusions s'en
déduisirent relativement à la formation de cette planète. Le fondateur
de la géognosie, WERNER de Freiberg, faisait provenir toutes les
roches de l'eau, tandis que VOIGT et HUTTON (1788) reconnaissaient
très justement que seules les roches sédimentaires, charriant des
fossiles, avaient cette origine, tandis que les masses montagneuses
vulcaniennes et plutoniennes s'étaient constituées par la congélation
de masses ignées liquides.

La lutte ardente qui s'ensuivit entre l'école _neptunienne_ et la
_plutonienne_ durait encore pendant les trente premières années du
siècle; elle ne s'apaisa qu'après que C. HOFF eût posé le principe de
l'actualisme (1822) et que CH. LYELL l'eût soutenu avec le plus grand
succès, quant à l'évolution naturelle tout entière de la terre. Par
ses _Principes de géologie_ (1830) la théorie essentiellement
importante de la _Continuité_ de la transformation de la terre était
définitivement reconnue et triomphait de la théorie opposée, celle des
catastrophes de CUVIER[67]. La _paléontologie_, que ce dernier avait
fondée par son ouvrage sur les ossements fossiles (1812), devint
bientôt l'auxiliaire important de la géologie et dès le milieu de
notre siècle celle-ci était si avancée que les périodes principales de
l'histoire de la terre et de ses Habitants étaient établies. On
reconnaissait dès lors, dans la mince couche qui forme l'écorce
terrestre, la croûte formée par la solidification de la planète en
fusion, dont le refroidissement et la contraction se continuent,
lentement, mais sans interruption. Le plissement de l'écorce
solidifiée, la «réaction de l'intérieur de la terre, à l'état de
fusion, contre la surface refroidie», et avant tout, l'activité
géologique ininterrompue de l'eau, sont les causes naturelles
efficientes qui travaillent journellement à la lente transformation de
l'écorce terrestre et de ses montagnes.

  [67] Cf. Là-dessus, mon _Histoire de la création naturelle_.
  Leçons 3, 6, 15 et 16.

Trois résultats de la plus haute importance et d'une portée générale
sont dus aux progrès merveilleux de la géologie moderne. D'abord,
grâce à eux, ont été exclus de l'histoire de la terre tous les
_miracles_, toutes les causes surnaturelles qui venaient expliquer
l'édification des montagnes et la transformation des continents. En
second lieu, notre idée de la longueur des _espaces de temps inouïs_
écoulés depuis leur formation, s'est considérablement élargie. Nous
savons maintenant que les masses de montagnes immenses des formations
paléozoïque, mésozoïque et cénozoïque ont exigé pour se constituer,
non pas des milliers d'années, mais des millions d'années (bien
au-delà de cent). En troisième lieu, nous savons aujourd'hui que les
nombreux _fossiles_ compris dans ces formations, ne sont pas de
merveilleux «jeux de la nature», comme on le croyait encore il y a
cent cinquante ans, mais les restes pétrifiés d'organismes, ayant
réellement vécu à des époques antérieures de l'histoire de la terre,
résultats eux-mêmes d'une lente transformation dans la série des
ancêtres disparus.


III. =Progrès de la physique et de la chimie.=--Les innombrables et
importantes découvertes que ces sciences fondamentales ont faites au
XIXe siècle sont si connues et leurs applications pratiques dans
toutes les branches de la civilisation humaine sont si évidentes à
tous les yeux, que nous n'avons pas besoin d'y insister ici en détail.
Avant tout, l'emploi de la vapeur et de l'électricité ont imprimé à
notre siècle le «sceau» caractéristique du «machinisme». Mais les
progrès colossaux de la chimie, organique et inorganique, ne sont pas
moins précieux. Toutes les branches de notre civilisation moderne: la
médecine et la technologie, l'industrie et l'agriculture,
l'exploitation des mines et des forêts, le transport par terre et par
mer ont reçu, grâce à ces progrès, une telle impulsion au cours du
XIXe siècle, surtout de sa seconde moitié, que nos grands-pères du
XVIIIe siècle ne se reconnaîtraient plus et seraient dépaysés dans
notre civilisation. Mais un progrès plus précieux encore et d'une plus
haute portée, c'est l'extension inouïe qu'a prise notre connaissance
théorique de la nature et dont nous sommes redevables à la _loi de
substance_. Après que LAVOISIER (1789) eût posé la loi de la
conservation de la matière et que DALTON (1808), grâce à cette loi,
eût renouvelé la théorie atomique, la _chimie_ moderne trouva grande
ouverte la voie dans laquelle elle prit, par une course rapide et
victorieuse, une importance insoupçonnée jusqu'alors. On en peut dire
autant de la _physique_, au sujet de la loi de la conservation de
l'énergie. La découverte de cette loi par R. MAYER (1842) et H.
HELMHOLZ (1847), marque également pour cette science une nouvelle
période de fécond développement. Car c'est seulement à partir de cette
date que la physique a été en état de saisir l'_unité universelle des
forces de la nature_ et le jeu éternel des processus innombrables par
lesquels, à chaque instant, une force peut se transformer en une
autre.


IV. =Progrès de la biologie.=--Les grandioses découvertes, si
importantes pour toute notre conception de l'Univers, qu'ont faites en
notre XIXe siècle _l'astronomie_ et la _géologie_, sont encore bien
surpassées par celles de la _biologie_; nous pouvons même dire que,
pour toutes les nombreuses branches dans lesquelles cette vaste
science de la vie organique a pris en ces derniers temps une telle
extension, la plus grande partie des progrès n'ont été accomplis qu'au
XIXe siècle. Ainsi que nous l'avons vu au commencement de cet ouvrage,
toutes les parties différentes de l'anatomie et de la physiologie, de
la botanique et de la zoologie, de l'ontogénie et de la phylogénie, se
sont tellement enrichies, grâce aux innombrables découvertes et
inventions de notre siècle, que l'état actuel de nos connaissances
biologiques est multiple de ce qu'il était il y a cent ans. Cela est
vrai, d'abord, _quantitativement_, de la croissance colossale de notre
connaissance positive, dans toutes les sciences et dans toutes leurs
subdivisions. Mais cela est vrai aussi, et plus encore,
_qualitativement_, de la compréhension plus approfondie des phénomènes
biologiques, de la connaissance de leurs causes efficientes. C'est là
que CH. DARWIN s'est conquis, avant tout autre, les palmes de la
gloire (1859); il a résolu, par la théorie de la sélection, la grande
énigme de la «création organique», de l'origine naturelle des
nombreuses formes de vie, par une transformation graduelle. Cinquante
ans auparavant, il est vrai (1809), le grand LAMARCK avait déjà
reconnu que le moyen de cette transformation était l'influence
réciproque de l'hérédité et de l'adaptation, mais il lui manquait
encore le principe de la sélection et il lui manquait surtout une
connaissance plus approfondie de l'essence véritable de
l'organisation, ce qui n'a été acquis que plus tard, lorsque furent
fondées l'embryologie et la théorie cellulaire. En réunissant les
résultats généraux de ces disciplines et d'autres encore et après
avoir trouvé dans la phylogénie des organismes la clef qui nous en
fournissait une explication unitaire, nous sommes parvenus à fonder
cette _biologie moniste_ dont j'ai essayé de poser les principes
(1866) dans ma _Morphologie générale_.


V. =Progrès de l'anthropologie.=--Au-dessus de toutes les autres
sciences se place en un certain sens, la véritable _Science de
l'homme_, la vraie anthropologie rationnelle. Le mot du sage antique:
_Homme, connais-toi toi-même_ (_homo, nosce te ipsum_) et cette autre
parole célèbre: L'homme est la mesure de toutes choses, ont été de
tous temps reconnus et appliqués. Et pourtant cette science--prise en
son acception la plus large--a langui plus longtemps que toutes les
autres, dans les chaînes de la tradition et de la superstition. Nous
avons vu, au commencement de ce livre, combien la connaissance de
l'organisme humain s'était développée lentement et tardivement. Une
de ses branches les plus importantes, l'embryologie, n'a été
définitivement fondée qu'en 1828 (par BAER) et une autre, non moins
importante, la théorie cellulaire, en 1838 seulement (par SCHWANN). Et
ce n'est que plus tard encore qu'a été résolue la «question des
questions», la colossale énigme de _l'origine de l'homme_. Bien que,
dès 1809, LAMARCK ait montré l'unique route qui pouvait conduire à
résoudre heureusement cette énigme et qu'il ait affirmé que «l'homme
descend du singe», ce n'est que cinquante ans plus tard que DARWIN
réussit à démontrer cette affirmation, et ce n'est qu'en 1863
qu'HUXLEY, dans ses _Preuves de la place de l' homme dans la Nature_,
en rassembla les démonstrations les plus convaincantes. J'ai moi-même,
alors, dans mon _Anthropogénie_ (1874), essayé pour la première fois
de retracer, dans son enchaînement historique, toute la série
d'ancêtres par lesquels, au cours de millions d'années, notre race a
lentement évolué du règne animal.



Considérations finales


Le nombre des énigmes de l'Univers, grâce aux progrès que nous venons
de retracer et qui se sont accomplis de la connaissance de la nature
au cours du XIXe siècle,--s'est considérablement réduit; il se ramène
finalement à une seule énigme universelle, embrassant tout, au
_problème de la substance_. Qu'est donc proprement, au plus profond de
son essence, cette toute puissante merveille de l'Univers que le
naturaliste réaliste glorifie sous le nom de _Nature_ ou d'Univers, le
philosophe idéaliste en tant que _substance_ ou cosmos, et le dévot
croyant comme créateur ou _Dieu_? Pouvons-nous affirmer aujourd'hui
que les merveilleux progrès de notre cosmologie moderne aient résolu
cette «Enigme de la substance», ou même simplement, qu'ils nous aient
rapprochés beaucoup de cette solution?

La réponse à cette question finale différera naturellement beaucoup
d'après le point de vue du philosophe qui la posera et d'après les
connaissances empiriques qu'il possèdera du monde réel. Nous accordons
tout de suite que, quant à l'essence intime de la nature, elle nous
est aussi étrangère, nous demeure aussi incompréhensible qu'elle
pouvait l'être à _Anaximandre_ ou _Empédocle_, il y a deux mille
quatre cents ans, à _Spinoza_ ou _Newton_ il y a deux cents ans, à
_Kant_ ou _Goethe_ il y a cent ans. Bien plus, nous devons même avouer
que cette essence propre de la substance nous apparaît de plus en plus
merveilleuse et énigmatique à mesure que nous pénétrons plus avant
dans la connaissance de ses attributs, la matière et l'énergie, à
mesure que nous apprenons à connaître ses innombrables phénomènes et
leur évolution. Quelle est la _chose en soi_ qui est cachée derrière
ces phénomènes connaissables, nous ne le savons pas encore
aujourd'hui. Mais que nous importe cette mystique «chose en soi»
puisque nous n'avons aucun moyen de la connaître, puisque nous ne
savons pas même au juste si elle existe? Laissons donc les stériles
méditations sur ce fantôme idéal aux «purs métaphysiciens» et
réjouissons-nous, au contraire, en «purs physiciens», des progrès
réels et gigantesques que notre philosophie naturelle moniste a
accomplis.

Ici, tous les autres progrès et découvertes de notre «grand siècle»
sont éclipsés par la grandiose et universelle _loi de substance_, la
«loi fondamentale de la conservation de la force et de la matière».

Le fait que la substance est partout soumise à un éternel mouvement et
à une continuelle transformation, imprime en outre à la même loi le
caractère de _loi d'évolution_ universelle. Cette loi suprême de la
nature étant posée et toutes les autres lui étant subordonnées, nous
nous sommes convaincus de l'universelle _Unité de la nature_ et de
l'éternelle valeur des lois naturelles. De l'obscur _problème_ de la
substance est issue la claire _loi_ de substance. Le «Monisme du
Cosmos», que nous avons établi sur cette base, nous enseigne la portée
universelle, dans l'univers entier, des «grandes lois d'airain
éternelles». Mais du même coup ce monisme démolit les trois grands
dogmes centraux de la philosophie dualiste admise jusqu'à ce jour: le
dieu personnel, l'immortalité de l'âme et le libre arbitre.

Beaucoup d'entre nous assistent sans doute avec un vif regret,
peut-même avec une profonde douleur, à la chute de ces dieux, qui
furent les biens spirituels suprêmes de nos chers parents et ancêtres.
Consolons-nous, cependant, avec les paroles du poète:

    L'ancien succombe, les temps se modifient
    Et sur les ruines fleurit une vie nouvelle!

L'ancienne conception du _Dualisme idéaliste_, avec ses dogmes
mystiques et anthropistiques, tombe en ruines; mais au-dessus de cet
immense champ de décombres se lève, auguste et splendide, le nouveau
soleil de notre _Monisme réaliste_, qui nous ouvre tout grand le
temple merveilleux de la nature. Dans le culte pur du «vrai, du beau,
du bien», qui forme le centre de notre nouvelle _religion moniste_,
nous trouverons une riche compensation au triple idéal anthropistique
de «Dieu, liberté et immortalité» que nous avons perdu.

Dans les études qu'on vient de lire sur les énigmes de l'univers, j'ai
fait nettement ressortir mon point de vue moniste avec ses
conséquences et j'ai clairement souligné l'opposition qu'il présente
par rapport à la conception dualiste, encore aujourd'hui régnante. Je
m'appuie d'ailleurs sur l'adhésion de presque tous les naturalistes
modernes, ceux du moins qui ont le désir et le courage de professer
une conviction philosophique achevée et formant un tout. Je ne
voudrais cependant pas prendre congé de mes lecteurs sans leur faire
remarquer, en signe de réconciliation, que ce contraste brutal
s'atténue jusqu'à un certain degré, quand on réfléchit avec clarté et
logique,--que même il peut se résoudre en une heureuse harmonie. Une
pensée parfaitement conséquente avec elle-même, l'application uniforme
des grands principes à l'_ensemble tout entier_ du Cosmos,--à la
nature organique aussi bien qu'à l'inorganique--rapprocheront l'un de
l'autre les deux antipodes du théisme et du panthéisme, du vitalisme
et du mécanisme, jusqu'à les faire se toucher. Mais il est vrai qu'une
pensée conséquente avec elle-même demeure un rare phénomène. La grande
majorité des philosophes souhaiteraient pouvoir saisir de la main
droite la _science_ pure, fondée sur l'expérience, mais en même temps
ne peuvent pas se passer de la _foi_ mystique fondée sur la révélation
et qu'ils retiennent de la main gauche. Ce dualisme contradictoire
trouve son illustration caractéristique dans le conflit entre la
raison pure et la raison pratique, tel que nous le constatons dans la
philosophie critique du plus éminent penseur moderne, du grand KANT.

Mais le nombre des penseurs qui ont su triomphé de ce dualisme pour se
tourner vers le pur monisme a toujours été restreint. Cela est aussi
vrai des idéalistes et des théistes conséquents avec eux-mêmes, que
des réalistes et des panthéistes à l'esprit logique. La conciliation
des contraires apparents et par suite le progrès vers la solution de
l'énigme fondamentale, se rapprochent cependant de nous chaque année,
grâce à l'extension continue de notre connaissance de la nature. Aussi
nous est-il permis d'espérer que le XXe siècle, qui va s'ouvrir,
conciliera sans cesse davantage les contraires et par l'extension du
_pur monisme_, propagera sans cesse davantage la désirable unification
de notre conception de l'univers. Notre plus grand poète et penseur,
dont nous célébrerons sous peu le cent cinquantième anniversaire, W.
GOETHE, a donné au début du XIXe siècle, de cette philosophie
unitaire, la plus poétique expression, dans ses immortels poèmes:
_Faust_, _Prométhée_.


_Dieu et le monde!_

    D'après d'immortelles, de grandes
    Lois d'airain
    Nous devons tous
    Accomplir le cercle
    De notre existence.



REMARQUES ET ÉCLAIRCISSEMENTS


=1. Perspective cosmologique= (p. 14).--La faible latitude que nous
permet notre faculté d'imagination dans l'appréciation des grandes
dimensions dans le temps et dans l'espace est non seulement une grande
source d'illusions anthropomorphiques, mais encore un empêchement
puissant à la pure conception moniste de l'univers. Pour concevoir
l'extension infinie de l'_espace_, il faut considérer d'une part, que
les plus petits organismes visibles (bactéries) sont gigantesques en
comparaison des atomes et des molécules invisibles qui demeurent bien
loin du domaine de la visibilité, même si l'on emploie les microscopes
les plus puissants. Il faut, d'autre part, considérer les dimensions
infinies du monde, dans lequel notre système solaire n'a que la valeur
d'une étoile fixe et où notre terre ne représente qu'une chétive planète
du prestigieux soleil. De même, nous ne concevrons l'extension infinie
du _temps_ qu'en nous souvenant d'une part des mouvements physiques et
physiologiques qui se terminent en une seconde, et, d'autre part,
l'énorme durée des espaces de temps que suppose le développement de
l'univers. Même la durée relativement courte de la «géologie organique»
(pendant laquelle s'est développée la vie organique sur notre globe)
comprend d'après les nouveaux calculs, beaucoup plus de cent millions
d'années, c'est-à-dire, plus de 100.000 milliers d'années!

Sans doute, les faits géologiques et paléontologiques, sur lesquels ces
calculs se fondent, ne fournissent que des données numériques très
incertaines et très variables, tandis que la plupart des autorités
compétentes admettent actuellement comme moyenne vraisemblable 100 à 200
millions d'années pour la durée de la géologie organique, celle-ci,
d'après d'autres appréciations ne s'étendrait qu'à 25 ou 50 millions;
d'après une évaluation géologique exacte de ces derniers temps, elle
comprendrait _au moins quatorze cent millions d'années_ (Cf. mon
discours de Cambridge sur l'_Origine de l'homme_, 1898, p. 51.) Mais si
nous sommes tout à fait hors d'état de déterminer d'une façon à peu près
sûre la _durée absolue_ des périodes phylogénitiques, nous possédons,
par contre, fort bien les moyens d'évaluer approximativement leur _durée
relative_. Si nous prenons pour chiffre minimum cent millions d'années,
elles se répartiront à peu près de la façon suivante dans les cinq
périodes principales de la géologie organique:

   I. _Période archozoïque_ (époque primordiale), du début de la
   vie organique à la fin de la formation cambrienne (période des
   Invertébrés) 52 millions.

   II. _Période paléozoïque_ (époque primaire), du début de la
   formation silurienne jusqu'à la fin de la formation permienne
   (période des poissons) 34 millions.

   III. _Période mésozoïque_ (époque secondaire), du début de la
   période du trias jusqu'à la fin de la période crétacée (période
   des reptiles) 11 millions.

   IV. _Période cénozoïque_ (époque tertiaire), du début de la
   période éocène à la fin de la période pliocène, (période des
   mammifères) 3 millions.

   V. _Période anthropozoïque_ (époque quaternaire), du début de
   l'époque diluvienne (à laquelle se rapporte vraisemblablement le
   langage humain) jusqu'à l'époque actuelle, période de l'homme,
   au moins 100.000 ans 0,1 million.

Pour rendre plus accessible au pouvoir de compréhension de l'homme
l'énorme durée de ces périodes phylogénétiques, pour faire sentir en
particulier la brièveté relative de ce qu'on appelle l'histoire
universelle (c'est-à-dire l'histoire des nations civilisées!), un de
mes élèves, Heinrich Schmidt (de Iéna) a récemment réduit le minimum
admis de cent millions d'années à _un jour_ par une réduction
chronométrique. Dans cette échelle de réduction, les 24 heures du
«jour» de la création se répartissent de la façon suivante dans les
cinq périodes phylogénétiques, citées plus haut:

   I. _Période archozoïque._ (52 millions d'années) = 12 h. 30' (de
   minuit à midi et demi.)

   II. _Période paléozoïque_ (34 millions d'années) = 8 h. 05' (de
   midi et demi à 8 h. et demie du soir.)

   III. _Période mésozoïque_ (11 millions d'années) = 2 h. 38' (de
   8 h. et demie à 11 h. et quart.)

   IV. _Période cénozoïque_ (3 millions d'années) = 43' (de 11 h.
   et quart à minuit moins deux minutes.)

   V. _Période anthropozoïque_ (0,1-0,2 de million d'années) = 02'.

   VI. _Période de civilisation_ (histoire universelle) = 05"
   (6.000 ans.)

Si l'on se contente donc d'admettre le minimum de 100 millions
d'années (et non le maximum de 1,400) pour la durée du développement
organique sur notre globe et qu'on la réduise à 24 heures, ce que l'on
appelle l'_histoire universelle_ ne compte que _cinq secondes_.
(_Prometheus_ Xe année. 1899, no 24 [492, p. 381].)


=2. Essence de la maladie.=--La _pathologie_ est devenue une véritable
_science_ au cours de notre XIXe siècle, depuis que l'on a appliqué
les doctrines fondamentales de la physiologie (et surtout de la
théorie cellulaire) à l'organisme humain soit en état de santé, soit
en état de maladie. Depuis cette époque la maladie n'est plus une
_essence_ spéciale, c'est «une vie dans des conditions anormales,
nuisibles et dangereuses». Depuis cette époque également tout médecin
instruit ne cherche plus les _causes_ de la maladie dans les
influences mystiques d'ordre surnaturel, mais dans les conditions
physiques et chimiques du monde extérieur, et dans leurs rapports
avec l'organisme. Les petites _bactéries_ jouent là un grand rôle.
Cependant, maintenant encore, dans des sphères étendues (même chez les
gens instruits) se maintient cette conception ancienne,
superstitieuse, que les maladies sont appelées par de «mauvais
esprits» ou sont les «punitions infligées aux hommes par Dieu pour
leurs péchés». Cette opinion était encore représentée par exemple, au
milieu du siècle, par un pathologue distingué, le conseiller privé
RINGSEIS, à Munich.


=3. Impuissance de la psychologie introspective.=--Pour se persuader
que la théorie métaphysique et traditionnelle de l'âme est
complétement en état de résoudre les grands problèmes de cette science
par l'activité propre de la pensée, il suffit de jeter un coup d'oeil
sur les manuels les plus usités de la psychologie moderne qui servent
de guide dans la plupart des cours des facultés. On n'y fait aucune
mention de la structure anatomique des organes de l'âme, ni des
rapports physiologiques de leurs fonctions, ni de l'ontogénie ni de la
phylogénie de la «psyché». Au lieu de le faire, ces «purs
psychologues» se livrent à des fantaisies sur l'_essence de l'âme_ qui
est immatérielle, dont personne ne sait rien et attribuent à ce
fantôme immortel toutes les merveilles possibles. En outre, ils
injurient violemment ces méchants naturalistes matérialistes qui se
permettent, au moyen de l'_expérience_, de l'observation, de
l'expérimentation, de démontrer le néant de leurs chimères
métaphysiques. Un exemple plaisant de ces invectives communes nous a
été fourni récemment par le Dr A. WAGNER dans son ouvrage
_Grundprobleme der Naturwissenschaft, Briefe eines unmodernen
Naturforschers_, Berlin 1887. Le chef récemment décédé du matérialisme
moderne, le professeur L. BUCHNER qui se trouvait très violemment
attaqué lui a répondu comme il convenait (_Berliner Gegenwart_, 1897,
40, p. 218, et _Munchener Algemeine Zeitung_, supplément 20 mars 1899
no 58.--Un ami intellectuel du Dr A. WAGNER, M. le Dr A. BRODBECK, de
Hanovre, m'a fait dernièrement l'honneur de diriger contre mon
_Monisme_ une attaque semblable bien que plus convenable. _Kraft und
Geist Eine Streitschrift gegen den unhaltbaren Schein-Monismus
Professor Hæckel's und Genossen._ Leipzig, Strauch 1899). M. BRODBECK
termine sa préface par cette phrase: «Je suis curieux de savoir ce que
les matérialistes pourront me répondre.--La réponse est très simple:
«Etudiez assidûment pendant cinq ans les sciences naturelles, et
surtout l'anthropologie (spécialement l'anatomie et la physiologie du
cerveau!) et vous acquerrez, ainsi, les _connaissances empiriques
préliminaires_ indispensables des faits fondamentaux, connaissances
qui vous font encore complètement défaut.»


=4. L'Idée nationale.=--Comme cette soi-disant _idée nationale_
d'ADOLPHE BASTIAN a été souvent admirée et célébrée non seulement en
_ethnographie_, mais encore en _psychologie_, et que même son
inventeur la considère comme le fruit théorique le plus important de
son infatigable application, il nous fait observer que dans aucun des
nombreux et importants ouvrages de BASTIAN on ne peut trouver une
définition claire de ce fantôme mystique. Il est déplorable que ce
voyageur et collectionneur éminent ne comprenne rien à la théorie
moderne de l'évolution. Les nombreuses attaques qu'il a dirigées
contre le darwinisme et le transformisme sont les produits les plus
étranges et en partie les plus amusants de toute l'abondante
littérature qui s'occupe de ce sujet.


=5. Néovitalisme.=--Bien que le darwinisme ait porté un coup fatal à
la doctrine mystique d'une force vitale surnaturelle et en ait
heureusement triomphé, il y a vingt ans déjà, cette théorie vient de
reparaître et a même, dans ces dix dernières années, rencontré de
nombreux adhérents. Le physiologue BUNGE, le pathologue RINDFLEISCH,
le botaniste REINKE et d'autres, ont défendu avec grand succès cette
foi en la force vitale immatérielle et intellectuelle qui vient de
renaître. Quelques-uns de mes anciens élèves ont montré le plus grand
zèle. Ces naturalistes «très modernes» ont acquis la conviction que la
doctrine de l'évolution et surtout le darwinisme constituent une
théorie erronée, sans consistance et que _l'histoire n'est aucunement
une science_. L'un d'entre eux a même porté ce diagnostic «que tous
les darwinistes sont atteints de ramollissement cérébral». Mais comme
malgré le néovitalisme, la grande majorité des naturalistes modernes
(plus des neuf dixièmes) voit dans la doctrine de l'évolution le plus
grand progrès qu'ait accompli la biologie dans notre siècle, il nous
faut expliquer ce fait regrettable par une effroyable épidémie
cérébrale. Toutes ces communications venant de spécialistes à l'esprit
confus et étroit ont tout aussi peu d'effet sur notre doctrine de
l'évolution et sur l'histoire des sciences que les excommunications du
pape (p. 456).

Le néovitalisme apparaît dans toute son insuffisance et dans toute son
inconsistance quand on l'oppose dans tout le monde organique aux
_faits fournis par l'histoire_. Ces faits historiques de «l'histoire
de l'évolution» entendus au sens le plus large, les fondements de la
géologie, de la paléontologie, de l'ontogénie, etc., ne sont
explicables dans leur liaison naturelle que grâce à notre _doctrine
moniste de l'évolution_, qui ne s'accorde ni avec l'ancien, ni avec le
nouveau vitalisme. Cette dernière théorie prend de l'extension; cela
s'explique en partie par un fait regrettable, par la _réaction
générale_ dans la vie politique et individuelle qui distingue très
désavantageusement la dernière décade du XIXe siècle de celle du
XVIIIe. En Allemagne, en particulier, ce que l'on a appelé l'«ère
nouvelle» (_neue Kurs_) a fait naître un byzantinisme déprimant qui
s'exerce non seulement dans la vie politique et religieuse, mais
encore dans l'art et dans la science. Cependant cette réaction moderne
ne constitue en somme qu'un épisode passager.


=6. Plasmodomes et plasmophages.=--La division des _protistes_ ou
êtres vivants unicellulaires dans les deux groupes des plasmodomes et
des plasmophages, est la seule classification qui permette de les
faire rentrer dans les deux grands règnes de la nature organique, le
règne animal et le règne végétal. Les plasmodomes (dont font partie ce
que l'on appelle les «algues unicellulaires») possèdent l'échange de
matière caractéristique des plantes proprement dites. Le plasma,
créateur de leur corps cellulaire, jouit de la propriété
chimico-physiologique de pouvoir former du nouveau plasma vivant par
_synthèse_ et réduction (assimilation de carbone) de combinaisons
anorganiques (eau, acide carbonique, ammoniaque, acide nitrique). Les
_plasmophages_, par contre (infusoires et rhizopodes), possèdent
l'échange de matière des _animaux_ proprement dits. Le plasma
analytique de leur corps cellulaire ne possède pas cette propriété
synthétique. Il faut que leur plasma emprunte sa nourriture nécessaire
directement ou indirectement au règne végétal. A l'origine (au
commencement de la vie organique sur la terre), c'est d'abord par
archigonie que sont nés les végétaux primitifs plasmodomes
(phytomonères, probiontes, chromacées); c'est de ces derniers que sont
provenus par métasitisme les animalcules plasmophages (zoomonères,
bactéries, amibes). J'ai expliqué le phénomène important de ce
métasitisme dans la dernière édition de mon _Histoire de la création
naturelle_ (1898, p. 426-439). J'en ai fait une discussion complète
dans le premier tome de ma _Phylogénie systématique_ (1894, p. 44-55).


=7. Stades d'évolution de l'âme cellulaire.=--J'ai distingué quatre
stades principaux dans la _psychogénie des protistes_: 1º l'âme
cellulaire des archephytes; 2º des archezoaires; 3º des rhizopodes; 4º
des infusoires.

I. A. Ame cellulaire des _archephytes_ ou _phytomonères_, des plantes
les plus simples ou protophytes. De ces formes les plus primitives de
la vie organique, nous connaissons exactement la classe des
_chromacées_ ou cyanophycées, avec les trois familles des
_chroocoques_, des _oscillaires_ et des _nostocacées_ (_Phylogénie
systématique_, I, § 80). Le corps, dans le cas le plus simple
(_procytelle_, _chroocoque_, _gleothèque_ et autres _coccochromales_)
un petit noyau de plasma globuleux, vert bleu ou vert brun, sans noyau
cellulaire, sans structure reconnaissable semblable à un grain de
_chlorophylle_ des cellules des plantes supérieures. Sa substance
homogène est sensible à la lumière et forme du plasma par une synthèse
d'eau, d'acide carbonique et d'ammoniaque. Les mouvements moléculaires
internes qui permettent cet échange de matière végétale, ne sont pas
visibles extérieurement. La reproduction se fait de la façon la plus
simple, par division. Chez beaucoup de chromacées ces produits de
division se rangent en un certain ordre; ils forment souvent des
chaînes, et chez les oscillaires, ils exécutent des mouvements
particuliers d'oscillation dont la raison et la signification sont
inconnues. Ces chromacées sont particulièrement importantes au point
de vue de la psychogénie phylétique parce que les plus anciennes
d'entre elles (probiontes) sont nées par _archigonie_ de combinaisons
anorganiques. C'est avec la vie organique que l'activité psychologique
la plus simple a pris naissance à l'origine (_Phylogénie
systématique_, I, §31-34, 78-80). La vie consistait uniquement en un
échange de matières végétales et en une multiplication par division
(conséquence de l'accroissement). L'activité psychologique se bornait
à la sensibilité à la lumière et à un échange chimique, comme cela se
passe dans les plaques photographiques «sensibles».

I. B. _Ame cellulaire des archéozoaires_ ou _zoomonères_, les plus
simples des animaux primitifs ou protozoaires. Le corpuscule est comme
chez les archephytes un grain de plasma homogène, sans structure et
sans noyau; mais l'échange de matières est opposé. Comme le grain de
plasma a perdu la qualité plasmodomique de la synthèse, il lui faut
emprunter sa nourriture à d'autres organismes. Il décompose le plasma
par analyse, par oxydation d'albuminate et d'hydrates de carbone. A
l'origine ces _zoomonères_ sont provenues de phytomonères plasmodomes
par métasitisme, par une modification dans l'échange des matières[68].
Nous connaissons deux classes de ces archeozoaires, les bactéries et
les rhizomonères. Les petites bactéries (rangées la plupart du temps
parmi les champignons et désignées sous le nom de schizomycètes) sont
des «cellules sans noyau», et conservent une forme constante
globuleuse chez les sphérobactéries (micrococcus, streptococcus), en
bâtonnets chez les rhabdobactéries (bacillus, eubactérium), en spirale
chez les spirobactéries (spirillum, vibrio). On sait que depuis peu
ces bactéries présentent un remarquable intérêt parce que, malgré leur
structure très simple, elles causent les modifications les plus
importantes dans d'autres organismes. Les bactéries _zymogènes_
occasionnent la fermentation, la putréfaction, les bactéries
_pathogènes_ sont les causes des maladies infectieuses les plus
redoutables (tuberculose, typhus, choléra, lèpre); les bactéries
_parasitaires_ vivent dans les tissus de beaucoup de plantes et
d'animaux sans leur causer ni beaucoup de bien, ni beaucoup de mal;
les bactéries _symbiotiques_ favorisent très utilement la nutrition et
l'accroissement des plantes (essences forestières) et des animaux chez
qui elles vivent en bons mutualistes. Ces petits archeozoaires
témoignent d'un grand degré de sensibilité; ils distinguent des
différences physiques et chimiques délicates; beaucoup jouissent de la
faculté de se déplacer momentanément (grâce à des cils vibratiles). Le
puissant _intérêt psychologique_ que présentent les bactéries consiste
en ce que ces différentes fonctions de sensibilité et de mouvement
apparaissent sous la forme la plus simple comme des processus
physiques et chimiques accomplis par la substance homogène du
corpuscule plasmique qui n'a ni noyau ni structure. _L'âme du plasma_
manifeste ici le point d'origine le plus ancien de la vie
psychologique animale. La même observation s'applique aux
_rhizomonères_ les plus anciennes (protomonas, protomyxa, Vampyrella,
etc.); elles se distinguent des petites bactéries par la mobilité de
leur forme, elles possèdent des appendices en forme de lambeaux
(protomoeba) ou de fils (protomyxa). Ces pseudopodes sont employés à
différentes fonctions animales, comme organes du tact, de mobilité, de
nutrition, et cependant ils ne constituent pas des organes constants,
mais des appendices variables de la masse homogène et demi-liquide du
corpuscule qui peuvent naître et disparaître à tout point de la
surface comme chez les rhizopodes proprement dits.

  [68] _Phylogénie systématique_, t. I, 1894, §37, 38, 101, 108.

I. C. _Ame cellulaire des rhizopodes._ La grande classe des rhizopodes
présente à plusieurs points de vue un grand intérêt pour la
psychogénie phylétique. Dans ce groupe de protozoaires à formes très
variées, nous connaissons plusieurs milliers d'espèces (vivant pour la
plupart dans la mer) et nous les distinguons principalement par la
forme caractéristique du squelette que le corpuscule unicellulaire
sécrète dans un but de protection ou de soutien. Ce «cythecium» tant
chez les talamophores à coquille calcaire que chez les radiolaires à
coquille siliceuse est d'une forme très variée, en général très
élégante et très régulière. Dans beaucoup des formes les plus grandes,
(nummulites, phæodaires) se montre une disposition étonnamment
compliquée; elle se transmet dans les espèces isolées avec une
«constance relative» aussi grande que la forme spécifique typique chez
les animaux supérieurs. Et nous savons cependant que ces étonnantes
«merveilles de la nature» sont les produits de sécrétion d'un plasma
amorphe, liquide et consistant qui projette les mêmes pseudopodes
variables que les rhizomonères dont nous avons parlé. Pour expliquer
ce phénomène, il nous faut attribuer au plasma sans structure des
rhizopodes unicellulaires un «sentiment plastique de la distance» qui
leur est particulier ainsi qu'un sentiment de l'équilibre
hydrostatique[69].

  [69] ERNST HAECKEL, _Monographie des radiolaires_, Ire part.
  (1862), p. 127-135. IIe part. (1887) p. 113-122.

Nous voyons de plus que la même substance homogène est sensible aux
excitations lumineuses, caloriques, électriques, à la pression et aux
réactifs chimiques. De même l'observation microscopique la plus
scrupuleuse nous convainc que cette masse albumineuse, muqueuse,
liquide, ne possède pas de structure anatomique appréciable, bien que
nous devions admettre l'hypothèse d'une structure moléculaire très
développée, invisible pour nous et héréditaire. Nous voyons que le
nombre et la forme des mailles du réseau muqueux que forment en
s'unissant les milliers de pseudopodes rayonnant dans leurs rencontres
fortuites changent constamment et quand nous les excitons violemment
ils rentrent tous dans le plasma commun des corpuscules globuleux.
Nous observons le même fait sur une grande échelle chez les
_mycelozoaires_ ou mycomycètes, par exemple chez l'_aethalium
septicum_ qui recouvre d'un mucus jaune gigantesque les couches de
tan. En une plus faible mesure et sous une forme plus simple, nous
observons la même «âme des rhizopodes» chez les amibes ordinaires. Ces
cellules nues projetant des lambeaux sont particulièrement
intéressantes par ce fait que leur constitution primitive se retrouve
partout dans les tissus d'animaux unicellulaires plus élevés. Le jeune
oeuf dont l'homme provient, les millions de leucocytes ou globules
blancs qui circulent dans notre sang, beaucoup de «cellules
muqueuses», etc., sont «amiboïdes». Quand ces cellules voyagent
(planocytes) ou mangent (phagocytes), elles manifestent les mêmes
phénomènes vitaux propres aux animaux, les mêmes faits de mouvement et
de sensibilité que les amibes isolées. Tout dernièrement RHUMBLER a
montré, dans une excellente étude, que beaucoup de ces _mouvements
amiboïdes_ donnent l'impression d'une activité psychique, mais peuvent
être créés expérimentalement et dans la même forme dans des corps
inorganiques.

I. D. _Ame cellulaire des infusoires._ C'est chez les infusoires
proprement dits, tant chez les _flagellés_ que chez les _ciliés_ et
chez les _acinetes_ que l'activité psychique animale des organismes
unicellulaires atteint son degré le plus élevé. Ces animalcules
délicats dont le corps tendre revêt ordinairement une forme très
simple, arrondie et allongée, se meuvent d'une façon particulièrement
vive dans l'eau, nageant, courant, grimpant. Ils utilisent, comme
organes moteurs, les fins petits poils qui sortent de la pellicule.
Des organes moteurs d'une autre espèce sont constitués par les fibres
musculaires contractiles (myophènes) qui se trouvent sous la pellicule
et modifient la forme du corps d'après leur combinaison.

Ces myophènes se développent sur des points isolés du corpuscule pour
former les organes moteurs spéciaux. Les vorticelles se caractérisent
par un muscle pétiolé contractile et beaucoup d'hypotriques, par un
«muscle obturateur de l'orifice cellulaire». Des organes de
sensibilité spéciaux se sont également développés chez eux. En
particulier certains cils phosphorescents se sont transformés en
organes olfactifs et gustatifs. Chez les infusoires qui se
reproduisent par la copulation de deux cellules, il faut admettre une
sensibilité chimique semblable à l'odorat des animaux plus élevés. Et
si les deux cellules qui copulent présentent déjà une différenciation
sexuelle, ce chémotropisme prend un caractère érotique. On peut alors
distinguer dans la cellule la plus grande, la cellule femelle une
«tache de conception» et dans la cellule la plus petite un «cône de
fécondation.»


=8. Formes principales des cénobies.=--Les nombreuses formes d'unions
cellulaires qui sont très importantes puisqu'elles forment le passage
entre les protozoaires et les métazoaires n'ont pas jusqu'à présent
été suffisamment appréciées. Beaucoup de _chromacées_, de
_paulotomiées_, de _diatomées_, de _desmidiacées_, de _mastigotes_ et
de _melethaelies_ constituent des cénobies de _protophytes_. Des
cénobies de protozoaires se rencontrent dans plusieurs groupes de
_rhizopodes_ (polycyttaria) et d'infusoires (chez les flagellés et
chez les ciliés, cf. _Phylogénie systématique_, l., p. 58). Toutes ces
cénobies proviennent d'une _division_ répétée (la division a lieu,
dans la plupart des cas, le bourgeonnement est plus rare) d'une
_cellule-mère simple_. D'après la forme particulière de cette division
et en suivant la disposition spéciale des générations cellulaires
sociales qui en sont provenues, on peut distinguer quatre formes
principales de cénobies: 1º _Cénobies_ grégales, masses gélatineuses
de forme globuleuse, cylindrique, plate, d'un volume indéterminé, dans
lesquelles de nombreuses cellules de même espèce (la plupart du temps
sans ordre fixe) sont réparties (la masse gélatineuse, dépourvue de
structure qui les réunit est sécrétée par les cellules mêmes). La
morula appartient à ce groupe; 2º _Cénobies_ sphérales, globules
gélatineux à la surface desquels les cellules sociales sont disposées
les unes à côté des autres en une simple rangée. Les colonies
globuleuses des volvocines et des halosphères, des catallactes et des
polycyttaires. Cette forme est particulièrement intéressante parce que
sa disposition rappelle la blastula des métazoaires. Comme dans le
blastoderme de ces derniers, souvent les nombreuses cellules des
cénobies sphérales se trouvent serrées les unes contre les autres et
constituent un épithélium très simple (forme la plus ancienne du
tissu). Il en est ainsi chez les _magosphères_ et les _halosphères_.
Dans d'autres cas, par contre, les cellules sociales sont séparées par
des intervalles et ne sont rattachées entre elles que par des ponts de
plasma comme si elles se donnaient la main. C'est ce que l'on
rencontre chez les volvocines et les phylocyttaires (sphérozoaires,
collosphères, etc.); 3º _Cénobies arborales_. Tout le bâtonnet
cellulaire est ramifié et ressemble à une tige de fleurs. Comme le
fond, les fleurs et les feuilles, dans ce dernier cas, les cellules
sociales se trouvent sur les branches d'un tronc gélatineux ramifié,
ou bien encore dans leur multiplication elles se disposent de telle
façon que toute la colonie ressemble à un arbrisseau, à un polypier.
Il en est ainsi chez beaucoup de diatomées et de mastigotes, de
flagellés et de rhizopodes. 4º _Cénobies catenales._ Les cellules se
divisant à plusieurs reprises (transversalement) et les produits de
cette division étant rangés les uns à côté des autres, il se produit
des filets ou chaînes de cellules. Parmi les _protophytes_, elles sont
très répandues chez les chromacées, desmidiacées, diatomées, et parmi
les protozoaires chez les bactéries et les rhizopodes, plus rarement
chez les infusoires. Dans toutes ces différentes formes de cénobies
interviennent deux degrés différents d'_individualités_ ainsi que
d'activité psychique: 1º _l'âme cellulaire_ de chaque cellule
individuelle, 2º _l'âme cénobiale_ de toute la colonie cellulaire.


=9. Psychologie des cuidaires.=--_L'hydre_, polype d'eau douce
ordinaire possède un corps ovale d'une constitution très simple, de
deux rangées de cellules, ressemblant à une gastrula qui se serait
fixée. Autour de la bouche se trouve une couronne de tentacules. Les
deux rangées de cellules qui constituent la paroi du corps (et même la
paroi des tentacules) sont les mêmes que chez les prédécesseurs
immédiats des polypes, chez les _gastréades_. Une différence s'est
pourtant établie dans l'ectoderme, la division du travail existe parmi
les cellules. Entre les cellules ordinaires indifférentes se trouvent
des cellules urticantes, des cellules sexuelles et des cellules
_neuromusculaires_. Ces dernières sont particulièrement intéressantes.
Du corps cellulaire part un long appendice en forme de filet qui se
dirige vers l'intérieur, il est contractile à un haut degré et rend
possibles les vives contractions du corps. On le considère comme
l'origine de la constitution musculaire, aussi le nomme-t-on myophène
ou myonème. Comme la partie extérieure des mêmes cellules est
sensible, on les désigne sous le nom de cellules neuromusculaires ou
encore cellules musculaires épithéliales. Comme les cellules voisines
sont reliées par de fins prolongements et qu'elles sont peut-être
unies en un plexus nerveux par les prolongements des cellules
ganglionnaires éparses, toutes ces fibres musculaires peuvent se
contracter en même temps, mais un organe nerveux central, un ganglion
véritable n'existe pas encore, pas plus que n'existent d'organes des
sens différenciés. Les nombreuses formes des hydropolypes marins
(tubulariées, campanariées) possèdent la même structure épithéliale
que l'hydre. La plupart des espèces portent des bourgeons et forment
des pieds. Les nombreux individus qui composent ces pieds sont entre
eux en relation directe. Une forte excitation venant atteindre une
partie de le société peut se transmettre à tous ses membres et causer
la contraction de beaucoup d'entre eux ou même de tous. De plus
faibles excitations n'amènent de contraction que chez le seul individu
atteint. Nous pouvons donc distinguer déjà chez les polypiers une
double âme; l'_âme personnelle_ du polype isolé, et l'_âme cormale_ et
commune de tout le pied.

_Ame des méduses._--Les _méduses_ qui sont fort près des petits
polypes fixes et nagent librement, possèdent une organisation bien
supérieure surtout les grandes et belles discoméduses. Leur corps
tendre, gélatineux ressemble à un parapluie ouvert, s'appuyant sur 4
ou 8 rayons. Au manche du parapluie (umbrella) correspond le canal
stomacal qui descend au milieu. A son extrémité inférieure se trouve
la bouche, formée de 4 lambeaux, très sensible et très mobile. A la
surface inférieure de l'ombrelle se trouve une couche de muscles
annulaires dont la contraction régulière maintient plus solidement
arquée l'ombrelle et expulsent vers la partie inférieure l'eau de mer
contenue dans les cavités. Sur le bord libre et circulaire de
l'ombrelle siègent, répartis en général à intervalles égaux, 4 ou 8
_organes sensoriels_ ainsi que de longs tentacules, très mobiles et
très sensibles. Les organes sensoriels (_sensilla_) sont tantôt de
simples yeux ou des ampoules auditives, tantôt des massues
sensorielles composées (rhopalia) dont chacune contient un oeil, une
ampoule auditive et un organe gustatif. Le long du bord de l'ombrelle
court un anneau nerveux qui met en communication les petits ganglions
nerveux situés à la base des tentacules. Ces derniers envoient des
nerfs sensitifs aux organes des sens et des nerfs moteurs aux muscles.
A cette structure différenciée de l'appareil psychique correspond chez
les méduses une activité psychique vive et complètement développée.
Elles meuvent comme il leur plaît les différentes parties de leur
corps, réagissent contre la lumière, la chaleur, l'électricité, les
excitations chimiques comme les animaux supérieurs. L'anneau nerveux
du bord de l'ombrelle avec ses 4 ou 8 ganglions constitue un organe
central et celui-ci permet qu'il y ait relation entre les différents
organes sensibles et moteurs. Mais de plus chacune des 4 ou 8 parties
radiales qui contient un ganglion a son âme et peut indépendamment des
autres manifester de la sensibilité et de la motilité. L'âme des
méduses possède donc déjà le véritable caractère de l'âme nerveuse,
mais elle fournit en même temps un très intéressant exemple du fait
que cette âme peut se _diviser en plusieurs parties d'égale valeur_.

_Métagenèse de l'âme._--Les petits polypes fixes et les grandes
méduses qui nagent librement apparaissent à tous les points de vue
comme des animaux si différents qu'autrefois on en faisait
universellement deux classes totalement distinctes. Le polype, de
structure simple, n'a ni nerfs, ni muscles, ni organes sensoriels
différenciés; son âme est mise en action par la rangée de cellules de
l'ectoderme. La méduse, de structure plus compliquée, jouit de nerfs
et de muscles indépendants, de ganglions et d'organes sensoriels
différenciés. Son _âme nerveuse_ a besoin pour son activité de cet
appareil complexe. Tandis que l'organe de nutrition des polypes se
réduit à la simple ouverture stomacale ou à l'intestin primitif des
anciens gastréades, on trouve souvent à sa place, chez les méduses, un
système de gastrocanal fort compliqué avec des poches ou canaux de
nutrition, bien ordonnés en rayons et partant de l'estomac central.
Dans sa paroi se développent 4 ou 8 glandes sexuelles indépendantes ou
gonades qui manquent encore aux polypes; ici naissent de la façon la
plus simple des cellules sexuelles isolées au milieu des cellules
ordinaires et indifférentes. La différence dans la structure, dans la
vie psychique de ces deux classes d'animaux est donc très importante,
bien plus grande que la différence correspondante qui existe entre un
homme et un poisson, ou entre une fourmi et un ver de terre. Grande
fut donc la surprise des zoologues quand en 1841, l'éminent
naturaliste SARO (d'abord pasteur protestant, puis zoologue moniste)
fit la découverte que ces deux formes animales appartenaient à une
seule et même sphère de génération. Des oeufs fécondés des _méduses_
naissent de simples _polypes_ et ces derniers produisent par la voie
insexuée du bourgeonnement de nouvelles méduses. STEENSTRUP, à
Copenhague, avait déjà fait de semblables observations sur les vers
intestinaux et il réunit en 1842 toutes les observations sous le terme
de _métagenèse_. On découvrit plus tard que le même phénomène
remarquable est très répandu aussi bien chez des animaux inférieurs
que chez des plantes (mousses, fougères). Ordinairement deux
générations très différentes alternent de telle façon que l'une est
sexuée, produit oeuf et sperme, tandis que l'autre reste insexuée et
se reproduit par bourgeonnement.

Au point de vue de la _psychologie phylogénétique_ cette métagenèse
des polypes et des méduses présente le plus vif intérêt parce que les
deux représentants d'une même espèce animale qui alternent
régulièrement apparaissent comme si éloignés, non seulement dans leur
structure, mais encore dans leur activité psychique. Nous pouvons
suivre ici par l'observation directe, en une certaine mesure, _in
statu nascendi_, la naissance de l'âme nerveuse de forme supérieure
d'une âme de forme inférieure; et ce qui est surtout important, nous
pouvons l'expliquer en montrant les _causes_ qui se produisent.

_Origine de l'âme nerveuse._ La première origine du système nerveux,
des muscles et organes des sens, sa provenance de l'ectoderme peut
_ontogénétiquement_ s'observer directement chez l'homme et chez les
animaux supérieurs, mais l'explication phylogénétique de ces
phénomènes remarquables ne peut être atteinte qu'indirectement. Par
contre nous en trouvons l'explication directe dans la «métagenèse» des
polypes et des méduses dont nous venons de parler. La cause efficiente
de cette métagenèse se trouve dans les _modes d'existence complètement
différents_ de ces deux formes animales. Les polypes, antérieurs,
fixés comme des plantes sur le sol de la mer n'avaient besoin dans
leurs simples prétentions ni d'organes sensoriels supérieurs ni de
muscles et de nerfs distincts. Pour nourrir leurs petits corps
vésiculeux il leur suffisait de l'ectoderme, de même que le simple
épithélium de leur membrane externe avec ses légers commencements de
différenciation histologique suffisait pour recevoir leurs sensations
et accomplir leurs mouvements toujours identiques. Il en est tout
autrement chez les grandes _méduses_ qui nagent librement, comme je
l'ai montré dans ma monographie de ces beaux animaux[,?] si
intéressants (1864-1882); grâce à leur _adaptation_ aux conditions
d'existence particulières à la mer, leurs organes sensoriels, leurs
muscles et leurs nerfs ne doivent pas être moins parfaits et distincts
que chez beaucoup d'animaux supérieurs. Pour les nourrir il a fallu
que se développât un gastro-canal compliqué. La structure plus fine de
leurs organes psychiques que RICHARD HERTWIG nous a fait connaître, en
1882, correspond à des prétentions plus élevées que le mode
d'existence de ces animaux de proie nageant librement impose: yeux,
organes auditifs, organes permettant également de prendre conscience
de l'équilibre, organes chimiques (gustatifs et olfactifs) sont nés à
la suite de la distinction et de la conscience des différentes
excitations; les mouvements arbitraires dans la nage, la capture de la
proie, dans l'ingestion de la nourriture, dans la lutte contre les
ennemis ont conduit à la distinction de groupes de muscles. La liaison
régulière établie entre les organes moteurs et ces organes sensibles a
causé le développement des 4 à 8 ganglions radiés situés sur le bord
de l'ombrelle ainsi que de l'anneau nerveux qui les unit. Mais si les
oeufs fécondés de ces méduses se développent de nouveau sous formes de
polypes libres, ce retour s'explique par les lois de l'_hérédité
latente_.


=10. Psychologie des singes.=--Comme les singes et surtout les singes
anthropoïdes sont très rapprochés des hommes non seulement
relativement à la structure et au mode d'évolution, mais encore sous
tous les rapports pour la vie psychique, _l'étude comparative de la
psychologie des singes_ ne saurait être recommandée d'une façon assez
pressante à nos psychologues de profession. La visite des jardins
zoologiques, des théâtres où paraissent les singes est en particulier
aussi instructive que récréative. Mais la fréquentation du cirque et
des théâtres où paraissent des chiens, n'est pas moins riche en
enseignements. Les résultats étonnants qu'a atteint le _dressage
moderne_ non seulement dans l'instruction des chiens, des chevaux et
des éléphants, mais encore dans l'éducation des rapaces rongeurs et
autres mammifères inférieurs doivent fournir à ces psychologues
impartiaux, s'ils les étudient avec soin, une source de connaissances
psychologiques des plus importantes au point de vue moniste.
Indépendamment de cela, la fréquentation de semblables expositions est
plus récréative et élargit bien davantage l'horizon anthropologique
que l'étude ennuyeuse et relativement abrutissante des fantaisies
métaphysiques que ce que l'on appelle la «psychologie introspective
pure» a couché dans des milliers de volumes et d'articles.


=11. Téléologie de Kant.=--Les progrès étonnants de la biologie
moderne ont complètement réfuté l'_explication téléologique de la
nature due à Kant_. La physiologie a prouvé entre autres choses que
tous les phénomènes biologiques se ramènent à des procès chimiques et
physiques et que leur explication n'exige ni un _créateur_ personnel
agissant en chef d'entreprise, ni une _force vitale_ énigmatique
construisant en vue d'une fin. La théorie cellulaire nous a montré que
toutes les activités biologiques complexes des animaux et des plantes
supérieurs doivent être dérivées des procès physico-chimiques simples
qui se produisent dans l'organisme élémentaire des _cellules_
microscopiques et que la base matérielle de ces procès est le _plasma_
du corps cellulaire. Cette observation s'applique tant aux phénomènes
d'accroissement et de la nutrition qu'à ceux de la reproduction, de la
sensibilité et du mouvement. La loi biologique fondamentale nous
enseigne que les phénomènes énigmatiques de l'embryologie (le
développement des embryons et la modification résultant de la puberté)
reposent sur la transmission héréditaire de processus correspondants
qui se sont produits dans la ligne des ancêtres. La théorie de la
descendance a résolu l'énigme, elle a expliqué comment ces processus,
ces activités physiologiques de l'_hérédité_ et de l'_adaptation_,
ont, au cours de longs espaces de temps, causé un changement constant
des formes spécifiques, une lente _transformation_ des espèces. La
théorie de la _sélection_, enfin, prouve clairement que, dans ces
procès phylogénétiques, les dispositions les plus opportunes se
produisent d'une façon purement mécanique, par sélection du plus
utile. DARWIN a donc fait prévaloir un principe d'explication
mécanique de l'utilité organique que, déjà plus de 2.000 ans
auparavant, EMPÉDOCLE avait soupçonné. Il est devenu ainsi le _Newton
de la vie organique_ ce dont Kant avait complètement contesté la
possibilité.

Ces circonstances historiques que j'ai déjà relevées il y a plus de
trente ans (dans le cinquième chapitre de l'_Histoire de la création
naturelle_), sont si intéressantes et si importantes que je tiens à
insister sur elles ici. Ce n'est pas seulement opportun parce que la
philosophie moderne demande avec une insistance particulière un
_retour à Kant_, mais aussi parce qu'il en découle que les
métaphysisiens les plus grands tombent tête baissée dans les plus
graves erreurs en jugeant les questions les plus importantes.

KANT, le fondateur subtil et clair de la «philosophie critique»,
déclare avec la plus grande précision qu'il est «absurde» d'espérer
une découverte qui 70 ans plus tard est faite réellement par Darwin et
il refuse pour tous les temps, à l'esprit humain une notion importante
que ce dernier acquiert réellement par la théorie de la sélection. On
voit combien est dangereux l'_ignorabimus_ catégorique.

En ce qui touche l'honneur exagéré que l'on rend à KANT dans la
nouvelle philosophie allemande et qui se transforme chez beaucoup de
«Néo-Kantiens» en une adoration idolâtre et indéterminée, il nous sera
permis de mettre en lumière les imperfections humaines du grand
philosophe de Königsberg et les faiblesses néfastes de sa sagesse
critique. Sa tendance dualiste vers une métaphysique transcendentale,
qui ne fit qu'accroître avec les années, avait pour cause
l'instruction préparatoire, pleine de lacunes incomplètes qu'il reçut
à l'école et à l'université. Cette instruction ainsi obtenue était
surtout _philologique, théologique_ et _mathématique_. Dans les
sciences naturelles, il n'apprit à fond que l'astronomie et la
physique et en partie également la chimie et la minéralogie. Par
contre, le vaste domaine de la biologie, si peu étendu qu'il fût à
l'époque, lui reste _inconnu pour la plus grande partie_. Parmi les
sciences naturelles organiques, il n'a étudié ni la zoologie, ni la
botanique, ni l'anatomie, ni la physiologie; son anthropologie dont il
s'occupa pendant longtemps resta fort imparfaite. Si KANT, au lieu
d'étudier la philologie et la médecine avait approfondi la médecine,
il aurait puisé dans les cours d'anatomie et de physiologie une
connaissance approfondie de l'_organisme_ humain, si dans les
cliniques il s'était acquis une appréciation vivante de ces
modifications pathologiques, non seulement son anthropologie mais
encore toute la conception de l'univers du philosophe critique aurait
pris une tout autre forme. KANT alors n'aurait pas aussi légèrement
passé sur les phénomènes biologiques les plus importants comme il le
fit dans ses écrits postérieurs (à dater de 1769).

Après avoir accompli ses études universitaires, KANT dut pendant neuf
ans gagner son pain en donnant des leçons à domicile, de 22 à 31 ans,
précisément dans la période la plus importante de sa vie de jeunesse,
quand à la suite de l'enseignement pris à l'Université, le libre
développement du caractère personnel et scientifique se décide. Si
KANT, qui pendant la plus grande partie de son existence resta fixé à
Königsberg et ne franchit presque jamais les frontières de la province
de Prusse avait accompli des voyages plus importants, s'il avait donné
au vif intérêt qu'il portait à la géographie et à l'anthropologie un
aliment vivant par des appréciations réelles, l'extension de son
horizon aurait eu une action réaliste très heureuse sur la forme de sa
conception idéale de l'univers. Puis le fait que KANT ne se maria pas
peut, chez lui comme chez d'autres vieux garçons philosophes excuser
ses lacunes et son exclusivisme. L'homme et la femme constituent, en
effet, deux organismes essentiellement différents qui n'arrivent à
rendre parfaitement la notion générique normale «d'hommes» qu'en se
complétant mutuellement.


=12. Critique des Évangiles.= (S. E. VERUS, _Tableau synoptique des
évangiles_ dans leur texte complet.) Leipzig 1897.--Conclusion: «Toute
oeuvre doit être comprise et jugée d'après l'esprit de son temps. Les
_fictions évangéliques_ naissent à une époque très peu scientifique et
dans des sphères pleines de grossières superstitions; elles ont été
écrites pour leur temps, et non pour le temps présent ni pour «tous
les temps», mais non comme oeuvres historiques, ce sont des oeuvres
d'édification et en partie des pamphlets ecclésiastiques. Seul
l'intérêt de l'Église et de ses prêtres ainsi que des institutions
sociales qui y sont liées pouvait demander que l'on rapportât
l'origine de chaque oeuvre aux «apôtres» (Matthieu, Jean) ou aux
«disciples des apôtres» (Marc, Luc); cela suffit pour expliquer très
simplement et très naturellement leur crédit persistant pendant des
siècles et que l'on a coutume de ramener à des influences
surnaturelles.

«La forme primitive de ces fictions a subi dans les premiers siècles
des modifications variées et ne peut plus être établie présentement.
Le recueil des écrits du Nouveau Testament ne s'est formé que très
lentement et sa reconnaissance n'a été unanimement acceptée qu'après
des siècles, pour une partie du moins. Tout ce que l'on tire comme
article de foi des écrits de cette époque sans critique ne repose que
sur l'arbitraire, l'erreur, si ce n'est sur la falsification
consciente.

«A toute époque de grande oppression, les Israélites ont attendu un
sauveur (Messie). C'est ainsi qu'Isaïe 45, I, après la captivité de
Babylone (597-538) salue du titre de Messie le roi des Perses, Cyrus
(qui n'était pas Juif) parce qu'il a rendu la liberté au peuple. Un
grand prêtre, Josué, fait rentrer les Juifs dans leur patrie et la
légende créa un Josué antérieur qui, comme successeur de Moïse aurait
ramené son peuple à Chanaan. Après la ruine de Jérusalem (70 de notre
ère), le savant Josèphe déclare qu'il restait encore à l'humanité un
temple plus vaste qui ne serait pas bâti par la main des hommes, et
voyait dans l'empereur Vespasien un Messie qui apporterait la liberté
à tout l'univers. Mais dans le vaste empire romain, plus d'un poète,
plus d'un penseur, rêvaient d'un sauveur du monde, et en quelques
dizaines d'années se produisit toute une série de «Messies». L'esprit
poétique du peuple créa un troisième Josué (en grec _Jésus_).

«La vie d'un semblable ami des pauvres, d'un faiseur de miracles, d'un
sauveur du monde n'était pas trop difficile à écrire: des aventures,
des événements, des discours étaient fournis par les modèles de
l'ancien testament (abstraction faite des légendes de Krishna et de
Bouddha qui depuis des siècles étaient répandues dans tout l'Orient).
Un Moïse, un Élie, un Élisée auxquels il ne fallait pas que le héros
reste inférieur, des expressions des psaumes et des prophètes. Souvent
les auteurs prenaient à la lettre des images. Les pâtres de l'Église
tenaient encore beaucoup de contes merveilleux pour des allégories,
alors que maintenant l'Église veut que tout, même ce qui est le plus
étonnant, soit pris à la lettre.

«La figure du Messie se créa donc peu à peu. Dans les _épîtres de
Paul_ qui sont prouvées avoir été composées avant les «fictions
évangéliques», il n'est rien dit de la mort ni de la résurrection. De
certains passages des prophètes, littéralement interprétés, on
déduisit la doctrine du salut. On se demanda enfin, où, comment, de
qui est-il né? Combien de temps a-t-il vécu? etc. Dès que l'exemple
d'une semblable fiction eut été donné, un flot d'oeuvres semblables se
répandit, caricatures grossières pour une partie, pour une autre,
tableaux de la vie se renfermant dans les limites du possible jusqu'à
un certain point. Chaque région, chaque commune importante a son
évangile et souvent on le nommait d'un nom devenu célèbre. On tenait
pour parfaitement permis d'écrire ainsi sous un faux nom.

«Ces fictions évangéliques placent leur héros dans la première moitié
du premier siècle de notre ère. Mais ni les écrivains juifs (Philon,
Josèphe) ni les écrivains romains ou grecs (comme Tacite, Suétone,
Pline, Dion, Cassius) de cette époque et de la suivante, ne
connaissent ni ce «Jésus de Nazareth», ni les événements de sa vie que
l'on raconte; la ville de Nazareth est même tout à fait inconnue.»


=13. Christ et Bouddha.=--A l'excellent ouvrage de S. E. VERUS:
_Vergleichende Uebersicht der vier Evangelien_ (source unique pour une
vie de Jésus) j'emprunte la communication suivante: «Le professeur $1
a comparé les biographies indiennes et chinoises de Bouddha qui sont
nombreuses et sont certainement antérieures à notre ère dans plusieurs
travaux consciencieux estimés par d'éminents théologiens, tels que le
professeur PFLEIDERER. Il a établi indubitablement les faits suivants:
Le fonds de la vie des deux _fondateurs de religion_ est une vie
nomade, apostolique et salvatrice, la plupart du temps en compagnie de
disciples, interrompue parfois par des repos (banquets, solitude au
désert); en outre on y rencontre des sermons sur des montagnes et un
séjour dans la capitale après une entrée triomphale. Mais dans tous
les détails et dans leur suite se montre un surprenant accord.

«Bouddha est un Dieu fait homme; comme homme il est de race royale. Il
est engendré et mis au monde de façon surnaturelle, sa naissance est
annoncée à l'avance d'une façon merveilleuse. Dieux et rois saluent le
nouveau-né et lui apportent des présents. Un vieux brahmane le
reconnaît aussitôt pour le rédempteur de tous les maux. Il ramène la
paix et la joie sur la terre. Le jeune Bouddha est poursuivi et
miraculeusement sauvé, installé solennellement dans le temple, enfant
de 12 ans, il est recherché par ses parents et retrouvé au milieu des
prêtres. Il est précoce, dépasse ses maîtres et grandit en âge et en
sagesse. Il prend le baptême de consécration dans le fleuve sacré.
Quelques disciples d'un sage brahmane viennent à lui. Le mot de
ralliement est «suis-moi». Il consacre un disciple d'après l'usage
indien sous un figuier. Parmi les douze, trois des disciples sont de
vrais modèles et il se trouve aussi un traître. Les anciens noms des
disciples sont changés. Non loin se trouve un cercle plus nombreux de
18 élèves. Bouddha envoie ses disciples par deux et par trois après
les avoir munis d'instructions. Une fille du peuple célèbre sa mère
comme bienheureuse. Un riche brahmane veut le suivre mais ne peut se
séparer de ses biens. Un autre lui rend visite la nuit. Il n'était pas
apprécié par sa famille, mais trouva des sympathies chez les notables
et chez les femmes.

«Bouddha enseigne en promettant le bonheur comme prix. Il parle
volontiers par parabole. Ses enseignements montrent (souvent dans le
choix même des mots) une ressemblance, il détourne des prodiges,
recommande l'humilité, l'humeur pacifique, l'amour des ennemis,
l'humilité, la victoire sur soi-même et même l'abstinence de rapports
charnels. Il enseigne aussi sa destinée. Au cours des pressentiments
de sa mort prochaine, il insiste sur le fait qu'il rentre au ciel,
dans ses adieux, il exhorte ses disciples, leur désigne un médiateur
(consolateur) et annonce un bouleversement général de l'univers. Sans
patrie et pauvre, il voyage en qualité de médecin, de sauveur, de
rédempteur. Ses adversaires lui opposent qu'il préfère la société des
«pécheurs». Peu de temps avant sa mort il est invité à dîner chez une
pécheresse. Un disciple convertit une fille d'une classe méprisée,
prés d'un puits. De nombreux miracles attestent sa divinité (il marche
sur l'eau, etc.). Il entre triomphalement dans la capitale et meurt au
milieu de signes merveilleux: la terre tremble, les extrémités de la
terre sont en flamme, le soleil s'éteint, un météore tombe du ciel.
Bouddha lui aussi va en enfer et au ciel.»


=14. La généalogie du Christ.=--PAUL DE REGLA dit dans son intéressant
ouvrage (1891): «Heureusement ce fils de Marie qui, au sens de notre
langue juridique actuelle était un _fils naturel_, possède d'autres
titres de gloire que son obscure extraction. Qu'il soit le fils d'un
amour secret ou la suite d'un acte que notre société actuelle déclare
être un crime, quelle importance cela pouvait-il avoir pour sa
glorieuse existence: est-ce que la dignité de sa conduite ne lui donne
pas un droit à l'auréole qui illumine sa noble physionomie?» Dans le
sud de l'Italie et de l'Espagne, où beaucoup de notions très relâchées
ont cours sur la sainteté du mariage le prêtre catholique s'est adapté
à ces conceptions habituelles dans le pays. Les enfants naturels qui
sont engendrés en quantité, tous les ans, par les prêtres et
chapelains (suite naturelle du saint _célibat_) sont souvent
considérés comme les produits d'une _immaculée conception_ et
jouissent d'une considération particulière. Par contre le nom de
baptême _Joseph_ (Beppo), qui rappelle le bon charpentier trompé de
Galilée, n'est souvent pas très bien vu. Ayant été en 1859, à Messine,
le témoin oculaire d'une rixe violente entre mon pêcheur Vincenzo et
son collègue Giuseppe, le premier cria brusquement, en faisant les
cornes au dernier, le seul mot de Beppo, ce qui le jeta dans une
grande fureur. Comme je demandais ce que cela signifiait Vincenzo
répondit en riant; «Eh! il s'appelle Beppo et sa femme Marie et, de
même, que pour notre sainte madone le premier fils n'est pas de lui;
mais d'un prêtre!» C'est très caractéristique.

La doctrine vaticane pour qui de semblables débats sont très
désagréables cherche naturellement à passer légèrement sur la
conception douteuse et la naissance illégitime du Christ et cependant
elle ne peut éviter de glorifier par des images et des poésies cet
événement important de sa vie humaine ainsi que d'autres d'ailleurs,
et elle le fait parfois d'une façon remarquablement _matérialiste_.

Dans l'influence extraordinaire que les représentations par images de
l'«histoire sainte» ont exercée sur la fantaisie du peuple croyant et
qui aujourd'hui encore est un des soutiens les plus forts de
l'_ecclesia militans_, il est intéressant de voir combien l'Eglise
tient au maintien invariable du modèle fixé, et usité depuis plus de
mille ans. Tout homme instruit sait que les millions d'images
répandues partout et consacrées à l'écriture sainte ne représentent ni
les scènes ni leurs personnages, dans les vêtements de l'époque (comme
le croit la masse ignorante), mais suivant une conception idéalisée
qui répond au goût d'artistes postérieurs. Les écoles de peintres
italiennes ont exercé l'influence prépondérante; cela vient de ce
qu'au moyen âge l'Italie était non seulement le siège du papisme qui
gouvernait le monde, mais de ce qu'elle produisait aussi les plus
grands peintres, sculpteurs, architectes qui se mettaient à son
service.

Il y a quelques dizaines d'années toute une série de peintures
consacrées à l'histoire sainte, excita une grande sensation. Elle
était due au génial peintre russe WERESCHTCHAGIN. Elles représentaient
les scènes importantes de la vie du Christ d'après une conception
originale, _naturaliste_ et _ethnographique_: la sainte famille, Jésus
près de Jean au bord du Jourdain, Jésus dans le désert, Jésus sur le
lac de Tibériade, la prophétie, etc. Le peintre avait, au cours de son
voyage en Palestine (en 1884), étudié soigneusement non seulement
toute la scène du pays saint, mais encore sa population, le costume,
les habitations et les avait reproduits très fidèlement. Nous savons
que le pays ainsi que les ornements en Palestine se sont très peu
modifiés depuis 2.000 ans. Aussi les peintures de WERESCHTCHAGIN les
représentaient-elles d'une façon beaucoup plus vraie et plus naturelle
que tous les millions d'images qui traitent l'écriture sainte d'après
les patrons traditionnels des Italiens. Mais c'est précisément ce
caractère réaliste des peintures qui choquait particulièrement le
prêtre catholique et il n'eut de repos que quand l'exposition fut
interdite par ordre de la police (en _Autriche_, par exemple).


=15. Le christianisme et la famille.=--L'attitude hostile que prit le
christianisme primitif dès le début contre la vie de famille et
l'amour de la femme qui en est la raison est prouvée irréfutablement
par les évangiles ainsi que par les épîtres de Paul. Quand Marie
s'inquiétait du Christ, il la repoussa par ces mots indignes d'un
fils: «Femme qu'ai-je de commun avec toi?» Quand sa mère et ses frères
voulaient converser avec lui, il répondait: «Qui est ma mère et qui
sont mes frères?» Puis, montrant ses disciples assis autour de lui:
«Voyez, voici ma mère et voici mes frères, etc.» (Mathieu 12, 46-50;
Marc 3, 31-35; Luc, 8, 19-21). Et même le Christ faisait du revirement
complet de sa propre famille et de la haine contre elle, la condition
de la vertu: «Quiconque vient à moi et ne hait point son père, sa
mère, sa femme, ses frères, ses soeurs et même sa propre vie ne peut
pas être mon disciple.» (Luc, 14, 26.)


=16. Anathème du pape contre la science.=--Dans la lutte difficile que
la science moderne doit mener contre la superstition régnante de
l'église chrétienne, la _déclaration de guerre_ publique que le
puissant représentant de cette dernière, le pape de Rome, a lancée
contre la première en 1870 est excessivement importante. Parmi les
_propositions canoniques_ que le concile oecuménique de Rome en 1870 a
déclaré être des _commandements de Dieu_ se trouvent les «anathèmes
suivants», _soit anathème_, quiconque nie le seul vrai Dieu, créateur
et seigneur de toutes choses, visibles et invisibles.--Qui n'a pas
honte de prétendre qu'à côté de la matière il n'y a rien d'autre.--Qui
dit que l'essence de Dieu et de toute chose est une seule et
même.--Qui dit que les objets finis, corporels et spirituels, ou au
moins les spirituels, sont des émanations de la substance divine, ou
que l'essence divine produit toute chose par manifestation ou
extériorisation.--Qui ne reconnaît pas que tout l'univers et tous les
objets qui y sont contenus ont été tirés par Dieu du néant.--Qui dit
que par son propre effort et grâce à un constant progrès l'homme
pourrait et devrait arriver à posséder toute vérité et toute
bonté.--Qui ne veut pas reconnaître pour saints et canoniques les
livres de la sainte Ecriture dans leur totalité et dans toutes leurs
parties, tels qu'ils ont été désignés par le saint concile de Trente
ou qui met en doute leur inspiration divine.--Qui dit que la raison
humaine possède une indépendance telle que Dieu ne peut lui demander
la foi.--Qui prétend que la révélation divine ne pourrait gagner en
autorité par des preuves extérieures.--Qui prétend qu'il n'y a pas
de miracle ou que ceux-ci ne doivent jamais être reconnus sûrement,
ou que l'origine divine du christianisme ne peut être prouvée par
des miracles.--Qui prétend qu'aucun mystère ne fait partie de
la révélation et que tous les articles de foi doivent être
compréhensibles pour la raison convenablement développée.--Qui
prétend que les sciences humaines devraient être traitées assez
libéralement pour que l'on pût considérer leurs propositions pour
fondées en vérité, même si elles contredisent à la doctrine de la
révélation.--Qui prétend que par les progrès de la science on pourrait
arriver à ce que les doctrines établies par l'Eglise puissent être
entendues en un sens différent qu'en celui où l'Eglise les a toujours
entendues et les entend encore.»

_L'église évangélique orthodoxe_ ne reste pas en arrière de la
catholique dans cet _anathème_ porté contre la _science_. On pouvait
lire dernièrement dans le _Mecklemburgisches Schulblatt_
l'avertissement suivant: «Prenez garde au premier pas. Vous vous
trouvez encore peut-être touchés par le faux dieu de la science.
Avez-vous donné à Satan le petit doigt, il prend peu à peu toute la
main jusqu'à ce que vous tombiez avec lui; il vous entoure d'un charme
mystérieux et vous conduit jusqu'à l'_arbre de la science_, et si vous
en avez goûté une seule fois, il vous ramène vers cet arbre grâce à
une force magique pour vous faire complètement connaître le vrai du
faux, le bien du mal. _Que votre innocence scientifique nous conserve
votre paradis._


=17. Théologie et zoologie.=--Le rapport étroit dans lequel se
trouvent chez la plupart des hommes la conception philosophique du
monde et leur conviction religieuse m'a contraint ici à insister
davantage sur les croyances régnantes du christianisme et à affirmer
publiquement leur opposition fondamentale avec les doctrines
essentielles de notre philosophie moniste. Mais mes adversaires
chrétiens m'ont autrefois déjà fait le reproche de ne connaître
nullement la religion chrétienne. Il y a peu de temps encore le pieux
docteur DANNERT (pour recommander un travail de psychologie animale du
parfait jésuite et zoologue ERICH WASMANN) a exprimé cette opinion
sous cette forme polie: _On sait qu'Ernest Hæckel connaît autant le
christianisme qu'un âne les logarithmes_. (_Konservative
Monatschrift_, juillet 1898, p. 774.)

Cette opinion souvent exprimée est une _erreur de fait_. Non seulement
à l'école--par suite de ma pieuse éducation--par un zèle et une ardeur
particulière aux classes d'instruction religieuse, j'ai appris à
connaître la religion, mais j'ai encore défendu à l'âge de 21 ans de
la façon la plus chaleureuse les doctrines chrétiennes contre mes
futurs compagnons d'armes en libre-pensée, et cependant l'étude de
l'anatomie et de la physiologie humaines, leur comparaison avec celles
des autres vertébrés avaient déjà profondément ébranlé ma foi. Je
n'arrivai à l'abandonner complètement--_en proie aux combats
intérieurs les plus amers_--qu'à la suite de l'étude complète de la
médecine et de ma pratique médicale. J'appris alors à comprendre le
mot de Faust: «Toute la douleur de l'humanité me saisit!» C'est alors
que je ne reconnus pas la souveraine bonté du Père aimant à la dure
école de la vie quand j'essayais de découvrir la «sage providence»
dans la lutte pour la vie. Quand plus tard j'appris à connaître dans
mes nombreux voyages scientifiques tous les pays et les peuples
d'Europe, quand dans mes visites nombreuses en Europe et en Asie, je
pus observer d'une part les honorables religions des anciens peuples
civilisés, et d'autre part les commencements des religions des
peuplades naturelles les plus basses, alors s'élabora en moi, grâce à
une _critique comparative des religions_, cette conception du
christianisme que j'ai exprimée dans le chap. XVII.

Il va d'ailleurs de soi que, comme _zoologue_, je suis autorisé à
faire entrer les conceptions théologiques du monde les plus opposées
dans la sphère de ma critique philosophique puisque je considère toute
l'anthropologie comme une partie de la zoologie et que je ne puis
donc en exclure la psychologie.


=18. L'Eglise moniste.=--Le besoin pratique de la vie sentimentale et
de l'ordre politique conduira un jour ou l'autre à donner à notre
religion moniste une forme de culte comme ce fut le cas pour toutes
les autres religions des peuples civilisés. Ce sera une belle oeuvre
réservée aux _honorables théologiens_ du XXe siècle que de constituer
ce culte moniste et de l'adapter aux différents besoins de chacune des
nations civilisées. Comme sur ce terrain important également nous ne
désirons pas de _révolution_ violente, mais une _réforme_ rationnelle,
il nous paraît très exact de se rattacher aux institutions existantes
de l'Eglise chrétienne régnante d'autant plus qu'elles aussi sont
unies le plus intimement possible aux institutions politiques et
sociales.

De même que l'Eglise chrétienne a transporté ses grandes fêtes
annuelles aux anciens jours des fêtes des païens, l'église moniste
leur rendra leur destination primitive découlant du culte de la
nature. Noël sera de nouveau la fête solsticiale d'hiver, la
Saint-Jean, la fête du solstice d'été. A Pâques, nous ne fêterons pas
la résurrection surnaturelle et impossible d'un crucifié mystique,
mais la noble renaissance de la vie organique, la résurrection de la
nature printanière après le long sommeil de l'hiver. A la fête
d'automne, à la Saint-Michel, nous célébrerons la clôture de la
joyeuse saison de l'été et l'entrée dans la sévère et laborieuse
période de l'hiver. De la même façon, d'autres institutions de
l'Eglise chrétienne dominante et même certaines cérémonies
particulières peuvent être utilisées pour établir le culte moniste.

Le service divin du _dimanche_, qui toujours, à titre de jour primitif
de repos de l'édification et du délassement, a suivi les six jours de
la semaine de travail subira dans l'église moniste un perfectionnement
essentiel. Au lieu de la foi mystique en des miracles surnaturels
interviendra la _science_ claire des véritables merveilles de la
nature. Les églises considérées comme lieu de dévotion ne seront pas
ornées d'images des saints et de crucifix, mais de représentations
artistiques tirées de l'inépuisable trésor de beautés que fournit la
vie de l'homme et celle de la nature. Entre les hautes colonnes des
dômes gothiques qui sont entourées de lianes, les sveltes palmiers et
les fougères arborescentes, les gracieux bananiers et les bambous
rappelleront la force créatrice des tropiques. Dans de grands
aquariums, au-dessous des fenêtres, les gracieuses méduses et les
siphonophores, les coraux et les astéries enseigneront les formes
artistiques de la vie marine. Au lieu du maître autel sera une
_uranie_ qui montre dans les mouvements des corps célestes la toute
puissance de la loi de substance. En fait, maintenant, beaucoup de
gens instruits trouvent leur édification non dans l'audition de
prêcheurs riches en phrases et pauvres en pensée, mais en assistant à
des conférences publiques sur la science et sur l'art, dans la
jouissance des beautés infinies qui sortent du sein de notre mère
nature en un fleuve intarissable.


=19. Egoïsme et altruisme.=--Les deux piliers de la vaine morale et
de la sociologie sont constitués par l'égoïsme et l'altruisme en
_équilibre exact_. Cela est vrai de l'homme comme de tous les autres
_animaux sociaux_. De même que la prospérité de la société est liée à
celle des personnes qui la composent; d'autre part, le plein
développement de l'essence individuelle de l'homme n'est possible que
dans la vie en commun avec ses semblables. La _morale chrétienne_
célèbre la valeur exclusive de l'altruisme et ne veut accorder aucun
droit à l'égoïsme. Tout contrairement se conduit la morale
aristocratique moderne (de MAX STIRNER à FR. NIETZSCHE). Les deux
extrêmes sont également faux et contredisent également aux exigences
sacrées de la nature sociale. (Cf. HERMANN TURCK, FR. NIETZSCHE _und
seine philosophischen Irrewege_, (Iéna 1891). L. BUCHNER, _Die
Philosophie des Egoismus_, _Internationale Literatur Berichte_.) IV. I
(7 Janvier 1887).


=20. Coup d'oeil sur le XXe siècle.=--La ferme conviction en la
_vérité de la philosophie moniste_ qui perce dans tout mon livre sur
les _énigmes de l'univers_, du commencement à la fin, se fonde tout
d'abord sur les progrès merveilleux accomplis par la science naturelle
au cours du XIXe siècle. Mais elle nous invite également à jeter
encore un regard plein d'espoir sur le XXe siècle qui commence à poser
cette question. «Nous sentons-nous émus par l'essor d'un esprit
nouveau et _portons-nous en nous-mêmes le pressentiment sûr et le
sentiment certain de quelque chose de supérieur et de meilleur?_»
JULIUS HART dont l'_Histoire de la littérature universelle_ (2 vol.
Berlin 1894), a contribué beaucoup à éclairer en tous sens cette
question importante, l'a récemment résolue avec esprit dans un nouvel
ouvrage: «_Zukunftsland_. _Im Kampf um eine Weltanschauung_, 1er vol.
_Der Neue Gott_. _Ein Anblick auf das kommende Jahrhundert._» Pour
moi, je réponds à la question incontestablement par l'affirmative,
parce que je considère comme le plus grand progrès pouvant amener
enfin à la solution des «énigmes de l'univers» l'établissement sûr de
la loi de substance et de la doctrine évolutionniste qui y est
inséparablement liée. Je ne méconnais pas le lourd fardeau que nous
impose la perte douleureuse dont souffre l'humanité moderne en voyant
disparaître les croyances régnantes et les espérances d'un avenir
meilleur qui s'y rattachent. Mais je trouve une grande compensation
dans le trésor inépuisable ouvert à nous par la conception unitaire du
monde. Je suis fermement convaincu que le XXe siècle nous permettra
pour la première fois de jouir prochainement de ces trésors
intellectuels et nous conduira ainsi à la religion _du vrai, du bien
et du beau_ que Goethe a si noblement conçue.



TABLE DES MATIERES


  CHAPITRE PREMIER.--=Comment se posent les énigmes de l'univers.=

  Tableau général de la culture intellectuelle au XIXe siècle.
  Le conflit des systèmes. Monisme et dualisme.                      1


  CHAPITRE II.--=Comment est construit notre corps.=

  Études monistes d'anatomie humaine et comparée. Conformité
  d'ensemble et de détail entre l'organisation de l'homme et
  celle des mammifères.                                             25


  CHAPITRE III.--=Notre vie.=

  Études monistes de physiologie humaine et comparée. Identité,
  dans toutes les fonctions de la vie, entre l'homme et les
  mammifères.                                                       45


  CHAPITRE IV.--=Notre embryologie.=

  Études monistes d'ontogénie humaine et comparée. Identité du
  développement de l'embryon et de l'adulte, chez l'homme et
  chez les vertébrés.                                               61


  CHAPITRE V.--=Notre généalogie.=

  Études monistes sur l'origine et la descendance de l'homme,
  tendant à montrer qu'il descend des vertébrés et directement
  des primates.                                                     81


  CHAPITRE VI.--=De la nature de l'âme.=

  Études monistes sur le concept d'âme. Devoirs et méthodes de
  la psychologie scientifique. Métamorphoses psychologiques.       101


  CHAPITRE VII.--=Degrés dans la hiérarchie de l'âme.=

  Études monistes de psychologie comparée. L'échelle
  psychologique. Psychoplasma et système nerveux. Instinct
  et raison.                                                       125


  CHAPITRE VIII.--=Embryologie de l'âme.=

  Études monistes de psychologie ontogénétique. Développement
  de la vie psychique au cours de la vie individuelle de la
  personne.                                                        153


  CHAPITRE IX.--=Phylogénie de l'âme.=

  Études monistes de psychologie phylogénétique. Evolution de
  la vie psychique dans la série animale des ancêtres de l'homme.  171


  CHAPITRE X.--=Conscience de l'âme.=

  Études monistes sur la vie psychique consciente et
  inconsciente. Embryologie et théorie de la conscience.           195


  CHAPITRE XI.--=Immortalité de l'âme.=

  Études monistes sur le thanatisme et l'athanisme. Immortalité
  cosmique et immortalité personnelle. Agrégation qui constitue
  la substance de l'âme.                                           217


  CHAPITRE XII.--=La loi de substance.=

  Études monistes sur la loi fondamentale cosmologique.
  Conservation de la matière et de l'énergie. Concepts de
  substance kynétique et de substance pyknotique.                  243


  CHAPITRE XIII.--=Histoire du développement de l'Univers.=

  Études monistes sur l'éternelle évolution de l'univers.
  Création, commencement et fin du monde. Cosmogénie créatiste
  et cosmogénie génétique.                                         267


  CHAPITRE XIV.--=Unité de la nature.=

  Études monistes sur l'unité matérielle et énergétique du
  Cosmos. Mécanisme et vitalisme. But, fin et hasard.              291


  CHAPITRE XV.--=Dieu et le monde.=

  Études monistes sur le théisme et le panthéisme. Le monothéisme
  anthropistique des trois grandes religions méditerranéennes. Le
  Dieu extramondain et le Dieu intramondain.                       315


  CHAPITRE XVI.--=Science et croyance.=

  Études monistes sur la connaissance de la vérité. Activité des
  sens et activité de la raison. Croyance et superstition.
  Expérience et révélation.                                        335


  CHAPITRE XVII.--=Science et christianisme.=

  Études monistes sur le conflit entre l'expérience scientifique
  et la révélation chrétienne. Quatre périodes dans la
  métamorphose historique de la religion chrétienne. Raison
  et dogme.                                                        353


  CHAPITRE XVIII.--=Notre religion moniste.=

  Études monistes sur la religion de la raison et son harmonie
  avec la science. Le triple idéal du culte: le vrai, le beau,
  le bien.                                                         377


  CHAPITRE XIX.--=Notre morale moniste.=

  Études monistes sur la loi fondamentale éthique. Équilibre
  entre l'amour de soi et l'amour du prochain. Égale légitimité
  de l'égoïsme et de l'altruisme. Faute de la morale chrétienne.
  État, École et Église.                                           395


  CHAPITRE XX.--=Solution des énigmes de l'Univers.=

  Coup d'oeil rétrospectif sur les progrès de la connaissance
  scientifique de l'univers du XIXe siècle. Réponses données
  aux Enigmes de l'univers par la philosophie naturelle moniste.   417


  APPENDICE.--=Notes et éclaircissements.=                         433

   Paris.--Typ. A. DAVY, 52 rue Madame.--_Téléphone._



    Librairie C. REINWALD.--SCHLEICHER Frères, Editeurs

    Paris.--15, rue des Saints-Pères, 15.--Paris



Ouvrages d'ERNEST HAECKEL

Professeur de Zoologie à l'Université d'Iéna


   =Histoire de la création des êtres organisés d'après les lois
   naturelles.= Conférence scientifique sur la doctrine de
   l'évolution en général et celle de Darwin, Goethe et Lamarck en
   particulier. Traduit de l'allemand et revu sur la septième
   édition allemande, par le Dr Ch. Letourneau, 3e édition.

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    généalogiques et une carte chromolithographique. Cartonné à
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    =Anthropogénie ou Histoire de l'évolution humaine.= Traduit de
    l'allemand par le Dr Ch. Letourneau.      Epuisé

   =Le Monisme, lien entre la religion et la science.= Profession
   de foi d'un naturaliste. Préface et traduction de G. Vacher de
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   =Etat actuel de nos connaissances sur l'origine de l'homme.=
   Mémoire présenté au 4e Congrès international de Zoologie à
   Cambridge (Angleterre), le 26 août 1898, augmenté de remarques
   et tables explicatives, traduit sur la 7e édition allemande et
   accompagné d'une préface par le Dr L. Laloy.

    Brochure grand in-8o. Nouveau tirage.      2  »


   BUCHNER (Louis).--=A l'aurore du siècle.= Coup d'oeil d'un
   penseur sur le Passé et l'Avenir, par le Dr Louis Büchner.
   Traduit de l'allemand par le Dr Laloy.

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   atomes. Nouveaux principes de philosophie naturelle par Mme
   Clémence Royer.

    1 vol. in-8o de xxii-800 pages avec 92 figures et 4 planches      15  »


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