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Title: Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre - par madame J.-J. Lambert
Author: Rostaing, Jules, 1824-19
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre - par madame J.-J. Lambert" ***

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



MANUEL

DE

LA POLITESSE

DES

USAGES DU MONDE

ET

DU SAVOIR-VIVRE

PAR

Madame J.-J. LAMBERT

PARIS

DELARUE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

5, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5



LE SAVOIR-VIVRE

    Appliquez-vous surtout, c'est le grand livre,
    A vous former dans l'art du savoir-vivre.

      J.-B. ROUSSEAU.

     Soyez toujours à la pensée d'autrui, c'est en cela surtout que
     consiste le savoir-vivre.

BOILEAU.

        ... Il parlait comme un livre,
    Toujours d'un ton confit en savoir-vivre.

        GRESSET.


Faire connaître les usages, les convenances, tous les égards de
politesse que les hommes se doivent réciproquement dans la
société,--c'est le but de ce livre. Son titre l'annonce assez clairement
pour dispenser de tous prolégomènes.

Cela dit, nous entrons en matière.



L'ÉTIQUETTE


Il y a deux sortes d'étiquette: l'étiquette de cour et l'étiquette des
salons.

L'étiquette des salons, est, à proprement parler, le cachet,
l'estampille qui distingue la bonne compagnie. C'est l'ensemble des
obligations, des bienséances, qu'elle a cru devoir s'imposer dans les
relations sociales, afin de les rendre plus agréables.

L'étiquette préside à tous les salons: sévère, rigoureuse dans
quelques-uns, mitigée dans d'autres; c'est à l'homme du monde qui les
fréquente, à consulter ce thermomètre et à régler ses allures en
conséquence.

Quant à l'étiquette de cour, elle a disparu avec la monarchie; elle
n'est plus qu'une tradition, qu'un souvenir des temps passés. Mais comme
ce souvenir revient souvent encore sous la plume des ennemis de la
royauté, comme ils se plaisent à le charger et à le noircir, il est bon
de lui restituer ses véritables couleurs. C'est pourquoi, si vous le
voulez bien, nous allons nous rendre à Versailles et pénétrer un instant
dans les grands et petits appartements.


UNE JOURNÉE DE LOUIS XIV

Nous sommes dans une grande chambre carrée, tendue de soie et d'or,
devant un lit resplendissant de velours: c'est la chambre du roi.

Bontemps, premier valet de chambre, qui a passé la nuit, couché sur un
lit de camp, auprès de Sa Majesté, est allé s'habiller dans
l'antichambre. Il rentre et attend en silence que la pendule ait marqué
sept heures, selon la consigne qu'il a reçue. Alors il s'approche du
lit, tire les rideaux en disant: «Sire, l'horloge a sonné.»

Et il s'en va aussitôt annoncer le réveil du roi. C'est le _petit
lever_; ou, suivant l'expression des courtisans: «Il fait petit jour
chez le roi.»

La porte s'ouvre à deux battants pour livrer passage au Dauphin et à ses
enfants, à Monsieur, et au duc de Chartres, qui viennent souhaiter le
bonjour à Sa Majesté et s'enquérir de sa santé.

Le duc du Maine, le comte de Toulouse, le duc de Beauvilliers, premier
gentilhomme de la chambre, le duc de la Rochefoucauld, grand-maître de
la garde-robe, entrent, suivis du premier valet de la garde-robe et
d'autres officiers, qui tiennent les habits du roi.

Le premier médecin et le premier chirurgien sont présents: ils assistent
toujours au lever ainsi qu'au coucher.

Bontemps prend une soucoupe de vermeil et verse de l'eau spiritueuse sur
les mains du roi. Le duc de Beauvilliers présente le bénitier, et Sa
Majesté, après une courte prière, quitte son lit. Le duc lui aide à
passer une somptueuse robe de chambre; M. de Saint-Quentin étale
plusieurs perruques aux yeux du roi, qui en choisit une et l'ajuste
lui-même. Bontemps lui passe ses chaussons, ses bas, et le duc de
Beauvilliers offre de nouveau le bénitier.

Le roi sort de la balustrade qui entoure le lit, et va s'asseoir dans un
fauteuil. Il donne l'ordre de la première entrée, ordre que le duc
répète à haute voix.

Immédiatement un page introduit ceux qui, par leur charge ou par une
faveur toute spéciale, sont admis au petit lever.

En tête figurent les quatre secrétaires: le maréchal de Villeroy, le
comte de Grammont, le marquis de Dangeau et M. de Beringhem; puis
viennent Colin et Baurepas, lecteurs de la chambre; le baron de Breteuil
et quelques officiers de la garde-robe, dont ce n'est pas le jour de
service; enfin les gardes de la vaisselle d'or et d'argent.

Voici l'heure de la barbe.

Bontemps tient la glace, Charles de Guignes le bassin; Saint-Quentin
ajuste la serviette et procède à l'opération. Il lave ensuite le visage
du roi, d'abord avec une éponge trempée dans de l'eau de senteur, puis
avec de l'eau pure: le roi s'essuie.

Pendant que le marquis de la Salle et le marquis de Louvois, tous deux
maîtres de la garde-robe, s'occupent de compléter la toilette, le roi
ordonne les grandes entrées, autrement dit le _grand lever_. On sait
combien cet honneur était ambitionné et recherché des gens de cour.

A mesure qu'un personnage se présentait dans l'antichambre, un des
huissiers, le sieur de Rassé, après avoir pris son nom, le transmettait
à voix basse au duc de Beauvilliers, qui le répétait au roi. Si Sa
Majesté ne faisait aucune objection, l'introduction avait lieu. Ainsi
défilèrent successivement maréchaux de France, cardinaux et évêques,
gouverneurs de province, présidents de parlements, etc., etc.

Tout à coup l'on entendit frapper discrètement un petit coup, suivi d'un
second. Le duc de Beauvilliers s'était à peine détourné pour recevoir le
nom du nouveau venu, que la porte s'ouvrait toute large comme pour un
prince du sang. Alors, à la stupéfaction générale, l'on vit entrer tout
de go, sans être le moins du monde annoncés:--Racine d'abord, puis
Boileau, puis Molière, puis enfin l'architecte Jules Mansard.

C'était une surprise ménagée par Louis XIV à tous ces grands seigneurs,
si fiers d'être admis en sa présence. Il voulait leur faire comprendre
que le génie doit marcher de pair avec la naissance et les plus hautes
dignités.

       *       *       *       *       *

Cependant le roi se trouvait engagé dans les grands apprêts de sa
toilette. Il mit ses bas et agraffa ses jarretières de diamants. Un
officier lui passa le haut-de-chausses; un autre mit les souliers. Puis
deux pages, magnifiquement vêtus, enlevèrent les habits que Sa Majesté
venait de quitter.

Le déjeuner est prêt.

Louis XIV ordonne à Racine de s'asseoir à sa table.

Deux officiers du gobelet apportent le service. Le Dauphin ôte son
chapeau et ses gants, les remet au premier gentilhomme de la chambre, et
donne la serviette au roi.

Alors, sur un signe, l'écuyer tranchant découpe les viandes dont un
gentilhomme fait l'essai, avant d'en servir au roi. Quand Sa Majesté
manifeste le désir de boire, l'officier de l'échansonnerie crie
aussitôt: «A boire au roi!» Et il s'en va prendre au buffet deux carafes
de cristal contenant, l'une du vin, l'autre de l'eau, et goûte à ce
double breuvage. Le duc de Beauvilliers présente à Sa Majesté une coupe
de vermeil dans laquelle elle verse à sa guise de l'eau et du vin. Et,
après avoir bu, elle reçoit des mains du Dauphin une nouvelle serviette
pour essuyer ses lèvres.

Le déjeuner fini, le roi, à l'aide du marquis de la Salle et de
Bontemps, quitte sa robe de chambre et sa veste de nuit. Il remet sa
bourse à Bontemps, qui la transmet à François de Belloc, pour être
renfermée dans une boîte, dont celui-ci a la garde spéciale.

Arrivons maintenant à la cérémonie de la chemise.

L'honneur de la servir appartient de droit à un fils de France ou, en
son absence, à un prince du sang. C'est donc le Dauphin qui va remplir
encore cette fonction.

Le duc de la Rochefoucauld aide au roi à mettre sa soubreveste; puis on
apporte la veste, l'épée et le ruban bleu, avec les croix du
Saint-Esprit et de Saint-Louis. Le duc agraffe l'épée, le marquis de la
Salle soutient l'habit que Sa Majesté endosse, et lui passe une riche
cravate de dentelle qu'Elle attache elle-même. Enfin le sieur de
Saint-Michel lui présente sur une salve ou plateau d'argent, trois
mouchoirs bordés de points, dont Elle prend un ou deux.

Le roi repasse alors derrière la balustrade, s'agenouille et dit une
prière. Les cardinaux et les évêques présents l'accompagnent à voix
basse.

On jette une courte-pointe sur le lit, et l'on tire le rideau en avant
et au pied.

Maintenant Louis XIV est prêt à recevoir ceux des ambassadeurs qui en
ont fait la demande. Il se place sur un fauteuil, ayant à ses côtés les
princes du sang, et près de lui le duc de Beauvilliers, le duc de la
Rochefoucauld, et le marquis de la Salle. Ensuite il ordonne qu'on
introduise l'ambassadeur d'Espagne.

L'ambassadeur, à son entrée, fait un profond salut; après quelques pas,
un second salut aussi respectueux; et, une fois arrivé devant Sa
Majesté, un troisième pareil aux deux autres. Louis XIV se lève, se
découvre et salue; puis il remet son chapeau et se rassied. Cependant
l'ambassadeur, qui a commencé sa harangue, se couvre à son tour, et les
princes du sang font de même.

L'audience terminée, l'ambassadeur se retira à reculons, en s'inclinant
profondément à trois reprises différentes.

Un lieutenant général, commandant une des provinces du royaume, fut
ensuite introduit pour prêter le serment d'office. Ayant remis son épée,
son chapeau et ses gants à un officier de la chambre, il s'agenouilla
et, les mains placées dans celles du roi, lui jura obéissance et
fidélité.

Ce fut la fin de la cérémonie des grandes entrées.

       *       *       *       *       *

Louis XIV s'était levé en prononçant à haute voix ces mots: «_Au
Conseil!_»

Il se dirigea aussitôt vers son cabinet où l'attendaient plusieurs
officiers de service, et leur donna ses ordres pour le jour. Il dit à
l'évêque d'Orléans, premier aumônier, qu'il entendrait la messe à midi,
au lieu de dix heures et demie, comme il en avait eu l'intention; au
marquis de Sivry, son premier maître d'hôtel, qu'il dînerait dans son
appartement particulier, et souperait au _Grand Couvert_; à Bontemps,
qui lui présentait sa montre et son reliquaire, qu'il visiterait le jeu
de paume; à l'officier de la garde-robe, qu'il ferait un tour de
promenade après son dîner, et qu'il revêtirait son manteau.

Sa Majesté alla s'asseoir au bout de la table que recouvrait un tapis de
velours vert. Le Dauphin, les ministres et autres grands personnages se
rangèrent à ses côtés dans l'ordre hiérarchique. La discussion commença,
et Louis XIV ne laissa passer aucune affaire sans l'avoir mûrement
examinée, sans avoir exposé et motivé son avis. Ainsi faisait-il pour
toutes les ordonnances qu'il discutait article par article; jamais il
n'a signé une lettre sans se l'être fait lire.

Après le Conseil, il se rendit à la chapelle, et, en passant, donna le
mot d'ordre aux gendarmes, aux dragons et aux mousquetaires.

Pendant la messe les musiciens du Roi exécutèrent un motet composé par
l'abbé Robert.

A une heure, le marquis de Sivry, bâton en main, vint annoncer que le
dîner était servi. Le roi y fit honneur, selon son habitude, car il
était doué d'un robuste appétit.

Après le repas, ayant reçu son manteau des mains du maître de la
garde-robe, il descendit dans la cour de marbre, au milieu d'une double
haie de seigneurs, rangés de chaque côté de l'escalier, monta dans son
carrosse et se rendit au jeu de paume, où il s'entretint quelque temps
avec les ducs de Chartres, de Bourgogne et du Maine.

De là Sa Majesté alla faire sa visite à Madame de Maintenon, et la
trouva en grande conversation avec Racine et Boileau. Il s'agissait de
l'art théâtral. Racine, qui possédait son sujet à plein fond,
l'assaisonna si bien d'anecdotes piquantes, que Louis XIV, pris au
charme, faillit oublier l'heure du souper. Il était près de dix heures
lorsqu'il sortit pour se rendre au grand Couvert.

A son entrée dans le salon, toutes choses étant disposées, les plats
furent dressés à l'instant même. Ayant pris place, le roi dit au Dauphin
et aux princes de s'aller ranger à l'autre extrémité de la table, où
chacun des augustes convives trouva, debout derrière son siège, un
gentilhomme pour le servir.

Après la récitation du _bénédicité_ par le grand aumônier, et la
présentation de la serviette par le Dauphin, le souper commença. On a vu
plus haut le cérémonial en usage pour la distribution du manger et du
boire. Ces formalités ne variaient pas. Seulement, au grand couvert, le
service était fait par un personnel beaucoup plus nombreux, et l'on y
déployait un luxe, un apparat des plus imposants. Quant aux menus, ils
étaient toujours composés de même.

Pour le dîner: deux grands potages, deux moyens potages, quatre petits
potages, hors-d'œuvre;--deux grandes entrées, deux moyennes entrées six
petites entrées, hors-d'œuvre;--deux grands plats de rôt, deux plats de
rôt, hors-d'œuvre.

A souper, le même nombre de plats, mais deux potages en moins.

Plusieurs morceaux de musique furent exécutés pendant le repas auquel
assistait un groupe d'hommes de la cour, de seigneurs, se tenant debout
ou occupant des sièges autour de la table.

Le Roi se leva et, après les grâces dites par l'aumônier, passa dans le
grand salon. Là, il s'entretint familièrement avec quelques personnes,
puis salua les dames, et rejoignit sa famille.

       *       *       *       *       *

Cependant les préparatifs se faisaient pour le coucher. On apportait la
collation de nuit; on mettait tout en ordre, le fauteuil et la toilette
de Sa Majesté.

Minuit sonne!

Le Roi, précédé d'un huissier qui ouvre la foule, entre dans sa chambre:
c'est le _grand coucher_.

Il donne son chapeau, ses gants et sa canne au marquis de la Salle, et
tandis qu'il détache le ceinturon de son épée par devant, la Salle le
détache par derrière. L'épée est placée sur la table de toilette.

Pendant que l'aumônier récite à voix basse des oraisons, le Roi
s'agenouille et prie. Ensuite, précédé toujours d'un huissier qui fait
faire place, il s'approche de son fauteuil, donne sa montre et son
reliquaire à Bontemps, et désigne le duc de Chartres pour porter le
bougeoir, ce qui était, comme on le sait, une très haute faveur.

Sa Majesté enlève alors son cordon bleu et ôte son justaucorps. Puis
s'étant assise, Bontemps et Bachelin détachent les jarretières; deux
valets déchaussent chacun un soulier, tirent chacun un bas. Un page de
la chambre à droite, un page de la chambre à gauche, lui mettent chacun
une pantoufle. Le Roi retire son haut-de-chausses qu'un valet de chambre
enveloppe dans une toilette de taffetas rouge. Le Dauphin présente
ensuite la chemise de nuit au Roi, qui, après avoir endossé sa robe de
chambre, fait une révérence à la compagnie.

Aussitôt l'huissier crie: «Allons, Messieurs, passez.»

La foule s'écoule.

Nous voici au _petit coucher_. Il n'est resté que les princes et ceux
qui le matin ont assisté au petit lever. Le Roi, assis sur un pliant,
est peigné par un valet de chambre. Le duc de la Rochefoucauld lui
présente, sur un plat d'argent, un bonnet de nuit avec deux mouchoirs
unis; le duc de Beauvilliers lui apporte, entre deux assiettes de
vermeil, une serviette dont un coin est mouillé, et avec laquelle le Roi
se lave et s'essuie le visage.

Sa Majesté donne ensuite ses ordres pour l'heure du lever. Tout le monde
se retire. Seul, le médecin et le chirurgien demeurent quelques
instants. Après leur sortie, le Roi se couche, Bontemps tire les
rideaux, visite les portes et se jette sur le lit préparé pour lui dans
la même chambre.

Silence profond jusqu'au lendemain.

       *       *       *       *       *

Voilà ce qui a soulevé si fort la colère des beaux-esprits de l'école
libérale, ce qui a excité outre mesure leur verve sarcastique. Ils n'ont
vu ou voulu voir qu'une mascarade, là, où se révèle bien clairement une
idée politique profonde, un instrument de règne puissant.

En effet, c'est grâce à l'étiquette, à cette vaste hiérarchie de rangs,
de préséances et de fonctions, où tout était réglé comme les heures sur
un cadran, mais où chaque heure, chaque minute qui s'écoulait,
rapportait gros au titulaire, que Louis XIV tint en haleine toutes les
ambitions, toutes les convoitises, qu'il arriva à avoir toute sa
noblesse dans les mains, et par sa noblesse, le royaume, si bien qu'un
jour il a pu dire:

«_L'État, c'est moi!_»

Naturellement cela ne faisait pas le compte de nos égalitaires; aussi
quand Louis Courier eut écrit: «L'étiquette est la muraille de Chine des
Tuileries et de Versailles; elle sépare le roi de son peuple», la chose
fut aussitôt répétée par les journaux, colportée dans toute la France,
criée sur tous les toits. L'esprit tout fait est si facile à faire. En
admettant même que le mot soit spirituel, toujours est-il qu'il est
faux, complètement faux. L'étiquette n'existait en réalité que pour le
cérémonial de cour; elle ne visait que les grands et ne s'appliquait
jamais au peuple.

Un grand seigneur, un prince du sang, n'auraient pas été admis à
adresser la parole au Roi, alors qu'il sortait de ses appartements pour
se rendre soit à la promenade, soit au conseil des ministres ou
ailleurs. Mais voici une pauvre vieille femme qui, un placet à la main,
aborde Louis XIV, se rendant à la chapelle de Versailles.

--Retirez-vous, fit brusquement un capitaine des gardes. On ne parle pas
au Roi!

--Vous avez tort, on parle au Roi, reprit Louis XIV d'un ton sévère.
Cette femme a un placet à me présenter.

Et la faisant approcher, il lui prit des mains sa requête, à laquelle il
fut répondu favorablement, le lendemain même. Voltaire qui rapporte le
fait ajoute que Louis XIV renfermait les pétitions qu'on lui adressait
dans une cassette dont lui seul avait la clef.

Passant seul un matin dans un appartement peu fréquenté du château de
Versailles, il y vit un ouvrier qui, monté sur une échelle, détachait
une magnifique pendule. Le parquet ciré était très glissant et le Roi,
consultant beaucoup plus les lois de l'équilibre, que les règles de
l'étiquette, tint le pied de l'échelle pour l'empêcher de tomber. Le
plus drôle de l'aventure, c'est que le prétendu ouvrier n'était qu'un
hardi voleur, qui emporta la pendule. Le soir, on raconta l'aventure
dans les petits appartements, et le Roi en rit tout le premier; il
ordonna même de ne point poursuivre le coupable.

Un jour, le Dauphin, fils de Louis XIV, étant à la chasse, vit une
pauvre femme qui tâchait de faire sortir son ânesse d'un fossé où elle
était tombée. Il descendit de cheval et lui aida à remettre l'animal
sur pied.

Autre fait:

Le Nôtre, charmé de ce que Louis XIV lui disait de bienveillant et de
flatteur pour sa création du jardin des Tuileries, chef-d'œuvre de
grandeur et d'harmonie, sauta au cou du Roi et l'embrassa, ce dont les
courtisans se montrèrent très scandalisés.

«Laissez faire, dit Louis XIV, le bon le Nôtre est heureux de me voir
content.»

Voilà ce qu'était l'étiquette à la cour de Versailles. Aujourd'hui--par
ce bienheureux temps de liberté, d'égalité et de fraternité, qui
court--nous serions curieux de savoir de quelle façon seraient reçus le
jardinier de l'Elysée ou le jardinier des Tuileries, s'ils s'avisaient
jamais l'un ou l'autre de sauter au cou de M. le Président de la
République ou de M. le préfet de la Seine.

       *       *       *       *       *

Une très jolie histoire qui nous revient à l'occasion de la cassette du
Roi:

Un jour, le 14 mars 1670, Louis XIV reçut un mémoire sur l'utilité qu'il
y aurait à convertir l'ancien rempart en un boulevard devant servir de
promenade aux Parisiens. L'auteur de ce Mémoire, nommé Louis Pasquier,
contrôleur au sel, signalait également quelques abus administratifs et
en sollicitait le redressement.

Le Roi que ce rapport avait vivement intéressé, écrivit en marge du
Mémoire: _A renvoyer au prévôt des marchands, Claude Le
Peletier.--L'auteur ferait un excellent échevin!..._

Malheureusement, Louis Pasquier avait eu la fâcheuse idée d'adresser une
copie de son Mémoire au lieutenant-général de police. Le magistrat qui
dirigeait alors cette administration, s'appelait Gabriel Nicolas de la
Reynie. C'était un homme de grand talent, un administrateur vraiment
habile, mais très chatouilleux à l'endroit de ses prérogatives. La
Reynie examina avec la plus grande attention le document administratif
qui lui était soumis. La lecture achevée, le lieutenant-général de
police prit un papier imprimé, dont il remplit les blancs avec rapidité.

Voici ce que contenait ce papier, écriture et imprimé: _L'exempt
Sarrazin conduira aujourd'hui, 17 mars 1670, au For-l'Evêque, le nommé
Louis Pasquier, pour avoir insulté le gouvernement du Roy_.

Le pauvre écrivain qui traitait dans son Mémoire des embellissements de
Paris, n'était pas un conspirateur bien redoutable. Le trône de France
n'était pas mis en péril par la franchise spirituelle du contrôleur du
grenier à sel, dont toute l'intervention dans la politique s'était
bornée à écrire que Paris pouvait être plus heureusement éclairé et
mieux assaini.

Le lieutenant-général n'avait pas été de cet avis, et le contrôleur
méditait dans sa prison sur le malheur d'avoir déplu à M. de la Reynie,
et l'inconvénient d'avoir mis un peu trop de sel dans un mets
administratif que nos magistrats n'assaisonnent guère de cette façon.

Heureusement, Louis Pasquier avait pour protecteur et parrain le duc de
Gesvres. Etonné de l'absence de son filleul, il en chercha la cause et
finit par découvrir qu'il était claquemuré au For-l'Evêque.

A l'instant le gentilhomme alla conter l'affaire à Louis XIV, qui fit
mander le lieutenant-général de police.

--Monsieur, qu'avez-vous fait, dit Sa Majesté, d'un nommé Louis
Pasquier?

--Sire, répliqua le magistrat, j'ai fait conduire en prison cet
_écrivailleur_, pour s'être permis d'insulter le gouvernement de Votre
Majesté.

--Entendons-nous, monsieur de la Reynie: serait-ce pour ce Mémoire que
vous avez emprisonné son auteur?

--Oui, sire.

--Monsieur le lieutenant-général de police, continua Louis le Grand
d'un ton sévère, je vous ai choisi pour faire respecter mon
gouvernement, non pour le faire haïr. Le Mémoire de Louis Pasquier est
l'œuvre d'un fidèle sujet, d'un homme de talent et de cœur; mon devoir
sera de récompenser celui qu'un faux amour-propre vous a fait punir
injustement.--Allez bien vite réparer votre faute, et gardez-vous
désormais de tirer sur les soldats du Roi...

De la Reynie s'inclina et sortit.

Le lieutenant-général de police se fit conduire dans la rue
Saint-Germain-l'Auxerrois, où s'élevait le For-l'Evêque.

--Monsieur Pasquier, vous êtes libre, dit le magistrat au prisonnier;
permettez-moi de vous reconduire dans mon carrosse à votre domicile.

       *       *       *       *       *

Le 16 août 1671, le contrôleur au grenier à sel, _l'écrivailleur_ Louis
Pasquier, était élu à l'unanimité, moins sa voix, échevin de la bonne
ville de Paris, en récompense du Mémoire qui l'avait fait emprisonner.

Quelques jours après cette nomination, il y avait fête à l'Hôtel de
ville. Dans le cabinet qui précède la grande salle des prévôts, deux
hommes parlaient à voix basse; l'un était le lieutenant-général de
police, l'autre l'échevin Louis Pasquier.

--Monsieur de la Reynie, dit l'ancien prisonnier du magistrat, un
échevin vaut un lieutenant-général de police, n'est-ce pas?

--C'est selon, maître Pasquier.

--J'ai à vous réclamer le payement d'une dette. Tenez, reconnaissez-vous
ce billet?

--Je ne nie jamais ma signature, répliqua le lieutenant-général de
police.

--Très bien, monsieur; en ce cas, j'espère que vous viendrez vous
acquitter à sept heures du matin, derrière le clos des Chartreux.

--J'y serai avec ce qu'il faut pour cela.

--C'est une galanterie dont je vous tiendrai compte.

Le lendemain soir, le lieutenant-général de police et l'échevin
assistaient au souper du Roi.

--Mais qu'a donc M. de la Reynie pour porter à chaque instant sa main
gauche sur son bras droit? demanda Louis XIV au duc de Gesvres.

--Sire, peu de chose, une légère piqûre que lui a faite l'échevin
Pasquier.

--Maître Louis Pasquier, dit le Roi en s'adressant à l'échevin, allez
serrer la main du lieutenant-général de police, celle que vous n'avez
pas endommagée.

«Rappelez-vous désormais, l'un et l'autre, que je ne vous ai pas fait
magistrats pour tirer l'épée, mais bien et uniquement pour utiliser au
profit de la ville de Paris vos talents et votre prud'hommie.»


LA POLITESSE

«C'est à la cour de Louis XIV, dit Voltaire, à la société qui s'est
formée de son temps que l'Europe a dû la politesse et l'esprit de
sociabilité qu'on y a vus régner depuis.»

Louis XIV éleva, en effet, la cour de Versailles à un tel degré de
splendeur que l'Europe la reconnut désormais comme l'arbitre du bon
goût, des grâces et des belles manières, comme le type, le prototype des
bienséances dans le monde. Aujourd'hui même, après deux siècles révolus,
quand il s'agit de beau langage, de questions de haute élégance,
d'étiquette de cour, de cérémonial diplomatique, Versailles fait encore
autorité.

Nous aurons occasion de lui emprunter plus d'un modèle, plus d'un
exemple.

La politesse est une façon de s'exprimer ou d'agir qui suppose une
culture suivie des qualités de l'âme ou l'art de les feindre; beaucoup
de bonté et de douceur dans le caractère, de finesse, d'esprit, de
délicatesse, afin de pouvoir discerner à l'instant ce qu'il y a de mieux
à faire, dans telle ou telle circonstance.

Etre affable et prévenant envers tout le monde, ne montrer ni raideur,
ni obséquiosité avec ses supérieurs, ni hauteur, ni familiarité avec ses
inférieurs, constitue une des obligations de la politesse.

Elle s'impose à nous dans la vie privée comme dans la vie publique, dans
les rapports d'intérieur ou de famille, comme dans ceux du dehors.

Entre femme et mari, il existe une politesse qui les unit jusqu'à la
fin. C'est un échange nécessaire, indispensable, d'égards et de bons
procédés. Veut-on arriver à la somme possible du bonheur domestique? il
faut alors s'astreindre, de part et d'autre, aux mêmes petits soins
qu'avant le mariage.

S'il vient à s'élever quelque différend, quelque contestation, que l'on
se garde d'en rendre les enfants témoins: ce serait leur donner prise,
et compromettre le respect et l'obéissance auxquels ils sont tenus.

Cultivez leur cœur et leur esprit; inspirez-leur le sentiment des vertus
morales; faites marcher de pair l'éducation et l'instruction,
c'est-à-dire, joignez aux connaissances scolastiques celle du
savoir-vivre, de l'usage de la bonne compagnie, et ainsi formerez-vous
des sujets qui vous feront honneur dans le monde.


LE TUTOIEMENT

C'est une question très controversée que celle du tutoiement.

Un mari et une femme, appartenant au grand monde, pourront bien se
tutoyer dans l'intimité, mais jamais devant une tierce personne, et
encore moins en public.

Il est encore beaucoup de familles qui persistent à repousser cette
circonstance atténuante de l'intimité.

Autrefois, dans la classe bourgeoise et même parmi le peuple, les
enfants ne tutoyaient pas leurs parents, et certes ils ne les aimaient
pas moins pour cela. Mais vinrent les _Immortels principes_, qui
supprimèrent, avec tant d'autres choses, cette marque de respect.

Le _vous_ échappa à la guillotine, mais non pas à la proscription. Un
traité de politesse présenté à la Convention, porte en toutes lettres:

_Article premier._--La politesse de la République est celle de la
nature.

_Article second._--Il n'y a pas de _vous_ dans la République; tous les
citoyens sont des _tu_, des _toi_.

Est-ce assez grotesque?

Le Vaudeville n'eut garde de laisser échapper cette occasion de bon
rire. Nous nous rappelons avoir vu jouer, sous la Restauration, une
pièce intitulée _les Trois Innocents_, dans laquelle un des
personnages, se jetant aux pieds de sa maîtresse, lui disait avec autant
d'esprit que de bonheur:

    Je ne connais à vos genoux
    Que _toi_ de plus joli que _vous_.

Les partisans, les défenseurs du tutoiement auront beau dire. Il est
tout au moins choquant d'entendre un jeune homme de vingt ans tutoyer
son grand-père, vieillard de soixante-dix ou quatre-vingts ans, ou bien
un oncle, une tante du même âge. L'on rencontre même aujourd'hui des
gendres qui poussent l'oubli des convenances jusqu'à tutoyer leur
belle-mère.

Où s'arrêtera le progrès?

       *       *       *       *       *

La politesse entre amis est surtout nécessaire. L'on se voit tous les
jours, plusieurs fois même par jour;--raison de plus pour apporter dans
ces entrevues une certaine réserve de ton et de manières. Le tutoiement
conduit à une grande familiarité, laquelle mène à son tour à des
brouilles plus ou moins fâcheuses.

On fera donc bien de ne se point laisser aller à cette privauté de
langage qui, du reste, n'est pas une preuve probante d'affection, d'une
sincère et solide amitié. Mme de Sévigné n'a jamais tutoyé sa fille, et
Dieu sait si elle l'aimait! «Ma fille, aimez-moi donc toujours, c'est ma
vie, c'est mon âme que votre amitié...

«Je ne puis me représenter d'amitié au delà de celle que je sens pour
vous; ce sont des terres inconnues...»

Que d'autres personnages célèbres, qui furent liés entre eux d'une
étroite amitié, ne pourrait-on pas citer à l'appui! Et puis notons qu'il
y a danger, et danger sérieux à notre époque, de trop se familiariser.
Ce temps est si fertile en naufrages de toute sorte, que l'on s'y trouve
exposé à de terribles avaries. Votre ami du jour peut être reconnu, le
lendemain, pour un homme tout à fait indigne d'estime.

Quelques conseils pour en finir avec les amis.

Règle générale et sans exception:

Ne prêtez ni n'empruntez jamais d'argent à vos amis, si vous ne voulez
pas vous exposer à de fâcheux mécomptes.

«Conduisez-vous avec votre ami, dit un sage de l'antiquité, comme si
vous deviez être un jour ennemis, et avec votre ennemi, comme si plus
tard vous deviez devenir amis.»

Tout attaché qu'il nous paraisse, le cœur d'un ami peut changer. Mme de
Maintenon devait en avoir fait la douloureuse épreuve, lorsqu'elle a
écrit ces mots: «On est souvent trompé par des amis de trente ans.»


LE COSTUME OU VÊTEMENT

Le costume! cette science qui demande tant d'art et de goût, pour
arriver à une simplicité savante, à cette espèce de laisser-aller, qui
n'est point le négligé, à ce résultat élégant et harmonieux, qui est
presque du génie... Nos pères en avaient bien compris l'importance. Ils
en avaient fait un tout complet jusque dans ses moindres détails.

Rappelez-vous ces somptueux habits de velours ou de soie, ces vestes de
drap d'or et de toile d'argent; cette cravate d'un tissu si fin, roulée
nonchalamment autour du cou, pour laisser à la tête toute sa grâce et
son balancement naturel; et ces manchettes en points d'Angleterre, ces
jabots en point de Venise qui coûtaient jusqu'à mille écus; et ces
chapeaux, empanachés de plumes, avec broderies, galons et diamants; et
la poudre qui faisait la tête si gracieuse, si odorante; et ces bas de
soie à coins brodés, ces souliers à talons rouges et à boucles d'or; et
ces riches épées, à la garde étincelante, si artistement travaillée.

Nous avons remplacé tout cela par une mesquinerie sans nom. Nous avons
jeté sur nos épaules un morceau de drap noir--habit ou redingote--qui
nous sert pour le salon et la rue, le bal et l'enterrement. Nos jambes,
nous les insérons dans un double entonnoir, afin d'en dissimuler les
grosseurs ou les indigences. Nos bottes et bottines, bien gentilles, ma
foi! elles nous font un pied en forme de sole. Et le chapeau, ce fameux
tuyau de poêle, qui n'abrite ni du soleil, ni de la pluie, qui écrase
la tête en été, ne la tient pas chaude en hiver, ne dirait-on pas qu'il
a été inventé pour résoudre un problème d'équilibre sur notre occiput?

N'oublions pas la cravate blanche qui, jointe à cet accoutrement, nous
donne l'air d'un croque-mort, en deuil de quelqu'un ou de quelque chose.

Quand on pense que toutes ces belles choses-là nous sont venues en ligne
directe de la perfide Albion, on serait tenté de s'écrier comme le vieux
Caton: «Delenda est _Albion_!»

Heureusement, nos femmes se sont gardées de nous suivre dans cette voie
du laid et du ridicule. Elles créent, elles inventent tous les jours et
à toute heure. Elles prennent partout, empruntent à tous les siècles et
à tous les pays. La soie, le velours, le satin, le cachemire, les
dentelles, les étoffes tramées d'or et d'argent, les diamants et les
fleurs, sont par elles mis à contribution.

Il y a de l'imprévu et de la variété dans la toilette des femmes. Notre
costume, à nous, est stéréotypé: toujours le même, à part quelques
minces changements,--et le même pour tous!

Avec lui, plus de luxe possible. L'habit d'un millionnaire ou d'un
descendant des Croisés ressemble à s'y tromper, à l'habit du premier ou
du dernier venu. Allez trouver le tailleur le plus en renom; moyennant
cent écus, il vous fournira un habillement complet, tout pareil à celui
de M. le baron de Rothschild ou de M. le président de la République. Or,
quel est le bourgeois, quel est l'ouvrier, qui, pour cette modique
somme, ne voudra pas se donner la satisfaction d'être mis comme un
archimillionnaire, ou comme le chef de l'État?

Oui, avec de l'argent, on peut se passer ce petit luxe de vanité, et
mieux encore, se livrer aux fantaisies les plus somptueuses. Mais ce que
l'on ne saurait se procurer contre écus, c'est l'élégance et le
savoir-vivre. Aussi conseillerons-nous aux parvenus de la fortune, ainsi
qu'aux parvenus des révolutions, de refaire de fond en comble leur
éducation.

Ils apprendront, avec le temps, à se familiariser avec cette grande
existence qui est venue les surprendre tout à coup; ils arriveront, à la
longue, à façonner leur nature commune aux délicatesses et aux belles
manières, qui sont chez ceux qui les possèdent le résultat des
traditions de famille.


TYPES DE L'ÉLÉGANCE PARISIENNE

De tout temps, en France, un nom plus ou moins fantaisiste a servi à
désigner ceux que l'élégance réelle ou la prétention au succès en ce
genre, mettaient particulièrement en relief.

On compte une très longue succession de ces types. Les raffinés, les
mignons, les muguets, sous Charles IX et Henri III; les beaux fils, sous
la Fronde; les menins, sous Louis XIV; les roués, pendant la Régence;
les hommes à bonnes fortunes, sous Louis XV et Louis XVI; les
incroyables, les merveilleux du Directoire; les fashionables, et les
dandys de la Restauration; sous Louis-Philippe, les lions et les tigres
dont nous allons nous occuper.

Puis vinrent, après la révolution de Février, les daims, les gandins,
puis les cocodès, puis enfin les gommeux, qui forment aujourd'hui la
dynastie régnante.

Cette dynastie se partage en deux branches; branche aînée--_Haute
gomme_; branche cadette,--_gomme_. Jusqu'à présent, elles n'ont produit
aucune célébrité marquante. Nous ne nous y arrêterons donc pas plus
longtemps, et nous passerons aux _lions et tigres civilisés_.


LIONS ET TIGRES CIVILISÉS

Le mot _lion_, venu du monde anglais, indique un personnage sorti de la
ligne ordinaire par ses aventures, ses excentricités, sa beauté, ou
simplement par un faste bizarre et hardiment exceptionnel.

Le _tigre_ se distingue par un luxe effréné, par sa mise, par son
langage, et des manières qui ne sont qu'à lui. C'est un fantaisiste de
haute volée, qui se met au-dessus de toutes les convenances sociales.

Bien que l'aristocratie anglaise ait été féconde en tigres, le roi
Georges IV et Brumell, surnommé le roi de Bath, sont encore cités comme
les spécimens les plus remarquables de l'espèce. Ils luttaient entre eux
d'excentricités les plus extravagantes.

Le roi s'avisait-il de porter un pantalon de daim tellement collant,
qu'il fallait deux domestiques pour le précipiter dans ce double
entonnoir, où il ne pénétrait que par la force d'impulsion: Brumell se
faisait coudre le sien (son pantalon) sur place. Si le tigre royal
ornait son parc de temples et de mosquées, le tigre domestique mettait
le feu à son château pour en chasser les rats. L'un dépensait des
milliers de livres sterling pour entretenir des poissons dans un
ruisseau bourbeux; l'autre, pour pêcher plus commodément les siens,
lâchait les écluses de ses étangs et inondait dix lieues de pays.

Le roi d'Angleterre attachait des fausses queues à ses chevaux; le roi
de Bath coupait les oreilles aux siens. Georges IV s'habillait en chef
écossais; le beau Brumell arriva à ne pas s'habiller du tout, et se
promena un jour dans ce costume adamique à Saint-James-Park.

Cette excentricité fut la dernière.

A quelques jours de là, dans une orgie, le tigre domestique osa dire au
tigre royal: «Georges, sonnez pour avoir ma voiture!»

Soit que le tigre royal eût pris, ce soir-là, plus que sa pâture
habituelle, soit par toute autre raison, il accueillit fort mal cette
innocente familiarité, lui qui en avait toléré d'autres que l'on
n'oserait raconter. Sa Majesté féline rompit avec son ami; et quand il
devint officiel que le brillant Brumell n'était plus l'heureux émule du
roi, la faveur publique l'abandonna.

A cette funeste nouvelle, ses créanciers le menacèrent de faire saisir
ses revenus. Devant un commencement d'exécution, il s'enfuit à
Boulogne-sur-mer, mettant ainsi la Manche entre lui et les poursuites de
cette sotte espèce d'individus, qui s'imaginent que les dettes sont
faites pour être payées! C'est là que s'est éteint le vieux beau, cet
astre de la fashion britannique, entouré encore à son coucher des
admirations de la foule:

Le tigre s'était fait lion.

       *       *       *       *       *

Après la mort de Brumell et celle de Georges IV, le trône de la mode
demeura vide. Ce fut lord Byron qui s'en empara. Le dandysme anglais
conserve encore ses belles traditions de luxe, et le cite comme l'un des
plus grands novateurs, l'un des puissants génies en matière de goût et
d'élégance.

De 1830 à 1845, trois ou quatre tigres se disputèrent le sceptre, parmi
lesquels M. Haine tint le premier rang. Jeunesse, beauté, fortune, il
avait tout pour lui. Les journaux n'étaient occupés que de son luxe et
de ses prodigalités; on parlait de sa toilette en palissandre qu'il paya
quarante mille francs. Il a longtemps brillé à Paris, où nous le vîmes
porter un habit vert-pomme, au printemps de 1825, et un habit
feuille-morte, pendant l'automne de la même année.

Il fut remplacé par M. Bayly, que la trop grande splendeur de son luxe
rejeta bientôt sur le continent. Quand vint le dernier jour de cette
magnifique excentricité, lorsque les membres du jury furent appelés à
prononcer sur les droits des parfumeurs, des tailleurs, etc., etc.,
dont il avait usé et abusé pendant son règne, des mystères incroyables
se révélèrent: un seul tailleur (et il en occupait six) produisit un
compte d'une année sur lequel figuraient quatre-vingt-quatre
habits,--cent vingt-six pantalons,--trois cent cinquante-deux gilets
blancs,--trois cent seize idem de fantaisie,--et deux mille trois cent
cinquante cravates.

Mais le tigre par excellence, celui auquel toutes les cours de l'Europe
ont accordé des lettres de naturalisation, fut assurément le comte
d'Orsay, notre compatriote. D'un consentement unanime, on l'a proclamé
le plus parfait modèle de l'espèce. Il n'appartenait à aucune école; ses
créations, ses inventions fantastiques, déroutaient ses émules aussi
bien que ses imitateurs; quoi qu'ils fissent, il était toujours en
avance sur eux.

Surpris un jour par un violent orage, il n'eut d'autre ressource pour
s'en préserver un peu, que d'emprunter une lourde capote à un invalide
de la marine. Il sut si bien assouplir à ses mouvements ce drap grossier
et rebelle, et lui imprimer le cachet de sa propre distinction, qu'il en
fit un vêtement à la mode.

Le véritable élégant procède de lui-même, il n'attend pas les
inspirations de son tailleur.

       *       *       *       *       *

La vie du tigre est impossible en France. Indépendamment de la fortune
fabuleuse qu'en fin de compte il faut se résoudre à y engloutir, elle a
des exigences de mouvement et de plaisir, des obligations forcées, qui
ne permettent pas de distraire la moindre parcelle de son temps pour se
livrer à d'autres occupations, à d'autres préoccupations que les
siennes; on lui appartient corps et âme, on s'absorbe, on s'identifie
complétement en elle.

Confessons donc en toute humilité que le tigre pur sang n'existe pas en
France. Contentons-nous des variétés ou sous-variétés de l'espèce, et
des lions que l'on y a vus fleurir, depuis les dernières années du
XVIIIe siècle.

En voici une esquisse assez complète:

Nous avons eu David en costume romain, Garat avec ses cravates monstres,
ses gilets microscopiques et ses bottes jaunes. Peut-être aurions-nous
eu _notre_ tigre royal, dans la personne de Murat, si Napoléon n'eût
réprimé ses goûts de parure somptueuse et théâtrale.

«Allez mettre votre habit de maréchal de France, lui dit-il, le jour de
l'entrevue des deux empereurs sur le Niémen; vous ressemblez à
Franconi.»

Murat s'était présenté, ruisselant d'or sur toutes les coutures, le chef
surmonté d'une toque, avec force plumes éclatantes et une grosse perle
par devant.

Chodruc-Duclos, dans sa jeunesse, fut un instant assez bon tigre; mais
son règne fut court. Il passa bientôt aux lions et conserva ce titre
jusqu'à sa mort.

Balzac essaya de se classer parmi les tigres, à l'aide de sa fameuse
canne et d'un habit bleu à boutons d'or. Il eut voiture et groom; il
donna des déjeuners fabuleux, endossa trente gilets différents en un
mois... Tout cela en pure perte!


LA LOGE DES LIONS

Cette loge, qui a fait tant de bruit, s'est d'abord appelée la _loge des
mauvais sujets_. Les dames en particulier ne la désignaient pas
autrement, ce qui ne les empêchait pas de lorgner avec beaucoup
d'attention tous ceux qui s'y montraient. Or ces jeunes gens, au nombre
de huit, ne méritaient pas cette qualification, bien qu'ils affectassent
des airs tout à fait _régence_.

Venus parfois au théâtre, après une orgie de limonade ou d'eau sucrée,
ils interrompaient la représentation par leurs rires ou leurs
conversations à haute voix; mais le public se montrait si mal disposé à
leur égard qu'ils durent changer de rôle. C'est alors qu'ils affichèrent
la prétention de remplacer le Coin du roi et le Coin de la reine; qu'ils
se posèrent en juges et arbitres du bon goût. C'est de ce moment là
aussi, que les figurantes du corps de ballet leur donnèrent ce nom de
_lions_ qui leur est resté.

Ils arrivaient pimpants et frais, tirés à quatre épingles, les cheveux
artistement bouclés, la fleur à la boutonnière, étalant avec affectation
leurs gants sur le devant de la loge, gants glacés, jaune serin, jaune
citron, jaune jonquille; jaune patte-de-canard pour les petits jours.

Parmi eux figurait un journaliste du petit format, Lautour-Mezeray. Nous
le signalons en toutes lettres, car ce fut un bien grand coupable. C'est
lui qui mit à la mode ces pantalons d'une longueur et d'une ampleur si
disgracieuses. Il est mort préfet d'Alger, sous l'Empire. Dieu veuille
avoir son âme... et ses pantalons!

Le comte Gilbert des Voisins était un des habitués les plus assidus de
la loge. Gentilhomme parfait et de haute élégance, don Juan aussi
heureux que prodigue, il savait répandre l'or avec une délicatesse
exquise.

Un jour, ou plutôt un soir, qu'il offrait un bal à ses amis et aux
premiers sujets du chant et de la danse, au foyer de l'Opéra, il fit
circuler sur des plateaux, en guise de glaces, de boissons chaudes ou
froides, de gâteaux et de bonbons, tout un assortiment de riches bijoux:
broches, boucles d'oreille, bagues, bracelets; il y en avait pour
quarante mille francs! Vous pensez quel bruit cela dut faire; le
lendemain, il n'était question que de cela dans Paris.

Une autre fois, il assistait à une soirée chez un honnête bourgeois du
Marais. Dans ce monde, les choses ne se pratiquent pas précisément comme
au faubourg Saint-Germain. Quand l'heure de se retirer est venue, on
n'entend pas crier:--Les gens de monsieur le comte!--les gens de madame
la duchesse! De grands valets de pied ne se présentent pas, tenant sur
leur bras la sortie de bal qu'on pose sur les épaules, en attendant que
la voiture soit avancée.

Non! tout se fait beaucoup plus simplement. La _bonne_ de la maison
apporte les chapeaux, les châles, les socques ou même les chaussons, que
l'on a déposés au vestiaire, et chacun reprend son bien, s'il le trouve;
on se couvre, on s'emmitouffle de son mieux, pendant que le maître ou la
maîtresse de la maison vous recommande,--suprême attention de son
hospitalité!--de prendre garde au _chaud et froid_. Les trois quarts des
invités s'en vont à pied, surtout si le temps est beau. Par les temps
douteux, il y a des files de parapluies en guise de files de voitures.
Les plus huppés s'en retournent en fiacre.

Cette simplicité n'empêche pas la grâce et la séduction de s'épanouir en
ces modestes logis, tout aussi bien que dans les salons les plus
distingués. La beauté a des duchesses dans tous les quartiers et à tous
les étages.

C'est sans doute en vertu de ce principe égalitaire que le comte Gilbert
des Voisins se trouvait dans l'antichambre de cette maison bourgeoise,
où il avait été prié à un concert d'amateurs. Il venait d'offrir son
bras à une jeune et jolie femme qui ne pouvait retrouver son châle.

Le mari s'impatientait et la tançait de belle sorte: «C'était toujours
la même chose!... Elle ne savait jamais où elle mettait ses affaires...
son étourderie serait cause qu'il faudrait payer une heure de fiacre,
quand une simple course aurait pu suffire... Et patati et patata...»

La pauvre dame au châle, ou plutôt sans châle, souffrait péniblement de
ces reproches de mauvaise humeur, faits en présence du cavalier
accompli qui l'honorait de ses soins, et le trouble où la jetait son
mari paralysait d'autant ses recherches. On y voyait d'ailleurs fort
mal. Dans ces réunions à la bonne franquette, le salon n'est pas éclairé
_a giorno_ et l'antichambre ne possède souvent qu'un quinquet fumeux.

«Madame n'y voit pas bien», dit le comte Gilbert, au moment où le mari
sans vergogne déplorait les quelques sous de dépense en plus que sa
femme allait lui occasionner. Là-dessus, sortant de son portefeuille un
billet de cinq cents francs, le gentilhomme le roula entre ses doigts;
puis, l'ayant allumé, il éclaira, de cette torche en miniature, la dame
qui retrouva son châle.

Cette allumette de vingt-cinq louis, brûlée à son intention, éblouit la
candide bourgeoise. Elle se sentit superbement vengée de l'humeur
parcimonieuse de son mari; aussi, en descendant l'escalier, la main qui
avait tenu l'allumette fut-elle récompensée par la pression
reconnaissante et émue d'une petite main qui tremblait.

       *       *       *       *       *

La loge des lions s'ouvrait rarement pour des dames. Or il advint qu'un
jour,--c'était un mardi gras,--elle se trouva exclusivement occupée par
des femmes. Qu'étaient devenus ses hôtes habituels? où diable
avaient-ils passé? Mystère et chuchotement général. Cependant la
représentation de _Gustave III_ n'en poursuivait pas moins son cours.

Tout à coup, au cinquième acte, voilà qu'apparaissent huit ours se
tenant gravement par la main, ou plutôt par la patte. Ils s'avancent
vers la rampe et saluent le public; puis, se mêlant au groupe des
danseurs, ils prennent part assez gauchement au galop général. De temps
à autre on voyait un d'eux lever brusquement la patte de derrière; cette
patte, qui n'était pas toujours lancée en mesure, avait subi le contact
un peu rude d'un pied de figurant.

La plaisanterie n'eût pas été complète si le public n'avait pas su à qui
il avait affaire. Voici donc que nos ours se réunissent en troupe,
prennent leur tête sous le bras, et, tirant de leur manche un énorme
éventail, se mettent à en jouer avec toute la désinvolture d'une
marquise de l'ancien régime:

Les lions s'étaient faits ours!

Jamais acteurs ne furent accueillis par de plus vifs applaudissements.

       *       *       *       *       *

Revenons aux tigres.

L'espèce la plus vivace dans le genre, c'est encore celle des auteurs et
des artistes; mais bien qu'elle réunisse les physionomies les plus
tranchées, les penchants les plus bizarres, les barbes les plus
splendides, elle n'offre aucun type complet. On peut citer feu Pradier,
le sculpteur, que tout Paris a pu voir en pantalon de tricot blanc, et
en habit de velours bleu de ciel, ou vert céladon, pêcher des goujons
sur les bateaux amarrés le long du quai Voltaire.

Eugène Sue ne soutint ses prétentions au titre de tigre qu'à l'aide de
nombreuses chaînes d'or et de boutons plus nombreux encore, égarés dans
les volutes d'une chemise fantastique. Il ressemblait à un Mondor de
l'ancien répertoire.

Parlerons-nous maintenant de ceux qui essayèrent de se singulariser par
un déguisement perpétuel? Horace Vernet, qui s'efforçait de ressembler à
un _vieux de la vieille_; Duret, à un Arabe, etc., etc. Ces nuances-là
échappent à la foule, qui a besoin d'être frappée profondément par une
façon d'être et d'agir tout à fait exceptionnelle, par des procédés qui
s'adressent à son imagination, la soulèvent d'étonnement, la séduisent
et l'entraînent d'admiration.

Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut se hisser à la hauteur du tigre
britannique.



DU SALUT ET DE SON IMPORTANCE


Le salut a une haute importance dans les relations sociales; c'est la
pierre de touche qui sert à reconnaître l'homme de bon ton, de l'homme
sans éducation.

Le salut se règle d'après l'âge, la condition et le sexe des personnes
auxquelles il s'adresse.

Dans la rue, sur les boulevards ou toute autre promenade, saluez le
premier les gens de votre connaissance, et n'allez pas calculer la
valeur de votre salut. Laissez au faquin, à l'enrichi, au nouveau venu,
toutes ces distinctions, ces façons de s'y prendre, qui sont d'un homme
mal élevé.

Avez-vous été prévenu dans cet acte de politesse? répondez-y avec
empressement, quand bien même il émanerait d'une personne inconnue, que
vous ne vous rappelez pas avoir rencontrée dans le monde. Le prince de
Condé avait pour principe que l'on doit toujours rendre politesse pour
politesse.

Comme il entrait dans Avignon et qu'il traversait ce beau pont dont la
ville est si fière qu'elle en a fait une chanson:

    Sur le pont d'Avignon
    L'on y danse tout en rond...

le prince reçut de belles révérences de quelques demoiselles qui le
regardaient passer, et y répondit par un salut plein de courtoisie. Un
de ses compagnons lui ayant dit:

--Il me semble, Monseigneur, que vous saluez là des femmes bien
légères!...

--Monsieur, répondit le prince, un salut en vaut un autre, et de la
sorte je ne suis pas exposé à ne pas saluer les honnêtes femmes.

C'était bien dire. Et en ceci il suivait l'exemple du roi Louis XIV qui
ne passa jamais devant une femme,--fût-elle de la domesticité du
château, sans se découvrir. «Voilà ce qui s'appelle un grand roi!»
s'écriait Mme de Sévigné, voulant dire par là un roi bien élevé. En fait
de royauté, c'est même chose.

       *       *       *       *       *

La question du salut a donné lieu à de nombreuses controverses. On s'en
est occupé au Jockey-Club, et voici comment elle fut résolue d'un commun
accord:

«A qui incombe, disait-on, l'initiative du salut lorsque deux hommes,
accompagnés chacun d'une dame, se rencontrent sur les degrés d'un
escalier?»

C'est évidemment à celui des deux qui tient à passer pour le mieux
élevé. C'est de ce principe, à l'époque où nous sommes, qu'il faut
nécessairement s'inspirer dans les relations du monde.

Il n'existe plus de hiérarchie sociale que dans les corps constitués; il
ne peut donc résulter pour personne, en dehors des fonctions
officielles, l'obligation de saluer le premier. L'initiative du salut
résulte du désir de manifester tout à la fois le respect d'autrui et
l'oubli de soi.

Autrefois il était de règle que l'homme d'un rang modeste saluât le
premier celui qui appartenait à une classe supérieure; aujourd'hui
aucune prééminence n'est imposée par l'organisation sociale. Il n'y a
plus que la supériorité individuelle qui établisse une différence. Mais
comment la déterminer, par exemple, entre un avocat, un médecin, un
professeur, un millionnaire honnête, un manufacturier, un armateur, un
grand artiste, un écrivain de renom ou un homme de naissance indépendant
par caractère et par position? Nul n'oserait prononcer, tous sont
également honorables.

Le manant d'autrefois était tenu de se découvrir devant son seigneur;
aujourd'hui il n'y a plus de seigneur; plus on a de valeur, moins on
doit paraître le savoir. Saluer le premier, c'est faire acte de dignité
et de modestie; c'est faire preuve d'une certaine abnégation de fierté,
et même souvent d'orgueil, ce qui est de bon goût.

Remarquez bien que sur dix personnes qui se posent et attendent qu'on
prenne à leur égard l'initiative du salut, neuf cèdent à des prétentions
non justifiées, ou bien ce sont des parvenus, des enrichis d'hier, des
gens de condition douteuse et qui veulent se donner un air de rang, une
importance qu'ils n'ont pas. Jamais cette restriction ne se rencontre
chez un homme de race et de grande éducation.

Il existe des procédés de convenance entre gens comme il faut, que le
simple bon sens indique et explique sans avoir besoin d'étudier le
cérémonial. Ainsi, lorsque deux personnes se croisent dans un escalier,
l'une montant, l'autre descendant, celle qui, après avoir pris sa
droite, se trouve du côté de la muraille, devra se ranger pour laisser
passer l'autre, plus empêchée, qui est du côté de la rampe.

Pour nous résumer, disons que, si deux hommes qui se connaissent et se
rencontrent, le mieux élevé sera toujours le plus empressé à saluer le
premier.

Si un homme rencontre une femme qui est de sa société habituelle, il
saluera le premier; s'il n'est pour elle qu'une simple connaissance, il
attendra au contraire, qu'elle le salue.

Et maintenant que cette question du salut est vidée, rappelons quelques
faits historiques où il a joué un rôle considérable.

En Suisse, le tyran _Gessler_ fait placer son chapeau sur un poteau
portant une inscription qu'ordonne, sous peine de mort, à tout passant
de s'incliner et de se découvrir devant cet emblème du pouvoir.
_Guillaume Tell_, indigné, se révolte et refuse le salut; il en appelle
aux armes, renverse le tyran, et assure ainsi par son courageux refus la
liberté de l'Helvétie.

Cinq cents ans après, Rossini, qui s'est emparé du sujet, lui a dû son
plus beau chef-d'œuvre.

Il est telle famille, riche et puissante aujourd'hui dont la fortune a
pour origine un coup de chapeau donné par un de ses aïeux. Un roi
d'Espagne--son nom nous échappe--étant un jour à la chasse avec un de
ses courtisans, fut contraint de se retirer dans une chaumière pour
éviter la pluie qui tombait à torrents. Le toit de la chaumière était en
si mauvais état que l'eau passait à travers.

Touché de la situation désagréable de son compagnon, situation à
laquelle s'ajoutait encore un rhume très violent, le roi lui dit:
_Couvrez-vous!_ Le courtisan se couvrit; et, au retour de la chasse un
décret royal lui conféra le titre de Grand d'Espagne, afin qu'il ne fût
pas dit qu'un sujet de _Sa Majesté_ catholique eût manqué à la _majesté_
du trône, avec l'assentiment du roi.

L'on sait jusqu'à quel point Louis XIV poussait la politesse du salut.
Le sort lui devait bien de l'en récompenser dignement un jour; c'est ce
qui arriva dans les dernières années de son règne.

Les finances étaient alors complètement épuisées, la France ruinée et
aux abois. Déjà la noblesse avait dû vendre son argenterie, et le Roi,
le Grand Roi lui-même, était sur le point d'envoyer la sienne à la
Monnaie pour subvenir aux frais de sa Maison.

Le contrôleur-général n'ignorait pas la présence à Paris d'un fameux
banquier, nommé _Samuel Bernard_, le Rothschild de ce temps-là, et qui
jouissait d'un crédit illimité en Europe. Lui seul pouvait sauver le Roi
et le royaume; mais on lui avait si souvent manqué de parole, qu'il ne
voulait plus donner ni fonds, ni papier.

En vain Desmarets lui représentait l'urgence, l'excès des besoins de
l'État; en vain essaya-t-il de le toucher au cœur avec les grands mots
de patrie, du salut du royaume, etc. Un financier ne connaît que les
chiffres, il n'est sensible qu'aux signatures et aux endos de bon
aloi:--Samuel demeurait inébranlable.

--Cependant, disait Desmarets au roi, il n'y a que lui, que lui seul,
qui puisse nous tirer de là; mais il faudrait peut-être que Votre
Majesté lui parlât elle-même.

--Eh bien! finit par répondre le Roi, invitez-le de ma part à venir me
trouver à Marly, je lui parlerai.

Le lendemain Samuel était présenté au Roi, à la promenade. Louis XIV, du
plus loin qu'il le vit, lui _ôta son chapeau_ et lui dit:

--Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu Marly... Venez, nous allons
le visiter ensemble.

Le banquier rentré chez lui, ne pouvait trouver d'expressions capables
d'exalter un prince si bon, si grand, si affable, si généreux, etc. Il
courut offrir au contrôleur-général ses caisses, ses billets, son crédit
et sa signature sur toutes les banques de l'Europe, ne cessant de
répéter à tout venant: «Le grand Roi! il m'a ôté son chapeau!! Ma vie,
mes trésors, tous mes biens, sont à lui... Il m'a ôté son chapeau!!!»

Et la France fut sauvée par un coup de chapeau.


LA POIGNÉE DE MAIN

Tandis que le salut s'envoie respectueusement à distance, la poignée de
main, familière de sa nature, se distribue à bout portant--et à bout de
champ.

Elle a cela de commun avec le tutoiement, qu'elle est comme lui un vrai
trompe-l'œil. Elle semble dire: «Je suis votre ami, votre ami tout
dévoué».--Eh bien! ne vous fiez pas trop à cette affirmation; vous
pourriez avoir à vous en repentir.

Autrefois, dans les relations de la vie, la poignée de main jouissait
d'une juste considération. Elle avait la force d'un contrat réputé
inviolable. L'on se montrait plus fidèle à un engagement pris de la
sorte, qu'à un engagement par écrit.

Molière lui reconnaissait ce pouvoir, lorsqu'il fait dire à Gros-René,
dans _le Dépit amoureux_:

«Un hymen qu'on souhaite, entre gens comme nous, est chose bientôt
faite. Je te veux, me veux-tu?»

MARINETTE

Avec plaisir!

GROS RENÉ, _tendant la main_:

Touche, il suffit.

Marinette touche et le mariage est conclu; et cette étreinte l'emportera
sur la paille qu'ils veulent rompre et qu'ils ne rompront pas.

Mais alors la poignée de main n'avait rien de commun avec cette chose
banale, importée en France par les Anglais, et qui, par sa prodigalité
même, a perdu toute valeur.

Dans un certain monde, cet usage a envahi jusqu'au beau sexe; et c'est
d'autant plus à regretter, qu'en dehors de sa familiarité de mauvais
goût, il se traduit par un geste très disgracieux. Il est tout au plus
tolérable chez une femme d'un certain âge. Au moins peut-il avoir l'air,
en pareille circonstance, d'être une preuve de bienveillance et
d'affection véritable.

       *       *       *       *       *

Bonnes et vigilantes mères qui, dans un bal, couvrez votre fille
bien-aimée de votre sauvegarde, qui suivez avec une attentive
sollicitude tous ses mouvements, veillez bien au contact magnétique, à
cette étreinte de deux mains qui se parlent et se répondent à la muette,
qui, grâce à l'agitation de la contredanse, et surtout à l'emportement
du _galop_, peuvent se dire sans que personne l'entende: «Je vous
aime!--M'aimez-vous?»

Mères prudentes, surveillez le langage des mains!



LES VISITES


Les visites sont un des devoirs les plus importants de la société.

Il y a deux sortes de visites: les unes obligatoires, les autres que
l'on rend de son plein gré et à ses heures.

Au nombre des premières il faut ranger:

1º Les visites de digestion qui ont lieu dans la huitaine, à la suite
d'un déjeuner ou d'un dîner prié. Si un motif quelconque vous empêchait
de remplir ce devoir, excusez-vous par lettre.

2º Avez-vous accepté une invitation à un grand bal ou à une grande
soirée? vous êtes tenu à rendre visite, dans les huit jours, à la
personne qui vous a fait cette politesse.

3º Apprenez-vous qu'un événement heureux est arrivé à un de vos amis ou
une personne de votre connaissance? Visite de félicitation. Le plus tôt
est le mieux.

4º Les visites de condoléance pour témoigner de la part qu'on prend à la
mort de quelqu'un, se font aux amis intimes, le jour même de
l'enterrement; pour toute autre personne, quinze jours au plus.

5º Les visites de noces doivent être rendues dans la quinzaine au père
et à la mère qui vous ont invité à la bénédiction nuptiale de leur
enfant. Vous attendrez la visite des nouveaux mariés pour la leur
rendre.

6º Les visites du jour de l'an ont lieu le jour même, pour les père et
mère, oncle et tante, frère et sœur aînés; c'est la veille que l'on va
voir les grands parents.

Inscrivez votre nom chez vos supérieurs, ou déposez votre carte.

On a les huit premiers jours de janvier pour faire sa visite à ses amis,
et la quinzaine pour les personnes moins intimes.

Telles sont les règles à suivre, si l'on veut conserver de bonnes
relations.

Maintenant est-il nécessaire de dire qu'une toilette soignée, pour les
hommes comme pour les femmes, est de rigueur? Assurez-vous donc bien de
celle qui est adoptée pour le quart d'heure, sans quoi vous vous
exposeriez à vous trouver en faute. L'on est si friand d'innovations en
France, que tout y change souvent, du soir au matin:--Modes et
gouvernement.

       *       *       *       *       *

Il est généralement reçu dans la Société de ne pas faire de visites
avant trois heures, et après six heures.

Arriver trop tôt, ce serait courir le risque de gêner la maîtresse de la
maison dans les apprêts de sa toilette; et trop tard, de la déranger
également. Un peu de répit est toujours nécessaire avant le dîner. En
outre, il est bon de ne pas se donner l'air d'un parasite en quête.

_Règle générale_: Ne dérangeons jamais personne à l'heure de son dîner,
et encore moins pendant son dîner.

Le maréchal de Thémines en fit l'épreuve un jour qu'il était allé rendre
visite à un surintendant des finances. Il fut reçu de fort mauvaise
grâce et à peine reconduit.

--Vous m'excuserez, Monsieur le maréchal, lui dit le financier, si je ne
vous accompagne pas jusqu'à votre carrosse, mais vous savez, il est
l'heure _dînatoire_.

--Il est vrai, Monsieur, répliqua le maréchal; et de plus, la rue est
fort _crotatoire_.

Autre preuve:

Henri II, prince de Condé et père du grand Condé, s'était rendu à la
Ferté-Milon pour y affermer une de ses terres, la terre de Muret. Il
était midi, quand le prince se présenta en habit de voyage chez le
tabellion de l'endroit, Me Arnould Cocault. Arnould dînait, et sa femme,
qui était sortie de table, se trouvait sur le pas de la porte, attendant
que le garde-notes eût fini son repas.

Le prince demanda maître Arnould.

--Y _daine_, répondit la chère femme.

--Mais ne pourrait-on pas lui parler?

--Y daine; et quand Arnould daine, on ne l'y parle pas.

Le prince insiste:

--Je vous dis que non, encore une fois; il faut qu'Arnould daine;
assisez-vous sur c'banc, en attendant.

Le dîner terminé, le prince est enfin introduit et dit au tabellion de
dresser un bail pour la terre de Muret.

--Vous êtes le fondé de pouvoirs?

--Oui.

--Vos nom et prénoms?

--Henri de Bourbon.

--Henri de Bourbon!--Vos qualités?

--Prince de Condé, premier prince du sang, seigneur de Muret.

Le tabellion, tout abasourdi, se jeta aux pieds de Son Altesse, excusant
de son mieux sa femme et lui, de leur ignorance et de leur erreur.

--Il n'y a pas de mal, s'écria le prince en riant: «Il faut qu'Arnould
daine!»

L'aventure passa de bouche en bouche, et donna lieu au proverbe qui est
encore resté dans le pays. Quand on est forcé d'attendre, on se dit en
manière de consolation:

«_Il faut qu'Arnould daine!_»

       *       *       *       *       *

Revenons à notre sujet:

Vous vous présentez dans un salon. Le maître et la maîtresse, ou
seulement l'un des deux, vous reçoivent. Après les salutations d'usage,
vous vous informez de leur santé et de celle de la famille. C'est le
préliminaire obligé de toute visite comme de toute rencontre à la
ville;--formule banale, si l'on veut, mais très commode évidemment pour
entrer en conversation.

Si, au contraire, lorsque vous arrivez, plusieurs personnes sont déjà
réunies au salon, faites une très légère inclination de tête, et allez
droit au maître ou à la maîtresse du logis. Vous leur adressez un salut
particulier, et vous tournant aussitôt vers le demi-cercle formé par la
compagnie, vous vous inclinez de nouveau, mais silencieusement.

Ne quittez pas votre chapeau à moins d'une nécessité absolue, auquel cas
vous le poserez à terre ou sur une chaise,--jamais sur un meuble.

Vous pouvez être déganté d'une main; mais ne partez pas sans avoir remis
votre gant.

Lorsqu'après un laps de temps convenable, vous jugez à propos de prendre
congé, retirez-vous discrètement et sans attirer l'attention.

Dans une réunion quelconque où la foule est nombreuse, on peut à la
rigueur s'éclipser. Le procédé est un peu leste; mais il est toléré,
grâce à son estampille britannique. Cela s'appelle le _Départ à
l'Anglaise_.

_A l'Anglaise!_ mot véritablement magique, qui comprend tout, qui
explique tout, qui dispense de tout aujourd'hui. Déjà, sous Louis XV, le
prononçait-on.

Un jour que le Roi se rendait à Marly, un jeune seigneur de sa suite
trottait à la portière, sur un cheval très fringant. La bête, avec ses
soubresauts, lançait de la boue jusque dans l'intérieur de la voiture.
Alors Sa Majesté se penchant quelque peu en dehors, cria à l'écuyer.

--Vous me crottez, Monsieur!

Mais notre anglomane, tout entier à sa nouvelle manière de monter à
cheval, crut que le roi l'en félicitait et répondit aussitôt:

--Oui, sire! _A l'Anglaise!_

       *       *       *       *       *

Quand vous vous levez pour prendre congé, si vous êtes seul,
laissez-vous reconduire jusqu'à la porte du salon, mais pas au delà.
Dans le cas où votre hôte insisterait, cédez de bonne grâce, afin de
couper court à ses façons cérémonieuses; ne vous exposez pas à
renouveler,--quoique dans des proportions minuscules,--la lutte que
soutint le duc de Coislin.

Le duc passait à juste titre pour le modèle le plus complet de l'homme
de cour, sous Louis XIV. C'est à ce point que sa politesse était devenue
proverbiale. Il arriva cependant qu'il eut affaire un jour à quelqu'un
de même force que lui.

Un ambassadeur étant venu lui rendre visite, le duc le voulut reconduire
jusqu'à la rue. Refus et prière de l'ambassadeur. Insistance acharnée du
duc. Si bien que l'ambassadeur, voyant qu'il n'aurait pas le dernier
mot, prit le parti de fermer à double tour la porte du vestibule, et
d'empêcher ainsi M. de Coislin d'aller plus loin.

Jamais renard pris au piège ne fut plus stupéfait. Comment se sortir de
là? Le duc s'y perdait, lorsqu'une idée lui traversa le cerveau. Il
ouvre la fenêtre de l'antichambre, et ne trouvant pas l'espace à
franchir trop considérable, il saute dans la rue, court au carrosse de
l'étranger, et s'y présente encore assez à temps pour le saluer une
dernière fois avant qu'il ne soit monté sur le marchepied.

--Eh! Monsieur le duc, c'est donc le diable qui vous a porté ici?

--C'est le respect que je vous dois, Monsieur l'ambassadeur, répondit M.
de Coislin, et pas autre chose.

--Mais vous avez déchiré vos chausses; hélas! vous seriez-vous blessé?

--N'y prenez pas garde, je vous prie; il suffit que je vous aie rendu
mes devoirs. Mais souvenez-vous une autre fois de ne plus vous opposer à
mes désirs.

M. de Coislin s'était démis le pouce de la main droite en sautant par la
fenêtre. Louis XIV ayant appris la chose, envoya son chirurgien Félix.

Après un pansement assez douloureux, le duc voulut faire honneur au
praticien et le reconduire jusqu'aux escaliers. Celui-ci s'y refusa
naturellement, et les voilà aux prises, tirant la porte, l'un par la
clef, l'autre par la serrure. M. de Coislin se démit de nouveau le
pouce, et il fallut procéder immédiatement à une seconde opération, plus
douloureuse que la première.

L'excès en tout est un défaut, comme le dit un vieil adage.


LA CARTE DE VISITE

Cette petite monnaie de convention, qui sert à nous alléger dans nos
obligations si nombreuses, ne laisse pas que d'avoir une importance
relative très réelle. Il faut donc savoir la placer à propos.

Dans les occasions où la carte peut tenir lieu d'une visite personnelle,
on devra la remettre soi-même, en la marquant d'une petite corne au
coin.

Immédiatement après avoir reçu une invitation pour un bal ou une grande
soirée, on portera sa carte, ou on l'enverra par un domestique, chez la
personne qui nous a fait cette gracieuseté.

Ce n'est qu'au nouvel an qu'il est permis d'adresser sa carte par la
poste, sous enveloppe. Les uns en mettent autant qu'il y a de personnes
dans la famille; d'autres se contentent d'une seule: d'autres enfin
plient la carte par le milieu, ce qui veut dire qu'elle est pour toute
la famille.

A cette époque du renouvellement de l'année, il faut envoyer sa carte
non seulement à ses amis, mais à tous ceux avec qui l'on a entretenu des
rapports dont on n'a eu qu'à se louer. Cela ne vous dispensera pas, pour
la plupart d'entre eux, de la visite de rigueur; mais on vous en saura
très bon gré.

Rappelons-nous toujours que si l'on fait attention aux cartes qu'on
reçoit, on fait beaucoup plus encore attention à celles qu'on ne reçoit
pas. Bien des gens ont eu à se repentir de l'avoir oublié, et il est de
bonne pratique, en toute circonstance, d'observer les obligations
consacrées par l'usage.



LA PRESENTATION


Encore un usage qui nous vient de l'Angleterre, _Quousque tandem_, etc.?

On sait que nos aimables voisins ne se parleraient pas de toute une
soirée, avant d'avoir été l'un à l'autre présentés. Plutôt mourir,
plutôt sécher d'ennui sur place, que de manquer à cette cérémonie.
Etonnez-vous après cela des ravages du spleen, du nombre des victimes
qu'il fait chaque année à Londres. Ce sont autant de présentations
manquées, autant de présentations rentrées.

Voici le rite suivi en pareille circonstance:

Un élégant, un gommeux--appelez-le comme vous voudrez--arrive, flanqué
d'un sien ami. Après les salutations d'usage, il le présente à la
maîtresse de la maison.

--Madame la baronne, mon ami intime, monsieur de ***.

La baronne s'incline gracieusement et avec un sourire aimable:

--Monsieur!...

Nouvelle révérence respectueuse du récipiendaire, qui répond:

--Madame!...

Quelquefois, on allonge ce _discours_; on l'agrémente d'une formule
banale empruntée à la civilité puérile et honnête:

--Je suis enchanté, ou je suis très reconnaissant Madame, de l'honneur
que vous voulez bien me faire, etc.

Elle répondra:

--Votre nom, Monsieur, ne m'est pas inconnu; je l'ai souvent entendu
prononcer chez madame de ***, etc.

Et tout est dit: voilà qui est fait.

Il n'en allait pas ainsi autrefois.

Un gentilhomme se présentait bien différemment. Tout d'abord il avait
envoyé un message pour solliciter la faveur d'être reçu. Puis, au jour
fixé, il arrivait en habit de gala. Après une révérence des plus
décentes et des plus gracieuses,--car l'on apprenait alors la politesse
du corps, des bras et des jambes, de la tête et des yeux,--il
s'approchait de la dame, lui prenait la main, qu'il portait
respectueusement à ses lèvres, puis il lui adressait un compliment des
mieux tournés. Alors, c'était une affaire d'État que le compliment!
Chacun s'y escrimait de son mieux, chacun y voulait raffiner.

Convenons que les _monsieur_ et _madame_ d'aujourd'hui sont bien plus
expéditifs et surtout plus faciles à débiter. Cela met la présentation à
la portée de tout le monde. Et, par ce temps de démocratie qui déborde,
de très prochain avénement des nouvelles couches, la précaution n'est
pas inutile.

En attendant, il faut se conformer aux règles établies. Si donc, après
votre réception, on vous a invité à revenir, remettez ou faites remettre
votre carte, le lendemain même, en ayant soin de la marquer d'une
petite corne, ou de la plier par le milieu.

Une présentation qui eut dans le monde un grand succès d'esprit, est
celle du marquis de Jaucourt à Louis XVIII. Elle se rattache à une
aventure tragi-comique, arrivée quelque temps avant la première
révolution, et qui caractérise bien la différence des mœurs galantes de
l'ancien régime avec celles de nos jours.

Le marquis de Jaucourt était beau et très aimable de sa personne, mais
de cette beauté mélancolique et douce qui l'avait fait surnommer à la
cour _Clair de Lune_. Bien venu de la duchesse de La Châtre, dont il
était le chevalier assidu, un soir, à une heure assez avancée de la
nuit, il dut la quitter par suite du retour inopiné du duc.

Pour ne pas déranger les gens de la duchesse, le marquis avait appris à
manœuvrer le ressort d'une petite porte située au bout du parc. Mais,
pressé comme il l'était de disparaître au plus vite, il négligea la
précaution indispensable, et la porte en se refermant, saisit et arrêta
net au passage un de ses doigts.

Quelque vive que fût la douleur, elle n'était rien comparativement au
cruel embarras où se trouvait placé le marquis. Impossible d'appeler à
son aide..., c'eût été compromettre la duchesse. Que faire alors? M. de
Jaucourt se posa la question et l'eut bientôt résolue. «Quand on ne peut
pas dénouer le nœud, se dit-il, il ne reste qu'à le trancher.» Et
tirant aussitôt son épée, il se coupa le doigt à la jointure demeurée
prisonnière.

Grâce à ce sacrifice, le marquis croyait bien avoir sauvé la situation
moralement. Mais il avait compté sans le jardinier, qui, en faisant sa
tournée du matin, aperçut et ramassa ce débris sanguinolent.

--Mon Dieu! s'écria notre homme tout effaré, Qu'est-ceci? Qu'a-t-il bien
pu se passer céans? Quelque lutte assurément, entre voleurs et assassins
qui n'auront pas pu s'entendre.

Et tout aussitôt il courut, la pièce de conviction en main, conter la
chose au duc de La Châtre.

A la vue de ce doigt bien blanc, à ongle rosé, le duc comprit tout de
suite que ce n'était ni à sa bourse, ni à sa vie, qu'on en voulait. Mais
pour ne point se trahir aux yeux du jardinier, il abonda dans son sens,
exagéra même sa frayeur, et, après l'avoir généreusement récompensé, il
le congédia en lui recommandant le secret le plus absolu.

Le duc tenait à garder pour lui le mot de l'énigme qu'il avait
parfaitement devinée.

La révolution éclata. Le duc et la duchesse émigrèrent, et convinrent
entre eux de divorcer. M. de Jaucourt, qui était resté leur ami, épousa
la duchesse.

Puis vint la Restauration. Le marquis ayant sollicité d'être présenté à
Louis XVIII, le hasard voulut que, le jour même de la présentation, le
duc de La Châtre fût de service auprès de Sa Majesté. C'était donc à lui
qu'incombaient les fonctions d'introducteur; et voici la façon
spirituelle dont il s'y prit:

--Sire, dit-il, je présente au roi le mari de ma femme.

Louis XVIII, malgré son humeur peu joviale, ne put s'empêcher de rire,
et les assistants firent de même. Le mot eut un grand succès et fut
répété le soir, de bouche en bouche, au cercle du roi et des princes.

C'est que l'esprit était tenu alors en grande estime, à la cour aussi
bien que dans la haute société.



LES SALONS

JADIS ET AUJOURD'HUI


De l'esprit, il y en a toujours beaucoup en France; mais il est
dispersé, abandonné à lui-même; il se dépense en petite monnaie. Ce qui
lui manque, ce sont ces centres de réunion, ces foyers d'autrefois, où
il venait se former, se polir au contact de l'intelligence, du génie et
de la beauté, et où il rencontrait des modèles de perfection en tout
genre.

Depuis bientôt un siècle, nous assistons à la ruine continue de toutes
les distinctions sociales; et les femmes, malheureusement, n'ont pas été
épargnées dans le naufrage.

«Le glas de la haute société a sonné, disait un jour le prince de
Talleyrand à un personnage de l'Empire, et le premier coup qui a tinté
est votre mot moderne de _femme comme il faut_!...»

Le prince avait raison. En effet, cette femme, venue de la noblesse ou
de la bourgeoisie, pourra bien réunir le bon goût, la grâce et la
distinction, en être proclamée l'oracle, et donner ce que l'on appelle
le ton; mais il lui manquera toujours ce cachet particulier, ce parfum
de délicatesse, qui ne se rencontraient que dans le monde de la cour.
Il en est de même pour les hommes. Demandez aux vieillards à qui il a
été donné de voir les derniers types du grand seigneur et de la grande
dame de Versailles, et dites-vous bien que leur admiration n'est pas
exagérée.

       *       *       *       *       *

Un des salons où se réunissaient de préférence ces débris de l'ancienne
cour, était celui de la princesse de Vaudemont, si spirituelle, si
bonne, si parfaitement distinguée, que ces qualités morales faisaient
oublier en elle les disgrâces physiques. Elle portait, en Montmorency,
dans sa personne aussi bien que dans ses armes. Là venaient les
Montmorency, les Noailles, les Grammont, les Vaudreuil, les Mouchy, les
Polignac, les Louvois, les Maillé, les La Châtre, les Jaucourt, etc.,
tous les grands noms de la monarchie.

Il y avait le salon de madame la comtesse de Vaudreuil, où se trouvaient
la plupart de ces personnages. Le comte de Vaudreuil, malgré son âge,
rappelait on ne peut mieux le type de l'homme de l'ancienne cour. D'un
dévouement à toute épreuve, il eut un jour une discussion assez vive
avec le comte d'Artois. Il lui écrivit presque aussitôt pour lui
exprimer la peine qu'il ressentait d'être ainsi brouillés après trente
ans d'amitié.

--Tais-toi, vieux fou, lui répondit le prince; tu as perdu la mémoire,
car il y a quarante ans que je suis ton meilleur ami.

Il y avait aussi le salon de madame de Montcalm, sœur du duc de
Richelieu. C'était le rendez-vous de l'aristocratie intelligente, ce
groupe modéré et pratique de l'aristocratie, qui acceptait les
conquêtes de la Révolution dans ce qu'elles avaient de bon et de
raisonnable, qui prenait l'honneur national pour drapeau, et pour
devise--l'égalité par le talent. Là, se rencontraient presque tous les
jours MM. Lainé, Molé, Pasquier, Pozzo-di-Borgo, l'ambassadeur de
Russie, l'abbé de Féletz, Villemain, etc., etc.

Chez madame la duchesse de Duras, l'élément aristocratique dominait,
mais toutes les sommités de l'intelligence y étaient parfaitement
accueillies. C'était un temple où brûlait sans cesse une cassolette en
l'honneur de Chateaubriand. Madame de Duras s'était fait en quelque
sorte le machiniste passionné de la politique et de la gloire de son
ami.

Dans le salon de madame de Saint-Aulaire, la littérature tenait plus de
place que la politique. Toutes les intelligences, toutes les célébrités
y avaient accès, sans acception de partis. Le duc Decazes, le comte
Beugnot; MM. Villemain, Cousin, de Barante; les amis du prince de
Talleyrand et la belle duchesse de Dino. Des libéraux, des doctrinaires,
étaient les hôtes habituels de ce salon, où affluaient aussi un grand
nombre de jeunes et jolies femmes, élégantes et lettrées.

Citons également le salon de la duchesse de Broglie, fille de madame de
Staël. C'était le foyer de l'opposition parlementaire et des sympathies
orléanistes. L'on y coudoyait Lafayette, Benjamin Constant, des tribuns,
des publicistes, des pamphlétaires; on eût dit d'un salon de la Ligue,
où l'on jouait à la popularité, comme les enfants jouent avec le feu.

On recevait chez madame Gay, où trônait déjà sa fille, la belle
Delphine, qui fut plus tard madame Emile de Girardin, et dont vers ce
temps et à son insu, quelques personnages de la cour voulaient unir, par
un mariage secret, l'éblouissante jeunesse à la vieillesse mélancolique
du comte d'Artois, resté fidèle à la mémoire de la marquise de
Polastron.

MM. de Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Nodier, Alfred de Vigny, Mérimée,
Sainte-Beuve, de Girardin,--nous en passons--s'y rencontraient côte à
côte avec les débris du Directoire, dont les entretiens n'étaient pas
moins curieux qu'instructifs.

Le salon de madame Récamier mérite une place à part, en raison de sa
célébrité et du rôle considérable qu'il a tenu pendant près de quarante
ans. Pour s'en rendre compte, il faut lire dans Lamartine le récit des
_Soirées de l'Abbaye-au-Bois_. En voici un fragment qui, certes, est un
des beaux morceaux de la langue française.

Après avoir passé en revue la vie de son héroïne, l'auteur conclut par
les réflexions suivantes:

«Ainsi tout finit, et les toiles d'araignées tapissent maintenant les
salons vides où brillèrent naguère toute la grâce, toute la passion,
tout le génie de la moitié d'un siècle.

«Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et
tumultuaire de Sèvres, devant la petite porte de la maison où vécut et
mourut Ballanche, je m'arrête machinalement devant la grille de fer de
la cour silencieuse de l'abbaye, sur laquelle ouvrait l'escalier de
Julienne. Je regarde et j'écoute si personne ne monte ou ne descend
encore les marches de cet escalier.

«Voilà pourtant, me dis-je à moi-même, ce seuil qu'ont foulé tous les
jours, pendant tant d'années, les pas de tant de femmes charmantes, de
tant d'hommes illustres, aimables ou lettrés, dont les noms, groupés par
l'histoire, formeront bientôt la gloire intellectuelle des cinq règnes
sous lesquels la France a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit;
tantôt libre, tantôt esclave, mais toujours la France, l'écho précurseur
de l'Europe, le réveille-matin du monde.

«Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et infirme de corps, mais
valide d'esprit et devenu tendre de cœur, foula deux fois par jour
pendant trente années de sa vie; ce seuil qu'abordèrent tour à tour
Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour les gloires éteintes qu'il
se sentait plus confiant dans sa renommée future; Béranger qui souriait
trop malignement des aristocraties sociales, mais qui s'inclinait plus
bas qu'aucun autre devant les aristocraties de Dieu: la vertu, les
talents, la beauté;

«Mathieu de Montmorency, le prince de Léon, le duc de Doudeauville,
Sosthène de Larochefoucauld, son fils, Camille Jordan, leur ami; M. de
Genoude, une de leurs plumes apportant dans ces salons les piétés
actives de leur foi; Lamennais, dévoré de la fièvre intermittente des
idées contradictoires, mais sincères, dans lesquelles il vécut et
mourut, du oui et du non, sans cesse en lutte sur ses lèvres; M. de
Frayssinous, prêtre politique, ennemi de tous les excès et prêchant la
modération dans ses vérités, pour que la foi ne scandalisât jamais sa
raison;

«Madame Swetchine, maîtresse d'un salon religieux tout voisin de ce
salon profane, élève du comte de Maistre, femme virile, mais douce, dont
la bonté tempérait l'orthodoxie, dont l'agrément attique amollissait les
controverses, et qui pardonnait de croire autrement qu'elle, pourvu
qu'on fût par l'amour au diapason de ses vertus;

«L'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon de son
triomphe à Paris, comme le premier Alexandre demandait pardon à Athènes
ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes contraires, favorite
d'un premier Bonaparte, mère alors bien imprévue d'un second; la reine
détrônée de Naples, Caroline Murat, descendue d'un trône, luttant de
grâce avec madame Récamier dans son salon; la marquise de Lagrange, amie
de cette reine, quoique ornement d'une autre cour, écrivant dans
l'intimité, comme la duchesse de Duras, des nouvelles, des poèmes
féminins, qui ne cherchent leur publicité que dans le cœur;

«Madame Desbordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa
plume dans ses larmes et chantée par Béranger, le poète du rire amer;
madame Tastu, aux beaux yeux maintenant aveuglés, auxquels il ne reste
que la voix de mère qui fait son inspiration; madame Delphine de
Girardin, ne disputant d'esprit qu'avec sa mère, disputant de poésie
avec tout le siècle, hélas! morte avant la première ride sur son beau
visage et sur son esprit;

«La duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait penser en l'écoutant;
son amie inséparable, la duchesse de Larochefoucauld, d'une trempe aussi
forte, mais plus souple de conversation; la princesse de Belgiojoso,
belle et tragique comme la Cinci du Guide, éloquente et patricienne
comme une héroïne du moyen-âge de Rome ou de Milan; mademoiselle Rachel,
ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine devant Chateaubriand;

«Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie à gerbes de notes dans
l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre de sons; Vigny,
rêveur comme son génie trop haut entre ciel et terre; Sainte-Beuve,
caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait d'avoir fixé
et qui ne se fixait pour personne; Emile Deschamps, écrivain exquis,
improvisateur léger quand il était debout, poète pathétique quand il
s'asseyait, véritable pendant en homme de madame de Girardin en femme,
seul capable de donner la réplique aux femmes de cour, aux femmes
d'esprit, comme aux hommes de génie;

«M. de Fresnel, modeste comme le silence, mais roulant déjà à des
hauteurs où l'art et la politique se confondent dans son jeune front de
la politique et de l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aimé
Martin, son compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme,
veuve de Bernardin de Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie:
il était le plus cher de mes amis, un de ces amis qui vous comprennent
tout entier, et dont le souvenir est une providence que vous invoquez,
après leur disposition d'ici-bas dans le ciel;

«Ampère, savant aussi profond que brillant écrivain; Brifaut, esprit
gâté par des succès précoces et par des femmes de cour, qui était devenu
morose et grondeur contre le siècle, mais dont les épigrammes émoussées
amusaient et ne blessaient pas; de Latouche, esprit républicain qui
exhumait André Chénier, esprit grec en France, et qui jouait, dans sa
retraite de la Vallée-aux-Loups, tantôt avec Anacréon, tantôt avec
Béranger, tantôt avec Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de
renommée, mais incapable de dompter le monstre, c'est-à-dire la gloire.

«Enfin, une ou deux fois, le prince Louis-Napoléon, entre deux fortunes,
esprit qui ne se révélait qu'en énigmes, et qui offrait avec bon goût
l'hommage d'un neveu de Napoléon à Chateaubriand, l'anti-napoléonien
converti par popularité.

«L'oppresseur, l'opprimé n'ont que même asile; moi-même enfin, de temps
en temps, quand le hasard me ramenait à Paris.

«A ces hommes retentissants du passé et de l'avenir se joignaient, comme
un fond de table ou de cheminée, quelques hommes assidus, quotidiens,
modestes, tels que le marquis de Sérac, le comte de Belisle; ceux-là
personnages de conversation et non de littérature, apportant dans ce
salon le plus facile des caractères, une amabilité réelle et
désintéressée, ce que l'on appelle les hommes sans prétention.

«C'était la tapisserie des célébrités, le parterre, juge intelligent de
la scène, souvent plus dignes d'y figurer que les acteurs.

«Et maintenant, célébrités politiques, célébrités littéraires, hommes de
gloire, hommes d'agrément, femmes illustres et charmantes, acteurs de
cette scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout cela est devenu,
depuis le jour où un modeste cercueil, couvert d'un linceul blanc et
suivi d'un cortège d'amis, est sorti de cette grille de
l'Abbaye-au-Bois?

«Chateaubriand, qui s'était préparé depuis longtemps son tombeau, comme
une scène éternelle de sa mémoire, sur un écueil de la rade de
Saint-Malo, dort dans son lit de granit battu par l'écume vaine et par
le murmure aussi vain de l'Océan breton; Ballanche repose, comme un
serviteur fidèle, dans le caveau de famille des Récamier, couché aux
pieds de la morte à laquelle il n'aurait pas voulu survivre!

«Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des déserts d'Amérique aux
déserts d'Egypte, sans trouver le repos dans le silence ni l'oubli dans
la foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie de la science, de
la poésie, de l'histoire, qu'il jette comme les fleurs de la vie, sur le
cercueil de son amie.

«Les Mathieu de Montmorency dorment dans une terre jonchée des débris du
trône qu'ils ont tant aimé; le sauvage Sainte-Beuve écrit, dans une
retraite de faubourg qu'il a refermée jeune sur lui, des critiques
quelquefois amères d'humeur, toujours étincelantes de bile, _splendida
bilis_ (Horace); il étudie l'_envers_ des évènements et des hommes, en
se moquant souvent de l'_endroit_, et il n'a pas toujours tort, car dans
la vie humaine l'endroit est le côté des hommes, l'envers est le côté de
Dieu.

«Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme César mourant, du manteau de
sa renommée, écrit dans une île de l'Océan l'épopée des siècles auxquels
il assiste du haut de son génie.

«Béranger a été enseveli, comme il avait vécu, dans l'apothéose ambiguë
du peuple et de l'armée, de la République et de l'Empire!

«Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le reflux d'une orageuse liberté
qui a eu lâchement peur d'elle-même; règne sur le pays qui s'était
confié à son nom, nom qui est devenu depuis Marengo jusqu'à Waterloo, le
dé de la fortune avec lequel les soldats des Gaules jouent sur leur
tambour le sort du monde, la veille des batailles!

«Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour pour gagner le salaire
quotidien de ceux qu'il doit nourrir de son travail, écrasé d'angoisses
et d'humiliations par la justice ou l'injustice de ma patrie, je cherche
en vain quelqu'un qui veuille mettre un prix à mes dépouilles, et
j'écris ceci avec ma sueur, non pour la gloire, mais pour le pain!...»

    Avril 1869.

       *       *       *       *       *

A cette liste des salons marquants de la Restauration, l'on pourrait en
ajouter bien d'autres qui furent, pour la jeunesse d'alors, autant
d'écoles vivantes où elle se formait à la vie politique et littéraire,
en même temps qu'aux traditions élégantes du monde.

Toutes les supériorités s'y rencontraient, sans acception de partis, de
condition sociale. Le mérite et le talent y marchaient de pair avec le
blason. C'est ainsi qu'aux soirées du comte de Chabrol, préfet de la
Seine, et aux fêtes de l'Hôtel-de-Ville, on voyait les écrivains en
renom, les hommes éminents dans les arts et dans les sciences, mêlés et
confondus avec les premiers personnages de l'État.

Il en était de même chez le duc d'Aumont, un des quatre premiers
gentilshommes de la chambre du roi, cordon-bleu, grand d'Espagne, etc.
Ses bals et ses concerts réunissaient l'élite de la population
parisienne. Une particularité de très bon goût les faisait rechercher
avec fureur: ainsi, à côté des grandes dames de la cour et de la ville,
on voyait figurer les grandes dames du théâtre.

Mesdames Malibran, Pradher, de l'Opéra-Comique, mademoiselle Noblet, à
la danse si suave et si décente; mademoiselle Cinti-Montaland, qui fut
depuis madame Cinti-Damoreau, etc., s'y montraient dans tout l'éclat de
leur beauté et de leur talent, et les femmes les plus titrées les
accueillaient et les traitaient d'égales à égales.

Si nous insistons de nouveau sur ce point, c'est à cause des accusations
sans cesse renouvelées contre la prétendue arrogance de l'ancienne
aristocratie et contre l'étiquette de cour. Voici un dernier fait qui
fera justice de ces attaques ridicules:

Le duc de Berry avait contracté l'habitude, pendant l'émigration, de
souper tous les ans, le soir de sa fête, chez le comte de Vaudreuil.
Cette habitude continua après le retour de la famille royale en France,
et chaque année la comtesse prenait soin d'arranger une soirée qui pût
amuser le prince.

Sachant qu'il désirait entendre Garat, elle invita l'artiste à venir
chanter chez elle. A cette époque, Garat, qui commençait à vieillir,
avait épousé une jeune personne dont la voix était fort belle; et tous
deux, étant sans fortune, vivaient de leur talent. En conséquence, il
est inutile de dire qu'ils avaient été rémunérés d'avance très
largement, et plus inutile encore d'ajouter qu'ils chantèrent à ravir
l'un et l'autre.

Le concert fini, le duc s'aperçut que Garat se disposait à partir.

--Est-ce que Garat ne soupe pas avec nous? demanda-t-il à la comtesse.

--Monseigneur, répondit-elle, je n'ai pas osé prendre sur moi de
l'inviter à la table de Votre Altesse Royale.

--Allons donc, reprit vivement le prince, je ne veux point de ces
choses-là; je vais l'inviter moi-même.

Et s'approchant de Garat, qui tenait son chapeau à la main:

--Est-ce que vous ne nous restez pas, monsieur Garat? lui dit-il avec
une aimable familiarité. Quand on chante comme vous venez de le faire,
avec une voix aussi jeune, on est loin de l'âge où c'est un besoin de
se coucher de bonne heure; et puis, je vous avertis que nous garderions
Madame.

Garat et sa femme prirent place à table, et furent pendant tout le
repas, l'objet des attentions les plus courtoises de la part du prince.
Garat s'en montra profondément touché; il rappelait souvent le fait dans
ses conversations, et toujours avec une émotion nouvelle.

       *       *       *       *       *

La révolution de Juillet vint jeter une grande perturbation dans le
monde parisien. Elle lui enleva toutes ses notabilités, toutes les
personnes de distinction qui se faisaient remarquer par cette
délicatesse de ton élégante, par cette dignité simple et naturelle qu'on
ne rencontrait qu'à la cour des Bourbons de la branche aînée.

Les héros de Juillet n'étaient pas précisément des héros de salon. Ils
ne brillaient ni par l'élégance, ni par le savoir-vivre. C'est à ce
point que, dans les premiers temps, on en vit beaucoup se présenter aux
Tuileries dans un négligé de toilette singulier vraiment remarquable.
Ils y venaient en redingote, pantalon de couleur, cravate item, et
bottes crottées.

Les aides-de-camp de Louis-Philippe qui remplissaient alors les
fonctions de chambellans, furent obligés--ceci est à la
lettre--d'établir au bas du grand escalier, des décrotteurs en
permanence. Et ce n'est pas sans peine qu'on obtenait de ces étranges
visiteurs de se laisser approprier, tout au moins par les pieds.

Disons, à leur décharge, qu'ils pouvaient en quelque sorte se croire
autorisés à ce laisser aller par l'exemple même de Louis-Philippe.

Sans parler des poignées de main devenues légendaires, le roi-citoyen,
dans ses façons d'être et d'agir, poussait la simplicité jusqu'à l'oubli
complet de la Majesté royale. Il se donnait en spectacle sur le balcon
du Palais-Royal, il s'y montrait, entouré de ses enfants, jeunes filles
vêtues de blanc, jeunes princes revenant du collège. Puis, comme
intermède, il chantait la _Parisienne_ ou la _Marseillaise_, aux
applaudissements réitérés de la multitude.

Dans la rue, on le rencontrait, coiffé d'un chapeau gris émaillé d'une
cocarde tricolore, portant son parapluie sous le bras, comme un bon
bourgeois du Marais. Ce qui fit dire à l'ambassadeur d'une grande
puissance étrangère, qu'il eût mieux valu abolir tout de suite la
royauté que de la rabaisser ainsi aux yeux du peuple.

Il faut bien le reconnaître, un gouvernement a quelque ressemblance avec
le théâtre; il commet toujours une faute en négligeant la mise en scène.
Du reste, toutes ces concessions faites en vue de flatter la vanité des
masses, de conquérir leur sympathie et leur appui, ne servirent à rien.
Elles ne sauvèrent pas plus le trône de Juillet, au jour du danger, que
le développement donné par lui aux intérêts matériels et à la prospérité
publique.

C'est de cette époque que date l'ère des affaires et de l'agiotage. Un
goût de luxe et de bien-être excessif, et par contre un besoin
impérieux d'argent, se répandirent dans toutes les classes.
_Enrichissez-vous!_ avait dit, dans un banquet fameux, le ministre
dirigeant du règne. Le mot fut à l'ordre du jour; il devint le guide
des consciences, le but de tous les efforts. Nos mœurs, déjà fort
entamées, en reçurent une funeste atteinte; elles s'altérèrent
profondément sous l'action dissolvante de cette fièvre de l'or.

Puis éclata la révolution de Février, qui livrait la Société aux mains
de la démocratie. L'air malsain de la rue pénétra dans les appartements,
et en chassa ce qui restait encore de l'élégance et de la courtoisie
françaises.

Muselée par Napoléon III, la démocratie reparut triomphante au 4
Septembre. Depuis lors, elle n'a cessé de grandir, de s'étendre comme
une lèpre: c'est assez dire où en est aujourd'hui la politesse. En vain
quelques âmes d'élite ont tenté de lui ouvrir un dernier refuge. Les
lundis de madame de Blocqueville, les jeudis académiques de madame
d'Haussonville, les raoûts intimes de madame de Janzé, les réceptions de
madame Drouyn de Lhuys et de la princesse Lise de Troubetzkoi, n'avaient
pas d'autre but que de recueillir les épaves de ce qui fut autrefois le
monde. On sait le sort qu'ont eu ces tentatives.

La démocratie a tué le règne des femmes et des salons.

Elle n'a que faire d'élégance et de belles manières, qui la gêneraient
dans ses allures. Pour elle le savoir-vivre consiste en ceci:
s'affranchir de toutes les bienséances publiques et privées, parler un
langage qui n'est rien moins que parfumé; en un mot agir à sa guise,
sans le moindre égard pour les convenances d'autrui.

Telle est la note dominante du jour.

Cependant, les grandes traditions de l'ancienne Société subsistent
encore chez quelques familles, qui les gardent très soigneusement, comme
ces conserves de fruits excellents qu'on renferme dans des boîtes, pour
les soustraire à l'influence de l'air du dehors.


LA CONVERSATION

En tuant les salons, la démocratie a tué du même coup la conversation,
et privé la société de son charme le plus puissant. Le mélange de toutes
les classes a fait du monde un assemblage confus, hétérogène, un
pêle-mêle inextricable. Quel rapprochement, quels entretiens sont
possibles désormais entre gens de condition toute différente, qui n'ont
reçu ni la même instruction, ni la même éducation? Il n'en peut résulter
que des contacts, des froissements d'amour-propre tout à fait
désagréables,--témoin l'aventure suivante arrivée dans un bal de la
cour, en 1834 ou 1835.

Une jeune femme charmante, mariée depuis peu à un lieutenant-général,
avait été invitée à valser par un capitaine de la garde nationale. Elle
venait de lui donner la main, lorsqu'elle reconnut en lui un de ses
fournisseurs attitrés. Une subite rougeur couvrit son visage, mais il
était trop tard pour dégager sa parole. Déjà le coup d'archet avait
retenti, et les groupes tourbillonnaient.

Piquée au vif d'un tel manque de savoir-vivre, elle résolut d'en punir
l'auteur. En conséquence, après quelques tours de valse, elle feignit de
se trouver indisposée, et demanda à son cavalier de vouloir bien la
reconduire à sa place. Quel fâcheux contre-temps pour la vanité de notre
homme! En vain s'efforça-t-il de retenir sa charmante partenaire, de lui
prouver que l'agitation même de la valse ferait disparaître ce malaise
passager.

--Non, répondit-elle, je souffre trop.

--Mais où souffrez-vous, Madame?

--Eh! mon Dieu, capitaine, ne voyez-vous pas que vous m'avez fait ma
chaussure beaucoup trop juste?

       *       *       *       *       *

Après l'aventure du _Cordonnier pour dames_, celle du _Changeur_ du
Palais-Royal:

Un sergent de la garde nationale avait été invité au château, à son tour
de légion. Il ne manquait jamais, quand cette bonne fortune lui
arrivait, de se poser gracieusement devant le maître de la maison et de
lui sourire avec une bienveillance affectée. Ce manège s'étant renouvelé
à diverses reprises, pendant la soirée, l'auguste amphytrion voulut en
avoir le cœur net. Il s'approche du sergent-major et l'interroge sur ce
qui peut lui valoir ses politesses réitérées.

Celui-ci, sans se déconcerter, répond aussitôt:

--Sire, nous sommes de vieilles connaissances. C'est chez moi que,
depuis dix ans, Altesse Royale ou Majesté, vous envoyez chaque mois
changer vos pièces d'or contre des pièces de cent sous...

Le roi se mordit les lèvres et tourna le dos.

Que si l'on demande maintenant:

«Comment en _vil argent_ l'or pur se changeait-il?»

Nous dirons que le Trésor public avait l'habitude de payer en or la
Liste Civile. Et comme il y avait à réaliser sur le change un bénéfice
assez rondelet, le roi des Français n'avait garde d'y manquer, tous les
30 ou 31 du mois.

       *       *       *       *       *

Ce fut à l'hôtel de Rambouillet, dit l'historien de Mme de Maintenon,
que naquit réellement la conversation: cet art si charmant, dont les
règles ne peuvent se dire, qui s'apprend à la fois par la tradition et
par un sentiment de l'exquis et de l'agréable; où la bienveillance, la
simplicité, la politesse nuancée, s'étiquette même et la science des
usages, la variété des tons et des sujets, le choc des idées
différentes, les récits piquants et animés, une certaine forme de dire
et de conter, les bons mots qui se répètent, la finesse, la grâce, la
malice, l'abandon, l'imprévu, se trouvent sans cesse mêlés, et forment
un des plaisirs les plus vifs que les esprits délicats peuvent goûter.

Essayons d'indiquer, tout au moins par aperçu, ce qu'était la
conversation du XVIIe siècle. Généralement on s'en fait une fausse idée;
on croit que, soumise aux exigences d'une inflexible étiquette, elle
était gourmée et solennelle. On va voir qu'il n'en est rien et qu'elle
se distingue, au contraire, par une grande liberté d'allure et de
mouvement.

Le marquis de Vardes est rappelé de son gouvernement d'Aigues-Mortes, à
la suite d'un exil de vingt ans.

Après une première entrevue, raconte Mme de Sévigné, le Roi fit appeler
le Dauphin et le présenta comme un jeune courtisan. M. de Vardes le
reconnut et le salua. Le Roi lui dit en riant:

--Vardes, voilà une sottise; vous savez bien qu'on ne salue personne
devant moi.

--Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre
Majesté me pardonne jusqu'à trente sottises.

--Eh bien! je le veux, dit le Roi; reste à vingt neuf...

Et tout se passe sur ce ton de liberté et d'agrément.

Partons maintenant pour Saint-Cyr; allons voir jouer _Esther_.

Nous voici dans la compagnie du Roi, de Mme de Maintenon, de Mme de
Sévigné, du maréchal de Bellefond, etc., etc.

Il s'agit d'une première représentation; et l'on peut juger à la manière
dont en parlent ses augustes auditeurs, combien leur langage diffère de
celui des feuilletons d'aujourd'hui, du ton du monde actuel.

«J'en fus charmée, écrit Mme de Sévigné, et le maréchal de Bellefond
aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au Roi combien il était
content, et qu'il se trouvait auprès d'une dame qui était bien digne
d'avoir vu _Esther_.

Le Roi vint vers nos places et, après avoir tourné, il s'adressa à moi
et me dit:

--Madame, je suis assuré que vous avez été contente.

Moi, sans m'étonner, je répondis:

--Sire, je suis charmée; ce que je ressens est au-dessus des paroles.

Le Roi me dit:

--Racine a bien de l'esprit...

--Sire, il en a beaucoup, mais en vérité les jeunes personnes en ont
beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient
jamais fait autre chose.

--Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai.

Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie.

Comme il n'y avait que moi de nouvelle venue, le Roi eut plaisir de voir
mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le Prince et Mme
la Princesse vinrent me dire un mot. Mme de Maintenon un éclair; elle
s'en allait avec le Roi.»

Quel goût dans cette _admiration sans bruit et sans éclat_!

Remarquons d'abord que l'auteur de ce délicieux compte-rendu ne se livre
à aucune théorie sur la tragédie ou sur l'art scénique. Rien
n'empêchait, cependant, Mme de Sévigné de citer, avec toute l'autorité
voulue, Sophocle, Euripide, ou Lopez de Vega.

Ensuite, pas d'exclamation, pas d'épithète admirative. «_Elle est
charmée_», c'est tout.

_Racine a bien de l'esprit_, dit le Roi.--_Il en a beaucoup_, répond Mme
de Sévigné.

Pas d'étonnement de leur part. N'est-ce pas parce qu'ils se sentent
naturellement de plain-pied avec le génie? Nous soupçonnerions fort
Racine, s'il ressuscitait, d'être plus flatté de cet éloge sec que des
dissertations prolixes et exaltées faites depuis sur ses œuvres.

Aujourd'hui, veut-on complimenter un auteur sur le succès de sa pièce?
on y dépense plus de transports que n'en excitèrent de leur temps
Corneille et Racine.

Et les artistes donc! comparez les applaudissements frénétiques et les
couronnes dont on les accable, avec cet éloge si simple, si concis, et
qui pourtant dit tout:

«Les jeunes personnes entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient
jamais fait autre chose.»

N'est-ce pas à nous, plutôt qu'au XVIIe siècle, qu'on pourrait adresser
le reproche d'emphase?

       *       *       *       *       *

Ce langage simple et naturel était tellement dans les habitudes de la
Société d'alors qu'on ne s'en départait même pas en traitant les
affaires les plus sérieuses. Ecoutons ce récit.

Le Roi fit appeler dans son cabinet le maréchal de Bellefond, dont il
connaissait les embarras extrêmes.

--Monsieur le maréchal, lui dit-il, je veux savoir pourquoi vous voulez
me quitter. Est-ce dévotion, envie de vous retirer à la Trappe? ou bien
serait-ce l'accablement de vos dettes? si c'est ce dernier motif, j'y
veux donner ordre et entrer dans le détail de vos affaires.

Le maréchal fut sensiblement touché de cette générosité.

--Sire, répondit-il, ce sont mes dettes: Je suis abîmé. Je ne puis voir
souffrir quelques-uns de mes amis qui m'ont assisté et que je ne puis
satisfaire.

--Eh bien! ajouta le Roi, il faut assurer leurs créances; je vous
donne... etc.

Voilà certes qui fait honneur à la bonté de Louis XIV; mais voici qui
n'est pas moins à l'honneur du caractère du maréchal, chargé du poids de
sa reconnaissance.

Quelque temps après, le Roi parla de nouveau au maréchal. Il lui dit que
son intention était que dans la prochaine campagne, il obéît à M. de
Turenne, sans que cela toutefois pût tirer à conséquence.

Le maréchal, sans demander du temps et chercher à voiler son refus,
répondit qu'il ne serait point digne de la haute faveur que Sa Majesté
avait bien voulu lui conférer antérieurement, s'il se déshonorait par
une obéissance sans exemple.

Le Roi le pria fort bonnement de bien peser ses paroles, ajoutant qu'il
attendait cette preuve de son amitié, et qu'il la désirait d'autant plus
vivement qu'il y allait de sa disgrâce.

Le maréchal répliqua qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes grâces
de Sa Majesté et sa fortune, mais qu'il s'y résignait plutôt que de
perdre son estime. Il ne pouvait se placer sous les ordres de M. de
Turenne, sans compromettre la dignité dont le Roi avait daigné
l'investir.

--Alors, monsieur le maréchal, il faut se séparer.

Le maréchal fit une profonde révérence et sortit.

«Il est abîmé, mais il est content, ajoute Mme de Sévigné, et l'on ne
doute pas qu'il ne se retire à la Trappe.»

En présence de ce sentiment de la dignité personnelle poussé jusqu'à
l'abnégation complète de la fortune, les réflexions naissent en foule.
Que la balle serait belle à renvoyer à tous ces gens qui, prosternés et
aplatis aux pieds de la plèbe, osent parler encore de la servilité des
courtisans!

Nous ne pouvons mieux finir ce court exposé de la conversation au XVIIe
siècle que par le passage suivant extrait d'une étude de Sainte-Beuve
sur le maréchal de Villars. C'est un modèle achevé de ce beau langage de
la cour dans lequel Louis XIV était passé maître:

«Villars, en 1712, n'allait plus avoir affaire qu'au seul prince Eugène,
et la Cour aussi devait lui laisser plus de liberté d'action. Louis XIV,
en le recevant à Marly, dans le courant de mars, au plus fort de tous
ses deuils de famille, lui avait dit ces paroles qu'il faut savoir gré
au maréchal de nous avoir textuellement conservées:

«Vous voyez mon état, monsieur le maréchal. Il y a peu d'exemples de ce
qui m'arrive, et que l'on perde dans la même semaine son petit-fils, sa
petite-belle-fille et leurs fils, tous de grande espérance et très
aimés. Dieu me punit, je l'ai bien mérité. J'en souffrirai moins dans
l'autre monde. Mais suspendons mes douleurs sur les malheurs
domestiques, et voyons ce qui se peut faire pour prévenir ceux du
royaume.

«La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous remets
les forces et le salut de l'État. Je connais votre zèle et la valeur de
mes troupes: mais enfin la fortune peut vous être contraire. S'il
arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez, quel serait votre
sentiment sur le parti que j'aurais à prendre pour ma personne?...

«Je sais les raisonnements des courtisans: presque tous veulent que je
me retire à Blois et que je n'attende pas que l'armée ennemie s'approche
de Paris, ce qui lui serait possible si la mienne était battue. Pour moi
je sais que des armées aussi considérables ne sont jamais assez défaites
pour que la grande partie de la mienne ne pût se retirer sur la Somme.
Je connais cette rivière: elle est très difficile à passer; il y a des
places qu'on peut rendre bonnes.

«Je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin y ramasser tout ce que
j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr
ensemble ou sauver l'État; car je ne consentirai jamais à laisser
approcher l'ennemi de ma capitale. Voilà comme je raisonne: dites-moi
présentement votre avis.»

Sainte-Beuve fait suivre ces paroles de Louis XIV, aussi touchantes
qu'héroïques, des observations qui suivent:

«Notez bien une distinction très essentielle, selon moi. Si Louis XIV
nous paraît un peu auguste et solennel, il était naturel aussi, il
n'était jamais emphatique, il ne visait pas à _l'effet_. Dans le cas
présent, ces paroles du grand Roi sont d'autant plus belles qu'elles lui
sortaient du cœur et n'étaient pas faites pour être redites. Et on en a
la preuve particulière:

«Lorsqu'en 1714 Villars fut nommé de l'Académie française et qu'il fit
son discours de réception, il eut l'idée de l'orner de ces paroles
généreuses de Louis XIV, à lui adressées avant la campagne de Denain, et
qui l'y avaient enhardi. Il demanda au Roi la permission de les citer et
de s'en décorer. Le Roi rêva un moment et lui répondit:

«On ne croira jamais que, sans m'en avoir demandé la permission, vous
parliez de ce qui s'est passé entre vous et moi. Vous le permettre et
vous l'ordonner serait la même chose, et je ne veux pas que l'on puisse
penser ni l'un ni l'autre.»

«Ce n'est pas Louis XIV, ajoute Sainte-Beuve, dont certes le jugement
n'est pas suspect, qui manquera jamais à une noble et délicate
convenance. Tout s'ajoute donc, et même une sorte de modestie, pour
rendre plus respectable et plus digne de mémoire le sentiment qui dicta
ces royales et patriotiques paroles.»

Nous accusera-t-on de partialité quand nous dirons à notre tour que rien
n'est plus noble et plus véritablement patriotique, que ce langage de
Louis XIV? Il y a des sentiments et des idées que l'on ne commente pas,
parce qu'ils parlent assez d'eux-mêmes à tous les cœurs, à tous les
esprits.

Bornons-nous à ajouter que Louis XIV avait soixante-treize ans quand il
manifestait ainsi sa résolution de combattre avec Villars et de périr
avec lui, s'il ne sauvait l'État. Le grand Roi avait donc bien raison de
dire: _L'État, c'est moi!_

Il prouva en cette mémorable circonstance, qu'il ne faisait qu'un avec
la nation, qu'il s'était complètement identifié avec son honneur et sa
gloire.


DE L'A-PROPOS

L'à-propos tient une place brillante dans la conversation. C'est une
fusée qui part soudain, et illumine le discours ou la situation d'une
douce et agréable lumière.

Vaugelas travaillait au Dictionnaire de l'Académie, lorsque le cardinal
de Richelieu lui accorda une pension. Il vint pour l'en remercier.

--J'espère, dit le cardinal en l'apercevant, que vous n'oublierez pas le
mot _Pension_ dans votre dictionnaire.

--Non, Monseigneur, répliqua l'académicien, et encore moins celui de
_Reconnaissance_.

Un jour à la suite d'un grand dîner, où Fontenelle avait déployé toutes
les grâces de son esprit pour faire sa cour à madame Helvétius, il passa
par inadvertance devant elle sans s'arrêter.

--Eh bien! Monsieur le galant, lui dit-elle, quel cas voulez-vous donc
que je fasse de vos déclarations? Vous passez devant moi, sans même me
regarder.

--Madame, répondit aussitôt Fontenelle, si je vous avais regardée, je ne
serais pas passé.

Personne n'a jamais su mieux que Louis XIV s'identifier à la situation
du moment, et personne n'a jamais exprimé en de meilleurs termes ce
qu'il avait à dire. Il incrustait en quelque sorte ses pensées et ses
sentiments dans des paroles en relief et faites pour l'histoire.

C'est ainsi qu'après la victoire de Senef, voyant le prince de Condé
monter l'escalier de Versailles, le roi qui l'attendait en haut des
marches, lui dit avec cette présence d'esprit et cette politesse toute
royale qui ne l'abandonnaient jamais:

--Mon cousin, quand on est chargé de lauriers comme vous, on ne peut
marcher bien vite.

Plus tard, dans des temps malheureux, Louis XIV trouvera un de ces mots
partis du cœur, pour consoler le maréchal de Villeroi de ses défaites
successives:

--Monsieur le maréchal, à notre âge, on n'est plus heureux.

Racine fut très bien inspiré le jour où, accompagné de Boileau, il
causait du passage du Rhin avec le roi. Louis XIV leur ayant dit:

--Je suis fâché que vous ne soyez point venus à cette dernière campagne,
vous auriez vu la guerre et votre voyage n'eût pas été long.

Racine répondit aussitôt:

--Sire, nous ne sommes que deux bourgeois qui n'avons que des habits de
ville; nous en commandâmes de campagne, mais les places que vous
attaquiez furent plus tôt prises que nos habits ne furent faits.

Cela fut reçu très agréablement.


LA RÉPLIQUE

Venant à propos, la réplique est d'autant plus piquante qu'elle répond à
une attaque imprévue. Notre tempérament national veut que nous nous
portions de préférence du côté de celui qui est attaqué.

Voici, par exemple, deux poëtes--Lebrun (Ecouchard) et
Baour-Lormian--qui croisent la plume. C'est Lebrun qui porte le premier
coup:

    Sottise entretient la santé,
    Baour s'est toujours bien porté.

--Touché! s'écrient les témoins. Mais la riposte ne se fait pas
attendre:

    Lebrun de gloire se nourrit,
    Aussi voyez comme il maigrit.

--Bravo! fait la galerie qui se range en riant du côté de Baour.

M. de Talleyrand eut à son tour à regretter de s'être lancé à la légère,
sans provocation aucune, contre Fouché.

On parlait de la police générale, de son rôle si compliqué, si ardu.
Fouché faisait observer que pour le bien remplir, il y faudrait un
coquin devenu honnête homme.

--Voilà pourquoi, dit aussitôt Talleyrand, monsieur le duc d'Otrante est
un excellent ministre de la police générale.

--Et voilà comme quoi, reprit Fouché, monsieur le prince de Bénévent
n'aurait pas encore toutes les qualités requises pour faire un bon
ministre de la police.

La Fontaine, dans ses fables les plus hardies, n'avait jamais osé mettre
deux renards en présence.


LES NUANCES

Les nuances consistent à régler ses manières et son langage sur le degré
d'estime et de considération que l'on doit aux personnes avec lesquelles
l'on se trouve en rapport.

L'art des nuances ne s'apprend pas, on n'en saurait fixer la pratique.
C'est une chose d'instinct et d'appréciation.

L'on a souvent cité à ce propos la _Leçon du bœuf_,--les cinq ou six
manières imaginées par M. de Talleyrand, pour offrir du bœuf à ses
convives:

1º Monseigneur, disait-il avec une grande déférence, et en choisissant
le meilleur morceau, aurai-je l'honneur d'offrir du bœuf à Votre
Altesse?

2º Monsieur le marquis (avec un sourire plein de grâce), aurai-je le
plaisir de vous offrir du bœuf?

3º Cher comte (avec un signe d'affabilité familière), vous offrirai-je
du bœuf?

4º Baron (avec bienveillance), accepterez-vous du bœuf?

5º Monsieur le conseiller,--non titré et de noblesse de
robe--voulez-vous du bœuf?

6º Enfin le prince, en indiquant le plat avec son couteau, disait à un
monsieur placé au bout de la table: un peu de bœuf? et il accompagnait
ces quatre mots d'un petit signe de tête et d'un léger sourire.

N'en déplaise à leurs admirateurs, ces sortes de nuances nous ont
toujours paru d'un ridicule achevé. Si c'est un honneur d'offrir du
bœuf, que sera-ce quand vous aurez à présenter quelqu'un? et de quelle
expression vous servirez-vous alors? Cette assimilation d'un morceau de
bœuf bouilli ou rôti à un être vivant, est d'une bouffonnerie
exhilarante.

Quant au _plaisir d'offrir du bœuf_... c'est un comble que le proverbe
«Chacun prend son plaisir où il le trouve» pourrait seul expliquer.

Mais voici qui va nous dédommager des _nuances_ de M. de Talleyrand, et
qui, en même temps, aura l'avantage de faire ressortir jusqu'à quel
point extrême Napoléon portait le sentiment de la dignité impériale:

«C'était à Montereau... raconte Balzac. L'empereur fut obligé de donner
personnellement pour se dégager d'une place où il pouvait être surpris.
Il regarde ceux qui l'entouraient; il aperçoit les débris d'un régiment
de la vieille-garde, et les restes de cette brillante garde d'honneur,
commandée par M. de Mathan.

Cette garde fut alors la dernière goutte de sang de la France, ses
derniers fils de famille, ses derniers chevaux. Malheureusement il n'y
en eut pas encore assez! S'il y avait eu alors plus de dévouement, les
immenses efforts de Bautzen et de Lutzen, n'eussent pas été nuls faute
de cavalerie. On ne comptait que des gens comme il faut dans les Gardes
d'honneur.

Napoléon vit encore près de lui son escorte; elle était heureusement
complète. Après avoir mesuré le danger par un coup d'œil d'aigle, il
sent la nécessité d'encourager ces trois masses d'hommes:

--_Soldats_, cria-t-il à ses grenadiers, sauvons la France!
_Compagnons_, cria-t-il à son escorte, faisons notre devoir! Puis, se
tournant vers les Gardes d'honneur, il leur dit: Et vous, _Messieurs_,
suivez-moi!»

Assurément, trouver de pareilles nuances au milieu de la mitraille et du
feu, c'est être à la fois un homme de génie et parler en Louis XIV.


DES ÉCUEILS A ÉVITER.

«L'esprit de la conversation, dit Labruyère, consiste bien moins à
montrer beaucoup d'esprit qu'à en faire trouver aux autres.» Il ne
suffit donc pas de mêler l'utile à l'agréable, selon le précepte
d'Horace, il faut encore intéresser l'amour-propre de ses auditeurs, de
manière qu'en nous quittant, ils soient aussi satisfaits d'eux-mêmes
que de nous. Les hommes cherchent moins à s'amuser et à s'instruire qu'à
être goûtés et applaudis.

La première règle à observer dans la conversation c'est de s'abstenir de
tout sujet irritant, de toute discussion politique ou religieuse. Ces
controverses amènent presque toujours des scissions fâcheuses, même
entre amis, sans aboutir jamais à convaincre l'adversaire auquel on
s'adresse.

Evitez de vous prononcer pour l'un ou pour l'autre des discoureurs. Si
l'on vous prend pour juge, apportez dans cette tâche délicate tous les
ménagements possibles; cherchez à concilier le différend plutôt qu'à le
trancher.

Laissez le dé de la conversation aux mains des virtuoses de la parole;
ne le ramassez qu'autant que vous vous sentez en passe de le tenir avec
avantage. Si toutefois vous êtes forcé de rompre le silence
renfermez-vous autant que possible dans les généralités. C'est encore
faire preuve de savoir-vivre que de parler sans rien dire. On a même vu
des gens, rompus à ce métier, arriver à n'en penser pas plus qu'ils n'en
disent.

Lorsque quelqu'un a la parole, gardez-vous de l'interrompre, si c'est un
vieillard surtout. Ecoutez avec attention, ou tout au moins ayez-en
l'air.

Le prince K..., conteur fort agréable, adressait un jour des compliments
au marquis de Custine sur la manière avec laquelle il semblait prendre
plaisir à entendre ses récits. «On reconnaît, lui disait-il, l'homme
bien élevé à l'air dont vous paraissez écouter.

--Prince, répliqua-t-il avec autant d'esprit que de politesse, la
meilleure façon de paraître écouter, c'est... d'écouter.»

Une dernière recommandation:

Un homme d'honneur s'abstiendra de tout propos léger, inconsidéré, qui
pourrait compromettre la réputation d'autrui. Celle d'une femme surtout,
devra toujours trouver en lui un défenseur. C'est ainsi que se montra le
colonel d'Entragues dans l'occasion suivante.

Entendant un jour dénigrer l'honnêteté d'une femme à qui on donnait pour
amant un homme qu'elle recevait habituellement chez elle, il demanda à
celui qui tenait cet imprudent propos, s'il avait été témoin du fait.

--Non... Mais...

--Alors, répliqua le colonel, vous nous mettez à l'aise en nous
permettant de croire que ceux qui vous l'ont dit s'en sont rapportés,
comme cela arrive trop fréquemment, à de fausses apparences, ou qu'ils
ont eu quelque intérêt à vous tromper dans une circonstance qui touche
d'aussi près à la réputation d'une femme.

Un peu confus, notre homme crut pouvoir se tirer de ce mauvais pas en
affirmant la chose.

--Et si je vous disais, colonel, que je l'ai vu?

--En ce cas, répondit celui-ci, cette femme a dû compter sur la
discrétion d'un galant homme, et nous ne pouvons que vous savoir très
bon gré d'avoir la même confiance en la nôtre.



DES LETTRES DIVERSES

DES PÉTITIONS, BILLETS, ETC.


Une lettre n'est pas autre chose qu'une conversation par écrit entre
deux personnes que l'éloignement empêche de communiquer de vive voix:
_Absentium mutuus sermo_, comme disaient les anciens.

Il faut donc prendre ce ton aisé et naturel qui fait le charme des
entretiens, en se réglant toutefois d'après les circonstances et la
position de la personne à laquelle on écrit.

Cette facilité de style s'acquiert par la fréquentation de la bonne
compagnie, et aussi par la lecture des écrivains-modèle dans le genre,
tels que les Sévigné, les Maintenon, les Voltaire, etc.


LETTRES DE DEMANDE

Une lettre de demande doit être très courte, exposer les faits d'une
manière simple et concise, en même temps que respectueuse. Quelque juste
et fondée que soit votre requête, laissez toujours entrevoir à la
personne à qui vous l'adressez, que le mérite du succès lui en
reviendra.

Bussy-Rabutin écrivit plus de cinquante lettres à Louis XIV pour qu'il
lui permît d'aller se faire tuer à l'armée, au lieu de le laisser se
morfondre dans un exil stérile. Il rappelait son dévouement, il parlait
de sa condition, il vantait son esprit... Il n'obtint rien. C'est que
l'amour-propre demande à être flatté. Celui qui rend un service tient à
ce qu'il lui soit compté comme une grâce, comme une faveur, et non pas
comme une chose due.

Louez donc avec finesse ceux à qui vous avez recours, intéressez leur
vanité. Pour obtenir quelque chose des hommes, le plus sûr moyen est de
parler à leurs passions. Nous sommes tous un peu comme M. _Jourdain_ du
_Bourgeois gentilhomme_, qui se serait fait un scrupule de laisser sans
récompense les termes obligeants que lui prodiguait son tailleur.

       *       *       *       *       *

Ce serait une impolitesse marquée que de ne rien dire à quelqu'un qui
nous adresserait la parole dans une réunion; c'en serait une non moins
grande que de ne pas répondre à une lettre.

Il y a même impolitesse à trop tarder, à moins de motifs sérieux, et
alors on doit les faire connaître et s'en excuser.

Une seule chose peut dispenser d'une réponse, c'est quand la lettre
reçue est inconvenante. Le silence est ce qu'il y a de mieux à opposer;
c'est un blâme tacite qui en dit plus que tout ce que l'on pourrait
écrire.

Si dans une affaire quelconque, vous avez à répondre d'une manière
entièrement contraire à ce que l'on attendait de vous, rejetez-en la
faute sur les circonstances, sur les entraves que vous avez
rencontrées; témoignez enfin tous vos regrets de la non-réussite.

S'agit-il d'un emprunt d'argent auquel on ne peut ou l'on ne veut pas
satisfaire? Opposez, dans le premier cas, votre bonne
volonté--malheureusement impuissante; dans l'autre, colorez votre
refus des raisons les plus vraisemblables. C'est bien le moins que
d'accorder cette fiche de consolation et de s'abstenir de la franchise
par _trop franche_ de feu le marquis d'Aligre.

En pareille occurrence, le marquis ne manquait jamais de prendre dans
son secrétaire un livre de comptes dont les feuillets étaient couverts
de chiffres et de signatures. Puis, il priait l'emprunteur d'y ajouter
son nom et la somme qu'il désirait. Ces préliminaires accomplis, il
serrait le livre en disant:

--Cette somme ajoutée aux autres, forme un total de...

Ce total était énorme!

--Eh bien! reprenait-il, c'est ce qui m'a été demandé depuis un an. Si
j'avais souscrit à toutes ces demandes, il y a longtemps que je serais
ruiné. J'ai donc été obligé de faire pour les autres ce que je fais pour
vous... de refuser nettement!

Et le marquis vous reconduisait, avec une extrême politesse, jusqu'à
l'escalier.


DES PÉTITIONS

Les pétitions ne diffèrent des lettres de demande que par les formules
et les formalités auxquelles elles sont astreintes.

Elles doivent être écrites sur grand papier ou papier ministre, que l'on
plie en deux dans toute sa longueur. Tout en haut de la page, se place
le nom du personnage auquel on s'adresse; puis, au milieu, sur le côté
droit, et en vedette: _Sire_, ou _Madame_, quand c'est à une tête
couronnée.

Entre la vedette et le commencement de la pétition, il faut laisser un
espace assez grand, n'écrire que trois ou quatre lignes pour laisser un
blanc au bas de la page. La première ligne du verso ne doit venir qu'au
dessous de la vedette. L'adresse se place au bas de la page; et, de
l'autre côté sur la même ligne, la date, le jour, le mois et l'année. On
plie alors la pétition en quatre, et on la met sous enveloppe que l'on
cachète avec de la cire.

Voici le protocole suivi de nos jours par la République Française:

AUX SOUVERAINS ÉTRANGERS

Sur papier carré,         SIRE (ou Madame),
doré
sur tranches

En vedette            (Deux ou trois lignes de texte au bas du 1er
                              recto.)

Traitement                   Votre Majesté (ou Votre Majesté
                             Impériale--Majesté Impériale et
                             Royale.)

Fin                   Je suis avec respect,

                        SIRE (ou Madame),

                          De Votre Majesté,

                             le très humble
                      et très obéissant serviteur,

                      A Paris, le...

On donne le titre d'Altesse Impériale ou Royale, ou les deux à la fois,
aux fils et petits-fils des souverains.

Quand on écrit au Pape, on le qualifie de: «Très-Saint-Père», et l'on se
sert dans le courant de la pétition ou de la lettre, des termes de:
«Votre Sainteté, Votre Béatitude.»

Une femme ne doit jamais écrire directement au pape.

Continuons à faire connaître le formulaire en usage dans la Chancellerie
française:

AUX CARDINAUX

Inscription          Monsieur le Cardinal,
en
vedette

Traitement          Votre Eminence,

                    Agréez les assurances de la respectueuse
                    considération avec laquelle
                    j'ai l'honneur d'être,

Courtoisie             Monsieur le Cardinal,

                         De Votre Eminence,

                           Le très humble
                       et très obéissant serviteur,

Date               A Paris, le...

Réclame            A Son Eminence Monsieur le Cardinal
et adresse         N...

Si les cardinaux sont princes, on écrira: «Votre Altesse éminentissime»
et, dans le courant de la lettre ou de la pétition, «Monseigneur».

La République a supprimé le «Monseigneur» aux archevêques et évêques;
elle les appelle: «Monsieur». C'est plus court... de trois lettres. Elle
leur a enlevé aussi la «Grandeur». La République n'admet pas la
grandeur.

En fait de courtoisie, les archevêques, évêques, n'ont droit qu'à la
«haute considération», du reste, comme les maréchaux, les amiraux, le
grand chancelier de la Légion d'honneur, les sénateurs et les députés.
Ce qui n'empêche pas les particuliers, dans leurs rapports intimes avec
les archevêques et évêques, de continuer à leur donner du «Monseigneur»
et de la «Grandeur».

Le mot «Excellence» ayant paru jurer par trop avec la R. F., le
protocole l'a supprimé.

Dans ses formules de courtoisie, le protocole accorde du «profond
respect» au président de la République; de la «très haute considération»
aux Présidents du sénat et de la chambre des députés.

Le chef du cabinet du Président a la «considération la plus distinguée»,
de même que les conseillers d'Etat et les préfets. Les maires des
grandes villes et les premiers secrétaires d'ambassade l'ont «très
distinguée», et les simples particuliers l'ont «parfaite».

C'est parfait!

Ce qui ne l'est pas moins, c'est le sentiment de convenance de la
République envers les «dames».

A Athènes, l'on ne devait pas être plus galant.

AUX DAMES[1]

En vedette        Madame,

Courtoisie        Agréez, Madame, l'hommage de
                  mon respect,

                  _ou_

En ligne          Madame, vous...

Courtoisie        J'ai l'honneur d'être, Madame,
                  votre très humble serviteur,

Note 1: Pour les dames, les titres héraldiques à la réclame et sur
l'adresse seulement.

Vous avez bien lu: les _titres héraldiques_! la République a daigné les
conserver. On pourrait même l'accuser de quelque faiblesse à ce sujet;
on pourrait lui reprocher de laisser prendre des titres à des gens qui
n'y ont aucun droit, de les y encourager, pourvu toutefois qu'ils
endossent la livrée républicaine.

Jamais, en effet, on ne vit autant de faux nobles, autant d'usurpations,
de fabrications de noms, que de nos jours. Néanmoins il faut savoir gré
au gouvernement d'avoir retenu quelques formules de l'ancien protocole,
quelques-uns des égards de la vieille courtoisie française.

Lors donc que vous écrirez à une personne qui a un titre nobiliaire,
n'oubliez pas de le mentionner dans votre lettre: «Monsieur le duc,
Monsieur le comte, etc.»

Pour les personnages de très haute dignité, il était d'usage en France,
et il l'est encore à l'étranger, de substituer à la seconde personne
_Vous_, une périphrase, comme par exemple: «J'ai obéi aux ordres que
«Votre Eminence, que Votre Excellence» m'a donnés».

       *       *       *       *       *

Ce cérémonial n'est pas de mise dans les lettres ordinaires. Leur
rédaction varie selon le rang, la position des destinataires; leur
formulaire est calqué sur ceux qu'on a vus plus haut.

Quand on ne donne pas la ligne, il est essentiel de placer le nom de
«Monsieur ou Madame» le plus tôt possible, et de le rappeler dans le
courant de la lettre. C'est une impolitesse que de le trop reculer.
Exemple: «Je regrette bien, Monsieur, etc.--Madame, vous avez mille fois
raison, etc.»

Vous adressez-vous à une personne avec laquelle vous entretenez des
rapports familiers? à un collègue, un camarade de classe ou de régiment,
supprimez le mot «Monsieur» et remplacez le par: «Mon cher collègue, Mon
cher camarade, etc.»

Un homme qui écrit à une femme, même d'un rang inférieur au sien, doit
toujours le faire avec une forme respectueuse.

Une femme, quand elle écrit ou parle à un homme, ne doit jamais se
servir des expressions suivantes: «Avoir l'honneur, etc., ou de vouloir
bien lui faire l'honneur, etc.»

Dans une lettre, comme dans une visite ou une rencontre, l'on ne
chargera la personne à laquelle on s'adresse, de présenter ses hommages
ou ses compliments à un tiers, que s'il appartient à sa famille; et
encore fera-t-on bien de se servir dans la lettre d'un correctif:
«Permettez que Madame *** reçoive ici les assurances de mon respect,
etc.»

Abstenez-vous de _post-scriptum_, à moins d'une circonstance imprévue et
subite qui vous y force.

Autrefois, l'on se donnait beaucoup de peine pour amener avec esprit la
fin d'une lettre; aujourd'hui, l'on n'y fait pas tant de façon, et l'on
finit en mettant à l'alinéa: «Je suis, ou: J'ai l'honneur d'être, etc.»

On y joint l'expression de quelque sentiment: «Je suis avec respect, ou:
avec le plus profond respect, etc.,» ou encore: «Recevez, Monsieur, ou
Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de ma considération
distinguée.» A un supérieur, on dirait: «de ma haute» ou, selon son
caractère sacerdotal ou magistral, ou même son âge: «de ma respectueuse
considération», ou encore: «de mes sentiments les plus respectueux».

Ce sont là autant de formules, autant de règles, consacrées par la
politesse, qu'il faut observer.


LETTRES DE REMERCIEMENT

C'est au cœur à parler dans ces sortes de lettres, puisque le
remerciement n'est autre chose, comme l'observe Bossuet, qu'un acte de
reconnaissance.

Le service rendu, les circonstances qui l'ont accompagné, la générosité
de celui qui oblige, la sensibilité de celui qui reçoit, sa profonde
gratitude, sont autant de thèmes à développer dans une lettre de
remerciement. Quelques fragments de lettres à l'appui:

_Le maréchal de Tallard à Mme de Maintenon._

  «Madame,

«Recevez, s'il vous plaît, ici mes très humbles remerciements du mot que
vous me fîtes l'honneur de me dire hier. Rien n'égale vos bontés: rien
n'égale ma reconnaissance, etc.»


_Lettre de Saint-Evremont._

«Je suis un serviteur si inutile que je n'oserais même parler de
reconnaissance; mais je ne suis pas moins sensible à l'obligation, etc.»


_Lettre de Mme de Maintenon._

«Vous ne serez pas remerciée, puisque vous ne voulez pas l'être; mais la
reconnaissance ne perd rien au silence que vous m'imposez.»


_Lettre du comte de Bussy._

«Je suis pénétré du service que vous m'avez rendu; et ce qui me charme
dans votre procédé, c'est que vous m'ayez accordé votre protection sans
me l'avoir promise. Par la noblesse de votre action, jugez, Madame, de
ma reconnaissance et de mon respect.»


DES LETTRES DE FÉLICITATION

Elles s'adressent soit à des amis, soit à des supérieurs ou à des égaux.
L'on se réjouit avec ses amis, parce que l'on s'intéresse sincèrement à
tout ce qui peut leur arriver d'heureux, et il n'est besoin, pour cela
que de laisser courir la plume.

Il n'en est pas de même des félicitations adressées à ses supérieurs ou
à ses égaux. Comme les convenances en font presque tous les frais, que
le sentiment n'y est pour rien, force est de se rejeter sur ces lieux
communs que la politesse place chaque jour sur nos lèvres, de les
tourner et retourner jusqu'à ce que l'on puisse amener décemment
le:--«Je suis», ou--«J'ai l'honneur d'être, etc.»

Un peu d'enjouement ne gâte rien dans une lettre de félicitation, il ne
fait que donner une saveur plus piquante aux compliments. Mme de Sévigné
écrit au duc de Chaulnes, ambassadeur à Rome:

«Mais, mon Dieu! quel homme vous êtes, mon cher Duc! on ne pourra plus
vivre avec vous; vous êtes d'une difficulté pour le pas qui nous jettera
dans de furieux embarras. Quelle peine ne donnâtes-vous point l'autre
jour à ce pauvre ambassadeur d'Espagne! Pensez-vous que ce soit une
chose bien agréable de reculer tout le long d'une rue? Et quelle
tracasserie faites-vous encore à celui de l'Empereur sur ses franchises?
Vous êtes devenu tellement pointilleux, que l'Europe songera à deux fois
comme elle se devra conduire avec Votre Excellence, etc.»


LETTRES DE CONDOLÉANCE

On se borne généralement, dans ces lettres, à témoigner la part que l'on
prend à la perte qui en fait le sujet.

Si celui ou celle à qui vous adressez vos compliments, pleure une
personne qui lui était chère à plus d'un titre, ne craignez pas de lui
en parler longuement. La tristesse aime à se replier sur elle-même, à se
nourrir de sa douleur.

Quelques courtes réflexions de piété font très bien dans une lettre de
condoléance. La religion, cette grande chose, a seule des consolations
qui nous élèvent au-dessus des regrets et des misères humaines.

Madame la duchesse de Ventadour, gouvernante des enfants de France,
venait d'écrire à Louis XV, qui était tombé malade à Metz, pour le
féliciter sur sa convalescence. Au même moment, elle reçoit un courrier
qui lui annonce la mort de Madame Sixième à Fontrevault, où Mesdames
étaient élevées. Il devenait donc indispensable de joindre à la lettre
de félicitation une lettre de condoléance. Madame de Ventadour trouva
une façon fort ingénieuse de les réunir en une seule:

  «Sire,

«Après la grâce que le Seigneur vient d'accorder à la France, en lui
conservant Votre Majesté, il ne fallait rien moins qu'un ange en
ambassade pour l'en aller remercier».


DES BILLETS

Ce qui distingue un billet d'une lettre, c'est sa contexture, son _sans
façon_. Il n'y a qu'une supériorité bien marquée ou une familiarité bien
établie qui puisse autoriser à écrire un billet.

On a souvent cité celui de Louis XIV au duc de La Rochefoucauld qu'il
venait de nommer Grand-Maître de la Garde-robe:

«Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du présent que je vous ai
fait comme votre maître.»

En voici un très spirituel qui est écrit à la troisième personne. Il fut
adressé par M. Villemain à une dame qui lui avait prêté les poésies
d'André Chénier et qu'il lui renvoyait. Tous deux demeuraient porte à
porte:

«Madame, un académicien malade, qui ne lit plus de vers et ne sait plus
par cœur que les vôtres, se fait scrupule de garder ce volume que vous
lui avez prêté il y a quelques mois. Il a l'honneur de le faire remettre
à votre porte, inutilement voisine de la sienne; et il saisit cette
occasion de vous offrir l'hommage de son respect, et l'assurance qu'il
n'est mort ou imbécile qu'officiellement.»

Pour comprendre ce dernier trait, il faut se rappeler que M. Villemain
relevait alors d'une longue maladie pendant laquelle on avait essayé, à
la cour de Louis-Philippe, de le faire passer pour fou.

Cette façon d'écrire à la troisième personne a donné lieu par son
ambiguïté à plus d'une méprise assez drôle,--témoin l'anecdote suivante:

C'était à un dîner où se trouvaient réunis plusieurs hommes de lettres.
On causait style épistolaire, et l'un d'eux attaquait vivement les
billets écrits à la troisième personne. Un autre les défendait,
prétendant qu'ils étaient plus cérémonieux, plus polis.

--Bah! reprit le premier, un des mérites de la politesse, c'est d'être
claire, et rien ne l'est moins que vos diables de billets à la troisième
personne. Tenez, voici ce qui m'est arrivé à moi qui vous parle, il y a
quelques années. Je reçus un beau matin de mon ami D..., chef de
division au ministère de..., un petit mot conçu en ces termes:

«M. D..., chef de division, s'empresse d'informer son ami A... (votre
très humble!) qu'il vient d'être nommé chevalier de la Légion
d'honneur.»

«Vous jugez de ma joie, continue A..., si j'étais l'homme le plus
heureux du monde! Je courus chez mon graveur, et lui commandai des
cartes portant la flatteuse mention:

_M. A..., chevalier de la Légion d'honneur._

«Je courus chez mon bijoutier, et je choisis une croix du plus élégant
module... Je courus chez un marchand de rubans et lui achetai une pièce
du plus beau moiré rouge. Je courus chez tous mes amis pour recevoir
leurs félicitations; enfin je courus au ministère pour remercier mon ami
D..., et je me jetai dans ses bras:

--Ah! mon ami, que je suis heureux, et combien je vous remercie de la
bonne nouvelle.

--Cet excellent A..., s'écria D..., quelle part il prend à mon bonheur!

--Merci pour le mot: c'est moi qu'on décore, et le bonheur est pour
vous!

--Comment! c'est vous qu'on décore?

--Mais oui, n'est-ce pas?

--Mais non, mon ami, c'est moi qui suis décoré.

--Vous?

--Oui... Vous le méritez sans aucun doute plus que moi; mais enfin,
c'est moi qui le suis.

«Je compris alors quel sens il fallait donner à la phrase ambiguë.

--Que le diable vous emporte avec votre troisième personne. Ne
pouviez-vous pas m'écrire tout simplement:

«Mon cher ami, j'ai le plaisir de vous annoncer, que je viens d'être
décoré.»

Je le quittai, furieux, et ne le revis que deux ans après, lorsque je
fus _réellement_ décoré.

Et voilà cependant les conséquences que peut amener cette prétentieuse
troisième personne!


LETTRES D'INVITATION

Les invitations à dîner, à une soirée, à un bal, peuvent se faire de
vive voix ou par écrit. Dans ce dernier cas, il faut varier la rédaction
des billets, selon le degré d'intimité qui nous lie aux personnes, et
d'après le rang et la position qu'elles occupent dans le monde. Trois
ou quatre brouillons que l'on fera recopier y suffiront.

On ajoute au bas: «_Vous êtes prié de répondre_».

Ces invitations devront être envoyées quatre ou cinq jours d'avance,
afin que l'invité ne prenne pas d'autre engagement. S'il ne peut
accepter, il ira le jour même ou le lendemain au plus tard, s'en
excuser, ou bien il s'en excusera par lettre.

Ne pas répondre équivaut à une acceptation.

Il est de très bon ton, alors, de remettre ou de faire remettre sa carte
chez l'amphitryon, l'avant-veille du jour désigné pour le dîner ou la
soirée.

Du temps de nos pères, on avait quelquefois recours à la poésie pour les
invitations. Voltaire, chargé par madame la duchesse du Maine de prier à
souper chez elle l'auteur de l'_Art d'aimer_, lui écrivit cet ingénieux
quatrain:

    Au nom du Pinde et de Cythère,
    Gentil-Bernard est averti
    Que l'_Art d'aimer_ doit samedi,
    Venir souper chez l'_Art de plaire_.


LETTRES DE FAIRE PART

Les lettres de faire part pour un mariage, un enterrement ont une
formule adoptée que connaissent les imprimeurs ou lithographes. Il sera
bon toutefois d'en revoir le contexte pour s'assurer qu'il ne s'y est
rien glissé contre les convenances.

Il faut se garder d'étaler avec complaisance les titres et décorations
des personnes qui figurent dans ces billets. Ce n'est pas le lieu de
faire argent de sa vanité, lorsqu'on doit être tout entier à sa douleur.
La qualité de parent suffit en pareille circonstance.

Les lettres d'avis pour la naissance d'un enfant doivent être envoyées
au nom du père, à l'exclusion de la mère et des grands parents.



DES DINERS EN GÉNÉRAL


De même qu'il y a fagots et fagots, il y a dîners et dîners, depuis le
dîner d'apparat,--dîner grand seigneur, haute banque, ministre, etc.,
dont le coût varie de cent à cent cinquante francs par
personne,--jusqu'au repas frugal à 0 fr. 80 ou 90 c.


MENU

    Potage au pain ou Julienne.
      Bouilli, bifteck, lapin sauté.
    Pommes de terre ou haricots.
        Fromage ou pruneaux.
          Pain à discrétion.
Vin--un carafon (le crû n'est pas indiqué).
  _Par cachet, 0 fr. 05 c. de diminution_.
    _Café avec petit verre, 0 fr. 30 c._

Entre ces deux extrêmes--cent à cent cinquante francs, et quatre-vingts
ou quatre-vingt-dix centimes,--il y a bien de la marge, bien des
intermédiaires; voyons:

Le _repas de noce_, le _repas de corps_, qui se font l'un et l'autre sur
commande, et où l'on mange fort mal;

Le _dîner en ville_, également de commande: première, deuxième,
troisième classe, etc., comme pour les enterrements.

Les menus ne varient pas:

Potage Julienne ou purée Crécy;--Turbot, sauce aux câpres, ou sauce
genevoise;--Filet de bœuf aux champignons;--Poularde truffée, à la
Périgueux, etc.

Toujours et toujours les mêmes mets, avec ce goût d'étuvé bien prononcé
qui accuse leur cuisson au four; les mêmes sauces banales, les mêmes
vins frelatés; les mêmes verres, les mêmes plats; car dans ces usines
culinaires on fournit tout ce dont on peut avoir besoin: linge de table,
ruolz, porcelaines, etc. On prétend même que ces honnêtes industriels
tiennent en réserve un stock de _quatorzièmes_, prêts à toute heure,
pour les cas où l'absence accidentelle d'un invité réduit les convives
au nombre fatidique de _treize_!

Personne n'ignore à quel point ces repas confectionnés sur mesure,
horripilaient Roqueplan; aussi les a-t-il flétris de bonne encre:

«Une des plus grandes douleurs du dîner en ville, c'est l'uniformité de
l'organisation de son menu. Qui en a mangé un, en a mangé cent.

«Après cette soupe ridicule, composée d'un bouillon pâle et sans yeux,
et dans lequel s'entrechoquent de petits losanges blancs,

«--Madère!»

«s'écrie, sans rire, un valet de pied qui fait semblant de croire qu'il
tient à la main du vin de Madère, et non pas une décoction de fleurs de
sureau étendue d'eau-de-vie de pomme de terre.

«--Château-Yquem 47!»

«s'écrie un autre mystificateur, comme s'il ne savait pas qu'il verse
du petit vin de Lunel coupé de Grave.

«--Turbot, sauce aux câpres! sauce genevoise!

«La rage vous saisit.--Nous sommes pincés, disent les gens d'expérience,
nous n'éviterons pas le filet de bœuf aux champignons!

«Puis, le délire vous prend: on mange de tout un peu, on s'empoisonne
avec variété, on grignote sa mort!

«Dans la généralité, le dîner en ville est mauvais et pernicieux.

«Par cette première raison que presque personne à Paris n'a de cave, et
que la plupart des donneurs de dîners achètent du vin pour la
circonstance, comme certains érudits ne prennent que dans Bouillet la
science dont ils ont besoin pour le jour même.

«C'est la cave Bouillet.»

Pauvre Roqueplan! lui qui recevait jusqu'à deux et trois invitations par
jour, il a fini par succomber à la peine. Les dîners en ville et le faux
madère l'ont tué avant le temps, ainsi qu'il l'affirmait à ses amis la
veille de sa mort.

       *       *       *       *       *

Reprenons l'énumération des dîners:

Le _dîner de famille_, où l'on mange comme l'on veut, quelquefois même
comme l'on peut.

Le _dîner sans façon_, ou à la _fortune du pot_,

    «...... Mal que le ciel en sa fureur
    Inventa pour punir les _gourmands_ de la terre.»

gardez-vous en comme de la peste;

    «Souvenez-vous toujours, dans le cours de la vie,
    Qu'un dîner sans façon est une perfidie.»

c'est le législateur du Parnasse français qui le dit.

Le _banquet populaire_, à l'usage des Robert Macaire et des Gogos de la
politique, où l'on se repaît de veau et de salade, où l'on s'abreuve de
petit bleu.

Passons à des sujets plus relevés «_Paulò majora canamus_.»


LES GRANDS DINERS

Les gens qui ont un grand état de maison, qui font ce que l'on appelle
_figure dans le monde_, peuvent seuls donner de ces dîners.

Tout d'abord il faut avoir un hôtel à soi, un chef de cuisine de premier
ordre, avec une armée de marmitons; une cave bien fournie, une cave
_vécue_; puis quelque chose comme trois ou quatre cent mille livres de
rente, et même davantage--ce ne sera pas de trop.

Vous avez tout cela... très bien! parfait! Mais si vous n'y joignez
l'éducation, l'esprit, le tact et le goût; si vous n'avez pas été initié
en famille aux secrets de la grande existence, aux délicatesses, aux
raffinements qu'elle comporte, c'est comme si vous n'aviez rien. Vous
aurez beau tenir table ouverte, déployer tout le luxe possible,--_ce ne
sera pas ça_... l'on mangera vos dîners, mais on se moquera de vous en
arrière, on vous traitera de Californien.

Sans doute les lingots pèsent dans la balance, mais ils ne sont pas
tout, ce n'est qu'un accessoire.

«La fortune, dit La Rochefoucauld, est un piédestal qui montre mieux nos
mérites et dévoile davantage nos défauts.»

       *       *       *       *       *

L'on ne s'imagine pas ce qu'il faut d'intelligence et d'art pour
composer et dresser un dîner parfait, un de ces dîners dont tous les
détails sont étudiés, pesés avec soin.

Le prince de Talleyrand qui, pendant quarante ans, a reçu et traité à sa
table toute l'Europe politique, militaire, savante, artistique,
conférait chaque matin avec son maître d'hôtel et son cuisinier; il
discutait avec eux la composition du dîner, car il ne déjeunait jamais.
Il prenait deux ou trois tasses de camomille avant de se mettre au
travail.

Ses grands dîners sont restés légendaires dans le monde diplomatique, et
l'on consulte encore aujourd'hui leurs menus.

Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt la description de son ordinaire
pour une table de dix à douze couverts. Il se composait de deux potages;
de deux relevés, dont un de poisson; de quatre entrées; de deux rôts; de
quatre entremets et du dessert.

Le prince mangeait avec appétit du potage, du poisson, d'une entrée de
boucherie, qui était presque toujours une noix de veau, ou de
côtelettes de mouton braisées, ou un peu de poulet, ou de la poularde au
consommé.

Il mangeait parfois un peu de rôti. Ses entremets habituels étaient les
épinards ou les cardons, les œufs ou les légumes de primeur, et comme
entremets de sucreries, les pommes ou poires gratinées. Un autre jour,
c'était un peu de crème au café.

Il ne buvait que d'excellent vin de Bordeaux, légèrement trempé d'eau,
et un peu de xérès; à son dessert, il demandait un petit verre de vieux
malaga. Rentré au salon, on lui présentait une grande tasse qu'il
emplissait lui-même de morceaux de sucre, puis on lui versait le café.

Avec ce régime-là, le prince a vécu quatre-vingt-deux ans. Que ceux qui
veulent arriver jusque-là observent la recette: nous la leur livrons
gratis.

       *       *       *       *       *

Les dîners se sont servis tour à tour à la française et à la russe.
Aujourd'hui le service russe a prévalu. Cependant le service français
est encore en usage dans quelques bonnes maisons de la capitale, mais
surtout en province, parmi les familles de vieille souche. Écoutons ce
que dit à ce sujet le _Carnet d'un mondain_:

«La mode française ne plaçait pas le dessert sur la table. On en
disposait les friandises sur un dressoir.

«Un surtout d'argenterie, de vieux saxe, de cristal de Venise ou de
biscuit de Sèvres avec des montures ciselées, composait le seul ornement
de la table, sur laquelle on plaçait des réchauds dont le nombre
augmentait suivant l'importance du dîner.

«Cette vieille mode avait bien son mérite. Elle exigeait un plus grand
nombre de plats et un soin plus attentif dans la manière de les monter.
Elle indiquait une hospitalité plus large.

«Aujourd'hui, les fruits, les fleurs, les bonbons remplacent les
antiques réchauds.»

C'est peut-être plus agréable, plus flatteur à l'œil; mais à quel
prix? Au détriment des mets qui veulent être servis et mangés aussitôt
qu'on les retire du feu. On a sacrifié aussi les hors-d'œuvre, qu'on
passait après le potage, et qui stimulaient, qui préparaient si bien
l'estomac. Espérons qu'on y reviendra.

Quelques plats nouveaux, ou renouvelés du XVIIIe siècle, ont apparu
cette année sur la table de quelques maisons du high-life. Voici la
nomenclature qu'en donne le _Carnet_:

Les laitances de carpes à l'Indienne;
Les pattes d'oie bottées à l'Intendant;
Les oreilles de cerf en menus-droits;
Les crêtes de coq à la gauloise;
Les glaces au pain bis et au beurre frais;
Les trains de lièvre à la Saint-Hubert (à la gelée de confiture de Bar).

Les deux menus qui suivent sont également empruntés au _Carnet_. Le
premier est celui du dîner du Jour de l'an, offert au grand-duc
Constantin à l'ambassade de Russie. L'autre est le menu d'un dîner
intime de dix-huit personnes chez un grand financier.


GRAND DINER

    Potage crème d'orge aux quenelles.
        Soupe tortue à l'anglaise.
      Petite croustade Régence.
          Sterlets à la Russe.
      Selle de chevreuil garnie.
Filets de poularde petits pois nouveaux.
    Aspic de crustacés à la Bagration.
          Sorbets au kirsch.

       *       *       *       *       *

          Faisans truffés.
  Pâtés de foie gras de Strasbourg.
        Asperges en branches.
Gâteau de Compiègne aux cerises.
          Glace d'ananas.


DINER INTIME

                Huîtres.
      Potage princesse et tortue.
Laitances de carpes aux truffes.
  Côtelettes de chevreuil purée Soubise.
          Faisans à la Godard.
    Chaufroix de cailles et de bécasses.
            Rôti d'ortolans.
              Dinde truffée.
          Salade Impératrice.
              Bombe royale.
                Dessert.


LE DINER ENTRE GASTRONOMES

Le gastronome n'aime pas les grands dîners. Ces repas solennels, où l'on
donne plus à l'étiquette qu'à l'art, où l'on s'attache plus à charmer
les yeux qu'à flatter le goût; ces réunions nombreuses de gens inconnus
pour la plupart les uns aux autres, où règnent la froideur et la
contrainte, n'ont pour lui aucun attrait.

Le gastronome par excellence pousse l'amour de la table jusqu'à
l'exclusion de toute autre passion. Il n'admet pas l'élément féminin à
ses agapes. A tort ou à raison, il prétend que la plus belle moitié du
genre humain veut être sans cesse admirée, et il ne saurait distraire la
moindre parcelle de son admiration, il la réserve tout entière pour les
mets délicats.

Le marquis de Cussy, un des derniers représentants de l'exquise
politesse de l'ancienne cour, partageait cette doctrine de l'exclusion
des femmes aux dîners des gastronomes. Il est vrai que nous ne l'avons
connu que dans les derniers temps de sa vie. Peut-être n'avait-il pas
toujours pensé de même?

    «Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs.»

C'était bien le type du gastronome le plus accompli, le plus parfait de
tous points. Ruiné par les évènements politiques, après avoir eu une
immense fortune, il lui restait à peine cette médiocrité dont parle
Horace; elle lui suffisait cependant pour vivre avec dignité et
recevoir quelques amis.

Il donnait un dîner toutes les semaines et faisait lui-même son marché.
Ce jour-là, il était à la halle dès quatre heures du matin.

Ses dîners duraient trois heures. Jamais plus de onze convives, jamais
moins de cinq. Puis sept, puis neuf. Pourquoi ces nombres impairs?
Était-ce pour se conformer au vieil adage romain: _Numero Deus impare
gaudet_? On ne sait pas. M. de Cussy a emporté son secret dans la tombe.

Voici quelques-uns de ses aphorismes:

«Ne réunissez à dîner que les gens qui s'affilient en morale et en
pensées;

«Mangez avec mesure, buvez à petits traits;

«Ne faites rien de trop pour votre estomac, ou il vous abandonnera, car
il est ingrat;

«En hiver, votre salle à manger sera chaude; treize degrés; baignez-là
de lumière.»

C'était un aimable et gai causeur, aimant assez la controverse. Il
s'attaquait volontiers à Brillat-Savarin; il le considérait comme un
gros mangeur et ne lui reconnaissait pas les qualités qui constituent le
gastronome fin et délicat. L'entendant, un jour, demander deux douzaines
d'huîtres par couvert, détachées et placées d'avance:

«Professeur, lui dit-il, vous n'y songez pas; des huîtres ouvertes et
détachées! Je ne vous excuse que parce que vous êtes né dans le
département de l'Ain!»

Brillat-Savarin soutenait qu'une salle à manger devait être ornée de
glaces. M. de Cussy résistait, parce que «ce n'est qu'à jeun qu'on doit
s'étudier dans son miroir».

Le professeur conseillait la musique pendant le dîner; M. de Cussy
l'admettait, mais à la condition que les instruments à vent y
domineraient.

Aussi passionné pour la musique que pour la bonne chère, il passa trois
heures, la veille de sa mort, à répéter avec sa fille des scènes
entières d'opéras, et le jour même où il expira, il avait mangé et
digéré un perdreau rouge en entier.

C'était mourir au champ d'honneur!


LE DINER BOURGEOIS

C'est le dîner d'autrefois, le dîner du vieux temps, lorsqu'il existait
une haute bourgeoisie, composée de l'élite des citoyens voués aux
professions libérales, qu'ils honoraient de leur mérite et de leurs
vertus. Bien habile qui pourrait dire aujourd'hui où commence et où
finit ce que l'on nomme la bourgeoisie.

Il était d'usage, dans cette ancienne bourgeoisie, de donner tous les
ans un ou plusieurs dîners qu'on appelait _de cérémonie_. Cela se
pratique toujours en province, de même que dans certaines familles
parisiennes, pour qui ces dîners sont une obligation d'état, de position
de fortune.

Le nombre des convives varie de dix à dix-huit au maximum, en ayant soin
de ne s'arrêter jamais au chiffre redouté de _treize_, qui n'est
cependant à craindre, comme le remarque Grimod de la Reynière,
qu'autant qu'il n'y aurait à manger que pour douze.

C'est à un dîner de cérémonie que vous êtes invité.

La tenue de rigueur est: l'habit noir, la cravate blanche, les gants
blancs ou paille.

Déjà quelques personnes sont réunies, à votre entrée dans le salon. Vous
faites les salutations d'usage et vous restez debout, en causant avec
vos voisins, jusqu'au moment où le maître d'hôtel ou le domestique qui
en tient lieu, ouvre les deux battants de la porte et prononce les mots
sacramentels:

«_Madame est servie!_»

Le maître de la maison offre alors le bras à la femme qui, en raison de
son âge ou de sa position sociale, a droit à cette marque de respect ou
de déférence. Il passe le premier.

La maîtresse de la maison donne le bras à l'homme le plus âgé ou le plus
considérable. Elle vient en second.

Les invités prennent la file, en se conformant aux règles prescrites par
l'étiquette.

C'est le bras droit que le cavalier doit toujours offrir.

Au passage d'une porte, il s'avancera en s'effaçant un peu à gauche,
afin de laisser plus d'espace à sa dame, et de ne point amener de
rencontre fâcheuse avec la traîne ou les garnitures de la robe.

Arrivés tous deux dans la salle à manger, il saluera sa compagne qui
répondra par une légère inclination.

Ils attendront qu'on leur désigne leurs places, à moins que celles-ci ne
soient indiquées par des cartes posées sur les serviettes.

Le cavalier ne s'assiéra que lorsque ses voisines de droite et de gauche
se seront parfaitement installées--toujours en vertu de cette extrême
attention que commandent l'agencement et les ondulations coquettes des
robes.

Le maître et la maîtresse de la maison occupent le milieu de la table,
en face l'un de l'autre. Les places d'honneur sont à leur droite
d'abord, puis à la gauche. Les convives se rangent à la suite, de chaque
côté, en observant toujours les prescriptions des diverses hiérarchies
sociales.

C'est un très grand art de savoir placer son monde, que de bien assortir
les âges, les positions et les sympathies, de manière à ne froisser
personne, à ne blesser aucun amour-propre.

Nous avons entendu un maître dans la science du savoir-vivre,--_Magister
elegantiarum_--critiquer cette façon de numéroter les convives, de les
mesurer à la toise hiérarchique.

A son avis, tous les invités étant gens d'éducation, devraient être
traités sur le pied d'égalité. Il n'admettait de préséance que pour les
ministres de Dieu et les vieillards des deux sexes. Cette préséance de
l'habit ecclésiastique est du reste consacrée par l'usage. Quand il se
trouve un prêtre parmi les assistants, c'est à lui que revient de droit
la première place d'honneur à côté de la maîtresse de la maison, de même
qu'elle appartient de droit aussi, dans le corps diplomatique, au Nonce
du Pape.

       *       *       *       *       *

Vous voilà donc parfaitement installé.

Vous vous êtes incliné à droite et à gauche, en échangeant quelques
paroles banales. N'oubliez pas que votre position de cavalier servant
vous oblige à rendre à la personne que vous avez accompagnée tous les
petits services possibles. Vous lui verserez à boire, si les vins sont
sur la table; vous veillerez attentivement à ce que rien ne lui manque.
Soyez aimable et prévenant, mais sans familiarité. Pesez bien vos
paroles, et, pour plus de sûreté, renfermez-vous dans les généralités.

Si le maître de la maison offre lui-même d'un plat, ou la maîtresse de
la maison d'une pâtisserie, d'une friandise quelconque confectionnée par
elle, on est tenu de faire honneur à cette attention toute gracieuse.

Quand la conversation devient générale, si vous tenez à y prendre part,
faites-le en homme de bon ton. N'interrompez pas, et surtout
n'interpellez jamais personne d'un bout de la table à l'autre.

Assez ordinairement l'amphitryon a eu soin d'inviter un de ces beaux
esprits, joyeux conteurs, qui ont toujours quelque nouvelle et
merveilleuse histoire. Méry s'était fait une réputation hors ligne en ce
genre. Nous nous rappelons qu'à une certaine époque un grand nombre de
lettres d'invitation à dîner se terminaient invariablement par cette
formule alléchante: «_Nous aurons Méry._»

Le procédé était des plus cavaliers, mais à qui la faute?

Méry se vantait de devoir à Dieu et au Diable: c'étaient les seuls
peut-être qu'il n'eût pas fait contribuer. Par ses emprunts réitérés, il
s'était mis à la discrétion de ses créanciers, et ceux-ci étaient
excusables, et même à tout prendre, très louables, de consentir à se
rembourser en _racontars_. Est-il beaucoup de gens aujourd'hui qui se
contenteraient d'une pareille monnaie?

Il lui arriva un jour d'emprunter contre signature une somme,
relativement assez forte, à un banquier qui fut depuis député de
l'arrondissement de Saint-Denis. Bien entendu qu'à l'échéance le susdit
billet revint sans être payé. C'était une habitude à laquelle Méry ne
dérogeait guère; mais il eut le tort de ne point reparaître chez son
créancier. Celui-ci donna ordre à son huissier de poursuivre à outrance:
si bien que, de petit papier en petit papier, le débiteur un beau matin
fut appréhendé au corps et conduit... à la prison pour dettes?--Non pas!
Mais bellement chez son créancier.

--Monsieur, fit celui-ci d'un air courroucé, vous êtes mon prisonnier de
par la loi; cependant, en faveur de nos anciennes relations, je veux
bien vous laisser libre sur parole, à la condition expresse que vous
comparaîtrez à ma table, toutes les fois que vous en serez requis, et
ce--jusqu'au jour où vous m'aurez remboursé intégralement--capital et
intérêt.

--Accepté! répliqua Méry. Au fait, vous me devez les aliments.

A peu près à la même époque, Dumas père, ayant appris que, dans une
maison où il n'allait que fort rarement, l'on s'était servi de son nom,
au bas des invitations, imagina cette vengeance spirituelle de n'ouvrir
la bouche que pour manger. A toutes les questions qu'on lui adressait,
il répondait par des oui, des non, ou quelques mots des plus laconiques.

Vivement contrarié de ce mutisme auquel il ne s'attendait pas,
l'amphitryon prit le parti d'interpeller directement son hôte.

--Monsieur Dumas, lui dit-il, est-ce que vous n'allez pas nous raconter
quelque chose?

--Très volontiers, cher Monsieur, mais à la condition que chacun y
mettra du sien et servira un plat de son métier. Mon voisin, par
exemple, qui est capitaine d'artillerie, tirera d'abord un coup de
canon, et aussitôt je commencerai une histoire.

       *       *       *       *       *

Revenons à notre dîner. Une gaieté expansive circule avec les vins de
dessert; la joie rayonne sur tous les visages.

Aujourd'hui, l'on ne porte plus guère de toasts que dans les banquets
politiques. Pourtant si l'amphitryon offrait une santé, tous les
convives s'inclineraient pour saluer la personne à qui elle est
adressée, et videraient entièrement leurs verres.

Mais voici que le signal de quitter la table est donné. Chacun se lève
en déposant sa serviette sur son assiette, et offre le bras à sa voisine
de droite. Le retour au salon s'effectue de la même manière que pour la
sortie, à cette différence près que la maîtresse de maison laisse passer
tout le monde devant elle. Son mari ouvre la marche comme avant le
dîner. Les convives le suivent, et chacun d'eux ramène à sa place la
dame qu'il a conduite à table.

Un instant après, on apporte le café: c'est la maîtresse de la maison
qui en fait les honneurs. Ne versez pas votre café dans votre soucoupe;
laissez votre cuiller dans la tasse.

Etes-vous du nombre de ceux qui ne peuvent se priver du cigare ou de la
cigarette après avoir mangé? Suivez le maître de la maison au fumoir, et
rentrez au salon le plus tôt possible. La politesse exige que vous
contribuiez pour votre part à l'agrément du reste de la soirée.

Si la maîtresse de la maison parle de faire un peu de musique, les
amateurs s'empresseront de déférer à son désir. C'est à elle à ne point
abuser de leur complaisance. On n'a pas oublié la piquante réponse de
Chopin à son amphitryon qui se croyait en quelque sorte en droit de
tenir le grand artiste au piano pendant toute la soirée.

--Ah! Monsieur, dit Chopin, après avoir joué une mazurka, j'ai si peu
mangé!

       *       *       *       *       *

Il faut pourvoir à tout, quand on s'est chargé, comme le dit
Brillat-Savarin, du bonheur de ses invités durant cinq ou six heures. En
conséquence, des tables de jeu ont été dressées dans un petit salon,
pour les personnes dont c'est la passion favorite, et même l'unique
amusement, de remuer les cartes.

Le maître ou la maîtresse de la maison engageront les parties entre les
amateurs qui ne se mettront au jeu qu'après en avoir été priés.

Les dames choisissent leurs places; les hommes attendent pour s'asseoir
qu'elles aient fait ce choix. Il est d'usage que la personne qui
distribue les cartes pour la première fois, s'incline et que chacun lui
rende son salut avant de relever son jeu.

Les jeunes gens doivent s'abstenir de jouer. Une jeune femme ne paraîtra
à une table de jeu, qu'autant que sa présence sera nécessaire pour
remplir une place vacante.

Pendant que chacun est à ses plaisirs, on a servi le thé dont la
maîtresse de la maison a fait les honneurs comme pour le café.

La soirée s'avance, et déjà quelques personnes se sont levées, bien que
la maîtresse de la maison ait cherché à les retenir. Il est l'heure,
plus que l'heure de se retirer.

Vous prenez alors congé de vos hôtes auxquels vous devez une visite dans
les huit jours.

N'oubliez pas, au cours de cette visite, de faire l'éloge du dîner et
des convives. Appuyez surtout sur la gracieuse hospitalité du maître, et
de la maîtresse de la maison.


LES DÉJEUNERS

Les déjeuners dits _à la fourchette_ sont peu usités à Paris, en raison
de l'heure qu'il faudrait leur consacrer, et qui est due forcément aux
affaires. Il n'en est pas de même en province, où l'on a beaucoup plus
de temps à soi.

Là, les _déjeuners-dînatoires_ sont en grand honneur. L'on se met à
table à midi et l'on y reste jusqu'à trois ou quatre heures. La bonne
chère fait les délices de ces repas; l'on y mange une cuisine excellente
confectionnée par un véritable cordon bleu, des sauces qui ne sont point
frelatées, des viandes qui sont rôties à la broche et n'ont rien à
démêler avec cet ignoble _four_,--sans contredit la plus désastreuse
conquête de la civilisation moderne.

Ajoutez à cela qu'en province il n'est pas de propriétaire, de rentier
un peu riche, qui n'ait un caveau réservé, avec ses vins bien rangés et
étiquetés par récolte: toutes choses fort rares à Paris et qui tendent à
le devenir davantage chaque jour.

A bien dire, les déjeuners priés à Paris sont des déjeuners d'affaires,
entre hommes. Aussi est-il reçu qu'après le dessert les dames quittent
la table pour laisser ces messieurs à leurs conversations sérieuses et à
leurs cigares.

Les hommes y assistent en redingote noire, cravate item;

Les femmes en toilettes mixtes, ou _toilettes d'intérieur_.



LE TABAC


Le tabac, soit qu'on le prenne en poudre ou qu'on l'aspire en fumée,
occupe une si large place dans nos habitudes, il y a opéré un changement
si considérable, si funeste à l'existence même de la bonne compagnie,
qu'il nous est impossible de n'en pas dire quelques mots.

       *       *       *       *       *

Le tabac en poudre, malgré Aristote et sa docte cabale, est resté divin
pour les priseurs. Il est à remarquer toutefois que sa consommation tend
à diminuer, tandis que celle du tabac à fumer va sans cesse en
progressant.

Cela tient à ce que la clientèle des priseurs qui se compose en très
grande majorité de vieillards des deux sexes, est loin de se recruter en
proportion des vides qu'elle éprouve.

Depuis que la tabatière a cessé d'être un objet de luxe et
d'ostentation, depuis qu'elle n'est plus à la mode, la fameuse _poudre à
la reine_ a été frappée de discrédit. Elle a perdu cent pour cent dans
l'estime des nez à priser, ou, pour éviter un mauvais jeu de mot, des
nez qui prisent.

Le tabac à fumer a vu, au contraire, s'accroître son empire; chaque jour
il fait de nouvelles conquêtes. C'est qu'aussi il flatte et caresse
bien mieux les appétences de l'homme, chez qui tout est fumée: fumée de
la gloire, fumée des richesses, fumée des honneurs, etc., etc. Chacun
poursuit ici-bas sa fumée avec la même ardeur que ce pauvre Ixion
poursuivait sa nue.

On fume partout--au dehors et au dedans, dans la rue comme chez soi, à
la ville et aux champs. C'est une épidémie qui prend les générations
presque au sortir du berceau, et s'étend sur elles comme une plaie
incurable.

En vain des sociétés se sont fondées, des médecins, des savants, des
académiciens, des journalistes, se sont réunis pour conjurer le mal; en
vain ont-ils fait paraître brochures sur brochures, articles sur
articles, pour signaler les dangers du tabac,--ce poison aussi fatal à
la santé de l'homme que préjudiciable à sa bourse.

«Le tabac, écrivait Charles Fourier, est l'opium de l'esprit humain:
Peuple qui fume, peuple qui périt.»

Stendhal (Beyle), cet esprit si fin et en même temps si profond, a
poussé plus avant et surtout plus en avant ses observations:

«Si la Turquie, dit-il, porte la nuit sur son visage, si l'Allemagne
rêve dans l'espace, si l'Espagne dort d'un sommeil entrecoupé de
somnambulisme, si la Hollande étouffe dans son embonpoint, si la France
enfin laisse flotter son regard, nous devons désormais accuser de ce
mystérieux suicide national, le chibouque, la pipe, le cigare et la
cigarette. Pour peu que la chose dure encore un siècle ou deux,
l'intelligence du monde finira en fumée, et le singe pourra traiter avec
l'homme d'égal à égal.»

Ces sages avertissements n'ont servi à rien. Les fumeurs n'en ont tenu
aucun compte; ils ont allumé leur tabac avec les feuillets des
brochures, avec les articles des journaux, et le feu des cigares et de
la cigarette a continué sur toute la ligne avec plus d'intensité que
jamais.

Aujourd'hui, le cigare règne et gouverne en maître absolu.

De Paris à Pékin, de Londres à Philadelphie, de Lisbonne à Pétersbourg,
de Brest à Stamboul, c'est à qui se rangera

    Sous le sceptre cendré de ce tyran en feu.

Il est devenu le commensal de tous les logis, et s'assied à tous les
foyers, se mêle à tous les propos même aux entretiens les plus doux. Il
est l'ami, le confident de nos pensées, le compagnon de nos travaux; il
a sa part de toutes nos peines, de tous nos plaisirs.

Comme les lettres de Pline, il nous suit à la ville, à la campagne, aux
eaux; il est de tous les voyages, monte en chemin de fer, et secoue sa
cendre sur la robe des dames.

Parfois, il veut bien encore leur demander la permission de s'allumer;
mais c'est pour la forme, et il le fait de façon à n'être pas refusé.

Encore un peu de temps, et le cigare s'allumera tout seul!

Où cela s'arrêtera-t-il?

Cela ne s'arrêtera pas.

Les choses prendront même un développement que les circonstances n'ont
pas permis jusqu'à présent. A l'aide du progrès,--n'en doutez pas--les
écoles, les collèges, un peu bien situés dans l'Université, finiront par
posséder des professeurs assermentés de _fumerie_. On fumera partout et
toujours: en se couchant, en se levant, en mangeant, en vaquant à toutes
ses occupations.

Le cigare deviendra le flambeau de l'hyménée: on se mariera le cigare à
la bouche. Le monde enfin ne sera plus qu'un vaste appareil fumivore, et
les feux du tabac nous consumeront, ainsi qu'il est dit dans
l'_Apocalypse_:

    Et circumdabit gentes fumus, et perebunt!

Et la fumée envahira les nations, et elles périront!

Cette fumée aperçue à travers les âges par saint Jean ne peut être que
la fumée du tabac, à moins pourtant que ce ne soit celle de la
dynamite!



CÉRÉMONIES

DU BAPTÊME, DU MARIAGE ET DE L'ENTERREMENT


Nous n'avons pas à entrer ici dans tous les détails de ces diverses
cérémonies; nous nous bornerons à rappeler les principaux usages que
l'étiquette prescrit pour chacune d'elles.


LE BAPTÊME

Le baptême est une cérémonie purement religieuse. C'est l'entrée dans le
giron de l'Église de l'enfant qui vient de naître, et à qui son parrain
et sa marraine servent d'introducteurs.

Le grand-père paternel et la grand'mère maternelle sont de droit parrain
et marraine du premier né.

On alterne pour le second. Le père de la jeune femme en est le parrain,
et la mère du mari la marraine.

A défaut de l'un ou de l'autre, ou de tous les deux, on choisit toujours
l'ascendant le plus proche et le plus âgé dans la ligne paternelle et
dans la ligne maternelle.

Il est d'usage de laisser à la marraine le choix de son compère.
Quelquefois cependant on lui désigne la personne qu'on désirerait
donner pour parrain à l'enfant; mais elle est libre de refuser.

Avant d'offrir le parrainage à une personne, les parents auront soin de
s'assurer si cette proposition lui agrée.

Dans le cas où il ne vous conviendrait pas d'accepter une pareille
demande, apportez dans votre refus toutes les formes et la bonne grâce
possibles.

On ne doit pas refuser de servir de parrain ou de marraine à l'enfant
d'une personne qui est dans une situation peu aisée. Ce serait manquer
tout à la fois de charité et de savoir-vivre.

Ne vous offrez jamais personnellement pour être parrain ou marraine dans
une famille d'une condition égale à la vôtre, et encore moins d'une
condition supérieure.

La qualité de parrain et de marraine implique une sorte de
responsabilité presque paternelle; elle est tout à la fois une charge
matérielle et morale.

Ainsi elle oblige à des frais de cérémonie, à des dépenses diverses pour
cadeaux. Nous ne parlerons pas des cadeaux qui varient selon les
localités, et qui sont en outre subordonnés à la position de fortune de
ceux qui donnent et de ceux qui reçoivent.

Le parrain est le grand dispensateur de dragées.

La veille du jour du baptême, il envoie à sa commère une ou plusieurs
douzaines de boîtes, selon qu'il tient à faire les choses plus ou moins
largement.

Il distribue des cornets de bonbons avec pièces d'argent à la
garde-malade et aux domestiques.

Voici comment se règlent les choses, le jour de la cérémonie:

Le père se charge du service des voitures. Il en envoie une au parrain
qui va lui-même chercher la marraine et la fait monter avec lui.

Le père, la nourrice ou la garde, occupent une seconde voiture; mais, à
la rigueur, une seule peut suffire.

Dans ce cas, la marraine occupe le fond de la voiture avec l'enfant et
la nourrice. Le père et le parrain se plaçent sur la banquette du
devant.

Si c'est l'enfant d'un haut personnage que l'on va faire baptiser,
l'enfant occupera le fond de la voiture avec la marraine, et même on lui
donnera la droite comme place d'honneur.

En arrivant à l'église, la femme qui porte l'enfant, entre la première.
Le parrain et la marraine la suivent, sans se donner le bras; puis
viennent le père, les parents et les amis de la famille.

Quand la cérémonie commence, le parrain se place à droite de l'enfant,
la marraine à gauche. La nourrice tient la tête de l'enfant appuyée sur
le bras droit.

Le prêtre fait les questions voulues et exorcise le nouveau-né.

Le parrain et la marraine récitent à voix basse, et en français, le
_Pater_ et le _Credo_, et prennent les engagements chrétiens pour le
compte du bébé.

De là l'obligation qu'ils contractent de surveiller la façon dont il
sera élevé et de le suivre dans le développement graduel de son
existence.

L'enfant a reçu trois noms: un de sa marraine, un autre du parrain, et
le troisième choisi par la mère; et c'est sous ces trois noms, qui
doivent se trouver dans le calendrier des Saints, que le prêtre baptise
l'enfant.

On se rend alors à la sacristie pour y signer l'acte de baptême.

Il faut veiller très attentivement à ce que les noms donnés à l'enfant
soient les mêmes que ceux qui figurent sur les registres de la mairie,
sans quoi il serait exposé par la suite à toute sorte d'embarras, chaque
fois qu'il aurait à se servir de ces deux actes.

Le père envoie une boîte de bonbons à l'ecclésiastique qui a administré
le baptême, et y ajoute quelques pièces d'or ou d'argent, selon sa
fortune.

Il y a encore le suisse, le sacristain, l'enfant de chœur ainsi que les
pauvres, qui vous attendent à la sortie de l'église, et auxquels il est
d'usage de distribuer quelque argent: c'est l'affaire du parrain.

Le parrain et la marraine reconduisent l'enfant à sa mère, et reçoivent
ses remerciements en échange de leurs félicitations.

Généralement, un repas de gala a lieu après la cérémonie. Si la mère est
encore trop faible pour y assister, l'on se borne à une collation, et
l'on attend son rétablissement, afin qu'elle puisse participer au repas
et en faire les honneurs.

A partir de ce jour, le parrain et la marraine sont considérés comme
membres de la famille. Ils s'occuperont de leur filleul ou filleule qui,
de leur côté, n'oublieront jamais le respect et la reconnaissance
qu'ils doivent à l'un et à l'autre.


LE MARIAGE

_Mariage à la Mairie._

Passons sur les préliminaires pour arriver tout de suite aux cérémonies
civile et religieuse.

Le contrat a été signé par les deux parties. Le sacrifice est fait, d'un
côté comme de l'autre; le notaire y a passé, comme on le dit encore dans
certaines provinces; en d'autres termes, il n'y a plus à y revenir.

La publication des bans se fait à l'église, en même temps que le mariage
est affiché à la mairie.

Il ne peut avoir lieu que dans la commune où l'un des deux contractants
a son domicile, lequel s'établit par six mois de résidence continue.

Les pièces à fournir à la mairie, sont:

1º Un certificat constatant que la publication des bans a été faite dans
les localités où la loi l'exige;

2º Les extraits de naissance des conjoints, et en cas d'impossibilité,
un acte de notoriété délivré sur le lieu de leur naissance, ou de leur
domicile. Cet acte devra être légalisé sans le moindre vice de forme.

3º Le consentement par acte notarié des père et mère, dans le cas où ils
ne pourraient assister à la célébration du mariage; et, dans le cas où
ils auraient refusé ce consentement, la preuve légale que les
soumissions respectueuses ont été faites suivant les prescriptions de la
loi;

4º Le futur est tenu de fournir son acte de libération du service
militaire;

5º S'il appartient à l'armée, l'autorisation du ministre de la guerre.

A Paris, le mariage à la mairie a presque toujours lieu la veille du
jour de sa célébration à l'église. Cependant la célébration à l'église
peut être retardée de plusieurs jours.

Aujourd'hui, il n'y a guère que les parents des futurs et leurs témoins
qui assistent au mariage civil.

Ces témoins au nombre de quatre,--deux pour le marié, deux pour la
mariée,--sont pris parmi les plus proches parents; quelquefois aussi ce
sont des personnages dont on désire se faire honneur et appui.

On se rend à la mairie en voitures ordinaires et en toilette de ville,
qui est laissée au goût de chacun.

Le maire ou l'adjoint lisent la loi aux futurs et leur font prononcer le
_Oui_ sacramental.

Après quoi, ils sont déclarés unis devant la loi.

C'est la mariée qui signe la première; puis elle passe la plume à son
mari qui, en la recevant, salue et dit: «Merci, _Madame_!»

A partir de ce moment, chacun l'appelle _Madame_.

L'époux et ses parents reconduisent la mariée à son domicile. Le soir,
un dîner auquel les témoins seuls assistent, réunit les deux familles.


_Le Mariage à l'Église._

Pour se marier à l'église, on devra fournir:

1º Un certificat constatant la publication des bans dans les églises où
elle est exigible;

2º Un extrait de l'acte de baptême, ou à son défaut, une attestation que
l'on a fait sa première communion;

3º Un billet de confession.

Le marié et sa famille vont chercher la mariée et les siens à leur
domicile;

Le marié offre à celle-ci le bouquet de _noces_ qui doit être
entièrement blanc;

Il porte également avec lui l'anneau et la pièce de mariage, laquelle
peut être d'or ou d'argent, selon la fortune des conjoints.

Les lettres d'invitation faites en double, ont dû être envoyées huit
jours au moins avant le mariage;

Les lettres de faire part ne s'envoient que dans la quinzaine qui suit.
Elles sont destinées aux personnes habitant une autre résidence, à
celles avec qui l'on n'a pas de relations suivies, à tous ceux enfin
dont on n'espère pas, ou même dont on ne désire pas la présence à la
cérémonie.

On expédie ces lettres dans de grandes enveloppes, en ayant soin de
placer en dessus la lettre des parents ou tuteurs qui en font l'envoi.

Voici dans quel ordre le cortège se rend à l'église:

La première voiture est occupée par la mariée qui s'installe au fond et
à droite, ayant sa mère à sa gauche. Le père s'assied sur la banquette
du devant;

Dans la seconde voiture, prennent place le marié et sa famille. Il
occupe le fond, à gauche, sa mère à sa droite, et le père sur le devant;

Puis vient la voiture de la demoiselle d'honneur; et après celles des
témoins et des autres membres de la famille.

C'est une sœur de la mariée, ou une des plus proches parentes, ou encore
une amie intime qui remplit le rôle de la demoiselle d'honneur;

De même pour le marié, c'est son frère ou un ami qui lui sert de garçon
d'honneur.

La demoiselle et le garçon d'honneur doivent être célibataires.

La quête est toujours faite par la demoiselle d'honneur.

S'il y a deux quêteuses, cette fonction en double revient à la plus
jeune parente du marié, et le plus jeune parent de la mariée lui donne
la main pour quêter.

Il est de bon goût d'indiquer très exactement sur les lettres l'heure de
la cérémonie, afin de ne pas faire attendre les invités;

Ceux-ci doivent être rendus à l'église pour le moment de l'entrée des
jeunes époux.

Quand les voitures arrivent devant le portail, le suisse dispose
aussitôt le cortège sur deux rangs, de manière que la jeune mariée, en
passant au milieu, soit protégée contre les regards indiscrets des
curieux;

Le père de la mariée lui offre la main pour la conduire à l'autel.

Le marié la suit avec sa mère; la mère de la mariée est au bras du père
du jeune homme.

Puis viennent la demoiselle et le garçon d'honneur; les témoins avec les
plus proches parents et les autres membres de la famille.

Arrivés devant les sièges qui leur sont réservés, le marié se place à
droite, la mariée à gauche.

Les parents de chaque famille, les amis et les invités, se rangent dans
le même ordre; à droite, ceux du jeune homme; à gauche, ceux de la jeune
femme.

A l'Offertoire, le poêle est tenu par les deux plus jeunes garçons de la
famille. Si l'un d'eux est trop petit, on le hisse droit sur une chaise.

Aux questions adressées par le prêtre, le marié et la mariée répondent à
demi-voix et en s'inclinant avec respect.

Au moment de la bénédiction de l'anneau, les époux ôtent leurs gants, et
le marié prend de la main droite l'anneau que lui présente le prêtre et
le passe au doigt annulaire de la main gauche de la mariée.

La messe terminée, on se rend dans l'ordre suivant à la sacristie pour
signer les actes du mariage:

Le père du marié donne le bras à la mariée; la mère de la mariée au
jeune époux; et ainsi de suite en intervertissant les rôles.

Après la signature, le marié présente les personnes de sa connaissance à
la mariée qui, autant que possible, adresse à chacune d'elles un mot
aimable.

Les parents de la mariée présentent leur gendre.

Chacun adresse son petit compliment aux deux époux en leur serrant la
main avec effusion, tout en passant assez vite: un mot du cœur suffit.

Il est bien d'attendre les mariés à la sortie de l'église; c'est un
dernier hommage.

Le marié donne le bras à sa femme;

Le père de la mariée suit en donnant le bras à la mère du marié; puis le
père du marié à la mère de la mariée, etc.

L'on mêle et l'on confond ainsi les deux familles.

Avons-nous besoin de dire que les gens de bonne compagnie ne font pas de
noces chez les restaurateurs? On invite moins de monde, mais l'on reçoit
chez soi.

Il s'est introduit depuis quelque temps un nouvel usage qui rompt
ouvertement en visière aux vieux us et coutumes, si fatigants, si
gênants pour les jeunes mariés.

En sortant de l'église, ceux-ci montent seuls dans une voiture, et
rentrent chez eux.

C'est une manière de rapt de bon ton de la part du mari.

La jeune femme reçoit alors la famille et les amis intimes; et nul autre
que ceux qui ont été priés, n'assiste à la réunion.

Il arrive même aux nouveaux époux de se soustraire à cette dernière
obligation, et de laisser à leurs parents le soin de faire les honneurs
du déjeuner ou du lunch que l'on offre à la famille.

Après s'être esquivés, ils partent pour un voyage réel à l'étranger ou
simplement pour une résidence peu éloignée, où ils pourront au moins
jouir en liberté du premier quartier de la lune de miel.

Les visites de noces ne commencent guère que dans le mois qui suit le
mariage.

Les nouveaux mariés ne rendent de visites qu'aux invités avec lesquels
ils veulent avoir et entretenir des relations; aux autres, ils envoient
leurs cartes.

Les personnes ayant reçu une lettre d'invitation ou seulement une lettre
de faire part,--qu'elles aient on non assisté au mariage,--sont tenues à
remettre ou à envoyer dans la huitaine leurs cartes au membre de la
famille qui leur a adressé cette lettre d'invitation ou de faire part.

Si c'est par suite d'un cas de force majeure qu'elles n'ont pas paru à
la cérémonie, les convenances veulent qu'elles le fassent savoir et s'en
excusent par lettre.

On ne rend jamais de visite aux nouveaux mariés avant d'avoir reçu la
leur.


L'ENTERREMENT

    Là, d'un enterrement la funèbre ordonnance
    D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance.

      BOILEAU.

Les cérémonies de l'enterrement sont les dernières marques d'affection
que l'on donne à celui qui s'en va. A moins d'un empêchement absolu,
c'est manquer à toutes les convenances que de ne pas assister à un
enterrement auquel on est prié par une lettre spéciale.

Les lettres d'invitation doivent être remises la veille du jour du
convoi. Les lettres de faire part aux personnes éloignées s'envoient
aussitôt après. On y supprime depuis quelque temps les noms des membres
féminins de la famille.

Il est plus respectueux de faire porter à domicile les lettres
d'invitation. Sauf quelques rares exceptions, on peut toutefois les
mettre à la poste.

Quand les relations du défunt sont trop nombreuses, et que le temps
manque pour écrire les adresses, il convient de faire insérer dans les
journaux les plus répandus une invitation générale; c'est le meilleur
moyen de réparer les omissions qu'on peut commettre.

Les hommes se rendent à la maison mortuaire; les femmes vont directement
à l'église. Les proches parentes restent au domicile.

Chacun sera vêtu de noir ou tout au moins de couleur foncée; les hommes,
autant que possible, en habit noir, cravate blanche et gants noirs.

Il était d'usage autrefois qu'une femme n'assistât point au convoi de
son mari, ni de son enfant,--le mari à celui de sa femme. Cet usage tend
à disparaître à Paris, malgré tout ce qu'il peut y avoir de douloureux
pour une épouse, pour une mère, d'accompagner à sa dernière demeure son
mari ou son enfant.

Au départ du cortège, les parents les plus proches sortent les premiers
et se rangent derrière la personne qui conduit le deuil; puis viennent
les invités, les amis et les connaissances.

Si la température est douce, il faut, par respect pour le mort, tenir
son chapeau à la main. S'il fait froid ou qu'il pleuve, on reste
couvert, en ayant soin toutefois de se découvrir au moment où l'on
descend le corps pour l'entrer à l'église.

Les hommes se rangent à droite, les femmes à gauche; elles
n'accompagnent que fort rarement le convoi au cimetière.

On ne monte dans les voitures de deuil qu'au sortir de l'église, et l'on
y monte indistinctement avec des personnes qu'on ne connaît pas.

Dans la première, se trouve le clergé;

Dans celles qui suivent les parents, puis les gens de la maison, et
enfin les invités.

La famille devra toujours se pourvoir d'un nombre de voitures en rapport
avec celui des invités; et ces voitures reconduiront à leur domicile
tous ceux qui auront suivi le convoi jusqu'au cimetière. On donne un
modeste pourboire au cocher.

Le jour même ou le lendemain au plus tard, les invités, hommes et
femmes, remettront chez la personne de la famille qui leur a adressé le
billet d'invitation, leur carte pliée ou brisée à l'envers ainsi qu'il
est indiqué à la rubrique _Cartes de visite_.

Dans quelques maisons,--en bien petit nombre, il est vrai,--le veuf, la
veuve ou les proches parents, reçoivent le jour même de l'enterrement;
on fera donc bien de se renseigner chez le concierge, en déposant sa
carte.

Les personnes qui ont reçu une lettre de faire part, envoient leurs
cartes par la poste. Si elles tiennent à témoigner de leur sympathie
particulière, elles écriront une lettre de condoléance.

Il est toujours très convenable de faire acte de cœur dans ces
circonstances douloureuses.

On est tenu, dans les cinq ou six semaines qui suivent, de renvoyer des
cartes à toutes les personnes qui vous en ont adressé ou qui vous ont
écrit.

Quant aux visites, elles ne se rendent qu'à l'expiration du grand
deuil.



CHAPITRES COMPLÉMENTAIRES


Nous avons réuni, sous ce titre, plusieurs sujets nouveaux qui sont du
ressort du savoir-vivre, et d'autres qui, bien que traités déjà dans
l'ouvrage, appelaient un supplément pour réparer les omissions
inévitables.


AU DEHORS

_La Rue, les Boulevards, la Promenade._

Il faut être poli, gracieux et serviable en tout lieu et en toute
circonstance.

Si vous voyez venir à vous, sur le trottoir, une femme, un prêtre, un
vieillard, un infirme ou un homme chargé d'un fardeau, vous leur céderez
le haut du pavé, c'est-à-dire le côté des maisons.

Donnez toujours le haut du pavé à la femme que vous accompagnez.

Réglez votre pas sur le sien, et veillez à ce qu'elle ne soit pas
heurtée par les passants.

Si vous êtes seul et que vous rencontriez un ami, saluez-le et remettez
votre chapeau, quand bien même vous vous arrêteriez pour causer avec
lui.

Si c'est un supérieur ou un vieillard, restez découvert jusqu'à ce que
l'on vous ait prié de remettre votre chapeau.

Si vous entamez une conversation, parlez à voix basse pour ne pas
attirer l'attention des passants.

L'entretien doit être très court, et c'est à la personne la plus âgée ou
la plus considérable à le rompre la première, et à prendre congé.

Un homme qui rencontre une dame de sa connaissance, la saluera, mais ne
s'arrêtera point à causer avec elle, surtout si l'un et l'autre sont
jeunes.

La discrétion veut que l'on ne salue pas un homme qui donne le bras à
une dame, à moins qu'il ne vous y autorise par un signe.

On saluera bien moins encore une femme qui serait accompagnée par un
cavalier que l'on ne connaît pas.

Les règles de la bonne compagnie s'opposent à ce qu'un homme donne le
bras à deux dames à la fois, et à ce qu'une dame se tienne aux bras de
deux cavaliers;

Il y a exception toutefois pour le premier cas c'est lorsque l'obscurité
de la nuit et le pavé glissant et mauvais, peuvent nécessiter un appui,
un soutien.

Un fumeur qui aborde une femme doit jeter son cigare aussitôt. Il serait
plus qu'inconvenant de le garder à la main en parlant à une personne
qu'on respecte.

Dans la rue et à la promenade, un père peut donner le bras à sa fille,
au lieu de le donner à sa femme;

Un jeune homme l'offrira à sa mère, et non pas à sa sœur;

Un oncle à sa nièce, un neveu à sa tante, et non à sa cousine.

Un cavalier peut accompagner plusieurs dames à la promenade; mais il y
aurait inconvenance de sa part à s'implanter en quelque sorte au milieu
de la famille, à moins de prétendre à la main de la jeune fille.

Il ne faut pas non plus quitter son monde avec trop de précipitation, ce
serait impoli. Le tact est le meilleur juge en pareille circonstance.

Montez-vous en voiture pour accompagner une ou plusieurs personnes?
Faites-les passer devant vous; offrez la main aux dames et soutenez les
vieillards par le bras.

A l'arrivée de la voiture, descendez le premier, et usez des mêmes
attentions.

Quoi qu'il soit reçu aujourd'hui qu'un cavalier garde son chapeau dans
une voiture, même fermée, il sera de bon ton d'en faire la demande.

Maintenant est-il besoin d'ajouter que l'on doit toujours, par
politesse, offrir les places du fond et s'installer sur la banquette du
devant.

Si vous vous trouvez en tête à tête avec une dame dans une voiture, ne
vous asseyez pas à son côté avant qu'elle ne vous en ait prié. Agissez
de même envers un supérieur ou un vieillard.

Si l'on veut vous faire monter le premier, refusez d'abord; si l'on
insiste, montez. On ne doit même pas hésiter, quand c'est un supérieur
ou un haut personnage qui vous y convie.

Un jour, Louis XIV avait invité un Mortemart à l'accompagner à la
promenade. A cette époque déjà, les Mortemart étaient réputés pour leur
grand ton et leurs manières élégantes. On disait en parlant d'eux:
«L'esprit et la politesse des Mortemart».

Le carrosse du roi s'étant approché, Louis XIV fit signe de la main au
duc de passer le premier. Tout autre peut-être eût fait des cérémonies;
le duc monta aussitôt, ce qui lui valut les félicitations du grand roi.

L'invitation d'un souverain est un ordre.



EN FAMILLE


DEVOIRS DES ÉPOUX

Le savoir-vivre en famille comprend les devoirs des époux entre eux et
envers leurs enfants, et les devoirs de ceux-ci envers leurs parents.

En bonne règle de conduite, les époux ne devraient jamais se départir
entre eux des attentions, des petits soins qu'ils se prodiguaient, avant
et pendant les premiers temps de leur mariage.

Se regarder comme affranchi de toute contrainte, se relâcher de
l'observation scrupuleuse des égards et des convenances qu'on se doit
mutuellement, c'est compromettre le bonheur conjugal.

Un excellent moyen de le conserver, sera toujours de suivre le précepte
du Fabuliste:

    Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,
        Toujours divers, toujours nouveau.

La vie privée, plus encore que la vie publique, exige ce maintien
rigoureux des convenances, puisqu'elle nous place en tête-à-tête
continuel. De là ces concessions qu'il faut se faire de bonne grâce,
sans acrimonie aucune, afin de ne blesser jamais l'amour-propre qui
pardonne si difficilement.

Ecartez avec le plus grand soin dans vos entretiens tout sujet sur
lequel vous êtes en désaccord.

Ce serait une insigne maladresse à un mari de chercher à détourner sa
femme de ses devoirs religieux, surtout lorsque leur accomplissement ne
nuit en rien aux devoirs domestiques.

De son côté, la femme fera bien, dans l'intérêt de la paix et de la
tranquillité du ménage, de ne point vouloir convertir son mari. Qu'elle
se contente de lui donner le bon exemple, de le rendre heureux dans son
intérieur: le temps et les circonstances feront mieux que toutes les
controverses.

Bien d'autres sujets encore peuvent donner lieu à des altercations dans
le ménage.

Evitez-les autant que possible. Que jamais ces débats ne dépassent le
seuil de la chambre à coucher. N'en rendez témoins, ni vos enfants, ni
vos domestiques: ce serait diminuer d'autant votre autorité et le
respect qui vous est dû.

Les époux doivent toujours observer entre eux la décence, même dans
leurs rapports les plus intimes. Beaucoup de maris ont le tort très
grave de l'oublier, de perdre toute retenue après un certain temps de
mariage. En cela, ils se montrent aussi inconvenants qu'imprudents.
C'est courir de soi-même au-devant du danger, c'est ressembler à ce fou
qui, après avoir mis le feu aux poudres, se plaignait de l'explosion.

Si vous voulez qu'on respecte votre femme, commencez par la respecter
vous-même; honorez-la, si vous voulez qu'elle soit honorée.

La femme, dans toutes les circonstances de la vie, obéira à son mari, à
moins qu'il ne lui commande des choses contraires à l'honnêteté, et à
ses devoirs de mère et de chrétienne.

De son côté, le mari ne doit pas oublier que sa femme est son égale
devant Dieu et devant la nature. Il ne prendra donc pas à son égard ces
airs de supériorité, ce ton impératif, qui sont le fait d'un homme sans
éducation.

S'il a des observations à lui faire, qu'il les présente avec toute la
courtoisie possible; mais qu'il les maintienne avec d'autant plus de
fermeté qu'elles sont justes et fondées. Toute faiblesse de sa part
serait coupable, et pourrait avoir des conséquences désastreuses.

Ecoutez plutôt cette histoire toute moderne que racontait, il y a
quelque temps, un chroniqueur du _Figaro_:

«J'étais, dit-il, très lié autrefois avec le baron de C..., le plus
charmant et le meilleur des hommes. Nom illustre, fortune, esprit,
savoir, il avait tout. Il se maria très jeune, suivant les inclinations
de son cœur. Sa femme était pauvre, mais belle, de cette beauté qui en
fit, en peu de temps, la femme la plus fêtée, la plus recherchée de
Paris. Coquette, cela va sans dire, et jalouse des succès et du luxe de
ses amies, son unique ambition était d'attirer à elle tous les hommages,
et de posséder le salon le plus suivi de Paris. Elle monta sa maison
royalement, sans se préoccuper si tout son luxe se trouvait en rapport
avec sa fortune,--cent mille francs de rente, pas davantage. Mais pourvu
qu'on parlât de ses chevaux, de ses voitures, de ses domestiques, de
ses toilettes, de ses dîners et de ses bals, elle se tenait pour
satisfaite.

Un hiver, elle voulut éclipser les plus riches de ses amies et donner un
bal costumé, où le compte des fleurs, seul, s'élevait à quarante mille
francs. Le reste à l'avenant.

Le baron essaya de parler raison à sa femme, lui montra le gouffre
ouvert, au bout de toutes ces folies, lui dit qu'il avait dû vendre déjà
des propriétés, et que si ces dépenses continuaient, c'était la ruine,
la ruine complète en deux ans.

Elle ne voulut rien entendre, et loin de restreindre son train de vie,
elle le chargea encore de nouvelles dépenses. Le baron adorait sa femme,
il eût tout sacrifié pour elle. Il se résigna d'autant plus qu'il était
convaincu que ses remontrances n'aboutiraient qu'à se faire détester par
elle. Et ce qu'il désirait avant tout, c'est qu'elle l'aimât, c'est
qu'elle lui sourît, c'est qu'elle l'enveloppât toujours de ces
tendresses dont il avait tant besoin. Et puis on verrait quand le
malheur serait venu.

Il arriva vite.

La baronne fut très étonnée. Non seulement il n'y avait plus d'argent,
mais il y avait des dettes. Que faire? Renoncer à cette existence! Elle
n'y songea pas un instant. Elle eût préféré se tuer. Il fallait prendre
une décision, car les fournisseurs refusaient du crédit, et commençaient
à devenir insolents et à remplir l'hôtel du bruit de leurs doléances.

--Va jouer, dit-elle un matin, à son mari, va jouer. Hier encore, D...
a gagné deux cent mille francs, tu le sais bien.

Le malheureux avait horreur du jeu. De sa vie il n'avait touché à une
carte. Le jeu lui semblait une chose sinistre, et bien des fois, au
club, il avait frissonné, en contemplant cette salle spacieuse et cette
longue table verte autour de laquelle des mains blêmes remuaient des
piles d'or et des jetons. Il semblait qu'il entendît dans le tintement
de l'or, le fracas des fortunes qui s'effondrent, et la voix du banquier
abattant neuf lui donnait l'impression terrifiante d'un arrêt de cour
d'assises.

--Va jouer, lui disait sa femme, comme la marquise de Presles disait à
son mari: «Va te battre».

Il y alla.

Je l'ai vu, le pauvre diable, et jamais spectacle ne fut plus navrant.
Il passait toute ses nuits au cercle, dans les tripots les plus
ignobles. Et il jouait. Ses paupières s'étaient cerclées de rouge, ses
joues avaient pâli, ses mains amaigries ramassaient l'or et les plaques
avec des mouvements tremblés, des mouvements de fou. Il enroulait ses
jambes aux barreaux de sa chaise et se mordait les lèvres, comme s'il
eût voulu s'empêcher de crier.

Il gagna d'abord, puis perdit, puis regagna, puis perdit de nouveau.
Chaque fois qu'il rentrait chez lui, ses poches vides, hâve et défait,
sa femme s'emportait en de folles colères, lui reprochait de la ruiner.
Quand il avait été heureux, elle le dépouillait.

Cette existence dura deux autres années. Finalement la déveine fut
complète. Chassé de son club, n'osant plus pénétrer dans les tripots où
il devait à tout le monde d'importantes sommes, voyant que tout était
fini, il tenta de se brûler la cervelle. Mais il ne mourut pas, hélas!

Il s'est séparé de sa femme, ou plutôt sa femme l'a quitté, etc., etc.»

N'allons pas plus loin.

Ce que nous voulions démontrer, ressort surabondamment de ce récit qui
n'est malheureusement pas l'unique en son genre.

Le baron de C... a fait preuve de la plus coupable faiblesse; il a
manqué à tous ses devoirs de chef de la communauté. Le jour où sa femme
n'a tenu aucun compte de ses sages avertissements, il devait, sans
attendre le lendemain, faire acte d'autorité souveraine.

Il eût évité ainsi sa ruine et son déshonneur.

Pour la bonne gouverne de toute maison, dit un vieil adage fort sensé,
il faut que le coq chante plus haut que la poule.


DEVOIRS DES PÈRES ET MÈRES

Le grand point de l'éducation, dit Turgot, c'est de prêcher d'exemple.

La première règle à observer par les parents, sera donc de ne donner à
leurs enfants que de bons exemples, soit en parole, soit en action.

Elevez-les dans la connaissance de Dieu; déposez de bonne heure dans
leur âme le germe de toutes les qualités morales, la bonté, la charité,
etc., etc.

Accoutumez-les à faire l'aumône, à s'imposer des privations pour
secourir les malheureux.

Combattez leurs mauvais penchants.

Ne permettez jamais qu'en votre présence, ils tourmentent et fassent
souffrir un animal. Comme le remarque Bernardin de Saint-Pierre: «Les
enfants qui sont barbares avec les bêtes innocentes, ne tardent pas à le
devenir avec les hommes».

Tenez la main à ce qu'ils soient polis envers tout le monde; forcez-les
à demander pardon à celui qu'ils auront offensé. Cette petite
humiliation leur sera très sensible, et les empêchera très probablement
de recommencer.

Inspirez-leur, autant que possible, l'horreur du mensonge qui est le
père de tous les vices. Il faut apprendre à l'enfant l'amour de la
vérité comme on lui apprend la pudeur.

Le plus difficile dans l'éducation des enfants, c'est le choix et
l'application des punitions.

Autant d'individus, autant de natures différentes. Tel moyen qui réussit
avec l'un, échouera avec l'autre. C'est une étude qui exige une
patience, une égalité de caractère dont malheureusement peu de personnes
sont douées.

En thèse générale, il ne faut passer aux enfants aucun de leurs
caprices, aucune de leurs fautes, sous peine de perdre sur eux toute
autorité, et d'en faire de mauvais sujets.

Soyez donc sévères, mais justes autant que possible, car l'enfant a le
sentiment de la justice.

Toute punition infligée à tort, toute préférence accordée au détriment
de l'un ou de l'autre, l'aigrissent et le découragent.

Employez tous vos efforts à le ramener par le raisonnement, par la
douceur; ne le frappez jamais; vous obtiendrez plus par l'affection que
par la crainte.

«Les remonstrances d'un père faites doucement, dit saint François de
Sales, ont beaucoup plus de pouvoir sur les enfants pour les corriger,
que non pas les colères et les courroux.»

Gardez-vous bien toutefois de montrer de la faiblesse; ne menacez jamais
en vain; ne revenez jamais sur une décision prise. Tout se résume enfin
dans ces deux mots: Douceur et fermeté.

A mesure que les enfants grandissent,--nous ne parlons ici que des
garçons--ils appellent une attention plus active et plus étendue.

Il faut surveiller leurs passions qui se développent, leur interdire
toute fréquentation dangereuse, toute lecture malsaine, s'occuper tout à
la fois de leur instruction littéraire et scientifique, de leur
éducation proprement dite,--leur apprendre les règles et les usages du
monde, ce que l'on néglige beaucoup trop malheureusement.

Quant aux filles, leur éducation appartient exclusivement aux mères, qui
s'efforceront de la diriger au mieux des résultats.

Le premier soin de la mère est d'inspirer à sa fille la pratique de
toutes les vertus que commande la religion et que la société honore et
respecte.

Elle habituera sa fille, dès son enfance, à n'avoir point de secrets
pour elle, à lui faire ses petites confidences.

Elle veillera très attentivement à la tenir éloignée de toute
conversation qu'une jeune fille ne doit pas entendre.

Toute lecture de romans doit être sévèrement proscrite. Nous signalons
ce danger en première ligne. Que d'unions troublées et même rompues,
parce que la jeune fille n'a pas rencontré dans son mari le héros
imaginaire de ses lectures!

Un autre écueil encore, c'est la passion du «paraître» qui sévit de nos
jours à tous les échelons de la société. Les parents sont en cela les
premiers coupables. Ce sont eux qui donnent l'exemple de cette funeste
manie de briller.

La jeune fille y est en quelque sorte dressée, façonnée par tout ce
qu'elle voit, par tout ce qu'elle entend autour d'elle. L'on y parle
souvent toilettes et plaisirs, et on lui en inspire le goût ruineux,
bien avant son entrée dans le monde.

Une mère qui a souci de l'avenir et du bonheur de sa fille, se gardera
de ces errements. Elle l'accoutumera de bonne heure aux idées d'ordre et
d'économie; elle lui enseignera à conduire sa maison, l'initiera aux
plus minutieux détails du ménage. Tous ses efforts enfin auront pour but
de faire de sa fille une digne et excellente compagne pour son futur
mari, une digne et excellente mère pour ses enfants.

Comme dit un poëte:

    Heureux est le mari dont la femme humble et sage
    Elève ses enfants et règle son ménage.


DEVOIRS DES ENFANTS

Le premier devoir des enfants est de ne jamais oublier l'amour et le
respect qu'ils doivent à leurs parents. S'en affranchir, c'est se
montrer ingrat; c'est commettre la faute la plus déplaisante à Dieu, la
moins pardonnable aux yeux du monde.

Quels que soient les torts des parents, il n'appartient pas aux enfants
de les leur reprocher. Qui nous prouve que nous ne nous trompons pas, et
que ces torts sont réellement fondés?

Ne jugeons pas, si nous ne voulons pas être jugés, a dit l'Évangile.

Ecartons tout nuage qui pourrait s'interposer entre nos parents et nous.

Si nous leur venons en aide, que ce soit avec la plus extrême
délicatesse, afin de ne point les blesser.

Efforçons-nous de leur complaire. Entrons dans leurs goûts et leurs
plaisirs, de même que dans leurs chagrins et leurs souffrances.

S'ils sont malades, prodiguons-leur tous nos soins.

Ne laissons jamais entrevoir les incommodités que nous pouvons en
ressentir.

Entourons-les, jusqu'au dernier moment, de toutes nos tendresses, de
toutes les consolations possibles.

Tout ce que nous ferons ici-bas pour nos parents, nous sera compté
devant Dieu.



A L'ÉGLISE


Une des premières règles du savoir-vivre est de respecter les
convictions de chacun, à plus forte raison ses croyances religieuses.

Vouloir pour soi la liberté de conscience tout en portant atteinte à
celle d'autrui, c'est faire acte de despotisme.

Si vous entrez dans une église, dans un temple ou une synagogue, que
votre maintien soit des plus convenables. Il n'y a qu'un sot ou un homme
mal élevé qui puisse faire parade de son incrédulité.

Observez de tous points les pratiques des cérémonies auxquelles vous
assistez, ne fût-ce que par respect humain.

N'est-il pas regrettable de voir de jeunes maris accompagnant leur femme
à l'église, de grands écoliers accompagnés de leur instituteur,
témoigner les uns et les autres par leur attitude distraite et ennuyée,
qu'ils n'assistent au service divin que par complaisance ou contrainte?

Et que dire aussi de ces femmes qui arrivent avec fracas et en grande
toilette, au milieu des offices en dérangeant tout le monde, comme si
elles ne venaient absolument que pour se faire remarquer?

La première obligation, en entrant dans une église, est de prendre de
l'eau bénite.

Si vous accompagnez une femme, c'est à vous de lui en offrir le premier.

Vous agirez de même envers un vieillard, un pauvre ou un infirme. L'âge
et l'infortune ont droit à cette déférence.

Il serait inconvenant de refuser l'eau bénite parce qu'elle vous serait
présentée par une personne d'un rang inférieur au vôtre. L'Eglise
n'admet pas ces distinctions. Devant Dieu nous sommes tous égaux.

Les prêtres, de même que les ministres de toute religion, ont droit aux
plus grands égards. A l'église comme ailleurs, on doit leur céder le
pas. Ce n'est pas à l'homme que s'adressent ces hommages, mais aux
fonctions qu'il remplit.

Il n'est pas d'usage de donner la main à un prêtre, encore bien moins à
un évêque et à un cardinal. On demande leur bénédiction, et l'on baise
l'anneau des prélats.

Les esprits forts, quand ils sont polis, ce qui ne se rencontre pas
toujours, se bornent à un simple salut.



A PROPOS DES PRÉSENTATIONS


Revenons sur ce chapitre pour ajouter quelques conseils et
renseignements nouveaux:

Ne faites jamais de présentations à un personnage considérable, sans
qu'il vous y ait préalablement autorisé.

En général, on ne doit présenter deux personnes l'une à l'autre qu'après
les avoir consultées séparément.

C'est toujours la personne la plus jeune qu'on présente à la plus âgée,
l'inférieur à son supérieur.

On présente un homme à une femme, et jamais une femme à un homme, à
moins qu'il n'occupe une position très élevée ou qu'il n'appartienne au
clergé.

Voici la formule en usage:

Si c'est un homme qui fait la présentation:

--«J'ai l'honneur de vous présenter Monsieur ou Madame (puis on ajoute
les nom et titres de la personne).

Si c'est une femme, elle dira:

--«Permettez-moi» ou: «Veuillez me permettre, etc.», et jamais: «J'ai
l'honneur», etc.

L'homme présenté saluera respectueusement, la femme s'inclinera
gracieusement, et tous deux répondront par quelques paroles aimables à
l'accueil qui leur est fait.

Lorsqu'il règne une certaine familiarité, ou qu'il s'agit de procéder
rapidement, on se contente de nommer les personnes l'une à l'autre.
C'est ce qui a lieu le plus ordinairement.

Quand on présente quelqu'un à un personnage élevé, on ne nomme jamais
celui-ci.


DES PRÉSÉANCES

Nous avons eu déjà l'occasion de faire observer combien il est
difficile, dans une grande réunion, de placer son monde au mieux et à la
satisfaction de chacun.

Entrons à ce sujet dans quelques détails:

Les places d'honneur sont celles qui se rapprochent le plus du maître et
de la maîtresse de la maison, en commençant par la droite. Ainsi la
femme la plus notable ou la plus âgée, s'assiéra à la droite du maître
du logis, et le personnage à qui l'on veut faire honneur, à la droite de
la maîtresse.

A leur gauche, prennent place les autres invités, par ordre de rang et
d'âge, en ayant soin d'alterner les sexes.

Rien de plus simple et de plus facile en apparence; cependant lorsqu'on
vient à l'application de ces _petites grandes choses_, l'on est souvent
fort embarrassé.

En pareil cas, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de s'en référer aux
règles prescrites par le décret de messidor an XII. En voici un extrait
succinct, mais suffisant pour se guider:

La première place, la place d'honneur, appartient aux cardinaux, aux
ministres de l'État, aux maréchaux, aux amiraux.

Immédiatement après viennent:

Le général commandant en chef; le premier président de cour;
l'archevêque; le général de division; le préfet,--à moins que celui-ci
ne soit conseiller d'État, auquel cas il passe avant le général; puis
l'évêque, puis le général de brigade, puis le maire de la localité.

En ce qui concerne la magistrature, celle qui est assise a le pas sur la
magistrature debout. C'est d'abord le président de la cour de cassation
avec les membres de la cour; ensuite le conseil d'État et les procureurs
généraux; puis la cour d'appel, ses avocats et ses avoués; les tribunaux
civils avec leurs avoués, les greffiers et huissiers.

S'il arrive qu'il y ait cumul de fonctions, c'est naturellement la plus
élevée qui fait titre et passe la première.

A égalité de grades dans l'armée, la préséance revient de droit à
l'ancienneté du grade.

Les femmes bénéficient de la position hiérarchique de leur mari.

Notons en passant que si l'armée a le pas sur la magistrature, cette
préséance est tout individuelle. En tant que corps constitué, dans les
cérémonies publiques, l'armée ne vient qu'après la magistrature.

C'est l'application du vieux principe: _Cedant arma togæ_.

Notons aussi que, dans les réunions privées, toutes deux, par un juste
sentiment des convenances sociales, se font un devoir de toujours céder
la place d'honneur à un prélat, et même à un simple curé. C'est un
hommage respectueux que l'on rend à la robe du prêtre, au ministre du
Très-Haut.



L'ENTRÉE DANS LE MONDE


C'est le rêve que les jeunes filles caressent avec le plus d'amour.
Elles soupirent après ce bienheureux jour, comme les collégiens après
leur sortie du collège.

Jusque là, la jeune enfant a été tenue en charte privée, elle a vécu
fort retirée. C'est à peine si, à de rares intervalles, on lui
permettait de paraître un instant au salon. Ses distractions, ses seuls
plaisirs, se bornaient à quelques matinées, goûters et soirées, à
quelques sauteries chez les camarades de son âge; mais le temps a
marché. La petite fille est devenue une grande demoiselle. Il faut
songer à l'établir, lui trouver un parti convenable, avantageux. Pour
cela, il est indispensable de la mener dans le monde, de l'y présenter.
Grosse affaire, affaire d'État, qui demande une longue et laborieuse
préparation.

Chaque matin, on voit arriver le maître de danse et de maintien dont
c'est la mission de parfaire sur ce point l'éducation de la jeune
personne. Il lui fait répéter ses pas, lui enseigne le laisser aller des
mouvements, les poses gracieuses, les différents saluts et révérences,
la manière de tenir son mouchoir et son éventail, d'appuyer en valsant
le bras gauche sur l'épaule de son cavalier, etc.

Puis, c'est la mère qui vient apporter l'appui de son expérience et de
ses conseils. Elle initie sa fille aux petits secrets de la coquetterie
permise; elle l'éclaire, la met en garde contre les surprises, contre
les ruses et les propos des galants trop empressés; elle lui apprend le
langage et les formules voulus dans telle ou telle circonstance.

Toutes deux ensuite passent en revue les différentes toilettes, se
creusent la tête pour en imaginer, en combiner une, dont la simplicité
et l'élégance exquise soient de nature à soulever l'admiration, à
conquérir tous les suffrages. Quand on est à la veille d'affronter les
feux de la rampe, l'on ne saurait trop soigner son entrée en scène.

Enfin le grand jour est arrivé. La jeune fille fait son entrée au bras
de son père qui la présente à ses amis intimes et à ses connaissances.
On l'entoure, on la fête avec l'enthousiasme qui accueille d'habitude
toutes les nouveautés.

A partir de ce jour, elle a pris rang sur la liste des demoiselles à
marier. Les candidats-maris peuvent la rechercher et s'offrir.

Il s'opère alors dans son existence une de ces métamorphoses aussi
rapide qu'un changement à vue dans une pièce féerique. On la traite avec
tous les égards, toutes les convenances que commande sa situation
nouvelle. Elle est de toutes les réceptions, de toutes les fêtes, de
tous les grands dîners; elle aide sa mère à faire les honneurs du
salon; elle l'accompagne partout, dans ses visites, au théâtre, au
concert, etc.

Désormais, lorsqu'on remettra une carte pour _Madame_, on aura bien soin
d'en joindre une pour _Mademoiselle_; son nom enfin sera inscrit sur
toutes les lettres d'invitation.

Maintenant que la voilà lancée dans le tourbillon du monde et des
plaisirs, il ne nous reste qu'à former des vœux pour son bonheur, qu'à
lui souhaiter de trouver le plus tôt possible un mari--selon son goût et
selon son cœur.



LE BAL

    Quel bonheur de bondir, éperdue en la foule,
    De sentir par le bal ses sens multipliés,
    Et de ne pas savoir si dans la nue on roule
    Si l'on chasse, en fuyant, la terre, ou si l'on foule
      Un flot tournoyant à ses pieds.

        VICTOR HUGO.


A Paris, les bals commencent fort tard.

Votre invitation porte onze heures. Il y aurait indiscrétion à venir
avant, et impolitesse à se présenter trop tard: ce serait témoigner peu
d'empressement.

A votre entrée, vous avez rendu vos hommages au maître et à la maîtresse
de la maison. Vous circulez dans le salon et saluez successivement les
personnages de votre connaissance. Un coup d'œil rapide, jeté sur les
banquettes, vous a fait distinguer les femmes et les jeunes filles
auxquelles, par devoir ou par tout autre motif, vous devez adresser vos
premières invitations.

Empressez-vous, vous n'avez que le temps, voici l'orchestre qui prélude.
N'oubliez pas les formules voulues:

«Madame, ou Mademoiselle, oserai-je espérer que vous voudrez bien me
faire l'honneur, etc.;--ou serai-je assez heureux pour obtenir la
faveur, etc.»

La personne vous répondra affirmativement, ou, si elle était déjà
engagée, elle exprimera ses regrets de ne pouvoir accepter.

Elle se lève, vous déposez votre chapeau sur son siège, ou votre épée,
si vous êtes militaire; vous offrez votre bras droit et, tous deux, vous
allez prendre place.

Lorsque la danse est finie, vous reconduisez votre partenaire que vous
saluez très respectueusement. Elle répond à votre salut par une profonde
révérence.

Il serait indiscret à un cavalier d'inviter plus de trois fois dans la
même soirée une femme ou une demoiselle, à moins d'être en petit comité
et qu'il n'y ait pénurie de danseurs.

Cette réserve qu'exigent les convenances, n'est pas obligatoire pour les
jeunes gens qui sont fiancés.

Un cavalier ne doit pas passer son bras autour de la taille d'une
demoiselle, cela n'est permis qu'envers une femme mariée. Il posera donc
sa main à plat au milieu du dos, et ne tiendra pas sa danseuse trop
rapprochée de lui.

Celle-ci, de son côté, ne s'abandonnera pas sur l'épaule de son valseur,
pas plus qu'elle ne se rejettera trop en arrière. Ces deux extrêmes sont
à éviter.

Toute danseuse est tenue d'agréer indistinctement ceux qui se
présentent. Elle apportera la plus grande attention à ne pas prendre
deux engagements pour la même danse, et si, par mégarde, elle avait
commis cette maladresse, le seul moyen de la réparer, serait de
s'abstenir pour cette fois, et de demeurer assise.

Quant au cavalier, assez oublieux pour laisser se morfondre une personne
qu'il aurait invitée, il s'expose à de fâcheuses conséquences:

    «Un si blessant oubli ne saurait s'excuser.»



TOILETTE DES FEMMES


«Une Parisienne pour se parer, dit Voltaire, ne craint pas de mettre à
contribution les quatre parties du monde.»

Cette profusion de richesses ne suffit pas toutefois à constituer la
véritable élégance: il faut savoir en outre assortir avec goût ces
éléments divers, et en former un ensemble harmonieux qui ait son style à
soi, son cachet particulier.

Toutes les femmes possèdent ce secret à un degré plus ou moins intime,
et toutes en font un usage plus ou moins raisonnable, plus ou moins
dispendieux. L'on ne saurait donc leur recommander avec trop
d'insistance la modération en matière de toilette:

Que toujours elles la règlent sur la fortune qu'elles ont, sur la
position qu'elles occupent.

Ni trop de luxe, ni trop de simplicité;

Ni trop d'avance, ni trop de retard sur les modes courantes: c'est entre
ces extrêmes qu'il est sage de se placer.



TOILETTE DES HOMMES


Le vêtement des hommes n'exige pas de folles dépenses. Il demeure
toujours aussi noir, aussi triste, aussi disgracieux. Mais c'est
précisément cette uniformité désespérante qui le rend si difficile à
porter. Quelle élégance fine, quelle recherche laborieuse ne faut-il pas
pour se distinguer du commun des martyrs!

Le vulgaire s'attife, se charge, se bâte, l'homme du monde seul sait
s'habiller.

L'homme du monde a des grâces de tenue comme d'autres ont des grâces
d'état. Il pare ses vêtements, les chiffonne, les assouplit à tous les
mouvements de son corps; il sait imprimer à son habit, à son gilet un
chic, un je ne sais quoi qui lui appartient en propre.

Très sobre de bijoux, il abandonne volontiers ce faux éclat, cet
affichage de chaînes et de breloques aux courtiers enrichis. A ce
propos, que vont devenir ces pauvres hères, si on leur enlève cet unique
moyen qu'ils ont de se faire remarquer? Voici ce qu'on lisait, il y a
quelque temps, dans un journal de haut high-life:

«C'est une faute de goût de porter une chaîne, quelque précieuse qu'elle
soit, dès qu'on se met en habit noir; car paraître s'inquiéter de
l'heure dans un salon est une impolitesse à l'égard du maître et de ses
hôtes.»

Et le chroniqueur concluait en ces termes:

«Un manquement à cette règle de haute convenance suffit à classer, ou
pour mieux dire, à déclasser son homme.»

Il y a peut-être là toute une révolution sociale. Mais il est bon
d'attendre pour savoir si l'arrêt ne sera pas cassé.

       *       *       *       *       *

Et, maintenant, quelques indications sur le vêtement des hommes, dans
certaines réunions et cérémonies.

L'habit, le gilet et le pantalon noirs avec la cravate blanche, sont de
rigueur dans les grands dîners, les bals et les soirées, les
représentations théâtrales, toute réunion enfin où les femmes se
montrent coiffées en cheveux et en robes décolletées.

Même tenue pour les messes de mariage, d'enterrement, et autres
solennités officielles.

Pour une visite de condoléance, la redingote noire croisée et les gants
foncés.

Une visite de jour qui n'est pas officielle, se fait en redingote.

Le gilet blanc a été abandonné dans toute toilette de cérémonie; on ne
le porte plus qu'avec la redingote croisée.



VISITES ET CARTES DE VISITE


Les visites du jour de l'an, les plus intimes comme les plus
cérémonieuses, se font le jour même.

Il est admis, pour ce jour-là seulement, que les dames reçoivent à
partir de dix heures du matin.

Les hommes doivent être en habit noir et cravate blanche.

Dans la matinée, les parents enverront les enfants présenter leurs vœux
et bons souhaits à leurs ascendants, ainsi qu'aux parrains et marraines.

Au cours d'une visite, quand une autre personne se présente, ne vous
levez pas immédiatement; attendez deux ou trois minutes.

Ne sortez jamais en même temps qu'une jeune femme pour ne pas donner
prise à la médisance.

Si la personne que l'on va voir, a un jour déterminé pour ses
réceptions, c'est ce jour naturellement qu'il faut prendre.

A moins d'intimité, l'on ne fera point de visite le Vendredi-Saint, le
jour des Morts, le mercredi des Cendres, et même la veille des grandes
fêtes religieuses. C'est un usage reçu dans la Société.

Une visite de cérémonie ne doit pas se prolonger au delà de vingt
minutes.

Quand on se présente dans une maison, on doit soulever son chapeau en
s'adressant à la personne qui vient ouvrir, et l'ôter en entrant dans
l'antichambre. C'est une marque de respect envers les maîtres du logis,
à laquelle il serait inconvenant de manquer.

Les fonctionnaires civils qui arrivent dans une ville pour s'y fixer,
les militaires pour y tenir garnison, sont tenus de rendre visite à
leurs supérieurs, dans le plus bref délai.

       *       *       *       *       *

Il n'en est pas de la remise des cartes de visite comme des visites
elles-mêmes.

L'envoi des cartes doit toujours être fait pour le premier de l'an, à
moins d'un empêchement sérieux.

Nous avons déjà dit que la carte ne dispensait pas de la visite, mais on
ne saurait trop le répéter.

La politesse veut que l'on dépose sous enveloppe autant de cartes qu'il
y a de personnes dans la famille, avec les nom et prénom de chacune
d'elles.

Une femme n'en remet que pour les personnes de son sexe.

Le mari et la femme doivent avoir des cartes séparées et des cartes
collectives.

Un homme ne fera jamais précéder son nom du mot Monsieur. Il mettra
l'initiale de son prénom et ajoutera sa profession.

Une femme, au contraire, placera toujours le titre de Madame avant son
nom, et ne prendra jamais d'autre prénom que celui de son mari.

La carte collective portera: Monsieur et Madame ***.

On doit porter soi-même sa carte chez un supérieur ou un personnage
important.

Chez les hauts fonctionnaires, les dignitaires de l'État, il y a un
registre ouvert chez le concierge où les hommes s'inscrivent. Une femme
peut envoyer sa carte.

Si l'on a oublié quelques personnes sur la liste de ses visites, il faut
réparer cet oubli aussitôt qu'on s'en aperçoit.

Une carte que l'on dépose par simple politesse, ne doit porter ni corne
ni pli.

C'est seulement lorsqu'on se présente avec l'intention de faire une
visite, et que l'on ne rencontre personne, qu'il faut marquer sa carte
d'un pli transversal, sur le côté gauche.

Pour une visite de condoléance, après décès, ce sera de l'autre côté, à
droite, et en sens contraire.

A toutes les politesses que l'on peut recevoir, telles qu'invitations,
lettres de faire part pour un événement quelconque, on doit répondre par
une visite ou tout au moins par la remise d'une carte.

Si, après une visite qu'on a reçue, on juge à propos de ne pas lier de
relations avec le visiteur, on lui envoie simplement sa carte.

Quittez-vous votre résidence pour un laps de temps assez long, remettez
une carte chez vos amis et chez vos connaissances, avec ces trois
lettres au bas--P. P. C. c'est-à-dire Pour prendre congé.

On fera connaître son retour par l'envoi d'une nouvelle carte avec son
adresse.



A TABLE


Nous ne rééditerons pas ici toutes les infractions au savoir-vivre
notées dans la conversation si connue de l'abbé Delisle avec l'abbé
Cosson. Les usages se modifient sans cesse. Pour n'en citer qu'un
exemple, il était admis alors qu'on devait briser sur son assiette la
coquille d'un œuf mangé à la coque. Aujourd'hui cette petite opération,
assez déplaisante et malpropre en soi, serait fort mal vue.

Nous nous bornerons donc aux recommandations les plus essentielles, aux
choses que peut ignorer un écolier en rupture de ban ou de bancs.

       *       *       *       *       *

Dès que vous vous êtes assis à table, prenez une attitude décente et
convenable.

Evitez de gêner vos voisins par des mouvements trop brusques.

Ne mettez pas vos coudes sur la table.

Ne vous balancez pas sur votre chaise; ne vous appuyez pas sur le
dossier.

N'agitez pas vos pieds sous la table.

Si votre potage est trop chaud, attendez qu'il soit refroidi; ne
soufflez pas dessus.

Laissez votre cuiller dans votre assiette, et soulevez toujours
celle-ci, pour faciliter son enlèvement par le domestique de service.

Quand on vous présente un plat, servez-vous avec discrétion; n'ayez pas
l'air de faire un choix.

Tenez votre fourchette de la main gauche, et votre couteau de la main
droite.

Coupez votre viande par petits morceaux, et mangez-les au fur et à
mesure.

Ne portez jamais la lame du couteau à votre bouche.

Ne coupez pas votre pain, rompez-le au-dessus de votre assiette.

N'essuyez jamais la sauce qui est sur votre assiette avec de la mie de
pain.

Ne parlez ni ne buvez la bouche pleine.

Ne mangez ni trop vite ni trop lentement; mais n'eussiez-vous pas fini,
laissez enlever votre assiette quand le domestique se présente.

Si l'on renouvelle l'argenterie à chaque service, comme cela se pratique
dans certaines maisons, déposez votre fourchette et votre couteau sur
l'assiette; en cas contraire, replacez-les à côté de vous, mais de
manière à ne pas salir la nappe.

N'essuyez jamais votre verre avec votre serviette. Ce serait une
accusation tacite de malpropreté contre le service de la maison.

S'il vous arrivait de trouver un cheveu dans un mets, gardez-vous de le
faire remarquer, afin de ne point dégoûter les convives.

Le gibier vous paraît-il trop faisandé, le poisson un peu avancé? N'en
mangez pas, et si l'on vous demande la raison, dites que vous n'aimez
point cette espèce de gibier ou de poisson.

Ne vous servez jamais des mots de bouilli, au lieu de bœuf; de volaille,
au lieu de poularde ou de dinde; de bordeaux, de bourgogne, de
champagne, au lieu de vin de Bordeaux, vin de Bourgogne, vin de
Champagne.

Quand le maître ou la maîtresse de la maison font les honneurs de la
table, et que l'un d'eux vous envoie une assiette servie, conservez-la;
ce serait une impolitesse que de l'offrir à votre voisin.

Ne critiquez jamais un plat; n'établissez jamais de comparaison avec un
mets semblable que vous auriez mangé ailleurs et qui vous aurait paru de
meilleur goût.

Ne buvez pas sans vous être bien essuyé les lèvres, afin de ne pas
graisser les bords de votre verre, ce qui est très malpropre à voir.

Ne faites ni tartines de beurre, ni tartines de confitures. La tartine
de beurre n'est admise qu'au déjeuner avec le thé.

Ne flairez pas votre vin, ne le dégustez pas à petites gorgées comme un
marchand de l'Entrepôt.

Il n'y a que les commis-voyageurs qui frappent avec la paume de la main
un verre à vin de Champagne pour en faire jaillir la mousse, au risque
de casser le verre et de se blesser grièvement.

Ne vous avisez pas de faire brûler votre eau-de-vie dans la tasse à café
ou dans la soucoupe. Cela n'est de mise qu'au cabaret ou à l'estaminet.

Au dessert, ne mettez jamais ni bonbons ni friandises d'aucune sorte
dans votre poche, c'est contraire à toutes les convenances.

Une poire ou une pomme ne se pèlent jamais en spirale. On les divise
longitudinalement d'abord, puis en quatre quartiers que l'on pèle, à
mesure qu'on les mange.

Gardez-vous d'offrir à une dame de partager un fruit que vous auriez sur
votre assiette. Ce procédé serait trop cavalier.

Il peut arriver cependant qu'il n'y ait pas assez de fruits pour tout le
monde. Dans ce cas, c'est la plus forte partie de la poire, celle à
laquelle adhère la queue, que l'on doit offrir.

Ne parlez jamais bas, et d'un air mystérieux, à l'oreille de votre
voisine; c'est tout à fait de mauvais ton.

Ajouterons-nous qu'il ne faut jamais désigner personne avec le doigt?

Si un usage vous est inconnu, observez comment font les autres convives,
ne vous exposez pas à commettre quelque incongruité par trop de
précipitation. Rappelez-vous ce pauvre garçon fraîchement émoulu du
collège, à qui l'on avait servi à la fin du repas un bol d'eau tiède,
parfumé d'un peu d'essence de menthe, et qui l'avala d'un trait en
croyant faire comme tout le monde.



AU THÉATRE


Le respect d'autrui devrait être la mesure et la règle de toute liberté.
Malheureusement, par ce temps de démocratie dévergondée, une foule de
gens se figurent qu'être libres, c'est pouvoir agir à sa guise et sans
aucun égard pour les convenances des autres.

Ainsi, au théâtre, le rideau est levé. Un monsieur arrive en retard. Il
dérangera sans vergogne quinze, vingt assistants, vous rudoiera les
genoux pour gagner sa place. Si vous vous permettez la plus petite
observation, il vous répondra qu'il a payé sa place et qu'il a le droit
d'arriver à son heure.

Autre exemple:

Le spectacle tire à sa fin. Il y a encore deux ou trois scènes à jouer.
Cependant vingt, quarante, cent personnes se lèvent à la fois, font un
vacarme d'enfer, et empêchent les autres spectateurs d'entendre le
dénouement. Ces messieurs le connaissent, et ils vous brûlent la
politesse. A leurs yeux, le fait d'avoir payé en entrant implique tout,
répond à tout.

Ainsi le veut la liberté... républicaine!

Que d'autres griefs il y aurait encore à porter au compte de ces fâcheux
mal-appris!

Les uns mâchonnent un cure-dent pendant toute la représentation, sans
pitié pour vos nerfs; les autres battent la mesure à faux, au détriment
de vos oreilles. Ceux-ci fredonnent à satiété l'air du chanteur; ceux-là
se mouchent à grand bruit, tandis que l'amoureuse et l'amoureux
s'évertuent à moduler leurs plaintes ou leurs tendres déclarations, etc,
etc. Elle serait longue la liste des _et cætera_.

Vraiment, c'est à vous faire prendre le théâtre en aversion.



FUMEURS ET PRISEURS


Les parents ne sauraient apporter trop de soins, trop de vigilance à
empêcher leurs enfants de priser ou de fumer. Ceux-ci le font d'abord
par amusement, puis ils s'y accoutument, et il leur devient fort
difficile par la suite, pour ne pas dire impossible, de se défaire de
cette funeste habitude.

Les priseurs sont tenus à une excessive propreté. Ils doivent toujours
se munir de deux mouchoirs: l'un de couleur, pour leur usage
particulier, l'autre en toile blanche qu'ils peuvent exhiber au besoin.

Il est très impoli de prendre ou de demander une prise, de même qu'il
est de très mauvais ton d'en offrir une.

On doit s'abstenir de priser à table, et si toutefois on ne peut s'en
dispenser, prendre bien garde alors de ne pas laisser tomber du tabac
sur la nappe.

Quand vous êtes chez quelqu'un, ne posez jamais votre tabatière sur un
meuble, pas plus que votre chapeau.

Un jour M. de Corbière, ministre de l'intérieur, était venu soumettre à
Louis XVIII un projet de loi, dont il s'efforçait de faire ressortir les
avantages. Entraîné par la chaleur de l'argumentation, il s'oublia
jusqu'à déposer sa tabatière et son mouchoir sur le petit meuble qui
servait de bureau à Sa Majesté.

--Ah ça, mon cher ministre, s'écria tout à coup le roi qui était très
sévère sur l'article de l'étiquette, vous n'allez pas, je pense, vider
toutes vos poches devant moi.

--Sire, répondit M. de Corbière après s'être excusé, je le pourrais en
tout bien tout honneur, car l'on ne m'accusera point de les avoir
emplies au service de Votre Majesté.

--C'est bien! reprit Louis XVIII avec bonté, continuons la lecture.

Quant aux fumeurs, que pourrions-nous ajouter à ce que nous avons déjà
dit? Leur recommander de s'abstenir de fumer dans tout lieu public où
des femmes peuvent se présenter, quand bien même il n'y en aurait pas
pour le moment. Ils ne l'ignorent point, et s'ils n'en font rien, c'est
qu'il leur plaît de passer outre envers et contre toutes les
convenances.

Le temps n'est plus, hélas! où une dame a pu répondre à la personne qui
lui demandait si la fumée l'incommodait:

--Je n'en sais rien, Monsieur, car l'on n'a jamais fumé devant moi.

Aujourd'hui le cigare a pénétré partout. Il a conquis le boudoir, la
salle à manger; on prétend même qu'il a forcé les portes de quelques
salons. Ce n'est peut-être là qu'une calomnie; mais gare que demain ce
ne soit une vérité!



EN VOYAGE


Les voyageurs sont astreints à des égards et à des concessions
réciproques,--par politesse d'abord, et ensuite par intérêt
personnel,--s'ils veulent alléger les ennuis et les fatigues du
parcours.

Chacun doit ranger ses bagages dans les filets ou grillages, ou sous la
banquette.

Il n'a droit qu'à l'espace correspondant au-dessus et au-dessous de la
place qu'il occupe.

Abstenez-vous de manger en wagon ou en voiture publique, à moins d'une
nécessité absolue; et faites-le alors avec discrétion et le plus
promptement possible.

Vous n'êtes pas libre, en effet, d'incommoder vos voisins de l'odeur et
de la vue de vos victuailles et épluchures.

Vous ne l'êtes pas davantage de les interroger à tout bout de champ, non
plus que d'entamer à haute voix des conversations sur vos propres
affaires, qui ne peuvent intéresser d'aucune manière les assistants.

Il s'élève assez fréquemment des contestations au sujet des glaces que
les uns veulent tenir ouvertes et les autres fermées.

Beaucoup de gens se figurent qu'ils ont la libre disposition de la
fenêtre près de laquelle ils sont placés--cela arrive surtout en wagon.
Eh bien! c'est une erreur complète. Votre vis-à-vis, qui est là au même
titre que vous, a parfaitement le droit d'être d'un avis contraire au
vôtre.

Il faut donc que chacun y mette du sien.

Deux choses seulement sont exigibles: la fermeture de l'une de deux
fenêtres quand il y a un courant d'air; et, d'autre part, l'abstention
de fumer.

Du reste, la politesse la plus élémentaire nous fait un devoir de
déférer sur-le-champ à la demande d'une dame ou de toute personne qui se
déclarerait incommodée.

Il est toujours galant et de bon ton d'offrir le coin que l'on occupe à
une dame ou à un vieillard; mais on peut s'en dispenser, lorsqu'on se
trouve en famille, et placé à côté de l'un des siens.



AUX EAUX


Les eaux sont devenues un des besoins impérieux de la vie moderne. Cela
s'explique. Il y a de si bons arguments, de si excellentes raisons en
faveur de ce déplacement annuel. Le docteur n'a-t-il pas ordonné l'eau
et les senteurs de la mer, l'usage de telle ou telle source thermale,
pour refaire la santé affaiblie de Madame, et fortifier la complexion si
frêle des enfants?

Les eaux ont pour cela,--nul ne l'ignore,--des qualités spécifiques, des
vertus souveraines. Elles guérissent de toutes les maladies, même de
celles qu'on n'a pas,--de celles-là surtout.

Autre considération non moins prépondérante:

Dans les stations balnéaires, les femmes n'ont plus à s'occuper des
soins fastidieux du ménage. Elles sont en pleine possession
d'elles-mêmes, affranchies du contrôle marital, en un mot, libres comme
l'air.

Les maris sont retenus à la ville par leurs affaires, quelques-uns par
d'autres obligations qui, pour être plus légères, n'en sont pas moins
attachantes. Tout au plus, peuvent-ils se permettre une visite
hebdomadaire, ou semi-mensuelle ou seulement mensuelle; cela dépend de
la distance. Ils montent en chemin de fer, le samedi, en sortant de la
Bourse, et s'en reviennent, le surlendemain ou plusieurs jours après,
reprendre le harnais.

C'est ce que l'on appelle, en langage boursier, mener de front les
affaires et les convenances conjugales.

Donc, en présence de la liberté si complète et de l'isolement que cette
situation fait aux femmes, peut-être n'est-il pas hors de propos de
soumettre ici quelques observations et recommandations.

       *       *       *       *       *

La première de toutes, c'est de s'observer rigoureusement, de ne se lier
qu'avec des personnes dont on connaît l'origine, ainsi que la situation
présente. Mais, s'écriera-t-on, l'on ne va pas aux eaux pour se
condamner à la vie claustrale, et se priver de relations plus ou moins
agréables, qu'après tout on n'est pas tenu d'emporter avec soi, bouclées
dans sa valise. Eh bien! c'est ce qui vous trompe. Vous envisagez les
choses trop légèrement.

Parmi ces rencontres fortuites, il se trouvera naturellement des gens
honorables. Vous les avez admis par circonstance, pour les besoins et
les distractions du moment, quoique n'étant pas de votre monde; eux, ont
pris cet accueil au sérieux et, de retour à Paris, ils ne manqueront pas
de vous rendre visite. Comment ferez-vous pour les évincer? Si vous leur
refusez votre porte,--autant d'ennemis mortels: leur amour-propre blessé
ne vous le pardonnera jamais.

Mais ce n'est pas là que gît le plus grand danger. Admettons pour un
instant que vous avez eu le malheur de tomber sur un ménage interlope,
ou sur quelqu'un de ces aigrefins, homme ou femme, qui font métier de
capter la confiance des familles pour s'en parer en public, et exploiter
le reflet de leur honorabilité. Vous vous êtes laissé prendre à des
dehors séduisants, vous avez été circonvenu, sans aller toutefois
jusqu'à l'intimité. Toutes les apparences sont contre vous, vous voilà
compromis: vous en subirez les conséquences.

       *       *       *       *       *

L'on ne saurait donc être trop circonspect dans ses relations de
villégiature, même les plus passagères. Se tenir sur une extrême
réserve, apporter beaucoup de tact et de jugement dans sa
conduite,--telles sont les règles à suivre. Ne vous modelez pas sur ce
qui se pratique dans les salons de Paris, les conditions de la vie
balnéaire sont tout autres.

Ainsi, par exemple, une jeune personne ne devra point accepter, dans un
bal de casino, l'invitation d'un cavalier qui n'a pas été présenté à ses
parents. Jamais elle n'ira seule au salon; elle n'y restera que très peu
de temps, afin de n'être pas exposée à entendre certaines conversations,
et à se voir adresser la parole par le premier venu.

Mêmes recommandations en ce qui concerne les tables d'hôte, où il règne
un ton familier de mauvais goût, et parfois très embarrassant.

Toute mère prudente, toute jeune femme qui n'est pas accompagnée, feront
bien de prendre leurs repas dans leur appartement.



TABLE DES MATIÈRES



L'étiquette

Une journée de Louis XIV

La politesse

Le tutoiement

Le costume ou vêtement

Types de l'élégance parisienne

Lions et tigres civilisés

La loge des lions

Du salut et de son importance

La poignée de main

Les visites

La carte de visite

La présentation

Les salons

La conversation

De l'à-propos

La réplique

Les nuances

Des écueils à éviter

Lettres de demande

Pétitions

Lettres de remerciement

Lettres de félicitation

Lettres de condoléance

Des billets

Des invitations

Lettres de faire part

Des dîners en général

Les grands dîners

Le dîner entre gastronomes

Le dîner bourgeois

Les déjeuners

Du tabac

Cérémonie du baptême

Le mariage à la mairie

Le mariage à l'église

L'enterrement


    CHAPITRES COMPLÉMENTAIRES

  AU DEHORS:

La rue, les boulevards, la promenade

  EN FAMILLE:

Devoirs des époux

Devoirs des pères et mères

Devoirs des enfants

A l'église

A propos des présentations

Des préséances

L'entrée dans le monde

Le bal

Toilette des femmes

Toilette des hommes

Visites et cartes de visite

A table

Au théâtre

Fumeurs et priseurs

En voyage

Aux eaux





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Manuel de la politesse des usages du monde et du savoir-vivre - par madame J.-J. Lambert" ***

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