Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Vies des dames galantes
Author: Brantôme, Pierre de Bourdeille
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Vies des dames galantes" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



produced from images available at The Internet Archive)



  Au lecteur

  Cette version électronique reproduit dans son intégralité la version
  originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.



VIES

DES

DAMES GALANTES

PARIS. CHARLES BLOT, IMPRIMEUR, RUE BLEUE, 7.



VIES

DES

DAMES GALANTES

PAR

LE SEIGNEUR DE BRANTOME

NOUVELLE ÉDITION

REVUE ET CORRIGÉE SUR L'ÉDITION DE 1740

AVEC DES REMARQUES HISTORIQUES ET CRITIQUES

[Illustration: colophon]

PARIS

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6



A MONSEIGNEUR

LE DUC

D'ALENÇON, DE BRABANT

ET COMTE DE FLANDRES,

FILS ET FRÈRE DE NOS ROYS.


MONSEIGNEUR,

D'autant que vous m'avez fait cet honneur souvent à la Cour de causer
avec moy fort privement de plusieurs bons mots et contes, qui vous sont
si familiers et assidus qu'on diroit qu'ils vous naissent à veüe
d'œil dans la bouche, tant vous avez l'esprit grand, prompt et
subtil, et le dire de mesme et très-beau, je me suis mis à composer ces
Discours tels quels, et au mieux que j'ay pu, afin que si aucuns y en a
qui vous plaisent, vous fassent autant passer le temps et vous
ressouvenir de moy parmy vos causeries, desquelles m'avez honoré autant
que gentilhomme de la Cour.

Je vous en dédie donc, Monseigneur, ce livre, et vous supplie le
fortifier de vostre nom et autorité, en attendant que je me mette sur
les discours sérieux, et en voyez un à part que j'ai quasi achevé, où je
deduis la comparaison de six grands princes et capitaines qui voguent
aujourd'huy en ceste chrestienté, qui sont le roy Henri III vostre
frère, Vostre Altesse, le roy de Navarre vostre beau-frère, M. de Guise,
M. du Maine et M. le prince de Parme[1], alléguant de tous vous autres
vos plus belles valeurs, suffisances, mérites et beaux faits, sur
lesquels j'en remets la conclusion à ceux qui la sçauront mieux faire
que moy.

Cependant, Monseigneur, je supplie Dieu vous augmenter tousjours en
vostre grandeur, prospérité et altesse, de laquelle je suis pour jamais,

MONSEIGNEUR,

Votre très-humble et très-obéissant sujet
et très-affectionné serviteur,

DE BOURDEILLE.



AU LECTEUR.


J'avois voüé ce deuxiesme livre des Femmes à mondit seigneur d'Alençon
durant qu'il vivoit, d'autant qu'il me faisoit cet honneur de m'aimer et
causer fort privement avec moy, et estoit curieux de savoir de bons
contes. Ores, bien que son genereux et valheureux et noble corps gise
sous sa lame honorable, je n'en ay voulu pourtant revoquer le vœu;
ainsi je le redonne à ses illustres cendres et divin esprit, de la
valeur duquel, et de ses hauts faits et mérites je parle à son tour,
comme des autres grands princes et grands capitaines; car certes il l'a
esté s'il en fut onc, encor qu'il soit mort fort jeune.



AVIS DE L'AUTEUR.


Ce volume des Dames Galantes est dédié à M. le duc d'Alençon, de
Brabant, et comte de Flandres, qui contient plusieurs beaux discours.

Le premier traite de l'amour de plusieurs femmes mariées, et qu'elles
n'en sont si blasmables comme l'on diroit pour le faire; le tout sans
rien nommer, et à mots couverts.

Le deuxiesme, sçavoir qui est la plus belle chose en amour, la plus
plaisante, et qui contente le plus, ou la veüe, ou la parole, ou
l'attouchement.

Le troisiesme traite de la beauté d'une belle jambe, et comment elle est
fort propre et a grand vertu pour attirer à l'amour.

Le quatriesme, quel amour est plus grand, plus ardent et plus aisé, ou
celuy de la fille, ou de la femme mariée, ou de la veufve, et quelle des
trois se laisse plus aisément vaincre et abattre.

Le cinquiesme parle de l'amour d'aucunes femmes vieilles et comment
aucunes y sont autant ou plus sujettes et chaudes que les jeunes, comme
se peut parestre par plusieurs exemples, sans rien nommer ny
escandalyser.

Le sixiesme traite qu'il n'est bien seant de parler mal des honnestes
dames, bien qu'elles fassent l'amour, et qu'il en est arrivé, de grands
inconvénients pour en médire.

Le septiesme est un recueil d'aucunes ruses et astuces d'amour, qu'ont
inventé et osé aucunes femmes mariées, veufves et filles à l'endroit de
leurs maris, amants et autres, ensemble d'aucunes de guerre de plusieurs
capitaines à l'endroit de leurs ennemis; le tout en comparaison: à
sçavoir lesquelles ont esté les plus rusées, cautes, artificielles,
sublimes et mieux inventées et pratiquées, tant des uns que des autres
Aussi Mars et l'Amour font leur guerre presque de mesme sorte, et l'un a
son camp et ses armes comme l'autre.

Discours sur ce que les belles et honnestes dames ayment les vaillants
hommes, et les braves hommes ayment les dames courageuses.



VIES

DES

DAMES GALANTES.



DISCOURS PREMIER.

     Sur les dames qui font l'amour et leurs maris cocus[2].


D'autant que ce sont les dames qui ont fait la fondation du cocuage, et
que ce sont elles qui font les hommes cocus, j'ay voulu mettre ce
discours parmi ce livre des Dames, encore que je parleray autant des
hommes que des femmes. Je sçay bien que j'entreprends une grande
œuvre, et que je n'aurois jamais fait si j'en voulois monstrer la
fin, car tout le papier de la chambre des comptes de Paris n'en sçauroit
comprendre par escrit la moitié de leurs histoires, tant des femmes que
des hommes; mais pourtant j'en escriray ce que je pourray, et quand je
n'en pourray plus, je quitteray ma plume au diable, ou à quelque bon
compagnon qui la reprendra; m'excusant si je n'observe en ce discours
ordre ny demy, car de telles gens et de telles femmes le nombre en est
si grand, si confus et si divers, que je ne sçache si bon sergent de
bataille qui le puisse bien mettre en rang et ordonnance.

Suivant donc ma fantaisie, j'en diray comme il me plaira, en ce mois
d'avril qui en rameine la saison et venaison des cocus: je dis des
branchiers, car d'autres il s'en fait et s'en voit assez tous les mois
et saisons de l'an. Or de ce genre de cocus, il y en a force de
diverses espèces; mais de toutes la pire est, et que les dames craignent
et doivent craindre autant, ce sont ces fols, dangereux, bizarres,
mauvais, malicieux, cruels, sanglants et ombrageux, qui frappent,
tourmentent, tuent, les uns pour le vray, les autres pour le faux, tant
le moindre soupçon du monde les rend enragés; et de tels la conversation
est fort à fuir, et pour leurs femmes et pour leurs serviteurs.
Toutefois j'ay cogneu des dames et de leurs serviteurs qui ne s'en sont
point soucié; car ils estoient aussi mauvais que les autres, et les
dames estoient courageuses, tellement que si le courage venoit à manquer
à leurs serviteurs, le leur remettoient; d'autant que tant plus toute
entreprise est périlleuse et scabreuse, d'autant plus se doit-elle faire
et exécuter de grande générosité. D'autres telles dames ay-je cogneu qui
n'avoient nul cœur ny ambition pour attenter choses hautes, et ne
s'amusoient du tout qu'à leurs choses basses: aussi dit-on _lasche de
cœur comme une putain_.

--J'ay cogneu une honneste dame, et non des moindres, laquelle, en une
bonne occasion qui s'offrit pour recueillir la joüissance de son amy, et
luy remonstrant à elle l'inconvénient qui en adviendroit si le mary qui
n'estoit pas loin les surprenoit, n'en fit plus de cas, et le quitta là,
ne l'estimant hardy amant, ou bien pour ce qu'il la dédit au besoin:
d'autant qu'il n'y a rien que la dame amoureuse, lors que l'ardeur et la
fantaisie de venir-là luy prend, et que son amy ne la peut ou veut
contenter tout à coup pour quelques divers empeschements, haïsse plus et
s'en dépite. Il faut bien loüer cette dame de sa hardiesse, et d'autres
aussi ses pareilles, qui ne craignent rien pour contenter leurs amours,
bien qu'elles y courent plus de fortune et dangers que ne fait un soldat
ou un marinier aux plus hasardeux périls de la guerre ou de la mer.

--Une dame espagnole, conduite une fois par un gallant cavallier dans le
logis du Roy, venant à passer par un certain recoing caché et sombre, le
cavallier, se mettant sur son respect et discrétion espagnole, luy dit:
_Senora, buen lugar, si no fuera vuessa merced_. La dame luy respondit
seulement: _Si buen lugar, si no fuera vuessa merced_; c'est-à-dire:
«Voici un beau lieu, si c'estoit une autre que vous.--Oüy vraiment, si
c'estoit aussi un autre que vous.» Par-là l'argüant et incolpant de
coüardise, pour n'avoir pas pris d'elle en si bon lieu ce qu'il vouloit
et elle désiroit; ce qu'eust fait un autre plus hardy; et, pour ce,
oncques plus ne l'ayma et le quitta.

--J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame, qui donna
assignation à son amy de coucher avec elle, par tel si qu'il ne la
toucheroit nullement et ne viendroit aux prises; ce que l'autre
accomplit, demeurant toute la nuict en grand'stase, tentation et
continence, dont elle lui en sceut si bon gré, que quelque temps après
luy en donna joüissance, disant pour ses raisons qu'elle avoit voulu
esprouver son amour en accomplissant ce qu'elle luy avoit commandé: et,
pour ce, l'en ayma puis après davantage, et qu'il pourroit faire toute
autre chose une autre fois d'aussi grande adventure que celle-là, qui
est des plus grandes. Aucuns pourront loüer cette discretion ou
lascheté, autres non: je m'en rapporte aux humeurs et discours que
peuvent tenir ceux de l'un et de l'autre party en cecy.

--J'ay cogneu une dame assez grande qui, ayant donné une assignation à
son amy de venir coucher avec elle une nuict, il y vint tout appresté,
en chemise, pour faire son devoir; mais, d'autant que c'estoit en hyver,
il eut si grand froid en allant, qu'estant couché il ne put rien faire,
et ne songea qu'à se réchauffer: dont la dame l'en haït et n'en fit plus
de cas.

--Une autre dame devisant d'amour avec un gentilhomme, il luy dit, entre
autres propos, que s'il estoit couché avec elle, qu'il entreprendroit
faire six postes la nuict, tant sa beauté le feroit bien piquer. «Vous
vous vantez de beaucoup, dit-elle. Je vous assigne donc à une telle
nuict.» A quoy il ne faillit de comparoistre; mais le malheur fut pour
luy qu'il fut surpris, estant dans le lict, d'une telle convulsion,
refroidissement et retirement de nerf, qu'il ne put pas faire une seule
poste; si bien que la dame luy dit: «Ne voulez-vous faire autre chose?
or vuidez de mon lict, je ne le vous ay pas presté, comme un lict
d'hostellerie, pour vous y mettre à vostre aise et reposer. Parquoy
vuidez.» Et ainsi le renvoya, et se moqua bien après de luy, l'haïssant
plus que peste. Ce gentilhomme fust esté fort heureux s'il fust esté de
la complexion du grand protenotaire Baraud, et aumosnier du roy
François, que, quand il couchoit avec les dames de la Cour, du moins il
alloit à la douzaine, et au matin il disoit encore: «Excusez-moi,
madame, si je n'ay mieux fait, car je pris hier médecine.» Je l'ay veu
depuis, et l'appeloit-on le capitaine Baraud, gascon, et avoit laissé la
robbe, et m'en a bien conté, à mon advis, nom par nom. Sur ses vieux
ans, cette virile et vénéreique vigueur luy défaillit, et estoit pauvre,
encore qu'il eust tiré de bons brins que sa pièce luy avoit valu; mais
il avoit tout brouillé, et se mit à escouler et distiller des essences:
«Mais, disoit-il, si je pouvois, aussi bien que de mon jeune aage,
distiller de l'essence spermatique, je ferois bien mieux mes affaires et
m'y gouvernerois mieux.»

--Durant cette guerre de la ligue, un honneste gentilhomme, brave certes
et vaillant, estant sorty de sa place dont il estoit gouverneur pour
aller à la guerre, au retour, ne pouvant arriver d'heur en sa garnison,
il passa chez une belle et fort honneste et grande dame veufve, qui le
convie de demeurer à coucher céans; ce qu'il ne refusa, car il estoit
las. Après l'avoir bien fait souper, elle lui donne sa chambre et son
lict, d'autant que toutes ses autres chambres estoient dégarnies pour
l'amour de la guerre, et ses meubles serrez, car elle en avoit de beaux.
Elle se retire en son cabinet, où elle y avoit un lict d'ordinaire pour
le jour. Le gentilhomme, après plusieurs refus de cette chambre et ce
lict, fut contraint par la prière de la dame de le prendre: et, s'y
estant couché et bien endormy d'un très-profond sommeil, voicy la dame
qui vient tout bellement se coucher auprès de luy sans qu'il en sentist
rien ny de toute la nuict, tant il estoit las et assoupy de sommeil; et
reposa jusques au lendemain matin grand jour, que la dame s'ostant près
de luy qui s'accommençoit à esveiller, luy dit: «Vous n'avez pas dormy
sans compagnie, comme vous voyez, car je n'ay pas voulu vous quitter
toute la part de mon lict, et par ce j'en ay joüi de la moitié aussi
bien que vous. Adieu: vous avez perdu une occasion que vous ne
recouvrerez jamais.» Le gentilhomme, maugréant et détestant sa bonne
fortune faillie (c'estoit bien pour se pendre), la voulut arrester et
prier; mais rien de tout cela, et fort dépitée contre luy pour ne
l'avoir contentée comme elle vouloit, car elle n'estoit là venuë pour un
coup, aussi qu'on dit: «Un seul coup n'est que la salade du lict, et
mesmes la nuict,» et qu'elle n'estoit là venuë pour le nombre singulier,
mais pour le plurier, que plusieurs dames en cela ayment plus que
l'autre. Bien contraires à une très-belle et honneste dame que j'ay
cogneu, laquelle ayant donné assignation à son amy de venir coucher avec
elle, en un rien il fit trois bons assauts avec elle; et puis, voulant
quarter et parachever et multiplier ses coups, elle luy dit, pria et
commanda de se découcher et retirer. Luy, aussi frais que devant, luy
représente le combat, et promet qu'il feroit rage toute cette nuict là
avant le jour venu, et que pour si peu sa force n'estoit en rien
diminuée. Elle luy dit: «Contentez-vous que j'ay recogneu vos forces,
qui sont bonnes et belles, et qu'en temps et lieu je les sçauray mieux
employer qu'à st'heure; car il ne faut qu'un malheur que vous et moy
soyons descouverts; que mon mary le sçache, me voilà perduë. Adieu donc
jusques à une plus seure et meilleure commodité, et alors librement je
vous employeray pour la grande bataille, et non pour si petite
rencontre.» Il y a force dames qui n'eussent eu cette considération,
mais ennivrées du plaisir, puisque tenoient déjà dans le camp leur
ennemy, l'eussent fait combattre jusques au clair jour.

--Cette honneste dame que je dis de paravant celles cy, estoit de telle
humeur, que quand le caprice lui prenoit, jamais elle n'avoit peur ny
apprehension de son mary, encore qu'il eust bonne espée et fust
ombrageux; et nonobstant elle y a esté si heureuse, que ny elle ny ses
amants n'ont pu guières courir fortune de vie, pour n'avoir jamais esté
surpris, pour avoir bien posé ses gardes et bonnes sentinelles et
vigilantes: en quoy pourtant ne se doivent pas fier les dames, car il
n'y faut qu'une heure malheureuse, ainsi qu'il arriva il y a quelque
temps à un gentilhomme brave et vaillant, qui fut massacré, allant voir
sa maîtresse, par la trahison et menée d'elle mesme que le mary lui
avoit fait faire[3]: que s'il n'eust eu si bonne présomption de sa
valeur comme il avoit, certes il eust bien pris garde à soy et ne fust
pas mort, dont ce fut grand dommage. Grand exemple, certes, pour ne se
fier pas tant aux femmes amoureuses, lesquelles, pour s'eschapper de la
cruelle main de leurs marys, joüent tel jeu qu'ils veulent, comme fit
cette-cy qui eut la vie sauve, et l'amy mourut.

--Il y a d'autres marys qui tuent la dame et le serviteur tout ensemble,
ainsi que j'ay oüy dire d'une très-grande dame de laquelle son mary
estant jaloux, non pour aucun effet qu'il y eust certes, mais par
jalousie et vaine apparence d'amour, il fit mourir sa femme de poison et
langueur, dont fut un très-grand dommage, ayant paravant fait mourir le
serviteur, qui estoit un honneste homme, disant que le sacrifice estoit
plus beau et plus plaisant de tuer le taureau devant et la vache après.
Ce prince fut plus cruel à l'endroit de sa femme qu'il ne fut après à
l'endroit d'une de ses filles qu'il avoit mariée avec un grand prince,
mais non si grand que luy qui estoit quasi un monarque. Il eschappa à
cette folle femme de se faire engrosser à un autre qu'à son mary, qui
estoit empesché à quelque guerre; et puis, ayant enfanté d'un bel
enfant, ne sceut à quel sainct se voüer, sinon à son père, à qui elle
décela le tout par un gentilhomme en qui elle se fioit, qu'elle luy
envoya. Duquel aussi-tost la creance ouye, il manda à son mary que sur
sa vie il se donnast bien garde de n'attenter sur celle de sa fille,
autrement il attenteroit sur la sienne, et le rendroit le plus pauvre
prince de la chrestienté, comme estoit en son pouvoir; et envoya à sa
fille une galere avec une escorte querir l'enfant et la nourrice; et
l'ayant fourny d'une bonne maison et entretien, il le fit très-bien
nourrir et élever. Mais au bout de quelque temps que le père vint à
mourir, par conséquent le mary la fit mourir.

--J'ay ouy dire d'un autre qui fit mourir le serviteur de sa femme
devant elle, et le fit fort languir, afin qu'elle mourust martyre de
voir mourir en langueur celui qu'elle avoit tant aymé et tenu entre ses
bras.

--Un autre de par le monde tua sa femme en pleine Cour[4], luy ayant
donné l'espace de quinze ans toutes les libertés du monde, et qu'il
estoit assez informé de sa vie, jusques à luy remonstrer et
l'admonester. Toutefois une verve luy prit (on dit que ce fut par la
persuasion d'un grand son maistre), et par un matin la vint trouver dans
son lict ainsi qu'elle vouloit se lever, et ayant couché avec elle,
gaussé et ryt bien ensemble, luy donna quatre ou cinq coups de dague,
puis la fit achever à un sien serviteur, et après la fit mettre en
litière, et devant tout le monde fut emportée en sa maison pour la faire
enterrer. Après s'en retourna, et se présenta à la Cour, comme s'il eust
fait la plus belle chose du monde, et en triompha. Il eust bien fait de
mesme à ses amoureux; mais il eust eu trop d'affaires, car elle en avoit
tant eu et fait, qu'elle en eust fait une petite armée.

--J'ay ouy parler d'un brave et vaillant capitaine pourtant, qui, ayant
eu quelque soupçon de sa femme, qu'il avoit prise en très-bon lieu, la
vint trouver sans autre suite, et l'estrangla lui-même de sa main de son
escharpe blanche, puis la fit enterrer le plus honorablement qu'il peut,
et assista aux obseques habillé en deuil, fort triste, et le porta fort
longtemps ainsi habillé: et voilà la pauvre femme bien satisfaite, et
pour la bien resusciter par cette belle cérémonie: il en fit de mesme à
une damoiselle de sa dite femme qui luy tenoit la main à ses amours. Il
ne mourut sans lignée de cette femme, car il en eut un brave fils, des
vaillants et des premiers de sa patrie, et qui, par ses valeurs et
mérites, vint à de grands grades, pour avoir bien servy ses roys et
maistres.

--J'ay ouy parler aussi d'un grand en Italie qui tua aussi sa femme,
n'ayant pu atrapper son galant pour s'estre sauvé en France: mais on
disoit qu'il ne la tua point tant pour le péché (car il y avoit assez de
temps qu'il sçavoit qu'elle faisoit l'amour, et n'en faisoit point autre
mine) que pour espouser une autre dame dont il estoit amoureux.

--Voyla pourquoy il fait fort dangereux d'assaillir et attaquer un c..
armé, encore qu'il y en ait d'assaillis aussi bien et autant que des
désarmez, voire vaincus, comme j'en sçay un qui estoit aussi bien armé
qu'en tout le monde. Il y eut un gentilhomme, brave et vaillant certes,
qui le voulut muguetter; encore ne s'en contentoit-il pas, il s'en
voulut prévaloir et publier: il ne dura guières qu'il ne fust aussi-tost
tué par gens appostez, sans autrement faire scandale, ny sans que la
dame eu patist, qui demeura longuement pourtant en tremble et aux
alertes, d'autant qu'estant grosse, et se fiant qu'après ses couches,
qu'elle eust voulu estre allongées d'un siècle, elle auroit autant; mais
le mary, bon et miséricordieux, encore qu'il fust des meilleures espées
du monde, luy pardonna, et n'en fut jamais autre chose, et non sans
grande allarme de plusieurs autres des serviteurs qu'elle avoit eus; car
l'autre paya pour tous. Aussi la dame, recognoissant le bienfait et la
grace d'un tel mary, ne luy donna jamais que peu de soupçon depuis, car
elle fut des assez sages et vertueuses d'alors.

--Il arriva tout autrement un de ces ans au royaume de Naples, à donne
Marie d'Avalos, l'une des belles princesses du pays, mariée avec le
prince de Venouse, laquelle s'estant enamourachée du comte d'Andriane,
l'un des beaux princes du pays aussi, et s'estans tous deux concertez à
la joüissance (et le mary l'ayant descouverte par le moyen que je
dirois, mais le conte en seroit trop long), voire couchez ensemble dans
le lict, les fit tous deux massacrer par gens appostez; si que le
lendemain on trouva ces deux belles créatures et moitiés exposées
étenduës sur le pavé devant la porte de la maison, toutes mortes et
froides, à la veue de tous les passants, qui les larmoyoient et
plaignoient de leur misérable estat. Il y eut des parents de ladite dame
morte qui en furent très-dolents et très-estomacqués, jusques à s'en
vouloir ressentir par la mort et le meurtre, ainsi que la loy du pays le
porte, mais d'autant qu'elle avoit esté tuée par des marauts de valets
et esclaves qui ne méritoient d'avoir leurs mains teintes d'un si beau
et si noble sang, et sur ce seul sujet s'en vouloient ressentir et
rechercher le mary, fust par justice ou autrement, et non s'il eust fait
le coup luy-mesme de sa propre main; car n'en fust esté autre chose, ny
recherché.

Voyla une sotte et bizarre opinion et formalisation, dont je m'en
rapporte à nos grands discoureurs et bons jurisconsultes, pour sçavoir
quel acte est plus énorme, de tuer sa femme de sa propre main qui l'a
tant aimé, ou de celle d'un maraut esclave. Il y a force raisons à
déduire là-dessus, dont je me passeray de les alleguer, craignant
qu'elles soyent trop foibles au prix de celles de ces grands.

J'ay ouy conter que le viceroy, en sçachant la conjuration, en advertit
l'amant, voire l'amante; mais telle estoit leur destinée, qui se devoit
ainsi finer par si belles amours.

Cette dame estoit fille de dom Carlo d'Avalos, second frère du marquis
de Pescayre, auquel, si on eust fait un pareil tour en aucunes de ses
amours que je sçay, il y a long-temps qu'il fust esté mort.

--J'ay cogneu un mary, lequel, venant de dehors, et ayant esté
long-temps qu'il n'avoit couché avec sa femme, vint résolu et bien
joyeux pour le faire avec elle et s'en donner bon plaisir; mais arrivant
de nuict, il entendit par le petit espion qu'elle estoit accompagnée de
son amy dans le lict: luy aussi-tost mit la main à l'espée, et frappant
à la porte, et estant ouverte, vint résolu pour la tuer; mais
premièrement cherchant le gallant qui avoit sauté par la fenestre, vint
à elle pour la tuer; mais, par cas, elle s'estoit cette fois si bien
atifée, si bien parée pour sa coiffure de nuict, et de sa belle chemise
blanche, et si bien ornée (pensez qu'elle s'estoit ainsi dorlotée pour
mieux plaire à son amy), qu'il ne l'avoit jamais trouvée ainsi bien
accommodée pour luy ny à son gré, qu'elle se jettant en chemise à terre
et à ses genoux, luy demandant pardon par si belles et douces paroles
qu'elle dit, comme de vray elle sçavoit très-bien dire, que, la faisant
relever, et la trouvant si belle et de bonne grâce, le cœur lui
fléchit, et laissant tomber son espée, luy, qui n'avoit fait rien il y
avoit si long-temps, et qui en estoit affamé (dont possible bien en prit
à la dame, et que la nature l'émouvoit), il luy pardonna et la prit et
l'embrassa, et la remit au lict, et se deshabillant soudain, se coucha
avec elle, referma la porte; et la femme le contenta si bien par ses
doux attraits et mignardises (pensez qu'elle n'y oublia rien), qu'enfin
le lendemain on les trouva meilleurs amis qu'auparavant, et jamais ne se
firent tant de caresses: comme fit Ménélaüs, le pauvre cocu, lequel
l'espace de dix ou douze ans menassant sa femme Heleine qu'il la tueroit
s'il la tenoit jamais, et mesme luy disoit du bas de la muraille en
haut; mais, Troyë prise, et elle tombée entre ses mains, il fut si ravy
de sa beauté qu'il luy pardonna tout, et l'ayma et caressa mieux que
jamais. Tels marys furieux encor sont bons, qui de lions tournent ainsi
en papillons; mais il est mal aisé à faire une telle rencontre que
celle-cy.

--Une grande, belle et jeune dame du regne du roy François I, mariée
avec un grand seigneur de France, et d'aussi grande maison qui y soit
point, se sauva bien autrement, et mieux que la precedente; car, fust ou
qu'elle eust donné quelque sujet d'amour à son mary, ou qu'il fust
surpris d'un ombrage ou d'une rage soudaine, et fust venu à elle l'espée
nuë à la main pour la tuer, desesperant de tout secours humain pour s'en
sauver, s'advisa soudain de se voüer à la glorieuse Vierge Marie, et en
aller accomplir son vœu à sa chapelle de Lorette, si elle la sauvoit,
à Sainct Jean de Mauverets, au païs d'Anjou. Et sitost qu'elle eut fait
ce vœu mentalement, ledit seigneur tumba par terre, et luy faillit
son espée du poing; puis tantost se releva, et, comme venant d'un songe,
demanda à sa femme à quel sainct elle s'estoit recommandée pour éviter
ce péril. Elle luy dit que c'estoit à la Vierge Marie, en sa chapelle
susdite, et avoit promis d'en visiter le saint lieu. Lors il luy dit:
«Allez y donc, et accomplissez votre vœu;» ce qu'elle fit, et y
appendit un tableau contenant l'histoire, ensemble plusieurs beaux et
grands vœux de cire, à ce jadis accoustumez, qui s'y sont veus
long-temps après. Voyla un bon vœu, et belle escapade inopinée. Voyez
la cronique d'Anjou.

--J'ay ouy parler que le roy François une fois voulut aller coucher avec
une dame de sa Cour qu'il aymoit. Il trouva son mary l'espée au poing
pour l'aller tuer; mais le Roy lui porta la sien ne à la gorge, et luy
commanda, sur sa vie, de ne luy faire aucun mal, et que s'il luy faisoit
la moindre chose du monde, qu'il le tueroit, ou qu'il luy feroit
trancher la teste; et pour ceste nuict l'envoya dehors, et prit sa
place. Cette dame estoit bien heureuse d'avoir trouvé un si bon
champion et protecteur de son c..; car oncques depuis le mary ne luy osa
sonner mot, ains luy laissa du tout faire à sa guise. J'ai ouy dire que
non seulement cette dame, mais plusieurs autres, obtindrent pareille
sauve garde du Roy. Comme plusieurs font en guerre pour sauver leurs
terres et y mettent les armoiries du Roy sur leurs portes, comme font
ces femmes, celles de ces grands roys, au bord et au dedans de leur c..,
si bien que leurs marys ne leur osoient dire mot, qui, sans cela, les
eussent passez au fil de l'espée.

--J'en ay cogneu d'autres dames, favorisées ainsi des roys et des
grands, qui portoyent ainsi leurs passeports partout: toutefois, si en
avoit-il aucunes qui passoyent le pas, auxquelles leurs marys, n'osant y
apporter le couteau, s'aydoient des poisons et morts cachées et
secrettes, faisant accroire que c'estoyent catherres, apoplexie et mort
subite: et tels marys sont détestables, de voir à leurs costez coucher
leurs belles femmes, languir et tirer à la mort de jour en jour et
méritent mieux la mort que leurs femmes; ou bien les font mourir entre
deux murailles, en chartre perpétuelle, comme nous en avons aucunes
croniques anciennes de France et j'en ai oceu un grand de France, qui
fit ainsi mourir sa femme, qui estoit une fort belle et honneste dame,
et ce par arrest de la cour, prenant son petit plaisir par cette voye à
se faire déclarer cocu. De ces forcenez et furieux maris de cocus sont
volontiers les vieillards, lesquels se deffiant de leurs forces et
chaleurs, et s'asseurant de celles de leurs femmes, mesme quand ils ont
esté si sots de les espouser jeunes et belles, ils en sont si jaloux et
si ombrageux, tant par leur naturel que leurs vieilles pratiques, qu'ils
ont traittées eux-mêmes autrefois ou veu traicter à d'autres, qu'ils
meinent si misérablement ces pauvres créatures, que leur purgatoire leur
seroit plus doux que non pas leur autorité. L'Espagnol dit: _El diabolo
sabe mucho, porque es viejo_, c'est-à-dire que «le diable sçait beaucoup
parce qu'il est vieux:» de mesmes ces vieillards, par leur aage et
anciennes routines, sçavent force choses. Si sont ils grandement à
blasmer de ce poinct, que, puisqu'ils ne peuvent contenter les femmes,
pourquoi les vont-ils épouser? et les femmes aussi belles et jeunes ont
grand tort de les aller espouser, sous l'ombre des biens, en pensant
joüir après leur mort, qu'elles attendent d'heure à autre; et cependant
se donnent du bon temps avec des amis jeunes qu'elles font, dont aucunes
d'elles en patissent griefvement.

--J'ai ouy parler d'une, laquelle estant surprise sur le fait, son mari,
vieillard, luy donna une poison de laquelle elle languit plus d'un an et
vint seiche comme bois; et le mary l'alloit voir souvent, et se plaisoit
en cette langueur, et en rioit, et disoit qu'elle n'avoit que ce qu'il
luy falloit.

--Une autre, son mary l'enferma dans une chambre et la mit au pain et à
l'eau, et bien souvent la faisoit despouiller toute nue et la fouettoit
son saoul, n'ayant compassion de cette belle charnure nue, ni non plus
d'émotion. Voyla le pis d'eux, car, estant dégarnis de chaleur et
dépourveus de tentation comme une statue de marbre, n'ont pitié de nulle
beauté, et passent leurs rages par de cruels martyres, au lieu qu'estans
jeunes la passeroyent possible sur leur beau corps nud, comme j'ay dit
cy devant. Voyla pourquoi il ne fait pas bon d'espouser de tels
vieillards bizarres, car, encor que la veue leur baisse et vienne à
manquer par l'aage, si en ont ils toujours prou pour espier et voir les
frasques que leurs jeunes femmes leur peuvent faire.

--Aussy j'ay ouy parler d'une grande dame qui disoit que nul samedy fut
sans soleil, nulle belle femme sans amours, et nul vieillard sans être
jaloux; et tout procede pour la débolezze de ses forces. C'est pourquoy
un grand prince que je sçay disoit qu'il voudroit ressembler le lion,
qui, pour vieillir, ne blanchit jamais; le singe, qui tant plus il le
fait tant plus il le veut faire; le chien tant plus il vieillit son cas
se grossit; et le cerf, que tant plus il est vieux tant mieux il le
fait, et les biches vont plustôt à luy qu'aux jeunes. Or, pour en parler
franchement, ainsi que j'ay ouy dire à un grand personnage, quelle
raison y a-t-il, ni quelle puissance a-t-il le mary si grande, qu'il
doive et puisse tuer sa femme, veu qu'il ne l'a point de Dieu, ny de sa
loy, ny de son saint Evangile, sinon de la répudier seulement? Il ne s'y
parle point de meurtre, de sang, de mort, de tourments, de poison, de
prisons ni de cruautez. Ah! que nostre Seigneur Jésus-Christ nous a bien
remonstré qu'il y avoit de grands abus en ces façons de faire et en ces
meurtres, et qu'il ne les approuvoit guières, lorsqu'on luy amena cette
pauvre femme accusée d'adultere pour jeter sa sentence de punition; il
leur dit en escrivant en terre de son doigt: «Celui de vous autres qui
sera le plus net et le plus simple, qu'il prenne la premiere pierre et
commence à la lapider;» ce que nul n'osa faire, se sentans atteints par
telle sage et douce repréhension. Nostre Créateur nous apprenoit à tous
de n'estre si légers à condamner et faire mourir les personnes, mesmes
sur ce sujet, cognoissant les fragilitez de nostre nature et l'abus que
plusieurs y commettent; car tel fait mourir sa femme qui est plus
adultere qu'elle, et tels les font mourir bien souvent innocentes, se
faschans d'elles pour en prendre d'autres nouvelles, et combien y en
a-t-il! Sainct Augustin dit que l'homme adultere est aussi punissable
que la femme.

--J'ay ouy parler d'un très-grand prince de par le monde, qui,
soubçonnant sa femme faire l'amour avec un galant cavallier, il le fit
assassiner sortant un soir de son palais, et puis la dame, laquelle, un
peu auparavant à un tournoy qui se fit à la Cour, et elle fixement
arregardant son serviteur qui manioit bien son cheval, se mit à dire:
«Mon Dieu! qu'un tel pique bien!--Oüy, mais il pique trop haut;» ce qui
l'estonna, et après fut empoisonnée par quelques parfums ou autrement
par la bouche.

--J'ay cogneu un seigneur de bonne maison qui fit mourir sa femme, qui
estoit très-belle et de bonne part et de bon lieu, en l'empoisonnant par
sa nature, sans s'en ressentir, tant subtile et bien faite avoit esté
icelle poison, pour espouser une grande dame qui avoit espousé un
prince, dont en fut en peine, en prison et en danger sans ses amis: et
le malheur voulut qu'il ne l'espousa pas, et en fut trompé et fort
scandalisé, et mal veu des hommes et des dames. J'ai veu de grands
personnages blasmer grandement nos roys anciens, comme Louis Hutin et
Charles le Bel, pour avoir fait mourir leurs femmes: l'une, Marguerite,
fille de Robert, duc de Bourgogne; et l'autre, Blanche, fille d'Othelin,
comte de Bourgogne: leur mettant à sus leurs adulteres; et les firent
mourir cruellement entre quatre murailles, au Chasteau Gaillard: et le
comte de Foix en fit de mesme à Jeanne d'Artoys. Surquoy il n'y avoit
point tant de forfaits et de crimes comme ils le faisoient à croire;
mais messieurs se faschoient de leurs femmes, et leur mettoient à sus
ces belles besognes, et en espousèrent d'autres.

--Comme de frais, le roy Henry d'Angleterre fit mourir sa femme Anne de
Boulan, et la décapiter, pour en espouser une autre, ainsi qu'il estoit
fort sujet au sang et au change de nouvelles femmes. Ne vaudroit-il pas
mieux qu'ils les répudiassent selon la parole de Dieu, que les faire
ainsi cruellement mourir? Mais il leur en faut de la viande fraîche à
ces messieurs, qui veulent tenir table à part, sans y convier personne,
ou avoir nouvelles et secondes femmes qui leur apportent des biens après
qu'ils ont mangé ceux de leurs premières, ou n'en ont eu assez pour les
rassasier, ainsi que fit Baudoüin, second roi de Jerusalem, qui, faisant
croire à sa première femme qu'elle avoit paillardé, la répudia pour
prendre une fille du duc de Maliterne[5], parce qu'elle avoit une dot
d'une grande somme d'argent, dont il estoit fort nécessiteux. Cela se
trouve en l'histoire de la Terre Sainte. Il leur sied bien de corriger
la loy de Dieu, et en faire une nouvelle, pour faire mourir ces pauvres
femmes!

--Le roy Loüis le Jeune n'en fit pas de mesme à l'endroit de Léonor,
duchesse d'Aquitaine, qui, soupçonnée d'adultere, possible à faux, en
son voyage de Syrie, fut répudiée de luy seulement, sans vouloir user de
la loy des autres, inventée et pratiquée plus par autorité que de droit
et raison: dont sur ce il en acquist plus grande réputation que les
autres roys, et titre de bon, et les autres de mauvais, cruels et
tyrans; aussi que dans son ame il avoit quelques remords de conscience
d'ailleurs: et c'est vivre en chrestien cela, voire que les payens
romains la pluspart s'en sont acquittés de mesme plus chrestiennement
que payennement, et principalement aucuns empereurs, desquels la plus
grande part ont esté sujets à estre cocus, et leurs femmes
très-lubriques et fort putains: et, tels cruels qu'ils ont esté, vous en
lirez force qui se sont défaits de leurs femmes, plus par répudiations
que par tueries de nous autres Chrestiens.

--Jules César ne fit autre mal a sa femme Pompeïa, sinon la répudier,
laquelle avoit esté adultere de Publius Claudius, beau gentilhomme
romain, de laquelle estant éperdument amoureux, et elle de luy, espia
l'occasion qu'un jour elle faisoit un sacrifice en sa maison où il n'y
entroit que des dames; il s'habilla en garce, luy qui n'avoit encore
point de barbe au menton, qui se meslant de chanter et de joüer des
instruments, et par ainsi passant par cette monstre, eut loisir de faire
avec sa maistresse ce qu'il voulut; mais estant recogneu, il fut chassé
et accusé; et par moyen d'argent et de faveur il fut absous, et n'en fut
autre chose. Cicéron y perdit son latin par une belle oraison qu'il fit
contre lui. Il est vrai que César, voulant faire à croire au monde qui
luy persuadoit sa femme innocente, il respondit qu'il ne vouloit pas que
seulement son lict fust taché de ce crime, mais exempt de toute
suspition. Cela estoit bon pour en abbreuver ainsi le monde; mais, dans
son ame, il sçavoit bien que vouloit dire cela, sa femme avoit esté
ainsi trouvée avec son amant; si que possible luy avoit-elle donné cette
assignation et cette commodité; car, en cela, quand la femme veut et
désire, il ne faut point que l'amant se soucie d'excogiter des
commoditez, car elle en trouvera plus en une heure que tous nous autres
sçaurions faire en cent ans, ainsi que dit une dame de par le monde, que
je sçay, qui dit à son amant: «Trouvez moyen seulement de m'en faire
venir l'envie, car d'ailleurs, j'en trouveray prou pour en venir là.»
César aussi sçavoit bien combien vaut l'aune de ces choses-là, car il
estoit un fort grand ruffian, et l'appeloit-on le coq à toutes poules,
et en fit force cocus en sa ville, tesmoing le sobriquet que luy
donnoient ses soldats à son triomphe: _Romani, servate uxores, mœchum
adducimus calvum_, c'est-à-dire, «Romains, serrez bien vos femmes, car
nous vous amenons ce grand paillard et adultere de César le chauve, qui
vous les repassera toutes.» Voilà donc comme César, par cette sage
response qu'il fit ainsi de sa femme, il s'exempta de porter le nom de
cocu qu'il faisoit porter aux autres; mais, dans son ame, il se sentoit
bien touché.

--Octavie César répudia aussi Scribonia pour l'amour de sa paillardise
sans autre chose, et ne luy fit autre mal, bien qu'elle eust raison de
le faire cocu, à cause d'une infinité de dames qu'il entretenoit; et
devant leurs marys publiquement les prenoit à table aux festins qu'il
leur faisoit, et les emmenoit en sa chambre, et, après en avoir fait,
les renvoyoit, les cheveux défaits un peu et destortillez, avec les
oreilles rouges: grand signe qu'elles en venoient, lequel je n'avois ouy
dire propre pour descouvrir que l'on en vient; ouy bien le visage, mais
non l'oreille. Aussi luy donna-t-on la réputation d'estre fort paillard;
mesmes Marc-Antoine le luy reprocha: mais il s'excusoit qu'il
n'entretenoit point tant les dames pour la paillardise, que pour
descouvrir plus facilement les secrets de leurs marys, desquels il se
mesfioit. J'ai cogneu plusieurs grands et autres, qui en ont fait de
mesme et ont recherché les dames pour ce mesme sujet, dont s'en sont
bien trouvez; j'en nommerois bien aucuns: ce qui est une bonne finesse,
car il en sort double plaisir. La conjuration de Catilina fut ainsi
descouverte par une dame de joye.

--Ce mesme Octavie, à sa fille Julia, femme d'Agrippa, pour avoir esté
une très-grande putain, et qui luy faisoit grande honte (car
quelques-fois les filles font à leurs peres plus de deshonneur que les
femmes ne font à leurs marys), fut une fois en délibération de la faire
mourir; mais il ne la fit que bannir, luy oster le vin et l'usage des
beaux habillements, et d'user des parures, pour très-grande punition, et
la fréquentation des hommes: grande punition pourtant pour les femmes de
cette condition, de les priver de ces deux derniers points!

--César Caligula, qui estoit un fort cruel tyran, ayant eu opinion que
sa femme Livia Hostilia lui avoit dérobé quelques coups en robe, et
donné à son premier mary C. Piso, duquel il l'avoit ostée par force, et
à luy encore vivant, luy faisoit quelque plaisir et gracieuseté de son
gentil corps cependant qu'il estoit absent en quelque voyage, n'usa
point en son endroit de sa cruauté accoustumée, ains la bannit de soy
seulement, au bout de deux ans qu'il l'eust ostée à son mary Piso et
espousée. Il en fit de mesme à Tullia Paulina, qu'il avoit ostée à son
mary C. Memmius: il ne la fit que chasser, mais avec défense expresse de
n'user nullement de ce mestier doux, non pas seulement à son mary:
rigueur cruelle pourtant de n'en donner à son mary! J'ay ouy parler d'un
grand prince chrestien qui fit cette défense à une dame qu'il
entretenoit, et à son mary de n'y toucher, tant il estoit jaloux.

Claudius, fils de Drusus Germanicus, répudia tant seulement sa femme
Plantia Herculalina, pour avoir esté une signalée putain, et, qui pis
est, pour avoir entendu qu'elle avoit attenté sur sa vie; et, tout cruel
qu'il estoit, encor que ces deux raisons fussent assez bastantes pour la
faire mourir, il se contenta du divorce. Davantage, combien de temps
porta-t-il les fredaines et sales bourdelleries de Valeria Messalina,
son autre femme, laquelle ne se contentoit pas de le faire avec l'un et
l'autre, dissolument et indiscrètement, mais faisoit profession d'aller
aux bourdeaux s'en faire donner, comme la plus grande bagasse de la
ville, jusques-là, comme dit Juvenal, qu'ainsi que son mary estoit
couché avec elle, se déroboit tout bellement d'auprès de luy le voyant
bien endormy et se déguisoit le mieux qu'elle pouvoit, et s'en alloit en
plein bourdeau, et là s'en faisoit donner si très-tant, et jusques
qu'elle en partoit plustost lasse que saoule et rassasiée, et faisoit
encore pis: pour mieux se satisfaire et avoir cette réputation et
contentement en soy d'estre une grande putain et bagasse, se faisoit
payer, et taxoit ses coups et ses chevauchées, comme un commissaire qui
va par pays jusqu'à la dernière maille.

--J'ay ouy parler d'une dame de par le monde, d'assez chère étoffe, qui
quelque temps fit cette vie, et alla ainsi aux bourdeaux déguisée, pour
en essayer la vie et s'en faire donner; si que le guet de la ville, en
faisant la ronde, l'y surprit une nuict. Il y en a d'autres qui font ces
coups, que l'on sçait bien.

Bocace, en son livre des _Illustres Malheureux_, parle de cette
Messaline gentiment, et la fait alléguant ses excuses en cela, d'autant
qu'elle estoit du tout née à cela, si que le jour qu'elle naquist ce fut
en certains signes du ciel qui l'embraserent et elle et autres. Son mary
le sçavoit, et l'endura long-temps, jusques à ce qu'il sceut qu'elle
s'estoit mariée sous bourre avec un Caïus Silius, l'un des beaux
gentilshommes de Rome. Voyant que c'estoit une assignation sur sa vie,
la fit mourir sur ce sujet, mais nullement pour sa paillardise, car il y
estoit tout accoustumé à la voir, la sçavoir et l'endurer. Qui a veu la
statue de ladite Messaline trouvée ces jours passez en la ville de
Bourdeaux, advouera qu'elle avoit bien la vraye mine de faire une telle
vie. C'est une médaille antique, trouvée parmy aucunes ruines, qui est
très-belle, et digne de la garder pour la voir et bien contempler.
C'estoit une fort grande femme, de très-belle haute taille, les beaux
traits de son visage, et sa coeffure tant gentille à l'antique romaine,
et sa taille très-haute, démonstrant bien qu'elle estoit ce qu'on a dit:
car, à ce que je tiens de plusieurs philosophes, médecins et
physionomistes, les grandes femmes sont à cela volontiers inclinées,
d'autant qu'elles sont hommasses; et, estant ainsi, participent des
chaleurs de l'homme et de la femme; et, jointes ensemble en un seul
corps et sujet, sont plus violentes et ont plus de force qu'une seule;
aussi qu'à un grand navire, dit-on, il faut une grande eau pour le
soutenir. Davantage, à ce que disent les grands docteurs en l'art de
Vénus, une grande femme y est plus propre et plus gente qu'une petite.
Sur quoi il me souvient d'un très-grand prince que j'ai cogneu: voulant
loüer une femme de laquelle il avoit eu joüissance, il dit ces mots:
«C'est une très-belle putain, grande comme madame ma mere.» Dont ayant
esté surpris sur la promptitude de sa parole, il dit qu'il ne vouloit
pas dire qu'elle fust une grande putain comme madame sa mere, mais
qu'elle fust de la taille et grande comme madame sa mere.

--Quelquesfois on dit des choses qu'on ne pense pas dire, quelquesfois
aussi sans y penser l'on dit bien la vérité. Voilà donc comme il fait
meilleur avec les grandes et hautes femmes, quand ce ne seroit que pour
la belle grace, la majesté qui est en elles; car, en ces choses, elle y
est aussi requise et autant aimable qu'en d'autres actions et exercices,
ny plus ny moins que le manège d'un beau et grand coursier du règne est
bien cent fois plus agréable et plaisant que d'un petit bidet, et donne
bien plus de plaisir à son escuyer; mais aussi il faut bien que cet
escuyer soit bon et se tienne bien, et monstre bien plus de force et
d'adresse: de mesme se faut-il porter à l'endroit des grandes et hautes
femmes; car, de cette taille, elles sont sujettes d'aller d'un air plus
haut que les autres, et bien souvent font perdre l'estrier, voire
l'arçon, si l'on n'a bonne tenuë, comme j'ay ouy conter à aucuns
cavalcadours qui les ont montées; et lesquelles font gloire et grand
mocquerie quand elles les font sauter et tomber tout à plat: ainsi que
j'en ay ouy parler d'une de cette ville, laquelle, la première fois que
son serviteur coucha avec elle, luy dit franchement: «Embrassez-moy
bien, et me liez à vous de bras et de jambes le mieux que vous pourrez,
et tenez-vous bien hardiment, car je vays haut, et gardez bien de
tomber. Aussi, d'un costé, ne m'espargnez pas; je suis assez forte et
habile pour soutenir vos coups, tant rudes soient ils; et si vous
m'espargnez je ne vous espargneray point. C'est pourquoy à beau jeu beau
retour.» Mais la femme le gaigna. Voilà donc comme il faut bien adviser
à se gouverner avec telles femmes hardies, joyeuses, renforcées,
charnuës et proportionnées; et, bien que la chaleur surabondante en
elles donne beaucoup de contentement, quelquesfois aussi sont-elles trop
pressantes pour estre si chaleureuses. Toutesfois, comme l'on dit, de
toutes tailles bons levriers: aussi y a-t-il de petites femmes nabottes
qui ont le geste, la grace, la façon en ces choses un peu approchante
des autres, ou les veulent imiter, et si sont aussi chaudes et aspres à
la curée, voire plus: je m'en rapporte aux maistres en ces arts. Ainsi
qu'un petit cheval se remue aussi prestement qu'un grand, et, comme
disoit un honneste homme, que la femme ressembloit à plusieurs animaux,
et principalement à un singe, quand dans le lict elle ne fait que se
mouvoir et remuer. J'ay fait cette digression; en me souvenant il faut
retourner à nostre premier texte.

--Et ce cruel Néron ne fit aussi que répudier sa femme Octavia, fille de
Claudius et Messalina, pour adultère, et sa cruauté s'abstint
jusques-là.

--Domitian fit encore mieux, lequel répudia sa femme Domitia Longina
parce qu'elle estoit si amoureuse d'un certain comédien et basteleur
nommé Pâris, et ne faisoit tout le jour que paillarder avec luy, sans
tenir compagnie à son mary; mais, au bout de peu de temps, il la reprit
encore et se repentit de sa séparation; pensez que ce basteleur luy
avoit appris des tours de souplesse et de maniement dont il croyoit
qu'il se trouveroit bien.

--Pertinax en fit de mesme à sa femme Flavia Sulpitiana, non qu'il la
répudiast ni qu'il la reprist, mais la sachant faire l'amour à un
chantre et joueur d'instruments, et s'adonner du tout à luy, n'en fit
autre compte sinon la laisser faire, et luy faire l'amour de son costé à
une Cornificia estant sa cousine germaine; suivant en cel a l'opinion
d'Eliogabale, qui disoit qu'il n'y avoit rien au monde plus beau que la
conversation de ses parents et parentes. Il y en a force qui ont fait
tels eschanges que je sçay, se fondans sur ces opinions.

--Aussi l'empereur Severus non plus se soucia de l'honneur de sa femme,
laquelle estoit putain publique, sans qu'il se souciast jamais de l'en
corriger, disant qu'elle se nommoit Jullia, et, pour ce, qu'il la
falloit excuser, d'autant que toutes celles qui portoient ce nom de
toute ancienneté estoient sujettes d'estre très-grandes putains et faire
leurs marys cocus: ainsi que je connois beaucoup de dames portans
certains noms de notre christianisme, que je ne veux dire pour la
révérence que je dois à nostre saincte religion, qui sont
coustumièrement sujettes à estre puttes et à hausser le devant plus que
d'autres portans autres noms, et n'en a-t-on veu guères qui s'en soient
eschappées.

Or je n'aurois jamais fait si je voulois alléguer une infinité d'autres
grandes dames et emperieres romaines de jadis, à l'endroict desquelles
leurs marys cocus, et très-cruels, n'ont usé de leurs cruautez,
autoritez et privileges, encore qu'elles fussent très-débordées; et croy
qu'il y en a peu de prudes de ce vieux temps, comme la description de
leur vie le manifeste: mesmes, que l'on regarde bien leurs effigies et
médailles antiques, on y verra tout à plain, dans leur beau visage, la
mesme lubricité toute gravée et peinte; et pourtant leurs marys cruels
la leur pardonnoient, et ne les faisoient mourir, au moins aucuns: et
qu'il faille qu'eux payens, ne connaissans Dieu, ayent esté si doux et
benings à l'endroit de leurs femmes et du genre humain, et la pluspart
de nos roys, princes, seigneurs et autres chrestiens, soyent si cruels
envers elles par un tel forfait!

--Encore faut-il loüer ce brave Philippe Auguste, nostre roy de France,
lequel, ayant répudié sa femme Angerberge, sœur de Canut, roy de
Danemarck, qui estoit sa seconde femme, sous prétexte qu'elle estoit sa
cousine en troisiesme degré du costé de sa premiere femme Isabel (autres
disent qu'il la soubçonnoit de faire l'amour), néantmoins ce roy, forcé
par censures ecclésiastiques, quoy qu'il fust remarié d'ailleurs, la
reprit, et l'emmena derrière luy tout à cheval, sans le sceu de
l'assemblée de Soissons faite pour cet effet, et trop séjournant pour en
décider. Aujourd'huy aucun de nos grands n'en font de mesmes; mais la
moindre punition qu'ils font à leurs femmes, c'est les mettre en chartre
perpétuelle, au pain et à l'eau, et là les faire mourir, les
empoisonnent, les tuent, soit de leur main ou de la justice. Et s'ils
ont tant d'envie de s'en défaire et espouser d'autres, comme cela
advient souvent, que ne les répudient-ils, et s'en separent
honnestement, sans autre mal, et demandent puissance au pape d'en
espouser une autre, encor que ce qui est conjoint l'homme ne le doit
séparer? Toutesfois, nous en avons eu des exemples de frais, et du roy
Charles huit et de Loüis douze, nos roys; sur quoy j'ay ouy discourir un
grand théologien, et c'estoit sur le feu roy d'Espagne Philippe, qui
avoit espousé sa niepce, mère du roy d'aujourd'huy, et ce par dispense,
qui disoit: «Ou du tout il faut advoüer le Pape pour lieutenant général
de Dieu en terre, et absolu, ou non: s'il l'est, comme nous autres
catholiques le devons croire, il faut du tout confesser sa puissance
bien absolue et infinie en terre, et sans bornes, et qu'il peut noüer et
desnoüer comme il luy plaist; mais, si nous ne le tenons tel, je le
quitte pour ceux qui sont en telle erreur, non pour les bons
catholiques, et par ainsi nostre Pere sainct peut remédier à ces
dissolutions de mariages, et à de grands inconvénients qui arrivent pour
cela entre le mary et la femme, quand ils font tels mauvais ménages.»
Certainement les femmes sont fort blasmables de traitter ainsi leurs
marys par leur foy violée, que Dieu leur a tant recommandée mais
pourtant de l'autre costé, il a bien défendu le meurtre, et lui est
grandement odieux de quelque costé que ce soit: et jamais guieres
n'ay-je veu gens sanguinaires et meurtriers, mesmes de leurs femmes, qui
n'en ayent payé le debte, et peu de gens aimant le sang ont bien finy;
car plusieurs femmes pécheresses ont obtenu et gaigné miséricorde de
Dieu, comme la Madelaine. Enfin, ces pauvres femmes sont créatures plus
ressemblantes à la Divinité que nous autres à cause de leur beauté; car
ce qui est beau est plus approchant de Dieu qui est tout beau, que le
laid qui appartient au diable.

--Ce grand Alphonse, roy de Naples, disoit que la beauté estoit une
vraye signifiance de bonnes et douces mœurs, ainsi comme est la belle
fleur d'un bon et beau fruit: comme de vray, en ma vie j'ay veu force
belles femmes toutes bonnes; et, bien qu'elles fissent l'amour, ne
faisoyent point de mal, ny autre qu'à songer à ce plaisir, et y
mettoyent tout leur soucy sans l'applicquer ailleurs. D'autres aussi en
ay-je veu très-mauvaises, pernicieuses, dangereuses, crueles et fort
malicieuses, nonobstant songer à l'amour et au mal tout ensemble. Sera
t-il doncques dit qu'estant ainsi sujettes à l'humeur vollage et
ombrageuse de leurs marys, qui méritent plus de punition cent fois
envers Dieu, qu'elles soient ainsi punies? Or de telles gens la
complexion est autant fascheuse comme est la peine d'en escrire.

--J'en parle maintenant encore d'un autre, qui estoit un seigneur de
Dalmatie, lequel ayant tué le paillard de sa femme, la contraignit de
coucher ordinairement avec son tronc mort, charogneux et puant; de telle
sorte que la pauvre femme fut suffoquée de la mauvaise senteur qu'elle
endura par plusieurs jours.

--Vous avez, dans les _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, la plus
belle et triste histoire que l'on sçauroit voir pour ce sujet, de cette
belle dame d'Allemagne que son mary contraignoit à boire ordinairement
dans le test de la teste de son amy qu'il y avoit tué; dont le seigneur
Bernage, lors ambassadeur en ce pays pour le roy Charles huictiesme, en
vit le pitoyable spectacle, et en fit l'accord.

--La première fois que je fus jamais en Italie, passant par Venise, il
me fut fait un compte pour vray d'un certain chevalier albanais, lequel,
ayant surpris sa femme en adultère, tua l'amoureux, et de despit qu'il
eut que sa femme ne s'estoit contentée de luy; car il estoit un gallant
cavallier, et des propres pour Vénus, jusques à entrer en jouxte dix ou
douze fois pour une nuict: pour punition il fut curieux de rechercher
par-tout une douzaine de bons compagnons, et fort ribauts, qui avoient
la réputation d'estre bien et grandement proportionnez de leurs membres,
et fort adroits et chauds à l'exécution; et les prit, les gagea, et loua
pour argent, et les serra dans la chambre de sa femme, qui estoit
très-belle, et la leur abandonna, les priant tous d'y faire bien leur
devoir, avec double paye s'ils s'en acquittoient bien: et se mirent tous
après elle, les uns après les autres, et la menèrent de telle façon
qu'ils la rendirent morte, avec un très-grand contentement du mary; à
laquelle il luy reprocha, tendante à la mort, que, puis qu'elle avoit
tant aymé cette douce liqueur, qu'elle s'en saoulast, à mode que dit
Sémiramis[6] à Cyrus, luy mettant sa teste dans un vase plein de sang.
Voila un terrible genre de mort! Cette pauvre dame ne fust ainsi morte,
si elle eust esté de la robuste complexion d'une garce qui fut au camp
de César en la Gaule, sur laquelle on dit que deux légions passèrent par
dessus en peu de temps, et au partir de là fit la gambade, ne s'en
trouvant point mal.

--J'ai ouy parler d'une dame françoise de ville, et damoiselle, et
belle: en nos guerres civiles ayant esté forcée, dans une ville prise
d'assaut, par une infinité de soldats, et, en estant échappée, elle
demanda à un beau père si elle avoit péché grandement: après luy avoir
conté son histoire, il lui dit que non, puisqu'elle avoit ainsi été
prise par force, et violée sans sa volonté, mais y répugnant du tout.
Elle répondit: «Dieu donc soit loüé, que je m'en suis une fois en ma vie
saoulée sans pécher ni offenser Dieu!»

--Une dame de bonne part, au massacre de la Sainct-Barthélemy, ayant été
ainsi forcée, et son mary mort, elle demanda à un homme de sçavoir et de
conscience si elle avoit offensé Dieu, et si elle n'en seroit point
punie de sa rigueur, et si elle n'avoit point fait tort aux manes de son
mary qui ne venoit que d'estre frais tué. Il lui respondit que, quand
elle estoit en cette besogne, si elle y avoit pris plaisir, certainement
elle avoit péché; mais si elle y avoit eu du dégoust, c'étoit tout un.
Voila une bonne sentence!

--J'ay bien cogneu une dame qui estoit différente de cette opinion, qui
disoit qu'il n'y avoit si grand plaisir en cette affaire que quand elle
estoit à demy forcée et abattue, et mesme d'un grand, d'autant que, tant
plus on fait de la rebelle et de la refusante, d'autant plus on y prend
d'ardeur et s'efforce-t-on: car, ayant une fois faussé sa breche, il
jouit de sa victoire plus furieusement et rudement, et d'autant plus on
donne d'appetit à sa dame, qui contrefait pour tel plaisir la demi-morte
et pasmée, comme il semble, mais c'est de l'extrême plaisir qu'elle y
prend: mesme ce disoit cette dame, que bien souvent elle donnoit de ces
venues et alteres à son mary, et faisoit de la farouche, de la bizarre
et desdaigneuse, le mettant plus en rut; et, quand il venoit là, luy et
elle s'en trouvoient cent fois mieux: car, comme plusieurs ont escrit,
une dame plaist plus qui fait un peu de la difficile et resiste, que
quand elle se laisse sitost porter par terre. Aussi en guerre, une
victoire obtenue de force est plus signalée, plus ardente et plaisante,
que par la gratuité, et en triomphe-t-il mieux. Mais aussi ne faut que
la dame fasse tant en cela la revesche ny terrible, car on la tiendroit
plustost pour une putain rusée qui voudroit faire de la prude, dont bien
souvent elle seroit escandalisée; ainsi que j'ay ouy dire à des plus
savantes et habiles en ce fait, auxquelles je m'en rapporte, ne voulant
estre si présomptueux de leur en donner des préceptes qu'elles sçavent
mieux que moy. Or j'ay veu plusieurs blasmer grandement aucun de ces
marys jaloux et meurtriers, d'une chose, que, si leurs femmes sont
putains, eux-mêmes en sont cause. Car, comme dit saint Augustin, c'est
une grande folie à un mary de requérir chasteté à sa femme, luy estant
plongé au bourbier de paillardise; et en tel estat doit estre le mary
qu'il veut trouver sa femme. Mesmes nous trouvons en nostre Sainte
Escriture qu'il n'est pas besoin que le mary et la femme s'entr'ayment
si fort; cela se veut entendre par des amours lascifs et paillards:
d'autant que, mettant et occupant de tout leur cœur en ces plaisirs
lubriques, y songent si fort et s'y adonnent si très-tant, qu'ils en
laissent l'amour qu'ils doivent à Dieu; ainsi que moy-mesme j'ay veu
beaucoup de femmes qui aymoient si très-tant leurs marys, et eux elles,
et en brusloient de telle ardeur, qu'elles et eux en oublioient du tout
le service de Dieu, si que, le temps qu'il y falloit mettre, le
mettoient et consommoient après leurs paillardises. De plus, ces marys,
qui pis est, apprennent à leurs femmes, dans leur lict propre, mille
lubricitez, mille paillardises, mille tours contours, façons nouvelles,
et leur pratiquent ces figures enormes de l'Aretin: de telle sorte que,
pour un tison de feu qu'elles ont dans le corps, elles y en engendrent
cent, et les rendent ainsi paillardes; si bien qu'estant de telle façon
dressées, elles ne se peuvent engarder qu'elles ne quittent leurs marys,
et aillent trouver autres chevaliers; et, sur ce, leurs marys en
desesperent, et punissent leurs pauvres femmes, en quoy ils ont grand
tort: car puis qu'elles sentent leur cœur pour estre si bien
dressées, elles veulent monstrer à d'autres ce qu'elles sçavent faire;
et leurs marys voudroient qu'elles cachassent leur sçavoir, en quoy il
n'y a apparence ny raison, non plus que si un bon escuyer avoit un
cheval bien dressé, allant de tous ayrs, et qu'il ne voulust permettre
qu'on le vist aller, ny qu'on montast dessus, mais qu'on le creust à sa
simple parole, et qu'on l'acheptast ainsi.

--J'ay ouy conter à un honneste gentilhomme de par le monde, lequel
estant devenu fort amoureux d'une belle dame, il luy fut dit par un sien
amy qu'il y perdroit son temps, car elle aimoit trop son mary. Il se va
adviser une fois de faire un trou qui arregardoit droit dans leur lict,
si bien qu'estant couchés ensemble il ne faillit de les espier par ce
trou, d'où il vit les plus grandes lubricitez, paillardises, postures
sales, monstrueuses et énormes, autant de la femme, voire plus que du
mary, et avec des ardeurs très-extrêmes; si bien que le lendemain il
vint à trouver son compagnon et luy raconter la belle vision qu'il avoit
eue, et luy dit: «Cette femme est à moy aussitost que son mary sera
party pour tel voyage; car elle ne se pourra tenir longuement en sa
chaleur que la nature et l'art luy ont donné, et faut qu'elle la passe,
et par ainsi, par ma persévérance je l'auray.»

--Je cognois un autre honneste gentilhomme qui, estant bien amoureux
d'une belle et honneste dame, sçachant qu'elle avoit un Aretin en figure
dans son cabinet, que son mary sçavoit et l'avoit veu et permis, augura
aussi-tost par là qu'il l'attraperoit; et, sans perdre espérance, il la
servit si bien et continua, qu'enfin il l'emporta; et cogneut en elle
qu'elle y avoit appris de bonnes leçons et pratiques, ou fust de son
mary ou d'autres, niant pourtant que ny les uns ny les autres n'en
avoient point esté les premiers maistres, mais la dame nature, qui en
estoit meilleure maistresse que tous les arts. Si est-ce que le livre et
la pratique luy avoient beaucoup servy en cela, comme elle luy confessa
puis après.

--Il se lit d'une grande courtisane et maquerelle insigne du temps de
l'ancienne Rome, qui s'appeloit Elefantina, qui fit et composa de telles
figures de l'Aretin, encore pires, auxquelles les dames grandes et
princesses faisant estat de putanisme estudioient comme un très-beau
livre; et cette bonne dame putain cyréniene, laquelle estoit surnommée
aux douze Inventions, parce qu'elle avoit trouvé douze manières pour
rendre le plaisir plus voluptueux et lubrique.

--Héliogabale gaigeoit et entretenoit, par grand argent et dons, ceux et
celles qui luy inventoient et produisoient nouvelles et telles
inventions pour mieux esveiller sa paillardise. J'en ay ouy parler
d'autres pareils de par le monde.

--Un de ces ans le pape Sixte[7] fit pendre à Rome un secrétaire qui
avoit esté au cardinal d'Est, et s'appeloit Capella, pour beaucoup de
forfaits, mais entre autres qu'il avoit composé un livre de ces belles
figures, lesquelles estoient représentées par un grand que je ne
nommeray point pour l'amour de sa robe, et par une grande, l'une des
belles dames de Rome, et tous représentés au vif, et peints au
naturel[8].

--J'ay cogneu un prince de par le monde qui fit bien mieux, car il
achepta d'un orfevre une très-belle coupe d'argent doré, comme pour un
chef-d'œuvre et grand spéciauté, la mieux élabourée, gravée et
sigillée qu'il estoit possible de voir, où estoient taillées bien
gentiment et subtillement au burin plusieurs figures de l'Aretin, de
l'homme et de la femme; et ce au bas estage de la coupe, et au dessus et
au haut plusieurs aussi de diverses manières de cohabitations de bestes,
là où j'appris la première fois (car j'ay veu souvent ladicte coupe et
beu dedans, non sans rire) celle du lion et de la lionne, qui est toute
contraire à celle des autres animaux, que je n'avois jamais sceu, dont
je m'en rapporte à ceux qui le sçavent sans que je le die. Cette coupe
estoit l'honneur du buffet de ce prince; car, comme j'ay dit, elle
estoit très-belle et riche d'art, et agréable à voir au dedans et au
dehors. Quand ce prince festinoit les dames et filles de la Cour, comme
souvent il les convioit, ses sommeilliers ne failloient jamais, par son
commandement, de leur bailler à boire dedans; et celles qui ne l'avoient
jamais veue, ou en beuvant ou après, les unes demeuroient estonnées et
ne sçavoient que dire là-dessus: aucunes demeuroient honteuses, et la
couleur leur sautoit au visage; aucunes s'entredisoient entr'elles:
«Qu'est-ce que cela qui est gravé là-dedans? Je crois que ce sont des
salauderies. Je n'y bois plus. J'aurois bien grand soif avant que j'y
retournasse boire.» Mais il falloit qu'elles beussent là, ou bien
qu'elles esclatassent de soif; et, pour ce, aucunes fermoient les yeux
en beuvant; les autres moins vergogneuses point; qui en avoient ouy
parler du mestier, tant dames que filles, se mettoyent à rire sous
bourre; les autres en crevoient tout à trac. Les unes disoient, quand on
leur demandoit qu'elles avoient à rire et ce qu'elles avoient veu,
disoient qu'elles n'avoient rien veu que des peintures, et que pour cela
elles n'y lairroient à boire une autre fois. Les autres disoient: «Quant
à moy, je n'y songe point à mal; la veue et la peinture ne souillent
point l'ame.» Les unes disoient: «Le bon vin est aussi bon leans
qu'ailleurs.» Les autres affermoient qu'il y faisoit aussi bon boire
qu'en une autre coupe, et que la soif s'y passoit aussi bien. Aux unes
on faisoit la guerre pourquoy elles ne fermoient les yeux en beuvant;
elles respondoient qu'elles vouloient voir ce qu'elles beuvoient,
craignant que ce ne fust du vin, mais quelque médecine ou poison. Aux
autres on demandoit à quoy elles prenoient plus de plaisir, ou à voir ou
à boire; elles respondoient: «A tout.» Les unes disoient: «Voilà de
belles grotesques;» les autres: «Voilà de plaisantes nommeries;» les
unes disoient: «Voilà de beaux images;» les autres: «Voilà de beaux
miroirs;» les unes disoient: «L'orfevre estoit bien à loisir de s'amuser
à faire ces fadezes;» les autres disoient: «Et vous, monsieur, encore
plus d'avoir achepté ce beau hanap.» Aux unes on demandoit si elles
sentoient rien qui les picquast au mitan du corps pour cela: elles
respondoient que nulle de ces drolleries y avoit eu pouvoir pour les
picquer: aux autres on demandoit si elles n'avoient point senty le vin
chaut et qu'il les eust eschauffées, encore que ce fust en hyver; elles
respondoient qu'elles n'avoient garde, car elles avoient beu bien froid,
qui les avoit bien rafraischies: aux unes on demandoit quelles images de
toutes celles elles voudroient tenir en leur lict; elles respondoient
qu'elles ne se pouvoient oster de là pour les y transporter. Bref, cent
mille brocards et sornettes sur ce sujet s'entre-donnoient les
gentilshommes et dames ainsi à table, comme j'ay veu que c'estoit une
très-plaisante gausserie, et chose à voir et ouyr; mais surtout à mon
gré, le plus et le meilleur estoit à contempler ces filles innocentes,
ou qui feignoient l'estre, et autres dames nouvellement venues, à tenir
leur mine froide riante du bout du nez et des lèvres, ou à se
contraindre et faire des hypocrites, comme plusieurs dames en faisoient
de mesme. Et notez que, quand elles eussent deu mourir de soif, les
sommelliers n'eussent osé leur donner à boire en une autre coupe ny
verre. Et, qui plus est, aucunes juroient, pour faire bon minois,
qu'elles ne tourneroient jamais à ces festins; mais elles ne laissoient
pour cela à y tourner souvent, car ce prince estoit très-splendide et
friand. D'autres disoient, quand on les convioit: «J'iray, mais en
protestation qu'on ne nous baillera point à boire dans la coupe;» et
quand elles y estoient, elles y beuvoient plus que jamais. Enfin elles
s'y anezèrent si bien, qu'elles ne firent plus de scrupule d'y boire; et
si firent bien mieux aucunes, qu'elles se servirent de telles visions en
temps et lieu, et, qui, plus est, aucunes s'en débauscherent pour en
faire l'essay; car toute personne d'esprit veut essayer tout. Voilà les
effets de cette belle coupe si bien historiée. A quoy se faut imaginer
les autres discours, les songes, les mines et les paroles que telles
dames disoient et faisoient entr'elles, à part ou en compagnie. Je pense
que telle coupe estoit bien différente à celle dont parle M. de Ronsard
en l'une de ses premières odes, dédiée au feu Roy Henry, qui se commence
ainsi:

    Comme un qui prend une couppe,
    Seul honneur de son trésor,
    Et de son rang verse à la trouppe
    Du vin qui rit dedans l'or.

Mais en cette coupe le vin ne rioit pas aux personnes, mais les
personnes au vin: car les unes beuvoient en riant, et les autres
beuvoient en se ravissant; les unes se compissoient en beuvant, et les
autres beuvoient en se compissant; je dis d'autre chose que du pissat.
Bref, cette coupe faisoit de terribles effets, tant y estoient
pénétrantes ces visions, images et perspectives: dont je me souviens
qu'une fois, en une gallerie du comte de Chasteauvilain, dit le seigneur
Adjacet, une troupe de dames avec leurs serviteurs estant allés voir
cette belle maison, leur veue s'addressa sur de beaux et rares tableaux
qui estoient en ladite gallerie. A elles se présenta un tableau beau, où
estoient représentées force belles dames nues qui estoient aux bains,
qui s'entre touchoient, se palpoient, se manioient et frottoient,
s'entre-mesloient, se tastonnoient, et, qui plus est, se faisoient le
poil tant gentiment et si proprement en monstrant tout, qu'une froide
recluse ou hermite s'en fust eschauffée et esmeue; et c'est pourquoy une
grande dame, dont j'ay ouy parler et cogneue, se perdant en ce tableau,
dit à son serviteur en se tournant vers luy, comme enragée de cette
rage d'amour: «C'est trop demeuré icy: montons en carrosse promptement,
et allons en mon logis, car je ne puis plus contenir cette ardeur; il la
faut aller esteindre: c'est trop bruslé.» Et ainsi partit, et alla avec
son serviteur prendre de cette bonne eau qui est si douce sans sucre,
que son serviteur lui donna de sa petite burette.

Telles peintures et tableaux portent plus de nuisance à une ame fragile
qu'on ne pense; comme en estoit un là mesme d'une Vénus toute nue,
couchée et regardée de son fils Cupidon; l'autre d'un Mars couché avec
sa Vénus, l'autre d'une Léda couchée avec son cygne. Tant d'autres y
a-t-il, et là et ailleurs, qui sont un peu plus modestement peints et
voilez mieux que les figures de l'Aretin; mais quasi tout vient à un, et
en approchant de nostre coupe dont je viens de parler, laquelle avoit
quasi quelque sympathie, par antinomie, de la coupe que trouva Renault
de Montauban en ce chasteau dont parle l'Arioste, laquelle à plein
descouvroit les pauvres cocus, et cette-cy les faisoit; mais l'une
portoit un peu trop de scandale aux cocus et leurs femmes infidèles, et
cette-cy point. Aujourd'huy n'en est besoin de ces livres ni de ces
peintures, car les marys leur en apprennent prou: et voilà que servent
telles escholes de marys.

--J'ai cogneu un bon imprimeur vénitien à Paris, qui s'appelloit messer
Bernardo, parent de ce grand Aldus Manutius de Venise[9], qui tenoit sa
boutique en la rue de Sainct-Jacques, qui me dit et jura une fois qu'en
moins d'un an il avoit vendu plus de cinquante paires de livres de
l'Aretin à force gens mariés et non mariés, et à des femmes, dont il me
nomma trois de par le monde, grandes, que je ne nommeray point, et les
leur bailla à elles-mesmes, et très-bien reliés, sous serment presté
qu'il n'en sonneroit pas mot, mais pourtant il me le dist, et me dist
davantage qu'une autre dame lui en ayant demandé au bout de quelque
temps s'il en avoit point un pareil comme un qu'elle avoit veu entre les
mains d'une de ces trois, il luy respondit: _Signora, si, et peggio_, et
soudain argent en campagne, les acheptant tous au poids de l'or. Voilà
une folle curiosité pour envoyer son mari faire un voyage à Cornette
près de Civita-Vecchia.

Toutes ces formes et postures sont odieuses à Dieu, si bien que sainct
Hierosme dit: «Qui se monstre plustost débordé amoureux de sa femme que
mary, est adultère et pèche.» Et parce qu'aucuns docteurs
ecclésiastiques en ont parlé, je diray ce mot briefvement en mots
latins, d'autant qu'eux-mesmes ne l'ont voulu dire en françois.
_Excessus_, disent-ils, _conjugum fit, quando uxor cognoscitur ante
retro stando, sedendo in latere, et mulier super virum_; comme un petit
quolibet que j'ay leu d'autrefois, qui dit:

    _In prato viridi monialem ludere vidi_
      _Cum monacho leviter, ille sub, illa super._

D'autres disent quand ils s'accommodent autrement que la femme ne puisse
concevoir. Toutesfois il y a aucunes femmes qui disent qu'elles
conçoivent mieux par les postures monstrueuses et surnaturelles et
estranges, que naturelles et communes, d'autant qu'elles y prennent
plaisir davantage, et comme dit le poëte, quand elles s'accommodent
_more canino_, ce qui est odieux: toutes-fois les femmes grosses, au
moins aucunes, en usent ainsi de peur de se gaster par le devant.
D'autres docteurs disent que quelque forme que ce soit est bonne, mais
que _semen ejaculetur in matricen mulieris, et quomodocunque uxor
cognoscatur, si vir ejaculetur semen in matricem, non est peccatum
mortale_. Vous trouverez ces disputes dans _Summa Benedicti_, qui est un
cordelier docteur qui a très-bien escrit de tous les péchés, et monstre
qu'il a beaucoup leu et veu[10]. Qui voudra lire ce passage y verra
beaucoup d'abus que commettent les marys à l'endroit de leurs femmes.
Aussi dit-il que, _quando mulier est ita pinguis ut non possit aliter
coïre_, que par telles postures, _non est peccatum mortale, modò vir
ejaculetur semen in vas naturale_. Dont disent aucuns qu'il vaudroit
mieux que les marys s'abstinssent de leurs femmes quand elles sont
pleines, comme font les animaux, que de souiller le mariage par telles
vilainies.

--J'ai cogneu une fameuse courtisane à Rome, dite la Grecque, qu'un
grand seigneur de France avoit là entretenue. Au bout de quelque temps,
il luy prit envie de venir voir la France, par le moyen du seigneur
Bonusi[11], banquier de Lyon, Lucquois très-riche, de laquelle il estoit
amoureux; où estant elle s'enquit fort de ce seigneur et de sa femme,
et, entr'autres choses, si elle ne le faisoit point cocu, «d'autant,
disoit-elle, que j'ay dressé son mary de si bel air, et luy ay appris de
si bonnes leçons, que les luy ayant monstrées et pratiquées avec sa
femme, il n'est possible qu'elle ne les ait voulu monstrer à d'autres;
car nostre mestier est si chaud quand il est bien appris, qu'on prend
cent fois plus de plaisir de le monstrer et pratiquer avec plusieurs
qu'avec un.» Et disoit bien plus, que cette dame luy devoit faire un
beau présent et condigne de sa peine et de son sallaire, parce que,
quand son mary vint à son eschole premièrement, il n'y sçavoit rien, et
estoit en cela le plus sot, neuf et apprentif qu'elle vist jamais; mais
elle l'avoit si bien dressé et façonné, que sa femme devoit s'en trouver
cent fois mieux. Et de fait cette dame, la voulant voir, alla chez elle
en habit dissimulé, dont la courtisane s'en douta et luy tint tous les
propos que je viens de dire, et pires encore et plus débordés, car elle
estoit courtisane fort débordée. Et voilà comment les marys se forgent
les couteaux pour se couper la gorge; cela s'entend des cornes; par
ainsi, abusant du saint mariage, Dieu les punit; et puis veulent avoir
leurs revanches sur leurs femmes, en quoy ils sont cent fois plus
punissables. Aussi ne m'estonne-je pas si ce sainct docteur disoit que
le mariage estoit quasi une vraye espèce d'adultère: cela vouloit-il
entendre quand on en abusoit de cette sorte que je viens de dire. Aussi
a-t-on deffendu le mariage à nos prestres; car, venant de coucher avec
leurs femmes, et s'estre bien souillés avec elles, il n'y a point de
propos de venir à un sacré autel. Car, ma foy, ainsi que j'ay ouy dire,
aucuns bourdellent plus avec leurs femmes que non pas les ruffiens avec
les putains des bourdeaux, qui, craignant prendre mal, ne s'acharnent et
ne s'eschauffent avec elles comme les marys avec leurs femmes, qui sont
nettes et ne peuvent donner mal, au moins aucunes et non pas toutes; car
j'en ai bien cogneu qui leur en donnent aussi bien que leurs marys à
elles. Les marys, abusans de leurs femmes, sont fort punissables, comme
j'ay ouy dire à de grands docteurs, que les marys, ne se gouvernans avec
leurs femmes modestement dans leur lict comme ils doivent, paillardent
avec elles comme avec concubines; n'estant le mariage introduit que pour
la nécessité et procréation, et non pour le plaisir désordonné et
paillardise. Ce que nous sceut très-bien représenter l'empereur Cejonius
Commodus, dit autrement Anchus Verus[12], lorsqu'il dit à sa femme
Domitia Calvilla, qui se plaignoit à luy de quoy il portoit à des
putains et courtisanes et autres ce qu'à elle appartenoit en son lict,
et luy ostoit ses menues et petites pratiques: «Supportez, ma femme, luy
dit-il, qu'avec les autres je saoulle mes désirs, d'autant que le nom de
femme et de consorte est un nom de dignité et d'honneur, et non de
plaisir et de paillardise.» Je n'ay point encore leu ny trouvé la
response que luy fit là dessus madame sa femme l'impératrice; mais il ne
faut douter que, ne se contentant de cette sentence dorée, elle ne luy
respondit de bon cœur, et par la voix de la plus part, voire de
toutes les femmes mariées: «Fy de cet honneur, et vive le plaisir! Nous
vivons mieux de l'un que de l'autre.» Il ne faut non plus douter aussi
que la plus part de nos mariés aujourd'hui, et de tout temps, qui ont de
belles femmes, ne disent pas ainsi; car ils ne se marient et lient, ny
ne prennent leurs femmes, sinon pour bien passer leur temps et bien
paillarder en toutes façons, et leur enseigner des préceptes, et pour le
mouvement de leur corps, et pour les débordées et lascives paroles de
leurs bouches, afin que leur dormante Vénus en soit mieux esveillée et
excitée; et, après les avoir bien ainsi instruites et débauschées, si
elles vont ailleurs, ils les punissent, les battent, les assomment, et
les font mourir. Il y a aussi un peu de raison en cela, comme si
quelqu'un avoit débausché une pauvre fille d'entre les bras de sa mère,
et lui eust fait perdre l'honneur de sa virginité, et puis, après en
avoir fait sa volonté, la battre et la contraindre à vivre autrement, en
toute chasteté: vrayment! car il en est bien temps, et bien à propos,
qui est celuy qui ne le condamne pour homme sans raison et digne d'estre
chastié? L'on en deust dire de mesme de plusieurs marys, lesquels, quand
tout est dit, débauschent plus leurs femmes, et leur apprennent plus de
préceptes pour tomber en paillardise, que ne font leur propres amoureux:
car ils en ont plus de temps et loisir que es amans; et venans à
discontinuer leurs exercices, elles changent de main et de maistre, à
mode d'un bon cavalcadour, qui prend plus de plaisir cent fois de
monter à cheval, qu'un qui n'y entend rien.»Et de malheur, ce disoit
cette courtisane, il n'y a nul mestier au monde qui ne soit plus coquin,
ny qui désire tant de continue, que celuy de Vénus.» En quoy ces marys
doivent estre avertis de ne faire tels enseignements à leurs femmes, car
ils leur sont par trop préjudiciables; ou bien, s'ils voyent leurs
femmes leur jouer un faux-bon, qu'ils ne les punissent point, puisque
ç'ont esté eux qui leur en ont ouvert le chemin.

--Si faut-il que je fasse cette digression d'une femme mariée, belle et
honneste et d'estoffe, que je sçay, qui s'abandonna à un honneste
gentilhomme, aussi plus par jalousie qu'elle portoit à une honneste dame
que ce gentilhomme aymoit et entretenoit, que par amour. Pourquoy, ainsi
qu'il en jouissoit, la dame luy dit: «A cette heure, à mon grand
contentement, triomphe-je de vous et de l'amour que portez à une telle.»
Le gentilhomme lui respondit: «Une personne abattue, subjuguée et
foulée, ne sçauroit bien triompher.» Elle prend pied à cette réponse,
comme touchant à son honneur, et luy replique aussitôt: «Vous avez
raison.» Et tout-à-coup s'advise de désarçonner subitement son homme, et
se dérober de dessous luy; et changeant de forme, prestement et
agilement monte sur luy et le met sous soy. Jamais jadis chevalier ou
gendarme romain ne fut si prompt et adextre de monter et remonter sur
ces chevaux désultoires, comme fut ce coup cette dame avec son homme; et
le manie de mesme en luy disant: «A st'heure donc puis-je bien dire qu'à
bon escient je triomphe de vous, puisque je vous tiens abattu sous moy.»
Voilà une dame d'une plaisante et paillarde ambition et d'une façon
estrange, comment elle la traitta.

--J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame de par le monde,
sujette fort à l'amour et à la lubricité, qui pourtant fut si arrogante
et si fière, et si brave de cœur, que, quand ce venoit-là, ne vouloit
jamais souffrir que son homme la montast et la mist sous soy et
l'abattist, pensant faire un grand tort à la générosité de son cœur,
et attribuant à une grande lascheté d'estre ainsi subjuguée et soumise,
en mode d'une triomphante conqueste ou esclavitude, mais vouloit
toujours garder le dessus et la prééminence. Et ce qui faisoit bon pour
elle en cela, c'est que jamais ne voulut s'adonner à un plus grand que
soy, de peur qu'usant de son autorité et puissance, luy pust donner la
loy et la pust tourner, virer et föuller, ainsi qu'il luy eust pleu;
mais en cela, choisissoit ses égaux et inférieurs, auxquels elle
ordonnoit leur rang, leur assiette, leur ordre, et forme de combat
amoureux, ne plus ne moins qu'un sergent major à ses gens le jour d'une
bataille; et leur commandoit de ne l'outrepasser, sur peine de perdre
leurs pratiques, aux uns son amour, et aux autres la vie, si que debout,
ou assis au conchés, jamais ne se purent prévaloir sur elle de la
moindre humiliation, ni submission, ni inclination, qu'elle leur eust
rendu et presté. Je m'en rapporte au dire et au songer de ceux et celles
qui ont traité telles amours, telles postures, assiettes et formes.
Cette dame pouvoit ordonner ainsi, sans qu'il y allast rien de son
honneur prétendu, ni de son cœur généreux offensé: car à ce que j'ay
ouy dire à aucuns praticqs, il y avoit assez de moyens pour faire telles
ordonnances et pratiques. Voylà une terrible et plaisante humeur de
femme, et bizarre scrupule de conscience généreuse. Si avoit-elle raison
pourtant; car c'est une fascheuse souffrance que d'estre subjuguée,
ployée, foullée, et mesme quand l'on pense quelquefois à part soy, et
qu'on dit: «Un tel m'a mis sous luy et foullée, par maniere de dire,
si-non aux pieds, mais autrement:» cela vaut autant à dire.

Cette dame aussi ne voulut jamais permettre que ses inférieurs la
baisassent jamais à la bouche, «d'autant, disoit elle, que le toucher et
le tact de bouche à bouche est le plus sensible et précieux de tous les
autres touchers, fust de la main et autres membres;» et pour ce ne
vouloit estre alleinée ny sentir à la sienne une bouche salle, orde et
non pareille à la sienne. Or, sur cecy, c'est une autre question que
j'ay veu traitter à aucuns: quel advantage de gloire a plus grand sur
son compagnon, ou l'homme ou la femme, quand ils sont en ces
escarmouches ou victoires vénériennes. L'homme allegue pour soy la
raison préédente, que la victoire est bien plus grande que l'on tient sa
douce ennemie abattue sous soy, et qu'il la subjugue, la suppédite et la
dompte à son aise et comme il luy plaist; car il n'y a si grande
princesse ou dame, que, quand elle est là, fust-ce avec son inférieur ou
inégal, qu'elle n'en souffre la loy et la domination qu'en a ordonné
Vénus parmy ses statuts; et pour ce, la gloire et l'honneur en demeure
très-grande à l'homme. La femme dit: «Ouy, je le confesse, que vous vous
devez sentir glorieux quand vous me tenez sous vous et me suppeditez;
mais aussi, quand il me plaist, s'il ne tient qu'à tenir le dessus, je
le tiens par gayeté et une gentille volonté qui m'en prend, et non pour
une contrainte. Davantage, quand ce dessus me déplaist, je me fais
servir à vous comme d'un esclave ou forçat de gallere, ou, pour mieux
dire, vous fais tirer au collier comme un vray cheval de charrette, en
vous travaillant, peinant, suant, haletant, efforçant à faire les
corvées et efforts que je veux tirer de vous. Cependant, moy, je suis
couchée à mon aise, je vois venir vos coups, quelquefois j'en ris et en
tire mon plaisir à vous voir en telles alteres; quelquefois aussi je
vous plains selon ce qui me plaist ou que j'en ay de volonté ou de
pitié; et après en avoir en cela très-bien passé ma fantaisie, je laisse
là mon galant, las, recreu, débilité, énervé, qu'il n'en peut plus, et
n'a besoin que d'un bon repos et de quelque bon repas, d'un coulis, d'un
restaurant ou de quelque bon bouillon confortatif. Moy, pour telles
courvées et tels efforts, je ne m'en sens nullement, si-non que
très-bien servie à vos despens, monsieur le gallant, et n'ay autre mal
si-non de souhaiter quelque autre qui m'en donnast autant, à peine le
faire rendre comme vous: et, par ainsi, ne me rendant jamais, mais
faisant rendre mon doux ennemy, je rapporte la vraye victoire et la
vraye gloire, d'autant qu'en un duel celuy qui se rend est déshonoré, et
non pas celuy qui combat jusques au dernier poinct de la mort.»

--Ainsi que j'ay ouy compter d'une belle et honneste femme, qui une
fois, son mary l'ayant esveillée d'un profond sommeil et repos qu'elle
prenoit, pour faire cela, après qu'il eut fait elle luy dit: «Vous avez
fait et moy non;» et, parce qu'elle estoit dessus luy, elle le lia si
bien de bras, de mains, de pieds et de ses jambes entrelacées: «Je vous
apprendray à ne m'esveiler une autre fois;» et, le demenant, secoüant et
remuant à toute outrance son mary qui estoit dessous, qui ne s'en
pouvoit defaire, et qui suoit, ahannoit et se lassoit, et crioit mercy,
elle le luy fi faire une autre fois en dépit de luy, et le rendit si
las, si atenu et flac, qu'il en devint hors d'aleine et luy jura un bon
coup qu'une autre fois il la prendroit à son heur, humeur et appetit. Ce
conte est meilleur à se l'imaginer et représenter qu'à l'escrire. Voilà
donc les raisons de la dame avec plusieurs autres qu'elles ont alléguer.
Encore l'homme réplique là-dessus: «Je n'ay point aucun vaisseau ny
baschot comme vous avez le vostre, dans lequel je jette un gassouil de
pollution et d'ordure (si ordure se doit appeler la semence humaine
jettée par mariage et paillardise), qui vous salit et vous y pisse comme
dans un pot.--Ouy, dit la dame, mais aussitost ce beau sperme, que vous
autres dites estre le sang le plus pur et net que vous avez, je le vous
vais pisser incontinent et jetter dans un pot ou bassin, ou en un
retrait, et le mêler avec une autre ordure très-puante et sale et
vilaine; car de cinq cents coups que l'on nous touchera, de mille, deux
mille, trois mille, voire d'une infinité, voire de nul, nous
n'engroissons que d'un coup, et la matrice ne retient qu'une fois; car
si le sperme y entre bien et y est bien retenu, celuy-là est bien logé,
mais les autres fort salaudement nous les logeons comme je viens de
dire. Voilà pourquoy il ne faut se vanter de gasouiller de vos ordures
de sperme, car, outre celuy-là, que nous concevons, nous le jettons et
rendons pour n'en faire plus de cas aussitôt que l'avons receu et qu'il
ne nous donne plus de plaisir, et en sommes quittes en disant: Monsieur
le potagier, voilà vostre broüet que je vous rends, et le vous claque
là; il a perdu le bon goust que vous m'en avez donné premierement. Et
notez que la moindre bagasse en peut dire autant à un grand roy ou
prince, s'il l'a repassée; qui est un grand mespris d'autant que l'on
tient le sang royal pour le plus précieux qui soit point. Vrayment il
est bien gardé et logé bien précieusement plus que d'un autre!» Voilà le
dire des femmes, qui est un grand cas pourtant qu'un sang si précieux se
pollue et se contamine ainsi salaudement et vilainement; ce qui estoit
deffendu en la loy de Moyse, de ne le nullement prostituer en terre;
mais on fait bien pis quand on le mesle avec de l'ordure très-orde et
salle. Encore, si elles faisoyent comme un grand seigneur dont j'ay ouy
parler, qui, en songeant la nuict, s'estant corrompu parmy ses linceuls,
les fit enterrer, tant il estoit scrupuleux, disant que c'estoit un
petit enfant provenu de là qui estoit mort, et que c'estoit dommage et
une très-grande perte que ce sang n'eust esté mis dans la matrice de sa
femme, dont possible l'enfant fust esté en vie. Il se pouvoit bien
tromper par là, d'autant que de mille habitations que le mary fait avec
la femme l'année, possible, comme j'ay dit, n'en devient-elle grosse,
non pas une fois en la vie, voire jamais, pour aucunes femmes qui sont
bréhaignes et stériles, et ne conçoivent jamais; d'où est venu l'erreur
d'aucuns mescréants, que le mariage n'avoit esté institué tant pour la
procréation que pour le plaisir; ce qui est mal creu et mal parlé, car
encore qu'une femme n'engroisse toutes les fois qu'on l'entreprend,
c'est pour quelque volonté de Dieu à nous occulte, et qu'il en veut
punir et mary et femme, et d'autant que la plus grande bénédiction que
Dieu nous puisse envoyer en mariage, c'est une bonne lignée, et non par
concubinage; dont il y a plusieurs femmes qui prennent un grand plaisir
d'en avoir de leurs amants, et d'autres non, lesquelles ne veulent
permettre qu'on leur lasche rien dedans, tant pour ne supposer des
enfants à leurs marys qui ne sont à eux, que pour leur sembler ne leur
faire tort et ne les faire cocus si la rosée ne leur est entrée dedans,
ny plus ny moins, qu'un estomach débile et mauvais ne peut estre offensé
de sa personne pour prendre de mauvais et indigestifs morceaux, pour les
mettre dans la bouche, les mascher et puis les crascher à terre. Aussi
par le mot de cocu, porté par les oiseaux d'avril, qui sont ainsi
appelez pour aller pondre au nid des autres, les hommes s'appellent
cocus par antinomie[13], quand les autres viennent pondre dans leur nid,
qui est dans le c.. de leurs femmes, qui est autant à dire leur jetter
leur semence et leur faire des enfants. Voilà comme plusieurs femmes ne
pensent faute à leurs marys pour mettre dedans et s'esbaudir leur saoul,
mais qu'elles ne reçoivent point de leur semence; ainsi sont-elles
conscientieuses de bonne façon: comme d'une grande dont j'ay ouy parler,
qui disoit à son serviteur: «Esbattez-vous tant que vous voudrez, et
donnez-moi du plaisir; mais sur vostre vie, donnez-vous garde de ne rien
m'arrouser là dedans, non d'une seule goutte, autrement il vous y va de
la vie.» Si bien qu'il falloit bien que l'austre fust sage, et qu'il
espiast le temps du mascaret[14] quand il devoit venir.

--J'ay ouy faire un pareil compte au chevalier de Sanzay, de Bretagne,
un très-honneste et brave gentilhomme, lequel, si la mort n'eust
entrepris sur son jeune age, fust esté un grand homme de mer, comme il
avoit un très-bon commencement: aussi en portoit-il les marques et
enseignes, car il avoit eu un bras emporté d'un coup de canon en un
combat qu'il fit sur mer. Le malheur pour luy fut qu'il fut pris des
corsaires, et mené en Alger. Son maistre, qui le tenoit esclave, estoit
le grand-prestre de la mosquée de là, qui avoit une très-belle femme qui
vint à s'amouracher si fort dudit Sanzay, qu'elle luy commanda de venir
en amoureux plaisir avec elle, et qu'elle luy feroit très-bon
traittement, meilleur qu'à aucun de ses autres esclaves, mais surtout
elle lui commanda très-expressement, et sur la vie, ou une prison
très-rigoureuse, de ne lancer en son corps une seule goutte de sa
semence, d'autant, disoit-elle, qu'elle ne vouloit nullement estre
polluée ny contaminée du sang chrestien, dont elle penseroit offenser
grandement et sa loy et son grand prophète Mahomet; et de plus luy
commanda qu'encore qu'elle fust en ses chauds plaisirs, quand bien elle
luy commanderoit cent fois d'hasarder le pacquet tout à trac, qu'il n'en
fist rien, d'autant que ce seroit le grand plaisir duquel elle estoit
ravie qui luy feroit dire, et non pas la volonté de l'ame. Ledict
Sanzay, pour avoir bon traittement et plus grande liberté, encor qu'il
fust chrestien, ferma les yeux pour ce coup à sa loy; car un pauvre
esclave rudement traitté et misérablement enchaisné peut s'oublier bien
quelquefois. Il obéit à la dame, et fut si sage et si abstraint à son
commandement, qu'il commanda fort bien à son plaisir, et moulloit au
moulin de sa dame tousjours très-bien, sans y faire couller d'eau; car,
quand l'escluse de l'eau vouloit se rompre et se déborder, aussitost il
la retiroit, la resserroit et la faisoit escouler où il pouvoit; dont
cette femme l'en ayma davantage, pour estre si abstraint à son estroit
commandement, encor qu'elle luy criast: «Laschez, je vous en donne toute
permission.» Mais il ne voulut onc, car il craignoit d'estre battu à la
turque, comme il voyoit ses autres compagnons devant soy. Voilà une
terrible humeur de femme; et pour ce il semble qu'elle faisoit beaucoup,
et pour son ame qui estoit turque, et pour l'autre qui estoit chrestien,
puisqu'il ne se deschargeoit nullement avec elle: si me jura-t-il qu'en
sa vie il ne fut en telle peine. Il me fit un autre compte, le plus
plaisant qui est possible, d'un trait qu'elle luy fit; mais d'autant
qu'il est trop sallaud, je m'en tairay, de peur d'offenser les oreilles
chastes. Du depuis ledict Sanzay fut achepté par les siens, qui sont
gens d'honneur et de bonne maison en Bretagne, et qui appartiennent à
beaucoup de grands, comme à monsieur le connestable, qui aymoit fort
son frère aisné, et qui luy ayda beaucoup en cette délivrance, laquelle
ayant eue, il vint à la cour, et nous en compta fort à monsieur
d'Estrozze et à moy de plusieurs choses, et entr'autres il nous fit ces
comptes.

Que dirons-nous maintenant d'aucuns marys qui ne se contentent de se
donner du contentement et du plaisir paillard de leurs femmes, mais en
donnent de l'appetit, soit à leurs compagnons et amis, soit à d'autres,
ainsi j'en ai cogneu plusieurs qui leur louent leurs femmes, leur disent
leurs beautez, leur figurent leurs membres et parties du corps, leur
représentent leurs plaisirs qu'ils ont avec elles, et leurs follatreries
dont elles usent envers eux, les leur font baiser, toucher, taster,
voire voir nues? Que méritent-ils ceux-là, sinon qu'on les face cocus
bien à point, ainsi que fit Gygès, par le moyen de sa bague, au roy
Candaule, roy des Lydiens, lequel, sot qu'il estoit, lui ayant loüé la
rare beauté de sa femme, comme si le silence luy faisoit tort et
dommage, et puis la luy ayant monstrée toute nue, en devint si amoureux
qu'il en joüit tout à son gré et le fit mourir, et s'impatronisa de son
royaume. On dit que la femme en fut si désespérée pour avoir esté
représentée ainsi, qu'elle força Gygès à ce mauvais tour, en lui disant:
«Ou celuy qui t'a pressé et conseillé de telle chose, faut qu'il meure
de ta main, ou toy, qui m'as regardée toute nue, que tu meures de la
main d'un autre.» Certes, ce roy estoit bien de loisir de donner ainsi
appetit d'une viande nouvelle, si belle et bonne, qu'il devoit tenir si
chere.

--Louis, duc d'Orléans, tué à la porte Barbette[15] à Paris, fit bien au
contraire, grand desbaucheur des dames de la Cour, et tousjours des plus
grandes, car, ayant avec luy couché une fort belle et grande dame, ainsi
que son mary vint en sa chambre pour luy donner le bon-jour, il alla
couvrir la teste de sa dame, femme de l'autre, du linceul, et luy
descouvrit tout le corps, luy faisant voir tout nud et toucher à son bel
aise, avec desfense expresse sur la vie de n'oster le linge du visage ny
la descouvrir aucunement, à quoy il n'osa contrevenir; luy demandant par
plusieurs fois ce qui luy sembloit de ce beau corps tout nud: l'autre en
demeura tout esperdu et grandement satisfait.

Le duc luy bailla congé de sortir de la chambre, ce qu'il fit sans avoir
jamais pu cognoistre que ce fust sa femme. S'il l'eust bien vue et
recognue toute nue, comme plusieurs que j'ai veu, il l'eust cogneu à
plusieurs signes possible, dont il fait bon le visiter quelquefois par
le corps. Elle, après son mary party, fut interrogée de M. d'Orléans si
elle avoit eu l'alarme et peur. Je vous laisse à penser ce qu'elle en
dist, et la peine et l'altere en laquelle elle fut l'espace d'un
quart-d'heure; car il ne falloit qu'une petite indiscrétion, ou la
moindre désobéissance que son mary eust commis pour lever le linceul: il
est vray, ce dist monsieur d'Orléans, mais qu'il l'eust tué aussi-tost
pour l'empescher du mal qu'il eust fait à sa femme. Et le bon fut de ce
mary, qu'estant la nuict d'amprès couché avec sa femme, il luy dit que
M. d'Orléans lui avoit fait voir la plus belle femme nue qu'il vit
jamais, mais, quant au visage, qu'il n'en sçavoit que rapporter,
d'autant qu'il lui avait interdit. Je vous laisse à penser ce qu'en
pouvoit dire sa femme dans sa pensée. Et de cette dame tant grande, et
de M. d'Orléans, on dit que sortit ce brave et vaillant bastard
d'Orléans, le soustien de la France et le fléau de l'Angleterre, et
duquel est venue cette noble et généreuse race des comtes de Dunois.

--Or, pour retourner encor à nos marys prodigues de la vue de leurs
femmes nues, j'en sçay un qui, pour un matin un sien compagnon l'estant
allé voir dans sa chambre ainsi qu'il s'habilloit, luy monstra sa femme
toute nue, étendue tout de son long toute endormie; et s'estant
elle-mesme osté ses linceuls de dessus elle, d'autant qu'il faisoit
grand chaud, luy tira le rideau à demy, sy bien que le soleil levant
donnant dessus elle, il eut loisir de la bien contempler à son aise, où
il ne vid rien que tout beau en perfection, et y put paistre ses yeux,
non tant qu'il eust voulu, mais tant qu'il put; et puis le mary et luy
s'en allèrent chez le Roy. Le lendemain, le gentilhomme, qui estoit fort
serviteur de cette dame honneste, luy raconta cette vision et mesmes lui
figura beaucoup de choses qu'il avoit remarquées en ses beaux membres,
jusques aux plus cachées; et si le mary le luy confirma, et que c'estoit
luy-mesme qui en avoit tiré le rideau. La dame, de dépit qu'elle conceut
contre son mary, se laissa aller et s'octroya à son amy par ce seul
sujet; ce que tout son service n'avoit sceu gaigner.

--J'ay cogneu un très-grand seigneur, qui, un matin, voulant aller à la
chasse, et ses gentilshommes l'estant venu trouver à son lever, ainsi
qu'on le chaussoit, et avoit sa femme couchée près de luy et qui luy
tenoit son cas en pleine main, il leva si promptement la couverture
qu'elle n'eut le loisir de lever la main où elle estoit posée, que l'on
l'y vit à l'aise et la moitié de son corps; et en se riant, il dit à ces
messieurs qui estoient présents: «Hé bien, messieurs, ne vous ay-je pas
fait voir choses et autres de ma femme?» Laquelle fut si dépitée de ce
trait, qu'elle lui en voulut un mal extrême, et mesme pour la surprise
de cette main; et possible depuis elle le luy rendit bien.

--J'en sçay un autre d'un grand seigneur, lequel, cognoissant qu'un sien
amy et parent estoit amoureux de sa femme, fust ou pour luy en faire
venir l'envie davantage, ou du dépit et désespoir qu'il pouvoit
concevoir de quoy il avoit une si belle femme et luy n'en tastoit point,
la lui monstra un matin, l'estant allé voir dans le lict tous deux
couchez ensemble à demye nue: et si fit bien pis, car il luy fit cela
devant luy-mesme, et la mit en besogne comme si elle eust été à part;
encore prioit-il l'amy de bien voir le tout, et qu'il faisoit tout cela
à sa bonne grace. Je vous laisse à penser si la dame, par une telle
privauté de son mary, n'avoit pas occasion de faire à son amy l'autre
toute entière, et à bon escient, et s'il n'est pas bien employé qu'il en
portast les cornes.

--J'ay ouy parler d'un autre et grand seigneur, qui le faisoit ainsi à
sa femme devant un grand prince, son maistre, mais c'estoit par sa
prière et commandement, qui se délectoit à tel plaisir. Ne sont-ils pas
donc ceux-là coulpables, puis qu'ayant esté leurs propres maquereaux, en
veulent estre les bourreaux? Il ne faut jamais monstrer sa femme nue, ny
ses terres, pays et places, comme je tiens d'un grand capitaine, à
propos de feu M. de Savoye, qui desconseilla et dissuada nostre roy
Henry dernier, quand, à son retour de Pologne, il passa par la
Lombardie, de n'aller ny entrer dans la ville de Milan, lui alléguant
que le roy d'Espagne en pourroit prendre quelque ombre: mais ce ne fut
pas cela; il craignoit que le roy y estant, et la visitant bien à point,
et contemplant sa beauté, richesse et grandeur, qu'il ne fust tenté
d'une extrême envie de la ravoir et reconquérir par bon et juste droit
comme avoient fait ses prédécesseurs. Et voilà la vraye cause comme dit
un grand prince, qui le tenoit du feu roy, qui cognoissoit cette
encloëure: mais pour complaire à M. de Savoye, et ne rien altérer du
costé du roy d'Espagne, il prit son chemin à costé, bien qu'il eust
toutes les envies du monde d'y aller, à ce qu'il me fist cet honneur,
quand il fut de retour à Lyon, de me le dire: en quoi ne faut douter que
M. de Savoye ne fust plus Espagnol que François. J'estime les marys
aussi condamnables, lesquels, après avoir receu la vie par la faveur de
leurs femmes, en demeurent tellement ingrats, que, pour le soupçon
qu'ils ont de leurs amours avec d'autres, les traittent très-rudement,
jusques à attenter sur leurs vies.

--J'ay ouy parler d'un seigneur sur la vie duquel aucuns conjurateurs
ayant conjuré et conspiré, sa femme, par supplication, les en destourna,
et le garantit d'estre massacré, dont depuis elle en a esté très-mal
recogneue, et traittée très-rigoureusement.

--J'ay veu aussi un gentilhomme, lequel ayant esté accusé et mis en
justice pour avoir fait très-mal son devoir à secourir son général en
une bataille, si bien qu'il le laissa tuer sans aucune assistance ni
secours; estant près d'estre sentencié et condamné d'avoir la teste
tranchée, nonobstant vingt mille escus qu'il présenta pour avoir la vie
sauve; sa femme, ayant parlé à un grand seigneur de par le monde, et
couché avec lui par la permission et supplication dudit mary, ce que
l'argent n'avoit pu faire, sa beauté et son corps l'exécuta, et luy
sauva la vie et la liberté. Du depuis il la traitta si mal que rien
plus. Certes, tels marys, cruels et enragés, sont très-misérables.
D'autres en ay-je cogneu qui n'ont pas fait de mesme, car ils ont bien
sceu recognoistre le bien d'où il venoit, et honoroient ce bon trou
toute leur vie, qui les avoit sauvez de mort.

--Il y a encore une autre sorte de cocus, qui ne se sont contentés
d'avoir esté ombrageux en leur vie, mais allans mourir et sur le poinct
du trépas le sont encores: comme j'en ay cogneu un qui avoit une fort
belle et honneste femme, mais pourtant qui ne s'estoit point toujours
estudiée à luy seul. Ainsi qu'il vouloit mourir, il luy disoit: «Ah! ma
mye, je m'en vais mourir, et plust à Dieu que vous me tinssiez
compagnie, et que vous et moy allassions ensemble en l'autre monde! ma
mort ne m'en seroit si odieuse, et la prendrois plus en gré.» Mais la
femme qui estoit encore très-belle, et jeune de trente-sept ans, ne le
voulut point suivre ny croire pour ce coup-là, et ne voulut faire la
sotte, comme nous lisons de Evadné, fille de Mars et de Thébé, femme de
Capanée, laquelle l'ayma si ardemment, que, lui estant mort, aussi-tost
que son corps fut jetté dans le feu, elle s'y jetta après toute vive, et
se brusla et se consuma avec luy, par une grande constance et force, et
ainsi l'accompagna à sa mort.

--Alceste fit bien mieux, car ayant sceu par l'oracle que son mary
Admète, roy de Thessalie, devoit mourir bien-tost si sa vie n'estoit
racheptée par la mort de quelque autre de ses amys, elle soudain se
précipita à la mort, et ainsi sauva son mary. Il n'y a plus meshuy de
ces femmes si charitables, qui veulent aller de leur gré dans la fosse
avant leurs marys, ni les suivre. Non, il ne s'en trouve plus: les mères
en sont mortes, comme disent les maquignons de paris des chevaux, quand
on n'en trouve plus de bons. Et voilà pourquoi j'estimois ce mary, que
je viens d'alléguer, mal-habile de tenir ces propos à sa femme, si
fascheux pour la convier à la mort, comme si c'eust été quelque beau
festin pour l'y convier. C'estoit une belle jalousie qui lui faisoit
parler ainsi, qu'il concevoit en soy du déplaisir qu'il pouvoit avoir
aux enfers là-bas, quand il verroit sa femme, qu'il avoit si bien
dressée, entre les bras d'un sien amoureux, ou de quelque autre mary
nouveau. Quelle forme de jalousie voilà, qu'il fallut que son mary en
fust saisi alors, et qu'à tous les coups il luy disoit, que s'il en
reschappoit, il n'endureroit plus d'elle ce qu'il avoit enduré: et, tant
qu'il a vescu, il n'en avoit point esté atteint, et luy laissoit faire à
son bon plaisir.

--Ce brave Tancrede n'en fit pas de mesme, luy qui d'autres-fois se fit
jadis tant signaler en la guerre sainte: estant sur le point de la mort,
et sa femme près de luy dolente, avec le comte de Trypoly, il les pria
tous deux après sa mort de s'espouser l'un l'autre, et le commanda à sa
femme; ce qu'ils firent. Pensez qu'il en avoit vu quelques approches
d'amour en son vivant; car elle pouvoit être aussi bonne vesse que sa
mère, la comtesse d'Anjou, laquelle, après que le comte de Bretagne
l'eut entretenuë longuement, elle vint trouver le roy de France
Philippes, qui la mena de mesme, et luy fit cette fille bastarde qui
s'appela Cicile, et puis la donna en mariage à ce valeureux Tancrede,
qui certes, par ses beaux exploits, ne méritoit d'être cocu.

--Un Albanois, ayant esté condamné de-là les Monts d'estre pendu pour
quelque forfait, estant au service du roy de France, ainsi qu'on le
vouloit mener au supplice, il demanda à voir sa femme et luy dire adieu,
qui estoit une très-belle femme et très-agréable. Ainsi donc qu'il lui
disoit adieu, en la baisant il luy tronçonna tout le nez avec belles
dents, et le luy arracha de son beau visage. En quoy la justice l'ayant
interrogé pourquoi il avoit fait cette vilainie à sa femme, il respondit
qu'il l'avoit fait de belle jalousie, «d'autant, ce disoit-il, qu'elle
est très-belle, et pour ce après ma mort je sais qu'elle sera aussi-tost
recherchée et aussi-tost abandonnée à un autre de mes compagnons, car
je la cognois fort paillarde, et qu'elle m'oublieroit incontinent. _Je
veux donc qu'après ma mort elle ait de moy souvenance, qu'elle pleure et
qu'elle soit affligée, si elle ne l'est par ma mort, au moins qu'elle le
soit pour estre défigurée, et qu'aucun de mes compagnons n'en aye le
plaisir que j'ay eu avec elle._» Voilà un terrible jaloux.

--J'en ay ouy parler d'autres qui, se sentant vieux, caducs, blessés,
attenuez et proches de la mort, de beau dépit et de jalousie secretement
ont advancé les jours à leurs moitiés, mesmes quand elles ont esté
belles.

--Or, sur ces bizarres humeurs de ces marys tyrans et cruels, qui font
mourir ainsi leurs femmes, j'ay ouy faire une dispute, sçavoir, s'il est
permis aux femmes, quand elles s'apperçoivent ou se doutent de la
cruauté et massacre que leurs marys veulent exercer envers elles, de
gaigner le devant et de joüer à la prime, et, pour se sauver, les faire
joüer les premiers, et les envoyer devant faire les logis en l'autre
monde.

J'ay ouy maintenir que ouy, et qu'elles le peuvent faire, non selon
Dieu, car tout meurtre est défendu, ainsi que j'ay dit, mais selon le
monde, prou: et ce fondent sur ce mot, qu'il vaut mieux prévenir que
d'estre prévenu: car enfin chacun doit estre curieux de sa vie; et,
puisque Dieu nous l'a donnée, la faut garder jusqu'à ce qu'il nous
appelle par nostre mort. Autrement, sçachant bien leur mort, et s'y
aller précipiter, et ne la fuir quand elles peuvent, c'est se tuer
soy-même, chose que Dieu abhorre fort; parquoy c'est le meilleur de les
envoyer en ambassade devant, et en parer le coup, ainsi que fit Blanche
d'Anurbruckt à son mary le sieur de Flavy, capitaine de Compiegne et
gouverneur, qui trahit et fut cause de la perte et de la mort de la
Pucelle d'Orléans. Et cette dame Blanche, ayant sceu que son mary la
vouloit faire noyer, le prévint, et, avec l'aide de son barbier,
l'estouffa et l'estrangla, dont le roy Charles septième luy en donna
aussi-tost sa grace, à quoy aussi ayda bien la trahison du mary pour
l'obtenir, possible plus que toute autre chose. Cela se trouve aux
annales de France, et principalement celles de Guyenne.

De mesmes en fit une madame de la Borne, du regne du roy François
premier, qui accusa et deffera son mary à la justice de quelques folies
faites et crimes possible énormes qu'il avoit fait avec elle et autres,
le fit constituer prisonnier, sollicita contre luy, et luy fit trancher
la teste. J'ay ouy faire ce compte à ma grand-mère, qui a disoit de
bonne maison et belle femme. Celle-là gaigna bien le devant.

--La reyne Jeanne de Naples première en fit de mesmes à l'endroit de
l'infant de Majorque, son tiers mary, à qui elle fit trancher la teste
pour la raison que j'ay dit en son Discours; mais il pouvoit bien estre
qu'elle se craignoit de luy, et le vouloit despescher le premier: à quoy
elle avoit raison, et toutes ses semblables, de faire de mesme quand
elles se doutent de leurs galants.

J'ay ouy parler de beaucoup de dames qui bravement se sont acquittées de
ce bon office, et sont eschappées par cette façon; et mesmes j'en ay
cogneu une, laquelle, ayant esté trouvée avec son amy par son mary, il
n'en dit rien ny à l'un ny à l'autre, mais s'en alla courroucé, et la
laissa là-dedans avec son amy, fort panthoise et désolée et en grand
alteration. Mais la dame fut résolüe jusques là de dire: «Il ne m'a rien
dit ni fait pour ce coup, je crains qu'il me la garde bonne et sous
mine; mais, si j'estois asseurée qu'il me deust faire mourir,
j'adviserois à lui faire sentir la mort le premier.» La fortune fut si
bonne pour elle au bout de quelque temps, qu'il mourut de soy-mesme;
dont bien luy en prit, car oncques puis il ne luy avoit fait bonne
chere, quelque recherche qu'elle luy fist.

--Il y a encore une autre dispute et question sur ces fous et enragés
marys, dangereux cocus, à sçavoir sur lesquels des deux ils se doivent
prendre et venger, ou sur leurs femmes, ou sur leurs amants.

Il y en a qui ont dit seulement sur la femme, se fondant sur ce proverbe
italien qui dit que _morta la bestia, morta la rabbia ò veneno_[16]:
pensans, ce leur semble, estre bien allégés de leur mal quand ils ont
tué celle qui fait la douleur, ny plus ny moins que font ceux qui sont
mordus et picqués de l'escorpion: le plus souverain remede qu'ils ont,
c'est de le prendre, tuer ou l'escarbouiller, et l'appliquer sur la
morsure ou playe qu'il a faite; et disent volontiers et coustumièrement
que ce sont les femmes qui sont plus punissables. J'entends des grandes
dames et de haute guise, et non des petites, communes et de basse
marche; car ce sont elles, par leurs beaux attraits, privautez,
commandements et paroles, qui attacquent les escarmouches, et que les
hommes ne les font que soustenir; et que plus sont punissables ceux qui
demandent et lèvent guerre, que ceux qui la deffendent; et que bien
souvent les hommes ne se jettent en tels lieux périlleux et hauts, sans
l'appel des dames, qui leur signifient en plusieurs façons leurs amours,
ainsi qu'on voit qu'en une grande, bonne et forte ville de frontière il
est fort mal-aisé d'y faire entreprise ni surprise, s'il n'y a quelque
intelligence sourde parmy aucuns de ceux du dedans, ou qui ne vous y
poussent, attirent, ou leur tiennent la main.

Or, puisque les femmes sont un peu plus fragiles que les hommes, il leur
faut pardonner, et croire que, quand elles se sont mises une fois à
aymer et mettre l'amour dans l'ame, qu'elles l'exécutent à quelque prix
que ce soit, ne se contentans, non pas toutes, de le couver là-dedans,
et se consumer peu à peu, et en devenir seiches et allanguies, et pour
ce en effacer leur beauté, qui est cause qu'elles désirent en guérir et
en tirer du plaisir, et ne mourir du mal de la furette[17], comme on
dit.

Certes j'ai cogneu plusieurs belles dames de ce naturel, lesquelles les
premières ont plustost recherché leur androgine que les hommes, et sur
divers sujets; les unes pour les voir beaux, braves, vaillants et
agréables; les autres pour en escroquer quelque somme de dinari;
d'autres pour en tirer des perles, des pierreries, des robes de toille
d'or et d'argent, ainsi que j'en ay veu qu'elles en faisoient autant de
difficulté d'en tirer comme un marchand de sa denrée (aussi dit-on que
femme qui prend se vend); d'autres pour avoir de la faveur en Cour;
autres des gens de justice, comme plusieurs belles que j'ay cogneues
qui, n'ayant pas bon droit, le faisoient bien venir par leur cas et par
leurs beautez; et d'autres pour en tirer la suave substance de leur
corps.

--J'ay veu plusieurs femmes si amoureuses de leurs amants, que quasi
elles les suivoient ou couroient à force, et dont le monde en portoit la
honte pour elles.

J'ay cogneu une fort belle dame si amoureuse d'un seigneur de par le
monde, qu'au lieu que les serviteurs ordinairement portent les couleurs
de leurs dames, cette-cy au contraire les portoit de son serviteur. J'en
nommerois bien les couleurs, mais elles feroient une trop grande
descouverte.

J'en ay cogneu une autre de laquelle le mary ayant fait un affront à son
serviteur en un tournoy qui fut fait à la Cour, cependant qu'il estoit
en la salle du bal et en faisoit son triomphe, elle s'habilla de dépit,
en homme, et alla trouver son amant et lui porter pour un moment son
cas, tant elle en estoit si amoureuse qu'elle en mouroit.

--J'ai cogneu un honneste gentilhomme, et des moins deschirez de la
Cour, lequel ayant envie un jour de servir une fort belle et honneste
dame s'il en fut oncques, parce qu'elle luy en donnoit beaucoup de
sujets de son costé, et de l'autre il faisoit du retenu pour beaucoup de
raisons et respects; cette dame pourtant y ayant mis son amour, et à
quelque hasard que ce fust elle en avoit jetté le dé, ce disoit-elle;
elle ne cessa jamais de l'attirer tout à soy par les plus belles paroles
de l'amour qu'elle peut dire, dont entr'autres estoit celle-cy:
«Permettez au moins que je vous ayme si vous ne me voulez aymer, et ne
arregardez à mes mérites, mais a mes affections et passions,» encore
certes qu'elle emportast le gentilhomme au poids en perfections.
Là-dessus qu'eust pu faire le gentilhomme, sinon l'aymer puis qu'elle
l'aymoit, et la servir, puis demander le salaire et récompense de son
service, qu'il eut, comme la raison veut que quiconque sert faut qu'on
le paye?

J'alleguerois une infinité de telles dames plustost recherchantes que
recherchées. Voilà donc pourquoy elles ont eu plus de coulpe que leurs
amants; car si elles ont une fois entrepris leur homme, elles ne cessent
jamais qu'elles n'en viennent au bout et ne l'attirent par leurs regards
attirans, par leur beautez, par leurs gentilles graces qu'elle
s'estudient à façonner en cent mille façons, par leurs fards
subtillement appliqués sur leur visage si elles ne l'ont beau, par leurs
beaux artiffets, leurs riches et gentilles coiffures et tant bien
accommodées, et leurs pompeuses et superbes robes, et surtout par leurs
paroles friandes et à demy lascives, et puis par leurs gentils et
follastres gestes et privautez, et par présents et dons; et voilà
comment ils sont pris, et estant ainsi pris, il faut qu'ils les
prennent; et par ainsi dit-on que leurs marys doivent se venger sur
elles.

D'autres disent qu'il se faut prendre qui peut sur les hommes, ny plus
ny moins que sur ceux qui assiégent une ville; car ce sont eux qui
premiers font faire les chamades, les somment, qui premiers
recognoissent, premiers font les approches, premiers dressent
gabionnades et cavalliers et font les tranchées, premiers font les
batteries ou premiers vont à l'assaut, premiers parlementent: ainsi
dit-on des amants.

Car comme les plus hardis, vaillants et résolus assaillent le fort de
pudicité des dames, lesquelles, après toutes les formes d'assaillement
observées par grandes importunités, sont contraintes de faire le signal
et recevoir leurs doux ennemys dans leurs forteresses: en quoy me semble
qu'elles ne sont si coulpables qu'on diroit bien; car se défaire d'un
importun est bien mal aisé sans y laisser du sien; aussi que j'en ay veu
plusieurs qui, par longs services et persévérances, ont jouy de leurs
maistresses, qui dès le commencement ne leur eussent donné, pour manière
de dire, leur cul à baiser; les contraignant jusques-là, au moins
aucunes, que, la larme à l'œil, leur donnoient de cela ny plus ny
moins comme l'on donne à Paris bien souvent l'aumosne aux gueux de
l'hostière, plus par leur importunité que de dévotion ny pour l'amour de
Dieu: ainsi font plusieurs femmes, plustost pour estre trop importunées
que pour estre amoureuses, et mesmes à l'endroit d'aucuns grands,
lesquels elles craignent et n'osent leur refuser à cause de leur
autorité, de peur de leur desplaire et en recevoir puis après de
l'escandale, ou un affront signalé, ou plus grand descriement de leur
honneur, comme j'en ay veu arriver de grands inconvénients sur ces
sujets.

Voylà pourquoy les mauvais marys, qui se plaisent tant au sang et au
meurtre et mauvais traitements de leurs femmes, n'y doivent estre si
prompts, mais premièrement faire une enqueste sourde de toutes choses,
encore que telle cognoissance leur soit fort fascheuse et fort sujette à
s'en gratter la teste qui leur en demange, et mesmes qu'aucuns,
misérables qu'ils sont, leur en donnent toutes les occasions du monde.

--Ainsi que j'ai cogneu un grand prince estranger qui avoit espousé une
fort belle et honneste dame; il en quitta l'entretien pour le mettre à
une autre femme qu'on tenoit pour courtisane de réputation, d'autres que
c'estoit une dame d'honneur qu'il avoit débauschée; et ne se contentant
de cela, quand il la faisoit coucher avec luy, c'estoit en une chambre
basse par dessous celle de sa femme et dessous son lict; et lorsqu'il
vouloit monter sur sa maistresse, ne se contentant du tort qu'il luy
faisoit, mais, par une risée et moquerie, avec une demye pique il
frappoit deux ou trois coups sur le plancher, et s'escrioit à sa femme:
«Brindes, ma femme.» Ce desdain et mespris dura quelques jours, et
fascha fort à sa femme, qui, de desespoir et vengeance, s'accosta d'un
fort honnête gentilhomme à qui elle dit un jour privement: «Un tel, je
veux que vous joüissiez de moi, autrement, je scay un moyen pour vous
ruiner.» L'autre, bien content d'une si belle adventure, ne la refusa
pas. Parquoy, ainsi que son mary avoit sa mie entre les bras, et elle
aussi son amy, ainsi qu'il lui crioit _brindes_, elle luy respondoit de
mesmes, _et may à vous_, ou bien, _je m'en vais nous pleiger_. Ces
_brindes_ et ces paroles et responses, de telle façon et mode qu'ils
s'accommodoient en leurs montures, durèrent assez longtemps, jusques à
ce que ce prince, fin et douteux, se douta de quelque chose; et y
faisant faire le guet, trouva que sa femme le faisoit gentiment cocu, et
faisoit _brindes_ aussi bien que luy par revange et vengeance. Ce
qu'ayant bien au vray cogneu, tourna et changea sa comédie en tragédie;
et l'ayant pour la dernière fois confiée à son _brindes_, et elle luy
ayant rendu sa response et son change, monta soudain en haut, et ouvrant
et faussant la porte, entre dedans et luy remonstre son tort; et elle de
son costé luy dit: «Je sçay bien que je suis morte: tüe-moi hardiment;
je ne crains point la mort, et la prens en gré puisque je me suis vengée
de toy, et que je t'ay fait cocu et bec cornu, toy m'en ayant donné
occasion, sans laquelle je ne me fusse jamais forfaitte, car je t'avois
voüé toute fidélité, et je ne l'eusse jamais violée pour tous les beaux
sujets du monde: tu n'estois pas digne d'une si honneste femme que moy.
Or tüe-moi donc à st'heure; et, si tu as quelque pitié en ta main,
pardonne, je te prie, à ce pauvre gentilhomme, qui de soy n'en peut
mais, car je l'ay appelé à mon ayde pour ma vengeance.» Le prince par
trop cruel, sans aucun respect les tue tous deux. Qu'eust fait là dessus
cette pauvre princesse sur ces indignitez et mespriz de mary, si-non, à
la desesperade pour le monde, faire ce qu'elle fit? D'aucuns
l'excuseront, d'autres l'accuseront, et il y a beaucoup de pièces et
raisons à rapporter là-dessus.

--Dans les _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, y a celle et
très-belle de la reyne de Naples, quasi pareille à celle-cy, qui de
mesme se vengea du Roy son mary; mais la fin n'en fut si tragique.

--Or laissons là ces diables et fols enragés cocus, et n'en parlons
plus, car ils sont odieux et mal plaisants, d'autant que je n'aurois
jamais fait si je voulois tous descrire, aussi que subject n'en est beau
ny plaisant.

Parlons un peu des gentils cocus, et qui sont bons compagnons de douce
humeur, d'agréable fréquentation et de sainte patience, débonnaires,
traittables, fermant les yeux, et bons hommenas.

Or de ces cocus il y en a qui le sont en herbe, il y en a qui le sçavent
avant se marier, c'est-à-dire que leurs dames, veufves et demoiselles,
ont fait le sault; et d'autres n'en sçavent rien, mais les espousent sur
leur foy, et de leurs pères et mères, et de leurs parents et amys.

--J'en ay cogneu plusieurs qui ont espousé beaucoup de femmes et de
filles qu'ils sçavoient bien avoir été repassées en la monstre d'aucuns
rois, princes, seigneurs, gentilshommes et plusieurs autres; et
pourtant, ravys de leurs amours, de leurs biens, de leurs joyaux, de
leur argent, qu'elles avoient gaigné au mestier amoureux, n'ont aucun
scrupule de les espouser. Je ne parleray point à st'heure que des
filles.

--J'ai ouy parler d'une fille d'un très-grand et souverain, laquelle
estant amoureuse d'un gentilhomme, se laissant aller à luy de telle
façon qu'ayant recueilli les premiers fruits de son amour, en fut si
friande qu'elle le tint un mois entier dans son cabinet, le nourrissant
de restaurents, de bouillons friands, de viandes délicates et
rescaldatives, pour l'allambiquer mieux et en tirer sa substance; et
ayant fait sous luy son premier apprentissage, continua ses leçons sous
luy tant qu'il vesquit, et sous d'autres: et puis elle se maria en l'age
de quarante-cinq ans à un seigneur[18] qui n'y trouva rien à dire, encor
bien-aise pour le beau mariage qu'elle luy porta.

--Bocace dit un proverbe qui couroit de son temps, que _bouche baisée_,
d'autres disent _fille f...., ne perd jamais sa fortune, mais bien la
renouvelle, ainsi que fait la lune_; et ce proverbe allegue-t-il sur un
conte qu'il fait de cette fille si belle du sultan d'Égypte, laquelle
passa et repassa par les piques de neuf divers amoureux, les uns après
les autres, pour le moins plus de trois mille fois. Enfin elle fut
rendue au roy Garbe toute vierge, cela s'entend prétendue, aussi bien
que quand elle lui fut du commencement compromise, et n'y trouva rien à
dire, encor bien aise: le conte en est très-beau.

--J'ay ouy dire à un grand qu'entre aucuns grands, non pas tous
volontiers, on n'arregarde à ces filles-là, bien que trois ou quatre
les ayent passé par les mains et par les piques avant leur estre marys:
et disoit cela sur un propos d'un seigneur qui estoit grandement
amoureux d'une grande dame, et un peu plus qualifiée que lui, et elle
l'aimoit aussi; mais il survint empeschement qu'ils ne s'espousèrent
comme ils pensoient et l'un et l'autre, surquoy ce gentilhomme grand,
que je viens de dire, demanda aussi-tost: «A-t-il monté au moins sur la
petite bête?» Et ainsi qu'il lui fust respondu que non à son advis,
encor qu'on le tinst: «Tant pis, répliqua-t-il, car au moins et l'un et
l'autre eussent eu ce contentement, et n'en fust esté autre chose.» Car
parmy les grands, on n'arregarde à ces reigles et scrupules de pucelage,
d'autant que pour ces grandes alliances il faut que tout passe; encores
trop heureux sont-ils les bons marys et gentils cocus en herbe.

--Lorsque le roy Charles fit le tour de son royaume, il fut laissé en
une bonne ville que je nommerois bien une fille dont venoit d'accoucher
une fille de très-bonne maison; si fut donnée en garde à une pauvre
femme de ville pour la nourrir et avoir soin d'elle, et luy fut avancé
deux cents écus pour la nourriture. La pauvre femme la nourrit et la
gouverna si bien, que dans quinze ans elle devint très-belle et
s'abandonna; car sa mère oncques puis n'en fit cas, qui dans quatre mois
se maria avec un très-grand. Ah! que j'en ai cogneu de tels et telles où
l'on n'y a advisé en rien!

--J'ouys une fois, estant en Espagne, conter qu'un grand seigneur
d'Andalousie ayant marié une sienne sœur avec un autre fort grand
seigneur aussi, au bout de trois jours que le mariage fut consomné il
luy dit: «_Senor hermano, agora que soys cazado con my hermana, y
l'haveys bien godida solo, jo le hago saber que siendo hija, tal y tal
gozaron d'ella. De lo passado no tenga cuydado, que poca cosa es. Del
futuro guardate, que mas y mucho a vos tota_[19].» Comme voulant dire
que ce qui est fait est fait, il n'en faut plus parler, mais qu'il faut
se garder de l'advenir, car il touche plus à l'honneur que le passé.

Il y en a qui sont de cet humeur, ne pensans estre si bien cocus par
herbe comme par la gerbe, en quoy il y a de l'apparence.

--J'ay ouy aussi parler d'un grand seigneur estranger, lequel ayant une
fille des plus belles du monde, et estant recherchée en mariage d'un
autre grand seigneur qui la méritoit bien, luy fut accordée par le père;
mais avant qu'il la laissast jamais sortir de la maison, il en voulut
taster, disant qu'il ne vouloit laisser si aisément une si belle monture
qu'il avoit si curieusement élevée, que premièrement il n'eust monté
dessus et sceu ce qu'elle sçauroit faire à l'avenir. Je ne sçay s'il est
vray, mais je l'ay ouy dire, et que non seulement luy en fit la preuve,
mais bien un autre beau et brave gentilhomme; et pourtant le mary par
après n'y trouva rien amer, sinon que tout sucre.

--J'ay ouy parler de mesme de force autres pères, et sur-tout d'un
très-grand, à l'endroit de leurs filles, n'en faisant non plus de
conscience que le cocq de la fable d'Esope, qui ayant esté rencontré par
le renard et menacé qu'il le vouloit faire mourir, donc sur ce le cocq,
rapportant tous les biens qu'il faisoit au monde, et surtout de la belle
et bonne poulaille qui sortoit de luy: «Ha! dit le renard, c'est-là où
je vous veux, monsieur le gallant, car vous estes si paillard que vous
ne faites difficulté de monter sur vos filles comme sur d'autres
poules;» et pour ce le fit mourir. Voilà un grand justicier et plitiq.

Je vous laisse donc à penser que peuveut faire aucunes filles avec leurs
amants; car il n'y eut jamais fille sans avoir ou désirer un amy, et
qu'il y en a que les pères, frères, cousins et parents ont fait de
mesme.

--De nos temps, Ferdinant, roy de Naples, cogneut ainsi par mariage sa
tante, fille du roy de Castille, à l'age de treize à quatorze ans, mais
ce fut par dispence du pape. On faisoit lors difficulté si elle se
devoit ou pouvoit donner. Cela ressent pourtant son empereur Caligula,
qui débauscha et repassa toutes ses sœurs les unes après les autres,
par-dessus lesquelles et sur toutes il ayma extresmement la plus jeune,
nommée Drusille, qu'estant petit garçon il avoit dépucellée; et puis
estant mariée avec un Lucius Cassius Longinus, homme consulaire, il la
luy enleva et l'entretint publiquement, comme si ce fust esté sa femme
légitime; tellement qu'estant une fois tombé malade, il la fit héritière
de tous ses biens, voire de l'empire. Mais elle vint à mourir, qu'il
regretta si très-tant, qu'il en fit crier les vacations de la justice
et cessation de tous autres œuvres, pour induire le peuple d'en faire
avec luy un deuil public, et en porta long-temps longs cheveux et longue
barbe; et quand il haranguoit le sénat, le peuple et ses genres de
guerre, ne juroit jamais que par le nom de Drusille.

Pour quant à ses autres sœurs, après qu'il en fut saoul, il les
prostitua et abandonna à de grands pages qu'il avoit nourrys et cogneus
fort vilainement: encor, s'il ne ne leur eust fait aucun mal, passe,
puisqu'elles l'avoient accoustumé et que c'estoit un mal plaisant, ainsi
que je l'ay veu appeler tel à aucunes filles estant dévirginées et à
aucunes femmes prises à force; mais il leur fit mille indignités: il les
envoya en exil, il leur osta toutes leurs bagues et joyaux pour en faire
de l'argent, ayant brouillé et dépendu fort mal-à-propos tout le grand
que Tibère lui avoit laissé; encor les pauvrettes, estants après sa mort
retournées d'exil, voyant le corps de leur frère mal et fort pauvrement
enterré sous quelques mottes, elles le firent désenterrer, le brusler et
enterrer le plus honnestement qu'elles purent: bonté certes grande de
sœurs à un frère si ingrat et dénaturé.

L'Italien, pour excuser l'amour illicite de ses proches, dit que _quando
messer Bernado el bacieco stà in colera, el in sua rabia non riceve
lege, et non perdona a nissuna dama_.

--Nous avons force exemples des anciens qui en ont fait de mesme. Mais
pour revenir à nostre discours, j'ay ouy conter d'un qui ayant marié une
belle et honneste demoselle à un sien amy, et se vantant qu'il lui avoit
donné une belle et honneste monture, saine, nette, sans sur-ost et sans
malandre, comme il dist, et d'autant plus luy estoit obligé, il luy fut
respondu par un de la compagnie, qui dit à part à un de ses compagnons:
«Tout cela est bon et vray si elle ne fust esté montée et chevauchée
trop tost, dont pour cela elle est un peu foulée sur le devant.»

Mais aussi je voudrois bien sçavoir à ces messieurs de marys, que si
telles montures bien souvent, n'avoient un si, ou à dire quelque chose
en elles, ou quelque deffectuosité ou deffaut ou tare, s'ils en auroient
si bon marché, et si elles ne leur cousteroient davantage? Ou bien, si
ce n'estoit pour eux, ou en accommoderoit bien d'autres qui le méritent
mieux qu'eux, comme ces maquignons qui se défont de leurs chevaux tarez
ainsi qu'ils peuvent; mais ceux qui en sçavent les sys, ne s'en pouvant
deffaire autrement, les donnent à ces messieurs qui n'en sçavent rien,
d'autant (ainsi que j'ay ouy dire à plusieurs pères) que c'est une fort
belle défaite que d'une fille tarée, ou qui commence à l'estre, ou a
envie et apparence de l'estre.

Que je connois de filles de par le monde qui n'ont pas porté leur
pucelage au lict hymenean, mais pourtant qui sont bien instruites de
leurs mères, ou autres de leurs parentes et amies, très-sçavantes
maquerelles de faire bonne mine à ce premier assaut, et s'aident de
divers moyens et inventions avec des subtilitez, pour le faire trouver
bon à leurs marys et leur monstrer que jamais il n'y avoit esté fait
breche.

La plus grande part s'aident à faire une grande résistance et défence à
cette pointe d'assaut, et à faire des opiniastres jusques à l'extrémité,
dont il y a aucuns marys qui en sont très-contents, et croyent fermement
qu'ils en ont eu tout l'honneur et fait la première pointe, comme braves
et déterminez soldats; et en font leurs contes lendemain matin, qu'ils
sont crestez comme petits cocqs ou jolets qui ont mangé force millet le
soir, à leurs compagnons et amys, et mesme possible à ceux qui ont les
premiers entré en la forteresse sans leur sceu, qui en rient à part eux
leur saoul, et avec les femmes leurs maistresses, qui se vantent d'avoir
bien joué leur jeu et leur avoir donné belle.

Il y a pourtant aucuns marys ombrageux qui prennent mauvais augures de
ces résistances, et ne se contentent point de les voir si rebelles;
comme un que je sçay, qui, demandant à sa femme pourquoy elle faisoit
ainsy de la farouche et de la difficultueuse, et si elle le desdaignoit
jusque-là, elle, luy pensant faire son excuse et ne donner la faute à
aucun desdain, luy dit qu'elle avoit peur qu'il luy fist mal. Il lui
respondit: «Vous l'avez donc esprouvé, car nul mal ne se peut connoistre
sans l'avoir enduré?» Mais elle, subtile, le niant, répliqua qu'elle
l'avoit ainsi ouy dire à aucunes de ses compagnes qui avoient esté
mariées, et l'en avoient ainsi advisée: «Voilà de beaux advis et
entretiens,» dit-il.

--Il y a un autre remède que ces femmes s'advisent, qui est de monstrer
le lendemain de leurs nopces leur linge teint de gouttes de sang
qu'espandent ces pauvres filles à la charge dure de leur despucellement,
ainsi que l'on fait en Espagne, qui en monstrent publiquement par la
fenestre ledit linge, en criant tout haut: _Virgen la tenemos_. Nous la
tenons pour vierge.

Certes, encore ay-je ouy dire dans Viterbe cette coustume s'y observe
tout de mesme: et d'autant que celles qui ont passé premièrement par les
picques ne peuvent faire cette monstre par leur propre sang, elles se
sont advisées, ainsi que j'ay ouy dire, et que plusieurs courtisanes
jeunes à Rome me l'ont assuré elles-mesmes, pour mieux vendre leur
virginité, de teindre ledit linge de gouttes de sang de pigeon, qui est
le plus propre de tous: et le lendemain le mary le voit, qui en reçoit
un extrême contentement, et croit fermement que ce soit du sang virginal
de sa femme, et lui semble bien que c'est un gallant, mais il est bien
trompé.

Sur quoy je feray ce plaisant conte d'un gentilhomme, lequel ayant eu
l'esguillette nouée la première nuict de ses nopces, et la mariée, qui
n'estoit pas de ces pucelles très-belles et de bonne part, se doutant
bien qu'il dust faire rage, ne faillit, par l'advis de ses bonnes
compagnes, matrosnes, parentes et bonnes amies, d'avoir le petit linge
teint: mais le malheur fut tel pour elle, que le mary fut tellement noué
qu'il ne put rien faire, encore qu'il ne tinst pas à elle à luy en faire
la monstre la plus belle et se parer au montoir le mieux qu'elle
pouvoit, et au coucher beau jeu, sans faire de la farouche ny nullement
de la diablesse, ainsi que les spectateurs, cachés à la mode
accoustumée, rapportoient, afin de cacher mieux son pucellage dérobé
d'ailleurs; mais il n'y eut rien d'exécuté.

Le soir, à la mode accoustumée, le réveillon ayant esté porté, il y eut
un quidam qui s'advisa, en faisant la guerre aux nopces, comme on fait
communément, de dérober le linge qu'on trouva joliment teint de sang,
lequel fust monstré soudain et crié haut en l'assistance qu'elle
n'estoit plus vierge, et que c'estoit ce coup que sa membrane virginale
avoit esté forcée et rompue: le mary, qui estoit assuré qu'il n'avoit
rien fait, mais pourtant qui faisoit du gallant et vaillant champion,
demeura fort estonné et ne sceut ce que vouloit dire ce linge teint,
si-non qu'après avoir songé assez, se douta de quelque fourbe et astuce
putanesques, mais pourtant n'en sonna jamais mot.

La mariée et ses confidentes furent aussi-bien faschées et estournées de
quoy le mary avoit fait faux-feu, et que leur affaire ne s'en portoit
pas mieux. De rien pourtant n'en fut fait aucun semblant jusques au bout
de huict jours, que le mary vint à avoir l'esguillette desnoüée, et fit
rage et feu, dont d'aise ne se souvenant de rien, alla publier à toute
la compagnie que c'estoit à bon escient qu'il avoit fait preuve de sa
vaillance et fait sa femme vraye femme et bien damée; et confessa que
jusques alors il avoit esté saisi de toute impuissance: de quoy
l'assistance sur ce subject en fit divers discours, et jetta diverses
sentences sur la mariée qu'on pensoit estre femme par son linge
teinturé; et s'escandalisa ainsi d'elle-mesme, non qu'elle en fust bien
cause proprement, mais son mary, qui par sa débolesse, flaquesse et
mollitude, se gasta luy-mesme.

--Il y a aucuns marys qui cognoissent aussi à leur première nuict le
pucelage de leurs femmes s'ils l'ont conquis oui ou non par la trace
qu'ils y trouvent; comme un que je cognois, lequel, ayant espousé une
femme en secondes nopces, et luy ayant fait accroire que son premier
mary n'y avoit jamais touché par son impuissance, et qu'elle estoit
vierge et pucelle aussi bien qu'auparavant estre mariée, néanmoins il la
trouva si vaste et si copieuse en amplitude, qu'il se mit à dire: «Hé
comment! estes-vous cette pucelle de Marolle, si serrée et si estroite
qu'on me disoit! Hé! vous avez un grand empand, et le chemin y est
tellement grand et battu que je n'ay garde de m'esgarer.» Si fallut-il
qu'il passât par-là et le beust doux comme laict; car si son premier
mary n'y avoit point touché comme il estoit vray, il y en avoit bien eu
d'autres.

Que dirons-nous d'aucunes mères, qui, voyant l'impuissance de leurs
gendres, ou qui ont l'esguillette noüée ou autre défectuosité, sont les
maquerelles de leurs filles, et que, pour gaigner leur douaire, s'en
font donner à d'autres, et bien souvent engroisser, afin d'avoir les
enfants héritiers après la mort du père?

J'en cognois une qui conseilla bien cela à sa fille, et de fait n'y
espargna rien; mais le malheur pour elle fut que jamais n'en put avoir.
Aussi je cognois un qui, ne pouvant rien faire à sa femme, attira un
grand laquais qu'il avoit, beau fils, pour coucher et dépuceler sa femme
en dormant, et sauver son honneur par-là; mais elle s'en aperçeut et le
laquais n'y fit rien, qui fut cause qu'ils plaidèrent long-temps:
finalement ils se démarièrent.

--Le roy Henry de Castille en fit de mesme, lequel, ainsi que raconte
Baptista Fulquosius[20], voyant qu'il ne pouvoit faire d'enfant à sa
femme, il s'aida d'un beau et jeune gentilhomme de sa Cour pour lui en
faire, ce qu'il fit; dont pour sa peine il lui fit de grands biens et
l'advança en des honneurs, grandeurs et dignitez: ne faut douter si la
femme ne l'en ayma et s'en trouva bien. Voilà un bon cocu.

--Pour ces esguilletes noüées, en fut dernièrement un procès en la cour
du parlement de Paris, entre le sieur de Bray, trésorier, et sa femme, à
qui il ne pouvoit rien faire ayant eu l'esguillette noüée, ou autre
défaut, dont la femme, bien marrie, l'en appela en jugement. Il fut
ordonné par la Cour qu'ils seroient visitez eux deux par grands médecins
experts. Le mary choisit les siens et la femme les siens, dont en fut
fait un fort plaisant sonnet à la Cour, qu'une grande dame me list
elle-mesme, et me donna ainsi que je disnois avec elle. On disoit qu'une
dame l'avoit fait, d'autres un homme. Le sonnet est tel:


SONNET.

    Entre les médecins renommés à Paris
    En sçavoir, en espreuve, en science, en doctrine,
    Pour juger l'Imparfait de la coulpe androgyne,
    Par de Bray et sa femme ont esté sept choisis.

    De Bray a eu pour luy les trois de moindre prix,
    Le Court, l'Endormy, Pietre; et sa femme, plus fine,
    Les quatre plus experts en l'art de médecine,
    Le Grand, le Gros, Duret et Vigoureux a pris.

    On peut par-là juger qui des deux gaignera,
    Et si le Grand du Court victorieux sera,
    Vigoureux d'Endormy, le Gros, Duret de Pietre.

    Et de Bray n'ayant point ces deux de son costé,
    Estant tant imparfait que mary le peut estre,
    A faute de bon droit en sera débouté.

--J'ay ouy parler d'un autre mary, lequel la première nuict tenant
embrassée sa nouvelle espouse, elle se ravit en telle joye et plaisir,
que, s'oubliant en elle-mesme, ne se put engarder de faire un petit
mobile tordion de remuement non accoustumé de faire aux nouvelles
mariées; il ne dit autre chose sinon: «Ah! j'en ay!» et continua sa
route. Et voilà nos cocus en herbe, dont j'en sçai une milliasse de
contes; mais je n'aurois jamais fait; et le pis que je vois en eux,
c'est quand ils espousent la vache et le veau, comme on dit, et qu'ils
les prennent toutes grosses.

Comme un que je sçay, qui, s'estant marié avec une fort belle et
honneste demoiselle, par la faveur et volonté de leur prince et
seigneur, qui aymoit fort ce gentilhomme et la luy avoit fait espouser,
au bout de huit jours elle vint à estre cogneuë grosse, aussi elle le
publia pour mieux couvrir son jeu. Le prince, qui s'estoit tousjours
bien douté de quelques amours entre elle et un autre, lui dit: «Une
telle, j'ay bien mis dans mes tablettes le jour et l'heure de vos
nopces; quand on les affrontera à celuy et celle de vostre accouchement,
vous aurez de la honte.» Mais elle, pour ce dire, n'en fit que rougir un
peu, et n'en fut autre chose, si-non qu'elle tenoit toujours mine de
_dona da ben_.

Or il y a d'aucunes filles qui craignent si fort leur père et mère,
qu'on leur arracheroit plustot la vie du corps que le boucon puceau, les
craignant cent fois plus que leurs marys.

--J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste demoiselle, laquelle,
estant fort pourchassée du plaisir d'amour de son serviteur, elle lui
respondit: «Attendez un peu que je sois mariée, et vous verrez comme,
sous cette courtine de mariage qui cache tout, et ventre enflé et
descouvert, nous y ferons à bon escient.»

--Un autre, estant fort recherchée d'un grand, elle luy dit: «Sollicitez
un peu nostre prince qu'il me marie bien-tost avec celui qui me
pourchasse, et me face vistement payer mon mariage qu'il m'a promis; le
lendemain de mes nopces, si nous ne nous rencontrons, marché nul.»

--Je sçai une dame qui, n'ayant esté recherchée d'amours que quatre
jours avant ses nopces, par un gentilhomme parent de son mary, dans six
après il en jouyt; pour le moins il s'en vanta, et estoit aisé de le
croire; car, ils se monstroient telle privauté qu'on eust dit que toute
leur vie ils avoient estés nourris ensemble; mesme il en dist des signes
et marques qu'elle portoit sur son corps, et aussi qu'ils continuèrent
leur jeu long-temps après. Le gentilhomme disoit que la privauté qui
leur donna occasion de venir là, ce fut que, pour porter une mascarade,
s'entrechangèrent leurs habillements; car il prit celui de sa
maistresse, et elle celuy de son amy, dont le mary n'en fit que rire, et
aucuns prindrent subject d'y redire et penser mal.

Il fut fait une chanson à la Cour d'un mary qui fut marié le mardy et
fut cocu le jeudy: c'est bien avancer le temps.

--Que dirons-nous d'une fille ayant esté sollicitée longuement d'un
gentilhomme de bonne maison et riche, mais pourtant nigaud et non digne
d'elle, et par l'advis de ses parents, pressée de l'espouser, elle fit
response qu'elle aymoit mieux mourir que de l'espouser, et qu'il se
déportast de son amour, qu'on ne luy en parlast plus ny à ses parents;
car, s'ils la forçoient de l'espouser, elle le feroit plustost cocu.
Mais pourtant fallut qu'elle passast par-là, car la sentence luy fut
donnée ainsi par ceux et celles des plus grands qui avoient sur elle
puissance, et mesme de ses parents.

La vigille des nopces, ainsi que son mary la voyoit triste et pensive,
luy demanda ce qu'elle avoit, elle luy respondit toute en colère: «Vous
ne m'avez voulu jamais croire à vous oster de me poursuivre; vous sçavez
ce que je vous ay tousjours dit, que, si je venois par malheur à estre
vostre femme, que je vous ferois cocu, et je vous jure que je le feray
et vous tiendray parole.»

Elle n'en faisoit point la petite bouche devant aucunes de ses compagnes
et aucuns de ses serviteurs. Asseurez-vous que depuis elle n'y a pas
failli; et luy monstra qu'elle estoit bien gentille femme, car elle tint
bien sa parole.

Je vous laisse à penser si elle en devoit avoir blasme, puis qu'un
averty en vaut deux, et qu'elle l'advisoit de l'inconvénient où il
tomberoit. Et pourquoi ne s'en donnoit-il garde? Mais pour cela, il ne
s'en soucia pas beaucoup.

--Ces filles qui s'abandonnent ainsi sitost après estre mariées font
comme dit l'Italien: _Che la vacca, che e stata molto tempo ligata,
corre più che quella che hà havuto sempre piena libertà_[21].

Ainsi que fit la première femme de Baudoüin, roy de Jérusalem, que j'ay
dit ci-devant, laquelle, ayant esté mise en religion de force par son
mary, après avoir rompu le cloistre et en estre sortie, et tirant vers
Constantinople, mena telle paillardise qu'elle en donnoit à tous
passants, allants et venants, tant gens-d'armes que pellerins vers
Jérusalem, sans esgard de sa royale condition; mais le grand jeûne
qu'elle en avoit fait durant sa prison en estoit cause.

J'en nommerois bien d'autres. Or, voilà donc de bonnes gens de cocus
ceux-là, comme sont aussi ceux-là qui permettent à leurs femmes, quand
elles sont belles et recherchées de leur beauté, et les abandonnent
pour s'en ressentir et tirer de la faveur, du bien et des moyens.

Il s'en voit fort de ceux-là aux cours des grands roys et princes,
lesquels s'en trouvent très-bien, car, de pauvres qu'ils auront esté, ou
pour engagement de leurs biens, ou pour procès, ou bien pour voyages de
guerres sont au tapis, les voilà remontez et aggrandis en grandes
charges par le trou de leurs femmes, où ils n'y trouvent nulle
diminution, mais plustost augmentation; for en une belle dame que j'ay
ouy dire, dont elle en avoit perdu la moitié par accident, qu'on disoit
que son mary luy avoit donné la vérole ou quelques chancres qui la luy
avoient mangée.

Certes les faveurs et bienfaits des grands esbranlent fort un cœur
chaste, et engendrent bien des cocus.

--J'ay ouy dire et raconter d'un prince estranger[22], lequel, ayant
esté fait général de son prince souverain et maistre en une grande
expédition d'un voyage de guerre qu'il luy avoit commandé, et ayant
laissé en la Cour de son maistre sa femme, l'une des belles de la
chrestienté, se mit à luy faire si bien l'amour, qu'il l'esbranla, la
terrassa et l'abbattit, si beau qu'il l'engrossa.

Le mary, tournant au bout de treize ou quatorze mois, la trouva en tel
estat, bien marry et fasché contr'elle. Ne faut point demander comment
ce fut à elle, qui estoit fort habile, à faire ses excuses, et à un sien
beau-frère.

Enfin elles furent telles qu'elle luy dit: «Monsieur, l'événement de
vostre voyage en est cause, qui a esté si mal receu de vostre maistre
(car il n'y fit pas bien certes ses affaires), et en vostre absence l'on
vous a tant prestez de charitez pour n'y avoir point fait ses besognes,
que, sans que vostre seigneur se mist à m'aymer, vous estiez perdu; et,
pour ne vous laisser perdre, je me suis perdüe: il y va autant et plus
de mon honneur que du vostre; pour votre avancement, je ne me suis
espargnée la plus précieuse chose de moy: jugez donc si j'ay tant failly
comme vous diriez bien; car, autrement, vostre vie, vostre honneur et
faveur y fust esté en bransle. Vous estes mieux que jamais; la chose
n'est si divulguée que la tache vous en demeure trop apparente. Sur
cela, excusez-moi et me pardonnez.»

Le beau-frère, qui sçavoit dire des mieux, et qui possible avoit part à
la groisse, y en adjousta autres belles paroles et prégnantes, si bien
que tout servit, et par ainsi l'accord fut fait, et furent ensemble
mieux que devant, vivants en toute franchise et bonne amitié; dont
pourtant le prince leur maistre, qui avoit fait la débausche et le
débat, ne l'estima jamais plus (ainsi que j'ay ouy dire) comme il en
avoit fait, pour en avoir tenu si peu de compte à l'endroit de sa femme
et pour l'avoir beu si doux, tellement qu'il ne l'estima depuis de si
grand cœur comme il l'avoit tenu auparavant, encore que, dans son
ame, il estoit bien aise que la pauvre dame ne patist point pour luy
avoir fait plaisir. J'ay veu aucuns et aucunes excuser cette dame, et
trouver qu'elle avoit bien fait de se perdre pour sauver son mary et le
remettre en faveur.

Oh! qu'il y a de pareils exemples à celuy-cy, et encore à un d'une
grande dame qui sauva la vie à son mary, qui avoit esté jugé à mort en
pleine cour, ayant esté convaincu de grandes concussions et malles
versations en son gouvernement et en sa charge, dont le mary l'en ayma
après toute sa vie.

--J'ay ouy parler d'un grand seigneur aussi, qui, ayant esté jugé
d'avoir la teste tranchée, si qu'estant déjà sur l'eschaffault sa grace
survint, que sa fille, qui estoit des plus belles, avoit obtenue, et,
descendant de l'eschaffault, il ne dit autre chose sinon: «Dieu sauve le
bon c.. de ma fille, qui m'a si bien sauvé!»

--Saint Augustin est en doute si un citoyen chrestien d'Antioche pécha
quand, pour se délivrer d'une grosse somme d'argent pour laquelle il
estoit estroitement prisonnier, permit à sa femme de coucher avec un
gentilhomme fort riche qui lui promit de l'acquitter de son debte.

Si saint Augustin est de cette opinion, que peut-il donc permettre à
plusieurs femmes, veufves et filles, qui pour rachepter leurs pères,
parents et marys voire mesmes, abandonnent leur gentil corps sur force
inconvénients qui leur surviennent, comme de prison, d'esclavitude, de
la vie, des assauts et prise de ville, bref une infinité d'autres,
jusques à gaigner quelquesfois des capitaines et des soldats, pour les
bien faire combattre et tenir leurs partis, ou pour soutenir un long
siége et reprendre une place. J'en conterois cent sujets, pour ne
craindre pour eux à prostituer leur chasteté; et quel mal en peut-il
arriver ny escandale pour cela? mais un grand bien.

Qui dira donc le contraire, qu'il ne face bon estre quelques fois cocu,
puisque l'on en tire telles commoditez du salut de vies et de
rembarquement de faveurs, grandeurs et dignitez et biens, que j'en
cognois beaucoup, et en ay ouy parler de plusieurs, qui se sont bien
avancés par la beauté et par le devant de leurs femmes?

Je ne veux offenser personne; mais j'oserois bien dire que je tiens
d'aucuns et d'aucunes que les dames leur ont bien servy, et que certes
les valeurs d'aucuns ne les ont tant fait valoir qu'elles.

--Je cognois une grande et habile dame, qui fit bailler l'ordre à son
mary, et l'eut luy seul avec les deux plus grands princes de la
chrestienté. Elle luy disoit souvent, et devant tout le monde (car elle
estoit de plaisante compagnie, et rencontroit très-bien). «Ha! mon amy,
que tu eusses couru long-temps fauvettes avant que tu eusses eu ce
diable que tu portes au col.»

--J'en ay ouy parler d'un grand du temps du roy François, lequel ayant
receu l'ordre, et s'en voulant prévaloir un jour devant feu M. de la
Chastaigneraye mon oncle, et luy dit: «Ha! que vous voudriez avoir cet
ordre pendu au col aussi bien comme moy!» Mon oncle, qui estoit prompt,
haut à la main, et scalabreux s'il en fut onc, lui respondit:
«J'aymerois mieux estre mort que de l'avoir par le moyen du trou que
vous l'avez eu.» L'autre ne luy dit rien, car il savoit bien à qui il
avoit à faire.

--J'ay ouy conter d'un grand seigneur, à qui sa femme ayant sollicité et
porté en sa maison la patente d'une des grandes charges du pays où il
estoit, que son prince lui avoit octroyée par la faveur de sa femme, il
ne la voulut accepter nullement, d'autant qu'il avoit sceu que sa femme
avoit demeuré trois mois avec le prince fort favorisée, et non sans
soupçons. Il monstra bien par-là sa générosité, qu'il avoit toute sa vie
manifestée: toutes fois il l'accepta, après avoir fait chose que je ne
veux dire.

Et voilà comme les dames ont bien fait autant ou plus de chevaliers que
les batailles, que je nommerois, les cognoissant aussi bien qu'un autre;
n'estoit que je ne veux mesdire, ny faire escandale. Et si elles leur
ont donné des honneurs, elles leur donnent bien des richesses.

J'en cognois un qui estoit pauvre haire lorsqu'il amena sa femme à la
Cour, qui estoit très-belle; et, en moins de deux ans, ils se remirent
et devinrent fort riches.

--Encore faut-il estimer ces dames qui eslèvent ainsi leurs marys en
biens, et ne les rendent coquins et cocus tout ensemble: ainsi que l'on
dit de Marguerite de Namur, laquelle fut si sotte de s'engager et de
donner tout ce qu'elle pouvoit à Loüis duc d'Orléans, luy qui estoit si
grand et si puissant seigneur, et frère du Roy, et tirer de son mary
tout ce qu'elle pouvoit, si bien qu'il en devint pauvre, et fut
contraint de vendre sa comté de Bloys audit M. d'Orléans, lequel, pensez
qu'il la luy paya de l'argent et de la substance mesmes que sa sotte
femme luy avoit donnée. Sotte bien estoit-elle, puisqu'elle donnoit à
plus grand que soy; et pensez qu'après il se moqua et de l'une et de
l'autre; car il estoit bien homme pour le faire, tant il estoit volage
et peu constant en amours.

--Je cognois une grande dame, laquelle estant venuë fort amoureuse d'un
gentilhomme de la Cour, et luy par conséquent joüissant d'elle, ne luy
pouvant donner d'argent, d'autant que son mari luy tenoit son trésor
caché comme un prestre, lui donna la plus grande partie de ses
pierreries, qui montoient à plus de trente mille escus; si bien qu'à la
Cour on disoit qu'il pouvoit bien bastir, puisqu'il avoit force pierres
amassées et accumulées; et puis après, estant venue et escheue à elle
une grande succession, et ayant mis la main sur quelques vingt mille
escus, elle ne les garda guères que son gallant n'en eust sa bonne part.
Et disoit-on que si cette succession ne luy fust eschuë, ne sçachant que
luy pouvoir plus donner, luy eust donné jusques à sa robe et chemise; en
quoy tels escroqueurs et escornifleurs sont grandement à blasmer,
d'aller ainsi allambiquer et tirer toute la substance de ces pauvres
diablesses martelées et encapriciées; car la bourse estant si souvent
revisitée, ne peut demeurer toujours en son enfleure, ni en son estre,
comme la bourse de devant, qui est toujours en son mesme estat, et
preste à y pescher qui veut, sans y trouver à dire les prisonniers qui y
sont entrés et sortis. Ce bon gentilhomme, que je dis si bien empierré,
vint quelque temps après à mourir; et toutes ses hardes, à la mode de
Paris, vindrent à estre criées et vendues à l'encan, qui furent
appréciées à cela, et recognuës pour les avoir veuës à la dame par
plusieurs personnes, non sans grande honte de la dame.

--Il y eut un grand prince, qui aymant une fort honneste dame, fit
achepter une douzaine de boutons de diamants très-brillants, et
proprement mis en œuvre avec leurs lettres égyptiennes et
hiéroglyfiques, qui contenoient leur sens caché, dont il en fit un
présent à sadite maistresse, qui, après les avoir regardées fixement,
lui dit qu'il n'en estoit meshuy plus besoin à elle de lettres
hiéroglyfiques, puisque les escritures estoient des-jà accomplies entre
eux deux, ainsi qu'elles avoient esté entre cette dame et le gentil
homme de cy-dessus.

J'ai cogneu une dame qui disoit souvent à son mary qu'elle l rendroit
plustost coquin que cocu; mais ces deux mots tenant de l'équivoque, un
peu de l'un de l'autre assemblèrent en elle et en son mary ces deux
belles qualitez.

--J'ai bien cogneu pourtant beaucoup et une infinité de dames qui n'ont
pas ainsi fait: car elles ont plus tenu serré la bourse de leurs escus
que de leur gentil corps: car, encor qu'elles fussent très-grandes
dames, elles ne vouloient donner que quelques bagues, quelques faveurs,
et quelques autres petites gentillesses, manchons ou escharpes, pour
porter pour l'amour d'elles et les faire valoir.

--J'en ay cogneu une grande qui a esté fort copieuse et liberale en
cela; car la moindre de ses escharpes et faveurs qu'elle donnoit à ses
serviteurs estoit de cinq cents escus, de mille et de trois mille, où il
y avoit plus de broderies, plus de perles, plus d'enrichissements, de
chiffres, de lettres hiérogiyfiques et belles inventions, que rien au
monde n'estoit plus beau. Elle avoit raison, afin que ces présents,
après les avoir faits, ne fussent cachés dans des coffres ni dans des
bourses, comme ceux de plusieurs autres dames, mais qu'ils parussent
devant tout le monde, et que son amy les fist valoir en les contemplant
sur sa belle commémoration, et que tels présents en argent sentoient
plustost leurs femmes communes qui donnent à leurs ruffians, que non pas
leurs grandes et honnestes dames. Quelquefois aussi elle donnoit bien
quelques belles bagues de riches pierreries; car ces faveurs et
escharpes ne se portent pas communément, si-non en un beau et bon
affaire; au lieu que la bague au doigt tient bien mieux et plus
ordinairement compagnie à celuy qui la porte.

--Certes un gentil cavalier et de noble cœur doit estre de cette
généreuse complexion, de plustost bien servir sa dame pour les beautez
qui la font reluire, que pour tout l'or et l'argent qui reluisent en
elle.

Quant à moy, je me puis vanter d'avoir servy en ma vie d'honnestes
dames, et non des moindres; mais si j'eusse voulu prendre d'elles ce
qu'elles m'ont présenté, et en arracher ce que j'eusse pu, je serois
riche aujourd'huy, ou en bien, ou en argent, ou en meubles, de plus de
trente mille escus que je ne suis; mais je me suis toujours contenté de
faire paroistre mes affections, plus par ma générosité que par mon
avarice.

Certainement il est bien raison que, puisque l'homme donne du sien dans
la bourse du devant de la femme, que la femme de mesme donne du sien
aussi dans celle de l'homme, mais il faut en cela peser tout; car, tout
ainsi que l'homme ne peut tant jetter et donner du sien dans la bourse
de la femme comme elle voudroit, il faut aussi que l'homme soit si
discret de ne tirer de la bourse de la femme tant comme il voudroit, et
faut que la loy en soit égale et mesurée en cela.

--J'ay bien veu aussi beaucoup de gentilshommes perdre l'amour de leurs
maistresses par l'importunité de leurs demandes et avarices, et que les
voyaus si grands demandeurs et si importuns d'en vouloir avoir, s'en
défaisoient gentiment et les plantoient là, ainsi qu'il estoit très-bien
employé.

Voilà pourquoy tout noble amoureux doit plustost estre tenté de
convoitise charnelle que pécuniaire; car quand la dame seroit par trop
libérale de son bien, le mary, le trouvant se diminuer, en est plus
marry cent fois que de dix mille libéralitez qu'elle feroit de son
corps.

Or, il y a des cocus qui se font par vengeance: cela s'entend que
plusieurs qui haïssent quelques seigneurs, gentilshommes ou autres,
desquels en ont receu quelques desplaisirs et affronts, se vangent d'eux
en faisant l'amour à leurs femmes, et les corrompent en les rendant
gallants cocus.

--J'ai cogneu un grand prince, lequel ayant receu quelques traits de
rébellion par un sien sujet grand seigneur, et ne se pouvant vanger de
luy, d'autant qu'il le fuyoit tant qu'il pouvoit, de sorte qu'il ne le
pouvoit aucunement attraper; sa femme estant un jour venue à sa Cour
solliciter l'accord et les affaires de son mary, le prince luy donna une
assignation pour en conférer un jour dans un jardin et une chambre là
auprès; mais ce fut pour lui parler d'amours, desquels il jouit fort
facilement sur l'heure sans grande résistance, car elle estoit de fort
bonne composition: et ne se contenta de la repasser, mais à d'autres la
prostitua, jusques aux valets-de-chambre; et par ainsi disoit le prince
qu'il se sentoit bien vangé de son sujet, pour luy avoir ainsi repassé
sa femme et couronné sa teste d'une belle couronne de cornes, puisqu'il
vouloit faire du petit roy et du souverain; au lieu qu'il vouloit porter
couronne de fleurs de lys[23], il lui en falloit bailler une belle de
cornes.

Ce mesme prince en fit de mesmes par la suasion de sa mère, qu'il joüist
d'une fille et princesse; sçachant qu'elle devoit espouser un prince qui
lui avoit fait desplaisir et troublé l'Estat de son frère bien fort, la
dépucella et en joüit bravement, et puis dans deux mois fut livrée audit
prince pour pucelle prétendue et pour femme, dont la vengeance en fit
fort douce en attendant une autre plus rude, qui vint puis après[24].

--J'ay cogneu un fort honneste gentilhomme qui, servant une belle dame
et de bon lieu, lui demandant la récompense de ses services et amours,
elle luy respondit franchement qu'elle ne luy en donneroit pas pour un
double, d'autant qu'elle estoit très-asseurée qu'il ne l'aymoit tant
pour cela, et ne luy portoit point tant d'affection pour sa beauté,
comme il disoit, sinon qu'en joüissant d'elle il se vouloit vanger de
son mary qui luy avoit fait quelque desplaisir, et pour ce il en vouloit
avoir ce contentement dans son ame, et s'en prévaloir puis après; mais
le gentilhomme, luy asseurant du contraire, continua à la servir plus de
deux ans si fidèlement et de si ardent amour, qu'elle en prit
cognoissance ample et si certaine, qu'elle luy octroya ce qu'elle lui
avoit tousjours refusé, l'asseurant que si du commencement de leurs
amours elle n'eust eu opinion de quelque vengeance projettée en luy par
ce moyen, elle l'eust rendu aussi bien content comme elle fit à la fin;
car son naturel estoit de l'aymer et favoriser. Voyez comme cette dame
se sceut sagement commander, que l'amour ne la transporta point à faire
ce qu'elle desiroit le plus, sans qu'elle vouloit qu'on l'aymast pour
ses mérites et non pour le seul sujet de vindicte.

--Feu M. de Gua, un des parfaits et gallants gentilshommes du monde en
tout, me convia à la Cour un jour d'aller disner avec luy; il avoit
assemblé une douzaine des plus sçavants de la Cour, entre autres M.
l'esvesque de Dole, de la maison d'Espinay en Bretagne, MM. de Ronsard,
de Baïf, Desportes, d'Aubigny (ces deux sont encore en vie, qui m'en
pourroient démentir), et d'autres desquels ne me souviens, et n'y avoit
homme d'espée que M. de Gua et moy. En devisant durant le disner de
l'amour et des commoditez et incommoditez, plaisirs et desplaisirs, du
bien et du mal qu'il apportoit en sa joüissance, après que chacun eut
dit son opinion et de l'un et de l'autre, il conclud que le souverain
bien de cette joüissance gisoit en cette vengeance, et pria un chacun de
tous ces grands personnages d'en faire un quatrain _impromptu_; ce
qu'ils firent. Je les voudrois avoir pour les insérer icy, sur lesquels
M. de Dol, qui disoit et escrivoit d'or, emporta le prix.

Et certes, M. de Gua avoit occasion de tenir cette proposition contre
deux grands seigneurs que je sçay, leur faisant porter les cornes pour
la haine qu'ils luy portoient; car leurs femmes estoient très-belles:
mais en cela il en tiroit double plaisir, la vengeance et le
contentement. J'ay cogneu force gens qui se sont revangez et délectez en
cela, et si ont eu cette opinion.

--J'ay cogneu aussi de belles et honnestes dames, disant et affirmant
que quand leurs marys les avoient maltraitées et rudoyées et tansées ou
censurées, ou battues ou fait autres mauvais tours et outrages, leur
plus grande délectation estoit de les faire cornards, et en les faisant
songer à eux, les brocarder, se moquer et rire d'eux avec leurs amis,
jusques-là de dire qu'elles en entroient davantage en appétit et certain
ravissement de plaisir qui ne se pouvoit dire.

--J'ay ouy parler d'une belle et honneste femme, à laquelle estant
demandé une fois si elle avoit jamais fait son mary cocu, elle
respondit: «Et pourquoy l'aurois-je fait, puisqu'il ne m'a jamais battuë
ny menacée?» Comme voulant dire que, s'il eust fait l'un des deux, son
champion de devant en eust tost fait la vengeance.

--Et quant à la mocquerie, j'ay cogneu une fort belle et honneste dame,
laquelle estant en ces doux altères de plaisirs, e en ces doux bains de
délices et d'aise avec son amy, il lui advint qu'ayant un pendant
d'oreille d'une corne d'abondance qui n'estoit que de verre noir, comme
on les portoit alors, il vint, par force de se remuer et entrelasser et
follastrer, à se rompre. Elle dit à son amy soudain: «Voyez comme nature
est très-bien prévoyante; car pour une corne que j'ai rompue, j'en fais
icy une douzaine d'autres à mon pauvre cornard de mary, pour s'en parer
un jour d'une bonne feste, s'il veut.»

Une autre ayant laissé son mary couché et endormy dans le lict, vint
voir son amy avant se coucher; et ainsi qu'il luy eut demandè où estoit
son mary, elle luy respondit: «Il garde le lict et le nid du cocu, de
peur qu'un autre n'y vienne pondre; mais ce n'est pas à son lict, ny à
ses linceuls, ny à son nid que vous en voulez, c'est à moy qui vous suis
venue voir, et l'ay laissé là en sentinelle, encore qu'il soit bien
endormy.»

--A propos de sentinelle, j'ay ouy faire un conte d'un gentilhomme de
valeur, que j'ai cogneu, lequel un jour venant en question avec une fort
honneste dame que j'ay aussi cogneue, il luy demanda, par manière
d'injure, si elle avoit jamais fait de voyage à Saint-Mathurin[25].
«Ouy, dit-elle; mais je ne pus jamais entrer dans l'église, car elle
estoit si pleine et si bien gardée de cocus, qu'ils ne m'y laissèrent
jamais entrer: et vous qui estiés des principaux, vous estiez au clocher
pour faire la sentinelle et advertir les autres.»

J'en conterois mille autres risées, mais je n'aurois jamais fait: si
espère-je d'en dire pourtant en quelque coin de ce livre.

--Il y a des cocus qui sont debonnaires, qui d'eux-mesmes se convient à
cette feste de cocuage; comme j'en ai cogneu aucuns qui disoient à leurs
femmes: «Un tel est amoureux de vous, je le cognois bien, il nous vient
souvent visiter, mais c'est pour l'amour de vous, mamie. Faites-luy
bonne chere; il nous peut faire beaucoup de plaisir; son accointance
nous peut beaucoup servir.»

D'autres disent à aucuns: «Ma femme est amoureuse de vous, elle vous
ayme; venez la voir, vous lui ferez plaisir; vous causerez et deviserez
ensemble, et passerez le temps.» Ainsi convient-ils les gens à leurs
despens.

Comme fit l'empereur Adrian, lequel estant un jour en Angleterre (ce dit
sa vie) menant la guerre, eut plusieurs advis comme sa femme,
l'imperatrice Sabine, faisoit l'amour, à toutes restes à Rome, avec
force gallants gentilshommes romains. De cas de fortune, elle ayant
escrit une lettre de Rome en hors à un gentilhomme romain qui estoit
avec l'empereur en Angleterre, se complaignant qu'il l'avoit oubliée et
qu'il ne faisoit plus compte d'elle, et qu'il n'estoit pas possible
qu'il n'eust quelques amourettes par de-là, et que quelque mignone
affettée ne l'eust espris dans les lacs de sa beauté; celle lettre
d'avanture tomba entre les mains d'Adrian, et comme ce gentilhomme,
quelques jours après, demanda congé à l'Empereur sous couleur de vouloir
aller jusques à Rome promptement pour les affaires de sa maison, Adrian
luy dit en se jouant: «Eh bien, jeune homme, allez-y hardiment, car
l'impératrice ma femme vous y attend en bonne dévotion.» Quoy voyant le
Romain, et que l'Empereur avoit descouvert le secret et luy en pourroit
fort mauvais tour, sans dire adieu ny gare, partit la nuit après et
s'enfuit en Irlande.

Il ne devoit pas avoir grand peur pour cela, comme l'Empereur luy-mesme
disoit souvent, estant abreuvé à toute heure des amours desbordés de sa
femme: «Certainement si je n'estois empereur, je me serois bientost
défait de ma femme, mais je ne veux monstrer mauvais exemple.» Comme
voulant dire que n'importe aux grands qu'ils soient-là logés, aussi
qu'ils ne se divulguent. Quelle sentence pourtant pour les grands!
laquelle aucuns d'eux ont pratiquée, mais non pour ces raisons. Voilà
comme ce bon empereur assistoit joliment à se faire cocu.

--Le bon Marc Aurele, ayant sa femme Faustine une bonne vesse, et luy
estant conseillé de la chasser, il respondit: «Si nous la quittons, il
faut aussi quitter son douaire, qui est l'empire; et qui ne voudroit
estre cocu de mesme pour un tel morceau, voire moindre?»

Son fils Antoninus Verus, dit Commodus, encore qu'il devint fort cruel,
en dit de mesme à ceux qui luy conseilloient de faire mourir ladite
Faustine sa mère, qui fut tant amoureuse et chaude après un gladiateur,
qu'on ne la put jamais guérir de ce chaud mal, jusques à ce qu'on
s'advisast de faire mourir ce maraut gladiateur et luy faire boire son
sang.

--Force marys ont fait et font de mesme que ce bon Marc Aurele, qui
craignent de faire mourir leurs femmes putains, de peur d en perdre les
grands biens qui en procedent, et ayment mieux estre riches cocus à si
bon marché qu'estre coquins.

--Mon Dieu! que j'ay cogneu plusieurs cocus qui ne cessoient jamais de
convier leurs parents, leurs amys, leurs compagnons, de venir voir leurs
femmes, jusques à leur faire festins pour mieux les y attirer; et y
estant, les laisser seuls avec elles dans leurs chambres, leurs
cabinets, et puis s'en aller et leur dire: «Je vous laisse ma femme en
garde.»

--J'en ay cogneu un de par le monde, que vous eussiés dit que toute sa
félicité et contentement gisoit à estre cocu, et s'estudioit d'en
trouver les occasions, et surtout n'oublioit ce premier mot: «Ma femme
est amoureuse de vous; l'aymez-vous autant qu'elle vous aime?» Et quand
il voyoit sa femme avec son serviteur, bien souvent il emmenoit la
compagnie hors de la chambre pour s'aller pourmener, les laissant tous
deux ensemble, leur donnant beau loisir de traitter leurs amours; et si
par cas il avoit à faire à tourner prestement en la chambre, dès le bas
du degré il crioit haut, il demandoit quelqu'un, il crachoit ou il
toussoit, afin qu'il ne trouvast les amants sur le fait; car volontiers,
encore qu'on le sçache et qu'on s'en doute, ces vues et surprises ne
sont guières agréables ny aux uns ny aux autres.

Aussi ce seigneur faisant un jour bastir un beau logis, et le maistre
masson luy ayant demandé s'il ne le vouloit pas illustrer de corniches,
il respondit: «Je ne sçay que c'est que corniches; demandez-le à ma
femme, qui le sçait et qui sçait l'art de géométrie; et ce qu'elle dira
faites-le.»

--Bien fit pis un que je sçay, qui, vendant un jour une de ses terres à
un autre pour cinquante mille escus, il en prit quarante-cinq mille en
or et argent, et pour les cinq restants il prit une corne de licorne;
grande risée pour ceux qui le sceurent. «Comme, disoient-ils, s'il
n'avoit assez de cornes chez soy sans y adjouster celle-là.»

--J'ay cogneu un très-grand seigneur, brave et vaillant, lequel vint à
dire à un honneste gentilhomme qui estoit fort son serviteur, en riant
pourtant: «Monsieur un tel, je ne sçay ce que vous avez fait à ma femme,
mais elle est si amoureuse de vous que jour et nuict elle ne me fait que
parler de vous, et sans cesse me dit vos louanges. Pour toute response
je luy dis que je vous connois plustost qu'elle, et sçay vos valeurs et
vos mérites, qui sont grands.» Qui fut estonné, ce fut ce gentilhomme,
car il ne venoit que de mener cette dame sous le bras à vespres, où la
Reyne alloit. Toutes-fois le gentilhomme s'asseura tout d'un coup et luy
dit: «Monsieur, je suis très-humble serviteur de madame vostre femme, et
fort redevable de la bonne opinion qu'elle a de moi, et l'honore
beaucoup; mais je ne luy fais pas l'amour (disoit-il en bouffonnant),
mais je luy fais bien la cour par vostre bon advis que vous me donnastes
dernierement; d'autant qu'elle peut beaucoup à l'endroit de ma
maistresse, que je puis espouser par son moyen, et par ainsi j'espère
qu'elle m'y sera aidante.»

Ce prince n'en fit plus autre semblant, si-non que de rire et
admonester le gentilhomme de courtiser sa femme plus que jamais, ce
qu'il fit, estant bien-aise sous ce prétexte de servir une si belle dame
de prince, laquelle luy faisoit bien oublier son autre maistresse qu'il
vouloit espouser, et ne s'en soucier guières, si-non que ce masque
bouchoit et déguisoit tout.

Si ne put-il faire tant qu'il n'entrast un jour en jalousie, que voyant
ce gentilhomme dans la chambre de la Reyne porter au bras un ruban
incarnadin d'Espagne, qu'on avoit apporté par belle nouveauté à la Cour,
et l'ayant tasté et manié en causant avec luy, alla trouver sa femme,
qui estoit près du lict de la Reyne, qui en avoit un tout pareil, lequel
il mania et toucha tout de mesme, et trouva qu'il estoit tout semblable
et de la mesme pièce que l'autre: si n'en sonna-il pourtant jamais mot,
et n'en fut autre chose. Et de telles amours il en faut couvrir si bien
les feux par telles cendres de discrétion et de bons advis, qu'elles ne
se puissent descouvrir; car bien souvent l'escandale ainsi descouvert
dépite plus les marys contre leurs femmes, que quand le tout se fait à
cachettes, pratiquant en cela le proverbe: _Si non caste, tamen
caute_[26].

--Que j'ay veu en mon temps de grands escandales et de grands
inconvénients pour les indiscrétions et des dames et de leurs
serviteurs! Que leurs marys s'en soucioient aussi peu que rien, mais
qu'ils fissent bien leurs faits, _sotto coperte_[27], comme on dist, et
ne fust point divulgué.

--J'en ay cogneu une qui tout à trac faisoit paroistre ses amours et ses
faveurs, qu'elle départoit comme si elle n'eust eu de mary et ne fust
esté sous aucune puissance, n'en voulant rien croire l'advis de ses
serviteurs et amys, qui lui en remonstroient les inconvénients: aussi
bien mal luy en a-t-il pris.

Cette dame n'a jamais fait ce que plusieurs autres dames ont fait: car
elles ont gentiment traitté l'amour, et se sont données du bon temps
sans en avoir donné grand connoissance au monde, sinon par quelques
soupçons légers, qui n'eussent jamais pu monstrer la vérité aux plus
clairvoyants; car elles accostoient leurs serviteurs devant le monde si
dextrement, et les entretenoient si escortement[28] que ny leurs marys
ny les espions de leur vie n'y eussent sceu que mordre; et quand ils
alloient en quelque voyage, ou qu'ils vinssent à mourir, elles
couvroient et cachoient leurs couleurs si sagement qu'on n'y connoissoit
rien.

--J'ay cogneu une dame belle et honneste, laquelle, le jour qu'un grand
seigneur son serviteur mourut, elle parut en la chambre de la Reyne avec
un visage aussi guay et riant que le jour paravant. D'aucuns l'en
estimoient de cette discrétion, et qu'elle le faisoit de peur de
desplaire et irriter le Roy, qui n'aymoit pas le trespassé. D'aucuns la
blasmoient, attribuant ce geste plustost à manquement d'amour, comme
l'on disoit qu'elle n'en estoit guières bien garnie, ainsi que sont
toutes celles qui se meslent de cette vie.

--J'ay cogneu deux belles et honnestes dames, lesquelles, ayant perdu
leurs serviteurs en une fortune de guerre, firent de tels regrets et
lamentations, et monstrèrent leur dueil par leurs habits bruns, plus
d'eau-benistiers, d'aspergez d'or engravez, plus de testes de morts, et
de toutes sortes de trophées de la mort en leurs affiquets, joyaux et
bracelets qu'elles portoient, qui les escandalisèrent fort, et cela leur
nuict grandement; mais leurs marys ne s'en soucioient autrement.

Voilà en quoy ces dames se transportent en la publication de leurs
amours, lesquelles pourtant on doit louer et priser en leurs constances,
mais non en leur discrétion; car pour cela il leur en fait très-mal. Et
si telles dames sont blasmables en cela, il y a beaucoup de leurs
serviteurs qui en méritent bien la réprimande aussi bien qu'elles; car
ils contrefont des transis comme une chevre qui est en gesine, et des
langoureux; ils jettent leurs yeux sur elles et les envoyent en
ambassade; ils font des gestes passionnés, des souspirs devant le monde;
ils se parent des couleurs de leurs dames si apparemment; bref, ils se
laissent aller à tant de sottes indiscrétions, que les aveugles s'en
appercevroient: les uns aussi bien pour le faux que pour le vray, afin
de donner à entendre à toute une Cour qu'ils sont amoureux en bon lieu,
et qu'ils ont bonne fortune; et Dieu sçait, possible, on ne leur en
donneroit pas l'aumosne pour un liard, quand bien on en devroit perdre
les œuvres de charité.

--Je cognois un gentilhomme et seigneur, lequel, voulant abrever le
monde qu'il estoit venu amoureux d'une belle et honneste dame que je
sçay, fit un jour tenir son petit mulet avec deux de ses pages et
laquais au devant sa porte. Par cas, M. de Strozze et moy passasmes
par-là et vismes ce mystere de ce mulet, ces pages et laquais. Il leur
demanda soudain où estoit leur maistre; ils firent response qu'il estoit
dans le logis de cette dame, à quoy M. de Strozze se mit à rire et me
dire que sur sa vie il gaigeroit qu'il n'y estoit point, et soudain posa
son page en sentinelle pour voir si ce faux amant sortiroit; et de-là
nous en allasmes soudain en la chambre de la Reyne, où nous le
trouvasmes, et non sans rire luy et moy: et sur le soir nous le vinsmes
accoster, et en feignant de luy faire la guerre, nous luy demandasmes où
il estoit à telle heure après-midy, et qu'il ne s'en sçauroit laver, car
nous y avions veu le mulet et ses pages devant la porte de cette dame.
Luy, faisant la mine d'estre fasché que nous avions veu cela, et de quoy
nous luy en faisions la guerre de faire l'amour en ce bon lieu, il nous
confessa vrayment qu'il y estoit; mais il nous pria de n'en sonner mot,
autrement que nous le mettrions en peine, et cette pauvre dame qui en
seroit escandalisée et mal venue de son mary, ce que nous luy promismes
riants tousjours à pleine gorge et nous mocquant de luy, encor qu'il
fust assez grand seigneur et qualifié, de n'en parler jamais et que cela
ne sortiroit de nostre bouche. Si est-ce qu'au bout de quelques jours
qu'il continuoit ses coups faux avec son mulet trop souvent, nous luy
descouvrismes la fourbe et luy en fismes la guerre à bon escient et en
bonne compagnie, dont de honte s'en desista; car la dame le sceut par
nostre moyen, qui fit guetter un jour le mulet et les pages, les faisant
chasser de devant sa porte comme gueux de l'hostiere: et si fismes bien
mieux, car nous le dismes à son mary, et luy en fismes le conte si
plaisamment, qu'il le trouva si bon qu'il en rit luy-mesmes à son aise,
et dist qu'il n'avoit pas peur que cet homme le fist jamais cocu; et que
s'il ne trouvoit ledit mulet et ses pages bien logés à la porte, qu'il
la leur feroit ouvrir et entrer dedans, pour les mettre mieux à couvert
et à leur aise, et se garder du chaud ou du froid, ou de la pluye.
D'autres pourtant le faisoient bien cocu. Et voilà comme ce bon
seigneur, aux despens de cette honneste dame, de laquelle en estant
devenu amoureux, se vouloit prévaloir sans avoir respect d'aucun
escandale.

--J'ay cogneu un gentilhomme qui escandalisa par ses façons de faire une
fort belle et honneste dame, de laquelle en estant devenu amoureux
quelque temps, et la pressant d'en obtenir ce bon petit morceau gardé
pour la bouche du mary, elle luy refusa tout à plat, et après plusieurs
refus, il luy dit comme desespéré: «Hé bien! vous ne le voulez pas, et
je vous jure que je vous ruinerai d'honneur.» Et pour ce faire s'advisa
de faire tant d'allées et venues à cachettes, mais pourtant non si
secrettes qu'il ne se montrast à plusieurs yeux exprès, et donnast moyen
de s'en appercevoir de nuict et de jour, à la maison où elle se tenoit;
braver et se vanter sous main de ses bonnes fausses fortunes, et devant
le monde rechercher la dame avec plus de privautez qu'il n'avoit
occasion de le faire, et parmy ses compagnons faire du gallant plus pour
le faux que pour le vray; si bien qu'estant venu un soir fort tard en la
chambre de cette dame tout bousché de son manteau, et se cachant de ceux
de la maison, après avoir joué plusieurs de ces tours, fut soubçonné par
le maistre d'hostel de la maison, qui fit faire le guet: et, ne l'ayant
pu trouver, le mary pourtant battit sa femme et luy donna quelques
soufflets, mais poussé après du maistre d'hostel, qui luy dit que ce
n'estoit assez, la tua et la dagua, et en eut du Roy fort aisément sa
grace. Ce fut grand dommage de cette dame, car elle estoit très-belle.
Depuis, ce gentilhomme qui en avoit esté cause ne le porta guières loin,
et fut tué en une rencontre de guerre par permission de Dieu, pour avoir
si injustement osté l'honneur et la vie à cette honneste dame.

Pour dire la vérité sur cet exemple et sur une infinité d'autres que
j'ay veus, il y a aucunes dames qui ont grand tort d'elles-mesmes, et
qui sont les vrayes causes de leurs escandales et deshonneur; car
elles-mesmes vont attaquer les escarmouches, et attirent les gallants à
elles, et du commencement leur font les plus belles caresses du monde,
des privautez, des familiaritez, leur donnent par leurs doux attraits et
belles paroles des espérances; mais quand il faut venir à ce point,
elles le desnient tout à plat. De sorte que les honnestes hommes qui
s'estoient proposez force choses plaisantes de leur corps, se
desesperent et se despitent en prenant un congé rude d'elles, les vont
deshonorant et les publient pour les plus grandes vesses du monde, et en
content cent fois plus qu'il n'y en a.

Donc voilà pourquoy il ne faut jamais qu'une honneste dame se mesle
d'attirer à soy un gallant gentilhomme, et se laisse servir à luy, si
elle ne le contenté[contente?] à la fin selon ses mérites et ses
services.

Il faut qu'elle se propose cela si elle ne veut estre perdue, mesme si
elle a affaire à un honneste et gallant homme; autrement, dès le
commencement, s'il la vient accoster, et qu'elle voye que ce soit pour
ce point tant desiré à qui il adresse ses vœux, et qu'elle n'aye
point envie de luy en donner, il faut qu'elle luy donne son congé dès
l'entrée du logis; car, pour en parler franchement, toutes dames qui se
laissent aymer et servir s'obligent tellement, qu'elles ne se peuvent
dédire du combat; il faut qu'elles y viennent tost ou tard, quoy qu'il
tarde.

Mais il y a des dames qui se plaisent à se faire servir pour rien, sinon
pour leurs beaux yeux, et disent qu'elles desirent estre servies, que
c'est leur félicité, mais non de venir là, et disent qu'elles prennent
plaisir à desirer, et non à exécuter. J'en ay veu aucunes qui me l'ont
dit: toutesfois il ne faut pourtant qu'elles le prennent là, car si une
fois elles se mettent à desirer, sans point de doute il faut qu'elles
viennent à l'exécution; car ainsi la loy d'amour le veut, et que toute
dame qui desire, ou souhaite, ou songe de vouloir desirer à soy un
homme, cela est fait: si l'homme le connoist et qu'il poursuive
fermement celle qu'il attaque, il en aura ou pied ou aile, ou plume ou
poil, comme on dit.

--Voilà donc comme les pauvres marys se font cocus par telles opinions
de dames qui veulent desirer et non pas exécuter, mais, sans y penser,
elles se vont brusler à la chandelle, ou bien au feu qu'elles ont basty
d'elles-mesmes, ainsi que font ces pauvres simplettes bergères,
lesquelles, pour se chauffer parmy les champs en gardant leurs moutons
et brebis, allument un petit feu, sans songer à aucun mal ou
inconvénient; mais elles ne se donnent de garde que ce petit feu s'en
vient quelquesfois à allumer un si grand, qu'il brusle tout un pays de
landes et de taillis.

Il faudroit que telles dames prissent l'exemple, pour les faire sages,
de la comtesse d'Escaldasor, demeurant à Pavie, à laquelle M. de Lescu,
qui depuis fut appelé le mareschal de Foix, estudiant à Pavie (et pour
lors le nommoit-on le protenotaire de Foix, d'autant qu'il estoit dédié
à l'Église; mais depuis il quitta la robbe longue pour prendre les
armes), faisant l'amour à cette belle dame, d'autant que pour lors elle
emportoit le prix de la beauté sur les belles de Lombardie, et s'en
voyant pressée, et ne le voulant rudement mecontenter, ny donner son
congé, car il estoit proche parent de ce grand Gaston de Foix, M. de
Nemours, sous le grand renom duquel alors toute l'Italie trembloit; et
un jour d'une grande magnificence et de feste, qui se faisoit à Pavie,
où toutes les grandes dames, et mesmes les plus belles de la ville et
d'alentour, se trouvèrent ensemble, les honnestes gentilshommes ne
manquèrent pas aussi de s'y trouver.

Cette comtesse parut belle entre toutes les autres, pompeusement
habillée d'une robbe de satin bleu céleste, toute couverte et semée,
autant pleine que vuide, de flambeaux et papillons volletans à l'entour
et s'y bruslans, le tout en broderie d'or et d'argent, ainsi que de tout
temps les bons brodeurs de Milan ont sceu bien faire par-dessus les
autres; si bien qu'elle emporta l'estime d'estre le mieux en point de
toute la troupe et compagnie.

M. le protenotaire de Foix, la menant danser, fut curieux de luy
demander la signification des devises de sa robbe, se doutant bien qu'il
y avoit là-dessous quelque sens caché qui ne luy plaisoit pas. Elle luy
respondit: «Monsieur, j'ay fait faire ma robbe de la façon que les gens
d'armes et cavaliers font à leurs chevaux rioteux et vitieux, qui ruent
et qui tirent du pied; ils leur mettent sur leur crouppe une grosse
sonnette d'argent, afin que, par ce signal, leurs compagnons, quand ils
sont en compagnie et en foule, soient advertis de se donner garde de ce
meschant cheval qui ruë, de peur qu'il ne les frappe. Pareillement, par
les papillons volletans et se bruslans dans ces flambeaux, j'advertis
les honnestes hommes qui me font ce bien de m'aymer et admirer ma
beauté, de n'en approcher trop près, ny en desirer davantage autre chose
que la veuë; car ils n'y gagneront rien, non plus que les papillons,
sinon desirer et brusler, et n'en avoir rien plus.» Cette histoire est
escritte dans les _Devises de Paolo Jovio_. Par ainsi, cette dame
advertissoit son serviteur de prendre garde à soy de bonne heure. Je ne
sçay s'il en approcha de plus près, ou comme il en fit; mais pourtant,
luy, ayant été blessé à mort à la bataille de Pavie, et pris prisonnier,
il pria d'estre porté chez cette comtesse, à son logis dans Pavie, où il
fut très-bien receu et traitté d'elle. Au bout de trois jours, il y
mourut, avec le grand regret de la dame, ainsi que j'ay ouy conter à M.
de Monluc, une fois que nous estions dans la tranchée à La Rochelle, de
nuict, qu'il estoit en ses causeries, et que je luy fis le conte de
cette devise, qui m'asseura avoir veu cette comtesse très-belle, et qui
aymoit fort ledit mareschal, et fut bien honnorablement traitté d'elle:
du reste, il n'en sçavoit rien si d'autrefois ils avoient passé plus
outre. Cet exemple devroit suffire pour plusieurs et aucunes dames que
j'ay allegué.

--Or, y a des cocus qui sont si bons, qu'ils font prescher et admonester
leurs femmes, par gens de bien et religieux, sur leur conversion et
corrections; lesquelles, par larmes feintes et paroles dissimulées, font
de grands vœux, promettants monts et merveilles de repentance, et de
n'y retourner jamais plus; mais leur serment ne dure guieres, car les
vœux et les larmes de telles dames valent autant que jurements et
reniements d'amoureux. Comme j'en ay veu et cogneu une dame à laquelle
un grand prince, son souverain, fit cette escorne d'introduire et
apposter un cordelier d'aller trouver son mary qui estoit en une
province pour son service, comme de soy-mesme et venant de la Cour,
l'advertir des amours folles de sa femme et du mauvais bruit qui couroit
du tort qu'elle luy faisoit; et que, pour son devoir de son estat et
vacation, il l'en advertissoit de bonne heure, afin qu'il mist ordre à
cette ame pécheresse. Le mary fut bien esbahy d'une telle ambassade et
doux office de charité: il n'en fit autre semblant pourtant, si-non de
l'en remercier et luy donner espérance d'y pourvoir; mais il n'en
traitta point sa femme plus mal à son retour: car qu'y eust-il gaigné?
Quand une femme une fois s'est mise à ce train, elle ne s'en détraque
non plus qu'un cheval de poste qui a accoustumé si fort le gallop, qu'il
ne le sçauroit changer en un autre train d'aller.

Hé! combien s'est-il veu d'honnestes dames qui, ayant été surprises sur
ce fait, tancées, battues, persuadées et remonstrées, tant par force que
par douceur, de n'y tourner jamais plus, elles promettent, jurent et
protestent de se faire chastes, que puis après pratiquent ce proverbe,
_Passato il pericolo, gabatto il santo_[29], et retournent plus que
jamais en l'amoureuse guerre. Voire qu'il s'en est veu plusieurs
d'elles, se sentant dans l'ame quelque ver rongeant, qui d'elles-mesmes
faisoient des vœux bien saints et fort solennels, mais ne les
gardoient guières, et se repentoient d'estre repenties, ainsi que dit M.
du Bellay des courtisannes repenties[30]; et telles femmes affirment
qu'il est bien mal-aisé de se défaire pour tout jamais d'une si douce
habitude et coustume, puisqu'elles sont si peu en leur courte demeure
qu'elles font en ce monde.

Je m'en rapporterois volontiers à aucunes belles filles, jeunes,
repenties, qui se sont voilées et recluses, si on leur demandoit et en
foy et en conscience ce qu'elles en respondroient, et comme elles
desireroient bien souvent leurs hautes murailles abbattues pour s'en
sortir aussi-tost.

Voilà pourquoy ne faut point que les marys pensent autrement réduire
leurs femmes après qu'elles ont fait la première fausse pointe de leur
honneur, si-non de leur lascher la bride, et leur recommander seulement
la discrétion et tout guariment d'escandale; car on a beau porter tous
les remèdes d'amour qu'Ovide a jamais appris, et une infinité qui se
sont encore inventez sublins, ny mesmes les authentiques de maistre
François Rabelais, qu'il apprit au vénérable Panurge, n'y serviront
jamais rien; ou bien, pour le meilleur, pratiquer un refrain d'une
vieille chanson qui fut faite du temps de François I, qui dit: «Qui
voudroit garder qu'une femme n'aille du tout à l'abandon, il la faudrait
fermer dans une pippe, et en joüir par le bondon.»

--Du temps du roy Henry, il y eut un certain quincailleur qui apporta
une douzaine de certains engins à la foire de Sainct Germain pour brider
le cas des femmes[31], qui estoient faits de fer et ceinturoient comme
une ceinture, et venoient à prendre par le bas et se fermer à clef; si
subtilement faits, qu'il n'estoit pas possible que la femme, en estant
bridée une fois, s'en peust jamais prévaloir pour ce doux plaisir,
n'ayant que quelques petits trous menus pour servir à pisser.

On dit qu'il y eut quelque cinq ou six marys jaloux fascheux qui en
acheptèrent et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu'elles purent
bien dire: «Adieu bon temps.» Si y en eut-il une qui s'advisa de
s'accoster d'un serrurier fort subtil en son art, à qui ayant monstré
ledit engin, et le sien et tout, son mary estant allé dehors aux champs,
il y appliqua si bien son esprit qu'il luy forgea une fausse clef, que
la dame le fermoit et ouvroit à toute heure et quand elle vouloit. Le
mary n'y trouva jamais rien à dire: et se donna son saoul de ce bon
plaisir, en dépit du fat jaloux, cocu de mary, pensant vivre toujours en
franchise de cocuage. Mais ce meschant serrurier, qui fit la fausse
clef, gasta tout; et si fit mieux, à ce qu'on dit, car ce fut le
premier qui en tasta et le fit cornard: aussi n'y avoit-il danger, car
Vénus, qui fut la plus belle femme et putain du monde, avoit Vulcain,
serrurier et forgeron, pour mary, lequel estoit un fort vilain, salle,
boiteux et très-laid.

On dit bien plus, qu'il y eut beaucoup de gallants honnestes gentihommes
de la Cour qui menacèrent de telle façon le quinquaillier, que, s'il se
mesloit jamais de porter telles ravauderies, qu'on le tueroit, et qu'il
n'y retournast plus et jettast tous les autres qui estoient restez dans
le retrait, ce qu'il fit; et depuis onc n'en fut parlé, dont il fut bien
sage, car c'estoit assez pour faire perdre la moitié du monde, à faute
de ne le peupler, par tels bridements, serrures et fermoirs de nature,
abominables et détestables ennemis de la multiplication humaine.

--Il y en a qui baillent leurs femmes à garder à des eunuques, que
l'empereur Alexandre Severus rejetta fort, avec rude commandement de ne
pratiquer jamais les dames romaines; mais ils y ont esté attrapés, non
qu'ils engendrassent et les femmes conceussent d'eux, mais en recevoient
quelques sentiments et superficies de plaisirs légers, quasi approchants
du grand parfait: dont aucuns ne s'en soucient point, disants que leur
principal marisson de l'adultere de leurs femmes ne procédoit pas de ce
qu'elles s'en faisoient donner, mais qu'il leur faschoit grandement de
nourrir et élever et tenir pour enfants ceux qu'ils n'avoient pas faits.
Car sans cela ce fust esté le moindre de leurs soucis, ainsi que j'en ay
cogneu aucuns et plusieurs, lesquels, quand ils trouvoient bons et
faciles ceux qui les avoient faits à leurs femmes, à donner un bon
revenu, à les entretenir, ne s'en donnoient aucunement soucy, ainsi
qu'ils conseillent à leurs femmes de leur demander, et les prier de
donner quelque pension pour nourrir et entretenir le petit qu'elles ont
eu d'eux. Comme j'ay ouy conter d'une grande dame, laquelle eut
Villecouvin, enfant du roi François I: elle le pria de lui donner ou
assigner quelque peu de bien, avant qu'il mourust, pour l'enfant qu'il
luy avoit fait; ce qu'il fit, et luy assigna deux cents mille escus en
banque, qui luy profitèrent et coururent toujours d'intérêts et de
change en change: en sorte qu'estant venu grand, il despensoit si
magnifiquement et paroissoit en si belle despense et en jeux à la Cour,
qu'un chacun s'en estonnoit, et présumoit-on qu'il joüissoit de quelque
dame qu'on n'eusse point pensé, et ne croyoit-on sa mere nullement;
mais d'autant qu'il ne bougeoit d'avec elle, un chacun jugeoit que la
grande despense qu'il faisoit procédoit de la joüissance d'elle, et
pourtant c'estoit le contraire, car elle estoit sa mere, et peu de gens
le sçavoient, encore qu'on ne sceut bien sa lignée ni procréation, si ce
n'est qu'il vint à mourir à Constantinople, et son aubene, comme
bastard, fut donnée au mareschal de Retz, qui estoit fin et sublin à
descouvrir tel pot aux roses, mesmes pour son profit, qu'il eust pris
sur la glace, et vérifia la bastardise qui avoit esté si long-temps
cachée, et emporta le don d'aubene pardessus M. de Teligny, qui avoit
esté constitué héritier dudit Villecouvin.

D'autres disoient pourtant que cette dame avoit eu cet enfant d'autres
que du Roy, et qu'elle l'avoit ainsi enrichy du sien propre; mais M. de
Retz esplucha et chercha tant parmy les banques, qu'il y trouva l'argent
et les obligations du roy François. Les uns disoient pourtant d'un autre
prince non si grand que le Roy, ou d'un autre moindre; mais, pour
couvrir et cacher tout, et nourrir l'enfant, il n'estoit pas mauvais de
supposer tout à la Majesté, comme cela se voit en d'autres.

Je croy qu'il y a plusieurs femmes parmy le monde, et mesmes en France,
que si elles pensoient produire des enfants à tel prix, que les roys et
les grands monteroient aisément sur leurs ventres. Mais bien souvent ils
y montent et n'en ont de grandes lippées; dont en ce elles sont bien
trompées, car à tels grands volontiers ne s'adonnent-elles, sinon pour
avoir le galardon[32], comme dit l'Espagnol.

Il y a une fort belle question sur ces enfants putatifs et incertains, à
sçavoir s'ils doivent succéder aux biens paternels et maternels, et que
c'est un grand péché aux femmes de les y faire succéder; dont aucuns
docteurs ont dit que la femme le doit révéler au mary, et en dire la
vérité. Ainsi le refere le docteur subtil. Mais cette opinion n'est pas
bonne, disent autres, parce que la femme se diffameroit soy-mesme en le
révélant, et pour autant elle n'y est tenuë; car la bonne renommée est
un plus grand bien que les biens temporels, dit Salomon.

Il vaut donc mieux que les biens soient occupez par l'enfant, que la
bonne renommée se perde; car, comme dit un ancien proverbe, _mieux vaut
bonne renommée que ceinture dorée_.

De là les théologiens tirent une maxime qui dit que quand deux préceptes
et commandements nous obligent, le moindre doit céder au plus grand; or
est-il que le commandement de garder sa bonne renommée est plus grand
que celui qui concede de rendre le bien d'autruy; il faut donc qu'il
soit préféré à celuy-là.

De plus, si la femme révele cela à son mary, elle se met en danger
d'estre tuée du mary mesme, ce qui est fort deffendu de se pourchasser
la mort, non pas mesmes est permis à une femme de se tuer de peur
d'estre violée ou après l'avoir esté; autrement elle pécheroit
mortellement: si-bien qu'il vaut mieux permettre d'estre violée, si on
n'y peut, en criant ou fuyant, remédier, que de se tuer soy-mesme; car
le violement du corps n'est point péché, si-non du consentement de
l'esprit. C'est la réponse que fit sainte Luce au tyran qui la menaçoit
de la faire mener au bourdeau.»Si vous me faites, dit-elle, forcer, ma
chasteté recevra double couronne.»

Pour cette raison, Lucrece est taxée d'aucuns. Il est vray que sainte
Sabine et sainte Sophonienne, avec d'autres pucelles chrestiennes,
lesquelles se sont privées de vie afin de ne tomber entre les mains des
barbares, sont excusées de nos pères et docteurs, disant qu'elles ont
fait cela pour certain mouvement du Saint-Esprit.

Par lequel Saint-Esprit, après la prise de Cypre, une damoiselle
cypriotte nouvellement chrestienne, se voyant emmener esclave avec
plusieurs autres pareilles dames, pour estre la proye des Turcs, mit le
feu secretement dans les poudres de la gallere, si-bien qu'en un moment
tout fut embrazé et consumé avec elle, disant: «A Dieu ne plaise que nos
corps soient pollus et cogneus par ces vilains Turcs et Sarrasins!» Et
Dieu sçait, possible, qu'il avoit esté desja pollu, et en voulut ainsi
faire la pénitence; si ce n'est que son maistre ne l'avoit voulu
toucher, afin d'en tirer plus d'argent la vendant vierge, comme l'on est
friand de taster en ces pays, voire en tous autres, un morceau intact.

Or, pour retourner encor à la garde noble de ces pauvres femmes, comme
j'ay dit, les ennuques ne laissent à commettre adultere avec elles, et
faire leurs marys cocus, réservé la procréation à part.

--J'ay cogneu deux femmes en France qui se mirent à aymer deux chastrez
gentilhommes, afin de n'engroisser point; et pourtant en avoient
plaisir, et si ne se scandalisoient. Mais il y a eu des marys si jaloux
en Turquie et en Barbarie, lesquels s'estants apperceus de cette fraude,
ils se sont advisez de faire chastrer tout à trac leurs pauvres
esclaves, et leur couper tout net, dont, à ce que disent et escrivent
ceux qui ont pratiqué la Turquie, il n'en reschappe deux de douze
ausquels ils exercent cette cruauté, qu'ils ne meurent; et ceux qui en
eschappent, ils les ayment et adorent comme vrays, seurs et chastes
gardiens de la chasteté de leurs femmes et garantisseurs de leur
honneur.

Nous autres Chrestiens n'usons point de ces vilaines rigueurs et par
trop horribles; mais au lieu de ces chastrez, nous leur donnons des
vieillards sexagénaires, comme l'on fait en Espagne et mesmes à la Cour
des Reynes de-là, lesquels j'ay veu gardiens des filles de leur cour et
de leur suite: et Dieu sçait, il y a des vieillards cent fois plus
dangereux à perdre filles et femmes que les jeunes, et cent fois plus
inventifs, plus chaleureux et industrieux à les gaigner et corrompre.

Je croy que telles gardes, pour estre chenues et à la teste et au
menton, ne sont pas plus seures que les jeunes, et les vieilles femmes
non plus; ainsi comme une vieille gouvernante espagnole conduisant ses
filles et passant par une grande salle et voyant des membres naturels
peints à l'advantage, et fort gros et desmesurez, contre la muraille, se
prit à dire: _Mira que tan bravos no los pintan estos hombres, como
quien no los cognosciesse_. Et ses filles se tournèrent vers elles, et y
prindrent avis, fors une que j'ay cogneu, qui, contrefaisant de la
simple, demanda à une de ses compagnes quels oiseaux estoient ceux-là:
car il y en avoit aucuns peints avec des ailes. Elle luy respondit que
c'estoient oiseaux de Barbarie, plus beaux en leur naturel qu'en
peinture; et Dieu sçait si elle n'en avoit point veu jamais; mais il
falloit qu'elle en fist la mine.

Beaucoup de marys se trompent bien souvent en ces gardes; car il leur
semble que, pourveu que leurs femmes soient entre les mains des
vieilles, que les unes et les autres appellent leurs meres pour titre
d'honneur, qu'elles sont très-bien gardées sur le devant, et de belles
il n'y en a point de plus aisées à suborner et gaigner qu'elles; car de
leur nature, estant avaricieuses comme elles sont, en prennent de toutes
mains pour vendre leurs prisonnieres.

D'autres ne peuvent veiller tousjours ces jeunes femmes, qui sont
tousjours en bonne cervelle, et mesmes quand elles sont en amours, que
la pluspart du temps elles dorment en un coin de cheminée, qu'en leur
présence les cocus se forgent sans qu'elles y prennent garde ny n'en
sçachent rien.

--J'ai cogneu une dame qui le fit une fois devant sa gouvernante si
subtilement, qu'elle ne s'en apperçeut jamais.

Une autre en fit de mesme devant son mary quasy visiblement, ainsi qu'il
jouoit à la prime.

D'autres vieilles ont mauvaises jambes, qui ne peuvent pas suivre au
grand trot leurs dames, qu'avant qu'elles arrivent au bout d'une allée,
ou d'un bois, ou d'un cabinet, leurs dames ont dérobé leur coup en
robbe, sans qu'elles s'en soient apperceues, n'ayant rien veu, débiles
de jambes et basses de la veuë.

D'autres vieilles et gouvernantes y a-t-il qui, ayant pratiqué le
mestier, ont pitié de voir jeusner les jeunes, et leur sont si
débonnaires, que d'elles-mesmes elles leur en ouvrent le chemin, et les
en persuadent de l'en suivre, et leur assistent de leur pouvoir.

Aussi l'Aretin disoit que le plus grand plaisir d'une dame qui a passé
par-là, et tout son plus grand contentement, est d'y faire passer une
autre de mesme.

Voilà pourquoy quand on se veut bien aider d'un bon ministre pour
l'amour, on prend et s'adresse-t-on plustost à une vieille maquerelle
qu'à une jeune femme. Aussi tiens-je d'un fort gallant homme qu'il ne
prenoit nul plaisir, et le défendoit à sa femme expressément, de ne
hanter jamais compagnies de vieilles, pour estre trop dangereuses, mais
avec de jeunes tant qu'elle voudroit; et en alléguoit beaucoup de bonnes
raisons que je laisse aux mieux discourans discourir.

Et c'est pourquoy un seigneur de par le monde, que je sçay, confia sa
femme, de laquelle il estoit jaloux, à une sienne cousine, fille
pourtant, pour lui servir de surveillante; ce qu'elle fit très-bien,
encor que de son costé elle retinst moitié du naturel du chien de
l'ortollan, d'autant qu'il ne mange jamais des choux du jardin de son
maistre, et si n'en veut laisser manger aux autres; mais celle-cy en
mangeoit, et n'en vouloit point faire manger à sa cousine: si est-ce que
l'autre pourtant lui desroboit tousjours quelque coup en cotte, dont
elle ne s'en appercevoit, quelque fine qu'elle fust, ou feignoit de s'en
appercevoir.

--J'alléguerois une infinité de remedes dont usent les pauvres jaloux
cocus, pour brider, serrer, gesner, et tenir de court leurs femmes
qu'elles ne fassent le saut; mais ils ont beau pratiquer tous ces vieux
moyens qu'ils ont ouy dire, et d'en excogiter de nouveaux, car ils y
perdent leur escrime: car quand une fois les femmes ont mis ce
ver-coquin amoureux dans leurs testes, les envoyent à toute heure chez
Guillot le Songeur[33], ainsi que j'espere d'en discourir en un
chapitre, que j'ay à demi fait, des ruses et astuces des femmes sur ce
point, que je confere avec les stratagesmes et astuces militaires des
hommes de guerre[34]. Et le plus beau remede, seure et douce garde, que
le mary jaloux peut donner à sa femme, c'est de la laisser aller en son
plein pouvoir, ainsi que j'ay ouy dire à un gallant homme marié, estant
le naturel de la femme que, tant plus on luy défend une chose, tant plus
elle desire le faire, et surtout en amours, où l'appetit s'eschauffe
plus en le deffendant qu'au laisser courre.

--Voicy une autre sorte de cocus, dont pourtant il y a question, à
sçavoir mon, si l'on à joüi d'une femme à plein plaisir durant la vie de
son mary cocu, et que le mary vienne à décéder, et que ce serviteur
vienne après à espouser cette femme veufve, si, l'ayant espousée en
secondes nopces, il doit porter le nom et titre de cocu, ainsi que j'ay
cogneu et ouy parler de plusieurs, et de grands.

Il y en a qui disent qu'il ne peut estre cocu, puisque c'est luy-mesme
qui en a fait la faction, et qu'il n'y aye aucun qui l'aye fait cocu que
lui-mesme, et que ses cornes sont faites de soy-mesme. Toutes fois, il y
a bien des armuriers qui font des espées desquelles ils sont tuez où
s'entretuent eux-mesmes.

Il y en a d'autres qui disent l'estre réellement cocu, et de fait, en
herbe pourtant, ils en alleguent force raisons; mais, d'autant que le
procès en est indécis, je le laisse à vuider à la première audience
qu'on voudra donner pour cette cause.

Si diray-je encore cettuy-cy d'une bien grande, mariée encore, laquelle
s'est compromise encore en mariage à celuy qui l'entretient encore, il y
a quatorze ans, et depuis ce temps a toujours attendu et souhaitté que
son mary mourust. Au diable s'il a jamais pu mourir encore à son
souhait; si bien qu'elle pouvoit bien dire: «Maudit soit le mary et le
compagnon, qui a plus vescu que je ne voulois!» De maladies et
indispositions de son corps il en a eu prou, mais de mort point.

Si bien que le roy Henry troisième, ayant donné la survivance de l'estat
beau et grand qu'avoit ledict mary cocu, à un fort honneste et brave
gentilhomme, disoit souvent: «Il y a deux personnes en ma Cour
auxquelles moult tarde qu'un tel ne meure bientost: à l'une pour avoir
son estat, et à l'autre pour espouser son amoureux: mais l'un et l'autre
ont esté trompez jusques icy.»

Voilà comme Dieu est sage et provident de n'envoyer point ce que l'on
souhaitte de mauvais: toutesfois l'on m'a dit que depuis peu sont en
mauvais ménage, et ont bruslé leur promesse de mariage de futur, et
rompu le contrat, par grand dépit de la femme et joye du marié prétendu,
d'autant qu'il se vouloit pourvoir ailleurs et ne vouloit plus tant
attendre la mort de l'autre mary, qui, se mocquant des gens, donnoit
assez souvent des allarmes qu'il s'en alloit mourir; mais enfin il a
survescu le mary prétendu.

Punition de Dieu, certes; car il ne s'ouyt jamais guères parler d'un
mariage ainsi fait; qui est un grand cas, et énorme, de faire et
accorder un second mariage, estant le premier encor en son entier.

J'aymerois autant d'une, qui est grande, mais non tant que l'autre que
je viens de dire, laquelle, estant pourchassée d'un gentilhomme par
mariage, elle l'espousa, non pour l'amour qu'elle luy portoit, mais
parce qu'elle le voyoit maladif, atténué et allanguy, et mal disposé
ordinairement, et que les médecins lui disoient qu'il ne vivroit pas un
an, et mesme après avoir cogneu cette belle femme par plusieurs fois
dans son lict: et, pour ce, elle en esperoit bientost la mort, et
s'accommoderoit tost après sa mort de ses biens et moyens, beaux meubles
et grands advantages qu'il luy donnoit par mariage: car il estoit
très-riche et bien-aisé gentilhomme. Elle fut bien trompée; car il vit
encore, gaillard, et mieux disposé cent fois qu'avant qu'il l'espousast;
depuis elle est morte. On dict que ledict gentilhomme contrefaisoit
ainsi du maladif et marmiteux, afin que connoissant cette femme
très-avare, elle fust émue à l'espouser sous esperance d'avoir tels
grands biens: mais Dieu là-dessus disposa tout au contraire, et fit
brouster la chevre là où elle estoit attachée en despit d'elle.

Que dirons-nous d'aucuns qui espousent des putains et courtisannes qui
ont esté très-fameuses, comme l'on fait assez coustumièrement en France
mais, surtout en Espagne et en Italie, lesquels se persuadent de
gaigner les œuvres de miséricorde, _por librar una anima christiana
del infierno_[35], comme ils disent, en la sainte voye.

Certainement, j'ai veu aucuns tenir cette opinion et maxime, que s'ils
les espousoient pour ce saint et bon sujet, ils ne doivent tenir rang de
cocus; car ce qui se fait pour l'honneur de Dieu ne doit pas estre
converty en opprobre: moyennant aussi que leurs femmes, estant remises
en la bonne voye, ne s'en ostent et retournent à l'autre; comme j'en ay
veu aucunes en ces deux pays, qui ne se rendoient plus pécheresses après
estre mariées, d'autres qui s'en pouvoient corriger, mais retournoient
broncher dans la première fosse.

--La première fois que je fus en Italie, je devins amoureux d'une fort
belle courtisanne à Rome, qui s'appeloit Faustine; et d'autant que je
n'avois pas grand argent, et qu'elle estoit en trop haut prix de dix ou
douze escus pour nuict, fallut que je me contentasse de la parole et du
regard. Au bout de quelque temps, j'y retourne pour la seconde fois, et
mieux garny d'argent: je l'alloy voir en son logis par le moyen d'une
seconde, et la trouvoy mariée avec un homme de justice, en son mesme
logis, qui me recueillit de bon amour, et me contant la bonne fortune de
son mariage, et me rejetant bien loin ses folies du temps passé,
auxquelles elle avoit dit adieu pour jamais. Je luy monstroy de beaux
escus françois, mourant pour l'amour d'elle plus que jamais. Elle en fut
tentée et m'accorda ce que voulus, me disant qu'en mariage faisant elle
avoit arresté et concerté avec son mary sa liberté entière, mais sans
escandale pourtant ny déguisement, moyennant une grande somme, afin que
tous deux se pussent entretenir en grandeur, et qu'elle estoit pour les
grandes sommes, et s'y laissoit aller volontiers, mais non point pour
les petites. Celuy-là estoit bien cocu en herbe et gerbe.

--J'ai ouy parler d'une dame de parmy le monde qui, en mariage faisant,
voulut et arresta que son mary la laissast à la Cour pour faire l'amour,
se reservant l'usage de sa forest de Mort-Bois ou Bois-Mort, comme luy
plairoit; aussi, en récompense, elle lui donnoit tous les mois mille
francs pour ses menus plaisirs, et ne se soucioit d'autre chose qu'à se
donner du bon temps.

Par ainsi, telles femmes qui ont esté libres, volontiers ne se peuvent
garder qu'elles ne rompent les serrures estroites de leurs portes,
quelque contrainte qu'il y ait, mesme où l'or sonne et reluit: tesmoin
cette belle fille du roy Acrise, qui, toute reserrée et renfermée dans
sa grosse tour, se laissa à un doux aller à ces belles gouttes d'or de
Jupiter.

Ha! que mal-aisément se peut garder, disoit un gallant homme, une femme
qui est belle, ambitieuse, avare, convoiteuse d'estre brave, bien
habillée, bien diaprée, et bien en point, qu'elle ne donne non du nez,
mais du cul en terre, quoy qu'elle porte son cas armé, comme l'on dit,
et que son mary soit brave, vaillant, et qui porte bonne espée pour le
défendre.

J'en ay tant cogneu de ces braves et vaillants, qui ont passé par-là;
dont certes estoit grand dommage de voir ces honnestes et vaillants
hommes en venir-là, et qu'après tant de belles victoires gagnées par
eux, tant de remarquables conquestes sur leurs ennemis, et beaux combats
demeslez par leur valeur, qu'il faille que, parmy les belles feuilles et
fleurs de leurs chapeaux triomphants qu'ils portent sur la teste, l'on y
trouve des cornes entremeslées, qui les deshonorent du tout: lesquels
néantmoins s'amusent plus à leurs belles ambitions par leurs beaux
combats, honorables charges, vaillances et exploicts, qu'à surveiller
leurs femmes et esclairer leur antre obscur; et, par ainsi, arrivent,
sans y penser, à la cité et conqueste de Cornuaille, dont c'est grand
dommage pourtant; comme j'en ay bien cogneu un brave et vaillant qui
portoit le titre d'un fort grand, lequel un jour se plaisant à raconter
ses vaillances et conquestes, il y eut un fort honneste gentilhomme et
grand, son allié et famillier, qui dit à un autre: «Il nous raconte ici
ses conquestes, dont je m'en estonne; car le cas de sa femme est plus
grand que toutes celles qu'il a jamais fait, ny ne fera oncques.»

--J'en ay bien cogneu plusieurs autres, lesquels, quelque belle grace,
majesté et apparence qu'ils pussent monstrer, si avoient-ils pourtant
cette encolure de cocu qui les effaçoit du tout; car, telle encolure et
encloueure ne se peut cacher et feindre; quelque bonne mine et bon geste
qu'on veuille faire, elle se connoist et s'aperçoit à clair; et, quant à
moy, je n'en ay jamais veu en ma vie aucun de ceux-là qui n'en eust ses
marques, gestes, postures, et encolures, et encloueures, fors seulement
un que j'ay cogneu, que le plus clair-voyant n'y eust sceu rien voir ny
mordre, sans connoistre sa femme, tant il avoit bonne grace, belle façon
et apparence honnorable et grave.

Je prierois volontiers les dames qui ont de ces marys si parfaits,
qu'elles ne leur fissent de tels tours et affronts: mais elles me
pourront dire aussi: «Et où sont-ils ces parfait, comme vous dites
qu'estoit celuy-là que vous venez d'alléguer?»

Certes, Mesdames, vous avez raison, car tous ne peuvent estre des
Scipions et des Césars, et ne s'en trouve plus. Je suis d'advis doncques
que vous ensuiviez en cela vos fantaisies; car, puisque nous parlons des
Césars, les plus gallants y ont bien passé, et les plus vertueux et
parfaits, comme j'ay dit, et comme nous lisons de cet accomply empereur
Trajan, les perfections duquel ne purent engarder sa femme Plotine
qu'elle s'abandonnast du tout au bon plaisir d'Adrian, qui fut empereur
après, de laquelle il tira de grandes commoditez, profits et grandeurs,
tellement qu'elle fut cause de son advancement; aussi n'en fut-il ingrat
estant parvenu à sa grandeur, car il l'ayma et honnora toujours si bien,
qu'elle estant morte, il en demena si grand deuil et en conceut une
telle tristesse, qu'enfin il en perdit pour un temps le boire et le
manger, et fut contraint de séjourner en la Gaule Narbonnoise, où il
sceut ces tristes nouvelles trois ou quatre mois après, pendant lesquels
il escrivit au sénat de colloquer Plotine au nombre des déesses, et
commanda qu'en ses obseques on lui offrist des sacrifices très-riches et
très-somptüeux; et cependant il employa le temps à faire bastir et
édifier, à son honneur et mémoire, un très-beau temple près Nemause,
ditte maintenant Nismes, orné de très-beaux et riches marbres et
porfires, avec autres joyaux.

--Voilà donc comment, en matière d'amours et de ses contentements, il ne
faut aviser à rien: aussi Cupidon leur dieu est aveugle; comme il
paroist en aucunes, lesquelles ont des marys des plus beaux, des plus
honnestes et des plus accomplis qu'on sçauroit voir, et néantmoins se
mettent à en aymer n'autres si laids et si salles, qu'il n'est possible
de plus.

J'en ay veu force desquelles on faisoit une question: Qui est la dame la
plus putain, ou celle qui a un fort beau et honneste mary, et fait un
amy laid, maussade et fort dissemblable à son mary; ou celle qui a un
laid et fascheux mary, et fait un bel amy bien avenant, et ne laisse
pourtant à bien aymer et caresser son mary, comme si c'estoit la beauté
des hommes, ainsi que j'ay veu faire à beaucoup de femmes?

Certainement la commune voix veut que celle qui a un beau mary et le
laisse pour aymer un amy laid, est bien une grande putain, ny plus ny
moins qu'une personne est bien gourmande qui laisse une bonne viande
pour en manger une meschante; aussi cette femme quittant une beauté pour
aymer une laideur, il y a bien de l'apparence qu'elle le fait pour la
seule paillardise, d'autant qu'il n'y a rien plus paillard ni plus
propre pour satisfaire à la paillardise, qu'un homme laid, sentant mieux
son bouc puant, ord et lascif que son homme; et volontiers, les beaux et
honnestes hommes sont un peu plus délicats et moins habiles à rassasier
une luxure excessive et effrénée, qu'un grand et gros ribaut barbu,
ruraud et satyre.

D'autres disent que la femme qui ayme un bel amy et un laid mary, et les
caresse tous les deux, est bien autant putain, pour ce qu'elle ne veut
rien perdre de son ordinaire et pension.

Telles femmes ressemblent à ceux qui vont par pays, et mesmes en France,
qui, estant arrivés le soir à la souppée du logis, n'oublient jamais de
demander à l'hoste la mesure du mallier, et faut qu'il l'aye, quand il
seroit saoul à plein jusqu'à la gorge.

Ces femmes de mesmes veulent toujours avoir à leur coucher, quoy qu'il
soit, la mesure de leur mallier, comme j'en ay cogneu une qui avoit un
mary très-bon embourreur de bas; encores la veulent-elles croistre et
redoubler en quelque façon que ce soit, voulant que l'amy soit pour le
jour qui esclaire sa beauté, et d'autant plus en fait venir l'envie à la
dame, et s'en donne plus de plaisir et contentement par l'ayde de la
belle lueur du jour; et monsieur laid pour la nuict, car, comme on dit
que tous chats sont gris de nuict, et pourveu que cette dame rassasie
ses appetits, elle ne songe point si son homme de mary est laid ou beau.

Car, comme je tiens de plusieurs, quand on est en ces extases de
plaisir, l'homme ny la femme ne songent point à autre sujet ny
imagination, si-non à celuy qu'ils traittent pour l'heure présente:
encore que je tienne de bon lieu que plusieurs dames ont fait accroire à
leurs amys que quand elles estoient-là avec leurs marys, elles
addonnoient leurs pensées à leurs amys, et ne songeoient à leurs marys,
afin d'y prendre plus de plaisir; et à des marys, ay-je ouy dire ainsi
qu'estant avec leurs femmes songeoient à leurs maistresses, pour cette
mesme occasion: mais ce sont abus.

Les philosophes naturels m'ont dit qu'il n'y a que le seul objet présent
qui les domine alors, et nullement l'absent, et en alléguoient force
raisons; mais je ne suis assez bon philosophe ny sçavant pour les
déduire, et aussi qu'il y en a d'aucunes salles. Je veux observer la
vérécondie, comme on dit. Mais pour parler de ces elections d'amours
laides, j'en ay veu force en ma vie, dont je m'en suis estonné cent
fois.

--Retournant une fois d'un voyage de quelque province estrangere, que ne
nommeray point de peur qu'on connoisse le sujet duquel je veux parler,
et discourant avec une grande dame de par le monde, parlant d'une autre
grande dame et princesse que j'avois veue-là, elle me demanda comment
elle faisoit l'amour. Je lui nommoy le personnage lequel elle tenoit
pour son favory, qui n'estoit ny beau ni de bonne grace, et de fort
basse qualité. Elle me fit response: «Vrayment elle se fait fort grand
tort, et à l'amour un très-mauvais tour, puis qu'elle est si belle et si
honneste comme on la tient.»

Cette dame avoit raison de me tenir ces propos, puis qu'elle n'y
contrarioit point, et ne les dissimuloit par effet; car elle avoit un
honneste amy et bien favory d'elle. Et quand tout est bien dit, une dame
ne se fera jamais de reproche quand elle voudra aymer et faire election
d'un bel object, ny de tort au mary non plus, quand ce ne seroit autre
raison que pour l'amour de leur lignée; d'autant qu'il y a des marys qui
sont si laids, si fats, si sots, si badauts, de si mauvaise grace, si
poltrons, si coyons et de si peu de valeur, que leurs femmes venans à
avoir des enfants d'eux, et les ressemblans, autant vaudroit n'en avoir
point du tout, ainsy que j'ay cogneu plusieurs dames, lesquelles ayant
eu des enfants de tels marys, ils ont esté tous tels que leurs peres;
mais en ayant emprunté aucuns de leurs amys, ont surpassé leurs peres,
freres et sœurs en toutes choses.

--Aucuns aussi des philosophes qui ont traitté de ce sujet ont tenu
toujours que les enfants ainsi empruntez ou derobbez, ou faits à
cachettes et à l'improviste, sont bien plus gallants et tiennent bien
plus de la façon gentille dont on use à les faire prestement et
habillement, que non pas ceux qui se font dans un lict lourdement,
fadement, pesamment, à loisir, et quasi à demy endormis, ne songeans
qu'à ce plaisir en forme brutalle.

Aussi ay-je ouy dire à ceux qui ont charge des harras des roys et grands
seigneurs, qu'ils ont veu souvent sortir de meilleurs chevaux derobbez
par leurs meres, que d'autres faits par la curiosité des maistres du
haras et estallons donnez et appostez: ainsi est-il des personnes.

Combien en ay-je veu de dames avoir produit des plus beaux et honnestes
et braves enfants! Que si leurs pères putatifs les eussent faits, ils
fussent esté vrays veaux et vrayes bestes.

Voilà pourquoy les femmes sont bien advisées de s'ayder et accommoder de
beaux et bons estallons, pour faire de bonnes races. Mais aussi en ay-je
bien veu qui avoient de beaux marys, qui s'aidoient de quelques amys
laids et vilains estallons, qui procréoyent de hideuses et mauvaises
lignées.

Voilà une des signalées commoditez et incommoditez de cocuage.

--J'ay cogneu une dame de par le monde, qui avoit un mary fort laid et
fort impertinent; mais, de quatre filles et deux garçons qu'elle eut, il
n'y eut que deux qui valussent, estants venus et faits de son amy; et
les autres venus de son chalant de mary (je dirois volontiers
chat-huant, car il en avoit la mine), furent fort maussades.

Les dames en cela y doivent estre bien advisées et habiles, car
coustumièrement les enfants ressemblent à leurs pères, et touchent fort
à leur honneur quand ils ne leur ressemblent. Ainsi que j'ay veu par
expérience beaucoup de dames avoir cette curiosité de faire dire et
accroire à tout le monde que leurs enfants ressemblent du tout à leur
père et non à elles, encor qu'ils n'en tiennent rien; car c'est le plus
grand plaisir qu'on leur sçauroit faire, d'autant qu'il y a apparence
qu'elles ne l'ont emprunté d'autruy, encore qu'il soit le contraire.

--Je me suis trouvé une fois en une grande compagnie de Cour où l'on
advisoit le pourtrait de deux filles d'une très-grande reyne. Chacun se
mit à dire son advis à qui elles ressembloient, de sorte que tous et
toutes dirent qu'elles tenoient du tout de la mère; mais moy, qui estois
très-humble serviteur de la mère, je pris l'affirmative, et dis qu'elles
tenoient du tout du père, et que si l'on eust cogneu et veu le père
comme moy, l'on me condescendroit. Sur quoy la sœur de cette mère
m'en remercia et m'en sçeut très-bon gré, et bien fort, d'autant qu'il y
avoit aucunes personnes qui le disoient à dessein, pour ce qu'on la
soupçonnoit de faire l'amour, et qu'il y avoit quelque poussière dans sa
fleute, comme l'on dit; et par ainsi mon opinion sur cette ressemblance
du père rabilla tout. Donc sur ce point, qui aymera quelque dame et
qu'on verra enfants de son sang et de ses os, qu'il dit tousjours qu'ils
tiennent du père du tout, bien que non.

Il est vray qu'en disant qu'ils ont de la mère un peu il n'y aura pas
de mal, ainsi que dit un gentilhomme de la Cour, mon grand amy, parlant
en compagnie de deux gentilshommes frères assez favoris du roy[36], à
qui ils ressembloient, au père ou à la mère; il respondit que celui qui
estoit froid ressembloit au père, et l'autre qui estoit chaud
ressembloit à la mere; par ce brocard le donnant bon à la mère, qui
estoit chaudasse; et de fait ces deux enfants participoient de ces deux
humeurs froide et chaude.

--Il y a une autre sorte de cocus qui se forme par le desdain qu'ils
portent à leurs femmes, ainsi que j'en ay cogneu plusieurs qui, ayant de
très-belles et honnestes femmes, n'en faisoient cas, les mesprisoient et
desdaignoient, celles qui estoient habilles et pleines de courage, et de
bonne maison, se sentants ainsi desdaignées, se revangeoient à leur en
faire de mesme: et soudain après bel amour, et de là à l'effet; car,
comme dit le refrain italien et napolitain, _amor non si vince con altro
che con sdegno_[37].

Car ainsi une femme belle, honneste, et qui se sent telle et se plaise,
voyant que son mary la desdaigne, quand elle luy porteroit le plus grand
amour marital du monde, mesme quand on la prescheroit et proposeroit les
commandements de la loy pour l'aymer, si elle a le moindre cœur du
monde, elle le plante là tout à plat et fait un amy ailleurs pour la
secourir en ses petites nécessitez, et élit son contentement.

--J'ay cogneu deux dames de la Cour, toutes deux belles-sœurs; l'une
avoit espousé un mary favory, courtisan et fort habille, et qui pourtant
ne faisoit cas de sa femme comme il devoit, veu le lieu d'où elle
estoit, et parloit à elle devant le monde comme à une sauvage, et la
rudoyoit fort. Elle, patiente, l'endura pour quelque temps, jusques à ce
que son mary vint un peu défavorisé; elle, espiant et prenant l'occasion
au poil et à propos, la luy ayant gardée bonne, luy rendit aussitost le
desdain passé qu'il luy avoit donné, en le faisant gentil cocu: comme
fit aussi sa belle-sœur, prenant exemple à elle, qui ayant esté
mariée fort jeune et en tendre age, son mary n'en faisant cas comme
d'une petite fillaude, ne l'aymoit comme il devoit; mais elle, se venant
advancer sur l'age, et à sentir son cœur en reconnoissant sa beauté,
le paya de mesme monnoye, et luy fit un présent de belles cornes pour
l'intérest du passé.

--D'autres-fois ay-je cogneu un grand seigneur, qui, ayant pris deux
courtisannes, dont il y en avoit une more, pour ses plus grandes délices
et amyes, ne faisant cas de sa femme, encore qu'elle le recherchast avec
tous les honneurs, amitiez et révérances conjugales qu'elle pouvoit;
mais il ne la pouvoit jamais voir de bon œil ny embrasser de bon
cœur, et de cent nuicts il ne luy en départoit pas deux. Qu'eust-elle
fait la pauvrette là-dessus, après tant d'indignitez, si-non de faire ce
qu'elle fit, de choisir un autre lict vaccant, et s'accoupler avec une
autre moitié, et prendre ce qu'elle en vouloit?

Au moins si ce mary eust fait comme un autre que je sçay, qui estoit de
telle humeur, qui, pressé de sa femme, qui estoit très-belle, et prenant
plaisir ailleurs, lui dit franchement: «Prenez vos contentements
ailleurs, je vous en donne congé. Faites de vostre costé ce que vous
voudrez faire avec un autre: je vous laisse en vostre liberté; et ne
vous donnez peine de mes amours, et laissez-moy faire ce qu'il me
plaira. Je n'empescheray point vos aises et plaisirs: aussi ne
m'empeschez les miens.» Ainsi, chacun quitte de-là, tous deux mirent la
plume au vent; l'un alla à dextre et l'autre à senestre, sans se soucier
l'un de l'autre; et voilà bonne vie.

J'aymerois autant quelque vieillard impotent, maladif, gouteux, que j'ay
cogneu, qui dist à sa femme, qui estoit très-belle, et ne la pouvant
contenter comme elle le desiroit, un jour: «Je sçay bien, m'amie, que
mon impuissance n'est bastante pour vostre gaillard age. Pour ce, je
vous puis être beaucoup odieux, et qu'il n'est possible que vous me
puissiez être affectionnée femme, comme si je vous faisois les offices
ordinaires d'un mary fort et robuste. Mais j'ai advisé de vous permettre
et de vous donner totale liberté de faire l'amour, et d'emprunter
quelque autre qui vous puisse mieux contenter que moy. Mais, surtout,
que vous en élisiés un qui soit discret, modeste, et qui ne vous
escandalise point, et moy et tout, et qu'il vous puisse faire une couple
de beaux enfants, lesquels j'aymeray et tiendray comme les miens
propres; tellement que tout le monde pourra croire qu'ils sont vrays et
légitimes enfants, veu que encore j'ay en moy quelques forces assez
vigoureuses, et les apparences de mon corps suffisantes pour faire
paroir qu'il sont miens.»

Je vous laisse à penser si cette belle jeune femme fut aise d'avoir
cette agréable, jolie petite remontrance, et licence de jouir de cette
plaisante liberté, qu'elle pratiqua si bien, qu'en un rien elle peupla
la maison de deux ou trois beaux petits enfants, où le mary, parce qu'il
la touchoit quelquefois et couchoit avec elle, y pensoit avoir part, et
le croyoit, et le monde et tout; et, par ainsi, le mary et la femme
furent très-contents, et eurent belle famille.

--Voici une autre sorte de cocus qui se fait par une plaisante opinion
qu'ont aucunes femmes, c'est à sçavoir qu'il n'y a rien plus beau ny
plus licite, ny plus recommandable que la charité, disant qu'elle ne
s'estend pas seulement à donner aux pauvres qui ont besoin d'estre
secourus et assistez des biens et moyens des riches, mais aussi d'ayder
à esteindre le feu aux pauvres amants langoureux que l'on voit brusler
d'un feu d'amour ardent: «Car, disent-elles, quelle chose peut-il estre
plus charitable, que de rendre la vie à un que l'on voit se mourir, et
raffraîchir du tout celui que l'on voit se brusler?» Ainsi, comme dit ce
brave palladin, le seigneur de Montauban, soustenant la belle Geneviève
dans l'Arioste, que celle justement doit mourir qui oste la vie à son
serviteur, et non celle qui la luy donne. S'il disoit cela d'une fille,
à plus forte raison telles charitez sont plus recommandées à l'endroit
des femmes que des filles, d'autant qu'elles n'ont point leurs bourses
déliées ny ouvertes encor comme les femmes, qui les ont, au moins
aucunes, très-amples et propres pour en eslargir leurs charitez.

Sur-quoy je me souviens d'un conte d'une fort belle dame de la Cour,
laquelle pour un jour de Chandelleur s'estant habillée d'une robe de
damas blanc, et avec toute la suitte de blanc, si bien que ce jour rien
ne parut de plus beau et de plus blanc, son serviteur ayant gaigné une
sienne compagne qui estoit belle dame aussi, mais un peu plus aagée et
mieux parlante, et propre à intercéder pour luy; ainsi que tous trois
regardoient un fort beau tableau où estoit peinte une Charité toute en
candeur et voile blanc, icelle dit à sa compagne: «Vous portez
aujourd'huy le mesme habit de cette Charité; mais, puisque la
représentez en cela, il faut aussi la représenter en effet à l'endroit
de vostre serviteur, n'estant rien si recommandable qu'une miséricorde
et une charité, en quelque façon qu'elle se face, pourveu que ce soit en
bonne intention, pour secourir son prochain. Usez-en donc: et si vous
avez la crainte de vostre mary et du mariage devant les yeux, c'est une
vaine superstition que nous autres ne devons avoir, puisque nature nous
a donné des biens en plusieurs sortes, non pour s'en servir en espargne,
comme une salle avare de son tresor, mais pour les distribuer
honnorablement aux pauvres souffreteux et nécessiteux. Bien est-il vray
que nostre chasteté est semblable à un tresor, lequel on doit espargner
en choses basses: mais, pour choses hautes et grandes, il le faut
despenser en largesse, et sans espargne. Tout de mesmes faut-il faire
part de nostre chasteté, laquelle on doit eslargir aux personnes de
mérite et vertu, et de souffrance, et la dénier à ceux qui sont viles,
de nulle valeur, et de peu de besoin. Quant à nos marys, ce sont
vrayement de belles idoles, pour ne donner qu'à eux seuls nos vœux et
nos chandelles, et n'en départir point aux autres belles images! car
c'est à Dieu seul à qui on doit un vœu unique, et non à d'autres.» Ce
discours ne deplut point à la dame, et ne nuisit non plus nullement au
serviteur, qui, par un peu de persévérance, s'en ressentit. Tels
presches de charité pourtant sont dangereux pour les pauvres marys.

--J'ay ouy conter (je ne sçay s'il est vray, aussi ne veux-je affirmer)
qu'au commencement que les Huguenots plantèrent leur religion, faisoient
leurs presches la nuict et en cachettes, de peur d'estre surpris,
recherchés et mis en peine, ainsi qu'ils furent un jour en la rue
Saint-Jacques à Paris, du temps du roy Henri second, où des grandes
dames que je sçay, y allans pour recevoir cette charité, y cuidèrent
estre surprises. Après que le ministre avoit fait son presche, sur la
fin leur recommandoit la charité, et incontinent après on tuoit leurs
chandelles, et là un chacun et chacune l'exerçoit envers son frère et sa
sœur chrestienne, se la départans l'un à l'autre selon leur volonté
et pouvoir; ce que je n'oserois bonnement asseurer, encore qu'on
m'asseurast qu'il estoit vray; mais possible que cela est pur mensonge
et imposture. Toutefois je sçay bien qu'à Poitiers pour lors il y avoit
une femme d'un advocat, qu'on nommoit la belle Gotterelle[38], que j'ay
veue, qui estoit des plus belles femmes, ayant la plus belle grace et
façon, et des plus désirables qui fussent en la ville pour lors; et pour
ce chacun lui jettoit les yeux et le cœur. Elle fut repassée au
sortir du presche, par les mains de douze escoliers, l'un après l'autre,
tant au lieu du consistoire que sous un auvent, encore ay-je ouy dire
sous une potence du Marche Vieux, sans qu'elle en fist un seul bruit ny
autre refus; mais, demandant seulement le mot du presche, les recevoit
les uns après les autres courtoisement, comme ses vrays freres en
Christ. Elle continua envers eux cette aumosne long temps, et jamais
elle n'en voulut prester pour un double à un papiste: si en eut-ils
néantmoins plusieurs papistes qui, empruntans de leurs compagnons
huguenots le mot et le jargon de leur assemblée, en jouirent. D'autres
alloient au presche exprès, et contrefaisoient les Réformez, pour
l'apprendre, afin de joüir de cette belle femme. J'étois lors à Poitiers
jeune garçon estudiant, que plusieurs bons compagnons, qui en avoient
leur part, me le dirent et me le jurèrent: mesme le bruit estoit tel en
la ville. Voilà une plaisante charité, et conscientieuse femme, faire
ainsi choix de son semblable en la religion!

Il y a une autre forme de charité qui se pratique, et s'est pratiquée
souvent, à l'endroit des pauvres prisonniers qui sont ès prisons, et
privez des plaisirs des dames, desquels les geollieres et les femmes qui
en ont la garde, ou, les castellanes qui ont dans les chasteaux des
prisonniers de guerre, en ayant pitié, leur font part de leur amour, et
leur donnent de cela par charité et miséricorde; ainsi que dit une fois
une courtisanne romaine à sa fille de laquelle un gallant estoit
extresmement amoureux, et ne luy en vouloit pas donner pour un double.
Elle luy dit: _E da gli al manco per misericordia_[39].

Ainsi ces geollieres, castellanes et autres, traittent leurs
prisonniers, lesquels, bien qu'ils soient captifs et misérables, ne
laissent à sentir les picqueures de la chair, comme au meilleur temps
qu'ils pourroient avoir. Aussi dit-on en vieil proverbe: «L'envie en
vient de pauvreté;» et aussi bien sur la paille et sur la dure messer
Priape hausse la teste, comme dans le lict du monde le meilleur et le
plus doux. Voilà pourquoy les gueux et les prisonniers, parmi leurs
hospitaux et prisons, sont aussi paillards que les roys, les princes et
les grands, dans leurs beaux pallais et licts royaux et délicats.

Pour en confirmer mon dire, j'allégueray un conte que me fit un jour le
capitaine Beaulieu, capitaine de galleres, duquel j'ay parlé
quelquefois. Il estoit à feu M. le grand-prieur de France, de la maison
de Lorraine, et estoit fort aymé de luy: l'allant un jour trouver à
Malthe dans une frégatte, il fut pris des galleres de Sicile, et mené
prisonnier au Castel à Mare de Palerme, où il fut resserré en une prison
fort estroite, obscure et misérable, et très-mal traité, l'espace de
trois mois. Par cas, le castellan, qui estoit Espagnol, avoit deux fort
belles filles, qui, l'oyant plaindre et attrister, demandèrent un jour
congé au pere pour le visiter pour l'honneur de Dieu, qui leur permit
librement. Et d'autant que le capitaine Beaulieu estoit fort gallant
homme certes, et disoit des mieux, il les sceut si bien gagner dès
l'abord de cette première visite, qu'elles obtinrent du pere qu'il
sortist de cette meschante prison, et fust mis en une chambre assez
honneste, et receust meilleur traitement. Ce ne fut pas tout, car elles
obtindrent congé de l'aller voir librement tous les jours une fois et
causer avec luy. Tout cela se demena si bien que toutes deux en furent
amoureuses, bien qu'il ne fust pas beau et elles très-belles, que, sans
respect aucun, ny de prison plus rigoureuse, ny d'hazard de mort, mais
tenté de privautez, il se mit à joüir de toutes deux bien et beau tout à
son aise; et dura ce plaisir sans escandale, et fut si heureux en cette
conqueste l'espace de huict mois, qu'il n'en arriva nul escandale, mal,
inconvénient, ni de ventre enflé, ny d'aucune surprise ny découverte:
car ces deux sœurs s'entendoient et s'entredonnoient si bien la main,
et se relevoient si gentiment de sentinelle, qu'il n'en fut jamais autre
chose; et me jura, car il estoit fort mon amy, qu'en sa plus grande
liberté il n'eut jamais si bon temps, ny plus grande ardeur, ny appetit
à cela, qu'en cette prison, qui luy estoit très-belle, bien qu'on die
n'y en avoir jamais aucunes belles. Et luy dura tout ce bon temps
l'espace de huict mois, que la trève fut faite entre l'Empereur et le
roi Henri second, que tous les prisonniers sortirent et furent
relaschés: et me jura que jamais il ne se fascha tant que de sortir de
cette si bonne prison; mais bien gasté laisser ces belles filles, tant
favorisé d'elles, qui au départir en firent tous les regrets du monde.

Je luy demanday si jamais il appréhenda inconvenient s'il fust esté
découvert. Il me dit bien qu'ouy, mais non qu'il le craignist: car, au
pis aller, on l'eust fait mourir; et il eust autant aymé mourir que
rentrer en sa première prison. De plus, il craignoit que s'il n'eust
contenté ces honnestes filles, puisqu'elles le recherchoient tant,
qu'elles en eussent conceu un tel desdaing et dépit, qu'il en eust eu
quelque pire traitement encore; et pour ce, bandant les yeux à tout, il
se hasarda à cette belle fortune. Certes on ne sçauroit assez louer ces
bonnes filles espagnoles si charitables: ce ne sont pas les premieres ny
les dernieres.

--On a dit d'autres fois en nostre France, que le duc d'Ascot,
prisonnier au bois de Vincennes, se sauva de prison par le moyen d'une
honneste dame, qui toutesfois s'en cuida trouver mal, car il y alloit du
service du Roy[40]: et telles charitez sont réprouvables, qui touchent
le party du général, mais fort bonnes et louables, quand il n'y va que
du particulier, et que le seul joly corps s'y expose; peu de mal pour
cela. J'alléguerois force braves exemples faisant à ce sujet, si j'en
voulois faire un discours à part, qui n'en seroit pas trop mal plaisant.
Je ne diray que cettuy-ci, et puis nul autre, pour estre plaisant et
antique.

Nous trouvons dans Tite-Live que les Romains, après qu'ils eurent mis la
ville de Capoue à totale destruction, aucuns des habitants vindrent à
Rome pour représenter au sénat leur misere, le prierent d'avoir pitié
d'eux. La chose fut mise au conseil: entr'autres qui opinèrent fut M.
Atilius Regulus, qui tint qu'il ne leur falloit faire aucune grace, «car
il ne sauroit trouver en tout, disoit-il, aucun Capoüan, depuis la
révolte de leur ville, qu'on pust dire avoir porté le moindre brin
d'amitié et d'affection à la république romaine, que deux honnestes
femmes: l'une, Vesta Opia, atellane, de la ville d'Atelle, demeurant à
Capoüe pour lors; et l'autre, Francula Cluvia;» qui toutes deux avoient
esté autresfois filles de joye et courtisannes, en faisant le mestier
publiquement. L'une n'avoit laissé passer un seul jour sans faire
prieres et sacrifices pour le salut et victoire du peuple romain; et
l'autre, pour avoir secouru à cachettes de vivres les pauvres
prisonniers de guerre mourants de faim et pauvreté.

Certes voilà des charitez et piétez très-belles; dont sur ce un gentil
cavalier, une honneste dame et moy, lisants un jour ce passage, nous
nous entredismes soudain que, puisque ces deux honnestes dames
s'estoient desjà avancées et estudiées à de si bons et pies offices,
qu'elles avoient bien passé à d'autres, et à leur départir les charitez
de leurs corps; car elles en avoient distribué d'autres fois à d'autres
estans courtisannes, ou possible qu'elles l'estoyent encore; mais le
livre ne le dit pas, et a laissé le doute-là; car il se peut présumer.
Mais quand bien elles eussent continué le mestier et quitté pour quelque
temps, elles le purent reprendre ce coup-là, n'estant rien si aisé et si
facile à faire; et peut-estre aussi qu'elles y cogneurent et receurent
encore quelques uns de leurs bons amoureux, de leurs vieilles
connoissances, qui leur avoient autresfois sauté sur le corps, et leur
en voulurent encor donner sur quelques vieilles erres, ou du tout: aussi
que, parmi les prisonniers, elles y en purent voir aucuns incogneus
qu'elles n'avoient jamais veu que cette fois, et les trouvoient beaux,
braves et vaillants, de belles façons, qui méritoient bien la charité
tout entière, et pour ce ne leur espargnant la belle joüissance de leur
corps, il ne se peut faire autrement. Ainsi, en quelque façon que ce
fust, ces honnestes dames méritoient bien la courtoisie que la
république romaine leur fit et recogneut, car elle leur fit rentrer en
tous leurs biens, et en joüirent aussi paisiblement que jamais; encor
plus, leur firent à sçavoir qu'elles demandassent ce qu'elles
voudroient, elles l'auroient; et pour en parler au vray, si Tite-Live ne
fust esté si abstraint, comme il ne devoit, à la vérécondie et modestie,
il devoit franchir le mot tout à trac d'elles, et dire qu'elles ne leur
avoient espargné leur gent corps; et ainsi ce passage d'histoire fust
esté plus beau et plaisant à lire, sans aller l'abbréger, et laisser au
bout de la plume le plus beau de l'histoire. Voilà ce que nous en
discourusmes pour lors.

--Le roy Jean, prisonnier en Angleterre, receut de mesme plusieurs
faveurs de la comtesse de Salsberiq, et si bonnes, que, ne la pouvant
oublier, et les bons morceaux qu'elle luy avoit donnés, qu'il s'en
retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et promettre.

--D'autres dames y a-t-il qui sont plaisantes en cela pour certain
poinct de conscientieuse charité; comme une qui ne vouloit permettre à
son amant, tant qu'il couchoit avec elle, qu'il la baisast le moins du
monde à la bouche, alléguant par ses raisons que sa bouche avoit fait le
serment de foy et de fidélité à son mary, et ne la vouloit point
souiller par la bouche qui l'avoit fait et presté; mais quant à celle du
ventre, qui n'en avoit point parlé ni rien promis, lui laissoit faire à
son bon plaisir, et ne faisoit point de scrupule de la prester, n'estant
en puissance de la bouche du haut de s'obliger pour celle du bas, ny
celle du bas pour celle du haut non plus; puisque la coustume du droit
ordonnoit de ne s'obliger pour autruy sans consentement et parole de
l'une et de l'autre, ny un seul pour le tout en cela.

--Une autre conscentieuse et scrupuleuse, donnant à son amy joüissance
de son corps, elle vouloit toujours faire le dessus, et sous-mettre à
soy son homme, sans passer d'un seul iota cette regle; et, l'observant
estroitement et ordinairement, disoit-elle que si son mary ou autre lui
demandoit si un tel luy avoit fait cela, qu'elle pust jurer et renier,
et seurement protester, sans offenser Dieu, que jamais il ne luy avoit
fait ny monté sur elle. Ce serment sceut-elle si bien pratiquer, qu'elle
contenta son mary et autres par ses jurements serrez en leurs demandes,
et la creurent, veu ce qu'elle disoit, «mais n'eurent jamais l'advis de
demander, ce disoit-elle, si jamais elle avoit fait le dessus, surquoy
m'eussent bien mespris et donner à songer.» Je pense en avoir encor
parlé cy-dessus; mais on ne se peut pas toujours souvenir de tout; et
aussi il y en a cettuy-cy plus qu'en l'autre, s'il me semble.

--Coustumièrement, les dames de ce mestier sont grandes menteuses, et ne
disent mot de vérité; car elles ont tant appris et accoustumé à mentir
(ou si elles font autrement sont des sottes, et mal leur en prend) à
leurs marys et amants sur ces sujets et changements d'amour, et à jurer
qu'elles ne s'adonnent à autres qu'à eux, que, quand elles viennent à
tomber sur autres sujets de conséquence, ou d'affaires, ou discours,
jamais ne font que mentir, et ne leur peut-on croire.

D'autres femmes ay-je cogneu et ouy parler, qui ne donnoyent à leur
amant leur joüissance, si-non quand elles estoient grosses, afin de
n'engroisser de leur semence; en quoy elles faisoient grande conscience
de supposer aux marys un fruit qui n'estoit pas à eux, et le nourrir,
alimenter et élever comme le leur propre. J'en ay encore parlé
cy-dessus. Mais, estant grosses une fois, elles ne pensoient point
offenser le mary, ny le faire cocu, en se prostituant. Possible aucunes
le faisoient pour les mesmes raisons que faisoit Julia, fille d'Auguste,
et femme d'Agrippa, qui fut en son temps une insigne putain, dont son
pere en enrageoit plus que le mary. Luy estant demandé une fois si elle
n'avoit point de crainte d'engroisser de ses amys, et que son mary s'en
aperceust et ne l'affolast, elle respondit: «J'y mets ordre, car je ne
reçois jamais personne ny passager dans mon navire, si-non quand il est
chargé et plein.»

Voicy encore une autre sorte de cocus; mais ceux-là sont vrays martyrs,
qui ont des femmes laides comme diables d'enfer, qui se veulent mesler
de taster de ce doux plaisir aussi bien que les belles, ausquelles le
seul privilége est deu, comme dit le proverbe: _Les beaux hommes au
gibet, et les belles femmes au bourdeau_[41]: et, toutesfois, ces laides
charbonnières font la folie comme les autres, lesquelles il faut
excuser, car elles sont femmes comme les autres, et ont pareille nature,
mais non si belle. Toutesfois, j'ai veu des laides, au moins en leur
jeunesse, qui s'apprécient tant pourtant comme les belles, ayant opinion
que femme ne vaut autant, si-non ce qu'elle se veut faire valloir et se
vendre; aussi qu'en un bon marché toutes denrées se vendent et se
dépositent[42], les unes plus, les autres moins, selon qu'on en a à
faire, et selon l'heure tardive que l'on vient au marché après les
autres, et selon le bon prix que l'on y trouve; car, comme l'on dit,
l'on court toujours au meilleur marché, encore que l'estoffe ne soit la
meilleure, mais selon la faculté du marchand et de la marchande. Ainsi
est-il des femmes laides, dont j'en ay veu aucunes, qui, ma foy,
estoient si chaudes et lubriques, et duites à l'amour aussi bien que les
plus belles, et se mettoyent en place marchande, et vouloient s'avancer
et se faire valloir tout de mesmes. Mais le pis que je vois en elles,
c'est qu'au lieu que les marchands prient les plus belles, celles-cy
laides prient les marchands de prendre et d'achepter de leurs denrées,
qu'elles leur laissent pour rien et à vil prix: mesmes font-elles mieux;
car le plus souvent leur donnent de l'argent pour s'accoster de leurs
chalanderies et se faire fourbir à eux; dont voilà la pitié: car pour
telle fourbissure, il n'y faut petite somme d'argent; si bien que la
fourbissure couste plus que ne vaut la personne, et la lexive que l'on y
met pour bien la fourbir, et cependant monsieur le mary demeure cocu et
coquin tout ensemble d'une laide, dont le morceau est bien plus
difficile à digérer que d'une belle; outre que c'est une misere extresme
d'avoir à ses costez un diable d'enfer couché, au lieu d'un ange. Sur
quoy j'ay ouy souhaitter à plusieurs galants hommes une femme belle et
un peu putain, plustost qu'une femme laide et la plus chaste du monde;
car en une laideur n'y loge que toute misere et desplaisir, et nul brin
de félicité. En une belle, tout plaisir et félicité y abonde, et bien
peu de misere, selon aucuns. Je m'en rapporte à ceux qui ont battu cette
sente et chemin. A aucuns j'ay ouy dire que, quelques fois, pour les
marys, il n'est si besoin aussi qu'ils ayent leurs femmes si chastes;
car elles en sont si glorieuses, je dis celles qui ont ce don très-rare,
que quasi vous diriez qu'elles veulent dominer, non leurs marys
seulement, mais le ciel et les astres: voire qu'il leur semble, par
telle orgueilleuse chasteté, que Dieu leur doive du retour. Mais elles
sont bien trompées; car j'ay ouy dire à de grands docteurs que Dieu ayme
plus une pauvre pécheresse, humiliante et contrite (comme il fit la
Magdelaine), que non pas une orgueilleuse et superbe qui pense avoir
gagné le paradis, sans autrement vous loir miséricorde ny sentence de
Dieu.

--J'ay ouy parler d'une dame si glorieuse pour sa chasteté qu'elle vint
tellement à mépriser son mary, que, quand on lui demandoit si elle avoit
couché avec son mary: «Non, disoit-elle, mais il a bien couché avec
moy.» Quelle gloire! Je vous laisse donc à penser comme ces glorieuses
sottes femmes chastes gourmandent leurs pauvres marys, d'ailleurs qui ne
leur sçauroient rien reprocher, et comme font aussi celles qui sont
chastes et riches, d'autant que cette-cy, chaste et riche du sien, fait
de l'olimbrieuse, de l'altière, de la superbe et de l'audacieuse, à
l'endroit de son mary: tellement que, pour la trop grande présomption
qu'elle a de sa chasteté et de son devant tant bien gardé, ne la peut
retenir qu'elle ne fasse de la femme emperiere, qu'elle ne gourmande son
mary sur la moindre faute qu'il fera, comme j'en ay veu aucunes, et sur
tout sur son mauvais menage. S'il joüe, s'il dépend, ou s'il dissipe,
elle crie plus, elle tempeste, fait que sa maison paroist plus un enfer
qu'une noble famille: et s'il faut vendre de son bien pour subvenir à un
voyage de cour ou de guerre, ou à ses procès, nécessitez, ou à ses
petites folies et despenses frivolles, il n'en faut pas parler; car la
femme a pris telle impériosité sur lui, s'appuyant et se fortifiant sur
sa pudicilé, qu'il faut que le mary passe par sa sentence, ainsi que dit
fort bien Juvenal en ses satyres.

    _Animus uxoris si deditus uni,_
    _Nil unquam invitâ donabis conjuge vendes._
    _Hac obstante nihil hæc  si nolit emetur_[43].

Il note bien par ces vers que telles humeurs des anciennes Romaines
correspondoient à aucunes de nostre temps quant à ce poinct; mais, quand
une femme est un peu putain, elle se rend bien plus aisée, plus sujette,
plus docile, craintive, de plus douce et agréable humeur, plus humble et
plus prompte à faire tout ce que le mary veut, et lui condescend en
tout; comme j'en ay veu plusieurs telles, qui n'osent gronder, ny crier,
ny faire des acariastres, de peur que le mary ne les menace de leur
faute, et ne leur mette au devant leur adultere, et leur fasse sentir
aux despens de leur vie; et si le galant veut vendre quelque bien du
leur, les voilà plustost signées au contract que le mary ne l'a dit.
J'en ay veu de celles-là force: bref, elles font ce que leurs marys
veulent.

Sont-ils bien gastez ceux-là donc d'estre cocus de si belles femmes, et
d'en tirer de si belles denrées et commoditez que celles-là, outre le
beau et délicieux plaisir qu'ils ont de paillarder avec de si belles
femmes, et nager avec elles comme dans un beau et clair courant d'eau,
et non dans un salle et laid bourbier? Et puisqu'il faut mourir, comme
disoit un grand capitaine que je sçay, ne vaut-il pas mieux que ce soit
par une belle jeune espée, claire, nette, luisante et bien tranchante,
que par une lame vieille, rouillée et mal fourbie, là où il y faut plus
d'émeric que tous les fourbisseurs de la ville de Paris ne sçauroient
fournir?

Et ce que je dis des jeunes laides, j'en dis autant d'aucunes vieilles
femmes qui veulent estre fourbies et se faire tenir et nettes et claires
comme les plus belles du monde (j'en fais ailleurs un discours à
part[44] de cela): et voilà le mal; car, quand leurs marys n'y peuvent
vacquer, les maraudes appellent des suppléments, et comme estants si
chaudes, ou plus, que les jeunes: comme j'en ay veu qui ne sont pas sur
le commencement et mitan prestes d'enrager, mais sur la fin. Et
volontiers l'on dit que la fin en ces mestiers est plus enragée que les
deux autres, le commencement et le mitan, pour le vouloir; car, la
force et la disposition leur manquent, dont la douleur leur est
très-griefve, d'autant que le vieil proverbe dit que c'est une grande
douleur et dommage, quand un c... a très-bonne volonté, et que la force
lui défaut. Si y en a-t-il toujours quelques-unes de ces pauvres
vieilles haires qui passent par bardot[45], et departent leurs largesses
aux despens de leurs deux bourses; mais celle de l'argent fait trouver
bonne et estroite l'autre de leurs corps. Aussi dit-on que la libéralité
en toutes chose est plus à estimer que l'avarice et la chicheté, fors
aux femmes, lesquelles, tant plus sont libérales de leurs cas, tant
moins sont estimées, et les avares et chiches tant plus. Cela disoit une
fois un grand seigneur de deux grandes dames sœurs que je sçay, dont
l'une estoit chiche de son honneur, et libérale de la bourse et
despense, et l'autre fort escarce[46] de sa bourse et despense, et
très-libérale de son devant.

--Or, voici encore une autre race de cocus qui est certes par trop
abominable et exécrable devant Dieu et les hommes, qui, amouraschés de
quelque bel Adonis, leur abandonnent leurs femmes pour jouir d'eux. La
première fois que je fus jamais en Italie, j'en ouys un exemple à
Ferrare, par un conte qui m'y fut fait d'un qui, espris d'un jeune homme
beau, persuada à sa femme d'octroyer sa joüissance audit jeune homme qui
estoit amoureux d'elle, et qu'elle luy assignast jour, et qu'elle fist
ce qu'il luy commanderoit. La dame le voulut très-bien, car elle ne
desiroit manger autre venaison que de celle-là. Enfin le jour fut
assigné, et l'heure estant venue que le jeune homme et la femme estoient
en ces douces affaires et alteres, le mary, qui s'estoient caché, selon
le concert d'entre luy et sa femme, voici qu'il entra; et les prenant
sur le fait, approcha la dague à la gorge du jeune homme, le jugeant
digne de mort sur tel forfait, selon les loix d'Italie, qui sont un peu
plus rigoureuses qu'en France. Il fut contraint d'accorder au mary ce
qu'il voulut, et firent eschange l'un de l'autre: le jeune homme se
prostitua au mary, et le mary abandonna sa femme au jeune homme; et par
ainsi, voilà un mary cocu d'une vilaine façon.

--J'ai ouy conter qu'en quelque endroit du monde (je ne le veux pas
nommer) il y eut un mary, et de qualité grande, qui estoit vilainement
espris d'un jeune homme qui aimoit fort sa femme, et elle aussi luy:
soit ou que le mary eust gaigné sa femme, ou que ce fust une surprise à
l'improviste, les prenant tous deux couchés et accouplés ensemble,
menaçant le jeune homme s'il ne luy complaisoit, l'investit tout couché,
et joint et collé sur sa femme, et en joüit; dont sortit le problème,
comme trois amants furent joüissants et contents tout à un mesme coup
ensemble.

--J'ay ouy conter d'une dame, laquelle esperdument amoureuse d'un
honneste gentilhomme qu'elle avoit pris pour amy et favory, luy se
craignant que le mary luy feroit et à elle quelque mauvais tour, elle le
consola, lui disant: «N'ayez pas peur; car il n'oseroit rien faire,
craignant que je l'accuse de m'avoir voulu user de l'arrière-Vénus, dont
il en pourroit mourir si j'en disois le moindre mot et le déclarois à la
justice. Mais je le tiens ainsi en eschec et en allarme; si bien que,
craignant mon accusation, il ne m'ose pas rien dire.» Certes telle
accusation n'eust pas porté moins de préjudice à ce pauvre mary que de
la vie: car les légistes disent que la sodomie se punit pour la volonté;
mais possible que la dame ne voulut pas franchir le mot tout à trac, et
qu'il n'eust passé plus avant sans s'arrêter à la volonté.

--Je me suis laissé conter qu'un de ces ans un jeune gentilhomme
françois, l'un des beaux qui fust esté veu à la cour longtemps, estant
allé à Rome pour y apprendre les exercices, comme autres ses pareils,
fut arregardé de si bon œil, et par si grande admiration de sa
beauté, tant des hommes que des femmes, que quasi on l'eust couru à
force: et là où ils le sçavoient aller à la messe, ou autre lieu public
et de congrégation, ne failloient, ny les uns, ny les autres, de s'y
trouver pour le voir; si bien que plusieurs marys permirent à leurs
femmes de lui donner assignation d'amours en leurs maisons, afin qu'y
estant venu et surpris, fissent eschange, l'un de sa femme, et l'autre
de luy: dont luy en fut donné advis de ne se laisser aller aux amours et
volontez de ces dames, d'autant que le tout avoit esté fait et apposté
pour l'attrapper; en quoy il se fit sage, et préféra son honneur et sa
conscience à tous les plaisirs détestables, dont il en acquist une
louange très-digne. Enfin, pourtant, son escuyer le tua. On en parle
diversement pourquoy: dont ce fut très-grand dommage, car c'estoit un
fort honneste jeune homme, de bon lieu, et qui promettoit beaucoup de
luy, autant de sa physionomie, pour ses actions nobles, que pour ce
beau et noble trait: car, ainsi que j'ay ouy dire à un fort gallant
homme de mon temps, et qu'il est aussi vray, nul jamais b....., n'y
bardasch, ne fut brave, vaillant et généreux, que le grand Jules César;
aussi que par la grande permission divine telles gens abominables sont
rédigés et mis à sens reprouvez: en quoy je m'estonne que plusieurs, que
l'on a veu tachés de ce méchant vice, sont esté continuez du ciel en
grands prospéritez; mais Dieu les attend, et à la fin on en voit ce que
doit estre d'eux.

Certes, de telle abomination, j'en ay ouy parler que plusieurs marys en
sont esté atteints bien au vif; car, malheureux qu'ils sont et
abominables, ils se sont accommodez de leurs femmes plus par le derriere
que par le devant, et ne se sont servis du devant que pour avoir des
enfants; et traittent ainsi leurs pauvres femmes, qui ont toute leur
chaleur en leurs belles parties de la devantière. Sont-elles pas
excusables si elles font leurs marys cocus, qui ayment leurs ordes et
salles parties de derriere?

Combien y a-t-il de femmes au monde, que si elles estoient visitées par
des sages femmes, médecins et chirurgiens experts, ne se trouveroient
non plus pucelles par le derrière que par le devant, et qui feroient le
procès à leurs marys à l'instant; lesquelles le dissimulent, et ne
l'osent découvrir, de peur d'escandaliser, et elles et leurs marys ou
possible qu'elles y prennent quelque plaisir plus grand que nous ne
pouvons penser; ou bien, pour le dessein que je viens de dire, pour
tenir leurs maris en telle sujection, si elles font l'amour d'ailleurs,
mesmes qu'aucuns marys leur permettent; mais pourtant tout cela ne vaut
rien.

--Summa Benedicti dit que si le mary veut recognoistre sa partie ainsi
contre l'ordre de nature, qu'il offense mortellement; et s'il veut
maintenir qu'il peut disposer de sa femme comme il luy plaist, il tombe
en détestable et vilaine hérésie d'aucuns Juifs et mauvais rabins, dont
on dit que _duabus mulieribus apud synagogam conquestis se fuisse à
viris suis cognitu sodomiquo cognitis, responsum est ab illis rabinis,
virum esse uxoris dominum, proinde posse uti ejus utcunque libuerit, non
aliter quàm is qui piscem emit: ille enim, tam anterioribus quàm
posterioribus partibus, ad arbitrium vesci potest_. J'ay mis cela en
latin sans le traduire en françois, car il sonne très-mal à des oreilles
bien honnestes et chastes. Abominables qu'ils sont! laisser une belle,
pure et concédée partie, pour en prendre une villaine, salle, orde et
défendue, et mise en sens réprouvé!

Et si l'homme veut ainsi prendre la femme, il est permis à elle se
séparer de luy, s'il n'y a autre moyen de le corriger: et pourtant,
dit-il encore, celles qui craignent Dieu n'y doivent jamais consentir,
ains plustost doivent crier à la force, nonobstant l'escandale qui
pourroit arriver en cela, et le deshonneur ny la crainte de mort; car il
vaut mieux mourir, dit la loy, que de consentir au mal. Et dit encor
ledit livre une chose que je trouve fort estrange: qu'en quelque mode
que le mary connoisse sa femme, mais qu'elle en puisse concevoir, ce
n'est point péché mortel, combien qu'il puisse estre véniel: si y a-t-il
pourtant des méthodes pour cela fort salles et villaines, selon que
l'Arétin les représente en ses figures, et ne ressentent rien la
chasteté maritale; bien que, comme j'ay dit, il soit permis à l'endroit
des femmes grosses, et aussi de celles qui ont l'haleine forte et
puante, tant de la bouche que du nez: comme j'en ay cogneu et ouy parler
de plusieurs femmes, lesquelles baiser et alleiner autant vaudroit qu'un
anneau de retrait; ou bien comme j'ai ouy parler d'une très-grande dame,
mais je dis très-grande, qu'une de ses dames dit un jour que son
halleine sentoit plus qu'un pot-à-pisser d'airain; ainsi m'usa-t-elle de
ces mots: un de ses amis fort privé, et qui s'approchoit près d'elle, me
le confirma aussi: si est-il vray qu'elle estoit un peu sur l'âge.

Là-dessus que peut faire un mary ou un amant, s'il n'a recours à quelque
forme extravagante, mais surtout qu'elle n'aille point à
l'arrière-Vénus? J'en dirois davantage, mais j'ai horreur d'en parler:
encore m'a-t-il fasché d'en avoir tant dit; mais si faut-il quelquefois
descouvrir les vices du monde pour s'en corriger.

--Or il faut que je die une mauvaise opinion que plusieurs ont eue et
ont encores de la cour de nos roys, que les filles et femmes y bronchent
fort, voire coustmièrement: en quoy bien souvent sont-il trompez, car il
y en a de très-chastes, honnestes et vertueuses, voire plus qu'ailleurs,
et la vertu y habite aussi-bien, voire mieux qu'en tous autres lieux,
que l'on doit fort priser pour estre bien à preuve. Je n'allégueray que
ce seul exemple de madame la grande duchesse de Florence d'aujourd'huy,
de la maison de Lorraine, laquelle estant arrivé à Florence le soir que
le grand-duc l'épousa, et qu'il voulut aller coucher avec elle pour la
dépuceler, il la fit avant pisser dans un beau urinal de cristal, le
plus beau et le plus clair qu'il put, et en ayant vue l'urine, il la
consulta avec son médecin, qui estoit un très-grand et très-savant et
expert personnage, pour savoir de luy par cette inspection si elle
estoit pucelle, ouy ou non. Le médecin l'ayant bien fixement et
doctement inspicée, il trouva qu'elle estoit telle comme quand sortit du
ventre de sa mère, et qu'il y allast hardiement, et qu'il n'y trouveroit
point le chemin nullement ouvert, frayé ni battu; ce qu'il fit, et en
trouva la vérité telle; et puis, le lendemain en admiration, dit: «Voilà
un grand miracle, que cette fille soit ainsi sortie pucelle de cette
cour de France!» Quelle curiosité et quelle opinion! Je ne sçai s'il est
vrai, mais il me l'a ainsi esté asseuré pour véritable. Voilà une belle
opinion de nos cours; mais ce n'est d'aujourd'huy, ains de long-temps,
qu'on tenoit que toutes les dames de Paris et de la cour n'estoient si
sages de leur corps comme celles du plat pays, et qui ne bougeoient de
leurs maisons, il y a eu des hommes qui estoient si consciencieux de
n'espouser que des filles et femmes qui eussent fort paysé, et veu le
monde tant soit peu. Si bien qu'en notre Guyenne, du temps de mon jeune
aage, j'ay ouy dire à plusieurs gallants hommes et veu jurer qu'ils
n'espouseroient jamais fille ou femme qui auroit passé le port de Pille,
pour tirer de longue vers la France. Pauvres fats qu'ils estoient en
cela, encor qu'ils fussent fort habiles et gallants en autres choses, de
croire que le cocuage ne se logeast dans leurs maisons, dans leurs
foyers, dans leurs chambres, dans leurs cabinets, aussi bien, ou
possible mieux, selon la commodité, qu'aux palais royaux et grandes
villes royales! car on leur alloit suborner, gagner, abattre et
rechercher leurs femmes, ou quand ils alloient eux-mesmes à la Cour, à
la guerre, à la chasse, à leurs procez ou à leurs promenoirs, si bien
qu'ils ne s'en appercevoyent; et estoient si simples de penser qu'on ne
leur osoit entamer aucun propos d'amour, si-non que de mesnageries, de
leurs jardinages, de leurs chasses et oiseaux; et, sous cette opinion et
legere creance, se faisoient mieux cocus qu'ailleurs; car, partout,
toute femme belle et habile, et aussi tout homme honneste et gallant,
sçait faire l'amour, et se sçait accommoder. Pauvres fats et idiots
qu'ils estoient! Et ne pouvoient-ils pas penser que Vénus n'a nulle
demeure prefisse, comme jadis en Cypre, en Paros et Amatonte, et qu'elle
habite par-tout jusques dans les cabanes des pastres et girons des
bergères, voire des plus simplettes?

Depuis quelque temps en çà, ils ont commencé à perdre ces sottes
opinions; car, s'estant apperceu que par-tout y avoit du danger pour ce
triste cocuage, ils ont pris femmes partout où il leur a plu et ont pu;
et si ont mieux fait: ils les ont envoyées ou menées à la Cour, pour les
faire valoir ou parestre en leurs beautez, pour en faire venir l'envie
aux uns ou aux autres, afin de s'engendrer des cornes. D'autres les ont
envoyées, et menées playder et solliciter leurs procez, dont aucuns n'en
avoient nullement, mais faisoient à croire qu'ils en avoient; ou bien
s'ils en avoient, les allongeoient le plus qu'ils pouvoient, pour
allonger mieux leurs amours. Voire quelquefois les marys laissoient
leurs femmes à la garde du palais, et à la galerie et salle, puis s'en
alloient en leurs maisons, ayant opinion qu'elles feroient mieux leurs
besognes, et en gaigneroient mieux leurs causes: comme de vray, j'en
sçay plusieurs qui les ont gaignées mieux par la dextérité et beauté de
leur devant, que par leur bon droit, dont bien souvent en devenoient
enceintes; et, pour n'estre escandalisées (si les drogues avoient failly
de leur vertu pour les en garder), s'encouroient vistement en leurs
maisons à leurs marys, feignant qu'elles alloient quérir des tiltres et
piéces qui leur faisoient besoin, ou alloient faire quelque enqueste, ou
que c'estoit pour attendre la Sainct Martin, et que, durant les
vacations, n'y pouvant rien servir, alloient au bouc, et voir leurs
mesnages et leurs marys. Elles y alloient de vray, mais bien enceintes.
Je m'en rapporte à plusieurs conseillers, rapporteurs et présidents,
pour les bons morceaux qu'ils en ont tastez des femmes des
gentilshommes.

--Il n'y a pas long-temps qu'une très-belle, honneste et grande dame que
j'ay cogneue, allant ainsi solliciter son procez à Paris, il y eut
quelqu'un qui dit: «Qu'y va-t-elle faire? Elle le perdra; elle n'a pas
grand droit.--Et ne porte-t-elle pas son droit sur la beauté de son
devant, comme César portoit le sien sur le pommeau et sur la pointe de
son espée?» Ainsi se font les gentilshommes cocus au palais, en
récompense de ceux que messieurs les gentilshommes font sur mesdames les
présidentes et conseilleres: dont aussi aucunes de celles-là ay-je veu,
qui ont bien vallu sur la monstre autant que plusieurs dames,
damoiselles et femmes de seigneurs, chevaliers et grands gentilshommes
de la Cour, et autres.

--J'ay cogneu une dame grande, qui avoit esté très-belle, mais la
vieillesse l'avoit effacée. Ayant un procez à Paris, et voyant que sa
beauté n'estoit plus pour ayder à solliciter et gaigner sa cause, elle
mena avec elle une sienne voisine, jeune et belle dame; et pour ce
l'appointa d'une bonne somme d'argent, jusques à dix mille escus; et, ce
qu'elle ne put ou eust bien voulu faire elle-mesme, elle se servit de
cette dame, dont elle s'en trouva fort bien, et la jeune aussi; et tout
en deux bonnes façons. N'y a pas long-temps que j'ay veu une dame mere y
mener une de ses filles, bien qu'elle fust mariée, pour luy ayder à
solliciter son procez, n'y ayant autre affaire; et de fait elle est
très-belle, et vaut bien la sollicitation.

Il est temps que je m'arreste dans ce grand discours de cocuage; car
enfin mes longues paroles, tournoyées dans ces profondes eaux et ces
grands torrents, seroient noyées, et n'aurois jamais fait, ny n'en
sçaurois jamais sortir, non plus que d'un grand labyrinthe qui fust
autresfois, encore que j'eusse le plus long et le plus fort fillet du
monde pour guide et sage conduite. Pour fin je concluray que si nous
faisons des maux, donnons des tourments, des martyres et des mauvais
tours à ces pauvres cocus, nous en portons bien la folle enchere, comme
l'on dit, et en payons les triples intérests; car la plupart de leurs
persécuteurs et faiseurs d'amour, et de ces dameretz, en endurent bien
autant de maux; car ils sont plus subjects à jalousies, mesmes qu'ils en
ont des marys aussi bien que de leurs corrivals: ils portent des
martels, des capriches, se mettent aux hazards en danger de mort,
d'estropiements, de playes, d'affronts, d'offenses, de querelles, de
craintes, peines et mort; endurent froidures, pluyes, vents et chaleurs.
Je ne conte pas la vérole, les chancres, les maux et maladies qu'ils y
gaignent, aussi bien avec les grandes que les petites; de sorte que bien
souvent ils acheptent bien cher ce qu'on leur donne, et la chandelle
n'en vaut pas le jeu. Tels y en avons-nous veu misérablement mourir,
qu'ils estoient battants pour conquérir tout un royaume, tesmoin M. de
Bussi, le nompair de son temps, et force autres. J'en alléguerois une
infinité d'autres que je laisse en arrière, pour finir et dire, et
admonester ces amoureux qu'ils pratiquent le proverbe de l'Italien qui
dit: _Che molto guadagna chi putana perde_[47].

--Le comte Amé second disoit souvent: «En jeu d'armes et d'amours, pour
une joie cent doulours;» usant ainsi de ce mot anticq pour mieux faire
sa rime. Disoit-il encore que la colere et l'amour avoient cela en soy
fort dissemblable, que la colere passe tost, et se deffait fort aisément
de sa personne quand elle y est entrée, mais mal-aisément l'amour. Voilà
comment il se faut garder de cette amour, car elle nous couste bien
autant qu'elle nous vaut, et bien souvent en arrive beaucoup de
malheurs. Et pour parler au vray, la pluspart des cocus patients ont
cent fois meilleur temps, s'ils se sçavoient connoistre et bien
s'entendre avec leurs femmes, que les agents; et plusieurs en ay-je veu,
qu'encor qu'il y allast de leurs cornes, se mocquoient de nous et se
rioient de toutes les humeurs et façons de faire de nous autres qui
traittons l'amour avec leurs femmes, et mesmes quand nous avions à faire
à des femmes rusées, qui s'entendent avec leurs marys et nous vendent:
comme j'ay cogneu un fort brave et honneste gentilhomme qui, ayant
longuement aymé une belle et honneste dame, et eu d'elle la joüissance,
ce qu'il en desiroit long-temps, s'estant un jour apperceu que le mary
et elle se mocquoient de luy sur quelque trait, il en prit un si grand
depit qu'il la quitta et fit bien; et, faisant un voyage lointain pour
en divertir sa fantaisie, ne l'accosta jamais plus, ainsi qu'il me dit.
Et de telles femmes rusées, fines et changeantes, il s'en faut donner
garde comme d'une beste sauvage; car, pour contenter et appaiser leurs
marys, quittent leurs anciens serviteurs, et en prennent puis après
d'autres, car elles ne s'en peuvent passer.

Si ay-je cogneu une fort honneste et grande dame, qui a eu cela en elle
de malheur, que, de cinq ou six serviteurs que je luy ay veu de mon
temps avoir, se sont morts tous les uns après les autres, non sans un
grand regret qu'elle en portoit; de sorte qu'on eust dit d'elle que
c'estoit le cheval de Séjan, d'autant que tous ceux qui montoient sur
elle mouroient et ne vivoient guieres; mais elle avoit cela de bon en
soy et cette vertu, que, quoy qui ait esté, n'a jamais changé ny
abandonné aucun de ses amis vivants pour en prendre d'autres; mais, eux
venans à mourir, elle s'est voulu tousjours remonter de nouveau pour
n'aller à pied; et aussi, comme disent les légistes, qu'il est permis de
faire valoir ses lieux et sa terre par quiconque soit, quand elle est
déguerpie de son premier maistre. Telle constance a esté fort en cette
dame recommandable; mais si celle-là a esté jusques-là ferme, il y en a
eu une infinité qui ont bien branslé. Aussi, pour en parler
franchement, il ne se faut jamais envieillir dans un seul trou, et
jamais homme de cœur ne le fit: il faut estre aussi bien aventurier
deçà et delà, en amour comme en guerre, et en autres choses; car si l'on
ne s'asseure que d'une seule ancre en son navire, venant à se décrocher,
aisément on le perd, et mesme quand l'on est en pleine mer et en une
tempeste, qui est plus subjecte aux orages et vagues tempestueuses que
non en une calme ou en un port. Et dans quelle plus grande et haute mer
ne sçauroit-on mieux mettre et naviguer que de faire l'amour à une seule
dame? Que si de soy elle n'a esté rusée du commencement, nous autres la
dressons et l'affinons par tant de pratiques, que nous menons avec elle,
dont bien souvent il nous en prend mal, en la rendant telle pour nous
faire la guerre, l'ayant façonnée et aguerrie. Tant y a, comme disoit
quelque galant homme, qu'il vaut mieux se marier avec quelque belle
femme et honneste, encore qu'on soit en danger d'estre un peu touché de
la corne et de ce mal de cocuage commun à plusieurs, que d'endurer tant
de traverses à faire les autres cocus, contre l'opinion de M. du Gua
pourtant, auquel moy ayant tenu propos un jour de la part d'une grande
dame qui m'en avoit prié, pour le marier, me fit cette response
seulement: qu'il me pensoit de ses plus grands amis, et que je luy en
faisois perdre la créance par tel propos pour luy pourchasser la chose
qu'il haïssoit plus, que le marier et faire cocu, au lieu qu'il faisoit
les autres; et qu'il espousoit assez de femmes l'année, appelant le
mariage un putanisme secret de réputation et de liberté, ordonné par une
belle loy, et que le pis en cela, ainsi que je voy et ay noté, c'est que
la pluspart, voire toute, de ceux qui se sont ainsi delectez à faire les
autres cocus, quand ils viennent à se marier, infailliblement ils
tombent en mariage, je dis en cocuage; et n'en ay jamais veu arriver
autrement, selon le proverbe: _Ce que tu feras à autruy, il te sera
fait_.

--Avant que finir je diray encore ce mot: que j'ay veu faire une dispute
qui n'est encore indécise, en quelles provinces et régions de nostre
chrestienté et de nostre Europe il y a plus de cocus et de putains. L'on
dit qu'en Italie les dames sont fort chaudes, et par ce, fort putains,
ainsi que dit M. de Beze en une épigramme, d'autant qu'où le soleil, qui
est chaud et donne le plus, y eschauffe davantage les femmes, en usant
de ce vers:

    _Credibile est ignes multiplicare suos_[48].

L'Espagne est de mesme, encore qu'elle soit sur l'occident; mais le
soleil y eschauffe bien les dames autant qu'en orient. Les Flamandes,
les Suisses, les Allemandes, Anglaises et Escossaises, encore qu'elles
tirent sur le midy, et septentrion, et soient régions froides, n'en
participent pas moins de cette chaleur natule, comme je les ai cogneues
aussi chaudes que toutes les autres nations. Les Grecques ont raison de
l'estre, car elles sont fort sur le levant. Ainsi souhaitte-t-on en
Italie _Greca in letto_: comme de vray elles ont beaucoup de choses et
vertus attrayantes en elles, que, non sans cause, le temps passé elles
ont esté les délices du monde, et en ont beaucoup appris aux dames
italiennes et espagnolles, depuis le vieux temps jusques à ce nouveau;
si bien qu'elles en surpassent quasi leurs anciennes et modernes
maistresses aussi la reyne et impériere des putains, qui estoit Vénus,
estoit Grecque.

Quant à nos belles Françoises, on les a veues le temps passé fort
grossieres, et qui se contentoient de le faire à la grosse mode; mais,
depuis cinquante ans en ça, elles ont emprunté et appris des autres
nations tant de gentillesses, de mignardises, d'attraits et de vertus,
d'habits, de belles graces, lascivetez, ou d'elles-mesmes se sont si
bien estudiées à se façonner, que maintenant il faut dire qu'elles
surpassent toutes les autres en toutes façons; et, ainsi que j'ay ouy
dire, mesme aux estrangers, elles valent beaucoup plus que les autres,
outre que les mots de paillardise françoise en la bouche sont plus
paillards, mieux sonnants et esmouvants que les autres. De plus, cette
belle liberté françoise, qui est plus à estimer que tout, rend bien nos
dames plus desirables, accostables, aimables et plus passables que
toutes les autres: et aussi que tous les adulteres n'y sont si
communément punis comme aux autres provinces, par la providence de nos
grands sénats et législateurs françois, qui, voyant les abus en provenir
par telles punitions, les ont un peu bridés, et un peu corrigé les loix
rigoureuses du temps passé des hommes, qui s'estoient donnez en cela
toute liberté de s'esbattre et l'ont ostée aux femmes; si bien qu'il
n'estoit permis à la femme innocente d'accuser son mary d'adultere, par
aucunes lois impériales et canon (ce dit Cajetan). Mais les hommes fins
firent cette loy pour les raisons que dit cette stance italienne, qui
est telle:

    _Perche di quel che natura concede_
    _Nel vieti tutan dura legge d'honore._
    _Ella a noi liberal largo ne diede_
    _Com' agli altri animai legge d'amore._
    _Ma l'huomo fraudulento, e senza fede,_
    _Che fu legislator di quest' errore,_
    _Vedendo nostre forze e buona schiena ,_
    _Copri la sua debolezza con la pena_[49].

Pour fin, en France il fait bon faire l'amour. Je m'en rapporte à nos
authentiques docteurs d'amour, et mesme à nos courtisans, qui sçauront
mieux sophistiquer là-dessus que moi: et, pour en parler bien au vray,
putains par-tout, et cocus par-tout, ainsi que je le puis bien tester,
pour avoir veu toutes ces régions que j'ay nommées, et autres; et la
chasteté n'habite pas en une région plus qu'en l'autre.

Si feray-je encore cette question, et puis plus, qui possible n'a point
esté recherchée de tout le monde, ny possible songée: à sçavoir mon, si
deux dames amoureuses l'une de l'autre, comme il s'est veu et se voit
souvent aujourd'huy, couchées ensemble, et faisant ce qu'on dit, _donna
con donna_, en imitant la docte Sapho lesbienne, peuvent commettre
adultere, et entre elles faire leurs maris cocus. Certainement, si l'on
veut croire Martial en son Ier livre, épigram. CXIX, elles commettent
adultere; où il introduit et parle à une femme nommée Bassa, tribade,
luy faisant fort la guerre de ce qu'on ne voyoit jamais entrer d'hommes
chez elle, de sorte qu'on la tenoit pour une seconde Lucrèce: mais elle
vint à estre descouverte, en ce que l'on y voyoit aborder ordinairement
force belles femmes et filles; et fut trouvé qu'elle-mesme leur servoit
et contrefaisoit d'homme et d'adultere, et se conjoignoit avec elles, et
use de ces mots: _geminos committere cunnos_. Et puis s'escriant, il
dit et donne à songer et deviner cette énigme par ce vers latin:

    _Hic ubi vir non est, ut sit adulterium_[50].

Voilà un grand cas, dit-il, que, là où il n'y a point d'homme, il y ait
de l'adultere.

J'ai cogneu une courtisanne à Rome, vieille et rusée s'il en fust
oncques, qui s'appeloit Isabelle de Lune, Espagnolle, laquelle prit en
telle amitié une courtisanne qui s'appeloit la Pandore, l'une des belles
pour lors de tout Rome, laquelle vint à estre mariée avec un sommeiller
de M. le cardinal d'Armaignac, sans pourtant se distraire de son premier
mestier: mais cette Isabelle l'entretenoit, et couchoit ordinairement
avec elle; et, comme desbordée et désordonnée en paroles qu'elle estoit,
je luy ay souvent ouy dire qu'elle la rendoit plus putain, et lui
faisoit faire des cornes à son mary plus que tous les ruffiants que
jamais elle avoit eus. Je ne sçay comment elle entendoit cela, si ce
n'est qu'elle se fondast sur cette épigramme de Martial.

On dit que Sapho de Lesbos a esté une fort bonne maistresse en ce
mestier, voire, dit-on, qu'elle l'a inventé, et que depuis les dames
lesbiennes l'ont imitée en cela et continué jusques aujourd'huy, ainsi
que dit Lucian, que telles femmes sont les femmes de Lesbos, qui ne
veulent pas souffrir les hommes, mais s'approchent des autres femmes,
ainsi que les hommes mesmes; et telles femmes qui aiment cet exercice ne
veulent souffrir les hommes, mais s'adonnent à d'autres femmes, ainsi
que les hommes mesmes, s'appellent _tribades_, mot grec dérivé, ainsi
que j'ai appris des Grecs, de τρἱβω, τρἱβειν, qui est autant à dire que
_fricare_, frayer, ou friquer, ou s'entrefrotter; et tribades se disent
_fricatrices_, en françois fricatrices, ou qui font la friquarelle en
mestier de _donne con donne_, comme l'on l'a trouvé ainsi aujourd'huy.

Juvenal parle aussi de ces femmes quand il dit: _frictum Grissantis
adorat_, parlant d'une pareille tribade qui adoroit et aimoit la
fricarelle d'une Grissante.

Le bon compagnon Lucian en fait un chapitre, et dit ainsi que les femmes
viennent mutuellement à conjoindre comme les hommes, conjoignants des
instruments lascifs, obscurs et monstrueux, faits d'une forme stérile,
et ce nom, qui rarement s'entend dire de ces fricarelles, vacque
librement partout, et qu'il faille que le sexe féminin soit Filenes, qui
faisoit l'action de certaines amours hommasses. Toutesfois il adjouste
qu'il est bien meilleur qu'une femme soit adonnée à une libidineuse
affection de faire le masle, que n'est à l'homme de s'efféminer; tant il
se monstre peu courageux et noble. La femme donc, selon cela, qui
contrefait ainsi l'homme, peut avoir réputation d'estre plus valeureuse
et courageuse qu'une autre, ainsi que j'en ay cogneu aucunes, tant pour
leurs corps que pour l'ame.

En un autre endroit, Lucian introduit deux dames devisantes de cet
amour; et une demande à l'autre si une telle avoit esté amoureuse
d'elle, et si elle avoit couché avec elle, et ce qu'elle luy avoit fait.
L'autre luy respondit librement. «Premièrement, elle me baisa ainsi que
font les hommes, non pas seulement en joignant les levres, mais en
ouvrant aussi la bouche, cela s'entend en pigeonne, la langue en bouche;
et encore qu'elle n'eust point le membre viril, et qu'elle fust
semblable à nous autres, si est-ce qu'elle disoit avoir le cœur,
l'affection et tout le reste viril; et puis je l'embrassay comme un
homme, et elle me le faisoit, me baisoit et allentoit[51] (je n'entends
point bien ce mot), et me sembloit qu'elle y prit plaisir outre mesure,
et cohabita d'une certaine façon beaucoup plus agréable que d'un homme.»
Voilà ce qu'en dit Lucian.

Or, à ce que j'ay ouy dire, il y a en plusieurs endroits et régions
force telles dames lesbiennes, en France, en Italie et en Espagne,
Turquie, Grèce et autres lieux; et où les femmes sont recluses et n'ont
leur entière liberté, cet exercice s'y continue fort; car telles femmes
bruslantes dans le corps, il faut bien, disent-elles, qu'elles s'aydent
de ce remède, pour se rafraischir un peu ou du tout qu'elles bruslent.
Les Turques vont aux bains plus pour cette paillardise que pour autre
chose, et s'y adonnent fort: mesme les courtisannes qui ont les hommes à
commandement et à toute heure, encore usent-elles de ces friquarelles,
s'entre-cherchent et s'entr'aiment les unes les autres, comme je l'ay
ouy dire à aucunes en Italie et en Espagne. En nostre France, telles
femmes sont assez communes; et si dit-on pourtant qu'il n'y a pas
long-temps qu'elles s'en sont meslées, mesme que la façon en a esté
portée d'Italie par une dame de qualité que je ne nommeray point.

--J'ay ouy conter à feu M. de Clermont-Tallard le jeune, qui mourut à La
Rochelle, qu'estant petit garçon, et ayant l'honneur d'accompagner M.
d'Anjou, depuis nostre roy Henry troisiesme, en son estude, et estudier
avec lui ordinairement, duquel M. de Gournay estoit précepteur, un jour,
estant à Thoulouse, estudiant avec son dit maistre dans son cabinet, et
estant assis dans un coin à part, il vid, par une petite fente (d'autant
que les cabinets et chambres estoient de bois, et avoient esté faits à
l'improviste et à la haste, par la curiosité de M. le cardinal
d'Armaignac, archevesque de là, pour mieux recevoir et accommoder le Roy
et toute sa cour), dans un autre cabinet, deux fort grandes dames,
toutes retroussées et leurs caleçons bas, se coucher l'une sur l'autre,
s'entrebaiser en forme de colombe, se frotter, s'entrefriquer, bref, se
remuer fort, paillarder, et imiter les hommes; et dura leur esbattement
près d'une bonne heure, s'estant si très-fort eschauffées et lassées,
qu'elles en demeurèrent si rouges et si en eau, bien qu'il fist grand
froid, qu'elles n'en peurent plus et furent contraintes de se reposer
autant; et disoit qu'il veid joüer ce jeu quelques autres jours, tant
que la Cour fut là, de mesme façon; et oncques plus n'eut-il la
commodité de voir cet esbattement, d'autant que ce lieu le favorisoit en
cela, et aux autres il ne put. Il m'en contoit encore plus que je n'en
ose escrire, et me nommoit les dames. Je ne sçay s'il est vray; mais il
me l'a juré et affirmé cent fois par bons serments; et, de fait, cela
est bien vray-semblable; car telles deux dames ont bien eu tousjours
cette réputation de faire et continuer l'amour de cette façon et de
passer ainsi leur temps.

J'en ay cogneu plusieurs autres qui ont traité de mesmes amours, entre
lesquelles j'en ay ouy conter d'une de par le monde, qui a esté fort
superlative en cela, et qui aimoit aucunes dames, les honoroit et les
servoit plus que les hommes, et leur faisoit l'amour comme un homme à sa
maistresse; et si les prenoit avec elle, les entretenoit à pot et à feu,
et leur donnoit ce qu'elles vouloient. Son mary en estoit très-aise et
fort content; ainsi que beaucoup d'autres martyrs que j'ay eus, qui
estoient fort aises que leurs femmes menassent ces amours plutost que
celles des hommes (n'en pensant leurs femmes si folles ny putains).
Mais je croy qu'ils sont bien trompez, car ce petit exercice, à ce que
j'ay ouy dire, n'est qu'un apprentissage pour venir à celuy grand des
hommes; car après qu'elles se son eschauffées et mises bien en rut les
unes les autres, leur chaleur ne se diminuant pour cela, faut qu'elles
se baignent par une eau vive et courante, qui raffraischist bien mieux
qu'une eau dormante, ainsi que je tiens de bons chirurgiens, et veu que,
qui veut bien panser et guérir une playe, il ne faut qu'il s'amuse à la
médicamenter et nettoyer alentour ou sur le bord, mais il la faut sonder
jusques au fond, et y mettre une sonde et une tente bien avant.

Que j'en ay veu de ces Lesbiennes, qui, pour toutes leurs fricarelles et
entre-frottements, n'en laissent d'aller aux hommes! mesme Sapho, qui en
a esté la maistresse, ne se mit-elle pas à aymer son grand amy Phaon,
après lequel elle mouroit? Car, enfin, comme j'ay ouy raconter à
plusieurs dames, il n'y a que les hommes; et que de tout ce qu'elles
prennent avec les autres femmes, ce ne sont que des tiroüers pour
s'aller paistre de gorges-chaudes avec les hommes: et ces fricarelles ne
leur servent qu'à faute des hommes; que si elles les trouvent à propos
et sans escandale, elles lairroient bien leurs compagnes pour aller à
eux et leur sauter au collet.

J'ay cogneu de mon temps deux belles et honnestes damoiselles de bonnes
maisons, toutes deux cousines, lesquelles ayant couché ensemble dans un
mesme lit l'espace de trois ans, s'accoustumèrent si fort à cette
fricarelle, qu'après s'estre imaginées que le plaisir estoit assez
maigre et imparfait au prix de celuy des hommes, se mirent à le taster
avec eux, et en devinrent très bonnes putains, et confessèrent après à
leurs amoureux que rien ne les avoit tant desbauchées et esbranlées à
cela que cette fricarelle, la détestant pour en avoir esté la seule
cause de leur desbauche: et, nonobstant, quand elles se rencontroyent,
ou avec d'autres, elles prenoient tousjours quelque repas de cette
fricarelle, pour y prendre tousjours plus grand appetit de l'autre avec
les hommes. Et c'est ce que dit une fois une honneste damoiselle que
j'ay cogneue, à laquelle son serviteur demandoit un jour si elle ne
faisoit point cette fricarelle avec sa compagne, avec qui elle couchoit
ordinairement. «Ah! non, dit-elle en riant, j'ayme trop les hommes;»
mais pourtant elle faisoit l'un et l'autre.

Je sçay un honneste gentilhomme, lequel, désirant un jour à la Cour
pourchasser en mariage une fort honneste damoiselle, en demanda l'advis
à une sienne parente. Elle luy dit franchement qu'il y perdroit son
temps; «d'autant, me dit-elle, qu'une telle dame, qu'elle me nomma, et
de qui j'en savois des nouvelles, ne permettra jamais qu'elle se marie.»
J'en cogneus soudain l'encloüeure, parce que je sçavois bien qu'elle
tenoit cette damoiselle en ses délices à pot et à feu, et la gardoit
précieusement pour sa bouche. Le gentilhomme en remercia sa dite cousine
de ce bon advis, non sans lui faire la guerre en riant, qu'elle parloit
ainsi en cela pour elle comme pour l'autre; car elle en tiroit quelques
petits coups en robbe quelquesfois: ce qu'elle me nia pourtant. Ce trait
me fait ressouvenir d'aucuns qui ont ainsi des putains à eux qu'ils
ayment tant, qu'ils n'en feroient part pour tous les biens du monde,
fust à un prince, à un grand, fust à leur compagnon, ni à leur amy, tant
ils en sont jaloux, comme un ladre de son barillet; encore le
présente-t-il à boire à qui en veut. Mais cette dame vouloit garder
cette damoiselle toute pour soy, sans en départir à d'autres: pourtant
si la faisoit-elle cocue à la dérobade avec aucunes de ses compagnes.

On dit que les belettes sont touchées de cet amour, et se plaisent de
femelle à femelle à s'entreconjoindre et habiter ensemble; si que par
lettres hiéroglyfiques les femmes s'entr'aimantes de cet amour estoient
jadis représentées par des belettes. J'ay ouy parler d'une dame qui en
nourrissoit tousjours, et qui se mesloit de cet amour, et prenoit
plaisir de voir ainsi ses petites bestioles s'entre-habiter.

Voici un autre poinct, c'est que ces amours féminines se traittent en
deux façons, les unes par friquarelle, et par, comme dit ce poëte,
_geminos committere connos_.

Cette façon n'apporte point de dommages, ce disent aucuns, comme quand
on s'aide d'instruments façonnés de....., mais qu'on a voulu appeler des
g........[52].

J'ay ouy conter qu'un grand prince, se doutant de deux dames de sa cour
qui s'en aydoient, leur fit faire le guet si bien qu'il les surprit,
tellement que l'une se trouva saisie et accommodée d'un gros entre les
jambes, gentiment attaché avec de petites bandelettes à l'entour du
corps, qu'il sembloit un membre naturel. Elle en fut si surprise qu'elle
n'eut loisir de l'oster; tellement que ce prince la contraignit de luy
monstrer comment elles deux se le faisoient. On dit que plusieurs
femmes en sont mortes, pour engendrer en leurs matrices des apostumes
faites par mouvements et frottements point naturels. J'en sçay bien
quelques-unes de ce nombre, dont ç'a esté grand dommage, car c'estoient
de très-belles et honnestes dames et damoiselles, qu'il eust bien mieux
vallu qu'elles eussent eu compagnie de quelques honnestes gentilshommes,
qui pour cela ne les font mourir, mais vivre et ressusciter ainsi que
j'espere le dire ailleurs; et mesmes, que, pour la guérison de tel mal,
comme j'ay ouy conter à aucuns chirurgiens, qu'il n'y a rien plus propre
que de les faire bien nettoyer là-dedans par ces membres naturels des
hommes, qui sont meilleurs que des pesseres qu'usent les médecins et
chirurgiens avec des eaux à ce composées; et toutesfois il y a plusieurs
femmes, nonobstant les inconvénients qu'elles en voyent arriver souvent,
si faut-il qu'elles en ayent de ces engins contrefaits.

--J'ay ouy faire un conte, moy estant lors à la cour, que la Reyne-mere
ayant fait commandement de visiter un jour les chambres et coffres de
tous ceux qui estoient logés dans le Louvre, sans épargner dames et
filles, pour voir s'il n'y avoit point d'armes cachées et mesmes des
pistolets, durant nos troubles, il y en eut une qui fut trouvée saisie
dans son coffre par le capitaine des gardes, non point de pistolets,
mais de quatre gros g........ gentiment façonnez, qui donnèrent bien de
la risée au monde, et à elle bien de l'estonnement. Je cognois la
damoiselle: je croy qu'elle vit encores: mais elle n'eut jamais bon
visage. Tels instruments enfin sont très dangereux. Je feray encore ce
conte de deux dames de la cour qui s'entr'aimoient si fort, et estoient
si chaudes à leur mestier, qu'en quelque endroit qu'elles fussent ne
s'en pouvoient garder ny abstenir que pour le moins ne fissent quelques
signes d'amourettes ou de baiser, qui les escandalisoient si fort, et
donnoient à penser beaucoup aux hommes. Il y en avoit une veufve, et
l'autre mariée; et comme la mariée, un jour d'une grand magnificence, se
fust fort bien parée et habillée d'une robe de toile d'argent, ainsi que
leur maistresse estoit allée à vespres, elles entrèrent dans son
cabinet, et sur sa chaise percée se mirent à faire leur fricarelle si
rudement et si impétueusement, qu'elle en rompit sous elles, et la dame
mariée qui faisoit le dessous tomba avec sa belle robe de toille
d'argent à la renverse tout à plat sur l'ordure du bassin, si bien
qu'elle se gasta et souilla si fort, qu'elle ne sçeut que faire que
s'essuyer le mieux qu'elle peut, se trousser, et s'en aller à grande
haste changer de robbe dans sa chambre, non sans pourtant avoir esté
apperceue et bien sentie à la trace, tant elle puoit: dont il en fut ryt
assez par aucuns qui en sceurent le conte; mesme leur maistresse le
sceut, qui s'en aidoit comme elles, et en rist son saoul. Aussi il
falloit bien que cette ardeur les maistrisast fort, que de n'attendre un
lieu et un temps à propos, sans s'escandaliser. Encore excuse-t-on les
filles et femmes veufves pour aimer ces plaisirs frivoles et vains,
aimans bien mieux s'y adonner et en passer leurs chaleurs, que d'aller
aux hommes et de se faire engroisser et se deshonorer, ou de faire
perdre leur fruict, comme plusieurs ont fait et font; et ont opinion
qu'elles n'en offensent pas tant Dieu, et n'en sont pas tant putains
comme avec les hommes: aussi y a-t-il bien de la différence de jeter de
l'eau dans un vase, ou de l'arrouser seulement alentour et au bord. Je
m'en rapporte à elles. Je ne suis pas leur censeur ny leur mary, s'ils
le trouvent mauvais, encore que je n'en ay point veu qui ne fussent
très-aises que leurs femmes s'amourachassent de leurs compagnes, et
qu'ils voudroient qu'elles ne fussent jamais plus adultères qu'en cette
façon; comme de vray telle cohabitation est bien différente de celle
d'avec les hommes, et, quoy que die Martial, ils n'on sont pas cocus
pour cela. Ce n'est pas texte d'Évangile, que celuy d'un poëte fol.
Donc, comme dit Lucian, il est bien plus beau qu'une femme soit virile
ou vraye amazone, ou soit ainsi lubrique, que non pas un homme soit
féminin, comme un Sardanapale et Héliogabale, ou autres force leurs
pareils; car d'autant plus qu'elle tient de l'homme, d'autant plus elle
est courageuse: et de tout cecy je m'en rapporte à la décision du
procès.

M. du Gua et moy lisions une foi un petit livre italien, qui s'intitule
_de la Beauté_, fait en dialogue par le seigneur Angello Fiorenzolle,
Florentin, et tombasmes sur un passage où il dit qu'aucunes femelles qui
furent faites par Jupiter au commencement, furent créées de cette
nature, qu'aucunes se mirent à aymer les hommes, et les autres la beauté
de l'une et de l'autre; mais aucunes purement et saintement, comme de ce
genre s'est trouvée de notre temps, comme dit l'auteur, la très-illustre
Marguerite d'Austriche, qui ayma la belle Laodamie, forte en guerre; les
autres lascivement et paillardement, comme Sapho Lesbienne, et de nostre
temps à Rome la grande courtisanne Cécile vénétienne; et icelles de
nature haissent à se marier, et fuyent la conversation des hommes tant
qu'elles peuvent. Là-dessus M. du Gua, reprit l'auteur, disant que cela
estoit faux que cette belle Marguerite aimast cette belle dame de pur et
saint amour; car puis qu'elle l'avoit mise plustost sur elle que sur
d'autres qui pouvoient estre aussi belles et vertueuses qu'elle, il
estoit à présumer que c'estoit pour s'en servir en délices, ne plus ne
moins comme d'autres; et pour en couvrir sa lasciveté, elle disoit et
publioit qu'elle l'aimoit saintement, ainsi que nous en voyons plusieurs
ses semblables, qui ombragent leurs amours par pareils mots. Voilà ce
qu'en disoit M. du Gua; et qui en voudra outre plus en discourir
là-dessus, faire se peut. Cette belle Marguerite fust la plus belle
princesse qui fust de son temps en la chrestienté. Ainsi, beautez et
beautez s'entr-aiment de quelque amour que ce soit, mais du lascif plus
que de l'autre. Elle fut remariée en tierces nopces, ayant en premieres
espousé le roi Charles huitiesme, en secondes Jean, fils du roi
d'Arragon, et le troisiesme avec le duc de Savoye qu'on appeloit le
Beau; si que, de son temps, on les disoit le plus beau pair et le plus
beau couple du monde; mais la princesse n'en joüit guierre de cette
copulation, car il mourut fort jeune, et en sa plus grande beauté, dont
elle en porta les regrets très-extrêmes, et pour ce ne se remaria
jamais. Elle fit faire bastir cette belle église qui est vers Bourg en
Bresse, l'un des plus beaux et plus susperbes bastiments de la
chrestienté. Elle estoit tante de l'empereur Charles-Quint, et assista
bien à son nepveu; car elle vouloit tout appaiser, ainsi qu'elle et
madame la régente au traité de Cambray firent, où toutes à deux se
virent et s'assemblèrent là, où j'ay ouy dire aux anciens et anciennes
qu'il faisoit beau voir ces deux grandes princesses.

--Corneille Agrippa a fait un petit traité _de la vertu des femmes_, et
tout en la loüange de cette Marguerite. Le livre en est très-beau, qui
ne peut estre autre pour le beau sujet, et pour l'auteur, qui a esté un
très-grand personnage.

--J'ay ouy parler d'une grande dame princesse, laquelle, parmi les
filles de sa suite, elle en aimoit une par-dessus toutes et plus que les
autres: en quoy on s'estonnoit, car il y en avoit d'autres qui la
surpassoient en tout; mais enfin il fut trouvé et descouvert qu'elle
estoit hermaphrodite, qui lui donnoit du passe-temps sans aucun
inconvénient ni escandale. C'estoit bien autre chose qu'à ses tribades:
le plaisir pénétroit un peu mieux. J'ay ouy nommer une grande qui est
aussi hermaphrodite, et qui a ainsi un membre viril, mais fort petit,
tenant pourtant plus de la femme, car je l'ay veu très-belle. J'ay
entendu d'aucuns grands medecins qui en ont veu assez de telles, et
surtout très-lascives. Voilà enfin ce que je diray du sujet de ce
chapitre, lequel j'eusse pu allonger mille fois plus que je n'ay fait,
ayant eu matière si ample et si longue, que si tous les cocus et leurs
femmes qui les font se tenoient tous par la main, et qu'il s'en peust
faire un cercle, je crois qu'il seroit assez bastant pour entourer et
circuir la moitié de la terre.

--Du temps du roy François fut une vieille chanson, que j'ay ouy conter
à une fort honneste et ancienne dame, qui disoit:

          Mais quand viendra la saison
          Que les cocus s'assembleront,
    Le mien ira devant, qui portera la bannière;
    Les autres suivront après, le vostre sera au darrière,
          La procession en sera grande,
        L'on y verra une très-longue bande.

Je ne veux pourtant taxer beaucoup d'honnestes et sages femmes mariées,
qui se sont comportées vertueusement et constamment en la foy saintement
promise à leurs marys; et en espere faire un chapitre à part à leur
louange, et faire mentir maistre Jean de Mun[53], qui, en son _Roman de
la Rose_, dit ces mots: «Toutes vous autres femmes estes ou fustes, de
fait ou de volonté, putes;» dont il encourut une telle inimitié des
dames de la cour pour lors, qu'elles par une arrestée conjuration et
avis de la Reyne, entreprirent un jour de le foüetter, et le
dépouillèrent tout nud; et estant prestes à donner le coup, il les pria
qu'au moins celle qui estoit la plus grande putain de toutes commençast
la première: chacune, de honte, n'osa commencer; et par ainsi il évita
le fouet. J'en ay veu l'histoire représentée dans une vieille tapisserie
des vieux meubles du Louvre. J'aimerois autant un prescheur qui,
preschant un jour en bonne compagnie, ainsi qu'il reprenoit les mœurs
d'aucunes femmes, et leurs marys qui enduroient estre cocus d'elles, il
se mit à crier: «Oui, je les connois, je les vois, et m'en vais jetter
ces deux pierres à la teste des deux plus grands cocus de la compagnie;»
et, faisant semblant de les jetter, il n'y eut homme du sermon qui ne
baissast la teste, ou mist son manteau, ou sa cape, ou son bras
au-devant, pour se garder du coup. Mais luy, les retenant, leur dit: «Ne
vous dis-je pas? je pensois qu'il n'y eust que deux ou trois cocus en
mon sermon; mais, à ce que je voy, il n'y en a pas un qui ne le soit.»
Or, quoy que disent ces fols, il y a de fort sages et honnestes femmes,
ausquelles s'il falloit livrer bataille à leurs dissemblables, elles
l'emporteroient, non pour le nombre, mais par la vertu, qui combat et
abat son contraire aisément. Et si ledit maistre Jean de Mun blasme
celles qui sont de volonté putes, je trouve qu'il les faut plustost
loüer et exalter jusqu'au ciel, d'autant que si elles bruslent si
ardemment dans le corps et dans l'ame, et, ne venant point aux effets,
font parestre leur vertu, leur constance et la générosité de leur
cœur, aymant plustost brusler et se consumer dans leurs propres feux
et flammes, comme un phénix rare, que de forfaire ni souiller leur
honneur, et comme la blanche hermine, qui aime mieux mourir que de se
souiller (devise d'une très-grande dame que j'ay cogneue, mais mal
d'elle pratiquée pourtant), puisqu'estant en leur puissance d'y pouvoir
remédier, se commandent si généreusement, et puisqu'il n'y a plus belle
vertu ny victoire que de se commander et vaincre soy-mesme. Nous en
avons une histoire très-belle dans les _Cent Nouvelles de la Reyne de
Navarre_, de cette honneste dame de Pampelune, qui, estant dans son ame
et de volonté pute, et bruslant de l'amour de M. d'Avanes, si beau
prince, elle ayma mieux mourir dans son feu que de chercher son remede,
ainsi qu'elle luy sceut bien dire en ses derniers propos de sa mort.
Cette honneste et belle dame se donnoit bien la mort très-iniquement et
injustement; et, comme j'ouys dire sur ce passage à un honneste homme et
honneste dame, cela ne fut point sans offenser Dieu, puisqu'elle se
pouvoit délivrer de la mort; et se la pourchasser et avancer ainsi, cela
s'appelle proprement se tuer soy-mesme; ainsi plusieurs de ses pareilles
qui, par ces grandes continences et abstinences de ce plaisir, se
procurent la mort, et pour l'ame et pour le corps.

--Je tiens d'un très-grand médecin (et pense qu'il en a donné telle
leçon et instruction à plusieurs honnestes dames) que les corps humains
ne se peuvent jamais guieres bien porter, si tous leurs membres et
parties, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, ne font
ensemblement leurs exercices et fonctions, que la sage nature leur a
ordonné pour leur santé, et n'en fassent une commune accordance, comme
d'un concert de musique, n'estant raison qu'aucunes desdites parties et
membres travaillent, et les autres chaument. Ainsi qu'en une république
il faut que tous officiers, artisans, manouvriers et autres, fassent
leur besogne unanimement, sans se reposer ny se remettre les uns sur les
autres, si l'on veut qu'elle aille bien, et que son corps demeure soin
et entier: de mesme est le corps humain. Telles belles dames, putes dans
l'ame et chastes du corps, méritent d'éternelles loüanges; mais non pas
celles qui sont froides comme marbre, lasches et immobiles plus qu'un
rocher, et ne tiennent de la chair, n'ayant aucuns sentiments (il n'y en
a guieres pourtant), qui ne sont point ny belles ny recherchées, et,
comme dit le poëte,

    . . . . _casta quam nemo rogavit_,

chaste qui n'a jamais été priée. Sur quoy je cognois une grande dame qui
disoit à aucunes de ses compagnes qui estoient belles: «Dieu m'a fait
une grande grace de quoy il ne m'a fait belle comme vous autres,
mesdames; car aussi bien que vous j'eusse fait l'amour, et fusse esté
pute comme vous.» A cause de quoy peut-on loüer ces belles ainsi
chastes, puisqu'elles sont de telle nature. Bien souvent aussi
sommes-nous trompez en telles dames; car aucunes y en a qu'à les voir
mesme mineuses, piteuses, marmiteuses, froides, discrètes, serrées, et
modestes en leurs paroles, et en leurs habits réformez, qu'on les
prendroit pour des saintes et très-prudes femmes, qui sont au dedans et
par volonté, et au dehors par bons effets, bonnes putains. D'autres en
voyons-nous qui, par leur gentillesse et leurs paroles follastres, leurs
gestes gays et leurs habits mondains et affectés, on les prendroit pour
fort débauchées, et prestes pour s'adonner aussi-tost: mais pourtant de
leurs corps sont fort femmes de bien devant le monde: en cachette, il
s'en faut rapporter à la vérité aussi cachée. J'en alléguerois force
exemples que j'ai veus et sceus; mais je me contenteray d'alleguer
cettuy-ci, que Tite-Live allégue et Bocace encore mieux, d'une gentille
dame romaine nommée Claudie Quintiene, laquelle, paroissant dans Rome
par-dessus toutes les autres en ses habits pompeux et peu modestes, et
en ses façons gayes et libres, mondaine plus qu'il ne le falloit,
acquit très-mauvais bruit touchant son honneur; mais, le jour venu de la
réception de la déesse Cybelle, elle l'esteignit du tout; car elle eut
l'honneur et la gloire, pardessus toutes les autres, de la recevoir hors
du bateau, la toucher et la transporter à la ville; dont tout le monde
en demeura estonné; car il avoit esté dit que le plus homme de bien et
la plus femme de bien estoient dignes de cette charge. Voilà comme le
monde est fort trompé en plusieurs de nos dames. L'on doit premierement
fort les cognoistre et examiner avant que de les juger, tant d'une que
de l'autre sorte.

Si faut-il, avant que fermer ce pas, que je die une autre belle vertu et
propriété que porte le cocuage, que je tiens d'une fort honneste et
belle dame de bonne part, au cabinet de laquelle estant un jour entré,
je la trouvay sur le point qu'elle venoit d'achever d'escrire un conte
de sa propre main, qu'elle me monstra fort librement, car j'estois de
ses bons amis, et ne se cachoit point de moy: elle estoit fort
spirituelle et bien disante, et fort bien duite à l'amour; et le
commencement du conte estoit tel:»Il semble, dit-elle, qu'entr'autres
belles propriétez que le cocuage peut apporter, c'est ce beau et bon
sujet par lequel on peut bien connoistre combien gentiment l'esprit
s'exerce pour le plaisir et contentement de la nature humaine, d'autant
que c'est luy qui veille, et qui invente et façonne l'artifice
nécessaire à y pourvoir sans que la nature y fournisse que le désir et
l'appetit sensuel, comme l'on peut cacher par tant de ruses et astuces
qui se pratiquent au mestier de l'amour, qui est celuy qui imprime les
cornes; car il faut tromper un mary jaloux, soupçonneux et colere; il
faut tromper et voiler les yeux des plus prompts à recevoir du mal, et
pervertir les plus curieux de la connoissance de la vérité, faire croire
de la fidélité là où il n'y a que toute déception; plus de franchise là
où il n'y a que dissimulation et crainte, et plus de crainte là où il
n'y a plus de licence: bref, par toutes ces difficultez, et pour venir
dessus ces discours, ce ne sont pas actes à quoy la vertu naturelle
puisse parvenir; il en faut donner l'advantage à l'esprit, lequel
fournit le plaisir et bastit plus de cornes que le corps qui les plante
et cheville.» Voilà les propres mots du discours de cette dame, sans les
changer aucunement, qu'elle fait au commencement de son conte, qui se
faisoit d'elle-mesme; mais elle l'adombroit par d'autres noms et puis,
poursuivant les amours de la dame et du seigneur avec qui elle avoit à
faire, et pour venir là et à la perfection, elle allégue que l'apparence
de l'amour n'est qu'une apparence de consentement. Il est du tout sans
forme jusqu'à son entière joüissance et possession, et bien souvent l'on
croit qu'elle soit venue à cette extrémité, que l'on est bien loin de
son compte, et, pour récompense, il ne reste rien que le temps perdu,
duquel l'on porte un extrême regret (il faut bien peser et noter ces
dernières paroles, car elles portent coup, et de quoy à blasonner).
Pourtant il n'y a que la joüissance en amour et pour l'homme et pour la
femme, pour ne regretter rien du temps passé. Et pour cette honneste
dame, qui escrivoit ce conte, donna un rendez-vous à son serviteur dans
un bois, où souvent s'alloit pourmener en une fort belle allée, à
l'entrée de laquelle elle laissa ses femmes, et le va trouver sous un
beau et large chesne ombrageux; car c'estoit en esté! «Là où, dit la
dame en son conte par ces propres mots, il ne faut point douter la vie
qu'ils demenèrent pour un peu, et le bel autel qu'ils dressèrent au
pauvre mary au temple de Cératon, bien qu'ils ne fussent en Delos, qui
estoit fait tout de cornes: pensez que quelque bon compagnon l'avoit
fondé.» Voilà comment cette dame se moquoit de son mary, aussi bien en
ses escrits comme en ses délices et effects: et qu'on note tous ses
mots, ils portent de l'efficace, estans prononcés mesmes et escrits
d'une si habile et honneste femme.

Le conte en est très-beau, que j'eusse volontiers ici mis et inséré;
mais il est trop long, car les pourparlers, avant que de venir là, sont
fort beaux et longs aussi, reprochant à son serviteur, qui la loüoit
extremement, qu'il y avoit en luy plus d'œuvre de naturelle et
nouvelle passion qu'aucun bien qui fust en elle, bien qu'elle fust des
belles et honnestes; et, pour vaincre cette opinion, il fallut au
serviteur faire de grandes preuves de son amour, qui sont fort bien
spécifiées en ce conte: et puis estant d'accord, l'on y voit des ruses,
des finesses et tromperies d'amour en toutes sortes, et contre le mary
et contre le monde, qui sont certes fort belles et très-fines. Je priay
cette honneste dame de me donner le double de ce conte; ce qu'elle fist
très-volontiers, et ne voulust qu'autre le doublast qu'elle, de peur de
surprise. Cette dame avoit raison de donner cette vertu et propriété au
cocuage; car avant que se mettre à l'amour, elle estoit fort peu habile;
mais l'ayant traité, elle devint l'une des spirituelles et habiles
femmes de France, tant pour ce sujet que pour d'autres. Et de fait, ce
n'est pas la seule que j'ay veue qui s'est habilitée, pour avoir traité
l'amour, car j'en ay veu une infinité très-sottes et mal-habiles à leur
commencement; mais elles n'avoient demeuré un an à l'académie de Cupidon
et Vénus madame sa mère, qu'elles en sortoient très-habiles et
très-honnestes femmes en tout; et quant à moy je n'ay veu jamais putain
qui ne fust très-habile et qui ne levast la paille.

--Si feray-je encor cette question; en quelle saison de l'année se fait
plus de cocus, et laquelle est plus propre à l'amour, et à esbranler une
fille, une femme ou une veuve? Certainement la plus commune voix est
qu'il n'y a pour cela que le printemps, qui esveille les corps et les
esprits endormis de l'hyver fascheux et mélancolique; et puisque tous
les oiseaux et animaux s'en réjoüissent et entrent tous en amours, les
personnes qui ont autres sens et sentiment s'en ressentent bien
davantage, et surtout les femmes (selon l'opinion de plusieurs
philosophes et médecins), qui entrent lors en plus grande ardeur et
amour qu'en tout autre temps, ainsi que je l'ay ouy dire à aucunes
honnestes et belles dames, et mesmes à une grande qui ne failloit
jamais, le printemps venu, en estre plus touchée et picquée qu'en autre
saison; et disoit qu'elle sentoit la pointe de l'herbe et hannissoit
après comme les juments et chevaux, et qu'il falloit qu'elle en tastast,
autrement elle s'amaigriroit; ce qu'elle faisoit, je vous en asseure, et
devenoit lors plus lubrique. Aussi, trois ou quatre amours nouvelles que
je luy ay veu faire en sa vie, elle les a faites au printemps, et non
sans cause; car de tous les mois de l'an, avril et may sont les plus
consacrez, et dédiés à Vénus, où lors les belles dames s'accommencent,
plus que devant, à s'accommoder, dorloter, et se parer gentiment, se
coiffer follastrement, se vestir légèrement; qu'on dirait que tous ces
nouveaux changements, et d'habits et de façons, tendent tous à la
lubricité, et à peupler la terre de cocus, marchant dessus, aussi bien
que le ciel et l'air en produisent de volants en avril et en may. De
plus, ne pensez pas que les belles femmes, filles ou veuves, quand elles
voient de toutes parts en leurs pourmenades de leurs bois, de leurs
forests, garennes, parcs, prairies, jardins, bocages et autres lieux
récréatifs, les animaux et les oiseaux s'entrefaire l'amour et
lascivement paillarder, n'en ressentent d'estranges piqueures en leur
chair, et n'y veulent soudain rapporter leurs remèdes; et c'est l'une
des persuasives remonstrances qu'aucuns amants et aucunes amantes
s'entrefont, s'entrevoyants sans chaleurs, ny flamme, ny amour, en leur
remonstrant les animaux et oyseaux, tant des champs que des maisons,
comme les passereaux et pigeons domestiques et lascifs, et ne faire que
paillarder, germer, engendrer, et foissonner jusqu'aux arbres et
plantes; et c'est ce que sceut dire un jour une gente dame espagnole à
un cavalier froid ou trop respectueux: _Sa, gentil cavallero, mira como
los amores de todas suertes se tratan y trionfan en este verano, y V.S.
queda flaco y abatrido!_ C'est-à-dire: «Voici[54], gentil cavalier,
comme sortes d'amours se mennent et triomphent en cette prime; et vous
demeurez flac et abattu.» Le printemps passé fait place à l'esté, qui
vient après et porte avec soy ses chaleurs: et ainsi qu'une chaleur
amène l'autre, la dame par conséquent double la sienne; et nul
rafraischissement ne la luy peut oster si bien qu'un bain chaud et
trouble de sperme vénériq: ce n'est pas contraire par son contraire et
guérir, ains semblable par son semblable; car, bien que tous les jours
elle se baignast, se plongeast dans la plus claire et fraische fontaine
de tout un pays, cela n'y sert, ny quelques légers habillements qu'elle
puisse porter pour s'en donner fraischeur, et qu'elle les retrousse tant
qu'elle voudra, jusques à laisser les calessons, ou mettre le vertugadin
dessus eux, sans les mettre sur le cotillon, comme plusieurs le font; et
là c'est le pis, car, en tel estat, elles s'arregardent, se ravissent,
se contemplent à la belle clarté du soleil, que, se voyant ainsi belles,
blanches, caillées, poupines et en bon point, entrent soudain en rut et
tentation; et, sur ce, faut aller au masle ou de tout brusler toutes
vives, dont on en a veu fort peu; aussi seroient-elles bien sottes: et
si elles sont couchées dans leurs beaux lits ne pouvants endurer ny
couvertes, ny linceux, se mettent en leurs chemises retroussées à demy
nues, et le matin, le soleil levant donnant sur elles, et venants à se
regarder encore mieux à leur aise de tous costez et toutes parts,
souhaitent leurs amys, et les attendent: que si par cas ils arrivent sur
ce point, sont aussitost les bien venus, pris et embrassés; «car lors,
disent-elles, c'est la meilleure embrassade et joüissance d'aucune heure
du jour; d'autant, disoit un jour une grande, que le c.. est bien
confit, à cause du doux chaud et feu de la nuict, qui l'a ainsi cuit et
confit, et qu'il en est beaucoup meilleur et savoureux.» L'on dit
pourtant par un proverbe ancien: _Juin et juillet, la bouche mouillée et
le v.. sec_; encor met-on le mois d'aoust: cela s'entend pour les
hommes, qui sont en danger quand ils s'échauffent par trop en ces temps;
et mesme quand la chaude canicule domine, à quoy ils y doivent adviser;
mais s'ils se veulent brusler à leur chandelle, à leur dam. Les femmes
ne courent jamais ceste fortune, car tous mois, toutes saisons, tous
temps, tous signes leur sont bons. Or les bons fruits de l'esté
surviennent, qui semblent devoir rafraischir ces honnestes et
chaleureuses dames. A aucunes j'en ay veu manger peu, et à d'autres
prou. Mais pourtant on ny a guieres veu de changement de leur chaleur ny
aux unes ny aux autres, pour s'en abstenir ny pour en manger; car le pis
est que, s'il y a aucuns fruits qui puissent rafraischir, il y a bien
force autres qui reschauffent bien autant, auxquels les dames courent le
plus souvent, comme à plusieurs simples qui sont en leur vertu et bons
et plaisants à manger en leurs potages et salades, et comme aux
asperges, aux artichaux, aux truffles, aux morilles, aux mousserons et
potirons, et aux viandes nouvelles, que leurs cuisiniers, par leurs
ordonnances, sçavent très-bien accoustrer et accoustumer à la friandise
et lubricité, et que les médecins aussi leur sçavent bien ordonner. Que
si quelqu'un bien expert et gallant entreprenoit à desduire ce passage,
il s'en acquitteroit bien mieux que moy. Au partir de ces bons mangers,
donnez-vous garde, pauvres amants et marys. Que si vous n'estes bien
préparez, vous voilà déshonorez, et bien souvent on vous quitte pour
aller au change. Ce n'est pas tout; car il faut avec ces fruits
nouveaux, et fruits des jardins et des champs, y adjouter de bons grands
pastez que l'on a inventez depuis quelques temps, avec force pistaches,
pignons, et autres drogues d'apoticaires scaldives, mais sur-tout des
crestes et c........ de cocq, que l'esté produit et donne plus en
abondance que l'hyver et autres saisons; et se fait aussi plus grand
massacre en général de ces jolets et petits cocqs qu'en hyver des grands
cocqs, n'estant si bons et si propres que les petits, qui sont chauds
ardents et plus gaillards que les autres. Voila un entr-autres, des bons
plaisirs et commoditez que l'esté rapporte pour l'amour. Et de ces
pastez ainsi composez de menusailles de ces petits cocqs et culs
d'artichaux et truffles, ou autres friandises chaudes en usent souvent
quelques dames que j'ai ouy dire; lesquelles, quand elles en mangent et
y peschent, mettant la main dedans ou avec les fourchettes, et en
rapportant et en remettant en la bouche ou l'artichault, ou la truffle,
ou la pistache, ou la creste de cocq, ou autre morceau, elles disent
avec une tristesse morne: _Blanque_; et quand elles rencontrent les
gentils c........ de cocq, et les mettent sous la dent, elles disent
d'une allégresse: _Bénéfice_; ainsi qu'on fait à la blanque en Italie,
et comme si elles avaient rencontré et gagné quelque joyau très-précieux
et riche. Elles en ont cette obligation à messieurs les petits cocqs et
jolets, que l'esté produit avec la moitié de l'automne pourtant, que
j'entremesle avec l'esté, qui nous donne force autres fruits et petits
volatiles qui sont cent fois plus chaudes que celles de l'hyver et de
l'autre moitié de l'automne prochaine et voisine de l'hyver, qui, bien
qu'on les puisse et doive joindre ensemble, si n'y peut-on si bien
recueillir tous ces bons simples en leur vigueur, ny autre chose comme
en la saison chaude, encore l'hyver s'efforce de produire ce qu'il peut,
comme les bonnes cardes qui engendrent bien de la bonne chaleur et de la
concupiscence, soit qu'elles soient cuittes ou crues, jusques aux petits
chardons chauds, dont les asnes vivent et en baudoüinent mieux, que
l'esté rend durs, et l'hyver les rend tendres et délicats, dont l'on en
fait de fort bonnes salades nouvellement inventées. Et outre tout cela,
on fait tant d'autres recherches de bonnes drogues chez les apoticaires,
drogueurs et parfumeurs, que rien n'y est oublié, soit pour ces pastez,
soit pour les bouillons: et ne trouve-t-on à dire guieres de la chaleur
en l'hyver par ce moyen et entretenement tant qu'elles peuvent; «car,
disent-elles, puisque nous sommes curieuses de tenir chaud l'extérieur
de nostre corps par des habits pesants et bonnes fourrures, pourquoy
n'en ferons-nous de mesme à l'intérieur?» Les hommes disent aussi: «Et
de quoy leur sert-il d'adjouster chaleur sur chaleur, comme soye sur
soye, contre la Pragmatique, et que d'elles-mesmes elles sont assez
chaleureuses, et qu'à toute heure qu'on les veut assaillir elles sont
tousjours prestes de leur naturel, sans y apporter aucun artifice? Qu'y
feriez-vous? Possible qu'elles craignent que leur sang chaud et
bouillant se perde et se resserre dans les veines et devienne froid et
glacé si on ne l'entretient, ny plus ny moins que celuy d'un hermite qui
ne vit que de racines.»

Or laissons-les faire: cela est bon pour les bons compagnons; car, elles
estant en si fréquente ardeur, le moindre assaut d'amour qu'on leur
donne, les voilà prises, et messieurs les pauvres marys cocus et cornus
comme satyres. Encor font-elles mieux, les honnestes dames: elles font
quelquesfois part de leurs bons pastez, bouillons et potages à leurs
amants par miséricorde, afin d'estre plus braves et n'estre atténuez par
trop quand ce vient à la besogne, et pour s'en ressentir mieux et
prévaloir plus abondamment et leur en donnent aussi des receptes pour en
faire faire en leur cuisine à part: dont aucuns y sont bien trompez,
ainsi que j'ay ouy parler d'un galant gentilhomme, qui, ayant ainsi pris
son bouillon, et venant tout gaillard aborder sa maîtresse, la menaça
qu'il la meneroit beau et qu'il avoit pris son bouillon, et mangé son
pasté. Elle lui respondit: «Vous ne me ferez que la raison; encore ne
sçay-je:» et s'estant embrassez et investis, ces friandises ne luy
servirent que pour deux opérations de deux coups seulement. Sur quoy
elle luy dit ou que son cuisinier l'avoit mal servy ou y avoit espargné
des drogues et compositions qu'il y falloit, ou qu'il n'avoit pas pris
tous ses préparatifs pour la grande médecine, ou que son corps pour lors
estoit mal disposé pour la prendre et la rendre: et ainsy elle se moqua
de luy. Tous simples pourtant, toutes drogues, toutes viandes et
médecines, ne sont propres à tous; aux uns elles opèrent, aux autres
blanque, encore ay-je veu des femmes qui, mangeant ces viandes chaudes
et qu'on leur en faisoit la guerre que par ce moyen il pourroit avoir du
débordement ou de l'extraordinaire ou avec le mary ou l'amant, ou avec
quelque pollution nocturne, elles disoient, juroient et affirmoient que,
pour tel manger, la tentation ne leur en survenoit en aucune manière; et
Dieu sait il falloit qu'elles fissent ainsi des rusées. Or les dames qui
tiennent le party de l'hiver disent que, pour les bouillons et mangers
chauds, elles en sçavent assez de receptes d'en faire d'aussi bons
l'hyver qu'aux autres saisons: elles en font assez d'expérience, et pour
faire l'amour le disent aussi très-propre; car, tout ainsi que l'hyver
est sombre, ténébreux, quiete, coy, retiré de compagnies et caché, ainsi
faut que soit l'amour et qu'il soit fait en cachette, en lieu retiré et
obscur, soit en un cabinet à part, ou en un coin de cheminée près d'un
bon feu qui engendre bien, s'y tenant de près et long-temps autant de
chaleur vénéricque que le soleil d'esté. Comme aussi fait-il bon en la
ruelle d'un lit sombre, que les yeux des autres personnes, cependant
qu'elles sont près du feu à se chauffer, pénétrent fort mal-aisément, ou
assises sur des coffres et lits à l'escart faisant aussi l'amour, ou
les voyant se tenir près les unes des autres, et pensant que ce soit à
cause du froid, et se tenir plus chaudement; cependant font de bonnes
choses, les flambeaux à part bien loin reculez, ou sur la table, ou sur
le buffet. De plus, qui est meilleur quand l'on est dans le lit? c'est
tous les plaisirs du monde aux amants et amantes de s'entr'embrasser, de
s'entreserrer et se baiser, s'entre-trousser l'un sur l'autre de peur de
froid, non pour un peu, mais pour un long temps, et s'entre-eschauffer
doucement, sans se sentir nullement du chaud démesuré que produit
l'esté, et d'une sueur extrême, qui incommode grandement le déduit de
l'amour; car, au lieu de s'entretenir au large et fort à l'escart: et
qui est le meilleur, disent les dames, par l'advis des médecins, les
hommes sont plus propres, ardants et déduits à cela l'hyver qu'en
l'esté.

--J'ay cogneu d'autres fois une très-grande princesse, qui avoit un
très-grand esprit et parloit et escrivoit des mieux. Elle se mit un jour
à faire des stances à la louange et faveur de l'hyver, et sa propriété
pour l'amour. Pensez qu'elle l'avoit trouvé pour elle très-favorable et
traitable en cela. Elles estoient très-bien faites, et les ay tenues
long-temps en mon cabinet, et voudrois avoir donné beaucoup et les tenir
pour les insérer ici; l'on y verroit et remarqueroit-on les grandes
vertus de l'hyver, propriétés et singularitez pour l'amour.

--J'ay cogueu une très-grande dame et des belles du monde, laquelle,
veufve de frais, faisant semblant ne vouloir, pour son nouvel habit et
estat, aller les après-soupers voir la Cour, ni le bal, ni le coucher de
la Reine, et n'estre estimée trop mondaine, ne bougeoit de la chambre,
laissoit aller ou renvoyoit un chacun ou une chacune à la danse, et son
fils et tout, se retiroit en une ruelle; et là son amant, d'autres fois
bien traité, aymé et favorisé d'elle estant en mariage, arrivoit, ou
bien, ayant soupé avec elle, ne bougeoit, donnant le bonsoir à un sien
beau-frère, qui estoit de grand garde, et là traitoit et renouvelloit
ses amours anciennnes, et en pratiquoit de nouvelles pour secondes
noces, qui furent accomplies en l'esté après. Ainsi que j'ay considéré
depuis toutes ces circonstances, je croy que les autres saisons ne
fussent esté si propres pour cet hyver, et comme je l'ay ouy dire à une
de ses dariolettes. Or, pour faire fin, je dis et affirme que toutes
saisons sont propres pour l'amour, quand elles sont prises à propos, et
selon les caprices des hommes et des femmes qui les surprennent: car,
tout ainsi que la guerre de Mars se fait en toutes saisons et tout
temps, et qu'il donne ses victoires comme il luy plaît et comme aussi il
trouve ses gens d'armes bien appareillés et encouragés de donner leur
bataille, Vénus en fait de mesmes, selon qu'elle trouve ses troupes
d'amants et d'amantes bien disposées au combat: et les saisons n'y font
guères rien, ny leur acception ny élection n'y a pas grand lieu; non
plus ne servent guères leurs simples, ny leur fruits, ny leurs drogues,
ny drogueurs, ny quelque artifice que fassent ny les unes ny les autres,
soit pour augmenter leur chaleur, soit pour la rafraischir. Car, pour le
dernier exemple, je connois une grande dame à qui sa mère, dez son petit
age, la voyant d'un sang chaud et bouillant qui la menoit un jour tout
droit au chemin du bourdeau, luy fit user par l'espace de trente ans,
ordinairement en tous ses repas, du jus de vinette, qu'on appelle en
France ozeille, fust en ses viandes, fust en ses potages et avec
bouillons, fust pour en boire de grandes escüelles à oreilles, sans
autres choses entremeslées; bref, toutes ses sausses estoient jus de
vinette. Elle eut beau faire tous ces mystères réfrigératifs, qu'enfin
ç'a esté une très-grandissime et illustrissime putain, et qui n'avoit
point besoin de ces pastés que j'ay dit pour luy donner de la chaleur,
car elle en a assez; et si pourtant elle est aussi goulue à les manger
que toute autre. Or je fais fin, bien que j'en eusse dit davantage et
eusse rapporté davantage de raisons et exemples; mais il ne faut pas
tant s'amuser à ronger un mesme os; et aussi que je donne la plume à un
autre meilleur discoureur que moi, qui sçaura soustenir le party des
unes et des autres raisons: me rapportant à un souhait et désir que
fairoit une fois une honneste dame espagnole, qui souhaitoit et désiroit
de devenir hyver, quand sa saison seroit, et son ami un feu, afin, quand
elle viendroit s'eschauffer à luy par le grand froid qu'elle auroit,
qu'il eust ce plaisir de la chauffer, et elle de prendre sa chaleur
quand elle s'y chaufferoit, et de plus se présenter et se faire voir à
luy souvent et à son aise, et se chauffant retroussée, escarquillée, et
eslargie de cuisses et de jambes, pour participer à la vüe de ses beaux
membres cachés sous son linge et habillements d'auparavant; aussi pour
la reschauffer encore mieux et luy entretenir son autre feu du dedans et
sa chaleur paillarde. Puis desiroit venir printemps, et son amy un
jardin tout en fleurs, desquelles elle s'en ornast sa teste, sa belle
gorge, son beau sein, voire s'y veautrant parmy elles son beau corps
tout nud entre les draps. De mesmes après desiroit devenir esté, et par
conséquent son amy une claire fontaine ou reluisant ruisseau, pour la
recevoir en ses belles et fraisches eaux quand elle iroit s'y baigner et
esgayer, et bien à plein se faire voir à luy, toucher, retoucher et
manier tous ses membres beaux et lascifs. Et puis, pour la fin, desiroit
pour son automne retourner en sa première forme et devenir femme et son
mary homme, pour puis après tous deux avoir l'esprit le sens et la
raison à contempler et rememorer tout le contentement passé, et vivre en
ces belles imaginations et contemplations passées, et pour sçavoir et
discourir entr'eux quelle saison leur avoit esté plus propre et
delicieuse. Voilà comment ceste honneste dame départoit et compassoit
les saisons; en quoy je me remets au jugement des mieux discourants,
quelle des quatre en ces formes pouvoit estre à l'un et à l'autre plus
douce et plus agréable.

--Maintenant à bon escient je me départs de ce discours. Qui en voudra
sçavoir davantage et des diverses humeurs des cocus, qu'il fasse une
recherche d'une vieille chanson qui fut faite à la Cour, il y a quinze
ou seize ans, des cocus, dont le refrain est

    Un cocu meine l'autre, et toujours sont en peine,
          Un cocu l'autre meine.

Je prie toutes les honnestes dames qui liront dans ce chapitre aucuns
contes, si par cas elles y passent dessus, me pardonner s'ils sont un
peu gras en saupiquets, d'autant que je ne les eusse sceu plus
modestement déguiser, veu la sauce qu'il leur faut; et diray bien plus,
que j'en eusse allégué d'autres encore bien plus saugreneux et
meilleurs, n'estoit que, ne les pouvant ombrager bien d'une belle
modestie, j'eusse eu crainte d'offenser les honnestes dames qui
prendront cette peine et me feront cet honneur de lire mes livres; et si
vous diray de plus, que ces contes que j'ay faits icy ne sont point
contes menus de villes ny villages, mais viennent de bons et hauts
lieux; et si ce sont de viles et basses personnes, ne m'estant voulu
mesler que de coucher les grands et hauts subjets, encore que j'aye le
dire bas; et, en ne nommant rien, je ne pense pas scandaliser rien
aussi.

    Femmes, qui transformez vos marys en oiseaux,
    Ne vous en lassez point, la forme en est très-belle;
    Car si vous les laissez en leurs premières peaux,
    Ils voudront vous tenir toujours en curatelle,
    Et comme homme voudront user de leur puissance;
    Au lieu qu'estants oiseaux ne vous feront d'offense.

                    AUTRE.

    Ceux qui voudront blasmer les femmes amiables
    Qui font secrètement leurs bons marys cornards,
    Les blasment à grand tort et ne sont que bavards;
    Car elles font l'aumosne et sont fort charitables
    En gardant bien la loy à l'aumosne donner,
    Ne faut en hypocrit la trompette sonner.

_Vieille rime du jeu d'amours, que j'ay trouvée dans des vieux papiers._

    Le jeu d'amours, ou jeunesse s'esbat,
    A un tablier se peut comparer.
    Sur un tablier les dames on abat,
    Puis il convient le trictrac préparer.
    Et en celui ne faut que se parer.
    Plusieurs font Jean: n'est-ce pas jeu honneste,
    Qui par nature un joüeur admoneste
    Passer le temps de cœur joyeusement?
    Mais en défaut de trouver la raye nette
    Il s'en ensuit un grand jeu de torment.

Ce mot _raye nette_ s'entend en deux façons: l'une, pour le jeu de la
_raye nette_ du trictrac; et l'autre, que, pour ne trouver la _raye
nette_ de la dame avec qui l'on s'esbat, on y gagne bonne vérole, de bon
mal et du torment.



DISCOURS SECOND

     Sur le sujet qui contente le plus en amour, ou le toucher, ou la
     veuë, ou la parole.

INTRODUCTION.


Voici une question en matière d'amours qui mériteroit un plus profond et
meilleur discoureur que moy, sçavoir qui contente plus en la joüissance
d'amour, ou le tact qui est l'attouchement, ou la parole, ou la veuë? M.
Pasquier, très-grand personnage certes, en sa jurisprudence, qui est sa
profession, comme en autres belles et humaines sciences, en fait un
discours dans ses lettres qu'il nous a laissées par escrit; mais il a
esté trop bref, et, pour estre si grand homme, il ne devoit tant
là-dessus espargner sa belle parole comme il a fait; car, s'il l'eust
voulue un peu eslargir et en dire bien au vray et au naturel ce qu'il en
eust sceu dire, sa lettre qu'il en fait là-dessus en eust esté cent fois
bien plus plaisante et agréable.

Il en fonde son discours principal sur quelques rimes anciennes du comte
Thibault de Champagne, lesquelles je n'avois jamais vues, sinon ce petit
fragment que ce M. Pasquier produit là; et trouve que ce bon et brave et
ancien chevalier dit très-bien, non en si bons termes que nos gallants
poëtes d'aujourd'hui, mais pourtant en très-bon sens et bonnes raisons;
aussi avoit-il un très-beau et digne sujet pourquoy il disoit si bien,
qui estoit la reyne Blanche de Castille, mère de saint Louis, de
laquelle il fut aucunement espris, voire beaucoup, et l'avoit prise pour
maistresse. Mais, pour cela, quel mal? et quel reproche pour cette
reyne? encore qu'elle fust esté très-sage et vertueuse, pouvoit-elle
engarder le monde de l'aymer et brusler au feu de sa beauté et de ses
vertus, puisque c'est le propre de la vertu et d'une perfection que de
se faire aymer? Le tout est de ne se laisser aller à la volonté de celuy
qui ayme.

Voylà pourquoy il ne faut trouver estrange ny blasmer cette reyne si
elle fut tant aimée, et que, durant son regne et son autorité, il y ait
eu en France des divisions, séditions et querelles: car, comme j'ay ouy
dire à un très-grand personnage, les divisions s'esmeuvent autant pour
l'amour que pour les brigues de l'Estat; et, du temps de nos pères, il
se disoit un proverbe ancien que tout le monde voloit du c.. de la reine
folle.

Je ne sçay pour quelle reyne ce proverbe se fit, comme possible, fit ce
comte Thibault, qui, possible, ou pour n'estre bien traité d'elle comme
il vouloit, ou qu'il en fust desdaigné, ou un autre mieux aimé que luy,
conceut en soy ces dépits qui le précipitèrent et firent perdre en ces
guerres et tumultes, ainsi qu'il arrive souvent quand une belle ou
grande reyne ou dame, ou princesse, se met à régir un Estat: un chacun
désire la servir, honorer et respecter, autant pour avoir l'heur d'estre
bien venu d'elle et estre en ses bonnes graces, comme de se vanter de
régir et gouverner l'Estat avec elle et en tirer du profit. J'en
alléguerois quelques exemples, mais je m'en passeray bien.

Tant y a, que ce comte Thibault prit sur ce beau sujet, que je viens de
dire, à bien escrire, et possible à faire cette demande que nous
représente M. Pasquier, auquel je renvoye le lecteur curieux, sans en
toucher icy aucunes rimes; car ce ne seroit qu'une superflüité.
Maintenant, il me suffira d'en dire ce qu'il m'en semble tant de moy que
de l'avis des plus gallants que moy.

       *       *       *       *       *

ARTICLE PREMIER.

     De l'attouchement en amour

Or, quant à l'attouchement, certainement il faut avouer qu'il est très
délectable, d'autant que la perfection de l'amour c'est de joüir, et ce
joüir ne se peut faire sans l'attouchement; car, tout ainsi que la faim
et la soif ne se peut soulager et appaiser, sinon par le manger et le
boire, aussi l'amour ne se passe ny par l'ouye ny par la veuë, mais par
le toucher, l'embrasser et par l'usage de Vénus: à quoi le badin fat
Diogène cynique rencontra badinement, mais salaudement pourtant, quand
il souhaitoit qu'il peust abattre sa faim en se frottant le ventre, tout
ainsi qu'en se frottant la verge il passoit sa rage d'amour. J'eusse
voulu mettre cecy en paroles plus nettes, il le faut passer fort
légèrement; ou bien comme fit cet amoureux de Lamia, qui, ayant esté par
trop excessivement rançonné d'elle pour joüir de son amour, n'y put ou
n'y voulut entendre; et, pour ce, s'advisa, songeant en elle, se
corrompre, se polluer, et passer son envie en son imagination: ce
qu'elle ayant sceu, le fit convenir devant le juge qu'il eust à l'en
satisfaire et la payer, lequel ordonna qu'au son et tintement de
l'argent qu'il lui monstreroit, elle seroit payée, et en passeroit ainsi
son envie, de mesme que l'autre par songe et imagination, avoit passé la
sienne.

Il est bien vray que l'on m'alléguera force especes de Vénus que les
anciens philosophes deguisent; mais de ce, je m'en rapporte à eux et aux
plus subtils qui en voudront discourir. Tant y a, puisque le fruit de
l'amour mondain n'est autre chose que la joüissance, il ne faut point la
penser bien avoir, qu'en touchant et embrassant. Si est-ce que plusieurs
ont bien eu opinion que ce plaisir estoit fort maigre sans la veuë et la
parole; et de ce nous en avons un bel exemple dans les _Cent Nouvelles
de la Reyne de Navarre_, de cet honneste gentilhomme, lequel, ayant joüy
plusieurs fois de cette honneste dame de nuict, bouchée avec son touret
de nez (car les masques n'estoient encore en usage), en une galerie
sombre et obscure, encore qu'il cogneust bien au toucher qu'il n'y avoit
rien que de bon, friant et exquis, ne se contenta point de telle faveur,
mais voulut savoir à qui il avoit à faire: par quoy, en l'embrassant et
la tenant un jour, il la marqua d'une craye au derrière de sa robe, qui
estoit de velours noir; et puis le soir après souper (car leurs
assignations estoient à certaine heure assignée), ainsi que les dames
entroient dans la salle du bal, il se mit derrière la porte; et, les
espiant attentivement passer, il vient à voir entrer la sienne marquée
sur l'espaule, qu'il n'eust jamais pensé, car, en ses façons,
contenances et paroles, on l'eust prise pour la Sapience de Salomon, et
telle que la Reyne la descrit. Qui fust esbahy, ce fut ce gentilhomme,
pour sa fortune assise sur une femme qui n'eust jamais creu moins d'elle
que de toutes les dames de la Cour; vray est qu'il voulut passer plus
outre, et ne s'arrester là, car il luy voulut le tout descouvrir, et
sçavoir d'elle pourquoy elle se cachoit ainsi de luy, et se faisoit
ainsi servir à couvert et cachettes; mais elle, très-bien rusée, nia et
renia tout, jusques à sa part de paradis et la damnation de son ame,
comme est la coustume des dames, quand on leur va objecter des choses de
leur cas qu'elles ne veulent qu'on les sache, encore qu'on en soit bien
certain et qu'elles soient très-vrayes. Elle s'en dépita; et par ainsi
ce gentilhomme perdit sa bonne fortune. Bonne, certes, elle estoit; car
la dame estoit grande et valoit le faire, et, qui plus est, parce
qu'elle faisoit de la sucrée, de la chaste, de la prude, de la feinte;
en cela il pouvoit avoir double plaisir: l'un pour cette joüissance si
douce, si bonne, si délicate; et le second, à la contempler souvent
devant le monde en sa mixte cointe mine, froide et modeste, et sa parole
toute chaste, rigoureuse et rechignarde, songeant en soy son geste
lascif, folastre maniement et paillardise, quand ils estoient ensemble.
Voilà pourquoy ce gentilhomme eut grand tort de luy en avoir parlé, mais
devoit tousjours continuer ses coups et manger sa viande, aussi bien
sans chandelle qu'avec tous les flambeaux de sa chambre. Bien devoit-il
sçavoir qui elle estoit, et en faut loüer sa curiosité, d'autant que,
comme dit le conte, il avoit peur avoir à faire avec quelque espèce de
diable; car volontiers ces diables se transforment et prennent la forme
des femmes pour habiter avec les hommes, et les trompent ainsi; auxquels
pourtant, à ce que j'ay ouy dire à aucuns magiciens subtils, est plus
aisé de s'accommoder de la forme et visage de femme, que non pas de la
parole. Voilà pourquoy ce gentilhomme avoit raison de la vouloir voir et
cognoistre; et, à ce qu'il disoit luy-même, l'abstinence de la parole
lui faisoit plus d'appréhension que la veuë, et le mettoit en resverie
de monsieur le diable; dont en cela il monstra qu'il craignoit Dieu.
Mais, après avoir le tout descouvert, il ne devoit rien dire. Mais quoy!
ce dira quelqu'un, l'amitié et l'amour n'est point bien parfaite, si on
ne la déclare et du cœur et de la bouche; et pour ce, ce gentilhomme
la luy vouloit faire bien entendre; mais il n'y gagna rien, car il y
perdit tout. Aussi, qui eust cogneu l'humeur de ce gentilhomme, il sera
pour excusé, car il n'estoit si froid ny discret pour joüer ce jeu, et
se masquer d'une telle discrétion; et, à ce que j'ay ouy dire à ma mère,
qui estoit à la Reyne de Navarre, et qui en sçavoit quelques secrets de
ses Nouvelles, et qu'elle en estoit l'une des devisantes, c'estoit feu
mon oncle de La Chastaigneraye, qui estoit brusq, prompt et un peu
volage. Le conte est déguisé pourtant pour le cacher mieux, car mon dict
oncle ne fut jamais au service de la grand princesse, maistresse de
cette dame, ouy bien du roy son frère: et si n'en fut autre chose, car
il estoit fort aymé et du Roy et de la princesse. La dame, je ne la
nommeray point, mais elle estoit veufve et dame d'honneur d'une
très-grande princesse, et qui sçavoit faire la mine de prude plus que
dame de la Cour.

--J'ay ouy conter d'une dame de la cour de nos derniers roys, que je
cognois, laquelle, estant amoureuse d'un fort honneste gentilhomme de la
Cour, vouloit imiter la façon d'amour de cette dame précédente: mais
autant de fois qu'elle venoit de son assignation et de son rendez-vous,
elle s'en alloit à sa chambre, et se faisoit regarder de tous costez à
une de ses filles ou femmes de chambre si elle n'estoit point marquée;
et, par ce moyen, se garda d'estre méprise et reconnue. Aussi ne
fut-elle jamais marquée qu'à la neufiesme assignation, que la marque fut
aussitost descouverte et recogneue de ses femmes; et pour ce, de peur
d'estre scandalisée, et tomber en opprobre, elle brisa là, et oncques
puis ne retourna à l'assignation. Il eust mieux valu, ce dit quelqu'un,
qu'elle luy eust laissé faire ses marques tant qu'il eust voulu, et
autant de faites les deffaire et effacer; et pour ce eust eu double
plaisir, l'un de ce contentement amoureux, et l'autre de se mocquer de
son homme, qui travailloit tant à cette pierre philosophale pour la
descouvrir et cognoistre, et n'y pouvoit jamais parvenir.

--J'en ay ouy conter d'un autre du temps du roy François, de ce beau
escuyer Gruffy, qui estoit un escuyer de l'escurie du dit roy, et mourut
à Naples au voyage de M. de Lautrec, et d'une très-grande dame de la
Cour, dont en devint très-amoureuse: aussi estoit-il très-beau et ne
l'appeloit-on ordinairement que le beau Gruffy, dont j'en ay veu le
pourtrait qui le monstre tel. Elle attira un jour un sien
vallet-de-chambre en qui elle se fioit, pourtant incogneu et non veu, en
sa chambre, qui luy vint dire un jour, luy bien habillé, qu'il sentoit
son gentilhomme, qu'une très-honneste et belle dame se recommandoit à
luy, et qu'elle en estoit si amoureuse qu'elle en désiroit fort
l'accointance plus que d'homme de la Cour, mais par tel si, qu'elle ne
vouloit, pour tout le bien du monde, qu'il la vist ni la connust; mais
qu'à l'heure du coucher, et qu'un chacun de la Cour seroit retiré, il le
viendroit quérir et prendre en un certain lieu qu'il lui diroit, et de
là il le meneroit coucher avec cette dame; mais par telle pache aussi,
qu'il luy vouloit bouscher les yeux avec un beau mouchoir blanc, comme
un trompette qu'on meine en ville ennemie, afin qu'il ne peust voir ny
recognoistre le lieu ny la chambre là où il le meneroit, et le
tiendroit tousjours par les mains afin de ne deffaire ledit mouchoir;
car ainsi luy avoit commandé sa maistresse luy proposer ces conditions,
pour ne vouloir estre connue de luy jusques à quelque temps certain et
préfix qu'il luy dit, et lui promit; et pour ce qu'il y pensast et
advisast bien s'il y vouloit venir à cette condition, afin qu'il luy
sceut dire lendemain sa response; car il le viendroit quérir et prendre
en un lieu qu'il luy dit, et surtout qu'il fust seul, et il le meneroit
en une part si bonne, qu'il ne s'en repentiroit point d'y estre allé.
Voilà une plaisante assignation et composée d'une estrange condition.
J'aimerois autant celle-là d'une dame espagnole, qui manda à un une
assignation, mais qu'il portast avec lui trois S. S. S., qui estoient à
dire: _sabio_, _solo_, _segreto_; _sage_, _seul_, _secret_: l'autre luy
manda qu'il iroit, mais qu'elle se garnist et fournist de trois F. F.
F., qui sont qu'elle ne fust _fea_, _flaca_ n'y _fria_; qui ne fust n'y
_laide_, _flaque_ n'y _froide_. Attant, le messager se départit d'avec
Gruffy. Qui fut en peine et en songe, ce fut luy, ayant grand sujet de
penser que ce fust quelque partie jouée de quelque ennemy de Cour, pour
luy donner quelque venue, ou de mort ou de charité envers le Roy.
Songeoit aussi quelle dame pouvoit-elle estre, ou grande, ou moyenne, ou
petite, ou belle, ou laide, qui plus luy faschoit (encore que tous chats
sont gris la nuict, ce dit-on, et tous c... sont c... sans clarté).
Par-quoy, après en avoir conféré à un de ses compagnons les plus privez,
il se résolut de tenter la risque, et que pour l'amour d'une grande,
qu'il présumoit bien estre, il ne falloit rien craindre et appréhender.
Par-quoy, le lendemain que le Roy, les Reynes, les dames et tous et
toutes de la Cour se furent retirez pour se coucher, ne faillit de se
trouver au lieu que le messager lui avoit assigné, qui ne faillit
aussi-tost l'y venir trouver avec un second, pour luy aider à faire le
guet si l'autre n'estoit point suivy de page ni de laquais, ny vallet,
ny gentilhomme. Aussi-tost qu'il le vit, luy dit seulement: «Allons,
monsieur, madame vous attend.» Soudain il le banda, et le mena par lieux
obscurs, estroits, et traverses incogneues, de telle façon que l'autre
luy dit franchement qu'il ne sçavoit là où il le menoit; puis il entra
dans la chambre de la dame, qui estoit si sombre et si obscure qu'il ne
pouvoit rien voir ni cognoistre, non plus que dans un four. Bien la
trouva-t-il sentant à bon, et très-bien parfumée, qui luy fit esperer
quelque chose de bon; parquoy le fit deshabiller aussi-tost, et luy-même
le deshabilla, et après le mena par la main, luy ayant osté le
mouchoir, au lict de la dame qui l'attendoit en bonne dévotion, et se
mit auprès d'elle à la taster, l'embrasser, la carresser, où il n'y
trouva rien que très-bon et exquis, tant à sa peau qu'à son linge et
lict très-superbe, qu'il tastonnoit avec les mains; et ainsi passa
joyeusement la nuict avec cette belle dame, que j'ay bien ouy nommer.
Pour fin, tout lui contenta en toutes façons, et cogneut bien qu'il
estoit très-bien hébergé pour cette nuict; mais rien ne lui faschoit,
disoit-il, si-non que jamais il n'en sceut tirer aucune parole. Elle
n'avoit garde, car il parloit assez souvent à elle le jour comme aux
autres dames, et, pour ce, l'eust cogneue aussitost. De folatries, de
mignardises, de carresses, d'attouchements et de toute autre sorte de
démonstrations d'amour et paillardises, elle n'y espargnoit aucune: tant
y a qu'il se trouva bien. Le lendemain, à la pointe du jour, le messager
ne faillit de venir esveiller, et le lever et habiller, le bander et le
retourner au lieu où il l'avoit pris, et recommander à Dieu jusques au
retour, qui seroit bien-tost; et ne fut sans lui demander s'il luy avoit
menty, et s'il se trouvoit bien de l'avoir creu, et ce qu'il luy en
sembloit de luy avoir servi de fourrier, et s'il luy avoit donné bon
logement. Le beau Gruffy, après l'avoir remercié cent fois, luy dit
adieu, et qu'il seroit tousjours prest de retourner pour si bon marché,
et revoler quand il voudroit; ce qu'il fit, et la feste en dura un bon
mois, au bout duquel fallut à Gruffy partir pour son voyage de Naples,
qui prit congé de sa dame et luy dit adieu à grand regret, sans en tirer
d'elle un seul parler aucunement de sa bouche, sinon soupirs et larmes
qu'il lui sentoit couler des yeux. Tant y a qu'il partit d'avec elle
sans la cognoistre nullement ny s'en appercevoir. Depuis on dit que
cette dame pratiqua cette vie avec deux ou trois autres de cette façon,
se donnant ainsi du bon temps: et disoit-on qu'elle s'accommodoit de
cette astuce, d'autant qu'elle estoit fort avare, et par ainsi elle
espargnoit le sien et n'estoit sujette à faire présents à ses
serviteurs; car enfin, toute grande dame pour son honneur doit donner,
soit peu ou prou, soit argent, soit bagues ou joyaux, ou soyent riches
faveurs: par ainsi la gallante se donnoit joye à son c.., et espargnoit
sa bourse, en ne se manifestant seulement quelle estoit; et pour ce, ne
se pouvoit estre reprise de ses deux bourses, ne se faisant jamais
cognoistre. Voilà une terrible humeur de grand dame. Aucuns ne
trouveront la façon bonne, autres la blasmeront, autres la tiendront
pour très-excorte, aucuns l'estimeront bonne mesnagere; mais je m'en
rapporte à ceux qui en discourront mieux que moy: si est-ce que cette
dame ne peut encourir tel blasme que cette reyne qui se tenoit à
l'hostel de Nesle à Paris, laquelle, faisant le guet aux passants, et
ceux qui lui revenoyent et agréoient le plus, de quelques sortes de gens
que ce fussent, les faisoit appeler et venir à soy; et, après en avoir
tiré ce qu'elle en vouloit, les faisoit précipiter du haut de la tour,
qui paroist encores, en bas en l'eau, et les faisoit noyer[55]. Je ne
puis dire que cela soit vray; mais le vulgaire, au moins la pluspart de
Paris, l'affirme; et n'y a si commun, qu'en luy monstrant la tour
seulement, et en l'interrogeant, que de luy-mesme ne le die.

Laissons ces amours, qui sont plustost des avortons que des amours,
lesquelles plusieurs de nos dames d'aujourd'hui abhorrent, comme elles
en ont raison, voulant communiquer avec leurs serviteurs, et non comme
avec rochers ou marbres: mais après les avoir bien choisis, se sçavent
bravement et gentiment faire servir et aimer d'eux. Et puis, en ayant
cogneu leurs fidélitez et loyale persévérance, se prostituent avec eux
par une fervente amour, et se donnent du plaisir avec eux, non en
masques, ny en silence, ny muettes, ny parmi les nuicts et ténèbres,
mais en beau plein jour se font voir, taster, toucher, embrasser, les
entretiennent de beaux et lascifs discours, de mots folastres et paroles
lubriques: quelques fois pourtant s'aident de masques, car il y a
plusieurs dames qui quelques fois sont contraintes d'en prendre en le
faisant, si c'est au hasle qu'elles le facent, de peur de se gaster le
teint ou ailleurs, afin que, si elles s'échauffent par trop, et si sont
surprises, qu'on ne cognoisse leur rougeur ny leur contenance estonnée,
comme j'en ay veu: et le masque cache tout, et ainsi trompent le monde.

       *       *       *       *       *

ARTICLE II.

     De la parole en amour.

J'ay ouy dire à plusieurs dames et cavalliers qui ont mené l'amour, que,
sans la veüe et la parole, elles aymeroient autant ressembler les bestes
brutes, lesquelles, par un appétit naturel et sensuel, n'ont autres
soucy ne amitié que de passer leur rage et chaleur. Aussi ay-je ouy dire
à plusieurs seigneurs et gallants gentilshommes qui ont couché avec de
grandes dames, ils les ont trouvées cent fois plus lascives et débordées
en paroles, que les femmes communes et autres. Elles le peuvent faire à
finesse, d'autant qu'il est impossible à l'homme, tant vigoureux
soit-il, de tirer au collier et labourer tousjours; mais, quand il vient
à la pose et au relasche, il trouve si bon et si appétissant quand sa
dame l'entretient de propos lascifs et mots folastrement prononcés, que,
quand Vénus seroit la plus endormie du monde, soudain elle est
esveillée; mesmes que plusieurs dames, entretenant leurs amants devant
le monde, fust aux chambres des reynes et princesses et ailleurs, les
pipoient, car elles leur disoient des paroles si lascives et si friandes
qu'elles et eux se corrompoient comme dedans un lict: nous, les
arregardans, pensions qu'elles tinssent autres propos. C'est pourquoy
Marc Antoine aima tant Cléopatre et la préféra à sa femme Octavia, qui
estoit cent fois plus aimable et belle que la Cléopatre; mais cette
Cléopatre avoit la parole si affettée, et le mot si à propos, avec ses
façons et graces lascives, qu'Antoine oublia tout pour son amour.
Plutarque nous en fait foy sur aucuns brocards ou sobriquets qu'elle
disoit si gentiment, que Marc Antoine, la voulant imiter, ne ressembloit
à ses devis (encore qu'il voulust faire du gallant) qu'un soldat et gros
gendarme, au prix d'elle et de sa belle frase de parler. Pline fait un
conte d'elle que je trouve fort beau, et, par ce, je le répéteray ici un
peu. C'est qu'un jour, ainsi qu'elle estoit en ses plus gaillardes
humeurs, et qu'elle s'estoit habillée à l'advenant et à l'advantage, et
surtout de la teste d'une guirlande de diverses fleurs convenante à
toute paillardise, ainsi qu'ils estoient à table, et que Marc Antoine
voulut boire, elle l'amusa de quelque gentil discours, et cependant
qu'elle parloit, à mesure elle arrachoit de ses belles fleurs de sa
guirlande, qui néantmoins estoient toutes semées de poudre empoisonnée,
et les jettoit peu à peu dans la coupe que tenoit Marc Antoine pour
boire; et ayant achevé son discours, ainsi que Marc Antoine voulut
porter la coupe au bec pour boire, Cléopatre luy arreste tout court la
main, et ayant aposté un esclave ou criminel qui estoit là près, le fit
venir à luy, et lui fit donner à boire ce que Marc Antoine alloit
avaler, dont soudain il en mourut; et puis, se tournant vers Marc
Antoine, lui dit: «Si je ne vous aimois comme je fais, je me fusse
maintenant défaite de vous, et eusse fait le coup volontiers, sans que
je vois bien que ma vie ne peut estre sans la vostre.» Cette invention
et cette parole pouvoient bien confirmer Marc Antoine en son amitié,
voire le faire croupir davantage aux costez de sa charnure. Voilà
comment servit l'éloquence à Cléopatre, que les histoires nous ont
escrite très-bien disante: aussi ne l'appeloit-il que simplement la
Reyne, pour plus grand honneur, ainsi qu'il escrit à Octave César, avant
qu'ils fussent déclarés ennemys. «Qui t'a changé, dit-il, pour ce que
j'embrasse la Reyne? elle est ma femme. Ay-je commencé dès ast heure? Tu
embrasses Drusille, Tortale, Leontile, ou Rufile, ou Salure Litiseme, ou
toutes: que t'en chaut-il sur quelle tu donnes, quand l'envie t'en
prend?» Par là Marc Antoine louoit sa constance et blasmoit la variété
de l'autre d'en aimer tant au coup, et luy n'aimoit que sa Reyne, dont
je m'estonne qu'Octave ne l'aima après la mort de Marc Antoine. Il se
peut faire qu'il la vit quand il la vit et la fit venir seule en sa
chambre, et qu'elle l'harangua: possible qu'il n'y trouva pas ce qu'il
pensoit, ou la meprisa pour quelque autre raison, et en voulut faire son
triomphe à Rome et la monstrer en parade; à quoi elle remédia par sa
mort advancée.

Certes, pour retourner à notre dire premier, quand une dame se veut
mettre sur l'amour, ou qu'elle y est une fois bien engagée, il n'y a
orateur au monde qui die mieux qu'elle. Voyez comme Sophonisba nous a
esté descrite de Tite Live, d'Appian et d'autres, si bien disante à
l'endroit de Massinissa, lorsqu'elle vint à luy pour l'aimer, gaigner et
réclamer, et après quand il lui fallut avaller le poison. Bref, toute
dame, pour estre bien aimée, doit bien parler, et volontiers on en voit
peu qui ne parlent bien et n'ayent des mots pour esmouvoir le ciel et la
terre, et fust-elle glacée en plein hyver. Celles surtout qui se mettent
à l'amour, et si elles ne savent rien dire, elles sont si dessavourées,
que le morceau qu'elles vous donnent n'a ny goust ny saveur: et quand M.
du Bellay, parlant de sa courtisanne et déclarant ses mœurs, dit
qu'elle estoit sage au parler et folastre à la couche[56], cela s'entend
en parlant devant le monde et entretenant l'un et l'autre; mais lorsque
l'on est à part avec son amy, toute gallante dame veut estre libre en sa
parole et dire ce qu'il luy plaist, afin de tant plus esmouvoir Vénus.

J'ay ouy faire des contes à plusieurs qui ont joüi de belles et grandes
dames, ou qui ont esté curieux de les escouter parlant avec d'autres
dedans le lict, qu'elles estoient aussi libres et folles en leur parler
que courtisannes qu'on eust sceu connoistre: et qui est un cas
admirable, est que, pour estre ainsi accoustumées à entretenir leurs
marys, ou leurs amys, de mots, propos et discours sallaux et lascifs,
mesmes nommer tout librement ce qu'elles portent au fond du sac sans
farder, et pourtant, quand elles sont en leurs discours, jamais ne
s'extravaguent, ni aucun de ces mots sallaux leur vient à la bouche: il
faut bien dire qu'elles se savent bien commander et dissimuler; car il
n'y a rien qui frétille tant que la langue d'une dame ou fille de joie.
Sy ay-je cogneu une très-belle et honneste dame de par le monde, qui,
devisant avec un honneste gentilhomme de la Cour des affaires de la
guerre durant ces civiles, elle lui dit: «J'ay ouy dire que le Roy à
fait rompre tous les c... de ce pays-là.» Elle vouloit dire _les ponts_.
Pensez que, venant de coucher d'avec son mary, ou songeant à son amant,
elle avoit encore ce nom frais en la bouche: et le gentilhomme s'en
eschauffa en amours d'elle pour ce mot.

--Une autre dame que j'ai cogneue, entretenant une autre grand dame plus
qu'elle, et luy louant et exaltant ses beautez, elle lui dit après:
«Non, madame, ce que je vous en dis, ce n'est point pour vous
adultérer;» voulant dire _adulater_, comme elle le rhabilla ainsi:
pensez qu'elle songeoit à l'adultère et à adultérer. Bref, la parole en
jeu d'amours a une très-grande efficace; et où elle manque le plaisir en
est imparfait: aussi, à la vérité, si un beau corps n'a une belle ame,
il ressemble mieux son idole qu'un corps humain; et s'il se veut faire
bien aimer, tant beau soit-il, il faut qu'il se fasse seconder d'une
belle ame: que s'il ne l'a de nature, il la faut façonner par art.

--Les courtisannes de Rome se moquent fort des gentilles dames de Rome,
lesquelles ne sont apprises à la parole comme elles; et disent que
_chiavano come cani, ma che sono quiete della bocca como sassi_[57].

Et voilà pourquoy j'ai cogneu beaucoup d'honnestes gentilshommes qui ont
refusé l'accointance de plusieurs dames, je vous dis très-belles, parce
qu'elles estoient idiotes, sans ame, sans esprit et sans parole, et les
ont quittées tout à plat: et disoient qu'ils aimoient autant avoir à
faire avec une belle statue de quelque beau marbre blanc, comme celuy
qui en aima une à Athenes jusques à en joüir.

Et pour ce, les estrangers qui vont par pays ne se mettent à guières
aymer les femmes estrangères, ny volontiers s'en caprichent pour elles,
d'autant qu'ils ne s'entendent point, ny leur parole ne leur touche
aucunement au cœur; j'entends ceux qui n'entendent leur langage: et
s'ils s'accostent d'elles, ce n'est que pour contenter autant nature, et
esteindre le feu naturel bestialement, et puis _andar in barca_[58];
comme dist un Italien un jour desembarqué à Marseille, allant en
Espagne, et demandant où il y avoit des femmes. On luy monstre un lieu
où se faisoit le bal de quelques nopces. Ainsi qu'une dame le vint
accoster et arraisonner, il lui dit: _V. S. mi perdonna, non voglio
parlare, voglio solamente chiavare, e poi me n'andar in barca_[59].

Le François ne prend grand plaisir avec une Allemande, une Suisse, une
Flamande, une Angloise, Écossoise, une Esclavonne ou autre estrangère,
encore qu'elle babillast le mieux du monde, s'il ne l'entend; mais il se
plaist grandement avec sa dame françoise ou avec l'Italienne ou
l'Espagnolle, car coustumièrement, la plus part des François
aujourd'hui, au moins ceux qui ont veu un peu, sçavent parler ou
entendent ce langage; et Dieu sait s'il est affetté et propre pour
l'amour? Car quiconque aura à faire avec une dame françoise, italienne,
espagnolle ou grecque, et qu'elle soit diserte, qu'il die hardiment
qu'il est pris et vaincu.

D'autres fois nostre langue françoise n'a esté si belle ny si enrichie
comme elle l'est aujourd'hui; mais il y a long-temps que l'italienne,
l'espagnolle et la grecque le sont: et volontiers n'ay-je guieres veu
dame de cette langue, si elle a pratiqué tant soit peu le mestier de
l'amour, qui ne sache très-bien dire. Je m'en rapporte à ceux qui ont
traitté celles-là.

Tant y a qu'une belle dame et remplie de belle parole contente
doublement.

       *       *       *       *       *

ARTICLE III.

     De la veuë en amour.

Parlons maintenant de la veuë. Certainement, puisque les yeux sont les
premiers qui attaquent le combat de l'amour, il faut advouer qu'ils
donnent un très-grand contentement quand ils nous font voir quelque
chose de rare en beauté.

Hé, quelle est la chose au monde que l'on puisse voir plus belle qu'une
belle femme, soit habillée ou bien parée, ou nue entre deux draps? Pour
l'habillée, vous n'en voyez que le visage à nud; mais aussi, quand un
beau corps, orné d'une riche et belle taille, d'un port et d'une grace,
d'une apparence et superbe majesté, à nous se présente à plein, quelle
plus belle monstre et agréable veuë peut-il estre au monde? Et puis,
quand vous en venez à joüir tout ainsi couverte et superbement habillée,
la convoitise et joüissance en redoublent, encore que l'on ne voye que
le seul visage de tout le reste des autres parties du corps: car
malaisément peut-on joüir d'une grande dame selon toutes les commoditez
que l'on désireroit bien, si ce n'estoit dans une chambre bien à loisir
et lieu secret, ou dans un lict bien à plaisir; car elle est tant
éclairée.

Et c'est pourquoy une grande dame, dont j'ay ouy parler, quand elle
rencontroit son serviteur à propos, et hors de veuë et descouverte, elle
prenoit l'occasion tout aussi-tost, pour s'en contenter le plus
promptement et briefvement qu'elle pouvoit, en lui disant un jour:
«C'estoient les sottes, le temps passé, qui, par trop se voulant
délicater en leurs amours et plaisirs, se renfermoient, ou en leurs
cabinets, ou autres lieux couverts, et là faisoient tant durer leurs
jeux et esbats, qu'aussi-tost elles estoient descouvertes et divulguées.
Aujourd'huy, il faut prendre le temps, et le plus bref que l'on pourra,
et, aussi-tost assailly, aussi-tost investy et achevé; et par ainsi nous
ne pouvons estre scandalisées.» Je trouve que cette dame avoit raison;
car ceux qui se sont meslez de cet estat d'amour, ils ont toujours tenu
cette maxime, qu'il n'y a que le coup en robbe.

Aussi, quand l'on songe que l'on brave, l'on foule, presse et gourmande,
abat et porte par terre les draps d'or, les toiles d'argent, les
clinquants, les estoffes de soye, avec des perles et pierreries,
l'ardeur, le contentement, s'en augmentent bien davantage, et certes,
plus qu'en une bergere ou autre femme de pareille qualité, quelque belle
qu'elle soit.

Et pourquoy jadis Vénus fut trouvée si belle et tant désirée, sinon
qu'avec sa beauté elle estoit toujours gentiment habillée, et
ordinairement parfumée, qu'elle sentoit toujours bon de cent pas loin?
Aussi tenoit-on que les parfums animent fort à l'amour.

Voilà pourquoy les empérieres et grandes dames de Rome s'en
accommodoient bien fort, comme font aussi nos grandes dames de France,
et sur-tout aussi celles d'Espagne et d'Italie, qui, de tout temps, en
sont esté plus curieuses et exquises que les nostres, tant en parfums
qu'en parures de superbes habits, desquelles nos dames en ont pris
depuis les patrons et belles inventions; aussi les autres les avoient
apprises des médailles et statues antiques de ces dames romaines, que
l'on voit encor parmy plusieurs antiquitez qui sont encore en Espagne et
en Italie; lesquelles, qui les contemplera bien, trouvera leurs
coiffures et leurs habits en perfection, et très-propres à se faire
aimer. Mais aujourd'huy, nos dames françoises surpassent tout: à la
reyne de Navarre elles en doivent ce grand-mercy.

Voilà pourquoy il fait bon et beau d'avoir à faire à ces belles dames si
bien en poinct, si richement et pompeusement parées.

De sorte que j'ay ouy dire à aucuns courtisans, mes compagnons, ainsi
que nous devisions ensemble, qu'ils les aimoient mieux ainsi que
desacoustrées et couchées nues entre deux linceux, et dans un lict le
plus enrichy de broderies que l'on sceut faire.

D'autres disoient, qu'il n'y avoit que le naturel, sans aucun fard ny
artifice, comme un grand prince que je sçay, lequel pourtant faisoit
coucher ses courtisannes ou dames dans des draps de taffetas noir[60]
bien tendus, toutes nues, afin que leur blancheur et délicatesse de
chair parust bien mieux parmy ce noir, et donnast plus d'esbat.

Il ne faut douter vrayment que la veuë ne soit plus agréable que toutes
celles du monde d'une belle femme toute parfaite en beauté; mais
mal-aisément se trouve-t-elle.

Aussi on trouve par escrit que Zeuxis, cet excellent peintre, ayant este
prié, par quelques honnestes dames et filles de sa connoissance, de leur
donner le pourtrait de la belle Helaine et la leur représenter si belle
comme l'on disoit qu'elle avoit esté, il ne leur en voulut point
refuser; mais, avant qu'en faire le pourtrait, il les contempla toutes
fixement, et en prenant de l'une et de l'autre ce qu'il y put trouver de
plus beau, il en fit le tableau comme de belles pièces rapportées, et en
représenta par icelles Helaine si belle, qu'il n'y avoit rien à dire, et
qui fut tant admirable à toutes, mais, Dieu mercy, à elles, qui y
avoient bien tant aidé par leurs beautez et parcelles, comme Zeuxis
avoit fait par son pinceau. Cela vouloit dire, que de trouver sur
Helaine toutes les perfections de beauté il n'estoit pas possible,
encore qu'elle ait esté en extrémité très-belle.

En cas qu'il ne soit vrai, l'Espagnol dit que pour rendre une femme
toute parfaite et absolue en beauté, il lui faut trente beaux sis[61],
qu'une dame espagnolle me dit une fois dans Tolede, là où il y en a de
très-belles, bien gentilles et bien apprises. Les trente donc sont
telles:

    _Tres cosas blancas: el cuero, los dientes, y las manos._
    _Tres negras: los ojos, las cejas, y las pestannas._
    _Tres coloradas: los labios, las mexillas, y las unnas._
    _Tres longas: el cuerpo, los cabellos, y las manos._
    _Tres cortas: los dientes, las orejas, y los pies._
    _Tres anchas: los pechos, la frente, y el entrejeco._
    _Tres estrechas: la boca, l'una y otra, la cinta, y l'entrada del pie._
    _Tres gruessas: el braço, el muslo, y la paniorilla._
    _Tres delgaldas: los dedos, los cabellos, y los labios._
    _Tres pequennas: las tetas, la naris, y la cabeça._

Qui sont en françois, afin qu on l'entende:

    Trois choses blanches: la peau, les dents et les mains.
    Trois noires: les yeux, les sourcils et les paupières.
    Trois rouges: les lèvres, les joues et les ongles.
    Trois longues: le corps, les cheveux et les mains.
    Trois courtes: les dents, les oreilles et les pieds.
    Trois larges: la poitrine ou le sein, le front et l'entre-sourcil.
    Trois estroites: la bouche, l'une et l'autre,  la ceinture ou la taille,
        et l'entrée du pied.
    Trois grosses: le bras, la cuisse et le gros de la jambe.
    Trois déliées: les doigts, les cheveux et les lèvres.
    Trois petites: les tetins, le nez et la teste.
      Sont trente en tout.

Il n'est pas inconvénient, et se peut que tous ces sis en une dame
peuvent estre tous ensemble; mais il faut qu'elle soit faite au moule de
la perfection; car de les voir tous assemblez sans qu'il y en ait
quelqu'un à redire et qu'il ne soit en défaut, il n'est possible.

Je m'en rapporte à ceux qui ont veu de belles femmes, ou en verront, et
qui voudront estre soigneux de les contempler et essayer ce qu'ils en
sauront dire. Mais pourtant, encore qu'elles ne soient accomplies ny
embellies de tous ces poincts, une belle femme sera tousjours belle,
mais qu'elle en aye la moitié et en aye les points principaux que je
viens de dire: car j'en ay veu force qui en avoient à dire plus de la
moitié, qui estoient très-belles et fort aimables; ny plus ny moins
qu'un bocage est trouvé tousjours beau en printemps, encore qu'il ne
soit remply de tant de petits arbrisseaux qu'on voudroit bien; mais que
les beaux et grands arbres touffus paroissent, c'est assez de ces grands
qui peuvent estouffer la deffectuosité des autres petits.

M. de Ronsard me pardonne, s'il lui plaist; jamais sa maistresse, qu'il
a faite si belle, ne parvint à cette beauté, ny quelqu'autre dame qu'il
ait veue de son temps ou en ait escrit: et fust sa belle Cassandre qui
je sçay bien qu'elle a esté belle, mais il l'a déguisée d'un faux nom:
ou bien sa Marie, qui n'a jamais autre nom porté que celuy-là, quant à
celle-là; mais il est permis aux poëtes et peintres dire et faire ce
qu'il leur plaist, ainsi que vous avez dans Roland le furieux de
très-belles beautez, descrites par l'Arioste, d'Alcine et autres.

Tout cela est bon; mais, comme je tiens d'un très-grand personnage,
jamais nature ne sçauroit faire une femme si parfaite comme une ame vive
et subtile de quelque bien-disant, ou le crayon et pinceau de quelque
divin peintre la nous pourroient représenter. Baste, les yeux humains se
contentent toujours de voir une belle femme de visage beau, blanc, bien
fait: et encore qu'il soit brunet, c'est tout un; il vaut bien
quelquefois le blanc, comme dit l'Espagnole: _Aunque io sia mormica, no
soy da menos preciar_; «encor que je sois brunette, je ne suis à
mépriser.» Aussi la belle Marfise _era brunetta alquanto_[62]. Mais que
le brun n'efface le blanc par trop: un visage aussi beau, faut qu'il
soit porté par un corps façonné et fait de mesme: je dis autant des
grands que des petits; mais les grandes tailles passent tout.

Or, d'aller chercher des points si exquis de beauté, comme je viens de
dire ou qu'on nous les dépeint, nous nous en passerons bien, et nous
resjoüirons à voir nos beautez communes: non que je les veuille dire
communes autrement, car nous en avons de si rares, que, ma foy, elles
valent bien plus que toutes celles que nos poëtes fantasques, nos
quinteux peintres et nos pindariseurs de beautez, sçauroient
représenter.

Hélas! voicy le pis; telles beautez belles, tels beaux visages, en
voyons-nous aucuns, admirons, desirons leur beau corps, pour l'amour de
leurs belles faces, que néantmoins, quand elles viennent à estre
descouvertes et mises à blanc, nous en font perdre le goust; car ils
sont si laids, tarez, tachez, marquez et si hideux, qu'ils en démentent
bien le visage; et voilà comme souvent nous y sommes trompez.

Nous en avons un bel exemple d'un gentilhomme de l'isle de Mojorque, qui
s'appelloit Raymond Lulle, de fort bonne, riche et ancienne maison, qui,
pour sa noblesse, valeur et vertu, fut appelé en ses plus belles années
au gouvernement de cette isle. Estant en cette charge, comment souvent
arrive aux gouverneurs des provinces et places, il devint amoureux d'une
belle dame de l'isle des plus habilles, belles et mieux disantes de-là.
Il la servit longuement et fort bien; et luy demandant toujours ce bon
point de joüissance, elle, après l'en avoir refusé tant qu'elle put, luy
donna un jour assignation, où il ne manqua ny elle aussi, et comparut
plus belle que jamais et mieux en point. Ainsi qu'il pensoit entrer en
paradis, elle luy vint à descouvrir son sein et sa poitrine toute
couverte d'une douzaine d'emplastres, et, les arrachant l'un après
l'autre, et de dépit les jetant par terre, luy monstra un effroyable
cancer, et, les larmes aux yeux, luy remonstra ses misères et son mal,
luy disant et demandant s'il y avoit tant de quoy en elle qu'il en dust
estre tant espris; et sur ce, lui en fit un si pitoyable discours, que
luy, tout vaincu de pitié du mal de cette belle dame, la laissa; et
l'ayant recommandée à Dieu pour sa santé, se défit de sa charge et se
rendit hermite. Et estant de retour de la guerre sainte, où il avoit
fait vœux, s'en alla estudier à Paris sous Arnaldus de Villanova,
sçavant philosophe, et ayant fait son cours, se retira en Angleterre, où
le Roy pour lors le receut avec tous les bons recueils du monde pour son
grand sçavoir, et qu'il transmua plusieurs lingots et barres de fer, de
cuivre et d'estain, mesprisant cette commune et triviale façon de
transmuer le plomb et le fer en or, parce qu'il sçavoit que plusieurs de
son temps sçavoient faire cette besogne aussi bien que luy, qui sçavoit
faire l'un et l'autre: mais il vouloit faire un pardessus les autres.

Je tiens ce conte d'un gallant homme qui m'a dit le tenir du
jurisconsulte Oldrade, qui parle de Raymond Lulle au commentaire qu'il a
fait sur le code _de falsa Moneta_. Aussi le tenoit-il, ce disoit-il, de
Carolus Bovillus[63], Picard de nation, qui a composé un livre en latin
de la _vie de Raymond de Lulle_[64].

Voilà comment il passa sa fantaisie de l'amour de cette belle dame; si
que possible d'autres n'eussent pas fait, et n'eussent laissé à l'aimer
et fermer les yeux, mesme en tirer ce qu'il vouloit, puisqu'il estoit à
mesme; car la partie où il tendoit n'estoit touchée d'un tel mal.

J'ay cogneu un gentilhomme et une dame veufve de par le monde, qui ne
firent pas ses scrupules; car la dame estant touchée d'un gros vilain
cancer au tetin, il ne laissa de l'espouser, et elle aussi le prendre,
contre l'advis de sa mère, et toute malade et maléficiée qu'elle estoit,
et elle et luy s'esmeurent et se remuèrent tellement toute la nuict,
qu'ils en rompirent et enfoncèrent le fond du chalit.

J'ai cogneu aussi un fort honneste gentilhomme, mon grand amy, qui me
dit qu'un jour estant à Rome, il luy advint d'aimer une dame espagnolle,
et des belles qui fust en la ville jamais. Quand il l'accostoit, elle ne
vouloit permettre qu'il la vist, ny qu'il la touchast par ses cuisses
nues, si-non avec ses callesons; si bien que quand il la vouloit
toucher, elle lui disoit en espagnol: _Ah! no me tocays, hareis me
cosquillas_[65], qui est à dire: «Vous me chatouillez.» Un matin,
passant devant sa maison, trouvant sa porte ouverte, il monte tout
bellement, où estant entré sans rencontrer ny fantesque ny page, ny
personne, et entrant dans sa chambre, la trouva qui dormoit si
profondément, qu'il eut loisir de la voir toute nue sur le lict, et la
contempler à son aise, car il faisoit très-grand chaud; et il dit qu'il
ne vid jamais rien de si beau que ce corps, fors qu'il vit une cuisse
belle, blanche, pollie et refaite, mais l'autre elle l'avoit toute
seiche, atténuée et estiomenée, qui ne paroissoit pas plus grosse que le
bras d'un petit enfant. Qui fust estonné? ce fut le gentilhomme, qui la
plaignit fort, et oncques plus ne la tourna visiter ny avoir à faire
avec elle.

Il se voit force dames qui ne sont pas ainsi estiomenées de catherres;
mais elles sont si maigres, dénuées, asséchées et descharnées, qu'elles
n'en peuvent rien monstrer que le bastiment: comme j'ay cogneu une
très-grande que M. l'evesque de Cisteron, qui disoit le mot mieux
qu'homme de la Conr, en brocardant affermoit qu'il valoit mieux de
coucher avec une ratoire de fil d'archal qu'avec elle; et, comme dit
aussi un honneste gentilhomme de la Cour, auquel nous faisions la guerre
qu'il avoit à faire avec une dame assez grande: «Vous vous trompez,
dit-il, car j'aime trop la chair, et elle n'a que les os;» et pourtant,
à voir ces deux dames, si belles par leurs beaux visages, on les eust
jugées pour des morceaux très-charnus et bien friands.

Un très-grand prince de par le monde vint une fois à estre amoureux de
deux belles dames tout à coup, ainsi que cela arrive souvent aux grands,
qui ayment les variétez. L'une estoit fort blanche, et l'autre brunette,
mais toutes deux très-belles et fort aimables. Ainsi qu'il venoit un
jour de voir la brunette, la blanche jalouse luy dit: «Vous venez de
voller pour corneille.» A quoy lui respondit le prince un peu irrité, et
fasché de ce mot: «Et quand je suis avec vous, pour qui volle-je?» La
dame respondit: «Pour un phénix.» Le prince, qui disoit des mieux,
répliqua: «Mais dites plustost pour l'oiseau de paradis, là où il y a
plus de plume que de chair;» la taxant par là qu'elle estoit maigre
aucunement: aussi estoit-elle fort jovanote pour estre grasse, ne se
logeant coustumièrement que sur celles qui entrent dans l'aage, qu'elles
commencent à se fortifier et renforcer de membres et autres choses.

--Un gentilhomme la donna bonne à un grand seigneur que je sçay. Tous
deux avoient belles femmes. Ce grand seigneur trouva celle du
gentilhomme fort belle et bien advenante. Il luy dit un jour: «Un tel,
il faut que je couche avec vostre femme.» Le gentilhomme, sans songer,
car il disoit très-bien le mot, luy respondit: «Je le veux, mais je
couche avec la vostre.» Le seigneur lui répliqua: «Qu'en ferois-tu? car
la mienne est si maigre, que tu n'y prendrois nul goust.» Le gentilhomme
respondit: «Je la larderay si menu, que je la rendray de bon goust.»

--Il s'en voit tant d'autres que leurs visages poupins et gentils font
desirer leurs corps; mais quand on y vient, on les trouve si décharnées,
que le plaisir et la tentation en sont bien-tost passez. Entr'autres,
l'on y trouve l'os _barré_ qu'on appelle, si sec et si décharné, qu'il
foule et masche plus tout nud que le bast d'un mulet qu'il auroit sur
luy. A quoy pour suppléer, telles dames sont coustumières de s'aider de
petits coussins bien mollets et délicats à soutenir le coup et engarder
de la mascheure; ainsi que j'ay ouy parler d'aucunes, qui s'en sont
aidées souvent, voire de callesons gentiment rembourez et faits de
satin, de sorte que les ignorants, les venants à toucher, n'y trouvent
rien que tout bon, et croyent fermement que c'est leur embonpoint
naturel; car par-dessus ce satin il y avoit des petits callesons de
toile volante et blanche; si bien que l'amant, donnant le coup en robbe,
s'en alloit de sa dame si content et satisfait, qu'il l'a tenoit pour
très-bonne robbe.

D'autres y a-t-il encore qui sont de la peau fort maléficiées et
marquetées comme marbre, ou en œuvre à la mosaïque, tavellées comme
faons de bische, gratteleuses, et subjectes à dartes farineuses et
fascineuses; bref, gastées tellement, que la veuë n'en est pas guieres
plaisante.

--J'ay ouy parler d'une dame grande, et l'ay cogneue et cognois encore,
qui est pelue, velue sur la poitrine, sur l'estomac, sur les espaules et
le long de l'eschine, et à son bas, comme un sauvage.

Je vous laisse à penser ce que veut dire cela: si le proverbe est vray,
_que personne ainsi velue est ou riche, ou lubrique_, celle-là a l'un et
l'autre, je vous en asseure, et s'en fait fort bien donner, se voir et
desirer.

D'autres ont la chair d'oison ou d'estourneau plumé, harée, brodequinée,
et plus noire qu'un beau diable.

D'autres sont opulentes en tetasses avalées, pendantes plus que d'une
vache allaitant son veau.

Je m'asseure que ce ne sont pas les beaux tetins d'Hélaine, laquelle,
voulant un jour présenter au temple de Diane une coupe gentille par
certain vœu, employant l'orfevre pour la luy faire, luy en fit
prendre le modelle sur un de ses beaux tetins, et en fit la coupe d'or
blanc, qu'on ne sçauroit qu'admirer de plus, ou la coupe ou la
ressemblance du tetin sur quoy il avoit pris le patron, qui se monstroit
si gentil et si poupin, que l'art en pouvoit faire desirer le naturel.
Pline dit cecy par grande spéciauté, où il traite qu'il y a de l'or
blanc. Ce qui est fort estrange est que cette coupe fut faite d'or
blanc.

Qui voudroit faire des coupes d'or sur ces grandes tetasses que je dis
et que je cognois, il faudroit bien fournir de l'or à monsieur
l'orfevre, et ne seroit après sans coust et grand risée, quand on
diroit: «Voilà des coupes faites sur le modelle des testins de telles et
telles dames.»

Ces coupes ressembleroient, non pas coupes, mais de vrayes auges, qu'on
voit de bois toutes rondes, dont on donne à manger aux pourceaux; et
d'autres y a-t-il, que le bout de leur tetin ressemble à une vraye guine
pourrie.

D'autres y a-t-il, pour descendre plus bas, qui ont le ventre si mal
poly et ridé, qu'on les prendroit pour de vieilles gibessières ridées de
sergents ou d'hosteliers; ce qui advient aux femmes qui on eu des
enfants, et qui ne sont esté bien secourues et graissées de graisse de
baleine de leurs sages-femmes. Mais d'autres y a-t-il, qui les ont aussi
beaux et polis, et le sein aussi follet, comme si elles estoient encore
filles.

D'autres il y en a, pour venir encore plus bas, qui ont leurs natures
hideuses et peu agréables. Les unes y ont le poil nullement frisé, mais
si long et pendant, que vous diriez que ce sont les moustaches d'un
Sarrasin; et pourtant n'en ostent jamais la toison, et se plaisent à la
porter telle, d'autant qu'on dit: _Chemin jonchu et c.. velu sont fort
propres pour chevaucher_. J'ay ouy parler de quelqu'une très-grande qui
les porte ainsi.

J'ay ouy parler d'une autre belle et honneste dame qui les avoit ainsi
longues, qu'elle les entortilloit avec des cordons ou rubans de soye
cramoisie ou autre couleur, et se les frisonnoit ainsi comme des frisons
de perruques, et puis se les attachoit à ses cuisses, et en tel estat
quelquefois se les présentoit à son mary et à son amant, ou bien se les
destortoit de son ruban et cordon, si qu'elles paroissoient frisonnées
par après, et plus gentilles qu'elles n'eussent fait autrement.

Il y avoit bien là de la curiosité, et de la paillardise et tout; car,
ne pouvant d'elle-mesme faire et suivre ses frisons, il falloit qu'une
de ses femmes, de ses plus favorites, la servît en cela; en quoy ne peut
estre autrement qu'il n'y ayt de la lubricité en toutes façons qu'on la
pourra imaginer.

Aucunes, au contraire, se plaisent le tenir et porter raz, comme la
barbe d'un prestre.

D'autres femmes y a-t-il, qui n'ont de poil point du tout, ou peu, comme
j'ay ouy parler d'une fort grande et belle dame que j'aye cogneue; ce
qui n'est guières beau, et donne un mauvais soupçon: ainsi qu'il y a des
hommes qui n'ont que de petits boucquets de barbe au menton, et n'en
sont pas plus estimez de bon sang, ainsi que sont les blanquets et
blanquettes[66].

D'autres en ont l'entrée si grande, vague et large, qu'on la prendroit
pour l'antre de la Sibylle.

J'en ay ouy parler d'aucunes, et bien grandes, qui les ont telles qu'une
jument ne les a si amples, encore qu'elles s'aident d'artifice le plus
qu'elles peuvent pour estrecir la porte; mais, dans deux ou trois
fréquentations, la mesme ouverture tourne: et, qui plus est, j'ay ouy
dire que, quand bien on les arregarde le cas d'aucunes, il leur cloise
comme celuy d'une jument quand elle est en chaleur. L'on m'en a conté
trois qui monstrent telles cloyses quand on y prend garde de les voir.

--J'ay ouy parler d'une dame grande, belle et de qualité, à qui un de
nos roys avoit imposé le nom de _Pan de c.._, tant il estoit large et
grand; et non sans raison, car elle se l'est fait en son vivant souvent
mesurer à plusieurs merciers et arpenteurs, et que tant plus elle
s'estudioit le jour de l'estrecir, la nuict en deux heures on le lui
eslargissoit si bien, que ce qu'elle faisoit en une heure, on le
défaisoit en l'autre, comme la toille de Penelope. Enfin, elle en
quitta tous artifices, et en fut quitte pour faire élection des plus
gros moules qu'elle pouvoit trouver.

Tel remède fut très bon, ainsi que j'ay ouy dire d'une fort belle et
honneste fille de la Cour, laquelle l'eut au contraire si petit et si
estroit, qu'on en désespéroit à jamais le forcement du pucelage; mais
par advis de quelques médecins ou de sages-femmes, ou de ses amys ou
amyes, elle en fit tenter le gué ou le forcement par des plus menus et
petits moules, puis vint aux moyens, puis aux grands, à mode des talus
que l'on fait, ainsi que Rabelais ordonna les murailles de Paris
imprenables; et puis, par tels essays les uns après les autres,
s'accoustuma si bien à tous, que les plus grands ne luy faisoient la
peur que les petits paravant faisoient si grande.

Une grande princesse estrangere que j'ay cogneue, laquelle l'avoit si
petit et estroit, qu'elle aima mieux de n'en taster jamais que de se
faire inciser, comme les médecins le conseilloient. Grande vertu certes
de continence, et rare!...

D'autres en ont les labies longues et pendantes plus qu'une creste de
coq d'Inde quand il est en colere; comme j'ay ouy dire que plusieurs
dames ont, non-seulement elles, mais aussi des filles.

--J'ay ouy faire ce conte à feu M. de Randan, qu'une fois estants de
bons compagnons à la Cour ensemble, comme M. de Nemours, M. le vidame de
Chartres, M. le comte de la Rochefoucault, MM. de Montpezaz, Givry,
Genlis et autres, ne sachants que faire, allèrent voir pisser les filles
un jour, cela s'entend cachés en bas et elles en haut. Il y en eut une
qui pissa contre terre: je ne la nomme point; et d'autant que le
plancher estoit de tables, elle avoit ses lendilles si grandes, qu'elles
passèrent par la fente des tables si avant, qu'elle en monstra la
longueur d'un doigt, si que M. de Randan, par cas fortuit, ayant un
baston qu'il avoit pris à un laquais, où il y avoit un fiçon, en perça
si dextrement ses lendilles, et les cousit si bien contre la table, que
la fille, sentant la piqûre, tout à coup s'esleva si fort, qu'elle les
escarta toutes, et de deux parts qu'il en avoit en fit quatre, et les
dites lendilles en demeurerent decoupées en forme de barbe
d'escrevisses, dont pourtant la fille s'en trouva très-mal, et la
maistresse en fut fort en colere.

M. de Randan et la compagnie en firent conte au roy Henry, qui estoit
bon compagnon, qui en rit pour sa part son saoul, et en apaisa le tout
envers la Reyne sans rien en déguiser.

Ces grandes lendilles sont cause qu'une fois j'en demanday la raison à
un médecin excellent, qui me dit que, quand les filles et femmes
estoient en ruth, elles les touchoient, manioient, viroyent,
contournoient, allongeoient et tiroient si souvent, qu'estants ensemble
s'entredonnoient mieux du plaisir.

Telles filles et femmes seroient bonnes en Perse, non en Turquie,
d'autant qu'en Perse les femmes sont circoncises, parce que leur nature
ressemble de je ne sçay quoy le membre viril (disent-ils): au contraire,
en Turquie, les femmes ne le sont jamais, et pour ce les Perses les
appellent hérétiques, pour n'estre circoncises, d'autant que leur cas,
disent-ils, n'a nulle forme, et ne prennent plaisir de les regarder
comme les Chrestiens. Voilà ce qu'en disent ceux qui ont voyagé en
Levant.

Telles femmes et filles, disoit ce médecin, sont fort sujettes à faire
la fricarelle, _donna con donna_.

J'ay ouy parler d'une très-belle dame, et des plus qui ait esté en la
Cour, qui ne les a si longues; car elles luy sont accourcies pour un mal
que son mary luy donna, voire qu'elle n'a de levre d'un costé pour avoir
esté tout mangé de chancres; si bien qu'elle peut dire son cas estropié
et à demy demembré; et néanmoins cette dame a esté fort recherchée de
plusieurs, mesme elle a esté la moitié d'un grand quelques fois dans son
lict.

Un grand disoit à la Cour un jour qu'il voudroit que sa femme
ressemblast à celle-là, et qu'elle n'en eust qu'à demy, tant elle en
avoit trop.

J'ay aussi ouy parler d'une autre bien plus grande qu'elle cent fois,
qui avoit un boyau qui luy pendilloit long d'un grand doigt au dehors de
sa nature, et, disoit-on, pour n'avoir pas esté bien servie en l'une de
ses couches par sa sage-femme; ce qui arrive souvent aux filles et
femmes qui ont fait des couches à la dérobade, ou qui par accident se
sont gastées et grevées; comme une des belles femmes de par le monde que
j'ay cogneue, qui, estant veufve, ne voulut jamais se remarier, pour
estre descouverte d'un second mary de cecy, qui l'en eust peu prisée, et
possible mal-traitée.

Cette grande que je viens de dire, nonobstant son accident, enfantoit
aussi aisément comme si elle eust pissé; car on disoit sa nature
très-ample; et si pourtant elle a esté bien aimée et bien servie à
couvert; mais mal-aisément se laissoit-elle voir là.

Aussi volontiers, quand une belle et honneste femme se met à l'amour et
à la privauté, si elle ne vous permet de voir ou taster cela, dites
hardiment qu'elle y a quelque tare, ou si que la veue ni le toucher
n'approuvera guières, ainsi que je tiens d'une honneste femme; car s'il
n'y en a point, et qu'il soit beau (comme certes il y en a et de
plaisants à voir et manier), elle est aussi curieuse et contente d'en
faire la monstre et en prester l'attouchement, que de quelqu'autre de
ses beautez qu'elle ait, autant pour son honneur à n'estre soupçonnée de
quelque défaut ou laideur en cet endroit, que pour le plaisir qu'elle y
prend elle-mesme à le contempler et mirer, et surtout aussi pour
accroistre la passion et tentation davantage à son amant.

De plus, les mains et les yeux ne sont pas membres virils pour rendre
les femmes putains et leurs marys cocus, encore qu'après la bouche
aident à faire de grands approches pour gaigner la place.

D'autres femmes y a-t-il qui ont la bouche de là si pasle, qu'on diroit
qu'elles y ont la fievre: et telles ressemblent aucuns yvrognes,
lesquels, encor qu'ils boivent plus de vin qu'une truie de laict, ils
sont pasles comme trespassez: aussi les appelle-t-on traistres au vin,
non pas ceux qui sont rubiconds: aussi telles par ce costé-là on les
peut dire traistraisses à Vénus, si ce n'est que l'on dit _pasle putain
et rouge paillard_. Tant y a que cette partie ainsi pasle et transie
n'est point plaisante à voir, et n'a garde de ressembler à celle d'une
des plus belles dames que l'on voye, et qui tient grand rang, laquelle
j'ay veu qu'on disoit qu'elle portoit là trois belles couleurs
ordinairement ensemble, qui estoient incarnat, blanc et noir: car cette
bouche de là estoit colorée et vermeille comme corail, le poil
d'alentour gentiment frisonné et noir comme ébene; ainsi le faut-il, et
c'est l'une des beautez: la peau estoit blanche comme albastre, qui
estoit ombragée de ce poil noir. Cette veuë est belle de celle-là, et
non des autres que je viens de dire.

D'autres il y en a aussi qui sont si bas ennaturées et fendues jusques
au cul, mesme les petites femmes, que l'on devroit faire scrupule de les
toucher pour beaucoup d'ordes et salles raisons que je n'oserois dire;
car on diroit que, les deux rivières s'assemblant et se touchant quasi
ensemble, il est en danger de laisser l'une et naviguer à l'autre: ce
qui est par trop vilain.

J'ay ouy conter à madame de Fontaine-Chalandray, dite la belle Torcy,
que la reyne Eléonor sa maistresse, estant habillée et vestue,
paroissoit une très-belle princesse, comme il y en a encor plusieurs
qui l'ont veue telle en nostre Cour, et de belle et riche taille; mais,
estant déshabillée, elle paroissoit du corps une géante, tant elle
l'avoit long et grand: mais tirant en bas, elle paroissoit une naine,
tant elle avoit les cuisses et les jambes courtes avec le reste.

D'une autre grande dame ay-je ouy parler qui estoit bien au contraire;
car par le corps elle se monstroit une naine, tant elle l'avoit court et
petit, et du reste en bas une géante ou colosse, tant elle avoit ses
cuisses et jambes grandes, hautes et fendues et pourtant bien
proportionnées et charnues, si qu'elle en couvroit son homme sous elle,
mais qu'il fust petit, fort aisément, comme d'une tirasse de chien
couchant.

--Il y a force marys et amys parmi nos Chrestiens, qui voulans en tout
differer des Turcs, ne prennent plaiser d'arregarder le cas des dames,
d'autant, disent-ils, comme je viens de dire, qu'ils n'ont nulle forme:
nos Chrestiens au contraire qui en ont, disent-ils, de grands
contentements à les contempler fort et se délecter en telles visions, et
non-seulement se plaisent à les voir, mais à les baiser, comme beaucoup
de dames l'ont dit et descouvert à leurs amants, ainsi que dit une dame
espagnole à son serviteur, qui, la saluant un jour, luy dit: _Bezo las
manos y los pies, senora_[67]; elle luy dit: _Senor, en el medio esta la
mejor station_[68]. Comme voulant dire qu'il pouvoit baiser le mitant
aussi-bien que les pieds et mains. Et, pour ce, disent aucunes dames que
leurs marys et serviteurs y prennent quelque délicatesse et plaisir, et
en ardent davantage: ainsi que j'ay ouy dire d'un très-grand prince,
fils d'un grand roy de par le monde, qui avoit pour maistresse une
très-grande princesse. Jamais il ne la touchoit qu'il ne luy vist cela
et ne le baisast plusieurs fois. Et la première fois qu'il le fit, ce
fut par la persuasion d'une très-grande dame, favorite du roy; laquelle,
tous trois un jour estants ensemble, ainsi que ce prince muguettoit sa
dame, luy demanda s'il n'avoit jamais veu cette belle partie dont il
jouissoit. Il respondit que non: «Vous n'avez donc rien fait, dit-elle,
et ne sçavez ce que vous aimez; vostre plaisir est imparfait, il faut
que vous le voyiés.» Par-quoy, ainsi qu'il s'en vouloit essayer et
qu'elle en faisoit de la revesche, l'autre vint par derrière, et la prit
et renversa sur un lict, et la tint tousjours jusques à ce que le
prince l'eust contemplée à son aise et baisée son saoul, tant qu'il le
trouvoit beau et gentil; et pour ce, continua tousjours.

D'autres y a-t-il qui ont leurs cuisses si mal proportionnées, mal
advenantes et si mal faites en olive, qu'elles ne méritent d'estre
regardées et désirées, comme de leurs jambes, qui en sont de même, dont
aucunes sont si grosses qu'on en diroit le gras estre le ventre d'une
conille qui est pleine.

D'autres les ont si gresles et menues, et si heronnières, qu'on les
prendroit plustost pour des fleutes que pour cuisses et jambes; je vous
laisse à penser que peut estre le reste.

Elles ne ressemblent pas une belle et honneste dame dont j'ay ouy
parler, laquelle estant en bon point; et non trop en extrémité (car en
toutes choses il faut un _medium_), après avoir donné à coucher à son
amy, elle lui demanda le lendemain au matin comment il s'en trouvoit. Il
luy respondit que très-bien, et que sa bonne et grasse chair luy avoit
fait grand bien. «Pour le moins, dit-elle, avez-vous couru la poste sans
emprunter de coissinet.»

D'autres dames y a-t-il qui ont tant d'autres vices cachés, ainsi que
j'en ay ouy parler d'une qui estoit dame de réputation, qui faisoit ses
affaires fécales par le devant; et de ce j'en demanday la raison à un
médecin suffisant, qui me dit parce qu'elle avoit esté percée trop jeune
et d'un homme trop fourny et robuste; dont ce fut grand dommage, car
c'estoit une très-belle femme et veufve, qu'un honneste gentilhomme que
je sçay la vouloit espouser; mais, en sachant tel vice, la quita
soudain, et un autre après la prit aussi-tost.

--J'ay ouy parler d'un gallant gentilhomme qui avoit une des belles
femmes de la Cour et n'en faisoit cas. Un autre, n'estant si scrupuleux
que luy, habitant avec elle, trouva que son cas puoit si fort qu'on ne
pouvoit endurer cette senteur, et, par ainsi, cogneut l'encloüeure du
mary.

J'ay ouy parler d'une autre, laquelle estant l'une des filles d'une
grande princesse, qui petoit de son devant: des médecins m'ont dit que
cela se pouvoit faire à cause des vents et ventositez qui peuvent sortir
par-là, et mesmes quand elles font la fricarelle.

Cette fille estoit avec cette princesse lorsqu'elle vint à Moulins, la
Cour y estant, du temps du roy Charles neuviesme, qui en fut abreuvé,
dont on en rioit bien.

D'autres y en a-t-il qui ne peuvent tenir leur urine, qu'il faut
qu'elles ayent toujours la petite esponge entre les jambes, comme j'en
ay cogneu deux grandes, et plus que dames, dont l'une estant fille, fit
l'évasion tout à trac dans la salle du bal, du temps du roy Charles
neuviesme, dont fut fort scandalisée.

D'une autre grande dame ay-je ouy parler, que quand on lui faisoit cela,
elle se compissoit à bon escient, ou sur le fait, ou après, comme une
jument quand elle a esté saillie: à elle falloit-il jetter le seillaud
d'eau comme à la jument, pour la faire retenir.

Tant d'autres y a-t-il qui sont ordinairement en sang et leurs mois, et
autres qui sont viciées, tarottées, marquetées et marquées, tant par
accident de vérolle de leurs marys ou de leurs amys, que par leurs
mauvaises habitudes et humeurs; comme celles qui ont les jambes
louventines et autres fluxions et marques, que par les envies de leurs
mères estant enceintes d'elles, portent sur elles, comme j'en ay ouy
parler d'une qui est toute rouge par une moitié du corps, et l'autre
non, comme un eschevin de ville.

D'autres sont si sujettes à leurs flux menstruaux, que quasi
ordinairement leur nature flue comme un mouton à qui on a coupé la gorge
de frais; dont leurs marys ou amants ne s'en contentent guieres, pour
l'assiduë fréquentation que Vénus ordonne et desire en ces jeux: car, si
elles sont saines et nettes une semaine du mois, c'est tout, et leur
font perdre le reste de l'année: si que des douze mois ils n'en ont cinq
ou six francs, voire moins; c'est beaucoup, à la mode de nos soldats
desbandez, auxquels à la monstre les commissaires et trésoriers font
perdre, de douze mois de l'an, plus de quatre, en leur faisant monter
les mois jusques à quarante et cinquante jours, si que les douze mois de
l'an ne leur reviennent pas à huit. Ainsi s'en trouvent les marys et
amants qui telles femmes ont et se servent, si ce n'est que, du tout,
pour assoupir leur paillardise, se veulent souiller vilainement sans
aucun respect d'impudicité; et leurs enfants qui en sortent s'en
trouvent mal et s'en ressentent.

Si j'en voulois raconter d'autres, je n'aurois jamais fait, et aussi que
les discours en seroient trop sallauds et déplaisants: et ce que j'en
dis et dirois ce ne seroit des femmes petites et communes, mais des
grandes et moyennes dames qui de leurs visages beaux font mourir le
monde, et point le couvert.

Si feray-je encore ce petit conte, qui est plaisant, d'un gentilhomme
qu'il me fit, qui est qu'en couchant avec une fort belle dame, et
d'estoffe, en faisant sa besogne il luy trouva en cette partie quelques
poils si piquants et si aigus, qu'avec toutes les incommodités il la put
achever, tant cela le piquoit et le fiçonnoit. Enfin, ayant fait, il
voulut taster avec la main: il trouva qu'alentour de sa motte il y avoit
une demi-douzaine de certains fils garnis de ces poils si aigus, longs,
roides et piquants, qu'ils en eussent servy aux cordonniers à faire des
rivets comme de ceux de pourceaux, et les voulut voir; ce que la dame
luy permit avec grande difficulté; et trouva que tels fils entournoient
la pièce ny plus ny moins que vous voyez une médaille entournée de
quelques diamants et rubis, pour servir et mettre en enseigne en un
chapeau ou au bonnet.

--Il n'y a pas long-temps qu'en une certaine contrée de Guyenne, une
damoiselle mariée, de fort bon lieu et bonne part, ainsi qu'elle
advisoit estudier ses enfants, leur précepteur, par une certaine manie
et frénésie, ou possible pour rage d'amour qui luy vint soudain, il prit
une espée qui estoit de son mary sur le lict, et luy en donna si bien,
qu'il luy perça les deux cuisses et les deux labies de sa nature de part
en part, dont depuis elle en cuida mourir, sans le secours d'un bon
chirurgien. Son cas pouvoit bien dire qu'il avoit esté en deux diverses
guerres et attaqué fort diversement. Je crois que la veuë après n'en
estoit guères plaisante, pour estre ainsi balafré et ses aisles ainsi
brisées: je les dis aisles, par ce que les Grecs appellent ces labies
_hymenœa_; les Latins les nomment _alœ_, et les François, labies,
lèvres, landrons, landilles et autres mots: mais je trouve qu'à bon
droit les Latins les appellent aisles; car il n'y a ny animal ny oiseau,
soit-il faucon, niais ou sor, comme celuy de nos fillaudes, soit-il de
passage, ou hagard ou bien dressé, de nos femmes mariées ou veufves, qui
aille mieux ny ait l'aisle si viste.

Je le puis appeler aussi animal avec Rabelais, d'autant qu'il s'esmeut
de soy-mesme; et, soit à le toucher ou à le voir, on le sent et le void
s'esmouvoir et remuer de luy-mesme, quand il est en appetit.

D'autres, de peur de rhumes et catheres, se couvrent dans le lict de
couvre-chefs alentour de la teste, par Dieu, plus que sorcières: au
partir de-là, bien habillées, elles sont saffrettes comme poupines, et
d'autres fardées et peintrées comme images, belles au jour, et la nuict
dépeintes et très-laides.

Il faudroit visiter telles dames avant les aimer, espouser et en jouir,
ainsi que faisoit Octave César avec ses amis, qui faisoit despouiller
aucunes grandes dames et matrosnes romaines, voire des vierges mûres
d'aage, et les visitoit d'un bout à l'autre, comme si ce fussent
esclaves et serves vendues par un certain maquignon nommé Torane; et
selon qu'il les trouvoit à son gré et son point, ny tarées, il en
joüissoit.

De mesme en font les Turcs en leur bazestan de Constantinople et autres
grandes villes, quand ils achettent des esclaves de l'un et de l'autre
sexe.

Or je n'en parleray plus, encore pensé-je en avoir trop dit; et voilà
comment nous sommes bien trompez en beaucoup de veuës que nous pensons
et croyons très-belles. Mais, si nous y sommes bien autant édifiés et
satisfaits en d'aucunes autres, lesquelles sont si belles, si nettes,
propres, fraisches, caillées, si aimables et si en bon point, bref, si
accomplies en toutes parties du corps, qu'après elles toutes veuës
mondaines sont chétives et vaines; dont il y a des hommes qui, en telles
contemplations, s'y perdent tellement, qu'ils ne songent qu'aux actions:
aussi, bien souvent telles dames se plaisent à se monstrer sans nulle
difficulté, pour ne se sentir taschées d'aucunes macules, pour nous
faire plus entrer en tentation et concupiscence.

Nous estans un jour au siége de La Rochelle, le pauvre feu M. de Guise,
qui me faisoit l'honneur de m'aimer, s'en vint me monstrer des tablettes
qu'il venoit de prendre à Monsieur, frère du Roy, nostre général, dans
la poche de ses chausses, et me dit: «Monsieur me vient de faire un
desplaisir et la guerre pour l'amour d'une dame; mais je veux avoir ma
revanche; voyez ce que j'y ai mis dedans et lisez.» Me donnant les
tablettes, je vis escrits de sa main ces quatre vers qu'il venoit de
faire, mais le mot de f...... y estoit tout à trac.

    Si vous ne m'avez coguue
    Il n'a pas tenu à moy;
    Car vous m'avez bien veu nue,
    Et vous ay monstré de quoy.

Puis, me nommant la dame, ou pour mieux dire fille, de laquelle je me
doutois pourtant, je lui dis que je m'estonnois fort qu'il ne l'eust
touchée et cogneue, d'autant que les approches en avoient esté grandes,
et que le bruit en estoit par trop commun; mais il m'asseura que non, et
que ce n'avoit esté que sa faute. Je luy replicquay: «Il falloit donc,
Monsieur, ou qu'alors il fust si las et recreu d'ailleurs, qu'il n'y
pust fournir, ou qu'il fust si ravi en la contemplation de cette beauté
nue, qu'il ne se souciast de l'action!--Possible, me respondit ce
prince, qu'il se pourroit faire; mais tant y a que ce coup il y faillit,
et je luy en fais la guerre, et je luy vais remettre ces tablettes dans
sa poche, qu'il visitera selon sa coustume, et y lira ce qu'il y faut;
et, amprès, me voilà vengé.» Ce qu'il fit, et ne fut amprès sans en rire
tous deux à bon escient, et s'en faire la guerre plaisamment; car, pour
lors, c'estoit une très-grande amitié et privauté entr'eux deux, bien
depuis estrangement changée.

--Une dame de par le monde, ou plustost fille, estant fort aimée et
privée d'une très-grande princesse, estoit dans le lict se
rafraischissant, comme estoit la coutume: vint un gentilhomme la voir,
qui pour elle brusloit d'amour; mais il n'en avoit autre chose. Cette
dame fille estant ainsi aimée et privée de sa maistresse, s'approchant
d'elle tout bellement, sans faire semblant de rien, tout-à-coup vint à
tirer toute la couverture de dessus elle, si bien que le gentilhomme,
point paresseux de ses yeux aucunement, les jetta aussi-tost, dessus qui
vid, à ce que depuis il m'a fait le conte, la plus belle chose qu'il vid
ny qu'il verra jamais, qui estoit ce beau corps nud, et ses belles
parties, et cette blanche, jolie et belle charnure, qu'il pensa voir les
beautez du paradis. Mais cela ne dura guieres; car, tout aussi-tost la
couverture fut tournée prendre par la dame, la fille en estant partie de
là, et de bonheur. Cette belle dame, tant plus elle se remuoit à
reprendre la couverture, tant plus elle se faisoit paroistre; ce qui
n'endommageoit nullement la veuë et le plaisir du gentilhomme, qui
autrement ne s'empeschoit à la recouvrir, bien sot fust esté: pourtant,
tellement quellement, elle recouvra sa couverture, se remit, en se
courouçant assez doucement contre la fille, et luy disant qu'elle le
payeroit. La demoiselle luy dit, qui estoit un petit à l'escart:
«Madame, vous m'en aviez fait une; pardonnez-moy si je vous l'ay
rendue;» et, passant la porte, s'en alla. Mais l'accord fut fait
aussi-tost.

Cependant le gentilhomme se trouva si bien de telle veuë, et en telle
extase de plaisir et contentement, que je luy ay ouy dire cent fois
qu'il n'en vouloit d'autre en sa vie, que de vivre au songer de cette
ordinaire contemplation; et certes il avoit raison: car, selon la
monstre de son beau visage, le non-pareil, et sa belle gorge, dont elle
a tant repeu le monde, pouvoit assez monstrer que dessous il y avoit de
caché de plus exquis; et me disoit qu'entre telles beautez, c'estoit la
dame la mieux flanquée et le plus haut qu'il eust jamais veue: ainsi le
pouvoit-elle estre, car elle estoit de très-riche taille; mesme entre
les beautez il faut qu'elle le soit, ny plus ny moins qu'une forteresse
de frontière.

Amprès que ce gentilhomme m'eut tout conté, je ne lui peus que dire:
«Vivez donc, vivez, mon grand amy, avec cette contemplation divine et
cette beatitude que jamais ne puissiez-vous mourir; et moy au moins,
avant mourir, puisse-je avoir une telle veuë!»

Ledit gentilhomme en eut pour jamais cette obligation à la demoiselle,
et tousjours depuis l'honora et l'aima de tout son cœur. Aussy luy
estoit-il serviteur fort; mais il ne l'espousa, car un autre plus riche
que luy la luy embla, ainsi qu'est la coustume à toutes de courir aux
biens.

Telles veuës sont belles et agréables; mais il se faut donner garde
qu'elles ne nuisent, comme celle de la belle Diane nuë au pauvre Actéon,
ou bien une que je vais dire.

--Un Roy de par le monde aima fort en son temps une bien belle, honneste
et grand dame veufve, si bien qu'on l'en tenoit charmé; car peu il se
soucioit des autres, voire de sa femme, si non que par intervalles, car
cette dame emportoit tousjours les plus belles fleurs de son jardin; ce
qui faschoit fort à la Reyne, car elle se sentoit aussi belle et
agréable que serviable, et digne d'avoir d'aussi friands morceaux, dont
elle s'en esbahissoit fort; de quoy en ayant fait sa complainte à une
sienne grand'dame favorite, elle complotta avec elle d'aviser s'il y
avoit tant de quoy, mesmes espier par un trou le jeu que joüeroient son
mary et la dame. Par quoy elle advisa de faire plusieurs trous au-dessus
de la chambre de ladite dame, pour voir le tout et la vie qu'ils
demeneroient tous deux ensemble: dont se mirent à tel spectacle; mais
ils n'y virent rien que très-beau, car elles y apperceurent une femme
très-belle, blanche, délicate et très-fraische, moitié en chemise et
moitié nue, faire des caresses à son amant, des mignardises, des
folastreries bien grandes, et son amant lui rendre la pareille, de sorte
qu'ils sortoient du lict, et tout en chemise se couchoient et
s'esbattoient sur le tapis velu qui estoit auprès du lict, affin
d'éviter la chaleur du lict, et pour mieux en prendre le frais; car
c'estoit aux plus grandes chaleurs.

Ainsi que j'ay cogneu aussi un très-grand prince, qui prenoit de mesme
son déduit avec sa femme, qui estoit la plus belle femme du monde, affin
d'éviter le chaud que produisoient les grandes chaleurs de l'esté, ainsi
que luy-mesme disoit.

Cette princesse donc, ayant veu et apperceu le tout, de dépit s'en mit à
plorer, gémir, souspirer et attrister, luy semblant, et aussi le disant,
que son mary ne luy rendoit le semblable, et ne faisoit les folies
qu'elle luy avoit veu faire avec l'autre.

L'autre dame qui l'accompagnoit se mit à la consoler et luy remonstrer
pourquoy elle s'attristoit ainsi, ou bien, puisqu'elle avoit esté si
curieuse de voir telles choses, quil n'en falloit pas espérer de moins.

La princesse ne respondit autre chose, si non: «Hélas, ouy! j'ay voulu
voir chose que je ne devois avoir voulu voir, puisque la veuë m'en fait
mal.»

Toutesfois, après s'estre consolée et résolue, elle ne s'en soucia plus,
et le plus qu'elle put, continua ce passe-temps de veuë, et le convertit
en risée, et possible en autre chose.

--J'ay ouy parler d'une grande dame de par le monde, mais grandissime,
qui, ne se contentant de la lascivité naturelle, car elle estoit grand
putain, et mariée et veufve, aussi estoit-elle fort belle: pour se
provoquer et exciter davantage, elle faisoit despouiller ses dames et
filles, je dis les plus belles, et se délicatoit fort à les voir; et
puis elle les battoit du plat de la main sur les fesses avec de grandes
claquades et plamussades assez rudes, et les filles qui avoient délinqué
quelque chose, avec de bonnes verges; et alors son contentement estoit
de les voir remüer et faire les mouvements et tordions de leur corps et
fesses, lesquelles, selon les coups qu'elles recevoient, en monstroient
de bien estranges et plaisantes.

Aucunes fois, sans les despouiller, les faisoit trousser en robbe (car
pour lors elles ne portoient pas de calsons), et les claquetoit et
foüettoit sur les fesses, selon le sujet qu'elles luy donnoient, ou pour
les faire rire, ou pour plorer: et, sur ces visions et contemplations, y
aiguisoit si bien ses appetis, qu'après elle les alloit passer bien
souvent à bon escient avec quelque gallant homme bien fort et robuste.

Quelle humeur de femme! Si bien qu'on dit qu'ayant une fois veu par la
fenestre de sont chasteau, qui visoit sur la rue, un grand cordonnier,
estrangement proportionné, pisser contre la muraille dudit chasteau,
elle eut envie d'une si belle et grande proportion; et de peur de
gaster son fruit pour son envie, elle luy manda par un page de la venir
trouver en une allée secrète de son parc, où elle s'estoit retirée, et
là elle se prostitua à luy en telle façon qu'elle en engrossa. Voilà ce
que servit la veuë à cette dame.

Et de plus, j'ay ouy dire qu'outre ses femmes et filles ordinaires qui
estoient à sa suite, les estrangeres qui la venoient voir, dans les deux
ou trois jours, ou toutes les fois qu'elles y venoient, elle les
apprivoisoit aussi-tost à ce jeu, faisant monstrer aux siennes
premierement le chemin, et aller devant elles, et les autres après; si
bien qu'elles estoient estonnées de ce jeu les unes, et les autres non.
Vrayment, voilà un plaisant exercice!

--J'ay ouy parler d'un grand aussi qui prenoit plaisir de voir ainsi sa
femme nue ou habillée, et la fouetter de claquades, et la voir manier de
son corps.

--J'ay ouy dire à une honneste dame qu'estant fille sa mère la fouettoit
tous les jours deux fois, non pour avoir forfait, mais parce qu'elle
pensoit qu'elle prenoit plaisir à la voir ainsi remuer les fesses et le
corps, pour autant d'en prendre d'appetit ailleurs: et tant plus elle
alla sur l'age de quatorze ans, elle persista et s'y acharna de telle
façon, qu'à mode qu'elle l'accostoit elle la contemploit encore plus.

--J'ay bien ouy dire pis d'un grand seigneur et prince, il y a plus de
quatre-vingts ans, qu'avant qu'aller habiter avec sa femme se faisoit
fouetter, ne pouvant s'esmouvoir ny relever sa nature baissante sans ce
sot remede. Je desirerois volontiers qu'un médecin excellent m'en dist
la raison.

Ce grand personnage, Picus Mirandula, raconte avoir veu un certain
gallant en son temps, qui, d'autant plus qu'on l'estrilloit à grandes
sanglades d'estrivieres, c'estoit lors qu'il estoit le plus enragé après
les femmes; et n'estoit jamais si vaillant après elles s'il n'estoit
ainsi estrillé: après il faisoit rage. Voilà de terribles humeurs de
personnes!

Encore celle de la veuë des autres est plus agréable que la derniere.

--Moy estant à Milan, un jour on me fit un conte de bonne part, que feu
M. le marquis de Pescaire, dernier mort, vice-roy en Sicile, vint
grandement amoureux d'une fort belle dame; si-bien qu'un matin, pensant
que son mary fust allé dehors, l'alla visiter qu'il la trouva encores au
lict; et, en devisant avec elle, n'en obtint rien que la voir et la
contempler à son aise sous le linge, et la toucher de la main.

Sur ces entrefaites survint le mary, qui n'estoit du calibre du marquis
en rien, et les surprit de telle sorte, que le marquis n'eut loisir de
retirer son gand, qui s'estoit perdu, je ne sçai comment, parmy les
draps, comme il arrive souvent. Puis, luy ayant dit quelques mots, il
sortit de la chambre, conduit pourtant du gentilhomme, qui amprès estre
retourné, par cas fortuit trouva le gand du marquis perdu dans les
draps, dont la dame ne s'en estoit pas apperceue. Il le prit et le
serra, et puis faisant la mine froide à sa femme, demeura long-temps
sans coucher avec elle, ny la toucher: parquoy un jour elle seule dans
sa chambre, mettant la main à la plume, se mit à faire ce quatrain:

    _Vigna era, vigna son._
    _Era podata, or più non son;_
    _E son sò per qual cagion_
    _Non mi poda il mio patron._

Et puis laissant ce quatrain escrit sur la table, le mary vint, qui vid
ces vers sur la table, prend la plume et fait response:

    _Vigna eri, vigna sei,_
    _Eri podata, e più non sei,_
    _Per la granfa del leon,_
    _Non ti poda il tuo patron._

Et puis les laissa aussi sur la table. Le tout fut appporté au marquis,
qui fit response:

    _A la vigna che voi dicete_
    _Io fui, e qui restete;_
    _Alzai il pamparo, guardas la vite;_
    _Mà non toccai, si Dio m' ajute._

Cela fut rapporté au mary, qui, se contentant d'une si honorable réponse
et juste satisfaction, reprit sa vigne et la cultiva aussi-bien que
devant; et jamais mary et femme ne furent mieux.

Je m'en vais les traduire en françois, afin que chacun l'entende.

    Je suis esté une belle vigne et le suis encore,
    Je suis esté d'autrefois très-bien cultivée;
    Ast heure je ne le suis point; et si ne sçay
    Pourquoi mon patron ne me cultive plus.

_Response._

    Ouy, vous avez esté vigne telle, et l'estes encore
    Et d'autrefois bien cultivée, ast heure plus;
    Pour l'amour de la griffe du lyon,
    Vostre mary ne vous cultive plus.

_Response du marquis._

    A la vigne que vous autres dites
    Je suis esté certes, et y restay un peu;
    J'en haussay le pampre et en regardai la vis et le reasin.
    Mais Dieu ne me puisse aider si jamais j'y ay touché!

Par cette griffe de lion il veut dire le gand qu'il avoit trouvé esgare
entre les linceuls. Voylà encor un bon mary qui ne sombragea pas trop,
et se despouillant de soubçon, pardonna ainsi à sa femme: et certes il y
a des dames, lesquelles se plaisent tant en elles-mesmes, qu'elles se
contemplent et se regardent nues, de sorte qu'elles se ravissent se
voyans si belles, comme Narcissus. Que pouvons-nous donc faire les
voyant et arregardant?

--Marianne, femme d'Hérode, belle et honneste femme, son mary voulant un
jour coucher avec elle en plein midy et voir à plein ce qu'elle portoit,
lui refusa à plat, ce dit Josephe. Il n'usa pas de puissance de mary,
comme un grand seigneur que j'ay cogneu, à l'endroit de sa femme, qui
estoit des belles, qu'il assaillit ainsi en plein jour, et la mit toute
nue, elle le déniant fort. Après il luy renvoya ses femmes pour
l'habiller, qui la trouverent toute honteuse et esplorée.

--D'autres dames y a-t-il lesquelles à dessein ne font pas grand
scrupule de faire à pleine veuë la monstre de leur beauté, et se
descouvrir nues, afin de mieux encapricier et marteller leurs
serviteurs, et les mieux attirer à elles; mais ne veulent permettre
nullement la touche précieuse, au moins aucunes, pour quelque temps;
car, ne se voulans arrester en si beau chemin, passent plus outre, comme
j'en ay ouy parler de plusieurs, qui ont ainsi long-temps entretenu
leurs serviteurs de si beaux aspects. Bien-heureux sont-ils ceux qui s'y
arrestent aux patiences, sans se perdre par trop en tentation: et faut
que celuy soit bien enchanté de vertu, qui, en voyant une belle femme,
ne se gaste point les yeux; ainsi que disoit Alexandre quelquesfois à
ses amis, que les filles des Perses faisoient grand mal aux yeux à ceux
qui les regardoient; et, pour ce, tenant les filles du roy Darius ses
prisonnieres, jamais ne les saluoit qu'avec les yeux baissez, et encor
le moins qu'il pouvoit, de peur qu'il avoit d'estre surpris de leur
excellente beauté. Ce n'est dès-lors seulement, mais d'aujourd'hui,
qu'entre toutes les femmes d'Orient les Persiennes ont le los et le prix
d'estre les plus belles et accomplies en proportions de leur corps et
beauté naturelle, gentilles, propres en leurs habits et chaussures,
mesmement, et sur toutes, celles de l'ancienne et royale ville de
Seiras, lesquelles sont tellement loüées en leurs beautez, blancheurs et
plaisantes civilitez et bonne grace, que les Mores, par un antique et
commun proverbe, disent que leur prophete Mahomet ne voulut jamais aller
à Seiras, de crainte que s'il y eust veu une fois ces belles femmes,
jamais amprès sa mort son ame ne fust entrée en paradis. Ceux qui y ont
esté et en ont escrit le disent ainsi; en quoy on notera l'hypocrite
contenance de ce bon marault et rompu prophete, comme s'il ne se
trouvoit pas escrit, ce dit Belon, en un livre arabe, intitulé _Des
bonnes coustumes de Mahomet_, le loüant de ses forces corporelles, qui
se vantoit de pratiquer et repasser ces unze femmes qu'il avoit en une
mesme heure l'une après l'autre. Au diable soit le marault! n'en parlons
plus: quand tout est dit, je suis bien à loisir d'en parler. J'ay veu
faire cette question, sur ce trait d'Alexandre que je viens de dire, et
de Scipion l'Afriquain, lequel des deux acquist plus grand louange de
continence. Alexandre, se défiant des forces de sa chasteté, ne voulut
point voir ces belles dames persiennes: Scipion, après la prise de
Carthage la neufve, vid cette belle fille espagnole que ses soldats luy
amenerent, et luy offrirent pour la part de son butin, laquelle estoit
si excellente en beauté et en si bel aage de prise, que par-tout où elle
passoit elle animoit et admiroit les yeux de tous à la regarder, et
Scipion mesme; lequel, l'ayant saluée fort courtoisement, s'enquist de
quelle ville d'Espagne elle estoit, et de ses parents. Il luy fut dit,
entr'autres choses, qu'elle estoit accordée à un jeune homme nommé
Alucius, prince des Celtibériens, à qui il la rendit, et à ses pere et
mere, sans la toucher; dont il obligea la dame, les parents et le
fiancé, si bien qu'ils se rendirent depuis très-affectionnez à la ville
de Rome et à la République. Mais que sçait-on si dans son ame cette
belle dame n'eust point desiré avoir esté un peu percée et entamée
premièrement de Scipion, de luy, dis-je, qui estoit beau, jeune, brave,
vaillant et victorieux? Possible que si quelque privé ou privée des
siennes et des siens luy eust demandé en foy et conscience si elle ne
l'eust pas voulu, je laisse à penser ce qu'elle eust respondu, ou fait
quelque petite mine approchant de l'avoir desiré, et, s'il vous plaist,
si son climat d'Espagne et son soleil couchant ne la sçavoit pas rendre,
et plusieurs autres dames d'aujourd'huy et de cette contrée, belles et
pareilles à elle, chaudes et aspres à cela, comme j'en ay veu quantité.
Il ne faut donc point douter si cette belle et honneste fille fut esté
requise et sollicitée de ce beau jeune homme Scipion, qu'elle ne l'eust
pris au mot, voire sur l'autel de ses dieux prophanes. En cela ce
Scipion a esté certes loüé d'aucuns de ce grand don de continence;
d'autres il en a esté blasmé: car en quoy peut monstrer un brave et
valleureux cavallier la générosité de son cœur, qu'envers une belle
et honneste dame, si-non luy faire parestre par effet qu'il prise sa
beauté et l'ayme beaucoup, sans luy user de ces respects, froideurs,
modesties et discrétions, que j'ay veu souvent appeller, à plusieurs
cavalliers et dames, plustost sottises et faillement de cœur que
vertus. Non, ce n'est pas qu'une belle et honneste dame aime dans son
cœur, mais une bonne joüissance, sage, discrete et secrete. Enfin,
comme dist un jour une honneste dame lisant cette histoire, c'estoit un
sot que Scipion, tout brave et généreux capitaine qu'il fust, d'aller
obliger des personnes à soy et au party romain par un si sot moyen,
qu'il eust pu faire par un autre plus convenable, et mesmes puis que
c'estoit un butin de guerre, duquel en cela on doit triompher autant ou
plus que de toute autre chose. Le grand fondateur de sa ville ne fit pas
ainsi, quand les belles dames sabines furent ravies, à l'endroit de
celle qu'il eust pour sa part, et en fit à son bon plaisir, sans aucun
respect; dont elle s'en trouva bien, et ne s'en soucia guières, ny elle
ny ses compagnes, qui firent leur accord aussi-tost avec leurs marys et
ravisseurs, et ne s'en formalisèrent comme leurs peres et meres, qui en
firent esmouvoir grosse guerre. Il est vray qu'il y a gens et gens,
femmes et femmes, qui ne veulent accointance de tout le monde en cette
façon: et toutes ne sont pareilles à la femme du roy Ortragon, l'un des
roys gaulois d'Asie, qui fut belle en perfection; et, ayant esté prise
en sa deffaite par un centenier romain, et sollicitée de son honneur, la
trouvant ferme, elle qui eut horreur de se prostituer à luy, et à une
personne si vile et basse, il la prit par force et violence, que la
fortune et advanture de guerre lui avoit donné par droit d'esclavitude;
dont bien-tost il s'en repentit et en eut la vengeance; car elle luy
ayant promis une grande rançon pour sa liberté, et tous deux estants
allez au lieu assigné pour en toucher l'argent, le fit tuer ainsi qu'il
le contoit, et puis l'emporta et la teste à son mary, auquel confessa
librement que celuy-là lui avoit violé véritablement sa chasteté, mais
qu'elle en avoit eu la vengeance en cette façon: ce que son mary
l'approuva et l'honora grandement. Et depuis ce temps-là, dit
l'histoire, conserva son honneur jusques au dernier de sa vie avec toute
sainteté et gravité: enfin elle en eut ce bon morceau, fust qu'il vint
d'un homme de peu. Lucrèce n'en fit pas de mesme, car elle n'en tasta
point, bien qu'elle fust sollicitée d'un brave roy: en quoy elle fit
doublement de la sotte, de ne luy complaire sur-le-champ et pour un peu,
et de se tuer.

Pour tourner encore à Scipion, il ne sçavoit point encore bien le train
de la guerre pour le butin et pour le pillage: car, à ce que je tiens
d'un grand capitaine des nostres, il n'est telle viande au monde pour
cela qu'une femme prise de guerre, et se mocquoit de plusieurs autres de
ses compagnons, qui recommandoient sur toutes choses, aux assauts et
surprises des villes, l'honneur des dames, mesmes aux autres lieux et
rencontres: car elles aiment les hommes de guerre toujours plus que les
autres, et leur violence leur en fait venir plus d'appetit et puis on
n'y trouve rien à redire, le plaisir leur en demeure, l'honneur des
marys et d'elles n'en est nullement honny; et puis les voilà bien
gastées! et qui plus est, sauvent les biens et les vies de leurs marys,
ainsi que la belle Eunoe, femme de Bogud ou Bocchus, roy de Mauritanie,
à laquelle César fit de grands biens et à son mary, non tant, faut-il
croire, pour avoir suivy son party, comme Juba, roy de Bithynie, celuy
de Pompée, mais parce que c'estoit une belle femme, et que César en eut
l'accointance et douce joüissance. Tant d'autres commoditez de ces
amours y a-t-il que je passe: et toutesfois, ce disoit ce grand
capitaine, ses autres grands compagnons pareils à luy, s'amusants à de
vieilles routines et ordonnances de guerre, veulent qu'on garde
l'honneur des femmes, desquelles il faudroit auparavant sçavoir en
secret et en conscience l'advis, et puis en décider: ou possible
sont-ils du naturel de notre Scipion, lequel, ne se contentant tenir de
celuy du chien de l'ortolan, lequel, comme j'ay dit cy-devant, ne
voulant manger des choux du jardin, empesche que les autres n'en
mangent. Ainsi qu'il fit à l'endroit du pauvre Massinissa, lequel ayant
tant de fois hazardé sa vie pour luy et pour le peuple romain, tant
peiné, sué et travaillé pour lui acquérir gloire et victoire, il luy
refusa et osta la belle reyne Sophonisba, qu'il avoit prise et choisie
pour son principal et précieux butin: il la luy enleva pour l'envoyer à
Rome à vivre le reste de ses jours en misérable esclave, si Massinissa
n'y eust remedié. Sa gloire en fust esté plus belle et plus ample si
elle eust comparu en glorieuse et superbe reyne, femme de Massinissa, et
que l'on eust dit, la voyant passer: «Voilà l'une des belles vestiges
des conquestes de Scipion;» car la gloire certes gist bien plus en
l'apparence des choses grandes et hautes, que des basses. Pour fin,
Scipion en tout ce discours fit de grandes fautes, ou bien il estoit
ennemy du tout du sexe féminin, ou du tout impuissant de le contenter,
bien qu'on die que sur ses vieux jours il se mit à faire l'amour à une
des servantes de sa femme: ce qu'elle comporta fort patiemment pour des
raisons qui se pourroient là-dessus alléguer. Or, pour sortir de la
digression que je viens d'en faire, et pour rentrer au plain chemin que
j'avois laissé, je dis, pour faire fin à ce discours, que rien au monde
n'est si beau à voir et regarder qu'une belle femme pompeusement
habillée, ou délicatement deshabillée et couchée, mais qu'elle soit
saine, nette, sans tare, suros ny mallandre, comme j'ay dit. Le roy
François disoit qu'un gentilhomme, tant superbe soit-il, ne sçauroit
mieux recevoir un seigneur, tant grand soit-il, en sa maison ou
chasteau, mais qu'il y opposast à sa vue et première rencontre une belle
femme sienne, un beau cheval et un beau levrier: car, en jettant son
œil tantost sur l'un, tantost sur l'autre, et tantost sur le tiers,
il ne se sçauroit jamais fascher en cette maison; mettant ces trois
choses belles pour très-plaisantes à voir et admirer, et en faisant cet
exercice très-agréable. La reyne de Castille disoit qu'elle prenoit un
très-grand plaisir de voir quatre choses: _Hombre d'armas en campo,
obisbo puesto en pontifical linda dama en la cama, y ladron en la
horca_. C'est-à-dire: «Un homme d'armes sur les champs, un évesque en
son pontifical, une belle dame dans un lict, et un larron au gibet.»

J'ay ouy raconter à feu M. le cardinal de Lorraine le Grand, dernier
décédé, que, lorsqu'il alla à Rome vers le pape Paul IV, pour rompre la
treve faite avec l'Empereur, il passa à Venise, où il fut
très-honorablement receu. Il n'en faut point douter, puis qu'il estoit
un si grand favory d'un si grand roy. Tout ce grand et magnifique sénat
alla au-devant de luy; et, passant par le grand canal, où toutes les
fenestres des maisons estoient bordées de toutes les femmes de la ville,
et des plus belles, qui estoient là accourues pour voir cette entrée, il
y en eut un des plus grands qui l'entretenoit sur les affaires de
l'Estat, et luy en parloit fort: mais, ainsi qu'il jettoit fort les yeux
fixement sur ces belles dames, il luy dit en son patois langage:
«Monseigneur, je crois que vous ne m'entendez, et avez raison, car il y
a bien plus de plaisir et difference de voir ces belles dames à ces
fenestres, et se ravir en elles, que d'ouyr parler un fascheux vieillard
comme moy, et parlast-il de quelque grande conqueste à vostre
advantage.» M. le cardinal, qui n'avoit faute d'esprit et de mémoire,
luy respondit de mot à mot à tout ce qu'il avoit dit; laissant ce bon
vieillard fort satisfait de luy, et en admirable estime qu'il eut de luy
qui, pour s'amuser à la veuë de ces belles dames, il n'avoit rien oublié
ny obmis de ce qu'il luy avoit dit. Qui aura veu la Cour de nos roys
François premier et Henry deuxiesme et autres roys ses enfants, advouera
bien, quel qu'il soit, et eust-il veu tout le monde, n'avoir rien veu
jamais de si beau que nos dames qui sont estées en leur Cour, et de nos
reynes, leurs femmes, meres et sœurs; mais plus belle chose encore
eust-il veu, ce dit quelqu'un, si le grand-pere de maistre Gonnin eust
vescu, qui, par ses inventions, illusions et sorcelleries et
enchantements, les eust peu représenter devestues et nues, comme l'on
dit qu'il le fit une fois en quelque compagnie privée, que le roy
François luy commanda; car il estoit un homme fort expert et subtil en
son art; et son petit-fils, que nous avons veu, n'y entendoit rien au
prix de luy. Je pense que cette veuë seroit aussi plaisante comme fut
jadis celle des dames égyptiennes en Alexandrie à l'accueil et réception
de leur grand dieu Apis, au devant duquel elles alloient en très-grande
cérémonie, et levant leurs robbes, cottes et chemises, et les
retroussant le plus haut qu'elles pouvoient, les jambes fort eslargies
et escarquillées, leur montroient leur cas tout-à-fait; et puis, ne le
revoyant plus, pensez qu'elles cuidoient l'avoir bien payé de cela. Qui
en voudra voir le conte, pu'il lise _Alexand. ab Alexandra_, au sixiesme
livre des _Jours jovials_. Je pense que telle veuë en estoit bien
plaisante, car pour lors les dames d'Alexandrie estoient belles, comme
encor sont aujourd'huy. Si les vieilles et laides faisoient de mesme
passe, car la veuë ne se doit jamais estendre que sur le beau, et fuir
le laid tant que l'on peut.

En Suisse, les hommes et les femmes sont pesle mesle aux bains et
estuves sans faire aucun acte deshonneste, et en sont quittes en mettant
un linge devant: s'il est bien délié, encor peut-on voir chose qui
plaist ou desplait, selon le beau ou le laid.

Avant que finir ce discours, si diray-je encor ce mot. En quelles
tentations et récréations de veuë pouvoient entrer aussi les jeunes
seigneurs, chevaliers, gentilshommes, plébéans et autres Romains, le
temps passé, le jour que se célébroit la feste de Flora à Rome, laquelle
on dit avoir esté la plus gentille et la plus triomphante courtisanne
qu'oncques exerça le putanisme dans Rome, voire ailleurs! et qui plus la
recommandoit en cela, c'est qu'elle estoit de bonne maison et de grande
lignée; et, pour ce, telles dames de si grande estoffe volontiers
plaisent plus, et la rencontre en est plus excellente que des autres.
Aussi cette dame Flora eut cela de bon et de meilleur que Lays, qui
s'abandonnoit à tout le monde comme une bagasse, et Flora aux grands; si
bien que sur le seuil de sa porte elle avoit mis cet escriteau: «Roys,
princes, dictateurs, consuls, censeurs, pontifes, questeurs,
ambassadeurs, et autres grands seigneurs, entrez, et non d'autres.» Lays
se faisoit tousjours payer avant la main, et Flora point, disant qu'elle
faisoit ainsi avec les grands, afin qu'ils fissent de mesme avec elle
comme grands et illustres, et aussi qu'une femme d'une grande beauté et
haut lignage sera tousjours autant estimee qu'elle se prise: et si ne
prenoit si non ce qu'on luy donnoit, disant que toute dame gentille
devoit faire plaisir à son amoureux pour amour, et non pour avarice,
d'autant que toutes choses ont certain prix, fors l'amour. Pour fin, en
son temps elle fit si gentiment l'amour, et se fit si bravement servir,
que quand elle sortoit du logis quelquesfois pour se promener en ville,
il y avoit assez à parler d'elle pour un mois, tant pour sa beauté, ses
belles et riches parures, ses superbes façons, sa bonne grace, que pour
la grande suite des courtisans et serviteurs, et grands seigneurs qui
estoient avec elle, et qui la suivoient et accompagnoient comme vrays
esclaves, ce qu'elle enduroit fort patiemment: et les ambassadeurs
estrangers, quand ils s'en retournoient en leurs provinces, se
plaisoient plus à faire des contes de la beauté et singularité de la
belle Flora que de la grandeur de la république de Rome, et sur-tout de
sa grande libéralité, contre le naturel pourtant de telles dames; mais
aussi estoit-elle outre le commun, puisqu'elle estoit noble. Enfin elle
mourut si riche et si opulente, que la valeur de son argent, meubles et
joyaux, estoit suffisante pour refaire les murs de Rome, et encor pour
desengager la République. Elle fit le peuple romain son héritier
principal, et pour ce luy fut édifié dans Rome un temple très-somptueux,
qui de Flora fut appelé Florian.

La première feste que l'empereur Galba célébra jamais fut celle de
l'amoureuse Flora, en laquelle estoit permis aux Romains et Romaines de
faire toutes les desbauches, deshonnestetez, sallauderies et
débordements à l'envy dont se pourroient adviser; en sorte que l'on
estimoit la plus sainte et la plus gallante celle qui, ce jour-là,
faisoit plus de la dissolue et de la deshonnestetez débordée. Pensez
qu'il n'y avoit ny fiscaigne (que les chambrieres et esclaves mores
dansent les dimanches à Malthe en pleine place devant le monde), ny
sarabande qui en approchast, et qu'elles n'y oublioient ny mouvement ny
remuements lascifs, ny gestes paillards, ny tordions bizarres; et qui en
pouvoit escogiter de plus dissolus et débordez, tant plus gallante
estoit la dame; d'autant que telle opinion estoit parmi les Romains,
que, qui alloit au temple de cette déesse en habit et geste et façon
plus lascive et paillarde, auroit mesme grace et opulents biens que
Flora avoit eu. Vrayment voilà de belles opinions et belle solemnisation
de festes; aussi estoient-ils payens: là-dessus ne faut douter si elles
y oublioient nul genre de lasciveté, et si longtemps avant ces bonnes
dames estudioient leurs leçons, ny plus ny moins que les nostres à
apprendre un ballet, et si elles estoient affectionnées en cela. Les
jeunes hommes, voire les vieux, y estoient bien autant empressez à voir
et contempler telles lascives simagrées. Si telles se pouvoient
représenter parmy nous, le monde en feroit bien son proffit en toutes
sortes; et pour estre à telles veuës le monde se tueroit de la presse.
Il y a assez-là à gloser qui voudra; je le laisse aux bons galands:
qu'on lise Suetone, Pausanias grec et Manilius latin, aux livres qu'ils
ont fait des dames illustres, fameuses et amoureuses, on verra tout. Ce
conte encor, et puis plus.

Il se lit que les Lacédémoniens allèrent une fois pour mettre le siége
devant Messene, à quoy les Mecéniens les prévindrent, car ils sortirent
d'abord sur eux les uns et les autres, tirerent et coururent à
Lacédémone, pensant la surprendre et la piller cependant qu'ils
s'amusoient devant leur ville; mais ils furent valeureusement repoussés
et chassés par les femmes qui estoient demeurées: ce que sçachants, les
Lacédémoniens rebroussèrent chemin et tournerent vers leur ville: mais
de loin ils decouvrent leurs femmes toutes en armes, qui avoient donné
la chasse, dont ils furent en alarme; mais elles se firent aussi-tost à
eux recognoistre et leur racontèrent leur fortune, dont ils se mirent de
joie à les baiser, embrasser et caresser, de telle sorte que, perdants
toute honte, et sans avoir la patience d'oster leurs armes, ny eux ni
elles, leur firent cela bravement en mesme place qu'ils les
rencontrèrent, où l'on put voir choses et autres, et ouyr un plaisent
son et cliquetis d'armes et d'autre chose; en mémoire de quoy ils firent
bastir un temple et simulacre à la déesse Vénus, qu'ils appelèrent
_Vénus l'armée_, au contraire de tous les autres, qui la peignent toute
nue. Voilà une plaisante cohabitation, et un beau sujet de peindre Vénus
armée, et l'appeler ainsi! Il se voit souvent parmi les gens de guerres,
mesmes aux prises de villes par assauts, force soldats tous armés joüir
des femmes, n'ayant le loisir et la patience de se désarmer pour passer
leur rage et appetit, tant ils sont tentez; mais de voir le soldat armé
habiter avec la femme armée, il s'en void peu. Il faut là-dessus songer
le plaisir qui s'en peut ensuivre, et quel plus grand pouvoir estre en
ce beau mystère, ou pour l'action ou pour la veuë, ou pour la sonnerie
des armes. Cela gist en l'imagination qu'on en pourroit faire, tant pour
les agents que pour les arregardants qui estoient là pour lors. Or c'est
assez, faisons fin: j'eusse fait ce discours plus ample de plusieurs
exemples, mais je craignois que, pour estre trop lascif, j'en eusse
encouru mauvaise reputation.

Si faut-il qu'après avoir tant loüé les belles femmes, que je fasse le
conte d'un Espagnol qui, voulant mal à une femme, me le dépeignit un
jour comme il falloit, et me dit: _Senor, vieja; es como la lampada
azeintunada d'iglesia, y de hechura del armario larga y desvayada, el
color y gesto como mascara mal pintada, et talle como una campana ò mola
de molino, la vista como idolo del tiempo antiquo, el andar y vision
d'una antigua fantasma de la noche, que tanto tuviesse encontrar la de
noche, come ver una mandagora. Iesus, Iesus, Dios me libre de su
malencuentro, no se contenta de tener en su casa por huesped al provisor
de obisbo, ny se contenta con la demasia da conversacion del vicario, ny
del guardian, ny de la amistad antigua del deen, sino que agora de
nuevo atomado al que pide para las animas de purgatorio, paracabar su
negra vida_. C'est-à-dire: «Voyez-la; elle est comme une lampe vieille
et toute graisseuse d'huile d'église; de forme et façon, elle ressemble
un armoire grand et vague et mal basti; la couleur et la grace comme
d'un masque mal peint; la taille comme une cloche de monastère ou meule
de moulin; le visage comme d'un idole du temps passé; le regard et
l'aller comme un fantosme antique qui va de nuict: de sorte que je
craindrois autant de la rencontrer de nuict comme de voir une
mandragore. Jesus! Jesus! Dieu m'en garde de telle rencontre! Elle ne se
contente pas d'avoir pour hoste ordinaire chez soy le proviseur de
l'evesque, ny se contente de la demesurée conversation du vicaire, ny de
la continuë visite du gardien, ny de l'ancienne amitié du doyen, sinon
qu'à cette heure de nouveau elle a pris en main celui qui demande pour
les ames du Purgatoire, et ce pour achever sa noire vie.» Voilà comment
l'Espagnol, qui a si bien dépeint les trente beautez d'une dame, comme
j'ay dit cy-dessus en ce discours, quand il veut, la sçait bien
déprimer.



DISCOURS TROISIEME.

     Sur la beaute de la belle jambe et de la vertu qu'elle a.


Entre plusieurs belles beautez que j'ay veu loüer quelques fois parmi
nous autres courtisans, et autant propres à attirer à l'amour, c'est
qu'on estime fort une belle jambe à une belle dame, dont j'ay veu
plusieurs dames en avoir gloire, et soin de les avoir et entretenir
belles. Entre autres, j'ay ouy raconter d'une très-grande princesse de
par le monde, que j'ay cogneu, laquelle aimoit une de ses dames
par-dessus toutes les siennes, et la favorisoit par-dessus les autres,
seulement parce qu'elle luy tiroit ses chausses si bien tenduës, et en
accommodoit la greve, et mettoit si proprement la jarretiere, et mieux
que toute autre, de sorte qu'elle estoit fort avancée auprès d'elle,
mesme luy fit de grands biens: et par ainsi, sur cette curiosité qu'elle
avoit d'entretenir ainsi sa jambe belle, faut penser que ce n'estoit
pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en
faire parade quelques fois avec de beaux calleçons de toille d'or et
d'argent, ou d'autre estoffe, très-proprement et mignonnement faits,
qu'elle portoit d'ordinaire: car l'on ne se plaist point tant en soy,
que l'on n'en veuille faire part à d'autres de la veuë et du reste.
Cette dame aussi ne se pouvoit pas excuser en disant que c'estoit pour
plaire à son mary, comme la pluspart d'elles le disent, et mesmes les
vieilles, quand elles se font si pimpantes et gorgiases, encores
qu'elles soient vieilles; mais cette-cy estoit veufve: il est vray que
du temps de son mary elle faisoit de mesme, et pour ce ne voulut
discontinuer par amprès, l'ayant perdu. J'ay cogneu force belles,
honnestes dames et filles, qui sont autant curieuses de tenir ainsi
précieuses et propres et gentilles leurs belles jambes: aussi elles en
ont raison, car il y gist plus de lasciveté qu'on ne pense. J'ay ouy
parler d'une très-grande dame, du temps du roy François, et très-belle,
laquelle, s'estant rompu une jambe, et se l'estant faitte rabiller, elle
trouva qu'elle n'estoit pas bien, et estoit demeurée toute torte: elle
fut si resolue, qu'elle se la fit rompre une autre fois au rabilleur,
pour la remettre en son point, comme auparavant, et la rendre aussi
belle et aussi droite. Il y en eut quelqu'une qui s'en esbahit fort;
mais à celle une autre belle dame fort entendue fit response et lui dit:
«A ce que je vois, vous ne savez pas quelle vertu amoureuse porte en soy
une belle jambe.»

--J'ay cogneu autresfois une fort belle et honneste fille de par le
monde, laquelle estant fort amoureuse d'un grand seigneur, pour
l'attirer à soy, et en escroquer quelque bonne pratique, et n'y pouvant
parvenir, un jour, estant en une allée de parc, et le voyant venir, elle
fit semblant que sa jarretiere lui tomboit; et, se mettant un peu à
l'escart, haussa sa jambe, et se mit à tirer sa chausse et rabiller sa
jarretiere. Ce grand seigneur l'advisa fort, et en trouva la jambe
très-belle, et s'y perdit si bien, que cette jambe opéra en luy plus que
n'avoit fait son beau visage; jugeant bien en soy que ces deux belles
colonnes soustenoient un beau bastiment; et depuis l'advoua-t-il à sa
maistresse, qui en disposa après comme elle voulut. Notez cette
invention et gentille façon d'amour.

--J'ay ouy parler aussi d'une belle et honneste dame, surtout fort
spirituelle, de plaisante et bonne humeur, laquelle, se faisant un jour
tirer sa chausse à son vallet-de-chambre, elle luy demanda s'il
n'entroit point pour cela en ruth, tentation et concupiscence[69]:
encore dit-elle et franchit le mot tout outre. Le vallet, pensant bien,
pour le respect qu'il luy portoit, respondit que non. Elle soudain,
haussant la main, luy donna un grand soufflet. «Allez, dit-elle, vous ne
me servirez jamais plus; vous estes un sot, je vous donne vostre congé.»
Il y a force vallets de filles aujourd'huy qui ne sont si continents, en
levant, habillant et chaussant leurs maistresses: il y a aussi des
gentilshommes qui n'eussent fait ce trait, voyant un si bel appas.

Ce n'est d'aujourd'huy seulement que l'on a estimé la beauté des belles
jambes et beaux pieds, car c'est une mesme chose; mais, du temps des
Romains, nous lisons que Lucius Vitellius, pere de l'empereur Vitellius,
estant fort amoureux de Messaline, et desirant estre en grace avec son
mary par son moyen, la pria un jour de luy faire cet honneur de luy
accorder un don. L'Emperiere luy demanda: «Et quoy?--C'est, madame,
dit-il, qu'il vous plaise qu'un jour je vous deschausse vos escarpins.»
Messaline, qui estoit toute courtoise pour ses sujets, ne luy voulut
refuser cette grace; et l'ayant deschaussée, en garda un escarpin et le
porta tousjours sur soy entre la chemise et la peau, le baisant le plus
souvent qu'il pouvoit, adorant ainsi le beau pied de sa dame par
l'escarpin, puisqu'il ne pouvoit avoir à sa disposition le pied naturel
ny la belle jambe. Vous avez le Milord d'Angleterre des _Cent Nouvelles
de la Reyne de Navarre_, qui porta de mesme le gand de sa maistresse à
son costé, et si bien enrichy. J'ay cogneu force gentilshommes qui,
premier que porter leurs bas de soye, prioient les dames et maistresses
de les essayer et les porter devant eux quelques huict ou dix jours, du
plus que du moins, et puis les portoient en très-grand vénération et
contentement d'esprit et de corps.

--J'ai cogneu un seigneur de par le monde, qui, estant sur la mer avec
une grande dame des plus belles du monde, qui, voyageant par son pays,
et d'autant que ses femmes estoient malades de la marette, et par ce
très-mal disposées pour la servir, le bonheur fut pour luy qu'il fallut
qu'il la couchast et levast; mais en la couchant et levant, la chaussant
et deschaussant, il en devint si amoureux qu'il s'en cuida desespérer,
encor qu'il luy fust proche: comme certes la tentation en est par trop
extresme, et il n'y a nul si mortifié qui ne s'en esmeust. Nous lisons
de Poppea Sabina, femme de Néron, qui estoit la plus favorite des
siennes, laquelle, outre qu'elle fut la plus profuse en toutes sortes de
superfluïtez, d'ornements, de parures, de pompes et de ses coustrements
d'habits, elle portoit des escarpins et pianelles toutes d'or. Cette
curiosité ne tendoit pas pour cacher sa jambe ny son pied à Néron, son
cocu de mary: luy seul n'en avoit pas tout le plaisir ny la veuë, il y
en avoit bien d'autres. Elle pouvoit bien avoir cette curiosité pour
elle, puisqu'elle faisoit ferrer les pieds de ses juments qui
traisnoient son coche de fers d'argent. M. Saint Jerosme reprend bien
fort une dame de son temps qui estoit trop curieuse de la beauté de sa
jambe, par ces propres mots: «Par la petite botine brunette, et bien
tirée et luisante, elle sert d'appeau aux jeunes gens, et d'amorces par
le son des bouclettes.» Pensez que c'estoit quelque façon de chaussure
qui couroit de ce temps-là, qui estoit par trop affetée, et peu séante
aux prudes femmes. La chaussure de ces botines est encore aujourd'huy en
usage parmy les dames de Turquie, et des plus grandes et plus chastes.
J'ay veu discourir et faire question quelle jambe estoit plus tentative
et attrayante, ou la nue ou la couverte et chaussée. Plusieurs croyent
qu'il n'y a que le naturel, mesme quand elle est bien faite au tour de
la perfection et selon la beauté que dit l'Espagnol que j'ay dit
cy-devant, et qu'elle est bien blanche, belle et bien polie, et monstrée
à propos dans un beau lict; car autrement, si une dame la vouloit
monstrer toute nue en marchant ou autrement, et des souliers aux pieds,
quand bien elle seroit la plus pompeusement habillée du monde, elle ne
seroit jamais trouvée bien décente ny belle; comme une qui seroit bien
chaussée d'une belle chaussure de soye de couleur ou de fillet blanc,
comme on fait à Fleurence pour porter l'esté, dont j'ay veu d'autresfois
nos dames en porter avant le grand usage que nous avons eu depuis des
chausses de soye; et après faudroit qu'elle fust tirée et tendue comme
la peau d'un tabourin, et puis attachée ou avec esguillettes ou
autrement, selon la volonté et l'humeur des dames: puis faut accompagner
le pied d'un bel escarpin blanc, et d'une mule de velours noir ou
d'autre couleur, ou bien d'un beau petit patin, tant bien fait que rien
plus, comme j'en ay veu porter à une très-grande dame de par le monde,
des mieux faits et plus mignonnement. En quoy faut adviser aussi la
beauté du pied; car s'il est par trop grand il n'est plus beau; s'il est
par trop petit, il donne mauvaise opinion et signifiance de sa dame,
d'autant qu'on dit _petit pied grand c.._, ce qui est un peu odieux:
mais il faut qu'il soit un peu mediocre, comme j'en ay veu plusieurs qui
en ont porté grandes tentations, et mesmes quand leurs dames le
faisoient sortir et paroistre à demy hors du cotillon, et le faisoient
remüer et fretiller par certains petits tours et remuements lascifs,
estant couverts d'un beau petit patin peu liégé, et d'un escarpin blanc,
pointu et point quarré par le devant, et le blanc est le plus beau. Mais
ces petits patins et escarpins sont pour les grandes et hautes femmes,
non pour les courtaudes et nabottes, qui ont leurs grands chevaux de
patins liégés de deux pieds: autant vaudroit voir remüer cela comme la
massue d'un géant ou la marotte d'un fou. D'une autre chose aussi se
doit bien garder la dame, de ne déguiser son sexe, et ne s'habiller en
garçon, soit pour une mascarade ou autre chose: car encor qu'elle eust
la plus belle jambe du monde, elle s'en monstre difforme, d'autant
qu'il faut que toutes choses ayent leur propriété et leur séance;
tellement qu'en dementant leur sexe, defigurent du tout leur beauté et
gentillesse naturelle. Voylà pourquoy il n'est bien-séant qu'une femme
se garçonne pour se faire monstrer plus belle, si ce n'est pour se
gentiment adoniser d'un beau bonnet avec la plume à la Guelfe ou
Gibeline attachée, ou bien au-devant du front, pour ne trancher ny de
l'un ny de l'autre, comme depuis peu de temps nos dames d'aujourd'huy
l'ont mis en vogue: mais pourtant à toutes il ne sied pas bien; il faut
en avoir le visage poupin et fait exprès, ainsi que l'on a vu à nostre
reyne de Navarre, qui s'en accommodoit si bien, qu'à voir le visage
seulement adonisé, on n'eust sceu juger de quel sexe elle tranchoit, ou
d'un beau jeune enfant, ou d'une très-belle dame qu'elle estoit.

Dont il me souvient qu'une de par le monde que j'ay cogneue qui, la
voulant imiter sur l'age de vingt-cinq ans, et de par trop haute et
grande taille, hommasse et nouvellement venuë à la Cour, pensant faire
de la galante, comparut un jour en la salle du bal, et ne fut sans estre
fort regardée et assez brocardée, jusques au Roy qui en donna aussi-tost
sa sentence, car il disoit des mieux de son royaume, et dit qu'elle
ressembloit fort bien une batteleuse, ou, pour dire plus proprement, de
ces femmes en peinture que l'on porte de Flandres, et que l'on met
au-devant des cheminées d'hostellerie et cabarets avec des fleustes
d'Allemant au bec; si bien qu'il luy fit dire, si elle comparessoit plus
en cet habit et contenance, qu'il luy feroit signifier de porter sa
fleuste pour donner l'aubade et récréation à la noble compagnie. Telle
guerre lui fit-il, autant pour ce que cette coiffure lui séoit mal, que
pour haine qu'il portoit à son mary. Voilà pourquoy tels déguisements ne
siezent bien à toutes dames; car quand bien cette reyne de Navarre, qui
est la plus belle du monde, se fust voulu autrement déguiser de son
bonnet, elle n'eust jamais comparu si belle comme elle est, et n'eust
peu: aussi, qu'auroit-elle sceu prendre forme plus belle que la sienne,
car de plus belle n'en pouvoit-elle prendre n'y emprunter de tout le
monde? Et si elle eust voulu monstrer sa jambe, que j'ay ouy dire à
aucunes de ses femmes, et la peindre pour la plus belle et mieux faite
du monde, autrement qu'en son naturel, ou bien estant chaussée
proprement sous ses beaux habits, on ne l'eust jamais trouvée si belle.
Ainsi faut-il que les belles dames comparoissent et fassent monstre de
leurs beautez.

--J'ay lu dans un livre espagnol, intitulé _el Viage del Principe_[70],
qui fut celui que le roy d'Espagne fit en ses Pays-Bas du temps de
l'empereur Charles son père, entr'autres beaux recueils qu'il receut
parmi ses riches et opulentes villes, ce fut de la reyne d'Hongrie en sa
belle ville de Bains, dont le proverbe dit: _Mas brava que las fiestas
de Bains_[71]. Entre autres magnificences fut que, durant le siége d'un
chasteau qui fut battu en feinte, et assiégé en forme de place de guerre
(je le descris ailleurs), elle fit un jour un festin, sur tous autres, à
l'Empereur son bon frère, à la reyne Eleonor sa sœur, au Roy son
nepveu, et à tous les seigneurs, chevaliers et dames de la Cour. Sur la
fin du festin comparut une dame, accompagnée de six nymphes Oréades,
vestues à l'antique, à la nymphale et mode de la vierge chasseresse,
toutes vestues d'une toille d'argent et vert, et un croissant au front,
tout couvert de diamants, qu'ils sembloient imiter la lueur de la lune,
portant chacune son arc et ses flèches en la main, et leurs carquois
fort riches au costé, leurs botines de mesme toille d'argent, tant bien
tirées que rien plus. Et ainsi entrèrent en la salle, menans leurs
chiens après elles, et présentèrent à l'Empereur, et luy mirent sur sa
table toute sorte de venaison en paste, qu'elles avoient prise en leur
chasse. Et, après, vint Palès, la déesse des pasteurs, avec six nymphes
Napées, vestues toutes de blanc de toille d'argent, avec les garnitures
de mesme en la teste, toutes couvertes de perles; et avoient aussi des
chausses de pareille toille avec l'escarpin blanc, qui portèrent de
toute sorte de laitage, et le posèrent devant l'Empereur. Puis, pour la
troisième bande, vint la déesse Pomona, avec ses nymphes Nayades, qui
portèrent le dernier service du fruict. Cette déesse estoit la fille de
donna Béatrix Pacheco, comtesse d'Autremont, dame d'honneur de la reyne
Eleonor, laquelle pouvoit avoir alors que neuf ans. C'est celle qui est
aujourd'huy madame l'admirale de Chastillon, que M. l'admiral espousa en
secondes nopces; laquelle fille et déesse apporta, avec ses compagnes,
toutes sortes de fruicts qui se pouvoient alors trouver, car c'estoit en
esté, des plus beaux et plus exquis, et les présenta à l'Empereur avec
une harangue si éloquente, si belle, et prononcée de si bonne grace,
qu'elle s'en fit fort aimer et admirer de l'Empereur et de toute
l'assemblée, veu son jeune age, que dès lors on présagea qu'elle seroit
ce qu'elle est aujourd'huy, une belle, sage, honneste, vertueuse, habile
et spirituelle dame. Elle estoit pareillement habillée à la nymphale
comme les autres, vestue de toilles d'argent et blanc, chaussée de
mesme, et garnie à la teste de force pierreries; mais c'estoient toutes
esmeraudes, pour représenter en partie la couleur du fruict qu'elles
apportoient; et outre le présent du fruict, elle en fit un à l'Empereur
et au roy d'Espagne d'un rameau de victoire tout esmaillé de verd, les
branches toutes chargées de grosses perles et pierreries, ce qui estoit
fort riche à voir et inestimable; à la reyne Eleonor un esvantail, avec
un mirouer dedans, tout garni de pierreries de grande valeur. Certes
cette princesse et reyne d'Hongrie monstroit bien qu'elle estoit une
honneste dame en tout, et qu'elle savoit son entregent aussi bien que le
mestier de la guerre; et à ce que j'ay ouy dire, l'Empereur son frère
avoit un grand contentement et soulagement d'avoir une si honneste
sœur et digne de luy. Or, l'on me pourroit objecter pourquoy j'ay
fait cette disgression en forme de discours. C'est pour dire que toutes
ces filles, qui avoient joué ces personnages avoient esté choisies et
prises pour les plus belles d'entre toutes celles des reynes de France
et de Hongrie et madame de Lorraine, qui estoient françoises,
italiennes, flamandes, allemandes et lorraines; parmy lesquelles n'y
avoit faute de beauté; et Dieu sait si la reyne d'Hongrie avoit esté
curieuse d'en choisir de plus belles et de meilleure grace. Madame de
Fontaine-Chalandry, qui est encore en vie, en sauroit bien que dire, qui
estoit lors fille de la reyne Eleonor, et des plus belles: on l'appeloit
aussi la belle Torcy, qui m'en a bien conté. Tant il y a que je tiens
d'elle et d'ailleurs, que les seigneurs, gentilshommes et cavaliers de
cette cour, s'amusèrent à regarder et contempler les belles jambes,
greves et beaux petits pieds de ces dames; car, vestues ainsi à la
nymphale, elles estoient courtement habillées et en pouvoient faire une
très belle monstre, plus que de leurs beaux visages qu'ils pouvoient
voir tous les jours, mais non leurs belles jambes; dont aucuns en
vindrent plus amoureux par la veuë et monstre d'icelles belles jambes,
que non pas de leurs belles faces; d'autant qu'au dessus des belles
colonnes, coustumièrement il y a de belles corniches de frize, de beaux
architraves, riches chapiteaux, bien polis et entaillés. Si faut-il que
je fasse encor cette digression et que j'en fasse ma fantaisie, puisque
nous sommes sur les feintes et représentations. Quasi en mesme temps que
ces belles festes se faisoient es Pays-Bas, et surtout à Bains, sur la
réception du roy d'Espagne, se fit l'entrée du roy Henry, tournant de
visiter son pays de Piedmond et ses garnisons à Lyon, qui certes fut des
belles et plus triomphantes, ainsi que j'ay ouy dire à d'honnestes dames
et gentilshommes de la Cour qui y estoient. Or, si cette feinte et
représentation de Diane et de sa chasse fut trouvée belle en ce royal
festin de la reyne d'Hongrie, il s'en fit une à Lyon, qui fut bien autre
et mieux imitée; car, ainsi que le Roy marchoit, venant à rencontrer un
grand obélisque à l'antique, à costé de la main droite, il rencontra de
mesme un préau ceint, sur le grand chemin, d'une muraille de quelque peu
plus de six pieds de hauteur, et ledit préau aussi haut de terre, lequel
avoit esté distinctement remply d'arbres de moyenne fustaye,
entreplantez de taillis espais et à force de touffes d'autres petits
arbrisseaux, avec aussi force arbres fruitiers. Et en cette petite
forest s'esbattoient force petits cerfs tous en vie, biches, chevreuils,
toutefois privez. Et lors Sa Majesté entrouyt aucuns cornets et trompes
sonner, et tout aussitost apperceut venir, au travers ladite forest,
Diane chassant avec ses compagnes et vierges forestières, elle tenant à
la main un riche arc turquois, avec sa trousse pendant au costé,
accoutrée en atours de nymphe, à la mode que l'antiquité nous la
représente encore; son corps estoit vestu avec un demy bas à six grands
lambeaux ronds de toile d'or noire, semée d'estoiles d'argent, les
manches et le demeurant de satin cramoisy, avec profilure d'or, troussée
jusques à demy jambe, decouvrant sa belle jambe et greve, et ses botines
à l'antique de satin cramoisy, couvertes de perles en broderie: ses
cheveux estoient entrelacés de gros cordons de riches perles, avec
quantité de pierreries et joyaux de grand valeur; et au dessus du front
un petit croissant d'argent, brillant de menus petits diamants; car d'or
ne fust esté si beau ny si bien représentant le croissant naturel, qui
est clair et argentin.

Ses compagnes estoient accoutrées de diverses façons d'habits et de
taffetas rayez d'or, tant plein que vuide, le tout à l'antique, et de
plusieurs autres couleurs à l'antique, entremeslées tant pour la
bizarreté que pour la gayté; les chausses et botines de satin; leurs
testes adornées de mesme à la nymphale, avec force perles et
pierreries. Aucunes conduisoient des limiers et petits levriers,
espaigneuls et autres chiens, en laisse avec des cordons de soye blanche
et noire, couleurs du Roy pour l'amour d'une dame du nom de Diane qu'il
aimoit: les autres accompagnoient et faisoient courre les chiens
courants qui faisoient grand bruit. Les autres portoient de petits dards
de bresil, le fer doré avec de petites et gentilles houppes pendantes,
de soye blanche et noire, les cornets et trompes mornées d'or et
d'argent pendantes en escharpes à cordons de fil d'argent et soye noire.
Et ainsi qu'elles apperceurent le Roy, un lion sortit du bois, qui
estoit privé et fait de longue main à cela, qui se vint jetter aux pieds
de la dite déesse, lui faisant feste; laquelle, le voyant ainsi doux et
privé, le prit avec un gros cordon d'argent et de soye noire, et sur
l'heure le présenta au Roy; et s'approchant avec le lion jusque sur le
bord du mur du préau joignant le chemin, et à un pas près de Sa Majesté,
lui offrit ce lion par un dixain en rime, tel qu'il se faisoit de ce
temps, mais non pourtant trop mal limée et sonnante; et par icelle rime,
qu'elle prononça de fort bonne grace, sous ce lion doux et gracieux luy
offroit sa ville de Lyon, toute douce, gracieuse, et humiliée à ses loix
et commandements. Cela dit et fait de fort bonne grace, Diane et toutes
ses compagnes lui firent une humble révérence, qui, les ayant toutes
regardées et saluées de bon œil, monstrant qu'il avoit très-agréable
leur chasse, et les en remerciant de bon cœur, se partit d'elles et
suivit son chemin de son entrée. Or notez que cette Diane et toutes ses
belles compagnes estoient les plus apparentes et belles femmes mariées,
veufves et filles de Lyon, où il n'y en a point de faute, qui joüerent
leurs mystères si bien et de si bonne sorte, que la pluspart des
princes, seigneurs, gentilhommes et courtisans, en demeurèrent fort
ravis. Je vous laisse à penser s'ils en avoient raison. Madame de
Valentinois, dite Diane de Poictiers, que le Roy servoit, au nom de
laquelle cette chasse se faisoit, n'en fut pas moins contente, et en
aima toute sa vie fort la ville de Lyon; aussi estoit-elle leur voisine,
à cause de la duché de Valentinois qui en est fort proche. Or, puis que
nous sommes sur le plaisir qu'il y a de voir une belle jambe, il faut
croire, comme j'ay ouy dire, que non le Roy seulement, mais tous ces
gallants de la Cour, prirent un beau et merveilleux plaisir à contempler
et mirer celles de ces belles nymphes si folastrement accoutrées et
retroussées, qu'elles en donnoient autant ou plus de tentation pour
monter au second estage, que d'admiration et de sujet à loüer une si
gentille invention.

Pour laisser donc notre digression et retourner où je l'avois prise, je
dis que nous avons veu faire en nos Cours et représenter par nos Reynes,
et principalement par la Reyne-mere, de fort gentils ballets; mais
d'ordinaire, entre nous autres courtisans, nous jettions nos yeux sur
les pieds et jambes des dames qui les représentoient, et prenions par
dessus très-grand plaisir leur voir porter leurs jambes si gentiment, et
demener et fretiller leurs pieds si affettement que rien plus; car leurs
robbes et cottes estoient bien plus courtes que de l'ordinaire, mais non
pourtant si bien à la nymphale que de l'ordinaire, ny si hautes comme il
le falloit et qu'on eust desiré; néantmoins nos yeux s'y baissoient un
peu, et mesme lorsqu'on dansoit la volte, qui, en faisant voleter la
robbe, monstroit toujours quelque chose agréable à la veuë, dont j'en ay
veu plusieurs s'y perdre et s'en ravir entr'eux-mesmes. Ces belles dames
de Sienne, au commencement de la révolte de leur ville et république,
firent trois bandes des plus belles et des plus grandes dames qui
fussent; chacune bande montoit à mille, qui estoit en tout trois mille,
l'une vestue de taffetas violet, l'autre de blanc, et l'autre incarnat;
toutes habillées à la nymphale d'un fort court accoustrement, si-bien
qu'à plein elles monstroient la belle jambe et belle greve; et firent
ainsi leur monstre par la ville devant tout le monde, et mesme devant M.
le cardinal de Ferrare et M. de Thermes, lieutenants-généraux de nostre
roy Henry; toutes resolues, et promettant de mourir pour la république
et pour la France, et toutes prestes de mettre la main à l'œuvre pour
la fortification de la ville, comme desjà elles avoient la fascine sur
l'espaule; ce qui rendit en admiration tout le monde. Je mets ce conte
ailleurs, où je parle des femmes généreuses; car il touche l'un des plus
beaux traits qui fut jamais fait parmy galantes dames. Pour ce coup je
me contenteray de dire que j'ay ouy raconter à plusieurs gentilshommes
et soldats, tant François qu'estrangers, mesmes à aucuns de la ville,
que jamais chose du monde plus belle ne fut veuë, à cause qu'elles
estoient toutes grandes dames, et principales citadines de ladite ville,
les unes plus belles que les autres, comme l'on sçait qu'en cette ville
la beauté n'y manque point parmy les dames, car elle y est très-commune;
mais s'il faisoit beau voir leur beau visage, il faisoit bien autant
beau voir et contempler leurs belles jambes et greves, par leurs
gentilles chaussures tant bien tirées et accommodées, comme elles
sçavent très-bien faire, et aussi qu'elles s'estoient fait faire leurs
robbes fort courtes à la nymphale, afin de plus légèrement marcher, ce
qui tentoit et eschauffoit les plus refroidis et mortifiés; et ce qui
faisoit bien autant de plaisir aux regardants, estoit que les visages
estoient bien veus toujours et se pouvoient voir, mais non pas ces
belles jambes et greves. Et ne fut sans raison qui inventa cette forme
d'habiller à la nymphale; car elle produisit beaucoup de bons aspects et
belles œillades; car si l'accoustrement en est court, il est fendu
par les costez, ainsi que nous voyons encor par ces belles antiquitez de
Rome, qui en augmente davantage la veuë lascive. Mais aujourd'huy les
belles dames et filles de l'isle de Sio, quoi et qui les rend aimables?
Certes ce sont bien leurs beautez et leurs gentillesses, mais aussi
leurs gorgiases façons de s'habiller, et surtout leurs robbes fort
courtes, qui monstrent à plein leurs belles jambes et belles greves et
leurs pieds affetiez et bien chaussés. Surquoy il me souvient qu'une
fois à la Cour, une dame de fort belle et riche taille, contemplant une
belle et magnifique tapisserie de chasse où Diane et toute sa bande de
vierges chasseresses y estoient fort naifvement représentées, et toutes
vestues montroient leurs beaux pieds et belles jambes, elle avoit une de
ses compagnes auprès d'elle, qui estoit de fort basse et petite taille,
qui s'amusoit aussi à regarder avec elle icelle tapisserie; elle luy
dit: «Ha! petite, si nous nous habillions toutes de cette façon, vous le
perdriez comptant, et n'auriez grand avantage, car vos gros patins vous
decouvriroient, et n'auriez jamais telle grace en vostre marcher, ny à
monstrer vostre jambe, comme nous autres qui avons la taille grande et
haute: par quoy il vous faudroit cacher et ne paroistre guières.
Remerciez donc la saison et les robbes longues que nous portons, qui
vous favorisent beaucoup et qui vous couvrent vos jambes si dextrement,
qu'elles ressemblent, avec vos grands et hauts patins d'un pied de
hauteur, plustost une massuë qu'une jambe, car qui n'auroit de quoy se
battre il ne faudroit que vous couper une jambe et la prendre par le
bout, et du costé de vostre pied chaussé et enté dans vos patins, et on
feroit rage de bien battre.» Cette dame avoit beaucoup de sujet de dire
de telles paroles, car la plus belle jambe du monde, si elle est ainsi
enchassée dans ces gros patins, elle perd du tout sa beauté, d'autant
que ce gros pied bot luy rend une difformité par trop grande, car si le
pied n'accompagne la jambe en belle chaussure et gentille forme, tout
n'en vaut rien. Pourquoy les dames qui prennent ces gros et grands
lourdauts de patins pensent embellir et enrichir leurs tailles et par
elles s'en faire mieux aimer et paroistre; mais de leur costé elles
appauvrissent leur belle jambe et belle greve, qui vaut bien autant en
son naturel qu'une grande taille contrefaite. Aussi, le temps passé, le
beau pied portoit une telle lasciveté en soy, que plusieurs dames
romaines prudes et chastes, au moins qui le vouloient contrefaire, et
encore aujourd'huy plusieurs autres en Italie, à l'imitation du vieux
temps, font autant de scrupule de le monstrer au monde comme leur
visage, et le cachent sous leurs grandes robbes le plus qu'elles peuvent
afin qu'on ne le voye pas, et conduisent en leur marcher si sagement,
discretement et compassément, qu'il ne passe jamais devant la robbe.
Cela est bon pour celles qui sont confites en preud'hommie ou semblance,
et qui ne veulent point donner de tentation; nous leur devons cette
obligation, mais je croy que, si elles avoient la liberté, elles
feroient monstre et du pied et de la jambe et d'autres choses. Aussi
qu'elles veulent monstrer à leurs marys, par certaine hypocrisie et ce
petit scrupule, qu'elles sont dames de bien: d'ailteurs je m'en rapporte
à ce qui en est.

Je sçay un gentilhomme fort galent et honneste, qui, pour avoir veu à
Rheims, au sacre du roy dernier, la belle jambe, chaussée d'un bas de
soie blanc, d'une belle et grande dame veufve et de haute taille, par
dessous les eschaffaux que l'on fait pour les dames à voir le sacre, en
devint si épris, que depuis il se cuida désespérer d'amour; et ce que
n'avoit peu faire le beau visage, la belle jambe et la belle greve le
firent: aussi cette dame méritoit bien en toutes ses belles parties de
faire mourir un honneste gentilhomme. J'en ay tant cogneu d'autres
pareils en ceste humeur. Tant y a, pour fin, ainsi que j'ay veu tenir
par maxime à plusieurs gallants courtisans mes compagnons, la monstre
d'une belle jambe et d'un beau pied estre fort dangereuse et ensorceler
les yeux lascifs à l'amour; et je m'estonne que plusieurs bons
escrivains, tant de nos poëtes qu'autres, n'en ont escrit des loüanges
comme ils ont fait d'autres parties de leur corps. De moy, j'en eusse
écrit davantage; mais j'aurois peur que, pour trop loüer ces parties du
corps, l'on m'objectast que je ne me souciasse gueres des autres, et
aussi qu'il me faut escrire d'autres sujets, et ne m'est permis de
m'arrester tant sur un. Parquoy je fais fin en disant ce petit mot:
«Pour Dieu, Mesdames ne soyez si curieuses à vous faire paroistre
grandes de taille et vous monstrer autres, que vous n'advisiés à la
beauté de vos jambes, lesquelles vous avez belles, au moins aucunes;
mais vous en gastez le lustre par ces hauts patins et grands chevaux.
Certes il vous en faut bien; mais si demesurément, vous en dégoustez le
monde plus que vous ne pensez.»

Sur ce discours loüera qui voudra les autres beautez de la dame, comme
ont fait plusieurs poëtes; mais une belle jambe, une greve bien façonnée
et un beau pied, ont une grande faveur et pouvoir à l'empire d'amour.



DISCOURS QUATRIÈME.

     Sur les femmes mariées, les veufves et les filles; sçavoir
     desquelles les unes sont plus portées à l'amour que les autres.

INTRODUCTION.


Moy estant un jour à Madrid à la cour d'Espagne, et discourant avec une
fort honneste dame, comme il arrive d'ordinaire, selon la coutume du
pays, elle me vint faire cette demande: _Qual era mayor fuego d'amor, et
de la biuda, et du la casada, o de la hija moça?_ c'est-à-dire, quel
estoit le plus grand feu, ou celuy de la veufve, ou de la mariée, ou de
la fille jeune. Après luy avoir dit mon advis, elle me dit le sien en
telles paroles: _Lo que me parece desta cosa es, que aunque las moças
con el hevor de la sangre se disponen a querer mucho, no deve ser tanto
come lo que quieren las casadas y biudas, con la grand experiencia del
negocio. Esta rason deve ser natural, como lo seria del que por haver
nacido ciego, de la perfection de la luz, no puede judiciar de ella con
tanto desseo come el que vido, y fue privado de la vista_; ce qui sonne
en françois: «Ce qui me semble de cette chose est qu'encore que les
filles, avec cette grande ferveur de sang, soient disposées d'aimer
fort, toutefois elles n'aiment point tant comme les femmes mariées et
les veufves, par une grande expérience de l'affaire; et la raison
naturelle y est en cela, d'autant qu'un aveugle né, et qui dès sa
naissance est privé de la veuë, il ne la peut tant desirer comme celuy
qui en a jouï si doucement, et après l'a perdue.» Puis adjousta: _Que
con menos pena se abstienne d'una cosa la persona que nunca supo, que
aquella que vive enamorada degusto passado_; ce qui signifie: «D'autant
qu'avec moins de peine on s'abstient d'une chose que l'on n'a jamais
tasté, que de celle que l'on a aimé et esprouvé.» Voilà les raisons
qu'en alléguoit cette dame sur ce sujet.

Or le vénérable et docte Bocace, parmy ses questions de son
_Philocoppe_[72], en la neufiesme, fait celle-là mesme: De laquelle de
ces trois, de la mariée, de la veufve et de la fille, l'on se doit
plutost rendre amoureux pour plus heureusement conduire son desir à
effect. Bocace respond, par la bouche de la Reyne qu'il introduit
parlante, que, combien que ce soit très-mal fait, et contre Dieu et sa
conscience, de desirer la femme mariée, qui n'est nullement à soy, mais
subjecte à son mary, il est fort aisé d'en venir à bout, et non pas de
la fille et veufve, quoy que telle amour soit périlleuse, d'autant que
plus on souffle le feu il s'allume davantage, autrement il s'esteint.
Aussi toutes les choses faillent en les usant, fors la luxure, qui en
augmente. Mais la veufve, qui a esté long-temps sans tel effect, ne le
sent quasi point, et ne s'en soucie non plus que si jamais elle n'eust
esté mariée, et est plus-tost reschauffée de la mémoire que de la
concupiscence. Et la pucelle, qui ne sçait et ne connoist encore ce que
c'est, si-non par imagination, le souhaite tièdement. Mais la mariée,
eschauffée plus que les autres, desire souvent venir en ce point, dont
quelquesfois elle en est outragée de paroles par son mary et bien
battue; mais, desirant s'en venger (car il n'y a rien de si vindicatif
que la femme, et mesme par cette chose), le fait cocu à bon escient, et
en contente son esprit: et aussi que l'on s'ennuye à manger tousjours
d'une mesme viande, mesme les grands seigneurs et dames bien souvent
délaissent les bonnes et délicates viandes pour en prendre d'autres.
Davantage, quant aux filles, il y a trop de peine et consommation de
temps, pour les réduire et convertir à la volonté des hommes: et si
elles aiment, elles ne sçavent qu'elles aiment. Mais, aux veufves,
l'ancien feu aisément reprend sa force, leur faisant desirer aussi-tost
ce que par longue discontinuation de temps elles avoient oublié, et leur
tarde de retourner et parvenir à tel effect, regrettant le temps perdu
et les longues nuicts passées froidement dans leurs licts de viduïté peu
eschauffées.

Sur ces raisons de cette reyne parlante, un certain gentilhomme, nommé
Farrament, respondit à la Reyne, et laissant les femmes mariées à part,
comme estant aisées a esbranler sans user de grands discours, pour dire
le contraire, reprend celuy des filles et des veufves, et maintient la
fille estre plus ferme en amour que non pas la veufve; car la veufve,
qui a ressenty par le passé les secrets d'amour, n'aime jamais
fermement, ains en doute et lentement, desirant promptement l'un, puis
l'autre, ne sachant auquel elle se doive conjoindre pour son plus grand
profit et honneur: et quelquesfois ne veut aucun des deux, ainsi vacille
en sa délibération, et la passion amoureuse n'y peut prendre pied ny
fermeté. Mais tout le contraire se rencontre en la pucelle, et toutes
telles choses lui sont inconnues: laquelle ne tend seulement qu'à faire
un amy et y mettre toute sa pensée, après l'avoir bien choisi, et luy
complaire en tout, croyant que ce luy est un très-grand honneur d'estre
ferme en son amour; et attend avec une ardeur plus grande les choses qui
n'ont jamais esté ny veuës d'elle, ny ouyes, ny esprouvées, et souhaite
beaucoup plus que les autres femmes expérimentées de voir, ouyr et
esprouver toutes choses. Aussi le desir qu'elle a de voir choses
nouvelles la maistrise fort: elle s'enquiert à celles qui sont
expérimentées, lesquelles luy augmentent le feu davantage; et par ainsi
elle desire la conjonction de celuy qu'elle a fait seigneur de sa
pensée. Cette ardeur ne se rencontre pas en la veufve, d'autant qu'elle
y a desjà passé.

Or la reyne de Bocace, reprenant la parole, et voulant mettre fin à
cette question, conclud que la veufve est plus soigneuse du plaisir
d'amour cent fois que la pucelle, d'autant que la pucelle veut garder
chèrement sa virginité et son pucelage, veu que tout son honneur y
consiste: joint que les pucelles sont naturellement craintives, et
mesmes en ce fait mal-habiles, et ne sont pas propres à trouver les
inventions et commoditez aux occasions qu'il faut pour tels effects. Ce
qui n'est pas ainsi en la veufve, qui est desjà fort exercée, hardie et
rusée en cet art, ayant desjà donné et aliéné ce que la pucelle attend
de donner: ce qui est occasion qu'elle ne craint d'estre visitée ou
accusée par quelque signal de bresche: elle connoist mieux les secretes
voyes pour parvenir à son attente. Au reste, la pucelle craint ce
premier assaut de virginité, car il est à d'aucunes quelquesfois plus
ennuyeux et cuisant que doux et plaisant; ce que les veufves ne
craignent point, mais s'y laissent aller et couler très-doucement, quand
bien l'assaillant seroit des plus rudes: et ce plaisir est contraire à
plusieurs autres, duquel dès le premier coup on s'en rassasie le plus
souvent, et se passe légèrement; mais en cettuy-cy l'affection du retour
en croist tousjours. Parquoy la veufve, donnant le moins, et qui la
donne souvent, est cent fois plus libérale que la pucelle, à qui il
convient abandonner sa très-chère chose, à quoy elle songe mille fois.
C'est pourquoy, conclud la Reyne, il vaut mieux s'adresser à la veufve
qu'à la fille, estant plus aisée à gagner et corrompre.

       *       *       *       *       *

ARTICLE PREMIER.

     De l'amour des femmes mariées.

Or maintenant, pour prendre et déduire les raisons de Bocace, et les
esplucher un peu, et discourir sur icelles, selon les discours que j'en
ay veu faire aux honnestes gentilshommes et dames sur ce sujet, comme
l'ayant bien expérimenté, je dis qu'il ne faut douter nullement que, qui
veut tost avoir joüissance d'un amour, il se faut adresser aux dames
mariées, sans que l'on s'en donne grande peine et que l'on consomme
beaucoup de temps; d'autant que, comme dit Bocace, tant plus on attise
un feu et plus il se fait ardent. Ainsi est-il de la femme mariée,
laquelle s'eschauffe si fort avec son mary, que, luy manquant de quoy
esteindre le feu qu'il donne à sa femme, il faut bien qu'elle emprunte
d'ailleurs, ou qu'elle brusle toute vive. J'ay connu une dame assez
grande, et de bonne sorte, qui disoit une fois à son amy, qui me l'a
conté, que de son naturel elle n'estoit aspre à cette besogne tant que
l'on diroit bien (mais qui sait?), et que volontiers aisément bien
souvent elle s'en passeroit, n'estoit que son mary, la venant attiser,
et n'estant assez suffisant et capable pour luy amortir sa chaleur,
qu'il luy rendoit si grande et si chaude qu'il falloit qu'elle courust
au secours à son amy: encore, ne se contentant de luy bien souvent, se
retiroit seule, ou en son cabinet, ou en son lict, et là toute seule
passoit sa rage tellement quellement, ou à la mode lesbienne, ou
autrement par quelque autre artifice; voire jusques-là, disoit-elle,
que, n'eust esté la honte, elle s'en fust fait donner par les premiers
qu'elle eust trouvés dans une salle du bal, à l'escart ou sur des
degrez, tant elle estoit toumentée de cette mauvaise ardeur. Semblable
en cela aux juments qui sont sur les confins de l'Andalousie, lesquelles
devenant si chaudes, et ne trouvant leurs estalons pour se faire
saillir, se mettent leur nature contre le vent qui regne en ce temps-là,
qui leur donne dedans, et par ce moyen passent leurs ardeurs et
s'emplissent de la sorte: d'où viennent ces chevaux si vistes que nous
voyons venir deçà, comme retenans la vitesse naturelle du vent leur
pere. Je croy qu'il y a plusieurs marys qui desireroient fort que leurs
femmes trouvassent un tel vent qui les rafraischist et leur fist passer
leur chaleur, sans qu'elles allassent rechercher leurs amoureux et leur
faire des cornes fort vilaines.

Voilà un naturel de femme que je viens d'alléguer, qui est bien
estrange, d'autant qu'il ne brusle si-non lorsqu'on l'attise. Il ne s'en
faut pas estonner, car, comme disoit une dame espagnole: _Que quanto mas
me quiero socao de la braza, tanto mas mi marido me abraza in et
brazero_; c'est-à-dire: «Que tant plus je me veux oster des braises,
tant plus mon mary me brusle en mon brasier.» Et certes elles y peuvent
brusler, et de cette façon, veu que par les paroles, par les seuls
attouchements et embrassements, voire par attraits, elles se laissent
aller fort aisément, quand elles trouvent les occasions, sans aucun
respect du mary.

Car, pour dire le vray, ce qui empesche plus toute fille ou femme d'en
venir là bien souvent, c'est la crainte qu'elles ont d'enfler par le
ventre: ce que les mariées ne craignent nullement; car, si elles
enflent, c'est le pauvre mary qui a tout fait, et porte toute la
couverture. Et quant aux loix d'honneur qui leur défendent cela,
qu'allègue Bocace, la pluspart des femmes s'en mocquent, disant pour
leurs raisons valables que les loix de la nature vont devant, et que
jamais elle ne fit rien en vain, et qu'elle leur a donné des membres et
des parties tant nobles, pour en user et mettre en besogne, et non pour
les laisser chomer oisivement, ne leur défendant ny imposant plus qu'aux
autres aucune vacation. Disent plus (au moins aucunes de nos dames), que
cette loy d'honneur n'est que pour celles qui n'aiment point et qui
n'ont fait d'amys honnestes, ausquelles est très-mal-séant et blasmable,
de s'aller abandonner et prostituer leur chasteté et leur corps, comme
si elles estoient quelques courtisannes: mais celles qui aiment, et qui
ont fait des amys, cette loy ne leur défend nullement qu'elles ne les
assistent en leurs feux qui les bruslent, et ne leur donnent de quoy
pour les esteindre; et que c'est proprement donner la vie à un qui la
demande, se monstrant en cela benignes, et nullement barbares ny
cruelles, comme disoit Regnaud sur le discours de la pauvre Geneviefve
affligée. Sur quoy j'ai cogneu une fort honneste dame et grande,
laquelle, un jour son amy l'ayant trouvée en son cabinet, qui traduisoit
cette stance dudit Regnaud, _una dona deve donque morire_, en vers
françois aussi beaux et bien faits que j'en vis jamais (car je les vis
depuis), et ainsi qu'il luy demanda ce qu'elle avoit escrit: «Tenez,
voilà une traduction que je viens de faire, qui sert d'autant de
sentence par moy donnée, et arrest formé pour vous contenter en ce que
vous desirez, dont il n'en reste que l'exécution;» laquelle, après la
lecture, se fit aussitost. Lequel arrest fut bien meilleur que s'il eust
esté rendu à la Tournelle; car, encore que l'Arioste ornast les paroles
de Regnaud de très-belles raisons, je vous asseure qu'elle n'en oublia
aucune à les très-bien traduire et représenter, bien que la traduction
valoit bien autant pour esmouvoir que l'original; et donna bien à
entendre à tel amy qu'elle lui vouloit donner la vie, et ne luy estre
nullement inexorable, ainsi que l'autre en sceut bien prendre le temps.

Pourquoy donc une dame, quand la nature la fait bonne et
miséricordieuse, n'usera-t-elle librement des dons qu'elle lui a donnés,
sans en estre ingrate, ou sans répugner et contredire du tout contre
elle? Comme ne fit pas une dame dont j'ay ouy parler, laquelle, voyant
un jour dans une salle son mary marcher et se pourmener, elle se peut
empescher de dire à son amant: «Voyez, dit-elle, notre homme marcher;
n'a-t-il pas la vraye encloüeure d'un cocu? N'eusse-je pas donc offensé
grandement la nature, puis qu'elle l'avoit fait et destiné tel, si je
l'eusse démentie et contrefaite?» J'ay ouy parler d'une autre dame,
laquelle, se plaignant de son mary, qui ne la traitoit pas bien,
l'espioit avec jalousie, et se doutoit qu'elle lui faisoit des cornes.
«Mais il est bon! disoit-elle à son amy; il luy semble que son feu est
pareil au mien: car je luy esteins le sien en un tournemain, et en
quatre ou cinq gouttes d'eau; mais, au mien, qui a un braisier bien plus
grand et une fournaise plus ardente, il y en faut davantage: car nous
sommes du naturel des hydropiques ou d'une fosse de sable, qui d'autant
plus qu'elle avale d'eau, et plus elle en veut avaler.»

Une autre disoit bien mieux, qu'elles estoient semblables aux poules qui
ont la pépie faute d'eau, et qui en peuvent mourir si elles ne boivent.
L'on peut dire le mesme de ces femmes, que la soif engendre la pépie, et
qu'elles en meurent bien souvent si on ne leur donne à boire souvent;
mais il faut que ce soit d'autre eau que de fontaine. Une autre dame
disoit qu'elle estoit du naturel du bon jardin, qui ne se contente pas
de l'eau du ciel, mais en demande à son jardinier, pour en estre plus
fructueux. Une dame disoit qu'elle vouloit ressembler aux bons
œconomes et mesnagers, lesquels ne donnent tout leur bien à mesnager
et faire valoir à un seul, mais le départent à plusieurs mains; car une
seule n'y pourroit fournir pour le bien esvaluer. Semblablement
vouloit-elle ainsi mesnager son cas, pour le méliorer, et elle s'en
trouvoit mieux. J'ay ouy parler d'une honneste dame qui avoit un amy
fort laid et un beau mary, et de bonne grace, aussi la dame estoit
très-belle. Une sienne familière luy remonstrant pourquoy elle n'en
choisissoit un plus beau: «Ne savons-nous pas, dit-elle, que pour bien
cultiver une terre, il y faut plus d'un laboureur, et volontiers les
plus beaux et les plus délicats n'y sont pas les plus propres, mais les
plus ruraux et les plus robustes?» Une autre dame que j'ay cogneue, qui
avoit un mary fort laid et de fort mauvaise grace, choisit un amy aussi
laid que luy; et comme une sienne compagne luy demanda pourquoy: «C'est,
dit-elle, pour mieux m'accoustumer à la laideur de mon mary.»

Une autre dame discourant un jour de l'amour, tant à son esgard que des
autres de ses compagnes, dit ces paroles: «Si les femmes estoient
tousjours chastes, elles ne sçauroient ce que c'est de leur contraire,»
se fondant en cela sur l'opinion d'Héliogabale, qui disoit que la moitié
de la vie devoit estre employée à cultiver les vertus, et l'autre moitié
dans les vices; autrement si l'on estoit toujours d'une mesme façon,
tout bon ou tout mauvais, il seroit impossible de juger de son
contraire, qui sert souvent de tempérament. J'ay veu de grands
personnages appprouver cette maxime, et mesme pour les femmes. Aussi la
femme de l'empereur Sigismond, qui s'appeloit Barbe, disoit qu'estre
tousjours en un mesme estat de chasteté appartenoit aux sottes, et en
reprenoit fort ses dames et damoiselles qui persistoient en cette sotte
opinion; ainsi que de son costé elle la renvoya bien loin, car tout son
plaisir fut en festes, danses, bals et amour, en se mocquant de celles
qui ne faisoient pas de mesmes, ou qui jeusnoient pour macérer leur
chair, et qui faisoient des retraites. Je vous laisse à penser s'il
faisoit bon à la cour de cet empereur et impératrice, je dis pour ceux
et celles qui se plaisoient à l'amour.

--J'ay ouy parler d'une fort honneste dame et de réputation, laquelle
venant à estre malade du mal d'amour qu'elle portoit à son serviteur,
sans vouloir hazarder ce petit honneur qu'elle portoit entre ses jambes,
à cause de cette rigoureuse loy d'honneur tant recommandée et preschées
des marys; et d'autant que de jour en jour elle alloit bruslant et
seichant, de sorte qu'en un instant elle se vid devenir seiche, maigre,
allanguie, tellement que, comme auparavant, elle s'estoit veue fraische,
grasse et en bon point, et puis toute changée par la connoissance
qu'elle en eust dans son miroir: «Comment, dit-elle alors, seroit-il
donc dit qu'à la fleur de mon aage, et qu'à l'appétit d'un léger point
d'honneur et volage scrupule pour retenir par trop mon feu, je vinse
ainsi peu à peu à me seicher, me consommer et devenir vieille et laide
avant le temps, ou que j'en perdisse le lustre de ma beauté qui me
faisoit estimer, priser et aimer, et qu'au lieu d'une dame de belle
chair je devinsse une carcasse, ou plustost une anatomie, pour me faire
chasser et bannir de toute bonne compagnie, et estre la risée d'un
chacun? Non, je m'en garderay bien, mais je m'aidray des remedes que
j'ay en ma puissance.» Et, par ainsi, elle exécuta tout ce qu'elle avoit
dit, et, se donnant de la satisfaction et à son amy, reprit son
embonpoint, et devint belle comme devant, sans que son mary sceust le
remede dont elle avoit usé, mais l'attribuant aux médecins, qu'il
remercioit et honoroit fort, pour l'avoir ainsi remise à son gré pour en
faire mieux son profit.

--J'ay ouy parler d'une autre bien grande, de fort bonne humeur, et qui
disoit bien le mot, laquelle estant maladive, son médecin luy dit un
jour qu'elle ne se trouveroit jamais bien si elle ne le faisoit; elle
soudain respondit: «Eh bien! faisons-le donc.» Le médecin et elle s'en
donnèrent au cœur joye, et se contentèrent admirablement bien. Un
jour, entre autres, elle luy dit: «On dit partout que vous me le faites;
mais c'est tout un, puisque je me porte bien;» et franchissoit tousjours
le mot galant qui commence par f. «Et tant que je pourray je le feray,
puis que ma santé en dépend.» Ces deux dames ne ressembloient pas à
cette honneste dame de Pampelone que j'ay dit encore ci-devant, dans les
_Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, laquelle, estant devenue
esperduement amoureuse de M. d'Avannes, aima mieux cacher son feu et le
couver dans sa poictrine qui en brusloit, et mourir, que de faillir son
honneur. C'est de quoy j'ay ouy discourir cy-dessus à quelques honnestes
dames et seigneurs. C'estoit une sotte, et peu soigneuse du salut de son
ame, d'autant qu'elle-mesme se donnoit la mort, estant en sa puissance
de l'en chasser, et pour peu de chose. Car enfin, comme disoit un ancien
proverbe françois, _d'une herbe de pré tondue, et d'un c.. f....., le
dommage est bien-tost rendu_. Et qu'est-ce après que tout cela est fait?
La besogne, comme d'autres, après qu'elle est faite, paroist-elle devant
le monde? La dame en va-t-elle plus mal droit? y connoist-on rien? Cela
s'entend quand on besogne à couvert, à huis clos, et que l'on n'en voit
rien. Je voudrois bien sçavoir si beaucoup de grandes dames que je
connois (car c'est en elles que l'amour va plustost loger, comme dit
cette dame de Pampelone, c'est aux grands portaux que battent de grands
vents) delaissent de marcher la teste haut eslevée, ou en cette Cour ou
ailleurs, et de paroistre braves comme une Bradamante ou une Marfise. Et
qui seroit celuy tant présompteux qui osast leur demander si elles en
viennent? Leurs marys mesmes (vous dis-je) ne leur oseroient dire quoy
que ce soit, tant elles savent si bien contrefaire les prudes et se
tenir en leur marche altiere; et si quelqu'un de leurs marys pense leur
en parler ou les menacer, ou outrager de paroles ou d'effet, les voilà
perdus; car, encore qu'elles n'eussent songé aucun mal contre eux, elles
se jettent aussi-tost à la vengeance, et la leur rendent bien; car il y
a un proverbe ancien qui dit que, quand et aussi-tost que le mary bat sa
femme, son cas en rit: cela s'appelle qu'il espere faire bonne chere,
connoissant le naturel de sa maistresse qui le porte, et qui, ne pouvant
se vanger d'autres armes, s'aide de luy pour son second et grand amy,
pour donner la venuë au galant de son mary, quelque bonne garde et
veille qu'il fasse auprès d'elle. Car, pour parvenir à leur but, le plus
souverain remede qu'elles ont, c'est d'en faire leurs plaintes entre
elles-mesmes, ou à leurs femmes et filles-de-chambre, et puis les
gagner, ou à faire des amys nouveaux, si elles n'en ont point; ou, si
elles en ont, pour les faire venir aux lieux assignez: elles font la
garde que leurs marys n'entrent et ne les surprennent. Or ces dames
gagent leurs filles et femmes, et les corrompent par argent, par
présents, par promesses, et bien souvent aucunes composent et
contractent avec elles, à sçavoir que leur dame et maistresse de trois
venuës que l'amy leur donnera, la servante en aura la moitié ou au moins
le tiers. Mais le pis est que bien souvent les maistresses trompent
leurs servantes en prenant tout pour elles, s'excusant que l'amy ne leur
en a pas plus donné, ains si petite portion, qu'elles-mesmes n'en ont
pas eu assez pour elles; et paissent ainsi de bayes ces pauvres filles,
femmes et servantes, pendant qu'elles sont en sentinelle et font bonne
garde: en quoy il y a de l'injustice; et je croy que si cette cause
estoit plaidée par des raisons alléguées d'un costé et d'autre, il y
auroit bien à débattre et à rire; car enfin c'est un vray larcin de leur
dérosber ainsi leur salaire et pension convenue. Il y a d'autres dames
qui tiennent fort bien leur pact et promesse, et ne leur en desrobent
rien, et sont comme les bons facteurs de boutique, qui font juste part
de leur gain et profit du talent à leur maistre ou compagnon; et, par
ainsi, telles dames méritent d'estre bien servies pour estre si bien
reconnoissantes des peines qu'on a pris à les si bien veiller et garder.
Car enfin, elles se mettent en danger et hazard. Ce qui est arrivé à une
que je sçay, qui faisant un jour le guet pendant que sa maistresse
estoit en sa chambre avec son amy et faisoit grande chere, et ne
chaumoit point, le maistre d'hostel du mary la reprit et la tança
aigrement de ce qu'elle faisoit, et qu'il valoit mieux qu'elle fust avec
sa maistresse que d'estre ainsi maquerelle et faire la garde au dehors
de sa chambre, et un si mauvais tour au mary de sa maistresse; et
adjouta qu'il l'en advertiroit. Mais la dame le gagna par le moyen d'une
autre de ses filles-de-chambre de laquelle il estoit amoureux, luy
promettant quelque chose par les prières de la maistresse; et aussi
qu'elle luy fit quelque présent, dont il fut appaisé. Toutefois, depuis
elle ne l'ayma plus et luy garda bonne; car, espiant une occasion prise
à la volée, le fit chasser par son mary.

--Je sçay une belle et honneste dame, laquelle ayant une servante en qui
elle avoit mis son amitié, luy faisoit beaucoup de bien, mesme usoit
envers elle de grandes privautez et l'avoit très-bien dressée à telles
menées; si bien que quelquefois, quand elle voyoit le mary de cette
dame longuement absent de sa maison, empesché à la Cour et en autre
voyage, bien souvent elle regardoit sa maistresse en l'habillant, qui
estoit des plus belles et des plus aimables, et puis disoit: «Hé!
n'est-il pas bien malheureux, ce mary, d'avoir une si belle femme et la
laisser ainsi seule si long-temps sans la venir voir? ne mérite-t-il pas
que vous le fassiez cocu tout à plat? Vous le devez; car si j'estois
aussi belle que vous, j'en ferois autant à mon mary s'il demeuroit
autant absent.» Je vous laisse à penser si la dame et maistresse de
cette servante trouvoit goust à cette noix, mesme si elle n'avoit pas
trouvé chaussure à son pied, et ce qu'elle pouvoit faire par après par
le moyen d'un si bon instrument. Or, il y a des dames qui s'aydent de
leurs servantes pour couvrir leurs amours, sans que leurs maris s'en
apperçoivent, et leur mettent en main leurs amants, pour les entretenir
et les tenir pour serviteurs, afin que, sous cette couverture, les
marys, entrant dans la chambre de leurs femmes, croyent que ce sont les
serviteurs de telles ou de telles damoiselles: et, sous ce prétexte, la
dame a un beau moyen de jouer son jeu, et le mary n'en connoist rien.

--J'ay connu un fort grand prince qui se mit à faire l'amour à une dame
d'autour d'une grande princesse, seulement pour savoir les secrets des
amours de sa maistresse, pour y mieux parvenir en après. J'ay veu joüer
en ma vie quantité de ces traits, mais non pas de la façon que faisoit
une honneste dame de par le monde, que j'ay connue, laquelle fut si
heureuse d'estre servie de trois braves et galants gentilshommes, l'un
après l'autre, lesquels, la laissant venoient à aimer et servir une
très-grande princesse qui estoit sa dame, si bien qu'elle rencontra
là-dessus gentiment qu'elle estoit reyne des Romains[73]. Ce qui lui
estoit un honneur bien plus grand qu'à une que je sçay, laquelle, estant
à la suite d'une grande dame mariée, ainsi que cette grande dame fut
surprise dans sa chambre par son mary, lors qu'elle ne venoit que de
recevoir un petit poulet de papier de son amy, vint à estre si bien
secondée par cette dame qui estoit avec elle, qu'aussi-tost elle prit
finement le poulet, et l'avala tout entier, sans en faire à deux fois ny
que le mary s'en apperceust, qui l'en eust sans doute très-mal traitée
s'il eust veu le dedans: ce qui fut une très-grande obligation de
service, que la grande dame a tousjours reconnu. Je sçay bien bien des
dames pourtant qui se sont trouvées mal pour s'estre trop fiées à leurs
servantes, et d'autres aussi qui ont couru le mesme hazard pour ne s'y
estre pas fiées. J'ay ouy parler d'une dame belle et honneste, qui avoit
pris et choisi un gentilhomme des braves, vaillants et accomplis de la
France, pour lui donner joüissance et plaisir de son gentil corps. Elle
ne se voulut jamais fier à pas une de ses femmes, et le rendez-vous
ayant esté donné en un logis autre que le sien, il fut dit et concerté
qu'il n'y auroit qu'un lict en la chambre, et que ses femmes
coucheroient à l'antichambre. Comme il fust arresté ainsi fut-il joüé;
et d'autant qu'il se trouva une chatonnière à la porte, sans y penser et
sans y avoir préveu que sur le coup, ils s'advisèrent de la boucher avec
un ais, afin que, si l'on la venoit à pousser, qu'elle fist bruit, qu'on
l'entendist, et qu'ils fissent silence et y pourveussent. Or, d'autant
qu'il y avoit anguille sous roche, une de ses femmes, faschée et
despitée de ce que sa maistresse se deffioit d'elle, qu'elle tenoit pour
la plus confidente des siennes, ainsi qu'elle luy avoit souventes-fois
monstré, elle s'advisa, quand sa maistresse fut couchée, de faire le
guet et estre aux escoutes à la porte. Elle l'entendoit bien gazouiller
tout bas; mais elle connut que ce n'estoit point la lecture qu'elle
avoit accoustumé de faire en son lict, quelques jours auparavant, avec
sa bougie, pour mieux colorer son fait. Sur cette curiosité qu'elle
avoit de sçavoir mieux le tout, se présenta une occasion fort bonne et
fort à propos: car, estant entré d'avanture un jeune chat dans la
chambre, elle le prit avec ses compagnes, le fourra et le poussa par la
chatonnière en la chambre de sa maistresse, non sans abattre l'ais qui
l'avoit fermée, ny sans faire bruit. Si bien que l'amant et l'amante, en
estant en cervelle, se mirent en sursaut sur le lict, et advisèrent, à
la lueur de leur flambeau et bougie, que c'estoit un chat qui estoit
entré et avoit fait tomber la trappe. Parquoy, sans autrement se donner
de la peine, se recouchèrent, voyant qu'il estoit tard et qu'un chacun
pouvoit dormir, et ne refermèrent pourtant la dite chatonnière, la
laissant ouverte pour donner passage au retour du chat, qu'ils ne
vouloient laisser là-dedans renfermé tout la nuict. Sur cette belle
occasion, la dite dame suivante, avec ses compagnes, eut moyen de voir
choses et autres de sa maistresse, lesquelles, depuis, déclarèrent le
tout au mary, d'où s'ensuivit la mort de l'amant et le scandale de la
dame. Voilà à quoy sert un despit et une mesfiance que l'on prend
quelquefois des personnes, qui nuit aussi souvent que la trop grand
confiance. Ainsi que je sçay d'un très-grand personnage, qui eut une
fois dessein de prendre toutes les filles-de-chambre de sa femme, qui
estoit une très-grande et belle dame, et les faire gesner, peur leur
faire confesser tous les desportements de sa femme et les services
qu'elles lui faisoient en ses amours. Mais cette partie pour ce coup fut
rompue, pour éviter plus grand scandale. Le premier conseil vint d'une
dame que je ne nommeray pas, qui vouloit mal à cette grande dame: Dieu
l'en punit après.

Pour venir à la fin de nos femmes, je conclus qu'il n'y a que les femmes
mariées dont on puisse tirer de bonnes denrées, et prestement; car elles
sçavent si bien leur mestier, que les plus fins et les plus haut hupez
de marys y sont trompez. J'en ay dit assez au chapitre des cocus[74]
sans en parler davantage.

       *       *       *       *       *

ARTICLE II.

     De l'amour des filles.

Partant, suivant l'ordre de Bocace, notre guide en ce discours, je viens
aux filles, lesquelles, certes, il faut advoüer que de leur nature, pour
le commencement, elles sont très-craintives et n'osent abandonner ce
qu'elles tiennent si cher, à raison des continuelles persuasions et
recommandations que leur font leurs pères et mères et maistresses, avec
les menaces rigoureuses; si-bien que, quand elles en auraient toutes les
envies du monde, elles s'en abstiennent le plus qu'elles peuvent: et
aussi elles ont peur que ce meschant ventre les accuse aussi-tost, sans
lequel elles mangeroient de bons morceaux. Mais toutes n'ont pas ce
respect, car, fermant les yeux à toutes considérations, elles y vont
hardiment non la teste baissée, mais très-bien renversée: en quoy elles
errent grandement, d'autant que le scandale d'une fille desbauchée est
très-grand, et d'importance mille fois plus que d'une femme mariée ny
d'une veufve; car elle, ayant perdu ce beau trésor, en est scandalisée,
vilipendée, monstrée au doigt de tout le monde, et perd de très-bons
partis de mariage, quoy que j'en aye bien cogneu plusieurs qui ont eu
tousjours quelque malotru, qui, ou volontairement, ou à l'improviste, ou
sciemment, ou dans l'ignorance, ou bien par contrainte, s'est allé
jetter entre leurs bras, et les espouser telles qu'elles estoient,
encore bien-aises.

J'en ay cogneu quantité des deux espèces qui ont passé par-là,
entr'autres une servante qui se laissa fort scandaleusement engrosser et
aller à un prince de par le monde, et sans cacher ny mettre ordre à ses
couches; et estant descouverte, elle ne respondoit autre chose sinon:
«Qu'y saurois-je faire? il ne m'en faut pas blasmer, ny ma faute, ny la
pointe de ma chair, mais mon peu de prévoyance: car, si j'eusse esté
bien fine et bien avisée, comme la plupart de mes compagnes, qui ont
fait autant que moy, voire pis, mais qui ont très-bien sceu remédier à
leurs grossesses et à leurs couches, je ne fusse pas maintenant mise en
cette peine, et on n'y eust rien connu.» Ses compagnes, pour ce mot, luy
en voulurent très-grand mal, et elle fut renvoyée hors de la troupe par
sa maistresse, qu'on disoit pourtant luy avoir commandé d'obéir aux
volontez du prince; car elle avoit affaire de luy et desiroit le gagner.
Au bout de quelque temps, elle ne laissa pour cela de trouver un bon
party et se marier richement; duquel mariage en estoit sorty une
très-belle lignée. Voilà pourquoy, si cette pauvre fille eust été rusée
comme ses compagnes et autres, cela ne luy fust arrivé; car, certes,
j'ay veu en ma vie des filles aussi rusées et fines que les plus
anciennes femmes mariées, voire jusqu'à estre très-bonnes et rusées
maquerelles, ne se contentant de leur bien, mais en pourchassoient à
autruy.

--Ce fut une fille en nostre Cour qui inventa et fit joüer cette belle
comédie intitulée _le Paradis d'Amour_, dans la salle de Bourbon, à huis
clos, où il n'y avoit que les comédiens, qui servoient de joüeurs et de
spectateurs tout ensemble. Ceux qui en sçavent l'histoire m'entendent
bien. Elle fut joüée par six personnages de trois hommes et trois
femmes; l'un estoit prince, qui avoit sa dame qui estoit grande, mais
non pas trop aussi; toute-fois il l'aimoit fort: l'autre estoit un
seigneur, et celui-là joüoit avec la grande dame, qui estoit de riche
matière: le troisiesme estoit gentilhomme, qui s'apparioit avec la
fille: car, la galante qu'elle estoit, elle vouloit joüer son personnage
aussi bien que les autres. Aussi costumierement l'auteur d'une comédie
joüe son personnage ou le prologue, comme fit celle-là, qui certes,
toute fille qu'elle estoit, le joüa aussi bien, ou possible, mieux que
les mariées. Aussi avoit-elle vu son monde ailleurs qu'en son pays, et,
comme dit l'Espagnol, _raffinada en Secobia_, «raffiné en Ségovie,» qui
est un proverbe en Espagne, d'autant que les bons draps se raffinent en
Ségovie.

--J'ay ouy parler et raconter de beaucoup de filles, qui, en servant
leurs dames et maistresses de dariolettes[75], vouloient aussi taster de
leurs morceaux. Telles dames aussi souvent sont esclaves de leurs
damoiselles, craignants qu'elles ne les descouvrent et publient leurs
amours. Ce fut une fille à qui j'ouys dire un jour que c'estoit une
grande sottise aux filles de mettre leur honneur à leur devant, et que,
si les unes, sottes, en faisoient scrupule, qu'elle n'en daignoit faire:
et qu'à tout cela il n'y a que le scandale: mais la mode de tenir son
cas secret et caché rabille tout; et ce sont des sottes et indignes de
vivre au monde, qui ne s'en sçavent aider et la pratiquer. Une dame
espagnole, pensant que sa fille appréhendast le forcement du premier
lict nuptial, et y allant, se mit à l'exhorter et persuader que ce
n'estoit rien, et qu'elle n'y auroit point de douleur, et que de bon
cœur elle voudroit estre en sa place pour luy faire mieux à
connoistre; la fille respondit: _Bezo las manos, senora madre, de tal
merced, que bien la tomare yo por my_; c'est à dire: «Grand mercy, ma
mère, d'un si bon office, que moy-mesme je me le feray bien.»

--J'ay ouy raconter d'une fille de très-haut lignage, laquelle s'en
estant aidée à se donner du plaisir, on parla de la marier vers
l'Espagne. Il y eut quelqu'un de ses plus secrets amys qui luy dit un
jour en joüant qu'ils s'estonnoit fort d'elle, qui avoit tant aimé le
levant, de ce qu'elle alloit naviguer vers le couchant et occident,
parce que l'Espagne est vers l'occident. La dame luy respondit: «Ouy,
j'ay ouy dire aux mariniers qui ont beaucoup voyagé, que la navigation
du levant est très-plaisante et agréable; ce que j'ay souvent pratiqué
par la boussole que je porte ordinairement sur moy; mais je m'en
aideray, quand je seray en l'occident, pour aller droit au levant.» Les
bons interprétes sçauront bien interpréter cette allégorie et la deviner
sans que je la glose. Je vous laisse à penser par ces mots si cette
fille avoit tousjours dit ses heures de Nostre-Dame.

--Une autre que j'ay ouy nommer, laquelle ayant ouy raconter des
merveilles de la ville de Venise, de ses singularitez, et de la liberté
qui regnoit pour toutes personnes, et mesme pour les putains et
courtisannes: «Hélas! dit-elle à une de ses compagnes, si nous eussions
fait porter tout nostre vaillant en ce lieu-là par lettre de banque, et
que nous y fussions pour faire cette vie courtisanesque, plaisante et
heureuse, à laquelle toute autre ne sçauroit approcher, quand bien nous
serions emperieres de tout le monde!» Voilà un plaisant souhait, et bon;
et de fait, je croy que celles qui veulent faire cette vie ne peuvent
estre mieux que là.

--J'aymerois autant un souhait que fit une dame du temps passé, laquelle
se faisant raconter à un pauvre esclave eschapé de la main des Turcs des
tourments et maux qu'ils luy faisoient et à tous les autres pauvres
chrestiens, quand ils les tenoient, celuy qui avoit esté esclave luy en
raconta assez, et de toutes sortes de cruautez. Elle s'advisa de lui
demander ce qu'ils faisoient aux femmes. «Hélas! madame, dit-il, ils
leur font tant cela qu'ils les en font»mourir.--Pleust-il doncques au
ciel, respondit-elle, que je»mourusse pour la foy ainsi martyre!»

--Trois grandes dames estoient ensemble un jour, que je sçay, qui se
mirent sur des souhaits. L'une dit: «Je voudrois avoir un tel pommier
qui produisist tous les ans autant de pommes d'or comme il produit de
fruit naturel.» L'autre disoit: «Je voudrois qu'un tel pré me produisist
autant de perles et pierreries comme il fait de fleurs.» La troisième,
qui estoit fille, dit: «Je voudrois avoir une suye dont les trous me
valussent autant que celuy d'une telle dame favorisée d'un tel roy que
je ne nommeray point; mais je voudrois que mon trou fust visité de plus
de pigeons que n'est le sien.» Ces dames ne ressembloient pas à une dame
espagnolle dont la vie est escrite dans l'_Histoire d'Espagne_,
laquelle, un jour que le grand Alphonse, roy d'Arragon, faisoit son
entrée dans Sarragosse, se vint jetter à genoux devant luy et luy
demander justice. Le Roy ainsi qu'il la vouloit ouyr, elle demanda de
luy parler à part, ce qu'il luy octroya: et, s'estant plainte de son
mary, qui couchoit avec elle trente-deux fois tant de jour que de nuict,
qu'il ne luy donnoit patience, ny cesse, ny repos; le Roy, ayant envoyé
querir le mary et sceu qu'il estoit vray, ne pensant point faillir puis
qu'elle estoit sa femme; le conseil de Sa Majesté arresté sur ce fait,
le Roy ordonna qu'il ne la toucheroit que six fois; non sans
s'esmerveiller grandement (dit-il) de la grande chaleur et puissance de
cet homme, et de la grande froideur et continence de cette femme, contre
tout le naturel des autres (dit l'Histoire), qui vont à jointes mains
requerir leurs marys et autres hommes pour en avoir, et se douloir quand
ils donnent à d'autres ce qui leur appartient. Cette dame ne ressembloit
pas à une fille, damoiselle de maison, laquelle, le lendemain de ses
nopces, racontant à aucunes de ses compagnes ses adventures de la nuict
passée: «Comment! dit-elle, et n'est-ce que cela? Comme j'avois entendu
dire à aucunes de vous autres, et à d'autres femmes, et à d'autres
hommes, qui font tant des braves et galants, et qui promettent monts et
merveilles, ma foy, mes compagnes et amyes, cet homme (parlant de son
mary), qui faisoit tant de l'eschauffé amoureux, et du vaillant, et d'un
si bon coureur de bague, pour toute course n'en a fait que quatre, ainsi
que l'on court ordinairement trois pour la bague, et l'autre pour les
dames: encore entre les quatre y a-t-il fait plus de poses qu'il n'en
fut fait hier au soir au grand bal.» Pensez que puis qu'elle se
plaignoit de si peu, elle en vouloit avoir la douzaine: mais tout le
monde ne ressemble pas au gentilhomme espagnol. Et voilà comme elles se
moquent de leurs marys. Ainsi que fit une, laquelle, au commencement et
premier soir de ses nopces, ainsi que son mary la vouloit charger, elle
fit de la revesche et de l'opiniastre fort à la charge. Mais il s'advisa
de luy dire que, s'il prenoit son grand poignard, il y auroit bien un
autre jeu, et qu'il y auroit bien à crier; de quoy elle, craignant ce
grand dont il la menaçoit, se laissa aller aussitost: mais ce fut elle
qui le lendemain n'en eut plus peur, et, ne s'estant contentée du petit,
luy demanda du premier abord où estoit ce grand dont il l'avoit menacée
le soir avant. A quoy le mary respondit qu'il n'en avoit point, qu'il se
moquoit; mais qu'il faloit qu'elle se contentast de si peu de provision
qu'il avoit sur luy. Alors elle dit: «Est-ce bien fait cela, de se
moquer ainsi des pauvres et simples filles?» Je ne sais si l'on doit
appeler cette fille simple et niaise, ou bien fine et rusée, qui en
avoit tasté auparavant. Je m'en rapporte aux diffiniteurs. Bien plus
estoit simple une autre fille, laquelle s'estant plainte à la justice
qu'un galant l'avoit prise par force, et luy enquis sur ce fait, il
respondit: «Messieurs, je m'en rapporte à elle s'il est vray, et si
elle-mesme n'a pris mon cas et l'a mis de la main propre dans le
sien.--Hà! Messieurs, dit la fille, il est bien vray cela; mais qui ne
l'eust fait? car, après qu'il m'eust couchée et troussée, il me mit son
cas roide et pointu comme un baston contre le ventre, et m'en donnoit de
si grands coups que j'eus peur qu'il ne me le perçast et n'y fist un
trou. Dame, je le pris alors et le mis dans le trou qui estoit tout
fait.» Si cette fille estoit simplette, ou le contrefaisoit, je m'en
rapporte.

--Je vous feray deux comptes de deux femmes mariées, simples comme
celle-là, ou bien rusées, ainsi qu'on voudra. Ce fut d'une très-grande
dame que j'ay connue, laquelle estoit très-belle, et pour cela fort
désirée. Ainsi qu'un jour un très-grand prince a requit d'amour, voire
l'en sollicitoit fort en luy promettant de très-belles et grandes
conditions, tant de grandeurs que de richesses pour elle et pour son
mary, tellement qu'elle, ayant de telles douces tentations, y presta
assez doucement l'oreille; toute-fois du premier coup ne s'y voulut
laisser aller, mais, comme simplette, nouvelle et jeune mariée, n'ayant
encore veu son monde, vint descouvrir le tout à son mary et luy demander
avis si elle le feroit. Le mary luy respondit soudain: «Nenny, m'amie.
Hélas! que penseriez-vous faire, et de quoy parlez-vous? d'un infame
trait à jamais irréparable pour vous et pour moy.--Hà! mais, Monsieur,
répliqua la dame, vous serez aussi grand, et moi si grande qu'il n'y
aura rien à redire.» Pour fin le mary ne voulut dire ouy; mais la dame,
qui commença à prendre cœur par après et se faire habile, ne voulut
perdre ce party, et le prit avec ce prince et avec d'autres encore, en
renonçant à sa sotte simplicité. J'ay ouy faire ce conte à un qui le
tenoit de ce grand prince et l'avoit ouy de la dame, à laquelle il en
fit la réprimande, et qu'en telles choses il ne faloit jamais s'en
conseiller au mary, et qu'il y avoit autre conseil en sa Cour. Cette
dame estoit aussi simple, ou plus, qu'une autre que j'ay ouy dire, à
laquelle un jour un honneste gentilhomme présentant son service amoureux
assez près de son mary, qui entretenoit pour lors de devis une autre
dame, il luy vint mettre son eprevier, ou, pour plus clairement parler,
son instrument entre les mains. Elle le prit, et, le serrant fort
estroitement et se tournant vers son mary, luy dit: «Mon mary, voyez le
beau présent que me fait ce gentilhomme; le recevray-je? dites-le-moy.»
Le pauvre gentilhomme, estonné, retire à soy son eprevier de si grande
rudesse, que, rencontrant une pointe de diamant qu'elle avoit au doigt,
le luy esserta de telle façon d'un bout à l'autre, qu'elle le cuida
perdre du tout, et non sans grande douleur, voire en danger de la vie,
ayant sorti de la porte assez hastivement, et arrousant la chambre du
sang qui desgoutoit par-tout. Mais le mary ne courut après luy pour luy
faire aucun outrage pour ce sujet; il s'en mit seulement fort à rire,
tant pour la simplicité de sa pauvre femmelette, que pour le beau
présent produit, joint qu'il en estoit assez puny. Voilà deux femmes
fort simples, lesquelles, et quelques-unes de leurs semblables (car il y
en a assez), ne ressemblent pas à plusieurs et à une infinité qui se
rencontrent dans le monde, qui sont plus doubles et fines que celles-là,
qui ne demandent conseil à leurs marys, ny qui leur montrent tels
présents qu'on leur fait.

J'ay ouy raconter en Espagne d'une fille, laquelle la premiere nuict de
ses nopces, ainsi que son mary s'efforçoit et s'ahanoit[76] de forcer sa
forteresse, non sans se faire mal, elle se mit à rire et lui dire:
_Senor, bien es razon que seays martyr, pues que io soy virgen; mas,
pues que io tomo la patientia, bien la podeys tomar_; c'est-à-dire:
«Seigneur, c'est bien raison que vous soyez martyr, puis que je suis
vierge; mais d'autant que je prends patience, vous la pouvez bien
prendre.» Celle-là, en revanche de l'autre qui s'estoit moqué de sa
femme, se moquoit bien de son mary. Comme certes plusieurs filles ont
bien raison de se moquer à telle nuict, mesme quand elles ont sceu
auparavant ce que c'est, ou l'ont appris d'autres, ou d'elles-mesmes
s'en sont doutées et imaginées ce grand point de plaisir qu'elles
estiment très-grand et perdurable. Une autre dame espagnole, qui, le
lendemain de ses nopces, racontant les vertus de son mary, en dit
plusieurs, _fors_, dit-elle, _que no era buen contador y arithmetico,
porque no sapra multiplicar_; en françois, «qu'il n'estoit point bon
compteur et arithméticien, parce qu'il ne sçavoit pas multiplier.»

Une dame de bon lieu et de bonne maison, que j'ay connue et ouy parler,
le soir de ses nopces, que chacun estoit aux escoutes à l'accoustumée,
comme son mary luy eust livré le premier assaut, estant un peu sur son
repos, non pas du dormir, luy demanda si elle en voudrait encore;
gentiment elle luy respondit: «Ce qu'il vous plaira, monsieur.» Pensez
qu'à telle response le galant mary devoit estre bien estonné. Telles
filles qui disent de telles sornettes si promptement après les nopces,
pourroient bien donner de bons martels à leurs pauvres marys et leur
faire à croire qu'ils ne sont les premiers qui ont mouillé l'ancre dans
leur fonds, ny les derniers qui le mouilleront; car il ne faut point
douter que qui ne s'efforce et ne se tue à saper sa femme, qu'elle ne
s'advise à luy faire porter les cornes, ce disoit un ancien proverbe
françois: _Et qui ne la contente pas, va ailleurs chercher son repas_.
Toutefois, quand une femme tire ce qu'elle peut de l'homme, elle
l'assomme, c'est-à-dire qu'il en meurt; et c'est un dire ancien qu'il ne
faut tirer de son amy ce qu'on voudrait bien, et qu'il le faut espargner
tant que l'on peut; mais non pas le mary, duquel il en faut tirer ce
qu'on peut. Voilà pourquoy, dit le refrain espagnol, _que el primero
pensamiento de la muger, luego que es casada, es de embiudarse_;
c'est-à-dire: «Le premier pensement de la femme mariée est de songer à
se faire veufve.» Ce refrain n'est pas général, comme j'espere le dire
ailleurs, mais il n'est que pour aucunes.

--Il y a de certaines filles qui, ne pouvant tenir longuement leurs
chaleurs, ne s'addonnent aisément qu'aux princes et aux seigneurs, qui
sont gens fort propres pour les esbranler, tant pour leurs faveurs que
pour leurs présents, et aussi pour l'amour de leurs gentillesses, car
enfin tout est beau et parfait en eux, encore qu'ils fussent des fats.
Au contraire, j'en ay veu d'autres qui ne les recherchent pas, mais les
fuyent grandement, à cause qu'ils ont un peu la réputation d'estre
scandaleux, grands vanteurs, causeurs et peu secrets; aimans mieux des
gentilshommes sages et discrets, desquels pourtant le nombre est rare;
et bien heureuse pourtant est celle-là qui en trouve. Mais, pour obvier
à tout cela, elles choisissent (au moins aucunes) leurs valets, desquels
aucuns sont beaux, d'autres non, comme j'en ay connu qui l'ont fait, et
si n'en faut prier longuement leurs dits valets: car, les levant,
couchant, deshabillant, chaussant, deschaussant et leur baillant leurs
chemises, comme j'ay veu beaucoup de filles à la Cour et ailleurs qui
n'en faisoient aucune difficulté ni scrupule, il n'est pas possible
qu'eux, voyans beaucoup de belles choses en elles, n'en eussent des
tentations, et plusieurs d'elles qu'elles ne le fissent exprès; si bien
qu'après que les yeux avoient bien fait leur office, il falloit bien que
d'autres membres du corps vinssent à faire le leur.

--J'ay connu une fille de par le monde, belle s'il en fust jamais, qui
rendit son valet compagnon d'un grand prince qui l'entretenoit, et qui
pensoit estre le seul heureux jouissant; mais le valet en cela alloit du
pair avec luy; aussi l'avoit-elle bien sceu choisir, car il estoit
très-beau et de très-belle taille; si bien que, dans le lict ou bien à
la besogne, on n'y eust connu aucune différence. Encor le valet en
beaucoup de beautez emportoit le prince, auquel telles amours et telles
privautez furent inconnues jusqu'à ce qu'il la quitta pour se marier; et
pour cela il n'en traita plus mal le valet, mais se plaisoit fort de le
voir; et quand il le voyoit en passant, il disoit seulement: «Est-il
possible que cet homme ait esté mon corrival? ouy, je le voy, car, ostée
ma grandeur, il m'enporte d'ailleurs.» Il avoit aussi mesme nom que le
prince, et fut un très bon tailleur, et des renommez de la Cour; si bien
qu'il n'y avoit guères de filles ou femmes qu'il n'habillast quand elles
vouloient estre bien habillées. Je ne sçay s'il les habilloit de la
mesme façon qu'il habilloit sa maistresse, mais elles n'estoient point
mal.

--J'ay cogneu une fille de bonne maison, qui, ayant un laquais de l'aage
de quatorze ans, et en ayant fait son bouffon et plaisant, parmy ses
bouffonneries et plaisanteries, elle faisoit autant de difficultés que
rien à se laisser baiser, toucher et taster à luy, aussy privement que
si c'eust esté une femme, et bien souvent devant le monde, excusant le
tout, en disant qu'il estoit fol et plaisant bouffon. Je ne sçay s'il
passoit outre, mais je sçay bien que depuis, estant mariée et veufve, et
remariée, elle a este une très-insigne putain. Pensez qu'elle alluma sa
mesche en ce premier tison; si bien qu'elle ne luy faillit jamais après
entre ses autres plus grandes fougues et plus hauts feux. J'avois bien
demeuré un an à voir cette fille; mais quand je les vis en ces privautez
devant sa mere, qui avoit la réputation d'estre l'une des plus prudes
femmes de son temps, qui en rioit et en estoit bien-aise, je présageay
aussitost que de ce petit jeu l'on viendroit au grand, et à bon escient,
et que la damoiselle seroit un jour quelque bonne fripesaulce, comme
elle le fut.

--J'ay cogneu deux sœurs d'une fort bonne maison de Poictou, filles
desquelles on parloit estrangement, et d'un grand laquais basque qui
estoit à leur pere, lequel, sous ombre qu'il dansoit très-bien, non
seulement le bransle de son pays, mais tous autres, les menoit danser
ordinairement, mesme les y apprenoit. Il les fit danser, et leur apprit
la danse des putains à la fin, et en furent assez gentiment
scandalisées: toutefois elles ne laissèrent à estre bien mariées, car
elles estoient riches, et sur ce nom de richesses on n'y advise rien, on
prend tout, et fust-il encore plus chaud et plus ardent. J'ay connu ce
Basque depuis, gentil soldat et de brave façon, et qui monstroit bien
avoir fait le coup. Il fut soldat des gardes de la coronelle de M. de
Strozze.

--J'ai cogneu aussi une maison de par le monde, et grande, d'où la dame
faisoit profession de nourrir en sa compagnie des honnestes filles,
entr'autres des parentes de son mary; et d'autant que la dame estoit
fort maladive et sujette aux médecins et apothicaires, il y en abordoit
ordinairement là-dedans, et par ce aussi que les filles sont sujettes à
maladies comme à pasles couleurs, mal de la furette, fievres et autres.
Il advint que deux entr'autres tombèrent en fievre-quarte: un
apothicaire les eut en charge pour les penser. Certes il les pensoit de
ses drogues, de la main et de médecines; mais la plus propre fut qu'il
coucha avec une (maraud qu'il fut), car il eut affaire avec une fort
belle et honneste fille de la France, de laquelle un très-grand roy s'en
fust dignement contenté; et il fallut que ce M. l'apoticaire luy passast
cette paille sur le ventre. J'ay cogneu la fille, qui certes méritoit
d'autres assaillants, et après bien mariée, et telle qu'on la donna
pucelle, telle la trouva-on. En quoy pourtant je trouve qu'elle fut bien
fine; car, puisqu'elle ne pouvoit tenir son eau, elle s'adressa à celui
qui donnoit des antidotes pour engarder d'engrosser, car c'est ce que
les filles craignent le plus: dont en cela il y en a de si experts qui
leur donnent des drogues qui les engardent très-bien d'engrosser; ou
bien, si elles engrossent, leur font escouler leur grossesse si
subtilement et si sagement, que jamais on ne s'en apperçoit, et n'en
sent-on rien que le vent. Ainsi que j'en ay ouy parler d'une fille,
laquelle avoit esté autrefois nourrie fille de la feue reyne de Navarre
Marguerite. Elle vint par cas fortuit, ou à son escient, à engrosser
sans qu'elle y pensast pourtant. Elle rencontra un sublin[77]
apothicaire, qui, luy ayant donné un breuvage, luy fit évader son fruit,
qui avoit déjà six mois, pièce par pièce, morceau par morceau, si
aisément, qu'estant en ses affaires jamais elle n'en sentit ny mal ny
douleur; et puis après se maria galamment, sans que le mary y connust
aucune trace; car on leur donne des remedes pour se faire paroistre
vierges et pucelles comme auparavant, ainsi que j'en ay allégué un au
_Discours des Cocus_[78]. Et un que j'ay ouy dire à un empirique ces
jours passez, qu'il faut avoir des sangsuës et les mettre à la nature,
et faire par-là tirer et succer le sang: lesquelles sangsuës, en
sucçant, laissent et engendrent de petites ampoules et fistules pleines
de sang, si bien que le galant mary, qui vient le soir des nopces les
assaillir, leur creve ces ampoulles d'où le sang en sort, et luy et elle
s'ensanglantent, qui est une grande joie à l'un et à l'autre; et par
ainsi, _l'honor della citella è salva_[79]. Je trouve ce remede plus
souverain que l'autre, s'il est vray; et s'ils ne sont bons tous deux,
il y en a cent autres qui sont meilleurs, ainsi que le savent très-bien
ordonner, inventer et appliquer ces messieurs les médecins sçavants et
experts apoticaires. Voilà pourquoy ces messieurs ont ordinairement de
très-belles et bonnes fortunes, car ils sçavent blesser et remédier,
ainsi que fit la lance de Pélias. J'ai cogneu cet apoticaire dont je
viens de parler à cette heure, duquel faut que je die ce petit mot en
passant, que je le vis à Geneve la première fois que je fus en Italie,
par ce que pour lors ce chemin par-là estoit commun pour les François,
et par les Suisses et Grisons, à cause des guerres. Il me vint voir à
mon logis. Soudain je luy demanday ce qu'il faisoit en cette ville, et
s'il estoit-là pour médeciner les filles, comme il avoit fait en France.
Il me respondit qu'il estoit-là pour en faire pénitence. «Comment! ce
dis-je, est-ce que vous n'y mangez de si bons morceaux comme là?--Hà!
monsieur, me répliqua-il, c'est parce que Dieu m'a appellé, et que je
suis illuminé de son Saint-Esprit, et que j'ay maintenant la
connoissance de sa sainte parole.--Ouy, luy dis-je; et dès ce temps-là
si estiés-vous de la religion, et si vous vous mesliez de médeciner les
corps et les ames, et preschiés et instruisiés les filles.--Mais,
monsieur, je reconnois à cette heure mieux mon Dieu, répliqua-il encore,
qu'alors, et ne veux plus pécher.» Je tais plusieurs autres propos que
nous eusmes sur ce sujet, tant serieusement qu'en riant. Mais ce maraud
joüit de ce boucon, qui estoit bien plus digne d'un galant homme que de
luy. Si est-ce que bien luy servit de vuider de cette maison de bonne
heure, car mal luy en eust pris. Or laissons cela. Que maudit soit-il
pour la haine et l'envie que je luy porte, ainsi que M. de Ronsard
parloit à un médecin qui venoit voir sa maistresse soir et matin, plus
pour luy taster son teton, son sein, son ventre, son flanc et son beau
bras, que pour la médeciner de la fievre qu'elle avoit; dont il en fit
un très-gentil sonnet, qui est dans son second livre des Amours, qui se
commence:

    Ha! que je porte et de haine et d'envie
    Au médecin qui vient soir et matin,
    Sans nul propos, tastonner le testin,
    Le sein, le ventre et les flancs de m'amie!

--Je porte de mesme une grande jalousie à un médecin qui faisoit traits
pareils à une belle grande dame, que j'aymois, et de qui je n'avois
telle et pareille privauté, et je l'eusse desirée plus qu'un petit
royaume. Telles gens certes sont extrémement bienvenus des dames, et y
acquièrent de belles adventures, quand ils les veulent rechercher. J'ay
cogneu deux médecins à la Cour, qui s'appeloient, l'un M. Castelan,
médecin de la Reyne-mère, et l'autre le seigneur Cabrion, médecin de M.
de Nevers, et qui avoit esté à feu Ferdinand de Gonzague. Ils ont eu
tous deux des rencontres d'amour, à ce qu'on disoit, que les plus grands
de la Cour se fussent donnez au diable, par manière de parler, pour
estre leurs corrivaux. Je devisois un jour, le feu baron de Vitaux et
moy, avec M. Le Grand, un grand médecin de Paris, de bonne compagnie et
de bon devis, luy estant venu voir le dit baron, qui estoit malade des
affaires d'amour; et tous deux l'interrogeant sur plusieurs propos et
négociations des dames, ma foy, il nous en conta bien, et nous en fit
une douzaine de contes qui levoient la paille; et s'y enfonça si avant,
que, l'heure de neuf venant à sonner, il nous dit, en se levant de la
chaire où il estoit assis: «Vrayment, je suis plus grand fol que vous
autres, qui m'avez retenu icy deux bonnes heures à baguenauder avec vous
autres, et cependant j'ay oublié six ou sept malades qu'il faut que
j'aille voir.» Et, nous disant adieu, part et s'en va, non sans nous
dire, après que nous luy eusmes dit: «Vous avez, messieurs les médecins,
vous en sçavez et en faites de bonnes, et mesmes vous, monsieur, qui en
venez parler comme maistre.» Il respondit (en baissant la teste):
«Semon, semon, ouy, ouy, nous en sçavons et faisons de bonnes, car nous
sçavons des secrets que tout le monde ne sçait pas: mais à cette heure
que je suis vieux, j'ay dit adieu à Vénus et à son enfant; je laisse
cela à vous autres qui estes jeunes.» Une autre espèce de gens y a-t-il
qui a bien gasté des filles quand on les met à apprendre les lettres,
qui sont leurs précepteurs, et le font quand ils veulent estre
meschants; car, leur faisants leçons, et estants seuls dans une chambre
ou dans une estude, je vous laisse à penser quelles commoditez ils y
ont, et quelles histoires, contes et fables ils leur peuvent alléguer à
propos pour les mettre en chaleur; et, lorsqu'ils les voyent en telles
altères et appetits, comme ils vous sçavent prendre l'occasion au poil.

--J'ay cogneu une fille de fort bonne maison, et grande, vous dis-je,
qui se perdit et se rendit putain pour avoir ouy raconter à son maistre
d'escole l'histoire, ou plutost la fable de Tirésias; lequel, pour avoir
essayé l'un et l'autre sexe, fut éleu juge par Jupiter et Junon, sur une
question meue entr'eux deux, à sçavoir qui avoit et sentoit plus de
plaisir au coït et acte vénérien, ou l'homme ou la femme. Le juge député
jugea contre Junon que c'estoit la femme; dont elle, de dépit d'avoir
esté jugée, rendit le pauvre juge aveugle et luy osta la veuë. Il ne se
faut esbahyr si cette fille fut tentée par un tel conte; car, puis
qu'elle oyoit souvent dire, ou à ses compagnes, ou à d'autres femmes,
que les hommes estoient si ardents après cela, et y prenoient si grand
plaisir, que les femmes, veue la sentence de Tirésias, en devoient bien
prendre davantage; et, par conséquent, il le faut esprouver. Vrayment,
telles leçons se devoient bien faire à ces filles; n'y en a-t-il pas
d'autres? Mais leurs maistres diront qu'elles veulent tout sçavoir, et
que, puis qu'elles sont à l'estude, si les passages et histoires se
rencontrent qui ont besoin d'estre expliquées (ou que d'elles-mesmes
s'expliquent), il faut bien leur expliquer et leur dire sans sauter ou
tourner le feuillet. Combien de filles estudiantes se sont perdues
lisant cette histoire que je viens de dire, et celle de Biblis, de
Camus[80], et force autres pareilles, escrites dans la _Métamorphose_
d'Ovide, jusques au livre de l'_Art d'aimer_ qu'il a fait; ensemble une
infinité d'autres fables lascives, et propos lubrics d'autres poëtes,
que nous avons en lumière, tant françois, latins, que grecs, italiens,
espagnols! Aussi dit le refrain espagnol: _de una mula que haze hin, y
de una hija que habla latin, libera nos, Domine_[81]. Et on sçait, quand
leurs maistres veulent estre meschants, et qu'ils font de telles leçons
à leurs disciples, comment ils les sçavent engraver et donner la saulce,
que le plus pudique du monde s'y laisseroit aller. Saint Augustin
mesmes, en lisant le quatrième livre de l'_Eneïde_, où sont contenus les
amours et la mort de Didon, ne s'en esmeut-il pas de compassion, et ne
s'en adolora? Je voudrois avoir autant de centaines d'escus comme il y a
eu de filles, tant du monde que de religieuses, qui se sont emeues,
pollues et despucelées, par la lecture d'_Amadis de Gaules_. Je vous
laisse à penser que pouvoient faire des livres grecs, latins et autres,
glosez, commentez et interprétez par leurs maistres, fins renards et
corrompus, meschants garnements, dans leurs chambres secretes et parmy
leurs oisivetez.

--Nous lisons en la vie de saint Louis, dans l'_Histoire de Paul Emile_,
d'une Marguerite, comtesse de Flandres, sœur de Jeanne, fille du
premier Baudoüin, empereur de Grèce et qui luy succéda, d'autant qu'elle
n'eut point d'enfants, dit l'histoire: on luy bailla en sa première
jeunesse un précepteur appelé Guillaume, homme de sainte vie, estimé, et
qui avoit déjà pris quelques ordres de prestrise, qui néanmoins ne
l'empescha pas de faire deux enfants à sa disciple, qui furent appelés
Jean et Beaudoüin, et si secretement que peu de gens s'en apperceurent,
lesquels furent après pourtant approuvez légitimes du pape. Quelle
sentence et quel pédagogue! Voyez l'histoire.

--J'ay cogneu une grande dame à la Cour, qui avoit la réputation de se
faire entretenir à son liseur et faiseur de leçons; si bien que Chicot,
bouffon du Roy, luy en fit le reproche publiquement devant Sa Majesté et
force autres personnes de sa Cour, luy disant si elle n'avoit pas de
honte de se faire entretenir (disant le mot) à un si laid et si vilain
masle que celuy-là, et si elle n'avoit pas l'esprit d'en choisir un plus
beau. La compagnie s'en mit fort à rire et la dame à pleurer, ayant
opinion que le Roy avoit fait joüer ce jeu; car il estoit coustumier de
faire joüer ces esteufs. Cette dame, et les autres qui font telles
élections de telles manieres de gens, ne sont nullement excusables, mais
bien fort blasmables d'autant qu'elles ont leur libéral arbitre, et
toutes franches sont pleines de leurs libertez et commoditez pour faire
tel choix qu'il leur plaist. Mais les pauvres filles qui sont sujettes
esclaves de leurs pères et mères, parents, tuteurs, maistresses, et
craintives, sont contraintes de prendre toutes pierres quand elles les
trouvent, pour mettre en œuvre, et n'aviser s'il est froid ou chaud,
ou rosty ou bouilly: et par ce, selon que l'occasion se rencontre, tant
qu'elles se servent le plus souvent de leurs valets, de leurs maistres
d'escole et d'estude, des joueurs de luth, des violons, des appreneurs
de danses, des peintres, bref, de ceux qui leur apprennent des exercices
et sciences, voire d'aucuns prescheurs, comme en parle Bocace, et la
Reyne de Navarre en ses _Nouvelles_; comme font aussi des pages comme
j'en ay connus, et des laquais, enfin de ceux qu'elles trouvent à
propos. Et voilà pourquoy le mesme Bocace, et autres avec luy, trouvent
que les filles simples sont plus constantes en amours et plus fermes que
les femmes et veufves; d'autant qu'elles ressemblent les personnes qui
sont sur l'eau dans un bateau qui vient à s'enfoncer: ceux qui ne savent
nager nullement se viennent à prendre aux premières branches qu'ils
peuvent attraper, et les tiennent fermement et opiniastrement jusque ce
que l'on les soit venu secourir; les autres, qui sçavent bien nager, se
jettent dans l'eau, et bravement nagent jusques à ce qu'elles en ayent
atteint la rive: tout de mesmes les filles, aussi-tost qu'elles ont
attrapé un serviteur, lequel elles ont premier choisi, le tiennent et le
gardent fermement, tellement qu'elles ne veulent désamparer et l'aiment
constamment, de peur qu'elles ont de n'avoir la liberté et la commodité
d'en pouvoir recouvrer un autre comme elles voudroient; au lieu que les
femmes mariées ou veufves, qui sçavent les ruses d'amour et qui sont
expertes, et en ont les libertez et commoditez de nager dans des eaux
sans danger, prennent tel party qu'il leur plaist; et si elles se
faschent d'un serviteur ou le perdent, en savent aussi-tost prendre un
nouveau ou en recouvrent deux; car à elles, pour un perdu deux
recouverts. Davantage, les pauvres filles n'ont pas les moyens, ny les
biens, ny les escus, pour faire les acquiets tous les jours de nouveaux
serviteurs; car, c'est tout ce qu'elles peuvent donner à leurs amoureux,
que quelques petites faveurs de leurs cheveux, ou petites perles, ou
grains, ou bracelets, quelques petites bagues ou escharpes et autres
petits menus présents qui ne coustent guères; car, quelque fille, comme
j'en ay veu, grande, de bonne maison et riche héritière qu'elle soit,
elle est tenue si courte en ses moyens, ou de ses pere et mere, freres,
parents et tuteurs; qu'elle n'a pas les moyens de les despartir à son
serviteur ny deslier guère largement sa bourse, si ce n'est celle du
devant: et aussi que d'elles-mesmes elles sont avares, quand ce ne
seroit que cette seule raison qu'elles n'ont guères de quoy pour
eslargir, car la libéralité consiste et dépend du tout des moyens. Au
lieu que les femmes et veufves peuvent disposer de leurs moyens fort
librement, quand elles en ont: et mesme quand elles ont envie d'un
homme, et qu'elles s'en viennent enamouracher et encapricher, elles
vendroient et donneroient jusqu'à leur chemise plustost qu'elles n'en
tastassent; à la mode des friants et de ceux qui sont sujets à leur
bouche, quand ils ont envie d'un bon morceau, il faut qu'ils en tastent,
quoy qu'il leur couste au marché: Ces pauvres filles ne sont de mesme,
lesquelles, selon qu'elles le rencontrent, ou bons ou mauvais, il faut
qu'elles s'y arrestent. J'en alléguerois une infinité d'exemples de
leurs amours et de leurs divers appetits et bizarres joüissances; mais
je n'aurois jamais finy, et aussi que les contes n'en vaudraient rien si
on ne les nommoit et par nom et par surnom, ce que je ne veux faire pour
tout le bien du monde, car je ne les veux scandaliser, et j'ay protesté
de fuyr en ce livre tout scandale, car on ne me sçauroit reprocher
d'aucune médisance. Et pour alléguer des contes et oster les noms, il
n'y a nul mal, et j'en laisse à deviner au monde les personnes dont il
est question; et bien souvent en penseront une qui en sera l'autre.

--Or, tout ainsi que l'on voit des bois de telles et diverses natures,
que les uns bruslent tous verts, comme est le fresne, le fayan; et
aussi-tost d'austres, qui auroient beau estre secs, vieux et taillez de
long-temps, comme est l'hommeau, le vergne, et d'autres, ne bruslent
qu'à toutes les longueurs du monde: force autres, comme est le général
naturel de tous bois secs et vieux, bruslent en leurs seicheresses et
vieillesse si soudainement, qu'il semble qu'il soit plustost consommé et
mis en cendres que bruslé. De mesmes sont les filles, les femmes et les
veufves: les unes, dès lors qu'elles sont en la verdeur de leur age,
bruslent aisément et si bien, qu'on diroit que dès le ventre de leur
mère elles en rapportent la chaleur amoureuse et le putanisme; et ainsi
que fit la belle Laïs de la belle Timandre, sa putain de mère
très-insigne, jusques là qu'elle n'attend pas seulement le temps de
maturité, qui peut estre à douze ou treize ans, qu'elle monte en amour,
mesme plustost, ainsi qu'il advint il n'y a pas douze ans à Paris, d'une
fille d'un patissier, laquelle se trouva grosse en l'age de neuf
ans[82]; si bien qu'estant fort malade de sa grossesse, son père en
ayant porté de l'urine au médecin, ledit médecin dit aussi-tost qu'elle
n'avoit autre maladie, sinon qu'elle estoit grosse. «Comment! respondit
le père, monsieur, ma fille n'a que neuf ans.» Qui fut esbahy? ce fut le
médecin. «C'est tout un, dit-il; pour le seur elle est grosse.» Et,
l'ayant visitée de plus près, il la trouva ainsi; et ayant confessé avec
qui elle avoit eu à faire, son galand fut puny de mort par la justice,
pour avoir eu à faire à elle à un age si tendre, et l'avoir fait porter
si jeunement. Je suis bien mary qu'il m'ait fallu apporter cet exemple
et le mettre icy, d'autant qu'il est d'une personne privée et de basse
condition, pour ce que j'ay délibéré de n'eschafourer mon papier de si
petites personnes, mais de grandes et hautes. Je me suis un peu
extravagué de mon dessein; mais, par ce que ce conte est rare et
inusité, je seray excusé; et aussi que je ne sçache point tel miracle
advenu à nos grandes dames d'estat, que j'aye bien sceu, ouy bien qu'en
tel age de neuf, de dix, de douze et de treize ans, elles ayent porté et
enduré fort aisément le masle, soit en fornication, soit en mariage,
comme j'en alléguerois plusieurs exemples de plusieurs desvirginées en
telles enfances, sans qu'elles en soient mortes, non pas seulement
pasmées du mal, si-non du plaisir.

Surquoy il me souvient d'un conte d'un galant et beau seigneur s'il en
fut oncques, lequel est mort, et, se plaignant un jour de la capacité de
la nature des filles et femmes avec lesquelles il avoit négocié, il
disoit qu'à la fin il seroit contraint de rechercher les filles
enfantines, et quasi sortantes hors du berceau, pour ny sentir tant de
vagues en si pleine mer, comme il avoit fait avec les autres, et pour
plus à plaisir nager à un destroit. S'il eust adressé ces paroles à une
grande et honneste dame que je connois, elle lui eust fait la mesme
response qu'elle fit à un gentilhomme de par le monde, qui, lui faisant
une mesme complainte, elle luy respondit: «Je ne sçay qui se doit
plustost plaindre, ou vous autres hommes de nos capacitez et amplitudes,
ou nous autres femmes de vos petitesses ou menuises, ou plustost petites
menuseries; car il y a autant à se plaindre en vous autres que vous en
nous, que si vous portiez vos mesures pareilles à nos calibres, nous
n'aurions rien à nous reprocher les uns aux autres.» Celle-là parloit
par vraye raison; et c'est pourquoy une grande dame, un jour à la Cour
regardant et contemplant ce grand Hercule de bronze qui est en la
fontaine de Fontainebleau, elle estant tenue sous les bras par un
gentilhomme qui la couduisoit, elle lui dit que cet Hercule, encore
qu'il fust très-bien fait et représenté, n'estoit pas si bien
proportionné de tous ses membres comme il falloit, d'autant que celuy du
mitan estoit par trop petit et par trop inesgal, et peu correspondant à
son grand colosse de corps. Le gentilhomme luy respondit qu'il n'y
trouvoit rien à redire de ce qu'elle luy disoit, si-non qu'il falloit
croire que de ce temps les dames ne l'avoient si grand comme du temps
d'aujourd'huy.

--Une très-grande dame et princesse[83], ayant sçeu que quelques-uns
avoient imposé son nom à une grosse et grande colouvrine, elle demanda
pourquoy. Il y eu eut un qui respondit: «C'est par ce, madame, qu'elle a
le calibre plus grand et plus gros que les autres.» Si est-ce pourtant
qu'elles y ont trouvé assez de remede, et en trouvent tous les jours
assez pour rendre leurs portes plus estroites, quarrées et plus
malaisées d'entrée; dont aucunes en usent, et d'autres non; mais
nonobstant, quand le chemin y est bien battu et frayé souvent par
continuelle habitation et fréquentation, ou passages d'enfants, les
ouvertures de plusieurs en sont toujours plus grandes et plus larges. Je
me suis là un peu perdu et desvoyé; mais puis que ça esté à propos il
n'y a point de mal, et je retourne à mon chemin.

--Plusieurs autres filles y a-t-il lesquelles laissent passer cette
grande tendreur et verdeur de leurs ans, et en attendent les plus
grandes maturitez et seicheresses, soit ou qu'elles sont de leur nature
très-froides à leur commencement et à leur avenement, car il y en a et
s'en trouve, soit ou qu'elles soient tenues de court, comme il est bien
nécessaire à aucunes, comme dit le refrain esgnol, _vignas e hinas son
muy malas à guardar_; c'est-à-dire: «Les vignes et les jeunes filles
sont fort difficiles à garder,» que pour le moins quelque passant,
paysant ou séjournant n'en taste aucunes. Il y en a aussi qui sont
immobiles, que tous les aquilons et vents d'un hyver ne sçauraient
esmouvoir ny esbranler. Il y a d'autres si sottes, si simples, si
grossieres et si ignares, qu'elles ne voudroient pas ouyr nommer
seulement ce nom d'amour. Comme j'ay ouy parler d'une femme qui faisoit
de l'austère et réformée, que quand elle entendoit parler d'une putain
elle en evanouissoit soudain; et ainsi qu'on faisoit ce conte à un grand
seigneur devant sa femme, il disoit: «Que cette femme ne vienne donc pas
céans; car si elle evanoüit pour ouyr parler des putains, elle mourra
tout à trac céans pour en voir.» Il y a pourtant des filles que,
lorsqu'elles commencent un peu à sentir leur cœur, elles s'y
apprivoisent si bien, qu'elles viennent manger aussitost dans la main.
D'autres sont si dévotes et consciencieuses, craignant tant les
commandements de Dieu nostre souverain, qu'elles renvoyent bien loin
celuy d'amour. Mais pourtant en ay-je veu force de ces dévotes
patenostrieres, mangeuses d'images, et citadines ordinaires d'églises,
qui, sous cette hypocrisie, couvoient et cachoient leurs feux, afin que
par telles feintes et faux semblants, le monde ne s'en apperceust, et
les estimast très-prudes, voire à demi saintes. Mais bien souvent elles
ont trompé le monde et les hommes. Ainsy que j'ay ouy raconter d'une
grande princesse, voire reyne, qui est morte, laquelle, quand elle
vouloit attaquer quelqu'un d'amour (car elle y estoit fort sujette),
commençoit tousjours ses propos par l'amour de Dieu que nous lui devons,
et soudain les faisoit tomber sur l'amour mondain, et sur son intention
qu'elle en vouloit à celuy auquel elle parloit, dont par après elle en
venoit au grand œuvre, ou, pour le moins, à la quittessence. Et voilà
comme nos dévotes, ou plustost bigotes, nous trompent; je dis ceux-là
qui, peu rusez, ne connoissent leur vie.

--J'ay ouy faire un conte, je ne sçay s'il est vray; mais un de ces ans,
se faisant une procession générale à une ville de par le monde, se
trouva une femme, soit grande ou petite, en pieds nuds et grande
condition[84], faisant de la marmiteuse plus que dix, et c'estoit en
caresme: au partir de là elle s'en alla disner avec son amant d'un
quartier de chevreau et d'un jambon: la senteur en vint jusqu'à la ruë;
on monta en haut, et on la trouva en telle magnificence, qu'elle fut
prise et condamnée de la promener par la ville avec son quartier
d'agneau à la broche sur l'espaule et le jambon pendu au col.
N'estoit-ce pas bien employé de la punir de cette façon?

--D'autres dames y en a qui sont superbes, orgueilleuses, qui
dédaignent et le ciel et la terre par manière de dire, qui rabroüent les
hommes et leurs propres amoureux, et les rechassent loin; mais à telles
il faut user de temporisement seulement et de patience et de
continuation, car avec tout cela et le temps vous les mettez et avez
sous vous à l'humilité, estant le propre et superbe de la gloire, après
avoir fait assez des siennes et monté bien haut, de descendre et venir
au rabais: et mesmes de ces glorieuses en ay-je veu aucunes lesquelles
bien souvent, après avoir bien desdaigné l'amour et ceux qui leur en
parloient, s'y rangeoient, les aimoient, jusqu'à espouser aucuns qui
estoient de basse condition et nullement à elles en rien pareils. Et
ainsi se joue amour d'elles et les punit de leur outrecuidance, et se
plaist de s'attaquer à elles plustost qu'à d'autres, car la victoire en
est plus glorieuse, puis qu'elles surmontent la gloire. J'ay cogneu
d'autrefois une fille à la Cour, si entiere et si desdaigneuse, que
quand quelque habile et galant homme la venoit accoster et la taster
d'amour, elle luy respondoit si orgueilleusement, en si grand mespris de
l'amour, par paroles si rebelles et arrogantes (car elle disoit des
mieux), que plus il n'y retournoit: et si, par cas fortuit, quelquefois
on la vouloit accoster et s'y prendre, comment elle les renvoyoit et
rabroüoit, et de paroles, et de gestes, avec mines desdaigneuses; car
elle estoit très-habile. Enfin l'amour la punit, et se laissa si bien
aller à un qu'il l'engrossa quelque vingt jours avant qu'elle se
mariast; et si pourtant c'est un qui n'estoit nullement comparable à
force autres honnestes gentilhommes qui l'avoient voulu servir. En cela
il faut dire avec Horace, _sic placet Veneri_; c'est-à-dire, «c'est
ainsi qu'il plaist à Vénus;» et ce sont de ses miracles.

--Il me vint en fantaisie une fois à la comédie d'y servir une belle et
honneste fille, habile s'il en fut oncques, de fort bonne maison, mais
glorieuse et fort haute à la main, dont j'estois amoureux extrémement.
Je m'advisois de la servir et arraisonner aussi arrogamment comme elle
me pouvoit parler et respondre; car à brave brave et demy. Elle ne s'en
sentit pour cela nullement intéressée, car, en la menant de telle façon,
je la loüois extrémement, d'autant qu il n'y a rien qui amollisse plus
un cœur dur d'une dame que la loüange, autant de ses beautez et
perfections, que de sa superbité; voire luy disant qu'elle luy séoit
très-bien, veu qu'elle ne tenoit rien du commun, et qu'une fille ou
dame, se rendant par trop privée et commune, ne se tenant sur un port
altier et sur une réputation hautaine, n'estoit bien digne d'estre
ferme[85]; et pour ce, que je l'en honorois davantage, et que je ne la
voulois jamais appeler autrement que ma _Gloire_. En quoy elle se pleut
tant, qu'elle voulut aussi m'appeler son _Arrogant_. Continuant ainsi
tousjours, je la servis longuement; et si me peux vanter que j'eus part
en ses bonnes graces autant ou plus que grand seigneur de la Cour qui la
voulut servir; mais un très-grand favory du Roy, brave certes et
vaillant gentilhomme, me la ravit, et par la faveur de son Roy
l'espousa. Et pourtant, tant qu'elle a vescu, telles alliances ont
tousjours duré entre nous deux, et l'ay tousjours très-honorée. Je ne
sçay si je seray repris d'avoir fait ce conte, car on dit volontiers que
tout conte fait de soy n'est pas bon; mais je me suis esgaré à ce coup,
encore que dans ce livre j'en aye fait plusieurs de moy-mesme en toutes
façons, mais je tais le nom.

--Il y a encore d'autres filles qui sont de si joyeuse complexion, et
qui sont si folastres, si endemenées et si enjoüées, qui ne se mettent
autres sujets en leurs pensées qu'à songer à rire, à passer leur temps
et à folastrer, qu'elles n'ont pas l'arrest d'ouyr ny songer à autre
chose, sinon à leurs petits esbattements. J'en ay connues plusieurs qui
eussent mieux aimé ouyr un violon, ou danser, ou sauter, ou courir, que
tous les propos d'amour: aucunes la chasse, si bien qu'elles se
pouvoient plustost nommer sœurs de Diane que de Vénus. J'ay cogneu un
brave et galant seigneur, mais il est mort, qui devint si fort perdu de
l'amour d'une fille, et puis dame, qu'il en mouroit; «car, disoit-il,
lorsque je luy veux remonstrer mes passions, elle ne me parle que de ses
chiens et de sa chasse, si bien que je voudrois de bon cœur estre
métamorphosé en quelque beau chien ou levrier, ou que mon ame fust
entrée dans leur corps, selon l'opinion de Pythagore, afin qu'elle se
pust arrester à mon amour, et mon ame guérir de ma play.» Mais après il
la laissa, car il n'estoit pas bon laquais, et ne la pouvoit suivre ny
accompagner partout où ses humeurs gaillardes, ses plaisirs et ses
esbattements la conduisoient. Si faut-il noter une chose, que telles
filles, après avoir laissé leur poulinage et jetté leur gourme (comme
l'on dit des poulains), et après s'estre ainsi esbattues au petit jeu,
veulent essayer le grand, quoy qu'il tarde; et telle jeunesse ressemble
à celle de petits jeunes loups, lesquels sont tous jolis, gentils et
enjoüez en leur poil follet; mais, venant sur l'aage, ils se
convertissent en malice et à mal faire. Telles filles que je viens de
dire font de mesme, lesquelles, après s'estre bien joüées et passé leurs
fantaisies en leurs plaisirs, et jeunesses en chasses, en bals, en
voltes, en courantes et en danses, ma foy, après elles se veulent mettre
à la grande danse et à la douce carolle de la déesse d'amour. Bref, pour
faire fin finale, il ne se voit guères de filles, femmes ou veufves qui
tost ou tard ne bruslent, ou en leurs saisons ou hors de leurs saisons,
comme tous bois, fors un qu'on nomme _larix_, duquel elles ne tiennent
nullement. Ce larix donc est un bois qui ne brusle jamais, et ne fait
feu, ny flamme, ny charbon, ainsi que Jules César en fit l'expérience
retournant de la Gaule. Il avoit mandé à ceux du Piedmont de luy fournir
vivres et dresser estappes sur son grand chemin du camp. Ils luy
obéyrent, fors ceux d'un chasteau appelé Larignum, où s'estoient retirés
quelques meschants garnements, qui firent des refusants et rebelles, si
bien qu'il fallut à César rebrousser et les aller assiéger. Approchant
de la forteresse, il vit qu'elle n'estoit fortifiée que de bois, dont il
s'en moqua, disant que soudain il l'auroit. Parquoy commanda aussi-tost
d'apporter force fagots et paille pour y mettre le feu, qui fut si grand
et fit si grande flamme, que bien-tost on en espéroit voir la ruine et
destruction; mais, après que le feu fut consommé et la flamme disparue,
tous furent bien estonnez, car ils virent la forteresse en mesme estat
qu'auparavant et en son entier, et point bruslée ny ruynée: dont il
fallut à César qu'il s'aidast d'autre remede, qui fut par sappe, ce qui
fut cause que ceux de dedans parlementerent et se rendirent; et d'eux
apprit César la vertu de ce bois larix, duquel portoit nom ce chasteau
Larignum, parce qu'il en estoit basti et fortifié. Il y a plusieurs
peres, meres, parents et marys, qui voudroient que leurs filles et
femmes participassent du naturel de ce bois, ils en auroient leur esprit
plus content, et n'auroient si souvent la puce en l'oreille, et n'y
auroit tant de putains ny de cocus. Mais il n'en est pas de besoin, car
le monde en demeureroit plus despeuplé, et y vivroit-on comme marbres,
sans aucuns plaisirs ny sentiments, ce disoit quelqu'un et quelqu'une
que je sçay, et nature demeureroit imparfaite; au lieu qu'elle est
très-parfaite, laquelle si nous suivons comme un bon capitaine, nous ne
sortirons jamais du bon chemin.

       *       *       *       *       *

ARTICLE III.

     De l'amour des veufves.

Or, c'est assez parlé des filles, il est raison maintenant que nous
parlions de mesdames les veufves à leur tour. L'amour des veufves est
bon, aisé et profitable, d'autant qu'elles sont en leur pleine liberté,
et nullement esclaves des peres, meres, freres, parents et marys, ny
d'aucune justice, qui plus est. On a beau faire l'amour à une veufve et
coucher avec, on n'en est point puny, comme l'on est des filles et des
femmes. Mesmes les Romains, qui nous ont donné la pluspart des loix que
nous avons, ne les ont jamais fait punir pour ce fait, ny en leur corps
ny en leurs biens: ainsi que je tiens d'un grand jurisconsulte, qui
m'alléguoit là-dessus Papinian, ce grand jurisconsulte aussi, lequel,
traitant de la matiere des adulteres, dit que, si quelquefois par
mesgarde on avoit compris sous ce nom d'adultere la honte de la fille ou
de la veufve, c'estoit abusivement parler; et en autre passage il dit
que l'héritier n'a nulle réprimende ou esgard sur les mœurs de la
veufve du deffunt, n'estoit que le mary en son vivant eust fait appeler
sa femme en justice pour cela, car lors ledit héritier en pouvoit
prendre arrements de la poursuite, et non autrement. Et, de fait, on ne
trouve point en tout le droit des Romains aucune peine ordonnée à la
veufve, si-non à celle qui se remarieroit dans l'an de son deuil, ou
qui, ne se remariant, avoit fait enfant après l'onsiesme mois d'un mesme
an, estimant le premier an de son veufvage estre affecté à l'honneur de
son premier lict. Et, quant à son douaire, l'héritier ne luy eust sceu
faire perdre, quand bien elle eust fait toutes les folies du monde de
son corps; et en alleguoit une belle raison (celuy de qui je tiens
cecy); car si l'héritier qui n'a aucun pensement que le bien, en luy
ouvrant la porte pour accuser la veufve de ce forfait et la priver de
son dot, on l'ouvriroit tout d'une main à la calomnie; et n'y auroit
veufve, si femme de bien fust-elle, qui pust se sauver des calomnieuses
poursuites de ces galants héritiers, selon ces dires. Comme je voy, les
veufves romaines avoient bon temps et bon sujet de s'esbattre: et ne se
faut estonner si une, du temps de Marc Aurele, ainsi qu'il se trouve en
sa vie, comme elle alloit au convoy des funérailles de son mary, parmy
ses plus grands cris, sanglots, soupirs, pleurs et lamentations,
serroit la main si estroitement à celuy qui la tenoit et conduisoit,
faisant signal par-là que c'estoit en nom d'amour et de mariage, qu'au
bout de l'an, ne le pouvoit espouser que par dispense (ainsi que fut
dispensé Pompée quand il espousa la fille de César; mais elle ne se
donnoit guéres qu'aux plus grands et grandes, comme j'ay ouy dire à un
grand personnage), il l'espousa, et cependant en tiroit tousjours de
bons brins, et empruntoit force pains sur la fournée, comme l'on dit.
Cette dame ne vouloit rien perdre, mais se pourvoyoit de bonne heure;
et, pour cela, ne perdoit rien de son bien ny de son douaire.

Voilà comme les veufves romaines estoient heureuses, comme sont bien
encore nos veufves françoises, lesquelles, pour se donner à leur cœur
et gentil corps joye, ne perdent rien de leurs droits, bien que par les
parlements il y en ait eu plusieurs causes débattues. Ainsi que je sçay
un grand et riche seigneur de France, qui fit long-temps plaider sa
belle-sœur sur son dot, luy imposant sa vie estre un peu lubrique, et
quelque autre crime plus grief que celuy meslé parmy; mais, nonobstant,
elle gagna son procès, et fallut que le beau-frere la dotast très-bien,
et luy donnast ce qui luy appartenoit: mais pourtant l'administration de
son fils et fille luy fut ostée, d'autant qu'elle se remaria; à quoy les
juges et grands sénateurs des parlements ont esgard, ne permettant aux
veufves qui convolent au second mariage, la tutelle de leurs enfants. Et
encore il n'y a pas long-temps que je sçay deux veufves d'assez bonne
qualité, qui ont emporté leurs filles mineures, s'estant remariées, par
dessus leurs beaux-freres et autres de leurs parents; mais aussi elles
furent grandement secourues des faveurs du prince qui les entretenoit.
Mais de ces sujets, meshuy je m'en desparts d'en parler, d'autant que ce
n'est pas ma profession, et que, pensant dire quelque chose de bon,
possible ne dirois-je rien qui vaille: je m'en remets à nos grands
législateurs.

Or, de nos veufves, les unes se plaisent à tourner encore en mariage, et
en resonder encore le guay, comme les mariniers qui, sauvez de deux,
trois ou quatre naufrages, retournent encore à la mer, et comme font
encore les femmes mariées, qui, en leur mal d'enfant, jurent, protestent
de n'y retourner jamais, et que jamais homme ne leur fera rien; mais
elles ne sont pas plustost purifiées, les voilà encore au premier
branle. Ainsi qu'une dame espagnolle, laquelle, estant en mal d'enfant,
se fit allumer une chandelle de Nostre-Dame de Montferrat qui aide fort
à enfanter, pour la vertu de ladite Nostre-Dame. Toutefois, ne laissa
d'avoir de grandes douleurs, et à jurer que plus jamais elle n'y
retourneroit. Elle ne fut pas plustost accouchée, qu'elle dit à la femme
qui la luy donnoit allumée: _Serra esto cabillo de candela para otra
vez_; c'est-à-dire: «Serrez ce bout de chandelle pour une autre fois.»

D'autres dames ne se veulent marier; et de celles qui n'en veulent
point, plusieurs y en a, et y en a eu, lesquelles, venues en viduité sur
le plus beau de leur age, s'y sont contenues. Nous avons veu la
Reine-Mere, en l'age de trente-sept à trente-huit ans, estant tombée
veufve, qui s'est tousjours contenue veufve; et, bien qu'elle fust
belle, bien agréable et très-aimable, ne songea pas tant seulement à un
seul pour l'espouser. Mais l'on me dira aussi, qui eust-elle sceu
espouser qui eust esté sortable à sa grandeur, et pareil à ce grand roy
Henry, son feu seigneur et mary, et qu'elle eust perdu le gouvernement
du royaume, qui valoit mieux que cent marys, et dont l'entretien en
estoit bien meilleur et plus plaisant. Toutefois, il n'y a rien que
l'amour ne fasse oublier; et d'autant est-elle à loüer, et à estre
recoudée au temple de la gloire et immortalité, de s'estre vaincue et
commandée, et n'avoir fait comme une Reyne Blanche, laquelle, ne se
pouvant contenir, vint à espouser son maistre d'hostel, qui s'appelloit
le sieur de Rabaudange; ce que le roy son fils, pour le commencement,
trouva fort estrange et amer; mais pourtant, parce qu'elle estoit sa
mère, il excusa et pardonna audit Rabaudange, pour l'avoir espousée, en
ce que, le jour, devant le monde, il la servoit tousjours de
maistre-d'hostel, pour ne priver sa mere de sa grandeur et majesté; et
la nuict elle en feroit ce qu'elle voudroit, s'en serviroit, ou de valet
ou de maistre, remettant cela à leurs discrétions et volontez, et de
l'un et de l'autre; mais pensez qu'il commandoit: car, quelque grande
qu'elle soit, venant-là, elle est tousjours subjugué par le supérieur,
selon le droit de la nature et de l'agent en cela. Je tiens ce conte du
feu grand cardinal de Lorraine dernier, lequel le faisoit à Poissy au
roy François second, lorsqu'il fit les dix-huit chevaliers de l'ordre de
Saint-Michel, nombre très-grand, non encore veu, ny jamais ouy
jusqu'alors; et, entre autres, il y eut le seigneur de Rabaudange, fort
vieux, lequel on n'avoit veu de long-temps à la Cour, si-non à aucuns
voyages de nos autres guerres, s'estant retiré dès la mort de M. de
Lautrec, de tristesse et de despit, comme l'on voit souvent, pour avoir
perdu son bon maistre, duquel il estoit capitaine de sa garde au voyage
du royaume de Naples, où il mourut; et disoit encore monsieur le
cardinal, qu'il pensoit que ce monsieur de Rabaudange estoit venu et
descendu de ce mariage. Il y a quelque temps qu'une dame de France
espousa son page aussi-tost qu'elle l'eust jeté hors de page, et qui
s'estoit assez tenue en viduité.

Or c'est assez parlé de ces veufves. Parlons maintenant d'autres, qui
sont celles qui, abhorrans les vœux et réformations des secondes
nopces, s'en accommodent, et réclament encore le doux et plaisant dieu
Hymenée. Il y en a les unes qui, par trop amoureuses de leurs serviteurs
durant la vie de leurs marys, y songent desjà avant qu'ils soient morts,
et projettent entre elles et leurs serviteurs comment ils s'y
comporteroient. «Ah! disent-elles, si mon mary estoit mort, nous ferions
cecy, nous ferions cela; nous vivrions de cette façon, nous nous
accommoderions de cette autre, et ainsi si accortement, que l'on ne se
douteroit jamais de nos amours passez; nous ferions une vie si
plaisante! après nous irions à Paris, à la Cour; nous nous
entretiendrions si bien que rien ne nous sçauroit nuire: vous feriés la
cour à une telle, et moy à un tel; nous aurions cecy du Roy, nous
aurions cela. Nous ferions pourvoir nos enfants de tuteurs et curateurs:
nous n'aurions à faire de leurs biens ny affaires, et ferions les
nostres, ou bien nous joüirions de leurs biens en attendant leur
majorité. Nous aurions les meubles et ceux de mon mary. Pour le moins,
cela ne me sçauroit manquer, car je sçay où sont les titres et escrits
(et force autres paroles). Bref, qui seroit plus heureux que nous?»

Voilà les beaux desseins que font ces femmes mariées à leurs serviteurs
avant le temps; dont aucunes y en a qui ne les font mourir que par
souhaits, par paroles, que par espérance et attentes; et autres y en a
qui les advancent de gagner le logis mortuaire s'ils tardent trop; de
quoy nos cours de parlement en ont eu et en ont tous les jours tant de
causes par-devant elles qu'on ne sçauroit dire. Mais le meilleur, et le
plus, est qu'elles ne font pas comme une dame d'Espagne, laquelle,
estant très-mal traitée de son mary, elle le tua, et puis après elle se
tua, ayant fait avant cette épitaphe qu'elle laissa sur la table de son
cabinet, escrite de sa main:

    _Aqui jaze qui ha buscado una muger,_
    _Y con ella casado, no l'a podidr hazer muger,_
    _A las otras, no a my, cerca my, dona contentamiento._
    _Y por este, y su flaquezza y atrevimiento,_
            _Yo lo he matado,_
    _Por le dar pena de su pecado._
    _Y a my tan bien, por falta de my juyzio,_
    _Y por da fin a la mal-adventura qu'io avio._

C'est-à-dire.

     «Icy gist qui a cherché une femme et ne l'a pu faire femme: aux
     autres, et non à moy, près de moy, donnoit contentement, et, pour
     cela et pour sa lascheté et outre-cuidance, je l'ay tué, pour lui
     donner la peine de son péché; et à moi aussi je me suis donné la
     mort, par faute d'entendement, et pour donner fin à la maladventure
     que j'avais.»

Cette dame se nommoit dona Magdalana de Soria, laquelle, selon aucuns,
fit un beau coup de tuer son mary pour le sujet qu'il luy avoit donné;
mais elle fit aussi bien de la sotte de se faire mourir: aussi
l'advoue-elle bien, que pour faute de jugement elle se tua. Elle eust
mieux fait de se donner du bon temps par après, si ce n'estoit qu'elle
eust possible craint la justice, et avoit-elle peur d'en estre reprise,
et pour ce ayma mieux triompher de soy-mesme que d'en bailler la gloire
à l'authorité des juges. Je vous asseure qu'il y en a eu, et y en a, qui
sont plus accortes que cela; car elles joüent leur jeu si finement, que
voilà les marys trespassez et elles très-bien vivantes et fort
accordantes à leurs galants serviteurs, pour faire avec eux non pas
_gode mihi_, mais _gode chere_.

Il y a d'autres veufves qui sont plus sages, vertueuses et plus aimantes
leurs marys, et point envers eux cruelles; car elles les regrettent, les
pleurent, les plaignent à telle extrémité, qu'à les voir on ne les
jugeroit pas vives une heure après. «Hà! ne suis-je pas, disent-elles,
la plus malheureuse du monde, la plus infortunée d'avoir perdu chose si
prétieuse? Dieu! pourquoy ne m'envoyes-tu la mort à cette heure, pour le
suivre de près! Non, je ne veux plus vivre après luy; car et que me
peut-il jamais rester et advenir au monde qui me puisse donner
allégement? Si ce n'estoient ses petits enfants qu'il m'a laissés pour
gages, et qui ont besoin encore de quelque soustien, non, je me tueray
toute à cette heure. Que maudite soit l'heure que je fus jamais née! Au
moins si je le pouvois voir en phanstome, ou par vision, ou par songes,
encore aurois-je trop d'heur. Ah! mon cœur, ah! mon ame, n'est-il pas
possible que je te suive? Ouy, je te suivray quand, à part de tout le
monde, je me defferois toute seule. Hé, qui seroit la chose qui me
pourroit soutenir la vie, ayant fait la perte inestimable de toy, que,
toy vivant, je n'aurois d'autre sujet que de vivre, et, toy mourant, que
de mourir? Et quoy! ne vaut-il pas mieux que je meure maintenant en ton
amour, en ta grace, et en ma gloire, et en mon contentement, que de
traisner une vie si fascheuse et malheureuse, et nullement loüable? Hà!
Dieu! que j'endure de maux et tourments pour une absence! et que j'en
seray délivrée, si je te vais voir bien-tost, et comblée de grands
plaisirs! Hélas! il estoit si beau, il estoit si aimable, il estoit si
parfait en tout, il estoit si brave, si vaillant! C'estoit un second
Mars, un second Adonis: qui plus est, il m'estoit si bon, il m'aimoit
tant, il me traitoit si bien! Bref, le perdant, j'ay perdu tout mon
heur.» Ainsi vont disant nos veufves desplorées telles et une infinité
d'autres paroles après la mort de leurs marys, les unes d'une façon, les
autres de l'autre; les unes déguisées d'une sorte, les autres d'une
autre; mais pourtant tousjours approchantes de celles que je viens de
produire; les unes despitent le ciel, les autres maugréent la terre; les
unes blasphement contre Dieu, les autres maudissent le monde; les unes
font des évanoüissements, les autres contrefont les mortes; les unes
font des transies, les autres les folles, les forcenées et hors de leurs
sens, qui ne connoissent personne, qui ne veulent manger, qui ne veulent
parler. Bref, je n'aurois jamais fait, si je voulois spécifier toutes
leurs méthodes hypocrites et dissimulées dont elles usent pour monstrer
leur deuil et ennuy au monde. Je ne parle pas de toutes, mais d'aucunes,
voire de plusieurs en pluriel et en nombre. Leurs consolants et
consolantes, qui n'y pensent point en mal et y vont à la bonne routine,
y perdent leur escrime et ne gagnent rien d'aucuns; et d'aucuns de
ceux-là quand ils y voyent que leur patiente et leur dolente ne fait pas
bien son jeu ni la grimacée, les instruisent. Comme une dame de par le
monde que je sçay, qui disoit à une autre qui estoit sa fille: «Faites
l'esvanouye, mamie; vous ne vous contraignez pas assez.» Or, après tous
ces grands mystères joüez, et ainsi qu'un grand torrent, après avoir
fait son cours et violent effort, se vient à remettre et retourner à son
berceau, comme une rivière qui a aussi esté desbordée, ainsi aussi
voyez-vous ces veufves se remettre et retourner à leur première nature,
reprendre leurs esprits, peu à peu se hausser en joie, songer au monde.
Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou gravées et
eslevées; au lieu d'os de trespassez mis en croix ou en lacs mortuaires,
au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maillé, ou en peinture; vous les
voyez convertir en peintures de leurs marys portées au col, accommodées
pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits
lacs; bref, en petites gentillesses, desguisées pourtant si gentiment,
que les contemplants pensent qu'elle les portent et prennent plus pour
le deuil des marys que pour la mondanité. Puis, après tout, ainsi qu'on
voit les petits oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se mettre du
premier coup à la grande volée, mais, volletant de branche en branche,
apprennent peu à peu l'usage de bien voler; ainsi les veufves, sortant
de leur grand deuil désespéré, ne le monstrent au monde si-tost qu'elles
l'ont laissé, mais peu à peu s'esmancipent, et puis tout à coup jettent
et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit,
et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste, et ne songent à
rien tant qu'à un second mariage ou autre lasciveté: et voilà comment
leurs grandes violences n'ont point de durée. Il vaudroit mieux qu'elles
fussent plus posées en leurs tristesses.

--J'ay cogneu une très-belle dame, laquelle, après la mort de son mary,
vint à estre si esplorée et désespérée, qu'elle s'arrachoit les cheveux,
se tiroit la peau du visage et de la gorge, l'allongeant tant qu'elle
pouvoit; et, quand on lui remonstroit le tort qu'elle faisoit à son beau
visage: «Hà Dieu! que me dites-vous? disoit-elle; que voulez-vous que je
fasse de ce visage?» Au bout de huit mois après, ce fut elle qui
s'accommoda de blanc et de rouge d'Espagne, les cheveux bien poudrez;
qui fut un grand changement.

--J'allégueray là-dessus un bel exemple, qui pourra servir à semblable,
d'une belle et honneste dame d'Ephese, laquelle ayant perdu son mary, il
fut impossible à ses parents et amys de luy trouver aucune consolation;
si bien que, accompagnant son mary à ses funérailles, avec une infinité
de regrets, de sanglots, de cris, de plaintes et de larmes, après qu'il
fut mis et colloqué dans le charnier où il devoit reposer, elle, en
despit de tout le monde, s'y jetta, jurant et protestant de n'en partir
jamais, et que là elle se vouloit laisser aller à la faim, et là finir
ses jours auprès du corps de son mary; et de fait fit cette vie l'espace
de deux ou trois jours. La fortune sur ce voulut qu'il fust exécuté un
homme de-là, et pendu, pour quelque forfait, dans la ville et après fut
porté hors de la ville au gibet accoustumé, où faloit que tels corps
pendus et exécutez fussent gardez quelques jours soigneusement par
quelques soldats ou sergents, pour servir d'exemple, afin qu'ils ne
fussent de enlevez. Ainsi donc qu'un soldat estoit à la garde de ce
corps, et estoit en sentinelle et escoute, il ouyt-là-près une voix
desplorante, et s'en approchant vid que c'estoit dans le charnier, où,
estant descendu, il y apperceut cette dame belle comme le jour, toute
esplorée et lamentante; et, s'advançant à elle, se mit à l'interroger de
la cause de sa désolation, qu'elle luy déclara benignement; et se
mettant à la consoler là-dessus, n'y pouvant rien gagner pour la
première fois, y retourna pour la deuxiesme et troisiesme, et fit si
bien qu'il la gagna, la remit peu à peu, luy fit essuyer ses larmes, et,
entendant la raison, se laissa si bien aller qu'il en joüyt par deux
fois, la tenant couchée sur le cercueil mesme du mary; puis après se
jurèrent mariage: ce qu'ayant accomply très-heureusement, le soldat s'en
retourna, par son congé, à la garde de son pendu; car il y alloit de la
vie. Mais, tout ainsi qu'il avoit esté bienheureux en cette belle
entreprise et exécution, le malheur fut tel pour luy, que, cependant
qu'il s'y amusoit par trop, voicy venir les parents de ce pauvre corps
au hazard, pour le despendre s'ils n'y eussent trouvé des gardes; et,
n'y en ayant point trouvé, le despendirent aussi-tost et emportèrent de
vitesse pour l'enterrer où ils pourroient, afin d'estre privez d'un tel
deshonneur et spectacle ord et sale à leur parenté. Le soldat, ne voyant
ny ne trouvant plus le corps, s'en vint courant desespéré à sa dame, luy
annoncer son infortune, et comment il estoit perdu, d'autant que la loy
de-là portoit que quiconque soldat s'endormoit en garde, et qui laissoit
emporter le corps, devoit estre mis en sa place et estre pendu, et que
pour ce il couroit cette fortune. La dame qui, auparavant avoit esté
consolée de luy, et avoit besoin de consolation pour elle, s'en trouva
garnie à propos pour luy et pour ce luy dit: «Ostez-vous de peine, et
venez-moy seulement aider pour oster mon mary de son tombeau, et nous le
mettrons et pendrons au lieu de l'autre, et par ainsi le prendra-on pour
l'autre.» Tout ainsi qu'il fut dit, tout ainsi fut-il fait: encore
dit-on que le pendu de devans avoit eu une oreille coupée, elle en fit
de mesme pour représenter mieux l'autre. La justice vint le lendemain,
qui n'y trouva rien à dire. Et par ainsi sauva son galand par un acte et
opprobre fort vilain à son mary, elle, dis-je, qui l'avoit tant pleuré
et regretté, qu'on n'eust jamais espéré si ignominieuse issue.

La première fois que j'ouys cette histoire, ce fut M. d'Aurat qui la
conta au brave M. du Gua et à quelques-uns qui disnoient avec luy;
laquelle M. du Gua sceut très-bien relever et remarquer, car c'estoit
l'homme du monde qui aimoit mieux un bon conte et le sçavoit mieux faire
valoir. Et, sur ce point, estant allé à la chambre de la Reyne-mere, il
vid une belle jeune veufve qui ne venoit que d'estre faite, et de frais
esmoulue, et fort esplorée, son voile bas jusqu'au bout du nez, piteuse,
marmiteuse, avare de paroles à un chacun. Soudain monsieur me dit: «Voy
celle-là; avant qu'il soit un an, elle fera un jour de la dame
d'Ephese.» Ce qu'elle fit, non pas si ignominieusement du tout, mais
elle espousa un homme de peu, et comme M. du Gua le prophétisa. Et me
dit de mesme M. de Beaujeux, valet-de-chambre de la Reyne-mere, et le
meilleur violon de la chrétienté. Il n'estoit pas parfait seulement en
son art et en la musique, mais il estoit de fort gentil esprit, et
sçavoit beaucoup de fort belles histoires et beaux contes, et point
communs, mais très-rares; et n'en estoit point chiche à ses plus privez
amis; et en contoit quelques-uns des siens, car en son temps il avoit eu
et veu de bonnes adventures d'amour; car avec son art excellent et son
esprit bon et audacieux, deux instruments bons pour l'amour, il pouvoit
faire beaucoup. M. le maréchal de Brissac l'avoit donné à la Reine-mere,
estant reyne régente, et lui avoit envoyé de Piedmont avec sa bande de
violons très-exquise, toute complette: et luy s'appeloit Baltazarin;
depuis il changea de nom. C'est luy qui composoit ces beaux balets qui
ont esté tousjours dansez à la Cour. Il estoit fort amy de M. du Gua et
de moy, et souvent causions ensemble, et tousjours nous faisoit quelque
beau conte, mesme de l'amour et des ruses des dames, dont il nous fit
celuy-là de cette dame ephesienne que nous avions desjà sceu par M.
d'Aurat, comme j'ay dit, qui disoit le tenir de Lempridius, et depuis je
l'ay leu dans le livre des Funérailles, très-beau certes, dédié à feu M.
de Savoye. Je me fusse passé, ce dira quelqu'un, d'avoir fait cette
digression: ouy, mais je voulois parler de mon amy en cela, lequel
souvent me faisoit souvenir, quand il voyoit quelques-unes de nos
veufves esplorées: «Voilà, disoit-il, qui joüera un jour le rolle de
«nostre dame d'Ephese, ou bien elle l'a desjà joüé.» Et certes ce fut
une estrange tragi-comédie, pleine de grande inhumanité, d'offenser si
cruellement son mary. Elle ne fit pas comme une dame de nostre temps,
que j'ay ouy dire, laquelle, son mary mort, elle lui coupa ses parties
du devant ou du mitan, jadis d'elle tant aimées, et les embauma,
aromatisa et odorifera de parfums et poudres musquées et
très-odoriférantes, et puis les enchassa dans une boëte d'argent doré,
qu'elle garda et conserva comme une chose très-précieuse. Pensez qu'elle
les visitoit quelquefois en commémoration éternelle. Je ne sçay s'il est
vray, mais le conte en fut fait au Roy, qui le refit à plusieurs autres
de ses plus privez; et j'ay ouy dire à luy qu'au massacre de la
Saint-Barthelemy fut tué le seigneur de Pleuvian, qui en son temps avoit
esté brave soldat, et en la guerre de Toscane sous M. de Soubise, et en
la guerre civile comme il le fit bien paroître en la bataille de Jarnac,
commandant à un régiment, et dans le siége de Niort. Quelque temps
après, le soldat qui le tua dit et remonstra à sa femme, toute esperdue
de pleurs et d'ennuys, qui estoit riche et belle, que, s'il ne
l'espousoit, qu'il la tueroit, et luy feroit passer le pas de son mary;
car, en cette feste, tout estoit de guerre et de couteau. La pauvre
femme, qui estoit encore belle et jeune, pour se sauver la vie, fut
contrainte faire et nopces et funérailles tout ensemble. Encore
estoit-elle excusable; car qu'eust pu faire moins une pauvre femme,
fragile et foible, si ce n'eust esté de se tuer elle-mesme, ou tendre sa
belle poictrine à l'espée du meurtrier? Mais le temps n'est plus, belle
bergeronnette; il ne se trouve plus de ces folles et sottes de jadis;
aussi que nostre saint christianisme nous le deffend; ce qui sert
beaucoup aujourd'huy à nos veufves d'excuse, qui disent, s'il n'estoit
deffendu de Dieu, elles se tueroient, et par ainsi couvrent leur mommon.

--Audit massacre de la Saint-Barthelemy fut faite une veufve par la mort
de son mary, tué comme les autres. Elle en eut un tel extrême regret,
que, quand elle voyoit un pauvre catholique, encore qu'il n'eust esté de
la feste, elle se pasmoit quelquefois, ou le regardoit en horreur et
haine comme la peste. D'entrer dans Paris, voire de deux lieues à la
ronde, il n'en falloit point parler, car ses yeux ny son cœur ne le
pouvoient souffrir; que dis-je de la voir? non pas d'en ouyr parler. Au
bout de deux ans elle s'y résoud, vient saluer la bonne ville, et s'y
pourmener et visiter le palais dans son coche; mais de passer par la ruë
de la Huchette où son mary avoit esté tué, plustost la mort ou le feu,
dans lequel elle se fust plustost jettée et précipitée que dans cette
ruë: comme fait le serpent, qui abhorre si fort l'ombre d'un fresne,
qu'il aime mieux se hazarder dans un feu bien ardent, comme dit Pline,
que dans cette ombre tant odieuse à luy. Si bien que le feu Roy y
estant, disoit à Monsieur qu'il n'avoit veu femme si hagarde en sa
perte et en sa douleur que celle-là; et enfin il la faudroit abattre
pour la chapperonner, comme les oiseaux hagards. Mais au bout de quelque
temps, il dit que d'elle-mesme elle s'estoit assez gentiment
apprivoisée, de sorte que d'elle-mesme elle se laissa fort bien et
privément chapperonner, sans l'abattre que de soy-mesme. Que fit-elle
dans peu de temps après? ce fut-elle qui voit Paris de très-bon œil,
qui l'embrasse, qui s'y pourmene, qui l'arpente et deça et delà, et de
longueur et de largeur, et de droit et de travers, sans respect d'aucun
serment: et puis fiés-vous en elle! Un jour, moi, tournant d'un voyage,
absent de la Cour huit mois, ayant fait la révérence au roy, je vis
entrer dans la salle du Louvre cette veufve tant parée, tant attifée,
accompagnée de ses parentes et amyes, comparoistre devant le Roy, les
Reynes et toute la Cour, et là recevoir les premiers ordres de mariage,
qui sont les fiançailles, des mains d'un évesque de Digne, grand
aumosnier de la reyne de Navarre. Qui fust esbahi? ce fut moi; mais, à
ce qu'elle me dit après, elle fut esbahye davantage quand, sans y
penser, elle me vid en cette noble assistance des fiançailles, la
regardant et roulant de mes yeux finement, me souvenant de ses serments
et mines que je luy avois veu faire. Et elle de mesme regarda fort, car
je luy avois esté serviteur, et pour mariage, pensant, ce luy sembloit,
que j'estois là arrivé à propos, et avois pris la poste exprès pour me
produire à jour nommé là, pour luy servir de tesmoin et juge, et la
condamner en cette cause. Et me dit et jura qu'elle eust voulu avoir
baillé dix mille escus de son bien, et que je ne fusse comparu là, qui
luy aidois à juger sa conscience.

--J'ay cogneu une grande dame, comtesse et veufve, de très-haut lieu,
laquelle en fit de mesme: car, estant huguenotte fort et ferme, accorda
mariage avec un fort honneste gentilhomme catholique; mais le malheur
fut qu'avant l'accomplissement une fievre pestilente la saisit a Paris
si contagieusement, qu'elle luy causa la mort. Et, estant sur ses
arteres[86], se perdit fort en grands regrets, jusqu'à dire: «Hélas!
faut-il qu'en une si grande ville, où toute science abonde, ne se puisse
trouver un médecin qui me guérisse! Hé! qu'il ne tienne point à argent,
car je luy en donneray prou. Au moins si ma mort se fust ensuivie après
mon mariage accomply, et que mon mary m'eust connue avant combien je
l'aimois et honorois!» Sofonisbe dit autrement, car elle se repentit
d'avoir fiancé avant boire le poison. Et ainsi disant (cette comtesse)
et plusieurs autres semblables paroles, se tourna de l'autre costé du
lit et mourut. Que c'est de la ferveur d'amour, d'aller se ressouvenir,
en un passage stygien et oublieux, des plaisirs et fruits amoureux dont
elle en eust bien voulu taster encore avant que de sortir du jardin! Or
si ces dames huguenotes ont fait tels traits, j'ay bien cogneu des dames
catholiques qui en ont fait de pareils, et ont espousé des huguenots,
après en avoir dit pis que pendre, et d'eux et de leur religion. Si je
les voulois mettre en place je n'aurois jamais fait. Voilà pourquoy les
veufves doivent estre sages, et ne braire tant au commencement de leur
veufvage, de crier, de tourmenter, de faire tant d'éclairs, de
tonnerres, pluyes de leurs larmes, pour après faire ces belles levées de
boucliers, et s'en faire moquer: il vaut mieux en dire moins et en faire
plus. Mais elles disent là-dessus: «Et bien, pour le commencement il
faut faire de la résoluë comme un meurtrier, de l'effrontée, de
l'asseurée à boire toute honte. Cela dure quelque peu, mais cela passe;
après qu'on m'a mis sur le bureau, on me laisse et en prend-on une
autre.»

--J'ay leu dans un petit livre espagnol, de Victoria Colonne, fille de
ce grand Fabrice Colonne, et femme de ce grand marquis de Pescaire, le
non-pair de son temps. Après qu'elle eut perdu son mary, Dieu sçait
qu'elle entra en tel désespoir de douleur, qu'il fut impossible de lui
donner ni innover aucune consolation; et quand on luy en vouloit à sa
douleur appliquer quelqu'une ou vieille ou nouvelle, elle leur disoit:
«Et sur quoy me voulez-vous consoler? sur mon mary mort? vous vous
trompez: il n'est pas mort, car il est encore tout vivant et tout
grouillant dans mon ame. Je l'y sens tous les jours et toutes les nuicts
revivre, remuer et renaistre.» Ces paroles certes eussent esté belles,
si au bout de quelque temps, ayant pris congé de luy, et l'ayant envoyé
pourmener par de-là l'Achéron, elle ne fust remariée avec l'abbé de
Farfe, certes fort dissemblable à son grand Pescaire. Je ne veux point
dire en race, car il estoit de la noble maison des Ursins, laquelle vaut
bien autant, et est autant ancienne ou plu que celle d'Avalos. Mais les
effets de l'un à l'autre n'alloient à la balance, car ceux de Pescaire
estoient incomparables, et sa valeur inestimable: encore que le dit abbé
fist de grandes preuves de sa personne en s'employant fort fidelement et
vaillamment pour le service du roy François; mais c'estoit en forme de
petites, couvertes et légères deffaites, et contraires à celles de
l'autre, puisqu'il les avoit faites grandes, descouvertes, avec des
victoires très-signalées: aussi la profession des armes de l'autre,
accommencée et accoustumée dès le jeune aage et continuée ordinairement,
devoit bien surpasser de bien loin celle d'un homme d'église, qui tard
s'estoit mis au mestier: non que je veuille pour cela mal-dire d'aucuns
voüez à Dieu et à son église, qu'ils ont rompu le vœu et quitté la
profession pour empoigner les armes, car je ferois tort à tant de braves
capitaines qui l'ont esté et ont passé par-là.

César Borgia, duc de Valentinois, n'a-t-il pas esté auparavant cardinal,
qui a esté un si grand capitaine, que Machiavel, le vénérable précepteur
des princes et des grands, le met pour exemple et pour rare miroir à
tous les autres pareils, de l'ensuivre et s'y mirer? Nous avons eu M. le
mareschal de Foix, qui a esté d'église, et se nommoit avant le
proto-notaire de Foix, qui a este un très-grand capitaine. M. le
mareschal Strozzy estoit voüé à l'église; et pour un chapeau rouge qui
luy fut desnié, quitta la robbe, et se mit aux armes. M. de Salvoison,
dont j'ay parlé (qui l'a suivy de près, voire en titre de grand
capitaine eust marché avec luy s'il eust esté d'aussi grande maison, et
parent de la Reyne), fust, en sa première profession, traisnant la robbe
longue; et pourtant quel capitaine a-t-il esté? Ce fust esté
l'incomparable s'il eust plus vescu. Le mareschal de Bellegarde n'a-t-il
pas porté le bonnet quarré, qu'un long temps on appelloit le Prevost
d'Ours? Feu M. Danguien[87], qui mourut en la bataille de
Sainct-Quentin, avoit esté évesque; M. le chevalier de Bonnivet de
mesme. Et ce galant homme, M. de Martigues, avoit esté aussi d'église;
bref, infinité d'autres, desquels je ne pourrois emplir ce papier. Si
faut-il que je loue les miens, et non sans un très-grand sujet. Le
capitaine Bourdeille, mon frere, le Rodomont jadis du Piedmont, en tout
fut dédié à l'église aussi; mais n'y connoissant son naturel propre,
changea sa grande robbe à une courte, et en un tournemain se rendit un
des bons capitaines et vaillants du Piedmont, et s'en alloit très-grand
et une très-belle vogue, sans qu'il mourut, hélas! en l'âge de
vingt-cinq ans. De nostre temps, en nostre Cour, nous en avons tant
veus, et mesme le petit monsieur de Clermont-Tallard, lequel j'ay veu
abbé de Bon-Port, et depuis, ayant quitté l'abbaye, a esté veu parmy
nos armées et en nostre Cour, un des braves, vaillants et honnestes
hommes que nous eussions; ainsi qu'il le monstra très-bien à sa mort,
qu'il acquit si glorieusement à la Rochelle, la première fois que nous
entrasmes dans le fossé. J'en nommerois une milliasse; mais je n'aurois
jamais fait. M. de Souillelas[88], dit le jeune Oraison, avoit esté
évesque de Rieux, et depuis eust un régiment, servant le Roy fort
fidèlement et vaillamment en Guyenne, sous le mareschal de Matignon.
Bref, je n'aurois jamais fait si je voulois nombrer tous ces gens:
parquoy je me tais pour la briefveté, et de peur aussi qu'on ne m'impute
que je suis trop grand faiseur de digressions. Pourtant j'ay fait
celle-cy à propos, en parlant de cette Victoria Colonna, qui espousa cet
abbé. Si elle ne se fust remariée avec luy, elle eust mieux porté titre
et nom de Victoria, pour avoir esté victorieuse sur soy-mesme; et que
puis qu'elle ne pouvoit rencontrer un second pareil au premier, se
devoit contenir.

J'ay cogneu force dames qui ont imité cette précédente. J'en ay veu une
qui avoit espousé un de mes oncles, le plus brave, le plus vaillant, le
plus parfait qui fust de son temps. Après qu'il fust mort, elle en
espousa un autre qui le ressembloit autant qu'un asne à un cheval
d'Espagne; mais mon oncle estoit le cheval d'Espagne. Une autre dame
ay-je cogneu, qui avoit espousé un mareschal de France, beau, honneste
gentilhomme et vaillant: en secondes nopces, elle en alla prendre un
tout contraire à celuy-là, et avoit esté aussi d'église. Une veufve
ay-je cogneue, venant à mourir son mary, elle fit l'espace d'un an des
lamentations si desespérées, qu'on la pensoit voir morte à toute heure
de champ. Au bout de l'an qu'il faloit laisser son grand deuil, et
prendre le petit, elle dit à une de ses femmes: «Serrez-moi bien ce
crespe, car possible en auray-je affaire un autre coup;» et puis
tout-à-coup se reprit: «Mais qu'ay-je? dit-elle. Je resve, plustost
mourir que d'en avoir jamais affaire.» Au bout de son deuil, elle se
remaria à un second, fort inesgal au premier. «Mais disent-elles, ces
femmes, il estoit d'aussi bonne maison que le premier.» Ouy, je le
confesse; mais aussi, où est la vertu et la valeur? ne sont-elles pas
plus à priser que tout? Et le meilleur que je trouve eu cela, c'est que
le coup fait, elles ne l'emportent guères loin; car Dieu permet qu'elles
sont maltraitées et rossées comme il faut: après, les voilà aux
repentailles; mais il n'est plus temps. Ces dames ainsi convolantes ont
quelque opinion et humeur en leur teste, que nous ne savons pas bien:
comme j'ai ouy parler d'une dame espagnole, qui se voulant remarier, et
qu'on lui remonstroit que deviendroit l'amitié grande que son mary lui
avoit porté, elle respondit: _La muerte del marido, y nuevo casamiento
no han de romper el amor d'una casta muger_; c'est-à-dire: «La mort du
mary et un nouveau mariage ne doivent point rompre l'amour d'une femme
chaste.» Or accordez-moy ces deux contraires, s'il vous plaist. Une
autre dame espagnole dit bien mieux, qu'on vouloit remarier: _Si hallo
un marido bueno, no quiero tener el temor de perder lo; y si malo, que
necessidad ay del_; c'est-à-dire: «Si je trouve un bon mary, je ne veux
point estre en la crainte de le perdre; si un mauvais, quelle nécessité
ai-je de l'avoir?

--Valeria, dame romaine, ayant perdu son mary, et ainsi que la
reconfortoient aucunes de ses compagnes sur sa perte et sa mort, elle
leur dit: «Il est mort certes pour vous autres, mais il vit en moy
éternellement.» Cette marquise, que je viens de dire, avoit emprunté
d'elle pareil mot. Ces dires de ces honnestes dames sont bien contraires
à un qui me dit, en parlant espagnol, _que la jornada de la biudez d'una
muger es d'una dia_; c'est-à-dire: que la journée du veufvage d'une
femme se fait tout en un jour.» Aucunes sont-là logées, d'autres non.
Mais que dirons-nous des femmes veufves qui cachent leur mariage, et ne
veulent qu'il soit publié? J'en ai cogneu une qui tint le sien sous la
presse plus de sept ou huit ans, sans le vouloir jamais faire imprimer,
ny le publier: et disoit-on qu'elle le faisoit de crainte qu'elle avoit
de son jeune fils, qui estoit un de ses vaillants et honnestes hommes du
monde, et qu'il ne fist du diable, et sur elle et sur l'homme, encore
qu'il fust bien grand. Mais, aussi-tost qu'il vint à mourir à une
rencontre de guerre qui le couronna de beaucoup de gloire, aussi-tost
elle le fit imprimer et mettre en lumière. J'ay ouy parler d'une grande
dame veufve, qui est mariée à un très-grand prince et seigneur, veuf il
y a plus de quinze ans; mais le monde n'en sçait ny n'en connoist rien,
tant cela est secret et discret: et disoit-on que le seigneur craignoit
sa belle-mère, qui luy estoit fort impérieuse, et ne vouloit qu'il se
remariast à cause de ses petits enfants.

--J'ay ouy raconter à une dame de grande qualité et ancienne, que feu M.
le cardinal du Bellay avoit espousé, estant évesque et cardinal, madame
de Chastillon, et est mort marié: et le disoit sur un propos qu'elle
tenoit à M. de Manne, Provençal, de la maison de Seulal et évesque de
Frejus, lequel avoit suivy l'espace de quinze ans en la Cour de Rome
ledit cardinal, et avoit esté de ses privez protonotaires: et, venant à
parler dudit cardinal, elle lui demanda s'il ne luy avoit jamais dit et
confessé qu'il eust esté marié. Qui fut estonné? ce fut M. de Manne de
telle demande. Il est encore vivant, qui pourra dire si je mens; car j'y
estois. Il respondit que jamais il n'en avoit ouy parler, ny à lui ny à
d'autres. «Or, je vous l'apprens donc, dit-elle; car, il n'y a rien de
si vray qu'il a esté marié:» et est mort marié réellement avec ladite
dame de Chastillon. Je vous asseure que j'en ris bien, contemplant la
contenance estonnée dudit M. de Manne, qui estoit fort conscientieux et
religieux, qui pensoit savoir tous les secrets de son feu maistre; mais
il estoit de Gallice pour celuy-là: aussi estoit-il scandaleux, pour le
rang saint qu'il tenoit. Cette madame de Chastillon estoit la veufve de
feu M. Chastillon, qu'on disoit qui gouvernoit le petit roy Charles
huitiesme avec Bourdillon et Bonneval, qui gouvernoient le sang royal.
Il mourut à Ferrare, ayant esté blessé au siége de Ravenne, et là fut
porté pour se faire penser. Cette dame demeura veufve fort jeune et
belle, sage et vertueuse, et pour cela fut eslue pour dame d'honneur de
la feue reyne de Navarre. Ce fut celle-là qui bailla ce beau conseil à
cette dame et grande princesse, qui est escrit dans les _Cent Nouvelles_
de ladite Reyne, d'elle et d'un gentilhomme qui avoit coulé la nuict
dans son lit par une trapelle dans la ruelle, et en vouloit joüir; mais
il n'y gagna que de belles esgratigneures dans son beau visage; elle
s'en voulant plaindre à son frère, elle luy fit cette belle remonstrance
qu'on verra dans cette Nouvelle, et lui donna ce beau conseil, qui est
un des beaux et des plus sages, et des plus propres pour fuyr scandale,
qu'on eust sceu donner, et fust-ce esté un premier président de Paris,
et qui monstroit bien pourtant que la dame estoit bien autant rusée et
fine en tels mystères, que sage et advisée: et pour ce, ne faut douter
si elle tint son cas secret avec son cardinal. Ma grande-mère, madame la
séneschalle de Poitou, eut sa place après sa mort, par l'élection du roy
François, qui la nomma et l'esleut, et l'envoya quérir jusques en sa
maison, et la donna de sa main à la Reyne sa sœur, pour la
connoistre très-sage et très-vertueuse dame, mais non si fine, ny
rusée, ny accorte en telle chose que sa précédente, ny convolée en
secondes nopces. Et si voulez sçavoir de qui la nouvelle s'entend,
c'estoit de la reyne mesmes de Navarre, et de l'amiral de Bonnivet,
ainsi que je tiens de ma feue grande-mère: dont pourtant me semble que
ladite reyne n'en devoit céder son nom, puis que l'autre ne peut rien
gagner sur sa chasteté, et s'en alla en confusion, et qui vouloit
divulguer le fait, sans la belle et sage remonstrance que lui fit cette
dite dame d'honneur madame de Chastillon; et quiconque l'a leue la
trouvera telle; et je crois que M. le cardinal, son dit mary, qui estoit
l'un des mieux disants, sçavants, éloquents, sages et advisez de son
temps, luy avoit mis cette science dans le corps, pour dire et
remonstrer si bien. Ce conte pourroit être un peu scandaleux, à cause de
la sainte et religieuse profession de l'autre; mais, qui le voudra
faire, il faut qu'il desguise le nom. Et si ce trait a esté tenu secret
touchant ce mariage, celuy de M. le cardinal de Chastillon dernier n'a
pas esté de même; car il le divulgua et publia luy-mesme assez, sans
emprunter de trompette, et est mort marié sans laisser sa grande robbe
et bonnet rouge. D'un costé, il s'excusoit sur la religion réformée,
qu'il tenoit fermement; et de l'autre, sur ce qu'il vouloit tenir son
rang tousjours et ne le quitter (ce qu'il n'eust fait autrement), et
entrer en conseil, là où entrant il pouvoit beaucoup servir à sa
religion et à son party, ainsi que certes il estoit très-capable,
très-suffisant et très-grand personnage. Je pense que mondit sieur
cardinal du Bellay en a peu faire de mesme; car, de ce temps-là, il
penchoit fort à la religion et doctrine de Luther, ainsi que la cour de
France en estoit un peu abreuvée: car toutes choses nouvelles plaisent,
et aussi que ladite dame doctrine licentioit assez gentiment les
personnes, et mesme les ecclésiastiques, au mariage. Or, ne parlons plus
de ces gens d'honneur, pour la révérence grande que nous devons à leur
ordre et à leurs saints grades.

--Il faut un peu mettre sur les rangs nos vieilles veufves qui n'ont pas
six dents en gueule, et qui se remarient. Il n'y a pas longtemps qu'une
dame, veufve de trois marys, espousa en Guyenne pour le quatriesme un
gentilhomme qui tient assez quelque grade, elle estant de l'age de
quatre-vingts ans. Je ne sçay pas pourquoy elle le faisoit (car elle
estoit très-riche et avoit force escus), dont pour ce le gentilhomme la
pourchassa, si ce n'estoit qu'elle ne se vouloit encore rendre, et
vouloit encore fringuer sur les lauriers[89], comme disoit mademoiselle
Sevin, la folle de la reyne de Navarre.

J'ay cogneu aussi une grande dame qui, en l'âge de soixante-seize ans,
se remaria et espousa un gentilhomme qui n'estoit pas de la qualité de
son premier, et vesquit cent ans, et pourtant s'y entretint belle; car
elle avoit esté des belles femmes en son temps, et avoit bien fait
valoir son jeune et gentil corps en toutes façons, et à marier, et
mariée, et veufve, ce disoit-on. Voilà deux terribles humeurs de femmes!
il falloit bien qu'elles eussent de la chaleur; aussi ay-je ouy dire aux
bons et experts fourniers qu'un vieux four est plus aisé à s'eschauffer
beaucoup qu'un neuf, et quand il est une fois eschauffé, il garde mieux
sa chaleur et fait meilleur pain. Je ne sçay quels appétits savoureux y
peuvent prendre leurs chalants et amoureux; mais j'ay veu beaucoup de
galants et braves gentilshommes aussi affectionnez à l'amour des
vieilles, voire plus que des jeunes, et si me disoit-on que c'estoit
pour en tirer des commoditez. Aucuns en ay-je veu aussi qui les aimoient
d'une très-ardente amour, sans en tirer rien de leur bourse, sinon de
leur corps; ainsi que nous avons veu autrefois un très-grand prince
souverain[90] qui aimoit si ardemment une grande dame veufve agée, qu'il
quittoit sa femme et toutes autres, tant belles fussent-elles et jeunes,
pour coucher avec elle. Mais en cela il avoit raison car c'estoit une
des belles et aimables dames que l'on eust sceu voir; et son hyver
valoit plus certes que les printemps, estez et automnes des autres. Ceux
qui ont pratiqué les courtisannes d'Italie, aucuns a-t-on veu et voit-on
choisir tousjours les plus fameuses et antiques et qui ont plus traisné
le balet, pour y trouver quelque chose de plus gentil, tant au corps
qu'en l'esprit. Voilà pourquoy cette gentille Cléopâtre, ayant esté
mandée par Marc Antoine de le venir trouver, ne s'en esmeut autrement,
s'asseurant bien que, puisqu'elle avoit sceu attraper Jules Cesar et
Cnejus Pompejus, fils du grand Pompée, lorsqu'elle estoit encore
jeunette fillette, et ne sçavoit encore bien que c'estoit de son monde
ny de son mestier, qu'elle meneroit bien autrement son homme, qui estoit
fort grossier, et sentant son gros gendarme, elle estant en la vigueur
de son entendement et de son age, comme elle fit. Aussi, pour en parler
au vray, si la jeunesse est propre pour l'amour à aucuns, à d'autres la
maturité d'un age, d'un bon esprit et longue expérience, et d'un beau
parler, de longue main pratiqués, servent beaucoup pour les suborner.

Un doute y a-t-il que j'ay demandé autrefois à des médecins, d'un qui
disoit pourquoy il ne vivoit plus longuement, puis qu'en sa vie il
n'avoit tenu ny touché vieille, sur cet aphorisme des médecins qui
disent: _vetulam non cognovi_[91], avec d'autres quolibets. Certes, ces
médecins m'ont dit un proverbe ancien qui disoit: «qu'en vieille grange
l'on bat bien; mais de vieux fleaux, on n'en fait rien de bon.» Aussi un
autre: «Il n'en chaut quel age la beste ait, mais qu'elle porte.» Et
aussi que par expérience ils ont connu des vieilles si ardentes et
chaudasses, que, venant à habiter avec un jeune homme, elles en tirent
ce qu'elles en peuvent, et l'alambiquent tant qu'il a de substance ou de
suc dans le corps, afin de se humecter mieux: je dis celles qui, pour
l'amour de l'age, sont asseichées et ont faute d'humeurs. Lesdits
médecins me disoient autres raisons; mais aux plus curieux je les laisse
à leur demander.

--J'ay veu une vieille veufve, dame grande, qui mit sur les dents, en
moins de quatre ans, et son troisiesme mary et un jeune gentilhomme
qu'elle avoit pris pour son amy; et les renvoya dans la terre, non par
assassinat ny poison, mais par attenuation et alambiquement de leur
substance. Et, à voir celle dame, on n'eust jamais pensé qu'elle eust
fait le coup; car elle faisoit devant les gens plus de la dévote, de la
marmiteuse et de l'hypocrite, jusques-là qu'elle ne vouloit pas prendre
sa chemise devant ses femmes, de peur de la voir nue; ny pisser devant
elles: mais, comme disoit quelque dame de ses parentes, qu'elle faisoit
ces difficultez à ces femmes et point à ses galands. Mais quoy, est-il
plus deffensible et plus loisible à une femme d'avoir eu plusieurs marys
en sa vie, comme il y en eu prou qui en ont eu trois, quatre et cinq, ou
bien à une autre qui en sa vie n'aura eu que son mary et un amy, ou
deux, ou trois? comme certes j'en ay cogneu aucunes continentes et
loyales jusques-là? Et en cela j'ay ouy dire à une grande dame de par le
monde, qu'elle ne mettoit aucune différence entre une dame qui avoit eu
plusieurs marys et une qui n'avoit eu qu'un amy ou deux, avec son mary,
si ce n'est que ce voile marital cache tout; mais, quant à la sensualité
et lasciveté, il n'y a pas différence d'un double; et en cela pratiquent
le refrain espagnol, qui dit que _algunas mugeres son de natura de
anguillas en retener y de lobas en excoger_; c'est-à-dire: «de nature
des anguilles à retenir, et des louves à choisir;» car l'anguille est
fort glissante et mal tenable, et la louve choisit tousjours le loup le
plus laid.

--Il m'advint une fois à la Cour, qu'une dame assez grande, qui avoit
esté mariée quatre fois, me vint dire qu'elle venoit de disner avec son
beau-frère, et que je devinasse avec qui, et me le disoit naïvement sans
y songer malice; et moy, un peu malicieusement, et riant pourtant, je
luy respondis: «Et qui diable seroit le devin qui le pourroit deviner?
Vous avez esté mariée quatre fois: je laisse à penser au monde la
qualité des beaux-freres que vous pouvez avoir.» Alors elle me
respondit, et répliqua: «Vous y songez en mal,» et me nomma le
beau-frère. «C'est bien parlé, lui répliquay-je, cela; mais non comme
vous parliez.»

--Il y eut jadis à Rome[92] une dame qui avoit eu vingt-deux marys l'un
après l'autre, et pareillement un homme qui avoit eu vingt-une femmes,
dont ils s'advisèrent tous deux, pour faire un bon concert, de se
remarier ensemble. Le mary à la fin survesquit sa femme: en quoy le mary
fut tellement estimé et honoré dans Rome de tout le peuple, d'une si
belle victoire, que comme victorieux, il fut mené et pourmené en un char
triomphant, couronné de lauriers et la palme en main. Quelle victoire,
et quel triomphe!

--Du temps du roi Henry, en sa Cour fut le seigneur de Barbazan, dit
Saint-Anian, qui se maria par trois fois l'une après l'autre. Sa
troisiesme femme estoit fille de madame de Mouchy, gouvernante de madame
de Lorraine, qui, plus brave que les deux premieres, eut raison de luy,
car il mourut sous elle; et, ainsi qu'on le plaignoit à la Cour, et
qu'elle de mesme se desconfortoit outrageusement de sa perte. M. de
Montpesat, qui disoit très-bien le mot, alla rencontrer qu'au lieu de la
plaindre on la devoit exalter et loüer beaucoup de sa victoire qu'elle
avoit eu sur son homme, qu'on disoit qu'il estoit si vigoureux et si
fort et envitaillé, qu'il avoit fait mourir ses deux premières femmes
de force de leur faire; et cette-cy, ne s'estre rendue au combat, mais
demeurée victorieuse, devoit estre loüée et admirée par la Cour, pour si
belle victoire d'un si vaillant et robuste champion, et pour ce
elle-mesme devoit s'en tenir très-glorieuse. Quelle gloire!

--J'ay ony tenir cette mesme maxime de cy-devant d'un seigneur de
France, qu'il ne mettoit pas plus de différence entre une femme qui
avoit eu quatre ou cinq marys, et une putain qui a eu quatre serviteurs
l'un après l'autre; si-non que l'une se colore par le mariage, et
l'autre point. Aussi un galant homme que je sçay, ayant espousé une
femme qui avoit été mariée trois fois, il y eut quelqu'un que je sçay,
qui disoit bien: «Il a espousé, dit-il, enfin une putain sortant du
bordel de réputation.» Ma foy, telles femmes qui se remarient
ressemblent les chirurgiens avares, lesquels veulent tout à coup
resserrer les plaies d'un pauvre blessé, afin d'allonger la guérison et
en gagner tousjours mieux la petite pièce d'argent. Aussi, se disoit
une: «Il n'est beau de s'arrêter au beau mitan de la carrière; mais il
la faut achever, et aller jusques au bout.» Je m'estonne que ces femmes,
qui sont si chaudes et promptes à se remarier, et mesme si surannées,
n'usent pour leur honneur de quelques remèdes réfrigératifs et potions
tempérées, pour expeller toutes ces chaleurs; mais tant s'en faut
qu'elles en veulent user, qu'elles s'en aident du tout de leur
contraire. J'ai veu et leu un petit livret d'autrefois, en italien, sot
pourtant, qui s'est voulu mesler de donner des receptes contre la
luxure, et en met trente-deux; mais elles sont si sottes que je ne
conseille point aux femmes d'en user, pour ne mettre leur corps à trop
fascheuse subjection. Voilà pourquoy je ne les ay mises icy par escrit.
Pline en allègue une, de laquelle usoient le temps passé les vestales;
et les dames d'Athènes s'en servoient aussi durant les fêtes de la
déesse Cérès, dites _Themophoria_[93], pour se refroidir et oster tout
appetit chaud de l'amour, et par ce vouloient celebrer cette feste en
plus grande chasteté, qu'estoient des paillasses de feuilles d'arbre dit
_agnus castus_. Mais pensez que durant la feste elles se chastroient de
cette façon, et puis après elles jettoient bien la paillasse au vent.
J'ay veu un pareil arbre en une maison en Guyenne, d'une grande,
honneste et très-belle dame, et qui le monstroit souvent aux estrangers
qui la venoient voir, par grande spéciauté, et leur en disoit la
propriété: mais au diable si j'ay jamais veu ny ouy dire que femme ou
dame en ait encore osé cueillir une seule branche, ny fait pas seulement
un petit recoin de paillasse, non pas même la dame propriétaire de
l'arbre et du lieu, qui n'en eust peu disposer comme il luy eust pleu.
Ce fust esté aussi dommage, car son mary ne s'en fust pas mieux trouvé:
aussi qu'elle valoit bien que l'on laissast se régler au cours de la
nature, tant elle estoit belle et agréable, et aussi qu'elle a fait une
très-belle lignée. Et pour dire vray, il faut laisser et ordonner telles
receptes austéres et froides aux pauvres religieuses, lesquelles, encore
qu'elles jeusnent et macérent leurs corps, si sont-elles souvent
assaillies, les pauvrettes des tentations de la chair; et si elles
avoient liberté au moins aucunes, elles se voudroient rafraischir comme
les mondaines; et bien souvent pour s'estre repenties se repentent,
ainsi qu'on voit les courtisannes de Rome, dont j'en allégueray un
plaisant conte d'une, laquelle s'estant vouée au voile, avant qu'aller
au monastère, un sieur ami, gentilhomme français, la vint voir pour luy
dire adieu puisqu'elle s'en alloit estre recluse; et avant que s'en
aller, la pria d'amour; et la prenant, elle luy dit: _Fate dunque
presto; ch'adesso mi verrano cercar per far mi monaca, e menare al
monasterio_[94]. Pensez qu'elle voulut faire ce coup pour prendre sa
dernière main, et dire: _Tandem hæc olim meminisse juvabit_;
c'est-à-dire: «Encore me fait-il grand bien de m'en ressouvenir pour la
dernière fois.» Quelle repentance et quelle intrade de religion! Et
quand une fois elles y ont esté professes, au moins les belles, je dis
aucunes, je croy qu'elles vivent plus de repentance que de viandes
corporelles ny spirituelles. Dont aucunes y a qui sçavent y remédier, ou
par dispenses et par pleines libertez qu'elles prennent d'elles-mesmes;
car on ne les traite icy comme les Romains le temps passé traitoient
cruellement leurs vestales quand elles avoient forfait; ce qui estoit
une chose horrible et abominable: aussi estoient-ils payens, et pleins
d'horreurs et de cruautez; nous autres chrestiens, qui en suivons la
douceur de nostre Christ, devons estre benins comme luy; et comme il
nous pardonne, il faut que nous pardonnions. Je mettrois icy par escrit
la façon de laquelle ils les traitoient; mais je la laisse au bout de la
plume. Or laissons ces pauvres ames, que, ma foy, quand elles sont-là
une fois renfermées, elles endurent assez de mal; ainsi que dit une
fois une dame d'Espagne, voyant mettre en religion une fort belle et
honneste damoiselle: _O tristezilla, y en que pecaste, que tum presto
vienes à penitentia, y seys metida en sepultura viva!_ c'est-à-dire: «O
pauvre misérable, en quoi avez-vous tant péché, que si prestement vous
venez à pénitence, et estes mise toute vive en sépulture!» Et voyant que
les religieuses luy faisoient toutes les bonnes cheres, recueils et
honneurs du monde, elle dit _que todo le hedia, hasla el encensio de la
yglesia_; c'est-à-dire: «que tout luy puoit, jusques à l'encens de
l'église.»

--Une question y a-t-il que je voudrois qui me fust dissolue, en toute
vérité et sans dissimulation, par aucunes dames qui ont fait le voyage;
à sçavoir, quand elles sont remariées, comment elles se comportent à
l'endroit de la mémoire des premiers marys. En cela il y a une maxime:
que les dernieres amitiez et inimitiez font oublier les premieres; aussi
les secondes nopces ensevelissent les premieres. Sur quoy j'allégueray
un exemple plaisant, non pour tant qu'il doive estre fort authorisable;
si est-ce qu'on dit que sous un lieu obscur et vil encore la sapience et
science s'y cache. Une grande dame de Poictou demandant une fois à une
paysanne, sienne tenancière, combien de marys elle avoit eus, et comment
elle s'en estoit trouvée, elle, faisant sa petite révérence à la
pitaude, luy respondit de sang froid: «Je vous dirai, madame, j'ay eu
deux marys, grâce à Dieu. L'un s'appeloit Guillaume, qui estoit le
premier; et le second s'appeloit Colas. Guillaume estoit bon homme, aisé
de moyens, et me traitoit fort bien; mais Dieu pardonne à Colas, car
Colas me le faisoit bien.» Mais elle disoit tout à trac ce qui se
commence par f., sans le déguiser ou farder comme je le déguise. Voyez,
s'il vous plaist, comme cette maraude prioit Dieu pour l'ame du trépassé
bon compagnon, et, s'il vous plaist, sur quel sujet, et du premier
mérite. Je penserois que de mesmes en font plusieurs dames convolantes
et revolantes; car, puisqu'elles en viennent là, c'est pour ce grand
point; et, pour ce, qui le joüe le mieux est le plus aimé. Et volontiers
croyent que le second doit faire rage; mais bien souvent aucunes sont
trompées, car elles ne trouvent en leurs boutiques l'assortiment
qu'elles y pensoient trouver, ou bien à d'aucunes, s'il y en a, il est
si chetif et usé et gasté, flasque et foulé et lasche, qu'on se repend
d'y avoir mis son denier; comme j'en ay veu force exemples que je ne
veux alléguer, car il est temps, ce me semble, de faire fin ou jamais
non.

--D'autres dames y a-t-il qui disent qu'elles aiment mieux leurs
derniers marys de beaucoup que les premiers: «D'autant, m'ont dit
aucunes, que les premiers que nous espousons, le plus souvent nous les
prenons par le commandement de nos roys et reynes maistresses, par la
contrainte de nos peres et meres, parents, tuteurs, non par la volonté
pure de nous autres: au lieu qu'en nos viduitez, comme très-bien
émancipées, nous en faisons telle élection qui nous plaist, et ne les
prenons que pour nos beaux et bons plaisirs, et par amourettes, et à
nostre gentil contentement.» Certainement il peut y avoir de la raison,
si ce n'estoit que bien souvent _les amours qui s'accommencent par
anneaux se finissent par couteaux_, ce dit un vieux proverbe, ainsi que
tous les jours nous en voyons les expériences et exemples d'aucunes, qui
pensants estre bien traitées de leurs hommes, qu'elles avoient tirez de
la justice et du gibet, de la pauvreté, de la chetiverie du bordel, et
eslevez, les battoient, rossoient, les traitoient fort mal, et bien
souvent leur ostoient la vie, dont en cela c'estoit juste punition
divine, pour avoir esté par trop ingrates à leurs premiers marys, qui
leur estoient par trop bons et en disoient pis que pendre. Et ne
ressembloient pas à une que j'ay ouy raconter, laquelle la première
nuict de ses nopces, ainsi que son mary la commençoit à assaillir, elle
se mit à pleurer et souspirer bien fort, si bien que tout à un coup elle
faisoit deux choses fort contraires. Son mary luy demandoit ce qu'elle
avoit à s'attrister, et s'il ne s'acquittoit pas bien de son devoir.
Elle luy respondit: «Hélas prou: mais je me ressouviens de mon mary, qui
m'avoit tant priée et repriée de ne me remarier jamais après sa mort, et
que j'eusse souvenance et pitié de ses petits enfants. Hélas! je voy
bien que j'en auray encor tant de vous. Hé, que feray-je! Je croy que
s'il me peut voir du lieu où il est maintenant, il me maudit bien.»
Quelle humeur de n'avoir point songé à telles considérations, ny avoir
esté sage, si-non après le coup! Mais le mary, l'ayant appaisée et fait
souvent passer cette fantaisie par le trou lu milieu, le lendemain
matin, ouvrant la fenestre de la chambre, envoya dehors toute la mémoire
du mary premier; car se disoit un grand proverbe ancien, que _femme qui
enterre un mary ne se soucie plus d'en enterrer un autre_: et aussi un
autre qui dit: _Plus de mine en une femme perdant son mary, que de
mélancolie_.

--J'ay cogneu une autre veufve, grande dame, bien contraire à cette-cy,
qui ne pleura ainsi; car, la première nuict et seconde de ses nopces,
elle se conjoignit tellement avec son mary second, qu'ils enfoncèrent et
rompirent le chaslis, encore qu'elle eust une espèce de cancre à un
tétin; et nonobstant son mal, ne laissa d'un seul point son amoureux
plaisir, l'entretenant par après souvent de la sottise et inhabilité de
son premier mary. Aussi, à ce que j'ay ouy dire à aucuns et aucunes,
c'est la chose que les seconds marys veulent le moins de leurs femmes,
qu'elles les entretiennent de la vertu et valeurs de leurs premiers
marys, comme estants jaloux des pauvres trépassez, qui y songent autant
comme de revenir en ce monde: d'en dire mal tant que l'on voudra. Si en
a-t-il force pourtant qui leur en demandent des nouvelles; mais, comme
se sentant fort vigoureux et forts, et faisans comparaisons, les
interrogent de leurs forces et vigueurs en ces douces charges, comme
j'ay ouy dire à aucuns et aucunes, lesquelles, pour leur faire trouver
meilleur, leur font accroire que les autres n'estoient qu'apprentifs,
dont bien souvent elles s'en trouvent mieux. Autres disoient le
contraire, et que les premiers faisoient rage, afin de faire efforcer
les derniers à faire les asnes desbatez. Telles femmes veufves seroient
bonnes à l'isle de Chio, la plus belle isle et gentille et plaisante du
Levant, jadis possédée des Gennois, et depuis trente-cinq ans usurpée
par les Turcs, dont c'est un grand dommage et perte pour la chrestienté.
En ceste isle donc, comme je tiens d'aucuns marchands gennois, le
coustume est que si une femme veut demeurer en viduïté, sans aucuns
propos de se remarier, le seigneur la contraint de payer un certain prix
d'argent, qu'ils appellent _argomoniatique_, qui vaut autant dire (sauf
l'honneur des dames) _c.. reposé et inutile_. Je leur ay demandé sur
quoy cette coutume pouvoit estre fondée: ils me respondirent que pour
tousjours mieux repeupler l'isle. Je vous assure que nostre France ne
demeurera donc indeserte ny infertile par faute de nos veufves qui ne se
remarient point; car je pense qu'il y en a plus qui se remarient que
d'autres, et par ce ne payeront de tribut du c.. inutile et reposé; que
si ce n'est par le mariage, pour le moins autrement qu'ils le font
travailler et fructifier, comme j'espère de dire. Non plus ne payeront
aussi aucunes de nos filles de France que celles de Chio, lesquelles,
soit des champs ou de ville, si elles laissent perdre leur pucelage
avant que d'estre mariées, et qu'elles veulent continuer le mestier sont
tenues de bailler pour une fois un ducat (dont c'est un très-bon marché
pour faire cela toute leur vie) au capitaine de la nuict, afin de le
pouvoir faire à leur plaisir, sans aucune crainte et danger; et en cela
gist le plus grand et asseuré gain qu'ait le gentil capitaine en son
Estat.

--Il ne fut jamais que les Grecs n'eussent tousjours quelques inventions
tendantes à la paillardise; comme le temps passé nous lisons de la
coustume de l'isle de Cypre, qu'on dit que la bonne dame Vénus, patronne
de-là, introduisit une loy que les filles de-là falloit qu'elles
allassent se pourmenants le long des rivages, costes et orées de la mer,
pour gagner leur mariage par la libéralité de leurs corps aux mariniers,
passants et navigeants, qui descendoient exprès, voire bien souvent se
destournoient de leur chemin droit de la boussole pour prendre la terre,
et là, prenants leurs petits rafraischissements avec elles, les payoient
très-bien, et puis s'en alloient les uns à regret pour laisser telles
beautez; et par ainsi ces belles filles gagnoient leurs mariages, qui
plus qui moins, qui bas qui haut, qui grand qui petit, selon les
beautez, qualitez et tentations des filaudes.

--Aujourd'huy aucunes de nos filles de nos nations chrestiennes ne vont
point se pourmener, s'exposer ainsi aux vents, aux pluyes, aux froids,
au soleil, aux chaleurs, car la peine est trop laborieuse et trop dure
pour leurs tendres et délicates peaux et blanches charnures; mais elles
se font venir trouver sous de riches pavillons et dans de pompeuses
courtines, et là tirent leur solde amoureuse et maritale de leurs
amoureux, sans payer aucun tribut. Je ne parle pas des courtisannes de
Rome qui en payent, mais de plus grandes qu'elles: si bien qu'à aucunes,
la plus part du temps, leurs peres, meres et freres n'ont pas grande
peine de chercher argent ny leur en donner pour les marier; ains, au
contraire, bien souvent aucunes y a-t-il qui en baillent aux leurs, et
les advancent en biens et charges, en grades et dignitez, ainsi que j'en
ay veu plusieurs. Aussi Lycurgus ordonna que les filles vierges fussent
mariées sans doüaire d'argent, à ce que les hommes les espousassent pour
leurs vertus, non pour l'avarice. Mais quelles vertus estoit-ce, qu'aux
bonnes festes solemnelles elles chantoient, dansoient publiquement
toutes nuës avec les garçons, voire luitoient en belle place marchande;
ce qui se faisoit pourtant avec toute honnesteté, dit l'histoire: c'est
à sçavoir, et quelle honnesteté en tel estat estoit-ce, les belles
filles voir publiquement? D'honnesteté n'y en avoit-il point, mais ouy
bien un plaisir pour la veuë, et mesme en leur mouvement de corps à
danser, et encore plus à luiter: et puis quand ils venoient à tomber
l'un sur l'autre, et, comme dit le latin, _Illa sub, ille super_, et
_ille sub, illa super_, c'est-à-dire, «elle dessous, luy dessus, et elle
dessus, luy dessous.» Et comment me pourroit-on desguiser cela, qu'il y
eust là toute honnesteté? Je croy qu'il n'y a chasteté qui ne s'en
esbranlast, et, que, se faisant là en public et de jour les petites
attaques, qu'à couvert et de nuict et du rendez-vous les grands combats
et camisades s'en ensuivissent. Tout cela se pouvoit faire sans aucun
doute, veu que ledit Lycurgus permit à ceux qui estoient beaux et dispos
d'emprunter les femmes des autres pour y labourer comme en terre grasse:
et si n'estoit chose reprochable à un vieil et lassé de prester sa femme
belle et jeune à un galant jeune homme qu'il choisissoit; mais il
vouloit qu'il fust permis à la femme de choisir pour secours le plus
proche parent de son mary, tel qu'il luy plairoit, pour se coupler avec
luy, à ce que les enfants qu'ils pourroient engendrer fussent au moins
du sang et de la race mesme du mary. Les Juifs avoient cette loy de la
belle-sœur au beau-frère; mais nostre loy chrestienne a tout rabillé
cela, encore que nostre Saint Pere en aye baillé plusieurs dispenses
fondées sur plusieurs raisons.

--Or, parlons un peu, et le plus sobrement que nous pourrons, d'aucunes
autres veufves, et puis nous fairons la fin. Il y a une autre espèce de
veufves dont il y en a qui ne se remarient point, mais fuyent le mariage
comme peste: ainsi que me dit une, et de grande maison, et bien
spirituelle, à laquelle ayant demandé si elle offriroit encore son
vœu au dieu Hymenée, elle me respondit: «Par vostre foy, seroit-il
pas fat et malhabile le forçat ou l'esclave, après avoir longuement tiré
à la rame, attaché à la cadene, s'il venoit à recouvrer sa liberté, s'il
s'en alloit de son bon gré encore s'assujettir sous les loix d'un
orageux corsaire? Pareillement moy, après avoir assez esté sous
l'esclavage d'un mary, et en reprendre un autre, que meriterois-je, puis
que d'ailleurs, sans aucun hazard, je me puis donner du bon temps?» Et
une autre dame grande, et ma parente (car je ne veux pas prendre le
Turc), luy ayant demandé si elle n'avoit point envie de convoler,
«nenny, me respondit-elle, mon cousin, mais bien de conjoüir:» faisant
une allusion sur ce mot de _conjoüir_, comme voulant dire qu'elle
vouloit bien faire à son c.. joüir d'autre chose qu'à un second mary,
suivant le proverbe ancien qui dit qu'_il vaut mieux voler en amour
qu'en mariage_: aussi que les femmes sont sottes par-tout.

--J'ay ouy parler d'une autre à qui il fut demandé par un gentilhomme
qui vouloit tenter le guay pour la pourchasser, et luy demandant si elle
ne vouloit point un mary: «Hà! dit-elle, ne me parlez point de mary, je
n'en auray jamais plus: mais avoir un amy, c'est une autre
affaire.--Permettez donc, madame, que je sois cet amy, puisque mary je
ne puis estre.» Elle luy repliqua: «Servez bien et perseverez; possible
le serez-vous.»

--J'ay cogneu une grande dame qui, durant qu'elle estoit fille et
mariée, on ne parloit que de son embonpoint: elle vint à perdre son
mary, et en faire un regret si extrême qu'elle en devint seiche comme
bois[95]; pourtant ne delaissa de se donner au cœur joye d'ailleurs,
jusqu'à emprunter l'aide d'un sien secretaire, voire de son cuisinier ce
disoit-on; mais pour cela ne recouvroit son embonpoint, encore que le
dit cuisinier, qui estoit tout gresseux et gras, ce me semble, la devoit
rendre grasse. Et ainsi en prenoient et de l'un et de l'autre de ses
valets, faisant, avec cela, la plus prude et chaste femme de la Cour,
n'ayant que la vertu en la bouche, et mal-disante de toutes les autres
femmes, et y trouvant à toutes à redire. Telle estoit cette grande dame
de Dauphiné, dans les _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, qui fut
trouvée couchée sur belle herbe avec son palefrenier ou muletier dessus
elle, par un gentilhomme qui en estoit amoureux à se perdre; mais par
ainsi guérit aisément son mal d'amour.

--J'ay leu dans un vieux roman de Jean de Saintré, qui est imprimé en
lettres gothiques, que le feu roy Jean le nourrit page. Par l'usance du
temps passé les grands envoyoient leurs pages en message, comme on fait
bien aujourd'huy; mais alors alloient partout et par pays à cheval;
mesme que j'ay ouy dire à nos peres qu'on les envoyoit bien souvent en
petites ambassades; car, en depeschant un page avec un cheval et une
piece d'argent, on en estoit quitte, et autant espargné. Ce petit Jean
de Saintré (car ainsi l'appeloit-on long-temps) estoit fort aimé de son
maistre le roy Jean, car il estoit tout plein d'esprit, fut envoyé
souvent porter de petits messages à sa sœur, qui estoit pour lors
veufve (le livre ne dit pas de qui). Cette dame en devint amoureuse
après plusieurs messages par luy faits; et un jour, le trouvant à propos
et hors de compagnie, elle l'arraisonna, et se mit à demander s'il
aimoit point aucune dame de la Cour, et laquelle luy revenoit le mieux;
ainsi qu'est la coustume de plusieurs dames d'user de ces propos quand
elles veulent donner à aucuns la première pointe ou attaque d'amour,
comme j'ay veu pratiquer. Ce petit Jean de Saintré, qui n'avoit jamais
songé rien moins qu'à l'amour, luy dit que non encore. Elle luy en alla
descouvrir plusieurs, et ce qui luy en sembloit. «Encore moins,»
respondit-il, après luy avoir presché des vertus et loüanges de l'amour.
Car, aussi bien de ce temps vieux comme aujourd'huy, aucunes grandes
dames y estoient sujettes; car le monde n'estoit pas fin comme il est:
et les plus fines tant mieux pour elles, qui en faisoient passer de
belles aux marys, mais avec leurs hypocrisies et naïvetez. Cette dame
donc, voyant ce jeune garçon qui estoit de bonne prise, luy va dire
qu'elle luy vouloit donner une maistresse qui l'aymeroit bien, mais
qu'il la servist bien, et luy fit promettre, avec toutes les hontes du
monde qu'il eust sur ce coup, et surtout qu'il fust secret: enfin elle
se déclara à luy qu'elle vouloit estre sa dame et amoureuse; car de ce
temps ce mot de _maistresse_ ne s'usoit. Ce jeune page fut fort estonné,
pensant qu'elle se moquast ou le voulust faire atrapper ou le faire
foüetter. Toutefois elle luy monstra aussitost tant de signes de feu et
d'embrasement d'amour, qu'il connut que ce n'estoit pas moquerie; luy
disant toujours qu'elle le vouloit dresser de sa main et le faire grand.
Tant y a que leurs amours et jouissances durèrent longuement, et estant
page et hors de page, jusques à ce qu'il luy fallut aller à un lointain
voyage, qu'elle le changea en un gros, gras abbé; et c'est le conte que
vous voyez en les _Nouvelles du monde advantureux_, d'un valet de
chambre de la reyne de Navarre; là où vous voyez l'abbé faire un affront
au dit Jean de Saintré, qui estoit si brave et si vaillant; aussi
bien-tost après le rendit-il à M. l'abbé par bon eschange, et au triple.
Ce conte est très-beau, et est pris de là où je vous dis. Voilà comme ce
n'est d'aujourd'huy que les dames aiment les pages, et mesmes quand ils
sont maillés comme perdreaux. Quelles humeurs de femmes, qui veulent
avoir des amys prou, mais des marys point! Elles font cela pour l'amour
de la liberté, qui est une si douce chose; et leur semble que quand
elles sont hors de la domination de leurs marys, qu'elles sont en
paradis; car elles ont leur doüaire très-beau, et le mesnagent; ont les
affaires de la maison en maniement; elles touchent les deniers; tout
passe par leurs mains: au lieu qu'elles estoient servantes, elles sont
maistresses, font eslection de leurs plaisirs et de ceux qui leur en
donnent à leur souhait. Aucunes il y a qui se faschent certes de ne
rentrer en second mariage, soit pour les grandeurs, dignitez, biens et
richesses, grades, bons et doux traitements, comme elles faisoient aux
autres; ou pensant y trouver du pire, et par ce se contiennent: ainsi
que j'ay cogneu et ouy parler de plusieurs grandes dames et princesses,
lesquelles, de peur de ne rencontrer à leur souhait de la grandeur, et
de perdre leurs rangs, n'ont jamais voulu se marier; mais ne laissent
pour cela à faire bien l'amour, et le mettre et convertir en joüissance;
et n'en perdoient pour cela ny leurs rangs, ny leurs tabourets, ny leurs
siéges et séances. N'estoient-elles pas bienheureuses celles-là, jouyr
de la grandeur, et de monter haut et s'abaisser bas tout ensemble? De
leur en dire mot, ou leur en faire la remonstrance, n'en faloit point
parler; autrement il y avoit plus de despits, plus de desmentis, de
négatives, de contradictions et de vengeances.

--J'ay ouy raconter d'une dame veufve et l'ay cogneue, qui s'estoit fait
longuement servir à un honneste gentilhomme, sous prétexte de mariage;
mais il ne se mettoit nullement en évidence. Une grande princesse, sa
maistresse, luy en voulut faire la reprimande. Elle, rusée et corrompue,
luy respondit: «Et quoy, madame, seroit deffendu de n'aimer d'amour
honneste? ce seroit par trop grande cruauté.» Et on sçait que cet amour
honneste s'appeloit un amour bien lascif, et composé de confitures
spermatiques: comme certes sont toutes amours, qui naissent toutes
pures, chastes et honnestes; mais après se dépucellent, et, par quelque
certain attouchement d'une pierre philosophale, se convertissent et se
rendent deshonnestes et lubriques.

--Feu M. de Bussy, qui estoit l'homme de son temps qui disoit des mieux,
et racontoit aussi plaisamment, un jour à la Cour, voyant une dame
veufve, grande, qui continuoit toujours le mestier d'amour, «Et quoy,
dit-il, cette jument va-elle encore à l'estallon?» Cela fut rapporté à
la dame, qui luy en voulut mal mortel; ce que M. de Bussy sceut: «Et
bien, dit-il, je sçay comme je feray mon accord et rabilleray cela.
Dites-luy, je vous prie, que je n'ay pas parlé ainsi; mais bien j'ay
dit: Cette poultre[96] va-elle encore au cheval? Car je sçay bien
qu'elle n'est pas marrye de quoy je la tiens pour dame de joye, mais
pour vieille; et lorsqu'elle sçaura que je l'ay nommée _poultre_, qui
est une jeune cavalle, elle pensera que je l'ay encore en estime d'une
jeune dame.» Par ainsi, la dame, ayant sceu cette satisfaction et
rabillement de paroles, s'appaisa, et se remit en amitié avec M. de
Bussy; dont nous en rismes bien. Toutefois elle avoit beau faire, car on
la tenoit tousjours pour une jument vieille et réparée, qui, toute
suragée qu'elle estoit, hannissoit encore aux chevaux. Cette dame ne
ressembloit pas à une autre dont j'ay ouy parler, laquelle, ayant esté
bonne compagne en son premier temps, et se jettant fort sur l'age, se
mit à servir Dieu en jeusnes et oraisons. Un gentilhomme honneste luy
remonstrant pourquoy elle faisoit tant de veilles à l'église, et tant de
jeusnes à la table, et si c'estoit pour vaincre et matter les aiguillons
de la chair, «Hélas! dit-elle, ils me sont tous passez;» proférant ces
mots aussi piteusement que jamais fit Milo Crotoniates, ce fort et
puissant luiteur; lequel un jour estant descendu dans l'arene, ou le
champ des luiteurs, pour y voir l'esbat seulement, car il estoit devenu
fort vieux, il y en eut un de la troupe qui luy vient dire s'il ne
vouloit point faire encore un coup du vieux temps. Luy, se rebrassant et
retroussant ses bras fort piteusement, regardant ses nerfs et muscles,
il dit seulement: «Hélas! ils sont morts.» Si cette femme en eust fait
de mesme et se fust retroussée, le trait estoit pareil à celuy de Milo;
mais on n'y eust veu grand cas qui valust ny qui tentast. Un autre
pareil trait et mot au précédent M. de Bussy fit un gentilhomme que je
sçay. Venant à la Cour, d'où il avoit esté absent six mois, il vid une
dame qui alloit à l'Académie, qui estoit alors introduite à la Cour par
le feu Roy: «Comment, dit-il, l'Académie dure encore? on m'avoit dit
qu'elle estoit abolie.--En doutez-vous, luy respondit un, si elle y va?
son magister luy apprend la philosophie, qui parle et traite du
mouvement perpétuel.»

--Une dame de par le monde rencontra bien mieux d'une autre à laquelle
on loüoit fort ses beautez, fors qu'elle avoit ses yeux immobiles,
qu'elle ne remuoit nullement. «Pensez, dit-elle, que toute sa curiosité
est à mettre son mouvement au reste de son corps, et mesme à celuy du
mitan, sans le renvoyer à ses yeux.» Or, si je voulois mettre par escrit
et tous les bons mots et bons contes que je sçay pour bien amplifier ce
sujet, je n'aurois jamais fait, et d'autant que j'ay d'autres pas à
faire je m'en désiste, et concluray avec Bocace, cy-dessus allégué, que,
et filles, et mariées, et veufves, au moins la plus grande part, tendent
toutes à l'amour.

Je ne veux point parler des personnes viles, ny des champs, ny de ville,
car telle n'a point esté mon intention d'en escrire, mais des grandes,
pour lesquelles ma plume vole. Toutefois, si au vray on me demandoit mon
opinion, je dirois volontiers qu'il n'y a que les mariées, tout hazard
et danger des marys à part, pour estre propres à l'amour et en tirer
prestement l'essence; car les marys les eschauffent tant, que, comme une
fournaise qui est souvent bien embrasée, elles ne demandent que de la
matiere et du bois pour entretenir tousjours leur chaleur; et aussi qui
se veut bien servir de la lampe, il y faut mettre souvent de l'huile;
mais aussi garde le jarret, et les embusches de ces marys jaloux, où les
plus habiles bien souvent y sont attrapez! Toutefois il y faut aller le
plus sagement que l'on peut et le plus hardiment, et faire comme un Roy,
lequel, comme il estoit fort sujet à l'amour, et fort aussi respectueux
aux dames, et discret, et par conséquent bien-aimé et receu d'elles,
quand quelquefois il changeoit de lict et s'alloit coucher en celuy
d'une autre dame qui l'attendoit, ainsi que je tiens de bon lieu, jamais
il n'y alloit, et fust-ce en ses galeries cachées de Saint Germain,
Bloys et Fontainebleau, et petits degrés eschapatoires, et recoins, et
galletas de ses chasteaux, qu'il n'eust son valet-de-chambre favory, dit
Griffon, qui portoit son espieu devant luy avec le flambeau, et luy
après, son grand manteau devant les yeux ou sa robe de nuict, et son
espée sous le bras; et estant couché avec la dame, se faisoit mettre son
espieu et son espée auprès de son chevet, et Griffon à la porte bien
fermée, qui quelquefois faisoit le guet et quelquefois dormoit. Je vous
laisse à penser, si un grand roy prenoit si bien garde à soy (car il y
en a eu d'atrapez, et des roys et de grands princes); ce que les petits
compagnons auprès de ce grand doivent faire. Mais il y a de certains
presomptueux qui desdaignent tout; aussi sont-ils bien atrappez souvent.

--J'ay ouy conter que le roy François, ayant en main une fort belle dame
qui luy a longtemps duré, allant un jour inopiné à ladite dame et en
heure inopinée coucher avec elle, vint à frapper à la porte rudement,
ainsi qu'il devoit et avoit pouvoir, car il estoit maistre. Elle qui
estoit pour lors accompagnée du sieur de Bonnivet, n'osa pas dire le mot
des courtisannes de Rome: _Non si parla, la signora è accompagnata_[97].
Ce fut à s'adviser là où son galand se cacheroit pour plus grande
seureté. Par cas c'estoit en esté, où l'on avoit mis des branches et
feuilles dans la cheminée, ainsi qu'est la coustume de France. Parquoy
elle luy conseille et l'advisa aussitost de se jeter dans la cheminée,
et se cacher dans ces feuillages tout en chemise, que bien luy servit de
quoy ce n'estoit en hyver. Après que le Roy eut fait sa besogne avec la
dame, il voulut faire de l'eau; et se levant, la vint faire dans la
cheminée, par faute d'autre commodité; dont il en eust si grande envie,
qu'il en arrosa le pauvre amoureux plus que si l'on luy eust jetté un
sceau d'eau, car il l'en arrousa, en forme de chantepleure de jardin, de
tous costez, voire et sur le visage, par les yeux, par le nez, la
bouche, et par tout; possible en eschappa-t-il quelque goutte dans la
bouche. Je vous laisse à penser en quelle peine estoit ce gentilhomme,
car il n'osoit se remuer, et quelle patience et constance tout ensemble!
Le Roy, ayant fait, s'en alla, prit congé de la dame et sortit de la
chambre. La dame fit fermer par derrière, et appella son serviteur dans
son lict, l'eschauffa de son feu, et lui fit prendre chemise blanche: ce
ne fust pas sans rire après la grande appréhension; car s'il eust esté
descouvert, et luy et elle estoient en très-grand danger. Cette dame est
celle-là mesme laquelle estant fort amoureuse de M. de Bonnivet, en
voulant monstrer au Roy le contraire, qui en concevoit quelque petite
jalousie, elle luy disoit: «Mais il est bon, Sire, de Bonnivet, qui
pense estre beau; et tant plus je luy dis qu'il l'est, tant plus il se
voit; et je me moque de luy, et par ainsi j'en passe mon temps, car il
est fort plaisant et dit de très-bons mots, si bien qu'on ne sçauroit
s'en garder de rire quand on est près de luy, tant il raconte bien.»
Elle vouloit par là monstrer au Roy que sa conversation ordinaire
qu'elle avoit avec luy n'estoit point l'aimer et en joüir, ny pour
fausser compagnie au Roy. Ha! qu'il y a plusieurs dames qui usent de ces
ruses pour couvrir leurs amours qu'elles ont avec quelques-uns; elles en
disent du mal, s'en moquent devant le monde, et derrière n'en font pas
ce beau semblant, et cela s'appellent ruses et astuces d'amour.

--J'ay cogneu une très-grande dame, laquelle, ayant veu un jour sa
fille, qui estoit l'une des belles du monde, estre en peine à cause de
l'amour d'un gentilhomme dont son frere estoit estomaqué, entr'autres
discours que la mère luy dit: «Hé! ma fille, n'aimez plus cet homme-là;
il a si mauvaise grâce et façon! il est si laid! il ressemble à un vray
pastissier de village.» La fille s'en mit à rire et moquer, et applaudir
au dire de sa mère, et l'advoüer pour semblance de pastissier de
village; mais qu'il eust un bonnet rouge, toutefois elle l'aimoit. Mais,
quelque temps après, qui fut environ six mois, elle le quitta pour en
avoir un autre. J'ay connu plusieurs dames qui ont dit pis que pendre
des femmes qui aimoient en lieux bas, comme leurs secrétaires, valets de
chambre et autres personnes basses, et détestoient devant le monde cet
amour plus que poison; et toutefois elles s'y abandonnoient autant, ou
plus qu'à d'autres. Et ce sont les finesses des dames, jusque là que,
devant le monde, elles se courroucent contre eux, les menacent, les
injurient; mais derrière elles s'en accommodent galamment. Ces femmes
ont tant de ruses! car, comme dit l'Espagnol, _mucho sabe la sorra; pero
sab mas la dama enamorada_; c'est à dire: «Le renard sait beaucoup, mais
une dame amoureuse sait bien davantage.» Quoy que fist cette dame
précédente pour oster martel au roy François, si ne peut-elle tant faire
qu'il ne lui en restast quelques grains en teste: car, comme j'ay sceu,
et surquoy il me souvient, qu'une fois m'estant allé pourmener à
Chambord, un vieux concierge qui estoit céans, et avoit esté valet de
chambre du Roy François m'y reçut fort honnestement; car il avoit dès ce
temps-là connu les miens à la Cour et aux guerres, et luy-mesme me
voulut monstrer tout; et m'ayant mené à la chambre du Roy, il me monstra
un escrit au costé de la fenestre: «Tenez, dit-il, lisez cela,
monsieur; si vous n'avez veu de l'escriture du Roy mon maistre, en
voilà.» Et l'ayant leu en grandes lettres, il y avoit ce mot: «Toute
femme varie.» J'avois avec moy un fort honneste gentilhomme de Périgord,
mon amy, qui s'appeloit M. de Roche, qui me dit soudain: «Pensez que
quelques-unes de ces dames qu'il aimoit le plus, et de la fidelité
desquelles il s'assuroit le plus, il les avoit trouvées varier et luy
faire faux-bons, et en elles avoit découvert quelque changement dont il
n'estoit guères content, et, de despit, en avoit escrit ce mot.» Le
concierge, qui nous ouyt, dit: «C'est mon, vrayment, ne vous en pensez
pas moquer: car, de toutes celles que je luy ay jamais veues et
cogneues, je n'en ay veu aucune qui n'allast au change plus que ses
chiens de la meute à la chasse du cerf; mais c'estoit avec une voix fort
basse, car s'il s'en fust apperçu, il les eust bien relevées.» Voyez,
s'il vous plaist, de ces femmes qui ne se contentent ny de leurs marys,
ny de leurs serviteurs, grands roys et princes et grands seigneurs; mais
il faut qu'elles aillent au change et que ce grand roy les avoit bien
connues et expérimentées pour telles, et pour les avoir desbauchées et
tirées des mains de leurs marys, de leurs mères et de leurs libertez et
viduitez.

--J'ay cogneu une bien grande dame, veufve, qui en a fait de mesme: car,
encore qu'elle fust quasi adorée d'un très-grand, si falloit-il avoir
quelques menus autres serviteurs, afin de ne pas perdre toutes les
heures du temps et demeurer en oisiveté; car un seul ne peut pas en ces
choses y vaquer ny fournir toujours: aussi que telle est la règle de
l'amour, que la dame d'amour n'est pas pour un temps préfix, n'y aussi
pour une personne préfixe, ny seule arrestée. Je m'en rapporte à cette
dame des _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, qui avoit trois
serviteurs au coup, et estoit si habile qu'elle les sçavoit tous trois
fort accortement entretenir.

--J'ay cogneu une dame, laquelle ayant esté servie d'un fort honneste
gentilhomme, et puis en ayant esté quittée au bout de quelque temps, se
vinrent à raconter de leurs amours passez. Le gentilhomme, qui voulut
faire du galant, lui dit: «Et quoy! penseriez vous que vous seule
fussiez de ce temps ma maistresse? vous seriez bien estonnée si, avec
vous, j'en avois eu deux autres?» Elle luy respondit aussi-tost: «Vous
seriez bien plus estonné si vous eussiez pensé estre le seul mon
serviteur, car j'en avois bien trois autres pour réserve.» Voilà
comment un bon navire veut avoir tousjours deux ou trois ancres pour
bien s'affermir. Pour faire fin, vive l'amour pour les femmes! et, comme
j'ay trouvé une fois dans les tablettes d'une très-belle et honneste
dame qui habloit un peu l'espagnol et l'entendoit très-bien, ce petit
refrain escrit de sa propre main, car je la connois très-bien: _Hembra o
dama sin campagnero, esperança sin trabajo, y navio sine timon, nunca
pueden haser cosa que sea buena_; c'est-à-dire: «Jamais femme ou dame
sans compagnon, ny espérance sans travail; ny navire sans gouvernail, ne
pourroient faire chose qui vaille.» Ce refrain peut estre bon et pour la
femme et pour la veufve, et pour la fille; car et l'une et l'autre ne
peuvent rien faire de bon sans la compagnie de l'homme, ny l'espérance
que l'on a de les avoir n'est point tant agréable à les attrapper
aisément, comme avec un peu de peine et travail, rudesse et rigueur.
Toutefois la femme et la veufve n'en donnent pas tant que la fille,
d'autant que l'on dit qu'il est plus aisé et facile de vaincre et
abattre une personne qui a esté vaincue, abattue et renversée, que celle
qui ne le fust jamais; et qu'on ne prend point tant de travail et peine
à marcher par un chemin desjà bien frayé et battu, que par celuy qui n'a
jamais esté fait ny tracé: et de ces deux comparaisons je m'en rapporte
aux voyageurs et guerriers. Ainsi est-il des filles; car mesme il y en a
aucunes si capricieuses, qui jamais n'ont voulu se marier, ains vivre
toujours en condition filiale; et si on leur demandoit pourquoy, «C'est
ainsi, et telle est mon humeur,» disent-elles. Aussi que Cybele, Junon,
Vénus, Thétis, Cérès et autres déesses du ciel, ont toutes méprisé ce
nom de vierge, fors Pallas, qui prit du cerveau de Jupiter sa naissance,
faisant voir par-là que la virginité n'est qu'une opinion conçue en la
cervelle. Aussi demandez à nos filles qui ne se marient jamais, ou, si
elles se marient, c'est le plus tard qu'elles peuvent, et fort
surannées, pourquoy elles ne se marient. «Parce, disent-elles, que je ne
le veux, et telle est mon humeur et mon opinion.» Nous en avons veu aux
Cours de nos roys aucunes du temps du roy François. Madame la régente
avoit une fille belle et honneste, qui s'appeloit Poupincourt, qui ne se
maria jamais, et mourut vierge de l'âge de soixante ans, comme elle
nasquit, car elle fut très-sage. La Brelaudière est morte fille et
pucelle en l'âge de quatre-vingts ans, laquelle on a veu gouvernante de
madame d'Angoulesme estant fille. Mademoiselle de Charansonne de Savoye
mourut à Tours dernièrement fille, et fut enterrée avec son chapeau et
son habit blanc virginal, très-solemnellement, en grande pompe,
solemnité et compagnie, en l'âge de quarante-cinq ans ou plus: et ne
faut point mettre en doute si c'estoit à faute de party, car, estant
l'une des belles et honnestes filles et sages de la Cour, je luy en ay
veu refuser de très-bons et très-grands. Ma sœur de Bourdeille, qui
est à la Cour fille de la Reyne, a refusé de mesme de fort bons partis,
et jamais n'a voulu se marier ny ne le fera, tant elle est résolue et
opiniastre de vivre et mourir fille et bien agée; et s'est jusques ici
laissée vaincre à cette opinion, et a un bon age. J'ai veu l'infante de
Portugal, fille de la feue reyne Eleonor, en mesme résolution, et est
morte fille et vierge en l'age de soixante ans ou plus. Ce n'est pas
faute de grandeur, car elle estoit grande en tout, ny par faute de
biens, car elle en avoit force, et mesme en France, où M. le général
Gourgues a bien fait ses affaires; ny pour faute de dons de nature, car
je l'ay veüe à Lisbonne, en l'age de quarante-cinq ans, une très-belle
et agréable fille, de bonne grace, de belle apparence, douce, agréable,
et qui méritoit bien un mary pareil à elle en tout, courtoise, et mesme
à nous autres Français. Je le peux dire, pour avoir eu cet honneur
d'avoir parlé à elle souvent et privement. Feu M. le grand prieur de
Lorraine, lorsqu'il mena ses galères du levant en ponant pour aller en
Écosse, du temps du petit roy François, passant et séjournant à Lisbonne
quelques jours, la visita et vid tous les jours: elle le receut fort
courtoisement et se pleust fort en sa compagnie, et luy fit tout plein
de beaux présents. Entre autres, elle luy bailla une chaisne pour pendre
sa croix, toute de diamants et rubis, et perles grosses proprement et
richement élabourées; et pouvoit valoir de quatre à cinq mille escus, et
luy faisoit trois tours; car je croy qu'elle pouvoit bien valoir cela:
aussi l'engageoit-il toujours pour trois mille escus, ainsi qu'il fit
une fois à Londres, lorsque nous tournions d'Écosse; mais aussitost en
France il l'envoya desengager, car il l'aimoit pour l'amour de la dame
de laquelle il estoit encapricié et fort pris: et croy qu'elle ne
l'aimoit pas moins, et que volontiers elle eust rompu son nœud
virginal pour luy; cela s'appelle par mariage, car c'estoit une
très-sage et vertueuse princesse: et si diray-je bien plus, que, sans
les troubles qui commencèrent en France, messieurs ses frères
l'attiroient et l'y tenoient. Il vouloit luy-mesme retourner avec ses
galères et reprendre mesme route, et revoir cette princesse, et luy
parler de nopces: et croy qu'il n'en fust point esté esconduit, car il
estoit d'aussi bonne maison qu'elle, et extrait de grands roys comme
elle, et surtout l'un des beaux, des agréables, des honnestes et des
meilleurs de la chrestienté; messieurs ses frères, principalement les
deux aisnez, car ils estoient les oracles de tous et conduisoient la
barque: je vis un jour qu'il leur en parloit, leur racontant son voyage
et les plaisirs qu'il avoit receus là, et les faveurs: ils vouloient
fort qu'il refist le voyage et y retournast encore, et luy conseilloient
de donner là, car le Pape en eust aussitost donné la dispense de la
croix: et, sans ces maudits troubles, il y alloit et en fust sorty, à
mon advis, à son honneur et contentement. La dite princesse l'aimoit
fort, et m'en parla en très-bonne part, et le regretta beaucoup,
m'interrogeant de sa mort, et comme esprise, ainsi qu'il est aisé, en
telle chose, à un homme un peu clairvoyant le connoistre.

--J'ay ouy dire une autre raison encore à une personne fort habile, je
ne dis fille ou femme, et possible avoit-elle expérimenté, pourquoy
aucunes filles sont si tardives de se marier. Elles disent que c'est
_propter mollitiem_; et ce mot _mollities_ s'interprète qu'elles sont si
molles, c'est-à-dire tant amatrices d'elles-mesmes et tant soucieuses de
se délicater et se plaire seules en elles-mesmes, ou bien avec d'aucunes
de leur compagnie, à la mode lesbienne, et y prennent tel plaisir à part
elles, qu'elles pensent et croyent fermement qu'avec les hommes elles
n'en sçauroient jamais tant tirer de plaisir; et, pour ce, se
contentent-elles en leur joye et savoureux plaisirs, sans se soucier des
hommes, ny de leurs accointances, ny du mariage. Ces filles ainsi
vierges et pucelles eussent esté à Rome fort honorées et fort
privilégiées, jusques-là que la justice n'avoit pouvoir sur elles à les
sentencier à la mort: si bien que nous lisons que, du temps du
triumvirat, il y eut un sénateur romain parmy les proscrits, qui fut
condamné à mourir, non luy seulement, mais toute sa lignée de luy
procréée; et estant sur l'eschaffaut représentée une sienne fille fort
belle et gentille, d'age pourtant non meure et encore trouvée pucelle,
il fallut que le bourreau la dépucelast et la dévirginisast luy-mesme
sur l'eschaffaut; et puis ainsi pollue la repassa par le cousteau:
cruauté certes fort vilaine. Les vestales de mesme estoient
très-honorées et respectées, autant pour leur virginité que pour leur
religion: car si elles venoient le moins du monde à faillir de leurs
corps, elles estoient cent fois plus punies rigoureusement que quand
elles n'avoient pas bien gardé le feu sacré car on les enterroit toutes
vives avec des pitiés effroyables. Il se lit d'un Albinus, Romain, qui,
ayant rencontré hors de Rome quelques vestales qui s'en alloient à pied
en quelque part, il commanda à sa femme de descendre avec ses enfants de
son chariot, pour les y monter à parfaire leur chemin. Elles avoient
aussi telle authorité, que bien souvent ont elles esté crues et
moyenneresses à faire l'accord entre le peuple de Rome et les
chevaliers, quand quelquefois ils avoient rumeur ensemble. L'empereur
Théodose les chassa de Rome par le conseil des chrestiens, envers lequel
empereur les Romains députèrent un Symmachus, pour le prier de les
remettre avec leurs biens, rentes et facultez qu'elles avoient grandes,
et telles, que tous les jours elles donnoient si grande quantité
d'aumosnes, qu'elles n'ont jamais permis à nul Romain ny estranger,
passant ou venant, de demander l'aumosne, tant leur pie charité
s'estendoit sur les pauvres: et toutefois Théodose ne les y voulut
jamais remettre. Elles s'appeloient vestales, de ce mot de _Vesta_, qui
signifie feu, lequel a beau tourner, virer, mouvoir, flamber, jamais ne
jette semence ny n'en reçoit: de mesme la vierge. Elles duroient trente
ans ainsi vierges, au bout desquels se pouvoient marier; desquelles peu
sortant de là se trouvoient plus heureuses, ny plus ny moins que nos
religieuses qui se sont dévoilées et ont quitté leurs habits. Elles
estoient fort pompeuses et superbement habillées, lesquelles le poëte
Prudence descrit gentiment, telles comme peuvent estre les chanoinesses
d'aujourd'huy de Mons en Hainault, et de Remiremont en Lorraine, qui se
marient. Aussi ce poëte Prudence les blasme fort qu'elles alloient parmy
la ville dans des coches fort superbes, et ainsi si bien vestues aux
amphithéâtres, voir les jeux des gladiateurs et combattants à outrance
entre eux et des bestes sauvages, comme prenant grand plaisir à voir
ainsi les hommes s'entre tuer et répandre le sang; et pour ce il supplie
l'Empereur d'abolir ces sanguinaires combats et si pitoyables
spectacles. Ces vestales, certes, ne devoient voir tels jeux; mais
pouvoient-elles dire aussi: «Par faute d'autres jeux plus plaisants, que
les autres dames voyent et pratiquent, nous pouvons nous contenter en
ceux-cy.»

--Quant à la condition de plusieurs veufves, il y en a aussi plusieurs
qui font l'amour de mesme que ces filles, ainsi que j'en ay cogneu
aucunes, et autres qui aiment mieux s'esbattre avec les hommes en
cachette, et en toute leur pleiniere volonté, que leur estant sujettes
par mariage: pour ce, quand on en voit aucunes garder longement leurs
viduïtez, il ne les en faut pas tant loüer, comme l'on diroit, jusqu'à
ce que l'on sçache leur vie. C'est après, selon que l'on descouvre,
qu'il les en faut louer ou mespriser; car une femme, quand elle veut
desplier ses esprits, comme on dit, est terriblement fine, et mene
l'homme vendre au marché sans qu'il s'en prenne garde; et, estant ainsi
fine, elle sçait si bien ensorceller et esbloüer les yeux et les pensées
des hommes, qu'ils ne peuvent jamais guères bien connoistre leur bien;
car telle prendra-t-on pour une prude femme et confite en sapience, qui
sera une bonne putain, et joüera son jeu si bien à point, et si à
couvert, qu'on n'y connoistra rien. Je sçay bien que plusieurs me
pourroient dire que j'ay obmis plusieurs bons mots et contes qui eussent
mieux encore embelly et annobly ce sujet. Je le vois; mais, d'ici au
bout du monde, je n'en eusse veu la fin; et, qui en voudra prendre la
peine de faire mieux, l'on luy aura grande obligation.

Or, mes dames, je fais fin, et m'excusez si j'ay dit quelque chose qui
vous offense. Je ne fus jamais né ny dressé pour vous offenser ni
desplaire. Si je parle d'aucunes, je ne parle pas de toutes; et de ces
aucunes, je n'en parle que par noms couverts et point divulgués. Je les
cache si bien, qu'on ne s'en peut apercevoir, et le scandale n'en peut
tomber sur elles que par doutes et soupçons, et non par vraye
apparence.



DISCOURS CINQUIÈME.

     Sur aucunes dames vieilles qui aiment autant à faire l'amour comme
     les jeunes.


Puisque j'ay parlé cy-devant des vieilles dames qui aiment à roussiner,
je me suis mis à faire ce discours. Par quoy j'accommence, et dit qu'un
jour moy, estant à la Cour d'Espagne, devisant avec une fort honneste et
belle dame, mais pourtant un peu aagée, me dit ces mots: _Que ningunas
damas lindas, o allo menos pocas, se hazen viejas de la cinta hasta a
baxo_; «que nulles dames belles, ou au moins peu, se font vieilles de la
ceinture jusques en bas.» Sur quoy je luy demanday comment elle
l'entendoit, si c'estoit ou pour la beauté du corps de cette ceinture en
bas, qu'elle n'en diminuast aucunement par la vieillesse, ou pour
l'envie et l'appetit de la concupiscence qui vinssent à ne s'en
estreindre ny s'en refroidir par le bas aucunement. Elle respondit
qu'elle l'entendoit et pour l'un et pour l'autre; «car, quant à la
picqueure de la chair, disoit-elle, ne faut pas penser que l'on s'en
guérisse que par la mort, quoiqu'il semble que l'aage y vueille
répugner; d'autant que toute femme belle s'aime extresmement, et en
s'aimant ce n'est point pour elle, mais pour autruy; et nullement
ressemble à Narcisus, qui, fat qu'il estoit, aimé de soy et de soy-mesme
amoureux, abhorroit toutes autres amours.» La belle femme ne tient rien
de cette humeur; ainsi que j'ay ouy raconter d'une très-belle dame,
laquelle, s'aimant et se plaisant fort bien souvent seule et à part soy,
dans son lit se mettoit toute nuë, et en toutes postures se contemploit,
s'admiroit et s'arregardoit lascivement, en se maudissant d'estre voüée
à un seul qui n'estoit digne d'un si beau corps, entendant son mary
nullement égal à elle. Enfin elle s'enflamma tellement par telles
contemplations et visions qu'elle dit adieu à sa chasteté et à son sot
vœu marital, et fit amour et serviteur nouveau. Voilà donc comme la
beauté allume le feu et la flamme d'une dame, qui la transporte à ceux
qu'elle veut puis après, soit aux marys ou aux serviteurs, pour les
mettre en usage; aussi qu'un amour en amene un autre. De plus, estant
ainsi belle et recherchée de quelqu'un, et qu'elle ne dédaigne de
respondre, la voilà troussée: ainsi que Lays disoit que toute femme qui
ouvre la bouche pour dire quelque response douce à son amy, le cœur
s'y en va et s'ouvre de mesme. Davantage, toute belle et honneste femme
ne refuse jamais loüange qu'on lui donne; et si une fois elle se plaist
ou permette d'estre loüée en sa beauté, bonnes graces et gentilles
façons, ainsi que nous autres courtisans avons accoustumé de faire pour
le premier assaut de l'amour, quoyqu'il tarde, avec la continuë nous
l'emportons. Or est-il que toute belle femme s'estant une fois essayée
au jeu d'amour ne le desapprend jamais, et la continuë luy est toujours
très-douce et agréable; ny plus ny moins que, quand l'on a acoustumé une
bonne viande, on se fasche fort de la laisser; et tant plus on va sur
l'aage, tant meilleure est-elle pour la personne, ce disent les
médecins: aussi, tant plus la femme va sur l'aage, tant plus est friande
d'une bonne chair qu'elle a accoustumé; et si sa bouche d'en haut y
prend de la saveur, sa bouche d'en bas aussi en prend bien autant; et la
friandise ne s'en oublie jamais ny ne s'en lasse par la charge des ans,
oui plustost bien par une longue maladie, ce disent les médecins, ou
autres accidents: que si l'on s'en fasche pour quelque temps, pourtant
on la reprend bien.

L'on dit aussi que tous exercices décroissent et diminuent par l'aage,
qui oste la force aux personnes pour les faire valoir, fors celui de
Vénus, qui se pratique très-doucement, sans peine et sans travail dans
un mol et beau lit, et très-bien à l'aise. Je parle pour la femme et non
pour l'homme, à qui pour cela tout le travail et corvée eschoit en
partage. Luy donc, privé de ce plaisir, s'en abstient de bonne heure,
encor que ce soit en dépit de luy; mais la femme, en quelque aage
qu'elle soit, reçoit en soy, comme une fournaise, tout feu et toute
matière; j'entends si on lui en veut donner: mais il n'y a si vieille
monture, si elle a désir d'aller et veuille estre picquée, qui ne trouve
quelque chevaucheur malautru; et quand bien une femme aagée n'en
sçauroit chevir bonnement, et n'en trouveroit à point comme en ses
jeunes ans, elle a de l'argent et des moyens pour en avoir au prix du
marché, en de bons, comme j'ai ouy dire. Toutes marchandises qui
coustent faschent fort à la bourse, contre l'opinion d'Héliogabale, qui,
tant plus il acheptoit les viandes cheres, tant meilleures les
trouvoit-il; fors la marchandise de Vénus, laquelle tant plus couste,
tant plus plaist, pour le grand désir que l'on a de bien faire valloir
la besogne et denrée que l'on aura bien acheptée; et le tallent que l'on
a en main, on le fait valloir au triple, voir au centuple, si l'on peut.
Ce fust ce que dist une courtisanne espagnole à deux braves cavaliers
espagnols qui prindrent querelle pour elle, et sortants de son logis
mirent les espées aux mains et se commencèrent à battre: elle mit la
tête à la fenestre, et s'escria à eux: _Senores, mis amores se gagnan
con oro y plata, non con hierro_; c'est-à-dire: «Messieurs, mes amours
se gagnent avec l'or et l'argent, et non avec le fer.» Voilà comme tout
amour bien achepté est bon. Force dames et cavaliers qui ont trafiqué
tels marché en sçavent bien que dire: d'alléguer des exemples de
plusieurs dames qui ont bruslé en leur vieillesse aussi bien qu'en
jeunesse, ou qui ont passé, ou, pour mieux dire, entretenu leurs feux
par seconds et nouveaux marys et serviteurs, ce seroit à moi maintenant
chose superfluë, puis qu'ailleurs j'en ay allégué plusieurs; ci en
rapporteray-je icy aucuns, car la chose la requiert et sert à cette
cause.

--J'ai ouy parler d'une grande dame, qui rencontroit le mot aussi bien
que dame de son temps, laquelle, voyant un jour un jeune gentilhomme qui
avoit les mains très-blanches, elle luy demanda ce qu'il faisoit pour
les avoir telles: il respondit en riant et gaussant, que le plus souvent
qu'il pouvoit il les frottoit de sperme. «Voilà, dit-elle donc, un
malheur pour moy, car il y a plus de soixante ans que j'en lave mon cas
(le nommant tout à trac), il est aussi noir que le premier jour; et si
je l'en lave encore tous les jours.»

--J'ai ouy parler d'une dame d'assez bonnes années, laquelle se voulant
remarier, en demanda un jour l'advis à un médecin, fondant ses raisons
sur ce qu'elle estoit très-humide et remplie de toutes mauvaises
humeurs, qui luy estoient venues et l'avoient entrenue depuis qu'elle
estoient veufve, ce qui ne luy estoit arrivé du temps de son mary,
d'autant que, par les assidus exercices qu'ils faisoient ensemble, ces
humeurs s'asséchoient et consommoient. Le médecin, qui estoit bon
compagnon, et qui luy voulut en cela complaire, luy conseilla de se
remarier et de chasser les humeurs de son corps de cette façon, et qu'il
valloit mieux estre séche qu'humide. La dame pratiqua ce conseil, et
l'approuva très-bien, toute surannée qu'elle estoit; mais je dis avec un
mary et un amoureux nouveau, qui l'aimoit bien autant pour l'amour du
bon argent que du plaisir qu'il tiroit d'elle: encore qu'il y ait
plusieurs dames aagées avec lesquelles on prend bien autant de plaisir,
et y fait aussi bon et meilleur qu'avec les plus jeunes, pour en sçavoir
mieux l'art et la façon, et en donner le goust aux amants. Les
courtisannes de Rome et d'Italie, quand elles sont sur l'aage, tiennent
cette maxime, que _una galina vecchia fà miglior brodo che
un'altra_[98]. Horace fait mention d'une vieille, laquelle s'agitoit et
se mouvoit, quand elle venoit là, de telle façon et si rudement et
inquiétement, qu'elle faisoit trembler non-seulement le lit, mais toute
la maison. Voilà une gente vieille! Les Latins appellent s'agiter ainsi
et s'esmouvoir, _subare à sue_, qu'est à dire une porque, ou truye. Nous
lisons de l'empereur Calicula, de toutes ses femmes qu'il eut il aima
Cezonnia, non tant par sa beauté qu'elle eut, ni d'aage florissant, car
elle estoit desja fort avancée, mais à cause de sa grande lascivité et
palliardise qui estoit en elle, et la grande iudustrie qu'elle avoit
pour l'exercer, que la vieille saison et pratique luy avoit apportée,
laissant toutes les autres femmes, encor qu'elles fussent plus belles et
jeunes que celle-là; et la menoit ordinairement aux armées avec luy,
habillée et armée en garçon, et chevauchant de mesme costé à costé de
luy, jusques à la montrer souventes fois à ses amys toute nuë, et leur
faire voir ses tours de souplesse et de paillardise. Il falloit bien
dire que l'aage n'eust rien diminué en cette femme de beau et de lascif,
puis qu'il l'aimoit tant. Neantmoins, avec tout ce grand amour qu'il lui
portoit, bien souvent, quand il l'embrassoit et touschoit à sa belle
gorge, il ne se pouvoit empescher de luy dire, tant il estoit sanglant:
«Voilà une belle gorge, mais aussi il est en mon pouvoir de la faire
couper.» Hélas! la pauvre femme fut de mesme avec lui occise d'un coup
d'espée à travers le corps par un centenier, et sa fille brisée et
accravantée contre une muraille, qui ne pouvoit mais de la méchanceté de
son père.

--Il se lit encore de Julia, marastre de Caracalla, empereur, estant un
jour quasi par négligence nue de la moitié du corps, et Caracalla la
voyant, il ne dit que ces mots: «Ha! que j'en voudrois bien, s'il
m'estoit permis!» Elle soudain respondit: «S'il vous plaist, ne
savez-vous pas que vous estes empereur, et que vous donnez des loix et
non pas les recevez?» Sur ce bon mot et bonne volonté, il l'espousa et
se coupla avec elle. Pareilles quasi paroles furent données à l'un de
nos trois roys derniers, que je ne nommeray point. Estant espris et
devenu amoureux d'une fort belle et honneste dame, après lui avoir jetté
des premières pointes et paroles d'amour, luy en fit un jour entendre sa
volonté plus au long, par un honneste et très-habile gentilhomme que je
sçay, qui, luy portant le petit poulet, se mit en son mieux dire pour la
persuader de venir là. Elle, qui n'estoit point sotte, se défendit le
mieux qu'elle put, par force belles raisons qu'elle sceut bien alléguer,
sans oublier sur-tout le grand, ou, pour mieux dire, le petit point
d'honneur. Somme, le gentilhomme, après force contestations, luy
demanda, pour fin, ce qu'elle vouloit qu'il dist au Roy? Elle, ayant un
peu songé, tout à coup, comme d'une désespérade, proféra ces mots: «Que
vous luy direz? dit-elle; autre chose, si-non que je sçay bien qu'un
refus ne fut jamais profitable à celuy ou à celle qui le fait à son Roy
ou à son souverain, et que bien souvent, usant de sa puissance, il sçait
plustost prendre et commander que requérir et prier.» Le gentilhomme, se
contentant de cette response, la porte aussitost au Roy, qui prit
l'occasion par le poil et va trouver la dame en sa chambre, laquelle,
sans trop grand effort de lutte, fut abattue. Cette response fut
d'esprit et d'envie d'avoir affaire à son Roy, encore qu'on die qu'il ne
fait pas bon se joüer ni avoir affaire avec son Roy: il s'en faut ce
point, dont on ne s'en trouve jamais mal si la femme s'y conduit
sagement et constamment. Pour reprendre cette Julia, marastre de cet
empereur, il falloit bien qu'elle fust putain, d'aimer et prendre à mary
celui sur le sein de laquelle; quelque temps avant, il luy avoit tué son
propre fils; elle estoit bien putain celle-là et de bas cœur.
Toutesfois c'estoit grande chose que d'estre impératrice, et pour tel
honneur tout s'oublie. Cette Julia fut fort aimée de son mary, encore
qu'elle fust bien fort en l'aage, n'ayant pourtant rien abattu de sa
beauté; car elle estoit très-belle et très-accorte, témoins ses paroles,
qui lui haussèrent bien le chevet de sa grandeur.

--Philippes-Maria, duc troisiesme de Milan, espousa en secondes nopces
Beatricine, veuve de feu Facin Cane, estant fort vieille; mais elle luy
porta en mariage quatre cents mille escus, sans les autres meubles,
bagues et joyaux, qui montoient à un haut prix, et qui effaçoient sa
vieillesse; nonobstant laquelle fut soupçonnée de son mary d'aller
ribauder ailleurs, et pour tel soupçon la fit mourir. Vous voyez si la
vieillesse luy fit perdre le goust du jeu d'amour; pensez que le grand
usage qu'elle en avoit luy en donnoit encore l'envie.

--Constance, reyne de Sicile, qui, dès sa jeunesse, et toute sa vie,
n'avoit bougé vestale du cul d'un cloistre en chasteté, venant à
s'emanciper au monde en l'aage de cinquante ans, qui n'estoit pas belle
pourtant et toute décrépite, voulut taster de la douceur de la chair et
se marier, et engrossa d'un enfant en l'aage de cinquante deux ans,
duquel elle voulut enfanter publiquement dans les prairies de Palerme, y
ayant fait dresser une tente et un pavillon exprès, afin que le monde
n'entrast en doute que son fruit fut apposté: qui fust un des grands
miracles que jamais on ait veu depuis sainte Elisabeth. L'histoire de
Naples pourtant dit qu'on le reputa supposé. Si fut-il pourtant un grand
personnage; mais ce sont-ils ceux-là, la pluspart, des braves, que les
bastards, ainsi que me dit un jour un grand.

--J'ay cogneu une abbesse de Tarascon, sœur de madame d'Usez, de la
maison de Tallard, qui se deffroqua et sortit de religion en l'aage de
plus de cinquante ans, et se maria avec le grand Chanay, qu'on a veu
grand joüeur à la Cour. Force autres religieuses ont fait de tels tours,
soit en mariage ou autrement, pour taster de la chair en leur aage
très-meur. Si telles font cela, que doivent donc faire nos dames, qui y
sont accoutumées dès leurs tendres ans? la vieillesse les doit-elle
empescher qu'elles ne tastent ou mangent quelquefois de bons morceaux
dont elles en ont pratiqué l'usance si longtemps? Et que deviendroient
tant de bons potages restaurants, bouillons composez, tant d'ambresgris,
et autres drogues escaldatives et confortatives pour eschauffer et
conforter leur estomach, vieil et froid? Dont ne faut douter que telles
compositions, en remettant et entrenant leur débile estomach, ne fassent
encore autre seconde opération sous bourre, qui les eschauffent dans le
corps et leur causent quelques chaleurs vénériennes; qu'il faut par
après expulser par la cohabitation et copulation, qui est le plus
souverain remède qui soit, et le plus ordinaire, sans y appeler
autrement l'advis des médecins, dont je m'en rapporte à eux. Et qui
meilleur est pour elles, est, qu'estant aagées et venues sur les
cinquante ans, n'ont plus de crainte d'engrosser, et lors ont pleiniere
et toute ample liberté de se joüer et recueillir les arrerages des
plaisirs, que possible aucunes n'ont osé prendre de peur de l'enflure
de leur traistre ventre: de sorte que plusieurs y en a-t-il qui se
donnent plus de bon temps en leurs amours depuis cinquante ans en bas,
que de cinquante ans en avant. De plusieurs grandes et moyennes dames en
ay-je oy parler en telles complexions, jusques-là que plusieurs en ay-je
cogneu et ouy parler qui ont souhaité plusieurs fois les cinquante ans
chargés sur elles pour les empescher de la groisse, et pour le faire
mieux sans aucune crainte ni escandale. Mais pouquoy s'en en
garderoient-elles sur l'aage? vous diriez qu'après la mort aucunes ont
quelque mouvement et sentiment de chair. Si faut-il que je fasse un
conte que je vais faire.

--J'ay eu d'autres fois un frere puisné qu'on appeloit le capitaine
Bourdeille, l'un des braves et vaillants capitaines de son temps. Il
faut que je die cela de luy, encore qu'il fust mon frère, sans offenser
la loüange que je luy donne: les combats qu'il a faits aux guerres et
aux estaquades en font foy; car c'estoit le gentilhomme de France qui
avoit les armes mieux en la main: aussi l'appeloit-on en Piedmont l'un
des Rodomonts de-là. Il fut tué à l'assaut de Hesdin, à la derniere
reprise. Il fut dédié par ses pere et mere aux lettres, et pour ce il
fut envoyé à l'aage de dix-huit ans en Italie pour estudier, et
s'arresta à Ferrare, pour ce que madame Renée de France, duchesse de
Ferrare, aimoit fort ma mere, et pour ce le retint là pour vaquer à ses
études, car il y avoit université. Or, d'autant qu'il n'y estoit nay ny
propre, il n'y vaquoit gueres, ains plutost s'amusa à faire la cour et
l'amour: si bien qu'il s'amouracha fort d'une damoiselle française
veufve, qui estoit à madame de Ferrare, qu'on appeloit mademoiselle de
La Roche[99], et en tira de la joüissance, s'entr'aimant si fort l'un et
l'autre, que mon frere, ayant esté rappelé de son pere, le voyant mal
propre pour les lettres, fallust qu'il s'en retournast. Elle qui
l'aimoit, et qui craignoit qu'il ne luy mesadvint, parce qu'elle sentoit
fort de Luther, qui voguoit pour lors, pria mon frere de l'emmener avec
luy en France, et en la cour de la reyne de Navarre, Marguerite, à qui
elle avoit esté, et l'avoit donnée à madame Renée lorsqu'elle fut
mariée, et s'en alla en Italie. Mon frère, qui estoit jeune et sans
aucune considération, estant bien aise de cette bonne compagnie, la
conduisit jusques à Paris, où estoit pour lors la Reyne, qui fut fort
aise de la voir, car c'estoit la femme qui avoit le plus d'esprit et
disoit des mieux, et estoit une veufve belle et accomplie en tout. Mon
frère, après avoir demeuré quelques jours avec ma grand-mere et ma mere,
qui estoient lors en sa Cour, s'en retourna voir son pere. Au bout de
quelque temps, se dégoustant fort des lettres, et ne s'y voyant propre,
les quitte tout à plat, et s'en va aux guerres de Piedmont et de Parme,
où il acquit beaucoup d'honneur, et les pratiqua l'espace de cinq à six
mois sans venir à sa maison; au bout desquels il vint voir sa mère, qui
estoit lors à la Cour avec la reyne de Navarre, qui se tenoit lors à
Pau, à laquelle il fit révérence ainsi qu'elle tournoit de vespres.
Elle, qui estoit la meilleure princesse du monde, luy fit une fort bonne
chere, et, le prenant par la main, le pourmena par l'église environ une
heure ou deux, luy demandant force nouvelles des guerres de Piedmont et
d'Italie, et plusieurs autres particularitez auxquelles mon frere
respondit si bien, qu'elle en fut satisfaite (car il disoit des mieux),
tant de son esprit que de son corps, car il estoit très-beau
gentilhomme, et de l'aage de vingt-quatre ans. Enfin, après l'avoir
entretenu assez de temps, et ainsi que la nature et la complexion de
cette honorable princesse estoit de ne dédaigner les belles
conversations et entretiens des honnestes gens, de propos en propos,
tousjours en se pourmenant, vint précisément arrester coy mon frere sur
la tombe de mademoiselle de La Roche, qui estoit morte il y avoit trois
mois; puis le prit par la main et luy dit: «Mon cousin (car ainsi
l'appeloit-elle, d'autant qu'une fille d'Albret avoit esté mariée en
notre maison de Bourdeille; mais pour cela je n'en mets pas plus grand
pot au feu, n'y n'en augmente davantage mon ambition), ne sentez-vous
point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds?--Non, madame,
respondit-il.--Mais songez-y bien, mon cousin, lui répliqua-elle.» Mon
frère lui respondit: «Madame, j'y ay bien songé, mais je ne sens rien
mouvoir; car je marche sur une pierre bien ferme.--Or, je vous advise,
dit lors la Reyne, sans le tenir plus en suspens, que vous estes sur la
tombe et le corps de la pauvre mademoiselle de La Roche, qui est ici
dessous vous enterrée, que vous avez tant aimée; et puis que les ames
ont du sentiment après nostre mort, il ne faut pas douter que cette
honneste créature, morte de frais, ne se soit esmue aussi-tost que vous
avez esté sur elle; et si vous ne l'avez senty à cause de l'espaisseur
de la tombe, ne faut douter qu'en soy ne se soit esmue et ressentie; et
d'autant que c'est un pieux office d'avoir souvenance des trespassés,
et mesme de ceux que l'on a aimez, je vous prie luy donner un _Pater
noster_ et un _Ave Maria_, et un _De profundis_, et l'arrousez d'eau
bénite; et vous acquerrez le nom de très-fidèle amant et d'un bon
chrestien. Je vous lairray donc pour cela, et pars.» Et s'en va. Feu mon
frere ne faillit à ce qu'elle avoit dit, et puis l'alla trouver, qui luy
en fit un peu la guerre, car elle en estoit commune en tout bon propos
et y avoit bonne grace. Voilà l'opinion de cette bonne princesse
laquelle la tenoit plus par gentillesse et par forme de devis que par
créance, à mon advis. Ces propos gentils me font souvenir d'une épitaphe
d'une courtisanne qui est enterrée à Rome à Nostre-Dame _del Populo_, où
il y a ces mots: _Quæso, viator, ne me diutius calcatam, amplius
calces_: «Passant, m'ayant tant de fois foulée et trépée, je te prie ne
me tréper ny ne me fouler plus.» Le mot latin a plus de grace. Je mets
tout cecy plus pour risée que pour autre chose. Or, pour faire fin, ne
se faut esbahir si cette dame espagnole tenoit cette maxime des belles
dames qui se sont fort aimées, et ont aimé et aiment, et se plaisent à
estre louées, bien qu'elles ne tiennent guieres du passé; mais pourtant
c'est le plus grand plaisir que vous leur pouvez donner, et qu'elles
aiment plus, quand vous leur dites que ce sont tousjours elles, et
qu'elles ne sont nullement changées ny envieillies, et sur-tout qui ne
deviennent point vieilles de la ceinture jusqu'au bas.

J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame qui disoit un jour à
son serviteur: «Je ne sais que désormais la vieillesse m'apportera plus
grande incommodité (car elle avoit cinquante-cinq ans); mais Dieu merci,
je ne le fis jamais si bien comme je le fais, et n'y pris jamais tant de
plaisir; que si cecy dure et continuë jusqu'à mon extreme vieillesse, je
ne m'en soucie d'elle autrement, ny ne plains point le passé.» Or,
touchant l'amour et la concupiscence, j'ay allégué ici et ailleurs assez
d'exemples, sans en tirer davantage sur ce sujet. Venons maintenant à
l'autre maxime, touchant cette beauté des belles femmes qui ne se
diminue par vieillesse de la ceinture jusques en bas. Certes, sur cela,
cette dame espagnole allégua plusieurs belles raisons et gentilles
comparaisons, accomparant ces belles dames à ces beaux, vieux et
superbes édifices qui ont esté, desquels la ruine en demeure encor
belle; ainsi que l'on voit à Rome, en ces orgueilleuses antiquitez, les
ruines de ces beaux palais, ces superbes colissées et grands termes,
qui monstrent bien encore quels ont esté, donnent encore admiration et
terreur à tout le monde, et la ruine en demeure admirable et
espouvantable; si-bien que sur ces ruines ont y bastit encore de
très-beaux édifices, monstrant que les fondements en sont meilleurs et
plus beaux que sur d'autres nouveaux: ainsi que l'on voit souvent aux
massonneries que nos bons architectes et massons entreprennent; et s'ils
trouvent quelques vieilles ruines et fondements, ils bastissent
aussi-tost dessus, et plus-tost que sur de nouveaux. J'ay bien veu aussi
souvent de belles galleres et navires se bastir et se refaire sur de
vieux corps et de vieilles carennes, lesquelles avoient demeuré
long-temps dans un port sans rien faire, qui valloient bien autant que
celles que l'on bastissoit et charpentoit tout à neuf, et de bois neuf
venant de la forest. Davantage, disoit cette dame espagnole, ne void-on
pas souvent les sommets des hautes tours par les vents, les orages, les
tonnerres estre emportez, défraudez et gastez, et le bas demeurer sain
et entier? car tousjours à telles hauteurs telles tempestes s'adressent;
mesmes les vents marins minent et mangent les pierres d'enhaut, et les
concavent plustost que celles du bas, pour n'y estre si exposées que
celles d'enhaut. De mesme, plusieurs belles dames perdent le lustre et
la beauté de leurs beaux visages par plusieurs accidents, ou de froid ou
de chaud, ou de soleil et de lune, et autres, et, qui pis est, de
plusieurs fards qu'elle y applicquent, pensans se rendre plus belles, et
gastent tout; au lieu qu'aux partis d'enbas n'y applicquent autre fard
que le naturel spermatic, n'y sentant ni froid, ny pluye, ny vent, ny
soleil, ny lune, qui n'y touchent point. Si la chaleur les importune,
elles s'en sçavent bien garantir et se raffraischir; de mesmes remédient
au froid en plusieurs façons: tant d'incommoditez et peines y a-t-il à
garder la beauté d'enhaut, et peu à garder celle d'enbas: si-bien
qu'encore qu'on ayt veu une belle femme se perdre par le visage, ne faut
présumer qu'elle soit perduë par le bas, et qu'il n'y reste encor
quelque chose de beau et de bon, et qu'il n'y fait point mauvais bastir.

--J'ay ouy conter d'une grande dame qui avoit esté très-belle et bien
adonnée à l'amour: un de ses serviteurs anciens l'ayant perduë de veuë
l'espace de quatre ans, pour quelque voyage qu'il entreprit, duquel
retournant, et la trouvant fort changée de ce beau visage qu'il luy
avoit veu autres fois, et par ce en devint fort dégousté et reffroidy,
qu'il ne la voulut plus attaquer, ny renouveller avec elle le plaisir
passé. Elle le recogneut bien, et fit tant qu'elle trouva moyen qu'il la
vint voir dans son lict; et, pour ce, un jour elle contrefit de la
malade, et lui l'estant venuë voir sur jour, elle luy dit: «Je sçay
bien, monsieur, que vous me desdaignez à cause de mon visage changé par
mon aage; mais tenez, voyez (et sur ce elle luy descouvrit toute la
moitié du corps nud en bas) s'il y a rien de changé là; si mon visage
vous a trompé, cela ne vous trompe pas.» Le gentilhomme la contemplant,
et la trouvant par-là aussi belle et nette que jamais, entra aussitost
en appétit, et mangea de la chair qu'il pensoit estre pourrie et gastée.
«Et voilà, dit la dame, monsieur, voilà comme vous autres estes trompez.
Une autre fois, n'adjoustez plus de foy aux menteries de nos faux
visages; car le reste de nos corps ne les ressemble pas toujours. Je
vous apprens cela.» Une dame comme celle-là, estant ainsi devenus
changée de beau visage, fut en si grand colère et despit contre luy,
qu'elle ne le voulut oncques plus jamais mirer dans son miroir, disant
qu'il en estoit indigne; et se faisoit coiffer à ses femmes, et, pour
récompense, se miroit et s'arregardoit par les parties d'en-bas, y
prenant autant de délectation comme elle avoit fait par le visage
autresfois.

--J'ay ouy parler d'une autre dame, qui, tant qu'elle couchoit sur jour
avec son amy, elle couvroit son visage d'un beau mouchoir blanc d'une
fine toile d'Hollande, de peur que, la voyant au visage, le haut ne
refroidist et empeschast la batterie du bas, et ne s'en degoustast; car
il n'y avoit rien à dire au bas du beau passé. Sur quoy il y eut une
fort honneste dame, dont j'ay ouy parler, qui rencontra plaisamment, à
laquelle un jour son mary luy demandant «pourquoy son poil d'en-bas
n'estoit pas devenu blanc et chenu comme celuy de la teste: Hà,
dit-elle, le meschant traistre qu'il est, qui a fait la folie, ne s'en
ressent point, ny ne la boit point. Il la fait sentir et boire à
d'autres de mes membres et à ma teste; d'autant qu'il demeure toujours,
sans changer, et en mesme estat et vigueur, en mesme disposition, et
sur-tout en mesme chaud naturel, et a mesme appetit et santé, et non des
autres membres, qui en ont pour luy des maux et des douleurs, et mes
cheveux qui en sont devenus blancs et chenus.» Elle avoit raison de
parler ainsi; car cette partie leur engendre bien des douleurs, des
gouttes et des maux, sans que leur gallant du mitan s'en sente; et, pour
trop estre chaudes à cela, ce disent les médecins, deviennent ainsi
chenuës. Voilà pourquoy les belles dames ne vieillissent jamais par-là
en toutes les deux façons.

--J'ay ouy raconter à aucuns qui les ont pratiquées, jusques aux
courtisannes, qui m'ont asseuré n'en avoir veu guères de belles estres
venues vieilles par-là: car tout le bas et mitan, et cuisses et jambes,
avoient le tout beau, et la volonté et la disposition pareille au passé.
Mesmes j'en ay ouy parler à plusieurs marys qui trouvoient leurs
vieilles (ainsi les appeloient-ils) aussi belles par le bas comme
jamais, en vouloir, en gaillardise, en beauté, et aussi volontaires, et
n'y trouvoient rien de changé que le visage; et aimoient autant coucher
avec elles qu'en leurs jeunes ans. Au reste, combien y a-t-il d'hommes
qui aiment autant de vieilles dames pour monter dessus plustost que sur
des jeunes; tout ainsi comme plusieurs qui aiment mieux des vieux
chevaux, soit pour le jour d'un bon affaire, soit pour le manége et pour
le plaisir, qui ont esté si bien appris en leur jeunesse, qu'en leur
vieillesse vous n'y trouverez rien à dire, tant ils ont esté bien
dressés, et ont continué leur gentille addresse.

--J'ay veu à l'escurie de nos roys le cheval qu'on appelloit _le
Quadragant_, dressé du temps du roy Henry. Il avoit plus de vingt-deux
ans; mais encore, tout vieux qu'il estoit, il faisoit très-bien et
n'avoit rien oublié; si bien qu'il donnoit encore à son roy, et à tous
ceux qui le voyoient manier, du plaisir bien grand. J'en ay veu faire de
mesmes à un grand coursier qu'on appeloit _le Gonzague_, du haras de
Mantouë, et estoit contemporain du Quadragant. J'ay veu _le Moreau
superbe_, qui avoit esté mis pour estalon. Le seigneur M. Antonio, qui
avoit la charge du haras du Roy, me le monstra à Mun, un jour que je
passay par-là, aller à deux pas et un sault, et à voltes, aussi bien que
lorsque M. de Carnavallet l'eut dressé, car il estoit à luy; et feu M.
de Longueville luy en voulut donner trois mille livres de rente; mais le
roy Charles ne le voulut pas, qui le prit pour luy, et le récompensa
d'ailleurs. Une infinité d'autres en nommerois-je, mais je n'aurois
jamais fait, m'en remettant aux braves escuyers, qui en ont prou veu. Le
feu roy Henry, au camp d'Amiens, avoit choisi pour son jour de bataille
_le Bay de la Pay_, un très-beau et fort courcier et vieux; et mourut de
la fièvre, par le dire des plus experts mareschaux, au camp d'Amiens; ce
qu'on trouva estrange. Feu M. de Guise envoya querir en son haras
d'Esclairon _le Bay Samson_, qui servoit là d'estalon, pour le servir en
la bataille de Dreux, où il le servit très-bien. Aux premieres guerres,
feu M. le prince prit dans Mun vingt-deux chevaux qui servoient-là
d'estalons, pour s'en servir en ses guerres, et les départit aux uns et
aux autres des seigneurs qui estoient avec luy, s'en estant réservé sa
part; dont le brave Avaret eut un courcier que M. le connestable avoit
donné au roy Henry, et l'appeloit-on _le Compere_: tout vieux qu'il
estoit, jamais n'en fut veu un meilleur, et son maistre le fit trouver
en de bons combats, qui luy servit très-bien. Le capitaine Bourdet eut
le Turc, sur lequel le feu roy Henry fut blessé et tué, que feu M. de
Savoye luy avoit donné, et l'appelloit-on _le Malheureux_: et
s'appelloit ainsi quand il fut donné au Roy, ce qui fut un très-mauvais
présage pour le Roy. Jamais il ne fut si bon en sa jeunesse comme il fut
en sa vieillesse: aussi son maistre, qui estoit un des vaillants
gentilshommes de France, le faisoit bien valloir. Bref, tout tant qu'il
en eust de ces estalons, jamais l'aage m'empescha qu'ils ne servissent
bien à leurs maistres, à leur prince et à leur cause. Ainsi sont
plusieurs chevaux vieux qui ne se rendent jamais: aussi dit-on que
jamais bon cheval ne devint rosse. De mesme sont plusieurs dames, qui en
leur vieillesse valent bien autant que d'autres en leur jeunesse, et
donnent bien autant de plaisir, pour avoir esté en leur temps très-bien
apprises et dressées; et volontiers telles leçons mal-aisément
s'oublient: et ce qui est le meilleur, c'est qu'elles sont fort
libérales et larges à donner pour entretenir leurs chevaliers et
cavalcadours, qui prennent plus d'argent et veulent plus grand entretien
pour monter sur une vieille monture que sur une jeune; qui est au
contraire des escuyers, qui n'en prennent tant des chevaux dressés que
des jeunes et à dresser: ainsi la raison en cela le veut.

Une question sur le sujet des dames aagées ay-je veu faire, à savoir
quelle gloire plus grande y a-t-il à desbaucher une dame aagée et en
joüir, ou une jeune. A aucuns ay-je ouy dire que c'est pour la vieille,
et disoient que la folie et la chaleur qui est en la jeunesse, sont de
soy assez toutes desbauchées et aisées à perdre; mais la sagesse et la
froideur qui semblent estre en la vieillesse, malaisément se
peuvent-elles corrompre; et qui les corrompt en est en plus belle
réputation. Aussi cette fameuse courtisanne Lays se vantoit et se
glorifioit fort de quoy les philosophes alloient si souvent la voir et
apprendre à son eschole, plus que de tous autres jeunes gens et fols qui
allassent. De mesme Flora se glorifioit de voir venir à sa porte de
grands sénateurs romains, plustost que de jeunes fols chevaliers. Ainsi
me semble-t-il que c'est grand gloire de vaincre la sagesse qui pourroit
estre aux vieilles personnes, pour le plaisir et contentement. Je m'en
rapporte à ceux qui l'ont expérimenté, dont aucuns ont dit qu'une
monture dressée est plus plaisante qu'une farouche et qui ne sçait pas
seulement trotter. Davantage, quel plaisir et quel plus grand aise
peut-on avoir en l'ame quand on voit entrer dans une salle du bal, dans
des chambres de la Reyne, ou dans une église, ou une autre grande
assemblée, une dame aagée de grande qualité et d'_alta guisa_[100],
comme dit l'Italien, et mesmes une dame d'honneur de la Reyne ou d'une
princesse, ou une gouvernante des damoiselles ou filles de la Cour, que
l'on prend, et l'on met en cette digne charge pour la tenir sage? On la
verra qui fait la mine de la prude, de la chaste, de la vertueuse, et
que tout le monde la tient ainsi pour telle, à cause de son aage, et,
quand on songe en soy, et qu'on le dit à quelque sien fidèle compagnon
et confident: «La voyez-vous-là en sa façon grave, sa mine sage et
dédaigneuse et froide, qu'on diroit qu'elle ne feroit pas mouvoir une
seule goutte d'eau? Hélas! quand je la tiens couchée en son lict, il n'y
a giroüette au monde qui se remüe et se revire si souvent et si
agilement que font ses reins et ses fesses.» Quant à moi, je croy que
celuy qui a passé par-là et le peut dire, qu'il est très-content en soy.
Ha! que j'en ay cogneu plusieurs de ces dames en ce monde, qui
contrefaisoient leurs dames sages, prudes et censoriennes, qui estoient
très-débordées et vénériennes quand venoient-là, et que bien souvent on
abattoit plustost qu'aucunes jeunes, qui par trop peu rusées, craignent
la lutte! Aussi dit-on, qu'il n'y a chasse que de vieilles renardes pour
chasser et porter à manger à leurs petits.

Nous lisons que jadis plusieurs empereurs romains se sont fort délectez
à débauscher et repasser ainsi ces grandes dames d'honneur et de
réputation, autant pour le plaisir et contentement, comme certes il y en
a plus qu'en des inférieures, que pour la gloire et honneur qu'il
s'attribuoient de les avoir desbauchées et suppéditées: ainsi que j'en
ay cogneu de mon temps plusieurs seigneurs, princes et gentilshommes,
qui s'en sont sentis très-glorieux et très-contents dans leur ame, pour
avoir fait de mesme. Jules César et Octave son successeur sont esté
fort ardents à telles conquestes, ainsi que j'ay dit cy-devant; et après
eux Calligula, lequel, conviant à ses festins les plus illutres dames
romaines avec leurs marys, les contemplant et considérant fort fixement;
mesmes avec la main leur levoit la face, si aucunes de honte la
baissoient pour se sentir dames d'honneur et de réputation, ou bien
d'autres qui voulussent les contrefaire, et des fort prudes et chastes,
comme certainement y en pouvoit avoir peu ès temps de ces empereurs
dissolus; mais il falloit faire la mine et en estre quitte pour cela,
autrement le jeu ne fust esté bon, comme j'en ay veu faire de mesmes à
plusieurs dames. Celles après qui plaisoient à ce monsieur l'Empereur,
les prenoit privément et publiquement près de leurs marys, et, les
sortant de la salle, les menoit en une chambre, où il en tiroit d'elles
son plaisir ainsi qu'il luy plaisoit: et puis les retournoit en leur
place se rasseoir, et devant toute l'assemblée loüoit leurs beautez et
singularitez qui estoient en elles cachées, les spécifiant de part en
part; et celles qui avoient quelques tares, laideurs et deffectuositez,
ne les celoit nullement, ains les descrioit et les déclaroit, sans rien
déguiser ni cacher. Néron fut aussi curieux, qui pis est encore, de voir
sa mère morte, la contempler fixement, et manier tous ses membres,
loüant les uns et vitupérant les autres. J'en ay ouy compter de mesme
d'aucuns grands seigneurs chrétiens, qui ont bien cette mesme curiosité
envers leurs meres mortes. Ce n'estoit pas tout de ce Calligula; car il
racontoit leurs mouvements, leurs façons lubriques, leur maniements et
leurs airs qu'elles observoient en leur manége, et surtout de celles qui
avoient esté sages et modestes, ou qui les contrefaisoient ainsi à
table: car, si à la couche elles en vouloient faire de mesme, il ne faut
point douter si le cruel ne les menassoit de mort si elles ne faisoient
tout ce qu'il vouloit pour le contenter, et crainte de mourir; et puis
après les scandalisoit ainsi qu'il luy plaisoit, aux dépens et risée
commune de ces pauvres dames, qui, pensans estre tenues fort chastes et
sages, comme il y en pouvoit avoir, ou faire des hypocrites, et
contrefaire les _donne da ben_, estoient tout à trac divulguées réputées
bonnes vesses et ribaudes; ce qui n'estoit pas mal employé, de les
découvrir pour telles qu'elles ne vouloient qu'on les cogneust. Et qui
estoit le meilleur, c'estoient, comme j'ay dit, toutes grandes dames,
comme femmes de consuls, dictateurs, préteurs, questeurs, sénateurs,
censeurs, chevaliers, et d'autres de très-grands estats et dignitez;
ainsi que nous pouvons dire aujourd'huy en notre chrestienté les reynes,
qui se peuvent comparer aux femmes des consuls, puis qu'ils commandoient
à tout le monde; les princesses grandes et moyennes, les duchesses
grandes et petites, les marquises et marquisottes, les comtesses et
contines, les baronnesses et chevaleresses, et autres dames de grand
rang et riche étoffe: sur quoy il ne faut douter que, si plusieurs
empereurs et roys en pouvoient faire de mesme envers telles grandes
dames, comme cet empereur Calligula, ne le fissent; mais ils sont
chrestiens, qui ont la crainte de Dieu devant les yeux, ses saints
commandements, leur conscience, leur honneur, le diffame des hommes, et
leurs marys; car la tyrannie seroit insupportable à des cœurs
généreux. En quoy certes les roys chrestiens sont fort à estimer et
loüer, de gaigner l'amour des belles dames plus par douceur et amitié
que par force et rigueur; et la conqueste en est beaucoup plus belle.

J'ai ouy parler de deux grands princes qui se sont fort pleus à
descouvrir ainsi les beautez, gentillesses et singularitez de leurs
dames, aussi leurs difformitez, tares et deffauts, ensemble leurs
manéges, mouvements et lascivetez, non en public pourtant, comme
Galligula, mais en privé avec leurs grands amys particuliers. Et voilà
le gentil corps de ces pauvres dames bien employé; pensant bien faire et
joüer pour complaire à leurs amants, sont décriées et brocardées.

Or, afin de reprendre encore nostre comparaison, tout ainsi que l'on
voit de beaux édifices bastis sur meilleurs fondements et de meilleures
pierres et matière les uns plus que les autres, et pour ce durer plus
longuement en leur beauté et gloire; aussi y a-t-il des corps de dames
si bien complexionnez et composez, et empraints en beautez, qu'on void
volontiers le temps n'y gagner tant comme sur d'autres, ny les miner
aucunement.

--Il se fit qu'Artaxerces, entre toutes ses femmes qu'il eut, celle
qu'il aima le plus fut Astasia, qui estoit fort aagée, et toutesfois
très-belle, qui avoit été putain de son feu frère Daire. Son fils en
devint si fort amoureux, tant elle estoit belle nonobstant l'aage, qu'il
la demanda à son père en partage, aussi-bien que la part du royaume. Le
père, par jalousie qu'il en eut, et qu'il participast avec luy ce bon
boucon, la fit prestresse du Soleil, d'autant qu'en Perse celles qui ont
tel estat se voüent du tout à la chasteté.

--Nous lisons dans l'histoire de Naples, que Ladislaüs Hongre et roy de
Naples, assiégea dans Tarente la duchesse Marie, femme de feu Rammondelo
de Balzo, et, après plusieurs assauts et faits d'armes, la prit par
composition avec ses enfants, et l'espousa, bien qu'elle fust aagée,
mais très-belle, et l'emmena avec soy à Naples; et fut appelée la reyne
Marie, fort aimée de luy et chérie.

--J'ay veu madame la duchesse de Valentinois, en l'aage de soixante-dix
ans, aussi belle de face, aussi fraische et aussi aimable comme en
l'aage de trente ans: aussi fut-elle fort aimée et servie d'un des
grands roys et valeureux du monde. Je le peux dire franchement, sans
faire tort à la beauté de cette dame, car toute dame aimée d'un grand
roy, c'est signe que perfection habite et abonde en elle, qui la fait
aimer: aussi la beauté donnée des cieux ne doit estre espargnée aux
demy-dieux. Je vis cette dame, six mois avant qu'elle mourust, si belle
encor, que je ne sçache cœur de rocher qui ne s'en fust émeu, encore
qu'auparavant elle s'estoit rompue une jambe sur le pavé d'Orléans,
allant et se tenant à cheval aussi dextrement et dispostement comme elle
avoit fait jamais; mais le cheval tomba et glissa sous elle. Et, pour
telle rupture et maux et douleurs qu'elle endura, il eust semblé que sa
belle face s'en fust changée; mais rien moins que cela, car sa beauté,
sa grâce, sa majesté, sa belle apparence, estoient toutes pareilles
qu'elle avoit toujours eu: et surtout elle avoit une très-grande
blancheur, et sans se farder aucunement: mais on dit bien que tous les
matins elle usoit de quelques bouillons composez d'or potable et autres
drogues que je ne sçay pas comme les bons médecins et subtils
apoticaires. Je crois que si cette dame eust encor vescu cent ans,
qu'elle n'eust jamais vieilly, fust du visage, tant il estoit bien
composé, fust du corps, caché et couvert, tant il estoit de bonne trempe
et belle habitude. C'est dommage que la terre couvre ces beaux corps!
J'ai veu madame la marquise de Rothelin, mere à madame la douairiere,
princesse de Condé et de feu M. de Longueville, nullement offensée en sa
beauté ny du temps, ny de l'aage, et s'y entretenir en aussi belle fleur
qu'en la première, fors que le visage luy rougissoit un peu sur la fin;
mais pourtant ses beaux yeux, qui estoient des nompareils du monde, dont
madame sa fille en a hérité, ne changèrent oncques, et aussi prests à
blesser que jamais. J'ai veu madame de La Bourdesiere, depuis en
secondes nopces mareschale d'Aumont, aussi belle sur ses vieux jours que
l'on eust dit qu'elle estoit en ses plus jeunes ans; si-bien que ses
cinq filles, qui ont esté des belles, ne l'effaçoient en rien: et
volontiers, si le choix fust été à faire, eust-on laissé les filles pour
prendre la mère; et si avoit eu plusieurs enfants: aussi estoit-ce la
dame qui se contregardoit le mieux, car elle estoit ennemie mortelle du
serain et de la lune, et les fuyoit le plus qu'elle pouvoit; le fard
commun, pratiqué de plusieurs dames, luy estoit incogneu. J'ay veu, qui
est bien plus, madame de Mareuil, mère de madame la marquise de
Mezieres, et grand-mère de la princesse Dauphin, en l'aage de cent ans,
auquel mourut, aussi dispote, fraische et belle et saine qu'en l'aage de
cinquante ans: ç'avoit esté une très-belle femme en sa jeune saison. Sa
fille, madame la dite marquise, avoit esté telle, et mourut ainsi, mais
non si aagée de vingt ans, et la taille lui appetissa un peu. Elle
estoit tante de madame de Bourdeille, femme à mon frère aisné, qui lui
portoit pareille vertu; car, encore qu'elle eust passé cinquante-trois
ans et ait eu quatorze enfants, on diroit, comme ceux qui la voyent sont
de meilleur jugement que moy et l'asseurent, que ces quatre filles
qu'elle a auprès d'elle se monstrent ses sœurs: aussi void-on souvent
plusieurs fruits d'hyver et de la dernière saison, se parangonner à ceux
d'esté et se garder, et estre aussi beaux et savoureux, voire plus.
Madame l'admiralle de Brion, et sa fille, madame de Barbezieux, ont esté
aussi très-belles en vieillesse. L'on me dit dernierement que la belle
Paule de Toulouse, tant renommée de jadis, est aussi belle que jamais,
bien qu'elle ait quatre-vingts ans, et n'y trouve-t-on rien changé, ny
en sa haute taille ny en son beau visage. J'ai veu madame la présidente
Comte de Bordeaux, tout de mesme et en pareil aage, et très-aimable et
désirable: aussi avoit-elle beaucoup de perfections. J'en nommerois tant
d'autres, mais je n'en pourrois faire la fin.

--Un jeune cavalier espagnol parlant d'amour à une dame aagée, mais
pourtant encore belle, elle luy respondit: _A mis completas pesta manera
me habla V. M.?_ «Comment à mes complies me parlez vous ainsi?» Voulant
signifier par les complies son aage et déclin de son beau jour, et
l'approche de sa nuict. Le cavalier luy respondit: _Sus completas valen
mas, y son mas graciosas, que las horas de prima de qualquier otra
dama_. «Vos complies vallent plus, et sont plus belles et gracieuses que
les heures de prime de quelque autre dame qu soit.» Cette allusion est
gentille. Un autre parlant de mesme d'amour à une dame aagée, et l'autre
luy remonstrant sa beauté flestrie, qui pourtant ne l'estoit trop, il
luy respondit: _Alas visperas se cognosce la fiesta_: «A vespres la
feste se connoist.» On voit encore aujourd'huy madame de Nemours, jadis
en son avril la beauté du monde, faire affront au temps, encore qu'il
efface tout. Je la puis dire telle, et ceux qui l'ont veuë avec moy, que
ç'a esté la plus belle femme, en ses jours verdoyants, de la
chrestienté. Je la vis un jour danser comme j'ay dit ailleurs, avec la
reyne d'Escosse, elles deux toutes seules ensemble et sans autres dames
de compagnie, et par ce caprice, que tous ceux et celles qui les
advisoient danser ne sceurent juger qui l'emportoit en beauté, et
eust-on dit, ce dit quelqu'un, que c'estoient les deux soleils assemblez
qu'on lit dans Pline avoir apparu autrefois pour faire esbahir le monde.
Madame de Nemours, pour lors madame de Guise, monstroit la taille la
plus riche; et, s'il m'est loisible ainsi de dire, sans offenser la
reyne d'Escosse, elle avoit la majesté plus grave et apparente, encor
qu'elle ne fust reyne comme l'autre; mais elle estoit petite-fille de ce
grand roy Pere du peuple, auquel elle ressembloit en beaucoup de traits
du visage, comme je l'ay veu pourtrait dans le cabinet de la reyne de
Navarre, qui monstroit bien en tout quel roy il estoit. Je pense avoir
esté le premier qui l'ay appelée du nom de petite-fille du roy Pere du
peuple, et ce fut à Lyon quand le Roy tourna de Pologne, et bien souvent
l'y appelois-je: aussi me faisoit-elle cet honneur de le trouver bon, et
l'aimer de moy. Elle estoit certes vraye petite-fille de ce grand roy,
et sur-tout en bonté et beauté; car elle a esté très-bonne, et peu ou
nul se trouve à qui elle ayt fait mal ny desplaisir, et si en a eu de
grands moyens du temps de sa faveur, c'est-à-dire que celle de feu M. de
Guise son mary, qui a eu grand crédit en France. Ce sont donc deux
très-grandes perfections qui ont esté en cette dame, que bonté et
beauté, et que toutes deux elle a très-bien entretenu jusques icy, et
pour lesquelles elle a espousé deux honnestes marys, et deux que peu ou
point en eust-on trouvé de pareils; et s'il s'en trouvoit encore un
pareil et digne d'elle, et qu'elle le voulust pour le tiers, elle le
pourroit encor user, tant elle est encor belle. Aussi qu'en Italie l'on
tient les dames ferraroises pour de bons et friands morceaux, dont est
venu le proverbe, _pota ferraresa_, comme l'on dit _cazzo mantouan_.
Sur-quoy, un grand seigneur de ce pays-là pourchassant une fois une
belle et grande princesse de nostre France, ainsi qu'on le loüoit à la
cour de ses belles vertus, valeurs et perfection pour la mériter, il y
eut feu M. Dau, capitaine des gardes escossaises, qui rentra mieux que
tous, en disant. «Vous oubliez le meilleur, _cazzo mantuan_.» J'ay ouy
dire un pareil mot une fois, c'est que le duc de Mantouë qu'on appeloit
le Gobin[101], parce qu'il estoit fort bossu, vouloit espouser la
sœur de l'empereur Maximilian, il fut dit à elle qu'il estoit ainsi
fort bossu. Elle respondit, dit-on: _Non importa purche la campana
habbia qualche diffetto, ma ch' el sonaglio sia buono_[102]; voulant
entendre le _cazzo mantuan_. D'autres disent qu'elle ne profera le mot,
car elle estoit trop sage et bien apprise; mais d'autres le dirent pour
elle. Pour tourner encore à cette princesse ferraroise, je la vis, aux
nopces de feu M. de Joyeuse, parestre vestue d'une mante à la mode
d'Italie, et retroussée à demy sur le bras à la mode sienoise; mais il
n'y eut point encore de dame qui l'effaçast, et n'y eut aucun qui ne
dist: «Cette belle princesse ne se peut rendre encor, tant elle est
belle; et est bien aisé à juger que ce beau visage couvre et cache
d'autres grandes beautez et parties en elle que nous ne voyons point;
tout ainsi qu'à voir le beau et superbe front d'un beau bastiment, il
est à juger qu'au dedans il y a de belles chambres, anti-chambres,
garde-robbes, beaux recoins et cabinets.» En tant de lieux encor
a-t-elle fait paroistre sa beauté depuis peu, et en son arrière-saison,
et mesme en Espagne aux nopces de M. et madame de Savoye, que
l'admiration d'elle et de sa beauté, et de ses vertus, y en demeurera
gravée pour tout jamais. Si les aisles de ma plume estoient assez fortes
et simples pour la porter dans le ciel, je le ferois; mais elles sont
trop foibles, si en parleray-je encore ailleurs; tant il y a que ce ç'a
esté une très-belle femme en son printemps, son esté et son automne, et
son hyver encor, quoy qu'elle ait eu grande quantité d'ennuys et
d'enfants. Qui pis est, les Italiens, méprisants une femme qui a eu
plusieurs enfants, l'appellent _scrofa_, qui est à dire _une truye_;
mais celles qui en produisent de beaux, braves et généreux, comme cette
princesse a fait, sont à loüer, et sont indignes de ce nom, mais de
celuy des benistes de Dieu. Je puis faire cette exclamation: Quelle
mondaine et merveilleuse inconstance, que la chose qui est la plus
legere et inconstante fait la résistance au temps, qu'est la belle
femme! Ce n'est pas moy qui le dit; j'en serois bien marry, car j'estime
fort la constance d'aucunes femmes, et toutes ne sont inconstantes:
c'est d'un autre de qui je tiens cette exclamation. J'alléguerois encore
volontiers des dames estrangeres, aussi bien que de nos Françoises,
belles en leur autonne et hyver, mais pour ce coup je ne mettray en ce
rang que deux. L'une, la reyne Elisabeth d'Angleterre qui regne
aujourd'huy, qu'on m'a dit estre encor aussi belle que jamais. Que si
elle est telle, je la tiens pour une belle princesse; car je l'ay veuë
en son esté et en son automne: quant à son hyver, elle y approche fort:
si elle n'y est; car il y a long-temps que je ne l'ay veuë. La première
fois que je la vis, je sçay l'aage qu'on luy donnoit alors. Je crois que
ce qui l'a maintenue si long-temps en sa beauté, c'est qu'elle n'a
jamais esté mariée, ny a supporté le faix du mariage, qui est fort
onéreux, et mesmes quand l'on porte plusieurs enfants. Cette reyne est à
loüer en toutes sortes de louanges, n'estoit la mort de cette brave,
belle et rare reyne d'Escosse, qui a fort souillé ses vertus. L'autre
princesse et dame estrangere est madame la marquise de Gouast, donne
Marie d'Arragon, laquelle j'ay veue une très-belle dame sur sa derniere
saison; et je vous le vais dire par un discours que j'abregeray le plus
que je pourray. Lors que le roy Henry mourut, le pape Paul quatriesme,
Caraffe, et pour l'élection d'un nouveau fallut que tous les cardinaux
s'assemblassent. Entr'autres partit de France le cardinal de Guise, et
alla à Rome par mer avec les galleres du Roy, desquelles estoit général
M. le grand-prieur de France, frère dudit cardinal, lequel, comme bon
frère, le conduisit avec seize galleres; et firent si bonne dilligence
et avec si bon vent en poupe, qu'ils arrivèrent en deux jours et deux
nuicts à Civita-Vecchia, et de-là à Rome; où estant, M. le grand-prieur
voyant qu'on n'estoit pas encor prest de faire nouvelle élection (comme
de vray elle demeura trois mois à faire), et par conséquent son frère ne
pouvoit retourner, et que ses galleres ne faisoient rien au port, il
s'advisa d'aller jusques à Naples voir la ville et y passer son temps. A
son arrivée donc, le vice-roy, qui estoit lors le duc d'Alcala, le
receut comme si ce fust esté un roy; mais avant que d'y arriver salua la
ville d'une fort belle salüe qui dura long-temps, et la mesme luy fut
rendue de la ville et des chasteaux, qu'on eust dit que le ciel tonnoit
estrangement durant cette salüe; et tenant ses galleres en batailles et
en loly, et assez loin, il envoya dans un esquif M. de l'Estrange, de
Languedoc, fort habile et honneste gentilhomme, qui parloit fort bien,
vers le vice-roy, pour ne luy donner l'allarme, et lui demander
permission (encore que nous fussions en bonne paix, mais pourtant nous
ne venions que de frais de la guerre) d'entrer dans le port pour voir la
ville et visiter les sépulchres de ses prédécesseurs qui estoient là
enterrez, et leur jetter de l'eau beniste et prier Dieu sur eux. Le
vice-roy l'accorda très-librement. M. le grand-prieur donc s'advança et
recommença la salüe aussi belle et aussi furieuse que devant, tant des
canons de courcie des seize galleres, que des autres pièces et
d'harquebusades, tellement que tout estoit en feu; et puis entra dans le
mole fort superbement, avec plus d'estendarts, de banderolles, de
flambants de taffetas cramoisi, et la sienne de damas, et tous les
forçats vestus de velours cramoisi, et les soldats de sa garde de mesme,
avec mandilles couvertes de passement d'argent, desquels estoit
capitaine le capitaine Geoffroy, Provençal, brave et vaillant capitaine;
et bien que l'on trouvast nos galleres françaises très-belles, lestes et
bien espaverades, et sur-tout la Réalle, à laquelle n'y avoit rien à
redire; car ce prince estoit en tout très-magnifique et libéral. Estant
donc entré dans le monde en un si bel arroy, il prit terre, et tous nous
autres avec luy, où le vice-roy avoit commandé de tenir prests des
chevaux et des coches pour nous recueillir et nous conduire en la ville,
comme de vray nous y trouvasmes cent chevaux, coursiers, genets, chevaux
d'Espagne, barbes et autres, les uns plus beaux que les autres, avec des
housses de velours toutes en broderies, les unes d'or, les autres
d'argent. Qui vouloit montoit à cheval, montoit qui en coche vouloit,
car il y en avoit une vingtaine des plus belles et riches et des mieux
attelées, et traisnées par des coursiers des plus beaux qu'on eust sceu
voir. Là se trouvèrent aussi force grands princes et seigneurs, tant du
regne qu'espagnols, qui receurent M. le grand-prieur, de la part du
vice-roy, très-honnorablement. Il monta sur un cheval d'Espagne, le plus
beau que j'aye veu il a long-temps, que depuis le vice-roy luy donna, et
se manioit très-bien, et faisoit de très-belles courbettes, ainsi qu'on
parloit de ce temps. Luy, qui estoit un très-bon homme de cheval, et
aussi bon que de mer, il le fit très-beau voir là-dessus: et il le
faisoit très-bien valloir et aller, et de fort bonne grace, car il
estoit l'un des plus beaux princes qui fust de ce temps-là et des plus
agréables, des plus accomplis, et de fort haute et belle taille et bien
dénoüée; ce qui n'advient guieres à ces grands hommes. Ainsi il fut
conduit par tous ces seigneurs et tant d'autres gentilshommes chez le
vice-roy, lequel l'attendoit, et luy fit tous les honneurs du monde, et
logea en son palais, et le festoya fort sumptueusement, et luy et sa
troupe: il le pouvoit bien faire, car il luy gaigna vingt mille escus à
ce voyage.

Nous pouvions bien estre avec lui deux cents gentilshommes, que
capitaines des galleres et autres; nous fusmes logés chez la pluspart
des grands seigneurs de la ville, et très-magnifiquement. Dès le matin,
sortant de nos chambres, nous rencontrions des estaffiers si bien créez
qui se venoient présenter aussi-tost et demander ce que nous voulions
faire et où nous voulions aller et pourmener, et si nous voulions
chevaux ou coches. Soudain, aussi-tost nostre volonté dite aussi-tost
accomplie, et alloient quérir les montures que voulions, si belles, si
riches et si superbes, qu'un roy s'en fust contenté; et puis
accommencions et accomplissions nostre journée ainsi qu'il plaisoit à
chacun. Enfin nous n'estions guieres gastez d'avoir faute de plaisirs et
délices en cette ville: ne faut dire qu'il n'y en eust, car je n'ai
jamais veu ville qui en fust plus remplie en toute sorte. Il n'y manque
que la familiere, libre et franche conversation d'avec les dames
d'honneur et réputation, car d'autres il y en a assez: à quoi pour ce
coup sceut très-bien remédier madame la marquise de Gouast, pour l'amour
de laquelle ce discours se fait; car, toute courtoise et pleine de toute
honnesteté, et pour la grandeur de sa maison, ayant ouy renommer M. le
grand-prieur des perfections qui estoient en luy, et l'ayant veu passer
par la ville à cheval et recogneu, comme de grand à grand, cela est deu
communément, elle qui estoit toute grande en tout, l'envoya visiter un
jour par un gentilhomme fort honneste et bien créé, et lui manda que, si
son sexe et la coustume du pays lui eussent permis de le visiter,
volontiers elle y fust venue fort librement pour luy offrir sa
puissance, comme avoient fait tous les grands seigneurs du royaume, mais
le pria de prendre ses excuses en gré, en luy offrant et ses maisons, et
ses chasteaux, et sa puissance. M. le grand-prieur, qui estoit la mesme
courtoisie, la remercia fort comme il devoit, et luy manda qu'il luy
iroit baiser les mains incontinent après disner; à quoi il ne faillit
avec sa suite de tous nous autres qui estions avec luy. Nous trouvasmes
la marquise dans sa salle avec ses deux filles, donne Antonine, et
l'autre donne Hieronyme ou donne Joanne (je ne sçaurois bien le dire,
car il ne m'en souvient plus), avec force belles dames et damoiselles,
tant bien en point et de si belle et bonne grace, que, horsmis nos cours
de France et d'Espagne, volontiers ailleurs n'ay-je point veu plus belle
troupe de ames. Madame la marquise salua à la française et receut M. le
grand-prieur avec un très-grand honneur; et luy en fit de mesmes, encore
plus humble, _con mas gran sossiego_, comme dit l'Espagnol. Leurs devis
furent pour ce coup de propos communs. Aucuns de nous autres, qui
sçavions parler italien et espagnol, accostasmes les autres dames, que
nous trouvasmes fort honnestes et gallantes, et de fort bon entretien.
Au départir, madame la marquise, ayant sceu de M. le grand-prieur le
séjour de quinze jours qu'il vouloit faire-là, lui dit: «Monsieur, quand
vous ne saurez que faire et qu'aurez faute de passetemps, lorsqu'il vous
plaira venir céans vous me ferez beaucoup d'honneur, et y serez le
très-bien venu comme en la maison de madame vostre mére; vous priant de
disposer cette-cy de mesme et ainsi que de la sienne, et y faire ny plus
ny moins. J'ay ce bonheur d'estre aimée et visitée d'honnestes et belles
dames de ce royaume et de cette ville, autant que dame qui soit; et
d'autant que vostre jeunesse et vertu porte que vous aimez la
conversation des honnestes dames, je les prieray de se rendre icy plus
souvent que de coustume, pour vous tenir compagnie et à toute cette
belle noblesse qui est avec vous. Voilà mes deux filles, auxquelles je
commanderay, encores qu'elles ne soient si accomplies qu'on diroit bien,
de vous tenir compagnie à la française, comme de rire, danser, joüer,
causer librement, et modestement, honnestement, comme vous faites à la
Cour de France, à quoy je m'offrirois volontiers; mais il fascheroit
fort à un prince jeune, beau et honneste comme vous estes, d'entretenir
une vieille surannée, fascheuse et peu aimable comme moy; car volontiers
vieillesse et jeunesse ne s'accordent guieres bien ensemble.»

M. le grand-prieur luy releva aussi-tost ces mots, en luy faisant
entendre que la vieillesse n'avoit rien gaigné sur elle, et que
mal-aisément il ne passeroit pas celuy-là, et que son automne surpassoit
tous les printemps et estez qui estoient en cette salle. Comme de vray,
elle se monstroit encor une très-belle dame et fort aimable, voire plus
que ses deux filles, toutes belles et jeunes qu'elles estoient; si
avoit-elle bien alors près de soixante bonnes années. Ces deux petits
mots que M. le grand-prieur donna à madame la marquise luy plurent fort,
selon que nous pusmes cognoistre à son visage riant, à sa parole et à sa
façon. Nous partismes de-là extresmement bien édifiés de cette belle
dame et surtout M. le grand-prieur, qui en fust aussi-tost espris, ainsi
qu'il nous le dit. Il ne faut donc douter si cette belle dame et
honneste, et sa belle troupe de dames, convia M. le grand-prieur tous
les jours d'aller à son logis; car si on n'y alloit l'après-dinée on y
alloit le soir. M. le grand-prieur prit pour sa maistresse sa fille
aisnée, encore qu'il aimast mieux la mère; mais ce fut _per adumbrar la
cosa_[103].

Il se fit force courements de bague, où M. le grand-prieur emporta le
prix, force ballets et danses. Bref, cette belle compagnie fut cause
que, luy ne pensant séjourner que quinze jours, nous y fusmes pour nos
six sepmaines, sans nous y fascher nullement, car nous y avions nous
autres aussi bien fait des maistresses comme nostre général. Encore y
eussions demeuré davantage, sans qu'un courrier vint du Roy son maistre,
qui lui porta nouvelles de la guerre eslevée en Escosse; et pour ce
falloit mener et faire passer ses galleres de levant en ponant, qui
pourtant ne passèrent de huict mois après. Ce fut à ce départir de ces
plaisirs délicieux, et de laisser la bonne et gentille ville de Naples:
et ne fut à M. nostre général et à tous nous autres sans grandes
tristesses et regrets, mais nous faschant fort de quitter un lieu où
nous nous trouvions si bien.

Au bout de six ans, ou plus, nous allasmes au secours de Malte. Moy
estant à Naples, je m'enquis si madite dame la marquise estoit encor
vivante; on me dit qu'ouy, et qu'elle estoit en la ville. Soudain je ne
faillis de l'aller voir, et fus aussi-tost recogneu par un vieux maistre
d'hostel de céans, qui l'alla dire à madite dame que je luy voulois
baiser les mains. Elle, qui se ressouvint de mon nom de Bourdeille, me
fit monter en sa chambre et la voir. Je la trouvay qui gardoit le lict,
à cause d'un petit feu vollage qu'elle avoit d'un costé de jouë. Elle me
fit, je vous jure, une très-bonne chere: je ne la trouvay que fort peu
changée, et encore si belle, qu'elle eust bien fait commettre un péché
mortel, fust de fait ou de volonté. Elle s'enquit fort à moy des
nouvelles de M. le grand-prieur, et d'affection, et comme il estoit
mort, et qu'on lui avoit dit qu'il avoit esté empoisonné, maudissant
cent fois le malheureux qui avoit fait le coup. Je luy dis que non, et
qu'elle otast cela de sa fantaisie, et qu'il estoit mort d'un purisy
faux et sourd qu'il avoit gaigné à la bataille de Dreux, où il avoit
combattu comme un César tout le jour; et le soir à la dernière charge,
s'estant fort échauffé au combat, et suant, se retirant le soir qu'il
geloit à pierre fendre, se morfondit, et se couva sa maladie, dont il
mourut un mois ou six semaines après. Elle monstroit, par sa parole et
sa façon, de le regretter fort: et notez que, deux ou trois ans
auparavant, il avoit envoyé deux galleres en cours sous la charge du
capitaine Beaulieu, l'un de ses lieutenants de galleres. Il avoit pris
la bandiere de la reyne d'Escosse, qu'on n'avoit jamais veue vers les
mers de levant, ny cogneuë, dont on estoit fort esbahy; car, de prendre
celle de France, n'en falloit point parler, pour l'alliance entre le
Turc.

M. le grand-prieur avoit donné charge au dit capitaine Beaulieu de
prendre terre à Naples, et de visiter de sa part madame la marquise et
ses filles, auxquelles trois il envoyoit force présents de toutes les
petites singularitez qui estoient lors à la Cour et au palais, à Paris
et en France; car ledit sieur grand-prieur estoit la libéralité et
magnificence mesme: à quoy ne faillit le capitaine Beaulieu, et de
présenter le tout, qui fut très-bien receu, et pour ce fut récompensé
d'un beau présent. Madame la marquise se ressentoit si fort obligée de
ce présent, et de la souvenance qu'il avoit encor d'elle, qu'elle me le
réïtera plusieurs fois, dont elle l'en aima encore plus. Pour l'amour de
luy elle fit encore une courtoisie à un gentilhomme gascon, qui estoit
lors aux galleres de M. le grand-prieur, lequel, quand nous partismes,
demeura dans la ville, malade jusqu'à la mort. La fortune fut si bonne
pour luy, que, s'addressant à la dite dame en son adversité, elle le fit
si bien secourir qu'il eschappa, et le prit en sa maison, et s'en
servit, que, venant à vacquer une capitainerie en un de ses chasteaux,
elle la luy donna, et luy fit espouser une femme riche. Aucuns de nous
autres ne sceusmes qu'estoit devenu le gentilhomme, et le pensions mort,
si non lors que nous fismes ce voyage de Malte il se trouva un
gentilhomme qui estoit cadet de celuy dont j'ay parlé, qui un jour, sans
y penser, parlant à moy de la principale occasion de son voyage qui
estoit pour chercher nouvelles d'un sien frère qui avoit esté à M. le
grand-prieur, et estoit resté malade à Naples il y avoit plus de six
ans, et que depuis il n'en avoit jamais sceu nouvelles, il m'en alla
souvenir, et depuis m'enquis de ses nouvelles aux gens de madame la
marquise, qui m'en contèrent, et de sa bonne fortune: soudain je le
rapportay à son cadet, qui m'en remercia fort, et vint avec moi chez ma
dite dame qui en prit encor plus de langue, et l'alla voir où il estoit.

Voilà une belle obligation pour une souvenance d'amitié qu'elle avoit
encore, comme j'ay dit; car elle m'en fit encore meilleure chere, et
m'entretint fort du bon temps passé, et de force autres choses qui
faisoient trouver sa compagnie très-belle et très-aimable; car elle
estoit de très-beau et bon devis, et très-bien parlante. Elle me pria
cent fois ne prendre autre logis ny repas que le sien, mais je ne le
voulus jamais, n'ayant esté mon naturel d'estre importun ny coquin. Je
l'allois voir tous les jours, pour sept ou huict jours que nous
demeurasmes, et y estois très-bien venu, et sa chambre m'estoit toujours
ouverte sans difficulté. Quand je luy dis adieu, elle me donna des
lettres de faveur à son fils M. le marquis de Pescaire, général pour
lors en l'armée espagnole: outre ce, elle me fit promettre qu'au retour
je passerois pour la revoir, et de ne prendre autre logis que le sien.
Le malheur fut tant pour moy, que les galleres qui nous tournèrent ne
nous mirent à terre qu'à Terracine, d'où nous allasmes à Rome, et ne pus
tourner en arrière; et aussi que je m'en voulois aller à la guerre
d'Hongrie; mais, estans à Venise, nous sceusmes la mort du grand
Soliman. Ce fut-là où je maudis cent fois mon malheur que je ne fusse
retourné aussi bien à Naples, où j'eusse bien passé mon temps, et
possible, par le moyen de ma dite dame la marquise, j'y eusse rencontré
une bonne fortune, fust par mariage ou autrement; car elle me faisoit ce
bien de m'aimer. Je croy que ma malheureuse destinée ne le voulut, et me
voulut encore ramener en France pour y estre à jamais malheureux, et où
jamais la bonne fortune ne m'a monstré bon visage, si-non par apparence
et beau semblant; d'estre estimé gallant homme de bien et d'honneur
prou, mais des moyens et des grades point, comme aucuns de mes
compagnons, voire d'autres plus bas, lesquels j'ay veu qu'ils se fussent
estimez heureux que j'eusse parlé à eux dans une Cour, dans une chambre
de roy ou de reyne, ou une salle, encore à costé ou sur l'espaule,
qu'aujourd'huy je les vois advancés comme potirons, et fort aggrandis,
bien que je n'aye affaire d'eux et ne les tienne plus grands que moy,
ny que je leur voulusse déférer en rien de la longueur d'un ongle. Or
bien pour moy je peux en cela pratiquer le proverbe que nostre
rédempteur Jésus-Christ a profféré de sa propre bouche, que _nul ne peut
estre prophete en son pays_. Possible, si j'eusse servi des princes
estrangers, aussi bien que les miens, et cherché l'adventure parmy eux
comme j'ay fait parmy les nostres, je serois maintenant plus chargé de
biens et dignitez que ne suis de douleurs et d'années. Patience: si ma
parque m'a ainsi filé, je la maudis; s'il tient à mes princes, je les
donne à tous les diables, s'ils n'y sont.

Voilà mon conte achevé de cette honnorable dame. Elle est morte en une
très-grande réputation d'avoir esté une très-belle et honneste dame, et
d'avoir laissé après elle une belle et généreuse lignée, comme M. le
marquis son aisné, don Juan, don Carlos, don Césare d'Avalos; que j'ay
tous veus et desquels j'en ay parlé ailleurs: les filles de mesme ont
ensuivy les frères.

Or, je fais fin à mon principal discours.



DISCOURS SIXIÈME

     Sur ce que les belles et honnestes femmes aiment les vaillants
     hommes, et les braves hommes aiment les dames courageuses.


Il ne fut jamais que les belles et honnestes dames n'aimassent les gens
braves et vaillants, encore que de ieur nature elles soyent poltronnes
et timides; mais la vaillance a telle vertu à l'endroit d'elles,
qu'elles l'aiment. Que c'est que de se faire aimer à son contraire,
malgré son naturel! Et, qu'il ne soit vray, Vénus, qui fut jadis la
déesse de beauté, de toute gentillesse et honnesteté, estant à mesme,
dans les cieux et en la cour de Jupiter, pour choisir quelque amoureux
gentil et beau, et pour faire cocu son bonhomme de mary Vulcain, n'en
alla aucun choisir des plus mignons, des plus fringants ny des plus
frisés, de tant qu'il y en avoit, mais choisit et s'amouracha du dieu
Mars, dieu des armées et des vaillances, encore qu'il fust tout sallaud,
tout suant de la guerre d'où il venoit, et tout noirci de poussière et
malpropre ce qu'il se peut, centant mieux son soldat de guerre que son
mignon de cour; et, qui pis est encore, bien souvent, possible, tout
sanglant, revenant des batailles, couchoit-il avec elle sans autrement
se nettoyer et parfumer.

--La généreuse belle reyne Pantasilée, la renommée luy ayant fait à
sçavoir les valeurs et vaillances du preux Hector, et ses merveilleux
faits d'armes qu'il faisoit devant Troye sur les Grecs, au seul bruit
s'amouracha de luy tant, que, par un désir d'avoir d'un si vaillant
chevalier des enfants, c'est-à-dire filles qui succédassent a son
royaume, s'en alla le trouver à Troye, et, le voyant, le contemplant et
l'admirant, fit tout ce qu'elle peut pour se mettre en grâce avec luy,
non moins par les armes qu'elle faisoit, que par sa beauté, qui estoit
très-rare; et jamais Hector ne faisoit saillie sur ses ennemis qu'elle
ne l'y accompagnast, et ne se meslast aussi avant que Hector là où il
faisoit le plus chaud; si que l'on dit que plusieurs fois, faisant de si
grandes proüesses, elle en faisoit esmerveiller Hector, tellement qu'il
s'arrestoit tout court comme ravy souvent au milieu des combats les
plus forts, et se mettoit un peu à l'escart pour voir et contempler
mieux à son aise cette brave reyne à faire de si beaux coups. De-là en
avant il est à penser au monde ce qu'ils firent de leurs amours, et
s'ils les mirent à exécution: le jugement en peut estre bientost donné;
mais tant y a que leur plaisir ne peut pas durer longuement; car elle,
pour mieux complaire à son amoureux, se précipitoit ordinairement aux
hasards, qu'elle fut tuée à la fin parmi la plus forte et plus cruelle
meslée. Aucuns disent pourtant qu'elle ne vid pas Hector, et qu'il
estoit mort devant qu'elle arrivast, dont arrivant et sçachant la mort,
entra en un si grand dépit et tristesse, pour avoir perdu le bien de sa
veuë qu'elle avoit tant desiré et pourchassé de si loingtain pays,
qu'elle s'alla perdre volontairement dans les plus sanglantes batailles,
et mourut, ne voulant plus vivre puisqu'elle n'avoit peu voir l'objet
valeureux qu'elle avoit le mieux choisi et plus aimé. De mesmes en fit
Tallestride, autre reyne des Amazones, laquelle traversa un grand pays,
et fit je ne sçay combien de lieuës pour aller trouver Alexandre le
Grand, luy demandant par mercy, ou à la pareille, de ce bon temps que
l'on faisoit, et le donnoit-on pour la pareille; coucha avec luy pour
avoir de la ligéne d'un si grand et généreux sang, l'ayant ouy tant
estimer; ce que volontiers Alexandre luy accorda; mais bien gasté et
dégousté s'il eust fait autrement, car la digne reyne estoit bien aussi
belle que vaillante. Quinte Curce, Oroze et Justin l'asseurent, et
qu'elle vint trouver Alexandre avec trois cents dames à sa suite, tant
bien en point et de si bonne grace, portans leurs armes, que rien plus;
et fit ainsi la révérence à Alexandre, qui la recueillit avec un
très-grand honneur, et demeura l'espace de treize jours et treize nuicts
avec luy, s'accommoda du tout à ses volontez et plaisirs, luy disant
pourtant tousjours que si elle en avoit une fille, qu'elle la garderoit
comme un très-précieux trésor: si elle en avoit un fils, qu'elle luy
envoyeroit, pour la haine extreme qu'elle portoit au sexe masculin, en
matiere de regner, et avoir aucun commandement parmy elles, selon les
loix introduites en leurs compagnies depuis qu'elles tuèrent leurs
marys. Ne faut douter là-dessus que les autres dames et sous-dames n'en
firent de mesme et ne se firent couvrir aux autres capitaines et
gendarmes du dit Alexandre; car, en cela, il falloit faire comme la
dame.

La belle vierge Camille, belle et généreuse, et qui servoit si
fidellement Diane, sa maistresse, parmy les forests et les bois, en ses
chasses, ayant senty le vent et la vaillance de Turnus, et qu'il avoit à
faire avec un vaillant homme aussi, qui estoit Enée, et qui luy donnoit
de la peine, choisit son parti et le vint trouver seulement avec trois
fort honnestes et belles dames de ses compagnes, qu'elle avoit esleu
pour ses grandes amies et fideles confidentes, et tribades pensez, et
pour friquarelle; et pour l'honneur en tous lieux s'en servoit, comme
dit Virgile en ses _Æneïdes_, et s'appeloit l'une Armie la vierge et la
vaillante, et l'autre Iulle, et la troisiesme Tarpée, qui sçavoit bien
bransler la pique et le dard, en deux façons diverses pensez, et toutes
trois filles d'Italie. Camille donc vint ainsi avec sa belle petite
bande (aussi dit-on petit et beau et bon) trouver Turnus, avec lequel
elle fit de très-belles armes, et s'advança si souvent et se mesla parmy
les vaillants Troyens, qu'elle fut tuée, avec très-grand regret de
Turnus, qui l'honnoroit beaucoup, tant pour sa beauté que pour son bon
secours. Ainsi ces dames belles et courageuses alloient rechercher les
braves et vaillants, les secourans en leurs guerres et combats. Qui mit
le feu d'amour si ardent dans la poitrine de la pauvre Didon, si-non la
vaillance qu'elle sentit en son Enéas, si nous voulons croire Virgile?
Car, après qu'elle l'eut prié de luy raconter les guerres, désolations
et destruction de Troye, et qu'il l'en eut contenté, à son grand regret
pourtant pour renouveller telles douleurs, et qu'en son discours il
n'oublioit pas ses vaillantises, et les ayant Didon très-bien remarquées
et considérées en soy, lorsqu'elle commença à déclarer à sa sœur Anne
son amour, les plus prégnantes et principales paroles qu'elle luy dit,
furent: «Hà! ma sœur, quel hoste est cettuy-cy qui est venu chez moy!
la belle façon qu'il a, et combien se monstre-t-il en grace d'estre
brave et vaillant, soit en armes et en courage! et croy fermement qu'il
est extraict de quelque race des dieux; car les cœurs villains sont
coüards de nature.» Telles furent ses paroles. Et croy qu'elle se mit à
l'aimer, tant aussi parce qu'elle estoit brave et généreuse, et que son
instinct a poussoit d'aimer son semblable, aussi pour s'en aider et
servir en cas de nécessité. Mais le malheureux la trompa et l'abandonna
misérablement; ce qu'il ne devoit faire à cette honneste dame qui luy
avoit donné son cœur et son amour; à luy, dis-je, qui estoit un
estranger et un forbanny[104].

--Bocace, en son livre des _Illustres malheureux_, fait un conte d'une
duchesse de Furly, nommée Romilde, laquelle, ayant perdu son mary, ses
terres et son bien, que Caucan, roy des Avarois, luy avoit tout prit, et
réduite à se retirer avec ses enfants dans son chasteau de Furly, là où
il l'assiégea. Mais un jour qu'il s'en approchoit pour le recognoistre,
Romilde, qui estoit sur le haut d'une tour, le vid, et se mit fort à le
contempler et longuement; et le voyant si beau, estant à la fleur de son
aage, monté sur un beau cheval, et armé d'un harnois très-superbe, et
qu'il faisoit tant de beaux exploict d'armes, et ne s'espargnoit non
plus que le moindre soldat des siens, en devint incontinent
passionnément amoureuse; et, laissant arrière le deuil de son mary et
les affaires de son chasteau et de son siége, luy manda par un messager
que, s'il la vouloit prendre en mariage, qu'elle luy rendroit la place
dès le jour que les nopces seroient célébrées. Le roy Cauean la prit au
mot. Le jour donc compromis venu, elle s'habille pompeusement de ses
plus beaux et superbes habits de duchesse, qui la rendirent d'autant
plus belle, car elle l'estoit très-fort; et estant venue au camp du Roy
pour consommer le mariage, afin qu'on ne le pust blasmer qu'il n'eust
tenu sa foy, se mit toute la nuict à contenter la duchesse eschauffée.
Puis lendemain au matin, estant levé, fit appeler douze soldats avarois
des siens, qu'il estimoit les plus forts et roides compagnons, et mit
Romilde entre leurs mains pour en faire leur plaisir l'un après l'autre;
laquelle repassèrent tout une nuict tant qu'ils purent: et le jour venu,
Caucan, l'ayant fait appeller, luy ayant fait forces reproches de sa
lubricité et dit force injures, la fit empaler par sa nature, dont elle
en mourut. Acte cruel et barbare certes, de traitter ainsi une si belle
et honneste dame, au lieu de la reconnoistre, la récompenser et traitter
en toute sorte de courtoisie, pour la bonne opinion qu'elle avoit eue de
sa générosité, de sa valeur et de son noble courage, et l'avoir pour
cela aimé! A quoy quelquefois les dames doivent bien regarder, car il y
a de ces vaillants qui ont tant accoustumé à tuer, à manier et à battre
le fer si rudement, que quelquefois il leur prend des humeurs d'en faire
de mesme sur les dames. Mais tous ne sont pas de ces complexions; car,
quand quelques honnestes dames leur font cet honneur de les aimer et
avoir bonne opinion de leur valeur, laissent dans le camp leurs furies
et leurs rages, et dans des cours et dans des chambres s'accommodent aux
douceurs et à toutes les bonnestetez et courtoisies. Bandel, dans ses
_Histoires tragiques_, en raconte une, qui est la plus belle que j'aye
jamais leu, d'une duchesse de Savoye, laquelle un jour en sortant de sa
ville de Thurin, et ayant ouy une pellerine espagnole, qui alloit à
Lorette pour certain veu, s'escrier et admirer sa beauté, et dire tout
haut que si une belle et parfaite dame estoit mariée avec son frere le
seigneur de Mendozze, qui estoit si beau, si brave et si vaillant, qu'il
se pourroit bien dire partout que les deux plus beaux pairs du monde
estoient couplez ensemble. La duchesse, qui entendoit très-bien la
langue espagnole, ayant en soy très-bien engravés et remarqués ces mots,
et dans son ame s'y mit aussi à en graver l'amour, si bien que par un
tel bruit elle devint tant passionnée du seigneur de Mendozze, qu'elle
ne cessa jamais jusques à ce qu'elle eust projeté un feint pellerinage à
Saint Jacques, pour voir son amoureux si-tost conceu; et, s'estant
acheminée en Espagne, et pris le chemin par la maison du seigneur de
Mendozze, eut temps et loisir de contenter et rassasier sa veuë de
l'objet beau qu'elle avoit esleu; car la sœur du seigneur de
Mendozze, qui accompagnoit la duchesse, avoit adverty son frère d'une
telle et si noble et belle venue: à quoy il ne faillit d'aller au devant
d'elle bien en point, monté sur un beau cheval d'Espagne, avec une si
belle grace que la duchesse eut occasion de se contenter de la renommée
qui luy avoit esté rapportée, et l'admira fort, tant pour sa beauté que
pour sa belle façon, qui monstroit à plein la vaillance qui estoit en
luy, qu'elle estimoit bien autant que les autres vertus et
accomplissements et perfections; présageant dès lors qu'un jour elle en
auroit bien affaire, ainsi que par après il luy servit grandement en
l'accusation fausse que le comte Pancalier fit contre sa chasteté.
Toutes fois, encore qu'elle le tint brave et courageux pour les armes,
si fut-il pour ce coup coüard en amours; car il se monstra si froid et
respectueux envers elle, qu'il ne luy fit nul assaut de paroles
amoureuses; ce qu'elle aimoit le plus, et pourquoy elle avoit entrepris
son voyage; et, pour ce, dépitée d'un tel froid respect ou plustost de
telles coüardises d'amours, s'en partit le lendemain d'avec luy, non si
contente qu'elle eust voulu. Voilà comment les dames quelquefois aiment
bien autant les hommes hardis pour l'amour comme pour les armes, non
qu'elles veuillent qu'ils soient effrontez et hardis, impudents et sots,
comme j'en ay cogneu; mais il faut en cela qu'ils tiennent le _medium_.
J'ay cogneu plusieurs qui ont perdu beaucoup de bonnes fortunes pour
tels respects, dont j'en ferois de bons contes si je ne craignois
m'esgarer trop de mon discours; mais j'espère les faire à part: si
diray-je cettuy-cy. J'ay ouy conter d'autres fois d'une dame, et des
très-belles du monde, laquelle, ayant de mesme ouy renommer un pour
brave et vaillant, et qu'il avoit desjà en son aage fait et parfait de
grands exploicts d'armes, et surtout gaignées deux grandes et signalées
batailles contre ses ennemis[105], eut grand désir de le voir, et pour
ce fit un voyage dans la province où pour lors il y faisoit séjour, sous
quelque autre prétexte que je ne diray point. Enfin elle s'achemina;
mais et qu'est-il impossible à un brave cœur amoureux? Elle le void
et contemple à son aise, car il vint fort loing au-devant d'elle, et la
reçoit avec tous les honneurs et respects du monde, ainsi qu'il devoit à
une si grande, belle et magnanime princesse, et trop, comme dit l'autre,
car il luy arriva de mesme comme au seigneur de Mendozze et à la
duchesse de Savoye; et tels respects engendrerent pareils
mescontentements et dépits, si bien qu'elle partit d'avec luy non si
bien satisfaite comme elle y estoit venuë. Possible qu'il y eust perdu
son temps et qu'elle n'eust obéy à ses volontez; mais pourtant l'essay
n'en fust esté mauvais, ains fort honorable, et l'en eust-on estimé
davantage. De quoy sert donc un courage hardy et généreux, s'il ne se
monstre en toutes choses, et mesmes en amours comme aux armes, puisque
armes et amours sont compagnes, marchent ensemble et ont une mesme
sympathie: ainsi que dit le poëte, tout amant est gendarme, et Cupidon a
son camp et ses armes aussi-bien que Mars. M. de Ronsard en a fait un
beau sonnet dans ses premieres amours.

Or, pour tourner encore aux curiositez qu'ont les dames de voir et aimer
les gens généreux et vaillants, j'ay ouy raconter à la Reyne
d'Angleterre Élisabeth, qui regne aujourd'huy, un jour, elle estant à
table, faisant souper avec elle M. le grand-prieur de France, de la
maison de Lorraine, et M. d'Anville, aujourd'huy M. de Montmorency et
connestable, parmy ce devis de table et s'estant mis sur les loüanges du
feu roy Henry deuxiesme le loua fort de ce qu'il estoit brave, vaillant
et généreux, et, en usant de ce mot, fort martial, et qu'il l'avoit bien
monstré en toutes ses actions; et que pour ce, s'il ne fust mort si
tost, elle avoit résolu de l'aller voir en son royaume, et avoit fait
accommoder et apprester ses galeres pour passer en France et toucher
entre leurs deux mains la foi et leur paix. «Enfin c'estoit une de mes
envies de le voir; je crois qu'il ne m'en eust refusée, car,
disoit-elle, mon humeur est d'aymer les gens vaillants, et veux mal à la
mort d'avoir ravy un si brave roy, au moins avant que je ne l'aye veu.»
Cette mesme reyne, quelque temps après, ayant ouy tant renommer M. de
Nemours des perfections et valleurs qui estoient en luy, fut curieuse
d'en demander des nouvelles à feu M. de Rendan, lorsque le roy François
second l'envoya en Escosse faire la paix devant le petit lict qui estoit
assiégé; et ainsi qu'il luy en eust conté bien au long, et toutes les
especes de ses grandes et belles vertus et vaillances, M. de Rendan, qui
s'entendoit en amours aussi bien qu'en armes, cogneut en elle et son
visage quelque estincelle d'amour ou d'affection, et puis en ses paroles
une grande envie de le voir. Par quoy ne se voulant arrester en si beau
chemin, fit tant envers elle de sçavoir, s'il la venoit voir, s'il
seroit le bien venu et receu; ce qu'elle l'en asseura, et par là présuma
qu'ils pourroient venir en mariage. Estant donc de retour de son
ambassade à la Cour, en fit au Roy et à M. de Nemours tout le discours;
à quoy le roy recommanda et persuada à M. de Nemours d'y entendre: ce
qu'il fit avec une très-grande joye, s'il pouvoit parvenir à un si beau
royaume par le moyen d'une si belle, si vertueuse et honneste Reyne.
Pour fin, les fers se mirent au feu; par les beaux moyens que le roy lui
donna, il fit de fort grands préparatifs, et très-superbes et beaux
appareils, tant d'habillement, chevaux, armes, bref, de toutes choses
exquises, sans y rien obmettre (car je vis tout cela), pour aller
parestre devant cette belle princesse; n'oubliant surtout d'y mener
toute la fleur de la jeunesse de la Cour; si bien que le fol Greffier,
rencontrant là-dessus, disoit que c'estoit la fleur des febves, par-là
brocardant la follastre jeunesse de la Cour. Cependant M. de
Lignerolles, très-habile et accort gentilhomme, et lors fort favory de
M. de Nemours son maistre, fut depesché vers la dite Reyne, qui s'en
retourna avec une response belle et très-digne de s'en contenter et de
presser et avancer son voyage; et me souvient que la Cour en tenoit le
mariage pour quasi fait: mais nous nous donnasmes la garde que, tout à
coup, ledit voyage se rompit et demeura court, et avec une très-grande
despense, très-vaine et inutile pourtant. Je dirois, aussi bien qu'homme
de France, à quoy il tint que cette rupture se fit si-non qu'en passant
ce seul mot, que d'autres amours, possible, luy serroyent plus le
cœur et le tenoient plus captif et arresté; car il estoit si accomply
en toutes choses et si adroit aux armes et autres vertus, que les dames
à l'envy volontiers l'eussent couru à force, ainsi que j'en ai vu de
plus fringantes et plus chastes, qui rompoient bien leur jeusne de
chasteté pour luy.

--Nous avons, dans les _Cents Nouvelles de la reyne de Navarre
Marguerite_, une très-belle histoire de cette dame de Milan, qui, ayant
donné assignation à feu M. de Bonnivet, depuis amiral de France, une
nuict attira ses femmes de chambre avec des espées nues pour faire bruit
sur le degré ainsi qu'il seroit prest à se coucher: ce qu'elles firent
très-bien, suivant en cela le commandement de leur maistresse, qui de
son côté, fit de l'effrayée et craintive, disant que c'estoient ses
beaux-frères qui s'estoient aperceus de quelque chose, et qu'elle estoit
perdue, et qu'il se cachast sous le lict ou derrière la tapisserie. Mais
M. de Bonnivet, sans s'effrayer, prenant sa cape à l'entour du bras et
son espée de l'autre, il dit: «Et où sont-ils ces braves frères qui me
voudroient faire peur ou mal? Quand ils me verront, ils n'oseront
regarder seulement la pointe de mon espée.» Et, ouvrant la porte et
sortant, ainsi qu'il vouloit commencer à charger sur ce degré, il trouva
ces femmes avec leur tintamarre, qui eurent peur et se mirent à crier et
confesser le tout. M. de Bonnivet, voyant que ce n'estoit que cela, les
laissa et les recommanda au diable; et se rentra en la chambre, et ferma
la porte sur lui, et vint trouver sa dame, qui se mit à rire et
l'embrasser, et luy confesser que c'estoit un jeu aposté par elle, et
l'asseurer que, s'il eust fait du poltron et n'eust monstré en cela sa
vaillance, de laquelle il avoit le bruit, que jamais il n'eust couché
avec elle; et pour s'estre monstré ainsi généreux et asseuré, elle
l'embrassa et le coucha auprès d'elle; et toute la nuict ne faut point
demander ce qu'ils firent; car c'estoit l'une des belles femmes de
Milan, et après laquelle il avoit eu beaucoup de peine à la gaigner.

--J'ay cogneu un brave gentilhomme, qui un jour estant à Rome couché
avec une gentille dame romaine, son mary absent, luy donna une pareille
allarme, et fit venir une de ses femmes en sursaut l'advertir que le
mary tournoit des champs. La femme, faisant de l'estonnée, pria le
gentilhomme de se cacher dans un cabinet, autrement elle estoit perdue.
«Non, non, dit le gentilhomme, pour tout le bien du monde je ne ferois
pas cela; mais s'il vient, je le tueray.» Ainsi qu'il avoit sauté à son
espée, la dame se mit à rire et confesser avoir fait cela à poste pour
l'esprouver, si son mary luy vouloit faire mal, ce qu'il feroit et la
défendroit bien.

--J'ay cogneu une très-belle dame qui quitta tout à trac un serviteur
qu'elle avoit, pour ne le tenir vaillant, et le changea en un autre qui
ne le ressembloit, mais estoit craint et redouté extresmement de son
espée, qui estoit des meilleures qui se trouvassent pour lors.

--J'ay ouy faire un conte à la Cour aux anciens, d'une dame qui estoit à
la Cour, maistresse de feu M. de Lorge, le bonhomme, en ses jeunes ans
l'un des vaillants et renommez capitaines des gens de pied de son temps.
Elle, en ayant ouy dire tant de bien de sa vaillance, un jour que le roy
François premier faisoit combattre des lions en sa Cour, voulut faire
preuve s'il estoit tel qu'on luy avoit fait entendre, et pour ce laissa
tomber un de ses gands dans le parc des lyons, estants en leur plus
grande furie, et là-dessus pria M. de Lorge de l'aller quérir s'il
l'aimoit tant comme il le disoit. Luy, sans s'estonner, met sa cape au
poing et l'espée à l'autre main, et s'en va asseurément parmy ces lyons
recouvrer le gand. En quoy la fortune luy fut si favorable, que, faisant
toujours bonne mine, et monstrant d'une belle asseurance la pointe de
son espée aux lyons, ils ne l'osèrent attaquer; et ayant recouru le
gand, il s'en retourna devers sa maistresse et luy rendit; en quoy elle
et tous les assistants l'en estimèrent bien fort. Mais on dit que, de
beau dépit, M. de Lorge la quitta pour avoir voulu tirer son passe-temps
de luy et de sa valeur de cette façon. Encores dit-on qu'il luy jeta par
beau dépit le gand au nez; car il eust mieux voulu qu'elle luy eust
commandé cent fois d'aller enfoncer un bataillon de gens de pied, où il
s'estoit bien appris d'y aller, que non de combattre des bestes, dont le
combat n'en est guères glorieux. Certes tels essais ne sont ny beaux, ny
honnestes, et les personnes qui s'en aident sont fort à reprouver.
J'aimerois autant un tour que fit une dame à son serviteur, lequel,
ainsi qu'il luy présentoit son service, et l'asseuroit qu'il n'y auroit
chose, tant hazardeuse fust-elle, qu'il ne la fist, elle, le voulant
prendre au mot, luy dit: «Si vous m'aimez tant, et que vous soyez si
courageux que vous le dites, donnez-vous de vostre dague dans le bras
pour l'amour de moy.» L'autre, qui mouroit pour l'amour d'elle, la tira
soudain, s'en voulant donner: je luy tins le bras et luy ostay la dague,
luy remonstrant que ce seroit un grand fol d'aller faire ainsi et de
telle façon preuve de son amour et de sa valeur. Je ne nommeray point
la dame, mais le gentilhomme estoit feu M. de Clermont-Tallard l'aisné,
qui mourut à la bataille de Moncontour, un des braves et vaillants
gentilshommes de France, ainsi qu'il le monstra à sa mort, commandant à
une compagnie de gens-d'armes, que j'aimois et honorois fort. J'ay ouy
dire qu'il en arriva tout de mesme à feu de Genlis, qui mourut en
Allemagne, menant les troupes huguenottes aux troisiesmes troubles: car,
passant un jour la rivière devant le Louvre avec sa maistresse, elle
laissa tomber son mouchoir dans l'eau, qui estoit beau et riche, exprès,
et luy dit qu'il se jetast dedans pour luy recourre. Luy, qui ne sçavoit
nager que comme une pierre, se voulut excuser; mais elle, luy reprochant
que c'estoit un coüard amy, et nullement hardy, sans dire gare se jeta à
corps perdu dedans, et, pensant avoir le mouchoir, se fust noyé s'il
n'eust esté aussitost secouru d'un autre batteau. Je crois que telles
femmes se veulent défaire par tels essays ainsi gentiment de leurs
serviteurs, qui possible les ennuyent. Il vaudroit mieux qu'elles leur
donnassent de belles faveurs, et les prier, pour l'amour d'elles, les
porter aux lieux honorables de la guerre, et faire preuve de leur
valeur, ou les y pousser davantage, que non pas faire de ces sottises
que je viens de dire, et que j'en dirois une infinité.

--Il me souvient que, lors que nous allasmes assiéger Roüen aux premiers
troubles, mademoiselle de Piennes, l'une des honnestes filles de la
Cour, estant en doute que feu M. de Gergeay ne fust esté assez vaillant
pour avoir tué lui seul, et d'homme à homme, le feu baron d'Ingrande,
qui estoit un des vaillants gentilshommes de la Cour, pour esprouver sa
valeur, luy donna une faveur d'une escharpe qu'il mit à son habillement
de teste: et, ainsi qu'on vint pour reconnoistre le fort de
Sainte-Catherine, il donna si courageusement et vaillamment dans une
troupe de chevaux qui estoient sortis hors de la ville, qu'en bien
combattant il eut un coup de pistollet dans la teste, dont il mourut
roide mort sur la place: en quoy ladite demoiselle fut satisfaite de sa
valeur; et s'il ne fust mort ce coup, ayant si bien fait, elle l'eust
espousé; mais, doutant un peu de son courage, et qu'il avoit mal tué
ledit baron, ce luy sembloit, elle voulut voir cette expérience, ce
disoit-elle. Et certes, encor qu'il y ait beaucoup d'hommes vaillants de
leur nature, les dames les y poussent encore davantage; et, s'ils sont
las et froids, elles les esmeuvent et eschauffent. Nous en avons un
très-bel exemple de la belle Agnès, laquelle, voyant le roy Charles VII
enamouraché d'elle et ne se soucier que de luy faire l'amour, et, mol et
lasche, ne tenir compte de son royaume, luy dit un jour que, lorsqu'elle
estoit encores jeune fille, un astrologue lui avoit prédit qu'elle
seroit aimée et servie de l'un des plus vaillants et courageux roys de
la chrestienté; que, quand le Roy lui fit cet honneur de l'aimer, elle
pensoit que ce fust ce roy valleureux qui luy avoit esté prédit; mais le
voyant si mol, avec si peu de soin de ses affaires, elle voyoit bien
qu'elle estoit trompée, et que ce roy si courageux n'estoit pas luy,
mais le roy d'Angleterre, qui faisoit de si belles armes, et luy prenoit
tant de belles villes à sa barbe; «dont, dit-elle au Roy, je m'en vais
le trouver, car c'est celuy duquel entendoit l'astrologue.» Ces paroles
piquèrent si fort le cœur du Roy, qu'il se mit à plorer; et de-là en
avant, prenant courage, et quittant sa chasse et ses jardins, prit le
frein aux dents; si bien que par son bonheur et vaillance, chassa les
Anglois de son royaume.

--Bertrand du Guesclin, ayant espousé sa femme, madame Thiphanie, se mit
du tout à la contenter et laisser le train de la guerre, luy qui l'avoit
tant pratiquée auparavant, et qui avoit acquis tant de gloire et de
loüange, mais elle luy en fit une réprimende et remonstrance, qu'avant
leur mariage on ne parloit que de luy et de ses beaux faits, et que
désormais on luy pourroit reprocher à elle-mesme une telle
discontinuation de son mary; qui portoit un très-grand préjudice à elle
et à son mary, d'estre devenu un si grand casannier, dont elle ne cessa
jamais jusques à ce qu'elle lui eust remis son premier courage, et
renvoyé à la guerre, où il fit encore mieux que devant. Voilà comment
cette honneste dame n'aima point tant son plaisir de nuict comme elle
faisoit l'honneur de son mary: et certes, nos femmes mesmes, encor
qu'elles nous trouvent près de leurs costez, si nous ne sommes braves et
vaillants, ne nous sçauroient aymer ny nous tenir auprès d'elles de bon
cœur; mais, quand nous retournons des armées, et que nous avons fait
quelque chose de bien et de beau, c'est alors qu'elles nous ayment et
nous embrassent de bon cœur, et qu'elles le trouvent meilleur.

--La quatriesme fille du comte de Provence, beau-pere de saint Louis, et
femme à Charles, comte d'Anjou, frère dudit roy, magnanime et ambitieuse
qu'elle estoit, se faschant de n'estre que simple comtesse de Provence
et d'Anjou, et qu'elle seule de ses trois sœurs, dont les deux
estoient reyne et l'autre impératrice, ne portoit autre titre que de
dame et comtesse, ne cessa jamais, jusques à ce qu'elle eust prié,
pressé et importuné son mary d'avoir et de conquester quelque royaume;
et firent si bien qu'ils furent eslus par le pape Urbain roy et reyne
des Deux-Siciles; et allèrent tous deux à Rome avec trente galleres se
faire couronner par sa Sainteté, en grande magnificence, roy et reyne de
Jérusalem et de Naples, qu'il conquesta après tant par ses armes
valeureuses que par les moyens que sa femme luy donna, vendant toutes
ses bagues et joyaux pour fournir aux frais de la guerre: et puis après
régnèrent assez paisiblement et longuement en leurs beaux royaumes
conquis. Longtemps après, une de leurs petites-filles, descendues d'eux
et des leurs, Isabeau de Lorraine, fit, sans son mary René, semblable
trait; car luy estant prisonnier entre les mains de Charles, duc de
Bourgogne, elle estant princesse, sage et de grand magnanimité et
courage, de Sicile et de Naples le royaume leur estant escheu par
succession, assembla une armée de trente mille hommes, et elle-mesme la
mena et conquesta le royaume, et se saisit de Naples. Je nommerois une
infinité de dames qui ont servi de telles façons beaucoup à leurs marys,
et qu'elles, estant hautes de cœur et d'ambition, ont poussé et
encouragé leurs marys à se faire grands, acquerir des biens et des
grandeurs et richesses: aussi est-ce le plus beau et le plus honorable
que d'en avoir par la pointe de l'espée. J'en ay cogneu beaucoup en
nostre France et en nos Cours, qui, plus poussez de leurs femmes, quasi
que de leurs volontés, ont entrepris et parfait de belles choses. Force
femme ay-je cogneu aussi, qui ne songeans qu'à leurs bons plaisirs, les
ont empeschez et tenus tousjours auprès d'elles; les empeschant de faire
de beaux faits, ne voulant qu'ils s'amusassent si-non à les contenter du
jeu de Vénus, tant elles y estoient aspres. J'en ferois force contes,
mais je m'extravaguerois trop de mon sujet, qui est plus beau certes,
car il touche la vertu, que l'autre qui touche le vice, et contente plus
d'ouyr parler de ces dames qui ont poussé les hommes à de beaux actes.
Je ne parle pas seulement des femmes mariées, mais de plusieurs autres,
qui, pour une seule petite faveur, ont fait faire à leurs serviteurs
beaucoup de choses qu'ils n'eussent pas fait; car quel contentement leur
est-ce, quelle ambition et eschauffement de cœur? Est-il plus grande
que, quand on est en guerre, que l'on songe que l'on est bien aymé de sa
maistresse, et que si l'on fait quelque belle chose pour l'amour
d'elle, combien de bons visages, de beaux attrait, de belles
œillades, d'embrassades, de plaisirs, de faveurs, qu'on espère après
de recevoir d'elles.

--Scipion, entre autres reprimendes qu'il fit à Massinissa lorsque,
quasi tout sanglant, il espousa Sophonisba, luy dit qu'il n'estoit bien
séant de songer aux dames et à l'amour lorsqu'on est à la guerre. Il me
pardonnera s'il lui plaist; mais, quant à moy, je pense qu'il n'y a
point si grand contentement, ny qui donne plus de courage ny d'ambition
pour bien faire, qu'elles. J'en ay esté logé-là d'autresfois. Quant à
pour moy, je croy que tous ceux qui se trouvent aux combats en sont de
mesmes: je m'en rapporte à eux. Je crois qu'ils sont de mon opinion,
tant qu'ils sont, et que, lorsqu'ils sont en quelque beau voyage de
guerre et qu'ils sont parmy les plus chaudes presses de l'ennemy, le
cœur leur double et accroist quand ils songent à leurs dames, à leurs
faveurs qu'ils portent sur eux, et aux caresses et beaux recueils qu'ils
recevront d'elles au partir de-là s'ils en eschapent, et, s'ils viennent
à mourir, quels regrets elles feront pour l'amour de leurs trespas.
Enfin, pour l'amour de leurs dames et pour songer en elles, toutes
entreprises sont faciles et aisées, tous combats leur sont des tournois,
et toute mort leur est un triomphe.

--Je me souviens qu'à la bataille de Dreux feu M. des Bordes, brave et
gentil cavalier s'il en fut de son temps, estant lieutenant de M. de
Nevers, dit avant comte d'Eu, prince aussi très-accomply, ainsi qu'il
fallut aller à la charge pour enfoncer un bataillon de gens de pied qui
marchoit droit à l'avant-garde, où commandoit feu M. de Guise le Grand,
et que le signal de la charge fut donné, ledict des Bordes, monté sur un
turc gris, part tout aussi-tost, enrichy et garny d'une fort belle
faveur que sa maistresse luy avoit donnée (je ne la nommeray point, mais
c'estoit l'une des belles et honnestes filles, et des grandes de la
Cour); et en partant, il dit: «Hà! je m'en vais combattre vaillamment
pour l'amour de ma maistresse, ou mourir glorieusement.» A ce il ne
faillit, car, ayant percé les six premiers rangs, mourut au septiesme,
porté par terre. A vostre advis, si cette dame n'avoit pas bien employé
sa belle faveur, et si elle s'en devoit desdire pour luy avoir donnée?

--M. de Bussy a esté le jeune homme qui a aussi bien fait valoir les
faveurs de ses maistresses que jeune homme de son temps, et mesmes de
quelques-unes que je sçay, qui méritoient plus de combats, d'exploits
de guerre, de coups d'espée, que ne fit jamais la belle Angélique des
paladins et chevalliers de jadis, tant chrestiens que sarrazins; mais je
luy ouy dire souvent qu'en tant de combats singuliers et guerres et
rencontres générales (car il en a fait prou) où il s'est jamais trouvé,
et qu'il a jamais entrepris, ce n'estoit point tant pour le service de
son prince ny pour ambition, que pour la seule gloire de complaire à sa
dame. Il avoit certes raison, car toutes les ambitions du monde ne
vallent pas tant que l'amour et la bienveillance d'une belle et honneste
dame et maistresse. Et pourquoy tant de braves chevalliers errants de la
Table-Ronde, et de tant de valleureux paladins de France du temps passé,
ont entrepris tant de guerres, tant de voyages lointains, tant fait de
belles expéditions, si-non pour l'amour des belles dames qu'ils
servoient ou vouloient servir? Je m'en rapporte à nos palladins de
France, nos Rollands, nos Renauds, nos Ogiers, nos Olliviers, nos Yvons,
nos Richards, et une infinité d'autres. Aussi c'estoit un bon temps et
bien fortuné; car, s'ils faisoient quelque chose de beau pour l'amour de
leurs dames, leurs dames, nullement ingrattes, les en sçavoient bien
récompenser quand ils se venoient rencontrer, ou donner des rendez-vous
dans des forests, dans les bois, auprès des fontaines ou en quelques
belles prairies. Et voilà le guerdon des vaillantises que l'on desire
des dames. Or il y a une demande: pour-quoi les femmes aiment tant ces
vaillants hommes, et, comme j'ay dit au commencement, la vaillance a
cette vertu et force de se faire aimer à son contraire? Davantage, c'est
une certaine inclination naturelle qui pousse les dames pour aimer la
générosité, qui est certainement cent fois plus aimable que la
coüardise: aussi toute vertu se fait plus aimer que le vice. Il y a
aucunes dames qui aiment ces gens ainsi pourvus de valeur, d'autant
qu'il leur semble que, tout ainsi qu'ils sont braves et adroits aux
armes et au mestier de Mars, qu'ils le sont de mesmes à celuy de Vénus.
Cette regle ne faut en aucuns, et de fait ils le sont, comme fut jadis
César, le vaillant du monde, et force autres braves que j'ay cogneus que
je tais, et tels y ont bien toute autre force et grace que des ruraux et
autres gens d'autre profession; si-bien qu'un coup de ces gens-là en
vaut quatre des autres, je dis envers les dames qui sont modestement
lubriques, mais non pas envers celles qui le sont sans mesure, car le
nombre leur plaist. Et si cette regle est bonne quelques fois en aucuns
de ses gens, et selon l'humeur d'aucunes femmes, elle faut en d'autres;
car il se trouve de ces vaillants qui sont tant rompus de l'harnois et
des grandes corvees de guerre, qu'ils n'en peuvent plus quand il faut
venir à ce doux jeu, de sorte qu'ils ne peuvent contenter leurs dames;
dont aucunes, et plusieurs y en a, qui aimeroient mieux un bon artisan
de Vénus, frais et bien émoulu, que quatre de ceux de Mars, ainsi
allebrenez. J'en ay cogneu force de ce sexe féminin et de cette humeur;
car enfin, disent-elles, il n'y a que de bien passer son temps et en
tirer la quintessence, sans avoir acception de personnes. Un bon homme
de guerre est bon, et le fait beau voir à la guerre; mais s'il ne sçait
rien faire au lict (disent-elles), un bon gros vallet bien à séjour vaut
bien autant qu'un beau et vaillant gentilhomme lassé. Je m'en rapporte à
celles qui en ont fait l'essay et le font tous les jours; car les reins
du gentilhomme, tout gallant et brave soit-il, estans rompus et froissés
de l'harnois qu'ils ont tant porté sur eux, ne peuvent fournir à
l'appointement comme les autres qui n'ont jamais porté peine ni fatigue.
D'autres dames y en a-t-il qui aiment les vaillants, soient pour marys,
soient pour serviteurs, afin qu'il débattent et soustiennent mieux leurs
honneurs et leurs chastetez, si aucuns médisants il y en a qui les
veulent souiller de paroles; ainsi que j'en ay veu plusieurs à la Cour,
où j'y ay cogneu d'autresfois une fort belle et grande dame, que je ne
nommeray point, estant fort sujette aux médisances, quitta un serviteur
fort favory qu'elle avoit, le voyant mol à départir de la main et ne
braver et ne quereller, pour en prendre un autre qui estoit un
escalabreux, brave et vaillant, qui portoit sur la pointe de son espée
l'honneur de sa dame, sans qu'on y osast aucunement toucher. Force dames
ay-je cogneu de cette humeur, qui ont voulu tousjours avoir un vaillant
pour leur escorte et deffense; ce qui leur est très-bon et très-utile
bien souvent: mais il faut bien qu'elles se donnent garde de broncher et
varier devant eux si elles se sont une fois soumises sous leur
domination; car, s'ils s'apperçoivent le moins du monde de leurs
fredaines et mutations, il les mainent beau et les gourmandent
terriblement, et elles et leurs gallants, si elles changent; ainsi que
j'en ay veu plusieurs exemples en ma vie. Voilà donc, telles femmes qui
se voudront mettre en possession de tels braves et scalabreux, faut
qu'elles soient braves et très-constantes envers eux, ou bien qu'elles
soient si fort secretes en leurs affaires, qu'elles ne se puissent
évanter: si ce n'est qu'elles voulussent faire en composant, comme les
courtisannes d'Italie et de Rome, qui veulent avoir un brave (ainsi le
nomment-elles) pour les défendre et maintenir; mais elles mettent
tousjours par le marché qu'elles auront d'autres concurrences, et que le
brave n'en sonnera mot. Cela est fort bon pour les courtisannes de Rome
et pour leurs braves, non pour les gallants gentilshommes de nostre
France ou d'ailleurs. Biais si une honneste dame se veut maintenir en sa
fermeté et constance, il faut que son serviteur n'espargne nullement sa
vie pour la maintenir et défendre si elle court la moindre fortune du
monde, soit, ou de sa vie, ou de son honneur, ou de quelque meschante
parole; ainsi que j'en ay veu en nostre Cour plusieurs qui ont fait
taire les médisants tout court, quand ils sont venus à détracter de
leurs maistresses et dames; auxquelles, par devoir de chevallerie et par
les lois, nous sommes tenus de servir de champions en leurs afflictions;
ainsi que fit ce brave Renaud de la belle Genevre en Escosse, le
seigneur de Mendozze à cette belle duchesse que j'ay dit, et le seigneur
de Carouge à sa propre femme du temps du roy Charles sixiesme, comme
nous lisons dans nos Croniques. J'en alléguerois une infinités d'autres,
et du vieux et du nouveau temps, ainsi que j'ay veu en nostre Cour; mais
je n'aurois jamais fait. D'autres dames ay-je cogneues qui ont quitté
des hommes pusilanimes, encores qu'ils fussent bien riches, pour aimer
et espouser des gentilshommes qui n'avoient que l'espée et la cappe,
pour manière de dire; mais ils estoient valeureux et généreux, et
avoient espérance, par leurs valeurs et générositez, de parvenir aux
grandeurs et aux estats, encore certes que ne ne soient pas les plus
vaillants qui le plus souvent y parviennent, en quoy on leur fait tort
pourtant; et bien souvent voit-on les coüards et pusilanismes y
parvenir; mais, quoy qu'il soit, telle marchandise ne paroist point sur
eux comme quand elle est sur les vaillants. Or je n'aurois jamais fait
si je voulois raconter les diverses causes et raisons pourquoy les dames
aiment ainsi les hommes remplis de générosité. Je sçay bien que si je
voulois amplifier ce discours d'une infinité de raisons et d'exemples,
j'en pourrois faire un livre entier; mais ne me voulant amuser sur un
seul sujet, ains en varier de plusieurs et divers, je me contenteray
d'en avoir dit ce que j'ay dit, encore que plusieurs me pourront
reprendre que cettuy-cy estoit bien assez digne pour estre enrichy de
plusieurs exemples et prolixes raisons, qu'eux-mesmes pourront bien: «Il
a oublié cettuy-cy, il a oublié cettuy-là.» Je le sçay bien, et en sçay
possible plus qu'ils ne pourront alléguer, et des plus sublins et
secrets; mais je veux les tous publier et nommer. Voilà pourquoy je me
tais. Toutefois, avant que faire pose, je dirai ce mot en passant, que,
tout ainsi que les dames aiment les hommes vaillants et hardis aux
armes, elles aiment aussi ceux qui le sont en amours; et jamais homme
coüard et par trop respectueux en icelles n'aura bonne fortune; non
qu'elles les veuillent si outrecuidez, hardis et présomptueux, que de
haute lutte les vinssent porter par terre; mais elles desirent en eux
une certaine modestie hardie, ou hardiesse modeste; car d'elles-mesmes,
si ce ne sont des louves, ne vont pas requerir ni se laisser aller, mais
elles en sçavent si bien donner les appetits, les envies, et attirent si
gentiment à l'escarmouche, que qui ne prend le temps à point et ne vient
aux prises, sans aucun respect de majesté et de grandeur, ou de
scrupule, ou de conscience, ou de crainte, ou de quelque autre sujet,
celuy vrayement est un sot et sans cœur, et qui mérite à jamais estre
abandonné de la bonne fortune.

--Je sçay deux honnestes gentilshommes compagnons, pour lesquels deux
fort honnestes dames, et non certes de petite qualité, ayant fait pour
eux une partie un jour à Paris, et s'aller pourmener en un jardin,
chacune, y estant, se separa à l'escart l'une de l'autre, avec un chacun
son serviteur, en chacune son allée, qui estoit si couverte de belles
treilles que le jour quasi ne s'y pouvoit voir, et la fraischeur y
estoit gracieuse. Il y eut un des deux hardy, qui, cognoissant cette
partie n'avoir esté faitte pour se pourmener et prendre le frais, et
selon la contenance de sa dame qu'il voyoit brusler en feu, et d'autre
envie que de manger des muscats qui estoient en la treille, et selon
aussi les paroles eschauffées, affettées et folastres, ne perdit si
belle occasion; mais, la prenant sans aucun respect, la mit sur un petit
lict qui estoit fait de gazons et de mottes de terre; il en joüit fort
doucement, sans qu'elle dist autre chose, si-non: «Mon Dieu! que
voulez-vous faire? N'êtes-vous pas le plus grand fol et estrange du
monde? et si quelqu'un vient, que dira-t-on? Mon Dieu, ostez-vous.» Mais
le gentilhomme, sans s'estonner, continua si bien, qu'il en partit si
content, et elle et tout, qu'ayant fait encor trois ou quatre tours
d'allée, ils recommencèrent encore une seconde charge. Puis, sortant de
là en autre allée couverte, ils virent d'autre costé l'autre gentilhomme
et l'autre dame, qui se pourmenoient ainsi qu'ils les y avoient laissez
auparavant. A quoy la dame contente dit au gentilhomme content: «Je
croy qu'un tel aura fait du sot, et qu'il n'aura fait à sa dame autre
entretien que de paroles, de discours et de pourmenades.» Donc, tous
quatre s'assemblans, les deux dames se vindrent à demander de leurs
fortunes. La contente respondit qu'elle se portoit fort bien elle, et
que pour le coup elle ne se sauroit pas mieux porter. La mecontente de
son costé dit qu'elle avoit eu affaire avec le plus grand sot et le plus
coüard amant qui s'estoit jamais veu. Et surtout les deux gentilshommes
les virent rire et crier entre elles deux en se pourmenant. «O le sot! ô
le coüard! ô monsieur le respectueux!» Sur quoy le gentilhomme content
dit à son compagnon: «Voilà nos dames qui parlent bien à vous, elles
vous foüettent: vous trouverez que vous avez fait trop du respectueux et
du badin.» Ce qu'il advoua: mais il n'estoit plus temps, car l'occasion
n'avoit plus de poil pour la prendre. Toutesfois, ayant cogneu sa faute,
au bout de quelque temps il la repara par quelque certain autre moyen
que je dirois bien.

--J'ay cogneu deux grands seigneurs et frères, et tous deux bien
parfaits et bien accomplis, qui, aymans deux dames, mais il y en avoit
une plus grande que l'autre en tout, et estant entrez en la chambre de
cette grande qui gardoit pour lors le lict, chacun se mit à part pour
entretenir sa dame. L'un entretient la grande avec tous les respects et
tous les baisements humbles qu'il put, et paroles d'honneur et
respectueuses, sans faire jamais aucun semblant de s'approcher de près
ny vouloir forcer la roque. L'autre frère, sans cérémonie d'honneur ny
de paroles, prit la dame à un coing de fenestre, et lui ayant tout d'un
coup essarté ses caleçons qui estoient bridez (car il estoit bien fort),
luy fit sentir qu'il n'aimoit point à l'espagnole, par les yeux, ny par
les gestes de visage, ny par paroles, mais par le vray et propre point
et effet qu'un vray amant doit souhaiter: et ayant achevé son prix-fait,
s'en part de la chambre, et en partant dit à son frere, assez haut que
sa dame l'ouyt: «Mon frere, si vous ne faites comme moy vous ne faites
rien, et vous dis que vous pouvez estre tant brave et hardy ailleurs que
vous voudrez; mais si en ce lieu vous ne monstrez votre hardiesse, vous
estes deshonoré; car vous n'estes ici en lieu de respect, mais en lieu
où vous voyez votre dame qui vous attend.» Et par ainsi laissa son
frere, qui pourtant pour l'heure retint son coup et le remit à une autre
fois: ce ne fut pourtant que la dame ne l'en estimast davantage, ou
qu'elle luy attribuast une trop grande froideur d'amour, ou faute de
courage, ou inhabileté de corps; si l'avoit monstré assez ailleurs, soit
en guerre, soit en amours.

--La feu reyne-mère fit une fois joüer une fort belle comédie en
italien, pour un mardy gras, à l'hostel de Reims, que Cornelie Fiasco,
capitaine des galleres, avoit inventée. Toute la Cour s'y trouva, tant
hommes que dames, et force autres de la ville. Entre autres choses, il
fut représenté un jeune homme qui avoit demeuré caché tout une nuict
dans la chambre d'une très-belle dame et ne l'avoit nullement touchée;
et ayant raconté cette fortune à son compagnon, il luy demanda:
_Ch'avete fatto_[106]? L'autre respondit: _Niente_[107]. Sur cela son
compagnon lui dit: _Ah! poltronazzo, senza cuore! non havete fatto
niente! Che maldita sia la tua poltronneria[108]!_ Après que la dite
comédie fut joüée, le soir, ainsi que nous estions en la chambre de la
Reyne, et que nous discourions de cette comédie, je demanday à une fort
belle et honneste dame, que je ne nommeray point, quels plus beaux
traits elle avoit observés et remarqués en la comédie, qui luy eussent
pleu le plus. Elle me dit tout naïvement: «Le plus beau trait que j'ay
trouvé, c'est que l'autre a respondu au jeune homme qui s'appeloit
Lucio, qui luy avoit dit _che non haveva fatto niente: Ah poltronazzo!
non havete fatto niente! Che maldita sia la tua poltronneria!_» Voilà
comme cette dame qui me parloit estoit de consente avec l'autre qui luy
reprochoit sa poltronnerie, et qu'elle ne l'estimoit nullement d'avoir
esté si mol et lasche; ainsi comme plus à plain elle et moy nous
discourusmes des fautes que l'on fait sur le sujet de ne prendre le
temps et le vent quand il vient à point, comme fait le bon marinier. Si
faut-il que je fasse encore ce conte, et le mesle, tout plaisant et
bouffon qu'il est, parmy les autres sérieux.

--J'ay donc ouy conter à un honneste gentilhomme mien amy, qu'une dame
de son pays, ayant plusieurs fois monstré de grandes familiaritez et
privautez à un sien vallet-de-chambre, qui ne tendoient toutes qu'à
venir à ce point, ledit vallet, point fat et sot, un jour d'esté
trouvant sa maistresse par un matin à demi endormye dans son lict toute
nue, tournée de l'autre costé de la ruelle, tenté d'un si grande
beauté, et d'une fort propre posture, et aisée pour l'investir et s'en
accommoder, estant elle sur le bord du lict, vint doucement et investit
la dame, qui, se tournant, vid que c'estoit son vallet qu'elle desiroit;
et, toute investie qu'elle estoit, sans autrement se desinvestir ny
remüer, ny se defaire, ny depestrer de sa prise tant soit peu, ne fit
que dire, tournant la teste, et se tenant ferme de peur de ne rien
perdre: «Monsieur le sot, qui est-ce qui vous a fait si hardy de le
mettre-là?» Le vallet luy respondit en toute révérence: «Madame,
l'osteray-je?--Ce n'est pas ce que je vous dis, monsieur le sot, luy
respondit la dame. Je vous dis: Qui vous a fait si hardy de le
mettre-là»? L'autre retournoit toujours à dire: «Madame, l'osteray-je?
et si vous voulez, je l'osteray:» et elle à redire: «Ce n'est pas ce que
je vous dis encore, monsieur le sot.» Enfin, et l'un et l'autre firent
ces mesmes repliques et dupliques par trois ou quatre fois, sans se
desbauscher autrement de leur besogne, jusques à ce qu'elle fut achevée;
dont la dame s'en trouva mieux que si elle eust commandé à son galland
de l'oster, ainsi qu'il luy demandoit. Et bien servit à elle de
persister en sa première demande sans varier, et au gallant en sa
replique et duplique: et par ainsi continuèrent leurs coups et cette
rubrique long-temps après ensemble; car il n'y a que la premiere fournée
ou la premiere pinte chere, ce dit-on. Voilà un beau vallet et hardy! et
à tels hardis, comme dit l'italien, il faut dire: _A bravo cazzo mai non
manca favor_. Or, par ainsi vous voyez qu'il y en a plusieurs qui sont
braves, hardis et vaillants, aussi bien pour les armes que pour les
amours; d'autres qui le sont en armes et non en amours; d'autres qui le
sont en amours et non aux armes, comme estoit ce marault de Paris, qui
eut bien la hardiesse et vaillance de ravir Heleine à son pauvre cocu de
mary Menelaüs, et coucher avec elle, et non de se battre avec luy devant
Troyes. Voilà aussi pourquoy les dames n'aiment les vieillards ny ceux
qui sont trop avancés sur l'aage, d'autant qu'ils sont forts timides en
amours et vergogneux à demander; non qu'ils n'ayent des concupiscences
aussi grandes que les jeunes, voire plus, mais non pas les puissances:
et c'est ce que dit une fois une dame espagnole, que les vieillards
ressembloient beaucoup de personnes que, quand elles voient les roys en
leurs grandeurs, dominations et autoritez, ils souhaiteroient fort
d'estre comme eux, non pas qu'ils osassent rien attenter contre eux pour
les déposséder de leurs royaumes et prendre leurs places; et
disoit-elle: _Y a pends es nascido et desseo, quando se muere luego_;
c'est-à-dire «qu'à peine le desir est né qu'il meurt aussi-tost:» aussi
les vieillards, quand ils voyent de beaux objets, ils les desirent fort,
mais ils ne les osent attaquer, _por que los viejos naturalmente son
temerosos; y amor y temor no se caben en un saco_; «car les vieillards
sont craintifs fort naturellement; et l'amour et la crainte ne se
trouvent jamais bien dans un sac.» Aussi ont-ils raison; car ils n'ont
armes ny pour offencer ny pour défendre, comme des jeunes gens, qui ont
la jeunesse et beauté: et aussi, comme dit le poëte, rien n'est mal
séant à la jeunesse, quelque chose qu'elle fasse; aussi, dit un autre,
il n'est point beau de voir un vieil gendarme ny un vieil amoureux. Or
c'est assez parlé sur ce sujet; parquoy je fais fin et n'en dis plus,
si-non que j'adjousteray un autre nouveau sujet faisant et approchant
quasi à ce sujet, qui est que, tout ainsi que les dames aiment les
hommes braves, vaillants et généreux, les hommes aiment pareillement les
dames braves, de cœur et généreuses. Et comme tout homme généreux et
courageux est plus aimable et admirable qu'un autre, aussi de mesme en
est toute dame illustre, généreuse et courageuse; non que je veuille que
cette dame fasse les actes d'un homme, ny qu'elle s'agendarme comme un
homme, ainsi que j'en ay veu, cogneu et ouy parler d'aucunes qui
montoient à cheval comme un homme, portoient le pistolet à l'arçon de la
selle, et le tiroient, et faisoient la guerre comme un homme. J'en
nommerais bien une qui durant ces guerres de la Ligue en a fait de
mesme. Ce desguisement est dementir le sexe; outre qu'il n'est beau et
bien séant, il n'est permis, et porte plus grand préjudice qu'on ne
pense: ainsi que mal en prit à cette gente pucelle d'Orléans, laquelle
en son procès fut calomniée de cela, et en partie cause de son sort et
sa mort. Voilà pourquoi je ne veux ny estime trop tel garçonnement; mais
je veux et aime une dame qui monstre son brave et valleureux courage,
estant en adversité et en bon besoin, par de beaux actes feminins, qui
approschent fort d'un cœur masle. Sans emprunter les exemples des
généreuses dames de Rome et de Sparte de jadis, qui ont en cela excedé
toutes autres, ils sont assez manifestes et exposez à nos yeux, j'en
veux escrire de nouveaux et de nos temps. Pour le premier, et à mon gré
le plus beau que je sçache, ce fut celuy de ces belles, honnestes et
courageuses dames de Sienne, alors de la révolte de leur ville contre le
joug insuportable des Impériaux; car, après que l'ordre y fut estably
pour la garde, les dames, en estant mises à part pour n'estre propres à
la guerre comme les hommes, voulurent monstrer un par-dessus, et
qu'elles sçavoient faire autre chose que besogner à leurs ouvrages du
jour et de la nuict; et, pour porter leur part du travail, se
departirent d'elles-mesmes en trois bandes: et, un jour de Saint
Anthoine, au mois de janvier, comparurent en public trois des plus
belles, grandes et principales de la ville, en la grande place (qui est
certes très-belle), avec leurs tambours et enseignes. La premiere estoit
la signora Forteguerra, vestuë de violet, son enseigne et sa bande de
mesme parure avec une devise de ces mots: _Purche sia il vero_. Et
estoient toutes ces dames vestues à la nymphale, d'un court
accoustrement qui en descouvroit et monstroit mieux la belle greve. La
seconde estoit la signora Piccolomini, vestue d'incarnat, avec sa bande
et enseigne de mesme, avec la croix blanche, et la devise en ces mots:
_Purche no l'habbia tutto_. La troisiesme estoit la signora Livia
Fausta, vestue toute à blanc, avec sa bande et enseigne blanche, en
laquelle estoit une palme, et la devise en ces mots: _Purche l'habbia_.
A l'entour et à la suite de ces trois dames, qui sembloient trois
déesses, il y avoit bien trois mille dames, que gentilles-femmes,
bourgeoises qu'autres, d'apparence toutes belles, ainsi bien parées de
leurs robbes et livrées, toutes ou de satin ou de taffetas, de damas ou
autres draps de soye, et toutes résoluës de vivre ou mourir pour la
liberté; et chacune portoit une fascine sur l'espaule à un fort que l'on
faisoit, criants: _France! France!_ Dont M. le cardinal de Ferrare et M.
de Termes, lieutenants du Roy, en furent si ravis d'une chose si rare et
belle, qu'ils ne s'amusèrent à autre chose qu'à voir, admirer,
contempler et loüer ces belles et honnestes dames: comme de vray j'ay
ouy dire à aucunes et aucuns qui y estoient, que jamais rien ne fut si
beau; et Dieu sçait si les belles dames manquent en cette ville, et en
abondance, sans spéciauté.

Les hommes, qui, de leur bonne volonté, estoient fort enclins à leur
liberté, en furent davantage poussez par ce beau trait, ne voulans en
rien céder à leurs dames pour cela: tellement que tous à l'envy,
gentilshommes, seigneurs, bourgeois, marchands, artisans, riches et
pauvres, tous accoururent au fort à en faire de mesme que ces belles,
vertueuses et honnestes dames; et en grande émulation, non-seulement les
séculiers, mais les gens d'église poussèrent tous à cet œuvre, et au
retour du fort, les hommes à part, et les femmes aussi rangées en
bataille en la place auprès du palais de la Seigneurie, allèrent l'un
après l'autre, de main en main, saluer l'image de la Vierge Marie,
patronne de la ville, en chantant quelques hymnes et cantiques à son
honneur par un si doux air et agréable armonie, que, partie d'aise,
partie de pitié, les larmes tombaient des yeux à tout le peuple; lequel,
après avoir receu la bénédiction de M. le révérendissime cardinal de
Ferrare, chacun se retira en son logis, tous et toutes en résolution de
faire mieux à l'advenir. Cette cérémonie sainte de dames me fait
ressouvenir (sans comparaison) d'une profane, mais belle pourtant, qui
fut faite à Rome du temps de la guerre punique, qu'on trouve dans
Tite-Live. Ce fut une pompe et une procession qui s'y fit de trois fois
neuf, qui sont vingt-sept jeunes belles filles romaines, et toutes
pucelles, vestues de robettes assez longuettes (l'histoire n'en dit
point les couleurs); lesquelles, après leur pompe et procession achevée,
s'arrestèrent en une place, où elles dansèrent devant le peuple une
danse en s'entredonnans une cordelette, rangée l'une après l'autre,
faisant un tour de danse, et accommodant le mouvement et fretillement de
leurs pieds en cadence de l'air et de la chanson qu'elles disoient: ce
qui fut une chose très-belle à voir autant pour la beauté de ces belles
filles que pour leur bonne grace, leur belle façon à la danse, et pour
leur affetté mouvement de pieds, qui certes l'est d'une belle pucelle,
quand elle les sçait gentiment et mignardement conduire et mener. Je me
suis imaginé en moy cette forme de danse, et m'a fait souvenir d'une que
j'ay veu de mon jeune temps danser les filles de mon pays, qu'on
appeloit la _jarretierre_; lesquelles, prenans et s'entredonnans la
jarretierre par la main, les passoient et repassoient par-dessus leur
teste, puis les mesloient et entrelassoient entre leurs jambes en
sautant dispostement par-dessus, et puis s'en desveloppoient et
desengageoient si gentiment par de petits sauts, tousjours
s'entresuivans les uns après les autres, sans jamais perdre la cadence
de la chanson ou de l'instrument qui les guidoit; si que la chose estoit
très-plaisante à voir, car les sauts, les entrelassements, les
desgagements, le port de la jarretierre et la grace des filles,
portoient je ne sçay quelque lasciveté mignarde, que je m'estonne que
cette danse n'a esté pratiquée en nos cours de nostre temps, puis que
les calleçons y sont fort propres, et qu'on y peut voir aisément la
belle jambe, et qui a la chausse la mieux tirée, et qui a la plus belle
disposition. Cette danse se peut mieux représenter par la veuë que par
l'escriture.

Pour retourner à nos dames siennoises: «Hà! belles et braves dames, vous
ne deviez jamais mourir, non plus que vostre los, qui a jamais ira de
conserve avec l'immortalité, non plus aussi que cette belle et gentille
fille de vostre ville, laquelle, en vostre siége, voyant son frere un
soir detenu malade en son lict, et fort mal disposé pour aller en garde,
le laissant dans le lict, tout coyment se desrobe de luy, prend ses
armes et ses habillements, et, comme la vraye effigie de son frère,
paroist en garde; et fut prise pour son frere, ainsi incogneue par la
faveur de la nuict.» Gentil trait, certes; car, bien qu'elle se fust
garçonnée et gendarmée, ce n'estoit pourtant pour en faire une
continuelle habitude, que pour cette fois faire un bon office à son
frere. Aussi dit-on que nul amour est égal à la fraternelle, et
qu'aussi, pour un bon besoin, il ne faut rien espargner pour monstrer
une gente générosité du cœur, en quelque endroit que ce soit. Je croy
que le corporal qui lors commandoit à l'esquade où estoit cette belle
fille, quand il sceut ce trait, fut bien marry qu'il ne l'eust mieux
recogneue, pour mieux publier sa loüange sur le coup, ou bien pour
l'exempter de la sentinelle, ou du tout pour s'amuser d'en contempler la
beauté, sa grace et sa façon militaire; car ne faut point douter qu'elle
ne s'estudiast en tout à la contrefaire. Certes on ne sçauroit trop
loüer ce beau trait, et mesme sur un si juste sujet pour le frere. Tel
en fit ce gentil Richardet, mais pour divers sujets, quand, après avoir
ouy le soir sa sœur Bradamente discourir des beautés de cette belle
princesse d'Espagne, et de ses amours et desirs vains, après qu'elle fut
couchée il prit ses armes et sa belle cotte, et s'en déguise pour
paroistre sa sœur, tant ils estoient de semblance de visage et
beauté; et après, sous telle forme, tira de cette belle princesse ce
qu'à sa sœur son sexe luy avoit desnié; dont mal pourtant très-grand
luy en fust arrivé sans la faveur de Roger, qui, le prenant pour sa
maistresse Bradamente, le garantit de mort. Or j'ay ouy dire à M. de La
Chapelle des Ursins, qui lors estoit en Italie, et qui fit le rapport de
si beau trait de ces dames siennoises au feu roy Henry, il le trouva si
beau, que la larme à l'œil il jura que, si Dieu luy donnoyt un jour
la paix ou la trefve avec l'Empereur, qu'il iroit par ses galleres en la
mer de Toscane, et de là à Sienne, pour voir cette ville si affectée à
soy et à son party, et la remercier de cette brave et bonne volonté, et
sur-tout pour voir ces belles et honnestes dames, et leur en rendre
graces particulières. Je croy qu'il n'y eust pas failly, car il honoroit
fort les belles et honnestes dames; et si leur escrivit, principalement
aux trois principales, des lettres les plus honnestes du monde de
remerciements et d'offres, qui les contentèrent et animèrent davantage.
Hélas! il eut bien quelque temps après la trefve; mais, l'attendant à
venir, la ville fut prise, comme j'ay dit ailleurs; qui fut une perte
inestimable pour la France, d'avoir perdu une si noble et si chere
alliance, laquelle, se ressouvenant et se ressentant de son ancienne
origine, se voulut rejoindre et remettre parmy nous; car on dit que ces
braves Siennois sont venus des peuples de France qu'en la Gaule on
appeloit jadis Senonnes, que nous tenons aujourd'hui ceux de Sens; aussi
en tiennent-ils encore de l'humeur de nous autres François, car ils ont
la teste près du bonnet, et sont vifs, soudains et prompts comme nous.
Les dames, pareillement aussi, se ressentent de ces gentilles,
gracieuses façons, et familiaritez françaises.

--J'ay leu dans une vieille chronique que j'ay allégué ailleurs, que le
roy Charles huictiesme, en son voyage de Naples, lorsqu'il passa à
Sienne, il y fut receu par une entrée si triomphante et si superbe,
qu'elle passa toutes les autres qu'il fit en toute l'Italie; jusques à
là que, pour plus grand respect et signe d'humilité, toutes les portes
de la ville furent ostées de leurs gonds et portées par terre; et tant
qu'il y demeura furent ainsi ouvertes et abandonnées à tous allants et
venants, et puis après, venant son départ, remises. Je vous laisse à
penser si le Roy, toute sa Cour et son armée, n'eurent pas grand sujet
d'aymer et honorer cette ville (comme de vray il fit toujours), et en
dire tous les biens du monde: aussi la demeure à luy et à tous en fut
très-agréable, et sur la vie fut défendu de n'y faire aucune insolence,
comme certes la moindre du monde ne s'ensuivit. Ha! braves Siennois,
vivez pour jamais! Que pleust à Dieu fussiés-vous encore nostres en
tout, comme possible vous l'estes en cœur et en ame! car la
domination d'un roy de France est bien plus douce que celle d'un duc de
Florence; et puis le sang ne peut mentir. Que si nous estions aussi
voisins comme nous sommes reculez, possible, tous ensemble conformes de
volontez, en ferions-nous-dire.

--Les principaies dames de Pavie, en leur siége du roy François sous la
conduite et exemple de la signora contessa Hippofita de Malespina, leur
générale, se mirent de mesme à porter la hotte, remuer terre et remparer
leurs bresches, faisant à l'envy des soldats. Un pareil trait de ces
dames siennoises que je viens de raconter je vis faire à aucunes dames
rocheloises au siége de leur ville dont il me souvient: que le premier
dimanche de caresme que le siége y estoit, Monsieur, nostre général,
manda sommer M. de La Nouë de sa parole, et venir parler à luy et luy
rendre compte de sa négociation que luy avoit chargé pour cette ville;
dont le discours en est long et fort bizarre, que j'espère ailleurs
descrire. M. de La Nouë n'y faillit pas, et pour ce M. de Strozze fut
donné en ostage dans la ville, et trefves furent faites pour ce jour et
pour le lendemain. Ces trefves ainsi faittes, parurent aussi-tost comme
nous hors des tranchées force gens de la ville sur les remparts et sur
les murailles; et sur-tout parurent une centaine de dames et bourgeoises
des plus grandes, plus riches et des plus belles, toutes vestues de
blanc, tant de la teste que du corps, toutes de toile de Hollande fine,
qu'il fit très-beau voir: et ainsi s'estoient-elles vestues à cause des
fortifications des rempars où elles travailloient, fut ou à porter la
hotte ou à remuer la terre; et d'autres habillements se fussent
ensaloudis, et ces blancs en estoient quittes pour les mettre à la
lessive; et aussi qu'avec cet habit blanc se fissent mieux remarquer
parmy les autres. Nous autres fusmes fort ravis à voir ces belles dames,
et vous asseure que plusieurs s'y amusèrent plus qu'à autre chose: aussi
voulurent-elles bien se monstrer à nous, et ne furent à nous guières
chiches de leur veuë, car elles se plantoient sur le bord du rampart
d'une fort belle grace et démarche, qu'elles valoient bien le regarder
et desirer. Nous fusmes curieux de demander quelles dames c'estoient.
Ils nous respondirent que c'estoit une bande de dames ainsi jurée,
associée et ainsi parée pour le travail des fortifications, et pour
faire de tels services à leur ville; comme certes de vray elles en
firent de bons, jusques-là que les plus viriles et robustes menoient les
armes: si que j'ay ouy conter d'une, pour avoir souvent répoussé ses
ennemis d'une pique, elle la garde encor si soigneusement comme sacrée
relique, qu'elle ne la donneroit, ny ne voudroit pour beaucoup d'argent
la bailler, tant elle la tient chere chez soy.

--J'ay ouy raconter à aucuns vieux commandeurs de Rhodes, et mesmes je
l'ay leu en un vieux livre, que lors que Rhodes fut assiégé par le
sultan Soliman, les belles filles et dames de la ville ne pardonnèrent à
leurs beaux visages et tendres et délicats corps, pour porter leur bonne
part des peines et fatigues du siége, jusqu'à-là que bien souvent se
présentoient aux plus pressés et dangereux assauts, et courageusement
secondoient les chevaliers et soldats à les soutenir. Ah! belles
Rhodiennes! vostre nom, vostre los a valu de tout temps et ne mériteriez
d'estre sous la domination des barbares!

--Du temps du roy François I, la ville de Saint-Riquier, en Picardie,
fut entreprise et assaillie par un gentilhomme flamand, nommé Domrin,
enseigne de M. du Ru, accompagné de cent hommes d'armes et de deux mille
hommes de pied, et quelque artillerie. Dedans il n'y avoit seulement que
cent hommes de pied, qui estoient fort peu, et estoit prise, ne fut que
les dames de la ville se présentèrent à la muraille avec armes, eau et
huile bouillante et pierres, et repoussérent bravement les ennemis, bien
qu'ils fissent tous les efforts pour entrer. Encore deux desdites dames
levèrent deux enseignes des mains des ennemis, et les tirérent de la
muraille dans la ville; si bien que les assiégeants furent contraints
d'abandonner la bresche qu'ils avoient faite et les murailles, et se
retirer et s'en aller: dont la renommée fut par toute la France, la
Flandre et la Bourgogne. Au bout de quelque temps le roy François
passant par-là, en voulut voir les femmes, les loüa et les remercia. Les
dames de Péronne en firent de mesme quand la ville fut assiégée du comte
de Nassau, et assistèrent aux braves gens de guerre qui estoient dedans
tout de mesme façon; qui en furent estimées, loüées et remerciées de
leur roy. Les femmes de Sancerre, en ces guerres civiles et leur siége,
furent recommandées et loüées des beaux effets qu'elles y firent en
toutes sortes. Durant cette guerre de la Ligue, les dames de Vitré
s'acquittérent de mesme en leur ville assiégée par M. de Mercœur.
Elles y sont très-belles et tousjours fort proprement habillées de tout
temps; et pour ce n'espargnoient leurs beautez à se monstrer viriles et
courageuses: comme certes tous actes virils et généreux, à un tel
besoin, sont autant à estimer en les femmes qu'en les hommes. Ainsi que
de mesme furent jadis les gentiles femmes de Carthage, lesquelles, quand
elles virent leurs marys, leurs freres, leurs peres, leurs parents et
leurs soldats cesser de tirer à leurs ennemis, par faute de cordes en
leurs arcs, qui estoient toutes usées de force de tirer par une si
grande longueur de siége: et par ce, ne pouvans plus chevir de chanvre,
de lin, ny de soie, ny d'autres choses pour faires cordes, s'advisérent
de couper leurs belles tresses et blonds cheveux, et ne pardonner à ce
bel honneur de leurs testes et parement de leurs beautez; si bien
qu'elles-mêmes, de leurs belles, blanches et délicates mains, en
retorsérent et en firent des cordes, et en fournirent à leurs gens de
guerre: dont je vous laisse à penser de quels courages et de quels nerfs
ils pouvoient tendre et bander leurs arcs, en tirer et en combattre,
portans si belles faveurs des dames.

--Nous lisons dans l'histoire de Naples que ce grand capitaine Sforce,
sous la charge de la reyne Jeanne seconde, ayant esté pris par le mary
de la reyne, Jacques, mis en estroite prison et en quelques traits de
corde, sans doute il avoit la teste tranchée, sans que sa sœur
Marguerite se mit en armes et aux champs, et fit si bien, elle en
personne, qu'elle prit quatre gentilshommes napolitains principaux, et
manda au roy que tel traittement il feroit à son frere, tel le
feroit-elle à ses gens; si bien qu'il fut contraint de faire accord et
le lascher sain et sauve. Ah! brave et généreuse sœur! ne tenant
guiere en cela de son sexe. Je sçay aucunes sœurs et parentes que, si
elles eussent fait traits pareil il y a quelque temps, possible
eussent-elles sauvé un brave frere qu'elles avoient, qui fut perdu pour
faute de secours et d'assistance pareille. Maintenant je veux laisser
ces dames en général guerrieres et généreuses: parlons d'aucunes
particulieres. Et pour la plus belle monstre de l'antiquitté, je
n'allégueray que cette senle Zénobie pour toutes, laquelle, après la
mort de mary, ne s'amusa, comme plusieurs, à perdre le temps à le plorer
et regretter, mais à s'emparer de l'empire au nom de ses enfants, et
faire la guerre aux Romains et à l'empereur Aurelian, qui en estoit lors
empereur, en leur donnant de la peine beaucoup l'espace de huit ans,
jusques à ce qu'estant descendüe en champ de bataille contre luy, fut
vaincue et prise prisonniere, et menée devant l'Empereur; lequel, après
lui avoir demandé comment elle avoit eu la hardiesse de faire la guerre
aux Empereurs, elle luy respondit seulement: «Vrayment, je cognois bien
que vous estes empereur, puisque vous m'avez vaincuë.» Il eut si grand
aise de l'avoir vaincuë, et en tira une si grande ambition, qu'il en
voulut triompher; et avec une très-grande pompe et magnificence elle
marchoit devant son char triomphant, fort superbement habillée et
accommodée d'une grande richesse de perles et pierreries, de grands
joyaux et de chaisnes d'or, dont elle estoit enchaisnée au corps, aux
pieds et aux mains, en signe de captive et d'esclave; si que, par la
grande pesanteur de ses joyaux et chaisnes qu'elle portoit sur elle, fut
contrainte de faire plusieurs pauses et se reposer souvent en ce
triomphe. Grand cas, certes, et admirable, que, toute vaincue et
prisonniere qu'elle estoit, encore donnoit-elle loy au vainqueur
triompheur, et le faisoit arrester et attendre jusques à ce qu'elle eust
repris son halleine! Grande aussi et honneste courtoisie estoit-ce à
l'Empereur de luy permettre son aise et repos et endurer sa débilité, et
ne la contraindre ny presser de se haster plus qu'elle ne pouvoit: de
sorte que l'on ne sçait que plus loüer, ou l'honnesteté de l'Empereur,
ou la façon de faire de la Reyne, qui possible pouvoit-elle joüer ce jeu
exprès, non tant pour son imbécilité ou lassitude, que pour quelque
ostentation de gloire, et monstrer au monde qu'elle en vouloit
recueillir ce petit brin sur le soir de sa belle fortune, comme elle
avoit fait sur le matin, et que monsieur l'Empereur luy cedoit ce
coup-là pour l'attandre en ses pas lents et graves marchers. Elle se
faisoit fort regarder et admirer autant des hommes que des dames,
desquelles aucunes eussent fort voulu ressembler cette belle image; car
elle estoit des plus belles, selon que disent ceux qui en ont escrit.
Elle estoit d'une fort belle, haute et riche taille, son port très-beau,
sa grace et sa majesté de mesmes, par conséquent son visage très-beau et
fort agréable, les yeux noirs et fort brillants. Entre autres beautez,
il luy donnoit les dents très-belles et fort blanches, l'esprit vif,
fort modeste, sincere et clemente au besoin; la parole fort belle et
prononcée d'une voix claire: aussi elle-mesme faisoit entendre toutes
ses conceptions et volontez à ses gens de guerre, et les haranguoit
souvent. Je pense certes qu'il la faisoit bien aussi beau voir ainsi
vestue si superbement et gentiment en habit de femme, que quand elle
estoit armée tout à blanc; car tousjours le sexe l'emporte: aussi est-il
à présumer que l'Empereur ne la voulut exhiber en son triomphe qu'en son
beau sexe féminin, qui la représenteroit mieux et la rendroit au peuple
plus agréable en ses perfections de beauté. De plus, il est à présumer
aussi qu'estant si belle, l'Empereur en avoit tasté, joüi et en
jouissoit encore; et que s'il l'avoit vaincue d'une façon, il ou elle
(les deux se peuvent entendre) l'avoit vaincu aussi de l'autre. Je
m'estonne que, puisque cette Zénobie estoit si belle, l'Empereur ne la
prist et entretinst pour l'une de ses garces, ou bien qu'elle n'ouvrist
et dressast par sa permission, ou du sénat, boutique d'amour et de
putanisme, comme fit Flora, afin de s'enrichir et accumuler force biens
et bons moyens au travail de son corps et branslement de son lict; à
laquelle boutique eussent pu venir les plus grands de Rome à l'envy tous
les uns des autres; car enfin il n'y a tel contentement et félicité au
monde, s'il semble, que se rüer sur la royauté et principauté, et de
joüir d'une belle reyne, d'une princesse et grande dame. Je m'en
rapporte à ceux qui ont esté en ces voyages, et y fait si belles
factions. Et par ainsi cette reyne Zénobie se fust faite tost riche par
la bourse de ces grands, ainsi que fit Flora, qui n'en recevoit point
d'autres en sa boutique. N'eust-il pas mieux vallu pour elle de traitter
cette vie en bombances, magnificences, chevances et honneurs, que de
tomber en la nécessité et extrémité quelle tomba, à gaigner sa vie à
filer parmy des femmes communes et mourir de faim, sans que le sénat,
ayant pitié d'elle, veu sa grandeur passée, luy ordonna pour son vivre
quelque pension, et quelques petites terres et possessions, que l'on
appela long-temps les possessions zénobiennes; car enfin c'est un grand
mal que la pauvreté, et qui la peut éviter, en quelque forme qu'on se
puisse transmuer, fait bien, ce disoit quelqu'un que je sçai. Voilà
pourquoi Zénobie ne mena son grand courage au bout de la carrière, comme
elle devoit, et qu'il faut qu'on la persiste tousjours en toutes
actions. On dit qu'elle avoit fait faire un charriot triomphant, le plus
superbe qui fust jamais veu dans Rome, et ce, disoit-elle souvent durant
ses grandes prosperitez et vanteries, pour triompher dans Rome, tant
elle estoit présumptueuse de conquérir l'empire romain: mais tout cela
au rebours, car l'Empereur l'ayant vaincuë le prit pour luy, et en
triompha, et elle alla à pied, en faisant d'elle plus grand triomphe et
pompe que s'il eust vaincu un puissant roy. Et dittes que la victoire
qu'on emporte sur une dame, en quelque façon que ce soit, n'est pas
grande et très-illustre! Ainsi désira Auguste de triompher de Cléopatre;
mais il n'y procéda pas bien. Elle y pourveut de bonne heure, et de la
façon que Paulus-Æmilius le dit à Perséus, qui, le priant en sa
captivité d'avoir pitié de luy, il luy respondit que c'avoit esté à luy
à y mettre ordre auparavant, voulant entendre qu'il se devoit estre tué.

J'ay ouy dire que le feu roy Henry second ne désiroit rien tant que de
faire prisonnière la reyne de Hongrie, non pour la traitter mal, encore
qu'elle luy eust donné plusieurs sujets par ses bruslements, mais pour
avoir cette gloire de tenir cette grande reyne prisonniere, et voir
quelle mine et contenance elle tiendroit en sa prison, et si elle y
seroit si brave et orgueilleuse qu'en ses armées: car enfin il n'y a
rien si superbe et brave qu'une belle, brave et grande dame, quand elle
veut et qu'elle a du courage, comme estoit celle-là, et qui se plaisoit
fort au nom que luy avoient donné les soldats espagnols, qui, comme ils
appeloient l'Empereur son frère _el Padre de los soldatos_[109], eux
l'appeloient _la Madre_[110]: ainsi que Vittoria, ou Vittorina, jadis du
temps des Romains, fut appelée en ses armées la mère du camp. Certes, si
une dame grande et belle entreprend une charge de guerre, elle y sert de
beaucoup, et anime fort ses gens: comme j'ay veu en nos guerres civiles
la Reyne-Mère, qui bien souvent venoit en nos armées et les asseuroit
tout plein et encourageoit fort; et comme fait aujourd'huy l'infante
Isabelle, sa petite-fille, en Flandres, qui préside en son armée, et se
fait paroistre à ses gens de guerre toute valeureuse, si que sans elle
et sa belle et agréable présence, la Flandre n'auroit moyen de tenir, ce
disent tous: et jamais la reyne de Hongrie, sa grande tante, ne parut
telle en beauté, valeur et générosité et belle grace. Dans nos histoires
de France, nous lisons combien servit la présence de cette généreuse
comtesse de Montfort, estant assiégée dans Annebon; car, encore que ses
gens de guerre fussent braves et vaillants, et qu'ils eussent combattu
et soustenu des assauts et faits aussi bien que gens de monde, ils
commencèrent à perdre cœur et vouloir se rendre; mais elle les
harangua si bien, et anima de si belles et courageuses paroles, et les
anima si beau et si bien, qu'ils attendirent le secours, qui leur vint à
propos, tant désiré, et le siége fut levé; et fit bien mieux, car, ainsi
que ses ennemis estoient amusez à l'assaut, et que tous y estoient, et
vid les tentes qui en estoient toutes vides, elle, montée sur un bon
cheval, et avec cinquante bons chevaux, fit une saillie, donne l'alarme,
met le feu dans le camp, si-bien que Charles de Blois; cuidant estre
trahy, fit aussi-tost cesser l'assaut. Sur ce sujet je feray ce petit
conte. Durant ces dernières guerres de la Ligue, feu M. le prince de
Condé, dernier mort, estant à Saint-Jean, envoya demander à madame de
Bourdeille, veufve de l'aage de quarante ans, et très-belle, six ou sept
des gens de sa terre, des plus riches, et qui s'estoient retirez en son
chasteau de Mathas près elle. Elle les luy refusa tout à trac, et que
jamais elle ne trahiroit ny ne livreroit ces pauvres gens, qui
s'estoient allez couvrir et sauver sous sa foy. Il luy manda pour la
derniere fois que, si elle ne les luy envoyoit, qu'il luy apprendroit de
luy obéyr. Elle luy fit response (car j'estois avec elle pour
l'assister) que, puisqu'il ne savoit obéyr, qu'elle trouvoit fort
estrange de vouloir faire obéir les autres, et lorsqu'il auroit obéy à
son Roy elle luy chéyroit; au reste que, pour toutes ses menaces, elle
ne craignoit ny son canon, ny son siége, et qu'elle estoit descendue de
la comtesse de Montfort, de laquelle les siens avoient hérité de cette
place, et elle et tout de son courage; et qu'elle estoit résolue de la
garder si-bien qu'il ne la prendroit point; et qu'elle feroit autant
parler là d'elle léans que son ayeule, ladite comtesse, avoit fait dans
Annebon. M. le prince songea long-temps sur cette response, et temporisa
quelques jours sans la plus menacer. Pourtant s'il ne fust mort il
l'eust assiégée; mais elle s'estoit bien préparée de cœur, de
résolution, d'hommes et de tout, pour le bien recevoir; et croy qu'il y
eust receu de la honte. Machiavel, en son livre _de la Guerre_, raconte
que Catherine, comtesse de Furly, fut assiégée dans sa dite place par
César Borgia, assisté de l'armée de France, qui luy résista fort
valleurusement, mais enfin fut prise. La cause de sa perte fut que cette
place estoit trop pleine de forteresses et lieux forts, pour retirer
d'un lieu à l'autre; si-bien que, César ayant fait ses approches, le
seigneur Jean de Casale (que ladite comtesse avoit pris pour sa garde et
assistance) abandonna la brèche pour se retirer en ses forts; et par
cette faute, Borgia faussa et prit la place: si-bien, dit l'auteur, que
ces fautes firent tort au courage généreux et à la réputation de cette
brave comtesse, laquelle avoit attendu une armée que le roy de Naples et
le duc de Milan n'avoient osé attendre. Et bien que son issuë en fust
malheureuse, elle emporta l'honneur que sa vertu méritoit; et pour ce en
Italie se firent force vers et rimes en sa loüange. Ce passage est digne
de lire pour ceux qui se meslent de fortifier des places et y bastir
grande quantité de forts, chasteaux, roques et cittadelles. Pour
retourner à nostre propos, nous avons eu le temps passé force princesses
et grandes dames en nostre France, qui ont fait de belles marques de
leurs proüesses: comme fit Paule, fille du comte de Penthièvre, laquelle
fut assiégée dans Roy par le comte de Charoullois, et s'y monstra si
brave et si généreuse, que la ville estant prise, le comte luy fit
très-bonne guerre, et la fit conduire à Compiegne, seurement, ne
permettant qu'il luy fust fait aucun tort; et l'honora fort pour sa
vertu, encor qu'il voulust grand mal à son mary, qu'il chargeroit de
l'avoir voulu faire mourir par sortilleges et charmes d'aucunes images
et chandelles.

--Richilde, fille unique et héritière de Monts, en Hainault, femme de
Beaudoüin sixiesme, comte de Flandres, fit tous efforts contre Robert le
Frizon son beau frere, institué tuteur des enfants de Flandres, pour luy
en oster la connoissance et administration et se l'attribuer: quoy
poursuivant à l'aide de Philippes roy de France, luy hazarda deux
batailles; en la première elle fut prise, ce que fut aussi Robert son
ennemy, et amprès furent rendus par eschange: luy en livra la seconde,
laquelle elle perdit, et y perdit son fils Arnuphe, et chassée jusques à
Monts.

--Isabelle de France, fille du roy Philippes le Bel, et femme du roy
Edouard II, duc de Guyenne, fut en mal-grace du Roy son mary, par de
meschants rapports de Hue le despensier, dont fut contrainte de se
retirer en France avec son fils Édouard; puis s'en retourna en
Angleterre avec le chevalier de Hainaut son parent, et une armée qu'elle
y mena, au moyen de laquelle elle prit son mary prisonnier, lequel elle
délivra entre les mains de ceux avec lesquels il lui convint finir ses
jours; ainsi qu'à elle-mesme il luy en prit, qui, pour traiter l'amour
avec un seigneur de Mortemer, fut par son fils confinée en un chasteau à
finir ses jours. C'est elle qui a baillé sujet aux Anglais de quereller
à tort la France. Mais voilà une mauvaise reconnoissance pourtant, et
grande ingratitude de fils, qui, oubliant un grand bienfait, traita
ainsi sa mère pour un si petit forfait; petit l'appelle-je, puisqu'il
est naturel et que mal-aisément ayant pratiqué les gens de guerre, et
qu'elle s'estoit tant accoustumée à garçonner avec eux parmi les armées
et tentes et pavillons, falloit bien qu'elle garçonnast aussi entre les
courtines, comme cela se voit souvent. Je m'en rapporte à nostre reyne
Léonor, duchesse de Guyenne, qui accompagna le Roy son mary outre mer et
en la guerre sainte. Pour pratiquer si souvent la gendarmerie et la
soudardaille, elle se laissa fort aller à son honneur, jusqu'à-là
qu'elle eut affaire avec les Sarrazins, dont pour ce le Roy la répudia;
ce qui nous cousta bon. Pensez qu'elle voulut esprouver si ces bons
compagnons estoient aussi braves champions à couvert comme en pleine
campagne, et que possible son honneur estoit d'aimer les gens vaillants,
et qu'une vaillance attire l'autre, ainsi que la vertu; car jamais celuy
ne dit mal qui dit que la vertu ressembloit la foudre qui perce tout.
Cette reyne Léonor ne fut pas la seule qui accompagna en cette guerre
sainte le roy son mary; mais avant elle, et avec elle, et après,
plusieurs autres princesses et grandes dames avec leurs marys se
croisèrent, mais non leurs jambes, qu'elles ouvrirent et eslargirent à
bon escient, si qu'aucunes y demeurèrent, et les autres en retournèrent
de très-bonnes vesses; et sous la couverture de visiter le saint
supulcre, parmi tant d'armes, faisoient à bon escient l'amour: aussi,
comme j'ay dit, les armes et l'amour conviennent bien ensemble, tant la
sympathie en est bonne et bien conjointe. Encore telles dames sont-elles
à estimer, d'aimer et traitter ainsi les hommes, non comme firent jadis
les amazones, lesquelles, encore qu'elles se disent filles de Mars, se
desfirent de leurs marys, disans que ce mariage estoit une vraye
servitude: mais prou d'ambition avoient-elles avec d'autres hommes pour
en avoir des filles, et faire mourir les enfants.

Joanuclerus, en sa Cosmographie, récite que, l'an de Christ 1123, après
la mort de Tibussa, reyne des Bohemes, et qui fit renfermer la ville de
Prague de murailles, et qui abhorroit fort la domination des hommes, il
y eut une de ses damoiselles de grand courage, nommée Valasca, qui
gaigna si bien et filles et dames du pays, et leur proposa si bien et
beau la liberté, et les dégousta si fort de la servitude des hommes,
qu'elles tuerent chacune, qui son mary, qui son frere, qui son parent,
qui son voisin, qu'en moins d'un rien elles furent maistresses; et ayant
pris les armes de leurs hommes, s'en aidèrent si bien et se rendirent si
braves et si adextres, à mode d'amazones, qu'elles eurent plusieurs
victoires. Mais après, par les menées et finesses d'un Primislaüs, mary
de Tibussa, homme qu'elle avoit pris de ville et basse condition,
furent défaites et mises à mort. Ce fut par permission divine de l'acte
énorme perpétré pour faire ainsi perdre le genre humain. Ces dames
pouvoient bien montrer leurs beaux courages par d'autres actions
courageuses et viriles, que par telles cruautez, ainsi que nous avons
veu tant d'impérieres, de reynes, de princesses et grandes dames, par
actes nobles, et aux gouvernements et maniements de leurs Estats, et
autres sujets dont les histoires en sont assez pleines sans que je les
raconte; car l'ambition de dominer, régner et impérier loge dans leurs
ames aussi bien que des hommes, et en sont aussi friandes. Si en vays-je
nommer une qui n'en fut tant atteinte, qui est Victoria Colonna, femme
du marquis de Pescayre, de laquelle j'ay leu dans un livre espagnol que,
lorsque ledit marquis entendit aux belles offres que luy fit Hieronimo
Mouron de la part du pape (comme j'ay dit cy-devant) du royaume de
Naples, s'il vouloit entrer en ligne avec luy, elle, en estant advertie
par son mary mesme, qui ne luy céloit rien de ses plus privées affaires,
ny grands ny petits, lui escrivit (car elle disoit des mieux), et luy
demanda qu'il se souvinst de son ancienne valeur et vertu, qui luy avoit
donné telle louange et réputation qu'elle excédoit la gloire et la
fortune des plus grands roys de la terre, disant _que no con grandezza
de los reynos, de Estados ny de hormosos titulos si no con fé illustre y
clara virtud, se alcançava la honra, la qual con loor siempre vivo,
llegava à los descendientes; y que no havia nigun grado tan alto que no
fuesse vencido de una trahicion y mala fé, que por esto nigun desseo
tenia de ser muguer de rey, queriendo antes ser muguer de tal capitan,
que no solamente en guerra con valorosa mano, mas en pas con gran honra
de animo no vencido avia sabido vencer reys, y grandissimos principes, y
capitanes, y darlos triumphos, y imperiarlos_; disant «que non avec la
grandeur des royaumes, des grands Estats ni hauts et beaux titres, sinon
avec une foy illustre et claire vertu, l'honneur s'acqueroit, laquelle
avec une louange tousjours vive alloit à nos descendants; et qu'il n'y
avoit nul grade si haut qui ne fust vaincu ni gasté par une trahison
commise et foy rompue; et que pour l'amour de cela elle n'avoit nul
désir d'estre femme de roy, mais d'un tel capitaine, lequel nonseulement
en guerre avec sa main valeureuse, mais en paix avec grand honneur d'un
esprit non vaincu, avoit sceu vaincre les roys, les grands princes et
capitaines, et les donner aux triomphes et les imperier.» Cette femme
parloit d'un grand courage, d'une grande vertu, et de vérité et tout:
car de regner par un vice est fort vilain, et de commander aux royaumes
et aux roys par la vertu est très-beau. Fulvia, femme de P. Claudius, et
en secondes nopces de Marc Antoine, ne s'amusant guières à faire les
affaires de sa maison, se mit aux choses grandes, à traitter les
affaires d'Estat jusque-là qu'on lui donnast la réputation de commander
aux empereurs. Aussi Cleopatre l'en sçeut très-bien remercier, et luy
avoir cette obligation, que d'avoir si bien instruit et discipliné Marc
Antoine à obéyr et ployer sous les lois de submission. Nous lisons de ce
grand prince françois Charles Martel qui onc ne voulut prendre et porter
le titre de roy, qui estoit en sa puissance, mais ayma mieux régenter
les roys et leur commander.

--Parlons d'aucunes de nos dames. Nous avons eu en nostre guerre de la
Ligue madame de Montpensier, sœur de feu M. de Guise, qui a esté une
grande femme d'Estat, et qui a porté sa bonne part de matiere,
d'inventions de son gentil esprit, et du travail de son corps, à bastir
ladite Ligue; si qu'après avoir esté bien bastie, joüant aux cartes un
jour et à la prime (car elle aime fort ce jeu), ainsi qu'on lui disoit
qu'elle meslast bien les cartes, elle repondit devant beaucoup de gens:
«Je les ay si bien meslées qu'elles ne se sçauroint mieux mesler ni
demesler.» Cela fust esté bon si les siens ne fussent esté morts:
desquels, sans perdre cœur d'une telle perte, en entreprit la
vengeance; et en ayant sceu les nouvelles dans Paris, sans se tenir
recluse en sa chambre à en faire les regrets à mode d'autres femmes,
sort de son hostel avec les enfants de M. son frere, les tenant par les
mains, les pourmeine par la ville, fait sa déploration devant le peuple,
l'animant de pleurs, de cris, de pitié et de paroles qu'elle fit à tous,
de prendre les armes et s'élever en furie, et faire les insolences sur
la maison et le tableau du Roy, comme l'on a veu, et que j'espère de
dire en sa vie; et à luy denier toute fidelité, ains au contraire toute
rebellion: dont puis après son meurtre s'en ensuivit; duquel et à
sçavoir qui sont ceux et celles qui en ont donné les conseils et en sont
coupables. Certainement le cœur d'une sœur perdant tels freres ne
pouvoit pas digérer tel venin sans venger ce meurtre. J'ay ouy conter
qu'après qu'elle eut ainsi bien mis le peuple de Paris en besogne de
telles animositez et insolences, elle partit vers le prince de Parme à
luy demander secours et vengeance; et y va à si grandes et longues
traittes, qu'il fallut un jour à ses chevaux de coche demeurer si las et
recreus au beau mitan de la Picardie dans les fanges, qu'ils ne
pouvoient aller ny en avant, ny en arrière, ny mettre un pied l'un
devant l'autre. Par cas passa un fort honneste gentilhomme de ce pays,
qui estoit de la religion, qui, encore qu'elle fust déguisée et de nom
et d'habit, il la cogneut; et, ostant de devant les yeux les menées
qu'elle avoit fait contre ceux de la religion, et l'animosité qu'elle
leur portoit, luy, tout plein de courtoisie, il luy dit: «Madame, je
vous connois bien; je vous suis serviteur: je vous vois en mauvais
estat; vous viendrez, s'il vous plaist, en ma maison que voilà près,
pour vous seicher et vous reposer. Je vous accommoderay de tout ce que
je pourray au mieux qu'il me sera possible. Ne craignez point; car
encore que je sois de la religion, que vous nous haïssiez fort, je ne
voudrois me départir d'avec vous sans vous offrir une courtoisie qui
vous est très-nécessaire.» A telle offre elle se laissa aller, et
l'accepta fort librement: et, après l'avoir accommodée de ce qui lui
estoit nécessaire, reprend son chemin et la conduit deux lieües, elle
pourtant luy celant son voyage; dont depuis cette courtoisie, à ce que
j'ay ouy dire, en cette guerre, elle s'en acquitta à l'endroit du
gentilhomme par force autres courtoisies. Plusieurs se sont estonnez
comment elle se fia à luy, estant huguenot. Mais quoy! la nécessité fait
faire beaucoup de choses; et aussi qu'elle le vid si honneste, et parler
si honnestement et franchement, qu'elle jugea qu'il estoit enclin à
faire un trait honneste. Madame de Nemours, sa mère, ayant esté
prisonnière après la mort de messieurs ses enfants, ne faut point douter
si elle demeura désolée par une telle perte insupportable, jusques à là
que de son naturel elle est dame de fort douce humeur et froide, et qui
ne s'esmeut que bien à propos, elle vint à débagouller mille injures
contre le Roy, et lui jeter autant de malédictions et d'exécrations
(car, et qui n'est la chose, la parole qu'on ne fit et ne dit pour une
relle véhémence de perte et de douleur?), jusques à ne nommer le Roy
autrement et tousjours que _ce tyran_. «Non! je ne le veux plus appeler
tel, mais roy très-bon et clément, s'il me donne la mort comme à mes
enfants, pour m'oster de la misère où je suis, et me colloque en la
béatitude de Dieu.» Puis après, appaisant ses paroles et cris, et y
faisant quelque surcéance, elle ne disoit, si-non: «Ah! mes enfants! ah!
mes enfants!» réitérant ordinairement ces paroles avec ses belles
larmes, qui eussent amoly un cœur de rocher. Hélas! elle les pouvoit
ainsi plorer et regretter, estant si bons, si généreux, si vertueux et
valleureux, mais surtout ce grand duc de Guise, vray aisné et vray
parangon de toute valeur et générosité. Aussi qu'elle aimoit si
naturellement ses enfants, qu'un jour, moy discourant avec une grande
dame de la Cour de maditte dame de Nemours, elle me dit que c'estoit la
plus heureuse princesse du monde, pour plusieurs raisons qu'elle
m'alléguoit, fors en une chose, qui estoit qu'elle aimoit messieurs ses
enfants par trop; car elle les aimoit si très-tant, que l'appréhension
ordinaire qu'elle avoit d'eux troubloit toute sa félicité, vivant
ordinairement pour eux en inquiétude et alarme. Je vous laisse donc à
penser combien elle sentit de maux, d'amertumes et de picqueures par la
mort de ces deux, et par l'appréhension de l'autre, qui estoit vers
Lyon, et M. de Nemours prisonnier: car de sa prison, disoit-elle, ne
s'en soucioit point, ny de sa mort non plus, ainsi que je viens de dire.
Lorsqu'on la sortit du chasteau de Blois pour la mener en celuy
d'Amboise en plus estroite prison, ainsi qu'elle eut passé la porte elle
haussa et tourna la teste en haut vers le portrait du roy Louis XII, son
grand-pere, qui est là engravé en pierre au-dessus sur un cheval avec
une fort belle grace et guerriere façon. Elle, s'arrestant là un peu et
le contemplant, dit tout haut devant force monde là accouru, d'une belle
et asseurée contenance, dont jamais n'en fut espourveue: «Si celuy qui
est là représenté estoit en vie, il ne permettroit pas qu'on emmenast sa
petite-fille ainsi prisonniere, et qu'on la traittast de cette sorte;»
et puis suivit son chemin sans plus rien dire. Pensez que dans son ame
elle imploroit et invoquoit les manes de ce généreux ayeul, pour estre
justes vengeurs de sa prison: ny plus ny moins que firent jadis aucuns
des conjurateurs de la mort de César, lesquels, ainsi qu'ils alloient
faire leurs coups, se tournèrent vers l'estatuë de Pompée, et sourdement
implorèrent et invoquèrent l'ombre de sa main, jadis si valleureuse,
pour conduire leur entreprise à faire le coup qu'ils firent. Possible
que l'invocation de cette princesse peut servir et avancer la mort du
Roy, qui l'avoit ainsi oustragée. Une dame de grand cœur qui couve
une vindicte est fort à craindre. Je me souviens que, quand feu monsieur
son mary, M. de Guise, eut son coup dont il mourut, elle estoit pour
alors au camp, qui estoit venue là pour le voir quelques jours avant.
Ainsi qu'il entra en son logis blessé, elle vint à l'endevant de luy
jusqu'à la porte de son logis toute esperdue et esplorée, et l'ayant
salué s'escria soudain: «Est-il possible que le malheureux qui a fait le
coup et celuy qui l'a fait faire (se doutant de M. l'admiral) en
demeurent impunis? Dieu! si tu es juste, comme tu le dois estre, vange
cecy; autrement......» et n'achevant le mot, M. son mary la reprit, et
luy dit: «Mamie, n'offensez point Dieu en vos paroles. Si c'est luy qui
m'a envoyé cecy pour mes fautes, sa volonté soit faite, et loüange luy
en soit donnée. S'il vient d'ailleurs, puisque les vengeances luy sont
réservées, il fera bien cette-cy sans vous.» Mais, luy mort, elle la
poursuivit si bien, que le meurtrier fut tiré à quatre chevaux, et
l'auteur prétendu d'elle fut massacré au bout de quelques années, comme
j'espere dire en son lieu, par les instructions qu'elle donna à M. son
fils, comme je l'ay veu, et les conseils et persuasions dont elle le
nourrit dès sa tendre jeunesse jusques après que la vengeance en fut
faite totale. Les advis et exhortations des femmes et meres généreuses
peuvent beaucoup en cela: dont je me souviens que le roy Charles IX,
faisant le tour de son royaume, estant à Bourdeaux, fut mis en prison le
baron de Bournazel, un fort brave et honneste gentilhomme de Gascogne,
pour avoir tué un autre gentilhomme de son pays mesme, qui s'appelloit
La Tour: on disoit que c'estoit par grande supercherie. La veufve en
poursuivit si vivement la punition, qu'on se donna la garde que les
nouvelles vindrent en la chambre du Roy et de la Reyne, qu'on alloit
trancher la teste au dit baron. Les gentilshommes et dames s'esmeurent
soudain, et travailla-t-on fort pour luy sauver la vie. On en pria par
deux fois le Roy et la Reyne de lui donner grace. M. le chancelier s'y
porta fort, disant qu'il falloit que justice s'en fist. Le Roy le
vouloit fort, qui estoit jeune et ne demandoit pas mieux que le sauver;
car il estoit des gallants de la Cour; et M. de Cypierre l'y poussoit
aussi fort. Cependant l'heure de l'exécution approchoit, ce qui
estonnoit tout le monde. Sur quoy survient M. de Nemours (qui aimoit ce
pauvre baron, lequel l'a voit suivy en de bons lieux aux guerres), qui
s'alla jeter de genoux aux pieds de la Reyne, et la supplia de donner la
vie à ce pauvre gentilhomme, et la pria et pressa tant de paroles
qu'elle luy fut octroyée; dont sur le champ fut envoyé un capitaine des
gardes, qui l'alla quérir et prendre en la prison, ainsi qu'il sortoit
pour le mener au supplice. Par ainsi fut-il sauvé, mais avec une telle
peur, qu'à jamais elle demeura empreinte sur son visage, et oncques puis
ne peut recouvrer couleur, comme j'ay veu et comme j'ay ouy dire de M.
de Saint-Vallier, qui l'eschappa belle à cause de M. de Bourbon.
Cependant la veufve ne chauma pas, et vint trouver le Roy le lendemain,
ainsi qu'il alloit à la messe, et se jetta à ses pieds. Elle luy
présenta son fils, qui pouvoit avoir trois ou quatre ans, et luy dit:
«Sire, au moins puis que vous avez donné la grace au meurtrier du père
de cet enfant, je vous supplie de la luy donner aussi dès cette heure,
pour quand il sera grand, il aura eu sa revenche et tué ce malheureux.»
Du depuis, à ce que j'ay ouy dire, la mere tous les matins venoit
esveiller son enfant; et, en luy monstrant la chemise sanglante qu'avoit
son pere lorsqu'il fut tué, et luy disoit par trois fois: «Advise-la
bien: et souviens-toi bien, quand tu seras grand, de venger cecy:
autrement je te deshérite.» Quelle animosité!

--Moy estant en Espagne, j'ouys conter qu'Antonio Roque, l'un des plus
braves, vaillants, fins, cauts, habiles, fameux, et des plus courtois
bandoulliers avec cela qui fut jamais en Espagne (ce tient-on), ayant eu
envie de se faire prestre dès sa première profession, le jour venu qu'il
lui falloit chanter sa premiere messe, ainsi qu'il sortoit du
revestiaire et qu'il s'en alloit avec grande cérémonie au grand autel de
sa paroisse, bien revestu et accommodé à faire son office, le calice à
la main, il ouyt sa mere qui lui dit ainsi qu'il passoit: _Ah! vellaco,
vellaco, mejor seria de vengar la muerte de tu padre, que de cantar
missa_: «Ah! malheureux et meschant que tu es! il vaudroit mieux de
venger la mort de ton pere que de chanter messe.» Cette voix lui toucha
si bien au cœur, qu'il retourne froidement du my-chemin, et s'en va
au revestitoire: là se dévestit, faisant acroire que le cœur lui
avoit fait mal et que ce seroit pour une autre fois: et s'en va aux
montagnes parmy les bandoulliers, s'y fist si fort estimer et renommer,
qu'il en fut esleu chef, fait force maux et voleries, venge la mort de
son pere, qu'on disoit avoir esté tué d'un autre; d'autres qu'il avoit
esté exécuté par justice. Ce conte me fit un bandoullier mesme, qui
avoit esté sous sa charge autrefois, et me le loüa jusques au tiers
ciel, si que l'empereur Charles ne lui put jamais faire mal. Pour
retourner encore à madame de Nemours, le roy ne la retint guieres en
prison, et M. Descars en fut cause en partie; car il la fit sortir pour
l'envoyer à Paris vers MM. du Mayne et de Nemours, et autres princes
ligués, et leur porter à tous paroles de paix et oubliance de tout le
passé; et qui estoit mort, et amys comme devant. De fait le Roy tira
serment d'elle qu'elle feroit cette ambassade. Estant donc arrivée, au
premier abord ce ne furent que pleurs, lamentations et regrets de leur
perte; et puis fit le rapport de sa charge. M. du Maine lui fit la
responce en luy demandant si elle luy conseilloit cela. Elle luy
respondit seulement: «Mon fils, je ne suis pas venuë ici pour vous
conseiller, si-non pour vous dire ce qu'on m'a dit et chargé. C'est à
vous à songer si vous avez sujet et si le devez faire ce que je vous
dis. Vostre cœur et vostre conscience vous en doivent donner bon
conseil. Quant à moy, je me descharge de ce que j'ay promis.» Mais, sous
main, elle en sceut très-bien attiser le feu, qui a duré longtemps. Il y
a eu plusieurs personnes qui se sont fort estonnez comment le Roy, qui
estoit si sage et des habiles de son royaume, s'aidoit de cette dame
pour un tel ministere, l'ayant offensée, qu'elle n'eust eu cœur ny
sentiment, si elle s'y fust employée le moins du monde: aussi se
mocqua-t-elle bien de luy. On disoit que c'étoit le beau conseil du
maréchal de Rhetz, qui en donna un pareil au roy Charles, pour envoyer
M. de La Nouë dans La Rochelle à persuader les habitants à la paix et à
leur obéyssance et devoir; jusque-là que, pour entrer en créance avec
eux, il luy permit de faire de l'eschauffé et de l'animé pour eux et
pour son party, à faire la guerre à outrance, et leur bailler advis et
conseil contre le Roy; mais pourtant sous condition que, quand il seroit
commandé et sommé par le Roy ou Monsieur, son lieutenant-général, de
sortir, qu'il le feroit. Il fit et l'un et l'autre, et la guerre, et
sortit; mais cependant il asseura si bien ses gens et les aguerrit, et
leur fit de si bonnes leçons et les anima tellement, qu'ils nous firent
ce coup la barbe. Force gens trouvoient qu'il n'y avoit là nulle
finesse: j'ay veu tout cela, j'espère en faire tout le discours
ailleurs. Mais ce mareschal valut cela à son roy et à la France: lequel
mareschal tenoit-on mieux pour charlatan et cajoleur, que pour un bon
conseiller et mareschal de France. Je diray encor ce petit mot de ma
susdite dame de Nemours. J'ay ouy dire qu'ainsi qu'on bastissoit la
Ligue, et qu'elle voyoit les cahiers et les listes des villes qui
adhéroient, et n'y voyant point encore Paris, elle disoit toujours à M.
son fils: «Mon fils, cela n'est rien, il faut encore Paris, et si vous
ne l'avez, vous n'avez rien fait; pourquoy ayez Paris.» Et rien que
Paris ne luy sonnoit à la bouche, si bien que les Barricades par après
s'en ensuivirent. Voilà comme un cœur généreux tend toujours au plus
haut: ce qui me fait souvenir d'un petit conte que j'ay lu dans un roman
espagnol, qui s'intitule _La conquista di Navarra_. Ce royaume ayant
esté pris et usurpé sur le roy Jean par le roy d'Aragon, le roy Loüis
douziesme y envoya une armée, sous M. de La Palice, pour le reconquérir.
Le Roy manda à la reyne donne Catherine, de par M. de La Palice, qui lui
en porta la nouvelle, qu'elle s'en vinst à la Cour de France et y
demeurer avec la reyne Anne sa femme, cependant que le roy son mary avec
M. de La Palice attenteroient de recouvrer le royaume. La Reyne lui
respondit généreusement: «Et comment, monsieur! je pensois que le roy
vostre maistre vous eust ici envoyé pour m'amener avec vous en mon
royaume et me remettre dans Pampelonne, et moy vous y accompagner, ainsi
que je m'y estois résolue et préparée; et à cette heure vous me conviez
de m'aller tenir à la Cour de France? Voilà un mauvais espoir et
sinistre augure pour moi! je vois bien que je n'y entreray jamais plus.»
Et ainsi qu'elle le présagea, ainsi il arriva.

Il fut dit et commandé à madame la duchesse de Valentinois, sur
l'approchement de la mort du roy Henry et le peu d'espoir de sa santé,
de se retirer en son hostel de Paris et n'entrer plus en sa chambre,
autant pour ne le perturber en ses cogitations à Dieu, que pour inimitié
qu'aucuns lui portoient. Estant doncques retirée on luy envoya demander
quelques bagues et joyaux qui appartenoient à la couronne, et les eust à
rendre. Elle demanda soudain à M. l'harangueur: «Comment! le Roy est-il
mort?--Non, madame, respondit l'autre, mais il ne peut guieres
tarder.--Tant qu'il luy restera un doigt de vie donc, dit-elle, je veux
que mes ennemys sachent que je ne les crains point, et que je ne leur
obéyrai tant qu'il sera vivant. Je suis encore invincible de courage,
mais lorsqu'il sera mort je ne veux plus vivre après luy; et toutes les
amertumes qu'on me sauroit donner ne me seront que douceurs au prix de
ma perte: et par ainsi, mon roy vif ou mort, je ne crains pas mes
ennemis.» Cette dame monstra-là une grande générosité de cœur. Mais
elle ne mourut pas, ce dira quelqu'un, comme elle avoit dit. Elle ne
laissa pourtant à sentir plusieurs approches de la mort; et aussi que
plustost que mourir, elle fit mieux de vouloir vivre, pour monstrer à
ses ennemys qu'elle ne les craignoit point, et que, les ayant veus
d'autresfois bransler et s'humilier sous elle, m en vouloit faire de
mesme en leur endroit, et leur monstrer si bien teste et visage qu'ils
n'osèrent jamais luy faire desplaisir, mais bien mieux, dans deux ans
ils la recherchèrent plus que jamais et rentrèrent en amitié, comme je
vis: ainsi qu'est la coutume des grands et grandes, qui ont peu de tenue
en leurs amitiés, et s'accordent aisément en leurs différends comme
larrons en foire, et s'aiment et se hayssent de mesme: ce que nous
autres petits ne faisons; car, ou il se faut battre, venger et mourir,
ou en sortir par des accords bien pointillez, bien tamisez et bien
solemnisez; et si nous en trouvons mieux. Il faut certes admirer cette
dame de ce trait, comme coustumièrement ces grandes qui traitent les
affaires d'Estat, font tousjours quelque chose de plus que l'ordinaire
des autres. Voilà pourquoy le feu roy Henry troisiesme dernier et la
reyne sa mère n'aimoient nullement les dames de leur Cour qui missent
tant leur esprit et leur nez sur les affaires d'Estat, ny s'en
meslassent tant d'en parler, ny de ce qui touchoit de près en fait du
royaume; comme (disoient Leurs Majestez) si elles y avoient grande part
et qu'elles en dusset être héritières, ou du tout pour mieux qu'elles y
rapportassent la sueur de leur corps ou y menassent les mains, comme les
hommes, à le maintenir: mais elles, se donnans du bon temps, causans
sous la cheminée, bien aises en leurs chaises, ou sur leurs oreillers ou
sur leurs couchettes, devisoient bien à leur aise du monde et de l'Estat
de la France, comme si elles faisoient tout. Sur quoy repartit une fois
une dame de par le monde, que je ne nommeray point, qui, se meslant d'en
dire sa ratelée aux premiers estats à Blois, Leurs Majestez luy en
firent faire la petite réprimande, et qu'elle se meslast des affaires de
sa maison et à prier Dieu. Elle, qui estoit un peu trop libre en
paroles, respondit: «Du temps que les roys, princes et grands seigneurs
se croisoient pour aller outre mer et faire de si beaux exploits en la
Terre Sainte, certainement il n'estoit permis à nous autres femmes que
de prier, orer, faire vœux et jeusnes, afin que Dieu leur donnast bon
voyage et bon retour; mais depuis que nous les voyons aujourd'huy ne
faire pas plus que nous, il nous est permis de parler de tout: car,
prier Dieu pour eux, à cause de quoy, puisqu'ils ne font pas mieux que
nous?» Cette parole, certes, fut par trop audacieuse, aussi luy
cuida-t-elle couster bon, et eust une grande peine d'obtenir
réconciliation et pardon, qu'il fallut qu'elle demandast; et, sans un
sujet que je dirois bien, elle recevoit l'affletion et punition toute
entière, et bien outrageuse. Il ne fait pas bon quelquefois dire un bon
mot comme celuy, quand il vient à la bouche; ainsi que j'ay veu
plusieurs personnes qui ne s'y sçauroient commander; car elles sont plus
débordées qu'un cheval de Barbarie; et, trouvant un bon brocard dans
leur bouche, il faut qu'ils les crachent, sans espargner ny parents, ny
amis, ni grands. J'en ay cogneu force à nostre Cour de telle humeur, et
les appeloit-on marquis ou marquises de Belle-Bouche: mais aussi bien
souvent s'en trouvoient du guet.

--Or, comme j'ai deduit la générosité d'aucunes dames en aucuns beaux
faits de leurs vies, j'en veux descrire aucunes qu'elles ont montré en
leur mort. Et, sans emprunter aucun exemple de l'antiquité, je ne veux
alléguer que cettuy-cy de feue madama la Régente, mère du grand roy
François. Ce fut en son temps, ainsi que j'ay ouy dire à aucuns et
aucunes qui l'ont veue et cogneue, une très-belle dame, et fort mondaine
aussi; et fut cela mesme en son aage décroissant, et, pour ce, quand on
luy parloit de la mort, en haissoit fort le discours, jusqu'aux
prescheurs qui en parloient en leurs sermons: «comme, ce disoit-elle,
qu'on ne sceust pas assez qu'on devoit tous mourir un jour; et que tels
prescheurs, quand ils ne sçauroient dire autre chose en leurs sermons,
et qu'ils estoient au bout de leurs leçons, comme gens ignares, se
mesloient sur cette mort.» La feuë reyne de Navarre, sa fille, n'aimoit
non plus ces chansons et prédications mortuaires que sa mere. Estant
donc venue la fin destinée, et gisant dans son lict, trois jours avant
que mourir, elle vid la nuict sa chambre toute en clarté, qui estoit
transpercée par la vitre: elle se courrouça à ses femmes-de-chambre qui
la veilloient pourquoy elles faisoient un feu si ardent et esclairant.
Elles luy respondirent qu'il n'y avoit qu'un peu de feu, et que c'estoit
la lune qui ainsi esclairoit et donnoit telle lueur. «Comment, dit-elle,
nous en sommes au bas; elle n'a garde d'esclairer à cette heure.» Et
soudain, faisant ouvrir son rideau, elle vit une comette qui esclairoit
ainsi droit sur son lict. «Hà! dit-elle, voilà un signe qui ne paroist
pas pour personne de basse qualité. Dieu le fait paroistre pour nous
autres grands et grandes. Refermez la fenestre; c'est une comette qui
m'annonce la mort; il se faut donc préparer.» Et le lendemain au matin,
ayant envoyé quérir son confesseur, fit tout le devoir de bonne
chrestienne, encore que les médecins l'asseurassent qu'elle n'estoit
pas-là. «Si je n'avois veu, dit-elle, le signe de ma mort, je le
croirois, car je ne me sens point si bas;» et leur conta à tous
l'apparition de sa comette. Et puis, au bout de trois jours, quittant
les songes du monde, trépassa. Je ne sçaurois croire autrement que les
grandes dames, et celles qui sont belles, jeunes et honnestes, n'ayent
plus de grands regrets de laisser le monde que les autres: et
toutesfois, j'en vois nommer aucunes qui ne s'en sont point souciées, et
volontairement ont receu la mort, bien que sur le coup l'annonciation
leur soit fort amere et odieuse.

--La feuë comtesse de La Rochefoucault, de la maison de Roye à mon gré
et à d'autres une des belles et agréables femmes de France, ainsi que
son ministre (car elle estoit de la religion comme chacun sçait) lui
annoncea qu'il ne falloit plus songer au monde, et que son heure estoit
venue, et qu'il s'en falloit aller à Dieu qui l'appeloit, et qu'il
falloit quitter les mondanitez, qui n'estoient rien aux prix de la
béatitude du ciel, elle luy dit: «Cela est bon, monsieur le ministre, à
dire à celles qui n'ont pas grand contentement et plaisir en cettuy-cy,
et qui sont sur le bord de leur fosse; mais à moy, qui ne suis que sur
la verdure de mon aage et de mon plaisir en cette-cy et de ma beauté,
vostre sentence m'est fort amere; d'autant que j'ay plus de sujet de
m'aimer en ce monde qu'en tout autre, et regretter à mourir, je vous
veux monstrer en cela ma générosité, et vous asseurer que je prends la
mort à gré, comme la plus vile, abjette, basse, laide et vieille qui
fust au monde.» Et puis s'estant mis à chanter des pseaumes de grand
dévotion, elle mourut.

--Madame d'Espernon, de la maison de Candale, fut assaillie d'une
maladie si soudaine qu'en moins de six ou sept jours elle fut emportée.
Avant que mourir elle tenta tous les moyens qu'elle put pour se guérir,
implorant le secours de Dieu et des hommes par ses prières très-dévotes,
et de tous ses amis, serviteurs et servantes, luy faschant fort qu'elle
vinst mourir en si jeune aage; mais, après qu'on luy eust remonstré
qu'il falloit à bon escient s'en aller à Dieu, et qu'il n'y avoit plus
aucun remede: «Est-il vray? dit-elle, laissez-moy faire; je vais donc
bravement me résoudre.» Et usa de ces mesmes et propres mots; et,
haussant ses beaux bras blancs, et en touchant ses deux mains l'une
contre l'autre, et puis, d'un visage franc et d'un cœur asseuré se
présenta à prendre la mort en patience, et de quitter le monde, qu'elle
commença fort à abhorrer pas des paroles très-chrestiennes; et puis
mourut en très-dévote et bonne chrestienne, en l'aage de vingt-six ans,
et l'une des belles agréables dames de son temps.

--On dit qu'il n'est pas beau de louer les siens, mais aussi une belle
vérité ne se doit pas céler; et c'est pourquoy je veux ici loüer madame
d'Aubeterre, ma niepce, fille de mon frere aisné, laquelle ceux qui
l'ont veuë à la Cour ou ailleurs, diront bien avec moy avoir esté l'une
des belles et accomplies dames qu'on eust sceu voir, autant pour le
corps que pour l'ame. Le corps se monstroit fort à plain et
extérieurement ce qu'il estoit, par son beau et agréable visage, sa
taille, sa façon et sa grâce; pour l'esprit, il estoit fort divin et
n'ignoroit rien; sa parole fort propre, naïve, sans fard, et qui couloit
de sa bouche fort agréablement, fut pour la chose sérieuse, fut pour la
rencontre joyeuse. Je n'ay jamais veu femme, selon mon opinion, plus
ressemblante nostre reyne de France Marguerite, et d'air et de ses
perfections, qu'elle; aussi l'ouis-je dire une fois à la Reyne-mere.
C'est un mot assez suffisant pour ne la loüer davantage; aussi je n'en
diray pas plus; ceux qui l'ont veuë ne me donneront, je m'asseure, nul
démenty sur cette loüange. Elle vint à estre tout à coup assaillie d'une
maladie qui ne se put point bien congnoistre des médecins, qui y
perdirent leur latin; mais pourtant elle avoit opinion d'estre
empoisonnée, je ne diray point de quel endroit; mais Dieu vengera tout,
et possible les hommes. Elle fit tout ce qu'elle put pour se faire
secourir, non qu'elle se souciast, disoit-elle, de mourir; car, dès la
perte de son mary en avoit perdu toute crainte, encore qu'il ne fust
certes nullement égal à elle, ny ne la méritast, ny les belles larmes
non plus qu'elle jettoit de ses beaux yeux après sa mort; mais eust-elle
fort désiré de vivre encore un peu pour l'amour de sa fille, qu'elle
laissoit tendrette, tant cette occasion estoit belle et bonne: et les
regrets d'un mary sot, fascheux, sont fort vains et légers. Elle, voyant
donc qu'il n'y avoit plus de remede, et sentant son poulx, qu'elle mesme
tastoit et connoissoit frigant (car elle s'entendoit à tout), deux jours
avant qu'elle mourust envoya quérir sa fille, et luy fit une exhortation
très-belle et sainte, et telle que possible ne sçay-je mère qui la pust
faire plus belle ny mieux représentée, autant pour l'instruire à bien
vivre au monde, que pour acquérir la grace de Dieu; et puis luy donna sa
bénédiction, luy commandant de ne troubler plus par ses larmes son aise
et repos qu'elle alloit prendre avec Dieu. Puis elle demanda son
miroir, et s'y arregardant très-fixement: «Ah! dit-elle, traistre visage
à ma maladie, pour laquelle tu n'as changé! (car elle le monstroit aussi
beau que jamais) mais bientost la mort qui s'approche en aura raison,
qui te rendra pourry et mangé des vers.» Elle avoit aussi mis la
pluspart de ses bagues en ses doigts, et les regardant, et sa main et
tout qui estoit très-belle: «Voilà, dit-elle, une mondanité que j'ay
bien aimée d'autresfois; mais à cette heure de bon cœur je la laisse,
pour me parer en l'autre monde d'une autre plus belle parure.» Et voyant
ses sœurs qui pleuroient à toute outrance auprès d'elle, elle les
consola et pria de vouloir prendre en gré avec elle ce qu'il plaisoit à
Dieu de luy envoyer; et que, s'estants tousjours si fort aimées, elles
n'eussent regret à ce qui luy apportoit de la joie et contentement; et
que l'amitié qu'elle leur avoit tousjours portée dureroit éternellement
avec elles; les priant d'en faire le semblable, et mesme à l'endroit de
sa fille: et les voyant renforcer leurs pleurs, elle leur dit encore:
«Mes sœurs si vous m'aimez, pourquoy ne vous réjouissez-vous avec moy
de l'eschange que je fais d'une vie misérable avec un très-heureuse? Mon
ame, lassée de tant de travaux, desire en estre deliée, et estre en lieu
de repos avec Jésus-Christ mon sauveur; et vous la souhaitez encor
attachée à ce chetif corps, qui n'est que sa prison et non son domicile.
Je vous supplie donc, mes sœurs, ne vous affliger davantage.» Tant
d'autres pareils propos beaux et chrestiens dit-elle, qu'il n'y a si
grand docteur qui en eust pu proférer de plus beaux, lesquels je coule.
Sur-tout elle demandoit à voir madame de Bourdeille sa mère, qu'elle
avoit prié ses sœurs d'envoyer quérir, et souvent leur disoit: «Mon
Dieu! mes sœurs, madame de Bourdeille ne vient-elle point? Ah! que
vos courriers sont longs! ils ne sont pas guieres bons pour faire
diligences grandes et postes.» Elle y alla, mais ne la put voir en vie,
car elle estoit morte une heure devant. Elle me demanda fort aussi,
qu'elle appeloit tousjours son cher oncle, et nous envoya le dernier
adieu. Elle pria de faire ouvrir son corps après sa mort, ce qu'elle
avoit tousjours fort détesté, afin, dit-elle à ses sœurs, que la
cause de sa mort leur estant plus à plain découverte, cela leur fust une
occasion, et à sa fille, de conserver et prendre garde à leurs vie;
«car, dit-elle, il faut que j'advoue que je soupçonne d'avoir esté
empoisonnée depuis cinq ans avec mon oncle de Branthome et ma sœur la
comtesse de Durtal: mais je pris le plus gros morceau: non toutesfois
que je veuille charger personne, craignant que ce soit à faux, et que
mon ame en demeure chargée, laquelle je desire estre vuide de tout
blasme, rancune, inimitié et péché, pour voler droit à Dieu son
créateur.»

Je n'aurois jamais fait si je disois tout; car ses devis furent grands
et longs, et point se ressentant d'un corps fany, esprit foible et
décadant. Sur ce, il y eut un gentilhomme son voisin qui disoit bien le
mot, et avoit aimé à causer et bouffonner avec luy, qui se présenta.
Elle luy dit: «Ah! mon amy! il se faut rendre à ce coup, et langue et
dague, et tout à Dieu!» Son médecin et ses sœurs luy vouloient faire
prendre quelque remede cordial: elle les pria de ne luy en donner point:
«car ils ne serviroient rien plus, dit-elle, qu'à prolonger ma vie et
retarder mon repos.» Et pria qu'on la laissast: et souvent l'oyoit-on
dire: «Mon Dieu, que la mort est douce! et qui l'eust jamais pensé?» Et
puis, peu à peu, rendant ses esprit fort doucement, ferma les yeux, sans
faire aucuns signes hideux et affreux que la mort produit sur ce poinct
à plusieurs. Madame de Bourdeille, sa mere, ne tarda guieres à la
suivre; car la mélancolie qu'elle conceut de cette honneste fille
l'emporta dans dix-huict mois, ayant esté malade sept mois, ores bien en
espoir de guérir et ores en désespoir; et dez le commencement elle dit
qu'elle n'en reschapperoit jamais, n'appréhendant nullement la mort, ne
priant jamais Dieu de luy donner vie ne santé, mais patience en son mal,
et sur-tout qu'il luy envoyast une mort douce et point aspre et
langoureuse; ce qui fut, car, ainsi que nous ne la pensions
qu'esvanoüie, elle rendit l'ame si doucement qu'on ne luy vit jamais
remüer ny pieds, ny bras, ny jambes, ny faire aucun regard affreux ny
hideux; mais, contournant ses yeux aussi beaux que jamais, trespassa, et
resta morte aussi belle qu'elle avoit esté vivante en sa perfection.
Grand dommage certes, d'elle et de ses belles dames qui meurent ainsi en
leurs beaux ans! si ce n'est que je croy que le ciel, ne se contentant
de ses beaux flambeaux qui dès la création du monde ornent sa voute,
veut par elles avoir outre plus des astres nouveaux pour nous illuminer,
comme elles ont fait estant vives, de leu beaux yeux. Cette-cy et non
plus.

--Vous avez eu ces jours passez madame de Balagny, vray sœur en tout
de ce brave Bussy. Quand Cambray fut assiégé elle y fit tout ce qu'elle
put, d'un cœur brave et généreux, pou en défendre la prise: mais
après s'estre en vain évertuée pa toutes sortes de défenses qu'elle y
put apporter, voyant que c'estoit fait, et que la ville estoit en la
puissance de l'ennemy, et la citadelle s'en alloit de mesme; ne pouvant
supporter ce grand creve-cœur de desloger de sa principauté (car son
mary et elle se faisoient appeler prince et princesse de Cambray et
Cambresis; titre qu'on trouvoit parmy plusieurs nations odieux et trop
audacieux, veu leurs qualitez de simples gentilshommes), mourut et créva
de tristesse dans la place d'honneur. Aucuns disent qu'elle mesme se
donna la mort, qu'on trouvoit pourtant estre acte plustot payen que
chrestien. Tant y a qu'il la faut loüer de la grande générosité en cela
et de la remonstrance qu'elle fit à son mary à l'heure de sa mort, quand
elle luy dit: «Que te reste-t-il, Balagny, de plus vivre après ta
désolée infortune, pour servir de risée et de spectacle au monde, qui te
monstrera au doigt, sortant d'une si grande gloire où tu t'es veu haut
eslevé, en une basse fortune que je te voy préparée si tu ne fais comme
moy? Apprens donc de moy à bien mourir et ne survivre ton malheur et ta
dérision.» C'est un grand cas quand une femme nous apprend à vivre et
mourir! A quoy il ne voulut obtempérer ny croire! car, au bout de sept
ou huict mois, oubliant la mémoire prestement de cette brave femme, il
se remaria avec la sœur de madame de Monceaux, belle certes et
honneste demoiselle; monstrant à plusieurs qu'enfin il n'y a que vivre,
en quelque façon que ce soit.

--Certes la vie est bonne et douce; mais aussi une mort généreuse est
fort à loüer, comme cette-cy de cette dame, laquelle, si elle est morte
de tristesse, et bien contre le naturel d'aucunes dames, qu'on dit estre
contraire au naturel des hommes; car elles meurent de joye et en joye.
Je n'en alléguerai que ce seul conte de mademoiselle de Limeuil
l'aisnée, qui mourut à la Cour estant l'une des filles de la Reyne.
Durant sa maladie dont elle trespassa jamais le bec ne luy cessa, ains
causa toujours; car elle estoit fort grand parleuse, brocardeuse et
très-bien et fort à propos, et très-belle avec cela. Quand l'heure de sa
mort fut venue, elle fit venir à soy son vallet (ainsi que les filles de
la Cour en ont chacune le leur), et s'appeloit Julien, qui jouoit
très-bien du violon: «Julien, luy dit-elle, prenez vostre violon et
sonnez-moy tousjours, jusques à ce que me voyez morte (car je m'y en
vois), la defaitte des Suisses, et le mieux que vous pourrez: et quand
vous serez sur le mot, _tout est perdu_, sonnez-le par quatre ou cinq
fois, le plus piteusement que vous pourrez;» ce que fit l'autre, et
elle-mesme lui aidoit de la voix: et quand ce vint à _tout est perdu_,
elle le récita par deux fois; et se tournant de l'autre costé du chevet,
elle dit à ses compagnes: «Tout est perdu à ce coup, et à bon escient;»
et ainsi décéda. Voilà une mort joyeuse et plaisante. Je tiens ce conte
de deux de ses compagnes dignes de foy, qui virent joüer le mystere.
S'il y a ainsi aucunes femmes qui meurent de joye ou joyeusement, il se
trouve bien des hommes qui ont fait de mesme; comme nous lisons de ce
grand pape Léon, qui mourut de joye et liesse, quand il vit nous autres
François chassé du tout hors de l'Estat de Milan, tant il nous portoit
de haine.

--Feu M. le grand-prieur de Lorraine prit une fois envie d'envoyer en
course vers le Levant, deux de ses galleres sous la charge du capitaine
Beaulieu, l'un de ses lieutenants, dont je parle ailleurs, Ce Beaulieu y
alla fort bien, car il estoit brave et vaillant: quand il fut vers
l'Archipelage, il rencontra une grande nau vénitienne bien armée et bien
riche: il la commença à la canonner; mais la nau luy rendit bien sa
salue; car de la première volée elle luy emporta deux de ses bancs avec
leurs forçats tout net, et son lieutenant qui s'appelloit le capitaine
Panier, bon compagnon, qui pourtant eut le loisir de dire: «Adieu
paniers, vendanges sont faites.» Sa mort fut plaisante par ce bon mot.
Ce fut à M. de Beaulieu à se retirer, car cette nau estoit pour luy
invincible.

--La première année que le roy Charles neufiesme fut roy, lors de l'édit
de juillet, qui se tenoit aux faux de Saint Germain, nous vismes pendre
un enfant de la matte la mesme, qui avait dérobé six vaisselles d'argent
de la cuisine de M. le prince de La Roche-sur-Yon. Quand il fut sur
l'eschelle, il pria le bourreau de luy donner un peu de temps de parler,
et se mit sur le devis en remonstrant au peuple qu'on le faisoit mourir
à tort: «car, disoit-il, je n'ay point jamais exercé mes larcins sur des
pauvres gens, gueux et malotrus, mais sur les princes et les grands, qui
sont plus grands larrons que nous et qui nous pillent tous les jours; et
n'est que bien fait de repeter d'eux ce qu'ils nous derrobent et nous
prennent.» Tant d'autres sornettes plaisantes, dit-il, qui seroient
superflues de raconter, si-non que le prestre qui estoit monté sur le
haut de l'eschelle avec luy, et s'estoit tourné vers le peuple, comme
on void, il luy escria: «Messieurs, ce pauvre patient se recommande à
vos bonnes prières: nous dirons tous pour luy et son ame, un _Pater
noster_ et un _Ave Maria_, et chanterons _Salve_,» et que le peuple luy
respondoit, ledit patient baissa la teste, et regardant ledit prestre,
commença à brailler comme un veau et se moqua du prestre fort
plaisamment, puis luy donna du pied et l'envoya du haut de l'eschelle en
bas, si grand sault qu'il s'en rompit une jambe. «Ah! monsieur le
prestre, par Dieu, dit-il, je sçavois bien que je vous deslogerais de
là. Il en a, le gallant,» l'oyant plaindre, et se mit à rire à belle
gorge déployée, et puis luy-mesme se jetta au vent. Je vous jure qu'à la
Cour on rit bien de ce trait, bien que le pauvre prestre se fust fait
grand mal. Voilà une mort certes non guieres triste. Feu M. d'Etampes
avoit un fou qui s'appeloit Colin, fort plaisant. Quant sa mort
s'approcha, M. d'Estampes demanda comment se portoit Colin. On luy dit:
«Pauvrement, monsieur, il s'en va mourir, car il ne veut rien
prendre.--Tenez, dit M. d'Estampes, qui lors estoit à table, portez-lui
ce potage, et dites-luy que, s'il ne prend quelque chose pour l'amour de
moy, que je ne l'ameray jamais, car on m'a dit qu'il ne veut rien
prendre.» L'on fit l'ambassade à Colin, qui, ayant la mort entre les
dents, fit response: «Et qui sont-ils ceux-là qui ont dit à Monsieur que
je ne voulois rien prendre?» Et estant entourné d'un million de mouches
(car c'estoit en esté), il se mit à joüer de la main à l'entour d'elles,
comme l'on voit les pages et laquais et autres jeunes enfants après
elles; et en ayant pris deux au coup, et en faisant le petit tour de la
main qu'on se peut mieux représenter que l'escrire, «Dittes à Monsieur,
dit-il, voilà que j'ay pris pour l'amour de luy, et que je m'en vais au
royaume des mouches.» Et se tournant de l'austre costé, le gallant
trespassa. Sur ce j'ay ouy dire à aucuns philosophes, que volontiers
aucunes personnes se souviennent à leur trespas des choses qu'ils ont
plus aimées, et les recordent, comme les gentilshommes, les gens de
guerre, les chasseurs et les artisans, bref de tous quasi en leur
profession mourants ils en causent quelque mot: cela s'est veu et se
voit souvent. Les femmes de mesmes en disent aussi quelque rattellée,
jusques aux putains; ainsi que j'ay ouy parler d'une dame d'assez bonne
qualité, qui à sa mort triompha de débagouler de ses amours,
paillardises et gentillesses passées: si-bien qu'elle en dit plus que le
monde n'en sçavoit, bien qu'on la soupconnast fort putain. Possible
pouvoit-elle aire cette découverte, ou en resvant, ou que la vérité,
qui ne se peut céler, l'y contraignist, ou qu'elle voulust en descharger
sa conscience, comme de vray en saine conscience et repentance. Elle en
confessa aucuns en demandant pardon, et les espécitioit et cottoit en
marge que l'on y voyoit tout à clair. «Vrayment, ce dit quelqu'un, elle
estoit bien à loisir d'aller sur cette heure nettoyer sa conscience d'un
tel ballay d'escandale, par une si grande spéciauté!»

--J'ay ouy parler d'une dame qui, fort sujette à songer et resver toutes
les nuicts, qu'elle disoit la nuict tout ce qu'elle faisoit le jour; si
bien qu'elle-mesme s'escandalisa à l'endroit de son mary, qui se mit à
l'ouyr parler, gazouiller et prendre pied à ses songes et resveries,
dont après mal en prit à elle. Il n'y a pas long-temps qu'un gentilhomme
de par le monde, en une province que je ne nommeray point, en mourant en
fist de mesme, et publia ses amours et paillardises, et spécifia les
dames et damoiselles avec lesquelles il avoit eu à faire, et en quels
lieux et rendez-vous, et de quelles façons, dont il s'en confessoit tout
haut, et en demandoit pardon à Dieu devant tout le monde. Cettuy-là
faisoit pis que la femme, car elle ne faisoit que s'escandaliser, et
ledit gentilhomme escandalisoit plusieurs femmes. Voilà de bons gallants
et gallantes!

--On dit que les avaritieux et avaritieuses ont aussi cette humeur de
songer fort à leur mort en leurs trésors d'escus, les ayant tousjours en
la bouche. Il y a environ quarante ans qu'une dame de Mortemar, l'une
des plus riches dames du Poictou, et des plus pécunieuses, et après
venant à mourir, ne songeant qu'à ses escus qui estoient en son cabinet,
et tant qu'elle fut malade se levoit vingt fois le jour à aller voir son
trésor. Enfin, s'approchant fort de la mort, et que le prestre
l'exhortoit fort à la vie éternelle, elle ne disoit autre chose et ne
respondoit que: «Donnez-moi ma cotte, donnez-moi ma cotte; les méchants
me des-robbent;» ne songeant qu'à se lever pour aller voir son cabinet,
comme elle faisoit les efforts, si elle eust pu la bonne dame; et ainsi
elle mourut.

Je me suis sur la fin un peu entrelassé de mon premier discours; mais
prenez le cas qu'après la moralité et la tragédie vient la farce. Sur ce
je fais fin.



DISCOURS SEPTIEME.

     Sur ce qu'il ne faut jamais parler mal des dames, et de la
     conséquence qui en vient.


Un point y a-t-il à noter en ces belles et honnestes dames qui font
l'amour, et qui, quelques esbats qu'elles se donnent, ne veulent estre
offensées ny scandalisées des paroles de personne; et qui les offensent,
s'en sçavent bien revancher, ou tost ou tard: bref, elles le veulent
bien faire, mais non pas qu'on en parle. Aussi certes n'est-il pas beau
d'escandaliser une honneste dame ny la divulguer; car qu'ont à faire
plusieurs personnes, si elles se contentent et leurs amoureux aussi? Nos
cours de France, aucunes, et mesme les dernieres, qui ont esté fort
sujettes à blasonner de ces honnestes dames; et ay veu le temps qu'il
n'estoit pas gallant homme qui ne controuvast quelque faux dire contre
ces dames, ou bien qui n'en rapportast quelque vray: à quoy il y a un
très-grand blasme; car on ne doit jamais offenser l'honneur des dames,
et surtout les grandes. Je parle autant de ceux qui en reçoivent des
joüissances comme de ceux qui ne peuvent taster de la venaison et la
descrient.

Nos cours dernieres de nos roys, comme j'ay dit, ont esté fort sujettes
à ces médisances et pasquins, bien différentes à celles de nos autres
roys leurs prédécesseurs, fors celle du roy Louis XI, ce bon rompu,
duquel on dit que la pluspart du temps il mangeoit en commun, à pleine
sale, avec force gentilshommes de ses plus privez, et autres et tout; et
celuy qui luy faisoit le meilleur et plus lascif conte des dames de
joye, il estoit le mieux venu et festoyé: et luy-mesme ne s'espargnoit à
en faire, car il s'en enqueroit fort, et en vouloit souvent sçavoir, et
puis en faisoit part aux autres, et publiquement[111]. C'estoit bien un
scandale grand que celuy-là. Il avoit très-mauvaise opinion des femmes,
et ne les croyoit toutes chastes. Quand il convia le roy d'Angleterre de
venir à Paris faire bonne chère, et qu'il fut pris au mot, il s'en
repentit aussitost e trouva un _alibi_ pour rompre le coup. «Ah! pasque
Dieu! ce dit-il, je ne veux pas qu'il y vienne; il y trouveroit quelque
petite affetee et saffrette de laquelle il s'amouracheroit, et elle luy
feroit venir le goust d'y demeurer plus long-temps et d'y venir plus
souvent que je ne voudrois.» Il eut pourtant très-bonne opinion de sa
femme, qui estoit sage et vertueuse: aussi la luy falloit-il telle, car,
estant ombrageux et soubçonneux prince s'il en fut onc, il luy eust
bientost fait passer le pas des autres: et quand il mourut, il commanda
à son fils d'aimer et honorer fort sa mère, mais non de se gouverner par
elle; «non qu'elle ne fust fort sage et chaste, dit-il, mais qu'elle
estoit plus bourguignone que françoise.» Aussi ne l'aima-t-il jamais que
pour en avoir lignée, et, quand il en eust, il n'en faisoit guieres de
cas: il la tenoit au chasteau d'Amboise comme une simple dame, portant
fort petit estat et aussi mal habillée que simple damoiselle; et la
laissoit là avec petite cour à faire ses prieres, et luy s'alloit
pourmener et donner du bon temps. D'ailleurs je vous laisse à penser,
puisque le Roy avoit opinion telle des dames et s'en plaisoit à mal
dire, comment elles estoient repassées parmy toutes les bouches de la
Cour; non qu'il leur voulust mal autrement pour ainsy s'esbattre, ny
qu'il les voulust reprimer rien de leurs jeux, comme j'ay veu aucuns;
mais son plus grand plaisir estoit de les gaudir; si bien que ces
pauvres femmes, pressées de tel bast de médisances, ne pouvoient bien si
souvent hausser la croupière si librement comme elles eussent voulu. Et
toutesfois le putanisme regna fort de son temps, car le Roy luy-mesme
aidoit fort a le faire et le maintenir avec les gentilshommes de sa
Cour, et puis c'estoit à qui mieux en riroit, soit en public ou en
cachette, et qui en feroit de meilleurs contes de leurs lascivitez et de
leurs tordions (ainsi parloit-il) et de leur gaillardise. Il est vray
que l'on couvroit le nom des grandes, que l'on ne jugeoit que par
apparences et conjectures; je croy qu'elles avoient meilleur temps que
plusieurs que j'ay veu du regne du feu roy, qui les tançoit et
censuroit, et reprimoit estrangement. Voilà ce que j'ay ouy dire de ce
bon roy à d'aucuns anciens. Or le roy Charles huictiesme son fils, qui
luy succéda, ne fut de cette complexion; car on dit de luy que ç'a esté
le plus sobre et honneste roy en paroles que l'on vid jamais, et n'a
jamais offensé ny homme ny femme de la moindre parole du monde. Je vous
laisse donc à penser si les belles dames de son regne, et qui se
resjouissoient, n'avoient pas bon temps. Aussi les aima-t-il fort et les
servit bien, voire trop; car, tournant de son voyage de Naples
très-victorieux et glorieux, il s'amusa si fort à les servir, caresser,
et leur donner tant de plaisirs à Lyon par les beaux combats et tournois
qu'il fit pour l'amour d'elles, que, ne se souvenant point des siens
qu'il avoit laissés en ce royaume, les laissa perdre, et villes et
royaume et chasteaux qui tenoient encore et luy tendoient les bras pour
avoir secours. On dit aussi que les dames furent cause de sa mort,
auxquelles, pour s'estre trop abandonné, luy qui estoit de fort debile
complexion, s'y énerva et débilita tant que cela luy aida à mourir.

--Le roy Loüis douziesme fut fort respectueux aux dames; car, comme j'ay
dit ailleurs, il pardonnoit à tous les comédians de son royaume, comme
escoliers et clercs de palais en leurs basoches, de quiconque ils
parleroient, fors de la reyne sa femme et de ses dames et damoiselles,
encor qu'il fust bon compagnon en son temps et qu'il aimast bien les
dames autant que les autres, tenant en cela, mais non de la mauvaise
langue, ny de la grande présomption, ny vanterie du duc Loüis d'Orléans,
son ayeul: aussi cela lui cousta-t-il la vie, car s'estant une fois
vanté tout haut, en un banquet où estoit le duc Jean de Bourgogne son
cousin, qu'il avoit en son cabinet le pourtrait des plus belles dames
dont il avoit joüy, par cas fortuït, un jour le duc Jean entra dans ce
cabinet; la première dame qu'il voit pourtraitte et se présente du
premier aspect à ses yeux, ce fut sa noble dame espouse, qu'on tenoit de
ce temps-là très-belle: elle s'appeloit Margueritte, fille d'Albert de
Bavière, comte de Haynault et de Zelande. Qui fut esbahy? ce fut le bon
espoux: pensez que tout bas il dit ce mot: «Ah! j'en ay.» Et ne faisant
cas de la puce qui le piquoit autrement, dissimula tout, et, en couvant
vengeance, le querella pour la régence et administration du royaume; et
colorant son mal sur ce sujet et non sur sa femme, le fit assassiner à
la porte Barbette à Paris, et sa femme première morte, pensez de poison:
et après la vache morte, espousa en secondes noces la fille de Loüis
troisiesme, duc de Bourbon. Possible qu'il n'empira le marché; car à
tels gens sujets aux cornes ils ont beau changer de chambres et de
repaires, ils y en trouvent toujours. Ce duc en cela fit très-sagement
de se vanger de son adultère sans s'escandaliser ny lui ny sa femme; qui
fut à luy une très-sage dissimulation. Aussi ay-je ouy dire à un
très-grand capitaine qu'il y a trois choses lesquelles l'homme sage ne
doit jamais publier s'il en est offensé, et en doit taire le sujet, et
plustost en inventer un autre nouveau pour en avoir le combat et la
veangeance, si ce n'est que la chose fust si évidente et claire devant
plusieurs, qu'autrement il ne se pust desdire. L'une est quand on
reproche à un autre qu'il est cocu et sa femme publique; l'autre, quand
on le taxe de b........ et sodomie; la troisiesme, quand ou luy met à
sus qu'il est un poltron, et qu'il a fuy vilainement d'un combat ou
d'une bataille. Ces trois choses, disoit ce grand capitaine, sont fort
escandaleuses quand on en publie le sujet de laquelle on combat, et
pense-t-on quelquefois s'en bien nettoyer que l'on s'en sallist
villainement; et le sujet en estant publié scandalise fort, et tant plus
il est remué, tant plus mal il sent, ny plus ny moins qu'une grande
puanteur quand plus on la remuë. Voilà pourquoy qui peut avoir son
honneur caler c'est le meilleur, et excogiter et tenter un nouveau sujet
pour avoir raison du vieux; et telles offenses, le plus tard que l'on
peut, ne se doivent jamais mettre en cause, contestation ny combat.
Force exemples alléguerois-je pour ce fait; mais il m'incommoderoit et
allongeroit par trop mon discours. Voilà pourquoy ce duc Jean fut
très-sage de dissimuler et cacher ses cornes, et se revanger d'ailleurs
sur son cousin qui l'avoit hony; encor s'en mocquoit-il et le faisoit
entendre: dont il ne faut point douter que telle dérision et escandale
ne luy touchast autant au cœur que son ambition, et luy fit faire ce
coup en fort habile et sage mondain.

--Or, pour retourner de-là où j'estois demeuré, le roy François, qui a
bien aimé les dames, et encore qu'il eust opinion qu'elles fussent fort
inconstantes et variables, comme j'ay dit ailleurs, ne voulut point
qu'on en médist en sa cour, et voulut qu'on leur portast un grand
honneur et respect. J'ay ouy raconter qu'une fois, luy passant son
caresme à Meudon près Paris, il y eut un sien gentilhomme servant, qui
s'appelloit Busembourg de Xaintonge, lequel servant le Roy de la viande,
dont il avoit dispense, le Roy lui commanda de porter le reste, comme
l'on void quelquefois à la Cour, aux dames de la petite bande, que je ne
veux nommer, de peur d'escandale. Ce gentilhomme se mit à dire, parmy
ses compagnons et autres de la Cour, que ces dames ne se contentoient
pas de manger de la chair cruë en caresme, mais en mangeoient de la
cuitte, et leur benoist saoul. Les dames le sceurent, qui s'en
plaignirent aussitost au Roy, qui entra en si grande collere, qu'à
l'instant il commanda aux archers de la garde de son hostel de l'aller
prendre et pendre sans autre delay. Par cas ce pauvre gentilhomme en
sceut le vent par quelqu'un de ses amis, qui évada et se sauva
bravement: que s'il eust été pris, pour le seur il estoit pendu, encor
qu'il fust gentilhomme de bonne part, tant on vid le Roy cette fois en
collere, ny faire plus de jurement. Je tiens ce conte d'une personne
d'honneur qui y estoit, et lors le Roy dit tout haut que quiconque
toucheroit à l'honneur des dames, sans remission il seroit pendu.

--Un peu auparavant, le pape Paul Farnèse estant venu à Nice, le Roy le
visitant en toute sa Cour, et de seigneurs et dames, il y en eut
quelques-unes, qui n'étoient pas des plus laides, qui lui allèrent
baiser la pantoufle; sur quoy un gentilhomme se mit à dire qu'elles
estoient allées demander à Sa Sainteté dispense de taster de la chair
cruë sans escandale toutesfois et quantes qu'elles voudroient. Le Roy le
sceut; et bien servit au gentilhomme de se sauver, car il fut esté
pendu, tant pour la révérence du Pape que du respect des dames. Ces
gentilshommes ne furent si heureux en leurs rencontres et causeries
comme feu M. d'Albanie. Lors que le pape Clément vint à Marseille faire
les nopces de sa niepce avec M. d'Orléans, il y eut trois dames, belles
et honnestes veufves, lesquelles, pour les douleurs, ennuys et
tristesses qu'elles avoient de l'absence et des plaisirs passez de leurs
marys, vindrent si bas et si fort atténuées, débiles et maladives,
qu'elles priérent M. d'Albanie, son parent, qui avoit bonne part aux
graces du Pape, de lui demander dispense pour elles trois de manger de
la chair les jours deffendus. Le duc d'Albanie leur accorda, et les fit
venir un jour fort familiérement au logis du Pape; et pour ce en
advertit le Roy, et qu'il lui en donneroit du passe-temps, et luy ayant
découvert la baye. Estant toutes trois à genoux devant Sa Sainteté, M.
d'Albanie commença le premier, et dit assez bas en italien, que les
dames ne l'entendoient point: «Père saint, voilà trois dames veufves,
belles et bien honnestes, comme vous voyez, les-quelles pour la
révérence qu'elles portent à leurs marys trespassez, et à l'amitié des
enfants qu'elles ont eu d'eux, ne veulent pour rien du monde aller aux
secondes nopces, pour faire tort à leurs marys et enfants; et, parce que
quelquesfois elles sont tentées des aiguillons de la chair, elles
supplient très-humblement Vostre Sainteté de pouvoir avoir approche des
hommes hors mariage, si et quantes fois qu'elles seroient en cette
tentation.--Comment, dit le Pape, mon cousin! ce seroit contre les
commandements de Dieu, dont je ne puis dispenser. Les voilà, père saint,
disoit le duc, s'il voust plaist les ouyr parler.» Alors l'une des
trois, prenant la parole, dit: «Père saint, nous avons prié M. d'Albanie
de vous faire une requeste très-humble pour nous autres trois, et vous
remonstrer nos fragilitez et débiles complexions.--Mes filles, dit le
Pape, la requeste n'est nullement raisonnable, car ce seroit contre les
commandements de Dieu.» Les dites veufves, ignorantes de ce que luy
avoit dit M. d'Albanie, luy répliquérent: «Père saint, au moins plaise
nous en donner congé trois fois de la sepmaine, et sans
escandale.--Comment! dit le Pape, de vous permettre _il peccato di
lussaria_[112]? je me damnerois; aussi que je ne le puis faire.» Les
dites dames, connoissant alors qu'il y avoit de la fourbe et raillerie,
et que M. d'Albanie leur en avoit donné d'une, dirent: «Nous ne parlons
pas de cela, père saint, mais nous demandons permission de manger de la
chair les jours prohibés.» Là-dessus le duc d'Albanie leur dit: «Je
pensois, mes dames, que ce fust de la chair vive.» Le Pape aussi-tost
entendit la raillerie, et se prit à sourire, disant: «Mon cousin, vous
avez fait rougir ces honnestes dames; la reyne s'en faschera quand elle
le sçaura»: la-quelle le sceut et n'en fit autre semblant, mais trouva
le conte bon; et le Roy puis après en rit bien fort avec le Pape,
lequel, après leur avoir donné sa bénédiction, leur octroya le congé
qu'elles demandoient, et s'en allèrent très-contentes. L'on m'a nommé
les trois dames: madame de Chasteau-Briant ou madame de Canaples, madame
de Chastillon, et madame la baillive de Caen, très-honnestes dames. Je
tiens ce conte des anciens de la Cour[113].

--Madame d'Uzez fit bien mieux du temps que le pape Paul troisiesme vint
à Nice voir le roy François. Elle estant madame du Bellay, et qui dès sa
jeunesse a tousjours eu de plaisants traits et dit de fort bons mots, un
jour, se prosternant devant Sa Sainteté, le supplia de trois choses:
l'une, qu'il luy donnast l'absolution, d'autant que, petite garce, fille
à madame la régente, et qu'on la nommoit Tallard, elle perdit ses
ciseaux en faisant son ouvrage; elle fit vœu à saint Alivergot de le
luy accomplir si elle les trouvoit, ce qu'elle fit; mais elle ne
l'accomplit ne sçachant où gisoit son corps saint. L'autre requeste fut
qu'il lui donnast pardon de quoy, quand le pape Clément vint à
Marseille, elle estant fille Tallard encore, elle prit un de ses
oreillers en sa ruëlle de lict, et s'en torcha le devant et le derrière,
dont après Sa Sainteté reposa dessus son digne chef et visage et bouche,
qui le baisa. La troisiesme, qu'il excommuniast le sieur de Tays, par ce
qu'elle l'aimoit et luy ne l'aimoit point, et qu'il est maudit et est
celuy excommunié qui n'aime point s'il est aimé. Le Pape, estonné de ses
demandes, et s'estant enquis au Roy qui elle estoit, sceut ses causeries
et en rit son saoul avec le Roy. Je ne m'estonne pas si depuis elle a
esté huguenotte et s'est bien mocquée des papes, puis que de si bonne
heure elle commença: et de ce temps, toutes fois, tout a esté trouvé bon
d'elle, tant elle avoit bonne grace en ses traits et bons mots. Or ne
pensez pas que ce grand roy fust si abstraint et si réformé au respect
des dames, qu'il n'en aimast de bons contes qu'on luy en faisoit, sans
aucun escandale pourtant ny descriement, et qu'il n'en fist aussi; mais,
comme grand roy qu'il estoit et bien privilégié, il ne vouloit pas qu'un
chacun, ny le commun, usast de pareil privilege que luy.

J'ay ouy conter à aucuns qu'il vouloit fort que les honnestes
gentilshommes de sa cour ne fussent jamais des sans maistresses; et
s'ils n'en faisoient il les estimoit des fats et des sots: et bien
souvent aux uns et aux autres leur en demandoit les noms, et promettoit
les y servir et leur en dire du bien, tant il estoit bon et familier: et
souvent aussi quand il les voyoit en grand arraisonnement avec leurs
maistresses, il les venoit accoster et leur demander quels bons propos
ils avoient avec elles; et s'il ne les trouvoit bons, il les corrigeoit
et leur en apprenoit d'autres. A ses plus familiers il n'estoit point
avare ny chiche de leur en dire ny départir de ses contes, dont j'en ay
ouy faire un plaisant qui luy advint, puis après le récita, d'une belle
jeune dame venue à la Cour, laquelle, pour n'y estre bien rusée, se
laissa aller fort doucement aux persuasions des grands, et sur-tout de
ce grand roy; lequel un jour, ainsi qu'il voulut planter son estandart
bien arboré dans son fort, elle qui avoit ouy dire, et qui commença
desjà à le voir, que quand on donnoit quelque chose au Roy, ou que quand
on le prenoit de luy et qu'on le touchoit, le faloit premièrement
baiser, ou bien la main, pour le prendre et toucher; elle mesme, sans
autre cérémonie, n'y faillit pas, et baisant très-humblement la main,
prit l'estandart du Roy et le planta dans le fort avec une très-grande
humilité; puis luy demanda de sang froid comment il vouloit qu'elle le
servist ou en femme de bien et chaste, ou en desbauchée. Il ne faut
point douter qu'il luy en demandast la desbauchée, puisqu'en cela elle y
estoit plus agréable que la modeste; en quoy il trouva qu'elle n'y avoit
perdu son temps, et après le coup et avant, et tout; puis luy faisoit
une grande révérence en le remerciant humblement de l'honneur qu'il luy
avoit fait, dont elle n'estoit pas digne, en luy recommandant souvent
quelque avancement pour son mary. J'ay ouy nommer la dame, laquelle
depuis n'a esté si sotte comme alors, mais bien habile et bien rusée.

Ce roy n'en espargna pas le conte, qui courut à plusieurs oreilles. Il
estoit fort curieux de sçavoir l'amour et des uns et des autres, et
surtout des combats amoureux, et mesme de quels beaux airs se manioient
les dames quand elles estoient en leur manége, et quelle contenance et
posture elles y tenoient, et de quelles paroles elles usoient: et puis
en rioit à pleine gorge, et après en défendoit la publication et
l'escandale, et recommandoit le secret et l'honneur. Il avoit pour son
bon second ce très-grand, très-magnifique et très-libéral cardinal de
Lorraine: très-libéral le puis-je appeler, puis qu'il n'eut son pareil
de son temps: ses despenses, ses dons, gracieusetez, en ont fait foy, et
surtout la charité envers les pauvres. Il portoit ordinairement une
grande gibecière, que son valet-de-chambre qui luy manioit son argent
des menus plaisirs ne failoit d'emplir tous les matins, de trois ou
quatre cents escus; et tant de pauvres qu'il trouvoit il mettoit la main
à la gibeciere, et ce qu'il en tiroit sans considération il le donnoit,
et sans rien trier. Ce fut de lui que dit un pauvre aveugle, ainsi qu'il
passoit dans Rome et que l'aumosne lui fut demandée de luy, il luy jetta
à son accoustumée une grande poignée d'or, et en s'escriant tout haut en
italien: _O tu sei Christo, ò veramente el cardinal di Lorrena_;
c'est-à-dire: «Ou tu es Christ, ou le cardinal de Lorraine.» S'il estoit
aumosnier et charitable en cela, il estoit bien autant libéral és autres
personnes, et principalement à l'endroit des dames, lesquelles il
attrapoit aisément par cet appât; car l'argent n'estoit en si grande
abondance de ce temps comme il est aujourd'huy; et pour ce en
estoient-elles plus friandes, et des bombances et des parures. J'ay ouy
conter que quand il arrivoit à la Cour quelque belle fille ou dame
nouvelle qui fust belle, il la venoit aussitost accoster, et
l'arraisonnant, il disoit qu'il la vouloit dresser de sa main. Quel
dresseur! Je croy que la peine n'estoit pas si grande comme à dresser
quelque poulain sauvage. Aussi pour lors disoit-on qu'il n'y avoit guère
de dames ou filles résidentes à la Cour ou fraischement venues, qui ne
fussent desbauchées ou attrappées par son avarice et par la largesse
dudit M. le cardinal; et peu ou nulles sont-elles sorties de cette cour
femmes et filles de bien. Aussi voyoit-on pour lors leurs coffres et
grandes garde-robbes plus pleines de robbes, de cottes, et d'or et
d'argent et de soye, que ne sont aujourd'huy celles de nos reynes et
grandes princesses d'aujourd'huy. J'en ay fait l'expérience pour l'avoir
veu en deux ou trois qui avoient gagné tout cela par leur devant; car
leurs peres, meres et marys ne leur eussent peu donner en si grande
quantité. Je me fusse bien passé, ce dira quelqu'un, de dire cecy de ce
grand cardinal, veu son honorable habit et révérendissime estat; mais
son roy le vouloit ainsi et y prenoit plaisir; et pour complaire à son
roy l'on est dispensé de tout, et pour faire l'amour et d'autres choses,
mais qu'elles ne soient point meschantes, comme alors d'aller à la
guerre, à la chasse, aux danses, aux mascarades et autres exercices;
aussi qu'il estoit un homme de chair comme un autre, et qu'il avoit
plusieurs grandes vertus et perfections qui offusquoient cette petite
imperfection, si imperfection se doit appeler faire l'amour.

J'ay ouy faire un conte de luy à propos du respect deu aux dames: il
leur en portoit de son naturel beaucoup: mais il l'oublia, et non sans
sujet, à l'endroit de madame la duchesse de Savoye, donne Béatrix de
Portugal. Luy, passant une fois par le Piedmond, allant à Rome pour le
service du Roy son maistre, visita le duc et la duchesse. Après avoir
assez entretenu M. le duc, il s'en alla trouver madame la duchesse en sa
chambre pour la saluer, et s'approchant d'elle, elle, qui estoit la
mesme arrogance du monde, luy présenta la main pour la baiser. M. le
cardinal, impatient de cet affront, s'approcha pour la baiser à la
bouche, et elle de se reculer. Luy, perdant patience et s'approchant de
plus près encore d'elle, la prend par la teste, et en dépit d'elle la
baisa deux ou trois fois. Et quoy qu'elle en fist ses cris et
exclamations à la portugaise et espagnole, si fallut-il qu'elle passast
par-là. «Comment, dit-il, est-ce à moi à qui il faut user de cette mine
et façon? je baise bien la Reyne ma maistresse, qui est la plus grande
reyne du monde, et vous je ne vous baiserois pas, qui n'estes qu'une
petite duchesse crottée! Et si veux que vous sçachiés que j'ay couché
avec des dames aussi belles et d'aussi bonne ou plus grande maison que
vous.» Possible pouvoit-il dire vrai. Cette princesse eut tort de tenir
cette grandeur à l'endroit d'un tel prince de si grande maison, et mesme
cardinal, car il n'y a cardinal, veu ce grand rang d'Église qu'ils
tiennent, qui ne s'accompare aux plus grands princes de la chrestienté.
M. le cardinal aussi eut tort d'user de revanche si dure; mais il est
bien fascheux à un noble et généreux cœur, de quelque profession
qu'il soit, d'endurer un affront.

Le cardinal de Grandvelle le sceut bien faire sentir au comte d'Egmont,
et d'autres que je laisse au bout de ma plume, car je broüillerois par
trop mes discours, auxquels je retourne; et le reprens au feu roy Henry
II, qui a esté fort respectueux aux dames, et qu'il servoit avec de
grands respects, qui detestoit fort les calomniateurs de l'honneur des
dames: et lorsqu'un roy sert telles dames, de tel poids, et de telle
complexion, mal-aisément la suite de la Cour ose ouvrir la bouche pour
en parler mal. De plus la Reyne-mere y tenoit fort la main pour
soustenir ses dames et filles, et le bien faire sentir à ces détracteurs
et pasquineurs, quand ils estoient une fois descouverts, encore
qu'elle-mesme n'y ait esté espargnée non plus que ses dames; mais ne
s'en soucioit pas tant d'elle comme des autres, d'autant, disoit-elle,
qu'elle sentoit son ame et sa conscience pure et nette, qui parloit
assez pour soy; et la pluspart du temps se rioit et se mocquoit de ces
mesdisants escrivains et pasquineurs. «Laissez-les tourmenter,
disoit-elle, et se prendre de la peine pour rien;» mais quand elle les
descouvroit elle leur faisoit bien sentir. Il escheut à l'aisnée
Limeuil, à son commencement qu'elle vint à la Cour, de faire un pasquin
(car elle disoit et escrivoit bien) de toute la Cour, mais non point
scandaleux pourtant, sinon plaisant; mais asseurez-vous qu'elle la
repassa par le foüet à bon escient, avec deux de ses compagnes qui en
estoient de consente; et sans qu'elle avoit cet honneur de luy
appartenir, à cause de la maison de Thurenne, alliée à celle de
Boulogne, elle l'eust chastiée ignominieusement par le commandement
exprès du Roy, qui détestoit estrangement tels escrits.

--Je me souviens qu'une fois le sieur de Matha, qui estoit un brave et
vaillant gentilhomme que le Roy aimoit, et estoit parent de madame de
Valentinois; il avoit ordinairement quelque plaisante querelle contre
les dames et les filles, tant il estoit fol. Un jour, s'estant attaqué à
une de la Reyne, il y en avoit une qu'on nommoit la grande Meray, qui
s'en voulut prendre pour sa compagne; luy ne fit que simplement
respondre: «Hà! je ne m'attaque pas à vous, Meray, car vous estes une
grande coursiere bardable.» Comme de vray c'estoit la plus grande fille
et femme que je vis jamais. Elle s'en plaignit à la Reyne que l'autre
l'avoit appelée jument et coursiere bardable. La Reyne fut en telle
colere qu'il fallust que Matha vuidast de la Cour pour aucuns jours,
quelque faveur qu'il eust de madame de Valentinois sa parente; et d'un
mois après son retour n'entra en la chambre de la Reyne et des filles.

Le sieur de Gersay fit bien pis à l'endroit d'une des filles de la Reyne
à qui il vouloit mal pour s'en venger, encore que la parole ne luy
manquast nullement; car il disoit et rencontroit des mieux, mais
sur-tout quand il mesdisoit, dont il en estoit le maistre; mais la
mesdisance estoit lors fort défendue. Un jour qu'elle estoit à
l'après-dinée en la chambre de la Reyne avec ses compagnes et
gentilshommes, comme alors la coustume estoit qu'on ne s'assioit
autrement qu'en terre quand la Reyne y estoit, le dit sieur, ayant pris
entre les mains des pages et laquais une c..... de bélier dont ils s'en
joüoient à la basse-court (elle estoit fort grosse et enflée tout
bellement), estant couché près d'elle, la coula entre la robbe et la
juppe de cette fille, et si doucement qu'elle ne s'en advisa jamais,
si-non que, lors que la Reyne se vint à se lever de sa chaise pour aller
en son cabinet, cette fille, que je ne nommeray, se vint lever
aussi-tost, et en se levant tout devant la Reyne, pousse si fort cette
balle bellinière, pelue, velue, qu'elle fit six ou sept bonds joyeux,
que vous eussiez dit qu'elle vouloit donner de soy-mesme du passe-temps
à la compagnie sans qui'il luy coustast rien. Qui fut estonnée? ce fut
la fille et la Reyne aussi, car c'étoit en belle place visible sans
aucun obstacle. «Nostre-Dame! s'écria la Reyne, et qu'est cela, m'amie,
et que voulez-vous faire de cela?» La pauvre fille, rougissant, à demy
esplorée, se mit à dire qu'elle ne sçavoit que c'estoit, et que
c'estoit, quelqu'un qui luy vouloit mal qui luy avoit fait ce meschant
trait, et qu'elle pensoit que ce ne fust autre que Gersay. Luy, qui en
avoit veu le commencement du jeu et des bonds, avoit passé la porte. On
l'envoya quérir; mais il ne voulut jamais venir, voyant la Reyne si
colère, et niant pourtant le tout fort ferme. Si fallut-il que pour
quelques jours il fuyt sa colère et du Roy aussi: et sans qu'il estoit
un des grands favoris du Roy-Dauphin avec Fontaine-Guerrin, il eust esté
en peine, encore que rien ne se prouvast contre luy que par conjecture,
nonobstant que le Roy fit ses courtisans et plusieurs dames ne s'en
peussent engarder d'en rire, ne l'osant pourtant manifester, voyant la
colère de la Reyne: car c'estoit la dame du monde qui sçavoit le mieux
rabroüer et estonner les personnes.

--Un honneste gentilhomme et une damoiselle de la Cour vindrent une
fois, de bonne amitié qu'ils avoient ensemble, à tomber en haine et
querelle, si-bien que la damoiselle luy dit tout haut dans la chambre de
la Reyne, estant sur ce différent: «Laissez-moi, autrement je diray ce
que vous m'avez dit:» Le gentilhomme, qui luy avoit rapporté quelque
chose en fidélité d'une très-grande dame, et craignant que mal ne luy
advinst, que pour le moins il ne fust banny de la Cour, sans s'estonner
il respondit (car il disoit très-bien le mot): «Si vous dites ce que je
vous ay dit, je diray ce que je vous ay fait.» Qui fust estonnée? ce
fust la fille: toutesfois elle respondit: «Que m'avez-vous fait?»
L'autre respondit; «Que vous ay-je dit?» La fille par après replique:
«Je sçay bien ce que vous m'avez dit;» l'autre: «Je sais bien ce que je
vous ay fait.» La fille duplique «Je prouveray fort bien ce que vous
m'avez dit;» l'autre respondit: «Je prouveray encore mieux ce que je
vous ay fait.» Enfin, après avoir demeuré assez de temps en telles
contestations par dialogues et repliques et dupliques, et pareils et
semblables mots, s'en séparèrent par ceux et celles qui se trouvèrent
là, encore qu'ils en tirassent du plaisir.

Tel débat parvint aux oreilles de la Reyne, qui en fut fort en colère,
et en voulust aussitost sçavoir les paroles de l'un et les faits de
l'autre, et les envoya quérir. Mais l'un et l'autre, voyant que cela
tireroit à conséquence, advisèrent à s'accorder aussi-tost ensemble, et
comparoissant devant la Reyne, de dire que ce n'estoit qu'un jeu qu'ils
se contestoient ainsi, et que le gentilhomme ne luy avoit rien dit, ny
luy rien fait à elle. Ainsi ils payèrent la Reyne, laquelle pourtant
tança et blasma fort le gentilhomme, d'autant que ses paroles estoient
trop scandaleuses. Le gentilhomme me jura vingt fois que, s'ils ne se
fussent rapatriés et concertés ensemble, et que la damoiselle eust
descouvert les paroles qu'il luy avoit dites, qui luy tournoient à
grande conséquence, que résolument il eust maintenu son dire qu'il luy
avoit fait, à peine qu'on la visitast, et qu'on ne la trouveroit point
pucelle, et que c'estoit luy qui l'avoit dépucellée. «Oui, lui
respondis-je: mais si l'on l'eust visitée et qu'on l'eust trouvée
pucelle, car elle estoit fille, vous fussiez esté perdu, et vous y fust
allé de la vie.--Hà! mort Dieu! me respondit-il, c'est ce que j'eus
voulu le plus qu'on l'eust visitée: je n'avois point peur que la vie y
eust couru; j'estois bien asseuré de mon baston; car je sçavois bien qui
l'avoit dépucellée, et qu'un autre y avoit bien passé, mais non pas moy,
dont j'en suis très-bien marry: et la trouvant entamée et tracée, elle
estoit perdue et moy vengé, et elle scandalisée. Je fusse esté quitte
pour l'espouser, et puis m'en défaire comme j'eusse peu.» Voilà comme
les pauvres filles et femmes courent fortune, aussi bien à droit comme à
tort.

--J'en ay cogneu une de très-grande part, laquelle vint à estre grosse
d'un très-brave et galland prince[114]: on disoit pourtant que c'estoit
en nom de mariage, mais par après on sceut le contraire. Le roy Henry le
sceut le premier qui en feust extresmement fasché, car elle luy en
appartenoit un peu: toutesfois, sans faire plus grand bruit ny scandale,
le soir au bal la voulut mener danser le bransle de la Torche[115] et
puis la fit mener danser à un autre la gaillarde et les autres bransles,
là où elle monstra sa disposition et sa dextérité mieux que jamais, avec
sa taille qui estoit très-belle et qu'elle accommodoit si bien ce
jour-là, qu'il ny avoit aucune apparence de grossesse: de sorte que le
Roy, qui avoit ses yeux toujours fort fixement sur elle, ne s'en
apperceust non plus que si elle ne fust esté grosse, et vint à dire à un
très grand de ses plus familiers: «Ceux-là sont bien meschants et
malheureux d'estre allés inventer que cette pauvre fille estoit grosse;
jamais je ne luy ay veu meilleure grace. Ces meschants détracteurs qui
en ont parlé ont menty et ont très-grand tort.» Et ainsi ce bon prince
excusa cette fille et honneste damoiselle, et en dit de mesme à la Reyne
estant couché le soir avec elle. Mais la Reyne, ne se fiant à cela, la
fit visiter le lendemain au matin, elle estant présente, et se trouva
grosse de six mois; laquelle luy advoüa et confessa le tout sous la
courtine de mariage. Pourtant le Roy, qui estoit tout bon, fit tenir le
mystère le plus secret qu'il put sans escandaliser la fille, encore que
la Reine en fust fort en colere. Toutesfois ils l'envoyèrent tout coy
chez ses plus proches parents, où elle accoucha d'un beau fils, qui
pourtant fut si malheureux qu'il ne put jamais estre advoüé du pere
putatif; et la cause en traîna longuement, mais la mere n'y put jamais
rien gagner.

--Or le roy Henry aimoit aussi-bien les bons contes que ses
prédécesseurs; mais il ne vouloit point que les dames en fussent
escandalisées ny divulguées: si bien que luy, qui estoit d'assez
amoureuse complexion, quand il alloit voir les dames, y alloit le plus
caché et le plus couvert qu'il pouvoit, afin qu'elles fussent hors de
soupçon et diffame; et s'il en avoit aucunes qui fussent descouvertes,
ce n'estoit pas sa faute ny de son consentement, mais plustost de la
dame: comme une que j'ay ouy dire, de bonne maison, nommée madame
Flamin, d'Escosse, laquelle, ayant été enceinte du fait du Roy, elle
n'en faisoit point la petite bouche, mais très-hardiment disoit en son
escossiment francisés «J'ay fait tant j'ay pu, que, Dieu merci, je suis
enceinte du Roy, dont je m'en sens très-honorée et très-heureuse; et si
je veux dire que le sang royal a je ne sais quoy de plus suave et
friande liqueur que l'autre, tant que je m'en trouve bien, sans conter
les bons brins de présents que l'on en tire.» Son fils, qu'elle en eust
alors, fut le feu grand prieur de France, qui fut tué dernièrement à
Marseille, qui fut un très-grand dommage, car c'estoit un très-honneste,
brave et vaillant seigneur: il le monstra bien à sa mort. Et si estoit
homme de bien et le moins tyran gouverneur de son temps ny depuis, et la
Provence en sauroit bien que dire, et encore que ce fust un seigneur
fort splendide et de grande despense; mais il estoit homme de bien et se
contentoit de raison. Cette dame, avec d'autres que j'ay ouy dire,
estoit en cette opinion, que, pour coucher avec son roy, ce n'estoit
point diffame, et que putains sont celles qui s'adonnent aux petits,
mais non pas aux grands roys et galants gentilshommes; comme cette reyne
amazone que j'ai dit, qui vint de trois cent lieuës pour se faire
engrosser à Alexandre, pour en avoir de la race: toutesfois l'on dit
qu'autant vaut l'un que de l'autre.

--Après le roy Henry vint le roy François second, duquel le règne fust
si court que les mesdisants n'eurent loisir de se mettre en place pour
mesdire des dames: encore que s'il eust régné longtemps, ne faut point
croire qu'il les eust permis en sa Cour; car c'estoit un roy de très-bon
et très-franc naturel, et qui ne se plaisoit point en medisances; outre
qu'il estoit fort respectueux à l'endroit des dames et les honoroit
fort: aussi avoit-il la reyne sa femme et la reyne sa mère, et messieurs
ses oncles, qui rabroüoient fort ces causeurs et picqueurs de la langue.
Il me souvient qu'une fois, luy estant à Saint Germain en Laye, sur le
mois d'aoust et de septembre, il lui prit envie d'aller le soir voir les
cerfs en leurs ruths, en cette belle forest de Saint Germain, et menoit
des princes ses plus grands familiers et aucunes grandes dames et filles
que je dirois bien. Il y en eut quelqu'un qui en voulut causer et dire
que cela ne sentoit point sa femme-de-bien, ny chaste, d'aller voir de
tels amours et tels ruths de bestes, d'autant que l'appétit de Vénus les
en eschauffoit davantage à telle imitation et telle vueue, si bien que,
quand elles s'en voudroient degouster, l'eau ou la salive leur en
viendroit à la bouche du mitan, que par après il n'y auroit aucun remede
de l'en oster, si-non par autre cause ou salive de sperme. Le Roy le
sceut, et les princes et dames qui l'y avoient accompagné. Asseurez-vous
que si le gentilhomme n'eust si-tost escampé, il estoit très-mal; et ne
parut à la Cour qu'après sa mort et son regne. Il y eut force libelles
diffamatoires contre ceux qui gouvernoient alors le royaume; mais il n'y
eut aucun qui piquast et offensast plus qu'une invective intitulée _le
Tigre_ (sur l'imitation de la première invective de Cicéron contre
Catilina), d'autant qu'elle parloit des amours d'une très-grande et
belle dame, et d'un grand son proche. Si le galant auteur fust esté
apprehendé, quand il eust eu cent mille vies il les eust toutes perdues;
car et le grand et la grande en furent si estommaqués qu'ils en
cuidèrent desespérer. Ce roy François ne fut point sujet à l'amour comme
ses prédécesseurs; aussi eust-il eu grand tort, car il avoit pour
espouse la plus belle femme du monde et la plus aimable; et qui l'a
telle ne va point au pourchas comme d'autres, autrement il est bien
misérable; et qui n'y va peu se soucie-t-il de dire mal des dames, ny
bien et tout, si-non que de la sienne. C'est une maxime que j'ay ouy
tenir à une honneste personne; toutesfois je l'ay vue faillir plusieurs
fois.

Le roy Charles IX vint après, lequel, pour sa tendresse d'aage, ne se
soucioit du commencement des dames, ains se soucioit plus-tost à passer
son temps en exercice de jeunesse. Toutefois feu M. de Sipierre, son
gouverneur, et qui estoit, à mon gré et de chacun aussi, le plus
honneste et le plus gentil cavalier de son temps et le plus courtois et
révérentieux aux dames, en apprit si bien la leçon au Roy son maistre et
disciple, qu'il a esté autant à l'endroit des dames qu'aucuns roys ses
prédécesseurs; car jamais et petit et grand, il n'a veu dames, fust-il
le plus empesché du monde ailleurs, ou qu'il courust ou qu'il
s'arrestast, ou à pied ou à cheval, qu'aussitost il ne la saluast et luy
otast son bonnet fort reverentieusement. Quand il vint sur l'aage
d'amour, il servit quelques honnestes dames et filles que je sçay, mais
avec si grand honneur et respect que le moindre gentilhomme de sa Cour
eust sceu faire. De son regne les grands pasquineurs commencèrent
pourtant avoir vogue, et mesme aucuns gentilshommes bien gallants de la
Cour, lesquels je ne nommeray point, qui détractoient estrangement des
dames, et en général et en particulier, voire des plus grandes; dont
aucuns en ont eu des querelles à bon escient, et s'en sont très-mal
trouvez: non pourtant qu'ils advoüassent le fait, car ils nioient tout;
aussi s'en fussent-ils trouvez de l'escot s'ils l'eussent advoüé, et le
Roy leur eust bien fait sentir, car ils s'attaquoient a de trop grandes.
D'autres faisoient bonne mine, et enduroient a leur barbe mille
démentis qu'on disoit conditionels et en l'air, et mille injures qu'ils
buvoient doux comme laict, et n'osoient nullement repartir; autrement il
leur alloit de la vie: en quoy bien souvent me suis-je estonné de telles
gens qui se mettoient ainsi à mesdire d'autruy, et permettre qu'on
mesdist à leur nez tant et tant d'eux. Si avoient-ils pourtant la
réputation d'estre vaillants; mais en cela ils enduroient le petit
affront gallantement sans sonner mot.

--Je me souviens d'un pasquin qui fust fait contre une très-grande dame
veufve, belle et bien honneste, qui vouloit convoler avec un très-grand
prince jeune et beau. Il y eut quelques-uns que je sçay bien, qui, ne
voulants ce mariage, pour en destourner le prince, firent un pasquin
d'elle, le plus scandaleux que j'aye point veu, là où ils
l'accomparoient à cinq ou six grandes putains anciennes, fameuses, fort
lubriques, et qu'elle les surpassoit toutes. Ceux-mesmes qui avoient
fait le pasquin le luy présentèrent, disants pourtant qu'il venoit
d'autres, et qu'on leur avoit baillé. Ce prince, l'ayant veu, donna des
démentis et dit mille injures en l'air à ceux qui l'avoient fait; eux
passèrent tout sous silence, encor qu'ils fussent des braves et
vaillants. Cela donna pourtant pour le coup à songer au prince, car le
pasquin portoit et monstroit au doigt plusieurs particularitez, mais au
bout de deux ans le mariage s'accomplit.

Le Roy estoit si généreux et bon, que nullement il favorisoit tels gens
d'avoir de petits mots joyeux avec eux à part. Bien les aimoit-il, mais
ne vouloit que le vulgaire en fust abreuvé, disant que sa Cour, qui
estoit la plus noble et la plus illustre de grandes et belles dames de
tout le monde, et pour telle réputée, ne vouloit qu'elle fust
villipendée et mesestimée par la bouche de tels causeurs et galants: et
c'estoit à parler ainsi des courtisannes de Rome, de Venise et d'autres
lieux, et non de la Cour de France; et que, s'il estoit permis de le
faire, il n'estoit permis de le dire. Voilà comment ce roy estoit
respectueux aux dames, voire tellement qu'en ses derniers jours je sçay
qu'on luy voulut donner quelque mauvaise impression de quelques
très-grandes et très-belles et honnestes dames, pour estre broüillées en
quelques très-grandes affaires qui luy touchoient; mais il n'en voulut
jamais rien croire, ains leur fit aussi bonne chere que jamais et mourut
avec leurs bonnes graces et grande quantité, de leurs larmes qu'elles
espandirent sur son corps. Et le trouvèrent à dire puis après bien
quand le roy Henry troisiesme vint à luy succéder, lequel, pour aucuns
mauvais rapports qu'un luy avoit fait d'elles en Pologne, n'en fit à son
retour si grand conte comme il avoit fait auparavant, et d'icelle et
d'autres que je sçay s'en fit un très-rigoureux censeur, dont pour cela
il n'en fut pas plus aimé; si que je croy qu'en partie elles ne luy ont
point peu nuy, ny à sa malle fortune ny à sa ruyne. J'en diray bien
quelques particularitez, mais je m'en passeray bien: si-non qu'il faut
considérer que la femme est fort encline à la vengeance; car, quoy qu'il
tarde, elle l'exécute: au contraire du naturel de la vengeance d'aucuns,
laquelle du commencement est fort ardente et chaude à s'en faire
accroire, mais par le temporisement et longueur elle s'attiédist et
vient à néant. Voilà pourquoy il s'en faut garder du premier abord, et
par le temps parer aux coups; mais la furie, l'abord et le temporisement
durent toujours en la femme jüsqu'à la fin; je dis d'aucunes, mais peu.
Aucuns ont voulu excuser le Roy de la guerre qu'il faisoit aux dames par
descriements, que c'estoit pour refréner et corriger le vice, comme si
la correction en cela luy servoit; veu que la femme est de tel naturel,
que tant plus on luy défend cela, tant plus y est-elle ardente, et
a-t-on beau luy faire le guet. Aussi, par expérience, ay-je veu que pour
luy on ne se détournoit de son grand chemin. Aucunes dames a-t-il aimé,
que je sçay bien, avec de très-grands respects, et servy avec très-grand
honneur, et mesme une très-grande et belle princesse, dont il devint
tant amoureux avant qu'aller en Poulogne, qu'après estre roy il se
résolut de l'espouser, encor qu'elle fust mariée à un grand et brave
prince, mais il estoit à luy rebelle et réfugié en pays estrange pour
amasser gens et luy faire la guerre; mais à son retour en France la dame
mourut en ses couches. La mort seule empescha ce mariage, car il y
estoit résolu: par la faveur et dispense du Pape il l'espousoit; qui ne
luy eust refusée, estant un si grand roy, et pour plusieurs autres
raisons que l'on peut penser. A d'autres aussi a-t-il fait l'amour pour
les descrier.

J'en sçay une grande que, pour des desplaisirs que son mary luy avoit
faits, et ne le pouvant atrapper, s'en vengea sur sa femme, qu'il
divulgua en la présence de plusieurs: encore cette vengeance estoit-elle
douce, car, au lieu de la faire mourir, il la faisoit vivre. J'en sçay
une qui, faisant trop de la galante, et pour un desplaisir qu'elle luy
fit, exprès luy fit l'amour, et sans grand peine de persuasion luy donna
un rendez-vous en un jardin où ne faillit de se trouver; mais il ne la
voulut toucher autrement (ce disent aucuns, mais il la toucha fort
bien), ains la faire voir en place de marché, et puis la bannit de la
Cour avec opprobre. Il désiroit et estoit fort curieux de sçavoir la vie
des unes et des autres et en sonder leur vouloir. On dit qu'il faisoit
quelquefois part de ses bonnes-fortunes à aucuns de ses plus privez.
Bienheureux estoient-ils ceux-là; car les restes de ces grands roys ne
sçauroient estre que très-bons. Les dames le craignoient fort, comme
j'ay veu, et leur faisoit luy-mesme des reprimandes, ou en prioit la
Reyne sa mere, qui de soy en estoit assez prompte, mais non pour aimer
les mesdisans, ainsi que je l'ay monstré cy-devant par ces petits
exemples que j'ay allégués, auxquels y prenant pied et altération, que
pouvoit-elle faire aux autres quand ils touchoient au vif et à l'honneur
des dames?

Ce roy avoit tant accoustumé dès son jeune aage, comme j'ay veu, de
sçavoir des contes de dames, voire moy-même luy en ay-je fait aussi
quelqu'un: et en disoit aussi, mais fort secrètement, de peur que la
Reyne sa mere le sceust, car elle ne vouloit qu'il le dist à d'autres
qu'à elle, pour en faire la correction: tellement que, venant en aage et
en liberté, n'en perdit la possession; et pour ce, sçavoit aussi-bien
comme elles vivoient en sa cour et en son royaume, au moins aucunes, et
mesmes les grandes, que s'il les eust toutes pratiquées; et si aucunes y
en avoit qui vinssent à la Cour nouvellement, en les accostant fort
courtoisement et honnestement pourtant, leur en contoit de telle façon
qu'elles en demeuroient estonnées en leurs âmes d'où il avoit appris
toutes ces nouvelles, luy niant et désadvoüant pourtant le tout. Et s'il
s'amusoit en cela, il ne laissoit d'appliquer son esprit en autres et
plus grandes choses, si hautement, qu'on l'a tenu pour le plus grand roy
que de cent ans il y a eu en France, ainsi que j'en ay escrit ailleurs
en un chapitre de luy fait à part[116]. Je n'en parle donc plus, encor
qu'on me pust dire que je ne suis esté assez copieux d'exemples de luy
pour ce sujet, et que j'en devois dire davantage si j'en sçavois. Ouy,
j'en sçai prou, et des plus sublins; mais je ne veux pas tout à coup
dire les nouvelles de la Cour ny du reste du monde; et aussi que je
pourrois si bien pailler et couvrir mes contes, que l'on ne s'en
apperceust sans escandale.

Or il y a de ces détracteurs des dames de diverses sortes. Les uns en
medisent d'aucunes pour quelque desplaisir qu'elles leur auront fait,
encor qu'elles soient des plus chastes du monde, et les font, d'un ange
beau et pur qu'elles sont, un diable tout infect de meschanceté: comme
un honneste gentilhomme que j'ay veu et cogneu, lequel pour un léger
desplaisir qu'une très-honneste et sage dame luy avoit fait, la descria
fort vilainement; dont il en eut bonne querelle. Et disoit: «Je sçay
bien que j'ay tort, et ne nie point que cette dame ne soit très-chaste
et tres-vertueuse: mais quiconque sera telle, celle-là qui m'aura le
moins du monde offensé, quand elle seroit aussi chaste et pudique que la
vierge Marie, puis qu'autrement il ne m'est permis d'en avoir raison
comme d'un homme, j'en dirai pis que pendre.» Mais Dieu pourtant s'en
peut irriter. D'autres détracteurs y a-t-il qui, aimant des dames et ne
pouvant rien tirer de leur chasteté, de dépit en causent comme de
publiques; et si font pis: ils publient et disent qu'ils en ont tiré ce
qu'ils vouloient, mais, les ayant connues et apperceues par trop
lubriques, les ont quittées. J'en ay cogneu force en nos cours de ces
humeurs. D'autres, qui à bon escient quittent leurs mignons et favoris
de couchettes, et puis, suivant leurs légéretés et inconstances, s'en
sont desgoustées et repris d'autres en leur place: sur ce, ces mignons,
despitez et desespérez, vous peignent et descrient ces pauvres femmes,
ne faut pas dire comment, jusques à raconter particulièrement leurs
lascivetez et paillardises qu'ils ont ensemble exercées, et à descouvrir
leurs sis qu'elles portent sur leur corps nud, afin que mieux ou les
croye. D'autres y a-t-il qui, despitez qu'elles en donnent aux autres et
non à eux, en mesdisent à toute oustrance, et les font guetter, espier
et veiller, enfin qu'au monde ils donnent plus grande conjecture de
leurs véritez. D'autres qui, espris de belle jalousie, sans aucun sujet
que celuy-là, maldisent de ceux qu'elles aiment le plus, et
qu'eux-mesmes aiment tant qu'ils ne les voyent pas à demy. Voilà l'un
des plus grands effets de la jalousie: et tels détracteurs ne sont tant
à blasmer qu'on le diroit bien; car il faut imputer cela à l'amour et à
la jalousie, deux frère et sœur d'une mesme naissance. D'autres
détracteurs y a-t-il qui sont si fort nez et accoutumez à la mesdisance,
que plustost qu'ils ne mesdisent de quelque personne ils mesdiroient
d'eux-mesmes. A votre advis, si l'honneur des dames est espargné en la
bouche de tels gens? Plusieurs en nos cours en ay-je veu tels qui,
craignant de parler des hommes de peur de la touche, se mettoient sur la
draperie des pauvres dames, qui n'ont autre revanche que les larmes,
regrets et paroles. Toutes-fois en ay-je cogneu plusieurs qui s'en sont
très-mal trouvez: car il y a eu des parents, des freres, des amis de
leurs serviteurs, voire des maris, qui en ont fait repentir plusieurs,
et remascher et avaller leurs paroles. Enfin, si je voulois raconter
toutes les diversitez des destracteurs des dames qu'il y en a, je
n'aurois jamais fait. Une opinion en amour ay-je veu tenir à plusieurs,
qu'un amour secret ne vaut rien s'il n'est pas un peu manifeste, si-non
à tous, pour le moins à ses plus privez amis: et si à tous il ne se peut
dire pour le moins que le manifeste s'en fasse, ou par monstre ou par
faveurs, ou de livrées et couleurs, ou actes chevaleresques, comme
courrements de bague, tournois, masquarades, combats à la barriere,
voire à ceux de bon escient quant on est à la guerre; certes le
contentement en est très-grand en soy. Comme de vray, de quoy serviroit
à un grand capitaine d'avoir fait un beau et signalé exploit de guerre,
et qu'il fust teu et nullement sceu? je croy que ce luy seroit un despit
mortel. De mesme en doivent estre les amoureux qui aiment en bon lieu,
ce disent aucuns: et de cette opinion en a esté le principal chef M. de
Nemours, le parangon de toute chevalerie; car, si jamais prince,
seigneur ou gentilhomme a esté heureux en amours, ç'a esté celuy-là. Il
ne prenoit pas plaisirs à les cacher à ses plus privez amis; si est-ce
qu'à plusieurs il les a tenues si secrettes qu'on ne les jugeoit que mal
aisément. Certes pour les dames mariées la descouverte en est fort
dangereuse: mais pour les filles et veufves qui sont à marier,
n'importe; car la couleur et prétexte d'un mariage futur couvre tout.

--J'ay cogneu un gentilhomme très-honneste à la Cour, qui, servant une
très-grande dame, estant parmy ses compagnons un jour en devis de leurs
maistresses, et se conjurans tous de les descouvrir entr'eux de leur
faveur, ce gentilhomme ne voulut jamais décéler la sienne, ains en alla
controuver une autre d'autre part, et leur donna ainsi le bigu, encore
qu'il y eust un grand prince en la troupe qui l'en conjurast et se
doutast pourtant de cet amour secret: mais luy et ses compagnons n'en
tirèrent que cela de luy; et pourtant à part soy maudit cent fois sa
destinée qui l'avoit là contraint de ne raconter, comme les autres, sa
bonne fortune, qui est plus gracieuse à dire que sa male.

--Un autre ay-je cogneu, bien galant cavalier, lequel, par sa
présomption trop libre qu'il prit de descouvrir sa maistresse qu'il
devoit taire, tant par signes que paroles et effets, en cuida estre tué
par un assassinat qu'il faillit: mais pour un autre sujet il n'en
faillit un autre, dont la mort s'ensuivit.

--J'estois à la Cour du temps du roy François II, que le comte de
Saint-Agnan espousa à Fontainebleau la jeune Bourdeziere. Le lendemain,
le nouveau marié estant venu en la chambre du Roy, un chacun luy
commença à faire la guerre, selon la coustume; dont il y eut un grand
seigneur très-brave qui luy demanda combien de postes il avoit couru. Le
marié respondit cinq. Par cas il y eut présent un honneste gentilhomme,
secrétaire, qui estoit-là fort favory d'une très-grande princesse que je
ne nommeray point, qui dit que ce n'estoit guères pour le beau chemin
qu'il avoit battu et pour le beau temps qu'il faisoit, car c'estoit en
esté. Ce grand seigneur lui dit: «Hà! mordieu! il vous faudroit des
perdriaux à vous!» Le secrétaire répliqua: «Pourquoy non? Par Dieu! j'en
ay pris une douzaine en vingt-quatre heures sur la plus belle motte qui
soit ici à l'entour, ny qui soit possible en France.» Qui fust esbahy?
ce fut ce seigneur; car par-là il apprit ce dont il se doutoit il y
avoit long-temps: et d'autant qu'il estoit fort amoureux de cette
princesse, fut fort marry de ce qu'il avoit longuement chassé en cet
endroit et n'avoit jamais rien pris, et l'autre avoit esté si heureux en
rencontre et en sa prise. Ce que le seigneur dissimula pour ce coup;
mais depuis, en temporisant son martel, la luy cuida rendre chaud et
couvert, sans une considération que je ne diray point: mais pourtant il
luy porta tousjours quelque haine sourde; et si le secrétaire fust esté
bien advisé, il n'eust vanté ainsi sa chasse, mais l'eust tenue
très-secrète, et mesme en une si heureuse adventure, dont il en cuida
arriver de la broüillerie et de l'escandale. Que diroit-on d'un
gentilhomme de par le monde, que, pour quelque déplaisir que luy avoit
fait sa maistresse, alla jouer et perdre son portrait qu'elle luy avoit
donné, qu'il portoit au col, dont le mary fut fort estonné et moins
aimant sa femme, qui en sceut colorer le fait ainsi qu'elle put? Que
diroit-on d'un gentilhomme de par le monde, que, pour quelque desplaisir
que luy avoit fait sa maistresse, alla joüer et perdre son portrait aux
dez contre un de ses soldats, car il avoit grande charge en
l'infanterie; ce qu'elle sceut, et en cuida crever de despit, et qui
s'en fascha fort. La Reyne-mère sceut, qui luy en fit la réprimende,
sur ce que le desdain en estoit par trop grand, que d'aller ainsi
abandonner au sort de dez le portrait d'une belle et honneste dame. Mais
ce seigneur en rabilla le fait, disant que de sa couche il avoit réservé
le parchemin du dedans, et n'avoit que couché la boëte qui l'enserroit,
qui estoit d'or et enrichie de pierreries. J'en ay veu souvent demener
le conte entre la dame et le seigneur bien plaisamment, et en ay ry
d'autrefois mon saoul. Si diray-je une chose, qu'il y a des dames, dont
j'en ay veu aucunes, qui veulent estre en leurs amours bravées,
menacées, voire gourmandées, et les a-t-on plustost de telle sorte que
par douces compositions; ny plus ny moins qu'aucunes forteresses qu'on a
par force, et d'autres par douceur; mais pourtant elles ne veulent estre
injuriées ny descriées pour putains; car bien souvent les paroles
offensent plus que les effects.

--Sylla ne voulut jamais pardonner à la ville d'Athenes qu'il ne la
ruinast de fond en comble, non pour opiniastreté d'avoir tenu contre
luy, mais seulement par ce que dessus les murailles ceux de dedans en
parlérent mal, et touchèrent l'honneur bien au vif de Metella, sa femme.

--En quelques lieux de par le monde, que je ne nommeray point, les
soldats aux escarmouches et aux siéges de places se reprochoient les uns
aux autres l'honneur de deux de leurs princesses souveraines, jusques-là
à s'entredire: «La tienne joue bien aux quilles;--la tienne rempelle
aussi.» Par ces brocards et sobriquets, les princesses animoient bien
autant les leurs à faire du mal et des cruautez, que d'autres sujets,
ainsi que je l'ay veu.

--J'ay ouy raconter que la principale occasion qui anima plus la reyne
d'Hongrie à allumer ses beaux feux vers la Picardie et autres parts de
France, ce fut à l'appétit de quelques insolents bavards et causeurs,
qui parloient ordinairement de ses amours, et chantoient tout haut et
par-tout an: _Au Barbanson et la reyne d'Hongrie_, chanson grossiere
pourtant, et sentant à pleine gorge son avanturier ou villageois.

--Caton ne peut jamais aimer César, depuis qu'estant au sénat qu'on
délibéroit contre Catilina et sa conjuration, et qu'on en soupçonnoit
César estant au conseil, fut apporté audit César, en cachette, un petit
billet, ou, pour mieux dire, un poulet, que Servilia, sœur de Caton,
lui envoyoit, qui portoit assignation ou rendez-vous pour coucher
ensemble. Caton, ne s'en doutant point, ainsi de la consente dudit
César avec Catilina, cria tout haut que le sénat luy fist commandement
d'exhiber ce dont estoit question. César, à ce contraint, le monstra, où
l'honneur de sa sœur se trouva fort escandalisé et divulgué. Je vous
laisse à penser donc si Caton, quelque bonne mine qu'il fist d'haïr
César à cause de la république, s'il le put jamais aimer, veu ce trait
scandaleux. Ce n'estoit pas pourtant la faute de César, car il falloit
nécessairement qu'il manifestast ce brevet; autrement il lui alloit de
la vie. Et croy que Servilia ne luy en voulut point de mal autrement
pour cela: comme de fait ne laissèrent à continuer leurs amours,
desquelles vint Brutus, qu'on disoit César en estre pere; mais il luy
rendit mal pour l'avoir mis au monde. Or les dames, pour s'abandonner
aux grands, courent beaucoup de fortune; et si elles en en tirent des
faveurs, des grandeurs et des moyens, elles les acheptent bien. J'ay ouy
conter d'une dame belle, honneste et de bonne maison, mais non de si
grande comme d'un grand seigneur qui en estoit très-fort amoureux; et
l'ayant trouvée un jour en sa chambre, seule avec ses femmes, assise sur
son lit, après quelques propos et devis tenus d'amour, ce seigneur vint
à l'embrasser, et par douce force la coucha sur son lict; puis, venant
au grand assaut, et elle l'endurant avec une petite et civile
opiniastreté, elle luy dit: «C'est un grand cas que vous autres grands
seigneurs ne vous pouvez engarder d'user de vos autoritez et libertez à
l'endroit de nous autres inférieures. Au moins, si le silence vous
estoit commun comme la liberté de parler, vous seriés par trop
désirables et pardonnables. Je vous prie donc, monsieur, tenir secret
cecy que vous faites, et garder mon honneur.» Ce sont les propos
coustumiers dont usent les dames inférieures à leurs supérieurs: «Hà!
monsieur, disent-elles, advisez au moins à mon honneur!» D'autres
disent: «Ah! monsieur, si vous dites cecy, je suis perdue; gardez, pour
Dieu, mon honneur.» D'autres disent: «Monsieur, mais que vous n'en
sonniez mot, et mon honneur soit sauvé, je ne m'en soucie point.» Comme
voulant arguer par-là qu'on en peut faire tant qu'on voudra en cachette,
et mais que le monde n'en sçache rien, elles ne pensent point estre
deshonorées. Les plus grandes et superbes dames disent à leurs galands
inférieurs: «Donnez-vous bien de garde d'en dire un mot, tant seul
soit-il; autrement il vous va de la vie; je vous feray jetter en sac
dans l'eau, ou je vous feray couper les jarretz;» et autres tels et
semblables propos prononcent-elles: si bien qu'il n'y a dame, de
quelque qualité qui soit, qui veuille estre scandalisée ny pourmenée
tant soit peu par le palais de la bouche des hommes. Si en a-t-il
aucunes qui sont si mal-advisées, ou forcenées, ou transportées d'amour,
que, sans que les hommes les accusent, d'elles-mesmes se descrient,
comme fut, il n'y a pas long-temps, une très-belle et honneste dame, de
bonne part, de laquelle un grand seigneur en estant devenu fort
amoureux, et puis après en joüissant, et luy ayant donné un très-beau et
riche bracelet, où luy et elle estoient très-bien pourtraits, elle fut
si maladvisée de le porter ordinairement sur son bras tout nud
par-dessus le coude; mais un jour son mary, estant couché avec elle, par
cas il le trouva et le visita, et là-dessus trouva sujet de s'en défaire
par la violence de la mort. Quelle maladvisée femme!

--J'ay congneu d'autres fois un très-grand prince souverain, lequel,
ayant gardé une maistresse des plus belles de la Cour l'espace de trois
ans, au bout desquels il luy fallut faire un voyage pour quelque
conqueste, avant qu'y aller vint tout à coup très-amoureux d'une
très-belle et honneste princesse s'il en fut oncques: et pour luy
monstrer qu'il avait quitté son ancienne maistresse pour elle, et la
vouloit du tout honorer et servir sans plus se soucier de la mémoire de
l'autre, il luy donna avant partir toutes les faveurs, joyaux, bagues,
portraits, bracelets et toutes gentillesses que l'ancienne lui avait
données, dont aucunes estant veues et apperceues d'elle, elle en cuida
crever de despit, non pourtant sans le taire; mais en se scandalisant
fut contente de scandaliser l'autre. Je croy que, si cette princesse ne
fust morte par après, le prince, au retour de son voyage, l'eust
espousée.

--J'ay connu un autre prince, mais non si grand, lequel durant ses
premières nopces et sa viduïté vint à aimer une fort belle et honneste
damoiselle de par le monde, à qui il fit, durant leurs amours et soulas,
de fort beaux présents de carcans, de bagues, de pierreries et force
autres belles hardes, dont entr'autres il y avoit un fort beau et riche
miroir où estait sa peinture. Or le prince vint à espouser une fort
belle et très-honneste princesse de par le monde, qui lui fit perdre le
goust de sa première maistresse, encore qu'elles ne se deussent rien
l'une à l'autre de la beauté. Cette princesse sollicita et persuada tant
M. son mary, qu'il envoya demander à sa première maistresse tout ce
qu'il luy avoit jamais donné de plus exquis et de plus beau. Cette dame
en eut un grand crévecœur, mais pourtant elle avoit le cœur si
grand et si haut, encore qu'elle ne fust point princesse, mais pourtant
d'une des meilleures maisons de France, qu'elle lui renvoya le tout du
plus beau et du plus exquis, où estoit un beau miroir avec la peinture
dudit prince; mais avant, pour le mieux décorer, elle prit une plume et
de l'encre, et luy ficha dedans de grandes cornes au beau mitan du
front; et délivrant le tout au gentilhomme, luy dit: «Tenez, mon amy,
portez cela à vostre maistre, et que je luy envoye tout ainsi qu'il me
le donna, et que je ne luy en ay rien osté ni adjouté, si ce n'est que
de luy-mesme il y ait adjousté quelque chose du depuis; et dites à cette
belle princesse sa femme qui l'a tant sollicité à me demander ce qu'il
m'a donné, que si un seigneur de par le monde (le nommant par son nom
comme je sçay) en eust fait de mesme à sa mère, et lui eust répété et
osté ce qu'il luy avoit donné pour coucher souvent avec elle, par don
d'amourette et joüissance, qu'elle seroit aussi pauvre d'affiquets et
pierreries que damoiselle de la Cour; et que sa teste, qui en est si
fort chargée aux dépens d'un tel seigneur et du devant de sa mère, que
maintenant elle seroit tous les matins par les jardins à cueillir des
fleurs pour s'en accommoder, au lieu de ces pierreries: or, qu'elle en
fasse des pastez et des chevilles, je les luy quitte.» Qui a connu cette
damoiselle la jugerait telle pour avoir fait ce coup, et ainsi
elle-mesme me l'a-t-elle dit, et qui estoit très-libre en paroles: mais
pourtant elle s'en cuida trouver mal, tant du mary que de la femme, pour
se sentir ainsi descriée; à quoy on lui donna blasme, disant que
c'estoit sa faute, pour avoir ainsi dépité et désespéré cette pauvre
dame, qui avoit très-bien gagné tels présents par la sueur de son corps.
Cette damoiselle, pour être l'une des belles et agréables de son temps,
nonobstant l'abandon qu'elle avoit fait de son corps à ce prince, ne
laissa à trouver party d'un très-riche homme, mais non semblable de
maison, si bien que, venant un jour à se reprocher l'un à l'autre les
honneurs qu'ils s'estoient fait de s'estre entre-mariez, elle qui estoit
d'un si grand lieu, de l'avoir espousé, il luy fit response: «Et moi,
j'ay fait plus pour vous que vous n'avez fait pour moy; car je me suis
deshonnoré pour vous remettre vostre honneur.» Voulant inférer par-là
que, puis qu'elle l'avoit perdu estant fille, le luy avoit remis l'ayant
prise pour femme.

--J'ay ouy conter, et le tiens de bon lieu, que, lorsque le roy François
premier eut laissé madame de Chasteau-Briand, sa maistresse fort
favorite, pour prendre madame d'Estampes, estant fille appellée Helly,
que madame la Régente avoit prise avec elle pour l'une de ses filles, et
la produisit au roy François à son retour d'Espagne à Bordeaux, laquelle
il prit pour sa maistresse, et laissa ladite mademoiselle de
Chasteau-Briand, ainsi qu'un cloud chasse l'autre; madame d'Estampes
pria le Roy de retirer de ladite madame de Chasteau-Briand tous les plus
beaux joyaux qu'il luy avoit donnez, non pour le prix et la valeur, car
pour lors les perles et pierreries n'avoient la vogue qu'elles ont eu
depuis, mais pour l'amour des belles devises qui estoient mises,
engravées et empreintes, lesquelles la Reyne de Navarre, sa sœur,
avoit faites et composées; car elle en estoit très-bonne maistresse. Le
roy François lui accorda sa priere, et lui promit qu'il le feroit; ce
qu'il fit: et, pour ce, ayant envoyé un gentilhomme vers elle pour les
luy demander, elle fit de la malade sur le coup, et remit le gentilhomme
dans trois jours à venir, et qu'il auroit ce qu'il demandoit. Cependant,
de despit, elle envoya quérir un orfèvre, et luy fit fondre tous ses
joyaux, sans avoir respect ni acception des belles devises qui y
estoient engravées: et après, le gentilhomme tourné, elle luy donna tous
les joyaux convertis et contournez en lingots d'or. «Allez, dit-elle,
portez cela au Roy, et dites luy que, puis qu'il luy a pleu me révoquer
ce qu'il m'avoit donné si libéralement, que je luy rends et renvoye en
lingots d'or. Pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et
colloquées en ma pensée, et les y tiens si cheres, que je n'ay peu
permettre que personne en disposast, en joüist et en eust de plaisir,
que moy-mesme.» Quand le Roy eut receu le tout, et lingots et propos de
cette dame, il ne dit autre chose, si-non: «Retournez-luy le tout; ce
que j'en faisois, ce n'estoit pour la valeur (car je luy eusse rendu
deux fois plus), mais pour l'amour des devises; et puis qu'elle les a
fait ainsi perdre, je ne veux point de l'or, et le luy renvoye: elle a
monstré en cela plus de courage et générosité que n'eusse pensé pouvoir
provenir d'une femme.» Un cœur de femme généreuse dépité, et ainsi
desdaigné, fait de grandes choses.

--Ces princes qui font ces révocations de présents, ne font pas comme
fit une fois madame de Nevers, de la maison de Bourbon, fille de M. de
Montpensier, qui a esté en son temps une très-sage, très-vertueuse et
belle princesse, et pour telle tenue en France et en Espagne, où elle
avoit esté nourrie quelque temps avec la reyne Elisabeth de France,
estant sa coupiere, luy donnant à boire, d'autant que la reyne estoit
servie de ses dames et filles, et chacunes avoit son estat, comme nous
autres gentilshommes à l'entour de nos roys. Cette princesse fut mariée
avec le comte d'Eu, fils aisné de M. de Nevers, elle digne de luy, et
luy très-digne d'elle, car c'estoit un des beaux et agréables princes de
son temps, et pour ce il fut aimé et recherché des belles et honnestes
de la Cour, et entr'autres d'une qui estoit telle, et avec ce
très-excorte et habile. Advint qu'il prit un jour à sa femme une bague
dans son doigt fort belle, d'un diamant de quinze cents à deux mille
escus, que la reyne d'Espagne luy avoit donnée à son départ. Ce prince,
voyant que sa maistresse la luy loüoit fort et monstroit envie de la
vouloir, luy, qui estoit très-magnanime et libéral, la luy donna
librement, luy faisant accroire qu'il l'avoit gagnée à la paulme: elle
ne la refusa point, et la prit fort privément, et, pour l'amour de luy,
la portoit toujours au doigt; si bien que madame de Nevers (à qui
monsieur son mary avoit fait accroire qu'il l'avoit perdue à la paulme,
ou bien qu'elle demeuroit en gage) vint à voir la bague entre les mains
de cette damoiselle, qu'elle sçavoit bien estre la maistresse de son
mary. Elle fut si sage et si fort commandante à soy, que changeant
seulement de couleur, et rongeant tout doucement son despit, sans faire
autre semblant, tourna la teste de l'austre côté, et jamais n'en sonna
mot à son mary ni à sa maistresse. En quoy elle fut fort à louer, pour
ne contrefaire de l'accariastre, et se courroucer, et escandaliser la
damoiselle, comme plusieurs autres que je sçay qui en eussent donné
plaisir à la compagnie, et occasion d'en causer et en mesdire. Voilà
comment la modestie en telles choses y est fort nécessaire et
très-bonne, et aussi qu'il y a là de l'heur et du malheur aussi-bien
qu'ailleurs; car telles dames y a-t-il qui ne sçauroient marcher ni
broncher le moins du monde sur leur honneur, et en taster seulement du
petit bout du doigt, que les voilà aussitost descriées, divulguées et
pasquinées par-tout. D'autres y a-t-il, qui à pleines voiles voguent
dans la mer et douces eaux de Vénus, et à corps nuds et estendus y
nagent à nages estendues, et y folastrent leurs corps, et voyagent vers
Cypre au temple de Vénus et ses jardins, et si délectent comme il leur
plaist: au diable si l'on parle d'elles, ny plus ny moins que si jamais
ne fussent esté nées. Ainsi la fortune favorise les unes et défavorise
les autres en mesdisance; comme j'en ay veu plusieurs en mon temps, et y
en a encore.

--Du temps du roy Charles IX fut fait un pasquin à Fontainebleau, fort
vilain et escandaleux, où il n'espargnoit les princesses et les plus
grandes dames, ny autres. Que si l'on en eust sceu au vray l'auteur, il
s'en fust trouvé très-mal. A Blois aussi, lorsque le mariage de la reyne
de Navarre fut accordé avec le roy son mary, il s'en fit un autre, aussi
fort escandaleux, contre une très-grande dame, dont on n'en peut sçavoir
l'auteur; mais bien y eut-il de braves et vaillants gentilshommes qui y
estoient compris, qui bravèrent fort et donnèrent force démentis en
l'air. Tant d'autres se sont faits qu'on ne voyoit autre chose, ni de ce
regne, ni de celuy du roy Henry troisiesme; dont entr'autres en fut fait
un fort escandaleux en forme d'une chanson, et sur le chant d'une
courante qui se dansoit pour lors à la Cour, et pour ce se chanta entre
les pages et laquais en basse et haute note. Du temps du roy Henry III
fut bien pis fait; car un gentilhomme, que j'ay ouy nommer et connu, fit
un jour présent à sa maistresse d'un livre de peintures où il y avoit
trente-deux dames grandes et moyennes de la Cour, peintes au naturel,
couchées et se joüans avec leurs serviteurs peints de mesme et au naïf.
Telles y avoit-il qui avoient deux ou trois serviteurs, telle plus,
telle moins: et ces trente-deux dames représentoient plus de sept-vingts
figures de celles de l'Aretin, toutes diverses. Les personnages estoient
si bien représentez et au naturel, qu'il semblent qu'ils parlassent et
le fissent; les unes déshabillées et nues, les autres vestues avec
mesmes robes, coëffures, parements et habillements qu'elles portoient et
qu'on les voyoit quelquefois. Les hommes tout de mesme. Bref, ce livre
fut si curieusement peint et fait, qu'il n'y avoit rien que dire: aussi
avoit-il cousté huit à neuf cents escus, et estoit tout enluminé. Cette
dame le presta et monstra un jour à une autre sienne compagne et grande
amie, laquelle estoit fort aimée et fort familière d'une grande dame qui
estoit dans le livre, et des plus avant et au plus haut degré; ainsi que
bien luy appartenoit, luy en fit cas. Elle, qui estoit curieuse du tout,
voulut voir avec une grande dame sa cousine, qu'elle aymoit fort,
laquelle l'avoit conviée au festin de cette veuë, et qui estoit aussi de
la peinture comme d'autres. La visite en fut faite curieusement et avec
grande peine, de feuillet à feuillet, sans en passer un à la légère:
si-bien qu'elles y consumèrent deux bonnes heures de l'après disnée.
Elles, au lieu de s'en estomaquer et de s'en fascher, ce fut à elles à
en rire, et de les admirer et de les fixement considérer, et se ravir
tellement en leurs sens sensuels et lubriques, qu'elles s'entremirent à
s'entre-baiser à la colombine, et à s'entre-embrasser et passer plus
outre, car elles avoient entre elles deux accoutumé ce jeu très-bien.
Ces deux dames furent plus hardies et vaillantes et constantes qu'une
qu'on m'a dit, qui, voyant un jour ce mesme livre avec deux autres de
ses amyes, elle fut si ravie et entra en telle extase d'amour et
d'ardent désir à l'imitation de ces lascives peintures, qu'elle ne peut
voir qu'au quatriesme feuillet, et au cinquiesme elle tomba esvanouüie.
Voilà un terrible évanoüissement! bien contraire à celuy d'Octavia,
sœur de César Auguste, laquelle, oyant un jour réciter à Virgile les
trois vers qu'il avoit faits de son fils Marcellus mort dont elle luy en
donna trois mille escus pour les trois seulement, s'esvanoüit
incontinent. Que c'est que d'amour, et d'une autre sorte!

--J'ay ouy conter, et lors j'estois à la Cour, qu'un grand prince de par
le monde, vieux et fort âgé, et qui, depuis sa femme perdue, s'estoit
fort continemment porté en veufvage, comme sa grande profession de
sainteté le portoit, il voulut revoler en secondes nopces avec une
très-belle, vertueuse et jeune princesse. Et, d'autant que depuis dix
ans qu'il avoit esté veuf n'avoit touché à femme, et craignant d'en
avoir oublié l'usage (comme si c'estoit un art qui s'oublie) et de
recevoir un affront la première nuict de ses nopces, et ne faire rien
qui vallust, pour ce il se voulut essayer, et par argent fit gagner une
belle jeune fille, pucelle comme la femme qu'il devoit espouser: encore
dit-on qu'il la fit choisir qu'elle ressemblast un peu des traicts du
visage de sa femme future. La fortune fut si bonne pour luy, qu'il
monstra n'avoir point oublié encore ses vieilles leçons, et son essay
luy fut si heureux que, hardi et joyeux, il alla à l'assault du fort de
sa femme, dont il en rapporta bonne victoire et réputation. Cet essay
fut plus heureux que celuy d'un gentilhomme que j'ay ouy nommer, lequel
estant fort jeune et nigault, pourtant son père le voulut marier. Il
voulut premierement faire l'essay, pour sçavoir s'il seroit gentil
compagnon avec sa femme; et pour ce, quelques mois avant, il recouvra
quelque fille de joye belle, qu'il faisoit venir toutes les après-dinées
dans la garesne de son père, car c'estoit en esté, et là il
s'esbaudissoit et se rigoloit, sous la fraischeur des arbres verds et
d'une fontaine, avec sa damoiselle qu'il faisoit rage: de façon qu'il ne
craignoit nul homme pour faire cette diantrerie à sa femme. Mais le pis
fut que, la soir des nopces, venant à joindre sa femme, il ne peut rien
faire. Qui fut esbahy; ce fut luy, et maugréer sa maudite pièce
traistresse, qui luy avoit failly feu, ensemble le lieu où il estoit;
puis, prenant courage, il dit à sa femme: «Mamye, je ne sçay que veut
dire cecy, car tous les jours j'ay fait rage à la garesne de mon père;»
et luy compta ses vaillances. «Dormons, et j'en suis d'avis, demain
après disner je vous y meneray, et vous verrez autre jeu.» Ce qu'il fit,
et sa femme s'en trouva bien; dont depuis à la Cour courut le proverbe:
«Si je vous tenois à la garesne à mon pere, vous verriez ce que je
sçaurois faire.» Pensez que le dieu des jardins, messer Priapus, les
faunes et les satyres paillards, qui président aux bois, assistent-là
aux bons compagnons, et leur favorisent leurs faits et exécutions. Tous
essais pourtant ne sont pas pareils, ny ne portent pas coup tousjours,
car, pour l'amour, j'y en ay veu et ouy dire plusieurs bons champions
s'estre faillis à recorder leurs leçons et recoller leurs tesmoins quand
ils venoient à la grande escole. Car les uns ou sont trop ardents et
froids, ainsi que telles humeurs de glace et de chaud les y surprennent
tout à coup; les autres ou sont perdus en extases d'un si souverain bien
entre leurs bras; autres viennent appréhensifs; les autres tout à trac
viennent flacqs, qu'ils ne sçauroient qu'en dire la cause; autres tout
de vray ont l'esguillette noüée. Bref, il y a tant d'inconvénients
inopinés qui là-dessus arrivent à l'improviste, que, si je les voulois
raconter, je n'aurois fait de longtemps. Je m'en rapporte à plusieurs
gens mariés et autres adventuriers d'amour, qui en sçauroient plus dire
cent fois que moy. Tels essais sont bons pour les hommes, mais non pour
les femmes; ainsi que j'ay ouy conter d'une mère et dame de qualite,
laquelle, tenant une fille très-chère qu'elle avoit, et unique, l'ayant
compromise à un honneste gentilhomme en mariage, avant que de l'y faire
entrer, et craignant qu'elle ne peust souffrir ce premier et dur effort,
à quoy on disoit le gentilhomme estre très-rude et fort proportionné,
elle la fit essayer premièrement par un jeune page qu'elle avoit, assez
grandet, une douzaine de fois, disant qu'il n'y avoit que la première
ouverture fascheuse à faire, et que, se faisant un peu douce et petite
au commencement, qu'elle endureroit la grande plus aisément; comme il
advint, et qu'il y peut avoir de l'apparence. Cet essay est encore bien
plus honneste et moins scandaleux qu'un qui me fut dit une fois en
Italie, d'un pere qui avoit marié son fils, qui estoit encore un jeune
sot, avec une fort belle fille, à laquelle, tant fat qu'il estoit, il
n'avoit rien peu faire ny la premiere ny la seconde nuit de ses nopces;
et, comme il eut demandé et au fils et à la nore comme ils se trouvoient
en mariage, et s'ils avoient triomphé, ils respondirent l'un et l'autre
«_Niente_.--A quoi a-t-il tenu?» demanda à son fils. Il respondit tout
follement qu'il ne sçavoit comment il falloit faire. Sur quoi il prit
son fils par une main et la nore par une autre, et les mena tous deux en
une chambre, et leur dit: «Or je vous veux donc monstrer comme il faut
faire.» Et fit coucher sa nore sur un bout du lit, et lui fit bien
eslargir les jambes; et puis dit à son fils: «Or voy comment je fais;»
et dit à sa nore: «Ne bougez; non importe, il n'y a point de mal.» Et en
mettant son membre bien arboré dedans, dit: «Advise bien comme je fais,
et comme je dis: _Dentro fuero, dentro fuero_;» et répliqua souvent ces
deux mots en s'advançant dedans et reculant, non pourtant tout dehors.
Et ainsi, après ces fréquentes agitations et paroles, _dentro_ et
_fuero_, quand ce vint à la consommation, il se mit à dire brusquement
et viste: _Dentro, dentro, dentro, dentro_, jusqu'à ce qu'il eust fait.
Au diable le mot de _fuero_. Et par ainsi, pensant faire du magister, il
fut tout à plat adultère de sa nore, laquelle, ou qu'elle fist de la
niaise, ou, pour mieux dire, de la fine, s'en trouva très-bien pour ce
coup, voire pour d'autres que luy donna le fils et le pere et tout,
possible pour luy mieux apprendre sa leçon, laquelle il ne luy voulut
pas apprendre à demy ni à moitié, mais à perfection. Aussi toute leçon
ne vaut rien autrement. J'ay ouy dire et conter à plusieurs amants
adventuriers et bien fortunez, qu'ils ont veu plusieurs dames demeurées
ainsi esvanouyes et pasmées estans dans ces doux alteres de plaisir;
mais assez aisément pourtant retournoient à soy-mesmes: que plusieurs,
quand elles sont là, elles s'escrient: «Hélas! je me meurs!» Je croy que
cette mort leur est très-douce. Il y en a d'autres qui contournent les
yeux en la teste pour telle délectation, comme si elles devoient mourir
de la grande mort, et se laissant aller comme du tout immobiles et
insensibles. D'autres ay-je ouy dire qui roidissent et tendent si
violemment leurs nerfs, arteres et membres, qu'ils engendrent la
goutecrampe; comme d'une autre que j'ay ouy dire, qui estoit si sujette
qu'elle n'y pouvoit remédier.

D'autres font peter leurs os, comme si on leur rehabilloit de quelque
rompure. J'ay ouy parler d'une, à propos de ses evanoüissements,
qu'ainsi que son amoureux la manioit dessus un coffre, que, quand ce fut
à la douce fin, elle se pasma de telle façon qu'elle se laissa tomber
derrière le coffre à jambes ribaudaines, et s'engagea tellement entre le
coffre et la tapisserie de la muraille, qu'ainsi qu'elle s'efforçoit à
s'en dégager et que son amy lui aidoit, entra quelque compagnie qui la
surprit faisant ainsi l'arbre fourchu, qui eut le loisir de voir un peu
de ce qu'elle portoit, qui estoit tout très-beau pourtant; et fut à elle
à couvrir le fait, en disant qu'un tel l'avoit poussée en se jouant
ainsi derrière le coffre, et dire par beau semblant que jamais ne
l'aymeroit. Cette dame courut bien plus grande fortune qu'une que j'ay
ouy dire, laquelle, ainsi que son amy la tenoit embrassée et investie
sur le bord de son lit, quand ce vint sur la douce fin qu'il eut achevé,
et que par trop il s'estendoit, il avoit par cas des escarpins neufs qui
avoient la semelle glissante, et s'appuyant sur des quarreaux plombez
dont la chambre estoit pavée, qui sont fort sujets à faire glisser, il
vint à se couler et glisser si bien sans se pouvoir arrester, que du
pourpoint qu'il avoit, tout recouvert de clinquant, il en escorcha de
telle façon le ventre, la motte, le cas et les cuisses de sa maistresse,
que vous eussiez dit que les griffes d'un chat y avoient passé; ce qui
cuisait si fort la dame qu'elle en fit un grand cri et ne s'en put
engarder; mais le meilleur fut que la dame, parce que c'estoit en esté
et faisoit grand chaud, s'estoit mise en appareil un peu plus lubrique
que les autres fois, car elle n'avoit que sa chemise bien blanche et un
manteau de satin blanc dessus, et les calleçons à part; si bien que le
gentilhomme, après avoir fait sa glissade, fit précisément l'arrest du
nez, de la bouche et du menton, sur le cas de sa maistresse, qui venoit
fraischement d'estre barbouillé de son bouillon, que par deux fois desja
il luy avoit versé dedans, et emply si fort qu'il en estoit sorty et
regorgé la moitié sur les bords, dont par ainsi se barbouilla et nez, et
bouche, et moustache, que vous eussiez dit qu'il venoit de frais de
savoner sa barbe; dont la dame, oubliant son mal et son esgratigneure,
s'en mit si fort à rire qu'elle luy dit: «Vous estes un beau fils, car
vous avez bien lavé et nestoyé vostre barbe, d'autre chose pourtant que
de savon de Naples.» La dame en fit le conte à une sienne compagne, et
le gentilhomme à un sien compagnon. Voilà comment on l'a sçeu, pour
avoir esté redit à d'autres; car le conte estoit bon et propre à faire
rire. Et ne faut point douter que ces dames, quand elles sont à part,
parmy leurs amies plus privées, qu'elles ne s'en fassent des contes
aussi bons que nous autres et ne s'entredisent leurs amours et leurs
tours les plus secrets, et puis en rient à pleine bouche, et se mocquent
de leurs galands, quand ils font quelque faute ou quelque action de
risée et mocquerie. Et si font bien mieux; car elles se dérobent les
unes les autres leurs serviteurs, non tant quelquefois pour l'amour,
mais pour en tirer d'eux tous les secrets, menées et folies qu'ils ont
faites avec elles; et en font leur profit, soit pour en attiser
davantage leurs feux, soit pour vengeance, soit pour s'entre-faire la
guerre les unes aux autres en leurs privez devis, quand elles sont
ensemble. Un pareil livre de figures à ce précédent que je viens de
dire, fut fait à Rome du temps du pape Sixte dernier mort, ainsi que
j'ai dit ailleurs. Or c'est assez sur ce sujet parlé. Je voudrois
volontiers de bon cœur que plusieurs langues de notre France se
fussent corrigées de ces mal-dires, et se comportassent comme celles
d'Espagne; lesquelles, sur la vie, n'oseroient toucher tant soit peu
l'honneur des dames de grandeur et réputation; voire les honorent-ils de
telle façon, que, si on les rencontre en quelque lieu que ce soit, et
que l'on crie tant soit peu _lugar a las damas_[117] tout le monde
s'incline et leur porte-t-on tout honneur et révérence; et devant elles
toutes insolences sont défendues sur la vie.

--Quand l'Impératrice, femme de l'empereur Charles, fit son entrée à
Tolède, j'ay ouy dire que le marquis de Villane, l'un des grands
seigneurs d'Espagne, pour avoir menacé un argusil qui l'avoit pressé de
marcher et de s'advancer, il cuida estre en grande peine, parce que
cette menace se fit en la présence de la dite Impératrice; et si ce fust
esté en celle de l'Empereur n'en fust esté si grand bruit.

--Le duc de Féria estant en Flandre, et les reynes Eléonor et Marie
marchans par pays, et leurs dames et filles après, et luy estant près de
sa maistresse, et venant à prendre question contre un autre cavalier
espagnol, tous deux cuidèrent perdre leurs vies, plus pour avoir fait
tel scandale devant les Reynes et impératrices, que pour tout autre
sujet. De mesmes don Carlos d'Avalos à Madrid, ainsi que la reyne
Isabelle de France marchoit par la ville, s'il ne se fust soudain jetté
dans une église qui sert là de refuge aux pauvres malheureux, il fust
aussi-tost este exécuté à la mort; et luy fallut eschapper desguisé et
s'enfuyr d'Espagne, dont il en a esté toute sa vie banny et confiné en
la plus misérable isle de toute l'Italie, qui est Lipary.

--Les boufons mesmes, qui ont tout privilege de parler, s'ils touchent
les dames, en patissent; ainsi qu'il en arriva une fois à un qui
s'appeloit Legat, que j'ai congneu. Un jour nostre reyne Elisabeth de
France, en devisant et parlant des demeures de Madrid et Valladolid,
combien elles étoient plaisantes et delectables, elle dit que de bon
cœur elle voudroit que ces deux places fussent si proches qu'elle en
pust toucher l'une d'un pied, et l'autre de l'autre; et ce disoit en
eslargissant fort les jambes. Le dit boufon, qui ouyt cela, dit: «Et moy
je voudrois être au beau mitan, _con un carrajo de bourrico, para
encargar y plantar la raya_.» Il en fut bien foüetté à la cuisine; dont
pourtant il n'avoit tort de faire ce souhait, car cette Reyne estoit
l'une des belles, agréables et honnestes qui fust jamais en Espagne, et
valoit bien estre désirée de cette façon, non pas de luy, mais de plus
honnestes gens que luy cent mille fois. Je pense que ces messieurs les
mesdisants et causeurs des dames voudroient bien avoir et joüir du
privilege de liberté qu'ont les vendangeurs de la campagne de Naples au
temps des vendanges, auxquels il est permis, tant qu'ils vendangent, de
dire tous les mots, pouilles et injures à tous les passants qui vont et
viennent sur les chemins; si-bien que vous les verriez crier, hurler
après eux, et les arauder sans en espargner aucuns, et grands et moyens,
et petits, de quelque estat qu'ils soyent; et, qui est le plaisir, n'en
espargnent aussy les dames, princesses et grandes qu'elles soyent;
si-bien que de mon temps j'ay ouy dire et vu que plusieurs d'entre
elles, pour en avoir le plaisir, se donnoient des affaires et alloient
exprès aux champs, et passoient par les chemins pour les ouyr gazouiller
et entendre d'eux mille sallauderies et paroles lubriques qu'ils leur
disoient et débagouloient, leur faisant la guerre de leurs paillardises
et lubricitez, qu'elles exerçoient envers leurs maris et serviteurs,
jusques à leur reprocher leurs amours et habitations avec leurs cochers,
pages, laquais et estafiers qui les conduisoient; et, qui plus est, leur
demandoient librement la courtoisie de leur compagnie, et qu'ils les
assailleroient et traiteroient bien mieux que tous les autres; et ce
disoient en franchissant naïvement et naturellement les mots sans
autrement les déguiser. Elles en estoient quittes pour en rire leur
saoul et en passer leur temps, et leur en faire rendre response à leurs
gens qui les accompagnoient, ainsi qu'il est permis d'en rendre le
change. Les vendanges faites, ils se font treves de tels mots jusques à
l'autre année, autrement en seroient recherchés et bien punis. On m'a
dit que cette coustume dure encore, que beaucoup de gens en France
voudroient bien qu'elle fust observée en quelque saison de l'année, pour
avoir le plaisir de leurs mesdisances en toute seureté, qu'ils aiment
tant. Or, pour faire fin, les dames doivent estre respectées par tout le
monde, leurs amours et leurs faveurs tenues secrettes. C'est pourquoy
l'Aretin disoit que, quand on estoit à ce point, les langues, que les
amants et amantes s'entredonnent les uns aux autres, n'estoient desdiées
tant pour se délecter, ny pour le plaisir qu'on y prenoit, que pour
s'entrelier de langues ensemble et s'entrefaire le signal que l'on
tienne caché le secret de leurs escoles, mesmes qu'aucuns lubriques et
paillards maris imprudents se trouvent si libres et desbordez en
paroles, que, ne se contentant des paillardises et lascivetez qu'ils
commettent avec leurs femmes, les déclarent et publient à leurs
compagnons et en font leurs contes; si bien que j'ay cogneu aucunes
femmes en hayr leurs maris de mal mortel, et se retirer bien souvent des
plaisirs qu'elles leur donnoient, pour ce sujet, ne voulant estre
scandalisées, encore que ce fust un fait de femme à mary. M. du Bellay,
le poëte, en ses tombeaux latins qu'il a composez, qui sont très-beaux,
en a fait un d'un chien, qui me semble qu'il est digne estre mis ici,
car il est fait à notre matiere, qui dit ainsi.

    _Latratu fures exceps, mutus amantes,
          Sic placui domino, sic placui domina_

C'est-à-dire:

     Par mon japper, j'ay chassé les larrons, et, pour me tenir muet,
     j'ay accule les amants: ainsi j'ay pleu à mon maistre, ainsi j'ai
     pleu à ma maistresse.

Si donc on doit aimer les animaux pour estre secrets, que doit-on faire
des hommes pour se taire? Et s'il faut prendre advis pour ce sujet d'une
courtisanne qui a esté des plus fameuses du temps passé, et de grande
clergesse en son mestier qui estoit Lamïa, faire le peut-on; qui disoit
de quoy une femme se contentoit le plus de son amant, c'estoit quand il
estoit discret en propos et secret en ce qu'il faisoit; et surtout
qu'elle hayssoit un vanteur qui se vantoit de ce qu'il ne faisoit pas et
n'accomplissoit ce qu'il promettoit. Ce dernier s'entend en deux choses.
De plus, disoit que la femme, bien qu'elle fist, ne vouloit jamais estre
appelée putain n'y pour telle divulguée. Aussi dit-on d'elle que jamais
elle ne se mocqua d'homme, ny homme oncques se mocqua d'elle ny mesdit.
Telle dame savante en amour en peut bien donner leçon aux autres.

Or, c'est assez parlé de ce sujet; un autre mieux disant que moy l'eust
pu mieux agrandir et embellir, c'est pourquoy je luy en quitte les armes
et la plume.



TABLE DES MATIERES


EPITRE DEDICATOIRE                                                     1
AU LECTEUR                                                             3
AVIS DE L'AUTEUR                                                       4


DISCOURS PREMIER.

Sur les dames qui font l'amour et leurs maris cocus                    5


DISCOURS DEUXIÈME.

Sur le sujet qui contente plus en amour, ou le toucher, ou la vue, ou la
parole                                                               139

INTRODUCTION                                                         _ib._

ARTICLE I.--De l'attouchement en amour                               140

ARTICLE II.--De la parole en amour                                   147

ARTICLE III.--De la vue en amour                                     151


DISCOURS TROISIÈME.

Sur la beauté de la belle jambe, et de la vertu qu'elle a            184


DISCOURS QUATRIÈME.

Sur les femmes mariées, les veufves et les filles; sçavoir desquelles les
unes sont plus portées à l'amour que les autres                      197

INTRODUCTION                                                         _ib._

ARTICLE I.--De l'amour des femmes mariées                            200

ARTICLE II.--De l'amour des filles                                   209

ARTICLE III.--De l'amour des veufves                                 231


DISCOURS CINQUIÈME.

Sur aucunes dames vieilles qui aiment autant à faire l'amour comme les
jeunes                                                               271


DISCOURS SIXIÈME.

Sur ce que les belles et honnêtes dames aiment les vaillants hommes, et
les braves hommes aiment les dames courageuses                       299


DISCOURS SEPTIÈME.

Sur ce qu'il ne faut jamais parler mal des dames, et de la conséquence
qui en vient                                                         351


NOTES:

[1] A la fin de son Discours XLI, _Des Capitaines étrangers_, il promet
de même cette _comparaison_, augmentée du vieux Biron et du comte
Maurice; mais elle manque.

[2] Dans cet ouvrage, l'auteur qualifie telle dame de _belle et
honneste_, dont pourtant il parle comme d'une fieffée p.....; mais
lorsqu'il ajoute, comme il fait quelquefois _vertueuse_ à _belle et
honneste_, il insinue par là que la dame étoit sage et ne faisoi point
parler d'elle.

[3] Le fameux Bussi d'Amboise, Louis de Clermont, massacré le 19 août
1579, à un rendez-vous que lui avoit donné la comtesse de Monsoreau par
le commandement de son mari. (De Thou. liv. LXVIII.)

[4] René de Villequier, qui tua Françoise de La Marck, sa première
femme.

[5] Lisez _Melitene_; c'est comme les anciens appeloient cette ville,
dont le nom moderne dans _Moreri_est _Meletin_, en latin _Malatia_, dans
l'Arménie, sur l'Euphrate.

[6] Ou plutôt _Thomyris_.

[7] Sixte V

[8] Le cardinal de Lorraine, du Perron et autres, avoient été
représentés de même avec Catherine de Médicis, Marie Stuart et la
duchesse de Guise, dans deux tableaux dont il est parlé dans la _Légende
du cardinal de Lorraine_, folio 24, et dans le _Réveille-matin des
Français_, pages 11 et 123. Voyez ci-dessous, à la fin du VIIe livre,
la description d'un pareil livre de figures, et les mauvais effets qu'il
produisit.

[9] Bernardin Turisan, qui avoit pour enseigne la devise des Manuces,
ses parents.

[10] Ce livre, intitulé _la Somme des péchés et le remède d'iceux_,
imprimé à Lyon, chez Charles Pesnot, dès 1584, in-4^o, et diverses
autres fois depuis, est de la composition de Jean Benedicti, cordelier
de Bretagne, qui ne l'a pas moins rempli d'ordures et de saletés, que le
jésuite Sanchez en a rempli son traité _de Matrimonio_; et ce qu'il y a
de fort singulier, c'est qu'un ouvrage si impur n'en est pas moins dédié
à la sainte Vierge. Comme on voit, Brantôme et ses semblables savoient
très-bien en faire leur profit, et y découvrir de nouveaux ragoûts de
lubricité.

[11] Ou Bonvisi.

[12] Annius Verus: c'étoit le grand-père de cet empereur.

[13] Antonomasie.

[14] Voyez Ménage, _Dict. étym._, au mot MASCARET

[15] Baudet ou Barbette, comme dit Mézeray.

[16] C'est-à-dire, _morte la bête, morte la rage ou le venin_.

[17] Dans ce proverbe, la furette est prise pour l'hermine, qui, dit-on,
aime mieux se laisser prendre que de se salir.

[18] Brantôme veut peut-être parler ici de Marguerite de France, sœur
de Henri II, qui avait cet âge-là lorsqu'elle épousa le duc de Savoie.

[19] C'est-à-dire: «Monsieur mon frère, présentement que vous êtes marié
avec ma sœur et que vous en jouissez seul, il faut que vous sachiez
qu'étant fille, tel et tel en ont joui. Ne vous inquiétez point du
passé, parce que c'est peu de chose; mais gardez-vous de l'avenir, parce
qu'il vous touche de bien plus près.»

[20] Baptista Fulgosius, dont les _Factorum et Dictorum memorabilium
libri IX_ ont été imprimés diverses fois. Ce fait particulier se trouve
dans le chapitre 3 du IXe livre.

[21] C'est-à-dire: «Que la vache, qui a longtemps été attachée, court
plus que celle qui a toujours en pleine liberté.»

[22] François de Lorraine, duc de Guise, tué par Poltrot. Voy. Rem. sur
le mot ADULTÉRIN, page 547 du _Cath. d'Esp._, édit. de 1699.

[23] Cela pourroit bien regarder Henri de Lorraine, duc de Guise, tué à
Blois.

[24] Ceci pourroit encore mieux regarder Marguerite de Valois, le roi de
Navarre, le duc d'Anjou et la Saint-Barthélemy.

[25] C'est-à-dire, fait folie de son corps, comme on parle, parce qu'on
va en pèlerinage à l'église de ce saint pour être guéri de la folie.

[26] C'est-à-dire, sinon chastement, du moins finement.

[27] C'est-a-dire, sous les couvertes, ou en cachette.

[28] Accortement.

[29] C'est-à-dire: Le peril passé, l'on se moque du saint.

[30] Joachim du Bellay, dans sa _Contre-Repentie_, f. 444, A. de ses
Œuvres, 1576.

    Mere d'amour, suivant mes premiers vœux,
    Dessous tes loix remettre je me veux,
    Dont je voudrois n'estre jamais sortie;
    Et me repens de m'estre repentie.


[31] Ces sortes de cadenas étoient déjà en usage à Venise.

[32] _Guerdon, galardon, qui dardonne, premio, ricompensa_, dit le
_Franciosini_.

[33] On a appelé Guillot le Songeur tout homme songeard, du chevalier
Juillan le Pensif, l'un des personnages de l'_Amadis_.

[34] Ou n'a point ce discours ou chapitre.

[35] C'est-à-dire: pour délivrer une âme chrétienne de l'enfer.

[36] A qui on demandoit.

[37] C'est-à-dire: l'amour ne se surmonte que par le dédain.

[38] Cette femme ressemble assez à cette Godarde de Blois, huguenote,
pendu pour adultère en 1563.

[39] C'est-à-dire: Eh! fais-lui charité par pitié.

[40] On accusa la comtesse de Senizon de l'avoir fait évader, et on lui
en fit une affaire.

[41] Proverbe qui marque le peu de liaison qu'il y a entre les dons de
la nature et les qualités de l'âme.

[42] De l'italien _dispositare_; c'est-à-dire qu'on dispose et trouve à
se défaire des pierreries comme des meilleures denrées.

[43] Tout cela est renversé et estropié. Il faut:

    _Si tibi simplicitas uxoria deditus uni:_
    _Est animus_. . . . . . . .
        . . . . . . . . . . . .
    _Nil unquam invitâ donabis conjuge: vendes_
    _Hac obstante nihil; nihil, hæc si nolet, emetur._

    JUVENAL. Sat. VI, 205 et 6, 211 et 12.

C'est-à-dire: «Si vous vous attachez uniquement à votre femme....., vous
ne pourrez rien donner, ni vendre, ni acheter, à moins qu'elle n'y
consente.»

[44] Le Ve discours suivant.

[45] _Bardot_, synonyme d'_âne_. Ici, _passer par bardot_, se dit des
vieilles qui son réduites à laisser passer pour _bardot_ l'amant qui les
caresse.

[46] Escharse.

[47] Qui perd une putain gagne beaucoup.

[48] Il est à croire qu'il multiplie leurs feux.

[49] O trop dure loi de l'honneur, pourquoi nous interdis-tu ce à quoi
nous excite la nature? Elle nous accorde aussi abondamment que
libéralement, ainsi qu'a tous les animaux, l'usage de l'amour. Mais
l'homme, trompeur et perfide, ne connaissant que trop bien la vigueur de
nos reins, a établi cette loi pleine d'erreur pour cacher ainsi la
faiblesse des siens.

[50] Là où il n'y a point d'homme, on commet pourtant l'adultère.

[51] C'est-à-dire: me baisait et me faisait pâmer de plaisir. _Alentir_,
dans Nicot, se dit de la douleur, ou des forces qui diminuent ou se
ralentissent.

[52] Par corruption pour _gaude mihi_.

[53] Mehun on Meun.

[54] Voyez.

[55] Voyez Bayle, _Dict. crit._, au mot BURIDAN. Villon, dans sa ballade
des _Dames des temps jadis_:

    Semblablement où est la reine,
    Qui commanda que Buridan
    Fust jeté en un sac en Seine?


[56] La Vieille Courtisanne, fol. 449. B. des _OEuvres poét. de Joach.
du Bellay_, édit. de 1597:

    De la vertu je sçavois deviser,
    Et je sçavois tellement eguiser,
    Que rien qu'honneur ne sortoit de ma bouche;
    Sage au parler et folastre à la couche.


[57] Elles s'abandonnent comme chiennes, et sont muettes de la bouche
comme pierres.

[58] Se retirer à la barque.

[59] Pardonnez-moi, madame; je ne veux point jaser, mais seulement agir
et puis me retirer à la barque.

[60] Le _Divorce satyrique_ attribue cette invention à la reine
Marguerite, pour rendre le roi de Navarre, son mari, plus amoureux
d'elle et plus lascif.

[61] Ils sont pris d'un vieux livre français intitulé: _De la louange et
beauté des Dames_. François Corniger les a mis en dix-huit vers latins.
Vincentio Calmeta les a aussi mis en vers italiens, qui commencent par
_Dolce Flaminia_.

[62] C'est-à-dire, était un peu brunette.

[63] En françois, Charles de Bouvelles. On a de lui plusieurs ouvrages.

[64] C'est un in-4^o imprimé à Paris, chez Ascensius, le 3 des nones de
décembre 1511.

[65] Ah! ne me touchez pas.

[66] Les ladres, les ladresses.

[67] C'est-à-dire: Madame, je vous baise les pieds et les mains.

[68] C'est-à-dire: Monsieur, la station du milieu est bien meilleure.

[69] On en a dit autant de Mademoiselle, cousine germaine de Louis XIV,
à cela pres qu'à ceux de ses pages à qui ses charmes donnaient de la
tentation elle donnait quelques louis pour pouvoir se satisfaire
ailleurs.

[70] Le Voyage du Prince.

[71] Plus magnifique que les fêtes de Bains.

[72] Roman de Boccace traduit par Adrien Sevin.

[73] Le titre de _Roi des Romains_ n'est proprement qu'une station pour
parvenir à la dignité d'_Empereur_.

[74] Discours I.

[75] Confidentes.

[76] _Ahanoit_: se fatiguait. De l'espagnol _afanar_, qui répond à notre
_ahaner_.

[77] _Sublin_: fin, rusé.

[78] Discours I.

[79] L'honneur de la citadelle est sauvé.

[80] Caunus.

[81] C'est-à-dire: D'une mule qui fait hin, et d'une fille qui parle
latin, délivre nous, Seigneur.

[82] _Alberic de Rosate_, au mot MATRIMONIUM de son _Dictionnaire_,
rapporte un exemple tout pareil. _Barbatias_ dit même quelque chose de
plus, qu'un garçon de sept ans engrossa sa nourrice.

[83] La reine-mère _Catherine de Médicis_. L'auteur la nomme dans son
discours des _Dames illustres_, où il fait le même conte.

[84] _Apparemment_ contrition.

[85] Servie.

[86] Alteres.

[87] D'Enghien.

[88] _André de Soleillas_, évêque de _Riez_ en Provence, en 1576. Il
avait une maitresse qui contrefaisoit la bigote, mais dont l'hypocrisie
ne trompa pas le roi Henri IV. Ce prince reprochoit plaisamment à cette
dame ses amours, en lui disant qu'elle ne se plaisait qu'au _jeûne et à
l'oraison_.

[89] _Fringuer_, dans Oudin, c'est ici _far l'atto venero_. Cette
veufve, non contente d'avoir triomphé de trois maris, vouloit encore
combattre sur cette même couche, déjà jonchée des lauriers qu'elle avoit
remportés de ses victoires passées.

[90] _Henri II_, qui préféroit à la reine sa femme, qui étoit jeune, la
duchesse de Valentinois déjà vieille, et qui avait été la maîtresse du
roi son père.

[91] Je n'ai point connu la vieille.

[92] Environ l'an 400 de l'ère chrétienne, saint Jérôme vit les
funérailles de la femme, et c'est lui qui rapporte le fait en question.
_Epist. XCI ad Ageruchiam, de Monogamid._

[93] _Thesmophoria._

[94] Dépêchez-vous donc, car ils vont me venir chercher pour me faire
religieuse, et m'emmener au couvent.

[95] Ce fut à elle que Henri IV dit au bal, qu'elle avoit employé le
verd et le sec pour divertir la compagnie. Il lui fit cette raillerie,
dit Le Laboureur, parce que cette femme n'épargnoit la réputation
d'aucune dame.

[96] Suivant Rabelais, on appelle _poultre_ une jument non encore
saillie. Ainsi Bussy parloit incongrument.

[97] On ne parle point, madame est en compagnie.

[98] Que d'une vieille poule on fait un meilleur bouillon que d'une
autre.

[99] La Mothe.

[100] De haute apparence.

[101] De _cubinus_, diminutif de _cubus_, comme qui diroit _à quatre
pointes_ ou bosses.

[102] Il n'importe pas que la cloche ait quelque défaut, pourvu que son
battant soit bon.

[103] Pour voiler la chose.

[104] Forbany.

[105] Le duc d'Anjou, depuis Henri III.

[106] Qu'avez-vous fait?

[107] Rien.

[108] Ah! poltron, sans cœur! vous n'avez rien fait! Que maudite soit
votre poltronnerie.

[109] Le père des soldats.

[110] La mère.

[111] Louis XI passe généralement, non-seulement pour avoir raconté
beaucoup de contes, avec tout ce qu'il y avoit de jeunes seigneurs à la
Cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, où il s'étoit réfugié étant
Dauphin, mais même pour avoir pris soin de faire recueillir et de
publier ensuite, dans le même ordre où nous l'avons, le recueil
intitulé: _Cent Nouvelles nouvelles, lequel en soy contient cent
chapitres ou histoires, composées ou récitées par nouvelles gens depuis
naguères_; et cela se trouve confirmé par ces mots de l'ancienne préface
ou avertissement, qui paroît avoir été fait de son temps: «Et notez que
par toutes les _Nouvelles_ où il est dit _par monseigneur_, il est
entendu monseigneur le Dauphin, lequel depuis a succédé à la couronne et
est le roy Loüis XI; car il estoit lors ès pays du duc de Bourgogne.»
Mais comme il est bien certain que ce prince ne se retira en Brabant
qu'à la fin de l'année 1456, et ne rentra en France qu'en août 1461, il
est absolument impossible que ce recueil ait paru en France vers 1455,
comme on le débite inconsidérément dans la préface de ses nouvelles
éditions. On en a deux anciennes: l'une de Paris, en 1486, in-folio;
l'autre encore de Paris, chez la veuve de Johan Trepere, sans date,
aussi in-folio; et deux nouvelles, accompagnées de mauvaises figures, et
imprimées à Cologne, chez Pierre Gaillard, en 1701 et 1736, en deux
volumes in-8.

[112] Le péché de luxure.

[113] Ce conte, que Brantôme dit tenir des anciens de la Cour, est pris
presque mot pour mot de J. Bouchet, dans ses _Annales d'Aquitaine_,
édit. de 1644, pag. 473, au nom des trois dames près, qui est
apparemment ce qu'il veut dire qu'il tenoit de bon lieu.

[114] Françoise de Rohan, dame de La Garnache, si nous en croyons Bayle,
_Dict. crit._, pag. 1317 de la deuxième édition. Mais je doute que
lui-même en fût bien persuadé, puisque, dans la citation de ce passage
de Brantôme, il n'a jugé à propos de marquer que par des points
certaines paroles qui ne conviennent nullement à la dame de La Garnache;
savoir, que d'abord on disoit que cette dame ne s'étoit laissé engrosse
qu'en nom de mariage, et qu'après on sut le contraire.

[115] Danse d'Allemagne; les Allemands appellent ce branle
_Fackeldantz_.

[116] On n'a point ce chapitre ou discours.

[117] Honneur aux dames.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Vies des dames galantes" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home