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Title: Les mystères du peuple, Tome V - Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges
Author: Sue, Eugène, 1804-1857
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les mystères du peuple, Tome V - Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



LES MYSTÈRES DU PEUPLE.

TOME V.



Correspondance avec les Editeurs étrangers.


L'éditeur des _Mystères du Peuple_ offre aux éditeurs étrangers, de leur
donner des épreuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des
livraisons à Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir
des gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de
10 francs le cent.

       *       *       *       *       *


Travailleurs qui ont concouru à la publication du volume:

_Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas
Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier,
Victor Peseux, Etienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat,
Alphonse Perrève, Hy père, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître,
Auguste Mignot, Benjamin.

_Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers.

_Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses
ouvriers.

_Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Masson, Castelli.

_Artistes Graveurs_: Ottweit, Langlois, Lechard, Audibran, Roze,
Frilley, Hopwood, Massard, Masson.

_Planeurs d'acier_: Héran et ses ouvriers.

_Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers.

_Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers, de
Lampistes et d'ouvriers en Bronze_: Duchâteau, Deschiens, Journeux,
Suireau, Lecas, Ducerf, Renardeux, etc., etc.

_Employés et correspondants de l'Administration_: Maubanc, Gavet,
Berthier, Henry, Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier,
Swinnens, Porcheron, Gavet fils, Dallet, Delaval, Renoux, Vincent,
Charpentier, Dally, Berlin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain,
Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossetête, Charles, Poncin, Vacheron,
Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher, Darris, Adolphe, Renoux,
Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon, Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs,
Dailhaux, Lecerf, Bailly, Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer,
Daran, Camus, Foucaud, Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour,
Caillaut, Fondary, C. de Poix, Bresch, Misery, Bride, Carron, Charles,
Celcis, Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried, Chappuis, etc.,
etc., de Paris; Férand, Collier, Petit-Bertrand, Périé. Plantier,
Etchegorey, Giraudier, Gaudin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen,
Bonniol, Alix, Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verlé,
Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin, Fort-Mussat, Freund, Robert,
Carrière, Guy, Gilliard, Collet, Ch. Celles, Laurent, Castillon, Drevet,
Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley, Bréjot, Ginon, Féraud,
Vandeuil, Châtonier, Bayard, Besson, Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier,
Tronel, Binger, Molini, Bailly, Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette,
Morel, Chaigneau, Goyet, Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut,
Chatelin, Bellue, etc., etc., des principales villes de France et de
l'étranger.

La liste sera ultérieurement complétée, dès que nos fabricants et nos
correspondants des départements, nous auront envoyé les noms des
ouvriers et des employés qui concourent avec eux à la publication et à
la propagation de l'ouvrage.

_Le Directeur de l'Administration._

Paris.--Typ. Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 16, au Marais.


LES
MYSTÈRES DU PEUPLE

ou

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES
À TRAVERS LES ÂGES

PAR

EUGÈNE SUE.

     Il n'est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que
     nos pères n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle,
     au prix de leur sang, par l'INSURRECTION.

TOME V.

SPLENDIDE ÉDITION

ILLUSTRÉE DE GRAVURES SUR ACIER.

ON S'ABONNE
À L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32
(PRÈS LA BOURSE).

PARIS.
1851

LES MYSTÈRES DU PEUPLE

OU

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES

À TRAVERS LES ÂGES.


KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.


ÉPILOGUE.


LE MONASTÈRE DE CHAROLLES

ET

LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT.

560-615.



CHAPITRE II.

     Le château de Brunehaut.--Le marchand d'esclaves.--_Aurélie_,
     la pleureuse, et _Blandine_, la rieuse.--Ce que faisait la
     reine Brunehaut de ses petits-fils.--Lettre du PAPE _saint
     Grégoire le Grand_ à cette sainte femme sur l'ÉDUCATION DE SON
     FILS.--_Childebert_, _Corbe_, _Mérovée_, arrière-petits-enfants
     de la reine Brunehaut.--La bonne aïeule.--Arrivée de Sigebert,
     fils aîné du défunt roi Thierry.--Le maire du palais
     Warnachaire.--Loysik et Brunehaut.--La reine marche à la tête
     de son armée pour aller combattre Clotaire II, fils de
     Frédégonde.


«Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur
puissance! qu'il remplisse leur chef des clartés de sa grâce, qu'il
protége l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur à
ceux qui les gouvernent sous les auspices de Notre-Seigneur Jésus
Christ!»

--Foi de vieux Vagre, ce début tout catholique de la loi salique vous
revient toujours à la pensée lorsqu'il s'agit des rois franks ou de
leurs reines.... Entrons donc dans le repaire de Brunehaut, splendide
repaire! non pas rustique comme celui du comte Neroweg, vaste burg, que
nous autres anciens de la Vagrerie nous avons vu joyeusement réduire en
cendres! non, cette grande reine a le goût raffiné: une de ses passions
est l'architecture; elle aime les arts antiques de la Grèce et de
l'Italie, cette noble femme! oui, elle aime les arts, doux délassement
des belles âmes! Voyez plutôt le magnifique château qu'elle a fait
construire à Châlons-sur-Saône, capitale de la Bourgogne; ses autres
châteaux, même celui de _Bourcheresse_, ne sont rien auprès de son
habitation royale, dont les jardins magnifiques s'étendent jusqu'aux
bords de la Saône... palais à la fois splendide et guerrier; car en ces
temps de batailles incessantes les rois et les seigneurs se fortifient
de plus en plus dans leurs repaires. Le palais de Brunehaut est ceint
d'épaisses murailles, flanqué de tours massives; on y arrive par une
seule entrée, voûte profonde fermée à ses deux extrémités par des portes
énormes, renforcées de barres de fer. Sous cette voûte veillent jour et
nuit les guerriers de Brunehaut, toujours armés; dans les cours
intérieures sont d'autres logis pour un grand nombre de cavaliers et de
gens de pied. Les salles du palais sont immenses, pavées de marbre ou de
mosaïque, enrichies de colonnades de jaspe, de porphyre et d'albâtre
oriental, surmontées de chapiteaux de bronze doré; ces magnificences
architecturales, chefs-d'oeuvre de l'art, dépouilles des temples et des
palais de la Gaule, ont été transportées à grand renfort de dos
d'esclaves et de chariots dans le palais de la reine. Ces salles
immenses, ornées de meubles d'ivoire, d'argent ou d'or massif, de
statues païennes du travail le plus rare, de vases précieux, de
trépieds, précèdent l'appartement particulier de Brunehaut.... Le jour
est à peine levé; déjà ces grandes salles se remplissent des esclaves
domestiques de la reine, des officiers de ses troupes, des hauts
dignitaires de sa maison, chambellans, écuyers, majordomes, connétables,
venant attendre les ordres de leur maîtresse.

Une pièce de forme circulaire, pratiquée dans une des tours du palais,
avoisine la chambre où se tient habituellement la reine; trois portes
sont percées dans le mur: l'une conduit à la salle où se tiennent les
officiers du palais, l'autre à la chambre à coucher de Brunehaut; la
troisième, simple baie fermée par un rideau de cuir doré, donne sur un
petit escalier tournant, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Cette
pièce est somptueusement meublée: sur une table recouverte d'un riche
tapis brodé sont des parchemins préparés pour écrire, et un grand
coffret d'or, enrichi de pierreries. Autour de la table sont rangés des
siéges ornés de coussins d'étoffe pourpre; çà et là des fûts de colonne
servent de piédouches à des vases de jaspe, d'onyx ou de bronze de
Corinthe, plus précieux que l'or ou l'albâtre rose. Sur un socle de vert
antique est un magnifique groupe de marbre de Paros d'un travail exquis,
représentant l'Amour païen caressant Vénus. Non loin de là, deux figures
en airain, verdi par les siècles, offrent l'image obscène d'un faune et
d'une nymphe. Entre ces chefs-d'oeuvre de l'art païen, un tableau peint
sur bois, apporté à grands frais de Byzance, représente le Christ enfant
et saint Jean-Baptiste aussi enfant. Ce tableau de sainteté rappelle que
Brunehaut est une fervente catholique... n'est-elle pas en
correspondance réglée avec le pape de Rome, le pieux Grégoire, qui n'a
pas assez de bénédictions pour cette sainte fille de l'Église! Et plus
loin, sur cette console d'ivoire, quel est ce riche médaillier rempli de
grandes médailles romaines et gauloises en argent et en or? Parmi elles
en voici une de bronze, la seule qui soit de ce métal... Que
représente-t-elle?

Quoi! ici! dans ce lieu! ce visage auguste et vénéré?

Ah! si le Dieu des catholiques veut faire un miracle, jamais moment ne
fut plus opportun, plus solennel, et bientôt, oui, si le Seigneur veut
terrifier les méchants, cette effigie de bronze devra, prodige
effrayant, frissonner d'horreur et d'épouvante!

       *       *       *       *       *

Une vieille femme richement vêtue et d'une physionomie froide,
sardonique, rusée, sortant de la chambre à coucher de Brunehaut, entre
dans la salle de la tour. Cette femme, de noble race franque, est
Chrotechilde, confidente depuis longues années des crimes et des
débauches de la reine; elle s'approche d'un timbre, le fait vibrer et
attend. Bientôt paraît à la porte, qui s'ouvre sur le petit escalier
pratiqué dans l'épaisseur du mur, une autre vieille femme; son costume
annonce un rang inférieur:

--J'ai entendu le timbre, noble dame Chrotechilde, me voici.

--Samuel le marchand d'esclaves est-il venu?

--Depuis une heure il attend dans la salle basse avec deux jeunes filles
et un vieillard à longue barbe blanche.

--Qu'est-ce que ce vieillard?

--Madame, je l'ignore; c'est sans doute un esclave que le juif Samuel
doit conduire ailleurs en sortant d'ici.

--Ordonne à Samuel d'amener à l'instant les deux filles.

La vieille femme disparaît: presque au même instant Brunehaut sort de sa
chambre; cette reine est âgée de soixante-six ou sept ans; l'on retrouve
les traces d'une beauté remarquable sur ses traits, encore moins flétris
par l'âge que par la débauche, et par la dévorante ardeur de la haine ou
de l'ambition. Son visage blafard, ridé, semble illuminé par le sombre
éclat de ses deux grands yeux, profondément caves et cernés; ils sont
noirs comme ses longs sourcils, ses cheveux seuls ont blanchi; front
d'airain, lèvres impassibles, regard profond, port de tête altier,
démarche fière, superbe, car sa taille s'est conservée droite et svelte,
telle est Brunehaut. À peine entrée, elle prête l'oreille et dit à
Chrotechilde:

--Qui vient là, par le petit escalier?

--Le marchand d'esclaves; il amène les deux jeunes filles.

--Qu'il entre... qu'il entre...

--Madame, à qui voulez-vous faire don de ces esclaves?

--Tu le sauras... Mais j'ai hâte d'examiner ces créatures, le choix est
important.

--Madame, voici Samuel.

Le marchand de chair gauloise, juif d'origine comme la plupart de ceux
qui se livraient à ce trafic, entra bientôt suivi des deux esclaves
qu'il amenait; elles étaient enveloppées de longs voiles blancs, assez
transparents pour qu'elles pussent voir à se conduire.

--Illustre reine,--dit le juif en mettant dès la porte un genou en terre
et inclinant son front presque à toucher le plancher,--je me rends à vos
ordres; voici deux jeunes esclaves, véritables trésors de beauté, de
douceur, de grâces, de gentillesse et surtout de virginité. Votre
excellence sait que le vieux Samuel n'a qu'une qualité... celle d'être
honnête homme.

--Debout, debout!--dit Brunehaut s'adressant aux deux esclaves qui, en
présence de la terrible reine, s'étaient agenouillées comme le marchand
au seuil de la porte,--debout, les filles, et ôtez vos voiles.

Les deux esclaves se hâtèrent de se relever et d'obéir à la reine; le
juif, afin de mieux mettre en valeur sa marchandise, avait vêtu les deux
jeunes filles de tuniques à manches courtes et dont la jupe descendait à
peine au-dessus du genou, tandis que l'échancrure du corsage découvrait
à demi le sein et les épaules. L'une des esclaves, grande et svelte,
portait une tunique blanche; elle avait les yeux bleus, une torsade de
corail s'enroulait dans les nattes de ses cheveux noirs: on pouvait lui
donner dix-huit ou vingt ans; son visage, d'une beauté touchante et
candide, était baigné de larmes, abîmée dans la douleur et la honte,
tremblant de tous ses membres, elle tenait constamment baissé son regard
noyé de pleurs, de crainte de rencontrer les yeux de Brunehaut. La
vieille reine, après avoir longtemps et attentivement examiné cette
jeune fille, en la faisant se tourner et se retourner devant elle en
tous sens, échangea un signe approbatif avec Chrotechilde, non moins
occupée à examiner l'esclave, et dit à celle-ci:

--De quel pays es-tu?

--Je suis de la ville de Toul,--répondit la jeune fille d'une voix
altérée.

--Aurélie! Aurélie!--s'écria Samuel en frappant du pied,--est-ce ainsi
que tu te rappelles mes leçons? On répond: Glorieuse reine, je suis de
la ville de Toul...--Et se tournant vers Brunehaut:

--Veuillez lui pardonner, madame... mais c'est si naïf, si simple,
que...

Brunehaut coupa d'un geste la parole au juif, et s'adressant à
l'esclave:--Où as-tu été prise?

--À Toul, madame, lors du sac de cette ville par les troupes du roi de
Bourgogne.

--Étais-tu de condition libre?

--Oui... mon père était maître armurier.

--Sais-tu lire? écrire? As-tu des talents agréables?

--Je sais lire, écrire, et ma mère m'avait appris à jouer du théorbe et
à chanter.

Et en disant qu'elle savait chanter, la malheureuse ne put retenir ses
sanglots convulsifs... Elle songeait sans doute à sa mère.

--Allons, pleure encore et pleure toujours!--maugréa Samuel avec
dépit,--voilà ce que tu fais de mieux... Mais, vous le savez, grande
reine! on a une certaine dose de larmes à pleurer, après quoi, c'est
fini... la poche est vide...

--Tu crois cela, juif? heureusement tu calomnies l'espèce
humaine,--reprit la reine avec un cruel sourire en continuant d'examiner
la jeune fille, à qui elle dit:--Tu n'as été jusqu'ici esclave nulle
part?

--Foi de Samuel, illustre reine, elle est aussi neuve à l'esclavage
qu'un enfant dans le sein de sa mère!--s'écria le juif, voyant la jeune
Gauloise éclater en sanglots et hors d'état de répondre.--J'ai acheté
Aurélie le jour même de la bataille de Toul, et depuis, ma femme Rebecca
et moi nous avons veillé sur cette chère fille comme sur notre propre
enfant, sachant que nous tirerions d'elle un très-haut prix.

Brunehaut, après avoir contemplé de nouveau la jeune fille, qui cachait
à demi sa figure dans ses mains, dit à Samuel:

--Remets-lui son voile et fais approcher l'autre.

Aurélie reçut son voile des mains du juif comme un bienfait et se hâta
de s'envelopper dans les plis de l'étoffe pour y cacher sa douleur, sa
honte et ses larmes. À l'ordre de la reine, l'autre esclave était
prestement accourue; mignonne et fraîche comme une Hébé, si elle avait
seize ans, c'était beaucoup: un collier de perles s'enroulait dans les
nattes épaisses de ses cheveux d'un blond doré; ses grands yeux, d'un
brun orangé, pétillaient de malice et de feu; son nez fin, légèrement
relevé, ses narines roses, palpitantes, ses lèvres vermeilles, un peu
charnues, ses petites dents d'émail, son menton et ses joues à
fossettes, donnaient à cette fillette la physionomie la plus vive, la
plus gaie, la plus effrontée qui fût au monde... Sa tunique de soie
vert-pâle rendait plus éblouissante encore la blancheur de son sein et
de ses épaules... Oh! le juif n'eut pas besoin de lui dire à celle-là de
se tourner, de se retourner, pour que la vieille reine pût examiner à
son aise les charmes de sa taille; elle se rengorgeait, se cambrait, se
redressait sur la pointe de ses petits pieds, arrondissait gracieusement
les bras, faisant enfin de son mieux la belle aux yeux de Brunehaut et
de Chrotechilde, qui échangeaient entre elles des regards approbatifs,
tandis que le juif, aussi inquiet de l'audace de cette esclave que de
l'accablement de sa compagne, lui disait à demi-voix:

--Tiens-toi donc en place, Blandine... ne remue pas ainsi les jambes et
les bras... Un peu de retenue, ma fille, en présence de notre illustre
et bien aimée reine! On dirait que tu as du salpêtre dans les veines!
Que votre excellence l'excuse, illustrissime princesse; c'est si jeune,
si gai, si fou... ça ne demande qu'à s'envoler de sa cage pour faire
admirer son plumage et son ramage. Baisseras-tu les yeux, Blandine! oser
regarder ainsi en face notre auguste reine!!

Blandine, en effet, au lieu de fuir le noir regard de Brunehaut, le
cherchait, le provoquait d'un air malin, souriant et assuré; aussi la
reine lui dit-elle après un long et minutieux examen:

--L'esclavage ne t'attriste pas, toi?

--Au contraire, glorieuse reine, car pour moi l'esclavage a été la
liberté.

--Comment cela, effrontée?

--J'avais une marâtre, quinteuse, revêche, grondeuse; elle me faisait
passer sur le froid parvis des basiliques tout le temps que je
n'employais pas à manier l'aiguille; cette vieille furie me battait,
lorsque par malheur, levant le nez de dessus ma couture, je souriais aux
garçons par ma fenêtre; aussi, grande reine, quel sort que le mien! mal
nourrie, moi si friande! mal vêtue, moi si coquette! sur pied au chant
du coq, moi si amoureuse de me dorloter dans mon lit! de sorte que
grande a été ma joie quand votre invincible petit-fils, ô reine
illustre! est approché l'an passé de Tolbiac, où j'habitais.

--Pourquoi ta joie?

--Pourquoi, glorieuse reine? Oh! je savais, moi, que les guerriers
franks ne tuent jamais les jolies filles; aussi, me disais-je:
«Peut-être je serai prise par un baron de Bourgogne, un comte ou même un
duk, et une fois esclave, si je m'en crois, je deviendrai maîtresse...
car l'on a vu des esclaves...»

--Devenir reine, comme Frédégonde, n'est-ce pas, ma mie?

--Pourquoi donc pas, quand elles sont gentilles?--répondit
audacieusement cette fillette sans baisser les yeux devant Brunehaut qui
l'écoutait et la contemplait d'un air pensif.--Mais, hélas!--reprit
Blandine avec un demi-soupir,--je n'ai pas eu cette fois le bonheur de
tomber aux mains d'un seigneur. Un vieux leude, à moustaches blanches et
des moins amoureux, m'a eue pour sa part du butin, et il m'a vendue tout
de suite au seigneur Samuel; mais enfin peut-être une chance heureuse me
viendra-t-elle? Que dis-je!--ajouta Blandine en adressant à Brunehaut
son plus gracieux sourire,--n'est-ce pas déjà un grand, un inespéré
bonheur que d'avoir été conduite en votre présence, ô reine illustre!

Brunehaut, après avoir réfléchi pendant quelques instants, dit au
marchand:--Juif, je t'achèterai une de ces deux esclaves.

--Illustre reine! laquelle des deux prenez-vous, Aurélie ou Blandine?

--Je ne sais encore... elles resteront au palais jusqu'à ce soir... on
va les conduire dans l'appartement de mes femmes.

Chrotechilde, à un signe de la reine, frappa le timbre; la vieille femme
reparut; la confidente de Brunehaut lui dit:--Emmenez ces deux
esclaves...

--Illustre reine! choisissez-moi...--dit Blandine en se retournant une
dernière fois vers Brunehaut, tandis que le juif enveloppait
soigneusement de son voile cette petite diablesse.--Oh! choisissez-moi,
glorieuse reine! vous ferez une bonne oeuvre... je voudrais tant rester
à la cour...

--Tais-toi donc, effrontée,--disait tout bas Samuel en poussant
doucement Blandine vers la porte de la chambre à coucher de la reine que
Chrotechilde désignait du geste.--Trop est trop, ces familiarités
peuvent déplaire à notre redoutable souveraine!

Les deux jeunes filles, l'une toute joyeuse, l'autre chancelante et
accablée, entrèrent dans l'appartement de la reine, tandis que, après
avoir une dernière fois humblement salué Brunehaut, le juif quitta la
salle en refermant sur lui le rideau de cuir qui masquait la baie de
l'escalier tournant.

Brunehaut et sa confidente restèrent seules.

       *       *       *       *       *

(Et maintenant, ô vous! descendants de Joël, qui en ce moment allez
continuer de lire ce récit, le dégoût, l'horreur, l'épouvante que vous
éprouverez n'égalera jamais le dégoût, l'horreur, l'épouvante dont je
suis saisi en écrivant la scène sans nom qui va se passer entre ces deux
exécrables vieilles.)

       *       *       *       *       *

--Madame,--dit Chrotechilde à Brunehaut,--à qui donc destinez-vous celle
des deux esclaves que vous voulez acheter?

--Tu me le demandes?

--Oui, madame...

--Chrotechilde... l'âge affaiblit ta pénétration habituelle... c'est
fâcheux...

--Madame, expliquez-vous!...

--Il faut que j'éprouve jusqu'où peut aller ce manque d'intelligence si
nouveau chez toi...

--En vérité, madame, je m'y perds...

--Dis-moi, Chrotechilde, lorsque mon fils Childebert est mort assassiné
par Frédégonde, il m'a laissé, n'est-ce pas, la tutelle de mes deux
petits-fils _Thierry_ et _Theudebert_?

--Oui... madame... mais moi je vous parlais de ces esclaves...

--Justement... mais écoute... À quel âge mon petit-fils Theudebert
était-il père?...

--À TREIZE ANS, madame[A]; car à cet âge il eut un fils de _Bilichilde_,
cette esclave brune aux yeux verts, que vous avez payée si cher... Je
vois encore son regard fauve, étrange comme sa beauté... Du reste, une
taille de nymphe, des cheveux crépus d'un noir de jais traînant jusqu'à
terre... Je n'ai de ma vie vu pareille chevelure...

--Cette esclave... qui la mit un soir dans le lit de mon petit-fils,
alors à peine âgé de douze ans?...

--Vous, Madame[B]; je vous accompagnais... Ah! ah! ah! j'en ris de
souvenir... Il avait d'abord une peur, cet innocent; mais comme vous
voilà devenue sombre...

--Cette vile esclave! cette Bilichilde, malgré les autres concubines que
nous avons données à mon petit-fils Theudebert, n'avait-elle pas pris
sur lui un funeste ascendant?

--Si funeste, madame, qu'elle nous a fait toutes deux chasser de Metz et
conduire prisonnières jusqu'à Arcis-sur-Aube, confins de la Bourgogne,
royaume de votre autre petit-fils Thierry. Mais c'est là, madame, une
vieille histoire: cette Bilichilde n'a-t-elle pas été, l'an dernier,
étranglée par votre petit-fils[C], ce farouche idiot ayant passé de
l'amour à la haine, et lui-même, après la bataille de Tolbiac, vaincu
par son frère, que vous aviez déchaîné contre lui, n'a-t-il pas été,
selon vos ordres, tonsuré, puis poignardé? Enfin son fils, âgé de cinq
ans, n'a-t-il pas eu la tête brisée contre une pierre[D]? que
voulez-vous de plus?...

--Chez moi la haine survit à la vengeance, comme le poignard survit au
meurtre.

--Et vous n'êtes point, madame, en ceci, raisonnable... Haïr au delà de
la tombe, c'est naïf pour notre âge.

--Mais passons... Ainsi, ce que nous venons de dire ne t'ouvre point
l'esprit...

--À l'endroit de ces deux jolies esclaves?

--Oui...

--Non, madame...

--Poursuivons... Puisque ton intelligence est à ce point devenue
obtuse... dis-moi, avant que nous n'ayons mis cette Bilichilde dans son
lit, quel était le caractère de mon petit-fils Theudebert?

--Violent, actif, déterminé, opiniâtre et surtout fort glorieux... À dix
ans ou onze ans, il sentait déjà l'orgueilleuse ardeur de son sang
loyal, et disait fièrement: «Je suis roi d'Austrasie, moi!»

--Et deux ans... un an même après qu'il a eu possédé cette esclave brune
aux yeux verts et aux cheveux crépus, si judicieusement choisie par toi,
Chrotechilde, quel était le caractère de mon petit-fils?

--Oh! madame, Theudebert était méconnaissable... Énervé, indécis,
languissant, il n'avait plus que la volonté d'aller du lit à la table
avec ses concubines... Car nous avions donné des compagnes à la
Bilichilde... C'est à peine s'il avait le courage de chasser au faucon,
divertissement de femme; la chasse aux bêtes fauves était pour lui trop
fatigante. Cela ne m'étonnait point; né robuste, pétulant, aimant dans
sa première enfance les jeux bruyants, le grand air, il était devenu
chétif, pâle, étiolé, recherchant le demi-jour, comme si l'éclat du
soleil eût blessé sa vue; enfin, il annonçait devoir être de grande
taille, et il est mort tout rabougri, presque imberbe!

--Mes voeux s'accomplissaient, Chrotechilde... Les débauches précoces
énervent l'âme autant que le corps, et la postérité de Theudebert n'est
pas née viable...

--De fait, je n'ai jamais vu d'enfants si chétifs... Quelle race,
d'ailleurs, pouvait laisser un père nabot et presque idiot?

--Et dès l'âge de douze ou treize ans, Theudebert disait-il encore
fièrement: «Je suis roi d'Austrasie, moi!»

--Non, certes, madame... car s'il vous arrivait par manière d'épreuve de
lui parler des affaires de l'État, sous prétexte qu'il était roi,
l'enfant vous répondait de sa voix allanguie et les yeux à demi fermés:
«Grand'mère, je suis roi de mes femmes, de mes amphores de vin vieux et
de mes faucons! Régnez pour moi, grand'mère... régnez pour moi si cela
vous plaît!»

--Et cela m'a plu, Chrotechilde... Et de fait, j'ai régné en Austrasie,
pour mon petit-fils Theudebert, jusqu'au jour où cette vile esclave
Bilichilde, usant de son ascendant sur cet idiot, m'a chassée de Metz...
m'a chassée, moi, Brunehaut!

--Encore ce souvenir, encore l'orage sur votre front, encore des éclairs
dans vos yeux! Mais pour Dieu, madame, l'esclave a été étranglée,
l'idiot et son fils tués... j'oubliais même, pour compléter l'hécatombe
de ces animaux malfaisants... j'oubliais _Quintio_, maire du palais, duk
de Champagne, qui, s'étant incongruement mêlé de l'affaire de Metz, a
été mis à mort par vos ordres[E]! Que vouliez-vous de plus? et
d'ailleurs, est-ce que pour une Austrasie perdue vous n'avez pas
retrouvé une Bourgogne? Si Theudebert vous a chassée de Metz, ne vous
êtes-vous pas réfugiée ici, à Châlons, auprès de votre autre petit-fils
Thierry? Hébété, énervé par les femmes que nous lui choisissions, ne
l'avez-vous pas, par vengeance, poussé à une guerre implacable contre
son frère qu'il a vaincu à Toul, à Tolbiac, et qui, après cette défaite,
a été mis à mort lui et son fils, comme je vous le rappelais tout à
l'heure? Ainsi vengée de l'exil de Metz, n'avez-vous point dominé
Thierry et régné à sa place? _Aegila_, maire du palais, vous inquiétait
par son influence sur votre petit-fils, vous vous défaites d'Aegila et
vous le remplacez par votre amant _Protade_, qui devient ainsi maire du
palais, juste récompense des services de ce beau garçon.

--Il me l'ont tué... Chrotechilde! ils me l'ont tué... mon Protade[F]!

--Allons, madame, entre nous, avouez qu'il n'est pas qu'un Protade au
monde; une reine ne chôme jamais d'amoureux! Vous n'avez qu'à choisir
parmi les plus beaux, les plus jeunes et les plus fringants de la cour
de Bourgogne; et puis, madame, sans reproche, s'ils vous ont tué
Protade, vous leur avez tué l'évêque _Didier_[G].

--Il ne méritait pas son sort, peut-être?

--Lui! madame! jamais punition n'a été plus légitime! Astucieux prélat!
vouloir nous supplanter dans notre commerce amoureux! Imaginer de faire
épouser cette princesse d'Espagne à votre petit-fils, afin de
l'arracher, disait ce _Didier_, aux fangeuses débauches dont nous étions
les pourvoyeuses[H]. Aussi, qu'est-il arrivé?... les flots de la
Chalaronne ont emporté le corps de l'évêque. Cette Espagnole, sur
laquelle il comptait pour vous évincer et dominer par elle Thierry, et
par Thierry la Bourgogne; cette Espagnole, répudiée par votre
petit-fils, est retournée dans son pays au bout de six mois de mariage,
et nous avons mis la main sur sa dot[I]; enfin, Thierry est mort cette
année de la dyssenterie (dites donc, madame,--ajouta la vieille avec un
sourire affreux,--mort de la dyssenterie?); de sorte que par la grâce de
cette bienheureuse dyssenterie, vous voici aujourd'hui maîtresse et
reine souveraine de ce pays de Bourgogne, puisque Sigebert, le plus âgé
des fils de Thierry, vos arrière-petits-enfants, n'a pas encore onze
ans... Il ne faut pas qu'ils meurent, ces roitelets, car par leur mort,
le fils de Frédégonde deviendrait l'héritier de leurs royaumes... Il
faut seulement qu'ils vivotent, afin que vous régniez à leur place... Eh
bien, madame, ils vivoteront... Mais, j'y songe, nous oublions l'esclave
que vous voulez acheter à Samuel.

--Au contraire, Chrotechilde, cet entretien nous ramène à l'esclave...

--Comment cela?

--Il n'y a plus à en douter, l'âge amortit ton intelligence; autrefois
si prompte à me comprendre, depuis un quart d'heure tu me donnes la
preuve de ce fâcheux affaiblissement de ton esprit.

--Moi, madame?

--Oui, autrefois au lieu de me demander ce que je compte faire d'une de
ces deux esclaves de Samuel, tu m'aurais devinée; mais je viens de me
convaincre tout à mon aise de la lenteur sénile de ta perception... cela
est triste, Chrotechilde.

--Triste... autant pour moi que pour vous, madame... Mais
expliquez-vous... je vous en prie...

--Quoi! cervelle appesantie! Tu sais que j'ai la tutelle de mes
arrière-petits-enfants, et sottement tu me demandes ce que je compte
faire de ces jolies esclaves? devines-tu, maintenant?

--Eh! oui, madame, je devine, mais vos reproches sont injustes! Comment
imaginer que vous songiez à cela... Sigebert n'a pas onze ans!

--Tant mieux!

--C'est vrai,--reprit l'autre monstre avec un éclat de rire
épouvantable,--c'est vrai, tant mieux!

Pendant cet horrible entretien, l'auguste masque de bronze, toujours
immobile dans son médaillier sur la console d'ivoire, ne sourcilla
pas... Sa bouche d'airain ne fit pas entendre un cri de malédiction,
retentissant comme les clairons du dernier jugement. Non; ces
monstruosités se dirent impunément... Où était-il donc le Dieu des
catholiques, qui se manifestait par de si grands miracles en faveur de
Clotaire, le tueur d'enfants?

L'entretien des deux matrones continua:

--Donner une concubine à votre arrière-petit-fils Sigebert,--avait dit
Chrotechilde à la reine;--mais il n'a pas onze ans!

--Tant mieux!--reprit Brunehaut;--seulement, vois-tu, Chrotechilde,
l'exemple de cette infâme Bilichilde me donne à réfléchir, et je ne sais
laquelle préférer de ces deux esclaves... Qu'en pense ton expérience?

--Madame, la chose est délicate... La grande brune qui pleure toujours
ne sera jamais dangereuse; c'est doux, candide et bête comme une
brebis... Il n'y a point à craindre que cette innocente donne jamais à
Sigebert de méchantes pensées contre vous.

--Aussi je penche fort pour cette pleureuse; l'autre me paraît une
petite commère par trop effrontée... As-tu remarqué cette impudente?
elle n'a pas baissé les yeux devant moi, dont le regard fait baisser les
plus fermes, les plus audacieux regards!

--Il se peut, madame, que cette frétillante petite diablesse ait trop de
ce que la grande pleureuse n'a point assez... ou point du tout; mais ce
sera peut-être un mal pour un bien. Examinons en experts le vrai des
choses. Sigebert n'a pas onze ans, il est très-enfant, ne songe qu'à la
toupie ou aux osselets, il est de plus doux et timide, c'est un
véritable agneau; or, cette grande innocente étant de son côté une
manière de sotte brebis... vous m'entendez, madame? D'un autre côté,
cette petite endiablée pourrait effaroucher notre agneau... Je me
rappelle toujours la peur de Theudebert, à la vue de l'esclave aux yeux
verts et aux cheveux crépus... Aussi je vous le répète, madame, ceci
demande réflexion... D'ailleurs, rien ne presse... Sigebert est en
Germanie avec le duk Warnachaire, maire du palais de Bourgogne.

--Ils peuvent être de retour d'un moment à l'autre... Je les attends...

--Quoi! déjà?

--Oui, peut-être arriveront-ils ici aujourd'hui; aussi j'ai d'autant
plus hâte d'acheter une esclave pour Sigebert, que je crains que pendant
ce voyage en Germanie, Warnachaire n'ait pris une certaine influence sur
Sigebert; or, cette influence serait bientôt perdue au milieu du trouble
et des curiosités du premier amour de cet enfant.

--Puisque vous vous défiez du duk, madame, pourquoi lui avoir confié
Sigebert?

--Excepté en toi, peut-être, en qui ai-je confiance ici? Ne fallait-il
pas faire accompagner Sigebert... La vue de cet enfant roi, d'une douce
figure, aura intéressé les chefs de tribus germaines d'au delà du Rhin,
dont ce Warnachaire est allé rechercher l'alliance... Leurs troupes
doubleront mon armée... Oh! dans cette guerre suprême, sans merci entre
moi et Clotaire II... ce fils de Frédégonde sera écrasé... Il le faut...
il le faut...

--Et cela sera, madame. Jusqu'ici vos ennemis ont toujours tombé sous
vos coups..... La mort du fils de Frédégonde couronnera l'oeuvre.....
cependant ce duk Warnachaire m'inquiète..... Tenez, madame..... ces
maires du palais qui ont, il y a quarante ou cinquante ans, sous le
règne des fils du vieux Clotaire, commencé par être intendants des
maisons royales... et qui, peu à peu, sont devenus gouvernants des
peuples, ces maires du palais finiront par manger les rois si les rois
ne les mangent point. Ces habiles gens disent aux princes: «Ayez des
concubines, buvez, jouez, chassez, dormez, prodiguez l'argent dont nous
remplirons vos coffres, tenez-vous en joie, ne prenez point souci de
régner, nous nous chargeons de ce fardeau.» Ce sont là, madame, de
dangereuses scélératesses; qu'une mère, qu'une aïeule, agisse ainsi
envers ses fils et ses petits-fils, c'est chose concevable; mais chez
les maires du palais, ceci touche fort à l'usurpation, et ce
Warnachaire, à qui vous avez laissé son office de maire après la mort de
Thierry, me semble vouloir dominer Sigebert et vous évincer, madame...
Je sais que nous aurons la petite ou la grande esclave... pour nous
maintenir contre le duk. Mais souvenez-vous, madame, de votre exil de
Metz!

--Tu prêches une convertie... j'ai dernièrement écrit à _Aimoin_, qui
revient avec Warnachaire, de le tuer en route.

--Eh! madame, que ne parliez-vous! je vous aurais épargné ma rhétorique.

--Malheureusement Aimoin n'a pas exécuté mes ordres.

--Quel serviteur!... et pourquoi n'a-t-il pas obéi?

--Je l'ignore encore; je le saurai aujourd'hui peut-être.

--Du reste, il ne faut point nous hâter de penser mal de cet Aimoin. Une
favorable occasion lui aura peut-être manqué; qui sait si vous n'allez
pas le voir revenir seul avec le petit Sigebert! En cas contraire, une
fois ici, à Châlons, dans ce château, il en sera, madame, ce qu'il vous
plaira de Warnachaire... et croyez-moi, ces maires du palais! oh! ces
maires du palais me semblent menaçants pour les royautés. Aussi, madame,
les rois ne seront tranquilles sur leurs trônes que lorsqu'ils sauront
se délivrer de ces dangereux rivaux toujours grandissants.

--Je le sais, mais il faut du temps pour abattre leur puissance; ils ont
rallié à eux tous ces seigneurs bénéficiers enrichis par la générosité
royale! Oh! le temps! le temps! ah! que la vie est courte, lorsque l'on
sent en soi vouloir, pouvoir et force! Ce temps qu'il me faut, c'est un
long règne, je l'aurai; les tribus barbares, de l'autre côté du Rhin,
ont répondu à mon appel; elles se joindront à mon armée. Grâce à ce
renfort, les troupes de Clotaire II écrasées, il tombe en mon pouvoir!
lui, Chrotechilde, lui... le fils de Frédégonde! Oh! la frapper dans son
fils! puisque du fond de sa tombe elle brave ma haine! oh! faire
lentement expirer le fils dans les tortures que je rêvais pour la mère!
venger ainsi le meurtre de ma soeur Galeswinthe et de mon époux
Sigebert! m'emparer des royaumes de Clotaire et régner seule sur la
Gaule entière durant de longues années, car, malgré mes soixante ans
passés, je me sens pleine de vie, de force et de volonté!...

--Je vous l'ai souvent dit, madame, vous vivrez cent ans et plus.

--Je le crois, je le sens; oui, je sens en moi un vouloir, une vitalité
indomptables. Oh! régner! ambition des grandes âmes! régner comme
régnaient les empereurs de Rome, mes modèles! Oui, je veux les imiter
dans leur toute-puissance souveraine! compter par millions les
instruments de mes volontés! d'un signe redouté faire obéir les
multitudes! d'un geste pousser mes armées d'un bout à l'autre du monde!
agrandir mes royaumes à l'infini! et dire: Ces contrées des plus
voisines aux plus lointaines, c'est à moi! c'est à moi! Courber cent
peuples divers sous un même joug! toutes ces forces éparses les
concentrer dans ma main, ainsi que faisaient les empereurs de Rome...
Dire je veux, et voir tant de populations différentes soumises à une loi
unique, la mienne! dire je veux, et voir s'élever sur toute la Gaule ces
merveilles de l'art, dont j'ai déjà couvert la Bourgogne; châteaux
forts, palais splendides, basiliques aux nefs d'or, chaussées immenses,
prodigieux monuments, qui diront aux siècles futurs le grand nom de
Brunehaut! et pour arriver à de si grandes choses quelques scrupules
m'arrêteraient! Voyons? ces enfants que j'énerve! ces hommes que je tue
parce qu'ils me gênent! pourraient-ils accomplir ou seulement concevoir
mes desseins gigantesques? de quel prix est la vie de ces obscures
victimes? Leurs os seront poussière, leur nom oublié depuis des siècles,
tandis que d'âge en âge mon nom continuera d'étonner le monde! Mes
victimes! eh! s'il en est quelques-unes dont la mémoire survive, c'est
qu'elles auront été frappées par Brunehaut! on les plaint... je les
immortalise...

--Voilà, madame, une raison que sauraient faire pieusement, pour votre
salut, ces prêtres cupides et rusés qui vous assiégent de demandes de
terres et d'argent!

--Ne médis pas des prêtres, ils traînent mon char triomphal...

--L'attelage, madame, est ruineux.

--Pour qui? les dons que je leur fais afin qu'ils enseignent aux peuples
à vénérer Brunehaut; ces dons m'appauvrissent-ils? n'est-ce pas le
superflu de mon superflu? ne vais-je pas rétablir les impôts autrefois
décrétés par les empereurs, et remplir ainsi incessamment mes coffres?
Les peuples crieront! ils m'appelleront la _Romaine_! Peu m'importe, si
mon fisc atteint à la fois les plus pauvres et les plus riches! et puis
que veux-tu, Chrotechilde? Il est du devoir d'une grande reine de payer
royalement ceux qui l'amusent... quand ils l'amusent.

--Que trouvez-vous donc, madame, de divertissant chez ces mendiants
hypocrites?

--Tiens... prends cette clef, ouvre ce coffret qui est sur la table, et
cherches-y un parchemin noué d'un ruban pourpre.

--Le voici.

--Baise-le.

--Allons, madame, vous voulez rire.

--Baise ce parchemin, te dis-je, femme de peu de foi; il est écrit de la
main d'un pape... d'un pape vivant, du pieux Grégoire, en un mot.

--Je comprends, mais je ne baiserai point le parchemin, madame, s'il
vous plaît... Ainsi le pieux Grégoire, détenteur des clefs du paradis,
vous promet de vous ouvrir toutes grandes les portes du séjour éternel?

--N'est-ce pas justice? ne les ai-je pas assez richement dorées les
clefs de leur paradis?... Ah! tu me demandes ce que je trouve d'amusant
chez ces prêtres que je rémunère royalement? lis tout haut ce que
contient ce parchemin; je me sens en gaieté aujourd'hui... Allons, lis.

--Madame, voici: «_Grégoire, à Brunehaut, reine des Franks.--La manière
dont vous gouvernez le royaume et l'éducation de votre fils attestent
les vertus de votre excellence..._» Chrotechilde ne put continuer; elle
poussa un éclat de rire diabolique en regardant Brunehaut qui fit chorus
d'hilarité avec sa confidente; celle-ci reprit se contenant à
peine:--Par ma foi, madame, vous avez raison, lire de telles choses
écrites de la main du pape, le pieux Grégoire, c'est là un
divertissement que l'on ne saurait payer trop cher... Je continue, nous
en étions, je crois, madame, à vos vertus...

--Nous en étions à mes vertus...

--Donc je reprends: «_... L'éducation que vous donnez à votre fils
atteste les vertus de votre excellence, vertus que l'on doit louer et
qui sont agréables à Dieu; vous ne vous êtes point contentée de laisser
intacte à votre fils la gloire des choses temporelles, vous lui avez
aussi amassé les biens de la vie éternelle, en jetant dans son âme les
germes de la vraie foi avec une pieuse sollicitude maternelle_[J].»

Et les deux vieilles de rire de nouveau, de rire tant et tant, ces deux
monstres, que les larmes leur vinrent aux yeux, après quoi Brunehaut dit
à sa confidente:--Va, Chrotechilde... je me suis fait lire souvent les
comédies satiriques des Romains... jamais celles de _Plaute_ et de
_Térence_ ne vaudront celles que jouent chaque jour devant moi ces
odieux hypocrites pour gagner les richesses dont je les comble.

--C'est la vérité, madame, ce sont de fières comédies que les leurs; ils
mettent Dieu en scène!

--Et quelle scène! le ciel, le paradis, l'enfer, l'éternité... Ah!
comédie, te dis-je, comédie! royale comédie!...

À cette nouvelle saillie de la reine, les deux vieilles recommencèrent
de rire aux éclats; mais soudain cette hilarité fut interrompue par le
bruit de cris joyeux et enfantins, partant de la chambre voisine;
presque au même instant les trois frères de Sigebert, alors en voyage,
entrèrent suivis de leurs gouvernantes et coururent entourer leur
bisaïeule. Childebert, le moins jeune de ces arrière-petits-fils de
Brunehaut, avait dix ans, Corbe neuf ans, Mérovée, le dernier, six ans;
nées d'un père presque épuisé avant son adolescence par la précocité des
excès de toutes sortes où sa grand'mère Brunehaut l'avait plongé par une
infernale prévoyance, ces trois petites créatures, délicates, frêles,
étiolées déjà, faisaient peine à voir; leur gaieté même attristait; au
lieu d'être rondes, fermes et roses, leurs joues creuses, d'une pâleur
maladive, semblaient rendre plus grands encore leurs yeux caves et
cernés; leur longue chevelure, symbole de la royauté franque, tombait
fine et rare sur leurs épaules; ils portaient de petites dalmatiques
d'étoffes d'or ou d'argent. La gouvernante, après avoir respectueusement
fléchi le genou à l'entrée de la salle, se tint auprès de la porte,
tandis que les enfants entouraient leur bisaïeule. Childebert, le moins
jeune, se tenait debout auprès d'elle; Corbe et Mérovée, les deux plus
petits, avaient grimpé sur ses genoux, tandis qu'elle leur disait:

--Vous voici très-gais ce matin, chers enfants!

--Grand'mère, c'est Corbe, notre frère, qui nous faisait rire...

--Voyons, qu'a donc dit Corbe de si plaisant?

--Tu sais bien, grand'mère, sa tourterelle blanche?

--Oui.

--Il lui a arraché toutes les plumes, et elle criait... et elle
criait...

--Et vous de rire... et de rire... démons!...

--Oui, grand'mère; seulement à la fin notre petit frère Mérovée a
pleuré!

--Tant il riait, ce garçonnet?

--Oh! non, moi j'ai pleuré, parce qu'à la fin l'oiseau était tout
saignant.

--Alors, moi j'ai dit à mon frère Mérovée: Tu n'as donc pas de courage,
que le sang te fait peur? Et quand nous irons à la bataille, cela te
fera donc pleurer, de voir le sang couler? N'est-ce pas, Childebert, que
j'ai dit cela?

--C'est vrai, grand'mère; et moi, pendant que Corbe parlait ainsi à
Mérovée, j'ai pris un couteau et j'ai coupé le cou à la colombe... Ah!
c'est que je n'ai pas peur du sang, moi; et quand j'aurai l'âge, j'irai
à la guerre, n'est-ce pas, grand'mère?

--Ah! mes enfants, vous ne savez pas ce que vous désirez! On peut bien,
voyez-vous, chers petits, s'amuser à couper le cou à des colombes, sans
pour cela se croire obligé d'aller un jour à la guerre. Figurez-vous
donc que la guerre, mes enfants, c'est chevaucher jour et nuit, souffrir
de la faim, du chaud, du froid, coucher sous la tente, et qui plus est,
risquer de se faire tuer ou blesser, ce qui cause une grande douleur; ne
vaut-il pas mieux, chers enfants, se promener tranquillement en char ou
en litière? coucher dans un lit douillet? manger des friandises tout son
soûl? s'amuser tant que la journée dure? satisfaire aux moindres
fantaisies qui nous viennent? Dites, n'est-ce point préférable aux
vilaines fatigues de la guerre? Le sang des races royales est trop
précieux pour l'exposer ainsi, mes jolis roitelets; vous avez vos leudes
pour combattre l'ennemi à la bataille, vos serviteurs pour tuer les gens
qui vous déplaisent ou vous offensent, vos prêtres pour vous faire obéir
de vos peuples et vous absoudre de vos crimes, si vous en commettez.
Vous n'avez donc qu'à vous amuser, qu'à jouir des délices de la vie,
heureux enfants, sans autre souci que de dire: _Je veux_. Comprenez-vous
bien mes paroles, chers petits? Dis, Childebert, toi l'aîné de vous
trois? toi un garçon déjà raisonnable?

--Oh! oui, grand'mère, moi je ne suis pas plus soucieux qu'un autre
d'aller à la guerre attraper de bons coups, je préfère m'amuser et faire
ce qui me plaît; mais alors, pourquoi donc notre frère Sigebert s'en
est-il allé à cheval, suivi de guerriers, en compagnie du duk
Warnachaire?

--Votre frère est maladif, mes enfants; les médecins m'ont conseillé de
lui faire entreprendre, pour le bien de sa santé, un long voyage...

--Et reviendra-t-il bientôt?

--Peut-être demain... peut-être aujourd'hui.

--Oh! tant mieux, grand'mère, tant mieux, sa place ne restera pas vide
dans notre chambre, il nous manque...

--Ne vous réjouissez pas trop quant à cela, chers roitelets; désormais
Sigebert aura sa chambre à part... Oh! c'est que c'est déjà un petit
homme, lui!

--Il n'a pourtant qu'un an de plus que moi.

--Oh! oh! mais dans un an tu seras aussi un homme, toi, mon petit
Childebert,--répondit Brunehaut en échangeant avec Chrotechilde un
épouvantable regard,--alors, comme ton frère, tu auras ta chambre à part
et... et tout ce qui s'en suit; n'est-ce pas, Chrotechilde?

--Certainement, madame... il ne faut point faire de jaloux.

--Qu'est-ce que j'aurai donc, grand'mère, de plus que ma chambre à part?

--Eh! mais, tes chambellans, tes écuyers, tes serviteurs, tes esclaves,
tous gens soumis à tes caprices, comme les chiens à la houssine.

--Oh! que je voudrais donc être plus vieux d'un an!

--Et moi aussi, je te voudrais voir plus vieux d'un an... et Corbe
aussi, et toi aussi, petit Mérovée, je voudrais vous voir tous de l'âge
de Sigebert.

--Patience, madame,--dit Chrotechilde en échangeant de nouveau un regard
diabolique avec Brunehaut,--patience, cela viendra... Mais quel est ce
bruit dans la grande salle... De nombreux pas approchent... si c'était
le seigneur Warnachaire...

Chrotechilde ne se trompait pas, c'était en effet le maire du palais de
Bourgogne, accompagné de Sigebert; cet enfant, à peine âgé de onze ans,
était comme ses frères chétif et pâle; cependant l'animation du voyage,
la joie de revoir ses frères coloraient légèrement son doux visage, car,
ainsi que l'avait dit Chrotechilde à Brunehaut, ce pauvre enfant, malgré
les exécrables conseils de sa bisaïeule, conservait jusqu'alors un
caractère angélique; il courut dès qu'il entra embrasser la vieille
reine, puis il répondit aux caresses et aux questions empressées de ses
frères qui l'entouraient; à chacun d'eux il remit de petits présents
rapportés de son voyage et renfermés dans un coffret qu'il avait voulu
prendre des mains d'un des serviteurs de sa suite, afin d'offrir plus
tôt à ses frères ces témoignages de son souvenir. Chrotechilde,
s'approchant alors de la reine, lui dit tout bas:--Madame... si vous
m'en croyez, gardons les deux esclaves jusqu'à ce soir; d'ici là nous
aviserons...

--Oui, c'est le meilleur parti à prendre,--répondit Brunehaut; et
s'adressant à l'enfant:--Va te reposer... tu raconteras ton voyage à tes
petits frères; j'ai à causer avec le duk Warnachaire...

Chrotechilde emmena les enfants, la reine resta seule avec le maire du
palais de Bourgogne, homme de grande taille, d'une figure froide,
impénétrable et résolue; il portait une riche armure d'acier rehaussée
d'or à la mode romaine; sa large épée pendait à son côté, son long
poignard à sa ceinture. Brunehaut, après avoir attaché longtemps son
noir et profond regard sur Warnachaire, toujours impassible, lui fit
signe de s'asseoir auprès de la table, s'y assit elle-même, et lui
dit:--Quelles nouvelles?

--Bonnes... et mauvaises, madame...

--Les mauvaises d'abord.

--La trahison des duks Arnolfe et Pépin, ainsi que la défection de
plusieurs autres grands seigneurs d'Austrasie, n'est plus douteuse; ils
se sont rendus au camp de Clotaire II avec leurs hommes.

--Depuis longtemps je soupçonnais cette trahison. Ah! seigneurs
enrichis, rendus si puissants par la générosité des rois, vous poussez à
ce point l'ingratitude! Soit; je préfère la franche guerre à la guerre
sourde; les domaines, terres saliques ou bénéfices de ces traîtres,
retourneront à mon fisc. Continue...

--Clotaire II a levé son camp d'Andernach, et il est entré au coeur de
l'Austrasie. Sommé de respecter les royaumes de ses neveux, dont vous
avez, madame, la tutelle, il a répondu qu'il s'en remettrait au jugement
des grands d'Austrasie et de Bourgogne.

--Le fils de Frédégonde espère soulever contre moi les peuples et les
seigneurs de mes royaumes; il se trompe; des exemples prompts,
prochains, terribles, épouvanteront les traîtres... tous les traîtres,
entends-tu, Warnachaire?

--Oui, madame.

--Tous les traîtres, quel que soit leur rang, leur puissance, quel que
soit le masque dont ils se couvrent, entends-tu, Warnachaire? maire du
palais de Bourgogne...

--J'entends, madame... J'entends même ce que vous ne me dites pas...

--Tu lis dans ma pensée?

--Oui, vous me croyez un traître... Vous me soupçonnez surtout depuis
votre récent retour de Worms?

--Je soupçonne toujours...

--Votre soupçon, madame, s'est changé en certitude; vous avez écrit à
Aimoin, un homme à vous, de me poignarder.

--Je ne fais poignarder... que mes ennemis...

--Je suis donc pour vous un ennemi, madame? Voici les morceaux de la
lettre écrite de votre main à Aimoin pour lui ordonner de me tuer[K].

Et le duk déposa sur la table plusieurs morceaux de parchemins déchirés;
la reine regarda le maire du palais d'un oeil défiant.

--Ainsi Aimoin t'a livré ma lettre?

--Non, madame, le hasard a mis en ma possession ces morceaux de
parchemin.

--Et pourtant... tu reviens ici?

--Pour vous prouver l'injustice de vos soupçons.

--Ou pour mieux me trahir.

--Madame, si j'avais voulu vous trahir, je me serais rendu, comme tant
d'autres seigneurs de Bourgogne, auprès de Clotaire II; je lui aurais
donné votre petit-fils en otage, et je serais resté dans le camp de
votre ennemi avec les tribus que j'ai ramenées de Germanie.

--Ces tribus me sont dévouées... elles ne t'auraient pas suivi, elles
viennent ici pour renforcer mon armée...

--Ces tribus, madame, viennent ici pour piller, peu leur importe que ce
soit comme auxiliaires de Brunehaut ou de Clotaire II; pays de Soissons,
de Bourgogne ou d'Austrasie, ces Franks n'ont pas de préférence, pourvu
qu'après s'être vaillamment battus et avoir aidé à la victoire, ils
puissent ravager la contrée vaincue, faire un gros butin, et emmener de
nombreux esclaves de l'autre côté du Rhin, tels sont les Franks que je
vous ramène.

--Je te dis, moi, que la vue de mon petit-fils, ce roi enfant, venant
demander par ta bouche aide et force aux Germains, a intéressé ces
barbares.

--Si vous n'aviez, madame, expressément promis à ces tribus le pillage
des territoires vaincus, ils seraient demeurés, croyez-moi, insensibles
à la jeunesse de Sigebert; ils sont aussi sauvages que l'étaient nos
pères, les premiers compagnons de Clovis; il m'a fallu de grands efforts
pour les empêcher de tout ravager sur notre route; dans leur farouche
impatience ils se croyaient déjà en pays conquis; chaque jour leurs
chefs me demandaient à grands cris la bataille, afin d'être de retour en
Germanie avec leur butin et leurs esclaves avant la saison d'hiver qui
rend périlleuse la traversée.

--Et ces tribus où sont-elles?

--Je les ai laissées vers Montsarran.

--Pourquoi si loin de Châlons?

--Malgré mes recommandations, ces barbares ont volé et tué sur leur
passage; les conduire ici, au coeur de la Bourgogne, puis les renvoyer
ensuite en une autre contrée, selon les besoins de la guerre, c'était
exposer à des désastres inutiles les populations qu'ils auraient
traversées... Ces nouveaux malheurs pouvaient augmenter l'irritation;
or, vous le savez, madame... de ce côté-ci de la Bourgogne une certaine
agitation fermente dans la populace esclave.

--Oui... à l'instigation de ces traîtres qui ont rejoint le fils de
Frédégonde, ils tentent de soulever le peuple contre moi, contre _la
Romaine_, comme ils m'appellent; oh! seigneurs et populace sauront ce
que pèse le bras de Brunehaut.

--Les ennemis de Brunehaut trembleront toujours devant elle, mais j'ai
craint d'augmenter leur nombre en rendant nos populations victimes de la
barbarie de vos nouveaux alliés; le territoire où j'ai fait camper ces
tribus sera dévasté sans doute, mais ce ravage sera du moins limité. De
plus, la position est assez centrale pour que ces auxiliaires soient
dirigés partout où il le faudra selon les mouvements de l'armée de
Clotaire II; j'ai donc agi, je crois, madame, avec sagesse et
prévoyance.

--Et l'armée? quelles sont ses dispositions?

--Elle est pleine d'ardeur, ne demande que la bataille; le souvenir des
deux dernières victoires de Toul et de Tolbiac, et surtout l'immense
butin, le grand nombre d'esclaves que les troupes ont enlevés,
redoublent leur désir de combattre le fils de Frédégonde... Ce sont là,
madame, les bonnes nouvelles qui, selon moi, balancent les mauvaises.
Brunehaut croit-elle encore, que Warnachaire ait agi en traître?

--Qui sait?

--Moi, je le sais, madame.

--Un homme dont on a voulu se défaire, qui l'apprend, et qui revient à
vous; ah! Warnachaire, Warnachaire! cela donne à penser!

--Brunehaut est prompte au soupçon et au châtiment; mais elle est
magnifique envers qui la sert fidèlement.

--Tu as donc quelque chose à me demander?

--Oui, madame, mais seulement après la guerre, ou plutôt, je l'espère,
après la victoire... si je la remporte sur Clotaire II, si je parviens à
vous l'amener prisonnier...

--Warnachaire!--s'écria la reine, frémissant d'une joie féroce à la
pensée de tenir en son pouvoir le fils de Frédégonde...--si tu m'amènes
Clotaire prisonnier, je te défierai alors de former un voeu qui ne soit
accompli par Brunehaut, et...--Mais se ravisant, elle jeta un sombre
regard sur le maire du palais, et ajouta:--Si c'est un piége que tu me
tends pour détourner mes soupçons, Warnachaire, il est habile...

--Soit, madame, je suis un traître; vous frappez sur ce timbre, à
l'instant vos chambellans, vos écuyers accourent, et me tuent là! sous
vos yeux; me voilà mort?... Mais quel est l'homme que vous ne soupçonnez
pas? Voyons? Qui prendrez-vous pour général? est-ce le duk Alethée!
Est-ce le duk Roccon?

--Non!

--Est-ce le duk Sigowald?

--Lui? tu railles!

--Est-ce le duk Eubelan?

--Peut-être... et encore ses anciennes liaisons avec Arnolfe et Pépin...
ces deux traîtres! Non, jamais je ne me fierai à Eubelan!

--Ceux-là seuls pourtant, madame, sont capables de commander l'armée;
ceux-là seuls sont des hommes de guerre.

--Oui, mais je n'ai voulu faire tuer aucun d'eux... ou du moins ils
l'ignorent... tandis que j'ai voulu ta mort, Warnachaire.

--Madame, raisonnons froidement...

--Peux-tu raisonner autrement, homme impassible... homme impénétrable...

--Impénétrable à la trahison, madame...

--Des mots... des mots...

--Voici des faits: vous me croyez animé contre vous d'un ressentiment de
haine, parce que vous avez voulu ma mort? L'espoir de la vengeance me
ramène, dites-vous, ici? Alors, madame, qui m'empêche de mettre la main
sur ce timbre pour vous empêcher d'appeler aide?

Et le duk fit ce qu'il disait.

--Qui m'empêche de tirer ce poignard?

Et le duk fit briller cette arme aux yeux de Brunehaut, dont le premier
mouvement fut de se rejeter en arrière sur le dossier de son siége.

--Qui m'empêche enfin de vous tuer d'un seul coup de ce fer empoisonné
comme l'étaient les poignards des pages de Frédégonde?

Et en disant ces derniers mots, Warnachaire s'était tellement rapproché
de Brunehaut qu'il pouvait la frapper avant qu'elle eût poussé un cri...
La reine, sauf un premier mouvement de crainte ou plutôt de surprise,
n'avait pas sourcillé; son regard indomptable était resté hardiment fixé
sur les yeux du maire du palais; elle écarta d'un geste de dédain la
lame du poignard, demeura quelques instants pensive, et reprit comme à
regret:--Il faut pourtant croire à quelque chose; tu aurais pu me tuer,
c'est vrai; tu ne l'as pas fait... je ne peux nier l'évidence. Tu ne
veux donc pas te venger de moi... à moins que tu me réserves un sort
selon toi plus terrible que la mort; pourtant, non, un homme qui hait
fermement, tombe peu dans ces raffinements hasardeux. L'avenir
n'appartient à personne; on trouve une belle occasion pour frapper son
ennemi, on le frappe tôt et vite... Donc, je te crois sans haine contre
moi; tu conserveras le commandement de l'armée. Écoute, Warnachaire, tu
l'as dit: Brunehaut est implacable dans ses soupçons et sa haine; mais
elle est magnifique pour qui la sert fidèlement... Que par toi le fils
de Frédégonde tombe entre mes mains, et ma faveur dépassera tes
espérances... Oublions le passé.

--Il est oublié, madame.

--Vrai?

--Vrai...

--Et puis, il faut, vois-tu, Warnachaire, aller au fond des choses. J'ai
voulu te faire tuer... Eh! mon Dieu! c'est vrai! j'en ai fait tuer tant
d'autres! Mais ce n'est pas, je t'en assure, par amour du sang. Que
veux-tu? il faut se mettre à la place des gens... On m'a tué ma soeur
Galeswinthe, on m'a tué mon mari, on m'a tué mon fils, on m'a tué mes
plus fidèles serviteurs; seule j'ai eu à défendre les royaumes de mon
fils et de mes petits-fils contre des rois acharnés à ma perte; toute
arme m'a été bonne, et, après tout, j'ai remporté de brillantes
victoires, j'ai accompli, avoue-le, Warnachaire, de grandes choses. Et
pourtant l'on me hait, les seigneurs franks me jalousent... cette vile
plèbe gauloise, esclave ou populace, sourdement excitée contre moi... se
rebellerait peut-être sans la terreur que je lui inspire... Et... mais,
cet homme! quel est cet homme?--s'écria Brunehaut en s'interrompant. Et
se levant brusquement, elle indiqua du geste Loysik, qui, debout au
seuil de la porte donnant sur l'escalier tournant pratiqué dans
l'épaisseur de la muraille, soulevait d'une main le rideau qui l'avait
jusqu'alors tenu caché aux yeux de la reine et du maire du palais de
Bourgogne. Warnachaire fit quelques pas à l'encontre du vieil
ermite-laboureur qui s'avançait lentement et dit:--Moine, comment te
trouves-tu là? Ton audace est grande de t'introduire dans l'appartement
de la reine... Qui es-tu?

--Je suis le supérieur du monastère de la vallée de Charolles.

--Tu mens,--dit Brunehaut,--j'ai envoyé l'un de mes chambellans à cette
abbaye pour s'assurer de la personne de ce Loysik.

--Votre chambellan,--reprit le moine d'une voix moins assurée,--votre
chambellan, ainsi que l'archidiacre et vos hommes de guerre, sont à
cette heure prisonniers dans le monastère.

Venir annoncer soi-même, supérieur de la communauté, une nouvelle non
moins improbable qu'offensante pour l'orgueil despotique de Brunehaut,
venir l'annoncer à cette femme implacable, et s'exposer ainsi à une mort
certaine, cela parut tellement exorbitant à la reine qu'elle n'y crut
pas; elle haussa les épaules d'un air de pitié dédaigneuse et dit au
maire du palais:--Duk... ce vieillard est fou... Mais comment ce
mendiant s'est-il introduit ici?

D'autres circonstances devaient bientôt augmenter la créance de
Brunehaut à l'insanité de la raison du moine. Loysik avait continué de
s'avancer lentement vers la reine; mais malgré cette fermeté d'âme, dont
il avait donné tant de preuves durant sa longue vie, à mesure qu'il
s'approchait de cette femme épouvantable, il perdit peu à peu son
assurance, son esprit se troubla, ses lèvres se refusèrent à la parole,
il sentit ses genoux vaciller, il fut obligé de s'arrêter et de
s'appuyer un instant sur une console d'ivoire à sa portée; cette émotion
profonde, insurmontable était encore moins causée par l'horreur
qu'inspirait la reine au vieux moine, que par la conscience de la
terrible position où il se trouvait; peu lui importait la vie, il en
avait fait le sacrifice en se rendant chez Brunehaut; mais il voulait
sauver ses frères de la vallée d'un horrible désastre, quel que fût
l'héroïsme de leur résistance; et quoiqu'il eût une ferme confiance dans
le moyen qu'il espérait employer pour arriver à ses fins, son trouble
lui faisait momentanément perdre le fil de ses idées; la tête penchée
sur sa poitrine il tâchait, déplorant sa faiblesse, de raffermir ses
esprits, de relier ses pensées... En réfléchissant ainsi, son regard
s'arrêta par hasard sur le médaillier que soutenait la console d'ivoire
où il s'appuyait. La grande médaille de bronze attira d'autant plus
facilement les yeux du moine, que celle-là seule était de ce métal, au
milieu d'autres effigies en or et argent. D'abord Loysik la contempla
machinalement, puis peu à peu attiré malgré lui par un intérêt
indéfinissable, il se baissa, observa de plus près l'empreinte, et lut
une inscription placée au-dessous de visage auguste qui semblait saillir
du bronze... Le vieillard tressaillit, éprouva une impression soudaine,
extraordinaire, mélangée d'enthousiasme, de stupeur et d'espoir; le
trouble de son esprit cessa, il se sentit rassuré, reconforté, comme
s'il eût trouvé un appui aussi inattendu que puissant; il voyait enfin
quelque chose de providentiel dans ce rapprochement
formidable:--_L'image de Victoria, dans le palais de Brunehaut_.--Oui,
cette médaille, c'était celle de la mère des camps; au-dessous de son
effigie on lisait: Victoria empereur.

Loysik s'était courbé, afin de contempler de plus près les traits de
l'héroïne gauloise; lorsqu'il l'eut reconnue il fléchit un genou, et
levant ses deux mains vers l'image auguste, il murmura:

--O Victoria... sainte guerrière de la Gaule! ta présence en cet
horrible lieu raffermit mon esprit et mon espoir; il me semble qu'elle
me donnera la force de sauver la descendance de Scanvoch, ce fidèle
soldat que tu appelais ton frère, et qui fut un de mes aïeux!... Oui, je
le sauverai lui et tous nos frères de cette vallée, où ta mémoire
auguste est encore glorifiée.

Brunehaut et Warnachaire, stupéfaits de l'étrangeté de ce vieillard, qui
n'avait d'ailleurs rien d'offensif, tantôt le suivaient des yeux, tantôt
se regardaient en silence durant le peu d'instants qui suffirent à
Loysik pour reconnaître l'effigie de Victoria. La reine, de plus en plus
convaincue que ce moine était fou, perdit patience, frappa du pied et
s'écria:

--Duk, appelle mes pages, qu'ils chassent d'ici à coups de houssine ce
vieux fou qui se dit abbé du monastère de Charolles, et qui vient
s'agenouiller devant mes médailles antiques, en leur adressant je ne
sais quelles invocations insensées; mais je ferai rudement châtier ceux
qui ont laissé ce vagabond s'introduire ici.

Brunehaut parlait encore lorsqu'un de ses pages entra par la porte de la
grande salle, et après avoir fléchi le genou lui dit:

--Glorieuse reine... un messager arrive à l'instant de l'armée, il est
porteur de lettres urgentes pour le seigneur Warnachaire.

--Cela est important, duk, va recevoir ce messager, reviens promptement
m'instruire des nouvelles qu'il apporte.--Puis s'adressant au page et
lui montrant Loysik qui, le front haut, le regard ferme, s'avançait vers
elle:--Va chercher quelques-uns de tes compagnons et chasse d'ici, à
coups de houssine, ce vieux moine fou; la perte de sa raison lui épargne
un autre châtiment.--La reine se levant alors se dirigea vers sa chambre
à coucher, disant au maire du palais:--Warnachaire, reviens au plus tôt
m'instruire des nouvelles apportées par le messager.

--Je vais, madame, le recevoir à l'instant; mais ce fou...

--Cela regarde mes pages... Allons, aux houssines... aux houssines!

Le maire du palais sortit; au moment où la porte se trouvait ainsi
ouverte, le page, sans quitter la salle, appela plusieurs de ses
compagnons rassemblés dans la pièce voisine. Loysik voyant la reine,
sans s'occuper plus de lui que l'on ne s'occupe d'un insensé, rentrer
dans sa chambre, Loysik courut vers Brunehaut, et lui présentant un
parchemin qu'il venait de tirer de sa robe, il lui dit d'une voix
forte:--Je ne suis pas fou... Cette charte du feu roi Clotaire Ier
vous prouvera que je suis le supérieur du monastère de Charolles, où
votre chambellan et ses soldats sont à cette heure, je vous le répète,
retenus prisonniers par mon ordre.

--Loysik!--s'écria l'un des jeunes pages qui venaient d'accourir à la
voix de leur compagnon,--le frère Loysik ici?

--Quoi! ce moine!--s'écria Brunehaut stupéfaite,--c'est Loysik?...
l'abbé du monastère de Charolles?

--Oui, glorieuse reine!

--D'où le connais-tu?

--On me l'a montré et nommé au dernier marché d'esclaves; il achetait
des captifs pour les affranchir; ce matin je l'ai vu traverser une des
cours du palais en compagnie du juif Samuel, que tout le monde connaît à
Châlons.

Brunehaut fit signe aux pages de sortir, et après un instant de
réflexion, s'adressant à l'un d'eux:--Va dire à l'ami Pog de se rendre
dans sa cave avec ses garçons; il allumera son brasier, ses lanternes et
il attendra.

Le page s'inclina en pâlissant; mais avant de s'éloigner il jeta sur le
vieillard un regard de commisération et d'épouvante. La reine, restée
seule avec Loysik, marcha quelques instants silencieuse et d'un pas
agité; puis elle dit à l'ermite laboureur d'une voix sourde et
brève:--Donc, tu es Loysik, toi?

--Je suis Loysik, supérieur du monastère de Charolles.

--Et d'abord, comment as-tu pénétré ici?

--J'ai rencontré ce matin aux abords de ce château un marchand
d'esclaves nommé Samuel; dernièrement encore je lui avais acheté
plusieurs captifs: il m'a appris qu'il se rendait ici; sachant que l'on
entrait difficilement dans ce palais, j'ai demandé à Samuel de
l'accompagner; il a d'abord hésité, deux pièces d'or l'ont décidé.

--Ces juifs! Et comme les gardiens des portes avaient l'ordre
d'introduire Samuel et des esclaves, tu as passé avec sa marchandise?

--C'est la vérité.

--De sorte que pendant que le juif m'a amené ici les deux jeunes filles,
tu attendais dans la salle basse?

Loysik fit un signe de tête affirmatif.

--Mais ensuite, lorsque Samuel a quitté le palais?

--Le juif m'ayant dit que de la salle basse on montait ici par cet
escalier, j'y suis monté tout à l'heure, et, caché derrière le rideau,
j'ai entendu votre entretien avec une de vos femmes.

Brunehaut bondit sur son siége, puis regardant le moine d'un air de
doute effrayant:--Ainsi, cet entretien tu l'as entendu?

--Oui; j'allais entrer, vous croyant seule; les premiers mots de votre
conversation avec votre confidente m'ont frappé... j'ai écouté; ailleurs
je ne me serais jamais permis cette action basse et déloyale... mais...

--Mais dans le palais de Brunehaut, tout est permis, n'est-ce pas?

--Le palais de Brunehaut est hors de l'humanité; lorsqu'on met le pied
ici, l'on sort du monde connu; ses lois n'existent plus. Lorsque je me
suis approché de cette porte, il m'a semblé entendre deux damnées dans
l'enfer des catholiques... Cette rencontre est rare... j'ai écouté.

--Vieillard... j'aime ton courage, tu supporteras vaillamment la
torture, elle durera plus longtemps. Tu connais l'ami Pog et ses
garçons, que j'ai tout à l'heure fait avertir par un de mes pages?

--Le bourreau et ses aides, je suppose...

--Justement... Dis-moi... quel âge as-tu?

--L'âge d'un homme qui va mourir.

--Tu t'attendais à la mort?

Loysik haussa les épaules sans répondre.

--C'est juste,--reprit Brunehaut avec un sourire affreux,--apporter de
pareilles nouvelles, c'était courir au-devant du supplice...

--Je suis venu ici de mon plein gré, votre chambellan et ses hommes sont
restés prisonniers dans le monastère; il ne leur sera fait aucun mal.

--Vieillard, tu te trompes... Oh! un châtiment terrible les attend.
Infamie... lâcheté... honte et trahison! Un officier, des hommes de
guerre de Brunehaut prisonniers d'une poignée de moines! L'ami Pog et
ses garçons auront plus de besogne que je ne le croyais.

--Vos hommes de guerre n'ont pas été lâches; eussent-ils été deux fois
plus nombreux, ils n'auraient pu résister aux gens du monastère et de la
vallée de Charolles...

--Vraiment...

--Non, car mes frères ont résolu de vivre ou de mourir libres. Si vous
méconnaissez les droits que leur garantit une charte du feu roi Clotaire
Ier.

--Et cette charte... tu l'invoques auprès de moi?...

--Pourquoi non?

--Tu le demandes? Une charte du père du mari de Frédégonde? une charte
de l'aïeul de Clotaire II, fils de Frédégonde, mon plus mortel ennemi.
Moine, je te croyais un homme dangereux et subtil, je me trompais; tu
viens ici me parler d'une charte signée de l'aïeul de l'homme que je
poursuivrai jusqu'à la tombe... Mais, vieillard insensé! un arbre qui
aurait prêté son ombrage au fils de Frédégonde, je le ferais brûler, cet
arbre! Une source où cet homme se serait désaltéré... je la ferais
empoisonner, cette source... Et il s'agit, non plus d'objets inanimés,
mais d'hommes, de femmes, d'enfants qui doivent leur liberté à l'aïeul
du fils de Frédégonde! Je peux, ces affranchis de Clotaire Ier, les
faire souffrir dans leur âme, dans leur chair et dans leur race! Oh!
merci! moine, merci; dès demain tous les habitants de cette vallée
seront envoyés comme esclaves à ces farouches tribus qui me viennent de
Germanie... Ce sera une avance sur le pillage promis.

--Soit, vous allez envoyer de nombreuses troupes dans la vallée; elles y
pénétreront de vive force, elles écraseront nos habitants malgré leur
résistance héroïque: hommes, femmes, enfants sauront mourir. Vos
soldats, après un combat acharné, entrant dans la vallée n'y trouveront
que cendres et cadavres; c'est dit; maintenant, écoutez ceci. La guerre
est déclarée entre vous et le fils de Frédégonde; le moment est suprême,
vous avez besoin de toutes vos forces. Exécrée du peuple, exécrée des
grands, dont les plus considérables sont déjà dans le camp de Clotaire
II, soupçonnant vos généraux, ne rêvant que trahison; à peine êtes-vous
certaine de la fidélité de votre armée, puisqu'il vous faut appeler
comme auxiliaires des tribus barbares et leur promettre le pillage...
Écoutez encore... Notre malheureux peuple est énervé par l'esclavage, je
le sais; mais, guidé par son instinct et voyant s'accroître de jour en
jour la grandeur des maires du palais, il fait des voeux pour eux;
songez-y, à leur voix il se soulèvera, parce que il voit en eux les
ennemis des rois franks; et cette lutte sanglante nous profitera tôt ou
tard, à nous peuple conquis!

--Ah! tu sais bien que l'on ne périt qu'une fois dans les tortures, de
là vient ton audace,--dit Brunehaut frappée, malgré sa fureur, des
paroles de Loysik.--Continue... je veux voir jusqu'où ira ton insolence!

--Nos gens de la vallée, malgré leur résistance héroïque, seront
écrasés... Cependant, voyons! croyez-vous que les populations voisines,
si hébétées, si craintives qu'elles soient devenues, resteront
impassibles lorsqu'elles auront vu des hommes de leur race, défendant
leur liberté, se faire exterminer jusqu'au dernier? Savez-vous que
l'horreur de la conquête, la haine de la servitude, l'excès de la
misère, ont souvent poussé à d'indomptables révoltes des peuples encore
plus abâtardis que le nôtre! Savez-vous que demain... demain! une
insurrection terrible peut éclater contre vous à la voix des grands qui
vous abhorrent!

--Insensé! est-ce que ces grands ne sont pas autant que nous les ennemis
de ta vile race conquise!

--Oui, leur but atteint, votre perte accomplie, ces grands écraseront ce
peuple comme vous l'écrasiez vous-même, c'est le droit qu'ils vous
disputent; oui, après l'explosion de sa colère, ce malheureux peuple
reprendra son joug avec docilité... car les temps, hélas! ne sont pas
encore venus! Mais qu'importe! Cette révolte au coeur de votre royaume
en ce moment où votre implacable ennemi menace vos frontières, en ce
moment où la trahison vous enveloppe... cette révolte serait aujourd'hui
votre perte... et vous livrerait vous, vos royaumes, au fils de
Frédégonde!

À ce nom Brunehaut tressaillit de fureur... Puis, le front penché, le
regard fixe, elle parut plus attentive encore aux paroles de Loysik, qui
continua avec un amer dédain:

--La voilà donc cette reine si fameuse par l'effrayante audace de sa
politique! Pour assurer son empire elle a commis des crimes qui feront
un jour douter de la vérité de l'histoire... Et elle va risquer ses
royaumes, sa vie, par haine d'une poignée d'hommes inoffensifs!
L'avaient-ils donc outragée? Non, ils lui étaient inconnus jusqu'ici;
son attention a été attirée sur eux par la cupidité d'un évêque envieux
de posséder leurs biens. Mais ces hommes qu'elle veut réduire à
l'héroïsme du désespoir! ces hommes, si elle les épargnait, seraient-ils
pour elle de dangereux ennemis? Non, ils ne demandent qu'à continuer de
vivre libres, paisibles, laborieux; s'ils peuvent devenir redoutables,
c'est par l'exemple de leur martyre... et cette femme n'a qu'une idée
fixe: leur martyre... Il peut provoquer des soulèvements dont elle sera
la première victime... Elle les brave... pourquoi? Pour se venger de ce
que la liberté de ces hommes a été garantie par un roi mort il y a un
demi-siècle... Oh! vertige du crime! avec quelle joie je te verrais
pousser cette femme aux abîmes, si le pied ne devait lui glisser dans le
sang de mes frères!

Brunehaut, après avoir écouté Loysik avec une attention profonde, garda
un moment le silence et reprit:--Moine... il est fâcheux que tu aies
l'âge des gens qui vont mourir... tu serais devenu mon conseiller le
plus écouté; je ne raille pas, je suivrai tes avis. Cette vallée sera
épargnée pour le présent... Tu dis vrai; en ce moment où la guerre
menace... où les grands n'attendent que l'occasion de se rebeller contre
moi, réduire les habitants de cette vallée au désespoir, au martyre,
serait de ma part une folie.

--Mon but est rempli; je ne vous demande pas de promesse au sujet du
monastère et des habitants de la vallée de Charolles, votre intérêt est
pour moi la meilleure garantie. Maintenant je voudrais une feuille de
parchemin pour écrire...

--À qui?

--À mon frère... et à mes moines... quelques lignes seulement; vous
pourrez les lire... Ce sont des adieux à ma famille; je désire aussi
prier les membres de ma communauté de laisser libres votre chambellan,
l'archidiacre et vos hommes de guerre; un de vos messagers portera ma
lettre.

--Il y a là sur cette table ce qu'il faut pour écrire. Assieds-toi...

Loysik s'assit et se mit à écrire avec sérénité; cependant sa joie était
si grande d'avoir heureusement réussi dans cette difficile occurrence,
que sa main vacillait un peu; Brunehaut l'observait, sombre et
silencieuse; elle lui dit:--Tu trembles... vieillard?

--C'est vrai, mais excusable; la satisfaction d'avoir épargné tant de
maux à mes frères m'émeut et ma main tremble.

--As-tu fini?

--Voici la lettre... Lisez.

Brunehaut lut, et reprit en roulant le parchemin:--Ces adieux sont
simples, dignes et touchants; je comprends de mieux en mieux la
puissante et dangereuse influence que tu exerces sur ces gens-là... Ils
sont le bras, tu es la tête. Tout à l'heure ils ne seront plus qu'un
corps sans tête... et, après la guerre, je les réduirai plus facilement.
Tu n'as rien à me demander?

--Rien... sinon de hâter mon supplice.

--Je serai généreuse; ton inébranlable fermeté me plaît; je te fais
grâce de la torture, et te laisse le choix de ta mort...

--Faites-moi simplement couper la gorge...

--De quelle manière?

--Avec un rasoir; j'indiquerai le bon endroit à l'ami Pog; je suis assez
chirurgien pour renseigner votre bourreau.

--Tu seras content... Allons, cherche bien, moine... Tu n'as rien de
plus à me demander?

--Si,--répondit Loysik en se dirigeant lentement vers la console
d'ivoire où était le médaillier,--je voudrais emporter cette grande
médaille de bronze; je la garderais seulement pendant le peu de temps
qui me reste à vivre... Il me serait doux de mourir les yeux attachés
sur cette glorieuse effigie.

--Quoi! cette médaille à laquelle en entrant ici tu as adressé je ne
sais quelle invocation, qui m'a fait te prendre pour un fou? Voyons-la
donc, cette médaille... Ce sont de ces choses antiques que l'on a par
curiosité. Vraiment... cette femme est belle et fière sous son casque de
guerrière... Qu'y a-t-il de gravé au-dessous: _Victoria, empereur_. Une
femme empereur? Qu'est-ce à dire?

--Ce titre souverain lui fut décerné après sa mort...

--C'était tard... Et pendant sa vie, que faisait-elle donc?

--Elle aimait son fils...

--Ah! elle avait un fils? Elle était sans doute de race royale?

--Elle était de race plébéienne.

--Mais sa vie... quelle fut sa vie?

--Simple... austère, illustre! Sa grande âme se lisait dans ses traits,
d'une sérénité grave... Figure auguste que le bronze a reproduite pour
la postérité.

--Moine... assez sur sa figure... Quelle fut sa vie?...

--Sa vie fut celle d'une chaste épouse... d'une mère sublime... d'une
vaillante Gauloise. Elle ne quittait sa modeste demeure que pour suivre
son fils à la guerre ou aux camps. Les soldats l'adoraient; ils
l'appelaient leur mère. Elle élevait virilement son fils dans le saint
amour de la patrie, et lui donnait l'exemple des plus hautes vertus. Son
ambition...

--Cette femme austère était ambitieuse!

--Autant qu'une mère peut l'être pour son fils; elle avait l'ambition de
faire de ce fils un grand citoyen, l'ardent désir de le rendre digne
d'être un jour élu chef de la Gaule par le peuple et par l'armée.

--Élevé par une mère... si incomparable, il fut élu?

--Citoyens et soldats l'acclamèrent d'une seule voix. En le choisissant,
ils glorifiaient encore Victoria... Victoria, sa mâle éducatrice! Ces
qualités brillantes qu'ils honoraient en lui, c'était son oeuvre à elle!
L'élection du fils consacrait l'influence souveraine de la mère... Oh!
véritablement souveraine par le courage, le génie, la bonté. Alors
commença pour le pays une ère de gloire et de prospérité.
S'affranchissant du joug de Rome, la Gaule libre, forte, refoula les
Franks hors de ses frontières, et jouit enfin des bienfaits de la paix!
Aussi d'un bout à l'autre du territoire un nom était idolâtré! Ce nom!
le premier que les mères apprenaient à leurs enfants, après celui de
Dieu... Ce nom si populaire, ce nom entouré de tant de vénération, de
tant d'amour, c'était celui de Victoria!

--Enfin, moine... cette femme... que dis-je? cette divinité régnait pour
son fils!

--Oui... comme la vertu règne sur le monde! Invisible aux yeux, c'est
aux coeurs qu'elle se révèle; Victoria la Grande, aussi modeste dans ses
goûts que la plus obscure matrone, fuyait l'éclat et les honneurs.
Retirée dans son humble maison de Trèves ou de Mayence, elle jouissait
de la gloire de son fils, de la prospérité de la Gaule... Mais pour
régner en reine... non... non... elle méprisait trop les royautés.

--Et la cause de ce dédain superbe!

--Victoria disait sagement que le pouvoir royal héréditaire se
transmettant avec la possession des peuples comme un domaine avec ses
esclaves est une usurpation monstrueuse. Victoria disait encore que ce
pouvoir presque sans bornes finit tôt ou tard par dépraver les meilleurs
naturels et par rendre les méchants l'exécration du monde... Fidèle à
ses principes, elle refusa de rendre le pouvoir héréditaire pour son
petit-fils!

--Il eût été dommage qu'une si glorieuse race s'éteignît... Ah! elle
avait un petit-fils.

--Oui, comme vous... Victoria était aïeule...

Et Loysik regarda fixement la reine. Dans la manière dont le vieux moine
accentua ces mots adressés à Brunehaut:--_Comme vous, Victoria était
aïeule_ il y avait quelque chose de si souverainement écrasant! une
condamnation si flétrissante des épouvantables moyens employés par ce
monstre pour dépraver, énerver, tuer moralement ses petits-fils dont
elle était forcée de respecter la vie pour régner en leur nom... que
Brunehaut, livide de rage, mais se contenant toujours, de crainte de
laisser voir les blessures saignantes de son orgueil infernal, ne put
soutenir le regard du vieillard et baissa les yeux devant lui. Loysik
poursuivit:

--Oui, Victoria était aïeule, et tout en régnant sur la Gaule par son
génie, dont le renom s'étendait jusqu'aux nations voisines, Victoria la
Grande filait sa quenouille auprès du berceau de son petit-fils; elle
veillait sur lui comme elle avait veillé sur le père de cet enfant, avec
une mâle sollicitude; son espoir était de faire de lui un bon citoyen,
un brave soldat; cet espoir fut détruit, une trame épouvantable
enveloppa le fils et le petit-fils de cette femme auguste; ils périrent
dans un soulèvement populaire.

--Ha! ha!--s'écria Brunehaut avec un éclat de rire sardonique et joyeux,
comme si sa haine contre l'héroïne gauloise eût été assouvie.--Elle a dû
bien souffrir... Telle est donc, moine, la justice de Dieu!

--Telle est la justice de Dieu... car ce crime permit à Victoria de
léguer à l'admiration des siècles un noble exemple d'abnégation et de
patriotisme! Après la mort de son fils et de son petit-fils, Victoria,
suppliée par le peuple, par l'armée, par le sénat, de gouverner la
Gaule... refusa. Oui,--ajouta Loysik, répondant à un geste de surprise
échappé à Brunehaut, ce monstre qui pour régner avait dépassé les
limites des crimes connus,--oui, Victoria refusa par deux fois; elle
désigna ceux qu'elle croyait les plus dignes d'être élus chefs du pays,
leur offrant le tout-puissant appui de sa popularité, les conseils de sa
haute sagesse, pour le bien de l'État; il en fut ainsi; Victoria
continua de vivre modestement dans la retraite, et tant que dura sa vie
la Gaule vécut grande et prospère. Victoria mourut...

--Enfin... elles meurent ces héroïnes... Continue, maître.

--La mort de Victoria couronnait une série de crimes dont son fils et
son petit-fils avaient été victimes... Cette femme illustre mourut par
le poison.

--Ha! ha!--s'écria Brunehaut avec un nouvel éclat de rire
sardonique...--Moine... moine... tu vois... toujours la justice de
Dieu!...

--Toujours la justice de Dieu... car la mort des plus grands génies qui
aient illustré le monde n'a jamais été pleurée comme fut pleurée la mort
de Victoria! On eût dit les funérailles de la Gaule! Dans les plus
grandes cités, dans les plus obscurs villages, les larmes coulaient
partout. Partout on entendait ces mots entrecoupés de sanglots: Nous
avons perdu notre mère... Les soldats, ces rudes guerriers des légions
du Rhin, bronzés par cent batailles, les soldats pleuraient avec les
enfants... C'était un deuil universel, imposant comme la mort. À
Mayence, où Victoria mourut, ce fut un spectacle de douleur sublime!

--Assez, moine...--murmura Brunehaut les dents serrées de rage,--oh!
assez...

--Ce fut, disais-je, un spectacle de douleur sublime; Victoria, couchée
sur un lit d'ivoire recouvert de drap d'or, fut exposée pendant huit
jours; hommes, femmes, enfants, l'armée, le sénat, encombraient les
abords de son humble maison; chacun venait une dernière fois contempler
dans un pieux recueillement les traits augustes de celle qui fut la
gloire la plus chérie, la plus admirée de la Gaule...

--Moine...--s'écria Brunehaut en saisissant le bras du vieillard et
voulant l'entraîner avec elle,--les bourreaux attendent... Viens...
viens... Oh! je serai là...

Loysik n'employa qu'une force d'inertie pour résister à la reine, resta
immobile, et continua d'une voix calme et solennelle:

--Les restes de Victoria la Grande, portés sur le bûcher, disparurent
dans une flamme pure, brillante, radieuse comme sa vie; enfin, pour
honorer son génie viril à travers les âges, le peuple des Gaules,
lorsqu'il eut perdu sa mère, lui décerna ce titre souverain que toujours
elle avait refusé, par une modestie sublime; oui, il y a plus de quatre
siècles, ce bronze fut frappé à l'immortelle effigie de _Victoria,
empereur_!

En disant ces derniers mots, Loysik avait pris la médaille entre ses
mains. Brunehaut, dont la rage était arrivée à son paroxysme, arracha
l'auguste image des mains du vieillard, la jeta sur le sol, et foula ce
bronze sous ses pieds avec une fureur aveugle.

--Oh! Victoria... Victoria!--s'écria Loysik, la figure rayonnante
d'enthousiasme,--ô femme empereur! héroïne des Gaules! je peux mourir!
ta vie aura été pour Brunehaut le châtiment de ses crimes;--et se
tournant vers la reine toujours possédée de son vertige
frénétique:--Va... ainsi que ce bronze que tu foules aux pieds, elle
défie ta rage impuissante, la gloire immortelle de Victoria la Grande!

Soudain Warnachaire entra dans la salle en s'écriant:

--Madame... madame... désastreuse nouvelle... Un second messager arrive
à l'instant de l'armée... Clotaire II, par une manoeuvre habile, a
enveloppé nos tribus germaines; l'espoir d'un prompt pillage les a
réunies à ses troupes; il s'avance à marches forcées sur Châlons. Votre
présence et celle des jeunes princes au milieu de l'armée est
indispensable en un moment si grave. Je viens de donner les ordres
nécessaires pour votre prompt départ. Venez, madame, venez; il s'agit du
salut de vos états, de votre vie peut-être... Car, vous le savez, le
fils de Frédégonde est implacable...

Brunehaut, frappée de stupeur à cette brusque nouvelle, resta d'abord
pétrifiée... tenant encore son pied sur la médaille de Victoria; puis ce
premier saisissement passé, elle s'écria d'une voix retentissante comme
le rugissement d'une lionne en furie.

--À moi, mes leudes! un cheval... un cheval... Brunehaut se fera tuer à
la tête de son armée! ou le fils de Frédégonde trouvera la mort en
Bourgogne. Qu'on amène les princes... et, à cheval! à cheval!...



CHAPITRE III.

     Camp de Clotaire II.--Le village de Ryonne.--Sigebert, Corbe et
     Mérovée, petits-fils de Brunehaut.--Entretien d'un roi et d'une
     reine.--Trois jours de supplice.--Loysik.--Entrevue.--Le
     chameau et le cheval indompté.--Le bûcher.--La charte de
     l'évêque de Châlons.--Fête dans la vallée de Charolles.


Le village de Ryonne, situé sur les bords de la petite rivière de la
Vigenne, est éloigné d'environ trois jours de marche de Châlons. Autour
de ce village sont campées une partie des troupes de Clotaire II, fils
de Frédégonde. La tente de ce roi a été dressée sous des arbres plantés
au milieu du village. Le soleil vient de se lever; on voit, non loin de
ce royal abri, une masure un peu plus grande et moins délabrée que les
autres; sa porte fermée est gardée par deux guerriers franks; une seule
petite fenêtre donne jour dans l'intérieur de cette masure; de temps en
temps l'un des guerriers postés au dehors, écoute ou regarde par cette
fenêtre; un coffre vermoulu, deux ou trois escabeaux, quelques
ustensiles de ménage, une sorte de caisse remplie de bruyères
desséchées; tel est l'ameublement de la hutte; sur le lit de bruyères
sont trois enfants vêtus de leurs habits de soie brodés d'or ou
d'argent. Quels sont ces enfants si magnifiquement habillés et couchés
comme des fils d'esclaves sur ce grabat? Ce sont les fils de Thierry,
défunt roi de Bourgogne, ce sont les arrière-petits de la reine
Brunehaut; ces enfants dorment tous trois enlacés. Sigebert, l'aîné, est
couché au milieu de ses deux frères; appuyée sur sa poitrine est la tête
de Mérovée, le plus jeune; Corbe, le second, a un bras passé autour du
cou de Sigebert. Les traits de ces petits princes, plongés dans un
sommeil profond, sont à demi cachés par leurs longs cheveux, symbole de
race royale; ils semblent paisibles, presque souriants; la douce figure
de l'aîné surtout a une expression d'angélique sérénité... Le soleil
montant de plus en plus à l'horizon darda bientôt en plein ses vifs
rayons sur le groupe des enfants endormis. Sigebert, éveillé le premier
par l'ardeur de cette vive lumière, passa ses mains blanches et fluettes
sur ses grands yeux encore demi-clos, les ouvrit, regarda autour de lui
d'un air surpris, se dressa presque sur son séant, puis, sans doute, se
souvenant de la triste réalité, il retomba sur son grabat; bientôt les
larmes inondèrent son pâle visage, et il appuya sa main sur ses lèvres
afin de comprimer ses sanglots convulsifs; le pauvre enfant craignait
d'éveiller ses frères; ils dormaient toujours, et, malgré le mouvement
de Sigebert, qui, en se dressant, avait un peu dérangé la tête du petit
Mérovée, son sommeil profond ne fut pas interrompu. Mais Corbe, à demi
éveillé par l'ardeur des rayons du soleil, se frotta les yeux et
murmura:--Crotechilde... je veux... mon lait et mes gâteaux... j'ai
faim...

--Corbe,--reprit Sigebert la figure baignée de pleurs et les lèvres
encore palpitantes,--mon frère... éveille-toi donc... Hélas! nous ne
sommes plus dans notre palais, à Châlons...

Corbe, à ces mots de son frère, s'étant éveillé tout à fait, répondit
avec un soupir:--C'est vrai... je me croyais encore dans notre palais...

--Nous n'y sommes plus, mon frère... pour notre malheur...

--Pourquoi dis-tu: Pour notre malheur? est-ce que nous ne sommes pas
fils de roi... nous?

--Pauvres fils de roi... car nous sommes en prison, et notre grand'mère,
où est-elle? et notre frère Childebert! où est-il?... Tous deux
peut-être sont aussi prisonniers.

--Et à qui la faute? À l'armée qui a trahi notre grand'mère,--s'écria
Corbe avec colère.--On le disait autour de nous... les troupes ont fui
sans combattre. Le duc Warnachaire... le chien qu'il est, avait préparé
cette trahison!

--Plus bas, Corbe... plus bas,--reprit Sigebert d'une voix étouffée,--tu
vas éveiller Mérovée... cher petit! je voudrais dormir comme lui, je ne
penserais à rien.

--Tu pleures toujours, toi, Sigebert... que veux-tu qu'on nous fasse?

--Ne sommes-nous pas entre les mains de l'ennemi de notre grand'mère?

--Ne crains rien, elle va venir nous délivrer avec une autre armée, et
elle tuera Clotaire... Tu n'as pas faim, toi?

--Non... oh! non!

--Le soleil est levé depuis longtemps; on va sans doute nous apporter à
manger. Ah! elle disait vrai, notre grand'mère: c'est fatigant et
ennuyeux la guerre, même quand on n'est pas prisonnier... Mais comme il
dort, ce Mérovée; éveille-le donc.

--Oh! mon frère, laissons-le dormir; il se croit peut-être, comme toi
tout à l'heure, dans notre palais de Châlons.

--Tant pis! nous sommes éveillés nous autres. Je ne veux plus qu'il
dorme, lui...

--Corbe... ce que tu dis là n'est pas d'un bon coeur.

--Sigebert! Sigebert! la porte s'ouvre... on nous apporte à manger.

La porte s'ouvrit en effet; quatre personnages entrèrent dans
l'intérieur de la masure; deux étaient vêtus de casaques de peaux de
bête, et l'un tenait à la main un paquet de cordes. Clotaire II et
Warnachaire accompagnaient ces deux hommes: le duk portait son armure de
bataille, le roi une longue robe de soie de couleur claire, bordée de
fourrure.

--Seigneur roi,--lui dit à demi-voix le duc Warnachaire,--vous ne voulez
décidément pas attendre le retour du connétable Herpon?...

--Qui sait s'il sera seulement de retour aujourd'hui?

--Songez qu'il a des chevaux frais, que ceux de Brunehaut sont épuisés
de fatigue. Il est impossible qu'il n'ait pas atteint la reine au pied
des montagnes du Jura, où elle n'aura pas osé s'aventurer. Le connétable
peut d'un moment à l'autre arriver avec elle.

--Warnachaire, j'ai hâte d'en finir; ce coup ne serait que peu sensible
à Brunehaut, pourquoi l'attendre? Cela doit être fait... Allons!...

Et le jeune roi ayant fait un signe aux deux hommes, ils s'approchèrent
des enfants. Le sommeil du premier âge est si profond, que le petit
Mérovée, de qui Sigebert avait doucement déposé la tête sur la bruyère,
continuait de dormir. Ses deux frères, interdits, effrayés surtout par
la figure sinistre des deux hommes portant des casaques de peau de bête,
se reculèrent jusqu'à l'extrémité de leur couche; là ils se serrèrent
l'un contre l'autre, tout tremblants et sans mot dire. Au signe de
Clotaire II, l'un des hommes, celui qui portait un paquet de cordes, le
déroula, et s'avança vers les petits princes, tandis que son compagnon
tirait de sa ceinture un couteau, large, long, droit et aigu comme celui
d'un boucher; il tâta légèrement du bout du doigt le fil de la lame
fraîchement aiguisée, tandis que le fils de Frédégonde lui disait:

--Et surtout, hâte-toi.

Le bourreau répondit au roi par un signe de la main qui semblait
signifier:--Soyez tranquille, j'irai vite.--L'autre homme s'était
approché des deux enfants livides et muets d'épouvante, tremblant si
fort que l'on entendait leurs dents se choquer; le bourreau mit sur
chacun d'eux sa large main, et dit sans retourner la tête.

--Roi... par qui commencer?... Le plus grand, le plus petit, ou celui
qui dort?

--Commence par l'aîné,--dit Clotaire II d'une voix sourde et
brève;--dépêchons, dépêchons...

Les deux enfants se rencognèrent dans l'angle du mur où était appuyé le
grabat, et s'enlacèrent étroitement dans les bras l'un de
l'autre.--Grâce!--criait Sigebert d'une voix plaintive et
étouffée,--grâce pour mon frère! grâce pour moi!

--Nous sommes fils de roi!--criait Corbe avec plus de colère encore que
d'épouvante.--Si vous nous faites du mal, ma grand'mère vous tuera
tous!...

À ce moment le petit Mérovée, enfin éveillé par le bruit, s'assit sur
son séant et regarda autour de lui avec surprise, mais sans terreur...
Cet enfant de six ans ne pouvait comprendre ce dont il s'agissait, et,
se frottant les yeux, il tournait de-ci, de-là, sa petite tête aux yeux
encore bouffis par le sommeil, regardant tour à tour les quatre nouveaux
venus et ses frères, comme pour leur demander ce que cela signifiait.
L'un des bourreaux, à ces mots du roi:--Commence par l'aîné,--s'était
emparé de Sigebert... La pauvre créature, plus morte que vive, ne fit
aucune résistance; il se laissa garrotter les pieds et les mains ainsi
que l'agneau se laisse garrotter par le boucher; il murmurait seulement
d'une voix dolente, en tâchant de tourner la tête vers Clotaire
II:--Seigneur roi! bon seigneur roi, ne nous faites pas mourir...
Pourquoi nous tuer? nous serons esclaves si vous voulez... Envoyez-nous
garder vos troupeaux bien loin d'ici; nous vous obéirons en tout;
seulement, grâce, bon seigneur roi! grâce de la vie pour mes petits
frères et pour moi!...

Clotaire II, digne petit-fils du tueur d'enfants, resta impassible aux
prières de sa victime, il dit seulement au bourreau:--Hâtons-nous...

Sigebert passa des mains de l'un des bourreaux dans celles de l'autre:
l'enfant avait les bras liés derrière le dos et les jambes aussi
attachées; sa défaillance l'empêchait de se tenir debout. Il tomba sur
ses deux genoux aux pieds de l'égorgeur... Celui-ci prit l'enfant par sa
longue chevelure, avança l'un de ses genoux, y appuya fortement la nuque
de l'enfant, de sorte que sa gorge bien tendue s'offrait à son couteau.
Sigebert murmurait cependant encore d'une voix étouffée, en jetant un
regard agonisant sur le maire du palais:--Warnachaire, vous qui
m'appeliez en voyage votre _cher enfant_, vous ne demandez pas ma
grâce...

Ce furent les derniers mots de l'innocente créature. Clotaire II fit un
signe d'impatience. Le bourreau approcha son couteau du cou de l'enfant;
mais, éprouvant sans doute malgré lui un ressentiment de pitié éphémère,
l'égorgeur détourna, pendant un instant, la tête en fermant les yeux,
comme pour échapper au regard mourant de Sigebert; puis cessant de
s'apitoyer, il plongea son large couteau dans la gorge de l'enfant en
imprimant à la lame un mouvement de scie jusqu'à ce qu'il eût rencontré
les vertèbres du cou... Deux jets de sang vermeil jaillirent de cette
large plaie béante, et allèrent tomber çà et là comme une rosée rouge
sur l'un des pans de la robe du fils de Frédégonde et sur les jambards
de fer du duk Warnachaire... L'enfant avait cessé de vivre. Le bourreau,
retirant son genou, qui lui avait servi de billot, abandonna le petit
corps à son propre poids; il tomba à la renverse; la tête inerte
rebondit sur la sol: quelques tressaillements convulsifs agitèrent les
épaules et les jambes, puis le cadavre resta immobile au milieu d'une
mare de sang[A]. Pendant ce premier meurtre, Mérovée, toujours assis sur
la bruyère, avait pleuré à chaudes larmes parce qu'il voyait bien que
l'on _faisait du mal_ à son frère; mais l'idée de la mort ne pouvait
apparaître clairement à la pensée d'un enfant de cet âge; son frère
Corbe, d'un caractère violent, vindicatif, n'avait pas imité la douce
résignation de Sigebert; il s'était débattu en poussant des cris aigus,
tâchant d'égratigner ou de mordre le bourreau chargé de le lier... aussi
celui-ci terminait-il de serrer les derniers noeuds lorsque l'égorgement
de l'autre enfant s'achevait.--Chiens! meurtriers!--s'écria Corbe de sa
petite voix grêle, tandis que ses yeux flamboyaient au milieu de son
pâle visage, et il se roidissait, se tordait si convulsivement dans ses
liens, que le bourreau pouvait à peine le contenir.--Oh!--ajoutait-il en
grinçant des dents tout haletant de cette lutte,--oh! ma grand'mère vous
fera tous torturer... tous... par Pog, son bourreau... vous verrez...
vous verrez...

Clotaire II, se retournant vers le maire du palais de Bourgogne, lui
désigna Corbe du geste et lui dit:--Warnachaire, il eût été impolitique
de laisser vivre cet enfant haineux et vindicatif! il serait devenu un
homme dangereux, quoique détrôné.

Les deux bourreaux franks eurent facilement raison de Corbe, malgré ses
cris et ses soubresauts; mais comme il s'agitait violemment dans ses
liens, l'un des deux tueurs, afin de contenir l'enfant, s'agenouilla sur
sa poitrine, tandis que l'autre, enroulant autour de son poignet gauche
la longue chevelure du petit prince, attira ainsi fortement la tête à
lui, de sorte que le cou très-tendu offrit toute facilité au couteau.
Une seconde fois la lame joua, une seconde fois le sang jaillit... et le
cadavre de Corbe tomba sur celui de son frère[B]. Il restait à égorger
le petit Mérovée, toujours assis sur la bruyère; soit ignorance du
danger, soit insouciance du premier âge, lorsqu'il vit le bourreau
s'approcher, il se leva, vint à lui d'un air soumis, et voulant parler
sans doute de la résistance de Corbe, il dit de sa voix enfantine, en
tâchant de contenir ses pleurs:--Mon frère Sigebert ne s'est pas
débattu... moi, je serai doux comme Sigebert...

Et l'enfant, renversant sa petite tête blonde en arrière, tendit de
lui-même le cou.

Soudain un cavalier couvert de poussière entra en criant d'une voix à
demi étouffée par la joie:--Grand roi! je précède de peu le connétable
Herpon; il ramène la reine Brunehaut prisonnière... Après deux jours de
poursuite acharnée, il a pu la joindre à Orbe, au delà des premières
montagnes du Jura...

--Oh! ma mère! tu vas tressaillir de joie dans ton sépulcre... La voici
enfin entre mes mains, cette femme que tu n'as pu frapper!--s'écria le
fils de Frédégonde. Et s'adressant aux bourreaux qui tenaient entre
leurs mains le petit Mérovée:--Ne tuez pas cet enfant... qu'on le
conduise dans ma tente... Vous attendrez mes ordres... vous ne savez pas
la gloire qui vous attend,--ajouta Clotaire II avec une expression de
férocité sardonique. Puis, se tournant vers Warnachaire:--Viens, allons
recevoir dignement cette fille de roi, cette femme de roi, cette aïeule
et bisaïeule de rois, Brunehaut, reine de Bourgogne et d'Austrasie...
Viens... viens...

       *       *       *       *       *

Quel est ce bruit? on dirait les pas sourds et les cris lointains d'une
grande multitude... Grande est la multitude en effet qui s'avance vers
le village de Ryonne, où sont campés les guerriers de Clotaire II. Cette
multitude, d'où vient-elle? Oh! elle vient de loin, des montagnes du
Jura d'abord; puis en route elle s'est grossie d'un grand nombre
d'habitants des lieux qu'elle traversait; des esclaves, des colons, des
hommes des cités, des femmes, des enfants, des vieillards, tous ont
quitté leurs champs, leurs huttes, leurs villes; colons et esclaves, au
risque de la mutilation, de la prison et du fouet au retour; citadins,
au risque de la fatigue de ce voyage rapide, qui, pour les uns, durait
depuis deux jours, pour les autres, depuis un jour, un demi-jour, deux
heures, une heure, selon qu'ils s'étaient joints à la foule depuis plus
ou moins longtemps. Mais cette foule si empressée, qui l'attirait ainsi?
Ces mots répétés de proche en proche:--C'est la reine Brunehaut qui
passe... on l'emmène prisonnière pour la livrer au fils de
Frédégonde...--Oui, telle était la haine, le dégoût, l'horreur,
l'épouvante qu'inspiraient en Gaule ces deux noms, Frédégonde et
Brunehaut, qu'un grand nombre de gens n'avaient pu résister à la
curiosité terrible de voir et de savoir ce qu'il allait advenir de la
capture de Brunehaut par le fils de Frédégonde. Cette multitude
s'avançait donc vers le village de Ryonne... Une cinquantaine de
guerriers à cheval ouvraient la marche, puis venait le connétable
Herpon, armé de toutes pièces, derrière lui, entre deux cavaliers qui
tenaient la bride de sa haquenée, on voyait Brunehaut; cette vieille
reine, garrottée sur sa selle, avait les mains liées derrière le dos, sa
longue robe pourpre brodée d'or, couverte de poussière et de boue,
tombait presque en lambeaux, par suite de la résistance désespérée de
cette femme indomptable lorsqu'elle fut atteinte par le connétable
Herpon et par ses hommes; une des manches et la moitié de son corsage
arrachés, laissaient nus un des bras de la reine, ainsi que son cou et
ses épaules couvertes de meurtrissures livides, bleuâtres, à demi
cachées par ses longs cheveux blancs, dénoués, hérissés, emmêlés; on
voyait sur sa chevelure des débris d'ordures et de fumier, que le peuple
lui avait jetés sur la route en l'accablant d'injures. De temps à autre
elle tâchait, par un mouvement de tête convulsif, de dégager son front
voilé par son épaisse chevelure... alors apparaissait son visage,
hideux, horrible. Avant de se laisser prendre, elle s'était défendue
comme une lionne; on voulait surtout l'amener vivante au fils de
Frédégonde. Dans la lutte brutale et acharnée du connétable Herpon et de
ses hommes contre Brunehaut, on lui avait donné des coups de poing, des
coups de pied; on lui avait meurtri les bras, les épaules, le sein, le
visage; un de ses yeux portait encore l'empreinte d'une atteinte
violente; les paupières et une partie de la joue disparaissaient sous
une large contusion noirâtre; sa lèvre supérieure, fendue et gonflée,
par suite d'un coup qui lui avait cassé deux dents, était couverte de
sang desséché; cependant, telle était l'énergie sauvage de cette
créature, que son front restait altier, son regard étincelant d'un
orgueil farouche... Chargée de liens, meurtrie, déguenillée, couverte de
poussière, de boue, Brunehaut semblait encore redoutable: cris, huées,
menaces, rien, durant cette longue route, n'avait pu ébranler cette âme
inflexible...

Bientôt Clotaire II, sortant du village dans sa hâte de jouir de la vue
de sa victime, accourut à sa rencontre, accompagné de Warnachaire;
d'autres seigneurs de Bourgogne et d'Austrasie, qui avaient pris parti
pour Clotaire, l'accompagnaient; c'étaient les duks Pépin, Arnolf,
Alethée, Eudelan, Roccon, Sigowald, l'évêque de Troyes, et d'autres
encore. Le connétable Herpon, à la vue du roi, voulut se rapprocher de
lui; il fit un signe aux deux cavaliers qui conduisaient la monture de
Brunehaut, et partit au galop; les deux guerriers, se guidant sur son
allure, emmenèrent la vieille reine; celle-ci, non garrottée, se fût
tenue en selle comme une _amazone_; mais gênée par les liens qui
l'assujettissaient, elle ne pouvait suivre avec souplesse les mouvements
de sa monture, de sorte que le galop de sa haquenée imprimait au corps
de Brunehaut des soubresauts ridicules. La foule et les guerriers de
l'escorte, la suivant en courant, l'accablèrent de railleries et de
huées. Enfin, le connétable Herpon rejoignit le roi, sauta à bas de son
cheval, et dit à ses hommes en leur montrant la reine:--Mettez-la par
terre... laissez-lui seulement les mains attachées derrière le dos.

Les cavaliers obéirent, et dénouèrent les cordes qui garrottaient la
reine sur sa selle; mais la rude pression des liens avait tellement
endolori ses jambes, que, ne pouvant se tenir debout, elle tomba d'abord
sur ses genoux. Craignant que l'on n'attribuât sa chute à la faiblesse
ou à la crainte, elle s'écria:--J'ai les membres engourdis, sans cela je
resterais debout... Brunehaut ne s'agenouille pas!...

Les guerriers franks ayant relevé la reine, la soutinrent. Sa haquenée
de prédilection, qu'elle montait le jour de la bataille, et dont elle
venait de descendre, allongea sa tête intelligente et lécha doucement
les mains de la reine attachées derrière son dos... Pour la première
fois, et pendant un moment, les traits de Brunehaut exprimèrent autre
chose qu'un orgueil farouche ou une rage concentrée; elle tourna comme
elle put la tête par-dessus son épaule et dit à sa haquenée d'une voix
presque attendrie:--Pauvre animal! tu as tâché de me sauver par la
rapidité de ta course... tes forces ont trahi ton courage; maintenant tu
me dis adieu à ta manière... Toi seul tu n'éprouves pas de haine contre
Brunehaut; mais Brunehaut est fière d'être haïe par tous... car elle est
redoutée par tous...

Clotaire II s'approcha lentement de la vieille reine. Un cercle immense,
composé des seigneurs franks, des guerriers de l'armée et de la foule
qui l'avait suivie, se forma autour du fils de Frédégonde et de sa
mortelle ennemie. La vue de ce roi, la volonté de ne pas défaillir
devant lui, donnèrent à Brunehaut une énergie, une force surhumaines.
Elle s'écria d'un air farouche en s'adressant aux guerriers qui la
soutenaient par-dessous les bras:--Arrière! je saurai me tenir
debout!...

Elle se tint debout en effet, et fit deux pas à l'encontre du roi, comme
pour lui prouver qu'elle ne ressentait ni faiblesse ni crainte. Clotaire
et Brunehaut se trouvèrent ainsi tous deux face à face au milieu du
cercle qui se rétrécit de plus en plus. Un grand silence se fit dans
cette foule; toutes les respirations étaient suspendues, on attendait
avec anxiété le résultat de cette terrible entrevue. Le fils de
Frédégonde, les deux bras croisés sur sa poitrine palpitante d'un
triomphe farouche, contemplait silencieusement sa victime. Celle-ci, le
front superbe, le regard intrépide, dit de sa voix mordante, sonore, qui
retentit au loin:

--Et d'abord, bonjour, duk Warnachaire, lâche soldat... toi qui as
commandé à mon armée de fuir sans combattre; ton infâme trahison m'a
perdue... Gloire à toi! tu as vaincu mes soupçons, tu m'as livrée à mon
ennemi... me voici donc moi, moi, fille, femme, mère de rois... me voici
garrottée, me voici la figure meurtrie de coups de poing que l'on m'a
donnés... me voici souillée de fumier, de boue et d'ordures que les
populations m'ont jetés sur la route... Triomphe, fils de Frédégonde!
triomphe, jeune homme! depuis deux jours le peuple couvre de huées, de
mépris et de fange, non-seulement moi, mais en ma personne la royauté
franque! la tienne, celle de ta race! Triomphe! la royauté ne se
relèvera pas du coup que tu m'as porté!

--Glorieux roi!--dit tout bas l'évêque de Troyes à Clotaire II,--si vous
m'en croyez, vous ne laisserez point parler cette femme diabolique; sa
langue est plus venimeuse que celle d'un aspic...

--Non, non; je veux d'abord la torturer dans son orgueil, je veux la
rendre l'horreur et la risée de cette populace!

Pendant ces quelques mots, échangés entre le prélat et le roi, Brunehaut
avait continué d'une voix de plus en plus retentissante en se tournant
vers la foule des guerriers:

--Et le peuple stupide! le peuple hébété nous respecte... nous craint,
nous autres de race royale, qui nous traitons si royalement entre
nous... C'est pourtant une face royale et couronnée que ma figure
meurtrie à coups de poing, comme celle d'une vile esclave! Tenez,
guerriers, la mère de votre roi que voilà, devait me ressembler
lorsqu'elle avait été battue par quelque goujat, son amant! vous savez,
Frédégonde... cette infâme créature, prostituée à tous les valets du
palais de Chilpérik, avant d'être la concubine, puis l'épouse de ce
glorieux roi, lorsqu'il eut, de ses propres mains, étranglé ma soeur
Galeswinthe!...

--Oses-tu parler de prostitution, vieille louve blanchie dans la
débauche!--s'écria Clotaire d'une voix non moins retentissante que celle
de Brunehaut,--toi qui, rebutante et ridée, ne pouvais avoir d'amants
qu'en les payant avec les fonctions du palais...

--Et ta mère Frédégonde! la chaste femme!... avec sa cour de jeunes
pages qui, tout chauds de ses baisers lubriques, ont poignardé mon mari
Sigebert et mon fils Childebert!...

--Et toi, vieille chienne altérée de carnage! tu irais dans ta soif de
meurtre lécher le sang corrompu des charniers!... N'as-tu pas fait
égorger _Lupence_, évêque de Saint-Privat, par le comte Gabale, un de
tes amants!...

--Que veux-tu... je suis un monstre, moi! un monstre couronné! c'est
tout dire, entendez-vous, guerriers? apprenez en un jour à juger vos
rois! Mais, écoute, Clotaire; évêque pour évêque, ta mère Frédégonde
n'a-t-elle pas fait poignarder Prétextat dans sa basilique de Rouen,
parce que, après le meurtre de mon mari, Prétextat m'avait mariée à
_Mérovée_, ton frère...

--Si mon frère t'a épousée, c'est grâce à tes maléfices, abominable
sorcière! car après avoir abusé de sa jeunesse, tu as poussé Mérovée au
parricide... tu l'as armé contre son père, qui était aussi le mien.

--Quel tendre père! Écoutez, guerriers, et admirez la paternité de vos
rois. Ce Chilpérik, non content de faire égorger son fils Mérovée à
Noisy, a livré au poignard ou au poison de Frédégonde tous les enfants
qu'il avait eus de ses autres femmes!...

--Te tairas-tu!--s'écria Clotaire grinçant les dents de rage.--Tu mens,
monstre! tu mens!...

--Seigneur roi, que ne m'avez-vous écouté?--dit à demi-voix l'évêque de
Troyes.--Cette femme est un véritable basilic!...

--Il restait à ton père Chilpérik, parmi ses épouses répudiées, une
seule femme vivante, Audowère,--reprit Brunehaut;--Audowère avait deux
enfants, Clodwig et Basine: la mère est étranglée, le fils poignardé, la
fille, livrée aux pages de Frédégonde qui la violent sous ses yeux à
elle[C]... l'auteur de ces meurtres!... Hein! vaillants guerriers! ces
reines! comme elles sont raffinées dans leurs sanglantes débauches!...

--Et toi!--s'écria Clotaire II, ne voulant pas laisser sans réplique ces
effroyables accusations contre la mémoire de sa mère,--et toi, infâme
entremetteuse! qui mets des concubines dans le lit de tes petits-fils
pour les énerver et régner à leur place; toi qui fais égorger les
honnêtes gens que ces monstruosités révoltent: témoin Berthoald, maire
du palais de Bourgogne, poignardé par tes ordres; l'évêque Didier,
écrasé à coups de pierre aux bords de la Chalaronne.

--C'est vrai... je ne recule devant aucune monstruosité, moi. J'aime à
voir torturer mes ennemis: je suis de bon sang royal... comme ton père.
Jugez-en, guerriers. Chilpérik, après avoir fait assassiner mon mari,
s'empare de mon parent Sigila et lui fait brûler les jointures des
membres avec des fers ardents, arracher les narines et les yeux,
enfoncer des fers entre les ongles, après quoi on coupe à la victime les
mains, les bras, les jambes et les cuisses... Hein! ces rois, quels fins
bourreaux de naissance!...

--Warnachaire,--dit Clotaire II, rugissant de fureur,--rappelle-toi ces
supplices; n'oublie rien... ils trouveront leur place.--Puis s'adressant
à Brunehaut:--Et toi, n'as-tu pas rougi tes mains du sang de ton
petit-fils Theudebert, après la bataille de Tolbiac? Son fils, un enfant
de cinq ans, n'a-t-il pas eu, par tes ordres, la tête brisée sur une
pierre?...

--C'est vrai. Mais, réponds, toi qui avais mes petits-fils en ton
pouvoir, réponds, quel est ce sang tout frais dont ta robe est rougie?
c'est le sang innocent de trois enfants, dont tu viens d'usurper les
royaumes! Voilà comme nous agissons, nous autres de race royale. Nous
voulons régner à la place de nos enfants, nous les énervons; des
héritiers nous gênent, nous les tuons; des parents nous gênent, nous les
tuons; notre époux nous gêné, nous le tuons. Ton père Chilpérik gênait
ta mère Frédégonde dans ses crapuleuses débauches, elle le fait
poignarder!

--C'est toi, monstre, qui as fait assassiner mon père!

--Tu veux rire... c'est ta mère...

--C'est toi, bête féroce!...

--C'est ta mère... Tu ne me crois pas? Tiens, interroge Landri, que je
vois là derrière toi, Landri, un de tes fidèles, et l'un des anciens
amants de ta mère, il te le dira comme moi, qu'elle a fait poignarder
ton père!

--C'est l'enfer que cette femme!--s'écria Clotaire.--Qu'on l'entraîne!
qu'on la bâillonne!...

--Ô mes chers fils en Christ!--s'écria l'évêque de Troyes, afin de
couvrir la voix haletante de Brunehaut,--comment pourriez-vous croire
les paroles de cette femme exécrable, qui accuse de forfaits inouïs,
impossibles, la vénérable famille de notre glorieux roi Clotaire...

--Guerriers, écoutez-moi!--s'écria Brunehaut.--Je vais mourir... mais je
veux...

--Tais-toi, démon! Belzébuth femelle!...--reprit l'évêque de Troyes
d'une voix tonnante. Puis il dit tout bas à Clotaire:--Glorieux roi!
faites-la donc bâillonner... Il est temps, plus que temps...

Deux leudes, qui sur le premier ordre de Clotaire s'étaient mis en quête
d'une écharpe, la mirent sur la bouche de Brunehaut et la nouèrent
derrière sa tête.

--Oh! monstre sorti de l'enfer!--lui dit alors l'évêque de Troyes,--si
cette glorieuse race de rois franks, à qui le Seigneur a octroyé la
possession de la Gaule en récompense de leur foi catholique et de leur
soumission à l'Église; si ces rois avaient commis les crimes dont tu as
l'audace de les accuser par tes impostures diaboliques, seraient-ils,
comme le prouve le visible appui que Dieu leur prête en terrassant leurs
ennemis, seraient-ils les fils chéris de notre sainte Église? Est-ce que
nous, les pères en Christ du peuple des Gaules, nous lui ordonnerions
l'obéissance, la résignation devant ses maîtres, s'ils n'étaient pas les
élus du Seigneur? Va, rechercheuse de maléfices! tu es l'effroi du
monde; il te revomit en enfer d'où tu es sortie. Retournes-y, monstre,
qui t'es faite l'entremetteuse de tes petits-enfants pour les énerver.
Dites, ô mes frères en Christ! qui de vous ne frémira d'épouvante à la
pensée de ce crime inouï, dont ce monstre, vous l'avez entendu, s'est
glorifié?...

L'évêque toucha le but... Ce crime, le plus exécrable de tous ceux de
cette reine infâme, révoltait si profondément la nature humaine, que les
âmes les plus grossières s'émurent d'horreur, et un seul cri vengeur
sortit de la foule:--À mort, le monstre! qu'il périsse dans les
supplices!...

       *       *       *       *       *

Trois jours se sont passés depuis que Brunehaut est tombée au pouvoir de
Clotaire II, le soleil de midi commence à décliner. Un homme à longue
barbe blanche, vêtu d'un froc brun à capuchon, et monté sur une mule,
suit la route par laquelle Brunehaut, accompagnée de son escorte et de
la foule, est arrivée au village. Cet homme est Loysik; il a échappé à
la mort que lui destinait Brunehaut, oublié par cette reine lorsqu'elle
fut obligée de quitter précipitamment Châlons pour marcher à la tête de
son armée à la rencontre de Clotaire II; un des jeunes frères de la
communauté accompagne à pied le vieux moine et guide sa mule par la
bride. Venant à la rencontre du moine, un guerrier, armé de toutes
pièces, gravissait au pas de son cheval la route ardue que Loysik
descendait au pas de sa mule. Lorsque ce Frank fut à quelques pas du
vieillard, celui-ci lui dit:--Vous êtes de la suite du roi Clotaire?

--Oui, saint patron.

--Est-il encore dans le village de Ryonne?

--Jusqu'à ce soir... Je vais faire préparer ses logements sur la route.

--Le duk Roccon n'est-il pas parmi les seigneurs qui accompagnent le
roi?

--Oui... Tu le connais?

--Je le connais... la reine Brunehaut a été, dit-on, menée prisonnière
au roi Clotaire, qui s'est aussi emparé de ses petits-fils.

--C'est une vieille nouvelle... D'où viens-tu donc?

--Je viens de Châlons, où j'ai appris ces choses par des gens arrivant
de l'armée... Qu'est-ce que le roi a fait de sa prisonnière et des
enfants?

--Mon cheval a besoin de souffler, après la rude montée de cette côte...
Je peux te répondre, saint patron, d'autant mieux qu'il est, dit-on,
d'un bon présage d'avoir rencontré un prêtre au commencement de sa
route.

--Réponds-moi, je te prie; qu'a-t-on fait de Brunehaut et de ses quatre
petits-fils?

--D'abord, il n'y a eu que trois enfants de pris sur les bords de la
Saône; le quatrième, Childebert, n'a pu être retrouvé... A-t-il été tué
dans la mêlée? s'est-il échappé? on l'ignore...

--Et les trois autres?

--L'aîné et le second ont été tués...

--Dans la bataille?

--Non, non... ils ont été tués dans le village... là-bas... Le roi les a
fait périr sous ses yeux, afin d'être certain de leur mort, ne voulant
pas que ces enfants reviennent un jour revendiquer leur royaume...
Pourtant on dit que le roi a fait grâce au plus petit des trois... M'est
avis qu'il a tort; car... Mais qu'as-tu, saint patron? tu frissonnes...
C'est le froid du matin, sans doute?

--C'est le froid du matin... et la reine Brunehaut?

--Elle est arrivée ici avec une fière escorte! un véritable triomphe! du
fumier pour encens et des injures pour hosannah.

--On m'a dit cela sur la route; mais la reine, à son arrivée dans le
village, a été mise à mort, sans doute?

--Non; elle est encore en vie.

--S'il l'a gardée prisonnière pendant trois jours, Clotaire a donc eu
pitié d'elle?

--Clotaire... pitié de Brunehaut? Il faut, en effet, bon patron, que tu
viennes de loin pour parler de la sorte... Écoute bien ceci... Il y a
trois jours Brunehaut a été conduite dans ce village que tu vois là-bas;
on l'a amenée dans la maison où ont été tués ses petits-fils: deux
bourreaux fort experts et quatre aides, munis de toutes sortes
d'ustensiles, se sont enfermés avec la vieille reine, il y a de cela
trois jours, et elle n'est pas encore morte[D]. Je dois ajouter qu'on
lui laissait la nuit pour se reposer. De plus, comme elle avait
entrepris de se laisser mourir de faim, on lui entonnait de force,
tantôt du vin épicé, tantôt de la farine détrempée de lait, ce qui la
soutenait suffisamment... Mais, saint patron, voilà que tu frissonnes
encore.

--C'est toujours le froid du matin... Et à cette torture de trois jours,
Clotaire assistait?

--Je vais te dire... La porte de la maison de torture était fermée à
tous et gardée; mais il y avait une petite fenêtre donnant dans
l'intérieur de la maison: c'est par là que le roi, les duks, l'évêque et
quelques leudes favoris allaient regarder chacun à son tour. Clotaire,
lui, en connaisseur, n'allait jamais regarder au dedans lorsque
Brunehaut criait, car elle criait parfois à être entendue d'un bout du
village à l'autre; mais dès qu'elle ne faisait plus que gémir, il allait
jeter un coup d'oeil par la fenêtre, car il paraît que les moments où
l'on gémit sont plus terribles que ceux-là où l'on crie. C'est
d'ailleurs une vraie fête dans le village; Clotaire, en roi généreux, a
permis à bon nombre de gens qui ont suivi Brunehaut jusqu'ici d'y rester
jusqu'à la fin; il leur a fait distribuer des vivres... Ah! patron! il
faut les entendre, chaque fois que les cris de la reine arrivent jusqu'à
eux, ils y répondent par des huées... Mais mon cheval a soufflé...
Adieu, bon patron; je te conseille de te hâter, si tu es curieux
d'assister à un spectacle que tu n'as jamais vu et que tu ne verras
jamais... On parle de choses extraordinaires pour la fin des tortures;
le roi a fait revenir de dix lieues d'ici un des chameaux qui portaient
ses bagages. Que va-t-on faire de ce chameau? c'est encore un secret;
mais tu le sauras si tu te hâtes. Adieu, donne-moi ta bénédiction.

--Je souhaite que ton voyage soit heureux.

--Merci, bon patron; mais hâte-toi, car lorsque j'ai quitté le village,
on venait de sortir le chameau de la grange où il avait passé la nuit.
Que va-t-on faire de ce chameau? Enfin, adieu...

Et le cavalier, pressant son cheval de l'éperon, s'éloigna rapidement.
Peu de temps après Loysik arriva à l'entrée du village de Ryonne. Le
vieillard descendit de sa mule et pria le jeune frère de l'attendre. Un
leude, auquel Loysik demanda la demeure du duk Roccon, le conduisit à la
tente de ce seigneur frank, voisine de celle du roi. Presque aussitôt le
moine fut introduit auprès du duk, qui lui dit avec un accent de
déférence respectueuse:--Vous ici, mon bon père en Christ?

--Je viens te demander une chose juste.

--Parlez... si elle est en mon pouvoir, je vous l'accorde d'avance.

--Tu es ami du roi Clotaire? tu as quelque influence sur lui?

--Certes, si vous avez à lui demander une grâce, vous ne pouvez arriver
plus à propos; il est très-joyeux... car, vous savez?... Brunehaut...

--Je sais, je ne sais que trop,--se hâta de répondre le vieillard.--Je
ne veux pas de grâce de ton roi... je veux justice... Voici une charte
octroyée par son aïeul Clotaire Ier; en droit, elle n'a pas besoin
d'être confirmée, puisque la concession est absolue; mais l'évêque de
Châlons nous inquiète; il élève des prétentions sur les biens du
monastère, sur ceux des habitants de la vallée, et par suite, sur leur
liberté, biens et liberté garantis par la charte que voici... Nous nous
soucierions peu des prétentions de l'évêque, et nous saurions lui
résister au besoin par les armes, si la charte était de nouveau
confirmée par ton roi, puisqu'en ces temps-ci les droits les plus sacrés
ont besoin de confirmation... Veux-tu donc demander à Clotaire,
maintenant roi de Bourgogne, d'apposer son sceau sur cette charte
octroyée par son aïeul?

--Quoi! mon père en Christ, c'est là toute la faveur que vous sollicitez
du roi? Rien de plus facile... Le roi honore trop la mémoire de son
glorieux aïeul pour ne pas confirmer une charte octroyée par ce grand
prince. Clotaire doit être à cette heure dans sa tente... Attendez-moi
ici, mon père en Christ, je reviens.

Pendant la courte absence du seigneur frank, Loysik entendit au dehors
le tumulte, les cris de la foule impatiente des guerriers appelant à
grands cris Brunehaut. Le duk Roccon reparut bientôt rapportant la
charte sur laquelle Clotaire le jeune avait apposé son sceau au-dessous
de ces mots fraîchement écrits:

«_Nous voulons et ordonnons à tous leudes, duks, comtes et évêques, que
ladite charte, signée de notre glorieux aïeul Clotaire, soit maintenue
et respectée en tout ce qu'elle contient pour le présent et pour
l'avenir, croyant en ceci honorer la mémoire de notre glorieux aïeul.
Que ceux qui me succéderont maintiennent donc cette donation
inviolablement, en tant qu'ils voudront participer à la vie éternelle,
en tant qu'ils voudront être sauvés du feu éternel. Quiconque
retranchera quelque chose de cette donation, que le portier du ciel
retranche sa part dans le ciel; quiconque y ajoutera quelque chose, que
le portier du ciel y ajoute quelque chose._»

Le vieillard haussa imperceptiblement les épaules et dit au duk:

--Qui a écrit ces mots sur cette charte?

--Le saint évêque de Troyes.

--Vous n'aviez pas parlé à votre roi des prétentions de l'évêque de
Châlons?

--Je n'ai pas cru cela nécessaire... J'ai dit à Clotaire: Je te prie,
moi, ton fidèle, de confirmer cette charte octroyée par ton aïeul en
faveur d'un saint homme de Dieu.--«Je n'ai rien à te refuser, a-t-il
répondu,»--et il a prié l'évêque d'écrire ce qu'il fallait. Après quoi
le roi a apposé son sceau royal au-dessous de l'écriture.

--Et maintenant, Roccon,--dit le vieillard,--je te remercie... adieu...

Puis, se ravisant, Loysik ajouta:

--Tu me l'as dit, le moment est favorable pour obtenir une faveur de ton
roi... promets-moi de lui demander l'affranchissement de quelques
esclaves du fisc royal, et de me les envoyer à mon monastère de la
vallée de Charolles.

--Ah! mon père en Christ, j'étais certain que notre entretien ne se
passerait pas sans quelque demande d'affranchissement.

--Roccon, tu as une femme, des enfants... les chances de la guerre sont
variables: Brunehaut est prisonnière et vaincue; mais si cette reine
implacable, tant de fois victorieuse dans les batailles, n'eût pas été
trahie par son armée, par ses auxiliaires... oui, si elle eût vaincu
Clotaire, quel aurait été votre sort, à vous, seigneurs de Bourgogne,
qui avez pris parti pour ce roi? que seraient devenues ta femme, ta
fille?

--Brunehaut m'aurait fait couper le cou; elle aurait livré ma femme et
mes filles à l'esclavage des farouches tribus d'outre-Rhin! Malédiction!
mes deux filles, Bathilde et Hermangarde, esclaves!... Mon père en
Christ, ne parlons pas de cela. À cette seule pensée, la sueur me vient
au front... Non, ne parlons pas de cela...

--Parlons-en, au contraire, car parmi ces esclaves inconnus dont je te
demande la liberté, il en est peut-être qui ont avec eux des filles
qu'ils chérissent autant que tu chéris les tiennes... Juge donc de la
joie que leur causerait leur délivrance par la joie que tu éprouverais,
toi et tes enfants, si, étant esclaves, on vous affranchissait. Roccon,
deux mots seulement, deux mots de toi à ton roi, et tu peux donner cette
ineffable joie à de pauvres captifs...

--C'est donner grande joie à bon marché. Allons, mon père en Christ, je
vous promets les dix esclaves... Clotaire ne me les refusera pas.

--Seigneur duk,--dit un serviteur en entrant précipitamment dans la
tente,--la promenade du chameau va commencer.

--Oh! oh! c'est un des meilleurs spectacles de la fête... je ne le
manquerai pas... Venez-vous, mon père en Christ? je vous ferai
convenablement placer.

--Ah!--s'écria le vieillard avec horreur,--je ne veux pas rester un
moment de plus dans cet horrible lieu... Adieu, Roccon; j'ai ta
parole...

--Oui, père en Christ; mais en retour vous prierez pour moi, afin que
j'aie une bonne part de paradis.

--L'homme trouve le paradis dans son coeur lorsqu'il fait le bien: les
prêtres qui promettent le ciel sont des fourbes. Je demanderai à Dieu
qu'il t'inspire souvent des pensées charitables... Adieu.

--Adieu, père en Christ; je songerai à vos paroles... Je cours voir le
chameau.

Loysik quitta la tente du duk, espérant sortir à l'instant du village;
cet espoir fut déçu. En s'éloignant, il se trouva dans une ruelle
étroite, séparant deux rangées de huttes, et coupée transversalement par
une voie plus large. Loysik se dirigeait de ce côté afin d'aller
rejoindre le jeune frère qui gardait sa mule, lorsque soudain les cris
qu'il avait déjà plusieurs fois entendus redoublèrent; presque aussitôt
un flot de ce peuple, qui avait suivi Brunehaut pour jouir de la vue de
son supplice, faisant irruption par cette rue transversale, vint à
l'encontre de Loysik, et, malgré ses efforts, l'entraîna: hommes,
femmes, enfants, tous déguenillés, étaient esclaves et de race gauloise;
ils criaient:

--Brunehaut revient du camp! elle va passer!...

Loysik ne chercha pas à lutter vainement contre cette foule; bientôt il
se trouva porté, malgré lui, presque au premier rang, et fut forcé de
s'arrêter aux abords de l'espèce de place, au milieu de laquelle
s'élevait la tente de Clotaire II, plusieurs guerriers à pied formant le
cordon autour de cette place, empêchaient la foule d'y pénétrer; voici
ce que vit Loysik: En face de lui, une sorte d'avenue assez large et
complétement déserte; à gauche, l'entrée de la tente royale; devant
cette tente, Clotaire II, entouré des seigneurs de sa suite, parmi
lesquels se trouvait l'évêque de Troyes. Deux esclaves à pied venaient
d'amener sous les yeux du roi un étalon fougueux, ils pouvaient à peine
le contenir au moyen de deux longes pesant sur son mors; il se cabrait
violemment, quoique ses deux pieds de derrière fussent entravés: l'oeil
sanglant, les naseaux fumants, il faisait de tels efforts pour échapper
aux esclaves, que sa robe, d'un noir foncé, ruisselait d'écume aux
flancs et au poitrail; il ne portait pas de selle, sa longue crinière,
tantôt flottait au vent, désordonnée par les bonds de cet animal
furieux, tantôt cachait presque entièrement sa tête farouche. Les
esclaves parvinrent cependant à l'amener devant Clotaire II; il fit un
signe, et aussitôt ces malheureux, rampant à genoux, et au risque d'être
broyés, passèrent à chacune des jambes de derrière du cheval le noeud
coulant d'une longue corde; puis d'autres esclaves, raidissant ces
liens, empêchèrent ainsi les ruades du cheval, que leurs compagnons
purent alors délivrer de ses premières entraves. Durant cette périlleuse
manoeuvre, l'étalon devint si furieux, qu'il se cabra de nouveau avec
une force irrésistible, et de ses pieds de devant atteignit la tête de
l'un des esclaves; il tomba sanglant sous les pieds du cheval, qui,
s'acharnant alors sur lui, l'écrasa sous ses sabots. Le cadavre fut
roulé loin de là; et deux autres esclaves reçurent l'ordre de se joindre
à ceux qui, pour maintenir l'étalon, se cramponnaient de toutes leurs
forces à chacune de ses longes. De nouveaux cris, d'abord lointains,
puis de plus en plus rapprochés, retentirent. La voie, d'abord déserte,
qui aboutissait à la place, en face de Loysik, se remplit d'une foule
innombrable de soldats à pied; bientôt un chameau, dominant de toute
l'élévation de sa taille cette multitude armée, apparut aux yeux du
vieillard. La troupe de soldats franks poussait des clameurs furieuses.

--Brunehaut! Brunehaut!--criaient ces milliers de voix.--Triomphe à
Brunehaut!... Bonne reine, regarde donc ton bon peuple de Bourgogne!
Brunehaut! Brunehaut!...

Quoique mourante, quoique brisée par cette torture de trois jours, la
vieille reine, rappelée sans doute à elle par ce redoublement de cris
féroces, eut la force de se redresser une dernière fois sur le dos du
chameau, où elle avait été mise à cheval et garrottée. À ce moment, elle
n'était qu'à quelques pas de Loysik. Ce qu'il vit alors... oh! ce qu'il
vit est sans nom, comme les crimes de Brunehaut... Ses longs cheveux
blancs, maculés de sang caillé, couvraient seuls... seuls la nudité de
la vieille reine... Ses jambes, ses cuisses, ses bras, ses épaules, son
sein, son corps enfin, n'avait plus forme humaine; ce n'étaient que
plaies vives, ou brûlures boursouflées, noirâtres, sanguinolentes;
plusieurs ongles de ses pieds ayant été arrachés, pendaient encore,
soutenus par une pellicule rougeâtre au bout des orteils; à d'autres
doigts des pieds et des mains, on voyait, plantées entre l'ongle et la
chair, de longues aiguilles de fer... Le visage seul n'avait pas été
martyrisé; malgré sa lividité cadavéreuse, malgré les traces de
souffrances inouïes, surhumaines, qu'y avaient laissées ces tortures de
trois jours, il respirait encore l'orgueil et le défi: un sourire
affreux crispait les lèvres bleuâtres de la reine; un éclair de fierté
farouche illuminait encore parfois son regard agonisant... Et, fatalité!
ce regard s'arrêta par hasard sur Loysik, au moment où Brunehaut passait
devant lui. À la vue du vieux moine, dont le froc, la longue barbe
blanche et la haute stature avaient sans doute attiré le regard mourant
de la reine, elle parut frappée d'une commotion soudaine, se redressa,
et rassemblant le peu de force qui lui restait, elle s'écria d'une voix
désespérée, presque repentante:

--Moine, tu disais vrai... il est une justice au ciel!... À cette heure,
sais-tu à quoi je pense?... à la mort de Victoria la Grande... cette
femme empereur, pleurée de tout un peuple...

Les clameurs furieuses de la foule couvrirent la voix de Brunehaut; son
dernier effort pour se redresser et parler à Loysik avait épuisé ses
forces défaillantes... Elle tomba renversée en arrière, et son corps
inerte ballotta sur la croupe du chameau. Loysik avait longtemps lutté
contre l'horreur de cet épouvantable spectacle; Brunehaut cessait à
peine de parler, qu'il sentit sa vue se troubler, ses genoux faiblir;
sans deux pauvres femmes qui, frappés de compassion pour sa vieillesse,
le soutinrent, le moine eût été foulé aux pieds.

Loysik resta longtemps privé de sentiment... Lorsqu'il reprit ses sens,
la nuit était venue; il se trouva couché dans une masure, sur un lit de
paille; à côté de lui, le jeune frère, qui était parvenu à le rejoindre,
en demandant si l'on n'avait pas vu un vieux moine laboureur à barbe
blanche. Deux pauvres femmes esclaves avaient fait transporter Loysik
dans leur misérable hutte. Le premier mot qu'il prononça, encore sous
l'impression de l'horrible scène dont il avait été témoin, fut le nom de
Brunehaut.

--Bon père,--dit une des femmes,--cette horrible reine a été descendue
de son chameau, elle n'était plus qu'un cadavre... On l'a liée par les
bras au bout des cordes que l'on avait attachées aux jambes de derrière
d'un cheval fougueux, et puis on a lâché l'animal; mais, par malheur, le
supplice n'a pas duré longtemps: le cheval, dès sa première ruade, a
cassé la tête de Brunehaut; son crâne a éclaté comme une coque de noix,
et sa cervelle a jailli partout.

Soudain le jeune moine laboureur dit à Loysik, en lui montrant sur le
seuil de la porte une lueur causée sans doute par la réverbération d'une
grande flamme lointaine:

--Mon bon père, entendez-vous ces cris éloignés? voyez donc cette lueur!

--Cette lueur, mon enfant, est celle du bûcher,--dit la vieille;--ces
cris sont ceux des gens qui dansent joyeusement à l'entour du feu!

--Quel bûcher?--demanda Loysik en tressaillant;--de quel bûcher
parlez-vous?

--Quand le cheval fougueux a eu d'une bonne ruade brisé la tête de ce
vieux monstre de Brunehaut, ceux qui l'avaient suivie pour la voir
mourir ont demandé au roi de porter sur un bûcher les restes maudits de
cette vieille louve: le roi y a consenti avant son départ, car il est
parti depuis tantôt... et... mais, tenez, tenez, bon père... voyez
quelle belle flamme il fait, ce bûcher! Il est dressé là-bas sur la
place, et la lueur vient jusqu'ici; nous y voyons comme en plein jour...
et ces cris... entendez-vous? écoutez...

Et le vent du soir apporta jusqu'à Loysik ces cris poussés par la foule
dans l'ivresse de sa vengeance:

--Brûlez, brûlez, vieux os de Brunehaut la maudite! brûlez, brûlez,
vieux os maudits[E]!...

Loysik alors s'écria:

--Oh! rapprochement formidable comme la voix de l'histoire!... _Le
bûcher de_ Brunehaut... _le bûcher de_ Victoria la Grande!...

       *       *       *       *       *

Ronan, la vieille petite Odille, le Veneur et l'évêchesse, se
promenaient sur le rivage de la rivière de Charolles, en face la logette
destinée aux moines du monastère et aux habitants de la vallée, qui,
tour à tour, venaient la nuit veiller sur le bac. En outre, depuis la
révélation des prétentions de l'évêque de Châlons, dix frères et vingt
colons, bien armés, gardaient tour à tour ce passage, et campaient là
sous une cabane de planches.

--Mon vieux Veneur,--disait tristement Ronan,--voici le septième jour
depuis le départ de Loysik; il n'est pas encore de retour; je ne peux
vaincre mon inquiétude...

--Le voici là-bas!--s'écria joyeusement Odille;--voyez-vous sa mule
blanche? il descend le coteau et se dirige vers la rivière.

C'était Loysik. Ronan, le Veneur, Odille, l'évêchesse, quelques moines
et colons se jettent dans le bac; on passe la rivière, on aborde, et
tous de courir au-devant du bon moine. La vieille Odille et la vénérable
évêchesse retrouvèrent ce jour-là leurs jambes de quinze ans. À peine
donne-t-on à Loysik le temps de descendre de sa mule; c'est un pêle-mêle
de bras, de mains, de têtes, autour du vieillard; c'est à qui
l'embrassera le premier. Il ne sait à quelles caresses répondre. Enfin
cette tempête de tendresse s'apaise; on se calme, la joie n'étouffe
plus, l'on peut causer en revenant au monastère, Loysik alors raconte à
ses amis ce qu'il sait des tortures et de la mort de la reine Brunehaut;
il leur apprend la confirmation de la charte de Clotaire Ier par
Clotaire II.

--Enfin,--ajouta Loysik,--à mon retour de Ryonne, je suis allé trouver
l'évêque de Châlons... La confirmation de notre charte par Clotaire II,
c'était beaucoup, mais ce n'était pas tout.

--Frère Loysik,--reprit Ronan,--nous avons eu des nouvelles de l'évêque
de Châlons... Voici comment: ensuite du départ des hommes de guerre de
Brunehaut, que nous avons relâchés, selon tes ordres, après que tu as eu
échappé à la mort que ce monstre te réservait, l'archidiacre n'a-t-il
pas eu l'audace de revenir ici à la tête d'une cinquantaine de tonsurés
et d'autant de pauvres esclaves de l'évêché... Esclaves et tonsurés,
armés tant bien que mal, portaient une croix en guise de drapeau à la
tête de leur troupe cléricale, ils venaient bravement nous déclarer la
guerre, si nous refusions d'obéir aux ordres de l'évêque, et de laisser
mettre nos biens dans son sac épiscopal.

--Ah! la bonne journée!--reprit en riant le Veneur;--cette troupe
cléricale avait amené sur des chariots une barque pour traverser la
rivière... J'étais ce jour de veille ici avec une trentaine de nos
hommes; nous voyons d'abord mettre à l'eau la barque et y entrer
l'archidiacre avec deux clercs pour rameurs. Trois hommes nous
inquiétaient peu; nous les laissons aborder. L'archidiacre met pied à
terre, casqué, cuirassé, par-dessus sa robe de prêtre, avec une longue
épée au côté. «Si vous ne voulez pas vous soumettre aux ordres de
l'évêque de Châlons,--nous dit d'un ton triomphant ce capitaine de
basilique,--ma troupe va entrer dans cette vallée, afin de la réduire de
vive force... Je vous accorde un quart d'heure pour réfléchir.»

--Il ne m'en faut pas tant, à moi, pour me décider, saint homme armé en
guerre,--lui ai-je répondu.--Écoute ceci: Nous t'avons déjà une fois
relâché la peau sauve, malgré tes insolences; cette fois-ci tu vas
recevoir d'abord une rude discipline, mon capitaine de Dieu...

--Ah! vieux Vagre, vieux Vagre!--dit Loysik en secouant la tête,--voilà
des violences que je n'aime pas... Si j'avais été là, vous n'eussiez
point ainsi gâté votre cause...

--Bon père,--reprit le Veneur en riant, ainsi que Ronan, les vieux
damnés!--il n'y a eu rien de gâté que le cuir de l'archidiacre. Aussitôt
dit que fait: on prend mon homme, on trousse sa robe de prêtre, et à
grands coups de ceinturon on applique une rude discipline à mon
capitaine de Dieu, tout casqué, cuirassé qu'il était... après quoi on le
met dans le bac; moi et mes gens nous y entrons, et nous trouvons en
ligne, sur l'autre bord, l'armée cléricale. Cinq ou six de ces tonsurés
s'étaient munis d'arcs; ils nous envoient une volée de flèches assez mal
visées; mais le hasard veut qu'elle tue l'un des nôtres et en blesse
deux; nous étions trente au plus, nous abordons cette centaine de
soldats d'église et de pauvres esclaves, amenés là de force; ils
essayent de nous résister, mais nous invoquons notre très-sainte
Trinité: épée, lance et hache; aussi les vaillants de l'évêque de
Châlons nous montrent bientôt comment est cousu le derrière de leurs
chausses... Le glorieux capitaine épiscopal saute sur sa mule et donne
le signal de la retraite en fuyant au galop; les tonsurés l'imitent...
nous enterrons une demi-douzaine de morts; nous ramassons quelques
blessés, qui ont été soignés au monastère, plus tard, remis en liberté;
or, depuis nous n'avons pas entendu parler de la vaillante armée
épiscopale.

--Je savais cela, mes amis, et je vous approuve, sauf la discipline de
l'archidiacre, que je blâme fort,--dit Loysik;--car j'ai eu grand'peine
à calmer la juste colère de l'évêque de Châlons à ce sujet... Vous avez
donc agi comme il fallait; oui, défendre son bon droit, repousser la
force par la force, c'est justice, et de plus, la résistance poussée
jusqu'à l'héroïsme est souvent politique; car, Brunehaut, je vous l'ai
dit, a reculé devant l'idée de vous pousser au désespoir... À mon retour
du camp de Clotaire, j'ai vu l'évêque; je l'ai trouvé furieux de votre
résistance et de l'outrage fait à l'archidiacre. Je lui ai dit ceci:--Je
blâme fort l'outrage, mais j'approuve fort la résistance légitime de mes
frères de la vallée... Voyez à quoi bon la violence? Vous, homme
d'église, vous avez envoyé des gens armés contre des moines et des
colons qui ne demandaient qu'à vivre libres, paisibles et laborieux,
selon leur droit. Vos gens ont été battus, et ils le seront encore s'ils
reviennent... Renoncez donc à toute prétention sur cette vallée, nous
reconnaîtrons, de notre côté, vos droits de juridiction spirituelle,
mais rien de plus...--«Alors,--s'est écrié l'évêque furieux,--je vous
retirerai les prêtres qui disent la messe au monastère! tremblez!
j'excommunierai la vallée!»--Soit, évêque; nous serons excommuniés;
cependant nos prairies continueront de verdir, nos bois de brancher, nos
champs de produire le blé, nos vignes le vin, nos troupeaux leur lait,
nos abeilles le miel; les enfants naîtront robustes et vermeils comme
par le passé: votre excommunication, vous le savez, ne peut rien changer
à la nature des choses; seulement nos voisins se diront:--Oh! oh! voici
une vallée excommuniée toujours fertile; voici des gens excommuniés
toujours gais et bien portants; c'est donc une raillerie que
l'excommunication.--Or, évêque, croyez-moi, de ce châtiment que vous
dites, et que tant de pauvres gens croient terrible, l'on se souciera
peu ou point... Suivez mon avis, renoncez à la violence, à la bataille;
vos soldats tonsurés ne brillent pas, vous le voyez, à la guerre;
respectez nos biens, nos libertés, nous respecterons votre juridiction
spirituelle... sinon, non; et les malheurs que peut causer votre
iniquité retomberont sur vous!... Enfin, mes amis, après de longs
débats, j'ai obtenu de l'évêque la charte que voici; écoutez-en
attentivement la lecture. Il y a peut-être là, en germe,
l'affranchissement de la Gaule: je vous dirai tout à l'heure pourquoi.

Et Loysik lut ce qui suit:

«Au saint et vénérable frère en Christ Loysik, supérieur du monastère de
Charolles, bâti en la vallée de ce nom, concédée audit frère Loysik en
donation perpétuelle, en vertu d'une charte octroyée par le glorieux roi
Clotaire, l'an 558, et confirmée par l'illustre Clotaire II, cet an-ci
613, Salvien, évêque de Châlons: Nous croyons devoir insérer dans cette
feuille ce que nous et nos successeurs devront faire, avec l'assistance
du Saint-Esprit: 1º l'évêque de Châlons, par respect pour le lieu, et
_sans en recevoir aucun prix_, bénira l'autel du monastère de Charolles
et accordera, si on le lui demande, le saint chrême chaque année; 2º
lorsque, par la volonté divine, un supérieur aura passé du monastère à
Dieu, l'évêque, _sans en attendre de récompense_, élèvera au rang de
supérieur ou d'abbé le moine remarquable par les mérites de sa vie, _qui
aura été choisi par la communauté_; 3º nos successeurs évêques ou
archidiacres, ou tous autres administrateurs, ou quelque personne que ce
puisse être de la cité de Châlons, _ne s'arrogeront aucune autre
puissance sur le monastère de Charolles, ni dans l'ordination des
personnes, ni sur les biens, ni sur les métairies de la vallée, déjà
données par le glorieux roi Clotaire Ier, et confirmées par
l'illustre roi Clotaire II;_ 4º _nos successeurs n'oseront pas non plus
prétendre extorquer, à titre de présent, quoi que ce soit du monastère
ou des paroisses de la vallée_; 5º nos successeurs, à moins d'être priés
par le supérieur et la communauté de venir faire la prière au monastère,
_n'entreront jamais dans son intérieur ou ne franchiront l'enceinte de
ses limites_, et après la célébration des saints mystères, et avoir reçu
de courts et simples remercîments, _l'évêque songera à regagner sa
demeure sans besoin d'en être requis par personne_; 6º si quelqu'un de
nos successeurs (ce qu'à Dieu ne plaise), rempli de perfidie, et poussé
par la cupidité, voulait, dans un esprit de témérité, violer les choses
ci-dessus contenues, qu'abattu sous le coup de la vengeance divine, il
soit soumis à l'anathème. Et pour que cette constitution demeure
toujours en vigueur, nous avons voulu la corroborer de notre signature.

«Salvien.

«Fait à Châlons, le huitième jour des kalendes de novembre de l'an de
l'Incarnation 613[F].»

--Mon bon frère Loysik,--dit Ronan,--cette charte garantit nos droits;
merci à toi de l'avoir obtenue; mais n'avions-nous pas nos épées pour
les défendre, ces droits?

--Oh! toujours ce vieux levain de Vagrerie! les épées, toujours les
épées! ainsi les meilleures choses deviennent mauvaises par l'abus et
l'emportement; oui, l'épée, oui, la résistance, oui, la révolte poussée
jusqu'au martyre, lorsque votre droit est violé par la force; mais
pourquoi le sang? pourquoi la bataille? lorsque le bon droit est
reconnu, garanti? et d'ailleurs, qui vous dit que dans de nouvelles
luttes vous auriez le dessus? qui vous dit que l'évêque de Châlons, ou
son successeur, si vous refusiez de reconnaître sa juridiction,
n'appellerait pas, malgré la charte royale confirmée par Clotaire,
n'appellerait pas quelque seigneur bourguignon à son aide?... Vous
sauriez mourir, c'est vrai... mais à quoi bon mourir lorsqu'on peut
vivre libres et paisibles? Cette charte engage l'évêque et ses
successeurs à respecter les droits des moines de ce monastère et des
habitants de cette vallée; c'est une garantie de plus; mais si quelque
jour on la foule aux pieds, alors à vous les résolutions héroïques;
jusque-là, mes amis, vivez les jours tranquilles que cette charte vous
assure.

--Tu as raison, Loysik,--reprit Ronan;--ce vieux levain de Vagrerie
fermente toujours en nous... Un mot encore... cette soumission à la
juridiction spirituelle de l'évêque, soumission consacrée par cette
charte, n'est-ce pas une humiliation?

--N'exerçait-il pas auparavant, plus ou moins, son pouvoir spirituel? La
reconnaître est peu de chose, la méconnaître c'est nous exposer à des
luttes sans fin... Et à quoi bon? nos biens, notre liberté, ne sont-ils
pas consacrés? Attendez du moins qu'on les attaque.

--C'est juste, mon bon frère...

--Et puis, tenez, mes amis, je vous le disais tout à l'heure, cette
charte, obtenue de l'évêque parce que vous avez su énergiquement
résister à son iniquité, au lieu de vous résigner lâchement à son
usurpation, cette charte, si l'avenir ne me trompe, contient en germe
l'affranchissement progressif de la Gaule...

--Comment cela, bon frère Loysik?

--Tôt ou tard, ce que nous avons fait ici dans la vallée de Charolles
s'accomplira en d'autres provinces, le vieux sang gaulois ne restera pas
toujours engourdi; quelque jour nos fils, se comptant enfin, diront à
leur tour aux seigneurs et aux évêques, malgré leur puissance:
Reconnaissez nos droits et nous reconnaîtrons le pouvoir que vous vous
êtes arrogé; sinon, guerre à outrance, guerre à mort!...

--Et pourtant, Loysik!--s'écria Ronan,--honte! iniquité!... reconnaître
ce pouvoir maudit, né d'une conquête spoliatrice et sanglante! le
reconnaître, ce droit du vol et du meurtre! l'oppression de la race
gauloise par la race franque!...

--Frère, autant que toi je déplore ces malheurs; mais que faire? Hélas!
la conquête et l'Église, sa complice, pèsent sur la Gaule depuis plus
d'un siècle, elles y ont déjà poussé de détestables mais profondes
racines; les populations hébétées, énervées par les prêtres, sont
accoutumées à respecter ce pouvoir odieux que le temps, l'habitude, la
peur, l'ignorance des peuples, ont déjà en partie consacré. Notre
descendance aura donc à compter avec ce pouvoir fortifié par les années;
elle devra forcément le reconnaître, tout en revendiquant de lui, par la
force s'il le faut, une partie des droits dont nos pères ont été
déshérités par la conquête. Mais qu'importe, mes amis! ce premier pas
fait, d'autres suivront d'âge en âge, hélas! au prix de luttes terribles
sans doute; mais à chacun de ces pas, marqué par son sang, notre race se
rapprochera de plus en plus de l'affranchissement... oui, viendra enfin
ce beau jour prophétisé par Victoria la Grande, ce beau jour où la
Gaule, foulant enfin sous ses pieds la couronne des rois franks et des
papes de Rome, se relèvera fière, glorieuse et libre...

La nouvelle du retour de Loysik, volant de bouche en bouche, amena
spontanément à la communauté tous les habitants de la vallée. On fêta ce
jour avec une joyeuse cordialité; il assurait de nouveau le repos, les
biens, la liberté des moines du monastère et de la colonie de Charolles.

Moi, Ronan, fils de Karadeuk, j'ai terminé d'écrire ce dernier récit
deux ans après la mort de la reine Brunehaut, vers la fin des kalendes
d'octobre de l'année 615. Clotaire II continue de régner sur toute la
Gaule, comme avait régné seul son bisaïeul Clovis et son aïeul Clotaire
Ier. Le meurtrier des petits-enfants de Brunehaut ne dément pas les
sinistres commencements de sa vie. Cependant la charte royale et la
charte épiscopale, relatives à la colonie et à la communauté, ont été
jusqu'ici respectées. Mon frère Loysik, ma bonne vieille petite Odille,
l'évêchesse et mon ami le Veneur, continuent de défier l'âge par leur
santé.

Je charge le fils de mon fils de porter ce récit aux descendants de
Kervan, frère de mon père, et comme lui fils de Jocelyn... La Bretagne
est toujours la seule province de la Gaule qui soit jusqu'ici restée
indépendante; elle a repoussé les troupes franques de Clotaire II, comme
elle a repoussé les attaques des autres rois. L'esprit druidique inspire
et soutient l'indomptable Armorique; puisse Hésus la préserver ainsi à
travers les âges du souffle empoisonné, cadavéreux, liberticide, de
l'Église catholique et romaine!

Mon petit-fils arrivera, je l'espère, sans malencontre jusqu'au berceau
de notre famille, situé près des pierres sacrées de Karnak, ainsi que
j'ai fait moi-même ce pieux pèlerinage, il y a cinquante ans et plus.
Là, dans cette terre libre, mon petit-fils retrempera, comme moi, sa foi
à l'indépendance future de la Gaule.

Je consigne sur cette feuille un fait important pour notre famille,
divisée en deux branches, l'une habitant la Bourgogne, l'autre la
Bretagne. En ces temps de guerre civile et de désordre, la paix, la
liberté dont nous jouissons peuvent être violemment attaquées; nos
descendants sauront, je l'espère, mourir plutôt que de redevenir
esclaves; mais si, par faiblesse, ce malheur arrivait, si des événements
imprévus s'opposaient à une résolution héroïque, si notre race devait de
nouveau subir la servitude et être emmenée au loin captive, il serait
bon, en prévision d'infortunes, hélas! toujours possibles, que tous ceux
de notre famille portent, ainsi que les enfants de mon fils, un signe de
reconnaissance ineffaçable imprimé sur le bras au moyen de la pointe
d'une aiguille rougie au feu et trempée dans le suc de baies de troëne;
la douleur n'est pas grande, et la peau délicate des enfants reçoit et
conserve à jamais ces traces indélébiles: les mots gaulois _Brenn_ et
_Karnak_, mots qui rappellent les glorieux souvenirs de nos ancêtres,
devraient être écrits sur le bras droit de tous les enfants de notre
descendance, et toujours ainsi de génération en génération... Qui sait
s'il n'adviendra pas à travers les âges des rencontres telles que notre
famille, maintenant divisée en deux branches, puisse trouver dans ce
signe convenu le moyen de se reconnaître et de se prêter secours?

Et maintenant, ô nos fils! vous qui lirez ces récits dictés, comme les
autres légendes de nos aïeux, par l'ardent désir de conserver en vous le
saint amour de la patrie, de la famille, l'horreur du joug des
conquérants, et l'espoir de le briser un jour, ce joug abhorré... ô nos
fils! que la moralité des aventures de ma vie, de celle de mon père
Karadeuk et de mon frère Loysik, ne soit pas perdue pour vous; puisez-y
enseignement, exemple, espoir, courage... oui, guerre éternelle aux deux
ennemis mortels de la Gaule, les rois franks, les évêques de Rome!
guerre à outrance contre la royauté, contre l'Église, jusqu'au jour de
liberté!... prédit par Victoria la Grande à notre aïeul Scanvoch!

FIN DE RONAN LE VAGRE ET KARADEUK LE BAGAUDE.



LA CROSSE ABBATIALE

OU

BONAIK L'ORFÉVRE ET SEPTIMINE LA COLIBERTE.

615-793.



CHAPITRE PREMIER.

     Les Arabes en Gaule.--Ils ravagent la Bourgogne, le Limousin;
     prennent Bordeaux et s'avancent jusqu'à _Blois_, _Tours_ et
     _Poitiers_.--_Abd-el-Melek_.--_Abd-el-Kader_ et ses cinq fils à
     Narbonne.--_Rosen-aër_.--Arrivée de _Karl-Martel_ (ou
     Marteau).--Le monastère de Saint-Saturnin.--_Septimine_ la
     Coliberte.--Le dernier rejeton de _Clovis_.--Comment _Amael_
     avait changé son nom pour celui de Berthoald, capitaine
     aventurier.--Karl-Martel.


Moi, Amael, pour accomplir le voeu de notre ancêtre _Joël_, _le brenn de
la tribu de Karnak_, j'ai écrit les récits suivants: Né en l'année 712,
j'avais pour père _Guen-aël_, pour grand-père _Wanoch_, pour bisaïeul
_Alan_, fils de _Grégor_, petit-fils de _Ronan le Vagre_, mort en 616,
dans la vallée de Charolles, paisible colonie où, à l'abri des guerres
civiles qui désolaient la Gaule, la descendance de Ronan vécut libre et
heureuse jusqu'en 732. À cette époque, les Arabes, depuis longtemps
établis dans le midi de la Gaule, envahirent la Bourgogne, pillèrent et
incendièrent Châlons-sur-Saône, ravagèrent la vallée de Charolles, et
emmenèrent esclaves le peu d'habitants qui avaient survécu à une défense
désespérée. Pendant les cent vingt ans qui s'écoulèrent entre la mort de
Ronan et l'année 737, où commence ce récit, dix rois de la race de
Clovis régnèrent sur la Gaule: _Clotaire II_, justicier de Brunehaut,
mourut en 628; _Dagobert_ en 638, _Clovis II_ en 660, _Childérik II_ en
673, _Thierry III_ en 690, _Clovis III_ en 695, _Childebert III_ en 711,
_Dagobert II_ en 715, _Chilpérik II_ en 720, _Thierry IV_ en 736.

Après la mort de Dagobert Ier, commença le véritable règne des
_maires du palais_, fonctions devenues presque toujours héréditaires,
entre autres dans la famille de _Pépin d'Héristal_, famille de race
franke, issue de l'évêque _Arnulf_, dont les immenses domaines, dus à la
sanglante iniquité de la conquête, embrassaient une grande partie de
l'est de la Gaule. La plupart des rois descendant de Clovis, dépossédés
de l'exercice de la royauté par l'ambition toujours croissante des
maires du palais, se montrèrent dignes de leur royale lignée par leurs
vices, leurs crimes, leurs précoces et honteuses débauches. N'ayant de
rois que le nom, ils furent appelés _rois fainéants_. Sauf la Bretagne,
toujours rebelle au joug des Franks, et la Bourgogne, qui trouvait sa
sécurité dans son éloignement des contrées que les Franks d'Ostrasie et
les Franks de Neustrie se disputaient dans de sanglantes batailles, la
Gaule continua d'être livrée à toutes les misères de l'esclavage, à tous
les désastres des guerres civiles, désastres portés à leur comble en 719
par la première invasion des Arabes venus d'Afrique à travers l'Espagne,
leur première conquête. Ces fils de Mahomet, après s'être établis en
Languedoc, en Provence et en Roussillon, ravagèrent la Bourgogne,
s'avancèrent jusqu'à la Loire, prirent la cité de Bordeaux, pillèrent
Tours, Blois, Poitiers, ville près de laquelle ils furent battus, en
732, par Karl-Martel, maire du palais de Thierry IV et bâtard de Pépin
d'Héristal. Malgré cette défaite, les Arabes conservèrent le Languedoc,
où ils vivaient en maîtres depuis plus de vingt ans.

Les premiers événements de cette nouvelle légende de notre famille se
passent en Languedoc, pays cher à nos souvenirs; l'époux de _Siomara_,
cette vaillante Gauloise, aïeule de _Margarid_, femme de _Joël_,
n'était-il pas chef d'une des tribus originaires de cette contrée, qui
allèrent en Asie fonder l'empire oriental des Gaules? Plus tard, grand
nombre des mêmes peuplades accompagnèrent Brennus lors de cette campagne
d'Italie, où il fit payer rançon à Rome, rançon que la Rome des
empereurs et que la Rome des papes n'a fait que trop chèrement payer à
la Gaule, conquise à son tour! Les funestes divisions suscitées par les
descendants des rois détrônés et rasés par _Ritta-Gaür_ vinrent ensuite
ébranler et désunir la glorieuse _république des Gaules_, à qui le pays,
sous la sage et patriotique inspiration des druides, avait dû tant de
siècles de grandeur et de prospérité; alors le Languedoc, presque livré
à ses propres forces pour résister à l'invasion romaine, combattit
intrépidement, ayant à sa tête _Budok_, ce guerrier géant, qui,
dédaigneux de la mort, allait demi-nu, à la bataille, armé d'une massue
de fer; _Bituit_, un des plus vaillants hommes de l'Auvergne, ce chef
qui donnait pour repas à sa meute de guerre une légion romaine, se
joignit à _Budok_; mais, malgré leur résistance héroïque, ils furent
écrasés par les forces supérieures des Romains, et ceux-ci établirent en
Gaule leur première colonie, dont _Narbonne_ fut la capitale. Triste
souvenir!... ce fut non loin de _Narbonne_ que notre aïeul Sylvest,
livré aux animaux féroces dans le cirque d'Orange, échappa à une mort
presque certaine, pour entendre les cris déchirants de sa soeur
_Siomara_, la courtisane, expirant dans les tortures sous les yeux de
_Faustine_, la patricienne. Lors de la grande insurrection nationale de
_Vindex_, le Languedoc, à la voix de ses druides, se souleva de nouveau.
À cette formidable insurrection, ce pays gagna d'être régi par ses
propres lois, d'élire ses chefs, et de faire respecter le culte
druidique, dont les innombrables monuments sont encore debout, à cette
heure... pierres sacrées qui défieront les âges! Cette fertile province,
sous le nom de _Gaule narbonnaise_, grandit de nouveau en prospérité, en
richesse; et au temps où vivait _Victoria la Grande_, nulle contrée ne
fut plus opulente, plus civilisée; partout les arts, les lettres
florissaient; partout s'élevaient des écoles dont le renom s'étendait
jusqu'aux confins du monde connu; les vaisseaux de commerce sillonnaient
la Méditerranée ou naviguaient sur la Garonne et sur le Rhône; mais
bientôt les prêtres catholique envahirent ces provinces, prêchant
d'abord, ainsi qu'ils le firent partout ailleurs, la divine parole de
Jésus; puis, lui substituant peu à peu, en abusant de la confiante
crédulité populaire, la religion des papes de Rome, ils commencèrent, là
comme ailleurs, à dégrader, à hébéter les peuples.

Lors de l'invasion des hordes venues des forêts du Nord, les Franks de
Clovis conquirent le nord de la Gaule; les Wisigoths, autres tribus
franques, conquirent le midi, et, après des ravages sans nombre, ils
s'établirent en Languedoc, vers 460, sous leur chef _Théodorik_. Les
peuples du midi de la Gaule avaient jusqu'alors professé l'_arianisme_,
secte dissidente, qui, se rapprochant davantage du primitif Évangile,
voyait avec raison dans Jésus, le charpentier de Nazareth, non pas un
Dieu, mais un sage. Les Évêques, après avoir, selon leur coutume,
lâchement adulé et consacré la conquête des Wisigoths, afin de partager
avec eux la puissance et le butin, appelèrent à leur aide Clovis,
l'orthodoxe, contre Théodorik, roi de ces Wisigoths, dont le crime était
de tolérer l'hérésie arienne. Clovis, ce fils chéri de l'Église,
accourut à l'appel de ses bons amis les évêques, et, pour mériter le
paradis, il désola, pilla le pays sur son passage, exterminant ou
emmenant esclaves les populations accusées d'arianisme. Dans cette
guerre horrible, prêchée par les prêtres catholiques, de nouveau le sang
coula par torrents, de nouveau les ruines s'amoncelèrent, et, en 508,
Clovis, entrant à Toulouse, incendie, massacre, et s'en retourne au nord
de la Gaule, traînant à sa suite de nombreux captifs. Après son départ,
les anciens chefs wisigoths se disputent cette contrée, les discussions
civiles la, déchirent encore. En 561, elle est partagée entre les trois
fils de _Clotaire I_. Nouvelles guerres, nouveaux désastres. En 613, le
Languedoc rentre sous la domination de _Clotaire II_, justicier de
Brunehaut, et seul roi de toute la Gaule; plus tard, en 630, le _bon roi
Dagobert_ cède à son frère _Charibert_ une partie du Languedoc,
l'Aquitaine et la _Septimanie_ (ainsi nommée à cause des sept villes
principales de cette province). Bientôt _Charibert_ meurt; son fils est
tué au berceau par ordre de Dagobert. Plus tard, ce roi cède
l'Aquitaine, à titre de duché héréditaire, aux deux frères de
_Charibert_; leur descendant _Eudes_, duc d'Aquitaine, se soulève alors
contre les rois franks du nord, déjà gouvernés par les maires du palais;
de cruelles guerres intestines dévastent encore ce pays jusqu'à
l'invasion et la conquête des Arabes, en 719. Ceux-ci chassent ou
asservissent les Wisigoths; les Gaulois, énervés par l'Église, subissent
la domination arabe, comme ils avaient autrefois subi la domination des
Wisigoths, gagnant presque à ce changement, les conquérants du Midi,
fidèles à la religion de Mahomet, étaient du moins, malgré leur ardeur
guerrière, plus civilisés que les conquérants du Nord. Un grand nombre
de ces Gaulois, hommes libres, colons, _Coliberts_ [A] ou esclaves,
avaient même, autant par haine de l'Église catholique que pour vivre en
paix avec leurs nouveaux dominateurs, embrassé la religion de Mahomet
[B], religion qui, du moins, exaltant le sentiment de nationalité chez
ses croyants, et ne mettant pas son paradis au prix d'atroces
souffrances, ou d'une lâche résignation à la conquête de l'étranger,
promettait à ses élus un paradis peuplé de charmantes houris.--Le
_croyant vertueux_ (disait le Koran, évangile des Mahométans) _doit être
introduit dans les délicieuses demeures d'Éden, jardins enchantés où
coulent des fleuves aux rives ombragées. Là le croyant, paré de
bracelets d'or, vêtu d'habits verts tissus de soie, rayonnant de gloire,
reposera sur le lit nuptial, prix fortuné du séjour de délices_.

Ainsi, grand nombre de Gaulois du midi, préférant les blanches houris
promises par le Koran aux séraphins joufflus du paradis des catholiques,
embrassèrent avec ardeur le mahométisme. Les mosquées s'élevaient en
Languedoc à côté des basiliques; les Arabes, plus tolérants que les
évêques, permettaient aux catholiques restés fidèles à leur culte de
l'exercer paisiblement. Le mahométisme, fondé par Mahomet pendant le
siècle passé (vers 608), proclamait d'ailleurs la divinité des saintes
Écritures, reconnaissait Moïse et les prophètes juifs comme élus du
Seigneur; mais ne reconnaissait pas Jésus comme fils de Dieu.--_O vous
qui avez reçu les Écritures, ne passez pas les bornes de la foi; ne
dites de Dieu que la vérité: Jésus est le fils de Marie, l'envoyé du
Très-Haut, mais non son fils. Ne dites pas qu'il y ait une Trinité en
Dieu, il est un. Jésus ne rougira pas d'être le serviteur de Dieu: les
anges qui environnent le trône de Dieu obéissent à Dieu!_--Telles sont
les paroles du Koran; elles sembleront peut-être curieuses à notre
descendance, à nous, fils de Joël... Voilà pourquoi Amael les cite ici.

La ville de Narbonne, capitale du Languedoc, sous la domination arabe,
avait, en 737, un aspect tout oriental, autant par la pureté du ciel et
l'ardeur du soleil, que par le costume et les habitudes d'un grand
nombre de ses habitants: les lauriers-roses, les chênes verts, les
palmiers, rappelaient la végétation africaine. Les femmes sarrazines
allaient aux fontaines ou en revenaient une amphore d'argile rouge,
élégamment posée sur leur tête, et drapées dans leurs vêtements blancs,
comme les femmes du temps d'Abraham ou du jeune homme de Nazareth, que
Geneviève, notre aïeule, avait vu mettre à mort plus de six siècles
avant cette époque. Des chameaux au long cou, chargés de marchandises,
sortaient de la cité pour se rendre à _Nîmes_, à _Béziers_, à _Toulouse_
ou à _Marseille_; souvent ces caravanes rencontraient dans les champs,
tantôt des masures de boue, recouvertes de roseaux, habitées par les
Gaulois laboureurs, tour à tour esclaves des Wisigoths et des Musulmans,
tantôt les tentes d'une tribu de _Berbères_, montagnards arabes,
descendus des sommets de l'Atlas, et qui conservaient en Gaule leurs
habitudes nomades et guerrières, toujours prêts à monter leurs
infatigables et rapides chevaux pour aller combattre au premier appel de
l'émir de la province; de loin en loin, sur les crêtes des montagnes,
l'on voyait des tours élevées, où les Sarrazins, en temps de guerre,
allumaient des feux afin de correspondre entre eux par ces signaux de
nuit.

Dans la cité presque musulmane de Narbonne, ainsi que dans toutes les
autres villes de la Gaule, soumises aux Franks et aux évêques, il y
avait, hélas! des marchés publics où l'on vendait des esclaves; mais ce
qui donnait au marché de Narbonne un caractère particulier, c'était la
diversité de race des captifs que l'on offrait aux acheteurs: on voyait
là grand nombre de nègres, de négresses et de négrillons d'Éthiopie d'un
noir d'ébène; des _métis_, au teint cuivré, de belles jeunes filles et
de beaux enfants grecs venant d'Athènes, de Crète ou de Samos, captifs
enlevés lors des nombreuses courses des Arabes, chez qui Mahomet, leur
prophète, avait, en politique habile, développé la passion des
expéditions maritimes:--_Le croyant qui meurt sur terre n'éprouve qu'une
douleur à peine comparable à celle d'une piqûre de fourmi_,--dit le
Koran;--_mais le croyant qui meurt sur mer éprouve, au contraire, la
délicieuse sensation qu'éprouverait l'homme en proie à une soif ardente,
à qui l'on offrirait de l'eau glacée mélangée de citron et de
miel_.--Autour du marché aux esclaves s'élevaient de nombreuses
boutiques arabes remplies d'objets fabriqués surtout à Grenade et à
Cordoue, alors centres des arts et de la civilisation sarrazine:
c'étaient des armes brillantes, des tasses d'or et d'argent ornées
d'arabesques délicats, des coffrets d'ivoire ciselé, des coupes de
cristal, de riches étoffes de soie, des chaussures brodées, des
colliers, des bracelets précieux; à l'entour de ces boutiques se
pressait une foule aussi variée de race que de costume: ici les Gaulois
originaires du pays, avec leurs larges braies, vêtement qui avait fait,
depuis des siècles, donner à cette partie de la Gaule le nom de
_Bracciata_ (ou brayée); là les descendants des Wisigoths conservaient,
fidèles à la vieille mode germanique, leurs habits de fourrures malgré
la chaleur du climat; ailleurs c'étaient des Arabes portant robes et
turbans de couleurs variées; de temps à autre, les cris des prêtres
musulmans, appelant les croyants à la prière du haut des mosquées, se
joignaient aux tintements des cloches des basiliques, appelant les
catholiques à la prière.--Chiens de chrétiens!--disaient les Arabes ou
Gaulois musulmans.--Maudits païens! damnés renégats!--répondaient les
catholiques; et chacun s'en allait, paisiblement d'ailleurs, exercer son
culte. Mahomet, beaucoup plus tolérant que ces évêques de Rome qui
faisaient massacrer, au nom du Seigneur, les Gaulois ariens par les
Franks de Clovis, Mahomet ayant dit dans le Koran:--_Ne faites aucune
violence aux hommes à cause de leur foi_.

_Abd-el-Kader_, l'un des plus vaillants chefs des guerriers
d'_Abd-el-Rhaman_, lors du vivant de cet émir, tué depuis cinq ans dans
les plaines de Poitiers, où il livra une grande bataille à Karl-Martel
(ou marteau), Abd-el-Kader, après avoir ravagé et pillé le pays et les
églises de Tours et de Blois, occupait une des plus belles maisons de la
cité de Narbonne, depuis la conquête arabe; il avait fait accommoder
cette demeure à la mode orientale, boucher les fenêtres extérieures, et
planter de lauriers-roses la cour intérieure, au milieu de laquelle
jaillissait une fontaine d'eau vive: son sérail occupait une des ailes
de cette maison; dans l'une des chambres de ce harem, tapissée d'une
riche tenture, entourée de divans de soie et éclairée par une fenêtre
garnie d'un treillis doré, se trouvait une femme encore d'une beauté
rare, quoique elle eût environ quarante ans. Il était facile de
reconnaître, à la blancheur de son teint, à la couleur blonde de ses
cheveux, à l'azur de ses yeux, qu'elle n'était pas de race arabe; on
lisait sur ses traits pâles, attristés, l'habitude d'un chagrin profond;
le rideau qui fermait la porte de la chambre où elle se tenait se
souleva et Abd-el-Kader entra; ce guerrier, au teint basané, avait
environ cinquante ans; sa barbe et sa moustache grisonnaient; sa figure,
calme, grave, avait une expression de dignité douce. Il s'avança
lentement vers la femme et lui dit:--_Rosen-Aër_, nous nous voyons
peut-être aujourd'hui pour la dernière fois...

La matrone gauloise parut surprise et répondit:--Si je ne dois plus vous
revoir, je vous regretterai; je suis votre esclave; mais vous avez été
compatissant et généreux envers moi. Jamais je n'oublierai qu'il y a six
ans, lorsque les Arabes ont envahi la Bourgogne, et sont venus ravager
la vallée de Charolles, où ma famille vivait libre, paisible, heureuse,
depuis plus d'un siècle, vous m'avez respectée: prise par vos soldats et
conduite à votre tente, je vous ai déclaré qu'à la moindre violence je
me tuerais..... vous m'avez crue, depuis vous m'avez toujours dignement
traitée en femme libre et non pas en esclave...

--_La miséricorde est le partage des croyants_,--dit notre Koran; je
n'ai fait qu'obéir à la voix du prophète; mais toi, Rosen-Aër, peu de
temps après avoir été amenée ici captive, lorsque _Ibrahim_, mon dernier
né, a failli mourir, ne m'as-tu pas demandé à lui donner les soins d'une
mère? ne l'as-tu pas veillé durant de longues nuits comme s'il eût été
ton propre fils? Aussi, par récompense, et pour accomplir ces paroles du
Koran:--_Délivrez vos frères de l'esclavage_,--je t'ai offert la
liberté.

--Qu'en aurais-je fait? où serais-je allée?... J'ai vu tuer sous mes
yeux mon frère, mon mari, dans leur résistance désespérée contre vos
soldats, lors de l'attaque de la vallée de Charolles, et déjà, en ce
triste temps, je pleurais mon fils Amael, disparu depuis six années, je
le pleurais, hélas! comme je le pleure encore chaque jour.

Rosen-Aër, en disant ces mots, ne put retenir ses larmes; elles
inondèrent son visage. Abd-el-Kader la regarda tristement et reprit:
--Ta douleur de mère m'a souvent touché; je ne peux malheureusement ni
te consoler ni te donner quelque espoir. Comment retrouver ton enfant
disparu si jeune, car il avait, m'as-tu dit, quinze ans à peine?

--Oui, et maintenant il en aurait vingt-cinq; mais,--ajouta Rosen-Aër en
essuyant ses larmes,--ne parlons plus de mon fils; il est à jamais perdu
pour moi... Pourquoi m'avez-vous dit que nous nous voyions peut-être
aujourd'hui pour la dernière fois?

--_Karl-Martel_, le chef des Franks, s'avance à marches forcées à la
tête d'une armée formidable pour nous chasser des Gaules. Hier, nous
avons été instruits de son approche; dans deux jours peut-être les
Franks seront sous les murs de Narbonne. Abd-el-Melek, notre nouvel
émir, venu d'Espagne, pense, et je partage cet avis, que nos troupes
doivent aller à la rencontre de Karl... Nous partons; la bataille sera
sanglante: peut-être Dieu voudra-t-il m'envoyer la mort dans ce combat;
voilà pourquoi je viens te dire: Rosen-Aër, il se peut que nous ne nous
voyions plus... Si tel est le dessein de Dieu, que deviendras-tu?

--Vous le savez, la mort de mon époux et de mon frère m'a brisée; un
espoir insensé de retrouver mon enfant me rattache seul à la vie... Plus
d'une fois vous m'avez généreusement offert, non-seulement la liberté,
mais de l'or, mais un guide pour voyager à travers les Gaules à la
recherche de mon fils; mais le courage, mais la force m'ont manqué, ou
plutôt ma raison m'a démontré la folie d'une pareille entreprise au
milieu des guerres civiles qui désolent ce malheureux pays... Aussi mes
jours se passent à gémir sur la vanité de mes espérances, et cependant à
espérer malgré moi; si je ne dois plus vous revoir, si je dois quitter
cette maison, où j'ai du moins pu pleurer en paix, à l'abri des hontes
et des misères de l'esclavage, j'ignore ce que je deviendrai: si ma
triste vie m'est trop pesante... je m'en délivrerai...

--Je ne veux pas que toi, qui as été une seconde mère pour mon fils, tu
te désespères ainsi. Rosen-Aër, voici ce que je crois sage: Pendant mon
absence, tu quitteras Narbonne.

--Pourquoi cela?

--Nous allons à la rencontre des Franks; notre armée est vaillante, mais
la volonté de Dieu est immuable; ils peuvent nous vaincre, nous
poursuivre, mettre le siége devant cette ville et la prendre. Alors,
toi, ainsi que tous les habitants, vous serez exposés au sort de ceux
qui se trouvent dans une ville enlevée d'assaut: ce sort, c'est la mort
ou l'esclavage. Pour ne pas t'exposer à ces maux, je t'offre de te faire
conduire à quelques lieues d'ici, dans un lieu écarté, chez l'un des
colons gaulois qui cultivent mes terres.

--Vos terres!--reprit Rosen-Aër avec amertume,--dites plutôt celles dont
vos guerriers se sont emparés par la force et la violence.

--Telle a été la volonté de Dieu...

--Ah! pour vous et votre race, Abd-el-Kader, je souhaite que la volonté
de Dieu vous épargne la douleur de voir un jour les champs de vos pères
à la merci des conquérants!

--Les desseins de Dieu sont à lui... l'homme se soumet. Si Dieu veut que
dans la prochaine bataille contre Karl-Martel nous soyons victorieux, tu
reviendras ici à Narbonne; si nous sommes vaincus, si je suis tué dans
le combat, si nous sommes chassés des Gaules, tu n'auras rien à
craindre, je l'espère, dans la solitude où je t'envoie. Le colon est,
comme toi, de race gauloise; il est honnête homme. Tu resteras près de
lui et de sa famille... Voici un petit sac de pièces d'or; tu vivrais
jusqu'à cent ans, que tu ne seras jamais à charge à ce colon, et tu te
souviendras de moi comme d'un homme humain.

--Je me souviendrai de vous, Abd-el-Kader, comme d'un homme généreux,
malgré le mal que votre race a fait à la mienne.

--Dieu nous a envoyés ici pour faire triompher la religion prêchée par
Mahomet, la seule vraie.

--Les évêques disent aussi leur religion la seule vraie.

--Qu'ils le prouvent... nous les laissons libres de prêcher leurs
croyances. La foi musulmane, depuis un siècle à peine qu'elle a été
proclamée, a déjà soumis l'Orient presque tout entier, l'Espagne et une
partie de la Gaule... Nous sommes, je te le répète, les instruments de
la volonté divine. Si elle veut que je meure dans la prochaine bataille,
nous ne nous reverrons plus; si, malgré ma mort, nos armes triomphent,
mes fils, s'ils me survivent, prendront soin de toi... Ibrahim te vénère
comme sa mère.

--Quoi! lui si jeune, vous l'emmenez à la guerre?

--L'adolescent qui peut dompter un cheval et tenir un sabre est en âge
de se battre... Ainsi, tu acceptes mes offres, Rosen-Aër?

--Je les accepte... J'aurais horreur de tomber aux mains des Franks!
Triste temps que le nôtre! l'on n'a que le choix de la servitude.
Heureux du moins ceux qui, comme moi, rencontrent des coeurs
compatissants.

--Fais donc tes préparatifs de voyage... Moi-même je vais partir dans
une heure à la tête d'une partie de nos troupes; je reviendrai te
chercher, et nous quitterons ensemble cette maison, toi, pour aller chez
le colon, moi, pour aller à la rencontre de l'armée des Franks.

Lorsque Abd-el-Kader revint chercher Rosen-Aër, il avait revêtu son
costume de bataille: il portait une cuirasse d'acier brillant, un turban
rouge enroulé autour de son casque doré; à son côté pendait un cimeterre
d'un merveilleux travail: le fourreau, d'or massif ainsi que la poignée,
était orné d'arabesques, de corail et de diamants. Le guerrier arabe dit
à Rosen-Aër avec une émotion contenue:--Permets que je t'embrasse comme
ma fille.

Rosen-Aër tendit son front en répondant à Abd-el-Kader:--Je fais des
voeux pour que vos enfants conservent longtemps leur père.

L'Arabe et la Gauloise quittèrent ensemble le harem. À l'extérieur de la
maison, ils trouvèrent les cinq fils du vieillard: _Abd-Allah_, _Hasem_,
_Abul-Casem_, _Mohamed_ et _Ibrahim_, son dernier né, tous armés et à
cheval, portant par-dessus leurs armes de longs et légers manteaux de
laine blanche à houppes noires. Le plus jeune de la famille, adolescent
de quinze ans au plus, descendit de cheval en voyant Rosen-Aër, alla lui
prendre la main, la baisa respectueusement et lui dit:--Tu as été pour
moi une mère, permets que je te salue comme un fils.

La matrone gauloise répondit les larmes aux yeux en songeant à son fils
Amael, qui avait aussi quinze ans lorsqu'il disparut de la vallée de
Charolles:--Que Dieu te protége, toi, qui, si jeune encore, vas courir
les danger de la guerre!

--_Croyants, lorsque vous marchez à l'ennemi soyez inébranlables_, dit
le prophète,--reprit l'adolescent d'une voix grave et douce.--Nous
allons guerroyer contre ces Franks, maudits infidèles! Je combattrai
vaillamment sous les yeux de mon père... Dieu a marqué le terme de notre
vie!

Et le jeune Arabe, après avoir de nouveau respectueusement baisé la main
de Rosen-Aër, l'aida à monter sur une mule amenée par un esclave noir
qui la tenait par la bride. Alors on entendit au loin le bruit guerrier
des clairons. Abd-el-Kader fit de la main et du regard un dernier adieu
à Rosen-Aër; puis l'Arabe, dont l'âge n'avait pas affaibli la vigueur,
s'élança sur son cheval, et partit bientôt au galop suivi de ses cinq
fils. Pendant un moment encore, la Gauloise suivit des yeux les longs
manteaux blancs que soulevait la course rapide de l'Arabe et de ses
fils; puis, lorsqu'ils eurent disparu à ses yeux, dans un nuage de
poussière, Rosen-Aër dit à l'esclave noir de diriger la mule vers la
porte de Narbonne, afin de gagner la campagne et la demeure du colon.

       *       *       *       *       *

Environ un mois s'était passé depuis le départ d'Abd-el-Kader et de ses
cinq fils, allant à la tête de l'armée arabe combattre les Franks de
Karl-Martel.

Un enfant de onze à douze ans, renfermé dans le couvent de
Saint-Saturnin, en Anjou, s'accoudait à l'appui d'une étroite fenêtre,
située au premier étage, de l'un des bâtiments de l'Abbaye, ayant vue
sur la campagne; la chambre voûtée où se tenait cet enfant était froide,
vaste, nue et dallée de pierres; dans un coin l'on voyait un petit lit,
et sur une table quelques jouets grossièrement taillés dans du bois
brut; des escabeaux et un coffre meublaient seuls cette grande salle.
L'enfant, vêtu d'une robe de serge noire, tout usée, çà et là rapiécée,
était d'un aspect malingre; ses traits, d'une pâleur bilieuse, avaient
une expression de tristesse profonde; il regardait au loin les champs,
et des larmes coulaient lentement sur ses joues creuses. Pendant qu'il
rêvait ainsi, la porte de sa chambre s'ouvrit, et une jeune fille de
seize ans au plus entra doucement; elle avait le teint très-brun, mais
d'une fraîcheur extrême, la bouche vermeille, les cheveux d'un noir de
jais, ainsi que ses grands yeux, et ses sourcils finement arqués; l'on
ne pouvait imaginer une plus gracieuse personne, malgré son cotillon de
bure et son tablier de grosse toile bise, rattaché par les coins à sa
ceinture, et rempli de chanvre prêt à être filé, car Septimine tenait sa
quenouille d'une main, et de l'autre un petit coffret de bois. À la vue
de l'enfant, toujours tristement accoudé à la fenêtre, la jeune fille
soupira et se dit d'un air appitoyé:--Pauvre petit... toujours
chagrin... je ne sais si cette nouvelle sera pour lui un mal ou un
bien... S'il accepte, puisse-t-il ne jamais regretter ce sombre
couvent...--Puis elle s'approcha légèrement de l'enfant, toujours sans
qu'il l'entendît, lui mit avec une gentille familiarité la main sur
l'épaule, en disant d'un air enjoué:--À quoi pensez-vous là?

L'enfant tressaillit de surprise, tourna son visage baigné de larmes
vers Septimine, et répondit en se laissant tomber avec accablement sur
un escabeau près de la fenêtre:--Hélas! je m'ennuie... je m'ennuie à
mourir.--Et ses pleurs continuèrent de couler de ses yeux fixes et
rougis.

--Allons, séchez ces vilaines larmes,--lui dit affectueusement la jeune
fille.--Je viens justement vous désennuyer; j'ai apporté une grosse
provision de chanvre afin de filer auprès de vous, en causant, à moins
que vous ne préfériez une partie d'osselets, qu'en dites-vous?

--Rien ne m'amuse...

--Voilà ce que je vous reproche: rien ne vous amuse, rien ne vous plaît,
vous êtes toujours accablé, taciturne, vous ne prenez aucun soin de
votre personne. Voyez comme vos cheveux sont emmêlés... et cette vieille
robe toute rapiécée? elle vous fait honte. Pourquoi n'en pas demander
une neuve au père Clément?

--À quoi bon!

--Vous seriez du moins proprement vêtu, et puis si vos cheveux étaient
lissés sur votre front, au lieu de tomber ainsi en désordre, vous
n'auriez pas l'air d'un petit sauvage... Voilà deux jours que vous ne
m'avez pas voulu laisser arranger votre chevelure, mais aujourd'hui il
n'en sera pas ainsi.

--Non... non, je ne veux pas,--dit l'enfant en frappant du pied avec une
impatience fébrile,--laisse-moi...

--Oh! oh! vos trépignements ne me font pas peur,--reprit gaiement
Septimine,--j'ai ma volonté aussi... Allons, tournez votre escabeau du
côté du jour; j'ai apporté dans cette boîte tout ce qu'il me faut pour
vous peigner.

--Septimine, je t'en prie... laisse-moi.

Mais la jeune fille, bon gré, mal gré, tourna la chaise du récalcitrant,
et avec l'autorité d'une _grande soeur_, le força de laisser démêler sa
chevelure en désordre; tout en lui rendant ces soins avec autant
d'affection que de bonne grâce, Septimine, debout derrière l'enfant, lui
disait:--Je vous demande si vous n'êtes pas ainsi cent fois plus gentil?

--Que m'importe cela! je m'ennuie tant dans ce couvent... ne pouvoir
jamais en sortir, mon Dieu... qu'ai-je donc fait pour être si
malheureux?

--Hélas! mon pauvre petit... vous êtes fils de roi!

L'enfant ne répondit rien, cacha sa figure entre ses mains, et se mit à
pleurer de nouveau en disant d'une voix étouffée:--Mon père... mon
père...

--Oh! si vous recommencez à pleurer et surtout à parler de votre père,
vous me ferez pleurer aussi, car si je vous gronde de votre incurie,
j'ai grand'-pitié de vos chagrins, oui, grand'-pitié; je venais ici ce
matin pour vous donner peut-être un bon espoir.

--Que veux-tu dire, Septimine?

La jeune fille ayant donné ses soins à la chevelure de l'enfant, s'assit
près de lui sur un escabeau, prit sa quenouille et commençant à filer
lui dit à demi-voix d'un air grave et mystérieux:--Me promettez-vous
d'être discret?

--À qui veux-tu que je parle? j'ai en aversion tous ceux qui sont ici.

--Excepté moi... n'est-ce pas?

--Oui, excepté toi, Septimine... tu es la seule qui m'inspires un peu de
confiance.

--Quelle défiance pourrait vous inspirer une pauvre _Coliberte_, comme
on dit en Septimanie, où je suis née? ne suis-je pas esclave, ainsi que
ma mère, femme du portier extérieur de ce couvent? Lorsqu'il y a
dix-huit mois, vous avez été conduit ici, je n'avais pas quinze ans,
j'étais enfant comme vous; on m'a mis auprès de votre personne pour
tâcher de vous distraire, en partageant vos jeux; depuis ce temps-là
nous avons grandi ensemble; vous vous êtes habitué à moi... n'est-il pas
naturel que vous me témoigniez quelque confiance?

--Tout à l'heure tu me disais que peut-être tu me ferais espérer...
quelle espérance peux-tu me donner?

--D'abord me promettez-vous d'être discret? très-discret?

--Je te le promets.

--Promettez-moi aussi de ne pas recommencer à pleurer... car il faut que
je vous parle du roi, votre père...

--Je ne pleurerai plus, Septimine.

--Il y a dix-huit mois de cela, le roi Thierry, votre père, est mort
dans son domaine de Compiègne, et le maire du palais, ce méchant
_Karl-Marteau_, vous a fait conduire et emprisonner ici...

--Pourtant mon père m'avait toujours dit: «Mon petit Chilpérik, tu seras
roi! comme moi, tu auras des chiens et des faucons pour chasser, de
beaux chevaux, des chars pour te promener, des esclaves pour te
servir...» Et ici je n'ai rien de tout cela, moi! Mon Dieu! mon Dieu!...
que je suis malheureux!

--Quoi! vous allez recommencer à pleurer, malgré vos promesses?

--Non, Septimine... non je ne pleure pas.

--Ce méchant Karl-Marteau vous a donc fait conduire en ce couvent pour
régner à votre place, comme il régnait, dit-on, à la place de votre
père.

--Il y a pourtant en ce pays des Gaules assez de chiens, de faucons, de
chevaux, d'esclaves pour que ce Karl en ait sa suffisance, et moi la
mienne.

--Oui... si régner c'est seulement avoir toutes ces choses... mais moi,
pauvre fille, je n'en sais rien. Voilà seulement ce que je sais: votre
père avait des amis qui sont les ennemis de Karl-Marteau, et ils
voudraient vous voir hors de ce couvent.

--Et moi aussi, va, Septimine, je voudrais être hors d'ici!

Après un moment d'hésitation la jeune fille, cessant de filer, dit au
jeune prince d'une voix plus basse encore et regardant autour d'elle
comme si elle eût craint d'être entendue:--Vous voulez sortir de ce
couvent... cela dépend de vous.

--De moi!--s'écria Chilpérik,--et comment faire?

--De grâce, ne parlez pas si haut,--reprit Septimine avec inquiétude en
jetant les yeux sur la porte.--Je crains toujours que quelqu'un soit
là... à épier...--Puis se levant elle alla sur la pointe du pied écouter
à la porte et regarder par le trou de la serrure. Rassurée par cet
examen, Septimine revint prendre sa place, se remit à filer, et dit à
Chilpérik:--Durant le jour vous pouvez vous promener dans le jardin?

--Oui, mais ce jardin est entouré d'une clôture, et je suis toujours
suivi d'un moine; aussi j'aime mieux rester dans cette chambre que de me
promener.

--Le soir on vous renferme ici...

--Et un moine couche au dehors à ma porte.

--Regardez un peu par cette fenêtre.

--Pourquoi cela?

--Pour voir si l'élévation de cette croisée à terre vous semble
très-effrayante...

Chilpérik regarda au dehors et répondit:--C'est très-haut, Septimine.

--Très-haut? il y a là peut-être huit à dix pieds au plus... Supposez
qu'une corde garnie de gros noeuds soit attachée à cette barre de fer
que voilà... auriez-vous le courage, la nuit, de descendre le long de
cette corde?

--Moi, Septimine... oh! mon Dieu!

--Vous auriez peur?

--Hélas!

--Êtes-vous peu courageux... Je n'aurais pas peur, moi qui ne suis
qu'une fille...

L'enfant regarda de nouveau par la fenêtre et reprit en
réfléchissant:--Tu as raison... c'est moins élevé que cela ne me l'avait
paru d'abord; mais cette corde, Septimine, comment me la procurer? et
puis lorsque je serais en bas... pendant la nuit? que ferais-je?

--Au bas de cette fenêtre vous trouveriez mon père, il vous jetterait
sur les épaules la mante à capuchon que je porte habituellement; je ne
suis guère plus grande que vous; en croisant bien la mante et rabaissant
le capuchon sur votre visage, mon père pourrait, la nuit aidant, vous
faire passer pour moi, traverser l'intérieur du couvent, regagner sa
loge au dehors; là des amis de votre père vous attendraient avec des
chevaux; vous partiriez vite, vous auriez toute la nuit devant vous, et
le matin quand on s'apercevrait de votre fuite, il serait trop tard pour
courir après vous... Maintenant, répondez, aurez-vous le courage de
descendre par cette fenêtre pour regagner votre liberté?

--O Septimine! j'en ai fort envie, mais...

--Mais vous avez peur... Fi! un grand garçon comme vous!

--Et cette corde qui me la donnerait?

--Moi... Répondez: êtes-vous décidé? Il faut-vous hâter, les amis de
votre père sont dans les environs... ils viendront durant cette nuit et
celle de demain attendre avec les chevaux, non loin des murs du
couvent...

--Septimine, j'aurai le courage de descendre...

--Un dernier mot, Chilpérik,--dit la jeune fille d'une voix triste et
émue:--Ma mère, mon père et moi nous nous exposons à des peines
terribles, à la mort peut-être... en favorisant votre fuite! nous
n'avons d'autre intérêt à cela que la pitié que vous nous faites...
lorsque l'on a proposé à mon père d'aider à votre évasion, on lui a
offert de l'argent; il a refusé, disant: «--Je ne veux d'autre
récompense que la satisfaction de contribuer à la délivrance de ce
pauvre petit, qui est toujours triste ou pleurant depuis dix-huit mois,
et qui périrait ici de chagrin.»

--Oh! sois tranquille; quand je serai roi comme mon père, je te ferai de
beaux présents.

--Je n'ai pas besoin de vos présents; vous êtes un enfant très à
plaindre; voilà ce qui nous touche, et comme disait mon père, qui sait
bien des choses, quoique esclave: «--Ce n'est pas parce que ce pauvre
petit est fils de roi qu'il m'intéresse, car, après tout, il est de la
race de ces Franks qui nous tiennent en esclavage, nous autres Gaulois,
depuis Clovis; non, je veux tâcher de le sauver parce qu'il me fait
peine à voir...»--Songez-y, Chilpérik, la moindre indiscrétion de votre
part attirerait sur nous de terribles malheurs.

--Septimine, je te le promets, je ne dirai rien à personne, j'aurai du
courage, et cette nuit même, je tâcherai de fuir pour aller rejoindre
les amis de mon père. Oh! quel bonheur!--ajouta l'enfant en frappant
dans sa main,--quel bonheur! demain je serai libre... je redeviendrai
Roi comme mon père...

--Attendez pour vous réjouir que vous soyez hors d'ici... Maintenant,
écoutez-moi bien: on vous enferme toujours après la prière du soir; la
nuit est alors tout à fait noire; il vous faudra attendre environ une
demi-heure, puis attacher votre corde et descendre; mon père, je vous
l'ai dit, vous attendra au bas de cette fenêtre... Est-ce pour cette
nuit?

--Oui, c'est convenu; mais cette corde, où est-elle?

--Tenez,--dit Septimine en tirant du milieu du chanvre contenu dans son
tablier, une corde enroulée, mince, mais très-forte, garnie çà et là de
gros noeuds,--il y a, vous le voyez, à ce bout, un crochet de fer; vous
l'attacherez à la barre de cette croisée, puis vous descendez, noeud à
noeud, jusqu'à terre; vous n'aurez ainsi rien à craindre.

--Oh! je n'ai plus peur. Mais, cette corde, où la cacher?

--Sous les matelas de votre lit.

--Tu as raison... donne vite...--Et le jeune prince, aidé de Septimine,
cacha la corde vers le milieu du lit, entre deux matelas. À peine le lit
était-il recouvert, que l'on entendit au loin et au dehors un bruit
lointain de clairons. Septimine et Chilpérik se regardèrent un moment
interdits; puis la jeune fille dit vivement en retournant s'asseoir sur
son escabeau et reprenant sa quenouille.--Il se passe quelque chose
d'inaccoutumé au dehors de l'abbaye; on va peut-être venir ici... prenez
vos osselets et jouez vite, vite...

Chilpérik obéit machinalement à la jeune fille, s'assit à terre, et se
mit à jouer aux osselets, tandis que Septimine continuait de filer
tranquillement sa quenouille auprès de la fenêtre. Peu d'instants après,
la porte de la chambre s'ouvrit; le père Clément, abbé du monastère,
entra, et dit à la jeune fille:--Laisse-nous.

Septimine se hâta de se retirer; mais croyant profiter d'un moment où le
moine ne la verrait pas, elle mit son doigt sur ses lèvres, pour
recommander une dernière fois la discrétion à Chilpérik. L'abbé s'étant
alors retourné brusquement, elle n'eut que le temps de porter la main à
sa chevelure pour dissimuler la signification de son premier geste;
cependant la Coliberte craignit d'avoir éveillé les soupçons du père
Clément, qui la suivit d'un regard pénétrant, ainsi qu'elle s'en
aperçut, lorsque arrivée au seuil de la porte, et se retournant une
dernière fois pour saluer le père, elle rencontra l'oeil scrutateur du
moine toujours fixé sur elle.

--Que Dieu nous sauve,--dit la jeune fille saisie d'une angoisse
mortelle, en sortant de la chambre.--À la vue du moine, le malheureux
enfant est devenu pourpre, et il ne quitte pas des yeux son lit, où est
caché la corde. Ah! je tremble pour le petit prince et pour nous.

       *       *       *       *       *

_Karl-Marteau_ (ou Martel) venait d'arriver au couvent de
Saint-Saturnin, escorté seulement d'une centaine de guerriers; il devait
bientôt rejoindre un détachement de son armée, qui faisait halte à
quelque distance du monastère. Le maire du palais et l'un des chefs de
bande qui l'accompagnait venaient d'être introduits dans l'appartement
du père Clément, pendant que celui-ci se rendait auprès du jeune prince.
Karl-Marteau, alors dans toute la vigueur de l'âge, exagérait encore,
dans son langage et dans son costume, la rudesse de la race germanique;
sa barbe et sa chevelure d'un blond vif, incultes, hérissées,
encadraient ses traits fortement colorés, où se peignait une rare
énergie jointe à une sorte de bonhomie parfois joviale et narquoise; son
regard audacieux révélait une intelligence supérieure; il portait, comme
le dernier de ses soldats, une casaque de peau de chèvre par-dessus son
armure ternie; ses bottines de gros cuir étaient armées d'éperons de fer
rouillé; à son baudrier de buffle pendait une longue et large épée de
_Bordeaux_, ville alors renommée pour la fabrication de ses armes.

Le guerrier qui accompagnait Karl-Marteau paraissait âgé d'environ
vingt-cinq ans; grand, svelte, robuste, il portait avec une aisance
militaire sa brillante armure d'acier, à demi cachée par un long manteau
blanc à houppes noires à la mode arabe; son magnifique cimeterre à
fourreau et à poignée d'or massif, orné d'arabesques de corail et de
diamants, était aussi d'origine arabe; l'on ne pouvait imaginer une
figure d'une beauté plus accomplie que celle de ce jeune homme; il avait
déposé son casque sur une table; sa chevelure noire bouclée, séparée au
milieu de son front, sillonné d'une profonde cicatrice, tombait de
chaque côté de son mâle visage, ombragé d'une légère barbe brune; ses
yeux bleus de mer, au regard ordinairement doux et fier, semblaient
cependant exprimer parfois l'obsession d'un chagrin ou d'un remords
caché... Alors un tressaillement nerveux fronçait ses noirs sourcils,
ses traits, pendant quelques instants, devenaient sombres; mais bientôt
ils reprenaient leur expression habituelle, grâce à la mobilité de ses
impressions, à l'ardeur de son sang et à l'impétuosité de son caractère.
Karl, gardant depuis quelques instants le silence, contemplait son jeune
compagnon avec une sorte de satisfaction narquoise. Enfin il lui dit de
sa grosse voix rauque:--Berthoald, comment trouves-tu cette abbaye et
les champs que nous venons de traverser?

--L'abbaye me semble vaste, les champs fertiles; mais pourquoi cette
question?

--Parce que je voudrais te faire un cadeau selon ton goût, mon
garçon.--Le jeune homme regarda le chef des Franks avec une surprise
profonde. Karl-Marteau continua:--Écoute... En 732, il y a bientôt six
ans de cela, lorsque ces païens d'Arabes, établis en Gaule, s'étaient
avancés jusqu'à Tours et à Blois, je marchais vers eux; j'ai vu arriver
à mon camp un jeune chef suivi d'une cinquantaine de braves diables...

--Ce guerrier, c'était moi...

--C'était toi... fils d'un seigneur frank, mort, m'as-tu dit, dépossédé
de ses bénéfices, comme tant d'autres; peu m'importait à moi ta
naissance; quand la lame est de bonne trempe, je me soucie peu du nom de
l'armurier,--poursuivit Karl sans remarquer un léger tressaillement des
sourcils de Berthoald, dont le front rougit et dont le regard s'abaissa
avec une sorte de confusion involontaire.--Tu cherchais fortune à la
guerre, tu avais rassemblé ta bande de gens déterminés, tu venais
m'offrir ton épée et leurs services. Le lendemain, dans les plaines de
Poitiers, toi et tes hommes, vous vous battiez si rudement contre les
Arabes, que tu perdais les trois quarts de ton monde; tu tuais de ta
main Abd-el-Rhaman, le général de ces païens, et tu recevais deux
blessures en me dégageant d'un groupe de cavaliers Berbères qui sans toi
me tuaient.

--C'était mon devoir de soldat de défendre mon chef.

--Et à moi, mon devoir de chef était de récompenser ton courage de
soldat. Jamais je ne l'oublierai, ta vaillance m'a sauvé la vie: mes
fils ne l'oublieront pas non plus, ils liront dans quelques notes que
j'ai fait écrire sur mes guerres: _Lors de la bataille de Poitiers, Karl
a dû la vie à Berthoald; que mes fils s'en souviennent en voyant la
cicatrice que porte au front ce courageux guerrier_.

--Karl, tes louanges m'embarrassent.

--Il me plaît de te louer; je t'aime sincèrement; depuis la bataille de
Poitiers je t'ai regardé comme l'un de mes meilleurs compagnons d'armes,
quoique tu sois parfois têtu comme un mulet et bizarre dans tes goûts.

--Comment cela?

--Oui, s'il s'agissait de guerroyer au nord ou à l'est contre les
Frisons ou les Saxons, au midi contre les Arabes, il n'était pas de plus
enragé tapeur que toi; mais lorsqu'il a fallu deux ou trois fois
comprimer quelques révoltes de gens de race gauloise, tu bataillais
mollement, presque à contre-coeur...

--Karl, les goûts varient,--reprit Berthoald en souriant d'un air forcé
qui trahissait une pensée amère.--Il en est souvent du goût des
batailleurs comme de celui des femmes: les uns aiment les blondes, les
autres les brunes; ils sont de feu pour celles-ci, de glace pour
celles-là... Ainsi je préfère à toutes la guerre contre les Saxons et
les Arabes.

--Moi, je ne connais point ces délicatesses; aussi vrai que l'on m'a
surnommé _Marteau_, pourvu que je frappe ou que j'écrase ce qui me fait
obstacle, tout ennemi m'est bon; je démolis pour fonder... Écoute
encore, je croyais après leur déroute à Poitiers, ces chiens d'Arabes,
si rudement martelés, qu'ils repasseraient en hâte les Pyrénées; je me
suis trompé, ils ont tenu, ils tiennent encore ferme dans le Languedoc;
malgré le succès de notre dernière bataille nous n'avons pu nous emparer
de Narbonne, place de refuge de ces païens. Il me faut retourner dans le
nord de la Gaule; les Saxons redeviennent menaçants. Je regrette de
laisser Narbonne aux mains des Sarrazins; mais du moins nous avons
ravagé les environs de cette grande cité, fait un immense butin, emmené
beaucoup d'esclaves, dévasté, en nous retirant, les pays de Nîmes, de
Toulouse et de Béziers; bonne leçon pour ces populations qui avaient
pris parti pour les Arabes; elles se rappelleront ce qu'on gagne à
quitter l'Évangile pour le Koran, ou plutôt, car je me soucie de Mahomet
comme du Pape, ce qu'on gagne à s'allier aux Arabes contre les Franks.
Du reste, quoiqu'ils restent maîtres de Narbonne, ces païens
m'inquiètent peu: des voyageurs arrivés d'Espagne m'ont appris que la
guerre civile a éclaté entre les deux kalifes de Grenade et de Cordoue;
occupés à batailler entre eux, ils n'enverront pas de nouvelles troupes
en Gaule, et ces maudits Sarrazins n'oseront sortir du Languedoc, d'où
je les chasserai plus tard... Tranquille au midi, je retourne au nord;
je voudrais auparavant caser à leur goût et au mien bon nombre de braves
soldats, qui, comme toi, m'ont vaillamment servi, et faire d'eux de gros
abbés, de riches évêques ou de grands bénéficiers.

--Karl, tu voudrais faire de moi un abbé ou un évêque?

--Pourquoi non? L'abbaye et l'évêché ne font-ils pas l'évêque et l'abbé?

--Je ne te comprends pas.

--Écoute encore... Tu l'as vu, je n'ai pu soutenir mes grandes et
continuelles guerres du nord et du midi, qu'en recrutant sans cesse des
tribus germaines au delà du Rhin, afin de renforcer mes armées; les
descendants de ces seigneurs bénéficiers, créés par Clovis et par ses
fils, se sont amollis; ils sont devenus aussi fainéants que leurs rois;
ils tâchent d'échapper à leur obligation d'amener leurs colons à la
guerre, sous prétexte que faute de colons pour cultiver la terre elle ne
produit point; enfin, à part quelques évêques batailleurs, vieux
endiablés, qui ont quitté le casque pour la mitre, et qui, reprenant la
cuirasse, m'amenaient leurs hommes, l'Église n'a pas voulu, ne veut pas
contribuer aux frais de la guerre... Or, foi de Marteau, cela ne peut
durer... Mes braves guerriers, nouveaux venus de Germanie, les chefs de
bande qui, comme toi, m'ont bravement servi, ont droit à leur tour au
partage des terres de la Gaule; voyons! n'y ont-ils pas plus droit que
ces évêques rapaces, que ces abbés débauchés, qui ont pardieu des
sérails comme les kalifes des Arabes! Non, non, je veux mettre ordre à
cela, récompenser les courageux, châtier les fainéants et les lâches...
Je distribuerai à mes hommes nouvellement arrivés de Germanie, une bonne
partie des biens de l'Église... J'établirai ainsi mes chefs et leurs
hommes; au lieu de laisser tant de terres et d'esclaves au pouvoir de
paresseux tonsurés, je me créerai une forte réserve aguerrie, toujours
prête à marcher au premier signal. Donc, pour commencer, je te fais
comte en ce pays, et te fais don, Berthoald, de cette abbaye[C], terres,
bâtiments, esclaves, à la charge par toi de payer une somme à mon fisc,
et de te rendre, avec tes hommes, en armes à mon premier appel.

--Quoi! moi comte en ce pays! moi, possesseur de tant de biens!--s'écria
le jeune chef avec joie, pouvant à peine croire à une donation si
magnifique;--mais les biens de cette abbaye sont immenses!

--Tant mieux, mon garçon; toi et tes hommes vous vous établirez ici, il
doit y avoir de jolies esclaves, vous ferez bonne souche de soldats;
d'ailleurs, cette abbaye, et voilà surtout pourquoi je te la donne à
toi, cette abbaye doit, par sa position, devenir un poste militaire
important. Je concéderai à l'abbé de ce couvent d'autres terres... s'il
en reste. Mais ce n'est pas tout, Berthoald, j'ai pour toi autant
d'affection que de confiance... je te fais ce don, voilà pour
l'affection; reste la confiance, je veux t'en donner une grande preuve
en t'établissant ici, et te chargeant d'un devoir si important que...

--Karl, pourquoi t'interrompre?--dit Berthoald en voyant le chef des
Franks réfléchir au lieu de continuer de parler.

--Écoute,--reprit Karl après quelques moments de silence.--Depuis près
d'un siècle et demi que nous régnons de fait, nous autres, maires du
palais... à quoi servaient les rois, ces descendants de Clovis?

--À quoi? mais à rien. Ne t'ai-je pas entendu dire cent fois que ces
lâches fainéants passaient leur vie à boire, à manger, à jouer, à
chasser, à dormir dans les bras de leurs concubines et à aller à la
messe pour racheter quelques crimes commis dans la furie du vin?

--Je t'ai dit, mon garçon, la vérité... Telle était la vie de ces _rois
fainéants_, les bien nommés. Nous autres, maires du palais, nous
gouvernions de fait; à chaque assemblée du champ de Mai, nous tirions un
de ces mannequins royaux de sa résidence de _Compiègne_, de
_Kersy-sur-Oise_ ou de _Braine_; on vous plantait mon homme sur un char
doré, attelé de quatre boeufs, selon la vieille coutume germanique, et,
couronne en tête, sceptre en main, pourpre au dos, le visage orné d'une
longue barbe postiche[D], s'il était imberbe, afin de lui donner un
certain air de majesté, on promenait autour du champ de Mai ce royal
simulacre, qui recevait, pour la forme, foi et hommage des duks, des
comtes et des évêques, venus à cette assemblée de tous les coins de la
Gaule... La comédie jouée, l'on remettait l'idole dans sa boîte jusqu'à
l'an suivant. Or, à quoi bon ces momeries? le vrai roi, le seul roi est
celui qui gouverne et se bat! aussi, n'aimant point le superflu, j'ai
supprimé la royauté...

--De ceci, Karl, je te loue et t'ai loué; autant qu'à toi, plus qu'à
toi, peut-être, tout obscur soldat que je sois, les rois franks, ces
descendants de Clovis, m'inspiraient la haine et le mépris...

--Et d'où te venait cette haine?

Berthoald rougit, fronça ses noirs sourcils, et répondit:--J'ai toujours
haï la fainéantise et la cruauté.

--Alors tu as eu de quoi haïr amplement... Revenons à ces rois. Le
dernier d'entre eux, Thierry IV, mort il y a dix-huit mois, a laissé un
fils, un enfant de neuf ans... je l'ai envoyé ici...

--Ici? qu'en veux-tu faire?

--Le garder... voici pourquoi. Nous autres Franks, nous avons l'esprit
variable; nous sommes habitués, depuis un siècle et demi, à mépriser ces
rois, que jadis nous glorifiions... Aussi, lors du premier champ de Mai
qui s'est passé sans la momerie royale, abolie par moi, les comtes et
les évêques n'ont eu souci de l'idole qui manquait à la fête; mais,
cette année, quelques-uns ont demandé où était le roi; un plus grand
nombre, il est vrai, a répondu: À quoi bon le roi?... Cependant il se
peut qu'ils veuillent un an ou l'autre revoir le mannequin royal faire
son tour du champ de Mai, selon la vieille coutume... peu m'importe,
pourvu que je règne. Aussi je leur tiens en réserve l'enfant qui est
ici; ce marmot, moyennant une fausse barbe au menton et une couronne sur
la tête, figurerait dans le char, ni mieux ni pire que tant d'autres
rois de douze ou quinze ans qui ont figuré avant lui! il serait au
besoin, l'an prochain, le roi Chilpérik III.

--Des rois de douze ans!... À quel abaissement arrivent les royautés!...

--Il s'en est fallu de peu que la charge de maire du palais, devenue
héréditaire, fût non moins abaissée... N'ai-je pas eu un frère, âgé de
onze ans, maire du palais d'un roi de dix ans?

--Karl, tu plaisantes!

--Non, pardieu! car ce temps-là ne fut point plaisant pour moi... Ma
marâtre _Plectrude_ m'avait fait jeter en prison après la mort de mon
père, _Pépin d'Héristal_... Oui, selon cette bonne dame, je n'étais
qu'un bâtard, bon pour le gibet ou pour le froc, tandis que mon père
laissait à mon frère Théobald la charge de maire du palais, héréditaire
dans notre famille... De sorte que mon frère, âgé de onze ans, devint
maire du palais de ce Dagobert III, roi de dix ans[E], qui fut plus tard
l'aïeul de ce petit Chilpérik, prisonnier en ce monastère... Ce roi et
ce maire du palais enfantins ne pouvaient guère, tu le vois, usurper
l'un sur l'autre que des toupies ou des osselets. Aussi la bonne dame
Plectrude comptait régner à la place de ces deux marmots, pendant qu'ils
joueraient aux billes... Tant d'audace et de sottise ont soulevé les
seigneurs franks. Plectrude, au bout de quelques années, a été chassée,
son fils aussi. Tandis que moi, Karl, le maudit, le bâtard, je sortais
de prison, et devenais, à mon tour, maire du palais de Dagobert III;
depuis lors j'ai tant fait de bruit dans le monde en martelant de ci, de
là, Saxons, Frisons et Sarrazins, que le nom de _Marteau_ m'en est
resté... Dagobert III laissa un fils, Thierry IV, mort il y a dix-huit
mois, lequel Thierry était père de ce petit Chilpérik, prisonnier ici.
J'ai voulu, en passant dans cette contrée, visiter ce marmot afin de
savoir comment il supportait sa captivité. Maintenant, écoute... Je t'ai
parlé d'une marque de confiance que je voulais te donner, la voici: Je
te confie la garde de cet enfant, le dernier rejeton de Clovis...

--À ma garde! à moi! ce dernier rejeton de Clovis!--s'écria Berthoald,
d'abord avec stupeur; puis, tressaillant d'une joie farouche:--À ma
garde! celui-là qui eut pour ancêtres Clotaire, le tueur d'enfants!
Chilpérik, le Néron des Gaules! Frédégonde, la Messaline! Clotaire II,
justicier de Brunehaut, et tant d'autres monstres couronnés! À ma garde,
à moi, leur dernier rejeton!

--Que signifient ces mots?... l'égarement où je te vois?... Es-tu
fou?...

--La destinée des hommes est parfois étrange... Moi, gardien du dernier
descendant de ce conquérant des Gaules, si abhorré par mes pères!... Oh!
les dieux sont justes!...

--Berthoald, encore une fois es-tu fou? Qu'il y a-t-il de si étonnant à
ce que tu sois gardien de cet enfant?

--Excuse-moi, Karl,--reprit Berthoald en revenant à lui, craignant de
s'être trahi.--J'étais profondément frappé de cette pensée: moi, obscur
soldat, avoir pour prisonnier le dernier rejeton de tant de rois!...

--Oui, elle finit misérablement cette race de Clovis, si vaillante
autrefois, si abâtardie depuis... Que veux-tu! ces roitelets, pères
avant quinze ans, caduques à trente, hébétés par le vin, abrutis par
l'oisiveté, énervés par une débauche précoce, étiolés, rabougris,
stupides, devaient finir comme tu vois... Tandis que nous autres, maires
du palais, rudes hommes, toujours allant, venant, du nord au midi, de
l'est à l'ouest, toujours chevauchant, toujours bataillant, gouvernant,
nous aboutissons au bonhomme Karl, et il n'est point frêle ou rabougri,
celui-là! sa barbe n'est point postiche, et, quelque beau jour, il
pourra faire à son tour souche de vrais rois... car, foi de Marteau, ces
rois-là ne se laisseront pas mettre sous le hangar ni avant ni après les
assemblées du moi de mai... vu qu'ils auront de vrai poil au menton...

--Qui sait, Karl? peut-être si tu fais souche de rois, leur race
s'abâtardira-t-elle comme cette race de Clovis, dont tu veux confier à
ma garde le dernier rejeton...

--Par le diable! est-ce que nous nous sommes abâtardis, nous autres fils
de Pépin l'Ancien, maires du palais, héréditaires dès avant le règne de
Brunehaut!

--Vous n'étiez pas rois, Karl, et la royauté porte en soi un poison qui
à la longue énerve et tue les races les plus viriles...

Berthoald achevait à peine ces paroles, dont le chef des Franks parut
fort surpris, lorsque le père Clément, abbé du monastère, entra
précipitamment dans la salle, et s'adressant à Karl:--Seigneur, je viens
de découvrir un terrible complot! mais le jeune prince s'est obstinément
refusé à m'accompagner ici...

--Un complot? ah! ah! l'on complote donc dans ton abbaye?

--Grâce au ciel, seigneur, moi et mes frères nous sommes étrangers à
cette indigne trahison; les coupables sont de misérables esclaves qui
seront châtiés selon leurs mérites.

--Explique-toi, dépêchons!

--D'abord, seigneur, je dois vous apprendre qu'à l'arrivée du jeune
prince en ce couvent, le comte Hugh, qui l'avait amené, me recommanda de
mettre auprès de l'enfant une jeune esclave, jolie s'il était possible,
et surtout provoquante... à cette fin que...

--Oui, oui, une éducation à la façon de celle que la vieille Brunehaut
donnait à ses petits-fils... Le comte Hugh a dépassé mes ordres, et toi,
saint homme, tu n'as pas rougi de te faire l'entremetteur de cette
infamie?...

--Ah! seigneur! quelle abomination! les deux enfants sont restés purs
comme des anges...

--Et cela malgré toi... mais ce complot?

--L'on avait donc placé, seigneur, une jeune esclave auprès du petit
prince; cette fille, innocente créature jusqu'à son crime d'aujourd'hui,
je dois l'avouer, s'est, ainsi que son père et sa mère, apitoyée sur le
sort de Chilpérik; ils ont ouvert l'oreille à des propositions
détestables, et cette nuit même, au moyen de cette corde (le moine la
tira de dessous son froc), l'enfant devait s'évader de sa chambre, grâce
à la complicité de l'esclave-portier, puis rejoindre des fidèles du feu
roi Thierry, cachés dans les environs du couvent.

--Ah! ah!... le vieux parti royal se remue? On me croyait pour longtemps
occupé à la guerre contre les Arabes! l'on voulait rétablir la royauté
en mon absence? Mais Karl va vite, fait vite et revient vite...
Continue.

--Tout à l'heure, en entrant chez le jeune prince, mes soupçons ont été
éveillés; son trouble, sa rougeur, m'ont frappé; il ne quittait pas son
lit du regard; une idée subite me vient, je cours au lit, je soulève le
matelas, je trouve cette corde, puis je presse l'enfant de questions, et
il m'avoue tout...

Le chef des Franks s'écria en affectant plus de courroux qu'il n'en
ressentait:--Trahison! voilà ce que c'est que d'avoir confié cet enfant
à la garde de ces moines, traîtres ou incapables de défendre leurs
prisonniers.

--Ah! seigneur!... nous des traîtres!...

--Ces paroles t'offensent? Or donc, réponds... Combien cette abbaye
a-t-elle envoyé d'hommes à l'armée?

--Seigneur... nos colons et nos esclaves suffisent à peine à cultiver
nos terres, nous n'avons pu envoyer personne à l'armée.

--Combien avez-vous payé au fisc pour les frais de la guerre?...

--Seigneur... nous avons employé tous nos revenus en bonnes oeuvres...

--Oui, vous vous faisiez de grasses charités à vous-mêmes. Les voilà
bien ces gens d'église! toujours recevoir ou prendre, jamais donner ou
rendre.

--Seigneur...

--De qui cette abbaye tient-elle ses terres?

--Des libéralités du pieux roi Dagobert; notre charte de donation est de
l'an 640 de notre Seigneur Jésus-Christ.

--Et crois-tu, moine, que les rois franks vous aient fait ces donations,
à vous autres tonsurés, à cette seule fin de vous voir engraisser dans
la fainéantise et l'abondance, sans jamais concourir aux frais de guerre
en hommes et en argent?...

--Seigneur...

--Quoi! je vous confie un prisonnier important, et vous ne pouvez le
garder sûrement...

--Seigneur, nous sommes innocents et incapables de...

--Oui, incapables... tu as dit le mot; aussi je veux établir ici des
hommes de guerre... _capables_ de garder le prisonnier, et, au besoin,
de défendre cette abbaye, si les gens du parti royal tentaient d'enlever
le petit prince;--Karl ajouta, s'adressant au jeune chef:--Toi et tes
hommes, vous prendrez possession de cette abbaye, je te la donne!

L'abbé leva les mains au ciel, en signe de muette désolation, tandis que
Berthoald, jusqu'alors pensif, dit au chef des Franks:

--Karl... après mûre réflexion, cet emploi de geôlier me répugne, et,
quoiqu'il puisse y avoir pour moi une sorte de plaisir vengeur à être le
gardien du dernier rejeton de Clovis... je refuse.

--Ton refus m'afflige. N'as-tu pas entendu ce moine? ne vois-tu pas
qu'il faut ici un gardien vigilant? ne t'ai-je pas dit que cette abbaye
devait devenir, par sa position, un poste militaire important?

--Karl, d'autres guerriers de ton armée mieux que moi garderont cet
enfant, et aussi bien que moi défendront ce poste. Je te le répète, le
métier de geôlier me répugne.

Le chef des Franks resta quelques moments muet, soucieux, puis il
reprit:--Moine, combien as-tu de terres, de colons et d'esclaves ici?

--Seigneur, nous possédons cinq mille huit cents arpents de terre, sept
cents colons et dix-neuf cents esclaves...

--Berthoald... tu entends, voilà ce que tu refuses pour toi et pour tes
hommes, et, en outre, je t'aurais fait comte en ce pays?

--Je ne saurais être geôlier. Réserve pour d'autres que pour moi la
faveur que tu voulais m'accorder; je t'en saurai autant de gré.

--Seigneur,--reprit le père Clément avec une sainte résignation qui
cachait mal son courroux contre Karl,--vous êtes chef des Franks et
tout-puissant. Si vous établissez vos hommes de guerre en ce lieu et
leur donnez nos terres, il nous faudra obéir, mais que deviendrons-nous?

--Et que deviendront mes compagnons d'armes, qui m'ont si vaillamment
servi durant tant de guerres, pendant que vous disiez ici vos
patenôtres? Dis, qui les nourrira mes hommes? qui les logera? qui les
vêtira? qui les servira? Ne veux-tu pas, moine, qu'ils aillent, ces
vaillants, voler ou mendier sur les routes?

--Seigneur... il y aurait moyen de satisfaire vos compagnons d'armes et
nous-mêmes.

--Comment cela?

--Vous voulez changer cette abbaye en un poste militaire; je l'avoue,
vos hommes de guerre seront meilleurs gardiens du jeune prince que nous
autres, pauvres moines. Mais puisque vous disposez de cette abbaye,
daignez, illustre seigneur, vous qui pouvez tout, nous en donner une
autre.

--Laquelle?

--Il existe près de Nantes l'abbaye de Meriadek; un de nos frères, mort
depuis peu, y était resté plusieurs années comme intendant; il nous a
même laissé ici un Polyptique renfermant la désignation exacte des biens
et des personnes de l'abbaye. Elle était alors sous la règle de saint
Benoît. L'on nous a dit que plus tard elle avait été changée en une
communauté de femmes; mais nous n'avons, à ce sujet, aucune certitude...

--Et cette abbaye,--reprit Karl en se frottant la barbe d'un air
sournois et narquois,--tu me la demandes charitablement pour toi et pour
tes moines?

--Oui, seigneur, puisque vous nous dépossédez de celle-ci.

--Et les possesseurs actuels de l'abbaye que tu sollicites... que
deviendront-ils?

--Hélas! ce que nous serions devenus nous-mêmes. La volonté de Dieu soit
faite en toute chose!

--Oui, pourvu que cette volonté soit faite en ta faveur. Et cette abbaye
est-elle riche?

--Seigneur, avec l'aide de Dieu, nous y pourrons vivre humblement dans
la retraite et la prière.

--Moine, pas de mensonge! Cette abbaye vaut-elle plus ou moins que
celle-ci?... ne me trompe pas; je veux savoir si je donne un boeuf ou un
chevreau. Or, si tu me trompes, je pourrai revenir un jour sur cette
donation; d'ailleurs tu m'as appris tout à l'heure que tu avais ici une
exacte désignation des biens.

--Oui, seigneur,--reprit l'abbé en se mordant les lèvres et allant
chercher plusieurs rouleaux de parchemin formant le Polyptique.--Vous
verrez par ces pièces que les biens et revenus de l'abbaye de Meriadek
valent au moins ceux dont nous jouissons ici... nous pourrions même, en
réduisant, hélas! le nombre de nos bonnes oeuvres, payer deux cents sous
d'or par année à votre fisc.

--Tu dis cela un peu tard,--reprit Karl en feuilletant les pièces du
Polyptique qui désignaient parfaitement l'étendue et les limites de la
donation.--As-tu ici des parchemins pour écrire?...

--Oui, seigneur,--s'écria joyeusement le moine en courant à son coffre,
et croyant déjà tenir l'abbaye de Meriadek;--voici, gracieux seigneur,
un parchemin; veuillez dicter... à moins que vous ne préfériez la
formule ordinaire. Je la sais, et vais l'écrire à l'instant.

L'abbé se mettait en devoir de s'asseoir et de prendre la plume, lorsque
Karl lui dit, en l'écartant de la table:--Moine, je ne suis point comme
les rois fainéants et ignorants, moi, je sais écrire, j'aime fort à
faire mes affaires...

Karl, consultant les parchemins que venait de lui remettre l'abbé, se
mit à écrire, jetant parfois un regard sur Berthoald, qui demeurait
pensif et presque étranger à ce qui se passait autour de lui; le moine,
à quelques pas de la table, suivant d'un oeil avide la main de Karl, se
félicitait de s'être souvenu si à propos de l'abbaye de Meriadek,
supputant déjà, sans doute, l'avantage qui résulterait pour lui de cet
échange; aussi, s'adressant au chef des Franks, qui, silencieux,
écrivait toujours, il lui dit avec une expression de bonheur
contenu:--Puissant seigneur, voici mes noms: _Bonaventure Clément_,
prêtre indigne et moine selon la règle de saint Benoît.

Karl releva la tête, regarda fixement l'abbé, sourit d'une façon
singulière; puis, s'étant remis à écrire, il dit au bout de quelques
instants:--De la cire!... que j'appose mon sceau à cette charte.

L'abbé s'empressa d'apporter ce qu'on lui demandait; Karl tira de son
doigt un large anneau d'or, l'apposa sur la cire brûlante, et
dit:--Voici la charte de donation bien en règle.

--Gracieux seigneur,--s'écria l'abbé en tendant les mains,--nous
appellerons chaque jour sur vous la protection du ciel.

--Grâces te soient rendues, moine; les prières désintéressées doivent
être particulièrement agréables au Tout-Puissant;--et se tournant vers
le jeune chef, Karl lui dit:--Berthoald, par cette charte, je te fais
comte au pays de Nantes, et te fais don à toi, à les hommes, de l'abbaye
de Meriadek...

L'abbé resta pétrifié, Berthoald tressaillit de joie, et s'écria avec
l'accent d'une profonde reconnaissance:--Karl, ta générosité ne se lasse
donc pas?

--Non, mon vaillant! pas plus que ton bras ne se lasse à la bataille...
Et maintenant à cheval, à cheval! mon noble comte. Si l'abbaye de
Meriadek est un couvent de tonsurés et qu'il se trouve à sa tête quelque
abbé batailleur qui refuse de te faire place, tu as ton épée, tes hommes
ont leurs lances; si c'est un couvent de femmes, et que les nonnaines
soient jeunes et jolies, tes braves et toi, vous pourrez, de par le
diable...--Karl n'acheva pas, car, à ce moment, des pas précipités se
firent entendre derrière la porte; elle s'ouvrit brusquement, et
Septimine, entrant, pâle, épouvantée, le visage baigné de larmes, les
cheveux dénoués, se jeta aux pieds de l'abbé en criant:--Grâce! mon
père, grâce!...

Presque aussitôt deux esclaves, armés de fouets et portant à la main des
trousseaux de corde, arrivèrent, en courant, sur les pas de la jeune
fille; mais ils s'arrêtèrent respectueusement à la porte. Septimine
était si belle, si touchante, ainsi éplorée, suppliante, que Berthoald
resta frappé d'admiration, et ressentit soudain pour cette infortunée un
intérêt inexprimable; Karl lui-même ne put s'empêcher de s'écrier:--Foi
de Marteau! la jolie fille! moine, tu choisis tes esclaves en
connaisseur!

--Que viens-tu faire ici?--s'écria brutalement le père Clément, furieux
d'avoir vu la donation lui échapper; puis, se retournant vers les deux
esclaves, immobiles au seuil de la porte:--Pourquoi ne l'avez-vous pas
encore châtiée, cette misérable?

--Mon père... nous allions la dépouiller de ses vêtements pour
l'attacher au chevalet malgré sa résistance, lorsqu'elle nous a échappé.

--Oh! mon père,--s'écria Septimine d'une voix suffoquée par les
sanglots, et tendant vers l'abbé ses mains suppliantes,--faites-moi
mourir, mais épargnez-moi tant de honte...

--Seigneur,--s'écria le père Clément,--c'est cette esclave qui voulait
faire évader le jeune prince! Double scélérate!... c'est toi qui es
cause de tous nos maux! c'est nous que l'on punit de ton complot! tu le
payeras cher. Qu'on l'emmène,--ajouta-t-il, de plus en plus courroucé,
en se tournant vers les esclaves,--qu'on la châtie sur l'heure!

Les esclaves firent un pas dans la chambre; mais Berthoald, les arrêtant
d'un geste menaçant, s'approcha de Septimine, et, lui tendant la
main:--Ne crains rien, pauvre enfant; Karl, le chef des Franks, ne
souffrira pas que tu sois châtiée.

La jeune fille, n'osant encore se relever, tourna son charmant sage vers
Berthoald, et resta non moins frappée de la générosité du jeune homme
que de sa beauté. En ce moment, leurs regards se rencontrèrent;
Berthoald ressentit une émotion profonde, tandis que Karl disait à la
_Coliberte_:--Allons, je te fais grâce..., mais pour quoi diable, ma
fille, te mêles-tu de faire évader ce royal marmot?

--Hélas! seigneur, il est si malheureux! Mon père et ma mère ont été,
comme moi, apitoyés: voilà tout notre crime... Seigneur, je vous le jure
sur le salut de mon âme...--Et les sanglots étouffèrent la voix de la
jeune fille; elle ne put qu'ajouter en joignant les mains:--Grâce!
grâce! pour mon père, pour ma mère!

--Voilà que tu pleures encore à suffoquer,--dit Karl, touché, malgré sa
rudesse, de tant de jeunesse, de douleur et de beauté.--Si l'on veut
aussi châtier ton père et ta mère, je le défends.

--Seigneur... on veut me vendre et me séparer d'eux...

--Qu'est-ce à dire, moine?--demanda Karl à l'abbé, tandis que Berthoald,
sentant à chaque instant s'augmenter son trouble, son admiration et sa
pitié, ne pouvait détacher ses regards de Septimine.

--Seigneur, voici le fait,--reprit le père Clément:--j'ai ordonné
qu'après avoir été châtiés, ces trois esclaves, le père, la mère et la
fille, seraient vendus et emmenés hors de ce couvent; un de ces
marchands d'esclaves qui courent le pays est venu justement ce matin me
proposer deux charpentiers dont nous avons besoin; je lui ai offert en
troc cette jeune fille, ainsi que son père et sa mère; mais Mardochée a
refusé l'échange.

--Mardochée!--s'écria involontairement Berthoald, dont les traits,
soudain pâlissants, exprimèrent autant de crainte que d'anxiété,--ce
juif ici!...

--Que diable as-tu?--dit Karl au jeune homme,--te voilà blanc comme ton
manteau.

Berthoald tâcha de vaincre l'émotion qui le trahissait, baissa les yeux,
et répondit d'une voix altérée:--L'horreur que m'inspirent ces juifs
maudits est si grande... que je ne peux les voir, ou seulement entendre
prononcer leur nom sans frissonner malgré moi.--En disant ces mots,
Berthoald prit vivement son casque, qu'il avait déposé sur la table, et
le remit sur sa tête, l'enfonçant le plus possible, afin que la visière
cachât, du moins, le haut de son visage.

--Je comprends ton horreur des juifs,--reprit Karl;--les araignées me
causent le même dégoût; pourtant je ne suis point une femmelette... Mais
continue, moine!

--Mardochée consent à s'accommoder de la Coliberte, dont il a le
placement; mais il ne veut ni du père ni de la mère: je lui ai donc
vendu cette fille, me réservant le droit de la faire châtier avant de la
livrer; je vendrai ses parents à un autre marchand.

--Seigneur!--s'écria Septimine en fondant de nouveau en larmes,--c'est
une cruelle condition que l'esclavage; mais il semble moins dur
lorsqu'on le subit avec ceux qu'on aime...

--Le marché est conclu,--dit l'abbé;--Mardochée m'a donné des arrhes, il
a ma parole, il attend ici la Coliberte.

En entendant dire que le juif se trouvait près de là, Berthoald
tressaillit de nouveau, et ramena le capuchon de son long manteau blanc
arabe par-dessus son casque, de sorte que ses traits étaient entièrement
cachés; puis, s'adressant au chef des Franks d'une voix précipitée,
comme s'il avait hâte de sortir de l'abbaye:--Karl, avant que je te
quitte, pour longtemps peut-être, mets le comble à ta générosité envers
moi; rends la liberté au père et à la mère de cette pauvre enfant,
rachète-la au juif, qu'elle ne soit plus séparée de sa famille. Si elle
a été coupable, la pitié seule l'a égarée. Tu vas placer ici des
guerriers vigilants; l'évasion du petit prince ne sera plus à craindre.
Pardonne à ces pauvres gens et rends-les libres...

Septimine, entendant les paroles compatissantes et émues de Berthoald,
leva vers lui son visage, empreint d'une reconnaissance ineffable.

--Sois satisfait; Berthoald,--dit Karl,--relève-toi, ma fille; cette
abbaye, où je veux établir mes guerriers, comptera trois esclaves de
moins; mais je n'aurai rien refusé à l'un de mes plus vaillants chefs.

--Tiens, mon enfant,--dit le jeune homme en mettant plusieurs pièces
d'or arabes dans la main de la Coliberte:--Voilà pour vous aider à
vivre, toi, ton père et ta mère. Sois heureuse! bénis la générosité de
Karl, et souviens-toi quelquefois de moi.

Septimine, par un mouvement supérieur à sa volonté, saisit la main que
lui tendait Berthoald, et, sans prendre les pièces d'or qu'il lui
offrait et qui roulèrent sur le plancher, elle baisa la main du jeune
homme avec une reconnaissance si passionnée, qu'il sentit ses yeux,
malgré lui, mouillés de larmes. Karl s'en aperçut, et cria en riant de
son gros rire germanique:--Foi de Marteau! je crois qu'il pleure!...
quelle femmelette!

Berthoald profita de ces paroles de Karl pour rabaisser davantage encore
le capuchon de son manteau, et cacher ainsi presque entièrement ses
traits. Aussi Karl lui dit:--Tu as raison de rabattre ton capuchon sur
ton nez: c'est sans doute pour cacher tes larmes?

--Je ne te donnerai pas longtemps le spectacle de ma faiblesse, Karl...
Tu m'as dit tout à l'heure: à cheval! Permets-moi de me mettre en route
à l'instant avec mes hommes pour l'abbaye de Meriadek.

--Va... mon bon compagnon de guerre, j'excuse ton impatience. Sois
vigilant! exerce journellement tes hommes; qu'ils soient prêts, ainsi
que toi, à se rendre à mon premier appel, ou peut-être à aller, sous tes
ordres, attaquer et dompter enfin ces damnés Bretons, qui, depuis
Clovis, résistent à nos armes... Te voilà comte au pays de Nantes, près
des frontières de cette Armorique endiablée. Là, ta loyale et brave épée
pourra me rendre de tels services, que ce soit moi, Karl, qui devienne
ton obligé... Au revoir! Heureux voyage et grasse abbaye je te souhaite,
mon vaillant!

Berthoald, grâce au capuchon qui voilait presque entièrement ses traits,
put cacher sa cruelle angoisse lorsqu'il entendit Karl lui dire qu'un
jour peut-être il lui donnerait l'ordre d'aller combattre les Bretons,
toujours indomptés; il fléchit le genou devant le chef des Franks, et
sortit en proie à une telle anxiété, qu'il n'eut pas un dernier regard
pour Septimine la Coliberte, qui, toujours agenouillée au milieu des
pièces d'or sarrasines éparses autour d'elle, ne quittait pas des yeux
son libérateur, qui sortit précipitamment.

Le jeune chef traversait la cour de l'abbaye pour aller reprendre son
cheval, lorsqu'à l'angle d'un mur il se trouva face à face avec un petit
homme à barbe grise et pointue. C'était le juif Mardochée. Berthoald
tressaillit, passa rapidement; mais, quoiqu'il eût autant que possible
caché ses traits sous le capuchon de son manteau, ses yeux rencontrèrent
le regard perçant du juif qui, ne semblant nullement surpris, sourit
d'un air sardonique, tandis que le jeune chef s'éloigna rapidement, de
plus en plus désireux de quitter l'abbaye de Saint-Saturnin.



CHAPITRE II.

     L'abbaye de Meriadek.--Les esclaves orfévres.--Vie d'une
     abbesse au huitième siècle.--Etat et redevance des colons et
     des esclaves.--Punitions.--La chair vive et
     l'épervier.--Broute-Saule.--L'atelier.--Le meurtre et le
     souper.--L'inondation.--Les fugitifs.--Les frontières de
     l'Armorique.


Un atelier d'orfévrerie est agréable à voir pour l'artisan, libre ou
esclave, qui a vieilli dans la pratique de ce bel art, illustré par
Éloi, le plus célèbre des orfévres gaulois. L'oeil se repose avec
plaisir sur le fourneau incandescent, sur le creuset où bouillonne le
métal en fusion, sur l'enclume qui semble être d'argent veinée d'or,
tant on a battu sur elle de l'argent et de l'or; l'établi, garni de ses
limes, de ses marteaux, de ses doloires, de ses burins, de ses
polissoirs de sanguine et d'agate, n'est pas moins agréable à l'oeil; ce
sont encore les moules d'argile où se verse le métal fondu, et çà et là,
sur des tablettes, quelques modèles en cire, empruntés aux débris de
l'art antique, retrouvés parmi les ruines de la Gaule romaine; il n'est
pas jusqu'au choc des marteaux, jusqu'au grincement des limes, jusqu'au
bruit haletant du soufflet de la forge, qui ne soit une musique douce à
l'oreille de l'artisan qui a vieilli dans le métier. Telle est la
passion de l'art, que parfois l'esclave oublie sa servitude pour ne
songer qu'aux merveilles qu'il fabrique pour ses maîtres.

L'abbaye de Meriadek avait, ainsi que les riches couvents de la Gaule,
son petit atelier d'orfévrerie; un vieillard de quatre-vingts ans et
plus surveillait les travaux de quatre jeunes apprentis, esclaves comme
lui, et réunis dans une salle basse voûtée, éclairée par une fenêtre
cintrée, garnie de barreaux de fer, qui s'ouvrait sur un fossé rempli
d'eau, le couvent ayant été bâti au milieu d'une espèce de presqu'île,
entourée d'étangs immenses. La forge s'adossait à l'un des murs dans
l'épaisseur duquel était creusé une sorte de petit caveau; l'on y
descendait par plusieurs marches, il contenait la provision de charbon
nécessaire aux travaux. Le vieil orfévre, à la figure et aux mains
noircies par la fumée de la forge, portait une souquenille à demi cachée
par un large tablier de cuir, et ciselait avec amour une crosse
abbatiale en argent:

--Père Bonaïk,--dit un des jeunes esclaves au vieillard,--voici le
huitième jour que notre camarade Éleuthère ne vient pas à l'atelier...
où peut-il être?

--Dieu le sait, mes enfants... mais, croyez-moi, parlons d'autre chose.

--Je suis à moitié de votre avis, vieux père, car, à propos d'Éleuthère,
j'ai autant envie de parler que de me taire. Je sais un secret; il me
brûle la langue, et je crains qu'on me la coupe, si je bavarde.

--Alors, mon garçon,--reprit le vieillard en ciselant toujours son
orfévrerie,--garde ton secret, c'est prudent.

Mais les jeunes gens, plus curieux que le vieillard, firent tant
d'instances auprès de leur compagnon que, vaincu par leurs prières, il
leur dit:--Avant-hier... c'était le septième jour de la disparition
d'Éleuthère, j'étais allé reporter, par ordre du père Bonaïk, un bassin
d'argent dans l'intérieur de l'abbaye. La tourière me dit d'attendre
pendant qu'elle va s'enquérir s'il n'y a pas de pièces d'argent à
nettoyer. Resté seul, pendant l'absence de la tourière, j'ai la
curiosité de monter sur un escabeau afin de regarder par une petite
fenêtre très-élevée donnant sur le jardin, du monastère. Là, qu'est-ce
que je vois? ou plutôt qu'est-ce que je crois voir? car il y a de ces
ressemblances si frappantes...

--Eh bien!--dirent les jeunes gens,--qu'as-tu vu dans ce jardin?

--J'ai vu l'abbesse, reconnaissable à sa taille élevée, marchant entre
deux nonnes, l'un de ses bras appuyé sur l'épaule de chacune d'elles.

--Ne dirait-on pas qu'elle a près de cent ans, comme le père Bonaïk,
notre abbesse? elle qui monte à cheval comme un guerrier! elle qui
chasse au faucon, elle dont la lèvre est ombragée d'une petite moustache
rousse, ni plus ni moins que celle d'un jouvenceau de dix-huit ans.

--Ce n'était point par faiblesse, mais sans doute par tendresse que
l'abbesse s'appuyait ainsi sur ses deux nonnes: l'une d'elles ayant
marché sur sa robe, au moment où je traversais la cour, fait un faux
pas, trébuche, se retourne, et je reconnais, ou je crois reconnaître,
devinez qui... Éleuthère...

--Habillé en nonne?

--Habillé en nonne...

--Allons donc... tu rêvais.

--Pourtant,--reprit un autre esclave moins incrédule,--il faut dire que
notre camarade n'a pas encore dix-huit-ans, et que son menton est aussi
imberbe que celui d'une jeune fille.

--Et je soutiens, moi, que si cette nonne n'est pas Éleuthère, c'est sa
soeur... s'il a une soeur.

--Et je vous dis, moi,--ajouta le vieil orfévre avec une impatiente
anxiété,--je vous dis, moi, que vous êtes des oisons, et que si vous
voulez aller au chevalet faire de nouveau connaissance avec les lanières
du fouet, vous n'avez qu'à tenir des propos pareils.

--Mais, père Bonaïk...

--Je comprends qu'en travaillant l'on jase; mais quand les paroles se
peuvent traduire en coups de fouet sur l'échine, l'entretien me semble
mal choisi. Ne savez-vous pas, comme moi, que l'abbesse...

--Est endiablée, père Bonaïk.

--Encore! Mais vous voulez donc qu'il ne vous reste pas un morceau de
peau sur le dos!

--Et de quoi jaser, père Bonaïk, sinon de ses maîtres?

--Tenez,--dit le vieillard, voulant détourner l'entretien qu'il
trouvait, avec raison, dangereux pour ces jeunes gens,--je vous ai
souvent promis de vous parler de mon illustre maître en orfévrerie, la
gloire des artisans de la Gaule, une bonne gloire, celle-là... car elle
n'a coûté de sang ni de larmes à personne...

--Il s'agit du bon _Éloi_, père Bonaïk, l'ami du _bon_ roi Dagobert?

--Dites le bon _Éloi_, mes enfants, car jamais homme n'a été meilleur;
mais ne dites pas le _bon_ roi Dagobert, car ce roi faisait égorger ceux
qui lui déplaisaient, et avait un sérail comme en ont maintenant les
kalifes des Arabes. Donc, mes enfants, le bon Éloi était né, vers 588, à
Catalacte, petite ville des environs de Limoges. Ses parents étaient
libres, mais d'une condition obscure et pauvre.

--Père Bonaïk, si Éloi est né en 588, sa naissance date donc d'environ
cent cinquante ans?

--Oui, mes enfants, puisque nous sommes bientôt en 738.

--Et vous l'avez connu?--dit un des jeunes gens avec un sourire
d'incrédulité,--vous l'avez connu, le bon Éloi?

--Certes, je l'ai connu, puisque j'ai bientôt quatre-vingt-seize ans et
qu'il est mort le siècle dernier, en 659, il y a près de quatre-vingts
ans de cela.

--Vous étiez tout jeune alors?

--J'avais seize ans et demi la dernière fois que je l'ai vu, et mes
souvenirs me sont encore présents... Mais, pour revenir au bon Éloi, son
père s'appelait _Eucher_ et sa mère _Terragie_. Eucher, remarquant que
son fils, tout enfant, machinait toujours de petites figures ou de
petits ustensiles en bois d'un joli dessin, l'envoya comme apprenti chez
un habile orfévre de Limoges, nommé maître _Abbon_, qui, à cette époque,
dirigeait aussi pour le fisc l'atelier des monnaies dans la ville de
Limoges. Après s'être tellement perfectionné dans son art, qu'il dépassa
son maître en quelques années, Éloi quitta son pays et sa famille,
laissant après lui de grands regrets, car tout le monde l'aimait pour sa
gaieté, sa douceur, et son excellent coeur, il alla chercher fortune à
Paris, l'un des séjours des rois franks. Éloi était recommandé par son
ancien maître à un certain _Bobbon_, orfévre et trésorier de Clotaire
II. Ce Bobbon ayant pris notre Éloi comme ouvrier, remarqua bientôt son
talent. Un jour, le roi Clotaire II voulut avoir un siége d'or massif,
travaillé avec art, et enrichi de pierres précieuses.

--Un siége d'or massif, père Bonaïk! quelle magnificence!

--Hélas! mes enfants, l'or ne coûtait aux rois franks que la peine de le
prendre en Gaule, et ils ne s'en faisaient point faute. Clotaire II eut
donc la fantaisie de posséder un siége d'or; mais personne, dans les
ateliers du palais, n'était capable d'accomplir une pareille oeuvre. Le
trésorier Bobbon, connaissant l'habileté d'Éloi, lui proposa de se
charger de ce travail. Éloi accepta, se mit à la forge, au creuset, et
avec la grande quantité d'or qu'on lui avait donnée pour orner un seul
siége, il en fit deux. Portant alors au palais le siége qu'il a achevé,
il cache l'autre...

--Ah! ah!--dit en riant l'un des jeunes esclaves,--le bon Éloi faisait
comme les meuniers, il tirait de son sac deux moutures...

--Attendez, mes enfants, attendez, avant de porter votre jugement.
Clotaire II, émerveillé de l'élégance et de la délicatesse du travail de
l'artisan, ordonne aussitôt de le récompenser largement... Alors Éloi
montre à Bobbon le second siége qu'il avait ouvragé, en disant: «Voici à
quoi, afin de ne rien perdre, j'ai employé le restant de ton or.»

--Vous aviez raison, père Bonaïk, nous nous étions trop hâtés de juger
le bon Éloi.

--Ce trait de probité, si honorable pour le pauvre artisan, mes enfants,
fut l'origine de sa fortune. Clotaire II voulut se l'attacher comme
orfévre. Alors Éloi fit ses plus beaux ouvrages: c'étaient des vases
d'or ciselés, enrichis de rubis, de perles et de diamants; des meubles
d'argent massif d'un dessin admirable, rehaussés de pierres dures;
c'étaient encore des reliquaires, des patères, des boîtes à Évangile,
travaillées à jour et incrustées d'escarboucles... J'ai vu le calice
d'or émaillé, de plus d'un pied de haut, qu'il fit pour l'abbaye de
Chelles: c'était un miracle d'émail et d'or.

--Cela éblouit, rien que de vous entendre parler de ces beaux ouvrages,
père Bonaïk.

--Ah! mes enfants! cette salle ne contiendrait pas les chefs-d'oeuvre de
cet artisan, la gloire de l'orfévrerie gauloise; les monnaies qu'il a
frappées comme monétaire de Clotaire II, de Dagobert et de Clovis II,
sont admirables de relief: ce sont des _tiers de sou d'or_ d'une superbe
empreinte... Enfin, que vous dirai-je, mes enfants? Éloi réussissait
dans tous les genres d'orfévrerie; il excellait, comme les orfévres de
Limoges, dans l'incrustation des émaux et l'enchâssement des pierres
fines; il excellait encore, comme les orfévres de Paris, dans la
statuaire d'or et d'argent au marteau; il ciselait les bijoux aussi
délicatement que les orfévres de Metz, et les étoffes tissées de fils
d'or, que l'on fabriquait sous ses yeux, d'après ses dessins, étaient
non moins magnifiques que celles de Lyon. Mais aussi, mes enfants, quel
rude travailleur que le bon Éloi! toujours à sa forge au point du jour,
toujours le tablier de cuir aux reins, la lime, le marteau ou le burin à
la main, souvent il ne quittait son atelier qu'à une heure avancée de la
nuit, aidé surtout par l'un de ses apprentis de prédilection, Saxon
d'origine, et nommé _Thil_. Je l'ai connu ce Thil, il était bien vieux
alors.

--Éloi n'étant pas esclave, et jouissant des fruits de son travail, a dû
devenir très-riche, père Bonaïk?

--Oui, mes enfants, très-riche; car Dagobert, succédant à Clotaire II,
son père, garda Éloi pour orfévre; mais le bon Éloi, se souvenant de sa
dure condition d'artisan, et du sort cruel des esclaves qui avaient
souvent été ses compagnons de travail, dépensait, lorsqu'il fut riche,
tout son gain au rachat des esclaves; il en délivrait quelquefois vingt,
trente, cinquante en un jour; souvent même il allait à Rouen acheter des
cargaisons entières de captifs des deux sexes, qu'on amenait de tous
pays en cette cité fameuse par son marché de chair humaine. On voyait
parmi ces malheureux des Romains, des Gaulois, des Anglais, même des
Maures; mais surtout des Saxons. S'il arrivait que le bon Éloi n'eût pas
assez d'argent pour acheter les esclaves, il leur donnait, pour soulager
leur misère, tout ce qu'il possédait. «--Que de fois, sa bourse
épuisée,--me disait Thil, son apprenti favori,--j'ai vu mon maître
vendre son manteau, sa ceinture, et jusqu'à sa chaussure.»--Mais il faut
vous dire, mes enfants, que ce manteau, cette ceinture, cette chaussure,
étaient brodés d'or, souvent enrichis de perles; car le bon Éloi, qui
ornait les vêtements des autres, se plaisait aussi à orner ses habits,
et, dans sa jeunesse, il allait toujours magnifiquement vêtu.

--C'était bien le moins qu'il se parât, lui qui parait autrui. Ce n'est
pas comme nous, qui travaillons l'or et l'argent et ne quittons jamais
nos haillons.

--Mes pauvres enfants, nous sommes esclaves, tandis qu'Éloi avait le
bonheur d'être libre; mais de cette liberté il usait pour le bonheur de
son prochain. Il avait autour de lui plusieurs serviteurs qui
l'adoraient; j'en ai connu quelques-uns qui se nommaient _Bauderic_,
_Tituen_, _Buchin_, _André_, _Martin_ et _Jean_. Vous voyez que le vieux
Bonaïk ne manque pas de mémoire; mais comment ne pas se rappeler tout ce
qui touche le bon Éloi?

--Savez-vous, maître, que c'est un honneur pour nous, pauvres
esclaves-orfévres, d'avoir eu un tel homme dans notre état?

--Si c'est un honneur, mes enfants! certes, il faut nous en
enorgueillir. Imaginez-vous donc que la réputation de charité du bon
Éloi était si grande, si grande! que l'on connaissait son nom dans toute
la Gaule, et en d'autres pays encore. Les étrangers tenaient à honneur
de visiter cet orfévre, à la fois si grand artiste et si grand homme de
bien. Aussi, lorsqu'à Paris l'on demandait sa demeure, le premier
passant répondait: «Tu veux savoir où loge le bon Éloi? va à l'endroit
où tu trouveras le plus grand nombre de pauvres rassemblés, c'est là
qu'il demeure[A].»

--Oh! le bon Éloi!--dit l'un des jeunes gens, les yeux humides de
larmes.--Oh! le bon Éloi! le bien nommé!

--Oui! mes amis! car il était aussi actif pour la charité que pour le
travail. Le soir, à l'heure du repas, il envoyait ses serviteurs de
différents côtés pour rassembler ceux qui souffraient de la faim et les
voyageurs malheureux. On les lui amenait, il leur donnait à manger;
remplissant auprès d'eux l'office d'un serviteur, il débarrassait les
uns de leurs fardeaux, répandait de l'eau tiède sur les mains des
autres, versait le vin dans les coupes, rompait le pain, tranchait la
viande, la distribuait; puis, après avoir ainsi servi chacun avec une
joie douce, il allait s'asseoir sur un siége; seulement alors il prenait
sa part du repas qu'il offrait à ces pauvres gens.

--Et quel visage avait-il, père Bonaïk, ce bon Éloi? on aime à se
figurer un tel homme.

--Il était grand de taille et avait le visage coloré. Dans sa jeunesse,
m'a dit Thil, son apprenti, sa chevelure noire bouclait naturellement;
sa main, quoique endurcie par le marteau, était blanche et bien faite;
il y avait quelque chose d'angélique dans son visage: son regard loyal
était cependant rempli de finesse.

--C'est ainsi, père Bonaïk, que j'aime à me le représenter, vêtu de ses
magnifiques habits, qu'il vendait souvent pour racheter des esclaves.

--Lorsque l'âge vint, le bon Éloi, renonçant à toute magnificence, ne
porta plus qu'une robe de laine grossière avec une corde pour
ceinture... Vers quarante ans, il fut nommé évêque de Noyon.

--Lui... évêque?

--Oui, mes enfants... Affligé de voir tant de cupides et méchants
prélats dévorer le bien des pauvres qu'il aimait tant, le bon Éloi
demanda au roi l'évêché de Noyon, se disant que cet évêché serait au
moins gouverné selon la douce morale de Jésus, et il la pratiqua jusqu'à
la fin de sa vie, sans renoncer à son art; il fonda plusieurs monastères
où il établit de grands ateliers d'orfévrerie, sous la direction des
apprentis qu'il avait formés dans l'abbaye de Solignac, entre autres, en
Limousin. Ce fut là, mes enfants, que je fus conduit esclave à seize
ans, après beaucoup de vicissitudes; car je suis né en Bretagne... dans
cette Bretagne encore libre aujourd'hui, et que je ne reverrai plus,
quoique cette abbaye ne soit pas très-éloignée du berceau de ma
famille.--Et le vieillard, qui n'avait pas jusqu'alors discontinué de
travailler à la crosse abbatiale qu'il ciselait, laissa tomber sur ses
genoux la main qui tenait son burin. Pendant quelques instants il resta
muet et pensif; puis se réveillant bientôt, comme en sursaut, il reprit,
s'adressant aux jeunes esclaves, étonnés de son silence:--Mes enfants,
je me suis laissé entraîner malgré moi à des souvenirs à la fois doux et
amers pour mon coeur... Que vous disais-je?

--Vous nous disiez, père Bonaïk, que vous aviez été conduit esclave à
seize ans à l'abbaye de Solignac, en Limousin.

--Oui... et c'est là où, pour la première fois, je vis ce grand artisan.
Chaque année, il quittait Noyon pour venir visiter ce monastère. Il y
avait établi, comme abbé, Thil le Saxon, son ancien apprenti, qui
dirigeait l'atelier d'orfévrerie. Il était bien vieux alors, le bon
Éloi; mais il aimait à venir à l'atelier surveiller et diriger nos
travaux. Souvent il prenait de nos mains la lime et le burin pour nous
montrer la manière de nous en servir, et cela si paternellement, que
tous les coeurs étaient à lui. Ah! c'était le bon temps... Les esclaves
ne pouvaient quitter les terres du monastère, mais ils étaient aussi
heureux qu'on peut l'être en servitude; car, à chaque visite, Éloi
s'enquérait d'eux, pour savoir s'ils étaient doucement traités; mais
après la mort du bon Éloi, le père des pauvres et des esclaves, tout
changea.

Le vieil orfévre en était là de son récit, lorsque la porte de l'atelier
s'ouvrit, et deux nouveaux personnages entrèrent: l'un était le seigneur
Ricarik, intendant de l'abbaye, Frank à figure basse et dure; l'autre
était _Septimine la Coliberte_, de qui Berthoald, plusieurs jours
auparavant, avait demandé et obtenu la liberté, ainsi que celle de sa
famille. Depuis son départ de l'abbaye de Saint-Saturnin, la pauvre
enfant était presque méconnaissable, tant elle avait souffert et pleuré;
elle suivait l'intendant silencieuse et confuse.

--Notre sainte dame l'abbesse Méroflède t'envoie cette esclave,--dit
Ricarik au vieil orfévre en lui désignant du geste Septimine, qui,
honteuse de se trouver parmi ces jeunes gens, n'osait lever les
yeux.--Méroflède l'a achetée hier au juif Mardochée... Il faut que tu
apprennes à cette fille à nettoyer les bijoux; notre sainte abbesse la
conservera près d'elle pour cet emploi. Il faut que dans un mois, au
plus tard, cette esclave soit dressée à ce service, sinon elle sera
châtiée et toi aussi.

À ces mots, la Coliberte tressaillit, et pour la première fois elle osa
lever les yeux sur le vieillard, qui, s'approchant d'elle, lui dit avec
bonté:--Ne craignez rien, mon enfant; avec un peu de bon vouloir de
votre part nous pourrons satisfaire aux désirs de notre sainte abbesse.
Vous travaillerez là, près de moi, et je vous donnerai tous mes soins...

Pour la première fois, depuis longtemps, les traits de la jeune fille
exprimèrent d'autres sentiments que ceux de la crainte et du chagrin.
Elle leva timidement les yeux sur Bonaïk, et, frappée de la douceur de
ses traits vénérables, elle lui dit avec l'accent d'une profonde
reconnaissance:--Oh! merci, bon père! merci! d'avoir ainsi pitié de moi.

Tandis que les apprentis échangeaient à voix basse quelques remarques
sur la beauté de leur nouvelle compagne de travail, Ricarik, qui portait
sous son bras un coffret, dit au vieillard:--Je t'apporte de l'or et de
l'argent pour fabriquer la ceinture que tu sais, ainsi que le vase de
forme grecque; notre dame Méroflède est impatiente de posséder ces deux
objets.

--Ricarik, je vous l'ai dit, ce que vous m'avez déjà apporté, soit en
morceaux, soit en sous d'or et d'argent, ne suffit point; tout est là
dans le coffre de fer, dont, ainsi que moi, vous avez la clef. Il
faudrait de plus, pour parfaire une de ces belles ceintures d'or,
pareille à celles que j'ai vu fabriquer dans les ateliers fondés par
l'illustre Éloi, il faudrait une vingtaine de perles et pierreries.

--J'ai ici dans ce sac et cette cassette autant d'or, d'argent et de
pierreries qu'il t'en faudra... tiens...--Et Ricardik versa d'abord sur
l'établi du vieil orfévre le contenu d'un sac de sous d'argent, puis il
tira de la cassette un assez grand nombre de sous d'or, plusieurs lames,
aussi d'or, bossuées, comme si elles eussent été arrachées de l'endroit
qu'elles ornaient, et enfin, un reliquaire d'or enrichi de
pierreries.--Auras-tu ainsi suffisamment d'or et de pierreries?

--Je le crois; ces pierreries sont superbes... ce reliquaire est orné de
rubis sans pareils.

--Ce reliquaire, donné à notre sainte abbesse, contient un pouce de
_Saint-Loup_.

--Ricarik, lorsque j'aurai déchâssé les rubis et fondu l'or du
reliquaire, que ferai-je du pouce?

--Quel pouce?

--Le bienheureux pouce du bienheureux Saint-Loup, qui est là-dedans?

--Eh! fais-en ce que tu voudras... porte-le en relique!

--Alors, je vivrai deux cents ans au moins.

--Qu'examines-tu là?

--Ces sous d'argent: quelques-uns ne me semblent pas de bon aloi.

--Quelque colon m'aura friponné... C'est aujourd'hui le jour où ils
payent leur redevance; l'on dirait, quand ils donnent leur argent,
qu'ils s'arrachent la peau. Malheureusement il est trop tard pour
découvrir les fripons qui auront donné ces mauvais sous d'argent; mais,
j'y songe, quelques colons sont en retard, ils viendront sans doute
payer à l'heure où les esclaves de l'abbaye apportent leur redevance en
nature, tu seras là, tu examineras les pièces d'argent, et malheur au
larron qui donnerait une pièce de mauvais aloi!

--Je ferai selon votre volonté... Nous allons serrer ces métaux précieux
et les pierreries dans le coffre de fer, en attendant que je les mette
en oeuvre.

--Cela me fait songer qu'hier je n'ai point visité le coffre.

Pendant que le Frank, ayant ouvert le coffre, examinait son contenu, le
vieil orfévre, se rapprocha des jeunes apprentis et leur dit à voix
basse:--Mes enfants, jusqu'ici j'ai toujours pris votre défense contre
nos maîtres, palliant ou cachant vos fautes, afin de vous épargner des
châtiments quelquefois mérités...

--C'est vrai, père Bonaïk.

--En retour, je vous demande de traiter comme une soeur cette pauvre
enfant qui est là toute tremblante. Je vais sortir avec l'intendant
durant une heure peut-être, promettez-moi d'être réservés en vos propos
pendant mon absence: ne confusionnez pas cette jeune fille. Que le
chagrin qu'elle semble éprouver vous la rende respectable...

--Ne craignez rien, père Bonaïk, nous ne dirons rien qu'une nonne ne
puisse entendre.

--Cela ne me suffit point du tout; promettez-moi de ne dire que ce que
vous diriez devant votre mère.

--Nous vous le promettons, maître Bonaïk.

Cet entretien avait eu lieu à l'autre bout de l'atelier, tandis que
Ricarik inventoriait le contenu du coffre. Le vieillard revint alors
près de Septimine, et lui dit à demi-voix:--Mon enfant, je vais vous
quitter pendant quelques instants; mais, rassurez-vous, ces jeunes gens
vous traiteront en soeur.

À peine Septimine avait-elle remercié le vieillard par un regard rempli
de gratitude, que l'intendant dit en fermant le coffre:--Et l'on n'a pas
de nouvelles d'Eleuthère, ce fuyard?

Le vieil orfévre fit un signe d'intelligence aux esclaves qui avaient
tous levé la tête au moment où le nom d'Eleuthère avait été prononcé;
tous se remirent à leurs travaux, tandis que le vieillard disait à
l'intendant:--Vous le voyez, Ricarik, rien ne manque dans le coffre.

--Tout esclave est larron... s'il ne dérobe rien, ce n'est pas l'envie
de voler qui lui manque.--Puis refermant le coffre:--Ainsi donc aucune
nouvelle de cet Eleuthère?

--Aucune.

--Que peut-il être devenu?

--Nous ne savons.

--Cette disparition doit cependant vous étonner, vous autres?--dit
Ricarik en promenant son regard perçant sur les apprentis.

--Il aura trouvé moyen de s'enfuir,--dit le jeune garçon qui avait cru
reconnaître Eleuthère dans le cloître;--il avait depuis longtemps l'idée
de se sauver.

--Oui, oui,--répétèrent les deux autres apprentis,--Eleuthère nous avait
toujours dit qu'il voulait se sauver.

--Ah! il vous l'avait dit?

--Oui, seigneur Ricarik.

--Et pourquoi ne m'en avez-vous pas instruit, chiens
d'esclaves?--s'écria l'intendant.--Vous êtes donc ses complices?

Les jeunes gens restèrent cois, les yeux baissés. Le Frank ajouta:

--Ah! vous avez gardé le silence! votre échine vous cuira!

--Ricarik,--reprit le vieil orfévre,--ces jeunes gens babillent comme
des geais, et m'ont pas plus de cervelle que ces oisillons... Eleuthère
a souvent dit comme tant d'autres: «Ah! que je voudrais donc courir les
champs au lieu d'être tenu à l'atelier de l'aube au soir!» Voilà ce que
ces garçons appellent ses confidences; pardonnez-leur donc; de plus,
songez-y, notre sainte dame Méroflède est impatiente d'avoir la ceinture
et le vase; or, si vous faites châtier mes apprentis, ils passeront plus
de temps à se frotter l'échine qu'à manier la lime et le marteau, et
notre travail n'avancera guère.

--Soit, ils seront châtiés plus tard, car il faut non-seulement que toi
et eux vous travailliez le jour, mais encore la nuit: le jour vous
façonnerez l'or et l'argent; la nuit vous fourbirez le fer.

--Que voulez-vous dire?

--Ce soir on apportera ici des armes que j'ai envoyé acheter à Nantes.

--Des armes!--dit le vieillard fort surpris,--des armes! les Arabes
menacent-ils encore le coeur de la Gaule?

--Vieillard, on t'enverra ce soir des armes, veille à ce que les lances
soient bien aiguisées, les épées bien affilées, les haches bien
tranchantes; ne t'inquiète pas du reste. Mais voici l'heure où les
esclaves apportent leurs redevances; les colons retardataires sont sans
doute avec eux pour payer leur redevance en argent. Suis-moi, afin de
vérifier si ces larrons ne me donnent point de pièces de mauvais aloi.

Bonaïk, avant de quitter Septimine, lui dit tout bas:--Rassurez-vous,
mon enfant, je reviens bientôt.--Puis passant auprès de l'établi des
apprentis, il ajouta:--Tout à l'heure je vous ai encore sauvés des
lanières. Songez à votre promesse: soyez réservés à l'égard de cette
jeune fille.

Le vieil orfévre quittant l'atelier avec Ricarik, le suivit sous un
immense hangar situé au dehors de l'abbaye. Là étaient déjà réunis
presque tous les esclaves et colons qui apportaient au monastère leurs
redevances. Il y avait ainsi par an quatre jours fixés pour le payement
des grandes redevances. À ces époques les produits des terres, si
péniblement cultivées par les Gaulois, affluaient à l'abbaye;
l'abondance et l'oisiveté régnaient ainsi dans ce saint lieu comme dans
tant d'autres monastères, tandis que les populations asservies qui, par
leur écrasant labeur, produisaient seules cette abondance, à peine
abritées sous des masures de boue et de roseaux, vivaient au milieu
d'une misère atroce, accablées de charges de toutes sortes. Le vieil
orfévre et l'intendant de l'abbaye de Meriadek se rendirent donc dans
l'immense hangar où étaient réunies toutes les richesses variées d'une
terre féconde, richesses qui auraient pu assurer le bien-être de ceux
qui les avaient créées à force de sueurs et de privations; pourtant
ceux-là venaient religieusement, dans leur soumission catholique,
augmenter le superflu de la fainéantise abbatiale en se privant du
nécessaire. Rien n'était à la fois plus triste et plus animé que ce
tableau d'un jour de redevance: ces hommes des champs, à peine vêtus,
esclaves ou colons, dont la maigreur trahissait l'infortune, arrivaient,
portant sur leurs épaules ou charroyant les produits les plus nombreux
et les plus variés. Au bruit tumultueux de la foule, se joignaient les
bêlements des moutons et des veaux, le grognement des porcs, les
beuglements des boeufs, le gloussement des volailles, animaux que les
redevanciers apportaient ou amenaient vivants; d'autres ployaient sous
le poids de grands paniers remplis d'oeufs, de fromage, de beurre ou de
gâteaux de miel; d'autres roulaient des tonneaux de vin, conduits
jusqu'à l'abbaye sur des espèces de traîneaux; ailleurs on déchargeait
des chariots de leurs pesants sacs de froment, de seigle, d'épeautre,
d'avoine ou de graine de moutarde. Là s'amoncelaient le foin et la
paille, plus loin s'empilait le bois de chauffage ou de charpente, tel
que poutres, voliges, bardeaux (petites planchettes de chêne pour
couvrir les toits), échalas pour les vignes, pieux pour les clôtures;
les esclaves forestiers apportaient des daims et des sangliers, venaison
destinée à être fumée; des colons amenaient en laisse des chiens
courants pour la vénerie qu'ils devaient élever, ou tenaient en cage des
faucons et des éperviers qu'ils devaient dénicher pour la fauconnerie;
d'autres, taxés à un certain nombre de livres de fer et de plomb,
nécessaires à l'entretien des bâtiments de l'abbaye, apportaient ces
métaux; plus loin, c'étaient des rouleaux de toile de lin, des ballots
de laine ou de chanvre à filer, d'immenses pièces de serge tissée au
métier, des paquets de peaux de mouton, de boeuf ou de veau, corroyées,
toutes préparées pour la main-d'oeuvre. Il y avait encore des
redevanciers tenus de fournir une certaine quantité de livres de cire,
d'huile, de savon, et jusqu'à des torches de bois résineux, des paniers,
de l'osier, de la corde tissée, des haches, des cognées, des houes, des
bêches et autres instruments aratoires[B].

Ricarik s'était assis dans l'un des coins du hangar, auprès d'une table,
pour percevoir les taxes en argent des colons retardataires, tandis que
plusieurs soeurs tourières du monastère, vêtues de leurs robes noires et
de leurs voiles blancs, allaient de groupe en groupe, tenant un
parchemin où elles inscrivaient les redevances en nature. Le vieil
orfévre, debout auprès de Ricarik, examinait l'un après l'autre les sous
ou les deniers d'argent et de cuivre que donnaient en payement les
redevanciers, et trouvait toute monnaie de bon aloi; il eût craint
d'exposer par son refus ces pauvres gens à de mauvais traitements, car
l'intendant était un homme impitoyable. Les colons hors d'état de payer
ce jour-là formaient un groupe assez nombreux, attendant avec anxiété
l'appel de leurs noms; plusieurs étaient accompagnés de leurs femmes et
de leurs enfants; ceux qui purent payer leur taxe s'étant acquittés,
Ricarik appela à haute voix Sébastien. Le colon s'avança tout tremblant;
sa femme et ses deux enfants, aussi misérablement vêtus que lui.

--Non-seulement tu n'as cas payé ta redevance fixée à vingt sous
d'argent,--dit l'intendant,--mais, la semaine passée, tu as refusé de
charroyer des laines, des toiles de lin et des peaux corroyées, que
l'abbesse envoyait vendre à Rennes.

--Hélas! seigneur, si je n'ai pas payé ma redevance, c'est que peu de
temps avant la moisson l'ouragan a couché mes blés mûrs. J'aurais pu en
retirer quelque chose s'ils avaient été moissonnés à temps; mais les
esclaves qui cultivent avec moi ont été requis cinq jours sur sept pour
travailler aux nouvelles clôtures du parc de l'abbaye et pour curer l'un
des étangs. Seul, je ne pouvais moissonner le champ; de grandes pluies
sont venues, le blé a germé sur terre, la récolte a été perdue. Il me
restait un champ d'épeautre, moins maltraité par l'ouragan; mais ce
champ avoisine la forêt de l'abbaye, et les cerfs ont, comme l'an passé,
ravagé ma moisson sur pied.

Ricarik haussa les épaules et ajouta:--Tu dois en outre six charretées
de foin, tu ne les as pas apportées; cependant les prairies du domaine
que tu cultives sont excellentes; tu pouvais avec le surplus des six
charretées te procurer de l'argent.

--Hélas! seigneur, je ne vois jamais la première coupe de ces prés; les
troupeaux qui appartiennent en propre à l'abbaye viennent paître sur mes
terres dès le printemps; si, pour les garder, j'y mets des esclaves,
tantôt ils sont battus par ceux du monastère, tantôt ils les battent;
mais toujours leurs bras me font faute. De plus, vous le savez,
seigneur, presque chaque jour amène sa redevance personnelle:
aujourd'hui il nous faut aller façonner les vignes de l'abbaye: demain,
labourer, herser, ensemencer ses terres, charroyer ses récoltes,
construire ses clôtures; il a fallu, de plus, creuser des tranchées dans
la chaussée des Étangs, lorsque l'abbesse a craint de voir le couvent
attaqué par des bandes errantes. Il nous a aussi fallu en ce temps-là
faire le guet... Aussi, que voulez-vous, seigneur, lorsque sur trois
nuits on est forcé d'en veiller deux pour la sûreté de l'abbaye, et
qu'il faut se remettre à l'ouvrage dès l'aube, la fatigue est grande et
le temps manque.

--Et les charrois que tu as refusés?

--Refusé! non seigneur; lors du dernier charroi que mes chevaux ont dû
faire pour le service de l'abbaye, l'un d'eux a été fourbu par suite
d'une charge trop lourde et d'un trop long trajet: il est mort... Il ne
me restait qu'un cheval très-chétif; à lui seul pouvait-il traîner le
chariot pesamment chargé de toiles, de peaux et de laines que l'on
voulait me donner à conduire?

--Ainsi, tu n'as plus qu'un cheval? Comment cultiveras-tu tes terres?
comment t'acquitteras-tu des redevances que tu dois et de celles de l'an
prochain?

--Hélas! seigneur, je suis dans un embarras cruel; j'ai amené ma femme
et mes enfants que voici; ils se joignent à moi pour vous implorer et
vous demander la remise de ce que je dois; peut-être à l'avenir
n'éprouverai-je pas tant de désastres coup sur coup.

Et à un signe du malheureux Gaulois, sa femme et ses enfants se jetèrent
aux pieds du Frank en l'implorant avec larmes. Alors il dit au
colon:--Tu as sagement fait d'amener ici ta femme et tes enfants, tu
m'épargnes la peine de les envoyer chercher. Je connais certain juif de
Nantes, nommé Mardochée; il prête sur les personnes[C]; ta femme et tes
deux enfants, déjà en âge de travailler, peuvent valoir, à eux trois,
dix-huit à vingt sous d'or, le juif en payera au moins dix comptant, sur
lesquels je prélèverai le prix du charroi que tu aurais dû faire et le
prix d'un bon cheval de trait que je t'achèterai pour remplacer celui
que tu as perdu... Lorsque tu rembourseras le juif de ses avances, il te
rendra ta femme et tes enfants[D].

Le colon et sa famille avaient écouté l'intendant avec une sorte de
stupeur douloureuse; mais bientôt ils éclatèrent en sanglots et en
prières.--Seigneur,--disait le Gaulois,--vendez-moi, si vous le voulez,
comme esclave, ma condition ne sera pas pire que celle où je vis; mais
ne me séparez pas de ma femme et de mes enfants... Jamais je ne pourrai
payer mes redevances arriérées et rembourser le juif; je préfère
l'esclavage avec les miens à ma misérable vie de colon!

--Assez! assez!...--dit Ricarik,--je tiens à toi; tu es un bon
cultivateur, mais tu as à nourrir une famille trop nombreuse, cela te
ruine... Lorsque tu n'auras à subvenir qu'à tes seuls besoins, tu
pourras payer tes redevances, et le prêt de Mardochée te mettra à même
de continuer ta culture.--Et, s'adressant à l'un de ses hommes:--Que
l'on emmène la femme et les enfants de Sébastien... Justement le juif
Mardochée se trouve ici.

Bonaïk tâcha d'apitoyer le Frank sur le sort de cette pauvre famille
gauloise; ses supplications furent inutiles. Ricarik continuait
d'appeler par leurs noms d'autres colons retardataires, lorsqu'on amena
devant lui un jeune garçon de dix-sept à dix-huit ans, qui se débattait
vigoureusement contre ceux qui l'entraînaient en s'écriant
courroucé:--Laissez-moi! laissez-moi! j'ai apporté pour la redevance de
mon père trois faucons et deux autours pour le _perchoir_ de l'abbesse.
Je les ai dénichés au risque de me briser les os... que voulez-vous de
plus?

--Ricarik,--dit l'un des deux esclaves de l'abbaye qui amenaient le
jeune garçon,--nous étions près de la clôture de la cour du perchoir,
lorsque nous avons vu un épervier, encore chaperonné, qui venait sans
doute de s'échapper des mains du fauconnier. L'oiseau a quelque peu
volé; puis, sans doute empêché par son chaperon, il est allé s'abattre
près de la clôture: aussitôt le jeune garçon a jeté son bonnet sur
l'épervier, puis s'est précipité à terre pour s'emparer de l'oiseau
qu'il a mis dans son bissac. Nous avons alors couru et saisi le larron
sur le fait. Voici le bissac; l'épervier est encore dedans tout
chaperonné.

--Qu'as-tu à répondre!--demanda Ricarik au jeune garçon, qui resta
sombre et silencieux.--Tu n'oses pas nier avoir voulu voler l'épervier?
Sais-tu de quelle manière la loi punit le vol de l'épervier? elle
condamne le voleur à payer trois sous d'argent ou à se laisser manger
six onces de chair sur la poitrine par l'oiseau[E], or, cette loi, j'ai
fort envie de te l'appliquer, elle serait d'un salutaire exemple pour
les larrons d'éperviers... Qu'en dis-tu?

--Je dis,--reprit audacieusement le jeune garçon,--je dis que si notre
abbesse du diable, que tu dois représenter au naturel, car je ne l'ai
jamais vue, donne en pâture à ses oiseaux de chasse notre chair, seul
bien qu'elle nous laisse, elle le peut, puisque je ne saurais
m'échapper; mais aussi vrai que je m'appelle _Broute-Saule_, tôt ou tard
je me vengerai!

--Tu es un insolent scélérat!--s'écria l'intendant furieux.--Il me plaît
à moi de t'appliquer la loi de l'épervier!

--Et si j'en réchappe, il me plaira de te répondre par la loi du
couteau, qui est la loi de tous pays, pourvu que pour l'appliquer l'on
ait le coeur ferme, la main sûre...

--Qu'on le saisisse!--s'écria Ricarik,--qu'on l'attache sur un des bancs
qui sont au dehors du hangar, afin que son châtiment soit public... Que
la chair de sa poitrine soit donnée en pâture à l'oiseau; il becquettera
dans le vif jusqu'à ce que je dise: assez!

--Oh! bourreau!--s'écria Broute-Saule que l'on entraînait,--si je peux
quelque jour, un couteau à la main, te joindre en un lieu écarté, toi ou
ton abbesse du diable, vous aurez beau dire _assez_, moi, vous frappant,
je dirai: Non, ce n'est pas assez!

--Misérable sacrilége! tu oses dire que tu lèverais le poignard sur
notre vénérable abbesse, notre sainte mère en Christ!

La foule des esclaves assistant à cette scène éclata en violents
murmures d'indignation contre Broute-Saule, assez impie pour parler
ainsi de l'abbesse Méroflède; et ces malheureux, dans, leur hébétement
farouche, se pressèrent, curieux d'assister à son supplice. Le jeune
Gaulois, nu jusqu'à la ceinture, fut garrotté sur un banc au dehors du
hangar; Ricarik, afin d'appâter l'oiseau carnivore, tira son couteau et
fit une légère blessure au sein droit du patient; l'épervier, à la vue
du sang, enfonça ses serres, aiguës dans la blanche et large poitrine de
Broute-Saule, dont il commença de becqueter la chair vive. L'esclave,
impassible malgré la douleur, tâchait de redresser la tête afin de voir
l'oiseau, et disait:--Mange, mange, épervier de la sainte abbesse
Méroflède... mange, c'est de la chair gauloise!

Soudain on entendit le pas de plusieurs chevaux. Bientôt les esclaves et
les colons, témoins du supplice de Broute-Saule, s'agenouillèrent en
disant:--L'abbesse! notre sainte abbesse!

C'était l'abbesse Méroflède. Elle montait hardiment un vigoureux étalon
gris à crins noirs. Curieuse de savoir la cause du rassemblement groupé
en dehors du hangar, l'abbesse arrêta brusquement sa monture, qui,
rongeant impatiemment son frein d'argent couvert d'écume, creusa la
terre de son sabot. Méroflède, vêtue d'une longue robe noire, avait sur
la tête un voile blanc dont les plis encadraient son visage et son
menton; par-dessus le costume monastique elle portait, agrafé à la
hauteur du cou, une sorte de mante flottante d'étoffe rouge à capuchon.
Cette femme, d'une taille svelte, souple et élevée, avait alors environ
trente ans; ses traits eussent été beaux, sans leur expression tour à
tour sensuelle, insolente ou farouche. Son visage, pâli par les excès,
défiait, par l'éclat de son teint éblouissant, la blancheur des voiles
qui l'entouraient; de même que la couleur de sa mante luttait d'incarnat
avec ses lèvres pourpres et charnues, ombragées d'une légère moustache
d'un roux doré; son nez, recourbé, se terminait par des narines presque
toujours palpitantes et gonflées; ses grands yeux, vert de mer,
étincelaient sous ses épais sourcils roux. Méroflède s'était arrêtée à
la vue du rassemblement qui encombrait les abords du hangar, la foule
s'agenouillant au passage de l'abbesse, découvrit ainsi à ses regards le
jouvenceau demi-nu, dont l'épervier commençait à déchiqueter la robuste
poitrine... À l'aspect de Méroflède, Broute-Saule tourna vers elle son
hardi visage encadré de sa chevelure noire et bouclée. Alors, malgré la
douleur atroce que lui causaient les morsures de l'oiseau, le jeune
Gaulois, dont les traits exprimèrent soudain la stupeur et l'admiration,
s'écria d'une voix assez haute pour être entendue de l'abbesse:

--Qu'elle est belle!

Méroflède, immobile, appuyant sur sa cuisse la main gantée dont elle
tenait sa houssine, ne quitta pas des yeux l'esclave dont l'épervier
becquetait toujours la chair vive; mais Broute-Saule, insensible à la
souffrance, répétait à demi-voix en contemplant l'abbesse avec une sorte
de ravissement:--Qu'elle est belle! oh! qu'elle est belle!...

Au bout de quelques instants de ce spectacle, les narines de Méroflède
se gonflèrent davantage encore; la prunelle de ses grands yeux verts,
toujours fixés sur le jeune esclave, sembla se dilater; cette horrible
femme appelant alors Ricarik d'une voix légèrement altérée, se pencha
sur sa selle, dit au Frank quelques mots à l'oreille; jetant un dernier
regard sur Broute-Saule, elle partit au galop, sans songer à donner aux
esclaves et aux colons agenouillés la bénédiction que ces fervents
catholiques attendaient de leur sainte abbesse.

       *       *       *       *       *

Berthoald, en quittant le couvent de Saint-Saturnin, s'était mis en
route avec ses hommes, afin de se rendre à l'abbaye de Meriadek,
généreux don de Karl-Marteau. La marche de cette troupe de Franks avait
été retardée par la rupture de deux ponts, qu'ils trouvèrent à demi
démolis sur leur route, et par la dégradation des chemins, où plusieurs
fois s'embourbèrent les chariots qui contenaient la part du butin de ces
guerriers, ainsi que plusieurs esclaves arabes et gauloises, prises par
eux dans les environs de Narbonne, lors du siége de cette ville.

Le surlendemain du jour où Broute-Saule avait été livré aux serres de
l'épervier, Berthoald et ses hommes arrivèrent enfin non loin de Nantes.
Le soleil baissait, la nuit approchait. Le jeune chef, à cheval,
devançait de quelques pas ses compagnons. Parmi ceux-ci, plusieurs
nouveaux venus de Germanie, lors des incessantes recrues faites par
Karl-Marteau au delà du Rhin, avaient l'air aussi farouches, aussi
sauvages que les premiers soldats de Clovis; comme ceux-là, ils étaient
vêtus de peaux de bêtes, et portaient leurs cheveux reliés au sommet de
la tête, ainsi que les portait, il y avait plus de deux siècles,
Neroweg, un des leudes du roi des Franks; les autres guerriers étaient
casqués et cuirassés. Berthoald se montrait réservé, presque hautain
avec les hommes de sa bande; entre eux, ils lui reprochaient sa
froideur, sa fierté; mais l'ascendant de son brillant courage, dont ils
lui avaient vu donner tant de preuves éclatantes, sa force physique
redoutable, sa rare dextérité à manier les armes, la promptitude de ses
expédients de guerre, enfin la haute faveur dont il jouissait auprès de
Karl, imposaient à ces farouches guerriers. Berthoald chevauchait donc
seul à la tête de sa troupe. Souvent, depuis son départ de l'abbaye de
Saint-Saturnin, il était devenu rêveur en se rappelant la charmante
image de Septimine la Coliberte; il songeait à cette jeune fille,
lorsque Richulf, l'un des guerriers franks, rejoignant le jeune chef,
lui dit:--D'après les renseignements que nous avons pris en route, nous
devons être dans le voisinage de Nantes; _notre_ abbaye doit se trouver
non loin d'ici... Voilà des esclaves travaillant aux champs; si nous les
interrogions?

Berthoald, sortant de sa rêverie, fit un signe de tête affirmatif à son
compagnon: tous deux pressèrent l'allure de leurs chevaux.

--Moi,--dit en chevauchant Richulf, espèce de géant germain, au ventre
énorme,--moi, je ris d'avance de la figure de l'abbé de _notre_ couvent,
lorsque nous allons lui dire: Nous sommes ici par la grâce du bon Karl;
cède-nous la place et ouvre-nous ta cave et ton garde-manger.

Berthoald, étant arrivé auprès des esclaves, dit à l'un d'eux:--L'abbaye
de Meriadek est-elle loin d'ici?

--Non, seigneur; la route de traverse que vous voyez là-bas, bordée de
peupliers, y conduit.

--Est-ce un abbé ou une abbesse qui est à la tête de cette abbaye?

--C'est notre sainte dame Méroflède.

--Une abbesse!--reprit Berthoald un peu surpris. Puis, souriant, il
ajouta:--Est-elle jeune et jolie, l'abbesse Méroflède?

--Seigneur, je ne sais... je ne l'ai jamais vue que de loin, enveloppée
dans ses voiles.

--Si elle s'enveloppe dans ses voiles, elle doit être vieille et laide
en diable,--reprit Richulf en hochant la tête.--Mais, réponds, esclave:
les terres de l'abbaye sont-elles fertiles? Y a-t-il de nombreux
troupeaux de porcs? moi, j'aime fort le porc!

--Les terres de l'abbaye sont très-fertiles, seigneur... les troupeaux
de porcs et de moutons très-nombreux. Il y a deux jours, nous avons
porté nos redevances à l'abbaye, les colons leur argent, et c'est à
peine si le vaste hangar du monastère pouvait contenir le bétail et les
provisions de toutes sortes.

--Berthoald,--dit le Frank,--Karl-Marteau nous a généreusement partagés;
mais nous arrivons deux jours trop tard: les redevances sont payées,
peut-être consommées; nous ne trouverons plus de porcs...

Le jeune chef ne parut pas partager les appréhensions de son compagnon,
et dit à l'esclave:--Ainsi, pauvre homme, cette route bordée de
peupliers conduit à l'abbaye de Meriadek?

--Oui, seigneur; dans une demi-heure vous y serez.

--Merci de tes renseignements,--dit Berthoald à l'esclave.

Et il se préparait à rejoindre les autres guerriers, lorsque Richulf,
riant d'un gros rire, reprit:--Par ma barbe, je n'ai jamais vu quelqu'un
plus doux que toi envers ces chiens d'esclaves, Berthoald.

--Il me plaît d'agir ainsi...

--Soit... Aussi es-tu un homme étrange en ce qui touche les esclaves; on
dirait qu'ils te font mal à voir... car enfin, depuis Narbonne, nous
traînons à notre suite dans des chariots une vingtaine de femmes
esclaves, notre part du butin; il y en a parmi elles de très-jolies, tu
n'as jamais voulu seulement t'approcher des chariots pour regarder les
femmes... elles t'appartiennent cependant autant qu'à nous.

--Je vous ai dit cent fois que je ne prétendais à aucune part sur ce lot
de chair humaine,--reprit impatiemment Berthoald.--La vue seule de ces
pauvres créatures me serait pénible. Vous n'avez pas voulu leur rendre
la liberté... ne me parlez plus d'elles...

--Leur rendre la liberté! tandis qu'après nous en être amusé durant la
route, nous pouvons les vendre au moins quinze à vingt sous d'or
chacune; car durant notre halte aux environs du monastère de
Saint-Saturnin, un juif, qui était venu les visiter et les estimer, nous
a dit que...

--C'est assez... c'est trop parler du juif et des esclaves!--s'écria
Berthoald en interrompant Richulf; et voulant mettre terme à un
entretien qui lui semblait pénible, il approcha ses éperons des flancs
de son cheval afin de rejoindre les autres guerriers franks, et leur
cria de loin en tâchant de sourire:--Compagnons, bonne nouvelle! notre
abbaye est riche, fertile, et nous venons succéder à une abbesse,
est-elle jeune ou vieille, laide ou jolie, je ne sais... Avant une heure
nous la verrons.

--Vive Karl-Marteau!--dit un des guerriers,--il n'y a pas d'abbesse sans
nonnes... nous rirons avec les nonnains.

--Moi, j'aurais préféré quelque abbé batailleur à déposséder; mais je me
console en pensant que nous allons être maîtres de nombreux troupeaux de
porcs.

--Toi, Richulf, tu ne penses qu'aux horions et aux jambons!

En causant ainsi gaiement, les guerriers prennent et suivent l'avenue
bordée de peupliers. Enfin on aperçoit au loin l'abbaye, bâtie au milieu
d'une sorte de presqu'île, où l'on arrivait de ce côté par une étroite
chaussée pratiquée entre deux étangs.

--Beau bâtiment! vois donc, Berthoald.

--Vastes dépendances! Et ces grands bois à l'horizon, sans doute ils
dépendent de notre abbaye...

--Ils doivent être giboyeux. Nous chasserons le cerf, le daim, le
sanglier... Vive Karl-Marteau!

--Et les étangs, qui là-bas s'étendent de chaque côté de la route, ils
doivent être poissonneux... nous pêcherons; j'aime fort la pêche. Vive
le bon Karl!

--Ne trouvez-vous pas, compagnons, que cette abbaye a une certaine mine
guerrière avec ses bâtiments élevés, les contreforts de ses murailles,
ses rares fenêtres, et ces étangs qui l'entourent comme une défense
naturelle?

--Tant mieux, Berthoald! nous serons là retranchés comme dans une
forteresse; et s'il plaisait aux successeurs du bon Karl, ou à ces
fantômes de rois, descendance énervée de Clovis, de vouloir nous
déposséder à notre tour, ainsi que nous allons déposséder cette abbesse,
nous prouverions que nous portons des chausses et non des jupes.

--Oui, oui... nos cierges sont des lances, nos bénédictions des coups
d'épée...

--Hâtons nos chevaux de l'éperon, car le jour baisse et j'ai
grand'-faim... Foi de Richulf, deux jambons et une montagne de choux ne
me rassasieront pas.

--Aiguise tes dents, gros glouton! moi je propose d'inviter au festin
l'abbesse et ses nonnes.

--Moi, je propose d'inviter celles qui seront jeunes et jolies à
partager avec nous le séjour de l'abbaye.

--Quoi! les inviter! Sigewald... il faut, par ma barbe! les forcer à
rester avec nous tant qu'elles nous plairont... Le bon Karl rira du
tour. Si l'évêque de Nantes se plaint, nous lui dirons de venir chercher
ses brebis, et nous le recevrons à la pointe de nos piques.

--Au diable l'évêque de Nantes! le temps des tonsurés est passé, celui
des soldats est venu... nous serons maîtres chez nous!

Pendant que ses compagnons se livraient à cette joie grossière,
Berthoald, silencieux et pensif, les précédait. Karl l'avait revêtu de
la haute dignité de comte; il traînait à sa suite, dans les chariots, un
riche butin. La donation de l'abbaye lui assurait de grands biens,
cependant le jeune chef paraissait soucieux; un sourire amer et
douloureux effleurait parfois ses lèvres. Le soleil venait de
disparaître derrière la forêt qui bornait l'horizon. Les cavaliers
franks cheminaient sur l'étroite chaussée de chaque côté de laquelle
deux étangs immenses s'étendaient à perte de vue. Au bout de quelques
instants, Richulf dit au jeune chef:--Je ne sais si le crépuscule
embrouille ma vue, mais est-ce que la chaussée ne te paraît pas là-bas
comme coupée par un amoncellement de terre?

--Voyons cela de plus près,--répondit Berthoald en mettant son cheval au
galop. Richulf et Sigewald le suivirent; bientôt tous trois se
trouvèrent en face d'une large et profonde coupure pratiquée dans la
chaussée, coupure remplie d'eau par la jonction des deux étangs à cet
endroit. Au delà de cette tranchée s'élevait une sorte de parapet de
terre, renforcé de pieux énormes. Cet obstacle était considérable, la
nuit baissait de plus en plus, et de chaque côté les deux lacs
s'étendaient à perte de vue. Berthoald se retourna fort surpris vers ses
compagnons non moins étonnés que lui, et leur dit:--Que signifie cela?
Ce retranchement a, comme l'abbaye, une mine tout à fait guerrière.

--Ces terres ont été fraîchement remuées, l'écorce de ces pieux est
encore fraîche, ainsi que la feuillée de cette espèce de haie qui
couronne ce parapet... Pourquoi diable ces préparatifs de défense?

--Par le marteau de Karl!--dit Berthoald,--voici une abbesse bien versée
dans l'art des retranchements! mais il doit y avoir une autre route pour
se rendre à l'abbaye, et...--Berthoald ne put achever ses paroles; une
volée de pierres, vigoureusement lancées par des frondeurs embusqués
derrière la haie qui couronnait le parapet, atteignirent les trois
guerriers: leurs casques et leurs cuirasses amortirent le choc; mais le
jeune chef fut assez rudement contus à l'épaule, et le cheval de
Richulf, arrêté au bord de la chaussée, atteint à la tête, se cabra si
violemment, qu'il se renversa sur son cavalier, tous deux tombèrent dans
l'étang, si profond en cet endroit, que, pendant un instant, cheval et
cavalier disparurent complétement; mais bientôt le Frank surnagea,
parvint à se cramponner au rebord de la chaussée et à y remonter, non
sans peine et ruisselant d'eau, tandis que son cheval éperdu s'éloignait
en nageant vers le milieu de l'étang, où, épuisé de fatigue, il se noya.

--Trahison!--s'écria Berthoald en tirant vainement son épée, car cette
profonde coupure remplie d'eau avait vingt pieds de large; et pour la
combler, selon l'art de la guerre, il eût fallu aller au loin couper
cinq ou six cents fascines et commencer un véritable siége; de plus, la
nuit s'assombrissait de plus en plus. Tandis que le jeune chef se
consultait avec ses compagnons sur cette occurrence imprévue, une voix,
sortant de derrière la haie dont était couronné le retranchement,
dit:--Cette volée de pierres est une pluie de roses en comparaison de ce
qui vous attend si vous tentez de forcer ce passage.

--Qui que tu sois, tu payeras cher cette attaque!--s'écria
Berthoald.--Nous venons ici par ordre de Karl, chef des Franks, qui m'a
fait don, à moi, Berthoald, ainsi qu'à mes hommes, de l'abbaye de
Meriadek.

--Et moi,--reprit la voix,--je te fais don, en attendant mieux, de cette
volée de pierres.

--Prends garde!--s'écria Berthoald,--tous mes compagnons ne sont pas là;
ils nous suivent à quelque distance. Nous ne pourrons ce soir forcer le
passage; mais nous camperons cette nuit sur cette chaussée; demain, au
point du jour, nous enlèverons ce retranchement; or, je t'en préviens,
songes-y, l'abbesse de ce couvent et ses nonnes seront traitées comme on
traite les femmes en ville conquise...

--Notre sainte dame Méroflède se rit de tes menaces; de plus, elle a
chrétiennement pitié de toi et de tes compagnons,--répondit la
voix;--l'abbesse consent à te recevoir, toi, chef de ces bandits; mais
seul, dans le couvent... tes compagnons camperont cette nuit sur la
levée; demain, au point du jour, tu viendras les rejoindre; quand tu
leur auras raconté ce que tu as vu dans le monastère, et de quelle façon
l'on se dispose à vous recevoir, vous reconnaîtrez que vous n'avez rien
de mieux à faire que de retourner promptement guerroyer auprès de Karl,
ce païen, aussi païen que les Arabes, qui continue de donner aux
brigands de son armée les biens sacrés de l'Église de Dieu!

--Oh! je châtierai ton insolence!

--Mon cheval est noyé,--ajouta Richulf en fureur;--l'eau ruisselle sous
mon armure, je suis transi, j'ai le ventre vide, et nous passerions la
nuit ainsi!

--Assez de vaines paroles, décide-toi,--reprit la voix.--Si tu acceptes
mon offre, toi, chef de ces hommes, on va jeter, du haut de ce
retranchement, une longue planche, et pour peu que tu aies le pied sûr,
tu traverseras ainsi la tranchée; je te conduirai à l'abbaye; demain, tu
rejoindras tes compagnons, et que le diable qui vous a amenés vous
remmène!

Durant ce débat, les autres Franks, compagnons de Berthoald, et plus
tard les chariots et les bagages, s'engageant sans défiance sur
l'étroite chaussée, avaient rejoint le jeune chef. Il leur raconta ce
qui venait de se passer, leur montrant la coupure et le retranchement,
en ce moment infranchissables. Les nouveaux bénéficiers de l'abbaye,
d'abord non moins interdits, puis non moins furieux que Berthoald,
éclatèrent en menaces et en imprécations contre l'abbesse; mais la nuit
était venue, il fallut songer à camper sur la chaussée; il fut aussi
convenu que Berthoald se rendrait seul à l'abbaye, et que le lendemain,
au point du jour, selon son rapport, ses compagnons aviseraient,
très-décidés d'ailleurs à recourir à la force; enfin, ils recourraient
encore à la force dans le cas où Berthoald, victime d'une trahison, ne
reparaîtrait pas. Quant à lui, insoucieux du danger, il insista pour se
rendre au monastère, cédant autant à son esprit d'aventure qu'à sa
curiosité de voir cette abbesse guerrière. Ainsi que Ricarik (car
c'était lui) l'avait offert à Berthoald, une planche fut poussée
horizontalement du dedans du retranchement, puis elle bascula et
s'abaissa, de sorte que l'une de ses extrémités reposait sur la levée,
l'autre sur le faîte du parapet, où elle était solidement maintenue.
Berthoald confia son cheval à l'un de ses compagnons, et d'un pas ferme
et léger s'aventura sur la planche.--Que personne de vous ne s'avise de
vouloir suivre votre chef,--dit Ricarik;--la planche est trop faible
pour supporter le poids de deux hommes, je la ferais d'ailleurs tomber
dans le fossé.

Après le passage de Berthoald, la planche fut retirée; le jeune chef,
contraignant sa colère, suivit l'intendant, tandis qu'une douzaine de
frondeurs, colons et esclaves, requis par ordre de l'abbesse pour être
de guet, gardaient la tranchée à la faible clarté de cette nuit étoilée.
Berthoald vit deux chevaux de l'autre côté du retranchement. Ricarik lui
fit signe d'enfourcher une de ces deux montures, enfourcha l'autre, et
partit en avant. Le jeune chef suivait son guide en silence, éprouvant
non moins de courroux que de curiosité à l'égard de cette abbesse
batailleuse, si peu résignée à céder la place aux nouveaux bénéficiers.
En deux autres endroits, Berthoald trouva une chaussée coupée et
retranchée, mais praticable, grâce à des ponts volants. Bientôt il
arriva non loin de la première clôture de l'abbaye, formée de madriers
solidement reliés les uns aux autres et plantés à peu de distance de la
berge des étangs qui, environnant l'espace où s'élevaient les bâtiments
de l'abbaye, faisaient de ce vaste terrain couvert de constructions une
sorte de presqu'île à laquelle, de ce côté, l'on ne pouvait arriver que
par la chaussée mise récemment en état de défense; derrière le monastère
une langue de terre, rejoignant la forêt, dont la cime bornait
l'horizon, offrait un autre passage. Berthoald remarqua en dedans de la
clôture de vives lueurs projetées sans doute par des torches.
L'intendant prit un cornet de cuivre suspendu à l'arçon de sa selle,
sonna quelques appels; aussitôt une porte bardée de fer, faisant face à
la jetée, s'ouvrit. Berthoald, précédé de son guide, entra dans l'une
des cours de l'abbaye: là, il se trouva en face de l'abbesse à cheval,
entourée de plusieurs esclaves portant des torches. Méroflède avait à
demi rabattu sur son front le capuchon de sa mante écarlate; à son côté
pendait un couteau de chasse à fourreau d'acier et à poignée d'or.
Berthoald resta saisi d'étonnement à l'aspect de cette femme ainsi
éclairée à la lueur des flambeaux; son costume à la fois monastique et
guerrier faisait valoir la souple et grande taille de l'abbesse. Le
jeune chef la trouva belle, autant qu'il en put juger à travers l'ombre
que projetait sur ses traits son camail à demi rabattu.

--Je sais qui tu es: tu te nommes Berthoald,--dit Méroflède d'une voix
vibrante et mâle comme celle d'un homme;--tu viens prendre possession de
mon abbaye?

--Oui, cette abbaye m'a été donnée à moi et à mes compagnons de guerre
par une charte écrite de la main de Karl, chef des Franks. Cette charte,
je l'apporte.

Méroflède se prit à rire d'un air dédaigneux, et malgré l'ombre qui
voilait ses traits, ce rire découvrit aux yeux de Berthoald des dents
blanches comme des perles; mais l'abbesse, donnant un léger coup de
talon à son cheval, dit au jeune homme:--Suis-moi...

Au moment où le cheval de Méroflède se mit en marche, Broute-Saule, sans
doute guéri du becquetage de l'épervier, mais non plus vêtu de haillons,
portant au contraire une élégante tunique verte, des chausses de daim,
des bottines de cuir et un riche bonnet de fourrure, Broute-Saule se
tint auprès de la monture de l'abbesse; ainsi placé entre elle et
Berthoald, le jeune voleur d'épervier, attentif aux moindres mouvements
de Méroflède, la couvait d'un oeil ardent et jaloux; de temps à autre,
il jetait un regard inquiet sur le jeune chef. Les esclaves, porteurs de
flambeaux, s'étaient mis en marche pendant que l'abbesse, entrant dans
une des cours intérieures du couvent, montrait au jeune chef une
cinquantaine de colons rangés en bon ordre et armés d'arcs et de
frondes.

--Cette enceinte,--dit Méroflède à Berthoald,--te paraît-elle
suffisamment gardée? Réponds, vaillant capitaine?

--Pour moi et pour mes hommes, un frondeur ou un archer n'est pas plus
dangereux qu'un chien qui aboie de loin. On laisse siffler les traits,
bruire les pierres, et l'on arrive à longueur d'épée. Demain, au point
du jour, tu verras ceci, dame abbesse... si tu t'opiniâtres à défendre
ce monastère.

Méroflède se prit encore à rire et reprit:--Si tu aimes à te battre de
près, tu trouveras tout à l'heure de quoi satisfaire tes goûts.

--Non pas tout à l'heure!--s'écria Broute-Saule en regardant Berthoald
d'un air de haineux défi,--si tu veux combattre à l'instant... ici, dans
cette cour, à la clarté des torches et sous les yeux de notre sainte
abbesse, je suis prêt, quoique je n'aie, moi, ni casque ni cuirasse.

Méroflède donna familièrement un coup de houssine sur le bonnet de
Broute-Saule et lui dit en souriant:--Tais-toi.

Berthoald sourit, ne répondit rien à la provocation de l'ardent
jouvenceau, et continua de suivre l'abbesse, qui, sortant de cette
seconde enceinte, se dirigea vers un vaste bâtiment d'où partaient des
cris confus; elle se baissa sur son cheval et dit deux mots à l'oreille
de Broute-Saule; celui-ci parut hésiter à obéir et à s'éloigner de
l'abbesse; alors elle lui dit d'une voix impérieuse et dure:--M'as-tu
entendue?

--Sainte dame...

--Obéiras-tu?--dit impétueusement Méroflède; et, frappant Broute-Saule
de sa houssine, elle ajouta:--Va donc, vil esclave!

Broute-Saule tressaillit, ses traits devinrent d'une pâleur livide et
ses regards féroces s'arrêtèrent, non sur Méroflède, mais sur Berthoald,
fort indifférent à ce démêlé. Cependant le jeune esclave, après un
violent effort sur lui-même, se résigna et courut accomplir l'ordre de
Méroflède. Bientôt après, une centaine d'hommes à figures sinistres,
déterminées, vêtus de haillons, sortirent en tumulte du bâtiment, se
rangèrent à peu près en haie en agitant des lances, des épées, des
haches, et criant:--Vive notre sainte abbesse Méroflède!--Plusieurs
femmes, mêlées parmi ces hommes, criaient non moins bruyamment:--Vive
l'abbesse!

--Toi qui viens prendre possession de ce monastère,--dit Méroflède au
jeune chef avec un sourire sardonique,--sais-tu ce que c'est que le
droit d'asile?

--Je le sais... tout criminel réfugié dans une église est à l'abri de la
justice des hommes.

--Tu es un vrai trésor de science, digne de porter la crosse et la
mitre, toi qui viens me déposséder de cette abbaye! Or donc, ces bonnes
gens que tu vois là sont la fleur des bandits du pays; le plus innocent
a commis un meurtre ou deux. Apprenant ta venue, je leur ai offert de
quitter de nuit l'asile de la basilique de Nantes, leur promettant asile
dans la chapelle de l'abbaye et la tolérance du bon vieux temps où l'on
menait si joyeuse vie dans les saints asiles. S'ils sortent d'ici, le
gibet les attend; c'est te dire avec quelle rage ils défendront le
monastère contre toi et tes hommes, qui ne conserveriez pas
chrétiennement ici de pareils hôtes, tandis que moi je les nourris et
les héberge. Tu le vois, jeune homme, donner une abbaye est facile, en
prendre possession est difficile. Je ne te parle pas des nombreux
esclaves qui m'obéissent au nom du Seigneur, et que je compte armer.
Maintenant tu connais les forces dont je dispose, rentrons au monastère;
après ta longue route, tu dois être fatigué. Je t'offre l'hospitalité;
tu souperas avec moi... ce n'est point canonique, je le sais; mais nous
sommes à peu près en temps de guerre, et la guerre a ses licences...
Demain, au point du jour, tu rejoindras tes compagnons; tu dois être
homme de bon conseil, tu engageras donc ta bande à se mettre en quête
d'une autre abbaye, et tu les guideras dans cette recherche.

--Je vois avec plaisir, sainte abbesse, que la solitude et les
austérités du cloître n'ont pas altéré l'humeur joviale que tu parais
posséder.

--Ah! tu me crois d'humeur joviale?

--Ne dis-tu pas avec un sérieux fort plaisant, que moi et mes hommes,
qui depuis la bataille de Poitiers guerroyons contre les Arabes, les
Frisons et les Saxons, nous tournerons casaque devant cette poignée de
meurtriers et de larrons, renforcés de pauvres colons qui ont quitté la
charrue pour la lance, et la pioche pour la fronde!

--Guerrier fanfaron!--s'écria Broute-Saule, qui était revenu prendre sa
place à la tête du cheval de Méroflède,--veux-tu que nous prenions
chacun une hache? nous nous mettrons nus jusqu'à mi-corps, et tu verras
si les hommes d'ici sont des lâches!

--Tu me parais, toi, un vaillant garçon,--reprit Berthoald en
souriant;--si tu veux rester avec nous dans l'abbaye, tu y trouveras ta
place.

Broute-Saule allait répondre... Méroflède lui coupa la parole et dit à
Berthoald:--D'ici à demain matin, nous ferons trêve... Tu dois être
fatigué; on va te conduire au bain, cela te délassera, après quoi nous
souperons; je ne te donnerai pas un festin pareil à ceux que sainte
Agnès et sainte Radegonde donnaient à leur poète favori l'évêque
Fortunat, dans leur abbaye de Poitiers; mais enfin tu ne jeûneras point.
Puis s'adressant à Ricarik:--Tu as mes ordres, suis-les.

Méroflède, en parlant ainsi, s'était rapprochée de la porte intérieure
de l'abbaye. D'un bond léger, elle descendit de sa monture et disparut
dans le cloître après avoir jeté la bride de son cheval à Broute-Saule;
le jouvenceau la suivit d'un regard presque désespéré, puis il regagna
lentement les écuries, après avoir montré de loin le poing à Berthoald.
Celui-ci, de plus en plus frappé des étrangetés de cette abbesse,
demeurait pensif, lorsque Ricarik, l'arrachant à sa rêverie, lui dit, en
lui montrant deux esclaves:--Descends de cheval, ces esclaves te
conduiront au bain; ils t'aideront à te désarmer, et comme tes bagages
ne sont pas ici, ils te donneront de quoi te vêtir convenablement, des
chausses et une robe toute neuve que je n'ai jamais portée; tu
endosseras ces vêtements, si tu préfères quitter ta coquille de fer;
puis je te viendrai quérir pour souper avec notre sainte dame.

Une demi-heure après, Berthoald, sortant du bain et conduit par Ricarik,
entrait dans l'appartement de l'abbesse.

       *       *       *       *       *

Lorsque Berthoald parut dans la salle où l'attendait Méroflède, il la
trouva seule; elle avait quitté ses vêtements noirs pour revêtir une
longue robe blanche; un léger voile cachait à demi les tresses de son
épaisse chevelure d'un roux ardent et doré: un collier et des bracelets
de pierreries ornaient son cou et ses bras nus. Les Franks ayant
conservé l'habitude, jadis introduite en Gaule par les Romains,
d'entourer leurs tables d'espèces de lits; l'abbesse, à demi couchée sur
un long et large siége à dossier garni de coussins, fit signe au jeune
chef de s'asseoir auprès d'elle. Berthoald obéit, de plus en plus frappé
de l'étrange beauté de Méroflède. Un grand feu flambait dans l'âtre; une
riche vaisselle d'argent brillait sur la table recouverte de lin brodé;
des amphores, précieusement ciselées, se dressaient à côté des coupes
d'or; les plats contenaient des mets appétissants; un candélabre, où
brûlaient deux petits cierges de cire, éclairait à peine cette salle
immense, qui, par l'insuffisance du luminaire, devenant presque obscure
à quelques pas des deux convives, était plongée dans les ténèbres à ses
deux extrémités. Le lit s'adossait à une muraille boisée, deux portraits
y étaient suspendus, l'un, grossièrement peint sur un panneau de chêne,
à la mode de Byzance, représentait un guerrier frank, barbarement
accoutré, ainsi que se vêtissaient, trois siècles auparavant, les leudes
de Clovis, ces premiers conquérants des Gaules; au-dessous de cette
peinture on lisait: _Gonthramm Neroweg_. À côté de ce portrait on voyait
celui de l'abbesse Méroflède, enveloppée de ses longs voiles noirs et
blancs; elle tenait d'une main sa crosse abbatiale, de l'autre, une épée
nue. Cette image, beaucoup plus petite que la première, était peinte sur
parchemin, à la façon des miniatures dont on ornait alors les livres
saints. Berthoald aperçut ces deux portraits au moment où il allait
s'asseoir aux côtés de l'abbesse. À cette vue, il tressaillit, resta un
moment frappé de surprise; puis reportant tour à tour ses yeux de
Gonthramm Neroweg sur Méroflède, il semblait comparer la ressemblance
qui existait entre eux, ressemblance évidente en cela que, comme
Neroweg, Méroflède avait la chevelure rousse, le nez en bec d'aigle, et
les yeux verts. Le jeune chef ne put cacher son étonnement. L'abbesse
lui dit:--Qu'as-tu à contempler ainsi le portrait de l'un de mes aïeux,
mort il y a plusieurs siècles?

--Ainsi... tu es de la race des Neroweg?

--Oui, et ma famille habite encore ses grands domaines de l'Auvergne,
conquis par l'épée de mes ancêtres, ou octroyés par dons royaux... Mais
assez parlé du passé, gloire aux morts, joie aux vivants! Sieds-toi là,
et soupons... Je te semble une étrange abbesse? mais, par Dieu! je vis
comme les abbés et les évêques, sinon qu'ils soupent avec de jolies
jouvencelles, et que moi je soupe ce soir avec un brave et beau
soldat... T'en plaindrais-tu?--Et soulevant d'un poignet viril une des
lourdes amphores d'argent, elle remplit jusqu'au bord la coupe d'or
placée près d'Amael; puis après y avoir seulement mouillé ses lèvres
rouges et charnues, elle la tendit au jeune chef et lui dit
résolument:--Buvons à ta bienvenue dans ce couvent!

Berthoald garda un moment la coupe entre ses mains, et tout en jetant un
dernier regard sur le portrait de Neroweg, il sourit d'un air
sardonique, réfléchit un instant, attacha sur l'abbesse un regard non
moins hardi que ceux qu'elle lui jetait, et reprit:--Buvons, belle
abbesse!--Et d'un trait, vidant la large coupe, il ajouta:--Buvons à
l'amour!...

--Soit, buvons à l'amour, le dieu du monde! comme disaient les
païens,--répondit Méroflède en remplissant sa coupe d'un vin contenu
dans une petite amphore de vermeil. Versant alors de nouveau à boire au
jeune chef, qui la couvait d'un oeil étincelant, elle ajouta:--J'ai bu
selon tes voeux; maintenant, bois aux miens!

--Quels qu'ils soient, sainte abbesse; cette coupe fût-elle remplie de
poison, je la viderai, je le jure par ton beau bras aussi blanc que la
neige!

--Alors,--dit l'abbesse en jetant un regard pénétrant sur le jeune
homme,--buvons au juif Mardochée!

Berthoald portait la coupe à ses lèvres; mais au nom du juif il
frissonna, posa brusquement le vase d'or sur la table, ses traits
s'assombrirent, et il s'écria presque avec effroi:--Le juif
Mardochée!...

--Allons, par Vénus! la patronne des amoureux, ne tremble pas ainsi, mon
vaillant!

--Boire au juif Mardochée, moi!...

--Tu m'as dit: Buvons à l'amour... j'ai bu, j'y boirai encore, si tu
veux,--ajouta l'abbesse en regardant fixement Berthoald;--tu m'as juré
par la blancheur de ce bras,--et elle releva davantage encore sa large
manche,--tu m'as juré de boire selon mes voeux, accomplis ta promesse!

--Femme!--reprit Berthoald avec impatience et embarras,--qu'est-ce que
ce juif? pourquoi veux-tu que je...

--Ah! ah! ah!--fit Méroflède en riant aux éclats et interrompant le
jeune chef,--moi, qui te croyais un brave! tu te troubles pour si
peu?... Sais-tu pourquoi je veux boire au juif Mardochée?...

--Non.

--Écoute-moi... Si Mardochée ne t'avait pas vendu comme esclave au
seigneur Bodégésil, tu n'aurais pas, une nuit, volé le cheval et
l'armure de ton maître pour courir les aventures en te donnant à ce Karl
endiablé, toi, Gaulois de race asservie, pour noble de race franque, et
fils d'un bénéficier dépossédé... Karl, dont tu es devenu un des
meilleurs capitaines, ne t'aurait pas octroyé cette abbaye. Donc tu ne
serais pas ici à côté de moi, à cette table, où nous buvons ensemble à
l'amour... Voilà pourquoi, mon vaillant, je vide cette coupe en mémoire
de ce juif immonde!--Et elle la vida.--Maintenant, boiras-tu au juif?

Pendant que Méroflède parlait ainsi, Berthoald la contemplait avec une
surprise croissante mêlée d'anxiété, ne pouvant trouver un mot à
répondre.--Ah! ah! ah!--dit l'abbesse en riant de nouveau,--le voici
muet! De quoi pâlis-tu et rougis-tu tour à tour? Que m'importe à moi que
tu sois de race gauloise ou de race franque? cela rend-il tes yeux moins
bleus, tes cheveux moins noirs, ta figure moins avenante? Tu t'es moqué
de Karl par ta fourberie, tant mieux! nous rirons ensemble de ce
stupide... Allons, déride-toi donc, beau vaillant. Faut-il que ce soit
moi, abbesse, qui te donne, à toi soldat, l'exemple de vider les coupes?

Berthoald croyait rêver... Méroflède, en ses paroles, ne lui témoignait
ni le dédain que devait lui inspirer l'odieux mensonge dont il s'était
rendu coupable, ni le triomphe méchant qu'elle devait éprouver de
posséder des secrets redoutables pour lui. Franche dans son cynisme,
elle contemplait le jeune chef d'un oeil fauve et ardent. Ces regards,
qui jetaient le trouble dans son esprit et le feu dans ses veines,
l'étrangeté de l'aventure, la large coupe de vin qu'il venait de vider
d'un trait, vin très-capiteux ou mélangé de quelque philtre,
commençaient à égarer la raison de Berthoald; voulant lutter d'audace
avec l'abbesse, il lui dit:--Puisque tu es de la race de Neroweg,
sais-tu que ce n'est pas la première fois qu'elle se rencontre à travers
les âges avec la race de Joël?

--Qu'est-ce que la race de Joël?

--La mienne!

--Nous boirons aussi à Joël... il a fait souche de beaux soldats!

--Sais-tu quelle a été la mort du fils de ce Gonthramm Neroweg dont
voici le portrait?

--Une tradition de ma famille rapporte qu'il fut tué dans ses domaines
d'Auvergne, par le chef d'une troupe de bandits et d'esclaves révoltés.

--Le chef de ces bandits se nommait _Karadeuk_... il était le bisaïeul
de mon grand-père!

--Par Dieu! voilà qui est singulier! Et comment ce bandit a-t-il tué
Neroweg?

--Ton aïeul et le mien se sont vaillamment combattus à coups de hache,
le comte a succombé.

--En effet... tu rappelles mes souvenirs d'enfance. Ton aïeul n'avait-il
pas écrit quelques mots sur le tronc d'un arbre après ce combat?

--Il avait écrit ceci: _Karadeuk, descendant de Joël, a tué le comte
Neroweg!_

--C'est cela!... et la femme du comte, Godegisèle, quelques mois après
la mort de son mari, mit au monde un fils qui fut le grand-père de mon
grand-père.

--Voilà qui est étrange... toi, fille des Neroweg, tu écoutes ce récit
avec calme?

--Aussi vrai qu'il laisse sa coupe pleine, ce soldat est, pardieu!
encore plus stupide qu'il n'est beau!... Et que me font à moi ces
batailles de nos aïeux et de nos races? Par Vénus! je ne connais, moi,
qu'une race au monde: celle des amoureux!... Donc, vide ta coupe, mon
vaillant, et soupons gaiement. C'est trêve entre nous cette nuit... À
demain la guerre!

--Honte! remords! raison! devoir! noyons tout dans le vin... Je ne sais
si je veille ou si je rêve en cette nuit étrange!--s'écria le jeune
chef; puis, prenant à la main sa coupe pleine, il se leva et ajouta d'un
air de défi sardonique en se tournant vers le sombre et farouche
portrait du guerrier frank:--Je bois à toi, Neroweg!--Puis Berthoald, sa
coupe vidée, se rejeta sur le lit dans une sorte de vertige, en disant à
Méroflède:--Vive l'amour! abbesse du diable! Aimons-nous ce soir et
battons-nous demain!

--Battons-nous sur l'heure!--cria une voix rauque et strangulée, qui
parut sortir des profondeurs de cette grande salle que l'ombre
envahissait à quelques pas de la table où siégeaient les deux convives;
puis les rideaux de l'une des portes s'étant soudain écartés,
Broute-Saule, qui, à l'insu de l'abbesse, et poussé par une jalousie
féroce, était parvenu à s'introduire dans l'intérieur de cet
appartement, s'élança, agile comme un tigre, fut en deux bonds auprès de
Berthoald, le saisit d'une main aux cheveux, tandis que de l'autre il
levait son poignard pour le lui plonger dans la gorge. Le jeune chef,
quoique surpris à l'improviste, tira son épée, étreignit de son poignet
de fer la main armée que Broute-Saule levait sur lui, et plongea son
glaive dans le ventre de ce malheureux, qui pirouetta sur lui-même et
tomba en disant:--Bonheur à moi, Méroflède... je meurs sous tes yeux!

Berthoald, son épée sanglante à la main, sentant sa raison se troubler
de plus en plus, retomba machinalement sur le lit; il jetait autour de
lui des regards effarés, lorsqu'il vit l'abbesse renverser d'un coup de
poing le candélabre qui seul éclairait cette salle; et au milieu des
ténèbres il se sentit passionnément enlacer dans les bras de ce monstre,
qui lui dit d'une voix basse et palpitante:--Tu t'es battu pour moi...
je t'adore...

       *       *       *       *       *

L'aube allait succéder à cette nuit où Broute-Saule avait été tué par
Berthoald. Ce jeune chef, profondément endormi et chargé de liens qui
assujettissent ses mains derrière son dos, est étendu sur le plancher de
la chambre à coucher de Méroflède. L'abbesse, enveloppée d'une mante
noire, la figure pâlie, à demi voilée par son épaisse chevelure rousse
dénouée, qui traînait presque à terre, se dirigea vers la fenêtre,
tenant à la main une torche de résine allumée. Se penchant alors à cette
croisée d'où l'on découvrait au loin l'horizon, l'abbesse agita sa
torche par trois fois en regardant du côté de l'orient, qui commençait à
se teinter des lueurs du jour naissant. Au bout de quelques instants, la
clarté d'une grande flamme, s'élevant au loin à travers les dernières
ombres de la nuit, répondit au signal de Méroflède. Ses traits
rayonnèrent d'une joie sinistre; elle jeta son flambeau dans le fossé
rempli d'eau qui entourait le monastère; et, à plusieurs reprises, elle
secoua rudement Berthoald pour le réveiller. Celui-ci sortit
difficilement de son sommeil léthargique. Voulant porter ses mains à son
front, il s'aperçut qu'elles étaient garrottées; se dressant alors
péniblement sur ses jambes alourdies, l'esprit encore troublé, il
regarda silencieusement Méroflède. Celle-ci, étendant son bras demi-nu
vers l'horizon que l'aube éclairait faiblement, dit à
Berthoald:--Vois-tu là-bas, au loin, cette chaussée qui traverse les
étangs et se prolonge jusqu'à l'enceinte de ce couvent?

--Oui,--répondit Berthoald, luttant contre la torpeur étrange qui
paralysait encore son esprit et sa volonté, sans cependant obscurcir
tout à fait son intelligence,--oui, je la vois.

--Tes compagnons d'armes ont campé cette nuit sur cette chaussée?

--En effet,--reprit le jeune chef en tâchant de rassembler ses souvenirs
confus,--hier soir... mes compagnons...

--Écoute,--reprit vivement l'abbesse en mettant sa main sur l'épaule du
jeune homme,--écoute... de ce côté où le soleil va se lever,
qu'entends-tu?

--J'entends un grand bruit... il se rapproche... On dirait le bruit des
grandes eaux...

--Tu l'as dit, mon vaillant.--Et, s'appuyant sur l'épaule de
Berthoald:--Il y a là-bas, à l'orient, un lac immense contenu par une
digue et des écluses...

--Un lac?

--Le niveau de ses eaux est élevé de huit à dix pieds au-dessus du
niveau de ces étangs... Comprends-tu maintenant?

--Non, mon esprit est appesanti... je ne sais où je suis... c'est à
peine si je me souviens... et puis... pourquoi suis-je ainsi
garrotté?...

--C'est afin de contenir les élans de ta joie, lorsque tout à l'heure tu
auras complétement recouvré ta raison... Cependant elle commence à te
revenir. Tu dois maintenant comprendre que les écluses de la digue étant
ouvertes, et elles le sont, les eaux de ces étangs vont tellement se
gonfler, qu'elles submergeront la chaussée où tes compagnons d'armes ont
campé cette nuit avec leurs chevaux et les chariots qui contiennent leur
butin et leurs esclaves... Tiens, vois-tu comme l'eau monte, monte au
loin... Vois-tu? elle atteint déjà la berge de la jetée... avant une
heure elle sera submergée. Pas un de tes compagnons n'aura pu échapper à
la mort... et s'ils veulent fuir, une tranchée profonde, pratiquée cette
nuit par mes ordres à l'extrémité de la levée, du côté de la route, les
arrêtera, et pas un n'échappera au trépas... Entends-tu, mon vaillant?

--Tous morts!--murmura Berthoald sans sortir de sa morne stupeur,--tous
morts!... il y avait pourtant parmi eux de braves guerriers!

--Ah! la mort de tes compagnons ne te va pas assez au coeur pour te
faire sortir de ton engourdissement!!... essayons un autre moyen.--Et
l'abbesse, jetant sur Berthoald un regard horrible, reprit d'une voix
éclatante:--Écoute encore... Parmi ces esclaves ramenées du Languedoc,
et que ta bande traînait à sa suite en chariot, il y avait une femme...
elle sera tout à l'heure noyée comme les autres, et cette femme,--ajouta
Méroflède en accentuant ces mots comme s'ils devaient frapper Berthoald
au coeur,--cette femme, c'était ta mère!... entends-tu? ta mère!...

Berthoald tressaillit de tout son corps, bondit dans ses liens, tâchant,
mais en vain, de les rompre, poussa un cri terrible, jeta un regard de
désespoir et d'épouvante sur l'immense nappe d'eau, qui, rougie par les
premiers rayons du soleil levant, s'étendait alors à perte de vue, et
s'écria:--Ma mère! ma mère!...

--Vois-tu,--lui dit Méroflède avec une joie féroce,--vois-tu là-bas?
l'eau a presque entièrement envahi la chaussée; c'est à peine l'on
aperçoit encore les couvertures de toile qui surmontent les chariots. Le
flot monte toujours, et à cette heure, pour ta mère, c'est l'angoisse de
la mort, angoisse plus horrible que la mort même.

--Oh! démon!--s'écria le jeune homme en se tordant sous ses liens; puis
il s'écria:--Tu mens! ma mère n'est pas là... tu mens!...

--Ta mère a quarante ans; elle s'appelle Rosen-Aër, elle habitait la
vallée de Charolles en Bourgogne...

--C'est vrai!... malheur! malheur sur moi!

--Ta mère, faite esclave par les Arabes lors de leur invasion en
Bourgogne, a été par eux emmenée en Languedoc; et, après le dernier
siége de Narbonne par Karl-le-Maudit, ta mère, ainsi que d'autres
femmes, a été prise dans les environs de cette ville. Lorsque l'on a
partagé le butin et les esclaves, Rosen-Aër, tombée dans le lot des
hommes de ta bande, a été conduite jusqu'ici... tu doutes encore? voici
une dernière preuve. Cette femme porte, comme toi, tracés sur le bras
droit, en caractères ineffaçables, ces deux mots: _Brenn-Karnak..._

--Oh! ma mère!--s'écria le malheureux en jetant un regard noyé de larmes
vers les étangs.

--Ta mère est morte!... Vois, la jetée a disparu sous les eaux, et elles
montent encore... Oui, ta mère, à cette heure, est noyée dans le chariot
couvert où elle était enfermée avec les autres esclaves!

--Mon coeur se brise,--murmura Berthoald écrasé sous le poids de la
douleur et du désespoir;--c'est trop souffrir!

--Trop souffrir!--s'écria Méroflède avec un éclat de rire infernal;--oh!
non! non! ce n'est pas assez. Quoi! stupide esclave! Gaulois renégat!
lâche menteur! qui te pares effrontément du nom d'un noble frank! Quoi!
tu as cru que la vengeance ne bouillonnait pas dans mes veines parce
que, hier soir, tu m'as vue sourire au récit de la mort de mon aïeul tué
par un bandit de ta race! Oui, j'ai souri, parce que je pensais qu'au
point du jour je le ferais assister de loin à l'agonie, à la mort de ta
mère! Mais j'avais la nuit à moi... et je te trouvais beau!

--Oh! monstre de luxure et de férocité!--s'écria Berthoald en faisant
des efforts surhumains pour briser ses liens.--Il faudra pourtant que je
venge ma mère... Je t'étranglerai de mes mains!...

L'abbesse, voyant l'impuissance de la fureur de Berthoald, haussa les
épaules et reprit:--Ah! ton aïeul le bandit a incendié, il y a un siècle
et demi, le château de mon aïeul, le comte Neroweg, et l'a ensuite tué à
coups de hache. Moi, je réponds à l'incendie par l'inondation, et je
noie ta mère!... Quant à toi, le sort qui t'attend sera terrible!...

--Tue-moi promptement; mais, un dernier mot... Ma mère sait-elle que
j'étais le chef des hommes dont le sort de la guerre l'avait rendue
esclave?

--Malheureusement, elle l'ignorait. Ceci a manqué à ma vengeance!

--Ce que tu sais de ma mère, qui te l'a dit?

--Le juif Mardochée.

--Il la connaît donc? où l'a-t-il vue?

--À la halte que tu as faite au couvent de Saint-Saturnin avec
Karl-Martel; là, le juif t'a reconnu...

--Merci, Dieu! ma mère a ignoré ma honte! sa mort eût été doublement
horrible... Et maintenant, monstre! délivre-moi de la vie, j'ai hâte de
mourir!

--Je ne partage pas cette hâte, tu m'appartiens...

       *       *       *       *       *

Ce matin-là, Bonaïk, l'orfévre, entra, comme d'habitude, dans l'atelier;
il y fut bientôt rejoint par les jeunes esclaves apprentis. Après avoir
allumé le feu de la forge, le vieillard, afin de donner issue à la
fumée, ouvrant la fenêtre qui donnait sur le fossé, remarqua, non sans
grand étonnement, que le niveau de l'eau de ce fossé avait tellement
augmenté, qu'entre elle et le soubassement de la fenêtre, il restait à
peine un pied de distance.--Ah! mes enfants,--dit-il aux apprentis,--je
crains qu'il soit arrivé cette nuit un grand malheur! Depuis nombre
d'années les eaux de ce fossé n'ont jamais atteint à la hauteur où elles
sont aujourd'hui, sinon lors de la rupture de la digue du lac supérieur
aux étangs. Tenez, voyez de l'autre côté du fossé, l'eau s'élève presque
jusqu'au soupirail de la cave creusée sous le bâtiment qui nous fait
face.

--Et l'on dirait que l'eau monte toujours, père Bonaïk.

--Hélas! oui, mes enfants, elle monte encore. Ah! la rupture de ces
digues amènera des désastres!

À ce moment, on entendit la voix de Septimine criant au dehors:--Père
Bonaïk, ouvrez-moi! ouvrez-moi!--L'un des apprentis courut à la porte,
et bientôt la Coliberte entra, soutenant une femme aux longs cheveux
ruisselants, aux vêtements trempés d'eau, livide, se traînant à peine,
et si défaillante, qu'à quelques pas de la porte, elle tomba évanouie
entre les bras du vieil orfévre et de Septimine.

--Pauvre femme! elle est glacée,--dit le vieillard, et s'adressant aux
apprentis:--Vite, vite, enfants! prenez du charbon dans le réduit,
faites jouer le soufflet, augmentez le feu de la forge, cela réchauffera
cette infortunée. Ah! je l'avais prévu... cette inondation aura causé de
grands maux!

À la voix de l'orfévre deux apprentis coururent au profond réduit
pratiqué derrière la forge, et descendirent dans ce caveau pour y
prendre du charbon; les autres esclaves attisèrent le feu, firent jouer
le soufflet, tandis que le vieillard s'approcha de Septimine, qui,
agenouillée devant la femme évanouie, pleurait en disant:--Hélas! mon
Dieu! elle va mourir!

--Rassure-toi!--reprit le vieillard,--les mains de cette pauvre
créature, tout à l'heure glacées, reprennent un peu de chaleur. Mais
qu'est-il donc arrivé? tes vêtements sont trempés d'eau?

--Bon père, ce matin, au point du jour, je me suis levée comme mes
compagnes, nous sommes allées dans la cour; là, nous avons entendu
d'autres esclaves crier: La digue est crevée! Et ils sont sortis en
courant pour aller voir les progrès de l'inondation. Moi, machinalement,
je les ai suivis. Ils se sont dispersés. Je m'étais avancée jusqu'à une
pointe de terre que baigne l'eau des étangs. Il y a là un gros saule;
bientôt j'ai vu à peu de distance de moi un chariot à demi submergé; il
flottait entre deux eaux, une toile tendue sur des cerceaux le
recouvrait.

--Grâce à Dieu! cette toile, ainsi tendue, faisait ballon; elle a dû
empêcher ce chariot de sombrer tout à fait... Achève?

--Le vent soufflant dans cette espèce de voile poussait le chariot vers
la rive où je me trouvais. Alors j'ai vu cette infortunée, cramponnée à
cette toile, le corps à demi plongé dans l'eau.

--Qu'as-tu fait?

--Il n'y avait pas un instant à perdre: les mains défaillantes de cette
pauvre créature, dont les forces étaient à bout, allaient abandonner la
toile, son seul soutien. J'attachai le bout de ma ceinture à une des
basses branches du saule, l'autre bout à mon poignet gauche, et je me
penchai vers l'infortunée en lui criant: Courage! Elle m'entendit,
saisit convulsivement ma main entre les siennes; mais dans ce brusque
mouvement mes pieds glissèrent de la berge, et je tombai à l'eau...

--Heureusement, ton poignet gauche était toujours attaché à l'un des
bouts de ta ceinture nouée à l'arbre?

--Oui, bon père; mais la secousse fut violente, je crus mon bras arraché
de mon corps. Par bonheur, la pauvre femme saisit un pan de ma robe. Ma
première douleur passée, je fis de mon mieux, et à l'aide de ma ceinture
nouée à l'arbre, sur laquelle je me hâlais, je parvins à regagner le
bord et à retirer de l'étang celle avec qui j'allais périr. Notre
atelier étant l'endroit le plus voisin, je l'ai amenée ici, elle pouvait
à peine se soutenir... Mais, hélas!--ajouta la Coliberte en pleurant de
nouveau et regardant les traits inanimés de Rosen-Aër, car c'était la
mère de Berthoald que Septimine venait de sauver,--j'aurai seulement
retardé sa mort! Voyez sa pâleur...

--Ne te désespère pas,--reprit le vieillard,--de moment en moment ses
mains se réchauffent... Approchons-la davantage de la forge, le feu la
ranimera.

En effet, grâce à l'activité des apprentis, non moins apitoyés que
Septimine et le vieillard, Rosen-Aër, assise sur un escabeau, fut
rapprochée du foyer. Peu à peu elle ressentit la salutaire influence de
cette chaleur pénétrante, reprit lentement ses esprits, revint enfin
tout à fait à elle, et rassemblant ses souvenirs, elle tendit ses bras à
Septimine en disant d'une voix faible:--Chère enfant, tu m'as sauvée!

La Coliberte se jeta au cou de Rosen-Aër en versant de douces larmes, et
reprit:--Nous avons fait ce que nous avons pu; nous sommes de pauvres
esclaves...

--Hélas! mon enfant, je suis esclave comme vous, amenée en ce pays du
fond du Languedoc. Nous avions passé la nuit sur la chaussée qui sépare
les deux étangs, dont ce monastère est entouré, l'on avait dételé les
boeufs des chariots, lorsqu'au point du jour l'inondation nous a
surpris, et...--Mais Rosen-Aër s'interrompit, se dressa de toute sa
hauteur, son visage exprima d'abord la stupeur; puis une sorte de joie
délirante, elle se précipita vers la fenêtre ouverte, et passa ses bras
à travers les épais barreaux, en s'écriant:--Mon fils! mon fils
Amael!...

Septimine et Bonaïk crurent un moment cette infortunée privée de sa
raison; mais lorsqu'ils se furent approché de la fenêtre vers laquelle
Rosen-Aër s'était précipitée, la jeune fille s'écria enjoignant les
mains:--Le chef frank! lui! dans un des souterrains de l'abbaye!...

Rosen-Aër et la Coliberte voyaient, de l'autre côté du fossé, Berthoald,
se tenant des deux mains aux barreaux du soupirail de la cave. Soudain
il reconnut sa mère, et, en proie à une sorte d'extase, il s'écria d'une
voix vibrante, qui, malgré la distance, arriva, jusqu'à l'atelier:--Ma
mère!...

--Septimine,--dit précipitamment Bonaïk à la Coliberte,--tu connais ce
jeune homme?

--Oh! oui... il a été bon pour moi comme un ange du ciel! Je l'ai vu au
couvent de Saint-Saturnin; c'est à ce guerrier que Karl a fait don de
cette abbaye.

--À lui!--reprit le vieillard d'un air surpris et pensif.--Alors comment
se trouve-t-il dans ce souterrain?

--Maître Bonaïk!--accourut dire un des esclaves,--j'entends au dehors la
voix de Ricarik; il s'est arrêté sous la voûte pour gourmander
quelqu'un; dans un instant il sera ici; il vient faire sa ronde matinale
selon son habitude.

--Grand Dieu!--s'écria le vieillard avec épouvante,--il va trouver cette
femme en ce lieu, l'interroger; elle peut se trahir, avouer qu'elle est
la mère de ce jeune homme, victime sans doute de l'abbesse...--Et le
vieillard, courant à la fenêtre, saisit Rosen-Aër par le bras, et lui
dit en l'entraînant:--Au nom de la vie de votre fils, venez! venez!

--La vie de mon fils! qui la menace?

--Suivez-moi... ou il est perdu et vous aussi!--Et Bonaïk, sans répondre
à Rosen-Aër, lui montra le petit caveau pratiqué derrière la forge; et
ajouta:--Cachez-vous là, ne bougez pas.--S'adressant ensuite aux
apprentis en courant à son établi:--Vous, enfants, martelez de toutes
vos forces et chantez à tue-tête. Toi, Septimine, polis ce vase. Songez
que si l'intendant se doute de quelque chose, nous avons tout à
craindre. Dieu veuille que ce malheureux garçon ne reste pas au
soupirail de la cave, ou qu'il ne soit pas vu de Ricarik!--Ce disant, le
vieil orfévre se mit à marteler à tout rompre sur son enclume, entonnant
d'une voix sonore ce vieux chant des orfévres à la louange du bon
Éloi:--«De la condition d'ouvrier élevé à celle d'évêque,--Éloi, dans sa
charge de pasteur, a purifié l'orfévre;--Son marteau est l'autorité de
sa parole,--Son fourneau la constance du zèle,--Son soufflet
l'inspirateur,--Son enclume l'obéissance[F]!»

Ricarik entra dans l'atelier. L'orfévre ne parut pas l'apercevoir, et
continua de chanter en aplatissant à coups de marteau une feuille
d'argent qui terminait la crosse abbatiale dont la ciselure supérieure
était achevée.--Vous êtes bien gais ici, ce matin,--dit l'intendant en
s'avançant au milieu de l'atelier.--Cessez ces chants... ils
m'assourdissent...

--Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines,--murmura tout bas
Septimine à Bonaïk.--Ce méchant homme s'approche de la fenêtre... s'il
allait voir le chef frank...

--Pourquoi tant de feu dans cette forge?--reprit l'intendant en faisant
un pas vers le foyer derrière lequel se trouvait le réduit où se cachait
Rosen-Aër.--T'amuses-tu donc à brûler du charbon sans nécessité?

--Sans nécessité? Non, puisque ce matin même je vais fondre l'or et
l'argent que vous m'avez apportés hier.

--Mensonge! les métaux se fondent au creuset, non pas à la forge...

--Ricarik, à chacun son métier. J'ai travaillé dans les ateliers du
grand Éloi. Je sais mon état. Je vais d'abord exposer mes métaux au feu
ardent de la forge, les marteler ensuite, puis je les mettrai au
creuset; la fonte en sera plus liée.

--Tu ne manques jamais de raisons.

--Parce que j'en ai toujours de bonnes à donner. Mais puisque vous
voici, Ricarik, j'ai à vous demander plusieurs objets nécessaires pour
cette fonte, la plus considérable que j'aie jamais faite dans ce
monastère, puisque le vase d'argent doit avoir deux pieds de hauteur,
ainsi que vous le voyez d'après le moule que voilà sur cette tablette.

--Que te faut-il?

--J'aurais besoin d'un baril que je remplirai de sable au milieu duquel
je placerai mon moule... Ce n'est pas tout... J'ai vu souvent, malgré
les cercles qui entouraient les douves des barils, où l'on mettait les
moules plongés dans le sable, ces douves éclater lorsque l'on versait
dans le creux le métal en fusion. Il me faudrait donc une longue corde
que j'enroulerais très-solidement autour du tonneau; si les cercles
éclatent, la corde du moins ne se rompra point. Il me faudrait, de plus,
une non moins longue petite cordelle pour assujettir les parois du
moule.

--Tu auras le baril, la corde et la cordelle.

--Encore un mot, Ricarik. Moi, et ces jeunes gens, nous serons forcés,
pour cette fonte, de passer ici une partie de la nuit, les jours sont
courts en cette saison. Faites-nous donner une outre de vin, à nous, qui
ne buvons jamais que de l'eau; cette largesse soutiendra nos forces
durant notre rude labeur nocturne. J'ajouterai que les jours de fonte,
dans l'atelier du grand Éloi, on régalait toujours les esclaves...

--Soit! vous aurez votre outre de vin... aussi bien, c'est aujourd'hui
jour de liesse en ce couvent, car un grand miracle vient d'avoir lieu...

--Un miracle?

--Oui... un juste châtiment du ciel a frappé une bande d'aventuriers, à
qui Karl le maudit avait eu l'audace de concéder cette abbaye, bien
sacré de l'Église. Ils campaient cette nuit sur la jetée, comptant
attaquer le monastère au point du jour; mais l'Éternel, par un
redoutable et surprenant prodige, a ouvert les cataractes du ciel. Les
étangs se sont grossis, et tous les scélérats ont été noyés.

--Gloire à l'Éternel!--cria le vieil orfévre en faisant signe aux
apprentis d'imiter son enthousiasme,--gloire à l'Éternel! qui noie les
impies dans les cataractes de sa colère!

--Gloire à l'Éternel!--répétèrent à tue-tête et en choeur les jeunes
esclaves,--gloire à l'Éternel! qui noie les impies dans les cataractes
de sa colère!

--Miracle qui ne me surprend point du tout, Ricarik,--ajouta
l'orfévre,--il est dû sans doute au bienheureux _pouce_ de Saint-Loup,
cette sainte relique que vous nous avez apportée hier. Elle aura opéré
ce divin prodige.

--C'est probable... ainsi tu n'as pas besoin d'autre chose?

--Non,--répondit le vieillard en se levant et examinant plusieurs
caisses,--j'ai là pour la fonte du soufre et du bitume en suffisante
quantité, le charbon ne manque point, l'un de mes apprentis va vous
accompagner, Ricarik, il rapportera le baril, les cordes et l'outre de
vin, seigneur intendant, ne l'oubliez pas!

--On vous la donnera plus tard, en vous distribuant vos pitances.

--Ricarik, nous ne pourrons quitter l'attelier d'un instant à cause de
la fonte. Faites-nous distribuer ce matin, s'il vous plaît, notre
pitance quotidienne, afin que nous ne soyons pas dérangés; nous allons
fermer la porte pour être tranquilles!

--J'y consens, que l'un de tes apprentis me suive, il rapportera toutes
ces choses, mais que le vase soit fondu demain, sinon l'échine vous
cuira.

--Vous pouvez assurer notre sainte et vénérable abbesse que le vase, en
sortant du moule, sera digne d'un artisan qui a vu le grand Éloi manier
la lime et le burin.--Et, s'adressant tout bas à l'un de ses apprentis,
tandis que Ricarik se dirigeait vers la porte:--Ramasse en chemin une
douzaine de cailloux gros comme des noix, cache-les dans ta poche et
rapporte-les.--Et il ajouta tout haut:--Accompagne le seigneur
intendant, mon garçon; surtout, en revenant, ne t'amuse pas en route.

--Soyez tranquille, maître,--dit l'apprenti en faisant un signe
d'intelligence au vieillard et suivant l'intendant,--vos ordres seront
exécutés!

Le vieillard resta quelques instants sur le seuil! prêtant l'oreille aux
pas de l'intendant qui s'éloignait; après quoi, fermant la porte au
verrou, il courut vers le caveau où se cachait Rosen-Aër, Septimine
courut à la fenêtre, afin de voir si Berthoald s'y trouvait encore; mais
soudain elle s'écria, saisie d'effroi:--Grand Dieu! le jeune chef est
perdu!... l'eau a gagné le soupirail!

--Perdu! mon fils!--s'écria Rosen-Aër avec désespoir en se précipitant à
la croisée malgré les efforts du vieillard pour la retenir.--Ô mon fils!
t'avoir revu pour te perdre... Amael! Amael!...

--Elle nous trahit... si on l'entend au dehors!--dit le vieillard avec
terreur, en tâchant en vain d'arracher des barreaux où elle se
cramponnait, cette malheureuse femme, qui appelait son fils d'une voix
déchirante. Mais Amael (puisque Berthoald était pour lui un nom
d'emprunt), Amael ne reparut pas. Le flot avait gagné l'ouverture du
soupirail, et malgré la largeur du fossé qui séparait les deux bâtiments
l'un de l'autre, on entendait le bruit sourd des eaux qui, s'engouffrant
par cette ouverture, tombaient au fond du souterrain. Septimine, pâle
comme une morte, ne trouvait pas une parole. Rosen-Aër, dans l'égarement
de son désespoir, tâchait d'ébranler les épais barreaux de la fenêtre en
murmurant d'une voix entrecoupée de sanglots:--Oh! savoir qu'il est
là... dans l'agonie... mourant!...

--Espoir!--cria le vieillard, dont les larmes coulaient à la vue de
cette douleur maternelle,--espoir!... Je fixe depuis un instant cette
pierre couverte de mousse, à l'angle du soupirail, l'eau ne l'envahit
pas; elle ne monte plus... voyez, voyez!

Septimine et Rosen-Aër essuyèrent leurs yeux et regardèrent la pierre
que leur indiquait Bonaïk. Elle ne fut pas, en effet, submergée...
Bientôt même le bruit des eaux s'engouffrant dans le soupirail
s'amoindrit et cessa peu à peu.

--Il est sauvé!--s'écria Septimine.--Merci, mon Dieu!

--Sauvé...--murmura Rosen-Aër d'un air de doute accablant.--Et s'il est
tombé dans cette cave assez d'eau pour le noyer... Oh! s'il vivait
encore, il eût répondu à ma voix... Non, non! il se meurt! il est
mort!...

--Maître Bonaïk, on frappe à là porte,--accourut dire l'un des
apprentis.--Faut-il ouvrir?

--Vite, retournez dans votre cachette,--dit le vieillard à Rosen-Aër; et
comme elle ne semblait pas l'entendre, il ajouta:--Mais vous voulez donc
vous perdre, nous perdre tous! nous qui sommes prêts à nous dévouer pour
vous et votre fils?--À ces mots, Rosen-Aër quitta la fenêtre et rentra
dans le réduit, tandis que le vieillard, s'approchant de la porte,
disait:--Qui est là?

--Moi, maître Bonaïk,--répondit au dehors la voix de l'apprenti qui
était sorti avec Ricarik,--moi, Justin.

--Entre vite,--dit l'orfévre au jeune garçon qui portait sur son épaule
un baril vide et à sa main un panier renfermant des provisions, l'outre
de vin et un gros paquet de cordes. Le vieillard, poussant les verrous
de la porte, prit l'outre de vin dans le panier, et, allant vers le
réduit où se cachait Rosen-Aër, lui dit:--Buvez un peu de vin pour vous
réconforter; c'est pour vous que je l'ai demandé.

Mais la mère d'Amael repoussa l'outre en s'écriant d'une voix
désespérée:--Mon fils! mon fils!

--Justin,--dit le vieillard à l'apprenti,--as-tu des cailloux?

--Oui, maître Bonaïk, j'en ai rempli mes poches.

--Donne-m'en un.--Le vieillard prit la petite pierre et courut à la
fenêtre en disant:--Si ce malheureux n'est pas noyé, il se doutera, en
voyant tomber ce caillou dans la cave, que c'est un signal.--Et après
avoir judicieusement visé et calculé le jet de sa pierre, l'orfévre la
lança dans l'ouverture du soupirail. Rosen-Aër et Septimine, en proie à
une anxiété mortelle, attendaient le résultat de la tentative de Bonaïk:
les apprentis eux-mêmes gardaient un profond silence. Quelques moments
se passèrent ainsi dans une attente pleine
d'angoisses.--Rien...--murmura l'orfévre, les yeux ardemment fixés sur
l'ouverture du soupirail,--rien...

--Il est mort!--s'écria Rosen-Aër, tandis que Septimine la retenait
entre ses bras.--Je ne le verrai plus!

--Une autre pierre!--dit le vieillard. Et il lança un second caillou
dans le souterrain. Ce fut encore un moment d'angoisse: toutes les
respirations étaient suspendues. Enfin, au bout de quelques instants,
Rosen-Aër, se dressant sur la pointe des pieds, s'écria:--Ses mains! je
vois ses mains! il se cramponne aux barreaux du soupirail! Merci, Hésus!
merci... vous me l'avez rendu!--Et elle tomba à genoux.

Bonaïk vit alors la pâle figure d'Amael encadrée de ses longs cheveux
ruisselants d'eau, apparaître entre les barreaux. Le vieillard lui fit
signe de disparaître de nouveau, en disant à voix basse, et comme s'il
avait pu être entendu par le prisonnier:--Et maintenant, cachez-vous,
cachez-vous, et attendez!--Se retournant alors vers Rosen-Aër:--Votre
fils m'a compris; mais, je vous en supplie, du calme... pas
d'imprudence.--Allant ensuite à son établi, où se trouvaient plusieurs
morceaux de parchemin, dont il se servait pour dessiner les modèles de
ses orfévreries, il écrivit ces mots:--«Si l'eau n'a pas tellement
envahi le souterrain que vous puissiez y rester sans danger jusqu'à la
nuit, donnez trois secousses à la cordelle au bout de laquelle sera
attachée la pierre qui aura ce billet pour enveloppe; en ce cas, cette
cordelle nous servira de moyen de communication; lorsque vous la verrez
s'agiter, préparez-vous à recevoir un nouvel avis: jusque-là, ne
paraissez pas au soupirail. Votre mère espère comme nous vous sauver.
Courage et confiance!»

Ces mots écrits, l'orfévre enveloppa un caillou avec ce parchemin,
heureusement, de sa nature, imperméable, lia le tout au moyen de la
corde, au milieu de laquelle il attacha un petit morceau de fer afin de
la faire plonger dans l'eau, et de rendre ainsi invisible ce moyen de
correspondance entre l'atelier et le souterrain; puis il lança dans le
soupirail la pierre, à laquelle était attachée la cordelle, dont il
garda l'extrémité dans sa main. Quelques moments après, trois secousses
données à cette corde annoncèrent à Bonaïk qu'Amael pouvait rester
jusqu'au soir sans danger dans sa prison, et qu'il exécuterait les
recommandations du vieillard. Cette espérance ranima l'espoir de
Rosen-Aër, et, dans l'élan de sa reconnaissance, elle prit les mains de
l'orfévre en lui disant:--Bon père, vous le sauverez, n'est-ce pas? vous
le sauverez?

--J'y tâcherai, pauvre femme! mais laissez-moi rassembler mes esprits...
À mon âge, voyez-vous, de pareilles émotions sont rudes; il faut, pour
réussir, agir avec prudence et réflexion. Aussi vais-je réfléchir,
l'entreprise est difficile...

Pendant que l'orfévre pensif, accoudé sur son établi, appuyait son front
dans sa main, et que les apprentis demeuraient silencieux et inquiets,
Rosen-Aër, rappelant ses souvenirs, dit à Septimine:--Mon enfant, vous
avez dit que mon fils avait été bon pour vous comme un ange du ciel...
où l'avez-vous donc connu?

--Près de Poitiers, au couvent de Saint-Saturnin... Ma famille et moi,
touchées de compassion pour un jeune prince, un enfant, retenu
prisonnier dans ce monastère, nous avons voulu favoriser l'évasion de ce
pauvre petit; tout a été découvert; on voulait me châtier d'une manière
honteuse, infâme!--ajouta la Coliberte en rougissant encore à ce
souvenir.--On voulait me vendre, me séparer de mon père, de ma mère...
Alors, votre fils, favori de Karl, le chef des Franks...

--Mon fils!

--Oui, le seigneur Berthoald.

--Berthoald?

--Hélas! ainsi s'appelle celui qui est renfermé dans ce souterrain...

--Mon fils Amael, portant le nom de Berthoald! mon fils, favori du chef
dès Franks!--s'écria Rosen-Aër, frappée de stupeur.--Mon fils, élevé
dans l'horreur des conquérants de la Gaule, ces oppresseurs de notre
race! mon fils, favori de l'un d'eux! non, non... tes souvenirs te
trompent...

--Mes souvenirs me tromper... Oh! je vivrais cent ans, que jamais je
n'oublierai ce qui s'est passé au couvent de Saint-Saturnin, la
touchante bonté du seigneur Berthoald envers moi, qu'il ne connaissait
pas. N'a-t-il pas obtenu de Karl ma liberté, celle de mon père et de ma
mère? N'a-t-il pas été assez généreux pour me donner de l'or afin de
subvenir aux besoins de ma famille?

--Ma raison se perd à chercher le secret de ce mystère; la troupe de
guerriers qui nous emmenaient esclaves, s'est en effet arrêtée à
l'abbaye de Saint-Saturnin,--reprit Rosen-Aër avec angoisse; et elle
ajouta:--Mais si celui-là, que tu appelles Berthoald, a obtenu ta
liberté du chef des Franks, comment es-tu esclave ici, pauvre enfant?

--Le seigneur Berthoald s'est fié à la parole de Karl, et Karl s'est fié
à la parole du supérieur du couvent; mais après le départ du chef des
Franks et de votre fils, l'abbé, qui m'avait déjà vendue à un juif, a
maintenu le marché... En vain j'ai imploré les guerriers que Karl avait
laissés au monastère pour en prendre possession et garder le petit
prince, mes prières ont été vaines; j'ai été séparée de ma famille. Le
juif a gardé l'or que votre fils m'avait donné généreusement, et m'a
emmenée en ce pays; il m'a vendue à l'intendant de cette abbaye, qui a
été octroyée par Karl au seigneur Berthoald, ainsi que je l'ai appris au
couvent de Saint-Saturnin.

--Cette abbaye octroyée à mon fils!... lui, compagnon de guerre de ces
Franks maudits! lui, traître! lui, renégat! Oh! si tu dis vrai, honte et
malheur sur mon fils!...

--Traître! renégat! le seigneur Berthoald! lui, le plus généreux des
hommes! lui, qui m'eût arrachée à l'esclavage sans la cruauté de l'abbé,
qui m'a livrée au juif Mardochée.

--Ce juif s'appelait ainsi?

--Vous le connaissez?

--Écoute, pauvre enfant, et tu comprendras ma douleur... Après une
grande bataille livrée près de Narbonne contre les Arabes, j'ai été
prise par les guerriers de Karl: le butin, les esclaves ont été tirés au
sort; on nous a dit, à moi et à mes compagnes, que nous appartenions au
chef Berthoald et à ses hommes.

--Vous... esclave de votre fils? Mais il l'ignorait, mon Dieu!

--Oui, de même que j'ignorais que mon nouveau maître Berthoald... fût
mon fils Amael.

--Durant ce voyage du Languedoc ici, votre fils, ne vous a pas vue?

--Nous étions huit ou dix femmes esclaves dans chaque chariot couvert;
nous suivions l'armée de Karl. Parfois les hommes du chef Berthoald
venaient nous voir, et... mais je n'offenserai pas ta pudeur, pauvre
enfant, en te racontant ces violences infâmes!--ajouta Rosen-Aër en
frémissant à ces souvenirs de dégoût et d'horreur.--Mon âge m'a
préservée d'une honte à laquelle j'aurais d'ailleurs échappé par la
mort... Mon fils n'a jamais pris part à ces immondes orgies mêlées de
cris, de larmes et de sang; car on frappait jusqu'au sang les
malheureuses qui voulaient échapper à ces outrages. Nous sommes ainsi
arrivées jusqu'aux environs du couvent de Saint-Saturnin; là, nous avons
fait une halte de quelques heures. Le juif Mardochée se trouvait alors
dans ce monastère; apprenant sans doute qu'à la suite de l'armée il y
avait des esclaves à acheter, il s'est rendu près de nous, accompagné de
quelques hommes de la bande de Berthoald. Tu as été vendue, pauvre
enfant, tu sais l'horrible examen que vous font subir ces marchands de
chair gauloise?

--Oui, oui, cette honte, je l'ai subie devant les moines de
Saint-Saturnin lorsqu'ils m'ont vendue au juif,--répondit Septimine en
cachant dans ses mains son visage, empourpré de confusion. Rosen-Aër
poursuivit:--Des femmes, des jeunes filles, malgré leurs prières, leur
résistance, ont été dépouillées de leurs vêtements et profanées,
souillées par les regards des hommes qui voulaient nous vendre et nous
acheter! À cette honte, mon âge n'a pu me soustraire...--Et, fondant en
larmes et tordant ses mains avec désespoir, la mère d'Amael ajouta en
gémissant:--Et voilà ces Franks dont mon fils est le compagnon de
guerre! Il s'unit avec eux! combat avec eux! possède comme eux des
esclaves de sa race! et parmi ces esclaves, ainsi outragées, il a sa
mère! justice du ciel! sa mère!

--Oh! c'est horrible! mais il ignorait cela... et puis, comment, lui,
étant de notre race, s'est-il réuni aux Franks?

--Cette indignité confond ma raison, révolte mon coeur. À l'âge de
quinze ans, mon fils a disparu de la vallée de Charolles, où nous
vivions libres et heureux... Que s'est-il passé depuis? je l'ignore...

En entendant prononcer le nom de la vallée de Charolles, Bonaïk,
jusqu'alors pensif, tressaillit, puis prêta l'oreille à la suite de
l'entretien de la Coliberte et de la mère d'Amael, qui reprit:--Revenons
à ce juif, il a peut-être le secret de la vie de mon fils.

--Ce juif... et comment?

--Malgré ma douleur, lorsque ce juif vint nous marchander, je subis le
sort commun, je fus dépouillée de mes vêtements... Ah! pour la sainteté
de mon nom de mère, que mon fils ignore toujours ma honte! cette pensée
serait l'éternel et juste remords de sa vie, s'il doit vivre...--ajouta
Rosen-Aër à voix basse, afin de n'être entendue que de
Septimine.--Pendant que je subissais donc le sort de mes compagnes
d'esclavage... le juif remarqua sur mon bras gauche ces deux mots tracés
en caractères ineffaçables: _Brenn-Karnak._

--_Brenn-Karnak!_--reprit la Coliberte d'une voix plus élevée; aussi
fut-elle entendue par le vieillard.--Quels sont ces noms? pourquoi
étaient-ils tracés sur votre bras?

--Cet usage, depuis plusieurs générations, a été adopté parmi nous, car,
hélas! en ces temps de troubles, de guerres continuelles, les familles
sont exposées à être séparées, dispersées au loin, et un signe
indélébile peut les aider à se reconnaître.--À peine Rosen-Aër
avait-elle prononcé ces mots, que s'approchant d'elle, Bonaïk, ému,
troublé, s'écria:--Vous êtes de la race de Joël, le brenn de la tribu de
Karnak?

--Oui, bon père; mais d'où savez-vous?...

--Vous habitiez en Bourgogne la vallée de Charolles? jadis concédée à
Loysik, frère de Ronan, par le roi Clotaire Ier?

--Mais encore une fois, bon père, comment savez-vous cela?--Le vieillard
releva la manche de son sarrau, et, du doigt, montra ces deux mots:
_Brenn-Karnak_, tracés sur son bras.--Vous aussi?--s'écria
Rosen-Aër,--vous aussi... de la famille de Joël?...

--L'un de mes aïeux était Kervan, frère de Ronan.

--Votre famille habitait en Bretagne, près de Karnak?

--Oui, et mon frère Allan ou ses enfants n'ont sans doute pas quitté le
berceau de notre race.

--Et comment êtes-vous tombé en esclavage?

--Notre tribu, passant la frontière, est venue, selon la coutume
immémoriale, vendanger en armes les vignes des Franks, vers le pays de
Rennes. J'avais quinze ans, j'accompagnais mon père dans cette
expédition; une troupe de Franks nous a attaqués; pendant le combat,
j'ai été séparé de mon père, puis emmené esclave au loin. Revendu d'un
maître à un autre, le hasard m'a conduit en ce pays où je suis depuis
douze ans. Hélas! souvent mes yeux se sont tournés vers les frontières
de notre vieille et bien-aimée Bretagne, toujours libre! mais mon grand
âge, l'habitude d'un métier qui me plaît et me console, m'ont empêché de
songer à une évasion. Ainsi, nous sommes parents!... Ce malheureux qui
est là, près de nous, captif, est de notre sang?... Mais comment
était-il devenu le chef de cette troupe de Franks que l'inondation vient
d'engloutir?

--Je racontais à cette pauvre enfant qu'un juif, marchand d'esclaves,
ayant vu sur mon bras ces deux mots: _Brenn-Karnak_, parut surpris, et
me dit:--«N'as-tu pas un fils âgé de vingt-quatre ans, qui porte, comme
toi, ces deux mots tracés sur son bras?--» Malgré l'horreur que
m'inspirait ce juif, ces mots ranimèrent en moi l'espérance de retrouver
mon fils:--Oui,--ai-je répondu;--depuis dix ans mon fils a disparu des
lieux que j'habitais.--«Et tu habitais la vallée de Charolles?»--m'a
demandé le juif.--Tu connais donc mon fils?--me suis-je écriée; mais,
cet homme, sans me répondre, s'est éloigné avec un sourire cruel...

--Et depuis,--reprit Septimine,--ne l'avez-vous jamais revu?

--Jamais! Les chariots se sont remis en route pour ce pays, où je suis
arrivée avec mes compagnes d'esclavage. Toutes ont dû périr par
l'inondation de cette nuit, et sans le dévouement de cette courageuse
enfant, je perdais aussi la vie...

--Le juif Mardochée,--reprit le vieil orfévre en réfléchissant,--ce
marchand de chair gauloise, grand ami de l'intendant Ricarik, est venu
depuis peu de jours fort souvent ici; il se trouvait au couvent de
Saint-Saturnin lors de la donation de cette abbaye à votre fils et à ses
hommes; il aura, sans nul doute, pris les devants afin d'avertir
l'abbesse, aussi a-t-elle fait ses préparatifs de défense contre les
guerriers qui venaient la déposséder.

--Le juif a, en effet, voyagé très-rapidement depuis son départ du
couvent de Saint-Saturnin, d'où il m'a emmenée,--reprit Septimine.--Nous
n'étions que trois esclaves et lui dans un petit chariot léger, attelée
de deux chevaux. Il a dû arriver ici deux ou trois jours avant la troupe
du seigneur Berthoald, retardée dans sa marche par ses nombreux bagages.

--Ainsi, le juif aura prévenu Méroflède, lui révélant sans doute que le
prétendu chef frank Berthoald était de race gauloise,--reprit
Bonaïk;--de là cette vengeance de l'abbesse, qui a fait jeter votre fils
dans ce souterrain, croyant sans doute l'exposer à une mort certaine. Il
s'agit maintenant de le sauver, vous aussi, nous aussi; car rester en ce
couvent après l'évasion de votre fils, ce serait exposer à la vengeance
de l'abbesse ces pauvres apprentis et Septimine.

--Oh! bon père! comment faire?--reprit Septimine en joignant les
mains.--Personne ne peut entrer dans ce bâtiment au-dessous duquel est
enfermé le seigneur Berthoald...

--Nomme-le Amael, mon enfant,--reprit Rosen-Aër avec amertume.--Ce nom
de Berthoald me rappelle sans cesse une honte que je voudrais oublier...

--Tirer Amael de ce souterrain n'est point chose impossible,--reprit
l'orfévre en hochant la tête.--J'ai réfléchi là-dessus tout à l'heure,
et nous avons, je crois, quelques chances de succès.

--Mais, bon père,--dit Rosen-Aër,--et les barreaux de la fenêtre de cet
atelier? ceux du soupirail de la cave où est enfermé mon fils? enfin ce
large et profond fossé? que d'obstacles!

--Ces obstacles ne sont pas les plus difficiles à surmonter. Supposons
la nuit venue, Amael délivré nous a rejoint, que faire?

--Quitter l'abbaye,--dit Septimine;--fuir tous...

--Et par quel moyen, mon enfant? Ignores-tu qu'à la chute du jour la
porte de la jetée est fermée? Le gardien veille; puis, eût-on franchi
cette porte, l'inondation couvre la chaussée; il faudra deux ou trois
jours pour que les eaux se soient retirées tout à fait; d'ici là, cette
abbaye restera environnée d'eau comme une île.

--Maître Bonaïk,--reprit un des jeunes apprentis,--et les bateaux de
pêche?

--Où sont-ils amarrés d'ordinaire, mon garçon?

--Du côté de la chapelle.

--Il faudrait donc, pour y arriver, traverser la cour intérieure du
cloître, et la porte est chaque soir verrouillée intérieurement!

--Hélas!--dit Rosen-Aër,--faut-il renoncer à tout espoir?

--Jamais il ne faut désespérer. Occupons-nous d'abord d'Amael. Quoi
qu'il lui arrive, une fois hors du souterrain, son sort ne pourra guère
empirer. Maintenant, mes enfants, un dernier mot,--ajouta l'orfévre en
s'adressant aux apprentis.--Ce que nous allons tenter est grave; il y va
de votre vie et de la nôtre... Vous n'avez pas à hésiter: il faut nous
seconder ou nous trahir. Nous trahir serait une méchante action,
cependant vous n'avez d'autre intérêt à cette évasion que l'espoir
incertain de recouvrer votre liberté. Voulez-vous nous trahir? dites-le
franchement, tout de suite... alors je n'entreprendrai rien, le sort de
cette digne femme et de son fils s'accomplira... Si, au contraire, avec
notre aide, nous parvenons à sauver Amael et à sortir de cette abbaye,
voici mon projet: Il y a, dit-on, près de quatre journées de marche
d'ici aux limites de l'Armorique, seule terre libre de la Gaule
aujourd'hui. Nous tâcherons d'y arriver; une fois en Bretagne, nous
n'aurons rien à craindre, nous prendrons la route de Karnak; nous y
trouverons mon frère ou ses descendants, notre tribu vous accueillera
comme des enfants de la famille; d'apprentis orfévres, vous deviendrez
apprentis laboureurs, à moins que vous ne préfériez continuer votre
métier dans quelques villes de Bretagne; non plus en artisans esclaves,
mais en artisans libres. Réfléchissez mûrement, et décidez-vous: la
journée s'avance, le temps est précieux.

Justin, l'un des apprentis, après s'être consulté à voix basse avec ses
compagnons, répondit au vieillard:--Notre choix n'est pas douteux,
maître Bonaïk; nous tâcherons, comme vous, de rendre un fils à sa mère;
quoi qu'il arrive, nous partagerons votre sort!

--Merci, oh! merci, généreux enfants!--dit Rosen-Aër les yeux remplis de
larmes.--Hélas! je ne peux vous offrir que la reconnaissance d'une
mère!...

--Et maintenant,--reprit vivement l'orfévre, qui parut retrouver la
vivacité de sa jeunesse,--assez de paroles, agissons! Deux d'entre vous
vont s'occuper de scier les barreaux de la fenêtre de l'atelier, mais
sans les faire tomber.

--C'est entendu, père Bonaïk,--dit Justin;--les barreaux resteront en
place... il ne faudra plus qu'un coup de lime pour les mettre à bas.

--Bon; il n'y a, du reste, pas à craindre d'être vu au dehors: le corps
du bâtiment qui nous fait face est dépourvu de croisées donnant de notre
côté.

--Mais les barreaux du soupirail de la cave où est enfermé mon fils?...

--Il les sciera au moyen de cette lime lancée dans son cachot,
enveloppée d'un nouveau billet, dans lequel je vais écrire à Amael ce
qu'il doit faire.--Et le vieillard, s'asseyant à son établi, écrivit les
lignes suivantes, que la Coliberte, penchée derrière lui, lisait à
mesure et tout haut:--«Avec cette lime, vous scierez les barreaux du
soupirail sans les détacher complétement; la nuit venue, vous les
enlèverez. Trois secousses données à la cordelle dont vous avez l'un des
bouts, nous avertiront que vous êtes prêt. Alors, vous attirerez vers le
soupirail un baril vide que nous aurons attaché à l'extrémité de la
cordelle.»

--Oh!--s'écria Septimine,--je comprends maintenant pourquoi vous avez
demandé ce baril!

--Quoi!--reprit Rosen-Aër, non moins étonnée que la jeune fille,--vous
avez eu, bon père, assez de présence d'esprit pour songer à l'instant
même à ce moyen d'évasion?

--Il fallait y songer alors... ou point du tout, mes enfants,--répondit
le vieil orfévre en continuant d'écrire.

--Et nous autres, qui sommes du métier pourtant, nous croyions bonnement
qu'il s'agissait de la fonte,--reprit Justin.--Quel bon tour! C'est ce
méchant Ricarik qui aura lui-même fourni la corde et le baril!

--«Lorsque le baril sera près du soupirail,»--reprit Septimine en
continuant de lire ce qu'écrivait le vieillard,--«vous saisirez
fortement, de vos deux mains, une corde dont ce tonneau sera entouré;
puis, y prenant votre appui, vous vous mettrez à l'eau, vous le
pousserez devant vous, et nous l'attirerons doucement jusqu'à la
fenêtre, qu'il vous sera très-facile alors d'escalader avec notre aide.»

--Oh! bon père,--dit Rosen-Aër avec attendrissement,--il est sauvé!

--Hélas! non, pas encore, pauvre femme! Je vous l'ai dit: le tirer de ce
souterrain est possible; mais ensuite il faudra sortir de ce maudit
couvent... Enfin, nous essayerons.--Et il se remit à écrire ces
dernières lignes, aussi lues tout haut par Septimine:--«Il se peut que
vous sachiez nager; mais pas d'imprudence! les meilleurs nageurs se
noient; réservez vos forces afin de pouvoir aider votre mère à fuir de
cette abbaye. Lorsque vous aurez lu ce parchemin, déchirez-le, ainsi que
le premier, en petits morceaux, jetez-les dans le coin le plus obscur de
votre cachot, car il est possible que l'on vienne vous retirer de ce
souterrain avant ce soir.»

--Ô mon Dieu!--dit Rosen-Aër en joignant les mains avec douleur,--nous
n'y avions pas songé; ce malheur est possible.

--Hélas! il faut tout prévoir,--reprit le vieillard en terminant
d'écrire ce qui suit:--«Ne désespérez pas, et confiez-vous en Hésus, le
Dieu de nos pères!»

--Ah!--murmura douloureusement Rosen-Aër,--la foi de ses pères, les
enseignements de sa famille! les souffrances de sa race! la haine de
l'étranger... il a tout oublié!

--Mais la vue de sa mère lui aura tout rappelé,--répondit le
vieillard.--Et il donna une secousse à la cordelle pour avertir Amael;
celui-ci répondit de la même manière à ce signal. Alors, Bonaïk,
enveloppant la lime dans le parchemin, la lança de l'autre côté du
fossé, visant de nouveau avec justesse le soupirail de la cave au fond
duquel elle tomba. Amael, après avoir pris connaissance des nouvelles
instructions du vieillard, parut derrière les barreaux. Ses regards
avides semblaient demander la présence de sa mère.--Il vous cherche des
yeux,--dit, sans pouvoir retenir ses larmes, la Coliberte à
Rosen-Aër;--ne lui refusez pas cette consolation!

La matrone gauloise soupira, et, s'appuyant sur Septimine, fit deux pas
vers la croisée; alors, d'un air solennel et résigné, elle leva un doigt
vers le ciel, comme pour dire à son fils de se confier au dieu de ses
pères. Amael, à la vue de sa mère et de Septimine, dont la douce image
lui était toujours restée présente depuis leur première entrevue au
couvent de Saint-Saturnin, joignit ses mains avec force, et ses traits
exprimèrent à la fois résignation, respect, reconnaissance.

--Et maintenant, mes enfants,--dit l'orfévre aux jeunes
esclaves,--prenez vos limes et sciez les barreaux; moi et l'un de vous,
nous allons mettre le creuset sur le brasier, y fondre les métaux.
Ricarik peut venir, il faut qu'il nous croie occupés de notre fonte. La
porte est fermée en dedans: vous, Rosen-Aër, restez près de l'entrée du
caveau, afin de pouvoir vous y cacher dans le cas où ce maudit intendant
reviendrait ici, ce qui est peu probable, car, sa tournée du matin
finie, nous ne le revoyons, Dieu merci, presque jamais dans la journée;
mais la moindre imprudence pourrait nous perdre tous!

       *       *       *       *       *

La nuit est venue, l'abbesse Méroflède, vêtue de ses habits religieux,
est à demi couchée sur le lit de la salle du festin, où, la veille,
Amael s'est assis près d'elle: le pâle visage de cette femme est
sinistre, pensif. Ricarik, assis devant la table éclairée par un
flambeau de cire, vient d'écrire une lettre sous la dictée de
l'abbesse:--Madame,--lui dit-il,--vous n'avez plus qu'à apposer votre
signature sur cette missive à l'évêque de Nantes.--Et comme Méroflède ne
répondait pas, absorbée qu'elle était dans ses pensées, l'intendant
reprit d'une voix plus haute:--Madame, j'attends votre signature.

Alors, Méroflède, le front appuyé sur sa main, l'oeil fixe, le sein
palpitant, dit à l'intendant d'une voix lente et creuse:--Lorsque ce
matin tu es allé le revoir dans ce cachot, que t'a-t-il dit?

--De qui parlez-vous, madame?

--Eh! de qui te parlerai-je, sinon de Berthoald?

--Il est, madame, resté muet et sombre.

L'abbesse se leva brusquement, marcha çà et là avec agitation; faisant
ensuite un violent effort sur elle-même, elle dit à l'intendant:

--Va chercher Berthoald!

--Madame...

--Obéiras-tu!...

--Mais le messager que vous avez demandé attend cette lettre pour
l'évêque de Nantes: le bateau est prêt avec quatre rameurs.

--Que me fait l'évêque de Nantes et ton bateau? Va me chercher
Berthoald...

--J'obéis.

Ricarik se dirigea lentement vers l'entrée de la salle; il allait
disparaître derrière le rideau, lorsque Méroflède, après une violente
hésitation, lui cria:--Non... reviens!--Et, se laissant tomber sur son
lit en cachant sa figure entre ses mains, l'abbesse poussa des
gémissements douloureux qui ressemblaient aux hurlements d'une louve
blessée. L'intendant se rapprochant attendit, silencieux, que la crise
violente à laquelle Méroflède était en proie fût calmée. Au bout de
quelques instants l'horrible femme se releva, la joue en feu, l'oeil
étincelant, la lèvre dédaigneuse, s'écriant:--Je suis trop lâche! Oh!
cet homme! cet homme! il me payera cher ce qu'il me fait souffrir!--Et
après s'être encore promenée avec agitation, elle parut se calmer, se
rejeta sur le lit, et dit à l'intendant:--Relis-moi cette lettre...
j'étais folle...

L'intendant lut ce qui suit:--«Méroflède, servante des servantes du
Seigneur, à son très-cher père en Christ, Arsène, évêque du diocèse de
Nantes, salut respectueux. Très-cher père, le Seigneur, par un éclatant
miracle, nouvelle preuve de sa prédilection pour les humbles vierges qui
vivent de sa foi et de parole, vient de montrer quels terribles
châtiments il réserve aux impies qui l'outragent en la personne de ses
pauvres filles. Karl, chef des Franks, contempteur de toutes les lois
divines, désolateur de l'Église, dévastateur de ses biens sacrés,
persécuteur des fidèles, avait eu la sacrilége audace d'octroyer à une
bande de ses hommes de guerre la possession de cette abbaye-ci,
patrimoine de Dieu; le chef de ces aventuriers m'a sommée outrageusement
d'avoir à quitter ce monastère, ajoutant que si je n'obéissais, il nous
attaquerait de vive force au point du jour. Ces maudits, fils aînés de
Satan, pour être plus à portée d'accomplir leur oeuvre de damnation
éternelle, ont campé la nuit dernière aux approches de l'abbaye,
menaçant moi et mes chères filles en Christ, d'un sort épouvantable.
Mais l'oeil du Seigneur veillait sur nous autres, faibles brebis; il a
su nous défendre contre les loups ravisseurs. Cette nuit, par la
vengeresse volonté du Tout-Puissant, les cataractes du ciel se sont
ouvertes avec un fracas effrayant; un déluge non moins formidable que
celui qui a couvert la terre en punition des crimes des premiers hommes,
est venu fondre sur les suppôts du démon et de Karl le maudit, qui, dans
l'ombre de la nuit, attendaient l'aurore pour profaner la sainte
retraite des vierges du Seigneur. Les flots des étangs, ainsi
miraculeusement gonflés, ont englouti ces sacriléges, pas un n'a échappé
au châtiment céleste! Prodige effrayant! ces eaux, jusqu'alors limpides,
sont devenues tout à coup bitumineuses et bouillantes par l'immersion
des âmes infernales qu'elles engouffraient. Des lueurs rouges et
sulfureuses ont, pendant un instant, sillonné la profondeur des ondes,
comme si une bouche de l'enfer se fût ouverte pour recevoir sa
détestable proie. La justice du Seigneur accomplie, les eaux redevenues
calmes, limpides, sont rentrées paisiblement dans leur lit, de même
qu'elles se sont retirées après le déluge; de même encore qu'après le
déluge, le ciel étant redevenu serein, la blanche colombe de paix et
d'espérance est sortie de l'arche sainte, cette lettre, ô mon vénérable
père en Christ, ira vers toi t'apprendre ce récent et prodigieux
miracle, afin que, si tu le juges à propos, tu le fasses connaître dans
toute l'étendue de ton diocèse; cette nouvelle et éclatante preuve de la
toute-puissance du Seigneur devant édifier, réconforter, consoler,
délecter les âmes pieuses et terrifier les impies. Je termine en te
demandant ta bénédiction apostolique.» Après avoir lu cette lettre,
Ricarik dit à l'abbesse:--Et maintenant, madame, veuillez signer.

Méroflède prit la plume, écrivit au bas de l'épître:--_Méroflède,
abbesse de Meriadek._--Après quoi elle ajouta avec un sourire
sardonique:--Le miracle me semble suffisamment justifié; l'évêque de
Nantes est habile homme, il saura faire valoir la chose; dans cent ans
encore l'on parlera du prodige insigne qui a protégé les vierges saintes
du couvent de Meriadek... Ah!--reprit Méroflède d'un air sinistre en
appuyant son front brûlant entre ses mains,--je rirais bien si je
n'avais l'enfer dans l'âme!

--Quoi! madame, toujours ce Berthoald?

--Oui, malheur à moi! Oh! ce que j'éprouve pour lui est un mélange de
mépris, de haine et de frénésie amoureuse... Cela m'épouvante... Jamais,
non, jamais jusqu'ici je n'ai ressenti ce que je ressens à cette heure
pour cet homme!

--Il est pourtant un moyen, madame, de vous délivrer de ces angoisses...
Ce moyen, je vous l'ai proposé...

--Prends garde! ta vie me répond de la sienne!

--Mais quels sont vos desseins?

--Est-ce que je le sais... tantôt je veux lui faire souffrir mille
morts, tantôt tomber à ses genoux, lui demander grâce... tantôt... mais,
tiens, je te l'ai dit, je suis folle... folle!--Et l'horrible créature
se tordit en hurlant sur le lit, mordant les coussins ou les déchirant
de ses ongles avec une sorte de furie sauvage; puis, se relevant
soudain, les yeux à la fois humides de larmes et étincelants de passion,
elle dit à Ricarik:--Où est la clef du cachot de Berthoald?

--Elle est dans ce trousseau,--répondit l'intendant en montrant
plusieurs clefs pendues à sa ceinture.

--Donne-moi cette clef.

--Quoi! vous voulez?...

--Donne... donne...

--La voici,--dit l'intendant en détachant du trousseau une grosse clef
de fer. Méroflède prit la clef, la regarda en silence, et resta quelques
instants rêveuse.

--Madame,--reprit Ricarik,--je vais faire partir le messager qui attend
votre lettre pour l'évêque de Nantes.

--Va, va... porte cette lettre et reviens.

--J'irai aussi jeter un coup d'oeil dans l'atelier du vieil orfévre...
il doit fondre aujourd'hui le grand vase d'argent.

--Eh! que m'importe! je ne songe plus au vase d'argent!

--Moi, j'y songe, madame. Je ne sais pourquoi il m'est venu quelque
doute à l'esprit; il m'a semblé, ce matin, remarquer certain embarras
sur les traits de ce rusé vieillard; il m'a prévenu qu'il s'enfermerait
toute la journée; il complotte peut-être avec ses apprentis de dérober
une partie du métal. Il m'a prévenu que la fonte ne commencerait guère
qu'à la nuit; voici la nuit, je veux assister à la fonte, puis je
reviendrai, madame. Vous n'avez pas d'autres ordres à me donner?

Méroflède resta plongée dans ses rêveries, tenant dans sa main la clef
du cachot d'Amael; après quelques moments de silence, et sans lever ses
yeux toujours fixés sur le sol, elle dit à l'intendant:

--En sortant d'ici tu diras à Madeleine de m'apporter ma mante et une
lampe allumée.

--Votre mante, madame? Vous voulez donc sortir? Serait-ce pour aller
trouver Berthoald dans son cachot?...

Méroflède interrompit l'intendant en frappant du pied avec colère, et
d'un geste impérieux lui montra la porte.

       *       *       *       *       *

Bonaïk, ses apprentis, Rosen-Aër et Septimine, enfermés depuis le matin
dans l'atelier, avaient impatiemment attendu la nuit; tout était préparé
pour l'évasion d'Amael lorsque le jour tomba: la lueur du brasier de la
forge et du fourneau éclairait seule l'atelier; les barreaux des
fenêtres venaient d'être enlevés.

--Vous êtes jeunes et vigoureux,--dit le vieillard aux esclaves
apprentis;--à défaut d'autres armes, les barres de fer enlevées de la
croisée pourront vous servir; déposez-les dans un coin. Maintenant,
passez le baril par la fenêtre, et attachez à l'un des cercles cette
cordelle, dont l'un des bouts est aux mains d'Amael; il est prêt, car il
vient de répondre à notre signal.

Rosen-Aër et la Coliberte, le coeur palpitant d'espérance et d'angoisse,
se tenaient auprès de la fenêtre serrées l'une contre l'autre. Les
apprentis mirent le baril dehors; les ténèbres étaient profondes, l'on
ne distinguait pas même la blancheur du bâtiment dont la partie basse
servait de cachot à Amael. Bientôt, attiré par lui, le baril disparut
dans l'ombre; à mesure qu'il s'éloignait, l'un des apprentis déroulait
peu à peu la corde dont le tonneau était entouré; elle devait servir à
le ramener, lorsque le fugitif y aurait pris son point d'appui. À ce
moment, il se fit un grand silence dans l'atelier; toutes les
respirations semblaient suspendues; malgré la nuit, nuit si noire que
l'on n'apercevait absolument rien au dehors, tous les regards
cherchaient à percer ces ténèbres. Enfin, au bout de quelques minutes
d'anxiété, l'apprenti qui, penché à la fenêtre, tenait la corde destinée
à ramener le baril, dit au vieillard:--Maître Bonaïk, le prisonnier est
sorti de la cave; il s'appuie sur le tonneau, je viens de sentir la
corde se raidir.

--Alors, mon garçon, tire à toi... tire doucement sans secousse.

--Il vient,--reprit joyeusement l'apprenti;--le poids du prisonnier pèse
maintenant sur le tonneau.

--Grand Dieu!--s'écria Rosen-Aër,--voyez, dans le souterrain, cette
lumière... tout est perdu!...

En effet, une vive lueur, produite par la clarté d'une lampe,
apparaissant soudain dans l'intérieur de la cave, l'ouverture
demi-circulaire du soupirail se dessina lumineuse à travers les
ténèbres; cette réverbération, se projetant jusque sur l'eau du fossé,
éclaira le fugitif, qui, à demi plongé dans l'onde, se soutenait en
s'appuyant des deux mains sur le tonneau flottant. À ce moment,
Méroflède, enveloppée de sa mante écarlate à capuchon rabattu, parut au
soupirail; elle se cramponnait à deux des barreaux qu'Amael n'avait pas
eu besoin de scier pour se frayer un passage... À la vue du fugitif,
l'abbesse poussa un hurlement de rage, et cria par deux fois--Berthoald!
Berthoald!...--Puis elle disparut, emportant sa lampe avec elle, de
sorte qu'au dehors tout fut de nouveau plongé dans l'obscurité.
L'apprenti qui attirait le tonneau, effrayé de l'apparition de
l'abbesse, se rejeta vivement en arrière et abandonna la corde de
sauvetage... l'orfévre, heureusement, la saisit, et au milieu de
l'épouvante de tous, amena le baril jusqu'au bord de la fenêtre en
disant:--Sauvons d'abord Amael...

Grâce au tonneau qui flottait presque, à fleur de la croisée, elle fut
facilement escaladée par le prisonnier; son premier mouvement, en
arrivant dans l'atelier, fut de se jeter au cou de sa mère... Tous deux
oubliaient le danger dans un embrassement passionné, lorsque l'on frappa
fortement à la porte.

--Malheur à nous...--murmura l'un des apprentis,--c'est l'abbesse!...

--Impossible,--dit l'orfévre;--pour remonter du cachot, faire le tour du
cloître, traverser les cours et venir ici, il lui faut plus de dix
minutes.

--Bonaïk,--dit au dehors la rude voix de Ricarik,--ouvre à l'instant la
porte...

--Oh! que faire! Le réduit au charbon est trop étroit pour y cacher
Rosen-Aër et son fils,--murmura le vieillard; et il répondit très-haut
en se tournant vers la porte:--Seigneur intendant, nous sommes au moment
de la fonte; nous ne pouvons la quitter...

--C'est justement à la fonte que je veux assister!--cria
l'intendant.--Ouvre à l'instant...

--Vous, votre fils et Septimine, restez près de la fenêtre, penchez-vous
au dehors, vous seriez suffoqués,--dit le vieillard à Rosen-Aër après un
instant de réflexion. Et poussant vers la croisée Amael, sa mère et la
Coliberte, il dit à l'un des apprentis:--Vide sur le brasier de la forge
la boîte remplie de soufre et de bitume...

Le jeune esclave obéit machinalement, et au moment où Ricarik heurtait à
la porte à coups redoublés, une fumée sulfureuse, bitumineuse,
commençant de se répandre dans l'atelier, devint bientôt si intense, que
l'on voyait à peine à deux pas devant soi. Aussi, lorsque le vieillard
alla enfin ouvrir la porte à l'intendant, celui-ci, aveuglé, suffoqué
par une bouffée de cette épaisse et âcre vapeur, se recula vivement au
lieu d'entrer.

--Avancez donc, seigneur intendant,--dit Bonaïk;--c'est l'effet de la
fonte à la mode du grand Éloi... Nous n'avons pu vous ouvrir plus tôt,
de peur de laisser refroidir les métaux en fusion que nous versions dans
le moule... Avancez, cher seigneur, venez donc voir la fonte...

--Va-t'en au diable!--répondit Ricarik en toussant à s'étrangler et
reculant au delà du seuil.--Je suis suffoqué, aveuglé...

--C'est l'effet de la fonte, cher seigneur.--Puis avisant le trousseau
de clefs à la ceinture de l'intendant, qui, des deux mains, frottait ses
paupières endolories par l'âcreté de la fumée, Bonaïk le saisit à la
gorge et s'écria:--À moi, mes enfants, il a les clefs des portes!

À l'appel du vieillard, les apprentis et Amael accoururent, se
précipitèrent sur l'intendant, étouffèrent ses cris en lui serrant le
cou, pendant que Bonaïk, s'emparant du trousseau de clefs, disait:--J'ai
les clefs. Entraînez cet homme dans l'atelier, et jetez-le vite dans le
fossé; ce sera plutôt fait. Excusez, cher seigneur Ricarik, c'est la
fonte...

Les ordres du vieillard furent exécutés malgré la résistance furieuse du
Frank... Bientôt l'on entendit le bruit d'un corps tombant dans
l'eau...--Et maintenant,--s'écria le vieillard,--venez tous! suivez-moi
et courons. L'abbesse du diable ne peut tarder à arriver avec les
bandits qui ont ici droit d'asile.--Le vieillard avait à peine fait
quelques pas dans le corridor, lorsqu'il vit au loin s'avancer l'esclave
portier tenant une lanterne à la main.--Restez cachés dans l'ombre,--dit
tout bas l'orfévre aux fugitifs. Et il alla vivement au-devant du
portier qui lui cria:--Eh! vieux Bonaïk, est-ce que l'intendant n'est
pas dans ton atelier? Je ne sais à quoi il pense; voilà deux heures que
le bateau attend son messager...

--Quel bateau?

--Le bateau que Ricarik a fait préparer. Les rameurs attendent le
messager.

--Ils n'attendront pas longtemps, car ce messager, c'est moi.

--Toi?...

--Connais-tu ce trousseau de clefs?

--Ce sont celles que l'intendant porte à sa ceinture.

--Il me les a confiées afin que je puisse sortir de l'enceinte du
monastère dans le cas où tu ne serais pas à ta loge. Allons vite
retrouver le bateau. Marche devant.--Le portier, persuadé par l'accent
de sincérité du vieillard, dont la présence d'esprit le sang-froid
semblaient augmenter avec les périls, le précéda; mais Bonaïk ralentit
son pas, et appelant à voix basse un des apprentis:--Justin, toi et les
autres, suivez-moi à distance; la nuit est noire, la lueur de la
lanterne du portier vous guidera; mais dès que vous m'entendrez siffler,
accourez tous.--Et, s'adressant au portier qui l'avait beaucoup
devancé:--Eh! Bernard! ne va pas si vite; tu oublies qu'à mon âge on
n'est pas ingambe. Bonaïk, précédé du portier, et suivi de loin, dans
les ténèbres, par les fugitifs, arriva ainsi dans la cour extérieure du
monastère... Soudain Bernard s'arrêta et prêta
l'oreille.--Qu'as-tu?--lui dit le vieil orfévre,--pourquoi rester en
chemin?

--Ne vois-tu pas la lumière des torches éclairer la crête du mur de la
cour intérieure du monastère? n'entends-tu pas ce tumulte?

--Marche, marche. J'ai autre chose à faire que de m'occuper de ces
torches et de ce tumulte; il me faut accomplir au plus tôt le message de
Ricarik. Je n'ai pas un instant à perdre, vite, dépêchons-nous.

--Mais il se passe quelque chose d'extraordinaire dans l'intérieur du
monastère!

--C'est pour cela que l'intendant m'envoie si précipitamment en
message... Hâte-toi, le temps presse...

--Ah! c'est différent, vieux Bonaïk,--répondit Bernard en doublant le
pas. Il arriva bientôt à la clôture extérieure dont il ouvrit la porte.
À ce moment, le vieillard siffla; le portier, très-surpris, lui
dit:--Qui siffles-tu?

--Moi?

--Oui...

--Comment?

--Es-tu sourd? je te demande qui tu siffles?

--Qui je siffle, moi?

--Oui, toi. Voici la porte ouverte. Sors donc, puisque tu es pressé.
Mais j'entends des pas; on accourt de ce côté. Qu'est-ce que ces
gens-là?--dit Bernard, en haussant sa lanterne.--Il y a deux femmes...

Bonaïk coupa court aux réflexions du portier en criant:--Ôtez la clef de
la porte et tirez-la sur vous, le portier restera enfermé. À peine le
vieillard eut-il prononcé ces paroles, qu'Amael, les apprentis,
Rosen-Aër et Septimine se précipitèrent à travers l'issue ouverte; puis
l'un des jeunes esclaves, repoussant rudement Bernard dans l'intérieur
de la cour, ôta la clef de la serrure, tira la porte à lui et la ferma
en dehors. Bonaïk ramassa la lanterne et cria:--Hé! du bateau!

--Par ici!--répondirent plusieurs voix,--par ici... il est amarré au
gros saule.

--Maître Bonaïk,--dit un des apprentis,--nous sommes poursuivis; le
portier appelle à l'aide. Voyez ces lueurs; elles apparaissent
maintenant dans la cour que nous venons de quitter!

--Il n'y a rien à craindre, mes enfants; la porte est bardée de fer et
fermée en dehors; avant qu'on ait eu le temps de la défoncer, nous
serons embarqués!--Ce disant, le vieillard continua de se diriger vers
le gros saule; remarquant alors un bissac gonflé que Justin, l'un des
apprentis, portait sur son dos, il lui dit:--Qu'as-tu dans ce sac?

--Maître Bonaïk, pendant que vous parliez à l'intendant, nous deux
Gervais, nous doutant de quelque manigance de votre part, nous avons
pris, par précaution, moi, mon bissac, où j'ai mis le restant de nos
vivres, et Gervais, l'outre de vin encore à demi pleine.

--Vous êtes de judicieux garçons, car nous aurons à faire une longue
route après avoir débarqué.--Le vieillard et ses compagnons arrivèrent
bientôt près du gros saule; un bateau y était amarré, quatre esclaves
rameurs sur les bancs, le pilote au gouvernail.--Enfin!--dit-il d'un ton
bourru:--voilà trois heures que nous attendons; nous sommes transis de
froid, et nous allons avoir à ramer pendant plus de deux heures...

--Je vais vous donner une bonne nouvelle, mes amis,--répondit l'orfévre
aux bateliers.--J'ai amené du monde pour ramer; les rameurs peuvent donc
rentrer au monastère; le pilote seul restera pour guider le bateau.

Joyeux et prestes, les esclaves s'élancèrent hors du bateau. Le pilote
se résigna, non sans murmurer. Bonaïk fit entrer Rosen-Aër et Septimine
dans la barque; Amael et les apprentis s'emparèrent des avirons. Le
pilote prit le gouvernail, l'embarcation s'éloigna du rivage, et le
vieil orfévre, essuyant son front baigné de sueur, dit avec un grand
soupir d'allégement:--Ah! mes enfants! voilà un jour de fonte comme je
n'en vis jamais dans l'atelier du grand Éloi!

       *       *       *       *       *

Le lendemain de la nuit où les fugitifs avaient quitté l'abbaye, ils se
reposèrent vers midi, après avoir marché pendant toute la nuit et le
commencement de cette journée; ils réparèrent leurs forces, grâce à la
précaution des apprentis, dont l'un s'était chargé de l'outre de vin,
l'autre du bissac rempli de provisions. Les voyageurs s'étaient assis
sur l'herbe, sous un grand chêne au feuillage jauni par
l'arrière-saison. À leurs pieds coulait un ruisseau d'eau vive, derrière
eux s'élevait une colline qu'ils avaient gravie, puis descendue, en
suivant une antique voie romaine, alors délabrée, effondrée; cette voie
se prolongeait à une assez grande distance jusqu'au tournant d'un coteau
boisé, derrière lequel elle disparaissait. Enfin, à l'extrême horizon se
dessinaient les cimes bleuâtres de hautes montagnes, limites et
frontières de la Bretagne. Les fugitifs, guidés par l'un des apprentis
qui connaissait les environs de l'abbaye, avaient facilement rejoint
l'ancienne route romaine; elle conduisait de Nantes aux frontières de
l'Armorique, près desquelles César, sept siècles auparavant, avait
établi plusieurs camps retranchés, afin de protéger ses colonies
militaires. Amael, habitué par le métier de la guerre à évaluer les
distances, pensait qu'en marchant jusqu'au soleil couchant, et qu'en se
remettant en route, après une heure de repos, il serait possible
d'arriver à la fin du jour suivant aux confins de la Bretagne. Septimine
était assise auprès de Rosen-Aër et d'Amael; les apprentis, étendus sur
l'herbe, terminaient leur frugal repas. Le vieil orfévre, ayant aussi
réparé ses forces, tira d'une poche de son sarrau un paquet
soigneusement enveloppé d'un morceau de peau. Les jeunes gens suivirent
avec curiosité les mouvements du vieillard. À leur grande surprise, il
dégagea de cette enveloppe la crosse abbatiale en argent, à la ciselure
de laquelle il avait commencé de travailler depuis quelque temps. Dans
ce paquet se trouvaient aussi deux burins. Bonaïk, remarquant la
physionomie ébahie des apprentis, leur dit:--Cela vous étonne, mes
enfants, de me voir emporter de l'abbaye cette crosse d'argent? Vous
croyez peut-être que la valeur du métal m'a tenté? Non, non; d'abord cet
objet n'a pas grand prix; ensuite, depuis douze ans que je travaille,
sans salaire, à l'atelier du monastère, j'aurais bien pu, en m'enfuyant,
me payer ainsi de mes peines.

--Sans doute, maître Bonaïk; mais alors pourquoi avoir emporté cette
crosse?

--Que voulez-vous, mes enfants, j'aime mon art d'orfévre; je ne
trouverai plus à l'exercer pendant le peu de temps que j'ai encore à
vivre... J'ai gardé mes deux meilleurs burins, je veux ciseler cette
crosse si finement, si purement, qu'en y travaillant un peu tous les
jours, j'emploierai à ce travail le restant de ma vie.

--Vous qui nous félicitez d'être des garçons de précaution, maître
Bonaïk, parce que nous avions songé à l'outre et aux provisions, votre
prévoyance dépasse la nôtre.

--Bon père, et vous, mes amis,--dit Amael en s'adressant au vieil
orfévre et aux apprentis,--veuillez vous approcher; ce que j'ai à dire à
ma mère, vous l'entendrez aussi; j'ai fait le mal, je dois avoir le
courage de l'avouer tout haut...

Rosen-Aër soupira et attendit le récit de son fils avec une curiosité
triste et sévère. Septimine, la regardant d'un air presque suppliant,
semblait implorer pour Amael l'indulgence de cette mère si justement, si
douloureusement irritée.

--Depuis que tout péril a cessé pour moi,--reprit Amael,--ma mère,
durant notre longue marche de jour et de nuit, ne m'a pas adressé la
parole; elle a refusé l'appui de mon bras, préférant celui de cette
pauvre enfant, qui lui a sauvé la vie. La sévérité de ma mère est juste,
je ne m'en plains pas, j'en souffre... Puisse le récit sincère de mes
fautes, puisse mon repentir me mériter mon pardon!

--Une mère pardonne toujours,--dit Septimine en regardant timidement
Rosen-Aër; mais celle-ci répondit d'une voix émue et grave:

--L'abandon de mon fils a, depuis des années, chaque jour déchiré mon
coeur; en proie à des angoisses sans cesse renaissantes, tour à tour je
m'abandonnais au désespoir ou à une espérance insensée... ces longs
tourments, je les pardonne à mon fils; ce que je ne peux lui pardonner,
c'est son alliance criminelle avec les oppresseurs de notre race, avec
ces Franks maudits, qui ont asservi nos pères et asservissent nos
enfants!

--Ma mère, écoutez-moi... Mon crime est grand; mais, je vous le jure,
avant de vous avoir revue, je connaissais le remords. Voici la vérité:
Il y a dix ans, j'ai quitté notre vallée de Charolles: pourtant j'y
vivais heureux auprès de ma famille; mais, que vous dirai-je? je cédai à
la curiosité, à un invincible besoin d'aventures, car, selon moi, en
dehors de nos limites, un monde tout nouveau devait s'offrir à mes yeux.
Un soir donc je partis, non sans verser des larmes.

--Dans mon enfance,--dit le vieillard,--mon père m'a souvent raconté que
Karadeuk, l'un de nos aïeux, avait aussi abandonné sa famille pour
courir la Bagaudie... Rosen-Aër, que le souvenir de notre aïeul vous
rende indulgente pour votre fils!

--Les Bagaudes et les Vagres guerroyaient contre les Romains et contre
les Franks, nos oppresseurs, au lieu de s'allier et de combattre avec
eux, ainsi que l'a fait mon fils.

--Vos reproches sont mérités, ma mère; la suite de ce récit vous
prouvera que, plus d'une fois, je me les suis adressés. Presque au
sortir de la vallée, je tombai entre les mains d'une bande de Franks.
Ils revenaient d'Auvergne et se rendaient dans le nord; ils me firent
esclave. Leur chef me garda pendant quelque temps pour soigner ses
chevaux et fourbir ses armes. J'avais l'instinct de la guerre; la vue
d'une armure ou d'un beau cheval me passionnait dès l'enfance. Vous le
savez, ma mère?

--Oui, vos jours de fête étaient ceux où les colons de la vallée se
livraient à l'exercice des armes...

--Emmené esclave par ce chef frank, je ne cherchai pas à fuir; il me
traitait avec assez de douceur. Puis, c'était pour moi un plaisir de
fourbir ses armes, et, durant la route, de monter ses chevaux de
bataille. Enfin, je voyais un pays nouveau. Hélas! bien nouveau, car les
terres ravagées, les maisons en ruines, l'effroyable misère des
populations asservies que nous traversions, contrastaient cruellement
avec l'indépendante et heureuse vie des habitants de notre paisible
vallée. Alors, vous me croirez, ma mère, puisque je dis le bien comme le
mal, alors, me rappelant notre heureux pays, songeant à vous, à mon
père, mes larmes coulaient, mon coeur se brisait; quelquefois j'étais
tenté de fuir, de revenir à vous; mais la crainte de recevoir l'accueil
que méritait ma faute me retenait.

--C'est si naturel!--dit Septimine qui écoutait ce récit avec un tendre
intérêt.--J'aurais éprouvé la même crainte, si j'avais commis la même
faute.

--Enfin,--reprit Amael,--après être resté plus d'une année chez ce chef
frank, j'étais devenu bon écuyer, je domptais les chevaux les plus
fougueux: passé maître dans l'art de fourbir les armes, à force de les
fourbir j'avais appris à les manier. Le Frank mourut. Pris par lui, je
devais être vendu. Un juif, nommé Mardochée, qui, comme tant d'autres,
courait la Gaule pour trafiquer de chair humaine, se trouvait alors à
Amiens; il vint visiter les esclaves. Il m'acheta, me disant qu'il me
revendrait à un riche seigneur frank, nommé Bodégesil, duk au pays de
Poitiers. Il possédait, ajouta le juif, les plus beaux chevaux, les plus
belles armures que l'on pût voir...--«En prenant la fuite, tu peux me
faire perdre une grosse somme d'argent,--me dit Mardochée,--car je t'ai
acheté d'autant plus cher que je savais te revendre un bon prix au
seigneur Bodégesil; mais, si tu fuis, tu perdras peut-être une occasion
de fortune pour toi; Bodégesil est un généreux seigneur, sers-le
fidèlement, il t'affranchira, t'emmènera en guerre avec lui, lorsqu'il
sera requis de marcher avec ses hommes, et l'on a vu, dans ces temps de
guerre où nous vivons, des affranchis devenir comtes.»--L'ambition
m'entra au coeur, l'orgueil m'enivra, je crus aux promesses du juif, je
ne cherchai pas à m'échapper; lui-même, pour m'affermir dans cette
résolution, me traita de son mieux, me promit même de vous faire
parvenir, par un autre juif qui devait aller en Bourgogne, une lettre
que je vous écrivis, ma mère...

--Cet homme n'a pas tenu sa promesse,--dit Rosen-Aër.--Aucune nouvelle
de vous ne m'est parvenue.

--Ce manque de parole ne me surprend pas. Ce juif était cupide et sans
foi. Il me conduisit chez le duk Bodégesil. Ce Frank élevait, en effet,
de superbes chevaux dans les immenses prairies de ses domaines; l'une
des salles de son burg, ancien château romain, était remplie de
splendides armures; mais le juif m'avait menti sur le caractère de ce
duk, homme violent et cruel; cependant, dès mon arrivée, frappé de la
manière dont je domptai un poulain sauvage, jusqu'alors l'effroi de ses
esclaves et de ses écuyers, il me traita moins durement que mes
compagnons gaulois ou franks; car, par la vicissitude des temps, vous le
savez, ma mère, un grand nombre de descendants des premiers conquérants
de la Gaule sont tombés dans la misère, et de la misère dans
l'esclavage. Bodégesil se montrait aussi cruel envers ses esclaves, de
race germanique comme lui, qu'envers ceux de race gauloise. Toujours à
cheval, toujours occupé du fourbissement ou du maniement des armes, je
poursuivais une idée qui devait enfin se réaliser. Le renom de Karl,
maire du palais, était venu jusqu'à moi; j'avais entendu dire à d'autres
Franks, amis de Bodégesil, que Karl, obligé de défendre la Gaule, au
nord, contre les Frisons, au midi, contre les Arabes, et se trouvant mal
secondé dans ces guerres par les anciens seigneurs bénéficiers et par
l'Église qui ne lui donnaient que peu d'argent et peu d'hommes,
accueillait favorablement les aventuriers, dont quelques-uns, en
combattant bravement sous ses ordres, parvenaient à des fortunes
inespérées. J'avais vingt ans, lorsque j'appris que Karl se rapprochait
du Poitou afin de repousser les Arabes qui menaçaient d'envahir cette
contrée. Ce moment longtemps rêvé par mon ambition arrivait enfin. Un
jour, sous prétexte de la fourbir, j'emportai et cachai pièce à pièce la
plus belle armure de Bodégesil; je dérobai aussi une épée, une hache,
une lance et un bouclier. La nuit venue, j'allai chercher dans les
écuries le plus beau et le plus vigoureux des chevaux du duk. Je revêtis
l'armure et m'éloignai rapidement du château. Je voulais me rendre
auprès de Karl, décidé à cacher mon origine et à me dire fils d'un
seigneur de race germanique, afin d'intéresser à mon sort le chef des
Franks. Environ à cinq ou six lieues du château, je fus attaqué au point
du jour par plusieurs de ces bandits qui infestaient la Gaule. Je me
défendis vigoureusement; je tuai deux de ces larrons et dis aux
autres:--«Karl a besoin d'hommes vaillants; il leur abandonne une large
part du butin. Venez avec moi. Mieux vaut batailler à l'armée que
d'attaquer les voyageurs sur les routes; il y a péril égal, mais plus
grand profit.»--Ces bandits suivirent mon conseil et m'accompagnèrent;
notre petite troupe se grossit en route d'autres gens sans aveu, mais
déterminés. La veille de la bataille de Poitiers, nous arrivâmes au camp
de Karl; je me donnai à lui comme fils d'un noble frank, mort pauvre, et
ne m'ayant laissé pour héritage que son cheval et ses armes. Karl
m'accueillit avec sa rudesse habituelle:--«On se bat demain,--me
dit-il,--si je suis content de toi et de tes hommes, vous serez contents
de moi.»--Le hasard voulut que, dans cette bataille contre les Arabes,
je sauvai la vie du chef des Franks en l'aidant à se défendre contre
plusieurs cavaliers berbères qui l'attaquaient avec furie, je reçus
plusieurs blessures, entre autres, celle-ci... au front. À dater de ce
jour, je conquis l'affection de Karl; de la faveur dont il m'a donné
tant de preuves depuis cinq ans, je ne vous parlerai pas, ma mère; cette
haute fortune était empoisonnée par cette pensée, presque toujours
présente à mon esprit:--«J'ai menti! j'ai lâchement renié ma race, par
une ambition coupable, je me suis allié aux oppresseurs de la Gaule
asservie; je leur ai prêté l'appui de mon épée pour repousser ces Saxons
et ces Arabes, ni plus ni moins barbares que les Franks, nos conquérants
maudits, eux que j'aide dans l'affermissement de leur conquête, sur
notre malheureuse patrie, qu'ils désolent autant par leurs guerres
civiles que les Saxons et les Arabes par leurs invasions.» Ce n'est pas
tout, ma mère; plusieurs fois, dans ces combats incessants des seigneurs
d'Austrasie contre les seigneurs de Neustrie ou d'Aquitaine, guerres
impies où les comtes, les duks, les évêques entraînaient leurs colons
gaulois comme soldats, j'ai combattu les hommes de ma race... j'ai rougi
mon épée de leur sang.

--Honte et douleur sur moi!--murmura Rosen-Aër en cachant sa figure
entre ses mains,--je suis la mère d'un tel fils!

--Oui, honte et douleur... non sur vous, mais sur moi, ma mère, car je
cédais à l'entraînement d'une première faute: je combattais les hommes
de ma race, de crainte de paraître lâche aux yeux de Karl, de crainte de
démentir mon passé. L'orgueil m'enivrait, lorsque je me voyais honoré
par les plus fiers de nos conquérants... moi, fils de ce peuple conquis,
asservi! Mais ces moments de vertige passés, j'enviais parfois les plus
misérables esclaves; ceux-là, du moins, avaient droit au respect
qu'inspire le malheur immérité. En vain j'ai cherché la mort dans les
batailles: j'étais condamné à vivre... je trouvais seulement dans
l'ivresse du combat, dans les entreprises périlleuses, une sorte
d'étourdissement passager. Ah! que de fois j'ai songé avec amertume à la
vallée de Charolles, où vivait ma famille!!! Puis, lorsque j'ai appris
le ravage de cette contrée par les Arabes, la résistance désespérée de
ses habitants... eux, mes parents, mes amis! Lorsque j'ai songé que mon
épée, offerte au chef des Franks par une coupable ambition, aurait pu
vous défendre ou vous venger, ma mère, vous, dont j'ignorais le sort et
qui deviez, comme mon père, avoir, dans cette invasion, trouvé la mort
ou l'esclavage!... Oh! de ce jour, le remords a flétri ma vie!

--Votre père a combattu jusqu'à son dernier soupir pour la liberté, pour
celle des siens. Je l'ai vu tomber à mes pieds, mort et percé de
coups!... Et vous? où étiez-vous alors, pendant que votre père
défendait, avec l'héroïsme de nos aïeux, son foyer, sa liberté, sa
famille, où étiez-vous?... Auprès du chef des Franks, briguant ses
faveurs! ou combattant contre vos frères!--Amael cacha son visage entre
ses mains et répondit par un sanglot étouffé.

--Oh! par pitié, ne l'accablez pas!--dit Septimine à Rosen-Aër.--Voyez
comme il est malheureux... comme il se repent.

--Rosen-Aër,--ajouta le vieillard,--songez aussi qu'hier, encore favori
du chef souverain de la Gaule, et arrivé au comble d'une fortune
inespérée, votre fils renonce aujourd'hui à ces faveurs qui l'avaient
enivré. Le voici non moins misérable que nous, n'ayant d'autre désir que
de retourner vivre d'une vie pauvre et rude, mais libre, dans cette
vieille Armorique, berceau de notre commune famille.

--Par Hésus!--s'écria Rosen-Aër,--ces biens, ces terres, ces faveurs,
dons maudits de Karl, mon fils les a-t-il volontairement abandonnés? Ne
l'avez-vous pas, bon père, tiré de ce cachot où, sans vous, il
périssait? Ah! les dieux sont justes! Cette fortune, mon fils la devait
à une ambition impie... elle lui a été funeste! Glorifié, enrichi par
les Franks, il a été honteusement puni et dépouillé par une femme de
leur race!

--Hélas!--s'écria Septimine en fondant en larmes,--croyez-vous qu'Amael,
même au comble de la fortune, n'y eût pas renoncé pour vous suivre,
vous, sa mère?

--L'homme qui a renié sa patrie, sa race, aurait pu renier sa mère!...
J'ai maintenant l'horrible droit de douter du coeur de mon fils!

--Maître Bonaïk,--s'écria soudain l'un des apprentis avec un accent de
frayeur,--voyez donc là-bas, au tournant de la route, ces guerriers...
Ils approchent rapidement: dans peu d'instants ils seront près de
nous.--À ces mots du jeune garçon, les fugitifs se levèrent; Amael
lui-même, oubliant un moment la douleur où le jetait la juste sévérité
de sa mère, essuya son visage baigné de larmes et fit quelques pas en
avant, afin de s'assurer de la venue des cavaliers.

--Grand Dieu!--s'écria Septimine,--si l'on était à la poursuite
d'Amael!... Bon père Bonaïk, il faut nous cacher dans ce taillis...

--Mon enfant, ce serait risquer de nous faire poursuivre, car maintenant
ces cavaliers nous ont vus... notre fuite éveillerait leurs soupçons.
D'ailleurs, au lieu de venir du côté de Nantes, ils viennent par une
route opposée; ils ne peuvent donc être à notre recherche.

--Maître Bonaïk,--dit un des apprentis,--voici trois de ces guerriers
qui pressent l'allure de leurs chevaux en nous faisant de la main signe
de venir à eux.

--Un nouveau danger nous menace peut-être!--dit Septimine en se
rapprochant de Rosen-Aër, qui, seule, ne s'étant pas levée, semblait
indifférente à ce qui se passait autour d'elle.--Hélas! qu'allons-nous
devenir?

--Ah! pauvre enfant!--dit Rosen-Aër,--peu m'importe la vie, à cette
heure!... et pourtant le seul espoir de retrouver un jour mon fils
l'avait soutenue jusqu'ici ma triste vie!

--Mais il est retrouvé, ce fils si tendrement regretté?

--Non,--répondit la Gauloise avec une morne et sombre douleur,--non, ce
n'est plus là mon fils!

Amael, assez inquiet, s'était avancé à la rencontre des trois cavaliers
franks qui précédaient un groupe plus nombreux. L'un d'eux, arrêtant son
cheval, dit au fils de Rosen-Aër:--Es-tu de ce pays?

--Oui.

--Cette route conduit-elle à Nantes?

--Oui.

--Conduit-elle aussi à l'abbaye de Meriadek?

--Oui,--répondit encore Amael, aussi surpris de cette rencontre que de
ces questions.

--Arnulf,--dit le guerrier à l'un de ses compagnons, après avoir
interrogé Amael,--va dire au comte Bertchramm que nous sommes en bonne
route; je vais désaltérer mon cheval à ce ruisseau.

Le cavalier partit; pendant que ses deux compagnons laissaient leurs
chevaux boire quelques gorgées d'eau au courant du ruisseau, Amael, qui
n'avait pu cacher son étonnement croissant en entendant nommer le comte
Bertchramm, dit aux cavaliers:--Vous êtes des hommes de Bertchramm?

--Oui.

--Que vient-il faire en ce pays?

--Il vient comme messager de Karl, chef des Franks. Mais, dis-moi,
avons-nous encore une longue route à faire avant d'arriver à l'abbaye de
Meriadek?

--Vous ne pourrez y arriver qu'assez tard dans la nuit.

--On la dit riche, cette abbaye?

--Elle est riche... mais pourquoi cette question?

--Pourquoi?--dit joyeusement le guerrier,--parce que Bertchramm et nous,
ses hommes, nous allons prendre possession de cette abbaye, que le bon
Karl nous a octroyée.

--Karl vous l'a concédée?

--Cela t'étonne?

--J'avais entendu dire dans le pays que Karl avait donné ce monastère et
ses biens à un certain Berthoald.

--Tu connais le comte?

--Oui.

--Alors tu connais l'un des guerriers les plus renommés, les plus
vaillants parmi les Franks; il est le favori du bon Karl; c'est tout
dire, car il ne choisit ses favoris que parmi les fortes épées.

Pendant cet entretien, les autres cavaliers avaient rejoint ceux qui
leur servaient d'avant-garde, l'on voyait s'avancer, au loin, plusieurs
chariots ou mulets chargés de bagages, et quelques chevaux conduits en
main par des esclaves. À la tête du principal groupe marchait
Bertchramm, guerrier à barbe grise, et d'une physionomie rude et
stupide. Amael fit quelques pas vers le comte; celui-ci arrêta
brusquement son cheval, laissa tomber ses rênes, se frotta les yeux
comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il voyait, et s'écria en
contemplant d'un air ébahi le fils de Rosen-Aër:--Berthoald! le comte
Berthoald!

--Oui, c'est moi... salut à toi, Bertchramm!

--C'est bien toi?

--C'est bien moi.

Bertchramm, descendant de son cheval, courut au jeune homme pour le
regarder de plus près, et s'écria:--C'est lui... c'est assurément lui!
Et que fais-tu là, avec ces mendiants et ces mendiantes?

--Parle plus bas,--reprit Amael en lui faisant un signe mystérieux.--Je
vais accomplir une mission de Karl.

--Ainsi nu-tête? sans armes, tes habits souillés de boue et en
guenilles?

--Silence! c'est un déguisement que j'ai pris pour ne pas éveiller les
soupçons.

--Oh! je le sais, tu es un fin compagnon! Lorsque le bon Karl avait
quelque affaire hardie et délicate, il te choisissait toujours; car si
nous étions aussi valeureux que toi, tu étais plus subtil que nous, et
que moi surtout. Karl me disait d'habitude: «--Vieux Bertchramm, tu
serais un fier homme si ta cervelle valait tes poings...»--Mais tu
ignores sans doute que je suis chargé d'un message pour toi?

--Quel message?

--Je viens, moi et mes hommes, te remplacer à l'abbaye de Meriadek. Karl
nous en fait don.

--Il est le maître de donner et de reprendre.

--Ne va point considérer ceci comme une disgrâce, Berthoald. Loin de là!
une lettre que je t'apporte te prouvera le contraire: Karl t'élève au
rang de duk, et te réserve le commandement de son avant-garde dans la
guerre qu'il va faire contre les Frisons, guerre qu'il ne comptait
entreprendre qu'au printemps:--«Foi de Marteau,--nous a-t-il
dit,--j'étais fou en confinant dans une abbaye l'un de mes plus jeunes
et plus hardis capitaines, en ces temps où il faut si souvent guerroyer
à l'improviste; et puis, c'est surtout depuis que je n'ai plus Berthoald
à mes côtés, que je sens combien il me manque: le poste que je lui ai
donné sans savoir que j'aurais à combattre sitôt les Frisons est
d'ailleurs un poste de vétéran; il te convient mieux à toi qu'à lui,
vieux Bertchramm; va donc remplacer Berthoald et ses hommes; tu lui
remettras cette lettre de moi, et, en gage d'amitié constante, tu lui
mèneras deux de mes meilleurs chevaux, pris sur les Arabes, afin qu'il
soit plus tôt de retour près de moi; de plus, tu lui porteras, de ma
part, une magnifique armure de Bordeaux. Il aime les belles armes et les
beaux chevaux, il sera content.»--Et, de fait, Berthoald,--ajouta
Bertchramm,--tu vas voir les chevaux; ils sont là, conduits en main par
des esclaves; l'on ne peut rien imaginer de plus admirable: l'un est
noir comme l'aile d'un corbeau, l'autre blanc comme un cygne. Quant à
l'armure, Karl l'avait fait acheter pour lui-même, c'est tout dire...
Elle est soigneusement emballée dans mes bagages, je ne peux te la
montrer; mais c'est un chef-d'oeuvre du plus fameux armurier de
Bordeaux; elle est enrichie d'ornements d'or et d'argent; le casque seul
est une merveille; quant aux chevaux, tu vas en juger,--ajouta
Bertchramm en s'adressant à l'un de ses hommes.--Que l'on amène les deux
chevaux!

--Je suis touché de cette nouvelle preuve de l'affection de
Karl,--répondit Amael.--Je me rendrai à ses ordres lorsque j'aurai
accompli ma mission.

--Mais il veut que tu ailles le rejoindre sur-le-champ, ainsi que tu vas
le lire dans sa lettre que j'ai placée précieusement sous ma
cuirasse,--ajouta le guerrier en cherchant le parchemin.

--Karl ne regrettera pas de me voir arriver un jour ou deux plus tard,
si je retourne auprès de lui ma mission heureusement accomplie; je
retrouverai les chevaux et les présents à l'abbaye où j'irai demain te
rejoindre, et de là, je partirai avec mes hommes. Mais, dis-moi, tu as
dû faire un long circuit, d'après le chemin que tu as pris?

--Karl m'avait donné le commandement d'une grosse troupe qu'il envoie se
cantonner sur les frontières de cette maudite Bretagne.

--Veut-il donc l'attaquer?

--Je ne sais; j'ai laissé ces troupes retranchées dans l'enceinte de
deux anciens camps romains, l'un à droite et l'autre à gauche de cette
longue route qui y conduit.

--Cette troupe est-elle nombreuse?

--Environ deux mille hommes, répartis dans les deux camps.

--Karl ne peut rien tenter contre la Bretagne avec si peu de soldats.

--Il veut seulement, je crois, observer les frontières de ce pays, et,
sa guerre avec les Frisons terminée, venir en personne attaquer et
réduire cette maudite Armorique; car, dis, Berthoald, n'est-ce pas une
honte pour nous autres Franks que cette province ait résisté à nos armes
depuis plus de trois siècles que le glorieux Clovis a conquis la Gaule?

--Oui, l'indépendance de l'Armorique est une honte pour les armes des
Franks.

--Tiens, voici la lettre de Karl,--dit Bertchramm en tirant enfin de
dessous sa cuirasse un petit rouleau de parchemin et le remettant à
Amael; puis voyant amener les chevaux caparaçonnés de riches housses
dont les esclaves achevaient de les débarrasser, Bertchramm
reprit:--Regarde! est-il au monde de plus nobles, de plus fiers animaux?

--Non,--répondit Amael ne pouvant s'empêcher d'admirer les deux superbes
étalons qui, difficilement contenus par les esclaves, tantôt se
cabraient violemment, tantôt de leur léger sabot, heurtaient et
fouillaient le sol; le premier, d'un noir d'ébène, brillait de reflets
bleuâtres; l'autre, d'un blanc de neige, brillait de reflets argentés;
leurs naseaux frémissaient, leurs yeux étincelaient sous leur longue
crinière, et ils fouettaient l'air de leur queue flottante comme un
panache.

--Heim!--reprit Bertchramm,--qu'en dis-tu, Berthoald?

--Ce sont de nobles coursiers!--répondit Amael en étouffant un soupir
dont il eut honte; et, faisant signe aux esclaves de couvrir les étalons
de leurs housses de pourpre brodée, il murmura:--Adieu, beaux chevaux de
bataille! adieu, riches armures!--Puis s'adressant au guerrier
frank:--Heureux voyage je te souhaite, Bertchramm... au revoir!

--Mais j'y songe, Berthoald, si tes hommes refusaient de nous recevoir
dans l'abbaye en ton absence?

--Ne crains pas cela, et d'ailleurs, fais mieux, garde cette lettre de
Karl, tu pourras ainsi donner à mes hommes connaissance de ses volontés,
tu briseras toi-même le sceau devant eux.

--Tu as raison; je vais donc, Berthoald, te remplacer à l'abbaye; le
logis doit être avantageux? Ces tonsurés font bien leur nid. Et puis, si
Karl t'avait octroyé ce monastère, à toi, son favori, c'est que le
morceau était bon. Ainsi, à bientôt, Berthoald!

--Un mot encore... ces troupes cantonnées près des frontières de
Bretagne, quels chefs les commandent?

--Deux de nos amis, Hermann et Gondulf; ils m'ont prié de te porter
leurs saluts.

--Et maintenant au revoir, Bertchramm!

--Au revoir, Berthoald!

Le chef des guerriers franks s'étant remis en marche, suivi de sa troupe
et de ses bagages, s'éloigna, et bientôt disparut aux yeux des fugitifs.
Amael se rapprocha de l'arbre sous lequel étaient réunis ses compagnons
de route. À peine eut-il fait quelques pas au devant de sa mère, qu'elle
lui tendit les bras, en disant:--Viens, mon fils! J'ai tout entendu: je
sais les nouvelles faveurs que Karl t'offrait. À cette heure du moins,
c'est volontairement que tu renonces à un sort brillant qui aurait pu de
nouveau t'éblouir.

--M'éblouir? Non, ma mère; vous étiez près de moi... et là-bas, je
voyais les frontières de la Bretagne!

--Ah!--s'écria la matrone gauloise en serrant Amael avec un
attendrissement ineffable,--ce jour me fait oublier tout ce que j'ai
souffert.

--Ma mère, voilà, depuis dix ans, mon seul jour de bonheur pur et sans
mélange!

--Vous le voyez, il ne fallait pas douter du coeur de votre fils,--dit
Septimine à Rosen-Aër avec une grâce touchante.--Moi, je n'en ai jamais
douté.

--Septimine!--reprit Amael en attachant sur sa Coliberte un regard
attendri,--ce coeur, dont vous n'avez jamais douté, en douteriez-vous
pour l'avenir?

--Non, Amael,--répondit-elle naïvement en regardant le jeune homme d'un
air timide et surpris;--mais pourquoi cette question?

--Ma mère, cette douce et courageuse enfant vous a sauvé la vie, la
voilà fugitive, à jamais séparée sans doute des siens. Si elle
consentait à m'accorder sa main, la prendriez-vous pour votre fille?

--Oh! avec joie! avec reconnaissance!--dit Rosen-Aër.--Mais à cette
union consentirais-tu, Septimine?

La Coliberte, rougissant de surprise, de bonheur et de douce confusion,
se jeta au cou de la mère d'Amael et cacha son visage dans son sein en
murmurant:

--Je l'ai aimé du jour où il s'est montré si généreux pour moi au
couvent de Saint-Saturnin.

--O Rosen-Aër!--reprit le vieillard jusqu'alors plongé dans un
silencieux recueillement:--les dieux ont béni ma vieillesse, puisqu'ils
lui réservaient un tel jour.--Puis, après quelques instants d'une muette
émotion que partagèrent les jeunes apprentis, le vieillard reprit:--Mes
amis, si vous m'en croyez, nous nous remettrons en route. Il nous faudra
rudement marcher pour arriver demain soir aux frontières de Bretagne.

--Ma mère,--dit Amael,--appuyez-vous sur moi; cette fois vous ne
refuserez pas l'appui de mon bras?

--Non! oh! non, mon enfant!--répondit tendrement la Gauloise en prenant
avec bonheur le bras de son fils.

--Et vous, bon père,--dit Septimine à l'orfévre,--appuyez-vous sur moi.

--Les fugitifs se remirent en marche.

Après avoir marché sans mauvaise rencontre jusqu'à la fin du jour, ainsi
que pendant la nuit et la journée suivantes, ils arrivèrent, au lever de
la lune, non loin des premières rampes des sauvages et hautes montagnes
qui servent de limites et de défense à l'Armorique. La vue du sol natal
réveilla, comme par enchantement, chez Bonaïk les souvenirs de sa
première jeunesse; ayant autrefois traversé les frontières avec son père
pour aller aux _vendanges bretonnes_, il se rappela que quatre pierres
druidiques colossales s'élevaient non loin d'un sentier pratiqué à
travers les roches, et si étroitement encaissé, qu'il ne pouvait donner
passage qu'à une seule personne de front. Les fugitifs s'engageant les
uns après les autres dans ce passage, commencèrent à gravir sa pente
escarpée: Amael marchait le premier. Ce chemin, à peine praticable,
serpentait à travers d'énormes blocs de granit d'un gris sombre, dont le
faîte était vivement éclairé çà et là par la brillante clarté de la
lune, que l'on apercevait parfois du fond de cet obscur ravin.
Rosen-Aër, Amael et le vieil orfévre, en foulant le sol de l'Armorique,
éprouvaient une émotion profonde, religieuse. Bientôt ils arrivèrent à
une sorte de petite plate-forme entourée de précipices, d'immenses
rochers la surplombaient. Soudain les fugitifs entendirent, à une grande
hauteur au-dessus de leur tête, une voix jeune et sonore qui, vibrant au
milieu du profond silence de la nuit, chantait mélancoliquement ces
paroles:--«_Elle était belle, elle était jeune, elle était sainte!--Elle
s'appelait Hêna... Hêna, la vierge de l'île de Sên!_»

Rosen-Aër, Bonaïk et Amael, ces trois descendants de Joël, restèrent un
moment stupéfaits; puis, cédant à un mouvement irrésistible, ils
s'agenouillèrent pieusement... les larmes coulèrent de leurs yeux.
Septimine et les apprentis, partageant une émotion dont ils ne se
rendaient pas compte, s'agenouillèrent aussi, et tous écoutèrent, tandis
que la voix sonore, semblant descendre du ciel, acheva le vieux bardit
gaulois qui datait de huit siècles.

--O Hésus!--dit enfin Rosen-Aër en levant son noble visage baigné de
larmes vers le firmament étoilé, où rayonnait l'astre sacré de la
Gaule.--O Hésus! je vois un divin présage dans ce chant cher à la
mémoire des descendants de Joël... Béni soit ce chant! il nous salue et
nous accueille à cette heure solennelle, où touchant enfin cette terre
libre, nous revenons à l'antique berceau de notre famille!

       *       *       *       *       *

Amael, sa mère, Septimine et les apprentis, guidés par le vieil orfévre,
arrivèrent près des pierres sacrées de Karnak, et furent tendrement
accueillis par le fils du frère de Bonaïk. Amael se fit laboureur, les
jeunes apprentis l'imitèrent et s'établirent dans la tribu... À la mort
de Bonaïk, la _crosse abbatiale_ fut jointe aux reliques de la famille
de Joël, ainsi que cette légende écrite par Amael, peu de temps après
son retour en Bretagne.

     FIN DE LA CROSSE ABBATIALE.



LES PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES OU LES FILLES DE CHARLEMAGNE

(KARL LE GRAND).

727-814.

     Les filles de l'empereur Karl l'accompagnaient toujours en
     voyage dans l'intérieur de la Gaule. Elles étaient fort belles;
     il les aimait avec passion; il ne voulut jamais les marier et
     les garda toutes chez lui jusqu'à sa mort. Quoique heureux en
     toute chose, _il éprouva, dans ses filles, la malignité de la
     mauvaise fortune_; mais il dissimula ce chagrin, et se
     conduisit envers elles comme si elles n'eussent _jamais fait
     naître de soupçons injurieux et qu'aucun bruit ne se fût
     répandu_.

     (Chronique d'Éginhard, p. 145, _Coll. Hist. Franc._)

     ..... Le coeur de _Louis le Pieux_ (fils de Charlemagne) était,
     par nature, depuis longtemps _indigné de la conduite que ses
     soeurs tenaient dans la maison paternelle_, seule tache dont
     elle fût souillée; voulant donc porter remède à ces désordres,
     il envoya devant lui Walla, Warnaire, Lambert et Ingobert, avec
     ordre, aussitôt qu'ils arriveraient à Aix-la-Chapelle, de
     veiller prudemment à ce que rien de scandaleux ne se commît de
     nouveau, et de mettre sous une étroite garde _ceux qui auraient
     offensé la majesté impériale par un commerce criminel_ (avec
     les filles de l'empereur). Quelques-uns, coupables de ces
     crimes, vinrent au devant de Louis le Pieux pour obtenir leur
     grâce et l'obtinrent; _Audoin_ résista seul, frappa
     mortellement Warnaire, blessa Lambert à la cuisse et fut tué
     lui-même d'un coup d'épée... Louis le Pieux résolut ensuite de
     chasser du palais _cette multitude de femmes qui le remplissait
     du temps de son père_.

     (L'Astronome, _Vie de Louis le Pieux_, p. 345, 346, _Collect.
     de l'Hist. Franc._)


SOMMAIRE.

     La Gaule au huitième siècle.--Charlemagne (_Karl le Grand_)
     _Karolus magnus_.--Amael et Vortigern.--Les otages.--Le palais
     d'Aix-la-Chapelle.--Une journée chez Charlemagne.--La blonde
     Thétralde et la brune Hildrude.--Le bouquet de
     romarin.--L'Ecole.--Les enfants pauvres et les enfants
     riches.--Le lutrin.--L'évêque et le rat empaillé.--La
     chasse.--La hutte du bûcheron.--_Les pièces de monnaie
     karolingiennes._--L'esclave et sa fille.--Charlemagne et son
     empire.--Le pavillon de la forêt.--Moeurs de la cour
     karolingienne.--Les amoureux de quinze ans.--Vortigern et
     Thétralde.


Soixante-quatorze ans s'étaient passés depuis qu'Amael avait retrouvé sa
mère Rosen-Aër au couvent de Meriadek. L'ambitieuse espérance de
Karl-Marteau s'était réalisée. Ce descendant de tant de Maires du palais
avait fait souche de rois; onze ans après sa mort, arrivée en 741, Pépin
le Bref, son fils aîné, proclamé roi des Franks par ses bandes et par
ses Leudes en 752, fut sacré, consacré par l'évêque de Soissons dans la
basilique de cette ville.

Et le dernier rejeton du pieux Clovis? ce petit Childéric III, envers
qui Septimine la Coliberte s'était si généreusement apitoyée? ce petit
Childérik, de qui Amael, qui portait alors le nom frank de Berthoald,
refusa d'être le geôlier, qu'était-il devenu, ce roitelet, dernier
rejeton du glorieux Clovis, le conquérant des Gaules? Par Ritta-Gaur! ce
saint de la vieille Gaule, qui tondait et rasait aussi les rois, mais au
profit des peuples, le dernier rejeton de Clovis avait été rasé, tondu,
puis enfermé dans le monastère de Fontenelle, en Neustrie, où il mourut,
ce dernier fils des rois fainéants mérovingiens! Et l'Église catholique,
enrichie par Clovis et par sa race des dépouilles de la Gaule? l'Église
catholique a donc consacré l'usurpation du fils de Karl-Marteau? Certes,
les prêtres de Rome ne sacrent-ils point toujours qui leur donne pouvoir
et argent? De sorte que par l'ordre du pape Zacharie, l'évêque Boniface
a sacré Pépin le Bref, de même que saint Rémi consacra, par le baptême,
le pieux Clovis; seulement, comme les derniers descendants de ce
gracieux roi, abandonnés, méprisés, insultés, déshérités, n'avaient plus
un denier à offrir à l'Église, l'Église les a religieusement abandonnés
pour le fils du rude Karl, qui l'avait avilie, conspuée, baffouée,
larronée, Pépin le Bref, alors tout-puissant, ayant promis aux prêtres
de leur rendre les biens dont son père, ce païen de Karl, les avait
dépossédés. Aussi, le pape Étienne se donna-t-il la peine de venir en
Gaule, afin d'oindre Pépin de l'onction sainte, comme roi des Franks, en
retour de quoi ce Pépin s'engageait à soutenir de ses armes l'Église en
Italie; oui, car les Italiens, les Lombards, les Bénéventins et autres
peuples, commençant à trouver le joug papal d'autant plus affreux qu'il
pesait directement sur eux, l'avaient brisé ce joug, puis chassé le
pape. Pépin le Bref promit à ce pontife beaucoup d'argent pour l'Église,
et le châtiment des Italiens rebelles à la divine puissance des vicaires
de Jésus-Christ, comme ils osent s'intituler! Le pape Étienne, en bon
compère, promit à son tour au fondateur de la nouvelle dynastie des rois
karolingiens que l'Église continuerait d'hébéter saintement le pauvre
peuple des Gaules au profit de l'autel et du trône, en montrant à ce
peuple, sous des couleurs méritoires pour son salut éternel,
l'abjection, la misère et l'esclavage, où, de par l'immuable volonté
divine, il devait vivre sous les descendants de Karl-Marteau. Durant le
règne de Pépin le Bref, la Gaule fut, ainsi que sous les rois de la race
de Clovis, ravagée, ensanglantée par les guerres civiles: Griffon, frère
du roi usurpateur, s'arma contre lui et son autre frère, Karloman; les
seigneurs franks établis en Aquitaine et en Gascogne s'engagèrent dans
cette lutte fratricide, tandis que les Frisons et les Saxons
recommencèrent de menacer la Gaule. Les Arabes, un moment contenus,
renouvelèrent leurs invasions; les populations, décimées par ces guerres
sans fin, suffisaient à peine à cultiver une partie du sol pour leurs
seigneurs, comtes, duks, évêques ou abbés. De terribles disettes se
manifestèrent; les esclaves des campagnes se virent souvent réduits à
manger un mélange d'herbe et de terre; les habitants des villes ruinées,
sans commerce, toujours exposées au choc des discussions civiles qui,
depuis trois cents ans et plus, désolaient la Gaule, les habitants des
villes étaient non moins misérables que ceux des campagnes: tout
souffrait, tout gémissait; mais quelques milliers de seigneurs,
d'évêques et d'abbés, disséminés dans le pays, dont ils consommaient
presque à eux seuls les produits, jouissaient, ripaillaient, chassaient,
bataillaient entre eux, et faisaient joyeusement l'amour, tandis que la
vieille Gaule, hâve, épuisée, abrutie, saignante sous son joug,
nourrissait cette exécrable race de fainéants couronnés, mitrés et
casqués, de même que le corps le plus exténué engraisse encore la
vermine qui le ronge!

Vers le commencement du mois de novembre de l'année 811, une assez
nombreuse chevauchée se dirigeait vers la ville d'Aix-la-Chapelle, alors
capitale de l'empire de Karl le Grand, empire si rapidement augmenté par
d'incessantes conquêtes sur la Germanie, la Saxe, la Bavière, la Bohême,
la Hongrie, l'Italie, l'Espagne, que la Gaule, ainsi qu'aux temps des
empereurs de Rome, n'était plus qu'une province de ses immenses États.
Huit ou dix soldats de cavalerie devançaient la chevauchée, qui se
dirigeait vers Aix-la-Chapelle; à quelque distance de cette escorte
venaient quatre cavaliers; deux d'entre eux portaient de brillantes
armures à la mode germanique. L'un avait pour compagnon de route un
grand vieillard d'une physionomie martiale et ouverte; sa longue barbe,
d'un blanc de neige comme sa chevelure, à demi cachée par un bonnet de
fourrure, tombait sur sa poitrine. Il portait une saie gauloise en
étoffe de laine grise, serrée à la taille par un ceinturon auquel
pendait une longue épée à poignée de fer; ses larges braies de grosse
toile blanche, tombant un peu au-dessous du genou, laissaient apercevoir
des jambards de cuir fauve étroitement lacés le long de la jambe, et
rejoignant des bottines au talon desquelles s'attachaient des éperons.
Ce vieillard était Amael; il atteignait alors sa centième année; malgré
son âge et sa taille un peu voûtée, il semblait encore plein de vigueur;
il maniait avec dextérité un fougueux cheval noir, aussi ardent que s'il
n'eût pas déjà parcouru beaucoup de chemin. De temps à autre, Amael se
retournait sur sa selle afin de jeter un regard de sollicitude
paternelle sur son petit-fils Vortigern, jouvenceau de dix-huit ans à
peine, que l'autre guerrier frank accompagnait. La figure de Vortigern,
d'une beauté rare chez un homme, s'encadrait de longs cheveux châtains,
naturellement bouclés, qui, s'échappant de son chaperon de drap
écarlate, tombaient jusqu'au bas de son cou, gracieux comme celui d'une
femme; ses grands yeux bleus, frangés de cils noirs, comme ses sourcils,
hardiment arqués, avaient un regard à la fois ingénu et fier; ses lèvres
vermeilles, ombragées d'un duvet naissant, montraient, lorsqu'il
souriait, des dents d'émail; un nez légèrement aquilin, un teint frais
et pur, quoique un peu bruni par le soleil, complétaient l'harmonieux
ensemble du charmant visage de cet adolescent; ses vêtements, coupés
comme ceux de son aïeul, en différaient seulement par la couleur et une
sorte d'élégance due à la main d'une mère tendrement orgueilleuse de la
beauté de son fils: ainsi la saie bleue du jouvenceau était ornée à
l'entour du cou, aux épaules et à l'extrémité des manches, de jolies
broderies de laine blanche; un ceinturon de buffle où pendait une épée à
poignée d'acier poli serrait sa fine et souple taille. Ses braies de
toile cachaient à demi ses jambards de peau de daim, étroitement lacés à
sa jambe nerveuse, et rejoignaient ses bottines de peau tannée, armées
de larges éperons de cuivre, brillants comme de l'or. Vortigern,
quoiqu'il eût le bras droit soutenu par une écharpe d'étoffe noire,
maniait de la main gauche son cheval avec autant d'aisance que
d'habileté; il avait pour compagnon de route un jeune guerrier aux
traits agréables, hardis, railleurs, au regard vif et gai; la mobilité
de son visage ne rappelait en rien la pesanteur germanique. Il se
nommait Octave. Romain de naissance, d'extérieur et de caractère, il
savait, par son intarissable verve méridionale, dérider parfois son
jeune compagnon; mais bientôt celui-ci retombait dans une sorte de
rêverie silencieuse et sombre. Ainsi tristement absorbé depuis quelque
temps, il marchait au pas de son cheval, lorsque Octave lui dit gaiement
d'un ton de reproche amical:--Par Bacchus!... te voici encore soucieux
et muet...

--Je pense à ma mère,--répondit l'adolescent en étouffant un soupir,--je
pense à ma mère, à ma soeur, à mon pays!

--Chasse donc, au contraire, ces pensées chagrines!

--Octave... la gaieté sied mal aux prisonniers.

--Tu n'es pas prisonnier, mais otage, tu n'as d'autre lien que ta
parole, tandis que l'on conduit le prisonnier, solidement garrotté, au
marché d'esclaves; aussi, ton aïeul et toi, vous chevauchez avec nous de
compagnie, et nous vous conduisons au palais de l'empereur Karl le
Grand, le plus puissant monarque du monde. Enfin, l'on désarme les
prisonniers, et ton grand-père, ainsi que toi, vous gardez vos épées.

--À quoi bon maintenant nos épées?--répondit Vortigern avec une
douloureuse amertume,--la Bretagne est vaincue!

--C'est la chance de la guerre. Tu as fait bravement ton devoir de
soldat; tu t'es battu comme un démon aux côtés de ton aïeul. Il n'a pas
été blessé; tu n'as reçu qu'un coup de lance, et, par le vaillant dieu
Mars! vous frappiez tous deux si dru dans la mêlée, que vous auriez dû
être hachés en morceaux.

--Au moins, nous n'aurions pas survécu à la honte de l'Armorique!

--Il n'y pas de honte à être vaincu lorsqu'on s'est vaillamment défendu,
et surtout lorsqu'on a combattu, décimé les vieilles bandes du grand
Karl!

--Pas un des soldats de ton empereur n'aurait dû échapper!

--Pas un seul?--reprit gaiement le jeune Romain.--Quoi! pas même moi...
qui tâche d'être à ton égard bon compagnon de route et de t'égayer?

--Octave, je ne te hais pas personnellement; je hais ceux de ta race;
ils ont porté sans raison la guerre et le ravage dans mon pays.

--D'abord, mon jeune ami, je ne suis pas de race franque, je suis de
race romaine... Je t'abandonne ces grossiers Germains, aussi sauvages
que les ours de leurs forêts; mais, entre nous, cette guerre de Bretagne
ne manquait pas de motifs: voyons, n'avez-vous pas, endiablés que vous
êtes, attaqué, exterminé, l'an dernier, la garnison franque établie à
Vannes?

--Et de quel droit Karl, il y a vingt-cinq ans, a-t-il fait envahir nos
frontières par ses troupes?

L'entretien de Vortigern et d'Octave fut interrompu par la voix d'Amael,
qui, se retournant sur sa selle, appela son petit-fils. Celui-ci, pour
se rendre auprès de son aïeul, et cédant aussi à un mouvement de colère
provoqué par sa discussion avec le jeune Romain, attaqua brusquement de
l'éperon les flancs de son cheval; l'animal, surpris, bondit si
violemment, qu'en deux ou trois sauts il eut dépassé Amael; mais alors
Vortigern, retenant sa monture d'une main ferme, la fit ployer sur ses
jarrets, et marcha de front avec son aïeul et l'autre guerrier frank.
Celui-ci dit au vieillard:--Je ne m'étonne pas de la supériorité de
votre cavalerie bretonne, en voyant un garçon de l'âge de ton
petit-fils, malgré la blessure qui le gêne, manier ainsi son cheval;
toi-même, pour un centenaire, tu es aussi ferme en selle que ce
jouvenceau.

--Il avait à peine cinq ans, que son père et moi nous mettions déjà cet
enfant à cheval sur les poulains élevés dans nos prairies,--répondit le
centenaire. Et son front s'étant légèrement assombri, sans doute au
souvenir de ces temps paisibles, il reprit après un moment de silence,
en s'adressant à Vortigern:--Je t'ai appelé pour savoir si tu ne
souffrais pas davantage de ta blessure.

--Grand-père, je ne souffre presque plus, et, si vous le vouliez, je
débarrasserais mon bras de cette gênante écharpe.

--Non, ta blessure pourrait se rouvrir, pas d'imprudence: pense à ta
mère, à ta soeur et à son époux, qui te chérit comme un frère.

--Hélas! cette mère, cette soeur, ce frère tant aimés, les reverrai-je
un jour?

--Patience,--reprit Amael à voix basse, de façon à ne pas être entendu
du guerrier frank qui marchait à ses côtés,--tu reverras peut-être la
Bretagne plus tôt que tu ne le crois... patience!

--Il serait vrai!--s'écria impétueusement l'adolescent.--Oh! grand-père,
quel bonheur!

Mais le vieillard fit signe à Vortigern de se modérer, et il ajouta tout
haut:--Je crains toujours que la fatigue de la route n'enflamme de
nouveau ta blessure. Heureusement nous devons approcher du terme de
notre voyage, n'est-ce pas, Hildebrad?--ajouta-t-il en se tournant vers
le guerrier.

--Avant le coucher du soleil, nous serons à Aix-la-Chapelle,--répondit
le Frank.--Sans cette colline que nous allons gravir, tu verrais au loin
la ville.

--Va rejoindre ton compagnon, mon enfant,--dit Amael;--surtout replace
ton bras dans son écharpe, et conduis ton cheval sagement; des
mouvements trop brusques pourraient rouvrir ta plaie, à peine
cicatrisée.

L'adolescent obéit, et alla au pas de sa monture rejoindre Octave. Grâce
à la mobilité des impressions de la jeunesse, Vortigern se sentit
apaisé, réconforté par les paroles de son aïeul, qui lui faisait espérer
de revoir bientôt sa famille et son pays; la douceur de cette pensée se
réfléchit si visiblement sur ses traits ingénus, qu'Octave lui dit
gaiement:--Quel magicien que ton aïeul!... Tu étais parti soucieux et
irrité, enfonçant de colère tes éperons dans le ventre de ton cheval...
te voici revenu calme comme un évêque sur sa mule!

--Tu l'as dit, Octave, la magie de mon grand-père a chassé ma tristesse.

--Tant mieux! je pourrai, sans crainte de blesser ton chagrin, donner
libre cours à ma joie croissante à chaque pas.

--Pourquoi ta joie va-t-elle toujours ainsi croissant?

--Pourquoi le plus piètre cheval prend-il une allure de plus en plus
vive et allègre à mesure qu'il approche de la maison où il sait trouver
sa provende?

--Octave, je ne te savais pas si glouton.

--Ma figure, en ce cas, est fort trompeuse, car glouton je suis...
terriblement glouton de ces délicates friandises que l'on ne trouve qu'à
la cour, et qui sont ma provende, à moi!

--Quoi!--dit ingénument Vortigern,--ce grand empereur dont le nom
remplit, dit-on, le monde, est entouré d'une cour où l'on ne songe
qu'aux friandises...

--Certes,--répondit gravement Octave en contenant difficilement son
envie de rire causée par la naïveté du jeune Breton,--certes, et plus
que pas un de ses comtes, de ses duks, de ses savants ou de ses évêques,
l'empereur Karl se montre glouton des friandises dont je te parle... il
en a toujours une chambre remplie à côté de la sienne... parce que la
nuit...

--Il se relève pour en manger, peut-être?--s'écria dédaigneusement le
jouvenceau, pendant qu'Octave riait aux éclats.--Je ne trouve rien, moi,
de plus honteux qu'une pareille goinfrerie chez un homme qui gouverne
des hommes!

--Que veux-tu, Vortigern! Il faut pardonner quelques travers aux grands
princes, et puis, vois-tu, c'est un défaut qui tient de famille... car
les filles de l'empereur...

--Ses filles aussi donnent dans cette laide goinfrerie?

--Hélas! non moins gloutonnes que leur père, elles sont là six ou sept
friandes... des plus affriolantes et des plus affriandées.

--Ah! fi!--s'écria Vortigern;--fi! elles ont peut-être aussi près de
leur chambre à coucher des chambres à friandises?

--Calme ta légitime indignation, mon bouillant ami; des jeunes filles ne
se peuvent permettre une commodité pareille, c'est bon pour l'empereur
Karl, qui n'est plus ingambe; car il se fait vieux, il boite du pied
gauche et son ventre est énorme.

--Je le crois: un pareil glouton!

--Tu comprendras donc qu'étant si peu alerte, ce puissant empereur ne
puisse, comme ses filles, voleter à une friande picorée, ni plus ni
moins qu'oiselets en plein verger, qui s'en vont becquetant
amoureusement, ici, une cerise vermeille, là, une pomme empourprée,
ailleurs, une grappe de raisin doré. Non, non, avec son auguste bedaine
et son pied boiteux, l'auguste Karl serait incapable de courir ainsi à
la picorée, les soins de son empire y perdraient trop. L'empereur a donc
sous sa main, à sa portée, une chambre à friandises, où...

--Octave!--s'écria vivement Vortigern d'un air hautain, en interrompant
le jeune Romain,--je ne veux pas être raillé; j'ai pris d'abord tes
paroles au sérieux... ton envie de rire, à peine contenue, me prouve que
tu parlais par moquerie.

--Allons, mon hardi garçon, ne te fâche pas; je ne me moque point; mais,
respectant la candeur de ton âge, je me sers d'une image pour te dire la
vérité. En un mot, cette _friandise_, dont moi, Karl, ses filles et, par
Vénus! tout le monde à la cour est plus ou moins glouton, c'est...
l'_amour_!

--L'amour,--reprit Vortigern, rougissant et baissant pour la première
fois les yeux devant Octave. Puis il ajouta dans son trouble
croissant:--Mais, pour éprouver de l'amour, les filles de Karl sont donc
mariées?

--Ô innocence de l'âge d'or! ô naïveté armoricaine! ô chasteté
gauloise!--s'écria Octave; mais, voyant le jeune Breton froncer le
sourcil à cette plaisanterie sur sa terre natale, le Romain
ajouta:--Loin de moi la pensée de railler ton vaillant pays. Je te dirai
donc, sans plus d'ambages, à toi qui me représentes Adonis, avant que
Vénus lui eût traduit le sens du doux mot _amour_, je te dirai donc que
les filles du grand Karl ne sont pas mariées; il n'a jamais voulu leur
donner d'époux.

--Par fierté?

--Oh! oh! on dit, à ce sujet, bien des choses... Enfin, il ne veut pas
se séparer d'elles; il les adore, et, à moins qu'il n'aille en guerre,
il les a toujours avec lui durant ses voyages, ainsi que ses concubines,
ou, si tu le préfères, ses _friandises_, le mot effarouchera moins ta
pudeur; car, après avoir épousé ou répudié ses cinq femmes:
_Désidérata_, _Hildegarde_, _Fustrade_, _Himiltrude_, _Luitgarde_,
l'empereur s'est approvisionné de friandises variées, parmi lesquelles
je te citerai, en passant, la succulente _Mathalgarde_, la doucereuse
_Gerswinthe_, la piquante _Regina_, l'appétissante _Adalinde_, sans
parler des autres saintes de cet amoureux calendrier; car le grand Karl
ne ressemble pas seulement au grand Salomon par la sagesse; il lui
ressemble encore par son goût pour les sérails, ainsi que disent les
Arabes. Mais à propos des filles de l'empereur, écoute une historiette:
_Imma_, l'une de ces jeunes princesses, était charmante. Un beau jour,
elle s'amouracha de l'archichapelain de Karl, nommé _Eginhard_. Un
archichapelain étant naturellement archiamoureux, Imma recevait
Eginhard, chaque soir en secret, dans sa chambre... pour parler de
chapelinage, je suppose; or il arriva que, pendant une nuit d'hiver, il
tomba tant et tant de neige, que la terre en fut couverte. Eginhard, un
peu avant l'aube, quitte sa belle; mais au moment de descendre par la
fenêtre, chemin ordinaire des amants, il voit, à la faveur d'un superbe
clair de lune, la terre couverte de blancs frimas, et se dit:--Moi et
Imma, nous sommes perdus! je ne puis sortir d'ici sans laisser sur la
neige l'empreinte de mes pas...

--Alors, qu'a-t-il fait?--demanda Vortigern, de plus en plus intéressé à
ce récit, qui jetait dans son coeur un trouble inconnu.--Comment
ont-ils, tous deux, échappé à ce danger?

--Imma, robuste commère, fille de tête et de résolution, descend par la
fenêtre, vous prend bravement son archichapelain sur son dos[A], et,
sans broncher sous ce poids chéri, elle traverse une grande cour qui
séparait sa demeure de l'une des galeries du palais. Imma, quoique de
force à porter un archichapelain, avait de charmants petits pieds: leurs
traces devaient éloigner tout soupçon à l'endroit d'Eginhard; mais, par
malheur, ainsi que tu le verras en arrivant à Aix-la-Chapelle,
l'empereur Karl, possédé du démon de la curiosité, a fait construire,
sur ses propres plans, son palais de telle sorte, que, d'une espèce de
terrasse attenant à sa chambre, et qui domine l'ensemble des bâtiments,
il découvre de cet observatoire tous ceux qui entrent, sortent ou
traversent ses cours. Or, l'empereur, qui souvent se relève la nuit,
vit, grâce au clair de lune, sa fille traversant la cour avec son
amoureux fardeau.

--La colère de Karl dut être terrible?

--Terrible... puis sans doute fort enorgueilli d'avoir procréé une
commère capable de porter sur son dos des archichapelains, l'auguste
empereur pardonna aux coupables; ils vécurent depuis en amour et en
joie.

--Cet archichapelain était un prêtre, cependant?

--Hé! hé! mon jeune ami, les filles de l'empereur sont loin de
mésestimer les prêtres. _Berthe_, une autre de ses filles, lorsqu'il y a
six mois j'ai quitté la cour, estimait de toutes ses forces Enghilbert,
le bel abbé de Saint-Riquier[B]. Cependant, l'impartialité m'oblige
d'avouer qu'une des soeurs de Berthe, nommée _Adeltrude_, estimait non
moins fortement le comte _Lantbert_, un des plus vaillants officiers de
l'armée impériale. Quant à la petite _Rothaïde_, autre fille de
l'empereur, elle ne refusait point non plus sa vive estime à _Romuald_,
qui s'est fait un nom glorieux dans nos guerres contre les Bohémiens.
Des autres princesses, je ne te parlerai pas, car voici plus de six mois
que j'ai quitté la cour, et je craindrais de médire sur leur compte.
Toujours est-il que la crosse et l'épée se disputent généralement
l'amoureuse tendresse des filles de Karl. J'excepte pourtant
_Thétralde_, la plus jeune d'entre elles, trop novice encore pour
estimer quelqu'un: quinze ans à peine! une fleur! ou plutôt le bouton
d'une fleur prête à s'épanouir!... Je n'ai rien vu de plus charmant!
lors de mon départ de la cour, Thétralde promettait d'effacer, par sa
douce et fraîche beauté d'Hébé, toutes ses soeurs et toutes ses nièces;
car j'oubliais ce détail, mon jeune ami, les filles des fils de Karl,
élevées avec ses filles, sont non moins charmantes. Tu les verras; ton
admiration n'aura qu'à choisir entre _Adélaïd_, _Atula_, _Gondrade_,
_Berthe_ ou _Théodora_!

--Quoi! toutes ces jeunes filles habitent le palais de l'empereur?

--Certes, sans compter leurs suivantes, leurs gouvernantes, leurs
caméristes, leurs lectrices, leurs cantatrices et autres innombrables
femmes de service. Par Vénus! mon Adonis, on voit dans le palais
impérial encore plus de cotillons que de cuirasses ou de robes de
prêtre, l'empereur aime au moins autant à être entouré de femmes que de
soldats et d'abbés, sans oublier pourtant les savants, les rhétoriciens,
les dialecticiens, les rhéteurs, les péripatéticiens et les
grammairiens; le grand Karl étant aussi passionné pour la grammaire que
pour l'amour, la guerre, la chasse et le plain-chant au lutrin. Que te
dirai-je? dans son ardeur de grammairien, l'empereur invente des mots;
oui; ainsi, par exemple, en langue gauloise, comment appelles-tu le mois
où nous sommes?

--Le mois de novembre.

--Nous aussi, barbares Italiens que nous sommes! mais l'empereur a
changé tout cela de par sa volonté souveraine et grammaticale; ses
peuples, si toutefois ils peuvent obéir sans étrangler, diront, au lieu
de _novembre_, HERBISMANOHT; au lieu d'_octobre_, WINDUMMEMANOTH.

--Octave...

--Au lieu de _mars_, LENZHIMANOHT[C]; au lieu de _mai_...

--Assez, assez, par pitié!--s'écria Vortigern;--ces noms barbares font
frissonner. Quoi! il se trouve des gosiers capables d'articuler de
pareils sons?

--Mon jeune ami, les gosiers franks sont capables de tout... Ah! prépare
tes oreilles au plus farouche concert de mots rauques, gutturaux,
sauvages, que tu aies jamais entendu, à moins que tu n'aies ouï à la
fois coasser des grenouilles, piailler des chats-huants, beugler des
taureaux, braire des ânes, bramer des cerfs et hurler des loups! car,
sauf l'empereur et sa famille, qui savent à peu près parler la langue
romaine et gauloise, les langues humaines, enfin, tu n'entendras parler
que frank dans cette cour germanique, où tout est germain, c'est-à-dire
barbare: langage, costumes, moeurs, repas, habits, coutumes; en un mot,
Aix-la-Chapelle n'est plus la Gaule, c'est la pure Germanie!

--Et pourtant Karl règne sur la Gaule!... Est-ce assez de honte pour mon
pays?... l'empereur qui le gouverne, sans autre droit que celui de la
conquête, est un roi frank, entouré d'une cour franque et de généraux,
d'officiers de même race, qui ne daignent seulement pas parler notre
langue.

--Ne vas-tu pas t'attrister encore, Vortigern? Par Bacchus! imite donc
mon insouciante philosophie! est-ce que ma race ne descend pas de cette
fière race romaine qui, après la tienne et comme la tienne, fit trembler
le monde, il y a des siècles? Est-ce que je n'ai pas vu le trône des
Césars occupé par des papes hypocrites, ambitieux, cupides ou débauchés,
comme leur noire milice de tonsurés? Est-ce que les descendants de nos
fiers empereurs romains ne sont pas allés, fainéants imbéciles, végéter
à Constantinople, où ils rêvent encore l'empire du monde? Les prêtres
catholiques n'ont-ils pas chassé de leur Olympe les dieux charmants de
mes pères? n'ont-ils pas abattu, mutilé, ravagé ces temples, ces
statues, ces autels, chefs-d'oeuvre de l'art divin de Rome et de la
Grèce?... Va, crois-moi, Vortigern, au lieu de nous irriter contre un
passé fatal, buvons! oublions! que nos belles maîtresses soient nos
saintes, les lits de table nos autels! notre Eucharistie une coupe ornée
de fleurs, et chantons, pour liturgie, les vers amoureux de Tibulle,
d'Ovide ou d'Horace... Oui, crois-moi, buvons, aimons, jouissons! c'est
la vie! Jamais tu ne retrouveras une occasion pareille; le dieu des
plaisirs t'envoie à la cour de l'empereur!

--Que veux-tu dire?--reprit presque machinalement Vortigern, dont la
jeune raison se sentait, non pervertie, mais éblouie par la facile et
sensuelle philosophie d'Octave.--Que veux-tu que je devienne au milieu
de cette cour étrangère?

--Enfant!... une foule de beaux yeux vont être fixés sur toi!

--Octave, est-ce encore une raillerie? l'on me remarquerait, moi, fils
de laboureur? moi, pauvre Breton, conduit ici, prisonnier sur parole?

--Et n'est-ce donc rien que ton renom de Breton endiablé? J'ai entendu
parler plus d'une fois de la curiosité furieuse qu'inspiraient, il y a
vingt-cinq ans, les otages amenés à Aix-la-Chapelle, lors de la première
guerre de l'empereur contre ton pays; les plus charmantes femmes
voulaient les voir, ces indomptables Bretons, que le grand Karl, seul,
avait pu vaincre: leur air rude et fier, l'intérêt qui s'attachait à
leur glorieuse défaite, tout, jusqu'à leur costume étrange, encore
aujourd'hui le tien, tout attirait sur eux les regards et la sympathie
des femmes, toujours fort sympathiques en Germanie. Ces belles
enthousiastes sont à cette heure mères ou grand'mères; heureusement
elles ont des filles ou des petites-filles dignes de t'apprécier. Tiens,
moi, qui connais la cour et les moeurs de la cour, je voudrais, avec tes
dix-huit ans, ta bonne mine, ta blessure, ta grâce à cheval et ton renom
de Breton, je voudrais, avant huit jours...

Le jeune Romain fut interrompu par Amael, qui, se retournant vers son
petit-fils, en étendant la main à l'horizon, lui dit:--Regarde au loin,
mon enfant; voici la ville d'Aix-la-Chapelle.

Vortigern se hâta de se rendre auprès de son aïeul, dont, pour la
première fois peut-être, il évita le regard avec un certain embarras.
Les conseils d'Octave lui semblaient mauvais, dangereux; cependant il se
reprochait de les avoir écoutés avec complaisance. Rejoignant Amael, il
jeta les yeux du côté que lui indiquait le vieillard, et vit, à une
assez grande distance, une masse imposante de bâtiments, non loin
desquels s'élevaient les hautes tours d'une basilique; puis, au delà, il
aperçut les toits et les terrasses d'une multitude de maisons, se
perdant, à l'horizon, dans la brume du soir: c'était le palais de
l'empereur Karl, la basilique et la ville d'Aix-la-Chapelle. Vortigern
contemplait avec curiosité ce tableau nouveau pour lui, lorsque
Hildebrad, qui, pendant un moment, était allé interroger le conducteur
d'un chariot passant sur la route, dit aux deux Bretons:--On attend
l'empereur d'un moment à l'autre au palais; ses coureurs ont annoncé sa
venue; il arrive d'un voyage dans le nord de la Gaule; tâchons de le
devancer à Aix-la-Chapelle, afin de pouvoir le saluer dès son arrivée.

Les cavaliers pressèrent l'allure de leurs chevaux, et, avant le coucher
du soleil, ils entrèrent dans la première cour du palais, cour immense,
environnée de corps de logis de formes et de toitures variées, percés
d'une innombrable quantité de fenêtres[D]. Par une disposition étrange,
dans un grand nombre de ces bâtiments, le rez-de-chaussée, complétement
à jour, formait une sorte de hangar dont les piliers de pierres massives
supportaient la bâtisse des étages supérieurs. Une foule d'officiers
subalternes, de serviteurs et d'esclaves du palais, vivait et logeait
sous ces abris ouverts à tous les vents, et se chauffaient en hiver à de
grands fourneaux remplis de feu, allumés jour et nuit. Ces constructions
bizarres avaient été imaginées par la curiosité de l'empereur; car, de
son observatoire, il voyait d'autant mieux ce qui se passait sous ces
hangars, qu'ils n'avaient pas de murailles[E]. Plusieurs longues
galeries reliaient entre eux d'autres bâtiments ornés de colonnes et de
portiques richement sculptés à la mode romaine. Un pavillon carré, assez
élevé, dominait l'ensemble de ces innombrables bâtiments. Octave fit
remarquer à Vortigern une sorte de balcon situé au faîte de ce pavillon;
c'était là l'observatoire de l'empereur[F]. Partout le mouvement et
l'animation annonçaient l'arrivée de Karl: des clercs, des soldats, des
femmes, des officiers, des rhéteurs, des moines, des esclaves, se
croisaient en tous sens d'un air affairé, tandis que plusieurs évêques,
jaloux de présenter des premiers leurs hommages à l'empereur, se
dirigeaient à grands pas vers le péristyle du palais. Il advint même
qu'au moment où la chevauchée dont faisaient partie Vortigern et son
aïeul, entra dans la cour, plusieurs personnes, trompées par l'apparence
guerrière de cette troupe, s'écrièrent:--L'empereur! voici l'escorte de
l'empereur!--Ce cri vola de bouche en bouche, et, au bout de quelques
instants, la cour immense fut encombrée d'une foule compacte, à travers
laquelle l'escorte des deux Bretons put à peine se frayer un passage,
pour se rendre non loin du portique principal. Hildebrad avait choisi
cette place afin de se trouver l'un des premiers sur le passage de Karl,
et de lui présenter les otages qu'il ramenait de Bretagne. La foule
reconnut qu'elle s'était trompée en acclamant l'empereur; mais cette
fausse nouvelle se propageant bientôt dans l'intérieur du palais, les
concubines de Karl, ses filles, ses petites-filles, leurs suivantes,
accoururent soudain et se groupèrent sur une vaste terrasse régnant
au-dessus du portique dont les deux Bretons et leur escorte se
trouvaient fort rapprochés.

--Lève les yeux, Vortigern,--dit en riant Octave à son compagnon,--et
vois quel essaim de beautés renferme le palais de l'empereur!

Le jeune Breton, rougissant, jeta les yeux sur la terrasse, et resta
frappé d'étonnement à la vue de vingt-cinq ou trente femmes, toutes
filles, petites-filles ou concubines de Karl, vêtues à la mode franque,
et offrant à la vue la plus séduisante variété de figures, de
chevelures, de tailles, d'âge, de beauté, qu'il fût possible d'imaginer;
il y avait là des femmes brunes, blondes, rousses, châtaines, grandes,
grosses, minces ou petites; c'était, en un mot, un échantillon complet
de la race féminine germanique, depuis la fillette jusqu'à l'imposante
matrone de quarante ans. Les yeux de Vortigern s'étaient, de préférence,
arrêtés sur une enfant de quinze ans au plus, vêtue d'une tunique
vert-pâle, brodée d'argent. Rien de plus doux que son rose et frais
visage couronné de longues tresses blondes si épaisses, que son cou
délicat, blanc comme celui d'un cygne, semblait ployer sous le poids de
sa chevelure. Une autre jeune fille de vingt ans, brune, grande, forte,
aux yeux hardis et aux cheveux noirs, vêtue d'une tunique orange,
s'accoudait sur les balustres de la terrasse, à côté de la jeune enfant
blonde, et appuyait familièrement son bras sur son épaule; toutes deux
tenaient à la main un bouquet de romarin dont elles aspiraient de temps
à autre la senteur en se parlant à voix basse et regardant le groupe des
cavaliers avec une curiosité croissante, car elles venaient d'apprendre
que l'escorte n'était pas celle de l'empereur, mais qu'elle amenait des
otages bretons.

--Rends grâce à mon amitié, Vortigern,--dit à demi-voix Octave au
jouvenceau;--je vais te mettre en évidence et te faire valoir.--Ce
disant, Octave appliquait à la dérobée un si violent coup de houssine
sous le ventre du cheval de Vortigern, que celui-ci, moins bon cavalier,
eût été désarçonné par le bond furieux de sa monture; ainsi frappée à
l'improviste, elle se cabra, fit une pointe formidable, et s'élança si
haut, que la tête de Vortigern effleura le soubassement de la terrasse
où se tenait le groupe de femmes. La blonde enfant de quinze ans pâlit
d'effroi, et cachant son visage entre ses mains, s'écria:--Le
malheureux!... il est perdu!

Vortigern, cédant à l'impétuosité de son âge et à un sentiment
d'orgueil, en se voyant l'objet des regards de la foule rassemblée en
cercle autour de lui, châtia rudement son cheval, dont les bonds, les
soubresauts devinrent furieux; mais le jouvenceau, toujours plein de
sang-froid et d'adresse, bien qu'il eût son bras droit en écharpe,
montra tant de grâce dans cette lutte, que la foule s'écria en battant
des mains:--Gloire au jeune Breton! honneur au Breton!--À ce moment deux
bouquets de romarin tombèrent aux pieds du cheval, qui, enfin dompté,
rongeait son frein en creusant le sol de son sabot. Vortigern relevait
la tête vers la terrasse d'où l'on venait de lancer les bouquets,
lorsqu'il entendit au loin un cliquetis formidable; et soudain ce cri
retentit:--L'empereur! l'empereur!--Aussitôt toutes les femmes
disparurent du balcon pour descendre recevoir le monarque sous le
portique du palais. La foule reflua en criant:--Vive Karl! vive le grand
Karl!--Le petit-fils d'Amael vit alors s'approcher au galop une troupe
de cavaliers; on les eût pris pour des statues équestres en fer; montées
sur des chevaux caparaçonnés de fer, leur casque de fer cachait leurs
traits: cuirassés de fer, gantelés de fer, ils portaient jambards de
fer, cuissards de fer, boucliers de fer; et les derniers rayons du
soleil luisaient sur la pointe de leurs lances de fer[G]; enfin l'on
n'entendait que le choc du fer. À la tête de ces cavaliers qu'il
précédait, et, comme eux, couvert de fer de la tête aux pieds,
s'avançait un homme de taille colossale. À peine arrivé en face du
portique principal, il descendit lourdement de cheval et courut tout
boitant vers le groupe de femmes qui l'attendaient sous le portique,
leur criant joyeusement d'une petite voix grêle et glapissante, qui
contrastait étrangement avec son énorme stature:--Bonjour, fillettes!
bonjour, chères filles!--Et, sans s'occuper de répondre aux vivats de la
foule et aux saluts respectueux des évêques et des grands, accourus sur
son passage, l'empereur Karl, ce géant de fer, disparut dans l'intérieur
du palais, et fut suivi de sa cohorte féminine.

       *       *       *       *       *

Amael et son petit-fils, conduits par Hildebrad dans l'une des chambres
hautes du palais, s'y reposèrent; l'on y apporta leur modeste bagage; on
leur servit à souper, et ils se couchèrent. Au point du jour, Octave
vint frapper à la porte du logis dès deux Bretons, et leur apprit que
l'empereur voulait les voir à l'instant. Il engagea Vortigern à se vêtir
de sa plus belle saie. Le jouvenceau n'avait guère de choix; il ne
possédait que deux vêtements, celui qu'il portait en route et un autre
de couleur verte, brodé de laine orange. Cependant, grâce à ce vêtement
frais et neuf, mélangé de couleurs harmonieuses, que rehaussaient sa
charmante figure, sa taille élégante et sa bonne grâce, Vortigern parut
à Octave digne de paraître honorablement devant le plus puissant
empereur du monde. Le centenaire ne put s'empêcher de sourire avec un
certain orgueil, en entendant vanter la tournure de son petit-fils par
le jeune Romain qui lui conseillait de serrer plus étroitement encore le
ceinturon de son épée, sous ce prétexte: que lorsque l'on avait la
taille fine, il était juste de la faire valoir. Octave, en donnant avec
sa bonne humeur accoutumée ses avis à Vortigern, lui dit tout
bas:--As-tu vu tomber hier aux pieds de ton cheval deux bouquets de
romarin?

--Je ne sais trop... je crois que oui,--répondit le jeune Breton en
balbutiant, et il devint cramoisi, songeant, malgré lui (et ce n'était
pas la première fois depuis la veille) à la charmante fille aux cheveux
blonds.--Il me semble,--ajouta-t-il,--que j'ai vu tomber ces bouquets.

--Ah! il te semble, hypocrite!... C'est pourtant mon coup de houssine
qui les a fait tomber, ces deux jolis bouquets! Et sais-tu quelles
impériales mains les ont jetés aux pieds de ton cheval, comme un hommage
à ton adresse et à ton courage?

--Que dis-tu? ces bouquets ont été jetés par des mains impériales?

--Naturellement, puisque Thétralde, la timide enfant blonde, et
Hildrude, la grande et hardie brune, sont toutes deux filles de Karl:
l'une était vêtue de vert, couleur de ta saie; l'autre, vêtue d'orange,
couleur de tes broderies... Par Vénus! n'es-tu pas un mortel favorisé?

Amael, occupé à l'autre extrémité de la chambre, n'entendit pas ces
paroles d'Octave, qui rendirent Vortigern aussi écarlate que l'étoffe de
son chaperon; puis, ces préparatifs de présentation terminés, les deux
otages suivirent leur guide pour se rendre auprès de l'empereur. Après
avoir traversé un nombre infini de couloirs et d'escaliers, où ils
rencontrèrent plus de femmes que d'hommes, car le nombre de femmes
logées dans le palais impérial était prodigieux, ils arrivèrent dans des
salles immenses. Décrire leur somptueuse magnificence serait non moins
impossible que d'énumérer les peintures dont elles étaient ornées. Des
artisans, venus de Constantinople, où florissait alors l'école de
peinture Byzantine, avaient couvert les murailles de compositions
gigantesques: ici, l'on voyait les conquêtes de Cyrus sur les Perses;
là, les crimes du tyran Phalaris, assistant au supplice de ses victimes,
que l'on entraînait pour être brûlées vivantes dans l'intérieur d'un
taureau d'airain rougi au feu; ailleurs, c'était la fondation de Rome
par Rémus et Romulus, les conquêtes d'Alexandre, d'Annibal, et tant
d'autres sujets héroïques; l'une des galeries du palais était tout
entière consacrée aux batailles de Karl-Martel. On le voyait triompher
des Saxons et des Arabes, enchaînés à ses pieds, implorant sa
clémence[H]. La ressemblance était d'ailleurs si frappante, qu'Amael, en
traversant cette salle, s'arrêta et s'écria:--C'est lui! ce sont ses
traits, sa tournure! il revit! c'est lui! c'est Karl!

--Ne croirait-on pas que vous l'avez connu?--dit en souriant le jeune
Romain au centenaire.--Renouvelez-vous donc connaissance avec
Karl-Martel?

--Octave,--reprit mélancoliquement le vieillard,--j'ai cent ans... je
combattais à la bataille de Poitiers contre les Arabes.

--Dans les troupes de Karl-Martel?

--Oui, et je lui ai sauvé la vie,--répondit Amael en contemplant la
gigantesque peinture. Et, se parlant à lui-même, il ajouta en
soupirant:--Ah! que de souvenirs doux et tristes ce temps me rappelle!

Octave regardait le vieillard avec une surprise croissante; puis,
semblant soudain réfléchir, il devint pensif et hâta le pas suivi des
deux otages. Vortigern, ébloui, examinait avec la curiosité de son âge
les richesses de toute sorte amoncelées dans ce palais; il ne put
s'empêcher de s'arrêter devant deux objets qui attirèrent surtout son
attention: le premier était un grand meuble en bois précieux, enrichi de
moulures dorées; des tuyaux de cuivre, d'airain et d'étain de
différentes grosseurs, placés les uns auprès des autres, s'étageaient
sur l'une des faces de ce meuble.--_Octave_,--demanda le jeune
Breton,--qu'est-ce que ce meuble?

--C'est un _Orgue_ grec envoyé à Karl par l'empereur de Constantinople.
Cet instrument est vraiment merveilleux; à l'aide de cuves d'airain et
de soufflets de peau de taureau que tu ne peux apercevoir, l'air arrive
dans ces tuyaux, et lorsqu'ils sont en jeu, tantôt l'on croit entendre
les grondements du tonnerre, tantôt les sons légers de la lyre et de la
cymbale[I]. Mais, tiens, là, près de cette grande table d'or massif, où
est figurée en relief la ville de Constantinople[J], voici un objet non
moins curieux; c'est une horloge persane, envoyée, il y a quatre ans, à
l'empereur par Abdhallah, roi des Perses[K].--Et Octave montra au jeune
Breton et à son aïeul, non moins intéressé que Vortigern, une grande
horloge en bronze doré: les chiffres des douze heures entouraient le
cadran placé au centre d'une sorte de palais de bronze, aussi doré;
douze portes, encadrées d'arcades, se voyaient au rez-de-chaussée de
cette imitation monumentale.--Lorsque l'heure sonne,--dit Octave aux
deux Bretons,--des boules d'airain, marquant le nombre des heures,
tombent sur une petite cymbale. Au même instant (toujours selon le
nombre des heures), ces portes s'ouvrent, et par chacune d'elles sort un
cavalier armé de sa lance et de son bouclier. Si une, deux, trois,
quatre heures sonnent, une, deux, trois, quatre portes s'ouvrent; les
cavaliers sortent, saluent de la lance, puis ils rentrent, et les portes
se referment sur eux.

--Cette oeuvre est vraiment merveilleuse!--dit Amael;--et sait-on les
noms des hommes qui ont fabriqué les prodiges dont nous sommes entourés?
ces peintures magnifiques? cette table d'or, où toute une ville est
figurée en relief? cet orgue, cette horloge? toutes ces merveilles
enfin?

--Par Bacchus! Amael, voilà une plaisante question!--reprit Octave en
souriant.--Qui se soucie du nom des obscurs esclaves qui ont créé ces
choses?

--Et le nom de Clovis, de Brunehaut, de Clotaire, de Karl-Marteau
traversera les âges!--murmura le centenaire avec amertume, tandis que le
jeune Romain disait à Vortigern:

--Hâtons-nous! l'empereur nous attend. Il faudrait des journées, des
mois, pour admirer en détail les trésors dont ce palais est rempli, car
c'est la résidence favorite de l'empereur. Cependant, il aime presque
autant que sa demeure d'Aix-la-Chapelle, son vieux château d'Héristall,
berceau de sa puissante famille de maires du palais.

Les deux otages, suivant leur guide, quittèrent ces somptueuses et
immenses galeries pour monter, sur les pas d'Octave, un escalier
tournant, qui conduisait à l'appartement particulier de l'empereur,
appartement autour duquel régnait le balcon qui servait à Karl
d'observatoire. Deux chambellans, richement vêtus, se tenaient dans une
première pièce.--Attendez-moi en ce lieu,--dit Octave aux Bretons;--je
vais prévenir l'empereur de votre venue, et savoir s'il lui plaît de
vous recevoir en ce moment.

Vortigern, malgré sa haine de race et de famille contre les rois ou
empereurs franks, conquérants et oppresseurs de la Gaule, éprouvait une
sorte d'émotion à la pensée de se trouver en face de ce puissant Karl,
souverain de presque toute l'Europe; puis, à cette émotion s'en joignait
une autre: ce puissant empereur était le père de Thétralde, cette
charmante enfant qui, la veille, avait jeté son bouquet au jouvenceau;
car jamais sa pensée ne s'arrêtait sur la brune Hildrude. Au bout de
quelques instants, Octave reparut, il fit signe à Amael et à son
petit-fils d'entrer en leur disant à demi-voix:--Ployez très-bas le
genou devant l'empereur, c'est l'usage.

Le centenaire regarda Vortigern et lui fit de la tête un signe négatif;
l'adolescent le comprit, et tous deux pénétrèrent dans la chambre à
coucher de Karl, alors en compagnie de son favori Eginhard,
l'archichapelain, qu'Imma avait autrefois bravement porté sur son dos.
Un serviteur de la chambre impériale attendait les ordres de son maître.
Lorsque les deux otages entrèrent chez lui, ce monarque, d'une taille
colossale (elle avait _sept fois_ la longueur de son pied), était assis
sur le bord de sa couche, seulement vêtu d'une chemise et d'un caleçon
de toile, qui dessinait la proéminence de son énorme ventre; il venait
de chausser une de ses chaussettes et tenait encore l'autre à la
main[L]. Il avait les cheveux presque blancs, la tête ronde, les yeux
grands et vifs, le nez long, le cou large et court, comme celui d'un
taureau[M]; sa physionomie, ouverte et empreinte d'une certaine
bonhomie, rappelait les traits de son aïeul Karl-Marteau. À l'aspect des
deux Bretons, l'empereur se leva du bord de son lit, et, tenant toujours
sa chaussette à la main, il fit, en boitant du pied gauche, deux pas à
l'encontre d'Amael, semblant en proie à une certaine émotion mêlée d'une
vive curiosité; puis il s'écria de sa voix grêle, qui contrastait si
singulièrement avec sa gigantesque stature:--Vieillard! Octave m'a dit
que tu as fait la guerre sous Karl-Martel, mon aïeul, et que tu lui as
sauvé la vie à la bataille de Poitiers? est-ce vrai?

--C'est vrai.--Et, portant son doigt à son front, où se voyaient encore
les traces d'une profonde cicatrice, le vieux Breton ajouta:--J'ai reçu
cette blessure à la bataille de Poitiers.

L'empereur se rasseyant sur le bord de son lit, chaussa sa chaussette et
dit en se tournant vers son archichapelain:--Eginhard, toi qui as
recueilli dans ta chronique les faits et gestes de mon aïeul, toi dont
la mémoire est toujours si présente, te rappelles-tu avoir entendu
raconter ce que rapporte ce vieillard?

Eginhard resta un moment pensif, et reprit:--Je me souviens d'avoir lu
dans quelques parchemins, écrits de la main du glorieux Karl, et
renfermés dans ton cartulaire auguste, qu'en effet, à la bataille de
Poitiers...--Mais, s'interrompant et s'adressant au centenaire:--Ton
nom?

--Amael.

L'archichapelain réfléchit, et dit en secouant la tête:--Quoiqu'il ne
soit pas présent à mon souvenir, ce n'est pas là le nom du guerrier qui
sauva la vie de Karl-Martel à la bataille de Poitiers... c'était,
certainement, un nom frank, et point celui que tu dis.

--Ce nom,--reprit le vieillard,--n'était-il pas celui de _Berthoald_?

--Oui,--répondit vivement Eginhard;--c'est ce nom-là, Berthoald... et
dans quelques lignes écrites de sa main, le glorieux Karl recommandait à
ses fils ce Berthoald, auquel il devait la vie.

Pendant ces mots échangés entre le vieux Breton et l'archichapelain,
l'empereur avait continué et terminé de s'habiller à l'aide du serviteur
de sa chambre. Ce costume, l'antique costume des Franks auquel Karl
restait fidèle (sauf les jours de réception et d'apparat), se composait
d'abord d'un haut de chausses d'épaisse toile de lin, que des
bandelettes de laine rouge, croisées les unes sur les autres,
assujettissaient autour des cuisses et des jambes, puis d'une tunique de
drap de Frise, bleu saphir, maintenue par une ceinture de soie;
l'empereur endossait ensuite, pour la saison d'automne et d'hiver, une
large casaque de peau de loutre ou de brebis[N]. Karl, ainsi vêtu,
s'assit sur un siége non loin d'un rideau destiné à voiler au besoin une
des fenêtres donnant sur le balcon qui lui servait d'observatoire. Le
serviteur sortit à un signe de Karl: resté seul avec Eginhard, Vortigern
et Amael, il dit à ce dernier:--Vieillard, si j'ai bien écouté mon
chapelain... un Frank, nommé Berthoald, a sauvé la vie de mon aïeul...
Comment se fait-il que ce Berthoald et toi vous soyez le même
personnage?

--En deux mots, voici l'histoire,--dit Amael.--À quinze ans, poussé par
l'esprit d'aventure, j'ai quitté ma famille de race gauloise, alors
établie en Bourgogne. Après plusieurs traverses, j'ai réuni une bande
d'hommes déterminés; j'avais alors vingt ans. J'ai, par un honteux
mensonge, pris un nom frank, me disant de cette race afin de gagner la
protection de Karl-Martel. Pour l'intéresser davantage à mon sort, je
lui ai offert mon épée, celle de mes hommes, peu de jours avant la
bataille de Poitiers. À cette bataille, je lui ai sauvé la vie; depuis
lors, comblé par lui de faveurs, j'ai combattu sous ses ordres pendant
cinq ans.

--Et ensuite?

--Ensuite... honteux de mon mensonge et encore plus honteux de servir
avec les Franks, j'ai quitté Karl-Martel pour retourner en Bretagne, mon
pays natal... Là, je me suis fait laboureur.

--Et par la chappe de saint Martin, tu t'es fait aussi rebelle!--s'écria
l'empereur de sa voix glapissante, qui prit alors un ton de fausset
perçant.--Oui, je sais que l'on t'a justement choisi pour otage, toi
l'instigateur et l'âme des révoltes, des guerres qui ont éclaté en
Bretagne, sous le règne de Pépin, mon père, et sous mon règne, à moi!
puisque dans cette dernière guerre tes endiablés compatriotes ont décimé
mes vieilles bandes aguerries!

--J'ai combattu de mon mieux dans toutes nos guerres.

--De ton mieux, traître! Quoi! comblé des faveurs de mon aïeul, tu n'as
pas craint de te révolter en armes contre son fils et contre moi!

--Je n'ai eu qu'un remords, celui d'avoir mérité la faveur de ton aïeul.
Je me reprocherai toujours de m'être battu pour lui... au lieu de m'être
battu contre lui.

--Vieillard!--s'écria l'empereur en devenant pourpre de colère,--tu as
encore plus d'audace que d'années!

--Karl... brisons là! Tu te regardes comme souverain de la Gaule... nous
autres Bretons, nous ne reconnaissons pas tes droits. Ces droits, comme
tout conquérant, tu les tiens de...

--Je les tiens de Dieu!--s'écria l'empereur, en frappant du pied et en
interrompant Amael.--Oui, mes droits sur la Gaule, je les tiens de
Dieu... et de mon épée!

--De ton épée, oui; de la violence, oui; mais de Dieu, non! Le Dieu
juste ne consacre pas le vol... qu'il s'agisse d'une bourse ou d'un
empire. Clovis s'était emparé de la Gaule; ton père et ton aïeul ont
dépouillé de sa couronne le dernier rejeton de Clovis, peu nous importe,
à nous autres, qui ne voulons obéir ni à la race de Clovis, ni à celle
de Karl-Martel. Tu disposes d'une armée innombrable, tu as déjà ravagé,
vaincu la Bretagne, tu pourras la vaincre, la ravager encore, mais la
soumettre... non! Maintenant, Karl, j'ai dit. Tu n'entendras plus un mot
de moi à ce sujet: je suis ton prisonnier, ton otage. Dispose de moi!

L'empereur, qui plusieurs fois avait failli laisser éclater son
indignation, se tourna vers Eginhard, et lui dit d'un ton calme après un
moment de silence:--Toi qui écris les faits et gestes de Karl, Auguste
Empereur des Gaules, César de Germanie, Patrice des Romains, Protecteur
des Suèves, Bulgares et Hongrois, tu écriras ceci: qu'un vieillard a
tenu à Karl un langage d'une audace inouïe, et que Karl n'a pu
s'empêcher d'estimer la franchise, le courage de l'homme qui lui parlait
ainsi.--Et, changeant soudain d'accent, l'empereur, dont les traits un
moment courroucés prirent une expression de bonhomie nuancée de finesse,
dit au vieillard:--Ainsi donc, seigneurs bretons de l'Armorique, quoi
que je fasse, vous ne voulez à aucun prix de moi pour empereur? et
pourtant, toi? me connais-tu seulement?

--Karl, nous te connaissons en Bretagne par les maux des guerres que ton
père et toi vous nous avez faites. Nous savons aussi tes nombreuses
conquêtes en Europe; mais les peuples conquis admirent peu les
conquérants.

--Ainsi, pour vous autres hommes de l'Armorique, moi, Karl, je ne suis
qu'un homme de conquête? de violence? de bataille?

--Oui.

--Vraiment? eh bien, suis-moi, je te ferai peut-être changer
d'avis,--dit l'empereur, après un moment de réflexion. Et se levant, il
prit sa canne et son bonnet. Avisant alors Vortigern, qui jusque-là
s'était tenu à l'écart:--Qu'est-ce que ce jeune et beau garçon-là?

--C'est mon petit-fils.

--Octave,--dit l'empereur en se retournant vers le Romain,--voici un
otage bien jeune?

--Auguste prince, pour plusieurs raisons l'on a dû choisir ce
jouvenceau. Sa soeur a épousé _Morvan_, simple laboureur, mais l'un des
chefs bretons les plus intrépides; dans cette dernière guerre, il
commandait la cavalerie.

--Mais alors, pourquoi ne l'a-t-on pas amené ici, ce Morvan? c'eût été
un excellent otage?

--Prince auguste, pour l'amener ici, il eût fallu d'abord le prendre...
et quoique gravement blessé, Morvan, grâce à sa femme, une héroïne, est
parvenu à s'échapper avec elle; il a été impossible de les atteindre
dans les montagnes inaccessibles où ils se sont tous deux réfugiés. L'on
a donc choisi pour otages deux autres chefs de tribu, très-influents,
que nous avons laissés en chemin par suite de leurs blessures, puis ce
vieillard qui a été l'âme des dernières guerres, et enfin ce jeune homme
qui, par sa famille, tient à l'un des chefs les plus dangereux de
l'Armorique. L'on a aussi, je l'avoue, cédé aux prières de la mère de ce
jeune garçon; car elle désirait vivement le voir accompagner son aïeul
durant ce long voyage, fort rude pour un centenaire.

--Et toi?--reprit l'empereur en s'adressant à Vortigern, qu'il avait,
pendant le récit d'Octave, regardé avec attention et intérêt,--tu le
hais sans doute aussi beaucoup, Karl le conquérant? Karl le batailleur?

--L'empereur Karl a des cheveux blancs; moi, j'ai dix-huit
ans,--répondit le jeune Breton en rougissant et baissant les yeux,--je
ne saurais répondre.

--Vieillard,--reprit Karl en se tournant vers Amael,--la mère de ton
petit-fils doit être une heureuse mère. Mais j'y songe, mon garçon,
est-ce qu'hier, peu de temps avant mon arrivée, tu n'as pas failli te
casser le cou en tombant de cheval?

--Moi?--s'écria Vortigern en rougissant d'orgueil,--moi, tomber de
cheval? Qui a osé dire cela?

--Oh! oh! mon garçon, te voilà rouge jusqu'aux oreilles,--reprit
l'empereur en riant.--Allons, rassure-toi, je ne veux point blesser ton
amour-propre d'écuyer, loin de là; car avant de te voir, j'avais entendu
d'interminables récits sur ta bonne grâce et ta hardiesse à cheval. Mes
chères filles, et surtout la petite Thétralde et la grande Hildrude,
m'ont dix fois répété pendant le souper, qu'elles avaient vu un sauvage
petit Breton, quoique blessé d'un bras, manier son cheval comme le
meilleur de mes écuyers.

--Si je mérite quelques éloges, il faut les adresser à mon
grand-père,--répondit modestement Vortigern;--c'est lui qui m'a appris à
monter à cheval.

--J'aime cette réponse, mon garçon; elle me prouve ta modestie et ton
respect pour les vieilles gens. Maintenant, dis-moi, es-tu savant?
Sais-tu lire et écrire?

--Oui, grâce aux enseignements de ma mère.

--Sais-tu chanter la messe au lutrin?

--Moi!--reprit Vortigern fort étonné,--moi, chanter la messe! Non, non,
l'on ne chante guère la messe chez nous.

--Les voyez-vous, ces païens bretons!--s'écria Karl.--Ah! mes évêques
ont raison, c'est un peuple endiablé que ce peuple armoricain! Quel
dommage qu'un si beau et si modeste garçon ne sache point chanter au
lutrin!--Et, mettant son bonnet de fourrure sur sa grosse tête et
s'appuyant sur sa canne, l'empereur dit au vieillard:--Allons, suis-moi,
seigneur breton. Ah! tu ne connais que Karl le Batailleur? Je vais t'en
faire voir un autre Karl, moi, que tu ne connais pas. Viens, viens!--Et
l'empereur, boitant et s'appuyant sur sa canne, se dirigea vers la porte
en faisant signe aux assistants de le suivre; mais, s'arrêtant au seuil,
il dit à Octave:--Va prévenir Hugh, mon grand veneur, que je chasserai
tantôt le cerf dans la forêt d'Oppenheim, qu'il y envoie la meute.

--Auguste prince, vos ordres seront exécutés.

--Tu diras aussi au grand Nomenclateur de ma table[O], que peut-être je
dînerai dans le pavillon de la forêt, si la chasse se prolonge. Ma suite
dînera aussi; que le festin soit somptueux. Quant à moi, tu diras au
Nomenclateur que mon goût n'a pas varié: un bon gros cuisseau de
venaison rôti, que l'on m'apporte tout fumant sur la broche, c'est
toujours mon régal[P].

Le jeune Romain s'inclina de nouveau; Karl sortit le premier de la
chambre, puis Eginhard et Amael. Octave s'approchant alors de Vortigern,
lui dit tout bas:--Je vais faire savoir à l'appartement des filles de
l'empereur qu'il chasse tantôt. Par Vénus! la mère des amours te
protége, mon jeune Breton.

Le jouvenceau rougit de nouveau, et il hésitait à répondre au Romain,
lorsque Amael se retournant, l'appela et lui dit:--Viens, mon enfant,
l'empereur veut s'appuyer sur ton bras pour descendre l'escalier.

Vortigern, de plus en plus troublé, s'approcha de Karl, qui disait à ses
chambellans:--Non, personne ne m'accompagnera, sinon Eginhard et ces
deux Bretons.--S'adressant alors au jouvenceau:--Ton bras me sera d'un
meilleur appui que ma canne, cet escalier est rapide; viens et marche
prudemment.

L'empereur, appuyé sur le bras de Vortigern, descendit lentement les
degrés d'un escalier qui aboutissait à l'un des portiques d'une cour
intérieure; là, Karl abandonna le bras du jeune Breton et lui dit en
reprenant sa canne:--Tu as marché fort sagement, tu es un bon guide.
Quel dommage que tu ne saches pas chanter au lutrin!--Ce disant, Karl
suivit une galerie qui longeait la cour; les personnes dont il était
accompagné marchaient à quelques pas derrière lui. Bientôt il aperçut,
en dehors de la galerie, un esclave qui traversait la cour et portait
sur ses épaules un grand panier:--Eh! là bas!--lui cria l'empereur de sa
voix perçante,--l'homme au panier! approche! Qu'as-tu dans ce panier?

--Des oeufs, seigneur.

--Où les portes-tu?

--Aux cuisines de l'auguste empereur.

--D'où viennent-ils, ces oeufs-là?

--De la métairie de Mulsheim, seigneur.

--De la métairie de Mulsheim?--répéta l'empereur en réfléchissant, et il
ajouta presque aussitôt:--il doit y avoir trois cent vingt-cinq oeufs
dans ce panier?

--Oui, seigneur; c'est la redevance que chaque mois l'on apporte de la
ferme.

--Va... et prends garde de casser tes oeufs.--L'empereur, s'arrêtant
alors un instant, appuyé sur sa canne, se tourna vers Amael, et
l'appelant:--Eh! seigneur breton, venez ici, à côté de moi.--Amael
obéit; l'empereur, continuant de marcher, ajouta:--Karl le Batailleur,
le conquérant, est du moins un bon ménager... qu'en penses-tu? Il sait,
à un oeuf près, combien pondent les poules de ses métairies[Q]. Si
jamais tu retournes en Bretagne, tu raconteras ceci aux ménagères de ton
pays.

--Si je revois jamais mon pays, je dirai la vérité sur ce que je vois
ici.

En ce moment Karl frappa à une porte donnant sur la galerie. Aussitôt un
clerc, vêtu de noir, vint ouvrir, et s'écria, frappé de surprise, en
fléchissant le genou:--L'empereur!--Et comme le clerc faisait un
mouvement pour courir à la porte d'une salle voisine, dont on voyait
l'entrée, Karl lui dit:--Ne bouge pas!... Maître Clément professe à
cette heure, n'est-ce pas?

--Oui, prince Auguste.

--Reste là...--Et s'adressant à Amael:--Seigneur Breton, tu vas visiter
une école que j'ai fondée; elle est sous l'enseignement de maître
Clément, fameux rhéteur, que j'ai fait venir d'Écosse. Les enfants des
plus grands seigneurs de ma cour viennent, d'après ma volonté, étudier
dans cette école, avec les enfants des plus pauvres de mes serviteurs.

--Karl, ceci est bien... je t'en félicite!

--C'est pourtant Karl le Batailleur qui a fait cette bonne chose...
Enfin, viens, entrons.--Et se tournant vers Vortigern:--Eh! mon jeune
homme, vous qui ne savez pas chanter la messe, entrez, entrez, et ouvrez
de toutes vos forces les yeux et les oreilles; vous allez voir des
écoliers de votre âge.

L'école _palatine_, dirigée par l'Écossais Clément, et dans laquelle les
deux Bretons suivirent l'empereur, était remplie d'environ deux cents
écoliers; tous se levèrent de leurs bancs à la vue de Karl; mais lui
leur faisant signe de se rasseoir:--Restez assis, mes enfants; j'aime
mieux vous voir le nez baissé sur vos cahiers d'étude, que le nez en
l'air, sous prétexte de respect à mon égard.--Maître Clément, directeur
de l'école palatine, se disposait à descendre de sa chaire; mais Karl
s'écria:--Reste sur ton trône de sapience, mon digne maître; je ne suis
ici que l'un de tes sujets; je désire seulement jeter un coup d'oeil sur
les travaux de ces enfants, savoir de toi s'ils te satisfont et s'ils
ont progressé en mon absence. Voyons les travaux de ce jour.

L'empereur se piquait fort de belles-lettres; il s'assit sur un siége
près de la chaire de Clément, et examina longuement plusieurs cahiers
qui lui furent soumis par différents écoliers; mais les élèves
appartenant à des parents nobles ou riches ne présentèrent à l'empereur
que des travaux médiocres ou détestables, tandis qu'au contraire, les
élèves les plus pauvres, ou des conditions les moins élevées,
présentèrent des ouvrages tellement distingués, que Karl s'écria en se
tournant vers Amael:--Si tu étais plus lettré, seigneur Breton, tu
apprécierais comme moi ces lettres et ces vers que je viens de
parcourir; les plus douces saveurs de la science se font sentir dans la
plupart de ces écrits.--Et Karl, s'adressant aux écoliers:--«Je vous
loue beaucoup, mes enfants, de votre zèle à remplir mes intentions;
efforcez-vous d'atteindre à la perfection, et je vous donnerai de riches
évêchés, de magnifiques abbayes.»--Puis, fronçant le sourcil, en jetant
un regard irrité sur les nobles paresseux et sur les riches fainéants,
il ajouta:--«Quant à vous, fils des principaux de la nation, quant à
vous, enfants délicats et fort gentils, d'ailleurs, qui, vous reposant
sur votre naissance et sur votre fortune, avez négligé mes ordres et vos
études, préférant le jeu et la paresse... quant à vous!--s'écria-t-il de
plus en plus courroucé en frappant le plancher de sa canne,--que
d'autres vous admirent; je ne fais, moi, aucun cas de votre naissance et
de votre fortune!... Écoutez et retenez ces paroles: Si vous ne vous
hâtez de réparer votre négligence par une constante application, vous
n'obtiendrez jamais rien de moi[R]!»--Les riches fainéants baissèrent
les yeux, tout tremblants. L'empereur alors se leva et dit à un jeune
clerc, nommé Bernard, à peine âgé de vingt ans, l'un des écoliers dont
les travaux distingués venaient d'attirer son attention:--Toi, mon
garçon, suis-moi, je te fais dès aujourd'hui clerc de ma chapelle[S], et
ma protection ne s'arrêtera pas là.--Puis s'adressant à Amael:--Eh bien,
seigneur breton? tu le vois, Karl le Batailleur agit dans son humble
humanité, comme agit le Seigneur Dieu dans sa divinité; il sépare
l'ivraie du bon grain, met les bons à sa droite et les mauvais à sa
gauche. Si jamais tu retournes en Bretagne, tu diras aux rhéteurs de ton
pays que Karl ne surveille pas trop mal l'école qu'il a fondée.

--Je dirai, Karl, que je t'ai vu agir, en ceci, avec sagesse, justice et
bonté.

--Je veux que les belles-lettres et la science illustrent mon règne. Si
tu étais moins barbare, je te ferais assister à une séance de notre
Académie; nous avons pris des noms de l'antiquité: Eginhard s'appelle
_Homère_, Clément _Horace_; moi, je suis le _roi David_[T]. Ces noms
immortels nous séient comme des armures de géants à des nains; mais, du
moins, nous honorons ces génies de notre mieux. Et maintenant,--ajouta
l'empereur en poursuivant sa marche,--allons, en bons catholiques,
entendre la messe.

L'empereur, précédant les personnes dont il était accompagné, suivit une
longue galerie. À l'angle d'un tournant, endroit assez sombre, Karl,
rencontrant une jeune et jolie esclave, l'accosta familièrement, ainsi
qu'il en usait avec l'innombrable quantité de femmes de toute condition
dont il remplissait son palais, lui prit en riant le menton, puis la
taille; il allait même pousser plus loin ses agressions libertines,
lorsque se souvenant que malgré l'obscurité de la galerie, il pouvait
être aperçu des personnes de sa suite, il fit signe à l'esclave de
s'éloigner, et dit en riant à Amael:--Karl aime à se montrer accessible
à ses sujets.

--Et surtout à ses sujettes,--reprit le vieillard;--mais, bon! la messe
t'absoudra!

--Ah! païen de Breton! païen de Breton!--murmura l'empereur; et peu
d'instants après, il entrait dans la basilique d'Aix-la-Chapelle,
attenant au palais impérial. Vortigern et son aïeul furent éblouis de
l'incroyable magnificence de ce temple, dans lequel s'étaient rendus
tous les commensaux du palais impérial. Vortigern vit au loin, près du
choeur, parmi les concubines, les filles et petites-filles de Karl,
brillamment parées, la blonde et charmante Thétralde, assise à côté de
sa soeur Hildrude. L'empereur prit sa place accoutumée, derrière le
lutrin, au milieu des chantres, somptueusement vêtus. L'un d'eux offrit
respectueusement à l'empereur un bâton d'ébène avec lequel il battit la
mesure, et donna, lorsqu'il le fallut, le signal des différents chants
indiqués par la liturgie. Un peu avant la fin de chaque verset, Karl, en
manière de signal, poussait de sa voix grêle une sorte de cri guttural
si étrange[U], que Vortigern, dont le regard venait de rencontrer, par
hasard, les grands yeux bleus de la blonde Thétralde obstinément fixés
sur lui, faillit éclater de rire au cri de l'empereur, malgré la
sainteté du lieu, malgré le trouble croissant où le jetaient les doux
regards de Thétralde. La messe terminée, Karl dit à Amael:--Eh bien,
seigneur breton, avoue qu'au besoin, tout batailleur que je suis, je
ferais un bon clerc et un bon chantre?

--Je ne me connais point à ces choses; je te dirai seulement que comme
chantre, tu as poussé un cri cent fois plus discord que le cri des
corbeaux de mer de nos grèves. Puis, le chef d'un empire a, ce me
semble, mieux à faire que de chanter la messe.

--Tu seras toujours un barbare et un idolâtre!--s'écria l'empereur en
sortant de la basilique. Au moment où il se trouvait sous le portail de
ce monument, l'un des grands de sa cour qui se pressaient sur son
passage, lui dit:--Auguste prince, l'on vient d'apprendre à l'instant
même la mort de l'évêque de Limbourg.

--Oh! oh! seulement à l'instant? Cela m'étonne fort; l'on est si âpre à
la curée des évêchés, que l'on annonce toujours la mort des évêques au
moins deux ou trois jours à l'avance. Est-il du moins mort en bonne
odeur de sainteté, ce défunt évêque? S'est-il recommandé dans l'autre
monde par de grosses aumônes laissées aux pauvres?

--Auguste prince, il n'a laissé, dit-on, aux pauvres, que deux livres
d'argent.

--Quel léger viatique pour un si long voyage[V]!--s'écria une voix;
c'était celle de Bernard, le pauvre et savant écolier que Karl avait
déjà nommé clerc de sa chapelle, et qui, d'après les ordres de
l'empereur, se tenait non loin de lui, depuis sa sortie de l'école
palatine. Karl, se tournant vers le jeune homme qui, rouge de confusion,
regrettant déjà la hardiesse de son langage, tremblait de tous ses
membres, lui dit en se remettant en marche:--Suis-moi;--mais voyant les
grands de sa cour se préparer à l'accompagner, Karl ajouta:--Non, non;
ces deux Bretons, Eginhard et ce jeune clerc m'accompagneront seuls;
vous autres, tenez-vous prêts pour la chasse de tantôt.

La foule brillante s'arrêta, l'empereur regagna les galeries du palais
sans autre suite que Vortigern, Amael, Eginhard et le pauvre Bernard;
plus mort que vif, le clerc marchait le dernier, craignant d'avoir par
son indiscrète échappée, en critiquant l'avarice du défunt évêque,
courroucé l'empereur. Aussi quelle fut la surprise de l'écolier,
lorsqu'au bout de quelques pas, Karl, se retournant à demi, lui
dit:--Approche, approche! Tu trouves donc que l'évêque de Limbourg a
laissé trop peu d'argent pour les pauvres?

--Seigneur!...

--Réponds? Si je te donnais cet évêché, serais-tu, au moment de paraître
devant Dieu, plus libéral que l'évêque de Limbourg?

--Auguste prince,--répondit le pauvre clerc, abasourdi de cette fortune
inouïe, en se jetant aux pieds de l'empereur,--c'est à la volonté de
Dieu et à votre toute-puissance de décider de mon sort.

--Relève-toi, je te nomme évêque de Limbourg[X], et suis-moi; il est bon
que tu saches avec quelle âpreté l'on se dispute ici les évêchés! On
peut juger des richesses qu'ils rapportent par l'ardeur avec laquelle on
se les dispute. Et cependant, une fois que l'on tient l'évêché, la
cupidité, loin de s'assouvir, s'irrite encore. Te souviens-tu, Eginhard,
de cet insolent évêque de Manheim? Lors d'une de mes campagnes contre
les Huns, je l'avais laissé près de ma femme Hildegarde; ne voilà-t-il
pas que ce compère, se gonflant de la familiarité que lui témoignait ma
femme, poussa l'audace jusqu'à lui demander en don la baguette d'or dont
je me sers comme symbole de mon autorité, à cette fin, disait l'évêque,
de s'en servir comme de canne[Y]! Par le roi des cieux! le sceptre de
Karl, empereur, ne servira pas de sitôt de bâton aux évêques de son
empire!

--Tu te trompes, Karl! C'est moi qui te le dis,--reprit Amael;--tôt ou
tard tes évêques se serviront de ton sceptre comme d'un bâton pour
conduire tes peuples à leur guise.

--Par le marteau de mon aïeul! je briserais les mitres des évêques sur
leur tête s'ils voulaient usurper mon pouvoir!

--Non, car tu les crains! J'en prends à témoin les grands biens et les
flatteries que tu leur prodigues.

--Je crains les évêques, moi?--s'écria l'empereur; et s'adressant à
Eginhard:--L'affaire du _rat_ est-elle arrangée avec le juif?

--Oui, seigneur,--répondit en souriant Eginhard;--hier l'évêque a conclu
le marché.

--Ceci arrive à point pour te prouver si je crains les évêques, seigneur
Breton... Les flatter! moi! lorsqu'au contraire je ne manque jamais
l'occasion de leur donner de sévères ou plaisantes leçons lorsqu'ils
méritent le blâme. Quant aux méritants, je les enrichis, et encore je
regarde toujours à deux fois avant de leur donner des terres et des
abbayes dépendant du domaine impérial; car, avec telle abbaye ou telle
métairie, je suis certain de m'assurer un vassal plus fidèle que tel
comte ou tel évêque[Z].

En devisant ainsi, l'empereur avait regagné son palais et était remonté
dans son appartement, accompagné d'Éginhard, d'Amael, de son petit-fils
et de Bernard, nouvel évêque de Limbourg. À peine Karl fut-il entré dans
son observatoire, qu'un de ses chambellans lui dit:--Auguste empereur,
plusieurs grands officiers du palais ont sollicité l'honneur d'être
admis en votre présence pour vous entretenir d'une demande
très-urgente... La noble dame Mathalgarde (c'était une des nombreuses
concubines de Karl) est aussi déjà venue deux fois pour le même objet.

--Faites entrer ces demandeurs,--dit Karl au chambellan, qui sortit
aussitôt; se tournant ensuite vers le jeune clerc, en lui montrant le
rideau de la fenêtre auprès de laquelle était placé son siége habituel,
l'empereur ajouta en riant:--Cache-toi derrière ce rideau, mon jeune
homme, tu vas connaître le nombre de rivaux que suscite la vacance d'un
évêché[AA].

À peine le jeune clerc eut-il disparu derrière le rideau, que la chambre
fut envahie par un grand nombre de familiers du palais, officiers ou
seigneurs de la cour; chacun d'eux, faisant valoir ses propres droits à
l'évêché ou les droits des postulants qu'il recommandait, assourdissait
l'empereur de ses sollicitations. Parmi eux se trouvait un évêque
magnifiquement vêtu, à l'air hautain et superbe. À son tour, il
s'approcha de Karl.

--Voici l'évêque au _rat_.--dit tout bas Éginhard à l'empereur;--le prix
qu'il a payé au juif est de dix mille sous d'argent... le juif m'a
scrupuleusement rapporté la somme, d'après vos ordres.

--Évêque de Bergues, n'as-tu pas assez d'un évêché?--dit Karl à ce
prélat si magnifique;--viendrais-tu en solliciter un second?

--Prince Auguste... je vous prie de m'accorder, en échange de l'évêché
de Bergues, l'évêché de Limbourg.

--Parce que ce dernier évêché est plus riche?

--Oui, seigneur, et, si je l'obtiens, la part des pauvres n'en sera que
plus considérable.

--Et maintenant, vous tous, écoutez bien ceci,--s'écria l'empereur d'un
air sévère, en montrant l'évêque.--Connaissant le goût passionné du
prélat que voilà pour les frivolités curieuses et ruineuses qu'il achète
à des prix insensés, j'ai commandé à Salomon, le juif, de prendre un rat
dans sa maison... vous entendez, un rat... le plus vulgaire des rats qui
ait jamais été pris dans une ratière; puis d'embaumer ce rat avec de
précieux aromates, de l'envelopper d'étoffes orientales brodées d'or, de
l'offrir à l'évêque de Bergues comme un rarissime rat de Judée rapporté
par un vaisseau vénitien, et de le vendre à ce prélat comme le plus
prodigieux, le plus miraculeux des rats[BB].

Un immense éclat de rire éclata parmi les témoins de cette scène, tandis
que l'évêque, irrité, mais se contraignant, baissait les yeux devant
Karl, qui poursuivit:--Or, savez-vous quel prix l'évêque de Bergues l'a
payé, ce rat prodigieux? _Dix mille sous d'argent!_ oui, dix mille sous
d'argent[CC], tout autant! J'ai la somme ici, le juif me l'a
rapportée... elle sera distribuée aux pauvres!--Puis il ajouta d'un air
sévère:--«Évêques, évêques, songez-y bien!... vous devez être les pères,
les pourvoyeurs des pauvres, ne point vous montrer avides de vaines
frivolités... et voici que, faisant tout le contraire, vous vous adonnez
plus que les autres mortels à l'avarice et à de vaines cupidités![DD]»
Par le roi des cieux! prenez-y garde!... la main de l'empereur vous a
élevés, elle pourrait vous abaisser. Non, évêque de Bergues, tu n'auras
pas l'évêché de Limbourg; conserve le tien, et sache-moi gré de ma
clémence. Quant à vous autres, sachez que j'ai promis l'évêché à un
jeune homme. Or, je ne veux pas, moi, manquer de parole à mon jeune
homme.

À ce moment, les courtisans s'écartèrent pour donner passage à
Mathalgarde, une des concubines de l'empereur. Cette femme, d'une grande
beauté, s'approcha de Karl d'un air confiant et assuré dans le succès de
sa demande, et lui dit gracieusement:--Mon aimable seigneur, l'évêché de
Limbourg est vacant; je l'ai promis à un clerc que je protége, ne
doutant pas de votre approbation.

--Chère Mathalgarde, je n'ai rien à vous refuser; mais j'ai donné
l'évêché à un jeune homme... et je ne saurais le lui reprendre.

Mathalgarde, prenant alors sa voix la plus insinuante, la plus douce,
saisit une des mains de l'empereur et ajouta tendrement:--Auguste
prince, mon gracieux maître, pourquoi si mal placer cet évêché, en le
donnant à un jeune homme, à un enfant, sans doute?... Je vous en
conjure, accordez l'évêché à mon clerc; vous n'avez pas de serviteur
plus dévoué.

Soudain une voix lamentable, sortant de derrière le rideau, s'écria au
grand étonnement des assistants:--«Seigneur empereur, tenez ferme!... ne
souffrez pas que personne arrache de vos mains la puissance que Dieu
vous a donnée... Tenez ferme! auguste prince! tenez ferme[EE]!» C'était
la voix du pauvre Bernard, qui, craignant de voir Karl se laisser
séduire par les paroles caressantes de Mathalgarde, le rappelait ainsi à
ses promesses. Alors l'empereur, écartant le rideau derrière lequel se
tenait le clerc, le prit par la main, et dit en le présentant à
l'assistance:--Voici le nouvel évêque de Limbourg...--Et s'adressant à
Bernard:--N'oublie jamais de distribuer d'abondantes aumônes... ce sera
un jour ton viatique pour ce long voyage dont on ne revient pas[FF].

La belle Mathalgarde, ainsi trompée dans son espérance, rougit de dépit
et sortit brusquement de l'appartement, bientôt suivie par les
courtisans, non moins déçus, et par l'évêque de Bergues, qui, sans le
vouloir, avait si chèrement payé au bénéfice des pauvres un humble rat
de ratière.

--Seigneur Breton,--dit l'empereur en faisant signe à Amael de
s'approcher de la fenêtre qu'il ouvrit, afin de sortir sur le balcon
pour y jouir de la douce chaleur du soleil d'automne,--trouves-tu que
Karl soit d'humeur à laisser les évêques se servir de son sceptre, en
guise de bâton, pour conduire ses peuple?

--Karl, si tu veux, à la fin de cette journée, m'accorder quelques
moments d'entretien, je te dirai sincèrement ma pensée sur ce que je
vois ici; je louerai le bien... je blâmerai le mal.

--Tu vois du mal ici?

--Ici... et ailleurs.

--Comment, ailleurs?

--Crois-tu que ton palais et ta ville d'Aix-la-Chapelle, ta ville de
prédilection... soient la Gaule tout entière?

--Que me parles-tu de la Gaule! Je viens de parcourir le nord de ses
contrées... j'ai été jusqu'à Boulogne, où j'ai fait établir un phare
pour les vaisseaux, et de plus...--Mais l'empereur, s'interrompant, dit
au vieillard en lui désignant un endroit de la cour que le balcon
dominait:--Regarde!... et écoute!

Amael vit auprès d'une des galeries un jeune homme de haute et robuste
taille, à barbe noire et touffue, portant les riches habits des évêques;
deux de ses esclaves venaient de lui amener un cheval des plus
pacifiques, ainsi qu'il convient à un prélat, et de l'approcher d'un
banc de pierre, afin qu'il fût plus facile à leur maître d'enfourcher sa
monture; mais le jeune évêque, remarquant deux femmes qui, d'une
croisée, le regardaient, et voulant, sans doute, faire preuve d'agilité,
ordonna impatiemment aux serviteurs d'éloigner le cheval du banc; puis,
dédaignant même le secours de l'étrier, il saisit d'une main la crinière
de l'animal, et s'élança d'un bond si vigoureux, que, dépassant le but,
il faillit tomber de l'autre côté du cheval, et eut assez de peine à se
raffermir en selle. Cette espèce de saut périlleux avait attiré
l'attention de l'empereur sur le trop agile prélat; aussi lui cria-t-il
de sa voix grêle et glapissante en se penchant au balcon:--Eh!... eh!...
mon alerte évêque... un mot, s'il te plaît?--Le jeune homme releva la
tête, et, reconnaissant Karl, s'inclina respectueusement.

--«Tu es vif, agile et prompt,--lui cria l'empereur;--tu as bon pied,
bon bras, bon oeil; la tranquillité de notre royaume est, chaque jour,
troublée par la guerre; nous avons très-grand besoin de _clercs_ de ton
espèce; reste donc pour partager nos fatigues, puisque tu peux monter si
lestement à cheval[GG]... Je donnerai ton évêché à un homme moins
ingambe.»

Le jeune évêque baissa la tête avec confusion. Il regardait l'empereur
d'un air suppliant, lorsque l'on entendit les aboiements lointains d'une
meute nombreuse et le retentissement des trompes.--C'est ma
vénerie,--dit l'empereur;--nous allons partir pour la chasse, seigneur
Breton, et ce soir, si tu le veux, nous causerons... Retourne chez toi
avec ton petit-fils; l'on vous servira votre réfection du matin, après
quoi vous viendrez me rejoindre; je suis curieux de voir si ton
jouvenceau est aussi habile écuyer qu'on le dit, et puis, vois-tu,
quoique l'exercice de la chasse soit un plaisir frivole, plaisir que
j'aime, je l'avoue, avec passion, car, en temps de paix, il me maintient
en vigueur et en santé, tu trouveras peut-être que Karl le Batailleur
tire parfois bon parti des frivolités. Allez donc prendre votre repas,
je vais prendre le mien; et ensuite, à cheval!

       *       *       *       *       *

Octave était venu chercher Amael et son petit-fils après leur refection
du matin. Tandis qu'ils se dirigeaient vers l'une des cours du palais,
le jeune Romain, profitant d'un moment où le vieillard ne pouvait
l'entendre, dit tout bas en riant à Vortigern:--Heureux garçon! je suis
certain que deux paires de beaux yeux, les uns noir d'ébène, les autres
bleu d'azur, ont déjà cherché au loin dans la foule des
courtisans...--Mais, s'interrompant à la vue de la vive rougeur dont le
visage du jeune Breton se colorait, Octave ajouta:--Attends donc la fin
de mes paroles avant de devenir pourpre... Je disais que deux beaux yeux
bleus et deux beaux yeux noirs ont, plus d'une fois déjà, cherché dans
la foule des courtisans... la vénérable figure de ton grand-père, car
rien n'attire davantage les beaux yeux qu'une longue barbe blanche. Cela
est si vrai, que, ce matin, à la messe, la blonde Thétralde et la brune
Hildrude oubliaient l'office divin pour regarder incessamment... ton
aïeul qui se trouvait à côté de toi... Allons, te voici encore à rougir.
Crains-tu pas que les charmantes filles de l'empereur deviennent
amoureuses d'un centenaire?

--Laisse-moi!... tes plaisanteries me sont insupportables,--dit
Vortigern avec impatience.--Je ne sais pas ce que tu veux dire.

--Oh! que l'air de la cour est contagieux!--s'écria Octave.--Ce jeune
Breton est à peine échappé de ses bruyères, et le voici déjà non moins
dissimulé qu'un vieux clerc!

Vortigern, de plus en plus embarrassé par les railleries d'Octave,
balbutia quelques mots, et bientôt le vieillard, son petit-fils et le
jeune Romain, montés sur d'excellents chevaux qu'ils trouvèrent gardés
par des esclaves dans l'une des cours du palais, rejoignirent
l'empereur.

Karloman et Louis (_Hlut-wig_, comme disent les Franks), arrivés le
matin même du château d'Héristall, accompagnaient Karl, ainsi que cinq
de ses filles et quatre de ses concubines, les autres femmes du palais
impérial ne prenant pas, cette fois, le divertissement de la chasse.
Parmi les chasseresses, on remarquait Imma, qui avait vaillamment porté
sur son dos Éginhard, l'archichapelain. Belle encore, elle atteignait la
maturité de l'âge; puis venait Berthe, cherchant du regard Enghilbert,
le bel abbé de Saint-Riquier; ensuite Adelrude, qui, de loin, souriait à
Audoin, l'un des plus hardis capitaines de l'empereur; puis, enfin, la
brune Hildrude et la blonde Thétralde, qui, toutes deux, cherchaient des
yeux... le Breton centenaire, sans doute, ainsi que l'avait dit Octave à
Vortigern. La plupart des seigneurs de la suite de Karl portaient de
très-singuliers habits, venus à grands frais de Pavie, où le commerce
apportait les richesses de l'Orient. Parmi ces courtisans, les uns
étaient vêtus de tuniques teintes de pourpre tyrienne ornées de larges
pèlerines, de parements et de bordures en peaux d'oiseaux de Phénicie;
les plumes naissantes du cou, du dos et de la queue des paons d'Asie,
faisaient resplendir ces riches vêtements de tous les reflets de l'azur,
de l'or et de l'émeraude[HH]. D'autres courtisans portaient de précieux
justaucorps de fourrures de loirs ou de belettes de Judée, pelleteries
aussi fines, aussi délicates que la peau des oiseaux; des bonnets à
plumes flottantes, des hauts-de-chausses d'étoffe de soie, des bottines
de cuir oriental rouges ou vertes, brodées d'or ou d'argent,
complétaient les splendides ajustements de ces gens de cour. La
grossière rusticité du costume de l'empereur contrastait seule avec la
magnificence des courtisans: ses grosses et grandes bottes de cuir, à
éperons de fer, lui montaient jusqu'aux cuisses; il portait par-dessus
sa tunique une ample casaque de peau de brebis, la toison en dessus,
coiffé d'un bonnet de peau de blaireau, il tenait à la main un fouet à
manche court pour châtier ses chiens de chasse. Grâce à sa taille
élevée, qui dépassait de beaucoup celle de ses officiers, Karl,
apercevant de loin Vortigern et son aïeul, s'écria:--Eh! seigneur
Breton! venez, s'il vous plaît, ici, à côté de moi; je veux savoir si
votre petit-fils est aussi bon écuyer que le disent mes fillettes.--Les
rangs des cavaliers s'ouvrirent, afin de donner passage à Amael et à son
petit-fils, qui suivait modestement son aïeul, n'osant lever les yeux
sur le groupe de femmes dont était entouré l'empereur. Celui-ci,
examinant attentivement Vortigern, qui maniait son cheval avec sa bonne
grâce accoutumée, lui dit:--Le vieux Karl juge d'un coup d'oeil
l'habileté d'un écuyer. Je suis content; mais, avoue-le, mon garçon, tu
aimes mieux la chasse que la messe, et la selle de ton cheval qu'un banc
d'église?... Voyons, réponds...

--Je préfère la chasse à la messe,--dit franchement Vortigern;--mais
j'aime mieux la guerre que la chasse.

--Si ta réponse n'est pas celle d'un bon catholique, elle est celle d'un
garçon sincère. Qu'en pensez-vous, fillettes?--ajouta l'empereur en se
tournant vers le groupe de chasseresses--N'êtes-vous pas de mon avis?

--Tu avais demandé à ce jeune homme sa pensée,--répondit la brune
Hildrude en regardant fixement Vortigern;--il a parlé sincèrement. De
ceci, je le loue; il dit ce qu'il fait, il ferait ce qu'il dit.
Vaillance et loyauté se lisent sur son visage.

La blonde Thétralde, n'osant parler après sa soeur, devint vermeille
comme une cerise, et jeta un regard d'envie, presque de colère, sur la
brune Hildrude, dont elle jalousait sans doute la repartie.

--Il me faut donc louer aussi ce jeune païen de sa franchise pour n'être
point en désaccord avec ces fillettes,--dit l'empereur.--Allons, en
marche!--Et, se penchant à l'oreille d'Amael, il lui dit tout bas, en
lui montrant d'un regard malin la foule de ses courtisans si brillants,
si miroitants sous leurs tuniques emplumées:--Voilà des compères fort
richement vêtus, n'est-ce pas? Regarde-les attentivement; tâche de ne
pas oublier la magnificence de leurs costumes, je te rappellerai ce
souvenir en temps opportun.--Et l'empereur partit au galop suivi de
toute sa cour, après avoir dit aux courtisans, ainsi qu'aux deux
Bretons:--Une fois en forêt, chacun pour soi, et à la grâce de son
cheval. À la chasse, il n'y a plus d'empereur et de cour, il n'y a que
des chasseurs!

       *       *       *       *       *

La chasse avait lieu dans une vaste forêt, située aux portes
d'Aix-la-Chapelle. Le soleil d'automne, d'abord radieux, s'était peu à
peu voilé sous l'un de ces brouillards si fréquents dans cette saison et
dans ces pays du Nord. D'après l'ordre de l'empereur, aucun de ses
courtisans ne s'était attaché à ses pas; les chasseurs se disséminèrent:
les uns, plus aventureux, ne quittaient pas la meute acharnée à la
poursuite du cerf à travers les futaies; les autres, moins intrépides
veneurs, se guidant d'après le son des trompes ou les aboiements des
chiens, voyaient au loin, de temps à autre, le cerf, la meute et les
veneurs sortir des enceintes et traverser les allées. Dès le début de la
chasse, Karl, emporté par son ardeur, avait abandonné ses filles,
incapables d'ailleurs de le suivre au plus épais des fourrés, où
l'empereur des Franks pénétrait comme le dernier de ses veneurs.
Vortigern, un moment séparé de son aïeul, au milieu de ce tumultueux
rassemblement, où près de cent chevaux, réunis dans un carrefour,
excités par les fanfares des trompes, et s'animant entre eux,
piaffaient, hennissaient se cabraient, Vortigern, dressé sur ses
étriers, cherchait Amael du regard, lorsque, faisant un violent écart,
son cheval s'emporta si rapidement, que lorsque le jeune Breton parvint,
après de grands efforts, à maîtriser sa monture, il se trouva
très-éloigné des chasseurs. Tâchant alors de percer des yeux le
brouillard qui s'épaississait de plus en plus, il se vit seul dans une
longue avenue dont il ne pouvait plus distinguer les issues voilées par
la brume. Il prêta l'oreille, espérant entendre au loin le bruit de la
chasse, qui l'aurait guidé pour la rejoindre; mais le plus profond
silence régnait dans cette partie de la forêt, dont Vortigern ignorait
les chemins. Cependant, au bout de quelques instants, le galop rapide de
deux chevaux, s'avançant derrière lui à toute vitesse, frappa son
oreille; puis, un cri, paraissant poussé plutôt par la colère que par
l'effroi, parvint à son oreille, et bientôt il aperçut à travers le
brouillard une forme vague; elle devint de plus en plus distincte, et la
blonde Thétralde, fille de l'empereur des Franks, apparut aux yeux du
jeune Breton: vêtue d'une longue robe de drap bleu-saphir, bordée
d'hermine, blanche comme le pelage de sa haquenée, Thétralde portait,
sur ses tresses blondes, un petit bonnet aussi d'hermine; une écharpe de
soie tyrienne, aux vives couleurs, dont les longs bouts flottaient au
vent, ceignait sa fine taille. La naïve et charmante figure de la fille
de l'empereur, animée par l'ardeur de sa course, brillait d'un vif
incarnat; rougissant de plus en plus à l'aspect de Vortigern, elle
baissa ses grands yeux bleus, tandis que les brusques ondulations de son
sein de quinze ans soulevaient l'étroit corsage de sa robe. Le trouble
de Vortigern égalait le trouble de Thétralde; comme elle, il restait
muet, embarrassé; comme elle, il tenait les yeux baissés; comme elle
enfin, il sentait son coeur battre avec violence. Le silencieux embarras
des deux enfants fut interrompu par Thétralde. D'une voix timide et mal
assurée, elle dit au jeune Breton sans oser le regarder:--Je croyais ne
pouvoir jamais te rejoindre; ton cheval avait tant d'avance sur ma
haquenée...

--C'est que... mon cheval m'a emporté...

--Oh! je m'en suis aperçue... ma soeur Hildrude aussi,--ajouta Thétralde
en fronçant ses jolis sourcils;--alors nous nous sommes élancées toutes
deux à ta poursuite... de peur que, dans ton ignorance des routes de la
forêt, tu ne t'égares,--se hâta d'ajouter Thétralde.

--Aussi m'avait-il semblé entendre le galop de deux chevaux... puis un
cri.

--Ma soeur voulait me dépasser; mais, moi, j'ai appliqué sur la tête de
son cheval un bon coup de houssine. Alors, tout effaré, il s'est jeté de
côté dans une allée où il a emporté Hildrude; ne pouvant le maîtriser,
elle a poussé un cri de colère.

--Mais elle court un danger, peut-être?

--Non, non; ma soeur finira par arrêter son cheval. Seulement, comme le
brouillard est très-épais, elle ne pourra pas nous rejoindre, et j'en
suis bien aise.

Vortigern était au supplice; pourtant un sentiment d'une douceur
ineffable se mêlait à ses angoisses. Les deux enfants restèrent de
nouveau silencieux; la fille de l'empereur des Franks rompit encore la
première le silence en disant au jeune Breton:--Tu ne parles pas...
Est-ce que cela te chagrine que je t'aie rejoint?

--Non, oh! non!...

--Tu me trouves peut-être méchante, parce que j'ai battu le cheval de ma
soeur? mais, que veux-tu? quand je l'ai vue s'efforcer de me dépasser,
je n'ai plus été maîtresse de moi.

--J'espère qu'il ne sera arrivé aucun mal à votre soeur.

--Je l'espère aussi.

Thétralde et Vortigern demeurent encore muets pendant quelques moments.
La jeune fille reprit avec un léger accent de dépit:--Tu es
très-silencieux...

--Ce n'est pas de ma faute. Je ne sais que dire...

--Ni moi non plus; cependant je mourais d'envie de te parler... Comment
t'appelles-tu?

--Vortigern.

--Vortigern... c'est un nom de ton pays?

--Oui.

--Moi, je me nomme Thétralde... Dis-le ce nom.

--Thétralde...

--J'aime à t'entendre prononcer mon nom... tu le dis doucement.

--C'est qu'il est doux à prononcer.

--Le tien aussi, quoiqu'un peu barbare... Vortigern.

--De quel côté peut être la chasse?--reprit le jeune Breton en regardant
d'un côté et d'autre avec une anxiété croissante;--il sera difficile de
retrouver les chasseurs, le brouillard s'épaissit de plus en plus.

--Si nous allions nous perdre,--dit Thétralde en riant.--Moi, je ne
connais pas les routes de la forêt.

--Alors, pourquoi n'être pas restée auprès des gens de la cour de votre
père?

--Je ne sais. Je t'ai vu t'éloigner rapidement, je t'ai suivi malgré
moi.

--Et maintenant, voyez dans quel embarras nous voilà!

--Tu es donc fâché de te trouver ici seul avec moi?

--Mon Dieu! je ne suis pas fâché,--s'écria le pauvre Vortigern;--mais je
crains pour vous que cet épais brouillard se change en pluie vers le
soir; vous serez mouillée jusqu'aux os, surtout si nous nous égarons de
plus en plus. Nous devrions tâcher de rejoindre la chasse.

--Essayons... de quel côté irons-nous?

--Tout à l'heure il m'a semblé entendre, très au loin, le bruit affaibli
des trompes.

--Écoutons encore,--dit Thétralde en penchant de côté sa tête charmante,
tandis que Vortigern, faisant faire quelques pas à son cheval, allait, à
peu de distance, prêter l'oreille de son côté.

--Entends-tu quelque chose, toi?--reprit la fille de l'empereur des
Franks en élevant sa douce voix et s'adressant à Vortigern, éloigné
d'elle de quelques pas.--Moi, je n'entends rien.

--Ni moi non plus,--répondit le jeune Breton en se rapprochant de
Thétralde.--Quel malheur! Comment faire?

--Nous voilà perdus!--dit la jeune fille en riant aux éclats.--Et si la
nuit vient, quelle terrible chose!

--Quoi! vous riez en un pareil moment!

--Est-ce que tu as peur, toi, soldat, qui t'es battu si jeune?--Puis la
jolie figure de Thétralde, devenant inquiète, elle ajouta:--Et ta
blessure?

--Ne parlons pas de ma blessure, parlons de vous... Voyez, le brouillard
s'épaissit de plus en plus... Comment retrouver notre route?

--Moi, je veux te parler de ta blessure,--reprit la fille de Karl avec
une impatience enfantine.--Pourquoi ton bras n'est-il plus soutenu comme
hier par une écharpe?

--Cela m'aurait gêné pendant la chasse.

Thétralde, détachant vivement sa longue ceinture de soie tyrienne,
l'offrit à Vortigern, en lui disant:--Tiens, ma ceinture remplacera ton
écharpe et soutiendra ton bras.

--C'est inutile, je vous assure.

--Tu me refuses?--dit tristement Thétralde en tenant toujours à la main
la ceinture qu'elle présentait à Vortigern; puis, attachant sur lui ses
beaux yeux bleus, presque suppliants:--Je t'en prie, ne me refuse pas!

Le jeune Breton, vaincu par ce timide et gracieux regard, accepta
l'écharpe; mais, tenant en main les rênes de son cheval, il se trouvait
fort empêché pour attacher cette ceinture en sautoir.

--Attends,--lui dit Thétralde, et approchant sa haquenée tout près du
cheval de Vortigern, elle se pencha sur sa selle, prit les deux bouts de
l'écharpe, les noua derrière le cou du jouvenceau. Il sentit ainsi les
mains de la jeune fille effleurer ses cheveux; il tressaillit si
vivement, que Thétralde lui dit en achevant le noeud:--Tu trembles...

--Oui,--répondit Vortigern avec un trouble croissant.--Le brouillard
devient si épais, si humide... Et vous-même, n'avez-vous pas froid?

--Moi... oh! non... Mais puisque tu as froid, nous allons, si tu le
veux, marcher au pas de nos chevaux. Il est inutile d'aller plus vite...
Peut-être la chasse que nous cherchons reviendra-t-elle de ce coté.

--Puissions-nous avoir ce bonheur!--répondit le jeune Breton avec un
soupir. Les deux enfants continuèrent de s'avancer côte à côte et au pas
dans cette longue avenue, où l'on ne distinguait rien à vingt pas de
distance, tant le brouillard devenait épais; la nuit approchait.
Thétralde reprit au bout de quelques instants de silence:--Ton aïeul a
l'air très-bon et très-vénérable.

--Aussi je l'aime autant que je le vénère.

--Et ton père?

--Il est mort!

--Quoi! tu n'as plus ton père!... Et ta mère, vit-elle encore?

--Oh! oui... heureusement!

--Est-ce que tu lui ressembles?

--On me l'a dit.

--Combien elle a dû pleurer en te quittant!

--Ma mère a du courage. Ses dernières paroles ont été celles-ci: «Tu
t'en vas comme otage en pays ennemi... quoi qu'il arrive, honore et fais
honorer le nom breton.»

--C'est vrai! Nous sommes, nous autres Franks, les ennemis des gens de
ton pays; et pourtant je ne me sens contre toi aucune inimitié... Et
toi, en as-tu contre moi?

--Comment serais-je l'ennemi d'une jeune fille?

--As-tu des soeurs?

--J'en ai une.

--Est-ce qu'elle te ressemble?

--Nous ressemblons tous deux à notre mère.

--Tu dois être très-chagrin d'être éloigné de ton pays? Veux-tu que je
demande à l'empereur, mon père, de te faire grâce à toi et à ton aïeul?

--Grâce!... Un Breton ne demande jamais grâce!--s'écria fièrement
Vortigern.--Moi et mon grand-père nous sommes otages, prisonniers sur
parole; nous subirons la loi de la guerre sans demander jamais de grâce.

--Tant mieux! oh! tant mieux!

--Que voulez-vous dire?

--Ton grand-père et toi vous resterez alors longtemps ici.

Un nouveau silence suivit cet entretien; bientôt, ainsi que l'avait
prévu Vortigern, l'épais brouillard se changea en une pluie fine et
pénétrante.--Voici la pluie,--dit le jeune Breton;--elle va mouiller vos
vêtements! c'est à se désespérer! L'on n'entend rien, rien, et l'on
dirait cette route sans fin; mais en voilà une à gauche, si nous la
prenions?

--Prenons-la,--dit Thétralde avec indifférence, et elle changea la
direction de sa haquenée. Vortigern arrêta soudain son cheval, déboucla
le ceinturon de son épée, ceinturon et épée qu'il plaça à l'arçon de sa
selle, afin de pouvoir se dévêtir de sa saie. Thétralde lui dit:--Que
fais-tu donc?

Vortigern, sans répondre, ôta sa saie, restant vêtu d'un justaucorps
d'épaisse toile blanche comme ses larges braies.--J'ai consenti à
prendre votre écharpe,--dit-il à la fille de l'empereur,--vous allez me
laisser vous couvrir de ma saie, en nouant ses manches sous votre cou;
elle vous servira de manteau et vous garantira de la pluie.

--Mais toi-même, avec ce justaucorps de toile, tu seras beaucoup plus
mouillé que moi.

--Ne craignez rien; je suis habitué aux intempéries des saisons. J'ai
accepté votre écharpe, prenez ma saie.

--Alors, attache-la sur mes épaules,--répondit Thétralde en
rougissant.--Je n'ose abandonner les rênes de ma haquenée.

Vortigern, non moins ému que sa compagne, se rapprocha et posa la
tunique sur les épaules de Thétralde; mais lorsqu'il s'agit de nouer les
manches du vêtement sous le cou, et presque sur le sein palpitant de la
jeune fille, qui, les yeux baissés, la joue incarnate, levait, autant
que possible, son petit menton rose, afin de donner à Vortigern toute
facilité pour l'accomplissement de son obligeant office, les mains de
l'adolescent tremblèrent si fort, si fort... que, par deux fois, il se
reprit à nouer les manches.

--Vois-tu, comme tu as froid,--dit Thétralde;--tu frissonnes encore plus
fort que tout à l'heure.

--Oh! ce n'est pas de froid que je tressaille...

--Qu'as-tu donc alors?

--Je ne sais... l'inquiétude où je suis pour vous; car la nuit
approche... Cette pluie augmente, et nous ne savons quel chemin prendre.

Soudain, Thétralde, interrompant son compagnon, poussa un cri de joie,
et dit en tendant la main vers l'un des côtés de l'allée qu'ils
suivaient:--Vois donc là-bas, cette hutte.

Vortigern aperçut en effet, sous une futaie de châtaigniers séculaires,
une hutte construite d'épaisses mottes de terre entassées les unes sur
les autres. Une étroite ouverture donnait accès dans cette tanière,
devant laquelle fumaient quelques débris de broussailles naguère
allumées.--C'est une de ces cabanes où les esclaves bûcherons se
retirent durant le jour lorsqu'il pleut,--dit Thétralde;--nous serons
là-dedans à l'abri. Attache ton cheval à un arbre et aide-moi à
descendre de ma haquenée.

À la seule pensée de partager ce réduit solitaire avec la jeune fille,
Vortigern sentit son coeur tour à tour se serrer et s'épanouir; une
chaleur brûlante lui monta au visage et pourtant il frissonnait; mais
après un moment d'hésitation, obéissant aux ordres de sa compagne, il
attacha son cheval à un arbre, et pour aider la jeune fille qui se
penchait vers lui à descendre de sa monture, il lui tendit les bras et y
reçut bientôt le corps souple et léger de Thétralde. À ce contact,
l'émotion de Vortigern fut si profonde qu'il se sentit presque
défaillir; mais la fille de Karl, courant vers la cabane avec une
curiosité enfantine, s'écria gaiement:--Il y a dans la hutte un banc de
mousse et une provision de bois sec, nous allons faire du feu, il reste
encore de la braise. Viens vite, viens vite!

L'adolescent accourait rejoindre sa compagne lorsqu'il trébucha sur un
corps rond qui roula sous son pied; il se baissa et vit sur le sol un
grand nombre de gousses épineuses tombées des immenses châtaigniers de
cette futaie. Cédant à la mobilité des impressions de son âge, il dit
vivement:--Grande découverte! des châtaignes! des châtaignes!

--Quel bonheur!--reprit non moins gaiement Thétralde,--nous ferons
griller ces châtaignes; je vais les ramasser pendant que tu rallumeras
le feu!

Le jeune Breton se rendit d'autant plus volontiers aux désirs de sa
compagne, qu'il espérait trouver dans ces jeux un refuge contre les
pensées vagues, tumultueuses, ardentes, remplies de charme et d'angoisse
auxquelles il se sentait en proie depuis sa rencontre avec Thétralde. Il
entra donc dans la hutte, y prit plusieurs brassées de bois sec et
raviva le brasier, tandis que la fille de Karl, courant de ci de là,
ramassait une grosse provision de châtaignes qu'elle rapporta dans un
pan de sa robe. S'asseyant alors sur le banc de mousse placé au fond de
la cabane, dont l'intérieur était vivement éclairé par la lueur du feu
allumé près du seuil, elle dit à Vortigern, en lui montrant une place à
côté d'elle:--Assieds-toi là, et viens m'aider à écosser ces châtaignes.

L'adolescent s'assit auprès de Thétralde luttant avec elle de prestesse,
et comme elle se piquant plus d'une fois les doigts pour retirer les
fruits mûrs de leur enveloppe, il lui dit en riant:--Voici pourtant la
fille de l'empereur des Franks assise dans une hutte de terre, écossant
des châtaignes comme la pauvre enfant d'un esclave bûcheron.

--Vortigern, tu me croiras si tu veux,--reprit Thétralde en regardant
son compagnon d'un air radieux,--jamais la fille de l'empereur des
Franks n'a été plus contente.

--Et moi, Thétralde, je vous jure que depuis que j'ai quitté ma mère, ma
soeur et la Bretagne, jamais je n'ai été plus heureux qu'aujourd'hui.

--Ce que tu dis là, tu le penses?

--Oh! oui!

--Et si demain ressemblait à aujourd'hui? et s'il en était ainsi pendant
longtemps, bien longtemps... toujours? tu serais content?

--Et vous, Thétralde?

--Dis-moi donc _toi_; on se tutoie en Germanie.

--Mais le respect...

--Je te dis _toi_, et je ne t'en respecte pas moins,--reprit la jeune
fille en riant;--ainsi tu me demandais si je serais heureuse de penser
que tous les jours seraient semblables à celui-ci?

--Oui.

--Vortigern, cette pensée me ravirait!

--Et moi aussi, Thétralde.

La jeune fille se tut, resta pensive, tenant entre ses doigts délicats
une gousse de châtaignes à demi ouverte, puis, après quelques instants
de silence, elle reprit:--Vortigern, y a-t-il loin, très-loin d'ici à
ton pays?

--D'ici en Bretagne?

--Oui.

--À cheval, nous avons mis plus d'un mois à venir.

--Vortigern, quel joli voyage nous ferions!

--Quoi! que dis-tu?

Thétralde fit un geste d'impatience rempli de gentillesse, ordonna par
un signe à Vortigern de garder le silence et reprit:--As-tu de l'argent,
toi?

--Non.

--Il me reste encore là, dans cette pochette, quelques pièces, car en
venant du palais à la forêt, j'ai presque tout donné aux pauvres gens.
Détachant alors de sa ceinture un petit sac brodé, Thétralde en vida sur
ses genoux le contenu: il s'y trouvait plusieurs pièces d'or assez
grosses, et un plus grand nombre de petites pièces d'argent et de
cuivre. Deux de ces dernières, l'une en argent, l'autre en cuivre, et
tout au plus de la grandeur d'un denier, étaient percées et reliées
ensemble par un fil d'or.

--Qu'est-ce que ces deux petites pièces attachées ensemble?--dit
Vortigern, avec un regard de curiosité.

--Oh! celles-là, il ne faudra pas les dépenser, nous les garderons
précieusement. Je les ai fait attacher ensemble, sais-tu pourquoi?
L'une, celle de cuivre, a été frappée l'année de ma naissance; l'autre,
celle d'argent, a été frappée cette année-ci, où je vais avoir quinze
ans. Fabius, l'astronome de mon père, a gravé sur ces pièces certains
signes magiques correspondant aux astres dont l'influence est heureuse;
l'évêque d'Aix-la-Chapelle les a ensuite bénites: c'est un talisman.

--C'est dommage!

--Pourquoi?

--Si cela n'eût pas été un talisman, Thétralde, je t'aurais demandé, en
souvenir de ce jour-ci, ces deux petites pièces qui disent ton âge.

--À quoi bon garder un souvenir de ce jour-ci plutôt que des autres
jours? Ne désires-tu pas, comme moi, que tous se ressemblent? Mais si tu
désires ces petites pièces, prends-les, mets-les seulement de côté, tu
les conserveras soigneusement. Un talisman est toujours chose très-utile
pour un long voyage. Tiens, place-les à part, dans la pochette de ton
justaucorps.

Vortigern obéit presque machinalement, tandis que la jeune fille, après
avoir compté ingénument son petit trésor, reprit:--Nous avons cinq sous
d'or, huit deniers d'argent et douze deniers de cuivre, de plus mes
bracelets, mon collier, mes boucles d'oreilles; crois-tu qu'avec cela
nous aurons assez d'argent pour voyager jusqu'en Bretagne?

--Quoi, Thétralde!... tu voudrais?...

--Laisse-moi donc achever; ton cheval est excellent, ma haquenée
vigoureuse; tout à l'heure, la nuit sera venue, nous la passerons
abrités dans cette hutte. L'esclave bûcheron qui s'y retire durant le
jour, y reviendra demain à l'aube; nous lui donnerons un sou d'or pour
qu'il nous conduise à Worsten, petit bourg situé sur la lisière de la
forêt, à deux lieues d'Aix-la-Chapelle. Nous y achèterons pour moi des
vêtements simples, une bonne mante de voyage en drap...

--Thétralde, écoute-moi...

--Je t'écouterai lorsque j'aurai parlé. Donc, nous nous mettons en route
demain au point du jour. Ne crois pas que je redoute la fatigue; je ne
suis ni aussi grande ni aussi forte que ma soeur Hildrude, et pourtant
si tu étais fatigué, blessé, je suis sûre que je te porterais sur mon
dos comme ma soeur aînée Imma a porté jadis Eginhard, son amant; mais
voici nos châtaignes écossées, viens m'aider à les mettre sous la cendre
chaude, et surtout prenons garde de nous brûler les doigts.

Et Thétralde relevant d'une main le pan de sa robe où étaient contenus
les fruits, courut au foyer. Vortigern la suivit; il se croyait le jouet
d'un songe. Parfois sa raison faiblissait au milieu d'une sorte
d'amoureux et ardent vertige. Il s'agenouilla silencieux, troublé, côte
à côte de Thétralde, devant le brasier, où, pensive, elle jetait
lentement les châtaignes une à une. Au dehors, la pluie avait cessé,
mais le brouillard redoublant d'intensité aux approches de la nuit,
rendait déjà l'obscurité complète; les reflets du brasier éclairaient
seuls les charmants visages des deux enfants agenouillés près l'un de
l'autre. Lorsque la dernière châtaigne fut enfouie sous la cendre,
Thétralde se releva en s'appuyant familièrement sur l'épaule de
Vortigern, et lui dit en le prenant par la main:--Maintenant, pendant
que notre souper va cuire, allons nous asseoir sur le banc de mousse,
j'achèverai de te dire mes projets.

       *       *       *       *       *

La nuit devint profonde. En vain la flamme du foyer vacillante,
expirante, semblait demander de nouveaux aliments... en vain les
châtaignes éclatant bruyamment dans leur enveloppe, semblaient annoncer
la cuisson de leur pulpe savoureuse... en vain le cheval et la haquenée
de Vortigern et de Thétralde piaffaient, hennissaient comme pour appeler
leur provende du soir... le foyer s'éteignit, les châtaignes se
changèrent en charbon, les hennissements des chevaux retentirent au
milieu du silence de la forêt... Thétralde ni Vortigern ne sortirent pas
de la cabane.

       *       *       *       *       *

L'empereur des Franks, dès le début de la chasse, s'était, avec son
impétuosité habituelle, élancé à la suite de la meute. Amael, d'abord
peu inquiet de la disparition de son petit-fils au milieu d'un si grand
concours de cavaliers, s'était, par hasard, dirigé vers la partie de la
forêt où le cerf se faisait poursuivre d'enceinte en enceinte. Amael
assista même, quelque temps avant la nuit, à la mort du cerf, qui,
épuisé de fatigue après quatre heures d'une course haletante, fit tête
aux chiens, lorsqu'ils l'atteignirent enfin, et tenta de se défendre
contre eux au moyen de l'_énorme ramure_ dont sa tête était couronnée.
L'empereur n'avait presque jamais quitté sa meute; il arriva bientôt sur
ses traces, ainsi que quelques-uns de ses veneurs; sautant de cheval, il
courut, tout boitant, vers le cerf, qui avait déjà de ses bois aigus
transpercé plusieurs chiens. Choisissant alors, d'un coup d'oeil
expérimenté, le moment opportun, Karl tira son couteau de chasse,
s'élança sur l'animal aux abois, lui plongea son arme au défaut de
l'épaule, l'abattit à ses pieds, et l'abandonna aux chiens; ceux-ci, se
précipitant sur cette palpitante et chaude curée, la dévorèrent au bruit
retentissant des fanfares sonnées par les veneurs, qui annonçaient ainsi
la fin de la chasse et rappelaient les chasseurs. L'empereur, son
couteau sanglant à la main, après avoir assez longtemps contemplé avec
une vive satisfaction ses chiens aux mufles ensanglantés, qui se
disputaient les lambeaux du _cerf_, aperçut Amael et lui cria
joyeusement:--Eh! seigneur Breton... trouves-tu Karl un bon et hardi
veneur?

--Je trouve qu'en ce moment l'empereur des Franks, avec son grand
couteau à la main, ses bottes et sa casaque tachées de sang, a l'air
d'un boucher,--répondit le centenaire.--Excuse ma sincérité.

--Mes chiens ont si valeureusement chassé, que je suis tout joyeux et
disposé à l'indulgence, seigneur Breton,--répondit l'empereur en
riant... puis il dit à demi-voix au vieillard d'un air
narquois:--Regarde donc là-bas les seigneurs de ma cour, si brillants au
commencement de la chasse.

En effet, la plupart des courtisans et des officiers de l'empereur
accouraient à cheval de différents côtés, répondant à l'appel des
trompes; la pluie tombait alors depuis deux heures; le jour touchait à
sa fin. Ces seigneurs, si magnifiquement vêtus au début de la chasse, si
glorieux sous leurs riches tuniques de soie, ornées de l'éblouissant
plumage des oiseaux les plus rares, offraient, à leur retour, un aspect
aussi piteux que ridicule. Toutes ces plumes, naguère diaprées de si
vives couleurs, étaient ternies, hérissées ou collées aux tuniques,
souillées de boue et presque mises en lambeaux par les ronces des
buissons ou par les branches des fourrés; les panaches des bonnets de
fourrure, pendaient, mouillés, brisés, dépenaillés, ressemblant fort,
pour la plupart, à de longues arêtes de poisson; les fines bottines de
cuir oriental disparaissaient sous une épaisse couche de fange;
d'autres, déchirées par les épines, laissaient voir les chaussettes,
souvent même la peau des chasseurs. Karl, au contraire, simplement,
chaudement vêtu de son épaisse casaque de peau de brebis, qui tombait
jusque sur ses bottes de gros cuir, la tête couverte de son bonnet de
blaireau, se frottait les mains d'un air matois en voyant ses
courtisans, trempés jusqu'aux os, et frissonnant de froid sous la pluie.
Karl, faisant alors à Amael un signe d'intelligence, lui dit à
demi-voix:--Au moment de partir pour la chasse, je t'ai engagé à retenir
en ta mémoire la magnificence des costumes de ces étourneaux, aussi
vains et non moins dénués de cervelle que les paons d'Asie dont ils
portaient les dépouilles. Vois-les un peu maintenant... ces beaux
fils.--Amael sourit d'un air approbatif, tandis que l'empereur, élevant
sa voix criarde, disait à ces seigneurs en haussant les épaules:--«Oh!
les plus fous des hommes! quel est, à cette heure, le plus précieux et
le plus utile de nos habits? Est-ce le mien, que je n'ai acheté qu'un
sou?... Sont-ce les vôtres, qui vous ont coûté si cher[II]?»

À cette judicieuse raillerie, les courtisans restèrent silencieux et
confus, tandis que l'empereur, ses deux mains sur son gros ventre, riait
aux éclats de son rire glapissant.

--Karl,--lui dit tout bas Amael,--j'aime mieux t'entendre parler avec
cette fine sagesse que de te voir éventrer un cerf aux abois.

Mais l'empereur, au lieu de répondre au vieux Breton, lui dit soudain en
étendant au loin la main:--Regarde donc la jolie fille!!

Amael suivit des yeux le geste de Karl, et vit parmi plusieurs esclaves
bûcherons de la forêt, attirés par la curiosité de la chasse, une toute
jeune fille, à peine vêtue de haillons, mais d'une beauté remarquable;
une enfant beaucoup plus jeune, âgée de dix ou onze ans, la tenait par
la main; une pauvre vieille femme, aussi misérablement vêtue, les
accompagnait toutes deux. L'empereur des Franks, dont les gros yeux à
fleur de tête brillaient d'une luxurieuse convoitise, répéta en
s'adressant à Amael:--Par la chappe de saint Martin! la jolie fille!...
Est-ce parce que tu as cent ans, seigneur Breton, que tu restes
insensible à la vue d'une si rare beauté?

--Karl, la misère de cette pauvre créature me frappe plus que sa beauté.

--Tu es fort pitoyable, seigneur Breton... et moi aussi. Le lin et la
soie doivent vêtir une si charmante enfant. C'est sans doute la fille de
quelque esclave bûcheron. Il s'en trouve, par ma foi, de fort jolies
dans la forêt, et souvent, en chassant, j'ai abandonné une chasse pour
l'autre... Mais, vrai, je n'ai jamais rencontré ici plus mignonne
personne. Sa bonne étoile l'aura amenée sur le passage de Karl.--Et,
sans quitter la jeune fille des yeux, il appela l'un des seigneurs de sa
suite:--Eh! Burchard... approche!

Le seigneur Burchard descendit promptement de cheval et accourut à la
voix de l'empereur, qui lui dit quelques mots à l'oreille en s'éloignant
d'Amael. Le seigneur Burchard, très-honoré sans doute de l'honnête
mission dont le chargeait son maître, s'inclina respectueusement, et,
tenant son cheval par la bride, s'approcha de la vieille femme et des
deux jeunes filles, leur fit signe de le suivre, et disparut avec elles
derrière un groupe de chasseurs. Une vive rougeur colora les joues
d'Amael; il fronça le sourcil, ses traits exprimèrent autant
d'indignation que de dégoût. Soudain il vit l'empereur regarder autour
de lui avec une certaine inquiétude en disant à haute voix:--Où sont
donc mes fillettes? Elles n'arrivent pas... Est-ce qu'elles auraient
perdu la chasse?

--Auguste empereur,--dit l'un des officiers,--j'ai entendu Richulff, qui
accompagnait vos augustes filles, affirmer que, lorsque la pluie a
commencé de tomber, les unes se sont décidées à retourner à
Aix-la-Chapelle, les autres à gagner le pavillon de la forêt où vous
avez ordonné de préparer le souper.

--Voyez-vous, les peureuses! pour un peu de pluie quitter la chasse! Je
gagerais que ma petite Thétralde est du nombre de ces amazones qui
redoutent une goutte d'eau, et qui sont retournées en hâte au palais.
Puisqu'il en est ainsi, je n'ai pas à m'inquiéter d'elles. Gagnons le
pavillon de la forêt, car j'ai grand' faim.--Et l'empereur, remontant à
cheval, ajouta:--Nous retrouverons dans ce pavillon celles de ces
fillettes qui auront préféré souper avec leur père... à celles-là je
ferai bonne fête.

Amael, en entendant Karl manifester une sorte d'inquiétude pour ses
filles, commença de s'inquiéter à son tour de Vortigern, que plusieurs
fois déjà il avait cherché du regard. Avisant alors Octave, qui venait
seulement de rejoindre au galop de son cheval les seigneurs de la cour,
il dit vivement au jeune Romain:--Octave, tu n'as pas vu mon petit-fils?

--Non, nous avons été séparés presque au commencement de la chasse.

--Il ne vient pas,--reprit Amael avec inquiétude.--Voici la nuit et il
ne connaît aucun des chemins de cette forêt... Pauvre enfant! qu'est-il
devenu?

--Oh! oh! seigneur Breton,--dit l'empereur des Franks, qui, remontant à
cheval, s'était rapproché du vieillard et avait entendu ses questions au
jeune Romain,--te voici donc fort inquiet pour ton jouvenceau? Eh bien!
quand il se serait égaré ce soir? demain il retrouvera son chemin.
Mourra-t-il pour une nuit passée en pleine forêt? La chasse n'est-elle
pas l'école de la guerre? Allons, allons, viens, rassure-toi! et puis,
d'ailleurs, qui sait?--ajouta Karl d'un ton guilleret,--peut être a-t-il
rencontré quelque jolie fille de bûcheron dans une des huttes de la
forêt? C'est de son âge; tu ne veux pas en faire un moine de ce garçon!

       *       *       *       *       *

L'empereur des Franks se mit en marche vers le pavillon où il devait
dîner avec ses courtisans, avant de regagner Aix-la-Chapelle. Il appela
et fit placer près de lui Amael, toujours inquiet au sujet de
Vortigern.--Seigneur Breton,--dit gaiement l'empereur au
centenaire,--causons. Que penses-tu de cette journée? Es-tu revenu de
tes préventions contre Karl le Batailleur? Me crois-tu quelque peu digne
de gouverner les peuples divers de mon empire, aussi vaste que l'ancien
empire romain? Me crois-tu surtout quelque peu digne de régner sur ta
sauvage petite peuplade armoricaine?

--Je te répondrai avec sincérité.

--J'y compte.

--Karl, dans ma jeunesse, ton aïeul m'a proposé d'être le geôlier du
dernier descendant de Clovis, un malheureux enfant, prisonnier dans une
abbaye, ayant à peine une robe pour se couvrir. Cet enfant, devenu jeune
homme, a été, par ordre de Pépin ton père, tondu et enfermé dans un
monastère, où il est mort obscur, oublié.

--Que veux-tu conclure de ceci?

--Ainsi finissent les royautés; telle est l'expiation prompte ou
tardive, réservée aux races royales issues de la conquête. C'est leur
juste châtiment.

--De sorte que ma race, à moi, que le monde entier appelle Karl le
Grand,--répondit l'empereur, avec un sourire de dédaigneux orgueil,--de
sorte que ma race, à moi, finira obscurément, lâchement, comme ce roi
imbécile et fainéant, dernier rejeton de Clovis?

--C'est là ma pensée. Je te l'ai dit: toute royauté expie tôt ou tard
l'iniquité de son origine.

--Je te croyais, seigneur Breton, un homme de jugement et d'esprit
sain,--dit l'empereur en haussant les épaules,--tu n'es qu'un vieux fou!

--Karl, ce matin, dans ton école Palatine, tu as remarqué, signalé ceci:
les enfants pauvres étudient avec ardeur, tandis que les enfants riches
sont paresseux. Simple en est la raison: les premiers sentent le besoin
de travailler pour parvenir, les seconds sont certains de parvenir sans
travailler. Tes ancêtres, les Maires du palais, voulant usurper la
couronne, ont agi comme les enfants pauvres. Tes descendants, n'ayant
plus de couronne à conquérir, agiront comme les enfants riches. C'est là
une des mille causes de la dégradation des royautés.

--Ta comparaison, malgré certaine apparence de logique, est fausse. Mon
père a usurpé la couronne, mais il m'avait à peine laissé le royaume des
Gaules; à cette heure, la Gaule n'est plus qu'une petite province de
l'immense empire que j'ai conquis. Je ne suis donc pas resté paresseux,
engourdi, comme un enfant riche!

--Je te parle de ta descendance et non de toi; mais qu'importe! biens
larronnés, ou si le terme t'effarouche, pouvoir violemment conquis ne
profite jamais: les rois franks et leurs leudes, plus tard devenus
grands seigneurs bénéficiers, ont, à l'aide des évêques, dépouillé la
Gaule, ils se sont partagé son sol et ont réduit ses peuples à
l'esclavage. Rois, seigneurs et évêques expieront tôt ou tard leur
crime. Ils se dévoreront les uns les autres, jusqu'à ce que...

--Achève, seigneur Breton.

--J'avais pour aïeul un soldat, frère de lait de _Victoria la Grande_.

--Une héroïne! J'ai lu ce nom dans les historiens latins. Son fils a
régné sur la Gaule.

--Oui, sur la Gaule libre, qui l'avait librement élu pour son chef,
selon le droit de tout peuple libre. Donc, ce soldat, mon aïeul, a
entendu faire à Victoria mourante cette prédiction: «Après des siècles
de douleur, d'oppression, de luttes sanglantes, la Gaule, brisant le
joug abhorré des rois de race franque et des papes de Rome, se relèvera
libre, glorieuse, terrible, et saura reconquérir sur ses anciens
conquérants son sol et son indépendance.»

--La prophétie est, je l'avoue, bizarre; d'ailleurs, cette discussion ne
saurait aboutir à rien de raisonnable,--répondit l'empereur avec
impatience,--il s'agit de l'avenir. Tu prédiras une chose, moi une
autre: entre nous, qui décidera?

--Le passé. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

--Laissons l'avenir et le passé, parlons du présent. Que penses-tu de
moi?

--Il y a en toi du bon et du mauvais; mais, je le crois, tu
t'enorgueillis plutôt de ton mauvais côté que du bon.

--Selon toi, de quoi suis-je le plus glorieux?

--De tes conquêtes stériles et désastreuses.

--Ensuite?

--Des hommages menteurs que t'envoient rendre par leurs ambassadeurs,
les empereurs de Perse, d'Asie ou l'Afrique.

--Est-ce tout?

--Tu t'enorgueillis encore d'avoir à peu près reconstruit
l'administration des empereurs romains, de faire peser comme eux ta
volonté d'un bout à l'autre de tes innombrables Etats. Or, de tout ceci,
que restera-t-il après toi? Rien. Tous ces peuples conquis, asservis par
tes armes, se révolteront tôt ou tard. Ton immense empire, composé de
royaumes qu'aucun lien commun d'origine, de moeurs, de langage ne
rattache entre eux, se démembrera, et en s'écroulant, il écrasera tes
descendants sous ses ruines.

--Ainsi, l'empereur Karl le Grand aura passé sur le monde comme une
ombre, sans rien fonder, sans rien laisser après lui?

--Non, ta vie n'aura pas été inutile. En guerroyant sans cesse contre
les Frisons, les Saxons, ces hordes sauvages de race germanique comme
toi, qui voulaient à leur tour envahir la Gaule, tu as arrêté, sinon
pour toujours, du moins pour longtemps, ces invasions continuelles qui
ravageaient le nord et l'est de notre malheureux pays, tandis que ses
autres contrées étaient désolées par les guerres civiles des familles
royales; mais si tu as fermé la terre des Gaules aux Barbares, il leur
reste la mer. Les pirates North-mans font chaque jour des descentes sur
les côtes de ton empire, et souvent, remontant la Meuse, la Gironde ou
la Loire, les bateaux de ces marins intrépides sont arrivés au coeur de
tes possessions.

L'empereur, à ces mots d'Amael, tressaillit; ses traits assombris
exprimèrent une sorte d'angoisse mêlée d'abattement, et il reprit en
soupirant:--Ah! vieillard, cette fois, je le crains, tes prévisions ne
te trompent pas. Les _North-mans_! oh! les _North-mans_ sont l'unique
souci de mes veilles. Je ne sais pourquoi à la seule pensée de ces
païens, j'éprouve une appréhension étrange, involontaire. Un jour,
j'étais à Narbonne; quelques barques de ces maudits vinrent pirater
jusque dans le port. Un noir pressentiment me saisit, mes yeux, malgré
moi, se remplirent de larmes. Un de mes officiers me demanda la cause de
cette soudaine tristesse.--«Savez-vous, mes fidèles,--ai-je dit à ceux
qui m'entouraient,--savez-vous pourquoi je pleure amèrement? Certes, je
ne crains pas que ces _North-mans_ me nuisent par leurs misérables
pirateries, mais je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils
ont l'audace d'aborder un des rivages de mon empire, et grande est ma
douleur, car j'ai le pressentiment des maux que ces _North-mans_
causeront à ma descendance et à mes peuples[JJ].»--Et l'empereur resta
pendant quelques instants comme accablé de nouveau sous cette sinistre
prévision qui lui revenait à la pensée.

--Karl,--reprit Amael d'une voix grave,--je te l'ai dit, toute royauté
porte en soi un germe de mort, parce que son principe est inique.
Peut-être ces pirates _North-mans_ feront-ils expier un jour à ta race
l'iniquité originelle de son pouvoir royal issu de la conquête. Que
veux-tu? vous autres, rois conquérants, en héritant du trône vous vous
léguez les peuples asservis; nous, peuple conquis, pour héritage, nous
laissons à nos fils la haine des royautés.

Soit que l'empereur, absorbé dans ses pensées, n'eût pas entendu les
dernières paroles du Gaulois centenaire, soit qu'il ne voulût pas y
répondre, il s'écria:--Oublions ces maudits _North-mans_; parle-moi de
ce que, selon toi, j'ai encore fait de bon. Tes louanges sont rares,
elles m'en plaisent davantage.

--Tu n'es pas cruel à plaisir, quoiqu'on puisse te reprocher un
abominable massacre de plus de quatre mille Saxons égorgés par tes
ordres, après une bataille sanglante.

--Ne me rappelle pas cette journée,--dit vivement Karl en interrompant
Amael;--c'était horrible! une véritable boucherie; mais il me fallait
terrifier ces barbares par un exemple. Fatale nécessité de la guerre! je
l'ai déplorée, je la déplore encore chaque jour.

--Je le crois, car malgré cet ordre de carnage donné, je le veux, dans
le farouche emportement de la bataille, tu n'es pas regardé comme un
homme cruel; ton coeur est accessible à certains sentiments de justice,
d'humanité; tu t'es occupé, dans tes Capitulaires, d'améliorer un peu le
sort des esclaves et des colons.

--C'était mon devoir de chrétien, de catholique.

--Tu n'es pas plus chrétien que tes amis les évêques; tu as obéi à un
instinct d'humanité naturel à l'homme, quelle que soit sa religion; mais
tu n'es pas chrétien.

--Par le roi des cieux! je suis juif peut-être?

--Le Christ a dit ceci, selon _saint Luc_ l'évangéliste:--_Le Seigneur
m'a envoyé pour annoncer aux captifs leur délivrance,--pour renvoyer
libres ceux qui sont dans les fers!_--Or tes domaines sont peuplés de
captifs enlevés par la conquête à leur pays; les terres de tes évêques
et de tes abbés sont peuplées d'esclaves; donc, ni tes prêtres ni toi,
vous n'êtes chrétiens, puisque un chrétien selon le Christ ne doit
jamais retenir son prochain en servitude.

--La coutume le veut ainsi.

--La coutume? Et qui vous empêche, les évêques et toi, tout-puissant
empereur, d'abolir cette abominable coutume? Qui vous empêche
d'affranchir les esclaves? Qui vous empêche de leur rendre, avec la
liberté, la possession de ces terres qu'eux seuls fécondent de leurs
sueurs, et qui appartenaient à leurs pères, libres jadis?

--Vieillard, de tous temps il y a eu et il y aura des esclaves... À quoi
bon être de race conquérante, sinon pour garder pour soi et pour les
siens les fruits de la conquête? Par le roi des cieux! me prends-tu pour
un barbare? N'ai-je pas promulgué des lois, fondé des écoles, encouragé
les lettres, les arts, les sciences? Est-il au monde une cité comparable
à ma ville d'Aix-la-Chapelle?

--Ta somptueuse capitale d'Aix-la-Chapelle, capitale de ton empire
germanique, n'est pas la Gaule. La Gaule est restée, pour toi, une
contrée étrangère; tu estimes beaucoup ses forêts propices à tes chasses
d'automne, et ses riches domaines, dont on voiture chaque année les
revenus à tes résidences d'outre-Rhin; mais la Gaule, épuisée d'hommes
et d'argent par tes guerres incessantes, est tellement misérable, qu'en
aucun temps, le blé, le vin, les bestiaux n'ont été plus rares et coûté
plus cher. Une épouvantable misère désole nos provinces; pour quelques
milliers de seigneurs, d'évêques ou d'abbés, qui vivent dans la débauche
et la fainéantise, des millions de créatures de Dieu, presque sans pain,
sans abri, sans vêtements, travaillent de l'aube au soir, et meurent
dans l'esclavage pour entretenir l'opulence de leurs maîtres; pour
quelques enfants, à qui tu fais donner l'instruction dans ton école
Palatine, des millions de créatures de Dieu naissent, vivent et meurent
comme des brutes, hébétées, avilies, trompées par tes prêtres, qui,
gorgés de richesses, insatiables de pouvoir, prêchent aux multitudes la
divinité de la misère et la sainteté de l'esclavage... Telle est la
Gaule sous ton règne, Karl le Grand, empereur... De ces maux affreux,
es-tu seul responsable? Non... Je suis juste: ces maux sont, hélas! la
conséquence forcée de l'oppression. La conquête, source de ta puissance,
est une horrible iniquité, elle ne peut engendrer que d'horribles
iniquités.

--Vieillard,--reprit l'empereur d'un air sombre et contenant à peine son
courroux,--après t'avoir traité en ami durant cette journée, je
m'attendais, de ta part, à un autre langage.

--Je t'ai parlé sincèrement, je parlais toujours ainsi à ton aïeul.

--En mémoire de mon aïeul, en reconnaissance du service que tu lui as
rendu à la bataille de Poitiers, je voulais être généreux envers toi.

--Je suis ici ton prisonnier sur parole; je ne demande aucune grâce.

--Il ne s'agit pas de grâce; je désirais accomplir une chose bonne pour
moi, pour ton peuple et pour toi. Oui, j'espérais après cette journée
passée dans mon intimité, te voir revenir de tes préventions, et alors
te dire:--J'ai vaincu les Bretons par la force de mes armes, je veux
affermir ma conquête par la persuasion. Retourne en ton pays, raconte à
tes compatriotes la journée que tu as passée avec Karl, ce conquérant,
ce tyran; ils auront foi à tes paroles, car ils ont en toi, je le sais,
une confiance absolue. Tu as été l'âme des deux dernières guerres qu'ils
ont soutenues contre moi, sois l'âme de la pacification que je désire.
Une conquête basée sur la force est souvent éphémère; une conquête
affermie par l'affection, par l'estime, devient impérissable. Je crois
t'avoir prouvé que l'on peut estimer, affectionner Karl; je me fie à ta
loyauté pour me gagner le coeur des Bretons.--Oui, tel était mon espoir.
Cet espoir, l'amère injustice de tes paroles le détruit, n'y pensons
plus. Tu resteras ici en otage; je te traiterai comme je dois traiter un
vaillant soldat qui a sauvé la vie de mon aïeul; peut-être, à la longue,
me jugeras-tu plus équitablement; ce jour-là venu, tu pourras retourner
en ton pays, et, j'en suis certain, tu diras à mon sujet ce que tu
croiras le bien, de même que tu leur dirais aujourd'hui ce que tu crois
le mal.

--Karl, quoique ta pensée ne puisse en aucun cas atteindre ton but,
cette pensée est généreuse, je t'en sais gré.

--Par la chappe de saint Martin! vous êtes un étrange peuple, vous
autres Bretons! Quoi! si tu avais créance que je mérite estime et
affection, tes compatriotes, s'ils partageaient ton opinion,
n'accepteraient pas avec joie mon empire qu'ils subissent aujourd'hui
par la force?

--Il ne s'agit pas pour nous d'avoir un maître plus ou moins méritant:
nous ne voulons pas de maître.

--Ah! vous n'en voulez pas! je suis pourtant maître chez vous, païens!

--Jusqu'au jour où nous nous révolterons de nouveau contre toi.

--Vous serez écrasés, exterminés, j'en jure Dieu!

--Soit, fais exterminer jusqu'au dernier Gaulois de Bretagne, fais
égorger tous les enfants, alors tu pourras régner en paix sur
l'Armorique déserte et dépeuplée; mais tant qu'un homme de notre race
vivra dans ce pays, tu pourras le vaincre, jamais le soumettre.

--Vieillard, ma domination est-elle donc si terrible?

--Nous ne voulons pas de domination étrangère. Vivre selon la loi de nos
pères, élire librement nos chefs, en hommes libres, ne payer de tribut à
personne, nous renfermer dans nos frontières et les défendre, tel est
notre voeu. Accepte-le, tu n'auras rien à redouter de nous.

--Des conditions, à moi! à moi, qui règne en maître sur l'Europe! Une
misérable population de bergers, de bûcherons et de laboureurs m'imposer
des conditions, à moi, dont les armes ont conquis le monde!

--Je pourrais te répondre que pour vaincre ce misérable peuple de
bergers, de bûcherons et de laboureurs, retranchés au milieu de leurs
montagnes, de leurs rochers, de leurs marais et de leurs bois, il t'a
fallu envoyer dans la Gaule armoricaine tes vieilles bandes des guerres
de Saxe et de Bohême!

--Oui!--s'écria l'empereur avec dépit;--et afin de maintenir ton maudit
pays en obéissance, il me faut y laisser mes troupes d'élite, qui d'un
moment à l'autre me feront faute en Germanie!

--Ceci est pour toi déplaisant, Karl, j'en conviens, et sans parler des
invasions maritimes des North-mans, les Bohémiens, les Hongrois, les
Bavarois, les Lombards et autres peuples conquis par tes armes sont,
comme les Bretons, vaincus, mais non soumis; d'un moment à l'autre, ils
peuvent se soulever de nouveau, et, chose grave, menacer le coeur de ton
empire. Nous autres, au contraire, nous ne demandons qu'à vivre libres
et en paix, sans sortir de nos frontières.

--Et qui me le garantira? Qui me dit qu'une fois mes troupes hors de ton
infernal pays, vous ne recommencerez pas vos excursions, vos attaques
contre les troupes franques cantonnées en dehors de vos limites?

--Ce serait notre droit.

--Votre droit!

--Les autres provinces sont gauloises comme nous, notre devoir est de
les provoquer, de les aider à briser le joug des rois franks; mais les
gens sensés pensent que le moment n'est pas venu. Depuis quatre siècles,
les prêtres catholiques ont façonné les populations à l'esclavage; des
siècles se passeront, hélas! avant qu'elles se réveillent; mais écoute,
Karl, tu as confiance en ma parole et en mon influence sur mes
compatriotes?

--Ne voulais-je pas te renvoyer vers eux?

--Tu l'avoues, il est dangereux pour toi, d'être forcé de maintenir en
Bretagne une partie de tes meilleures troupes?

--Où veux-tu en venir?

--Rappelle ton armée, je te donne ma parole de Breton, et je suis
autorisé à te la donner au nom de nos tribus, que, jusqu'à ta mort, nous
ne sortirons pas de nos frontières.

--Par le roi des cieux! la raillerie est trop forte! Me prends-tu pour
un sot? Ne sais-je pas que si, retirant mes troupes, je vous accorde une
trêve, vous en profiterez pour vous préparer à recommencer la guerre
après ma mort?

--Oui, si tes fils ne respectent pas nos libertés.

--Moi, vainqueur, consentir à une trêve honteuse! consentir à retirer
mes troupes d'un pays que j'ai dompté avec tant de peine!

--Laisse donc ton armée en Bretagne; mais attends-toi dans un an ou
deux, peut-être avant, à de nouvelles insurrections.

--Vieillard insensé! oses-tu bien tenir un tel langage, lorsque toi, ton
petit-fils et quatre autres chefs Bretons vous êtes mes otages! Oh! j'en
jure Dieu! votre tête tomberait à la première prise d'armes, entends-tu?
Ne te fie pas trop, crois-moi, à la bonhomie du vieux Karl; je n'aime
pas le sang; mais le terrible exemple que j'ai fait des quatre mille
Saxons révoltés te prouve que je ne recule devant aucune nécessité.

--Les chefs Bretons, restés en route par suite de leurs blessures, mais
qui bientôt nous rejoindront à Aix-la-Chapelle, n'auraient pas accepté,
non plus que moi et mon petit-fils, le poste d'otage, s'il eût été sans
péril; mais crois-moi, Karl, quel que soit le sort qui nous attende,
nous ne faillirons pas à notre devoir: nous sommes ici au coeur de ton
empire et à même de juger l'opportunité des choses; donc nous donnerons,
s'il le faut, d'ici même, le signal d'une nouvelle guerre lorsque le
moment nous semblera venu.

--Par le roi des cieux! est-ce assez d'audace?--s'écria l'empereur, pâle
de fureur;--oser me dire que ces traîtres, d'après ce qu'ils verront ou
épieront ici, enverront en Bretagne l'ordre de la révolte! Oh! j'en jure
Dieu, dès demain, dès ce soir, toi et ton petit-fils vous serez plongés
dans de si noirs cachots qu'il vous faudra des yeux de lynx pour voir ce
qui se passe ici. Par la chappe de saint Martin! tant d'insolence me
rendrait féroce. Pas un mot de plus, vieillard! Heureusement, nous voici
arrivés au pavillon; je vais retrouver mes filles, leur vue me consolera
de tant d'ingratitude!--Ce disant, l'empereur des Franks mit son cheval
au galop afin de se rendre promptement au pavillon de chasse situé à peu
de distance. Les seigneurs de la suite de Karl se préparaient à hâter
comme lui la marche de leurs montures, lorsqu'il se retourna vers eux en
s'écriant d'une voix courroucée:--Que personne ne me suive! je veux
rester seul avec mes filles; vous attendrez mes ordres en dehors du
pavillon.

Un profond et respectueux silence accueillit ces paroles de l'empereur,
et tandis qu'il s'éloignait, les seigneurs de sa suite continuèrent
lentement leur route vers le rendez-vous de chasse; Amael, confondu
parmi eux, les accompagna, réfléchissant à son entretien avec Karl, et
sentant aussi augmenter l'inquiétude que lui causait l'absence prolongée
de Vortigern. Les courtisans de l'empereur, frissonnant de froid sous
leurs habits de soie emplumés et dépenaillés, maugréaient tout bas
contre le caprice de leur souverain, qui retardait ainsi le moment où
ils espéraient se réchauffer au foyer du pavillon et se réconforter en
soupant; descendus de leurs chevaux, ils causaient depuis un quart
d'heure, lorsque Amael, qui, ayant aussi mis pied à terre, se tenait
pensif, adossé à un arbre, vit venir Octave qui, courant à lui, s'écria
d'une voix émue et précipitée:--Amael, je vous cherchais; venez
vite.--Le vieux Breton attacha son cheval à un arbre, suivit Octave, et
lorsque tous deux furent éloignés de quelques pas du groupe des
seigneurs franks, le jeune Romain reprit:

--Je suis dans une inquiétude mortelle au sujet de Vortigern.

--Que dis-tu?

--Voici ce que je viens d'apprendre dans ce pavillon: votre petit-fils
ayant sans doute été emporté par son cheval, au commencement de la
chasse, Thétralde et Hildrude, deux des filles de l'empereur, l'ont
suivi. Que s'est-il passé? je l'ignore; seulement l'on m'assure
qu'Hildrude, qui semblait fort irritée, est retournée à Aix-la-Chapelle
avec deux de ses soeurs et les concubines de son père... donc Thétralde
est restée seule avec Vortigern en quelque endroit de la forêt.

--Achève!

--Amael, je connais par expérience la facilité des moeurs de cette cour.
Thétralde a remarqué votre petit-fils; elle a quinze ans, elle a été
élevée au milieu de ses soeurs, qui ont autant d'amants que son père a
de maîtresses. Vortigern a, malgré lui, le pauvre innocent, tourné la
tête de Thétralde: ce sont deux enfants; ils ont disparu ensemble, ils
se seront perdus ensemble... car trois des filles de Karl sont
retournées au palais, deux autres sont revenues ici. Thétralde seule ne
se retrouve pas. Or, si, comme je le crois, elle s'est égarée en
compagnie de Vortigern, il est à espérer, aurais-je dit ce matin... il
est à craindre, dirai-je ce soir, que...

--Ciel et terre!--s'écria le vieillard en pâlissant,--tu as le courage
de plaisanter!

--Ce matin, j'aurais, je l'avoue, trouvé l'aventure divertissante; ce
soir, elle me paraît redoutable: voici pourquoi: tout à l'heure,
l'empereur ordonnant que personne ne le suivît, a piqué des deux vers le
pavillon.

--Oui, oui; c'était, disait-il, afin de rester seul avec ses filles.

--Maudit accès de tendresse paternelle! Rothaïde et Berthe, filles de
Karl, croyant, sans doute, être à l'avance prévenues de son arrivée par
le bruit tumultueux de sa chevauchée, avaient gagné les chambres hautes
du pavillon, Berthe avec Enghilbert, le bel abbé de Saint-Riquer,
Rothaïde avec Audoin, l'un des officiers de l'empereur. Or, les deux
couples pleins de sécurité se mirent, les imprudents! à chanter les
litanies de Vénus!

--Quelles moeurs! quelle cour!

--L'empereur arrive seul, descend de cheval; les amoureux n'entendent
rien.--«Où sont mes filles?--demande-t-il brusquement au grand
Nomenclateur de sa table, qui veillait aux préparatifs du souper...
C'est de lui que je tiens ces détails, car, tout à l'heure, transi de
froid et mouillé jusqu'aux os, je suis, malgré les ordres de Karl, entré
par une porte de derrière du pavillon, pour me réchauffer au feu de la
cuisine...

--Eh! qu'importe!

--Où sont mes filles?--demanda donc l'empereur à l'officier de sa table
d'un ton courroucé, car il semble véritablement furieux... de cette
furie, vous savez peut-être la cause, Amael, vous qui l'avez entretenu
tout le long du chemin?

--Octave... tu me mets au supplice... achève donc!

--Le grand Nomenclateur, comme tous les officiers du palais, connaissait
les galanteries des filles de l'empereur; aussi, les voyant grimper aux
chambres hautes avec Audoin et Enghilbert, notre homme supposa sagement
qu'elles n'allaient point en ce lieu pour dire leurs oraisons. À la vue
inattendue de Karl, qui lui demande où sont ses filles, le grand
Nomenclateur se trouble et répond:--«Auguste empereur... je vais avertir
les augustes princesses de votre auguste présence; elles sont, je crois,
montées aux chambres hautes pour prendre un peu de repos, en attendant
le souper.»--«Je vais aller les rejoindre,»--reprit Karl,--et le voici
grimpant à son tour à l'étage supérieur. Le vieux Vulcain, surprenant
Mars et Vénus dans leurs amoureux ébats, ne dut pas être plus furieux
que l'auguste empereur en surprenant ses filles et leurs galants, car le
grand Nomenclateur, resté près de la porte de l'escalier, entendit
bientôt un tapage infernal dans les chambres hautes: l'irascible Karl
jouait à tort et à travers du manche de son fouet de chasse sur les
couples amoureux; après quoi un grand silence se fit. L'empereur, ayant
l'habitude de ne point ébruiter ces choses, redescendit, calme en
apparence, mais pâle de colère, et...--Le récit d'Octave fut soudain
interrompu par des cris tumultueux; il vit, ainsi qu'Amael, des esclaves
sortir du pavillon en tenant des torches à la main. Bientôt la voix
perçante de l'empereur, dominant ce tumulte, s'écria:--À cheval!... ma
fille Thétralde est égarée dans la forêt... elle n'est pas retournée au
palais... et elle n'est pas venue dans ce pavillon... Prenez des
torches... et cherchons-la!... Vite, à cheval! à cheval!...

--Amael... au nom du salut de votre petit-fils,--s'écria précipitamment
Octave,--suivez-moi de loin... il nous reste une chance de sauver
Vortigern du courroux de l'empereur.--Ce disant, le jeune Romain
disparut au milieu des seigneurs de la cour, qui couraient à leurs
chevaux, tandis que Karl, dont la colère, un moment contenue, faisait
explosion de nouveau, s'écriait:--Les voilà ahuris comme un troupeau en
désordre... Que chacun prenne une torche et suive une des allées de la
forêt... en appelant ma fille à grands cris. Holà! quelqu'un pour porter
une torche devant moi!--Octave, à ces mots, saisit une torche et
s'approcha de l'empereur, tandis que d'autres seigneurs s'éloignaient
rapidement dans diverses directions, afin d'aller à la recherche de
Thétralde. Amael comprit alors le sens de la recommandation d'Octave, et
remontant à cheval, ainsi qu'y étaient remontés Karl et le jeune Romain
qui l'éclairait, il les laissa tous deux prendre une assez grande
avance, puis il les suivit de loin, se guidant sur la lumière de la
torche qui brillait à travers les ténèbres.

       *       *       *       *       *

L'empereur, ainsi que le racontait plus tard Octave à Amael, semblait
tour à tour en proie à la colère que lui causait la nouvelle preuve du
libertinage de ses filles et à l'inquiétude où le jetait la disparition
de Thétralde. Ces divers sentiments se traduisaient par quelques mots
entrecoupés, parvenant aux oreilles du jeune Romain, qui précédait Karl
de quelques pas:--Malheureuse enfant!... où est-elle? où est-elle?
mourant de froid et de frayeur... au fond de quelque taillis,
peut-être!--murmurait l'empereur; puis il appelait à grands
cris:--Thétralde! Thétralde!--Mais le silence seul lui répondant, il
reprenait en gémissant:--Hélas! elle ne m'entend pas! Roi des cieux, aie
pitié de moi! Si jeune... si délicate... une pareille nuit de froidure
peut la tuer!... Oh! malheur à ma vieillesse! que cette enfant eût
consolée... Elle n'eût pas ressemblé à ses soeurs; son front de quinze
ans n'a jamais rougi d'une mauvaise pensée! Oh! morte, morte, peut-être!
Non, non... la jeunesse est si vivace... et puis ces filles... je les ai
élevées en garçons... elles sont habituées à la fatigue... à me suivre
pendant mes voyages... et pourtant... cette nuit profonde... ce froid...
la frayeur de se trouver seule... c'est affreux pour une enfant de cet
âge!--Et il se reprenait à crier:--Thétralde! Thétralde!--Puis,
s'arrêtant soudain et prêtant l'oreille, l'empereur des Franks dit
vivement au jeune Romain après un moment de silence:--N'as-tu pas
entendu le hennissement d'un cheval?

--En effet, auguste prince, il me semble...

--Écoute... écoute...

Octave se tut; bientôt un nouveau et lointain hennissement retentit au
milieu du silence de la forêt.--Plus de doute... ma fille, désespérant
de retrouver son chemin, aura attaché sa haquenée à un arbre,--s'écria
Karl, palpitant d'espérance, et s'adressant à Octave:--Au galop! au
galop!--Précipitant alors sa course, l'empereur des Franks
s'écria:--Thétralde! ma fille!... me voici!

Amael, qui, à une assez grande distance et toujours dans l'ombre,
suivait Karl, voyant la lumière de la torche sur laquelle il se guidait
s'éloigner rapidement dans les ténèbres, prit aussi le galop, laissant
toujours à l'empereur la même avance. Celui-ci eut bientôt atteint,
ainsi qu'Octave, l'endroit de la route où Vortigern et Thétralde, avant
d'entrer dans la hutte du bûcheron, avaient attaché leurs chevaux. Une
lueur de la torche éclaira la forme blanche de la monture favorite de la
jeune fille, et laissa dans l'ombre le noir coursier de Vortigern,
attaché à quelques pas.

--La haquenée de Thétralde!--s'écria Karl; puis, avisant la cabane à la
clarté du flambeau porté par Octave, il ajouta:--O roi des cieux! grâces
te soient rendues!... ma chère enfant a trouvé un abri!!--Mettant alors
pied à terre, l'empereur dit au jeune Romain, en se dirigeant vers la
hutte, éloignée d'une vingtaine de pas de la route.--Viens vite! ma
fille est là... Marche devant, éclaire-moi.

Octave, doué d'un coup d'oeil plus perçant que celui de Karl, avait
reconnu en frémissant le cheval de Vortigern, attaché auprès de la
haquenée de Thétralde; aussi, pressentant l'accès de fureur où allait
entrer l'empereur à la vue du spectacle qui l'attendait, sans doute...
Octave recourut à un moyen extrême: feignant de trébucher, il laissa
tomber sa torche dans l'espoir de l'éteindre sous ses pieds, comme par
hasard. Mais Karl se baissa vivement, la ramassa en
s'écriant:--Maladroit!--Puis il courut à l'entrée de la hutte... Le
jeune Romain, plein d'épouvante, suivait l'empereur; soudain il le vit
s'arrêter pétrifié au seuil de la cabane, intérieurement éclairée par la
torche qu'il tenait, et dont la lueur continuait de guider Amael.
Celui-ci, ayant aussi mis pied à terre, put, grâce à l'épaisse feuillée
dont était jonché le sol, s'approcher sans être entendu de l'empereur
des Franks, au moment où celui-ci, frappé de stupeur, s'était arrêté
immobile. Voici ce que vit Amael à la clarté du flambeau: Vortigern,
profondément endormi, couché, son épée nue à côté de lui, défendait
l'entrée de la cabane, car, pour y pénétrer, il eût fallu marcher sur
son corps placé en travers du seuil. Au fond de cette retraite,
Thétralde, étendue sur un lit de mousse et soigneusement couverte de la
tunique du jouvenceau, dormait aussi d'un profond sommeil, sa tête,
candide et charmante, posée sur l'un de ses bras replié. Telle était la
persistance de leur sommeil, que ni la jeune fille ni Vortigern ne
furent d'abord réveillés par la lumière de la torche. De grosses gouttes
de sueur tombaient du front pâle de l'empereur des Franks. À sa première
stupeur de retrouver sa fille dans cette hutte solitaire en compagnie du
jeune Breton, avait succédé sur les traits de Karl l'expression d'une
angoisse terrible; puis, ces doutes cruels sur la chasteté de sa fille
firent place à l'espoir, lorsqu'il remarqua la sérénité du sommeil de
ces deux enfants. L'empereur se sentait encore rassuré par la précaution
qu'avait eue Vortigern de se coucher en travers du seuil de la cabane,
cédant, sans doute, ainsi à une pensée de respectueuse sollicitude et de
vaillante protection. Thétralde, cependant, s'éveilla la première. La
clarté de la torche frappa les paupières closes de la jeune fille; elle
souleva d'abord à demi sa tête, encore appesantie, porta la main à ses
yeux, les ouvrit bientôt tout grands, se dressa sur son séant; puis, à
la vue de son père, elle poussa un cri de joie si sincère, ses traits
enchanteurs exprimèrent un bonheur si pur de tout embarras, de toute
honte, en se jetant d'un bond au cou de Karl, qu'il la pressa contre son
coeur avec ivresse en murmurant:--Ah! je ne crains plus rien... son
front n'a pas rougi!

Ces mots arrivèrent aux oreilles d'Amael, jusqu'alors debout et immobile
derrière l'empereur, qui courut bientôt un assez grand danger: car
Thétralde, courant à son père dans le premier élan de sa joie, avait
heurté Vortigern en passant par-dessus son corps; le jeune Breton,
réveillé en sursaut, ébloui par la lumière et l'esprit encore troublé
par le sommeil, saisit son épée, se releva d'un bond; et voyant à
l'entrée de la hutte deux hommes, dont l'un tenait Thétralde enlacée
dans ses bras, il crut à un rapt, saisit d'une main Karl à la gorge, et,
le menaçant de son épée nue, s'écria:--Tu es mort si...--Mais,
reconnaissant aussitôt le père de Thétralde, Vortigern laissa tomber son
épée, se frotta les yeux, et dit en reculant d'un pas:--L'empereur des
Franks!...

--Lui-même, mon garçon!--répondit joyeusement Karl en baisant de nouveau
avec une sorte de frénésie le front et les cheveux de sa fille.--Tu
avais défendu l'entrée de la hutte en te couchant en travers du seuil...
Aussi, la vigueur de ton poignet me prouve qu'il eût été mal venu celui
qui aurait eu quelque méchante intention contre mon enfant!

--Nous sommes tes ennemis, et cependant tu nous as accueillis avec
bonté, mon aïeul et moi,--répondit simplement le jeune Breton, sans
baisser les yeux devant le regard pénétrant de Karl;--j'ai veillé sur ta
fille... comme j'aurais veillé sur ma soeur.

Vortigern accentua si noblement ces mots: _ma soeur_, qu'Amael murmura
tout bas à l'oreille de Karl:--Ainsi que toi, je ne doute pas de la
pureté de ces enfants.

--Toi ici?--s'écria l'empereur en se retournant avec surprise.--Sois le
bienvenu! D'où sors-tu?

--Tu cherchais ta fille... moi je cherchais mon petit-fils.

--Et je l'ai retrouvée, ma douce fille!--reprit Karl avec un
attendrissement ineffable, en baisant encore Thétralde au front.--Oh! je
l'aime... je l'aime... plus que je ne l'ai jamais aimée!--Et, la tenant
toujours enlacée de l'un de ses bras, l'empereur alla jusqu'au fond de
la hutte, où il se jeta brisé par l'émotion. Faisant alors asseoir
Thétralde sur ses genoux, et la contemplant avec bonheur, il lui
dit:--Voyons, fillette, raconte-moi ton aventure... Comment as-tu perdu
la chasse? Comment t'es-tu ainsi égarée? Comment t'es-tu résignée à
passer la nuit dans cette hutte, quoique gardée par ce vaillant soldat?

--Mon père,--répondit Thétralde en baissant les yeux et cachant un
instant son visage dans le sein de Karl, sur les genoux de qui elle
restait assise,--laisse-moi rassembler mes souvenirs... je vais tout te
raconter.

Vortigern, pendant un moment de silence qui suivit la réponse de
Thétralde, se rapprocha d'Amael, qui le serra tendrement contre sa
poitrine, tandis que, debout, la torche à la main, éclairant cette
scène, le jeune Romain semblait, il faut l'avouer, encore plus surpris
qu'enthousiasmé de la continence de Vortigern.

--Mon père,--reprit Thétralde en relevant la tête et attachant son
regard candide sur l'empereur des Franks,--je dois tout te dire,
n'est-ce pas? tout... absolument?

--Oui, fillette, tout absolument!--Et Karl, réfléchissant, dit à
Octave:--Plante cette torche en terre, et va avec ce jeune garçon
veiller sur nos chevaux.--Le Romain obéit, s'inclina, et sortit avec le
petit-fils d'Amael.

--Quoi! mon père... tu renvoies Vortigern?--dit Thétralde avec un accent
de doux reproche.--J'aurais, au contraire, désiré qu'il restât pour te
confirmer mon récit.

--Tout ce que tu me diras, ma fille, je le croirai. Parle, parle sans
crainte devant moi et l'aïeul de ce digne garçon.

--Hier,--reprit Thétralde,--j'étais au balcon du palais lorsque
Vortigern est entré dans la cour. Apprenant qu'il venait ici comme
prisonnier, si jeune et blessé, je me suis tout de suite intéressée à
lui; puis, quand il a manqué d'être renversé, tué peut-être par son
cheval, j'ai eu si grand'peur, si grand'peur, que j'ai poussé un cri
d'effroi; mais, lorsque Hildrude et moi nous l'avons vu se montrer
intrépide cavalier, nous lui avons, dans notre admiration, jeté nos
bouquets.

--Vous m'aviez toutes deux parlé de votre admiration pour ce jouvenceau
comme habile écuyer, mais point du tout de ces bouquets-là; enfin,
passons... continue.

--J'ai été certainement très-heureuse de ton retour, bon père;
cependant, je te l'avoue, je pensais peut-être encore plus à Vortigern
qu'à toi; toute la nuit, ma soeur et moi, nous avons parlé du jeune
otage breton, de sa bonne grâce, de sa figure, à la fois douce et
hardie... de...

--Bien, bien, passons là-dessus, ma fille, passons...

--Tu ne veux donc pas, père, que je te dise tout?...

--Si... si... continue...

--Au point du jour, je me suis endormie, mais c'était encore pour rêver
de Vortigern; nous l'avons revu à l'église, quand je ne regardais pas
son fier et doux visage, je priais pour le salut de son âme. Après la
messe, lorsque j'ai su que l'on chasserait, ma seule crainte a été qu'il
ne vînt pas à la chasse... Juge de ma joie, mon père, lorsque je l'ai
aperçu. Soudain son cheval s'emporte; moi, presque sans réfléchir, car
j'agissais vraiment comme malgré moi, je donne un coup de houssine à ma
haquenée pour rejoindre Vortigern. Hildrude me suit, elle veut me
dépasser; oh! alors cela m'irrite; je frappe son cheval à la tête; il
fait un écart, emporte ma soeur dans une autre allée; j'arrive seule
auprès de Vortigern. Le brouillard, la pluie, et bientôt la nuit nous
surprennent; nous remarquons cette hutte de bûcheron et un foyer à demi
éteint; alors nous nous disons: nous ne pouvons retrouver notre chemin,
passons la nuit ici! Par bonheur, nous voyons des châtaignes tombées des
arbres; nous les ramassons, nous les faisons cuire sous la cendre, mais
nous avons oublié de les manger...

--Parce que vous étiez trop fatigués, sans doute?... de sorte que, pour
prendre du repos, tu t'es couchée, toi sur cette mousse, et ce garçon en
travers du seuil?

--Oh! non, mon père... avant de nous endormir, nous avons beaucoup
causé, beaucoup disputé, et c'est en disputant ainsi que nous avons
oublié nos châtaignes... puis le sommeil nous a pris, et nous nous
sommes endormis.

--Mais à quel propos toi et ce garçon vous êtes-vous disputés, ma fille?

--Hélas! j'avais eu des pensées mauvaises... ces pensées, Vortigern les
combattait de toutes ses forces, et, à ce propos, nous nous sommes
disputés; pourtant, au fond, vois-tu, il avait raison; car tu ne pourras
jamais le croire. Je voulais fuir Aix-la-Chapelle, et aller en Bretagne
avec Vortigern... pour nous y marier.

--Me quitter... ma fille... me quitter? moi qui t'aime si tendrement!

--C'est ce que m'a répondu Vortigern. «--Thétralde, y songes-tu? quitter
ton père, qui te chérit,--me disait-il.--Quoi! tu aurais le triste
courage de lui causer ce cruel chagrin? Et moi qu'il a traité, ainsi que
mon aïeul, avec bonté, je serais ton complice! Non, non; d'ailleurs je
suis ici prisonnier sur parole; prendre la fuite, ce serait me
déshonorer. Ma mère ne me reverrait de sa vie...»--Ta mère t'aime
trop,--disais-je à Vortigern,--pour ne pas te pardonner; mon père aussi
nous pardonnera: il est si bon! N'a-t-il pas été indulgent pour mes
soeurs, qui ont leurs amants comme il a des maîtresses... Cela ne fait
ni tort ni mal à personne de s'aimer quand on se plaît; une fois mariés,
nous reviendrons auprès de mon père; heureux de me revoir, il oubliera
tout, et nous vivrons auprès de lui comme Éginhard et ma soeur
Imma.--Mais Vortigern, inflexible, me parlait sans cesse de sa promesse
de prisonnier et du chagrin que te causerait ma fuite; il pleurait ainsi
que moi à chaudes larmes en me consolant et me grondant comme une enfant
que j'étais; enfin, quand nous avons eu beaucoup disputé, beaucoup
pleuré, il m'a dit: «Thétralde, la nuit s'avance; tu dois être fatiguée,
il faut te coucher sur ce lit de mousse; je me mettrai en travers du
seuil, mon épée nue à côté de moi, pour te défendre au besoin...» Je
tombais de sommeil; Vortigern m'a couverte de sa tunique; je me suis
endormie, et je rêvais encore de _lui_, quand tout à l'heure tu m'as
réveillée, mon bon père...

L'empereur des Franks avait écouté ce naïf récit avec un mélange
d'attendrissement, de crainte et de chagrin; bientôt il poussa un
profond soupir d'allégement qui semblait répondre à cette réflexion:--À
quel danger ma fille a échappé!...--Cette pensée dominant bientôt toutes
les autres, Karl embrassa de nouveau Thétralde avec effusion, en lui
disant:--Chère enfant, ta franchise me charme; elle me fait oublier
qu'un moment tu as pu songer à quitter ton père.

--Oh! à ce méchant projet, Vortigern m'a fait renoncer; aussi, pour le
récompenser, tu seras bon, tu nous marieras, n'est-ce pas? Nous nous
aimons tant!...

--Nous reparlerons de cela. Quant à présent, il faut songer à regagner
le pavillon, tu y prendras quelques moments de repos; nous repartirons
ensuite pour Aix-la-Chapelle. Attends-moi ici; j'ai à m'entretenir un
moment avec ce bon vieillard.--Karl sortit de la hutte avec Amael, et
lui dit en s'arrêtant à quelques pas:--Ton petit-fils est un loyal
garçon, vous êtes une famille de braves hommes; tu as sauvé la vie de
mon aïeul, ton petit-fils a respecté l'honneur de ma fille; car je sais
ce qu'il y a de fatal, à l'âge de ces enfants, dans l'entraînement d'un
premier amour; cet entraînement, Vortigern l'eût payé de sa vie... mais
j'aime mieux louer que punir.

--Karl, lorsqu'il y a quelques heures je te disais mes inquiétudes à
propos de l'absence de Vortigern, tu m'as répondu:--«Bon! il aura
rencontré quelque jolie fille de bûcheron... l'amour est de son âge. Tu
ne veux pas faire un moine de ce garçon?»--Et pourtant, s'il eût traité
ta fille comme la fille d'un bûcheron... qu'aurais-tu fait?

--Par le roi des cieux! Vortigern ne serait pas sorti vivant de cette
hutte!

--Donc il est permis de déshonorer la fille d'un esclave? et le
déshonneur de la fille d'un empereur est puni de mort? Toutes deux
pourtant sont des créatures de Dieu, égales à ses yeux.

--Vieillard, ces paroles sont insensées!

--Et tu te dis chrétien! et tu nous traites de païens! Mon petit-fils
s'est conduit en honnête homme, rien de plus. L'honneur nous est cher, à
nous autres Gaulois de cette vieille Armorique qui a pour devise:
_Jamais Breton ne fit trahison._ Un dernier mot: Veux-tu m'accorder une
grâce? je t'en saurai gré.

--Parle.

--Tantôt, je t'ai vu frappé de la beauté d'une pauvre fille esclave; tu
songes à faire d'elle une de tes concubines d'un moment; sois généreux
pour cette malheureuse créature, ne la corromps pas; rends-lui la
liberté, à elle et à sa famille; donne à ces gens le moyen de vivre
laborieusement, mais honnêtement.

--Il en sera ainsi, foi de Karl, je te le promets. Tu n'as rien de plus
à me demander?

--Rien.

--Écoute à ton tour. Tantôt tu m'as, au nom de ton peuple, dit ceci:
Karl, retire tes troupes de notre pays, et j'engage la foi bretonne que
durant ta vie, nous ne sortirons pas de nos frontières.

--Oui, cette offre, je te l'ai faite: je te la fais encore.

--Je l'accepte.

--Tu agis en homme sage. Sois fidèle à ta foi, nous serons fidèles à la
nôtre.

--Ta main, Amael... ta main loyale.

--La voici, Karl, et qu'elle soit la main d'un traître si notre peuple
parjure sa promesse! Nous vivrons en paix avec toi; si tes descendants
respectent nos libertés, nous vivrons en paix avec eux.

--Amael, c'est dit et juré.

--Karl, c'est dit et juré.

--Maintenant, toi et ton petit-fils, au lieu de retourner à
Aix-la-Chapelle, vous passerez la nuit dans le pavillon de la forêt;
demain, au point du jour, je vous enverrai vos bagages et une escorte
chargée de vous accompagner jusqu'aux frontières de l'Armorique, et vous
vous mettrez en route sans retard.

--Tu peux y compter.

--Je vais retourner au pavillon, seul avec ma fille, lui promettant,
afin de ne pas la désespérer, que demain elle verra Vortigern. Je dirai
à mes courtisans que je l'ai trouvée seule dans cette hutte: hélas! les
médisances des cours sont cruelles; on n'y croit guère à l'innocence, et
si l'on savait que Thétralde a passé une partie de la nuit dans ce
réduit avec ton petit-fils, on dirait déjà d'elle ce qu'on dit de ses
soeurs!--Et portant sa main à ses yeux humides, l'empereur des Franks
ajouta douloureusement:--Ah! mon coeur de père saigne souvent; j'ai trop
aimé mes filles, j'ai été trop indulgent! Et puis mes guerres
continuelles au dehors de mon royaume, les affaires de l'État
m'empêchaient de veiller sur mes enfants. Cependant, en mon absence, je
les laissais aux mains des prêtres! elles ne manquaient pas un office et
brodaient des chasubles pour les évêques! Enfin, le Seigneur Dieu, qui
m'a toujours été secourable en toutes choses, a voulu me frapper dans ma
famille, que sa volonté soit faite! Je suis un malheureux père!--Et
appelant le jeune Romain, il lui dit d'une voix redoutable:--Octave,
personne... tu m'entends, personne... ne doit savoir que ma fille a
passé une partie de la nuit dans cette cabane avec ce jeune homme, car
la malignité n'épargne pas même ce qu'il y a de plus chaste, de plus
respectable au monde. Le secret de cette nuit n'est connu que de moi, de
ma fille et de ces deux Bretons; je suis aussi certain de leur
discrétion que de la mienne et de celle de Thétralde. Rappelle-toi ceci:
tu es perdu si un seul mot de cette aventure circule à la cour; en ce
cas, toi seul aurais parlé; si, au contraire, tu me gardes le secret, tu
peux compter sur ma faveur croissante.

--Auguste empereur, ce secret, je l'emporterai dans la tombe.

--J'y compte: amène mon cheval et celui de ma fille; tu vas nous
accompagner au pavillon de chasse, puis à Aix-la-Chapelle; tu
commanderas l'escorte que je donne à ces deux otages pour retourner en
leur pays; je te remettrai un ordre pour le commandant de mon armée en
Bretagne. Demain, au point du jour, tu te rendras au pavillon de la
forêt avec l'escorte, et vous partirez aussitôt pour l'Armorique.

Octave s'inclina. L'empereur dit alors à Amael:--La lune s'est levée,
elle éclaire suffisamment la route. Monte à cheval avec ton petit-fils,
suis cette allée jusqu'à ce que tu te trouves dans un carrefour; tu t'y
arrêteras; c'est là que, par mes ordres, l'on viendra bientôt te
chercher pour te conduire au pavillon d'où tu partiras demain au point
du jour. Que ton peuple soit fidèle à ta parole, je serai fidèle à la
mienne. Si tu trouves que l'empereur Karl mérite que l'on dise quelque
bien de lui, dis-le en ton pays. Et maintenant, adieu.

Amael alla rejoindre son petit-fils, qu'il trouva profondément pensif,
assis au bord de la route, sur un tronc d'arbre, sa figure cachée dans
ses mains; il pleurait silencieusement et n'entendit pas le vieillard
s'approcher de lui.--Allons, mon enfant,--lui dit Amael, d'une voix
douce et grave,--remontons à cheval et partons.

--Partir!--dit Vortigern, en tressaillant et se levant brusquement, et
essuyant du revers de sa main son visage baigné de larmes.--Partir?...
déjà?

--Oui, mon enfant, demain nous nous mettons en route pour la Bretagne,
où tu reverras ta mère et ta soeur. La noblesse de ta conduite a porté
ses fruits; nous sommes libres; Karl rappelle ses troupes de
l'Armorique.

       *       *       *       *       *

Mon aïeul Amael, peu de temps après notre retour d'Aix-la-Chapelle, a
écrit ce récit que j'ai joint à la légende de notre famille. Moi,
Vortigern, j'ai vu mourir mon grand-père à l'âge de cent cinq ans, peu
de temps après mon mariage avec la douce Josseline. Karl le Grand est
mort à Aix-la-Chapelle, l'année 814.



Les Pièces de monnaie karolingiennes



Épilogue


     Le défilé de Glen-Clan.--Le marais de Peulven.--La forêt de
     Cardik.--Les landes de Kennor.--La vallée de Lokfern.

818-912.


L'an 818, sept années après qu'Amael et son petit-fils Vortigern eurent
quitté la cour de Karl, empereur des Franks, pour revenir en Bretagne,
trois cavaliers et un piéton gravissaient péniblement une des chaînes
ardues des _Montagnes noires_, qui s'étendent vers le sud-ouest de
l'Armorique. Lorsque du haut de l'entassement de rochers à travers
lesquels serpentait la route, les voyageurs abaissaient leurs regards
au-dessous d'eux, ils voyaient à leurs pieds une longue suite de
collines et de plaines. Tantôt couvertes de seigles et de blés déjà
mûrs, tantôt se déroulant comme d'immenses tapis de bruyères; çà et là,
s'étendaient aussi à perte de vue de vastes marais; quelques villages
auxquels on arrivait par une chaussée, s'élevaient au milieu de ces
marécages impraticables qui leur servaient de défense; ailleurs des
troupeaux de moutons noirs paissaient les bruyères roses ou les vertes
vallées, qu'arrosaient de nombreux ruisseaux d'eau vive. L'on voyait
aussi dans ces herbages des boeufs, des vaches, et surtout grand nombre
de chevaux de l'infatigable race bretonne, rude au travail, ardente à la
guerre. Les trois cavaliers, précédés du piéton, continuaient de gravir
la pente escarpée de la montagne; l'un de ces cavaliers, vêtu du costume
ecclésiastique, était Witchaire, l'un des plus riches abbés de la Gaule.
Les biens immenses de son abbaye presque royale avoisinaient les
frontières de la Bretagne; deux de ses moines, à cheval comme lui, et
comme lui vêtus en religieux de l'ordre de _Saint-Benoît_, le suivaient.
Entre eux marchait une mule de bât, chargée des bagages de cet abbé,
homme de petite taille, à l'oeil fin, au sourire tantôt béat, tantôt
rusé; le guide, montagnard dans la force de l'âge, robuste et trapu,
portait l'antique costume des Gaulois bretons: larges braies de toile
serrées à sa taille par une ceinture de cuir, justaucorps d'étoffe de
laine, et sur son épaule pendait du même côté que son bissac sa casaque
de peau de chèvre, quoiqu'on fût en été. Ses cheveux, à demi cachés par
un bonnet de laine, tombaient jusque sur ses épaules; il s'appuyait de
temps à autre sur son _penbas_, long bâton de houx, terminé par une
crosse. Le soleil d'août, en son plein, dardait ses ardents rayons sur
le guide, les deux moines et l'abbé Witchaire. Celui-ci, arrêtant son
cheval, dit au piéton:--La chaleur est étouffante; ces rochers de granit
nous la renvoient brûlante, comme si elle sortait de la bouche d'un
four; nos montures sont harassées. Je vois là-bas, à nos pieds, un bois
épais; ne pourrais-tu nous y conduire? nous nous y reposerions à
l'ombre.

Karouër, le guide, secoua la tête et répondit en indiquant du bout de
son pen-bas le massif boisé:--Pour nous rendre là, il faudrait faire un
saut de deux cents pieds, ou un circuit de près de trois lieues dans la
montagne; choisis.

--Poursuivons donc notre route; mais quand arriverons-nous donc à la
vallée de Lokfern?

--Vois-tu là-bas, tout là-bas, à l'horizon, la dernière de ces cimes
bleuâtres?

--Je la vois.

--C'est le _Menèz-c'Hom_, la plus haute des montagnes Noires; cette
autre, vers le couchant, un peu moins éloignée, est le _Loch-Renan_;
c'est entre ces deux montagnes que se trouve la vallée de Lokfern où
demeure Morvan, le laboureur, chef des chefs de la Bretagne.

--Es-tu certain qu'il soit à sa métairie?

--Un laboureur revient toujours à sa métairie après le soleil couché.

--Le connais-tu ce Morvan?

--Je suis de sa tribu; j'ai guerroyé avec lui lors de nos dernières
guerres contre les Franks, du vivant de Karl, leur empereur.

--Ce Morvan est marié, dit-on?

--Sa femme Noblède le vaut par sa vaillance. Elle est de la race de
Joël, c'est tout dire.

--Qu'est-ce que Joël?

--Un des plus braves hommes dont l'Armorique ait gardé le souvenir. Sa
fille Hêna, la vierge de l'île de Sên, a offert sa vie en sacrifice pour
le salut de la Gaule, lorsque les Romains ont envahi ce pays, comme les
Franks l'ont envahi, et veulent, dit-on, l'envahir encore.

--Vous vous attendez donc à ce que _Louis-le-Pieux_, fils du grand Karl,
vous déclare la guerre?

--Depuis que tu as passé nos frontières, as-tu vu des préparatifs de
bataille?

--J'ai vu les laboureurs aux champs, les bergers conduisant leurs
troupeaux, les cités ouvertes et paisibles; mais l'on sait qu'en votre
pays, au premier signal, bergers, bûcherons, laboureurs et citadins
deviennent soldats.

--Oui, quand on les attaque.

--Ainsi, vous vous attendez à être attaqués?

Karouër regarda fixement l'abbé, sourit d'un air sardonique, ne répondit
rien, siffla entre ses dents, et faisant machinalement tournoyer son
pen-bas, il devança d'un pied léger les trois moines.

La nuit s'approchait; Karouër et ceux qu'il guidait ayant marché durant
tout le jour, arrivèrent à l'un des points culminants de la route
montueuse qu'ils suivaient, lorsque soudain l'abbé Witchaire, frappé
d'un spectacle étrange, arrêta sa monture. Il remarquait à l'extrême
horizon encore distinct malgré le crépuscule, un feu que l'éloignement
rendait à peine visible. Presque aussitôt des feux pareils s'allumèrent
de proche en proche sur les cimes espacées de la longue chaîne des
montagnes Noires. Ces feux apparaissaient de plus en plus éclatants et
considérables, à mesure qu'ils étaient plus proches de l'endroit où se
trouvait l'abbé Witchaire. Soudain à vingt pas de lui, il vit poindre
une lueur rougeâtre à travers une fumée épaisse; bientôt cette lueur se
changea en une flamme brillante qui s'élançant vers le ciel étoilé, jeta
une clarté si vive, que l'abbé, les moines, le guide, les roches, une
partie de la rampe de la montagne furent éclairés comme en plein jour.
Quelques moments après, des feux pareils, continuant de s'allumer de
colline en colline, semblèrent tracer la route que les voyageurs
venaient de parcourir, et se perdirent au loin dans la brume du soir.
L'abbé Witchaire restait muet d'étonnement. Karouër poussa par trois
fois un cri guttural et retentissant comme celui d'un oiseau de nuit. Un
cri semblable s'élevant de derrière le plateau de roches où brillait la
flamme, répondit à l'appel de Karouër.

--Quels sont ces feux qui s'allument ainsi de montagne en montagne?--dit
vivement l'abbé frank, après un premier moment de surprise;--c'est sans
doute un signal?

--À cette heure,--répondit le guide,--des feux pareils brillent sur
toutes les cimes de l'Armorique, depuis les montagnes d'_Arrès_,
jusqu'aux montagnes Noires et à l'Océan.

--Réponds,--s'écria l'abbé frank,--de ce signal, quel est le but?

Karouër, selon sa coutume, ne répondit rien, et hâta le pas en faisant
tournoyer son pen-bas.

       *       *       *       *       *

La demeure de Morvan le laboureur, élu chef des chefs de la Bretagne,
était située à mi-côte de la vallée de Lokfern, au milieu des derniers
chaînons des montagnes Noires; de fortes palissades en troncs de chêne
bruts reliés entre eux par de fortes traverses, et placées sur le revers
de profonds fossés, défendaient les abords de cette métairie. En dehors
de cette clôture fortifiée s'étendaient, au nord et à l'est, des bois
séculaires; au midi, de vertes prairies descendaient en pente douce
jusqu'aux sinuosités d'une rivière rapide bordée de saules et
d'aulnaies. Le logis de Morvan, ses granges, ses écuries, ses étables,
avaient l'extérieur agreste des constructions gauloises du vieux temps;
une sorte de porche rustique s'étendait devant l'entrée principale de la
maison; sous ce porche, et jouissant de la fin de ce beau jour d'été, se
tenaient _Noblède_, femme de Morvan, et _Josseline_, jeune épouse de
Vortigern. Cette toute jeune femme, d'une riante beauté, allaitait son
dernier né, ayant à ses côtés ses deux autres enfants, _Ewrag_ et
_Rosneven_, âgés de quatre et cinq ans. _Caswallan_, druide chrétien,
vieillard d'une figure vénérable, et dont la barbe était aussi blanche
que sa longue robe, souriait doucement au petit _Ewrag_, qu'il tenait
entre ses genoux. Noblède, femme de Morvan et soeur de Vortigern, âgée
d'environ trente ans, était d'une grande beauté, quoique sa physionomie
fût empreinte d'une vague tristesse, car, depuis dix années de mariage,
Noblède ne connaissait pas encore le bonheur d'être mère. Son grave
maintien, sa haute stature, rappelaient ces matrones qui, aux jours de
l'indépendance de la Gaule, siégeaient vaillamment, à côté de leurs
époux, aux conseils suprêmes de la nation. Noblède et Josseline filaient
leur quenouille, tandis que les autres femmes et filles de la famille de
Morvan s'occupaient des préparatifs du repas du soir ou de divers
travaux domestiques, remplissant de fourrages les râteliers que les
troupeaux devaient trouver garnis à leur retour des champs. Le druide
chrétien Caswallan tenait sur ses genoux le petit Ewrag, et achevait de
lui faire réciter sa leçon religieuse sous cette forme symbolique, lui
disant:--«Enfant blanc du druide, réponds-moi; que te dirai-je?

--Dis-moi la division du nombre trois,--reprit l'enfant,--afin que je
l'apprenne aujourd'hui.

--Il y a trois parties dans le monde... trois commencements et trois
fins pour l'homme comme pour le chêne... trois célestes royaumes, fruits
d'or, fleurs brillantes, petits enfants qui rient[A].» Ces trois
célestes royaumes où se trouvent les fruits d'or, les fleurs brillantes
et les enfants qui rient, mon petit Ewrag, sont les mondes où vont tour
à tour renaître et continuer de vivre de plus en plus heureux ceux-là
qui, dans ce monde-ci, ont accompli des actions pures et célestes. Pour
les accomplir, ces actions, mon enfant, que faut-il être?

--Être sage, être bon, être juste... ne pas craindre la mort, car nous
renaissons de monde en monde avec un corps toujours nouveau; aimer la
Bretagne comme une tendre mère... et la défendre comme on défend sa
mère.

--Oui, mon doux enfant,--dit Noblède en attirant à elle le fils de son
frère,--souviens-toi toujours de ces mots sacrés:--Défendre la Bretagne
comme on défend sa mère;--et l'épouse de Morvan embrassa tendrement
Ewrag.

--Mère! mère!--s'écria le petit Rosneven en frappant joyeusement dans
ses mains et s'élançant hors du portique, bientôt suivi de son frère
Ewrag,--voici notre père!

Caswallan, Noblède et Josseline se levèrent aux cris joyeux des enfants,
et s'avancèrent à la rencontre de deux grands chariots lourdement
chargés de gerbes dorées, traînés par des boeufs. Morvan et Vortigern se
tenaient assis à l'avant-train de l'une de ces voitures, entourées d'un
assez grand nombre d'hommes et de jeunes gens de la famille ou de la
tribu du chef des chefs, portant la faucille, la fourche et le râteau
des moissonneurs. À quelque distance derrière eux, venaient les bergers
et leurs troupeaux, dont on entendait au loin tinter les clochettes.
Morvan, alors dans la force de l'âge, robuste et trapu comme la plupart
des habitants des montagnes Noires, portait leur costume rustique: de
larges braies de grosse toile blanche et une chemise de lin qui laissait
entrevoir sa large poitrine et son cou hâlés, car, par cette rude et
chaude journée de moisson, il avait quitté sa casaque; ses longs
cheveux, châtains comme sa barbe touffue, encadraient son mâle visage,
au large front, aux regards intrépides et perçants. Chez Vortigern, la
mâle gravité de l'homme, de l'époux et du père, avait succédé à la fleur
de l'adolescence. Ses traits exprimèrent une douce joie à la vue de ses
deux enfants, qui accoururent à lui. Il les embrassa tendrement,
cherchant des yeux sa femme et sa soeur, qui, accompagnées de Caswallan,
ne tardèrent pas à s'approcher.

--Chère femme, la moisson sera bonne et abondante,--dit Morvan à
Noblède.--Et il ajouta en se tournant vers les chariots chargés de
gerbes:--As-tu jamais vu plus beaux épis, paille plus dorée?

--Morvan,--reprit Josseline,--vous moissonnez de bonne heure cette
année... nous autres, du côté de Karnak, nous laisserons encore nos blés
mûrir sur pied pendant quinze ou vingt jours, n'est-ce pas, Vortigern?

--Non, ma douce Josseline,--répondit-il,--j'imiterai Morvan; dès demain,
nous retournerons chez nous, afin de commencer au plus vite notre
moisson.

--Je vais, de plus, beaucoup vous surprendre, Josseline,--reprit
Morvan;--car, au lieu de laisser, selon notre vieille et bonne coutume,
les gerbes engrangées pour mûrir le grain... ce blé, moissonné
aujourd'hui, sera battu cette nuit; Vortigern et moi, nous ne serons pas
les derniers à jouer du fléau sur l'aire de la grange... Ainsi donc,
Noblède, donne-nous vite à souper.

--Quoi, Morvan!--reprit Josseline,--vous et Vortigern, après cette rude
journée de moisson, vous allez encore passer la nuit au travail?

--Joyeuse nuit, ma Josseline,--reprit Vortigern,--car, pendant que nous
battrons le blé, toi et Noblède, vous nous chanterez quelque chanson...
Caswallan nous dira quelque vieux bardit, et, de temps à autre, l'on
défoncera une tonne d'hydromel pour réconforter les travailleurs.

--Vortigern,--dit en souriant le druide chrétien,--crois-tu donc mes
bras tellement affaiblis par l'âge, que je ne puisse plus manier un
fléau?

--Et nous donc?--reprit gaiement Josseline,--nous, filles et femmes de
laboureurs, avons-nous donc perdu l'habitude d'apporter les gerbes sur
l'aire ou d'ensacher le grain?

--Et nous donc?--dirent à leur tour le petit Ewrag et son frère
Rosneven,--est-ce qu'à nous deux nous ne pourrons pas traîner une gerbe,
dis, père?

--Oh! vous êtes des vaillants, chers petits,--reprit Vortigern en
embrassant ses enfants, tandis que Morvan disait à sa femme:

--Noblède, n'oublie pas de faire porter quelques vivres dans la chambre
des hôtes.

--Attendez-vous donc des hôtes, Morvan?--demanda gaiement
Josseline.--Bien-venus ils seraient; ils nous aideraient à battre le
grain.

--Ma douce Josseline,--répondit en souriant le chef des chefs,--les
hôtes que j'attends mangent le plus pur froment, mais jamais ils ne se
donnent la peine de le semer et de le récolter.

--La chambre des hôtes est préparée,--reprit Noblède,--le sol jonché de
feuilles fraîches... Hélas! personne n'y a logé depuis les derniers
jours qu'elle a été occupée par notre aïeul Amael.

--Digne grand-père!--reprit Vortigern en soupirant.--Il n'est venu chez
vous que pour y languir quelques semaines et s'éteindre.

--Que sa mémoire soit bénie comme sa vie!--dit Josseline.--Je l'ai connu
pendant bien peu de temps, mais je l'aimais et je le vénérais comme un
père.

Bientôt la famille de Morvan et tous ceux de sa tribu qui cultivaient
ses terres avec lui, hommes, femmes et enfants, au nombre de trente
personnes environ, s'assirent à une longue table dressée dans une grande
salle, servant à la fois de cuisine, de réfectoire et de lieu de réunion
pour les veillées d'hiver. Aux murailles étaient suspendus des armes de
chasse et de guerre, des filets de pêche, des brides et des selles de
chevaux. Quoiqu'on fût en plein été, telle était la fraîcheur de ce pays
de bois et de montagnes, que la chaleur du foyer, devant lequel avaient
grillé les viandes du souper, agréait fort aux moissonneurs. Sa
flamboyante clarté se joignait à celle des torches de bois résineux
plantées dans des bras de fer scellés à la muraille. Lorsque les
laboureurs eurent pris leur repas, Morvan se leva le premier de table en
disant:--Maintenant, mes enfants, au travail!... La nuit est sereine,
nous battrons le blé sur l'aire extérieure de la grange. Deux ou trois
torches plantées entre les pierres de la margelle du puits nous
éclaireront en attendant le lever de la lune. Nous aurons achevé notre
besogne vers une heure de la nuit, nous dormirons jusqu'au point du
jour, et nous retournerons aux champs pour achever la moisson.

Les torches, placées au bord du puits, jetèrent leurs vives lueurs sur
une partie de la cour et des bâtiments renfermés dans l'enceinte
fortifiée. Hommes, femmes, enfants, commencèrent de décharger les
chariots remplis de gerbes, tandis que ceux qui devaient battre le
grain, et parmi eux Morvan, Vortigern et le vieux Caswallan, attendaient
les gerbées le fléau à la main, n'ayant, pour se trouver plus à l'aise,
conservé que leurs braies et leurs chemises. Les premières gerbes furent
apportées au milieu de l'aire, et aussitôt retentit le bruit sourd et
précipité des fléaux, vigoureusement maniés par les robustes bras des
laboureurs. Dans l'appréhension d'une guerre prochaine, les Bretons se
hâtaient de moissonner et d'engranger, afin de soustraire leur récolte
sur pied aux ravages de l'ennemi et aussi de l'affamer, car les grains
devaient être enfouis dans des cavités recouvertes de terre. Morvan,
dont le front se mouillait déjà de sueur, dit en faisant voltiger
rapidement son fléau:--Caswallan, tu nous a promis un bardit; repose-toi
un peu et chante, cela nous donnera doublement coeur à l'ouvrage.

Le druide chrétien chanta _Lez-Breiz_, ce vieux bardit national[B], si
doux à l'oreille des Bretons, et qui commence ainsi:

«--Entre un guerrier frank et _Lez-Breiz_, a été arrêté un combat en
règle;--Que Dieu donne la victoire au Breton et de bonnes nouvelles à
ceux de son pays!--Lez-Breiz disait à son petit serviteur, ce
jour-là:--Éveille-toi, va me fourbir mon casque, ma lance et mon épée,
je veux les rougir du sang des Franks; je les ferai encore sauter
aujourd'hui!»

       *       *       *       *       *

--Vieux Caswallan,--dirent les batteurs, lorsqu'il eut achevé son
bardit, qui fit bouillonner leur sang d'une ardeur guerrière,--que les
Franks maudits viennent nous attaquer encore, et nous dirons comme
Lez-Breiz: À l'aide de nos deux bras, faisons-les encore sauter
aujourd'hui.--À ce moment, les chiens des bergers, qui depuis quelques
instants grondaient sourdement, aboyèrent soudain en se précipitant vers
la porte de l'enceinte. Quelques instants après, Karouër parut précédant
l'abbé Witchaire et ses deux moines, tous trois à cheval.--C'est ici la
demeure de Morvan,--dit le guide à l'abbé,--tu peux mettre pied à terre.

--Quelles sont ces torches que je vois là-bas?--demanda le prêtre, en
descendant de sa monture qu'il remit à l'un des deux moines,--quel est
ce bruit sourd que j'entends?

--C'est celui des fléaux; sans doute Morvan bat le grain de sa moisson.
Viens, je vais te conduire auprès de lui.--L'abbé Witchaire et son guide
s'approchèrent du groupe de laboureurs éclairé par les torches; Morvan,
occupé à sa besogne et assourdi par le bruit retentissant des fléaux, ne
put entendre les pas des nouveaux venus. Karouër ayant frappé sur
l'épaule du chef des chefs pour attirer son attention, il se retourna et
dit au guide:--Ah! c'est toi; et notre homme?

--Le voici,--répondit Karouër en lui désignant son compagnon de voyage.

--Tu es l'abbé Witchaire?--reprit Morvan d'une voix encore haletante de
son rude labeur; puis croisant ses deux robustes bras sur le manche de
son fléau et s'y appuyant, il ajouta:--Je t'attendais, veux-tu souper?

--Je préfère m'entretenir d'abord avec toi.

--Noblède,--dit Morvan, en essuyant du revers de sa main la sueur qui
baignait son front,--une torche, ma chère femme.--Et se retournant vers
l'abbé:--Suis-moi.--Noblède prenant une des torches placées près de la
margelle du puits, précéda son mari et l'abbé Witchaire dans la chambre
destinée aux hôtes; deux grands lits y étaient préparés, ainsi qu'une
table garnie de viande froide, de laitage, de pain et de fruits.
Noblède, après avoir placé la torche dans un des bras de fer scellés à
la muraille, se préparait à sortir, lorsque Morvan lui dit avec un
accent significatif:--Chère femme, tu reviendras me donner le baiser du
soir lorsque le battage du grain sera terminé.--Un regard de Noblède
répondit à son mari qu'elle l'avait compris; elle quitta la chambre des
hôtes, où Morvan resta seul avec l'abbé Witchaire, qui, s'adressant au
chef des chefs:--Morvan, je te salue; je t'apporte un message du roi des
Franks, Louis-le-Pieux, fils de Karl-le-Grand.

--Quel est ce message?

--Il se compose de peu de mots; les voici.--Et il lut:--«Les Bretons
occupent une province de l'empire du roi des Franks et refusent de lui
payer tribut en gage de sa royale souveraineté; de plus, le clergé
breton, généralement infecté d'un vieux levain d'idolâtrie druidique,
méconnaît la suprématie de l'archevêque de Tours. Telles sont les
conséquences de cette funeste hérésie, que Lant-bert, comte de Nantes, a
écrit ceci au roi Louis-le-Pieux: _La nation bretonne est orgueilleuse,
indomptable; tout ce qu'elle a de chrétien, c'est le nom; quant à la
foi, au culte, aux oeuvres, l'on en chercherait en vain en Bretagne_[C].
Louis-le-Pieux, voulant mettre terme à une rebellion si outrageante pour
l'église catholique et l'autorité royale, ordonne au peuple Breton de
payer le tribut qu'il doit au souverain de l'empire des Franks, et de se
soumettre aux décisions apostoliques de l'archevêque de Tours; faute de
quoi, Louis-le-Pieux, par la force de ses armes invincibles, contraindra
le peuple Breton à obéir.»

--Abbé Witchaire,--répondit Morvan, après quelques moments de
réflexion,--Amael, aïeul du frère de ma femme, est convenu en 811 avec
l'empereur Karl, que si nous ne sortions pas de nos frontières, il n'y
aurait jamais guerre entre nous et les Franks. Nous avons tenu notre
promesse, Karl la sienne; son fils, que tu appelles _le Pieux_, ne nous
avait point inquiétés jusqu'ici, il veut aujourd'hui nous faire payer
tribut: nous le refusons.

--Louis-le-Pieux est roi, souverain et maître de la Gaule, la Bretagne
fait partie de la Gaule, donc la Bretagne lui appartient, et lui doit
payer tribut.

--Nous ne payerons à ton roi aucun tribut. Quant à ce qui touche les
prêtres, moi, je te dirai ceci: Avant leur arrivée en Bretagne, jamais
elle n'avait été envahie; depuis un siècle tout a changé: cela devait
être. Qui voit la robe noire d'un prêtre, voit bientôt luire l'épée d'un
Frank.

--Tu dis vrai dans ton blasphème; tout prêtre catholique est le
précurseur de la royauté franque.

--Nous n'avons que trop de ces précurseurs-là. Malgré leurs querelles
avec l'archevêque de Tours, les bons prêtres sont rares, les mauvais
nombreux. Lors des dernières guerres, plusieurs de vos gens d'église,
établis en Bretagne, ont servi de guides aux Franks, d'autres ont amené
la trahison de quelques-unes de nos tribus en les persuadant que
résister à vos rois, c'était encourir la colère du ciel. Malgré ces
trahisons, nous avons défendu notre liberté, nous la défendrons encore.

--Morvan, tu es un homme sensé; s'agit-il de vous asservir? non; de vous
déposséder de vos terres? non. Que demande Louis-le-Pieux? Que vous lui
payiez tribut en hommage de sa souveraineté, rien de plus.

--C'est trop, car c'est inique.

--Écoute-moi; compare les épouvantables malheurs que subira la Bretagne
si elle refuse de reconnaître la souveraineté de Louis-le-Pieux. Peux-tu
préférer le ravage de tes champs, de tes moissons, la perte de tes
bestiaux, la ruine de ta demeure, l'esclavage de tes proches, au
payement volontaire de quelques sous d'or versés pour ta part dans le
trésor du roi des Franks?

--Certes, je préférerais payer vingt sous d'or et n'être point ruiné,
mais...

--Laisse-moi achever; il ne s'agit point seulement des biens de la
terre; mais tu as une femme, une famille, des amis? Voudrais-tu, par
vain orgueil de rébellion, exposer tant de personnes chères à ton coeur,
aux chances horribles de la guerre? d'une guerre sans pitié, je te le
déclare! Et cela, au moment où, selon toi, tu ne retrouves plus dans le
peuple Breton son indomptable énergie d'autrefois?

--Non,--répondit Morvan d'un air sombre et pensif, les coudes appuyés
sur ses genoux et son front caché dans ses deux mains,--non, le peuple
Breton n'est plus ce qu'il était jadis!

--À mes yeux, ce changement est une des divines conquêtes de la foi
catholique; à tes yeux c'est un mal, soit, ne discutons pas; mais enfin
ce mal existe, tu es forcé de l'avouer; la Bretagne, jadis invincible, a
été depuis un siècle plusieurs fois envahie par les Franks! Ce qui est
arrivé doit arriver encore! Et pourtant, malgré cette défiance de tes
forces, malgré la certitude de succomber, tu veux essayer une lutte
impitoyable, au lieu de payer librement un tribut qui n'aliène en rien
ta liberté et celle des tiens.

Morvan, ébranlé par les insidieuses paroles de l'abbé, garda le silence,
puis il dit lentement et avec effort:--Mais enfin, à quelle somme se
monterait le tribut que demande ton roi?

Witchaire tressaillit de joie à ces paroles de Morvan, qu'il crut décidé
à une lâche soumission. À ce moment Noblède entra pour donner le baiser
du soir à son époux; celui-ci rougit et devint de plus en plus sombre à
l'aspect de sa femme; il la laissa s'approcher de lui sans aller
affectueusement à sa rencontre, ainsi qu'il en avait coutume. La
Gauloise devina presque la vérité à l'air embarrassé de Morvan et à la
physionomie triomphante de l'abbé frank; mais dissimulant son chagrin,
elle s'avança près de son époux toujours assis, et lui baisa les mains,
selon son habitude de chaque soir; à ces caresses, le chef Breton
tressaillit, sa volonté chancelante se raffermit, et, à la vue de sa
femme, il l'étreignit passionnément contre sa poitrine, au grand
courroux de Witchaire, qui voyait ainsi détruire en un instant le
résultat de son insidieux entretien. Heureuse et fière de sentir
répondre aux battements de son coeur les vaillants battements du coeur
de son mari, la Gauloise le tenant toujours embrassé, s'écria, en jetant
un regard de haine et mépris sur le prêtre:--D'où vient donc cet
étranger? que veut-il? Nous apporte-t-il la paix ou la guerre?

Morvan ne répondit rien; de nouvelles incertitudes, ébranlant sa
résolution, succédaient en lui à la salutaire influence de la présence
de Noblède. Celle-ci, surprise de ce silence, reprit d'un air digne et
triste:--Morvan, je t'ai demandé si cet étranger nous apportait la paix
ou la guerre?

--Ce moine est envoyé par le roi des Franks;--répondit brusquement le
chef Breton;--qu'il apporte la paix ou la guerre, c'est l'affaire des
hommes et non la vôtre, femme!

Noblède, douloureusement affectée des paroles de son mari, le regardait
avec une surprise croissante, lorsque l'abbé croyant le moment opportun
pour obtenir de Morvan une décision favorable, lui dit:--Je repars à
l'instant; quelle réponse porterai-je à Louis-le-Pieux?

--Vous ne pouvez vous remettre en route sans avoir pris du repos,--se
hâta de dire Noblède, en interrogeant du regard son mari qui semblait
retombé dans ses pénibles incertitudes;--il sera temps de partir au
lever du soleil.

--Non, non,--reprit vivement l'abbé, redoutant l'influence de la
Gauloise sur l'esprit de son mari,--je repars à l'instant. Réponds,
Morvan! Porterai-je à Louis-le-Pieux des paroles de paix ou de guerre?

Mais le chef Breton se leva et se dirigeant vers la porte, répondit à
Witchaire:--Je veux la nuit pour réfléchir;--et malgré les instances de
l'abbé, il sortit de la chambre des hôtes avec Noblède.

Quelques instants après, Morvan, sa femme, Vortigern et Caswallan
étaient réunis non loin de la maison sous un chêne immense; la lune se
levait radieuse à l'horizon. Le chef Breton tendit la main à Noblède, et
lui dit:--Ma bien-aimée femme, mes paroles ont été dures;
pardonne-les-moi.

--Elles m'avaient affligée, non blessée. Ce n'est pas à toi que je les
reproche, mais à ce prêtre étranger.

--Oui, ébranlé par son langage, ma résolution chancelait, mais à ta vue,
chère femme, j'ai ressenti le remords de ma faiblesse.

--Et ce messager du roi des Franks,--reprit Vortigern,--que veut-il?

--Si nous consentons à payer tribut à Louis-le-Pieux et à le reconnaître
comme souverain, nous éviterons une guerre implacable. J'ai hésité un
moment, et je l'avoue, j'hésite encore devant les désastres d'une lutte
nouvelle.

--Hésiter!--s'écria Vortigern,--quoi! céder à la menace?

--Frère,--répondit tristement Morvan,--le peuple Breton n'est plus ce
qu'il était jadis!

--Tu dis vrai,--reprit Caswallan,--le souffle catholique, toujours
mortel à la liberté des peuples, a passé sur ce pays; le patriotisme
d'un grand nombre de nos tribus s'est refroidi; veux-tu l'éteindre?
Subissons une paix honteuse, et avant un siècle, la Bretagne sera
peuplée d'esclaves!

--Frère, frère!--ajouta Vortigern, en s'adressant au chef des
chefs,--prends garde! céder à la menace au lieu de retremper l'énergie
bretonne dans cette lutte sainte, trois fois sainte, contre l'étranger,
c'est nous perdre par l'avilissement! Aujourd'hui nous payerons tribut
au roi des Franks pour éviter la guerre; demain, nous lui concéderons la
moitié de nos terres pour qu'il nous laisse maîtres du reste; plus tard
nous subirons l'esclavage, ses hontes, ses misères, pour conserver
seulement notre vie: la chaîne sera rivée; nous la traînerons durant des
siècles!

--O malheur et infamie sur la Bretagne!--s'écria Noblède avec une
indignation douloureuse;--sommes-nous donc tombés si bas, que l'on en
vienne à mesurer la longueur de notre chaîne? Quoi! voici trois hommes
vaillants, sages, éprouvés, perdant leur temps et leurs paroles à
discuter l'insolente menace d'un roi frank! et pour lui répondre il ne
fallait qu'une minute, qu'un mot: LA GUERRE!

Les trois Bretons bondirent à ce mot de: _guerre_ prononcé par Noblède
avec un héroïque enthousiasme; elle poursuivit dans son exaltation
croissante:--O Gaulois dégénérés! il y a huit siècles, en ce pays où
nous sommes, César, le plus grand capitaine du monde, commandant la plus
formidable armée du monde, envoya aussi des messagers sommer la Bretagne
de lui payer tribut; on répondit à ces Romains en les chassant
honteusement de la cité de Vannes; le soir même, Hêna, notre aïeule,
offrait son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule, et le cri de
guerre retentissait d'un bout à l'autre du pays, je t'en prends à
témoin, astre sacré, toi qui éclairas cette nuit sublime!--s'écria
Noblède en levant ses mains vers l'Armorique,--Albinik le marin et sa
femme Méroë, accomplissaient un voyage de vingt lieues à travers les
plus fertiles contrées de la Bretagne, incendiées par les populations
elles-mêmes! César n'avait plus devant lui qu'un désert de ruines
fumantes, et le jour de la bataille de Vannes, toute notre famille,
femmes, jeunes filles, enfants, vieillards, combattaient ou mouraient
vaillamment! Ah! ceux-là s'inquiétaient peu des terribles chances de la
bataille! Vivre libres ou périr, telle était leur foi; ils la scellaient
de leur sang; et allaient revivre dans les mondes inconnus!--Noblède
parlait ainsi, lorsque l'abbé Witchaire, qui s'était adressé aux gens de
la ferme pour retrouver Morvan, s'approcha du chêne, autour duquel il
vit le chef breton, Caswallan, Noblède et Vortigern. Quoique la lune
brillât de tout son éclat au firmament étoilé, les premiers feux de
l'aube, hâtive à la fin du mois d'août, rougissaient déjà
l'Orient.--Morvan,--dit l'abbé Witchaire,--le jour va bientôt paraître,
je ne puis attendre plus longtemps; quelle est ta réponse au message de
Louis-le-Pieux?

--Prêtre! ma réponse ne te chargera pas la mémoire: «_Va dire à ton roi
que nous lui payerons tribut... avec du fer_[D].»

--Tu veux la guerre! tu l'auras donc sans merci ni pitié!--s'écria
l'abbé furieux, et s'élançant sur son cheval, que les moines venaient
d'amener, il ajouta en se retournant vers le chef des chefs:--La
Bretagne sera ravagée, incendiée! il ne restera pas une maison debout.
Tremble! le dernier jour de ce peuple est arrivé!--En prononçant ces
derniers mots, le prêtre sembla du geste maudire et anathématiser le
chef breton; éperonnant alors son cheval avec rage, et suivi de ses deux
moines, il s'éloigna rapidement. Au bout d'un quart d'heure à peine,
Witchaire entendit derrière lui le galop d'un cheval; il se retourna et
vit venir un cavalier à toute bride: c'était Vortigern. L'abbé s'arrêta,
cédant à un dernier espoir; il dit au frère de Noblède:--Puisse ta venue
être d'un heureux présage. Morvan regrette sans doute sa résolution
insensée?

--Morvan regrette que dans ta précipitation, toi et tes deux moines,
vous soyez partis sans guides; vous pourriez vous égarer dans nos
montagnes. Je t'accompagnerai jusqu'à la cité de Guenhek; là, je te
donnerai un guide sûr, qui te conduira jusqu'aux frontières.

--Jeune homme, écoute-moi. Tu es, m'a-t-on dit, le frère de l'épouse de
Morvan; tâche, pour le salut de la Bretagne, de faire revenir cet homme
sur sa résolution insensée.

--Moine, les feux allumés sur nos montagnes pendant la dernière nuit de
ton voyage étaient un signal d'alarme donné à nos tribus de se préparer
à la guerre, et de hâter leurs récoltes; ton roi veut la guerre, il aura
la guerre! Pas un mot de plus à ce sujet. Maintenant, réponds, je te
prie, à une question: Tu viens de la cour d'Aix-la-Chapelle? Que sont
devenues les filles de l'empereur Karl?

L'abbé regarda Vortigern avec surprise et reprit:--Que t'importe le sort
des filles de l'empereur?

--Il y a huit ans j'ai accompagné mon aïeul à Aix-la-Chapelle; là, j'ai
vu les filles de Karl. Telle est la cause de ma curiosité sur leur sort.

--Les filles de Karl ont été, par l'ordre de leur frère Louis-le-Pieux,
reléguées dans des monastères,--répondit brusquement
Witchaire.--Puissent-elles par leur repentir mériter le pardon de leur
abominable libertinage.

--Thétralde a-t-elle partagé le sort de ses soeurs?

--Thétralde est morte depuis longtemps.

--Elle!--s'écria Vortigern sans pouvoir cacher son émotion.--Pauvre
enfant!... morte si jeune!

--De celle-là, du moins, l'auguste Karl n'a jamais eu à rougir.

--Quelle a été la cause de la mort de cette enfant?

--On l'ignore. Elle avait joui jusqu'à quinze ans d'une santé
florissante, soudain elle est devenue languissante, maladive, et à seize
ans à peine elle s'est éteinte entre les bras de son père, qui l'a
toujours pleurée. Mais assez parlé des filles de Karl-le-Grand; une
dernière fois veux-tu, oui ou non, tenter de faire revenir Morvan de sa
résolution, qui sera la perte de ce pays? Tu gardes le silence; est-ce
un refus? Réponds, réponds donc!--Vortigern, absorbé dans ses pensées,
resta muet et triste, songeant à cette enfant morte si jeune, et dont le
souvenir touchant avait longtemps rempli son coeur. L'abbé, impatienté
du silence prolongé du Breton, lui mit la main sur l'épaule et lui
dit:--Je te demande si tu veux, oui ou non, tenter de faire renoncer
Morvan à sa résolution insensée?

--Une dernière fois je te dis ceci, moine: Ton roi veut la guerre, il
aura la guerre.--Et Vortigern, retombé dans ses réflexions, chemina
silencieux à côté de Witchaire jusqu'à ce que les cavaliers eussent
atteint la cité de Guenhek. Là, Vortigern confia la conduite de l'abbé à
un guide sûr, et tandis que le messager de Louis-le-Pieux se dirigeait
vers les frontières de la Bretagne, le frère de Noblède regagna la
demeure de Morvan.


LE DÉFILÉ DE GLEN-CLAN.

Le défilé de _Glen-Clan_ est le seul passage praticable à travers le
dernier chaînon des _montagnes Noires_, ceinture de granit qui défend le
coeur de la Bretagne. Il est si étroit, le défilé de Glen-Clan, qu'un
chariot peut à peine y trouver passage; elle est si rapide, la pente du
défilé de Glen-Clan, que six paires de boeufs suffisent à peine à
traîner un chariot sur sa rampe escarpée, du haut de laquelle une pierre
roulerait d'elle-même avec vitesse jusqu'en bas de ce chemin creusé
comme le lit d'un torrent, au fond d'immenses rochers à pic de cent
pieds de hauteur. Un bruit lointain, d'abord confus, et de plus en plus
rapproché, vient troubler le profond silence de cette solitude; on
distingue peu à peu le sourd piétinement de la cavalerie, le cliquetis
des armes de fer sur des armures de fer, le pas cadencé de nombreuses
troupes de piétons, le cri de la roue des chariots cahotant sur un sol
pierreux, le hennissement des chevaux, le mugissement des attelages de
boeufs; tous ces bruits divers se rapprochent, grandissent, se
confondent, ils annoncent l'approche d'un corps d'armée considérable.
Soudain le cri lugubre et prolongé d'un oiseau de nuit se fait entendre
à la cime des roches qui surplombent les défilés; d'autres cris, de plus
en plus éloignés, répondent au premier signal comme un écho de plus en
plus affaibli; puis l'on n'entend plus rien... rien que le bruit
tumultueux du corps d'armée qui s'avance. Une petite troupe paraît à
l'entrée de ce tortueux passage, un moine à cheval la guide; toujours
les gens d'église, toujours! lorsqu'il s'agit d'une conquête spoliatrice
et sanglante! À côté de ce moine marche un guerrier de grande taille,
revêtu d'une riche armure; son bouclier blanc, sur lequel sont peintes
trois serres d'aigle, pend à l'arçon de sa selle, une masse de fer pend
de l'autre côté; derrière ce chef frank s'avancent quelques cavaliers
accompagnés d'une vingtaine d'archers saxons, reconnaissables à leurs
larges carquois.

--Hugh,--dit le chef des guerriers à l'un de ses hommes,--prends avec
toi deux cavaliers, cinq ou six archers te précéderont pour s'assurer
que nous n'avons pas à craindre d'embuscade; à la moindre attaque,
repliez-vous sur nous en poussant le cri d'alarme. Je ne veux pas
imprudemment engager le gros de ma troupe dans ce défilé.--Hugh obéit à
son chef. Cette petite avant-garde, hâtant le pas malgré la pente rapide
de la route tortueuse, disparut à l'un de ses tournants.

--Neroweg, la mesure est sage,--dit le moine;--l'on ne saurait s'avancer
avec trop de précaution dans ce maudit pays de Bretagne; je l'habite
depuis longtemps, je le connais.

--Ainsi, au sortir de ces défilés, nous entrerons dans un pays de
plaine?

--Oui, mais auparavant nous aurons à traverser le marais de _Peulven_ et
la forêt de _Cardik_; puis nous arriverons aux vastes landes de
_Kennor_, rendez-vous des deux autres corps d'armée de Louis-le-Pieux
qui se dirigent vers ce point en traversant la rivière de la _Vilaine_
et le défilé des monts _Oroch_, comme nous allons traverser celui-ci.
Morvan, attaqué de trois côtés, est perdu.

--Je crains toujours de tomber dans quelque embuscade. Comment un
passage aussi important que celui-ci n'est-il pas défendu?

--Tu vas le comprendre. Je t'ai dit le plan de campagne de Morvan, tel
qu'il m'a été livré par Kervor, excellent catholique, et chef des tribus
du sud que nous venons de traverser sans rencontrer la moindre
résistance.

--Il est vrai; ces populations nous apportaient des vivres, et à ta voix
s'agenouillaient à notre passage.

--Du temps des autres guerres, tu aurais laissé la moitié de tes troupes
dans ce pays entrecoupé de marécages, de haies et de bois; aujourd'hui,
tu l'as traversé en maître! D'où vient ce changement? de ce que la foi
catholique pénètre peu à peu chez ces peuples jusqu'alors indomptables;
nous leur avons prêché la soumission à Louis-le-Pieux, les menaçant du
feu éternel s'ils résistaient à vos armes. Ils ont craint l'enfer et
nous ont obéi.

--En effet, plusieurs Centeniers de ces vieilles bandes, qui ont
guerroyé ici du temps de Karl-le-Grand, me disent chaque jour qu'ils ne
reconnaissent plus ce peuple breton, jadis presque invincible.
Cependant, moine, malgré tes explications, je ne puis comprendre que le
passage de ces défilés soit abandonné.

--Rien de plus simple, cependant; Morvan, d'après son plan de campagne,
comptait sur la résistance des tribus que nous venons de traverser, et
que cette résistance durerait deux ou trois jours; Kervor, chef de ces
tribus, est au contraire venu m'instruire des desseins de Morvan, et
m'assurer que ses hommes ne se battraient pas; ces excellents
catholiques ont tenu parole; aussi, en un jour, sans tirer l'épée, tu as
traversé un pays qui, sans la défection de Kervor, devait te coûter plus
de trois jours de bataille et le quart de tes troupes. Morvan, ne se
doutant pas de ta prompte arrivée aux défilés de Glen-Clan, ne les
enverra occuper que ce soir ou demain; il n'a pas assez de combattants
pour les laisser un ou deux jours oisifs, surtout lorsqu'il est attaqué
de trois côtés différents par trois corps d'armée.

--Je n'ai rien à répondre à cela, père en Christ; tu connais le pays
mieux que moi. Ah! que cette guerre réussisse, j'aurai ma part des
terres de la conquête. Selon la promesse de Louis-le-Pieux, je
deviendrai aussi puissant seigneur en Bretagne que Gonthram, mon frère
aîné, l'est en Auvergne, depuis la conquête de Clovis.

--Et tu n'oublieras pas de doter les églises. Songes-y, sans l'appui des
prêtres catholiques, aucune conquête n'est possible!

--Je ne serai pas ingrat, bon père; j'emploierai une partie du butin que
nous ferons ici à bâtir une chapelle à saint Martin, pour lequel notre
famille a toujours conservé une dévotion particulière; mais, toi, qui
sais les usages de ces damnés Bretons, en quels lieux cachent-ils leur
argent? L'on dit que lorsqu'ils fuient leurs maisons, ils ne laissent
que les quatre murs, et se retirent, avec leurs trésors, au fond de
retraites inaccessibles?

--Quand nous arriverons au coeur du pays, où s'est concentrée la
résistance, je t'indiquerai le moyen de découvrir ces riches cachettes;
elles sont presque toujours enfouies au pied de certaines pierres
druidiques, pour lesquelles grand nombre de ces païens conservent un
culte idolâtre; ils croient ainsi mettre leurs trésors sous la
protection de leurs dieux exécrables!

--Mais, ces pierres, où les chercher? À quels signes les reconnaître?

--C'est mon secret, Neroweg; ce sera le nôtre, lorsque nous serons, je
te l'ai dit, au coeur du pays.--En devisant ainsi, le moine et le chef
frank gravissaient lentement les pentes escarpées du défilé; de temps à
autre quelqu'un des cavaliers ou des soldats de pied, détachés en
éclaireurs, venaient instruire Neroweg de leurs observations. Enfin,
Hugh, de retour, apprit à son chef que rien ne pouvait faire soupçonner
une embuscade. Neroweg, complétement rassuré par ces rapports et par les
affirmations du moine, donna l'ordre de faire avancer ses troupes, les
hommes de pied d'abord, ensuite les cavaliers, après eux les bagages, et
enfin un dernier corps de soldats de pied. Le corps d'armée s'ébranlant,
s'engagea dans cette passe si resserrée, que quatre hommes pouvaient à
peine y marcher de front. Cette longue et tortueuse file d'hommes,
couverts de fer, pressés les uns contre les autres, et cheminant
lentement, offrait, du sommet des rochers qui dominaient cette route
étroite, un aspect étrange; on eût dit un gigantesque serpent à écailles
de fer déployant ses replis sinueux dans un ravin creusé entre deux
murailles de granit. La confiance des Franks, assez ébranlée au moment
où ils s'engagèrent dans ce passage si propice aux embuscades, se
raffermit bientôt. Déjà l'avant-garde, que précédaient Neroweg et le
moine, approchait de l'issue du défilé de Glen-Clan, tandis que,
commençant à peine à y entrer, les chariots de bagages, attelés de
boeufs, se mettaient en mouvement suivis de l'arrière-garde, composée de
cavaliers Thuringiens et d'archers Saxons. Les derniers chariots et la
tête de l'arrière-garde entraient dans le défilé, lorsque soudain le cri
lugubre d'un oiseau de nuit, cri semblable à ceux qui avaient salué
l'approche des Franks, retentit de loin en loin sur la cime des deux
escarpements; aussitôt s'en détachant, poussés par des bras invisibles,
plusieurs énormes blocs de rochers roulèrent, bondirent du haut en bas
des montagnes avec le fracas de la foudre, tombèrent au milieu des
chariots, et en broyèrent un grand nombre, écrasant ou mutilant leurs
attelages. Les voitures brisées, les boeufs tués ou furieux de leurs
blessures, s'affaissant ou se ruant les uns contre les autres, jetèrent
un désordre effroyable dans l'arrière-garde des Franks, hors d'état
d'avancer parmi ces obstacles, et ainsi séparée du gros des troupes,
elle fut réduite à l'impuissance. Dans toute la longueur du défilé de
Glen-Clan, des fragments de rochers roulèrent ainsi du haut des cimes,
écrasant, décimant la file compacte des guerriers; ce gigantesque
serpent de fer, mutilé, coupé en plusieurs tronçons ensanglantés,
grouillait convulsivement au fond du ravin, lorsque ses deux faîtes, se
couronnant d'une foule de Bretons, jusqu'alors cachés, ceux-ci firent
pleuvoir une grêle de flèches, d'épieux, de pierres, sur les cohortes
franques éperdues, épouvantées, impuissantes et enserrées entre ces deux
murailles de granit, du sommet desquelles nos rudes hommes envoyaient à
l'ennemi une mort prompte et sûre. Vortigern commandait ces vaillants,
son arc d'une main, son carquois au côté; pas un de ses traits ne
manquait son but. Terrible boucherie! superbe carnage! les cris de
guerre et de triomphe des Gaulois armoricains répondaient aux
imprécations des Franks! terrible boucherie! superbe carnage! cela dura
tant que nos hommes eurent à lancer une pierre, un trait, un épieu. Ses
munitions et celles de ses compagnons épuisées, Vortigern s'écria de la
cime d'un rocher, en faisant aux Franks un geste de défi:--Nous
défendrons ainsi notre sol pied à pied; chacun de vos pas sera marqué
par votre sang ou par le nôtre: toutes nos tribus ne sont pas lâches et
traîtres comme celles de Kervor, le bon catholique!

--Et Vortigern entonna le chant guerrier laissé par son aïeul Scanvoch,
le frère de lait de Victoria la Grande: «--Ce matin nous
disions:--Combien sont-ils donc ces Franks?--Combien sont-ils donc ces
barbares?--Ce soir nous dirons:--Combien étaient-ils ces
Franks?--Combien étaient-ils ces barbares?»


LE MARAIS DE PEULVEN.

Le parais de _Peulven_ est immense; il forme, à l'est et au sud, une
sorte de baie; ses rives sont bordées par la lisière de l'épaisse forêt
de Cardik; au nord et à l'ouest, il baigne la pente adoucie des collines
qui succèdent aux derniers chaînons des montagnes Noires dont les cimes
apparaissent à l'horizon, empourprées par les derniers rayons du soleil;
une jetée, ou langue de terre aboutissant aux confins de la forêt,
traverse le marais de Peulven dans toute sa longueur; le silence est
profond dans cette solitude; les eaux dormantes réfléchissent les
teintes enflammées du couchant; de temps à autres des volées de courlis,
de hérons et d'autres oiseaux aquatiques, s'élevant du milieu des
roseaux dont le marais est en partie couvert, tournoient ou montent vers
le ciel en poussant leurs cris plaintifs. Plusieurs cavaliers franks,
après avoir gravi le revers de la colline, arrivent à son faîte, y
arrêtent leurs chevaux; leurs regards plongent au loin sur le marais, et
après quelques moments d'examen ils tournent bride afin d'aller
rejoindre Neroweg et le moine dont les soldats ont été décimés, quelques
heures auparavant, au fond des défilés de Glen-Clan, et, ensuite,
continuellement harcelés sur leur route par de petites troupes de
Bretons qui, embusquées derrière les haies ou dans de profonds fossés à
demi couverts de broussailles, attaquaient à l'improviste l'avant-garde
ou l'arrière-garde des Franks, et après des engagements acharnés
disparaissaient à travers ce terrain coupé d'obstacles de toute nature,
impraticable à la cavalerie, et complétement inconnu des soldats de pied
qui n'osaient s'éloigner de la colonne principale, craignant de tomber
dans de nouvelles embuscades. Neroweg, à cheval, à côté du moine, se
tenait au sommet d'une colline peu éloignée de celle que les éclaireurs
avaient gravie; il attendait leur retour pour continuer sa route. À
quelque distance du chef, l'avant-garde faisait halte; plus loin, le
gros de ses troupes faisait halte aussi; une partie de l'arrière-garde
avait dû rester à une lieue de là pour garder les bagages, les chariots
et les blessés de ce corps d'armée qui auraient ralenti sa marche. Les
traits du chef des Franks étaient sombres, abattus; il disait au
moine:--Ah! quelle guerre! quelle guerre! J'ai combattu les
_North-mans_, lorsqu'ils ont attaqué nos camps fortifiés à l'embouchure
de la Somme et de la Seine; ces damnés pirates sont de terribles
ennemis, aussi prompts à l'offensive qu'à la retraite qu'ils trouvent
dans ces légers bateaux à bord desquels ils viennent des mers du Nord
jusque sur les côtes de la Gaule; mais par saint Martin! ces maudits
Bretons sont encore plus endiablés, plus insaisissables que ces pirates,
redoutables hommes pourtant que ces North-mans! ils ont été l'inquiétude
des dernières années de Karl, le grand empereur! ils sont la désolation
de son fils.--Puis Neroweg répéta d'un air sinistre,--Ah! quelle guerre!
quelle guerre!

Le moine se retourna sur sa selle, et étendant la main dans la direction
que les troupes des Franks venaient de parcourir, il dit à
Neroweg:--Regarde vers l'Occident.

Le chef des Franks, suivant l'indication du prêtre, vit derrière lui, de
loin en loin, des tourbillons de fumée teintée de feu qui s'élevaient
des collines que l'armée laissait derrière elle. Le moine dit alors au
Frank:

--Vois! l'incendie signale partout notre passage; les bourgs, les
villages abandonnés par leurs habitants en fuite, ont été par nos ordres
livrés aux flammes; les Bretons n'ont pas, comme les pirates North-mans,
la ressource de leurs bateaux pour fuir sur l'Océan avec leurs
richesses. Nous poussons devant nous ces populations fuyardes, les deux
autres corps d'armée de Louis-le-Pieux font de leur côté une pareille
manoeuvre, aussi devons-nous comme eux arriver demain matin dans la
vallée de _Lokfern_; là se trouveront refoulées, acculées, les
populations attaquées depuis plusieurs jours au sud, à l'est et au nord;
là, entourées d'un cercle de fer, elles seront anéanties ou emmenées en
esclavage. Ah! cette fois la Bretagne à jamais domptée sera soumise
enfin à la foi catholique et à la puissance des Franks! Qu'importe que
tes soldats aient été décimés pour le triomphe de la foi et de la
royauté franque! les troupes qui te restent, jointes aux autres corps de
l'armée, ne suffiront-elles pas pour exterminer les Bretons?

--Moine,--répondit brusquement Neroweg,--tes paroles ne me consolent pas
de la mort de tant de vaillants guerriers, dont les os blanchiront au
fond du défilé de Glen-clan et dans les bruyères de ce maudit pays!

--Envie plutôt leur sort; ils sont morts pour la religion, le paradis
leur est assuré.

Neroweg hocha la tête et reprit après un assez long silence:--Tu m'as
promis de m'indiquer les lieux où ces païens Bretons enfouissent leurs
richesses?

--Écoute: au delà du marais de Peulven que nous devons traverser, est
une forêt profonde, où se trouvent grand nombre de pierres druidiques;
je suis certain qu'en fouillant à leurs pieds, nous trouverons de
grosses sommes d'argent enfouies là depuis le commencement de la guerre.

--Et à cette forêt, quand arriverons-nous?

--Ce soir, avant la tombée de la nuit.

--Engager mes troupes si tard dans cette, forêt, et tomber dans quelque
embuscade pareille à celle du défilé, non! non!--s'écria Neroweg;--le
jour touche à sa fin, nous camperons cette nuit au milieu des collines
nues où nous sommes; l'on n'a point à redouter ici de surprises.

--Tes éclaireurs sont de retour,--dit le prêtre au chef des
Franks,--interroge-les avant de prendre une résolution.

--Neroweg,--dit l'un des cavaliers qui venaient de descendre le versant
de la colline opposée,--aussi loin que la vue peut s'étendre, l'on
n'aperçoit rien sur le marais, pas un homme, pas un bateau et sur ses
rives aucune hutte, aucun retranchement. La lisière d'une grande forêt
borne ce marais à l'horizon.

Le chef frank, impatient de juger de la disposition du terrain, eut
bientôt, suivi du moine, atteint le faîte de la colline; de là il vit
l'incommensurable nappe d'eau dont la morne surface miroitait aux
derniers feux du soleil couchant; la chaussée verdoyante, coupant de
grands massifs de roseaux, allait rejoindre la lisière de la forêt.--Il
n'y a pas du moins à craindre d'embûches durant la traversée de cette
solitude,--dit Neroweg;--cette marche peut durer une demi-heure au plus.

--Et il reste environ une heure de jour,--reprit le moine.--La forêt que
tu aperçois là-bas s'appelle la forêt de Cardik; elle s'étend très-loin
à droite et à gauche du marais, puisque à l'ouest elle atteint le rivage
de la mer armoricaine; mais la partie qui fait face à la jetée a tout au
plus un demi-quart de lieue de largeur; nous pourrons l'avoir traversée
avant la fin du jour, et nous arriverons alors aux landes de _Kennor_,
plaine immense où tu pourras camper en toute sécurité. Demain à l'aube,
nous retournerons dans la forêt fouiller au pied des pierres druidiques
où doivent être enfouies les richesses des Bretons.

Neroweg, après quelques moments d'hésitation, tenté par la cupidité,
envoya un homme de son escorte donner l'ordre à ses troupes de se mettre
en marche afin de traverser la chaussée, large d'environ trente pieds,
parfaitement plane, recouverte d'herbe fine et accessible aux regards
d'un bout à l'autre. Neroweg se sentit rassuré; néanmoins se souvenant
des rochers de Glen-Clan, il ordonna prudemment à plusieurs cavaliers de
précéder de cent pas les troupes. Celles-ci, à la suite de leur chef,
commençant de défiler sur la chaussée, elle fut bientôt couverte de
troupes dans toute sa longueur; au loin l'on voyait massées depuis le
pied jusqu'au sommet de la colline les dernières cohortes de l'armée,
s'ébranlant à mesure qu'arrivait leur tour de passage. Soudain, de loin
en loin et du milieu de plusieurs massifs de roseaux, disséminés le long
de la langue de terre, s'élevèrent des cris d'oiseaux de nuit, cris
semblables à ceux qui avaient déjà retenti sur la cime des rochers de
Glen-clan. À ce signal les coups sourds et réitérés de plusieurs cognées
semblèrent répondre, puis la chaussée, en différents endroits,
s'effondra sous les pieds des soldats; malheur à ceux qui se trouvèrent
sur ces espèces de trappes, construites de poutres et de fortes claies
cachées sous une couche de terre gazonnée; cette invention, due à
Vortigern, qui durant ses longues veillées d'hiver s'amusait au
charronnage; cette invention fort simple était d'un succès certain; ces
ponts mobiles pouvaient ou supporter le poids des troupes qui les
traversaient, ou basculer sous leurs pas, si l'on coupait à coups de
hache certaines énormes chevilles de bois, seul point d'appui de ces
planchers volants. Vortigern et bon nombre d'hommes de sa tribu, plongés
dans l'eau jusqu'au cou, s'étaient tenus immobiles, muets, invisibles au
milieu des roseaux qui à l'endroit des trappes bordaient la jetée.
Lorsqu'elle fut entièrement couverte de soldats Franks, les haches
jouèrent, les chevilles, tombèrent, et elle se trouva soudain coupée par
plusieurs tranchées de vingt pieds de largeur au fond desquelles
s'entassèrent pêle-mêle piétons, cavaliers et chevaux, reçus dans leur
chute sur la pointe aiguë d'une grande quantité de pieux enfoncés à
fleur d'eau. À l'aspect de ces terribles piéges s'ouvrant sous leurs
pas, aux cris féroces des blessés, un effroyable désordre suivi d'une
terreur panique se répand parmi les Franks; croyant la chaussée partout
minée, ils refluent éperdus les uns sur les autres, soit en avant, soit
en arrière des tranchées; les chevaux épouvantés se cabrent, se
renversent, ou furieux s'élancent dans le marais où ils disparaissent
avec leurs cavaliers. Au plus fort de la déroute, Vortigern et ses
Bretons, choisis parmi les meilleurs archers, se dressent du milieu des
roseaux et font pleuvoir une grêle de traits sur cet amoncellement de
guerriers éperdus de frayeur, se foulant aux pieds ou écrasés par les
chevaux; d'autres cris de guerre lointains répondent à l'appel de
Vortigern, et une foule de Bretons sortis de la lisière de la forêt se
rangent en bataille sur la rive du marais, prêts à disputer aux Franks
le passage, s'ils osaient le tenter. La vue de ces nouveaux ennemis
porte à son comble la panique des troupes de Neroweg; au lieu de marcher
vers la lisière de la forêt, elles tournent casaque afin de rejoindre le
gros de l'armée encore massée sur la colline, et se ruent de ce côté
avec une telle furie que la profondeur des tranchées est bientôt comblée
par les corps d'une foule de guerriers blessés, mourants ou morts, et
cet entassement de cadavres sert de pont aux fuyards criblés de traits
par les Bretons. Alors Vortigern et ses vaillants répètent ce chant de
guerre dont avaient déjà retenti les défilés de Glen-Clan: «--Ce matin,
nous disions:--Combien sont-ils ces Franks?--Combien sont-ils ces
barbares?--Ce soir, nous disons:--Combien étaient-ils ces
Franks?--Combien donc étaient-ils ces barbares?»


LA FORÊT DE CARDIK.

--Quelle guerre! quelle guerre!--disaient les guerriers de
Louis-le-Pieux, laissant à chaque pas les ossements de leurs compagnons
au milieu des rochers et des marais de l'Armorique. Quelle guerre!
chaque haie des champs, chaque fossé des prairies cache un Breton au
coup d'oeil sûr, à la main ferme: la pierre de la fronde, la flèche de
l'arc sifflent et ne manquent jamais le but... Quelle guerre! Le creux
des précipices, la vase des eaux dormantes, engloutissent les cadavres
des soldats franks; pénètrent-ils dans les forêts, le danger redouble;
chaque taillis, chaque cime d'arbre recèle un ennemi. Aussi la veille,
n'osant pénétrer dans la forêt de Cardik, soudain environnée d'une
ceinture de braves, Neroweg, échappé au désastre du marais de Peulven,
Neroweg a fui en disant:--Quelle guerre! quelle guerre!--La nuit, il l'a
passée, ainsi que son armée, de plus en plus amoindrie, la nuit il l'a
passée sur les collines, où il ne redoutait pas d'embuscades. Voici
l'aube; la honte, la rage au coeur, songeant à sa déroute de la veille,
le chef frank fait sonner trompettes et clairons. À la tête de ses
guerriers il traverse de nouveau la jetée du marais; il veut pénétrer de
vive force dans la forêt de Cardik. Piétons et cavaliers foulent de
nouveau les cadavres entassés dans la profondeur des tranchées; aucune
embuscade n'a retardé le passage des Franks. Au lever du soleil les
dernières phalanges ont traversé le marais, toutes les troupes de
Neroweg sont développées sur la lisière de la forêt; elle sert de
retraite aux Gaulois armoricains; ils s'y sont retirés la veille. Ces
bois séculaires s'étendent à l'ouest jusqu'aux bords escarpés d'une
rivière qui se jette dans la mer, et à l'est, jusqu'à d'insondables
précipices. Furieux de sa défaite de la veille, espérant piller les
richesses enfouies au pied des pierres druidiques, le chef frank peut à
peine contenir son ardeur farouche; toujours accompagné du moine,
grièvement blessé la veille, il s'avance vers la forêt: les chênes, les
ormes, les frênes, les bouleaux pressent leurs troncs gigantesques,
entrelacent leurs branchages; entre ces troncs, ce ne sont que taillis,
ronces, broussailles; une seule route tortueuse s'offre à la vue de
Neroweg; il s'y engage; c'est à peine si le jour peut pénétrer cette
voûte de verdure, formée par les cimes touffues des grands arbres. Des
fourrés de houx de sept à huit pieds d'élévation bordent le chemin,
leurs feuilles épineuses rendent ces retraites impénétrables. Les
soldats, ne pouvant s'écarter ni à droite ni à gauche, sont forcés de
suivre ce défilé de verdure, encore frappés du souvenir de leurs
désastres récents, ils s'avancent avec défiance à travers la sombre
forêt de Cardik, se parlant à voix basse, et de temps à autre
interrogeant d'un regard inquiet la cime touffue des arbres ou les
taillis des bords de la route. Cependant rien n'a jusqu'alors justifié
la crainte des cohortes; le bruit sourd et cadencé de leur marche, le
cliquetis de leurs armures, troublent seuls le silence de la forêt. Ce
silence même redouble le vague effroi des Franks; ils étaient d'abord
silencieux aussi les défilés de Glen-Clan et le marais de Peulven! Déjà
plus de la moitié de l'armée est engagée dans ces grands bois lorsqu'à
l'un des détours de la route, Neroweg, qui marchait en tête, accompagné
du moine, s'arrête tout à coup... Aussi loin que sa vue peut s'étendre,
devant lui, à gauche, à droite, il voit un immense abattis d'arbres; des
chênes, des ormes de cent pieds de hauteur et quinze ou vingt pieds de
tour, tombés sous la cognée des bûcherons, couvraient le sol, tellement
enchevêtrés dans leur chute, que leurs branches énormes, leurs troncs
gigantesques, formaient une barrière infranchissable à la cavalerie; les
gens de pieds seuls auraient pu, après des peines inouïes, escalader ces
obstacles et s'y frayer un passage à coups de hache.--Ah! quelle
guerre!--s'écria de nouveau Neroweg en fermant les poings.--Après le
défilé, le marais! après le marais, la forêt! À peine me restera-t-il le
tiers de mes troupes lorsque je rejoindrai les autres chefs... Oh!
Gaulois indomptables! Bretons endiablés! que les flammes de l'enfer vous
soient ardentes!

--Ils y brûleront, les idolâtres! jusqu'au jour du dernier jugement, car
ils méprisent la foi catholique!--s'écria le moine.--Courage, Neroweg!
courage! ce dernier obstacle surmonté, nous arriverons aux landes de
Kennor. Là nous rallierons les deux corps de l'armée de Louis-le-Pieux,
et nous pénétrerons dans la vallée de Lokfern, où nous exterminerons,
jusqu'au dernier, ces maudits Armoricains.

--Est-ce le courage qui me manque, moine insensé?--s'écria Neroweg
furieux.--M'as-tu vu manquer de vaillance? Toi qui nous conduis, tu nous
as déjà fait tomber deux fois dans des embuscades. Par le grand saint
Martin! tu serais d'accord avec l'ennemi que tu ne nous aurais pas
autrement guidés!

--Ces périls, ne les ai-je pas bravés avec toi?--répondit
dédaigneusement le prêtre en montrant son bras gauche soutenu par une
écharpe ensanglantée.--Cette blessure reçue hier dans le marais de
Peulven, ne te répond-elle pas de ma bonne foi? Quant à ces abattis
d'arbres, quoiqu'ils nous paraissent s'étendre à perte de vue, ils sont
peut-être plus bornés que nous ne le pensons.

--Qu'importe! comment trouver une autre route que celle-ci? la seule,
as-tu dit, qui traverse cette forêt, partout ailleurs impraticable à une
armée.--Le moine, hochant la tête d'un air pensif, ne répondit rien. Les
troupes commençaient de murmurer, en proie au découragement et à une
terreur croissante, lorsque trois cris d'oiseaux nocturnes dominèrent le
tumulte. Aussitôt, de derrière les abattis d'arbres, et du faîte de ceux
qui bordaient la route, les frondeurs et les archers bretons, embusqués,
assaillirent les Franks d'une nuée de pierres et de flèches; d'énormes
branches sciées au sommet des chênes s'en détachaient, et tombant,
écrasaient ou mutilaient les soldats: nouvelle panique, nouveau carnage
des Franks; cavaliers renversés de leurs montures, piétons broyés sous
les pieds des chevaux, soldats aveuglés, déchirés en se précipitant
effarés au milieu des fourrés de houx hérissés de pointes. Quel doux
spectacle pour les yeux d'un Gaulois de l'Armorique! Gémissements des
mourants, imprécations des blessés, menaces de mort contre le moine
accusé de trahison... Quel doux concert à l'oreille d'un Gaulois de
l'Armorique! Le carnage allait croissant au milieu de cette panique,
lorsque Vortigern, tenant son arc d'une main et s'attachant de l'autre à
l'une des branches qui dominaient le point le plus élevé de l'abattis
d'arbres, parut aux yeux des Franks; sa voix sonore fit entendre ces
paroles:--Et maintenant, maudits, traversez, si vous le pouvez, cette
forêt; nos carquois sont vides; nous allons vous attendre aux abords de
la vallée de Lokfern!--Puis avisant le chef des Franks, qui, descendu de
cheval, opposait aux pierres et aux traits des assaillants son grand
bouclier blanc, où se voyaient peintes trois serres d'aigles dorées,
Vortigern, reconnaissant à cet emblème un fils des Neroweg, poussa une
exclamation de surprise et de haine, ajusta sur la corde de son arc sa
dernière flèche, et la lançant au chef des guerriers, s'écria:--Moi,
descendant de Joël, je t'envoie ceci à toi, descendant de Neroweg, tué
par mon aïeul Karadeuk-le-Bagaude.--La flèche siffla, et effleurant la
bordure inférieure du bouclier du Frank, lui traversa le genou
au-dessous du cuissard. À cette vive douleur, Neroweg, tombant
agenouillé, s'écria, désignant le Gaulois à plusieurs arbalétriers
saxons:--Tirez! tirez sur ce bandit!

Trois flèches saxonnes volèrent, deux d'entre elles s'enfoncèrent en
vibrant dans la branche d'arbre à laquelle se tenait Vortigern; mais le
troisième trait l'atteignit au bras gauche. Le descendant de Joël,
arrachant aussitôt de sa plaie le fer acéré, le rejeta sanglant contre
les Franks avec un geste de méprisant défi, et disparut derrière les
branchages. Par trois fois, le cri de l'oiseau nocturne se fit entendre
dans la forêt, et les Bretons se dispersèrent par des sentiers connus
d'eux seuls, chantant ce vieux bardit de guerre, qui se perdit peu à peu
dans l'éloignement:«--Ce matin, nous disions:--Combien sont-ils, ces
Franks?--Combien sont-ils ces barbares?--Ce soir, nous disons:--Combien
étaient-ils ces Franks?--Combien donc étaient-ils ces barbares?»


LES LANDES DE KENNOR.

Elles ont environ quatre lieues de longueur et trois lieues de largeur,
les landes de Kennor; elles forment un vaste plateau; il s'abaisse au
nord vers la vallée de _Lokfern_; il est borné à l'ouest par une large
rivière qui, à peu de distance, se jette dans la mer armoricaine; la
forêt de Cardik et les dernières pentes de la chaîne du _Men-Brèz_
bordent ces landes; elles sont couvertes, dans toute leur étendue, de
bruyères hautes de deux à trois pieds, l'ardent soleil caniculaire les a
presque desséchées. Unie comme un lac, cette plaine immense, nue,
déserte, offre un aspect désolé. Un vent violent, soufflant de l'est,
fait onduler, comme des flots, les hautes bruyères couleur de feuilles
mortes. Le ciel, par cette journée de vent et de hâle, est d'un azur
éclatant; le soleil d'août inonde de sa lumière torride ce désert, dont
le silence est seulement parfois troublé par l'aigre cri des cigales ou
par les longs gémissements de la bise qui siffle dans ces landes.
Bientôt, longeant le bord de la rivière, une masse noire, confuse,
paraît, s'étend, s'augmente, et se dirige vers le centre de la plaine de
Kennor. C'est un des trois corps de l'armée que Louis-le-Pieux conduit
en personne contre les Gaulois bretons. Longtemps avant son apparition,
d'autres troupes, formées en cohortes compactes, descendaient à l'est
les dernières pentes de la chaîne du _Men-Brèz_, s'avançant aussi vers
la plaine, lieu marqué pour la jonction des trois armées qui avaient
envahi l'Armorique, incendiant, ravageant le pays sur leur passage et
repoussant les populations vers la vallée de Lokfern. Seules, les
troupes de Neroweg, engagées dans la forêt de Cardik depuis le matin,
manquaient encore à ce rendez-vous. Enfin elles sortent en désordre des
bois et se reforment en phalanges. Après des fatigues et des travaux
inouïs, se frayant un passage la hache à la main, abandonnant la
cavalerie, obligée de rebrousser chemin vers les marais de Peulven, les
troupes de Neroweg sont parvenues à traverser la forêt, diminuées
presque de moitié, autant par les pertes subies dans le passage des
défilés et des marais, que par la défection de nombreuses cohortes qui,
dans leur panique croissante, et malgré les ordres de leurs chefs, ont
suivi le mouvement de retraite de la cavalerie. Ces trois corps d'armée
se sont aperçus; leur marche converge vers le centre de la plaine; déjà
la distance qui les sépare s'est tellement amoindrie, que de l'un à
l'autre de ces corps, on voit miroiter au soleil les armures, les
casques et le fer des lances. Les phalanges de Louis-le-Pieux,
descendues les premières dans la plaine par les pentes du _Men-Brèz_
firent halte, afin d'attendre des autres corps. Ces troupes
démoralisées, décimées comme celles de Neroweg, ensuite de leur longue
marche à travers des périls, des embûches de toutes sortes, reprenaient
cependant courage. Elles allaient, cette fois, combattre en plaine,
après avoir traversé cet immense plateau, que l'on pouvait mesurer des
yeux dans toute son étendue; il ne devait cacher aucun piége; cette
dernière bataille allait mettre fin à la guerre; les Bretons acculés
dans la vallée de Lokfern seraient écrasés par des forces trois ou
quatre fois supérieures aux leurs. Les premières cohortes des deux
armées venant des bords de la rivière et de la forêt, allaient se
confondre avec les troupes de Louis-le-Pieux... Soudain vers l'est d'où
soufflait un vent sec et violent, de petits nuages de fumée, d'abord
presque imperceptibles, s'élèvent, de loin en loin, sur les confins de
la lande qui se prolongeait jusqu'à la dernière pente du _Men-Brèz_;
puis ces points fumeux s'étendant, se reliant entre eux sur un
développement de plus de deux lieues, forment peu à peu une immense
ceinture de fumée noirâtre, rougie d'ardents reflets... Le feu vient
d'être allumé en cent endroits à la fois par les Gaulois bretons dans
les bruyères desséchées des landes de Kennor! Poussée par la violence de
la bise, cette houle de flammes, embrassant bientôt l'horizon de l'est
au midi, des versants du _Men-Brèz_ à la lisière de la forêt, s'avance,
rapide comme les grandes marées que le souffle du veut précipite
encore... Épouvantés à la vue de ces flots embrasés qui arrivent sur
leur droite avec la vitesse de l'ouragan, les Franks hésitent un moment:
à leur gauche est une rivière profonde, derrière eux la forêt de Cardik,
devant eux la pente du plateau qui s'abaisse vers la vallée de Lokfern;
Louis-le-Pieux, se sauvant à toute bride dans la direction de cette
vallée, donne à ses troupes le signal de la fuite, espérant sortir du
plateau avant que les flammes, envahissant la lande entière, aient coupé
tout passage à l'armée. La cavalerie, impatiente d'échapper au péril,
rompt ses rangs, suit l'exemple du roi frank, traverse les cohortes
d'infanterie, les culbute, leur passe sur le corps. Elles se débandent;
le désordre, le tumulte, la terreur sont à leur comble: les flots de feu
avancent, avancent toujours... La course la plus impétueuse ne saurait
longtemps les devancer. L'immense nappe de feu atteint d'abord les
soldats renversés, mutilés par le choc de la cavalerie, enveloppe
ensuite le gros de l'armée; en un instant, les phalanges effarées sont
dans la flamme jusqu'au ventre. Par la vaillance de nos pères! c'est
l'enfer des damnés en ce monde! douleurs atroces! inouïes! gai spectacle
pour l'oeil d'un Gaulois breton! des cavaliers franks, bardés de fer,
tombés de leurs chevaux, grillent dans leur armure rougie, comme tortues
dans leurs écailles; des piétons font des sauts réjouissants pour
échapper au flot embrasé; il les rejoint, les devance; leurs pieds,
leurs jambes, brûlés jusqu'aux os ne peuvent plus les soutenir, ils
s'affaissent, ils tombent dans la fournaise en poussant des hurlements
affreux; des chevaux, malgré leur course haletante, sentant la flamme
qui les poursuit dévorer leur flancs et leurs entrailles, deviennent
furieux; frappés de vertige, ils se cabrent, se renversent sur leurs
cavaliers; chevaux et cavaliers roulent au milieu du feu: les chevaux
hennissent, les hommes gémissent ou hurlent; un immense concert
d'imprécations, de cris de douleur et de rage, monte vers l'azur du ciel
avec la flamme de ce magnifique hécatombe de guerriers franks! Oh!
qu'elle était belle à voir, la lande de Kennor, rouge et fumante encore,
une heure après son embrasement, qui avait mis en braise jusqu'aux
racines des bruyères! Splendide brasier de trois lieues d'étendue!
couvert de milliers de débris humains, informes, calcinés, chaude curée,
au-dessus de laquelle tournoyaient déjà les bandes de corbeaux de la
forêt de Cardik. Gloire à vous, Bretons! plus d'un tiers de l'armée des
Franks a trouvé la mort dans les landes de Kennor.

--Quelle guerre! quelle guerre!--disait aussi Louis-le-Pieux.--Oui,
guerre impitoyable, guerre sainte, trois fois sainte, d'un peuple qui
défend sa liberté, sa famille, son champ, son foyer! O terre antique des
Gaules! vieille Armorique! mère sacrée! tout devient arme pour tes rudes
enfants! rochers, précipices, marais, bois, landes enflammées! O
Bretagne à demi glacée par le poison mortel du souffle catholique!
Bretagne trahie, frappée au coeur, frappée à mort par l'épée des rois
franks, perdant ton généreux sang par la poitrine de tes enfants, tu
subiras peut-être le joug des conquérants et des prêtres de Rome; mais
les os de tes ennemis écrasés, noyés, brûlés dans cette lutte suprême,
diront à nos descendants la résistance héroïque de la Gaule armoricaine!


LA VALLÉE DE LOKFERN.

L'armée des Franks, décimée par l'incendie de la lande de Kennor, avait
fui en désordre dans la direction de la vallée de _Lokfern_ que dominait
l'immense plateau où s'étaient réunis les trois corps de troupes.
Échappée au désastre, emportée par l'impétuosité de sa course, une
partie de la cavalerie franque, suivant _Louis-le-Pieux_ dans sa course
précipitée, arriva la première aux confins du plateau. Là, les
cavaliers, poussés par la terreur, et ne songeant qu'à se dépasser les
uns les autres, virent au-dessous d'eux, au pied du versant qu'il leur
fallait descendre pour l'attaquer, la nombreuse cavalerie bretonne,
rangée en bataille et commandée par Morvan et Vortigern, cavalerie
rustique, mais intrépide, aguerrie et parfaitement montée. Les Franks,
entraînés sur la pente rapide du vallon par la fougue de leurs chevaux,
et ne pouvant les maîtriser, afin de se reformer en ordre d'attaque,
s'élancèrent à toute bride en masses confuses, dans l'espoir d'écraser
la cavalerie ennemie sous l'irrésistible élan de cette descente
impétueuse; mais soudain se divisant en deux corps, commandés l'un par
Morvan, l'autre par Vortigern, les cavaliers armoricains prirent la
fuite à droite et à gauche, au lieu d'attendre les Franks. Le vaste
espace qui s'étendait du pied de la colline à la rivière, se trouvant
ainsi dégagé par la volte subite et rapide des Gaulois, les premiers
rangs des Franks purent à grand'peine arrêter leurs chevaux à cent pas
du bord de la Scoër. Alors Morvan et Vortigern, profitant du désordre
des ennemis, successivement arrêtés par la largeur de la rivière,
revinrent au combat, les prirent en flanc, à droite, à gauche, les
chargèrent avec furie, et en firent un effroyable carnage, culbutant
dans les eaux les Franks qui échappaient à leurs sabres ou à leurs
haches. Pendant ce combat acharné, les débris de l'infanterie de
Louis-le-Pieux, fuyant aussi la lande embrasée de Kennor, arrivèrent
tour à tour en désordre; mais, ces troupes, se reformant en cohortes sur
le sommet des versants de la vallée, s'élancèrent sur les cavaliers
bretons d'abord vainqueurs, et, changeant la face du combat, cette
réserve les écrasa sous le nombre; de l'autre côté de la rivière, leur
dernière barrière, était rangée la rustique infanterie gauloise,
laboureurs, bergers, bûcherons, armés de piques, de faux, de haches, les
plus exercés portant l'arc et la fronde. Derrière eux, dans une enceinte
défendue par des abattis de bois et des fossés, étaient rassemblés les
femmes, les enfants des combattants; ces familles éplorées fuyant devant
l'invasion, avaient emporté leurs objets les plus précieux, et
attendaient dans une angoisse terrible l'issue de cette dernière
bataille.

       *       *       *       *       *

Pleure! pleure! Bretagne, et pourtant glorifie-toi! Tes fils écrasés par
le nombre ont résisté jusqu'à la fin! tous sont tombés blessés ou morts
en défendant leur liberté! La rivière était en un endroit guéable pour
l'infanterie; le moine qui avait guidé Neroweg indiqua aux troupes de
Louis-le-Pieux ce passage, et elles le traversèrent après
l'extermination de la cavalerie de Morvan. Les Armoricains, rangés sur
l'autre rive de la Scoër, défendirent héroïquement le terrain pied à
pied, homme à homme, se repliant vers l'enceinte fortifiée, dernier
refuge de leurs familles. Les soldats catholiques de Louis-le-Pieux, le
catholique, marchant sur des monceaux de cadavres, assaillirent
l'enceinte fortifiée dont tous les défenseurs étaient tués ou blessés.
Les Franks, selon leur coutume, égorgèrent les enfants, violèrent les
femmes et les filles dans le sang de leurs proches, les dépouillèrent et
les emmenèrent esclaves dans l'intérieur de la Gaule. _Ermold le Noir_,
un moine, compagnon de Louis-le-Pieux dans cette guerre impie (toujours
les gens d'église), en a écrit le récit en vers latins. Il raconte de la
sorte la mort de Morvan: «--Bientôt le bruit se répand que la tête du
chef des Bretons a été apportée au roi des Franks.--Les Franks accourent
en poussant des cris de joie pour contempler ce spectacle;--l'on se
passe de main en main la tête sanglante de Morvan, horriblement déchirée
par le glaive qui l'a séparée du tronc.--_L'abbé_ Witchaire est appelé
pour reconnaître si c'est bien celle du chef des Bretons.--Le moine
jette de l'eau sur cette tête;--l'ayant lavée, il en écarte la longue
chevelure et déclare qu'il reconnaît les traits de Morvan.--Ainsi la
Bretagne, qui était perdue pour les Franks, est de nouveau placée sous
leur dépendance[E].»

       *       *       *       *       *

Vortigern, petit-fils d'Amael, a écrit ce récit de la guerre des Franks
contre la Bretagne: laissé pour mort sur les rives de la Scoër,
lorsqu'il a repris ses sens, un jour et une nuit s'étaient passés depuis
la défaite des Bretons. Quelques druides chrétiens, guidés par
Caswallan, qui, blessé, avait cependant échappé au massacre, vinrent sur
le champ de bataille recueillir les blessés survivants. Vortigern fut de
ce nombre; il apprit que sa soeur Noblède, femme de Morvan, et quelques
autres femmes et jeunes filles réfugiées dans l'enceinte fortifiée,
s'étaient donné la mort pour se soustraire aux outrages des Franks et à
l'esclavage. Vortigern, après que l'abbé Witchaire avait eu quitté la
maison de Morvan, afin d'aller annoncer à Louis-le-Pieux le refus des
Gaulois armoricains au sujet du tribut qu'il exigeait d'eux, Vortigern
était retourné avec sa femme et ses enfants, près de Karnak, pour y
moissonner ses champs. La moisson faite, il laissa sa famille dans la
maison de ses pères, et alla rejoindre Morvan afin de combattre l'armée
de Louis-le-Pieux. Vortigern, à peine guéri de ses blessures, revint à
Karnak, où il retrouva sa femme et ses enfants; les Franks n'avaient pas
osé pousser leur invasion au delà des vallées de Lokfern, laissant
l'Armorique ravagée, dépeuplée de ses plus courageux défenseurs, mais
non soumise et n'attendant que le moment de se révolter de nouveau.
Vortigern a joint cette légende aux autres récits de sa famille, ainsi
que _les deux pièces de monnaie karolingiennes_, don de Thétralde, une
des filles de Karl-le-Grand. Ce jour-ci, 20 novembre de l'année 818, les
pieuses reliques de la famille de Joël se composent de la _faucille
d'or_ d'Hêna, de la _clochette d'airain_ de Guilhern, du _collier de
fer_ de Sylvest, de _la croix_ de Geneviève, de l'_alouette de casque_
de Scanvoch, de la _garde de poignard_ de Ronan le Vagre, de _la crosse
abbatiale_ de Bonaïk l'orfévre, et des _pièces de monnaie
karolingiennes_ de Vortigern.


FIN DES PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES.


Moi, fils aîné de Vortigern, j'écris ici la date de la mort de mon père.
Je l'ai perdu hier, le cinquième jour du mois de février 889.--La
Bretagne a vu de tristes temps et notre famille de plus tristes jours
encore, par la division de mes deux frères: l'un a quitté notre pays
pour s'en aller dans les pays du nord avec les _pirates North-mans_; le
coeur me saigne à ces souvenirs, je n'ai ni le courage ni la volonté
d'écrire ici ces lamentables récits; peut-être mon fils aîné, Gomer,
aura-t-il un jour ce courage et cette volonté qui me manquent.

     FIN DU CINQUIÈME VOLUME.

Les Notes et la Table de ce volume sont renvoyées à la fin du sixième
volume.

     Paris.--Imprimerie de madame veuve Dondey-Dupré, rue
     Saint-Louis, 46, au Marais.

[Illustration: Le Supplice de Brunehaut.]

[Illustration: Septimine la Coliberte.]

[Illustration: Le Supplice de Broute-saule.]

[Illustration: Le Vieil orfèvre.]

[Illustration: Vortigern le jouvenceau.]

[Illustration: Vortigern le jouvenceau et Téthralde fille de Charlemagne.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les mystères du peuple, Tome V - Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges" ***

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