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Title: Campagne d'égypte (Volume 2) - 1ère partie: Mémoires du maréchal Berthier; 2ème partie - Mémoires du comte Reynier
Author: Berthier, Alexandre, Reynier, Jean-Louis-Ebenézer, 1771-1814
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Campagne d'égypte (Volume 2) - 1ère partie: Mémoires du maréchal Berthier; 2ème partie - Mémoires du comte Reynier" ***

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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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Les textes commençant lignes 9559 et 9898 sont décalés
sur la gauche. Les paragraphes les précédant sur la
droite sont leurs annotations.]



  MÉMOIRES DU COMTE REYNIER,
  GÉNÉRAL DE DIVISION.


  CAMPAGNE D'ÉGYPTE,
  IIe PARTIE.


  PARIS
  BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS,
  RUE DE VAUGIRARD, Nº 17.
  1827.



NOTICE SUR LE GÉNÉRAL REYNIER.


Reynier (E.), général de division, comte de l'Empire, etc., naquit à
Lausanne, le 14 janvier 1771. Issu d'une famille noble, proscrite
pour cause de religion, il profita du bénéfice des lois qui
réintégraient les descendans des réfugiés dans les droits qu'ils
avaient perdus. Il vint en France, se présenta à l'École des Ponts
et Chaussées, où il fut admis dans le courant de mars 1790. Il y fit
des progrès rapides, mérita les éloges de Prony, Lesage, Perronet,
qui se plaisaient à rendre hommage à ses talens, et le proposaient
pour modèle à leurs élèves. Ses cours achevés, il fut nommé officier
de son arme: mais nous étions en 1792; l'Europe débordait sur la
France; l'Assemblée avait déclaré la patrie en danger, Reynier
quitta des épaulettes qui ne l'appelaient pas à la frontière. Il
entra dans le bataillon du Théâtre-Français, et marcha comme simple
canonnier à la rencontre de l'ennemi. Rappelé presque aussitôt par
le directeur des fortifications qu'on élevait autour de la capitale,
il fut employé comme ingénieur jusqu'à la fin d'octobre qu'il fut
nommé adjoint aux adjudans-généraux de l'armée du Nord. Il fit en
cette qualité la campagne de Belgique, assista à la bataille de
Jemmapes, à celle de Nerwinde, et partagea cette longue suite de
revers qu'entraîna la défection de Dumouriez. L'instruction avait
fui: l'émigration, les défiances avaient éloigné les hommes
capables; Reynier en devint d'autant plus précieux. Il fut fait chef
de brigade, et attaché à l'état-major. C'était là que l'appelait son
talent. Froid, réservé, peu propre à enlever la troupe, il était
d'une aptitude rare aux méditations du cabinet. Personne ne
concevait, ne disposait mieux un plan d'attaque, personne ne
discutait mieux les chances d'une opération. La coupe, les accidens
du terrain fixaient son attention d'une manière spéciale. Il sentait
l'importance du champ de manoeuvres, et mettait un soin particulier
à le bien choisir. Il n'en mettait pas moins à plier le soldat à la
discipline. Il avait vu les merveilles qu'avait exécutées son
courage, et les revers que l'insubordination, le défaut d'habitude,
avaient entraînés; il résolut d'y remédier. Il exerça, organisa
mieux la troupe, et vit bientôt les bandes indisciplinées des
volontaires, aussi dociles, aussi fermes, que les vieilles
demi-brigades avec lesquelles elles combattaient. Ces heureuses
tentatives et les succès dont elles furent couronnées, lui
méritèrent la confiance du général en chef, dont il devint bientôt
l'ami, le confident. Il avait préparé les victoires qui avaient
signalé son commandement à l'armée du Nord, il le suivit à celle de
Rhin-et-Moselle, qui lui fut déféré après les désastres de Pichegru.
En quel état la perfidie de ce général avait mis des troupes
long-temps victorieuses! Battues sous les murs de Mayence, elles
avaient été ramenées devant Landau, où les maladies et la misère
achevaient de les consumer. Les caisses, les magasins, étaient
également épuisés. Point d'habits, point de subsistances, point de
solde. L'officier était pieds-nus comme le soldat; tous
succombaient aux privations. Assurés de l'homme odieux qui s'était
chargé de faire périr les braves qui s'immolaient à sa gloire, les
Autrichiens restèrent paisibles tant qu'il présida à ces horribles
funérailles. Mais il ne fut pas plus tôt rappelé, qu'ils se mirent
en mouvement. Ils se flattèrent sans doute d'achever ce qu'il avait
si cruellement ébauché, et rompirent un armistice inconcevable dans
des circonstances qui le rendaient plus inconcevable encore.
Accordée au milieu de la victoire, la cessation des hostilités était
repoussée après la défaite, au moment où elle semblait indispensable
pour secourir Beaulieu. Cette conduite paraissait étrange; mais ils
marchaient, force était de se mettre en mesure. La chose n'était pas
aisée; les transports étaient nuls; la cavalerie n'avait que
quelques chevaux galeux; l'artillerie s'était vainement épuisée à
reformer ses attelages.

Obligé de suppléer à cet affreux dénûment, Reynier sut trouver,
assembler des ressources. Il mit à contribution le patriotisme des
campagnes; il obtint des vêtemens, réunit des subsistances, attacha
des boeufs aux pièces, et l'armée, dont il avait adouci la misère,
put enfin se porter sur Kayserlautern. Heureusement l'ennemi ne nous
attendit pas. La victoire de Lodi s'était fait sentir sur les bords
du Rhin; Wurmser fut obligé d'accourir au secours de Beaulieu.
Jourdan s'était avancé sur la Sieg; les Autrichiens affaiblis,
battus dans deux rencontres successives, avaient évacué le
Palatinat. Ils ne conservaient plus sur la rive gauche que la
position retranchée de la Rehute, en avant de la tête de pont de
Manheim, et quelques postes autour de Mayence. On les suivit, on
emporta une partie des ouvrages; on eût voulu franchir le fleuve et
troubler le mouvement que le prince Charles dirigeait sur l'armée de
Sambre-et-Meuse; mais on n'avait ni équipages de pont ni moyens de
s'en procurer. On fut obligé de perdre un temps précieux à les
chercher. Cette opération regardait plus spécialement le général
Reynier; il mit à la préparer, une prévoyance, une habileté peu
commune. Sans fonds, sans moyens, obligé de recourir au patriotisme
qui lui avait déjà fourni des ressources abondantes, il sut
l'animer, le stimuler, et lui arracher encore les sacrifices
qu'exigeait l'opération secrète qu'il méditait. Il s'adressa aux
administrations, aux villages; demanda des bateaux aux unes, des
nacelles aux autres, couvrit ces apprêts de mouvemens de troupes,
d'artillerie, et groupant tout à coup à Strasbourg et à Gambsem les
corps qui devaient tenter le passage du fleuve, il l'effectua avant
que l'ennemi eût vent de son dessein. Le général Latour essaya de
nous refouler sur la rive gauche; mais battu dans deux actions
consécutives, il fut obligé de s'éloigner en abandonnant des
prisonniers et une artillerie nombreuse.

À la nouvelle de ces revers, le prince Charles s'arrêta. Il chargea
le général Vartensleben de suivre l'armée de Sambre-et-Meuse, et,
rassemblant tout ce qu'il avait de forces disponibles, il accourut
avec l'intention de reprendre en sous-oeuvre ce que n'avait pu faire
son lieutenant. Il ne fut pas plus heureux. Arrêté sur les bords de
la Murg, obligé de céder le terrain et les villages où il s'était
établi, il se retira dans l'espérance de reprendre, dans une action
générale, les avantages qu'il avait perdus. Il se déploya dans la
plaine qui sépare Malsch de Memkenstram, jeta des corps dans les
montagnes du Rosenthal, et attendit les Français dans cette
formidable position. Ils ne tardèrent pas à paraître. Leurs masses
étaient moins épaisses, leur cavalerie ne s'élevait pas au quart de
celle qu'ils avaient à combattre, mais le courage, de bonnes
manoeuvres, la nécessité de vaincre, suppléèrent aux forces qui leur
manquaient, et fixèrent la victoire. Battus le 21 messidor, à
Rosenthal, les Autrichiens le furent encore le 22 à Friedberg par
l'armée de Sambre-et-Meuse. Hors d'état désormais de contenir les
deux armées qu'il avait sur ses ailes, l'archiduc prit le parti de
sortir de la position périlleuse où il s'était placé; il nous
abandonna Stuttgard, et se retira sur le Danube. Reynier profita de
sa retraite pour se mettre en relation avec le duc de Wurtemberg, le
margrave de Baden, qu'il réussit à détacher de la coalition. Il ne
fut pas moins heureux avec le cercle de Souabe, et parvint ainsi,
par d'adroites ouvertures, à affaiblir une armée dont ses conseils
et ses dispositions ne tardèrent pas à accroître les revers. Elle
s'était retirée derrière les montagnes d'Alb, et se flattait
d'accabler les Français au moment où ils déboucheraient dans la
plaine. Mais Reynier disposa les colonnes avec tant d'art, leur
marche fut si bien coordonnée, si compacte, qu'elles culbutèrent
l'archiduc, et le forcèrent, malgré l'obstination avec laquelle il
revenait à la charge, à nous abandonner le champ de bataille. La
défaite qu'il venait d'essuyer à Neresheim détermina le prince
Charles à tenter un mouvement qui lui réussit. Il passa le Danube,
rassembla tout ce qu'il avait de troupes lestes, aguerries, et
profitant de la pénurie des Français, qui, dépourvus d'agrès,
d'équipages de pont, ne pouvaient de sitôt tenter le passage du
fleuve, il courut à la rencontre de l'armée de Sambre-et-Meuse. Il
la joignit, la culbuta devant Amberg. Il reporta aussitôt un corps
de douze mille hommes d'élite sur la ligne qu'il venait de quitter
et se mit sur les traces de l'armée battue. Il l'atteignit à
Wurtzbourg, l'attaqua, la défit encore, et menaça les communications
de celle qui s'étendait dans la Bavière. Latour avait déjà marché
contre les corps qu'elle avait devant la tête de pont d'Ingolstadt.
Culbuté à Gessenfeld, taillé en pièces à Freiseing, il avait
recueilli ses forces, et s'avançait de nouveau sur nous. D'une autre
part, les garnisons que le prince Charles avait jetées dans les
places qu'il conservait sur le Rhin, s'étaient réunies sur nos
derrières. Le corps du Tyrol se portait sur la droite; notre
position devenait critique. Moreau résolut néanmoins de tenter un
dernier effort pour dégager l'armée de Sambre-et-Meuse. Il voulut à
son tour donner des inquiétudes à l'archiduc sur ses derrières, et
chargea le général Reynier de faire les dispositions qu'exigeait le
mouvement. L'armée se rassembla vers Friedberg. Desaix passa le
Danube; nos troupes s'avancèrent dans toutes les directions. Elles
joignirent Latour, qui marchait à leur rencontre, le culbutèrent
après un combat des plus vifs, et se répandirent jusqu'à Heidek.
Mais rien n'arrivait par la route de Nuremberg; le prince Charles
tirait tout de la Bohême; Desaix replia ses troupes, et la retraite
de l'armée commença. Elle fut calme, sans désordre, telle qu'on
pouvait l'attendre d'un homme froid, méthodique, comme celui qui en
arrêtait les dispositions. En vain l'archiduc abandonnant les
traces de l'armée de Sambre-et-Meuse, qui précipitait sa marche sur
Neuwied, essaya-t-il d'intercepter nos derrières; en vain le général
Saint-Julien chercha-t-il à nous déborder sur la droite; l'armée
regagna les bords du Rhin, sans perte, sans échec. Ni les troupes
descendues du Tyrol, ni celles qui la pressaient de front ne purent
l'entamer. Reynier, que la confiance de son chef avait en quelque
sorte investi du commandement, régla, disposa les marches, les
mouvemens, avec une sagacité, un ensemble, qui lui méritèrent des
éloges universels. Mais cette confiance si pleine, si entière, ne
tarda pas à lui devenir fatale. La conduite de Moreau excita des
soupçons. On le blâma d'avoir long-temps tenu secrets des projets
coupables, et de ne les avoir divulgués que lorsque la connaissance
ne pouvait plus en être utile. Du général les accusations
descendirent au chef d'état-major. On refusa de croire qu'il n'y eût
pas complicité; on ne put se persuader que dans l'intimité où ils
étaient ensemble l'un ne fût pas au courant des projets de l'autre.
Reynier fut victime de cette fausse conviction, et mis à la réforme.
Desaix, qui s'intéressait vivement à lui, ne put, malgré ses
instances, faire révoquer une mesure aussi rigoureuse[1]. Bonaparte
fut plus heureux; il le plaça au nombre des généraux qui devaient
former son état-major, et lui fit expédier des lettres de service
pour l'armée qu'il allait conduire en Orient.

[Note 1:

                                             Paris, le 5 nivôse an VI.

LE GÉNÉRAL DESAIX AU GÉNÉRAL DE DIVISION REYNIER.


Vous avez, mon cher général, de cruels ennemis; ils vous poursuivent
partout, et sont parvenus à vous faire réformer. Vous sentez bien
que j'ai eu l'attention de m'en faire instruire de bonne heure, et
que j'ai remué ciel et terre pour empêcher cette injustice. J'ai vu
le directeur Barras; je lui ai parlé d'une manière très vive et très
serrée. Cela n'a rien produit; mais le général Bonaparte m'a dit que
je pouvais être tranquille. Il vous a mis sur la liste des généraux,
qui doit être présentée demain au Directoire, destinés à
l'état-major avec moi; et j'espère que cet orage qui gronde sur
votre tête se dissipera comme tant d'autres. Je suis désolé de ces
persécutions que vos ennemis vous font éprouver; mais de la
patience; ils se dissiperont, j'espère, comme les autres. Je vous
préviens de tout cela parce qu'il est indispensable que vous ne vous
éloigniez pas si vous recevez vos lettres de réforme. Dans peu de
jours nous saurons s'il y a du remède ou s'il n'y a plus rien à
espérer. Croyez, mon cher général, à tout mon zèle à faire tout ce
qui pourra vous être utile, et à mon envie de servir avec vous;
ainsi, attendez un peu. La Hollande va être organisée comme vous
l'attendiez. Joubert, jeune, actif, y va commander comme général en
chef; Lacroix y va comme ambassadeur. Le gouvernement jette ses
regards de ce côté-là, et il espère y donner un gouvernement, et
cela rapidement. Aussitôt que vous serez accepté, vous irez où vous
voudrez, et Dunkerque sera de votre ressort, comme toutes nos côtes.
Ainsi vous pourrez les voir, les parcourir, et réunir toutes les
connaissances nécessaires.

Salut, mon cher général, bonne et vraie amitié.

                                                               DESAIX.

Avez-vous eu des nouvelles de Kléber?]



MÉMOIRES

DU GÉNÉRAL REYNIER

SUR LES OPÉRATIONS

DE L'ARMÉE D'ORIENT,

OU

DE L'ÉGYPTE

APRÈS LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.



CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

SUR L'ORGANISATION PHYSIQUE, MILITAIRE, POLITIQUE ET MORALE DE
L'ÉGYPTE.


Plusieurs voyageurs ont déjà fait connaître l'Égypte, et Volney,
mieux que personne, a donné des idées générales sur l'état physique
et politique de ce pays; mais aucun d'eux n'était appelé, par les
circonstances et par ses fonctions, à l'étudier sous des rapports
militaires et administratifs. Ces connaissances sont néanmoins
indispensables pour juger les événemens militaires et politiques
dont elle a été le théâtre, et pour apprécier les grandes espérances
que cette brillante expédition pouvait donner pour les progrès de la
civilisation, les développemens qu'elle procurait au commerce de la
France dans l'Inde et la Méditerranée, et pour sentir enfin les
causes de la perte de cette conquête.

Je vais esquisser quelques considérations générales sur cette
organisation: distrait continuellement par des occupations
militaires, je n'ai pu observer beaucoup de détails politiques; mais
les savans qui ont partagé les fatigues de l'armée d'Orient, et qui
ont dû à ses travaux de pouvoir s'occuper entièrement de recherches
intéressantes, les feront connaître. Mon but, en ce moment, est de
donner aux lecteurs qui ne connaissent pas l'Égypte, un aperçu de
son organisation, considérée sous les rapports de sa défense et de
l'état politique des habitans.


ORGANISATION PHYSIQUE.

L'Égypte est comme isolée du reste de la terre par des obstacles
naturels: séparée de l'Asie par des déserts, un petit nombre de
lieux bas, où l'on trouve de l'eau saumâtre, déterminent la route
qu'une armée peut prendre pour venir l'attaquer. La côte plane de
l'Égypte sur la Méditerranée, et les bouches du Nil, embarrassées
par des bancs de sable, permettent seulement de débarquer sur
quelques points connus. Bornée à l'ouest par des déserts immenses,
elle est seulement exposée, de ce côté, aux émigrations des tribus
arabes de la Barbarie. Séparée de la mer Rouge par un désert, elle
craint peu d'être attaquée de ce côté: ses deux ports sur cette mer,
n'offrent aucune ressource; à peine peut-on s'y procurer de l'eau;
les vivres et les chameaux nécessaires pour passer le désert y
doivent être envoyés d'Égypte.

Deux chaînes de montagnes arides bordent le Nil dans la
Haute-Égypte; elles laissent entre elles une vallée de quatre à cinq
lieues de largeur, dans laquelle le fleuve coule, et qu'il couvre
lors de ses débordemens périodiques. C'est la seule partie cultivée
et habitée. La chaîne orientale, qui sépare le Nil de la mer Rouge,
est la plus élevée; elle se termine au bord de la vallée par un
escarpement, qui, dans beaucoup d'endroits, a l'apparence d'une
muraille fort élevée, interrompu de distance en distance par des
ravins, ou quelques vallons étroits formés par les torrens éphémères
de l'hiver, et qui servent de route pour gravir ces montagnes. La
chaîne occidentale, qui sépare la vallée du Nil de celle des Oasis,
se termine généralement en pente douce; elle devient cependant plus
escarpée vers Siout; et depuis le coude que forme le Nil vers Kenëh,
elle est taillée à pic, ainsi que la chaîne orientale jusqu'à
Sienne, où les montagnes s'élèvent davantage et ne laissent qu'un
passage étroit aux eaux du fleuve.

Près du Caire, ces deux chaînes s'écartent: l'orientale se termine
vers l'extrémité de la mer Rouge, sans présenter aucune apparence de
liaison avec les montagnes de l'Arabie, qui se terminent de même.[2]

[Note 2: La manière dont se terminent les deux chaînes qui
bordent la mer Rouge, et les terrains bas qui forment une espèce de
vallon dans l'isthme de Suez, vallon bordé par des dunes jusqu'au
pied des montagnes, particulièrement du côté de l'Asie, porteraient
à penser que, dans les temps anciens, le détroit réunissait les deux
mers, qu'il a comblées par des sables que les courans opposés y
devaient accumuler, et par les attérissemens formés aux embouchures
du Nil. Une révolution qui doit avoir changé le niveau de la
Méditerranée, puisqu'elle est de vingt-cinq pieds plus basse que la
mer Rouge, peut avoir contribué à la première formation de l'isthme,
qui ensuite a été beaucoup augmentée par les alluvions du Nil.

Les dunes de sables mouvans s'étendent, comme on le verra sur la
carte, depuis Abourouk et Bir-Deodar jusqu'au-delà d'El-Arich; elles
occupent tout l'espace compris entre la Méditerranée et les
montagnes de l'Arabie Pétrée, dont elles couvrent la base. Les
vents, assez réguliers dans ce pays, ont fait prendre à toutes les
dunes la même direction; elles vont généralement du nord-ouest au
sud-est, et sont séparées par de petits vallons; ce n'est que dans
les plus bas, situés ordinairement au pied des dunes les plus
élevées, qu'on trouve de l'eau en creusant le sable à quelques pieds
de profondeur; les palmiers qui y croissent en sont toujours
l'indice. Ces sables mouvans et l'inégalité des dunes, rendent les
marches très pénibles, et sont le plus grand obstacle au passage du
désert par une armée.]

L'occidentale s'abaisse aussi vers le Fayoum, prend, près du Caire,
sa direction vers le nord-ouest, ensuite à l'ouest, où elle forme la
côte de la Méditerranée. Les rochers qu'on trouve vers Alexandrie et
Aboukir, paraissent une île qui a été détachée de cette chaîne.

Dans l'espace compris entre ces deux chaînes et la mer, est la
plaine de la Basse-Égypte, formée en grande partie par les alluvions
du Nil: elle est coupée par les branches de ce fleuve et par de
nombreux canaux d'irrigation.

Les sept branches par lesquelles le Nil se dispersait autrefois dans
le Delta, pour aller se jeter dans la mer par sept embouchures, sont
actuellement réduites à deux principales, celle de Rosette et celle
de Damiette. Quelques canaux navigables une partie de l'année sont
les restes encore existans des autres branches. Le canal de Moez est
l'ancienne branche Tanitique; celui d'Achmoun, la Mendésienne: leurs
embouchures se retrouvent encore à Omfaredje et à Dibëh, au-delà du
lac Menzalëh. Les canaux de Karinen et de Tabanieh, qui tombent dans
la mer à Bourlos, sont l'ancienne branche Sébennitique.

On trouve moins de traces des branches Pélusiaque et Canopique, qui,
rapprochées du désert, donnaient plus de développement au Delta;
cependant celles de la Pélusiaque sont bien prononcées dans la
province de Charkiëh, et on retrouve son embouchure à Tineh, vers
les ruines de Péluse.

Il est probable que lorsqu'elles existaient toutes ensemble, ces
branches recevaient un volume d'eau à peu près égal. La répartition
inégale des eaux, des canaux dérivés mal à propos ou mal entretenus,
et diverses autres causes, ont pu diminuer leur volume dans l'une de
ces branches; alors l'équilibre a été rompu à l'embouchure; les eaux
de la mer ont remonté dans le lit du fleuve, ont refoulé les eaux
douces, et se sont mêlées avec elles. Leur salure a dû nuire à la
culture des terres arrosées par les branches du fleuve où elles ont
pénétré: l'abandon de ces terres en a été l'effet; l'inculture a
augmenté tant que l'ignorance de la cause ou l'intérêt des cantons
plus favorisés, ont empêché de rétablir l'équilibre, et
réciproquement l'entretien des canaux a été abandonné à mesure que
la population qui en cultivait les rives est allée s'établir dans
des contrées plus fertiles.

On observe quelquefois cet effet sur les branches de Rosette et de
Damiette; lorsque la rupture de quelques digues ou d'autres
circonstances augmentent le volume d'eau d'une des branches aux
dépens de l'autre, la mer pénètre dans celle-ci, imprègne les terres
de sel, et force d'abandonner la culture, jusqu'à ce que l'équilibre
étant rétabli, les eaux douces aient pu les laver suffisamment pour
les rendre fertiles.

D'autres causes ont encore contribué à détruire la branche
Pélusiaque; les Croisés, en ruinant et brûlant la ville de Péluse,
ainsi que les principales villes de ce canton, déterminèrent les
habitans à fuir cette province frontière, exposée à tous les
malheurs de la guerre. La branche Pélusiaque ne fut plus entretenue;
les riverains des autres branches, toujours avides de s'emparer des
eaux du Nil, les détournèrent; les eaux de la mer remontèrent dans
cette branche, les terres abandonnées s'imprégnèrent de sel, et des
cantons considérables devinrent déserts et stériles.

On ne peut douter que la Basse-Égypte n'ait dû son existence, en
grande partie, aux alluvions du Nil. Les troubles que le fleuve ne
déposait pas sur ses rives, devaient s'en séparer à l'endroit où les
mouvemens opposés du fleuve et de la mer étaient en équilibre. Ces
dépôts y ont formé une barre ou banc de sable, que les divers
mouvemens des eaux ont dû étendre à droite et à gauche: augmentés
successivement par l'action des vents et des eaux, ils ont dû former
la chaîne de dunes et de bancs de sable qui existe entre les
diverses embouchures.

Ces bancs ont pu rester long-temps séparés des attérissemens directs
du fleuve, par des intervalles ou lacs formés par les eaux de la
mer, mais qui recevaient celles du fleuve lors des débordemens: ces
lacs ont pu diminuer, à mesure que les attérissemens se sont
augmentés et ont comblé leurs communications avec la mer.

Comme le limon est déposé naturellement dans les endroits les plus
voisins du fleuve, ses rives ont dû s'exhausser les premières. Les
attérissemens ont été plus tardifs dans les parties éloignées, et il
s'est conservé des lacs vers les côtes les plus distantes des points
où le Nil se séparait en plusieurs canaux; aussi, dans tous les
temps il a existé des marais près de Péluse, et le terrain du lac
Maréotis est resté fort bas.

Les alluvions du Nil devaient remplir ces lacs, étendre encore la
Basse-Égypte, et suivre leur disposition à envahir sur la mer; mais
elle lutte continuellement pour arrêter ces conquêtes. Les
attérissemens du Nil sont peut-être arrivés à une période où ils ne
peuvent gagner d'un côté qu'en perdant de l'autre. On observe que
depuis plusieurs siècles les terrains envahis par la mer sont plus
considérables que les attérissemens. On peut même prévoir que si des
ouvrages d'art ne dirigent pas le travail de la nature; si on laisse
le volume des eaux se disperser, et les branches principales
s'élargir; si on n'entretient pas l'équilibre des eaux aux
embouchures, la mer enlèvera de nouveaux terrains à la culture, au
lieu d'en céder. C'est le sort qui menace l'Égypte, si elle reste
entre les mains d'un peuple ignorant.

Lorsque, comme nous l'avons vu ci-dessus, la diminution du volume
des eaux dans une branche, permet à celles de la mer d'y remonter,
ces dernières se répandent dans les lieux bas, et dans les lacs
voisins du fleuve; leurs mouvemens, aidés quelquefois par les orages
qui élèvent momentanément les eaux de la mer, ont pu étendre ces
lacs, détruire les attérissemens qui les séparaient des branches du
fleuve, et faire abandonner la culture des terres imprégnées de leur
salure.

C'est ainsi qu'on peut expliquer la formation des lacs marécageux et
peu profonds qui existent vers les côtes d'Égypte. Le plus
considérable, le lac Menzalëh, a envahi une grande partie du terrain
qu'arrosaient les branches Pélusiaque, Tanitique et Mendésienne; le
lac Bourlos est vers l'embouchure de l'ancienne branche Sébennitique
et des canaux dérivés de la branche de Rosette; le lac de Maadiëh
est vers l'ancienne bouche de Canope. Le lac d'Edko, nouvellement
formé pendant l'inondation de l'an IX, a été causé par l'ouverture
du canal de Deyrout, ordonnée légèrement par le général Menou: les
eaux répandues en abondance dans les terrains bas, se sont frayées,
à travers les dunes, une communication avec la mer. Après
l'inondation, lorsque le niveau des eaux douces a baissé, elles
n'ont plus eu d'écoulement par le canal qu'elles avaient formé près
de la Maison carrée; la mer y a pénétré et a formé ce nouveau lac.

Le lac Maréotis était trop éloigné du fleuve pour être comblé par
ses attérissemens; les travaux pour le canal destiné à conduire les
eaux à Alexandrie, et ensuite le défaut d'entretien des canaux du
Bahirëh, qui s'y écoulaient, en ont écarté les eaux du Nil, et sa
communication avec la mer ayant été fermée, l'eau s'en est évaporée.
Il était à sec depuis long-temps; mais une vase salée et un sable
mouvant, imbibés en hiver par les eaux de pluie et par celles de
l'inondation qu'y portent encore quoiqu'en petite quantité les
canaux du Bahirëh, le rendaient marécageux une grande partie de
l'année. Les Anglais ayant coupé pendant la dernière campagne la
digue du canal d'Alexandrie[3] qui le sépare du lac Maadiëh, il a
été rempli de nouveau par les eaux de la mer. Ce lac s'étend dans un
vallon parallèle à la mer, et qui n'en est séparé que par un coteau
dont la largeur, dans quelques endroits, n'est pas de cinq cents
toises; il dépasse la Tour des Arabes.

[Note 3: Cette opération des Anglais sépare presque entièrement
Alexandrie du reste de l'Égypte; la coupure du canal la prive d'eau
du Nil, et causera la ruine de cette ville si on ne le répare
promptement: mais les Turcs sont-ils en état de faire un travail si
considérable sans le secours des Européens? leur gouvernement
destructeur s'en occupera-t-il vivement? et voudra-t-il faire des
sacrifices pécuniaires suffisans.]

Il existe aussi quelques lacs formés par le superflu des eaux
d'inondation, qui se répandent dans des endroits bas où elles n'ont
aucun écoulement, et se dissipent par l'évaporation. Tels sont ceux
de Fayoum, du Grarak, de Birket-El-Hadji, l'Ouadi-Tomlat, et ceux
nommés Krah, par lesquels passait le canal de Suez: ces derniers ne
reçoivent les eaux que lors des grandes inondations.

Outre les branches ou canaux principaux dont nous venons de parler,
la Basse-Égypte est coupée par un nombre considérable de canaux
d'irrigation, dérivés des grandes branches. Les eaux de
l'inondation, conduites dans ces canaux et retenues par des digues
dans divers arrondissemens, arrosent d'abord les terrains
supérieurs, et après avoir servi successivement à fertiliser
plusieurs cantons, s'écoulent dans les lacs ou dans la mer.

La crue du Nil commence au solstice d'été; il acquiert sa plus
grande élévation à l'équinoxe d'automne, reste quelques jours étalé
et diminue ensuite. Les eaux s'écoulent plus lentement qu'elles
n'ont monté; au solstice d'hiver, le fleuve est déjà très bas, mais
il reste encore de l'eau dans les grands canaux: à cette époque les
terres sont mises en culture, et bientôt après deviennent
praticables.

Les grands canaux d'irrigation commencent à se remplir à la fin de
thermidor. Toute l'Égypte est inondée en vendémiaire. Les eaux
s'écoulent plus ou moins rapidement dans différens cantons.
Généralement les communications se rouvrent, pour les hommes à pied,
à la fin de brumaire. Les terrains bas et les canaux sont encore
remplis d'eau et de vase: ils se sèchent en frimaire. À cette
époque, plusieurs canaux principaux sont encore impraticables pour
un corps de troupes et pour l'artillerie, parce que les eaux y sont
trop basses pour y faire usage de bateaux et la boue trop tenace
pour les passer à gué. Comme en Égypte les ponts et les digues sont
fort rares, et qu'aucune route n'est tracée pour les grandes
communications, on ne peut bien traverser le Delta que dans le mois
de pluviôse.

Ces époques avancent ou retardent de quinze jours, même un mois,
selon l'élévation de la crue du Nil; mais on peut établir en général
que la Basse-Égypte n'est praticable, dans tous les sens, que depuis
les premiers jours de ventôse jusqu'à la fin de thermidor; les
grandes branches seules conservent de l'eau, et on y trouve toujours
des bateaux pour le passage. Les cantons qui reçoivent l'eau par
des canaux dérivés, après l'inondation des terres supérieures, sont
praticables plus tard: telle est une partie de la province de
Charkiëh.

D'après cet aperçu, les opérations de la guerre ne sont possibles
que pendant sept mois dans la Basse-Égypte. Le reste de l'année, on
peut bien marcher sur la lisière du désert; mais les villages qui le
bordent sont hors d'état de fournir les subsistances nécessaires à
une armée qui manque de tout, après un passage de désert; et de là
on ne peut point communiquer avec les villages de l'intérieur,
pendant vendémiaire, brumaire et frimaire. Ainsi à cette époque, et
même pendant les deux autres mois de l'inondation du reste de
l'Égypte, il n'est guère possible d'entreprendre, sur cette
frontière, que des opérations partielles.[4]

[Note 4: Les lacs de l'Ouadi-Tomlat, qui ont été remplis pendant
l'inondation extraordinaire de l'an IX, contenaient trop d'eau pour
que l'évaporation pût les mettre à sec pendant l'été; et si l'armée
n'avait pas été attirée sur les côtes par le débarquement des
Anglais, l'existence de l'eau dans ces lacs aurait changé les
opérations militaires sur la frontière de Syrie.]

De même une armée qui, ayant débarqué sur les côtes, voudrait à
cette époque agir dans l'intérieur de l'Égypte, ne pourrait le faire
que par eau: elle aurait cependant quelque avantage à arriver dans
cette saison, si elle voulait se borner à faire des établissemens
sur quelques points de la côte, où elle pût difficilement être
attaquée, afin d'y rassembler ses moyens pour agir dans la belle
saison.

L'armée qui aurait à défendre l'Égypte serait aussi gênée, pour ses
opérations, pendant l'inondation; une partie de ses mouvemens ne
pouvant s'effectuer que par eau, ils seraient fort lents et fort
difficiles; il est même quelques points de la côte où elle ne
pourrait se rassembler qu'avec beaucoup de peine, s'ils étaient
inopinément attaqués.


SYSTÈME DE GUERRE ADOPTÉ PAR LES FRANÇAIS.

Telle est la charpente et l'organisation physique de l'Égypte. Nous
ne nous arrêterons pas à considérer son influence sur la conduite de
la guerre, non plus que sur les diverses manières d'attaquer, de
défendre et de fortifier ce pays, relativement à la tactique et aux
moyens militaires des nations voisines, cela nous jetterait dans
trop de détails. Nous allons seulement examiner le système de guerre
et de fortification que les Français y ont adopté.

Lorsque les Français débarquèrent en Égypte, tout y était nouveau
pour eux, climat, tactique des mameloucks, moeurs des habitans,
etc., etc. Ils avaient à combattre, non seulement la force armée du
pays, les mameloucks, mais aussi les Arabes et les cultivateurs. En
travaillant à s'établir et à se fortifier contre les ennemis
intérieurs et extérieurs, il fallait se créer des ressources en
tout genre, s'attacher la nation et la civiliser. Bonaparte eut
bientôt saisi le système qu'il convenait d'adopter.

L'Égypte n'offre point ces lignes naturelles de défense, ces chaînes
de montagnes ou ces rivières qui, en Europe, déterminent les
systèmes de fortifications, d'attaque et de défense d'un pays. Elle
n'a pas de ces postes dont la possession entraîne celle d'une
province. La côte étendue et plane de la Méditerranée, est bien
accessible partout pour les petites chaloupes; mais il n'est que peu
de points propres à opérer un grand débarquement; dans un seul les
vaisseaux peuvent trouver un abri contre les vents, et s'approcher
assez de la côte pour soutenir les troupes. L'ennemi, une fois
établi, peut, hors la saison de l'inondation, pénétrer facilement
dans le pays. Tout est ouvert devant lui, rien ne l'oblige à
s'arrêter, s'il n'est pas retenu dans sa marche par quelque corps
d'armée qui occupe les points resserrés entre le Nil et les lacs.
Des fortifications pour défendre le passage des bouches du Nil
peuvent seules le gêner dans ses opérations; mais elles ne sont rien
sans la protection d'une armée.

Le passage du désert de Syrie a nombre de difficultés; la route est
déterminée par les lieux où l'eau se trouve; une partie de ces
points peut être occupée et fortifiée, mais ils peuvent aussi être
tournés par les corps de cavalerie qui composent les armées turques,
aidés par de grands moyens de transports. Ces premières difficultés
surmontées, l'Égypte est entièrement ouverte du côté du désert. Les
places qu'on pourrait y construire n'arrêteraient pas l'ennemi,
parce qu'il n'y a pas de route tracée par la nature et par l'art.

Si les Turcs, seuls ennemis dont l'armée d'Orient pût alors prévoir
l'attaque, pénétraient dans l'intérieur du pays, le fanatisme devait
faire soulever les habitans. Ils y auraient trouvé des auxiliaires,
des subsistances et toutes les ressources que le pays aurait alors
refusées à l'armée française; ce n'était qu'avec une armée qu'on
pouvait s'y opposer.

Toutes ces considérations déterminèrent à adopter pour principe, que
l'Égypte devait être défendue par une armée plutôt que par des
fortifications qui, d'après l'état physique du pays et l'espèce
d'ennemis qu'on avait à combattre, ne pouvaient avoir sur la
campagne une influence suffisante.

Cependant la difficulté des transports en Égypte, le genre de
nourriture des habitans, auquel les Français ne pouvaient encore
s'habituer, et le besoin de réunir d'avance des subsistances sur des
points où l'armée aurait à se rassembler, exigeaient qu'on y formât
des magasins de vivres et de munitions. Il était nécessaire que ces
dépôts fussent à l'abri des attaques des Arabes, de celles des
habitans du pays et des partis ennemis; qu'à cet effet, ils fussent
fortifiés, susceptibles d'être défendus par de petites garnisons, et
peu multipliés, afin que l'armée ne fût pas affaiblie. Il convenait
cependant que deux de ces postes, qui se trouvaient placés sur
l'extrême frontière, fussent suffisamment forts pour résister aux
attaques de l'ennemi, en attendant la réunion de l'armée. La
surveillance nécessaire dans l'intérieur du pays, pour le gouverner
et maintenir la tranquillité, exigeait encore des postes fortifiés,
capables d'imposer aux habitans, et de servir de retraite aux
détachemens français, dans les cas d'insurrection générale ou
d'attaque formée par des partis ennemis supérieurs.

Bonaparte détermina, d'après ces principes, le centre des opérations
et des dépôts de l'armée, les postes extrêmes et les postes
intermédiaires: il établit aussi sur le Nil une marine capable de
protéger les mouvemens et les transports.


FORTIFICATIONS CONSTRUITES PAR LES FRANÇAIS.

Les travaux de fortifications furent fort difficiles à organiser;
méthodes de construction, moyens d'exécution et de transport, tout
était différent des usages Européens. Le bois manquait absolument,
les outils étaient rares; on en avait perdu un grand nombre sur la
flotte: il fallut établir des ateliers pour en fabriquer. Les
soldats, épuisés par le changement de climat, fatigués de courses
continuelles, souvent mal nourris, privés entièrement de liqueurs
fortes, pouvaient difficilement être employés à ces travaux; et,
malgré les prix excessifs qu'on leur promettait, ils n'y mettaient
aucune activité.

Les Égyptiens, étonnés et effrayés du changement de domination,
venaient avec peine travailler à ces ouvrages; les bons traitemens
et un paiement exact, qu'ils n'obtenaient jamais sous leur ancien
gouvernement, les y déterminèrent, quoique lentement; mais ils ne
purent jamais être employés qu'aux travaux les plus grossiers, et
s'accoutumèrent difficilement à l'usage des machines et des outils
européens, qui ménagent à la fois le temps et les forces de l'homme.
La pénurie d'outils et d'ouvriers, ainsi que celle des finances,
nuisit toujours aux fortifications; cependant elles s'élevèrent
partout avec une rapidité qui surprit les Égyptiens, et fit sur eux
une grande impression.

En même temps qu'on élevait ces ouvrages, on avait à résister aux
attaques des ennemis et des habitans: il fallut, pour cette raison,
les conduire de manière à ce qu'ils fussent promptement en état de
défense, et l'on profita, partout où cela fut possible, des
constructions anciennes; mais tous ces ouvrages furent tracés comme
devant entrer dans le système général des fortifications
permanentes.

La ville du Caire, placée à l'ouverture de la vallée du Nil, près du
lieu où ce fleuve se divise, se présente naturellement comme le
centre de toutes les opérations militaires, ainsi qu'elle est celui
du gouvernement et du commerce: aussi fut-elle choisie pour être le
lieu de rassemblement d'où l'armée pourrait se porter sur les
frontières attaquées.

L'opinion en quelque sorte superstitieuse des habitans du pays, qui,
dans toutes les guerres, et les dissensions civiles, regardent le
parti qui occupe cette capitale comme le maître de l'Égypte, devait
encore déterminer à ce choix.

Cette ville est trop étendue, et contenait une population trop
considérable, pour qu'on pût penser à la fortifier et à la défendre;
on occupa seulement les points qui la dominaient. On tira le parti
le plus ingénieux de l'ancien château; et du chaos de ces vieilles
constructions, s'éleva une citadelle susceptible d'être défendue par
un petit nombre de troupes, dont l'artillerie et la position
commandaient la ville du Caire, et imposaient aux habitans. D'autres
petits forts furent construits autour de la ville, vers les
quartiers éloignés de la citadelle, pour défendre, avec de faibles
garnisons, quelques établissemens.

Il fallait aussi, au centre des opérations militaires, un dépôt
nécessaire à l'armée, et des ateliers particulièrement pour
l'artillerie; ces établissemens devaient être sur les bords du Nil
pour la facilité des transports. Gizëh fut désigné; et, pour le
fortifier, on profita d'une enceinte que Mourâd-Bey avait fait
construire.

Après avoir déterminé le centre des opérations de l'armée, et les
moyens de conserver ce point important pour la possession de
l'Égypte, il fallut s'occuper de la défense d'un autre point plus
intéressant pour l'armée française, du port de mer qui contenait sa
marine, presque tous les magasins, et par lequel elle pouvait
recevoir des secours.

L'influence militaire d'Alexandrie, comme place de guerre, est à peu
près nulle. Cette ville, isolée par un désert, est presque regardée
comme étrangère par les habitans: on peut posséder toutes les terres
cultivées sans avoir besoin de cette ville, tandis qu'elle ne
pourrait que difficilement exister sans l'eau du Nil et les vivres
de l'Égypte; mais, comme port de mer excellent, et le seul qui
existe sur la côte, Alexandrie en est vraiment la clef. Aucune
opération maritime ne peut être bien consolidée sans sa possession;
c'est là que se fait le principal commerce, parce que les boghaz de
Rosette et de Damiette ne peuvent être franchis que par de petits
bâtimens.

C'est près d'Alexandrie qu'est la rade d'Aboukir, dangereuse
seulement lors des vents du nord et de nord-est: c'est aussi au fond
de cette rade qu'est le point de la côte le plus favorable pour
débarquer.

Toutes ces raisons déterminèrent à fortifier Alexandrie, et à
augmenter d'autant plus les défenses de cette place, qu'elle était
la seule exposée à l'attaque des troupes européennes. Mais ces
fortifications exigeaient beaucoup de temps, de main-d'oeuvre et des
travaux considérables. L'armée ne pouvait, sans s'affaiblir, y
laisser une forte garnison, et cependant la défense de la ville et
du port embrassait un développement immense; tout le terrain
environnant était couvert d'anciennes constructions et de montagnes
de décombres. On tira parti d'une portion de l'enceinte construite
par les anciens Arabes, du Phare, etc., pour former une ligne de
défense qu'on fit flanquer par des redoutes tracées sur des
montagnes de décombres très dominantes, et que dans la suite on
convertit en forts revêtus. Ces travaux, poussés avec autant de
rapidité que le peu de moyens disponibles le permettaient, eurent
bientôt une apparence extérieure assez formidable, mais en effet,
furent toujours très faibles.

Une vieille mosquée, bâtie sur l'île ou rocher du Marabou, fut
convertie en fort; elle servit à défendre l'anse où l'armée avait
opéré son débarquement, et la passe occidentale du port vieux
d'Alexandrie.

Le vieux château d'Aboukir fut réparé et armé; il servit de batterie
de côte; achevé, il aurait formé un réduit capable de résister
jusqu'à l'arrivée de l'armée, si l'ennemi avait débarqué dans le
fond de la rade.

Les autres points importans de la côte étaient les deux bouches du
Nil: on s'occupa de leur défense. Les villes de Rosette et de
Damiette étaient trop grandes et trop peuplées pour être converties
en postes militaires; elles étaient trop éloignées de l'embouchure
pour en défendre l'entrée, et les bâtimens de guerre postés en
dedans du boghaz ne pouvaient le défendre efficacement, s'ils
n'étaient protégés par des feux de terre. Un ancien château, situé
à une demi-lieue au-dessous de Rosette, fut réparé et armé; on le
nomma le fort Julien. Au-dessous de Damiette, dans l'endroit le plus
resserré de la langue de terre qui sépare le Nil du lac Menzalëh,
sur l'emplacement du village de Lesbëh, on construisit un fort. Ce
fort, appelé Lesbëh, commandait le Nil, et aurait arrêté l'ennemi
si, après avoir débarqué sur la plage à l'est de l'embouchure, il
avait voulu marcher sur Damiette. Il était cependant trop éloigné du
boghaz pour protéger les bâtimens chargés d'en défendre l'entrée:
deux tours anciennement construites sur les deux rives, furent
réparées et armées.

Il restait encore quelques points de la côte qu'il était nécessaire
d'occuper, tels que les bouches de Bourlos, Dibëh et Omm-Faredje;
mais on ne put y travailler que dans les derniers temps. On y
construisit des tours couvertes d'un glacis, et armées de quelques
pièces d'artillerie; elles furent en outre défendues par des
bâtimens armés.

Un poste intermédiaire entre le fort Julien et Aboukir était utile
pour protéger la communication avec Alexandrie, et augmenter la
surveillance sur la côte la plus menacée; pour cet effet, un ancien
kervan-serai, nommé la Maison carrée, fut converti en poste
militaire; ce poste défendit aussi la bouche du lac d'Edko, qui
s'est ouverte près de là.

Il était nécessaire d'avoir, pour les opérations de l'armée sur la
côte, un centre d'action, un dépôt de vivres et de munitions. On
choisit pour cet effet, près de Rahmaniëh, l'endroit où le canal
d'Alexandrie sort du Nil; on y construisit une redoute, et des
magasins y furent formés. Si le Caire était le centre des opérations
pour toute l'Égypte, Rahmaniëh pouvait l'être pour les côtes; un
corps de réserve se serait porté rapidement de là sur le point
menacé entre Bourlos et Alexandrie. S'il était nécessaire de réunir
toute l'armée, les corps pouvaient s'y rendre des différentes
parties de l'Égypte, et de là marcher ensemble aux ennemis. De
Rahmaniëh, il faut trois jours pour aller à Damiette, en traversant
le Delta; quatre jours suffisent pour aller par le Delta de
Rahmaniëh à Salêhiëh, sur la frontière de Syrie. Des routes, des
ponts et des digues, construits dans cette direction, auraient pu
rendre cette communication praticable pendant toute l'année.

Sur la frontière de Syrie, Belbéis et Salêhiëh furent choisis pour
postes extrêmes: on voulut d'abord en faire de grandes places, mais
les difficultés qu'on éprouvait à conduire des travaux considérables
avec peu d'outils et d'ouvriers y firent renoncer. On en forma des
postes de dépôts; et Salêhiëh, qui se trouvait sur la lisière des
terres cultivées, vers le désert, dut être le plus considérable.

La campagne de Syrie développa les projets sur la défense de cette
frontière; on pensa que le meilleur système était d'occuper, dans le
désert, les principales stations. L'ancien château d'El-A'rych,
placé presqu'à l'extrémité du désert vers la Syrie, fut choisi pour
être occupé et fortifié; on construisit à Catiëh un poste
intermédiaire.

Le vallon d'El-A'rych est tellement placé qu'une armée qui veut
marcher de Syrie en Égypte doit nécessairement s'y arrêter, afin de
réunir les moyens indispensables pour passer le désert. Une place
construite à El-A'rych aurait bien certainement couvert l'Égypte,
aurait même donné une attitude menaçante, si elle avait été placée
de manière à commander tous les puits; si on avait pu y entretenir
une garnison suffisante pour s'opposer à tout établissement dans le
vallon; si les ouvrages avaient pu être assez promptement
perfectionnés pour résister jusqu'à l'arrivée des secours; si elle
avait pu être assez bien approvisionnée non seulement pour soutenir
un long blocus, mais pour fournir aux besoins de l'armée qui serait
venue la secourir, et poursuivre les ennemis en Syrie. Mais tout
cela n'était pas; les constructions étaient fort lentes au milieu
d'un désert où tout manquait; la mer n'étant pas libre, les vivres
portés à dos de chameau suffisaient à peine pour une garnison très
faible; l'ennemi pouvait s'établir dans le vallon d'El-A'rych, y
trouver de l'eau pour son armée et en faire le siége, ou contenir
avec peu de troupes sa faible garnison, tandis qu'il agirait en
Égypte. Les travaux commencés n'étaient pas terminés, et ce poste
était peu fortifié lorsque l'armée du visir vint l'assiéger dans le
courant de nivôse an VIII; une manoeuvre diplomatique et une
surprise le livrèrent avant que l'armée française pût marcher à son
secours.

Après la victoire d'Héliopolis, l'armée, obligée d'aller assiéger le
Caire, ne put poursuivre le visir jusqu'à El-A'rych, et faire de ce
fort un établissement solide, ou le détruire entièrement. On
réfléchit ensuite que ces postes dans le désert étaient fort
difficiles à entretenir et à fortifier convenablement; qu'ils
forçaient à diviser l'armée; que plusieurs routes qu'on avait
reconnues et qui les tournaient, pouvaient servir à des armées
composées particulièrement de cavalerie, comme celles des Turcs, ou
du moins à leurs partis, pour se répandre dans l'intérieur de
l'Égypte, pendant que l'armée française serait divisée sur plusieurs
points ou les attendrait dans le désert. On se rappela qu'avec les
armées turques il importait toujours de se ménager l'offensive; que
pour traverser le désert en corps d'armée, elles devraient
nécessairement réunir des moyens à Catiëh et y séjourner, et qu'on
aurait beaucoup d'avantage à s'y porter pour leur livrer bataille;
ou si cela n'était pas possible, à les combattre avec l'armée
réunie, lorsque, fatiguées du passage du désert, elles seraient près
d'atteindre les terres cultivées.

On revint donc à peu près au premier projet. Salêhiëh forma un poste
assez fort pour résister avec une faible garnison, en attendant
l'arrivée de l'armée, et pour contenir les vivres qui lui seraient
nécessaires pendant ses opérations dans le désert. Belbéis servit de
dépôt intermédiaire entre Salêhiëh et le Caire.

On construisit dans l'intérieur, à Menouf, Miit-Khramer, Mansoura,
etc., quelques postes pour protéger la navigation du Nil, contenir
les habitans du pays, et servir de dépôts intermédiaires.

On établit aussi un poste à Souez; les travaux y éprouvèrent presque
autant d'obstacles qu'à El-A'rych, parce qu'il fallait tout y porter
par le désert; les fortifications qu'on y entreprit suffisaient pour
protéger, contre les Arabes, les établissemens qu'on voulait y
former; mais on pouvait d'autant moins songer à défendre Souez
contre une attaque sérieuse, que celle-ci ferait probablement partie
d'une invasion générale, qui empêcherait d'y envoyer des secours.
D'ailleurs Souez tirant ses vivres de l'Égypte, et n'ayant pas de
marine, il n'y avait aucun inconvénient à l'abandonner pendant
quelque temps.

Son organisation isole en quelque sorte la Haute-Égypte des grandes
opérations de la guerre, et la réduit à être le théâtre des
dissensions intestines. L'arrivée par Cosséir de troupes étrangères
peut seule la faire sortir de ce rôle; mais ces troupes ne peuvent
traverser le désert que lorsqu'elles sont favorisées par des
intelligences dans l'intérieur. Du temps des mameloucks, les partis
chassés du Caire et les mécontens se retiraient dans la
Haute-Égypte; aussitôt qu'ils s'étaient assez rétablis et organisés,
ils cherchaient à se rapprocher; le parti dominant venait alors les
combattre: cette longue vallée dans laquelle descend le Nil, était
le champ de bataille. Les Français eurent, sous la conduite du
général Desaix, une pareille guerre avec Mourâd-Bey; ils soumirent
bientôt toute la Haute-Égypte, et dissipèrent presque entièrement
les mameloucks; mais ce bey, qui connaissait tous les vallons et
toutes les routes du désert, parvint toujours à s'échapper, suivi
d'un petit nombre de cavaliers excellens, quoique accablés de
fatigue.[5]

[Note 5: Lorsque ce bey était poursuivi très vivement, il
entrait dans un de ces vallons, et paraissait s'enfoncer dans le
désert; mais dès qu'il y avait attiré les Français, il dispersait sa
troupe, afin qu'on ne pût pas en reconnaître les traces; elle se
rendait au travers des montagnes dans un autre vallon, où elle se
réorganisait pour descendre dans la vallée du Nil. Mourâd-Bey
reparaissait ainsi dans les lieux où les Français ne l'attendaient
pas; il prenait des vivres dans les villages, et recommençait la
même manoeuvre chaque fois que les Français, ayant découvert sa
retraite, marchaient contre lui: quoique attaqué souvent à
l'improviste, et même surpris dans ses camps, il réussit toujours à
les éviter.]

On croyait d'abord n'avoir besoin, dans la Haute-Égypte que de
quelques postes militaires pour protéger la navigation du Nil,
contenir les habitans du pays, et conserver les magasins de vivres
et de munitions. Cependant l'arrivée d'un corps d'Arabes Mekkins,
venus par Cosséir, fit sentir la nécessité d'occuper ce port;
aussitôt qu'on eut réuni des moyens suffisans, on s'y établit, et on
fortifia un ancien château. Kenëh, qui est sur le Nil au débouché du
Cosséir, fut choisi pour la construction d'un fort servant de dépôt
à ce port, et de poste militaire principal dans la Haute-Égypte.
D'autres postes furent fortifiés à Girgëh, Siout, Miniet et
Benesouef.

L'occupation de toute la Haute-Égypte et de Cosséir, et la guerre
contre Mourâd-Bey, employaient beaucoup de troupes qu'il aurait été
utile de réunir à l'armée, pour qu'elle fût bien en état de résister
aux attaques extérieures. Il était cependant nécessaire de tirer de
ce pays des ressources pour nourrir l'armée et payer ses dépenses.
Kléber remplit ces deux objets par la paix avec Mourâd-Bey, qui
devint tributaire pour les provinces dont il conserva le
gouvernement. Les postes militaires de Siout, Miniet et Benesouef,
furent gardés par un petit nombre de Français, chargés de protéger
les opérations du gouvernement dans les provinces conservées. Kléber
se réserva la faculté d'entretenir garnison à Cosséir; mais il
voulut attendre, pour en profiter, que les troupes qu'on y enverrait
y fussent moins isolées, après l'établissement de quelques
communications maritimes entre Souez et Cosséir.

On aurait une idée très fausse des fortifications que les Français
ont construites en Égypte, si on y appliquait ce qu'on entend en
Europe par place, fort, poste militaire, etc., etc. Il faut toujours
se rappeler ce que j'ai dit des obstacles qu'on eut à surmonter: on
dut créer de nouveaux genres de fortifications et de constructions,
applicables au pays, aux matériaux, et relatifs aux diverses
attaques dont on pouvait être menacé.

Des maisons, ou d'anciennes constructions, armées de quelques pièces
de canon et crénelées; de petites tours aussi crénelées et
surmontées d'une terrasse et d'une ou deux pièces de canon, étaient
des postes où une vingtaine de Français attendaient sans crainte ou
repoussaient toutes les attaques de la cavalerie ennemie, ou d'une
multitude soulevée, et n'y craignaient même pas quelques pièces
d'artillerie mal servies. Une grande partie des postes que j'ai
appelés forts étaient de ce genre. Les vivres et munitions pour la
garnison et ceux en dépôt pour l'armée étaient mis dans des magasins
construits dans l'intérieur, ou bien adossés extérieurement à ces
constructions.

Afin de mettre ces postes un peu à l'abri du feu de l'artillerie, on
éleva autour de quelques uns, des parapets, ou des chemins couverts.
Ils formaient alors un réduit, et pour les attaquer avec succès, on
aurait été obligé de cheminer et d'établir une batterie sur le
glacis. C'est le système qu'on avait adopté pour Salêhiëh, et qui,
par la succession des travaux, pouvait le transformer en place
régulière.

D'anciens châteaux, autour desquels on n'avait pas eu le temps de
creuser des fossés et de bâtir des contrescarpes revêtues, portaient
le nom de forts; le pied de revêtement de plusieurs était à peine
garanti par un léger bourrelet. Ces forts ne pouvaient par
conséquent résister à l'artillerie. La plupart n'étaient aussi que
de simples redoutes de campagne, qu'on commençait à revêtir et qui
n'avaient pas de contrescarpe.

Presque tous ces ouvrages étaient entourés de palmiers, décombres,
monticules de sable, etc., etc., qui rendaient les approches
faciles, et dont on n'avait pu les dégager. Tous ces inconvéniens
étaient réunis à Alexandrie; cependant les ouvrages dispersés sur un
développement immense, se soutenaient réciproquement; mais les
approches étaient faciles, et on avait dû négliger plusieurs points
importans, pour mettre plus tôt les principaux ouvrages en état de
résister. Dans les derniers temps on n'avait pas donné tout l'argent
ni employé tous les bras qu'on aurait pu consacrer à ces travaux; et
Alexandrie n'était pas en état de résister plus de huit jours à une
attaque régulière.

On avait toujours regardé la ville du Caire comme trop considérable
et trop peuplée pour être défendue; cependant, après le siége qu'il
avait été obligé d'en faire, Kléber voulut éviter que dans des
circonstances pareilles à celles d'Héliopolis, des partis ennemis
pussent y pénétrer et occasionner une nouvelle révolte; en
conséquence, il ordonna la réparation d'un ancien mur d'enceinte, la
construction de quelques tours et l'occupation de plusieurs postes.
Il destinait particulièrement à ce service les troupes auxiliaires
grecques et cophtes, de manière qu'il aurait toujours eu l'armée
disponible; mais, en ordonnant ces travaux, il n'avait jamais pensé
que dans aucun cas elle dût s'y renfermer. Après sa mort on les
continua; et comme ils s'exécutaient sous les yeux du chef de
l'armée, on leur donna une importance qu'ils n'auraient jamais dû
avoir: on les augmenta en nombre et en solidité, et on y employa des
fonds et des ouvriers qui auraient été plus utiles ailleurs,
particulièrement à Alexandrie.

Cet aperçu suffit pour donner une idée générale des fortifications
faites en Égypte par les Français. Les officiers du génie, qui les
ont dirigées avec tant de zèle et de talent, ont fait plus qu'on ne
pouvait espérer en si peu de temps, ayant peu de moyens et de
nombreux obstacles à surmonter.

Ces fortifications étaient excellentes contre des armées turques,
inhabituées aux attaques régulières, qui n'en sont pas même
susceptibles par leur organisation, et qui savent à peine se servir
de leur artillerie; mais elles ne pouvaient opposer qu'une faible
résistance aux attaques des troupes européennes. Cependant,
considérées comme dépôts destinés à fournir aux besoins de l'armée,
dans tous les lieux où elle pouvait se porter, elles remplissaient
leur but. C'était sur l'armée que reposait la défense de l'Égypte;
elle devait toujours être prête à se réunir pour marcher contre
l'ennemi le plus dangereux.


DES ROUTES ET MARCHES D'ARMÉE DANS L'INTÉRIEUR DE L'ÉGYPTE.

Après avoir établi ces postes, qui donnaient les moyens de nourrir
l'armée sur tous les points, les routes pour faciliter dans toutes
les saisons ses marches étaient l'objet dont il était le plus
nécessaire de s'occuper.

Les communications par eau furent organisées sur le Nil, et
protégées par des barques armées. Bonaparte ordonna des
reconnaissances pour celles de terre; elles furent continuées par
ses successeurs. Si les marches étaient faciles pendant la
sécheresse, on ne pouvait que par de grands travaux les rendre
praticables pendant le reste de l'année: cela était cependant d'une
importance majeure pour le temps où la retraite des eaux permettant
d'agir sur la lisière du désert et sur une partie de la côte, des
corps de troupes éprouvaient encore des difficultés pour traverser
la Basse-Égypte.

Les routes qu'il importait particulièrement d'organiser étaient
d'abord celle d'Alexandrie à Damiette en suivant la côte (elle le
fut par l'établissement de barques pour le passage des bouches);
celles de Rahmaniëh à Damiette, de Rahmaniëh à Salêhiëh, de
Damiette à Salêhiëh, du Caire à Damiette, du Caire par Rahmaniëh à
Alexandrie et Rosette.

Pour que ces routes fussent praticables pendant l'inondation, elles
devaient être élevées au-dessus du niveau des eaux; on pouvait profiter
de plusieurs digues et ponts qui existaient déjà. Les nouvelles levées
et les ponts qu'on aurait dû faire, devaient se rattacher au système
général d'irrigation de la Basse-Égypte; il était nécessaire de le bien
étudier avant de commencer un travail qui pouvait avoir tant d'influence
sur les cultures et l'état physique de l'Égypte. On devait chercher à
perfectionner la distribution des eaux en traçant ces routes: ainsi les
reconnaissances ne pouvaient qu'être fort lentes; et elles n'étaient pas
terminées lorsqu'on dut abandonner le pays. Il aurait fallu construire
un grand nombre de ponts et faire des levées fort étendues; mais ce
travail, indispensable pour perfectionner le système de défense,
demandait plusieurs années. Si on n'a pas eu le temps d'exécuter ces
routes, les reconnaissances qu'elles ont occasionnées ont du moins
procuré au génie militaire, aux ingénieurs des ponts et chaussées et aux
ingénieurs géographes, des matériaux très précieux pour la connaissance
parfaite de l'Égypte.


CONSIDÉRATIONS SUR LA CIVILISATION DES DIFFÉRENTES CLASSES
D'HABITANS DE L'ÉGYPTE

La population de l'Égypte est composée de plusieurs races, qui ont
toutes dans le caractère des traits communs, mais qui sont cependant
distinguées par leur genre de vie, leurs moeurs, leur existence
politique et leur religion. L'islamisme, qui est celle de la plus
grande partie des habitans, exclut les individus des autres cultes
de toute influence politique; tolérés par la loi, ils sont réduits à
une entière dépendance, et sans cesse exposés au mépris de
l'orgueilleux Musulman.

On observe, en Égypte, presque toutes les nuances de la
civilisation, depuis l'état pastoral jusqu'à l'homme changé, dépravé
même par le pouvoir et par le luxe; mais on n'y peut apercevoir
celle de l'homme perfectionné par les arts et l'étude des sciences.
On y trouve aussi des traces d'un système féodal, qui paraît
inhérent aux premiers degrés de la civilisation.

Ces nuances seront plus frappantes si on examine séparément les
habitans du désert, ceux des campagnes et ceux des villes.


DES ARABES

L'Arabe Bédouin, errant dans les déserts, y faisant paître ses
troupeaux et se nourrissant de leur lait, retrace encore
actuellement les anciens patriarches: mêmes moeurs, mêmes usages,
même genre de vie; le pays qu'il habite n'en permettant pas d'autre,
il n'a pu changer. Si certains auteurs avaient vécu avec ce peuple;
s'ils avaient étudié les hommes formés par cette vie pastorale, ils
se seraient épargné beaucoup de déclamations.

L'Arabe respecte surtout les vieillards; l'autorité paternelle est
très étendue chez lui, et tous les enfans restent unis sous le
pouvoir du chef de la famille; lorsqu'elle devient considérable,
après plusieurs générations, elle forme une tribu dont les
descendans du premier patriarche sont les chefs héréditaires chargés
du gouvernement, ils attirent à eux l'influence et les richesses;
ils finissent par dominer et par former une classe supérieure; alors
ils usurpent une espèce d'autorité féodale sur le reste de la tribu.

Les cheiks représentent le père de la famille, et jugent les
différends de leurs enfans; mais plus la famille ou la tribu est
considérable, moins leurs jugemens sont respectés: de là naissent
des querelles, et l'homme de la nature qui se croit lésé a recours à
sa force personnelle. Les jalousies entre les frères, fruit d'un
défaut d'équilibre entre l'affection qu'ils inspirent ou les biens
qui leur sont dévolus, sont très fréquentes, notamment après la mort
du père; et quoique le droit d'aînesse soit reconnu, il n'est pas
rare de voir des frères guerroyer lorsqu'ils sont assez puissans
pour que leurs querelles portent ce nom. Les rixes entre familles et
tribus voisines sont assez fréquentes; des empiètemens sur les
pâturages, des enlèvemens de bestiaux, etc., en sont la cause ou le
prétexte. Aucune autorité supérieure n'existe pour les juger, ou
pour les contraindre à un accommodement: et cette vie pastorale
primitive, qu'on croyait si paisible, n'offre que le tableau d'un
état de guerre presque continuel.

Rien ne lie les Arabes à une société générale: leur religion, qui
devait être un moyen d'union, ne les a réunis que lors de
l'impulsion fanatique donnée par Mahomet, et continuée sous ses
successeurs, par une suite nombreuse de conquêtes étonnantes qui
changèrent les moeurs de ces générations. Chaque tribu a son chef de
religion, qui, dans les affaires intérieures trop importantes pour
être décidées par le cheik, juge d'après les principes du Koran;
mais ces ministres du culte ont peu d'influence pour étouffer les
dissensions entre les tribus.

Les querelles sont interminables, des haines héréditaires font
naître des combats, des pillages, des assassinats sans cesse
renaissans; le sang doit être vengé par le sang. Les localités, des
intérêts communs et des haines semblables, unissent quelquefois,
pour un temps, des familles et des tribus sous un même chef; mais la
fin de la guerre, le partage du butin, brisent ces liens d'un
moment, dès que les mêmes dangers ne les forcent plus de rester
alliées.

Quoique dominés par des passions haineuses et les jalousies qui
naissent de cet état habituel de guerre, les Arabes ont de belles
qualités morales. Ils exercent, même envers leurs ennemis,
l'hospitalité, plus commune chez l'homme de la nature, malgré ses
besoins, que chez l'homme civilisé au sein de ses trésors. Cette
vertu commence à perdre chez eux de sa pureté, par l'ostentation
qu'ils y mettent, et parce qu'elle tient au besoin qu'ils ont de
trouver des asiles dans les orages fréquens auxquels ils sont
exposés.

Passionnés pour leur indépendance, ils méprisent le cultivateur et
l'homme des villes; ils ont de la fierté dans le caractère et
quelques sentimens élevés. C'est même une question à résoudre, si la
fausseté, la dissimulation qu'on leur reproche, notamment dans leurs
relations politiques et particulières avec les classes plus
civilisées, sont le résultat de leurs moeurs, ou de l'expérience de
la mauvaise foi de ces dernières? La flatterie adroite qu'ils savent
employer dans certaines occasions, tient-elle à leur caractère, où
l'ont-ils apprise dans leurs relations étrangères?[6]

[Note 6: J'ai souvent été surpris d'entendre des Arabes, élevés
dans le désert, d'un aspect sauvage et couvert de haillons, sachant
à peine lire quelques passages du Koran, employer, dans certaines
discussions, une adresse de raisonnement et des détours dignes des
négociateurs les plus subtils, des flatteries qu'avouerait le
courtisan le plus exercé, et parsemer leurs discours de grandes et
belles images. En général, l'imagination vive et les sentimens
élevés des Arabes contrastent avec le sol brûlant et stérile qu'ils
habitent, avec la simplicité et même la misère de leur vie. Dans
leurs poésies, ils chantent l'amour, tandis que leurs institutions,
la polygamie et l'état d'abjection où leurs femmes sont réduites,
devraient détruire presque entièrement cette passion.]

Les qualités que les Arabes estiment particulièrement, sont la
franchise et la bravoure: chez eux, un des plus grands éloges est de
dire d'un homme qu'il n'a qu'une seule parole. Ils étaient peu
habitués, avant l'arrivée des Français, à rencontrer cette qualité
chez les dominateurs de l'Égypte.

Aucun titre à leurs yeux n'est plus beau que celui de père; aussitôt
qu'un Arabe a un fils, il change de nom et prend celui de père de ce
fils. Ce que les Arabes désirent le plus, c'est la multiplication de
leur race, parce que leur pouvoir et leur ascendant s'accroissent
dans la même proportion; c'est comme leur donnant beaucoup d'enfans
qu'ils honorent leurs femmes; réduites aux travaux du ménage et aux
soins des troupeaux, elles n'ont ordinairement aucune influence
publique. Cependant il est quelques exemples de femmes considérées
pour leur aptitude aux affaires, qui ont succédé à leurs maris dans
la place de cheik.[7]

[Note 7: La tribu de Békir en Syrie, qui est fort puissante,
depuis la mort d'Akmet-Békir, cheik très considéré, obéit à sa mère.
Il en est aussi dans la Haute-Égypte, mais ces exemples sont très
rares.

Dans une visite à la tribu de Néfahat, j'interrogeais un vieillard
qu'on me présenta comme l'historien de sa tribu: Il me dit, en
parlant de leur établissement en Égypte, que la femme de Néfoa,
lorsqu'il y vint, _avait les yeux aussi vifs et aussi perçans que la
balle qui sort du fusil_; elle avait un grand caractère et beaucoup
d'esprit; aussi ses enfans ont prospéré, et les Néfahat ont
actuellement cinq cents cavaliers, tandis que les Lomelat n'en ont
pas cent; ils descendent cependant d'un frère de Néfoa, qui vint en
même temps que lui; mais dont la femme avait des _yeux de gazelle_,
était douce et timide.]

Les guerres fréquentes ont déterminé les familles et tribus à
convenir des limites de territoire, et des puits du désert qui
appartiendraient à chacune d'elles; ce genre de propriété est
général pour toute la tribu. Les propriétés personnelles sont les
troupeaux, dont la vente leur produit des grains, des armes et du
tabac; et leur industrie, qui se réduit à la location de leurs
chameaux et à quelques branches très faibles de commerce, telles que
le charbon, la gomme, le sel, le natron, l'alun, etc., etc., que les
localités restreignent à certaines tribus.

Les Arabes ne connaissent pas l'usage des impôts pour subvenir aux
dépenses générales. Le cheik est ordinairement le plus riche; il
doit, avec ses biens, entretenir ses cavaliers, et subvenir aux
dépenses qu'occasionnent l'hospitalité et les réunions des autres
chefs: excepté dans ces circonstances, il vit aussi simplement que
le reste de la tribu.

Piller est un besoin pour tous les Arabes. Les dépouilles sont
partagées entre les familles, d'après des règles établies. Cet
esprit de pillage est-il inhérent à leur degré de civilisation?
Est-il le résultat des guerres qu'ils se font entre eux, ou naît-il
de la jalousie qu'ils portent à l'aisance des classes plus
civilisées qui habitent les terrains cultivés? Je ne déciderai pas
ces questions. Les Arabes se justifient en disant que le pillage
est un droit de conquête; ils regardent ce qu'ils prennent comme des
trophées militaires, et se considèrent comme étant en guerre
éternelle avec tout ce qui n'est pas eux.

L'Arabe étant habitué dès l'enfance à tout respecter dans les
vieillards, forme ses opinions d'après la leur; rien n'excite en lui
de nouvelles idées, et c'est ainsi que ses moeurs se sont
perpétuées. Il ne trouve rien de plus beau, de plus noble que son
existence. Occupé de ses chevaux, de ses chameaux, de courses et de
pillages, tandis que ses femmes gardent les troupeaux et tissent ses
grossiers vêtemens, il contemple avec mépris le reste des hommes,
pense que c'est dégrader sa dignité que de s'adonner à la culture de
la terre et habiter des maisons. Son mépris pour toutes les
institutions étrangères s'oppose à leur influence.

C'est là ce qui conserve à tous les Arabes un caractère national,
même à ceux qui ont eu le plus de relations avec les peuples
civilisés, et qui ont adopté une partie de leurs usages. Mais
quoique leur caractère ne soit pas sensiblement modifié par le
contact des autres peuples, l'habitation des terres cultivées
occasionne cependant quelques changemens dans leur état politique.
Suivons-les, depuis l'Arabe isolé dans le désert, jusqu'à celui qui
est établi en souverain dans certains cantons.

L'Arabe Bédouin, vivant dans le désert du produit de ses troupeaux
et de ses pillages, est réputé le plus noble et le plus pur. Les
plus riches, ceux qui vivent dans l'aisance, en font le plus grand
éloge, et même regardent comme un grand honneur d'en descendre; mais
ils ne sont pas tentés de l'imiter.

Il existe dans quelques tribus une classe composée de descendans de
familles étrangères ou de fellâhs qui, fatigués de vexations, se
sont sauvés dans le désert et ont embrassé la vie arabe. Cette
classe n'est point admise à la noble oisiveté et à la vie militaire
des Bédouins; elle est restreinte à la garde des troupeaux, à la
conduite des chameaux et aux travaux de la terre, lorsque ces tribus
ont quelques cultures: tels sont les Hattemëhs dans la Charkiëh.
Quelques cheiks de tribus voisines des terres cultivées, ayant
augmenté leur puissance et leurs richesses, ont réduit le reste de
la tribu à cet état secondaire; leur famille, considérée comme
d'origine noble et purement arabe, est seule exempte des travaux.

Les Arabes ne font pas d'esclaves dans leurs guerres[8]. N'ayant pas
de travaux pénibles pour les occuper, ils leur seraient inutiles,
et personne ne voulant les acheter, ils ne pourraient en faire un
objet de commerce. Lorsque les ennemis tombent entre leurs mains,
ils les tuent ou se bornent à les dépouiller; suivant l'importance
qu'ils leur supposent chez leurs ennemis, quelquefois ils les
gardent en otage. Ils connaissent cependant l'esclavage et achètent
même des nègres de l'intérieur de l'Afrique; mais il n'est chez eux,
comme dans presque tout l'Orient, qu'une espèce d'adoption.
L'esclave acheté entre dans la famille; il n'est chargé d'abord que
du service domestique, mais dès que son âge et ses forces le
permettent, il accompagne son maître à la guerre; tout lui devient
commun avec les enfans. Souvent le maître joint au don de la liberté
celui des troupeaux nécessaires pour son établissement, et le marie.
On voit des descendans de ces esclaves noirs partager l'autorité et
la considération avec les autres Arabes; plusieurs sont même
parvenus à la place de cheiks. Les tribus du désert achètent moins
d'esclaves que celles qui sont voisines de terrains cultivés:
celles-ci ont besoin d'une force armée considérable pour se
maintenir et accroître leur puissance.

[Note 8: Quelques tribus puissantes de la Haute-Égypte
paraissent devoir faire exception; encore les esclaves faits
n'appartiennent-ils pas à des Arabes, mais à des Barabas. Pendant
notre séjour, le cheik de la tribu de Tarfé, Mahmoud-Ebn-Ouafi,
envoya un parti de quelques cents cavaliers à cent vingt journées
dans le désert, contre une tribu dont il prétendait avoir à se
plaindre. Ces cavaliers ayant eu le dessous, passèrent, en revenant,
sur les terres de Dongola, où ils firent des prisonniers, et
notamment prirent la famille du chef. L'héritier présomptif vint à
Siout porter plainte aux Français, et le général Donzelot lui fit
rendre ses frères et soeurs, ainsi que ses sujets, qui étaient déjà
disséminés dans les divers camps de la tribu.]

Plusieurs tribus se sont successivement établies sur la lisière des
terres cultivées et du désert, d'autres dans des plaines
sablonneuses qui forment des espèces d'îles au milieu des terres
cultivées. Elles y vivent encore sous la tente et dans des cabanes
de roseaux, et y conservent leurs moeurs. Elles ont aussi leur
arrondissement dans le désert, où elles envoient paître leurs
chameaux et peuvent se sauver avec leurs troupeaux dès qu'elles ont
quelque attaque à redouter. Cette proximité des terres cultivées
leur fait prendre des habitudes et des besoins dont les purs
Bédouins sont exempts. Ces Arabes se nourrissent mieux et font
cultiver quelques terres par les classes inférieures ou par les
fellâhs. D'autres Arabes ont quitté les tentes pour habiter les
villages; ils y sont distingués des fellâhs par leur oisiveté, par
la vie militaire de tous ceux qui tiennent aux familles des cheiks,
et par une espèce d'indépendance. Devenus propriétaires et
cultivateurs, ils sont davantage sous la main du gouvernement;
cependant plusieurs sont assez puissans pour lui résister ou pour
s'en faire craindre; quelques uns ont des cantons où ils commandent
en souverains. Le cheik Hamman était le véritable prince de la
Haute-Égypte, lorsque Ali-Bey anéantit son pouvoir. Depuis, aucun ne
s'est élevé à ce degré de puissance; mais il en est beaucoup qui
possèdent des villages, soit comme propriétaires ou seigneurs, soit
comme propriétaires de terrains francs. Ils maintiennent leur
dignité par une nombreuse cavalerie, et sont craints et respectés
par un gouvernement faible et divisé.

Les Arabes se considèrent comme établis en Égypte par droit de
conquête; les différentes tribus s'en sont partagé toute l'étendue
par arrondissemens ou juridictions[9], où chacune domine et a ses
terres particulières. Ils regardent les fellâhs comme des vassaux
qui doivent cultiver les terres nécessaires à leur subsistance, et
payer un tribut pour celles qu'ils cultivent pour leur propre
compte, pendant que, toujours à cheval et armés, ils les protégent
contre les tribus ennemies. Ces tribus conservent dans cet état tout
l'orgueil arabe, traitent avec les gouvernans de l'Égypte comme de
souverain à souverain, trouvent indigne d'elles de payer des
contributions fixes, mais se procurent la tranquillité par des
présens que l'usage a conservés, et qui consistent en chevaux, en
chameaux, très rarement en argent. Ils fuient dans le désert plutôt
que de se soumettre entièrement. Redoutés des cultivateurs, et
bravant le gouvernement dans leurs fuites et leurs retours faciles,
ils forcent toujours les fellâhs d'acheter leur protection.

[Note 9: J'emploie le mot juridiction, parce qu'on trouve encore
des traces des institutions des Arabes successeurs de Mahomet, qui
avaient établi des espèces de juges de paix nommés _sanager_. Ces
arbitres terminaient les querelles qui avaient lieu dans leur
juridiction. Ces places étaient héréditaires pour les chefs de
certaines familles: les Arabes les consultent encore quelquefois;
mais cette institution a été presque annulée depuis que les
mameloucks ont envahi tous les pouvoirs.]

Le titre de cheik arabe est très vénéré en Égypte. Aussitôt que les
cheiks de village sont assez riches pour entretenir une maison et
un certain nombre de cavaliers, ils se procurent une généalogie qui
les fait descendre de quelque ancienne famille arabe, et prennent le
titre de _cheik-el-arab_.

Si les querelles et les haines invétérées des tribus arabes ne
s'opposaient pas à leur réunion, elles pourraient rassembler
quarante mille cavaliers, et seraient maîtresses de l'Égypte; mais
l'esprit de division qui les domine en préserve le pays.

Les familles arabes qui habitent les villages, notamment les
Aouarahs, dans la Haute-Égypte, paraissent descendre de ceux qui en
firent la conquête sous les successeurs de Mahomet; mais
l'établissement des autres tribus est plus moderne; je n'ai pu en
découvrir l'époque, non plus que celle de la distinction de leurs
arrondissemens. Les vieillards et les tribus établies près des
terres cultivées, font remonter leur émigration au onzième ou
douzième siècle. Dans tous les temps, le Nil a attiré sur ses rives
les habitans du désert: du côté de la Charkiëh sont les tribus
venues de l'Arabie; celles de la Barbarie s'arrêtent dans le
Bahirëh, à l'ouest du Nil: elles sont plus belliqueuses et mieux
armées que les autres. Il en arrive fréquemment de nouvelles des
parties occidentales.

Outre les alliances entre les tribus, il existe encore chez les
Arabes de grands partis ou ligues, dont les cheiks puissans sont les
chefs: chaque famille ou chaque tribu tient à l'une de ces ligues,
celles qui sont du même parti se soutiennent réciproquement dans
leurs guerres. Lorsqu'il s'élève une rixe entre deux tribus du même
parti, celle qui n'est pas soutenue par le reste de la ligue passe
momentanément dans le parti opposé. Je n'ai pu découvrir l'origine
de ces ligues; elles sont très anciennes, et se retrouvent chez tous
les Arabes. Dans la Basse-Égypte, l'un des partis est nommé _Sath_,
l'autre _Haran_; en Syrie, _Kiech_ et _Yemani_; les familles de
fellâhs et les villages sont attachés à l'une ou à l'autre de ces
ligues. Les beys, dans leurs dissensions, s'en appuyaient lorsqu'il
y avait deux partis principaux dans le gouvernement. À l'arrivée de
l'armée française, Ibrahim-Bey, était _Sath_, et Mourâd-Bey,
_Haran_. En général le parti sath était attaché au gouverneur du
Kaire.

Les Arabes paraissent en quelque sorte former un cadre dans lequel
la population de l'Égypte est enchâssée; ils constituent un
gouvernement hors du gouvernement. Je me suis un peu étendu sur leur
état politique, parce qu'on en trouve des traces dans toutes les
autres classes.


DES FELLÂHS OU CULTIVATEURS.

Les fellâhs, ou cultivateurs de l'Égypte, tiennent beaucoup des
Arabes, et sont probablement un mélange de leurs premières
immigrations avec les anciens habitans. On retrouve chez eux la même
distinction en familles; lorsqu'elles sont réunies dans un même
village, elles forment une espèce de tribu. Les haines entre les
familles ou les villages sont aussi fortes; mais l'extrême
dépendance détruit chez eux l'esprit altier et libre qui distingue
l'Arabe. Les fellâhs végètent sous un gouvernement féodal d'autant
plus rigoureux qu'il est divisé, et que leurs oppresseurs font
partie de l'autorité qui devrait les protéger; ils cherchent
cependant toujours à se rapprocher de l'indépendance des Arabes, et
s'honorent de les citer pour ancêtres.

Les fellâhs sont attachés par familles aux terres qu'ils doivent
cultiver; leur travail est la propriété des mukhtesims ou seigneurs
de villages, dont nous parlerons plus bas; quoiqu'ils ne puissent
être vendus, leur sort est aussi affreux qu'un véritable esclavage.
Ils possèdent et transmettent à leurs enfans la propriété des terres
allouées à leur famille; mais ils ne peuvent les aliéner, à peine
peuvent-ils les louer, sans la permission de leur seigneur: si,
excédés de misère et de vexations, ils quittent leur village, le
mukhtesim a le droit de les faire arrêter. L'hospitalité, exercée
par les fellâhs comme par les Arabes, leur ouvre un asile dans
d'autres villages, où ils louent leurs services et où ils demeurent
si leur propriétaire n'est pas assez puissant pour les y poursuivre.
Ils sont aussi reçus chez les Arabes. Ceux qui restent dans le
village sont encore plus malheureux; ils doivent supporter tout le
travail et payer les charges des absens: réduits enfin au désespoir,
ils finissent par tout abandonner, et deviennent domestiques des
Arabes du désert, s'ils ne peuvent se réfugier ailleurs. On voit
plusieurs villages abandonnés, dont les terres sont incultes, parce
que les habitans ont ainsi puni des propriétaires trop avides.

Les mukhtesims ou propriétaires de villages peuvent être comparés
aux seigneurs du régime féodal; ils perçoivent la plus grande partie
du produit des cultures, dont ils forment ensuite deux portions
inégales; la plus faible, sous le nom de _miry_, est l'impôt
territorial dû au grand-seigneur, et ils réservent pour eux la plus
forte, sous les noms de _fays_, de _barani_, etc., etc. Outre ces
droits, ils ont, ainsi que les seigneurs féodaux, la propriété
immédiate d'une terre nommée _oussieh_, que les fellâhs doivent
cultiver par corvées outre celles qu'ils possèdent.

Un village n'appartient pas toujours à un seul propriétaire, souvent
il en a plusieurs. Pour établir clairement cette division des
droits, on le suppose divisé en vingt-quatre parties, qu'on nomme
karats, et chaque mukhtesim en a un nombre déterminé. Chaque portion
du village cultivé par une ou plusieurs familles, a pour cheik un
des chefs de ces familles, nommé par le mukhtesim. Celui de ces
cheiks qui possède le plus de richesses, qui peut entretenir des
cavaliers, et qui a la principale influence dans les querelles et
dans les guerres, est reconnu pour cheik principal et traite des
affaires générales; mais il n'a d'autorité que dans sa famille; ses
avis ne sont suivis dans le reste du village, qu'en raison de la
crainte ou de l'estime qu'il inspire.

Outre les cheiks, il y a dans les villages quelques autres
fonctionnaires; l'_oukil_, chargé par les propriétaires du soin des
récoltes de l'oussieh; le _chahed_ et le _kholi_, espèce de
notables, dépositaires du petit nombre d'actes qui se font dans les
villages; le _méchaid_, le _mohandis_, espèces d'arpenteurs, etc.,
etc.

Le muckhtesim établit quelquefois un kaimakan, ou commandant de
village chargé de le représenter, d'entretenir la police, de suivre
les cultures, et de veiller au paiement des contributions. Lorsque
cet homme est assez bien escorté pour se faire obéir, qu'il ne
cherche pas uniquement sa fortune, et que le propriétaire connaît
assez ses intérêts pour n'en pas faire l'instrument de ses
vexations, il est utile aux villages, parce que les querelles sont
plus facilement apaisées, et que la police étant mieux observée, les
fellâhs se livrent entièrement à la culture.

Les fellâhs étant cultivateurs et propriétaires, ont plus de sujets
de querelles que les Arabes: leurs cheiks n'ayant d'autorité réelle
que dans leur famille, il n'existe aucune puissance municipale
centrale; si l'un d'eux ne prend pas de prépondérance, si les
mukhtesims ne s'accordent pas pour entretenir un kaimakan avec une
force armée imposante, l'anarchie s'empare du village, et chaque
famille veut venger elle-même ses querelles. Le besoin de s'occuper
de la culture des terres les force cependant à des accommodemens;
ils cherchent des arbitres ou des juges; mais il n'existe aucune
force chargée de faire exécuter ces arrêts. Souvent l'une des
parties qui se croit lésée par le jugement s'y soustrait, à moins
que quelque homme puissant ne la force à s'y soumettre.

Les kadis, établis dans chaque province pour juger les différends,
d'après le Koran, n'ont qu'un faible ascendant d'opinion. On ne
s'adresse à eux que pour quelques affaires générales entre plusieurs
villages, et pour des discussions d'intérêt où il faut présenter des
pièces judiciaires. Les mukhtesims, qui trouvent plus convenable à
leurs intérêts d'être juges dans leurs villages; les cheiks arabes
qui veulent conserver leurs juridictions, ont écarté les affaires de
ces kadis. Les mameloucks ont achevé de les neutraliser et de leur
ôter toute considération. Leur avilissement contraint les fellâhs à
s'adresser, pour terminer leurs querelles, à des arbitres assez
forts pour faire exécuter leurs décisions: ils choisissent les
principaux cheiks de leur village ou des villages voisins, des
cheiks arabes, leurs propriétaires, ou le kiachef ou bey, gouverneur
de la province.

Ces querelles interrompent quelquefois les cultures et les travaux
nécessaires à l'irrigation: chacun cherche à piller ou à assassiner
un de ses ennemis. On ne poursuit pas le coupable, qui souvent reste
inconnu, mais toute la famille en devient responsable, et alors elle
entraîne dans sa querelle ses alliés, des villages entiers, et
jusqu'aux grandes ligues elles-mêmes; de là des guerres qu'un
médiateur puissant a seul la faculté de terminer.

Le gouvernement n'étant pas toujours assez fort pour prévenir et
réprimer les attaques auxquelles les villages sont continuellement
exposés de la part des Arabes, ou les guerres qui naissent des
haines de familles, a dû permettre le port d'armes. Les fellâhs ont,
autant que leurs moyens le leur permettent, de mauvais fusils à
mèches, des poignards, des sabres, des lances, des bâtons.
Lorsqu'ils se croient assez forts pour se libérer du droit de
protection qu'ils paient aux Arabes, ils vont en armes labourer ou
faire leur récolte. La monture exclusive des cheiks, une jument
arabe, est toujours pour eux, lorsqu'ils visitent leurs champs,
l'instrument du combat ou de leur fuite. Chaque village établit des
gardes pour veiller à la conservation des digues pendant
l'inondation. Lorsque la crue du Nil est faible, ils se disputent
l'eau. Des enclos flanqués de petites tours crénelées placés vers
les puits éloignés des villages servent à défendre leurs troupeaux
lorsque l'ennemi paraît.[10]

[Note 10: On voit encore des tours semblables dans quelques
parties de l'Europe, où le régime féodal a existé le plus
long-temps.]

Les villages, presque tous entourés de murs de terre crénelés, sont
autant de citadelles où les fellâhs se retirent avec leurs bestiaux
et se défendent, s'ils ne sont pas assez forts en cavalerie pour
tenir la campagne. Ces fortifications sont considérées comme presque
imprenables par les Arabes et les fellâhs, qui n'ont point
d'artillerie et fort peu d'armes à feu. Les mameloucks même
évitaient de les attaquer lorsqu'ils pouvaient les soumettre par la
douceur ou par la trahison.

Leurs guerres ne sont que des rencontres partielles; ce sont plutôt
des assassinats que des combats. Le sang doit être vengé par le sang
d'un ennemi, et ces hostilités seraient interminables si le
gouvernement, les propriétaires ou les cheiks arabes puissans
n'intervenaient pas comme médiateurs armés, et si l'usage du rachat
du sang, en faisant payer des amendes aux deux partis, et des
indemnités pour les familles qui ont perdu le plus d'hommes, ne
suspendait pas les haines éternelles de famille à famille.[11]

[Note 11: Je recevais fréquemment des plaintes relatives à des
assassinats: un jour, un fellâh vint chez moi et déroula des plis de
ses vêtemens la tête de son frère encore toute sanglante. Les parens
des morts, qui m'apportaient des lambeaux de leurs habits teints de
sang, demandaient vengeance contre telle famille ou tel village;
rarement ils désignaient l'individu coupable. Leurs guerres
recommençaient aussitôt que la force militaire était trop éloignée
pour leur imposer. Lors de la victoire que Bonaparte remporta sur
les Turcs, à Aboukir, la province de Charkiëh avait été laissée sans
troupes; quand j'y retournai, les villages de Ihiëh et de Maadiëh
avaient renouvelé une ancienne querelle; leurs alliés s'étaient
rassemblés, tous les Arabes avaient pris parti; cinq ou six mille
hommes formaient l'armée de chaque village, et depuis huit jours
qu'elles étaient en présence, sept ou huit hommes de part et d'autre
avaient été tués: j'arrivai avec un bataillon, aussitôt ces
attroupemens se dissipèrent. Je fis venir les cheiks de chaque
village, et je leur prouvai, par le calcul des hommes morts depuis
plusieurs années, que cette guerre n'avait plus de motifs, puisqu'il
y avait égalité de nombre. Ils s'embrassèrent devant moi en récitant
la formule de paix; mais comme, dans leur opinion, elle n'avait pas
été consolidée par le paiement d'une amende, ils recommencèrent à
s'égorger pendant l'inondation de l'année suivante.

Les cheiks du village de Beisous, appelés pour une querelle qui
s'était renouvelée par le non-paiement du rachat du sang, me dirent
que, peu accoutumés à ce genre d'affaires, ils avaient été consulter
les cheiks de Sériakous, qui avaient l'habitude de payer 400
pataques (environ 1200 livres) pour chaque assassinat.]

Cet état de guerre presque continuel, ces alliances, ces ligues
générales, habituent les fellâhs à résister aux vexations de leurs
propriétaires et du gouvernement, lorsque des circonstances
s'opposent à l'envoi de forces suffisantes. De là des révoltes très
fréquentes dans certaines provinces, et particulièrement dans celles
où les Arabes sont nombreux.

On pourrait difficilement imaginer des hommes plus malheureux que
les fellâhs d'Égypte, s'ils connaissaient un terme de comparaison,
si leur caractère et leurs préjugés religieux ne les portaient pas à
la résignation, et s'ils n'étaient pas persuadés que le cultivateur
ne doit pas jouir d'un meilleur sort. Ce n'est pas assez qu'ils
paient au gouvernement et aux mukhtesims la plus grande partie du
produit de leurs récoltes, qu'ils soient employés gratuitement à la
culture des terres d'oussieh, que leurs mukhtesims aggravent tous
les jours les droits qu'ils en tirent, les commandans de province
exigent encore d'eux la nourriture de leurs troupes, des présens, et
toute espèce de droits arbitraires dont les noms ajoutent l'ironie à
la vexation, tels que _raf el medzalim_, le rachat de la tyrannie,
etc. C'est peu que la justice soit nulle ou mal administrée; qu'ils
doivent payer pour l'obtenir; que, ne le pouvant pas, et se la
rendant eux-mêmes, ils soient obligés d'acquitter des amendes; que
la fuite même puisse difficilement les soustraire à ces vexations,
il faut encore, pour les achever, que les Arabes dont ils sont
entourés les forcent à payer leur protection contre les autres
tribus, protection nulle en effet, puisque, malgré cela, ils n'en
partagent pas moins les dépouilles et les récoltes de leurs
protégés; et lorsque le gouvernement poursuit les Arabes, les pertes
et les punitions retombent encore sur les pauvres fellâhs, qu'ils
ont contraints de s'attacher à leur sort.

On doit attribuer à cet état misérable l'indolence générale des
fellâhs, leur sobriété, leur dégoût pour toute espèce de jouissance,
et l'habitude d'enterrer l'argent, qui leur est commune avec toutes
les classes. Certains d'attirer sur eux, par une apparence de
bien-être, l'attention, et des avanies quelquefois plus fortes que
leurs moyens, ils ont le plus grand soin de cacher ce qu'ils
possèdent. Bien différens des fermiers d'Europe, qui mettent leurs
plus beaux vêtemens lorsqu'ils vont chez leurs propriétaires, les
fellâhs ont soin de se couvrir de haillons lorsqu'ils doivent
paraître devant les leurs.


DES HABITANS DES VILLES, DES MAMELOUCKS ET DE LEUR GOUVERNEMENT.

La population des villes est un mélange de plusieurs races,
d'origine, de moeurs et de religions très différentes. On y
distingue particulièrement les artisans, les commerçans, tous
diversifiés par leur pays et leur croyance; les propriétaires qui
vivent de leur revenu; les chefs de la religion, et les militaires
chefs du gouvernement.

Les habitans des grandes villes n'appartiennent pas, comme les fellâhs,
à des seigneurs; ils possèdent leurs maisons, leurs jardins, etc., et
ont la faculté de les vendre. Ces villes, peu nombreuses, sont le Caire,
Damiette, Rosette et Alexandrie; Tenta est bien à peu près dans ce cas,
mais c'est parce que son territoire appartient à une mosquée. D'autres
villes n'ont pas de propriétaires, mais leurs revenus sont affectés aux
gouverneurs des provinces.[12]

[Note 12: La population d'Alexandrie diffère de celle des autres
villes: les habitans, occupés de leur commerce et de quelque métier,
sont un assemblage d'hommes des différentes parties des côtes de la
Méditerranée, particulièrement de celles de la Turquie; ayant plus
de communication par terre avec Constantinople, ils sont plus soumis
au grand-seigneur que les autres Égyptiens, et bravent souvent
l'autorité des mameloucks.]

La distinction par famille se retrouve encore dans les villes;
l'exercice des arts et métiers est héréditaire, le fils imite les
procédés de son père et ne les perfectionne pas. Si plusieurs
familles d'une même religion exercent un même métier, elles forment
une corporation qui choisit pour chef le plus riche et le plus
considéré entre les anciens; elles habitent un même quartier.

Les commerçans forment aussi des corporations, selon leur pays, leur
genre de commerce et leur culte: chacune, au Caire, a ses chefs, ses
magasins et ses quartiers particuliers. Tout est corporation dans
les villes d'Égypte, depuis celle des orfèvres jusqu'à celle des
porteurs d'eau, des âniers, et presque celle des voleurs[13]; le
chef de la corporation est chargé de la surveillance de tous les
individus, et répond d'eux aux chefs de la police. La seule classe
qui ne forme pas corporation est celle des domestiques, qui est très
nombreuse; ils dépendent des maîtres qu'ils servent. Les mameloucks
et les mukhtesims choisissent surtout pour domestiques des fellâhs
de leur village. Plusieurs, après avoir fait une espèce de fortune,
non par l'économie de leurs gages, car ils sont peu payés, mais par
les rétributions qu'ils exigent de tous ceux qui ont besoin de
parler à leurs maîtres, obtiennent la permission de s'établir au
Caire, et leur famille entre dans la classe des artisans ou des
marchands. Quelquefois même ils se fixent dans les villages
lorsqu'ils ont assez bien profité de la faveur de leurs maîtres,
pour en obtenir le don de quelques portions de terre.

[Note 13: Il y a au Caire un cheik des voleurs, qui retrouve
ordinairement les objets volés lorsque les agas lui ordonnent de les
faire restituer.

Les Arabes regardent le vol de jour comme noble: il est pour eux une
image de la guerre; mais ils méprisent le voleur de nuit. Il existe
cependant quelques familles arabes qui ne partagent pas cette
opinion, et qui exercent ce métier, depuis plusieurs générations,
avec la plus grande adresse. Je citerai celle des Ora-Ora, dans la
province de Charkiëh. La terreur des châtimens et la menace faite à
d'autres Arabes de les punir, si ces vols ne cessaient pas, les
suspendaient quelque temps; mais, à la première occasion, ils
recommençaient. Un cheik arabe dont ils dépendaient, et qui me
livrait quelquefois les coupables, me disait que les punitions
étaient inutiles; qu'habitués au vol, par principe et par éducation,
on ne pouvait les corriger qu'en détruisant toute la famille. Il en
existe de semblables dans la Haute-Égypte.]

Chaque religion ou secte a son quartier séparé et son chef; elle en
a plusieurs lorsqu'elle est suivie par plusieurs familles qui
exercent divers métiers. Les Cophtes sont la classe la plus
nombreuse de chrétiens établis en Égypte; la plus grande partie
habitent les villes, où ils sont principalement chargés de la
perception des contributions, et de gérer les biens particuliers des
chefs du pays; seuls lettrés, et habitués à ce genre de travail, ils
se sont rendus nécessaires. Plusieurs exercent dans les villes des
métiers, tels que celui de maçon, menuisier, etc. D'autres habitent
les villages, notamment dans la Haute-Égypte, et y cultivent les
terres. Ils y sont peu distingués des autres fellâhs. Les chrétiens
de Syrie établis en Égypte, font le commerce avec leur pays, et se
chargent de quelques entreprises de finances. Les Grecs, dont la
plupart commercent avec leur pays, exercent aussi quelques arts et
fournissent des matelots. Les Juifs sont particulièrement _serafs_
ou compteurs et changeurs de monnaies. Quelques uns sont orfèvres,
fripiers ou serruriers; les préjugés qu'on a contre cette nation
produisent les mêmes effets dans tous les pays. Les négocians
européens établis en Égypte sont tous compris sous la dénomination
de Francs; ils ont leur quartier particulier au Caire, et jouissent
de quelques priviléges, quoique exposés à une foule de vexations.

Les commerçans et artisans de tous les cultes ne sont pas beaucoup
plus heureux que les fellâhs: un gouvernement destructif et
tyrannique pèse sur eux. Les droits multipliés sous diverses formes
leur enlèvent une partie de leurs gains, et des avanies les font
retomber dans la misère aussitôt que leur aisance est reconnue.

Les ministres de la religion musulmane et de la justice, forment
une classe intermédiaire, composée d'individus des classes
inférieures, mais qui participent au gouvernement, parce qu'ils sont
chargés du dépôt des lois et qu'ils ont de l'influence sur
l'opinion.

L'expression vague des préceptes du Koran, seules lois écrites dans
les pays musulmans, laisse aux docteurs une grande latitude pour les
interprétations, et bien des moyens d'augmenter leur autorité.
Quoique cette religion ait peu de dogmes, le fanatisme qu'elle
inspire est un instrument que les prêtres savent employer avec
succès.

Toutes les classes d'habitans sont admises à embrasser cette
carrière[14]; la première éducation se borne à apprendre et à
réciter quelques passages du Koran, ensuite à lire et à écrire. Ceux
dont les vues s'étendent plus loin, se perfectionnent dans la
lecture et l'écriture, et étudient les commentaires du Koran, qui
ont été faits par la secte qu'ils embrassent. Voilà toute la
science nécessaire pour être admis; la plupart des imans et des
servans des mosquées n'en savent pas davantage. La soumission aux
chefs de la religion, des pratiques religieuses, l'art d'en imposer
par des formes extérieures et l'affectation d'un langage plein de
maximes, leur frayent la route aux premiers emplois. On remarque
chez les principaux chefs de la religion, nommés cheiks de la loi,
l'astuce commune à tous les prêtres, qui, pour mieux dominer,
cherchent à s'emparer de l'esprit des hommes. Leur conversation est
remplie de belles sentences morales, et de grandes images poétiques
qu'ils pillent dans les livres arabes; c'est tout leur savoir: on ne
doit pas chercher en eux d'autres connaissances sur la politique,
les sciences, etc.; ils n'en soupçonnent pas plus l'existence que
l'utilité.

[Note 14: On voit beaucoup d'hommes des dernières classes
parvenus aux premiers emplois religieux. À l'arrivée des Français en
Égypte, le cheik de la principale mosquée du Caire, celle
d'El-Azahr, était Abdallah-Cherkaoui, fils d'un Arabe, cultivateur
dans un petit village de la Charkiëh; il a présidé le divan formé
par Bonaparte. D'autres cheiks sont fils de fellâhs. L'un des plus
marquans par son esprit, le cheik El-Mohdi, qui fut secrétaire du
divan, est fils d'un menuisier, cophte, pris dans son enfance par un
cheik, qui l'a fait musulman; il est parvenu, encore jeune, à être
le chef d'une des premières mosquées du Caire.]

Sous l'humble titre de fakir (pauvre) et de distributeurs des aumônes,
ils jouissent de revenus considérables, affectés à l'entretien des
mosquées et aux fondations pieuses. Ces revenus sont ceux de
villages et de terres qui ont été successivement donnés aux
fondations religieuses, par les souverains de l'Égypte et les
particuliers; ils proviennent aussi de certains droits sur les
consommations, etc., etc. Une autre cause a contribué à augmenter
ces revenus. Les propriétaires craignant qu'après leur mort le
gouvernement ne s'emparât de leurs possessions, et voulant les
assurer à leurs enfans, en font hommage à des mosquées, sous la
réserve de rentes qui doivent être payées à leur postérité: on
nomme ces fondations _risaks_.

Les cheiks ont une grande influence morale sur le peuple. Les
gouvernans les plus despotiques se sont toujours crus obligés de les
respecter. Mahomet imprima dans l'esprit de ses disciples l'opinion
que le Koran contenait tous les préceptes religieux et sociaux; les
interprètes et les commentateurs de ce livre, devenus chefs de
secte, l'ont transmise à leurs successeurs, et les mêmes études
portent simultanément aux places de jurisprudence et religieuses;
les mêmes individus passent de l'une à l'autre sans difficulté,
quelquefois même les exercent ensemble; elles donnent toutes deux le
titre d'_uléma_.

Lorsque les Turcs firent la conquête de l'Égypte et en organisèrent
le gouvernement, ils ne voulurent pas laisser aux Égyptiens les
emplois de judicature; la Porte nommait chaque année au Caire un
grand-kadi, et des kadis secondaires qui en dépendaient dans chaque
province: ces emplois s'achetaient à Constantinople. Bonaparte
rendit aux Égyptiens le droit de se juger; les grands cheiks lui
proposèrent des candidats; pour supprimer la vénalité de la justice,
il défendit les présens et fixa les émolumens des juges.

Il existe au Caire deux familles qui jouissent de la considération
attachée aux descendans directs du Prophète, dont les chefs occupent
des places héréditaires, auxquels sont alloués de grands revenus.
Le cheik El-Bekry, descendant d'Aboubekr, est cheik des cheiks de la
religion; et le cheik Saadat, qui compte dans ses ancêtres Ali,
gendre, et Fathmah, fille de Mahomet, ainsi que les califes
Fathmites, est chef de la mosquée d'Hassan, fils d'Ali.

Beaucoup de familles de chérifs, ou descendans éloignés de Mahomet,
qui sont originaires des villes de l'Hedjas et de l'Yemen, et qui y
conservent des relations, forment aussi une classe un peu distinguée
du reste des habitans; elles s'adonnent au commerce ou à la culture.
Plusieurs villages sont entièrement habités par quelques unes
d'elles, principalement ceux dont les revenus sont affectés à des
fondations pieuses; elles jouissent d'une certaine considération, et
sont moins dégradées que les autres fellâhs. On ne doit pas
confondre ces chérifs avec ceux qui, par des alliances plus ou moins
anciennes, ont acquis le droit d'en prendre le titre et de porter le
turban vert.

La classe des propriétaires vivant dans les villes du produit de
leurs villages, est composée particulièrement des descendans[15] des
officiers turcs qui conquirent l'Égypte sous Sélim II, et des
mameloucks qui partagèrent avec eux le gouvernement. Ces officiers
avaient obtenu la concession d'une grande partie des villages; ils
recevaient la plus forte portion de leurs revenus, comme
appointemens, et pour l'entretien des soldats qu'ils devaient
toujours être prêts à conduire à la défense de l'État. Ils tenaient
ces villages sous des conditions analogues aux _Tuiariots_ du reste
de la Turquie et à la suzeraineté des temps féodaux; ils étaient
aussi chargés de la perception des droits réservés par le
grand-seigneur, qu'on regardait comme seul propriétaire des terres,
et qui pouvait en disposer après la mort de celui qui en avait la
jouissance. Ses héritiers demandaient ou plutôt achetaient du pacha
de nouveaux titres de propriété. La corruption du gouvernement
rendit les héritages plus faciles; les femmes obtinrent des villages
de leurs maris, et purent les transmettre à leurs enfans et à leurs
esclaves.

[Note 15: Sous la dénomination de descendans, on doit comprendre
non seulement la postérité directe, mais aussi les mameloucks
esclaves qui ont des droits dans la succession.]

Ces propriétaires composaient les différens corps de milice, les
Ingcharichs ou janissaires, les Odjaklis, les Assabs, etc., chargés
de la défense de l'Égypte. Nous ne rappellerons pas que les chefs de
ces milices, divisés par l'ambition, se sont entourés d'esclaves
dont ils ne suspectaient pas la fidélité. Nous n'examinerons pas
l'influence que les usages sur l'adoption des esclaves ont eue dans
toutes les affaires politiques; comment la race turque a diminué,
tandis que les mameloucks croissaient en nombre et en puissance:
comment les mameloucks, surtout depuis Ali-Bey, se sont
successivement emparés, par la terreur et par des alliances, de la
plus grande partie des villages: ces considérations sont du ressort
de l'histoire. À l'arrivée des Français, la classe des anciens
propriétaires était réduite à un petit nombre d'hommes écrasés par
les mameloucks, au point d'être obligés de recourir à la protection
de quelques beys et même des cheiks arabes, pour obtenir de leurs
fellâhs le paiement des revenus qui leur restaient sur des portions
de village. S'estimant d'une classe supérieure à celle des artisans
et des commerçans, ils végétaient dans les villes, et les mameloucks
leur confiaient rarement des emplois subalternes.

Les mameloucks, dont l'organisation et la composition diffèrent
totalement des institutions de l'Europe, ont été parfaitement peints
par Volney, ainsi qu'une partie de leurs révolutions; je n'en
donnerai qu'une idée générale.

C'est un phénomène très singulier que de voir à côté des Arabes,
très attachés à la distinction des rangs transmise par leurs
ancêtres, une classe nombreuse qui n'estime que l'homme acheté, dont
les parens sont inconnus, et qui, de l'esclavage, s'est élevée aux
premières dignités[16]. Cette opinion est aussi générale dans toute
la Turquie, même à Constantinople, au centre du gouvernement qui a
pour principe de conserver la race d'Osman, et où il existe des
familles très anciennes et considérées. Cette opinion est-elle un
hommage aux talens que l'homme parti du point le plus bas, a dû
montrer pour parvenir? Tient-elle à ce caractère belliqueux qui fait
préférer un jeune homme élevé pour la guerre loin de ses parens?
Dans un gouvernement tout militaire, les chefs ont-ils pensé que des
esclaves qui tiennent tout d'eux, qui n'ont aucune famille, et qui
les regardent comme leur père, doivent être plus attachés à leurs
personnes et moins dangereux dans les emplois de confiance, que ceux
qui, ayant la facilité d'appuyer leur autorité de celle de leur
famille, pourraient se former des partis et se rendre indépendans?

[Note 16: J'ai entendu des officiers turcs, ainsi que des
mameloucks, me dire, en parlant de personnages qui occupaient de
grands emplois: _C'est un homme de bonne race; il a été acheté._ Le
grand-visir actuel et le capitan-pacha ont commencé par être achetés
esclaves; et ce préjugé est tellement enraciné, que les enfans de ce
même individu n'ont pas le même degré de noblesse que leurs père et
mère, qui ont été achetés.]

Dans un gouvernement militaire et féodal, cet usage de former des
esclaves que l'on destine aux premiers emplois, pouvait seul parer
aux dangers de l'agrandissement des familles principales. Lorsque
l'Europe gémissait sous le régime féodal, les possesseurs de grands
fiefs disputaient l'autorité entre eux, ainsi qu'aux rois et
empereurs; l'anarchie des États était complète. C'est peut-être
cette politique qui a prolongé l'existence des descendans d'Osman;
quelques esclaves élevés à des pachalics ont visé à l'indépendance,
mais ils ont eu rarement une postérité qui pût suivre leur exemple,
et après leur mort tout rentrait dans le devoir. Aucune grande
famille n'a pu s'élever assez pour disputer le gouvernement à la
famille régnante, ni faire une scission dans l'empire: l'Égypte est
la seule province que l'éloignement et l'organisation de son
gouvernement aient disposée à former une exception. Le gouvernement
ottoman a été plus sage à Constantinople que les chefs de l'Égypte:
les janissaires ont souvent déposé des sultans, mais aucun de leurs
chefs n'a pu se rendre indépendant; et, par principe, on a toujours
écrasé ou appauvri les grandes familles qui auraient pu profiter de
leur influence. Le gouvernement a sans cesse évité le danger d'avoir
auprès de lui un corps armé toujours avide de pouvoir, disposé à
s'en emparer, et qui pouvait servir d'instrument a des ambitieux.

Des mameloucks, que les califes fathmites avaient achetés pour
former leur garde, finirent par s'emparer du gouvernement: les chefs
transmirent leur puissance à leurs descendans, mais ceux de
Salah-ed-din s'amollirent, augmentèrent, comme les califes, le
nombre et la puissance de leurs mameloucks, et furent également
supplantés. Les mameloucks n'eurent plus alors de chefs
héréditaires: la force ou le choix décida de celui qui prendrait le
commandement; sa mort amenait de nouvelles querelles, et les partis
s'accordaient pour un même choix, ou se partageaient l'Égypte.

Sélim II saisit, pour les attaquer, le moment de ces dissensions, et
admit l'un des partis à partager le gouvernement: ces mameloucks
conservèrent une existence politique, et firent partie des corps de
milice: des beys, choisis entre eux par les chefs de ces corps et le
pacha, étaient chargés de la police des provinces, et admis aux
délibérations du divan, qui servait de contre-poids à l'autorité du
pacha. Les grands officiers du gouvernement, voulant augmenter leur
puissance, achetèrent des mameloucks. Ibrahim-Kiaya, qui en
possédait le plus grand nombre, et qui sut s'attacher les
propriétaires des autres, s'en servit pour s'élever, se fit craindre
et gouverna l'Égypte. Après sa mort, les beys, qu'il avait
accoutumés à l'exercice de l'autorité, voulurent en jouir; Ali-Bey,
supérieur en talens et en caractère à tous les autres, devint chef,
et se rendit indépendant. La Porte rétablit bien un pacha, mais les
mameloucks, habitués à régner sur l'Égypte, ne lui laissèrent que
l'apparence de l'autorité.

Tous les mameloucks achetés par un chef, ou même par un de ses
affranchis, sont regardés comme de sa famille et lui donnent le nom
de père; c'est ce qui forme les grandes distinctions du corps des
mameloucks. Ceux qui parviennent à jouer un rôle à leur tête, et qui
y restent assez long-temps pour acheter beaucoup d'esclaves et pour
les avancer, deviennent chefs de maison.[17]

[Note 17: Je ne parle pas de la postérité des mameloucks, et
cela doit surprendre. On serait porté à penser que les chefs
devraient naturellement chercher à transmettre l'autorité à leurs
enfans; mais cela n'est point chez les mameloucks: leurs fils ne
remplissent presque jamais de rôle important; ceux même que la
faveur de leur père a fait parvenir ne sont pas estimés. Deux causes
morales entraînent l'extinction prématurée de leur race: d'abord,
l'opinion de la préférence à donner aux esclaves sur l'homme de
famille; ensuite, le mépris qu'inspire en général aux mameloucks
l'habitant oisif des villes, élevé dans le harem par les femmes. Les
mameloucks ne regardent pas leur fils comme leur successeur, comme
l'appui de leur vieillesse; la naissance de celui-ci n'est pas un
motif d'attachement pour la mère; et les femmes, jalouses de
conserver leurs charmes, suivent l'usage, très commun en Orient, de
se faire avorter. On doit peut-être attribuer aussi cette extinction
de la postérité des mameloucks au climat d'Égypte, qui repousse la
reproduction des races étrangères. Les observations des médecins,
particulièrement celles du citoyen Desgenettes, sur la naissance et
la mortalité des différens âges, peuvent jeter un grand jour sur
cette question.]

Les affranchis et les esclaves d'un même maître se regardent comme
frères; mais, à la mort de leur maître, les principaux sont souvent
divisés d'intérêts, la faveur qu'ils ont eue de son vivant
déterminant leur richesse et leur pouvoir. Celui qui en a le plus
acquiert la plus grande influence, et ceux de ses frères qui ne
peuvent pas lui disputer l'autorité le reconnaissent pour chef. Si
plusieurs sont égaux en force, ils se font la guerre jusqu'à ce que
l'un des deux succombe, ou qu'ils s'accordent par le partage de
l'autorité.

Tous les mameloucks actuels sont de la maison d'Ibrahim-Kiaya;
Ali-Bey, et Mohamed-Bey Aboudahab se disputèrent l'autorité, et
l'exercèrent successivement. La maison d'Ali-Bey existe encore dans
les mameloucks d'Hassan-Bey et d'Osman-Bey Hassan, qui, à l'arrivée
des Français, étaient réfugiés dans le Saïd. Ibrahim-Bey et
Mourâd-Bey, principaux esclaves de Mohamed-Bey Aboudahab, avaient
fini leur longue querelle par gouverner ensemble l'Égypte; ils ont
formé depuis deux maisons.

Des marchands turcs amènent des esclaves de Constantinople en
Égypte: on les choisit depuis six jusqu'à seize et dix-sept ans[18].
Achetés par les beys, par les kiachefs et les mukhtesims, ils sont,
pendant leur enfance, employés au service personnel; leur éducation
est toute militaire, c'est elle qui leur donne l'adresse, la force
et la souplesse qui les distinguent dans les exercices du corps,
l'équitation et le maniement des armes: devenus assez forts et
assez exercés, ils montent à cheval; c'est alors qu'ils sont
employés dans les expéditions, et que, suivant le degré d'affection
qu'ils inspirent, on les attache à la garde plus particulière de
leur maître.

[Note 18: Ces esclaves sont de divers pays; il en est de Russes,
d'Allemands, pris à la guerre; mais les plus nombreux et les plus
estimés sont Géorgiens, Circassiens et des autres parties du
Caucase: ces derniers parviennent plus souvent que les autres aux
premiers emplois. Cette domination d'hommes originaires du Caucase
sur l'Égypte est digne de remarque. En remontant aux premiers temps
historiques, on la voit conquise par Cambyse, et gouvernée par des
Persans sortis de ces montagnes. Les mameloucks y régnèrent après
les califes. Ils furent remplacés par des Turcs, également
originaires du Caucase: aucun monument historique ne prouve que la
conquête de Cambyse n'a pas été précédée de quelque autre émigration
des habitans de ces montagnes; des traditions parlent à la vérité
des conquêtes faites par Sésostris: mais d'après la répugnance que
les Égyptiens ont montrée constamment à quitter les rives du Nil,
peut-on penser que ce fut avec des émigrations sorties de l'Égypte
que Sésostris fit ces conquêtes, tandis que, depuis les temps
historiques, on voit au contraire la population du Caucase fournir
des soldats à l'Égypte? Cette observation ne préjuge rien sur une
question long-temps discutée, celle de l'origine du peuple égyptien
et de son antiquité, ainsi que de l'influence qu'il eut dès les
temps les plus reculés, comme berceau des arts et des sciences, sur
la civilisation et l'instruction des autres peuples. Il peut avoir
reçu des soldats du Caucase sans être originaire de l'Asie. Une
classe supérieure, chargée de l'administration, du gouvernement et
de la religion du pays, peut avoir été instruite dans les sciences
(et l'avoir été exclusivement au reste du peuple), sans en avoir
reçu les principes d'aucune nation étrangère. Quelques sages ont pu
sortir de l'Égypte, instruire d'autres peuples, les civiliser, et,
en les gouvernant, diriger leurs conquêtes, sans que ces colonies et
ces conquêtes aient été faites par des émigrations considérables de
ce pays.

Si les ruines magnifiques des temples de la Haute-Égypte sont des
monumens d'habileté dans les arts et d'instruction dans les
sciences, n'en sont-ils pas aussi de l'esclavage et de la
superstition de la classe inférieure du peuple? Des zodiaques
sculptés sur quelques uns de ces temples, et par le moyen desquels
on a déterminé le siècle de leur construction; l'observation que les
plus anciens sont les plus rapprochés des cataractes et des sources
du Nil, et que les figures peintes et sculptées sur ces monumens ont
le caractère africain, sont des faits dont on pourrait conclure que
la population de l'Égypte, ou plutôt la classe qui y a porté la
civilisation et les arts, est venue de l'intérieur de l'Afrique, en
descendant le Nil.]

Lorsque, pour récompenser leurs services, leur maître les
affranchit, ils quittent sa maison, reçoivent de lui des propriétés,
souvent même il les marie à l'une de ses esclaves; ils ont alors le
droit d'acheter des mameloucks, et cessent d'être employés au
service intérieur; mais ils sont toujours prêts à obéir à leur
maître, et le suivent à la guerre. La permission de laisser croître
leur barbe est le signe extérieur de leur liberté. Quoique le nombre
des kiachefs fût fixé, et que le corps des beys dût les choisir sous
la confirmation du pacha, ceux qui avaient de l'influence nommaient
leurs créatures, et les faisaient reconnaître par les autres. Les
vingt-quatre beys étaient choisis parmi les kiachefs; lorsqu'une de
ces places était vacante, ils en proposaient un au pacha, qui le
confirmait; dans les derniers temps c'était une simple formalité, et
le chef de maison le plus puissant nommait des beys de sa famille.
Mourâd et Ibrahim, lorsqu'ils partagèrent le gouvernement,
s'accordèrent pour avoir un nombre à peu près égal de beys.

Une grande carrière est donc toujours ouverte à l'ambition des
mameloucks: d'esclaves ils peuvent devenir beys, chefs de maison, et
même souverains de l'Égypte. Leurs moyens de parvenir sont
l'attachement, le zèle et l'obéissance; la force et l'adresse dans
les exercices militaires, la bravoure dans les combats; ils
obtiennent ainsi la faveur de leur maître: des richesses et la
liberté. Devenus kiachefs, ils peuvent obtenir des commandemens de
provinces ou des expéditions, dans lesquelles ils pressurent les
fellâhs et les Arabes: ils accumulent alors l'argent nécessaire pour
acheter et entretenir un grand nombre d'esclaves. La considération
qu'ils ont acquise, la crainte qu'inspire une force militaire
imposante, et les richesses, les conduisent ensuite aux premiers
emplois.

Les guerres entre les mameloucks des différentes maisons, dont les
chefs se disputaient le gouvernement, entraînaient la chute d'un
parti, qui se retirait dans la Haute-Égypte. Les vaincus étaient
proscrits, leurs biens confisqués[19], et leurs beys étaient
remplacés au divan par des kiachefs du parti victorieux, qu'on
nommait beys à leur place. Le chef de la maison dominante, outre ce
qu'il possédait par lui-même, devenait de cette manière possesseur
d'une grande partie des villages de ses adversaires; il en obtenait
encore par des concessions qu'il forçait les mukhtesims à lui
faire, et par la succession des gens de sa maison qui mouraient sans
héritiers. Il se servait de toutes ses propriétés pour augmenter ses
propres revenus, pour enrichir ses créatures, et pour rendre sa
maison plus puissante.

[Note 19: Il faut remarquer que, dans toutes ces révolutions,
les biens et la personne des femmes de mameloucks et de beys
proscrits étaient toujours respectés: elles continuaient de vivre
tranquilles au Caire, y touchaient leurs revenus et envoyaient des
secours à leurs maris. C'est pour cette raison que les beys
donnaient ordinairement à leurs femmes des villages et des
propriétés considérables.]

Les beys et les kiachefs recevaient chaque année le gouvernement de
quelque province ou arrondissement. Ils y allaient faire une tournée
pour forcer le paiement des impositions dues au gouvernement et aux
mukhtesims, soumettre les Arabes et maintenir la police; mais leur
intérêt propre les occupait bien davantage que les affaires
publiques; ils s'appliquaient à percevoir les droits qui leur
étaient alloués, saisissaient toutes les occasions de faire des
avanies ou d'ordonner des amendes, forçaient les Arabes à leur
offrir des présens, et nourrissaient leurs troupes aux dépens des
villages.

Outre les mameloucks, tous à cheval, les beys et le gouvernement
entretenaient quelques gardes à pied, etc. Fidèle à la politique
turque de donner rarement une autorité militaire aux hommes du pays,
cette infanterie, peu nombreuse, n'était pas composée d'Égyptiens,
mais d'hommes de la partie occidentale de la Barbarie et d'Albanais.
Ils étaient chargés en sous-ordre des mameloucks, de la garde des
villes et de la police des villages des beys qui les avaient à leur
solde.

Le pacha, envoyé de Constantinople, était bien censé le chef du
gouvernement de l'Égypte; mais les beys, maîtres de toute
l'autorité, ne lui laissaient que les marques honorables de sa
place[20]. Je me dispenserai donc d'en parler, ainsi que des autres
officiers et des effendis, envoyés par la Porte pour régler des
comptes, que les beys faisaient toujours arranger de manière qu'on
n'eût rien à envoyer à Constantinople.

[Note 20: L'organisation des armées turques, composées de
milices nombreuses, lorsqu'on les rassemble pour une expédition,
mais qui se dispersent aussitôt qu'il n'y a plus qu'à conserver,
contribue à rendre le pouvoir des pachas très faible et surtout
passager. La Porte se réveille quelquefois et songe à rétablir son
autorité; elle envoie des armées qui y réussissent; mais aussitôt
que le pacha a repris tous ses droits, les soldats retournent chez
eux. Réduit alors à ceux qu'il doit entretenir de ses revenus, et
que, par avarice, il borne à un très petit nombre, il retombe dans
l'avilissement; et les mameloucks, qui s'étaient éloignés pendant la
présence de l'armée turque, reviennent envahir de nouveau toute
l'autorité. Il y en a plusieurs exemples, notamment après
l'expédition que le capitan-pacha fit, en 1788, contre Ibrahim et
Mourâd-Bey, en s'appuyant du crédit et des mameloucks d'Ismaïn-Bey.]

Les revenus des mameloucks se composaient de ceux qui leur étaient
particuliers et de ceux du gouvernement.

Les revenus particuliers étaient ceux des villages qui appartenaient
aux beys, kiachefs et mameloucks comme mukhtesims; les différens
droits qu'ils percevaient dans leur commandement, les avanies, les
amendes, les présens qu'ils exigeaient. Les Cophtes ont toujours eu
l'adresse de se rendre nécessaires; chaque bey, chaque mukhtesim en
employait un par village, qui tenait les rôles de contributions et
les percevait en son nom. Le bey propriétaire de plusieurs villages,
avait un Cophte supérieur aux autres, qui était à la fois son
intendant et son secrétaire. Ce dernier se dédommageait sur les
subalternes et sur les fellâhs des humiliations qu'il devait
supporter.

Les revenus publics se composaient du miry ou impôt territorial, que
les mukhtesims percevaient et versaient entre les mains d'effendis
envoyés de Constantinople, mais obligés d'obéir aux beys; des
douanes; des droits sur le commerce intérieur; de la ferme de
certaines exploitations; de la capitation des chrétiens, etc. Ces
divers droits, à l'arrivée des Français, étaient affermés, les
douanes à des chrétiens de Syrie, les droits intérieurs à des
négocians musulmans, les exploitations et le commerce du natron et
du séné à des Francs, etc., etc. Ces revenus publics étaient
affectés aux dépenses du gouvernement. L'excédant devait être envoyé
à Constantinople; mais les beys principaux en disposaient.

Après la conquête de l'Égypte, le gouvernement français devint
propriétaire des villages qui appartenaient aux mameloucks et à des
mukhtesims émigrés; il en perçut les revenus, ainsi que ceux des
oussiehs, et se fit payer le miry. On ordonna un enregistrement des
propriétaires de villages, pour constater les droits des mukhtesims qui
étaient encore en Égypte. Les Cophtes étaient seuls instruits du mode
de perception et du produit des contributions territoriales; on dut
continuer à les employer. Les douanes et les autres contributions
indirectes furent organisées. L'histoire générale de l'expédition fera
connaître plus en détail ce que les Français ont fait pour une
organisation des finances, également conforme au bien du peuple et aux
intérêts du gouvernement.

L'évaluation des revenus que les mameloucks tiraient de l'Égypte,
entraînerait à des détails que ne comportent pas ces considérations
générales. On croit assez communément qu'elle leur produisait, de
revenus publics et particuliers, trente-cinq à quarante millions.
Ils ont varié chaque année sous les Français, selon les
circonstances de la guerre; mais on peut les évaluer à vingt ou
vingt-cinq millions. La raison de cette différence de produit est
que, pendant la guerre, la douane et les contributions indirectes
rapportaient fort peu; que les mameloucks qui surveillaient
directement l'exploitation de leurs villages, et particulièrement
celle de leurs oussiehs, en retiraient plus que les Français ne le
pouvaient alors; enfin, qu'on avait supprimé les avanies, amendes et
autres vexations qui rapportaient beaucoup aux beys.

Les Français n'ont pu recueillir aucun renseignement certain sur la
population. Les Musulmans ont pris des Juifs une répugnance
superstitieuse pour les dénombremens: à cet obstacle se joignait
encore l'inquiétude des habitans pour le motif de pareilles
recherches. N'imaginant pas qu'on pût avoir d'autre but que
d'obtenir de l'argent, ils pensaient que les Français cherchaient à
savoir leur nombre, pour leur imposer une capitation. Ils ne
tiennent aucun registre des naissances et des morts; c'est avec
beaucoup de peine que, dans quelques villes, on a obtenu la
déclaration du nombre de ces derniers, et long-temps après celle des
naissances; mais elles n'ont jamais été bien exactes. Les états
recueillis par le citoyen Desgenettes sont les seules bases qu'on
ait pu se procurer.

Si les mameloucks laissent peu de postérité, il n'en est pas de même
des autres habitans, principalement des fellâhs. Quoique un petit
nombre soient assez riches pour profiter de la loi qui autorise la
polygamie, et que les femmes y passent très vite, ils ont tous
beaucoup d'enfans; sans cette fécondité, les grandes pestes
affaibliraient beaucoup l'Égypte. N'ayant aucun renseignement sur
celle des campagnes, on ne peut l'estimer; cependant il paraît qu'on
peut porter celle de toute l'Égypte à environ deux millions cinq
cent mille habitans, ou à plus de trois millions, compris la ville
du Caire, qui en a deux cent cinquante à trois cent mille.


RÉSUMÉ DE L'ÉTAT SOCIAL DES PEUPLES DE L'ÉGYPTE.

Depuis l'Arabe Bédouin jusqu'aux chefs du gouvernement, la force et
les richesses sont la seule route qui conduise au pouvoir, et
dès-lors l'unique objet de l'ambition. Tous sont peu délicats sur
les moyens d'acquérir des trésors; tous cherchent à s'attacher des
hommes qui leur soient dévoués, et dont ils puissent employer
utilement le courage et l'adresse. Les beys et les mukhtesims
achètent des esclaves blancs et quelques noirs; les cheiks arabes
achètent des Nègres. Chacun s'entoure d'une milice plus ou moins
redoutable. Se croit-il assez fort, il lutte et fait la guerre avec
ses concurrens ou ses oppresseurs. Lorsqu'il n'existe pas dans le
gouvernement une puissance capable d'imposer à toutes ces forces
divisées, l'anarchie est complète; l'esprit de faction et les haines
héréditaires se joignent aux querelles qui naissent journellement.
Le cultivateur est presque toujours entraîné dans ces querelles; il
en a aussi de personnelles, mais de quelque manière qu'elles se
terminent, le produit de ses récoltes sert toujours à nourrir les
combattans; il doit payer les profusions des chefs pour augmenter
leur pouvoir: il n'est que le misérable instrument de leurs
jouissances. Régi plutôt par les caprices des hommes puissans que
par des lois fixes, il ne sait à qui du gouvernement de
Constantinople, des beys, des mukhtesims ou des cheiks arabes il
doit obéir. Obligé de les satisfaire tous, il exécute d'abord les
ordres de celui dont, pour le moment, il redoute la vengeance; de là
l'usage de mettre chaque année des troupes en campagne pour
percevoir les contributions.

Les qualités morales et l'instruction ne conduisent à aucun emploi;
elles ne procurent qu'une très faible considération, et nulle
richesse; rien n'invite donc à les cultiver. La seule étude est
celle de la dissimulation, cette arme de la faiblesse ambitieuse;
elle est autant le partage de toutes les classes du peuple que la
base de la conduite du gouvernement.

Des lois vagues, la vénalité des juges, l'absence d'une force
spécialement destinée à poursuivre et à punir les coupables, les
refuges qui leur sont toujours ouverts par l'hospitalité,
déterminent le gouvernement à punir une famille, une corporation, un
village, pour la faute d'un seul homme, souvent fugitif, plus
souvent inconnu; il adopte ainsi l'usage des Arabes, d'étendre les
vengeances personnelles à des familles entières: il reconnaît le
territoire de chaque tribu pour exiger d'elle la restitution ou le
paiement des vols qui s'y commettent. Dans un gouvernement mal
organisé, cette méthode de punir une classe entière des fautes d'un
seul homme, a du moins l'avantage d'intéresser tous les individus à
se surveiller réciproquement. Les asiles sont une ressource que tous
les habitans se procurent mutuellement contre l'oppression. Ce n'est
pas par esprit d'ordre et de justice que les gouvernans, peu
susceptibles de ces sentimens moraux, poursuivent le coupable, et
cherchent à terminer les querelles; mais c'est que la culture, les
récoltes et le paiement des contributions en souffrent; et que les
accommodemens leur procurent toujours des présens ou des amendes.

Le peuple égyptien a été soumis dans presque tous les temps, a des
conquérans étrangers dont il a successivement détesté le joug.
Toujours prompt à se livrer aux apparences du succès, mais en proie
aux haines, aux jalousies, effets de sa division en classes
distinctes, jamais un concours simultané d'efforts n'exista pour
briser ses chaînes; les soulèvemens partiels furent toujours
sévèrement réprimés: il conserve encore le même esprit d'inquiétude.
Le gouvernement des Osmanlis est celui qu'il déteste le plus; cette
aversion est continuellement excitée par les mameloucks et les
Arabes, dont l'esprit domine en Égypte: elle a sans doute contribué,
malgré le fanatisme religieux, à l'attacher aux Français.

Les élémens de la société s'opposent, en Égypte, à toute espèce
d'améliorations; aucun changement utile ne peut être opéré que par
des étrangers appelés au gouvernement. Les Français se sont trouvés
dans cette position; mais outre les difficultés d'un établissement,
et celles qui naissent de l'état de guerre, combien d'obstacles
moraux n'avaient-ils pas à surmonter? L'attachement aux anciens
usages, l'orgueil de la superstition, et l'ignorance qui repousse
toute idée nouvelle, la différence de langage et de culte, les
moeurs et l'état social des différentes classes, etc., etc. Il
fallait organiser la justice, établir des autorités municipales, une
police générale et une administration uniquement occupées du bien
public; effacer les distinctions politiques et religieuses, habituer
les hommes de cultes différens à obéir aux mêmes lois, changer la
nature des propriétés territoriales et l'état des fellâhs; il
fallait intéresser les cultivateurs à perfectionner leurs cultures,
les artisans et les commerçans à étendre leurs spéculations, par la
certitude de jouir du fruit de leurs travaux; il fallait détruire
les Arabes errans, ou saper, par des institutions, leurs préjugés
contre la vie sédentaire; il fallait enfin lier tous les intérêts
particuliers à l'intérêt général, perfectionner le système des
impositions, améliorer la distribution des eaux et l'irrigation,
développer la culture des plantes coloniales, creuser des canaux de
navigation, etc., etc. Alors l'Égypte se serait élevée au plus haut
degré de prospérité. Mais il était nécessaire d'étudier parfaitement
ce peuple, de détruire ses préjugés, d'attirer sur les législateurs
l'amour, l'estime et la vénération qui seuls pouvaient leur donner
une force morale suffisante pour établir et consolider de nouvelles
institutions. Cela ne pouvait être effectué que successivement et
avec beaucoup de lenteur. C'est au moment où les Français avaient
acquis en partie ces connaissances et l'ascendant moral d'où
dépendait le succès, qu'ils ont abandonné l'Égypte. La paix, qui
procure la tranquillité à tous les autres peuples, n'est pas un
bienfait pour les Égyptiens; elle les rejette au sein des troubles
et des dissensions intestines; elle les replonge dans la barbarie.

L'orgueilleux musulman connaissait les peuples de l'Europe,
seulement par l'horreur que des barbares fanatiques avaient inspirée
à ses ancêtres; il ignorait ou se refusait à penser que ces mêmes
peuples, affranchis de leurs préjugés, avaient fait des pas immenses
dans la carrière de la civilisation; tandis que lui, dégradé par ses
propres institutions, peut à peine se compter au nombre des peuples
civilisés. Lors de l'expédition de Bonaparte en Égypte, on vit pour
la première fois les sciences et les arts s'unir à la marche d'un
conquérant. Les Égyptiens apprécièrent dès-lors la puissance des
Européens, la douceur de leurs lois, et l'étendue de leurs lumières;
leurs braves admirèrent les exploits des Français: tous reconnurent
leur supériorité.

L'armée d'Orient laisse en Égypte de grands souvenirs et des
regrets. Ces impressions sont un germe que l'avenir et les événemens
feront éclore.



DE L'ÉGYPTE

APRÈS

LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.



PREMIÈRE PARTIE.

DEPUIS LE MOIS DE FLORÉAL AN VIII, JUSQU'AU MOIS

DE BRUMAIRE AN IX.



CHAPITRE PREMIER.

SITUATION DE L'ARMÉE D'ORIENT, ET PROJETS DE KLÉBER AVANT SA MORT.


Après la bataille d'Héliopolis et le siége du Caire, l'armée se
trouva dans la situation la plus brillante. Les troupes, bien
habillées, bien nourries, et payées régulièrement, étaient
satisfaites de leur sort. La mauvaise foi des Anglais, lors de la
rupture du traité d'El-A'rych, avaient excité leur indignation; les
Turcs n'étaient point pour elles des ennemis redoutables. Depuis le
18 brumaire, leur confiance dans le gouvernement ajoutait au désir
de conserver une conquête dont elles sentaient toute l'importance,
et qui leur plaisait depuis qu'elles y jouissaient de quelque
agrément et supportaient moins de privations.

Les habitans, étonnés de voir le visir de la Porte (le plus grand
personnage que leur ignorance leur permît de connaître) battu par
les Français, étaient persuadés que tous les efforts des Turcs
seraient désormais inutiles; ils regardaient l'Égypte comme la
propriété de leurs nouveaux maîtres, et prenaient une grande
confiance en eux. Ils avaient éprouvé dans plusieurs occasions
combien leurs révoltes avaient été facilement dissipées par un petit
nombre de troupes. Les charges de guerre auxquelles les rebelles
avaient été imposés les avaient pour toujours dégoûtés de semblables
soulèvemens. La paix avec Mourâd-Bey contribuait encore à maintenir
les Égyptiens dans ces sentimens.

Les contributions extraordinaires imposées au Caire, en punition de
la révolte, donnaient les moyens de payer l'arriéré, qui s'élevait
alors à onze millions, y compris la solde, et d'attendre la saison
où l'on perçoit les impositions ordinaires, pour fournir aux
dépenses courantes. Les améliorations que l'état de guerre et les
difficultés inséparables d'un nouvel établissement avaient empêché
Bonaparte d'effectuer dans un pays où la langue, les moeurs, les
usages, tout élevait des obstacles, Kléber pouvait les faire après
la bataille d'Héliopolis; celles qu'il ordonna dans toutes les
parties de l'administration apportèrent beaucoup d'économie dans les
dépenses, diminuèrent les frais de perception, et mirent un frein à
beaucoup de vexations et de dilapidations.

Le général Kléber voulant profiter des dispositions générales des
habitans, fit sentir particulièrement aux Cophtes que s'ils avaient
été armés pendant la révolte du Caire, leur quartier n'aurait pas
été pillé par les Turcs, et qu'il était de leur intérêt de
concourir, avec les Français, à la défense commune. Il les engagea à
former un bataillon de cinq cents hommes, qu'il fit habiller à la
française: il comptait l'augmenter autant que les circonstances le
permettraient.

Cette formation d'un corps était un moyen de développer le goût du
service militaire; mais il était encore plus avantageux d'engager
les habitans du pays, chrétiens et musulmans, à s'enrôler dans les
demi-brigades, où ils pouvaient prendre plus facilement le moral du
soldat français. Kléber encouragea ces recrutemens. Ils réussirent
dans la Haute-Égypte; la 21e demi-brigade fit, en très peu de temps,
trois cents recrues, qui se formèrent assez vite. Les habitans de la
Basse-Égypte y paraissaient moins disposés; cependant on aurait pu
vaincre leur répugnance.

Les Grecs, d'un caractère plus belliqueux, se présentaient avec bien
plus de zèle. Deux compagnies avaient déjà été formées précédemment
par Bonaparte; celle qui se trouvait au Caire lors du siége s'était
fort bien battue. Kléber forma une légion où l'on engagea beaucoup
de Grecs nouvellement arrivés dans les ports: elle fut bientôt
d'environ quinze cents hommes.

L'armée avait éprouvé beaucoup d'obstacles pour les transports dans
les momens difficiles, parce qu'alors les Arabes qui louaient leurs
chameaux s'éloignaient. Afin d'assurer ce service important, Kléber
fit établir un parc de cinq cents chameaux toujours disponibles, et
qu'on employait, en temps ordinaire, aux différens services; il
ordonna une levée des chevaux et des chameaux nécessaires pour
remonter la cavalerie et l'artillerie; il fit établir des ponts
volans, pour faciliter les passages du Nil aux troupes qui auraient
à marcher de la côte sur les frontières de Syrie, et ordonna des
reconnaissances pour organiser des communications entre les divers
postes occupés par l'armée.

Il arrêta, pour le Caire, un plan de travaux simples qui
remplissaient deux objets importans; celui de contenir les habitans
de cette grande ville, et celui de la clore, de manière qu'aucun
parti ennemi ne pût s'y introduire. Il ordonna aussi les travaux
nécessaires pour la défense des côtes.

Il établit un comité administratif composé de cinq membres, chefs
des principales administrations, qui discutaient avec lui les
améliorations que les circonstances rendaient possibles. Il arrêta
beaucoup de dilapidations; ôta le moyen de spéculer sur le bien-être
du soldat, et améliora le sort des troupes en faisant payer les
rations de viande et de fourrage, et en mettant une partie de
l'habillement au compte des corps.

La flotte turque, commandée par le capitan-pacha, avait paru, dans
les premiers jours de prairial, devant Alexandrie. Kléber, ignorant
si elle portait des troupes et méditait quelque débarquement,
partit, dès qu'il en eut la nouvelle, avec une partie des troupes
qui étaient au Caire, et donna des ordres pour réunir à Rahmaniëh
celles du Delta. Il quitta le Caire le 14 prairial, apprit à
Rahmaniëh que le capitan-pacha était seulement venu parader devant
Alexandrie, afin d'entamer quelques négociations, défendit de
recevoir à terre aucun parlementaire, et revint au Caire laissant
dans le Delta, vis-à-vis Rahmaniëh, un camp volant de deux
demi-brigades et de deux régimens de cavalerie disponibles, pour
aller sur tous les points de la côte qui pourraient être menacés, ou
sur la frontière de Syrie.

Le général Menou était arrivé au Caire à la fin de floréal; depuis
six mois il avait l'ordre de s'y rendre, d'abord pour être employé
aux négociations avec les Turcs, ensuite pour la campagne qui se
préparait, et après la prise du Caire, afin d'y commander. Mais en
écrivant toujours qu'il allait partir, qu'il ne désirait rien tant
que de combattre, il était resté paisiblement à Rosette, jusqu'au
moment où les Osmanlis sortis du Caire et rejetés dans le désert, on
n'eut plus qu'à jouir d'une tranquillité due aux victoires de
l'armée. Arrivé au Caire, il fit des difficultés pour en prendre le
commandement: celui de la Haute-Égypte, où il paraissait désirer de
voyager, lui fut offert; mêmes obstacles. Enfin, Kléber lui écrivit
qu'après lui avoir offert les plus beaux commandemens, il ne lui
restait plus qu'à lui offrir celui de l'armée; le général Menou
choisit celui de la Haute-Égypte; mais il ne partit pas.

Lorsque le général Kléber partit pour Rahmaniëh, il écrivit au
général Reynier, qui était en tournée dans le Kalioubëh, de venir au
Caire pour en prendre le commandement et surveiller la Haute-Égypte
ainsi que la frontière de Syrie, tandis que lui serait sur les
côtes. L'exprès s'égara, et le général Reynier ne put arriver
qu'après son départ. Pendant ce temps, le général Menou sollicita ce
commandement: Kléber le lui accorda en lui recommandant de se
concerter avec le général Reynier pour les dispositions de défense,
s'il y avait quelque mouvement du côté de la Syrie. Ce dernier, de
retour au Caire, lui donna tous les renseignemens qui pouvaient lui
être nécessaires sur les fortifications, les troupes, les habitans
et la police de cette ville, qu'il connaissait peu.

Kléber fut de retour le 21 de Rahmaniëh; le 23, il montra au général
Reynier la note qu'il faisait écrire en réponse à une lettre que
Morier, secrétaire de lord Elgin, lui avait envoyée de Jaffa. Il
entra dans quelques détails sur la conduite qu'il devait tenir avec
les Turcs, et dont il l'avait déjà entretenu plusieurs fois. Il
voulait profiter de la rupture du traité d'El-A'rych et des
arrangemens pris alors par les Anglais, à l'effet d'occuper
Alexandrie, Damiette et Souez, pour exciter le ressentiment des
Turcs contre eux; il voulait aussi éviter les communications avec
les chefs de ces deux armées, en même temps qu'il tâcherait
d'établir une correspondance directe avec Constantinople. Par ce
moyen, il espérait correspondre avec le gouvernement français, et
faire consentir les Turcs à la neutralité jusqu'à la paix générale.
Un arrangement aurait donné à l'armée française l'assurance de
n'être attaquée que par une expédition maritime, que les Anglais
n'auraient sûrement pas tentée sans l'appui des Turcs; il aurait
augmenté les ressources en rétablissant une partie du commerce.



CHAPITRE II.

ASSASSINAT DE KLÉBER.--LE GÉNÉRAL MENOU PREND LE COMMANDEMENT.--SA
CONDUITE DANS LES PREMIERS TEMPS, ET JUSQU'EN FRUCTIDOR.


Le 25 prairial, le général Kléber, après avoir passé, dans l'île de
Raoudah, la revue de la légion grecque, vint au Caire voir les
réparations qu'on faisait à sa maison. Il se promenait sur la
terrasse de son jardin avec le citoyen Protain, architecte,
lorsqu'il fut frappé de plusieurs coups de poignard. L'assassin,
arrivé au Caire à la fin de floréal, avait suivi Kléber depuis
Gisëh, s'était introduit dans la maison avec les ouvriers, et avait
saisi le moment où ce général, occupé de sa conversation, ne
pouvait l'apercevoir. Les généraux se réunirent dès qu'ils apprirent
cette nouvelle. On fit la recherche de l'assassin, qui fut arrêté
bientôt après, et on l'interrogea.

Les cheiks et les agas de la ville avaient été mandés; on voulait
examiner si cet attentat n'était pas lié à quelque conspiration plus
étendue. Un aide-de-camp vint demander s'ils devaient être
introduits. Le général Reynier, à qui il porta la parole, lui dit de
s'adresser au général Menou, qui le lui renvoya, et il s'établit
entre eux une discussion sur le commandement de l'armée.

Le général Menou protesta que ce commandement ne lui convenait pas;
que n'ayant pas fait la guerre activement, il était moins connu des
troupes que le général Reynier, et qu'il l'_avait déjà refusé dans
d'autres occasions_; il prodigua sa _parole d'honneur_ qu'il
donnerait plutôt sa démission d'officier-général que de l'accepter,
et que même, si on l'y forçait, il s'en servirait pour ordonner au
général Reynier de le prendre. Ce général lui observa qu'en
pareilles circonstances les lois ordonnaient au plus ancien de grade
de prendre le commandement provisoire, en attendant les ordres du
gouvernement, et que s'il désirait avoir le temps de faire ses
réflexions avant d'accepter, il ne pouvait du moins se dispenser de
donner des ordres en sa qualité de commandant du Caire; que quant à
lui, il croyait ce commandement trop délicat pour s'en charger
légèrement. Voyant qu'il ne se décidait pas, il le prit à part,
renouvela ses observations, en ajoutant qu'une pareille discussion
devait être renvoyée à un moment plus calme.

Le général Menou répéta encore qu'il ne pouvait prendre le
commandement; qu'il n'avait pas fait la guerre, et n'était pas connu
des soldats, peut-être prévenus contre lui par son changement de
religion. Le général Reynier lui dit qu'il ne devait point regarder
ce changement comme un obstacle; que même il le rendrait plus
agréable aux habitans du pays; qu'enfin, tous les généraux, et lui
en particulier, l'appuieraient de tous leurs moyens et de leurs
conseils. Il l'invita à répondre au moins comme commandant du Caire,
et se retourna du côté de l'aide-de-camp; la discussion finit alors.
On continua de faire des informations sur l'assassinat, et, dès le
lendemain, le général Menou prit le titre de _commandant l'armée par
intérim_. Il nomma le général Reynier président de la commission
chargée de juger l'assassin.

Après les funérailles de Kléber et l'exécution du coupable, le
général Menou prit le titre de général en chef. L'armée le vit avec
beaucoup de peine succéder à ses anciens chefs. Plusieurs corps
élevèrent des murmures; mais les généraux les apaisèrent; ils
espéraient que son habitude des affaires suffirait pour bien diriger
l'administration du pays, et qu'au moment du danger ils pourraient
l'aider de leur expérience.

Le général Menou chercha pendant les premiers jours à se concilier
les esprits: généraux, administrateurs, il les accueillit tous, leur
fit de fréquentes visites; il sembla même aller au-devant de leurs
avis. Mais bientôt des traits d'animosité contre son prédécesseur,
des tracasseries pour sa succession, commencèrent à dévoiler au
moins sa maladresse. Les murmures de l'armée et les reproches
adressés au général Reynier de l'avoir engagé à prendre le
commandement, excitèrent sa jalousie, quoique la conduite franche de
ce général fût bien propre à le rassurer sur les suites de cette
rivalité.

Le commandement de l'Égypte pouvait procurer à la fois les plus
brillantes réputations, celles de militaire, de législateur et
d'administrateur. Pour se les assurer, il fallait être confirmé par le
gouvernement, et effacer le souvenir de la gloire de Kléber. Des partis
coloniste et anti-coloniste furent inventés. Le général Menou se mit à
la tête au premier, et proclama l'engagement de conserver l'Égypte. On
répandit en France l'opinion que les autres généraux formaient le
second, et voulaient renouveler le traité d'El-A'rych[21]. À cette
époque l'Osiris fut expédié secrètement.

[Note 21: La différence entre ces deux époques était bien appréciée
par tous les individus de l'armée. Lors du traité d'El-A'rych, elle ne
recevait de la France que des nouvelles affligeantes: les armées étaient
battues, les frontières entamées. Les déclamations que le Directoire
autorisait contre l'expédition d'Égypte faisaient regarder l'armée comme
en exil. Ignorant encore le sort de Bonaparte et l'heureuse révolution
qui rendit à la France son énergie et sa gloire, elle brûlait de porter
ses armes victorieuses dans sa patrie. Kléber avait continué des
négociations, afin d'éclairer les Turcs sur leurs véritables intérêts,
de retarder leurs opérations et de gagner du temps, en attendant les
ordres du gouvernement et des secours: n'ayant plus d'autre moyen de les
prolonger, il avait proposé des conférences et une suspension d'armes.
Les Anglais, qui avaient dû intervenir, surent retarder l'annonce de la
suspension d'armes et le transport des plénipotentiaires envoyés à la
conférence, de manière qu'El-A'rych fut attaqué et livré par surprise,
tandis que les Français se reposaient sur la foi de l'armistice.

El-A'rych pris, le général Desaix au pouvoir de l'armée turque, une
partie de l'Égypte insurgée, on ne pouvait plus avoir que
difficilement l'argent et les vivres nécessaires à l'armée; les
villes des côtes étaient dans une situation à faire craindre des
événemens semblables à celui d'El-A'rych. L'armée turque allait se
répandre en Égypte; des corps de Russes et d'Anglais devaient se
joindre à elle: l'armée d'Orient pouvait ne pas être victorieuse,
ses victoires même devaient l'épuiser; ne recevant pas de secours,
elle pouvait prévoir qu'elle succomberait après quelques attaques
successives, et des auxiliaires européens, en aidant les Turcs,
auraient acquis chez eux me influence politique dangereuse pour la
France. Kléber, persuadé que le Directoire abandonnait tout projet
sur l'Égypte, et que les vieilles bandes de l'armée d'Orient,
arrivant en Europe au commencement de la campagne, pouvaient sauver
leur pays, fit le sacrifice de la gloire qu'il pouvait acquérir
contre les Turcs dans l'espoir d'être plus utile. Il voulait, par ce
traité, séparer les Turcs des Russes et des Anglais, les déterminer
à faire la paix avec la France, et à lui assurer dans le commerce
des avantages équivalens à la restitution de l'Égypte. Mais le visir
dépendait trop des Anglais pour y consentir ostensiblement; il ne
donna que des assurances verbales que cela s'arrangerait après
l'évacuation. Les négociations étaient trop avancées pour reculer,
et le traité fut conclu: son exécution était commencée lorsqu'on
apprit la révolution du 18 brumaire. L'armée pouvait alors espérer
que le gouvernement s'occuperait d'elle, si elle restait en Égypte;
mais Kléber était trop loyal et trop esclave de sa parole pour
rompre un traité qu'il avait signé. Les faux calculs du gouvernement
anglais, la mauvaise foi jointe à l'insulte, tournèrent contre lui;
ils rendirent à l'armée d'Orient ses armes, et lui valurent une
nouvelle conquête de l'Égypte.

Lorsqu'on aurait cherché les circonstances les plus favorables pour
procurer à cette armée une victoire complète, on n'aurait pu les
mieux préparer qu'elles ne le furent par l'évacuation de la partie
orientale de l'Égypte, la marche des Turcs et la réunion de l'armée
française. Si, au lieu de signer la convention, on avait ouvert la
campagne, il y aurait eu beaucoup d'affaires partielles, de
privations, de marches pénibles, et on aurait peut-être fini par
succomber. À Héliopolis les deux armées étaient réunies; aussi la
victoire fut-elle brillante et décisive.

Après cette bataille et la nouvelle de la révolution de 18 brumaire,
la situation de l'armée était bien changée. Assurée au moins pour un
an de la possession paisible de l'Égypte, elle pouvait espérer que
le gouvernement, qui alors méritait toute sa confiance, veillerait
sur elle. Les derniers dangers avaient attaché tous les individus de
l'armée à la conservation de l'Égypte; et si on avait voulu y
chercher des anti-colonistes, l'armée entière aurait désigné l'homme
seul qui passait à Rosette, à déclamer contre les opérations de son
chef, les époques où elle scellait de son sang cette nouvelle
conquête.]

Convaincu qu'il ne pouvait pas aspirer à une réputation militaire,
le général Menou tourna ses vues vers la carrière administrative; il
affecta de s'occuper de tous les détails, et cherchant à donner une
grande idée de sa moralité et de sa probité, il cria fortement
contre les dilapidations; il promit enfin de détruire tous les abus,
et cependant Bonaparte et Kléber en avaient peu laissé subsister.
Pressé de donner des espérances favorables de son administration, et
d'y intéresser l'armée, il publia l'engagement de tenir toujours la
solde au courant, avant d'avoir assez étudié les finances de
l'Égypte, pour en assurer les moyens; il mit beaucoup d'ostentation
à créer une commission chargée de surveiller la fabrication du
pain. Lorsqu'il crut apercevoir qu'on lui obéissait avec moins de
répugnance, il changea de genre de vie, devint moins accessible;
entouré de liasses de papiers, il avait l'air de travailler
beaucoup, mais les affaires les plus pressées restaient en
souffrance.

Sous Bonaparte et sous Kléber, l'armée d'Orient n'avait qu'un même
esprit; tous étaient unis par les mêmes dangers et les mêmes
espérances: un nouveau chef créa un nouvel esprit. Aisément il
aurait pu se concilier l'armée, secondé par tous les généraux, qui,
pénétrés de la nécessité d'être unis, agissaient de coeur; pour lui,
il préféra de se faire quelques partisans par des menées sourdes;
mais leur développement fut long-temps couvert d'un voile que ses
démarches ostensibles rendaient plus difficile à soulever.



CHAPITRE III.

ÉVÉNEMENS POLITIQUES.


La note que Kléber avait préparée pour accompagner le renvoi de la
lettre de Morier, secrétaire de lord Elgin, n'était pas encore
partie; le général Menou en adoucit quelques expressions, et
l'expédia le 2 messidor, telle qu'elle a été imprimée dans les
journaux.

Le 9 du même mois, M. Wright, lieutenant du Tigre, arriva en
parlementaire par le désert, avec des dépêches du visir et de
Sidney-Smith. Il annonçait que l'Angleterre avait délivré les
passe-ports nécessaires pour l'exécution du traite d'El-A'rych. Il
s'était déjà présenté à Alexandrie; mais, refusé d'après les ordres
de Kléber, il avait passé par la Syrie. M. Wright avait appris en
route l'assassinat de Kléber, et avait tenu à Salêhiëh divers propos
pour engager les soldats à se révolter contre les généraux qui
refuseraient de les ramener en France. Ses discours n'avaient
produit d'autre effet que l'indignation. D'après sa conduite, on
aurait pu l'arrêter comme espion; il fut renvoyé.

De nouvelles lettres du visir arrivèrent le 15; elles étaient
relatives à la note envoyée à Morier; il lui fut répondu de
s'adresser à Paris. Le 13 fructidor il fit passer encore une
dépêche; il essayait toujours d'entamer quelques négociations et
craignait d'être prévenu par le capitan-pacha. Ces deux premières
autorités de la Porte rivalisaient d'activité pour renouer avec
l'armée française et s'en faire un mérite à Constantinople.

Le capitan-pacha était venu à Jaffa, avec Sidney-Smith, au
commencement de messidor, pour concerter avec le visir un plan
d'opérations militaires ou de négociations. Ils n'avaient pas de
forces qui leur permissent de rien entreprendre; aussi la conférence
entre le chef suprême de toutes les forces ottomanes, alors sans
armée, dont le crédit à sa cour avait beaucoup baissé depuis la
bataille d'Héliopolis, et le capitan-pacha, son subordonné mais
favori du sultan, se passa sans rien décider, à s'observer
mutuellement; puis ils se séparèrent, déterminés à négocier chacun
de son côté.

Le capitan-pacha reçut à son bord, à Jaffa, l'aide-de-camp Baudot,
enlevé par surprise à Héliopolis, et retenu pour servir à l'échange
de Moustapha-Pacha, que Kléber avait gardé comme otage: ce pacha
étant mort subitement à la nouvelle de l'assassinat de Kléber, cet
événement prolongea la captivité de Baudot, qui ne fut rendu à
Damiette qu'à la fin de thermidor. Le capitan-pacha avait eu pour
lui des égards qui contrastaient avec les mauvais traitemens du
visir.

Avec quelque adresse, on aurait pu se servir de l'intérêt personnel
de ces deux chefs de l'empire ottoman, pour renouer des négociations
tendant non à leur céder l'Égypte, mais à paralyser leurs efforts,
à les éloigner des Anglais, et peut-être même à les disposer à la
neutralité pendant la guerre[22]; mais le général Menou répondit à
toutes leurs propositions, qu'il fallait s'adresser à Paris pour les
arrangemens relatifs à l'Égypte: les Turcs, qui sont accoutumés à
voir les gouverneurs de province se rendre indépendans, regardèrent
cette réponse comme une défaite, et se persuadèrent que toute
négociation devenait inutile.

[Note 22: Le général Menou reçut alors des lettres adressées à
Kléber par le gouvernement; elles annonçaient que les Turcs
n'étaient pas éloignés de consentir à cette neutralité.]

Baudot, d'après les entretiens qu'il avait eus avec le
capitan-pacha, pensait qu'en lui insinuant que les négociations sont
ordinairement entamées par des commissaires pour l'échange des
prisonniers, et qu'après la conduite des Anglais, et l'intention
qu'ils avaient manifestée de s'emparer des ports, si le traité
d'El-A'rych avait eu son exécution, on éprouverait de leur part des
obstacles à tout rapprochement de la France avec la Porte qui
viendrait à leur connaissance, il aurait consenti à l'envoi d'un
agent français à Constantinople, qui, sous le prétexte de l'échange
des prisonniers, aurait traité directement des affaires relatives à
l'Égypte.

Le capitan-pacha alla faire de l'eau en Chypre: lorsqu'il reparut en
vendémiaire, le général Menou chargea le général Baudot de lui
conduire Endjeah-Bey, fait prisonnier sur un vaisseau qui avait
échoué vers Aboukir, et de tâcher de faire un traite pour l'échange
des prisonniers. Il écrivit au capitan-pacha qu'il fallait d'abord
s'en occuper, et qu'il pouvait s'adresser ensuite à Paris pour le
reste. Le capitan-pacha ne s'arrêta pas long-temps devant
Alexandrie, il retourna à Rhodes; Baudot ne put remplir sa mission,
et Endjeah-Bey fut, peu de temps après, renvoyé sur un bâtiment
grec.



CHAPITRE IV.

ESPRIT DES HABITANS DE L'ÉGYPTE.--ÉVÉNEMENS MILITAIRES JUSQU'AU MOIS
DE BRUMAIRE.


L'Égypte était fort tranquille; les contributions se payaient, dans
toutes les provinces, sans qu'il fût besoin de forts détachemens
pour les percevoir. La plupart des tribus arabes étaient soumises;
celles qui ne l'étaient point encore avaient fui dans le désert, ou
s'étaient dispersées dans les villages pour éviter les poursuites:
convaincues de la puissance des Français, c'était moins des
intentions hostiles, que leur caractère craintif et défiant qui les
empêchait de se rapprocher d'eux. Le débordement prochain du Nil, et
le mauvais état de l'armée du visir, garantissaient qu'avant
plusieurs mois on n'aurait à redouter aucune attaque extérieure. Un
parti de quatre cents cavaliers turcs, qui était venu à Catiëh pour
servir d'escorte à M. Wright, ne pouvait donner aucune inquiétude.
Des rapports annoncèrent, au commencement de thermidor, que l'armée
du visir se préparait à marcher; cela n'était pas probable,
cependant la garnison de Salêhiëh fut renforcée d'une demi-brigade,
qui bientôt après rentra au Caire.

Mohamed-Bey-l'Elfy était venu de Syrie par désert, annonçant qu'il
allait joindre Mourâd-Bey; mais il restait chez les _Mahazi_, tribu
d'Arabes rebelles qui habite les déserts du Chark-Atfiëh. On le fit
chasser par un détachement de dromadaires; d'autres partis se
portèrent dans l'isthme de Souez pour l'arrêter, s'il cherchait à
rétrograder. On le poursuivit long-temps; ses équipages furent pris;
il fut même réduit à errer avec vingt-cinq cavaliers.

Le général Menou fit rentrer au Caire, à la fin de thermidor, la
soixante-quinzième demi-brigade, que Kléber avait placée dans le
Delta, pour y former un corps de réserve avec la vingt-cinquième et
le vingt-unième régiment de dragons. Les ponts volans établis par
Kléber à Rahmaniëh et à Semenhoud, pour faciliter les passages du
Nil et les communications de l'armée depuis la côte jusqu'aux
frontières de Syrie furent retirés.

Bientôt après, l'inondation couvrit les terres; l'armée ne pouvant
être attaquée avant la retraite des eaux, aucune raison n'exigeait
alors des mouvemens de troupes; cependant le général Menou ordonna
à la division du général Friant d'aller relever à Alexandrie,
Rosette et Rahmaniëh, celle du général Lanusse; qu'il voulait
appeler au Caire. Des considérations très fortes auraient dû
empêcher un pareil changement: Lanusse commandait depuis long-temps
à Alexandrie, il connaissait très bien la défense de cette côte, et
avait l'habitude des relations avec les habitans de la ville et ceux
du Bahirëh; la peste régnant presque toujours à Alexandrie, il était
à craindre que ce déplacement ne la portât au Caire; enfin ce
mouvement ne pouvait s'opérer pendant l'inondation, qu'avec des
barques, et c'était employer inutilement tous les moyens de
transports, à la seule époque favorable pour approvisionner
Alexandrie, etc. Mais le général Menou se souvenait que Kléber,
fatigué de la prétention qu'il avait eue de commander Alexandrie et
le Bahirëh sans sortir de Rosette, l'avait remplacé par Lanusse: il
voulait aussi travailler l'esprit de ses troupes, et contraindre par
des dégoûts cet officier qu'il n'aimait pas à demander son
passe-port pour la France.

Trois tribus arabes des environs de Ghazah, les _Tarabins_, _Teha_
et _Anager_, s'étaient réfugiées dans le désert, après une courte
guerre contre les Osmanlis, qui avaient assassiné par trahison leurs
principaux cheiks. Jamais les Arabes ne pardonnent cet attentat,
dont les exemples sont si fréquens chez les Turcs. Ces tribus
envoyèrent demander au général Reynier la permission de s'établir en
Égypte, sous la protection des Français. Elles alléguaient en leur
faveur que la cause de ces persécutions était leur alliance avec eux
pendant la campagne de Syrie: c'était en effet le prétexte des
Osmanlis; mais leur véritable motif était que Mahammed-Aboumarak,
maître d'hôtel du grand-visir, qu'il venait de faire pacha de
Ghazah, avait des haines de famille à satisfaire contre ces tribus,
et qu'il profita de son élévation pour se venger.

Le général Reynier jugea que ces Arabes pouvaient être utiles; que,
placés dans le désert entre la Syrie et l'Égypte, ils donneraient avis
des mouvemens des Osmanlis. Il espéra qu'en éveillant leur intérêt, on
les porterait à intercepter la contrebande de grains qui se faisait
chaque jour sur cette étendue immense de désert; que, de plus, si l'on
devait faire une nouvelle campagne en Syrie, ces Arabes pourraient
servir. Il proposa au général Menou de leur accorder une partie de
l'Occadi-Tomlat, et le désert qui le sépare de Catiëh et de Souez. Ces
Arabes annonçaient être au nombre de sept mille, femmes, enfans et
vieillards compris. Ils disaient avoir cinq cents cavaliers et huit
cents hommes montés à dromadaire, ainsi que beaucoup de bestiaux; mais
comme ils vinrent successivement et se dispersèrent dans le désert, on
ne put pas juger exactement de leur nombre. Leurs principaux cheiks
ayant été tués, il ne se trouvait plus parmi eux d'hommes influens dont
on pût utiliser l'intelligence, et le général Menou les ayant reçus
mesquinement, on n'en tira pas un grand parti.



CHAPITRE V.

INTRIGUES.--ORIGINE DES DIVISIONS.


Les mois de thermidor et de fructidor offrent peu d'événemens
remarquables; les intrigues étaient encore obscures: on s'étonnait
cependant des atteintes portées à la mémoire de Kléber. Ces coups
étaient dirigés dans l'ombre, à la vérité, mais ceux qui les
frappaient étaient accueillis: on s'apercevait déjà que c'était le
meilleur moyen d'obtenir des grâces.

Le général Menou, dont la haine pour Kléber rejaillissait sur le
général Damas, voyant que, malgré toutes ces tracasseries, ce
général ne songeait pas à quitter sa place de chef d'état-major, et
se jugeant assez fort (c'était en fructidor), lui ordonna de cesser
ses fonctions. Sa lettre n'alléguait aucun motif. Ce général,
étonné, lui répondit qu'il ne voyait pas ce qui pouvait donner lieu
à une telle mesure, et qu'il convenait d'attendre les ordres du
gouvernement, à moins qu'il n'existât des motifs suffisans pour le
traduire devant un conseil de guerre: il ne reçut pas de réponse; le
général Menou refusa même de lui parler.

Les généraux de division Reynier et Friant, peinés de cette
discussion, qui tendait à diviser l'armée, allèrent chez le général
Menou afin de l'engager à surmonter ses haines personnelles,
d'autant moins fondées que le général Damas avait cherché à lui
rendre service auprès de Kléber. Il s'excusa en disant qu'il croyait
s'être aperçu qu'il y avait entre eux incompatibilité d'humeur,
qu'il ne pouvait travailler avec lui; protesta, _sur sa parole
d'honneur_, qu'aucune animosité particulière n'influençait sa
conduite, et termina par offrir sa démission. Cette menace empêcha
le général Reynier d'insister; déjà, par délicatesse, il ne lui
avait pas représenté que, commandant l'armée _par intérim_, il ne
devait pas se permettre un pareil changement, excepté dans les cas
de la plus urgente nécessité, avant de connaître les intentions du
gouvernement. Il se borna à lui demander d'avoir une explication
avec le général Damas, pour se concilier avec lui, si cela était
encore possible, ou lui donner un emploi convenable. Ce général,
pour ne laisser aucun prétexte à des troubles dans l'armée, en
occupant la place de chef de l'état-major malgré celui qui la
commandait, accepta le commandement des provinces de Benesouef et de
Fayoum. L'ordre du jour du 21 fructidor annonça sa retraite, et des
éloges y furent donnés à sa conduite. Le général Menou fut plusieurs
jours avant de lui désigner un successeur; ensuite il choisit le
général Lagrange; mais en paraissant lui accorder toute sa
confiance, il se réserva également tout le travail, même le plus
minutieux; aussi les affaires languirent comme auparavant.

Le général Reynier avait pénétré l'intention du général Menou, de se
former un parti; il aurait pu le dissoudre en éclairant sur sa
marche tortueuse plusieurs personnes qui, étrangères à toute
duplicité, ne le jugeaient que sous le masque dont il s'était
couvert; mais les désabuser eût été les éloigner du général Menou,
c'eût été diviser l'armée; il préféra garder le silence.

Le général Menou trouvant que le parti qu'il voulait se former ne
grossissait pas assez promptement; instruit aussi que, quoique la
plus grande discipline régnât dans l'armée, la plupart des officiers
et des corps ne l'aimaient pas, voulut se les concilier. Il nomma,
le 1er vendémiaire, six généraux de brigade, et les officiers
nécessaires pour les remplacemens des autres grades; quelques
officiers, préférant rester à leurs corps, voulaient refuser, mais
leurs réclamations furent rejetées; il les força d'accepter. La
plupart de ses choix tombèrent sur des officiers que des services
rendus ou l'ancienneté de leur grade appelaient à recevoir de
l'avancement; mais on s'aperçut qu'il avait moins l'intention de
donner des récompenses militaires, que de paralyser par des
bienfaits ceux qu'il redoutait, ou d'élever aux places des hommes
dont la loyauté ne pourrait soupçonner sa tortueuse politique. On
vit qu'il n'était plus besoin de services militaires ni d'actions
d'éclat pour mériter de l'avancement. Le général Menou se servit de
cette prodigalité de grades pour engager des officiers à lui
rapporter tout ce qui se disait de lui: il trouva peu d'hommes
assez vils pour gagner sa bienveillance à ce prix, presque tous
rejetèrent ses avances avec indignation. On ignorait au Caire cet
espionnage: le général Lanusse en fut averti le premier, à
Alexandrie, par des officiers qui avaient reçu de pareilles offres
du général Menou.



CHAPITRE VI.

INNOVATIONS DANS L'ADMINISTRATION DU PAYS.


Jusqu'en fructidor, le général Menou ne s'occupa que des détails de
l'administration et de la police des hôpitaux, déjà réorganisées par
Kléber après le siége du Caire; de la fabrication du pain, et de la
rédaction de ses ordres du jour, qu'il remplissait de déclamations
sur la morale, la probité, etc., afin de mieux séparer sans doute sa
vie antérieure des circonstances où il se trouvait. Mais en
fructidor, il entreprit d'organiser le gouvernement, ainsi que les
finances de l'Égypte. Jetons un coup d'oeil rapide sur son
administration et sur ses nombreux arrêtés.

D'après un ancien usage, les mukhtesims, lorsqu'ils entrent en
possession, confirment les cheiks existans ou en nomment d'autres,
et les revêtent de béniches et de schals, cérémonie qui, dans les
moeurs de l'Orient, annonce qu'ils demeurent investis de
l'autorité. Les cheiks reconnaissent ce don par un présent de
chevaux, chameaux ou bestiaux, d'une valeur ordinairement double de
celle des vêtemens qu'ils ont reçus. Les propriétaires puissans
renouvellent cette investiture toutes les fois qu'elle est conforme
à leurs intérêts: quelques uns même l'ont convertie en une
prestation en argent; et ce droit, qu'ils perçoivent tous les deux,
trois ou quatre ans, est réparti sur tous les fellâhs.

Pour ne négliger aucun des moyens de retirer les impositions
d'usage, et se procurer l'argent nécessaire aux dépenses de l'armée,
il fallait percevoir ce droit: mais on devait saisir cette
circonstance pour s'assurer de l'attachement des cheiks et les
intéresser à la perception des contributions ordinaires. La
continuation de l'usage de les revêtir, à de certaines époques,
aurait donné dans la suite des débouchés aux produits de nos
manufactures, et amené les habitans à se glorifier des marques
distinctives des fonctions confiées par le gouvernement: c'était un
pas vers la civilisation. Ceux qui avaient étudié, dans les
provinces, l'organisation municipale des villages et l'influence des
cheiks, savaient qu'il était nécessaire de les ménager, pour assurer
la tranquillité intérieure du pays et la perception des impôts; ils
savaient aussi que les cheiks, effrayés ou mécontens, abandonnent
leurs villages et font déserter avec eux, ou même révolter les
habitans, et qu'alors il devient impossible de percevoir les
contributions, mais le général Menou fut séduit par l'espérance
d'un produit de trois millions, qu'un faux calcul lui faisait
apercevoir. Le payeur général, qui, par sa place, ne devait songer
qu'à remplir ses caisses, sans entrer dans ces considérations
politiques, adopta avec plaisir un projet qui lui promettait une
augmentation de rentrées. On n'y vit qu'une opération de finances.
L'arrêté fut mis à l'ordre du jour du 5 fructidor. Cependant rien
n'en pressait la publication, puisqu'il ne pouvait être exécuté
qu'après l'inondation.

Si un pareil droit avait plusieurs inconvéniens généraux, son
administration était encore plus dangereuse. Les cheiks furent
retirés de l'inspection des commandans de province, les seuls qui
dussent, d'après les préjugés et les habitudes anciennes du pays,
avoir de l'influence sur eux; ils passèrent sous la police du payeur
général, et plus particulièrement sous celle d'inspecteurs turcs et
d'un directeur général, que cette organisation faisait chef
municipal de l'Égypte, qui, par sa place, avait le droit de
correspondre avec tous les cheiks et pouvait soulever en même temps
tout le pays, sur tous les points, sans qu'on s'en doutât. Cette
place fut donnée à un cheik du Caire qui, déjà deux fois, avait
trahi la confiance des Français.

Le général Menou nomma, le 12 fructidor, un directeur général et
comptable des revenus de l'Égypte. Le citoyen Estève, payeur
général, se prêta, par dévoûment au bien public, à son désir de
changer le nom et les attributions de sa place; mais il fut
constamment contrarié, et les projets qu'il forma furent estropiés.

L'ordre du jour du 20 fructidor nomma les directeurs et employés de
cette nouvelle administration; ils furent plus nombreux et eurent
des appointemens plus forts que sous Kléber.

L'ordre sur la marque des ouvrages d'or et d'argent, qui fut publié
le 14 fructidor, était utile pour empêcher les friponneries des
orfèvres et la fonte des monnaies; mais l'administration de ce droit
coûta beaucoup plus qu'il ne pouvait rapporter.

Le général Menou se rappela qu'il y avait un conseil privé dans
quelques colonies, et Kléber avait en partie imité cette
institution, en formant un comité administratif de cinq membres. Il
adjoignit d'abord plusieurs personnes à ce comité; ensuite il le
supprima par son ordre du jour du 15 fructidor. Il lui substitua un
conseil privé, composé de tous les chefs de l'armée résidant au
Caire, et de quelques membres à son choix: mais qu'attendre d'une
réunion de quarante à cinquante membres? Ce n'est pas une pareille
assemblée qui travaille. Des discussions sur toutes les branches de
l'administration auraient amené nécessairement la censure des
mesures qu'il avait arrêtées; et lors même qu'on y aurait apporté
tous les ménagemens possibles, elles auraient toujours excité, dans
l'armée, une fermentation dangereuse pour la discipline: c'était
enfin y créer un club. La plupart des chefs qui devaient composer
ce conseil étaient déterminés à le faire dissoudre, en déclarant que
les prédécesseurs du général Menou avaient administré l'Égypte sans
une pareille institution, et qu'ils y voyaient trop d'inconvéniens.
Soit qu'il les eût aperçus lui-même, ou qu'il n'eût publié son ordre
que pour avoir l'air, en France, de s'entourer de l'opinion et des
conseils de tous les chefs de l'armée, l'ouverture des séances fut
retardée, puis on n'en parla plus.

On sait que, même en Europe, les innovations en fait d'impôts
effraient le commerce. Tout nouveau droit rend peu les premières
années, parce qu'on est obligé de mettre sa perception en régie,
sujette à beaucoup de non-valeurs, puisqu'il ne peut être affermé
d'une manière avantageuse avant que son produit soit bien connu. Ces
inconvéniens sont bien plus forts dans un pays où les habitans
s'effarouchent de la plus légère atteinte portée à leurs anciens
usages. Ces considérations n'arrêtèrent pas le général Menou, qui
publia, le 16 fructidor, un nouveau réglement sur les douanes. Il
manifestait l'intention de favoriser le commerce avec la Syrie; mais
il l'entrava de droits et de formalités qui rebutèrent les Arabes
conducteurs des caravanes, et les décidèrent à faire la contrebande,
que les frontières du pays leur rendaient très facile.

Kléber, afin d'encourager les bâtimens grecs à venir dans les ports
d'Égypte, avait accordé des exemptions de droits et même des primes,
pour l'importation des articles dont l'armée avait le plus grand
besoin. Les droits furent rétablis, et on substitua aux primes des
avis imprimés qui promettaient sûreté et protection à ceux qui
viendraient; on les soumit en même temps à une foule de formalités
pour la vente de leurs marchandises, et pour le chargement en
retour.

Le commerce avec l'Arabie est fort avantageux à l'Égypte; elle y
verse l'excédant des grains de la Haute-Égypte, et en tire en
échange le café, les gommes, l'encens, des étoffes de l'Inde, etc.,
qui lui servent à solder les marchandises qu'elle tire d'Europe. Le
port de Gosséir, qui, par sa proximité de ceux de l'Arabie, convient
le mieux pour ce commerce, se trouvait dans l'apanage de Mourâd-Bey.
Afin de forcer le commerce à refluer à Souez, fort occupé par les
Français, on greva toutes les marchandises qui sortaient des terres
de Mourâd-Bey, d'une douane excessive, sans offrir dans le port où
l'on voulait attirer les Arabes, les articles dont ils ont besoin.
Le commerce avec l'Arabie en souffrit, et le peu de bâtimens qui
vinrent à Souez n'y trouvant pas de marchandises, vendirent en
numéraire.

Le changement des droits de la douane établis à Siout, sur le
commerce avec l'intérieur de l'Afrique, fit une mauvaise impression
sur les caravanes, qui déjà se multipliaient d'après l'accueil que
les premières qui virent les Français en avaient reçu.

Dans son ordre du jour du 20, le général Menou donna une nouvelle
organisation, et fit des diminutions à un droit qui se percevait,
depuis les temps les plus anciens, sur les successions, sous le nom
de _Beit-El-Mahl_.

Les droits sur les consommations intérieures avaient été supprimés
par l'ordre du 16 fructidor concernant les douanes; bientôt après,
le général Menou les rétablit sous le nom d'octrois; mais
l'organisation qu'il leur donna valait-elle l'ancienne? Dans les
villes de commerce, les marchandises sont déposées dans de vastes
bazars nommés _okels_. Les droits sur les consommations et sur les
transits étaient affermés, chaque année, à des individus qui les
percevaient à peu de frais et d'une manière fort simple à la porte
de ces okels. L'état de guerre avait empêché de tirer un grand parti
de ces fermages, dans les premiers temps de la conquête; mais la
confiance s'étant rétablie, la concurrence des négocians en aurait
beaucoup haussé le prix. Il y avait des droits particuliers sur
certaines denrées, sur les consommations dans les petites villes, et
sur les marchés dans quelques villages. Plusieurs abus, des
vexations particulières et des non-valeurs, devaient être supprimés.
Quelques portions de ces revenus étaient affectées par d'anciennes
concessions, à des familles, des établissemens ou des mosquées. On
pouvait améliorer le mode de leur recette et augmenter leur produit,
sans s'exposer, par un changement total, aux incertitudes d'une
innovation.

Ces droits ralentirent la circulation intérieure; toutes les
denrées haussèrent de prix, et les troupes, dont les rations étaient
payées en argent, en souffrirent. Il fallut une nuée d'employés pour
les percevoir le premier mois. L'avidité et l'espoir d'être soutenus
comme anciennement par l'autorité dans leurs vexations,
déterminèrent plusieurs individus à se rendre fermiers. Ils
promirent de très hauts prix; mais leurs espérances ayant été
déçues, ils éprouvèrent des pertes sur la plupart des denrées.

Le divan du Caire s'était dissous après la convention d'El-A'rych,
et Kléber n'avait pas jugé convenable de le rétablir avant l'entier
paiement des dix millions auxquels cette ville avait été imposée.
Mais après cette époque, ce corps devenait utile pour donner aux
habitans une influence apparente dans le gouvernement, et les
habituer aux affaires. L'idée d'en former en même temps une espèce
de tribunal d'appel était bonne. La justice n'était pas rendue ou
l'était mal, par des juges sans considération et sans autorité,
guidés plutôt par leur intérêt personnel que par des lois
invariables. Presque toujours les coupables échappaient aux
recherches, les liaisons ou les haines de familles et de villages
balançaient l'autorité; il n'existait aucune organisation municipale
ni judiciaire.

Il y aurait eu un travail bien intéressant à faire pour préparer
l'Égypte à un bon gouvernement: les progrès de la civilisation en
dépendaient; on ne pouvait y conduire que par degrés un peuple
ignorant, attaché servilement à ses anciens usages; il fallait
beaucoup de ménagemens pour les opinions religieuses, afin d'amener
des hommes divisés de culte, à obéir aux mêmes lois. Le général
Menou avait nommé le 4 fructidor, une commission pour faire des
recherches sur l'ancienne organisation de la justice et lui
présenter un projet, mais il n'attendit pas que le travail qu'elle
préparait fût achevé, et publia l'ordre du jour du 10 vendémiaire.

Bonaparte avait composé le divan d'hommes de toutes les religions,
afin d'effacer la distinction des cultes. Le général Menou n'y
admit, par ce nouvel arrêté, que des musulmans. Les chefs des autres
religions, dont il se réservait le choix, n'eurent que le droit de
séance, avec voix consultative. Il accorda aux musulmans des
tribunaux investis du droit de les juger, non seulement entre eux,
mais aussi dans leurs différends avec les chrétiens. Il laissait
bien à ces derniers la faculté de terminer leurs procès par
arbitrage; mais, dans certains cas, ils retombaient sous la police
des kadis musulmans. Les ordres que Bonaparte avait donnés pour
empêcher la corruption des juges furent renouvelés. Le général Menou
défendit aussi le _dieh_ ou rachat du sang, institution odieuse aux
yeux de la raison, mais consacrée par l'usage, et que Mahomet
lui-même a confirmée par le Koran. Rien de plus contraire aux lois
des peuples civilisés; mais un usage aussi ancien et qui influait
sur la tranquillité du pays, n'était pas de nature à être déraciné
par un simple ordre du jour; il fallait d'abord se procurer les
moyens d'arrêter les coupables, organiser une autorité dans les
villages, et détruire les asiles qu'offrait l'hospitalité: mais ceux
qui n'avaient jamais habité que le Caire et les autres grandes
villes soumises à une police sévère, ignoraient que toutes les
institutions nécessaires pour en établir une dans les campagnes
manquaient à l'Égypte.

Les jurés peseurs, mesureurs et serafs percevaient un droit fixé par
l'usage, d'après la nature des marchandises. Le général Menou porta
leurs droits à deux et trois pour cent de la valeur. En un seul jour
un peseur aurait pu faire sa fortune, s'il avait eu à livrer des
objets de prix: les réclamations du commerce se multiplièrent à
l'infini. Il avait aussi étendu cet ordre aux denrées que le
gouvernement recevait pour impositions: c'était plus d'un dixième
que l'on aurait perdu gratuitement, s'il n'avait pas modifié cet
article après de nombreuses représentations.

Il était naturel de faire payer par l'armée les droits établis sur
le commerce; il y aurait eu beaucoup d'inconvéniens à l'en exempter;
mais l'ordre du 19 vendémiaire étendit aux successions des Français
l'impôt appelé beit-el-mal. Cette extension était contraire aux lois
de la République. Ce droit fut affermé à des habitans du pays; et
pour en augmenter le produit à leurs yeux, on leur fit envisager,
d'une manière indécente, ce qu'ils auraient à prélever sur la
fortune des généraux et autres officiers qui viendraient à
mourir..... Cet ordre révolta généralement.

À peine les marchands du Caire et de Boulack, dont les magasins
avaient été pillés ou confisqués lors de la prise de cette dernière
ville, qui avaient ensuite payé au-delà de la moitié des douze
millions des charges de guerre, commençaient-ils à respirer et
ranimaient-ils leurs affaires qu'ils furent grevés d'une foule de
droits. Ceux de Damiette, de Mehallëh-El-Kébir, de Tanta, etc., qui
avaient également été imposés, eurent le même sort. L'espoir de
vendre leurs marchandises plus cher aux individus de l'armée,
presque seuls consommateurs à cette époque, leur avait fait
surmonter ces difficultés; mais l'ordre du 20 vendémiaire, qui
établissait des droits sur les corporations, acheva de les accabler.
La plupart abandonnèrent leur commerce; quelques uns tournèrent
leurs spéculations sur les fermages des nouveaux droits; d'autres,
comme chefs de corporations, et chargés en cette qualité des
répartitions, en s'exemptant eux-mêmes et faisant payer les pauvres,
conservèrent seuls un peu d'aisance.

Il fallait certainement, pour fournir aux dépenses de l'armée,
établir des impositions régulières sur les villes, mais elles
devaient être réparties sur les riches, sur leurs propriétés, enfin
sur le luxe. On pouvait conserver quelques droits anciens sur
quelques corps de métiers, qui sont presque tous concentrés dans
les mêmes quartiers. On pouvait aussi, par un droit modéré de
patente, établir une surveillance, qui aurait pu devenir la source
de quelque amélioration; mais il aurait fallu d'avance étudier les
anciennes impositions, examiner mûrement celles qu'il convenait
d'établir, et on prit à peine des renseignemens nécessaires sur les
lieux où il existait des corporations.

Pour civiliser l'Égypte et y établir un bon système
d'administration, on devait principalement s'attacher à détruire
l'influence politique des opinions religieuses. L'arrêté qui fait
suite à celui des corporations, créa des impôts particuliers sur
chaque corps de nation désigné par son culte; on y voit même figurer
les Cophtes comme tribu étrangère. Sans doute il convenait de faire
peser les impositions sur les riches capitalistes cophtes, qui,
chargés de la perception des impôts, vexent le peuple et enfouissent
leurs richesses plutôt que de les mettre en circulation: ils
pouvaient payer chaque année le million auquel ils étaient taxés;
mais on aurait dû les atteindre d'une autre manière. Si l'on voulait
conserver quelques traces de ces distinctions religieuses, on
pouvait modifier la capitation qui pèse sur les chrétiens, dans tout
l'empire Turc, en accordant des exemptions à ceux d'entre eux qui se
dévoueraient au service militaire, et les engager ainsi à former une
milice pour la défense du pays.

Les négocians syriens avaient perdu une partie de leurs marchandises
à Boulack; ils avaient déjà beaucoup payé aux Osmanlis pendant le
siége: Kléber avait promis de les indemniser. Le général Menou les
frappa, peu après avoir pris le commandement, d'une avance de
500,000 francs, dont une partie seulement put être perçue. Il fixa
ensuite leur capitation à 150,000 francs, à une époque où presque
tout leur commerce était suspendu.

Aucune nation ne devait être autant protégée et encouragée que les
Grecs; ils pouvaient seuls, pendant la guerre, faire un peu de
commerce maritime, et ils commençaient à s'y livrer. Quelques
encouragemens qu'on leur aurait donnés, auraient eu de grands
résultats pour l'armée. On pouvait ouvrir, par leur moyen, des
relations politiques fort intéressantes avec l'Archipel: militaires
par goût, par esprit national, ils pouvaient fournir des recrues
pour la légion grecque. Il est à remarquer que hormis ceux qui
portaient les armes, il n'y en avait qu'un très petit nombre
d'établis en Égypte; on pouvait donc se dispenser de les vexer pour
une modique somme de 50,000 francs, qu'on eût retrouvée et au-delà,
si les droits sur les corporations avaient été répartis sans
distinction de cultes.

Les Juifs, qui sont presque tous artisans, courtiers ou serafs,
auraient aussi été bien plus également imposés sans cette condition.

La plupart des négocians francs avaient été pillés ou ruinés pendant
le siége du Caire; plusieurs pères de famille, qui avaient été
massacrés, laissaient leurs enfans sans ressources. Cette classe de
négocians, autrefois privilégiés et accoutumés aux vastes
spéculations du commerce de l'Orient, devait s'attendre à une
protection spéciale.... ils furent imposés à 40,000 francs.

Enfin cet ordre du jour, qui ne parlait que d'encouragemens à donner
au commerce, contenait en effet toutes les mesures les plus propres
à le détruire. Au lieu d'exciter les Français venus à la suite de
l'armée à former des établissemens, où elle se serait procuré bien
des articles qui manquaient, il était terminé par l'annonce que,
sous peu, on fixerait les droits qu'ils auraient à supporter. Cet
avis produisit l'effet qu'on devait en attendre: beaucoup de
Français qui avaient des projets d'établissement d'une utilité
réelle, se hâtèrent d'y renoncer.



CHAPITRE VII.

DES FINANCES.


À l'époque où Kléber fut assassiné, une partie de la contribution en
argent, imposée sur les habitans du Caire, et toute celle en
marchandises n'étaient pas encore payées. On les perçut pendant le
trimestre de messidor, ainsi qu'une partie des contributions
territoriales ordinaires: la solde fut mise au courant, et la
majeure partie des dettes fut acquittée. On assigna des fonds pour
les fortifications, et les ingénieurs des ponts et chaussées en
reçurent plus qu'il n'était nécessaire pour continuer les
démolitions que la défense du Caire exigeait, et pour quelques
embellissemens. Des gratifications, une augmentation de l'indemnité
de rations, diverses dépenses inutiles, et la multitude d'employés
français et turcs, suite d'une administration trop compliquée,
portèrent successivement les dépenses de l'armée à 17 ou 1800,000
francs par mois; cependant tous les changemens avaient eu pour
prétexte de substituer des économies à l'administration de Kléber,
qui couvrait toutes les dépenses avec 13 ou 1400,000 fr.

Des ordres du jour annonçaient de fortes rentrées, produit des
nouvelles impositions; le général Menou y répétait sans cesse
l'engagement de tenir la solde au courant, et en vendémiaire presque
tout était dépensé. Les droits ne rapportaient pas encore beaucoup;
les impositions territoriales ne pouvaient être perçues qu'après
l'inondation; enfin on manqua d'argent. On s'adressa aux Cophtes, et
on leur ordonna de payer un emprunt forcé, que, d'abord, on leur
promit d'hypothéquer sur les contributions arriérées; cette
aliénation eût produit davantage, si elle avait été effectuée. Ce
premier argent dépensé, on eut de nouveaux besoins, on fit un nouvel
emprunt aux Cophtes. Nul doute qu'il ne convînt de leur faire
regorger leurs brigandages; mais le général Kléber les regardait
comme une réserve pour les momens critiques, et, en effet, il en
tira, pendant le siége du Caire, tous les fonds dont il eut besoin.

Les rapports du citoyen Estève, et des personnes qui ont été chargées de
la direction des différentes branches de l'administration, feront
connaître avec précision les revenus que l'armée pouvait tirer de
l'Égypte pendant l'état de guerre, et les augmentations que la paix et
le rétablissement du commerce auraient occasionnées. J'en donnerai
seulement ici une estimation approximative, d'après tous les
renseignemens que je me suis procurés.

  L'impôt territorial, depuis que Mourâd-Bey occupait
  le Saïd, ne pouvait pas s'élever à plus de
  12,000,000, en y comprenant l'impôt impolitique
  sur les cheiks, qu'on fut ensuite forcé de leur présenter
  comme un à-compte sur les droits ordinaires              12,000,000

  Les différentes impositions indirectes
  furent affermées environ 3,000,000,
  mais les fermiers éprouvant des pertes,
  on aurait dû leur accorder dans la suite
  une réduction, à moins que le commerce
  ne se fût ranimé                                          3,000,000

  Les droits sur les corporations et
  corps de nation étaient fixés, par l'ordre
  du jour, à 2,000,000, et auraient dû être
  réduits; cependant, au moyen de nombreuses
  vexations, on pouvait les percevoir                       2,000,000

  La monnaie du Caire et les droits de
  marque sur les ouvrages d'or et d'argent,
  produisaient au plus                                        500,000

  Les douanes pouvaient produire en
  temps de guerre, si le commerce avec
  l'Arabie et avec les Grecs était encouragé                1,000,000

  (La paix aurait augmenté ce revenu
  de plusieurs millions.) Les oussiehs,
  les domaines nationaux, et l'enregistrement
  eussent produit                                           1,500,000

  Le miry des propriétaires et le tribut
  de Mourâd-Bey                                             1,000,000

                                             TOTAL         21,000,000


Les revenus en nature suffisaient aux besoins de l'armée et
alimentaient les magasins de réserve.

La somme totale des revenus d'Égypte pouvait donc s'élever à environ
21,000,000 de francs par an, ou 1,750,000 fr. par mois; mais leur
perception dépendait de la tranquillité intérieure, que différentes
causes pouvaient troubler: une attaque ou même l'attitude menaçante
d'une armée ennemie, forçant à réunir les troupes, la suspendait
entièrement; car dans tout l'Orient, il faut l'appareil militaire
pour exiger l'impôt. Il était donc essentiel de mettre la plus
grande économie dans les dépenses, afin que si la source des revenus
venait à tarir momentanément, on eût toujours un fonds de réserve
disponible pour subvenir aux besoins de l'armée. Toutes ces
considérations ne purent arrêter le général Menou dans le cours de
ses innovations, ni empêcher l'augmentation des dépenses. Il se
persuadait toujours que rien ne pouvait, en dedans comme en dehors,
troubler la tranquillité du pays. On doit cependant lui rendre cette
justice, qu'en dissipant les ressources de l'armée, il a toujours
montré du désintéressement personnel.



CHAPITRE VIII.

ADMINISTRATION DE L'ARMÉE; MAGASINS EXTRAORDINAIRES.


Tandis que le général Menou affectait de s'occuper exclusivement des
besoins et de la subsistance du soldat, et qu'il entrait dans les
détails les plus minutieux, il négligeait la formation des grands
approvisionnemens. Il fit cesser, comme dispendieuse, la fabrication
du biscuit; il était cependant indispensable en Égypte, attendu le
petit nombre de fours, restreints aux seuls établissemens des
Français, et afin d'en mettre en réserve à Alexandrie une quantité
suffisante, pour fournir, soit à l'armée, si elle devait s'y porter
en masse, soit aux vaisseaux qui apporteraient des secours. Persuadé
que l'Égypte était à l'abri de toute attaque étrangère, il négligea,
par économie, les magasins de siége; l'ordonnateur en chef Daure lui
fit inutilement des représentations pour obtenir les moyens de
former, dans toutes les places, des approvisionnemens considérables.
Kléber les avait ordonnés, mais il périt avant l'époque où ils
devaient être effectués: il voulait qu'il y eût à Alexandrie des
vivres pour toute l'armée, pendant un an. Le général Menou permit
seulement d'en réunir la quantité nécessaire pour nourrir deux mois
l'armée, et un an la garnison.

Lorsque le général Menou connut la création des inspecteurs aux
revues, il annonça à Daure qu'il voulait organiser les inspecteurs
et les commissaires des guerres, conformément à l'arrêté des
Consuls; il lui vanta l'importance des fonctions d'_inspecteur en
chef_, et après quelques flagorneries, lui offrit cette place, en
lui proposant de céder celle d'ordonnateur en chef à un autre, qu'il
mettrait au fait des affaires. Daure ne soupçonnant pas la duplicité
de cette offre, accepta; et quelques jours après parut l'ordre du 30
vendémiaire, où il se vit avec surprise porté comme simple
_inspecteur aux revues_. Il réclama du général Menou l'exécution de
sa promesse, ou la conservation de la place qu'il occupait; il lui
représenta qu'il ne pouvait la quitter pour une place égale ou
inférieure, sans donner lieu à des soupçons sur la pureté de sa
conduite, et que, si l'on pouvait former quelque accusation contre
lui, pour la manière dont il avait géré, on devait le faire passer à
un conseil de guerre. Cet administrateur jouissait d'une estime
méritée sous tous les rapports, et que Bonaparte et Kléber lui
avaient accordée; on fut généralement indigné de cette injustice. Le
général Menou fut sourd à la voix publique et aux représentations
particulières. Il s'excusa sur l'augmentation de dépense
qu'entraîneraient les appointemens de la place d'inspecteur en chef;
mais ce motif ne l'avait pas retenu pour d'autres nominations. Sur
les représentations qui lui furent faites par plusieurs généraux, il
assura de n'avoir point donné sa parole; ensuite il promit de la
tenir. Daure voyant qu'il ne pourrait faire le bien en conservant la
place d'ordonnateur, accepta celle d'inspecteur en chef. Le général
Menou ne songea plus dès-lors à organiser ce corps.



CHAPITRE IX.

MURMURES DE L'ARMÉE CONTRE LE GÉNÉRAL MENOU.--LES GÉNÉRAUX DE
DIVISION LUI FONT DES REPRÉSENTATIONS.--SA CONFIRMATION.


Les innovations du général Menou, sa conduite envers plusieurs
personnes, ses déclamations triviales, les leçons de morale et de
probité, si souvent répétées dans ses nombreux ordres du jour, et
qu'il semblait adresser à une armée démoralisée et sans honneur,
excitaient un murmure presque général.

Les habitans, effrayés de tant d'innovations, se plaignaient de ce
qu'un général musulman[23] _dont ils auraient dû beaucoup espérer,
les forçait à regretter un général chrétien_. Ils étaient habitués,
sous le gouvernement des Turcs et des mameloucks, à souffrir tous
leurs caprices; ils auraient de même souffert ceux du général Menou,
si les deux généraux qui l'avaient précédé, ne leur avaient pas fait
connaître la douceur des lois européennes.

[Note 23: Ces plaintes ont été faites dans ces termes par des
principaux habitans du pays, et notamment par El-Mohdi, l'un des
premiers cheiks du Caire.]

La conduite du général Menou ouvrait un vaste champ aux réflexions,
et les questions suivantes se présentaient naturellement aux
individus de l'armée, même les moins observateurs.

Quel but peut avoir un général qui, n'exerçant sa place que par
_intérim_, bouleverse toute l'administration du pays pour y
substituer des innovations évidemment contraires aux intérêts de
l'armée, contraires aux vrais principes de l'administration du pays,
aux usages invétérés des habitans, et aux moyens de civilisation?
Pourquoi débuter par des expériences d'un succès incertain, à une
époque où les besoins de l'armée exigent des ressources promptes et
assurées?

Pourquoi, dans toutes les occasions, proclamer l'Égypte colonie,
avant d'en avoir reçu l'ordre du gouvernement? Pourquoi contredire
ce que Bonaparte et Kléber avaient toujours dit aux Turcs, que
l'Égypte serait gardée en dépôt jusqu'à la paix? N'est-il pas
démontré qu'il force lui-même la Porte à redoubler d'efforts et à
réclamer les secours de toutes les puissances?

La responsabilité personnelle du chef qu'il met en avant, n'est-elle
pas illusoire? la sûreté de l'armée ne peut-elle pas être compromise
sous ce prétexte? Un homme, novateur par caractère, destructeur par
système de tout ce qu'ont fait ses prédécesseurs, cherchant à
éloigner les généraux et les administrateurs instruits,
n'expose-t-il pas l'armée à des revers inévitables? Ne l'expose-t-il
pas même à perdre une conquête précieuse, acquise au prix de son
sang et de ses travaux?.... Et à quoi servira cette responsabilité?

Quel malheur ne peut-on pas prévoir pour l'armée, si elle vient à
être attaquée sous les ordres d'un chef sans habitude de la guerre,
qui anéantit ses ressources, refuse de former des magasins, divise
les généraux, les abreuve de dégoûts et excite contre eux les
soupçons des troupes?

Tout ce qu'il a fait ne présage-t-il pas ce qu'il peut faire encore?
Les murmures ne doivent-ils pas faire craindre des troubles? la
discipline une fois violée, la sûreté de l'armée, la conservation du
pays même ne sera-t-elle pas évidemment compromise? Y a-t-il des
moyens de prévenir ces désastres?

De quelle manière, vu la presque impossibilité de correspondre avec
la France, détourner tous les maux que peut attirer sur l'armée un
homme devenu son chef par les circonstances et l'ancienneté
seulement?

Beaucoup de personnes jugeaient le général Menou incapable de
commander l'armée, et croyaient qu'il fallait engager le général
Reynier à en prendre le commandement. D'autres proposaient de lui
faire son procès. D'autres, plus modérés, pensaient que les généraux
devaient seulement se réunir pour lui faire des représentations.

Les généraux de division qui se trouvaient au Caire sentirent la
justesse de ces réflexions. Ils pensèrent que, placés par leur grade
sur la seconde ligne de l'autorité, ils devaient prévenir les
malheurs que la conduite du général Menou, ou l'insurrection des
troupes contre lui, pourrait occasionner; qu'éloignés du
gouvernement, n'ayant que des moyens lents, incertains et difficiles
de l'instruire de la vérité, ils devaient veiller au salut de
l'armée; et de tous les moyens proposés, ils choisirent le dernier,
qui leur parut avoir le moins d'inconvéniens.

La position du général Reynier devenait fort délicate; en engageant
le général Menou à prendre le commandement de l'armée, il lui avait
promis de l'aider de ses moyens et de ses conseils; ensuite il se
trouva en butte à ses intrigues, et les méprisa. Il craignait
l'influence que des partis pouvaient avoir sur les destinées de
l'armée, et quoiqu'il évitât de les exciter, la foule des mécontens
avait les yeux fixés sur lui. Il sentait qu'un autre chef devenait
nécessaire à l'armée; mais il était fort délicat de succéder au
général Menou. Le bouleversement de toute l'administration du pays,
les dissensions qu'il avait fomentées, les économies de Kléber
dissipées, tandis que les dépenses avaient augmenté, les promesses
qu'il multipliait chaque jour de tenir la solde au courant,
difficiles à réaliser; enfin, les espérances qu'il cherchait à
inspirer de son administration; toutes ces causes réunies devaient
avoir des résultats qui ne pouvaient encore être aperçus, mais dont
les effets désastreux auraient été attribués à son successeur. À ces
considérations se joignaient la probabilité de sa confirmation, le
danger d'un tel exemple pour la discipline, etc. Ces réflexions
déterminèrent le général Reynier à éviter de prendre part à toute
résolution qui tendrait à le porter au commandement; il les
communiqua aux autres généraux de division, et convint avec eux
d'empêcher le général Menou, par leurs conseils, d'achever de
diviser l'armée, et de désorganiser l'administration du pays.

Ils se disposaient à se rendre chez lui dans cette intention, le 4
brumaire, lorsqu'on annonça l'arrivée d'un officier dépêché de
Toulon. Ils retardèrent leur démarche pour savoir s'il apportait la
décision du gouvernement sur le commandement de l'armée; mais les
dépêches étaient encore adressées à Kléber. En annonçant ces
nouvelles de France à l'ordre du jour du 6 brumaire, le générai
Menou proclama qu'il existait des dissensions dans l'armée; ce
n'était pas sans doute le moyen de les apaiser. Cela détermina plus
fortement encore les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse,
Belliard et Verdier, à la démarche qu'ils se proposaient de faire;
et le même jour ils se rendirent chez lui. Le général Menou fut fort
troublé de cette visite; ces généraux lui dirent qu'ayant
constamment vécu aux armées, ils y avaient vu régner l'union et la
bonne intelligence, parce que les intrigues y étaient inconnues; que
l'armée d'Orient avait joui de la plus grande tranquillité sous
Bonaparte et sous Kléber; qu'ils voyaient avec peine des germes de
division s'élever, et qu'en recherchant leur cause, ils la
trouvaient dans sa conduite, depuis qu'il avait pris le
commandement; que le meilleur moyen de rétablir l'harmonie serait de
revenir sur quelques mesures contraires à l'intérêt général, de se
régler à l'avenir sur les lois de la République et sur les principes
de la hiérarchie militaire, et surtout de mettre fin à toutes les
intrigues. Ils s'appesantirent sur les inconvéniens des innovations
en général, sur ceux d'une partie de ses arrêtés, tels que
l'organisation du droit des cheiks et de celui sur les successions.
Ils lui firent sentir qu'il ne pouvait, dans aucun cas, se mettre
au-dessus des lois françaises; que s'il représentait le gouvernement
par rapport à l'administration de l'Égypte, il n'était pour l'armée
que général en chef, et qu'il avait en cette qualité une assez
grande latitude pour faire le bien; que si l'Égypte était déclarée
colonie, le gouvernement déterminerait son administration, et que ce
devait être un motif pour lui de ne pas se hâter de tout innover.
Ils ajoutèrent qu'il était imprudent de proclamer publiquement
l'Égypte colonie, avant que le gouvernement se fût prononcé. Ils lui
citèrent la politique de Bonaparte et de Kléber sur cet objet, et
cherchèrent à lui faire sentir quelle inquiétude inspirerait aux
Turcs cette dénomination. Ils l'invitèrent à suivre, dans sa
conduite, l'exemple des généraux ses prédécesseurs, qui avaient
toujours été réservés sur les innovations, afin de ne pas effrayer
les habitans par des changemens trop précipités; à rédiger ses
ordres du jour dans des termes plus convenables, et à supprimer ses
déclamations sur la morale et la probité, qui tendaient à persuader
que l'armée n'était qu'un amas de brigands, que Bonaparte et Kléber
n'avaient pas su discipliner. Ils lui demandèrent aussi de ne pas
correspondre directement avec les officiers subalternes, ce qui
était contraire à la hiérarchie militaire. Ils l'invitèrent à ne
faire, à l'avenir, que les nominations accordées aux généraux en
chef, sur le champ de bataille, et pour les remplacemens
nécessaires. Les généraux de division lui observèrent encore que
pour le bien du service, et pour ne pas refroidir le zèle des
individus chargés de fonctions publiques, il devait s'astreindre à
la règle de ne destituer personne d'un emploi confié par le
gouvernement, sans le faire juger par un conseil de guerre.

On lui parla de la souscription pour un monument à élever à Kléber,
ainsi que de l'étonnement qu'avait dû produire son refus d'y
souscrire, et même de l'annoncer à l'ordre du jour, en même temps
que celle pour Desaix. Il donna d'abord sa _parole d'honneur_ qu'on
ne lui en avait jamais parlé; mais on lui cita des témoins de son
refus, et promit d'en ordonner l'insertion. Il convint du
renchérissement des denrées, occasionné par ses nouveaux droits
d'octroi, et promit de mettre les troupes en état de se procurer des
vivres avec leur indemnité. On évita de parler d'objets personnels.
La discussion s'anima un peu sur quelques articles; le général
Menou, embarrassé, ne fit que des réponses vagues; il finit par
demander un jour de réflexion, annonçant une réponse par écrit. Il
ne l'envoya pas; mais le lendemain, il dit à l'un des généraux qu'il
avait trouvé leurs représentations fondées; qu'il désirait cependant
ne revenir que successivement sur ses mesures, pour ne pas montrer
trop d'instabilité. Le 10, il y eut une nouvelle entrevue avant la
cérémonie funèbre pour Desaix. Il convint encore de la nécessité des
changemens demandés, et dit qu'il avait déjà donné au payeur l'ordre
de ne pas percevoir dans l'armée les droits sur les successions,
ajoutant qu'il en ferait insérer l'annonce à l'ordre du jour; il
promit de nouveau de se conformer en tout aux demandes qui lui
avaient été faites.

Les troupes furent réunies le 10 brumaire pour rendre un hommage
funèbre à Desaix; la cérémonie fut silencieuse. Cette perte était
vivement sentie; mais il aurait fallu un chef militaire pour offrir
dignement à l'un de nos plus estimables guerriers, l'expression des
regrets de cette brave armée...... Le lieu redoublait le sentiment
de la double perte qu'elle avait faite le même jour; c'était à la
vue d'Héliopolis, de ce champ de bataille où Kléber avait reconquis
l'Égypte, qu'était placé le cénotaphe. Il eût été naturel de jeter
aussi quelques fleurs sur sa tombe..... Mais la haine du général
Menou avait commandé le silence. Les généraux se turent pour ne pas
aigrir les esprits déjà très exaspérés.

Vers cette époque, le général Menou fit proposer aux généraux Damas,
Lanusse et Verdier, leurs passe-ports pour la France; mais zélés
pour la conservation de l'Égypte, voyant l'armée en de débiles
mains, ils espéraient lui être encore utiles; ils refusèrent.

Le général Menou n'avait rien adressé au gouvernement depuis le
départ de l'_Osiris_, qui avait porté la nouvelle de la mort de
Kléber; mais enfin, la crainte qu'il ne fût instruit du
mécontentement de l'armée, et le besoin d'en prévenir l'effet, le
déterminèrent à écrire. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour
se concilier les porteurs de ses dépêches; mais pour mieux se
prémunir contre les rapports que pourraient faire, au gouvernement,
ceux qui obtinrent la permission de partir, il ne négligea pas
d'envoyer des notes particulières contre eux, et d'annoncer que
c'étaient des personnes _au moins inutiles, pour ne pas dire plus_.

Il annonça qu'il avait beaucoup de peine à faire le bien, et à
lutter contre le prétendu parti anti-coloniste. Il multiplia à
l'infini les obstacles qu'il disait éprouver à mettre de l'ordre
dans l'administration et les finances; écrivit qu'il se faisait des
ennemis, parce qu'il attaquait les intérêts particuliers; et tâcha,
de cette manière, de prévenir en faveur de sa personne et de son
administration, en ajoutant de grandes déclamations sur son
dévoûment à la chose publique, et sur sa résolution de défendre
l'Égypte.

Le rapport du général Kléber sur la campagne d'Héliopolis, continué
après sa mort par le général Damas, fut envoyé; mais le général
Menou y supprima tout ce qui était relatif à l'état de l'armée lors
de la mort de ce général, et notamment à la formation des corps de
troupes auxiliaires. Il avança ensuite que sa situation brillante
n'était due qu'aux soins qu'il avait pris de l'administration, et
que les habitans bénissaient sa justice et ses innovations. Enfin il
trompa le gouvernement par de faux aperçus des ressources du pays et
des dépenses qu'elles devaient couvrir. Il le trompa encore en lui
parlant de fortifications, de travaux, d'encouragemens donnés aux
sciences, de voyages et de recherches scientifiques dont il n'était
nullement question en Égypte[24]. Les généraux de division, voulant
attendre l'effet de leurs représentations, n'écrivirent pas au
gouvernement par le premier bâtiment.

[Note 24: Les officiers qui arrivèrent de France furent très
surpris de ne pas trouver les canaux navigables toute l'année, ainsi
que les routes et les forts dont ils avaient vu l'énumération dans
sa correspondance imprimée; ils s'informèrent du succès des voyages
qu'il avait également annoncés. Loin d'encourager les sciences, le
général Menou a contrarié les recherches des membres de l'Institut
et de la Commission des Arts; il affectait toujours d'en parler avec
intérêt, mais il ne se déterminait à rien. Plusieurs savans et
artistes l'ont persécuté pour obtenir l'agrément de parcourir la
Haute-Égypte. Ils se désolaient de perdre leur temps au Caire,
tandis que la tranquillité dont on était assuré, au moins pendant
l'inondation, donnait les moyens de disposer des escortes
nécessaires pour beaucoup de reconnaissances intéressantes. Il n'y
eut que deux voyages qu'on parvint à lui faire approuver lorsqu'ils
furent déterminés; celui des citoyens Coutelle et Rosière au mont
Sinaï, et celui du chef de bataillon Berthe au _Gebel-Doukhan_. On
s'occupait de projets de voyage aux oasis lorsque la campagne
commença.

Les fouilles aux Pyramides ne furent ordonnées par le général Menou
que d'après les recherches que le général Reynier y avait faites,
avec quelques membres de l'Institut, et qu'il se proposait de
continuer.

Si, pendant ce temps, les recherches générales furent contrariées,
les membres de l'Institut et de la Commission des Arts ne
travaillèrent pas avec moins de zèle et de persévérance à acquérir
des connaissances sur tout ce qui était remarquable; et n'obtenant
pas les moyens de voyager, ils rédigèrent, dans leur cabinet, les
observations qu'ils avaient faites sous Bonaparte et Kléber.]

Un officier arriva de France le 12; des lettres particulières
annoncèrent au général Menou qu'il était confirmé. L'officier
porteur des dépêches donnait la nouvelle de la prise de Malte et de
la paix avec les puissances barbaresques.

Le même jour, les généraux eurent une nouvelle entrevue avec le
général Menou, qui promit encore de s'occuper des changemens qu'on
lui demandait, mais en témoignant toujours le désir de ne les faire
que successivement; il observa que déjà il avait suspendu l'arrêté
sur les successions, qu'il avait mis à l'ordre du jour un surcroît
d'indemnité pour les rations de viande des troupes, ainsi qu'une
augmentation de solde pour les lieutenans et sous-lieutenans. Cette
augmentation de solde et d'indemnité de rations grevait le trésor de
l'armée d'une dépense de six cent mille francs par an. Il aurait été
possible d'assurer le bien-être du soldat d'une manière moins
onéreuse.



SECONDE PARTIE.

DEPUIS LE MOIS DE BRUMAIRE JUSQU'AU MOIS DE VENTÔSE AN IX.



CHAPITRE PREMIER.

DE L'ESPRIT DE L'ARMÉE JUSQU'À L'ARRIVÉE DE LA FLOTTE ANGLAISE.


Un officier qui arriva au Caire le 15 brumaire, apporta au général
Menou son brevet de général en chef. Voyant, après les cérémonies
funèbres qui avaient eu lieu à Paris, qu'il ne pouvait plus se
dispenser de rendre à Kléber quelques honneurs publics, il mit enfin
à l'ordre du jour la souscription et le concours pour un monument à
sa mémoire, mais il s'opposa secrètement à son exécution.

La démarche des généraux avait en partie rempli son objet; le
général Menou était devenu beaucoup plus réservé dans ses
innovations; quelques unes de ses mesures avaient été modifiées, et
il avait promis de revenir graduellement sur les autres.

Lorsque sa confirmation fut arrivée, et qu'en temporisant il eut
laissé aux esprits le temps de se calmer, il se crut assez fort, et
tenta de noircir les généraux par des bruits qui circulèrent
sourdement. On insinua qu'ils avaient eu le dessein de l'arrêter et
de le forcer à donner sa démission, mais qu'il leur avait imposé par
sa fermeté; qu'ils avaient eu pour but de faire évacuer l'Égypte;
qu'ils étaient de connivence avec l'ennemi, à qui l'un d'eux faisait
même passer des grains; et d'autres calomnies non moins absurdes.
Ils avaient eu la délicatesse de lui promettre le secret sur l'objet
de leur démarche, et méprisèrent ces bruits, qui ne furent
accueillis que par quelques personnes. Ces officiers espérant
toujours qu'aussitôt que le gouvernement pourrait être éclairé sur
la conduite du général Menou, lui nommerait un successeur,
répugnaient à le dénoncer. Le général Reynier surtout ne pouvait
écrire contre lui, sans paraître mu par le désir d'occuper sa place,
et ces considérations auraient pu rendre ses lettres suspectes de
partialité; mais sentant que la division qui régnait entre les
généraux, et qui semblait former un parti d'opposition dont il avait
l'air d'être le chef, pourrait avoir des suites funestes pour
l'armée, il écrivit au premier consul pour lui demander de le
rappeler en France, dès que la campagne qui paraissait devoir
commencer après la retraite des eaux serait terminée. Ces généraux
écrivirent à plusieurs personnes d'avertir le gouvernement que, pour
conserver l'Égypte, il fallait y envoyer un autre général en chef,
sans choisir parmi ceux de l'armée. Cependant, lorsqu'ils furent
instruits des bruits qu'on cherchait à accréditer, ils jugèrent que
le général Menou était également capable de les calomnier en France,
et adressèrent au gouvernement une note très modérée sur leur
entrevue avec lui. Ils ne la signèrent pas collectivement, pour
éviter de lui donner l'apparence d'une dénonciation. Elle fut remise
le 3 frimaire à un officier, dont le départ fut retardé jusqu'au 19
nivôse, par les mêmes indécisions qui paralysaient tout. Il fut pris
par les Anglais.

Le titre de général en chef accordé au général Menou, par le
gouvernement, fit peu de sensation dans l'armée, habituée depuis
long-temps à le voir s'en qualifier; le désir d'en être débarrassé
avait cependant inspiré à beaucoup de personnes l'espoir qu'il ne
serait pas confirmé; mais on faisait aussi les réflexions suivantes:
le gouvernement, qui voit le général Menou reconnu par l'armée,
ignore qu'elle en est mécontente, et que les généraux n'ont pas été
consultés lorsque son ancienneté l'a porté au commandement. Il lui
suppose assez d'habitude des affaires pour penser qu'il sera capable
de diriger l'administration, et doit présumer que, sentant son
inexpérience de la guerre, il prendra les conseils des autres
généraux, et saura entretenir l'union entre eux et lui. Le
gouvernement doit enfin considérer son changement de religion comme
pouvant le rendre agréable aux habitans du pays, et lui faire
acquérir l'ascendant d'opinion nécessaire pour en améliorer
l'administration et les institutions civiles. Tels furent les
raisonnemens qu'on fit dans l'armée; et ces motifs devaient
naturellement frapper en France, où on était trompé par ses
rapports. L'opinion qu'il avait propagée, de l'existence d'un parti
anti-coloniste, opinion que ne pouvaient combattre ceux qui étaient
alors accusés de le former, était encore un motif de plus pour lui
accorder sa confirmation.

Les dépêches parties le 12 brumaire, arrivèrent à Paris à la fin de
frimaire. On y lut avec satisfaction l'état florissant de l'armée.
Le général Menou, s'attribuant toutes les améliorations de Kléber,
se vantait de l'avoir mise dans cette situation brillante; puis on y
voyait tant d'opérations administratives, il y répétait si souvent
que son _gouvernement était béni par les habitans_, qu'il était
naturel qu'on le crût sur parole, personne n'étant là pour démentir
ses assertions. Les tableaux fastueux qu'il présentait de l'état de
l'armée, des ressources considérables qu'il lui avait assurées, et
de ses espérances pour l'avenir, devaient séduire ceux même qui
connaissaient l'Égypte. Les inconvéniens de ses innovations ne
pouvaient être aperçus que sur les lieux; l'éloignement en couvrait
l'incohérence. Le bruit qu'il existait en Égypte un parti
anti-coloniste, composé de tous ceux qui avaient eu la confiance de
Kléber, se répandit en France avec une nouvelle affectation, après
l'arrivée de ces dépêches. Des articles insérés dans quelques
gazettes, sous des rubriques étrangères, parurent comme pour faire
accréditer cette invention par les ennemis. Le général Menou avait
eu la précaution de rendre suspects ceux qui auraient pu le
démasquer en arrivant en France..... Comment la vérité serait-elle
parvenue au gouvernement? La nouvelle de mécontentemens et de
divisions dans l'armée ne devait-elle pas lui paraître une suite de
ces partis imaginaires. Instruit indirectement du peu d'accord qui
régnait entre les généraux, sans en bien connaître les motifs, il
devait craindre d'augmenter les dissensions, s'il le faisait
remplacer par l'un d'eux, et devait espérer que l'approche des
ennemis ferait tout oublier. Le général Menou avait érigé l'Égypte
en colonie, et s'engageait à la défendre; le gouvernement ne pouvant
démentir cette dénomination impolitique et prématurée, il ne lui
restait qu'à en profiter, pour faire connaître les avantages de ce
pays et exciter en France un enthousiasme qui facilitât les moyens
d'y faire passer des secours.

On savait à Paris les préparatifs que les Anglais et les Turcs
faisaient contre l'Égypte. Des éloges publics, des promesses de
récompenses nationales, une perspective de gloire et d'honneurs,
devaient porter l'armée à se surpasser dans les combats qu'elle
aurait à soutenir. Les louanges pouvaient engager un général sans
expérience à redoubler d'efforts pour les mériter: elles lui furent
prodiguées d'avance; et ce stimulant, si puissant sur une âme noble,
ne fit qu'augmenter sa morgue. Il n'aperçut dans ces éloges que les
moyens d'accroître son ascendant sur l'esprit de l'armée; et,
quoiqu'il n'osât attaquer directement les généraux dont il craignait
l'influence, il crut les circonstances favorables pour les perdre
dans l'opinion; il espéra les dégoûter de servir sous ses ordres, et
les engager à quitter l'Égypte, avant qu'ils eussent eu le temps
d'éclairer le gouvernement.... Tous les individus de l'armée
connurent alors que les seuls moyens d'obtenir ce qu'on désirait du
général Menou, était de ne point voir les autres généraux, de
déclamer contre eux. Ceux-ci, ne voulant point s'exposer à languir
dans son antichambre, et même à être renvoyés sans audience,
s'abstinrent d'aller chez lui. Ayant plusieurs fois éprouvé qu'on ne
pouvait pas compter sur ses réponses verbales, ils préférèrent aussi
de correspondre par écrit. Ils supportaient ses tracasseries et les
méprisaient; mais ils durent plusieurs fois lui rappeler les
principes de la hiérarchie militaire, et que ses correspondances
avec les subalternes détruisaient la discipline.

Il était intéressant, pour le général Menou, que les Égyptiens
parussent satisfaits de son administration: ce peuple est habitué à
flatter tous les caprices des hommes puissans; les membres du divan
adressèrent au premier consul une lettre telle que le général Menou
la désirait. Il voulut ensuite faire écrire des adresses en sa
faveur, par les différens corps de l'armée, mais il ne put y
réussir.

Les hommes placés par un concours de circonstances sur un théâtre
trop vaste pour l'étendue de leurs moyens, cherchant à masquer leur
faiblesse, identifient leur cause à un intérêt plus général.
Étrangers à l'art de gouverner, bien loin de se l'avouer à
eux-mêmes, ils tâchent encore de séduire le vulgaire par des
tableaux fastueux et l'annonce de grands résultats. Cette tactique
fut de tout temps employée par ces charlatans politiques dont la
révolution a vu naître et s'anéantir un si grand nombre: douter de
l'infaillibilité de Robespierre, c'était conspirer contre la France;
il ne présentait jamais ses intérêts que comme ceux de la
République. Quiconque blâme la conduite de ces hommes ou ne partage
pas leurs opinions, est désigné comme factieux, comme un ennemi de
l'État; mais leur masque une fois arraché, l'édifice éphémère d'une
gloire usurpée s'écroule; et leur chute est d'autant plus honteuse
qu'ils s'étaient plus élevés.

À la fin de nivôse, le général Menou reçut un numéro de la _Gazette
de France_ du 5 vendémiaire an IX, où se trouvait une lettre, datée
de la Syrie, conçue de manière à faire croire qu'elle avait été
écrite par un officier anglais. Il y était désigné comme le plus
propre à défendre l'Égypte; on s'y étendait sur l'impossibilité de
reprendre ce pays aux Français, autrement qu'en y faisant naître une
insurrection, pour le remplacer par un général du prétendu parti
anti-coloniste. Il lut cette gazette le 1er pluviôse à plusieurs
personnes qui se trouvaient chez lui; la plupart de ceux qui
l'entendirent en furent révoltés.[25]

[Note 25: Quelques jours après, il prétexta une visite des
casernes, afin de paraître en public avec les généraux de division;
et il profita de ce qu'ils le traitaient, devant les troupes, avec
le respect dû à son grade, pour faire circuler le bruit que ces
généraux étaient convenus qu'ils avaient eu le dessein de lui ôter
le commandement de l'armée, et lui en avaient demandé pardon. Il
transformait ainsi en une bassesse ce qui n'était qu'un effet de la
discipline... Quel moyen de calmer les divisions, que d'intéresser
l'amour-propre des généraux à ne pas lui céder, même par des
témoignages de déférence, lorsqu'ils paraîtraient en public avec
lui!]

Les deux frégates qui arrivèrent à Alexandrie apportèrent la
nouvelle de l'attentat contre la personne du premier consul. Le
général Menou, en annonçant ce projet odieux dans l'ordre du 23
pluviôse, l'amalgama avec ce qui lui était personnel, et inséra, à
la suite de cette nouvelle, l'article de la _Gazette de France_ dont
nous venons de parler. Cet ordre du jour excita l'indignation: elle
était naturelle contre les auteurs d'un crime atroce, mais elle fut
aussi générale contre l'auteur de l'ordre du jour. Quoique les
généraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard n'y fussent
pas nommés, ils étaient évidemment attaqués. Le silence qu'ils
avaient gardé jusqu'alors devait cesser, l'injure était publique;
cependant ils se bornèrent à lui écrire des lettres très fortes; ils
lui demandèrent une dénégation formelle de ses inculpations
indirectes, en lui rappelant la modération avec laquelle ils avaient
supporté tous ses procédés antérieurs; ils le menacèrent d'une
grande publicité s'il ne réparait cette offense. Ces lettres lui
furent envoyées le 25 pluviôse; il répondit par une circulaire en
termes vagues, qu'il n'avait pas eu l'intention de les désigner. Ces
généraux, craignant d'exciter des troubles dans l'armée, se
contentèrent de cette réponse. Cet ordre du jour était également
inconvenant et impolitique; car si un parti anti-coloniste avait
réellement existé, n'était-ce pas lui donner de la consistance, le
favoriser même, que de le désigner publiquement? c'était encore
augmenter les divisions au moment où la campagne allait s'ouvrir.



CHAPITRE II.

ÉVÉNEMENS MILITAIRES ET POLITIQUES JUSQU'À L'ENTRÉE DE LA CAMPAGNE.


Un parti de trois cents cavaliers turcs et mameloucks vint, le 12
brumaire, à Katiëh, pour protéger des caravanes de grains et de riz;
ces denrées, transportées furtivement par le lac Menzalëh, étaient
ensuite chargées sur des chameaux, et conduites en Syrie par des
Arabes, auxquels leur vente procurait un immense bénéfice. Le but de
ce détachement était aussi de donner une chasse aux Arabes réfugiés
de la Syrie qui gênaient ces caravanes. Ces tribus fuyaient de
l'Ouady avec leurs bestiaux, lorsque le général Reynier, qui allait
inspecter la garnison et les ouvrages de Salêhiëh, les rencontra. Il
demanda un détachement de dromadaires qui se porta sur Katiëh;
l'ennemi avait déjà disparu. Ce mouvement fit soupçonner, avant
qu'on en connût le véritable motif, que les Osmanlis voulaient
essayer quelques tentatives, quoique leur armée fût bien
désorganisée, et que l'inondation empêchât d'agir dans l'intérieur
de l'Égypte; on se mit en mesure pour se défendre et pour aller même
les attaquer à Katiëh, s'ils voulaient s'y établir.

Une reconnaissance de quarante mameloucks vint encore à Katiëh, le 7
frimaire: elle en repartit aussitôt. Les dromadaires y firent une
nouvelle course, et poussèrent dans le désert jusques auprès
d'El-A'rych.

Le grand-visir était resté à Jaffa depuis sa retraite d'Héliopolis;
son armée était de mille à douze cents hommes, tant infanterie que
cavalerie. Il lui arrivait quelques soldats, mais la désertion
compensait ces renforts, et la peste, qui régnait dans son armée,
contribuait à l'affaiblir. Le corps des mameloucks d'Ibrahim-Bey et
celui d'Hassan-Bey Djeddâoui, réduits à cinq cents cavaliers,
étaient campés près de lui. Quelques ouvriers anglais réparaient les
fortifications de Jaffa. À El-A'rych, la brèche avait été fermée. On
élevait sur les parapets un mur crénelé, et quatre cents janissaires
composaient la garnison. Quinze à dix-huit cents cavaliers et
fantassins albanais, campés près de là avec quelques pièces, y
formaient une espèce d'avant-garde.

Le visir, pour retenir sous leurs drapeaux les hordes indisciplinées
qui composaient son armée, annonçait chaque jour qu'il allait
marcher sur l'Égypte; mais la bataille d'Héliopolis et le siége du
Caire avaient laissé dans l'esprit des troupes et des habitans une
impression si profonde, que tous les moyens de succès moraux et
physiques lui manquaient à la fois. Cependant l'époque de sa marche
parut décidément fixée au mois de rhamadan, ensuite elle fut
reculée. Il était dépourvu de forces, de moyens, sans autorité et
sans aucune considération, en querelle avec le Djezzar, dont l'armée
était plus nombreuse, et qui avait accueilli plusieurs pachas de son
armée. La seule plaine de la Palestine lui restait. C'était là que
se bornaient ses ressources, encore les habitans avaient-ils envoyé
dans les montagnes une partie de leurs bestiaux; le reste du pays ne
lui fournissait rien. Ses ordres aux habitans des montagnes étaient
méconnus; les détachemens qu'il envoyait contre eux étaient
repoussés à main armée; on devait revenir plusieurs fois à la
charge, avec de nouvelles troupes, pour parvenir à soumettre un
canton. Plusieurs, au lieu de lui obéir, abandonnaient leurs
villages, et fuyaient avec leurs bestiaux dans les montagnes du
Karak, à l'est de la mer Morte ou dans le désert de l'Hauran.
Quelquefois, lorsqu'il parvenait à s'emparer des cheiks par
trahison, la soumission du canton était le fruit de cette surprise.
La province qui lui résista le plus long-temps fut celle des
Naplousains, qui étaient soutenus par Djezzar-Pacha; les chefs de
l'armée du visir, envoyés successivement contre eux, furent tous
battus aux défilés de leurs montagnes: cependant la paix se fit;
mais ils fournirent peu de chose. La faiblesse de l'empire ottoman
est telle, que le premier fonctionnaire de l'État se trouvait
entouré de provinces rebelles, et réduit, pour toute ressource, à la
plaine presque inculte de la Palestine.

Le pacha de Damas devait envoyer un corps de troupes destinées à
augmenter l'armée du visir; mais la jalousie de ce pacha, et la
répugnance des habitans à combattre les Français, empêchèrent sa
formation. Des renforts devaient aussi arriver de l'intérieur de
l'Asie, et se réunir à Alep; mais un corps de dix mille hommes déjà
envoyé par Bathal-Pacha, fut appelé de cette ville, pour l'opposer,
dans les provinces d'Europe, à Passawan-Oglou. Quelques troupes
qu'on envoya, à diverses reprises, par mer, se dispersèrent aussitôt
après leur débarquement.

Comme il ne recevait que fort peu d'argent de Constantinople, le
visir voulut (en frimaire) augmenter le taux des monnaies pour
pouvoir payer ses troupes; mais elles se révoltèrent, et ce n'est
qu'avec beaucoup de peine qu'il parvint à les calmer, et à les
retenir près de lui.

À la fin de la campagne du général Bonaparte en Syrie, on avait
détruit les récoltes dans la plaine de la Palestine; l'armée du
visir avait ensuite achevé de la dévaster. La plus grande disette
régnait dans ce pays, qui tire ordinairement de l'Égypte des grains,
du riz et d'autres denrées, et qui n'en recevait plus que rarement
par contrebande. Le vizir était contraint de faire venir d'Europe
les subsistances de son armée. Ces ressources étaient mal
administrées; beaucoup de soldats en faisaient le commerce ou
vivaient de brigandages. Dans l'impossibilité d'agir seul, il avait
demandé des secours aux Anglais, qui l'excitaient toujours à
marcher, et ne cherchaient qu'un prétexte pour envoyer sur l'Égypte
des forces capables d'exécuter leurs projets. Déjà le général
Killer, avec des officiers et des canonniers, instruisait ses
troupes. Il comptait sur un corps auxiliaire de cinq à six mille
hommes, et fut très surpris de l'arrivée de seize mille hommes,
disposés à agir comme partie principale. Les succès de ces alliés
lui parurent aussi redoutables que ceux des Français; car, quel que
fût le résultat de cette lutte, les points les plus importans
devaient rester au parti victorieux et non aux Turcs.

Une partie de cette armée parut devant Jaffa au commencement de
nivôse; mais la crainte de la peste, qui faisait de grands ravages
dans l'armée du visir, l'empêcha de débarquer; elle alla terminer
ses préparatifs à Rhodes et dans le golfe de Macri.

Vers la fin de frimaire, un capidji-bachi apporta de Constantinople,
au grand-visir, le plan de campagne et l'ordre d'agir de concert
avec les généraux anglais; des courriers à dromadaire furent
expédiés en Arabie, pour porter des dépêches à la flotte qui devait
arriver par la mer Rouge.

Les dépositions des espions qu'on entretenait en Syrie; celles des
bâtimens grecs à leur arrivée, etc., firent connaître, dès le 10
nivôse, ces dispositions hostiles. Tout portait à croire que les
Anglais préparaient un grand effort contre l'Égypte. Ils ne
pouvaient employer autre part, avec quelque espérance de succès,
cette armée embarquée depuis si long-temps, et ils avaient trop
d'intérêt à profiter du secours de leur marine et à prendre
Alexandrie, pour débarquer ailleurs que dans les environs de cette
place. Cependant le général Menou affectait de croire que le visir
seul pouvait essayer quelque attaque; que les Anglais, prévoyant le
partage de l'empire ottoman, voulaient se _faire leur part_; qu'ils
se contenteraient de l'Archipel; et, pour cet effet, avaient
commencé à s'établir à Rhodes; mais qu'ils ne viendraient jamais
attaquer l'Égypte: il plaisantait même, dans sa société, des
inquiétudes de ceux qui voulaient l'éclairer sur les véritables
desseins des Anglais. Il fit quelques dispositions incomplètes pour
réunir les troupes. Une partie de la 21e légère, qui occupait la
Haute-Égypte, eut ordre de se rassembler à Benisouef, et de se tenir
prête à marcher au Caire. Persuadé que la côte ne pouvait pas être
menacée, il la dégarnit de troupes, et fit venir, d'Alexandrie au
Caire, cinq cents hommes d'infanterie et cent chevaux; pareil nombre
y remonta aussi de Damiette.

Les deux frégates qui entrèrent le 14 pluviôse dans le port
d'Alexandrie, avec trois cents conscrits, une compagnie d'artillerie
et des munitions, donnèrent encore plus de certitude à ces
nouvelles: le gouvernement envoyait des instructions pour la
défense de l'Égypte, et annonçait de nouveaux secours plus
considérables.

La cavalerie était bien habillée et parfaitement tenue; mais aucun
régiment n'avait assez de chevaux pour monter tous ses hommes. La
réquisition ordonnée par Kléber avait servi pour les mettre au
complet, et pour former un dépôt de remontes: elle fut suspendue, le
dépôt fut vendu sous prétexte d'économie, et il manquait à la
cavalerie, à la fin de pluviôse, environ quatre cents chevaux.

Les courses continuelles du régiment des dromadaires ruinaient un
grand nombre de ces animaux: ce corps n'avait reçu aucune remonte
depuis celles ordonnées par Kléber: son chef proposa plusieurs fois
inutilement au général Menou, de lui permettre d'y employer des
fonds qui provenaient de prises faites par le régiment.

Quelques officiers d'artillerie imaginèrent que les chevaux de ce
service seraient moins fougueux, et plus propres au trait, s'ils
étaient coupés: cette opération fut proposée au général Menou qui
l'autorisa, dans le moment même où il était menacé d'une double
attaque, et avant d'être assuré que les chevaux seraient guéris à
l'époque où l'on devrait entrer en campagne.

Mulley-Mahammed, ce fanatique qui, pendant la campagne de Syrie,
avait soulevé la province du Bahirëh et plusieurs autres cantons de
l'Égypte, en se faisant passer pour un ange envoyé du Prophète; qui
depuis était venu au Caire, lors du siége, et avait beaucoup
contribué à retarder la capitulation; qui ensuite avait été joindre
l'armée du visir, fut envoyé, au commencement de pluviôse, en
Égypte, afin d'y organiser une nouvelle révolte pour l'époque où les
armées combinées l'attaqueraient. Il fut poursuivi dans le Delta et
obligé de fuir dans la Haute-Égypte, où il ne trouva qu'une seule
tribu arabe disposée à se soulever, celle de Djehemah.

Mourâd-Bey était instruit du plan de campagne des ennemis, par les
mameloucks d'Ibrahim-Bey, avec lesquels le général Kléber l'avait
autorisé à correspondre, dans l'intention de mieux pénétrer les
desseins et les dispositions des Turcs. Kléber avait senti qu'il
valait mieux approuver ces relations et en profiter, que de
s'exposer à des communications secrètes, qu'on ne pourrait jamais
empêcher. Mourâd-Bey haïssait les Osmanlis et redoutait leur
vengeance; mais sa politique était de ménager tous les partis. Son
traité avec Kléber le liait au sort de l'armée française; c'était
d'elle qu'il pouvait espérer les plus grands avantages, dans l'état
d'épuisement où la guerre l'avait plongé, et qui lui ôtait
l'espérance de redevenir jamais maître du pays. L'estime qu'il avait
conçue pour les Français affaiblissait, peut-être même effaçait en
partie l'impression des maux qu'ils lui avaient fait éprouver. Ce
qui paraît certain, c'est que, soit par attachement, soit par
politique, il avertit exactement le général Menou des projets des
ennemis, de leurs forces, et même de leurs plans d'opérations.

Le grand-visir, instruit de l'ascendant que le parti opposé aux
Anglais commençait à reprendre à Constantinople, aurait préféré des
négociations aux chances que le sort des armes pouvait lui faire
courir; mais toute correspondance avait été rompue. Il fit proposer
à Mourâd-Bey, par Ibrahim, de s'offrir en qualité de médiateur.

C'était l'époque où Mourâd-Bey devait envoyer au Caire le tribut de
ses provinces. Il donna cette commission à Osman-Bey-Bardisi, et le
chargea en même temps de faire connaître au général Menou le plan de
campagne des ennemis et les propositions du grand-visir. Ce bey
arriva au Caire le 18 pluviôse, et eut audience le 19. Après avoir
fait des protestations d'attachement, et s'être plaint de la
mauvaise récolte qui ne permettait pas de compléter le tribut en
grains, il donna des renseignemens sur les projets des ennemis qui
devaient agir très incessamment contre l'Égypte. L'armée anglaise,
d'après son rapport, devait être de dix-huit mille hommes; elle
devait opérer son débarquement avec le capitan-pacha, tandis que le
grand-visir traverserait le désert, et qu'une flotte anglaise,
partie de l'Inde, arriverait à Souez avec un corps de troupes. Il
exhiba les lettres qu'Ibrahim-Pacha écrivait à Mourâd de la part du
grand-visir. Ce dernier le chargeait de représenter au général
Menou, que l'armée française pourrait difficilement résister à
l'attaque de trois armées combinées; que ses victoires même lui
causeraient des pertes impossibles à réparer, et qu'elle finirait
par succomber à de nouveaux efforts; il insistait sur l'inconstance
de la fortune, qui pourrait bien ne pas la favoriser, et l'invitait
à lui faire savoir s'il serait possible de renouer quelques
négociations. Mourâd-Bey priait le général Menou de ne pas oublier
ses intérêts s'il se déterminait à traiter, mais lui offrait, dans
le cas contraire, d'envoyer les secours fixés par le traité
d'alliance, et de le seconder de tous ses moyens.

Le général Menou aurait pu se borner à montrer de la fermeté,
beaucoup de confiance dans ses ressources pour défendre l'Égypte,
ainsi que dans la valeur des troupes, et accepter les secours de
Mourâd-Bey, en lui faisant entendre que c'était plutôt par estime
que par besoin. Il pouvait profiter des avances du grand-visir pour
exciter des divisions entre les Anglais et lui, entraver les
opérations de leur armée, et concourir au succès des négociations
entamées à Constantinople. Mais il reçut fort mal Osman-Bey, affecta
de ne pas croire à la possibilité de l'exécution d'un tel plan de
campagne, s'emporta contre les observations sur l'inconstance de la
fortune, et répondit qu'il n'avait besoin ni des secours ni de la
médiation de personne; que Mourâd-Bey ferait mieux de rester
tranquille dans les provinces qu'on lui avait accordées, et de ne
pas correspondre avec la Syrie. Osman lui représenta que Mourâd-Bey
avait entretenu des intelligences avec l'armée du grand-visir,
d'après l'invitation même du général Kléber, et pour l'instruire des
projets de l'ennemi commun; le général Menou reprit qu'il ne se
réglait pas sur la conduite de Kléber, et qu'il ne voulait pas,
comme lui, vendre l'Égypte; que ces correspondances de Mourâd-Bey
lui déplaisaient, qu'il lui soupçonnait de mauvais desseins, et ne
le voyait pas sans inquiétude accueillir et armer les mameloucks qui
venaient de la Syrie pour le joindre. Osman-Bey répondit que Mourâd
avait toujours été autorisé à appeler près de lui ceux de sa maison,
ainsi que ceux dont les beys étaient morts, afin de diminuer
d'autant l'armée du visir.

Il lui parla ensuite d'un autre objet de sa mission; c'était
d'annoncer au général Menou que Mahammed-Bey Elfy étant venu se
livrer de lui-même à Mourâd-Bey, se jeter à ses pieds et solliciter
son pardon, il n'avait pu le lui refuser; mais que cependant il
l'avait relégué dans un village avec ses mameloucks, jusqu'au moment
où il aurait obtenu du chef des Français une égale clémence. Le
général Menou blâma fort durement Mourâd-Bey de ce qu'il ne lui
avait pas livré ce bey pieds et poings liés.

Osman demanda la permission de remettre des lettres que Mourâd-Bey
l'avait chargé de porter aux principaux officiers-généraux, en même
temps qu'il leur ferait visite, pour les assurer de son attachement
à l'armée française. Le général Menou lui répondit avec humeur que
Mourâd-Bey ne devait correspondre qu'avec lui, général en chef et
représentant du gouvernement français; qu'il pouvait faire ses
visites, mais qu'il ne devait remettre aucune lettre.

Osman-Bey fut peiné de cette réception et indigné des propos
relatifs à Kléber: Il instruisit des détails de son entrevue le
général Damas et l'inspecteur Daure, qu'il connaissait plus
particulièrement. Tous deux cherchèrent à lui faire entendre qu'il
ne devait pas s'offenser de quelques paroles dures échappées au
général Menou, et lui dirent qu'il pouvait assurer Mourâd-Bey de
l'estime et de l'attachement de tous les Français. Osman-Bey leur
témoigna sa surprise de ce qu'on avait pu souffrir pour successeur
de Kléber un homme si différent des autres militaires, ajoutant
qu'il _craignait qu'un tel chef ne causât la perte de l'armée
française_. Ces officiers répondirent que la subordination et
l'obéissance étaient l'âme des armées, et que celle d'Orient était
bien en état de battre toutes celles qui viendraient l'attaquer.
Osman attendit au Caire une réponse. À la première nouvelle de
l'apparition de la flotte anglaise dans la rade d'Aboukir, il
réitéra les offres que Mourâd avait faites d'unir ses forces à
celles des Français; mais il ne reçut que des réponses évasives.
Lorsque le général Menou se fut enfin déterminé à marcher, il le fit
venir, lui ordonna de quitter sur-le-champ le Caire pour rejoindre
Mourâd-Bey; et non content de refuser les secours de ce dernier, il
le fit menacer d'un châtiment sévère s'il faisait le moindre
mouvement en faveur des ennemis..... Osman-Bey partit désolé.

Des accidens de peste eurent lieu au Caire et dans plusieurs
villages voisins, au commencement de pluviôse; elle se déclara en
même temps dans la Haute-Égypte. Cette maladie pouvait faire des
progrès très dangereux et gagner les casernes des troupes, pendant
que, logées dans la ville, elles avaient des communications
fréquentes avec les habitans, dans des rues étroites, dans les cafés
et avec les femmes. En supposant même que le contact ne suffît pas
pour propager cette maladie, elle pouvait être produite par
l'atmosphère malsaine du Caire, pendant la saison du _Khamsin_. Le
moyen le plus sûr d'en garantir les troupes était de les faire
camper hors de la ville, dans le désert; les mameloucks eux-mêmes,
habitués à ne prendre aucune précaution contre cette maladie,
employaient ce moyen lors de ses plus grands ravages. Le campement
des troupes aurait cependant eu l'avantage de les disposer à la
campagne qui allait bientôt s'ouvrir. Tous ces motifs avaient
déterminé les généraux à demander au général Menou l'autorisation de
faire camper leurs divisions; mais il ne répondit pas à leur
demande. Il éluda aussi les propositions de la commission de
salubrité, qui tendaient au même but.



CHAPITRE III.

FINANCES.--PRODUIT DES NOUVEAUX DROITS.--VICES DES
INNOVATIONS.--AUGMENTATION DES DÉPENSES DE L'ARMÉE.--LA PERCEPTION
DU MIRY EST RETARDÉE.--LES CAISSES SONT VIDES AU MOMENT D'ENTRER EN
CAMPAGNE.


Les droits d'octroi et les autres rentrées n'avaient pas assez rendu
en vendémiaire, brumaire et frimaire, pour suffire aux dépenses de
l'armée. Les emprunts aux Cophtes étaient perçus et dépensés à la
fin de ce trimestre. Cette ressource étant épuisée, et ne voulant
pas faire murmurer les troupes par un retard de solde, on employa
une somme de 500,000 francs en or, que Kléber avait ordonné de
mettre en réserve, et qu'il voulait porter à un million, afin
d'avoir, dans tous les temps, des fonds prêts pour entrer en
campagne, si l'armée venait à être attaquée.

L'impôt sur les cheiks ne fut mis en perception qu'au commencement
de frimaire; les réclamations générales sur les inconvéniens et sur
les vices de son administration, n'avaient pu décider à le changer.
La lenteur des rentrées et l'opposition que les cheiks paraissaient
y mettre, décidèrent le directeur des revenus publics à faire
promettre, par ses employés, que ce droit serait précompté sur le
miry, dont un tiers était alors échu: cette promesse en ranima un
peu la perception; mais c'était écarter ce droit de son but: il
avait été annoncé comme devant produire 3,000,000 en sus des
impositions ordinaires, et l'opiniâtreté à le maintenir, après en
avoir connu les vices, réduisit à ne percevoir qu'une portion
seulement des impôts exigibles à cette époque.

Le général Menou voulant faire un système de finances entièrement
neuf, se disposait à changer les impositions territoriales et leur
perception: sans se rendre compte des difficultés d'un cadastre et
du temps qu'il faudrait pour l'achever, il comptait en faire la base
de son nouveau système, et le mettre à exécution la même année. Il
ne réfléchit pas qu'un cadastre est un ouvrage immense, qui
nécessite une foule de recherches et de travaux; qu'en Europe même
où tous les moyens sont réunis, on n'en a achevé que pour de petites
étendues de pays; et qu'en Égypte, outre les difficultés qui
tiennent à la nature du travail, il en existe encore de locales; que
l'arpentage des terres, ordonné par les propriétaires et les
mameloucks les plus puissans, avait toujours été une opération
militaire, parce que les villages craignant de payer davantage, s'y
étaient opposés les armes à la main; qu'enfin on serait obligé pour
le faire d'employer de nombreux détachemens, et qu'il fallait plus
d'une année pour préparer ce travail. Il voulait aussi changer le
mode de perception et le retirer des mains des Cophtes, qui,
réglant tous les comptes des villages sous l'ancien gouvernement,
avaient seuls la connaissance exacte de leurs produits, et volaient
facilement ceux qui étaient obligés de les employer.

Ces projets étaient bons; il était nécessaire de changer la
répartition et la perception des impositions territoriales; la
meilleure base pour la première était un cadastre, et il était utile
de confier la seconde à des mains plus fidèles que celles des
Cophtes; mais il fallait sentir qu'on n'avait pas encore les moyens
d'opérer tous ces changemens, qu'on devait les remettre à un autre
temps; et que les besoins d'une armée, à une époque où l'ennemi
paraissait se disposer à attaquer, exigeaient qu'on levât
promptement les contributions. Il fallait sentir aussi que les
retards faisaient perdre, pour leur recouvrement, le moment le plus
favorable, et dont les possesseurs de l'Égypte ont toujours cherché
à profiter, celui où les récoltes étant encore sur pied, les
cultivateurs retenus par elles, ne cherchent pas à se soustraire au
paiement.

En nivôse les embarras augmentèrent; on acheva de dépenser l'or mis
en réserve par Kléber; on demanda le paiement des droits sur les
corporations et sur les corps de nation; les villages payèrent des
à-comptes sur le droit des cheiks, et dans le mois de pluviôse on
put acquitter une partie de la solde et des dépenses de nivôse; mais
ces efforts épuisèrent la caisse, et le directeur fut embarrassé
pour tenir ses engagemens. Enfin, à force de sollicitations, il
obtint l'ordre, donné le 15 pluviôse, de percevoir 3,000,000 de
francs à compte des impositions de l'an 1215. Le général Menou,
voulant toujours mettre son projet à exécution dans l'année, ne
permit pas d'en demander davantage, quoique, en suivant l'ancien
usage, on eût pu exiger quatre millions dès la fin de frimaire, et
presque autant en ventôse. Il ne voulait pas non plus employer les
Cophtes à la perception de cet à-compte; il avait imaginé que sur
son ordre seul tous les cheiks de village s'empresseraient
d'apporter les sommes qui leur étaient demandées, et qu'il ne serait
pas nécessaire d'envoyer des troupes pour les y contraindre, mesure
qui fut toujours jugée indispensable dans le pays. À la fin de
pluviôse seulement, on put lui faire comprendre que les rentrées
seraient fort lentes et presque nulles, si on n'employait pas les
troupes, et si on n'envoyait pas dans les villages les seraphs
cophtes accoutumés à faire la répartition des contributions, avec
quelques intendans cophtes et des agens français pour les diriger.

Ces retards empêchèrent de partir, pour mettre cette somme en
perception, après les premiers jours de ventôse; toute la première
décade se passa à porter des ordres, sans beaucoup recevoir. On ne
put payer qu'une partie des dépenses de pluviôse, avec le produit
des droits sur les consommations et sur les corporations, ainsi
qu'avec le miry de Mourâd-Bey. Enfin, les caisses se trouvèrent
vides lorsque l'apparition de la flotte anglaise et la marche de
toutes les troupes sur les points menacés, suspendirent la
perception des impôts, et privèrent le directeur des revenus
publics, de tous les moyens de faire rentrer dans les caisses
l'argent nécessaire aux besoins de l'armée.



CHAPITRE IV.

DES MAGASINS.--DE L'ADMINISTRATION DES SUBSISTANCES.--DES REVENUS EN
NATURE.


L'ordonnateur Daure n'avait pu persuader le général Menou de la
nécessité de faire des approvisionnemens considérables; son
successeur, l'ordonnateur Sartelon, ne fut pas plus heureux, et les
avis des préparatifs des ennemis ne purent pas davantage l'y
déterminer. La fabrication du biscuit ne fut pas même reprise pour
remplacer celui qui s'était avarié en plein air, ou dans de mauvais
magasins. Les grains destinés à compléter l'approvisionnement
d'Alexandrie, pour l'armée pendant six mois, et pour la garnison
pendant un an, furent envoyés par eau, en brumaire et frimaire, à
Rosette. De là, ils furent transportés successivement à Alexandrie.
De plus on déposa à Rosette, on ne sait par quelle raison, du blé et
de l'orge qui auraient été beaucoup mieux placés à Alexandrie ou à
Rahmaniëh; Rosette n'étant susceptible d'aucune défense.

Les petits forts construits sur la côte, sur les bords du Nil et
autour du Caire, ne furent approvisionnés que pour un mois.
L'approvisionnement de Belbéis et de Salêhiëh ne fut pas complété à
la quantité nécessaire pour nourrir l'armée, lorsqu'elle se
rassemblerait sur la frontière de Syrie; les magasins de Damiette et
de Lesbëh étaient plus considérables. La citadelle du Caire était
approvisionnée pour trois mois.

L'organisation physique de l'Égypte, le genre de culture qu'elle
exige, et la stérilité à laquelle elle est condamnée, lorsque la
crue du Nil n'est point assez forte pour couvrir toutes les terres,
ont, dans tous les temps, forcé le gouvernement à porter la plus
grande attention sur la formation des magasins de grains suffisans
pour fournir à la subsistance du peuple dans les mauvaises années,
ou au moins à l'ensemencement des terres. Dans les bonnes années, on
récolte une quantité de grains de beaucoup supérieure à celle que
les habitans consomment. Les récoltes des années médiocres
permettent même une exportation assez considérable pour l'Arabie, la
Syrie et Constantinople; une partie de cet excédant est mise en
réserve, jusqu'à ce qu'on soit assuré d'une bonne inondation. Sous
le gouvernement divisé des mameloucks, le magasin général où se
versait le produit du miry en nature, était bientôt épuisé par la
répartition entre les personnes qui y avaient droit; mais les beys,
propriétaires de presque tous les villages, faisaient des réserves
particulières.

Lorsque, outre les habitans, on avait encore à nourrir une armée,
qu'on se trouvait dans un état de guerre intérieure et extérieure,
susceptible d'un moment à l'autre d'amener des changemens et de
suspendre toute perception, on avait de bien fortes raisons pour
former des magasins extraordinaires. Bonaparte avait fait établir au
Mékias un magasin général de grains, qui devait fournir aux
approvisionnemens des places, aux besoins de l'armée; et, si cela
devenait nécessaire, à ceux des habitans. Les grains provenant de la
portion des contributions qu'il était d'usage de percevoir en nature
dans la Haute-Égypte, y étaient versés; ceux que dans la
Basse-Égypte, on tirait des _oussiehs_, et ceux qu'on requérait ou
qu'on achetait, y servaient aussi pour l'approvisionnement des
places.

Les troubles intérieurs qui précédèrent la bataille d'Héliopolis,
avaient empêché de former un approvisionnement bien considérable.
L'inondation avait été médiocre et la récolte faible; vers la fin du
siége du Caire, Mourâd-Bey avait fourni les grains nécessaires pour
nourrir l'armée. Aussitôt que Kléber, débarrassé des ennemis, put
s'occuper de l'administration de l'Égypte, il fit activer la levée
des grains et la formation des magasins: ce fut le principal objet
de la surveillance du comité administratif. Deux membres de ce
comité allèrent ensuite dans la Haute-Égypte pour y presser les
versemens; mais, pendant leur mission, le général Menou supprima le
comité. L'un des membres resta bien chargé de la direction des
revenus en nature; mais on ne veilla pas, comme Kléber avait voulu
le faire en organisant le comité administratif, à ce que les
subsistances de l'armée ne fussent pas sacrifiées à la finance; à ce
qu'on s'occupât également de la perception des grains et de celle de
l'argent; à ce qu'on ne convertit pas en espèces les contributions
qu'il importait de recevoir en nature, etc.... Les magasins
s'épuisèrent au lieu de se remplir; ils étaient vides au
commencement de frimaire. Le directeur des revenus en nature avait
inutilement averti qu'on allait manquer, et proposé les moyens de
les remplir et de les alimenter. Lorsqu'on fut pressé par le besoin,
on chargea les Cophtes de verser les grains dans le magasin général,
comme emprunt qu'on promettait de leur rembourser; mais ils ne le
firent que lentement, et seulement pour fournir à la consommation
journalière du Caire. Le directeur des revenus en nature écrivit au
général Menou pour l'inviter à prendre quelque grande mesure; il
proposa d'intéresser davantage les Cophtes, en leur abandonnant les
arriérés dus par plusieurs villages, et qui par suite de leur
négligence, n'avaient pas été perçus, et aussi pour le prévenir que
si l'armée devait entrer en campagne, elle serait sans moyens
suffisans: cela fut inutile. Cet administrateur ne fut point
secondé. Les rentrées qu'il pressa, autant qu'il lui fut possible,
pendant les mois de frimaire, de nivôse et de pluviôse, suffirent à
peine aux besoins journaliers; et lorsque les Anglais parurent, le
magasin général ne pouvait pas fournir à la subsistance de l'armée
pour plus de vingt jours.


PIÈCES JUSTIFICATIVES.

  (Nº 1.)            Au quartier-général du Caire, le 6 brumaire an IX
                                                    (28 octobre 1800).

_Proclamation aux habitans de l'Égypte. Au nom de Dieu, clément et
miséricordieux; il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son
prophète._

MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE FRANÇAISE, AUX HABITANS DE
L'ÉGYPTE.


Habitans de l'Égypte! écoutez ce que j'ai à vous dire au nom de la
République française. Vous étiez malheureux; l'armée française est
venue en Égypte pour vous porter le bonheur. Vous gémissiez sous le
poids des vexations de toute espèce; je suis chargé par la
République et par son premier consul Bonaparte, de vous en délivrer.
Une multitude d'impôts vous enlevaient tous les fruits de vos
travaux; j'en ai détruit la plus grande partie. Aucune règle ne
fixait d'une manière précise ce que vous deviez payer; j'en ai
établi une invariable. Chacun dorénavant connaîtra à quel taux
s'élèvent ses contributions; dans chaque ville, dans chaque village,
dans chaque maison, si cela est possible, seront affichés et publiés
les états de ce que chacun doit payer.

Les gens puissans et les grands exigeaient de vous des avanies, je
vous engage ma parole que je n'en exigerai jamais. Parmi vous, ceux
qui avaient acquis par un long travail des richesses et de l'argent
étaient obligés de les cacher, de les enfouir même dans la terre
pour empêcher qu'elles ne tombassent dans les mains des grands, qui
sans cesse épiaient l'occasion de vous les ravir. Habitans de
l'Égypte, je vous promets, au nom de la République, devant Dieu et
son Prophète, que ni moi, ni aucun Français, tant qu'il me restera
un cheveu sur la tête, n'attenterons à vos propriétés. En payant
exactement l'impôt fixé par la loi, vous serez libres de jouir de
tout ce qui vous appartient, sans que personne puisse vous en
empêcher, ou vous demander compte de vos richesses.

Les grands et les gens puissans vous traitaient beaucoup moins bien
qu'ils ne traitaient leurs chevaux et leurs chameaux; vous le serez
dorénavant par les Français et par moi, comme si vous étiez nos
frères.

Quand les percepteurs du miry et autres contributions, voyageaient
dans les provinces, ils étaient accompagnés d'une foule de
serviteurs, de domestiques, d'écrivains, de kakouas, qui tous
dévoraient vos propriétés et vous enlevaient souvent jusqu'à votre
dernier medin; il n'en sera plus ainsi, habitans de l'Égypte! Si
quelqu'un de ceux qui sont destinés par moi à percevoir les
impositions, vous prend un seul medin au-delà ce qui sera fixé par
la loi, il sera arrêté, emprisonné et condamné aux châtimens les
plus sévères. La République française et son premier consul
Bonaparte m'ont ordonné de vous rendre heureux; je ne cesserai de
travailler pour exécuter leurs ordres.

Habitans de l'Égypte, si vous le voulez, le miry que vous payez, en
y comprenant les autres droits qui y ont été ajoutés, diminuera
considérablement. En voici le moyen: lorsque vous connaîtrez par une
loi écrite, et qui sera adressée par moi à toutes les villes et
villages, le montant du miry que vous aurez à payer, n'attendez pas
que les percepteurs aillent vous le demander; allez vous-mêmes le
porter dans la caisse des trésoriers de province, et pour vous
faciliter le paiement, je diviserai en quatre parties égales le miry
qui vous sera imposé; tous les trois mois vous en paierez une
partie; et pour vous faire bien comprendre ce que je veux faire pour
votre avantage, lisez avec attention ce qui suit:

Je suppose qu'un village soit imposé à dix mille pataques par an
pour son miry, tous les trois mois il devra payer dans la caisse du
trésorier de la province, deux mille cinq cents pataques; au bout de
l'année il aura satisfait à ce que la loi exige de lui, sans avoir
éprouvé aucune vexation. Si, au contraire, il attend pour payer que
les percepteurs arrivent en foule, il lui en coûtera alors beaucoup
plus que la loi n'avait exigé. Vous le voyez, habitans de l'Égypte,
il ne tient qu'à vous de diminuer vos impositions et de n'éprouver
aucune vexation. Jusqu'à présent les mukhtesims de village vous
demandaient beaucoup plus qu'il ne leur revenait: cela n'arrivera
plus. Ce que devront recevoir les mukhtesims sera fixé par la loi;
je vous défends de leur payer un medin au-delà de ce que j'aurai
réglé. Souvent les cheiks-el-beled vous vexent, vous font payer des
avanies qu'ils partagent avec les mukhtesims, les percepteurs des
impositions et autres grands qui n'ont en vue que leur avarice et
votre ruine. Habitans de l'Égypte, cela n'arrivera plus; ce que
devront recevoir pour leur salaire les cheiks-el-beled sera fixé par
la loi que je vous enverrai, et si l'un d'eux exige quelque chose
au-delà de ce qui sera ordonné par cette loi, il perdra sa place et
ses propriétés. Dorénavant vous ne nourrirez plus les troupes qui
marcheront dans les provinces, que dans le cas où elles iront pour
vous faire payer des contributions que vous n'auriez pas acquittées
dans le temps prescrit par la loi; dans tout autre cas, elles
paieront tout ce qui leur sera fourni pour leur nourriture. Je
donnerai à cet égard des ordres à tous les généraux et commandans.
Tous les généraux et commandans français veilleront à ce que
personne n'exige de vous rien au-delà de ce qui sera prescrit par la
loi; je vous avertis encore que vous ne devez de présens à personne.
Mon devoir, et celui de tous les commandans et administrateurs, est
de vous écouter, de vous donner aide et protection quand vous vous
conduisez bien; je défends aussi à vos juges d'exiger de vous aucun
présent. Dieu et Mahomet son prophète leur ordonnent de vous rendre
la justice; je le leur ordonne de même en leur prescrivant de
n'avoir dans leurs jugemens égard ni au riche ni au pauvre, mais
seulement à leur conscience et à la vérité; ceux qui contreviendront
à cet ordre, seront sévèrement punis. Je viens, ô habitans de
l'Égypte, de créer un tribunal suprême au Caire; il est composé des
cheiks les plus recommandables par leur sagesse, leurs vertus et
leur désintéressement; ils sont destinés à maintenir la religion
dans sa pureté, et à vous juger. Je suis convaincu qu'ils
s'acquitteront de leurs fonctions ainsi que le doivent faire des
hommes qui craignent Dieu et son Prophète; mais je vous déclare
ainsi qu'à eux, que si, ce que je ne puis croire, ils manquaient à
leurs devoirs, ils seraient punis avec la dernière sévérité.

Jusqu'à présent les interprètes exigeaient de vous des avanies, en
vous promettant la protection de leurs maîtres: ils vous trompaient;
cela n'arrivera plus: si quelques uns exigent de vous de l'argent
et des présens, avertissez-en les généraux ou moi; ces méchans
seront punis de la manière la plus terrible. Ces hommes, pour vous
engager à leur donner de l'argent, vous disent que ce sont les
Français leurs maîtres qui l'exigent, ou bien encore ils vous disent
qu'il n'est pas possible de voir les généraux ou autres Français en
place, ni de leur parler; ils vous trompent; leurs paroles ne sont
que mensonges; faites-les connaître, ils seront punis.

Souvent, quand les Français ou les troupes voyagent, un domestique,
un interprète, un écrivain, ou tout autre se détachant en avant,
entrent dans vos villages et vous disent pour vous effrayer que les
Français demandent pour vivre un nombre considérable de buffles, de
chèvres, de moutons, ou autres objets, alors vous les priez de
s'intéresser pour vous; ils s'y refusent pour mieux vous effrayer,
et vous finissez par leur donner de l'argent: ils vous ont encore
trompés; ils trompent leurs maîtres.

Dans les villes, les aghas qui sont chargés de la police, de la
propreté des subsistances, avaient jusqu'à présent exigé de vous des
droits de toute espèce, tous ces droits sont abolis: je vous défends
de leur rien payer; ils recevront un salaire que fixera la loi.

Je sais que ceux qui sont chargés de la vérification des poids se
présentent souvent chez les marchands; ils prétendent toujours
trouver les poids faux, alors ils font avancer leurs kaouas; ils
ordonnent des coups de bâton ou autres punitions; le marchand
s'effraie, il promet qu'il se rendra le lendemain chez l'agha des
poids et mesures; il s'y rend effectivement, et porte en présent,
80, 60, 50 pataques. C'est ainsi, ô peuples de l'Égypte, que vous
avez été trompés ou vexés jusqu'à présent.

Que sont devenus les biens appartenant aux mosquées? que sont
devenues les immenses fondations pieuses faites par vos ancêtres? À
quoi étaient-elles destinées? À entretenir les mosquées; partout je
les vois détruites ou prêtes à s'écrouler. À nourrir les pauvres!
partout ils meurent de faim; les rues et les chemins en sont pleins.
À soigner les malades, les infirmes, les aveugles et tous les hommes
sans ressources! les maisons destinées à les recevoir sont, ainsi
que les mosquées, dans le plus grand désordre; les malheureux qui y
sont renfermés ressemblent plutôt à des victimes condamnés à perdre
la vie qu'à des hommes assemblés pour recevoir des soulagemens! Qui
donc a consumé tous ces biens, toutes ces fondations? des hommes
puissans qui vous ont trompés jusqu'à présent. Ce temps est passé.
Je vous le répète encore, j'ai reçu l'ordre de la République
française et du premier consul Bonaparte de vous rendre heureux, et
je ne cesserai d'y travailler; mais je vous avertis aussi que si
vous n'êtes pas fidèles aux Français, que s'il vous arrivait encore,
pressés par de mauvais conseils, de vous élever contre nous, notre
vengeance serait terrible; et j'en atteste ici Dieu et son Prophète,
tous les maux retomberaient sur vos terres. Rappelez-vous ce qui est
arrivé au Caire, à Boulaq, à Mehhaley-el-Kebyr, et autres villes de
l'Égypte: le sang de vos frères, de vos pères, de vos enfans, de vos
femmes, de vos amis, a coulé comme les flots de la mer; vos maisons
ont été détruites, vos propriétés ravagées et consumées par le feu.
Quelle a été la cause de tout cela? les mauvais conseils que vous
avez écoutés; les hommes qui vous avaient trompés. Que cette leçon
vous serve pour toujours; soyez sages, tranquilles; occupez-vous de
vos affaires, de votre commerce; cultivez vos terres, et partout
vous n'aurez dans les Français que des amis généreux, des
protecteurs et des défenseurs, je vous le jure au nom du Dieu
vivant, au nom du Dieu qui voit tout, qui dirige tout, et qui connaît
jusqu'aux plus secrètes pensées de nos coeurs.

               Le général en chef de l'armée française, _signé_ MENOU,
                  le général de brigade, chef de l'état-major général,
                      _signé_ LA GRANGE; l'adjudant-général, sous-chef
                                de l'état-major général, _signé_ RÉNÉ.


  (Nº 2.)             Au quartier-général du Caire, le 29 nivôse an IX
                                                     (19 janvier 1801)

LA GRANGE, GÉNÉRAL DE DIVISION, CHEF DE L'ÉTAT-MAJOR, GÉNÉRAL DE
L'ARMÉE, AU GÉNÉRAL BONAPARTE, PREMIER CONSUL DE LA RÉPUBLIQUE
FRANÇAISE.


CITOYEN CONSUL,

L'état de l'armée d'Orient ne laisse rien à désirer sous le rapport
du bien-être; il n'est aucun doute que jamais il n'a existé de
troupes plus exactement soldées, mieux entretenues, et plus en état
de répondre en tout à ce que la République doit attendre d'elles.
J'espère qu'avec votre secours, citoyen Consul, cette armée jusques
ici heureusement échappée du danger dont elle a été menacée, n'aura
plus à courir de pareils risques. L'exemple du passé doit pourtant
nous rendre circonspects pour l'avenir, et c'est de cet avenir que
je viens aujourd'hui vous entretenir.

L'Europe et même le monde connaît sans doute actuellement, citoyen
Consul, la conduite d'un homme qui, par le plus inconcevable
système, a constamment persévéré jusques à sa fin, au moment où la
mort est venue le surprendre, à vouloir absolument l'évacuation de
l'Égypte, quelque honteux que fût ce parti pour lui et pour les
braves qu'il commandait; il l'a constamment suivi, même, alors que
les deux armées se sont trouvées en présence et que les
circonstances le forçaient à combattre. Une vérité bien frappante,
et qui peut être attestée par beaucoup de monde, c'est que la
victoire d'Héliopolis a été remportée malgré les ordres positifs
donnés par le général Kléber de ne pas combattre. Un de ces
événemens inattendus a décidé cette journée en l'honneur de l'armée
française, dans le moment même où son général, toujours irrésolu,
toujours pacifique, demandait à parlementer. Son premier
aide-de-camp, Boudot, avait été envoyé en conséquence auprès du
grand-visir, et cet officier y était arrivé au moment où la bataille
s'engagea.

Il eût semblé sans doute que l'armée ottomane étant battue, chassée
honteusement de l'Égypte, et presque détruite par tout ce qu'elle
eut à souffrir en traversant le désert pour gagner la Syrie dans sa
fuite; il eût, dis-je, semblé que tous ces avantages tournant à la
gloire du général Kléber, eussent dû l'engager à changer de système;
loin de là, il fut toujours persévérant: rien, pas même le sentiment
de la gloire dont on venait de le couvrir malgré lui, ne put le
déterminer à abandonner des projets honteux pour un homme d'honneur,
flétrissans pour l'armée qu'il commandait, et en tout si funestes
aux intérêts de la France. La source de tant de fautes venait d'un
caractère aussi haineux que vindicatif; il trahissait tout, devoir,
patrie, réputation; et cela parce qu'il vous portait, citoyen
Consul, la haine la plus implacable. Il voulait rendre l'Égypte à
nos ennemis parce que cette conquête vous appartenait, et qu'il la
considérait comme votre ouvrage. Qui pourrait se faire une idée de
toutes les folies qui à cette époque roulaient dans la tête du
général Kléber?

Une chose bien incroyable, citoyen Consul, c'est qu'un pareil homme
avait trouvé de nombreux partisans; je pensais qu'après l'événement
aussi extraordinaire qu'inattendu de sa mort, toutes ses créatures
rentreraient dans le devoir, et qu'enfin le gouvernement français ne
compterait plus dans l'armée que de vrais Français, fidèles à
l'honneur de la République comme à ses intérêts; mon opinion se
fortifiait encore en voyant que le commandement de l'armée était
échu à un homme d'un caractère connu, et surtout professant des
principes opposés à ceux du général Kléber; mais bientôt je
m'aperçus que j'étais dans l'erreur. Les partisans de ce général
mort commencèrent à former des conciliabules; des réunions avaient
lieu chez les plus puissans et les plus marquans d'entre eux par
leur place; on cherchait à grouper les mécontens, l'armée était sur
le bord du précipice, des moyens furent mis en usage pour la
corrompre; enfin on attaqua dans le public les opérations du général
Menou, et les chefs de cette coalition finirent par une démarche qui
heureusement a été sans suite, comme elle a été sans exemple dans
l'histoire de la révolution.

Ce parti comprimé par la nomination définitive du général en chef,
qui arriva dans ces circonstances, n'est pas éteint; il existe
toujours au grand scandale de l'armée; s'il est moins remuant, moins
actif que par le passé, il est toujours persévérant.

Cependant, citoyen Consul, à quelques hommes près, l'esprit de
l'armée est bon; le gouvernement peut compter sur sa fidélité, mais
il ne faut pas pour cela qu'il perde de vue les individus qui ont
dû lui être signalés. Ils ont de grands avantages pour faire donner
l'armée dans l'écueil que Kléber avait ouvert devant elle; c'est
pour l'avenir surtout que je demande votre prévoyance, citoyen
Consul; j'ai la conviction intime que si, par un événement dont les
vicissitudes humaines nous offrent tant d'exemples, nous venions à
perdre le général Menou, un mois ne s'écoulerait pas sans que
l'Égypte ne fût remise au pouvoir de nos ennemis. L'homme qui par
son ancienneté de grade, serait appelé à remplacer le général en
chef est un des plus acharnés partisans de l'évacuation; ami de
Kléber, il était le dépositaire de tous ses secrets, son confident
intime, et vraisemblablement sectateur de tous ses projets insensés.

Voilà, citoyen Consul, les appréhensions que je crains pour
l'avenir; je les confie à vous seul, je les dépose dans votre sein,
parce que votre destinée vous appelle à faire la gloire et le
bonheur de la France, et que mon dévoûment pour elle et pour vous
est sans bornes.

Je vous salue respectueusement,

                                                     _Signé_ LAGRANGE.


Avant de cacheter ma lettre, j'ai encore, citoyen Consul, à vous dire
quelque chose sur les grands changemens que le général en chef vient de
faire dans l'administration de l'armée. Cette administration se trouve
actuellement si réduite, si simplifiée, qu'il faudrait réellement être
aveugle pour n'y pas voir clair, si on veut; l'organisation du pays a
nécessité d'autres mesures. Le dédale affreux dans lequel l'Égypte se
trouvait, a forcé le général en chef à d'abord tout détruire pour
ensuite tout recréer; cette grande opération a donné les résultats les
plus satisfaisans, elle a fait connaître jusqu'au dernier medin en
totalité, le montant de tous les revenus, qui, quoique considérablement
augmentés pour nous, se trouvent néanmoins réellement diminués pour le
peuple, parce que la portion que percevaient les fripons est rentrée en
bonification, et de là sont venus les grands cris qu'ils ont poussés, se
sentant réellement écorchés.

Nos ateliers d'armes, de poudre, de boulets, sont, citoyen Consul,
en pleine activité; il en est de même des métiers et des foulons
pour les draps, dont vous devez avoir reçu les échantillons; bientôt
on aura en magasin les étoffes nécessaires pour habiller l'armée au
complet; tous les services sont généralement assurés: l'avenir, je
vous assure, n'a rien d'effrayant pour nous.

Je vous demande des excuses, citoyen Consul, sur la longueur de ma
lettre.

                                                     _Signé_ LAGRANGE.


  (Nº 3.)            Au Caire, le 25 pluviôse an IX (14 février 1801).

DAMAS, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.


Étranger à la ruse et à l'intrigue, j'avais résolu de souffrir la
persécution dans le silence, plutôt que de lutter, avec l'arme de la
vérité, contre la duplicité et le mensonge. Les faussetés que vous
avancez dans vos lettres au gouvernement, publiées dans les derniers
_Moniteurs_ venus de France, en vous attribuant des opérations
militaires et administratives qui ne sont pas de vous, mais bien
l'oeuvre de la prévoyance du général Kléber, ne m'auraient pas
déterminé, non plus que ce qui m'est particulier, à rompre le
silence; mais votre ordre du jour d'hier, qui porte l'empreinte de
la noirceur la plus profonde et de la calomnie la plus atroce, me
force de vous demander qui vous avez eu intention de dénoncer à
l'indignation publique?

Par quelle affreuse méchanceté, à la suite du récit de l'horrible
attentat commis, à Paris, contre le premier soutien de la
République, parlez-vous d'une faction étrangère qui fait ressentir
ses effets jusqu'en Égypte? Pour quelle raison citez-vous ensuite un
extrait de gazette de Londres, que vous aviez en votre possession
depuis plus de quinze jours, et dont vous aviez déjà donné
connaissance à plusieurs individus; gazette dans laquelle la chose
publique n'est qu'accessoire auprès de tous, dont il n'est dit que
le mal nécessaire pour vous donner du relief? En parlant ainsi, ces
ennemis-là vous servent à souhait.

Auriez-vous la noire intention de transformer en conspiration la
démarche que firent près de vous, le 6 brumaire dernier, les cinq
généraux de division, pour vous faire, sur vos innovations en tout
genre, des représentations aussi sages qu'utiles au bien de l'armée?
Il ne vous appartient pas, Général, de qualifier ainsi cette
conduite; le Premier Consul, qui doit maintenant être instruit de la
vérité, saura apprécier la pureté de nos intentions; il reconnaîtra
que le vrai conspirateur est celui qui veut perdre les vieux soldats
de la République, pour les punir de l'avoir trop bien servie. Une
telle tactique est usée, et sur une seule inculpation de vous, aussi
calomnieuse que ridicule, on ne croira pas complices du plus grand
forfait, des enfans de la révolution, ceux qui l'ont servie avec le
plus entier dévoûment, qui en donnent journellement des preuves à la
République et à son premier magistrat que tous chérissent également,
et qui sont pénétrés de reconnaissance pour les bienfaits dont
leurs services ont été récompensés.

Par quelle méchante affectation désignez-vous dans l'armée deux
partis que vous appelez colonistes et anti-colonistes? Personne,
avant que vous les eussiez créés, ne les connaissait. Les vrais
défenseurs de la colonie sont ceux qui, par leurs travaux guerriers,
ont eu le plus de part à sa double conquête, et qui en ont cimenté
les bases de leur sang.

Leur constance à rester ses soutiens, malgré les dégoûts dont vous
les avez abreuvés pour les engager à l'abandonner, sont les preuves
évidentes de leur attachement à la République; et s'il existe une
faction, elle ne peut être que celle de l'intrigue du cabinet contre
la loyauté du guerrier. Cette réfutation, aussi fortement exprimée
que l'injure a été vivement sentie, vous fournira peut-être matière
à de nouvelles calomnies, au lieu d'amener un désaveu digne de la
franchise avec laquelle je m'explique. C'est alors que je ferai tout
pour mettre au plus grand jour votre duplicité en opposition à ma
loyauté, et que, de concert avec ceux que vous semblez désigner
comme coupables, nous n'aurons pas de peine à faire reconnaître les
vrais ennemis de la République aux moyens qu'ils emploient pour la
bouleverser et la détruire.

                                                        _Signé_ DAMAS.


  (Nº 4)             Au Caire, le 26 pluviôse an IX (15 février 1801).

LE GÉNÉRAL DE DIVISION REYNIER AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.


Votre lettre de ce jour ne répond pas entièrement, Général, à la
mienne du 25. Je vous y demandais une dénégation formelle des
calomnies qu'on a cherché à répandre dans l'armée, et que votre
ordre du jour tend de la manière la plus perfide à accréditer.

Si ce sont les Anglais qui ont fait l'article inséré dans la
_Gazette de France_, pour chercher à exciter des troubles dans
l'armée d'Égypte, vous les servez complétement en lui donnant de la
publicité; il est vrai que, par la manière dont vous l'avez amené,
vous favorisez vos animosités et votre ambition particulière.

Je sais que les Anglais sont capables de tout pour parvenir à leurs
desseins; qu'il est très probable qu'ils emploient toute espèce de
moyens de perfidie et d'intrigues pour empêcher que l'Égypte ne
reste à la république française. C'est à vous, Général en chef, à
poursuivre et arrêter leurs agens; vous serez aidé avec zèle dans
cette recherche par toute l'armée; mais ce n'est pas par des ordres
du jour pareils à celui du 23 que vous y parviendrez.

Vous savez combien ma lettre du 25 est pleine de vérités, c'est à
vous à leur rendre hommage par une réponse franche qui me satisfasse
complétement.

L'injure a été publique, et ce serait peut-être servir les Anglais
que de m'obliger à faire connaître toute son atrocité.

J'attends, Général, une réponse définitive.

                                                      _Signé_ REYNIER.


 (Nº 5.)     Au quartier-général d'Alexandrie, le 17 thermidor an VIII
                                                        (5 août 1800).

LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.


CITOYEN GÉNÉRAL,

J'apprends avec peine que les bruits qui avaient été répandus sur
mon compte dans le temps, et qui cessèrent bientôt de s'accréditer,
parce que leur absurdité même ne le permettait pas, sont aujourd'hui
remis en scène, accompagnés d'autres ni moins faux ni moins
ridicules. J'avais d'abord regardé ces calomnies, et j'aurais
continué de les regarder comme elles le méritent, c'est-à-dire avec
l'oeil du mépris, si je n'avais su que c'est de chez des personnes
puissantes qu'elles sortent, et que ces personnes travaillent avec
la plus grande activité à rassembler des matériaux qui puissent les
mettre à même de m'attaquer directement. Qu'elles continuent,
citoyen Général, à rassembler tout ce que pourront leur rapporter de
vils adulateurs, ou des hommes timides qui sauront que le seul moyen
d'être accueillis chez elles, est d'y paraître comme mes
accusateurs. La calomnie s'est trop exercée sur mon compte, pour que
je puisse retarder plus long-temps de faire éclairer ma conduite aux
yeux de l'armée entière, par une autorité impartiale. Un conseil de
guerre peut seul me rendre justice, et c'est de lui seul que je veux
l'obtenir.

Je devine bien pourquoi mes persécuteurs veulent me perdre dans
l'opinion de l'armée. Je sais qu'être sincère et franc, c'est être
criminel à leurs yeux. Hé! que voulez-vous, citoyen Général? je ne
crus jamais que je serais obligé de vivre dans les cours ou avec
des courtisans. Voilà pourquoi je ne cherchai à en imiter ni le
langage ni les maximes. Quoique je sois encore aujourd'hui à même de
prendre une leçon de duplicité, je vous jure que je ne profiterai
pas de ma position.

J'ai l'honneur de vous saluer.

                                                              LANUSSE.


  (Nº 6.)    Au quartier-général d'Alexandrie, le 12 fructidor an VIII
                                                       (30 août 1800).

LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.


J'ai reçu votre lettre du 6, citoyen Général; je suis tout aussi
disposé que vous à faire une guerre implacable aux fripons; mais,
comme je vous l'ai déjà dit, je n'attaquerai jamais quelqu'un, pas
même en propos, avant d'avoir acquis des preuves certaines sur sa
malversation.

Vous désirez, dites-vous, que la commission que j'ai nommée ne
trouve point de coupable. Moi je désire que, s'il est vrai qu'il en
existe, elle les trouve; il ne m'en coûtera pas de les faire punir.

Quand je n'aurais pas déjà su que vous aviez ici des personnes
chargées de vous rendre compte de tout ce qui s'y passe, je n'aurais
pas pu l'ignorer d'après votre lettre du 2 fructidor. Je n'ignore
pas non plus que, depuis que vous avez pris le commandement de
l'armée, vous avez envoyé ici des émissaires chargés de commissions
dont ils étaient incapables de s'acquitter. Il n'est pas encore hors
de ma connaissance que vous correspondez directement avec plusieurs
chefs de service, et que vous leur transmettez des dispositions sans
m'en prévenir, quoique cependant, jusqu'à ce qu'il en soit autrement
ordonné, ils soient directement sous mes ordres. Je vous le
demande, citoyen Général, est-ce là de la confiance? non certes. Ce
n'est pas non plus l'ordre hiérarchique que tous dites aimer, et que
je crois essentiel d'observer pour que chacun s'acquitte avec goût,
zèle, exactitude, de ses devoirs.

Je ne fais partir que les bâtimens grecs au-dessous de cent
tonneaux, et qui étaient venus spécialement pour faire le commerce,
jusqu'à ce que vous m'ayez expliqué si la permission s'étend sur
ceux qui étaient venus avec un firman du grand-seigneur, pour servir
au transport de l'armée, et que vous m'ayez fait connaître quels
sont ceux que vous mettez au rang des neutres. J'ai fait débarquer
tout le riz qui se trouvait sur ceux qui avaient fait leur
chargement, et ils mettront à la voile aussitôt qu'ils croiront
pouvoir passer, malgré la croisière, qui est aujourd'hui au nombre
de huit bâtimens dont deux vaisseaux.

La djerme que j'ai fait armer, protége dans ce moment les travaux du
sauvetage à Aboukir; elle entrera en station dans la baie, dans tous
les temps, parce que là elle est mieux postée que partout ailleurs,
pour protéger le cabotage. Elle a à bord quatre bonnes pièces de
canon et quinze soldats choisis: elle a d'abord une marche
supérieure.

Deux petits bâtimens grecs, chargés de vin, etc., sont entrés à
Aboukir. Le citoyen Martinet, qui s'y trouve, a acheté les
cargaisons, par commissions de différens généraux, et il aurait
voulu les faire remonter au Caire sur les mêmes bâtimens. Comme je
ne savais si telles étaient vos intentions, je m'y suis opposé. Si
pareille circonstance se présente à l'avenir, que pourrai-je faire?

J'ai l'honneur de vous saluer.

                                                              LANUSSE.


  (Nº 7.)           Saléhiëh, le 24 frimaire an IX (15 décembre 1800).

CH., CHEF DE BATAILLON DE LA 85e DEMI-BRIGADE, AU GÉNÉRAL EN CHEF
MENOU.


J'ai cru, citoyen Général, qu'un homme obscur, confondu dans la
foule, qui instruirait le Premier Consul de la République, de la
véritable situation de l'armée lorsque vous en avez pris le
commandement, de l'état où elle se trouve actuellement; qui
l'instruirait des dégoûts, des oppositions sans nombre que vous avec
eu à surmonter; j'ai cru, dis-je, que cet homme, organe de l'opinion
publique, obtiendrait peut-être autant de confiance que vos propres
écrits. De quel autre intérêt que celui du bien public pourrait-il
être animé?

La lettre que j'ai l'honneur de vous envoyer, adressée au Premier
Consul, a-t-elle atteint ce but? L'a-t-elle atteint sans
inconvénient, je l'ignore?

J'ai hésité long-temps pour savoir si je ferais partir cette lettre
sans vous la communiquer, j'ai hésité encore pour savoir si je
devais vous la communiquer; l'un et l'autre parti me répugnent
également; le premier, dans la crainte de vous compromettre; le
second, dans la crainte que, ne vous rendant pas justice, vous ne
preniez pour une basse adulation ce que j'ai dit sur votre compte:
pouvais-je moins alarmer votre modestie? Je ne le crois pas. Si
cette démarche n'a pas votre approbation, brûlez ma lettre[26],
Général, et pardonnez en faveur des sentimens qui l'ont dictée.

Salut et respect,

                                                           _Signé_ CH.

[Note 26: La lettre ne fut pas brûlée, mais expédiée à son
adresse; c'est celle qui suit.]


  (Nº 8.)           Au Caire, ce 1er brumaire an IX (23 octobre 1800).

CH., CHEF DE BATAILLON DE LA 85e, AU PREMIER CONSUL.


En quittant l'Égypte vous laissâtes l'armée dans le dénûment le plus
absolu, vous le savez. Ce que vous ignorez peut-être, c'est que le
général dont vous fîtes choix pour la commander fut reçu avec un
enthousiasme universel: il n'existait pas un individu qui ne le
regardât comme une divinité, comme un ange tutélaire. C'était
l'homme dont on espérait le plus de grandes choses; il est difficile
de parvenir à une place sous de plus heureux auspices. Investi d'une
confiance sans bornes, qu'il est coupable, s'il a trompé l'attente
générale.

..... Il est mort!!.. Je laisse à l'impartiale postérité le soin de
le juger, mais s'il n'est connu que par sa conduite en Afrique, la
place qu'elle lui assignera sera en contradiction manifeste avec le
monument que lui élèvent ses contemporains.

L'histoire n'oubliera pas qu'entouré de tous les moyens propres à
réaliser les brillantes espérances qu'on avait fondées sur son
compte, le général Kléber, au lieu de réformer les abus existans, en
multiplia le nombre; qu'au lieu de punir les dilapidateurs de la
fortune publique, il leur accorda sûreté et protection. Les voleurs,
les concussionnaires étaient tellement sûrs de l'impunité qu'ils ne
sauvaient pas même les apparences: à Sparte, au moins on punissait
la maladresse.

Elle n'oubliera pas de transmettre à nos neveux qu'en Égypte, jadis
le grenier du peuple romain, l'armée française a mangé la
subsistance la plus mauvaise qu'il soit possible de concevoir; que
le pain, surchargé de paille, de terre et d'autres matières
étrangères, était tel que l'homme le plus avare n'en voudrait pas
donner à ses chiens, pour me servir des expressions de l'honnête, du
bienfaisant Menou. La solde, constamment arriérée de huit ou dix
mois, ne laissait au soldat, à l'officier, aucune autre ressource
pour se procurer une nourriture plus saine.

L'Égypte, écrasée sous des contributions exorbitantes, ne rendait
presque rien au trésor public. Mille canaux divers en détournaient
le cours. Le général Reynier dévastait la Charkié; le général L----,
ce nom me rappelle sans cesse les rues de Padoue, que j'ai vues
tapissées d'un jugement infamant contre lui; le général L----
pressurait les riches provinces de Menouf et de Mansoura; Damiette,
le reste du Delta, gémissaient sous les généraux Rampon et Verdier.
Ceux qui reprochent au général Dugua d'avoir poussé trop loin sa
collection de médailles et de pierres précieuses, ne font pas la
réflexion satisfaisante qu'il enrichissait les sciences et les arts.
Le général Destaing, l'adjudant-général Boyer, sont connus dans les
lieux où ils ont été employés, par les exactions les plus criantes:
ce dernier joint la scélératesse au brigandage pour s'approprier les
caravanes qu'il sait appartenir à des Arabes amis; il en fait sans
pitié massacrer les conducteurs; il évite par là toute réclamation.

Bien loin d'étendre les relations commerciales par une conduite sage
et louable, tous les adjudans-généraux qui ont commandé Suez, s'y
sont comportés de la manière la plus révoltante; ils ont commis les
plus grandes avanies sur les bâtimens qui ont eu le malheur
d'approcher ce port: ils ne rougissaient pas de détourner à leur
profit la plus riche partie des cargaisons, et de jeter une forte
imposition toujours à leur profit sur ce qu'ils voulaient bien
laisser aux propriétaires. Le général Kléber ne pouvait ignorer ces
faits; ils étaient connus de toute l'armée.

Espérons que l'adjudant-général Tarayre, estimé pour sa probité, sa
valeur et ses talens, rendra au commerce son activité, et au nom
français le lustre qu'on lui a fait perdre chez les peuples de
l'Yemen.

Ces hommes sans pudeur, cette bande immorale, spoliatrice, de
commissaires des guerres, d'employés en tout genre, l'écume,
l'immondice de la France, que l'armée a charriée à sa suite,
faisaient cause commune avec les hommes que je viens de citer: tous
ensemble ils dévoraient notre substance, ils s'engraissaient de
notre sang. L'officier, abreuvé d'humiliations, croupissait dans la
plus profonde misère, et ces messieurs étalaient le luxe le plus
effréné. Cette foule d'aides-de-camp, d'officiers d'état-major, qui
jouissent des douceurs de la guerre sans en connaître les privations
ni les dangers, et n'en ont pas moins obtenu tout l'avancement, qui
dès-lors a cessé d'en être la récompense; tous ces officiers,
dis-je, à l'instar de leurs généraux, faisaient parade de la plus
somptueuse magnificence; leurs appointemens pouvaient-ils subvenir à
de telles dépenses? Lorsque les chefs dépouillent le public, il est
encore soumis à la cupidité de tous les subalternes, plus avides,
plus insatiables que leurs maîtres. Les hôpitaux, cette partie si
intéressante d'une armée, étaient, comme les autres branches de
l'administration, livrés à la rapacité, au brigandage: les malades,
entassés dans les salles, n'excitaient la pitié de personne;
personne ne leur donnait le plus léger secours; sans soins, sans
traitemens, ils périssaient en foule maudissant l'État qu'ils
avaient défendu et l'atroce gouvernement qui les abandonnait.

Il y a plus, Général, pour justifier une honteuse capitulation, le
général Kléber a calomnié l'armée; il a motivé la prétendue
nécessité de traiter avec l'ennemi sur les insurrections partielles
qu'il soudoyait peut-être. Il a paru redouter une action dans la
crainte que l'armée ne se déshonorât par une lâcheté; mais l'armée a
confondu ses détracteurs à la bataille d'Héliopolis, malgré le vice
des dispositions prises dans cette journée. Si ses troupes eussent
été bien placées, six mille Osmanlis ou mameloucks ne se seraient
pas jetés dans le Caire, et les huit cents braves que cette ville a
coûtés vivraient encore.

Dans les mêmes vues, le général Kléber a laissé prendre El-A'rych:
je défie ses plus zélés partisans de nier ce fait. Il sacrifie
impitoyablement six cents hommes à l'horreur qu'il avait conçue
contre l'expédition d'Égypte et obtient à ce prix de nouveaux
prétextes pour l'évacuer, et on lui élève un monument!... Oui, sans
doute, mais qu'il soit d'opprobre et d'infamie! qu'il éternise à
jamais l'indignation que doit inspirer un semblable assassinat!

Telle a été la conduite du général Kléber en Égypte, dirigée par le
général Damas, plus coupable peut-être que le général en chef,
puisqu'il est notoire qu'il n'a usé de l'ascendant qu'il avait
acquis sur son esprit, que pour l'entraîner dans des écarts funestes
à l'armée, ruineux pour la France, qui perdait, avec la plus forte
portion du globe, l'espoir consolant de parvenir bientôt à la paix
générale. Telle était l'affreuse position de l'armée à l'époque où
le général Menou en prit le commandement.

Lorsque la corruption attaque les premières personnes d'un État,
lorsque, par un renversement de toute morale, elles s'engraissent
des malheurs publics, il faut être doué d'une âme peu ordinaire pour
oser entreprendre d'y rétablir l'ordre. Ce que vous avez fait en
France, le général Menou l'a exécuté en Égypte: ses premiers pas
dans l'administration annoncèrent un honnête homme, décidé à
améliorer le sort de l'armée.

Effrayés de ces dispositions, tous les hommes que je viens de citer
formèrent une ligue sacrilége pour en arrêter l'effet; ils ne
négligeaient aucun des moyens propres à lui faire perdre la
confiance qu'il méritait à tant de titres. Tous leurs discours
tendirent sans cesse à déprécier sa personne ou ses actions; mais,
comme l'observe judicieusement l'Éloge funèbre du général Desaix, il
n'est pas toujours donné aux âmes communes d'offenser un grand
homme; leurs injures même ne l'atteignent point.

Malgré les obstacles qu'ils lui opposaient à chaque instant, le
général Menou marcha sans dévier avec une constance, une fermeté
inébranlable, vers le but qu'il s'était proposé; il se tint des
conciliabules secrets, tantôt chez le général Reynier, tantôt chez
Daure ou Tevenin, mais plus souvent chez le général Damas. Supérieur
aux petites passions, le général en chef ne voulut jamais voir ce
qu'il y avait d'outrageant dans les propos injurieux qu'on ne
cessait de tenir publiquement sur son compte. Cette bonté, prise
pour de la faiblesse, leur fit concevoir le projet de le déposer. On
envoya des émissaires à toutes les demi-brigades en garnison au
Caire, pour sonder leur opinion. Un homme qui jouit de quelque
considération, vint chez nous, chargé d'une si honteuse commission;
il poussa la hardiesse jusqu'à nous dire, dans la chaleur de la
discussion, qu'il ne reconnaissait pas le général Menou pour le
représentant du gouvernement, et qu'en cas de scission, il ne
recevrait des ordres que du général Reynier. Peut-on s'expliquer
plus ouvertement? Votre arrêté du 19 fructidor a tout fait rentrer
dans la poussière; mais ces hommes n'en sont pas moins les ennemis
irréconciliables du général Menou, conséquemment ceux de l'armée;
ils ne lui pardonneront jamais d'avoir révélé leurs turpitudes.
L'armée, actuellement bien nourrie, bien payée, bien entretenue,
prouve à l'évidence que l'esprit de rapine seul dirigeait la
précédente administration. Ils ne lui pardonneront jamais cette
infatigable activité qui les désespère, qui les épouvante au point
de leur faire jouer un rôle pour lequel, j'en conviens, ils n'ont
point de dispositions, celui d'honnête homme.

L'ennemi nous menace! Quelle confiance le général en chef peut-il
leur accorder? Pour le perdre, je les crois capables de tout
sacrifier, pourvu que leur sûreté personnelle ne soit pas
compromise.

Général, l'armée apprit avec plaisir votre élévation. Moins séduits
par l'éclat de la bataille de Marengo que par votre modération après
la victoire, que par les heureux résultats qu'elle doit procurer à
la République; touchés surtout par le tableau intéressant que
présente l'intérieur de la France, nous avons tous oublié que le
général Bonaparte, en Égypte, ne réprima pas le brigandage avec
toute la force dont il pouvait disposer. Le bienfaiteur de ma patrie
ne trouvera jamais un homme plus dévoué que moi.

Général, étendez votre sollicitude jusqu'à l'armée d'Orient! Ne la
mérite-telle pas? ne lui devez-vous rien? Ah! vous n'oublierez
jamais que les cadavres de Castiglione, d'Arcole, de Rivoli, d'Acre,
forment les gradins qui conduisent jusqu'au Premier Consul.

Ce n'est pas en hommes que votre secours est nécessaire à l'armée;
elle est assez forte pour écraser encore l'Orient conjuré; rappelez
seulement trente individus qui s'opposent à son bien-être, qui
entravent les opérations de son général, vous aurez tout fait pour
elle; elle vous devra le bonheur.

Sans considération particulière, sans détour, j'ai attaqué les
hommes qui, dans leur conduite, n'ont respecté ni leur dignité ni
leurs personnes. Je ne puis offrir aucune preuve; je ne suis que
l'organe de l'opinion publique invariablement fixée sur leur compte;
ils sont flétris sans retour. Consultez l'armée, Général; si un cri
général ne dépose pas contre eux, je consens à être poursuivi comme
le plus vil des calomniateurs.

Salut et respect,

                                                           _Signé_ CH.


  (Nº 9.)     Au quartier-général d'Alexandrie, le 1er fructidor an IX
                                                       (19 août 1801).

LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.


Je ne suis pas du nombre de ces hommes, citoyen Général, qui
attaquent en l'air, sans remords et sans pudeur, la réputation des
autres hommes. Je vous ai dit dans le temps que je n'avais pas pu me
procurer des preuves certaines qui me missent à même d'attaquer
aucun de ceux que l'on nomme dilapidateurs des marchandises arrivées
dans Alexandrie; j'avais tenu le même langage au général Kléber.
Cette déclaration avait suffi à votre prédécesseur, et je croyais
qu'elle vous suffirait; mais puisqu'il en est autrement, vous m'avez
mis parfaitement à mon aise en m'autorisant à prendre telle mesure
qui me paraîtrait convenable pour découvrir et poursuivre les
auteurs des déprédations; je vous envoie ci-joint l'arrêté qui crée
la commission que j'ai nommée à ce sujet, que je vous prie de mettre
à l'ordre du jour de l'armée, et ensuite le résultat des opérations
de cette commission. Si la renommée publique vous a appris qu'il
s'était commis des exactions à Alexandrie, une voix plus authentique
doit faire connaître à cette renommée la vérité tout entière.

Les reproches que vous me faites sur ma manière de servir, sont les
premiers que j'ai reçus. J'ai cependant obéi jusqu'à ce jour aux
ordres de quelques généraux; fort de l'idée de ne les point mériter
et de le prouver, je suis tranquille.

Si l'envie vous reste de faire fusiller le drogman Battus, je n'ai
nullement besoin de lui. Vous pouvez le faire remonter au Caire, et là
le faire exécuter plus à votre aise que vous ne l'eussiez pu, si vous
fussiez resté à Alexandrie. Il est bien étonnant que cet homme vous
ayant été dénoncé comme fripon, et l'ayant reconnu pour tel vous-même,
vous ne m'ayez pas donné le moindre renseignement sur son compte, quand
vous m'avez remis le commandement du 5e arrondissement.

Je n'eusse pas mieux demandé, et je ne demanderais pas mieux encore
que de coopérer aux travaux de l'armée; mais une demi-confiance ne
me saurait convenir. Je n'ai pas besoin de beaucoup de sagacité pour
juger que je n'ai pas la vôtre tout entière.

J'ai l'honneur de vous saluer,

                                                              LANUSSE.


  (Nº 10.)                 Du 2 vendémiaire an IX (24 septembre 1800).

AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.


CITOYEN MINISTRE,

J'ai l'honneur de vous adresser une copie certifiée du traité conclu
entre Mourâd-Bey et le général Kléber. Les négociations pour ce
traité ont eu lieu pendant le dernier siége du Caire.

Je joins à ce premier traité la copie d'un autre, qui a été fait
entre Mourâd-Bey et moi: il a pour objet de céder à ce prince
quelques villages qui lui avaient été promis par le général Kléber,
et de le dispenser, pour l'an VIII, d'une partie du tribut qu'il
s'était obligé de payer par le premier traité.

Je n'entrerai point ici dans la discussion relative à la paix
conclue entre Mourâd-Bey et le général Kléber; je n'y ai pris aucune
espèce de part. Lorsque les circonstances m'ont porté au
commandement de l'armée, j'ai trouvé cette paix conclue, et j'ai
pensé qu'il était de l'honneur français d'en exécuter fidèlement
tous les articles.

Je dois cependant vous observer, citoyen Ministre, que, lorsque
cette paix fut traitée et conclue, Mourâd-Bey était dans une
position à nous faire beaucoup de mal: dix mille Osmanlis, commandés
par Nassif-Pacha, et quinze cents mameloucks, commandés par
Ibrahim-Bey, étaient dans le Caire. Si Mourâd-Bey s'y était encore
jeté avec ses mameloucks, le crédit dont il jouissait parmi les
habitans eut fait traîner en une extrême longueur le siége du Caire;
le grand-visir eût eu le temps de rassembler de nouvelles troupes,
de se jeter avec elles dans une partie quelconque de l'Égypte, et
d'opérer par là une diversion très fâcheuse. Il eût encore été
possible que la longueur du siége eût enhardi les habitans d'une
grande partie de l'Égypte à se lever en masse: voilà quels sont
vraisemblablement les motifs qui engagèrent le général Kléber à
conclure la paix avec Mourâd-Bey.

Un des articles du traité, qui doit paraître le plus désavantageux,
est celui qui accorde à Mourâd la possession de Cosséir. Ce port,
situé sur la côte occidentale de la mer Rouge, pourrait offrir un
abord trop facile à nos ennemis, si Mourâd-Bey était de mauvaise
foi. Les Anglais, qui naviguent dans la mer Rouge; les Arabes de
l'Yemen, qu'ils pourraient mettre dans leurs intérêts, y
débarqueraient facilement avec l'aide de Mourâd-Bey; mais jusqu'à
présent, ce prince, qui abhorre les Anglais et les Turcs, se conduit
à merveille et avec beaucoup de bonne foi. Je le fais d'ailleurs
surveiller avec beaucoup de soin par le général qui commande à
Siout, et qui, sous tous les rapports, est plein de talens, de zèle
et d'activité; il se nomme Donzelot.

Le prince chérif de la Mecque est jusqu'à présent dans nos intérêts.
J'entretiens une correspondance avec lui, et je tâche par tous les
moyens d'attirer à Suez tout le commerce de l'Arabie.

Un autre prince arabe, propriétaire de Moka et de Fana, au sud de la
Mecque, m'a fait faire des offres d'amitié et de paix; j'en
profiterai avec empressement.

Tous les cheiks arabes qui habitent l'espace compris entre Suez et
Médine, ainsi qu'aux environs du mont Sinaï, sont venus ici ou ont
envoyé pour faire alliance avec les Français. J'ai écrit à
l'empereur d'Abissinie; j'ai fait faire des propositions d'alliance
au roi de Sennaar, de Darfour et de Dongola. Des caravanes très
nombreuses des deux premiers pays sont en chemin pour se rendre au
Caire.

J'emploierai tous les moyens pour établir de grandes liaisons de
commerce avec tous ces princes.

Des cheiks arabes du Fezzan et de plusieurs autres parties du
Béled-El-Gerid ont fait demander aussi de traiter avec les Français,
pour envoyer des caravanes. Je travaille également à établir
quelques correspondances entre Tripoli et Tunis.

Les Turcs, divisés en deux partis, à la tête de chacun desquels sont
le grand-visir et le capitan-pacha, me font demander la paix, chacun
de son côté. Le grand-visir, moitié vil, moitié insolent, est
l'ennemi juré du capitan-pacha, qui le lui rend bien. Dans le camp
ottoman situé à Jaffa, est un envoyé russe, nommé M. Frankini. Cet
homme, ennemi juré des Français, il y a sept ou huit mois, a changé
de système et de manières depuis quatre mois. Il nous fait
actuellement beaucoup de politesses; il cherche à nous prouver que
sa cour voudrait se rapprocher de la République, se plaint des
Anglais, et paraît avoir inspiré de la défiance au grand-visir.
Celui-ci, de sa personne, est bien avec les Anglais, très mal avec
Djezzar, pacha d'Acre, avec les Naplouzains, et surtout avec les Arabes,
qui pillent tous ses convois. Le premier général ottoman paraît
craindre de s'en retourner à Constantinople, où il présume qu'on lui
ferait couper la tête.

Le capitan-pacha, beaucoup plus instruit, plus spirituel, et surtout
beaucoup plus humain que le grand-visir, croise, avec une vingtaine
de bâtimens, depuis Damiette jusqu'à Alexandrie. Il m'envoie fort
souvent des parlementaires; je lui en envoie pareillement, et nous
nous faisons mutuellement beaucoup de politesses. Il se nomme
Houssein-Pacha; a été élevé mamelouck du grand-seigneur, dont il a
la confiance et l'amitié. Il désirerait fort conclure un traité avec
les Français qui sont en Égypte, afin de se donner encore plus
d'importance vis-à-vis de son maître. Il craint surtout infiniment
que je n'entame quelque traité avec le grand-visir, pour lequel il a
haine et mépris. Sur toutes les propositions que ces deux grands
officiers de la Porte me font, je traîne en longueur et tâche de
leur inspirer beaucoup de méfiance contre les Anglais. J'entame dans
le moment un traité d'échange avec le capitan-pacha pour tous les
prisonniers français qu'ils ont, soit à Constantinople, soit dans
l'Archipel, soit dans les différentes échelles du Levant. Nous avons
en Égypte à peu près quatre mille Osmanlis prisonniers, et quoiqu'il
n'y ait point de cartel entre la République et la Porte, j'ai cru
qu'il était de l'humanité et de la générosité française de traiter
ces prisonniers comme nous traiterions ceux d'une nation avec
laquelle nous aurions un cartel d'échange.

Quant aux propositions sur le fond de la question, je fais sentir au
grand-visir et au capitan-pacha qu'elles ne peuvent se traiter qu'à
Paris et à Constantinople; mais je pense, citoyen Ministre, qu'il
serait fort possible de s'arranger avec la Porte pour que nous
conservassions l'Égypte, qui, j'ose l'assurer, peut devenir en très
peu de temps une excellente et magnifique colonie.

Quant aux Anglais, ils me paraissent désespérés, pour ne pas dire
enragés, d'avoir manqué leur coup lors de la rupture de la désastreuse
capitulation d'El-A'rych. M. Smith est revenu prendre le commandement de
la croisière anglaise. Elle ne consiste que dans un vaisseau de ligne,
_le Tigre_, une corvette et un kirlanguich, petit bâtiment grec. Ces
trois bâtimens courent continuellement sur nos djermes, dont ils
prennent un très petit nombre, tandis que le capitan-pacha, avec ses
vingt bâtimens, nous laisse très tranquillement faire notre cabotage. M.
Smith m'envoie aussi des parlementaires, que j'ai fait recevoir avec
beaucoup de hauteur, je devrais dire le mépris, que les Anglais, par
leur conduite, méritent à tous égards. M. Smith se plaint des mauvais
traitemens, dit-il, que j'ai employés contre M. Courtenay Boyle,
capitaine anglais qui, étant venu s'échouer avec son bâtiment sur les
côtes de l'Égypte, a été fait prisonnier. J'ose vous assurer, citoyen
Ministre, que c'est une imposture manifeste. J'ai eu pour M. Courtenay
Boyle toutes les attentions et tous les égards possibles; je l'ai
échangé à Damiette, et lorsqu'il est parti, je l'ai comblé de présens;
je lui ai fait donner tous les vivres et toutes les subsistances dont il
pouvait avoir besoin: s'il est nécessaire, je ferai publier ma
correspondance à cet égard. Il n'est point d'exemple d'une conduite
aussi perfide et aussi déloyale que celle des Anglais.

Je traite aussi bien que possible les Grecs de l'Archipel: je leur
donne permission de sortir d'Alexandrie et de Damiette avec des
chargemens de marchandises, dont sont seulement exceptés le blé et
le riz, n'ayant pas cru devoir envoyer des vivres à nos ennemis.
Plusieurs de ces Grecs sont déjà revenus nous porter des objets de
consommation qui nous sont d'une très grande utilité. M. Smith a
arrêté, pris et dépouillé plusieurs de ces bâtimens sortant
d'Alexandrie. J'écris au capitan-pacha, pour lui faire sentir que
c'est une insulte que font les Anglais à la Porte. Je lui mande que
je n'ai donné à ces bâtimens permission de sortir avec des
chargemens, que par considération pour le grand-seigneur, dont les
Grecs sont les sujets, et par égard pour lui, capitan-pacha,
gouverneur-né et presque propriétaire de tout l'Archipel.

Tel est, citoyen Ministre, le compte que j'ai cru devoir vous rendre
de notre situation politique en Égypte; je vous prie de la mettre
sous les yeux du Premier Consul.

Salut et respect.

                                                         ABDALA MENOU.



TROISIÈME PARTIE.

CAMPAGNE CONTRE LES ANGLAIS ET LES TURCS.



CHAPITRE PREMIER.

ARRIVÉE DE LA FLOTTE ANGLAISE. DISPOSITIONS MILITAIRES.


L'armée anglaise avait reçu à Rhodes et à Macri, dès le commencement
de pluviôse, tout ce qui était nécessaire pour ouvrir la campagne:
le ministère la pressait d'agir contre l'Égypte[27]; mais les Turcs
ne se hâtaient pas d'y concourir. Ils paraissaient craindre autant
les succès de leurs alliés que leur défaite. Le visir, encore
effrayé de la bataille d'Héliopolis, tremblant de s'exposer à de
nouveaux revers, était bien déterminé à ne marcher que lorsque les
Anglais lui auraient ouvert la route. Son autorité était méconnue
dans la plupart des provinces de la Syrie; il n'avait, pour former
une armée et des magasins, que les secours et les convois qu'il
recevait de sa capitale. Le capitan-pacha était à Constantinople
avec une partie de sa flotte; il penchait à traiter avec les
Français plutôt que de courir encore les hasards d'une expédition,
et attendait la fin des irrésolutions de la Porte.

[Note 27: Le ministère anglais avait à justifier la rupture du
traité d'El-A'rych, et à calmer l'indignation des Turcs, irrités
d'avoir perdu l'Égypte au moment où ils s'y croyaient établis; il
avait à arracher des mains de l'opposition une arme terrible; et
pour détourner les regards de cette responsabilité qui pesait sur
lui, il dirigea contre l'Égypte une armée, errant sur les mers
depuis plusieurs mois. L'opinion publique, en Angleterre, était
contraire à cette expédition. Les circonstances et des fautes
multipliées l'ont fait réussir; mais qu'en est-il résulté pour cette
puissance? des dépenses excessives et une grande perte d'hommes;
l'armée d'Orient a évacué l'Égypte avec des conditions semblables à
celles du traité d'El-A'rych, sans que les troupes anglaises
puissent se glorifier de succès qui ne sont dus ni à leur bravoure
ni aux talens de leurs généraux.]

Ces différens chefs, persuadés que leurs efforts pour reprendre
l'Égypte seraient inutiles, craignaient de s'exposer séparément aux
premiers revers; mais les ordres du gouvernement anglais devinrent
impératifs, et ses généraux ne purent s'y refuser. Ils redoutaient
autant que leurs soldats la bravoure éprouvée et l'habitude de
victoires de l'armée qu'ils avaient à combattre. Instruits néanmoins
du caractère et des dispositions de celui qui la commandait, ils
espérèrent profiter de ses fautes pour s'établir sur quelques
points, affaiblir les Français par des affaires de détail, et se
maintenir, en attendant des secours et l'effet des attaques que le
visir et un corps parti de l'Inde devaient effectuer. Aussitôt
qu'ils apprirent que le capitan-pacha avait mis à la voile de
Constantinople, et leur amenait un renfort de six mille Albanais et
janissaires, ils partirent de Macri. Le 10 ventôse, ils parurent
dans la rade d'Aboukir. (Les tableaux n{os} 1 et 2, contiennent
l'état de cette armée, ainsi que celui de l'armée d'Orient et de sa
répartition.) Leur flotte fut contrainte de retarder son
débarquement jusqu'au 17, les vents du nord et du nord-est rendant
la mer trop houleuse au point choisi pour l'exécuter.

La frégate _la Régénérée_ entra le 10 ventôse dans le port
d'Alexandrie; elle venait de Rochefort, et portait deux cents hommes
de la 51e demi-brigade, une compagnie d'artillerie et des munitions.
Le brick _le Lodi_, qui arrivait le même jour de Toulon, avait
rencontré la flotte de l'amiral Gantheaume, qui portait un renfort
de quatre à cinq mille hommes, et que des circonstances avaient
engagé à relâcher dans ce port. Dès-lors on put s'apercevoir que le
moment le plus favorable pour arriver à Alexandrie était manqué;
mais l'arrivée de ces bâtimens et cette nouvelle donnèrent à l'armée
d'Orient la certitude que le gouvernement s'occupait fortement de la
secourir.

L'apparition de la flotte anglaise fut connue au Caire, le 13, à
trois heures après midi. D'après les rapports, les chaloupes étaient
à la mer pour opérer le débarquement; et la prise de trois officiers
du génie anglais qui faisaient une reconnaissance de la côte sous
Aboukir, ne laissait aucun doute sur le point menacé.

Nous avons vu précédemment que le général Menou s'était fait
illusion jusqu'alors, en repoussant les avis qui lui venaient de
toutes parts sur cette expédition. Il n'avait pas même consenti à
l'envoi des bâtimens pour observer les préparatifs des Anglais et
surveiller leurs mouvemens. Aucun corps de réserve qu'on pût opposer
avec succès au débarquement, n'existait sur la côte; on l'avait même
dégarnie de troupes, et les places n'étaient pas suffisamment
approvisionnées.

On était assuré par tous les rapports que le visir n'était pas
encore prêt à agir, et qu'il ne passerait le désert que lorsqu'il
serait certain du succès des Anglais. On savait qu'Aboukir était le
seul point de la côte qui pût leur convenir pour opérer une
descente, parce que leur flotte trouvait un abri dans cette rade, et
que de là ils pouvaient aussitôt se porter sur Alexandrie. Tous les
hommes qui avaient un peu étudié l'organisation de l'Égypte et son
système de défense, tous ceux qui connaissaient les forces de
l'armée française, était convaincus que la seule bonne disposition
était de la réunir.

Au moment où l'on reçut la nouvelle du débarquement, toute l'armée
s'attendit à marcher vers Aboukir: aussi fut-elle très étonnée des
dispositions que prit le général Menou. Il ordonna au général
Reynier de partir sur-le-champ pour Belbéis, avec deux demi-brigades
et l'artillerie de sa division; au général Morand, d'aller
promptement à Damiette, avec cinq cents hommes de la division
Rampon, qui précédemment avaient été appelée au Caire; et au général
Bron de conduire à Aboukir le 22e régiment de chasseurs, fort
seulement de deux cent trente chevaux. Le reste de la cavalerie dut
attendre des ordres à Boulac. La division Lanusse ne partit que le
14 pour Rahmaniëh, et même la 88e, la plus forte demi-brigade de
cette division, fut appelée au Caire, le jour de son départ.

Quelques généraux essayèrent de faire sentir au général Menou la
nécessité de rassembler promptement l'armée vers Aboukir. Ils lui
observèrent que le visir ne marcherait pas avant d'être certain du
succès des Anglais; qu'on aurait le temps de les battre et de se
porter ensuite vers Salêhiëh, avant qu'il pût y paraître; que, dans
le cas même où le visir, par des mouvemens plus rapides, aurait
obtenu de légers succès, ses troupes seraient aisément dissipées,
lorsqu'elles apprendraient la défaite de leurs alliés: qu'enfin, en
divisant l'armée, on l'exposait à des revers, etc. Le général
Reynier écrivit[28] au général Menou ces observations, il les lui
renouvela ensuite de bouche, ajoutant qu'il fallait mettre de côté
toute les haines particulières pour ne songer qu'à l'ennemi.....
Tout fut inutile. Dans l'impossibilité de lui faire adopter de
meilleures dispositions, il espéra que son départ dissiperait la
jalousie et les craintes qu'il inspirait, et crut qu'ensuite les
autres généraux pourraient faire avec plus de succès les mêmes
observations; mais le général Menou fut sourd à toutes les
représentations; et ne recevant ni le lendemain, ni les jours
suivans, aucun avis du débarquement, il se persuada d'autant mieux
qu'il avait fait d'excellentes dispositions.

[Note 28: Lettre du général Reynier au général Menou:

                                        Au Caire, le 13 ventôse an IX.

Vous m'envoyez, citoyen Général, l'ordre de partir pour Belbéis avec
deux demi-brigades et le général Robin: il va être exécuté, parce
qu'un militaire doit premièrement obéir; mais l'intérêt de l'armée
me commande quelques observations que vous écouterez. Je suis chargé
de défendre la frontière qui peut être attaquée par le visir; mais
je pense que, dans notre position, elle peut être dégarnie. Le visir
est arrivé ou va arriver à El-A'rych; mais il n'est pas probable
qu'il marche avant d'avoir reçu la nouvelle du succès des Anglais.
Ses préparatifs pour passer le désert ne sont pas complets, et il
enverra seulement quelques partis à Catiëh et au-delà. S'il marche
et attaque Salêhiëh, cette place est en état de résister jusqu'à ce
que les troupes viennent la secourir, après avoir battu le
débarquement. Il poussera peut-être quelques partis contre Belbéis
et le Caire; mais cela n'est pas aussi dangereux que de laisser
faire des progrès aux Anglais.

L'armée qui débarque à Aboukir doit être de dix à douze mille
hommes. Si le général Friant n'a pas réussi à culbuter leur premier
débarquement, il doit être actuellement enfermé dans Alexandrie, et
nous avons besoin, pour combattre les Anglais, de toutes nos forces
disponibles.

Lors du débarquement des Turcs à Aboukir, Bonaparte ne laissa à
Belbéis et à Salêhiëh que cent hommes, fort peu de troupes à
Damiette, et une très faible garnison au Caire: il réunit tout pour
marcher à Aboukir. La position est semblable, nous devons faire de
semblables dispositions: c'est particulièrement dans cette armée
qu'il faut mettre en usage la grande maxime de guerre, de suppléer
au nombre par la rapidité des marches.

Je pense qu'il convient de faire marcher ma division, avec toutes
les forces disponibles, vers Alexandrie. La garnison de Salêhiëh est
plus que suffisante; je renforcerais un peu celle de Belbéis: des
dromadaires éclaireraient le désert, et je laisserais les
instructions nécessaires aux commandans de ces places.

J'ai combattu plusieurs fois les Anglais, et je désire, ainsi que
les troupes que je commande, concourir à les battre encore en
Égypte. Dans plusieurs de mes lettres précédentes, je vous ai parlé
de cette expédition: elle est importante, et nous ne devons rien
négliger pour la faire échouer d'une manière glorieuse pour l'armée
d'Orient, et digne des exemples que nous ont donnés les autres
armées.

Si vous attendez de nouveaux renseignemens sur ce débarquement,
avant de vous déterminer à faire partir toutes les troupes pour
Alexandrie, je vous demande de faire rester ma division ici ou à
Birket-El-Hadji; je trouve cela plus conforme à mon plan de défense
de la frontière de Syrie, et ces troupes seraient beaucoup plus
disponibles pour les porter sur Alexandrie aussitôt que vous le
jugerez convenable.

Cette lettre et les observations qu'elle contient sont dictées par
le sentiment profond de l'intérêt de l'armée. Nous devons tous nous
réunir dans ce moment pour la faire sortir victorieuse de la
position où elle se trouve, menacée sur deux points opposés par deux
armées différentes, mais dont l'une est bien plus dangereuse que
l'autre.


_Réponse du général_ MENOU.

Vous recevrez de mes nouvelles à Belbéis, citoyen Général: je ne
vous laisserai rien ignorer, et tout sera prévu; vous devrez veiller
à la frontière de Syrie, partez promptement.

Je vous salue,

                                               _Signé_ ABD. J. MENOU.]

Sans doute, puisqu'il s'opiniâtrait à rester au Caire et à diviser
l'armée, le seul moyen de sauver l'Égypte, eût été de choisir un
autre chef; les circonstances et l'éloignement du gouvernement,
auraient peut-être autorisé un tel parti; mais c'était un exemple
dangereux pour la discipline, que de grands succès auraient pu seuls
justifier, et rien n'était préparé pour les obtenir: on ne pouvait
prévoir que les Anglais seraient sept jours sans débarquer;
d'ailleurs on aurait pu dire, après la victoire, que le général
Menou l'aurait également remportée.



CHAPITRE II.

DÉBARQUEMENT DES ANGLAIS.--COMBAT DU 22 VENTÔSE.


Les vents passèrent le 16 au nord-ouest; la mer devint plus calme,
et les ennemis purent s'occuper du débarquement. Ils envoyèrent des
chaloupes armées vers la bouche du lac Maadiëh, pour s'emparer du
bac et interrompre la communication directe d'Alexandrie avec
Rosette; mais une centaine d'hommes qui descendit pour cette
opération, fut culbutée par quarante grenadiers de la 61e, et cette
entreprise échoua.

Le général Friant, dès l'arrivée de la flotte anglaise, avait
réparti ses troupes de la manière suivante:

    À Rosette et au fort Julien, trois           Inf.   caval.
    compagnies de la 61e                         150      »

    À Edko et à la Maison-Carrée,
    un bataillon de la 75e, une compagnie
    de grenadiers de la 25 et un détachement
    du 3e régiment de dragons.                   300     150

    À Aboukir, deux bataillons et les            Inf.   caval.
    grenadiers de la 61e, deux bataillons
    de la 75e, la moitié d'un bataillon de
    la 51e et un détachement de la 25e          1550      »

    Le 18e de dragons                              »     100

En tout, à Aboukir, quinze cent cinquante hommes d'infanterie, cent
quatre-vingts cavaliers et dix pièces de canon.

Il ne laissa pour la garde d'Alexandrie que les marins et les
invalides.

Ce corps était trop faible pour résister au débarquement d'une armée
qui avait à sa disposition une grande quantité de chaloupes et tous
les moyens de la marine anglaise. On ne pouvait espérer de succès
qu'en parvenant à culbuter dans la mer les premiers qui
aborderaient, avant que les troupes eussent le temps de se former,
et en mettant du désordre dans les chaloupes par un feu d'artillerie
bien dirigé.

Les Anglais, qui ne fondaient quelque espérance de succès que sur la
faiblesse du corps chargé de garder les côtes, désignèrent pour
cette première opération l'élite de leur armée. Ils réunirent toutes
leurs chaloupes, et y embarquèrent, le 17, avant le jour, les
troupes suivantes, sous les ordres des majors-généraux Moore et
Ludlow:

  Gardes                   2000 hommes.
  23e régiment              600
  28e régiment              600
  40e régiment              250
  42e régiment              900
  58e régiment              600
  Légion corse              400
  Artillerie                200
  Soldats de marine         300
                          -----
            TOTAL         5,850

Les chaloupes, formées sur une ligne séparée en cinq divisions,
s'approchent lentement de la côte. Les troupes françaises, pour se
garantir du feu des chaloupes canonnières ennemies, disposées en
avant et sur les flancs de celles de transport, prennent position
derrière les mamelons de sable, dans l'ordre suivant: la 61e
demi-brigade, avec une pièce de 12, deux obusiers, et ses deux
pièces de 4, sa droite vers le commencement de la digue du lac
Maadiëh; le 18e de dragons à la gauche de cette demi-brigade, le 20e
de dragons et la 75e sur le revers occidental de la hauteur des
puits. Les détachemens de la 25e et de la 51e forment, avec deux
pièces de 8 et un obusier, une réserve entre ce dernier corps et le
fort d'Aboukir.

La hauteur des puits est un mamelon de sable mouvant, de pente
rapide, surtout du côté de la mer. Ce point est le seul où des
troupes qui débarquent puissent trouver une position militaire
avantageuse[29]. La ligne de chaloupes anglaises reste long-temps
au milieu de la baie; elle paraît menacer tous les points de la
côte; enfin elle se divise en deux lignes. Arrivées à portée de
canon, elles se serrent davantage, et viennent aborder au pied de
cette hauteur. Les matelots ramaient debout et avec vigueur, sans
s'inquiéter de l'artillerie française, tandis que l'infanterie était
couchée au fond des chaloupes. La droite, en mettant pied à terre,
gravit promptement la hauteur, et s'y met en bataille; la gauche
s'étend sur le revers, de manière à appuyer son flanc à la mer. La
61e demi-brigade charge aussitôt la gauche des ennemis, qui ne
peuvent soutenir ce premier choc; une compagnie de grenadiers, qui
s'établit sur douze chaloupes, les prend de revers; déjà beaucoup
d'entre eux jettent leurs armes, mais la seconde ligne, qui venait
de débarquer, leur porte du secours. La 61e, trop faible alors pour
culbuter seule les Anglais et reprendre la hauteur, borne ses
efforts à soutenir le combat.

[Note 29: Après la bataille d'Aboukir du 7 thermidor an VII,
Bonaparte avait ordonné la construction d'un fort sur cette hauteur;
mais on négligea de s'en occuper pour des fortifications moins
importantes, quoique le gouvernement l'eût recommandé au général
Menou. Ce fort aurait rendu le débarquement très difficile.]

Le 18e et le 20e de dragons chargent, à la gauche de la 61e, les
premières troupes formées sur la hauteur; ces deux corps, repoussés
à cette première attaque, essaient une seconde charge sur la gauche
des ennemis, mais le feu de la seconde ligne les force de se
retirer.

La 75e, avertie trop tard de l'instant du débarquement, trouve les
Anglais formés sur la hauteur; en un moment la moitié de ses
premiers pelotons est mise hors de combat par les feux de la ligne
anglaise, son déploiement ne peut s'effectuer; elle est obligée de
se retirer.

Les pièces d'artillerie qui étaient à gauche, ne faisant pas assez
d'effet, on voulut les rapprocher de la hauteur, avec les
détachemens de la 51e et de la 25e; mais les sables ayant apporté
des lenteurs dans ce mouvement, les Anglais étaient déjà formés à
leur arrivée: ils rejoignirent la 75e demi-brigade, qui s'était
retirée à la distance de trois cents toises.

La 61e reçoit alors l'ordre de se retirer; les soldats, mêlés depuis
deux heures avec les Anglais, et d'autant plus animés qu'ils obtenaient
quelques succès, quittent avec peine le champ de bataille. Cette
demi-brigade effectue sa retraite dans le meilleur ordre, emmène toute
son artillerie et forme l'arrière-garde. On détache dans Aboukir une
compagnie de la 51e pour renforcer la garnison de ce fort, et les
troupes se réunissent à l'Embarcadaire[30]. Alexandrie avait été laissée
presque sans garnison, et les Anglais pouvant tenter quelque nouvelle
attaque, qui aurait empêché les troupes de protéger cette place
importante, on s'y retira pendant la nuit.

[Note 30: On donnait ce nom à un endroit de la baie de Canope,
où la langue de terre qui sépare la mer du lac Maadiëh est fort
étroite et n'a pas plus de cent cinquante toises.]

Le bataillon de la 75e, le détachement de la 25e et le 3e de
dragons, qui étaient à Edko, reçurent, par des signaux, l'ordre de
venir à Alexandrie; d'après une mauvaise interprétation de cet
ordre, la Maison-Carrée, poste fortifié, important à conserver pour
défendre le passage de le bouche du lac, fut évacuée et démantelée.
Il resta à Rosette cinquante hommes de la 61e, et au fort Julien une
compagnie de cette demi-brigade, et des invalides.

Lorsque les Anglais furent bien certains de la retraite des troupes
françaises, ils envoyèrent un corps sur la hauteur qui domine le
village d'Aboukir, pour bloquer le fort, et poussèrent leur
avant-garde jusqu'au défilé de l'Embarcadaire.

On apprit au Caire, le 20, à cinq heures du soir, le débarquement
des Anglais. Toute l'armée vit alors quelle faute on avait faite de
ne pas marcher au premier avis. On lui avait fait perdre les momens
les plus favorables, les sept jours écoulés depuis l'apparition des
ennemis jusqu'à leur débarquement. La cavalerie aurait pu, à marches
forcées, arriver le 17. Deux jours après, dix mille hommes et
cinquante pièces de canon auraient pu être réunis vers Aboukir, et
détruire entièrement cette armée, avant qu'elle eût achevé de
s'organiser, débarqué son artillerie et retranché son camp: ce
moment passé, le succès devenait plus douteux. On était instruit
que le visir était campé à Yabnëh, qu'on l'attendait à El-A'rych, et
qu'il se disposait à passer le désert. On ne pouvait savoir si on
aurait encore le temps d'aller battre les Anglais, et de revenir sur
la frontière de Syrie avant son arrivée, et on avait la nouvelle
qu'une partie de la flotte anglaise de l'Inde était déjà dans la mer
Rouge. On ignorait si les Anglais avaient poursuivi vivement les
troupes qui s'étaient opposées à leur débarquement; s'ils leur
avaient fait éprouver une perte considérable, s'ils avaient su
profiter de ce premier succès pour attaquer aussitôt Alexandrie, et
s'en emparer par un coup de main audacieux. Cette ville n'était pas
en état de tenir huit jours contre une attaque régulière; on pouvait
craindre de n'arriver qu'après sa chute; et lors même que les
Anglais ne l'auraient pas attaquée, on leur avait laissé le temps de
se retrancher dans quelques fortes positions. On pouvait craindre
enfin qu'ils n'eussent obtenu quelques succès partiels sur les trois
demi-brigades parties avec le général Lanusse. Tous ces motifs
devaient faire sentir la nécessité de rassembler promptement un
corps d'armée considérable, d'évacuer plusieurs postes, et de ne
laisser dans ceux qu'on jugerait nécessaires que de faibles
détachemens.

Le général Menou fit partir du Caire, le 21, la 88e demi-brigade, un
bataillon de la 25e, huit cent cinquante hommes de la 21e, arrivés
de Beneisouef, la cavalerie et le parc d'artillerie, qu'il borna
seulement à trois pièces de 12. Il écrivit au général Rampon de
partir pour Rahmaniëh avec la 32e, les carabiniers de la 2e et une
partie du 20e de dragons, et de laisser à Damiette, à Lesbëh et
autres forts, le reste de la 2e légère, cent dragons du 20e et une
compagnie d'artillerie légère. Le général Reynier reçut l'ordre de
faire partir la 13e pour Rahmaniëh, par la route du Delta, et
d'envoyer au Caire la 9e demi-brigade, qui devait remplacer la 85e,
destinée pour Rahmaniëh. Cet ordre, d'un style fort ambigu, laissait
ce général à Belbéis, avec son artillerie et son ambulance, sans
moyens à opposer au visir. Deux demi-brigades de sa division étaient
disposées dans les places du Caire, de Belbéis et de Salêhiëh, et la
marche de la 13e par le Delta, devant être fort longue dans cette
saison, le général Reynier se détermina à passer avec elle par le
Caire, à se mettre à la tête des deux demi-brigades de sa division
qui allaient à l'ennemi, et à emmener son artillerie.

Ces dispositions laissaient trop de troupes à Damiette, au Caire, à
Belbéis, à Salêhiëh et dans la Haute-Égypte. Le général Menou ne fit
pas évacuer cette dernière; ce fut après son départ seulement que le
général Belliard en donna l'ordre au général Donzelot.

Le 17, le général Lanusse arrive à Rahmaniëh, il entend le bruit du
canon d'Aboukir, et part sur-le-champ pour aller au secours du
général Friant. Le 19, il effectue sa jonction avec lui, sur les
hauteurs de Nicopolis en avant d'Alexandrie. La cavalerie, qui,
depuis le 18, était renforcée du 22e régiment de chasseurs,
fournissait une grand'garde près d'une maison située à une
demi-lieue de l'Embarcadaire.

Le corps de l'armée anglaise établi à terre le premier jour, fut
long-temps livré à lui-même; le débarquement des autres corps, ainsi
que celui de l'artillerie et des chevaux, ayant été retardé par la
grosse mer, il ne fut terminé que le 20. Ce jour-là, les Anglais se
portèrent vers l'Embarcadaire, déjà occupé par leur avant-garde, et
là ils achevèrent de s'organiser.

Ils se mirent en marche le 21 à huit heures du matin, et
repoussèrent la grand'garde de cavalerie, qui envoya prévenir de
leur approche. Les généraux Friant et Lanusse, considérant que le
lac Maréotis n'était pas praticable dans cette saison, et que si les
Anglais s'établissaient sur les digues du canal d'Alexandrie et du
lac Maadiëh, le reste de l'armée pourrait difficilement se réunir à
eux, résolurent de s'opposer, avec leurs faibles moyens, à la marche
des ennemis, afin de conserver cette communication importante. La
garde d'Alexandrie fut laissée aux marins et aux dépôts, et ils
s'avancèrent jusqu'à la pointe du lac Maadiëh, sur les hauteurs
voisines du camp des Romains, avec les troupes suivantes:


  _Général de division_, FRIANT;
  _Général de brigade_, DÉLEGOROUE.  Hommes.  Pièces  Pièces  Obus.  Pièces
                                              de 12.  de 8.          de 4.
  25e demi-brigade, 2e
    et 3e bataillons.                 500        »       »       »      1
  61e                                 600        »       »       »      2
  75e                                 750        »       »       »      1
  Artillerie                           »         1       3       1      »


  _Général de division_, LANUSSE;
  _Général de brigade_, SYLLI.

  4e légère                           650        »       »       »      3
  18e de ligne                        650        »       »       »      2
  69e _idem_                          800        »       »       »      2
  Artillerie légère                    »         »       4       2      »
                                      ------------------------------------
                     Total           3950        1       7       3     11


  _Général de brigade_, BRON.

  22e régiment de chasseurs           230
  Détachement du 3e de dragons        150
  18e idem                             80
  Détachement du 20e _idem_            60
                                     ----
                                      520

  TOTAL GÉNÉRAL.

                Infanterie           3950  hommes.
                Cavalerie             520
                Artillerie             22  pièces.

C'est avec ce petit nombre de troupes que les généraux Friant et
Lanusse ont l'audace d'attendre toute l'armée anglaise, c'est-à-dire
seize mille hommes d'infanterie, deux mille soldats de marine tirés
de la flotte, deux cents cavaliers, et dix pièces de canon attelées.

Les Anglais marchaient lentement, leur infanterie avait de la peine
à se traîner dans les sables mouvans qu'elle devait parcourir. Des
chaloupes canonnières s'avançaient dans le lac Maadiëh, à la hauteur
de sa gauche, ainsi qu'un grand nombre de barques chargées de
munitions, de vivres et d'eau douce. Lorsqu'ils virent les troupes
françaises postées sur les hauteurs qu'ils voulaient occuper, ils
s'arrêtèrent, et on se canonna réciproquement. Ils n'osèrent pas
attaquer, et campèrent, à trois heures après midi, à moins de deux
lieues du point de leur départ.

Ils se remirent en marche le 22, à la pointe du jour: craignant
l'impétuosité française, et surtout la cavalerie, ils se formèrent
sur trois lignes; au centre de leur armée était un carré, dont les
côtés étaient composés d'infanterie en colonnes serrées.

L'aile gauche s'ébranla la première; elle suivit le bord du lac
Maadiëh, afin de s'appuyer au canal et de tourner la droite des
Français; le centre se mit en mouvement plus tard, et la droite
après lui.

Le centre marchait lentement sur le revers d'une hauteur qui le
masquait à la position des Français, et l'aile gauche paraissait
isolée. Le général Lanusse espère la culbuter, au moyen d'une
attaque très vive, avant qu'elle puisse être secourue par le reste
de l'armée: il le propose au général Friant, ordonne à la 69e de
s'avancer sur les hauteurs qui bordent la mer pour occuper la droite
des ennemis, laisse un bataillon de la 18e en réserve sur la hauteur
du camp des Romains, un bataillon de la 4e légère avec une pièce et
un obusier d'artillerie légère, à droite de ces hauteurs, et se met
aussitôt en marche avec le reste de ses troupes, et le 22e régiment
de chasseurs.

Tandis que le brave Lanusse commence son mouvement, le centre des
Anglais paraît sur la hauteur; la première ligne s'avance; on ne
peut plus alors arriver sur le flanc de l'aile gauche avant de
l'attaquer. Le 22e régiment de chasseurs la charge avec la plus
grande bravoure, la traverse et fait poser les armes à deux
bataillons; mais les feux exécutés avec beaucoup de vivacité et de
précision, par la seconde ligne, le forcent à se retirer et à
abandonner ses prisonniers. La 4e légère, dirigée par l'adjudant
commandant Bayer, combat pendant ce temps, avec avantage, le reste
de la première ligne et la fait ployer. La 18e se formait en
bataille sur sa gauche; mais la colonne qui marchait toujours à la
droite du centre des Anglais, se déploie rapidement sur son flanc,
son feu y met du désordre: elle ne peut achever son mouvement pour
lui faire face. La 4e légère et le 22e de chasseurs, trop inférieurs
pour soutenir seuls le combat, commencèrent alors leur retraite.

Pendant ce temps, le général Friant s'était avancé avec les 25e et
75e précédées de tirailleurs, qui inquiétaient l'aile gauche des
Anglais. La 61e avait aussi marché jusqu'à la pointe du lac Maadiëh,
et attaquait cette aile, qui s'était arrêtée et la recevait par des
feux très nourris; mais étant trop inférieure, et le mouvement
projeté par le général Lanusse n'ayant pu être exécuté, elle se
retira sur la digue du canal. Le général Friant fit reprendre aux
25e et 75e leur position sur la hauteur.

Les généraux Friant et Lanusse sentirent qu'il serait imprudent de
s'engager plus long-temps avec une armée aussi supérieure, et qu'on
tenterait vainement de l'empêcher d'occuper cette position. Une
belle charge, exécutée par le 3e de dragons, protége la retraite de
la 4e légère, qui était fort engagée, et ralentit la marche des
Anglais. La 69e forme l'arrière-garde de gauche, en suivant le bord
de la mer; elle attend à portée de fusil la droite des Anglais, et
exécute, dans le meilleur ordre, une retraite par échelon, qui lui
mérite l'admiration des ennemis. La 61e fait une pareille retraite
sur la droite, près du canal. Les troupes françaises prennent
position sur les hauteurs de Nicopolis.

Les Anglais, après avoir dépassé les hauteurs du camp des Romains,
déploient leurs colonnes du centre; long-temps ils paraissent
incertains s'ils attaqueront les Français; ils avaient la
supériorité du nombre; leurs soldats devaient être animés par le
succès facile qu'ils venaient d'obtenir; cependant ils n'osent
l'entreprendre. Ils se bornent à faire marcher leur aile gauche sur
le grand mamelon, au-delà des étangs, et à détacher un bataillon sur
le canal; mais le feu des pièces placées sur la hauteur de
Nicopolis, et quelques tirailleurs jetés dans le canal, les forcent
bientôt à la retraite. L'aile gauche n'ose pas rester sur le
mamelon et se retire. L'armée anglaise campe, la droite à la mer
vers le camp des Romains, la gauche au canal d'Alexandrie, vis-à-vis
la pointe du lac Maadiëh, et travaille de suite, avec une grande
activité, à fortifier cette position par une ligne de redoutes.

Les ennemis eurent, dans cette affaire, quinze cents hommes hors de
combat. La perte, du côté des Français, fut de cinq cents. Cette
différence provient du petit nombre des Français, de la supériorité
de leur artillerie, et de la charge du 22e, qui mit beaucoup
d'Anglais hors de combat. Le général Lanusse fut légèrement blessé.

Ce dernier, ainsi que le général Friant, sentait que la position des
hauteurs de Nicopolis n'était pas susceptible d'être défendue, si
l'armée anglaise l'attaquait, et qu'il était surtout important de
s'occuper de la sûreté d'Alexandrie. Ils y laissent une forte
avant-garde pour en imposer aux ennemis, et leur faire croire que
leur intention était de la défendre; mais pour soutenir sa retraite,
et préparer les moyens de résistance d'Alexandrie, ils firent
réparer l'ancienne enceinte des Arabes, et y placèrent la 4e légère
avec deux bataillons de la 18e; le 3e bataillon de cette
demi-brigade fut établi à la redoute commencée sur la hauteur dite
de Cléopâtre; le 3e bataillon de la 35e occupa les hauteurs près de
la colonne de Pompée. On travailla en même temps à perfectionner les
fortifications. Comme la cavalerie devenait inutile pour la défense
de cette place, et qu'il y avait peu de fourrage dans les magasins,
on ne garda que le 18e de dragons; le reste fut envoyé pendant la
nuit à Rahmaniëh, au-devant de l'armée. Elle eut beaucoup de peine à
traverser le lac Maréotis, et dut s'éloigner pour trouver un chemin,
jusqu'auprès du Marabou.

Les généraux qui étaient à Alexandrie firent partir, le 25, un
bâtiment pour instruire le gouvernement de ce qui s'était passé, et
prévenir l'amiral Gantheaume, qu'on savait en route, de la position
de la flotte anglaise.



CHAPITRE III.

ARRIVÉE DE L'ARMÉE À ALEXANDRIE.--AFFAIRE DU 30 VENTÔSE.


On apprit ces détails en arrivant à Rahmaniëh. La situation de
l'armée française devenait très difficile. Les Anglais, maîtres des
digues, mettaient obstacle à la réunion des troupes sous Alexandrie,
à moins qu'on ne parvînt à découvrir, dans le bassin du lac
Maréotis, un chemin praticable pour l'artillerie; ils pouvaient même
y faire entrer l'eau de la mer par une coupure à la digue qui le
sépare du lac Maadiëh. Toutes les troupes disponibles n'avaient pas
été réunies, et les affaires du 17 et du 22 ventôse avaient affaibli
les corps qui y avaient combattu.

Le général Rampon arriva le 26 à Rahmaniëh. On reçut le 27, à
Birket, le rapport d'une reconnaissance qui avait découvert une
route praticable pour l'artillerie; on s'y dirigea en passant par
_Agazy_, et on arriva vers le Marabou. L'armée fut enfin réunie le
29 à Alexandrie.

Pendant ce temps les Anglais avaient fait le siége d'Aboukir. Ce
petit fort, bientôt écrasé par une artillerie supérieure et par les
bombes, capitula le 28 ventôse, pour éviter d'être pris d'assaut.
Les Anglais avaient pressé avec activité la confection des
retranchemens de leur position; ils y avaient transporté beaucoup
d'artillerie pour armer leurs redoutes. Ils ne firent d'autres
mouvemens que de pousser quelques patrouilles à _Bedah_. Le 27, le
12e dragons légers rencontra, vers ce village, cinquante hussards du
7e régiment, détachés avec une compagnie de carabiniers de la 21e
pour reconnaître leur position sur le canal. Les dragons chargèrent
les hussards, qui se lancèrent en même temps sur eux, traversèrent
leur escadron, puis retournant tout à coup leurs excellens chevaux
arabes, prirent à dos les Anglais, qui, ne pouvant arrêter les
leurs, furent ainsi poussés sur la compagnie de carabiniers, dont le
feu acheva de les détruire.

Les troupes une fois réunies, il fallait attaquer aussitôt l'ennemi:
une victoire assurait la possession de l'Égypte; elle donnait les
moyens d'arrêter la marche du visir et celle du corps anglais venu
de l'Inde. Un échec ne pouvait pas rendre la position beaucoup plus
mauvaise que si, restant en présence des Anglais, on temporisait et
consommait les faibles approvisionnement d'Alexandrie, tandis que
l'armée du visir, répandue dans l'intérieur du pays, aurait le temps
de prendre Damiette, Salêhiëh et les autres petits forts, d'en
égorger les faibles garnisons, de soulever les habitans, etc. Il ne
fallait pas non plus laisser à l'armée anglaise le temps de recevoir
des renforts et de se fortifier davantage.

Si le lac Maréotis avait été praticable dans cette saison, il aurait
mieux valu retarder l'attaque, afin d'essayer, par un mouvement
rétrograde, d'engager les Anglais à se diviser pour faire le siége
d'Alexandrie, et les attirer ainsi sur un champ de bataille plus
étendu, où l'armée française, profitant de sa supériorité en
artillerie légère et en cavalerie, aurait pu s'assurer la victoire,
mais le sol marécageux du lac s'y opposait alors.

Les ennemis étaient tellement supérieurs en nombre, et dans une
position si bonne, qu'il y avait peu d'apparence de succès; on ne
pouvait en attendre que d'un coup de vigueur sur une de leurs ailes.
L'embarras était de faire ordonner de bonnes dispositions par un
général en chef qui n'avait pas fait la guerre, et qui fermait
l'oreille à tous les avis. Le général Lanusse, à qui le général
Menou fit demander indirectement un plan d'attaque, lui envoya,
aussi par un tiers, un projet fait de concert avec le général
Reynier. Il fut rédigé en ordre du jour, et donné à dix heures du
soir aux généraux.

La position des Anglais n'avait pas plus de 1300 toises de
développement; les deux ailes, appuyées, la droite à la mer et la
gauche au lac Maadiëh, étaient flanquées par des chaloupes
canonnières: la gauche était fortifiée par des redoutes construites
sur la digue du canal d'Alexandrie, et couverte par des étangs. Les
redoutes placées sur les hauteurs occupées par le centre de l'armée,
prenaient des revers par toute cette gauche, et le centre était
également flanqué, par la position de l'aile droite et par la
redoute élevée à côté de l'ancien camp des Romains. Ces ouvrages
contenaient beaucoup d'artillerie; les troupes étaient campées
derrière, sur deux lignes; la réserve formait une troisième ligne en
arrière de la gauche: l'attaque seule de la droite était praticable.
On pouvait espérer de la culbuter par un grand effort, de la
déborder par la marche supérieure de l'infanterie française; de
faire ensuite agir toutes les troupes sur le centre, tandis que
l'aile gauche serait occupée par une fausse attaque, de profiter
enfin du moment favorable pour décider le succès avec la cavalerie,
et acculer les ennemis au lac Maadiëh.

L'armée française, dont la force est détaillée par corps dans le
tableau nº 3, était de huit mille trois cent trente hommes
d'infanterie, treize cent quatre-vingts de cavalerie, avec
quarante-six pièces de canon. L'armée anglaise était de seize mille
hommes d'infanterie, deux cents chevaux, douze pièces de canon
attelées, et trente en position dans les redoutes, sans compter
celles des chaloupes canonnières.

Les troupes françaises furent réunies une heure avant le jour[31]
aux avant-postes; le général Lanusse pensait que les redoutes des
Anglais seraient facilement emportées par des grenadiers soutenus
par la tête des colonnes. Il forma ses deux brigades en colonnes
serrées, pour les déployer au-delà de la grande route et du camp des
Romains, afin d'attaquer la droite de l'armée anglaise. La brigade
du général Silly devait marcher directement sur la redoute; celle du
général Valentin suivre le bord de la mer, et passer entre elle et
le camp des Romains. Le centre aurait dû, pour bien suivre la
disposition générale, marcher près de la droite de la brigade du
général Silly, la suivre en seconde ligne, et après un premier
succès, attaquer vivement avec l'aile droite, la position et les
redoutes du centre des Anglais: mais sa division en deux corps
ayant chacun son commandant, et subdivisés encore par la séparation
des grenadiers, lui ôta l'unité d'action nécessaire pour suivre
entièrement le plan qui avait été arrêté. L'aile droite devait se
déployer entre les étangs et le centre, pour attaquer celui des
ennemis, aussitôt que la gauche aurait enfoncé leur droite; elle
devait aussi détacher un corps entre les deux lacs, pour occuper la
gauche des Anglais, et les empêcher d'envoyer sur Alexandrie des
troupes, qui, vu la supériorité de l'armée anglaise, auraient
embarrassé les Français. Ce corps devait être secondé par le général
Bron, détaché avec deux régimens de cavalerie, dans le bassin du lac
Maréotis, et par une fausse attaque des dromadaires sur le canal, du
côté de _Bedah_. On pouvait d'autant mieux espérer que cette fausse
attaque occuperait beaucoup les Anglais, et y retiendrait leurs
troupes, qu'ils ignoraient la réunion de l'armée à Alexandrie, et
pouvaient craindre d'être attaqués de ce côté, ce qui donnait
l'avantage d'agir sur leur droite avec égalité de force. La
cavalerie devait marcher en seconde ligne derrière l'infanterie,
jusqu'à ce que la gauche eût enfoncé la droite des Anglais, et
qu'elle pût saisir l'instant de ce désordre, pour décider la
victoire par une charge.

[Note 31: On agit au point du jour, afin que les trouves pussent
parvenir à l'armée anglaise sans être beaucoup exposées au feu des
redoutes et des chaloupes canonnières. Peut-être aurait-il été plus
conforme au génie des troupes françaises de faire attaquer durant le
jour; mais comme le succès dépendait du premier choc sur l'aile
droite des Anglais, on espéra que les premiers mouvemens étant
couverts par l'obscurité de la nuit, on les tromperait mieux sur le
véritable point d'attaque. Il aurait été plus convenable aussi de
confier l'action principale à des troupes fraîchement arrivées et
qui n'avaient pas souffert dans les combats précédens; mais comment
vaincre les jalousies du général Menou pour faire un changement dans
l'ordre de bataille?]

Les dromadaires commencent leur fausse attaque au crépuscule; ils
surprennent la première redoute, font vingt prisonniers, se servent
d'une pièce de canon qu'ils y trouvent pour tirer sur les autres
redoutes, et attirent fortement l'attention des ennemis. Le général
Lanusse se met alors en mouvement, ainsi que les autres divisions.
Une compagnie de carabiniers de la 4e légère, enlève bientôt un
premier redan, et y prend une pièce. La brigade du général Silly
marche sur la grande redoute. Le général Lanusse s'aperçoit alors
que le général Valentin avait quitté le bord de la mer et dirigé sa
brigade dans le rentrant de la redoute et du camp des Romains, où
les feux croisés qu'elle reçoit la font hésiter; il y court, la
rallie et la ramène à la charge. Il reçoit alors une blessure
mortelle. L'impulsion qu'il avait donnée se ralentit; on n'ordonne
pas le déploiement de cette brigade, et le feu des ennemis force les
soldats à se disperser derrière les mamelons. La 4e légère, qui
formait la tête de la brigade du général Silly, rencontre, vers
l'angle de la redoute, la 32e, qui, dans l'obscurité, s'était
dirigée trop à gauche; ces deux corps se mêlent; il en naît un peu
de désordre; la 4e légère ne peut franchir les fossés de la redoute;
elle glisse sur leur flanc gauche, et est repoussée par la première
ligne ennemie. La 18e, qui en avait été séparée par la 32e, ne peut
forcer la redoute.

La 32e, ayant à sa tête le général Rampon, attaque ensuite la
première ligne des Anglais; elle est repoussée; ce général est
démonté et ses habits percés de balles. L'adjudant-commandant
Sornet, en marchant aussi sur la ligne ennemie, est blessé
mortellement, et les grenadiers qu'il commande ne peuvent pénétrer.
Le général Destin suit la route d'Aboukir, et passe dans
l'intervalle de la droite et du centre de la première ligne des
Anglais; il y reçoit un feu très vif de la seconde ligne et des
redoutes, et se retire après une blessure légère; le chef de
bataillon Hausser, qui commandait sous ses ordres la 21e légère,
avait eu la cuisse emportée; cette demi-brigade reste sans chef au
milieu de l'armée anglaise; un régiment en est détaché pour lui
couper la retraite: le second bataillon parvient à se retirer; mais
trois compagnies du 3e bataillon, composé en grande partie de
Cophtes enrôlés dans la Haute-Égypte, et qui étaient dispersées en
tirailleurs, sont forcées de se rendre. Trente hommes qui gardaient
le drapeau se font tuer avant de le céder aux ennemis. Le chef de
brigade Eppler, qui avait marché un peu plus à droite, est blessé,
et ses grenadiers sont repoussés. Les petits corps séparés qui
formaient le centre s'étaient trop avancés avant d'avoir leur gauche
appuyée par la prise de la grande redoute. Presque toutes les
troupes avaient attaqué à la fois, isolément et sans seconde ligne.
L'obscurité avait mis un peu de désordre dans leur marche, et les
principaux chefs étaient hors de combat. Les soldats restant exposés
à un feu très vif, sans recevoir d'ordres, se dispersèrent derrière
les mamelons.

L'aile droite, d'après les dispositions arrêtées, attendait à petite
portée de canon du centre des Anglais, le succès de la gauche pour
commencer son attaque. Aussitôt que le général Reynier apprend la
blessure du brave Lanusse et le désordre de la gauche et du centre,
il fait avancer son aile pour les soutenir. Il charge le général
Damas de rester, avec la 13e, entre les deux étangs, pour occuper la
gauche des Anglais et pousser des tirailleurs vers le canal.

Après le non-succès de cette première attaque, la dispersion des
troupes et la perte du général Lanusse, des efforts ultérieurs
devenaient inutiles, puisque avant l'action on n'avait d'espérance
que dans un premier choc: les trois cinquièmes de l'armée,
dispersés, ne pouvaient se réunir et s'organiser de nouveau sous le
feu de l'ennemi, pour entreprendre une nouvelle attaque, lorsqu'une
partie des chefs était hors de combat. L'aile droite était trop
inférieure pour attaquer seule le centre des Anglais, protégés par
les feux de revers de la grande redoute du camp des Romains et de
l'aile droite. Si on s'était retiré alors, la perte aurait été peu
considérable; les Anglais auraient considéré cette affaire comme une
grande reconnaissance, et l'armée restait encore assez forte pour
tenir la campagne et pour tenter une nouvelle attaque à la première
occasion favorable.

Le général Reynier voyant que le général Menou ne donnait aucun
ordre, résolut de faire une nouvelle tentative avec l'aile droite
sur celle des ennemis: sa réussite aurait donné les moyens de réunir
les troupes dispersées, et de les faire agir de nouveau. Tandis que
la division Friant et la 85e marchaient pour remplir cet objet; que
l'artillerie légère avançait par son ordre, pour éteindre le feu des
redoutes, ce général se porta sur des mamelons voisins de la grande
route, afin de bien connaître les dispositions des ennemis, et
celles qu'il convenait de faire pour les attaquer avec quelque
apparence de succès.

Aussitôt que les Anglais s'aperçurent que la principale attaque
était dirigée contre leur droite, ils y firent marcher leur réserve.
Le général Hutchinson, qui commandait leur gauche, y resta cependant
toujours avec six mille hommes, quoiqu'il n'eût devant lui que huit
cents hommes de la 13e, trois cents chevaux du 7e régiment de
hussards et du 22e de chasseurs, et cent dromadaires.

Pendant que cela se passait, le général Menou se promenait derrière
l'armée: le général Lanusse, lorsqu'il fut blessé, l'avait fait
prier de le remplacer par le général Damas; il n'avait rien répondu,
et n'avait pris aucune mesure pour réorganiser les troupes. Ensuite,
rencontrant la cavalerie, il lui ordonna de charger. Vainement on
lui fit observer que ce n'était pas le moment, et qu'il la ferait
détruire sans en tirer aucun avantage. Ce ne fut qu'au troisième
ordre que le général Roize se mit en mouvement[32]. Cette cavalerie,
en passant dans les intervalles des 61e et 73e, arrêta leur marche.
Le général Reynier, après s'être convaincu qu'on ne pouvait
réorganiser une attaque avec les troupes des divisions Lanusse et
Rampon, revenait chercher la division Friant et la 85e pour en
essayer une nouvelle, lorsqu'il rencontra cette cavalerie déjà sous
le feu de l'infanterie des ennemis. Il était trop tard pour empêcher
cette charge déplacée; la cavalerie aurait perdu presque autant de
monde en restant en place qu'en achevant de l'exécuter. Le général
Reynier fit accélérer le mouvement de ses troupes, afin qu'elles
pussent la protéger; mais à peine la 61e arrivait-elle au pied de la
redoute, que déjà la cavalerie était repoussée.

[Note 32: Les observations sur de pareils ordres, qui dans les
armées sont si répréhensibles et font perdre l'instant favorable,
étaient excusables dans cette circonstance; chacun cherchait à aider
l'inexpérience du chef et désirait l'empêcher de faire des fautes.]

Le général Silly venait d'avoir la cuisse emportée; plusieurs chefs
de corps étaient blessés; il ne restait auprès de la gauche et du
centre aucun chef qui pût profiter de la proximité des ennemis, au
moment du désordre que la cavalerie mit dans leur première ligne. Le
général Baudot fut alors blessé mortellement devant la 85e.

Le général Roize et tous les chefs sous ses ordres sentaient la
faute qu'on leur faisait commettre; mais tous se conduisirent en
braves, animés par le désespoir d'être sacrifiés inutilement. La
première ligne, commandée par le général Boussart, et composée des
3e et 14e de dragons, chargea la première ligne ennemie derrière la
grande redoute; le 14e, arrêté par les fossés creusés sur le front
du camp, fut obligé de les tourner; l'infanterie ennemie fut
culbutée; les soldats se jetaient ventre à terre et se réfugiaient
dans les tentes, où les chevaux s'embarrassaient. Le feu de flanc
des redoutes et celui des secondes lignes ayant tué, blessé ou
démonté un grand nombre d'officiers et de dragons, on fut obligé de
se retirer. Le général Boussart avait été atteint de deux balles.
L'infanterie anglaise reprit alors ses armes et fut renforcée par la
réserve. Le général Abercombrie, qui s'y trouvait avec son
état-major, fut blessé mortellement; le général Roize fut tué; un
grand nombre d'officiers et de dragons eurent le même sort; d'autres
furent blessés et démontés. Les débris de cette cavalerie durent se
retirer en désordre; et lorsqu'elle fut reformée derrière
l'infanterie, il n'y avait pas le quart de ceux qui avaient chargé.

La destruction de la cavalerie ne laissant aucun espoir de succès,
on aurait dû prendre le parti de se retirer, pour éviter des pertes
plus considérables, et réorganiser l'armée, afin d'être encore en
état de tenter quelque entreprise. Le général Reynier alla chercher
plusieurs fois le général Menou, pour lui faire sentir qu'il était
nécessaire de prendre promptement un parti; qu'il fallait ou se
retirer, ou tenter, avec les troupes de l'aile droite, qui étaient
encore fraîches, une nouvelle attaque dont on pourrait tirer
quelque avantage, si on parvenait à s'emparer de la grande redoute,
à culbuter l'aile droite anglaise; qu'on pouvait essayer si la
fortune ne favoriserait pas quelque entreprise audacieuse, quoiqu'il
fût peut-être imprudent d'exposer les seules troupes qui pussent
soutenir la retraite, etc. Il n'obtint aucune réponse précise. Les
troupes restaient sous le feu des lignes et des batteries ennemies
sans faire aucun mouvement, et perdaient à chaque instant une foule
de braves. Les munitions de l'artillerie étaient épuisées. Les
Anglais ayant fait avancer quelques corps qui prirent en flanc la 4e
légère, la forcèrent d'abandonner les mamelons qu'elle occupait. Les
tirailleurs qui étaient sous la grande redoute durent aussi se
retirer. Enfin, après deux heures d'indécision, le général Menou
ordonna la retraite: elle se fit dans le plus grand ordre. Les
Anglais n'osèrent pas sortir de leurs retranchemens, et l'armée
française reprit, à onze heures du matin, sa position sur les
hauteurs de Nicopolis.



CHAPITRE IV.

DISPOSITION APRÈS L'AFFAIRE DU 30 VENTÔSE.--PRISE DE ROSETTE ET DE
RAHMANIËH.--PASSAGE DU DÉSERT PAR LE VISIR.


Le lendemain de l'affaire du 30, le général Reynier, voyant que le
général Menou ne donnait aucun ordre pour faire occuper aux troupes
une position plus avantageuse que celle de Nicopolis, et pour
prendre, relativement aux divers corps disséminés en Égypte, les
dispositions qu'exigeaient les circonstances, alla chez lui: il lui
dit que la position sur les hauteurs de Nicopolis était trop étendue
pour qu'il fût prudent d'y attendre les Anglais; que ces derniers,
avec quinze mille hommes, pouvaient, par une attaque vigoureuse, y
culbuter les troupes et entrer avec elles dans Alexandrie; qu'on
pouvait prendre une meilleure position en plaçant la droite sur les
hauteurs de la colonne de Pompée, le centre à l'enceinte des Arabes,
et la gauche au Pharillon; mais que, néanmoins, des considérations
majeures devaient faire préférer un plus grand parti. La réunion de
toutes les troupes à Alexandrie épuisait les magasins, qui étaient
peu considérables; l'armée du visir, ainsi que le corps venu de
l'Inde, devaient être en marche; les Anglais pouvaient occuper
Rosette, faire entrer une flottille dans le Nil et attaquer
Rahmaniëh; il était nécessaire de s'y opposer. Enfin, le reste de
l'armée étant dispersé dans plusieurs mauvais postes qui devenaient
inutiles et qu'on ne pouvait plus secourir, ces détachemens isolés
pouvaient être battus en détail, si on ne se déterminait pas à faire
sauter ces forts, afin de réunir leurs garnisons à un corps d'armée.
Pour parer à ces divers dangers, le général Reynier proposait de
laisser à Alexandrie, à la citadelle du Caire, au fort Julien et à
Lesbëh, des garnisons suffisantes, et de réunir l'armée à Rahmaniëh,
afin de profiter des occasions favorables pour battre les Anglais,
lorsqu'ils quitteraient leur position pour attaquer Alexandrie et
Rosette; et, suivant les circonstances, marcher contre le visir
aussitôt qu'il passerait le désert.

Le général Menou avait tant parlé de parti anti-coloniste, qu'il
avait fini par se persuader que toute proposition d'abandonner des
forts, pour réunir l'armée, avait pour but un projet d'évacuation de
l'Égypte. Il ne prit que des demi-mesures, ne rappela que les postes
de Mit-Khramr et de Menouf, n'envoya à Rahmaniëh et Rosette que la
85e, avec cent dragons du 3e régiment; donna ordre au général
Belliard de faire partir pour Rahmaniëh douze cents hommes[33]; de
réduire au strict nécessaire les garnisons de Belbéis et de
Salêhiëh, et de presser le retour des troupes qui étaient encore
dans la Haute-Égypte. Il envoya au général Morand l'ordre de laisser
cent hommes à Lesbëh, autant dans les tours du Boghaz, de Dibëh et
d'Omm-Faredje, et de venir à Rahmaniëh avec ce qui restait de la 2e
légère, du 20e régiment de dragons, et l'artillerie. Ce dernier
ordre fut porté par un Arabe qui n'arriva pas.

[Note 33: Quelques jours après, il écrivit à ce général de n'en
envoyer que six cents.]

Le général Menou, pendant qu'il était au Caire, ne voulut pas croire
que les Anglais pussent débarquer. Lorsqu'il fut à Alexandrie, il
chercha à se persuader que le visir ne marcherait pas, que les
Anglais ne pouvaient rien entreprendre; que, tant qu'il serait en
face de leur armée, ils n'oseraient pas quitter leur position, ni
faire de détachemens sur Rosette, et qu'ils se rembarqueraient
bientôt.

Autant les troupes estiment le général instruit, homme intrépide,
qui, ferme et constant au milieu des dangers qu'il brava souvent à
leur tête, sait, dans une circonstance difficile, tirer de son
expérience et de sa valeur les ressources qu'un vulgaire timide
croit anéanties; autant elles méprisent le présomptueux qui, la main
sur les yeux et l'oreille fermée, cherche à s'étourdir sur des
périls dont il n'ose envisager l'étendue: fanfaron ignorant, qui,
loin de l'ennemi, prédit avec emphase des succès qu'il n'a pas su
préparer, qu'il ne saura point obtenir à son approche. C'est peu
qu'un pareil chef aime à se tromper lui-même; on le voit encore en
imposer à ses troupes sur la force de ceux qu'elles ont à combattre;
méthode vicieuse, bonne tout au plus avec des soldats neufs, sans
coup d'oeil, sans habitude de la guerre; mais avec de vieux
guerriers!... c'est douter de leur courage, c'est outrager leur
gloire, que de leur déguiser le nombre des ennemis. Celui qui adopte
cette méthode, qui, par orgueil, ne veut point avouer ses fautes et
cherche perfidement à les faire retomber sur les autres, se croit
sûr de parer à tous les événemens s'il parvient à capter la
bienveillance des troupes; et il ne s'occupe qu'à travailler leur
esprit, au lieu de s'assurer des succès par de bonnes dispositions.

Toujours livré à ses inquiétudes personnelles, le général Menou
n'avait d'espions que dans son armée, et aucun dans le camp ennemi.
On n'apprit la mort du général Abercombrie que le 18 germinal, et
encore ce fut par un déserteur. On répandit une foule de bruits,
trop absurdes pour que ceux qui en étaient l'objet eussent besoin de
les démentir; mais ceux qui les propageaient étaient protégés: on
employa toute espèce de moyens pour intimider ceux qui refusaient
d'y croire; plusieurs même furent arrêtés. La terreur s'empara des
esprits... Les chefs, désunis par toutes sortes de manoeuvres, ne
pouvaient se concerter pour diriger le général en chef; aucun ne
voyait assez d'apparence de succès pour se charger de la
responsabilité... On ne pouvait prévoir les nouvelles fautes et la
timidité des Anglais.

Un convoi de cinquante-sept bâtimens turcs, dont cinq vaisseaux de
ligne et six frégates, sous les ordres du capitan-pacha, arriva, le
5 germinal, dans la rade d'Aboukir; il portait six mille hommes de
troupes turques, qui débarquèrent le 10 à la Maison Carrée. Ce
poste, qui aurait pu devenir important, avait été évacué et désarmé
après le débarquement. On apprit le 14, à Alexandrie, que les Turcs
s'y étaient établis; mais le général Menou ne voulut point croire
cette nouvelle; les officiers qui les avaient reconnus et qui
voulurent lui faire des rapports exacts, furent menacés. Il
accueillit ceux qui eurent la faiblesse de lui dire qu'il n'y avait
que sept à huit cents hommes, et ne prit aucune mesure pour les
empêcher de faire des progrès ultérieurs. À cette époque, un corps
d'armée réuni en campagne aurait facilement battu les Anglais et les
Turcs au moment où ils auraient quitté la Maison Carrée pour se
porter sur Rosette. Les Anglais, découragés par la mort d'un général
en chef qui avait toute leur confiance, affaiblis par leurs pertes,
dégoûtés du pays par les chaleurs de ce climat brûlant et par la
disette d'eau douce, voyant que le visir n'avait pas encore passé le
désert, et paraissait peu disposé à les seconder, auraient perdu
tout espoir dès le premier échec; les étrangers qui composaient
plusieurs de leurs corps auraient alors déserté et grossi l'armée
française.

Le général Hutchinson croyant toujours que l'armée française se
réunirait à Rosette, craignait d'y marcher; cependant, d'après les
rapports des Arabes, il y envoya une reconnaissance de cinq cents
hommes; et instruit du petit nombre des Français qui s'y trouvaient,
il se détermina à occuper cette ville, qui lui était indispensable
pour se procurer des approvisionnemens, de l'eau douce, et pour
continuer ses opérations. Le 16, trois mille hommes de l'armée
anglaise passèrent à la Maison Carrée; ils campèrent le 17 à Edko,
et le 18, marchèrent à Rosette avec le corps des Turcs. Le 3e
bataillon de la 85e, qui était dans cette ville avec trois
compagnies de la 61e, ne pouvant résister à des forces si
considérables, passa le Nil dès que les ennemis approchèrent, et se
retira à Fouah. Le fort Julien resta livré à lui-même, avec une
garnison de vingt-cinq hommes de la 61e, une compagnie d'invalides
et quelques canonniers; trois barques armées, stationnées au Boghaz,
devaient remonter vers ce fort dès qu'elles y seraient forcées.

Les Anglais et les Turcs campèrent sur la hauteur d'Aboumandour, et
s'y retranchèrent; leur avant-garde se porta vers Hamat, dans un
endroit resserré entre le Nil et le lac d'Edko. Ils entreprirent
ensuite le siége du fort Julien, et attaquèrent le Boghaz; quelques
jours après, ils firent entrer une flottille dans le Nil. Le fort
Julien fut forcé de capituler le 29, après une résistance beaucoup
plus opiniâtre qu'on ne pouvait l'espérer d'un aussi mauvais
ouvrage, dont un front avait été détruit par la dernière inondation,
et qui était écrasé par une artillerie supérieure: lorsque les
Anglais virent sortir quelques invalides qui l'avaient défendu, ils
demandèrent où était la garnison.

La prise de Rosette fut connue le 20 à Alexandrie; on reçut en même
temps des nouvelles du Caire, qui annonçaient la marche du visir
comme très certaine. Le général Belliard, d'après cette certitude,
avait fait rentrer au Caire les six cents hommes qui avaient été
demandés pour Rahmaniëh. Ces nouvelles étaient sues de toute
l'armée, et le général Menou soutenait toujours qu'il n'en était
rien. Il annonçait, tantôt que le grand-visir était mort, tantôt
qu'il était rappelé à Constantinople; enfin, que les Anglais
n'étaient pas à Rosette. Il ne put cependant se dispenser d'envoyer
quelques troupes de ce côté-là; mais il crut qu'il suffisait, pour
les battre, d'y envoyer le général Valentin, qui partit, dans la
nuit du 20 au 21, avec la 69e, forte de sept cents hommes, et le 7e
régiment de hussards, de cent cinquante chevaux.

Le général Reynier fut, le 23, chez le général Menou, afin d'essayer
encore de lui démontrer les inconvéniens de la position prise en
avant d'Alexandrie, de lui indiquer les travaux essentiels pour la
défense de cette place, et de l'engager à assembler l'armée pour
s'opposer aux progrès du corps ennemi qui occupait Rosette. N'ayant
obtenu de bouche aucune réponse raisonnable, il lui réitéra ses
observations par écrit.[34]

[Note 34: Lettre du général de division Reynier, au général en
chef Menou:

                           Au camp d'Alexandrie, le 23 germinal an IX.

Je crois nécessaire, citoyen Général, de vous rappeler la
conversation que nous avons eue ce matin, afin que vous donniez des
instructions précises sur les dispositions à faire si l'ennemi nous
attaque.

Je vous ai observé que depuis que notre gauche s'est un peu retirée
pour prendre une position plus resserrée, mieux appuyée et moins
exposée au feu des chaloupes canonnières, l'effort de l'ennemi
aurait lieu sur la droite, qui est fort en l'air, et la 13e
demi-brigade serait forcée de se retirer, ainsi que la cavalerie, si
l'ennemi marchait, comme il le peut, avec des forces supérieures, le
long du canal et par le lac Maréotis, les prenait de revers et
menaçait de s'emparer des hauteurs voisines de la colonne de Pompée,
qu'il faudrait bien aller défendre. Alors le flanc droit de la
division Friant serait découvert; l'ennemi, avec trois fois plus
d'infanterie qu'on ne peut lui en opposer, forcerait nos
retranchemens; on pourrait même craindre que si nos troupes
s'opiniâtraient à les défendre pied à pied, et si les Anglais
étaient audacieux, ils ne prissent de suite une partie des ouvrages
d'Alexandrie, parce que ceux qui doivent recevoir les troupes dans
leur retraite ne sont ni achevés ni armés.

Je ne pense pas que les Anglais nous attaquent de quelques jours
dans cette position, parce que, d'après le plan qu'ils paraissent
avoir adopté, il leur convient mieux d'attendre qu'ils aient achevé
leur établissement à Rosette, pris Rahmaniëh, que le visir ait agi
en Égypte, et que nos communications soient interceptées; mais à la
guerre on doit tout prévoir.

Pour appuyer l'aile droite, il faudrait pouvoir s'étendre jusqu'à la
droite du canal, et y faire de bonnes redoutes; mais nous n'avons
pas assez de troupes pour garnir tout ce terrain et le défendre. La
seule bonne position qu'il y ait autour d'Alexandrie pour un corps
faible, est, la droite au canal vers les hauteurs de la colonne de
Pompée, le centre à l'enceinte des Arabes, et la gauche au
Pharillon. Je vous en ai déjà parlé depuis l'affaire du 30. Elle est
protégée par le fort Crétin et d'autres ouvrages de la place. Les
travaux des troupes, pour la défense de cette place, auraient
amélioré la place d'Alexandrie. La redoute de Cléopâtre, qui est de
la plus grande importance, serait actuellement achevée et armée, et
on en aurait pu construire une bonne près de la colonne de Pompée.
Cette position est telle que l'ennemi ne pourrait l'attaquer sans
faire de grandes pertes et sans être probablement repoussé.

Ce qui me détermine à insister pour avoir des instructions, c'est
que je prévois ce qui arrivera, si on nous attaque. Je serai forcé
de faire replier la droite; l'armée sera battue, et on cherchera
peut-être à m'en attribuer calomnieusement la faute; ce qu'aucun
militaire ne croira.

Dix années d'une guerre très active, où j'ai presque toujours été
employé à diriger les mouvemens de grandes armées, m'ont donné assez
l'habitude de juger les positions, les desseins des ennemis et les
moyens de s'y opposer. Je croirais manquer au grade que j'occupe
dans cette armée, et à l'intérêt que je prends à sa gloire, ainsi
qu'à la conservation de l'Égypte, si je ne vous faisais pas part de
mes idées. Je l'ai déjà fait, à la nouvelle de l'arrivée de la
flotte anglaise, pour vous engager à marcher promptement à
Alexandrie. Après la malheureuse affaire du 30, je vous ai proposé
de réunir tous les corps isolés, de laisser à Alexandrie et à la
citadelle du Caire des garnisons suffisantes, et de former un corps
d'armée pour tenir la campagne. L'inaction des Anglais et la lenteur
des Turcs auraient bien favorisé ce mouvement. Il aurait
probablement été possible de battre le corps qui a marché sur
Rosette; le visir marche, et il est peut-être trop tard pour faire
ces mouvemens et en espérer des succès.

Les mouvemens, à la guerre, doivent être d'autant plus promptement
décidés et exécutés, qu'on est plus inférieur à l'ennemi. Lorsqu'on
ne parvient pas à l'exécution de ses desseins, et qu'on divise ses
forces, on est toujours battu.

Partout où l'armée sera réunie, elle imposera toujours à l'ennemi;
il ne nous reste plus que de faibles ressources; mais nous avons
affaire à un ennemi peu entreprenant, et il est peut-être encore
possible de gagner assez de temps pour recevoir des secours ou des
ordres du gouvernement, et attendre l'issue des négociations
entamées, s'il est vrai que Pitt soit renvoyé.

                                                     _Signé_ REYNIER.]

Les dromadaires, qui avaient été en reconnaissance du côté de
Rosette, furent de retour le 24, et annoncèrent que cette ville
était occupée par trois ou quatre mille Anglais et cinq à six mille
Turcs, avec vingt pièces de canon; mais le général Menou ne voulut
pas croire ce rapport; il dit au chef de brigade Cavalier, et au
commissaire ordonnateur Sartelon, présent à cette reconnaissance,
qu'il ferait fusiller quiconque dirait qu'il y avait plus de huit
cents hommes. Cependant, comme le chef de brigade Cavalier affirmait
que le général Valentin était hors d'état de reprendre cette ville,
il fit partir cinq cents hommes de la 4e légère et cent soixante
chasseurs du 22e régiment.

À cette époque, le général Menou nomma trois généraux de division,
trois généraux de brigade, et fit plusieurs autres avancemens;
quelques officiers voulurent refuser ces grades, mais ils furent
contraints d'accepter.

Le 25, il fit partir encore pour Rahmaniëh, la 13e et le 20e de
dragons, sous les ordres du général Lagrange. Cette demi-brigade
était la seule de la division du général Reynier qui restât sous ses
ordres directs; ce général reçut alors l'ordre de demeurer à
Alexandrie sans troupes. Il voulut encore éclairer le général Menou,
et lui faire sentir que ce n'était pas avec de petits détachemens
successifs qu'on s'opposerait aux progrès des ennemis, mais en
rassemblant l'armée. S'il avait pu le déterminer à faire de
meilleures dispositions, il aurait insisté pour conserver ses
troupes; ses représentations étant inutiles, il prit le parti
d'aller demeurer à Alexandrie, et d'y rester simple spectateur des
événemens malheureux qu'il prévoyait.

Les Anglais avaient coupé, le 24, la digue du lac Maadiëh, afin de
faire entrer les eaux dans le lac Maréotis: ils espéraient empêcher
les communications avec Rahmaniëh et le Caire; mais leur but ne fut
pas entièrement rempli, les eaux s'étendirent lentement dans ce
bassin: ils auraient agi bien plus militairement, s'ils avaient
attaqué les convois, qui marchaient tous sous une faible escorte, et
s'ils avaient avancé plus tôt à Rahmaniëh. On apprit alors à
Alexandrie que l'armée du visir avait passé le désert; une colonne
était arrivée le 19 germinal à _Kantara-el-Khasnëh_, et une autre à
_Saffabiar_. Les faibles garnisons laissées à Belbéis et à Salêhiëh
avaient ordre de faire sauter ces forts, de détruire les magasins et
de se retirer sur le Caire, aux premiers avis de l'approche des
ennemis. Du moment où on ne faisait aucune disposition pour secourir
ces mauvais postes, aussitôt qu'ils seraient attaqués, il convenait
beaucoup mieux de réunir à l'armée leurs garnisons, qui ne pouvaient
opposer aucun obstacle à la marche des ennemis. D'ailleurs le
principal objet de ces forts était de contenir des magasins pour
l'armée, et sa répartition ne lui permettait pas d'en profiter.

Salêhiëh fut évacué le 19 après midi; la garnison se retira à
Belbéis, dont elle fit sauter les ouvrages le 21, avant de se mettre
en marche pour le Caire. Trente dragons du 14e, qui formaient
l'arrière-garde, furent chargés le 22, près d'El-Menayer, par deux
cents mameloucks et Osmanlis; cinquante dromadaires, qui
retournèrent à leur secours, forcèrent les ennemis à se retirer avec
perte. L'avant-garde de l'armée du visir se réunit à Belbéis le 22;
il n'arriva qu'à la fin du mois à Salêhiëh avec une partie de son
artillerie et des canonniers anglais.

Nous avons vu qu'on avait successivement envoyé des troupes à
Rahmaniëh, mais trop tard pour empêcher les Anglais de s'établir à
Rosette, et en trop petit nombre pour les en chasser. Les ennemis
suivirent ce mouvement et augmentèrent leur corps de Rosette, à
mesure qu'ils virent partir des troupes d'Alexandrie. Une partie de
ces renforts occupa les hauteurs d'Aboumandour; l'autre joignit
l'avant-garde établie à Hamat, et qui s'y retranchait.

Le général Valentin était parti de Rahmaniëh avec les 79e et 85e
demi-brigades. Le 7e régiment de hussards et le 3e de dragons;
quelques barques armées le suivaient sur le Nil. Il s'était arrêté à
El-Aft, sans aller reconnaître de plus près l'avant-garde ennemie,
non plus qu'une position resserrée entre ce fleuve et le lac d'Edko.
Le général Lagrange arriva à Rahmaniëh le 28; il y trouva le général
Morand, à qui le duplicata des ordres expédiés, dès le 1er germinal,
était enfin parvenu. Ces généraux joignirent, le 29, le général
Valentin à El-Aft: ils s'y établirent et commencèrent des
retranchemens. Ce corps, composé d'environ trois mille neuf cents
hommes, était trop faible pour attaquer les Anglais dans la position
d'Hamat, où on ne pouvait arriver que par un chemin étroit, bordé et
coupé de canaux, et par conséquent très difficile pour l'artillerie
et la cavalerie.

L'armée se trouvait alors divisée en trois corps, tous inférieurs de
beaucoup à ceux des ennemis. Il restait à Alexandrie quatre mille
cinq cents hommes disponibles, qui ne pouvaient rien entreprendre
contre le camp des Anglais, gardé par sept à huit mille hommes, et
dont les retranchemens avaient été renforcés. À El-Aft, trois mille
neuf cents hommes étaient opposés aux corps ennemis qui occupaient
Rosette, et dont la force avait été graduellement portée à sept
mille Anglais et six mille Turcs. Au Caire, après que le reste de la
21e légère, arrivé le 16 germinal, avec le général Donzelot, fut
réuni aux garnisons de Belbéis et de Salêhiëh, et à celle de Souez,
qui se retira par la vallée de l'Égarement, lorsque la flotte venue
de l'Inde fut prête à débarquer, il y avait deux mille cinq cents
hommes d'infanterie. Ce corps avait à défendre cette ville contre le
visir, qui s'avançait avec une armée de vingt-cinq mille hommes. Le
10 floréal, il vint camper à Belbéis et s'y retrancha; son armée
s'accrut avec assez de rapidité par des bandes qui partirent de la
Syrie et des autres provinces de la Turquie asiatique aussitôt
qu'elles surent qu'on pouvait franchir le désert sans danger, et se
répandre dans l'Égypte pour la piller. Le corps anglais venu de
l'Inde devait se joindre au visir. Le général Belliard recevait du
général Menou des ordres très précis de garder le Caire, et n'avait
pas assez de troupes pour marcher contre le visir sans l'abandonner.
Il plaça ses troupes de manière à défendre les avenues de cette
ville, afin d'empêcher les Osmanlis d'y pénétrer et d'en faire
soulever les habitans. Il établit son corps principal entre le fort
_Camin_ et la tour du Nil, à Boulac; couvrit cet espace par quelques
redoutes, et fit camper une colonne mobile entre la citadelle et la
porte Kléber.

Cette séparation de l'armée en trois corps, tous trop faibles, ne
pouvait produire que des revers. Puisque le général Menou
s'obstinait à rester à Alexandrie avec une partie des troupes, au
lieu de réunir l'armée, et qu'on n'avait pas assez de forces pour
reprendre Rosette, on aurait dû abandonner un moment Rahmaniëh,
dérober quelques marches aux Anglais, et se joindre aux troupes du
Caire pour battre le visir avant qu'il eût eu le temps de
s'organiser; et lorsqu'après l'avoir rejeté dans le désert, on
n'aurait plus eu d'inquiétude pour le Caire, redescendre, à marches
forcées, avec toutes les troupes, vers Rahmaniëh. Si, dans ces
entrefaites, les Anglais s'étaient avancés jusque-là, l'armée
française, plus faible en infanterie, mais supérieure en cavalerie,
aurait eu beaucoup d'avantage à leur livrer bataille dans un pays
ouvert; si, au contraire, ils avaient gardé leur position vers
Rosette, on aurait eu de plus grands moyens pour s'opposer à leurs
progrès. Il aurait été fort avantageux dans ce cas de remettre la
garde du Caire à Mourâd-Bey, en conservant seulement garnison dans
les forts, si on l'avait engagé plus tôt à se rapprocher; mais ces
deux corps étaient divisés de commandement, et on ne pouvait
exécuter un pareil mouvement que par les ordres du général Menou.

Les choses restèrent dans cet état jusqu'au 16 floréal, les deux
armées se bornant à retrancher leur position. Dans cet intervalle de
temps, des convois de quatre à cinq cents chameaux faisaient
continuellement des transports de Rahmaniëh à Alexandrie; mais le
grand nombre de chevaux qu'on y gardait très inutilement, obligeait
à y porter des fourrages pour les nourrir, tandis qu'une grande
quantité de vivres de diverse nature, et de munitions, qui avaient
été expédiées du Caire par ordre du général Menou, restaient à
Rahmaniëh, faute de moyens de transport suffisans.

Les eaux s'étendirent lentement dans le lac Maréotis; elles
atteignirent Mariout le 5 floréal, et le 16, la tour des Arabes:
alors, on établit à Mariout, où le lac est resserré et se divise en
deux bras, des bateaux pour le passage, et on plaça dans l'île
quelques pièces de canon pour les protéger: on y fit aussi porter
des barques qui furent armées, pour former une petite flottille et
observer celle que les Anglais y firent pareillement entrer du lac
Maadiëh. Les convois devinrent alors plus difficiles.

La flottille que les Anglais avaient fait entrer dans le Nil fut
portée successivement à quarante bâtimens armés. Le 19 floréal, ils
reçurent, à Aboukir, un renfort de deux mille neuf cents hommes, qui
remplaça leurs pertes.

La position prise par les troupes françaises à El-Aft était
mauvaise; son front était fortifié, mais l'ennemi pouvait marcher
entre sa gauche et le lac, et la tourner; il pouvait aussi faire
passer entre les lacs d'Edko et Maadiëh un corps qui, se portant sur
Rahmaniëh, aurait forcé à s'y reployer pour défendre les magasins.
La droite de cette position, appuyée au Nil, était, il est vrai,
flanquée par quelques chaloupes canonnières; mais les Anglais
pouvaient placer sur la rive droite du fleuve des batteries pour
protéger leur flottille, déjà beaucoup supérieure. Il aurait
peut-être mieux valu laisser seulement une petite avant-garde vers
El-Aft, pour observer les mouvemens des Anglais, et au lieu de
s'enfermer dans de faibles retranchemens, tenir la campagne autour
de Rahmaniëh, afin de saisir le moment où les Anglais seraient dans
un pays plus ouvert, pour attaquer une de leurs ailes avec cette
supériorité que donnait à l'infanterie française la rapidité de sa
marche.

Les Anglais se décidèrent enfin à commencer de nouvelles opérations.
Ils avaient divisé leur armée, afin de pouvoir garder leur position
dans la presqu'île d'Aboukir, et agir en même temps dans l'intérieur
de l'Égypte. Malgré l'avantage du nombre, ils craignaient encore
qu'on ne profitât de ce moment pour réunir un corps d'armée et les
combattre divisés: aussi tous leurs mouvemens annoncèrent de la
timidité. Le 16 floréal, sept mille Anglais et six mille Turcs
vinrent camper près de Dérout, et poussèrent une reconnaissance sur
le camp d'El-Aft; leur flottille remonta le Nil jusqu'à la même
hauteur.

Le 18, un corps d'Anglais et de Turcs passa sur la rive droite du
Nil, à Fouah, avec de l'artillerie, qui de suite fut mise en
batterie au-dessus d'El-Aft, tandis que l'armée anglo-turque
s'avançait contre les Français.

Les défauts de cette position d'El-Aft ont été indiqués ci-dessus;
ils furent alors bien sentis; on n'engagea pas le combat, et on se
retira sur Rahmaniëh.

Les batteries établies sur la rive droite du Nil gênèrent la
retraite de la flottille française; une chaloupe canonnière fut
brûlée, d'autres coulées, mais quatre barques armées parvinrent à
Rahmaniëh.

Le 19, les Anglo-Turcs marchèrent sur ce poste. La gauche, qui
suivait le bord du Nil, était composée de Turcs; les Anglais
marchaient en colonne à leur droite; un corps venant de Damanhour
devait les joindre.

Si on avait voulu se déterminer sérieusement à combattre les
Anglais à Rahmaniëh, il aurait fallu s'éloigner un peu du Nil, pour
ôter aux ennemis l'avantage que leur donnait leur flottille, et se
procurer celui des armes qui leur manquaient, la cavalerie et
l'artillerie légère: il aurait fallu attaquer leur aile droite
lorsqu'ils auraient passé le canal d'Alexandrie, et laisser insulter
par les Turcs la redoute de Rahmaniëh, qui était à l'abri d'un coup
de main; il aurait fallu, pour prévoir à tous les événemens, faire
remonter le Nil à plus de deux cents barques chargées de vivres et
de munitions, qui devaient être perdues aussitôt que les Anglais
auraient établi des batteries sur la rive droite.

Les troupes françaises aux ordres du général Lagrange étaient
placées autour de la redoute de Rahmaniëh et derrière les digues du
canal d'Alexandrie; la cavalerie était au bord du Nil. Aussitôt
qu'on aperçut l'ennemi, elle fut détachée à leur rencontre, et passa
le canal sans l'appui de l'infanterie; elle ne pouvait rien contre
les Anglais, qui marchaient en colonnes serrées: aussi dut-elle leur
céder le terrain, et repasser le canal, où elle mit ses pièces en
batterie; mais le corps qui avait passé par Damanhour, et de
l'infanterie qu'ils détachèrent par le canal, la forcèrent bientôt à
s'en éloigner. Les Anglais se déployèrent devant elle sur les bords
du canal; ils se bornèrent jusqu'au soir à pousser des tirailleurs
en avant. Le corps turc avançait éparpillé vers un canal
d'irrigation dérivé du Nil; un petit nombre de tirailleurs français
l'arrêta long-temps: les Turcs parvinrent cependant à s'y établir;
mais deux cents hommes de la 2e légère et de la 13e les y
attaquèrent vers trois heures du soir, et les forcèrent à s'éloigner
avec une grande perte. Les Anglais n'avaient placé aucun corps pour
les soutenir; le général Hutchinson arrêta même un mouvement que
faisait le général Doyle, lorsqu'il s'aperçut du désordre des Turcs.

Un corps d'Anglo-Turcs avait marché sur la rive droite du Nil, et
avait établi des batteries en face de Rahmaniëh et du bras du fleuve
servant de port, où se trouvait toute la flottille française. Ces
batteries servirent à protéger celle des Anglais, qui remontait le
Nil. On vit alors que le lendemain on ne pourrait essayer, sans se
compromettre, de résister aux nouvelles attaques d'ennemis trop
supérieurs; que la flottille anglaise, protégée par les batteries
établies sur la rive droite du Nil, prendrait en flanc et de revers
les troupes françaises; et dès que la nuit fut venue, on exécuta la
retraite sur le Caire. La flottille ne pouvait plus sortir du port
de Rahmaniëh, parce que les batteries de la rive droite du Nil s'y
opposaient; on dut l'abandonner, ainsi que les munitions
d'artillerie et de vivres dont elle était chargée. Un convoi
considérable d'artillerie et de vivres, parti du Caire, et qui
passait par le canal de Menouf, n'étant pas prévenu de cette
retraite, tomba aussi entre les mains des ennemis.

La redoute de Rahmaniëh n'était pas en état de résister long-temps;
on y laissa une garde pour les malades qu'on ne pouvait évacuer:
elle capitula le 20, à la première sommation des Anglais.

Les lettres qu'on avait écrites d'El-Aft au général Menou, l'avaient
engagé à envoyer le général Délegorgue à Birket, avec un bataillon
de la 18e, un de la 25e et cent dragons, pour s'opposer aux corps
que l'ennemi pourrait diriger entre le lac Maadiëh et celui d'Edko,
et par Damanhour, sur Rahmaniëh. Ce général partit d'Alexandrie le
19, et arriva le 21 à Birket; mais, sur la nouvelle qu'il y reçut de
la perte de ce fort, il revint à Alexandrie. On ne pouvait plus
alors recevoir aucun approvisionnement: on voulut essayer un
fourrage dans les villages du Bahirëh, vers Amran. Tous les chevaux
qui se trouvaient à Alexandrie furent réunis, et on les fit partir
le 24, sous l'escorte des dromadaires, d'un bataillon de la 23e et
de cent dragons; le tout commandé par le chef de brigade Cavalier.

La prise de Rahmaniëh, qui isolait Alexandrie du reste de l'Égypte,
fit murmurer l'armée contre le général Menou, qui, refusant de
croire à cet événement, n'avait pris aucune mesure pour en prévenir
les suites. Ces murmures lui parvinrent, ainsi que les témoignages
d'estime et de confiance que les troupes accordaient au général
Reynier. Le bruit qui circulait alors, et qui fut accrédité par les
Anglais, que ce général avait été nommé commandant de l'armée, et le
général Menou restreint à l'administration de l'Égypte, augmentait
encore sa jalousie contre lui: elle s'accrut d'autant plus
violemment, qu'il ne pouvait se dissimuler que ce général lui avait
annoncé tous les revers de l'armée, en lui indiquant les moyens de
les prévenir. Il voulut alors écarter ce témoin de ses fautes, et la
seule expédition militaire qui dans toute la campagne ait été bien
combinée, eut lieu dans la nuit du 23 au 24 floréal. Trois cents
hommes d'infanterie, cinquante de cavalerie, une pièce de canon et
des sapeurs avaient été rassemblés et ignoraient leur destination,
lorsqu'on leur fit investir la maison du général Reynier, afin de le
conduire à bord d'un bâtiment prêt à partir, ainsi que le général
Damas, l'ordonnateur en chef Daure, l'adjudant-commandant Boyer et
plusieurs autres officiers. Le général Reynier craignait moins une
pareille violence que d'autres événemens qui pourraient le conduire
à prendre le commandement lorsqu'il n'y aurait plus que de faibles
ressources, et que les chances les plus avantageuses seraient de
retarder la capitulation: s'il avait dû la faire, il aurait donné
une espèce de probabilité au bruit que le général Menou avait
cherché à répandre sur un parti anti-coloniste. Il lui était
avantageux, dans sa position, de retourner en France, mais sans
avoir l'air d'abandonner l'armée, sans éviter de partager ses
souffrances, et d'une manière qui annonçât ouvertement qu'il n'avait
eu aucune part aux fautes du général Menou.

Le général Reynier, après s'être assuré qu'on n'avait d'autre projet
que de le faire partir, laissa entrer les troupes, se rendit à bord
du brick _le Lodi_ avec les officiers désignés, et écrivit au
général Menou, en lui donnant encore des conseils sur la défense
d'Alexandrie. Le général Damas s'embarqua sur le _Good-Union_ avec
l'ordonnateur Daure. Les soldats témoignèrent les regrets qu'ils
éprouvaient d'être chargés de l'exécution de pareils ordres. Ces
bâtimens ne purent partir que le 29. Le _Lodi_ arriva en France,
après avoir été vivement poursuivi par beaucoup de bâtimens ennemis;
le _Good-Union_ fut pris par les Anglais, qui pillèrent la modique
succession de Kléber, dont le général Damas était dépositaire.

Le général Menou avait négligé jusqu'alors d'expédier des bâtimens
pour instruire le gouvernement de la situation de l'armée; sa
jalousie seule contre le général Reynier le détermina à en faire
partir, sans envoyer aucun rapport sur les événemens. Cependant on
aurait pu y employer plusieurs bâtimens qui se trouvaient dans le
port d'Alexandrie, notamment les frégates envoyées pour porter des
secours, que le général Menou avait retenues, quoiqu'elles eussent
reçu l'ordre de retourner dès que leur mission serait remplie.



CHAPITRE V.

MARCHE POUR RECONNAÎTRE L'ARMÉE DU VISIR.--PRISE D'UN CONVOI PARTI
D'ALEXANDRIE.--ÉVACUATION DE LESBËH, DAMIETTE ET BOURLOS.--ESPRIT ET
CONDUITE DES HABITANS DE L'ÉGYPTE ET DES MAMELOUCKS.--MORT DE
MOURÂD-BEY.--INVESTISSEMENT DU CAIRE ET TRAITÉ POUR L'ÉVACUATION DE
CETTE VILLE.


Le général Lagrange arriva le 23 floréal au Caire, avec le corps qui
s'était retiré de Rahmaniëh. Cette jonction donnait au général
Belliard les moyens de marcher contre le visir, avant l'approche des
Anglais. Si alors on était parvenu à le rejeter dans le désert, une
faible garnison devenait suffisante pour contenir les habitans du
Caire, et le corps de troupes qu'on aurait réuni, pouvait être
opposé avec succès à l'armée anglo-turque qui marchait sur cette
ville.

Les généraux anglais craignaient ce mouvement et avaient recommandé
au visir, ainsi qu'aux officiers de leur nation qui dirigeaient son
artillerie, d'éviter tout engagement, de céder le terrain; et, dans
le cas où ils seraient pressés trop vivement, de faire leur retraite
par le Delta pour se réunir à eux. Il est douteux que le visir eût
adopté ce plan; il n'aurait pas trouvé convenable à sa dignité de
fuir dans les villages du Delta avec une escorte dispersée;
craignant aussi de se mettre au pouvoir du capitan-pacha en allant
les joindre, il aurait préféré de repasser le désert, et les hommes
rassemblés des diverses parties de l'Asie qui composaient son armée,
auraient suivi le groupe de ses gardes aussitôt qu'ils lui auraient
vu prendre la route de Syrie.

La lenteur que les Anglais avaient mise dans toutes leurs
opérations, faisait présumer qu'on aurait le temps d'exécuter ce
mouvement avant leur arrivée près du Caire. Peut-être aurait-il
convenu d'abandonner entièrement cette ville et de garder seulement
la citadelle de Gisëh; on aurait ainsi réuni un plus grand nombre de
troupes; mais ce parti, bon lorsque les ennemis étaient éloignés,
n'était pas à cette époque sans inconvéniens; l'affaire contre le
visir pouvait ne pas être décisive; des partis de son armée
pouvaient se jeter dans la ville, alors il ne serait plus resté que
de faibles ressources; la communication avec Gisëh et la citadelle
où étaient les magasins, serait devenue difficile; on aurait enfin
perdu l'influence d'opinion attachée à la possession de la capitale;
d'ailleurs, le général Belliard avait des ordres très précis du
général Menou pour la conserver.

On organisa, le 24, le corps qui devait sortir du Caire, pour aller
reconnaître s'il était encore possible d'attaquer le visir avec
avantage. Le général Belliard y laissa le général Almeiras pour
garder les forts et contenir les habitans; il avait sous ses ordres
mille hommes d'infanterie et trois cents Cophtes et Grecs, les
invalides, cavaliers non montés, canonniers, ouvriers, etc., qui
formaient la garnison des forts, au nombre de treize cents hommes,
non compris neuf cents malades aux hôpitaux, et les employés.

Le général Belliard se mit en marche le 25 avec quatre mille cinq
cents hommes d'infanterie, neuf cents de cavalerie, et vingt-quatre
pièces de canon. Après avoir chassé devant lui quelques partis de
cavalerie ennemie, il fit halte pendant la nuit à El-Menayer.

Le 26, à la pointe du jour, il se mettait en mouvement, lorsqu'on
aperçut, près du village d'El-Zouamëh, un corps ennemi d'à peu près
neuf mille fantassins et cavaliers turcs, appuyés par environ cinq
cents Anglais qui dirigeaient l'artillerie. Les troupes françaises
s'avancèrent sur les hauteurs qui terminent le désert, à l'est
d'El-Menayer. L'infanterie en carrés forma les deux ailes; le centre
était occupé par la cavalerie. Le feu de l'artillerie française eut
bientôt éteint celui de l'artillerie ennemie. La cavalerie chargea
sur les pièces, en prit deux, et mit en fuite l'infanterie turque et
les canonniers anglais; mais elle ne put les poursuivre, parce qu'en
s'éloignant trop de la protection de l'infanterie, elle pouvait être
écrasée par leur cavalerie, infiniment supérieure en nombre, et qui
entourait déjà les troupes françaises. Les Osmanlis tentèrent
quelques charges contre les carrés, mais sachant par l'expérience
des campagnes précédentes, qu'il était impossible de les rompre,
ils n'osèrent s'abandonner, et le feu de l'artillerie suffit pour
les éloigner.

Les groupes des ennemis cédaient le terrain à mesure que les troupes
françaises avançaient; depuis plusieurs heures que ces escarmouches
se prolongeaient inutilement, les soldats, qui souffraient dans le
désert d'une chaleur excessive, et surtout de la privation d'eau,
commençaient à être fatigués, on les fit arrêter à des puits près
d'El-Zouamëh. Pendant cette halte, l'armée du visir, qui arrivait de
Belbéis, se répandit autour d'eux; ils se mirent en mouvement contre
les groupes les plus serrés, sans pouvoir engager le combat décisif;
quelques corps de cavalerie paraissaient dans l'éloignement prendre
la route du Caire. On devait craindre à la fois qu'ils ne
parvinssent à y pénétrer, et que les démarches du visir, qui évitait
de s'engager, n'eussent pour but de laisser aux Anglais le temps d'y
arriver et de s'en rendre maîtres, ainsi que de Gisëh. On jugea
qu'il était nécessaire de se rapprocher de cette ville; les troupes
y rentrèrent le 27, et furent réparties de manière à en défendre
toutes les avenues.

Le chef de brigade Cavalier, envoyé pour faire un fourrage dans les
villages du Bahirëh, était parti, le 24 floréal, d'Alexandrie, avec
deux cent vingt hommes de la 25e demi-brigade, cent vingt-cinq
dragons des 14e et 18e régimens, quatre-vingt-cinq dromadaires et
une pièce de canon; il escortait six cents chameaux. Arrivé le 26 à
El-Och, il trouva ce village abandonné et dépourvu de grains, la
récolte n'étant pas encore achevée: il se rendit à Amran; même
impossibilité de charger ses chameaux. Il forma la résolution de
pousser jusqu'au Caire pour y chercher des vivres, qu'il conduirait
ensuite à Alexandrie par le désert. Trompé par les rapports des
habitans, il croyait que l'armée anglo-turque était encore à
Rahmaniëh. N'ayant reçu, lors de son départ, des vivres que pour
deux jours, il ne pouvait s'éloigner des villages, où ses troupes se
procuraient toujours quelques subsistances, pour prendre la route
des lacs de Natron; il suivit la lisière du désert et des terres
cultivées. Arrivé près de Terranëh, il aperçut une flottille sur le
Nil; à peine avait-il reconnu les pavillons anglais et turcs, qu'il
vit des colonnes ennemies se diriger sur lui. Depuis son départ
d'El-Och, il avait toujours été entouré de sept à huit cents
cavaliers arabes, qui, sans l'inquiéter beaucoup, l'avaient
cependant empêché d'éclairer sa marche par la cavalerie. Les
chameaux, épuisés de fatigue, ne pouvaient s'éloigner assez
rapidement; il essaya cependant de s'enfoncer dans le désert; mais
il fut bientôt atteint par la cavalerie ennemie, et forcé de
ralentir sa marche pour leur faire face et leur résister sans se
rompre. Ce premier corps fut bientôt joint par plusieurs pièces
d'artillerie légère et de l'infanterie. Ces quatre cent cinquante
Français, attaqués par trois mille Anglais et embarrassés par un
convoi, ne pouvaient se défendre; ils rejetèrent néanmoins avec
beaucoup de fermeté les premières sommations qui leur furent faites
de se rendre prisonniers. Leur contenance fière engagea les Anglais
à signer avec le chef de brigade Cavalier, une convention par
laquelle ce corps serait embarqué pour la France avec armes et
bagages.

Dans le même temps, six mille Turcs occupèrent Damiette, tandis que
mille autres débarquèrent à Dibëh; quatorze bâtimens anglais et
turcs bloquaient le Boghaz: tout se disposait pour l'attaque de
Lesbëh. Ce fort était bien garni d'artillerie, mais il y avait
seulement douze canonniers pour servir toutes les pièces; son
développement était aussi trop considérable pour la garnison chargée
de le défendre. On prit le parti de l'évacuer, d'enlever les pièces,
de jeter les munitions et les vivres dans le Nil et de couler les
chaloupes canonnières. La garnison passa le fleuve le 20 floréal, et
se retira avec les marins sur Bourlos, pour de là essayer de se
réunir au corps de Rahmaniëh. Elle apprit que ce corps s'était
replié sur le Caire, et ne pouvant rester à Bourlos faute de vivres,
elle s'embarqua sur quatre bâtimens qui s'y trouvaient, dans
l'intention de se jeter, si cela était possible, dans Alexandrie.
Deux furent pris; les autres parvinrent à s'échapper, et gagnèrent
les ports d'Italie.

Avant la bataille d'Héliopolis, les mouvemens des ennemis sur la
frontière avaient toujours occasionné des soulèvemens en Égypte, et
surtout dans les cantons qui n'étaient pas contenus par la présence des
troupes; cette victoire, la prise du Caire, la clémence du vainqueur,
qui borna le châtiment des révoltés à de fortes amendes, eurent une
telle influence sur les habitans, que le débarquement d'une armée
anglaise, ses premiers avantages, la présence du capitan-pacha et les
préparatifs du grand-visir, ne détruisirent pas leur confiance et leur
attachement aux Français. Tous faisaient des voeux pour le succès de
leurs armes. Les musulmans même les plus fanatiques, qui, pour me servir
de leurs expressions, étaient contens de voir des infidèles se détruire
entre eux, préféraient le joug des Français à celui d'étrangers qu'ils
ne connaissaient pas. Les firmans répandus par le visir et par le
capitan-pacha n'avaient pu exciter aucun mouvement. À mesure que le
visir pénétra en Égypte, les cheiks des villages, toujours fidèles à
leur système d'obéir à l'ennemi présent, s'empressèrent d'aller lui
faire leurs soumissions; mais ils se bornèrent à des protestations
d'attachement, et ne fournirent de l'argent et des vivres qu'autant
qu'ils y furent contraints. Les Arabes vinrent aussi, avec une partie de
leurs cavaliers, joindre son armée, bien moins dans l'intention de lui
servir d'auxiliaires que pour éviter ses poursuites, et surtout pour
vivre, pendant la crise, aux dépens du pays, et piller les vaincus, s'il
y avait une affaire.

Le Caire avait trop souffert pendant le siége qu'il avait eu à
soutenir pour s'y exposer de nouveau. La plus grande tranquillité y
régnait, malgré la proximité des armées ennemies; mais en même
temps qu'ils promettaient de ne faire aucun mouvement, les habitans
annonçaient avec franchise qu'ils seraient forcés de se joindre aux
Osmanlis, s'ils parvenaient à s'introduire dans la ville, et que les
premiers soins des Français devaient être d'en garder toutes les
avenues. Le général Belliard, pour mieux les contenir, s'assura de
la personne des principaux cheiks, et les garda en otages dans la
citadelle.

Nous avons parlé précédemment des vexations que Mourâd-Bey et son
envoyé Osman-Bey Bardisi, avaient éprouvées du général Menou, et de
la manière dont ses secours avaient été refusés. Cette conduite
devait l'indisposer contre le chef des Français, et lui ôter
l'espérance d'être protégé par eux. Lorsque les circonstances
forcèrent le général Belliard à rappeler les troupes qui occupaient
la Haute-Égypte, il invita Mourâd-Bey à descendre avec ses
mameloucks; ce bey effectua ce mouvement avec lenteur. Une peste
horrible dévastait alors ces provinces; les mameloucks en étaient
attaqués, et chaque bey s'isolait dans le désert avec les siens.
N'ayant pas été entraîné par des démarches ostensibles à se
prononcer ouvertement avant de connaître les résultats de la
campagne qui s'ouvrait, il voulait en profiter pour garder une
espèce de neutralité, afin de s'arranger avec le vainqueur. Déjà il
avait appris le premier succès des Anglais; des agens envoyés par
eux, le pressaient d'unir ses intérêts aux leurs. Ennemi juré des
Turcs, dont il connaissait toute la perfidie, il savait qu'il ne
devait en attendre qu'une vengeance, préparée d'abord par de bons
traitemens; mais il pouvait espérer quelque avantage de la
protection de leurs alliés; et on peut soupçonner qu'en cas
d'événemens malheureux pour les Français, il s'y ménageait un appui.
Ses projets éventuels n'ont cependant jamais influé sur sa conduite;
il témoigna aux Français jusqu'à sa mort un attachement toujours
égal, et même, à cette époque, il préparait pour eux des envois de
grains dont il savait qu'ils manquaient. Leurs revers et
l'inquiétude qu'il concevait pour son sort futur l'affectèrent
vivement. Les chagrins ébranlèrent sa santé; il fut attaqué de la
peste, et y succomba le 2 floréal, après trois jours de maladie.

Les beys et mameloucks sentirent vivement cette perte; les
circonstances ne permettant pas de porter son corps au tombeau des
mameloucks, où ils avaient désigné sa place près d'Aly-Bey, ils
l'inhumèrent à Saouagui, près Tahta. Le plus bel hommage fut rendu à
sa bravoure; ses compagnons d'armes brisèrent ses armes sur sa
tombe, déclarant qu'aucun d'eux n'était digne de les porter.

Mourâd-Bey n'était pas un homme ordinaire; il possédait éminemment
les défauts et les vertus qui tiennent au degré de civilisation où
les mameloucks sont parvenus. Livré à toute l'impétuosité de ses
passions, son premier moment était terrible, le second l'entraînait
souvent dans un excès contraire. Doué par la nature de cet
ascendant qui appelle certains hommes à dominer les autres, il avait
l'instinct du gouvernement sans en connaître les ressorts. Également
prodigue et rapace, il donnait tout à ses amis, et pressurait
ensuite le peuple pour subvenir à ses propres besoins. Joignez à ces
traits généraux une force extraordinaire, une bravoure à toute
épreuve, et une constance dans le malheur qui, au milieu des crises
fréquentes de sa vie agitée, ne l'a jamais abandonné.

Les beys, après sa mort, reconnurent pour chef Osman-Bey Tambourgi,
qu'il leur avait désigné. Il fit faire au général Belliard des
protestations d'attachement aux Français, et fit annoncer des envois
de grains; mais il mit beaucoup de lenteur dans tous ses mouvemens,
afin de mieux régler sa conduite sur les circonstances.

Après la retraite du corps de Rahmaniëh, et la rentrée de celui qui
avait été reconnaître l'armée du visir, les beys voyant plusieurs
armées s'avancer de concert contre le Caire, en même temps que le
corps de l'Inde, arrivé à Kenëh, descendait le Nil, jugèrent les
affaires des Français désespérées, et qu'il convenait à leurs
intérêts d'abandonner ostensiblement leur cause. Ils allèrent camper
auprès du capitan-pacha et des Anglais; mais ils chargèrent en même
temps Hussein-Bey, leur envoyé chez les Français, de les prévenir de
cette démarche, et de les excuser, en leur annonçant qu'ils ne
commettraient aucune hostilité contre eux. En effet, ils tinrent
parole.

L'armée d'Orient, lors de son arrivée en Égypte, était, huit jours après
le débarquement, à Rahmaniëh, dix jours plus tard, elle livrait la
bataille des Pyramides. Les soldats, encore fatigués de la traversée,
avaient fait toute cette route sans moyens de transport, ni par terre ni
par eau, avant qu'aucun service fût organisé pour leur fournir des
subsistances, harcelés continuellement par les mameloucks, les Arabes et
tous les fellâhs armés; ils avaient vécu de féves, de lentilles, de
maïs, de blé et de quelques bestiaux abandonnés, qu'ils trouvaient dans
les villages. L'armée anglaise ne fut à Rahmaniëh que soixante-trois
jours après son débarquement, quoique secondée de tous les moyens
qu'elle tirait de sa flotte, par un service de subsistances très bien
organisé, par une flottille nombreuse sur le Nil et beaucoup de chameaux
pour les transports, aidée encore de l'influence du capitan-pacha sur
les habitans, qui les présentait comme les satellites de l'islamisme.
Elle mit ensuite quarante jours à faire la route de Rahmaniëh à Embabëh,
que les troupes françaises parcouraient ordinairement en moins de
quatre.

Cette lenteur du général Hutchinson ne peut être motivée que sur la
crainte qu'il avait d'être battu par la réunion momentanée de toutes
les forces françaises, avant que l'armée du visir ne divisât leur
attention sur plusieurs points, et par le désir de mettre assez
d'ensemble dans ses mouvemens et ceux des Turcs, pour que les
Français ne pussent pas sortir du Caire, afin de combattre l'un,
sans abandonner cette ville aux autres. Peut-être aussi voulait-il
attendre la jonction des troupes de l'Inde. Elles étaient arrivées à
Souez à la fin de germinal; une partie y avait débarqué en attendant
les moyens nécessaires pour passer le désert. Ces troupes,
descendues à terre, eurent des malades; la peste en fit périr un
certain nombre. Le général Baird ne recevant pas assez de chameaux
pour ses transports, et craignant peut-être que le visir ne fût
défait par les Français, pendant qu'il passerait le désert, prit le
parti de rappeler ses troupes et d'aller faire son débarquement à
Cosséir. Des agens du visir furent envoyés dans la Haute-Égypte,
afin d'engager les Arabes à lui fournir les chameaux nécessaires. Ce
corps arriva à Cosséir le 3 prairial, à Kenëh le 19 prairial, et
descendit fort lentement le Nil. Le général Baird était vers Siout,
lorsque la convention pour l'évacuation du Caire fut signée.

Le général Hutchinson arriva le 28 floréal à Terranëh, avec son
corps d'armée et le capitan-pacha; il y séjourna quelque temps. À
Ouardan, il prit un nouveau séjour; ce fut là que les mameloucks
vinrent le joindre. Il n'arriva que le 1er messidor près d'Embabëh,
pour faire l'investissement de Gisëh, sur la rive gauche du fleuve.
Les Anglais établirent aussitôt un pont de bateaux à Chobra, pour
communiquer avec les Turcs, et placèrent sur chaque rive un corps de
troupes pour le garder.

La position des troupes françaises au Caire devenait fort difficile:
les ennemis, il est vrai, montraient toujours la même timidité; ils
employaient des forces très considérables pour faire replier de
faibles avant-postes; mais ils les resserraient successivement sans
les réunir davantage, puisque nos troupes n'en étaient pas moins
dispersées dans tous les forts et sur tous les points de l'enceinte
immense de cette ville, de la citadelle, de Boulac, du Vieux-Caire
et de Gisëh. Cette ligne de défense avait douze mille six cents
toises de développement. Il fallait à la fois résister aux attaques
extérieures de quarante-cinq mille hommes qui l'attaquaient, et
contenir à l'intérieur une populace nombreuse, naturellement
disposée aux émeutes, et qui, pouvant dès-lors prévoir que les
Français évacueraient cette ville, devait chercher les moyens de se
concilier le visir, pour éviter ses vengeances, et l'aider par un
soulèvement à y pénétrer.

L'armée française ne pouvait faire une grande sortie avec des forces
suffisantes, pour livrer bataille à l'une des armées ennemies sans
dégarnir toute l'enceinte. Si elle avait agi contre l'armée
anglaise, elle n'aurait pu empêcher les Turcs d'entrer dans le
Caire; et si elle avait attaqué l'armée du visir, les Anglais se
seraient emparés de Gisëh, où était une partie des magasins. Un
pareil mouvement pouvait réussir, si les ennemis, trompés sur la
faiblesse des postes restés devant eux, laissaient échapper cet
avantage; mais aussi on perdait tout par un échec.

On ne pouvait donc plus espérer de battre les ennemis sous les murs
du Caire; la retraite sur Damiette, où il aurait été possible de
trouver des ressources et de prendre une position défensive, était
aussi peu praticable, depuis que cette ville et Lesbëh étaient
occupées par les Turcs. Celle sur Alexandrie ne l'était pas
davantage: les troupes auraient eu beaucoup de peine à y parvenir,
en perdant au Caire tous leurs équipages, et encore elles auraient
accéléré la chute de cette place, par l'épuisement des magasins. Il
ne restait d'autre parti, si on abandonnait le Caire, que celui de
se retirer dans la Haute-Égypte; mais il aurait fallu pouvoir y
transporter des munitions, et presque toutes les barques avaient été
perdues à Rahmaniëh: d'ailleurs, quelles ressources espérer dans un
lieu où la peste la plus affreuse dévorait les habitans?...

Si on ne trouvait pas qu'il y eût de l'avantage à abandonner le
Caire, pour en sortir avec toutes les troupes disponibles, en
laissant une garnison dans la citadelle, où elle se serait défendue
aussi long-temps qu'il lui aurait été possible, on ne pouvait pas
fonder plus d'espérance sur la ville du Caire, où il n'y avait que
six mille hommes de troupes françaises en état de combattre,
dispersées sur un développement immense, et trop faibles partout
pour résister à une attaque sérieuse. La plupart des tours qui
défendaient l'approche de l'enceinte, pouvaient être renversées par
quelques décharges d'artillerie. Tous ces postes, toutes ces
fortifications, qui semblaient si redoutables aux ennemis, n'étaient
réellement susceptibles que d'une défense très courte. Les troupes
avaient élevé avec la plus grande activité quelques redoutes plus
solides entre le Caire et Boulac. Quelques flèches ou plutôt des
fossés peu profonds, creusés en avant du mur d'enceinte de Gisëh
arrêtaient les Anglais: ils ouvraient la tranchée pour les attaquer.
Presque aucun point n'était à l'abri d'une attaque de vive force. Un
seul étant forcé, tout tombait, la réunion des corps isolés devenait
impossible, chacun deux restait à la merci des ennemis; et la
révolte des habitans, qui se seraient alors déclarés, aurait doublé
les embarras et les pertes des Français.

Les approvisionnemens avaient été négligés et même contrariés avant
la campagne. Depuis, les rentrées avaient été peu considérables,
parce qu'on ne pouvait pas envoyer dans les provinces des
détachemens suffisans pour en protéger la perception.

Le directeur des revenus en nature, quoique l'ennemi fût aux portes du
Caire, alla dans la Haute-Égypte avec une barque armée; mais les
villages, ravagés par la peste étaient déserts; il n'avait pas de
troupes pour pénétrer dans l'intérieur des terres, où Mulley-Mahammed
était en force, et il dut rentrer au Caire.

Quelques fourrages, qu'on fit dans la province de Gisëh, où la
récolte était à peine finie, ne suffisaient pas pour fournir à la
consommation des troupes et aux envois qu'on expédiait à Rahmaniëh:
on dut acheter des grains, et au moment du blocus, on n'avait des
vivres que jusqu'à la fin de messidor.

Les caisses étaient vides au moment de l'entrée en campagne; depuis
ce temps, on n'avait reçu que le produit de quelques droits levés au
Caire: les officiers et diverses personnes attachées à l'armée,
versèrent leurs épargnes pour subvenir aux dépenses journalières.
Les magasins de l'artillerie avaient été épuisés, pour répondre aux
demandes réitérées du général Menou, et tout avait été encombré à
Rahmaniëh. Il ne restait pas au Caire 150 coups par pièce, et on y
manquait d'affûts de rechange.

La peste s'était déjà déclarée au Caire, quelque temps avant la
campagne; mais depuis elle y avait fait des progrès effrayans: les
vieillards ne citaient que peu de grandes épidémies dont les ravages
pussent lui être comparés. On estime à quarante mille le nombre des
habitans qui en furent attaqués au Caire, dans l'espace de quatre
mois. Le nombre des Français qui entraient au lazaret s'était élevé
jusqu'à cent cinquante par jour. Mais les médecins, qui devaient
leur expérience sur cette maladie à leur courageux dévoûment,
guérissaient à peu près les deux tiers des malades. La peste
commençait à diminuer en messidor; les hôpitaux étaient cependant
encore remplis, un grand nombre de soldats s'y trouvaient retenus
par la longue convalescence qui succède à cette maladie.

Le général Belliard n'avait reçu du général Menou que des lettres
vagues. Le seul point sur lequel il insistât était la défense du
Caire; mais il n'avait envoyé aucune instruction générale. Depuis la
retraite de Rahmaniëh, la communication avait été difficile;
néanmoins deux détachemens de dromadaires étaient arrivés par le
désert. Comme ils n'apportaient aucune instruction, le général
Belliard écrivit pour en demander. Ce défaut de communication avec
Alexandrie conservait en partie, aux troupes du Caire, la
tranquillité morale: la terreur, l'espionnage, les divisions n'y
existaient pas comme à Alexandrie. Cependant le général Menou avait
établi précédemment des correspondances avec des subalternes, et
était parvenu à en fanatiser quelques uns. Au lieu d'entourer de la
confiance des troupes les officiers qui les commandaient, on
excitait les soupçons contre plusieurs d'entre eux; on s'attachait
surtout à poursuivre ceux qui étaient trop francs pour déguiser
l'estime et l'attachement qu'ils avaient pour le général Reynier.
Quoique toutes ces manoeuvres fussent de nature à décourager les
troupes, elles ne purent effacer en elles ce zèle et ce dévoûment
qu'elles avaient montré dans les circonstances les plus pénibles, et
qui les disposait à tout souffrir, à tout entreprendre pour
conserver l'Égypte, ou du moins différer sa perte; mais il aurait
fallu des moyens, et nous avons vu qu'ils manquaient. On ne pouvait
sortir, pour combattre les ennemis, sans s'exposer à de grands
revers. La retraite dans la Haute-Égypte n'offrait aucune ressource.
Si les ennemis tentaient une attaque contre l'une des parties de
l'enceinte, ils devaient réussir à la forcer, et contraindre les
troupes à se rendre à discrétion. Il ne restait donc d'autre parti,
que d'imposer à des ennemis aussi pusillanimes, par une contenance
fière et assurée, et de leur dicter les conditions de la retraite
avant que des succès leur eussent appris à connaître leurs forces.

On proposa, le 3 messidor, une suspension d'armes. Les conférences
durèrent jusqu'au 8. On avait réussi à intimider les ennemis; de
faibles fortifications leur présentaient un aspect redoutable. On
signa le 9 une convention par laquelle les troupes françaises
devaient évacuer le Caire, avec des conditions pareilles à celles du
traité d'El-A'rych. Elles emportaient leurs armes, leur artillerie,
leurs équipages; emmenaient un certain nombre de chevaux et tout ce
qu'elles jugeaient convenable, et devaient être conduites en France
sur des bâtimens anglais. Comme on ignorait si les approvisionnemens
d'Alexandrie permettraient d'en prolonger la défense, on inséra dans
cette convention une clause, par laquelle cette place serait libre
d'accepter, dans un délai limité, les mêmes conditions.

La garnison du Caire eut douze jours pour préparer cette évacuation;
elle se rendit ensuite à Aboukir, où elle s'embarqua; dans sa
marche du Caire à Rosette, elle était accompagnée par l'armée
anglaise, le corps du capitan-pacha et les mameloucks. La plus
parfaite union régnait entre toutes ces troupes, soumises, peu de
jours avant, à l'obligation de s'entr'égorger.

L'armée ne pouvait laisser en Égypte les restes de Kléber, d'un
général dont la perte était chaque jour plus vivement sentie. La
cérémonie de leur translation du fort d'Ibrahim-Bey, où ils étaient
déposés, jusqu'à la djerme qui devait les transporter, fut annoncée
par des salves de tous les forts. Les Anglais et les Turcs, qui
avaient été prévenus, pour que ce bruit d'artillerie, dans les
circonstances où l'on était ne leur donnât pas d'inquiétude,
voulurent concourir à ces honneurs funèbres, et répondirent, par des
salves réitérées, à celles des Français.



CHAPITRE VI.

BLOCUS D'ALEXANDRIE JUSQU'À L'ENTIÈRE CONSOMMATION DES VIVRES; SON
ÉVACUATION.


Pendant que la moitié de l'armée anglaise et les deux armées turques
agissaient dans l'intérieur de l'Égypte, et jusqu'après l'évacuation
du Caire, il ne se passa aucun événement remarquable à Alexandrie.
Les troupes étaient toujours campées sur les hauteurs de Nicopolis,
et y remuaient beaucoup de terre. On enlevait des ouvrages de la
place des pièces de gros calibre, pour armer ces retranchemens.
Cette position trop étendue pour le nombre des troupes, avait encore
le défaut de nuire au rassemblement de forces suffisantes pour
s'opposer à l'établissement des Anglais au Marabou, qui devait être
leur première opération offensive: au lieu que si on s'était borné à
la seule défense des ouvrages et de l'enceinte de la place, on
aurait pu les dégarnir momentanément pour opposer toutes les forces
à l'ennemi, sur les points où il se serait présenté. La plus grande
partie des ouvriers étant employée à ce retranchement, on ne pouvait
travailler que lentement à perfectionner les fortifications
d'Alexandrie. On acheva cependant de revêtir sa nouvelle enceinte,
et le général Menou fit construire un nouveau front, sur le bord de
la mer, pour fermer, du côté du port, la place, où il était campé
avec son quartier-général. La nécessité de clore d'abord la ville,
et de défendre son enceinte, avait fait retarder précédemment la
construction de deux forts, l'un sur la hauteur dite de _Cléopâtre_,
et l'autre sur celle de la colonne de Pompée: ils étaient
nécessaires pour défendre les approches, parce que l'ennemi, une
fois établi sur ces points, aurait de là commandé toute la ville
d'Alexandrie, le port Neuf et la communication des postes, et qu'il
aurait pu s'en rendre maître en moins de six jours. On avait
plusieurs fois parlé au général Menou de l'importance de ces
ouvrages; le général Reynier les lui avait recommandés en partant.
Après le départ de cet officier, on y employa un plus grand nombre
d'ouvriers, et ils furent rendus susceptibles de défense.
L'inondation du lac Maréotis, qui venait baigner le pied des
hauteurs de la colonne de Pompée et resserrait la position des
Français, rendait l'occupation de ces hauteurs encore plus
importante, parce qu'elle obligeait les ennemis à n'attaquer qu'un
seul front d'Alexandrie, ou à diviser leur armée pour investir
entièrement cette place. Les généraux Samson et Bertrand, commandant
le génie, et le général Songis, commandant l'artillerie,
dirigeaient, autant qu'il dépendait d'eux, ces ouvrages, d'après un
bon système de défense: mais faisant d'inutiles efforts pour
éclairer le général Menou, ils durent souvent se borner à exécuter
les travaux et les dispositions ridicules qu'il leur prescrivait.

Le général Menou s'était fait illusion sur l'approvisionnement
d'Alexandrie et sur l'état des magasins, jusqu'au moment où toute
communication avec l'intérieur de l'Égypte lui fut interdite. Ce ne
fut qu'en prairial qu'on s'occupa sérieusement de mettre de
l'économie dans les consommations; on vit que les blés qui restaient
en magasin seraient bientôt épuisés, et on y mêla du riz pour la
fabrication du pain, d'abord dans la proportion de deux tiers de blé
et d'un tiers de riz, ensuite d'une moitié de blé et d'une moitié de
riz. Les Arabes, attirés par l'appât du gain, apportèrent des blés
à Alexandrie. On acheta, à très haut prix, pour les magasins de
l'armée, tout ce qu'ils apportèrent. Ces convois, dont quelques uns
étaient assez considérables, fournirent pendant deux mois une partie
du blé nécessaire à la consommation. Les caisses étant vides, les
officiers, les administrateurs, les négocians, etc., versèrent
l'argent qu'ils avaient; on s'en servit pour payer les grains
apportés par les Arabes, et pour quelques autres dépenses.

Quoique le spectacle de tant d'opérations désastreuses, les
jalousies, les délations, et la terreur qui en était la suite,
dussent porter le découragement dans toutes les âmes, chacun était
cependant résolu à souffrir pour l'honneur de l'armée; et on sentait
généralement que pour donner le temps de terminer les négociations
de la paix, il était nécessaire de prolonger la défense
d'Alexandrie.

Le général Menou, en faisant partir le général Reynier, n'avait pas
écrit directement contre lui; ensuite dans des dépêches subséquentes
il annonça que ce départ avait éteint tous les partis qui
paralysaient ses opérations; il renouvela l'engagement de conserver
l'Égypte, et continua de tromper le gouvernement par de faux
rapports sur la situation de l'armée et sur les événemens de la
campagne; croyant détruire, par des espérances flatteuses, l'effet
que devait produire l'annonce de toutes ses fautes. Quoique la
conduite du général Menou envers le général Reynier ne pût être
justifiée, des succès lui auraient cependant donné une excuse
apparente; mais il fallait savoir se les procurer; il fallait
pouvoir sentir que le moyen de les obtenir était la réunion de
l'armée, et des manoeuvres actives et audacieuses dans l'intérieur
de l'Égypte; il fallait sentir qu'au lieu de rester campé dans
Alexandrie, la place du général en chef était près du corps le plus
considérable, qui se trouvait au Caire.

Les membres de l'Institut et de la Commission des Arts, qui, après
les premiers événemens de la campagne, étaient venus à Alexandrie,
comme à l'endroit le plus sûr pour des non-combattans, avaient
obtenu, à la fin de floréal, l'autorisation de partir pour la
France: ils s'étaient embarqués sur un petit bâtiment. Au moment où
ils sortirent du port, les Anglais leur refusèrent le passage: ils
voulurent y rentrer, on les menaça de les couler: enfin, après
quelques jours d'anxiété, le général Menou leva sa défense, et ils
revinrent à Alexandrie, où, incorporés dans une garde nationale
composée d'employés et autres Français non militaires, ils firent le
service intérieur de la place.

L'article du traité d'évacuation du Caire qui donnait au général
Menou la faculté d'en profiter pour la garnison d'Alexandrie, lui
fut notifié le 18 messidor. Étant prévenu des négociations de paix,
il était nécessaire d'en prolonger la défense aussi long-temps que
les approvisionnemens et la timidité des ennemis le permettraient.
On savait aussi que la flotte de l'amiral Gantheaume était en route
pour apporter des secours: la corvette _l'Héliopolis_, qui entra à
la fin de prairial dans le port, avait été détachée de cette flotte,
lorsqu'elle dut s'éloigner, ayant été aperçue par les Anglais à
trente lieues d'Alexandrie; elle ne pouvait cependant encore y
arriver et donner de nouveaux moyens de défense. On sentit
généralement la force de ces motifs, et la proposition fut rejetée.

Il aurait peut-être convenu de se rendre alors un compte exact des
approvisionnemens d'Alexandrie, et du temps qu'on pourrait encore y
tenir; de prévoir que la première opération des Anglais serait de
s'emparer du Marabou, et d'intercepter ainsi les vivres que les
Arabes apportaient; de retarder le plus possible l'acceptation du
traité par des négociations incidentes, et de se ménager ainsi les
moyens de sauver les bâtimens qui se trouvaient encore dans le port
d'Alexandrie.

Le général Menou se hâta d'expédier en France un bâtiment, pour
dénoncer l'évacuation du Caire; il ne sentit pas que c'était se
dénoncer lui-même, puisque cette évacuation était un résultat de ses
mauvaises dispositions; puisque le principal corps de l'armée était
là, lui, général en chef, aurait dû s'y trouver pour employer des
moyens capables de prévenir cette évacuation. Il joignait à cette
dénonciation l'annonce qu'il avait des vivres pour plusieurs mois,
l'assurance de ne jamais capituler à Alexandrie, et la promesse de
s'enterrer sous les ruines de cette ville. Lorsqu'on prend, à la
face de l'Europe, de pareils engagemens, il faut savoir les tenir.

Les armées anglaise et turque avaient suivi la garnison du Caire
jusqu'à Aboukir: dès que la plus grande partie en fut embarquée,
leurs généraux, apprenant que les propositions relatives à
l'évacuation d'Alexandrie avaient été rejetées, et que les Arabes y
portaient des vivres; ignorant aussi combien de temps la garnison
pourrait y subsister, se déterminèrent à entreprendre des opérations
pour en accélérer la reddition.

Le 28 thermidor, ils augmentèrent la flottille qu'ils avaient dans
le lac Maréotis, et y firent entrer un grand nombre de chaloupes et
de petites barques pour le transport des troupes. Ils projetèrent de
détourner l'attention des Français par une fausse attaque sur le
camp des hauteurs de Nicopolis, tandis qu'ils débarqueraient près du
Marabou, et s'établiraient sur la langue de terre qui sépare le lac
de la mer. Nous avons vu plus haut qu'outre le défaut qu'avait la
position de Nicopolis, d'être trop étendue pour un aussi petit
nombre de troupes françaises, elle avait encore celui d'occuper
toutes les forces disponibles, et qu'il n'en restait plus
suffisamment pour opposer aux autres attaques.

Le 29 thermidor, avant le jour, une troupe de deux mille Albanais
attaqua un mamelon qui domine le bord de la mer, en avant de la
gauche du camp des Français, et travailla aussitôt à s'y retrancher.
L'avant-poste qui l'occupait se retira dans les retranchemens, dont
l'artillerie tira avec succès sur les ennemis; deux compagnies de
grenadiers sortirent alors, coururent sur eux et les forcèrent à
fuir en abandonnant plusieurs morts et blessés. Ils se réunirent
près du camp des Anglais, et se bornèrent à tirailler, pendant le
reste de la journée, avec les avant-postes. L'armée anglaise avait
marché pendant ce temps; six mille hommes se déployèrent derrière la
hauteur située entre les étangs et le premier pont du canal
d'Alexandrie; l'avant-poste qui y était se retira vers ce point.
Cette hauteur étant à portée de canon du camp des Français, les
Anglais restèrent masqués derrière elle et ne firent paraître qu'un
petit corps de troupes. Le général Menou envoya deux compagnies de
grenadiers de la 25e, deux autres de la 75e, ainsi qu'un bataillon
de cette demi-brigade, en tout quatre cents hommes, pour chasser ce
corps de six mille hommes. Les soldats exécutèrent cet ordre avec
toute la valeur qu'on pouvait attendre d'eux. Ils montèrent sur la
hauteur au pas de charge, et chassèrent les premiers tirailleurs
anglais; mais, arrivés vers la crête, ils reçurent la décharge de la
ligne anglaise; et se voyant trop faibles, ils regagnèrent le camp
sans que les ennemis fissent aucun mouvement pour les poursuivre;
ils avaient de la cavalerie et n'en profitèrent pas pour couper la
retraite à cette petite troupe.

On apercevait alors le lac Maréotis couvert de barques et de
chaloupes remplies de troupes, protégées par cinquante chaloupes et
barques canonnières. Toute cette flottille était déjà, au lever du
soleil, en face de la colonne de Pompée; le vent contraire avait
retardé sa marche et l'avait empêché d'arriver, au point du jour, au
lieu du débarquement. On la voyait se diriger vers l'embouchure d'un
canal comblé, par lequel le lac Maréotis communiquait autrefois avec
la mer. C'était là que les dix-huit chaloupes qui composaient la
flottille française étaient placées, sous la protection de trois
pièces de 18, depuis qu'on avait évacué l'île de Mariout, quelques
jours auparavant. Il était évident que cette flottille se dirigeait
sur ce point, et qu'elle irait débarquer les troupes un peu plus
loin, afin de s'établir sur la langue de terre du Marabou, et
d'attaquer ce poste; mais on ne put jamais le faire comprendre au
général Menou. Le général Songis, qui pénétra le premier le dessein
des ennemis, lui dit vainement de ne pas s'inquiéter de leur fausse
attaque sur le camp de Nicopolis, et de faire marcher des troupes
pour s'opposer à l'exécution de leur attaque réelle. Il resta
toujours, avec le principal corps, au camp de Nicopolis, et ne fit
suivre la marche de la flottille que par un bataillon de la la 21e
légère, cent guides à pied et cent vingt dragons. Ce corps, de cinq
cents hommes seulement, marcha à la hauteur de la flottille jusque
vers le Marabou, où les barques se divisèrent sur deux points
différens. Il était trop faible pour empêcher les six mille hommes
que portait cette flottille de s'établir sur une plage unie,
commandée par le feu de toutes les chaloupes canonnières, et se
retira vers les ravins de l'ancien canal. La flottille française
était trop inférieure à celle des ennemis pour se maintenir sur le
lac; il n'existait aucune anse où elle pût se mettre à l'abri, et
devenait inutile. On voulut essayer de la convertir en brûlots
lorsque la flottille anglaise passa, afin d'y mettre du désordre;
mais le vent ne favorisait pas ce projet; elle brûla trop loin pour
leur faire du mal.

Les Anglais, après s'être établis à terre, attaquèrent le poste du
Marabou, et le canonnèrent vivement par terre et par mer. Ce poste,
qui n'était qu'une ancienne mosquée bâtie sur un rocher détaché du
continent, fut bientôt détruit; il capitula le 3 fructidor. De trois
avisos qui étaient mouillés près de ce fort, deux furent coulés, et
le troisième rentra, dès le 1er fructidor, à Alexandrie, fort
endommagé.

Après la prise du Marabou, les Anglais firent entrer, le 4
fructidor, dans la partie est du port Vieux, une frégate, six
corvettes et plusieurs bâtimens légers, et canonnèrent vivement le
corps de troupes qui s'était posté, le 29 thermidor, sur les bords
de l'ancien canal. Ils prenaient de revers sa droite, tandis que le
feu de la flottille du lac Maréotis écrasait sa gauche. L'armée
anglaise vint en même temps occuper cette position: elle était forte
alors de plus de huit mille hommes, parce qu'elle avait reçu des
renforts, entre autres, un régiment de dragons et cinq cents
mameloucks. Malgré cette supériorité, elle ne poussa pas vivement
le petit corps de six cents Français qui, parfaitement dirigés par
le général Eppler, les arrêta un moment et se retira ensuite en bon
ordre.

Les troupes françaises prirent alors position; la droite au fort
Leturcq, et la gauche sur les hauteurs de la colonne de Pompée. On
tira quelques troupes du corps de Nicopolis pour occuper ces
dernières; il restait seulement deux mille deux cents hommes pour
défendre ce front et les retranchemens du camp de Nicopolis contre
l'armée anglaise. Le reste des troupes gardait les ouvrages
d'Alexandrie, avec les marins, les invalides, les convalescens et la
garde nationale.

Il était surtout nécessaire d'empêcher les ennemis de s'emparer du
fort Leturcq, parce que, s'ils y avaient établi des batteries, ils
pouvaient de là couler tous les bâtimens qui étaient dans le port
Vieux.

Les Anglais restèrent quelques jours sans rien entreprendre; mais le
8, vers onze heures du soir, environ huit cents cavaliers anglais et
mameloucks tournèrent les premiers avant-postes, et en enlevèrent
quelques uns, tandis qu'une colonne d'infanterie suivait le bord de
la mer. Les troisièmes bataillons des 18e et 21e l'arrêtèrent assez
long-temps; mais se voyant pris en flanc par la cavalerie, ils se
retirèrent sur le fort Leturcq. Les Anglais n'ayant pu réussir à
enlever ce fort dans cette surprise, s'établirent auprès, et
commencèrent des tranchées pour l'attaquer dans les règles.

Les troupes étaient disséminées autour d'Alexandrie, et partout trop
faibles pour résister aux attaques des ennemis, qui, sur tous les
points, pouvaient se présenter avec des forces infiniment plus
nombreuses. Le seul parti à prendre pour en prolonger la défense,
était de la considérer comme un grand camp retranché, de se
renfermer dans les ouvrages, et de conserver toujours au centre un
gros corps disponible, qu'on aurait opposé à l'ennemi sur les points
où il aurait attaqué l'enceinte. Pour cet effet, il aurait fallu
évacuer le camp de Nicopolis, et ne conserver en dehors de la place
que le fort Leturcq, les hauteurs de la colonne de Pompée, une
partie de l'enceinte des Arabes et la redoute de Cléopâtre. Par ce
moyen, on aurait pu disputer encore quelque temps la prise
d'Alexandrie contre des ennemis peu entreprenans; mais, lors même
que le général Menou aurait su prendre ce parti, il n'était plus
temps de l'adopter, parce que les vivres et l'eau allaient manquer:
il n'en restait que jusqu'aux premiers jours de vendémiaire. Les
soldats, qui ne recevaient depuis long-temps que du pain composé de
moitié blé et moitié riz et un peu de viande de cheval, étaient
épuisés par cette mauvaise nourriture; et l'eau, devenue saumâtre,
donnait naissance à beaucoup de maladies, particulièrement au
scorbut; les hôpitaux étaient encombrés de plus de deux mille
malades: d'autres, convalescens ou éclopés, n'étaient en état de
faire que le service des forts; il ne restait pas trois mille hommes
en état de se battre, et ils étaient accablés par les privations et
la fatigue des journées précédentes.

D'après ces réflexions, on fut convaincu que lors même qu'on
pourrait encore défendre quelque temps Alexandrie, la famine
forcerait bientôt à capituler, et qu'il valait mieux s'y résoudre
avant que les Anglais eussent resserré davantage la place et obtenu
quelque succès, parce qu'on pouvait encore leur dicter les
conditions de l'évacuation; mais personne n'osait en parler au
général Menou, qui ne savait ni comment combattre, ni comment
capituler. Cependant quelques généraux et chefs de corps lui firent
part de leur opinion le 9 fructidor. Le général Menou envoya
aussitôt aux Anglais un parlementaire, pour demander une suspension
d'armes de trois jours, pendant lesquels on traiterait de
l'évacuation: elle lui fut accordée. Les généraux furent assemblés
le lendemain en conseil de guerre: on y arrêta qu'il était inutile
de prolonger la défense, et on fixa les conditions qu'on pourrait
proposer. Le général Menou, toujours fidèle à son système de rejeter
ses fautes sur les autres, dit que c'était l'évacuation du Caire qui
entraînait celle d'Alexandrie, et ne parla plus de s'ensevelir sous
les murs de cette place. Il fut dressé procès-verbal de ce conseil
de guerre et des motifs qui déterminaient à traiter; la capitulation
fut signée le 12, et ratifiée le 13 par les généraux en chef.

On remit, le 15 fructidor, les forts Leturcq et Duvivier et le camp
de Nicopolis aux Anglais, qui s'engagèrent à fournir les bâtimens
nécessaires au transport de la garnison en France: elle s'embarqua
avec armes et bagages. Les trois frégates et les autres bâtimens qui
se trouvaient dans le port d'Alexandrie furent remis aux ennemis. Le
capitaine Villeneuve commandait ces frégates: il avait voulu,
lorsqu'on se disposait à capituler, essayer de sortir pendant la
nuit, afin de sauver ces bâtimens, s'il était possible, ou de ne les
perdre au moins qu'après un combat; mais il n'avait pu en obtenir
l'agrément du général Menou.

On avait maladroitement inséré dans la capitulation un article
relatif aux collections faites par les membres de l'Institut et de
la Commission des Arts: les Anglais n'avaient pas voulu l'accorder,
mais les naturalistes, par leur fermeté dans le refus d'abandonner
leurs collections, et la menace de les brûler, surmontèrent ces
difficultés: on ne laissa que quelques statues grossièrement
sculptées et un sarcophage de granit.

Les troupes s'embarquèrent dans la première décade de vendémiaire.
Quelques bâtimens quittaient les côtes d'Égypte lorsqu'on signait à
Londres les préliminaires de la paix et l'article par lequel cette
province devait être restituée aux Turcs.

Ainsi s'est terminée l'expédition d'Égypte. Tant il est vrai qu'un
chef inhabile détruit par sa seule influence tous les ressorts qui
lui sont confiés; mais peu d'armées sans doute ont plus de droits à
l'admiration que celle d'Orient. Transportée sur un sol étranger,
l'événement funeste du combat naval d'Aboukir pose une barrière
entre elle et sa patrie; elle n'en est point abattue; une marche
rapide la porte au centre du pays, tous ses pas y sont marqués par
des victoires; chaque jour lui offrait des fatigues sans nombre, des
dangers toujours renaissans, des privations de tous les genres,
aucune de ces jouissances qui, avec les combats, partagent les
momens du militaire et lui font oublier les fatigues de la guerre.
Tous, officiers, soldats, supportaient volontiers cette existence
pénible, appréciant, par l'opiniâtreté que les ennemis mettaient
dans leurs attaques réitérées, combien la possession de l'Égypte
serait utile à leur patrie; et cette idée compensait à leurs yeux
tout ce qu'ils avaient à souffrir.

Les revers qu'elle a éprouvés dans la dernière campagne,
n'atteignent point sa gloire. Disséminée par les dispositions de son
chef, elle a long-temps imposé sur tous les points à des ennemis
toujours supérieurs en nombre; et son attitude fière, dans les
momens les plus difficiles, a constamment ralenti leur marche.

La seule opération qui fasse honneur aux Anglais, est leur
débarquement, et ils en doivent la réussite à leur marine; car six
mille hommes qu'elle parvint à jeter à la fois sur la côte, furent
ébranlés par dix-sept cents hommes, obligés de veiller en même temps
sur toute l'étendue de la baie d'Aboukir, et qui, par conséquent, ne
purent agir ensemble sur le point d'attaque.

L'armée anglaise, après son débarquement, ne tenta que le 22 ventôse
de s'approcher d'Alexandrie. Elle aurait dû y rencontrer l'armée
française réunie; il n'y avait que quatre mille hommes qui lui
disputèrent le terrain et l'intimidèrent au point qu'elle n'osa
attaquer cette place; et loin de profiter de cet avantage, elle
prend la défensive et se retranche.

Le 30 ventôse, les Français vont l'attaquer, dans une position
resserrée qu'elle avait eu le temps de fortifier; des chaloupes
canonnières sur la mer et sur le lac Maadiëh couvraient ses flancs;
le nombre de ses troupes était double. L'obscurité de la nuit, la
mort de plusieurs chefs jette du désordre dans l'armée française, et
celui qui la commande se tenant à l'écart ne peut la réorganiser
lui-même, et n'en veut confier le soin à personne; il fait écraser
la cavalerie; l'armée est obligée de se retirer, et les Anglais
manquent encore cette occasion de profiter de leurs succès.

Renfermés dans leurs retranchemens, ils n'essaient d'en sortir que
vingt jours après, pour aller à Rosette, poste important pour eux,
et que l'armée ne protégeait pas.

Ils y restent un mois avant de s'étendre du côté de Rahmaniëh, qu'il
leur était également utile d'occuper pour intercepter toute
communication entre Alexandrie et le Caire. Le corps de troupes
françaises qu'ils y trouvent, trop faible pour leur résister, se
retire sur le Caire: il était de leur intérêt d'en suivre
rapidement la marche, et ils emploient quarante jours à parcourir un
espace que les Français parcouraient ordinairement en quatre.

Ils arrivent enfin au Caire avec le capitan-pacha; là ils se
joignent au visir, et ces armées réunies, six fois plus nombreuses
que les Français, craignent encore les chances des combats, et
reçoivent la loi plutôt qu'elles ne la dictent, dans le traité
d'évacuation.

Ils redescendent ensuite vers Alexandrie; la même lenteur y préside
à toutes leurs opérations, et c'est le défaut de vivres, bien plus
que leur audace, qui en accélère la chute.

L'expédition des Anglais a réussi, mais ils n'y ont recueilli que la
gloire du succès, parce que jamais ils ne surent commander la
victoire, ni par leurs dispositions, ni par leur bravoure, ni par
leur audace. Leur marche timide malgré leur énorme supériorité,
dénote aisément quelle aurait été leur destinée, si le chef de
l'armée d'Orient avait été digne d'elle.



EXTRAIT DU JOURNAL

DU

CHEF DE BRIGADE DU GÉNIE D'HAUTPOUL.


PRISE DE ROSETTE PAR LES ANGLAIS.--MARCHE CONTRE LE VISIR.--CAPITULATION
DU CAIRE.


L'ennemi s'empara de Rosette vers le 15 germinal. Le bataillon de la
85e qui y était effectua sa retraite par le Delta, et se rendit à
Rahmaniëh. On laissa dans le fort Julien une compagnie d'invalides
pour le défendre.

Le général en chef, décidé à reprendre Rosette, fit partir d'abord
le général Valentin, puis le général Lagrange, son chef
d'état-major, qui vint camper à El-Aft, village qui se trouve à
trois lieues au-dessous de Rahmaniëh, et à huit lieues de Rosette.

Le général Morand, d'après les ordres qu'il avait reçus du général
en chef, avait laissé à Lesbëh deux cents hommes, et était arrivé à
Rahmaniëh avec la 2e légère, et une compagnie d'artillerie légère.

Le camp était assis derrière des monticules formés par le curage
successif du canal, sa droite appuyée sur le Nil; de l'autre côté du
fleuve était la ville de Fouah, qui lui fournissait les vivres; sa
gauche se prolongeait vers une plaine rase que l'ennemi pouvait
facilement tourner: il pouvait en outre, venir à Birket par une très
belle route qui partait d'Édraux; et en nous dérobant une marche de
nuit, il pouvait être avant nous à Rahmaniëh. Malgré tous ces
désavantages, le général Lagrange voulut conserver son camp.

Il avait avec lui la 2e et la 4e légère, la 13e, 69e et 85e de
ligne, le 7e de hussards, le 20e de dragons, et des détachemens du
22e de chasseurs, et du 14e régiment de dragons.

Le général Bron vint le joindre quelques heures après avec le 15e de
dragons, et le reste du 22e de chasseurs; ce qui lui faisait en tout
sept à huit cents hommes de cavalerie, et près de trois mille hommes
d'infanterie.

Dès le premier jour de son arrivée, il jugea par une reconnaissance
qu'il fit lui-même, que l'ennemi était fort difficile à attaquer, et
qu'en supposant qu'il le forçât à abandonner la position qu'il
occupait à trois lieues en avant de Rosette, et à se replier sur
cette ville, il lui serait impossible de déloger les Turcs une fois
qu'ils se seraient placés dans les maisons de la ville. Il résolut
donc d'attendre l'ennemi dans sa position, toute mauvaise qu'elle
était.

On fit plusieurs batteries sur le Nil pour en défendre le passage
aux chaloupes canonnières. On coula plusieurs barques, dans une
seconde branche du côté du Delta, pour en rendre le passage
également impossible. On forma, au moyen des monticules en avant du
camp, et d'un village sur la droite, un camp retranché; mais la
gauche était une plaine rase qu'on n'espérait défendre qu'au moyen
de la cavalerie et de l'artillerie légère.


_15 floréal._--ÉVACUATION DU CAMP D'EL-AFT.

L'ennemi parut le 15 floréal, et se campa deux lieues en avant de
nous; le Nil était couvert de chaloupes canonnières, de barques, et
d'avisos qui pénétrèrent dans le Nil après la prise du fort Julien,
qui se défendit vigoureusement, mais qui, n'ayant point été secouru,
fut obligé de se rendre. Son avant-garde était placée au village de
Peirouth, à trois quarts de lieue de notre camp: il fila un corps
considérable d'Osmanlis qui pénétra en même temps par le Delta avec
plusieurs pièces de canon, et vint s'emparer de Fouah.

Les barques qui nous apportaient journellement le pain de Rahmaniëh
ne purent plus passer vis-à-vis Fouah. La fusillade et le canon des
Osmanlis les en empêchèrent; nous n'avions aucun chameau à
Rahmaniëh, en sorte que l'ennemi nous ôtant nos moyens de transport
par eau, nous obligeait par une opération bien simple à nous retirer
sur Rahmaniëh, ce que nous fîmes la nuit même.

Le général Lagrange n'avait pas voulu occuper Fouah, afin de ne
point s'affaiblir.

Nous avions à El-Aft trois djermes armées, dont deux se sauvèrent,
la troisième fut brûlée. Nous perdîmes aussi quelques barques
chargées de grains qui ne purent passer sous le feu des batteries de
Fouah.

Nous travaillâmes à terminer une batterie de gros calibre, placée
dans l'île vis-à-vis Rahmaniëh, et qui devait défendre le passage du
Nil. Nous fîmes plusieurs batteries pour défendre le village de
Rahmaniëh, dans lequel nous avions près de quatre cents malades ou
blessés, et notre munitionnaire. Nous appuyâmes notre droite à des
hauteurs qui bordent le canal d'Alexandrie, sur lesquelles nous
fîmes quelques batteries, la gauche était appuyée au village de
Rahmaniëh; nous fîmes trois batteries sur le front.

Le camp était assis dans un bas-fond, ayant en avant de lui un
rideau qui se défilait de la plaine; la redoute de Rahmaniëh était
placée au centre, et flanquait les ouvrages que l'on avait faits sur
le front.

Nous avions près de cent cinquante barques chargées de provisions,
de blé, et de munitions de guerre, le tout destiné pour Alexandrie;
mais le général en chef, qui avait gardé jusqu'au dernier moment
toute sa cavalerie dans cette place, avait épuisé tous les magasins
de fourrage, en sorte que les nombreuses caravanes qui arrivaient
d'Alexandrie à Rahmaniëh n'étaient occupées qu'à transporter de
l'orge et des fèves. Les cent cinquante barques étaient placées
derrière la redoute de Rahmaniëh, dans une petite branche du Nil.

L'ennemi parut le 19 floréal au matin; il fit passer du côté du
Delta un corps d'environ deux mille Osmanlis et un bataillon
anglais; nous avions de l'autre côté du fleuve trois compagnies de
grenadiers, qui, après s'être battues toute la matinée, furent
obligées de céder au nombre et de repasser le Nil. Cependant
l'ennemi marchait toujours sur Rahmaniëh, suivi d'une vingtaine
d'avisos, de plusieurs djermes armées, de beaucoup de barques et de
chaloupes canonnières, qui, malgré le feu de nos pièces de huit, se
placèrent sur les derrières de notre camp, et nous inquiétèrent
beaucoup. Vers midi, l'ennemi se déploya; les Anglais occupaient la
droite, les Turcs la gauche, qui s'appuyait au Nil; la cavalerie
était au centre. Les Anglais avaient environ six mille hommes, et
trois escadrons de cavalerie. Les Turcs pouvaient également être six
mille hommes, et huit cents chevaux: il est à remarquer que sur ces
six mille Turcs, il y en avait près de trois mille qui faisaient
l'exercice à l'européenne.

L'attaque commença par les Turcs, qui longeaient le fleuve et
suivaient les chaloupes canonnières. Notre cavalerie, qui s'était
portée en avant, se replia derrière le canal d'Alexandrie. Les Turcs
et les Anglais envoyèrent beaucoup de tirailleurs; deux cents
hussards et chasseurs leur tinrent tête.

Sur les trois heures, les Anglais firent un mouvement subit sur leur
droite, pour s'emparer de deux ou trois villages fort éloignés de
notre front; ils dégarnirent beaucoup leur centre par ce mouvement;
mais obligés de garder Rahmaniëh, et craignant d'ailleurs que ce ne
fût une feinte de leur part, nous nous bornâmes à repousser les
Turcs sans les poursuivre. Le général Lagrange plaça sa cavalerie à
la hauteur des villages qu'occupaient les Anglais pour éclairer
leurs mouvemens. Trois fois les Turcs attaquèrent notre droite, et
trois fois ils furent repoussés par le général Morand. Enfin, à huit
heures du soir, la 2e légère les repoussa si vivement, que les
Anglais furent obligés d'envoyer quelques compagnies à leur secours.

Toutes ces attaques nous faisaient perdre du monde inutilement; les
chaloupes canonnières continuaient leur feu, et leurs boulets
sillonnaient tout le camp. Nous avions déjà près de cent hommes hors
de combat, et les Anglais n'avaient pas encore donné. Leur projet
bien marqué était de nous tourner et de nous couper la retraite sur
le Caire. Le général Lagrange, jugeant la position trop mauvaise
pour la défendre contre des forces quadruples des siennes, effectua
pendant la nuit sa retraite sur le Caire.

Le 18 floréal, l'ennemi avait paru du côté du Delta; prévoyant son
attaque prochaine, on avait conseillé au général Lagrange de faire
partir les barques chargées de provisions et de munitions, et de les
envoyer sous la protection des djermes armées, trois ou quatre
lieues au-dessus de Rahmaniëh: il s'y refusa, sous prétexte que cela
produirait un mauvais effet sur le moral des troupes. Cette faible
raison nous fit perdre un convoi qui valait plus de 800,000 livres,
et des munitions de guerre de toute espèce, au moment où nous
manquions de tout au Caire.

Le général en chef avait écrit au général Lagrange, dès le 11
floréal, qu'il allait partir d'Alexandrie pour le joindre avec deux
mille hommes d'infanterie, et le reste de la cavalerie. Le général
Rampon, qui venait d'être nommé, avec le général Friant,
lieutenant-général, avait l'ordre à Alexandrie, depuis plus de douze
jours, de se tenir prêt à partir. Si ce renfort nous était arrivé,
la victoire aurait pu couronner nos efforts à Rahmaniëh.

Nous partîmes à deux heures du matin, le 20 floréal, de Rahmaniëh,
et nous arrivâmes le 24, à dix heures du matin, au Caire. Nous eûmes
pendant toute la route un kamsin affreux.

Le général Belliard ne sut notre arrivée qu'au moment où nous
parûmes à Embabëh. Le soir du 24, le chef de bataillon Henry,
premier aide-de-camp du général en chef, partit avec un détachement
de dromadaires, pour se rendre à Alexandrie, par les lacs Natron, et
prévenir le général en chef de l'évacuation de Rahmaniëh. On ne
conçoit pas pourquoi le général Lagrange n'avait pas fait partir ce
détachement de Rahmaniëh même. À la faveur de la nuit, il eût passé
très facilement; et en faisant un léger crochet, il eût gagné la
route ordinaire d'Alexandrie, et aurait prévenu la caravane que
conduisait le chef de brigade des dromadaires-cavaliers. Cette
caravane, composée de plus de six cents Français et quatre cents
chameaux, ignorant la prise de Rahmaniëh, vint tomber elle-même au
milieu des ennemis, et fut obligée de mettre bas les armes.


_25 floréal._--PREMIER CONSEIL DE GUERRE.

Le 25 floréal, le général Belliard, commandant la place du Caire,
assembla un conseil de guerre composé des généraux de division
Lagrange et Robin; des généraux de brigade Donzelot, Morand,
Alméras, Valentin, Duranteau, et du général Bron, commandant la
cavalerie; du chef de brigade d'Hautpoul, commandant le génie; du
chef de bataillon Ruty, commandant l'artillerie; du citoyen Estève;
du chef de bataillon Dermot, directeur du parc d'artillerie, et du
commissaire-ordonnateur Duprat.

Le général Belliard, en ouvrant la séance, dit que, comme plus
ancien général de division, il avait pris le commandement; mais que
ne se sentant pas les forces suffisantes pour supporter ce fardeau,
il demandait que les généraux de division Lagrange et Robin se
réunissent à lui, pour n'agir que de concert. Cette proposition ne
fut point appuyée; les généraux de division ne parlèrent pas, en
sorte qu'elle fut regardée comme non avenue.

Trois questions furent discutées dans le conseil:

  1º. Se retirera-t-on dans la Haute-Égypte?
  2º. Se retirera-t-on à Damiette?
  3º. Ou se défendra-t-on dans l'enceinte du Caire?

La retraite dans la Haute-Égypte ne fut pas long-temps discutée. Le
général Donzelot, qui comptait beaucoup trop sur les mameloucks, en
était le seul partisan.

La retraite sur Damiette, proposée et fortement appuyée par le
commandant du génie, aurait peut-être été acceptée par le conseil,
si, dès l'ouverture de la séance, le général Belliard n'avait dit
que les chaloupes canonnières de l'ennemi étaient déjà à Terranëh,
et qu'elles seraient au ventre de la Vache avant que tous nos moyens
de transport pussent être rassemblés. Ce fait, qu'il avait avancé
sur le rapport des espions, était inexact, puisque l'ennemi ne se
trouva au ventre de la Vache que quinze jours après. Voici une
partie des raisons alléguées en faveur de la retraite sur Damiette.

1º. On regardait comme une folie le projet de résister dans le
Caire; il fallait, avec six ou sept mille hommes, défendre une
enceinte de six lieues de tour, peu ou point fortifiée dans les
trois quarts de son circuit; il fallait, en outre, contenir une
population qui n'avait que trop prouvé son penchant à la révolte. Il
eût été ridicule de vouloir enfermer près de douze mille Français,
en y comprenant les malades et les blessés, dans la citadelle du
Caire. On ne pouvait donc se retirer que sur Gisëh; mais les
mameloucks, devenant nos ennemis, nous coupaient les vivres qui
venaient journellement de la Haute-Égypte; on n'avait plus alors
aucun moyen d'exister.

En outre, qu'était Gisëh? un espace renfermé par des murs de
jardins, que trois ou quatre coups de canon auraient mis en brèche.

On proposait de se retirer dans la Haute-Égypte; mais à quoi servait
une pareille retraite? Les Anglais et les Turcs, contens d'occuper
le Caire et toute la Basse-Égypte, nous auraient lancé les
mameloucks, les Arabes, et peut-être toute la cavalerie turque, qui
se serait bornée à nous harceler et à nous couper les vivres. Ces
troupes eussent été en cela bien secondées par les paysans des
villages, qui étaient toujours prêts à se révolter. D'ailleurs, quel
doit être le projet d'un faible corps d'armée qui veut se défendre
contre des forces beaucoup plus considérables? c'est sans contredit
de chercher une position militaire où il puisse avec avantage se
défendre et arrêter son ennemi. Damiette offrait cette position, et
il suffit de jeter les yeux sur une carte pour s'en convaincre.

Farescour est à environ cinq lieues de Damiette, et le chemin qui y
conduit n'est, sur une étendue de deux lieues, qu'une simple digue
de six pieds de large, bordée d'un côté par les eaux salées du lac
Menzalëh, et de l'autre, par le Nil, des rivières et des marais
impraticables. Il suffisait donc d'occuper cette digue, de former
une forte batterie sur le Nil, peu large en cet endroit, et de faire
retirer l'armée dans la presqu'île de Damiette.

Une forte avant-garde, placée à Farescour, aurait continuellement
menacé la Charkié et aurait pu faire de fréquentes incursions pour
fourrager et ramasser des impositions. Tout le monde sent que huit
à neuf mille fantassins étaient inattaquables dans une pareille
position.

On avait l'avantage de conserver Damiette, qui, après Alexandrie,
est le seul point de contact que l'Égypte ait avec l'Europe.

La seule objection qu'on pouvait faire était celle des vivres; mais
l'on répondait que la ville de Damiette était peut-être celle de
toute l'Égypte où il y avait le plus de ressources. Les magasins
étaient encombrés de riz, la récolte en blé venait de se faire, et
le voisinage du lac Menzalëh produit une quantité de poissons
étonnante, sans compter les buffles et les moutons, qui sont fort
nombreux dans la campagne. Les boeufs employés aux manufactures de
riz auraient seuls fourni de la viande pour plus de six mois à toute
l'armée.

D'ailleurs, en proposant la retraite sur Damiette, on ne voulait
point évacuer la citadelle du Caire; on y aurait laissé tous les
malades et une garnison suffisante. L'armée serait venue prendre une
position à Manzourah, et derrière le canal d'Achemoun; elle eût,
chemin faisant, imposé les villages et les villes, et fait filer sur
Damiette tous les grains et les fourrages, et cela, avec d'autant
plus de sécurité, que les Turcs, naturellement avides, se seraient
précipités dans le Caire, et nous auraient laissé fort long-temps
tranquilles dans tout la Charkié. Les Anglais, craignant pour
Rahmaniëh et Rosette, se seraient incontestablement rejetés sur ces
deux points. On conçoit quel parti un général habile aurait pu
tirer du Delta et de Menzalëh. Ou ose assurer, et l'on répondait
sur sa tête, que l'on aurait ramassé assez d'argent pour payer
l'armée pendant six mois, et assez de vivres pour la nourrir pendant
un an.

On est fortement autorisé à croire que le général Belliard
appréciait les avantages de ce projet, et qu'il penchait à se
retirer sur Damiette. Mais il n'osa pas prendre sur lui d'ordonner
l'évacuation du Caire; et il fut résolu, tout en disant et en
convenant que c'était une folie, que l'on défendrait l'enceinte de
cette place.

Le visir était à Belbéis. On convint de partir le lendemain pour
aller le combattre. L'armée, commandée par le général Belliard,
partit du Caire le 26 au matin, et alla coucher à El-Mênager le 27.
Elle rencontra l'ennemi à deux lieues au-dessus d'El-Mênager. Le
général Belliard avait formé trois carrés; l'un commandé par le
général Robin, et les deux autres par le général Lagrange. La
cavalerie était au centre en seconde ligne. Ces carrés pouvaient
former en tout cinq mille hommes, et la cavalerie huit cents
chevaux.

Nous marchions en côtoyant le désert. Arrivés à la hauteur d'un
village (dont on ignore le nom), on aperçut un nombreux corps de
cavalerie, qui déboucha de droite et de gauche, et se porta sur nos
derrières; on vit également dans le lointain une nombreuse troupe
qui paraissait marcher en ligne: nous continuâmes notre route; mais,
arrivés à demi-portée de canon du village, nous fûmes assaillis par
une batterie de six pièces qui donna en plein dans nos carrés. En
même temps la cavalerie ennemie parut s'ébranler et vouloir exécuter
une charge. Le général Belliard fit retirer ses carrés sur des
hauteurs hors de la portée du canon; il canonna lui-même
vigoureusement la cavalerie ennemie, et parvint à l'éloigner. Il se
rapprocha un peu du village, et avec une pièce de 12 et quelques
pièces de 8 de notre artillerie légère, il combattit les pièces
ennemies, et fit bientôt cesser leur feu.

Peu de temps après l'on aperçut deux pièces ennemies qui filaient le
long d'un canal, on ordonna au 6e régiment de hussards et au 20e de
dragons de charger; ils prirent une des deux pièces; comme les
chevaux qui la traînaient étaient blessés et fatigués, on fut obligé
de la laisser, après l'avoir enclouée.

Il était environ dix heures du matin; les troupes, qui étaient sur
pied depuis trois, étaient fatiguées et surtout mouraient de soif.
Le général Belliard voulant les faire reposer, ordonna de se porter
sur un village qui se trouvait à notre gauche. Ce mouvement de côté,
très simple par lui-même, parut à l'ennemi un mouvement de retraite,
et lui donna une audace inconcevable; il lui arriva du canon et des
obusiers; bientôt il nous attaqua de toutes parts, et nous obligea à
regagner promptement les hauteurs.

Si, au lieu de se porter sur le village vers la gauche, nous avions
été au village en avant, notre marche, plus simple, n'aurait pu
être mal interprétée par l'ennemi, et ne nous aurait pas obligés de
quitter la ligne du désert et les monticules que nous occupions.
Souvent, dans la guerre, le mouvement le plus simple est de la plus
grande conséquence. L'ennemi pouvait avoir sept à huit mille hommes
de cavalerie, douze à quinze cents hommes d'infanterie, et sept à
huit pièces de canon, dont deux obusiers.

Le général Belliard était loin, sans doute, de craindre de pareilles
forces; mais il lui était impossible de les joindre, et par
conséquent de les battre; il ne pouvait atteindre de telles troupes
qu'avec du canon: aussitôt qu'il faisait un mouvement en avant,
toute cette cavalerie passait sur les derrières et sur les flancs.
Faisait-il un mouvement rétrograde, elle voltigeait autour de lui,
et menaçait de le tourner de toutes parts. Enfin, après avoir usé
les deux tiers de ses munitions, le général Belliard craignant avec
raison que l'ennemi ne se portât sur le Caire, où il aurait
infailliblement pénétré, n'y ayant pas assez de troupes pour garder
une aussi grande enceinte, se retira, vint coucher à Birket-el-Adji,
et rentra le lendemain de bon matin au Caire.

L'ennemi nous suivit avec vigueur jusqu'à El-Anka: il nous abandonna
à cette hauteur, et se retira du côté de Belbéis.

Il est impossible d'évaluer la perte de l'ennemi; les espions la
portèrent à trois cents morts; de notre côté, nous eûmes une
vingtaine d'hommes de tués ou blessés.

Il faut convenir que cette attaque fut résolue bien légèrement. On
avait appris l'année dernière, lors de la bataille d'Héliopolis, la
manière dont les Turcs combattaient: on devait savoir que leur
cavalerie cernait nos carrés, toujours prête à profiter d'un faux
mouvement, tandis que nous ne pouvions rien sur elle; leur
infanterie, même en plaine, ne pouvait être atteinte par la nôtre,
dont tous les mouvemens étaient subordonnés à ceux d'un énorme
carré: on ne pouvait donc avoir pour but, en sortant du Caire, que
d'aller attaquer Belbéis, où le visir avait son camp et toutes ses
provisions: il fallait donc être conséquent, et ne point sortir du
Caire dans la crainte que l'ennemi ne s'y jetât, ou bien une fois
sorti, il fallait attaquer Belbéis, qui était le seul but
raisonnable que l'on avait pu se proposer.

Notre retraite précipitée fit un assez mauvais effet dans la ville:
cependant, comme on avait eu la précaution d'arrêter tous les chefs,
et que le saccage de Boulac, et d'une partie du Caire était encore
présent à tous les yeux, la ville ne bougea pas.

Aussitôt le départ du général en chef pour Alexandrie, on avait
commencé la ligne retranchée qui devait fermer l'espace qui s'étend
depuis le fort Camin au Nil, vis-à-vis Embabëh: on y travailla de
nouveau avec la plus grande activité, ainsi qu'à toutes les
fortifications qui se trouvaient à l'entour du Caire. On fit en
avant de Gisëh cinq fossés ou lunettes, armées de trois pièces de
canon chacune; mais ce fut principalement à la citadelle que l'on
travailla le plus activement.

Le général Belliard avait envoyé le citoyen Pétrucy, payeur, dans la
Haute-Égypte, auprès des mameloucks, qui étaient descendus jusqu'à
Miniet; il devait leur demander des blés dont nous commencions à
manquer, et pressentir leurs dispositions à notre égard: ils
promirent quarante barques chargées de grains, firent les plus
belles protestations d'amitié: cependant quinze jours s'écoulèrent,
et les grains n'arrivèrent pas; bien plus, on répandit le bruit que
les mameloucks venaient de se joindre aux Anglais, et deux ou trois
jours après on en eut la certitude.

L'orgueil et l'apathie de l'ignorance, le fanatisme le plus féroce,
la dissimulation la plus profonde, le tout couvert sous les dehors
de simplicité et de bonhomie, tel est le Turc, que trois ans de la
fréquentation la plus intime ne nous avaient pas fait connaître. À
peine pouvions-nous nous flatter d'avoir quelques vrais amis dans le
Caire, ville que nous avions toujours ménagée, et nous osions
compter sur l'amitié des mameloucks que nous avions chassés de chez
eux, et auxquels nous avions fait une guerre cruelle: la confiance
sera toujours la base du caractère français. Nous pensions que
Mourâd-Bey nous était dévoué: cependant l'on est certain qu'en même
temps qu'il nous faisait les plus belles protestations d'amitié, il
recevait des présens des Anglais, et traitait avec eux. Il mourut de
la peste en floréal, et désigna pour son successeur Osman-Bey; mais
les autres beys ne le reconnurent point.

Les Anglais et les Turcs parurent à la vue de Gisëh, dans les
derniers jours de prairial; ils firent successivement trois
campemens à une lieue de distance l'un de l'autre, et vinrent enfin
se poster dans un rentrant que forme le Nil, la gauche appuyée au
fleuve, et la droite, formée par le capitan-pacha, à un village du
côté du désert. L'armée du visir était sur la rive droite, la droite
appuyée au Nil et la gauche à un village du côté de la Koubé: les
Anglais firent un pont de bateaux pour communiquer avec l'armée du
visir; le 2 messidor ils vinrent avec le capitan-pacha cerner Gisëh;
l'arrière-garde du visir se joignit à son corps d'armée.

On portait généralement la force de l'armée du visir à environ huit
mille hommes de cavalerie, et huit à dix mille hommes d'infanterie,
tous Arnautes ou Albanais; le reste, difficile à estimer, se
composait d'Arabes, ou gens du pays, ou domestiques, ou says; le
corps des Anglais était de six mille hommes et six cents cavaliers;
le capitan-pacha pouvait avoir huit mille hommes d'infanterie, dont
trois mille exercés à l'européenne, et deux mille cavaliers; les
mameloucks de leur suite pouvaient former deux mille cavaliers.

Les Anglais attendaient, en outre, six mille Cipayes de l'Inde; une
partie avait déjà paru à Souez, mais la peste les en avait chassés;
ils s'étaient dirigés sur Cosséir, et les espions rapportaient
qu'ils étaient en marche pour descendre de la Haute-Égypte.

D'après le relevé de l'état de situation des troupes qui étaient au
Caire, nous avions cinq mille six cent trente-quatre hommes pour
défendre Gisëh, l'île de Roda, l'Aquéduc jusqu'à la citadelle, le
front, depuis la ligne de Boulac et la partie comprise depuis Boulac
jusqu'à Ibrahim-Bey. La cavalerie, au nombre de mille trente-huit
hommes, était campée en réserve derrière la ligne de Boulac; un
bataillon d'infanterie, les invalides, les dépôts et les
auxiliaires, le tout au nombre de seize cent dix-sept hommes,
formait la garnison de le citadelle, celle des forts environnant la
place du Caire et du quartier cophte.

Les troupes attachées à l'artillerie et au génie faisaient le
service particulier à ces deux armes; les canonniers peu nombreux
étaient suppléés par les marins.

Le 3 messidor les Anglais cernèrent de plus près Gisëh et
commencèrent des batteries; il y avait près de quinze jours
qu'Osman-Bey Bardisy, qui avait été, l'année dernière, député par
Mourâd-Bey, au Caire, avait, sous un léger prétexte, écrit à
Pétrucy, qu'il avait connu dans la Haute-Égypte; celui-ci répondit à
Osman-Bey, qui était campé près d'Embabëh; il témoigna le désir de
voir Pétrucy; le général Belliard lui permit d'aller le trouver, et
le fit accompagner par son premier aide-de-camp Majou; il les
chargea de s'informer adroitement de la force de l'ennemi et de ses
projets.

Bardisy leur fit beaucoup d'amitiés, témoigna sa surprise de ce que
les Français osaient se défendre contre tant d'ennemis; il ajouta
qu'il avait vu le général anglais, et qu'il lui avait dit: «Pourquoi
fais-tu la guerre aux Français, qui sont chrétiens comme toi?--Parce
que mon gouvernement me l'ordonne.--Et pourquoi ton gouvernement te
l'ordonne-t-il?--Parce qu'il ne veut pas que les Français occupent
l'Égypte.--Et si tu prends les Français, qu'est-ce que tu leur
feras?--Si les Français m'avaient pris, ils m'auraient bien traité;
de même si je les prends, je les traiterai en amis; je leur
laisserai leurs armes et leurs canons et je les enverrai en France.»

Il était impossible de faire des ouvertures plus adroites. Majou
n'eut pas l'air de les comprendre, et assura Bardisy que les
Français avaient la plus grande envie de se battre; il le questionna
sur la force des Anglais; le bey répondit qu'il ne la connaissait
pas, mais qu'il avait compté deux cent quarante tambours, et demanda
combien les Européens mettaient d'hommes par tambour.

La correspondance entre Bardisy et Pétrucy continua, mais par
lettres seulement, et sur des choses indifférentes.

Le 3 messidor, le général Belliard conclut un armistice de trois
jours avec l'ennemi; le soir même il assembla un conseil de guerre
composé des généraux, de tous les chefs des corps, des citoyens
Estève, Champy, directeur des poudres, et Comté, chef de brigade des
aérostiers. Il dit qu'il avait conclu avec l'ennemi un armistice,
pour pouvoir rassembler avec plus de sécurité les généraux et les
chefs de chaque corps qui devaient composer le conseil.

Il fit un tableau rapide de notre position; il lut une lettre
insignifiante du général en chef, qui lui avait été apportée douze
jours auparavant, par le chef de brigade Latour-Maubourg, arrivé
d'Alexandrie par le désert, sous l'escorte d'un détachement de
dromadaires; il avait sur-le-champ réexpédié les dromadaires avec un
de ses aides-de-camp, en priant instamment le général en chef de lui
envoyer une instruction détaillée sur la conduite qu'il avait à
tenir; il ajouta que dix jours suffisaient pour le retour des
dromadaires, et que si à cette époque ils n'étaient pas revenus, il
traiterait avec l'ennemi, parce qu'il regardait comme impossible de
défendre le Caire avec le peu de troupes qu'il avait à ses ordres.

Le général Belliard invita les membres du conseil à discuter avec
modération; mais il ne posa aucune question, en sorte que la
discussion s'engagea vaguement et sans suite.

Le chef de brigade Tarreyre essaya de poser des questions, qui
furent trouvées insignifiantes par le général Lagrange; le chef de
brigade Guanget lut un discours assez bien écrit, mais qui parut un
peu trop se ressentir de l'opinion exagérée de son auteur, et qui
n'eut point de suite. Le conseil, dans ce moment, ressemblait assez
à ces assemblées de la révolution, prêtes à décider une question
importante, et où la grande majorité était tenue en échec par une
faible minorité. Le général Lagrange trouvait que les négociations
avaient été prématurées; le général Belliard eut beau lui observer
qu'une trève n'engageait à rien; qu'en se prévenant réciproquement
deux ou trois heures d'avance, l'ennemi pouvait, comme nous, la
rompre sans inconvénient; qu'il avait cru ne pouvoir sans danger
ôter de leurs postes respectifs les généraux et les chefs des corps,
et que c'était la seule raison qui l'avait engagé à demander un
armistice. Le général Lagrange persistait toujours, et semblait
vouloir éloigner le véritable point de la discussion.

Enfin, le commandant du génie lui demanda s'il croyait, avec les
troupes qui étaient au Caire, pouvoir défendre l'enceinte immense
que nous occupions; s'il croyait qu'en combinant une attaque de vive
force sur tous les points, il serait impossible à l'ennemi d'en
forcer quelques uns et de pénétrer dans le Caire, et alors quel
serait le point de jonction et de retraite de nos troupes dispersées
sur une aussi grande étendue. Le général Lagrange refusa de
s'expliquer; il semblait que les généraux, surtout ceux qui
témoignaient la plus grande confiance, auraient dû prendre la
parole, et répondre aux questions importantes que l'on venait de
faire; cependant tout le monde se tut.

Le général Belliard interpella alors le commandant du génie de
donner son avis.

L'ingénieur le donna en ces termes:

«Je vais prendre notre ligne de défense à partir de la batterie de
l'île de la Quarantaine, vis-à-vis Embabëh, suivant Boulac-Babelmas,
le front Dupuy, la citadelle, le front de l'Aquéduc, l'île Roda,
Gisëh, et le front depuis Gisëh à l'île de la Quarantaine.

«Cette ligne, mesurée par les ingénieurs géographes, a douze mille
six cents toises de développement.

«La batterie de l'île de la Quarantaine, composée de quatre pièces
de gros calibre, est destinée à défendre le passage du fleuve aux
nombreuses chaloupes canonnières de l'ennemi.

«Cette batterie est faite avec beaucoup de soin, mais sa position,
qu'il a été impossible de changer, est extraordinairement vicieuse;
dominée par le village d'Embabëh, elle sera parfaitement
contre-battue et détruite en peu de temps.

«La ligne de Boulac, malgré toute l'activité que l'on a pu mettre
dans le travail, est encore imparfaite sur plusieurs de ses points.
Les fossés de la gauche, creusés dans le sable, se sont comblés, et
il ne reste plus qu'une simple palissade qui lie chaque batterie
entre elles, et qui ne peut point être regardée comme un obstacle.

«On a pratiqué, il est vrai, au moyen des maisons qui bordent la
place du côté du rivage, une seconde ligne, mais elle est composée
en grande partie de faibles murs qui n'ont pas plus de six pieds de
hauteur; elle ne peut être regardée que comme devant protéger la
retraite de la droite.

«Le front de Rubelnass est généralement regardé comme la partie la
plus forte de l'enceinte; cependant, si j'avais à attaquer le Caire,
ce serait sans contredit par là que je le ferais; les maisons des
faubourgs qui étaient en démolition ne sont encore, en plusieurs
endroits, qu'à huit à dix toises du pied du rempart, les Turcs les
occupent; et nous savons tous que supérieurs dans la guerre de
maisons, il nous est presque impossible de les en chasser. Qui les
empêche donc, en moins de cinq ou six jours, d'établir à couvert
plusieurs puits, et de pousser des rameaux de mine sous nos
remparts? Une fois qu'ils seront dans le Caire, il ne faut songer
qu'à la retraite.

«Le front Dupuy n'est défendu que par cinq petits fortins portant
chacun une pièce de canon et vingt-cinq hommes de garnison, placés
sur les mamelons les plus élevés; ils ne défendent que très
imparfaitement le pied des monticules; on a construit pour y
suppléer des retranchemens, mais le peu de troupes dont nous
disposons ne nous permettant pas de mettre sur ce point une colonne
mobile de plus de cinq ou six cents hommes, je demande au chef de
brigade Tarreyre, chargé de cette défense, si, avec un peu de monde
disséminé sur un aussi grand front, il lui sera possible de résister
à une attaque de vive force: je ne parle pas du mur contigu aux
maisons; il est plus faible et plus mal construit qu'un mur de
jardin.

«La citadelle ne peut être considérée que comme un point de
retraite. Cette masse informe, que nous n'avons jamais envisagée que
comme un lieu de dépôt, fait pour épouvanter une populace ignorante,
peut-elle résister à une attaque tentée avec un peu d'art? Les
maisons de la ville touchent le pied des remparts, rien de plus
facile que d'y attacher le mineur en beaucoup d'endroits; le mont
Kattam la domine à une petite portée de fusil, et les chemins pour
conduire du canon sur le sommet de la hauteur sont très bons.
Qu'est-ce d'ailleurs que les remparts de la citadelle? des tours
unies entre elles par des murs de trente pieds d'élévation; quelques
unes de ces tours sont fort bonnes, et contiennent des magasins à
l'abri de la bombe; mais les murailles des courtines, qui paraissent
avoir sept à huit pieds d'épaisseur, sont construites de manière que
l'on a ménagé dans leur épaisseur une galerie de quatre pieds de
largeur et huit à dix pieds de hauteur, en sorte que le boulet
n'aurait à abattre qu'un faible mur de deux pieds d'épaisseur pour
faire autant de brèches qu'il y a de courtines.

«Je demande, d'après l'exposé que je viens de faire, si l'on peut
raisonnablement regarder la citadelle comme notre point de retraite?
Bornons-nous à la considérer, ce qu'elle a été jusqu'ici, comme un
lieu d'entrepôt et un épouvantail pour la ville du Caire. Je me
dispenserai d'entrer dans de plus grands détails; tout le monde doit
sentir que l'ennemi, plaçant quelques mortiers sur le mont Kattam,
pourrait en peu de temps détruire nos puits et nos moulins, et nous
forcer de nous rendre à discrétion.

«Le front de l'Aquéduc, qui occupe une immense étendue, ne peut être
regardé comme défendu; il a été fait pour empêcher les Arabes de
pénétrer sur les derrières du Caire, dans la plaine située entre
cette ville et Boulac, où souvent ils viennent égorger les Français.
Le vieux Caire est entièrement ouvert, et l'île de Roda, qui en est
séparée par une faible branche du Nil, guéable en plusieurs
endroits, n'a pour toute défense que le Mékyas. Cette île se
prolonge jusqu'à la batterie de la Quarantaine, et communique dans
beaucoup d'endroits, à raison des basses eaux, avec la plaine
d'Ibrahim-Bey et de Boulac. Cette île et le front de l'Aquéduc
demanderaient seuls, pour être défendus avec succès, toutes les
troupes qui sont au Caire et à Gisëh. Le visir peut y porter des
troupes et du canon par le point de Thora; et les Anglais, maîtres
du haut du Nil, peuvent, au moyen des barques, y jeter toute espèce
de moyens d'attaque.

«La place de Gisëh serait regardée en Europe comme un faible camp
retranché. Les batteries que l'ennemi a déjà commencées suffiront
pour couper en peu de temps le pont de bateaux et pour abattre la
muraille de jardin qui unit les lunettes en terre que l'on a faites
dernièrement. Ainsi, dès les premiers jours d'attaque, le corps de
place sera ouvert partout où l'ennemi voudra diriger son canon. Je
demande le cas qu'on ferait en Europe d'une pareille place; il
faudrait en outre garder soigneusement toute la partie située sur le
Nil, qui est accessible de tous côtés.

«Gisëh ne peut point servir de retraite pour l'armée, parce qu'il
n'y a que très peu de blé et surtout pas assez de moulins pour faire
de la farine. Ces deux inconvéniens auraient, il est vrai, pu être
prévus; mais on n'aurait jamais eu le temps de former les magasins
nécessaires: il faudrait tout mettre en plein air ou dans de
mauvaises maisons; l'armée et tous ceux qui sont à sa suite
encombreraient l'enceinte de Gisëh, et l'on peut juger des ravages
que produirait un bombardement dans une place aussi étroite, et où
rien n'est à l'abri de la bombe.

«Cependant, comme point militaire, je préférerais Gisëh à la
citadelle pour la retraite de l'armée; d'abord parce que nous
pourrions y retirer toute notre cavalerie, retarder les progrès de
l'ennemi par des sorties nombreuses et fréquentes, que nous ne
serions plongés de nulle part, et qu'en formant des retranchemens en
terre derrière les murailles détruites, la bravoure de nos soldats
en rendrait la prise difficile à l'ennemi; mais que peut le courage
le plus grand quand on manque de vivres? D'ailleurs, une fois
renfermés dans Gisëh, l'ennemi, satisfait de posséder le Caire, nous
cernerait; et quinze jours plus tôt ou quinze jours plus tard il
faudrait bien se rendre.

«Je ne parle point de notre position, considérée sous ses rapports
avec l'Europe; on ne peut établir que des conjectures. Recevra-t-on
des secours, ou n'en recevra-t-on pas? La marche excessivement lente
des Anglais prouve assez que nous n'avons pas de grands moyens dans
la Méditerranée.

«J'observerai que toutes les fortifications qui sont à l'entour du
Caire, n'étaient faites que pour empêcher un parti ennemi de se
jeter dans la place.

«L'exemple de l'année dernière nous a trop appris combien les Turcs
sont redoutables dans les maisons: pour s'opposer à ce parti, il
suffisait de murailles, de retranchemens et de fortins, situés de
distance en distance pour les flanquer; il ne faut donc point
s'étonner de l'insuffisance de ces fortifications contre deux armées
combinées, et qui, par le secours d'une flottille nombreuse, ont
tous les moyens d'attaque que l'on pourrait rassembler en Europe
contre une place forte.»

Le général Belliard voyant que personne ne répondait, posa ainsi la
question, et la mit aux voix, en invitant chaque membre de motiver
son opinion.

Se défendra-t-on dans la ville du Caire, ou traitera-t-on avec
l'ennemi?

La grande majorité fut pour traiter; quelques membres donnèrent un
avis mitigé; quatre seulement furent d'avis qu'on devait se battre.
Il fut donc décidé que l'on conclurait avec l'ennemi un traité
honorable: l'on s'en rapporta là-dessus au général Belliard.

Le général Lagrange, le général Duranteau, le général Valentin, et
le chef de brigade Dupas, qui furent d'avis qu'on devait se battre,
auraient dû beaucoup plus parler qu'ils ne l'ont fait.

Quelques phrases emportées, et quelques lieux communs à part, ils ne
dirent rien de rassurant et d'encourageant pour les membres du conseil.
Le général Lagrange s'obstinait à appeler négociations l'armistice qui
avait été conclu, et disait qu'elles avaient été préméditées. Pressé de
donner un avis plus clair et plus positif, il s'éleva entre lui et le
général Alméras une légère discussion. Le général Lagrange dit qu'il
convenait que notre position n'était pas bonne; qu'il était entièrement
convaincu que nous ne recevrions pas de secours. «Mais, ajouta-t-il, je
crois que nous pouvons encore tenir une quinzaine de jours; et combien
de reproches n'aurions-nous pas à nous faire, si dans cet intervalle il
nous arrivait du renfort!» On lui dit qu'on ferait en sorte de traîner
les négociations pendant un pareil nombre de jours, et que si au bout de
ce temps on recevait des nouvelles du général en chef ou d'autre part,
on serait toujours maître de rompre avec l'ennemi. Il ne répondit autre
chose, sinon que les négociations avaient été prématurées, et que nous
aurions dû nous battre pour notre honneur.

Le commandant d'artillerie exposa, dans son avis motivé, l'état de
nos munitions de guerre: il dit que les pièces de position étaient
très faiblement approvisionnées, et que nos pièces de campagne
n'avaient pas le nombre de coups suffisans pour résister à des
tentatives un peu sérieuses de l'ennemi.

Le citoyen Champy, administrateur de la poudrerie, déclara qu'il
avait fourni jusqu'à mille livres de poudre par jour; mais que les
matières premières lui manquant, il était obligé de cesser la
fabrication.

Le commissaire des guerres Duprat, secrétaire du conseil, déclara
qu'il avait pour deux mois de vivres à la citadelle.

Le citoyen Estève, directeur des finances, dit qu'il ne lui restait
plus que 30,000 francs en caisse, et que la troupe n'était pas
soldée depuis le mois de pluviôse.

Le lendemain, 4 messidor, le général Belliard nomma pour traiter
avec l'ennemi les généraux de brigade Donzelot et Morand, et le
chef de brigade Tarreyre. Le 9 messidor, ils conclurent la
convention dont copie est ci-jointe.


CONVENTION POUR L'ÉVACUATION DE L'ÉGYPTE PAR LE CORPS DE TROUPES DE
L'ARMÉE FRANÇAISE ET AUXILIAIRES AUX ORDRES DU GÉNÉRAL DE DIVISION
BELLIARD.

Conclue entre les citoyens Donzelot général de brigade, Morand
général de brigade; Tarreyre, chef de brigade, de la part du général
de division Belliard;

Et M. le général de brigade Hope, de la part de son excellence le
général en chef de l'armée anglaise; Osman-Bey, de la part de son
altesse le suprême visir; Isaac-Bey, de la part de son altesse le
capitan-pacha.

Les commissaires ci-dessus s'étant réunis dans un lieu de conférence
entre les deux armées, après l'échange de leurs pouvoirs respectifs,
sont convenus des articles suivans:


ARTICLE 1er.

Les corps de l'armée française de terre et de mer, les troupes
auxiliaires aux ordres du général de division Belliard, évacueront
la ville du Caire, la citadelle, les forts Boulac et Gisëh, et toute
la partie de l'Égypte qu'ils occupent dans ce moment.


ARTICLE 2.

Les corps de l'armée française et les troupes auxiliaires se
retireront par terre à Rosette, en suivant la rive gauche du Nil,
avec armes, bagages, artillerie de campagne, caissons et munitions,
pour y être embarqués, et de là transportés dans les ports français
de la Méditerranée, avec leurs armes, artillerie, caissons,
munitions, bagages, effets, aux frais des puissances alliées.
L'embarquement desdits corps de troupes françaises et auxiliaires
devra se faire aussitôt qu'il sera possible de l'effectuer; mais au
plus tard dans cinquante jours, à dater de la ratification de la
présente convention. Il est d'ailleurs convenu que lesdits corps
seront transportés dans lesdits ports du continent français par la
voie la plus prompte et la plus directe.


ARTICLE 3.

À dater de la signature et ratification de la présente convention,
les hostilités cesseront de part et d'autre; il sera remis aux
armées alliées le fort Sulkousky et la porte des Pyramides de la
ville de Gisëh. La ligne d'avant-postes des armées respectives sera
déterminée par les commissaires nommés à cet effet, et il sera donné
les ordres les plus précis pour qu'elle ne soit dépassée, afin
d'éviter les rixes particulières, et s'il en survenait, elles
seraient terminées à l'amiable.


ARTICLE 4.

Douze jours après la ratification de la présente convention, la ville du
Caire, la citadelle, les forts et la ville de Boulac seront évacués par
les troupes françaises et auxiliaires, qui se retireront à Ibrahim-Bey,
île de Raouddah et dépendances, le fort Leturq et Gisëh, d'où elles
partiront le plus tôt possible, et au plus tard dans cinq jours, pour se
rendre au point de l'embarquement. Les généraux des armées anglaise et
ottomane s'engagent en conséquence à faire fournir à leurs frais, aux
troupes françaises et auxiliaires, les moyens de transport par eau, pour
porter les bagages, vivres et effets au point de l'embarquement. Tous
ces moyens de transport par eau seront mis, le plus tôt possible, à la
disposition des troupes françaises.


ARTICLE 5.

Les journées de marche et les campemens du corps de l'armée
française et des auxiliaires seront réglés par les généraux des
armées respectives, ou par des officiers d'état-major nommés de part
et d'autre; mais il est clairement entendu que suivant cet article,
les journées de marche et de campement seront fixées par les
généraux des armées combinées. En conséquence, lesdits corps de
troupes françaises et auxiliaires seront accompagnés dans leur
marche par des commissaires anglais et ottomans, chargés de faire
fournir les vivres nécessaires pendant la route et les séjours.


ARTICLE 6.

Les bagages, munitions et autres objets voyageant par eau, seront
escortés par des détachemens français et par des chaloupes armées
des puissances alliées.


ARTICLE 7.

Il sera fourni aux troupes françaises et auxiliaires et aux employés
à leur suite, les subsistances militaires, à compter de leur départ
de Gisëh jusqu'au moment de l'embarquement, conformément aux
réglemens de l'armée française, et du jour de l'embarquement
jusqu'au débarquement en France, conformément aux réglemens
maritimes de l'Angleterre.


ARTICLE 8.

Il sera fourni par les commandans des troupes britanniques et
ottomanes, tant de terre que de mer, les bâtimens nécessaires, bons
et commodes, pour transporter dans les ports de France de la
Méditerranée, les troupes françaises et auxiliaires, et tous les
Français et autres employés à la suite de l'armée. Tout à cet égard,
ainsi que pour les vivres, sera réglé par des commissaires nommés à
cet effet par le général de division Belliard, et par les commandans
en chef des armées alliées, tant de terre que de mer. Aussitôt la
ratification de la présente, ces commissaires se rendront à Rosette
ou à Aboukir, pour y faire préparer tout ce qui est nécessaire à
l'embarquement.


ARTICLE 9.

Les puissances alliées fourniront quatre bâtimens et plus, s'il est
possible, préparés pour transporter des chevaux, les futailles pour
l'eau et les fourrages nécessaires jusqu'à leur débarquement.


ARTICLE 10.

Il sera fourni aux corps de l'armée française et auxiliaires, par
les puissances alliées, une escorte de bâtimens de guerre suffisante
pour garantir leur sûreté et assurer leur retour en France. Lorsque
les troupes françaises seront embarquées, les puissances alliées
promettent et s'engagent à ce que, jusqu'à leur arrivée sur le
continent de la République française, elles ne seront nullement
inquiétées; comme, de son côté, le général Belliard et les corps de
troupes sous ses ordres promettent de ne commettre aucune hostilité
pendant ledit temps, ni contre la flotte, ni contre les pays de Sa
Majesté britannique et de la Sublime Porte, ni de leurs alliés. Les
bâtimens qui transporteront et escorteront lesdits corps de troupes
ou autres Français, ne s'arrêteront à aucune autre côte que celle de
la France, à moins d'une nécessité absolue: les commandans des
troupes françaises, anglaises et ottomanes prennent réciproquement
les mêmes engagemens que ci-dessus pour le temps que les troupes
françaises resteront sur le territoire de l'Égypte, depuis la
ratification de la présente convention jusqu'au moment de leur
embarquement. Le général de division Belliard, commandant les
troupes françaises et auxiliaires de la part de son gouvernement,
promet que les bâtimens d'escorte et de transport ne seront pas
retenus dans les ports de France, après l'entier débarquement des
troupes, et que les capitaines pourront s'y procurer à leurs frais,
de gré à gré, les vivres dont ils auront besoin pour leur retour. Le
général Belliard s'engage en outre, de la part de son gouvernement,
que lesdits bâtimens ne seront point inquiétés jusqu'à leur retour
dans les ports des puissances alliées, pourvu qu'ils n'entreprennent
et ne servent à aucune opération militaire.


ARTICLE 11.

Toutes les administrations, les membres de la Commission des
Sciences et Arts, et enfin tous les individus attachés au corps de
l'armée française, jouiront des mêmes avantages que les militaires.
Tous les membres desdites administrations et de la Commission des
Sciences et Arts emporteront en outre avec eux, non seulement tous
les papiers qui regardent leur gestion, mais encore leurs papiers
particuliers, ainsi que les autres objets qui les concernent.


ARTICLE 12.

Tout habitant de l'Égypte, de quelque nation qu'il soit, qui voudra
suivre l'armée française, sera libre, sans qu'après son départ sa
famille soit inquiétée ni ses biens séquestrés.


ARTICLE 13.

Aucun habitant de l'Égypte, de quelque religion qu'il soit, ne
pourra être inquiété, ni dans sa personne ni dans ses biens, pour
les liaisons qu'il aurait eues avec les Français pendant leur
occupation de l'Égypte, pourvu qu'il se conforme aux lois du pays.


ARTICLE 14.

Les malades qui ne pourront pas supporter le transport seront admis
dans un hôpital, où ils seront soignés par des officiers de santé et
employés français jusqu'à leur parfaite guérison; alors ils seront
envoyés en France les uns et les autres, aux mêmes conditions que
les corps de troupes. Les commandans des troupes des armées alliées
s'engagent à faire fournir, sur des demandes en règle, tous les
objets qui seront nécessaires à cet hôpital, sauf les avances à être
remboursées par le gouvernement français.


ARTICLE 15.

Au moment de la remise des villes et forts désignés dans la présente
convention, il sera nommé des commissaires pour recevoir
l'artillerie, les munitions, magasins, papiers, archives, plans et
autres effets publics que les Français laisseraient aux puissances
alliées.


ARTICLE 16.

Il sera fourni, autant que possible, par le commandant des troupes
de mer des puissances alliées, un aviso pour conduire à Toulon un
officier et un commissaire des guerres, chargés de porter au
gouvernement français la présente convention.


ARTICLE 17.

Toutes les difficultés ou contestations qui pourraient s'élever sur
l'exécution de la présente convention, seront terminées à l'amiable
par des commissaires nommés de part et d'autre.


ARTICLE 18.

Aussitôt la ratification de la présente convention, tous les
prisonniers anglais ou ottomans qui se trouvent au Caire seront mis
en liberté, de même que les commandans et chefs des puissances
alliées mettront en liberté les prisonniers français qui se trouvent
dans leurs camps respectifs.


ARTICLE 19.

Un officier supérieur de l'armée anglaise, un officier supérieur de
son altesse le suprême visir et de son altesse le capitan-pacha,
seront échangés contre des otages de pareil nombre et grade de
troupes françaises, pour servir de garantie à l'exécution du présent
traité. Aussitôt que le débarquement des troupes françaises sera
effectué dans les ports de France, les otages seront réciproquement
rendus.


ARTICLE 20.

La présente convention sera, par un officier français, portée et
communiquée au général Menou, à Alexandrie, et il sera libre de
l'accepter pour les troupes françaises et auxiliaires de terre et de
mer qui se trouvent avec lui dans cette place, pourvu que son
acceptation soit notifiée au général commandant les troupes
anglaises devant Alexandrie, dans dix jours, à compter de celui où
la communication lui en aura été faite.


ARTICLE 21.

La présente convention sera ratifiée par les commandans en chef des
troupes et armées respectives, vingt-quatre heures après la
signature.

Fait quadruple, au camp des Conférences, entre les deux armées, le 8
messidor an IX, à midi, ou le 27 juin 1801, ou le 16 du mois saffar
1216.

                      _Signé_, DONZELOT, _général de brigade_; MORAND,
                     _général de brigade_; TAREYRE, _chef de brigade_;
                            JOHN HOPE, _brigadier général_; OSMAN-BEY,
                                                            ISAAC-BEY.

Approuvé.

                                J. HELY HUTCHINSON, _général en chef_.

Approuvé de la part de lord Keith.

                   JACQUES STIVENSON, _capitaine de la marine royale_.

Nous avons approuvé les articles de la présente convention pour
l'évacuation de l'Égypte, et la remise à la Porte ottomane.

                                            HHADJY-YOUSOUEFF, _visir_.

Nous avons approuvé les articles de la présente convention pour
l'évacuation de l'Égypte, et la remise à la Porte ottomane.

                                         HUSSEYN-PACHA, CAPOUTAUDERYA.

Approuvé et ratifié la présente convention le 9 messidor an IX de la
République française.

                                   _Le général de division_, BELLIARD.


                        Au Caire, le 11 messidor an IX (30 juin 1801).

LE GÉNÉRAL DE DIVISION BELLIARD, AU PREMIER CONSUL BONAPARTE.


MON GÉNÉRAL,

Après le départ du général en chef Menou et de l'armée pour Aboukir,
le 21 ventôse, je demeurai au centre de l'Égypte avec un corps de
troupes de deux mille cinq cent cinquante-trois hommes, pour
défendre l'Égypte, la ville du Caire et son arrondissement, contre
l'armée du visir, qui s'avançait par les déserts de la Syrie, et
contre les troupes anglaises apportées de l'Inde à Cosséir et Suez.
(On avait eu avis que plusieurs vaisseaux étaient dans la mer Rouge,
à la hauteur de Gedda.)

Une partie des troupes sous mes ordres formait la garnison de la
citadelle, des tours de l'enceinte du Caire, des places de Gisëh, le
vieux Caire et Boulac. Il me restait une réserve mobile de quatre
cent quatre-vingt-cinq hommes, avec laquelle je devais faire le
service de la place, réunir des grains et des subsistances, et faire
l'escorte des convois militaires de vivres et de munitions pour
l'armée, arrêter l'armée du visir, et manoeuvrer devant elle
lorsqu'elle se présenterait, pour donner le temps au général en chef
de se porter sur lui avec toutes ses forces, après avoir battu
l'armée anglaise.

Le 24, j'écrivis au général Donzelot, qu'on avait laissé à Siout,
d'évacuer la Haute-Égypte, et de se rendre à grandes journées au
Caire avec ses troupes. J'invitai pareillement Mourâd-Bey, qui se
montrait toujours fidèle à ses traités, de descendre, de venir
occuper Siout et Miniet, de maintenir la tranquillité dans le pays,
et de nous envoyer des grains. J'écrivis aussi aux commandans de
Miniet et de Benisouef de réunir des barques et d'expédier sur le
Caire tous les grains qu'ils pourraient ramasser; nos magasins
étaient presque vides.

Le 4 germinal, je reçus la nouvelle de la malheureuse journée du 30
ventôse. Alors l'espoir de forcer l'armée anglaise à se rembarquer
fut perdu; il restait à la contenir sur les sables d'Aboukir, à
arrêter l'invasion du visir, et empêcher la jonction des deux
armées. Le général en chef, avec son armée, se retira à Alexandrie,
fit travailler à former un camp retranché, et à mettre la place en
état de défense.

D'après les ordres du général en chef, je fis sortir des places de
Salêhiëh et Belbéis tous les hommes qui étaient inutiles pour leur
défense; et comme il y avait dans ces places des magasins
considérables, j'en fis évacuer une partie sur le Caire.

Le 14, conformément aux ordres que j'avais reçus du général en chef,
j'écrivis aux commandans de Belbéis et de Salêhiëh, que lorsqu'ils
seraient assurés que des forces considérables étaient en marche de
la Syrie pour l'Égypte, d'évacuer les places, d'apporter le plus de
munitions et de vivres qu'ils pourraient, de faire sauter les forts,
et de les mettre dans l'impossibilité de servir aux ennemis. Des
rapports annonçaient déjà la marche de l'armée turque.

Le 16 germinal, je reçus un renfort de cinq cent soixante-dix
hommes, que le général Donzelot amena de la Haute-Égypte. La peste
faisait beaucoup de ravages dans la garnison du Caire et parmi ses
habitans.

Le 21, j'appris la prise de Rosette, l'arrivée de l'armée ottomane à
Salêhiëh. La garnison de cette place, celles de Belbéis et
Birket-el-Adji se retirèrent sur le Caire, où elles arrivèrent le
24. Je donnai ordre à la garnison de Suez de revenir au Caire par la
vallée de l'Égarement.

J'appris que Damiette avait été évacuée, et qu'il était resté deux
cents hommes pour occuper Lesbëh et les forts de la côte.

La Charkié envahie, l'une des branches du Nil ouverte, l'autre sur
le point de l'être, la fidélité des mameloucks, dont le caractère de
Mourâd-Bey était la garantie, ébranlée par sa mort et nos pertes, je
pris le seul parti qui me restât dans cet état extrême, celui de
fortifier l'enceinte et les environs du Caire, de prendre une
attitude imposante qui pût faire craindre à l'ennemi de s'avancer
avant d'avoir réuni de grands moyens.

Cependant le visir avait ralenti sa marche, et s'était arrêté à
Salêhiëh et Belbéis, pour y organiser son armée, former des
magasins, et se recruter d'Arabes, de mameloucks et de gens du pays.

Je fus instruit sur ces entrefaites que le général de division
Lagrange, avec un corps de trois mille neuf cents hommes, rassemblés
le 26 germinal, couvrait Rahmaniëh. Mes efforts et mes espérances
augmentèrent. Il eût été avantageux peut-être à nos deux corps de se
réunir pour combattre le visir lorsqu'il venait de traverser le
désert, et avant qu'il eût pu mettre de l'ordre dans ses troupes,
prendre de l'influence dans le pays et le soulever. Mais le général
Lagrange avait ordre de couvrir Rahmaniëh, et ce ne fut que forcé
par l'armée anglaise et le corps du capitan-pacha, après un combat
très vif qui dura toute la journée du 19 floréal, qu'il l'abandonna.
Le 23, il arriva au Caire avec ses troupes. J'appris aussi que la
digue du lac Maadiëh avait été rompue, et que les eaux se répandant
dans le lac Maréotis, rendaient déjà les communications de Rahmaniëh
à Alexandrie très difficiles.

J'appris encore que les forces anglaises étaient débarquées à Suez.

Aussitôt la réunion des troupes du général Lagrange, je crus, avant
que l'armée anglaise pût être près du Caire, devoir marcher sur
Belbéis, pour voir l'ennemi, sonder ses projets, l'attaquer et
savoir s'il ne serait pas possible de le renvoyer à Salêhiëh.

En effet, le 24, le petit corps de troupes auquel la défense du
Caire devait être confiée, fut organisé sous les ordres du général
Alméras; et, le 25, je marchai avec le reste des troupes, commandé
par les généraux de division Lagrange et Robin. Le même jour, je
couchai à El-Menayer. Quelques détachemens que nous rencontrâmes,
furent repoussés.

Le 26, au jour, je me mettais en mouvement pour Belbéis, lorsque
l'ennemi, qui venait à notre rencontre avec du canon, parut; je
marchai sur lui occupant les hauteurs du désert à l'est
d'El-Menayer. Vous trouverez ci-joint le rapport de l'affaire, qui a
duré jusqu'à midi; voyant que l'ennemi courait d'un côté lorsque je
marchais de l'autre et m'avançais sur lui; voyant qu'il était très
décidé à ne point quitter l'Égypte; voyant qu'en guerroyant de la
sorte j'usais mes munitions, et que je perdais des hommes sans en
tirer aucun avantage; craignant qu'un corps de cavalerie assez
nombreux qui avait disparu le matin, après avoir poussé une charge
vigoureuse, ne fût venu sur le Caire; pensant en outre, que les
Anglais et les troupes du capitan-pacha avaient suivi le général
Lagrange, et devaient se trouver à un ou deux jours du Caire, je me
décidai à revenir pour travailler à barrer le Nil, faire des
batteries, fortifier Gisëh, et perfectionner autant que possible mon
immense ligne. En arrivant au Caire, le général Alméras me dit qu'il
m'avait envoyé plusieurs courriers, pour annoncer l'arrivée des
Anglais et du capitan-pacha à Terranëh.

Pressé par trois armées nombreuses, et qui, tous les jours
recevaient de nouvelles forces de la désertion des habitans de
l'Égypte, des Arabes, des mameloucks (tous ceux de la Haute-Égypte
se réunirent au capitan-pacha, et même l'émigration des habitans de
l'Asie, que l'espoir du pillage attirait dans cette fertile
contrée), j'avais à défendre la ville du Caire, dont la population
devenait ennemie, et pouvait réunir vingt-cinq à trente mille
combattans; au milieu de nos camps la ligne de circonvallation
offrait un développement de douze mille six cents toises. J'étais
sans argent; les fonds qui sont entrés en caisse depuis le départ de
l'armée proviennent des versemens faits par les officiers généraux
ou particuliers, et par des individus attachés à l'armée, qui, sur
la demande qu'on leur en a faite, ont donné leur argent pour les
dépenses de l'armée; quelques contributions ordinaires et
extraordinaires, ainsi que la monnaie, nous ont fourni des
ressources; j'avais très peu de vivres et de munitions d'artillerie.
Il fallut presque tout créer, magasins, affûts, poudre, etc.
Alexandrie n'était plus qu'une île d'un accès très difficile, et
avec laquelle j'étais sans communication depuis vingt-deux jours.

Je délibérai si nous nous retirerions dans la Haute-Égypte; mais
l'examen de cette contrée n'offrait aucune position militaire,
j'avais très peu de moyens de transport, et je ne devais pas croire
que l'ennemi me laisserait le temps de préparer cette retraite: il
n'y avait aucune ville qui offrît assez de moyens pour la création
d'un arsenal, assez de ressources pour les travaux que nous eussions
été obligés d'entreprendre; cette contrée d'ailleurs était ravagée
par une peste affreuse.

Le parti que je pris fut celui que Chevert prit à Prague dans des
circonstances bien moins difficiles; car il n'était pas au centre de
l'Afrique, pressé par deux armées ottomanes; il n'avait pas au
milieu de son camp une population nombreuse et féroce; nous avions
comme lui une armée européenne devant nous (l'armée anglaise), et je
n'avais comme lui qu'un faible corps en état de combattre, et un
développement immense à défendre; j'avais en outre un grand nombre
de malades, de guerriers mutilés, et des citoyens que l'amour des
arts et des sciences avaient attirés en Égypte.

Je fis arrêter les chefs de la religion, les membres du divan et les
hommes les plus marquans de la ville du Caire; ils furent renfermés
dans la citadelle; on dirigea les batteries sur la ville; les plus
grandes menaces lui furent faites: les généraux, les officiers, les
soldats se mirent à creuser des fossés. On éleva des retranchemens
sur lesquels on posa des canons, la plupart trouvés en Égypte; le
mouvement continuel des troupes semblait les multiplier; partout
nous présentâmes une altitude imposante et une apparence de force
qui fit que nos ennemis jugèrent que, pour arriver au Caire, il
fallait marcher sur nos cadavres et ses ruines.... Le peuple du
Caire dut penser que le moindre mouvement hostile de sa part serait
le signal de la mort de ses chefs et de la destruction de la ville.
Nos exploits étaient récens, l'impression qu'ils avaient faite
était grande, et on devait tout craindre d'hommes habitués depuis
long-temps à toutes les chances de la guerre. On vit bien que nous
voulions périr tous ou dicter les conditions de notre retraite;
aussi l'ennemi mit-il beaucoup de lenteur dans ses mouvemens, marcha
avec beaucoup de précaution, et ne voulut arriver devant nous
qu'après avoir réuni de grands moyens; cela me fit gagner du temps,
en attendant les instructions du général en chef, dont je n'avais
pas de nouvelles depuis quarante-cinq jours. Le 24 prairial, arriva
un détachement de dromadaires qui me remit une lettre, et point
d'instructions pour la conduite que je devais tenir dans ces
circonstances difficiles; je renvoyai ce détachement pour informer
le général en chef de notre position, qu'il semblait ne pas
connaître. Ci-joint la lettre que je lui écrivis.

Le 1er messidor nous fûmes entièrement investis par les armées
combinées, et toute communication à l'extérieur fut coupée. Les
jours suivans les ennemis firent replier quelques uns de nos
avant-postes, et commencèrent à établir des batteries: ils avaient
jeté un pont de bateaux au village de Choubra, un petit corps
d'armée descendait de la Haute-Égypte.

Le 3, on convint d'une suspension d'armes, et le 4 il y eut une
conférence composée de trois officiers français, d'un nombre égal
d'officiers des armées combinées; le 5 nous proposâmes les
conditions de notre retraite; le 8 elles furent acceptées, et
ratifiées le 9.

Nos lignes de circonvallation ne pouvaient tenir par leur
développement immense, et par la faiblesse de plusieurs points,
contre une attaque de vive force. Nous avions à peine cent cinquante
coups à tirer par pièce. Nous avions à dos la population du Caire,
qui, ne recevant plus de vivres de la campagne, aurait certainement,
en cas d'attaque, concerté ses mesures avec celles des assiégeans;
nos lignes étant forcées, les différens corps se fussent retirés
très difficilement sur la citadelle; nous perdions nos chevaux
d'artillerie et de cavalerie, et tous nos moyens de transport de
munitions. La résistance qu'on eût pu faire eût été de vingt à
vingt-cinq jours, en raison des subsistances; mais alors plus
d'espoir d'entrer en négociations, il faut être à la merci des
ennemis, obéir à leurs ordres; quelle capitulation pouvait-on
espérer de deux armées turques maîtresses de l'Égypte et du Caire?
Les Anglais pourraient-ils les arrêter?

Nous aurions cependant pris ce parti, mon Général, si des points de
contact avec la France eussent encore existé pour nous, et s'il nous
fût resté quelque espoir de secours. Nous ne pouvions les attendre,
ces secours, que jusqu'au 25 au plus tard, la convention a été
conclue le 9.

Mais, mon Général, depuis huit mois vous connaissez l'expédition
d'Abercombrie; vous avez fait pour la brave armée d'Égypte, que vous
regardez comme votre famille, tout ce qu'il était possible.
Gantheaume avait été expédié avec cinq mille hommes; s'il fût arrivé
à temps, notre position serait bien différente; il n'a pu passer,
tous vos efforts ont été infructueux. Depuis quatre mois, nous
défendons l'Égypte pied à pied. Vous connaissez notre situation, et
bien sûrement vous avez tout fait pour l'améliorer. Rien n'est
arrivé, que pouvons-nous espérer? Les Anglais ne seraient pas, je
crois, aux portes du Caire, s'ils craignaient une escadre nombreuse
dans la Méditerranée.

Je ne vous ferai pas l'éloge des officiers-généraux, des chefs, des
officiers, des soldats. Ces guerriers, couverts de cicatrices, ont
battu, sous vos ordres, cinq armées autrichiennes en Italie, et ont
fait la conquête de l'Égypte. Ils luttent depuis trois ans contre
les privations de toute espèce, la peste et les efforts de l'Europe
et de l'Asie: vous les connaissez tous; ils n'ont cessé de se rendre
dignes de vous.

Vous trouverez ci-joint le plan de l'arrondissement du Caire; vous
le connaissez mieux que personne. Déroulez-le, jetez les yeux sur la
situation des troupes, l'état de nos munitions, et sur celui de la
caisse; voyez les rapports du directeur du génie et du commandant
d'artillerie; ces pièces seront suffisantes pour vous donner une
idée de nos ressources, de nos moyens et de notre position. Je joins
aussi l'état des malheureuses victimes de la maladie contagieuse.

J'emmène avec moi les troupes auxiliaires à cheval et à pied.
Beaucoup d'habitans du pays nous suivent avec leurs familles. Je
ferai aussi embarquer plusieurs chevaux et jumens, qui seront remis
au gouvernement, s'il le désire, en le remplaçant par des chevaux
français.

Le chef de brigade du génie d'Hautpoul, mon général, et le citoyen
Champy, directeur-général des poudres et salpêtres, vous remettront
la convention que j'ai faite avec les trois généraux des armées
combinées. Le commissaire Reynier se rend en France pour porter les
états des besoins de notre armée; je vous les recommande tous les
trois, mon général; ils jouissent à l'armée d'une grande
considération, et sont estimés du général en chef.

Salut et respect.

                                                     _Signé_ BELLIARD.


PIÈCES JUSTIFICATIVES.


  (Nº 1.)       _Au quartier-général d'Alexandrie, le 4 floréal an IX_
                                                       (24 avril 1801)

LE GÉNÉRAL EN CHEF MENOU, AU GÉNÉRAL BONAPARTE, PREMIER CONSUL.


CITOYEN PREMIER CONSUL,

Le 10 ventôse, cent cinquante bâtimens anglais paraissent devant
Alexandrie et Aboukir; parmi eux neuf ou quinze vaisseaux de ligne;
total, trente-deux bâtimens de guerre de toutes les grandeurs; le
doute sur le nombre des vaisseaux de ligne vient de ce qu'ils ont
des vaisseaux de la Compagnie des Indes et des vaisseaux de 50; on
croit qu'ils ne sont armés qu'en flûte, mais ils les mettent en
ligne.

Le 13 ventôse, arrive au Caire la nouvelle de l'apparition des
Anglais. À cette époque, l'Égypte était menacée de quatre côtés
différens: dans la mer Rouge, par les troupes anglaises de l'Inde;
du côté de Salêhiëh, par l'armée ottomane; à Damiette, par une
flotte de la même nation; à Alexandrie, Aboukir et Rosette, par les
Anglais. Mourâd-Bey devenait aussi très inquiétant, car il est
vraisemblable que, dans cette lutte, il se rangera du côté le plus
fort. À cette époque, les troupes françaises du cinquième
arrondissement, qui comprend Alexandrie, Rosette et Bahirëh,
consistaient dans les 61e et 75e de ligne, les 3e et 18e dragons,
avec une artillerie de campagne assez nombreuse.

Le 13 au soir, partent du Caire le 22e chasseurs à cheval, la 4e
légère, la 18e et la 69e de ligne, sous les ordres du général de
division Lanusse et du général de brigade Silly. La 25e de ligne,
qui était dans le Delta, reçoit ordre aussi de se porter à Rosette,
pour de là marcher où le jugerait nécessaire le général Friant.

Le 17 ventôse, les Anglais débarquent à Aboukir, sur le même point
où avaient débarqué les Turcs en l'an VII. Le général Friant leur
offre la plus vive résistance en les chargeant à la baïonnette et en
dirigeant le feu de son artillerie avec beaucoup de justesse; il tue
ou met hors de combat deux mille hommes aux ennemis; mais, accablé
par le nombre, il est obligé de se retirer sur les hauteurs de
Canope, et de là, sur celles qui sont entre le camp des Romains et
le lac Maadiëh.

Le 18, arrive le 22e régiment de chasseurs; le 19, les trois
demi-brigades commandées par les généraux Lanusse et Silly.

Les 18, 19, 20 et 21, escarmouches et commencement du siége
d'Aboukir par les ennemis; ils le battent par terre et par mer.

Dans la nuit du 17 au 18, le général Friant avait expédié un
courrier au Caire, pour y apprendre ce qui s'était passé. Dans la
nuit du 20 au 21, le courrier arrive au Caire.

Le 21, le général en chef, malgré la position où se trouvaient
Souez, Salêhiëh et Damiette, menacés par l'ennemi, se détermine à
partir avec toute l'infanterie et la cavalerie, sauf la 9e de ligne
et la 22e légère, qu'il laisse pour défendre le Caire et les
frontières de la Syrie. Il envoie ordre au général Rampon de se
rendre sur-le-champ à Rahmaniëh avec quinze cents hommes et son
artillerie; il envoie aussi ordre au général Donzelot de descendre
de la Haute-Égypte au Caire avec la 21e légère.

Le 21, le général en chef se met en route avec la 13e, la 85e et la
88e de ligne, un détachement de la 21e, qui était depuis long-temps
au Caire, le 7e de hussards, le 14e, le 15e et le 20e de dragons.

Le 22, les ennemis viennent attaquer les généraux Friant et Lanusse,
qui, après un combat très vif, se replient sur les hauteurs en avant
de la porte de Rosette. L'ennemi se retire aussi sur les hauteurs
entre le camp des Romains et le lac Maadiëh, où il commence à se
retrancher. L'ennemi a perdu dans cette journée à peu près mille à
douze cents hommes. Les troupes françaises y ont aussi beaucoup
perdu; elles se sont battues comme des lions, mais les dispositions
n'ont pas été faites telles qu'elles devaient être; le général
Lanusse n'a fait battre ses troupes que partiellement, au lieu de
réunir leurs efforts.

Le 24, le général en chef arrive à Rahmaniëh; il y attend le 25 le
général Rampon, et le 26 il part pour Birket, où le rejoint le
général Rampon; le 28 il arrive à Alexandrie après une marche des
plus pénibles, ayant été obligé d'aller traverser le lac Maréotis,
par-delà le Marabou, la chaussée de Réda étant occupée par l'ennemi.

Le 29, le général en chef fait ses dispositions; le 30, à trois
heures et demie du matin, il attaque les ennemis dans leur position
entre le camp des Romains et la pointe du lac Maadiëh. Le combat a
été terrible pendant six heures de temps; mais, citoyen Premier
Consul, ceux qui depuis long-temps voulaient l'évacuation de
l'Égypte ont donné dans cette mémorable journée des preuves de leur
inaltérable malveillance. Les troupes du centre et la cavalerie ont
fait des prodiges de valeur; elles ont percé deux fois les deux
lignes ennemies, sont entrées dans leurs redoutes; mais n'étant
secondées ni par la droite ni par la gauche, elles ont été obligées
de se retirer avec beaucoup de perte. L'infanterie du centre était
commandée par les généraux Rampon, Zayoncheck et Destaing; la
cavalerie, par les généraux Roize et Boussard. Le général Destaing a
eu le bras cassé, Roize a été tué dans le camp ennemi, Boussard a eu
deux coups de feu et un coup de baïonnette.

À la gauche, commandée par le général Lanusse, les troupes se sont
montrées avec le plus grand sang-froid; mais, mal dirigées par ce
général, elles n'ont rien fait de ce qui avait été ordonné. Il en a
été de même pour la droite, commandée par le général Reynier.

À la fin de l'affaire, sur les neuf heures du matin, le général
Lanusse a eu la cuisse emportée par un boulet perdu; il est mort le
soir même: le général Silly, un des plus braves et des plus honnêtes
hommes de l'armée, a eu aussi la cuisse emportée, mais il va bien.

À la droite, le général Baudot a eu aussi la cuisse emportée par un
boulet perdu: il est mort de sa blessure.

À neuf heures et demie, voyant que tous les efforts étaient
inutiles, le général en chef a ordonné la retraite, qui s'est faite
avec le plus grand ordre. L'armée française est venue reprendre sa
position en avant de la porte de Rosette; les ennemis ont gardé la
leur.

Une grande quantité d'officiers de l'état-major et de chefs de corps
ont été tués ou blessés; presque tous ont été démontés. Le général
en chef a eu aussi un cheval tué sous lui.

Sir Ralph Abercrombie, général en chef de l'armée ennemie, est mort
de ses blessures, ainsi qu'un autre de leurs généraux, sir Kerry;
deux autres ont été blessés, ainsi que M. Smith.

Tous les aides-de-camp du général en chef se sont conduits avec la
plus grande distinction; l'aide-de-camp du général Murat, qui était
venu apporter des dépêches d'Ancône, a été tué à côté du général en
chef.

La perte des ennemis et celle des Français a été à peu près la même,
quinze cents hommes hors de combat de part et d'autre.

Le lendemain de la bataille, 1er germinal, les malveillans ont
cherché à exciter du mouvement dans l'armée; les troupes ont été
inébranlables; ils ont écrit au Caire, mandant que tout était perdu,
et qu'il fallait tout évacuer, tout vendre à quelque prix que ce
fût. Le général en chef, instruit à temps, a rassuré tout le monde,
excepté les gens qui, par faiblesse ou malveillance, ne se rassurent
jamais.

Le général en chef a fait retrancher de la manière la plus forte la
position en avant de la porte de Rosette; elle est presque
inattaquable.

Le fort d'Aboukir s'est rendu le 17 ventôse.

Les ennemis ont marché sur Rosette; le fort s'est rendu après une
très belle défense, et le Boghaz a été forcé par les canonnières
anglaises; mais elles ne pourront pas remonter le Nil, vu le peu
d'eau qui y existe aujourd'hui.

Le général en chef a envoyé le général Lagrange pour couvrir
Rahmaniëh avec environ quatre mille hommes. Il est posté sur le bord
et sur la rive gauche du Nil, à mi-chemin de Rahmaniëh et Rosette.
Les Anglais ont leur position à deux lieues au-dessus de cette
place; ils ont leur droite appuyée au lac d'Edko, et leur gauche au
Nil.

Les Anglais, qui se croient tout permis, ont coupé, du côté de Béda,
la digue qui contient les eaux du lac Maadiëh; la mer s'est répandue
dans tout l'espace qui formait autrefois le lac Maréotis, et de là
dans une vallée qu'on croit s'étendre jusqu'auprès de Derne. Le
général en chef a fait sur-le-champ porter à bras d'hommes et sur
des prolonges d'artillerie, des bateaux qu'on a placés sur le lac
Maréotis; ils servent à entretenir la communication avec Rahmaniëh:
la cavalerie peut passer dans environ trois pieds d'eau. On
construit aussi des pontons qui porteront du canon, pour s'opposer
aux canonnières que l'ennemi pourrait porter sur le lac Maréotis. On
s'est servi, pour exécuter cette mesure, d'un ancien canal creusé
pour faire passer les galères du port dans le lac Maréotis; il est
entre le mamelon et le fort des Bains.

Une portion de l'armée des Osmanlis est arrivée à Salêhiëh.

Deux vaisseaux anglais sont entrés dans la mer Rouge.

Vous voyez, citoyen Premier Consul, quelle est la position de
l'armée française en Égypte: le général en chef vous promet qu'il se
battra jusqu'à la mort, et qu'il rendra à jamais mémorable la
défense des Français en Égypte, s'ils ne reçoivent pas de secours.

L'amiral Gantheaume, sorti de Brest vingt et un jours avant _la
Régénérée_, partie de Rochefort, aurait pu être arrivé ici avant
l'apparition des Anglais. _La Régénérée_ n'a mis que dix-sept jours
dans sa traversée. Si l'amiral Gantheaume était arrivé, les Anglais
ne seraient plus aujourd'hui en Égypte: il a été vu à l'entrée de
Toulon le 30 pluviôse; c'est _le Lodi_ qui en a fait le rapport.
Quelle fatalité a donc retardé la marche de l'escadre française?

Le général en chef ne peut trop se louer des capitaines de vaisseau
Villeneuve, Richer et Barré; eux et leurs marins s'emploient
partout.


_Résumé._

Les Anglais sont maîtres d'Aboukir et de la presqu'île, jusqu'à la
pointe du lac Maadiëh à leur gauche, et le camp des Romains à leur
droite.

Ils sont maîtres de toute la côte, depuis Aboukir jusqu'à Rosette
inclusivement; ils se sont emparés du fort Julien et du Boghaz; leur
position de ce côté est à deux lieues en avant de Rosette.

Les Français sont maîtres d'Alexandrie jusque vers les hauteurs qui
sont à un quart de lieue en avant de la porte de Rosette; leur camp
retranché est assis sur ces hauteurs: ils sont maîtres de Rahmaniëh,
et ils ont un corps considérable au-dessous de cette place, à quatre
lieues de Rosette et vis-à-vis des Anglais; ils sont encore maîtres
de Bourlos, Damiette, le Caire et de tout le reste de l'Égypte.

Mourâd-Bey est à Miniet. Que feront les Osmanlis? cela est encore
très incertain.

Le général en chef a nommé deux lieutenans-généraux, afin de
comprimer tous les malveillans; ce sont les généraux Friant et
Rampon.

Le général en chef prendra peut-être le parti de renvoyer en France
tous ces malveillans, qui ont juré haine à leur pays. Dans les
circonstances difficiles, il faut employer les grands remèdes.

Ci-joint l'ordre de bataille donné le 29 au soir, à Alexandrie, à
tous les généraux de l'armée. Une note explicative fera connaître ce
qui a été exécuté et ce qui ne l'a pas été.

Salut et respect.

                                                        _Signé_ MENOU.


  (Nº 2.)

NOTES DU GÉNÉRAL ***,

SUR LA SITUATION DE L'ARMÉE D'ÉGYPTE,

DEPUIS LA FIN DE L'AN VII JUSQU'AU 12 FLORÉAL AN IX.


Les lettres écrites au Directoire exécutif par Kléber,
Damas, Dugua, Tallien, Poussielgue, etc., attestent la haine
qu'on portait à Bonaparte, et le désir de le voir anéanti.

Discours injurieux tenus à la mémoire de Bonaparte.

               Lorsque le général Kléber prit le commandement de
               l'armée d'Orient, à la fin de l'an VII, il ne put
               cacher la jalousie qu'il portait à la gloire de son
               prédécesseur. Tous les établissement faits par celui-ci
               furent changés, et le système de guerre qu'ont signalé
               d'éclatans faits d'armes en Égypte et en Italie fut
               rebuté. Une rivalité entre les généraux ayant fait les
               campagnes d'Italie, et ceux qui avaient combattu dans
               le Nord et sur le Rhin, s'établit alors. Dès ce moment,
               plus d'unité dans l'armée, qui se divisa en deux
               partis.

Bonaparte, devenu premier consul, irrita la jalouse ambition
de Kléber. Il ne tenta rien moins que d'engager l'armée à
se déclarer indépendante, pour lutter contre le premier
consul.

               Le général Kléber, zélé protecteur des détracteurs de
               Bonaparte, manifesta bientôt le désir et le projet de
               ramener l'armée en France et d'abandonner l'Égypte sans
               en tirer aucun avantage; c'est en conséquence de ces
               dispositions que la capitulation d'El-A'rych fut
               signée.

Après la reddition d'El-A'rych, le commandant reçoit en
rentrant un grade supérieur et une gratification de 10,000
fr.

Mutinerie des troupes excitée à Damiette et à Alexandrie. La
solde arriérée de huit mois.

               Les moyens employés pour avoir des prétextes
               justificatifs d'une telle conduite, n'ont pu échapper,
               même aux moins clairvoyans.

À la bataille de Mattariëh, si les troupes eussent été
abandonnées à leur impulsion ordinaire, il ne retournait pas
un Turc en Syrie; la méthode théorique employée dans cette
affaire, permit au contraire à cette armée de reprendre
l'offensive peu de temps après.

               La mauvaise foi du cabinet de Saint-James a sauvé
               à l'armée française la honte de l'évacuation, en
               l'obligeant de reconquérir l'Égypte sur les Osmanlis,
               maîtres d'une partie des forts, et répandus dans la
               ville du Caire.

Plusieurs parlementaires sont envoyés et reçus par terre et
par mer.

               L'impossibilité de renouer des négociations avec
               succès, était assez démontrée par la perfidie des
               Anglais, et par le sentiment des forces de l'armée.
               Cependant le général Kléber, fidèle à son plan, chercha
               les moyens de se rapprocher des Anglais pour traiter de
               nouveau, et leur laisser l'Égypte.

Arrivée du chef de brigade Latour-Maubourg et du général
Galbo.

               Des ordres exprès du gouvernement vinrent déranger son
               projet; mais pour cela il ne s'obstina pas moins à
               partir lui-même avec quelques uns de ses plus zélés
               partisans. Un défaut de combinaisons et des
               circonstances particulières l'en empêchèrent.

Réquisitions faites en nature, en bestiaux, et accompagnées
des plus dures vexations.

Les Cophtes employés à ces recouvremens.

               Pendant qu'on se disposait ainsi à abandonner la
               conquête de l'Égypte, et qu'on flattait les troupes de
               l'espoir de rentrer dans leur patrie, l'administration
               du pays était totalement négligée, ou remise à des
               agens dignes de leur ministère.

Prétexte de mauvaise volonté ou d'intentions hostiles
supposées aux habitans pour piller impunément des villages.

               Les habitans du pays furent souvent exposés aux
               extorsions des commandans militaires, qui, appuyant de
               la force des armes les prétentions des agens
               particuliers, et croyant leur départ prochain,
               pressuraient d'autant pour en retirer le plus possible.

Il avait été retiré de l'Égypte plusieurs millions, et
jamais il n'y avait un sou disponible pour la solde.

               Malgré ces avanies et ce qu'on retirait en avances sur
               le myri des villages, la solde de l'armée était
               arriérée de près d'un an, et les principaux chefs
               d'administration étaient créanciers du gouvernement de
               sommes considérables.

               C'est dans cet état de choses en Égypte que le général
               Kléber fut assassiné par un émissaire du visir.

L'armée vit avec plaisir la bonne résolution de son nouveau
chef.

               Le commandement échut alors au général Menou, qui,
               fidèle à l'honneur et à son pays, prévint l'armée, par
               une adresse, qu'il ne ferait rien d'indigne d'elle, et
               qu'il n'agirait que d'après les ordres du gouvernement.

Propos indécens tenus par quelques individus.

               Les partisans de l'évacuation trouvèrent dans le
               nouveau commandant un antagoniste sévère, aussi
               cherchèrent-ils à jeter de la défaveur sur toutes ses
               opérations.

               Le général Menou sentit la nécessité d'extirper les
               grands abus d'administration militaire et civile, et
               d'y suppléer par des réglemens sages.

Réforme des commissaires des guerres.

Les fournitures de subsistances représentées par une
indemnité en numéraire. Les hôpitaux bonifiés, les corps
chargés de leur habillement.

Fixation des droits faciles à recouvrer sans être à charge aux
paysans. Les Cophtes ne sont plus chargés des recouvremens.
Les commandans militaires chargés de surveiller la perception
sans pouvoir rien exiger.

               Une réforme fut ordonnée dans l'administration
               militaire, et un système organisateur, en assurant la
               subsistance et la solde de la troupe, détermina la
               quotité d'impositions, à laquelle seraient assujettis
               les habitans, en les déchargeant des avanies et
               extorsions sous lesquelles ils gémissaient depuis trop
               long-temps.

Contentement général des habitans sur ce changement.

               La confiance succédait alors à la crainte, et les
               communications entre les habitans et les Français
               furent sincères et faciles.

               Les administrateurs réformés, accoutumés à grossir leur
               bourse du produit de leurs extorsions, et ne pouvant
               continuer, cherchèrent à sauver leur fortune en se
               joignant aux partisans de l'évacuation.

Écrit relatif à Daure, promu au grade d'inspecteur général
aux revues.

               Des lettres anonymes furent écrites, et peignirent le
               général Menou sous les plus noires couleurs.

               La masse de l'armée resta inaccessible à toutes les
               dissensions, et on s'acharna davantage en raison de la
               résistance qu'on éprouvait à l'ébranler.

               Les troupes sentaient trop bien l'avantage du nouveau
               système, aussi restèrent-elles toujours attachées, par
               l'estime la mieux méritée, au général qui, après
               l'avoir fait solder de ses arriérés, lui assurait une
               bonne subsistance, et cherchait tous les moyens de lui
               être avantageux en remplissant les intentions du
               gouvernement.

               L'opinion inébranlable de l'armée convainquit les
               propagateurs de l'évacuation et ses partisans, réunis
               par d'autres motifs, qu'ils ne pouvaient la détacher de
               son chef.

Les généraux Reynier, Damas, Lanusse, Verdier: le premier,
jaloux du commandement de l'armée; le deuxième, tenant au
système d'évacuation, et peut-être encore plus au trésor de
Kléber.

Le troisième, soupçonné d'avoir toléré des dilapidations,
avait été relevé du commandement d'Alexandrie; où il avait
introduit des officiers anglais dans les fêtes.

Le quatrième, d'une immoralité reconnue et par ses vexations
commises dans le Delta et ailleurs.

Et tous les quatre, irrités de ne pouvoir plus abuser de
leur autorité pour se procurer de l'argent par des moyens
peu délicats, s'étaient, avec leurs partisans, déclarés les
antagonistes du général qu'ils avaient même résolu de faire
arrêter; ils avaient en conséquence attiré dans leur parti
les chefs de brigade Pepin et Goguet.

               Des hommes marquant par les premiers grades militaires,
               et fatigués de l'inaction peu lucrative où ils étaient
               réduits, levèrent enfin le masque, et se présentèrent
               chez le général pour lui demander raison des changemens
               qu'il avait établis dans l'administration, et pour
               l'engager à rétablir les choses dans le même état
               qu'elles étaient avant qu'il prit le commandement de
               l'armée.

La réponse ferme et positive du général Menou, étonne les
réclamans.

               Le général en chef, étonné d'une démarche qui pouvait
               avoir les conséquences les plus fâcheuses, et assuré
               des bons effets du nouveau mode d'administration,
               répondit positivement qu'il ne changerait rien de ce
               qu'il avait ordonné, parce qu'il n'avait rien fait qui
               ne fût conforme aux intérêts de l'armée et du
               gouvernement. Il promit en même temps de laisser leur
               procédé ignoré.

Le premier consul ayant confirmé le général Menou dans le
commandement de l'armée, les dissidens se taisent, n'ayant
plus de prétexte à lui opposer.

               Ce parti, désespéré de n'avoir  pu arracher au général
               Menou l'estime, la bienveillance de l'armée, la
               confiance et le respect des habitans, ne s'obstina pas
               moins à poursuivre sa chute, et crut en assurer le
               succès, en faisant manquer les opérations militaires si
               l'ennemi se présentait.

Des Anglais, sous prétexte de négoce, voyageaient en Égypte;
ils pouvaient être suspectés d'espionnage.

               Le moment parut favorable, et vraisemblablement ces
               dissensions le devancèrent.

Les dissidens attendent l'arrivée d'une armée ennemie pour
entraver et faire échouer les opérations militaires du général
en chef.

               Les Anglais rassemblaient des troupes à Rhodes, et le
               visir, réunissant des troupes en Syrie, menaçait
               l'Égypte.

Les troupes avaient été rassemblées au Caire pour s'assurer de
leurs bonnes dispositions, et pour empêcher la propagation du
système d'évacuation, en leur en montrant le ridicule par la
réunion des forces qu'on pouvait opposer aux ennemis du
dehors.

               Les rapports de Syrie apprirent qu'un corps de dix à
               quinze mille Turcs était posté à El-A'rych, et que le
               gros de cette armée était prêt à se mettre en marche.

               Pour prévenir les mouvemens de cette armée turque, et
               la battre avant qu'elle mit le pied sur le terrain
               cultivé, des troupes furent réunies au Caire; on tira à
               cet effet des détachemens de Damiette et d'Alexandrie.

               La saison des débordemens n'était pas encore venue, on
               ne devait pas craindre les Anglais.

               L'armée d'Orient était répartie le 10 ventôse comme il
               suit:


_Dans la Haute-Égypte._

2 bataillons de la 21e légère, avec le général Donzelot.

_Salêhiëh_, _Belbéis_, _le Caire_, _Boulac et Gisëh_.

  4e légère.                         } Le général en chef.
  1er bataillon de la 21e légère.    } Le général de division Lagrange,
  22e légère.                        }   chef de l'état-major général.
  9e de ligne.                       } Belliard, commandant le Caire.
  13e de ligne.                      } Galbo, adjoint de la place.
  18e de ligne.                      } Duranteau, _idem._
  69e de ligne.                      } Reynier, général de division.
  85e de ligne.                      } Robin, général de brigade.
  88e de ligne.                      } Baudot, _idem._
  1 bataillon de sapeurs.            } Lanusse, général de division,
  4 régim. de cavalerie.             } Silly, général de brigade.
  Les guides.                        } Valentin, _idem._
  Les Cophtes, Grecs et Syriens.     }


_Le Caire, Boulac et Gisëh._

                               }    Samson, général du génie.
  1,000 hommes et 200 chevaux  }    Bertrand, _idem._
    venus d'Alexandrie         }    Songis, général d'artillerie.
    et de Damiette.            }    Fautrer, _idem._
  Les dromadaires.             }    Roize, général de cavalerie.
  2 compagnies d'artillerie    }    Boussard, _idem._
    légère.                    }    Bron, _idem._
  Le parc d'artillerie.        }    Damas, Destaing, Alméras et Morand.


_Alexandrie et Aboukir._

  61e de ligne.                 }                          }
  75e de ligne.                 }  Moins 500 hommes et     }  Le gén. de
  3e de dragons.                }    100 chevaux détachés  }    division
  18e de dragons;               }    au Caire.             }    Friant.
  1re comp. d'artill. légère.   }                          }


_Rosette, Rahmaniëh et le Delta._

  1 bataillon de la 75e.     Le général Zayoncheck.
  2 bataillons de la 25e.    Le général Délegorgue.


_Damiette et Lesbëh._

  2e légère.                     }   Moins 500 hommes et      }  Le gén. de
  32e de ligne.                  }     100 chevaux détachés   }    division
  20e dragons.                   }     au Caire.              }    Rampon.
  1re comp. d'artill. légère.    }                            }


               Une flotte parut à la vue d'Alexandrie le 10 ventôse;
               on signala cent trente-cinq voiles ayant le cap à
               Aboukir. Elle mouilla dans la baie le 11. Le général
               Friant expédia aussitôt des courriers au Caire et à
               Damiette pour prévenir de ce mouvement. Les courriers
               arrivèrent le 13 à leur destination. Le général Friant
               prit position sur les hauteurs d'Aboukir avec les
               troupes de la garnison d'Alexandrie; le général
               Zayoncheck fut posté à la Maison Carrée, entre Rosette
               et Aboukir, avec un bataillon de la 75e et le 3e
               régiment de dragons.

               Deux bataillons de la 25e, détachés dans le Delta,
               reçurent l'ordre de se porter sur Rahmaniëh, avec
               soixante-dix chevaux du 20e.

               La division Lanusse partit du Caire avec un régiment de
               cavalerie, pour marcher sur Aboukir à grandes journées.

               Le général Rampon rassembla toutes les troupes sous ses
               ordres à Damiette, pour être prêt à exécuter tout
               mouvement. Les détachemens tirés d'Alexandrie et de
               Damiette partirent du Caire pour rejoindre leur
               division à marches forcées; celui de Damiette y arriva
               le 18 ventôse, avec le général Morand.

               Par les rapports ultérieurs, le général Friant assurait
               qu'il n'y avait pas de troupes de débarquement sur
               cette flotte, et qu'il répondait de repousser toute
               tentative sur le rivage.

               Ensuite de cette assurance, le mouvement des troupes en
               marche fut retardé; le régiment de cavalerie aurait pu,
               sans ce retard, arriver le 17 à Aboukir.

Le général Zayoncheck avait prévenu le général Friant de ce
mouvement.

               L'ennemi, sans montrer ses troupes, faisait des
               manoeuvres pour rapprocher ses bâtimens, et exerçait
               journellement ses chaloupes.

               De gros bâtimens de transport chargés de troupes
               avaient été poussés aussi près de terre que possible;
               les chaloupes de tous les bâtimens de la rade les
               avaient accostés.

Les généraux Samson et Bertrand tenant aussi au système
d'évacuation, étaient présens à l'affaire. Tout en convenant
du grand ordre mis par les Anglais dans leur débarquement,
ils assuraient que s'ils se présentaient encore, ils ne
douteraient pas du succès des efforts que feraient les
troupes pour l'empêcher.

               Le 17 ventôse, par un temps très calme, toutes les
               chaloupes furent chargées de troupes, et se dirigèrent
               sur la terre, avec beaucoup de célérité, d'ordre et
               d'ensemble, sous la protection d'embarcations armées.
               Elles débarquèrent au nord-ouest de la baie, point le
               mieux reconnu pour la facilité d'un débarquement, ainsi
               que pour l'avantage d'une bonne position militaire et
               sa proximité. Elles présentèrent en même temps un front
               de bataille de trois à quatre mille hommes.

               Les troupes du général Friant, qui comprenaient la 61e,
               deux bataillons de la 75e, le 18e régiment de dragons,
               et soixante-dix chevaux du 20e, étaient campées en
               arrière des mamelons, et avaient leurs avant-postes
               sur les points les plus saillans; lorsque ces
               avant-postes virent les mouvemens ennemis, ils se
               replièrent sur le corps de bataille; les corps étaient
               par colonnes en masse.

Malgré les meilleures intentions du général Friant et son
violent désir d'acquérir une nouvelle gloire, on ne peut
s'empêcher de lui reprocher d'avoir mis trop de méthode et
de lenteur dans ses manoeuvres. C'est particulièrement ce
qui lui a fait éprouver des revers.

               La 61e, après s'être déployée, se porta sur le point le
               plus saillant. Pendant qu'elle exécutait sa manoeuvre,
               l'ennemi se portait sur le même point. Ces deux corps
               se rencontrèrent au sommet. Là s'engagea un combat
               opiniâtre; les Anglais qui se présentèrent de front
               furent repoussés avec vigueur jusque dans leurs
               chaloupes par les grenadiers de la 61e; cette
               demi-brigade se trouvant débordée sur ses flancs, et
               exposée à un feu très vif, fut obligée de se retirer
               pour n'être pas enveloppée. La 75e fut aussitôt mise en
               mouvement pour soutenir la 61e; à son approche elle
               essuya un feu très vif, qui, dirigé sur sa masse, lui
               fit éprouver une perte considérable, et l'empêcha de se
               déployer; elle se retira après avoir laissé ses chevaux
               d'artillerie, ses canonniers et ses pièces sur le champ
               de bataille. Les efforts de l'infanterie n'ayant pu
               retenir l'ennemi, une charge fut ordonnée à l'escadron
               du 20e régiment de dragons. Quoique fournie avec
               beaucoup de courage et de vélocité, elle ne put entamer
               assez sensiblement la ligne ennemie. Le 18e reçut à son
               tour l'ordre de charger. Les pertes qu'il éprouva
               l'empêchèrent de finir sa charge.

               L'ennemi n'ayant pu être ébranlé  par les efforts de
               ces différens corps, le général Friant, craignant de
               compromettre la sûreté d'Alexandrie, ordonna la
               retraite sur cette place.

Le général Zayoncheck avait proposé au général Friant de
réunir les corps que chacun d'eux commandait, pour multiplier
les moyens de résistance au débarquement.

               Pendant cette affaire d'Aboukir, le général Zayoncheck
               était posté à la Maison Carrée avec cinq cents hommes
               d'infanterie et le 3e régiment de dragons; lorsqu'il en
               apprit le résultat, il se rendit à Alexandrie, pour
               aider le général Friant à couvrir cette place.

D'une seule marche le général Zayoncheck se rendit à
Alexandrie en passant entre les lacs Maadiëh et Maréotis.

               «Si les troupes postées à la Maison Carrée avaient été
               réunies à celles du général Friant, les Anglais étaient
               culbutés.

               «Les positions les plus saillantes n'étant pas gardées,
               l'ennemi s'en est emparé sans obstacle.

               «Les corps ayant donné partiellement, ont été écrasés
               tour à tour par le feu de l'ennemi.

               «L'ordre en colonnes demandant du temps pour déployer,
               et offrant à l'ennemi plus de moyens de destruction,
               lui a donné l'avantage de prendre les positions
               avantageuses, d'où il dirigeait tous ses feux avec
               succès.

               «La cavalerie aurait dû charger au moment où les
               troupes se formaient en débarquant et non après que ces
               mêmes troupes étaient en ordre et enhardies par la
               résistance qu'elles avaient opposée aux efforts de
               l'infanterie. Ce premier choc les aurait confondues et
               renversées.»

               Les Anglais, après la retraite du général Friant,
               continuèrent leur débarquement; on évalue le nombre de
               leurs troupes de quinze à dix-huit mille hommes. Le
               blocus du fort d'Aboukir fut formé.

               Le général en chef ayant été instruit par le général
               Friant du peu de succès qu'il avait obtenu, ordonna un
               mouvement général de troupes sur Rahmaniëh, en
               prescrivant d'y apporter beaucoup de célérité.

Le général Friant ayant relevé le général Lanusse dans le
commandement d'Alexandrie, il existait entre eux, sinon de
la mésintelligence, du moins peu de rapprochement.

               Dans cet intervalle, le général Lanusse arriva à
               Alexandrie avec sa division et un régiment de
               cavalerie. Il se concerta avec le général Friant sur
               les moyens de prendre l'offensive.

               Les troupes des deux divisions partirent en conséquence
               d'Alexandrie le 21 ventôse, et prirent position, leur
               droite appuyée au lac Maadiëh, et leur gauche à la mer,
               à hauteur de l'Embarcadère; elles étaient protégées par
               vingt-quatre pièces de canon.

La tranchée ouverte et les batteries établies, le fort
capitula le 27 ventôse.

               L'armée anglaise était alors occupée à couvrir le siége
               d'Aboukir.

               Le 22 ventôse, les reconnaissances de cavalerie
               apprirent que l'ennemi faisait un mouvement général;
               les troupes prirent leur rang.

Le général Lanusse voulant se faire un mérite de les battre
sans la participation du général Menou, les attaqua comme un
homme trop assuré de la victoire.

               Par un mouvement d'impétuosité qui lui était naturel,
               le général Lanusse, oubliant les dispositions convenues
               avec le général Friant, ordonna, en voyant l'ennemi, à
               un bataillon de la 4e légère, de l'attaquer de vive
               force. Ce bataillon ne pouvant renverser une aussi
               forte masse, fut soutenu par un second, et celui-ci
               aidé par un troisième, ainsi successivement, jusqu'à ce
               que toutes les troupes de cette division, battues
               séparément, eussent tellement souffert de leur
               opiniâtreté à soutenir les efforts d'un ennemi
               supérieur, qu'elles furent obligées de se retirer.

Il n'y eut point d'ensemble dans les mouvemens des deux
divisions.

               Le général Friant, entraîné par le mouvement de l'autre
               division, se trouva dans la nécessité de l'imiter sans
               obtenir plus de succès.

               L'infanterie n'ayant pu entamer cette ligne flanquée de
               colonnes en masse, une charge de cavalerie fut
               ordonnée; l'audace avec laquelle on la fournit, ne
               répondit pas à l'attente qu'on en avait conçue. Le feu
               trop vif de la ligne ennemie l'obligea à la retraite.

               Après une perte assez considérable en hommes, en
               chevaux et en artillerie, les deux divisions vinrent
               prendre position sur les hauteurs à l'est d'Alexandrie.

Suite des dissensions des généraux par la répugnance de
quelques uns d'entre eux à exécuter les ordres du général
Menou.

               Les mêmes causes qui ont empêché le général Friant de
               s'opposer au débarquement le 17, ont facilité le succès
               de l'armée anglaise le 22. On peut même ajouter que le
               général Lanusse, jaloux de battre l'ennemi sans les
               ordres du général en chef, s'était trop laissé emporter
               par cette avide passion de gloire.

Pendant la marche de l'armée, les propagateurs de
l'évacuation reproduisirent ce système en tâchant de
démontrer l'impossibilité de battre les Anglais, et de faire
perdre au général en chef la confiance de l'armée.

               Le général en chef continua de marcher sur Alexandrie
               avec l'armée. Elle y fut réunie le 29 ventôse, après
               midi.

               Les positions de l'armée ennemie furent aussitôt
               reconnues par le général en chef et les officiers du
               génie.

               L'attaque fut résolue pour le 30, avant le jour;
               l'ordre en fut donné avec les instructions comme suit:

               Le général Lanusse, ayant sous lui la 4e légère, les
               18e, 69e, 88e de ligne, devait attaquer la redoute de
               gauche, point majeur de la ligne ennemie sur la mer, en
               arrière du camp des Romains.

               Le général Rampon, avec les carabiniers de la 2e légère
               et la 32e de ligne, soutenait cette attaque en suivant
               le mouvement de l'ennemi.

               Le général Destaing, avec les grenadiers du bataillon
               grec, et un bataillon de la 21e légère, faisait
               l'avant-garde à la droite du général Rampon.

               Le général Friant, avec les 25e 61e et 75e de ligne
               suivait le mouvement sur la droite.

Les généraux Reynier et Damas n'avaient pas reçu l'ordre de
suivre les mouvemens de l'armée. Le premier devait être à
Belbéis, et le second dans la Haute-Égypte.

               Les 13e et 85e, sous les ordres du général Reynier,
               devaient également suivre le mouvement.

               Une fausse attaque devait être faite par les
               dromadaires vers _Béda_, et trois cents chevaux sous
               les ordres du général Bron devaient harceler
               continuellement l'ennemi dans cette partie.

Tous les généraux chefs de colonnes furent assemblés le 29 au
soir par le général en chef. Ils convinrent de l'uniformité et
de l'ensemble des mouvemens pour l'exécution des dispositions
de l'ordre, qui furent unanimement approuvées.

               La cavalerie, sous les ordres du général Roize, devait
               agir suivant les circonstances.

               Le 30, à deux heures du matin, les colonnes prirent
               leurs positions.

               Au signal convenu, les dromadaires firent avec succès
               leur fausse attaque; les différentes divisions se
               mirent en mouvement; les troupes, brûlaient
               d'impatience  d'atteindre l'ennemi. Si leur bonne
               volonté et leur courage ont été mal dirigés, et si le
               succès n'a pas couronné leurs efforts, elles le doivent
               aux mauvaises dispositions du général Lanusse, et aux
               plus mauvaises intentions d'autres personnes, qui, pour
               faire échouer le plan du général Menou et satisfaire
               leur vil intérêt et leur ambition, leur ont sacrifié
               l'intérêt de la France, le sang des braves et la gloire
               de l'armée.

               Si l'affaire du 30 a été manquée, en voici les causes:

               «Les troupes devaient être rangées sur deux lignes,
               ayant des éclaireurs en avant.

Mauvaises dispositions du général Lanusse; en contrevenant à
ce qui était convenu la veille, il oppose l'ordre de profondeur
au jeu de l'artillerie.

Lanusse en mourant s'écria avec une espèce de satisfaction:
«qu'il était f... ainsi que la colonie.»

               «La division Lanusse, attaquant le point majeur, fut au
               contraire rangée par colonnes en masse, ayant ses
               grenadiers et carabiniers en queue. Quelques coups de
               canon de front et par le flanc suffirent pour la mettre
               en désordre. Le général Lanusse ayant eu la cuisse
               cassée, elle se jeta à droite.

Daure, très actif antagoniste du général Menou, vint se
mêler à l'affaire, et dévia une colonne des meilleures
troupes.

               «La première ligne de grenadiers et de carabiniers,
               sous les ordres du général Rampon, fut entraînée sur la
               droite par les cris de l'inspecteur aux revues Daure;
               et là, elle s'accula aux troupes en désordre de la
               division Lanusse, qui arrêtèrent son mouvement.

L'adjudant commandant Sornet a été tué en montant à la
redoute. Le chef de bataillon Soulier et le capitaine
Audibert y ont été faits prisonniers.

               «La deuxième ligne marcha directement sur le flanc
               gauche de la redoute, qu'elle ne put enlever de force,
               parce qu'elle était réduite à une poignée d'hommes,
               exposés à un feu  de front, de flanc et de revers.

Le général Destaing ayant été blessé, et ses troupes étant
enveloppées, furent obligées de se faire jour à travers une
ligne ennemie pour se retirer.

               «Les troupes sous les ordres du général Destaing
               atteignirent leur but en perçant la ligne ennemie,
               mais, n'étant soutenues par aucun autre corps, elles
               furent obligées de céder au nombre et à l'avantage de
               la position.

Le général Friant tenait trop à la méthode théorique; il
n'agit pas assez vivement.

Le général Reynier ayant reçu plusieurs fois l'ordre
d'avancer, n'en resta pas moins dans l'impassibilité. Le
général Lagrange lui en porta lui-même l'ordre sans plus de
succès.

Les généraux Reynier et Damas sont reconnus pour chefs de parti,
si bien que leurs partisans s'appellent Reyniéristes, et
distinguent ceux du gouvernement par l'épithète de Menouistes.

               «Les divisions Friant et Reynier, continuellement
               exposées au feu de l'artillerie, ne furent jamais mises
               à portée de rien entreprendre d'offensif.

Les retranchemens franchis, elle renversa tout ce qu'elle
rencontra; les obstacles s'étant multipliés au milieu des
tentes ennemies et des trous de loup, elle se retira ayant
eu le général Roize tué, le général Boussard blessé, et avec
lui plusieurs chefs.

               «La cavalerie fournit une charge qui lui attira
               l'admiration même de ses ennemis. Si une ou deux des
               divisions qui n'avaient pas donné l'eussent soutenue,
               le succès de la journée était assuré.»

Les partisans de l'évacuation profitèrent de ce revers et
présentèrent avec satisfaction le tableau de la situation de
l'armée après les trois affaires, pour prouver l'impuissance
de nos armes, et produire leur système.

               La même fatalité qui fit manquer les journées des 17 et
               22, vit produire les mêmes résultats le 30.

               C'est dans cette dernière journée  qu'on vit l'intérêt
               de parti sacrifier tout ce qu'on a de plus cher, à la
               satisfaction de faire échouer le parti opposé.

Des lettres alarmantes écrites au Caire et dans d'autres lieux
peignaient l'armée sous les plus sombres couleurs; si bien
qu'au Caire les Français se précipitaient et se retranchaient
avec confusion dans la citadelle.

Les nouvelles officielles dessillèrent bientôt les yeux, en
détruisant les impressions produites par les premières.

               Après cette affaire, l'armée prit position devant
               Alexandrie; on choisit le terrain le plus propre à être
               fortifié, pour couvrir cette place. La ligne de
               retranchement appuyait sa droite en arrière du port sur
               le canal, et sa gauche en avant du Pharillon, à huit
               cents toises environ, en avant de la vieille enceinte.

               Les Anglais continuèrent de fortifier leur position, et
               d'y joindre de nouveaux ouvrages.

L'armée sut aussitôt distinguer et vouer à l'indignation et
au mépris les auteurs de ces procédés et du peu de succès de
nos armes.

               Les Français, de leur côté, mirent beaucoup d'activité
               dans leurs travaux.

               Le même jour, 30 ventôse, il fut envoyé au général
               Morand, qui commandait la 3e légère, le dépôt du 32e de
               ligne, un escadron du 20e régiment de dragons et une
               compagnie d'artillerie légère, l'ordre de partir de
               Damiette avec toutes ces troupes, les administrations
               et les hôpitaux, pour se rendre à Rahmaniëh, en
               laissant sur le Nil et sur le lac Menzalëh les bâtimens
               armés qui y étaient, pour défendre l'entrée des
               différens boghaz, et deux cents hommes pour les
               garnisons de Lesbëh, et les quatre tours sur les
               boghaz.

               Les courriers ayant été arrêtés ou assassinés par les
               Arabes, l'ordre ne parvint point au général Morand; il
               reçut cependant une lettre d'avis.

En arrivant à Damiette, l'aide-de-camp est étonné de voir les
bouches du lac et du Nil ouvertes aux ennemis, et surtout de
voir ces dispositions ordonnées par le général Morand, qui ne
peut être accusé d'ineptie.

Le général Morand avait été chargé de s'aboucher avec les
Turcs par le général Kléber, avant la capitulation d'El-A'rych.
Il paraît qu'il tint beaucoup à voir s'exécuter les ordres et
les instructions dont il était alors nanti.

               L'aide-de-camp du général Rampon ayant été envoyé à
               Damiette pour y porter l'ordre de ce mouvement, y
               arriva le 21 germinal; il sut que la tour d'Omm-Faredge
               avait été évacuée sans qu'on y vît l'ennemi, et que les
               demi-galères, les avisos et les embarcations armées,
               existant dans cette partie du Nil et sur le lac
               Menzalëh, avaient été coulés par ordre du général
               Morand.

               Après l'affaire du 30, la 85e part pour Rahmaniëh.

Après l'affaire du 30, quelques bâtimens turcs de transport
parurent, et joignirent quelques troupes turques aux Anglais.

               On apprend, le 20 germinal, qu'un parti d'Anglais et de
               Turcs marche sur Rosette, et qu'à leur approche cette
               ville avait été évacuée.

               Le général Valentin part aussitôt d'Alexandrie avec le
               7e régiment de hussards et la 69e de ligne, pour aller
               couvrir Rahmaniëh.

Les Anglais, toujours perfides, exécutent strictement les
ordres de leur gouvernement, en retenant comme prisonnière
la garnison du fort, qui devait se retirer avec armes et
bagages.

               L'ennemi, après s'être emparé de Rosette, fait le siége
               du fort Julien. La garnison de ce fort, après avoir
               repoussé trois assauts et eu son commandant tué sur la
               brèche, capitule.

Le général Donzelot se réunit au général Belliard après
s'être assuré des bonnes dispositions de Mourâd-Bey.

Les troupes au Caire comprennent le 9e de ligne, la 22e
légère, cent hommes de la 21e, tous les dépôts de cavalerie,
et vingt-quatre à trente pièces de campagne.

               La garnison du Caire se renforce des troupes descendues
               de la Haute-Égypte pour couvrir cette place menacée par
               un ramassis d'hommes de toute nation et de toute secte,
               rassemblés par l'or des Anglais.

Quoiqu'il eût été facile de chasser ce ramassis de troupes, en
faisant marcher les troupes du Caire, le général Belliard,
partisan des détracteurs du général Menou, convoqua un conseil
de guerre qui décida qu'on devait attendre l'ennemi sous les
murs du Caire, et couvrir cette place.

               Les forts de Salêhiëh et de Belbéis ayant été démolis,
               ce ramassis de troupes est entré sans coup férir dans
               le pays cultivé, où ces gueux paraissent plutôt
               disposés à faire du butin, qu'à chercher à se battre.

               Ce parti a poussé un avant-poste jusqu'à El-Anka.

Rien ne contraste mieux avec le système des propagateurs de
l'évacuation, que l'intérêt que le peuple égyptien prend à
l'armée française, et la satisfaction qu'il éprouverait à
nous voir paisibles possesseurs de l'Égypte.

               Malgré cette apparition d'une armée anglaise et d'une
               armée prétendue turque, les habitans du pays
               s'intéressent au succès de nos armes, et verraient avec
               satisfaction les Français triompher de ces deux
               ennemis.

               Les Anglais, après avoir assuré leur position par de
               bons retranchemens, et voulant interrompre les
               communications d'Alexandrie avec le reste de l'Égypte,
               coupèrent, le 24 germinal, la digue qui empêchait les
               eaux du lac Maadiëh de se répandre dans le bassin du
               lac Maréotis; depuis lors un écoulement considérable se
               fait par plusieurs grandes saignées.

               Si cette grande étendue d'eau gêne les communications
               d'Alexandrie à Rahmaniëh, elle sert à couvrir le plus
               grand front d'Alexandrie, en sorte qu'il n'y a qu'une
               ligne de quinze à dix-huit cents toises à garder.

               La majeure partie de l'armée ennemie s'est portée sur
               Rosette; elle a établi sa première ligne, la droite
               appuyée à Edko, et la gauche au Nil, derrière un grand
               canal et un vaste terrain très fangeux; la seconde
               ligne est à la position d'_Aboumandour_, en avant de
               Rosette.

               Le général de division Lagrange partit d'Alexandrie
               avec la 4e demi-brigade légère, la 13e de ligne et le
               20e régiment de dragons, pour se réunir aux 7e de
               hussards, 22e de chasseurs, 3e et 15e de dragons, 69e,
               85e de ligne et 2e légère, et former un camp
               d'observation en avant de Rahmaniëh.

               Quoique l'armée ait été, dans ces trois affaires, la
               victime des dissensions de quelques généraux, elle n'en
               paraît pas moins bien disposée à faire repentir l'armée
               anglaise d'être venu tenter le sort des armes, avec des
               vétérans accoutumés à avoir la victoire pour résultat,
               et l'honneur de bien servir leur pays pour récompense.

                                         _Le lieutenant-général ****._


  (Nº 3.)                En quarantaine à           , le


Tu sera surpris, mon cher Savary, d'apprendre l'arrivée en France du
général Reynier, tandis qu'une armée anglaise envahit l'Orient, agit
dans l'intérieur de l'Égypte et occupe peut-être en cet instant sa
capitale. Je vais te développer les raisons d'un retour auquel tu ne
t'attendais certainement pas: je commence par les moyens.

Le 23 floréal, à huit heures du soir, cinquante guides à pied,
autant à cheval, trois compagnies de la 32e, avec une pièce de
canon, ont investi la maison qu'étaient venu occuper les généraux
Reynier et Damas, après que le général Menou leur eut retiré leurs
troupes: résister n'eût été ni possible ni utile; cependant ils
étaient déterminés à tout plutôt que de laisser saisir leurs papiers
et leur correspondance. Heureusement le général Menou n'en avait
pas l'intention, ou, ce qui est plus vraisemblable, il ne l'a point
osé; et à onze heures du soir, le général Reynier, l'adjudant
commandant Boyer, le chef de bataillon du génie Bachelu, l'ami
Néraud et moi, nous étions à bord du _Lodi_; le général Damas, avec
l'inspecteur en chef Daure, fut embarqué sur le _Good-Union_. Nous
n'avons pu appareiller que le 29.

Instruit, ou plutôt trompé par les rapports fabuleux du général en
chef, qui seuls parvenaient au gouvernement, grâce aux précautions
qu'il prenait pour empêcher qu'aucune lettre ne fût remise à bord
des bâtimens expédiés, il est nécessaire de soulever le voile qui
couvre le tableau dégoûtant de ses opérations, de sa scélératesse et
de ses crimes.

Depuis long-temps les généraux marquans dans l'armée par leurs
talens et leurs lumières, avaient excité l'animosité du général
Menou, qui frémissait de rage en voyant des généraux plus jeunes que
lui se permettre de lui faire des représentations fondées, et de lui
donner de sages conseils. Depuis long-temps il méditait la vengeance
que lui suggéraient son amour-propre et sa morgue blessés; et les
mêmes circonstances qui auraient dû l'engager à se réunir à eux pour
sauver l'armée et défendre l'Égypte, sont celles dont il a profité
pour organiser et exécuter les moyens d'assouvir sa haine.

Le 10 ventôse, une flotte anglaise de cent cinquante voiles paraît
devant Aboukir; on en reçoit la nouvelle au Caire le 13 après midi;
le rapport annonçait que les chaloupes étaient à la mer pour opérer
le débarquement. Un général doué seulement du sens commun, se fût
pénétré de la nécessité de réunir jusqu'aux moindres détachemens de
son armée, de se précipiter avec elle sur Aboukir.... Aussi
n'est-ce point là ce que fit le général Menou; il envoie l'ordre au
général Reynier de partir _sur-le-champ_, avec deux demi-brigades de
sa division, pour _Belbéis_. Il garde les deux autres au Caire, et
donne l'ordre à la division Lanusse _de se tenir prête à marcher sur
Alexandrie_. Le général Bron part avec le 22e de chasseurs
seulement, pour Aboukir, et le reste de la cavalerie, les 14e, 15e
et 7e de hussards, attend à Boulac des ordres de départ.

Cependant le 14 le général Lanusse reçoit l'ordre d'emmener avec lui
trois demi-brigades de sa division et de s'arrêter à Rahmaniëh _où
il attendra de nouveaux ordres_. Le chef de l'état-major général lui
écrit que _vu l'état des choses, la 88e_ (aussi de sa division et
l'une des plus fortes) _restera au Caire, et qu'il peut, s'il le
veut, emmener son artillerie_.

Le général Menou, soit pour soutenir son débile courage, soit pour
étourdir l'armée sur les dangers qui la menaçaient et la livrer plus
facilement aux ennemis, répand parmi les troupes les bruits les plus
ridicules. Il annonce lui-même _que la flotte anglaise est chargée
seulement de peignes et de brosses_, dont la côte s'est trouvée
couverte; il écrit aux généraux _que les Anglais ne veulent faire
que des simulacres de débarquement_; et, satisfait de ses bonnes
dispositions, goûtées pleinement par les Destaing, les Robin, les
Valentin, etc., il reste au Caire dans son quartier-général.

Les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard, pour
lesquels les vexations multipliées du général Menou n'étaient rien
et l'honneur de l'armée tout, oubliant les torts qu'il avait avec
eux, se rendent chez lui et lui font toutes les observations
qu'exigeaient le salut de l'armée et la conservation de la colonie.
Rien ne peut vaincre son obstination; ils se retirent. Le général
Reynier, convaincu qu'il est de son grade et de son devoir de
combattre de tous ses moyens les mauvaises dispositions du général
en chef, lui écrit et lui fait sentir qu'il est de la plus grande
importance de marcher de suite avec toute l'armée sur Aboukir; qu'en
la divisant, on la fera battre partout; que le grand-visir,
d'ailleurs peu à craindre, n'est point encore en mesure de passer le
désert, et ne le fera certainement que lorsqu'il aura su le résultat
de la tentative des Anglais; qu'on aura le temps, après avoir battu
le débarquement, d'être de retour à Salêhiëh pour rejeter dans le
désert une armée extrêmement diminuée par les maladies et la
désertion. Il lui rappelle la grande maxime de guerre _de suppléer
au nombre par la rapidité des marches_, maxime sur laquelle est
basée la réputation des _Turenne_, des _Montecuculli_, etc.; mais le
général Menou, persistant dans _son inébranlable fermeté_, poursuit
ses mauvaises dispositions, et, entouré de ses troupes, il attend de
pied ferme au Caire qu'on lui annonce le débarquement de quinze à
dix-sept mille Anglais que pouvaient porter les cent cinquante
voiles ennemies, et auxquels le général Friant n'avait à opposer que
mille sept cents hommes à Alexandrie.

_Le 20 ventôse_, on apprend au général Abdallah Menou que les
Anglais, _retardés pendant sept jours par les gros temps_, ont
débarqué, le 17, au point choisi par les Turcs en thermidor an VII.
Il part du Caire le 21, et arrive le 24 à Rahmaniëh.

Le général Lanusse (qui devait attendre à Rahmaniëh de nouveaux
ordres) instruit du débarquement, ne consultant que son honneur et
la gloire de l'armée, enfreint l'injonction qui lui était faite,
pour voler au secours du général Friant et sauver Alexandrie.

Le général Reynier, envoyé à Belbéis, avec deux demi-brigades,
reçoit l'ordre de les faire partir pour Rahmaniëh: elles devaient
passer sous le commandement du général Damas, et le général Reynier
devait rester à Belbéis avec son ambulance et _son artillerie_: il
est à remarquer que le général Jacques Menou ne l'avait envoyé à
Belbéis qu'afin de l'éloigner de l'armée, où il redoutait sa
présence, et qu'il lui retirait des troupes dont il donnait le
commandement au général Damas, dans l'espoir de détruire l'harmonie
qui existait entre ces généraux. Cependant le général Reynier marche
à l'ennemi avec ses deux demi-brigades, son artillerie, et le
général Damas; et, parti le 21 de Belbéis, il arrive le 25 à
Rahmaniëh, avec son infanterie.

Le général en chef y avait reçu l'avis des deux combats qu'avaient
essuyés les généraux Friant et Lanusse, et où nous avions été
repoussés le 17 et le 22. Cela ne l'empêcha pas de s'embarquer dans
son canja pour aller voir sa femme au village de Fouah; il allait
pousser au large, lorsque l'arrivée des généraux Reynier et Damas
suspendit cet élan de tendresse conjugale; on attendait le général
Rampon, auquel on avait donné l'ordre de laisser à Lesbëh et autres
forts six cents hommes de la 2e légère avec une compagnie
d'_artillerie légère_, la meilleure de l'armée, et on arriva enfin
le 29 ventôse à Alexandrie.

L'ennemi s'était emparé le 22, d'une position des plus militaires
qu'occupaient les généraux Friant et Lanusse avec trop peu de
troupes pour pouvoir s'opposer à ses efforts. La droite des Anglais
appuyait à la mer, la gauche au lac Maadiëh, les deux ailes
flanquées par des chaloupes canonnières, le centre couvert de
redoutes: ils avaient eu _huit jours_ pour se retrancher et garnir
leurs ouvrages d'une artillerie de position des plus nombreuses et
des mieux servies.

C'est devant cette position que nous avons échoué le 30 ventôse.

Le plan d'attaque, excellent en lui-même, avait été insinué au
général Menou par son chef d'état-major, qui avoua ingénument au
général Lanusse, l'incapacité du général en chef et la sienne
propre, en semblable occasion. D'après cette confidence, le plan
d'attaque, conçu par les généraux Reynier et Lanusse, avait été
remis au général Lagrange. Le général en chef soudain le rédige en
ordre du jour, et les généraux le reçoivent à dix heures du soir, la
veille de l'affaire. Nous eussions certainement eu l'avantage,
malgré notre infériorité, sans la perte du brave général Lanusse, et
sans le général en chef, qui, pour toute manoeuvre, fit charger la
cavalerie avant le jour sur des redoutes entourées de fossés,
situées sur des mamelons presque à pic, et en détruisit ainsi les
deux tiers. Après avoir laissé pendant deux heures les troupes
exposées à un feu des plus meurtriers, sans prendre le parti
d'organiser une nouvelle attaque, comme le général Reynier le lui
proposa plusieurs fois, ou de se retirer, s'il ne voulait pas tenter
ce moyen, le général en chef retourna dans Alexandrie, sans ordonner
la moindre disposition pour placer l'armée, qui prit d'elle-même sa
position.

En même temps qu'Abdallah, par les calomnies les plus absurdes,
s'efforçait de ternir la réputation du général Reynier, l'armée, moins
aveuglée par les intrigues que certaine de l'incapacité de son chef,
se persuada que le général Reynier était lieutenant-général. On n'a
pas su quelles pouvaient être les causes de cette persuasion, commune
à toutes les armes; ce qu'il y a de très sûr, c'est que ce fut le
bruit général parmi les troupes: il fait autant d'honneur à celui qui
en est l'objet qu'à leur discernement. Villars fut aussi nommé
lieutenant-général par ses soldats.

Si les généraux n'avaient pas pris le parti d'opposer aux
tracasseries journalières de Menou le mépris qu'inspire sa personne,
s'ils daignaient réfuter les inculpations extravagantes que, pour
couvrir son crime, il a la maladresse de chercher à leur appliquer,
il ne leur serait peut-être pas difficile _de le convaincre de la
plus noire perfidie_. En effet, qu'on réfléchisse à sa conduite
depuis que l'_ancienneté_ l'a placé au premier poste de l'armée, au
soin qu'il a constamment pris de la diviser, d'acheter les suffrages
de plusieurs vils intrigans, par des qualifications et par des
grades; on le verra laissant dépourvues d'approvisionnemens les
places les plus importantes de l'Égypte, celles qui pouvaient se
trouver exposées aux premières attaques des ennemis; négligeant de
monter quatre cents hommes de notre cavalerie qui languissaient à
pied dans les dépôts de Boulac; refusant de compléter le nombre de
dromadaires nécessaires au régiment, pour l'achat desquels le chef
de brigade Cavalier lui proposait de faire, au nom de son corps,
l'avance de 20,000 fr.; donner l'ordre de faire couper les chevaux
d'artillerie, exécuté peu de temps avant le débarquement; on le
verra, prévenu de mille manières d'une invasion ennemie, loin de
chercher à s'y opposer ou à s'en garantir, retirer les troupes des
côtes et les faire remonter au Caire sans autre but apparent que
celui de se faire des créatures et d'intriguer dans tous les corps à
la fois; on le verra (entièrement opposé à la prudence du premier
chef de l'armée d'Orient, qui, en thermidor an VII, présentait aux
Égyptiens la descente des Osmanlis à Aboukir comme une invasion
moscovite) annoncer dans une proclamation à ses frères les
musulmans, l'arrivée d'une flotte de cent cinquante voiles, et d'une
armée mahométane; retardant (sous le vain prétexte d'organiser un
meilleur mode d'impositions) la rentrée du miry pendant les trois
mois qui ont précédé le débarquement, et enlever ainsi au trésor
public une ressource de trois millions; s'efforçant de hâter la
destruction de l'armée en la disséminant, ne la réunir qu'à regret,
et se priver comme à dessein des moyens d'artillerie qu'il était en
son pouvoir d'employer pour foudroyer les ennemis, etc.; voilà des
faits qu'attestera toute l'armée, des faits qui prouvent à
l'évidence, ou l'ineptie la plus profonde ou la plus coupable
trahison. Qu'à la suite de ce tableau révoltant d'opérations dont il
est des milliers de victimes, on se rappelle les vociférations de
l'Angleterre, qu'on se souvienne que _l'armée d'Orient, cette armée
perfide, doit servir d'exemple au monde_, et l'on sentira que M.
Dundas ne pouvait trouver un meilleur exécuteur de ses volontés,
qu'il ne peut trop payer une si entière soumission à ses désirs.

Le visir n'arriva que _le 20 germinal_ à Salêhiëh, il s'est depuis
avancé à Belbéis, où il s'est retranché. Des canonniers anglais
servent son artillerie, et des ingénieurs dirigent ses ouvrages. Le
général Belliard a vainement sollicité le général en chef de lui
donner le moyen d'aller l'attaquer; ce n'est que le 27 floréal que
la retraite du corps de Rahmaniëh (pris le 19 par les Anglais et les
Turcs, qui avaient débarqué dans le commencement de germinal, au
nombre de cinq mille, à la Maison Carrée) lui fournit les moyens de
partir du Caire pour marcher contre le visir. Il est douteux qu'il
ait réussi.

Si la conduite de Jacques Menou pouvait inspirer autre chose que
l'indignation, on serait tenté de sourire de pitié en le voyant, au
milieu de ses revers, prodiguer des grades aux individus marquans
dans l'armée par leur ignorance ou leurs bassesses. Les
lieutenans-généraux Friant et Rampon, les généraux de division
Robin, Destaing, Zayoncheck, les généraux de brigade Darmagnac et
Delzons sont autant de soliveaux dont s'étaie le général Menou pour
prévenir une chute qu'il redoute, mais qu'il ne saurait éviter.

Je ne doute pas que le premier consul ne prononce sur cette affaire
importante de manière à satisfaire pleinement l'honneur de l'armée
et celui des généraux. Le jugement de Latour-Foissac, appliqué au
général Abdallah Menou doit encore se considérer comme une faveur.

Il suffit de connaître les troupes de terre anglaises pour sentir à
quelle humiliation est réduite l'armée d'Orient.

Un Zayoncheck!... connu par ses brigandages dans la Haute-Égypte,
dont le seul mérite est d'avoir flatté la haine atroce de Menou, en
lui répétant _qu'au lieu d'inhumer le général Kléber on eût dû
l'exposer à une potence pour servir de pâture aux oiseaux de
proie!..._ un Destaing, dont la rapacité a porté au-delà de 200,000
fr. le fruit de ses concussions!... voilà quels sont les chefs
actuels de l'armée d'Orient, les conseillers intimes du cabinet
d'Alexandrie; voilà les nobles soutiens de cette morale qui découle
abondamment de la plume du baron de Menou; mais qui ne purifia
jamais son coeur infecté de crimes.

Les quatre combats qui ont précédé notre départ ont pu coûter à
l'armée trois à quatre mille hommes hors de combat, tandis qu'une
seule affaire, qui ne nous eût peut-être pas enlevé quinze cents
hommes, aurait suffi pour anéantir l'armée anglaise et conserver
l'Égypte à la France. Il est évident que si, au lieu de disséminer
l'armée et d'agir avec autant de lenteur, on l'eût rassemblée, comme
cela était possible, le 20 à Aboukir, 10,000 hommes d'infanterie,
dix-sept cents chevaux, et soixante pièces de canon, eussent
triomphé des troupes anglaises, qui ne venaient pas sans effroi
combattre une armée couverte de gloire, et dont le nom seul
inspirait à nos ennemis l'admiration et la crainte.

Personne mieux que le général Menou, n'avait une plus belle occasion
de se faire en un moment, et à moins de frais, une réputation
brillante, égale à celle de nos généraux les plus illustres. Quand
on compare la situation de l'armée à l'époque où il l'a perdue par
son ignorance ou sa perfidie, avec celle où le général Bonaparte,
malgré ses faibles moyens et le découragement des troupes, triompha
d'une armée d'Osmanlis, l'élite des milices ottomanes, c'est alors
que, convaincu de la possibilité de repousser une invasion ennemie,
on sent plus vivement la perte que fait la France, et qu'on déplore
la honte que le général Menou déverse sur cette brave armée.

C'était peu que le général en chef abreuvât de dégoût les généraux
qui se trouvaient en butte à ses intrigues. Il a encore répandu
contre eux les calomnies les plus atroces. On l'a vu, s'efforçant de
leur ravir l'estime et la confiance que leur accordent les troupes,
tenter d'insinuer dans l'armée que le général Damas avait vendu
l'Égypte à l'Angleterre, de concert avec le général Kléber; que le
général Reynier faisait le commerce des grains avec le grand-visir,
etc.; les généraux Belliard, Lanusse, Daure, ne sont pas plus
épargnés. Le lendemain de notre arrestation, il faisait circuler
dans le camp qu'on avait saisi sur les généraux embarqués, trois
millions avec lesquels on allait payer l'arriéré de l'armée, et en
même temps il offrait à un aide-de-camp resté à Alexandrie, de
l'argent pour payer les dettes que le général Reynier y avait
laissées.

Pourras-tu croire que, pendant un an, Jacques Menou n'ait pas quitté
le Caire pour aller inspecter les côtes ou les forts de l'Égypte?
que tandis que son armée agit dans l'intérieur, il soit sur la place
d'Alexandrie, occupé à rédiger ses ordres du jour et ses plates
proclamations! Cesse de t'étonner, mon cher Savary; apprends que le
général Menou veut se conserver pour la France, à laquelle il espère
rendre encore d'aussi éminens services. À l'affaire du 30, quoique
toujours hors de portée du canon, il avait auprès de lui un
aide-de-camp chargé seulement de veiller à sa sûreté. Général, lui
disait-on, vous êtes aperçu; on tire sur vous; et le général en chef
de l'armée d'Orient allait prudemment s'abriter derrière ses lignes.

Toutes les personnes qui jouissaient de l'estime du général
Bonaparte et du général Kléber sont tombées en discrédit auprès du
général Menou; témoins les généraux Belliard, Morand, Bertrand,
Daure, l'ordonnateur de la marine Leroy, l'ordonnateur Laigle, qui,
tout récemment, vient d'être suspendu de ses fonctions par un de ses
caprices. Malheur à celui qui réclamerait la sauvegarde des lois:
elles sont nulles à ses yeux. Un chef d'escadron du 15e, officier
très estimé, est détenu depuis trois mois dans un fort, pour avoir
émis son opinion sur le compte du général en chef: il se trouvait à
Rahmaniëh avec trois ou quatre officiers de la 85e, un d'eux à la
solde du général Menou, tenta de rejeter sur le général Reynier et
sur le général Lanusse la perte de la bataille du 30. Cet officier,
certain du contraire, impose silence à l'espion en lui disant qu'il
ne souffrirait pas qu'on parlât ainsi devant lui des généraux qui
jouissaient de la confiance de l'armée; le mouchard, fidèle à ses
instructions, le dénonça à Menou, qui le fit arrêter pendant la
nuit, et le retient au fort triangulaire.

Le même système de terreur qui dévasta la France en 1793 existait en
Égypte à l'époque de notre départ. Des espions sont répandus dans
tous les corps de cette malheureuse armée, et le général en chef
correspond directement avec eux, les soudoie et les récompense par
des grades; les dénonciations, les arrestations se renouvellent
chaque jour, et rien n'est plus commun que la menace de vous faire
fusiller. Enfin, par une subversion effrayante de tout esprit
militaire, de tout principe de société, on a vu le chef de brigade
d'un corps de l'armée se glisser furtivement la nuit près de la
tente de ses propres officiers, recueillir leurs propos et leurs
opinions, et désigner ensuite au général Menou les victimes de son
infâme espionnage.

Qu'on ne s'imagine pas que le général Abdallah, en prostituant les
grades dans son armée, ait eu l'intention de récompenser le mérite
ou des actions d'éclat. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la
plupart de ceux qui les occupent. Par un raffinement d'intrigues
dont lui seul est capable, il a nommé généraux de brigade des chefs
de corps qui le détestaient, pour leur substituer ses partisans,
afin de changer en sa faveur l'esprit de ces demi-brigades. Cette
raison l'avait engagé à enlever Maugras à la 75e; le brave Eppler
est dans ce cas. Plein de mépris pour Menou, il voulut refuser un
grade qu'il croyait au-dessus de ses forces, mais des menaces l'ont
forcé d'accepter, et l'excellente 21e est devenue la proie d'un
valet, d'un plat intrigant, d'une créature d'Abdallah.

Jacques Menou, en moins d'un an, a vomi en Orient assez de généraux
pour composer l'état-major d'une armée de soixante mille hommes;
deux lieutenans-généraux, quatre généraux de division, dix généraux
de brigade, dont six en un seul jour; des adjudans-commandans et des
officiers supérieurs, en proportion au moins double, composent le
nouveau tableau de l'armée. Lorsqu'il reçut les brevets de Morand et
du général Bertrand, il en fut presque scandalisé, et en témoigna
son étonnement en pleine cour. En vérité, dit-il, le général
Bonaparte n'y pense pas; il me donne des jeunes gens qui s'éloignent
de moi, qui ne sont pas mes amis, plutôt que de confirmer de vieux
officiers connus par leurs longs services. Le général Menou ne
savait sans doute pas que ceux qui doivent leurs talens et leurs
succès aux leçons, aux exemples de celui qui a sauvé la France, ne
peuvent être les amis de l'ineptie et de l'intrigue; il ignorait que
ceux qui servirent sous un héros n'obéissent qu'à regret à un jean
f....

Tous deux, dans ces dernières affaires, se sont montrés dignes du
choix du premier consul. Au combat de Rahmaniëh, Morand a déployé
des talens et un courage dont les Turcs principalement ont eu
beaucoup à souffrir. Au reste, quels que soient les déclamations et
les mensonges de Menou, qu'on mette en balance les services
continuels que les généraux qu'il calomnie ont rendus à la
République pendant dix années de guerre et de succès, avec ceux de
ce général perfide, avec sa déroute de la Vendée, sa lâche inaction
devant une poignée de brigands parisiens, et l'on verra de quel côté
doit être l'avantage. Que ceux qui furent de l'armée d'Orient se
rappellent qu'au milieu des fatigues communes à ces généraux qu'il
déchire, le général turc traînait dans son harem le poids de son
inutile et lourde masse, qu'il ébranla enfin pour aller commander la
Palestine, lorsque l'armée de Syrie revenait de son expédition;
qu'on rapproche le caractère loyal et purement militaire de ceux-là,
de l'esprit intrigant, astucieux et vil de celui-ci, et l'on verra
si le pilier des antichambres de Versailles peut le disputer aux
plus fermes soutiens de la gloire de leur pays.

Nous avons fait de bien grandes pertes: il en est d'irréparables;
les généraux Lanusse, Roize et Baudot sont morts victimes de
l'ineptie et de la lenteur de Menou; Baudot a été bien sincèrement
regretté par nous tous; c'était un bien bon ami. Le général Reynier
a été on ne peut pas plus sensible à la perte du brave général
Lanusse; c'était un homme d'un grand caractère, doué d'une belle âme
et d'excellentes qualités. Uni de sentimens et d'opinions au général
Reynier, il s'est, on peut le dire, dévoué pour l'honneur de
l'armée; car un seul mot dit au général en chef, qui le détestait et
le craignait infiniment, lui eût procuré dans l'instant son
passe-port pour la France, qu'il désirait revoir et où il eût été
certainement employé par le premier consul; mais son attachement à
l'armée, dont il voulait prévenir la ruine, et au général Reynier,
l'a seul retenu en Égypte.

Peu de jours après l'affaire du 30, le général en chef craignant
que les magasins d'Alexandrie ne pussent pas suffire aux besoins des
troupes, se détermine à faire sortir les bouches inutiles de cette
place, aussitôt un _ordre du jour_: mais sur qui porte cette mesure?
tu croiras peut-être qu'elle frappe les Turcs?... Non, ces bouches
inutiles sont vingt-cinq à trente Français, savans ou employés,
qu'on arrache à la protection de l'armée, au milieu de laquelle ils
étaient venus se réfugier, pour les exposer aux dangers d'une route
pénible, et à la poursuite des Arabes, dont plusieurs ont été
victimes.

Quelque temps avant l'arrestation du général Reynier, des officiers
anglais, causant avec les nôtres aux avant-postes, leur dirent que
le chef de brigade Clément, aide-de-camp du premier consul, avait
été pris près du Marabou, et qu'il apportait le brevet de
lieutenant-général au général Reynier; nous ignorons si cela a
quelque fondement; je te prie de me le mander: ce bruit, qui
circulait dans toutes les bouches, a surtout déterminé le général
Menou à hâter son embarquement.

Ce que tu auras peine à croire, mon cher Savary, c'est qu'il puisse
exister dans l'armée d'Orient des gens assez stupides pour faire une
divinité de l'homme que je viens de te dépeindre. Il est vrai qu'il
paie bien leurs adorations. Peu de jours avant l'apparition de la
flotte anglaise, ces flagorneurs, certains que le propos lui serait
rendu, assuraient à d'autres imbéciles qui les écoutaient de
sang-froid, que la place de _premier consul_ ne convenait à personne
mieux qu'à Menou. _Le général Bonaparte est bon militaire si vous
voulez,_ disaient-ils, _mais le général Menou, quel génie! quel
administrateur!_

Si quelque chose pouvait dédommager les généraux de se voir ainsi
arrachés aux dangers, aux malheurs même d'une armée dont ils ont si
long-temps dirigé les travaux et partagé les glorieuses fatigues, ce
serait certainement la douleur et les regrets que leur ont témoignés
les braves soldats, exécuteurs passifs de cette violence inouïe.
Pour mieux s'assurer de leur obéissance, on leur avait déguisé cette
expédition, en leur faisant prendre deux jours de vivres.
Pouvaient-ils penser en effet que le général Menou ordonnât un crime
à ces mêmes guerriers, auxquels Bonaparte et Kléber ne commandaient
que la victoire.

Adieu, mon cher Savary; écris-moi souvent.... Je t'embrasse.

_P. S._ Dans peu je compte t'envoyer un précis des opérations de
l'armée d'Orient, en te développant les causes de ses malheurs. Le
jour de la mort du général Kléber, jour doublement funeste à la
France, le général Reynier eut avec le général Menou une vive
discussion pour le commandement de l'armée, que refusait obstinément
ce dernier, en protestant _qu'il donnerait plutôt sa démission
d'officier-général que d'accepter_; ce sont ses expressions. Le
général Reynier, qui ne connaissait pas alors le général Menou,
s'opiniâtra de son côté à refuser un poste auquel il se croyait
inférieur, et où l'appela constamment le voeu de l'armée. C'est là
le seul reproche qu'il ait à se faire, et la source des désastres de
cette même armée, qui condamne surtout en ce moment une modestie qui
coûte cher à la France.

Au milieu des intrigues du général Menou, on s'étonne qu'il n'ait
point eu l'adresse de se ménager les corps dont les suffrages
peuvent avoir le plus d'influence. Le corps entier du génie, celui
de l'artillerie, la Commission des arts, les membres de l'Institut,
tous ont également à se plaindre, tous sont également vexés et
maltraités par lui.

Le général Menou, dans ses rapports, a trompé indignement la bonne
foi du gouvernement. Tout le bien qu'il se flatte d'avoir fait à
l'armée, était le fruit des travaux du général Kléber. Il a écrit
qu'il faisait construire des forts, creuser des canaux; qu'il
envoyait des commissions au-delà de Sienne.... Tout cela est faux,
absolument faux; les preuves en existent, et seront, s'il le faut,
mises au grand jour pour détromper la France entière abusée par ce
vil scélérat.

Je ne finirais pas s'il fallait m'appesantir sur toutes les sottises
de Menou; mais il est temps de terminer cette longue lettre; je
désire que tu puisses la déchiffrer.

                                                            _Ton Ami._

Nous sommes en ce moment au mouillage à Nice; nous devons faire la
quarantaine à Toulon: je te prie de m'y adresser tes lettres.

                                                  Du 9 messidor an IX.


  (Nº 4.)           Au quartier-général du Caire, le 25 novembre 1800.

MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU CITOYEN CARNOT, MINISTRE DE LA GUERRE.


Citoyen Ministre, depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire, la
position de l'armée du grand-visir n'a point changé; il est toujours
de sa personne à Jaffa; de temps à autre, il fait faire quelque
mouvement à une petite portion de troupes. Un détachement de
cavalerie mameloucke et tartare est dernièrement venu jusqu'à
Catiëh, à environ quinze lieues de nos avant-postes, qui sont à
Salêhiëh. Il paraît que ce petit corps n'avait pour but que de faire
quelque contrebande avec le canton de l'Égypte qui avoisine le lac
Menzalëh. J'ai fait partir sur-le-champ le régiment des dromadaires,
qui s'est porté rapidement à peu de distance d'El-A'rych, où il a
enlevé à peu près deux cents chevaux ou dromadaires à une tribu
arabe amie des Osmanlis; mais il n'a point vu de troupes de l'armée
ottomane. Pour ajouter encore de la force à cet excellent régiment
de dromadaires, je viens de lui faire donner deux pièces de canon de
trois; chacune est attelée de quatre dromadaires, et douze autres
portent leurs munitions et leur eau. Je vais les employer à chercher
l'armée du grand-visir, et à lui enlever tous ses moyens de
transport.

J'ai donné l'ordre de détruire le pont de _Cantarah_, à quatre
lieues de Catiëh: il est situé sur un canal qui reste tellement
bourbeux toute l'année, que rien ne peut y passer, surtout cavalerie
et artillerie. Cette mesure obligerait le grand-visir, s'il voulait
nous attaquer, à faire deux marches de plus dans le désert.

Il n'existe plus aucune croisière devant les ports d'Alexandrie et de
Damiette. Il paraît, d'après les rapports les plus vraisemblables, que
le capitan-pacha est toujours dans le golfe de Macri. Quant aux
Anglais, leur marche m'est entièrement inconnue. Plusieurs bâtimens
grecs entrent dans nos ports; mais ils savent peu les nouvelles, parce
que comme ils viennent en contrebande, ils évitent tous les parages et
îles où ils pourraient rencontrer les Turcs et les Anglais.

L'armée est dans le meilleur état, bien payée, bien nourrie, bien
habillée; quelques hommes, qui devraient donner l'exemple, ont
cherché à semer l'esprit d'insurrection parmi les troupes; mais
partout ils ont trouvé une contenance fière, un attachement sans
bornes à la République et au premier consul. Les officiers et chefs
de corps se conduisent à merveille. La discipline est bonne.
L'instruction est au point où on peut la désirer. Les généraux de
division Friant et Rampon, le premier commandant à Alexandrie, le
second à Damiette, sont des hommes excellens, prêts à tout sacrifier
pour la chose publique, pour l'honneur de nos armes, et pour
défendre la possession de l'Égypte jusqu'à la mort. Les généraux de
brigade en général se conduisent ainsi qu'on doit l'attendre de
braves militaires et de zélés républicains. Le général chef
d'état-major Lagrange est un homme plein d'honneur, de talens, de
courage et de probité.

La cavalerie est dans le meilleur état; les chevaux sont excellens;
les hommes travaillent sans cesse à leur instruction, et manoeuvrent
avec beaucoup de célérité et de justesse. L'artillerie se
perfectionne tous les jours. Le génie est dans la plus grande
activité. Tous les forts environnant le Caire sont armés, ainsi que
ceux qui bordent la côte.

Je joins ici, citoyen Ministre, une collection des ordres du jour,
et de toutes les proclamations et arrêtés imprimés, ainsi que les
états de plusieurs objets qui nous manquent, et que je vous supplie
de nous faire parvenir.

Le général chef d'état-major vous adresse des états de situation.

Salut et respect, citoyen Ministre.

                                                       Abdallah MENOU.


  (Nº 5.)           Au quartier-général du Caire, le 28 novembre 1800.

MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU PREMIER CONSUL DE LA RÉPUBLIQUE
FRANÇAISE, LE GÉNÉRAL BONAPARTE.


Citoyen Consul, depuis les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de
vous écrire par le brick _le Lodi_, et la corvette _l'Héliopolis_,
l'armée du grand-visir n'a point changé de position; seulement un
détachement d'environ trois cents mameloucks et Tartares est venu en
reconnaissance jusqu'à Catiëh. Il paraît qu'il n'a eu d'autre projet
que de favoriser quelque contrebande qui se fait par le lac Menzalëh
et par le désert de Suez. J'ai sur-le-champ fait partir le régiment
des dromadaires, qui s'est porté avec rapidité jusqu'auprès
d'El-A'rych, passant par la vallée de Sababiar et par Bash-El-Ouady,
laissant totalement à gauche Salêhiëh et le pont de Cantarah. Les
dromadaires n'ont point rencontré d'Osmanlis; mais ils se sont emparés
d'environ deux cents chameaux, appartenant à une tribu d'Arabes amie
du grand-visir. Depuis le retour des dromadaires, j'ai appris par des
espions que cette course avait inspiré une grande terreur dans le camp
du grand-visir, où on a cru que toute l'armée française marchait pour
l'attaquer. Je vais faire recommencer ces courses de dromadaires, afin
d'enlever au grand-visir une grande partie de ses moyens de transport,
et pour augmenter la force de notre excellent régiment d'éclaireurs,
je lui ai fait donner deux pièces de trois; elles sont traînées par
quatre dromadaires chacune; douze autres portent les munitions: tout
cela va comme le vent, et porte pour douze jours de vivres.
Actuellement nos soldats trouvent de l'eau partout.

La croisière anglo-turque a totalement disparu. Je n'ai pu rien
apprendre sur les Anglais; quant aux Turcs, il paraît qu'ils sont
avec le capitan-pacha dans le golfe de Macri.

Les Grecs nous apportent assez souvent du vin, de l'huile, un peu de
fer, du savon, et autres productions de l'Archipel.

J'ai permis l'exportation du riz par mer. Les Grecs en enlèvent, et
plusieurs négocians français font des spéculations pour en emporter
en France. Les citoyens Thévenin, Thorin, Juard, Delmas, etc., sont
de ce nombre. Leurs cargaisons sont composées de riz, café, sucre,
encens, sel ammoniac, coton, indigo, etc. Je désire infiniment
qu'ils arrivent à bien, et qu'on voie en France des productions de
l'Égypte. Les douanes sont diminuées; aucune vexation ne se commet,
et le commerce jouit de la plus grande liberté et protection. J'ai
cru, citoyen Consul, remplir en cela vos intentions.

Des bâtimens chargés de café arrivent à Suez. Les Arabes sont
étonnés, et extrêmement satisfaits de la sûreté qu'ils trouvent pour
leur commerce. Je joins ici copie certifiée d'une lettre que j'ai
écrite au chérif de la Mecque.

J'ai donné ordre de détruire le pont de Cantarah; vous savez,
citoyen Consul, qu'il est placé à quatre lieues de Salêhiëh, sur un
canal qui est assez bourbeux toute l'année pour empêcher la
cavalerie et l'artillerie de le traverser. Cette mesure forcerait le
grand-visir, s'il voulait nous attaquer, à faire deux marches de
plus dans le désert.

Les travaux de l'artillerie et du génie se continuent avec beaucoup
d'activité; toute la côte est armée depuis Omm-Faredje, sur le lac
_Menzalëh_ jusqu'à la tour du Marabou à l'ouest d'Alexandrie. Les
forts qui entourent le Caire sont également armés.

Aboukir est en état de défense. On va construire une bonne tour pour
protéger le passage du lac Maadiëh. Une autre est commencée à
_Élouah_ sur le canal d'Alexandrie; elle défendra tout ce canton
contre les Arabes, et sera un excellent point de ralliement pour se
porter soit sur Alexandrie, soit sur Rosette.

Je vais faire ouvrir un canal de Rosette au lac Bourlos. Il n'aura
que cinq quarts de lieue de long. Je fais nettoyer et approfondir
toute la partie du canal d'Alexandrie, depuis le point le plus
ouvert du lac Maadiëh jusqu'à cette ville, sur la longueur de deux
lieues environ. J'ai fait déboucher cette année un canal qui part du
Nil près d'_Ecreuth_, à sept lieues au-dessus de Rosette. Il va se
jeter dans le lac d'Edko, et ensuite dans celui de Maadiëh, de sorte
qu'on pourra naviguer presque en tout temps depuis le Caire jusqu'à
Alexandrie. Le lac Maadiëh fournira des eaux au canal qui avoisine
cette ville. D'un autre côté, on pourra remonter de Damiette jusqu'à
Semenhout, descendre de là dans le lac Bourlos par le canal de
Tabariëh, navigable toute l'année, d'où on arrivera à Rosette par le
canal que je vais faire ouvrir.

Je suis très content des habitans; ils prennent de jour en jour plus
de confiance en nous; ceux des campagnes sentent tout l'avantage de
n'être plus opprimés par les grands; ils commencent à respirer et à
jouir tranquillement du fruit de leur travail. Les Cophtes, à
l'exception de Malhem-Jacoub, ne nous voient pas d'aussi bon oeil.
Ils sentent que l'autorité leur échappe. Ce sont les plus grands
fripons de l'univers; mais, citoyen Consul, Malhem-Jacoub se
conduit à merveille. J'avais demandé une récompense pour lui: il est
actuellement colonel de la légion cophte, a pris l'uniforme
français. Bamelemi est devenu le plus mauvais sujet de l'Égypte.

J'ai établi une commission de comptabilité qui révise tous les
comptes depuis que nous sommes en Égypte. Quelques individus ne sont
pas contens de cette mesure; mais il faut que le règne des fripons
finisse, et que celui des lois, de l'honneur et de la probité
reprenne son empire: c'est une tâche pénible, citoyen Consul, que de
réprimer les abus et l'immoralité; mais rien ne m'arrête quand il
s'agit de servir mon pays et la république, et de suivre vos
exemples.

L'armée est dans le meilleur état, bien soldée, bien nourrie, bien
habillée; elle est entièrement dévouée à la république et à son
premier consul. Ceux qui ont voulu troubler l'ordre ont trouvé
partout la contenance la plus fière de la part des officiers et
soldats, et l'attachement le plus prononcé pour leurs devoirs. C'est
une justice que je leur dois, et que je ne cesserai de leur rendre.
Je m'occupe sans cesse à concilier les intérêts de la république
avec ceux de l'armée et des habitans. Je n'aurai plus rien à désirer
si je puis réussir.

L'administration des finances est dans le meilleur ordre. Je ne puis
trop me louer du citoyen Estève, pour lequel je vous demande
instamment la confirmation de la place de directeur-général et
comptable des revenus publics de l'Égypte. J'ai aussi beaucoup de
bien à dire de ses préposés. Un mot de votre part les encouragerait
infiniment; une seule marque d'intérêt de Bonaparte électrise les
hommes et décuple leurs facultés.

Salut et respect.

                                                       ABDALLAH MENOU.


  (Nº 6.)               Alexandrie, le 7 prairial an IX (27 mai 1800).

LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ORIENT AU GÉNÉRAL EN CHEF BONAPARTE.


CITOYEN PREMIER CONSUL,

Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire par la voliche
l'_Écrevisse_, par le chebeck le _Good-Union_, et par le brick le
_Lodi_, les ennemis n'ont rien tenté contre Alexandrie; mais le 29
du mois dernier, ils vinrent attaquer nos troupes à Rahmaniëh, où,
après différentes entreprises dans lesquelles ils échouèrent, ils
vinrent sérieusement, après le soleil couché, tenter d'emporter un
retranchement par notre droite. Les Osmanlis et plusieurs Anglais se
jetèrent avec audace dans ce retranchement, en faisant des cris et
des hurlemens épouvantables. Les 2e, 13e et 83e demi-brigades les
laissèrent approcher; puis se jetant sur cette colonne sans tirer un
coup de fusil, elles l'ont détruite entièrement et en ont fait un
carnage horrible. Les ennemis ont perdu quinze cents hommes; nous
n'avons eu que dix hommes tués et trente blessés; mais la flottille
ennemie, supérieure en nombre à la nôtre, avait déjà débordé
Rahmaniëh; de sorte que le général Lagrange, qui commandait cette
portion de l'armée, a cru prudent d'abandonner Rahmaniëh, dont deux
jours auparavant il avait fait évacuer tous les magasins, qui
avaient remonté le Nil. De Rahmaniëh, il s'est porté rapidement au
Caire, où il s'est joint aux troupes qui y étaient stationnées; il a
été attaquer l'armée turque près de Belbéis et l'a battue à
plate-couture; actuellement il redescend sur les Anglais. Nous nous
combinerons; nous les attaquerons, et j'espère que nous vous en
rendrons bon compte. Si la fortune ne nous seconde pas, nous avons
fait tout ce qui était en notre pouvoir.

J'ai actuellement sur le lac Maréotis seize chaloupes ou djermes;
six portant des pièces de deux. Tout cela a été transporté à force
de bras. Les retranchemens les plus formidables couvrent Alexandrie.
Je viens en dernier lieu de les réunir au canal, par un fossé de
dix-huit pieds de largeur et dix de profondeur, sur un développement
de cent cinquante toises; cinquante pièces de canon défendent ce
retranchement. La nouvelle enceinte de la ville est achevée. La
hauteur de Cléopâtre est fortifiée. Une autre éminence en avant de
la porte de Rosette, est occupée par une forte redoute. Les hauteurs
de Pompée sont couvertes de retranchemens. On travaille à force au
Marabou. Je vous répète, citoyen Consul, que nous périrons s'il le
faut pour sauver la colonie; mais les secours conduits par
Gantheaume ou par d'autres, que sont-ils devenus? Il est vrai que
deux petits bâtimens que nous avons pris, l'un anglais, l'autre
turc, ont déposé qu'une armée navale française et espagnole est dans
la Méditerranée. Quand arrivera-t-elle?

J'ai envoyé en Europe, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le
mander, citoyen Consul, les généraux Reynier, Damas, l'inspecteur
aux revues Daure, l'adjudant commandant Boyer et quelques autres.
Ils n'étaient amis ni de la république, ni de son gouvernement, ni
de la colonie. Peut-être aurais-je mieux fait de prendre cette
mesure il y a plusieurs mois; mais j'ai cru que la modération
ramènerait ces hommes aux principes de l'honneur et de la raison: je
m'étais trompé.

La majeure partie des membres de l'Institut et de la Commission des
Arts m'ont aussi demandé à partir. J'ai cru devoir céder à leurs
instances réitérées. Ils auraient mieux fait d'attendre d'autres
circonstances. J'ai retenu ici tous les monumens des arts, parce
que, dans la persuasion que vous sauverez la colonie, je les ai crus
plus en sûreté, et que ces objets sont un dépôt sacré.

Du secours, du secours, mon général; mais la république et les
consuls peuvent compter sur le dévoûment sans bornes de l'armée
d'Orient.

Salut et respect.

                                                       ABDALLAH MENOU.


  (Nº 7.)            Au quartier-général du Caire, le 7 frimaire an IX
                                                   (28 novembre 1800).

MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU CITOYEN THIBAUDEAU, CONSEILLER D'ÉTAT.


Je ne veux perdre aucune occasion de vous donner de mes nouvelles et
de vous demander des vôtres, mon cher Thibaudeau. J'ai vu dans les
journaux que vous aviez été nommé conseiller d'état. Je félicite la
chose publique et le premier consul de cette nomination. Tant qu'on
ne fera que des choix de cette espèce, on peut compter que le
gouvernement prospérera. Les dernières nouvelles de la signature des
préliminaires de la paix avec l'Empereur ont comblé de joie l'armée
d'Orient. Elle attend avec empressement la réponse des Anglais à la
réponse du premier consul. Quant à notre position elle est toujours
la même. Le grand-visir avec ses hordes asiatiques est à Jaffa. Il
nous menace de nous attaquer. À chaque menace je fais marcher des
troupes, et alors la moitié de son armée déserte. Je m'occupe jour
et nuit d'organiser ici une sorte de gouvernement. Que je serais
heureux, si j'avais avec moi un second Thibaudeau qui serait le
législateur de l'Orient! J'ai à lutter ici contre toutes sortes
d'obstacles; mais j'ai appris à me roidir contre les difficultés et
à devenir _barre de fer_[35]. À propos de barre de fer, je viens de
revomir à l'Europe le fameux Tallien, qui avait été vomi à
l'Afrique. Il s'était occupé ici en s'amusant à vouloir insurger
l'armée. Quelques individus qui, par leur grade et leur place,
devaient donner l'exemple, avaient écouté et goûté sa théorie
d'insurrection; mais les troupes, excellentes, braves et pleines
d'honneur, ont été inébranlables. Bien payées, bien nourries, bien
habillées, elles iraient au bout du monde pour servir la chose
publique.

Les méchans ont été obligés à rentrer dans le devoir, et votre ami
Tallien s'est embarqué pour aller porter ailleurs son souffle
pestilentiel.

Si j'osais, je vous enverrais du vin de Chypre et le meilleur café
du monde, mais les mers sont infestées d'Anglais et de Barbaresques;
au reste, partie différée n'est pas perdue.

Faites mention de moi, mon ami, mon cher Thibaudeau.

Mes hommages à madame Thibaudeau.

                                                       ABDALLAH MENOU.

[Note 35: Dénomination sous laquelle on désignait Thibaudeau.]


  (Nº 8.)             Au quartier-général du Caire, le 7 février 1801.

MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL BERTHIER, MINISTRE DE LA GUERRE.


Je suis on ne peut plus sensible, mon cher Berthier, aux témoignages
de bonté et d'intérêt que m'a fait donner le premier consul.
Dites-lui bien, et je m'en rapporte totalement à votre amitié à cet
égard, qu'il peut compter sur mon dévoûment absolu et sur celui de
la grandissime majorité de l'armée, pour seconder ses vues sur la
conservation de l'Égypte. Quelques individus qui auraient dû donner
l'exemple de ce dévoûment et d'attachement à la chose publique, ont
voulu exciter des mouvemens; mais nos braves vétérans, qui ne
connaissent que la voix de l'honneur et de la patrie, ont été sourds
à toutes leurs insinuations. Au reste, si vous voulez bien
connaître, mon cher Berthier, tous les projets qu'avaient ces
ennemis de la chose publique, faites-vous représenter le nº. 1017 de
la gazette de France, en date du quintidi, 5 vendémiaire an 9,
article _Allemagne_; vous y trouverez le plan de tout ce qu'ils
voulaient faire. Cette gazette m'a été adressée de France je ne sais
par qui. Il paraît que ceux qui veulent remuer en Égypte, avaient
trouvé le moyen de faire passer en Europe leurs projets, afin de
savoir s'ils y trouveraient des partisans. Au total, soyez bien
assuré que rien ne me dérangera de ma ligne; je ferai tête à tous
les orages, et saurai les conjurer. D'ailleurs, ainsi que je vous
l'ai dit, l'armée se conduit à merveille; vous pourrez entrer dans
tous les détails à cet égard avec celui qui vous remettra cette
lettre. (C'est le citoyen Costas.)

Vous avez donc repris les rênes du ministère, mon cher Berthier;
vous êtes prompt et actif comme la foudre. On vous voit tantôt à
Marengo, tantôt en Espagne, un instant après dirigeant les
opérations militaires dans les bureaux de la guerre; toutes ces
différentes missions sont confiées à d'excellentes mains.

Adieu! Rappelez-vous quelquefois du vieux soldat qui commande
l'armée d'Orient; il vous a voué amitié franche et attachement
inviolable.

                                                       ABDALLAH MENOU.


  (Nº 9.)             Au quartier-général du Caire, le 8 ventôse an IX
                                                    (27 février 1801).

MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL, BONAPARTE, PREMIER CONSUL DE LA
RÉPUBLIQUE.


Citoyen Premier Consul, j'ai l'honneur de vous offrir, au nom de
l'armée d'Orient, des administrateurs, des savans et des artistes,
l'hommage de leur respectueuse reconnaissance pour l'intérêt que
vous voulez bien leur témoigner. Si quelque motif pouvait augmenter
leur dévoûment pour la république, leur attachement pour le premier
consul, et leur résolution de faire tous les sacrifices pour
l'intérêt de la patrie, ce serait sans doute les éloges que vous
avez bien voulu donner à leur conduite, dans le projet de décret
envoyé le 19 nivôse au Corps Législatif.

Quant à moi personnellement, citoyen Premier Consul, je n'ai d'autre
mérite que de marcher sur vos traces. Vous avez conquis l'Égypte,
vous y avez ensuite tout organisé. Ce qui ne l'était pas
définitivement, vous l'avez indiqué. Quant à la conservation du pays
contre tout ennemi venu ou à venir, elle n'a été et ne sera due
qu'à la valeur indomptable des troupes. Marchent-elles à l'ennemi,
le général qui a l'honneur de les commander, n'a presque autre chose
à faire que de les suivre. Vous leur avez appris à vaincre; mais,
citoyen Premier Consul, ce qui rendra cette expédition à jamais
mémorable, c'est le cortége de sciences qui environne l'armée; vous
avez voulu que la civilisation et les arts fussent portés dans
l'Orient, en même temps que la France y fondait une colonie. Tout
aura son exécution. Alexandre aussi conduisit de savantes masses,
lorsqu'il en fit la conquête avec sa fameuse phalange. Callisthènes
trouva des monumens astronomiques dans le temple de Bélus à
Babylone. Nos savans en ont trouvé à Denderah et Esnëh; ceux d'Esnëh
et de Denderah passeront à la postérité, après avoir opéré une
célèbre révolution dans le monde savant; ils vieillissent l'univers
de plusieurs milliers de siècles. Salut et respect.

                                                       ABDALLAH MENOU.


  (Nº 10.)                                Alexandrie, le 17 juin 1801.

AU CITOYEN CHAPTAL, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR.


CITOYEN MINISTRE,

J'ai l'honneur de vous prévenir que le bâtiment qui portait la
troupe de comédiens destinés pour l'Égypte a été pris par les
Anglais, à peu de distance d'Alexandrie. Je dois vous remercier du
soin que vous aviez bien voulu prendre de faire former cette troupe,
qui devait contribuer à policer les habitans du pays, et à leur
faire naître du goût pour les arts.

La corvette _l'Héliopolis_ est entrée le 20 de ce mois dans le port
vieux d'Alexandrie. Elle a été vivement poursuivie par les vaisseaux
de l'armée ennemie, qu'elle a traversée. Elle a apporté plusieurs
objets d'utilité majeure pour la colonie, et dont le rassemblement
est dû à vos soins. Je vous offre, citoyen Ministre, l'hommage de la
reconnaissance de l'armée d'Orient.

Il y a aujourd'hui trois mois et onze jours que les Anglais sont
débarqués en Égypte. Ils n'ont encore rien osé entreprendre
d'important contre la ville d'Alexandrie, qui est entourée de
retranchemens formidables.

Les Turcs, qui nous ont attaqués du côté de la frontière de Syrie,
viennent d'être battus deux fois de suite. Le grand-visir commandait
en personne à la seconde bataille. Les Anglais viennent aussi d'être
battus à Embabëh, à peu de distance du Caire; je n'ai pas encore de
détails; mais les Anglais qui sont sous Alexandrie conviennent
eux-mêmes que la perte a été très considérable. Il paraît que leur
nouveau général en chef y a été tué.

Citoyen Ministre, l'armée d'Orient se battra jusqu'à la mort pour
sauver une colonie qui, sous tous les rapports, serait une des plus
belles propriétés de la France. Le commerce deviendrait un des plus
florissans qui aient jamais existé, et Alexandrie serait encore une
fois une des premières villes du monde. Quant aux sciences, je n'ai
pas besoin de vous en parler, c'est votre domaine, et vous savez
mieux que moi, citoyen Ministre, combien l'Égypte peut contribuer à
leurs progrès.

Salut et respect.

                                                       ABDALLAH MENOU.


  (Nº 11.)                                Alexandrie, 19 juillet 1801.

LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE FRANÇAISE D'ORIENT, À SIR SIDNEY
SMITH, COMMANDANT UNE DIVISION DE L'ARMÉE NAVALE ANGLAISE.


Je vais, monsieur, répondre franchement et loyalement à la note que
vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du 16 juillet 1801.

Vous dites, monsieur, que vous avez vu l'ordre du jour du 24
messidor; je dois commencer par vous féliciter d'avoir une
correspondance sûre à Alexandrie, ce qui vous met à même de savoir
ce qui s'y passe. Quant à moi, je n'ai pas le même bonheur; je n'ai
jamais lu ni vu un seul ordre du jour de l'armée anglaise, et je
vous déclare même que je n'ai pris aucun moyen de me le procurer,
soit directement, soit indirectement.

Vous vous plaignez d'avoir trouvé dans cet ordre votre nom placé mal
à propos, et d'une manière injurieuse. Je n'ai jamais eu, monsieur,
de motif pour vous injurier. Ce mot même ne convient ni à vous ni à
moi; mais j'ai dû être infiniment étonné d'apprendre que sir Sidney
Smith, officier très distingué dans l'armée anglaise, se permît de
venir causer avec les avant-postes de l'armée française, ou même
avec les vedettes et officiers de ronde; car franchement, monsieur,
que doit-on conclure de semblables conversations? Ou elles ont un
but, ou elles n'en ont point. Si elles ont un but, elles sont
dangereuses pour me servir du mot le plus honnête. Si elles n'en ont
point, elles sont inutiles. Vous avez trop d'esprit pour ne pas
tirer toutes les conséquences possibles de ce que je viens d'avoir
l'honneur de vous dire. D'ailleurs, permettez-moi de vous rappeler
certain envoyé qui vint de votre part, il y a à peu près un an de
Syrie au Caire. Je crois qu'il se nommait _Wright_. Avec beaucoup de
politesses il offrit de l'argent à plusieurs soldats qui le
refusèrent avec peut-être un peu de rudesse. Il s'apitoyait très
honnêtement sur leur sort, et leur disait qu'il ne tenait qu'à eux
de retourner en France. C'était le synonyme de les engager à se
déshonorer.

Votre conversation portait, dites-vous, monsieur, lorsque vous
vîntes au camp, sur les derniers événemens. Desquels voulez-vous
parler? Est-ce de la honteuse capitulation qu'a signée au Caire une
partie de l'armée d'Orient? Elle est heureuse pour les Anglais; elle
est infâmante pour les Français. Vous-même, sir Sidney Smith, je
vous fais juge de la question, et je vous somme, au nom de
l'honneur, de me répondre catégoriquement. Que penseriez-vous, que
penserait votre général en chef, que penserait votre roi, que
penserait votre parlement, que penserait la nation anglaise, si une
portion d'une de vos armées avait fait ce que vient de faire au
Caire une portion de l'armée française d'Orient? Je ne vous ferai
pas le tort de douter un seul instant de votre réponse.

La conversation se portait encore, dites-vous, sur le désir qu'a
chacun de voir terminer une lutte pénible pour tous, et trop
long-temps prolongée. J'aurai encore l'honneur de vous demander,
monsieur, si par là vous entendez parler de la lutte générale entre
la France et l'Angleterre, ou seulement de la lutte particulière en
Égypte. Si c'est de la première, cette question n'est pas de ma
compétence; elle appartient tout entière à nos gouvernemens
respectifs. Je me permettrai seulement de dire à cet égard que je
donnerais la moitié de mon existence pour la voir terminée, et je
suis certain, en vous parlant ainsi, de penser comme le premier
consul, toujours grand et infiniment au-dessus de la politique
vulgaire. Je sais même que la paix ne dépend que de l'Angleterre, et
que le premier consul n'a voulu faire que des propositions également
honorables pour les deux nations.

Si c'est de la lutte particulière en Égypte que vous avez voulu
parler, oserais-je vous demander pourquoi vous êtes venus la
commencer? Mais si vous avez cru de votre intérêt de venir nous
attaquer, et de terminer promptement, pourquoi ne voulez-vous pas
croire que ceux des Français qui ne sont pas mus par des passions
déshonorantes, aient pensé, par la même raison que vous, qu'il était
de l'intérêt de la république de se défendre avec opiniâtreté, et de
prolonger la lutte?

Soyez donc juste, monsieur; c'est là tout ce que vous demande celui
qui a l'honneur de commander l'armée française.

Au reste, monsieur, vous devez savoir par vous-même, puisque vous y
étiez présent, et les rapports de vos généraux en font foi, que si,
à l'affaire du 30 ventôse, tous les Français eussent été dirigés par
l'honneur, les Anglais ne seraient plus aujourd'hui en Égypte, et la
lutte aurait été promptement terminée, ainsi que vous paraissez le
désirer. Ce n'est pas, monsieur, je le proteste hautement, que je
veuille jeter quelques nuages sur la valeur de l'armée anglaise. Le
30 ventôse, deux nations belliqueuses combattaient l'une contre
l'autre: il fallait bien que la fortune se décidât en faveur de
l'une des deux; et de fait, ainsi que le disent vos généraux, elle
se serait décidée pour les Français, si tous avaient fait leur
devoir.

Je dois encore vous ajouter, monsieur, que si un événement tellement
extraordinaire, tel que la postérité ne voudra pas y croire, ne fût
pas arrivé au Caire, vos troupes, et celles des deux officiers de la
Porte ottomane, se seraient morfondues et détruites devant cette
place, sans pouvoir l'entamer. D'après tout ce que je viens d'avoir
l'honneur de vous dire, convenez donc qu'il était extrêmement
naturel que j'eusse quelque défiance de votre promenade devant le
camp français, et que je cherchasse à prévenir les troupes que je
commande contre des insinuations qui pouvaient avoir lieu, surtout
après l'événement du Caire. Je ne crois pas, monsieur, qu'il soit
arrivé à aucun général français d'aller faire de semblables
conversations avec les avant-postes anglais. Je vous déclare que je
ne l'eusse pas permis.

Vous vous plaignez, monsieur, que je vous ai attaqué en votre
absence et avec la plume, quand j'ai dit qu'on ne devait s'attaquer
que le sabre à la main; quant à votre absence, monsieur, je ne la
connaissais pas, puisque vous étiez au camp, et que vous le déclarez
vous-même; quant à la plume, il m'était difficile de me servir d'une
autre arme. Au reste, monsieur, à moins que le sort de la guerre
n'en décide autrement, nous ne serons pas toujours en Égypte, vous
et moi, et alors je chercherai à mériter votre estime de près comme
de loin.

Je ne connais point, monsieur, les petites passions, ou les fausses
impressions, qui, m'assurez-vous, dictèrent le fameux ordre du jour
du 30 germinal devant Acre, ainsi que les notes qui furent ajoutées
à la narration du général Berthier. Je n'ai jamais lu cet ordre du
jour; je n'en ai entendu parler que très vaguement, et je ne me mêle
jamais de ce qui ne me regarde pas. Quant à moi, je déclare que je
n'ai d'autre passion qu'un attachement inaltérable pour ma patrie et
pour l'honneur, ainsi qu'un désir bien vif de mériter l'estime même
des ennemis que les circonstances de la guerre me forcent à
combattre.

Je ne sais, monsieur, si on ne se battra plus qu'une bonne fois pour
toutes, ainsi que vous le dites, après quoi, ajoutez-vous, on finira
par ne plus s'attaquer en aucune manière, et l'on vivra en paix et
en bonne intelligence.

Si c'est encore, je le répète, de la guerre générale que vous me
parlez, je le désire de toute mon âme. C'est le voeu de tout homme
qui pense, et qui chérit l'humanité. Je me permettrai encore de vous
dire que cela, suivant moi, ne dépend que de l'Angleterre.

Si c'est de l'Égypte que vous voulez parler, je dois vous assurer,
monsieur, que les troupes françaises qui sont à Alexandrie, ne se
conduiront pas comme celles du Caire: elles soutiendront leur
réputation avec d'autant plus d'énergie qu'elles auront à lutter
contre des généraux et des troupes faites pour être estimées sous
tous les rapports.

Dans toute autre circonstance, monsieur, je n'aurais peut-être pas
répondu à une lettre qui n'est que sous la forme d'une note; mais
ici les circonstances sont telles que tout devient extrêmement
intéressant, et qu'un jour tout ce qui s'est passé en Égypte devra
être rendu public, parce que, sous tous les rapports, il faut que la
vérité soit connue.

J'ai d'ailleurs saisi avec d'autant plus d'empressement, monsieur,
l'occasion de vous témoigner mon estime, que j'ai su parfaitement,
dans le temps, que c'était vous qui aviez averti avec beaucoup de
loyauté le général en chef mon prédécesseur, que la capitulation
d'El-A'rych allait être rompue, et qu'il devait prendre ses
précautions.

J'ai l'honneur.

                                                       ABDALLAH MENOU.


  (Nº 12.)           Caire, le 25 thermidor an VIII (13 juillet 1800).

AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.


Chacun, dans ce bas monde, suit, sans s'en douter, le chemin bon ou
mauvais que le destin lui prescrit. Les uns font des conquêtes, les
autres font des souliers; les uns font des constitutions, les autres
font des enfans, des arrêtés, des processions, des tableaux, etc.;
moi, citoyen Général, je fais des projets; c'est ma partie: de même
que l'immortel Raphaël a placé le Père éternel, coiffé de son
triangle équilatéral, au haut du firmament, pour juger les mortels;
moi, je me place souvent de moi-même au-dessus du monde physique et
moral. Là, du néant où le hasard m'a plongé depuis quelques années,
je travaille tout à mon aise; et, si quelque obstacle ose s'opposer
à mon pouvoir suprême, mon imagination le surmonte bientôt. Quelle
belle chose que l'imagination! combien elle fait d'heureux!
autrefois je l'étais; par elle je me figure l'être encore. Cette
jouissance vaut bien la première, pour un philosophe qui n'a point
su définir le bonheur.

Je pris la liberté de vous proposer dans le temps, citoyen Général,
de contenir pour toujours l'Égypte par les effets contraires du
fanatisme de ses habitans: vous n'avez cessé de rire de cette idée,
qui aurait, dites-vous, fait crucifier Crébillon; mais vous rirez
peut-être bien davantage, lorsque, dans un mémoire raisonné d'après
toutes les règles de la logique et de l'hydraulique, sans autre
dépense pour le gouvernement que cinq cent mille livres une fois
payées, dix hommes par village, à mes frais pendant dix ans, cent
quintaux de poudre par trimestre, et un brevet de folie, que déjà
tout le monde m'accorde gratuitement, je rendrai le Nil si docile à
vos ordres, que vous pourrez alors lui faire arroser, à votre bon
plaisir et dans les divers temps de l'année, tous les terrains, même
les plus élevés de l'Égypte. Cet ouvrage, digne des temps les plus
reculés de ces contrées fameuses, procurera annuellement une
inondation également bonne, en centuplant au moins la surface
cultivable de l'Égypte. Je vous demande dès à présent, citoyen
Général, la propriété des déserts que je rendrai cultivables. Cette
marque de bonté de votre part me servira de stimulant nécessaire au
travail qu'il me reste à faire encore, pour porter cette idée
sublime à la perfection que je voudrais lui donner avant de la
soumettre à votre approbation. Mais, comme je ne désire être riche
que pour embellir l'Égypte, les revenus des déserts rendus comme
ci-dessus à l'agriculture, seront par moi employés à l'édification
de la nouvelle ville française.

À Batn-el-Bahra, deux mille toises environ au nord de l'angle sud du
Delta, s'élèveront les murs de cette ville; sa droite défendue par
la branche orientale, sa gauche par la branche occidentale du Nil.
Un canal de soixante pieds de largeur sur trente de profondeur,
apportera dans le centre de cette ville magnifique les productions
du milieu de l'Afrique, que l'entière liberté de plus de mille
lieues de navigation de ses fleuves y amènera sans cesse. Cette
ville recevra dans son sein les marchandises de l'Europe et de
l'Asie par deux autres canaux, qui, dérivés du premier ci-dessus au
centre de la ville, aboutiront à la branche de Rosette et de
Damiette. Les richesses de tout l'univers seront ainsi conduites par
eau jusque dans les divers quartiers de cette ville unique: elles y
seront vendues et expédiées par toute la terre. Deux superbes ponts,
aboutissant chacun à un faubourg au-delà des deux branches du Nil,
seront défendus par de bons ouvrages. Ils éloigneront ainsi toute
hostilité de la ville centrale, qui, de trois côtés, sera ainsi
rendue imprenable. Quant à son front vers le Delta, il offrira une
longue ligne droite flanquée de bastions et autres ouvrages, dont
les feux seront tellement croisés sur les approches, qu'il sera
impossible à des assiégeans de la pénétrer.

Cette ville opulente couvrira bientôt les campagnes voisines de
toutes les beautés que l'art et la nature s'efforceront à l'envi de
produire. On y verra s'élever, comme par enchantement, des palais
magnifiques, dont le Bédouin hideux ne pourra que convoiter les
richesses; des jardins vastes et délicieux, des routes, des canaux
plantés d'arbres de toute espèce. Là, sous un ciel toujours pur, et
à l'ombre de bosquets verts et impénétrables aux ardeurs du soleil,
les petites maîtresses de Paris que les affaires de commerce de leur
maison, ou mille autres motifs, amèneront en Égypte, oubliant les
plaisirs bruyans et passagers de la France, s'abandonneront aux
charmes réels et constans de la douce volupté orientale, que
l'influence des moeurs et du climat leur fera bientôt préférer: et
si elles deviennent par la suite des épouses fidèles et laborieuses;
si, entièrement occupées de l'intérieur de leur harem, elles
écartent d'elles-mêmes tous les vices séducteurs, qui font en Europe
la peste des familles, cette heureuse régénération du sexe français
sera due au séjour charmant de Ménopolis.

Mais, citoyen Général, c'est, comme on le dit quelquefois fort
élégamment, attacher la charrette avant les boeufs. Avant que vous
soyez maître d'ordonner l'inondation du Nil, avant que moi-même
j'élève les murs de la superbe Ménopolis, nous devons chercher à
rendre la conquête de l'Égypte profitable à la patrie, soit que la
paix générale nous assure ou nous prive de cette belle colonie.

Si elle nous l'assure, vous aurez vous-même, je l'espère, citoyen
Général, le bonheur de la conduire à cet état de splendeur que votre
patriotisme, vos lumières, et même un sentiment de commisération
pour ces pauvres Égyptiens, promettent déjà à leur pays, digne d'un
meilleur sort. Comme les ressources naîtront alors sous vos pas, et
que tout nous prouve à présent que vous saurez bien en profiter à
cette heureuse époque, je crois superflu de hasarder ici mes
opinions particulières sur les moyens de porter cette colonie au
plus haut point d'utilité pour la métropole.

Mais si la malheureuse Égypte, ou plus encore, si ses malheureux
habitans ne doivent être considérés à la paix générale que comme un
pur objet d'échange, et que nous soyons obligés de sortir d'ici;
comme nous connaissons actuellement trop bien ce pays pour ne pas
chercher à le revoir en son temps, je suis persuadé que la France
l'aura alors ou de gré ou de force. Dans cette hypothèse, il serait
très important d'y laisser un parti puissant, qui pût s'y maintenir
armé pour y entretenir notre influence politique et commerciale, et
seconder enfin les Français d'un côté, tandis qu'ils l'attaqueraient
de l'autre.

Mais comment trouver ce parti? En quels lieux et comment pourrait-il
se maintenir en force?

Ce parti est tout trouvé; il n'y a plus qu'à presser son
organisation. L'Égypte, si on doit l'abandonner à la paix, ne
pouvant retourner qu'à ses anciens maîtres, ils y extermineraient
par vengeance ou par fanatisme toutes nos créatures. La sédition du
Caire n'a que trop bien prouvé leurs sentimens sanguinaires; tous
ceux qui ont à craindre leur retour en sont si persuadés, qu'ils
deviendraient plutôt soldats contre eux que de s'exposer à leur
ressentiment barbare. Il ne faut donc plus que seconder loyalement
leurs généreux efforts, pour en recueillir nous-mêmes tous les
avantages et les préserver ainsi de l'horrible boucherie dont toute
la honte rejaillirait sur la France, si, comme on allait le faire,
ces malheureuses victimes de leur dévoûment aux Français, pour prix
des services qu'ils leur ont rendus, allaient par nous être livrées
aux vengeances, aux haines particulières que nous avons suscitées,
en un mot, au fanatisme général qui animera pour toujours les
Osmanlis gouvernans, contre nos amis malheureux et abandonnés. Le
voilà donc ce parti.

En quels lieux et comment pourrait-il se maintenir en force? Ceci
est très simple: il n'a qu'à abandonner le midi de l'Égypte, et
aller ainsi renforcer Mourâd-Bey, qu'un traité d'alliance nous
oblige de soutenir en cas d'évacuation. Fort de ses mameloucks et de
nos auxiliaires, que le séjour des Français en Égypte aguerrira
toujours plus, il ne tardera pas d'en chasser les Osmanlis et de
s'en rendre totalement maître. Dès-lors nos auxiliaires, par un
traité secret conclu avec lui, seront considérés par Mourâd-Bey dans
le Saïd, comme nous-mêmes nous l'y considérons aujourd'hui. Ils le
tiendront, en quelque manière, dépendant de la France par le besoin
qu'il aura d'en être étayé; ils maintiendront ainsi notre influence
politique et commerciale dans ces contrées que d'autres puissances
jalouses nous enlèveraient bientôt, si Mourâd gouvernait seul
l'Égypte. Il est trop fin sans doute en ce moment pour ne pas
paraître entièrement dévoué à nos intérêts tant qu'il devra nous
craindre, ou attendre de nous sa réintégration définitive; mais qui
peut nous répondre de lui, lorsque se voyant étayé par des alliances
qu'il trouvera aisément contre nous, nous serons loin de lui et hors
d'état de lui nuire?

Soutenir comme ci-dessus l'indépendance de nos créatures en Égypte,
pour y conserver l'influence de la France et nous ménager ainsi des
moyens faciles d'y rentrer, tels sont, citoyen Général, les
avantages que vous pouvez aisément procurer de vous-même à la
République, si, à la paix générale, elle doit renoncer à ce pays.
Ceux qu'elle pourra obtenir en traitant elle-même son évacuation, et
qui doivent être très considérables, ne peuvent plus se négocier
qu'entre les puissances belligérantes, qui seules peuvent et doivent
avoir ce droit. C'est une vérité hardie, qu'il était réservé à vous
seul, citoyen Général, de proclamer à l'armée, à une époque
difficile et mémorable, où moins de sagesse, de caractère et de
dévoûment en son chef eût pu la perdre sans ressource.

J'ose donc, citoyen Général, appeler toutes vos sollicitudes sur
l'augmentation, l'instruction militaire et l'armement de nos
auxiliaires d'Égypte. Déjà par vos ordres, ils se rallient à un chef
qui, soldat, prodigue, et français plus qu'aucun des scribes ses
confrères, a manifesté son courage et ses talens en combattant avec
nous pour la conquête du Saïd. Sans cesse entouré de dangers pour
nous servir, il brave en ce moment les menaces des habitans du
Caire, qu'il contraint d'expier leur révolte; il est revêtu de
l'entière confiance des siens; comme eux il est issu de ces anciens
Égyptiens qui étonnent encore l'univers par leurs monumens: quels
souvenirs ces monumens rappellent! Quelles lumières! Quelle
politique! En un mot, quelle civilisation ces pyramides, ces
temples, ces lacs, ces canaux, annoncent chez les peuples qui les
imaginèrent! Mais, ô vicissitude des temps! des hommes, maîtres de
toute la terre sous le grand Sésostris, sont méconnaissables dans
leurs descendans. Le Cophte, avili, abruti même par des milliers
d'années d'esclavage, n'a su jusqu'ici que ramper servilement aux
pieds de ses maîtres, sans cesse renaissans pour lui; mais si les
Perses, les Grecs, les Romains, les Turcs, furent des tyrans
barbares et fiers, les Français, dont la philosophie sait apprécier
la dignité de l'homme, seront pour eux des vainqueurs généreux; et
si des circonstances majeures font qu'on doive pour un temps les
abandonner, ce ne sera qu'en les mettant à même, comme je l'ai dit
ci-dessus, de pouvoir se garantir contre de nouveaux possesseurs
sanguinaires et fanatiques, qui, en exterminant même par le conseil
de leurs alliés, nos auxiliaires d'Égypte, rassureraient leurs
craintes, en détruisant nos vues politiques sur ce pays.

J'ai tâché jusqu'ici de démontrer la nécessité des auxiliaires, dans
le cas où la paix nous enlèverait cette précieuse conquête: il me
reste à vous prouver son utilité dans le cas où elle nous la
conserverait.

Par eux toutes les riches productions de l'intérieur de l'Afrique
s'amoncellent en Égypte; il ne faut pour cela que former deux ou
trois établissemens de sept à huit mille hommes chacun, sur le Nil,
ou le fleuve Abiad qui s'y joint; ces établissemens ne sauraient
être formés que par des hommes déjà accoutumés aux chaleurs de
l'intérieur de l'Afrique: la latitude des lieux qu'ils occuperaient
serait peut-être fatale à des Européens. Ces établissemens
assureront à la France plus de mille lieues de navigation intérieure
de cette partie du monde encore si peu connue; elle ne le deviendra
successivement alors que par le commerce exclusif que pourront y
faire nos négocians Français établis en Égypte.

Le destin, qui me prescrit de faire des projets, vous donne à vous
seul, citoyen Général, les moyens faciles de les exécuter. Les idées
ci-dessus, immenses dans leurs résultats, sont simples et faciles
dans leur exécution; elles se réduisent pour le moment à protéger et
encourager nos auxiliaires, et accorder de la confiance et des
honneurs à leur chef.

Excusez, citoyen Général, si j'ai tâché d'être plaisant en
commençant ce Mémoire; je désirerais être persuasif en le finissant.
Si mes idées sur les auxiliaires n'excitent que votre rire, le
destin me désignera alors pour être votre bouffon, et je veux l'être
absolument; mais j'aurai en moi-même la douce consolation d'avoir
plaidé la cause de nos créatures en Égypte, qui, abandonnées par
nous, sont dévouées à une boucherie inévitable. Votre moralité,
votre loyauté, leur est un gage assuré que vous épouserez leur
cause, soit que la paix générale nous donne ou nous prive de
l'Égypte. Dès qu'elles en seront persuadées, vous verrez alors tous
leurs moyens se développer en notre faveur.

                                                     _Signé_ LASCARIS.

_P. S._ Si je manque d'éloquence, si je vous semble incorrect, si je
suis même un peu singulier, vous me passerez tout en faveur des
motifs qui m'animèrent sans cesse pour mon pays.


FIN DU TOME PREMIER



TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME PREMIER.


  NOTICE SUR LE GÉNÉRAL REYNIER.                           _Page_,   j

  Considérations générales sur l'organisation physique, militaire,
  politique et morale de l'Égypte.                                   1

    Organisation physique.                                           2

  Système de guerre adopté par les Français.                        13

  Fortifications construites par les Français.                      16

  Des routes et marches d'armée dans l'intérieur de l'Égypte.       31

  Considérations sur la civilisation des différentes classes
  d'habitans de l'Égypte.                                           33

    Des Arabes.                                                  _ibid._

  Des fellâhs ou cultivateurs.                                      45

  Des habitans des villes, des mameloucks et de leur gouvernement.  54

  Résumé de l'état social des peuples de l'Égypte.                  76

  DE L'ÉGYPTE APRÈS LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.                       83


PREMIÈRE PARTIE.

  DEPUIS LE MOIS DE FLORÉAL AN VIII, JUSQU'AU MOIS DE
  BRUMAIRE AN IX.                                                _ibid._

  CHAPITRE PREMIER.--Situation de l'armée d'Orient, et
  projets de Kléber avant sa mort.                               _ibid._

  CHAP. II.--Assassinat de Kléber.--Le général Menou
  prend le commandement.--Sa conduite dans les premiers
  temps, et jusqu'en fructidor.                                     89

  CHAP. III.--Événemens politiques.                                 96

  CHAP. IV.--Esprit des habitans de l'Égypte.--Événemens
  militaires jusqu'au mois de brumaire.                             99

  CHAP. V.--Intrigues.--Origine des divisions.                     103

  CHAP. VI.--Innovations dans l'administration du pays.            106

  CHAP. VII.--Des finances.                                        119

  CHAP. VIII.--Administration de l'armée; magasins
  extraordinaires.                                                 123

  CHAP. IX.--Murmures de l'armée contre le général Menou.--Les
  généraux de division lui font des représentations.--Sa
  confirmation.                                                    125


SECONDE PARTIE.

  DEPUIS LE MOIS DE BRUMAIRE JUSQU'AU MOIS DE VENTÔSE AN IX.       137

  CHAPITRE PREMIER.--De l'esprit de l'armée jusqu'à l'arrivée
  de la flotte anglaise.                                         _ibid._

  CHAP. II.--Événemens militaires et politiques jusqu'à
  l'entrée de la campagne.                                         145

  CHAP. III.--Finances.--Produit des nouveaux droits.--Vices
  des innovations.--Augmentation des dépenses
  de l'armée.--La perception du miry est retardée.--Les
  caisses sont vides au moment d'entrer en campagne.               158

  CHAP. IV.--Des magasins.--De l'administration des
  subsistances.--Des revenus en nature.                            162


PIÈCES JUSTIFICATIVES.

    Menou, général en chef de l'armée française, aux habitans
    de l'Égypte.                                                   166

    Lagrange, général de division, chef de l'état-major général
    de l'armée, au général Bonaparte, premier consul
    de la République française.                                    172

    Damas, général de division, au général en chef Menou.          176

    Le général de division Reynier  au   général  en   chef
    Menou.                                                         178

    Lanusse, général de division, au général en chef Menou.        180

    Lanusse, général de division, au général en chef Menou.        181

    Ch., chef de bataillon de la 85e demi-brigade, au général
    en chef Menou.                                                 183

    Ch., chef de bataillon de la 85e, au premier consul.           184

    Lanusse, général de division, au général en chef Menou.        190

    Au Ministre des affaires étrangères.                           192


TROISIÈME PARTIE.

    CAMPAGNE CONTRE LES ANGLAIS ET LES TURCS.                      198

    CHAPITRE PREMIER.--Arrivée de la flotte anglaise.--Dispositions
    militaires.                                                  _Ibid._

    CHAP. II.--Débarquement des Anglais.--Combat du 22
    ventôse.                                                       205

    CHAP. III.--Arrivée de l'armée à Alexandrie.--Affaire
    du 30 ventôse.                                                 219

    CHAP. IV.--Dispositions après l'affaire du 30 ventôse.--Prise
    de Rosette et de Rahmaniëh.--Passage du désert
    par le visir.                                                  231

    CHAP. V.--Marche pour reconnaître l'armée du visir.--Prise
    d'un convoi parti d'Alexandrie.--Évacuation de
    Lesbëh, Damiette et Bourlos.--Esprit et conduite des
    habitans de l'Égypte et des mameloucks.--Mort de
    Mourâd-Bey.--Investissement du Caire et traité pour
    l'évacuation de cette ville.                                   254

    CHAP. VI.--Blocus d'Alexandrie jusqu'à l'entière consommation
    des vivres; son évacuation.                                    272

    EXTRAIT DU JOURNAL DU CHEF DE BRIGADE DU  GÉNIE
    D'HAUTPOUL.                                                    289

    Prise de Rosette par les Anglais.--Marche contre le
    visir.--Capitulation du Caire.                               _ibid._

    _15 floréal._--Évacuation du camp d'El-A'rych.                 291

    _25 floréal._--Premier conseil de guerre.                      296

    Convention pour l'évacuation de l'Égypte par le corps
    de troupes de l'armée française et auxiliaire aux ordres
    du général de division Belliard.                               318

    Le général de division Belliard au premier consul
    Bonaparte.                                                     327


PIÈCES JUSTIFICATIVES.

  Le général en chef Menou au général Bonaparte, premier
  consul.                                                          338

  Résumé.                                                          344

  Notes du général ***, sur la situation de l'armée d'Égypte,
  depuis la fin de l'an VII jusqu'au 12 floréal an IX.             345

  Menou, général en chef, au citoyen Carnot, ministre de
  la guerre.                                                       380

  Menou, général en chef, au premier consul de la République
  française, le général Bonaparte.                                 383

  Le général en chef de l'armée d'Orient au général en chef
  Bonaparte.                                                       387

  Menou, général en chef, au général Berthier, ministre
  de la guerre.                                                    391

  Menou, général en chef, au général Bonaparte, premier
  consul de la République.                                         392

  Au citoyen Chaptal, ministre de l'intérieur.                     393

  Le général en chef de l'armée française d'Orient à sir
  Sidney Smith, commandant une division de l'armée
  anglaise.                                                        395

  Au général en chef Menou.                                        400


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Campagne d'égypte (Volume 2) - 1ère partie: Mémoires du maréchal Berthier; 2ème partie - Mémoires du comte Reynier" ***

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