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Title: Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier
Author: Junot, Laure (duchesse d'Abrantès), 1784-1838
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier" ***

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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

Les ancres des notes 117 et 139 ne sont pas présentes dans
l'original.]



HISTOIRE DES SALONS DE PARIS


TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,

SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,

LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.



par

LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.



TOME PREMIER.



À PARIS

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL.

M DCCC XXXVII.



TABLE

DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE PREMIER VOLUME.

                                                            Pages.

  INTRODUCTION                                                  3

  Salon de madame Necker                                       83

  Salon de madame de Polignac                                 215

  Salon de monseigneur de Beaumont, archevêque de Paris       291

  Salon de madame la duchesse de Mazarin                      335

  Les Matinées de l'abbé Morellet                             361


Paris.--Imprimerie de Casimir, rue de la vieille-monnaie, No 12.



INTRODUCTION.


C'est une matière grave à traiter dans les annales d'un pays comme la
France, que l'_Histoire des salons de Paris_. Depuis une certaine
époque, cette histoire se trouve étroitement liée à celle du pays, et
surtout aux intrigues toujours attachées aux plans politiques qui si
longtemps bouleversèrent le royaume. L'époque de la naissance de la
société en France, dans l'acception positive de ce mot, remonte au
règne du cardinal de Richelieu. En rappelant la noblesse autour du
trône, en lui assignant des fonctions, créant pour elle des charges et
des places, dont son orgueil devait jouir, Richelieu donna de la
sécurité à la Couronne, sans cesse exposée par les caprices d'un grand
seigneur, comme le duc de Bouillon, le duc de Longueville, le duc de
Montbazon, et une foule d'autres qui, plus libres dans leurs châteaux,
étaient conspirateurs par état et par goût. La réunion de tous ces
grands noms autour du trône lui donna plus que de la sécurité, il en
doubla la majesté; mais aussi le premier coup fut porté à la noblesse:
elle n'eut plus dès-lors de ces grandes entreprises à conduire, qui
mettaient en péril à la fois la tête des conspirateurs et le sort de
l'État. Richelieu, avec cette justesse de coup d'oeil qui lui fit voir
le mal sous toutes ses faces, le conjura en appelant la noblesse au
Louvre; mais il ne put l'empêcher de conserver ce qui était inhérent à
sa nature, toujours portée à l'intrigue et au mouvement. C'est ainsi
que, même sous le ministère de Richelieu, on conspirait dans Paris
chez les femmes de haute importance, telles que la princesse Palatine,
madame de Chevreuse, madame de Longueville, et une foule de femmes
toutes-puissantes par leur position dans le monde, leur esprit ou leur
beauté... Avides de pouvoir, ces mêmes femmes saisirent, aussitôt
qu'elles le comprirent, le moyen que le cardinal lui-même leur avait
laissé. Elles régnaient avant dans une ville éloignée, un château-fort
habité par des hommes dont le meilleur et le plus agréable n'était
souvent qu'un mal-appris; maintenant elles étaient au milieu de Paris,
de ce lieu qui, même à cette époque, où il n'était pas embelli par
tout le prestige de _la Société Parisienne_, de cette société qui si
longtemps donna partout, en Europe, le modèle du goût et des façons
parfaitement nobles et élégantes, formait déjà le parfait gentilhomme.
Ce fut alors dans chaque maison particulière qu'il fallut chercher une
reine donnant ses lois et dirigeant une opinion. C'est dans les
Mémoires du cardinal de Retz, dans ce _livre-modèle_, qu'on peut
reconnaître cette vérité, dans ceux de madame de Motteville. Voyez
l'abbé de Gondy lui-même arrivant chez madame de Chevreuse. Suivez-le
dans les détours qu'on lui fait parcourir une nuit, pour parvenir
jusqu'à la duchesse, lorsqu'il est cependant l'ami de sa fille[1].
Vous le rencontrez ensuite dans les salons à peine organisés, avec M.
de Beaufort, M. le duc de Nemours, M. de La Rochefoucauld, et vous
êtes admis aux secrets importants de l'époque.... Le salon de madame
de Longueville, celui de Mademoiselle, de madame de Lafayette,
deviennent comme des clubs à une époque révolutionnaire. Gaston,
mannequin de l'abbé de Larivière, dirige tout du Palais-Royal, et la
Cour elle-même n'est plus qu'un instrument.

[Note 1: «Je la trouvai dans la chambre d'une de ses femmes;
mademoiselle de Chevreuse et moi, nous nous assîmes sur une malle, et
là nous parlâmes des affaires du moment, qui étaient bien
alarmantes.»]

Richelieu ne vécut pas assez pour voir l'effet de ce qu'il avait
amené; mais Mazarin en comprit à la fois l'utilité et le danger, et
devint plus surveillant que sévère: c'était ce qu'il fallait..... Plus
tard l'intrigue changea de forme et se réfugia dans des coteries
littéraires et de société, lorsqu'après la Fronde, la France respira
sous le règne de Louis XIV. Les bouquets de paille et les noeuds de
ruban bleu[2] ne se firent plus dans les salons les plus à la mode de
Paris.... Louis XIV devenait lui-même élégant et homme du monde... en
même temps qu'il était le Roi le plus somptueux de l'Europe; la
politique régnante fut l'amour et les intrigues de cour. Le roi,
uniquement occupé de ses favorites, donnait ainsi le premier l'exemple
de ce qu'il fallait faire, et les salons de Paris devinrent alors le
théâtre de ce qui occupait le plus la génération de cette époque. Mais
comme l'intrigue était essentiellement attachée à la haute société de
Paris, on vit les salons ne s'occuper que des horreurs de la
Brinvilliers et de la Voisin. La sorcellerie elle-même s'introduisit
dans les sociétés intimes, et lorsque la Chambre des poisons fut
instituée, on vit comparaître à la barre d'une chambre ardente les
premiers noms de France[3].

[Note 2: Signes de ralliement de la Fronde.]

[Note 3: La duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, _le
maréchal de Luxembourg!_ et tant d'autres noms fameux parmi les plus
respectés.]

Plus tard, cette société toujours plus puissante prit une force que le
temps lui avait préparée et qui parfois se trouva être à l'unisson du
pouvoir royal... Louis XIV vit souvent, malgré son absolutisme,
dominer sa volonté par celle d'une femme, comme madame des Ursins, la
princesse Palatine[4], ou par toute autre unie par le coeur ou par
l'intrigue à la force contre l'autorité royale... Et plus près de lui,
madame de Lafayette, madame de la Suze, madame Scarron, madame de
Sévigné, exerçaient un pouvoir souverain qui balançait le sien... À
mesure que le temps s'écoulait, cette société élargissait sa base, et
prenait une attitude plus imposante et plus formidable. L'hôtel de
Rambouillet rendait des arrêts... et le salon de madame de Sévigné
était redouté de ceux qu'on y jugeait.

[Note 4: Anne de Gonzague, fille de Charles de Gonzague, duc de
Nevers, puis de Mantoue, femme d'Édouard, comte palatin du Rhin. Elle
était la plus intrigante personne du monde, très-dévouée à Mazarin et
à Anne d'Autriche. Bossuet, qui était homme de cour en même temps
qu'orateur, parle d'elle avec beaucoup de finesse dans son oraison
funèbre: «Toujours fidèle à la reine Anne, dit-il, elle eut le secret
de cette princesse _et celui de tous les partis, tant_ elle était
pénétrante, _tant_ elle savait gagner les coeurs.»]

La fin du règne de Louis XIV fut une autre époque où la société de
Paris prit un nouvel accroissement. Les femmes, vraiment souveraines,
par de nouveaux arrangements, maintinrent le plus longtemps possible
ce pouvoir qui leur était donné par cette réunion d'individus autour
d'une même personne. Le Régent vint ensuite... Ce fut alors que ce
qu'on nommait _la Société_, et ce dont on a complètement perdu le
souvenir, se forma sous de nouvelles formes... L'amour occupait toutes
les têtes et remplissait d'ailleurs la vie de chaque personne ayant
quelque importance. L'amour était tout alors... Les grands seigneurs,
les grandes dames, les princes du sang, le Roi lui-même, tous ne
songeaient qu'à l'amour, et s'il se trouvait quelque noble pensée au
travers de ce code amoureux, elle était étouffée sous le poids de tout
le reste; l'esprit était lui-même subordonné à cette manie
amoureuse... Si un peintre faisait un tableau d'histoire, c'était
Diane de Poitiers et Henri III, Henri IV et Gabrielle; c'était Hercule
aux pieds d'Omphale, et à tout cela la figure de Louis XV[5]. Si on
faisait un poëme, c'était _l'art d'aimer_!... et d'autres platitudes
semblables; mais insensiblement on arriva à une époque de transition,
et cette époque était le triomphe philosophique... Mais encore dans
cette nouvelle régénération, bien que les travaux de plusieurs siècles
eussent préparé l'esprit humain à recevoir ce baptême de lumière, il
dut subir l'influence de l'esprit du moment. L'institution des
Académies avait été un autre bienfait de Richelieu, car avant lui,
l'instruction publique se composait d'études scolastiques.
L'établissement des Académies fut une époque lumineuse dans l'histoire
de l'esprit humain, et devint sensible à ce code des beaux-arts... Le
dix-septième siècle fut même l'âge héroïque de la monarchie française;
et ce fut dans les sociétés intimes, les salons les plus renommés par
l'esprit de celle qui les présidait, que se formèrent de beaux esprits
et que de beaux génies donnaient leur première lumière.

[Note 5: Voir le compte-rendu de l'exposition de l'époque.]

À dater de la moitié du dix-septième siècle, les passions séditieuses
furent assoupies; le commerce des femmes réunies en un même lieu avait
donné une tout autre physionomie à ces mêmes hommes qui, quelques
années plus tôt, eussent été des hommes de fer, ne parlant qu'avec une
épée à la main et n'invoquant que leur droit. Ce temps était passé:
les fêtes, les plaisirs de la représentation, les passe-temps
agréables, les bals, les comédies de société surtout, devinrent les
amusements dominants et les plaisirs exclusifs... On trouvait dans ces
distractions tout ce que l'amour pouvait donner de ses joies; on les
demandait à ces réunions que nous avons nommées _Société_, et qui
formèrent celle que, depuis, l'Europe s'honora si longtemps de suivre
comme modèle.

Vers le milieu du dix-huitième siècle, la littérature devint donc plus
intime avec la société particulière de ce qu'on appelait le _beau
monde_. La littérature prit un autre caractère; mais, par un singulier
effet, ce fut la haute classe qui reçut l'impression et la garda... La
poésie et la littérature furent négligées, et la philosophie fut
l'étude des plus fortes comme des plus jolies têtes: car les femmes se
mêlèrent aussi de science et de philosophie... La littérature, la
noblesse et la richesse se trouvèrent unies et formèrent une
association que nous avons toujours vu prospérer, quoique la science
abstraite ne se plaise guère dans les palais.

On peut, je crois, établir cette différence dans les deux siècles (le
XVIIme et le XVIIIme): c'est que la littérature n'a eu aucune
influence sur le gouvernement du règne de Louis XIV... L'indépendance
du Gouvernement était positive quant aux opinions littéraires, et les
grands écrivains du dix-septième siècle n'eussent-ils pas écrit, la
monarchie n'en aurait aucunement souffert, et l'autorité serait
demeurée intacte et respectée... La littérature ne corrigea que des
ridicules, même dans un roi; tandis que la république des lettres,
sous Louis XV et déjà sous le Régent, fut d'une telle influence, que
si l'on retranchait à ce siècle, en faisant un tableau, les écrits de
J.-J. Rousseau, de Voltaire, de Raynal, d'Helvétius, de Mably,
Diderot, Necker, etc., etc., vous ôteriez au siècle son génie, son
caractère particulier, à la génération qui lui a succédé, ses
nouvelles doctrines et ses opinions actives puissantes; et ces
opinions qui ont tant influé sur la France et tout changé dans sa
vieille organisation. La grande influence et surtout l'influence
rapide qui se communiqua à la nation entière, eut pour cause première
les réunions sociales entre soi, et notamment celles qui eurent lieu
sous le règne de Louis XVI, depuis la fin de Louis XV... Le salon de
madame Geoffrin, celui de madame du Deffant, de la duchesse de
Choiseul, de la maréchale de Luxembourg surtout, tout le monde élégant
de la Cour, se trouvait réuni sur le pied de l'égalité avec les gens
de lettres qui dominaient alors la société de France. Cette époque est
remarquable, et remarquable à constater.... Un fait qui l'est plus
encore est le moment où la Reine, abandonnant son souper royal et
l'étiquette la plus ordinairement suivie, se rendait chez la duchesse
Jules de Polignac pour y souper _sans cérémonie_, et y faire de la
musique, en étant accompagnée par Gluck... n'étant enfin qu'une
personne du monde, et ne voulant compter dans le cercle de madame la
duchesse de Polignac que comme une personne de plus dans la société.
Avec l'étiquette s'en est allé le respect. Ces changements ont été
d'une haute importance dans les affaires de la France... C'est des
salons de Paris que les discours de l'Assemblée Constituante allaient
à la tribune, c'était dans les salons de Paris qu'on minutait les
attaques et les répliques de ces adversaires de si grand talent qui
ont combattu dans cette arène mémorable!..

Voilà ce que je me propose de reproduire, ou tout au moins de
rappeler; voilà le tableau que je mettrai sous les yeux. Je le ferai
d'une main et d'un esprit impartial. Il faut du courage pour peindre
des temps aussi près de nous; mais la vérité contribue tellement à
mieux faire ce qu'on entreprend, que, par intérêt pour soi-même, il
faut la prendre pour règle.

Le moment de la plus grande influence des lettres sur la nation fut
celui où la littérature déserta les écoles, pour faire ses cours dans
les salons. Cette époque est celle du règne de Louis XVI et la fin de
Louis XV.

À cette époque, la jeunesse de vingt-cinq ans, de trente ans, était
toute faite, toute instruite, toute pénétrée des maximes
philosophiques, et s'attendant aux plus grands mouvements politiques;
la république des lettres avait précédé la Révolution, et lorsque
l'abbé Raynal publia la cinquième édition de son histoire des Indes,
il trouva la nation tout occupée de son livre et des troubles
d'Amérique. Cependant je ne suis pas de l'avis de ceux qui attribuent
aux philosophes les malheurs de la Révolution: elle fut sanglante
parce qu'une telle commotion ne se peut faire sans douleur et sans
quelques malheurs particuliers. L'abbé Raynal racontait lui-même _que,
lorsqu'il était prêtre, il prêchait et disait des choses pour nous
qu'il ne croyait pas_. Je crois donc avec raison que la philosophie a
amené la Révolution, mais je nie qu'elle ait fait ses malheurs.

Au commencement du règne de Louis XVI et même depuis 68, il y avait à
Paris des réunions périodiques dont l'histoire n'est point écrite et
qui, cependant, tient à la nôtre essentiellement: les gens de lettres
confondus avec la plus élégante société de Paris, la plus riche et la
plus haute classe, professaient dans un salon meublé avec un luxe
asiatique, après un dîner d'une exquise recherche, avec plus de
contentement que dans une halle ouverte à tous les vents. Les hommes
les plus éclairés étaient admis chez madame Geoffroy, madame du
Deffant, le baron d'Holbach, Helvétius, Lavoisier, madame de Bourdic,
madame de Genlis, madame Necker, madame Fanny de Beauharnais, la
duchesse de Brancas, dont le salon était le rendez-vous d'hommes de la
plus haute capacité, et une foule d'autres maisons où l'esprit du
monde aidait au talent et même au génie à se faire comprendre de la
foule. On y discutait les ouvrages qui paraissaient périodiquement ou
chaque jour; les femmes, avides de s'instruire, demandaient des
explications qu'elles ne comprenaient pas toujours, mais qui plus tard
leur devinrent familières et leur font aujourd'hui prendre en pitié le
temps où elles pouvaient être arrêtées par de semblables niaiseries.

Les salons de Paris étaient donc alors de vraies écoles, où l'on
professait sans la pédanterie scolastique, et madame Necker et madame
Rolland étaient les deux chefs dans ces nouvelles arènes où l'esprit
comparaissait sous toutes les formes, madame Necker pour la défense
des idées religieuses, madame Rolland pour celle des pensées
libérales, qui, à cette époque, causaient déjà un mouvement prononcé,
et toutes deux donnaient une impulsion à la machine. Les salons
étaient aussi une arène où combattaient les philosophes et les
économistes: ils avaient leurs disciples, leurs séides mêmes, et le
fanatisme pour leur cause allait jusqu'au plus sérieux des
engagements; ils étaient gens de bien en général, et leurs intentions
étaient pures. Ils étudiaient l'homme: c'était _lui_, c'était la
_nature_ qu'ils étudiaient. Le seizième siècle avait vu les savants
approfondir les études les plus abstraites. Les moralistes, les
écrivains religieux, les traducteurs du grec et du latin, les
commentateurs enfin, avaient rempli le seizième siècle; l'esprit
fatigué se reposait, au dix-septième, dans la poésie, et l'imagination
délassait la faculté savante; mais toutes les immenses portées
fatiguent l'esprit humain: autour de lui, d'ailleurs, que voyait-il?
une dégénération complète, une corruption de moeurs qui tendait à la
chute, à l'écroulement de tout en ce monde. Le moyen de _chanter_ une
pareille époque! Alors, on s'attacha à _connaître_ et à faire
_connaître_ l'homme, et la nature: c'est ainsi que le règne
philosophique a commencé. Ce n'est pas que le siècle de Louis XIV
n'ait produit de grands savants, et Pascal à lui seul répond pour tout
un siècle[6]! et que celui de Louis XV n'ait donné des poëtes qui
méritent ce nom; mais il faut reconnaître que le dix-septième siècle a
été celui de l'imagination, et le suivant, celui de la vérité: après
Racine, la lyre poétique se détendit et la muse de la France ne la
remonta pas pour Dorat, et toute cette troupe qui n'avait de poétique
que le nom; mais des hommes tels que Lavoisier, Darcet, Bailly,
Buffon, Franklin, etc., méritent la reconnaissance nationale...

[Note 6: Je sais que je m'attirerai des reproches en disant que
Voltaire n'est pas poëte.... On ne l'est pas cependant pour avoir fait
des poésies légères, quelque parfaites qu'elles soient... Quel nom
donnerez-vous à l'Arioste!... au Tasse?...]

Nous montrerons, en regard de ces savants estimables dans leurs
travaux comme dans leur caractère privé, plusieurs hommes dont
l'existence bizarre révèle plus d'intrigue que de vraie science... les
Martinistes, Cagliostro, Bleton, Mesmer, Delon, les somnambules et
tous leurs sectateurs, dont les fantastiques rêveries ont jeté parmi
nous des semences de folie et de sinistres malheurs!... La doctrine
des attractions morales fit malheureusement trop de prosélytes; et
dans une ville comme Paris, jusqu'où pouvait aller le fanatisme!..
jusqu'où pouvait aller l'esprit d'une génération blasée, à qui une
voix mystérieuse promettait des moyens inusités et puissants pour
exciter ou éprouver des sensations inconnues!.. Il y a dans
l'histoire de cette époque des faits bien curieux à rapporter. J'en
dirai quelques-uns en leur temps... Mais il y a toutefois une grande
différence à établir entre le magnétisme et le _mesmérisme_. Mesmer,
homme habile et spirituel, possédant de l'instruction pratique et de
la science apprise, avait des déraisonnements spécieux à l'aide
desquels il subjuguait les esprits même les plus incrédules... Je
compte donner une description du salon de Mesmer, et d'une séance
autour de son baquet magnétique, avec tous les détails de cette
science pratiquée alors par des hommes qui faisaient du tort à une
science positive que, moi-même, après l'avoir combattue, j'ai en
partie reconnue. Le magnétisme peut donc exister, mais les jongleries
du _sauveur du genre humain_, comme s'appelait _Mesmer_ lui-même,
voilà ce que je ne puis approuver... Ce n'est pas d'après la querelle
de l'Académie royale de Médecine et de l'Académie des Sciences, qui
toutes deux le proclamaient le plus adroit des charlatans, que je
résume mon opinion; je l'appuie sur une base plus certaine: c'est sur
le sentiment et l'avis de MM. Lavoisier, Bailly, Franklin, Guillotin,
Darcet, Leroy, etc., etc., que je règle le mien.

Les salons de Paris, à l'époque dont je parle, étaient séparés en
deux camps, comme quelques années avant, au temps des Gluckistes et
des Piccinistes; il y avait alors des sujets d'intérêt bien autrement
vifs, qui devaient absorber jusqu'à la volonté de ceux qui avaient une
existence: les mesméristes et les académiciens se livrèrent à tout ce
que cette lutte bruyante put inspirer des deux côtés. Toutefois Mesmer
fut bien autrement en faveur auprès de ses partisans, que Gluck ne le
fut jamais auprès des siens.

Le nouveau genre de littérature adopté dans le dix-huitième siècle
était, comme toutes les littératures en France, favorable à la
conversation ou plutôt à la discussion. Pour bien comprendre les
différents personnages qui seront cités dans cet ouvrage, il faut
suivre plusieurs d'entre eux, pour expliquer ensuite plus aisément
l'intérieur de quelques-uns de ces salons, notamment à l'époque un peu
obscure pour la dissemblance des opinions qui existaient déjà dans le
monde, et surtout le monde de la haute classe, un peu avant la
Révolution.

Aux querelles des économistes, à celles des mesméristes, des
gluckistes, à celle plus sérieuse des philosophes et du parti
religieux, s'étaient jointes d'autres querelles qui, elles-mêmes, n'en
étaient que des subdivisions. Mais leur objet n'en était pas moins
très-sérieux, et amenait de nouveaux sujets de discussion, aussitôt
que vingt personnes étaient ensemble; les femmes elles-mêmes se
mettaient sur les rangs pour combattre, et cela avec d'autant plus de
raison que c'était presque toujours une querelle de famille[7]. Cette
nouvelle discorde venait de la lutte éclatante entre les évêques pieux
et les évêques philosophes; les gens sensés y voyaient un sujet
d'alarme et de dissolution, et les autres au moins un sujet de
scandale. M. de Juigné, archevêque de Paris, était le chef du parti
pieux; son acolyte, plus hardi que lui, M. de Beauvais, évêque de
Senez, tonnait courageusement du haut de la chaire de vérité devant le
feu roi:

[Note 7: Voici à ce sujet un mot du prince de Conti le père. Son fils,
le comte de la Marche, prit parti pour le parlement Maupeou; le vieux
prince était pour l'ancienne magistrature, et pensait que la France
était perdue si elle demeurait exilée.

«Je savais bien, dit-il un jour devant cent personnes, que le comte de
la Marche était mauvais fils, mauvais père et mauvais mari, mais je ne
le croyais pas mauvais citoyen.»]

«_Encore quarante jours, et Ninive sera détruite_!» disait ce nouveau
prophète...

Et quarante jours après, le Roi était sur la première marche de
l'escalier mortuaire à Saint-Denis!...

Ce fut lui qui, dans l'oraison funèbre de Louis XV, disait encore:
_Le peuple n'a pas le droit de parler, mais il a sans doute celui de
se taire!... et son silence alors est la leçon des rois!_

Belle et méditative parole prononcée sur la tombe encore ouverte d'un
roi dont le règne corrompu n'inspira à ses sujets que mépris et
colère! M. Dulau était aussi un des orateurs religieux les plus
remarquables; il était archevêque d'Arles, et éminemment distingué,
non-seulement dans les affaires ecclésiastiques, mais habile comme
homme du monde en ce qu'il savait faire tourner à l'avantage de son
parti les moindres circonstances qui naissaient devant lui au milieu
d'un salon. Il était admirable lorsqu'il se mettait à réfuter l'abbé
Raynal, ou M. de Malesherbes, ou M. Turgot. C'était en effet un sujet
digne d'attention, que de voir ces hommes, dont l'âme et le coeur ne
respiraient que la vertu et l'amour du bien, différer largement
d'opinions sur plusieurs points. Ces partis se trouvaient en présence
chez le cardinal de Luynes, prélat d'une simplicité apostolique avec
les lumières et les profondes connaissances d'un membre de l'Académie
des Sciences. On rencontrait chez lui, en même temps, et l'évêque de
Senez et M. de Pompignan, prélat d'une haute piété, l'archevêque de
Toulouse et l'abbé de Périgord, aujourd'hui monsieur de Talleyrand,
avec M. de Beaumont.

C'est ce parti religieux, censuré d'abord pour la sévérité de ses
principes, persécuté même ensuite, qui le 2 septembre disait à ses
bourreaux:

«Vous nous égorgerez..., mais vous n'obtiendrez pas le serment que
vous voulez imposer à nos consciences!...»

Le salon de M. de Juigné était un des lieux les plus remarquables pour
y entendre tonner la parole de vérité.

Cette querelle religieuse fut un des sujets les plus actifs de trouble
et d'agitation.

Vinrent ensuite M. de Calonne et M. Necker... La Reine, qu'on a
calomniée dans ses intentions, mais qu'il est difficile d'excuser dans
ses actions à cette malheureuse époque, la Reine jouissait de la plus
grande influence, et son crédit pouvait faire nommer un
contrôleur-général des Finances, charge qui faisait alors reculer les
plus intrépides. Dirigée par madame Jules de Polignac[8], elle voulut
remplacer M. d'Ormesson, dont les scrupules fatiguaient la Cour; le
trésor était vide. Un homme éclairé, un homme intègre, n'eût pas osé
se charger d'un tel fardeau: M. de Calonne, qui avait une réputation
mal établie, ou plutôt qui n'avait rien à perdre, l'osa.

[Note 8: Il n'est que trop vrai que, dans l'origine, la Reine fut pour
ce malheureux choix!...]

Ce moment fut celui où les agitations de société furent le plus
excitées. M. de Calonne, très-hardi, très-spirituel, possédant le
talent de préparer et faire des actions odieuses dans l'exercice du
fisc, et de tenir en même temps un langage de folie et de légèreté
bien analogue à la langue de ce pays de cour, qui alors n'agissait que
pour le démolissement de la monarchie, M. de Calonne avait un parti
nombreux parmi des noms qui pouvaient beaucoup. Mais comme le parti de
M. de Maurepas, qui voulait M. Necker, était aussi très-puissant, il
ne fut pas muet dans cette circonstance importante: les pamphlets, les
chansons, les lettres anonymes, inondèrent la société de Paris et de
Versailles; la finance et la Cour, complètement mêlées par les
mariages, prirent parti suivant leurs affections et leurs alliances.
Il suivit de tout ce tumulte que la société devint une arène, un
_forum_ où les causes se jugeaient, plaidées par des femmes, des
hommes jeunes et vieux, des gens de tout état raisonnant sur toutes
choses; la raison n'en était pas mieux servie, mais la conversation y
gagnait et était des plus animées, car nous n'étions pas encore
arrivés au point où nous nous voyons. Nous disputons aujourd'hui;
alors on parlait, et tout au plus on discutait quand les avis
différaient. La Révolution, qui vit éclore des opinions exagérées dans
leurs expressions comme dans ce qu'elles inspiraient, nous donna, et
nous a laissé ces paroles acerbes, ces mots injurieux, pour lesquels
il faut une voix assez élevée pour l'emporter sur celle de son
adversaire, qui, oubliant quelquefois le nom, le sexe et la qualité de
la personne avec laquelle il se trouve en différence de sentiments,
crie de manière à couvrir la voix la plus étendue. Voilà pour
expliquer un des premiers changements qui ont eu lieu dans la bonne
compagnie de Paris.

Mais, avant cette époque, il était survenu, dans le monde sociable de
la Cour et de Paris, des événements qui devaient avoir une grande
influence sur la destinée du pays: je veux parler de la scission
qu'amena la querelle des parlements mêlée à celle des jésuites. Les
deux armées une fois en présence, le combat ne tarda pas à s'engager,
et la Reine, qui était à la tête du parti des parlements anéantis et
exilés, se vit ainsi en butte aux vives attaques du parti contraire,
qui était celui du parlement Maupeou. Je rappelle ce fait comme
très-important, parce qu'il explique les causes de la première
secousse donnée à l'édifice de la société des gens du monde, qui se
trouvèrent eux-mêmes mêlés dans ces querelles.

Ces deux partis étaient forts; mais celui dont l'opinion était
contraire à celle de la Reine devait lui nuire grandement par la
suite, quoique ce parti fût contre les idées philosophiques que le
siècle accueillait. Voici la liste des principaux chefs de ces deux
partis.

À la tête de celui des parlements exilés par Louis XV, étaient:

  La Reine;
  Le comte d'Artois;
  Le duc d'Orléans;
  Le duc de Chartres;
  Le prince de Conti;
  La majorité des pairs du royaume;
  Le duc de Choiseul et sa faction;
  Le comte de Maurepas;
  La minorité du clergé janséniste et son parti;
  Les évêques philosophes;
  Une partie des gens de lettres.

_Parti des parlements établis par M. de Maupeou._

  Monsieur;
  Les trois tantes de Louis XVI (madame Adélaïde, madame Victoire,
      et madame Louise, la religieuse carmélite);
  Le duc de Penthièvre;
  Le chancelier de France;
  La minorité des pairs, spécialement le maréchal de Richelieu
      et le duc d'Aiguillon;
  Tout le reste de l'ancien ministère de Louis XV, et ce
      qui tenait à lui et au Dauphin, père de Louis XVI;
  La majorité du clergé, ayant à sa tête Christophe de
  Beaumont, archevêque de Paris;
  Les jésuites et leur parti;
  Les dévotes de la Cour, ayant à leur tête madame de Marsan.

C'était alors qu'il aurait fallu un homme à forte tête comme Napoléon.
Ce système de _fusion_ qu'il regardait, justement, comme seul
susceptible de sauver la France, c'était dans cette circonstance qu'il
le fallait établir; il fallait des deux parlements n'en faire qu'un:
car il était évident qu'une dispute entre ces deux corps, voulant
ressaisir et conserver le pouvoir, devait amener une catastrophe.
Qu'on approfondisse les causes des combats que se livrèrent ces deux
partis: c'était la liberté naissante se heurtant contre le despotisme;
la religion contre la philosophie; l'autorité absolue contre
l'autorité tempérée; mais il n'est pas donné à tous les esprits de
comprendre et de connaître le prix des _amalgames_ politiques. Une
telle mesure effraie, et souvent elle aurait tout sauvé.

Si l'exemple était jamais de quelque utilité, on pourrait, en
regardant autour de soi, juger de la vérité de la bonté du système de
fusion, surtout après de longs malheurs dans une nation... lorsqu'elle
a été frappée tour à tour et du glaive et du feu par tous les partis:
alors elle en arrive d'elle-même à cette fusion nécessaire.

Voyez la Suisse: le résultat de sa guerre de liberté fut de lui donner
tous les gouvernements; sa paix intérieure fut la conséquence de cette
fusion.

Voyez l'Amérique: après sa lutte avec la mère patrie pour jouir du
repos, elle créa un gouvernement mixte, qui tient de l'aristocratie,
de la démocratie, et tout à la fois de la royauté et de la république.

Voyez l'Angleterre:... que de querelles ont précédé son système de
grande fusion!... Tour à tour gouvernée par des tyrans, de grands
chefs, saccagée, pillée, épuisée par tous ces partis, le corps de la
nation réunit ses enfants, et tout fut d'accord: c'est à cette
transaction peut-être que l'Angleterre doit sa gloire.

Voyez la France elle-même; voyez Henri IV:... après avoir hésité... il
appela dans son conseil des ligueurs et des royalistes, des huguenots
et des catholiques; il donna l'édit de Nantes... Que fit Louis XIV en
le révoquant?... Mais à l'époque dont je parle ici, c'est-à-dire dans
la première période du règne de Louis XVI, la fusion n'était peut-être
possible que pour un homme plus fort que lui. Il fallait donc subir
toutes les funestes conséquences du choc journalier de deux partis
dont les combattants se trouvaient souvent dans l'intimité l'un de
l'autre, quelquefois de la même famille!... Cette querelle entre les
deux partis jette un grand jour sur l'opposition qu'on voyait exister
entre la Reine et ses tantes, ainsi que plusieurs autres personnes de
la famille royale, et explique, quant à elle, l'inimitié qu'elle
portait aux Maurepas et aux Vergennes... qui déjà lui étaient odieux
comme ayant cherché à s'opposer à son mariage.

Quant aux conséquences funestes pour la Reine, les voici.

M. de Maupeou, qui était à la tête du parti contraire aux parlements
exilés, comprit tout ce qu'il avait à craindre d'une association entre
le frère du Roi et les premiers princes du sang: il fit aussitôt jouer
une contre-mine. Ses moyens furent infâmes, mais efficaces: il fit
circuler dans le monde que les rapports de la Reine avec le duc de
Chartres n'étaient pas innocents... et cette infernale calomnie
s'étendit jusqu'au comte d'Artois... Ce moyen tenté pour la détacher
des deux princes ne servit qu'à la priver de la considération de la
France!...

C'était donc avec la haine au coeur et le ressentiment des injures,
que ces deux partis vivaient l'un près de l'autre et se voyaient
chaque jour. Qu'on juge de l'effet de cette guerre sourde et intestine
dans un pays où la société n'avait d'autre lieu de réunion que les
salons de cinquante ou soixante maisons qui alors recevaient.
Toutefois, on ne s'apercevait jamais d'aucune mésintelligence; le bon
goût, les excellentes manières, dominaient encore, et pour longtemps
du moins il y avait sécurité pour l'apparence. Par degrés tout s'est
effacé; on s'est accoutumé à se dire en face des choses pénibles, et
les disputes ont remplacé l'urbanité et la douceur des relations, et
surtout cette douce paix, condition la plus positive pour que la vie
habituelle puisse être heureuse et légère à porter!

Madame la marquise de Coigny, jeune et charmante femme un peu maligne,
riche, ayant tout ce qui plaît et place convenablement dans notre
société française, un beau nom, de la fortune et cette beauté sinon
régulière, au moins de celle qui plaît, et chez nous cela suffit pour
mettre à la mode (c'était le genre de célébrité alors de plusieurs
femmes); madame de Sillery[9], madame de Simiane, madame de Condorcet,
une foule de personnes jeunes, jolies, spirituelles, virent alors le
moment de faire revivre ce temps de la Fronde où Anne de Gonzague,
madame de Longueville et mesdames de Chevreuse dirigeaient d'un coup
d'oeil et d'un signe de main les opérations les plus importantes.
Madame de Polignac, à la tête de la faction dont la Reine était la
protectrice, et soutenue de sa faveur, avait de son côté son salon,
qui était le rendez-vous des personnes dévouées à la cause de la Cour
et spécialement à la Reine. Ce salon, dans lequel on soupait tous les
soirs et que la Reine présidait _elle-même_, était le rival de celui
de madame de Coigny, qui chaque jour était plus à la mode et plus
aimée de tout ce que la Cour avait de plus jeune et de plus spirituel,
comme M. de Narbonne, MM. de Lameth, l'abbé de Montesquiou, l'abbé de
Périgord, et une foule d'hommes et de femmes dont l'esprit et la grâce
toute française faisaient de son salon un lieu charmant de causerie,
car on tenait encore à l'urbanité des manières et à la grâce du
langage[10].

[Note 9: Madame de Genlis.]

[Note 10: Ce n'est pas par la douceur de sa voix et de son timbre que
madame de Coigny donnait l'exemple chez elle, car elle avait un son de
voix rauque le plus désagréable du monde.]

J'ai donc commencé ma galerie de la Cour par celui de madame Necker,
celui de madame Rolland, et par les deux oppositions si tranchées de
madame de Coigny et de madame la duchesse de Polignac. J'ajoute celui
de M. de Juigné, parce que l'opposition religieuse fut d'un grand
secours à ceux qui mirent le trouble en France, avant que les affaires
ne fussent en état de recevoir le changement nécessaire qu'elles
devaient éprouver.

Les querelles de M. Necker avec M. Turgot et M. de Calonne furent
encore un motif de disputes et de conversations animées. Le parti de
M. Necker, défendu par M. de Maurepas, avait surtout dans l'origine un
homme plus intelligent peut-être qu'habile, mais habile dans son
intrigue et parfaitement secondé par les conseils de sa soeur, ce qui,
à une époque où les femmes avaient un crédit et un empire qui leur
donnaient encore une sorte de puissance apparente, si elle n'existait
pas au fond, était d'une assez grande importance. Madame de Cassini,
jadis maîtresse de M. de Maillebois, directeur de la Guerre, et
militaire assez distingué, madame de Cassini, dont Louis XV _avait
rejeté_ le nom comme intrigante lorsqu'elle avait demandé à être
présentée à la Cour, était soeur du marquis de Pezay, dont le nom est
presque inconnu à beaucoup de gens aujourd'hui, et qui pourtant fut
d'une haute importance dans nos affaires politiques, puisqu'il est
positif que ce fut lui qui nous donna M. Necker. Ceci doit être
rapporté maintenant pour donner une idée des premières années du règne
de Louis XVI, dont je ne parlerai avec détail qu'à la seconde époque
de mes _Salons_.

Louis XVI était le plus honnête homme de sa cour; depuis sa première
jeunesse il aimait à s'isoler ou bien à demeurer seul avec la Reine...
Il n'aimait pas le monde, il s'en éloignait même, et lorsqu'il devint
roi, il aurait cependant voulu parler à chaque personne qu'il
rencontrait, mais sans en être connu, pour savoir d'elle l'opinion de
chacun sur son règne et prendre son avis. Lorsque Louis XVI monta sur
le trône, on afficha sur la statue de Henri IV: RESURREXIT! «Quelle
belle parole!» dit-il, les yeux pleins de larmes...

Ce désir de s'instruire dans un roi ne peut être que bon, mais
cependant il doit avoir des limites. Les avis ne sont pas toujours
donnés par une bouche amie, et souvent la haine est le premier motif
de l'empressement de ceux qui avertissent, afin de mettre le trouble
dans l'âme au lieu de donner la paix.

C'était dans le but de s'instruire et de tout connaître que Louis XVI
lisait les journaux étrangers. Il savait parfaitement l'anglais, qu'il
avait appris pour lire les journaux écrits dans cette langue, s'étant
aperçu qu'on lui faisait une traduction infidèle pour lui dérober une
partie des injures qu'écrivaient alors les journalistes anglais sous
la direction de M. Pitt; car à cette époque le fameux traité de
commerce[11] de M. de Vergennes n'était pas encore fait, et M. Pitt
ne croyait pas encore autant à _notre tendre et constante amitié_.
Louis XVI voulait régner par lui-même.... Ses intentions étaient
admirables enfin!.... Que n'avaient-elles plus de force!

[Note 11: M. Fox attaqua vivement M. Pitt dans le Parlement pour ce
traité: chose étrange! parce que c'était nous qui étions froissés et
perdus par ses clauses... Un jour M. Fox dit en plein parlement: «Il
est étrange que M. Pitt croie aussi facilement à l'amitié de gens qui
ont aidé l'Amérique à se soulever et à nous échapper. En vérité,
ajouta-t-il, c'est comme ceux qui prennent pour positif: «Monsieur,
j'ai bien l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant
serviteur.» En même temps, il se tournait, avec un air ironique, du
côté de M. Pitt.--«Et dont on l'est si peu, qu'on se bat avec lui le
lendemain,» répondit froidement M. Pitt.]

Un ami de Dorat, nommé _Masson_, jeune homme ayant de l'esprit et même
au-dessus de la médiocrité des vers qu'il faisait, ce qui me fait
croire que les vers étaient en entier de Dorat, tandis qu'on
l'accusait de les faire retoucher par lui... ce jeune homme avait une
soeur parfaitement belle, appelée madame de Cassini... Elle était
belle, galante, spirituelle; elle crut que sa présentation à la Cour
de Louis XV ne souffrirait pas de difficultés: elle se trompa... Le
Roi répondit, en prenant sur la cheminée de madame Dubarry, chez
laquelle il était alors, un crayon pour biffer le nom de madame de
Cassini, en écrivant de sa main:

«_Il n'y a ici que trop d'intrigantes; madame de Cassini ne sera pas
présentée._»

Elle avait été la maîtresse de M. de Maillebois; elle sut le garder
pour ami... Elle avait un frère qui était ce Masson, ami de Dorat, qui
un jour prit le titre de marquis de Pezay[12]. Il avait une jolie
figure, de bonnes manières qu'il avait prises dans la société de sa
soeur, qui, en hommes, voyait ce qu'il y avait de mieux à la Cour; il
avait de l'ambition et ne possédait rien. Il y avait bien dans sa vie
des circonstances qui pouvaient être par lui mises en oeuvre, et le
mener à un état heureux: mais son ambition voulait un grand pouvoir;
il le rêvait et finit par l'obtenir, chose qui fut longtemps
ignorée... Il composait des vers, des héroïdes, des madrigaux, tout
cela fort pâle, fort tiède... et pour peu que Dorat se mêlât de
corriger, je demande ce que devenait le peu de feu sacré que l'homme
ambitieux avait prêté à celui qui _voulait être_ poëte; car l'ambition
est un sentiment hardi pour lequel il faut que l'homme sente ses
facultés et les mette en activité... L'âme de l'ambitieux ne peut être
froide.

[Note 12: Ce fut sur lui qu'on fit ce quatrain; il est de M. de
Rulhières:

  Ce jeune homme a beaucoup acquis,
  Acquis beaucoup je vous le jure.
  Il s'est fait auteur et marquis,
  Et tous deux malgré la nature.]

Les _soirées helvétiques_ ou _helvétiennes_ furent beaucoup vantées
dans la société de madame de Cassini et dans celle d'un ami de M. de
Pezay, le résident de Genève, un homme qui depuis devait être fameux,
monsieur Necker... Mais la réputation de M. de Pezay ne dépassait pas
alors ce cercle assez borné, attendu que les hommes de finance
n'étaient connus dans la haute classe que par leurs alliances avec la
noblesse... mais ceux qui étaient étrangers à notre patrie comme à nos
coutumes nous étaient complètement inconnus... M. Necker de Genève
n'était pas tout-à-fait dans ce cas; mais il vivait dans son hôtel
assez solitairement, possédant une grande fortune qu'il avait gagnée
dans ses spéculations de la compagnie des Indes, et nourrissant une
grande ambition qu'il voulait au reste appliquer au bien public... Son
caractère était honorable, et rien n'a pu le noircir même à une époque
où la plus basse flatterie faisait incliner la tête devant Napoléon,
qui avait pris M. Necker dans la plus belle des aversions, sans trop
savoir pourquoi, ou plutôt parce que M. Necker réclamait deux millions
qu'on lui avait PRIS, c'est le mot.

M. de Pezay avait aussi son ambition: à cette époque, les économistes,
les encyclopédistes, avaient un peu tourné les meilleures têtes...
d'où il suivait que les médiocres n'allaient guère droit leur chemin.
M. de Pezay, n'étant connu de personne, voulut se faire connaître en
innovant... Il écrivit à Frédéric, à Catherine II, à Joseph II, à tous
les rois de l'Europe... Mais il n'eut aucune bonne chance; Frédéric
prit de l'humeur même, et lui répondit:

«_Il sied bien à une jeune barbe comme vous de donner des leçons à un
vieux roi._»

Frédéric aurait pu ajouter _comme moi_, car il y avait à cette époque,
en Europe, de vieux rois qui auraient pu recevoir des leçons d'un
enfant.

M. le marquis de Pezay, repoussé dans ses attaques sur la royauté
étrangère, jeta ses filets sur la nôtre... Il aurait bien commencé par
elle, mais une circonstance que je dirai tout à l'heure s'y opposait;
il voulut enfin dominer son étoile, et voici ce qu'il fit.

Un garçon des petits appartements, nommé _Louvain_, fut gagné à prix
d'or pour déposer une lettre, à l'adresse du Roi, dans l'endroit le
plus apparent d'une chambre où le Roi s'occupait ordinairement de ces
sortes de lectures.

Cette lettre, écrite d'un fort beau caractère, était de nature à
attirer, par cette seule raison, l'attention du Roi... Il écrivait
admirablement, et aimait à trouver dans les autres ce qu'il possédait
aussi... Mais la lettre elle-même pouvait être considérée par son
contenu comme susceptible d'attirer l'attention spéciale du Roi.

Dans cette lettre, qui n'était _point signée_, on proposait au Roi
(alors fort jeune) une correspondance mystérieuse et tout à son
avantage; on lui donnerait, disait-on, des détails précieux sur
l'esprit public, sur ce qu'on pensait de son administration, enfin sur
tout ce qui pouvait stimuler la curiosité et surtout l'intérêt du
Roi... Il fut au comble... Louis XVI, enchanté du ton de la lettre,
conçut l'espoir d'avoir dans son auteur un véritable ami qui, au
milieu de la corruption de cette cour, l'objet de son éloignement et
presque de son aversion, serait pour lui un ange sauveur!... Il relut
cette lettre... C'était, lui disait-on, comme le spécimen du reste de
la correspondance... Elle contenait des détails sur l'Angleterre, sur
l'intérieur de plusieurs familles françaises, depuis la roture
jusqu'au prince et au duc et pair... Louis XVI fut ravi et espéra un
second numéro, il ne se trompait pas... Le surlendemain, qui était un
samedi, le Roi trouva une seconde lettre mieux faite que la première
et plus intime dans ses détails. L'auteur disait cette fois qu'il
était homme de naissance, qu'il connaissait les Anglais les plus
riches et les plus renommés par leur position sociale, qu'il voyait
également les personnes les plus remarquables de Paris et de
Versailles, qu'il était agréable aux femmes les plus recherchées et
les plus à la mode... Il concluait en disant au Roi qu'il l'aimait
comme son souverain et puis comme l'homme le plus parfait de sa
cour... Il assurait ne vouloir _rien_ pour lui... Il communiquerait
ses observations au Roi, et lui n'aurait que le bonheur de se trouver
en relation avec le meilleur et le plus digne des maîtres. Tous les
samedis comme ce même jour, il ferait parvenir au Roi un numéro de sa
correspondance... Si cet arrangement convenait au Roi, l'auteur de la
lettre le suppliait humblement de tenir son mouchoir à la main d'une
manière qui le lui fît distinguer, pendant le moment de l'élévation,
le lendemain à la messe, et de le quitter après l'élévation du calice,
pour témoignage que l'auteur de la lettre ne déplairait pas en
continuant sa correspondance. Il finissait en assurant Louis XVI qu'il
lui donnerait des détails _positifs et intimes_ sur les princes
contemporains, les grands du royaume, les parlements, les ministres,
les évêques des deux partis, les intendants, les gens de lettres;
enfin il assurait au Roi qu'il le ferait assister, comme dans une loge
grillée, aux sociétés les plus recherchées de Paris, dont il lui
importait surtout de connaître, à cette époque, l'esprit et les
sentiments intimes. C'était enfin un ministre de plus qu'avait le Roi,
un lieutenant de police, un M. de Sartines, et sans qu'il lui en
coûtât rien.

On pense bien que le mouchoir fut tenu à la main et déposé suivant la
recommandation faite. Louis XVI était jeune; et bien que rien ne fût
moins romanesque que lui, il aimait cet ami mystérieux qui ne donnait
qu'à lui seul des communications qui devaient produire un effet
d'autant plus étonnant que le Roi paraissait n'avoir aucune
connaissance intime. Aussi le conseil fut bien surpris lorsque le Roi
annonça des nouvelles qui, au fait, étaient inconnues, même au
ministre dont le département était intéressé à les savoir, et qui se
trouvèrent exactes.

Bientôt cette correspondance devint si intéressante, que le Roi voulut
en connaître l'auteur. Il dit à M. de Sartines de le découvrir, et le
lui ordonna comme voulant être obéi.

Le soupçon tomba d'abord sur beaucoup de personnes, qui nièrent à la
première enquête, mais qui, voyant que c'était pour une aussi
importante raison, eurent l'air de laisser croire qu'elles étaient en
effet auteurs de la correspondance; mais les agents de M. de Sartines
découvraient bientôt la fausseté de la chose, et on recherchait de
nouveau... Cependant la police était trop habilement faite pour ne pas
découvrir un homme qui, d'ailleurs, se lassait de l'incognito, et
voulait enfin jouir de sa faveur, car il voyait qu'elle n'était plus
douteuse: il se laissa donc trouver, et le Roi sut enfin que son
correspondant était un homme qu'il pouvait avouer au moins, ce que son
mystère prolongé lui faisait mettre en doute.

Le marquis de Pezay, une fois dévoilé, conçut les plus hautes
espérances!... Il avait surtout l'ambition de composer le ministère du
Roi et d'y placer M. Necker. Ce qui est certain et en même temps fort
curieux, c'est que jamais il n'y songea pour lui-même. Pourquoi cela?
C'est une particularité assez remarquable. Quant à M. Necker, c'est
ainsi qu'on préluda à son élévation par cette correspondance, qui dura
plusieurs années... M. de Pezay ignorait que M. de Vergennes lui en
opposait une autre écrite également pour le roi _lui seul_... Mais
elle était, m'a-t-on dit, plus sérieuse, et par cette raison devait
moins plaire au Roi. Enfin, le marquis de Pezay reçut du Roi
l'affirmation que sa correspondance lui était agréable et l'ordre de
la continuer. Alors il voulut établir son crédit, et demanda au Roi de
daigner s'arrêter un dimanche, en revenant de la chapelle, devant une
travée qu'il désigna et où il devait se trouver. Curieux de connaître
enfin son correspondant mystérieux, qui depuis deux ans lui était
inconnu, le Roi s'arrêta plusieurs minutes pour causer avec lui, au
grand étonnement de toute la cour; mais il redoubla lorsque le Roi,
charmé de la bonne tournure, de l'élocution facile, du ton parfait de
M. de Pezay, lui ordonna de le suivre dans son cabinet... Là, il causa
de confiance avec lui pendant une heure. Au bout de ce temps, il lui
dit: «Il faut que je vous fasse connaître à un homme qui lui-même sera
ravi de vous voir. Passez un moment derrière ce paravent.» Le marquis
obéit, et le Roi fit appeler M. de Maurepas[13], qui, alors vieux et
presque toujours malade, ne venait que pour satisfaire son ambition en
ce qu'il paraissait conserver par là une ombre de grand pouvoir.

[Note 13: M. de Maurepas avait un petit appartement que Louis XVI lui
avait donné tout près du sien; il le _sonnait_ comme Louis XV sonnait
ses quatre filles. Il sonnait d'abord madame Adélaïde, elle _sonnait_
alors madame Victoire, qui _sonnait_ madame Sophie, et le dernier coup
de cloche était pour madame Louise.]

«Mon vieil ami, lui dit Louis XVI lorsqu'il entra dans son cabinet, je
vais vous présenter l'auteur de ma correspondance mystérieuse.

--Que votre majesté n'a jamais voulu me montrer, grommela le vieux
ministre d'un ton grondeur.

--Je ne le pouvais, j'avais engagé ma parole, et vous savez qu'elle
est sacrée. Mais je vais vous faire faire connaissance avec l'auteur.»

Et prenant M. de Pezay par la main, il le présenta gracieusement à M.
de Maurepas.

«Ah! mon Dieu!» s'écria celui-ci, stupéfait à la vue de M. de Pezay.

Le marquis s'inclina profondément, bien que sa main fût toujours dans
celle du Roi.

«Votre majesté me pardonnera de rendre un hommage de respect aussi
profond en sa présence à un autre qu'à elle-même. Mais M. de Maurepas
est mon parrain.

--Votre parrain! s'écria le Roi à son tour dans un extrême étonnement.

--Son parrain,» répéta M. de Maurepas d'un air si accablé que M. de
Pezay et le Roi ne purent retenir un sourire... C'était en effet une
chose qui devait surprendre que cet homme, dont la finesse et
l'esprit, les manières parfaites, lui donnent une grande ressemblance
avec M. de Talleyrand, attrapé, joué par un jeune homme qu'il
regardait comme trop enfant pour lui _confier la rédaction[14] d'un
simple rapport_. M. de Maurepas dissimula, mais la blessure avait été
profonde; il se sentit d'autant plus humilié que M. de Pezay était
poëte, et que lui aussi faisait des chansons. Cependant il trouva des
sourires et caressa même beaucoup M. de Pezay devant le Roi. Mais
lorsque le filleul fut en route avec le parrain pour le remettre chez
lui, il s'arrêta tout-à-coup, et regardant le jeune homme ambitieux et
favori avec toute la haine impuissante du vieillard ambitieux sans
pouvoir, il lui dit: «Vous êtes en relation avec le Roi! vous! vous!»

[Note 14: Malgré l'extrême douceur de ses manières, M. de Pezay ne
pouvait retenir un sourire amer lorsqu'il disait que M. de Maurepas
avait en effet refusé un jour de lui laisser rédiger le simple rapport
de l'incendie d'une ferme royale. Après tout, il n'était qu'un
intrigant un peu plus habile et mieux élevé qu'un autre, et voilà
tout.]

Et il joignait les mains en regardant au ciel comme s'il avait cru à
quelque chose!

M. de Pezay, en prenant le parti qu'il suivait si obstinément depuis
deux ans, s'était attendu à l'éclaircissement qui venait d'avoir
lieu..., et s'y était préparé... Aussi eut-il bientôt ramené à lui M.
de Maurepas. Il avait une grâce extrême, de la _cajolerie_ même dans
les manières, et ce qui nous paraîtrait aujourd'hui ridicule, et même
absurde à n'être pas admis, n'était alors qu'un excès de politesse
recherchée, trop affectée peut-être et révélant la province; mais
après tout l'inconvénient n'allait pas plus loin.

Ainsi donc, avant d'être au bout de la galerie, M. de Maurepas était
ou paraissait apaisé, et le filleul avait persuadé au parrain que tout
ce qu'il avait fait depuis deux ans n'était que pour lui-même, M. de
Maurepas!... Mais le vieux renard n'était pas facile à tromper, et une
fois sur la voie il devait trouver la trace de la bête lancée. Aussi,
quelque temps après, se trouvant chez lui au moment où M. de Pezay
discutait un peu plus vivement qu'il n'avait coutume de le faire avec
madame de Maurepas, il dit avec aigreur:

«_Eh mais! voilà un jeune homme qui nous gouvernerait, ma femme et
moi, si nous le lui permettions._»

C'est l'influence positive de M. de Pezay qui fit renvoyer du
ministère des Finances l'abbé Terray. Ce fut surtout _un compte rendu
des conversations de Paris dans les salons les plus influents_, qui
détermina le Roi à en faire une éclatante justice. Louis XVI ne
pouvait supporter patiemment que les actes de son règne fussent
l'objet de l'attention aussi spéciale du monde appelé _beau monde_,
non qu'il le blâmât, mais cela lui était pénible; et M. de Pezay, en
lui racontant _minutieusement_ toutes les conversations du monde
élégant de Versailles et de Paris, l'intéressait davantage qu'en lui
donnant d'autres relations.

Ce fut alors que M. le marquis de Pezay commença à recueillir les
fruits de son travail. Il fit paraître un ouvrage immense dont la
faveur et la protection royale pouvaient seules lui faciliter
l'exécution. Il était _très-intimement lié_ avec madame la princesse
de Montbarrey, proche parente de M. de Maurepas. M. le prince de
Montbarrey, alors au ministère de la Guerre, ouvrit ses portefeuilles,
et M. de Pezay fit alors paraître un ouvrage qui est vraiment
remarquable par la beauté des cartes et de l'atlas complet, avec le
titre de _Mémoires de Maillebois_. Ce n'est, du reste, qu'une
compilation et une traduction de plusieurs ouvrages italiens[15], ce
qui faisait qu'avant les campagnes d'Italie il pouvait servir, et même
utilement; mais depuis ce moment _je crois_ que nous avons fait mieux.

[Note 15: On a fondu les cuivres de ces cartes pendant la révolution,
ce qui rend les exemplaires restants de la plus grande rareté. L'atlas
de cartes géographiques accompagnant les _Mémoires de Maillebois_ est
aujourd'hui d'un prix idéal qui n'est surtout pas en rapport avec la
valeur intrinsèque de l'ouvrage.]

Dans l'année qui suivit celle où il ouvrit sa correspondance, M. de
Pezay défit donc un ministre et en fit deux, M. de Montbarrey et M.
Necker.... Quant à lui, il obtint une assez belle récompense pour la
peine qu'il avait prise en faveur d'un roi de France. Il fut nommé
inspecteur-général des côtes, avec un traitement annuel de 60,000 fr.,
et il obtint le paiement d'une fourniture de vin de 40,000 fr., faite
par son père.

Ce fut alors que M. de Pezay présenta les plans de M. Necker à M. de
Maurepas pour la forme, et au Roi pour le fond. Le trésor royal était
dans un état de délabrement effrayant, et nul moyen d'avoir de
l'argent!... M. Necker promit à M. de Maurepas de _faire_ ou de se
procurer les fonds nécessaires pour faire face aux dépenses de la
guerre si elle avait lieu, et comme elle se fit en effet[16]. M. de
Clugny, alors ministre des Finances, était malade et incapable d'agir;
on lui adjoignit M. Necker. Quelques mois après, M. de Clugny mourut,
et M. Necker lui succéda; il promit de fournir quarante millions
comptant!...

[Note 16: Celle d'Amérique pour l'indépendance.]

J'ai montré, je le crois, à quel point j'estime M. Necker; je suis
donc bien digne de foi lorsque je lui adresse un reproche, et c'en est
un mérité que celui d'avoir été le courtisan de M. de Pezay!... Au
moment où M. de Pezay faisait tant de démarches pour faire nommer M.
Necker au contrôle-général, celui-ci allait _lui-même_ apprendre le
résultat des démarches du marquis, et, le manteau sur le nez, il se
tenait caché sous une remise chez M. de Pezay, attendant
mystérieusement son retour de Versailles quelquefois jusqu'au matin.

À la nouvelle de sa nomination, le clergé jeta les hauts cris; M. de
Maurepas répondit froidement à un archevêque scandalisé de la
nomination d'un protestant:

«_J'y tiens encore moins que vous, monseigneur, et je vous l'abandonne
si vous voulez payer la dette de l'État._» Taboureau des Réaux, ne
voulant pas être sous les ordres de M. Necker, donna sa démission, qui
fut acceptée[17].

[Note 17: À la mort de M. de Clugny, on remarqua qu'il était le
premier ministre des Finances depuis Colbert qui mourut en place; il y
en avait eu _vingt-cinq_!--M. de Clugny fut remplacé par Taboureau des
Réaux, homme intègre et éclairé, dont la sincère probité et les
talents ne purent lutter néanmoins contre les intrigues de M. de
Pezay, qui voulait que son protégé fût seul.]

En parlant du salon de madame Necker, il me faudra nécessairement y
faire arriver M. Necker; je dois donc aussi le peindre, et je vais le
faire d'après les renseignements que j'ai eus sur lui par des
personnes qui l'ont beaucoup connu, mais avec impartialité, chose
qu'on ne peut trouver dans les ouvrages de madame Necker.

La figure de M. Necker était étrange et ne ressemblait à aucune
autre; son attitude était fière, et même un peu trop. Il portait
habituellement la tête fort élevée, et malgré la forme extraordinaire
de son visage, dont les traits fortement prononcés n'avaient aucune
douceur, il pouvait plaire, surtout à ceux qui sentaient
énergiquement; on voyait qu'en lui on trouverait une réponse à une
démarche tentée avec force ou bien à un mot de vigueur. Son regard[18]
avait du calme même dans les occasions où l'émotion causée par une
attaque violente pouvait faire excuser qu'il manquât de repos dans sa
contenance. Quant à son talent, il en avait un positif[19], et pour
ses vertus je crois pouvoir affirmer aussi qu'elles étaient également
positives. Son esprit était actif; il recherchait toutes les
instructions, n'en repoussait aucune, et accueillait tous les
mémoires qu'on lui présentait. Il n'était distrait par aucun des
amusements qui, à cette époque, passaient pour devoir faire partie
indispensable de la vie commune et sociale. Il ne jouait pas, et ne
voyait d'ailleurs que très-peu de personnes de la Cour, même étant au
contrôle-général.

[Note 18: Madame Necker, en parlant de M. Necker, est tellement
exagérée qu'elle en arrive à être ridicule. Ainsi, par exemple, en
parlant de M. Necker: «Il a surtout dans le regard je ne sais quoi de
fin et de céleste, que les peintres n'ont jamais adopté que pour la
figure des anges...» Et plus loin: «Duclos disait: Mon talent, à moi,
c'est l'esprit; car il le mettait à la place de tout.... M. Necker
peut dire: Mon talent, à moi, c'est le génie.»]

[Note 19: Je crois avoir déjà dit dans mes mémoires sur l'empire que
mon père était très-lié avec M. Necker, et qu'il l'estimait beaucoup.
C'est de lui que j'ai appris à l'estimer aussi.]

Le caractère de ses écrits avait une couleur qui annonçait une
révolution dans le pays comme dans les lettres, mais surtout révélait
un grand amour de l'humanité; il parlait avec une exquise sensibilité,
et cependant il avait une tournure dans le discours qui révélait des
sentiments républicains; son style approche beaucoup de celui de
Rousseau, et son imagination était brillante comme celle de sa fille.
Comme elle, il donnait à toutes ses phrases une tournure que n'avaient
aucun des écrits qui à cette époque inondaient la France. Ils avaient
surtout un caractère de vérité qui séduisait lorsqu'il appelait
l'attention sur les malheurs du peuple. Peut-être employait-il alors
des figures et des ornements inconnus, surtout dans le ton
sentimental, en écrivant sur des objets d'administration. Sa doctrine
était pure, et c'est une chose digne de remarque, et surtout de haute
estime, que dans les trois volumes qu'il publia d'abord il n'existe
pas une seule citation, un seul mot injurieux qui pût accuser les
ennemis qui agissaient contre lui sans mesure et sans impartialité. M.
de Meilhan surtout, intendant de Valenciennes[20], chef du parti,
c'est-à-dire du premier parti qui s'éleva contre M. Necker, ne mettait
aucun frein à sa haine, et faisait que tous ceux qui le lisaient
donnaient raison à M. Necker. Il était homme d'esprit, écrivain
éloquent, homme d'honneur, ministre intègre; il devait avoir raison
sur un homme acerbe, qui l'attaquait de prime-saut avec la dague au
point et l'injure à la bouche... la haine s'y voyait tout entière.

[Note 20: Sénac de Meilhan, intendant de Valenciennes, l'un des
ennemis les plus acharnés contre M. Necker.]

Toutefois on doit convenir que M. Necker, dans les opérations de son
ministère, a peut-être devancé les opinions du siècle où il
vivait....; il a administré un autre pays que la France, et croyait
exister dans un autre temps que dans le XVIIIe siècle. Il détruisait
au lieu de construire, s'écriait-on!... Il détruisait d'anciennes
doctrines, qui s'en allaient croulant; il avait raison en beaucoup de
points, car ce qu'il abattait tombait de toutes parts de vétusté; mais
on ne veut jamais attendre chez nous... Nous jugeons et nous
critiquons, nous dispensons la louange et le blâme avec une certaine
assurance qui est bien ridicule. Nous avons en cela une affectation
de vertu et des accès de morale qui font dire avec Saint-Lambert:

«_Ô philosophes dignes des étrivières, je vous honore! Mais je
m'aperçois, par les trous de votre manteau, que vous n'êtes aussi que
des hommes[21]._»

[Note 21: C'est ce que Saint-Lambert écrivait après avoir lu la
correspondance de Rousseau.]

Et cela est si vrai, qu'en vérité nous ne pouvons nous regarder sans
perdre la tête. Nous sommes comme des jolies femmes en face d'un
miroir.

M. Necker ne suivait aucune route connue. Madame Necker lui donnait
souvent des conseils qui lui étaient fort utiles. Il agissait bien;
mais il y avait en France cinquante familles de la haute
magistrature[22] qui se regardaient comme les gardiennes de ses
coutumes héréditaires. Et telle était la force et la grande régularité
de l'habitude qu'un esprit juste, quoique médiocre, suffisait pour
conserver ses anciennes coutumes intactes.

[Note 22: Il y avait, en France, un respect religieux pour l'ancienne
noblesse de robe, qui, en effet, était respectable et honorable sous
tous les rapports: les Molé, les Lamoignon, d'Ormesson, d'Aguesseau,
Trudaine, Joly de Fleury, Senozan, Nicolaï, Barentin, Colbert,
Richelieu, Villeroy, Turgot, Amelot, d'Aligre, de Gourgues, Boutin,
Voisins, Boullogne, Machault, Berulle, Sully, Bernage, Pelletier,
Lescalopier, Rolland, de Cotte, Bochard de Sarron, etc., etc.]

L'imagination de M. Necker, et, si j'ose le dire, de madame Necker,
devint donc comme le fléau de l'ancienne administration. Madame Necker
avait une grande influence sur son mari; elle balançait celle de la
probité et de tout ce qui tenait à la marche du ministère. M. Necker
l'écoutait avec une attention d'autant plus religieuse, qu'elle lui
répétait tous les jours qu'il était non-seulement Dieu, mais au-dessus
de tous les dieux du ciel. Le moyen de douter après cela des paroles
qui sortent des mêmes lèvres qui ont proféré de telles louanges! Ces
louanges paraissent d'abord ce qu'elles sont, bien exagérées, et puis
on s'y habitue si bien, que le jour où elles cessent vous vous croyez
injurié.

Cependant les soins de madame Necker ne pouvaient éloigner de M. Necker
les cris, impuissans à la vérité, de l'envie et de la calomnie; mais
enfin ces cris retentissaient autour du contrôleur-général. Ce qu'on lui
reprochait surtout, c'était de se passionner pour la classe qui ne
possède rien pour la défendre contre celle des propriétaires!... la
question immense enfin des prolétaires!... «_Que devons-nous bientôt
voir?_ disait M. de Meilhan chez M. de Calonne. _Les scènes des deux
Gracchus!..._»

La retraite de M. de Trudaine fit surtout un tort excessif à M.
Necker. M. de Trudaine avait une réputation de droiture et de
délicatesse dans sa manière d'administrer qui donnait beau jeu aux
ennemis de M. Necker pour l'attaquer, en le rendant responsable de la
retraite de M. de Trudaine. C'était en vain que M. Necker lui avait
conservé les ponts et chaussées..., ses partisans ou plutôt les
ennemis de M. Necker en faisaient un martyr...; car, en France, nous
ne louons souvent un homme que pour mieux accabler son antagoniste.

Ce qui prouve à quel point M. Necker avait devancé son siècle, c'est
qu'il attaqua l'administration de la loterie. Ce fut, dit-on, à la
prière instante de madame Necker... Mais la détruire tout-à-coup, il n'y
fallait pas songer. On laissa six administrateurs, on diminua le nombre
des bureaux... mais elle subsistait, et elle subsista encore cinquante
ans après les paroles sages et lumineuses de l'administrateur qui
voulait retrancher du corps de l'état cette partie malade qui altérait
le reste!... et nous venons de le faire!...

L'établissement du comité contentieux acheva de perdre M. Necker en
mettant contre lui une foule d'individus, qui étaient certains de
trouver les esprits prévenus pour eux et contre le directeur-général[23].
Ce qu'il avait fait pouvait être bien pour le service du Roi; mais _tous
les malheureux qui étaient réformés, comment M. Necker s'en
excuserait-il?_... Madame Necker dit, en apprenant ce mot:

«_En vérité, on croirait voir une maison de grand seigneur au pillage
dans laquelle arrive un nouvel intendant. C'est Gil Blas chez le comte
Galiano... Et tous les domestiques crient au secours, parce qu'on ne
veut plus qu'ils volent!..._»

[Note 23: Il ne fut contrôleur-général qu'en 1789.]

Les réformes[24] furent faites, dit-on, sous la direction de madame
Necker, quoiqu'elle se soit constamment défendue d'avoir aidé, en quoi
que ce fût, M. Necker dans son ministère... Mais ce qu'elle avouait,
c'étaient les avis qu'elle donnait à M. Necker pour qu'il se défiât de
M. de Maurepas et de M. de Sartines. Le premier n'avait pas pardonné à
M. de Pezay sa faveur mystérieuse, et l'autre n'avait pas pardonné
davantage à M. de Pezay d'avoir fait le ministre de la police mieux
que lui auprès du Roi. Ces deux hommes, dont le crédit était
puissant, et qui le voyaient attaqué par la nouvelle faveur du
ministre étranger, le désignèrent pour victime, avec d'autant plus de
joie, qu'en le frappant ils abattaient deux têtes; car pour arriver à
lui il fallait abattre l'homme qui l'avait placé en si haut lieu. Il
leur était bien égal que M. Necker fît du bien à la France! que leur
importait? ils voulaient se venger, et ils se vengèrent. Ils
commencèrent par M. de Pezay. La chose était difficile, parce qu'il
plaisait au Roi; mais qu'il fût hors de sa vue, et la chose allait
toute seule. Il fallait donc seulement l'éloigner. On lui persuada de
faire une tournée comme inspecteur des côtes; il en demanda l'ordre.
Madame Necker lui conseilla de ne pas quitter Versailles. «Vous aurez
quelque désagrément de cette absence, mon ami, lui dit-elle; il ne
faut pas quitter les rois... ils sont oublieux de leur naturel et
faciles à influencer.

[Note 24: La ferme des postes mise en régie, et le bail cassé, les
receveurs des domaines supprimés, les intendants de finances
supprimés, les administrateurs réduits à six.]

--Le Roi m'aime trop pour que je puisse craindre,» dit M. de Pezay
d'un ton dédaigneux... et il partit. Ce voyage ne lui avait été
conseillé, en effet, que par des ennemis... Il se conduisit dans cette
tournée comme on l'avait espéré, c'est-à-dire avec un manque absolu de
tact et de convenances. Il y avait sur son chemin de vieux officiers
qu'il traita fort mal et avec l'insolence d'un favori parvenu. Mais si
le naturel des rois est _oublieux_, celui de M. de Pezay était
présomptueux; les plaintes arrivèrent en foule à Versailles. Le Roi,
ne voyant pas l'accusé, crut à tout ce qu'on lui disait; on fit
intervenir un homme qui déclara que le nom du Roi était gravement
compromis par M. de Pezay, et le résultat de cette belle amitié royale
fut d'envoyer un courrier à M. de Pezay pour lui commander de rester à
Pezay, lieu dont il avait pris le nom[25]... Ce courrier lui fut
envoyé par M. de Sartines... Le malheureux jeune homme, frappé de
frayeur à la réception de ce courrier, qui avait ordre, en véritable
envoyé d'un lieutenant de police, de remplir une double mission et de
dire tout haut, devant les gens de M. de Pezay, que le marquis serait
enfermé à la Bastille pour crime d'état s'il retournait à Paris... le
malheureux, effrayé, jusqu'à la terreur, de ces nouvelles, ne
réfléchit pas que, n'étant pas coupable, il n'avait rien à redouter
avec Louis XVI, qui était juste et bon... Il fut saisi tout-à-coup
d'un frisson qui devait être mortel... Quelques heures après, comme il
était assoupi et accablé par la fièvre, un bruit de chevaux le
réveille... C'est un courrier de M. Necker... Le malade se soulève...
il ne souffre plus... C'est un courrier de M. Necker, de son meilleur
ami!... c'est son rappel!... Le courrier entre dans sa chambre, lui
remet une lettre qui n'est pas de l'écriture de M. Necker... Le
marquis ouvre d'une main tremblante et retombe accablé sur son lit! M.
Necker lui demandait avec instance de lui _renvoyer_ ou _de brûler_ à
l'instant même tout ce qu'il avait à lui en papiers, _même
insignifiants_!... Deux heures après, un autre courrier entrait dans
la cour du château... C'était un envoyé de M. de Sartines qui venait,
par ordre du Roi, pour emporter les papiers de la correspondance de M.
de Pezay avec le Roi!...

[Note 25: J'ai déjà dit qu'il s'appelait Masson.]

Ces deux messages rendirent la maladie mortelle en peu d'instants.
Cette chute, dont la scène définitive avait lieu dans une province
éloignée du Roi, de la Cour et de M. Necker, est un coup de politique
vraiment habile, et montre que M. de Maurepas avait peut-être plus que
de l'esprit; il avait d'abord une extrême méchanceté qu'il mettait en
oeuvre quand un homme lui déplaisait assez pour le faire sortir de son
caractère habituel, c'est-à-dire de son caractère apparent, qui
paraissait être l'indolence... M. de Pezay une fois abattu, le
ministre genevois, _l'étranger_, _l'intrus_, _le ministre romanesque_,
ne devait pas être difficile à terrasser... M. Necker fut d'abord
attaqué par M. de Sartines, qui s'expliquait en public avec assez de
véhémence... M. de Vergennes, qui le blâmait le plus, était celui des
ministres qui le disait le moins. Quant à M. de Maurepas, il
marmottait en ricanant[26]: «Je doute moi-même de la bonté de mon
choix... Je croyais être débarrassé des gens à projets, des ennuyeux à
grands mots; et puis quand j'ai éloigné _la turgomanie_, voilà-t-il
pas que je tombe dans _la nécromanie_!...

[Note 26: M. de Talleyrand a beaucoup de ressemblance avec M. de
Maurepas: il est comme lui railleur, même dans les choses sacrées, et
d'une finesse d'aperçu qui tient plus au talent qu'au génie.]

Madame Necker, dont j'ai parlé, mais pas assez pour la bien faire
connaître, était un ange de vertu au milieu de cette cour de
Versailles, dont le bruit seulement au reste parvenait jusqu'à elle...
Son excellent jugement devait lui donner des lumières sur le malheur
qui menaçait son mari, et elle le lui montra en perspective, avec
cette même fermeté qu'elle aurait apportée à traiter le sujet le plus
ordinaire.

Madame Necker[27] était née à Genève, d'un ministre protestant, dans
le pays de Vaud, nommé Curchod de Naaz... Il n'était pas riche comme
tous les ministres de sa communion en Suisse; cependant, malgré son
peu de fortune, il donna à sa fille une éducation qui pouvait lui en
servir. Elle fut élevée comme si M. Naaz avait eu un fils; elle apprit
le latin, le grec, et devint habile dans les plus fortes études.
Lorsque son éducation fut achevée, madame de Vermenoux l'appela auprès
d'elle à Paris, pour qu'elle apprît le latin à son fils. C'est dans la
maison de madame de Vermenoux que M. Necker fit la connaissance de
_Suzanne Curchod_. Il était lui-même, alors, dans une position qui,
certes, n'annonçait pas celle qu'il eut depuis, et même bien avant
d'être ministre. Il était dans une maison de banque alors comme
commis; je crois, la maison Thélusson. Le mariage se fit tard, parce
que les deux fiancés n'avaient pas assez de bien pour se mettre en
ménage. Enfin madame de Vermenoux les aida un peu, et le mariage se
fit... Madame Necker fut, depuis ce moment, toujours un ange
secourable. Lorsque M. Necker fut nommé directeur-général du royaume,
elle pleura sur cette responsabilité qu'il prenait devant Dieu pour
remettre les affaires d'un peuple qui n'avait pas la même croyance que
lui...

[Note 27: Suzanne Curchod de Naaz, fille d'un ministre protestant.
Elle est née à Genève, quoique son père eût sa cure dans le pays de
Vaud.]

«Nous sommes égaux devant Dieu, mon amie, lui répondit M. Necker!..
Cependant, si tu le désires, je refuserai.»

Madame Necker demeura quelques instants calme et réfléchie... Puis,
relevant sa tête:

«Mon ami, lui dit-elle, il faut accepter!... Vous vous devez au
bonheur du genre humain, dont vous êtes une des plus belles parties.
Accomplissez la mission que Dieu vous a donnée... Rendez les hommes
heureux... je tâcherai de glaner après vous...»

Une fois ce parti adopté, madame Necker remplit la charge qu'elle
avait acceptée, avec toute la bonté d'âme, toute la grandeur qu'elle y
pouvait mettre. Naturellement bonne, elle voyait chaque jour une foule
de malheureux qu'elle soignait et soulageait dans leurs besoins, sans
que sa main gauche sût ce que faisait sa main droite... Elle allait,
quand elle le pouvait, dans les hôpitaux. Enfin elle fonda elle-même
un hospice dans Paris, où elle établit douze malades, et en fit la
fondation à perpétuité, donnant, pour cette action noble et grande,
une très-grosse somme d'argent!... Naturellement spirituelle et
parfaitement instruite, madame Necker devait avoir une maison
charmante... et elle l'eût été, sans une souffrance continuelle qui
lui causait une douleur nerveuse dont les effets étaient bizarres;
elle était contrainte à demeurer debout, même au milieu de cent
personnes... Son agitation presque convulsive l'empêchait de
s'asseoir!... Elle était maigre, grande, blanche, et d'une extrême
pâleur. Ce qui prouve, plus que tout ce qu'on pourrait dire, le calme
de l'esprit de cette femme remarquable, c'est la gaîté soutenue de son
humeur et même de son esprit, avec cette douceur toujours dans elle,
toujours sa compagne. Où l'on en trouve la preuve, c'est dans le
recueil de ses _pensées_ et de ses _traits_. Parmi ces derniers, il
s'en trouve beaucoup de très-plaisants, presque tous gais, et tous au
moins intéressants. Le choix des anecdotes qu'elle cite, remarquable
par cette humeur douce et tranquille qui n'a rien de la résignation,
c'est-à-dire de ce qui éloigne de celle qui souffre, m'a charmée en
lisant ses _Souvenirs_. Son mari en était fier, et il avait raison...

Les écrits de madame Necker sont distingués surtout par leur élégance
et par le tour heureux des expressions. On lui a reproché d'être trop
_pesante_ dans sa diction; sans doute, à côté de sa fille, on lui
trouvera un peu de monotonie et une couleur pâle; mais il y a du
piquant dans sa manière de raconter, et la chose est visible en lisant
ces anecdotes narrées avec simplicité; j'en vais donner un exemple.
J'ai déjà dit qu'elle avait une santé déplorable; voici l'extrait
d'une lettre qu'elle écrivait à M. de Saint-Lambert, son ami le plus
intime:

«.... Ma santé n'a fait aucun progrès en bien: je ne l'ai pas dit à M.
de Lavalette; mais vous, monsieur, à qui ma vie est liée, je vous dois
compte de _votre bien_, et j'ai droit de me plaindre du silence que
vous gardez sur le _mien_. Je souffre toujours, mais il me semble,
comme dit M. Dubucq, _que tout sert en ménage_.»

Cette dernière phrase est charmante, car elle est d'une simplicité
douce, d'une gaîté qui est timide parce qu'elle craint de blesser un
ami inquiet. Cette pensée m'a donné de madame Necker l'opinion qu'elle
ne pouvait être que très-bonne... Elle dit plus loin dans une autre
lettre:

«Le jour où l'on amena M. de Vaucanson chez madame du Deffant, la
conversation fut assez stérile. Lorsque le savant fut sorti: Eh bien!
dit-on à madame du Deffant, que pensez-vous de ce grand homme? _Ah!_
dit-elle, _j'en ai une grande idée; je pense qu'il s'est fait
lui-même._»

«Deux hommes assis aux deux bouts opposés d'une table prirent querelle
l'un contre l'autre. Monsieur, dit le plus irrité des deux, si j'étais
auprès de vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi tenez-le pour
reçu.--Monsieur, lui crie l'autre, si j'étais auprès de vous, je vous
passerais mon épée au travers du corps; tenez-vous donc pour mort.»

Je pourrais en citer beaucoup du même genre, qui prouvent que l'esprit
de madame Necker était de cette nature plaisante qui montre qu'on est
heureux de la joie d'autrui.

Une grande affaire, je ne sais plus sur quel sujet, se présenta avant
que M. Necker se retirât la première fois du ministère. Attaqué de
toutes parts, le directeur-général voulut, pour pouvoir résister,
puisque le Roi voulait le garder, être ministre et entrer au conseil;
c'était le seul moyen d'avoir de la force; M. de Maurepas, qui vit le
Roi au moment de céder, éleva tout de suite un obstacle, celui de la
religion. M. Necker était protestant; on lui proposa d'abjurer; il
refusa. Lorsque madame Necker l'apprit, elle accourut à lui, et, se
jetant dans ses bras, elle y pleura et répandit de douces larmes de
joie.

«Je serai doublement heureuse maintenant en priant Dieu, lui dit-elle,
car je lui offrirai, avec le mien, un noble coeur pénétré de sa divine
bonté!...»

Ce fut dans ce moment difficile que M. Necker, dont le caractère était
sévère et rude à manier, fit dans la maison de la Reine et celle du
Roi les réformes les plus fortes[28]. M. le prince de Condé[29] fut
atteint lui-même par la main réformatrice. Les plaintes les plus
graves arrivaient à M. de Maurepas, qui répondait plaisamment: «Que
voulez-vous? ce Genevois est un _faiseur d'or_; il a trouvé la pierre
philosophale.»

[Note 28: Les trésoriers de la maison du Roi, et ceux de la Reine; les
trois offices de contrôleurs-généraux, ceux des trésoriers de la
bouche, ceux de l'argenterie, celui des menus plaisirs, des écuries,
et celui de la maison du Roi, etc., etc.]

[Note 29: Grand-maître de la maison du Roi.]

M. Necker, en effet, venait d'ouvrir l'administration provinciale de
Montauban, et l'emprunt se faisait.

«Ainsi donc, disait Sénac de Meilhan à M. de Maurepas, un emprunt est
la récompense d'une destruction, car cet homme détruit.

--Sans doute; il nous donne des millions en échange de la suppression
de quelques charges.

--Et s'il vous demandait la permission de couper la tête des
intendants? (M. de Meilhan était intendant de Valenciennes.)

--Eh! eh! nous le lui permettrions peut-être... mais je vous l'ai dit,
trouvez-nous comme lui la pierre philosophale, et vous serez ministre
le même jour...»

Enfin, Monsieur et le comte d'Artois se mirent contre M. Necker!!...
la lutte devait être un triomphe pour les princes: mais la défense du
ministre fut noble et digne. Accusé d'aller à la gloire, _comme
Érostrate, en brûlant la monarchie_, M. Necker ne répondit à ces
attaques de l'envie impuissante que par le silence; mais dans le
mémoire fait par ordre de M. le comte d'Artois, un passage trouva M.
Necker vulnérable, et la blessure alla au coeur... ce passage
concernait madame Necker!... On lui reprochait d'avoir été maîtresse
d'école dans un village de Suisse; il y avait de la méchanceté à cette
action, qui n'avait pour but que de nuire. Peu après venait le
parallèle de Law et de M. Necker.

On offense, on fait du mal... mais l'offensé, quoique bon, peut enfin
se venger!... ce fut ce qui arriva. M. Necker fit accuser M. de
Sartines[30] de prévarication, et il fut renvoyé dès le jour même du
ministère de la Marine, où il était passé de la lieutenance de police.

[Note 30: Ce fait du renvoi de M. de Sartines est bien curieux. On
avait besoin de dix-sept millions pour la guerre d'Amérique; mais on
voulait le cacher à M. Necker, qui alors était directeur-général.
D'accord avec M. de Maurepas, alors ministre, M. de Sartines augmenta
son budget de la marine de trois millions par mois. M. de Maurepas
était malade; M. Necker, qui ne savait rien de cet accord entre le
Roi, M. de Sartines et M. de Maurepas, accuse M. de Sartines en plein
conseil. Le Roi se trouve seul; il n'ose dire: _Je sais ce que c'est!_
M. de Sartines est renvoyé comme coupable. Le Roi dit ensuite qu'il
l'avait _oublié_!... Le silence de M. de Sartines est bien beau.]

Le jour où madame Necker apprit que son mari vengeait son injure en
accusant M. de Sartines, elle se jeta à ses genoux.

«Celui qui se venge, lui dit-elle en pleurant, non-seulement n'est pas
chrétien, mais est plus coupable que celui qui commet la faute. Au nom
du Sauveur, secourez-le, pour moi!...»

M. Necker fut inflexible.

«Il serait coupable à moi, lui dit-il, de faire ce que vous me
demandez. Cet homme est coupable... Je dois ne pas laisser subsister
plus longtemps dans la rapine et l'audace un homme qui n'est, après
tout, qu'un espion revêtu d'un habit noir honorable. M. de Sartines
est un misérable et un assassin, le meurtrier de Pezay! Pezay, mon
ami, lui si bon, si doux, si inoffensif!... Il l'a traité comme les
hommes de boue de son ministère!... Non, non... cet homme doit
succomber... parce que tout a une fin... le doigt de Dieu l'a
désigné.»

M. de Sartines fut en effet renvoyé avec la honte de l'accusation. M.
de Maurepas était à Paris malade de la goutte et souffrait beaucoup
en radotant un peu[31], parce que, comme disait M. Necker, tout a une
fin. M. Necker profita habilement de cette absence et du renvoi de M.
de Sartines. Ce fut alors que, par les conseils de madame Necker, il
publia son fameux _compte rendu_. C'est un des événements les plus
remarquables du règne de Louis XVI. Ce fut en vain que le comte
d'Artois, toujours ennemi de M. Necker, comme de tout novateur, appela
ce travail _un conte bleu_, parce que la brochure était recouverte en
papier bleu: ce _tocsin_, qui devait sonner l'heure du malheur, ne fit
rien contre M. Necker dans le même moment. Le Roi était juste; il lut
la brochure, et ne fit pas même attention à ce que lui dit son frère
contre le directeur-général. Ses affaires prirent même un autre
aspect, et mille voix s'écrièrent autour de lui et avec lui: _Chute du
Mentor_!... car M. de Maurepas, malgré son esprit aimable, et tout
homme du monde qu'il était, avait le défaut de vivre trop longtemps
dans une place dont tant d'autres voulaient...

[Note 31: Il est remarquable combien M. de Maurepas a de ressemblance
avec M. de Talleyrand!]

Le parti de M. Necker était nombreux, et comptait dans ses rangs les
plus grandes dames et les hommes les plus influents. On y voyait
figurer la marquise de Coigny, la princesse de Poix, la comtesse de
Simiane, la duchesse de Grammont, la duchesse de Choiseul, le duc de
Praslin, presque tous les gens de lettres, madame de Blot, et tant
d'autres dont les voix dominaient les autres bruits, dans le temps où
le salon d'une femme de bonne compagnie était un tribunal où se
jugeait, de l'aveu de tous, une cause comme celle de M. Necker. Les
salons alors dirigeaient _l'opinion publique_.

Madame Necker fut encore admirable dans ce retour de faveur, parce
qu'aux vertus natives et à la religion ordinairement inculquée comme
principe, madame Necker joignait l'ardente piété des femmes
protestantes.... Louis XVI parlait un jour de madame Necker à son
mari, et regrettait que son état de santé l'empêchât de tenir à la
Cour... Le maréchal de Noailles se trouvait là, ainsi que le chevalier
de Crussol et le baron de Bésenval: tant que les deux derniers furent
présents, M. Necker garda le silence; mais lorsqu'ils furent sortis,
M. Necker dit au Roi:

«Sire, votre majesté est la seule personne dans sa cour que je juge
digne d'entendre prononcer le nom de madame Necker... Le nom de ma
femme est connu, sire, et souvent invoqué dans les asiles les plus
obscurs et les plus misérables de votre capitale, ainsi que devant
quelques amis tels que monsieur le maréchal... mais je crains que ce
nom, que les anges ne redisent qu'avec joie devant le trône de Dieu,
ce nom ne soit comme un reproche tacite dit en face de ces femmes sans
pudeur qui osent rire de ses souffrances[32]!!! Ces mêmes grands
seigneurs qui parlent contre ma vertueuse compagne, sire, devraient se
rappeler que madame Necker, ayant appris que depuis VINGT-HUIT ANS M.
le comte de Lautrec, capitaine de dragons, était enfermé au château de
Ham, et qu'il avait à peine l'apparence de l'espèce humaine, dans le
cachot où le malheureux était enseveli, résolut à elle seule, faible
femme, de le sauver, ou du moins de le soulager!... Elle part pour
Ham, s'informe de M. de Lautrec, et parvient enfin jusqu'au tombeau où
l'infortuné gisait sur la paille presque sans vêtements, n'ayant enfin
que ses cheveux et sa barbe pour couvrir sa poitrine et ses
épaules!... Entouré de rats et de reptiles, seuls compagnons de sa
captivité, M. de Lautrec était au moment de se détruire, car son état
était insupportable, lorsque madame Necker, par ses soins, sa bonté
vraiment angélique, parvint à faire adoucir la captivité de M. de
Lautrec: il put vivre, du moins, et bénir la femme généreuse qui, lui
étant étrangère et parfaitement inconnue, a su le faire sortir de
l'enfer où il gémissait.

[Note 32: On avait fait des caricatures représentant madame Necker
droite et pâle, se tenant raide et immobile devant son mari tandis que
celui-ci dînait, et lui récitant un traité de morale. La maladie de
madame Necker était une agitation nerveuse qui l'empêchait de se tenir
assise.]

«Voilà de ses actions, sire, poursuivit M. Necker en se tournant vers
la fenêtre, pour dérober son émotion au Roi...

--Ah! ne me cachez pas vos larmes! s'écria Louis XVI, fort ému... Je
suis digne de les voir, croyez-le bien, et surtout d'apprécier le
trésor que Dieu vous a confié.»

Cette conversation fit du bien au coeur de M. Necker...; c'était _bien
le Roi_ dans de pareils moments!... mais ils étaient malheureusement
trop rares.... et ceux qui les suivaient détruisaient l'effet que les
précédents avaient produit. Un matin madame Necker entra chez son mari
avec un visage serein, mais plus solennel qu'à l'ordinaire: «Mon ami,
lui dit-elle, voulez-vous toujours lutter contre des factions sans
cesse renaissantes? voulez-vous être la cause de la mort d'un homme,
vous, à qui le sang chrétien est en horreur? Eh bien! hier une
querelle eut lieu dans un bal chez madame de Blot, et les deux
antagonistes se sont battus ce matin!... les oppositions se
multiplient... les avez-vous comptées?»

M. Necker fit un signe négatif.

«Eh bien! j'ai eu ce courage, poursuivit-elle; et il en reste dix!...»

M. Necker fit un mouvement d'effroi; sa femme reprit:

«Les amis de Turgot;

«Tous les économistes, ayant en tête l'abbé Baudeau[33];

[Note 33: On l'appelait le père de la science; il était l'élève du
docteur Quesnay.]

La haute finance;

La finance subalterne;

La haute administration;

Les propriétaires privilégiés;

Les anciens favoris du roi;

Les parlements: le parlement exilé et le parlement Meaupou;

Les ministres vos confrères;

Et M. de Maurepas.

Ajoutez, à ce que je viens de mettre sous vos yeux, votre propre
gloire, mon ami, qui vous commande de ne pas la commettre dans de
pareils débats, et vous serez d'accord avec moi que votre démission
doit être donnée au Roi dans cette même journée... Quittons Paris;
retournons à Coppet; là nous aurons encore de beaux jours et de douces
heures à nous consacrer mutuellement... Sans doute les cris de ce
peuple qui t'aime me vont au coeur!.. Mon bien-aimé, il faut avoir un
amour bien profond pour exiger un sacrifice semblable de toi! Mais je
sens que je t'aime, et que je t'aime pour toi!! _Je sens que tu es mon
idole, mon Dieu! Tu le sais, dans tous les temps tu fus le seul objet
de toutes mes affections, toi qui ne peux me reprocher d'avoir donné à
de vains plaisirs des jours que le devoir et la tendresse t'avaient
consacrés! Souffre que je sois auprès de toi l'interprète fidèle de la
voix générale ...... Viens regarder ton image dans un coeur qui ne fut
qu'à toi, qui ne fut jamais rempli que par toi, viens y lire le
tableau, ineffaçable de tes rares vertus, et le garantir de tes
propres inquiétudes!... Que ce coeur, qui ne t'a jamais trompé,
t'apprenne à te rendre justice, et ne permets pas à la calomnie de
troubler des destinées que tes éminentes vertus ont rendues si
belles._[34]»

[Note 34: Tout ce qui est en italique est de madame Necker elle-même,
et pris d'un portrait de M. Necker. (_Voir ses Souvenirs._)]

Madame Necker pensait, avec raison, qu'en France _l'opinion publique_
est une puissance à nulle autre pareille. Cette puissance n'est plus
aujourd'hui ce qu'elle était, et nos enfants eux-mêmes ne la
comprennent pas. Nous sommes des reines sans royaume, et nous ne
savons plus dire même si nos fronts ont porté couronne...

À l'époque de madame Necker, _l'esprit de société_, le besoin de
réunion, celui des égards et de la louange réciproques, avaient alors
élevé un tribunal où tous les hommes de la société étaient obligés de
comparaître. Là, _l'opinion publique_, comme du haut d'un trône,
prononçait ses arrêts et donnait ses couronnes. On marquait du signe
réprobateur celle ou celui qui se montrait en faute. _L'empire de
l'opinion_, enfin, était immense, et cet empire était gouverné par une
femme. C'était la maîtresse d'un salon qui présidait aux jugements
qu'on rendait chez elle; c'était avec son esprit, son bon goût, qu'on
les rédigeait, et son coeur, toujours à côté de son esprit, empêchait
que celui-ci ne prît une fausse route.

En France, particulièrement, c'est le grand ascendant de l'opinion
publique qui souvent oppose un obstacle à l'abus de l'autorité. Louis
XIV la craignait; Louis XV et Louis XVI se faisaient rendre un compte
exact des plus petites conversations de Paris pour juger par elles de
l'esprit de la ville, de cet esprit qui forme un tout appelé
L'OPINION PUBLIQUE!... Napoléon!... avec quelle minutieuse exactitude
il se faisait rendre compte des moindres paroles... De notre temps,
cette opinion publique est moins forte, parce que les sociétés
particulières sont détruites et que la société générale est disséminée
et sans lien; et cependant, malgré ce désaccord, il existe toujours
une sorte de respect pour la _parole du monde_. On veut se soumettre à
sa loi, et son mépris fait couler des larmes, comme sa louange et ses
applaudissements font battre le coeur. Grâce à ce pouvoir, le vice,
quelque hardi qu'il soit, se croyant bien fort de son impudence, après
avoir fait une tentative et levé sa tête, à l'aide de la richesse et
de l'apathie apparente du monde, le vice hideux et infâme est
contraint de ramper comme toujours dans le silence et la fange du
mépris.

Il est des femmes qui disent que leur conscience leur suffit, et que
l'opinion du monde leur est indifférente si elle est injuste. Je ne
les crois pas... car la chose est impossible... Il est des hommes qui
disent aussi que l'opinion leur est égale... Eh bien! à eux aussi je
dirai que cela _n'est pas vrai_. Nul sous le ciel n'est invulnérable
sous un regard de blâme ou de mépris, fût-il injuste même!... Il y a
dans la malveillance un poison pénétrant dont le venin est bien âcre
et bien brûlant... et lorsque le coeur d'un homme en est venu à ce
point de ne pas sentir la douleur de cette blessure, c'est qu'alors ce
coeur est devenu de marbre, et l'homme lui-même n'est plus qu'une
pâture indigne de l'insulte.

À l'époque où M. Necker quitta le ministère pour la première fois, il
y eut un mouvement tellement extraordinaire dans toutes les classes,
qu'il faut y arrêter son attention pour montrer ce qu'étaient alors
nos différentes sociétés. Chacun était agité dans la noblesse, dans la
finance, dans le clergé; partout avait sonné la cloche d'alarme,
partout le nom du Roi et de la Reine étaient prononcés avec celui de
M. de Maurepas et de M. Necker, premier avertissement que le
Gouvernement recevait de l'opinion publique.

Madame Necker, toujours soigneuse de la gloire de son mari, lui
conseille alors de donner sa démission, si le Roi ne le fait ministre
d'état. Le Roi hésite. M. de Maurepas rassemble tout ce qu'il eut
jadis de crédit et d'empire sur un prince faible pour frapper l'homme
que lui-même il éleva et que maintenant il veut abattre. Il est
victorieux enfin, et l'emporte; M. Necker _est renvoyé_. M. de
Maurepas est vengé de la mystification de M. de Pezay!.. mais il ne
l'est pas de ce qu'il appelle les offenses personnelles de M. Necker.
Il le mande dans son cabinet, et là il lui annonce, avec la brutalité
d'un homme mal appris, lui, le modèle de la politesse exquise, que le
Roi lui donne sa démission, et que tous les ministres, _M. de Castries
excepté_, donnent la leur si M. Necker demeure au ministère. M. Necker
sort de chez M. de Maurepas, qui est convaincu _qu'il l'a insulté_,
comme s'il dépendait de vouloir insulter pour atteindre quand on est
haut placé! M. Necker regarde avec pitié le vieillard, impuissant dans
sa haine comme dans son pouvoir d'homme d'état; il lui dit seulement
que les coffres sont pleins et qu'il a accompli ses promesses. Et le
lendemain, 19 mai 1781, le Roi reçut un petit billet de deux pouces et
demi de large sur trois pouces et demi de haut, contenant ce qui suit,
sans vedette ni titre:

«La conversation que j'ai eue hier avec M. de Maurepas ne me permet
pas de différer de remettre entre les mains du Roi ma démission. J'en
ai l'âme navrée. J'ose espérer que S. M. daignera garder quelque
souvenir des années de travaux heureux, mais pénibles, et surtout du
zèle sans bornes avec lequel je m'étais voué à la servir.

                                                        «NECKER.»


M. Necker reçut des visites de condoléance de M. le prince de Condé
et du prince de Conti à Saint-Ouen, et des ducs d'Orléans et de
Chartres.

«Gardez-vous pour des temps meilleurs,» lui dit madame Necker.

À cette époque de la première retraite de M. Necker, sa fille avait
dix-huit ans; mais elle était tellement femme du monde que l'on
pouvait déjà prononcer hardiment sur elle le jugement qui la
proclamait l'un des esprits les plus lumineux de son temps comme
publiciste. Mais je parlerai d'elle plus tard, et en son lieu. Madame
de Staël ne doit être en concurrence avec personne; elle éclipse tout
là où elle se trouve, et la maison où elle paraît doit être la sienne.
Sa mère rend une lumière assez vive pour être admirée seule à côté de
M. Necker, soit qu'elle s'y montre son guide sur la mer orageuse des
mouvements politiques, soit qu'elle le console dans sa belle retraite
de Saint-Ouen.

Le ministère qui remplaça M. Necker, M. de Fleury[35] (Joly), le
marquis de Castries[36], le comte de Ségur[37], M. Amelot[38], M. de
Vergennes[39], cette réunion d'hommes, se comprenant mal, ne s'aimant
pas, s'ennuyait et ne faisait rien. On changea encore de ministre, et
M. d'Ormesson fut sacrifié à M. de Calonne. À dater du départ de M.
Necker, l'anarchie se mit dans le département des finances... et dans
tous les autres. Que devenait Louis XVI au milieu de ce conflit de
passions personnelles et d'agitation publique?... Il voyait, sentait
le mal, et ne remédiait à rien. Enfin le tumulte en vint au point de
ne savoir comment la machine irait encore. Un jour M. de Castries se
rappela que M. Necker l'avait fait entrer au ministère, et à son tour
le désigna au Roi pour contrôleur-général. Le Roi le voulait bien;
hélas! il voulait tout!... Mais autour de lui que de voix
négatives!....... M. de Vergennes voulait tenir M. Necker éloigné du
ministère, et encore une fois la Couronne se trouvait dans une
position désastreuse.

[Note 35: Successeur immédiat de M. Necker.]

[Note 36: Ministre de la Marine, depuis maréchal.]

[Note 37: Ministre de la Guerre, depuis maréchal, grand-père de
l'auteur de l'ouvrage sur la campagne de Russie.]

[Note 38: De la maison du Roi.]

[Note 39: Des affaires étrangères.]

Tout-à-coup on exile M. Necker pour un ouvrage dans lequel madame
Necker avait écrit bien des belles pages. M. Necker l'adressa au Roi
en _violant l'étiquette_. C'en fut assez; les ennemis de M. Necker se
prévalurent de CETTE FAUTE: il fut non pas exilé, mais relégué hors de
Paris. J'ai une lettre de Louis XVI, une lettre de trois pages, écrite
à M. de Vergennes, dans laquelle il parle de M. Necker d'une manière
outrageante!... Qu'est-ce qu'un roi qui peut traiter ainsi un homme
qu'il a jugé digne de sa confiance pendant plusieurs années, surtout
lorsque cet homme lui a donné des preuves de son habileté et de son
attachement?...

«Qu'on ne me parle plus de M. Necker, s'écria Louis XVI, ni de M. de
Mareuil!»

En janvier 1785, il disait de M. Necker: «C'est un homme de talent,
sans doute, mais un brouillon fanatique qui, dirigé par sa femme,
voudrait faire de mon royaume une _république criarde_ comme est leur
ville de Genève...»

Pendant ce temps M. Necker voyait M. de Castries en secret, et tout se
préparait pour sa rentrée au ministère. C'est ce moment que j'ai
choisi pour peindre madame Necker dans son salon... Elle avait, à
cette époque, bien des sentiments qui l'agitaient, et que pouvait-elle
faire? Rien comme femme du ministre; tout, comme femme privée, comme
souveraine d'un royaume où l'opinion était elle-même une souveraine.

Des années s'écoulèrent ainsi; par l'histoire de la Révolution, qu'il
faut suivre en même temps pour me bien comprendre, on peut voir ce que
faisaient à cette époque les sociétés en France, et combien les salons
étaient puissants..., comment ils pouvaient _et comment ils
faisaient_. M. Necker et M. de Calonne, M. Necker et M. Turgot, en
arrivèrent à être eux-mêmes les causes portées devant ce terrible
tribunal du monde; il les jugea, comme toujours, sans y entendre
grand'chose, parce qu'à l'ordinaire les parties sont absentes. Il y
eut des pamphlets écrits, des brochures signées et avouées des
auteurs; les choses en étaient arrivées à un point alarmant pour la
majesté royale. Louis XVI, qui la voyait en silence s'écrouler tous
les jours sans songer à la soutenir d'un bras de souverain, Louis XVI
songea cependant à sévir contre les ministres qui, soit en place, soit
dans la retraite, troublaient l'ordre public et dérangeaient la
société jusque dans ses bases.

Le 7 avril 1787, un dimanche, le Roi écrivit à M. de Calonne, alors
contrôleur-général, pour lui demander sa démission... Il avait fait
cette terrible profession de foi à l'Assemblée des Notables!... et
pourtant il n'avait eu peur de rien... M. de Montmorin lui porta la
lettre du Roi. La dénonciation de M. de Lafayette donna le coup de
grâce à M. de Calonne, qui, au fait, pour être ministre des Finances,
dans une aussi terrible crise, n'avait aucune des qualités requises...
Il était agréable, mais toujours Robin, et son portrait, fait par
madame de Staël, est fort éblouissant: ses amis le comparaient à
Alcibiade; mais, s'il lui a jamais ressemblé, c'était probablement
pour avoir fait couper la queue à son chien. Le Roi lui envoyait sa
démission dans sa lettre le plus gracieusement qu'il pouvait. Le
vendredi suivant, le lieutenant de police, M. de Crosne, successeur de
M. de Sartines et de M. Lenoir, alla porter _lui-même_ à M. Necker
l'ordre qui l'exilait à vingt lieues de Paris, lui laissant le choix
du lieu de sa retraite. M. Necker, qui s'attendait à rentrer au
contrôle-général, partit à l'heure même avec sa femme; mais il fut
contraint de s'arrêter à Marolles, à peu près à dix lieues de Paris,
et de là il écrivit que madame Necker étant trop malade pour aller
plus loin, il demandait de demeurer près d'elle; ce que le Roi
accorda. Il quitta Marolles quelques jours après, et se rendit à
Château-Renard, près de Montargis. Mais en partant il avait quitté le
lieu du combat en Parthe... en lançant une flèche qui avait porté au
milieu du coeur, et la blessure était de telle sorte que la main seule
qui l'avait faite la pouvait guérir. Le mal grandissait, la plaie
s'envenimait... mais ce fut bien pis lorsque M. de Brienne s'en mêla:
le sang français coula par flots; la Seine reçut des cadavres. Enfin
la Cour vit le danger; elle fit donner un chapeau rouge à M. de
Loménie, et rappela M. Necker. Madame Necker était alors plus malade
que jamais, et ne pouvait demeurer dans un même lieu sans que des
douleurs très-violentes la fissent aussitôt changer de place. Partout
déjà sonnait le tocsin de la révolte; et pour accepter la place de
contrôleur-général, il fallait le courage de madame Necker.



SALON DE MADAME NECKER.

1787.


Dans une pièce vaste et bien éclairée, dont les fenêtres donnaient sur
un jardin, étaient plusieurs personnes autour d'une femme encore assez
jeune, grande, élancée, et d'une pâleur qui révélait un état de
souffrance habituel. Un mouvement nerveux paraissait agiter tous ses
traits, et particulièrement sa bouche, lorsqu'elle gardait le silence.
Elle était belle pourtant, si l'on pouvait l'être avec cette pâleur de
mort qui couvrait son visage, et dont le regard éternel de ses yeux
confirmait la triste vérité. Cette femme, en ce moment, racontait une
anecdote à trois ou quatre personnes, qui paraissaient l'écouter avec
une grande attention, et cela n'était pas extraordinaire, car cette
femme était madame Necker. Le salon où elle se trouvait était celui
du contrôle-général. M. Necker avait été nommé au moment où l'ardeur
animait chacun pour ramener le calme, ne fût-ce même que pour
l'apparence. À peine le retour de M. et madame Necker avait-il été
connu, que leurs nombreux amis étaient accourus pour les revoir et
leur dire toute la joie qu'on éprouvait de ce retour dans Paris et
dans toute la France. Madame Necker souriait doucement en regardant M.
Necker, qui, de son côté, renvoyant une partie de ce bonheur à sa
femme et à sa fille, voyait doubler pour lui les jouissances de
l'amour-propre par celles du coeur.

Madame Necker avait naturellement un son de voix très-grave, mais
aussi parfaitement doux; avantage de femme que n'avait pas madame de
Staël, dont la voix était belle, et même pleinement sonore, mais
nullement harmonieuse. Quant à madame Necker, son état de maladie
rendait son timbre encore plus doux.

--Madame, vous alliez nous dire une histoire de M. de Malesherbes au
moment où M. de La Harpe est entré, lui dit le baron de Nédonchel[40];
voulez-vous ne pas nous priver de cette bonne chose? Qu'est-ce que M.
de Malesherbes pouvait avoir de si curieux à montrer à madame de Pons,
_lui_ qui ne trouve rien d'extraordinaire, lui montrerait-on la tour
de porcelaine de Pékin?

[Note 40: Je dirai, une fois pour toutes, que les histoires que je
rapporte sont toutes véritables, ainsi que les noms des personnes que
je cite.]

Madame Necker sourit.

--En effet, il s'étonne difficilement, lui qui aime tant à étonner les
autres; mais ici la chose n'est pas ce que vous pourriez croire; voici
le fait: M. de Malesherbes dit à madame de Pons: J'ai dans mon jardin
un cèdre du Liban!--Ah! mon Dieu, dit-elle, que cela doit être beau,
un cèdre du Liban!... allons le voir. Elle cherchait dans les nues,
tandis que M. de Malesherbes, qui a la vue basse, comme vous savez, et
qui est même myope, cherchait à ses pieds. Enfin il tombe par terre,
et touchant ce qu'il cherchait de l'oeil et de la main: Le voilà, le
voilà!--Quoi donc?--Eh! le cèdre--Et où cela?--

C'était un arbrisseau à deux lignes de terre!

Vous jugez des rires de madame de Pons.

--Y a-t-il longtemps qu'il n'a fait quelque belle surprise, opéré
quelque magique étonnement? demanda quelqu'un à M. Suard.

--Je ne sais; mais il est à remarquer que cette manie qui lui donne un
amusement, au reste bien innocent, ne nuisant à personne, n'a encore
amené que des résultats heureux, et n'a produit aucun résultat
fâcheux, pour lui au moins: pour les autres, je n'en dirai pas autant,
et malheur à l'honnête homme si le coquin a offensé M. de
Malesherbes!...

Dernièrement il était à Melun et voulait aller à Vaux. Ses chevaux
étant fatigués, il les laisse à l'auberge et part à pied pour Vaux. Il
faisait à son départ un temps superbe; mais à peine à moitié chemin,
le ciel se couvre, et la pluie tombe fortement. M. de Malesherbes fut
contrarié; mais il se résigna, et se mit sous un arbre pour s'abriter,
car il n'avait pas même de parapluie. Enfin l'orage, car c'était plus
qu'un grain, continuant toujours, il se détermina à gagner le château
en recevant toute la pluie. À peine fut-il sur le chemin, qu'un paysan
déboucha d'un des grands sentiers qui bordent la route, dans une
petite carriole couverte d'une toile verte, et fort bonne en
apparence, surtout pour un homme qui recevait pleinement l'orage sur
une assez mauvaise redingote de bouracan fort légère.--Voulez-vous me
donner une place à côté de vous, mon ami? demanda M. de Malesherbes au
paysan; je vous donnerai pour boire.

Le paysan regarda M. de Malesherbes, et loin de se déranger pour lui
faire place, il se mit au contraire plus en avant, et dit à monsieur
le premier président, en regardant alternativement lui et sa
redingote:

--Bah, c'est bien la peine!... le temps va s'éclaircir!... et vous
êtes, ma foi, bien couvert!... Ce n'est pas comme cet homme-là.

Et il lui montrait un paysan qui travaillait aux vignes et n'avait que
sa chemise.

--Mais il est jeune et je suis vieux, dit M. de Malesherbes avec une
sorte d'expression, pour attendrir le méchant homme...

--Vieux!... mais pas trop!... Quel âge avez-vous ben?...

--Soixante ans, vienne la Saint-Jean, c'est-à-dire dans huit jours...

--Ah! ah! dit le paysan, fouettant toujours sa bête et trottant à côté
du pauvre piéton qu'il éclaboussait de son mieux...--La patience de M.
de Malesherbes est connue dans ces sortes d'aventures; mais celle-ci
commençait à l'ennuyer, parce que le remède était aussi par trop près
de lui.--Savez-vous si nous sommes encore loin du château,
demanda-t-il au paysan?...

--Oh! monsieur... le voilà tout à l'heure! est-ce que vous y allez?...

M. de Malesherbes fit un signe affirmatif...

--Et moi aussi... j'y vais pour des affaires.

Il dit ce mot d'_affaires_ avec un ronflement dans la voix qui
annonçait le maître de plusieurs gros sacs d'écus!...

--Et quelles sont vos _affaires_?... Peut-on vous le demander, si cela
peut se dire?

--Oh! mon Dieu, oui!... Je suis fermier de monseigneur, je tiens la
ferme des Trois-Moulins... ici près... là tout au bord de l'eau... de
beaux prés, ma foi.... et si beaux qu'ils tentent tout le monde!...
J'ai un voisin, Mathurin le pêcheur, qui veut me prendre un de mes
prés... J'ai plaidé... mais bah! il plaide aussi! et je ne sais pas
comment il s'arrange, je suis toujours condamné à quelque chose;... ça
n'est pas juste!... Enfin, on m'a dit comme ça que monsieur le premier
président venait aujourd'hui par ici, et j'ai attelé ma jument, et me
v'là... Je demanderai à monseigneur de me recommander à lui, et si je
n'ai pas tout-à-fait tort, il me donnera raison... Avec des
protections, la justice marche toujours.

Monsieur de Malesherbes ne riait plus...--Pourquoi dites-vous cela?
Avez-vous donc des juges dans ce canton qu'on fait marcher avec de
l'argent?... demanda-t-il au paysan d'une voix sévère.

Le paysan se mit à rire de ce rire malin et bête qui ne dit ni oui ni
non. M. de Malesherbes répéta sa question.

--Je n'ai pas dit cela, dit le rustre pressé par son _nouvel ami_,
mais je le crois...

Cependant la pluie redoublait de violence; le paysan regarda le
vieillard, qui marchait avec peine dans le sentier couvert d'une terre
glaise glissante;... il fit un faux pas... et faillit tomber... Le
paysan se mit à rire...

--On voit ben que vous n'êtes pas habitué à marcher dans nos
chemins... ça vous accoutumera...

Et il se mit encore à rire... En ce moment ils arrivaient au
château... Le paysan entra au trot de sa jument dans la première cour,
où il fut obligé de s'arrêter. M. de Malesherbes doubla le pas et
gagna le château, où il fut reçu, comme vous pouvez le penser, avec la
joie qu'il inspire toujours, mais sans étonnement, parce que ces
aventures-là lui sont familières... Il dit son histoire avec le paysan
et pria le duc de Praslin de le faire venir après le dîner _pour qu'il
parlât au premier président_... En me racontant toutes ces scènes ce
matin, ajouta M. Suard, je vous jure qu'il était plus amusant et plus
extraordinaire que jamais dans les effets qu'il produit... Mais il
s'est surpassé dans la description de l'étonnement du paysan en
reconnaissant dans le premier président son voyageur qui glissait et
se mouillait sur le chemin humide et crotté de Melun au château!... Sa
détresse, en regardant les éclaboussures qu'avait faites sa malice
sur la redingote de bouracan, était bien comiquement rendue par M. de
Malesherbes...

--Et je suis sûre, dit madame Necker, qu'il a promis à l'homme de lui
faire rendre justice s'il y a lieu?

--Vous en êtes assurée... Quand on le connaît comme nous, on en est
sûr d'avance.

--Eh bien! voilà la confirmation de ce que je disais tout à l'heure:
un homme qui aura été malhonnête envers un vieillard, un méchant homme
enfin, va être plus favorisé que ce Mathurin le pêcheur, qui est
peut-être un honnête homme. Je ne comprends pas beaucoup, je l'avoue,
la morale de M. de Malesherbes. Je le lui ai déjà dit plusieurs fois
et le lui dirai encore... Car enfin, rappelez-vous toutes les
aventures qui lui sont arrivées; elles sont plus ou moins
désagréables, mais elles le sont souvent pour lui en résultat... Et
malgré cela c'est presque toujours une récompense qui est donnée à
l'homme impertinent qui aura manqué de respect à un vieillard... M. de
Malesherbes est vraiment bien singulier[41].

[Note 41: Quelle que fût la bonté naturelle de madame Necker, on sait
que M. de Malesherbes était l'ami le plus intime de M. Turgot, et
presque, par cette raison, l'ennemi de M. Necker!... M. de Malesherbes
était ensuite plus _qu'irréligieux_; il était presque athée... et l'un
des plus zélés philosophes, sorte de gens par leur nature peu aimés de
madame Necker.]

UN VALET DE CHAMBRE annonçant.

Madame la duchesse de Lauzun[42], madame la princesse de Monaco!

[Note 42: Petite-fille de la maréchale de Luxembourg. _Voyez_ le
ravissant portrait qu'en fait J.-J. Rousseau dans ses _Confessions_.
C'est elle qu'il embrassa un jour sur l'escalier du château de
Montmorency... ce qui le fit renvoyer du château.--Madame de Lauzun
était un ange.]

Madame Necker alla au-devant d'elles, et les saluant avec une réserve
douce, sans froideur, mais avec dignité, les conduisit à un grand
canapé où les deux jeunes femmes s'assirent.

Madame la duchesse de Lauzun parut d'abord vouloir parler à madame
Necker avec un empressement mêlé d'émotion; mais en voyant autant de
monde, elle fut embarrassée.

--En vérité, madame, je ne sais comment vous exprimer ma gratitude! M.
le maréchal voulait venir avec moi, mais il est goutteux et souffrant,
vous le savez... je suis donc venue seule, mais bien pénétrée, madame,
de vos bontés pour moi.»

MADAME NECKER, avec un accent plus affectueux qu'habituellement.

Je vous assure qu'en faisant ce portrait, je pensais tout ce que
j'écrivais, et que rien n'y est exagéré. Tout est vous-même... et si
ces messieurs veulent éprouver un double plaisir, ils écouteront M. de
La Harpe, qui lit si merveilleusement bien... et qui voudra bien nous
dire ce qui se trouve dans ce cahier.

     (M. de la Harpe s'incline.)

TOUS LES HOMMES, avec empressement.

Ah! oui! oui!... madame la duchesse, permettez-le.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, très-embarrassée, se penchant vers madame
Necker, lui dit très-bas:

Madame, je vous en conjure... ne lisez pas devant madame de Monaco!...
elle, si belle, si charmante!... ah! ne me faites pas faire sans le
vouloir une chose qui pourrait paraître de ma part une étrange preuve
d'orgueil, et surtout de prétention si peu fondée!...

MADAME NECKER la regarde quelques instants en silence, puis elle dit à
M. de La Harpe:

Aussi bonne que belle!...

LA PRINCESSE DE MONACO, qui causait avec le marquis de Chastellux, se
levant.

Ah ça! si je comprends toute l'agitation qui est autour de moi, je
crois qu'il est question de lire un portrait de madame de Lauzun!...
Je ne sais pas si M. de La Harpe est susceptible?... ajouta-t-elle en
se tournant vers lui avec un de ses plus charmants sourires.

M. DE LA HARPE.

Madame la princesse veut-elle me dire en quoi j'ai à me soumettre à
ses commandements?

LA PRINCESSE DE MONACO, étendant la main vers lui.

En me donnant ce rouleau de papier pour que je lise moi-même ce que
madame Necker a écrit et ce que nous pensons tous.

MADAME NECKER, allant à elle, la baise au front. La princesse
s'incline, et dans ce mouvement plein de grâce, sa belle tête
blonde[43] se penche, et le chignon poudré et flottant se sépare et
répand une odeur embaumée dans la chambre.

[Note 43: Mademoiselle de Stainville, femme du prince Joseph de
Monaco, était une charmante personne; elle avait, à l'époque où elle
se trouvait chez madame Necker, à peine dix-neuf ans. Ses cheveux
blonds étaient les plus beaux du monde... Arrêtée d'abord en 93, elle
obtint de rester chez elle avec des gardes; elle s'échappa et sortit
de Paris... Elle erra plusieurs mois dans la campagne... Enfin, sa
malheureuse destinée lui inspira la volonté de rentrer dans Paris...
Elle fut arrêtée de nouveau, et cette fois condamnée à mort!... La
malheureuse jeune femme écrivit à ce monstre à face humaine, à
Fouquier-Tinville, en lui disant _qu'elle était enceinte_, espérant
par cet innocent mensonge sauver sa vie... Le tigre ordonna le
supplice... La veille de sa mort... la princesse de Monaco voulant
laisser à ses deux filles un souvenir parlant de cette heure cruelle,
coupa ses magnifiques cheveux blonds et les leur envoya. Comme on lui
refusait des ciseaux, et qu'elle n'avait aucun instrument tranchant,
elle cassa un carreau de vitre dont elle se servit!... Au moment
d'aller à l'échafaud, elle craignit de paraître pâle et demanda du
rouge.

--Si j'ai peur, dit-elle avec ce doux sourire d'ange qui était un des
charmes puissants de son visage, que ces misérables n'en voient
rien... Elle périt _la veille_ de la mort de Robespierre, le 8
thermidor!...

Les deux filles qu'a laissées madame la princesse de Monaco sont
madame la marquise de Louvois et madame la comtesse de La Tour-du-Pin.

Le fait de l'éloge de madame de Lauzun, lu par madame de Monaco, est
exact; il se passa, comme je le rapporte, chez madame Necker.]

Vous êtes aussi une ravissante femme, dit madame Necker, toujours avec
cette réserve qui ne la quittait jamais, mais à laquelle se mêlait une
vive émotion... Elle prit les deux jeunes femmes presque dans ses
bras, et les regardant toutes deux:

--Eh bien! il sera fait comme l'a dit la souveraine des suaves
odeurs... nous ne sommes qu'avec des amis! eh bien! qu'une jolie femme
prononce l'éloge d'une autre.

On se plaça autour d'une grande table ronde, recouverte d'un tapis de
velours vert bordé d'une frange d'or; sur cette table était un
flambeau d'argent à douze branches surmonté d'un abat-jour; autour de
la table se rangèrent M. de La Harpe, M. de Chastellux, M. Suard,
l'abbé Morellet, l'abbé Galiani, M. de Saint-Lambert, M. de Florian,
M. Gibbon, M. de Chabanon et M. Moultou, etc. etc. À côté de madame
Necker toujours debout, mais toutes deux assises, étaient les deux
jeunes femmes, mises à la mode du temps; elles portaient un pierrot en
pékin rayé avec un grand fichu en gaze de Chambéry, bordé d'une
magnifique blonde... Le pierrot de madame de Lauzun était de pékin
puce rayé, couleur sur couleur, d'une large raie satinée, et garni
d'une ruche découpée; sur sa tête était un petit chapeau de satin
rose, avec un bouquet de plumes également roses, posé sur le côté.
Madame de Monaco était en cheveux, n'ayant que ce qu'on appelait alors
_un oeil_ de poudre; elle était habillée d'une étoffe vert clair
parsemée de petites roses...

Au moment où l'on allait commencer la lecture du portrait, on annonce:

M. le comte de Buffon, M. de Marmontel!...

MADAME NECKER, allant vivement à M. de Buffon.

Eh quoi! c'est vous!... et si tard!...

M. LE COMTE DE BUFFON, après lui avoir baisé la main.

Il n'est jamais tard pour venir à vous, car pour une si douce chose
que celle de vous voir, on est toujours prêt!... (_Il s'incline
très-bas devant les deux jeunes femmes._) Madame la princesse de
Monaco, veut-elle bien recevoir mon hommage[44]?

[Note 44: M. de Buffon, né le 7 septembre 1707, avait alors
quatre-vingts ans; il mourut à Paris l'année suivante 1788, le 16
avril.

C'est encore une réputation trop exhaussée; quand on voit sur le
piédestal de sa statue _que son génie égale la majesté de la nature_,
on se demande quelle louange ou donnera au vrai naturaliste qui
soulèvera le voile de la nature et nous révèlera ses secrets. M. de
Buffon a révélé seulement le secret d'écrire en prose avec tout le
charme et la pompe de la poésie; mais pour être un brillant écrivain,
on n'est pas un illustre savant, un homme nécessaire à la science
spéciale de l'histoire naturelle. Je dirai plus, on peut lui faire à
cet égard même de très-grands reproches. Ses tableaux sont ravissants,
mais souvent hypothétiques. C'est une faute, une grande faute;
Voltaire l'a bien senti, Condorcet également; Linnée, son
contemporain, Linnée, qui fut maltraité par M. de Buffon, Linnée aura
peut-être une place dans la postérité que le temps ne lui ravira
jamais. Il a attaché son nom à des classifications jusque-là
incertaines, et le beau système de M. de Jussieu a même respecté
Linnée dans beaucoup de parties. Quant à M. de Buffon, il faut, en
faisant son éloge, parler en même temps de Guéneau de Montbeillard,
élégant écrivain, et de l'abbé Bexon, pour l'histoire des oiseaux; de
M. Daubenton pour la partie anatomique des quadrupèdes, ainsi que de
Mertrud; et enfin, pour l'histoire des serpents et des poissons, de M.
de Lacépède, dont le talent ressemble tant à celui de M. de Buffon, en
ce qu'il montre plus de brillant et de coloris que de profondeur.

Aristote avait posé les premiers fondements de la zoologie; Pline mêla
le vrai et le faux, le ridicule et le sublime, accueillant toutes les
versions, mais racontant admirablement ce que lui-même voyait; puis
vinrent ensuite Gessner (Conrad), Aldrovande, et plus tard _Césalpin_,
_Agricola_, _Jean Rai_. Tous ces esprits, cherchant la lumière,
avaient préparé les voies, et lorsque M. de Buffon fut transporté au
Jardin du Roi, au milieu de ces trésors dont la profusion étonnait
même la science, il n'y vint pas _seul_, et n'y travailla jamais sans
aide[44-A].

M. de Buffon est de Montbard; les détails de sa vie habituelle me sont
aussi familiers que ceux d'un de mes parents les plus proches. Je sais
donc de lui des traits qui repoussent le génie. Cette manie de
n'écrire qu'habillé ou tout au moins poudré, et en jabot de
dentelle... c'est pitoyable, et cela révèle un talent lorsqu'on y
ajoute ce mot:

  _Le génie, c'est l'aptitude à la patience._

Avec ce système, le génie devrait être bien plus fréquent, tandis
qu'il est bien rare!... Je crois au contraire que le génie, c'est la
conception instantanée et surtout rapide de ce qui s'offre à nous.
Cette pensée est viable ou elle ne l'est pas. Le moule dans lequel
elle fut jetée ne vous la rendra pas. Voilà du moins comment je
comprends le génie. Il fut créateur, mais créateur comme la Divinité.
Dieu n'a ni repentir ni calcul; ce qu'il produit est parfait. Le
génie!... oh! quel abus on a fait de ce grand nom! Le génie!... ce mot
a été souillé... et maintenant il faudrait un autre mot pour désigner
cette émanation de Dieu, cette parcelle du feu qui brûle devant son
trône!... Quel abus nous avons fait et nous faisons encore des mots!!!

M. de Buffon n'aimait pas Linnée: cela devait être; mais pourquoi le
laisser voir?... Linnée reçut longtemps les attaques peu courtoises de
M. de Buffon sans lui répondre; cependant le savant de la Suède pensa
que le silence était une approbation tacite, et il répondit; mais
savez-vous comment? Le fait est assez peu connu.

Un jour, en parcourant les bruyères, les vallées et les lacs de sa
province glacée, il trouva dans ses courses une plante fort ordinaire,
laide et désagréable à voir, et même à étudier. Elle est de la famille
des cariophyllées[44-B]; elle ne croît que dans des terrains arides et
incultes. Les magiciennes de la Thessalie l'employaient dans leurs
enchantements, et dans presque toutes ses touffes on est sûr de
trouver un crapaud, parce qu'ils aiment cette plante; lorsque Linnée
la trouva, elle était inconnue comme classification; il la plaça avec
celles de sa parenté, et la baptisa du nom de BUFFONIA. Ce fut la
seule vengeance qu'il tira de M. de Buffon, qui avait été fort mal
pour lui.

Cette nature morale et cette nature physique s'alliant ensemble pour
une passion humaine des plus basses, la vengeance, m'a toujours paru
un texte bien remarquable à commenter!...

M. de Buffon était parfaitement aimable lorsqu'il était avec des
personnes auxquelles il voulait plaire. Ses manières et son ton, tout
en lui formait ce qu'on appelait alors un homme parfaitement aimable
comme un homme du monde... Il avait ces formes non-seulement polies,
mais complètement inconnues maintenant, et qui paraîtraient une sorte
de caricature des manières d'aujourd'hui... M. de Buffon avait une
belle tête de vieillard, et sa tournure avait de la distinction. Son
père était conseiller au parlement de Dijon (Benjamin Leclerc).

Un fait que je tiens de mon oncle l'évêque de Metz, c'est que J.-J.
Rousseau, passant par Montbard, voulut voir M. de Buffon; il était
absent. Jean-Jacques se fit conduire chez lui, et là ayant demandé à
être introduit dans le cabinet où travaillait M. de Buffon,
Jean-Jacques se prosterna et _baisa_ le seuil de la porte. Mon oncle a
été _témoin_ du fait.

M. de Buffon mourut, à Paris, le 16 avril 1788; son fils périt sur
l'échafaud, sans que son nom, dont la France devait être trop fière
pour le souiller de sang, pût le préserver de la proscription des
cannibales qui nous décimaient.]

[Note 44-A: Les deux frères de ma belle-mère, les oncles de Junot, qui
s'appelaient messieurs Bien-Aymé, étaient les amis intimes de M. de
Buffon; l'un était évêque de Metz, et avant la révolution premier
chanoine de la cathédrale d'Évreux; l'autre, médecin ordinaire de M.
le comte d'Artois. Mon oncle l'évêque de Metz était fort habile en
botanique, et surtout en histoire naturelle, pour les insectes et les
oiseaux. C'est lui qui a fait _en entier_ tout l'article des Abeilles.
Guéneau de Montbeillard était souffrant, et ce fut mon oncle qui s'en
chargea.]

[Note 44-B: Cette famille a deux espèces, l'une vivace et l'autre
annuelle.]

     (Il s'approche de madame de Lauzun, qu'il connaît davantage,
     et lui prend la main, qu'il baise, toujours en
     s'inclinant profondément.)

MADAME NECKER.

J'espère, Marmontel, que vous n'aurez pas permis au comte de faire une
trop longue course à pied?

M. DE MARMONTEL.

Traverser les Tuileries seulement, madame.

MADAME NECKER.

C'est encore beaucoup.

M. DE BUFFON.

Lorsque les vieillards ne marchent pas, ils perdent l'usage de leurs
jambes...

MADAME NECKER.

Mais n'en est-il pas de même de leurs facultés? Voyez Voltaire! s'il
n'avait pas toujours écrit, il n'aurait pas produit aussi tard ni
aussi bien.

MARMONTEL.

Ah! aussi bien!

     (M. de Buffon sourit sans parler.)

M. DE LA HARPE.

Mais...

MARMONTEL.

Mon cher La Harpe, vous ne pouvez, avec toute votre amitié pour M. de
Voltaire, lui reconnaître du talent dans ses derniers jours[45].

[Note 45: M. de Voltaire était mort depuis neuf ans (1778).]

M. DE BUFFON, d'une voix égale et douce.

Messieurs, messieurs, point de discussion sur le génie du grand
homme[46]!

[Note 46: On sait qu'ils se détestaient; mais il y avait un
raccommodage _reblanchi_, comme l'écrivait Voltaire au cardinal de
Bernis.]

MADAME NECKER.

Et notre éloge?

LA DUCHESSE DE LAUZUN, d'un ton caressant.

Pas aujourd'hui...

MADAME NECKER.

Et moi, comme auteur, et comme maîtresse de maison, j'ordonne ici...
et _je veux_ que vous entendiez votre amie vous louer comme vous devez
l'être.

LA PRINCESSE DE MONACO.

Je suis prête!...

     (Au moment où elle va commencer, une porte s'ouvre à côté de la
     cheminée; un homme sans chapeau et vêtu d'un habit noir sort par
     cette porte, suivi d'une jeune femme, dont la tournure est
     étrange et dont l'aspect présente celui de la force et de la
     santé. Cet homme était M. Necker, alors contrôleur-général de
     France, et la jeune personne était Germaine Necker, femme du
     baron de Staël, ambassadeur de Suède. À la vue du
     contrôleur-général, tout le monde se leva, et madame Necker
     s'avança vers son mari avec le respect qu'elle lui témoignait en
     toutes circonstances. M. Necker prit la main de sa femme et la
     lui serra avec tendresse. C'était un spectacle à la fois touchant
     et respectable que la vue de cet intérieur. Madame de Staël
     s'avança vers sa mère, qui l'accueillit froidement, quoiqu'elle
     l'aimât; mais leurs natures ne se ressemblaient pas assez.)

M. Necker avait à cette époque de sa vie quarante-cinq ans: sa taille
était haute, sans être très-grande, mais il avait un art particulier
de porter sa tête et d'ajouter à la hauteur de sa personne; son front,
quoique élevé, avait une singulière particularité; il y avait de la
femme[47] en lui; ni angles, ni noeuds, ni de ces _pattes d'oie_[48]
qui vieillissent avant le temps les visages qui les ont; son oeil
était admirable; il y avait dans son regard une douceur infinie, et
puis une activité d'âme tempérée par la sagesse, fruit de ses longues
études et d'une connaissance intime du coeur humain, qui lui donnaient
une gravité douce échappant aux calculs matériels de la terre, et
n'étant pas étrangère à ce monde invisible dont nous faisons partie
sans pouvoir le comprendre. Dans ce regard _attentif_, on trouvait,
dit Lavater, la force de combinaison plus peut-être que la force
créatrice... son teint était d'un jaune pâle, ainsi que tous les
hommes qui travaillent beaucoup. Sa bouche avait une ligne surtout
très-remarquable, aiguë, sans dureté, qui permettait aux lèvres de
sourire avec grâce; c'était encore, comme sur son front et dans son
regard, une beauté, ou plutôt un agrément de la femme qui existait
dans sa conformation. Son menton était peut-être un peu long et
replet, mais non pas comme le serait un menton d'homme éminemment
gourmand. Il y avait en général dans tous ses traits une grande
harmonie, et il ne pouvait se mouvoir sans se placer dans une attitude
qui lui seyait.

[Note 47: C'est le mot de Lavater.]

[Note 48: On appelle ainsi un rayon de petites rides qui se placent au
coin de l'oeil, entre l'oeil et la tempe.]

Son nez n'avait aucune forme particulière: il n'était ni aquilin, ni
grossièrement taillé, quoique fort, mais il était ce qu'il fallait
pour rendre cette physionomie imposante par tout ce qu'elle exprimait
en repos. Une qualité à lui particulière, c'était la grâce simple,
chose si difficile à acquérir quand la nature ne vous l'a pas donnée,
qu'il mettait à accueillir les étrangers qu'on lui présentait et les
personnes qu'il connaissait et qu'il trouvait chez madame Necker en
sortant de son travail. Il mettait à l'aise dans le salon où l'on
était avec lui, et malgré ce qu'on a dit à Paris de la raideur de
madame Necker, je tiens de plusieurs personnes dignes de foi qu'elle
et lui faisaient à ravir les honneurs de chez eux. Quant à madame de
Staël, elle était déjà à cette époque si bruyante et si démonstrative,
qu'à côté d'elle une politesse ordinairement affable paraissait froide
et sans couleur. Les jeunes personnes n'avaient alors rien de ce
mouvement perpétuel qui l'agitait, et qui depuis s'est au reste fort
calmé; mais nous avons pu juger de ce qu'il était lorsqu'elle avait
quinze ans, et cela devait être étrange.

Lorsque M. Necker fut assis et que sa fille eut pris sa place à côté
de lui, comme si elle eût cherché un appui, il se tourna vers la
duchesse de Lauzun, qu'il connaissait mieux que la princesse de
Monaco, et lui dit en souriant:--Est-ce qu'Émilie a reçu un portrait
_qu'on m'a fait voir_, mais que je ne connais pas entièrement?

LA PRINCESSE DE MONACO.

Nous en sommes là précisément, monsieur! Madame de Lauzun prétend
qu'elle ne veut pas qu'on lise son éloge devant elle; moi je prétends
qu'il y a de la vanité là-dedans.

M. NECKER, riant doucement, et à madame de Lauzun.

Mais savez-vous que cela y ressemblerait un peu? Vous! vous! de la
coquetterie!

LA DUCHESSE DE LAUZUN.

J'avoue que cela m'émeut de penser qu'on s'occupera de moi
exclusivement pendant tout un quart d'heure, et je suis sûre que
madame de Monaco est comme moi.

LA PRINCESSE DE MONACO, souriant.

C'est selon!... mais allons, nous perdons un temps qui serait bien
mieux employé.

     (Elle se place dans le vrai jour, et commence à lire.)

«Pour connaître la nature humaine dans tout l'éclat dont elle est
susceptible, et pour qu'elle nous inspire à la fois autant
d'admiration que d'intérêt, il faut se représenter, sous les traits
d'une jeune personne, l'union véritablement divine de la sagesse et de
la beauté.

«Quand je considérais dans mon esprit l'accord touchant et sublime de
ces deux perfections, quand je me blâmais ensuite de m'occuper trop
exclusivement d'un prodige sans vraisemblance, je le vis se réaliser à
mes yeux; je vis Émilie[49].

[Note 49: Je n'ai transcrit ici qu'une partie de ce charmant éloge de
madame de Lauzun, écrit par madame Necker.]

«Qui connut cette femme charmante et ne ressentit aussitôt les douces
émotions de l'amour et de l'amitié? Ses grâces naïves pourraient
inspirer, je l'avoue, des sentiments trop passionnés, s'ils n'étaient
réprimés par la noble décence de ses regards, et par l'expression
céleste de sa physionomie; car c'est ainsi qu'Émilie _en impose_[50],
sans le savoir, et qu'elle ne fait jamais naître que des sentiments
dignes d'elle[51].

[Note 50: Il est étonnant que madame Necker fasse la faute toutes les
fois qu'elle se présente.]

[Note 51: Comme ce portrait ressemble à madame Récamier!]

«Heureuses les femmes qui ont su longtemps cacher leur mérite par la
simplicité et la modestie, et qui ont appris leur secret au public
avant de le savoir elles-mêmes! Heureuses celles qui ont su se faire
aimer avant de faire naître l'envie, et qui ont jugé de bonne heure
que l'exemple donné en silence est le plus utile de tous!... Émilie
fait rarement l'éloge de la vertu; car elle entrevoit sans s'en douter
que ce serait parler d'elle. Elle craint les regards, les
distinctions; elle ne peut suivre la route commune et ne veut point
paraître s'en écarter.

«La grande considération dont jouit Émilie dans un âge aussi peu
avancé n'est pas due à la seule vertu; car on trouve des femmes
très-honnêtes et qui remplissent bien des devoirs austères, sans
qu'elles aient obtenu cette fleur de réputation que possède Émilie...
C'est donc à une âme _à elle_, dont sa physionomie est l'image,
qu'elle doit l'estime et les égards dont elle est entourée. Les femmes
qui veulent captiver l'opinion cherchent à s'insinuer dans tous les
esprits par des propos flatteurs, par des attentions de tous les
genres. Émilie, au contraire, n'a jamais montré aux indifférents
d'autres sentiments que celui de la bienveillance, et néanmoins elle a
réuni tous les suffrages[52], comme les corps célestes qui, paraissant
rester toujours dans la même place, attirent cependant tous les
autres autour d'eux, sans mouvement et sans effort.

[Note 52: Quel inconcevable rapport entre ce portrait et celui qui
serait fait pour madame Récamier! Beauté, bonté, agréments,
considération, tout ce qui est attachant, ce qui tient à l'estime, au
charme, à la renommée, tout ce qui fait aimer et plaire se trouve
réuni sur les deux têtes de ces femmes charmantes! Comme on aurait été
heureux de les voir toutes deux près l'une de l'autre! leurs destinées
sont également brillantes devant les hommes, pures et parfaites devant
Dieu!... Toutes deux belles et vertueuses, toutes deux frappées par le
malheur:--mais l'une au moins est demeurée pour donner à ses amis le
seul bien que Dieu leur accorde, la présence d'un ange consolateur.
Une chose remarquable, c'est que madame de Staël a fait de madame
Récamier le même portrait que madame Necker de madame de Lauzun.]

«Cette âme tendre, qui vit au milieu du monde, et comme le monde,
semble transformer en actions vertueuses toutes les actions
indifférentes, et se trouver, ainsi que Mornay, au milieu des combats,
non pour y prendre part, mais pour garantir la vertu, ce maître
qu'elle s'est choisi, des coups qu'on veut lui porter. Ce caractère,
d'une vertu simple et sans éclat, est le plus rare de tous; car, en
général, les femmes ressemblent à ces soldats qui s'étourdissent par
leurs propres cris quand ils marchent à la victoire.

«L'éducation d'Émilie ressemble à la législation de certains peuples
qui ne traitait que des fautes légères, pour ne pas donner l'idée des
grands crimes: aussi se trouble-t-elle par la crainte de la moindre
omission; aussi rougit-elle dès qu'on la regarde[53], et rougit-elle
de s'être aperçue encore qu'on la regardait. Émilie connaissait bien
mieux que personne l'importance des petites choses dans l'exercice de
ses devoirs, et rien de ce qui peut contribuer au bonheur des autres,
ou augmenter leur affection, ne lui paraît à dédaigner. C'est par un
enchaînement de moyens très-délicats, connus ou plutôt devinés par les
âmes sensibles, et qu'il leur est plus aisé de pratiquer que
d'exprimer; _c'est par une constance à toute épreuve qu'Émilie s'est
frayé une route vers le bonheur, à travers les circonstances les plus
difficiles et les plus cruelles_. Pourquoi ne nous est-il pas permis
de montrer, dans toutes les situations de sa vie, ce modèle de
perfection où les femmes peuvent atteindre, et dérouler toutes les
circonstances de cette apparition de la vertu sur notre terre
abandonnée?...

[Note 53: Cette partie du portrait est surtout admirable et frappante
de ressemblance.]

«La religion d'Émilie est une raison éclairée. Elle ne la montre pas
par accès, mais par une suite d'actions qui ont entre elles un rapport
constant et dérivent toujours des mêmes principes.

«Ô vous! ange protecteur à qui le Ciel a confié les jours et les
vertus de ma chère Émilie, ange qui suivez ses pas au milieu des
dangers dont elle est environnée...»

UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.

Madame la comtesse de Blot[54]!

[Note 54: Madame la comtesse de Blot était dame d'honneur de madame la
duchesse d'Orléans.]

LA DUCHESSE DE LAUZUN, rapidement et à voix basse à M. Necker, tandis
que madame Necker va au-devant de madame de Blot.

Je vous en conjure, monsieur, je vous supplie de ne pas faire
continuer la lecture devant madame de Blot.

M. NECKER.

Pourquoi cela? elle est de nos amies. C'est une femme d'esprit,
parfaitement agréable, et bien faite, je vous l'assure, pour sentir
tout ce que vous valez... Je voudrais, au contraire, que l'on
recommençât la lecture pour elle, et si vous étiez complaisante,
autant que bonne et charmante, vous nous en laisseriez prendre la
licence.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, rougissant et très-embarrassée.

Je ne puis, monsieur, vous exprimer toute ma gratitude de la bonté
avec laquelle madame Necker veut bien parler de moi; mais... je n'ai
pas le courage de braver la censure de madame la comtesse de Blot.

M. NECKER, avec un sourire malin.

Vous êtes prévenue contre madame de Blot, et cela est très-naturel. Je
sais pourquoi!

LA DUCHESSE DE LAUZUN, vivement.

Je n'ai nommé personne!

M. NECKER souriant encore.

Oh! personne... positivement... non; mais... vous savez que le regard
est souvent plus éloquent que la parole même.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, embarrassée.

Je vous assure, monsieur, que...

M. NECKER, la regardant avec un intérêt marqué.

Vous êtes un ange qui ne pouvez rien céler, et surtout qui ne _sait_
rien céler!... Au reste, la personne qui est en guerre avec madame de
Blot est assez hostile envers madame Necker et envers moi pour que je
craigne son influence sur vous!...

LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec intérêt.

Elle serait nulle, si elle voulait agir contre vous et madame
Necker... Madame Necker!... qui est pour moi, comme l'amie... la mère
la plus tendre et la plus éclairée!...

M. NECKER, après avoir hésité un moment.

Eh bien! alors, comment pouvez-vous entendre madame la comtesse de
Genlis parler sur ma femme comme elle le fait?...

LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec dignité et une sorte d'émotion.

M. Necker, comment _vous_, qui jamais ne dites une parole légère,
pouvez-vous m'en adresser qui me soient presque douloureuses?... Moi!
écouter, entendre dire quelque chose d'offensant sur madame Necker!...
Vous ne le croyez pas!... Qui m'a accusée de cette faute?... car vous
ne pouvez m'en avoir soupçonné, vous!...

M. NECKER, lui prenant la main avec émotion.

Pardon! pardon!... mais vous connaissez cette histoire que fait
courir madame de Genlis sur le compte de madame Necker?

LA DUCHESSE DE LAUZUN.

Non!... je n'ai rien appris! Qu'est-ce donc?

M. NECKER, souriant.

Puisque vous l'ignorez, je ne vous l'apprendrai pas, oublions-le;
l'oubli de ce qu'ils disent devrait être la vraie punition des
méchants.

UN VALET DE CHAMBRE, annonçant successivement.

M. le comte de Creutz... M. Chénier... Lord Stormont... M. de Grimm...
M. Damdhume... M. de Chabanon... Madame la comtesse de Brienne...
Madame la comtesse de Châlons... Madame la comtesse de Tessé... M. le
marquis de Castries... Madame la duchesse de Grammont... Madame la
princesse de Poix... Madame la princesse de Beauvau... Madame la
duchesse de Choiseul... Monsieur l'abbé Raynal, etc.

La conversation devint générale; mais, ainsi que le voulait madame
Necker, elle était toujours dirigée par la maîtresse de la maison...
Elle voulait aussi qu'aucune des personnes présentes ne sentît qu'elle
était sous la dépendance de la présidente du salon... Il _faut que le
pouvoir agisse invisiblement_, disait madame Necker[55]... Et cela
n'était pas toujours...

[Note 55: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est que
la théorie mise en pratique ne remplit pas toujours le même but. Il y
avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation qui
ne se voyait nulle part, et sans qu'il y eût toutefois de l'ennui.
Cela venait sans doute de l'état nerveux dans lequel elle était
toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le
bain.]

Le moment, au reste, l'exigeait impérieusement. On était à cette
époque où, après les notables, l'Assemblée Constituante se formait
dans l'avenir, et cette association du tiers, que M. Necker espérait
enfin faire adopter, causait déjà un mouvement général fort actif. Les
amis de M. Necker lui étaient demeurés fidèles... mais cette fidélité
subsisterait-elle toujours?... il y avait une grande épreuve à
soutenir... Le moment était critique, car le délire de la liberté
américaine existait encore dans toute sa force, et cette liberté se
voyait dans tout ce qui offrait un point d'opposition avec la Cour. M.
Necker en était presque haï dans cet instant, et cette défaveur
suffisait pour lui donner une faveur que peut-être, sans cela, il
n'aurait pas eue en France, où tout ce qui fait réussir manquait à M.
Necker, la grâce, la légèreté d'esprit, de cet esprit spécial à notre
pays, qu'on ne comprend que lorsqu'on est né en France. Mademoiselle
Necker aimait la discussion et la rendait animée, ce qui déplaisait à
sa mère, surtout dans le moment où les affaires politiques demandaient
un grand calme et beaucoup de circonspection. Madame Necker avait deux
jours spécialement affectés pour recevoir... le lundi et le vendredi;
le lundi était plus intime... La santé déplorable de madame Necker lui
rendait, en général, ces jours-là fatigants, mais elle y était à côté
de son mari... Elle le voyait, l'entendait, et pour elle, ce charme du
coeur se répandait sur tout ce qui l'entourait. Pouvant difficilement
s'asseoir, elle allait d'un groupe à l'autre, écoutait et revenait
près de la cheminée, où bientôt elle était entourée à son tour, et M.
Necker le premier était attentif à tout ce qu'elle disait, et
recueillait avec une religieuse et scrupuleuse attention les anecdotes
qu'elle racontait avec une grâce charmante. Il est faux qu'elle fût
_guindée_ dans sa conversation... Son maintien était raide, et puis
cette malheureuse attitude, cette difficulté de s'asseoir était un des
plus grands obstacles au charme du _laisser-aller_, qui était surtout
alors ce qui dominait dans une société intime et de la haute classe;
mais madame Necker suppléait autant que possible à ce laisser-aller,
par une finesse d'idée qui plaisait. Celle offerte par elle vous
plaisait aussi par la manière dont elle la présentait... il semblait
qu'elle était, depuis longtemps, au bord de votre pensée... Enfin, on
se trouvait peut-être mieux avec elle qu'avec sa fille, malgré le
brillant génie et la faconde toute sublime de madame de Staël... Elle
inspirait tout d'abord une grande méfiance de soi-même... Ce sentiment
est pénible...

Ce même soir où l'on avait lu le portrait de la duchesse de Lauzun,
les groupes étaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans le salon de
madame Necker. Dans l'une des parties les plus éloignées de la
cheminée, on voyait madame de Staël, entourée de l'abbé Raynal,
Marmontel, Grimm, la duchesse de Grammont, Cerutti et quelques amis de
l'éloquence forte et passionnée de la jeune femme. Elle racontait en
ce moment l'événement du portrait de Charles Ier, posé dans le cabinet
du Roi par M. le comte d'Artois le jour où M. Necker proposa la
réunion entière... Madame de Staël, sans réfléchir combien cette
anecdote pouvait être pénible aux oreilles de son père qu'elle
adorait, et pour qui elle professait un culte fanatique, racontait
l'aventure avec une chaleur d'expression qui doublait encore lorsqu'on
songeait qu'elle indiquait ainsi jusqu'où pouvait aller l'aveuglement
de la famille royale, puisque le frère du roi voyait sa mort dans ce
qui pouvait peut-être le sauver, si cette mesure eût été dirigée au
lieu d'être arrachée _au pouvoir_ par _la force_!...

--Mon père indiquait le seul moyen de salut[56], prononça hautement la
jeune ambassadrice... Eh bien! que croyez-vous que fit M. le comte
d'Artois?... poursuivit-elle en s'adressant à l'abbé Raynal...
Lorsqu'il vit que la leçon n'était pas comprise par le Roi... il
enleva le tableau et y substitua le même jour une gravure anglaise,
représentant non pas la figure de Charles Ier... mais son
supplice[57]...

[Note 56: Cette anecdote fut racontée le lendemain par madame de Staël
elle-même chez son père. Je l'ai entendu raconter à M. de La Harpe.]

[Note 57: Cette sorte de prévision ne veut rien dire du tout: Louis
XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles Ier, et c'est
pour l'éviter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'était donc pas
Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop cette
tragique histoire, mais le moyen de l'éviter par une marche plus saine
et du moins raisonnable.]

L'ABBÉ RAYNAL.

Et que dit le Roi, cette fois, à la vue de la gravure?...

MADAME DE STAËL.

Rien. La leçon demeura sans fruit comme la première. Mais ne
trouvez-vous pas admirable qu'à de l'ignorance on joigne une hardiesse
aussi grande?

UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.

Madame la marquise de Sillery...

En entendant ce nom, il y eut d'abord un silence général, et puis
comme un murmure produit par beaucoup de chuchotements; madame de
Genlis n'en eut pas du tout l'air embarrassée; madame Necker fit
beaucoup de pas au-devant d'elle, et la prenant par la main elle la
fit asseoir le plus commodément possible, l'entoura de soins, et lui
montra sans affectation une bienveillance marquée.

MADAME DE STAËL, à M. de La Harpe, qui vient de se joindre aux hommes
qui sont autour d'elle, mais à demi-voix.

Que nous apporte-t-elle aujourd'hui, madame de Genlis?... un traité
sur l'éducation ou bien un conte de fée?... (M. de La Harpe sourit.)
J'avoue, poursuivit madame de Staël, que je fus très-enthousiaste de
madame de Genlis. Ma mère me conduisit à Bellechasse, où elle était
déjà avec mademoiselle d'Orléans... Je venais de lire _Adèle et
Théodore_; j'en étais enchantée, et je voulais en connaître l'auteur.
Ma mère voulut bien y aller à ma prière, et nous entendîmes la lecture
d'une pièce de madame de Genlis, qui me charma, _Zélie, ou
l'Ingénue_. Comme son style est pur et qu'elle dit à ravir, j'avoue
que j'ai rarement entendu la lecture d'un morceau de littérature par
son auteur, avec autant de plaisir qu'elle m'en fit; mais, depuis, ce
que j'ai appris de madame de Genlis m'a bien éloignée d'elle.

Madame de Staël ne voulait pas dire qu'elle savait tout ce que madame
de Genlis disait de sa mère, de son père et d'elle-même...

Dans ce moment on entendit quelques voix animées s'élever à
l'extrémité du salon, dans la partie où étaient madame de Genlis et
madame Necker, ainsi que madame de Blot. Madame de Staël s'appuya sur
le bras de son père, qui venait à elle, et s'approchant de l'endroit
où la conversation paraissait animée, elle vit madame de Genlis et sa
mère qui discutaient ensemble, et madame de Blot, dont le sourire fin
et même malin appuyait ce que disait madame Necker, en jetant une
sorte de ridicule sur madame de Genlis, dont l'émotion, visiblement
excitée, contrastait avec le calme inaltérable de madame Necker...
Elle donnait l'idée d'une soeur morave... toujours égale, comme
soumise à une règle générale, tandis qu'elle n'obéissait qu'à celle
qu'elle-même s'imposait. Lorsque madame Necker avançait une opinion un
peu hasardée, rien dans ses manières, dans le timbre de sa voix, ne
dénotait une discussion. Madame de Genlis, au contraire, était agitée;
ses yeux, qu'elle avait fort beaux, lançaient malgré elle des regards
_plus qu'animés_, et le reste de sa physionomie, ses traits[58], qui
demandaient de l'harmonie pour être agréables, révélaient par leur
contraction une agitation intérieure dont elle n'était pas maîtresse.
La position où elle était redoublait encore ce malaise; dans ce cercle
de femmes qui étaient ce soir-là chez madame Necker, madame de Genlis
comptait bien peu d'amies, et elle le savait... Madame de Blot, à elle
seule, suffisait déjà pour l'embarrasser. Madame de Blot, dame
d'honneur de madame la duchesse de Chartres, avait conséquemment
longtemps dominé madame de Genlis de son autorité, et depuis, elle
était demeurée plus que malveillante pour elle; elle était son
ennemie. Madame de Genlis raconte comment cette inimitié était venue;
mais elle le raconte à sa manière, disant que _n'ayant pas lu la
Nouvelle Héloïse, à vingt-deux ou vingt-quatre ans qu'elle avait
alors_, madame de Blot l'entreprit sur ce chapitre devant madame la
duchesse de Chartres et devant _M. le duc de Chartres_, et qu'elle la
traita comme une personne qu'une autre assez impolie pourrait nommer
_bégueule_. Voilà, du moins, ce que madame de Genlis laisse apercevoir
dans sa propre narration... Elle parle de madame de Blot comme d'une
femme ridicule, et l'instant d'après elle en parle comme d'une
personne spirituelle et au-dessus des autres. Le fait est que madame
de Blot, quoiqu'elle ne fût plus une jeune femme, était toujours
élégante dans sa taille et ses manières, et surtout dans sa mise,
non-seulement par le choix des objets de sa toilette, mais par une
grâce intime qui faisait imiter le lendemain par les autres femmes ce
qu'elle avait porté la veille... Elle était supérieure comme esprit,
de causerie surtout, _et d'esprit de salon_ enfin, à tout ce qui était
au Palais-Royal à cette époque. Le duc de Chartres la tenait en haine,
en raison du pouvoir constant qu'elle exerçait sur toute la maison de
la duchesse de Chartres, et puis pour cet empire que l'esprit et
l'esprit sain peut aussi donner sur un caractère angélique comme
l'était celui de madame la duchesse de Chartres. Madame de Blot avait
de la gaîté dans l'esprit plus que dans le caractère, ce qui donne
toujours du charme et du piquant à la conversation, parce qu'elle ne
manque alors jamais de raison et qu'il en faut en tout, même pour
causer; et puis parce que la passion ne nous entraîne plus hors des
bornes de la discussion lorsque le caractère est paisible. Madame de
Blot avait encore un autre avantage, qui lui avait valu de bonne heure
la faveur de madame la duchesse de Chartres; c'était une extrême
politesse et une attention soutenue à ne violer aucun des usages
reçus. Aussi, madame de Blot attachait-elle une grande importance _au
bon ton_ et _aux bonnes manières_: la délicatesse de son goût, en ce
genre, était extrême. Ce n'était pas sur ce point, au reste, qu'elle
et madame de Genlis n'étaient point d'accord. Quoi qu'il en soit, le
sujet de leur inimitié était toujours demeuré fort obscur, malgré la
bonne volonté des curieux. Cependant la chose paraissait simple; et
plusieurs personnes de l'intimité de la cour du Palais-Royal m'ont
assuré que M. le duc de Chartres aurait pu résoudre les doutes pour
ceux qui voulaient en conserver. C'était du moins ce que disaient
plusieurs hommes, qui riaient et causaient dans des groupes à
l'extrémité du salon de madame Necker, et dans le billard qui le
précédait... Quelquefois le nom de madame de _Sillery-Genlis_ était-il
répété avec une expression de malveillance... Cependant madame de
Genlis ne perdait pas facilement contenance, et surtout l'assurance
nécessaire à ce qui devait la faire sortir du salon de madame Necker
comme victorieuse de la lutte engagée.

[Note 58: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors madame de
Sillery, par l'héritage de la terre de Sillery, avait été charmante et
surtout très-gracieuse; elle avait une très-singulière qualité dont
elle-même se vantait, que lui avait donnée la grande habitude de jouer
la comédie. Elle était _mime_... elle avait donc la possibilité de
prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une nouvelle
physionomie. Son genre de visage comportait plutôt de la gaîté et de
la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses grands yeux
fendus en amandes une expression qui racontait tout autre chose que ce
qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche était grande,
mais ses dents fort belles et ses lèvres bien faites... seulement un
mouvement imperceptible ramenait les deux lèvres l'une contre l'autre,
ce qui donnait alors aux coins de la bouche une expression tout-à-fait
déplaisante et fort méchante; et son nez, qui ne se sauvait de la
réputation de gros nez que parce qu'il pouvait aussi prétendre à celle
d'un nez retroussé, son nez recevait aussi un _plissement_ qui le
rendait tout autre, et changeait enfin tellement la physionomie de
madame de Genlis lors d'une émotion vive, que j'ai entendu M. de
Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait d'elle, qu'il
aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il exécrait, me dire
que madame de Genlis, assez maîtresse d'elle pour ne dire que ce
qu'elle voulait, ne l'était pas assez pour contrefaire son visage.]

--Mais, madame, disait-elle à madame Necker, comment, avec votre goût
si parfait, pouvez-vous vous refuser à voir dans M. de Voltaire ce
même bon goût étouffé sous une vanité excessive qui le prive de la
faculté de raisonner avec lui-même?... car aussitôt que son
amour-propre était offensé, il ne pouvait parler qu'avec une entière
partialité... et quant à la flatterie, jamais il ne la trouva trop
excessive. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé pour sa
statue faite par Pigalle!... Au reste, qu'en est-il résulté?... qu'un
comédien a eu plus de bon sens que la flatterie outrée qui faisait
insulter à la mémoire de Corneille et de Racine, en admettant une
statue entière dans le lieu où ils n'avaient que des bustes.

--Madame, répondit madame Necker, de sa voix toujours égale et douce,
M. Préville, en excitant la querelle dont vous parlez, a prouvé
certainement plus d'orgueil que M. de Voltaire, en mettant, lui, homme
vivant et comédien, son buste[59] immédiatement après celui de M. de
Voltaire, comme si de bien jouer une pièce était la même chose que de
la faire; et cette statue de Pigalle, fruit de l'admiration de la
France entière, a été d'abord reléguée au grenier, et depuis, par
faveur spéciale et par celle toute particulière de M. le duc de Duras,
elle est mise dans le vestibule au milieu des laquais et des
cochers!...

[Note 59: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'année, vers la fin
de la précédente, fut ridicule pour les deux parties. Préville
prétendit que la statue _assise_ de Voltaire, par Pigalle, ne devait
pas être dans le foyer de la Comédie-Française, pour y insulter de son
fauteuil à Racine, Corneille, et Molière, qui n'y avaient que des
bustes. En conséquence, la statue fut provisoirement reléguée _au
grenier_, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-là
les manières seules étaient à blâmer, car pour le fond M. de Voltaire
ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M.
de Voltaire, depuis soixante ans, était le bienfaiteur, on peut le
dire, de la Comédie-Française, et cette reconnaissance lui était due.
Et puis il était mort; et cette persécution exercée contre un
vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait
éclairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.]

Madame Necker était émue... Cette souscription pour la statue en
marbre de Voltaire, exécutée par Pigalle, avait été remplie par les
noms les plus illustres de France... L'idée était de madame Necker.
Quelques personnes s'y refusèrent; mais le nombre en fut tellement
circonscrit, que M. de Maistre est trop injurieux en disant sur M. de
Voltaire le mot affreux qui se trouve dans les _Soirées de
Saint-Pétersbourg_[60]...

[Note 60: M. de Maistre, dans l'une de ses Soirées de Pétersbourg,
s'écrie:

«Vous voulez élever une statue à Voltaire, je n'y mets aucun obstacle;
seulement, faites-la-lui élever par la main du bourreau!...»]

Cette conversation se prolongeait, au grand chagrin de M. Necker, qui,
à côté de sa fille, regardait madame de Genlis d'un air à la fois
moqueur, et cependant assez sérieux pour lui imposer. Quant à madame
de Staël, elle se contenait à peine. Sa mère le vit, et résolut de
mettre fin à cette sorte d'agitation, si contraire aux habitudes de sa
maison. Mais avant qu'elle eût pu reprendre la parole, madame de
Genlis la prévint:

--Vous parlez, madame, dit-elle à madame Necker, de la _simplicité_ de
M. de Voltaire; appellerez-vous ainsi le sentiment qui l'a porté à
faire mettre dans son salon de Ferney, ainsi que je l'y ai vu lorsque
je fus lui rendre visite, ce détestable tableau, véritable enseigne de
village, dans lequel M. de Voltaire est représenté dans une gloire,
ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis,
Fréron, Pompignan et une foule d'autres personnes qui étaient dans la
disgrâce de M. de Voltaire; tandis qu'un magnifique Corrége était
relégué dans une antichambre obscure, sans un rayon de soleil pour
adoucir son exil? M. Ott, peintre allemand, qui était également dans
ce voyage de Ferney, l'a vu comme moi. Est-ce là de la simplicité?

MADAME NECKER.

Vous m'avez mal comprise, madame; en parlant de la _simplicité_ de M.
de Voltaire, j'entends un grand naturel dans son langage et de la
facilité dans son débit. Ainsi, par exemple, il n'était pas comme
beaucoup de personnes d'esprit que nous connaissons toutes, et qui
s'écoutent parler avec une telle satisfaction d'elles-mêmes, qu'il
n'en reste plus pour autrui...

MADAME DE BARBANTANE.

Ajoutez que M. de Voltaire avait beaucoup de bonté, et que son coeur
était parfait. Quoi de plus touchant que la vie entière de cet
homme!...

MADAME DE BLOT.

J'ai une lettre de lui, qu'il m'écrivit quelques jours avant sa mort,
et dans laquelle il me parle avec une tendresse paternelle de tout ce
qu'il savait devoir me toucher de près... Il y a dix ans qu'elle est
écrite, et pour moi le souvenir en est aussi vif... Mais madame de
Genlis n'a peut-être pas été reçue aux Délices lorsqu'elle fut en
Suisse?...

MADAME DE GENLIS, d'un ton assez aigre.

J'ai eu l'honneur, madame, de vous raconter, plusieurs fois même, les
détails de mon entrevue avec M. de Voltaire... Je crois plutôt que
c'est _lui_ qui se sera trouvé contrarié de n'avoir pas fait sur moi
l'effet qu'il s'attendait à produire. J'ai été naturelle, et M. de
Voltaire s'attendait à des larmes, de l'attendrissement au moins...

MADAME DE BLOT, avec un naturel affecté.

Et vous n'avez pas même été émue?... pauvre petite!... Savez-vous qu'à
l'âge que vous aviez alors, c'est vraiment fort étonnant?... Quoi!...
pas même d'émotion?...

Et son regard se promena circulairement sur le groupe de femmes
assises près l'une de l'autre qui les entouraient... Toutes, excepté
l'ange de duchesse de Lauzun, sourirent avec une malice plus mordante
que la phrase la plus claire. Madame de Genlis comprit toute l'étendue
de cette attaque muette; elle connaissait la valeur de tout ce qui
frappait, et elle savait bien que souvent une histoire racontée sur
quelqu'un lui est plus nuisible, dès qu'il s'y trouve du ridicule, que
si cette même personne était attaquée sous le rapport de l'honneur...
Les conséquences de cette visite devaient être ensuite d'autant plus
connues dans le monde, que madame de Genlis allait peu chez madame
Necker... Madame de Staël avait été conduite un jour à Bellechasse,
par sa mère, pour y voir madame de Genlis... Son âme noble et franche,
son bon coeur, et plus que tout, son génie, qui se révélait à elle,
lui avait montré dans madame de Genlis ce qu'elle était en effet, une
femme supérieure[61]. Alors elle s'était livrée à son enthousiasme,
non pas, je crois, en _baisant les mains de madame de Genlis_, comme
elle le dit elle-même dans ses Mémoires (tome III, page 317), mais en
lui témoignant son admiration avec cette chaleur d'expression que
nous lui avons tous reconnue, et qu'elle devait avoir à un degré bien
puissant à l'âge de seize ans qu'elle avait alors... Quant à madame
de Genlis, elle ne vit pas s'élever près d'elle une femme qui
présageait une gloire assez lumineuse pour en déverser une partie des
rayons sur toutes les femmes de son siècle, sans un sentiment de
mauvaise nature. Sous le prétexte qu'elle n'aimait pas les personnes
exaltées, madame de Genlis s'éloigna de madame Necker et de sa fille,
et ne fut pour elles qu'une simple connaissance; en apparence du
moins, car au fond elle était leur ennemie, et sa haine pour madame de
Staël se fit jour en dépit de ses efforts pour la cacher, et se montra
jusque dans les plus petites circonstances[62]... Au moment de cette
soirée chez madame Necker, elle ne cachait même pas ses
sentiments[63], et ce qu'avait dit M. Necker, pour l'histoire qu'elle
attribuait à M. de Chastellux, répandue par elle, était commenté de la
manière la plus moqueuse. Madame de Staël, instruite de ces
particularités, et franche autant qu'elle était passionnée, était
depuis ce temps d'une froideur même insolente avec madame de Genlis.
Un mot que celle-ci avait eu la maladresse de dire sur M. Necker
avait été la déclaration de guerre, et l'hostilité était complète
entre ces deux femmes... Madame de Staël avait pour son père surtout
une de ces affections qui n'accordent aucune transaction.

[Note 61: Il est permis de dire ce que je dis là de madame de Genlis;
mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une biographie
aussi burlesque, sans être amusante, que celle qui se trouve dans le
_Dictionnaire de la Conversation_, et qui est signée _Jules Janin_!...
J'ai d'abord cru que je me trompais, que la biographie n'était pas
celle de madame de Genlis, et que l'auteur n'était pas Jules Janin.
Mais, hélas! à mon grand regret, c'était bien lui, c'était bien elle.
Je n'aime pas à perdre mes illusions; il est trop tard pour les
remplacer. Voilà que je croyais qu'avec l'esprit ravissant de M. Jules
Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on faisait _des
biographies_ et des articles qui frappent d'_anathème_, du moins par
l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur l'enclume, ou
bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules Janin peut-il
dire que madame de Genlis est dans l'oubli _le plus entier?... un
sommeil de mort!... éternel_!... Mais où a-t-il pris cela? Ce n'est
même pas dans sa pensée; car vingt lignes plus loin il dit que les
ouvrages d'éducation de madame de Genlis sont _toujours_ dans une
foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton tranchant
avec lequel il prononce l'oraison funèbre de l'une de nos plus belles
réputations littéraires a quelque chose d'amusant. Mais vient ensuite
la partie plus sérieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur, qu'on le
déchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut avoir
non-seulement étudié tout ce qui le concerne, mais connaître sa vie
dans tous ses détails. Ce n'est pas pour prendre la défense de madame
de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas son
caractère: mais je suis juste, et je veux de l'équité, précisément
parce qu'elle est répréhensible. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à
accuser un coupable faussement. Pour en revenir à madame de Genlis, à
sa biographie du _Dictionnaire de la Conversation_, l'auteur ne se
doute pas même de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a
recueilli dans les conversations de gens qui eux-mêmes ne la
connaissaient pas, et _redisent_ ce qu'_on a dit_ sans approfondir
aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin
que M. de Genlis épousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna
une fortune et un état dans le monde. Madame de Genlis était bien
fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la
_comtesse de Lancy_, étant chanoinesse d'Alix, à Lyon: il fallait être
d'une très-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune
fortune _que dix mille_ livres de rentes; il se maria secrètement et
contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent à lui que long-temps
après, et ce fut sa femme qui opéra ce rapprochement. Ensuite, où M.
Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis _fit surtout_
le bonheur et la fortune de madame de Genlis, _en ce qu'il lui donna
pour tante madame de Montesson_?... C'est une ignorance profonde des
faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de
Montesson était tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle
était _soeur_ de la mère de madame de Genlis, de madame de
Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crédit sur madame la
duchesse de Chartres, à qui jamais elle n'a même parlé, bien loin de
lui _avoir donné madame de Genlis pour dame du palais_. Ce n'est pas
non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis
_gouverneur_[61-A] des enfants d'Orléans. Ce fut le prince, et ce
n'était pas au Palais-Royal que se faisait l'éducation, mais bien à
Bellechasse, où un pavillon avait été bâti exprès. Je pourrais relever
cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de
celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin écrit
beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de
Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un résumé que
bien, que mal, et voilà une pauvre femme jugée. Mais aussi une femme
est bien ridicule d'oser écrire, et surtout d'avoir une réputation; de
faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de
Genlis, je rends hommage à son talent; car elle en a un très-positif.
Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Staël, et
aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mérite est de
puiser ses inspirations à un foyer dont la flamme est bien rare à
présent, celui du génie de l'âme. Mais pour n'être ni madame de Staël,
ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents
littéraires les plus distingués. C'est une évidence, et la nier ne
peut être que le résultat d'une pensée mal conçue ou d'un ressentiment
particulier.]

[Note 61-A: Elle ne fut jamais non plus _gouverneur_. C'est un mot qui
courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle a
fait une sorte de journal-manuel intitulé: _Leçons d'une
Gouvernante_.]

[Note 62: Cette soirée, qui eut lieu en effet chez madame Necker un
vendredi de la première année de la rentrée de son mari au
contrôle-général, m'a été racontée par le cardinal Maury, par M. de La
Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son
frère, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle
recevait. Il travaillait alors à un journal qu'on appelait _la
Chronique de Paris_, et il était en seconde et même troisième ligne
dans cette belle société littéraire, composée alors de tout ce que
nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empêchait pas de
remarquer et même d'écouter. À l'époque où les querelles de madame de
Staël et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles
amusèrent tout Paris, lors de _Corinne_ et de _Delphine_, le cardinal
Maury et Millin se rappelèrent tout ce qui s'était passé entre ces
deux femmes; et dans nos veillées du Raincy comme dans celles de
Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les
vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi étaient
charmants, surtout quand M. Necker n'y était pas, disait le cardinal.]

[Note 63: Voyez, dans la _Bibliothèque des Romans_, _la Femme auteur_,
ou _la Femme philosophe_, et une foule de petites nouvelles dans le
même genre. Ce sont des pamphlets contre madame de Staël.]

La conversation, toujours pénible à soutenir lorsqu'elle est disposée
à tourner à l'aigreur, devenait encore plus difficile pour la
maîtresse de la maison, qui était calme, compassée et sans aucune
imagination, bien qu'elle eût dans le langage une sorte de manière
emphatique qui pouvait y faire croire un moment. Madame Necker avait
été blessée de cette attaque directe relative à la statue de M. de
Voltaire; elle savait que madame de Genlis avait tourné en ridicule le
poëte et ses admirateurs, et cette preuve presque positive en était
une nouvelle assurance... Elle reprit donc la dernière parole de
madame de Genlis avec cette exquise politesse quelle apportait
toujours dans la conversation, même dans une discussion avec une
ennemie, et lui dit:

--Vous avez parlé, madame, de la vanité de M. de Voltaire; je vais, si
vous le permettez, vous montrer une lettre qu'il m'écrivit de Ferney
lorsqu'il apprit que notre intention était de lui envoyer M. Pigalle.

Madame Necker passa chez elle, et rapporta, après quelques moments
d'absence, une lettre de la main même de M. de Voltaire, chose qui
n'arrivait que dans les grandes occasions. Voici cette lettre:

«... J'ai soixante-seize ans, madame, et je sors à peine d'une grande
maladie. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais,
madame, il faudrait pour cela que j'eusse un visage... On n'en
devinerait pas même la place: mes yeux sont enfoncés de trois pouces;
mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent
à rien; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là
n'est point de la coquetterie, c'est une pure vérité. On n'a jamais
sculpté un pauvre homme dans cet état; M. Pigalle croirait qu'on s'est
moqué de lui, et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre que je n'oserais
jamais paraître devant lui, etc.»

--Eh bien! madame, dit madame Necker, après que madame de Genlis eut
pris lecture de la lettre du patriarche de Ferney, car elle avait
voulu qu'elle reconnût son écriture, que dites-vous de la vanité d'un
homme qui convient avec lui-même, et avec vous, que sa nature est
arrivée à être ainsi décrépite?...

MADAME DE GENLIS, se levant.

Tout ce que je pourrais dire, madame, serait superflu; car je suis
confirmée dans ma première pensée, maintenant que j'ai lu cette
lettre. (_Souriant et regardant madame Necker._) Vous m'accuserez
peut-être d'entêtement, ce n'est que _persévérance_ dans mon opinion.

MADAME DE BARBANTANE.

Ah! dans le fait! n'êtes-vous pas grande maîtresse de l'ordre de la
Persévérance?... C'est une bonne manière d'avoir un brevet
d'entêtement. On dit: _Je suis de l'ordre de la Persévérance[64], je
ne change pas d'avis_..., et on a raison! C'est fort commode!

[Note 64: Madame de Genlis avait fondé un ordre appelé l'ordre de _la
Persévérance_; elle prétendit alors que c'était un ordre ancien et qui
venait de Pologne. Madame Potocka et un Polonais lui donnèrent
quelques idées là-dessus, et le roi de Pologne acheva la mystification
que voulait faire madame de Genlis. Cet ordre a fait beaucoup de
bruit; on prétendit dans le temps que la Reine avait demandé à en
être, et qu'elle avait été _refusée_; je ne le crois pas, quoique
madame de Genlis le nie dans ses Mémoires de manière à le faire
croire. Au reste, l'anneau donné aux chevaliers ne leur imposait tout
simplement que la perfection; il portait en lettres émaillées:
_Candeur et loyauté, courage et bienfaisance, vertu, bonté,
persévérance._]

MADAME DE GENLIS, d'un air digne et sans paraître même émue de ce que
vient de lui dire madame de Barbantane, salue madame Necker en
souriant, et lui dit:

Quoique je sois _entêtée_, madame, permettez-moi de vous dire que je
suis fâchée de me trouver d'un autre avis que le vôtre: c'est un
regret qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver quand on vous apprécie
comme je le fais... Permettez-moi d'ajouter que je suis effectivement
de l'ordre de la Persévérance, et que je le prouverai par celle que je
mettrai toujours à vous être agréable.

Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et
son adieu fut même amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramené à
elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti,
s'en fut, non pas comme une femme, même de bon ton, s'en irait
aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tête comme un
sous-officier prussien, soit en traînant ou avançant une jambe et
donnant une main[65] qu'on lui secoue avec force, mais en marchant
doucement, soit pour s'échapper sans être vue, afin d'éviter de faire
événement, et pour cela on saisissait le moment où il entrait une
nouvelle visite, soit pour bien développer l'élégance de sa taille,
qui alors avait tous ses avantages, en prenant congé de la maîtresse
de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'éviter. Cette politesse, que nous
regardons aujourd'hui comme ridicule, était plus nécessaire au bonheur
de la vie habituelle qu'on ne le croirait peut-être; elle entretenait
des relations douces et amicales entre des personnes qui, quelquefois,
étaient disposées à s'éloigner l'une de l'autre. À cette époque il
était encore facile de maintenir cette façon d'être: des traditions
toutes récentes, des souvenirs de ce siècle qui nous avait fait
proclamer le peuple le plus poli du monde entier, aidaient à conserver
cette urbanité de manières, cette sûreté de commerce, cet échange
réciproque d'attentions, de sacrifices même, sans lesquels une société
n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce qui donne de la force à ce
code qui nous régit. À l'époque que je cite, il y avait d'ailleurs
dans le monde de ces personnes qui survivent au siècle où elles ont
vécu, et qui transportent dans l'autre les traditions et les coutumes
du précédent; ce qu'elles avaient vu, elles le racontaient à la jeune
génération, qui voulait à son tour avoir à raconter que le temps où
elle vivait était le plus poli et le plus remarquable comme exquises
manières. J'ai connu chez ma mère de vieux amis de la maison, qui me
tenaient sur leurs genoux et me racontaient qu'ils avaient vu Louis
XIV dans leur enfance. Ma mère avait elle-même été nourrie dans ces
traditions, et je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres,
était M. le comte de Périgord[66], étaient bien intéressants à
écouter, surtout ce dernier, qui avait une grâce et une politesse
parfaites, et qui, du reste, était ordinaire d'esprit, mais ne le
paraissait pas, tant sa conversation avait de douceur et de charme.
Son suffrage était d'un grand poids[67]; c'était presque un succès
pour ceux qui entraient dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait
présenter chez lui comme une jeune femme se faisait toujours présenter
dans ce temps-là, soit chez madame la maréchale de Luxembourg, soit
chez madame de Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la
duchesse de Brancas, dont l'extrême bon goût était le régulateur de
celui d'une grande partie de la société: on voulait plaire à cette
société, et pour cela il fallait être aimable pour sa patronne. On
faisait des frais; ils nous étaient rendus, et de là cet échange
mutuel de prévenances et de marques d'intérêt. Le premier véritable
ébranlement de cet édifice sacré de la société fut donné en 1787 à
celle de Paris par la Révolution _commençante_. On se moqua de TOUT,
de son père, de sa mère, même de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer
de soi-même? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore
bon, loyal et vertueux; on eut des façons _polies_, mais parce qu'il
fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien
que lorsqu'on est près du mal.

[Note 65: Un homme d'un mérite supérieur, et qui joint à ce mérite un
esprit spécialement fin et d'une nature à la _Sterne_, M. Dupin, le
président de la Chambre, me disait un jour en parlant de ces _mains
secouées_, façon de s'aborder aussi grossière que ridicule, mais en
usage enfin, et voilà ce qui lui déplaît avec raison, qu'il fallait
nommer cela des _patinades_.]

[Note 66: L'oncle de M. de Talleyrand. J'ai encore aujourd'hui ma
bonne et excellente amie, la comtesse de La Marlière, qui, avec ses
quatre-vingt-quatre ans, a toute la vivacité d'une femme de trente
ans, et qui me parle de tout le dernier siècle avec un esprit qui est
ravissant. Ce qu'elle sait est infini, ainsi que mon vieil ami M.
Lageard de Cherval.]

[Note 67: _Grand-père_ d'Élie de Périgord.]

Je n'entends pas toutefois, par ce que je viens de dire, que la
société de cette époque ne fût formée que d'êtres tellement
excellents, que nous menions une vie de l'âge d'or. Tout au contraire,
il y avait comme aujourd'hui des envieux et des envieuses, des
intrigantes et des intrigants, et tout ce même arsenal des méchancetés
du coeur; mais il y avait cette bonne éducation qui faisait éviter les
gaucheries dans les méchancetés, et qui les dépouillait de ces épines,
de cette enveloppe grossière qui est ajoutée dans notre temps aux
mêmes perfidies, aux mêmes vices, et rend le fiel plus amer lorsqu'on
arrive au fond du calice des unes, en augmentant la laideur des
autres. On est grossier aujourd'hui sans être meilleur, voilà tout le
changement. On a de l'impudence pour confesser une trahison; on lève
la tête pour la proclamer, et l'on appelle cette impudente effronterie
de la _franchise_. Ajoutez à cette prétention que jamais le mensonge
ne fut plus à l'ordre du jour parmi ce qu'on appelle encore le
monde... On est vain du mal qu'on produit, on est comme stipendié du
démon pour déranger la vie de la plus simple route... C'est une étude
bien curieuse à faire que celle de cette société qui s'en va
s'écroulant, s'abîmant sous ses propres ruines, et chantant HOSANNA
pour remercier Dieu de sa régénération! Ce serait peut-être
intéressant pour ceux qui assistent à la représentation, s'ils étaient
dégagés de tout intérêt; mais ce n'est pas possible... L'âme, le
coeur, le mobile de tout ici-bas, l'_intérêt_, une cause quelconque
enfin, nous attache à ce monde dans lequel nous vivons, et nous fait
frémir le coeur lorsque nous voyons les insensés qui conduisent la
voiture dans laquelle nous roulons aller toujours à côté du
précipice... Ils y tomberont tous en répétant qu'ils connaissent la
route.

--Vous ne connaissez que le vieux chemin, s'écrient-ils, on en a fait
un beaucoup plus beau!

--Sans doute, mais nous avons sur vous l'avantage de connaître
l'ancien et le nouveau, nous qui sommes de _l'ancien temps_!

Retournons chez madame Necker.

Lorsque madame de Genlis fut partie, les femmes qui composaient ce
soir-là la société de madame Necker firent entendre un choeur de
paroles qui, pour être cependant dites avec tout le bon goût possible,
n'en atteignaient pas moins le but, et ce but était madame de Genlis.
Elle n'était pas aimée depuis quelques années, et c'était elle-même
qui avait aigri le monde contre elle, par sa suffisance, son ton
aigre-doux dans le monde et sa conduite envers la Reine. À cette
époque, comme toujours, une femme influente dans le monde par son
esprit, sa figure ou sa fortune, savait bien nuire à n'importe
qui[68], et madame de Genlis, parlant presque toujours au nom du duc
de Chartres, était écoutée, bien qu'on ne l'aimât pas. Aussi
était-elle dans une grande disgrâce auprès de madame de Châlons[69],
jeune et charmante personne, cousine de madame la duchesse de
Polignac; auprès de madame de Brionne, parente de la Reine; de la
princesse de Beauvau, qui, en sa qualité de dame du palais, aimait la
Reine comme toutes les personnes qui l'approchaient... Madame de Blot
et madame de Barbantane étaient bien du Palais-Royal, ce qui leur
donnait l'ordre d'être mal pour la Reine; mais leur aversion pour
madame de Genlis les mettait en harmonie avec les autres femmes. Ce
fut en vain que madame Necker voulut prendre la défense de l'absente,
le déchaînement était trop fort. Madame de Staël vint au secours
d'ailleurs de madame de Blot, qui en ce moment expliquait à lord
Stormont, qui arrivait, comment il les trouvait si animées, ajoutant
que madame de Genlis avait avoué qu'elle n'avait pas même été émue
pendant son voyage à Ferney:

[Note 68: Qu'on voie à quel point cela est vrai pour Napoléon: il
avait madame de Staël contre lui; eh bien! elle lui a nui plus
peut-être que 25,000 hommes.]

[Note 69: Madame de Châlons, jeune et charmante femme, et cousine de
la duchesse de Polignac; elle accompagna son mari en Portugal, où il
fut nommé ambassadeur en 1790. Ce fut le dernier ambassadeur _de
famille_ que la France envoya dans la Péninsule. Il fut reçu avec le
cérémonial le plus bizarre, où se trouvent de ces usages qu'on suit
aujourd'hui parce qu'on l'a fait hier. Ce cérémonial était le plus
ridicule du monde; le détail s'en trouve dans mes Mémoires sur
l'empire. Par exemple, l'ambassadeur était reçu à la descente de son
vaisseau ou de sa galère, soit qu'il fût venu par mer ou par
l'Espagne, les deux seules routes pour parvenir à Lisbonne, par le
grand de Portugal le dernier ayant reçu la grandesse. Ils montaient
tous deux seuls dans une voiture de la cour; l'ambassadrice prenait
une autre route également dans les voitures de la reine[69-A].
L'ambassadeur et le grand de Portugal arrivaient à l'ambassade; là,
ils trouvaient une table somptueusement servie pour _trente_ couverts,
mais pas un convive. Ils se saluaient silencieusement et se mettaient
à table. On offrait de deux ou trois plats au seigneur portugais, qui
flairait seulement, et lorsque le cuisinier était bon, comme le mien,
par exemple, qui était le meilleur de Paris[69-B], c'était un
sacrifice. Les deux hommes demeuraient ainsi en face l'un de l'autre
pendant vingt minutes à peu près... ensuite le Portugais se levait, et
l'ambassadeur le reconduisait jusqu'à sa voiture. Une fois parti,
l'ambassadeur remontait, bâillait, s'il était triste de son humeur,
chose qu'il n'avait point osé faire, et riait, qu'il fût gai ou non,
car il le fallait bien, de cet original qui venait ainsi demander à
dîner à des gens qui arrivent et n'ont pas encore leurs malles
ouvertes... La même chose arriva pour nous; ce fut l'ambassadeur
d'Espagne, que nous ne connaissions pas, qui prêta tout ce dont on
avait besoin. Voilà ce que c'était que le Portugal en 1806.]

[Note 69-A: La reine était folle, mais elle régnait toujours; il y
avait une régence, et les actes portaient son nom.]

[Note 69-B: Il était si excellent, qu'un jour M. de La Vaupalière le
reconnut en mangeant d'une tête de veau en tortue chez moi... La
Vaupalière s'écria:--Il ne peut y avoir qu'_un seul_ homme dans Paris
qui puisse faire ainsi une tête de veau! C'est Harley!... C'était lui,
en effet. Cet homme portait, vers la fin de son service, l'insolence
culinaire à un tel point, qu'il ne faisait les jours de grands dîners
chez moi que les trois ou quatre plats qui étaient devant moi, et
qu'il savait que j'aimais;... le reste du dîner était bon, mais avec
une grande différence: c'était celui qui était sous lui qui agissait.
Quant à lui, il allait au spectacle à Lisbonne, au grand théâtre
italien, avec la même fashionabilité que le premier secrétaire
d'ambassade. C'était un type très-curieux à étudier que Harley. Tel
était le nom de mon cuisinier... il vit toujours.]

--Même ayant M. Ott, un fameux peintre allemand, avec elle, dit madame
de Staël.

Madame Necker ne dit rien, mais elle regarda sa fille avec une
expression de mécontentement très-marquée.

Il était minuit. Tout ce qui n'était pas de l'intimité de madame
Necker était parti; il ne restait plus que madame de Blot, madame de
Barbantane, madame de Lauzun, madame de Monaco, madame de Brionne,
madame la princesse de Poix, la seule personne de la Cour et même de
Paris qui eût dans toute leur pureté l'esprit aimable et les exquises
manières de la cour de Louis XIV, M. de La Harpe, Marmontel, l'abbé
Raynal, le maréchal de Noailles, le comte de Creutz, ambassadeur de
Suède, le comte Louis de Narbonne, Grimm, et plusieurs autres hommes
qui, moins marquants que ceux dont je viens de dire les noms, n'en
contribuaient pas moins à l'agrément des soupers de madame Necker, que
sa fille au reste rendait charmants, lorsqu'elle y restait quand sa
mère était trop souffrante pour les présider autrement que debout, ce
qui faisait dire au maréchal de Noailles qu'elle ressemblait alors au
spectre de Banquo dans _Macbeth_...

Ce même jour dont je raconte les événements, il y avait eu du
mouvement dans Paris... Les amis de M. Necker étaient inquiets... La
faction qui lui était contraire le poursuivait avec un acharnement
auquel il ne répondait qu'avec un grand calme et de la dignité. Sa
femme, qui pouvait paraître ridicule, mais ne l'était pas, avait, dans
tout ce qui se rapportait à son mari et à ses intérêts de famille, une
convenance égale à celle de M. Necker... Quant à leur fille, ses
passions la portaient à parler avec véhémence sur les sujets les plus
frivoles: qu'on juge de l'éloquence de son âme lorsqu'il s'agissait de
son père! son père, qu'elle idolâtrait! Quelquefois elle avait avec
lui une discussion sur un individu de la Révolution, un homme qui, la
veille, le matin même, avait injurié son père à la tribune, ou bien
dans un pamphlet... De l'individu, on arrivait aux choses, et la
discussion s'engageait. C'était alors que madame de Staël était
adorable!... elle conduisait la discussion juste au point où il
fallait qu'elle parvînt pour faire briller le talent de son père,
auquel elle était tellement supérieure, que la lutte n'était pas même
possible; et lorsqu'elle avait conduit son père _à la porte_ du
triomphe, alors elle se retirait modestement, mais si adroitement
aussi, que personne ne se pouvait douter qu'elle-même n'était pas
vaincue, et qu'elle cédait la victoire. Ceux qui ne connaissent pas
madame de Staël et la jugent d'après les pauvretés qu'en rapportent
quelques écrits de madame de Genlis et de quelques autres personnages
n'ayant pas le talent de madame de Genlis, et n'étant renommés que par
leur opposition au plus beau talent, au génie qui apparut dans le
dernier siècle; les personnes, dis-je, qui veulent juger madame de
Staël d'après _ces pièces-là_, rendront un arrêt complètement injuste,
car madame de Staël avait autant d'âme, autant de coeur que de génie,
et qui l'aurait vue dans l'exercice de cette coquetterie filiale
l'aurait elle-même adorée!...

Ce qui restait ce soir-là au contrôle-général avait été invité à
souper par madame Necker. Elle agissait ainsi dans la soirée: en
voyant dans la foule une personne qu'elle voulait garder, elle le lui
disait ou le lui faisait dire; mais il y avait _un fond_, comme on
appelait sept à huit personnes de l'extrême intimité qui toujours
étaient invitées de droit.

Les affaires politiques étaient alors d'une telle importance qu'une
discussion élevée sur un fait quelconque chez M. Necker ne pouvait
être que sérieuse... Madame Necker le sentit, et elle dirigea la
conversation vers un autre but. M. de Chastellux prétendait que madame
Necker arrangeait le matin la conversation du soir: c'est du moins
madame de Genlis qui le raconte. Je parlerai en son lieu de cette
anecdote, que je crois entièrement fausse, au moins dans quelques-unes
de ses parties... mais ce jour dont je viens de parler, il y avait
trop de monde d'ailleurs autour de madame Necker pour qu'elle pût
diriger à son gré la conversation. Lorsque la foule fut partie et que
le salon de madame Necker se trouva comme il devait être, alors
seulement elle parut respirer... «C'est dans de pareils instants que
je suis de plus en plus convaincue que je ne suis pas faite pour le
grand monde, disait-elle à la duchesse de Lauzun!.... C'est
Germaine[70] qui doit y briller et doit l'aimer, car elle possède
toutes les qualités qui mettent dans cette position d'être à la fois
redoutée et recherchée... tenez, regardez-la!...

[Note 70: Madame de Staël, Louise-Germaine, etc., etc.]

En ce moment, en effet, madame de Staël était presque belle; elle
était toujours mal mise, même selon la mode et ses convenances, et
elle l'était également selon sa personne, si difficile à encadrer dans
une parure ordinaire qui ne fût pas ridicule... Mais ce soir-là, elle
était bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beauté,
ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par goût, soit
qu'elle fût en deuil... Entourée de plusieurs hommes en adoration
devant elle, appuyée pour ainsi dire sur son père, dont elle semblait
interroger le regard pour deviner sa pensée, elle avait dans sa pose
et dans l'expression de sa physionomie toute une poésie de l'âme, que
plus tard elle a communiquée à tout ce qu'elle a écrit... Et puis,
sans être belle[71] madame de Staël était déjà le modèle d'après
lequel Gérard peignit sa Corinne vingt ans plus tard... C'était cette
même richesse de forme et de santé... cette même pureté de lignes...
ces contours puissamment arrondis qui revêtaient une organisation
poétique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au cap Misène,
devait improviser dans ces temps fabuleux où les jours, les nuits et
les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels... Madame de
Staël, jeune comme elle l'était en 1788, avait un charme très-puissant
qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait. Connaissant ses
avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir même, madame de
Staël, sans être une personne à prétention, en avait quelquefois les
inconvénients, parce que l'excès de son naturel en faisait soupçonner
la vérité... C'est ainsi qu'à l'époque où nous sommes arrivés, madame
de Staël était une personne extrêmement en dehors d'elle-même, et ne
pouvait contraindre ses sentiments... Madame Necker, entièrement
opposée non-seulement de système, mais de goûts, à la manière d'être
de sa fille, formait avec elle une étrange disparate... Il y avait
donc dans ce groupe de trois personnes s'aimant sans doute, mais se
convenant mal, bien peu aussi d'éléments de bonheur... Il y avait même
souvent des discussions qui se terminaient néanmoins toujours
convenablement, parce que madame de Staël, tout en ayant raison,
évitait de faire souffrir sa mère ou son père par un triomphe qui les
eût blessés... Tous ceux qui ont connu madame de Staël peuvent
certifier de la vérité du fait, et ce qui était surtout admirable,
c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de complaisance accordée à
_un vieil enfant_... On voyait qu'elle cédait par respect et par
convenance[72].

[Note 71: Je ne parle pas de sa figure, mais de sa personne; on sait
qu'elle était admirablement faite, et que ses épaules, sa poitrine,
ses bras et ses mains étaient d'une grande et rare beauté.]

[Note 72: M. de Narbonne, le cardinal Maury, M. Suard, M. Frédéric de
Châteauneuf, qui la virent plus tard à Coppet, me certifièrent tous
cette vérité.]

Ce même jour dont je parle, il avait été question de l'abbé Barthélemy
(Anacharsis), et on en avait dit assez de mal. Quelques personnes
avaient assisté à la séance académique du matin pour sa réception, et
madame de Staël voulait entendre un avis sur cette grande affaire;
elle interpella donc M. de La Harpe, qui alors était son plus ardent
admirateur, et lui demanda des détails sur la réception de l'abbé
Barthélemy, qui avait été reçu par le chevalier de Boufflers. Madame
Necker avait demandé à sa fille de détourner, autant que possible, la
conversation des sujets politiques...... Madame de Staël aimait sans
doute avec passion une discussion _tribunitienne_, et pour elle le
forum eût été un lieu de prédilection... Mais les causes littéraires
lui plaisaient aussi. C'est, au reste, à sa coutume de soutenir des
causes politiques dans le salon de sa mère, et plus tard dans le sien
lorsqu'elle fut ambassadrice de Suède, qu'on doit la funeste manie qui
domina les femmes de cette époque, et fit de tous les salons de Paris
autant d'arènes où les amants, les maris et les frères, soutenus,
excités par la vue de celles qu'ils aimaient, prenaient, laissaient,
reprenaient des opinions qu'ils _relaissaient_ encore, selon les
caprices dominants de la passion qui les faisait agir. Depuis la
Fronde, il en allait ainsi; et M. de La Rochefoucauld disait avant la
bataille de Saint-Antoine:

  Pour obtenir son coeur, pour plaire à ses beaux yeux,
  Je fais la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux!...

et par une suite malheureuse de cette même influence, il disait aussi
après la bataille, mais d'une voix plus dolente:

  Pour obtenir son coeur, pour captiver ses voeux,
  J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux!

La _Fronde_ se fit et se forma dans le salon de madame la duchesse de
Longueville. Ce furent les mains blanches de madame la duchesse de
Chevreuse, de madame la duchesse de Longueville, de Mademoiselle,
_mademoiselle la Grande_, qui nouèrent les rubans bleus aux bouquets
de paille et en firent le signe de ralliement des _frondeurs_... Et
plus tard, est-ce que ce ne furent pas aussi les mains de toutes les
femmes de Paris qui nouèrent en rosettes tous leurs rubans blancs,
lorsqu'en 1814 le drapeau blanc flotta de nouveau sur les Tuileries...
et dans ces mêmes années 1789 et 1791, les cocardes blanches et
tricolores, avec l'influence immense de l'opinion sur celui qui
recevait un ruban ou bien un signe quelconque et se disait:

Que pensera-t-on de moi dans cette maison?...

Tout cela venait de même source...

Et on ne pouvait s'empêcher de demeurer soumis à cette influence de
l'_opinion publique_; car c'était ainsi qu'on nommait l'opinion qui
partait d'un salon dont la coterie se composait de cent personnes;
mais elles connaissaient l'autre coterie d'une semblable opinion, et
son influence doublait celle qui était immédiate... N'avons-nous pas
vu, à l'époque désastreuse de l'émigration, une caisse à l'adresse
d'un officier qui voulait demeurer dans ses terres avec sa femme et
ses enfants?... Eh bien! cette caisse renfermait une quenouille et son
fuseau!.... L'homme était frappé au visage de cette manière, et il
devait subir l'influence que les femmes alors exerçaient sur
l'opinion. Cette preuve de notre pouvoir fut la dernière, mais elle
fut immense... non-seulement dans ses effets immédiats, mais dans son
long retentissement, dans ses résultats funestes peut-être... non que
je récuse le pouvoir que Dieu a mis en nos mains, mais je crois qu'il
lui a donné une autre destination.

Madame de Staël ne le pensait pas ainsi... Elle croyait qu'il ne
fallait que de la force pour pénétrer de son sujet un auditoire bien
composé, et qu'il est du devoir d'une femme de lui inculquer alors les
opinions qu'on veut propager. Le matin de ce même soir, madame Necker
et elle avaient longuement agité cette question, et comme toujours, la
discussion brouilla la question au lieu de l'éclaircir, et elles se
trouvèrent un peu moins d'accord après la discussion qu'elles ne
l'étaient. Le résumé allait néanmoins être arrêté, lorsque monsieur le
comte Louis de Narbonne, qui alors était lié avec mademoiselle
Contat, entra dans le cabinet de madame Necker[73], dont il était
fort aimé..., quoique leur esprit fût tout-à-fait dissemblable....
C'est peut-être pour cette raison..... Quoi qu'il en soit, aussitôt
que la mère et la fille l'aperçurent, elles le firent juge de leur
cause, et il donna raison à madame Necker...

[Note 73: M. de Narbonne m'a souvent raconté que madame Necker évitait
les discussions politiques avec autant de soin que sa fille les
recherchait, et il me citait ce fait en me racontant qu'un jour,
allant voir madame Necker le matin, il la trouva dans un entretien
très-animé avec sa fille, et la suppliant de ne pas parler le soir
politique dans son salon; à quoi la fille répondait avec chaleur,
comme elle en mettait à tout ce qu'elle faisait, qu'elle ne pouvait se
promettre à elle-même d'être comme sa mère le lui demandait. Ma mère,
dit-elle à monsieur de Narbonne en riant, croit faire de moi comme
d'une masse de cire qu'elle jetterait en moule, et qui prend la forme
qu'on lui donne... Il faudrait que je fusse de même... Cela ne se peut
pas, n'est-ce pas? Cependant elle promit de ne parler que de
littérature. M. de Narbonne était alors lié avec mademoiselle Contat;
il venait de l'être avec madame de Coigny (la marquise), et cette
époque de 89 était le moment où il commençait à trouver madame de
Staël plus aimable que toutes les autres femmes.]

--Mais, ajouta-t-il, seulement pour ce soir; car quand je devrais en
voir les plus sinistres effets, je ne me refuserais pas au délicieux
plaisir d'entendre madame, dit-il en se tournant vers madame de Staël
et lui baisant la main... C'est un plaisir dangereux, je le sais, mais
il faut y céder.

Madame de Staël rougit, ce qui ne l'embellit pas! mais M. de Narbonne
commençait à être sous le charme... et elle-même y cédait aussi... Ce
ne fut, toutefois, que long-temps après qu'ils furent liés plus
intimement ensemble[74], c'est-à-dire quelques mois après; mais avant
ce moment même il avait du pouvoir dans la maison, où son charmant
esprit était apprécié ce qu'il valait, ainsi que son coeur... car il
était aussi bon que spirituel.

[Note 74: Je raconte cette soirée pour donner une idée des soupers
intimes de madame Necker; c'était exactement ainsi.]

En conséquence de sa promesse, madame de Staël, voyant sa mère
inquiète de la tournure qu'elle allait donner à la conversation avant
le souper, demanda, comme je l'ai dit, à M. de La Harpe, comment
s'était passée la séance de l'Académie.

MADAME NECKER.

Oui... Comment le récipiendaire s'est-il comporté, M. de La Harpe?...
Son discours...

M. DE LA HARPE, assez embarrassé, attendu que l'abbé Barthélemy est
l'ami de la famille Necker.

.... Son discours... est un peu médiocre. C'est l'ouvrage d'un homme
âgé, qui a voulu atteindre à un but trop élevé pour lui. On l'a
applaudi par bienveillance pour sa personne et son grand âge. On
trouve dans son discours de ces fautes dont il est rare de se garantir
aujourd'hui, mais dont l'abbé Barthélemy devrait être exempt... Par
exemple, il dit en parlant de son prédécesseur BEAUZÉE: «_La
métaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région
rarement fréquentée par des voyageurs; couverte, en certains endroits,
de riches moissons; en d'autres, de roches escarpées et de forêts._»
Des _moissons_, des roches escarpées, des forêts, dans la grammaire!
Que de grands mots déplacés et vides de sens! Et puis, en parlant de
Beauzée, homme de talent sans doute, mais presque inconnu hors de
France, il dit: «_Sa supériorité lui donne des droits à la
modestie..._» Quelle phrase louche et entortillée!... Il semblerait
qu'on ne doit être modeste qu'en étant supérieur... Je croyais, au
contraire, que c'était même _un devoir_ pour la médiocrité que d'être
modeste.

LE MARÉCHAL DE NOAILLES.

Et le chevalier, comment s'est-il comporté?... C'est lui qui
m'intéresse après tout.

M. DE LA HARPE.

Sa réponse étincelle d'esprit... Mais il y aurait un reproche à lui
faire peut-être... (_Ici M. de La Harpe regarde rapidement autour de
lui pour voir s'il n'y a personne qui puisse prendre parti pour M. de
Boufflers._) Il donne trop facilement dans le phébus... Mais c'est un
léger défaut que mille beautés font disparaître, et ce n'est qu'en ma
qualité d'Aristarque que je me suis permis cette critique en répondant
à M. le maréchal... Et dans une sorte d'analyse du _Voyage du jeune
Anacharsis_, remplie d'imagination et de noblesse, dans laquelle il
retrace l'état de dégradation où est la Grèce aujourd'hui sous des
maîtres barbares[75], M. le chevalier de Boufflers s'élève à la
hauteur du plus beau talent. Ce passage m'a tellement frappé, que je
lui ai demandé sur l'heure même la permission d'en prendre une copie,
et je l'ai sur moi.

[Note 75: Ce que pense et dit M. le chevalier de Boufflers dans son
discours est bien curieux, il avait _deviné_ l'avenir.]

MADAME NECKER.

M. de La Harpe, je vous demande instamment de lire ce morceau.

MADAME DE STAËL, allant à lui et lui serrant vivement la main, lui dit
d'un ton caressant:

M. de La Harpe! M. de La Harpe! j'aimerais bien mieux quelque chose de
vous. Mais après ce que vous écrivez, ce que je préfère, c'est ce que
vous lisez!

M. DE LA HARPE, s'inclinant.

Madame!... votre bonté me confond! (_Il tire un portefeuille de sa
poche, dans lequel est le fragment du chevalier de Boufflers, et
lit_[76]:)

[Note 76: Ce discours est celui de M. de Boufflers même; je l'ai
transcrit seulement par fragments, le trouvant moi-même fort beau;
cependant, il a les défauts de son époque, l'_abondance stérile_ des
épithètes et des épithètes _trois_ par _trois_... Ainsi, par exemple:

.... Les tableaux _nouveaux_, _parlants_ et _vivants_...
L'_enthousiasme_, la _haine_ et l'_impartialité_, tracent le portrait
de Philippe. Chaque chose a repris sa _forme_, son _lustre_ et sa
_place_, etc., etc.

J'ai mis ce fragment, parce qu'il est peu connu et qu'il rappelle
l'époque; il est fort long, et je n'en ai pu placer qu'une petite
portion.]

«Mais quel autre Orphée, quelle voix harmonieuse, rappelle sur ces
coteaux dépouillés les arbres majestueux qui les couronnaient, et
rend à ces lieux incultes l'ornement de leurs bocages frais, de leurs
vertes prairies, de leurs ondoyantes moissons? Quels puissants accords
ont de nouveau rassemblé les pierres éparses de ces murs autrefois
bâtis par les dieux? Tous les édifices sont relevés sur leurs
fondements, toutes les colonnes sur leurs bases, toutes les statues
sur leurs piédestaux. Chaque chose a repris sa forme, son lustre et sa
place, et dans cette création récente, le plus aimable des peuples a
retrouvé ses cités, ses demeures, ses lois, ses usages, ses intérêts,
ses occupations et ses fêtes. C'est vous, Monsieur, qui opérez tous
ces prodiges: vous parlez, aussitôt la nuit de vingt siècles fait
place à une lumière soudaine, et laisse éclore à nos yeux le
magnifique spectacle de la Grèce entière au plus haut degré de son
antique splendeur. Argos, Sparte, Athènes, Corinthe et mille autres
villes disparues, sont repeuplées... Vous nous montrez, vous nous
ouvrez les temples, les théâtres, les gymnases, les académies, les
édifices publics, les maisons particulières, les réduits les plus
intérieurs. Admis sous vos auspices dans leurs assemblées, dans leurs
camps, à leurs écoles, à leurs cercles, à leurs repas, nous voilà
mêlés dans tous leurs jeux, spectateurs de toutes les cérémonies,
témoins de toutes les délibérations, associés à tous les intérêts,
initiés à tous les mystères, confidents de toutes les pensées, et
jamais les Grecs n'ont aussi bien connu la Grèce, jamais ils ne se
sont aussi bien connus eux-mêmes que votre Anacharsis ne nous les a
fait connaître...

«Dans ces tableaux nouveaux, parlants et vivants, les objets s'offrent
à nous sous tous les aspects. Les hommes et les peuples, toujours en
rapport, toujours aux prises les uns avec les autres, nous découvrent
à l'envi leurs vices et leurs vertus. L'enthousiasme, la haine et
l'impartialité tracent alternativement le portrait de Philippe. Les
tristes hymnes des Messéniens accusent l'orgueil de Lacédémone. Les
Athéniens laissent entrevoir leur corruption au travers de leurs
agréments. Le suffrage ou le blâme distribué tour à tour par des
partisans ou par des rivaux, tous les témoignages favorables ou
contraires soigneusement recueillis, fidèlement cités, sagement
appréciés, suspendent et sollicitent des jugements que vous laissez
modestement prononcer à votre lecteur; il tient la balance, mais vous
y mettez les poids.

«Enfin, est-il question de la plus noble passion des Grecs, de leur
patriotisme? En nous les offrant pour modèles, vous nous rendez leurs
émules. Mais que dis-je! En fait de patriotisme, les exemples des
Grecs nous seraient-ils nécessaires? Non, non; ce feu sacré, trop
longtemps couvert, mais jamais éteint, n'attendait ici que le souffle
d'un _roi citoyen_[77] pour tout embraser.»

[Note 77: Singulière coïncidence! Louis XVI, acceptant la constitution
de 89, est appelé _roi citoyen_, comme Louis-Philippe, quarante-un ans
plus tard!...]

     (Ici de nombreux applaudissements interrompent M. de La Harpe...
     Madame de Staël, transportée de cette partie du discours de M. de
     Boufflers, témoigne son admiration et son contentement...
     Mouvement très-prononcé. Moment de repos pendant lequel on parle
     du discours... M. de La Harpe reprend sa lecture.)

«...Déjà un même esprit nous vivifie, un même sentiment nous élève,
une même raison nous dirige, un même titre nous enorgueillit, c'est
celui de Français... Nous savons comme les Grecs qu'il n'est de
véritable existence qu'avec la liberté, sans laquelle on n'est point
homme, et qu'avec la loi, sans laquelle on n'est point libre
(_Approbation nouvelle et prononcée_). Nous savons, comme eux, qu'au
milieu des inégalités nécessaires des dons de la nature et de la
fortune, tous les citoyens sont égaux aux yeux de la loi (_Nouvelle
approbation_), et que nulle préférence ne vaut cette précieuse
égalité, qui seule peut sauver du malheur de haïr ou d'être haï. Nous
savons, comme eux, qu'avant d'être à soi-même, on est à sa patrie, et
que tout citoyen lui doit le tribut de son bien, de son courage, de
ses talents, de ses veilles, comme l'arbre doit le tribut de son ombre
et de ses fruits aux lieux où il a pris racine[78].»

[Note 78: Ce qui est ici rapporté du discours de M. de Boufflers est
textuellement copié dans le discours même de M. le chevalier de
Boufflers. (_Note de l'auteur._)]

Lorsque M. de La Harpe eut fini de lire, tout le monde l'entoura pour
le remercier d'avoir apporté ce fragment...

--Voilà un morceau vraiment bien fait, dit madame de Barbantane. M. de
Boufflers a montré en l'écrivant que l'auteur d'_Aline_ pouvait
produire des choses aussi fortes et profondément senties qu'il en fait
de légères et d'agréables... Qu'en dit M. Necker?

--Je le trouve fort beau, madame, et j'en ferai sincèrement mon
compliment à monsieur le chevalier de Boufflers.

On annonce: Monsieur l'abbé Barthélemy.

--Vous arrivez toujours trop tard, lui dit madame Necker, mais surtout
aujourd'hui... M. de La Harpe vient de nous lire le discours de M. de
Boufflers, et j'avoue que je n'ai pu résister au bonheur que j'ai
éprouvé de vous entendre louer avec cette vérité[79]... et puis des
louanges vraies dites par un homme d'esprit avec cette chaleur de
coeur, c'est vraiment une chose si rare, qu'il faut en remercier le
Ciel lorsque cela arrive à un de nos amis... Mais pourquoi venir si
tard?...

[Note 79: M. l'abbé Barthélemy était un des amis de la famille
Necker.]

--J'assistais à une lecture à laquelle très-peu de monde était invité.
Monsieur le marquis de Montesquiou nous a lu un drame de sa
composition qui, je l'avoue, m'a fait la plus profonde impression,
intitulé _les Joueurs_... Le but en est fort moral, et tous les
événements marchent avec une chaleur d'action remarquable.

--Je connais cet ouvrage, dit M. de La Harpe... Nous l'avons joué cet
été à Maupertuis[80].

[Note 80: Belle terre à quelques lieues de Paris, appartenant à cette
époque à M. le marquis de Montesquiou. On y joua _les Joueurs_ dans
l'été de 1789, et M. de La Harpe y avait, en effet, un rôle, ainsi que
Marmontel.]

MADAME NECKER.

Comment ne nous en avez-vous pas parlé, M. de La Harpe?

MADAME DE STAËL.

Oui, vous savez que nous désirons connaître tout ce qui paraît dans
toutes les branches de la littérature, et un ouvrage de M. de
Montesquiou!... C'est un double intérêt... Est-ce bien?

M. DE LA HARPE.

Je m'avoue coupable; car l'ouvrage vaut bien la peine d'une analyse et
d'un éloge... Mais une fois dans ce salon, on est si agréablement
détourné de la route qu'on s'est tracée en y venant, que je suis
pardonnable.

MADAME NECKER, en souriant.

Et vous serez _pardonné_, si vous nous en dites votre avis: car c'est
particulièrement à votre avis que nous tenons, vous le savez?

M. DE LA HARPE, s'inclinant.

Marmontel, qui était aussi à Maupertuis, et avait, comme moi, un rôle
dans la pièce, vous dira, madame, que c'est un ouvrage de très-haute
espérance, si l'auteur veut étudier l'art dramatique. Cette pièce des
_Joueurs_ est parfaitement conduite, et réussirait à la scène avec peu
de changements. C'est une peinture des malheurs qu'entraîne avec elle
la passion du jeu: toutes les bassesses qui se commettent dans les
tripots, école de tant de fripons et l'écueil de tant de dupes, les
crimes et les horreurs qui s'y multiplient, cet assemblage de la bonne
et de la mauvaise compagnie associées ensemble pour même honte comme
pour même joie, toutes ces turpitudes dont la société devrait rougir
enfin, sont dépeintes dans la pièce de M. le marquis de Montesquiou
avec une vérité profondément morale et très-dramatique; les caractères
sont bien tracés, l'intérêt est bien conduit, enfin c'est une bonne
pièce: et une pièce en cinq actes et en vers, c'est une chose assez
rare pour en prendre note; mais voici qui est aussi bien curieux!...
Il y a quelques années, que le marquis de Montesquiou fit lire sa
pièce aux Comédiens français, mais sans faire dire son nom; il laissa
croire, au contraire, qu'elle était d'un jeune auteur sans nom et sans
état: elle fut refusée à l'UNANIMITÉ. Elle est pourtant bien écrite,
et elle m'a paru faire plaisir à la représentation; après cela, ce
n'est point un jugement sans appel que celui d'un parterre de comédie
de société, ce n'est pas une épreuve aussi certaine qu'une
représentation publique, et encore celle-ci ne l'est pas toujours. La
pièce de M. de Montesquiou a été aussi bien jouée, au reste, qu'il est
possible de jouer sur un théâtre de société...

MARMONTEL.

Comme madame la baronne de Montesquiou a surtout été charmante! quelle
douce voix! quelle finesse! elle joue aussi bien les soubrettes que
les amoureuses: deux emplois très-opposés cependant! elle a un son de
voix ravissant, et une grâce inimitable dans toute sa charmante
personne... Au surplus, La Harpe peut en parler mieux que moi, car
elle a joué _Mélanie_ d'une manière plus supérieure, dit-il, qu'il ne
l'a jamais vu jouer.

M. DE LA HARPE.

C'est la vérité: elle fit fondre en larmes toute l'assemblée; elle y
mit une telle expression, que moi-même je trouvai dans son rôle des
nuances, saisies par elle, que je n'avais pas conçues dans le
caractère de Mélanie.

MARMONTEL.

La Harpe, dis donc à ces dames les vers que tu as faits pour madame
la baronne de Montesquiou.

M. DE LA HARPE, embarrassé.

Je ne crois pas me les rappeler.

MADAME DE STAËL, avec un grand naturel.

Comment, vous! avec votre mémoire! allons donc!... c'est impossible.

M. DE LA HARPE, après avoir lancé un regard de reproche sur Marmontel,
récite les vers.

_À madame la baronne de Montesquiou._

    De ses talents qu'a-t-elle donc affaire?
    Pour nous charmer, il suffit de ces yeux,
    De ce maintien, de ce port gracieux:
    En se montrant, elle est sûre de plaire...
    J'entends sa voix, et je suis dans les cieux.
    Naïve Annette et touchante Émilie[81],
  Si belle dans les pleurs! en riant si jolie!...
  Lequel de tant d'attraits est plus puissant sur nous?
  Son organe ravit et son jeu nous entraîne.
  Son sourire est si fin! son regard est si doux!....
  Lequel lui sied mieux d'être bergère ou reine?
  Chacun de ses talents rendrait une autre vaine:
  Eh bien! elle est modeste en les possédant tous.

[Note 81: Ces noms étaient ceux des rôles qu'elle remplissait dans les
différentes pièces qu'on a jouées à Maupertuis.]

MADAME DE STAËL, avec force.

Ils sont charmants, ces vers! et surtout parfaitement vrais! Quand on
connaît madame la baronne de Montesquiou, on est encore plus frappé de
leur beauté.

MADAME NECKER, après avoir jeté un coup d'oeil attristé sur sa fille,
éprouve néanmoins un mouvement d'orgueil maternel en l'entendant louer
une autre jeune femme sur tout ce qui lui manquait...; aussi dit-elle
d'une voix émue:

Est-elle donc si agréable, cette jeune femme?

MADAME DE STAËL.

Ah! charmante! et aussi bonne que belle!...

En ce moment, on annonça le souper. C'était l'heure particulière de
l'agrément de la maison de madame Necker. Avant cette heure, où
ordinairement les personnes les plus froides prennent une sorte
d'aisance et de _laisser aller_, il régnait toujours chez madame
Necker un air solennel, maintenu par elle et M. Necker; il y avait une
glace que toute la chaleur active et mouvante de leur fille ne pouvait
_fondre_... mais l'heure du souper était celle des _bons contes_:
chacun en faisait; ce n'était pas une grosse joie, mais une réunion de
gens joyeux; enfin, on s'y amusait, tandis que, malgré le génie de
madame de Staël, l'esprit de madame Necker et le talent de M. Necker,
on parvenait à s'ennuyer pendant les lectures et les discussions
littéraires du soir; mais au souper cela n'arrivait jamais... Ce
soir-là on était préoccupé des événements qui se préparaient. Le 6
octobre venait d'avoir lieu, et le plus sinistre avenir se montrait à
tous les yeux!... Madame de Staël, dont le beau talent voyait tout
comme le plus habile publiciste, fronçait souvent le sourcil devant
une réflexion plus ou moins sombre qui passait menaçante dans son
esprit... Quant à madame Necker, toujours égale dans son humeur,
quoique tremblante pour le sort de M. Necker, mais résignée et
confiante en Dieu, elle ne paraissait nullement troublée... Debout[82]
devant cette table que son mari et sa fille présidaient pour elle,
elle n'en était pas moins l'âme de ces réunions vraiment remarquables
par leur composition... M. Necker, malgré les occupations qui
réclamaient de lui travail ou repos, tenait le fauteuil de président,
et paraissait toujours écouter madame Necker avec un grand intérêt...
La conversation devint générale: on parla théâtre, littérature,
politique, et tout cela sans bruit, avec des paroles qui ne voulaient
pas persuader en étant injurieuses; il y avait _conversation_ enfin,
et jamais dispute. Quelquefois, cependant, Marmontel élevait la voix
avec une sorte de rudesse qui tenait à sa personne[83] plutôt qu'à ses
manières... il parlait vivement, et M. de La Harpe, toujours dans les
bornes, lui répondait doucement, quoiqu'avec aigreur lorsqu'il était
poussé trop avant dans ses retranchements. La discussion était sur des
pièces données au public de Paris, très-difficile encore à cette
époque, et qui faisait justice des mauvaises choses... Marmontel
prétendait que l'on y mettait de l'esprit de parti, et qu'on sifflait
les pièces qui ne flattaient pas l'esprit public.

[Note 82: On sait qu'elle ne pouvait pas s'asseoir à cause d'un
tremblement nerveux très-violent qui ne se calmait que dans le bain.]

[Note 83: Marmontel n'avait aucune élégance dans sa personne: il était
lourd et carré, avait l'air _hommasse_ enfin.]

--Mais, disait La Harpe, on profite au contraire de cet esprit du
moment pour nous inonder de plates productions... Voilà le vieux
d'Arnaud Baculard qui vient de faire jouer son _Comte de Comminges_,
imprimé depuis trente ans et depuis trente ans mis au nombre des plus
plates productions, si ce n'est même en tête. Eh bien! parce qu'on
parle d'abolir les couvents, il vient nous jeter aux jambes son
malheureux comte de Comminges!...»

--C'est donc bien mauvais? dit madame de Blot... Cependant le roman de
madame de Tencin est bien touchant; c'est rempli d'intérêt.

--Et voilà pourquoi, madame, le drame de d'Arnaud est mauvais: il est
fort rare qu'un roman, dramatique même, bien écrit, bien conduit,
comme celui de madame de Tencin, soit bon à être mis en scène. Il n'y
a rien de théâtral dans le comte de Comminges: sa situation est
forcément passive, uniforme, et sans aucun moyen de péripétie une fois
la reconnaissance faite: là, aucune de ces vicissitudes, de ces
événements imprévus, de ces espérances trompées, enfin de ces
mouvements nécessaires au théâtre... Les deux amants sont enfermés
dans le même couvent et ne se reconnaissent que lorsqu'Adélaïde est
couchée sur la cendre et au moment d'expirer... Encore son amant ne la
reconnaît-il pas d'abord, et dit-elle plus d'une page avant qu'il soit
_bien sûr_ que c'est elle!... et quel style encore! c'est à n'y pas
tenir. Enfin tout le drame, qui a trois actes, consiste en ceci: le
comte de Comminges apprend des nouvelles fâcheuses, il se lamente...
Il apprend une autre nouvelle, il se lamente encore plus fort et la
toile tombe... Allons, Marmontel, sois de bonne foi: est-ce autre
chose?

--Tu railles, et je parle sérieusement: comment nous entendre?...

--Tu as trop bon goût pour ne pas être de mon avis, et ce comte de
Comminges est ennuyeux... ton héros qui ne parle, ne vit, n'agit, ne
meurt que pour l'amour, il n'est même pas amoureux!...

--Oh! pour celui-là, c'est trop fort! s'écrie madame de Staël...
Comment? le comte de Comminges n'est pas amoureux?... Que je suis
malheureuse!... Je n'ai pas vu la pièce, je ne sais ce qui en est!...

--Je vous en fais juge, madame la baronne: ce comte de Comminges, qui
ne respire que pour l'amour, qui ne meurt que pour l'amour, eh bien!
il ne reconnaît pas sa maîtresse et passe sa vie à jardiner en
creusant des fosses avec elle; il lui parle (chose sévèrement défendue
d'abord à la Trappe), et le plus merveilleux, c'est qu'il trouve que
ce jeune moine ressemble à Adélaïde: c'est ce qu'il se dit pendant
tout le second acte; est-ce qu'il n'y a pas dans la figure de l'être
aimé, dans sa voix, quelque chose qui ne peut échapper à l'amour?...

--Et surtout à l'amour qui observe, dit doucement madame Necker...

--Et puis, dit La Harpe, tous les accessoires qu'on a pu mettre en
oeuvre pour faire un drame avec les décorations et le jeu du
machiniste ont été employés... Il y a, entre autres choses, une
profusion de fosses et de têtes de morts qui m'a rappelé ces vers de
Collé... Nous sommes à souper, je puis les chanter? (_Il s'incline
devant madame Necker et chante._)

  .....................
  Pour émouvoir le coeur d'abord
  Ah! que c'est un puissant ressort
  Qu'une belle tête de mort!
                            COLLÉ.

     (Tout le monde rit.)

--Ah ça! et _Henri VIII_, dit Marmontel, est-il aussi dans ta
disgrâce?

--Mon Dieu, que vous êtes amusants tous les deux! dit madame de Staël,
en avançant sa chaise, posant ses deux bras sur la table et appuyant
sa tête sur ses mains... M. de La Harpe, dites-nous donc votre avis
sur _Henri VIII_, ma mère le permettra: n'est-il pas vrai, ma mère?

--Oh sans doute! s'écria madame Necker... Allons! que pensez-vous
d'_Henri VIII_?

--Je dis, madame, que c'est une mauvaise pièce et que les vers en sont
aussi mauvais que la contexture de l'oeuvre.

--C'est clair cela! dit madame de Staël: voilà un avis qui n'est pas
fardé... Et comment la trouvez-vous mauvaise? pourquoi?

--Pourquoi, madame la baronne, pourquoi?... Par la raison que je
trouve _Jeanne Gray_[84] un bon ouvrage; parce que je suis vrai et que
le faux me révolte... Dans _Henri VIII_, tout y est à contre-sens; M.
Chénier a pris l'histoire à rebours. C'est une pièce où il n'y a _ni
intérêt, ni action, ni intrigue, ni marche dramatique[85], ni
mouvement, ni caractères, ni convenances, ni conduite_.

[Note 84: Mauvaise tragédie de madame de Staël faite dans sa jeunesse.
Je la connais, quoiqu'elle ait été longtemps presque cachée aux yeux
du public. M. le comte Louis de Narbonne avait un exemplaire manuscrit
de _Jeanne Gray_, et me le prêta. C'était celui qu'originairement
avait écrit madame de Staël, sans y faire presque de corrections. Elle
le lui fit redemander étant en Italie; j'ignore s'il le lui renvoya et
ce qu'il est devenu.]

[Note 85: Opinion textuelle de La Harpe dans sa Correspondance
littéraire.]

--Voilà une belle analyse! dit Marmontel... Il y a cependant de la
noblesse dans la diction, il s'y trouve de beaux vers.

--Cette diction dont tu parles est sentencieuse, mêlée de
réminiscences de mauvais goût... Il y a, sans doute, quelques vers
bien faits: encore cela est-il douteux...; mais sois toi-même de
bonne foi, ôte quelques-uns de ces vers et tout le reste est d'un
écolier... Quant au sujet, c'est celui de _Marianne_... Mais il est
moins heureux, parce que Hérode a de l'amour au moins pour sa victime,
et que la jalousie effrénée qui la lui fait condamner, comme dans
_Zaïre_, enlève l'odieux de cet homme qui, ayant le pouvoir en main,
pouvant ordonner, ordonne la mort d'une femme innocente pour en
posséder une autre. C'est un bourreau et une victime... On ne peint
pas, pour une société élégante dont le goût est délicat, de ces sujets
de place de Grève... Henri VIII est tellement déterminé, dès la
première scène, à épouser Jeanne Seymour, et conséquemment à faire
mourir Anne de Boleyn, qu'on n'a aucune incertitude sur la chose...
L'atrocité du caractère d'Henri VIII est si marquée, son pouvoir si
positif, Anne de Boleyn tellement privée de tous moyens de défense,
que la chose est certaine: ainsi donc, pas de noeud, pas d'action,
peut-on dire, pour alimenter cinq actes. Et cette Jeanne Seymour qui
est là sans savoir ce qu'elle veut ou ne veut pas!... et ce rôle ne
pouvait être crayonné plus fortement, attendu qu'une paire de monstres
conjurant ainsi le meurtre juridique d'une belle jeune créature comme
Anne de Boleyn eût été par trop révoltant. Il est vrai qu'au quatrième
acte, on emploie un moyen neuf pour émouvoir le public et le roi;
mais il paraît qu'Henri VIII était comme moi et qu'il n'aimait pas les
ressorts postiches[86].... Ce moyen est: la jeune Élisabeth, amenée à
son père qu'elle vient prier pour sa mère... Cela rappelle la scène
des petits chiens dans _les Plaideurs_!

[Note 86: On appelle scènes et ressorts _postiches_, tout ce qui est
en dehors de l'action, et qui pourrait en être ôté sans nuire à sa
marche.]

  .... Venez, venez, famille désolée!...

Est-ce qu'on amène ainsi un enfant sur la scène?...

--Ah! Racine n'en a pas introduit, lui, et comme ressort actif encore!

--Quelle comparaison me fais-tu là!... Racine a mis un enfant sur la
scène, dans _Athalie_, parce qu'il n'a que l'intéressant de l'enfance
sans en avoir le ridicule... Mais dans son chef-d'oeuvre en ce genre
où l'intérêt pour un enfant est le mobile de l'action, dans
_Andromaque_, il s'est bien donné de garde de faire paraître Astyanax,
quoiqu'il parle de lui d'un bout à l'autre de la pièce...

--Mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes divertissants avec vos querelles!
s'écriait madame de Staël... Et elle se remettait plus à son aise en
regardant La Harpe et Marmontel avec ses grands et beaux yeux si
expressifs, et dont l'âme s'échappait en ce moment en traits de feu
pour aller la révéler à tous ceux qui l'approchaient... Marmontel,
voyant que le jeu lui plaisait, continua sa revue et nomma _le
Philinte de Molière_, que Fabre d'Églantine venait de donner à la
nouvelle Comédie-Française.

--Qu'est-ce donc que ce M. Fabre d'Églantine, M. de La Harpe? demanda
madame de Barbantane, qui toujours voulait savoir quelle origine avait
le talent... Il est noble cet homme-là?...

MADAME DE STAËL.

Ah! mon Dieu! je ne sais s'il est noble ou non, mais de ma vie je n'ai
entendu un pareil vacarme à celui qui s'est fait l'autre jour à une
mauvaise pièce de lui, appelée, je crois, _le Présomptueux_...

M. DE LA HARPE.

_Ou l'Heureux imaginaire_...

MARMONTEL.

Mais n'est-ce pas copié sur la pièce des _Châteaux en Espagne_ de
Collin d'Harleville? Quelle chute! le parterre était de bonne humeur,
au reste.. Au troisième acte, cependant, il a fallu baisser la toile.
Mais qu'est-ce donc que M. Fabre d'Églantine effectivement? le
connais-tu?

M. DE LA HARPE.

C'est un M. Fabre autrefois comédien et directeur en province: il
arriva à Paris avec un portemanteau rempli de pièces de la force de
celle que vous avez vue l'autre jour... Il alla porter le produit de
ses veilles aux comédiens, qui, dans un moment de disette, de famine
même, ont accueilli _le Présomptueux_ et une certaine _Augusta_, une
tragédie du même auteur qui est, je crois, le pendant du
_Présomptueux_[87]!...

[Note 87: Tout ce qui a rapport à Fabre d'Églantine fut dit chez
madame Necker un soir à souper, et le nom de M. Abauzit fut pris comme
point de comparaison pour la patience.]

MADAME DE BLOT.

Mais vous ne nous avez pas dit si ce jeune homme était d'une bonne
famille. Madame de Barbantane vous le demande encore.

M. DE LA HARPE s'inclinant en souriant.

J'allais y arriver, madame... M. Fabre était, comme j'ai eu l'honneur
de vous le dire, comédien et directeur de troupe en province; il
s'appelait alors M. _Fabre_; aucune particule ne suivait ni ne
précédait son nom. Mais M. Fabre devint auteur... M. Fabre composa...
M. Fabre concourut..... M. Fabre apprit, je ne sais comment, que:

  À Toulouse il fut une belle,
  Clémence Isaure était son nom;
  Le beau Lautrec brûla pour elle, etc.;

et M. Fabre obtint la fleur qu'_aimait_[88] Clémence Isaure, il obtint
l'églantine... et voilà l'histoire de ses parchemins.

[Note 88: La complainte dit:

  L'églantine est la fleur que j'aime,
  la violette est ma couleur;
  Dans le souci tu vois l'emblème
  Ces chagrins de mon triste coeur, etc.]

MADAME DE BARBANTANE.

Comment! c'est ainsi qu'il s'appelle _Fabre d'Églantine_?...

MARMONTEL.

Ma foi, madame, il y a beaucoup d'origines récentes qui ne sont pas si
parfumées!...

M. DE LA HARPE. (Il a toujours une expression sardonique en parlant de
Fabre d'Églantine[89].)

[Note 89: Il avait été maltraité par Fabre dans _le Poète de province,
ou les Gens de lettres_.]

Fabre, ayant obtenu l'églantine, travailla pour le théâtre, et, comme
j'ai eu l'honneur de vous le dire, apporta cette foule de mauvaises
pièces... _les Gens de lettres_; _le Présomptueux_, plate parodie des
_Châteaux en Espagne_; _Augusta_, mauvaise tragédie, ou plutôt mauvais
roman calqué sur _la Vestale_, mauvais drame de je ne sais plus quel
auteur, qui parut il y a environ vingt ans, et dont le sujet mieux
traité eût pu fournir une pièce intéressante[90].

[Note 90: Témoin le charmant opéra de _la Vestale_, par M. de Jouy.]

L'ABBÉ BARTHÉLEMY.

Il me semblait que la pièce avait été jouée plusieurs fois. La
tragédie est restée...

M. DE LA HARPE, avec une extrême politesse, mais très-sèchement, tout
en s'inclinant.

Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, mais la pièce fut retirée à
la troisième représentation... Les comédiens français, plus courageux
que ceux de la Comédie Italienne, apparemment parce que c'est
l'ouvrage d'un comédien, se sont efforcés, mais vainement, de relever
la pièce. _Le Journal de Paris_ est plus plaisant que le reste; il a
inséré une lettre dans laquelle sont des reproches au public sur sa
_sévérité_; et pour prouver le talent de l'auteur, on cite deux vers
de sa pièce, dont l'un est ridicule et l'autre niais...

MADAME DE STAËL.

Vous les rappelez-vous, M. de La Harpe?... oh! cherchez bien!

M. DE LA HARPE.

Je crains de les avoir oubliés... ils sont si nuls!... (_Se
recueillant._) Les voici:

  Romains... c'est un mortel qui va juger un homme.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  L'excès de la vertu n'est pas toujours un bien...

C'est trop fort aussi.

L'ABBÉ BARTHÉLEMY.

Mais, M. de La Harpe, il me semble que vous avez entendu la dernière
pièce de M. Fabre d'Églantine; du moins m'a-t-il dit vous l'avoir
lue... et que vous en aviez été content... Quant à moi, je dois ici
faire une profession de foi; c'est que depuis Molière c'est la
meilleure pièce que nous ayons eue... qu'en pensez-vous, M. de La
Harpe?

M. DE LA HARPE, évidemment contrarié et même blessé.

Vous ayez raison, monsieur, et M. Fabre d'Églantine, qui a eu
jusqu'ici un si constant malheur, est en effet bienheureux que cette
dernière oeuvre soit, comme vous le dites, et comme je le pense, la
meilleure pièce depuis Molière.

MADAME DE STAËL.

Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc là?...

M. DE LA HARPE.

La vérité, madame! il y a des défauts, sans doute, mais beaucoup de
beautés. Le titre en est mauvais... Son Philinte n'est pas celui de
Molière; c'est un égoïste: c'est ce caractère bien saisi, bien rendu.
M. d'Églantine aurait dû l'appeler _l'Égoïste_, car c'est lui qui, le
premier, a tracé à merveille ce caractère odieux. L'idée morale est de
punir l'égoïsme par lui-même: ce qui arrive par la propre faute de
l'égoïste, voilà pour l'idée morale; quant à l'idée dramatique, il l'a
également bien conduite. Il y a du drame dans cette pièce, je le
répète; elle va être reçue, et je crois son succès certain... N'est-ce
pas votre avis, monsieur l'abbé? ajouta La Harpe en se tournant vers
l'abbé Barthélemy.

L'ABBÉ BARTHÉLEMY.

Parfaitement... mais vous voyez bien que cet homme, qui fait une
oeuvre aussi remarquable, n'est pas un sot.

M. DE LA HARPE, vivement piqué, et se balançant sur sa chaise.

Ma foi, monsieur l'abbé, vous me forcerez d'être ce que mon austère
franchise m'avait d'abord fait paraître, et ce que ma courtoisie pour
vous m'avait fait adoucir, et je dirai qu'un homme qui, pendant quinze
ans de sa vie, c'est-à-dire depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq, ne
produit que des satires et de méchants vers, et tout-à-coup vous
montre une pièce qui, comparativement aux autres, est un
chef-d'oeuvre, je dis, monsieur, que c'est au moins un grand sujet de
réflexions...

MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL, bas à l'abbé Barthélemy.

Mon cher abbé, vous avez fait ce soir un ennemi mortel à ce pauvre
Fabre d'Églantine.

L'ABBÉ BARTHÉLEMY.

J'en ai peur!... mais le mal ne vient pas de moi.

La conversation devint générale; madame Necker causait avec chaque
personne du souper, et faisait ainsi le tour de la table; elle
s'arrêtait le plus souvent auprès de M. de La Harpe, devenu son favori
depuis la mort de Thomas, et en face de M. Necker... Tout-à-coup
quelqu'un prononça le nom de M. de Piis. Madame de Simiane dit
aussitôt:

--Ah!... je demande grâce pour mon protégé! C'est un homme qui a bien
de l'esprit...

MARMONTEL, regardant madame de Simiane, qui était une des femmes les
plus jolies et les plus gracieuses de France à cette époque.

Comment! madame la comtesse, Piis est votre protégé!... mais que
faut-il donc faire pour obtenir ce bonheur-là?

MADAME DE SIMIANE.

Faire comme lui de jolis vers...

MARMONTEL.

Ah! mon Dieu!

MADAME DE BARBANTANE.

Piis est fort aimable!...

MARMONTEL, riant toujours.

Oh! sans doute, madame la marquise; cependant.... demandez à la
Harpe...

M. DE LA HARPE sourit... et dit à madame de Simiane:

Vous a-t-il jamais lu son poëme sur quelque chose.... comme
l'alphabet, par exemple, madame?

MADAME DE STAËL, MADAME DE BARBANTANE, MADAME NECKER et MADAME DE
BLOT, s'écrient:

Sur l'alphabet!

M. DE LA HARPE.

Mon Dieu, oui!

MADAME DE STAËL.

Mais c'est impossible!

MARMONTEL.

Ah! madame, il est des hommes à qui rien n'est impossible pour
exécuter des merveilles dans un certain genre. Et pour parler comme M.
de Piis[91], nous allons vous montrer comment l'A _s'arroge_ sa
place, en véritable _insolent_ qu'il est, tout en haut de
_l'alphabet_, et que

  A s'Adonner A mal quand il est résolu
  Avide, Atroce, Affreux, Arrogant, Absolu,
  Il Assiége, il Affame, il Attroupe, il Alarme...

[Note 91: M. Auguste de Piis fit en effet paraître ce poëme sur
l'alphabet en 1787 ou 1788. Il ne fut connu qu'un ou deux ans après,
comme je le dis ici.]

MADAME DE STAËL, s'agitant sur sa chaise en riant aux éclats.

Grâce! grâce! Marmontel... j'en meurs!... mais cet homme est un fou!

MARMONTEL.

Il est fort raisonnable! s'il était fou, il ne serait plus amusant, et
je le maintiens le plus sage de la ville.

M. DE LA HARPE.

Et puis, madame, il faut vous calmer sur les méfaits de l'_A_. M. de
Piis nous apprend plus loin que

  ... Il n'est pas toujours Accusé d'Attentats...
  Avenant, Attentif, Accessible, Agréable,
  Il préside à l'Amour, ainsi qu'à l'Amitié.

Madame Necker, qui jusque-là était demeurée à moitié sérieuse, ne peut
retenir un éclat de rire à cette dernière parole. Tout le monde rit
non-seulement du ridicule des vers, mais de la manière admirablement
burlesque dont M. de La Harpe les a dits... Voyant qu'il amusait[92],
il continue:

  A la tête des Arts à bon droit on l'admire,
  Mais surtout il Adore... et si _j'ose le dire_...
  A l'aspect du Très-Haut sitôt qu'Adam parla,
  Ce fut apparemment l'A qu'il articula.

[Note 92: J'ai moi-même entendu M. de La Harpe dire à un jeune auteur
de Brives[92-A] que mon beau-frère lui avait recommandé, et auquel il
prenait assez d'intérêt pour lui donner des leçons et des avis: «Mon
jeune ami, lorsque vous êtes dans une maison pour y faire une lecture
ou pour y passer la soirée et porter ainsi votre tribut de paroles,
regardez; et si vous voyez une expression d'ennui, ne vous fâchez pas;
n'ayez jamais l'air piqué, rien n'est plus sot, et surtout n'en a plus
l'air... Prétextez un mal de dents, un mal de tête... Si vous causez
et que la conversation faiblisse, conduisez-la jusqu'au point de
pouvoir vous éloigner sans vous faire remarquer. Enfin, lorsque vous
plaisez, saisissez l'à-propos, et dominez fortement.» M. Alphonse
Brénier a profité des avis de M. de La Harpe; je ne sais si ce sont
eux qui lui ont fait trouver une place à la Colombie qui lui a donné
10,000 francs de rentes.]

[Note 92-A: M. Alphonse Brénier.]

Je ne doute pas, mesdames, que vous ne soyez enchantées de l'_A_ qui
_s'adonne au mal_ et qui _assiége_... En fait de rébus, c'est, je
crois, très-bien faire... mais jugez de la fin.

  Le C, rival de l'S avec une _cédille_,
  Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots _fourmille_;
  L'E s'Évertue ensuite, etc.
  L'I, droit comme un piquet, établit son empire.
  Le K, partant jadis pour les Kalendes grecques,
  Laisse le Q, le C, pour servir d'hypothèques.
  Le P, plus Pétulant, à son Poste se Presse.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  S'arrête, éclaté et meurt, dès que son Pétard Part,

dit-il plus loin pour une fusée; car vous saurez, madame, qu'il a
l'ambition avec ce poëme de faire revivre la poésie imitative; mais
son _pétard part_ ne vaut pas:

  À ce péril pressant nous échappâmes, car
  La porte était ouverte, et nous passâmes par.

Ailleurs ce sont des moutons

  _Qui bêlent pêle-mêle!_...

Et puis une bouteille qui fait ses glouglous...

M. NECKER.

M. de La Harpe, je vous envoie un verre de vin de Malaga et un verre
de vin de Tokai; celui-ci vient de Vienne directement, voyez si ses
glouglous valent ceux de M. de Piis.

M. DE LA HARPE, remerciant.

Sans aucun doute... mais comprend-on qu'un homme qui ne date pas son
ouvrage des Petites-Maisons fasse un raisonnement assez étrange pour
l'amener à publier pareille extravagance? En vérité, cela fait
peur!...

MARMONTEL.

Ma foi, je crois que Ducis est tout aussi timbré que Piis. As-tu lu
ses dernières pièces?

MADAME DE STAËL.

C'est prodigieux!... mais puisqu'il comprend Shakspeare, comment un
soleil aussi pur ne l'éclaire-t-il pas d'un seul de ses rayons, le
malheureux?...

M. de La Harpe ne répliqua pas, parce qu'il n'aimait pas Shakspeare.
L'école de M. de Voltaire ne comprenait pas ce prodigieux génie... et
il était convenu parmi ses disciples que Shakspeare était _un
barbare_, _un ignorant_. Nous n'étions pas heureux, au reste, dans nos
jugements à cette époque; car dans le même temps, c'est-à-dire dans le
même siècle, nous méconnaissions encore _Athalie_! _Athalie_,
chef-d'oeuvre admirable que nous n'avions pas d'excuse pour
méconnaître, nous. Quant à Shakspeare, quelque difficile qu'il soit,
c'est un sacrilége de ne pas le comprendre. Shakspeare est l'Homère du
théâtre! Nous l'avons méconnu un temps; Dieu veuille qu'aujourd'hui,
où nous admettons ses beautés, nous les sentions toutes! Madame de
Staël avait une de ces âmes qui vont au devant du génie; elles le
devinent au parfum qu'il répand. Aussi, avant le moment où elle put
lire les auteurs célèbres dans leur langue, elle les étudiait dans les
traductions. Mais déjà familière, à l'époque que nous suivons, avec
les hautes merveilles littéraires des autres nations, elle ne pouvait
entendre M. de La Harpe concentrer toute la littérature dans notre
langue: elle n'était pas encore ce qu'elle est devenue depuis, une
femme que la voix universelle proclame la première de son temps,
n'importe la nation qui la réclame; mais dès lors elle sentait que
pour comprendre un auteur, il faut le lire dans la langue où il
écrivait. Qu'importe une traduction à celui qui peut sentir les
beautés du Dante, de Cervantes et de Calderon, de Schiller et de
Klopstock, dans leur idiôme?

Un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes, disait
Charles-Quint.

Je ne sais pas jusqu'à quel point cet adage est vrai; cependant il a
une grande force quand on voit à quel degré les hommes d'une nation
pourraient arriver pour le bien des peuples, s'ils savaient étudier
dans les annales d'un autre peuple, dans ses légendes, ses chroniques,
à ne prendre la chose que comme publicistes seulement, et nullement
sous le rapport littéraire.

Madame de Staël demanda donc à M. de La Harpe s'il lisait Shakspeare
dans l'original; il lui dit que non, mais avec _un dictionnaire_[93]...
Alors, lui dit madame de Staël, je ne vous reparlerai plus de
Shakspeare: nous ne nous entendrions pas. M. de La Harpe comprit qu'il
se trouvait en mauvaise attitude, et il se sauva sur Ducis; heureusement
pour lui qu'il avait plus que le moyen d'avoir raison, car on venait de
donner _le Roi Lear_ et _Macbeth_!... Aussi le malheureux Ducis, renvoyé
à La Harpe pour supporter sa mauvaise humeur, passa-t-il sous son
scalpel avec une sévérité cruelle; et pour dire la vérité, lorsque La
Harpe, d'une voix moqueuse, disait ces vers du _Roi Lear_:

                .... Végétaux précieux.
  Si vous pouvez _m'entendre_ et _sentir mes alarmes,
  Fleurissez_ pour mon père, et _croissez sous mes larmes_,

il était impossible de garder son sérieux... Des végétaux qui
croissent sous des larmes!... qui entendent!... M. de La Harpe avait
d'ailleurs le beau rôle en cela, et madame de Staël, toujours prompte
dans la discussion, avait oublié ce qui est le palliatif à toute
discussion un peu vive. Madame Necker y remédia, car elle voyait le
front de l'Aristarque devenir nébuleux, et jamais un de ses convives
ne sortait de chez elle avec une impression pénible.--M. de La Harpe,
lui dit madame Necker, il faut d'autant plus pardonner à ma fille de
vous avoir un peu contrarié, que j'ai été témoin de son
attendrissement à la pièce qui le lendemain lui fit oublier les
absurdités du _Roi Lear_.

[Note 93: Je le lui ai entendu dire _moi-même_; et il ajoutait: _Cela
est égal_...]

M. DE LA HARPE.

Avez-vous donc été voir _le Roi Lu_[94], madame? C'est une ravissante
parodie, en effet, où vous aurez pleuré à force de rire.

[Note 94: _Le Roi Lu_, charmante parodie du _Roi Lear_; elle fut
donnée en même temps que trois ou quatre autres très-drôlement faites,
et bien dans le genre parodie.]

MADAME NECKER.

Non, non, pas de parodie. Ce que ma fille a vu est aussi une
traduction, mais une belle et véritable traduction de Sophocle[95].

[Note 95: Le _Philoctète_ de Sophocle, traduit presque littéralement par
La Harpe, est une des bonnes pièces qui soient au Théâtre-Français,
comme traduction. La couleur locale y est assez bien conservée.]

     (M. de La Harpe baisse les yeux; mais on voit une grande joie se
     répandre sur sa physionomie.)

MADAME NECKER, en souriant.

Eh bien, M. de La Harpe! reconnaissez-vous maintenant la pièce qui a
dû faire oublier _le Roi Lear_?...

M. DE LA HARPE.

Madame, je ne sais si je puis me livrer à l'excès d'orgueil que me
donnerait une telle approbation. Madame la baronne de Staël a eu la
bonté de me dire qu'elle était contente, et j'avoue que ma
reconnaissance est profonde.

MADAME DE STAËL vivement, et rendue à son équité naturelle.

Oui, oui, sans doute! c'est admirable!... et surtout traduit avec une
perfection de style et de versification, comme tout ce qu'écrit M. de
La Harpe.

MADAME DE SIMIANE.

Connaissez-vous les vers de M. de Florian sur Philoctète? Ils sont
charmants... Allons, M. de La Harpe, dites-nous ces vers, voulez-vous?

MADAME DE STAËL, en riant.

Comment, madame, vous voulez que M. de La Harpe vous récite
_lui-même_ des vers à sa louange? mais c'est impossible.

MADAME DE SIMIANE, bas à la duchesse de Lauzun.

Encore un moment, et il les dirait.

MARMONTEL.

Mais je les sais, moi, et si madame Necker veut bien le permettre, je
m'en charge...

MADAME NECKER, souriant avec un signe de tête.

Ce sera un double plaisir pour nous...

MARMONTEL. Il se recueille un moment pour se rappeler les vers...

_Vers à M. de La Harpe en sortant de la représentation de Philoctète,
par M. de Florian._

      Que tu m'as fait verser de pleurs!
  Comme ton Philoctète est touchant et terrible!
      Que j'ai souffert de ses douleurs!
  Je ne sais pas le grec, mais mon âme est sensible;
  Et pour juger tes vers, il suffit de mon coeur.
  La Harpe, c'est à toi de remplacer Voltaire!
  Il l'a dit en mourant! l'Hercule littéraire
      T'a choisi pour son successeur.
  Va, laisse murmurer une foule timide
  D'envieux désolés, d'ennemis impuissants.
      Prends Philoctète pour ton guide:
  Comme lui tu souffris du venin des serpents
      Et possèdes les traits d'Alcide.

MADAME DE STAËL.

À merveille, Marmontel!... à merveille!... voilà de bons vers, bien
dits, justes dans leur louange et vraiment bien faits! j'aime la
poésie comme celle-là.

MONSIEUR DE LA HARPE, totalement revenu de son humeur, s'inclinant
devant madame de Staël.

Puisque vous aimez les beaux vers, madame, pourquoi ne pas vous faire
dire l'ode que Marmontel a faite sur la mort du duc Léopold de
Brunswick[96].

[Note 96: Celui qui périt dans l'Oder en cherchant à sauver deux
hommes qui se noyaient. Ce trait, l'un des plus beaux des temps
modernes, est de l'année 1787. La pièce de vers de Marmontel est
vraiment fort belle; c'est ce qu'il a fait de mieux peut-être, en ce
genre surtout, car Marmontel manquait totalement la réussite de la
chose qu'il tentait aussitôt qu'il lui fallait aborder le style noble
et les mouvements oratoires de grand effet. Le style poétique et noble
ne lui allait pas plus que le rhythme alexandrin, tandis que le style
léger et le rhythme des vers à cinq pieds lui réussissaient presque
toujours. Le principal mérite de ce petit poëme, c'est que Marmontel a
su faire un petit morceau bien complet ayant un commencement, un
milieu et une fin. La marche en est rapide, et l'intérêt n'y est
jamais entravé. Ensuite, une remarque à faire, c'est de voir comme ces
deux hommes se renvoient les louanges et la flatterie. Cette scène, au
reste, est parfaitement vraie et point inventée.]

MADAME NECKER.

Je l'ai entendue... mais je crois que ma fille ne la connaît pas.

MADAME DE STAËL, se levant.

Je vous demande pardon, je l'ai lue!... Non, non, s'écria-t-elle en
rencontrant le regard de reproche de madame Necker et se rasseyant,
non, non, je ne la connais pas, et je veux l'entendre. Allons!
Marmontel!...

MARMONTEL.

Je vous supplie de m'excuser!.. mais ce n'est pas un prétexte, je ne
m'en souviens pas! ceci est une vérité...

MADAME DE STAËL. Son oeil s'enflamme et s'anime à mesure qu'elle parle
et qu'elle est devant cette sublime action... son regard est errant
quoique animé.

Oh! oui! Marmontel a dû faire quelque belle chose en parlant de
l'action de ce prince devenu en un moment trop grand, trop colossal
pour qu'une couronne puisse aller à son front!... Quelle âme de
prince que celle qui vous fait élancer dans un fleuve qui gronde[97],
pour lui arracher deux victimes!! Et c'était à l'ombre du repos que
germait une telle âme!... Quand César se jeta dans une barque et
affronta la tempête, il allait au-devant de l'empire de Rome... de
l'empire du monde!... et puis il était _avec sa fortune_, il jouait sa
vie contre une vague dans laquelle était un trône... Mais celui-ci! où
allait-il en se jetant dans l'Oder?... vers deux malheureux qui lui
tendaient les bras!... Il les entendait crier au secours, et le noble
jeune homme affronta la tempête sans savoir s'il était suivi!... _et
sans être suivi!_... Cependant, en arrivant sur le lieu du malheur, il
montrait à tous ses mains généreuses remplies d'or!... Oh! Marmontel!
Marmontel! vous nous direz vos vers, n'est-ce pas?...

[Note 97: L'Oder avait débordé, et les inondations étaient affreuses.]

Marmontel, qui l'avait écoutée, comme tout le monde, avec
attendrissement, surtout en voyant ses beaux yeux à elle-même remplis
de larmes, et toute sa personne agitée d'un tremblement nerveux, effet
ordinaire d'une âme forte dans un corps robuste, ne lui répondit qu'en
lui baisant la main en silence... Madame de Staël, assise près de son
père, s'était appuyée sur lui, et sa tête reposait sur son épaule...
Là, elle pleurait encore au seul souvenir de cette aventure, qui
d'ailleurs s'était passée seulement quelques semaines avant... Madame
Necker était mécontente; mais, selon sa coutume, rien ne paraissait au
dehors. Cette concentration d'émotion l'a tuée, je crois, beaucoup
plus tôt que la nature ne l'eût permis... Quant à M. Necker, en
écoutant madame de Staël, il se sentait fier d'une telle fille.

Il la soutenait avec une tendresse protectrice qui inspirait de la
confiance pour le bonheur de cette femme qui paraissait avoir un si
grand besoin d'affection!...

--Il faut que je sois aimée, disait-elle souvent... ou ma vie est
tellement glacée, qu'elle s'arrête en moi!... mon coeur ne bat plus
quand je crois qu'on ne m'aime pas.

Après être demeurée quelques moments en silence sur l'épaule de son
père, madame de Staël releva sa tête et rencontra de nouveau le regard
presque fixe de madame Necker, qui, debout devant elle, les bras
croisés, vêtue de blanc ce jour-là comme presque toujours, la
regardait avec une expression de blâme très-manifeste. À cette époque,
madame de Staël était encore assez jeune femme pour plier sous la
volonté de sa mère... Elle baissa les yeux, et se retira des bras de
son père, où elle avait été chercher un coeur parmi cette multitude
qui l'entendait sans la comprendre, quelque admiration qu'elle lui
inspirât!... Elle rougit, et malheureusement cela lui allait mal; elle
le savait, ce qui redoubla son embarras...

--Allons, Marmontel, vos vers!... répéta-t-elle d'une voix faible.

MARMONTEL.

Moi, madame!... après cette prose sublime que vous venez de nous
donner en la sortant de votre coeur... vous voulez que j'aille vous
ennuyer de mes vers!... Mais la patience de M. Abauzit n'y suffirait
pas!... et cependant Dieu sait s'il en avait.

MADAME DE BLOT.

Ah çà! voilà déjà bien des fois que j'entends parler de ce M.
Abauzit... Qu'est-ce donc que cet homme-là?

M. DE LA HARPE.

C'est un Genevois... un ami de madame Necker... Mais c'est à elle de
vous faire connaître M. Abauzit; c'est à un ange à faire connaître un
sage, puisqu'il n'y a pas de saints dans sa religion.

MADAME NECKER.

Mais vous avez donc oublié tout ce qu'en a raconté Rousseau?... il
l'a rendu célèbre parmi nous... Rappelez-vous ce qu'il en dit....

MADAME DE BLOT.

Je vous jure que ce nom m'est inconnu... J'ignore même en quoi il peut
être fameux.

MADAME NECKER.

Pour une vertu qui est rare parmi nous et le devient chaque jour
davantage... Si M. Abauzit eût vécu du temps d'Épictète, il en eût été
fort estimé; aujourd'hui cette vertu commence à passer un peu pour de
la niaiserie.

MADAME DE BARBANTANE.

Ah!... je me le rappelle maintenant!... Oui, oui... je vis cet homme
un jour, comme il sortait de chez vous!... Dites-nous donc quelque
chose de lui....

Tout le monde se réunit pour prier madame Necker.--Oh! oui! quelque
bonne histoire de M. Abauzit, contée par vous, s'écria madame de
Staël, et ce sera parfait, ma mère!...

Madame Necker se rapprocha de la table, jeta un coup d'oeil autour
d'elle pour voir si le service n'interromprait pas sa narration, et
quand tout fut prêt, elle commença:

--Vous saurez que M. Abauzit ne s'est JAMAIS de sa vie mis en
colère... JAMAIS il ne s'est fâché... Jamais enfin une émotion n'a
dérangé le calme inaltérable de cette physionomie d'honnête homme
qu'il porte à si bon droit; mais ses amis crurent que cette égalité
d'humeur pourrait enfin céder à une contrariété quelconque... Ils
consultèrent une vieille gouvernante qui, depuis _trente ans_, était à
son service. Cette femme chercha longtemps comment elle pourrait
arriver à la vulnérabilité de son maître... car elle l'aimait et ne
pouvait se résoudre à l'affliger et à le faire paraître autrement
qu'il n'était, puisque ces amis eux-mêmes déclaraient que c'était un
pari... Cette femme protestait que depuis trente ans elle n'avait pas
vu son maître une seule fois _en colère_!...--Une seule fois!... Mais
c'est impossible! s'écriait-on; une colère en trente années!... ce
n'est guère!... Allons, conviens d'une seule fois!--Mais je ne puis
pas mentir! disait la bonne femme.--Mais comment parvenir à le
fâcher?... Aide-nous.--Ah voilà le difficile! comment le fâcher?... Il
y a des gens qu'on ne sait comment satisfaire; lui, c'est de le
_fâcher_ qu'il faut venir à bout...

Enfin, après beaucoup de recherches dans sa pensée, après avoir
examiné son maître dans l'habitude de sa vie, la vieille Marguerite
crut avoir trouvé le moyen de faire gagner le pari.--Quoique en
vérité, disait-elle, je ne comprends pas pour quelle raison vous
voulez faire sortir mon bon maître de sa paix!..--Que t'importe? nous
l'aimons autant que toi.--Cela n'est pas sûr.--Nous l'aimons, te
dis-je, et tu le sais bien; ainsi tu ne dois avoir nulle inquiétude
sur les suites de tout ceci... Voyons, qu'as-tu imaginé?

--Le voici: M. Abauzit aime par-dessus toute chose à être bien couché;
c'est une des habitudes de sa vie intérieure à laquelle il tient le
plus... Je ne ferai pas son lit et dirai que je l'ai oublié.

L'expédient parut admirable; le lendemain, les amis de M. Abauzit
viennent le prendre et le mènent promener avec eux; ils passent la
journée ensemble, et le soir ils le remettent chez lui, assez fatigué
de sa journée et content de trouver son lit et le repos.

Son lit!... il n'était pas fait, comme on sait... Le lendemain matin
il dit à Marguerite:

--Marguerite, il paraît que vous avez oublié de faire mon lit, tâchez
de ne pas l'oublier aujourd'hui...

--Eh bien? demandèrent les amis, lorsqu'ils vinrent le matin pour
savoir le résultat.

--Rien du tout, dit la gouvernante... Il m'a dit de ne pas l'_oublier_
aujourd'hui!...

--_Mais tu l'oublieras?_... Songe aux conditions!...

Le lendemain, même affaire; le soir, M. Abauzit rentre encore fatigué
d'une longue promenade et trouve son lit dans le même état que le
matin... En se levant, il appelle Marguerite:

--Tu as encore oublié de faire mon lit, Marguerite; je t'en prie,
songes-y donc?

Le matin, même enquête des amis, même réponse de la vieille
gouvernante. C'était le second jour... Le soir, en arrivant devant son
lit, M. Abauzit le trouve dans l'état où se trouve un lit fait ou
plutôt défait depuis trois jours; le lendemain matin, il appelle
Marguerite:

--_Marguerite_, lui dit-il, mais sans élever la voix, _vous n'avez pas
encore fait mon lit hier; apparemment que vous avez pris votre parti
là-dessus et que cela vous paraît trop fatigant; mais après tout, il
n'y a pas grand mal, car je commence à m'y faire_.

Touchée de cette bonté, car ici ce n'est plus de la patience, et je
crois que M. Abauzit l'avait devinée, Marguerite se jeta aux pieds de
son maître en fondant en larmes, et lui avoua tout!...

Est-ce que ce trait ne figurerait pas admirablement dans la vie de
Socrate?

MADAME DE STAËL, émue et irritée en même temps.

Ah çà!... j'espère que M. Abauzit a chassé, le même jour, la vieille
gouvernante avec ses trente ans de service, et qu'il n'a jamais revu
ses amis prétendus qui pouvaient se jouer de lui au point de faire des
expériences sur son humeur et même sur son coeur!... C'est tout
simplement indigne...

MADAME NECKER, en souriant.

Voilà mon champion!... Il met flamberge au vent pour combattre les
brigands de coeur...

MADAME DE STAËL, souriant aussi.

Fais-je donc si mal?... Cette histoire de M. Abauzit, que je trouve
admirable par le rôle qu'il y joue, m'a toujours révoltée, en songeant
à celui de ses prétendus amis qui disent aimer un homme, et qui
travaillent à l'envi à détruire en lui une qualité que peut-être il a
acquise au prix de souffrances inconnues, de peines ignorées!... Non,
je suis fort sévère pour de pareilles choses. Ai-je donc tort, mon
père?

M. NECKER, touché de cette demande.

Non, mon enfant! il y a une équité de coeur dans votre indignation qui
trouve en moi une entière approbation. (_Et l'attirant à lui, il
l'embrassa et la retint longtemps sur son coeur._)

MADAME NECKER.

Vous avez raison tous deux... La question, présentée sous cet aspect,
la place en effet comme un acte d'égoïsme complet de la part des amis
de M. Abauzit. Mais lui, il n'en est pas moins un véritable sage.

MADAME DE STAËL, entourant sa mère d'un de ses bras tandis qu'elle
passe près d'elle, et l'embrassant d'un air caressant.

Et vous en faites un saint, ma mère, par votre ravissante manière de
conter...

MADAME NECKER, l'embrassant sur le front et se dégageant d'elle sans
affectation, car tous les mouvements violents lui étaient étrangers et
presque désagréables, lui dit en souriant:

Vous êtes une _flatteuse_, ma fille, je le sens; mais il est doux de
se laisser flatter par ceux qu'on aime... Messieurs, il faut nous
retirer, mais avant vous boirez un verre de vin de Champagne à santé
de M. Necker...

M. DE LA HARPE, s'inclinant.

J'accepte pour moi et pour Marmontel...

MARMONTEL.

Et moi pour moi seul. Tu n'es pas digne d'apprécier le vin de Sillery
de madame Necker.

MADAME DE STAËL.

Comment madame de Genlis ne lui commande-t-elle pas de devenir
mauvais? Elle le ferait, j'en suis sûre, si elle le pouvait.

MADAME NECKER, avec le ton du reproche.

Ma fille!!...

MADAME DE STAËL.

Ma mère, demandez à madame de Blot et à madame la duchesse de Lauzun
si j'ai tort d'être méchante!.. Méchante, d'ailleurs!... En quoi le
suis-je donc pour elle, moi?...

PLUSIEURS VOIX ENSEMBLE.

Vous ne l'êtes pour personne!... pour personne!!!

MADAME DE STAËL, avec émotion.

Eh bien! eh bien! qu'est-ce donc? Sans doute je ne suis pas méchante;
qu'y a-t-il d'étonnant?... Je ne fais là que mon devoir de membre
social de la grande famille humaine... Je disais donc, ma mère, que
je n'étais pas méchante pour madame de Sillery; et après tout je
pouvais l'être, mais je ne l'ai pas été. Je ne me suis pas réjouie du
mal que dit de moi M. de Champcenetz, parce qu'il en disait d'elle!...
Jamais, je l'avoue, je n'ai porté le degré de haine jusque-là. C'est
pourtant ce qu'elle a fait.

MADAME DE BARBANTANE.

Qu'est-ce donc que cette histoire? Je ne connais pas cela? En quoi
donc madame de Genlis et vous, mon coeur, avez-vous pu être réunies?

MADAME DE STAËL.

Oh! c'est une vieille histoire... mais plaisante, après tout, et bien
originale.

MADAME DE BARBANTANE.

Mais encore!...

MADAME DE BLOT.

Ah! je me rappelle!... madame la duchesse de Chartres s'en est bien
amusée.

MADAME DE STAËL.

Eh bien donc! c'était... l'année dernière, je crois. (_Se tournant
vers M. de La Harpe._) N'est-ce pas, M. de La Harpe? (_M. de La Harpe
s'incline._) Depuis que c'est la mode _d'avoir de l'esprit_ et qu'on
ne peut s'en passer, il faut bien en avoir, et en avoir à tout prix,
car en France la mode est une maîtresse exigeante; ce qu'elle
prescrit, il le faut faire; et tous ceux qui n'ont pas l'esprit
nécessaire pour faire dire qu'ils en ont s'arrangent pour y suppléer,
par des libelles, par exemple, et par des pamphlets... C'est la
manière la plus aisée de se passer d'esprit; de la méchanceté, et tout
est dit. Or, il existe un homme qu'on appelle M. de Champcenetz, qui
s'est fait enfermer trois fois pour des livres ou plutôt des libelles
diffamatoires, qui respirent la plus atroce méchanceté. Il croit
peut-être, au milieu des désordres politiques où nous sommes, que le
gouvernement ou le parti de l'opposition le remarqueront et
l'emploieront en lui donnant une grande place pour l'acheter; il ne
sait pas, le pauvre simple, que pour être acheté il faut _valoir_.
Être connu à force de scandale n'est pas chose difficile. Qu'importe
le moyen? Seulement il s'est trompé dans le résultat. Il n'est pas
assez méchant pour être acheté, il l'est assez pour qu'on n'en veuille
pas; et on l'a enfermé parce qu'il allait jusqu'à l'insolence: mais la
prison a été son seul salaire. Lorsqu'il a vu que le gouvernement et
les gens de parti étaient aussi ingrats, alors il a tourné son dard
contre nous autres pauvres femmes, et dans un petit écrit contenant
une plate parodie du songe d'Athalie (avec des notes) et une épigramme
fort insolente, il jette tout le fiel dont il peut être pourvu. La
parodie est contre madame la comtesse de Genlis et ce bon M. de
Buffon, qui, _chargé d'ans et de gloire_, et la tête courbée sous le
poids de cent couronnes... ne mérite pas en vérité de recevoir le
venin d'une vipère ignorée... L'épigramme me concernait!... Cela ne
m'empêcherait pas d'y reconnaître des beautés si elle était bien
faite, mais elle est mauvaise... elle n'est même pas amusante.

M. NECKER, vivement.

Et comment n'ai-je pas connu cette affaire?

MADAME DE STAËL, en riant.

Pourquoi, mon père? Parce que je vous donne ma parole d'honneur, que
moi-même je l'oubliai deux jours après... et qu'aujourd'hui je n'y
songerais plus, si la charmante leçon que M. de Rulhières donne à ce
misérable Champcenetz ne m'était demeurée dans cette mémoire qui
n'oublie jamais, dans celle du coeur, car j'ai eu de la reconnaissance
pour celui qui m'a su venger sans donner de la publicité à mon
offense. Quant à madame de Genlis, ainsi attachée à ma personne, elle
m'en a voué un surcroît de haine. Vous conviendrez que cela est
injuste!...

MADAME DE BARBANTANE.

Oh! la drôle d'histoire avec tout cela!... Vous et madame de Genlis,
ayant M. de Buffon pour chevalier!... (_Elle rit._) De celui-ci du
moins on ne médira pas... Eh bien! je crois que je viens de faire un
vers sans m'en douter!...

MADAME DE BLOT.

Et les vers de M. de Rulhières, qui se les rappelle ici?

MADAME DE STAËL.

Moi...

MADAME DE SIMIANE.

Double plaisir pour nous... Vous dites si parfaitement les vers!

MADAME DE STAËL.

      Être haï, mais sans se faire craindre,
      Être puni, mais sans se faire plaindre.
  Est un fort sot calcul. Champcenetz s'est mépris;
  En recherchant la haine, il trouve le mépris.
  En jeux de mots grossiers parodier Racine,
  Faire un pamphlet fort plat d'une scène divine,
  Débiter pour dix sous un insipide écrit,
      C'est décrier la médisance,
  C'est exercer sans art un métier sans profit.
      Il a bien assez d'impudence,
      Mais il n'a pas assez d'esprit.
      Il prend, pour mieux s'en faire accroire
  Des lettres de cachet pour des titres de gloire;
  Il croit qu'être HONNI, C'EST ÊTRE RENOMMÉ;
  Mais si l'on ne sait plaire, on a tort de médire;
  C'est peu d'être méchant, il faut savoir écrire,
  Et c'est pour de bons vers qu'il faut être enfermé.

MADAME DE SIMIANE.

Oh merci, madame la baronne!... Mon Dieu!.. que je voudrais les savoir
par coeur, ces vers!... Sont-ils imprimés?

MADAME DE STAËL.

Non, madame[98], mais je les écrirai, et j'aurai l'honneur de vous les
envoyer.

[Note 98: Ils l'ont été depuis, mais je ne sais où et comment; car je
ne crois pas qu'ils soient dans les oeuvres de M. de Rulhières, avec
les _Disputes_ et les _Jeux de mains_, deux petits poëmes ravissants
également de lui.]

Madame de Simiane s'inclina en souriant, et sa gracieuse figure parut
encore plus charmante, embellie par ce sourire auquel répondaient ses
yeux... _On croyait voir_ dans son regard.

«Madame, dit-elle à madame Necker, je ne vous dirai pas de vers, car
je n'en sais pas faire; mais je puis vous en faire dire de charmants,
s'il plaît à l'auteur.--Monsieur de Marmontel, je vous dénonce à
madame Necker pour un improvisateur excellent. Nous étions à Auteuil,
madame, il y a quelques jours; au dessert, on pria M. de Marmontel de
chanter un couplet... Il n'en savait pas. Alors on lui imposa d'en
_faire_ un, et comme il refusait encore, on lui dit qu'il serait
obligé de travailler sur un _mot_; on lui donna ce mot, il fit le
couplet... et ce couplet est charmant. Allons, baronne, donnez-lui un
_mot_!...»

Marmontel se récria!... C'était une perfidie!... «Eh bien! dit madame
Necker, je vais vous donner un _mot_, et vous nous ferez un
couplet...»

Elle rêva un moment... Tout-à-coup le bouchon d'une bouteille de vin
de Champagne vint à partir...

«Ah! s'écria-t-elle, le voilà tout trouvé!... _Champagne!_...»

Marmontel rêva quelques instants... puis, sans écrire, sans revoir ce
qu'il venait de faire, il s'adressa à madame Necker en lui chantant le
couplet suivant:

  Champagne, ami de la folie[99],
  Fais qu'un moment Necker s'oublie,
  Comme en buvant faisait Caton;
  Ce sera le jour de ta gloire:
  Tu n'as jamais sur la raison
  Gagné de plus belle victoire.

[Note 99: Ce couplet fut improvisé un soir à souper, l'un des petits
jours chez madame Necker, par Marmontel, à qui madame Necker donna en
effet le mot CHAMPAGNE.]



SALON DE MADAME DE POLIGNAC.


Il me faut bien donner ce titre à la réunion des personnes que je vais
faire passer sous les yeux du lecteur... Car il est difficile, pour ne
pas dire impossible, de rendre compte du _salon_ de la Reine, et c'est
pourtant Marie-Antoinette qui sera la véritable _maîtresse de maison_
à Trianon, Compiègne, Marly, Versailles, et surtout dans le salon de
madame de Polignac; c'est la reine de France, laissant à la porte la
hauteur et la morgue souveraine pour être la plus aimable femme de la
Cour de France et présider les soupers du salon de la duchesse de
Polignac avec cette grâce charmante qui faisait, comme la tradition
nous l'a conservé, que jamais on n'oubliait son sourire, comme on
n'oubliait jamais aussi son regard de dédain.

Marie-Thérèse l'avait élevée pour être _reine de France_: avec cette
finesse de tact que les femmes apportent à juger les choses, elle
avait compris que, dans cette Cour voluptueuse et polie où sa fille
allait être souveraine[100], puisqu'elle n'avait aucune autre
puissance au-dessus de la sienne, il fallait qu'elle doublât cette
puissance par le charme de ses manières... Elle voulut que sa fille
fût la première de la Cour de France par sa grâce et son esprit du
monde comme par son rang. Elle voulut que son langage même ne rappelât
en rien le Nord et son accent sévère... Elle demanda pour la jeune
fiancée du Dauphin, une fois que le traité fut conclu par les soins de
madame de Pompadour et de M. le duc de Choiseul, un homme assez habile
pour lui enseigner à la fois la langue française dans son élégant
idiôme, car à cette époque il y en avait deux fort distincts, l'un
pour la haute classe et l'autre pour celle inférieure, et les
manières d'une femme du monde, jointes à celles que la dignité
allemande savait si bien inculquer de bonne heure aux princesses de la
famille impériale. M. le duc de Choiseul, consulté par l'impératrice
sur le choix à faire, consulta à son tour M. de Brienne, depuis
cardinal de Loménie, homme du monde comme lui, et l'un des plus
élégants de son temps en même temps que le moins moral. Il lui
recommanda l'abbé de Vermont, qui fut en effet envoyé à Vienne auprès
de la jeune archiduchesse, qu'il trouva déjà formée pour être la plus
aimable princesse de l'Europe. Elle était agréable sans être belle, et
possédait les grâces qui ne s'apprennent pas et devant lesquelles
viennent échouer l'envie et l'opposition des femmes les plus belles...
Ayant la volonté d'_être ce que sa mère voulait qu'elle fût_,
Marie-Antoinette se prépara à être doublement la souveraine de la
France. Élevée par une mère comme Marie-Thérèse, nourrie dans les
principes du goût le plus exquis des arts et surtout de la poésie,
c'est ainsi qu'elle entra dans le royaume dont elle devait être reine
n'ayant pas encore quinze ans[101].

[Note 100: La reine Marie Leczinska était morte le 24 juin 1768; il
n'y avait à la Cour que les filles du Roi et madame du Barry, favorite
en titre, et présentée à Mesdames l'année qui suivit la mort de la
Reine. (22 avril 1769.)]

[Note 101: Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine était née à
Vienne le 2 novembre 1755.]

Elle avait dans sa personne l'élégance de son esprit et de ses goûts.
Sans être très-grande, sa taille avait une juste proportion, qu'elle
doublait lorsqu'elle traversait la galerie de Versailles avec cette
dignité gracieuse qui la rendait adorable et se manifestait par le
moindre de ses mouvements... Ses cheveux étaient charmants, son teint
admirable, ses bras et ses mains beaux à servir de modèle. Si l'on
ajoute à tous ces avantages une bonne grâce inimitable et le prestige
magique du rang de reine de France, on ne s'étonnera plus de
l'enthousiasme délirant qu'inspira si longtemps Marie-Antoinette à la
France entière.

Sa première éducation lui avait donné le goût de la vie intime, de la
société privée... Accoutumée de bonne heure à vivre familièrement avec
sa nombreuse famille, elle sentit avec peine cette privation d'un
intérieur de société dans lequel elle pût causer, faire de la musique,
broder en écoutant une lecture, vivre enfin pour elle, lorsqu'elle
avait vécu pour la Cour et fait son devoir de Reine. Cette vie
familière lui avait d'ailleurs été prescrite, pour ainsi dire, par sa
mère lorsqu'elle avait quitté Vienne... Marie-Thérèse, qui connaissait
l'intérieur de toutes les Cours de l'Europe, avait surtout cherché à
parfaitement connaître aussi celle dans laquelle allait vivre sa fille
bien-aimée: elle savait qu'en France tout se fait par le monde et ses
relations... Les volontés royales étaient elles-mêmes soumises à ce
tyran, qui, à cette époque surtout, dominait tout et faisait la loi.
Nulle part le tribunal de l'opinion n'était aussi sévère, non pas
qu'il y eût plus de moeurs, il y en avait moins qu'ailleurs au
contraire: mais la règle établie par le code du monde social avait
prononcé, et ses arrêts s'exécutaient, n'importe sur quelle tête ils
étaient lancés... Marie-Thérèse le savait; elle savait aussi qu'une
main habile pouvait facilement conduire cette société élégante et en
devenir la Reine, comme elle l'était des belles provinces de France...
Elle donna des instructions à Marie-Antoinette pour ajouter encore aux
premières, données moins secrètement. Celles-ci furent uniquement
consacrées à tracer à la Dauphine une règle de conduite comme la mère
d'une jeune fille les lui donnerait à son entrée dans le monde... Ceci
expliquera comment la Reine avait des amitiés intimes peu de temps
après son arrivée en France, et comment elle voulut organiser une
société _à elle_... La pièce que je place ici est authentique... J'ai
conservé l'orthographe de l'Impératrice et sa manière de nommer les
individus sans leur donner aucune qualification... Ce fut au moment
même de se séparer de sa fille que l'impératrice lui remit cette
liste, avec prière d'y donner la plus grande attention:

«Eux et leurs amis, voilà où vous devez placer votre confiance et vos
affections... Quant à vos sympathies personnelles, ne vous y laissez
aller qu'après un mûr examen...

  _Liste des gens de ma connaissance_[102].

  Le duc et la duchesse de Choiseul[103];
  Le duc et la duchesse de Praslin;
  Hautefort[104];
  Les Duchâtelet;
  D'Estrées (le maréchal)[105];
  D'Aubeterre[106];
  Le comte de Broglie;
  Les frères de Montazel;   }
  M. d'Aumon;               }[107].
  M. Blondel;               }
  M. Gérard.                }

[Note 102: Cette liste étant écrite de la main de l'impératrice
Marie-Thérèse, je la copie exactement sur l'original. Cette
recommandation montre à quel point l'Impératrice connaissait la France
et l'intérieur des familles de la Cour.]

[Note 103: Le comte de Stainville, dont le père était le marquis de
Stainville, ministre de l'Empereur, grand-duc de Toscane, près la Cour
de France, et grand-chambellan.--Le comte de Stainville, ambassadeur
de France à Rome, fut nommé à son retour à Paris à l'ambassade de
Vienne. Il était Lorrain, titre de faveur à Vienne. Ce fut lui qui fit
réussir le mariage de l'archiduchesse avec le Dauphin de France; il
revint à Paris après trois mois de séjour à Vienne pour être créé duc
et fait ministre des Affaires étrangères.--La duchesse de Choiseul
était mademoiselle Crozat; c'était une personne charmante.]

[Note 104: Ancien ambassadeur de France à Vienne, et dévoué au parti
lorrain.]

[Note 105: Il fut rappelé d'Allemagne au moment de ses triomphes par
madame de Pompadour.]

[Note 106: Ambassadeur à Vienne et également dévoué.]

[Note 107: Ils avaient eu le secret de madame de Pompadour pour le
fameux traité.]

«La Beauvais, religieuse[108], et sa compagne.

[Note 108: Qui de son couvent intriguait vivement pour le parti
lorrain.]

«Les Durfort[109]; c'est à cette famille que vous devez marquer, en
toute occasion, votre reconnaissance et attention.

[Note 109: M. le duc de Duras, qui en Bretagne avait poursuivi le duc
d'Aiguillon, ennemi du parti autrichien. La famille des Duras et des
Durfort était dévouée au parti autrichien.]

«De même pour l'abbé de Vermont[110]. Le sort de ces personnes m'est à
coeur. Mon ambassadeur est chargé d'en prendre soin. Je serais fâchée
d'être la première à sortir de mes principes, qui sont de ne
recommander personne. _Mais vous et moi nous devons trop à ces
personnes_, pour ne pas chercher en toutes les occasions à leur être
utiles, si nous le pouvons sans trop d'_impegno_[111].

[Note 110: L'abbé de Vermont de même.--Il avait élevé
Marie-Antoinette.]

[Note 111: _Impegno_, embarras, gêne.]

«Consultez-vous avec Mercy[112]...

[Note 112: Ambassadeur de la Cour Impériale près la Cour de France.
J'ai conservé le style et l'orthographe de Marie-Thérèse.]

«Je vous recommande en général tous les Lorrains dans ce que vous
pouvez leur être utile.»

On voit dans cette instruction que Marie-Thérèse, loin d'avoir inspiré
à sa fille une morgue hautaine contre nous, a toujours témoigné au
contraire combien elle était heureuse de cette alliance; elle est
_reconnaissante_, elle lui recommande d'être _utile_ à tous les
Lorrains, parce qu'ils les ont obligées _toutes deux, et c'est en
faisant ce mariage_; voilà comme il faut se méfier des opinions émises
légèrement sur le compte de personnes élevées.

On voit, par cette liste, que la Dauphine avait déjà une société assez
nombreuse indiquée par sa mère, et pour peu qu'il s'y joignît quelques
affections particulières, elle avait une autorité positive et assez
étendue dans la société de la Cour[113].

[Note 113: Je vais raconter un trait qui indiquera comment en France à
cette époque un mot dit légèrement pouvait influer sur les affaires.
Ce trait m'a été raconté par un témoin oculaire.

Au moment où madame de Pompadour arriva à la Cour, on sait qu'elle
remplaçait madame de Châteauroux, qui selon les uns mourut
empoisonnée, et selon les plus sensés mourut de la mort des justes,
attendu que le cardinal de Fleury n'était pas un empoisonneur et qu'il
n'y avait personne qui eût assez d'ambition pour vouloir gouverner le
Roi. Madame de Châteauroux mourut, et mourut après avoir été une
personne fort ordinaire. Sa vie est une suite de jours pâles et sans
action, si ce n'est d'être la maîtresse d'un Roi, ce qui fait la faute
d'une femme beaucoup moins pardonnable, surtout quand le Roi n'est pas
éperdu d'elle; et c'était le cas de Louis XV, qui des trois soeurs
n'aima jamais que madame de Vintimille. Une femme de mes amies, qui a
beaucoup connu madame de Flavacourt[113-A], soeur de madame de Mailly
et de madame de Châteauroux, me racontait dernièrement que madame de
Vintimille, encore pensionnaire dans un couvent lorsque madame de
Mailly, qui avait été belle, mais qui ne l'était plus guère, et qui
était sotte parce qu'elle l'avait toujours été, tenait alors l'état de
maîtresse du Roi, madame de Vintimille disait:

«J'irai à la Cour auprès de ma soeur de Mailly: le Roi me verra, le
Roi m'aimera, et je gouvernerai ma soeur, le Roi, la France et
l'Europe.»

Elle voulut si bien régner, au reste, qu'on prétend que le cardinal de
Fleury l'empoisonna aussi: on dit toujours que les gens haut placés
qui meurent ayant la colique meurent empoisonnés.

Madame de Vintimille fut en effet celle des trois soeurs que Louis XV
aima le plus. Mais cela ne prouve pas qu'on l'empoisonna... Avec la
nature de Louis XV, il aurait fallu empoisonner toutes les jolies
femmes de sa Cour!... Mais je reprends l'histoire de madame de
Châteauroux et de madame de Pompadour.

Madame de Pompadour avait donc succédé à madame de Châteauroux.......
Quoique celle-ci fût morte, on fut étonné de voir madame de Pompadour
lui vouer une haine d'autant plus extraordinaire qu'elles ne s'étaient
jamais rencontrées. En voici un des motifs.

Il y avait dans Paris, au moment de la faveur de madame de Châteauroux,
un coiffeur dont toutes les femmes raffolaient. _Dagé_ avait pour
pratiques les femmes les plus élégantes de la Cour, et il choisissait
les têtes qu'il devait embellir. Madame la Dauphine[113-B], Mesdames,
filles du Roi, se faisaient coiffer par _Dagé_, et la suffisance, ou,
pour parler plus juste, l'insolence du coiffeur était sans bornes.
Madame de Pompadour, en arrivant à la Cour, voulut avoir _Dagé_; il
refusa. La favorite insista; le coiffeur refusa encore... Madame de
Pompadour, qui s'appelait encore madame _Lenormand d'Étioles_, _négocia_
avec le coiffeur, et finit par l'emporter sur une résistance qui
peut-être ne demandait qu'à être vaincue. Dagé une fois _fléchi_, madame
de Pompadour voulut lui faire payer l'humiliation qu'elle avait subie
pour l'obtenir, et la première fois qu'elle fut coiffée par lui, au
moment où la Cour était le plus nombreuse à sa toilette, elle lui dit:

--_Dagé, comment avez-vous donc obtenu une aussi grande vogue... et la
réputation dont vous jouissez?..._

--Cela n'est pas étonnant, madame, répondit Dagé, qui comprit la
valeur du mot: _je coiffais l'autre!_

La cour de madame de Pompadour était trop nombreuse pour que le bon
mot de Dagé ne fût pas connu dans tout Versailles avant une heure. En
effet, madame la Dauphine, Mesdames de France répétèrent en riant aux
éclats le bon mot de Dagé.... _Il coiffait l'autre!_ Ce mot, répété
par le parti de l'opposition, devint bientôt comme une bannière
proclamant la division qui éclata peu après dans la famille royale
pour et contre la favorite... Les princesses et les princes appelèrent
madame d'Étioles _madame Celle-ci_, et madame de Châteauroux _madame
L'autre_. Louis XV en fut désolé, et madame de Pompadour, furieuse de
ce surnom plus peut-être que de celui du roi de Prusse[113-C], se mit
à la tête d'une faction contre la famille royale, et, pour avoir plus
de consistance qu'une maîtresse ordinaire, elle voulut se mêler de
politique, et nous savons ce qui en est résulté!... Ce fut peut-être
ce mot de Dagé qui amena cette résolution.

Louis XV fut un roi libertin moins pardonnable peut-être qu'un autre:
il eut des maîtresses qui firent la honte du trône, sans qu'il en fût
justifié par l'amour qu'il avait pour elles. Madame de Châteauroux, la
seule qui ait eu une conduite vertueuse, sa faute exceptée, était du
reste fort nulle d'esprit et de moyens; elle eut un beau mouvement en
excitant le Roi à la guerre, mais il venait du coeur.]

[Note 113-A: Madame de Flavacourt est morte fort âgée, l'an VII de la
République (1798); elle était laide, mais plus spirituelle qu'aucune
de ses soeurs, qui, du reste, étaient toutes fort ordinaires. Elle
était dame du palais de la Reine.]

[Note 113-B: Mère de Louis XVI.]

[Note 113-C: Il l'appela, aussitôt qu'elle fut en titre, Cotillon
IV.]

J'ai déjà dit qu'elle avait besoin d'une société intime et dégagée de
l'étiquette de la Cour; elle avait déjà tenté de se délivrer de cette
contrainte qui est peut-être une des misères mais une des nécessités
de la royauté, en habitant Trianon peu de temps après que Louis XVI
le lui eut donné, lorsqu'elle accoucha de madame Royale. Dans
l'origine, Louis XVI, loin de s'y opposer, le vit avec plaisir. Il
n'avait aucun goût pour le monde; il était défiant et sévère pour les
grands seigneurs; peu porté aux plaisirs bruyants, il n'aimait ni le
bal, ni le jeu, ni le spectacle, ni le faste, et encore moins le
libertinage; mais pour ce dernier défaut, il faut dire une singulière
prédiction du roi de Prusse... On parlait un jour devant Frédéric de
Louis XVI et de la Reine, et surtout du bonheur dont ils jouissaient
tous deux... Le roi de Prusse se mit à rire...

--Il en sera de mon frère Louis XVI comme de ses prédécesseurs,
dit-il: à quarante ans, il quittera sa femme devenue vieille et
inquiète... il aura une maîtresse... mais sa Pompadour ne sera pas
autrichienne; elle sera, d'intérêt et de naturel, militaire et
prussienne... et cette fois ce sera le tour de mon successeur d'être
l'allié le plus utile de la maîtresse du Roi très-chrétien...

En raisonnant ainsi, Frédéric raisonnait avec cet esprit profond et
judicieux qui perce le voile de l'avenir... et devine la marche
forcée des événements. Le temps détruit tout; les systèmes s'usent...
et celui des femmes aux affaires devait l'être plus tôt qu'un autre...
Seulement, Frédéric ne prévoyait pas qu'une république serait à la
place d'une favorite.

À l'époque où Frédéric rendait cette sorte d'oracle, l'Europe était
vraiment sous de singulières influences féminines!... De là venait,
comme je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, l'effet de ces
influences sur la masse de la société, parce qu'à cette époque les
femmes faisaient tout dans la société, et que la France avait une
immense action sur le reste de l'Europe à cet égard. Depuis Louis XIV,
nous savions le prix du joug d'une favorite. Madame de Montespan
commença; madame de Maintenon établit la puissance de l'état de
favorite, en lui donnant l'apparence de l'état de femme. Elle
bouleversa la France en élevant les enfants légitimés au rang des
légitimes, en persécutant les jansénistes et les protestants... elle
dégrada enfin le beau règne de Louis XIV... En Espagne, la princesse
des Ursins... puis la reine Farnèse, prouvaient ce que peuvent deux
esprits fortement trempés, qu'ils soient dans le corps d'un homme ou
dans celui d'une femme. Après elles, vint Marie-Thérèse... également
supérieure à son sexe, mais toujours femme néanmoins, ainsi que les
autres, dans l'exercice de ses droits, et ne l'oubliant jamais... En
même temps qu'elle, Catherine II apprenait à l'Europe entière ce que
pouvait tenter et exécuter une femme à ferme volonté!...

Pendant ce temps, les maîtresses de Louis XV continuaient l'agitation
sociale que le gouvernement des femmes avait établie dans le monde.
Les trois soeurs[114], madame de Pompadour et madame du Barry,
précédèrent Marie-Antoinette, qui enfin vint clore chez nous le siècle
des agitations soulevées par des femmes. Mais elles furent plus
actives encore chez Marie-Antoinette, parce que le pouvoir lui
échappait, et que, pour le ressaisir, elle faisait continuellement des
efforts qui soulevaient la monarchie. Connaissant l'action immédiate
des femmes sur l'opinion en France, la Reine employa ces moyens avec
un grand succès, du moins pendant les premières années du règne de
Louis XVI... Elle ne fut pas aussi heureuse pendant l'Assemblée
Constituante; elle lutta contre des femmes qu'il aurait fallu gagner,
chose qui eût été facile... Elle-même voulut _se soumettre_; elle le
tenta bien quelque temps en faisant le salon de madame de Polignac;
mais en n'y admettant que les personnes tout-à-fait privilégiées, les
préférences blessèrent les exilées, et il y eut des mécontents... Cela
se manifesta lorsque la Reine voulut s'établir à Trianon.

[Note 114: Madame de Mailly, madame de Vintimille, et madame de
Châteauroux.]

Trianon était un adorable séjour dont la Reine aurait dû jouir sans le
faire servir à une vengeance que depuis longtemps elle méditait contre
la noblesse de France, et surtout celle présentée à la Cour, qui
formait alors la majeure partie de la haute société de Paris. Le motif
de cette vengeance datait du jour des fêtes du mariage de
Marie-Antoinette, et sans être injuste on ne peut lui donner tort.

Marie-Thérèse avait demandé que mademoiselle de Lorraine et monsieur
le prince de Lambesc eussent rang immédiatement après les princes du
sang, dans les fêtes du mariage de sa fille avec le Dauphin de France.
Louis XV l'accorda; mais il n'avait pas calculé les obstacles qu'il
devait rencontrer dans la noblesse française... Sa complaisance à
l'égard du Roi avait changé depuis quelques années... Elle n'était
plus ce qu'elle était, non-seulement sous les premiers temps du règne,
mais même sous madame de Pompadour... Les femmes de la Cour prirent
une attitude opiniâtre, au fait, plus que fière, et opposèrent une
résistance invincible à la _prière_ du Roi, car il n'ordonna pas, de
céder la place à mademoiselle de Lorraine, après les princesses du
sang; leur fermeté alla même jusqu'à se priver du bal plutôt que
d'abandonner _leur droit_... Madame la duchesse de Bouillon surtout se
signala parmi _les opposantes_ par l'aigreur de ses refus. Le roi fut
très-choqué de cette résistance... mais la Dauphine le fut encore
plus. On prétend qu'elle écrivît sur la lettre de Louis XV aux pairs:
_Je m'en souviendrai!_ et qu'elle la renferma dans une cassette d'où
souvent elle la tirait pour la relire!... Enfin, pour que les fêtes
eussent lieu, mademoiselle de Lorraine accepta de danser avec madame
la duchesse de Duras, qui alors était de service au château, et par
cette raison ne pouvait en sortir!... Ce moyen terme diminua un peu le
scandale que fit le retour à Paris de presque toutes les femmes
titrées qui avaient refusé de danser au mariage de la Dauphine.

Elle n'oublia jamais cette offense. La noblesse française fut à ses
yeux de ce moment un ennemi avec lequel elle fut en guerre!... Madame
de Noailles lui répéta vainement que l'étiquette avait parlé et qu'il
fallait lui obéir, qu'elle-même lui était soumise... La Dauphine ne
fit qu'en rire, tourna en dérision et l'étiquette et la noblesse, se
moqua avec raison des mésalliances journalières qui, déjà à cette
époque, commençaient à s'introduire parmi la haute noblesse. Elle fit
plus; elle se moqua de madame de Noailles elle-même, bien décidée à
exclure de son service toutes les femmes titrées ayant _des
prétentions_, comme elle le disait...

Ces querelles furent longues à produire leur effet. Aussi la Dauphine
n'en éprouva-t-elle le désagrément que plusieurs années plus tard...
Les quatre premières qu'elle passa en France furent un véritable
enchantement. Elle était vraiment jolie: son teint éblouissant, ses
belles couleurs, l'élégance de sa taille, l'expression gracieuse de sa
physionomie, parce qu'alors, voulant conquérir, elle était toujours
prévenante[115], qualité qui, dans une princesse, a plus de charmes
que dans une autre femme... l'ensemble enfin de toute sa personne en
faisait un être que tout le monde aimait... Elle était caressante,
enjouée, attentive à plaire... Aussi les académies, les journaux, les
poëtes lui prodiguaient la louange, et la société la plus brillante de
l'Europe, qui alors était celle de France, était à ses pieds!... Elle
était jeune et belle, et la flatterie avait encore pour les femmes,
chez nous, les formes et le ton du beau règne de Louis XIV!...

[Note 115: Tant que Louis XV vécut, la Dauphine dissimula pour
combattre avec succès l'ascendant de madame du Barry.]

Ce qu'elle fit plus tard avec hauteur quand elle fut reine, elle le
fit aussitôt après son mariage avec une grâce qui empêchait qu'on ne
le lui reprochât. Cependant, il y avait parfois une teinte satirique
qui ne pouvait échapper à ceux qui étaient l'objet d'une remarque ou
d'une allusion...

En arrivant à la cour de France, elle témoigna une grande admiration
pour la beauté ravissante de madame du Barry... mais comme elle ne
voulait pas qu'on pût croire que cette admiration était _une
complaisance_, elle demanda un jour à madame de Noailles _quelles
étaient à la Cour les fonctions de madame du Barry?_... Madame de
Noailles, chargée de son instruction, lui répondit _que madame du
Barry était à la Cour pour plaire au Roi et pour le distraire_.

--_Ah!_ dit la Dauphine, _alors je serai sa rivale?_ Le mot était
charmant! mais la question qui l'avait précédé l'était-elle?... Louis
XV en fut blessé, parce que toute la Cour, qui n'aimait pas madame du
Barry, répéta le mot sans le prendre pour une ingénuité.

Cette lutte de l'autorité légitime que devait avoir la Dauphine de
France contre celle usurpée d'une fille de joie, favorite d'un vieux
roi libertin, changea beaucoup le caractère de Marie-Antoinette.
Madame du Barry, dont la beauté était dans tout son éclat, faisait
éprouver à la jeune Dauphine la jalousie d'un succès toujours
dominant. Les fêtes de la Cour que donnait Louis XV semblaient n'être
faites que pour la favorite! La Dauphine le sentait cruellement. C'est
en vain qu'elle était toujours bonne et caressante auprès du Roi vieux
et libertin, comme madame la duchesse de Bourgogne l'était auprès de
Louis XIV, mais les temps étaient bien différents! et pour dire la
chose, les personnages l'étaient aussi! Louis XV était blasé sur tout,
même sur la grâce!... il n'aimait plus les femmes aux bonnes
manières... Madame du Barry influa beaucoup sur la société de France à
cette époque; son mauvais ton, sa manière plus que naturelle, et qu'on
pouvait appeler grivoise, était ce que le roi aimait... Que
voulait-on? imiter le Roi; ce fut ce qui arriva. Le vieux maréchal de
Richelieu lui-même se mit dans la voie _de perdition_, comme lui-même
l'appelait, et dans les soupers qui se faisaient encore à Marly et à
Choisy, où Louis XV aimait à souper de préférence, le vieux maréchal
était souvent le plus licencieux de tous les hommes qui étaient à la
table du Roi. On connaît au reste le mot de madame du Barry pour le
café. On l'a nié, mais il est positif; il révélait ce que la France
allait devenir!

La Dauphine, avec sa figure fraîche et ses blonds cheveux, sa peau de
lis et de roses, cette adorable expression qui la faisait aimer de
tout ce qui l'approchait, la Dauphine pouvait seule arrêter le torrent
dans sa course, mais elle ne le pouvait qu'autant que le Roi lui en
donnerait la puissance _exécutrice_. Que faire en pareille
circonstance? Se tenir en silence devant une position vraiment
délicate, et attendre, c'est ce qu'elle fit...

Louis XV mourut; on connaît les particularités de cette mort... Je
dirai seulement que cette bougie placée derrière un carreau de vitre
pour avertir qu'un roi de France est mort est plus cruelle peut-être
que la perversité de tous n'est abjecte... mais il est une justice
distributive... Louis XV avait été bien cruel lui-même pour son
fils... Le Dauphin était à l'agonie de cette maladie de langueur dont
il est mort, et la Cour à Choisy. Aussitôt qu'il aurait rendu le
dernier soupir, la Cour devait quitter Choisy. On avait donc interrogé
le médecin qui le soignait plus particulièrement, en lui demandant
combien il avait d'heures à vivre.--Mais, avait répondu le médecin,
peut-être sept à huit heures... à peu près!... plus ou moins!... Et le
médecin continua à prendre son chocolat, car il était à déjeuner
lorsqu'on vint lui faire cette question... Je ne pense pas qu'on
puisse répondre aussi affirmativement avec un sang-froid aussi dur...
En conséquence de cette réponse, tout le service d'honneur fit ses
préparatifs; et les femmes de chambre, les valets de chambre jetaient
les paquets par les fenêtres avec une sorte de joie folle, parce que
le séjour avait été plus long que de coutume... Par un hasard funeste
pour le mourant, son appartement se trouvait presque à la hauteur de
ces femmes et de ces hommes qui jetaient ces paquets!... Il était à ce
moment où l'âme quitte le corps... C'est une lutte douloureuse... le
malheureux prince voulut prendre l'air, car il suffoquait... On roula
son lit auprès de la fenêtre, et là, il fut témoin des préparatifs du
départ... Il connaissait trop bien la Cour et tout ce qui tient à elle
pour ne pas voir ce qui en était et ce que signifiait cette occupation
générale... Un sourire, comme la mort n'en permet pas souvent, vint
errer sur ses lèvres déjà froides... Hélas! le malheureux prince
avalait ainsi au moment extrême la gorgée la plus amère du calice de
sa vie!

Mais, je l'ai dit, il est une justice distributive. Le roi Louis XV
mourut aussi... et le même jour, une bougie derrière un carreau de
vitre devait être éteinte au moment du dernier soupir royal!... et
alors, la Cour impatiente et craignant la contagion devait partir pour
Choisy!... ce qui fut fait...

Le même jour, madame du Barry fut exilée à l'abbaye du Pont-aux-Dames,
près de Meaux; ce fut le chancelier, le duc de la Vrillière, qui lui
porta lui-même la lettre de cachet. En voyant cet homme qui avait
rampé à ses pieds et venait la braver, madame du Barry dit en
jurant:--Beau..... règne que celui qui commence par une lettre de
cachet!...

Cette punition de madame du Barry fut un des premiers actes du pouvoir
royal de Louis XVI. La Reine y fut étrangère. Ce n'était donc pas une
princesse tout-à-fait autrichienne, une Allemande enfin, d'après ce
que j'ai rapporté de son éducation, qui vint épouser le Dauphin de
France. Lorsque le mariage fut définitivement conclu par les soins du
prince de Kaunitz et du duc de Choiseul, l'abbé de Vermont fut envoyé
à Vienne pour former la jeune archiduchesse aux belles manières d'une
cour qui était alors la plus élégante et la plus polie de l'Europe. La
princesse arriva donc en France parfaitement instruite de tout ce
qu'elle devait savoir comme femme élégante du monde, parce que l'abbé
de Vermont avait en lui tout ce qui pouvait former la femme présentée
à la cour la plus exigeante. Celle de France était alors le lieu le
plus ravissant comme centre de tous les plaisirs et du luxe le plus
recherché. Marie-Antoinette en fut frappée lorsqu'elle arriva à
Compiègne[116] et qu'elle y fut reçue par le Roi et M. le Dauphin. Le
jour suivant, elle coucha seule à La Muette avec ses femmes, et revint
à Versailles le lendemain pour se réunir à la Cour, et recevoir la
fatale bénédiction d'un mariage qui devait la conduire à la mort.
C'est à cette époque que les fêtes du mariage du Dauphin et de
l'archiduchesse eurent lieu. Ces fêtes magiques par le luxe effréné
que la Cour y déploya et que suivirent tous les courtisans, ces fêtes
furent comme le coup de cloche qui sonna le glas funèbre pour annoncer
une funeste destinée... et pourtant quelle magie, quelle admirable
magnificence doublait celle déjà fantastique de Versailles! Vingt
millions furent dépensés pour ces fêtes!... Vingt millions pour cette
époque présentent une somme fabuleuse relativement aux frais des fêtes
des mariages des anciens Dauphins et des Rois de France. On accourut
du fond de nos provinces pour admirer la jeune Dauphine. Les étrangers
du Nord y vinrent en foule; ceux du Midi qui n'étaient jamais venus en
France y vinrent pour voir la fille de Marie-Thérèse monter sur le
trône de deux reines allemandes, dont le sort avait été funeste à la
nation française... Le luxe que les étrangers déployaient luttait avec
celui que par devoir comme par orgueil et par goût déployaient les
Français; les fêtes se multipliaient non-seulement à la Cour, mais
dans les maisons particulières; tout était motif de réjouissance, tout
devenait sujet à une fête parmi les personnes de la Cour et parmi
celles de la finance, dont les alliances avec la noblesse étaient
fréquentes. Le luxe de cette époque, quelque soin que nous prenions de
le copier, n'est pourtant pas de fort beau goût. C'est surtout dans le
contraste frappant qu'on trouve dans l'observance ridicule du goût
antique qu'il faut trouver le mauvais genre de l'époque; madame de
Pompadour s'habillait en Vénus avec des paniers, et M. de Chabot
faisait Adonis avec une coiffure poudrée _à frimas_. Cette violation
du goût pur et exercé des anciens était la faute des yeux et du goût
de l'époque, puisque les modèles étaient là. Il faut dire que madame
du Barry fut plus élégante en cela que madame de Pompadour; elle était
plus belle et moins spirituelle cependant, mais le désir de plaire
donne du goût et de l'esprit, même aux plus sottes. Madame du Barry
suivait assez bien les modes, selon le bon goût; il existe d'elle des
portraits où le costume oriental est assez bien observé. L'histoire de
ce costume est plaisante.

[Note 116: 14 avril 1770.]

[Note 117: Le 15 avril.]

Madame du Barry détestait, comme on le sait, M. le duc de Choiseul;
tout ce qu'il disait et faisait était mal dit et mal fait. Enfin,
Chanteloup l'en délivra. Mais avant ce moment, le ministre en faveur
dut souvent recevoir bien des humiliations.

Un jour, on parlait chez le Roi des costumes différents des peuples de
l'Europe; M. de Choiseul parlait de ceux de la Russie et de ceux de
Constantinople, en même temps que du superbe et étrange aspect de
cette ville, en remarquant que l'Europe n'était pas aussi dépourvue de
beaux costumes, et il donnait pour preuve ces deux derniers
pays.--Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, j'ai tort de mettre la
Russie et la Turquie dans le nombre, car les plus beaux costumes de
ces pays sont dans les provinces d'Asie.

À ce mot, madame du Barry éclate de rire, et s'écrie:

--C'est bien la peine d'être ministre pour ne pas savoir que la
Turquie est en Asie et que la Russie est en Europe.

--C'est bien la peine d'être favorite, dit le duc de Choiseul en
rentrant chez lui, pour ne pas savoir que le pays où les femmes vivent
en _troupeau_ pour les plaisirs d'un seul homme est en Europe comme à
Paris.

Le propos revint à madame du Barry; elle fut furieuse. À dater de ce
jour-là elle se fit lire tout ce qui a été écrit sur la Turquie, et
elle le débitait ensuite comme une leçon avec un petit babil que sa
gentillesse et sa beauté rendaient presque supportable; car ce n'était
pas par la parole qu'elle brillait, comme on le sait. Enfin, la
turcomanie en vint au point qu'elle persuada à Louis XV de se faire
peindre en sultan, elle en sultane favorite, et le reste de la Cour en
habitants du sérail; il y avait même un _Mesrour_, à ce que disent les
mauvaises langues; mais n'importe: c'était répondre spirituellement à
M. de Choiseul. On fit une magnifique table en porcelaine qui fut
peinte à Sèvres. On y voit une vingtaine de personnes habillées à
l'orientale; le roi est très-ressemblant, ainsi que madame du Barry.
Cette table fut longtemps à La Malmaison[118].

[Note 118: J'ai entendu raconter le fait à l'empereur lorsqu'il était
premier consul.]

Madame du Barry détestait M. le duc de Choiseul, et toutes les fois
qu'elle pouvait lui faire ou lui dire une chose désagréable, elle n'y
manquait pas. Un jour M. de Choiseul était auprès d'elle et parlait
des moines; elle se mit aussitôt à parler des jésuites avec le plus
grand éloge, parce qu'elle savait que M. de Choiseul ne les aimait pas
et qu'il n'en était pas aimé. Alors il se mit à dire tant de bien des
religieux en général, qu'elle prit la contre-partie et se mit à en
dire des choses tellement fortes que tout l'auditoire demeurait
interdit.

--Enfin, dit-elle, ils ne savent pas même prier Dieu!

--Ma foi! madame, dit le duc de Choiseul, vous conviendrez au moins
qu'ils font de beaux enfants.

Madame du Barry était fille naturelle d'un frère coupe-choux.

Elle fut interdite; et depuis ce jour elle demeura toujours
silencieuse devant le duc de Choiseul. Elle le craignait tout en le
détestant.

Lorsque la Dauphine fut reine, elle put enfin satisfaire ce goût pour
la société intime qu'elle avait toujours eu... Elle rassembla autour
d'elle tout ce qu'elle aimait, et cette réunion lui forma une société
intime. Ce fut vers cette époque que le Roi lui donna Trianon. Voilà
un salon qu'on peut faire, et montrer le bon goût qui présidait à tout
ce qui se faisait dans ce ravissant séjour. Là, elle oubliait les
ennuis de la Cour; là, madame de Noailles ne la persécutait plus,
comme elle le disait, avec cette sévérité qui l'avait fait surnommer
_madame l'Étiquette_ par la Reine. Madame de Noailles ayant appris que
non-seulement la Reine se permettait de s'égayer sur son compte, mais
encore monsieur le comte d'Artois, s'éloigna de la Cour, donna sa
démission, et fut suivie de beaucoup de femmes de distinction, qui ne
voulurent pas servir de point de mire à des traits d'esprit ou de
texte à une aventure un peu étrange. La Reine commença alors à jouir
de la vie comme elle l'entendait. Trianon fut un lieu de joies et de
fêtes, dont l'étiquette fut bannie. La Reine allait voir ses
belles-soeurs, leur rendait visite sans écuyers, sans aucun appareil,
et riant elle-même de cette simplicité à laquelle elle voulait amener
la Cour de France:

--Qu'importe après tout, disait-elle, que je sois un peu plus, un peu
moins entourée de cette _étiquette_, dont vous faites votre noblesse;
car, ajoutait-elle, que m'importe une noblesse comme celle que vous
avez en France! C'est l'_étiquette_ seule qui la fait.

La Reine pouvait avoir raison pour quelques familles, mais non pas
pour toute notre noblesse. Chérin[119] avait dans son cabinet de quoi
répondre aux plus grandes exigences de l'Allemagne. La noblesse la
plus pure de France n'était pas celle peut-être qui montait dans les
carrosses.

[Note 119: Généalogiste nommé par le Roi pour examiner les preuves de
noblesse de ceux qui demandaient à être reconnus. Il était
incorruptible; il disait un jour à mon oncle, le prince de Comnène,
que ce qui lui avait le plus coûté était la résistance qu'il avait
opposée à de belles personnes _pleurant à ses pieds_. Lorsqu'il
vérifia nos preuves, il demeura en extase de savant devant des preuves
comme celles fournies par mon oncle.]

La Reine avait connaissance des recommandations faites par
l'impératrice-reine, relativement à beaucoup de personnes de la Cour
de France. Pour celles-là jamais elles n'éprouvaient de bourrasques,
et pour dire le vrai, elles commençaient à devenir fréquentes pour
beaucoup d'autres.

La Reine avait aussi ses affections personnelles. Parmi ses affections
intimes, madame la duchesse de Mailly était une des privilégiées. Elle
était dame d'atours, mais donna bientôt sa démission pour se retirer
dans son intérieur; la Reine l'aimait avec une tendresse de femme du
monde, et le lui prouva en l'allant voir très-souvent après sa
retraite de la Cour. Madame de Mailly avait une taille immense, et la
Reine l'appelait _ma grande_. La duchesse de Mailly mourut jeune et
vivement regrettée de Marie-Antoinette, qui était une amie bonne et
dévouée, comme elle devenait ennemie implacable.

La Reine avait parmi les jeunes femmes de la Cour une personne qu'elle
aimait avec une vive et profonde amitié. Elle était jeune, agréable
et spirituelle; c'était la marquise de B....n. La Reine la fit dame du
palais pour l'avoir auprès d'elle. Cette intimité amena des rapports
de confiance entre la souveraine et la sujette. Madame de B....n
aimait avec un sentiment d'amour _idéalisé_ monsieur le comte Étienne
de D......, celui qu'on appelait le beau Durfort. Il l'aimait
également, et la Reine, qui savait presque leur secret, leur donnait
une de ces consolantes confiances qui doublent le prix de l'amitié:
elle en eut bientôt le devoir à remplir.

Madame la marquise de B....n aimait avec trop de vérité pour ne pas
s'apercevoir si elle-même était moins aimée. Elle s'aperçut d'une
froideur et d'un tel changement dans leurs rapports, qu'elle comprit
que monsieur de D...... ne l'aimait plus. Elle ne le dit à personne,
elle renferma ce secret en elle-même, et pleura en silence.

Le vicomte de Ségur, homme fort spirituel mais très-méchant, aimait
depuis longtemps madame la marquise de B....n. Que pouvait-elle? lui
défendre de l'aimer? elle l'aimait si peu qu'elle n'y songea même
pas... Mais lui ne la perdait pas de vue: aussitôt qu'il vit le
gonflement de ses yeux, la pâleur de ses joues, il accourut, et
prenant la main de la marquise il la serra sans lui parler. Rien
n'émeut autant que ces marques silencieuses d'un attachement qui, tout
méconnu qu'il est, ne laisse pas néanmoins d'être un des intérêts de
la vie:... aussi dès que le vicomte de Ségur eut seulement levé les
yeux sur la marquise, elle fondit en larmes.

--Qu'avez-vous? lui dit-il.

Elle ne répondit pas, mais elle continua de sangloter et ne pouvait
lui répondre.

--Pauvre enfant! vous souffrez, n'est-ce pas? vous n'osez pas me le
dire?... Pauvre petite, je sais quel est le sujet de vos larmes!... et
je dois à ma conscience de vous dire qu'il en est indigne.

Madame de B....n fit un mouvement d'indignation... mais le vicomte
passa outre.

--Oui... je soutiens que celui pour qui vous pleurez n'en est pas
digne.

Madame de B....n poussa un cri déchirant.

--Eh quoi! vous n'ayez pas plus de courage!...

--Non! je ne vous crois pas!

Le vicomte sourit sans répondre...

Madame de B....n vit son arrêt dans ce sourire!... elle regarda le
vicomte avec une expression suppliante.--Voulez-vous la preuve de ce
que je vous ai dit?.

Madame de B....n fit un signe de tête affirmatif.--Eh bien! vous
l'aurez dans quatre jours... peut-être demain!

M. de Ségur avait beaucoup connu madame de Souza, ambassadrice de
Portugal en France, et mademoiselle de C........ Elle était
belle-soeur de cette madame de Canilhac, l'une des causes du fameux
duel de M. le duc de Bourbon et de M. le comte d'Artois... Madame de
Souza était jolie comme un ange, mais sotte comme un panier; elle
avait une belle tête, mais aucune cervelle dans cette belle tête, et
elle avait de plus l'avantage d'être provinciale au dernier point...
Elle avait de la complaisance quelquefois pour les personnes qui lui
disaient souvent qu'elle était jolie, et M. de Ségur était un de ceux
qui le lui avaient le plus répété... aussi dès qu'il parut devant
elle, madame l'ambassadrice quitta le sofa sur lequel elle était
assise et s'en vint au-devant de lui en lui donnant la main, faveur
qu'à cette époque on ne prodiguait pas comme aujourd'hui; on ne
donnait la main qu'à une personne aimée enfin, et se tenant pour
avertie qu'on allait lui demander quelque chose, car les femmes ont à
cet égard une sorte de finesse qui ne trompe jamais et porte à deviner
ce qu'elles veulent savoir... Le vicomte la regarda et lui dit avec
admiration:

--Mon Dieu, que vous êtes belle!

Et c'était vrai! elle était ravissante dans son négligé du matin, à
moitié coiffée et n'ayant aucune prétention... elle avait un grand
peignoir de mousseline des Indes garni d'un point d'Angleterre fort
beau; les manches étaient rattachées au poignet avec un ruban bleu
clair, ainsi que le col, et une grande ceinture bleue serrait sa
taille... ses cheveux n'avaient qu'_un oeil_ de poudre, comme on
commençait à porter les cheveux alors...

--Oui, vous êtes bien belle!... répéta le vicomte!... Madame de Souza
se regarda dans la glace avec une complaisance toute gracieuse...

--Mais vous êtes si coquette!...

--Moi! quelle idée!

--Oh! en effet, elle est absurde!...

Madame de Souza fut embarrassée; M. de Ségur la regardait avec une
sévérité dont lui-même s'amusait fort, et qui paraissait à madame de
Souza la trompette du jugement dernier: car elle le redoutait et ne
l'avait aimé que par crainte.

--Oui, madame, vous êtes très-coquette... et plus que cela!... vous
êtes infidèle!

Madame de Souza joignit les mains... le vicomte _fut généreux_...

--Allons, je vous pardonne! je suis bon... et de plus je suis votre
ami: c'est ce qui me fait venir auprès de vous. Vous aimez le comte
Étienne?...

La comtesse de Souza rougit jusqu'aux yeux!...

--Hé bien! c'est à merveille! Qu'avez-vous donc? n'allez-vous pas me
croire jaloux? Oh! je ne fais plus de ces folies-là, moi!... Je laisse
les fureurs d'Orosmane à des jeunes gens... à M. le duc de Lauzun par
exemple!... à M. le comte d'Artois, qui, à ce qu'on dit, est jaloux
comme un Africain Berbère.... mais moi, non; ainsi revenons à notre
affaire. Vous aimez le comte Étienne... eh bien! si vous voulez le
conserver il faut l'empêcher de conserver cette ancienne passion...la
marquise de B....n!

Madame de Souza tenait ses yeux baissés et roulait les deux bouts de
sa ceinture dans ses doigts et ne disait mot. Mais elle releva les
yeux lorsque le vicomte eut fini pour trouver une parole et ne trouva
pas un mot... Ce n'était pas son fort d'abord, et puis le vicomte
l'avait effrayée sur le sort de ses amours...

--Si vous voulez le conserver, tâchez de le brouiller avec elle, pour
que tout rapport soit enfin rompu... Tâchez, par exemple, d'avoir son
portrait, son anneau et ses lettres.

Une femme a toujours de l'esprit pour ses affaires de coeur. On a dit
depuis longtemps que l'amour en donnait aux plus bêtes, et c'est vrai.

Madame de Souza comprit l'importance de ce qu'elle allait tenter. Elle
s'y prit si adroitement, que le comte lui remit le portrait et les
lettres de la marquise de B....n... Lorsque le vicomte de Ségur les
eut, il sourit avec cette joie infernale qui fait aussi sourire Satan.

--Maintenant, dit-il, elle est à moi!...

Ce qui prouve que devant un coeur de femme un homme, quelque esprit
qu'il ait, lorsqu'il a de l'esprit, demeure sans intelligence,
lorsqu'il n'y a aucun rapport ni cette union d'âme qui révèle à l'un
ce que l'autre éprouvera.

En recevant cette preuve de l'infidélité du seul homme qu'elle eût
aimé, la marquise de B....n ressentit une de ces impressions terribles
qui vous montrent la mort comme un lieu de refuge, car vous souffrez
trop!

Le vicomte comprit, cependant, que cette douleur sans cris et sans
larmes avait une force devant laquelle toutes ses petites intrigues
étaient bien nulles!... Il se retira sans parler et sans avoir la
force de hasarder même une parole devant cette femme dont le deuil du
coeur était si solennellement profond!...

Demeurée seule, la marquise de B....n regarda d'abord ce portrait que
tant de prières avaient sollicité!... Qu'était-il maintenant? un
morceau d'ivoire peint, sans que rien pût lui donner la force et la
vie qui l'animaient il y avait seulement deux mois!...

--Et ce n'est qu'un espace de quelques jours qui me rend si différente
de moi-même! disait la pauvre délaissée avec une voix brisée par les
sanglots; car elle était seule maintenant, et la fierté ne retenait
plus ses larmes!.....

Elle ouvrit le paquet de lettres et voulut en relire une!... Oh!
qu'elle souffrit!...

Et cependant elle relut cette lettre, et puis une autre, et encore une
autre... enfin elle relut le paquet tout entier... Cet effort lui
brisa le coeur!... Elle se leva, alla à son secrétaire, et prit les
lettres du comte Étienne. En les relisant elle souffrit tout ce qu'une
âme humaine peut souffrir...

--C'est une _agonie_ en effet! dit-elle avec une expression
déchirante, car on l'aimait encore en ce monde, et il y avait des
êtres qui devaient souffrir du parti qu'elle allait prendre; mais il
était irrévocablement arrêté dans son âme... Elle sonna sa femme de
chambre, se déshabilla, fit plusieurs dispositions qui devaient en
précéder une dernière, puis étant demeurée seule, elle avala une dose
de vert-de-gris qu'elle s'était procurée...

Elle fut horriblement mal... Le poison avait été si abondamment donné
à ce corps si gracieux, mais si frêle et si petit! Les médecins ne
répondirent d'elle qu'au bout de plusieurs jours; mais il lui resta
TOUTE SA VIE[120] un tremblement nerveux, une agitation terrible, qui
lui causaient des douleurs spontanées qui, dans les premiers temps,
lui paraissaient un retour des cruelles souffrances qu'elle avait
supportées pendant plusieurs heures! On la sauva; et pourquoi?... pour
sa douleur. La vie était décolorée pour elle maintenant, et ce qu'elle
voulait c'était mourir! Mais on ne meurt pas ainsi!... Il faut du
temps pour mourir!...

[Note 120: Elle ne pouvait pas mettre de bas: par exemple, lorsqu'elle
était de service au jeu de la Reine, la Reine lui faisait signe d'ôter
ses bas, ce qu'elle faisait tandis que le tapis la cachait.]

Madame de B....n était d'une douceur achevée, et elle avait de la
piété.... Elle était malheureuse, et cela ne fut qu'une raison de plus
pour que la religion prît sur elle plus d'empire. Le reste de sa vie
eut une consolation accordée par le Ciel: un ami intime s'attacha
tellement à elle qu'il ne la quitta plus; touché par sa résignation et
par le profond chagrin que lui causa la mort de la Reine, M. de
M......., qui fut ministre de Louis XVIII, demeura avec elle jusqu'à
sa mort. Dans cet attachement elle trouva, du moins, un baume pour sa
blessure.

Madame la marquise de B....n était un des ornements les plus agréables
de la société intime de la Reine. Elle avait un ravissant talent de
peinture, et peignait les fleurs, surtout, avec une habileté peu
commune à l'époque où madame de B....n était encore jeune et belle.
Que de fois elle peignit des modèles de fleurs pour que la Reine pût
les copier ensuite en tapisserie!... Dans ces réunions de Trianon,
qu'on a tant calomniées, il arrivait souvent que les matinées
s'écoulaient comme dans un château du fond de l'Auvergne ou de la
Bretagne, et ces fameuses orgies dont la calomnie a voulu accuser la
Reine martyre n'étaient autre chose qu'une lecture faite en commun,
tandis que la Reine et les dames nommées pour être de ce petit voyage
travaillaient soit au bord de l'eau, près du moulin, soit dans la
salle de marbre fraîche et blanche de la laiterie. Le nombre des élus
était fort restreint: ce fut ce qui attira le plus à la Reine cette
foule d'ennemis qui commencèrent le parti de l'opposition, dans lequel
se mirent d'abord de hautes notabilités de vertu comme mesdames de
Noailles et de Marsan, et qui finit par avoir pour chef la marquise de
Coigny!... Trianon avait toujours été désiré par la Reine avec
passion; Louis XVI lui en fit présent à sa première couche, et
Marie-Antoinette jouit de sa nouvelle propriété avec ce plaisir vif
et pur de la jeunesse satisfaite: on lui en fit un crime. Le vent
faisait alors tourner la girouette de notre esprit; et le temps où les
Français forçaient les acteurs de répéter le beau choeur d'Iphigénie,
_Chantons, célébrons notre reine!_ lorsque leur souveraine entrait à
l'Opéra, ce temps était déjà oublié!...

Un des plaisirs de la Reine était de jouer la comédie. On dit qu'elle
jouait et chantait mal; voilà son tort plus encore peut-être que de
jouer, quoiqu'il soit fort inconvenant de livrer à la critique,
pendant plusieurs heures, jusqu'au moindre geste d'une reine. La
perfection n'existe pas; mais si elle doit se trouver, c'est dans ceux
que nous reconnaissons assez supérieurs à nous pour nous commander:
c'est donc un reproche à notre propre jugement que de reconnaître dans
nos maîtres des imperfections qui deviennent des ridicules dès
qu'elles sont prétentions. On a reproché à la Reine, lorsqu'elle
jouait à Trianon et chez madame de Polignac, d'avoir rempli des rôles
qui n'étaient pas d'accord avec la majesté de son rang; si elle les
avait bien joués, la chose, encore une fois, eût été égale.

Louis XVI avait de la simplicité, de la bonhomie même; mais il avait
le sentiment de sa dignité à un degré assez intime lorsqu'il n'était
pas à son enclume avec Gamin: il pouvait bien faire le Vulcain, mais
il ne paraissait ainsi que devant un homme dont c'était d'ailleurs le
métier d'avoir aussi les mains noires; et voici un fait qui prouve que
Louis XVI comprenait fort bien le danger d'un _ridicule royal_.

Il était un matin plus activement occupé qu'à l'ordinaire, lorsque le
serrurier qui travaillait avec lui, et qui s'appelait Jacques
Derhin[121], se mit à rire aux éclats en le regardant. Le Roi lui
demanda ce qui le mettait ainsi en joie. Derhin riait toujours et ne
pouvait parler, mais il montrait à Louis XVI son propre visage, et lui
indiquait par là ce qui excitait ainsi sa gaîté. Comme il n'y avait
pas de glace dans la forge royale, le Roi passa dans la pièce voisine:
aussitôt qu'il se fut regardé, et qu'il put voir son visage tatoué
d'une si étrange sorte qu'il en était méconnaissable, il partagea la
gaîté de Jacques Derhin, et se mit à rire, de ce bon rire franc et
joyeux qu'on connaît peu sous une couronne....

[Note 121: Celui qui était avec le Roi avant Gamin.]

Mais après avoir donné satisfaction à sa propre gaîté, le roi jugea ne
pas devoir prolonger celle de son _compagnon_:

--Jacques, lui dit-il, en lui donnant un louis, tu boiras à ma santé
ce soir à ton souper, avec ta femme et tes enfants, _mais sans leur
raconter_ ce qui nous a tant fait rire... Tu n'oublieras pas ce que je
viens de te dire, mon garçon?...

Et il appuya sur ce dernier mot.

Ce ne fut que bien longtemps après qu'un cousin de Jacques Derhin,
employé dans les travaux que je fis faire dans mon hôtel, me raconta
ce que je viens de dire. Lui et son frère étaient fort habiles dans
leur état de serrurier, surtout pour faire les clefs.

Cette recommandation de Louis XVI prouve qu'il ne voulait pas qu'on
pût rire de lui; cette crainte du ridicule me plaît dans un roi.

Comme la Reine était jeune et jolie femme, elle le redoutait moins,
parce qu'elle ne s'en croyait pas susceptible. Elle ignorait qu'on
peut faire la caricature de la Vénus de Médicis, et qu'on a parodié
les plus belles oeuvres du génie. Je crois aussi qu'elle méprisait la
voix populaire: ceci est encore un tort.

Mais il était excusable en elle. Elle ignorait la valeur de ce
terrible mot: le PEUPLE!.. Hélas! elle devait apprendre cruellement à
quel degré montait sa puissance. En Autriche, le peuple, encore
aujourd'hui, ne songe ni même ne parle sur la classe élevée: pour lui,
c'est une autre race que la sienne; il ne lui envie rien, il ne forme
là-dessus aucun plan, aucun projet; et s'il est ainsi en 1837, qu'on
juge de ce qu'il était en 1784!...

Quant à la noblesse, Marie-Antoinette ne l'aimait ni ne l'estimait. Il
y avait peu de familles en France dont l'écusson n'eût une tache dans
son blason, et Marie-Antoinette le savait. Aussi lorsque l'offense des
duchesses-pairesses la blessa si vivement aux fêtes de son mariage,
elle s'en vengea chaque jour depuis cette époque par des épigrammes
sanglantes sur les alliances de la haute noblesse avec la finance. Les
Noailles surtout furent en butte plus que tous les autres aux traits
de sa satire, pour atteindre madame de Noailles, son ancienne dame
d'honneur, qui lui faisait des leçons assez sévères sur l'oubli de sa
dignité.

Étant un jour sur un âne dans le parc de Versailles, elle tomba. Elle
ne voulut pas qu'on la relevât, et riant aux éclats:

--Allez chercher madame de Noailles, pour qu'elle nous dise comment on
relève la reine de France, lorsqu'elle ne sait pas se tenir sur un
âne.

La Reine eut tort. Le mot, s'il demeure dans l'histoire, ne prouve que
pour madame de Noailles, et condamne la Reine... Madame de Noailles se
fâcha, et elle eut raison; elle se retira, et eut encore raison. Cette
retraite fut d'autant fâcheuse pour la Reine, qu'elle eut lieu à la
seconde époque de son séjour en France, lorsque ses différends avec
ses deux belles-soeurs et M. et madame de Maurepas divisèrent la
société en deux partis, et lorsque la Reine, voulant vivre en simple
_grande_ dame, mais point en reine, prit la direction de l'un de ces
partis. La retraite de madame la duchesse de Noailles, mais surtout
son mécontentement, entraîna toute une puissante famille, celle des
Noailles, grande, puissante par ses alliances, illustre par des
services rendus à l'État, dans le parti contraire à la Reine. Cette
famille mécontente se jeta depuis dans les premières scènes de la
Révolution avec les d'Aiguillon et d'autres grands noms, que la Reine
avait aussi mécontentés, et qui depuis longtemps dirigeaient l'opinion
des salons de Versailles et de Paris.

Marie-Antoinette balançait par le charme de ses manières, dans cet
intérieur qu'elle s'était formé chez ses favorites, ce qu'on tramait
contre elle dans la faction opposée; et peut-être eût-elle triomphé,
si elle n'avait été en même temps la gardienne à Versailles d'un
traité[122] nuisible à la France, contraire aux intérêts de l'Europe,
mais utile à l'Autriche... L'attachement de Marie-Antoinette à sa
maison fut ce qui la perdit. Ses brouilleries éclatantes avec ses deux
belles-soeurs achevèrent le mal déjà commencé, en formant à la Cour un
parti de femmes toutes occupées à se nuire, en divulguant des
aventures quand on en avait; en se donnant des amants quand on n'en
avait pas; en se faisant, enfin, tout le mal que des femmes peuvent se
faire quand elles ne s'aiment pas et qu'elles veulent se perdre; car
tel était l'attachement que les personnes dévouées à Marie-Antoinette
lui portaient, que les femmes distinguées par elle répandaient
partout, en sortant de son intimité, l'enthousiasme des chefs de
partis pour défendre sa cause. C'est ainsi que chez nous les femmes
ont eu, de tout temps, une immense influence sur les affaires. C'était
dans nos salons que se formaient ces haines et ce fanatisme qui
causèrent les premiers effets de la Révolution. À cette époque, le
peuple lisait peu. Chaque marchand n'avait pas comme aujourd'hui son
journal pour diriger son opinion; mais il avait un cousin maître
d'hôtel, une belle-soeur femme de chambre, un frère valet de chambre,
qui lui rapportaient l'opinion de leurs maîtres. Cette opinion était
souvent contraire à la Reine, parce que le parti opposé à ses
intérêts était plus nombreux que le sien; l'opinion passait donc du
salon à l'office, et de l'office dans les boutiques ou dans les
ateliers de Paris... Ces relations se répandaient même en province,
lorsque des familles comme les Noailles, les Voyer d'Argenson, ou
d'autres aussi puissantes, allaient passer l'été dans leurs terres.

[Note 122: Le traité de 1756.--Cette cause de nos malheurs est bien
curieuse à étudier comme le plus puissant motif peut-être de notre
Révolution. Toutes les puissances de l'Europe, l'Autriche exceptée,
étaient intéressées à voir rompre ce traité de 1756 avec l'Autriche,
les unes par esprit de vengeance, les autres pour leur propre intérêt.
C'est important à approfondir.]

En remontant plus haut, on voit encore une cause très-positive du
malheur de la Reine dans le voyage de Joseph II en France. L'archiduc
Maximilien n'avait blessé que la haute noblesse, en exigeant que
mademoiselle de Lorraine eût le pas sur les duchesses-pairesses,
tandis que l'empereur d'Allemagne alarma tout notre commerce et nos
industriels, en se montrant plutôt en voisin jaloux qu'en beau-frère
de Louis XVI. Au Havre et à Brest, il se permit même une demande plus
qu'indiscrète. C'était cependant un homme supérieur, et n'ayant pas,
je crois, autant de projets hostiles contre nous qu'on l'a voulu faire
croire pour nuire à sa soeur. MADAME, femme de MONSIEUR, frère du Roi,
avait pour la Reine une de ces haines qui ne sont satisfaites que par
le malheur de celle qui en est l'objet; elle souleva de nouveau la
société à ce second voyage des princes autrichiens; tout lui fut bon
pour nuire. L'archiduc Maximilien avait blessé par trop de hauteur;
Joseph voulut être populaire, et le fut, en effet, à un point
peut-être exagéré. Eh bien! il voulait gagner le peuple, disait
Madame!...

L'archiduc Maximilien ayant été voir M. de Buffon, celui-ci lui offrit
un exemplaire de ses oeuvres.--Je vous remercie, dit le prince, _je ne
veux pas vous en priver_...--Le mot n'est pas heureux.

L'empereur Joseph connut ce malheureux mot...; il alla voir M. de
Buffon, et lui dit:--Je viens réclamer, monsieur, l'exemplaire de vos
oeuvres _que mon frère a oublié chez vous_!...

Voici un fait curieux sur le voyage de l'empereur Joseph II en France.

Il voulait connaître notre belle patrie, comme on le sait, et même on
a dit fort injustement qu'il avait eu tant de jalousie de notre
_prospérité_ qu'il en avait _conçu de la haine_. C'est absurde et
faux. D'abord nous n'avions pas alors de prospérité au point de donner
de la jalousie. Nous sommes en France comme les femmes qui croient
plaire à quarante ans comme à vingt-cinq. Mais cela ne se peut pas.
Joseph II, en allant à Lyon, voulut voir un homme très-habile comme
publiciste et comme jurisconsulte, M. _Prost de Royer_; il était à
cette époque lieutenant de police de Lyon; c'était un homme estimé du
comte Campomanes, l'un des plus honnêtes ministres de l'Espagne,
considéré de M. de Vergennes et de lord Chatham, modèle du comte
Rantzaw en Danemark, enfin un homme à connaître.

--M. le comte, dit-il à Joseph II, je connais le protocole des cours.
Si vous l'exigez, je le suivrai; alors j'attendrai que vous
m'interrogiez et ne répondrai que par monosyllabes. Mais vous avez
parcouru la France: vous cherchez des hommes, vous n'avez dû
rencontrer que des statues; vous cherchez la vérité, et vous n'avez dû
trouver que mensonge ou silence. Cette vérité, je suis capable de vous
la dire; mais il faut me permettre de parler avec le comte de
Falkenstein et non pas avec le fils de Marie-Thérèse, car il n'y a de
conversation possible qu'avec un échange de paroles, et le moyen de
questionner un empereur?...

--_Je viendrai ce soir m'enfermer avec vous, et nous causerons les
coudes sur la table,_ répondit Joseph.

Il y fut, et le lendemain il y retourna...--Pourquoi les Français ne
m'aiment-ils pas? demanda-t-il à Royer.

--M. le comte, on n'a pas oublié le moment où Marie-Thérèse, vous
tenant dans ses bras, demandait aux Hongrois du secours contre la
France.

Joseph II sourit.

--C'était Louis XV et les gens de son cabinet... Tous sont morts!

--Me permettez-vous encore une question?...

--Dites...

--Vous avez été élevé par le vieux Bathiani... il détestait la France
et les Français... n'avez-vous pas ses sentiments? voilà ce qu'on
craint.

--Monsieur, s'écria l'Empereur fort ému, et se levant il parcourut la
chambre à grands pas... Monsieur, depuis que nous causons, ne me
connaissez-vous pas encore?... Ne voyez-vous donc pas que je voyage
pour me dépouiller de ces vieux préjugés dont on m'avait garrotté
l'esprit?... Est-ce donc que je ne prends pas assez de peine pour
réussir?...

Il était agité, et Prost de Royer vit qu'il était vraiment ému.

--Me permettez-vous encore une objection?

--Parlez.

--Vous avez souvent loué la nation française, mais comment? C'est une
nation _charmante_, avez-vous dit... L'éloge est bien mince dans la
bouche du frère de notre reine.--Joseph sourit.

--On voit bien que vous êtes lieutenant de police; oui, j'ai dit cela.
Je l'ai dit à Versailles... mais c'est vrai... En parcourant la
France, en observant la Cour et la ville, la bourgeoisie et l'armée,
l'armée elle-même, la plus vaillante de l'Europe, et la plus brave
dans tous les moments, eh bien! je ne vois en elle qu'une aimable
nation et rien de plus... Je ne m'en dédis pas, répéta l'Empereur...

--Cependant, reprit-il après avoir fait quelques tours dans la chambre
sans parler, j'en excepte la classe ouvrière et quelques-uns de nos
amis[123]... Alors la nation est intéressante; je vous autorise à dire
mon sentiment à cet égard, ajouta-t-il en souriant.

[Note 123: Les économistes comme Turgot et les autres.]

--Ainsi donc, dit Prost de Royer, il en est de votre antipathie contre
nous comme de votre tendresse pour Frédéric, n'est-ce pas?...

Joseph regarda le lieutenant de police avec curiosité.

--C'est que je suis sûr qu'aussitôt que vous pourrez toucher à la
Silésie...

Joseph sourit, mais ne répondit pas.

--Et puis on dit que vous avez l'amour des conquêtes, que vous voulez
renvoyer sur l'Euphrate les gens qui sont sur la mer Noire... est-ce
vrai?...

--Non, répondit sérieusement Joseph... Regardez Pétersbourg plutôt que
Vienne pour les affaires de Constantinople...

Tel fut, à peu de choses près, car la place me manque pour tout
rapporter, l'entretien de Joseph avec Prost de Royer, ami de Voltaire
et de Turgot et de toute la secte d'esprit de ce temps-là. Cette
entrevue, qui _dura quatre jours_, fut ignorée dans le temps, parce
que M. de Maurepas craignit que les Français ne fussent blessés et
inquiets d'une aussi longue conférence du premier magistrat de la
première ville manufacturière de France avec l'empereur d'Autriche; il
exigea donc le silence. Quant à Prost de Royer, il le garda pour ne
pas faire de peine à Voltaire, qui avait attendu l'Empereur à Ferney,
et fut furieux de ne l'avoir pas vu. C'est très-bien à Prost de Royer;
cela seul fait juger un homme.

Quoi qu'il en soit, l'effet du voyage de Joseph II fut fâcheux pour la
Reine. M. de Vergennes, qui redoutait toujours le retour de M. de
Choiseul et de M. de Praslin, présentait au Roi la maison d'Autriche,
amie de l'exilé de Chanteloup, comme nuisible à la gloire de la
France. Le voyage de l'Empereur, malgré les soins de la Reine, fut
présenté sous d'odieuses couleurs de jalousie, d'envie, et de tout ce
qui pouvait rendre le roi de France l'ennemi de l'empereur
d'Allemagne. Louis XVI, déjà prévenu par les mémoires et les notes
laissés par son père sur la maison d'Autriche, n'aimait pas cette
maison; il en vint à détester l'empereur Joseph. Quelle que fût sa
confiance dans la Reine, jamais elle ne put pénétrer dans une pièce
reculée qu'il appelait son cabinet. Cette pièce était située à
Versailles sous la chambre aux enclumes, la plus élevée du château.
C'était là que le Roi avait déposé ses papiers les plus importants,
ceux enfin qui, plus tard, formèrent une terrible accusation, et
furent trouvés dans ce qu'on appelait _l'armoire de fer_.

Ce fut particulièrement à cette époque où elle vit un repoussement qui
pouvait devenir général, que la Reine résolut de se faire une société,
de former _un salon_ d'où _ses amis_, comme elle le dit elle-même à M.
le comte de Périgord[124], iraient ensuite se répandre dans les
différentes sociétés de Paris, et la défendre là contre ses ennemis.

[Note 124: Oncle de M. de Talleyrand, et frère de l'archevêque de
Périgord, Angélique de Talleyrand, celui dont M. de Quélen fut
coadjuteur.]

--Je suis bien malheureuse, mon cher comte, lui dit-elle ce même jour,
en lui présentant sa belle main, que le vieux comte baisa avec ce
respect qu'avaient pour leur souveraine les courtisans de cet âge, qui
avaient été nourris dans la crainte et le respect du Roi et des
femmes... Je suis bien malheureuse.--M. de Périgord se sentit ému au
fond de l'âme en voyant cette femme, jeune et belle, reine du plus bel
empire, lui disant presque en pleurant:--Je suis bien malheureuse!

M. le comte de Périgord jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et
baissant ensuite les yeux, il ne répondit pas... C'est que ce qu'il
voyait blessait en lui tout ce que l'éducation et des préjugés
fortement enracinés l'avaient accoutumé à considérer comme
inviolable;... ce qu'il voyait enfin brisait ce qu'il supposait encore
être respecté par la Reine...--Dès ce jour, disait-il à ma mère, je
jugeai la France perdue.

Il est certain que pour un homme élevé dans les jours qui suivirent le
beau règne de Louis XIV, ce qu'il voyait devait lui paraître étrange.
Il avait demandé une audience à la Reine. Elle lui fit répondre par la
comtesse Jules de Polignac que Louis[125] le prendrait le lendemain
dans le grand corridor, en face de la chapelle, au sortir de la messe
(c'était un dimanche), et qu'il le conduirait près d'elle. M. de
Périgord, étonné de ce _rendez-vous_, se rendit néanmoins à l'heure
fixée au lieu qui lui était indiqué, et y trouva en effet Louis qui
l'attendait. Le comte fut à lui, mais le valet de chambre lui fit
signe de ne le pas approcher, et s'éloigna d'un pas assez lent pour
que le comte pût le suivre[126]. Arrivés dans l'une des galeries
extérieures, Louis prit le chemin d'un petit escalier très-étroit et
fort obscur, éclairé seulement par des lampes; cela aurait pu avoir
l'air d'une aventure, mais le comte n'était plus jeune et n'avait
d'ailleurs jamais été beau. Le comte et le valet de chambre montèrent
pendant si longtemps, que le comte crut que cet homme se
trompait.--Mais où donc me conduis-tu, Louis? lui demanda-t-il enfin.
C'était la première question qu'il lui adressait... Il connaissait
parfaitement Louis; c'était lui qui était chargé des messages
fréquents de la Reine, lorsque madame la duchesse de Mailly[127] était
sa favorite bien-aimée.

[Note 125: Valet de chambre du service inférieur, l'un des hommes les
plus dévoués à la Reine.]

[Note 126: On sait qu'il avait aussi ce défaut dans la marche, assez
commun dans la famille.]

[Note 127: Elle était fille du comte de Périgord, et tante d'Élie de
Périgord, aujourd'hui prince de Chalais; elle était dame d'atours de
la Reine, et donna sa démission, quelques instances qui lui fussent
faites pour garder sa charge.]

Louis ne répondit pas, mais il montait toujours; enfin, ils arrivèrent
sous les toits. On était alors au mois d'août, et la chaleur était
insupportable dans cet endroit, où _le supplice des plombs à Venise_
était presque rappelé... Louis regarda autour de lui pour se
reconnaître: _C'est cela_, dit-il; et tirant une fort vilaine clef de
sa poche, il la mit dans la serrure d'une petite porte fort laide
également;... mais après avoir tourné deux tours, il s'arrêta et
frappa trois petits coups... une voix répondit de l'intérieur et dit
d'entrer. Le comte pénétra alors dans une chambre assez sombre... Il
passa ensuite dans une seconde pièce fort simplement meublée, où il
trouva la Reine seule, qui le reçut ainsi que je viens de le dire.

Le coup d'oeil accusateur que le vieux comte jeta rapidement sur
l'appartement meublé en perse et en bois peint en blanc, sur la lévite
de mousseline brodée de l'Inde, attachée seulement avec une ceinture
de ruban lilas, que portait la Reine, fit rougir fortement
Marie-Antoinette, et retirant sa main que le comte avait conservée
dans les siennes, elle lui dit avec colère:

--Vous ne jugez pas à propos de me plaindre, n'est-ce pas, parce que
vous me trouvez pleurant dans un lieu où du moins j'oublie que je suis
reine de France?

--Ah! madame! en sommes-nous donc à ce point, que vous regrettiez
d'être notre souveraine!... à Dieu ne plaise que ce jour arrive!... ne
croyez pas de faux rapports... ne vous laissez pas éloigner de nous.

La Reine était visiblement offensée; le comte le vit.

--Si j'ai laissé voir trop ouvertement l'impression que j'ai ressentie
en voyant se confirmer une partie des bruits qui me blessent au coeur
depuis que je les entends, que MADAME me pardonne! elle est ma
souveraine, elle est la maîtresse de mon sang et de ma vie, et je ne
veux jamais lui déplaire.

--Mais que disent-ils donc de moi? demanda la Reine avec une anxiété
qui montrait qu'en effet elle n'était pas instruite.

Le comte baissa les yeux, mais garda le silence.

--J'exige que vous me parliez avec franchise, comte, et si ce n'est
pas assez, je vous en supplie.

Le comte de Périgord était le plus excellent des hommes; mais il avait
peu d'esprit... Toutefois, dans une circonstance semblable, il se
montra supérieur à lui-même; et surmontant sa répugnance, il parla en
homme d'âme et de coeur noblement animé; il dit à Marie-Antoinette que
ces relations n'étaient pas pour elles-mêmes, mais que la vie
intérieure de la Reine où ces mêmes relations avaient accès, était
tellement changée, que le blâme universel s'y attachait avec raison.

--J'ai longtemps repoussé les attaques dans lesquelles le nom de la
Reine était mêlé, poursuivit M. de Périgord;... mais tout à l'heure en
voyant moi-même cet appartement...

--Eh bien! qu'a-t-il donc, dit la Reine, de si révoltant, cet
appartement?

Elle mit un accent tellement impérieux dans cette demande, que le
comte ne répondit pas. La Reine poursuivit:

--Est-ce donc parce qu'excédée de l'ennui qui me suffoque dans ces
salons dorés que j'ai là sous mes pieds,... et elle frappa du pied
avec violence;...... est-ce donc parce que l'ennui m'excède au milieu
d'une cour qui ne m'aime pas et que je n'aime pas davantage, et que je
viens ici jouir en paix de la conversation de quelques amis et
oublier, je le répète, que je suis _Reine de France_; est-ce donc cela
qu'on me reproche?... S'il en est ainsi, il faut désespérer de la
France!...

Elle s'était levée et marchait à grands pas dans une agitation
violente.

--Venez, dit-elle au comte de Périgord, voyez cet appartement...
regardez-le bien, et dites-moi sur votre honneur si vous pensez qu'il
mérite le nom d'une _petite maison_[128].

[Note 128: On lui avait donné un nom beaucoup moins honnête dans un
Noël contre Marie-Antoinette, à propos de je ne sais plus quelle
histoire.]

Cet appartement était composé de trois ou quatre pièces, et se
trouvait voisin de l'appartement qui fut arrangé pour madame de
Lamballe, lorsque pour elle on créa la charge de surintendante de la
maison de la Reine... L'ameublement en était simple, mais
parfaitement commode; on voyait que la Reine avait bien souvent
répété: «Faites-moi un lieu de repos _où je sois commodément_.» Dans
l'une des pièces était un billard: la Reine y jouait bien et aimait
beaucoup ce jeu, qui lui permettait de montrer la grâce de sa taille,
et la beauté de ses bras et de ses mains...

--Vous voyez, dit-elle à M. de Périgord, que je ne mérite pas au moins
le reproche de ruiner la France par mes folles dépenses... Je ne fais
pas comme les favorites de Monsieur, moi... Je ne fais pas mettre le
feu dans la nuit à l'ameublement d'un salon parce que cet ameublement
déplaît... et madame de Balby est plus savante que moi, toute reine
que je suis, en pareille matière...

La Reine pleurait!...

--Jamais, disait plus tard M. de Périgord, cette conversation ne
sortira de ma pensée ni de mon âme... La Reine avait en moi un
serviteur; de ce jour elle eut un ami de plus, car je compris qu'elle
était calomniée... mais elle prêtait à cette calomnie, et je ne pus
m'empêcher de le lui dire.

--J'agirai donc autrement, puisque l'on m'y force, répondit-elle; mais
je n'en continuerai pas moins à vivre pour moi quelquefois, et pour
mes amis... Cette retraite me plaisait... J'y soupais avec quelques
personnes assez discrètes pour n'en pas parler; nous y avons ri et
causé comme de simples humains, ajouta-t-elle en souriant... Le Roi y
est venu quelquefois, mais en me demandant de n'y pas souper, car rien
au monde ne lui ferait manquer l'heure de son souper de famille.
Maintenant que vous avez vu tout cela de près, mon cher comte, me
donnez-vous l'absolution?

M. de Périgord n'était pas éloquent avec toute sa bonté; eh bien! il
le devenait en parlant de la Reine lorsqu'il racontait cette histoire.
Je la lui ai entendu dire bien souvent, et toujours de même quant au
fond, mais jamais d'une manière semblable quant aux détails de
l'impression qu'il avait reçue de la Reine ce jour-là...

La Reine, en effet, changea immédiatement de façon d'être. Elle allait
quelquefois chez madame de Polignac, elle y fut presque tous les
jours: son affection pour la comtesse Jules, qui alors n'était pas
encore gouvernante des enfants de France, et qui recevait tout son
lustre de l'amitié de la Reine, justifiait assez son assiduité à aller
chaque soir chez elle. Mais la Reine fit bien savoir qu'elle désirait
qu'on vînt chez madame de Polignac comme si on était venu chez elle.
Le fond de cette société, comme je l'ai déjà dit, était: madame la
comtesse Jules et son mari, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse
de Grammont, madame la marquise de Bréhan, le comte d'Artois, madame
la comtesse de Châlons, messieurs de Vaudreuil, monsieur le baron de
Bésenval, le comte de Fersen, les d'Hautefort, la maréchale d'Estrées,
le comte Étienne de Durfort, le comte Louis de Durfort, la duchesse et
le duc de Duras, MM. de Coigny, et quelques autres personnes telles
que monsieur de Breteuil, madame de Matignon... mais ils étaient moins
souvent appelés que les premiers noms que je viens de dire.

La jalousie que la Reine excita de nouveau par cette faveur insigne
d'aller chaque soir souper chez madame de Polignac, déchaîna encore
davantage contre cette famille.

Cependant madame la comtesse, depuis duchesse de Polignac, était une
personne parfaitement faite pour plaire à Marie-Antoinette: elle était
douce et bonne, avait une belle âme et comprenait la vie sous le côté
le plus honorable, bien qu'elle eût peu d'esprit, quoi qu'en disent
quelques biographies écrites dans le temps du ministère de son fils.
Elle était charmante: sa figure avait un éclat de blancheur; ses yeux,
les plus beaux du monde, avaient un regard doux comme elle-même; son
sourire était candide; ses manières, sa voix, en elle tout plaisait et
attachait... Elle venait de se marier et avait peu d'espoir de faire
une aussi brillante fortune que celle qui lui fut envoyée par le
Ciel. Lorsque sa belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, obtint
une place de _dame pour accompagner_, chez madame la comtesse
d'Artois, la Reine alors connut la comtesse Jules, et l'aima au point
de lui accorder sa confiance et des marques d'une affection peu
commune. Le comte Jules fut fait premier écuyer de la Reine en
survivance du comte de Tessé, et duc héréditaire en 1780. Le comte de
Grammont, demandant en mariage la fille de madame la duchesse de
Polignac, fut créé duc de Guiche, mais duc _à brevet_, et fait
capitaine des gardes-du-corps du Roi... Enfin la Reine, voulant avoir
continuellement madame de Polignac avec elle, fit ôter à madame de
Rohan-Guémené la charge de gouvernante des enfants de France, et la
donna à madame la duchesse de Polignac... et son mari obtint la place
de directeur-général des postes et haras de France.

On a beaucoup parlé de tout ce que la famille de Polignac a coûté à la
France. J'ai dit comme les autres, et puis en étudiant cette époque,
en consultant des gens encore vivants et témoins oculaires, j'ai connu
la vérité. La Reine, qui passait sa vie avec madame de Polignac
qu'elle aimait tendrement, voulut la combler de biens et des marques
de cette bienveillance que le public semblait vouloir lui refuser;
mais il est faux que la duchesse de Polignac fut aussi ambitieuse
qu'on le lui a reproché. C'était sa belle-soeur, la comtesse Diane de
Polignac, qui était intrigante et avide: la Reine ne l'aimait pas;
quant à la duchesse, elle avait peu d'esprit, mais elle avait un
jugement sain, et donna souvent d'utiles conseils à la Reine. Une
chose digne de remarque, c'est que les favorites de Marie-Antoinette
n'avaient pas d'esprit. La princesse de Lamballe était douce, bonne et
belle, mais elle avait encore moins d'esprit que madame la duchesse de
Polignac. Cela prouverait ce que plusieurs personnes ont dit: c'est
que la Reine avait elle-même un esprit ordinaire.

On a voulu ternir cette liaison de la Reine et de madame de Polignac
par les plus infâmes calomnies... Il est des choses qui ne se réfutent
pas...

Le salon de la gouvernante des enfants de France devint donc celui de
la Reine; on invitait à souper en son nom, on y priait en son nom pour
un concert ou pour une comédie.

Ce surcroît d'une immense faveur acheva de soulever la haute noblesse,
déjà irritée contre la Reine, qui lui rendait, au reste, haine pour
haine, et qui peut-être n'était aussi bien pour la famille de Polignac
que pour prouver qu'elle pouvait créer une famille puissante et la
transformer, par sa seule volonté, du néant au faîte du pouvoir.

On refuse encore aujourd'hui aux Polignac d'être d'une haute noblesse:
on prétend qu'ils ne sont qu'_entés_ sur les Polignac et qu'ils
s'appellent _Chalançon_... Quoi qu'il en soit, le cardinal de Polignac
a illustré cette famille; mais elle était encore en 1774 dans un tel
état de médiocrité, qu'à peine possédaient-ils huit mille livres de
rentes avec une petite baronnie en Languedoc; leur position de
fortune, ai-je souvent entendu dire à des habitants de leur province,
n'était pas au niveau de la bonne bourgeoisie pour la fortune.

J'ai beaucoup entendu parler de la comtesse Diane de Polignac, et les
avis sont assez unanimes sur son compte; laide, méchante, ambitieuse
et fort intrigante, on prétend que, chaque matin, elle dictait à sa
belle-soeur sa conduite de la journée, et lui donnait la liste des
places et des grâces à demander. Je crois que c'est exagéré comme le
reste, mais je dirai comme je l'ai déjà dit: C'est une pensée qui peut
être vraie et qu'il ne faut pas rejeter...

D'autres ont vu madame la duchesse de Polignac sous un jour bien
différent: on la juge comme une femme d'une âme forte et d'un esprit
calculé, n'ayant nul besoin d'être dirigée, et dirigeant elle-même;
on lui attribue un grand courage et beaucoup de résolution. D'après
cette nouvelle manière de la juger, elle aurait méprisé cette coutume
humiliante de n'avancer à la Cour qu'à pas lents; elle voulut tout
obtenir par surprise de la fortune, parce qu'elle comprenait qu'elle
pouvait aussi tout prendre en un moment. Les noëls, les vaudevilles,
les caricatures, tout ce qui frappe les gens qui sont placés en haut
lieu ne lui fut pas épargné. Le seul M. de Calonne, dans le livre
qu'il publia plus tard en Angleterre, voulut y prouver que la famille
Polignac n'avait rien coûté à la France, ou du moins presque rien.

La comtesse Diane était généralement détestée, et c'était un problème
que la faveur d'une telle femme. Arrivée à la Cour en 1775, en qualité
de dame pour accompagner Madame, comtesse d'Artois, ce qui était,
comme service d'honneur, la place la plus médiocre de la Cour, elle
était devenue dame d'honneur de madame Élisabeth, qui, aussi douce,
aussi angélique qu'elle était belle, en vint au point de tellement
redouter la comtesse Diane, qu'elle quitta un beau jour Versailles, et
vint à Saint-Cyr pour échapper à sa tyrannie. Le Roi, désespéré, et
qui détestait lui-même madame Diane, s'en alla _lui-même_ rechercher
sa soeur à Saint-Cyr, en la _suppliant_ de revenir, de _patienter_ et
_souffrir_[129] la comtesse Diane. Le résumé de tout ce qu'on vient de
lire, c'est que la famille Polignac avait un immense crédit par le
moyen de la Reine, qu'elle plaçait entre elle et la nation comme une
garde avancée.

[Note 129: Propres paroles de Louis XVI.]

J'ai parlé de la société de la Reine dans le salon de la gouvernante
des enfants de France, ou plutôt dans le salon de la Reine elle-même.
Cette société avait parmi elle de singulières innovations. La Reine ne
pouvait pas se déguiser la vérité de sa situation: elle voulut tenter
de la braver, et ne pouvant pas avoir dans son intimité des femmes
titrées, elle voulut au moins avoir des gens qui l'amusassent, et elle
y attira des artistes et des hommes amusants. De ce nombre fut
Rivarol. Sans doute Rivarol était un homme d'un esprit supérieur, mais
il n'avait que de l'esprit, et cela ne suffit pas pour rapprocher les
distances qui existent entre un sujet et le souverain. Quoi qu'il en
soit, cette admission suffit pour autoriser Rivarol à émigrer, et son
frère à jouer le rôle d'une victime de l'empereur Napoléon, parce
qu'il aimait les Bourbons; et par suite de cet attachement aux
Bourbons, il se crut obligé de faire un quatrain qui devait lui
attirer les honneurs de la proscription s'il eût été surpris, et cela,
pourquoi, je vous le demande? Je sais bien qu'on peut crier: _Vive le
Roi!_ sans être M. de La Trémouille; cependant je trouve toujours un
côté ridicule à ces passions de drapeau blanc qui prennent à des
individus comme un accès de fièvre, sans but, sans motif, seulement
pour faire du bruit; maintenant nous en avons un assez bon nombre en
France comme cela, et remarquez que ceux qui crient si haut
n'appartiennent ni par leur naissance, ni par leur position, à cette
opposition du faubourg Saint-Germain qui, dans le silence, fait des
voeux plus actifs pour le retour de la famille exilée. Mais en
l'honneur de quoi ces gens crient-ils si haut? on n'en sait rien, ou
plutôt on le sait bien. Ils ont crié: _Vive l'Empereur!_ aussi
fortement qu'ils crient maintenant _vive Henri V!_ ou _vive Henri IV!_
C'est vrai au moins ce que je vous dis là.

La Reine voulut jouer la comédie dans ses petits appartements; elle y
remplit elle-même, ainsi que je l'ai déjà dit, de méchants rôles,
qu'elle jouait mal elle-même. Cette manie de comédie devint alors
universelle, parce que tout en blâmant la Cour, on l'imite toujours.
Il y eut des théâtres, des comédies, dans presque toutes les maisons
de campagne et les châteaux, ainsi que dans beaucoup de maisons de
Paris, et les enfants eux-mêmes apprirent à déclamer. Beaucoup y
perdirent leur temps, mais d'autres profitèrent des leçons et prirent
un vrai plaisir en déclamant et jouant sur le théâtre qui fut organisé
chez madame de Polignac.

Madame de Sabran, qui fut depuis madame de Boufflers, avait deux
enfants: l'un était le comte Elzéar de Sabran, et l'autre,
mademoiselle Louise de Sabran, qui, depuis, devint madame de Custine,
belle-fille de ce vieux guerrier si lâchement assassiné! Mademoiselle
de Sabran, déjà belle comme un ange, avait alors douze ans, et son
frère un ou deux de plus. Ces deux enfants, élevés par leur mère,
avaient un charmant talent, non-seulement de déclamation, mais de jeu
théâtral. La Reine, ayant entendu parler de ces petits prodiges,
voulut les voir et les entendre. Un théâtre fut monté exprès chez
madame de Polignac, et les jeunes artistes y jouèrent _Iphigénie en
Tauride_: mademoiselle de Sabran faisait Iphigénie et M. de Sabran
remplissait le rôle d'Oreste. Les autres acteurs étaient Jules de
Polignac[130], les deux demoiselles Dandlaw, depuis mesdames
d'Orglande et de Rosambo. Le succès fut complet; on avait préparé un
souper pour ces jeunes acteurs: on les fit mettre à table, où le Roi
et la Reine LES SERVIRENT et se tinrent debout, l'un derrière Oreste,
l'autre derrière Iphigénie. Mademoiselle de Sabran, quoique fort
jeune encore, était déjà de cette remarquable beauté qui la rendit
célèbre lorsque, plus tard, elle se montra vraiment héroïne en
consolant son beau-père dans son cachot, et lui servant d'ange
gardien, lorsqu'il était en face du tribunal de sang qui le jugeait.
Cette jeune personne, belle et charmante, que la Reine aimait à
entendre chanter, à faire causer, partit de cette cour si brillante de
Versailles pour aller dans un couvent... Là, plus de fêtes, plus de
spectacles, plus de ces joies mondaines qui montraient sa beauté dans
son vrai jour. Elle résista aux sollicitations de la Reine et de
madame de Polignac; elle alla au couvent, et un an après, elle voulut
y prendre le voile! Madame de Sabran s'y refusa et la maria avec M. de
Custine, qui, lui aussi, mourut sur l'échafaud comme son père, et la
laissa veuve avec un enfant[131], deux ans après leur mariage. Elle
fut une noble héroïne après comme avant cette cruelle catastrophe.

[Note 130: Le ministre de Charles X.]

[Note 131: Cet enfant est M. le marquis de Custine, auteur de
plusieurs ouvrages remarquables et supérieurs, parmi lesquels le beau
roman du _Monde comme il est_ tient peut-être le premier rang. Sa mère
était une personne adorable, dont le souvenir est demeuré comme un
culte dans le coeur de son fils.]

Parmi les habitués les plus intimes que la Reine accueillait dans le
salon de madame de Polignac, j'ai oublié de nommer le prince et la
princesse d'Hennin, et les Dillon, surtout celui qu'on appelait
Édouard ou plutôt _le beau Dillon_: on a prétendu que la Reine l'avait
aimé, je ne le pense pas.

La comédie ne fut pas longtemps une distraction pour la Reine. Cela
l'ennuya bientôt, parce qu'elle jouait mal et qu'elle voyait qu'elle
n'avait aucun succès; car on disait hautement:

--_C'est royalement mal joué!_...

Alors on fit de la musique.--La Reine chantait et chantait aussi mal
qu'elle jouait; mais elle était bonne musicienne, et la chose allait
encore mieux qu'à la comédie; on faisait donc de la musique, et cela
lui fut utile le jour où, voulant parler à M. de Fersen un langage
plus clair que celui des yeux, elle chanta ce bel air de Didon: _Ah!
que je fus bien inspirée quand je vous reçus dans ma cour!_

Cependant je ne crois pas que cette affection ait été autre chose
qu'une très-vive coquetterie de coeur. La Reine fut si sérieusement
occupée à l'époque où elle est accusée de cette liaison avec M. de
Fersen, qu'il n'est pas croyable qu'elle ait eu de longues heures à
consacrer à l'amour... Comment aimer avec l'existence infernale que
cette malheureuse princesse subissait alors.

Le fait réel de cette société intime, c'est qu'il y avait à cette
époque un relâchement de moeurs très-fortement excité par le siècle
lui-même... Je ne crois pas qu'une jeune et agréable femme comme
madame de B....n, par exemple, pût résister longtemps à une séduction,
à laquelle concourent tous ceux qui l'entourent, et que mettent en
pratique des hommes comme le baron de Bésenval, le vicomte de Ségur,
le marquis de Vaudreuil, et des femmes comme la comtesse Diane de
Polignac et quelques autres.--M. de D...... n'était pas un homme
corrompu, et cependant il a agi avec madame de B....n comme un homme
digne de faire l'original de Valmont. Mais alors, cela paraissait tout
simple.

La cour de France avait, au reste, une telle réputation dès la seconde
année du règne de Louis XVI, qu'on vit les arts eux-mêmes en proclamer
la turpitude... Le cabinet du Roi ordonna la grande et belle gravure
du sacre. Jamais on ne vit une plus belle gravure! l'exécution en est
d'un fini accompli, le burin en est presque aussi pur que celui de M.
Godefroy dans la bataille d'Austerlitz. Je fais là un singulier
rapprochement, quant au sujet...

On voit dans cette gravure du sacre le Roi, la Reine et la famille
royale, les grands de l'État, au moment le plus intéressant du
sacre... Où croirait-on que l'auteur a placé le tableau des vices de
la Cour? sur les vitraux de la métropole de Reims, gravés dans le haut
de l'estampe!...

Quant à madame de Polignac, dont la douceur et la bonté sont bien plus
réellement le portrait que le caractère ambitieux qu'on lui prête,
elle avait une liaison qui était avouée, comme cela était assez
généralement. M. le marquis de Vaudreuil était son amant, et cela sans
que M. de Polignac songeât à s'en fâcher.--Il était convenu que madame
de Polignac _avait_ M. de Vaudreuil; cela suffisait pour que la femme
qui engageait madame la duchesse de Polignac à souper engageât aussi
M. de Vaudreuil:--elle aurait failli à la politesse et au bon goût
sans cette attention, et aucune femme du grand monde n'y aurait
manqué...

Lorsque mademoiselle de P......c fut mariée, elle devint l'un des plus
charmants ornements du salon de sa mère: elle était jeune et
charmante; mais elle avait été à une école bien scabreuse pour une
jeune fille. Il y avait d'ailleurs si peu de charme dans la personne
de M. de G....., qu'en vérité sa femme était excusable d'être en
contravention avec son propre serment. Archambaud de P....... était
alors l'homme le plus charmant de la cour de France; il était jeune,
élégant, riche[132], et surtout à la mode, par une foule de succès et
d'aventures qui devaient éblouir une jeune femme entrant dans le monde
et encore sous le prestige de ce que peut sa vertu sacrifiée et
l'abandon de ses devoirs. Madame de G..... aima donc Archambaud, et M.
de G..... fut oublié. Archambaud fut pendant longtemps sous le charme
d'un sentiment plus tendre que ce qu'il avait ressenti jusqu'alors;
pour ne pas compromettre madame de G....., il prenait toutes les
mesures pour cacher leur commerce. Mais soit que le temps lui inspirât
enfin moins de sollicitude, une nuit, comme il sautait par une des
fenêtres de l'appartement de madame de G....., il tomba au milieu
d'une patrouille de gardes-du-corps. L'officier qui la commandait le
reconnut à l'instant; mais, malgré ses instances, il ne put s'empêcher
de l'arrêter et de le conduire à l'officier supérieur, qui commandait
cette même nuit dans le château. Il se trouva que cet officier était
des amis du comte de P.......; il le reçut bien et lui dit en riant
qu'il croirait tout ce qu'il lui voudrait dire. Archambaud, le voyant
en si bon train de crédulité, lui dit qu'il avait eu une fantaisie
pour une femme-de-chambre de madame de G...... L'officier supérieur,
qui était M. d'Agout, neveu du vieux lieutenant des gardes-du-corps,
se mit à rire de bon coeur et félicita M. de P....... sur sa bonne
fortune, mais ne crut pas un mot de ce qu'Archambaud lui avait dit.

[Note 132: Par son mariage avec mademoiselle de Villevieille.]

«S'il m'avait demandé ma parole, dit M. d'Agout, je lui aurais gardé
le secret; mais il veut m'attraper, et je ne suis tenu à rien.»

Il y parut bientôt. Deux jours n'étaient pas écoulés, qu'il circula
dans Paris une chanson dont le refrain si connu depuis était:

  Sautez par la croisée, etc.

C'est pour cette circonstance qu'elle fut faite. On voit que le salon
de madame de Polignac donnait naissance à des vers d'une facture bien
opposée!...

La famille de Polignac n'était pas aimée avant la Révolution; mais
cette aversion augmenta encore, lorsque M. de Calonne eut publié son
livre, dans lequel, en voulant dire le contraire, il parle de tout ce
que la famille Polignac a coûté à la France. Ce total est énorme. À la
publication de cet ouvrage, la rage fut à son comble. La Reine, voyant
elle-même combien elle était peu puissante pour protéger sa favorite,
lui demanda, comme une preuve de son attachement pour elle, de quitter
la France, et d'aller chercher la paix dans une terre étrangère. La
famille tout entière quitta Paris et traversa le royaume au milieu des
cris d'extermination sur la famille favorite, qui fuyait avec les
Vaudreuil, comme eux désignés à la haine de la nation. Fugitifs,
proscrits, ils ne parvinrent aux frontières qu'en maudissant
quelquefois les Polignac et les Vaudreuil avec le peuple assemblé sur
les places publiques!... Enfin, cette femme trop louée et trop accusée
parvint à sortir de France, et alla demander à Vienne un asile au
neveu de la souveraine dont elle était l'amie, et qui l'aimait au
point de dire lorsqu'elle était avec elle:

_Je ne suis plus la Reine, je suis moi._

Madame de Polignac, déjà fort souffrante à son arrivée à Vienne,
mourut à la fin de 93, en apprenant la mort de la Reine. Elle avait
alors quarante-quatre ans! Son mari passa en Russie, où il obtint des
terres en Ukraine de l'impératrice Catherine.

Je résumerai ce que j'ai dit sur le salon de madame de Polignac ou
plutôt sur celui de la Reine, en faisant remarquer que tout ce qui fut
fait, soit par l'imprudence de la Reine ou les conseils de la Reine,
fut funeste à la France par l'action très-immédiate qu'eut cette
conduite sur le reste de la nation, en laissant écrouler le vieil
édifice de l'ancienne société française et cette forme de _salon_ qui,
jusque-là, avait servi de modèle à l'Europe entière. La Reine crut
punir une noblesse insolente, et elle porta un coup irréparable à
cette même noblesse, véritable soutien du trône;... elle inspira le
désir de l'imiter, parce qu'une souveraine jeune et belle est toujours
un modèle à suivre pour la foule et les masses; la magnificence des
équipages, la somptuosité des ameublements, le grand nombre des
valets, toute cette richesse élégante qui nous donnait le pas sur tous
les peuples de l'Europe, tout ce qui marquait les rangs de la société
et que Marie-Antoinette elle-même détruisit, toutes ces fautes sont à
lui reprocher, parce que de la réunion de tout ce que je viens de
rappeler dépend l'ensemble de la société. Elle fut la première à
proscrire les étoffes coûteuses de Lyon et à porter du _linon_ et de
la mousseline; chez elle ce tort était grave: elle était Reine, et
l'exemple d'un luxe bien entendu était un devoir; elle fit déserter la
cour de Versailles à toute la vieille noblesse, scandalisée de voir si
peu de grandeur dans la représentation royale; Versailles n'était
quelquefois habité que par la famille royale et le service des
princesses et des princes... Versailles ainsi abandonné, Paris devint
plus habité; ses salons se remplirent; celui de madame de Coigny,
dont je parlerai tout à l'heure, devint comme le centre de
l'opposition contre la Reine; elle-même se mit à la tête de cette
opposition qui ne trouva que trop d'imitateurs. Les grands voyages
étant abandonnés, ce moyen de rallier la noblesse mécontente vint
aussi à manquer au Roi. Enfin, l'achat de Saint-Cloud acheva de tout
détruire... Marie-Antoinette crut qu'en ayant un château royal _à elle
seule_, elle imprimerait plus d'affection! Quelle illusion! Une Reine
ne doit pas chercher à aller au-devant des courtisans, ils doivent
solliciter la faveur d'être admis auprès d'elle. Sans doute on criait:
_vive la Reine!_ mais M. Lenoir savait seul ce qu'il en coûtait à la
police, pour que ce cri remplaçât celui des Parisiens, qui ne
cessaient de crier tout le long du chemin: «Nous allons à Saint-Cloud
voir les eaux et l'Autrichienne!...



SALON DE Mgr DE BEAUMONT,

ARCHEVÊQUE DE PARIS.


Louis XVI avait reçu une éducation toute religieuse, et les Mémoires
de son père contribuèrent à établir dans son âme une foi solide plus
qu'éclairée, qu'il retrouva au jour du malheur et qui fut sa plus
grande, si même elle ne fut sa seule consolation.

Mais à l'époque où M. Turgot et M. de Malesherbes occupèrent le
ministère et entourèrent le Roi, il fut tout-à-fait dominé par le
spécieux de leurs raisonnements et comprit surtout ce que la
philosophie saine et bien raisonnée jetait de clarté sur une foule de
sujets devenus obscurs par la volonté même de ceux dont le devoir
était de les expliquer. Dans l'équité de son âme, et il en avait
beaucoup, Louis XVI fut irrité de cette morale scolastique unie à une
morale débauchée, et il le fut surtout de trouver ces défauts et même
ces vices dans le haut clergé de France.

Cependant les circonstances étaient graves pour ce même clergé, qui
semblait braver ses adversaires et leur répondre par de nouvelles
fautes. Ce fut alors que M. Turgot arriva au pouvoir ministériel:
c'était un homme intègre, nourri des plus purs principes de la
philosophie éclairée, et l'homme philanthrope par conscience et par
goût, mais sans aucune douceur dans ses opinions, et voulant arracher
par la violence plutôt que de ne pas obtenir ce qu'il avait une fois
demandé.

Ami de Voltaire, de d'Alembert, de Condorcet, on peut, d'après les
opinions bien connues de ces hommes célèbres, juger de la nature des
siennes; il n'était pas irréligieux, mais il rejetait les choses
douteuses et surtout n'admettait pas la puissance dans le clergé: il
voulait _des prêtres_ et pas de clergé[133].

[Note 133: Telle était aussi la volonté de Napoléon.]

Le premier acte qu'il fit, pour constater l'état de guerre qu'il
commençait lui-même, fut ce qu'il voulait faire faire au Roi lors de
son sacre. Il voulait changer la formule du serment que les rois de
France prêtaient en recevant l'huile sainte. Une phrase surtout le
choquait, c'était celle qui parlait de l'_extermination des
hérétiques_; le serment de ne jamais pardonner aux duellistes, serment
illusoire d'ailleurs, parut encore absurde à M. Turgot: il voulait que
le Roi y substituât celui de tout faire pour détruire le duel.--En
tout, M. Turgot trouvait le serment prêté par le Roi beaucoup trop
favorable au clergé et sans dignité pour le Roi.--Il voulait bien
autre chose: il voulait que Louis XVI se fît sacrer à Paris, d'abord
par économie puis, pour détruire la dévotion locale attachée aux
lieux, affaiblir de grands souvenirs non pas historiques, mais qui
passaient pour tels et agissaient puissamment sans aucun résultat
utile. C'est ainsi que le baptême de Clovis et la fable de la sainte
ampoule apportée par une colombe directement du ciel étaient déjà
attaqués par les critiques. Turgot voulait aller au-devant et se
conduire avec une raison éclairée, ainsi qu'elle devait luire au
dix-huitième siècle.

Au premier bruit de ces étranges innovations, le clergé jeta les hauts
cris. Faire sacrer le Roi à Paris!... _cela s'était-il jamais
vu!!!_... On pouvait leur répondre qu'il y a commencement à tout. Mais
le Roi, effrayé des cris de rage qui retentissaient autour de lui et
surmontaient le bruit de son enclume, le Roi décida que le sacre se
ferait à Reims; cela engloutissait plusieurs millions au moment où le
trésor était vide... mais on n'en était pas à compter le nombre des
fautes non plus que leur gravité.

Rien n'est plus remarquable que la conduite du clergé non-seulement à
cette époque, mais dans les années qui suivirent. La masse du clergé
était timide et surtout inquiète sur les événements; elle prévoyait
justement que si la monarchie tombait, le clergé tombait avec elle. Si
la monarchie, au contraire, triomphait dans ses démêlés avec la
philosophie, le clergé conservait ses bénéfices, ses évêchés, ses
forêts, ses immenses possessions, ses titres chevaleresques presque
identifiés à ses crosses, ses mitres, ses clochers et ses cathédrales;
il conservait son rang dans l'État, dont il était, depuis Clovis, une
partie _constituante_ et constitutive; il conservait dans les États
généraux des provinces son autorité individuelle et _indivisible_,
sans laquelle aucun autre ordre ne pouvait statuer. Il était en
apparence le conservateur des moeurs publiques, la règle de la
doctrine, de la croyance la plus suivie et établie dans l'État.
Successeur immédiat des druides, il avait hérité non-seulement de
leurs temples et de leurs autels, mais aussi de la croyance aveugle
des peuples. C'était devant ses livres liturgiques que Clovis et les
Francs, que les conquérants des Gaules avaient courbé leur tête et
déposé leur framée... Aussi le roi de France était-il nommé dans les
actes et les traités le roi _très-chrétien_.--Partout dans ses
souvenirs le clergé de France avait de hauts motifs d'orgueil et en
même temps d'inquiétude, comme ceux qui possèdent beaucoup et
craignent de perdre.

C'est dans de pareils esprits que la philosophie jeta de vives
alarmes, à la première parole que firent entendre ses sectaires.
Cependant il s'éleva du sein de ce même clergé une minorité
philosophique ou politique, comme on voudra l'entendre, qui causa le
plus grand étonnement, et M. Turgot devint tout naturellement le chef
de cette phalange hérétique.

Comme la haute société de Paris prit parti dans les disputes des
évêques, je vais en parler pour que chaque ressort qui faisait mouvoir
cette grande machine soit familier à celui qui suit l'histoire de
cette même société à la fois dévote, dissolue, folle et sérieuse.

Le parti des évêques politiques, connus sous le nom de _prélats
administrateurs_, avouait hautement sa partialité en faveur de M.
Turgot et de M. de Malesherbes. Ce parti était composé d'hommes
très-forts. C'était d'abord M. de Dillon, archevêque de Narbonne,
président-_né_ des États du Languedoc, homme de génie et d'un esprit
d'une vaste capacité, mais paresseux et de cette nonchalance coupable
qui n'est pas excusable lorsque l'esprit montre qu'il peut être actif
pour le plaisir. L'archevêque de Narbonne a fait du bien cependant à
son diocèse[134], mais il ne s'occupait que de ses plaisirs, chassait
une partie de l'année, et ressemblait au _Damp abbé_ de _Petit Jehan
de Saintré_. Je ne sais pas s'il avait des rendez-vous avec une dame
des Belles-Cousines, mais je sais que l'archevêque faisait un
chamaillis de désespéré dans ses bois. Pendant qu'il menait ainsi
joyeuse vie, il s'avisa un jour de trouver mauvais que les curés
prissent la même distraction que lui: il défendit la chasse à ses
curés dans un mandement très-sévère. Un jeune curé, qui rencontrait
tous les jours son archevêque sonnant _tayaut_, ne fit que rire du
mandement, et continua sa chasse; il fut pris en faute par un garde de
l'archevêque. Monseigneur fit suspendre le curé, qui fut sévèrement
réprimandé, et pour punition envoyé dans la Haute-Provence, dans un
village presque perdu au milieu d'un pays désert.

[Note 134: Il a fait beaucoup de bien au Languedoc, ma patrie; le
commerce et les routes étaient l'objet de ses soins. Il fit du bien...
mais il pouvait bien plus!]

Le curé réclama; il avait quelque protection à la Cour; l'affaire vint
aux oreilles du Roi: il n'approuvait pas la chasse pour un
ecclésiastique, mais il était équitable; et M. de Dillon, punissant
une chose qu'il se permettait, lui semblait injuste.

--Monsieur l'archevêque, lui dit un jour Louis XVI, vous aimez
beaucoup la chasse?

--Oui, Sire.

--Je le conçois, et moi aussi. Mais vos curés l'aiment également
beaucoup..... Pourquoi donc la leur défendez-vous, puisque vous vous
la permettez? vous avez tort comme eux.

--Par une raison très-simple, Sire, répondit froidement l'archevêque:
c'est que mes vices viennent de ma race, et que les vices de mes curés
sont d'eux-mêmes.

À côté de M. de Dillon on remarquait l'archevêque d'Aix, M. de
Boisgelin; avec moins de supériorité que l'archevêque de Narbonne, M.
de Boisgelin était un homme remarquable: la Provence a conservé un bon
souvenir de son administration.

M. de la Luzerne, évêque de Langres et pair ecclésiastique, était un
homme supérieur: ancien grand-vicaire de M. de Dillon, il était en
même temps son élève. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux; M. de
Colbert, évêque de Rhodez, une foule d'autres prélats, avaient, comme
M. l'archevêque de Narbonne, l'esprit à la mode, l'esprit réformateur
et suivait surtout la bannière du cardinal de Loménie, alors
archevêque de Toulouse: il était habile, mais inférieur à M.
l'archevêque de Narbonne.

Cette faction, comme on peut le penser, était détestée du parti
contraire, qui était la majorité, et, s'il faut le dire, la majorité
respectable du clergé de France. Il y avait sans doute beaucoup
d'esprit dans tous ces hommes que je viens de nommer; mais quand on
n'a pas l'esprit de son état, on est à côté de la nullité. La masse du
clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot surtout était
désigné comme indigne du nom de chrétien: à la tête de ces prêtres
exaltés était Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. C'était un
homme sévère, pieux et vertueux, mais trop rigide peut-être, et ne
sachant pas ramener la brebis qui s'éloignait du bercail... Ce parti
de _zélés presque fanatiques_ n'avait de relation avec le Gouvernement
que pour lui opposer les saints canons, les saints pères de
l'Église... Louis XIII, Louis XIV et Louis XV avaient eu une grande
vénération pour les décisions de l'archevêque de Paris, lorsqu'il
parlait au nom des pères de l'Église, et ils l'avaient prouvé en
ordonnant les superbes éditions des Conciles et des Pères de l'Église,
sorties des presses du Louvre.

Mais sous Louis XVI, le pouvoir avait changé de main: il n'était plus
dans celle de la masse du clergé, et voilà pourquoi la majorité était
si craintive et la minorité si audacieuse...

L'archevêque de Paris était un soir chez lui, plus inquiet que jamais
sur les maux dont l'Église allait être accablée, lorsqu'on lui annonça
un homme dont le nom le fit tressaillir de joie: c'était M. de
Pompignan[135], le frère de Lefranc de Pompignan, prélat de moeurs
simples et pures, un homme tout en Dieu, et de ces êtres comme il en
donne trop peu à la société. M. de Pompignan était vénéré du parti
religieux, qui reconnaissait en lui un homme du plus rare mérite, et
le parti philosophique ne pouvait lui refuser cette estime forcée que
la vertu impose même au vice. Il avait de l'esprit; et lorsque M. de
Voltaire a lancé sur lui les traits de son amer sarcasme, il a montré
seulement que son jugement était obscurci par la haine qu'il portait
au poëte, frère du prélat.

[Note 135: M. de Pompignan, archevêque de Vienne en Dauphiné, et
président des trois ordres en 1789, à l'époque orageuse de leur
réunion.]

Au moment où M. de Pompignan entrait chez l'archevêque de Paris,
celui-ci revenait de l'église, où il avait été dire le salut,
quoiqu'il fût souffrant et même assez sérieusement malade. M. de
Pompignan lui en fit des reproches.

--Hélas! dit l'archevêque, ne faut-il pas s'incliner devant Dieu pour
en obtenir un regard de pitié?... La France est marquée du sceau de sa
colère, monsieur!... et je le vois avec larmes!...

--Prions-le, dit l'évêque avec émotion... Jamais nous n'eûmes autant
besoin de sa miséricorde.

--Savez-vous quelque nouvelle fâcheuse? s'écria l'archevêque, en
s'élançant vers le prélat, avec une agitation qui était loin de ses
habitudes sérieuses et de l'expression de sa physionomie: car ses
traits semblaient taillés dans du marbre, si ce n'était son regard qui
devenait flamboyant lorsqu'il croyait avoir à punir une faute grave,
comme délit religieux: aussi n'avait-il rien d'apostolique ni dans la
pensée ni dans la parole.

--Que savez-vous, encore une fois? s'écria-t-il en voyant que M. de
Pompignan ne lui répondait pas... Répondez-moi, monsieur,
répondez-moi!

--C'est que je vais vous apprendre une nouvelle pénible!...

Tous les prélats qui composaient la cour de l'archevêque se
rapprochèrent de M. de Pompignan; le silence le plus profond régnait
dans le vaste salon de l'archevêché, et tous les yeux étaient fixés
sur M. de Pompignan.

--Parlez, M. l'évêque, parlez, dit monseigneur de Beaumont... s'il
faut courber la tête nous la courberons et la couvrirons de cendre...
pourtant cette tempête est rude!... mais Dieu nous accordera la force
de surmonter les maux qui nous accablent, ou la résignation pour les
supporter.

--Eh! comment espérer une trève à nos maux, lorsque c'est dans son
sein que l'Église compte ses ennemis!

--Que voulez-vous dire?

--Hélas! une triste vérité... L'archevêque de Narbonne a fait, il y a
peu de mois, un _mémoire économique_ dans toute la force de l'esprit
de la secte philosophique; ce mémoire, dont je connais plusieurs
parties, est fait avec beaucoup d'art et de talent... mais il ne
voulait pas le faire imprimer alors.... Depuis il s'y est décidé, et
quelles sont les presses qui ont servi? Celles de l'imprimerie
royale[136]!

[Note 136: Exact.]

Un profond gémissement sortit de la poitrine de l'archevêque.

--Et lorsque j'ai sollicité la réimpression des oeuvres de saint
Augustin et de saint Thomas, on m'a refusé!... dit M. de Beaumont,
accablé par une peine d'autant plus vive, que le prêtre et l'homme
souffraient en même temps...

--Et le jour où je portai la demande de Monseigneur, dit l'abbé de
Peluze, l'un des secrétaires de l'archevêque, je trouvai le directeur
de l'imprimerie royale occupé à donner des ordres pour la mise en
pages d'un ouvrage sur l'astronomie, d'un jeune homme nommé Lalande...
qu'on dit malheureusement imbu des plus funestes doctrines.

--Oui, voilà les nouveaux dieux!... Ô mon Sauveur, quelle faute a donc
commis votre peuple pour que vous l'abandonniez ainsi?...

Et l'archevêque, s'inclinant, parut prier et pria en effet avec
ferveur.

--Les choses ne peuvent demeurer en cet état, dit enfin M. de
Pompignan. Le Roi est bon, il est vertueux, il ne peut applaudir à la
ruine de son royaume! Car, enfin, c'est à notre ruine que nous
courrons par ces coupables voies!

--Mais pourquoi ne pas faire une adresse au Roi? dit M. de Boyer... Il
faudrait alors qu'il répondît, et la parole d'un roi n'est jamais
indifférente.

Ce M. de Boyer avait été un moment à la feuille des bénéfices; il y
avait été placé par le cardinal de Fleury. M. de Boyer était évêque de
je ne sais plus bien quel diocèse...; il était ignorant, fanatique,
et pourtant bon et bienfaisant, juste, enfin un homme en Dieu. Le
cardinal de Fleury l'avait placé aux bénéfices pour composer l'Église
gallicane; mais il n'y avait pas été assez longtemps, et cette même
majorité devait son existence à M. de Jarente, d'abord évêque de
Digne, puis évêque d'Orléans. Prélat sans morale et sans moeurs...
toujours vendu au pouvoir et l'homme le plus débauché de France, placé
par M. de Choiseul à la feuille des bénéfices, il fit par son ordre
des nominations contraires à celles de M. de Boyer.

--Oui, continua M. de Boyer, pourquoi ne pas présenter des
remontrances au Roi? Voici précisément l'assemblée générale du clergé,
c'est le moment.

--Il a raison, dit tout bas l'archevêque à M. de Pompignan, mais qui
désignerons-nous?...

--Surtout pour soutenir les objections qui seront faites par les deux
ministres aujourd'hui en faveur, dit M. de Boyer. Deux athées comme M.
Turgot et M. de Malesherbes!... Oh! mon Dieu!...

L'archevêque leva les yeux et les mains au ciel...--Mais comment
composer notre députation? il ne faut pas déplaire non plus dans cette
cour si facile à blâmer, lorsqu'elle-même est sous la censure!...
Monsieur l'évêque, quel nom désigneriez-vous?

M. de Pompignan leva les yeux sur M. de Beaumont, avec une expression
si sublime de simplicité, et en même temps de dévouement, que tout ce
qui était dans l'appartement fut touché.

--Monseigneur, dit-il à l'archevêque, je suis prêt à porter la parole
de vérité au pied du trône. Dieu m'accordera la grâce de toucher le
coeur de notre monarque... ne tient-il pas celui des rois dans sa
main?...

--Ah! vous êtes un véritable apôtre! dit l'archevêque... Dieu vous
doit son assistance!...

--Je suis un prêtre suivant la route de son devoir, répondit M. de
Pompignan... Mais qui me donnerez-vous pour adjoint dans cette
démarche difficile?

--Pourquoi pas notre jeune promoteur[137]? dit M. de Boyer.

[Note 137: Mon oncle, l'abbé de Comnène, grand-vicaire de l'archevêque
de Bourges, était ce même soir chez M. de Beaumont, où il allait
souvent.]

--L'abbé de P.......... _L'abbé couleur de rose!_ reprit avec un ton
d'aigreur M. de Beaumont...

--C'est un jeune homme d'un esprit bien remarquable, ne vous y trompez
pas, dit M. de Pompignan... Je crois que nous pourrions le prendre
comme bon auxiliaire... Quant à celui qui doit présider notre
députation... je crois qu'il faudrait un rang plus élevé que le mien
dans l'Église...

Les différents noms de ceux qui alors se trouvaient réunis dans Paris
pour cette assemblée générale du clergé, furent passés en revue par
tous les prélats qui composaient la société de M. de Beaumont... Aucun
ne paraissait convenir... on présentait et puis on retirait; on était
loin de s'attendre à celui qui porterait la parole au Roi.

J'ai déjà dit que M. de Pompignan était non-seulement chéri de la
partie bien pensante du clergé, mais qu'il était aussi estimé de la
minorité philosophique; l'assemblée du clergé le nomma donc avec
empressement et lui adjoignit l'abbé de P......d, depuis M. de
T.........: il était alors connu pour un homme d'esprit, fécond en
ressources... prévoyant sans sagesse, et avant tout ami des plaisirs
et du monde... Il fut nommé avec M. de Pompignan; mais le plus
curieux, c'est que le président de la députation fut le président du
bureau de la religion... l'archevêque de Toulouse, monseigneur de
Loménie! lui, l'homme le plus athée de cette assemblée du clergé, qui
déjà renfermait dans son sein des têtes à fortes croyances, qui
mettaient tout en doute!... mais il sentait le besoin d'une religion
au milieu de son pyrrhonisme, et il le disait comme poussé par une
puissance plus forte que l'enfer.

La Cour nomma pour ses commissaires M. Turgot et M. de Malesherbes...
Ainsi la philosophie était dénoncée à la nation par ses disciples et
ses protecteurs... Comment M. de Malesherbes et M. de Loménie se
sont-ils abordés?... l'archevêque de Toulouse!... ami et confident de
M. Turgot pour tous ses plans et pour ce qu'il voulait amener de
nouveau dans cette même Église gallicane, dont les prélats se
séparaient comme jadis, lorsque commença la funeste scission qui
déchira l'Église et en fit deux parts devant le Seigneur... Sans doute
M. de Malesherbes et l'archevêque de Toulouse dûrent sourire comme les
augures de Rome quand ils se rencontraient. L'abbé de P....... était
bien jeune à cette époque: il avait à peine vingt et un ans. Il
fallait donc qu'on le connût déjà pour un homme de haute capacité pour
qu'il fût choisi par l'assemblée générale du clergé de France. L'abbé
Maury, qui ne l'aimait pas, m'en parlait avec un sentiment profond qui
ressemblait à de la haine, toutefois en lui reconnaissant bien de
l'esprit[138].

[Note 138: Surtout de l'esprit.]

Mais la partie étrange de cette affaire fut le rapport de monseigneur
l'archevêque de Toulouse, qui, en sa qualité de président du bureau de
la religion à l'assemblée générale, fut chargé de cette besogne: il
dit que jusqu'à présent le Roi avait été sourd aux _représentations_
qui lui avaient été adressées; il rappela celles faites en 1750,
première époque où l'influence philosophique avait frappé sur l'esprit
public et avait commencé ses ravages, en 1760, 1770, 1772. Enfin,
concluait-il, _le clergé n'a jamais été écouté!... il faut former des
sociétés d'écrivains pour défendre la religion... Les ennemis du
christianisme se réunissent pour en saper les fondements: pourquoi ne
pas réunir des savants pour le défendre par leur génie?_...

[Note 139: Propres paroles de M. de Loménie.]

M. l'archevêque de Toulouse proposait encore un remède: il proposait
de publier un avertissement à la France pour lui dire que sa croyance
était menacée. Il citait un ouvrage de M. de Pompignan et proclamait
hautement la nécessité que le Roi voulut enfin entendre le cri de
l'Église affligée.

M. de Loménie! et c'était lui qui parlait, qui osait parler ainsi!...
lui dont la vie presque dissolue, non-seulement comme prélat, mais
comme homme du monde, était signalée à la plus dure remontrance;
c'était lui qui osait élever la voix en faveur de l'Église
souffrante!... C'était une injure... il faut demeurer dans
l'impénitence et ne pas articuler des paroles religieuses quand
l'impiété est au coeur.

Enfin, le 24 septembre 1775, l'archevêque de Toulouse, l'abbé de
P....... et M. de Pompignan, munis des pleins pouvoirs de l'assemblée
du clergé, se rendirent tous trois à Versailles pour présenter au Roi
les supplications du clergé de France.

Voici quelques parties des remontrances déposées aux pieds du Roi...:
c'est M. de Loménie qui parle; lui, l'un des chefs les plus ardents de
ce parti philosophique qui était signalé dans le royaume comme devant
faire un si grand mal à notre sainte religion... Mais quelle est la
première pensée qui s'échappe du coeur de ce clergé qui se plaint? ce
n'est pas contre les philosophes qu'elle est dirigée... non, c'est
contre les protestants... C'est toujours ce même esprit d'intolérance
qui fit révoquer l'édit de Nantes...

«Votre Majesté, disait la députation, verra dans le mémoire que nous
avons l'honneur de lui présenter, que les ministres de la religion
_prétendue_ réformée élèvent des autels, construisent des temples,
forment des établissements... OSENT ENFIN ADMINISTRER LE BAPTÊME et
faire la cène!... etc., etc.

«L'autre partie de nos remontrances présente un danger bien plus grand
encore: c'est l'incrédulité[140], qui envahit toutes les classes et
toutes les conditions; L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE QU'ELLE INSPIRE, SA
FATALE INFLUENCE SUR LES MOEURS, ET LEUR DÉPRAVATION QUI EN EST LA
TERRIBLE CONSÉQUENCE, ONT QUELQUE CHOSE D'ALARMANT!... et comment les
fondements de l'autorité ne crouleraient-ils pas avec ceux de la
religion? elle seule place le trône des Rois dans le lieu le plus sûr,
le plus inaccessible, DANS LA CONSCIENCE, où Dieu a le sien.

[Note 140: En effet, M. l'abbé de Brienne devait en connaître quelque
chose; il avait soutenu le _matérialisme pur_ étant en Sorbonne avec
l'abbé de Pradt... Plus tard, M. l'archevêque de Toulouse pratiqua la
même croyance, et le dernier acte de sa vie, qu'il termina par un
suicide, prouve que l'incrédule n'était pas converti.]

«Ce n'est plus à l'ombre du mystère que l'incrédulité répand ses
systèmes; la malheureuse fécondité des auteurs est encouragée par la
facilité du débit de leurs ouvrages... On les annonce dans les
catalogues, on les étale dans les ventes publiques, on les porte dans
les maisons des particuliers... on les expose dans le vestibule des
maisons des grands et jusque dans l'enceinte de cet auguste palais, où
Votre Majesté reçoit nos hommages et médite d'éloigner de ses États
toute espèce de désordre... etc.

«... Les sources les plus pures sont corrompues, Sire; la jeunesse,
cette portion intéressante de vos sujets, donnera dans quelques années
à la société des maîtres, des pères, des magistrats, des agents de
toute nature qui auront contracté par une longue habitude le langage
et les principes de l'irréligion[141]...

[Note 141: Il est curieux de voir avec quelle mesure l'archevêque de
Toulouse parle du clergé! Jamais son nom ne se trouve dans le cours de
son très-long discours, et pourtant les _évêques philosophes_ étaient
nombreux.]

«Et qui oserait vous répondre, Sire, que l'irréligion a laissé intacte
cette première éducation, dont dépendra le sort de la génération
future, et UN JOUR LE SORT DU ROYAUME... _Les projets de l'irréligion
sont sans bornes; elle menace tout ce qu'elle n'a pas atteint_[142]...
Ôtez la religion au peuple, et vous verrez la perversité, aidée de la
misère, se porter à tous les excès;... ôtez la religion aux grands, et
vous verrez les passions, soutenues par la puissance, se permettre les
excès les plus atroces et les passions les plus viles!...»

[Note 142: Cette phrase porte entièrement sur M. Turgot, quoique M. de
Loménie fût son disciple. Mais tel est le danger de repousser toute
croyance. Qu'est-ce qu'un ami quand on repousse et méconnaît Dieu! M.
Turgot était alors au ministère, et M. de Loménie voulait y arriver...
Il était alors avec la cabale de madame de Marsan et toutes les
dévotes de son parti... Il était grand seigneur, d'une antique et
haute noblesse. Il y avait là bien des motifs de pardon! Enfin, M.
Turgot n'avait aucun appui dans le monde où il était attaqué; il
n'était que vertueux, et ce n'est pas assez, même pour faire le bien.]

J'ai été assez heureuse pour me procurer ces remontrances: je les ai
données telles qu'elles furent présentées au Roi par M. l'archevêque
de Toulouse, l'un des hommes les plus athées de France; par M. de
T........d, homme de plaisirs, et sans aucune de ces grandes pensées
qui animent les âmes qui appartiennent à ceux appelés à sauver des
empires: le seul M. de Pompignan paraissait dans cette députation
comme pour dire à la France que son clergé possédait encore des hommes
vertueux... Quant à ses deux collègues, ils parlaient peut-être de
bonne foi dans ce moment, car ils voyaient que la machine s'en allait
s'écroulant et que les premiers coups portés à sa base l'avaient été
par eux-mêmes!... et puis, M. de T........d, quoique bien jeune
encore, était déjà promoteur du clergé... il avait des bénéfices; et
l'archevêque de Toulouse avait, à ce même moment, _trois cent mille
livres de rentes de biens du clergé!_... Le mal qui apparaissait
presque gigantesque dès les premiers jours leur fit donc une telle
peur, que les plus inquiétantes paroles furent articulées par ces
mêmes bouches qui, quelques années avant, prêchaient l'athéisme...,
reconnaissaient que le mal était grand et voulurent le réparer, par
suite, au reste, d'une très-passagère impression; mais ils éprouvèrent
là une très-grande vérité: c'est que rien n'est facile à faire comme
le mal et rien de plus difficile que le bien, _même pour réparer_. Le
mal est une goutte d'eau forte qui corrode et dévore...; le bien
n'empêche ni la blessure ni la cicatrice.

«Il est une autre terrible conséquence de l'incrédulité, Sire, c'est
L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE qu'elle inspire,... etc.

«... Tous les désordres se tiennent par la main et se suivent
nécessairement:... LES FONDEMENTS DES MOEURS ET DE L'AUTORITÉ DOIVENT
CROULER AVEC CEUX DE LA RELIGION... Autrefois, on était vicieux par
faiblesse: le vice connaissait au moins la honte et le remords;...
aujourd'hui on est vicieux par système.

«Et cependant on prêche ouvertement contre notre sainte religion.....
D'où viennent ces principes destructeurs de toute autorité?»

       *       *       *       *       *

Maintenant, voici le plus curieux de cette pièce si étrange elle-même:

«Sire, les rois ont entre les mains un moyen efficace de protéger la
religion et la vertu...: c'est l'appât des récompenses... Loin de nous
la pensée d'accréditer, d'encourager de faux rapports, les soupçons
inquiets, les délations odieuses!... Mais que l'homme irréligieux soit
exclu de toutes les faveurs...; que l'homme corrompu soit repoussé des
places et n'ait aucune part à votre estime et à votre confiance; que
les places qui ont le plus d'influence sur les moeurs ne soient plus
confiées qu'à des hommes dont la conduite sera exempte de tout
blâme...»

On croit rêver en lisant une semblable pièce! Moi-même, j'ai été
obligée de la relire pour me convaincre que l'archevêque était bien le
même homme qui professait l'incrédulité _voltairienne_ à l'aide des
préceptes bien connus et les plus corrupteurs de Diderot, de l'abbé
Raynal, et de tous ceux qui crurent faire merveille en démolissant
l'ancienne maison sans avoir une seule pierre à côté d'eux pour en
rebâtir une nouvelle... Hélas! ils ne pouvaient même employer les
décombres qu'ils avaient faits!... Le sang les avait rougis... La
flamme les avait calcinés!... Ainsi donc, _bande noire_ formée avant
le temps, les mauvais prédicateurs philosophes firent alors un mal
immédiat que leur esprit, naturellement supérieur, leur fit apercevoir
aussitôt... Alors ils voulurent arrêter le torrent... mais il n'était
plus temps!... les vagues surmontaient la digue... Tout fut brisé...
tout fut englouti... élèves et maîtres!... Quelques-uns surgirent
au-dessus des flots et parvinrent à s'emparer d'une portion d'héritage
maudit échappée au feu et au carnage... Est-ce une leçon pour eux?...
est-ce une leçon pour nous?... Hélas! l'expérience en donne-t-elle
jamais!...

La réponse du Roi à ces remontrances fut laconique et assez
remarquable pour en faire mention. Il dit à M. de Loménie qu'il
comptait que les évêques, par leur sagesse et par leur exemple,
_continueraient_ de contribuer au succès de ses soins.

La réponse transmise par M. de Malesherbes à M. de Loménie, et par M.
de Loménie à l'assemblée du clergé, ne lui donna aucune satisfaction.
Elle délibéra séance tenante des remontrances _itératives_ sur l'avis
de son comité, en représentant au Roi que le mal était à son comble,
et que l'hérésie surtout faisait de terribles progrès.--Le Roi
répondit cette fois qu'il surveillerait la librairie, et assurait le
clergé que le bruit qui avait couru de sa _prétendue_ protection aux
protestants était faux...

Quelques mois après, Louis XVI appelait un protestant au
ministère!......

Si le clergé s'était trouvé _seul_ en présence, c'est-à-dire si les
deux partis qui le divisaient avaient été seulement les combattants,
les effets de cette scission eussent été moins sensibles; mais à cette
époque le clergé tenait encore bien plus qu'aujourd'hui à la société
de France, mesdames tantes du Roi, madame Louise la carmélite,
mademoiselle de Bourbon[143], et puis madame de Marsan, autrefois
gouvernante des enfants de France, dont l'autorité était grande dans
le monde par ses vertus, sa position et ses relations de famille. Sa
société était toute différente du reste de la société de Versailles:
c'était comme une ville étrangère pour ainsi dire, et pourtant
l'influence était positive, puisque les doctrines de cette société
étaient inculquées à des nièces, des soeurs et des filles. Les hommes
se moquaient un peu de tout cela; mais telle était alors la haute
puissance des liens de famille, que ces mêmes hommes, incrédules sur
le fond de la querelle, prenaient en main l'intérêt du parti auquel
ils appartenaient, sans savoir s'ils avaient ou non raison. La Reine
eut ainsi une foule d'ennemis qui s'éleva contre elle, non pas parce
qu'elle paraissait être contre le parti anti-philosophique, mais parce
que dans ce parti on comptait madame de Noailles, madame de Cossé,
fille spirituelle d'un spirituel père[144], et surtout madame de
Marsan, chef du parti Beaumont, et zélée de conviction et de coeur. Ce
parti ensuite recevait une puissance réelle de la bonté de sa cause
sur beaucoup de points... Le parti philosophique causait en effet des
ravages immenses, et le mal faisait de rapides progrès. La conviction
était égale des deux côtés. D'Alembert, l'abbé Raynal, Mably, M. de
Malesherbes et Turgot, Marmontel, tous ont été d'une conviction
profonde lors de cette malheureuse époque, et tous écrivaient avec des
intentions pures: la seule exaltation en égara plusieurs d'abord; puis
vinrent des haines concentrées, invétérées, des haines de dévots, des
effets de factions, et nous en avons vu les terribles conséquences.
Cependant il est positif qu'il y aurait de la mauvaise foi à accuser
la religion ou la philosophie des malheurs de la Révolution; et les
mauvaises actions commises au nom de la religion ou de la philosophie
méritent l'animadversion de la postérité. Il faut que justice soit
faite à chacun. La conduite des philosophes est une réponse à ce qu'on
peut d'ailleurs dire contre eux à cet égard.

[Note 143: Celle qui est morte en rentrant en France à la
Restauration; elle était soeur de monseigneur le duc de Bourbon.]

[Note 144: M. le duc de Nivernais.]

Élie de Beaumont mourut; c'était au moment le plus actif des querelles
des deux partis. Aussitôt qu'il eut ses yeux fermés, ce fut M. de
Juigné, nommé archevêque de Paris, qui fut reconnu chef du parti
religieux. Il était secondé par un homme d'un grand talent, M. de
Beauvais, évêque de Senez, celui qui parla avec tant de force à Louis
XV, et qui du haut de la chaire de vérité tonnait en sa présence
royale contre ses vices et ceux de sa cour. On comptait aussi Dulau,
archevêque d'Arles, remarquable par sa science et sa connaissance des
affaires ecclésiastiques; l'évêque d'Orange, qui remplissait les
fonctions d'un curé de campagne, tout grand seigneur qu'il était, et
se faisait en même temps adorer du peuple et estimer et vénérer de ses
égaux; l'archevêque de Vienne, M. de Pompignan; l'archevêque de Sens,
Mgr le cardinal de Luynes, qui avait les vertus d'un premier chrétien
et les lumières d'un académicien; l'évêque d'Amiens; l'évêque de
Saint-Pol. J'aurais encore bien des noms à placer dans cette liste,
mais la place me manque, et j'y joindrais les cinquante-huit curés de
Paris, sans crainte d'être démentie par aucun de leurs paroissiens.

M. de Juigné était plus doux que M. de Beaumont, et d'abord les
attaques furent en effet moins acerbes de part et d'autre; mais
bientôt les bannières furent élevées. Madame de Marsan, croyant que
son devoir pieux était de prêter non-seulement son appui comme
protection au parti de l'archevêque de Paris, appuya de tout son
crédit les écrivains qui attaquèrent les philosophes. Il y avait du
courage; madame de Marsan en eut. Toutes les femmes de sa société,
toutes celles qui avaient une autorité dans le monde l'employèrent, et
la guerre fut continuée avec acharnement.

L'abbé de Vermont était accusé par le parti dévot d'être une des
causes principales, sinon la première, de tout ce qui se faisait à la
Cour. Le parti religieux prétendait avec raison que les nominations du
clergé, que la direction de la feuille des bénéfices était une des
causes des malheurs du temps... et la Reine, qui était son élève,
était accusée en premier ressort de ces mêmes malheurs.

Une brochure qui parut en ce temps sous le nom de _Lettres d'un
marquis_, et qui sortait évidemment du salon de madame de Marsan et de
M. de Juigné, fit un fracas épouvantable. Ce pamphlet accusait de la
manière la plus virulente M. de Marboeuf, ministre de la feuille des
bénéfices, et sa coalition avec les archevêques de Bordeaux, Toulouse
et Aix. Dans ce pamphlet toutes les exactions de M. de Jarente, évêque
d'Orléans et prédécesseur de M. de Marboeuf, furent rappelées; il y
eut _scandale_ pour faire le bien. Voilà où conduisent les passions.

«_Que faites-vous des fonds destinés aux pauvres prêtres? Vous avez
accordé quarante mille francs à l'évêque de Grenoble pour réparer son
palais épiscopal... Quel usage a-t-il fait de cet argent?... Je l'ai
vu, ce palais! Il ressemble au-dehors à une maison de débauche... au
spectacle construit récemment à Paris sous le nom de_ Redoute
chinoise.... _C'est vous qui avez donné deux abbayes à cette religieuse
concubine de M. de Brienne, réfugiée dans son palais de Paris pendant
son ministère, et qui vendait les grâces!... On prétend, il est vrai,
que vous ne faites pas ce que vous voulez, et que l'abbé de Vermont
vous dirige et vous domine... Alors, je vous dirai comme l'Évangile:_

«Si votre oeil vous scandalise, arrachez-le.» _Mais les prélats ne
croient plus!...»_

Remarquez que c'est ici le clergé qui parle au clergé!...

M. de Juigné, au désespoir de ce qu'il voyait et des maux qu'il
prévoyait, agit admirablement dans ce temps malheureux et en véritable
apôtre, comme l'aurait fait un premier père de l'Église, seulement
avec moins de moyens, surtout répressifs. M. de Beaumont était bien
violent; mais il valait encore mieux que trop de douceur... En quoi
que ce soit, les larmes ne remédient à rien.

La dépravation du clergé était ensuite un des motifs les plus
terribles comme sujets d'attaque... L'archevêque de Toulouse, celui de
Narbonne, mais surtout l'évêque de Strasbourg, monseigneur le prince
de Rohan, grand-aumônier de France... Ce qui arriva à M. de Rohan dans
l'affaire du collier acheva de donner un coup mortel et à la couronne
et au clergé. Un cardinal, un évêque, un prince de l'Église découvrant
au grand jour les faiblesses de sa nature, au point de montrer ses
relations avec un homme qu'il croyait magicien; M. de Rohan croyant au
diable et l'interrogeant dans la personne de Cagliostro, et le
questionnant pour savoir s'il obtiendrait les faveurs d'une femme, et
cette femme est la reine de France!... et cela en 1786... On croit
rêver!...

C'est ici le lieu de parler de cette trop malheureuse affaire du
collier. J'ai réuni non-seulement tous les anciens documents que je
possédais à une foule de nouveaux que j'ai recueillis, et je crois
être assez éclairée pour avoir le droit d'en parler; mais Cagliostro
est un acteur de ce grand drame. Il me faut dire aussi ce que je sais
de lui. On en a beaucoup parlé en France: le fait est que nous ne
savons rien de positif. Il est aussi sans doute prouvé que Cagliostro
n'est pas le diable; mais voilà ce qu'on peut savoir.

Il est né, _dit-on_, en Sicile, à Palerme, en 1743, d'une famille
obscure et pauvre. Son éducation fut négligée ou plutôt nulle, comme
celle des Italiens d'une classe inférieure, à cette époque surtout...
Son véritable nom est BALSAMO... Mais, je le répète, toutes ces
notions sont douteuses. Le cardinal Consalvi et monseigneur Galeppi,
les hommes les plus distingués de l'Italie dans le dernier siècle et
que j'ai connus intimement, m'ont affirmé que Cagliostro n'était pas
connu. Il paraît seulement qu'il est le fils naturel d'une personne
puissante. On ne peut expliquer ses premières années. Son éducation
fut, dit-on, négligée, et cet homme ayant à peine vingt-cinq ans
parlait des choses les plus abstraites, traitait des sciences occultes
et pouvait converser avec les savants les plus habiles de nos
académies. Où donc cet homme avait-il pris une si profonde
instruction des connaissances devant lesquelles plus d'un savant de
l'Académie des Sciences est demeuré interdit? Lavater, qui eut avec
lui de longues conférences, a dit à mon frère, dans une correspondance
suivie qu'Albert eut avec le savant de Zurich: «Cet homme est un être
sur la nature duquel je ne puis prononcer.»

Fort jeune encore, il eut la passion des voyages. Il manquait
d'argent; il en attrapa à un orfèvre de Messine nommé _Marano_. Ce
qu'il a parcouru de pays est incalculable, et ses voyages sont
positifs. Il a vu l'Asie, l'Afrique, l'Europe, et partout il a laissé
des traces de son passage. Souvent il guérissait, rappelait à la vie
des corps déjà glacés. Les médecins se liguèrent contre cet homme qui
venait renverser leur ignorance et la frapper de moquerie en
guérissant ce qu'ils abandonnaient. Il pénétra dans les harems de
l'Orient, dans le boudoir de la femme de Paris, dans le gynécée de la
femme grecque, dans le palais du boyard russe, enfin il alla
partout... et partout son nom fut connu et célébré comme un charlatan
peut-être; mais j'avoue que j'ignore ce que veut dire ce mot:
Cagliostro est un homme extraordinaire.

En Orient il s'appelait _Acharat_, disciple du savant Althoras, Arabe
solitaire vivant dans les cavernes de l'Atlas et communiquant, dit-on,
avec les puissances des ténèbres... Arrêté à Naples par suite des
plaintes de l'orfèvre Marano, il ne demeura néanmoins que peu de jours
en prison; s'il n'eût été qu'un aventurier sans relation, il eût
langui dans un cachot et y fût mort ignoré. À Rome il trouva une
ravissante créature qu'il aima, qu'il épousa, et dont le père était
fondeur en cuivre: soit que la transmutation des métaux fût un lien
entre ces deux hommes, il y eut alliance, et le mariage se fit.

La figure de Cagliostro était agréable: elle exprimait son génie. Son
regard de feu lisait au fond du coeur... Il attachait involontairement,
et ses traits étaient d'ailleurs agréables. Il se faisait appeler le
comte de Cagliostro, et d'autres fois le marquis de Pellegrini ou bien
le marquis de Belmonte... Son luxe était inconcevable: à Londres, à
Paris, à Vienne, partout où il demeurait, il laissait des monceaux d'or;
une traînée de diamants, une voie lactée de pierreries révélait son
passage. Quelque temps avant la mort de M. de Vergennes, Cagliostro alla
à Strasbourg muni de lettres de recommandation de ce ministre, de M. de
Miroménil (garde des sceaux) et de M. le maréchal de Ségur: ceci est un
fait... Précédé par une réputation inouïe et fantastique, appuyé par ces
recommandations, Cagliostro fut reçu à Strasbourg avec un enthousiasme
délirant, qu'il accrut encore en visitant les hôpitaux, parlant aux
malades, les guérissant, faisant enfin le rôle d'un dieu, répandant l'or
sur son passage pour les besoins des malheureux et les médicaments les
plus chers... Ce fut alors que le cardinal de Rohan, évêque de
Strasbourg, connut Cagliostro. Il l'accueillit avec respect. Cet homme
allait combler ses désirs... Il lui parla avec confiance: il aimait et
était ambitieux...

--Vous serez heureux, et votre ambition sera satisfaite, lui dit
l'homme étonnant.

Le cardinal fut au moment de se prosterner.

On revint à Paris: on était alors au commencement de l'hiver. Le
cardinal présenta Cagliostro à une femme de ses amies, madame la
comtesse de Lamothe.

--Elle a plus de droits pour habiter le Louvre que ceux qui y sont,
dit à Cagliostro le cardinal dans un moment d'abandon, et il lui
expliqua comment elle était Valois[145]. Elle était bien autre chose,
vraiment!

[Note 145: On connaît cette histoire; elle est dans les _Souvenirs de
Félicie_, et très-vraie.]

Le cardinal de Rohan était détesté de la Reine, et il le savait. Il
savait que jamais il n'arriverait au ministère tant que le
ressentiment de la Reine durerait; de plus il était doublement
malheureux, car il aimait la Reine. Mais la Reine savait qu'il avait
mis tous les obstacles possibles à son mariage avec Louis XVI, et
jamais elle ne l'oublia.

Madame de Lamothe, intrigante, indigne du nom de femme, mit la paix
dans le coeur du cardinal en lui promettant de le faire réussir: quels
moyens devait-elle employer? voilà ce qu'on ignorait.

Bohmer, joaillier de la Couronne, avait présenté à la Reine un collier
de diamants du prix de seize cent mille francs; la Reine le fit voir
au Roi:--J'aime mieux avoir un vaisseau, dit-il.

Bohmer remporta le collier.

Quelques jours après, une voiture très-élégante et armoriée s'arrête
chez lui; c'est une femme ayant toutes les apparences de la haute
classe qui vient de la part de la Reine, et lui dit que, toutes
réflexions faites, la reine prend le collier, _mais à l'insu du Roi_:
elle le paiera en quatre billets, de quatre cent mille francs chacun.
Bohmer hésite: la chose ne lui paraissant pas suffisamment claire, il
demande une garantie donnée par une personne marquante: le cardinal de
Rohan se présente. Bohmer livre le collier à madame de Lamothe et
reçoit les quatre billets, soi-disant de la Reine; le premier paiement
devait avoir lieu le 1er août, le paiement ne se fait pas. Bohmer
alarmé va trouver Campan[146], et la ruse est découverte... La Reine,
confondue de cette hardiesse, rassembla ses preuves, et parla de cette
affaire au Roi.

[Note 146: Attaché au service de la chambre de la Reine, et beau-père
de madame Campan ou son mari.]

Ce fut le comble de l'imprudence de la part de la Cour... Le cardinal
arrivant à Versailles pour y officier en rochet et en camail, est
arrêté et conduit d'abord dans le cabinet du Roi; là il trouve
Marie-Antoinette, M. le baron de Breteuil et le Roi.

LE ROI.

M. le cardinal, vous avez acheté des diamants à Bohmer?

LE CARDINAL.

Oui, sire.

LE ROI.

Qu'en avez-vous fait?

LE CARDINAL.

Sire...

LE ROI, tremblant de colère et avançant sur le cardinal.

Qu'en avez-vous fait, monsieur?...

LE CARDINAL.

Je croyais que la Reine les avait.

LE ROI.

Qui vous avait chargé de cette commission?

LE CARDINAL.

Une dame de condition.

LE ROI, d'une voix forte.

Son nom, monsieur.

LE CARDINAL.

Madame la comtesse de Lamothe-Valois. Elle m'a montré une lettre de la
Reine par laquelle Sa Majesté...

LA REINE, en l'interrompant.

Comment pouvez-vous croire, monsieur, que moi, qui ne vous ai pas
adressé la parole depuis huit ans, je vous aurais écrit une seule
ligne?

LE CARDINAL.

Je vois que j'ai été trompé... indignement trompé.

LE ROI, lui montrant une lettre.

Comment avez-vous pu écrire une pareille lettre, monsieur le
cardinal?...

LE CARDINAL, la parcourant en tremblant.

Je ne me souviens pas de l'avoir écrite... mais si l'original est
signé...

LE ROI.

Il l'est, monsieur...

LE CARDINAL.

Alors elle est vraie...

LE ROI, très-ému.

Et vous avez eu, monsieur, la sottise d'ajouter foi à des lettres
signées de cette manière?

Et le Roi mit sous les yeux du cardinal la copie des billets de la
Reine et ses lettres; tout était signé: _Marie-Antoinette de
France_... Le cardinal se frappe le front comme un homme qui sort d'un
rêve!...

Grand Dieu, est-il possible!...

LE ROI.

Vous avez l'air surpris, monsieur...: vous soutiendrez peut-être que
vous ne saviez pas comment signait une archiduchesse d'Autriche! vous
qui avez été ambassadeur à Vienne!... Ne proférez pas un mensonge de
plus.

LE CARDINAL, pâlissant et s'appuyant sur la table.

Sire... que Votre Majesté m'excuse... mais je ne suis plus à moi.

LE ROI.

Remettez-vous, monsieur; et si notre présence vous trouble, passez
dans la chambre voisine... vous y trouverez des plumes et du papier...
écrivez.

Le cardinal passa dans la pièce voisine, où il écrivit pendant un
quart d'heure. Quand il rentra dans la chambre, il était pâle et
tremblant... La feuille qu'il avait écrite était obscure et
inintelligible; le Roi sourit avec amertume... il se tourna vers la
Reine, et lui parla quelques moments à voix basse...--Qu'on avertisse
M. de Villeroi, dit le Roi à M. de Breteuil.

Et il congédia le cardinal.

Celui-ci, en sortant du cabinet du Roi, fut arrêté par M. le duc de
Villeroi, capitaine des gardes de service et conduit à la Bastille,
sans même aller chez lui; mais il eut le temps de dire deux mots en
allemand à un domestique de confiance à lui, qui se trouva sur son
passage, et ses papiers importants furent mis à l'abri.

Madame de Lamothe fut arrêtée dans une terre de son mari près de
Bar-sur-Aube; son mari s'était sauvé en Angleterre. Elle nia toute
l'affaire, mais elle dénonça le comte de Cagliostro comme connaissant
des secrets qui y étaient relatifs. Cagliostro fut arrêté rue
Saint-Claude au Marais, où il demeurait, au moment où il partait pour
aller à Lyon établir une loge égyptienne; il avait acquis un immense
empire sur le cardinal. La veille du jour où le cardinal fut arrêté,
il avait soupé chez lui avec Cagliostro, Gabrielle d'Estrées et Henri
IV.

Cette affaire du collier fut tellement publique pour le procès, que je
n'en parle que dans les détails qui se sont mûris. Le Roi envoya des
lettres patentes au Parlement, pour instruire l'affaire, qui
respiraient le plus grand mécontentement... Cette conduite fut bien
imprudente de la part du Roi!... Il y avait du scandale, sans que la
malignité s'en mêlât; qu'on juge ce que cela devint entre les mains de
l'esprit de révolte et de haine qui existait alors contre la Reine,
lorsqu'il courait dans Paris une caricature infâme qui représentait un
animal informe; au-dessous était écrit:

«Cet animal se nomme _fagua_; il a été trouvé dans un lac de
l'Amérique Méridionale, et il est maintenant exposé à la curiosité des
savants, pour déterminer de quelle espèce il est; on le croit
amphibie. Quant au sexe, il est douteux, quoique le sexe féminin
prévaut de beaucoup en lui, surtout pour la fécondité. Mais ce qui
surprend est sa voracité: il lui faut par jour un taureau, un bélier,
deux boucs et plusieurs sangliers.»

Le cardinal fut acquitté. Madame de Lamothe fut condamnée à être
fouettée et marquée, et le fut en effet, et puis ensuite enfermée à la
Salpêtrière[147]. Cagliostro fut banni de France; il n'en partit pas
toutefois au même instant. Il y demeura encore plusieurs mois caché à
Villers-Cotterets et au Raincy... Il y a encore, il y avait du moins
des traces encore assez frappantes du laboratoire dans l'appartement
qu'il occupait au Raincy, et qui m'a été montré par une vieille femme
employée à la lingerie, et qui vivait encore retirée à Bondy... Cette
femme se rappelait que la nuit on faisait souvent des courses
nocturnes aux flambeaux, et qui faisaient une extrême peur aux paysans
de Bondy et des environs.

[Note 147: D'où elle s'échappa aidée de la supérieure elle-même.--Tout
le monde fut contre la victime dans cette odieuse affaire,--et cette
victime, c'était la Reine!...]

Quant à ce qui concerne mademoiselle Oliva et à sa ressemblance avec
la Reine, ce n'est pas pour cette portion de l'ouvrage. Je dirai
seulement que le cardinal fut exilé, malgré les efforts de la Reine,
qui voulait une autre punition, à son abbaye de La Chaise-Dieu... Son
ressentiment fut terrible. Il prétendit toujours avoir été joué; il
avait peu d'esprit, et madame de Lamothe en avait beaucoup. Elle lui
avait fait accroire que la Reine lui accordait sa confiance, qu'elle
lui contait ses peines, ses joies. Ainsi madame de Lamothe se faisait
conduire par le cardinal lui-même au bas de l'un des escaliers dérobés
qui menaient chez la Reine, et là, elle le faisait attendre une ou
deux heures; puis elle descendait après avoir erré dans les corridors
du château, et rapportait au cardinal une fleur--un ruban--une chose
qui avait appartenu à la Reine, disait-elle, et elle l'abandonnait au
cardinal, qui plaçait le gage sur son coeur, et qui faisait ainsi plus
de niaiserie qu'un enfant à peine sorti de ses langes.--Lui, le
cardinal, amoureux de la reine Marie-Antoinette!...

Cette affaire fut désastreuse pour la Reine: elle fut comme le dernier
coup donné à cette renommée qui avait tant de rayons lumineux qui
s'éteignaient autour d'elle... le Roi devait payer et se taire.

Quant au parti religieux, le cardinal lui fit un tort immense à cette
époque, où les gens qui ne croyaient déjà guère ne demandaient pas
mieux que de ne plus croire du tout... M. de Juigné fit une prière
quotidienne pendant quarante jours, pour demander à Dieu de calmer sa
colère et de retirer sa main de la nation qu'il aimait et qu'il
abandonnait. J'ai connu un ecclésiastique qui était auprès de lui
alors, et qui l'a vu pleurant au pied de l'autel de son oratoire, en
priant pour le salut du cardinal...

--Tous les malheurs qui fondirent jadis sur Israël nous sont envoyés
aujourd'hui. Oh! mon Dieu, disait le saint homme, sauvez-nous de
nous-mêmes, Seigneur, sauvez-nous!...

Ce fut vers ce temps qu'eut lieu l'assemblée des notables.--Le clergé
y était ainsi appelé:

L'archevêque de Paris, l'archevêque de Reims, celui de Narbonne, celui
de Toulouse, celui d'Aix, celui de Bordeaux, les évêques de Blois, de
Langres, de Nevers, de Rhodez et d'Alais.--

Une particularité très-peu connue, et que j'ai apprise il y a
seulement quelques mois, c'est que lors de cette malheureuse affaire
du collier, madame de Marsan reçut un homme qui lui apporta un
pamphlet affreux contre la Reine, dans lequel étaient des lettres de
Marie-Antoinette, à ce qu'il prétendait: elles étaient sans doute
fausses comme les autres; mais elles étaient là, et la haine aussi.
Madame de Marsan acheta le manuscrit et le brûla. L'homme s'appelait
_Mariani_: il était Italien d'origine, mais Français;--il n'avait pas
fait le pamphlet et le vendit cent louis. Madame de Marsan ne parla
jamais de cette aventure; la Reine avait toujours été mal pour elle,
comme pour toutes les vieilles dames de la Cour[148], et son
ressentiment était aggravé par sa piété, qui était blessée chaque
jour; mais cette même piété lui disait aussi de pardonner et de rendre
le bien pour l'injure.

[Note 148: J'ai été bien aise de rapporter ce fait dont je puis
certifier la vérité et qui ne peut être qu'agréable à la famille de
madame de Marsan, s'il reste d'elle quelqu'un qui lui tienne d'assez
près pour cela.]



SALON DE Mme LA DUCHESSE DE MAZARIN.


Dans la galerie que j'ai entrepris de faire connaître, et où je fais
passer tant de personnages, il me faut bien aussi faire comparaître
les personnages ridicules qui toutefois marquaient dans cette société
brillante et joyeuse, où les défauts étaient assez tolérés pour que
les ridicules ne le fussent pas: car il fallait bien que le côté
satirique de notre esprit s'exerçât sur un sujet, et nous n'étions pas
encore assez méchants pour creuser profondément lorsqu'on voyait du
mal à la surface... Nous sommes devenus moins difficiles depuis que
nous ne rions plus: en sommes-nous meilleurs?...

Nous avons tous connu quelqu'un qui ressemblait à la duchesse de
Mazarin; nous avons tous rencontré des femmes, et même des hommes, qui
avaient de la beauté, de l'esprit, de la fortune, de la naissance, et
qui, avec tous ces avantages, plaisaient moins que des gens laids,
ennuyaient plus que des bêtes, avaient plus de privations que des
pauvres et finissaient cette belle existence-là par être moins
considérés que des gens sans naissance. Non-seulement nous en avons
connu, mais nous en connaissons encore.

La duchesse de Mazarin était belle personne, mais immense, et
disposant tellement de son gros individu que rien n'en était perdu
pour la disgrâce. Par sa nature, elle avait habituellement le visage
très-coloré[149]; dans les moments où il l'était le plus, elle mettait
toujours une robe rose pâle ou bleu céleste. Sa manière de s'habiller
n'était pas la partie la moins ridicule de sa personne... Son
ameublement, qui était des plus magnifiques, était toujours en
désaccord sur quelques points: aussi lui avait-on donné plusieurs
surnoms pour la corriger de ses ridicules, si jamais on les
connaissait. La maréchale de Luxembourg[150], dont le bon goût était
reconnu, ne pouvait pardonner à madame de Mazarin ses continuelles
gaucheries...

[Note 149: Hortense Mancini, nièce de Mazarin, épousa, en 1661,
Charles-Armand de la Porte de La Meilleraie, fils du maréchal de ce
nom, et lui porta les biens immenses de la maison de Mazarin. Elle
mourut en 1699, laissant un fils qui hérita de cette fabuleuse
fortune. Ce fils n'eut qu'une fille, qui à son tour fit entrer la
riche succession des Mazarins dans la famille de Duras, d'où elle a
passé par les femmes dans la famille d'Aumont, et puis dans celle des
Matignons, ducs de Valentinois...]

[Note 150: Duchesse de Boufflers en premières noces.]

--Pauvre femme! disait la maréchale: elle a reçu tous les dons que les
fées peuvent faire à une créature humaine; mais on a oublié de convier
la méchante fée _Guignon-Guignolant_, qui l'a douée de tout faire de
travers, même de plaire.

C'est aussi la maréchale de Luxembourg qui disait de madame de Mazarin
dont on vantait l'extrême fraîcheur devant elle:

--Ah! vous trouvez qu'elle est fraîche? vous appelez cela de la
fraîcheur, je le veux bien; seulement ne dites pas qu'elle est fraîche
comme une rose... mais comme de la viande de boucherie...

Elle avait des diamants superbes. Un jour elle fit monter une paire de
girandoles, mais d'une telle dimension que ses oreilles en étaient
allongées d'un pouce... Ce fut ce soir-là que M. d'Ayen dit qu'elle
ressemblait à un lustre.

Ses soupers étaient parfaits: elle avait les meilleurs cuisiniers de
Paris, et les choses les plus rares y étaient admirablement employées;
mais elle avait une singulière manie qui désolait M. de Lavaupalière:
c'était de vouloir que les plats fussent tellement déguisés qu'on ne
pût connaître ce qu'on allait manger. M. de Lavaupalière ne parlait
jamais des soupers de la duchesse de Mazarin sans une sorte de colère
fort amusante, parce qu'en résumé il convenait que ces soupers étaient
excellents et surtout servis à merveille. Eh bien! on se moquait de
ces malheureux soupers, parce que M. de Bièvre avait dit que la
duchesse de Mazarin, étant trop grasse pour danser, ne donnerait plus
de bal, mais des _soupers masqués_...

Elle avait de l'esprit avec tous ses ridicules et surtout son
_guignon_; elle avait de l'esprit et écrivait fort bien: j'ai connu
plusieurs personnes qui ont vécu dans son intimité et qui avaient
d'elle des lettres charmantes. Elle passait pour méchante; mais n'y
avait-il pas un peu de cette irritabilité d'humeur qui est excitée par
une injustice incessante? Cela pourrait être...; cependant, de la
manière dont je me représente la duchesse de Mazarin, elle ne devait
pas croire qu'on se moquât d'elle.

Sa société était formée de tout ce que Paris avait alors de plus
élégant et de plus élevé: on riait de ses fêtes, mais on y allait; et
puis après tout, comme je l'ai dit plusieurs fois, la raillerie et les
plaisanteries n'étaient jamais amères, jamais on n'était injurieux.

C'était l'hiver où le roi de Danemark vint en France. Tout ce que
Paris renfermait de hautes positions s'empressa de donner les plus
belles fêtes au roi voyageur; il était poli, gracieux, fort
reconnaissant de l'accueil hospitalier de la France, et surtout fort
émerveillé, je crois, du luxe de la France en le comparant à celui de
la cour de Copenhague. Reçu par le Roi et toute la famille royale avec
une magnificence étourdissante, qui doublait de prix par la
bienveillance et la flatterie qui se mêlaient à la moindre fête, le
roi scandinave se croyait pour le moins dans le palais d'Odin _son
aïeul_; il était heureux surtout des louanges qu'on lui donnait et que
son esprit traduisait encore à son avantage, comme on peut le croire,
car il avait le malheur de très-peu comprendre le français, et le
bonheur d'avoir une grande vanité; l'un de ses gentilshommes, qui lui
racontait tout ce qui se disait dans les académies, dans les fêtes,
lui exagérait encore les compliments déjà outrés qu'on lui faisait; et
le Roi, la tête tournée de tant de flatteries[151], ne savait plus
s'il y avait une différence entre lui et le grand Odin.

[Note 151: Il me faut raconter un trait qui fera juger de la moralité,
comme honneur dans l'acception générale attachée à ce mot, de cette
époque... Le prince de Conti donna une fête admirable au Temple, au
roi de Danemark. Il y avait une quantité de femmes toutes plus parées
les unes que les autres et couvertes de diamants. Celles qui n'en
avaient pas assez en empruntaient ou en louaient chez leur joaillier.
Madame de Brionne était, ce même soir, d'une magnificence achevée: sa
robe était rattachée avec des noeuds de diamants et des fleurs en
pierres précieuses... Sa robe n'avait été apportée qu'au moment de sa
toilette, et ses femmes dûrent se hâter pour coudre les noeuds de
pierreries et les fleurs... La robe était d'un velours nacarat
très-épais, doublé de satin blanc... La difficulté de coudre dans
cette étoffe fit que ses femmes posèrent les fleurs et les noeuds
très-peu solidement... Au moment où la foule était le plus pressée, et
comme on allait souper, plusieurs de ces noeuds et deux fleurs
tombèrent sans que la princesse s'en aperçût. Elle ne le vit qu'à son
arrivée dans la salle à manger, où la foule était si grande, qu'il fut
impossible de retourner d'abord dans la grande galerie pour chercher
les diamants. Lorsqu'on y fut, on retrouva non-seulement les noeuds,
au nombre de trois, et les deux fleurs, mais l'un des noeuds ayant été
écrasé sous les pieds, et les diamants s'étant échappés de la monture,
on les retrouva _tous... Sire, ils étaient trois mille[151-A]!_ et on
peut bien dire ce mot; car pour ces sortes de bijoux, il faut des
diamants d'un ou deux grains, ce qui fait appeler ces diamants de la
_grenaille_. Eh bien! on a tout retrouvé. Je n'accuse aucune époque;
mais je ne sais si aujourd'hui on serait aussi heureux que le fut
madame de Brionne. Ce n'est pas madame Schickler, du moins; car ayant
perdu, chez le comte Jules de Castellanne, une perle du prix, dit-on,
de quinze mille francs, il fut _impossible_ de la retrouver. Cela me
parut d'autant plus singulier, qu'une perle fine ne s'écrase pas
facilement.]

[Note 151-A: Vers des Templiers de Raynouard.]

Dans le nombre des personnes qui lui donnèrent des fêtes, la duchesse
de Mazarin ne doit pas être oubliée. Cependant elle n'y songeait pas:
elle avait donné beaucoup de fêtes ce même hiver, et son constant
malheur lui faisait redouter quelque nouveau ridicule... car elle
sentait fort bien la valeur de tout ce qui lui arrivait.

Ses soupers particuliers étaient encore plus exquis que ceux des
jeudis, qui étaient ses grands jours. Les autres jours de la semaine,
elle n'avait chez elle que quinze ou vingt personnes qu'elle croyait
ses amis, et dont la plupart l'étaient en effet.

Un soir des petits jours, elle vit arriver chez elle la maréchale de
Luxembourg. La maréchale sortait peu, et quoique madame de Mazarin ne
l'aimât pas parce qu'elle connaissait son mot sur elle, elle était
polie et prévenante chez elle, et elle l'accueillit avec une extrême
bienveillance: on annonça successivement quelques habitués de la
maison, comme le marquis de Lavaupalière, madame de Serrant[152],
madame de Berchini, madame de Cambis[153], le comte de Coigny[154], le
comte de Guines[155], M. le chevalier de Jaucourt, qu'on appelait
_clair de lune_, parce qu'il avait en effet un visage rond, plein et
pâle, et ne portait pas de poudre... et plusieurs autres habitués de
l'hôtel Mazarin. La conversation tomba bientôt sur les fêtes données
au roi de Danemark.

[Note 152: Femme du gouverneur des pages de M. le duc d'Orléans
(Montesson).]

[Note 153: Soeur du prince de Chimay et de madame de Caraman.]

[Note 154: Frère du duc de Coigny.]

[Note 155: Il fut depuis duc de Guines.]

--Que comptez-vous faire? demanda la duchesse de Luxembourg à madame
de Mazarin.

--Mais, répondit-elle, rien du tout. J'ai donné trois bals, un
concert, des proverbes, et ma fête...

Ici elle s'arrêta parce que le souvenir de sa fête champêtre lui
apparut comme un spectre...

--Ah! oui! dit madame de Cambis, votre fête villageoise... elle a mal
tourné... quelle idée vous avez eue là aussi!

--Eh! mais, dit la duchesse de Mazarin, c'est vous et madame de
Luxembourg qui me l'avez conseillée!...

MADAME DE CAMBIS.

Je crois que vous vous trompez, madame la duchesse.

LA DUCHESSE DE MAZARIN.

Je vous assure que c'est vous.

LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG, avec assurance et froidement.

La duchesse a raison. C'est nous qui le lui avons demandé. Mais nous
ne lui avions pas dit de lâcher des moutons dans son salon comme dans
un pré... et quel salon surtout!

Et la maréchale jetait un regard moqueur sur d'immenses glaces placées
dans des niches et occupant le lambris depuis le plafond jusqu'au
parquet... Ces glaces étaient entourées d'une large baguette dorée...
quelques-unes portaient encore des traces visibles de l'invasion
moutonnière. Voici comment l'aventure s'était passée.

La duchesse de Mazarin, engagée par la maréchale de Luxembourg et
madame de Cambis à donner sa fête champêtre, conçut la plus bizarre
idée du monde. La maréchale lui avait donné celle d'une _fête
villageoise_; au lieu de s'en tenir à cette seule intention, qui
pouvait être bonne, elle imagina de faire garnir un cabinet, qui était
au bout de son grand salon, de feuillage, de fleurs et d'arbustes;
elle fit venir de la campagne une douzaine de moutons bien beaux et
bien frisés; on mit les infortunés dans un bain d'eau de savon, on les
frotta, on les parfuma, on leur mit des rubans couleur de rose au cou
et aux pattes, et puis on les renferma dans une pièce voisine en
attendant le moment où une des femmes de la duchesse habillée en
bergère et un de ses valets de chambre déguisé aussi en berger
devaient conduire le troupeau et le faire défiler en jouant de la
musette derrière une glace sans tain qui séparait le cabinet du grand
salon. Tout cela était fort bien conçu, mais toujours mal ordonné,
comme c'était la coutume à l'hôtel Mazarin. Le malheureux troupeau
devait avoir un chien; on ne se le rappela qu'au moment... et l'on
alla prendre un énorme chien de garde à qui l'on fit subir le bain
savonné des moutons, et puis ensuite pour commencer la connaissance on
le fit entrer dans la chambre où étaient les moutons. Mais à peine
eut-il mis la patte dans cette étable d'un nouveau genre, qu'étonné de
cette société, le chien fit aussitôt un grondement si terrible, que
les moutons, quelque pacifiques qu'ils fussent de leur nature, ne
purent résister à l'effroi qu'il leur causa. Ils s'élancèrent hors de
la chambre, et une fois les premiers passés on sait que les autres ne
demeuraient jamais en arrière, et quoiqu'ils ne fussent pas les
moutons de Panurge, ils n'en suivirent pas moins leur chef grand
bélier, qui, ne sachant pas ce qu'il avait à faire, enfila la première
porte venue, et cette porte le conduisit dans le cabinet rempli de
feuillage, d'où il se précipita en furieux, suivi des siens, dans le
grand salon, où la duchesse de Mazarin dansait de toutes ses forces,
habillée à la bergère, en attendant la venue du troupeau... En se
trouvant au milieu de cette foule, le bruit, les lumières, mais
surtout la vue de ces autres moutons qui les regardaient tout hébétés,
rendirent les vrais moutons furieux; le bélier surtout attaqua le
bélier ennemi et cassa de sa corne une magnifique glace dans laquelle
il se mirait... les autres moutons se ruèrent sur les femmes en
voulant se sauver et augmentèrent tellement le trouble, qu'on aurait
cru que l'hôtel Mazarin était pris d'assaut... les cris forcenés de
toutes ces femmes dont les robes déchirées, les toilettes en désordre,
étaient le moindre inconvénient, plusieurs d'entre elles ayant été
terrassées par les moutons et fort maltraitées. Enfin tous les valets
de chambre et les valets de pied de la maison s'étant mis en chasse,
on parvint à emmener le malencontreux troupeau... Il commençait à
s'en aller avec assez d'ordre, lorsque le chien qui avait conquis
_l'étable_ et en était paisible possesseur s'avisa de venir voir aussi
la fête: à l'aspect de sa grosse tête, les moutons se sauvèrent de
nouveau avec furie; mais cette fois ce fut dans le jardin: là, une
sorte de folie les prit, et pendant une heure la chasse fut inutile,
on n'en pouvait attraper aucun... Je laisse à penser quelle agréable
fête madame de Mazarin donna à ses amis... Le lendemain, il y eut
mille couplets sur elle et sur sa fête champêtre; on la chanta sur
tous les tons, et elle fut un texte abondant pour les noëls de
l'année[156]... Telle était la fête que rappelait la maréchale de
Luxembourg... On doit croire que le souvenir n'en était pas agréable à
madame de Mazarin.

[Note 156: À cette époque c'était la mode de faire des noëls sur tout
ce qui se passait dans la société: ils étaient toujours méchants.]

--Ma foi, dit le marquis de Lavaupalière, je ne vois pas pourquoi
madame la duchesse ne donnerait pas à S. M. danoise un très-beau
dîner, après lequel il ferait une partie de pharaon ou de quinze.

LE CHEVALIER DE JAUCOURT.

Non, non, un bal!... un bal....

LE COMTE DE COIGNY.

Mais il ne danse pas.

LE CHEVALIER DE JAUCOURT.

Qu'est-ce que cela fait?... nous danserons pour lui.

LA DUCHESSE DE MAZARIN.

Il faut trouver quelque chose qui l'amuse... lui a-t-on donné la
comédie quelque part?

LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG.

Eh quoi! voulez-vous jouer la comédie?...

LA DUCHESSE DE MAZARIN.

Quelle idée! non pas moi bien certainement; je n'ai jamais eu de
mémoire... une fois en ma vie j'ai été obligée de réciter par coeur un
compliment à ma grand' mère, j'ai failli en perdre la tête... non,
non, je ne jouerai pas, moi; je lui donnerai mieux que cela.

MADAME DE CAMBIS.

Qui donc?

LA DUCHESSE, en souriant.

C'est mon secret...

MADAME DE CAMBIS, tout bas à la maréchale.

Devinez-vous?

LA MARÉCHALE, sur le même ton.

Non, mais je suis tranquille; _nous lui avons mis une fête à la main;
laissons-la faire et nous rirons bien_...

M. DE LAVAUPALIÈRE, qui a entendu la maréchale.

Savez-vous que vous n'êtes pas bonne?

LA MARÉCHALE lui tend la main en souriant.

C'est une malice.

M. de Lavaupalière baisa la main de la maréchale, et puis s'en alla en
chantonnant je ne sais quelle chanson!... habitude qu'il a toujours
conservée et à laquelle il ne manquait pas lorsqu'il se trouvait dans
une position qui ne l'amusait pas, ou bien qui l'amusait beaucoup...

Quant aux autres personnes présentes, aucune n'avait un intérêt de
méchanceté à ce que madame de Mazarin donnât sa fête; une fois donc
qu'elle fut résolue, les femmes agitèrent la grande question de leur
toilette. Madame la comtesse de Brionne, dont la beauté était sévère
et parfaitement calme, dit qu'elle aurait un habit d'étoffe d'or
broché de vert qu'on lui avait envoyé de Lyon. Madame de Cambis était
fort laide, marquée de petite vérole, mais sa tournure était belle et
distinguée; elle avait surtout une grande aisance dans son port de
tête et dans sa démarche... elle était encore une femme jeune, à cette
époque où trente ans n'étaient pas la vieillesse; elle déclara qu'elle
mettrait un habit de satin couleur de rose broché d'argent... et comme
elle avait surtout une parfaite confiance en elle-même, elle ne
s'aperçut pas des rires qui éclataient sous l'éventail autour d'elle.

Le marquis de Lavaupalière était un homme excellent, sans aucun
inconvénient d'esprit, mais aussi sans aucune supériorité. Il était
bon, doux de caractère et fort sociable, connaissant plus que personne
ce protocole du monde d'après lequel se régissait la société, mais
sans apporter à cela plus de prétention qu'au reste. Il était grand
joueur, beau joueur; et si on lui avait dit de donner une fête au roi
de Danemark, il aurait commencé par le jeu de l'hombre et aurait fini
par celui du pharaon, jeu le plus à la mode alors: du reste, sans
aucune amertume dans l'esprit. Homme de qualité et distinction et
vivant dans le plus grand monde, il avait des souvenirs plus vifs que
beaucoup de personnes de cette même époque, et il était bien amusant à
entendre, surtout quand il parlait du mérite de telle ou telle
maison, suivant celui du cuisinier ou du maître d'hôtel de cette
maison. Aussi madame de Mazarin était pour lui la femme la plus
remarquable qui eût paru sur la scène du monde depuis Louis XIV.
Seulement il reprochait à son cuisinier de trop _deguiser_ les plats;
le fait est que c'était une _espièglerie_ de la duchesse, qui lui
réussissait comme les autres[157]...

[Note 157: Il avait beaucoup connu mon père et ma mère avant la
Révolution. Quant à moi, charmé de me retrouver, il m'eût peut-être
bientôt oubliée, parce que je ne me souciais guère de savoir comment
mon dîner s'organisait, et que je ne distinguais pas la dame de pique
de la dame de coeur. Mais un jour il reconnut mon cuisinier en
mangeant une tête de veau en tortue... Depuis ce moment-là je ne puis
exprimer jusqu'à quel point son amitié pour moi fut portée! Il n'a
jamais manqué un de mes dîners du mardi, jour destiné par Harley, mon
cuisinier, à faire briller son talent culinaire. M. de Lavaupalière
s'arrêtait devant la cuisine et demandait toujours à Harley le menu du
dîner. Il mangeait en conséquence, et refusait ou acceptait en raison
de ce qui devait être servi. Je me rappelle qu'un jour il était
souffrant d'une attaque de goutte, qu'il augmentait par son détestable
régime de vin de Champagne et de veilles. Mon médecin alors était le
fameux Thouvenel, le _mesmériste_ ou le _mesmérien_. Il était goutteux
et gourmand comme M. de Lavaupalière; il était assis près de lui et le
sermonnait en avalant son vin de Sillery frappé et du soufflé de
gibier parfait. Thouvenel, homme fort habile, était aussi et même plus
malade que Lavaupalière, et tout aussi gourmand. Il était grand
partisan de Mesmer, et homme fort spirituel et fort entendu, quoique à
système. Il a été longtemps mon médecin. C'est sa mort seule qui m'a
fait prendre un autre docteur. Thouvenel mourut d'une apoplexie
séreuse, en 1812. Ce fut alors que je pris Portal.]

La fête eut lieu; madame de Mazarin résolut pour cette fois de
conjurer le sort: car elle comprenait bien qu'il y avait plus que de
la fatalité dans cette continuelle chance de malheur. Cette fois, elle
se dit que sa fête serait belle, et, en effet, les préparatifs, que
tout le monde allait admirer, surprenaient par le bon goût et surtout
l'entente générale qui unissait toutes les parties... La duchesse
avait demandé à Gluck de lui organiser un beau concert, et les talents
les plus remarquables furent désignés pour jouer et pour chanter
devant le roi de Danemark... L'hiver était à sa fin, il y avait en ce
moment cette abondance de fleurs printanières qui rappellent chaque
année les beaux jours de celle qui vient de passer, et toujours avec
de doux et bons souvenirs... Les appartements de l'hôtel Mazarin
étaient ornés avec une magnificence de bon goût qu'on ne leur
connaissait pas, et qui, certes, faisait bien oublier les moutons et
le chien de Terre-Neuve... La duchesse de Mazarin, éblouissante de
parure et de beauté, car elle était vraiment belle, étincelante de
fraîcheur surtout; la duchesse de Mazarin attendait son royal convive
avec une confiance en elle-même qu'elle n'avait pas eue depuis bien
long-temps. Ses précautions avaient été si bien prises!... Bientôt ses
salons se remplirent de tout ce que Paris avait de noms illustres, et
de tout ce que les cours étrangères nous envoyaient!... Enfin, on vint
avertir la duchesse que le Roi arrivait; elle courut au-devant de lui,
et le conduisit ou plutôt fut conduite par lui jusqu'à la salle du
concert, où deux cents femmes extrêmement parées, éblouissantes de
l'éclat des diamants, étaient assises par étages dans un magnifique
salon, dont les lambris n'étaient que glaces entourées de riches
baguettes dorées. Une profusion de fleurs et de bougies complétait
l'enchantement.

Le Roi aimait et connaissait la bonne musique. Qu'on juge de l'effet
que dut faire sur lui ces chants de Géliotte!... ce concert organisé
et conduit par Gluck lui-même: il était dans un tel contentement qu'il
ne cessait de répéter que _jamais, jamais_ rien de si beau n'avait été
entendu. La duchesse était si heureuse qu'elle en avait les larmes aux
yeux... la pauvre femme était si peu accoutumée à un succès en quoi
que ce fût!...

--Mais tout cela n'est rien, disait-elle à demi-voix à quelques-unes
de ses amies!... tout cela n'est rien!... vous entendrez tout à
l'heure... patience... patience!...

Le concert terminé, la duchesse se lève et demande au Roi s'il plaît à
Sa Majesté de passer dans la salle de spectacle...; le Roi lui donne
la main, et toute cette belle compagnie prend place dans une charmante
salle arrangée par les architectes de la duchesse, sur ses dessins et
d'après ses ordres... Le rêve magique continuait et redoublait même de
prestiges; tout le monde disait: Mais, mon Dieu! qu'est-il donc arrivé
à la fée _Guignon-Guignolant_? elle s'est donc raccommodée avec la
duchesse?... La maréchale de Luxembourg et madame de Cambis étaient
les seules qui ne paraissaient pas satisfaites.

--Il n'y a pas de plaisir, disait la maréchale... on s'amuse!...

Que dirait-on de nos jours si l'on voyait arriver à Paris un roi de
Danemark qui ne sût pas la langue française!... On lui dirait d'abord
de rester chez lui... et puis on le trouverait aussi par trop
Scandinave, et il ennuierait après avoir été bafoué. Dans ce temps-là
il n'en était pas ainsi: un roi parlait bien, même en danois; on
tenait pour bon tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait... C'était
un bon temps, il faut en convenir!... pourquoi donc n'a-t-il pas
toujours duré? Je préfère, en vérité, ce sommeil apathique et presque
stupide à ces rouages continuellement montés à une telle hauteur que
bien souvent la corde casse, et presque toujours avant d'avoir rendu
un son et surtout formé un accord.

Sa Majesté danoise parlait donc extrêmement mal la langue française;
il avait, outre son service d'honneur attaché à sa personne par le roi
de France, un gentilhomme danois qui parlait français comme s'il fût
né dans la rue Saint-Dominique... Tant que ce gentilhomme danois était
là, la conversation ne _chômait_ jamais...; mais si, par malheur pour
son prince, il s'éloignait ou était absent, alors l'horizon se
brouillait; la fée Guignon sut cela et ne le manqua pas...

Il y avait alors à Paris un homme qui attirait la foule sous sa
_carapace_ bariolée[158], comme Le Kain sous son costume de
Gengis-khan, comme les passionnistes se crucifiant à qui mieux mieux:
cet homme, c'était Carlin Bertinazzi. Carlin était une notabilité
mimique des plus à la mode à cette époque dont nous nous occupons
maintenant. La duchesse de Mazarin, qu'il amusait beaucoup, présuma
que le Roi, son hôte, s'en amuserait aussi, et voilà quel était le
grand secret qu'elle avait si bien gardé: elle avait fait venir Carlin
et lui avait dit, sans autre explication, qu'elle voulait avoir une de
ses plus jolies pièces, et surtout celle dans laquelle il jouait le
mieux; du reste, ne parlant pas plus du roi de Danemark que s'il eût
été à Copenhague, parce qu'elle se disait qu'elle suffisait bien à
elle seule pour engager Bertinazzi à bien jouer...

[Note 158: Le plus fameux arlequin que nous ayons eu en France. Ce nom
d'arlequin est d'une origine obscure sur laquelle M. Court de Gébelin
a jeté quelque lumière et que nous connaissons davantage en Italie.
Son origine vient du mot _lecchino_ (friand, gourmand). De _lecchino_,
_il lecchino_, on a fait _allecchino_, et de là, chez nous, on a bien
vite dénaturé et fait _arlechino_. Carlin portait un masque noir sur
le visage, dont la forme écrasée a fait donner le nom de _carlin_ aux
chiens qui ressemblent à ce masque... Carlin improvisait une grande
partie de ses rôles. M. de Florian a écrit pour lui _les Deux
Billets_, _la Bonne Mère_, _les Deux Jumeaux de Bergame_, etc., etc.]

Carlin, prévenu de cette manière, se dispose à jouer de son mieux, et
pour atteindre mieux son but, il joue Arlequin _barbier paralytique_:
il paraît que dans cette pièce il était vraiment le plus amusant du
monde et le plus _mime_. La duchesse avait fait prendre des
informations et savait que le roi de Danemark ne connaissait ni Carlin
ni la pièce...

Or maintenant, il faut savoir, pour l'explication de ce qui va suivre,
que le roi de Danemark, qui, ainsi que je l'ai dit, _parlait très-peu_
le français, avait été accoutumé depuis son arrivée en France à
recevoir non-seulement à la porte des villes, mais de tous les palais,
des harangues et des compliments les plus absurdes et les plus
exagérés, et était si habitué à entendre son éloge lorsqu'on parlait
devant lui, que, pour n'être pas en retard, à peine ouvrait-on la
bouche qu'il se levait et saluait... Il était de plus extrêmement
poli: qu'on juge des révérences!...

Carlin était inimitable dans ce rôle d'Arlequin barbier... Ce soir-là,
il se surpassa... tout ce qu'il disait était si drôlement tourné, ses
_lazzis_ étaient si comiques, que les acclamations partaient en foule
à chaque mot qu'il disait[159]. La première fois, le roi de Danemark
se tourna vers la duchesse en s'inclinant d'un air pénétré et d'un air
presque modeste: il commençait à trouver la flatterie agréable... on
s'y habitue si bien!...

[Note 159: Autrefois on n'applaudissait jamais devant le Roi ou
quelque prince de la famille royale. Cette recherche de politesse et
d'étiquette, qui existait pour établir la différence qu'il y avait
entre les acteurs publics et ceux de société, avait surtout lieu dans
toutes les comédies de société.]

La duchesse crut d'abord que le Roi lui disait que Carlin jouait bien,
et comme elle était chez elle, qu'elle donnait la comédie au Roi, elle
se crut solidaire du talent de Carlin et prit à son tour une
physionomie de modestie convenable pour la circonstance... Le fait est
que Sa Majesté danoise croyait que la pièce que jouait Carlin était
une pièce faite à sa louange, comme tous les prologues dans les fêtes
qu'on lui avait données au Temple, au palais Bourbon et à Versailles:
ainsi donc, chaque fois que Carlin excitait un vif mouvement de
plaisir parmi les spectateurs, le Roi s'inclinait du côté de madame de
Mazarin pour la remercier. La méprise était d'autant plus facile ce
jour-là que Carlin avec ses _lazzi_ et ses mots à double sens devait
être inintelligible pour le roi danois, qui déjà n'était pas fort
habile pour comprendre le français de Voltaire, lorsque Le Kain le
jouait... Pendant quelque temps la duchesse de Mazarin fut, elle
aussi, dupe des saluts du Roi; mais les éclats de rire étouffés de la
maréchale de Luxembourg, de madame de Cambis, de madame Dhusson[160],
l'avertirent qu'il y avait quelque chose qui allait mal. Jusque-là
aucune d'elles n'avait ri, la fête allait donc bien: la duchesse de
Mazarin les connaissait!...

[Note 160: Madame Dhusson était belle-soeur de M. de Donézan; elle
était redoutée dans le monde parce qu'elle racontait bien et qu'elle
était toujours instruite de toutes les histoires scandaleuses ou qui
prêtaient à rire: ce qu'elle ne manquait pas de redire.]

Mais la chose prit un caractère tout-à-fait comique à mesure que le
Roi voyait avancer la pièce. Jusqu'aux deux ou trois premières scènes,
les compliments lui avaient paru tout naturels: on lui en avait fait
autant au Palais-Royal, et partout où la comédie avait été jouée en
son honneur; mais ici la chose se prolongeait tellement, à ce qu'il
jugeait au moins par les bravos multipliés et les acclamations du
public, enfin sa reconnaissance pour madame de Mazarin devint si vive,
que quelquefois il se tournait vers elle en joignant les mains et
répétant d'un ton pénétré:

--Madame la duchesse!... c'est trop de bonté!... je suis confus!...
vraiment... je ne sais comment m'exprimer!...

Tant que la duchesse ne vit que les révérences du Roi, cela alla bien;
mais quand la pauvre femme comprit que le descendant d'Odin prenait
Carlin pour une _Walkyrie_ déguisée, au lieu d'en rire au-dedans
d'elle-même, elle se désola de la chose, et ne répondit plus au Roi
qu'avec un visage sur lequel on aurait plutôt trouvé l'expression de
la désolation que celle de la maîtresse du palais enchanté où se
donnait la fête... La duchesse avait reconnu la traîtresse
_Guignon-Guignolant_ au passage, et au lieu de la laisser aller, et
rompre ainsi la chance, elle l'avait rattrapée par l'oreille...: elle
aimait à être malheureuse.

Le fait est qu'elle fut au supplice tout le temps que dura ce
malencontreux spectacle!... elle en hâtait la fin de tous ses voeux;
mais cette fin ne devait pas être celle de ses ennuis. Lorsqu'on fut
de retour dans le salon, Sa Majesté danoise, dont la parole n'était
pas le côté brillant, comme on sait, lorsqu'il ne parlait pas allemand
ou danois, avait un sujet de conversation tout trouvé, et il ne le
voulait pas lâcher: aussi ne cessa-t-il pas de remercier la duchesse
de la charmante pièce qu'elle avait eu la bonté de faire jouer, et se
tournant vers les deux femmes qui étaient le plus près de lui, et qui
étaient madame la maréchale de Luxembourg et la comtesse de Brionne,
il les remercia spécialement, ainsi que toutes les dames présentes, de
la bienveillance avec laquelle elles avaient bien voulu applaudir et
accueillir des louanges qu'il était loin de mériter; madame de
Brionne, toujours calme, toujours _recueillie dans sa beauté_, comme
disait madame de Sévigné de la maîtresse de M. de Louvois, ne répondit
que par une inclination respectueuse; mais madame de Luxembourg n'eut
pas autant de patience: elle s'inclina aussi très-respectueusement au
remerciement du Roi, mais ce ne fut pas en silence, et elle lui dit
avec une inflexion de voix qui devait le tromper:

--Votre Majesté est trop indulgente... il n'y a vraiment pas de
quoi...

Le Roi sourit d'un air modeste et, relevant la balle, dit à son tour:

--Que vous êtes bonne!

--Sire, répondit la maréchale, c'est la première fois qu'on me le dit.



LES MATINÉES DE L'ABBÉ MORELLET.


Quoique la description de ces matinées nous reporte à un temps un peu
plus reculé que l'époque où nous sommes parvenus maintenant, je veux
cependant en parler, parce que la plupart des personnages qui
figurèrent dans les matinées de l'abbé Morellet ont été connues de
tout ce qui existe aujourd'hui, et qui n'a pas même un âge
très-avancé, soit effectivement, soit par tradition. Ainsi, j'ai
beaucoup connu et même assez intimement l'abbé Morellet lui-même,
madame Pourah, Suard, madame Suard, M. Devaisnes, madame Devaisnes, La
Harpe et l'abbé Delille. Ma mère était liée avec M. de Chastellux, et
toute la société musicale d'alors. Tous ces personnages-là sont
particulièrement connus de toute la génération qui passe aussi, mais
dont les souvenirs sont encore assez actifs pour prendre part à ce que
fait éprouver un nom rappelé au souvenir de l'esprit et du coeur...
Plus tard, peut-être, j'aurai le regret de venir pour la tradition
laissée aux enfants de ceux qui ont vu et connu ceux dont j'ai à
parler.

L'abbé Morellet, avant le mariage de sa nièce avec Marmontel, avait
avec lui sa soeur et la fille de cette soeur... Cette famille donnait
un grand charme à son intérieur en lui facilitant l'admission des
femmes de ses amis dans son salon. C'est ainsi que madame Saurin,
madame Suard, madame Pourah, ma mère, madame Helvétius, allaient chez
l'abbé Morellet et rendaient ses réunions agréables, tandis que sans
elles elles n'eussent été que des assemblées pour discuter quelque
point de littérature bien _ardu_ ou sujet à des querelles sans fin.
Les femmes sont plus que nécessaires à la société: car elles y portent
la chose la plus utile pour l'agrément de la vie dans la causerie.
Avec des femmes, on est presque sûr que le temps qui s'écoulera sera
rempli par la conversation et par une discussion douce et aimable...
Il n'y aura rien d'amer, et les hommes eux-mêmes seront maintenus dans
des bornes qu'ils ne franchiront pas... Mais je me laisse entraîner
par le charme de mes souvenirs!... Je parle ici comme j'aurais parlé
avec les hommes et les femmes de l'époque que je retrace: je ne
pensais plus que maintenant les femmes, loin de maintenir les hommes
dans des limites toujours convenables, sont les premières à élever une
dispute et à chercher comment elles auront raison... Si c'est en
criant plus fort que l'homme avec lequel elles disputent, elles ne
délaisseront pas ce moyen, et il sera employé au grand scandale de
beaucoup de personnes présentes et à l'ennui général de tout le monde.

L'abbé Morellet avait des réunions qui étaient les plus charmantes
peut-être qu'il y eût alors à Paris. Elles se composaient d'hommes et
de femmes de lettres et d'artistes distingués, de femmes et d'hommes
de la haute société, comme les Brienne, tous les jeunes Loménie, les
Dillon, le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, l'abbé
Galiani; plusieurs personnes de la même qualité et dans les mêmes
opinions étaient le fond de ces réunions vraiment charmantes, et qui
faisaient dire à l'étranger qui avait passé quelques mois à Paris:
«C'est la première ville du monde comme ville de plaisirs et surtout
pour ceux si variés de la société intime.»

L'appartement de l'abbé Morellet donnait sur les Tuileries et
recevait le soleil du midi. Cette exposition gaie et toute lumineuse
contribuait à rendre le salon et la bibliothèque où l'on se réunissait
plus agréables encore à habiter. La vue des beaux marronniers des
Tuileries, le calme qui à cette époque entourait encore ce beau
jardin, doublaient l'agrément de la bibliothèque de Morellet, l'une
des plus vastes et des mieux composées des bibliothèques de Paris.

C'est là qu'au milieu d'une paix profonde, dans une sécurité parfaite
d'esprit et de coeur, on entendait les sons d'une ravissante
musique... Piccini, se sauvant des querelles et des combats même que
lui livraient les Gluckistes, arrivait tout essoufflé quelquefois chez
Morellet et disait, en se jetant dans un fauteuil et s'essuyant le
front:

--Je ne veux plus faire un accord!... Je pars pour l'Italie!... et
avant mon départ, je ne veux pas même entendre un son!

--Et vous êtes un homme de grand sens, lui disait Marmontel...
Certainement il ne faut pas jeter à des indignes des sons ravissants
faits pour le Ciel...

--Hum! disait Piccini en se levant et se promenant toujours en
colère... Certainement que je ne veux plus travailler pour la France!
Ils me préfèrent Gluck... N'est-ce pas qu'ils me préfèrent Gluck?...

Et cette question était faite avec une amertume qui ne peut être
comparée qu'à celle d'une voix parlant d'un autre talent bien
admirable comme le sien... mais qui, par cette raison, lui fait
ombrage.

Marmontel connaissait Piccini, et dans ce même instant ils faisaient
ensemble le bel opéra de _Roland_. Marmontel avait refondu le poëme de
Quinault et en avait fait véritablement une belle chose. Il ne voulait
pas que Piccini se fâchât, et conséquemment il entreprit de le calmer.
Il fit signe au marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, et dit
sans affectation:

--Piccini, sais-tu que la Reine a chanté l'autre jour le bel air de
Didon?

--Lequel? demanda Piccini avec une naïveté d'auteur toute charmante.

On se mit à rire... Il rit aussi, ne sachant pas le sujet de
l'hilarité générale... Pour lui tous les airs de Didon étaient
beaux...

--Celui de Didon à Énée:

  Ah! que je fus bien inspirée
  Quand je vous reçus dans ma cour!

Et Marmontel chantait le morceau à contre-sens pour faire plus d'effet
sur Piccini.

--Eh non! eh non! ce n'est pas cela... _Corpo d'Apollo!... Carino!...
non è questo per Diavolo!... Ecco, ecco... senti... senti..._

Et voilà Piccini s'établissant au piano et chantant avec une mauvaise
voix d'auteur, mais avec l'âme du compositeur, ce ravissant morceau de
Didon, qui, en effet, est vraiment beau et l'est encore aujourd'hui.

--Est-ce ainsi que Sa Majesté le chante? demanda Piccini avec un
regard inquiet, qui allait chercher la réponse dans le plus intime de
l'âme...

--Un peu moins bien, répondit Carraccioli, croyant faire merveille...
et pensant ensuite à autre chose...

--Ah! mon Dieu! s'écria Piccini... moins bien que.....

Mais alors elle l'a donc très-mal chanté! car enfin je chante mal,
monsieur le marquis!... je chante très-mal!...

La détresse de Piccini était comique; il croyait d'abord que la Reine
avait chanté son grand air, ayant son manteau royal, la couronne en
tête et le sceptre en main, comme on voit les reines habillées dans
les jeux de cartes[161]... Il fallut lui dire enfin que la Reine
avait chanté son air de Didon chez madame de Polignac, à souper, ayant
une simple robe blanche faite en lévite, et qu'il n'y avait de présent
que le duc et la duchesse Jules, le baron de Bésenval, madame de
Bréhan, madame de Châlons, le duc de Coigny, MM. de Durfort, M. de
Dillon, quelques intimes, entre autres _M. le comte de Fersen_...

[Note 161: Piccini avait une ravissante naïveté de caractère, et
surtout une ignorance des premiers usages de la vie, qui était
vraiment amusante. Aussi, ses amis le mystifiaient, et souvent: il
était très-bon.]

Marmontel prononça ce nom le dernier et avec une certaine volonté
d'être compris; mais Piccini n'y donnait pas la moindre attention, et
pour lui, sa pensée dominante était que la Reine avait probablement
été mal accompagnée et qu'alors elle avait mal chanté.

--Mais elle chante faux, lui dit enfin Marmontel, et puisqu'il faut
vous le dire, elle ne se serait pas fait accompagner par vous si vous
aviez été dans la chambre.

--Ah! ah!...

Et Piccini ouvrit de grands yeux.

--Ah! je conçois! monsieur le chevalier Gluck!

--Non, non! Gluck n'aurait pas été plus heureux que vous, mon cher
maître; Sa Majesté voulait s'accompagner elle-même, et chanter l'air
de Didon pour faire connaître notre belle poésie à M. le comte de
Fersen.

--Comment, dit Piccini très-piqué, vous croyez que la musique n'est
pas _tout_ à votre grand opéra!...

--Oh! tout! dit Marmontel très-choqué à son tour... elle y est
certainement pour beaucoup, mais enfin elle n'y est pas _tout_ non
plus, et je parie qu'avant-hier, lorsque la Reine a chanté l'air de
Didon, les paroles étaient tout pour elle... j'en appelle à ces
messieurs...

Tout le monde s'inclina. Piccini fut confondu... et l'abbé Delille,
devant qui La Harpe me racontait l'histoire, lui rappela que Piccini
eut un moment les larmes aux yeux. L'abbé Arnaud, grand prôneur de
Gluck, et que, pour cette raison, Piccini détestait avec toute la
cordialité napolitaine, se mit de la partie, et comprenant la malice
de Marmontel, qui ne voulait qu'inquiéter Piccini, il enchérit sur ce
qui était déjà fait, et parlant encore des _dilettanti_ dont il était
l'oracle dans le _Journal de Paris_, il effraya Piccini de toute la
lourde solennité de sa critique. M. Suard, dont la douceur exquise, la
délicatesse de procédés, l'esprit, le goût et la raison éclairée,
faisaient un homme comme on en voudrait bien retrouver aujourd'hui et
dont la mission toujours conciliante était de ramener la paix là où
il voyait le trouble; M. Suard alla vers Marmontel, lui dit un mot, et
tous deux s'approchant de Piccini, ils lui parlèrent un seul instant
tout bas. À peine Piccini eut-il compris ce que lui disaient Marmontel
et Suard, qu'il se prit à rire d'une si étrange façon que les
spectateurs rirent avec lui.

--Et moi qui ne comprenais pas! répétait-il, enchanté... Et il se
promenait en chantant avec une voix de tête pour imiter la voix de
femme.

--Soyez tranquille, lui dit Suard, je vous ferai accompagner votre
belle partition de Didon à la Reine elle-même, chez madame de
Polignac... Je connais un moyen sûr, et je l'emploierai.

--Ah! dit Piccini avec un accent douloureusement comique... le
chevalier Gluck parle allemand!...

--Eh! quelle langue voulez-vous qu'il parle? s'écria le chevalier de
Chastellux... je vous le demande à vous-même...

Piccini était toujours rejeté bien loin hors de sa route avec des
apostrophes comme celles du chevalier de Chastellux. Il le regarda
d'abord avec une certaine expression, qui disait qu'il lui voulait
répondre; mais il faisait plus aisément un accord qu'une phrase, et il
se contenta de sourire en disant:

--_Certo, certo, ha ragione... sempre ragione._ Le fait est que la
seule chose qu'il comprenait dans la phrase du chevalier de
Chastellux[162], c'était le ton de la voix montée à la colère... Pour
Piccini, tout était harmonie, même le langage. Ce qu'il entendait par
le regret qu'il témoignait de ne pas parler allemand, c'est que, la
Reine étant Allemande, Gluck avait par là un grand avantage sur
lui... Le chevalier de Chastellux le savait bien; il était lui-même
admirateur passionné de Piccini, et avait poussé sa prévention jusqu'à
dire que Gluck _n'était qu'un barbare_... et cela à propos de
l'_Alceste_ et de l'_Iphigénie_. Certes j'apprécie Piccini, mais
j'admire Gluck et ne puis ici être de l'avis du marquis de
Chastellux...

[Note 162: Le chevalier de Chastellux, depuis marquis de Chastellux,
était attaché à M. le duc d'Orléans. C'était non-seulement un homme
supérieur, mais un homme parfaitement aimable dans le monde. Il avait
de la grâce dans la diction et du charme dans sa manière de conter. Il
faisait de jolis vers, et j'en citerai de lui, à l'article du salon de
madame de Genlis, qui montreront ce qu'il savait faire en ce genre. Il
avait une belle âme et une noblesse de pensée et de volonté qui
formaient un étrange contraste avec un caractère peu prononcé. Il
était simple de manières, et sa conversation eût été particulièrement
aimable s'il n'avait eu la manie de faire des pointes et des
calembours sur chaque mot qu'on disait. Lorsque cette manie avait une
trève, alors il était lui-même et d'une grande amabilité. Ma mère, qui
l'a beaucoup connu et l'aimait fort, mais dont l'esprit charmant
l'était surtout par sa grâce naïve et simple, ma mère ne pouvait
quelquefois tolérer la façon _de causer_ du marquis de Chastellux. Il
épousa miss Plunket, une Anglaise, qui, depuis, fut attachée à madame
la duchesse d'Orléans. Madame de Chastellux était remarquablement
aimable, et une personne recommandable comme femme, comme mère et
comme amie.]

Cette querelle entre les _piccinistes_ et les _gluckistes_ avait eu
pour chefs de parti d'Alembert dans l'origine, l'abbé Morellet,
Marmontel, le chevalier de Chastellux, La Harpe, pour Piccini; et
l'abbé Arnaud et plusieurs autres pour Gluck... Quand on veut revoir
sans partialité tous ces jugements à peu près stupides, rendus
cependant par des hommes d'esprit, mais sur un objet qu'ils ne
comprenaient pas, on est bien modeste en recevant quelquefois une
louange qui vous est donnée par l'inattention ou la complaisance, et
l'on est d'autre part bien peu affecté d'une critique qui n'a pas plus
de base pour s'appuyer. C'est ainsi que La Harpe dit dans sa
correspondance littéraire (1789):

«On vient de donner à l'Opéra _Nephté_, reine d'Égypte, d'un Alsacien
nommé Hoffmann, auteur de quelques petites poésies éparses et
dispersées dans quelques journaux, et d'un opéra de _Phèdre_ où il a
eu le noble courage de défigurer un chef-d'oeuvre de Racine; dans
Nephté, c'est _Mérope_ qu'il lui a plu de mutiler cette fois... La
musique est d'un nommé _Lemoine_... DURE ET CRIARDE, COMME CELLE D'UN
DISCIPLE DE GLUCK!... mais comme ce genre de musique est encore à la
mode, Nephté a réussi.»

La musique de Gluck _dure et criarde_!... voilà donc comment M. de La
Harpe raisonne quand il parle musique; il est à peu près aussi
conséquent avec le bon goût en parlant peinture. J'ai une grande peur
qu'à mesure que le temps dévoilera la science de M. de La Harpe, elle
ne nous paraisse ce qu'elle est en effet, une humeur âcre et
malveillante sur tout ce qui ne sort pas de sa plume ou bien de celle
de ses disciples; et la critique en effet peu raisonnable qu'il fait
d'une foule d'ouvrages dans le siècle dernier prouve que cet homme
n'était que haineux et surtout envieux. Mais pourquoi l'était-il de
Gluck? me dira-t-on. Pourquoi? parce que c'était un homme sur la tête
duquel tombaient des couronnes, et M. de La Harpe les voulait toutes
pour lui... il louait Piccini parce qu'il savait bien que Piccini
aurait quelques louanges, mais jamais de couronnes... il accordait la
médiocrité, et ne pardonnait pas au génie!...

Ces querelles de Gluck et de Piccini ont été d'une grande gravité en
France, en ce qu'elles ont agité la société et l'ont divisée. Elles
ont été chez nous comme précurseurs des querelles politiques, et
grondaient encore lorsque le premier coup de tonnerre annonçant les
troubles de la France retentit sur nos têtes!... Gluck, arrivé à Paris
en 1774, donna son dernier opéra, _Écho et Narcisse_, pauvre et triste
composition pour un si grand maître, en 1780, et laissa inachevé le
bel ouvrage des _Danaïdes_, que Saliéri, son élève bien-aimé, finit
après le départ de Gluck. Telle était, au reste, la rage forcenée des
deux partis, que souvent on les a vus se prendre de querelle assez
follement pour en venir à de graves attaques, et même aux mains. La
société perdait déjà de son urbanité dans la discussion, et les
disputes commençaient. Un matin, chez l'abbé Morellet, il y avait
beaucoup de monde, et entre autres les plus hauts partisans des deux
partis... Mais, chez lui, les piccinistes y devaient être en force.
L'abbé Arnaud, qui alors rédigeait le _Journal de Paris_, était
presque le seul déterminé gluckiste, avec Suard... Il y avait de
l'orage autour des deux noms fameux, et l'abbé Arnaud le savait bien.

Marmontel s'était, pour ainsi dire, associé à Piccini en lui donnant
ses poèmes. Il avait choisi un nouvel ouvrage: c'était le _Roland_ de
Quinault. Il voulut l'adapter à la musique nouvelle lui donner des
airs dont il manque, et en faire un nouvel ouvrage enfin. Gluck, au
moment où il apprit cela, travaillait à un _Roland_. Aussitôt qu'il
sut que Piccini faisait de la musique sur un poème qui paraissait
devoir être meilleur que le sien, il l'abandonna, et le jeta même au
feu.

--Eh quoi! lui dit-on, vous abandonnez ainsi votre travail de
plusieurs semaines?

--Que m'importe? dit Gluck...

--Mais si Piccini fait paraître son _Roland_, et qu'il tombe?...

--J'en serai désolé pour lui et pour l'art, car c'est un beau sujet.

--Et s'il réussit?

--Je le referai.--

Belle parole! et qui donne bien la mesure du talent de cet homme qui
avait la conscience de son génie!... Ce mot, répété à Piccini, ne
l'avait pas humilié; au contraire, il sentait de l'orgueil d'avoir
pour antagoniste un homme tel que Gluck... Mais il parut un jour dans
le _Journal de Paris_ un article fait par l'abbé Arnaud qui disait que
Piccini faisait l'_Orlandino_ et que Gluck ferait l'_Orlando_. Piccini
fut blessé par ce mot; mais celui qui surtout fut atteint, ce fut
Marmontel! Il était le poète, et c'était sur lui plus particulièrement
que tombait tout le mordant de la parole... Il ressentit l'injure
aussi vivement qu'un homme peut la ressentir; et, de ce jour, il cessa
d'aller aux matinées de l'abbé Morellet, qui ne cessa pas pour cela,
lui, d'avoir toujours ses réunions musicales et littéraires, parce
qu'il avait pour principe que l'amitié ne doit pas imposer
l'obligation de haïr ceux que nos amis n'aiment pas. Je me croirais,
en effet, plutôt obligée d'aimer ceux qu'ils aiment... Je ne parle ici
que de ces légers nuages qui se lèvent dans la vie habituelle du monde
et qui se dissipent d'eux-mêmes; car je crois que de vrais amis ne
prouvent au contraire leur attachement qu'en s'associant à tout ce qui
arrive à leurs amis, et deviennent solidaires pour eux, soit en
bonheur comme en douleur. L'abbé Morellet le sentit comme moi; et
lorsque Marmontel épousa sa nièce, les réunions du matin cessèrent,
parce que Marmontel avait pour ennemies toutes les femmes que j'ai
nommées plus haut, et qui avaient épousé la querelle de l'abbé Arnaud,
auquel jamais Marmontel n'avait pardonné ce mot de l'_Orlandino_... Ce
fut cette seule parole qui sépara des amis, brisa d'anciens et
d'intimes rapports... une parole!... Cette circonstance de la vie de
l'abbé Morellet m'a fort attristée lorsqu'il me la raconta. Je le
voyais alors fort souvent, non-seulement chez moi, mais tous les
mercredis chez une femme bien spirituelle dont il était l'ami, et
dont je suis étonnée de ne pas retrouver le nom plus souvent dans ses
ouvrages et dans ceux de l'époque; c'est madame de Souza (madame de
Flahaut), l'auteur d'_Adèle de Sénanges_[163]. Je voyais souvent dans
cette maison l'abbé Morellet, et j'aimais mieux causer avec lui
souvent qu'avec des gens plus jeunes que lui et bien moins amusants...
Il était alors bien vieux, mais son esprit était encore jeune, et
surtout son âme. J'avoue que sa conversation me charmait; sa diction
était si pure... Il y avait dans la conversation de M. Morellet tout
le charme attaché à la grâce de l'époque qu'il rappelait comme un
portrait fidèle.

[Note 163: D'_Adèle de Sénanges_, de _Charles et Marie_, d'_Eugène de
Rothelin_, et d'une foule de charmants ouvrages.]

À l'époque du mariage de Marmontel avec la nièce de l'abbé Morellet,
les réunions cessèrent donc, ainsi que je l'ai dit.--Vous ne pouvez,
me disait l'abbé Morellet, vous faire une idée fidèle de ce qu'étaient
devenues nos _matinées_ littéraires et musicales! Si l'on voulait
chanter ou faire de la musique, alors madame Suard avait un air
ennuyé, madame Saurin faisait comme elle. Ma soeur et ma nièce,
naturellement bonnes et douces, et qui jamais n'avaient été d'humeur
_querelleuse_, étaient devenues d'une aigreur qui les rendait
méconnaissables... Quant à Marmontel, il était tellement hors de la
question, à force d'y être, qu'il se tenait là immobile et silencieux.
Enfin, le sujet de cette _guerre civile_, Piccini, ne venait plus que
rarement... Aussi, dès que ma nièce fut mariée, je rompis entièrement
et cessai mes réunions littéraires et musicales... mais cela me fut
pénible.

J'ai aimé l'abbé Morellet depuis cette conversation: je ne puis dire à
quel point je fus touchée de voir ce vieillard, entouré d'amis et
d'hommes remarquables par leurs talents et leur esprit, qui lui
apportaient le tribut de ces talents et de cet esprit pour embellir sa
vie, renoncer entièrement à ses jouissances pour donner la paix à son
intérieur. J'avoue que je trouve même cette bonté, non-seulement
excessive, mais de nature à faire paraître Marmontel sous un jour
presque désavantageux, comme égoïste et tellement personnel qu'il
mettait en oubli non-seulement les goûts, mais encore le bonheur des
autres.

L'abbé Morellet l'aimait beaucoup, parce qu'il avait fait le bonheur
de sa nièce. Mais d'après ce que je sais de madame Suard, madame
Marmontel était un ange dont on ne pouvait méconnaître l'âme adorable,
et Marmontel avait su l'apprécier.

Avant que les réunions du matin n'eussent cessé chez l'abbé Morellet,
il y avait quelquefois aussi des lectures de poésies et de prose.
L'abbé Morellet, fort obligeant, et n'ayant pas perdu le souvenir du
temps où il était malheureux, accueillait tous ceux qui arrivaient de
sa province. Il suffisait qu'on dît à son domestique qu'on était de
Lyon pour parvenir auprès de lui.

Un jour, c'était le matin d'une de ses réunions, on lui annonce un
jeune homme qui veut lui remettre une lettre de la part de M.
Phélippeaux. Ce M. Phélippeaux était de Lyon, et avait des relations
avec la famille de l'abbé Morellet[164]. Il donne ordre d'introduire
ce jeune homme dans sa bibliothèque, où il alla le rejoindre quelques
moments après.

[Note 164: L'abbé Morellet était fils d'un papetier de Lyon et l'aîné
de quatorze enfants.]

En entrant, il trouve un jeune homme de vingt ans à peu près; sa
taille était d'une extrême grandeur, il avait plus de six pieds, et
cette taille frêle et peu soutenue était comme un long roseau sans
appui.

Il y avait toute une étude à faire en regardant ce jeune homme.
C'était lui-même l'étude personnifiée, et l'étude avec ses veilles,
ses jeûnes et toutes ses austérités! Il était pâle, ses yeux étaient
caves, son regard fatigué, son sourire rare, presque pénible, et comme
une chose contraire à sa nature... La vue de ce jeune homme, me dit
Morellet, me causa une profonde émotion. Du reste, sa mise était
décente, il était en noir et convenablement vêtu.

Au moment où l'abbé Morellet entra dans la bibliothèque, le jeune
homme était dans une extase complète et comme abîmé dans une
admiration profonde; il regardait les livres que contenaient les
différents corps de bibliothèque qui entouraient la pièce où il se
trouvait. Ses regards, naturellement atones et abaissés, s'étaient
relevés vifs et brillants pour parcourir les rayons chargés de ces
in-folios précieux qu'il dévorait en apparence.

En apercevant le maître de la maison, le jeune homme rougit
légèrement, et, cherchant aussitôt dans sa poche, il voulut y prendre
une lettre qu'il devait y trouver; mais le jeune homme était
évidemment maladroit..., il était timide; ses efforts, loin de lui
faire trouver ce qu'il cherchait, l'en éloignaient encore... Enfin,
dans sa détresse, il dit à l'abbé Morellet:

--Monsieur, je vous prie de croire que je ne suis point un
intrigant.... Je suis, monsieur, un protégé de M. Phélippeaux....

Et le pauvre jeune homme cherchait toujours et sans trouver... Enfin,
une idée lumineuse lui fit voir qu'il avait oublié ce qu'il
cherchait... et tout aussitôt mettant son chapeau sur le bureau:

--Je reviens à l'instant, monsieur... Je vois ce que c'est, la lettre
sera restée avec _Cha_....

Il s'arrêta, regarda M. Morellet avec anxiété et comme pour lui
demander la permission de passer devant lui. Ce que l'abbé voyant, il
se rangea et lui laissa le passage libre. Alors le jeune homme se
lança comme un long boa, en rasant la terre, et alla dans
l'antichambre pour y chercher sa lettre.

Au bout d'un moment, il revint avec la lettre de M. Phélippeaux, qui
recommandait, en effet, ce jeune homme à la bienveillance de M.
Morellet:

«Il est un peu timide, disait M. Phélippeaux, mais il a du talent. Je
vous le recommande, M. l'abbé, avec toute l'insistance d'un vieil ami
de votre père.»

Le jeune homme s'appelait _Narcisse Prou_. Tout devait être comique
dans le pauvre garçon!

Tandis que Morellet lisait la lettre de l'ami Phélippeaux, M. Narcisse
continuait son examen de la bibliothèque. L'abbé le suivait du coin de
l'oeil tout en lisant sa lettre, et il le voyait lever les mains au
ciel comme pour témoigner son admiration d'une pareille richesse...
Enfin, il se tourna vers M. Morellet, et lui dit:

--Ah! monsieur, dans quel paradis vous êtes ici!...

L'abbé se mit à rire, et pour démêler ce que pouvait lui vouloir cette
étrange figure, il lui demanda en quoi il pouvait lui être utile.

M. _Narcisse Prou_ était timide; mais, comme toutes les timidités
véritables, la sienne disparaissait aussitôt qu'elle était mise à
l'aise... Aussi, dès que l'abbé eut souri trois ou quatre fois à M.
Narcisse, celui-ci fut aussi familier avec lui que s'il l'eût connu
depuis vingt ans... Il rapprocha sa chaise du bureau, s'appuya sur ses
coudes, en mettant sa petite tête dans ses mains longues et maigres,
et dit à Morellet:

--Voici, monsieur: j'ai fait une tragédie... Je suis Suisse, monsieur,
c'est-à-dire de la partie de la Savoie qu'on appelle ainsi...

Et il fit un signe d'intelligence à l'abbé comme pour lui dire que
ceux qui arrangeaient la Suisse de cette manière n'y entendaient rien;
et puis il poursuivit:

--J'ai donc fait une tragédie, et je l'ai faite sur un sujet
patriotique... N'est-ce pas que j'ai bien fait, monsieur?

--Aussitôt, me dit Morellet, je frémis devant un Guillaume, numéro
cent cinquante! Cependant je lui fis signe qu'il avait bien fait...

--Ah! je suis bien aise d'avoir votre approbation... M. le curé me
soutenait que j'avais eu tort!... Mais vous me faites bien plaisir!...

Dans le moment, Marmontel entrait dans la bibliothèque, suivi de
Piccini, son satellite, et de l'abbé Delille... Morellet hésita un
moment, puis il leur dit:

--Messieurs, M. Narcisse Prou, qui m'est recommandé par un ami de ma
famille, et que j'ai l'honneur de vous présenter, apporte à Paris une
tragédie qu'il a faite il y a quelques mois. Il demande les avis de
gens de lettres éclairés; si vous pouvez disposer de quelques
instants, je vous aurai une grande obligation de l'écouter.

M. de Chastellux entra dans le même moment; il venait de rencontrer le
Narcisse allant chercher son manuscrit dans l'antichambre, et sa
longue taille l'avait frappé.

--Avez-vous donc un télégraphe? dit-il à l'abbé.

Morellet mit un doigt sur sa bouche... Dans ce moment, M. Narcisse
rentra dans la bibliothèque. On l'établit à une table, avec le verre
d'eau sucrée; les femmes prirent leur ouvrage, comme toujours,
lorsqu'il y avait une lecture; et M. Narcisse se mit, mais
très-lentement, à dénouer le ruban qui entourait son manuscrit.

C'est qu'il avait peur; la physionomie moqueuse de M. de Chastellux,
celle tout aussi railleuse de l'abbé Delille, dont le type était
particulièrement celui de la moquerie... la figure toute prête à le
devenir de Marmontel, qui était là, à côté de Piccini, disposé à
railler le pauvre auteur s'il y trouvait matière... Ils ne
s'attendaient guère tous à ce qu'ils allaient entendre!...

Tandis que d'une main tremblante le Narcisse arrangeait son manuscrit,
le reste des habitués arrivait, l'abbé Arnaud, madame Pourah, madame
Suard et madame Saurin... En voyant cette _foule_, comme il
l'appelait, Narcisse se sentit défaillir...

--Je ne puis lire, dit-il à l'abbé Morellet... Je ne le puis!...

--Allons! du courage, monsieur... lui dirent toutes les femmes, qui
riaient à l'envi en voyant cet immense corps enfermé dans un habit
noir comme dans une gaîne, et surtout en remarquant l'air effaré que
le Narcisse conservait au milieu du cercle qui s'était formé autour de
lui... Enfin, il prit tout-à-coup son parti... jeta un regard rapide
autour de lui, et dépliant son manuscrit, il dit à haute voix:

--_Chamouny et le Mont-Blanc!_... tragédie en cinq actes et en vers...

À ce singulier titre, tout le monde, d'abord stupéfait, éclata si
bruyamment que le pauvre Narcisse en fut étourdi. Le fait est que
l'abbé Morellet lui-même avait donné l'exemple; il lui avait été
impossible de se contenir plus longtemps... Lorsque l'hilarité
générale fut un peu apaisée, l'abbé Morellet se leva de sa place et
fut près de Narcisse pour lui demander s'il ne s'était pas trompé, et
si ce n'était pas une pièce de vers sur _la Vallée de Chamouny et le
Mont-Blanc_; mais non, c'était bien _Chamouny et le Mont-Blanc!
tragédie en cinq actes et en vers_.

--Mais comment avez-vous eu cette pensée? lui demanda Marmontel.

--Comment! répondit avec aigreur Narcisse Prou, ah! vous me demandez
comment Chamouny et le Mont-Blanc m'ont inspiré une tragédie!... Si
vous ne le comprenez pas je ne vous le ferai pas comprendre.

--Oh! oh! dit Marmontel à monsieur de Chastellux, il est méchant!...

--Monsieur, n'avez-vous pas peur que votre dénouement ne soit _à la
glace_? lui dit le chevalier de Chastellux[165], qui ne pouvait, pour
sa part, dire deux paroles sans qu'il y eût un jeu de mots ou bien un
calembour... Il me semble que votre scène sera toujours bien froide et
le dénouement _à la glace_, je le répète.

[Note 165: Depuis marquis de Chastellux. Il avait l'esprit railleur.]

--Je le crois bien, monsieur: mon héros meurt gelé!...

Ici, les rires recommencèrent avec si peu de retenue que M. Narcisse
fut contraint de voir qu'on se moquait de lui... Alors il prit
tout-à-coup une indignation profonde!... il roula ses yeux avec une
sorte d'égarement, s'arrêtant sur chacun des hommes qui l'entouraient,
comme pour désigner celui à qui il jetterait le gant... Mais l'abbé
Morellet ne voulant pas que la raillerie allât plus loin l'engagea à
lire...

--Votre titre est un peu bizarre, lui dit-il; mais en écoutant la
pièce, peut-être trouverons-nous que vous avez raison.

--Et voilà un véritable savant! un vrai Mécène! s'écria le Narcisse;
ah! monsieur, que ne vous devrai-je pas?

Et le voilà dépliant pour la quatrième fois son manuscrit et faisant
l'exposé de sa pièce... Ce que c'était que cette pièce, on ne le peut
dire... Narcisse avait pris pour sujet la mort d'un jeune Florentin
qui périt dans les neiges en voulant passer par Valorsine. Cet
horrible événement eut lieu en 1770; mais le jeune homme ayant fait
de cela une tragédie, c'était la bouffonnerie la plus complète, sur un
sujet des plus tristes.

Mais Narcisse ne le voulut pas voir ainsi, et lorsque les rires
étouffés éclatèrent bruyamment, il se leva, roula des yeux égarés par
la fureur sur le cercle qui l'entourait, et rassemblant d'une main
convulsive Chamouny et le mont Blanc, il dit à l'abbé Morellet:

--Je vous remercie, monsieur, de la bonne réception que vous m'avez
faite... et surtout de l'accueil que le roi des glaciers a reçu chez
vous...; quant à moi, je...

Il était si fort en colère qu'il ne put continuer, ou peut-être bien
ne savait-il que dire, et saisissant son manuscrit, il s'élança hors
de la chambre avant que l'abbé Morellet pût se lever pour le retenir,
et sans écouter M. de Chastellux qui lui criait que le _roi des
glaciers_ était _Velouti_[166].

[Note 166: Celui qui précéda Garchi et Velloni avant que ceux-ci
allassent s'établir au pavillon de Hanovre, et puis rue Richelieu, au
coin du boulevard.]

En me racontant cette histoire, l'abbé Morellet avait encore cette
expression maligne et _voltairienne_ qui dominait sur toute autre
lorsqu'il racontait une histoire plaisante. Il ressemblait au reste
fort à Voltaire, non-seulement pour ses opinions philosophiques et
_pyrrhoniennes_, mais aussi par la forme du visage, et par ce sourire
caustique et plus que malin qui révélait chez tous deux une absence
complète de cour et d'affection.

Mais l'âme la plus déshéritée renferme toujours en elle une partie
vulnérable par laquelle le malheur sait l'atteindre. L'abbé Morellet,
avec son incrédulité, son scepticisme, fut contraint de reconnaître
une vérité éternelle: c'est que la prière est notre seul refuge quand
le malheur nous frappe. Il reçut la punition la plus terrible que Dieu
puisse envoyer à l'homme!... l'isolement!... Cependant, il avait
toujours été bon, et les lois de la société n'avaient pas été blessées
par lui... Voilà comment les philosophes du XIXe siècle entendaient
leur philosophie... Quant au reste de la morale et surtout de la
religion, ils n'en parlaient pas, et tout devait aller ainsi. Hélas!
il vint un moment où cet ami, ce père que nous avons dans les cieux,
fut le seul qui demeura fidèle au malheureux!... et l'abbé Morellet
fut contraint de reconnaître que là seulement était la véritable
espérance.

Je fus frappée du changement subit de sa physionomie, un soir que je
causais avec lui chez madame de Souza. On jouait, et comme je ne
touche jamais une carte, je cherche toujours de préférence une
causerie amusante; l'abbé Morellet et M. Suard, ainsi que M. de
Vaisnes, étaient les hommes les plus agréables que l'on pût trouver
alors... Quelquefois l'on faisait de la musique chez madame de Souza,
lorsque _Charles de Flahaut_, son fils, était chez elle, et disposé à
faire entendre sa voix, qui était vraiment ravissante avec le parti
qu'il en tirait au moyen d'une excellente méthode. Mais ces bonnes
fortunes-là étaient rares; et le plus souvent, les mercredis au soir,
chez madame de Souza, on jouait et on causait. Lorsque je serai à
l'article qui la concerne je montrerai comment elle était la plus
charmante maîtresse de maison de cette époque; comment elle donnait
une âme à une conversation, qu'elle savait rendre intime lorsque
souvent son cercle était composé de gens qui se voyaient pour la
seconde fois. Madame de Montesson avait encore cet art. Un des
talents, pour rendre son salon agréable, qu'avait encore madame de
Souza, était d'y laisser, en apparence, une entière liberté, mais de
n'y permettre aucune licence. On y causait donc en petit comité et
l'on se mettait quatre ou cinq personnes ensemble pour raconter des
histoires et en entendre, et lorsqu'on était deux on n'en présumait
rien, surtout lorsqu'on avait vingt ans comme moi et quatre-vingts
comme l'abbé Morellet. N'allez pas croire pour cela que nous vivions
dans l'âge d'or. Non pas, vraiment; on glosait tout comme aujourd'hui,
on médisait comme aujourd'hui, car enfin _on péchait_ comme
aujourd'hui; seulement on y mettait plus de pudeur, et le monde, qui,
après tout, est plus juste qu'on ne le dit, vous savait gré de ne le
pas braver avec autant d'impudence que cela se fait maintenant[167];
et quand on parlait d'une femme pour raconter une aventure, c'était
au moins à demi-voix.

[Note 167: Une femme jeune, jolie, ayant un grand nom, de la fortune,
de l'agrément, tout ce qui peut faire remarquer dans le monde, a tout
mis en oubli pour le sacrifier à un homme qu'elle aime plus que TOUT,
même ses enfants!... Jusque-là tout est si grand, même le désespoir de
l'infortunée, qui dut être immense comme ses joies délirantes et ses
extases, dont les rêves lui ont tout fait oublier, qu'on reste sans
voix pour la blâmer... on la suit par la pensée dans la retraite où
l'amour passionné d'un homme de génie la dédommageait de tant de biens
perdus, et on sourit devant cette puissance du coeur frappant de
nullité toutes les voix du monde! Moi-même je suis demeurée sans force
pour blâmer devant l'excès de ce bonheur assez grand pour avoir fait
oublier à une femme qu'elle était épouse et mère... Enfin, je
comprenais son délire tout en la plaignant... lorsque tout-à-coup
cette femme sort de sa retraite enchantée, où l'amour ne lui suffit
plus!... Il lui faut le soleil du ciel; la lumière des yeux de son
amant ne l'éclaire plus! Les voix du monde ont franchi le mur d'airain
qu'elle-même avait élevé entre elle et lui... Elle a reparu
tout-à-coup au milieu de ses fêtes!... Oh! que j'ai souffert pour
elle!... Que de regards moqueurs!... que de sourires de dédain!... et
l'amertume de ces blessures, redoublées encore par le peu de droit
qu'avaient celles qui les faisaient!... et cette souffrance que j'ai
ressentie pour elle, victime volontaire, quelle a dû être sa
violence!... Elle est pourtant demeurée... Est-ce de la
résignation?--Non.--Elle serait sans but, et la résignation en a
toujours un... Serait-ce un sacrifice offert à l'homme qu'elle
aime?--Non.--Il serait sans dignité et porterait même avec lui une
teinte humiliante, qui, de tout ce qui est opposé au charme de
l'amour, est sans doute le poison le plus mortel.. Une femme n'est
adorée que parée d'une couronne de fleurs ou de laurier... La couronne
d'épines ne fait incliner que sur la tête d'un Dieu!... Quel est donc
le motif qui fait ainsi franchir le seuil de sa retraite à cette
femme?... J'ai peur, pour elle et son bonheur, que ce ne soit au
contraire aucun motif, mais l'entier oubli de tout respect humain.]

Mais pour en revenir à l'abbé Morellet, je dirai qu'il me fit une
impression très-profonde un soir, chez madame de Souza: il me parlait
de l'agrément d'un intérieur de famille et du charme qu'on trouve à
former une société choisie dans laquelle on admet des artistes et des
gens de lettres... du temps qu'il avait mis à former cette société, et
de l'influence qu'elle avait dans le monde littéraire; il me racontait
ce qu'il avait vu de ces hommes de la Révolution, tels que Condorcet,
Sièyes, Talleyrand, et beaucoup d'autres plus influents encore, comme
Mirabeau, et des hommes qui, ainsi que ceux que je viens de nommer,
avaient causé bien du mal en répandant leur doctrine perverse... Je le
regardai plus attentivement que je ne le voulais probablement, car il
me dit en me fixant à son tour, avec des yeux qui cherchaient ma
pensée:

--Vous m'accusez dans votre opinion, n'est-ce pas?

--Je suis trop jeune pour avoir une opinion; mais... j'avoue que je
croyais que, ami de d'Alembert, de Diderot et de toute la secte
philosophique, vous aviez contribué pour le moins autant qu'eux à
promulguer ces lois qui ont formé le code révolutionnaire qui nous a
fait tant de mal.

L'abbé Morellet sourit tristement en m'écoutant:

--On vous a trompée, me dit-il, et je tiens à vous le prouver. Je veux
causer avec vous devant votre oncle, l'abbé de Comnène; c'est un homme
instruit et un homme de bien... je veux qu'il m'écoute... quant à vous
qui êtes jeune et encore toute primitive, laissez-moi vous montrer que
mes erreurs, car j'en ai eu de grandes et j'en ai commis dont le
résultat me fait aujourd'hui la réputation d'un esprit corrupteur,
laissez-moi vous montrer combien j'ai été puni par le Ciel de ces
mêmes erreurs: hélas! la punition fut plus grande que la faute!...

Il était agité, et son visage osseux prit une pâleur effrayante.

--Laissez ce sujet ce soir, mon cher abbé, lui dis-je... vous me
raconterez ce que vous voulez me dire un autre jour...

--Non, non; il est de bonne heure... appelez madame de Souza, elle ne
joue pas à présent (ce qui était rare), pour qu'elle vienne me prêter
secours si j'oubliais quelque chose.

Madame de Souza venait alors de publier _Charles et Marie_, charmant
petit volume qui n'est pas assez remarqué parmi ses autres ouvrages...
Lorsqu'elle fut assise entre nous, l'abbé Morellet commença son
histoire si intéressante des jours révolutionnaires; il me dit
comment, après avoir été l'homme le plus heureux par la fortune, et
doublement heureux puisqu'il ne devait la sienne qu'à lui-même, par le
bonheur intérieur que lui donnait une famille adorée et
nombreuse[168], comment après avoir épuisé tous les genres de
félicité comme homme, comme littérateur et comme l'un des chefs d'une
secte qui avait la noble pensée de régénérer l'humanité, comment,
après ce bonheur infini, il avait été frappé du malheur comme de la
foudre à l'âge de soixante-dix ans!...

[Note 168: Sa nièce madame Marmontel, Marmontel, qui vivait encore, et
ses enfants, d'autres neveux ou nièces. Il était le quatorzième enfant
de sa famille nombreuse: qu'on juge des parents à tous les degrés.]

--Et comment encore ai-je senti le malheur?... sous toutes les
formes!... et la dernière enfin, la plus terrible est venue m'annoncer
toutes les souffrances au milieu des cris de la France agonisante!...
J'étais SEUL!... c'était l'isolement... et l'isolement d'un
vieillard!... un isolement entier!...

Ce souvenir était toujours odieux pour lui... Je l'ai vu depuis bien
souvent, et toujours cette même pâleur se répandait sur ses traits.

--J'avoue que je ne comprenais pas bien comment l'abbé Morellet se
trouvait _isolé_ comme il me le disait, _et entièrement isolé_!
C'était cependant encore plus complet qu'il ne le pouvait rendre par
ce mot d'_isolement_; et lorsqu'il me donna les détails suivants, il
me fit frémir aussi.

Il avait une maison très-vaste dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré
dans laquelle logeaient M. et madame d'Houdetot... mais ils étaient à
la campagne ainsi que tous leurs domestiques. L'abbé Morellet n'en
avait aucun, pas même de femme pour le service intérieur de sa
chambre... Un homme de peine venait le matin pour frotter son
appartement, cirer ses souliers, et puis cet homme s'en allait jusqu'au
lendemain, et laissait l'abbé entièrement _seul_, occupé à écrire...
livré à une humeur sombre qui produisait les plus étranges résultats...
À ce souvenir, je l'ai vu quelquefois prêt à retomber dans l'égarement
où il a été pendant toute l'année 1794... Madame de Souza, qui
connaissait l'amertume des souvenirs de cette époque, le regardait en
suppliante, pour qu'il ne poursuivît pas!...

--Non, non, dit-il, je dois raconter quelles étaient mes occupations.
Hélas! ce n'étaient plus les chants suaves de Piccini!... ce n'était
plus la lyre poétique de l'abbé Delille, qui charmaient mes oreilles;
c'était un glas de mort qui tintait toujours autour de moi... J'étais
seul, et il me semblait voir mille fantômes vêtus de linceuls autour
de moi... J'étais FOU enfin! et je le sentais, ce qui était
horrible... Eh bien! j'écrivais cependant!... et savez-vous sur
quoi?... quel était le sujet de mes travaux?...

Il tremblait...

J'ai fait un livre dans lequel je proposais au gouvernement de la
terreur d'utiliser les exécutions et de manger la chair de leurs
victimes!... La disette couvrait la France!... C'était bien alors le
moment où le _cheval pâle_ de l'Apocalypse parcourait notre triste
patrie et que la prostituée buvait le sang des saints[169]!...

[Note 169: J'écrivis cette remarquable conversation, comme cela
m'arrivait alors fort souvent, le soir en me couchant, et je n'en ai
pas perdu un mot.]

Il était haletant... Madame de Souza le força de s'arrêter et de
prendre un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'orange...

--Je proposais dans mon ouvrage, poursuivit-il, d'établir une
boucherie nationale... On aurait été _contraint_ de s'y pourvoir et
d'y aller trois fois la semaine sous peine d'être pendu soi-même au
charnier populaire... Je voulais aussi que, dans ces repas spartiates
que nous étions obligés de prendre au milieu de la rue, il y eût
toujours un plat de cette affreuse chair!... Les monstres n'ont-ils
pas fait boire du sang à mademoiselle de Sombreuil pour lui faire
payer la vie de son père!...

Et se levant, il marcha dans la chambre avec une sorte d'égarement.
Quant à moi, je ne lui demandais plus de se taire... il m'intéressait
au plus haut degré...

--Cet ouvrage, me dit-il en se rasseyant, s'appelait _le Préjugé
vaincu_!... ou _Nouveau moyen de subsistance pour la nation, proposé
au Comité de salut public, en messidor de l'an II[170] de la
République française, une et indivisible_.

[Note 170: Juillet 1794.]

--J'ai voulu le faire imprimer deux fois depuis le 9 thermidor...
Suard, homme de bon goût et de bon esprit s'il en fut jamais, m'en
détourna, en me disant que je serais universellement blâmé... La
seconde fois, ce fut une amie dont l'esprit juste et fin ne donne que
de bons avis.

Et il prit la main de madame de Souza, qu'il baisa avec une tendresse
respectueuse.

--Mais, dit madame de Souza, je n'avais à cela aucun mérite; je lui ai
dit ce que je pensais, et toutes les femmes auraient dit de même...
J'ai été tellement frappée de dégoût à la première parole que l'abbé
me dit de cet ouvrage, que je ne pus retenir l'expression, un peu
franche peut-être, qui m'est échappée. Mais toutes les femmes
penseraient comme moi, et soyez certain, l'abbé, que si vous aviez
publié votre livre, pas un oeil de femme ne se serait reposé sur une
de ses pages.

L'abbé Morellet sourit ici avec une malignité diabolique.--Peut-être!
dit-il... peut-être!... À la vérité, quelques années d'intervalle font
beaucoup... Mais croyez bien que ces mêmes femmes dont les journaux
vantaient à l'envi l'héroïsme et la grandeur d'âme, et qui, après le 9
thermidor, devenues des solliciteuses effrontées, mettaient en oubli
toute pudeur comme elles avaient repoussé le danger, montrant par-là
que la légèreté avait eu plus de part à leur héroïsme que l'élévation
de leur âme[171], ces mêmes femmes auraient lu mon livre, ma bien
chère amie, je vous le proteste.

[Note 171: Cette pensée de l'abbé Morellet fut entre lui et moi le
sujet de beaucoup de vives querelles. Je soutenais le contraire parce
que je le pense. Je terminerai cet article, relatif à la _boucherie
nationale_, par une remarque bien triste: c'est que c'est sans aucun
doute l'ouvrage le plus remarquablement bien écrit de l'abbé Morellet.
Il m'en a lu plusieurs passages que j'ai admirés... Il y a une diction
pure, une sorte d'élégance qui frappe même en opposition avec cet
horrible sujet.]

--Quel mal vous me faites! lui dis-je.... Eh quoi! ces femmes pour
lesquelles je voudrais un Plutarque... ces femmes sont ainsi jugées
par vous!

--Ne l'écoutez pas, dit madame de Souza, avec un ton plus sévère que
sa voix harmonieuse ne le lui permettait ordinairement. Je lui ai dit
mille fois qu'il ne pense pas ce qu'il dit... C'est un _fanfaron de
méchanceté_!... Monsieur l'abbé, racontez plutôt à madame Junot
comment vous faisiez la cabriole sur votre lit... ce sera la petite
pièce de votre horrible drame.

C'était donc ainsi qu'il passait sa vie, _entièrement seul_ et
écrivant de pareilles choses. Quelquefois il sortait pour prendre
l'air, pour respirer, pour voir le ciel... mais toujours il se
rencontrait avec une scène plus ou moins tragique... il en était venu
au point de ne plus oser sortir!

Un jour, me dit-il, je souffrais beaucoup des suites d'une migraine
qui m'avait tenu couché pendant trois jours... n'ayant pour me servir
que mon homme de peine, dont j'entendais avec plaisir les pas retentir
le matin sur le carreau des vastes corridors de cette maison inhabitée
où le moindre son se répercutait... Je sortis vers le soir, au moment
où le soleil se couchait sur Paris dans toute la pompe d'une belle
journée de juillet, et je dirigeai mes pas vers les Champs-Élysées...
Comme j'approchais de la barrière de l'Étoile, j'entendis des cris
affreux et de ces vociférations de cannibales qui annonçaient quelque
grande joie; les femmes surtout étaient en foule sur le bord du
chemin, et regardaient vers Neuilly... Je vins machinalement me placer
à côté d'elles, et, regardant au loin dans le nuage de poussière que
le soleil couchant traversait de ses rayons, je ne distinguai d'abord
que plusieurs voitures et des charrettes... bientôt elles furent
devant moi... et je vis!... Dieu puissant! comment ai-je pu résister à
ce spectacle affreux!... je vis défiler devant moi onze chariots
découverts, remplis de femmes, d'enfants, d'hommes, de vieillards...
Enfin c'étaient tous les nobles bannis de Paris par le décret du 17
germinal (avril), et réfugiés à Neuilly et à Fontainebleau!... Les
malheureux avaient été _parqués_ pour ainsi dire; mais la houlette
pastorale de Fouquier-Tinville avait été dirigée sur eux, et le
troupeau avait été ramené à Paris pour être égorgé et servi au
peuple-roi!... Plusieurs hommes avaient les mains liées!--Ils ont eu
l'audace de se défendre! s'écriaient les furies qui m'entouraient.--Au
moment où le triste cortége défila devant moi, je levai les yeux, et
mes regards rencontrèrent ceux de plusieurs amis!... Dieu bon! Dieu
puissant! et vous ne tonniez pas sur les monstres!!!...

Madame de Souza et moi, nous baissions les yeux... Sans doute l'abbé
Morellet n'avait pas prêché la révolution; mais ses excès
n'étaient-ils pas le fruit de ces doctrines subversives de tout
ordre?... Il le sentit probablement; car, cessant tout-à-coup de
parler sur ce ton, il reprit sa narration, et nous dépeignit le local
de cette maison qui lui appartenait rue du Faubourg-Saint-Honoré, et
qu'il occupait alors seul. Il y avait un très-beau jardin, dans lequel
il se promenait, et qu'il cultivait pour faire de l'exercice. La
maison était immense, et la description qu'il faisait de son
isolement, du silence effrayant qui régnait dans ces chambres
solitaires une fois que la nuit avait jeté son ombre sur les
quartiers même les plus populeux... cette mystérieuse retraite habitée
par un seul homme... les bruits les plus simples devenant des
alarmes... tout cela était décrit admirablement par l'abbé Morellet,
et même, je le crois, avec une recherche de romancier, alors que le
danger avait fui.

La peur le dominait à un tel point, me disait-il, que sa raison
s'égara. Il devint somnambule!... Il se levait la nuit, courait dans
sa chambre, croyait saisir un homme qui venait l'arrêter, le
terrassait, l'assommait de coups donnés par son poignet, qui, malgré
sa vieillesse, était plus à redouter que celui d'un jeune
homme[172]... et puis il revenait à lui aux bruits de ses hurlements,
de ses cris!... et il se trouvait seul, luttant avec lui-même sur le
carreau, et souvent blessé par sa propre main!...

[Note 172: L'abbé Morellet était d'une force de corps peu commune.
Ceux qui l'ont connu peuvent se rappeler sa structure osseuse et sa
forte charpente.]

Enfin ces attaques de somnambulisme l'inquiétèrent au point de mettre
une corde ou une sangle, ou quoi que ce fût, pour le retenir, s'il
avait la volonté de s'élancer de son lit pour aller lutter avec un
être imaginaire; ce moyen lui réussit en effet, et au bout de six mois
ses accès se calmèrent.

Il n'avait pas été arrêté, parce que sa section était une des bonnes
de Paris, et qu'il y était bien noté.--Mais qui pouvait alors répondre
deux jours de son repos et même de sa vie!

Il avait été se promener un soir sur le bord de la rivière, et puis il
était revenu par le haut des Champs-Élysées; il rentrait fatigué,
cependant il se hâtait, parce que l'orage grondait déjà fortement...
Et il voulait éviter la pluie en rentrant chez lui, lorsqu'une femme
du voisinage, qui faisait chez lui l'office de portière, lui remit un
papier qu'on avait apporté pour lui: c'était _une invitation de se
rendre à sa section pour affaire qui le concernait_.

En lisant cet écrit, il se sentit défaillir... Eh quoi! avait-il pris
si longtemps soin de sa vie pour périr misérablement après tant de
malheurs!... Cependant il n'y avait pas à hésiter. La pluie tombait
par torrents; mais cela ne l'arrêta pas un instant; et, malgré le
temps qu'il faisait, il se mit en route pour aller à la section,
tellement troublé qu'il oublia d'emporter un parapluie... Néanmoins ce
qui est curieux, c'est qu'au travers de ce trouble il y avait du
courage et du sang-froid; car l'abbé cacha plusieurs papiers, mais en
en laissant qui pouvaient lui faire couper le cou, et en ayant le soin
d'emporter quelque argent pour obvier aux premiers frais s'il était
arrêté... Il était neuf heures du soir lorsqu'il sortit de chez lui.

Il était vieux, et, quoique vert encore, il ne marchait pas vite:
aussi n'arriva-t-il au comité de sa section qu'à dix heures; il y
avait séance. Les membres étaient tous des ouvriers que Morellet
connaissait au moins de vue... Ils avaient tous le bonnet rouge, et
fumaient en dissertant gravement, Dieu sait sur quoi... Morellet se
fit connaître. Alors le président lui dit:

--Tu es accusé... on va t'interroger... tu peux t'asseoir, le comité
te le permet.

--Comment te nommes-tu?--André Morellet.--Où es-tu né?--À Lyon.

Ici les membres du comité se regardèrent en fronçant le sourcil... et le
président répéta sa question: «Où es-tu né?...--Je vous l'ai dit, à
Lyon.--_À Commune-Affranchie_[173] dit le président d'une voix
tonnante...--L'abbé s'empressa de répondre: _À Commune-Affranchie_.--De
quoi vis-tu? Comment gagnes-tu ta vie? Quel est ton état enfin?--Je suis
homme de lettres.» Les membres du comité se regardèrent; il était
évident qu'ils ne savaient pas ce que c'était qu'un homme de lettres:
aussi le président, pour arriver à son but, lui demanda de nouveau de
quoi il vivait.

[Note 173: Depuis le siége et les massacres on l'appelait ainsi.]

Ceci était le triomphe de Morellet. Son trouble ne l'avait
heureusement pas empêché de prendre le brevet d'une pension qui lui
avait été accordée par la Convention: il était de 1793, et motivé sur
trente-cinq ans de travaux utiles. Le brevet portait ce titre:

RÉCOMPENSE NATIONALE.

Je trouve que ce seul mot, articulé en 1793, prouve combien les hommes
de la Révolution avaient ou du moins croyaient avoir d'obligation aux
philosophes!

Le brevet fut reçu avec révérence par le président et les membres du
comité qui savaient lire; car tous n'en étaient pas là.--Maintenant
l'interrogatoire devint fort comique; après plusieurs questions que je
ne me rappelle plus, le président dit à Morellet:

--Pourquoi étais-tu gai avant la Révolution, et pourquoi es-tu triste
depuis?...

Morellet était fort drôle en rappelant ce moment: il prenait une
expression sérieuse, qui jointe à son énorme nez et à la charpente
osseuse de sa figure, lui donnait vraiment un singulier aspect; il
prit donc son air le plus grave pour dire au président qu'il ne riait
jamais, et n'était pas né plaisant.

--Où étais-tu le jour de la mort du tyran?--À Paris.--Ah! _et où
cela?_--Chez moi.--N'as-tu pas une maison de campagne?--Non.--Tu
mens.--J'avais un prieuré à Thimer, près de Châteauneuf, mais pas de
maison de campagne.--Ah! cela s'appelle un prieuré! Et qui te l'avait
donné?--M. Turgot.--Oh! c'était un bon citoyen!... qui aimait le
peuple. Eh bien! après tout, tu es un bon enfant, dit le président à
l'abbé Morellet; le comité est content de toi; tu peux te retirer
_sans remords_...

Quel est le mot qu'il voulait dire? Je crois bien que l'abbé ne
s'embarrassait guère du vrai sens de la phrase dans un pareil moment;
mais, à sa place, j'aurais été curieuse de le faire expliquer.

Il faisait un temps horrible; il était près de minuit; il pleuvait à
verse, et l'abbé n'avait pas de parapluie, comme on le sait; un des
membres du comité, qui était son voisin, lui offrit de partager l'abri
du sien, et ils cheminèrent ensemble. Morellet le fit exprès, pour
obtenir des renseignements sur son accusation; et ce qu'il apprit est
très-curieux pour l'histoire de cette époque.

La femme d'un cocher de M. de Coigny, appelée _Gattrey_, logeait, en
1793 et une partie de 1794, dans une petite chambre ayant vue sur le
jardin de l'abbé Morellet: le voyant se promener en robe de chambre,
et sachant qu'il était seul et propriétaire de la maison, elle fit
des démarches pour entrer à son service, ou du moins être femme de
peine et faire le plus gros de l'ouvrage. Mais, malheureusement pour
elle, l'abbé, en se promenant le soir, l'avait entendue pérorer dans
une petite cour attenant au jardin, et ses discours étaient ceux d'une
furie et d'une mégère, non-seulement comme femme du peuple bavarde et
méchante, mais comme un monstre vomi par les enfers. La soeur de
l'abbé avait voulu la ramener au bien avant de quitter Paris; mais il
est des choses impossibles. Cette femme, poussée par le refus de
l'abbé, résolut sa perte. C'était une chose qui était facile à cette
époque. Elle quitta la section des Champs-Élysées, pour aller à celle
de l'Observatoire. Là, parmi cette horrible troupe de _tricoteuses_
qui entouraient l'échafaud pour ajouter une douleur à celles qui
abreuvaient les victimes, madame Gattrey voulut servir la république à
sa manière, en dénonçant et faisant périr _un aristocrate_. Par la
même raison qui faisait entendre ce qu'elle disait à l'abbé, elle
entendait ce qu'il disait dans son jardin. Elle recueillit ses
souvenirs, arrangea des mots, en dérangea d'autres, inventa et forma
enfin une accusation très-suffisante pour faire aller à la guillotine
le pauvre Morellet, s'il eût été dans une plus méchante section. Il
est merveilleux de voir comment la vie d'une famille était alors à la
merci d'une furie qui pouvait d'un mot faire tomber une tête, en
rapportant qu'un homme a ri en août et pleuré en janvier!... Elle
avait aussi son salon, madame Gattrey!... et ce salon avait aussi son
importance, comme on le voit. Et l'abbé Morellet, en 1794, isolé,
malheureux, proscrit pour ainsi dire par la terreur dans le fond d'une
maison solitaire, pouvait pleurer amèrement sur l'influence que ses
maximes et celles de ses amis avaient eues sur les masses qui alors
exerçaient un si funeste empire!... C'était dans ces mêmes chambres
jadis brillamment remplies de femmes aimables, d'hommes savants et
distingués, et maintenant désertes et abandonnées, et seulement
habitées par le propriétaire tremblant au seul bruit de ses pas.


FIN DU TOME PREMIER.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier" ***

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