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Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)
Author: Taine, Hippolyte, 1828-1893
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)" ***

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



  HISTOIRE

  DE LA

  LITTÉRATURE ANGLAISE


  TOME PREMIER



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR (LIBRAIRIE HACHETTE):

  VOYAGE AUX PYRÉNÉES, 4e édition. In-18 jésus, broché        3 fr. 50

  LA FONTAINE ET SES FABLES, 4e édit. In-18 jésus, broché     3     50

  ESSAI SUR TITE LIVE, 2e édition. In-18 jésus, broché        3     50

  LES PHILOSOPHES FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE, 2e édition.
    In-18 jésus, broché                                       3     50

  ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, 2e édit. In-18 jésus, br. 3     50

  NOUVEAUX ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, 2e édition.
    In-18 jésus, broché                                       3     50

  VOYAGE EN ITALIE, 2 volumes in-8{o} brochés:
    I. _Naples et Rome_                                       6      "
   II. _Florence et Venise_                                   6      "
       Chaque volume se vend séparément.

  LES ÉCRIVAINS ANGLAIS CONTEMPORAINS. In-8{o} broché         7     50


(LIBRAIRIE GERMER-BAILLIÈRE):

  LE POSITIVISME ANGLAIS, étude sur Stuart Mill. In-18, br.   2     50

  L'IDÉALISME ANGLAIS, étude sur Carlyle. In-18, broché       2     50

  PHILOSOPHIE DE L'ART. In-18, broché                         2     50

  PHILOSOPHIE DE L'ART EN ITALIE. In-18, broché               2     50


Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.



  HISTOIRE

  DE LA

  LITTÉRATURE ANGLAISE


  PAR H. TAINE


  TOME PREMIER

  DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE



  PARIS
  LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
  BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77
  1866
  Tous droits réservés



INTRODUCTION.

     «L'historien pourrait se placer au sein de l'âme humaine, pendant
     un temps donné, une série de siècles, ou chez un peuple
     déterminé. Il pourrait étudier, décrire, raconter tous les
     événements, toutes les transformations, toutes les révolutions
     qui se seraient accomplies dans l'intérieur de l'homme; et quand
     il serait arrivé au bout, il aurait une histoire de la
     civilisation chez le peuple et dans le temps qu'il aurait
     choisi.»

                            (GUIZOT, _Civilisation en Europe_, p. 25.)


L'histoire s'est transformée depuis cent ans en Allemagne, depuis
soixante ans en France et cela par l'étude des littératures.

On a découvert qu'une oeuvre littéraire n'est pas un simple jeu
d'imagination, le caprice isolé d'une tête chaude, mais une copie des
moeurs environnantes et le signe d'un état d'esprit. On en a conclu
qu'on pouvait, d'après les monuments littéraires, retrouver la façon
dont les hommes avaient senti et pensé il y a plusieurs siècles. On l'a
essayé et on a réussi.

On a réfléchi sur ces façons de sentir et de penser, et on a jugé que
c'étaient là des faits de premier ordre. On a vu qu'elles tenaient aux
plus grands événements; qu'elles les expliquaient, qu'elles étaient
expliquées par eux, que désormais il fallait leur donner une place, et
l'une des plus hautes places, dans l'histoire. On la leur a donnée, et
depuis ce temps on voit tout changer en histoire: l'objet, la méthode,
les instruments, la conception des lois et des causes. C'est ce
changement, tel qu'il se fait et doit se faire, qu'on va tâcher
d'exposer ici:


I

[Sidenote: Les documents historiques ne sont que des indices au moyen
desquels il faut reconstruire l'individu visible.]

Lorsque vous tournez les grandes pages roides d'un in-folio, les
feuilles jaunies d'un manuscrit, bref un poëme, un code, un symbole de
foi, quelle est votre première remarque? C'est qu'il ne s'est point fait
tout seul. Il n'est qu'un moule pareil à une coquille fossile, une
empreinte, pareille à l'une de ces formes déposées dans la pierre par un
animal qui a vécu et qui a péri. Sous la coquille, il y avait un animal,
et sous le document il y avait un homme. Pourquoi étudiez-vous la
coquille, sinon pour vous figurer l'animal? De la même façon vous
n'étudiez le document qu'afin de connaître l'homme; la coquille et le
document sont des débris morts, et ne valent que comme indices de
l'être entier et vivant. C'est jusqu'à cet être qu'il faut arriver;
c'est lui qu'il faut tâcher de reconstruire. On se trompe lorsqu'on
étudie le document comme s'il était seul. C'est traiter les choses en
simple érudit, et tomber dans une illusion de bibliothèque. Au fond il
n'y a ni mythologie, ni langues, mais seulement des hommes qui arrangent
des mots et des images d'après les besoins de leurs organes et la forme
originelle de leur esprit. Un dogme n'est rien par lui-même; voyez les
gens qui l'ont fait, tel portrait du seizième siècle, la roide et
énergique figure d'un archevêque ou d'un martyr anglais. Rien n'existe
que par l'individu; c'est l'individu lui-même qu'il faut connaître.
Quand on a établi la filiation des dogmes, ou la classification des
poëmes, ou le progrès des constitutions, ou la transformation des
idiomes, on n'a fait que déblayer le terrain; la véritable histoire
s'élève seulement quand l'historien commence à démêler, à travers la
distance des temps, l'homme vivant, agissant, doué de passions, muni
d'habitudes, avec sa voix et sa physionomie, avec ses gestes et ses
habits, distinct et complet comme celui que tout à l'heure nous avons
quitté dans la rue. Tâchons donc de supprimer, autant que possible, ce
grand intervalle de temps qui nous empêche d'observer l'homme avec nos
yeux, _avec les yeux de notre tête_. Qu'y a-t-il sous les jolis
feuillets satinés d'un poëme moderne? Un poëte moderne, un homme comme
Alfred de Musset, Hugo, Lamartine ou Heine, ayant fait ses classes et
voyagé, avec un habit noir et des gants, bien vu des dames et faisant le
soir cinquante saluts et une vingtaine de bons mots dans le monde,
lisant les journaux le matin, ordinairement logé dans un second étage,
point trop gai parce qu'il a des nerfs, surtout parce que, dans cette
épaisse démocratie où nous étouffons, le discrédit des dignités
officielles a exagéré ses prétentions en rehaussant son importance, et
que la finesse de ses sensations habituelles lui donne quelque envie de
se croire Dieu. Voilà ce que nous apercevons sous des _méditations_ ou
des _sonnets_ modernes.--De même sous une tragédie du dix-septième
siècle, il y a un poëte, un poëte comme Racine, par exemple, élégant,
mesuré, courtisan, beau diseur, avec une perruque majestueuse et des
souliers à rubans, monarchique et chrétien de coeur, «ayant reçu de Dieu
la grâce de ne rougir en aucune compagnie, ni du roi, ni de l'Évangile;»
habile à amuser le prince, à lui traduire en beau français «le gaulois
d'Amyot,» fort respectueux envers les grands, et sachant toujours,
auprès d'eux, «se tenir à sa place,» empressé et réservé à Marly comme à
Versailles, au milieu des agréments réguliers d'une nature policée et
décorative, parmi les révérences, les grâces, les manéges et les
finesses des seigneurs brodés qui sont levés matin pour mériter une
survivance, et des dames charmantes qui comptent sur leurs doigts les
généalogies afin d'obtenir un tabouret. Là-dessus, consultez Saint-Simon
et les estampes de Pérelle, comme tout à l'heure vous avez consulté
Balzac et les aquarelles d'Eugène Lami.--Pareillement, quand nous lisons
une tragédie grecque, notre premier soin doit être de nous figurer des
Grecs, c'est-à-dire des hommes qui vivent à demi nus, dans des gymnases
ou sur des places publiques, sous un ciel éclatant, en face des plus
fins et des plus nobles paysages, occupés à se faire un corps agile et
fort, à converser, à discuter, à voter, à exécuter des pirateries
patriotiques, du reste oisifs et sobres, ayant pour ameublement trois
cruches dans leur maison, et pour provisions deux anchois dans une jarre
d'huile, servis par des esclaves qui leur laissent le loisir de cultiver
leur esprit et d'exercer leurs membres, sans autre souci que le désir
d'avoir la plus belle ville, les plus belles processions, les plus
belles idées et les plus beaux hommes. Là-dessus une statue comme le
Méléagre ou le Thésée du Parthénon, ou bien encore la vue de cette
Méditerranée lustrée et bleue comme une tunique de soie et de laquelle
sortent les îles comme des corps de marbre, avec cela vingt phrases
choisies dans Platon et Aristophane vous instruiront beaucoup plus que
la multitude des dissertations et des commentaires.--Pareillement
encore, pour entendre un Pourana indien, commencez par vous figurer le
père de famille qui, «ayant vu un fils sur les genoux de son fils,» se
retire selon la loi, dans la solitude, avec une hache et un vase, sous
un bananier au bord d'un ruisseau, cesse de parler, multiplie ses
jeûnes, se tient nu entre quatre feux, et sous le cinquième feu,
c'est-à-dire le terrible soleil dévorateur et rénovateur incessant de
toutes les choses vivantes; qui, tour à tour, et pendant des semaines
entières, maintient son imagination fixée sur le pied de Brahma, puis
sur le genou, puis sur la cuisse, puis sur le nombril, et ainsi de suite
jusqu'à ce que, sous l'effort de cette méditation intense, les
hallucinations paraissent, jusqu'à ce que toutes les formes de l'être,
brouillées et transformées l'une dans l'autre, oscillent à travers cette
tête emportée par le vertige, jusqu'à ce que l'homme immobile, reprenant
sa respiration, les yeux fixes, voie l'univers s'évanouir comme une
fumée au-dessus de l'Être universel et vide, dans lequel il aspire à
s'abîmer. À cet égard, un voyage dans l'Inde serait le meilleur
enseignement; faute de mieux, les récits des voyageurs, des livres de
géographie, de botanique et d'ethnologie tiendront la place. En tout
cas, la recherche doit être la même. Une langue, une législation, un
catéchisme n'est jamais qu'une chose abstraite; la chose complète, c'est
l'homme agissant, l'homme corporel et visible, qui mange, qui marche,
qui se bat, qui travaille; laissez là la théorie des constitutions et de
leur mécanisme, des religions et de leur système, et tâchez de voir les
hommes à leur atelier, dans leurs bureaux, dans leurs champs, avec leur
ciel, leur sol, leurs maisons, leurs habits, leurs cultures, leurs
repas, comme vous le faites, lorsque, débarquant en Angleterre ou en
Italie, vous regardez les visages et les gestes, les trottoirs et les
tavernes, le citadin qui se promène et l'ouvrier qui boit. Notre grand
souci doit être de suppléer, autant que possible, à l'observation
présente, personnelle, directe et sensible, que nous ne pouvons plus
pratiquer: car elle est la seule voie qui fasse connaître l'homme;
rendons-nous le passé présent; pour juger une chose, il faut qu'elle
soit présente; il n'y a pas d'expérience des objets absents. Sans doute,
cette reconstruction est toujours incomplète; elle ne peut donner lieu
qu'à des jugements incomplets; mais il faut s'y résigner; mieux vaut une
connaissance mutilée qu'une connaissance nulle ou fausse, et il n'y a
d'autre moyen pour connaître à peu près les actions d'autrefois, que de
_voir_ à peu près les hommes d'autrefois.

Ceci est le premier pas en histoire; on l'a fait en Europe à la
renaissance de l'imagination, à la fin du siècle dernier, avec Lessing,
Walter Scott; un peu plus tard en France avec Chateaubriand, Augustin
Thierry, M. Michelet et tant d'autres. Voici maintenant le second pas:


II

[Sidenote: L'Homme corporel et visible n'est qu'un indice au moyen
duquel on doit étudier l'homme invisible et intérieur.]

Quand vous observez avec vos yeux l'homme visible, qu'y cherchez-vous?
L'homme invisible. Ces paroles qui arrivent à votre oreille, ces
gestes, ces airs de tête, ces vêtements, ces actions et ces oeuvres
sensibles de tout genre, ne sont pour vous que des expressions; quelque
chose s'y exprime, une âme. Il y a un homme intérieur caché sous l'homme
extérieur, et le second ne fait que manifester le premier. Vous regardez
sa maison, ses meubles et son costume; c'est pour y chercher les traces
de ses habitudes et de ses goûts, le degré de son élégance ou de sa
rusticité, de sa prodigalité ou de son économie, de sa sottise ou de sa
finesse. Vous écoutez sa conversation, et vous notez ses inflexions de
voix, ses changements d'attitudes; c'est pour juger de sa verve, de son
abandon et de sa gaieté, ou de son énergie et de sa roideur. Vous
considérez ses écrits, ses oeuvres d'art, ses entreprises d'argent ou de
politique; c'est pour mesurer la portée et les limites de son
intelligence, de son invention et de son sang-froid, pour découvrir quel
est l'ordre, l'espèce et la puissance habituelle de ses idées, de quelle
façon il pense et se résout. Tous ces dehors ne sont que des avenues qui
se réunissent en un centre, et vous ne vous y engagez que pour arriver à
ce centre; là est l'homme véritable, j'entends le groupe de facultés et
de sentiments que produit le reste. Voilà un nouveau monde, monde
infini, car chaque action visible traîne derrière soi une suite infinie
de raisonnements, d'émotions, de sensations anciennes ou récentes, qui
ont contribué à la soulever jusqu'à la lumière, et qui, semblables à de
longues roches profondément enfoncées dans le sol, atteignent en elle
leur extrémité et leur affleurement. C'est ce monde souterrain qui est
le second objet, l'objet propre de l'historien. Quand son éducation
critique est suffisante, il est capable de démêler sous chaque ornement
d'une architecture, sous chaque trait d'un tableau, sous chaque phrase
d'un écrit, le sentiment particulier d'où l'ornement, le trait, la
phrase sont sortis; il assiste au drame intérieur qui s'est accompli
dans l'artiste ou dans l'écrivain; le choix des mots, la brièveté ou la
longueur des périodes, l'espèce des métaphores, l'accent du vers,
l'ordre du raisonnement, tout lui est un indice; tandis que ses yeux
lisent un texte, son âme et son esprit suivent le déroulement continu et
la série changeante des émotions et des conceptions dont ce texte est
issu; il en fait _la psychologie_. Si vous voulez observer cette
opération, regardez le promoteur et le modèle de toute la grande culture
contemporaine, Goethe, qui, avant d'écrire son _Iphigénie_, emploie des
journées à dessiner les plus parfaites statues, et qui, enfin, les yeux
remplis par les nobles formes du paysage antique, et l'esprit pénétré
des beautés harmonieuses de la vie antique, parvient à reproduire si
exactement en lui-même les habitudes et les penchants de l'imagination
grecque, qu'il donne une soeur presque jumelle à l'Antigone de Sophocle
et aux déesses de Phidias. Cette divination précise et prouvée des
sentiments évanouis a, de nos jours, renouvelé l'histoire; on l'ignorait
presque entièrement au siècle dernier; on se représentait les hommes de
toute race et de tout siècle comme à peu près semblables, le Grec, le
barbare, l'Indou, l'homme de la Renaissance et l'homme du dix-huitième
siècle comme coulés dans le même moule, et cela d'après une certaine
conception abstraite, qui servait pour tout le genre humain. On
connaissait l'homme, on ne connaissait pas les hommes; on n'avait pas
pénétré dans l'âme; on n'avait pas vu la diversité infinie et la
complexité merveilleuse des âmes; on ne savait pas que la structure
morale d'un peuple et d'un âge est aussi particulière et aussi distincte
que la structure physique d'une famille de plantes ou d'un ordre
d'animaux. Aujourd'hui, l'histoire comme la zoologie a trouvé son
anatomie, et quelle que soit la branche historique à laquelle on
s'attache, philologie, linguistique ou mythologie, c'est par cette voie
qu'on travaille à lui faire produire de nouveaux fruits. Entre tant
d'écrivains qui, depuis Herder, Ottfried Muller et Goethe, ont continué
et rectifié incessamment ce grand effort, que le lecteur considère
seulement deux historiens et deux oeuvres, l'une le commentaire sur
_Cromwell_ de Carlyle, l'autre le _Port-Royal_ de Sainte-Beuve; il verra
avec quelle justesse, quelle sûreté, quelle profondeur, on peut
découvrir une âme sous ses actions et sous ses oeuvres; comment, sous le
vieux général, au lieu d'un ambitieux vulgairement hypocrite, on
retrouve un homme travaillé par les rêveries troubles d'une imagination
mélancolique, mais positif d'instinct et de facultés, anglais jusqu'au
fond, étrange et incompréhensible pour quiconque n'a pas étudié le
climat et la race; comment avec une centaine de lettres éparses et une
vingtaine de discours mutilés, on peut le suivre depuis sa ferme et ses
attelages jusqu'à sa tente de général et à son trône de protecteur, dans
sa transformation et dans son développement, dans les inquiétudes de sa
conscience et dans ses résolutions d'homme d'État, tellement que le
mécanisme de sa pensée et de ses actions devient visible, et que la
tragédie intime, perpétuellement renouvelée et changeante, qui a labouré
cette grande âme ténébreuse, passe, comme celles de Shakspeare, dans
l'âme des assistants. Il verra comment, sous des querelles de couvent et
des résistances de nonnes, on peut retrouver une grande province de
psychologie humaine, comment cinquante caractères enfouis sous
l'uniformité d'une narration décente, reparaissent au jour chacun avec
sa saillie propre et ses diversités innombrables; comment, sous des
dissertations théologiques et des sermons monotones, on démêle les
palpitations de coeurs toujours vivants, les accès et les affaissements
de la vie religieuse, les retours imprévus et le pêle-mêle ondoyant de
la nature, les infiltrations du monde environnant, les conquêtes
intermittentes de la grâce, avec une telle variété de nuances, que la
plus abondante description et le style le plus flexible parviennent à
peine à recueillir la moisson inépuisable que la critique a fait germer
dans ce champ abandonné. Il en est de même ailleurs. L'Allemagne, avec
son génie, si pliant, si large, si prompt aux métamorphoses, si propre à
reproduire les plus lointains et les plus bizarres états de la pensée
humaine; l'Angleterre avec son esprit si exact, si propre à serrer de
près les questions morales, à les préciser par les chiffres, les poids,
les mesures, la géographie, la statistique, à force de textes et de bon
sens; la France enfin avec sa culture parisienne, avec ses habitudes de
salon, avec son analyse incessante des caractères et des oeuvres, avec
son ironie si prompte à marquer les faiblesses, avec sa finesse si
exercée à démêler les nuances; tous ont labouré le même domaine, et l'on
commence à comprendre qu'il n'y a pas de région de l'histoire où il ne
faille cultiver cette couche profonde, si l'on veut voir des récoltes
utiles se lever entre les sillons.

Tel est le second pas; nous sommes en train de l'achever. Il est
l'oeuvre propre de la critique contemporaine. Personne ne l'a fait aussi
juste et aussi grand que Sainte-Beuve; à cet égard, nous sommes tous ses
élèves; sa méthode renouvelle aujourd'hui dans les livres et jusque dans
les journaux toute la critique littéraire, philosophique et religieuse.
C'est d'elle qu'il faut partir pour commencer l'évolution ultérieure.
J'ai essayé plusieurs fois d'indiquer cette évolution; à mon avis, il y
a là une voie nouvelle ouverte à l'histoire, et je vais tâcher de la
décrire plus en détail.


III

[Sidenote: Les états et les opérations de l'homme intérieur et invisible
ont pour causes certaines façons générales de penser et de sentir.]

Quand, dans un homme, vous avez observé et noté un, deux, trois, puis
une multitude de sentiments, cela vous suffit-il, et votre connaissance
vous semble-t-elle complète? Est-ce une psychologie qu'un cahier de
remarques? Ce n'est pas une psychologie, et, ici comme ailleurs, la
recherche des causes doit venir après la collection des faits. Que les
faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des
causes; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité,
comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur
animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le
sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données
plus simples dont elle dépend. Cherchons donc les données simples pour
les qualités morales, comme on les cherche pour les qualités physiques,
et considérons le premier fait venu; par exemple une musique religieuse,
celle d'un temple protestant. Il y a une cause intérieure qui a tourné
l'esprit des fidèles vers ces graves et monotones mélodies, une cause
plus large que son effet, je veux dire l'idée générale du vrai culte
extérieur que l'homme doit à Dieu; c'est elle qui a modelé
l'architecture du temple, abattu les statues, écarté les tableaux,
détruit les ornements, écourté les cérémonies, enfermé les assistants
dans de hauts bancs qui leur bouchent la vue, et gouverné les mille
détails des décorations, des postures et de tous les dehors. Elle-même
provient d'une autre cause plus générale, l'idée de la conduite humaine
tout entière, intérieure et extérieure, prières, actions, dispositions
de tout genre auxquelles l'homme est tenu vis-à-vis de Dieu; c'est
celle-ci qui a intronisé la doctrine et la grâce, amoindri le clergé,
transformé les sacrements, supprimé les pratiques, et changé la religion
disciplinaire en religion morale. Cette seconde idée, à son tour, dépend
d'une troisième plus générale encore, celle de la perfection morale,
telle qu'elle se rencontre dans le Dieu parfait, juge impeccable,
rigoureux surveillant des âmes, devant qui toute âme est pécheresse,
digne de supplice, incapable de vertu et de salut, sinon par la crise de
conscience qu'il provoque et la rénovation du coeur qu'il produit. Voilà
la conception maîtresse, qui consiste à ériger le devoir en roi absolu
de la vie humaine, et à prosterner tous les modèles idéaux au pied du
modèle moral. On touche ici le fond de l'homme; car pour expliquer cette
conception, il faut considérer la race elle-même, c'est-à-dire le
Germain et l'homme du Nord, sa structure de caractère et d'esprit, ses
façons les plus générales de penser et de sentir, cette lenteur et
cette froideur de la sensation qui l'empêchent de tomber violemment et
facilement sous l'empire du plaisir sensible, cette rudesse du goût,
cette irrégularité et ces soubresauts de la conception, qui arrêtent en
lui la naissance des belles ordonnances et des formes harmonieuses, ce
dédain des apparences, ce besoin du vrai, cette attache aux idées
abstraites et nues, qui développe en lui la conscience au détriment du
reste. Là s'arrête la recherche; on est tombé sur quelque disposition
primitive, sur quelque trait propre à toutes les sensations, à toutes
les conceptions d'un siècle ou d'une race, sur quelque particularité
inséparable de toutes les démarches de son esprit et de son coeur. Ce
sont là les grandes causes, car ce sont les causes universelles et
permanentes, présentes à chaque moment et en chaque cas, partout et
toujours agissantes, indestructibles et à la fin infailliblement
dominantes, puisque les accidents qui se jettent au travers d'elles,
étant limités et partiels, finissent par céder à la sourde et incessante
répétition de leur effort; en sorte que la structure générale des choses
et les grands traits des événements sont leur oeuvre, et que les
religions, les philosophies, les poésies, les industries, les formes de
société et de famille, ne sont, en définitive, que des empreintes
enfoncées par leur sceau.


IV

[Sidenote: Principales formes de pensées et de sentiments. Leurs effets
historiques.]

Il y a donc un système dans les sentiments et dans les idées humaines,
et ce système a pour moteur premier certains traits généraux, certains
caractères d'esprit et de coeur communs aux hommes d'une race, d'un
siècle ou d'un pays. De même qu'en minéralogie les cristaux, si divers
qu'ils soient, dérivent de quelques formes corporelles simples, de même,
en histoire, les civilisations, si diverses qu'elles soient, dérivent de
quelques formes spirituelles simples. Les uns s'expliquent par un
élément géométrique primitif, comme les autres par un élément
psychologique primitif. Pour saisir l'ensemble des espèces
minéralogiques, il faut considérer d'avance un solide régulier en
général, ses faces et ses angles, et dans cet abrégé apercevoir les
innombrables transformations dont il est capable. Pareillement, si vous
voulez saisir l'ensemble des variétés historiques, considérez d'avance
une âme humaine en général, avec ses deux ou trois facultés
fondamentales, et dans cet abrégé vous apercevrez les principales formes
qu'elle peut présenter. Après tout, cette sorte de tableau idéal, le
géométrique comme le psychologique, n'est guère complexe, et on voit
assez vite les limites du cadre où les civilisations, comme les
cristaux, sont forcées de se renfermer. Qu'y a-t-il, au point de
départ, dans l'homme? Des images, ou _représentations_ des objets,
c'est-à-dire ce qui flotte intérieurement devant lui, subsiste quelque
temps, s'efface, et revient, lorsqu'il a contemplé tel arbre, tel
animal, bref, une chose sensible. Ceci est la matière du reste, et le
développement de cette matière est double, spéculatif ou pratique, selon
que ces représentations aboutissent à _une conception générale_ ou à
_une résolution active_. Voilà tout l'homme en raccourci; et c'est dans
cette enceinte bornée que les diversités humaines se rencontrent, tantôt
au sein de la matière primordiale, tantôt dans le double développement
primordial. Si petites qu'elles soient dans les éléments, elles sont
énormes dans la masse, et la moindre altération dans les facteurs amène
des altérations gigantesques dans les produits. Selon que la
représentation est nette et comme découpée à l'emporte-pièce, ou bien
confuse et mal délimitée, selon qu'elle concentre en soi un grand ou un
petit nombre de caractères de l'objet, selon qu'elle est violente et
accompagnée d'impulsions ou tranquille et entourée de calme, toutes les
opérations et tout le train courant de la machine humaine sont
transformés.--Pareillement encore, selon que le développement ultérieur
de la représentation varie, tout le développement humain varie. Si la
conception générale à laquelle elle aboutit est une simple notation
sèche, à la façon chinoise, la langue devient une sorte d'algèbre, la
religion et la poésie s'atténuent, la philosophie se réduit à une sorte
de bon sens moral et pratique, la science à un recueil de recettes, de
classifications, de mnémotechnies utilitaires, l'esprit tout entier
prend un tour positiviste. Si, au contraire, la conception générale à
laquelle la représentation aboutit est une création poétique et
figurative, un symbole vivant, comme chez les races aryennes, la langue
devient une sorte d'épopée nuancée et colorée où chaque mot est un
personnage, la poésie et la religion prennent une ampleur magnifique et
inépuisable, la métaphysique se développe largement et subtilement, sans
souci des applications positives; l'esprit tout entier, à travers les
déviations et les défaillances inévitables de son effort, s'éprend du
beau et du sublime et conçoit un modèle idéal capable, par sa noblesse
et son harmonie, de rallier autour de soi les tendresses et les
enthousiasmes du genre humain. Si maintenant la conception générale à
laquelle la représentation aboutit est poétique, mais non ménagée, si
l'homme y atteint, non par une gradation continue, mais par une
intuition brusque, si l'opération originelle n'est pas le développement
régulier, mais l'explosion violente, alors, comme chez les races
sémitiques, la métaphysique manque, la religion ne conçoit que le Dieu
roi, dévorateur et solitaire, la science ne peut se former, l'esprit se
trouve trop roide et trop entier pour reproduire l'ordonnance délicate
de la nature, la poésie ne sait enfanter qu'une suite d'exclamations
véhémentes et grandioses, la langue ne peut exprimer l'enchevêtrement
du raisonnement et de l'éloquence, l'homme se réduit à l'enthousiasme
lyrique, à la passion irréfrénable, à l'action fanatique et bornée.
C'est dans cet intervalle entre la représentation particulière et la
conception universelle que se trouvent les germes des plus grandes
différences humaines. Quelques races, par exemple les classiques,
passent de la première à la seconde par une échelle graduée d'idées
régulièrement classées et de plus en plus générales; d'autres, par
exemple les germaniques, opèrent la même traversée par bonds, sans
uniformité, après des tâtonnements prolongés et vagues. Quelques-uns,
comme les Romains et les Anglais, s'arrêtent aux premiers échelons;
d'autres, comme les Indous et les Allemands, montent jusqu'aux
derniers.--Si maintenant, après avoir considéré le passage de la
représentation à l'idée, on regardait le passage de la représentation à
la résolution, on y trouverait des différences élémentaires de la même
importance et du même ordre, selon que l'impression est vive, comme dans
les climats du midi, ou terne, comme dans les climats du nord, selon
qu'elle aboutit à l'action dès le premier instant, comme chez les
barbares, ou tardivement, comme chez les peuples civilisés, selon
qu'elle est capable ou non d'accroissement, d'inégalité, de persistance
et d'attaches. Tout le système des passions humaines, toutes les chances
de la paix et de la sécurité publiques, toutes les sources du travail
et de l'action dérivent de là. Il en est ainsi des autres différences
primordiales; leurs suites embrassent une civilisation entière, et on
peut les comparer à ces formules d'algèbre qui, dans leur étroite
enceinte, contiennent d'avance toute la courbe dont elles sont la loi.
Non que cette loi s'accomplisse toujours jusqu'au bout; parfois des
perturbations se rencontrent; mais, quand il en est ainsi, ce n'est pas
que la loi soit fausse, c'est qu'elle n'a pas seule agi. Des éléments
nouveaux sont venus se mêler aux éléments anciens; de grandes forces
étrangères sont venues contrarier les forces primitives. La race a
émigré, comme l'ancien peuple aryen, et le changement de climat a altéré
chez elle toute l'économie de l'intelligence et toute l'organisation de
la société. Le peuple a été conquis, comme la nation saxonne, et la
nouvelle structure politique lui a imposé des habitudes, des capacités
et des inclinations qu'il n'avait pas. La nation s'est installée à
demeure au milieu de vaincus exploités et menaçants, comme les anciens
Spartiates, et l'obligation de vivre à la façon d'une bande campée a
tordu violemment dans un sens unique toute la constitution morale et
sociale. En tout cas, le mécanisme de l'histoire humaine est pareil.
Toujours on rencontre pour ressort primitif quelque disposition
très-générale de l'esprit et de l'âme, soit innée et attachée
naturellement à la race, soit acquise et produite par quelque
circonstance appliquée sur la race. Ces grands ressorts donnés font peu
à peu leur effet, j'entends qu'au bout de quelques siècles ils mettent
la nation dans un état nouveau, religieux, littéraire, social,
économique; condition nouvelle qui, combinée avec leur effort renouvelé,
produit une autre condition, tantôt bonne, tantôt mauvaise, tantôt
lentement, tantôt vite, et ainsi de suite; en sorte que l'on peut
considérer le mouvement total de chaque civilisation distincte comme
l'effet d'une force permanente qui, à chaque instant, varie son oeuvre
en modifiant les circonstances où elle agit.


V

[Sidenote: Les trois forces primordiales. La race.]

Trois sources différentes contribuent à produire cet état moral
élémentaire, _la race_, _le milieu_ et _le moment_. Ce qu'on appelle _la
race_, ce sont ces dispositions innées et héréditaires que l'homme
apporte avec lui à la lumière, et qui ordinairement sont jointes à des
différences marquées dans le tempérament et dans la structure du corps.
Elles varient selon les peuples. Il y a naturellement des variétés
d'hommes, comme des variétés de taureaux et de chevaux, les unes braves
et intelligentes, les autres timides et bornées, les unes capables de
conceptions et de créations supérieures, les autres réduites aux idées
et aux inventions rudimentaires, quelques-unes appropriées plus
particulièrement à certaines oeuvres et approvisionnées plus richement
de certains instincts, comme on voit des races de chiens mieux douées,
les unes pour la course, les autres pour le combat, les autres pour la
chasse, les autres enfin pour la garde des maisons ou des troupeaux. Il
y a là une force distincte, si distincte qu'à travers les énormes
déviations que les deux autres moteurs lui impriment, on la reconnaît
encore, et qu'une race, comme l'ancien peuple aryen, éparse depuis le
Gange jusqu'aux Hébrides, établie sous tous les climats, échelonnée à
tous les degrés de la civilisation, transformée par trente siècles de
révolutions, manifeste pourtant dans ses langues, dans ses religions,
dans ses littératures et dans ses philosophies, la communauté de sang et
d'esprit qui relie encore aujourd'hui tous ses rejetons. Si différents
qu'ils soient, leur parenté n'est pas détruite; la sauvagerie, la
culture et la greffe, les différences de ciel et de sol, les accidents
heureux ou malheureux ont eu beau travailler; les grands traits de la
forme originelle ont subsisté, et l'on retrouve les deux ou trois
linéaments principaux de l'empreinte primitive sous les empreintes
secondaires que le temps a posées par-dessus. Rien d'étonnant dans cette
ténacité extraordinaire. Quoique l'immensité de la distance ne nous
laisse entrevoir qu'à demi et sous un jour douteux l'origine des
espèces[1], les événements de l'histoire éclairent assez les événements
antérieurs à l'histoire, pour expliquer la solidité presque inébranlable
des caractères primordiaux. Au moment où nous les rencontrons, quinze,
vingt, trente siècles avant notre ère, chez un Aryen, un Égyptien, un
Chinois, ils représentent l'oeuvre d'un nombre de siècles beaucoup plus
grand, peut-être l'oeuvre de plusieurs myriades de siècles. Car dès
qu'un animal vit, il faut qu'il s'accommode à son milieu; il respire
autrement, il se renouvelle autrement, il est ébranlé autrement, selon
que l'air, les aliments, la température sont autres. Un climat et une
situation différente amènent chez lui des besoins différents, par suite
un système d'actions différentes, par suite encore un système
d'habitudes différentes, par suite enfin un système d'aptitudes et
d'instincts différents. L'homme, forcé de se mettre en équilibre avec
les circonstances, contracte un tempérament et un caractère qui leur
correspond, et son caractère comme son tempérament sont des acquisitions
d'autant plus stables, que l'impression extérieure s'est enfoncée en lui
par des répétitions plus nombreuses et s'est transmise à sa progéniture
par une plus ancienne hérédité. En sorte qu'à chaque moment on peut
considérer le caractère d'un peuple comme le résumé de toutes ses
actions et de toutes ses sensations précédentes, c'est-à-dire comme une
quantité et comme un poids, non pas infini[2], puisque toute chose dans
la nature est bornée, mais disproportionné au reste et presque
impossible à soulever, puisque chaque minute d'un passé presque infini a
contribué à l'alourdir, et que, pour emporter la balance, il faudrait
accumuler dans l'autre plateau un nombre d'actions et de sensations
encore plus grand. Telle est la première et la plus riche source de ces
facultés maîtresses d'où dérivent les événements historiques; et l'on
voit d'abord que si elle est puissante, c'est qu'elle n'est pas une
simple source, mais une sorte de lac et comme un profond réservoir où
les autres sources, pendant une multitude de siècles, sont venues
entasser leurs propres eaux.

[Footnote 1: Darwin, _De l'origine des espèces_.--Prosper Lucas, _De
l'hérédité_.]

[Footnote 2: Spinoza, _Éthique_. 4e Partie, axiome.]

[Sidenote: Le milieu.]

Lorsqu'on a ainsi constaté la structure intérieure d'une race, il faut
considérer le _milieu_ dans lequel elle vit. Car l'homme n'est pas seul
dans le monde; la nature l'enveloppe et les autres hommes l'entourent;
sur le pli primitif et permanent viennent s'étaler les plis accidentels
et secondaires, et les circonstances physiques ou sociales dérangent ou
complètent le naturel qui leur est livré. Tantôt le climat a fait son
effet. Quoique nous ne puissions suivre qu'obscurément l'histoire des
peuples aryens depuis leur patrie commune jusqu'à leurs patries
définitives, nous pouvons affirmer cependant que la profonde différence
qui se montre entre les races germaniques d'une part et les races
helléniques et latines de l'autre, provient en grande partie de la
différence des contrées où elles se sont établies, les unes dans les
pays froids et humides, au fond d'âpres forêts marécageuses ou sur les
bords d'un océan sauvage, enfermées dans les sensations mélancoliques ou
violentes, inclinées vers l'ivrognerie et la grosse nourriture, tournées
vers la vie militante et carnassière; les autres au contraire au milieu
des plus beaux paysages, au bord d'une mer éclatante et riante, invitées
à la navigation et au commerce, exemptes des besoins grossiers de
l'estomac, dirigées dès l'abord vers les habitudes sociales, vers
l'organisation politique, vers les sentiments et les facultés qui
développent l'art de parler, le talent de jouir, l'invention des
sciences, des lettres et des arts.--Tantôt les circonstances politiques
ont travaillé, comme dans les deux civilisations italiennes: la première
tournée tout entière vers l'action, la conquête, le gouvernement et la
législation, par la situation primitive d'une cité de refuge, d'un
_emporium_ de frontière, et d'une aristocratie armée qui, important et
enrégimentant sous elle les étrangers et les vaincus, mettait debout
deux corps hostiles l'un en face de l'autre, et ne trouvait de débouché
à ses embarras intérieurs et à ses instincts rapaces que dans la guerre
systématique; la seconde exclue de l'unité et de la grande ambition
politique par la permanence de sa forme municipale, par la situation
cosmopolite de son pape et par l'intervention militaire des nations
voisines, reportée tout entière, sur la pente de son magnifique et
harmonieux génie, vers le culte de la volupté et de la beauté.--Tantôt
enfin les conditions sociales ont imprimé leur marque, comme il y a
dix-huit siècles par le christianisme, et vingt-cinq siècles par le
bouddhisme, lorsque autour de la Méditerranée comme dans l'Hindoustan,
les suites extrêmes de la conquête et de l'organisation aryenne
amenèrent l'oppression intolérable, l'écrasement de l'individu, le
désespoir complet, la malédiction jetée sur le monde, avec le
développement de la métaphysique et du rêve, et que l'homme dans ce
cachot de misères, sentant son coeur se fondre, conçut l'abnégation, la
charité, l'amour tendre, la douceur, l'humilité, la fraternité humaine,
là-bas dans l'idée du néant universel, ici sous la paternité de
Dieu.--Que l'on regarde autour de soi les instincts régulateurs et les
facultés implantées dans une race, bref le tour d'esprit d'après lequel
aujourd'hui elle pense et elle agit; on y découvrira le plus souvent
l'oeuvre de quelqu'une de ces situations prolongées, de ces
circonstances enveloppantes, de ces persistantes et gigantesques
pressions exercées sur un amas d'hommes qui, un à un, et tous ensemble,
de génération en génération, n'ont pas cessé d'être ployés et façonnés
par leur effort: en Espagne, une croisade de huit siècles contre les
Musulmans, prolongée encore au delà et jusqu'à l'épuisement de la nation
par l'expulsion des Maures, par la spoliation des juifs, par
l'établissement de l'inquisition, par les guerres catholiques; en
Angleterre, un établissement politique de huit siècles qui maintient
l'homme debout et respectueux, dans l'indépendance et l'obéissance, et
l'accoutume à lutter en corps sous l'autorité de la loi; en France, une
organisation latine qui, imposée d'abord à des barbares dociles, puis
brisée dans la démolition universelle, se reforme d'elle-même sous la
conspiration latente de l'instinct national, se développe sous des rois
héréditaires, et finit par une sorte de république égalitaire,
centralisée, administrative, sous des dynasties exposées à des
révolutions. Ce sont là les plus efficaces entre les causes observables
qui modèlent l'homme primitif; elles sont aux nations ce que
l'éducation, la profession, la condition, le séjour sont aux individus,
et elles semblent tout comprendre, puisqu'elles comprennent toutes les
puissances extérieures qui façonnent la matière humaine, et par
lesquelles le dehors agit sur le dedans.

[Sidenote: Le moment.]

[Sidenote: Comment l'histoire est un problème de mécanique
psychologique. Dans quelles limites on peut prévoir.]

Il y a pourtant un troisième ordre de causes; car avec les forces du
dedans et du dehors, il y a l'oeuvre qu'elles ont déjà faite ensemble,
et cette oeuvre elle-même contribue à produire celle qui suit; outre
l'impulsion permanente et le milieu donné, il y a la vitesse acquise.
Quand le caractère national et les circonstances environnantes opèrent,
ils n'opèrent point sur une table rase, mais une table où des empreintes
sont déjà marquées. Selon qu'on prend la table à un _moment_ ou à un
autre, l'empreinte est différente; et cela suffit pour que l'effet
total soit différent. Considérez, par exemple, deux moments d'une
littérature ou d'un art, la tragédie française sous Corneille et sous
Voltaire, le théâtre grec sous Eschyle et sous Euripide, la poésie
latine sous Lucrèce et sous Claudien, la peinture italienne sous Vinci
et sous le Guide. Certainement, à chacun de ces deux points extrêmes, la
conception générale n'a pas changé; c'est toujours le même type humain
qu'il s'agit de représenter ou de peindre; le moule du vers, la
structure du drame, l'espèce des corps ont persisté. Mais entre autres
différences, il y a celle-ci, qu'un des artistes est le précurseur, et
que l'autre est le successeur, que le premier n'a pas de modèle, et que
le second a un modèle, que le premier voit les choses face à face, et
que le second voit les choses par l'intermédiaire du premier, que
plusieurs grandes parties de l'art se sont perfectionnées, que la
simplicité et la grandeur de l'impression ont diminué, que l'agrément et
le raffinement de la forme se sont accrus, bref que la première oeuvre a
déterminé la seconde. Il en est ici d'un peuple, comme d'une plante: la
même séve sous la même température et sur le même sol produit, aux
divers degrés de son élaboration successive, des formations différentes,
bourgeons, fleurs, fruits, semences, en telle façon que la suivante a
toujours pour condition la précédente, et naît de sa mort. Que si vous
regardez maintenant non plus un court moment comme tout à l'heure, mais
quelqu'un de ces larges développements qui embrassent un ou plusieurs
siècles, comme le moyen âge ou notre dernière époque classique, la
conclusion sera pareille. Une certaine conception dominatrice y a régné;
les hommes, pendant deux cents ans, cinq cents ans, se sont représenté
un certain modèle idéal de l'homme, au moyen âge, le chevalier et le
moine, dans notre âge classique, l'homme de cour et le beau parleur;
cette idée créatrice et universelle s'est manifestée dans tout le champ
de l'action et de la pensée, et, après avoir couvert le monde de ses
oeuvres involontairement systématiques, elle s'est alanguie, puis elle
est morte, et voici qu'une nouvelle idée se lève, destinée à une
domination égale et à des créations aussi multipliées. Posez ici que la
seconde dépend en partie de la première, et que c'est la première qui,
combinant son effet avec ceux du génie national et des circonstances
enveloppantes, va imposer aux choses naissantes leur tour et leur
direction. C'est d'après cette loi que se forment les grands courants
historiques, j'entends par là les longs règnes d'une forme d'esprit ou
d'une idée maîtresse, comme cette période de créations spontanées qu'on
appelle la Renaissance, ou cette période de classifications oratoires
qu'on appelle l'âge classique, ou cette série de synthèses mystiques
qu'on appelle l'époque alexandrine et chrétienne, ou cette série de
floraisons mythologiques, qui se rencontre aux origines de la Germanie
de l'Inde et de la Grèce. Il n'y a ici comme partout qu'un problème de
mécanique: l'effet total est un composé déterminé tout entier par la
grandeur et la direction des forces qui le produisent. La seule
différence qui sépare ces problèmes moraux des problèmes physiques,
c'est que les directions et les grandeurs ne se laissent pas évaluer ni
préciser dans les premiers comme dans les seconds. Si un besoin, une
faculté est une quantité capable de degrés ainsi qu'une pression ou un
poids, cette quantité n'est pas mesurable comme celle d'une pression ou
d'un poids. Nous ne pouvons la fixer dans une formule exacte ou
approximative; nous ne pouvons avoir et donner, à propos d'elle, qu'une
impression littéraire; nous sommes réduits à noter et citer les faits
saillants par lesquels elle se manifeste, et qui indiquent, à peu près,
grossièrement, vers quelle hauteur de l'échelle il faut la ranger. Mais
quoique les moyens de notation ne soient pas les mêmes dans les sciences
morales que dans les sciences physiques, néanmoins, comme dans les deux
la matière est la même, et se compose également de forces, de directions
et de grandeurs, on peut dire que dans les unes et dans les autres
l'effet final se produit d'après la même règle. Il est grand ou petit
selon que les forces fondamentales sont grandes ou petites, et tirent
plus ou moins exactement dans le même sens, selon que les effets
distincts de la race, du milieu et du moment se combinent pour s'ajouter
l'un à l'autre ou pour s'annuler l'un par l'autre. C'est ainsi que
s'expliquent les longues impuissances et les éclatantes réussites qui
apparaissent irrégulièrement et sans raison apparente dans la vie d'un
peuple; elles ont pour causes des concordances ou des contrariétés
intérieures. Il y eut une de ces concordances lorsque, au dix-septième
siècle, le caractère sociable et l'esprit de conversation innés en
France rencontrèrent les habitudes de salon et le moment de l'analyse
oratoire, lorsqu'au dix-neuvième siècle, le flexible et profond génie
d'Allemagne rencontra l'âge des synthèses philosophiques et de la
critique cosmopolite. Il y eut une de ces contrariétés, lorsqu'au
dix-septième siècle, le rude et solitaire génie anglais essaya
maladroitement de s'approprier l'urbanité nouvelle, lorsqu'au seizième
siècle le lucide et prosaïque esprit français essaya inutilement
d'enfanter une poésie vivante. C'est cette concordance secrète des
forces créatrices qui a produit la politesse achevée et la noble
littérature régulière sous Louis XIV et Bossuet, la métaphysique
grandiose et la large sympathie critique sous Hegel et Goethe. C'est
cette contrariété secrète des forces créatrices qui a produit la
littérature incomplète, la comédie scandaleuse, le théâtre avorté sous
Dryden et Wycherley, les mauvaises importations grecques, les
tâtonnements, les fabrications, les petites beautés partielles sous
Ronsard et la Pléiade. Nous pouvons affirmer avec certitude que les
créations inconnues vers lesquelles le courant des siècles nous
entraîne, seront suscitées et réglées tout entières par les trois forces
primordiales; que si ces forces pouvaient être mesurées et chiffrées, on
en déduirait comme d'une formule les propriétés de la civilisation
future, et que si, malgré la grossièreté visible de nos notations et
l'inexactitude foncière de nos mesures, nous voulons aujourd'hui nous
former quelque idée de nos destinées générales, c'est sur l'examen de
ces forces qu'il faut fonder nos prévisions. Car nous parcourons en les
énumérant le cercle complet des puissances agissantes, et lorsque nous
avons considéré la race, le milieu, le moment, c'est-à-dire le ressort
du dedans, la pression du dehors et l'impulsion déjà acquise, nous avons
épuisé non-seulement toutes les causes réelles, mais encore toutes les
causes possibles du mouvement.


VI

[Sidenote: Comment se distribuent les effets d'une cause primordiale.
Communauté des éléments. Composition des groupes. Loi des dépendances
mutuelles. Loi des influences proportionnelles.]

Il reste à chercher de quelle façon ces causes appliquées sur une nation
ou sur un siècle y distribuent leurs effets. Comme une source sortie
d'un lieu élevé épanche ses nappes selon les hauteurs et d'étage en
étage jusqu'à ce qu'enfin elle soit arrivée à la plus basse assise du
sol, ainsi la disposition d'esprit ou d'âme introduite dans un peuple
par la race, le moment ou le milieu se répand avec des proportions
différentes et par des descentes régulières sur les divers ordres de
faits qui composent sa civilisation[3]. Si l'on dresse la carte
géographique d'un pays, à partir de l'endroit du partage des eaux, on
voit au-dessous du point commun les versants se diviser en cinq ou six
bassins principaux, puis chacun de ceux-ci en plusieurs bassins
secondaires, et ainsi de suite jusqu'à ce que la contrée tout entière
avec ses milliers d'accidents soit comprise dans les ramifications de ce
réseau. Pareillement, si l'on dresse la carte psychologique des
événements et des sentiments d'une civilisation humaine, on trouve
d'abord cinq ou six provinces bien tranchées, la religion, l'art, la
philosophie, l'état, la famille, les industries; puis, dans chacune de
ces provinces, des départements naturels, puis enfin dans chacun de ces
départements des territoires plus petits, jusqu'à ce qu'on arrive à ces
détails innombrables de la vie que nous observons tous les jours en nous
et autour de nous. Si maintenant l'on examine et si l'on compare entre
eux ces divers groupes de faits, on trouvera d'abord qu'ils sont
composés de parties, et que tous ont des parties communes. Prenons
d'abord les trois principales oeuvres de l'intelligence humaine, la
religion, l'art, la philosophie. Qu'est-ce qu'une philosophie sinon une
conception de la nature et de ses causes primordiales, sous forme
d'abstractions et de formules? Qu'y a-t-il au fond d'une religion et
d'un art sinon une conception de cette même nature et de ces mêmes
causes primordiales, sous forme de symboles plus ou moins arrêtés et de
personnages plus ou moins précis, avec cette différence que dans le
premier cas on croit qu'ils existent, et dans le second qu'ils
n'existent pas? Que le lecteur considère quelques-unes de ces grandes
créations de l'esprit dans l'Inde, en Scandinavie, en Perse, à Rome, en
Grèce, et il verra que partout l'art est une sorte de philosophie
devenue sensible, la religion une sorte de poëme tenu pour vrai, la
philosophie une sorte d'art et de religion, desséchée et réduite aux
idées pures. Il y a donc au centre de chacun de ces trois groupes un
élément commun, la conception du monde et de son principe, et s'ils
diffèrent entre eux, c'est que chacun combine avec l'élément commun, un
élément distinct: ici la puissance d'abstraire, là la faculté de
personnifier et de croire, là enfin le talent de personnifier sans
croire. Prenons maintenant les deux principales oeuvres de l'association
humaine, la famille et l'État. Qu'est-ce qui fait l'État sinon le
sentiment d'obéissance par lequel une multitude d'hommes se rassemble
sous l'autorité d'un chef? Et qu'est-ce qui fait la famille sinon le
sentiment d'obéissance par lequel une femme et des enfants agissent
sous la direction d'un père et d'un mari? La famille est un État
naturel, primitif et restreint, comme l'État est une famille
artificielle, ultérieure et étendue; et sous les différences
qu'introduisent le nombre, l'origine et la condition des membres, on
démêle, dans la petite société comme dans la grande, une même
disposition d'esprit fondamentale qui les rapproche et les unit. À
présent supposez que cet élément commun reçoive du milieu, du moment ou
de la race des caractères propres, il est clair que _tous les groupes où
il entre seront modifiés à proportion_. Si le sentiment d'obéissance
n'est que de la crainte[4], vous rencontrerez comme dans la plupart des
États orientaux la brutalité du despotisme, la prodigalité des
supplices, l'exploitation du sujet, la servilité des moeurs,
l'incertitude de la propriété, l'appauvrissement de la production,
l'esclavage de la femme et les habitudes du harem. Si le sentiment
d'obéissance a pour racine l'instinct de la discipline, la sociabilité
et l'honneur, vous trouverez comme en France la parfaite organisation
militaire, la belle hiérarchie administrative, le manque d'esprit public
avec les saccades du patriotisme, la prompte docilité du sujet avec les
impatiences du révolutionnaire, les courbettes du courtisan avec les
résistances du galant homme, l'agrément délicat de la conversation et du
monde avec les tracasseries du foyer et de la famille, l'égalité des
époux et l'imperfection du mariage sous la contrainte nécessaire de la
loi. Si enfin le sentiment d'obéissance a pour racine l'instinct de
subordination et l'idée du devoir, vous apercevrez comme dans les
nations germaniques la sécurité et le bonheur du ménage, la solide
assiette de la vie domestique, le développement tardif et incomplet de
la vie mondaine, la déférence innée pour les dignités établies, la
superstition du passé, le maintien des inégalités sociales, le respect
naturel et habituel de la loi. Pareillement dans une race, selon que
l'aptitude aux idées générales sera différente, la religion, l'art et la
philosophie seront différents. Si l'homme est naturellement propre aux
plus larges conceptions universelles, en même temps qu'enclin à les
troubler par la délicatesse nerveuse de son organisation surexcitée, on
verra, comme dans l'Inde, une abondance étonnante de gigantesques
créations religieuses, une floraison splendide d'épopées démesurées et
transparentes, un enchevêtrement étrange de philosophies subtiles et
imaginatives, toutes si bien liées entre elles et tellement pénétrées
d'une séve commune, qu'à leur ampleur, à leur couleur à leur désordre,
on les reconnaîtra à l'instant comme les productions du même climat et
du même esprit. Si, au contraire, l'homme naturellement sain et
équilibré limite volontiers l'étendue de ses conceptions pour en mieux
préciser la forme, on verra, comme en Grèce, une théologie d'artistes
et de conteurs, des dieux distincts promptement séparés des choses et
transformés presque dès l'abord en personnes solides, le sentiment de
l'unité universelle presque effacé et à peine conservé dans la notion
vague du Destin, une philosophie plutôt fine et serrée que grandiose et
systématique, bornée dans la haute métaphysique[5], mais incomparable
dans la logique, la sophistique et la morale, une poésie et des arts
supérieurs pour leur clarté, leur naturel, leur mesure, leur vérité et
leur beauté à tout ce que l'on a jamais vu. Si enfin l'homme réduit à
des conceptions étroites et privé de toute finesse spéculative, se
trouve en même temps absorbé et roidi tout entier par les préoccupations
pratiques, on verra, comme à Rome, des dieux rudimentaires, simples noms
vides, bons pour noter les plus minces détails de l'agriculture, de la
génération et du ménage, véritables étiquettes de mariage et de ferme,
partant une mythologie, une philosophie et une poésie nulles ou
empruntées. Ici, comme partout, s'applique _la loi des dépendances
mutuelles_[6]. Une civilisation fait corps, et ses parties se tiennent à
la façon des parties d'un corps organique. De même que dans un animal
les instincts, les dents, les membres, la charpente osseuse, l'appareil
musculaire, sont liés entre eux, de telle façon qu'une variation de l'un
d'entre eux détermine dans chacun des autres une variation
correspondante, et qu'un naturaliste habile peut sur quelques fragments
reconstruire par le raisonnement le corps presque tout entier; de même
dans une civilisation la religion, la philosophie, la forme de famille,
la littérature, les arts composent un système où tout changement local
entraîne un changement général, en sorte qu'un historien expérimenté qui
en étudie quelque portion restreinte aperçoit d'avance et prédit à demi
les caractères du reste. Rien de vague dans cette dépendance. Ce qui la
règle dans un corps vivant, c'est d'abord sa tendance à manifester un
certain type primordial, ensuite la nécessité où il est de posséder des
organes qui puissent fournir à ses besoins et de se trouver d'accord
avec lui-même afin de vivre. Ce qui la règle dans une civilisation,
c'est la présence dans chaque grande création humaine d'un élément
producteur également présent dans les autres créations environnantes,
j'entends par là quelque faculté, aptitude, disposition efficace et
notable qui, ayant un caractère propre, l'introduit avec elle dans
toutes les opérations auxquelles elle participe, et selon ses variations
fait varier toutes les oeuvres auxquelles elle concourt.

[Footnote 3: Consulter, pour voir cette échelle d'effets coordonnés:
Renan, _Langues sémitiques_, 1er chapitre.--Mommsen, _Comparaison des
civilisations grecque et romaine_, 2e chapitre, 1er volume, 3e
édition.--Tocqueville, _Conséquences de la démocratie en Amérique_, 3e
volume.]

[Footnote 4: Montesquieu, _Esprit des lois, Principes des trois
gouvernements_.]

[Footnote 5: La philosophie alexandrine ne naît qu'au contact de
l'Orient. Les vues métaphysiques d'Aristote sont isolées; d'ailleurs
chez lui, comme chez Platon, elles ne sont qu'un aperçu. Voyez par
contraste la puissance systématique dans Plotin, Proclus, Schelling et
Hegel, ou encore l'audace admirable de la spéculation brahmanique et
bouddhique.]

[Footnote 6: J'ai essayé plusieurs fois d'exprimer cette loi, notamment
dans la préface des _Essais de critique et d'histoire_.]


VII

[Sidenote: Loi de formation d'un groupe. Exemples et indications.]

Arrivés là nous pouvons entrevoir les principaux traits des
transformations humaines, et commencer à chercher les lois générales qui
régissent non plus des événements, mais des classes d'événements, non
plus telle religion ou telle littérature, mais le groupe des
littératures ou des religions. Si par exemple on admettait qu'une
religion est un poëme métaphysique accompagné de croyance; si on
remarquait en outre qu'il y a certains moments, certaines races et
certains milieux, où la croyance, la faculté poétique et la faculté
métaphysique se déploient ensemble avec une vigueur inusitée; si on
considérait que le christianisme et le bouddhisme sont éclos à des
époques de synthèses grandioses et parmi des misères semblables à
l'oppression qui souleva les exaltés des Cévennes; si d'autre part on
reconnaissait que les religions primitives sont nées à l'éveil de la
raison humaine, pendant la plus riche floraison de l'imagination
humaine, au temps de la plus belle naïveté et de la plus grande
crédulité; si on considérait encore que le mahométisme apparut avec
l'avènement de la prose poétique et la conception de l'unité nationale,
chez un peuple dépourvu de science, au moment d'un soudain développement
de l'esprit; on pourrait conclure qu'une religion naît, décline, se
reforme et se transforme selon que les circonstances fortifient et
assemblent avec plus ou moins de justesse et d'énergie ses trois
instincts générateurs, et l'on comprendrait pourquoi elle est endémique
dans l'Inde, parmi des cervelles imaginatives, philosophiques, exaltées
par excellence; pourquoi elle s'épanouit si étrangement et si grandement
au moyen âge, dans une société oppressive, parmi des langues et des
littératures neuves; pourquoi elle se releva au seizième siècle avec un
caractère nouveau et un enthousiasme héroïque, au moment de la
renaissance universelle, et à l'éveil des races germaniques; pourquoi
elle pullule en sectes bizarres dans la grossière démocratie américaine,
et sous le despotisme bureaucratique de la Russie; pourquoi enfin elle
se trouve aujourd'hui répandue en Europe avec des proportions et des
particularités si différentes selon les différences des races et des
civilisations. Il en est ainsi pour chaque espèce de production humaine,
pour la littérature, la musique, les arts du dessin, la philosophie, les
sciences, l'État, l'industrie, et le reste. Chacune d'elles a pour cause
directe une disposition morale, ou un concours de dispositions morales;
cette cause donnée, elle apparaît; cette cause retirée, elle disparaît;
la faiblesse ou l'intensité de cette cause mesure sa propre intensité ou
sa propre faiblesse. Elle lui est liée comme un phénomène physique à sa
condition, comme la rosée au refroidissement de la température
ambiante, comme la dilatation à la chaleur. Il y a ici des couples dans
le monde moral, comme il y en a dans le monde physique, aussi
rigoureusement enchaînés, et aussi universellement répandus dans l'un
que dans l'autre. Tout ce qui dans un de ces couples produit, altère, ou
supprime le premier terme, produit, altère ou supprime le second par
contre-coup. Tout ce qui refroidit la température ambiante, fait déposer
la rosée. Tout ce qui développe la crédulité en même temps que les vues
poétiques d'ensemble engendre la religion. C'est ainsi que les choses
sont arrivées; c'est ainsi qu'elles arriveront encore. Sitôt que nous
savons quelle est la condition suffisante et nécessaire d'une de ces
vastes apparitions, notre esprit a prise aussi bien sur l'avenir que sur
le passé. Nous pouvons dire avec assurance dans quelles circonstances
elle devra renaître, prévoir sans témérité plusieurs parties de son
histoire prochaine et esquisser avec précaution quelques traits de son
développement ultérieur.


VIII

[Sidenote: Problème général et avenir de l'histoire. Méthode
psychologique. Valeur des littératures. Objet de ce livre.]

Aujourd'hui l'histoire en est là, ou plutôt elle est tout près de là,
sur le seuil de cette recherche. La question posée en ce moment est
celle-ci: Étant donné une littérature, une philosophie, une société, un
art, telle classe d'arts, quel est l'état moral qui la produit? et
quelles sont les conditions de race, de moment et de milieu les plus
propres à produire cet état moral? Il y a un état moral distinct pour
chacune de ces formations et pour chacune de leurs branches; il y en a
un, pour l'art en général, et pour chaque sorte d'art, pour
l'architecture, pour la peinture, pour la sculpture, pour la musique,
pour la poésie; chacune a son germe spécial dans le large champ de la
psychologie humaine; chacune a sa loi, et c'est en vertu de cette loi
qu'on la voit se lever au hasard, à ce qu'il semble, et toute seule
parmi les avortements de ses voisines, comme la peinture en Flandre et
en Hollande au dix-septième siècle, comme la poésie en Angleterre au
seizième siècle, comme la musique en Allemagne au dix-huitième siècle. À
ce moment et dans ces pays, les conditions se sont trouvées remplies
pour un art, et non pour les autres, et, une branche seule a bourgeonné
dans la stérilité générale. Ce sont ces règles de la végétation humaine
que l'histoire à présent doit chercher; c'est cette psychologie spéciale
de chaque formation spéciale qu'il faut faire; c'est le tableau complet
de ces conditions propres qu'il faut aujourd'hui travailler à composer.
Rien de plus délicat et rien de plus difficile; Montesquieu l'a
entrepris, mais de son temps l'histoire était trop nouvelle, pour qu'il
pût réussir; on ne soupçonnait même point encore la voie qu'il fallait
prendre, et c'est à peine si aujourd'hui nous commençons à l'entrevoir.
De même qu'au fond l'astronomie est un problème de mécanique et la
physiologie un problème de chimie, de même l'histoire au fond est un
_problème de psychologie_. Il y a un système particulier d'impressions
et d'opérations intérieures qui fait l'artiste, le croyant, le musicien,
le peintre, le nomade, l'homme en société; pour chacun d'eux, la
filiation, l'intensité, les dépendances des idées et des émotions sont
différentes; chacun d'eux a son histoire morale et sa structure propre,
avec quelque disposition maîtresse et quelque trait dominateur. Pour
expliquer chacun d'eux, il faudrait écrire un chapitre d'analyse intime,
et c'est à peine si aujourd'hui ce travail est ébauché. Un seul homme,
Stendhal, par une tournure d'esprit et d'éducation singulière, l'a
entrepris, et encore aujourd'hui la plupart des lecteurs trouvent ses
livres paradoxaux et obscurs; son talent et ses idées étaient
prématurés; on n'a pas compris ses admirables divinations, ses mots
profonds jetés en passant, la justesse étonnante de ses notations et de
sa logique; on n'a pas vu que sous des apparences de causeur et d'homme
du monde, il expliquait les plus compliqués des mécanismes internes,
qu'il mettait le doigt sur les grands ressorts, qu'il importait dans
l'histoire du coeur les procédés scientifiques, l'art de chiffrer, de
décomposer et de déduire, que le premier il marquait les causes
fondamentales, j'entends les nationalités, les climats et les
tempéraments; bref, qu'il traitait des sentiments comme on doit en
traiter, c'est-à-dire en naturaliste et en physicien, en faisant des
classifications et en pesant des forces. À cause de tout cela, on l'a
jugé sec et excentrique, et il est demeuré isolé, écrivant des romans,
des voyages, des notes, pour lesquels il souhaitait et obtenait vingt
lecteurs. Et cependant, c'est dans ses livres qu'on trouvera encore
aujourd'hui les essais les plus propres à frayer la route que j'ai tâché
de décrire. Nul n'a mieux enseigné à ouvrir les yeux et à regarder, à
regarder d'abord les hommes environnants et la vie présente, puis les
documents anciens et authentiques, à lire par delà le blanc et le noir
des pages, à voir sous la vieille impression, sous le griffonnage d'un
texte, le sentiment précis, le mouvement d'idées, l'état d'esprit dans
lequel on l'écrivait. C'est dans ses écrits, chez Sainte-Beuve, chez les
critiques allemands que le lecteur verra tout le parti qu'on peut tirer
d'un document littéraire; quand ce document est riche et qu'on sait
l'interpréter, on y trouve la psychologie d'une âme, souvent celle d'un
siècle, et parfois celle d'une race. À cet égard un grand poëme, un beau
roman, les confessions d'un homme supérieur sont plus instructifs qu'un
monceau d'historiens et d'histoires; je donnerais cinquante volumes de
chartes et cent volumes de pièces diplomatiques pour les mémoires de
Cellini, pour les lettres de saint Paul, pour les propos de table de
Luther ou les comédies d'Aristophane. En cela consiste l'importance des
oeuvres littéraires; elles sont instructives, parce qu'elles sont
belles; leur utilité croît avec leur perfection; et si elles fournissent
des documents, c'est qu'elles sont des monuments. Plus un livre rend les
sentiments visibles, plus il est littéraire; car l'office propre de la
littérature, est de noter les sentiments. Plus un livre note des
sentiments importants, plus il est placé haut dans la littérature; car,
c'est en représentant la façon d'être de toute une nation et de tout un
siècle qu'un écrivain rallie autour de lui les sympathies de tout un
siècle et de toute une nation. C'est pourquoi, parmi les documents qui
nous remettent devant les yeux les sentiments des générations
précédentes, une littérature, et notamment une grande littérature est
incomparablement le meilleur. Elle ressemble à ces appareils admirables,
d'une sensibilité extraordinaire, au moyen desquels les physiciens
démêlent et mesurent les changements les plus intimes et les plus
délicats d'un corps. Les constitutions, les religions n'en approchent
pas; des articles de code et de catéchisme ne peignent jamais l'esprit
qu'en gros, et sans finesse; s'il y a des documents dans lesquels la
politique et le dogme soient vivants, ce sont les discours éloquents de
chaire et de tribune, les mémoires, les confessions intimes, et tout
cela appartient à la littérature; en sorte qu'outre elle-même, elle a
tout le bon d'autrui. C'est donc principalement par l'étude des
littératures que l'on pourra faire l'histoire morale et marcher vers la
connaissance des lois psychologiques, d'où dépendent les événements.
J'entreprends ici d'écrire l'histoire d'une littérature et d'y chercher
la psychologie d'un peuple; si j'ai choisi celle-ci, ce n'est pas sans
motif. Il fallait trouver un peuple qui eût une grande littérature
complète, et cela est rare; il y a peu de nations qui aient, pendant
toute leur vie, vraiment pensé et vraiment écrit. Parmi les anciens, la
littérature latine est nulle au commencement, puis empruntée et imitée.
Parmi les modernes, la littérature allemande est presque vide pendant
deux siècles[7]; la littérature italienne et la littérature espagnole
finissent au milieu du dix-septième siècle. Seules, la Grèce ancienne,
la France et l'Angleterre modernes, offrent une série complète de grands
monuments expressifs. J'ai choisi l'Angleterre, parce qu'étant vivante
encore et soumise à l'observation directe, elle peut être mieux étudiée
qu'une civilisation détruite dont nous n'avons plus que les lambeaux, et
parce qu'étant différente, elle présente mieux que la France des
caractères tranchés aux yeux d'un Français. D'ailleurs, il y a cela de
particulier dans cette civilisation, qu'outre son développement
spontané, elle offre une déviation forcée, qu'elle a subi la dernière et
la plus efficace de toutes les conquêtes, et que les trois données d'où
elle est sortie, la race, le climat, l'invasion normande, peuvent être
observées dans les monuments avec une précision parfaite; si bien, qu'on
étudie dans cette histoire les deux plus puissants moteurs des
transformations humaines, je veux dire la nature et la contrainte, et
qu'on peut les étudier sans incertitude ni lacune, dans une suite de
monuments authentiques et entiers. J'ai tâché de définir ces ressorts
primitifs, d'en montrer les effets graduels, d'expliquer comment ils ont
fini par soulever jusqu'à la lumière les grandes oeuvres politiques,
religieuses, littéraires, et de développer le mécanisme intérieur par
lequel le Saxon barbare est devenu l'Anglais que nous voyons
aujourd'hui.

[Footnote 7: De 1550 à 1750.]



HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE.



LIVRE I.

LES ORIGINES.


CHAPITRE I.

Les Saxons.

     I. L'ancienne patrie.--Le sol, la mer, le ciel, le climat.--La
        nouvelle patrie.--Le pays humide et la terre
        ingrate.--Influence du climat sur le caractère.

    II. Le corps.--La nourriture.--Les moeurs.--Les instincts
        rudes en Germanie, en Angleterre.

   III. Les instincts nobles en Germanie.--L'individu.--La
        famille.--L'État.--La religion.--L'_Edda_.--Conception
        tragique et héroïque du monde et de l'homme.

    IV. Les instincts nobles en Angleterre.--Le guerrier et son
        chef.--La femme et son mari.--Poëme de Beowulf.--La société
        barbare et le héros barbare.

     V. Poëmes païens.--Genre et force des sentiments.--Tour de
        l'esprit et du langage.--Véhémence de l'impression et aspérité
        de l'expression.

    VI. Poëmes chrétiens.--En quoi les Saxons sont prédisposés au
        christianisme.--Comment ils se convertissent au
        christianisme.--Comment ils entendent le
        christianisme.--Hymnes de Coedmon.--Hymne des
        Funérailles.--Poëme de Judith.--Paraphrase de la Bible.

   VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les
        Saxons.--Raisons tirées de la conquête saxonne.--Bède, Alcuin,
        Alfred.--Traductions.--Chroniques.--Compilations.--Impuissance
        des latinistes.--Raisons tirées du caractère
        saxon.--Adhelm.--Alcuin.--Vers latins.--Dialogues
        poétiques.--Mauvais goût des latinistes.

  VIII. Opposition des races germaniques et des races
        latines.--Caractère de la race saxonne.--Elle persiste sous la
        conquête normande.


I

Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous
vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de
pente; marécages, landes et bas-fonds: les fleuves, péniblement, se
traînent, enflés et inertes, avec de longues ondulations noirâtres; leur
eau extravasée suinte à travers la rive, et reparaît au delà en flaques
dormantes. En Hollande le sol n'est qu'une boue qui fond; à peine si la
terre surnage çà et là par une croûte de limon mince et frêle, alluvion
du fleuve que le fleuve semble prêt à noyer. Au-dessus planent les
lourds nuages, nourris par les exhalaisons éternelles. Ils tournent
lentement leurs ventres violacés, noircissent, et tout d'un coup fondent
en averses; la vapeur, semblable aux fumées d'une chaudière, rampe
incessamment sur l'horizon. Ainsi arrosées, les plantes pullulent; à
l'angle du Jutland et du continent, dans un sol gras, limoneux, «la
verdure est aussi fraîche qu'en Angleterre[8].» Des forêts immenses
couvrirent la contrée jusqu'au delà du onzième siècle. C'est ici la séve
du pays humide, grossière et puissante, qui coule dans l'homme comme
dans les plantes, et par la respiration, la nourriture, les sensations
et les habitudes, fait ses aptitudes et son corps.

[Footnote 8: Malte-Brun, t. IV, 398, Danemark signifie _champ bas_. Sans
compter les baies, golfes et canaux, la seizième partie du pays est
occupée par les eaux. Le patois jutlandais a encore beaucoup de
ressemblance avec l'anglais.]

Cette terre ainsi faite a un ennemi, la mer. La Hollande ne subsiste que
par ses digues. En 1654, celles de Jutland se rompirent, et quinze mille
habitants furent engloutis. Il faut voir la houle du nord clapoter au
niveau du sol, blafarde et méchante[9]; l'énorme mer jaunâtre arrive
d'un élan sur la petite bande de côte plate qui ne semble pas capable de
lui résister un seul instant; le vent hurle et beugle, les mouettes
crient; les pauvres petits navires s'enfuient à tire-d'aile penchés,
presque renversés, et tâchent de trouver un asile dans la bouche du
fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et précaire,
comme devant une bête de proie; les Frisons, dans leurs lois antiques,
parlent déjà de la ligue qu'ils ont fait ensemble contre «le féroce
Océan.» Même pendant le calme, cette mer reste inclémente. «Devant les
yeux s'étale le grand désert des eaux; au-dessus voguent les nuées, ces
grises et informes filles de l'air, qui de la mer avec leurs seaux de
brouillards, puisent l'eau, la traînent à grand'peine, et la laissent
retomber dans la mer, besogne triste, inutile et fastidieuse[10].» «À
plat ventre étendu, l'informe vent du nord, comme un vieillard grognon,
babille d'une voix gémissante et mystérieuse, et raconte de folles
histoires.» Pluie, vent et houle, il n'y a de place ici que pour les
pensées sinistres ou mélancoliques. La joie des vagues elles-même a je
ne sais quoi d'inquiétant et d'âpre. De la Hollande au Jutland, une file
de petites îles noyées[11] témoigne de leurs ravages; les sables
mouvants que les flots apportent obstruent d'écueils la côte et l'entrée
des fleuves[12]. La première flotte romaine, mille vaisseaux, y périt;
encore aujourd'hui les navires demeurent en vue des ports un mois et
davantage, ballottés sur les grandes vagues blanches, n'osant se risquer
dans le chenal changeant, tortueux, célèbre par les naufrages. L'hiver,
une cuirasse de glace couvre les deux fleuves; la mer repousse les
glaçons qui descendent; ils s'entassent en craquant sur les bancs de
sable, et oscillent; parfois on a vu des vaisseaux, saisis comme par
une pince, se fendre en deux sous leur effort. Figurez-vous, dans cet
air brumeux, parmi ces frimas et ces tempêtes, dans ces marécages et ces
forêts, des sauvages demi-nus, sortes de bêtes de proie, pêcheurs et
chasseurs, mais surtout chasseurs d'hommes; ce sont eux, Saxons, Angles,
Jutes, Frisons aussi[13], et plus tard Danois, qui au cinquième et au
neuvième siècle, avec leurs épées et leurs grandes haches, prirent et
gardèrent l'île de Bretagne.

[Footnote 9: Tableau de Ruysdaël, galerie de M. Baring. Des trois îles
saxonnes, North Strandt, Busen et Héligoland, North Strandt a été
envahie par la mer en 1300, 1483, 1532, 1615, et presque détruite en
1634,--Busen est une plaine unie, battue de tempêtes, qu'il a fallu
entourer d'une digue,--Héligoland a été dévastée par la mer en 800, en
1300, en 1500, en 1649, cette dernière fois si terriblement, qu'il n'est
resté d'elle qu'un morceau.--Turner, I, 118.]

[Footnote 10: Henri Heine, _Die nordsee_. Voir dans Tacite, _Annales_,
liv. II, l'impression des Romains. _Truculentia coeli_.]

[Footnote 11: _Watten_, _Platen_, _Sande_, _Düneninseln_.]

[Footnote 12: C'est à 9 ou 10 milles, près d'Héligoland, qu'on trouve
pour la première fois des profondeurs de vingt perches.]

[Footnote 13: Palgrave, _Saxon commonwealth_, t. I.]

Pays rude et brumeux, semblable au leur, sauf pour la profondeur de sa
mer et la commodité de ses côtes, qui plus tard appellera les vraies
flottes et les grands navires: la verte Angleterre, ce mot ici vient
d'abord aux lèvres, et dit tout. Là aussi l'humidité surabonde; même en
été, le brouillard monte; même dans les jours clairs, on le sent qui va
venir de la grande ceinture maritime, ou sortir de l'immense prairie
toujours abreuvée, qui, dans les bas-fonds, sur les hauteurs, ondule,
coupée de haies, jusqu'au bout de l'horizon. Çà et là, un jet de soleil
s'abat sur les hautes herbes avec un éclat violent, et la splendeur de
la verdure devient éblouissante et brutale. L'eau regorgeante dresse les
tiges mollasses; elles foisonnent fragiles et emplies de séve, et cette
séve est incessamment renouvelée; car les nuages grisâtres rampent sur
un fond de brouillard immobile, et de loin en loin, le bord du ciel est
brouillé par une averse. «Il y a encore des _commons_, comme aux temps
de la conquête, abandonnés[14], sauvages, pleins d'ajoncs et d'herbes
épineuses, avec un cheval çà et là qui paît dans la solitude. Triste
aspect, médiocre terre[15]. Quel travail il a fallu pour l'humaniser!
Quelle impression elle a dû faire sur les hommes du Midi, sur les
Romains de César! Je pensais, en la voyant, aux anciens Saxons, aux
vagabonds de l'Ouest et du Nord, qui étaient venus camper dans ce pays
de marécages et de brumes, sur la lisière des vieilles forêts, au bord
de ces grands fleuves limoneux, qui roulent leur bourbe à la rencontre
des vagues. Il leur fallait vivre en chasseurs et en porchers, devenir,
comme auparavant, athlétiques, féroces et sombres. Mettez la
civilisation en moins sur ce sol. Il ne restera aux habitants que la
guerre, la chasse, la mangeaille et l'ivrognerie. L'amour riant, les
doux songes poétiques, les arts, la fine et agile pensée sont pour les
heureuses plages de la Méditerranée. Ici le barbare, mal clos dans sa
chaumière fangeuse, qui entend la pluie ruisseler pendant des journées
entières sur les feuilles des chênes, quelles rêveries peut-il avoir
quand il contemple ses boues et son ciel terni?»

[Footnote 14: Notes d'un voyage en Angleterre.]

[Footnote 15: Léonce de Lavergne, _De l'agriculture anglaise_. Le sol
est beaucoup plus mauvais que celui de la France.]


II

De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches, et
des cheveux d'un blond rougeâtre; des estomacs voraces, repus de viande
et de fromage, réchauffés par des liqueurs fortes; un tempérament froid,
tardif pour l'amour[16], le goût du foyer domestique, le penchant à
l'ivrognerie brutale: ce sont là encore aujourd'hui les traits que
l'hérédité et le climat maintiennent dans la race, et ce sont ceux que
les historiens romains leur découvrent d'abord dans leur premier pays.
On ne vit point, en ces contrées, sans une abondance de nourriture
solide; le mauvais temps enferme les gens chez eux; il faut, pour les
ranimer, des boissons fortes; les sens y sont obtus, les muscles
résistants, les volontés énergiques. Par toutes ses racines corporelles
l'homme en tout pays plonge dans la nature, et il y plonge d'autant
davantage qu'étant plus inculte, il en est moins affranchi. Ceux-ci en
Germanie, sous leurs tempêtes, dans leurs misérables bateaux de cuir,
parmi les rigueurs et les périls de la vie maritime, se trouvaient entre
tous façonnés pour la résistance et l'entreprise, endurcis au mal et
contempteurs du danger. Pirates d'abord: de toutes les chasses, la
chasse à l'homme est la plus profitable et la plus noble; ils laissaient
le soin de la terre, et des troupeaux aux femmes et aux esclaves;
naviguer, combattre et piller[17], c'était là pour eux toute l'oeuvre
d'un homme libre. Ils se lançaient en mer sur leurs barques à deux
voiles, abordaient au hasard, tuaient, et allaient recommencer plus
loin, ayant égorgé en l'honneur de leurs dieux le dixième de leurs
prisonniers, et laissant derrière eux la lueur rouge de l'incendie.
«Seigneur, disait une litanie, délivrez-nous de la fureur des Jutes.»
«De tous les barbares[18], ce sont les plus fermes de corps et de coeur,
les plus redoutés,» ajoutez les plus «cruellement féroces.» Quand le
meurtre est devenu un métier, il devient un plaisir. Vers le huitième
siècle, la décomposition finale du grand cadavre romain, que Charlemagne
avait tenté de relever et qui s'affaissait dans sa pourriture, les
appela comme des vautours à la proie. Ceux qui étaient restés en
Danemark avec leurs frères de Norvége, païens fanatiques, et acharnés
contre les chrétiens, se lancèrent sur tous les rivages. Leurs rois de
mer[19], «qui n'avaient jamais dormi sous les poutres enfumées d'un
toit, qui n'avaient jamais vidé la corne de bière auprès d'un foyer
habité,» se riaient des vents et des orages, et chantaient: «Le souffle
de la tempête aide nos rameurs; le mugissement du ciel, les coups de la
foudre ne nous nuisent pas; l'ouragan est à notre service et nous jette
où nous voulions aller.» «Nous avons frappé de nos épées, dit un chant
attribué à Ragnar Lodbrog; c'était pour moi un plaisir égal à celui de
tenir une belle fille à mes côtés!... Celui qui n'est jamais blessé mène
une vie ennuyeuse.» Un d'entre eux, au monastère de Peterborough, tue de
sa main tous les moines, au nombre de quatre-vingt-quatre; d'autres,
ayant pris le roi Ælla, lui coupent les côtes jusqu'aux reins, et lui
arrachent les poumons par l'ouverture, de façon à figurer un aigle avec
sa plaie. Harold Pied de Lièvre, ayant saisi son compétiteur Alfred avec
six cents hommes, leur fit crever les yeux et couper les jarrets, ou
scalper le crâne, ou dévider les entrailles. Supplices et carnages,
besoin du danger, fureur de destruction, audaces obstinées et insensées
du tempérament trop fort, déchaînement des instincts carnassiers, ce
sont là les traits qui apparaissent à chaque pas dans les anciennes
Sagas. La fille du Iarl danois, voyant Egill qui veut s'asseoir auprès
d'elle, le repousse avec mépris, lui reprochant «d'avoir rarement fourni
aux loups des mets chauds, de n'avoir pas vu dans tout l'automne le
corbeau croassant au-dessus du carnage.» Mais Egill la saisit et
l'apaise en chantant: «J'ai marché avec mon glaive sanglant, de sorte
que le corbeau m'a suivi. Furieux, nous avons combattu, le feu planait
sur la demeure des hommes, et nous avons endormi dans le sang ceux qui
veillaient aux portes de la ville.» Par ces propos de table et ces goûts
de jeune fille, jugez du reste[20].

[Footnote 16: Tacite, _De moribus Germanorum_, passim: Diem, noctemque
continuare potando, nulli probrum.--Sera juvenum Venus.--Totos dies
juxta focum atque ignem agunt.--Dargaud, _Voyage en Danemark_. Six repas
par jour, le premier à 5 heures du matin. Voir les figures et les repas
à Hambourg et à Amsterdam.]

[Footnote 17: Bède, V. 10. Sidoine, VIII, 6. Lingard, _Histoire
d'Angleterre_.]

[Footnote 18: Zosime, III, 147. Ammien Marcellin, XXVIII, 526.]

[Footnote 19: Vikings. Aug. Thierry, _Hist. sancti Edmundi_, t. VI, 441
apud Surium. Voir l'_Yglingasaga_, et surtout la _Saga d'Egill_.]

[Footnote 20: Francs, Frisons, Saxons, Danois, Norvégiens, Islandais,
sont un même peuple. La langue, les lois, la religion, la poésie
diffèrent à peine. Ceux qui sont plus au nord restent plus tardivement
dans les moeurs primitives. La Germanie aux quatrième et cinquième
siècles, le Danemark et la Norvége au septième et au huitième, l'Islande
aux dixième et onzième siècles, offrent le même état, et les documents
de chaque pays peuvent combler les lacunes qu'il y a dans l'histoire des
autres.]

Les voici maintenant en Angleterre, plus sédentaires et plus riches:
croyez-vous qu'ils soient beaucoup changés? Changés peut-être, mais en
pis, comme les Francs, comme tous les barbares qui passent de l'action à
la jouissance. Ils sont plus gloutons, ils dépècent leurs porcs, ils
s'emplissent de viandes, ils avalent coup sur coup l'hydromel, la bière,
le vin de _pigment_, toutes ces fortes et âpres boissons qu'ils ont pu
ramasser, et se trouvent égayés et ranimés. Ajoutez-y le plaisir de se
battre. Ce n'est pas avec de tels instincts qu'on atteint vite à la
culture; pour la trouver naturelle et prompte, il faut aller la chercher
dans les sobres et vives populations du Midi. Ici le tempérament lent et
lourd[21] reste longtemps enseveli dans la vie brutale; au premier
aspect, nous autres, gens de race latine, nous ne voyons jamais chez eux
que de grandes et grosses bêtes, maladroites et ridicules quand elles ne
sont pas dangereuses et enragées. Jusqu'au seizième siècle, le corps de
la nation, dit un vieil historien, ne se composa guère que de pâtres,
gardeurs de bêtes à viande et à laine; jusqu'à la fin du dix-huitième,
l'ivrognerie fut le plaisir de la haute classe; il est encore celui de
la basse, et tous les raffinements des délicatesses et de l'humanité
moderne n'ont point aboli chez eux l'usage des verges et des coups de
poing. Si le barbare carnivore, belliqueux, buveur, dur aux intempéries,
apparaît encore sous la régularité de notre société et sous la douceur
de notre politesse, imaginez ce qu'il devait être lorsque, débarqué avec
sa bande sur un territoire dévasté ou désert et pour la première fois
devenu sédentaire, il voyait à l'horizon les pâturages communs de la
Marche, et la grande forêt primitive qui fournissait des cerfs à ses
chasses et des glands à ses porcs! Ils étaient «d'appétit grand et
grossier[22],» disent les anciennes histoires. Encore au temps de la
conquête[23], «la coutume de boire excessivement était le vice commun
des gens du haut rang, et ils y passaient, sans interruption, les jours
et les nuits entières.» Henri de Huntington, au douzième siècle,
regrettant l'antique hospitalité, dit que les rois normands ne
fournissent à leurs courtisans qu'un repas par jour, tandis que les rois
saxons en fournissaient quatre. Un jour qu'Athelstan visitait avec les
nobles sa parente Ethelflède, la provision d'hydromel fut épuisée du
premier coup par la grandeur des rasades; mais saint Dunstan, ayant
deviné, l'immensité de l'estomac royal, avait muni la maison, en sorte
«que les échansons, selon la coutume des fêtes royales, purent _toute la
journée_ servir à boire dans des cornes et autres vaisseaux.» Quand les
convives étaient rassasiés, la harpe passait de mains en mains, et la
rude harmonie de ces voix profondes montait haut sous les voûtes. Les
monastères eux-mêmes, au temps du roi Edgard, retentissaient jusqu'au
milieu de la nuit de jeux, de chants et de danses. Crier, boire,
s'agiter, sentir ses veines échauffées et gonflées par le vin, entendre
et voir autour de soi le tumulte de l'orgie, c'était le premier besoin
des barbares[24]. La pesante brute humaine s'assouvit de sensations et
de bruit.

[Footnote 21: Tacite, _De moribus Germanorum_, XXII: Gens nec astuta,
nec callida.]

[Footnote 22: _Pictorial history of England_, by Craig and Mac-Farlane,
I, 337. W. de Malmsbury. Henri de Huntington, VI, 365.]

[Footnote 23: Turner, _History of the Anglo-Saxons_, III, 29.]

[Footnote 24: Tacite, _De moribus Germanorum_, XXII, XXIII.]

Pour cet appétit, il y a une pâture plus forte, j'entends les coups et
les batailles. En vain, ils s'attachent au sol et deviennent
cultivateurs en troupes distinctes et en des endroits distincts,
enfermés[25] dans leur marche avec leur parenté et leurs compagnons,
liés entre eux, séparés d'autrui, bornés par des limites sacrées, par
des chênes séculaires où ils ont gravé des figures d'oiseaux et de
bêtes, par des perches plantées au milieu des marais et dont le
violateur est puni de supplices atroces. En vain ces Marches et ces Gaus
se groupent en états et finissent par former une société demi-réglée,
pourvue d'assemblées, et régie par des lois, conduite par un roi unique;
sa structure même indique les besoins auxquels elle pourvoit. C'est pour
maintenir la paix qu'ils s'assemblent; ce sont des traités de paix
qu'ils concluent entre eux dans leurs parlements; ce sont des provisions
pour la paix qu'ils établissent dans leurs lois. La guerre est partout
et journalière; il s'agit de ne pas être tué, rançonné, mutilé, pillé,
pendu, et, par surcroît, violée si l'on est femme[26]. Chaque homme est
tenu d'être armé, et prêt, avec son bourg ou sa ville, de repousser les
maraudeurs; ceux-ci vont par bandes; il y en a de trente-cinq et au
delà. L'animal est encore trop puissant, trop fougueux, trop indompté.
La colère et la convoitise le jettent tout d'abord sur sa proie.
L'histoire, telle que nous l'avons des Sept-Royaumes[27], ressemble à
«celle des corbeaux et des milans.» Ils ont tué ou asservi les Bretons,
ils combattent les Gallois qui restent, les Irlandais, les Pictes, ils
se massacrent entre eux, ils sont hachés et taillés en pièces par les
Danois. En cent ans, sur quatorze rois de Northumbrie, il y en a sept
tués et six déposés. Penda le Mercien tue cinq rois, et, pour prendre la
ville de Bamborough, démolit tous les villages voisins, amoncelle leurs
ruines en un bûcher immense capable de brûler les habitants, entreprend
d'exterminer les Northumbres, et périt lui-même par l'épée à
quatre-vingts ans. Beaucoup d'entre eux sont assassinés par leurs
thanes; tel thane est brûlé vif; les frères s'égorgent en trahison. Chez
nous, la culture a interposé entre le désir et l'action le tissu
entre-croisé et amollissant des réflexions et des calculs; ici la
détente est soudaine, et le meurtre et toute action extrême en partent à
l'instant. Le roi Edwy[28], ayant épousé Elgita, sa parente à un degré
prohibé, quitta, le jour même du couronnement, la salle où l'on buvait,
pour aller près d'elle. Les nobles se crurent insultés, et sur-le-champ
l'abbé Dunstan s'en fut lui-même chercher le jeune homme. «Il trouva la
femme adultère, dit le moine Osbern, sa mère et le roi ensemble sur le
lit de débauche. Il en arracha le roi violemment, et, lui mettant la
couronne sur la tête, le ramena devant les thanes.» Alors Elgita envoya
des hommes pour arracher les yeux de l'abbé, puis, sur une révolte, se
sauva avec le roi, «en se cachant par les chemins; mais les gens du
Nord, l'ayant saisie, «lui coupèrent les muscles des jarrets, puis lui
firent subir la mort dont elle était digne.» Barbarie sur barbarie: «À
Bristol, au temps de la conquête[29], la coutume était d'acheter des
hommes et des femmes dans toutes les parties de l'Angleterre et de les
exporter en Irlande pour les vendre avec profit. Les acheteurs
engrossaient ordinairement les jeunes femmes, et les menaient enceintes
au marché afin d'en tirer un meilleur prix. Vous auriez vu avec chagrin
de longues files de jeunes gens des deux sexes de la plus grande beauté,
liés avec des cordes et journellement exposés en vente.... Ils vendaient
ainsi comme esclaves leurs plus proches parents et même leurs propres
enfants....» Et le chroniqueur ajoute qu'ayant abandonné cet usage, «ils
donnèrent ainsi un exemple à tout le reste de l'Angleterre.»--Veut-on
savoir ce qu'étaient les moeurs dans les plus hauts rangs, dans la
famille du dernier roi[30]? Harold servait à boire au roi Édouard le
Confesseur. Soudain Tosti, son frère, irrité de sa faveur, le saisit aux
cheveux; on les sépare. Tosti s'en va à Hereford, où Harold avait fait
préparer un grand banquet royal, tue les serviteurs d'Harold, leur coupe
la tête et les membres qu'il met dans des vases de bière, de vin,
d'hydromel et de cidre, et envoie dire au roi: «Si tu vas à ta ferme, tu
y trouveras force chair salée, mais tu feras bien d'emporter quelques
autres pièces avec toi.» L'autre frère d'Harold, Sweyn, avait violé
l'abbesse Edgive, assassiné le thane Beorn, et, banni du pays, s'était
fait pirate. À voir leurs coups de main, leur férocité, leurs
ricanements de cannibales, on devine qu'ils n'avaient pas beaucoup de
chemin à faire pour redevenir rois de la mer et parents de ces
sectateurs d'Odin qui mangeaient la chair crue, pendaient des hommes aux
arbres sacrés d'Upsal en guise de victimes, et se tuaient eux-mêmes pour
mourir dans le sang comme ils avaient vécu. Vingt fois le vieil instinct
farouche reparaît sous la mince croûte du christianisme. Au onzième
siècle, «Sigeward[31], le grand duc de Northumberland, atteint d'un flux
de ventre et sentant sa mort prochaine: «Quelle honte pour moi, dit-il,
de n'avoir pu mourir dans tant de guerres, et de finir ainsi de la mort
des vaches! Au moins revêtez-moi de ma cuirasse, ceignez-moi mon épée,
mettez mon casque sur ma tête, mon bouclier dans ma main gauche, ma
hache dorée dans ma main droite, afin qu'un grand guerrier comme moi
meure en guerrier.» On fit comme il disait, et il mourut ainsi
honorablement avec ses armes.» Ils avaient fait un pas hors de la
barbarie, mais ce n'était qu'un pas.

[Footnote 25: Kemble, _Saxons in England_, I, 70; II, 184. «Les actes
d'un parlement anglo-saxon sont une série de _traités de paix_ entre
toutes les associations qui composent l'État, une révision et un
renouvellement continuels de toutes les alliances offensives et
défensives entre tous les hommes libres. Ils sont universellement des
contrats mutuels pour le maintien de la paix.» (Frid.)]

[Footnote 26: Turner, III, 238. _Lois d'Ina_.]

[Footnote 27: Mot de Milton (_Kites and Crows_). Lingard, t. I, ch. III.
Cette histoire ressemble beaucoup à celle des Francs dans les Gaules.
Voy. Grégoire de Tours. Les Saxons comme les Francs s'amollissent un
peu, mais surtout se dépravent, et sont pillés et massacrés par leurs
frères du Nord restés sauvages.]

[Footnote 28: _Pictorial history_, I, 171. _Vita sancti Dunstani_.
_Anglia sacra_, II.]

[Footnote 29: _Pictorial history_, I, 270. Vie de S. Wulston, évêque.]

[Footnote 30: «Tantæ sævitiæ erant fratres illi quod, cum alicujus
nitidam villam conspicerent, dominatorem de nocte interfici juberent,
totamque progeniem illius possessionemque defuncti obtinerent.» Turner,
III, 32. Henri de Huntington, VI, 367.]

[Footnote 31: _Penè gigas statura_, dit le chroniqueur. 1055. Kemble, I,
393. Henri de Huntington, liv. VI, 367.]


III

Sous cette barbarie native, il y avait des penchants nobles, inconnus au
monde romain, et qui de ses débris devaient tirer un meilleur monde. Au
premier rang, «un certain sérieux qui les écarte des sentiments frivoles
et les mène sur la voie des sentiments élevés[32].» Dès l'origine, en
Germanie, on les trouve tels, sévères de moeurs, avec des inclinations
graves et une dignité virile. Ils vivent solitairement, chacun près de
la source ou du bois qui lui a plu[33]. Même dans leurs villages, leurs
chaumières ne se touchent pas; ils ont besoin d'indépendance et d'air
libre. Nul goût pour la volupté: chez eux l'amour est tardif,
l'éducation dure, la nourriture simple; pour tous divertissements, ils
chassent l'uroch et sautent parmi les épées nues. L'ivresse violente et
les paris dangereux, c'est de ce côté qu'ils donnent prise; ils sont
enclins à rechercher, non les plaisirs doux, mais l'excitation forte. En
toutes choses, dans les instincts rudes et dans les instincts mâles, ils
sont des _hommes_. Chacun chez soi, sur sa terre et dans sa hutte, est
maître de soi, debout et entier, sans que rien le courbe ou l'entame.
Quand la communauté prend quelque chose de lui, c'est qu'il l'accorde.
Il voté armé dans toutes les grandes résolutions communes, juge dans
l'assemblée, fait des alliances et des guerres privées, émigré, agit et
ose[34]. L'Anglais moderne est déjà tout entier dans ce Saxon. S'il se
plie, c'est qu'il veut bien se plier; il n'est pas moins capable
d'abnégation que d'indépendance: le sacrifice est fréquent ici, l'homme
y fait bon marché de son sang et de sa vie. Chez Homère, le guerrier
faiblit souvent, et on ne le blâme point de fuir. Dans les Sagas, dans
l'Edda, il est tenu d'être trop brave; en Germanie, le lâche est noyé
dans la boue, sous une claie. À travers les emportements de la brutalité
primitive, on voit percer obscurément la grande idée du devoir, qui est
celle de la contrainte exercée par soi sur soi en vue de quelque but
noble. Chez eux le mariage est pur et la pudicité volontaire. Chez les
Saxons, l'homme adultère est puni de mort, la femme obligée de se
pendre, ou percée à coups de couteau par ses compagnes. Les femmes des
Cimbres, ne pouvant obtenir de Marius la sauvegarde, de leur chasteté,
se sont tuées par multitudes de leur propre main. Ils croient qu'il y a
dans les femmes «quelque chose de saint,» n'en épousent qu'une, et lui
gardent leur foi. Depuis quinze siècles, l'idée du mariage n'a pas
changé dans cette race[35]. L'épouse, en entrant sous le toit de son
mari, sait qu'elle se donne tout entière[36], «qu'elle n'aura avec lui
qu'un corps, qu'une vie; qu'elle n'aura nulle pensée, nul désir au delà;
qu'elle sera la compagne de ses périls et de ses travaux; qu'elle
souffrira et osera autant que lui dans la paix et dans la guerre.» Comme
elle, il sait se donner: quand il a choisi son chef, il s'oublie en lui,
il lui attribue sa gloire, il se fait tuer pour lui; «celui-là est
infâme pour toute sa vie, qui revient sans son chef du champ de
bataille[37].» C'est sur cette subordination volontaire que s'assiéra
la société féodale. L'homme, dans cette race, peut accepter un
supérieur, être capable de dévouement et de respect. Replié sur lui-même
par la tristesse et la rudesse de son climat, il a découvert la beauté
morale pendant que les autres découvraient la beauté sensible. Cette
espèce de brute nue qui gît tout le long du jour auprès de son feu,
inerte et sale, occupée à manger et à dormir[38], dont les organes
rouillés ne peuvent suivre les linéaments nets et fins des heureuses
formes poétiques, entrevoit le sublime dans ses rêves troubles. Il ne le
figure pas, il le sent; sa religion est déjà intérieure, comme elle le
sera lorsqu'au seizième siècle il rejettera le culte sensible importé de
Rome, et consacrera la foi du coeur[39]. Ses dieux ne sont point
enfermés dans des murailles; il n'a point d'idoles. Ce qu'il désigne par
des noms divins, c'est ce je ne sais quoi d'invisible et de grandiose
qui circule à travers la nature et qu'on devine au delà d'elle[40],
mystérieux infini que les sens n'atteignent pas, mais que «la vénération
révèle;» et quand plus tard les légendes précisent et altèrent cette
vague divination des puissances naturelles, une idée reste debout dans
ce chaos de rêves gigantesques: c'est que ce monde est une guerre et
que l'héroïsme est le souverain bien.

[Footnote 32: «Ein sinniger Ernst, der sie dem Eitlen entfuhrt, und auf
die Spur des Erhabenen leitet.» Grimm, _Mythologie_, 52. Vorrede.]

[Footnote 33: Tacite, XX, XXIII, XI, XII, XIII _et passim_. On peut voir
encore les traces de ce goût dans les constructions anglaises.]

[Footnote 34: Tacite, XII.]

[Footnote 35: «Une fois mariées, ce sont exactement des couveuses
occupées à faire des enfants, et en adoration perpétuelle devant le
faiseur.» Stendhal, _de l'Amour en Allemagne_.]

[Footnote 36: Tacite, XIX, VIII, XVI. Kemble, I, 232.]

[Footnote 37: Tacite, XIV. Kemble, I, 32.]

[Footnote 38: «In omni domo, nudi et sordidi.... Plus per otium
transigunt, dediti somno, ciboque; totos dies juxta focum atque ignem
agunt.»]

[Footnote 39: Grimm, 53, Vorrede, Tacite, X.]

[Footnote 40: «Deorum nominibus appellant secretum illud, quod sola
reverentia vident.» Plus tard, à Upsal par exemple, il y eut des
statues. (Adam de Brême.)

Wuotan (Odin) signifie, par sa racine, le Tout-Puissant, celui qui
pénètre et circule à travers tout. (Grimm, _Mythologie_.)]

Au commencement, disent ces vieilles légendes écrites en Islande[41], il
y avait deux mondes: Nilflheim le glacé et Muspill le brûlant. Des
gouttes de la neige fondante naquit un géant, Ymer. «Ce fut le
commencement des siècles,--quand Ymer s'établit.--Il n'y avait ni
sables, ni mers, ni ondes fraîches.--On ne trouvait ni terres, ni ciel
élevé.--Il y avait le gouffre béant,--mais de l'herbe nulle part.»--Il
n'y avait qu'Ymer, l'horrible Océan glacé, avec ses enfants, nés de ses
pieds et de son aisselle, puis leur informe lignée, les Terreurs de
l'abîme, les Montagnes stériles, les Ouragans du Nord, et le reste des
êtres malfaisants, ennemis du soleil et de la vie. Alors la vache
Andhumbla, née aussi de la neige fondante, mit à nu, en léchant le givre
des rochers, un homme, Bur, dont les petits-fils tuèrent Ymer. «De sa
chair ils firent la terre, de son sang le sol et les fleuves, de ses os
les montagnes, de sa tête le ciel, et de son cerveau enfin les nuées.»
Ainsi commença la guerre entre les monstres de l'hiver et les dieux
lumineux, fécondants, Odin, le fondateur, Balder, le doux et le
bienfaisant, Thor, le tonnerre d'été qui épure l'air et par les pluies
nourrit la terre. Longtemps les dieux combattront contre «les Iotes
glacés,» contre les noires puissances bestiales, contre le loup Fenris,
qu'ils tiendront enchaîné, contre le grand Serpent, qu'ils plongeront
dans la mer, contre le perfide Loki, qu'ils lieront sur des rochers,
sous une vipère dont le venin distillera incessamment sur son visage.
Longtemps les braves qui par une mort sanglante ont mérité d'être mis
«dans les enclos d'Odin et s'y livrent un combat chaque jour,» aideront
les dieux dans leur grande guerre. Un jour pourtant viendra où, dieux et
hommes, ils seront vaincus: «Alors tremble le grand frêne
d'Yggdrasil.--Il frissonne, le vieil arbre.--Le Iote Loki brise ses
liens.--Les ombres frémissent sur les routes de l'Enfer,--jusqu'à ce que
le feu de Surtr--ait dévoré l'arbre.--Le nocher Hrymr s'avance de
l'Orient, un bouclier le couvre.--Izrmungandr se roule--avec une rage de
géant.--Le serpent soulève les flots,--l'aigle bat des ailes,--l'oiseau
au bec pâle déchire les cadavres.--Le navire Naglfar est lancé.--Surtr
arrive du Midi avec les épées désastreuses.--Le soleil resplendit sur
les glaives des dieux héros.--Les montagnes de rochers s'ébranlent,--les
géantes tremblent.--Les ombres foulent le chemin de l'enfer,--le ciel
s'entr'ouvre.--Le soleil commence à noircir,--la terre s'affaisse dans
la mer.--Elles disparaissent du ciel,--les étoiles brillantes.--La fumée
tourbillonne--autour du feu destructeur du monde.--La flamme gigantesque
joue--contre le ciel même.» Les dieux périssent tour à tour dévorés par
les monstres, et la légende céleste, lugubre et grandiose ici comme
l'histoire humaine, annonce des cours de combattants et de héros.

[Footnote 41: Voyez _passim_. Edda Soemundi, Edda Snorri. Ed.
Copenhague, 3 vol.

M. Bergmann en a traduit plusieurs poëmes; j'emprunte parfois sa
traduction. Visions de la Vala. Discours de Vafthrudnis, etc.]

Nulle crainte de la douleur, nul souci de la vie. Ils en font litière
sitôt que leur idée les prend. Le frémissement des nerfs, la répugnance
de l'instinct animal qui, devant les plaies et la mort, se rejette en
arrière, tout disparaît sous la volonté irrésistible. Voyez dans leur
épopée[42] le sublime pousser au milieu de l'horrible, comme une
éclatante fleur de pourpre au milieu d'une mare de sang. Sigurd a
enfoncé son épée dans le coeur du dragon Fafnir, et «à ce moment tous
deux se regardent.» Alors Fafnir chante en mourant:

[Footnote 42: Fafnismâl, Edda, t. III. Cette épopée est commune aux
races du Nord comme l'Iliade aux peuplades de la Grèce, et se retrouva
presque tout entière en Allemagne dans les Niebelungen.]

«Jeune homme, jeune homme!--de quel jeune homme es-tu né?--de quelle
race d'hommes es-tu?--Car tu as trempé et rougi dans Fafnir--ton épée,
cette épée étincelante.--Ton fer s'est arrêté dans mon coeur.»

«C'est mon coeur qui m'a poussé.--Ce sont mes mains qui ont accompli
l'oeuvre,--mes mains et mon fer aigu.--Rarement il devient brave--et
aguerri aux blessures,--celui qui tremble--au moment du danger!»

Sur ce cri d'aigle triomphant, Régin, le frère de Fafnir, arrive, lui
arrache le coeur, boit le sang de la blessure et s'endort. Cependant
Sigurd, qui faisait rôtir le coeur, porte sans y penser son doigt
sanglant à sa bouche. Aussitôt il comprend le langage des oiseaux qui
gazouillent au-dessus de lui dans les feuilles vertes des arbres. Ils
l'avertissent de se défier de Régin. Sigurd coupe la tête de Régin,
mange le coeur de Fafnir, boit son sang et celui de son frère. C'est
parmi «cette rosée de meurtres» que végètent ici le courage et la
poésie. Sigurd a conquis Brynhild, la vierge indomptée, en traversant la
flamme et en lui fendant sa cuirasse, et il a dormi avec elle trois
nuits, mais ayant placé entre elle et lui son épée, «sans prendre entre
ses bras la jeune fille florissante, sans lui donner un baiser,» parce
que, selon la foi jurée, il doit la remettre à son ami Gunnar. Elle,
amoureuse de lui, «demeurait assise seule,--à la chute du jour,--et
ouvertement,--se dit en elle-même:--J'aurai Sigurd,--ou je
mourrai,--Sigurd, l'homme florissant de jeunesse,--je l'aurai dans mes
bras.» Mais le voyant marié, elle le fit tuer. «Alors elle rit,
Brynhild,--la fille de Budli,--cette fois-là seulement,--de tout son
coeur,--lorsque du lit,--on put entendre--le cri éclatant de la veuve.»
Elle-même, revêtant sa cuirasse, se perça de son glaive, et, pour
dernière demande, se fit étendre sur un grand bûcher avec Sigurd, l'épée
entre eux, comme au jour où ils avaient dormi ensemble, avec des
boucliers, avec des esclaves ornés d'or, avec deux faucons, avec cinq
femmes, avec huit serviteurs, avec son père nourricier et sa nourrice,
et tous brûlèrent ensemble. Cependant Gudrun, la veuve, restait immobile
près du corps et ne pouvait pleurer. Les femmes des chefs vinrent près
d'elle, et chacune pour la consoler lui conta ses propres peines, toutes
les calamités des grandes dévastations et de l'antique vie barbare.
«Alors parla Gjaflogd,--soeur de Gjuki:--«Je sais que sur la terre--je
suis entre toutes la plus dénuée de joie.--De cinq maris--j'ai souffert
la perte,--et aussi de deux filles,--de trois soeurs,--de huit
frères;--pourtant me voilà, et je survis seule.»--Alors parla
Herborgd,--reine de la terre des Huns:--«Moi j'ai à raconter--un deuil
plus cruel.--Mes sept fils,--dans la région de l'Est,--et mon mari le
huitième--sont morts dans la bataille.--Mon père et ma mère,--mes quatre
frères,--le vent a joué avec eux--dans la mer.--Le flot a battu--le
plancher de leur vaisseau.--Moi-même j'étais forcée de recueillir leurs
corps,--moi-même j'étais forcée de veiller à leur sépulture,--moi-même
j'étais forcée--de faire leurs funérailles.--Tout cela, je l'ai
souffert--en une année,--et pendant ce temps,--nul d'entre les
hommes--ne m'a apporté de consolation.--Cependant j'étais enchaînée--et
captive de guerre,--quand six mois de cette année se furent
écoulés.--J'étais forcée de parer--la femme d'un chef de guerre--et de
lui attacher sa chaussure--chaque matin. Elle me menaçait--par jalousie,
et me frappait de rudes coups.»--Tout cela est vain, nulle parole ne
peut mouiller ces yeux secs; il faut qu'on mette le corps sanglant sur
ses genoux pour lui tirer des larmes. Alors elle éclate, s'affaisse, et
les cygnes de sa cour répondent à ses cris. Elle mourrait, comme Sigrun,
sur le cadavre de celui qu'elle a uniquement aimé, si par un breuvage
magique on ne lui faisait perdre la mémoire. Ainsi dénaturée, elle part
pour épouser Atli, le roi des Huns. Et néanmoins elle part malgré elle,
avec des prédictions sinistres. Car le meurtre engendre le meurtre; et
ses frères, les meurtriers de Sigurd, attirés chez Atli, vont tomber à
leur tour dans un piége pareil à celui qu'ils ont tendu. Gunnar est lié,
et l'on veut qu'il livre le trésor; il répond avec l'étrange rire des
barbares: «Je demande qu'on me mette dans la main--le coeur de mon frère
Högni,--le coeur sanglant,--arraché de la poitrine du puissant
cavalier,--du fils de roi,--avec un poignard émoussé.»--Ils arrachèrent
le coeur--de la poitrine de l'esclave Hjalli.--Ils le mirent sanglant
sur un plat--et le portèrent à Gunnar....--Alors parla Gunnar,--le chef
des hommes:--«Ici est le coeur--de Hjalli le lâche.--Il ne ressemble pas
au coeur de Högni le brave.--Il tremble beaucoup--maintenant qu'il est
sur le plat.--Il tremblait davantage--quand il était dans sa
poitrine.»--....«Högni rit--lorsqu'on coupa jusqu'à son coeur,--jusqu'au
coeur vivant du guerrier qui savait arranger le panache des casques.--Il
ne pensa pas du tout à pleurer.--Ils mirent le coeur sanglant dans un
plat--et le portèrent à Gunnar.--Gunnar, d'un visage serein, parla
ainsi,--le vaillant Niflung!--«Voici le coeur--d'Högni le brave!--Il ne
ressemble pas au coeur--de Hjalli le lâche.--Il tremble peu--maintenant
qu'il est dans le plat.--Il tremblait beaucoup moins--quand il était
dans sa poitrine.--Que n'es-tu,--Atli,--aussi loin de mes yeux--que tu
seras toujours loin--de nos colliers, de notre trésor!--À moi seul est
confié maintenant--tout le trésor caché,--toute la richesse des
Niflungs.--Car Högni n'est plus parmi les vivants.--Je n'étais point
rassuré--tant que nous vivions tous deux.--Mais maintenant je suis
tranquille,--car je survis seul.» Suprême insulte de l'homme sûr de soi,
à qui rien ne coûte pour s'assouvir, ni sa vie ni celle d'autrui. On l'a
jeté parmi les serpents, et il y est mort, frappant du pied sa harpe.
Mais la flamme inextinguible de la vengeance a passé de son coeur dans
celui de sa soeur; cadavre sur cadavre, on les voit tomber tour à tour
l'un sur l'autre; une sorte de fureur colossale les précipite les yeux
ouverts dans la mort. Elle a égorgé les enfants qu'elle a eus d'Atli,
elle lui donne à manger leurs coeurs dans du miel, un jour qu'il revient
du carnage, et rit froidement en lui découvrant de quelle pâture il
s'est repu. Les Huns hurlent, et sur les bancs, sous les tentes, chacun
pleure; elle ne pleure point; elle n'a point pleuré depuis la mort de
Sigurd, ni sur ses frères «au coeur d'ours,» ni sur «ses tendres
enfants, ses enfants sans défiance.» La nuit venue, elle égorge Atli
dans son lit, met le feu au palais, brûle tous les serviteurs et toutes
les femmes guerrières. Jugez par ce monceau de dévastations et de
carnages à quels excès la volonté ici est tendue. Il y avait des hommes
parmi eux, les Berserkirs[43] qui, dans la bataille, saisis par une
sorte de folie, déchaînaient tout d'un coup une force surhumaine et ne
sentaient plus les blessures. Voilà le héros tel qu'il est conçu dans
cette race à sa première aurore. N'est-il pas étrange de les voir mettre
le bonheur dans les batailles et la beauté dans la mort? Y a-t-il un
peuple, Hindous, Persans, Grecs ou Gaulois, qui se soit formé de la vie
une conception aussi tragique? Y en a-t-il qui ait peuplé sa pensée
enfantine de songes aussi funèbres? Y en a-t-il un qui ait chassé aussi
entièrement de ses rêves la douceur de la jouissance et la mollesse de
la volupté? L'effort, l'effort tenace et douloureux, l'exaltation dans
l'effort, voilà leur état préféré. Carlyle disait bien que dans la
sombre obstination du travailleur anglais subsiste encore la rage
silencieuse de l'ancien guerrier scandinave. Lutter pour lutter, c'est
là leur plaisir. Avec quelle tristesse, quelle fureur et quels dégâts un
pareil naturel se déborde, on le verra dans Byron et dans Shakspeare;
avec quelle efficacité, avec quels services il s'endigue et s'emploie
sous les idées morales, on le verra dans les puritains.

[Footnote 43: Ce mot désigne les hommes qui combattaient sans cuirasse,
probablement vêtus d'une simple blouse.]


IV

Ils viennent s'établir en Angleterre, et si désordonnée que soit la
société qui les assemble, elle est fondée, comme en Germanie, sur des
sentiments généreux. La guerre est à chaque porte, je le sais, mais les
vertus guerrières sont derrière chaque porte; le courage d'abord, et
aussi la fidélité. Sous la brute il y a l'homme libre et aussi l'homme
de coeur. Il n'y a point d'homme parmi eux qui, à ses propres
risques[44], ne puisse faire des ligues, aller combattre au dehors,
tenter les entreprises. Il n'y a pas de groupe d'hommes libres parmi eux
qui, dans leur Witanagemot, ne renouvelle incessamment ses alliances
avec autrui. Chaque parenté, dans sa marche, forme une ligue dont tous
les membres, «frères de l'épée,» se défendent l'un l'autre, et réclament
l'un pour l'autre, aux dépens de leur sang, le prix du sang. Chaque chef
dans sa salle compte qu'il a des amis, non des mercenaires, dans les
fidèles qui boivent sa bière, et qui ayant reçu de lui, en marque
d'estime et de confiance, des bracelets, des épées et des armures, se
jetteront entre lui et les blessures le jour du combat[45].
L'indépendance et l'audace bouillonnent dans ce jeune monde avec des
violences et des excès; mais en elles-mêmes ce sont des choses nobles,
et les sentiments qui les disciplinent, je veux dire le dévouement
affectueux et le respect de la foi donnée, ne le sont pas moins. Ils
apparaissent dans les lois, ils éclatent dans la poésie. C'est la
grandeur du coeur ici qui fournit à l'imagination sa matière. Les
personnages ne sont point égoïstes et rusés comme ceux d'Homère. Ce sont
de braves coeurs, simples[46] et forts, «fidèles à leurs parents, à leur
seigneur dans le jeu des épées, fermes et solides envers ennemis et
amis,» prodigues de courage et disposés au sacrifice. «Tout vieux que je
suis, dit l'un d'eux, je ne bougerai pas d'ici. Je pense à mourir au
côté de mon seigneur, près de cet homme que j'ai tant aimé.... Il tint
sa parole, la parole qu'il avait donnée à son chef, au distributeur des
trésors, lui promettant qu'ils reviendraient ensemble à la ville, sains
et saufs dans leurs maisons, ou que tous les deux ils tomberaient dans
l'armée, à l'endroit du carnage, expirant de leurs blessures. Il gisait
comme un fidèle serviteur auprès de son seigneur.» Quoique maladroits à
parler, leurs vieux poëtes trouvent des mots touchants quand il s'agit
de peindre ces amitiés viriles. On est ému quand on les entend conter
comment le vieux «roi embrassa le meilleur des thanes, et lui mit ses
bras autour du col...,» comment «les larmes coulaient sur les joues du
chef à tête grise.... Le vaillant homme lui était si cher!--Il ne
pouvait point arrêter le flot qui montait de sa poitrine. Dans son
coeur, profondément dans les liens de sa pensée, il soupirait
secrètement après ce cher homme!» Si peu nombreux que soient les chants
qui nous restent, ils reviennent sur ce sujet: l'homme exilé pense en
rêve à son seigneur[47]; «il lui semble dans son esprit--qu'il le baise
et l'embrasse,--et qu'il pose sur ses genoux--ses mains et sa
tête,--comme jadis parfois,--dans les anciens jours,--lorsqu'il
jouissait de ses dons.--Alors il se réveille,--le mortel sans amis.--Il
voit devant lui--les routes désertes,--les oiseaux de la mer qui se
baignent,--étendant leurs ailes,--le givre et la neige qui descendent,
mêlés de grêle.--Alors sont plus pesantes--les blessures de son
coeur.»--«Bien souvent, dit un autre, nous étions convenus tous
deux--que rien ne nous séparerait,--sauf la mort seule.--Maintenant ceci
est changé,--et notre amitié est--comme si elle n'avait jamais été.--Il
faut que j'habite ici--bien loin de mon ami bien-aimé,--que j'endure des
inimitiés.--On me contraint à demeurer--sous les feuillages de la
forêt,--sous le chêne, dans cette caverne souterraine.--Froide est cette
maison de terre.--J'en suis tout lassé.--Obscurs sont les vallons--et
hautes les collines,--triste enceinte de rameaux--couverte de
ronces,--séjour sans joie....--Mes amis sont dans la terre.--Ceux que
j'aimais dans leur, vie,--le tombeau les garde.--Et moi ici avant
l'aube,--je marche seul--sous le chêne,--parmi ces caves
souterraines....--Bien souvent ici le départ de mon seigneur--m'a
accablé d'une lourde peine.» Parmi les moeurs périlleuses et le
perpétuel recours aux armes, il n'y a pas ici de sentiment plus vif que
l'amitié, ni de vertu plus efficace que la loyauté.

[Footnote 44: Voyez la vie de Sweyn, d'Hereward, etc., même au temps de
la conquête.]

[Footnote 45: Beowulf, _passim_. Death of Byrhtnoth.]

[Footnote 46: «Gens nec callida, nec astuta.» Tacite.]

[Footnote 47: The Wanderer, the Exile's song. Codex Exoniensis, publié
par Thorpe.]

Ainsi appuyée sur l'affection puissante et sur la foi gardée, toute
société est saine. Le mariage l'est comme l'État. On voit la femme
apparaître mêlée aux hommes, dans les festins, sérieuse et
respectée[48]. Elle parle et on l'écoute; on n'a pas besoin de la cacher
ni de l'asservir pour la contenir ou la préserver. Elle est une personne
et non une chose. La loi exige son consentement pour le mariage,
l'entoure des garanties et la pourvoit de protections. Elle peut
hériter, posséder, léguer, paraître dans les cours de justice, dans les
assemblées du comté, dans la grande assemblée des sages. Plusieurs fois
le nom de la reine, le nom de plusieurs autres dames est inscrit dans
les actes de Witanagemot. Comme l'homme et à côté de l'homme, la loi et
les moeurs la maintiennent debout. Comme l'homme et à côté de l'homme,
c'est le coeur qui l'attache. Il y a dans Alfred[49] un portrait de
l'épouse qui, pour la pureté et l'élévation, égale tout ce qu'ont pu
inventer nos délicatesses modernes: «Ta femme vit maintenant pour toi,
pour toi seul. À cause de cela, elle n'aime rien, excepté toi. Elle a
assez de toutes les sortes de biens dans cette vie présente, mais elle
les a dédaignés tous à cause de toi seul. Elle les a tous laissés là
parce qu'elle ne t'a pas avec eux. Ton absence lui fait croire que tout
ce qu'elle possède n'est rien. Ainsi, pour l'amour de toi, elle se
consume et elle est bien près d'être morte de larmes et de chagrin.»
Déjà, dans les légendes de l'Edda, on a vu Sigrun au tombeau d'Helgi,
«avec autant de joie que les voraces éperviers d'Odin lorsqu'ils savent
que les proies tièdes du carnage leur sont préparées,» vouloir dormir
encore dans les bras du mort et mourir à la fin sur son sépulcre. Rien
de semblable ici à l'amour tel qu'on le voit dans les poésies primitives
de la France, de la Provence, de l'Espagne et de la Grèce. Toute gaieté,
tout agrément lui manque; en dehors du mariage, il n'est qu'un appétit
farouche, une secousse de l'instinct bestial. Nulle part il n'apparaît
avec son charme et son sourire; nulle chanson d'amour dans cette vieille
poésie. C'est que l'amour n'y est point un amusement et une volupté,
mais un engagement et un dévouement. Tout y est grave, et même sombre,
dans les associations civiles, comme dans la société conjugale. Comme en
Germanie, parmi les tristesses du tempérament mélancolique et les
rudesses de la vie barbare, on ne voit dominer et agir que les plus
tragiques facultés de l'homme, la profonde puissance d'aimer et la
grande puissance de vouloir.

[Footnote 48: Beowulf, 48. Turner, III, 08. _Pictorial history_, I,
340.]

[Footnote 49: Alfred emprunte ce portrait à Boëce, mais le refait
presque entier.]

C'est pour cela que le héros, ici comme en Germanie, est véritablement
héroïque. Parlons-en à loisir; il nous reste un de leurs poëmes presque
entier, celui de Beowulf. Voici les récits que les thanes, assis sur
leurs escabeaux, à la clarté des torches, écoutaient en buvant la bière
de leur prince: l'on y voit leurs moeurs, leurs sentiments, comme les
sentiments et les moeurs des Grecs dans l'Iliade et l'Odyssée d'Homère.
C'est un héros que ce Beowulf, et un chevalier avant la chevalerie,
comme les conducteurs des bandes germaines sont des chefs féodaux avant
l'établissement féodal[50]. Il a «ramé sur la mer, son épée nue serrée
dans la main, parmi les vagues sauvages et les tempêtes glacées, pendant
que la fureur de l'hiver bouillonnait sur les vagues de l'abîme; les
monstres de la mer, les ennemis bigarrés le tiraient au fond, le
tenaient serré dans leur griffe hideuse. Mais il a atteint les
misérables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La grande bête de
l'Océan a reçu par sa main l'assaut de la guerre, et il a tué neuf
nicors[51].» Maintenant le voilà qui vient à travers les flots pour
secourir le vieux roi Hrothgar, qui est assis affligé dans «la grande
salle à hydromel, haute et recourbée,» avec ses thanes. Car «un hideux
étranger, un démon habitant des marais,» Grendel, est entré la nuit dans
sa salle, a saisi trente nobles qui dormaient, et s'en est retourné dans
sa bauge avec leurs cadavres; depuis douze ans, «l'ogre des repaires,»
la bestiale et vorace créature, le parent des Orques et des Iotes,
dévore les hommes et «vide les meilleures maisons. Beowulf, le grand
guerrier, s'offre pour le combattre seul, corps à corps, vie pour vie,
sans épée ni cotte de mailles, «car la peau du maudit ne s'inquiète pas
des armes,» demandant seulement que si la mort le prend, on emporte son
corps sanglant, on l'enterre, on marque «sa demeure humide[52],» et
qu'on renvoie à son chef Hygelac «la meilleure de ses chemises d'acier.»

[Footnote 50: Kemble pense que le fond de ce poëme est très-ancien,
peut-être contemporain de l'invasion des Angles et des Saxons, mais que
la rédaction actuelle est postérieure au septième siècle. _Kemble's
Beowulf_, texte et traduction. Les personnages sont danois.]

[Footnote 51: Monstres de l'eau.]

[Footnote 52: Fen-dwelling.]

Il s'est couché dans la salle, «confiant dans sa force hautaine,»
et quand les brouillards de la nuit se sont levés, voici venir
Grendel, qui arrache avec ses mains la porte, et saisissant un
guerrier, «le déchire à l'improviste, mord son corps, boit le sang
de ses veines, l'avale par morceaux coup sur coup.» Mais Beowulf
à son tour l'a saisi, «se levant sur son coude.» «La salle royale
tonnait.--La bière était répandue....--Ils étaient tous deux de
furieux,--d'âpres et forts combattants.--La maison résonnait.--Alors
ce fut une grande merveille--que la salle à boire--pût résister
aux deux taureaux de la guerre,--et qu'il ne croulât point à
terre--le beau palais. Le bruit s'éleva--encore une fois.--Pour
les Danois du Nord,--ce fut une terreur affreuse--pour tous ceux
qui du mur--entendirent ce hurlement,--entendirent l'ennemi de
Dieu--chanter son chant lugubre,--son chant de défaite--et se lamenter
de sa blessure....--L'infâme maudit--subissait la blessure mortelle.--Il
y avait à son épaule--une grande plaie visible.--Les muscles avaient
été arrachés,--les jointures des os avaient craqué.--La victoire dans
la bataille--était pour Beowulf.--Grendel était contraint--de fuir,
atteint à mort,--dans son refuge des marais,--de chercher sa lugubre
demeure.--Il savait bien--que la fin de sa vie--était venue,--que le
nombre de ses jours était rempli.» Car il avait laissé par terre sa
main, son bras et son épaule, et dans le lac des Nicors, où il s'était
renfoncé, «la vague enflée de sang bouillonnait, la source impure des
vagues était bouleversée toute chaude de poison, la teinte de l'eau
était souillée par la mort, des caillots de sang venaient avec les
bouillons à la surface.» Restait un monstre femelle, sa mère, «qui
habitait comme lui les froids courants, et la terreur des eaux,» qui
vint la nuit, et qui parmi les épées nues, arracha et dévora encore un
homme, OEschere, le meilleur ami du roi. Une lamentation s'éleva dans
le palais, et Beowulf s'offrit encore. Ils allèrent vers la bauge,
dans un endroit désert, refuge des loups, près des promontoires où le
vent souffle, où «un torrent des montagnes se précipitant sous
l'obscurité des collines, faisait un flux sous la terre.» «Les bois se
tenant par leurs racines avançaient leur ombre au-dessus de l'eau. La
nuit, on y pouvait voir une merveille, du feu sur les vagues;» le
cerf, lassé par les chiens, «aurait plutôt laissé son âme sur le bord»
que d'y plonger pour y cacher sa tête. D'étranges dragons, des
serpents y nageaient, et de temps en temps «le cor y sonnait un chant
de mort, un chant terrible.» Beowulf se lança dans la vague, il
descendit, à travers les monstres qui choquaient sa cotte de mailles,
jusqu'à l'ogresse, jusqu'à «la détestable homicide,» qui, l'empoignant
dans ses griffes, l'emporta vers son repaire. Un pâle rayon y luisait,
et là, il vit en face «la louve de l'abîme,--la puissante femme de la
mer.--Il donna l'assaut de la guerre--avec sa lame de bataille.--Il
n'arrêta point l'essor de l'épée, en sorte que, sur sa tête,--le
glaive chanta bien haut--une âpre chanson de guerre.» Mais voyant que
ni le tranchant ni la pointe n'entamaient la chair, il la tordit de
ses bras et l'abattit par terre, pendant qu'elle, «de son couteau
large au tranchant brun,» essayait de percer la chemise d'acier qui le
couvrait. Ils roulèrent ainsi jusqu'à ce que Beowulf aperçut près de
lui, parmi les armes, une lame fortunée dans la victoire,--une vieille
épée gigantesque,--fidèle de tranchant,--bonne et prête à
servir,--ouvrage des géants.--Il la saisit par la poignée,--le
guerrier des Scyldings;--violent et terrible, tournoyait le
glaive.--Désespérant de sa vie,--il frappa furieusement;--il
l'atteignit rudement--à l'endroit du col;--il brisa les anneaux de
l'échine,--la lame pénétra à travers toute la chair maudite.--Elle
s'affaissa sur le sol,--l'épée était sanglante.--L'homme se réjouit
dans son oeuvre.--La lumière entra.--Il y avait une clarté dans la
salle, comme lorsque du ciel,--luit doucement--la lampe du firmament.»
Alors il vit Grendel mort dans un coin de la salle, et quatre de ses
compagnons, ayant soulevé avec peine la tête monstrueuse, la
portèrent par les cheveux jusqu'à la maison du roi.

C'est là sa première oeuvre, et le reste de sa vie est pareil: lorsqu'il
eut régné cinquante ans dans sa terre, un dragon dont on avait dérobé le
trésor sortit de la colline et vint brûler les hommes et les maisons de
l'île «avec des vagues de feu.» Alors le refuge des comtes--commanda
qu'on lui fît--«un bouclier bigarré--tout de fer,» sachant bien qu'un
bouclier en bois de tilleul ne suffirait pas contre la flamme. «Le
prince des anneaux--était trop fier--pour chercher la grande bête
volante--avec une troupe,--avec beaucoup d'hommes.--Il ne craignait pas
pour lui-même cette bataille.--Il ne faisait point cas--de l'inimitié du
ver,--de son labeur, ni de sa valeur.» Et cependant il était triste et
allait contre sa volonté, car «sa destinée était proche.» Il vit une
caverne, «un enfoncement sous la terre--près de la vague de
l'Océan,--près du clapotement de l'eau,--qui au dedans était
pleine--d'ornements en relief et de bracelets.--Il s'assit sur le
promontoire,--le roi rude à la guerre,--et dit adieu--aux compagnons de
son foyer;» car, quoique vieux, il voulait s'exposer pour eux, «être le
gardien de son peuple.» Il cria, et le dragon vint jetant du feu; la
lame ne mordit point sur son corps, et le roi fut enveloppé dans la
flamme. Ses camarades s'étaient enfuis dans le bois, sauf un, Wiglaf,
qui accourut à travers la fumée, «sachant bien que ce n'était pas la
vieille coutume d'abandonner son parent, son prince, de le laisser
souffrir l'angoisse, de le laisser tomber dans la bataille.» «Le ver
devient furieux,--l'ignoble étranger perfide,--tout bigarré de vagues de
feu....--Brûlant et féroce dans la guerre,--il accrocha tout le col du
roi--avec ses griffes empoisonnées.--Il s'ensanglanta--du sang de la
vie.--Le sang bouillonnait en vagues.» Eux, de leurs épées, ils le
fendirent par le milieu. Cependant la blessure du roi devint chaude et
s'enfla, il connut que le poison était en lui, et s'assit près du mur,
sur une pierre «regardant l'ouvrage des géants,--comment avec ses arches
de pierre--l'éternelle caverne--se tenait au dedans--ferme sur des
piliers.» Puis il dit: «J'ai tenu en ma garde ce peuple--cinquante
hivers. Il n'y avait pas un roi--de tous mes voisins--qui osât me
rencontrer--avec des hommes de guerre,--m'attaquer avec la peur.--J'ai
bien tenu ma terre.--Je n'ai point cherché des embûches de traître;--je
n'ai point juré--injustement beaucoup de serments.--À cause de tout
cela, je puis,--quoique malade de mortelles blessures,--avoir de la
joie....--Maintenant, va tout de suite--voir le trésor--sous la pierre
grise, cher Wiglaf.... Ce monceau de trésors,--je l'ai acheté,--vieux
que je suis, par ma mort.--Il pourra servir--dans les besoins de mon
peuple....--Je me réjouis d'avoir pu,--avant de mourir, acquérir un tel
trésor--pour mon peuple....--À présent, je n'ai plus besoin de demeurer
ici plus longtemps.»

C'est ici la générosité entière et véritable, non pas exagérée et
factice, comme elle le sera plus tard, dans l'imagination romanesque
des clercs bavards, arrangeurs d'aventures. La fiction n'est pas ici
bien éloignée des choses, et l'on sent l'homme palpiter sous le héros.
Toute grossière que soit leur poésie, celui-ci y est grand; c'est qu'il
l'est simplement et par ses oeuvres. Il a été fidèle à son prince, puis
à son peuple; il a été de lui-même, dans une terre étrangère, s'exposer
pour délivrer les hommes; il s'oublie en mourant pour penser que sa mort
profite à autrui. «Chacun de nous, dit-il quelque part, doit arriver à
la fin de cette vie mortelle. Ainsi que chacun fasse justice, s'il le
peut, avant sa mort.» Regardez à côté de lui ces monstres qu'il détruit,
derniers souvenirs des anciennes guerres contre les races inférieures et
de la religion primitive, considérez cette vie dangereuse, ces nuits
passées sur les vagues, ces efforts de l'homme aux prises avec la nature
brute, cette poitrine invaincue qui froisse contre soi les poitrines
bestiales, et ces muscles colossaux qui, en se tendant, arrachent aux
monstres un pan de chair; vous verrez, dans le nuage de la légende et
sous la lumière de la poésie, reparaître les vaillants hommes qui, à
travers les folies de la guerre et les fougues du tempérament,
commençaient à asseoir un peuple et à fonder un État.


V

Un poëme presque entier, deux ou trois débris de poëmes, voilà tout ce
qui subsiste de cette poésie laïque en Angleterre. Le reste du courant
païen, germain et barbare, a été arrêté ou recouvert, d'abord par
l'entrée de la religion chrétienne, ensuite par la conquête des Français
de Normandie. Mais ce qui a subsisté suffit et au delà pour montrer
l'étrange et puissant génie poétique qui est dans la race, et pour faire
voir d'avance la fleur dans le bourgeon.

Si jamais il y eut quelque part un profond et sérieux sentiment
poétique, c'est ici. Ils ne parlent pas, ils chantent, ou plutôt ils
crient. Chacun de leurs petits vers est une acclamation, et sort comme
un grondement; leurs puissantes poitrines se soulèvent avec un
frémissement de colère ou d'enthousiasme, et une phrase, un mot obscur,
véhément, malgré eux, tout d'un coup, leur vient aux lèvres. Nul art,
nul talent naturel pour décrire une à une et avec ordre les diverses
parties d'un événement ou d'un objet. Les cinquante rayons de lumière
que chaque chose envoie tour à tour dans un esprit régulier et mesuré
arrivent dans celui-ci à la fois, en une seule masse ardente et confuse,
pour le bouleverser par leur saccade et leur afflux. Écoutez ces chants
de guerre, véritables chants, heurtés, violents, tels qu'ils convenaient
à ces voix terribles: encore aujourd'hui, à cette distance, séparés de
nous par les moeurs, la langue, et dix siècles, on les entend:

«L'armée sort[53].--Les oiseaux chantent.--La cigale bruit.--La poutre
de la guerre[54] résonne,--la lance choque le bouclier.--Alors brille la
lune--errante sous les nuages;--alors se lèvent les oeuvres de
vengeance,--que la colère de ce peuple--doit accomplir....--Alors on
entendit dans la cour--le tumulte de la mêlée meurtrière.--Ils
saisissaient de leurs mains--le bois concave du bouclier.--Ils fendirent
les os du crâne.--Les toits de la citadelle retentirent,--jusqu'à ce que
dans la bataille--tomba Garulf,--le premier de tous les hommes--qui
habitent la terre,--Garulf, le fils de Guthlaf.--Autour de lui beaucoup
de braves--gisaient mourants.--Le corbeau tournoyait--noir et sombre
comme la feuille de saule.--Il y avait un flamboiement de
glaives,--comme si tout Finsburg--eût été en feu.--Jamais je n'ai
entendu conter--bataille dans la guerre plus belle à voir.»

[Footnote 53: Conybeare's illustrations of anglo-saxon poetry. Bataille
de Finsburg.--La collection complète des poésies anglo-saxonnes a été
publiée par M. Grein.]

[Footnote 54: La lance, l'épée.]

«Ici le roi Athelstan[55],--le seigneur des comtes,--qui donne des
bracelets aux nobles,--et son frère aussi--Edmond l'Étheling,--noble
d'ancienne race,--ont tué dans la bataille,--avec les tranchants des
épées,--à Brunanburh.--Ils ont fendu le mur des boucliers,--ils ont
haché les nobles bannières,--avec les coups de leurs marteaux,--les
enfants d'Edward!... Ils ont abattu dans la poursuite--la nation des
Scots,--et les hommes de vaisseaux,--parmi le tumulte de la mêlée,--et
la sueur des combattants.--Cependant le soleil là-haut,--la grande
étoile,--le brillant luminaire de Dieu,--de Dieu le seigneur éternel,--à
l'heure du matin,--a passé par-dessus la terre,--tant qu'enfin la noble
créature--s'est précipitée vers son coucher.--Là gisaient les soldats
par multitudes,--abattus par les dards;--les hommes du Nord, frappés
par-dessus leurs boucliers,--et aussi les Scots--las de la rouge
bataille....--Athelstan a laissé derrière lui--les oiseaux criards de la
guerre,--le corbeau qui se repaîtra des morts,--le milan funèbre,--le
corbeau noir--au bec crochu,--et le crapeau rauque,--et l'aigle qui
bientôt--fera festin de la chair blanche--et le faucon vorace qui aime
les batailles,--et la bête grise,--le loup du bois.»

[Footnote 55: Turner, III, 280. Chant sur la bataille de Brunanburh.]

Tout est image ici. Les événements n'apparaissent pas nus dans ces
cerveaux passionnés, sous la sèche étiquette d'un mot exact; chacun
d'eux y entre avec son cortége de sons, de formes et de couleurs; c'est
presque une vision qu'il y suscite, une vision complète, avec toutes les
émotions qui l'accompagnent, avec la joie, la fureur, l'exaltation qui
la soutiennent. Dans leur langue, les flèches «sont les serpents de
Héla, élancés des arcs de corne,» les navires sont «les grands chevaux
de la mer,» la mer est la coupe des vagues, «le casque est «le château
de la tête;» il leur faut un langage extraordinaire pour exprimer la
violence de leurs sensations, tellement que lorsque avec le temps, en
Islande où l'on a poussé à bout cette poésie, l'inspiration primitive
s'alanguit et l'art remplace la nature, les Skaldes se trouvent guindés
jusqu'au jargon le plus contourné et le plus obscur. Mais quelle que
soit l'image, ici comme en Islande, elle est trop faible, si elle est
unique. Les poëtes n'ont point satisfait à leur trouble intérieur, s'ils
ne l'ont épanché que par un seul mot. Coup sur coup, ils reviennent sur
leur idée, et la répètent: «Le soleil là-haut! La grande étoile! Le
brillant luminaire de Dieu! La noble créature!» Quatre fois de suite ils
l'imaginent et toujours sous un aspect nouveau. Toutes ses faces se sont
levées en un instant devant les yeux du barbare, et chaque mot a été
comme un accès de la demi-hallucination qui l'obsédait. On juge bien
que, dans un tel état, l'ordre régulier des mots et des idées est à
chaque pas brisé. La suite des pensées dans le visionnaire n'est pas la
même que dans le raisonneur tranquille. Une couleur en attire une autre,
d'un son il passe à un autre son; son imagination est une enfilade de
tableaux qui se suivent sans s'expliquer. Chez lui, la phrase se
retourne et se renverse, il crie le mot vivant qui lui vient, au moment
où il lui vient; il saute d'une idée dans une idée lointaine. Plus l'âme
est transportée hors d'elle-même, plus elle franchit vite de grands
intervalles. D'un élan, elle parcourt les quatre coins de son horizon,
et touche en un instant des objets qui semblent séparés par tout un
monde. Pêle-mêle ici, les idées s'enchevêtrent; tout d'un coup, par un
souvenir brusque, le poëte, reprenant la pensée qu'il a quittée, fait
irruption dans la pensée qu'il prononce. On ne peut traduire ces idées
fichées en travers, qui déconcertent toute l'économie de notre style
moderne. Souvent on ne les entend pas[56]; les articles, les particules,
tous les moyens d'éclaircir la pensée, de marquer les attaches des
termes, d'assembler les idées en un corps régulier, tous les artifices
de la raison et de la logique sont supprimés[57]. La passion mugit ici
comme une énorme bête informe, et puis c'est tout; elle surgit et
sursaute en petits vers abrupts; point de barbares plus barbares.
L'heureuse poésie d'Homère se développe abondamment en amples récits, en
riches et longues images. Il n'a point trop de tous les détails d'une
peinture complète; il aime à voir les objets, il s'attarde autour d'eux,
il jouit de leur beauté, il les pare de surnoms splendides; il ressemble
à ces filles grecques qui se trouveraient laides si elles ne faisaient
ruisseler sur leurs bras et sur leurs épaules toutes les pièces d'or de
leur bourse et tous les trésors de leur écrin; ses larges vers cadencés
ondoient et se déploient comme une robe de pourpre aux rayons du soleil
ionien. Ici des mains rudes entassent et froissent les idées dans un
mètre étroit; s'il y a une sorte de mesure, on ne la garde qu'à peu
près; pour tout ornement ils choisissent trois mots qui commencent par
la même lettre. Tout leur effort est pour abréger, resserrer la pensée
dans une sorte de clameur tronquée[58]. La force de l'impression
intérieure qui, ne sachant pas s'épancher, se concentre et se double en
s'accumulant, l'aspérité de l'expression extérieure, qui, asservie à
l'énergie et aux secousses du sentiment intime, ne travaille qu'à le
manifester intact et fruste en dépit et aux dépens de toute règle et de
toute beauté, voilà les traits marquants de cette poésie, et ce seront
aussi les traits marquants de la poésie qui suivra.

[Footnote 56: Les plus habiles entre les érudits qui savent
l'anglo-saxon reconnaissent l'obscurité de cette pensée. V. Turner,
Conybeare, Thorpe, etc.]

[Footnote 57: Turner, III, 261. Nos traductions, si littérales qu'elles
soient, faussent le texte; notre langue est trop claire, trop gouvernée
par la logique; on ne peut comprendre cette forme d'esprit
extraordinaire, qu'en prenant un dictionnaire, et en déchiffrant pendant
quinze jours quelques pages d'anglo-saxon.]

[Footnote 58: Turner remarque que la même idée exprimée par le roi
Alfred, en prose, puis en vers, occupe dans le premier cas seize mots,
et dans le second sept. _History of the Anglo-Saxons_, III, 269.]


VI

Une race ainsi faite était toute préparée pour le christianisme, par sa
tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle et expansive, par son
penchant pour le sérieux et le sublime. Quand les habitudes sédentaires
eurent livré leur âme à de longs loisirs, et diminué la fureur qui
soutenait leur religion meurtrière, ils inclinèrent d'eux-mêmes vers une
foi nouvelle. La vague adoration des grandes puissances naturelles qui
éternellement se combattent pour se détruire et renaissent pour se
combattre, avait depuis longtemps disparu dans un lointain obscur. La
société, en se formant, amenait avec soi l'idée de la paix et le besoin
de la justice, et les dieux guerriers languissaient dans l'imagination
des hommes, en même temps que les passions qui les avaient faits. Un
siècle et demi après la conquête[59], des missionnaires romains, portant
une croix d'argent avec un tableau où était peint le Christ, arrivèrent
en procession, chantant des litanies. Bientôt le grand prêtre des
Northumbres déclara en présence des nobles que les dieux anciens étaient
sans pouvoir, avoua «qu'auparavant il ne comprenait rien à ce qu'il
adorait,» et lui-même le premier, la lance en main, renversa leur
temple. De son côté un chef se leva dans l'assemblée, et dit:

[Footnote 59: 596-625, Aug. Thierry, I, 81, Bède, 2, XII. Il vaut mieux
suivre la traduction du roi Alfred que le latin de Bède.]

«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois,
dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes comtes et
tes thanes. Ton feu est allumé et ta salle chauffée, et il y a de la
pluie, de la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui
traverse la salle à tire-d'aile; il est entré par une porte, il sort par
une autre; ce petit moment, pendant lequel il est dedans, lui est doux;
il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver; mais cet
instant est court, l'oiseau s'enfuit en un clin d'oeil, et de l'hiver il
repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre, en
comparaison du temps incertain qui est au delà. Elle apparaît pour peu
de temps; mais quel est le temps qui vient après, et le temps qui est
avant? Nous ne le savons pas. Si donc cette nouvelle doctrine peut nous
en apprendre quelque chose d'un peu plus sûr, elle mérite qu'on la
suive.»

Cette inquiétude, ce sentiment de l'immense et obscur _au delà_, cette
grave éloquence mélancolique, sont le commencement de la vie
spirituelle[60]; on ne trouve rien de semblable chez les peuples du
Midi, naturellement païens et préoccupés de la vie présente. Ceux-ci,
tout barbares, entrent de prime abord dans le christianisme par la seule
vertu de leur tempérament et de leur climat. Ils ont beau être brutaux,
épais, bridés par des superstitions enfantines, capables, comme le roi
Knut, d'acheter pour cent talents d'or le bras de saint Augustin; ils
ont l'idée de Dieu. Ce grand Dieu de la Bible, tout-puissant et unique,
qui disparaît presque entièrement au moyen âge[61], offusqué par sa cour
et sa famille, subsiste chez eux, en dépit des légendes niaises ou
grotesques. Ils ne l'effacent pas sous des romans pieux, au profit des
saints, ni sous des tendresses féminines, au profit de l'Enfant Jésus et
de la Vierge. Leur grandiose et leur sévérité les mettent à son niveau;
ils ne sont pas tentés, à l'exemple des peuples artistes et bavards, de
remplacer la religion par le conte agréable ou beau. Plus qu'aucune race
de l'Europe, ils sont voisins par la simplicité et l'énergie de leurs
conceptions du vieil esprit hébraïque. L'enthousiasme est leur état
naturel, et leur Dieu nouveau les remplit d'admiration comme leurs
dieux anciens les pénétraient de fureur. Ils ont des hymnes, de
véritables odes qui ne sont qu'un amas d'exclamations. Nul
développement; ils sont incapables de contenir ou d'expliquer leur
passion; elle éclate; ce ne sont que transports à l'aspect du Dieu
tout-puissant. C'est le coeur tout seul qui parle ici, un grand coeur
barbare. Coedmon, leur ancien poëte[62], était, dit Bède, un homme plus
ignorant que les autres, et qui ne savait aucune poésie, en sorte que
dans la salle, lorsqu'on lui passait la harpe, il était obligé de se
retirer, ne pouvant chanter comme ses compagnons. Une fois qu'il gardait
l'étable pendant la nuit, il s'endormit; un étranger lui apparut, qui
lui demanda de chanter quelque chose; et les paroles suivantes lui
vinrent dans l'esprit: «À présent, nous louerons--le gardien du royaume
céleste,--et les conseils de son esprit,--le père glorieux des
hommes!--comment, de toute merveille,--l'éternel Seigneur!--il a établi
le commencement.--Il a formé d'abord,--pour les enfants des hommes,--le
ciel comme un toit,--le saint Créateur!--Puis le gardien du genre
humain!--l'éternel Seigneur!--c'est la région du milieu--qu'il fit
ensuite,--c'est la terre pour les hommes, le maître tout-puissant!»
Ayant retenu ce chant à son réveil, il vint à la ville, et on le mena
devant les hommes savants, devant l'abbesse Hilda, qui, l'ayant entendu,
pensèrent qu'il avait reçu un don du ciel, et le firent moine dans
l'abbaye. Là il passait sa vie à écouter les morceaux de l'Écriture,
qu'on lui expliquait en saxon, «les ruminant comme un animal pur, et les
mettant en vers très-doux.» Ainsi naît la vraie poésie; ceux-ci prient
avec toute l'émotion d'une âme neuve; ils adorent, ils sont à genoux;
moins ils savent, plus ils sentent. Quelqu'un a dit que le premier et le
plus sincère des hymnes est ce seul mot ô! Ils n'en disent guère plus
long; ils ne font que répéter coup sur coup quelque mot passionné,
profond, avec une véhémence monotone. «Tu es, dans le ciel,--notre aide
et notre secours--resplendissant de félicité!--Toutes choses se courbent
devant toi!--devant la gloire de ton esprit.--D'une seule voix, elles
appellent le Christ!--Toutes s'écrient:--«Tu es saint, saint,--le roi
des anges du Ciel,--notre Seigneur,--et tes jugements sont--justes et
vastes,--ils règnent éternellement partout--dans la multitude de tes
ouvrages.» On reconnaît là les chants des anciens serviteurs d'Odin,
tonsurés à présent et enveloppés dans une robe de moine; leur poésie est
restée la même; ils pensent à Dieu, comme à Odin, par une suite d'images
courtes, accumulées, passionnées, qui sont comme une file d'éclairs; les
hymnes chrétiennes continuent les hymnes païennes. Un d'entre eux,
Adlhem, s'était établi sur le pont de sa ville, et répétait des odes
guerrières et profanes en même temps que des poésies religieuses, pour
attirer et instruire les hommes de son temps. Il le pouvait sans changer
de ton. Il y a tel chant, un chant de funérailles, où c'est la Mort qui
parle, l'un des derniers composés en saxon, d'un christianisme terrible,
et qui en même temps semble sortir des plus noires profondeurs de
l'Edda. Le mètre, bref, tinte brusquement à coups pressés comme le glas
d'une cloche. Il semble qu'on entende les sourds répons retentissants
qui roulent dans l'église pendant que la pluie fouette les vitraux
ternes, que les nuages déchirés roulent lugubrement dans le ciel, et que
les yeux, fixés sur la face pâle du mort, sentent d'avance l'horreur de
la fosse humide où les vivants vont le jeter[63].

[Footnote 60: V. Jouffroy, _Problème de la destinée humaine_.]

[Footnote 61: Michelet, préface de _la Renaissance_. Didion, _Histoire
de Dieu_.]

[Footnote 62: Vers 680. Voyez _Codex Exoniensis_, publié par Thorpe.]

[Footnote 63: Conybeare's _Illustrations_, 222.]

     «Pour toi une maison fut bâtie--avant que tu fusses né.--Pour toi
     un moule fut façonné--avant que tu fusses sorti de ta mère;--sa
     hauteur n'est point marquée,--ni sa profondeur mesurée;--il ne
     sera point fermé,--si long que soit le temps,--jusqu'à ce que je
     t'amène--là où tu resteras,--jusqu'à ce que je mesure--toi et les
     mottes de la terre.--Ta maison n'est pas à haute charpente.--Elle
     n'est pas haute, elle est basse--quand tu es dedans.--L'entrée
     est basse.--Les côtés ne sont pas hauts.--Le toit est bâti--tout
     près de ta poitrine.--Ainsi tu habiteras--dans la terre
     froide,--obscure et noire,--qui pourrit tout.--Sans portes est
     cette maison,--et il fait sombre au dedans.--Là, tu es solidement
     retenu,--et la mort tient la clef.--Hideuse est cette maison de
     terre,--et il est horrible d'habiter dedans.--Là, tu
     habiteras,--et les vers avec toi.--Là, tu es déposé,--et tu
     quittes tes amis.--Tu n'as pas d'ami--qui veuille venir avec
     toi.--Qui jamais s'enquerra--si cette maison t'agrée!--Qui jamais
     ouvrira--pour toi la porte,--et te cherchera!--Car bientôt tu
     deviens hideux,--et odieux à regarder.»

Jérémie Taylor a-t-il trouvé une peinture plus lugubre? Les deux
poésies religieuses, la chrétienne et la païenne, sont si voisines,
qu'elles peuvent fondre ensemble leurs disparates, leurs images et leurs
légendes. Dans l'histoire de Beowulf, toute païenne, Dieu apparaît comme
un Odin plus puissant et plus calme, et ne diffère de l'autre que comme
un Bretwalda sédentaire diffère d'un chef de bandits aventurier et
héros. Les monstres scandinaves, les Iotes ennemis des Ases ne se sont
point évanouis; seulement ils descendent de Caïn, et des géants noyés
par le déluge[64]; l'enfer nouveau est presque le Nastrond antique,
«mortellement glacé, plein d'aigles sanglants et de serpents pâles;» et
le formidable jour du jugement dernier, où tout croulera en poussière
pour faire place à un monde plus pur, ressemble à la destruction finale
de l'Edda, à «ce crépuscule des dieux,» qui s'achèvera par une
renaissance victorieuse, et par une joie éternelle «sous un soleil plus
beau.»

[Footnote 64: Kemble, t. I, liv. I, XII. Dans ce chapitre il a rassemblé
une foule de traits qui marquent la persistance de l'ancienne
mythologie.]

Par cette conformité naturelle, ils se sont trouvés capables de faire
des poëmes religieux qui sont de véritables poëmes; on n'est puissant
dans les oeuvres de l'esprit que par la sincérité du sentiment personnel
et original. S'ils peuvent conter des tragédies bibliques, c'est qu'ils
ont l'âme tragique et à demi biblique. Ils mettent dans leurs vers,
comme les vieux prophètes d'Israël, leur véhémence farouche, leurs
haines meurtrières, leur fanatisme, et tous les frémissements de leur
chair et de leur sang. Un d'entre eux, dont le poëme est mutilé, a conté
l'histoire de Judith; avec quel souffle, on va le voir; il n'y a qu'un
barbare pour montrer en traits si forts l'orgie, le tumulte, le meurtre,
la vengeance et le combat:

     «Alors and Holopherne--fut échauffé par le vin.--Dans les salles
     de ses convives,--il poussa des éclats de rire et des cris,--il
     hurla et rugit,--de sorte que les enfants des hommes--purent
     entendre de loin--quelle clameur, quelle tempête de
     cris--poussait le chef terrible,--excité et enflammé par le
     vin.--Les coupes profondes--furent souvent portées--derrière les
     bancs.--De sorte que l'homme pervers,--le farouche distributeur
     de richesses,--lui et ses hommes,--pendant tout le
     jour--s'enivrèrent de vin,--jusqu'à ce qu'ils fussent
     tombés,--gisants et soûlés;--toute sa noblesse,--comme s'ils
     étaient morts.»

La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente «la vierge
illustre, la jeune fille brillante comme une fée;» puis, étant allé la
retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment était venu
pour «la fille du Créateur, pour la sainte femme.»

     «Elle saisit le païen--fortement par la chevelure,--elle le tira
     par les membres--vers elle ignominieusement.--Et l'homme
     malfaisant,--odieux,--fut livré à sa volonté.--La femme aux
     cheveux tressés--frappa le détestable ennemi--avec l'épée
     rouge--jusqu'à ce qu'elle eût tranché à demi son cou.--De sorte
     qu'il était gisant,--évanoui et blessé à mort.--Il n'était pas
     encore mort, ni tout à fait sans vie.--Elle frappa alors
     violemment,--la femme glorieuse en force!--une seconde fois,--le
     chien païen,--jusqu'à ce que sa tête--eût roulé sur le
     sol.--L'ignoble carcasse gisait sans vie;--son âme alla tomber
     sous l'abîme,--et là fut plongée au fond,--attachée avec du
     soufre,--blessée éternellement par les vers.--Enchaîné dans les
     tourments,--durement emprisonné, il brûle dans l'enfer.--Après sa
     vie,--englouti dans les ténèbres,--il ne peut plus espérer--qu'il
     s'échappera de cette maison des vers.--Mais il restera
     là,--toujours et toujours,--sans fin, dorénavant--dans cette
     caverne--vide des joies de l'espoir.»

Quelqu'un a-t-il entendu un plus âpre accent de haine satisfaite? Quand
Clovis eut écouté la Passion, il s'écria: «Que n'étais-je là avec mes
Francs!» Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au
contact des guerres hébraïques. Sitôt que Judith est rentrée,

     «Les hommes sous leurs casques--sortent de la sainte cité--dès
     l'aurore.--Ils font gronder les boucliers.--Ils rugissent
     bruyamment.--À ce cri se réjouissent--dans les bois le loup
     maigre--et le corbeau décharné,--l'oiseau avide de carnage;--tous
     les deux accourent de l'Ouest,--parce que les fils des hommes
     ont--pensé à leur préparer--leur soûlée de cadavres.--Et vers eux
     volent dans leurs sentiers--le rapide dévorateur, l'aigle--aux
     plumes grises;--le milan de son bec recourbé--chante la chanson
     d'Hilda.--Les nobles guerriers s'avancèrent,--les hommes aux
     cottes de mailles, vers la bataille,--armés de boucliers,--les
     bannières gonflées....--Promptement ils firent voler--des pluies
     de flèches,--serpents d'Hilda,--de leurs arcs de corne.--Il y
     avait dans la plaine--une tempête de lances.--Furieusement se
     déchaînaient--les ravageurs de la bataille.--Ils envoyaient leurs
     dards--dans la foule des chefs....--Eux qui auparavant avaient
     enduré--les reproches des étrangers,--les insultes des
     païens,--leur payèrent à ce jeu des épées--tout ce qu'ils avaient
     souffert.»

Entre tous ces poëtes inconnus[65], il y en a un dont on sait le nom,
Coedmon, peut-être l'ancien Coedmon, l'inventeur du premier hymne, en
tout cas semblable à l'autre, et qui, repensant la Bible avec la vigueur
et l'exaltation barbare, a montré la grandeur et la fureur du sentiment
avec lequel les hommes de ce temps entraient dans leur nouvelle
religion. Lui aussi, il chante quand il parle; quand il nomme l'Arche,
c'est par une profusion de noms poétiques, «la maison flottante, la plus
grande des chambres flottantes, la forteresse de bois, le toit mouvant,
la caverne, le grand coffre de mer,» et dix autres. Chaque fois qu'il y
pense, il la voit intérieurement, comme une rapide apparition lumineuse,
et chaque fois sous une face nouvelle, tantôt ondulant sur les vagues
limoneuses entre deux bandes «d'écume,» tantôt allongeant sur l'eau son
ombre énorme, noire, haute comme celle «d'un château, «tantôt enfermant
dans ses «flancs caverneux» le fourmillement infini des animaux
entassés. Comme les autres, il combat de coeur avec Dieu; il triomphe,
en guerrier, de la destruction et de la victoire; et quand il conte la
mort de Pharaon, il balbutie ivre de colère, les regards troubles, parce
que le sang lui monte aux yeux.» Le peuple fut épouvanté,--le flot
terrible arriva sur eux.--Le vent frémissant--faisait un hurlement de
mort...--La mer vomissait du sang--il y avait une lamentation sur les
eaux...--L'obscurité de l'abîme commençait.--Les Égyptiens--s'étaient
retournés.--Ils fuyaient effrayés!--Ils sentirent la crainte jusqu'au
fond de leur coeur.--L'armée aurait bien voulu--rentrer dans son
pays.--Leur orgueil était abattu.--Une seconde fois le terrible
roulement des flots--vint les saisir.--Il n'y avait pas un d'eux qui pût
revenir,--pas un des guerriers qui pût rentrer dans sa maison.--La
Destinée, au milieu de leur course,--par derrière, les avait
enfermés.--Là où tout à l'heure la voie était ouverte,--roulait la mer
furieuse.--L'armée fut engloutie.--Les flots s'enflaient.--La tempête
montait--bien haut dans le ciel.--L'armée se lamentait.--Ils criaient, ô
douleur!--jusqu'à la nue ténébreuse,--d'une voix défaillante.--Avec un
frémissement affreux,--la fureur de l'Océan se déchaînait,--réveillée de
son sommeil.--Les terreurs se levaient,--et les cadavres roulaient.»

[Footnote 65: Grein, _Bibliothek der Angelsæchsischen poesie_.]

Le cantique de l'Exode est-il plus saccadé, plus véhément et plus
sauvage? Ces hommes peuvent parler de la création comme la Bible,
puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'à
descendre dans leur fond intime ils y trouveront une émotion assez forte
pour tendre leur âme jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette émotion
était déjà dans leurs légendes païennes, et Coedmon, pour raconter
l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rêves, tels
qu'ils se sont fixés dans les prophéties de l'Edda.

     «Il n'y avait encore--rien qui fût,--sauf l'obscurité,--comme
     d'une caverne;--mais le vaste abîme--s'ouvrait profond et
     obscur,--étranger à son Seigneur,--sans forme encore et sans
     usage.--Sur lui le roi sévère--tourna les yeux,--et contempla le
     gouffre triste.--Il vit les noirs nuages--se presser sans
     repos,--noirs, sous le ciel--sombre et désert.--Il fit d'abord,
     l'éternel Seigneur!--le Père de toutes les créatures!--la terre
     et le firmament.--Il mit en haut le firmament,--et cette vaste
     étendue de la terre, il l'établit--par sa force redoutable,--le
     tout-puissant Roi!...--La terre n'était pas encore--verte de
     gazon;--mais l'Océan,--noir d'une obscurité éternelle,--au loin
     et au large--couvrait les chemins déserts[66].»

[Footnote 66: M. Kemble, 1, 407, a montré que l'analogie subsiste jusque
dans les images de ce chant et du morceau correspondant de l'Edda.]

Ainsi parlera plus tard Milton, héritier des voyants hébreux, dernier
des voyants scandinaves, mais muni, pour développer sa pensée, de toutes
les ressources de l'éducation et de la civilisation latines. Et
néanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point
l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hérite; il est ainsi
des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable énergie qui a
conscience d'elle-même, qui révolte l'homme contre toute domination, et
l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est déjà dans celui
de Coedmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les deux
ont leur modèle dans la race; et Coedmon a trouvé ses originaux dans les
guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains.

     «Pourquoi implorerais-je--sa faveur--ou m'inclinerais-je devant
     lui--avec quelque obéissance?--Je puis être--un Dieu, comme
     lui.--Debout avec moi!--forts compagnons,--qui ne me tromperez
     pas dans cette lutte!--Guerriers au coeur hardi,--qui m'avez
     choisi--pour votre chef!--Illustres soldats!--Avec de tels
     guerriers, en vérité!--on peut choisir un parti;--avec de tels
     combattants,--on peut saisir un poste.--Ils sont mes amis
     zélés,--fidèles dans l'effusion de leur coeur.--Je puis, comme
     leur chef,--gouverner dans ce royaume,--je n'ai pas besoin de
     flatter personne,--je ne resterai plus dorénavant--son sujet!»

Il est vaincu; sera-t-il plié? Il est précipité «dans la cité d'exil,
dans le séjour des gémissements et des haines âpres, dans la nuit
éternelle, hideuse, traversée de fumée et de flammes rouges;» va-t-il se
repentir? Il s'étonne d'abord, il se désespère; mais c'est le désespoir
d'un héros:

     «Est-ce là le lieu étroit[67]--où mon maître m'enferme?--Bien
     différent, en effet, des autres--que nous connaissions--là-haut
     dans le royaume du ciel!--Oh! si j'avais--le libre pouvoir de mes
     mains,--et si je pouvais, pour un temps,--sortir!--seulement pour
     un hiver,--moi et mon armée!--Mais des liens de
     fer--m'entourent,--des noeuds de chaînes me tiennent abattu.--Je
     suis sans royaume!--Les entraves de l'enfer--me serrent si
     étroitement!--m'enlacent si durement.--Ici sont de larges
     flammes,--au-dessus et au-dessous;--je n'ai jamais vu--de
     campagne plus hideuse.--Ce feu ne languit jamais;--sa chaleur
     monte par-dessus l'enfer.--Les anneaux qui m'entourent,--les
     menottes qui mordent ma chair--m'empêchent d'avancer,--m'ont
     barré mon chemin;--mes pieds sont liés,--mes mains
     emprisonnées.--Voilà où Dieu m'a confiné.»

[Footnote 67: Ce début est dans Milton. On pense que, par l'érudit
Junius, il a pu avoir quelque connaissance de ce poëme.]

Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle créature, à
l'homme, qu'il faut s'en prendre; à qui a tout perdu, la vengeance
reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux, «il
reposera doucement, même sous les chaînes» dont il est chargé.


VII

C'est ici que s'est arrêtée la culture étrangère; par delà le
christianisme, elle n'a pu greffer sur ce tronc barbare aucun rameau
fructueux ni vivant. Toutes les circonstances qui ailleurs avaient
adouci la séve sauvage, manquaient ici. Les Saxons avaient trouvé la
Bretagne abandonnée des Romains; ils n'avaient point subi comme leurs
frères du continent l'ascendant d'une civilisation supérieure; ils ne
s'étaient point mêlés aux habitants du sol; ils les avaient toujours
traités en ennemis ou en esclaves, poursuivant comme des loups ceux qui
s'étaient réfugiés dans les montagnes de l'Ouest, exploitant comme des
bêtes de somme ceux qu'ils avaient conquis avec le sol. Tandis que les
Germains de la Gaule, de l'Italie et de l'Espagne devenaient Romains,
les Saxons gardant leur langue, leur génie et leurs moeurs, faisaient en
Bretagne une Germanie hors de la Germanie. Cent cinquante ans après la
conquête, l'importation du christianisme et le commencement d'assiette
acquise par la société qui se pacifiait, firent germer une sorte de
littérature, et l'on vit paraître Bède le Vénérable, plus tard Alcuin,
Jean Érigène et quelques autres, commentateurs, traducteurs,
précepteurs de barbares, qui essayaient non d'inventer, mais de
compiler, de trier ou d'expliquer dans la grande encyclopédie grecque et
latine ce qui pouvait convenir aux hommes de leur temps. Mais les
guerres danoises vinrent écraser cette humble plante qui d'elle-même eût
avorté[68]. Quand Alfred[69] le libérateur devint roi, «il y avait
très-peu d'ecclésiastiques, dit-il, de ce côté de l'Humber, qui pussent
comprendre en anglais leurs prières latines, ou traduire aucune chose
écrite du latin en anglais. Au delà de l'Humber, je pense qu'il n'y en
avait guère; il y en avait si peu, qu'en vérité je ne me rappelle pas un
seul homme qui en fût capable, au sud de la Tamise, quand je pris le
royaume.» Il essaya, comme Charlemagne, d'instruire ses sujets, et mit
en saxon à leur usage plusieurs livres, surtout des livres moraux, entre
autres la _Consolation de Boëce_; mais cette traduction même témoigne de
la barbarie des auditeurs. Il récrit le texte pour l'approprier à leur
intelligence; les jolis vers de Boëce, un peu prétentieux, travaillés,
élégants, peuplés de souvenirs classiques, d'un style raffiné et serré,
digne de Sénèque, se changent en une prose naïve, longue, traînante, et
pourtant hachée, semblable à un conte de fées qu'une nourrice fait à un
enfant, expliquant tout, recommençant et brisant les phrases, tournant
dix fois autour d'un détail, tant il faut descendre pour se mettre au
niveau de cet esprit tout neuf, qui n'a jamais pensé et ne sait
rien[70].

[Footnote 68: Ils sentent eux-mêmes leur impuissance et leur
décrépitude. Bède, divisant l'histoire du monde en six périodes, dit que
la cinquième, qui s'étend du retour de Babylone à la naissance du
Christ, est la période sénile; la sixième est la présente, _ætas
decrepita_, _totius morte sæculi consummanda_.]

[Footnote 69: Mort en 901. Adlhem, mort en 709. Bède, mort en 735.
Alcuin vivait sous Charlemagne, Érigène sous Charles le Chauve.]

[Footnote 70: Voici le latin de Boëce, si étudié, si joli, et qu'on ne
saurait rendre en français.

  «Quondam funera conjugis
  Vates Threicius gemens,
  Postquam flebilibus modis
  Silvas currere, mobiles
  Amnes stare coegerat,
  Junxitque intrepidum latus
  Sævis cerva leonibus,
  Nec visum timuit lepus
  Jam cantu placidum canem;
  Cum flagrantior intima
  Fervor pectoris ureret,
  Nec qui cuncta subegerant
  Mulcerent dominum modi;
  Immites superos querens,
  Infernas adiit domos.
  Illic blanda sonantibus
  Chordis carmina temperans,
  Quidquid præcipuis Deæ
  Matris fontibus hauserat,
  Quod luctus dabat impotens,
  Quod luctum geminans amor,
  Deflet Tartara commovens,
  Et dulci veniam prece
  Umbrarum dominos rogat.
  Stupet tergeminus novo
  Captus carmine janitor;
  Quæ sontes agitant metu
  Ultrices scelerum Deæ
  Jam moestæ lacrymis madent.
  Non Ixionium caput
  Velox præcipitat rota,
  Et longa site perditus
  Spernit flumina Tantalus.
  Vultur dum satur est modis
  Non traxit Tityi jecur.
  Tandem, vincimur, arbiter
  Umbrarum miserans ait.
  Donemus comitem viro
  Emptam carmine conjugem.
  Sed lex dona coerceat,
  Nec, dum Tartara liquerit,
  Fas sit lumina flectere.
  Quis legem det amantibus!
  Major lex fit amor sibi.
  Heu! noctis prope terminos
  Orpheus Eurydicem suam
  Vidit, perdidit, occidit.
  Vos hæc fabula respicit,
  Quicunque in superum diem
  Mentem ducere quæritis.
  Nam qui tartareum in specus
  Victus lumina flexerit,
  Quidquid præcipuum trahit
  Perdit, dum videt inferos.
               (Livre III, metrum 12)]

     «Il arriva autrefois qu'il y avait un joueur de harpe dans le
     pays qu'on appelait Thrace; c'était un pays en Grèce. Ce joueur
     de harpe était extraordinairement bon. Son nom était Orphée. Il
     avait une femme très-bonne, elle s'appelait Eurydice. Alors les
     gens commencèrent à dire de ce joueur de harpe, qu'il savait si
     bien jouer de la harpe que les bois dansaient et que les pierres
     se remuaient au son, et que les bêtes sauvages accouraient à lui
     et restaient là comme si elles eussent été apprivoisées, si
     tranquilles que, quand même des hommes ou des chiens venaient
     contre elles, elles ne les évitaient pas. Et on dit aussi que la
     femme du joueur de harpe mourut et que son âme fut conduite en
     enfer. Alors le joueur de harpe devint très-triste, si bien qu'il
     ne pouvait plus demeurer avec les autres hommes; mais il allait
     dans les bois, et s'asseyait sur les montagnes, la nuit comme le
     jour, et pleurait et jouait de la harpe; alors les bois se
     remuaient et les rivières s'arrêtaient, et nul cerf ne fuyait les
     lions, et nul lièvre les chiens; et nulle bête ne ressentait peur
     ou haine des autres, à cause de la douceur du son. Alors il
     sembla au joueur de harpe que rien ne lui plaisait plus dans ce
     monde. Alors il pensa qu'il pourrait aller trouver les dieux de
     l'enfer, et essayer de les adoucir avec sa harpe, et les prier de
     lui rendre sa femme.»

Voilà comme on parle quand on veut faire entrer une pensée bégayante.
Boëce avait pour lecteurs des sénateurs, des hommes cultivés qui
entendaient aussi bien que nous les moindres allusions mythologiques;
toutes ces allusions, Alfred est obligé de les reprendre, de les
développer, à la façon d'un père ou d'un maître qui prend entre ses
genoux son petit garçon, lui contant les noms, qualités, crimes,
châtiments que le latin ne fait qu'indiquer; mais l'ignorance est telle
que le précepteur lui-même aurait besoin d'être averti; il prend les
Parques pour les Furies, et donne gratuitement trois têtes à Caron comme
à Cerbère. Enfin, voici Orphée devant Pluton:

     «Quand il eut longtemps et longtemps joué de la harpe, alors
     parla le roi des habitants de l'enfer. Et il dit: Donnons à
     l'homme sa femme. Car il l'a gagnée par sa musique. Il lui
     commanda alors de bien faire attention de ne pas regarder par
     derrière après qu'il serait parti, et dit que, s'il regardait par
     derrière, il perdrait sa femme. Mais les hommes ont beaucoup de
     peine, si même ils le peuvent, à retenir leur amour. Las! las!
     Voilà qu'Orphée emmena sa femme avec lui jusqu'à ce qu'il fût
     venu à la borne de la lumière et de l'obscurité. Puis venait
     après lui sa femme. Quand il fut arrivé à la lumière, il regarda
     derrière lui du côté de sa femme. Alors aussitôt elle fut perdue
     pour lui.»

Nul ornement dans ce récit; nulle finesse comme dans l'original; Alfred
a bien assez de se faire comprendre. Que va devenir entre ses mains la
noble morale platonicienne, l'adroite interprétation imitée de
Jamblique et de Porphyre? Tout s'alourdit. Il faut appeler ici les
choses par leur nom, appliquer les yeux des gens sur une grosse idée
bien visible. Encore celle-ci est peut-être trop relevée pour eux:

     «Cette fable apprend à tout homme qui veut fuir les ténèbres de
     l'enfer et arriver à la lumière du vrai bien, à ne point regarder
     ses anciens vices, de façon à les pratiquer derechef aussi
     pleinement qu'auparavant. Car quiconque, avec une pleine volonté,
     tourne son âme vers les vices qu'il avait auparavant quittés, et
     les pratique, ils lui agréent pleinement, il ne pense jamais à
     les quitter, et il perd tout son ancien bien, si derechef il ne
     s'amende.»

Le sermon est approprié à son auditoire de thanes; les Danois, qu'Alfred
venait de convertir par l'épée, avaient besoin d'une morale claire. Si
on leur eût traduit exactement les derniers mots de Boëce, ils auraient
ouvert de grands yeux stupides et se seraient endormis.

C'est que tout le talent d'une âme inculte gît dans la force et dans la
sincérité de ses sensations. Hors de là, elle est impuissante; l'art de
penser et de raisonner est au-dessus d'elle. Ceux-ci perdent tout génie
en perdant leur fièvre ardente. Ils balbutient gauchement et lourdement
de sèches chroniques, sortes d'almanachs historiques. Vous diriez des
paysans qui, en sortant du labour, viennent inscrire avec de la craie,
sur une table enfumée, la date d'une disette, le prix du blé, les
changements de temps et les décès[71]. De même, à côté des maigres
chroniques de la Bible qui bégayent la suite des règnes et des
massacres juifs, se déploient l'exaltation des Psaumes et le délire des
prophéties. Le même poëte lyrique peut être tour à tour une brute et un
homme de génie, parce que son génie vient et s'en va comme une maladie,
et qu'au lieu de le posséder, il le subit:

[Footnote 71: Ingram's _Saxon chronicle_.]

     «Année du Seigneur, 611. Cette année Cynegills succéda à la
     royauté dans le Wessex et l'occupa trente et un hivers. Cynegills
     était le fils de Céol, Céol celui de Cutha, Cutha celui de
     Cyuric.

     «614. Cette année Cynegills et Cwichelin combattirent à Bampton,
     et tuèrent deux mille quarante-six Gallois.

     «678. Cette année apparut une comète en août, et elle brilla
     chaque matin pendant trois mois, comme un rayon de
     soleil.--L'évêque Wilfrid ayant été chassé de son évêché par le
     roi Everth, deux évêques furent consacrés à sa place.

     «901. Cette année mourut Alfred, le fils d'Ethelwolf, six jours
     avant la messe de tous les saints. Il était roi de toute la
     nation anglaise, excepté de cette partie qui était sous le
     pouvoir des Danois. Il tint le gouvernement trente hivers, moins
     un an et demi. Et alors Edward, son fils, prit le gouvernement.

     «902. Cette année il y eut un grand combat dans l'Holme entre les
     hommes de Kent et les Danois.

     «1077. Cette année furent réconciliés le roi des Franks et
     Guillaume, roi d'Angleterre; mais cela ne dura que peu de temps.
     Cette année Londres fut brûlée, la nuit d'avant l'Assomption de
     sainte Marie, si terriblement qu'elle ne l'avait jamais été
     autant depuis qu'elle fut bâtie.»

Ainsi parlent avec une sécheresse monotone les pauvres moines qui, après
Alfred, compilent et notent les gros événements visibles; de loin en
loin, quelques réflexions pieuses, un mouvement de passion, rien de
plus. Au dixième siècle, on voit le roi Edgard donner un manoir à un
évêque à condition qu'il mettra en saxon la règle monastique écrite en
latin par saint Benoît. Alfred lui-même est presque le dernier des
hommes cultivés; il ne l'est devenu, comme Charlemagne, qu'à force de
volonté et de patience. En vain les grands esprits de ce temps essayent
de s'accrocher aux débris de la belle civilisation antique, et de se
soulever au-dessus de la tumultueuse et fangeuse ignorance où les autres
clapotent; ils se soulèvent presque seuls, et, eux morts, les autres se
renfoncent dans leur bourbe. C'est la bête humaine alors qui est
maîtresse; l'esprit ne peut trouver sa place parmi les révoltes et les
appétits du sang, de l'estomac et des muscles. Même dans le petit cercle
où il travaille, son labeur n'aboutit pas. Le modèle qu'il s'est proposé
l'opprime et l'enchaîne dans une imitation qui le rétrécit; il n'aspire
qu'à bien copier; il fait des assemblages de centons qu'il appelle vers
latins; il s'étudie à retrouver les tournures vérifiées des bons
modèles; il n'arrive qu'à fabriquer un latin emphatique, gâté, hérissé
de disparates. En fait d'idées, les plus profonds récrivent les
doctrines mortes d'auteurs morts. Ils font des manuels de théologie et
de philosophie d'après les Pères; Érigène, le plus docte, va jusqu'à
reproduire les vieilles rêveries compliquées de la métaphysique
alexandrine. À quelle distance ces spéculations et ces réminiscences
planent-elles au-dessus de la grande foule barbare qui hurle et s'agite
dans les bas-fonds? nulle parole ne peut le dire. Il y a tel roi de
Kent, au septième siècle, qui ne sait pas écrire. Figurez-vous des
bacheliers en théologie qui disserteraient devant un auditoire de
charretiers, non pas de charretiers parisiens, mais de charretiers tels
qu'il y en a encore aujourd'hui en Auvergne ou dans les Vosges. Seul
parmi ces clercs qui pensent en écoliers studieux d'après leurs chers
auteurs, et sont doublement séparés du monde à titre d'hommes de collége
et à titre d'hommes de couvent, Alfred, à titre de laïque et d'esprit
pratique, descend par ses traductions en langue saxonne, par ses vers
saxons, à la portée de son public; et l'on a vu que son effort, comme
celui de Charlemagne, s'est trouvé vain. Il y avait un mur
infranchissable entre la savante littérature ancienne et l'informe
barbarie présente. Incapables d'entrer dans l'ancien moule, et obligés
d'entrer dans l'ancien moule, ils le tordaient. Faute de pouvoir refaire
les idées, ils refaisaient le mètre. Ils tâchaient d'éblouir leurs
collègues en versification par le raffinement de la facture et le
prestige de la difficulté vaincue. Pareillement, dans nos colléges, les
bons élèves imitent les coupes savantes et la symétrie de Claudien
plutôt que l'aisance et la variété de Virgile. Ils se mettaient des fers
aux pieds, et prouvaient leur force en courant avec leurs entraves. Ils
s'imposaient les règles de la rime moderne avec les règles de la
quantité antique. Ils y ajoutaient l'obligation de commencer chaque vers
par la même lettre que le précédent. Quelques-uns, comme Adlhem,
écrivaient des acrostiches carrés, où le premier vers, répété à la fin,
se retrouvait encore sur la gauche et sur la droite du morceau; ainsi
formé par les premières et dernières lettres de tous les vers, il
embrasse toute la pièce, et le morceau de poésie ressemble à un morceau
de tapisserie. Étranges tours de force littéraires, qui transforment les
poëtes en artisans; ils témoignent de la contrariété qui opposait alors
la culture et la nature et gâtait à la fois la forme latine et l'esprit
saxon.

Par delà cette barrière, qui séparait invinciblement la civilisation de
la barbarie, il y en avait une autre non moins forte qui séparait le
génie saxon du génie latin. La puissante imagination germanique, où les
visions éclatantes et obscures affluent subitement et débordent par
saccades, faisait contraste avec l'esprit raisonneur dont les idées ne
se rangent et ne se développent qu'en files régulières, en sorte que si
le barbare, dans ses essais classiques, gardait quelque portion de ses
instincts primitifs, il ne parvenait qu'à produire une sorte de monstre
grotesque et affreux. Un d'entre eux, cet Adlhem, parent du roi Ina, qui
sur le pont de la ville chantait à la fois des ballades profanes et des
hymnes sacrées, trop imbu de la poésie nationale pour imiter simplement
les modèles antiques, décora les vers latins et la prose latine de toute
«la pompe anglaise[72].» Vous diriez d'un barbare qui arrache une flûte
aux mains exercées d'un artiste du palais d'Auguste, pour y souffler à
pleine poitrine comme dans une trompe mugissante d'auroch. La langue
sobre des orateurs et des administrateurs romains se charge, sous sa
main, d'images excessives et incohérentes. Il accouple violemment les
mots par des alliances imprévues et extravagantes; il entasse les
couleurs; il atteint le galimatias extraordinaire et inintelligible des
derniers scaldes. En effet, c'est un scalde qui latinise, et transporte
dans son nouveau langage les ornements de la poésie scandinave, entre
autres la répétition de la même lettre, tellement que, dans une de ses
épîtres, il y a quinze mots de suite qui commencent de même, et que,
pour compléter ce nombre de quinze, il met un barbarisme grec parmi les
mots latins[73]. Maintes fois chez les autres, chez les légendaires, on
retrouvera cette déformation du latin violenté par l'afflux de
l'imagination trop forte. Celle-ci éclate jusque dans leur pédagogie et
leur science. Alcuin, dans les dialogues qu'il compose pour le fils de
Charlemagne, emploie en manière de formules les petites phrases
poétiques et hardies qui pullulent dans la poésie nationale. «Qu'est-ce
que l'hiver? L'exil de l'été.--Qu'est-ce que le printemps? Le peintre de
la terre.--Qu'est-ce que l'année? Le quadrige du monde.--Qu'est-ce que
le soleil? La splendeur de l'univers, la beauté du firmament, la grâce
de la nature, la gloire du jour, le distributeur des heures.--Qu'est ce
que la mer? Le chemin des audacieux, la frontière de la terre,
l'hôtellerie des fleuves, la source des pluies.» Bien plus, il achève
ses instructions par des énigmes dans le goût des scaldes, comme on en
trouve encore dans les vieux manuscrits avec les chants barbares.
Dernier trait du génie national, qui, lorsqu'il travaille à comprendre
les choses, laisse de côté la déduction sèche, nette, suivie, pour
employer l'image bizarre, lointaine, multipliée, et remplace l'analyse
par l'intuition.

[Footnote 72: Mot de Guillaume de Malmesbury.]

[Footnote 73: Primitus (pantorum procerum prætorumque pio potissimum
paternoque præsertim privilegio) panegyricum poemataque passim prosatori
sub polo promulgantes, stridula vocum symphonia ac melodiæ cantilenæque
carmine modulaturi hymnizemus.]


VIII

Telle est cette race, la dernière venue, qui, dans la décadence de ses
soeurs, la grecque et la latine, apporte dans le monde une civilisation
nouvelle avec un caractère et un esprit nouveaux. Inférieure en
plusieurs endroits à ses devanciers, elle les surpasse en plusieurs
autres. Parmi ses bois, ses boues et ses neiges, sous son ciel inclément
et triste, dans sa longue barbarie, les instincts rudes ont pris
l'empire; le Germain n'a point acquis l'humeur joyeuse, la facilité
expansive, le sentiment de la beauté harmonieuse; son grand corps
flegmatique est resté farouche et roide, vorace et brutal; son esprit
inculte et tout d'une pièce est demeuré enclin à la sauvagerie et rétif
à la culture. Alourdies et figées, ses idées ne savent pas s'étaler
aisément, abondamment, avec une suite naturelle et une régularité
involontaire. Mais cet esprit exclu du sentiment du beau n'en est que
plus propre au sentiment du vrai. La profonde et poignante impression
qu'il reçoit du contact des objets et qu'il ne sait encore exprimer que
par un cri, l'exemptera plus tard de la rhétorique latine, et se
tournera vers les choses aux dépens des mots. Bien plus, sous la
contrainte du climat et de la solitude, par l'habitude de la résistance
et de l'effort, le modèle idéal s'est déplacé pour lui; ce sont les
instincts virils et moraux qui ont pris l'empire, et parmi eux, le
besoin d'indépendance, le goût des moeurs sérieuses et sévères,
l'aptitude au dévouement et à la vénération, le culte de l'héroïsme. Ce
sont là les rudiments et les éléments d'une civilisation plus tardive,
mais plus saine, moins tournée vers l'agrément et l'élégance, moins
fondée sur la justice et la vérité[74]. En tout cas, jusqu'ici, la race
est intacte, intacte dans sa grossièreté primitive; la culture qui lui
est venue de Rome, n'a pu ni la développer, ni la déformer. Si le
christianisme y est entré, c'est par des affinités naturelles et sans
altérer le génie natif. Voici venir une nouvelle conquête qui, cette
fois, avec des idées apporte aussi des hommes. Mais les Saxons, selon
l'usage des races germaines, races vigoureuses et fécondes, ont
multiplié énormément depuis six siècles; il y en a peut-être deux
millions en ce moment, et l'armée normande est de soixante mille
hommes[75]. Ces Normands ont beau s'être altérés, francisés; d'origine
et par quelque reste d'eux-mêmes ils sont parents de leurs vaincus. Ils
ont beau importer leurs moeurs et leurs poëmes, faire entrer dans la
langue un tiers de ses mots; cette langue reste toute germanique, de
fonds et de substance[76]; si sa grammaire change, c'est d'elle-même,
par sa propre force, dans le même sens que ses parentes du continent. Au
bout de trois cents ans, ce sont les conquérants qui sont conquis; c'est
l'anglais qu'ils parlent; c'est le sang anglais qui, par les mariages, a
fini par maîtriser le sang normand dans leurs veines. Après tout, la
race demeure saxonne. Si le vieux génie poétique disparaît après la
conquête, c'est comme un fleuve qui s'enfonce et coule sous terre. Il en
sortira dans cinq cents ans.

[Footnote 74: En Islande, patrie des plus farouches rois de la mer, il
n'y a plus de crimes; les prisons ont été employées à d'autres usages;
les seules punitions sont des amendes.]

[Footnote 75: _Pictorial history_, I, 249. «Toutes les villes, et même
les villages et les hameaux que possède aujourd'hui l'Angleterre,
paraissent avoir existé depuis les temps saxons.... La division actuelle
en paroisses est presque sans altération celle du dixième siècle.»

D'après le _Doomsday-book_, M. Turner évalue à trois cent mille le
nombre des chefs de famille indiqués. Si chaque famille est de cinq
personnes, cela fait un million cinq cent mille. Il ajoute cinq cent
mille pour les quatre comtés du Nord, pour Londres et plusieurs grandes
villes, pour les moines et le clergé des campagnes qui ne sont point
comptés.... Il faut n'accepter ces chiffres que sous toute réserve.
Néanmoins ils sont d'accord avec ceux de Mackintosh, de George Chalmers
et de plusieurs autres; beaucoup de faits prouvent que la population
saxonne était très-nombreuse, et tout à fait hors de proportion avec la
population normande.]

[Footnote 76: Warton, _History of English poetry_. Préface.]



CHAPITRE II.

Les Normands.

     I. Formation et caractère de l'homme féodal.

    II. Expédition et caractère des Normands.--Contraste des
        Normands et des Saxons.--Les Normands sont Français.--Comment
        ils sont devenus Français.--Leur goût et leur
        architecture.--Leur curiosité et leur littérature.--Leur
        chevalerie et leurs amusements.--Leur tactique et leur succès.

   III. Forme d'esprit des Français.--Deux traits principaux: les
        idées distinctes et les idées suivies.--Construction
        psychologique de l'esprit français.--Narrations prosaïques,
        manque de coloris et de passion, facilité et
        bavardage.--Logique et clarté naturelle, sobriété, grâce et
        délicatesse, finesse et moquerie.--L'ordre et
        l'agrément.--Quel genre de beauté et quelle sorte d'idées les
        Français ont apportés dans le monde.

    IV. Les Normands en Angleterre.--Leur situation et leur
        tyrannie.--Ils importent leur littérature et leur langue.--Ils
        oublient leur littérature et leur langue.--Peu à peu ils
        apprennent l'anglais.--Peu à peu l'anglais se francise.

     V. Ils traduisent en anglais des livres français.--Paroles de
        sir John Mandeville.--Layamon, Robert de Gloucester, Robert de
        Brunne.--Ils imitent en anglais la littérature
        française.--Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de
        Geste.--Éclat, frivolité et vide de cette culture
        française.--Barbarie et ignorances de cette civilisation
        féodale.--La chanson de Geste de Richard Coeur de Lion, et les
        voyages de sir John de Mandeville.--Pauvreté de la littérature
        importée et implantée en Angleterre.--Pourquoi elle n'a point
        abouti sur le continent ni en Angleterre.

    VI. Les Saxons en Angleterre.--Persistance de la nation
        saxonne, et formation de la constitution
        anglaise.--Persistance du caractère saxon et formation du
        caractère anglais.

   VII. Opposition du héros populaire en France et en
        Angleterre.--Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin
        Hood.--Comment le caractère saxon maintient et prépare la
        liberté politique.--Opposition de l'état des communes en
        France et en Angleterre.--Théorie de la constitution anglaise
        par sir John Fortescue.--Comment la constitution de la nation
        saxonne maintient et prépare la liberté politique.--Situation
        de l'Église et précurseurs de la Réforme en
        Angleterre.--Pierre Plowman et Wyclef.--Comment le caractère
        saxon et la situation de l'Église normande préparent la
        réforme religieuse.--Inachèvement et impuissance de la
        littérature nationale.--Pourquoi elle n'a pas abouti.


I

Il y avait déjà un siècle et demi que sur le continent, dans
l'affaissement et la dissolution universelle, une nouvelle société
s'était faite et de nouveaux hommes avaient surgi. Contre les Normands
et les brigands, les braves à la fin avaient fait ferme. Ils avaient
planté leurs pieds dans le sol, et le chaos mouvant des choses
croulantes s'était fixé par l'effort de leurs grands coeurs et de leurs
bras. À l'embouchure des fleuves, aux défilés des montagnes, sur la
lisière des marches dévastées, à tous les passages périlleux, ils
avaient bâti leurs forts, chacun le sien, chacun sur sa terre, chacun
avec sa bande de fidèles, et ils avaient vécu à la façon d'une armée
disséminée mais en éveil, campés et ligués dans leurs châteaux, les
armes en main, et en face de l'ennemi. Sous cette discipline un peuple
redoutable s'était formé, coeurs farouches dans des corps
athlétiques[77], incapables de contrainte, affamés d'actions violentes,
nés pour la guerre permanente, parce qu'ils s'étaient trempés dans la
guerre permanente, héros et brigands qui, pour sortir de leur solitude,
se lançaient dans les entreprises, et s'en allaient en Sicile, en
Portugal, en Espagne, en Livonie, en Palestine, en Angleterre, conquérir
des terres ou gagner le paradis.

[Footnote 77: Voir, entre autres peintures de moeurs, les premiers
récits de la première croisade: Godefroy fend un Sarrasin jusqu'à la
ceinture.--En Palestine, une veuve était obligée, jusqu'à soixante ans,
de se marier, parce que nul fief ne pouvait rester sans défenseur.--Un
chef espagnol dit à ses hommes épuisés, après une bataille: «Vous êtes
trop las et trop blessés; mais venez vous battre avec moi contre cette
autre troupe; les blessures fraîches que nous recevrons nous feront
oublier celles que nous avons reçues.»--En ce temps-là, dit la
_Chronique générale d'Espagne_, les _rois_, comtes et nobles, et tous
les chevaliers, afin d'être prêts à toute heure, tenaient leurs chevaux
dans la salle où ils couchaient avec leurs femmes.]


II

Le 27 septembre 1066, à l'embouchure de la Somme, on pouvait voir un
grand spectacle: quatre cents navires à grande voilure, plus de mille
bateaux de transport, et soixante mille hommes qui s'embarquaient. Le
soleil se levait magnifiquement après de longues pluies; les trompettes
sonnaient, les cris de cette multitude armée montaient jusqu'au ciel; à
perte de vue, sur la plage, dans la rivière largement étalée, sur la
mer qui s'ouvre au delà spacieuse et luisante, les mâts et les voiles se
dressaient comme une forêt, et la flotte énorme s'ébranlait sous le vent
du sud[78]. Le peuple qu'elle portait se disait originaire de Norvége,
et on eût pu le croire parent de ces Saxons qu'il allait combattre; mais
il avait avec lui une multitude d'aventuriers accourus par toutes les
routes, de près et de loin, du Nord et du Midi, du Maine et de l'Anjou,
du Poitou et de la Bretagne, de l'Île-de-France et de la Flandre, de
l'Aquitaine et de la Bourgogne[79], et lui-même, en somme, _était
Français_.

[Footnote 78: Voir, pour tous les détails, _les Chroniques
anglo-normandes_, III, p. 4, citées par Aug. Thierry. J'ai vu moi-même
l'endroit et le paysage.]

[Footnote 79: Sur trois colonnes d'attaque, à Hastings, il y en avait
deux formées par les auxiliaires. Au reste, les chroniqueurs ne se
trompent pas sur ce fait capital; ils sont tous d'accord pour déclarer
que l'Angleterre fut conquise par des Français.]


III

Comment se fait-il qu'ayant gardé son nom il eût changé de nature, et
quelle série de rénovations avait fait d'un peuple germanique un peuple
latin? C'est que ce peuple, lorsqu'il vint en Neustrie, n'était ni un
corps de nation, ni une race pure. Ce n'était qu'une bande, et à ce
titre, épousant les femmes du pays, il faisait entrer dans ses enfants
la séve étrangère. C'était une bande scandinave, mais grossie par tous
les coquins courageux et par tous les malheureux désespérés qui
vaguaient dans le pays conquis[80], et à ce titre il recevait dans sa
propre substance la séve étrangère. D'ailleurs, si la troupe errante
s'était trouvée mélangée, la troupe établie l'avait été davantage; et la
paix, par ses infiltrations, autant que la guerre par ses recrues, était
venue altérer l'intégrité du sang primitif. Quand Rollon, ayant divisé
la terre au cordeau entre ses hommes, eut pendu les voleurs et ceux qui
leur donnaient assistance, des gens de tous les pays accoururent. La
sécurité, la bonne et «roide» justice étaient si rares qu'elles
suffisaient pour repeupler un pays[81]. Il appela les étrangers, disent
les vieux auteurs, «et fit un seul peuple de tant de gens de natures
diverses.» Ce ramassis de barbares, de réfugiés, de brigands, de colons
émigrés, parla si promptement roman ou français, que le second duc
voulant faire apprendre à son fils la langue danoise, fut obligé de
l'envoyer à Bayeux où elle était encore en usage. Les grosses masses
finissent toujours par faire le sang, et le plus souvent l'esprit et la
langue. C'est pourquoi ceux-ci, transformés, se dégourdirent vite: la
race fabriquée se trouva d'esprit alerte, bien plus avisée que les
Saxons, ses voisins d'outre-Manche, toute semblable à ses voisines de
Picardie, de Champagne et d'Île-de-France. «Les Saxons[82], dit un
vieil auteur, buvaient à l'envi, et consumaient jour et nuit leurs
revenus en festins, tandis qu'ils se contentaient d'habitations
misérables: tout au contraire des Français et des Normands qui faisaient
peu de dépense dans leurs belles et vastes maisons, étant d'ailleurs
délicats dans leur nourriture et soigneux dans leurs habits, jusqu'à la
recherche.» Les uns, encore alourdis par le flegme germanique, étaient
des ivrognes gloutons que secouait par accès l'enthousiasme poétique;
les autres, allégés par leur transplantation et leur mélange, sentaient
déjà se développer en eux les besoins de l'esprit. «Vous auriez pu voir,
chez eux, des églises s'élever dans chaque village, et des monastères
dans les cités, construits dans un style inconnu auparavant,» en
Normandie d'abord et tout à l'heure en Angleterre[83]. Le goût leur
était venu tout de suite, c'est-à-dire l'envie de plaire aux yeux, et
d'exprimer une pensée par des formes, une pensée neuve: l'arche
circulaire s'appuyait sur une colonne simple ou sur un faisceau de
colonnettes: les moulures élégantes s'arrondissaient autour des
fenêtres; la rosace s'ouvrait simple encore et semblable à la rose des
buissons, et le style normand se déployait original et mesuré entre le
style gothique dont il annonçait la richesse, et le style roman dont il
rappelait la solidité.

[Footnote 80: Ce fut un pêcheur de Rouen, soldat de Rollon, qui tua le
duc de France à l'embouchure de l'Eure. Hastings, le fameux roi de mer,
était fils d'un laboureur des environs de Troyes.]

[Footnote 81: «Au dixième siècle, dit Stendhal, un homme souhaitait deux
choses: 1º n'être pas tué; 2º avoir un bon habit de peau.»--_Voy._ ici
la _Chronique_ de Fontenelle.]

[Footnote 82: Guillaume de Malmesbury.]

[Footnote 83: _Pictorial history_, I, 615. Églises de Londres, de Sarum,
de Norwich, Durham, Chichester, Peterborough, Rochester, Hereford,
Glocester, Oxford, etc.--Guillaume de Malmesbury.]

Avec le goût, aussi naturellement et aussi vite, la curiosité leur était
venue. Les peuples sont comme les enfants; chez les uns la langue se
délie aisément, et ils comprennent d'abord; chez les autres la langue se
délie péniblement, et ils comprennent tard. Ceux-ci avaient fait
lestement leur éducation, à la française. Les premiers en France, ils
avaient débrouillé le français, le fixant, l'écrivant, si bien,
qu'aujourd'hui nous entendons encore leurs codes et leurs poëmes. En un
siècle et demi, ils s'étaient cultivés au point de trouver les Saxons
«illettrés et grossiers[84].» Ce fut là leur prétexte pour les chasser
des abbayes et de toutes les bonnes places ecclésiastiques. Et, en
vérité, ce prétexte était aussi une raison, car ils haïssaient
d'instinct la lourdeur stupide. Entre la conquête et la mort du roi
Jean, ils établirent cinq cent cinquante-sept écoles en Angleterre.
Henri Beauclerc, fils du conquérant, fut instruit dans les sciences;
Henri II et ses trois fils l'étaient aussi; l'aîné, Richard Coeur de
Lion, fut poëte. Lanfranc, premier archevêque normand de Cantorbéry,
logicien subtil, discuta habilement sur la présence réelle; saint
Anselme, son successeur, le premier penseur du siècle, crut découvrir
une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, et tenta de rendre la
religion philosophique en faisant de la raison le chemin de la foi;
certainement l'idée était grande, surtout au douzième siècle, et on ne
pouvait aller plus vite en besogne. Sans doute cette science est la
scolastique, et ces terribles in-folio tuent plus d'esprits qu'ils n'en
nourrissent; mais on commence comme on peut, et le syllogisme, même
latin, même théologique, est encore un exercice d'intelligence et une
preuve d'esprit. Parmi ces abbés du continent qui s'installent en
Angleterre, tel établit une bibliothèque; un autre, fondateur d'une
école, fait représenter à ses écoliers «le jeu de sainte Catherine;» un
autre écrit en latin poli des épigrammes «aiguisées comme celles de
Martial.» Ce sont là les plaisirs d'une race intelligente, avide
d'idées, d'esprit dispos et flexible, dont la pensée nette n'est point
offusquée comme celle des têtes saxonnes par les hallucinations de
l'ivresse et par les fumées de l'estomac vorace et rempli. Ils aiment
les entretiens, les récits d'aventures. À côté de leurs chroniqueurs
latins, Henri de Huntington, Guillaume de Malmesbury, hommes réfléchis
déjà, et qui savent non-seulement conter, mais juger parfois, ils ont
des chroniques rimées, en langue vulgaire, celle de Geoffroy Gaimar, de
Benoît de Sainte-Maure, de Robert Wace. Et croyez que leurs faiseurs de
vers ne seront pas stériles de paroles et ne les feront pas chômer de
détails. Ils sont causeurs, conteurs, diseurs par excellence, agiles de
langue et jamais à court. Chanteurs, point du tout; ils parlent, c'est
là leur fort, dans leurs poëmes comme dans leurs chroniques. Ils ont
écrit les premiers la chanson de Roland; par-dessus celle-là, ils en
accumulent une multitude sur Charlemagne et ses pairs, sur Arthur et
Merlin, sur les Grecs et les Romains, sur le roi Horn, sur Guy de
Warwick, sur tout prince et tout peuple. Leurs trouvères, comme leurs
chevaliers, prennent des deux mains chez les Gallois, chez les Francs,
chez les Latins, et se lancent en Orient, en Occident, dans le large
champ des aventures. Ils parlent à la curiosité comme les Saxons
parlaient à l'enthousiasme, et détrempent dans leurs longues narrations
claires et coulantes les vives couleurs des traditions germaines et
bretonnes: des batailles, des surprises, des combats singuliers, des
ambassades, des discours, des processions, des cérémonies, des chasses,
une variété d'événements amusants, voilà ce que demande leur imagination
agile et voyageuse. Au début, dans la chanson de Roland, elle se
contient encore; elle marche à grands pas, mais elle ne fait que
marcher. Bientôt les ailes lui viennent: les incidents se multiplient;
les géants et les monstres foisonnent; la vraisemblance disparaît, la
chanson du jongleur s'allonge en poëme sous la main du trouvère; il
parlerait, comme le vieux Nestor, cinq années ou même six années
entières, sans se lasser ni s'arrêter. Quarante mille vers, ce n'est
point trop pour contenter leur bavardage: esprit facile, abondant,
curieux, conteur, tel est le génie de la race; les Gaulois, leurs pères,
arrêtaient les voyageurs sur les routes pour leur faire conter des
nouvelles, et se piquaient comme eux «de bien se battre et de facilement
parler.»

[Footnote 84: Mot d'Orderic Vital.]

Avec les poëmes de chevalerie, ils ont la chevalerie; d'abord, il est
vrai, parce qu'ils sont robustes, et qu'un homme fort aime à se prouver
sa force en assommant ses voisins; mais aussi par désir de renommée et
par point d'honneur. Par ce seul mot, l'honneur, tout l'esprit de la
guerre est changé. Les poëtes saxons la peignaient comme une fureur
meurtrière, comme une folie aveugle qui ébranlait la chair et le sang et
réveillait les instincts de la bête de proie; les poëtes normands la
décrivent comme un tournoi. La nouvelle passion qu'ils y font entrer,
c'est la vanité et la galanterie; Guy de Warwick désarçonne tous les
chevaliers de l'Europe pour mériter la main de la sévère et dédaigneuse
Félice. Le tournoi lui-même n'est qu'une cérémonie, un peu brutale, à la
vérité, puisqu'il s'agit de casser des bras et des jambes, mais
brillante et française; faire parade d'adresse et de courage, étaler la
magnificence de ses habits et de ses armes, être applaudi et plaire aux
dames, de tels sentiments indiquent des hommes plus sociables, plus
soumis à l'opinion, moins concentrés dans la passion personnelle,
exempts de l'inspiration lyrique et de l'exaltation sauvage, doués d'un
autre génie, puisqu'ils sont enclins à d'autres plaisirs.

Ce sont là les hommes qui, en ce moment, débarquaient en Angleterre pour
y importer de nouvelles moeurs et y importer un nouvel esprit, Français
de fond, d'esprit et de langue, quoique avec des traits propres et
provinciaux; entre tous, les plus positifs, attentifs au gain,
calculateurs, ayant les nerfs et l'élan de nos soldats, mais avec des
ruses et des précautions de procureurs; coureurs héroïques d'aventures
profitables; ayant voyagé en Sicile, à Naples, et prêts à voyager à
Constantinople, à Antioche, mais pour prendre le pays ou rapporter de
l'argent; politiques déliés, habitués, en Sicile, à louer leur valeur au
plus offrant, et capables, au plus fort de la croisade, de faire des
affaires, à l'exemple de leur Bohémond qui, devant Antioche, spéculait
sur la disette de ses alliés chrétiens et ne leur ouvrait la ville qu'à
condition de la garder pour lui; conquérants méthodiques et
persévérants, experts dans l'administration et féconds en paperasses,
comme ce Guillaume qui avait su organiser une telle expédition et une
telle armée, qui en tenait le rôle écrit, et qui allait cadastrer sur
son Domesdaybook toute l'Angleterre: seize jours après le débarquement
on vit à Hastings, par des effets sensibles, le contraste des deux
nations.

Les Saxons «toute la nuit mangèrent et burent. Vous les eussiez vus
moult se démener, et saillir, et chanter,» avec les éclats d'une grosse
joie bruyante[85]. Au matin, ils serrèrent derrière leurs palissades les
masses compactes de leur lourde infanterie; et, la hache pendue au col,
ils attendirent l'assaut. Les Normands, hommes avisés, calculèrent les
chances du paradis et de l'enfer et voulurent mettre Dieu dans leurs
intérêts. Robert Wace, leur historien et leur compatriote, n'est pas
plus troublé par l'inspiration poétique qu'ils ne le sont par
l'inspiration guerrière; et, la veille de la bataille, il a l'esprit
aussi prosaïque et aussi lucide qu'eux[86]. Cet esprit parut aussi dans
la bataille. Ils étaient, pour la plupart, archers et cavaliers, bons
manoeuvriers, adroits et agiles. Taillefer le jongleur, qui demanda
l'honneur de frapper le premier coup, allait chantant, en vrai
volontaire français, et faisant des tours d'adresse[87]. Arrivé devant
les Anglais, il jeta trois fois sa lance, puis son épée en l'air, les
recevant toujours par la poignée; et les pesants fantassins d'Harold,
qui ne savaient que pourfendre les armures à coups de hache,
«s'émerveillèrent, l'un disant à l'autre que c'était enchantement.» Pour
Guillaume, entre vingt actions prudentes ou matoises, il fit deux bons
calculs qui, dans ce grand embarras, le tirèrent d'affaire. Il ordonna à
ses archers de tirer en l'air; ses flèches blessèrent beaucoup de Saxons
au visage, et crevèrent l'oeil d'Harold. Après cela, il feignit de fuir;
les Saxons, ivres de joie et de colère, quittèrent leurs retranchements,
et se livrèrent aux lances de ses cavaliers. Pendant le reste de la
guerre, ils ne surent que se lever par petites bandes, combattre
furieusement et se faire massacrer. La race forte, fougueuse et brutale
se jette sur l'ennemi à la façon d'un taureau sauvage; les habiles
chasseurs de Normandie la blessent avec dextérité, l'abattent et lui
mettent le joug.

[Footnote 85: Robert Wace, roman de _Rou_.]

[Footnote 86:

  Et li Normanz et li Franceiz
  Tote nuit firent oreisons,
  Et furent en aflicions.
  De lor péchiés confèz se firent
  As proveires les regehirent,
  Et qui n'en out proveires prèz,
  A son veizin se fist confèz,
  Pour ço ke samedi esteit
  Ke la bataille estre debveit.
  Unt Normanz a pramis e voé,
  Si com li cler l'orent loé,
  Ke à ce jor mez s'il veskeient,
  Char ni saunc ne mangeraient.
  Giffrei, éveske de Coustances,
  A plusors joint lor pénitances.
  Cli reçut li confessions
  Et dona li béneiçons.]

[Footnote 87:

  Taillefer ki moult bien cantout
  Sur un roussin qui tot alout,
  Devant li dus alout cantant
  De Kalermaine e de Rolant,
  E d'Oliver et des vassals
  Ki morurent à Roncevals.
  Quant ils orent chevalchié tant
  K'as Engleis vindrent aprismant:
  «Sires, dist Taillefer, merci!
  Jo vos ai languement servi.
  Tut mon servise me debvez,
  Hui, si vos plaist, me le rendez:
  Por tout guerredun vos requier,
  Et si vos voil forment preier,
  Otreiez-mei, ke jo n'i faille,
  Li primier colp de la bataille.»
  Et li dus répont: «Je l'otrei.»
  Et Taillefer point à desrei;
  Devant toz li altres se mist,
  Un Englez féri, si l'ocist.
  De sos le pis, parmie la pance,
  Li fist passer ultre la lance,
  A terre estendu l'abati.
  Poiz trait l'espée, altre féri.
  Poiz a crié: «Venez, venez!
  Ke fetes-vos? Férez, férez!»
  Donc l'unt Englez avironé,
  Al secund colp k'il ou doné.
                         (Robert Wace.)]


IV

Qu'est-ce donc que cette race française qui, par les armes et les
lettres, fait, dans le monde une entrée si éclatante, et va dominer si
visiblement qu'en Orient, par exemple, on donnera son nom de Francs à
tous les peuples de l'Occident? En quoi consiste cet esprit nouveau,
inventeur précoce, ouvrier de toute la civilisation du moyen âge? Il y a
dans chaque esprit une action élémentaire qui, incessamment répétée,
compose sa trame et lui donne son tour: à la ville ou dans les champs,
cultivé ou inculte, enfant ou vieillard, il passe sa vie et emploie sa
force _à concevoir un événement ou un objet_; c'est là sa démarche
originelle et perpétuelle, et il a beau changer de terrain, revenir,
avancer, allonger et varier sa course, tout son mouvement n'est jamais
qu'une suite de ces pas joints bout à bout; en sorte que la moindre
altération dans la grandeur, la promptitude ou la sûreté de l'enjambée
primitive transforme et régit toute la course, comme dans un arbre la
structure du premier bourgeon dispose tout le feuillage et gouverne
toute la végétation[88]. Quand le Français conçoit un événement ou un
objet, il le conçoit vite et _distinctement_; nul trouble intérieur,
nulle fermentation préalable d'idées confuses et violentes qui, à la fin
concentrées et élaborées, fassent éruption par un cri. Les mouvements de
son intelligence sont adroits et prompts comme ceux de ses membres; du
premier coup, et sans effort, il met la main sur son idée. Mais il ne
met la main que sur elle; il a laissé de côté tous les profonds
prolongements enchevêtrés par lesquels elle plonge et se ramifie dans
ses voisines; il ne s'embarrasse pas d'eux, il n'y songe pas; il
détache, cueille, effleure, et puis c'est tout. Il est privé, ou, si
vous l'aimez mieux, il est exempt de ces soudaines demi-visions, qui,
secouant l'homme, lui ouvrent en un instant les grandes profondeurs et
les lointaines perspectives. C'est l'ébranlement intérieur qui suscite
les images; n'étant point ébranlé, il n'imagine pas. Il n'est ému qu'à
fleur de peau; la grande sympathie lui manque; il ne sent pas l'objet
tel qu'il est, complexe et d'ensemble, mais par portions, avec une
connaissance discursive et superficielle. C'est pourquoi nulle race en
Europe n'est moins poétique. Regardez leurs épopées qui naissent, on
n'en a jamais vu de plus prosaïques. Ce n'est pas le nombre qui manque:
la chanson de Roland, Garin le Loherain, Ogier le Danois, Berthe aux
grands pieds, il y en a une bibliothèque; bien plus, alors les moeurs
sont héroïques et les âmes sont neuves; ils ont de l'invention, ils
content des événements grandioses; et malgré tout cela, leurs récits
sont aussi ternes que ceux des bavards chroniqueurs normands. Sans
doute, quand Homère conte, il est clair autant qu'eux et développe comme
eux; mais à chaque instant les magnifiques noms de l'Aurore aux doigts
rosés, de l'Air au large sein, de la Terre divine et nourrice, de
l'Océan qui ébranle la terre, viennent étaler leur floraison empourprée
au milieu des discours et des batailles, et les grandes comparaisons
surabondantes qui suspendent le récit annoncent un peuple plus enclin à
jouir de la beauté qu'à courir droit au fait. Des faits ici, toujours
des faits, il n'y a rien autre chose; le Français veut savoir si le
héros tuera le traître, si l'amant épousera la demoiselle; ne le
retardez pas dans la poésie ni les peintures. Il marche agilement vers
l'issue, sans s'attarder aux rêves du coeur, ou devant les richesses du
paysage. Nulle splendeur, nulle couleur dans son récit: son style est
tout à fait nu, jamais de figures; on peut lire dix mille vers de ces
vieux poëmes sans en rencontrer une. Voulez-vous ouvrir le plus ancien,
le plus original, le plus éloquent, à l'endroit le plus émouvant, la
chanson de Roland au moment où Roland meurt? Le conteur est ému, et
pourtant son langage reste le même, uni, sans accent, tant ils sont
pourvus du génie de la prose et dépourvus du génie de la poésie! Il
donne un abrégé de motifs, le sommaire des événements, la suite des
raisons affligeantes, la suite des raisons consolantes[89]. Rien de
plus. Ces hommes voient la chose ou l'action en elle-même, et s'en
tiennent à cette vue. Leur idée demeure exacte, nette et simple, et
n'éveille pas une image voisine pour se confondre avec elle, se colorer
et se transformer. Elle reste sèche; ils conçoivent une à une les
parties de l'objet sans jamais les rassembler, comme les Saxons, en une
brusque demi-vision passionnée et lumineuse. Rien de plus opposé à leur
génie que les vrais chants et les profondes hymnes, telles que les
moines anglais en chantent encore sous les voûtes basses de leurs
églises. Ils seraient déroutés par les saccades et l'obscurité de ce
langage. Ils ne sont pas capables de tels accès d'enthousiasme et de
tels excès d'émotions. Ils ne crient jamais, ils parlent ou plutôt ils
causent, et jusque dans les moments où l'âme bouleversée devrait, à
force de trouble, cesser de penser et de sentir. Ainsi, dans un mystère,
Amis, qui est lépreux, demande tranquillement à son ami Amille de tuer
ses deux fils pour le guérir de la lèpre, et Amille répond plus
tranquillement encore[90]. Si jamais ils essayent de chanter, fût-ce
dans le ciel, sur l'invitation de Dieu «un rondel haut et clair,» ils
produiront[91] de petits raisonnements rimés aussi ternes que la plus
terne des conversations. Poussez cette littérature à bout, regardez-la
comme celle des Scaldes, au moment de la décadence, lorsque ses vices
exagérés comme ceux des Scaldes manifestent avec un grossissement marqué
le genre d'esprit qui la produit. Les Scaldes tombaient dans le
galimatias; elle se perd dans le bavardage et la platitude. Le Saxon ne
maîtrisait point son besoin d'exaltation; le Français ne contient pas la
volubilité de sa langue. Il est trop long et trop clair, de même que le
Saxon est trop obscur et trop court. L'un s'agitait et s'emportait avec
excès; l'autre explique et développe sans mesure. Dès le douzième
siècle, les chansons de Geste délayées débordent en rapsodies et en
psalmodies de trente à quarante mille vers. La théologie y entre; la
poésie devient une litanie interminable, intolérable, où les idées
expliquées, développées et répétées à l'infini, sans un élan d'émotion
ni un accent d'invention, coulent comme une eau claire et fade, et
bercent de leurs rimes monotones le lecteur édifié et endormi.
Déplorable abondance des idées distinctes et faciles; on l'a retrouvée
au dix-septième siècle, dans le cailletage littéraire qui s'échangeait
au-dessous des grands hommes; c'est le défaut et le talent de la race.
Avec cet art involontaire d'apercevoir et d'isoler du premier coup et
nettement chaque partie de chaque objet, on peut parler, même à vide et
toujours.

[Footnote 88: Cette idée des types s'applique dans toute la nature
physique et morale.]

[Footnote 89:

  Ço sent Rollans que la mort le trespent,
  Devers la teste sur le quer li descent;
  Desuz un pin i est alet curant,
  Sur l'herbe verte si est culchet adenz;
  Desuz lui met l'espée et l'olifan;
  Turnat sa teste vers la païene gent;
  Pour ço l'at fait que il voelt veirement
  Que Carles diet e trestute sa gent,
  Li gentilz quens, qu'il fut mort cunquérant.
  Cleimet sa culpe, e menut e suvent,
  Pur ses pecchez en puroffrid lo guant.
    Li quens Rollans se jut desuz un pin,
  Envers Espaigne en ad turnet sun vis,
  De plusurs choses a remembrer le prist,
  De tantes terres cume li bers cunquist,
  De dulce France, des humes de sun lign,
  De Carlemagne sun seignor ki l' nurrit.
  Ne poet muer n'en plurt et ne susprit.
  Mais lui meisme ne volt mettre en ubli.
  Cleimet sa culpe, si priet Dieu mercit:
    «Veire paterne, ki unques ne mentis,
  Seint Lazaron de mort resurrexis,
  Et Daniel des lions guaresis,
  Guaris de mei l'anme de tuz perilz,
  Pur les pecchez que en ma vie fis.»
  Sun destre guant à Deu en puroffrit.
  Seint Gabriel de sa main l'ad pris.
  Desur sun bras teneit le chef enclin,
  Juntes ses mains est alet à sa fin.
  Deus i tramist sun angle cherubin,
  Et seint Michel qu'on cleimet del péril
  Ensemble ad els seint Gabriel i vint,
  L'anme del cunte portent en pareis.
                  (_Chanson de Roland_, Ed. Génin.)]

[Footnote 90:

  Mon très-chier ami débonnaire,
  Vous m'avez une chose ditte
  Qui n'est pas à faire petite
  Mais que l'on doit moult resongnier.
  Et nonpourquant, sanz eslongnier,
  Puisque garison autrement
  Ne povez avoir vraiement,
  Pour vostre amour les occiray,
  Et le sang vous apporteray.]

[Footnote 91:

  Vraiz Diex, moult est excellente,
  Et de grant charité plaine,
  Vostre bonté souveraine.
  Car vostre grâce présente,
  A toute personne humaine,
  Vraix Diex, moult est excellente,
  Puisqu'elle a cuer et entente,
  Et que à ce désir l'amaine
  Que de vous servir se paine.]

Voilà la démarche primitive; comment se continue-t-elle dans la
suivante? Ici apparaît un trait nouveau de l'esprit français, le plus
précieux de tous. Il faut, pour qu'il comprenne, que la seconde idée
soit _contiguë à la première_, sinon il est dérouté et s'arrête; il ne
sait pas bondir irrégulièrement; il ne va que pas à pas, par un chemin
droit; l'ordre lui est inné; sans étude et de prime abord, il
désarticule et décompose l'objet ou l'événement tout compliqué, tout
embrouillé, quel qu'il soit, et pose une à une les pièces à la suite des
autres, en file, suivant leurs liaisons naturelles. Il a beau être
barbare encore, son intelligence est une raison qui se déploie en
s'ignorant. Rien de plus clair que le style de ses vieux contes et de
ses premiers poëmes; ou ne s'aperçoit pas qu'on suit le conteur, tant sa
démarche est aisée, tant le chemin qu'il ouvre est uni, tant il se
laisse glisser doucement et insensiblement d'une idée dans l'idée
voisine; c'est pour cela qu'il conte si bien. Les chroniqueurs,
Villehardouin, Joinville, Froissart, inventeurs de la prose, ont une
aisance et une clarté dont nul n'approche et, par-dessus tout, un
agrément, une grâce qu'ils ne cherchent point. La grâce est ici chose
nationale, et vient de cette délicatesse native qui a horreur des
disparates: point de chocs violents, leur instinct y répugne; ils les
évitent dans les oeuvres de goût comme dans les oeuvres de raisonnement;
ils veulent que les sentiments comme les idées se lient et ne se
choquent pas. Ils portent[92] partout cet esprit mesuré, fin par
excellence. Ils se gardent bien, en un sujet triste, de pousser
l'émotion jusqu'au bout; ils évitent les grands mots. Souvenez-vous
comme Joinville conte, en six lignes, la fin de son pauvre prêtre malade
qui voulut achever de célébrer sa messe, et «oncques puis ne chanta et
mourut.» Ouvrez un mystère, celui de Théophile, celui de la reine de
Hongrie: quand on veut la brûler avec son enfant, elle dit deux petits
vers sur «cette douce rosée qui est un si pur innocent;» rien de plus.
Prenez un fabliau, même dramatique; lorsque le chevalier pénitent, qui
s'est imposé de remplir un baril de ses larmes, meurt auprès de
l'ermite, il ne lui demande qu'un don suprême:

  Que vous mettiez vos bras sur mi,
  Si mourrai aux bras mon ami.

Peut-on exprimer un sentiment plus touchant d'une façon plus sobre? Il
faut dire de leur poésie ce qu'on dit de certains tableaux: Cela est
fait avec rien. Y a-t-il au monde quelque chose de plus délicatement
gracieux que les vers de Guillaume de Lorris? L'allégorie enveloppe les
idées pour leur ôter leur trop grand jour; des figures idéales, à demi
transparentes, flottent autour de l'amant, lumineuses quoique dans un
nuage, et le mènent parmi toutes les douceurs des sentiments nuancés
jusqu'à la rose dont «la suavité replenist toute la plaine.» Cette
délicatesse va si loin que dans Thibaut de Champagne, dans Charles
d'Orléans, elle tourne à la mignardise, à la fadeur. Chez eux toutes les
impressions s'atténuent: le parfum est si faible que souvent on ne le
sent plus; à genoux devant leur dame, ils chuchotent des mièvreries et
des gentillesses; ils aiment avec politesse et esprit; ils arrangent
ingénieusement en bouquet «les paroles peintes,» toutes les fleurs «du
langage frais et joli;» ils savent noter au passage les sentiments
fugitifs, la mélancolie molle, la rêverie incertaine; ils sont aussi
élégants, aussi beaux diseurs, aussi charmants que les plus aimables
abbés du dix-huitième siècle: tant cette légèreté de main est propre à
la race, et prompte à paraître sous les armures et parmi les massacres
du moyen âge, aussi bien que parmi les révérences et les douillettes
musquées de la dernière cour!--Vous la trouverez dans leur coloris comme
dans leurs sentiments. Ils ne sont point frappés par la magnificence de
la nature, ils n'en voient guère que les jolis aspects; ils peignent la
beauté d'une femme d'un seul trait qui n'est qu'aimable en disant
«qu'elle est plus gracieuse que la rose en mai.» Ils ne ressentent pas
ce trouble terrible, ce ravissement, ce soudain accablement de coeur que
montrent les poésies voisines; ils disent discrètement «qu'elle se mit à
sourire, ce qui moult lui avenait.» Ils ajoutent, quand ils sont en
humeur descriptive: «qu'elle eut douce haleine et savourée,» et le corps
aussi blanc «comme est la neige sur la branche quand il a fraîchement
neigé.» Ils s'en tiennent là; la beauté leur plaît, mais ne les
transporte pas. Ils goûtent les émotions agréables, ils ne sont pas
propres aux sensations violentes. Le profond rajeunissement des êtres,
l'air tiède du printemps qui renouvelle et ébranle toutes les vies, ne
leur suggère qu'un couplet gracieux; ils remarquent en passant que «déjà
est passé l'hiver, que l'aubépine fleurit, et que la rose s'épanouit;»
puis ils vont à leurs affaires. Légère gaieté prompte à passer, comme
celle que fait naître un de nos paysages d'avril; un instant le conteur
a regardé la fumée des ruisseaux qui monte autour des saules, la riante
vapeur qui emprisonne la clarté du matin; puis, quand il a chantonné un
refrain, il revient à son conte. Il veut s'amuser, c'est là son fort.

[Footnote 92: _La Fontaine et ses Fables_, par H. Taine, p. 15.]

Dans la vie, comme dans la littérature, c'est l'agrément qu'il
recherche, non la volupté ou l'émotion. Il est égrillard et non
voluptueux, friand et non gourmand. Il prend l'amour comme un
passe-temps, non comme une ivresse. C'est un joli fruit qu'il cueille,
goûte et laisse. Encore faut-il noter que le meilleur du fruit, à ses
yeux, c'est d'être un fruit défendu. Il se dit qu'il dupe un mari,
«qu'il trompe une cruelle et croit gagner des pardons à cela[93].» Il
veut rire, c'est là son état préféré, le but et l'emploi de sa vie;
surtout il veut rire aux dépens d'autrui. Le petit vers de ses fabliaux
gambade et sautille comme un écolier en liberté, à travers toutes les
choses respectées ou respectables, daubant sur l'Église, les femmes, les
grands, les moines. Gabeurs, gausseurs, nos pères ont en abondance le
mot et la chose, et la chose leur est si naturelle que, sans culture et
parmi des moeurs brutales, ils sont aussi fins dans la raillerie que les
plus déliés. Ils effleurent les ridicules, ils se moquent sans éclat, et
comme innocemment; leur style est si uni, qu'au premier aspect on s'y
méprend, on n'y voit pas de malice. On les croit naïfs, ils ont l'air de
n'y point toucher; un mot glissé montre seul le sourire imperceptible:
c'est l'âne, par exemple, qu'on appelle l'archiprêtre, à cause de son
air sérieux et de sa soutane feutrée, et qui gravement se met à
«orguenner.» Au bout de l'histoire, le fin sentiment du comique vous a
pénétré sans que vous sachiez comment il est entré chez vous. Ils
n'appellent pas les choses par leur nom, surtout en matière d'amour; ils
vous les laissent deviner: ils vous jugent aussi éveillé et avisé
qu'eux-mêmes[94]. Sachez bien qu'on a pu choisir chez eux, embellir
parfois, épurer peut-être, mais que leurs premiers traits sont
incomparables. Quand le renard s'approche du corbeau pour lui voler son
fromage, il débute en papelard, pieusement et avec précaution, en
suivant les généalogies; il lui nomme «son bon père, don Rohart qui si
bien chantait;» il loue sa voix qui est «si claire et si épurge.» Au
mieux du monde chantissiez, si vous vous gardissiez des noix.» Renard
est un Scapin, un artiste en inventions, non pas un simple gourmand; il
aime la fourberie pour elle-même; il jouit de sa supériorité, il
prolonge la moquerie. Quand Tibert le Chat, par son conseil, s'est pendu
à la corde de la cloche en voulant sonner, il développe l'ironie, il la
goûte et la savoure: il a l'air de s'impatienter contre le pauvre sot
qu'il a pris au lacs, l'appelle orgueilleux, se plaint de ce que l'autre
ne lui répond pas, de ce qu'il veut monter aux nues, et aller retrouver
les saints. Et d'un bout à l'autre, cette longue épopée est pareille; la
raillerie n'y cesse pas, et ne cesse pas d'être agréable. Renard a tant
d'esprit qu'on lui pardonne tout. Le besoin de rire est le trait
national, si particulier que les étrangers n'y entendent mot et s'en
scandalisent. Ce plaisir ne ressemble en rien à la joie physique qui est
méprisable parce qu'elle est grossière; au contraire, il aiguise
l'intelligence, et fait découvrir mainte idée fine pu scabreuse; les
fabliaux sont remplis de vérités sur l'homme et encore plus sur la
femme, sur les basses conditions et encore plus sur les hautes; c'est
une manière de philosopher à la dérobée et hardiment, en dépit des
conventions et contre les puissances. Ce goût n'a rien de commun non
plus avec la franche satire, qui est laide parce qu'elle est cruelle; au
contraire, il provoque la bonne humeur; on voit vite que le railleur
n'est point méchant, qu'il ne veut point blesser; s'il pique, c'est
comme une abeille sans venin; un instant après il n'y pense plus; au
besoin il se prendra lui-même pour objet de plaisanterie; tout son désir
est d'entretenir en lui-même et en nous un pétillement d'idées
agréables. Est-ce que vous ne voyez point ici et d'avance l'abrégé de
toute la littérature française, l'impuissance de la grande poésie, la
perfection subite et durable de la prose, l'excellence de tous les
genres qui touchent à la conversation ou à l'éloquence; le règne et la
tyrannie du goût et de la méthode; l'art et la théorie du développement
et de l'arrangement; le don d'être mesuré, clair, amusant et piquant?
Comment les idées s'ordonnent, voilà ce que nous avons enseigné à
l'Europe; quelles sont les idées agréables, voilà ce que nous avons
montré à l'Europe: et voilà ce que nos Français du onzième siècle vont
pendant cinq cents ans, à coups de lance, puis à coups de bâton, puis à
coups de férule, enseigner et montrer à leurs Saxons.

[Footnote 93: La Fontaine, _Contes_, _Richard Minutolo_.]

[Footnote 94:

  Parler lui veut d'une besogne,
  Où crois que peu conquerrérois
  Si la besogne vous nommois.]


V

Considérez donc ce Français, Normand, Angevin ou Manceau, qui dans sa
cotte de maille bien fermée, avec son épée et sa lance, est venu
chercher fortune en Angleterre. Il a pris le manoir de quelque Saxon
tué, et s'y est établi avec ses soldais et ses camarades, leur donnant
des terres, des maisons, des péages, à charge de combattre sous lui et
pour lui, comme hommes d'armes, comme maréchaux, comme porte-bannières;
c'est une ligue en vue du danger. En effet, ils sont en pays ennemi et
conquis, et il faut bien qu'ils se soutiennent. Chacun s'est hâté de se
bâtir une place de refuge, un château ou forteresse[95], bien
barricadée, en solides pierres, avec des fenêtres étroites, munie de
créneaux, garnie de soldats, percée de meurtrières. Puis ils sont allés
à Salisbury, au nombre de soixante mille, tous possesseurs de terres,
ayant au moins de quoi entretenir un cheval ou une armure complète; là,
mettant leur main dans celle de Guillaume; ils lui ont promis foi et
assistance, et l'édit du roi a déclaré «qu'ils doivent être tous unis et
conjurés comme des frères d'armes» pour se prêter défense et secours.
Ils sont une colonie armée et campée à demeure, comme les Spartiates
parmi les Ilotes, et font des lois en conséquence. Quand un Français
est trouvé mort dans un canton, les habitants doivent livrer le
meurtrier, sinon ils payent quarante-sept marcs d'amende; si le mort est
Anglais, c'est aux gens du lieu d'en faire la preuve par le serment de
quatre proches parents du mort. Qu'ils se gardent de tuer un cerf, un
sanglier ou une biche: pour un délit de chasse, ils auront les yeux
crevés. De tous leurs biens, ils n'ont rien conservé qu'à «titre
d'aumône,» ou à condition de tribut, ou sous serment d'hommage. Tel
Saxon libre et propriétaire est devenu «serf de corps sur la glèbe de
son propre champ[96].» Telle Saxonne noble et riche sent peser sur ses
épaules la main d'un valet normand devenu par force son mari ou son
amant. Il y a des bourgeois saxons de deux sous, d'un sou, selon la
somme qu'ils rapportent à leur maître; on les vend, on les engage, on
les exploite de compte à demi, comme d'un boeuf ou d'un âne. Un abbé
normand fait déterrer ses prédécesseurs saxons et jeter leurs ossements
hors des portes. Un autre a des hommes d'armes qui, à coups d'épée,
mettent à la raison ses moines récalcitrants. Imaginez, si vous pouvez,
l'orgueil de ces nouveaux seigneurs, orgueil de vainqueurs, orgueil
d'étrangers, orgueil de maîtres, nourri par les habitudes de l'action
violente, et par la sauvagerie, l'ignorance et l'emportement de la vie
féodale. «Tout ce qu'ils voulaient, disent les vieux chroniqueurs, ils
se le croyaient permis. Ils versaient le sang au hasard, arrachaient le
morceau de pain de la bouche des malheureux et prenaient tout l'argent,
les biens, la terre[97].» Par exemple, «tous les gens du pays bas
avaient grand soin de paraître humbles devant Ives Taillebois, et de ne
lui adresser la parole qu'un genou en terre; mais quoiqu'ils
s'empressassent de lui rendre tous les honneurs possibles et de payer
tout ce qu'ils lui devaient et au delà, en redevances et en services, il
les vexait, les tourmentait, les torturait, les emprisonnait, lançait
ses chiens à la poursuite du bétail..., cassait les jambes et l'échine
des bêtes de somme..., et faisait assaillir leurs serviteurs sur les
routes à coups de bâton ou d'épée.» Ce n'était pas à de pareils
malheureux[98] que les Normands pouvaient ou voulaient emprunter quelque
idée ou quelque coutume; ils les méprisaient comme «brutaux et
stupides.» Ils étaient parmi eux, comme les Espagnols au seizième siècle
parmi leurs sujets d'Amérique, supérieurs par la force, supérieurs par
la culture, plus instruits dans les lettres, plus experts dans les arts
de luxe. Ils gardèrent leurs moeurs et leur langue. Toute l'Angleterre
apparente, la cour du roi, les châteaux des nobles, les palais des
évêques, les maisons des riches, fut française, et les peuples
scandinaves, dont soixante ans auparavant les rois saxons se faisaient
chanter les poëmes, crurent que la nation avait oublié sa langue, et la
traitèrent dans leurs lois comme si elle n'était plus leur soeur.

[Footnote 95: À la mort du roi Étienne, il y avait onze cent quinze
châteaux de bâtis.]

[Footnote 96: A. Thierry, _Histoire de la Conquête de l'Angleterre_,
II.]

[Footnote 97: William de Malmesbury. A. Thierry, II, 20, 122-203.]

[Footnote 98: «Dès l'an 652, dit Warton, l'usage commun des Anglo-Saxons
était d'envoyer leurs enfants dans les monastères de France pour y être
élevés; et l'on regardait non-seulement la langue, mais encore les
manières françaises, comme un mérite et comme le signe d'une bonne
éducation.»]

C'est donc une littérature française qui en ce moment s'établit au
delà de la Manche[99], et les conquérants font effort pour qu'elle
soit bien française, bien purgée de tout alliage saxon. Ils y tiennent
si fort que les nobles de Henri II envoient leurs fils en France pour
les préserver des barbarismes. Pendant deux cents ans «les enfants à
l'école, dit Hygden[100], contre l'usage et l'habitude de toute
nation, furent obligés de quitter leur langue propre, de traduire en
français leurs leçons latines et de faire leurs exercices en
français.» Les statuts des universités obligeaient les étudiants à ne
converser qu'en français ou en latin. «Les enfants des gentilshommes
apprenaient à parler français du moment où on les berçait dans leur
berceau; et les campagnards s'étudiaient avec beaucoup de zèle à
parler français pour se donner l'air de gentilshommes.» À plus forte
raison la poésie est-elle française. Le Normand a amené avec lui son
ménestrel; il y a un jongleur Taillefer qui chante la chanson de
Roland à la bataille d'Hastings; il y a une jongleuse, Adeline, qui
reçoit une terre dans le partage qui suit la conquête. Le Normand,
qui raille les rois saxons, qui déterre les saints saxons et les jette
hors des portes de l'église, n'aime que les idées et les vers
français. C'est en vers français que Robert Wace lui rédige l'histoire
légendaire de cette Angleterre qu'il vient de conquérir et l'histoire
positive de cette Normandie où il a pied encore. Entrez dans une de
ces abbayes, où viennent chanter les ménestrels, «où les clercs, après
dîner et souper, lisent les poëmes, les chroniques des royaumes, les
merveilles du monde[101],» vous ne trouverez que vers latins ou
français, prose française ou latine. Que devient l'anglais? Obscur,
méprisé, on ne l'entend plus que dans la bouche des _francklins_
dégradés, des _outlaws_ de la forêt, des porchers, des paysans, de la
basse classe. On ne l'écrit plus ou on ne l'écrit guère;
insensiblement, on voit dans la chronique saxonne le vieil idiome
s'altérer, puis s'éteindre; cette chronique s'arrête un siècle après
la conquête[102]. Les gens qui ont assez de loisir et de sécurité pour
lire ou écrire, sont Français; c'est pour eux que l'on invente et que
l'on compose; la littérature s'accommode toujours au goût de ceux qui
peuvent la goûter et la payer. Même les Anglais[103] se travaillent
pour écrire en français; par exemple, Robert Grosthead, dans son
poëme allégorique sur le Christ; Peter Langtoft, dans sa Chronique
d'Angleterre et dans sa Vie de Thomas Becket; Hue de Rotheland dans
son poëme d'Ipomedon; Jean Hoveden et bien d'autres. Plusieurs
écrivent la première moitié du vers en anglais, et la seconde en
français: étrange marque de l'ascendant qui les façonne et les
opprime. Encore au quinzième siècle[104] plusieurs de ces pauvres gens
s'emploient à cette besogne; le français est le langage de la cour,
c'est de cette langue qu'est venue toute poésie, toute élégance; on
n'est qu'un pataud tant qu'on est inhabile à la manier. Ils s'y
attachent comme nos vieux érudits aux vers latins; ils se francisent
comme ceux-ci se latinisaient, de force, et avec une sorte de crainte,
sachant bien qu'ils ne sont que des écoliers et des provinciaux. Un
de leurs meilleurs poëtes, Gower, sur la fin de ses oeuvres
françaises, s'excuse humblement de n'avoir point «de Français la
faconde.--Pardonnez-moi, dit-il, que de ce je forsvoie; je suis
Anglais.»

[Footnote 99: Warton. I, p. 5. Ed. Price, 1840.]

[Footnote 100: Trevisa's translation of Hygden's Polychronicon.]

[Footnote 101: Statuts de fondation de New-College à Oxford. Dans
l'abbaye de Glastonbury, en 1247: _Liber de excidio Trojæ_, _gesta
Ricardi regis_, _gesta Alexandri Magni_, etc. Dans l'abbaye de
Peterborough: _Amys et Amelion_, _sir Tristam_, _Guy de Bourgogne_,
_gesta Otuclis_, _les prophéties de Merlin_, _le Charlemagne de Turpin_,
_la destruction de Troie_, etc. V. Warton, _ibidem_.]

[Footnote 102: En 1154.]

[Footnote 103: Warton, t. I. 76-78.]

[Footnote 104: En 1400. Warton, t. III, 248. Gower meurt en 1408; ses
ballades françaises appartiennent à la fin du quatorzième siècle.]

Après tout cependant, ni la race, ni la langue n'ont péri. Il faut bien
que le Normand apprenne l'anglais pour commander à ses tenanciers; sa
femme, la Saxonne, le lui parle, et ses fils le reçoivent des lèvres de
leur nourrice; la contagion est bien forte, puisqu'il est obligé de les
envoyer en France pour les préserver du jargon qui, sur son domaine,
menace de les envahir et de les gâter. De génération en génération, la
contagion gagne; on la respire dans l'air, à la chasse avec les
forestiers, dans les champs avec les fermiers, sur les navires avec les
matelots; car ce ne sont pas ces gens grossiers, tout enfoncés dans la
vie corporelle, qui peuvent apprendre un langage étranger; par le simple
poids de leur lourdeur, ils imposent leur idiome, au moins pour ce qui
est des mots vivants. Que les termes savants, la langue du droit, les
expressions abstraites et philosophiques, bref tous les mots qui
tiennent à la réflexion et à la culture, soient français, rien ne s'y
oppose, et c'est ce qui arrive; ces sortes d'idées et cette sorte de
langue restent au-dessus du gros public, qui, ne pouvant les toucher, ne
peut les changer; cela fait du français, du français colonial sans
doute, avarié, prononcé les dents serrées, avec une contorsion de gosier
«à la mode non de Paris, mais de Stradford-at-Bow;» néanmoins c'est
encore du français. Au contraire, pour ce qui est des actions usuelles
et des objets sensibles, c'est le peuple, c'est le Saxon qui les
dénomme; ces noms vivants sont trop enfoncés et enracinés dans son
expérience pour qu'il s'en déprenne, et toute la substance de la langue
vient ainsi de lui. Voilà donc le Normand qui, lentement et par force,
parle et entend l'anglais, un anglais déformé, francisé, mais pourtant
anglais de séve et de souche; il y a mis du temps, deux cents ans: c'est
sous Henri III seulement que la nouvelle langue s'achève en même temps
que la nouvelle constitution, et de la même façon, par alliance et
mélange; les bourgeois viennent siéger dans le parlement avec les
nobles, en même temps que les mots saxons viennent s'asseoir dans la
langue côte à côte avec les mots français.


VI

Ainsi se forme l'anglais moderne, par compromis et obligation de
s'entendre. Mais on devine bien que ces nobles, tout en parlant le
patois naissant, ont gardé leur coeur plein des idées et des goûte
français; c'est la France qui demeure la patrie de leur esprit, et la
littérature qui commence n'est qu'une traduction. Traducteurs, copistes,
imitateurs, il n'y a pas autre chose. L'Angleterre est une province
lointaine qui est à la France ce que les États-Unis, il y a trente ans,
étaient à l'Europe; elle exporte des laines et importe des idées. Ouvrez
les Voyages de sir John Mandeville[105], le plus ancien prosateur, le
Villehardouin du pays; son livre n'est que la traduction d'une
traduction[106]: «Vous saurez, dit-il, que j'ai mis ce livre de _latin_
en _français_, et l'ai mis derechef de _français_ en _anglais_, afin que
chaque homme de ma nation puisse l'entendre.» Il écrit d'abord en latin,
c'est la langue des clercs; puis en français, c'est la langue du beau
monde; enfin il se ravise et découvre que les barons, ses compatriotes,
à force de gouverner des rustres saxons, ont cessé de leur parler
normand, et que le reste de la nation ne l'a jamais su; il transcrit son
manuscrit en anglais, et, par surcroît, prend soin de l'éclaircir,
sentant qu'il parle à des esprits moins ouverts. «Il advint une fois,
disait-il en français[107], que Mahomet allait dans une chapelle où il y
avait un saint ermite. Il entra en la chapelle où il y avait une petite
huisserie et basse, et était bien petite la chapelle; et alors devint la
porte si grande qu'il semblait que ce fût la porte d'un palais.» Il
s'arrête, se reprend, veut mieux s'expliquer pour les auditeurs
d'outre-Manche, et dit en anglais: «Et quand Mahomet entra dans la
chapelle, laquelle était chose petite et basse, et n'avait qu'une porte
petite et basse, alors l'entrée commença à devenir si grande, si large
et si haute, que c'était comme si c'eût été l'entrée d'un grand
monastère ou la porte d'un palais[108].» Vous voyez qu'il amplifie, et
se croit tenu d'assener et d'enfoncer trois ou quatre fois de suite la
même idée pour la faire entrer dans un cerveau anglais; sa pensée s'est
allongée, alourdie, et gâtée au passage. Ainsi que toute copie, la
nouvelle littérature est médiocre, et répète sa voisine, avec des
mérites moindres et des défauts plus grands.

[Footnote 105: Il écrit en 1356, et meurt en 1372.]

[Footnote 106: And, for als moch as it is long time passed that there
was no general passage ne vyage over the sea, and many men desiren for
to hear speak of the holy Lond, and han thereof great solace and
comfort, I, John Maundeville, knight, all be it I be not worthy, that
was born in Englond, in the town of Saint-Albons, passed the sea in the
yer of our Lord Jesu-Christ 1322, in the day of saint Michel; and
hider-to have ben long time over the sea, and have seen and gone
thorough many divers londs, and many provinces, and kingdoms, and isles.

And ye shull understond that I have put this book out of Latin into
French and translated it agen our of French into English, that every man
of my nation may understond it.]

[Footnote 107: Texte français, imprimé en 1487.--Bibl. impériale.]

[Footnote 108: And at the desartes of Arabye he wente into a chapell
wher a Eremyte duelte. And whan he entred into the chapell that was but
a lytill and a low thing, and had but a lytill dor and a low, than the
entree began to wexe so great and so large, and so high, as though it
had be of a gret mynster, or the zate of a paleys.]

Voyons donc ce que notre baron normand va se faire traduire: d'abord les
chroniques[109] de Geoffroy Gaimar, de Robert Wace, qui sont l'histoire
fabuleuse d'Angleterre continuée jusqu'au temps présent, plate rapsodie
rimée, rendue en anglais par une rapsodie non moins plate. Le premier
Anglais qui s'y essaye est un prêtre d'Ernely, Layamon[110], encore
empêtré dans le vieil idiome, qui tantôt parvient à rimer, tantôt n'y
réussit pas, tout barbare et enfant, incapable de développer une idée
suivie, et qui balbutie de petites phrases heurtées ou inachevées, à la
façon des anciens Saxons; après lui un moine, Robert de Gloucester[111],
et un chanoine, Robert de Brunne[112], tous deux aussi insipides et
aussi clairs que leurs modèles français; en cela ils se sont francisés
et ont pris le trait marquant de la race, c'est-à-dire l'habitude et le
talent de raconter aisément, de voir les objets émouvants sans émotion
profonde, d'écrire de la poésie prosaïque, de discourir et développer,
de croire que des phrases terminées par des sons semblables sont de
vrais vers. Nos honnêtes versificateurs anglais d'outre-Manche, comme
leurs précepteurs de Normandie et de l'Île-de-France, garnissent de
rimes des dissertations et des histoires qu'ils appellent poëmes. À
cette époque, en effet, sur le continent, toute l'encyclopédie des
écoles descend ainsi dans la rue, et Jean de Meung, dans son poëme de
_la Rose_, est le plus ennuyeux des docteurs. Pareillement ici Robert de
Brunne traduit en vers le Manuel des péchés de l'évêque Grosthead; Adam
Davie[113] versifie des histoires tirées de l'Écriture; Hampole[114]
compose _l'Aiguillon de conscience_. Les titres seuls font bâiller; que
sera-ce du texte! «Nous sommes faits pour obéir à la volonté de Dieu--et
pour accomplir ses saints commandements.--Car de tous ses ouvrages
grands ou petits,--l'homme est la principale créature.--Tout ce qu'il a
fait a été fait pour l'homme, comme vous le verrez prochainement[115].»
C'est là un poëme, vous ne vous en doutiez guère; appelez-le sermon,
c'est son vrai nom; il continue, bien divisé, bien allongé, limpide, et
vide; la littérature qui l'entoure et lui ressemble témoigne de son
origine par son bavardage et sa netteté.

[Footnote 109: On sait que l'original où Wace a puisé pour sa vieille
_Histoire d'Angleterre_ est la compilation latine de Geoffroy de
Monmouth.]

[Footnote 110: _Extract from the account of the Proceedings at Arthur's
Coronation, given by Layamon, in his translation of Wace, executed about
1180._

    Tha the king igeten hafde
  And al his mon-weorede,
  Tha bugan put of burhge
  Theines swithen balde.
  Alle tha kinges,
  And heore here-thringes.
  All tha biscopes,
  And alle tha clarckes,
  All the eorles.
  And alle tha beornes.
  Alle tha theines,
  Alle the sweines,
  Feire iscrudde,
  Helde geond felde.
  Summe heo gunnen æruen,
  Summe heo gunnen urnen,
  Summe heo gunnen lepen,
  Summe heo gunnen sceoten,
  Summe heo wræstleden
  And wither-gome makeden,
  Summe heo on velde
  Pleouweden under scelde,
  Summe heo driven balles
  Wide geond the feldes.
  Moni ane kunnes gomen
  Ther heo gunnen drinen.
  And wha swa mihte iwenne
  Wurthscipe of his gomene,
  Hine me ladde mide songe
  At foren than leod kinge;
  And the king, for his gomene,
  Gaf him geven gode.
  Alle tha quene
  The icumen weoren there,
  And alle tha lafdies,
  Leoneden geond walles,
  To bihalden tha duge then,
  And that folc plæie.
  This ilæste threo dæges,
  Swulc gomes and swulc plæghs,
  Tha, at than veorthe dæie
  The king gon to spekene
  And agaf his gode cnihten
  All heore rihten;
  He gef seolver, he gef gold,
  He gef hors, he gef lond,
  Castles, and clæthes eke;
  His monnen he iquende.]

[Footnote 111: Après 1297.]

[Footnote 112: Terminé vers 1339. Son _Manuel des péchés_ est de 1303.]

[Footnote 113: Vers 1312.]

[Footnote 114: Vers 1349.]

[Footnote 115:

  Mankynde mad ys to do Goddus wille,
  Und alle hys byddyngus to fulfille.
  For of al hys making more and les,
  Man most principal creature es.
  Al that he made, for man hit was done,
  As ye schal here after sone.

Ces morceaux sont extraits, pour la plupart, de Warton, Ellis, Thomas
Wright, Ritson. Jusqu'au seizième siècle l'orthographe varie selon les
auteurs et les éditeurs.]

Elle en témoigne aussi par d'autres traits plus agréables. Il y a çà et
là des escapades plus ou moins gauches vers le domaine de l'esprit; par
exemple, une ballade pourvue de calembours contre Richard, roi des
Romains, qui fut pris à la bataille de Lewes. Ailleurs la grâce ne
manque pas, la douceur non plus. Personne n'a parlé si vite et si bien
aux dames que les Français du continent, et ils n'ont point tout à fait
oublié ce talent en s'établissant en Angleterre. On s'en aperçoit vite à
la façon dont ils célèbrent la Madone; rien de plus différent du
sentiment saxon, tout biblique, que l'adoration chevaleresque de la Dame
souveraine, de la Vierge charmante et sainte qui fut le véritable dieu
du moyen âge. Elle respire dans cet hymne aimable[116]: «Bénie sois-tu,
Dame,--pleine de délices célestes,--suave fleur du paradis,--mère de
douceur.--Bénie sois-tu, Dame,--si brillante et si belle;--tout mon
espoir est en toi--le jour et la nuit[117].» Il n'y a qu'un pas, un pas
bien petit et bien facile à faire, entre ce culte tendre de la Vierge
et les sentiments des cours d'amour; les rimeurs anglais le font, et
quand ils veulent louer les dames terrestres, ils prennent, ici comme
tout à l'heure, nos idées et même nos formes de vers. L'un compare sa
maîtresse à toutes sortes de pierres précieuses et de fleurs. D'autres
chantent de vraies chansons amoureuses, parfois sensuelles: «Entre mars
et avril[118]--quand les branches commencent à bourgeonner--et que les
petits oiseaux ont envie--de chanter leurs chansons,--je vis dans
l'attente d'amour--pour la plus gracieuse de toutes les choses.--Elle
peut m'apporter des délices;--je suis à son commandement.--Un heureux
lot que j'ai eu là!--Je crois qu'il m'est venu du ciel.--Mon amour a
quitté toutes les autres femmes--et s'est posé sur Alison.»--«Avec ton
amour, dit un autre, ma douce bien-aimée, tu ferais mon bonheur,--un
doux baiser de ta bouche serait ma guérison[119].» N'est-ce point là la
vive et chaude imagination du Midi? Ils parlent du printemps et de
l'amour, «du temps beau et joli» comme des trouvères, même comme des
troubadours. La sale chaumière enfumée, le noir château féodal, où tous,
sauf le maître, couchent pêle-mêle sur la paille dans la grande salle de
pierre, la pluie froide, la terre fangeuse rendent délicieux le retour
du soleil et de l'air tiède. «L'été est venu.--Chante haut,
coucou!--L'herbe croît, la prairie est en fleurs--et le bois
pousse.--Chante, coucou.--la brebis bêle après l'agneau,--la vache mugit
après le veau.--Le taureau tressaille,--le chevreuil va s'abriter (dans
la fougère).--Chante joyeusement, coucou,--coucou, coucou!--Tu chantes
bien, coucou.--Ne cesse pas maintenant de chanter[120].» Voilà des
peintures riantes, comme en fait en ce moment Guillaume de Lorris, même
plus riches et plus vivantes, peut-être parce que le poëte a trouvé ici
pour soutien le sentiment de la campagne qui, en ce pays, est profond et
national. D'autres, plus imitateurs, essayent des gaietés comme celles
de Rutebeuf et des fabliaux, des malices naïves[121] et même des
polissonneries satiriques. Bien entendu, il s'agit ici de dauber sur les
moines. En tout pays français ou qui imite la France, le plus visible
emploi des couvents est de fournir matière aux contes égrillards et
salés. Il s'agit de la vie qu'on mène à l'abbaye de Cocagne, «belle
abbaye pleine de moines blancs et gris.» «Les murs sont tout en
pâtés--de chair, de poissons,--de riches viandes--les plus agréables
qu'homme puisse manger;--les tuiles sont des gâteaux de fleur de
farine,--les créneaux sont des pouddings gras.--Quoique le paradis soit
gai et gracieux,--Cocagne est un plus beau pays[122].» C'est ici le
triomphe de la gueule et de la mangeaille. Ajoutez qu'un couvent de
«jeunes nonnes» est auprès, que lorsque les jours d'été sont chauds,
elles prennent une barque et descendent la rivière «pour apprendre une
oraison,» qu'on pouvait détailler au moyen âge, mais sur laquelle il
faut glisser vite aujourd'hui.

Mais ce que le baron se fait le plus volontiers traduire, ce sont les
poëmes de chevalerie, car ils lui peignent en beau sa propre vie. Comme
il étale de la magnificence, et qu'il a importé le luxe et les
jouissances de France, il veut que son trouvère les lui remette sous les
yeux. La vie à ce moment, en dehors de la guerre et même pendant la
guerre, est une grande parade, une sorte de fête éclatante et
tumultueuse. Quand Henri II voyage[123], il emmène avec lui une
multitude de cavaliers, de fantassins, des chariots à bagages, des
tentes, des chevaux de charge, des comédiens, des courtisanes, des
prévôts de courtisanes, des cuisiniers, des confiseurs, des mimes, des
danseurs, des barbiers, des entremetteurs, des parasites; au matin,
lorsqu'on s'ébranle, tout cela crie, chante, se bouscule et fait tapage
et cohue «comme si l'enfer était déchaîné.» William Longchamps, même en
temps de paix, ne voyageait qu'avec une escorte de mille chevaux.
Lorsque l'archevêque Becket vint en France, il fit son entrée dans la
ville avec deux cents chevaliers, quantité de barons et de nobles, et
une armée de serviteurs, tous richement armés et équipés; lui-même
s'était muni de vingt-quatre costumes; deux cent cinquante enfants
marchaient d'abord, chantant des chansons nationales; puis les chiens,
puis les chariots, puis douze chevaux de charge, montés chacun par un
singe et un homme; puis les écuyers avec les écus et les chevaux de
guerre; puis d'autres écuyers, les fauconniers, les officiers de la
maison, les chevaliers, les prêtres; enfin, l'archevêque lui-même avec
ses amis particuliers. Figurez-vous ces processions, et aussi ces
régalades; car les Normands, depuis la conquête[124], «ont pris des
Saxons l'habitude de boire et manger avec excès;» aux noces de Richard
de Cornouailles on servit trente mille plats. Vous pouvez ajouter qu'ils
sont restés galants et pratiquent de point en point le grand précepte
des cours amoureuses; sachez bien qu'au moyen âge le sixième sens n'est
pas resté plus oisif que les autres. Notez enfin que les tournois
abondent, c'est une sorte d'opéra qu'ils se donnent à eux-mêmes. Ainsi
va leur vie tout aventureuse et décorative, promenée en plein air et au
soleil, parmi les cavalcades et les armes; ils représentent et se
réjouissent de représenter. Par exemple, le roi d'Écosse étant venu à
Londres avec cent chevaliers[125], tous, mettant pied à terre,
abandonnèrent au peuple leurs chevaux avec les superbes caparaçons, et
aussitôt cinq seigneurs anglais qui étaient là suivirent par émulation
leur exemple. Au milieu de la guerre, ils se divertissaient; Édouard
III[126], dans une de ses expéditions contre le roi de France, emmena
avec lui trente fauconniers, et fit la campagne, chassant et combattant
tour à tour[127]. Une autre fois, dit Froissart, les chevaliers qui se
joignirent à l'armée portaient un emplâtre sur un de leurs yeux, ayant
fait voeu de ne point le quitter jusqu'à ce qu'ils eussent fait des
exploits dignes de leurs maîtresses. Par dévergondage d'esprit, ils
pratiquent la poésie; par légèreté d'imagination, ils jouent avec la
vie: Édouard III fait bâtir à Windsor une salle et une table ronde, et
dans un de ses tournois, à Londres, comme dans un conte de fées,
soixante dames, assises sur des palefrois, conduisent chacun un
chevalier avec une chaîne d'or. N'est-ce point là le triomphe des
galantes et frivoles façons françaises? Sa femme Philippa servait de
modèle aux artistes pour leurs madones; elle paraissait sur les champs
de bataille, écoutait Froissart qui la fournissait de moralités,
d'amours, et «de beaux dires»; à la fois déesse, héroïne et lettrée, et
tout cela agréablement, n'est-ce point là la vraie souveraine de la
chevalerie polie? C'est à ce moment, comme aussi en France sous Louis
d'Orléans et les ducs de Bourgogne, que s'épanouit la plus élégante
fleur de cette civilisation romanesque, dépourvue de bon sens, livrée à
la passion, tournée vers le plaisir, immorale et brillante, et qui,
comme ses voisines d'Italie et de Provence, faute de sérieux, ne put
durer.

[Footnote 116: Temps de Henri III. Reliquiæ antiquæ. Edited by Th.
Wright et Halliwell.]

[Footnote 117:

  Blessed beo thu, Lavedi,
    Ful of hovene blisse,
  Swete flur of parais,
    Moder of milternisse....
  Blessed beo thu, Lavedi,
    So fair and so briht;
  Al min hope is upon the
    Bi dai and bi nicht....
  Bricht and scene quen of storre,
    So me liht and lere
  In this false fikele world,
    So me led and steore,
  That ich at min ende dai
    Ne habbe non feond to fere.]

[Footnote 118: Vers 1278. _Ritson's Essay on national Song_. _Ritson's
ancient Songs_.]

[Footnote 119:

      Bytuene Mershe and Aueril,
      When spray biginneth to springe,
      The lutel foul hath hire wyl
      On hyre lud to synge,
      Ich libbe in loue-longinge
      For semlokest of alle thynge.
      He may me blysse bringe,
      Ich am in hire baundoun.
      An hendy hap ich abbe yhent,
      Ichot from heuene it is me sent.
      From all wymmen my love is lent,
      Lyht on Alysoun.

  Suete lemmon, y preye the, of loue one speche,
  Whil y lyue in world so wide other nulle y seche.
  With thy loue, my suete leof, my bliss thou mihtes eche,
  A sue cos of thy mouth mihte be my leche.]

[Footnote 120:

  Sumer is i-cumen in,
  Lhude sing cuccu:
  Groweth sed, and bloweth med,
  And springth the wde nu.
      Sing cuccu, cuccu.
  Awe bleteth after lomb,
  Llouth after calue cu,
  Bulluc sterteth, bucke verteth:
      Murie sing cuccu,
      Cuccu, cuccu.
  Wel singes thu, cuccu;
  Ne swik thu, nauer nu.
      Sing, cuccu, nu,
      Sing, cuccu.]

[Footnote 121: Poëme sur le Hibou et le Rossignol, qui disputent pour
savoir qui a la plus belle voix.]

[Footnote 122:

  There is a wel fair abbei,
  Of white monkes and of grei.
  Ther beth bowris and halles:
  Al of pasteiis beth the walles,
  Of fleis, of fisse, and rich met,
  The likfullist that man may et.
  Fluren cakes beth the schingles alle,
  Of cherche, cloister, boure, and halle.
  The pinnes beth fat podinges
  Rich met to princes and kinges....
  Though paradis be miri and bright
  Cokaign is of fairir sight....
  Another abbei is ther bi,
  Forsoth a gret fair nunnerie....
  When the someris dai is hote,
  The yung nunnes takith a bote....
  And doth ham forth in that river
  Both with ores and with stere....
  And each munk him takes on,
  And snelliche berrith forth har prei
  To the mochil grei abbei,
  And techith the nunnes an oreisun,
  With iamblene up and down.]

[Footnote 123: Lettre de Pierre de Blois.]

[Footnote 124: W. de Malmesbury.]

[Footnote 125: Couronnement d'Édouard Ier.]

[Footnote 126: Les prodigalités et les raffinements croissent à l'excès
sous son petit-fils Richard II.]

[Footnote 127: À la fête d'installation de George Nevill, frère de
Warwick, archevêque d'York, on consomma 104 boeufs et 6 taureaux
sauvages, 1000 moutons, 304 veaux, autant de porcs, 2000 cochons, 500
cerfs, chevreuils et daims, 204 chevreaux, 22802 oiseaux sauvages ou
domestiques, 300 quartels de blé, 300 tonnes d'ale, 100 de vin, une pipe
d'hypocras, 12 marsouins et phoques.]

Toutes ces merveilles, les conteurs en font l'étalage dans leurs récits.
Voyez cette peinture du vaisseau qui amène en Angleterre la mère du roi
Richard: «Le gouvernail était d'or pur;--le mât était d'ivoire;--les
cordes de vraie soie,--aussi blanches que le lait,--la voile était en
velours.--Ce noble vaisseau était, en dehors, tout tendu de draperies
d'or...--Il y avait dans ce vaisseau--des chevaliers et des dames de
grande puissance;--et dedans était une dame--brillante comme le soleil à
travers le verre[128].» En pareils sujets ils ne tarissent jamais. Quand
le roi de Hongrie veut consoler sa fille affligée, il lui propose de la
mener à la chasse dans un chariot couvert de velours rouge, «avec des
draperies d'or fin au-dessus de sa tête, avec des étoffes de damas blanc
et azur, diaprées de lis nouveaux.--Les pommeaux seront en or, les
chaînes en émail.--Elle aura d'agiles genêts d'Espagne, caparaçonnés de
velours éclatant qui descendra jusqu'à terre.--Il y aura de l'hypocras,
du vin doux, des vins de Grèce, du muscat, du vin clair, du vin du
coucher, des pâtés de venaison, et les meilleurs oiseaux à manger qu'on
puisse prendre.» Quand elle aura chassé avec le lévrier et le faucon, et
qu'elle sera de retour au logis, «elle aura fêtes, danses, chansons, des
enfants, grands et petits, qui chanteront comme font les rossignols;
puis à son concert du soir, des voix graves et des voix de fausset,
soixante chasubles de damas brillant, pleines de perles, avec des
choeurs, et le son des orgues.--Puis elle ira s'asseoir à souper, dans
un bosquet vert, sous des tapisseries brodées de saphirs. Cent
chevaliers bien comptés joueront aux boules pour l'amuser dans les
allées fraîches. Puis une barque viendra la prendre, pleine de
trompettes et de clairons, avec vingt-quatre rames, pour la promener sur
la rivière. Puis elle demandera le vin aromatisé du soir, avec des
dattes et des friandises. Quarante torches la ramèneront dans sa
chambre; ses draps seront en toile de Rennes, son oreiller sera brodé de
rubis. Quand elle sera couchée dans son lit moelleux, on suspendra dans
sa chambre une cage d'or où brûleront des aromates, et si elle ne peut
dormir, toute la nuit les ménestrels veilleront pour elle[129].» J'en ai
passé, il y en a trop; l'idée disparaît comme une page de missel sous
les enluminures. C'est parmi ces fantaisies et ces splendeurs que les
poëtes se complaisent et s'égarent, et le tissu, comme les broderies de
leur toile, porte la marque de ce goût pour le décor. Ils la composent
d'aventures, c'est-à-dire d'événements extraordinaires et surprenants.
Tantôt c'est la vie du prince Horn qui, jeté tout jeune sur un vaisseau,
est poussé sur la côte d'Angleterre, et, devenu chevalier, va
reconquérir le royaume de son père. Tantôt c'est l'histoire de sir Guy
qui délivre les chevaliers enchantés, pourfend le géant Colbrand, va
défier et tuer le sultan jusque dans sa tente. Je n'ai pas à conter ces
poëmes, ils ne sont point anglais, ils ne sont que traduits; mais, ici
comme en France, ils pullulent, ils emplissent l'imagination de ce jeune
monde, et ils vont aller s'exagérant jusqu'au moment où, tombés
jusqu'aux plus bas fonds de la fadeur et de l'invraisemblance, ils sont
enterrés pour toujours par Cervantès. Que diriez-vous d'une société qui,
pour toute littérature, aurait l'opéra et ses fantasmagories? C'est
pourtant une littérature de ce genre qui nourrit les esprits au moyen
âge. Ce n'est point la vérité qu'ils demandent, mais le divertissement,
le divertissement violent et vide, avec des éblouissements et des
secousses. Ce sont bientôt des voyages impossibles, des défis
extravagants qu'ils veulent voir, un tapage de combats, un entassement
de magnificences, un imbroglio de hasards; de l'histoire intérieure, nul
souci: ils ne s'intéressent pas aux événements du coeur, c'est le dehors
qui les attache; ils demeurent comme des enfants les yeux fixés sur un
défilé d'images coloriées et grossies et, faute de pensée, ne sentent
pas qu'ils n'ont rien appris.

[Footnote 128:

  Swylk on ne seygh they never non;
  All it was whyt of huel-bon,
  And every nayl with gold begrave:
  Off pure gold was the stave.
  Her mast was of ivory;
  Off samyte the sayl wytterly.
  Her ropes wer off truely sylk,
  Al so whyt as ony mylk.
  That noble schyp was al withoute
  With clothys of golde sprede aboute;
  And her loof and her wyndas
  Off assure forsothe it was.]

[Footnote 129:

  To-morrow ye shall in hunting fare;
  And yede, my doughter, in a chair;
  It shall be covered with velvet red,
  And cloths of fine gold all about your head,
  With damask white and azure blue,
  Well diapered with lilies new.
  Your pommels shall be ended with gold,
  Your chains enamelled many a fold,
  Your mantle of rich degree;
  Purple pall and ermine free.
  Jennets of Spain, that ben so light,
  Trapped to the ground with velvet bright.
  Ye shall have harp, sautry, and song,
  And other mirths you among.
  Ye shall have Rumney and Malespine,
  Both Hippocras and Vernage wine;
  Montrese and wine of Greek,
  Both Algrade and despice eke,
  Antioch and Bastard,
  Pyment also and garnard;
  Wine of Greek and Muscadel;
  Both clare, pyment, and Rochelle,
  The reed your stomach to defy;
  And pots of Osy set you by.
  You shall have venison y-bake,
  The best wild fowl that may be take;
  A leish of harebound with you to streek,
  And hart, and hind, and other like.
  Ye shall be set at such a tryst,
  That hart and hynd shall come to your fist,
  Your disease to drive you fro,
  To hear the bugles there y-blow.
  Homeward thus shall ye ride,
  On-hawking by the river's side,
  With gossawk and with gentle falcon,
  With bugle horn and merlion.
  When you come home your menzie among,
  Ye shall have revel, dances and song;
  Little children, great and small,
  Shall sing as does the nightingale.
  Then shall ye go to your even song,
  With tenors and trebles among.
  Threescore of copes of damask bright,
  Full of pearls they shall be pight.
  Your censors shall be of gold,
  Indent with azure many a fold.
  Your quire nor organ song shall want,
  With contre-note and descant.
  The other half on organs playing,
  With young children full fain singing.
  Then shall ye go to your supper,
  And sit in tents in green arber,
  With cloth of arras pight to the ground,
  With sapphires set of diamond....
  A hundred knights, truly told;
  Shall play with bowls in alleys cold,
  Your disease to drive away;
  To see the fishes in pools play,
  To a drawbridge then shall ye,
  Th' one half of stone, th' other of tree;
  A barge shall meet you full right,
  With twenty-four oars full bright,
  With trumpets and with clarion,
  The fresh water to row up and down....
  Forty torches burning bright,
  At your bridges to bring you light.
  Into your chamber they shall you bring,
  With much mirth and more liking.
  Your blankets shall be of fustian,
  Your sheets shall be of cloth of Rennes.
  Your head sheet shall be of pery pight,
  With diamonds set and rubies bright.
  When you are laid in bed so soft,
  A cage of gold shall hang aloft,
  With long paper fair burning,
  And cloves that be sweet smelling.
  Frankincense and olibanum,
  That when ye sleep the taste may come;
  And if ye no rest can take,
  All night minstrels for you shall wake.]


VII

Au-dessous de ce songe chimérique, qu'y a-t-il? Les brutales et
méchantes passions humaines, déchaînées d'abord par la rage religieuse,
puis livrées à elles-mêmes, et, sous un appareil de courtoisie
extérieure, aussi mauvaises qu'auparavant. Voyez le roi populaire,
Richard Coeur de Lion, et comptez ses boucheries et ses meurtres: «Le
roi Richard, dit le poëme, est le meilleur roi qu'on trouve en aucun
geste[130].» Je le veux bien, mais s'il a le coeur d'un lion, il en a
aussi l'estomac. Un jour, sortant de maladie, sous les murs de
Saint-Jean-d'Acre, il veut à toute force manger du porc. Point de porc.
On tue un jeune Sarrasin frais et tendre, on le cuit, on le sale, le roi
le mange et le trouve très-bon; après quoi il veut voir la tête de son
cochon. Le cuisinier la lui apporte en tremblant. Il se met à rire, et
dit que l'armée n'a plus rien à craindre de la famine, qu'elle a des
provisions sous la main. Il prend la ville, et aussitôt les ambassadeurs
de Saladin viennent lui demander grâce pour les prisonniers. Richard
fait décapiter trente des plus nobles, ordonne à son cuisinier de faire
bouillir les têtes, et d'en servir une à chaque ambassadeur, avec un
écriteau portant le nom et la famille du mort. Cependant, en leur
présence, il mange la sienne de bon appétit, et leur dit de raconter à
Saladin de quelle façon les chrétiens font la guerre, et s'il est vrai
qu'ils aient peur de lui. Puis il fait conduire les soixante mille
prisonniers dans une plaine. «Là, ils entendirent les anges du ciel--qui
disaient: Seigneurs, tuez, tuez.--N'en épargnez pas; coupez-leur la
tête.--Le roi Richard entendit la voix des anges, et remercia Dieu et sa
sainte croix[131].» Là-dessus, on les décapite tous; quand il prend une
ville, c'est sa coutume de faire tout égorger, enfants et femmes. Telle
était la dévotion du moyen âge, non pas seulement dans les romans, comme
ici, mais dans l'histoire: à la prise de Jérusalem, toute la population,
soixante-dix mille personnes, fut massacrée.

[Footnote 130:

  In Fraunce these rymes were wroht,
  Every Englyshe ne knew it not.
                        (Warton, I, 123.)]

[Footnote 131:

  They were led into the place full even.
  There they heard angels of heaven;
  They said: «Seigneures, tuez, tuez!
  Spares hem nought, and beheadeth these!»
  King Richard heard the angels' voice
  And thanked God and the holy cross.]

Ainsi percent, jusque dans les récits chevaleresques, les instincts
farouches et débridés de la brute sanguinaire. À côté d'eux, les récits
authentiques la montrent à l'oeuvre. C'est Henri II qui, irrité contre
un page, saute sur lui pour lui arracher les yeux. C'est Jean sans Terre
qui fait mourir de faim vingt-trois otages dans une prison. C'est
Édouard II qui fait pendre et éventrer en une fois vingt-huit nobles, et
qu'on tuera en lui enfonçant un fer rouge dans les entrailles. Regardez
chez Froissart, en France comme ici, les débauches et les meurtres de la
grande guerre de Cent ans, puis ici les tueries de la guerre des Deux
Roses; dans les deux pays, l'indépendance féodale aboutit à la guerre
civile, et le moyen âge sombre sous ses vices. La courtoisie
chevaleresque, qui recouvrait la férocité native, disparaît comme une
draperie subitement consumée par l'irruption d'un incendie; en ce
temps-là, en Angleterre, on tue les nobles de préférence, et aussi les
prisonniers, même des enfants, avec insulte, et de sang rassis.
Qu'est-ce donc que l'homme a appris dans cette civilisation et par cette
littérature? En quoi s'est-il humanisé? Quelles maximes de justice,
quelles habitudes de réflexion, quel assemblage de jugements vrais cette
culture a-t-elle interposé entre ses désirs et ses actions, pour modérer
sa fougue? Il a rêvé, il a imaginé une sorte de cérémonial élégant pour
mieux parler aux seigneurs et aux dames, il a trouvé le code galant du
petit Jehan de Saintré. Mais l'éducation véritable, où est-elle? En quoi
a profité Froissart de toute sa vaste expérience? C'est un enfant
aimable et bavard; ce qu'on appelle alors sa poésie, la poésie neuve,
n'est qu'un babil raffiné, une puérilité vieillotte. Quelques
rhétericiens, comme Christine de Pisan, essayent de calquer des périodes
d'après l'antique; mais de toutes parts la littérature avorte. Nul ne
pense; voici sir John de Mandeville qui a couru l'univers cent cinquante
ans après Villehardouin, et qui a l'esprit aussi fermé que
Villehardouin. Légendes et fables extravagantes, toutes les crédulités
et toutes les ignorances foisonnent dans son livre. S'il veut expliquer
pourquoi la Palestine a passé de main en main, sans rester jamais sous
une domination fixe, «c'est que Dieu ne veut pas qu'elle soit longtemps
entre les mains de traîtres et pécheurs, chrétiens ou autres.» Il a vu à
Jérusalem, sur les degrés du temple, la marque des pieds de l'âne que
Notre-Seigneur montait «lorsqu'il entra le dimanche des Rameaux.» Il
décrit les Éthiopiens, gens qui n'ont qu'un pied, mais si large qu'ils
peuvent s'en servir comme d'un parasol. Il cite une île où «les gens
sont hauts de dix-huit ou trente pieds de haut, et non vêtus, fors de
peaux de bêtes;» puis une autre île «où il y a moult diverses femmes et
cruelles, qui ont pierres précieuses dedans les yeux, et ont telle vue
que si elles regardent un homme par dépit, elles le tuent seulement du
regard comme fait un coq basilic.» Le bonhomme conte, et puis c'est
tout; le doute et le bon sens n'ont guère de place encore dans ce monde.
Point de jugement ni de réflexion personnelle; il met les faits les uns
au bout des autres, sans les lier autrement; son livre n'est qu'un
miroir qui reproduit les souvenirs de ses yeux et de ses oreilles. «Et
tous ceux qui diront un Pater et un _Ave Maria_ à mon intention, je les
fais participants, et leur octroie part à tous les saints pèlerinages
que je fis oncques en ma vie.» C'est là sa fin, appropriée au reste. Ni
la morale publique ni la science publique n'ont gagné quelque chose à
ces trois siècles de culture. Cette culture française, vainement imitée
dans toute l'Europe, n'a fait qu'orner les dehors de l'homme, et le
vernis dont elle l'a paré se fane déjà partout ou s'écaille. C'est pis
en Angleterre, où il est plus extérieur et plus mal appliqué qu'en
France, où des mains étrangères l'ont plaqué; et où il n'a pu recouvrir
qu'à demi la croûte saxonne, où cette croûte est demeurée fruste et
rude. Voilà pourquoi trois siècles durant, pendant tout le premier âge
féodal, la littérature des Normands d'Angleterre, composée d'imitations,
de traductions, de copies maladroites, est vide.


VIII

Qu'est devenu cependant le peuple vaincu? Est-ce que la vieille souche
sur laquelle sont venues se greffer les brillantes fleurs continentales
n'a produit aucune pousse littéraire qui lui soit propre? Est-ce que
pendant tout ce temps elle est demeurée stérile sous la hache normande
qui a tranché tous ses bourgeons? Elle a végété bien peu, mais elle a
végété pourtant. La race subjuguée n'est pas une nation démembrée,
disloquée, déracinée, inerte comme les populations du continent qui, au
sortir de la longue exploitation romaine, ont été livrées à l'invasion
désordonnée des barbares; elle fait massé, elle est restée attachée à
son sol, elle est en pleine séve; ses parties n'ont point été
transposées, elle a été simplement décapitée pour recevoir, à son
sommet, un faisceau de branches étrangères. Elle en a souffert, cela est
vrai; mais enfin la plaie s'est fermée, les deux séves se sont
mêlées[132]. Même les dures et roides ligatures dans lesquelles le
conquérant l'a serrée, ajoutent dorénavant à sa fixité et à sa force. La
terre a été cadastrée, chaque titre vérifié, défini et écrit[133],
chaque droit ou redevance chiffrée, chaque homme enregistré à sa place,
avec sa condition, ses devoirs, sa provenance et sa valeur; en sorte que
la nation est comme enveloppée dans un réseau dont nulle maille ne
rompt. Si désormais elle se développe, c'est dans ce cadre. Sa
constitution est faite, et c'est dans cette enceinte définitive et
fermée que l'homme va se déployer et agir. Solidarité et lutte: voilà
les deux effets de ce grand établissement réglementé qui forme et
maintient en corps, d'un côté l'aristocratie conquérante, de l'autre la
nation conquise; de même qu'à Rome l'importation systématique des
vaincus dans la plèbe, et l'organisation forcée des patriciens en face
de la plèbe, enrégimenta les particuliers en deux ordres dont
l'opposition et l'union formèrent l'État. Ainsi se façonne et s'achève,
ici comme à Rome, le caractère national par l'habitude d'agir en corps,
par le respect du droit écrit, par l'aptitude politique et pratique, par
le développement de l'énergie militante et patiente. C'est le
domsday-book qui, enserrant cette jeune société dans une discipline
rigide, a fait du Saxon l'Anglais que nous voyons aujourd'hui.

[Footnote 132: _Pictorial history_, I, 666. _Dialogue on the Exchequer_.
Temps de Henri II.]

[Footnote 133: _Domsday book_.--_Froude's History of England_, t. I, 13.
«À travers toutes les dispositions perce un but unique: c'est que tout
homme, en Angleterre, a sa place définie, et son devoir défini, et que
nul être humain n'a la liberté de mener sa vie à son gré sans en rendre
compte à personne. C'est la discipline d'une armée transportée dans la
vie sociale.»]

Lentement, par degrés, à travers les douloureuses plaintes des
chroniqueurs, on voit ce nouvel homme se former en s'agitant, comme un
enfant qui crie parce qu'une machine d'acier en le blessant lui fortifie
la taille. Si réduits et rabaissés que soient les Saxons, ils ne sont
pas tous tombés dans la populace. Quelques-uns[134], presque dans chaque
comté, sont demeurés seigneurs de leurs terres, à condition d'en faire
hommage au roi. Un grand nombre sont devenus vassaux de barons normands,
et, à ce titre, demeurent propriétaires. Un plus grand nombre deviennent
_socagers_, c'est-à-dire possesseurs libres, grevés d'une redevance,
mais pourvus du droit d'aliéner leur bien, et les vilains saxons
trouvent en tous ces hommes des patrons, comme jadis la plèbe rencontra
des chefs dans les nobles italiens transplantés à Rome. C'est un
patronage effectif que celui de ces Saxons, restés debout; car ils ne
sont point isolés; des mariages communs, comme jadis ceux des patriciens
et des plébéiens à Rome, ont, dès l'abord, uni les deux races[135]; le
Normand, beau-frère d'un Saxon, se défend lui-même en défendant son
beau-frère; dans ces temps de troubles surtout, et dans une société
armée, les parents, les alliés, sont obligés de se serrer les uns contre
les autres pour faire ferme. Après tout, il faut bien que les nouveaux
venus tiennent compte de leurs sujets: car ces sujets ont un coeur et un
courage d'hommes; les Saxons, comme les plébéiens de Rome, se
souviennent de leur rang natal et de leur indépendance première. On s'en
aperçoit aux plaintes et à l'indignation des chroniqueurs, aux
grondements et aux menaces de révolte populaire, aux longues amertumes
avec lesquelles ils se remettent incessamment sous les yeux la liberté
antique, à la faveur dont ils accueillent les audaces et la rébellion
des _outlaws_. Il y avait des familles saxonnes à la fin du douzième
siècle qui, par un voeu perpétuel, s'étaient engagées à porter la barbe
longue, de père en fils, en mémoire des coutumes nationales et de la
vieille patrie. De pareils hommes, même tombés à l'état de _socagers_,
même déchus jusqu'à la condition de vilains, ont le cou plus roide que
les misérables colons du continent, foulés et façonnés par les quatre
siècles de fiscalité romaine. Par leurs sentiments comme par leur
condition, ils sont les débris rompus, mais aussi les rudiments vivants
d'un peuple libre. On ne va pas avec eux jusqu'au bout de l'oppression.
Ils font le corps de la nation, le corps laborieux, courageux, qui
fournit la force. Les grands barons sentent que pour résister au roi,
c'est là qu'il faut s'appuyer. Bientôt en stipulant pour eux-mêmes[136],
ils stipulent aussi pour tous les hommes libres, même pour les
marchands, même pour les vilains. Dorénavant, «nul marchand ne sera
privé de sa marchandise, nul vilain de ses instruments de travail; nul
homme libre, marchand ou vilain, ne sera taxé déraisonnablement pour un
petit délit. Nul homme libre ne sera arrêté ou emprisonné, ou dépossédé
de sa terre, ou poursuivi en aucune façon, si ce n'est par le jugement
légal de ses pairs et selon la loi du pays.» Ainsi protégés, ils se
relèvent et ils agissent. Il y a une cour dans chaque comté où tous les
francs tenanciers, petits ou grands, se réunissent pour délibérer des
affaires municipales, rendre la justice, et nommer ceux qui répartiront
l'impôt. Le Saxon à la barbe rouge, au teint clair, aux grandes dents
blanches, vient s'y asseoir à côté du Normand; on y voit des franklins,
pareils à celui que décrit Chaucer, «sanguin de complexion,» libéral et
grand mangeur comme ses ancêtres, amateur de repues franches, «chez qui
le pain, la bière sont toujours sur la table,» dont la maison n'est
jamais sans viande cuite au four, chez qui la mangeaille est si
plantureuse «que chair et poisson neigent dans son logis,» qui «a
maintes grasses perdrix en cage, qui a maintes brèmes et maints brochets
dans son étang,» qui tempête contre son cuisinier, «si la sauce n'est
pas piquante et forte,» et «dont la table reste à demeure, prête et
garnie toute la journée.» C'est un homme important; il a été shérif,
chevalier du comté; il figure «aux sessions[137]. À côté de lui, parfois
dans l'assemblée, le plus souvent dans l'assistance, sont les _yeomen_,
fermiers, forestiers, gens de métiers, ses compatriotes, hommes
musculeux et décidés, bien disposés à défendre leur propriété, à
soutenir de leurs acclamations, avec leurs poings, et aussi avec leurs
armes, celui qui prendra en main leurs intérêts. Croyez-vous qu'on
néglige le mécontentement de gens comme celui que voici?[138].» «Un
vigoureux rustre, par la messe! gros de charnure et d'os, court, large
d'épaules, épais comme un arbre noué,» capable «de gagner partout le
bélier à la lutte: point de portes dont il ne pût faire sauter la barre,
ou qu'il ne pût en courant enfoncer avec sa tête. Sa barbe était rousse
comme le poil d'une truie ou d'un renard, et large comme une pelle. Sur
l'aile droite du nez, il avait une verrue et sur elle une touffe de
poils roux comme les soies d'une oreille de truie. Ses narines étaient
larges et noires, et sa bouche large comme une fournaise. Il portait à
son côté une épée et un bouclier; c'était un querelleur et un
gaillard[139].» Voilà les figures athlétiques, les culasses carrées, les
façons de taureau joyeux, qu'on trouve encore là-bas, entretenues par
le porter et la viande, soutenues par l'habitude des exercices du corps
et des coups de poing. Ce sont ces hommes qu'il faut se représenter
quand on veut comprendre comment s'est établie en ce pays la liberté
politique. Peu à peu ils voient se rapprocher d'eux les simples
chevaliers, leurs collègues à la cour du comté, trop pauvres pour
assister avec les grands barons aux assemblées royales. Ils font corps
avec eux par la communauté des intérêts, par la ressemblance des moeurs,
par le voisinage des conditions; ils les prennent pour représentants; il
les _élisent_[140]. À présent, ils sont entrés dans la vie publique, et
voici venir une recrue qui, en les renforçant, les y assiéra pour
toujours. Les villes dévastées par la conquête se sont repeuplées peu à
peu. Elles ont obtenu ou arraché des chartes; les bourgeois se sont
rachetés des tributs arbitraires qu'on levait sur eux, ils ont acquis le
sol de leurs maisons, ils sont unis sous des maires et des aldermen;
chaque ville maintenant, sous les liens du grand rets féodal, est une
puissance; Leicester, révolté contre le roi, appelle au Parlement[141],
pour s'autoriser et se soutenir, deux bourgeois de chacune d'elles.
Dorénavant, les anciens vaincus, campagnards ou citadins, se sont
redressés jusqu'à la vie politique. S'ils se taxent, c'est
volontairement; ils ne payent rien qu'ils n'accordent; au commencement
du quatorzième siècle, leurs députés réunis font la Chambre des
communes, et, à la fin du siècle précédent, l'archevêque de Cantorbéry,
parlant au nom du roi, disait déjà au pape: «C'est la coutume du royaume
d'Angleterre que, dans toutes les affaires relatives à l'état de ce
royaume, on prenne l'avis de tous ceux qui y sont intéressés.»

[Footnote 134: _Domsday-book_. Tenants in chief.]

[Footnote 135: _Pictorial history_, I, 666. Selon Ailred (_Temps de
Henri II_), «un roi, beaucoup d'évêques et d'abbés, beaucoup de grands
comtes et de nobles chevaliers, descendus à la fois du sang anglais et
du sang normand, étaient un soutien pour l'un et un honneur pour
l'autre.»--«À présent, dit un autre auteur du même temps, comme les
Anglais et les Normands habitent ensemble et se sont mariés constamment
les uns avec les autres, les deux nations sont si complétement mêlées
l'une à l'autre, que, du moins pour ce qui regarde les hommes libres, on
peut à peine distinguer qui est de race normande et qui est de race
anglaise.... Les vilains attachés au sol, dit-il encore, sont seuls de
pur sang saxon.»]

[Footnote 136: Grande charte, 1215.]

[Footnote 137:

  A frankelein was in this compagnie;
  White was his berd as is the dayesie.
  Of his complexion he was sanguin.
  Wel loved he by the morwe a sop in win.
  To liven in delit was ever his wone.
  For he was Epicures owen sone,
  That held opinion, that plein delit
  Was veraily felicite parfite.
  An housholder, and that a grete was he;
  Seint Julian he was in his contree.
  His brede, his ale, was alway after on;
  A better envyned man was no wher non.
  Withouten bake mete never was his hous,
  Of fish and flesh, and that so plenteous,
  It snewed in his hous of mete and drinke,
  Of alle deintees that men coud of thinke.
  After the sondry sesons of the yere,
  So changed he his mete and his soupere.
  Ful many a fat partrich hadde he in mewe;
  And many a breme, and many a luce, in stewe.
  Wo was his coke but if his sauce were
  Poinant and sharpe, and redy all his gere.
  His table, dormant in his halle, alway
  Stode redy covered alle the longe day.
  At sessions ther was he lord and sire;
  Ful often time he was knight of the shire.
  An anelace and a gipciere all of silk
  Heng at his girdel, white as morwe milk.
  A shereve hadde he ben and a countour.
  Was no wher swiche a worthy vavasour.]

[Footnote 138: _Prologue des Contes de Cantorbéry_, v. 547. Édition
Urry.]

[Footnote 139:

  The Miller was a stout carl for the nones,
  Ful bigge he was of braun, and eke of bones;
  That proved wel; for over all ther he came,
  At wrastling he wold bere away the ram.
  He was short shuldered, brode, a thikke gnarre,
  Ther n'as no dore, that he n'olde heve of barre,
  Or breke it at a renning with his hede.
  His berd as any sowe or fox was rede,
  And therto brode, as though it were a spade:
  Upon the cop right of his nose he hade
  A wert, and theron stode a tufte of heres,
  Rede as the bristles of a sowes eres:
  His nose-thirles blacke were and wide.
  A swerd and bokeler bare he by his side.
  His mouth as wide was as a forneis:
  He was a jangler, and a goliardeis,
  And that was most of sinne and harlotries.
  Wel coude he stelen corne and tollen thries.
  And yet he had a thomb of gold parde.
  A white cote and a blew hode wered he.
  A baggepipe wel coude he blowe and soune,
  And therwithall he brought us out of toune.]

[Footnote 140: Dès 1214, et aussi en 1225 et 1254. Guizot, _Origine du
système représentatif en Angleterre_, pages 297-299.]

[Footnote 141: 1264.]


IX

S'ils ont acquis des libertés, c'est qu'ils les ont conquises; les
circonstances y ont aidé, mais le caractère a fait davantage. La
protection des grands barons et l'alliance des simples chevaliers les a
fortifiés; mais c'est par leur rudesse et leur énergie native qu'ils se
sont tenus debout. Car, regardez le contraste qu'ils font en ce moment
avec leurs voisins. Qu'est-ce qui amuse le peuple en France? Les
fabliaux, les malins tours du renard, l'art de duper le seigneur
Ysengrin, de lui prendre sa femme, de lui escroquer son dîner, de le
faire rosser sans danger pour soi et par autrui, bref le triomphe de la
pauvreté jointe à l'esprit sur la puissance jointe à la sottise; le
héros populaire est déjà le plébéien rusé, gouailleur et gai, qui
s'achèvera plus tard dans Panurge et Figaro, assez peu disposé à
résister en face, trop fin pour aimer les grosses victoires et les
façons de lutteur, enclin, par agilité d'esprit, à tourner autour des
obstacles, et n'ayant qu'à toucher les gens du bout du doigt pour les
faire tomber dans le panneau. Ici il a d'autres moeurs: c'est Robin
Hood, un vaillant _outlaw_, qui vit librement et audacieusement dans la
forêt verte, et fait en franc coeur la guerre au shérif et à la
loi[142]. Si jamais un homme en un pays fut populaire, c'est celui-là.
«C'est lui, dit un vieil historien, que le bas peuple aime tant à fêter
par des jeux et des comédies, et dont l'histoire chantée par des
ménétriers l'intéresse, plus qu'aucune autre.» Au seizième siècle, il
avait encore son jour de fête, chômé par tous les gens des petites
villes et des campagnes. L'évêque Latimer, faisant sa tournée pastorale,
avertit un jour qu'il prêcherait. Le lendemain, allant à l'église, il
trouva les portes closes et attendit plus d'une heure avant qu'on
apportât la clef. Enfin, un homme vint et lui dit: «Messire, ce jour est
un jour de grande occupation pour nous; nous ne pouvons vous entendre,
c'est le jour de Robin Hood; tous les gens de la paroisse sont au loin à
couper des branches pour Robin Hood; ce n'est pas la peine de les
attendre.»--L'évêque fut obligé de quitter son costume ecclésiastique,
et de continuer sa route, laissant sa place aux archers habillés de
vert, qui jouaient sur un théâtre de feuillée les rôles de Robin Hood,
de Petit-Jean et de sa bande. En effet, c'est le héros national: Saxon
d'abord, et armé en guerre contre les gens de loi, «contre les évêques
et archevêques,» dont les juridictions sont si pesantes; généreux de
plus, et donnant à un pauvre chevalier ruiné des habits, un cheval et de
l'argent pour racheter sa terre engagée à un abbé rapace; compatissant
d'ailleurs et bon envers le pauvre monde, recommandant à ses gens de ne
pas faire de mal aux yeomen ni aux laboureurs; mais par-dessus tout
hasardeux, hardi, fier, allant tirer de l'arc sous les yeux du shérif et
à sa barbe, et prompt aux coups, soit pour les embourser, soit pour les
rendre. Il a tué quatorze forestiers sur quinze qui voulaient le
prendre; il tue le shérif, le juge, le portier de la ville; il en tuera
bien d'autres; tout cela joyeusement, gaillardement, en brave garçon qui
mange bien, qui a la peau dure, qui vit en plein air, et en qui
surabonde la vie animale. «Quand le taillis est brillant et que l'herbe
est belle--et les feuilles larges et longues,--il est gai en se
promenant dans la belle forêt--d'entendre les petits oiseaux chanter.»
Ainsi commencent quantité de ballades, et ce beau temps qui donne aux
cerfs et aux taureaux l'envie de foncer en avant avec leurs cornes,
donne à ceux-ci l'idée d'aller échanger des coups d'épée ou de bâton.
Robin a rêvé que deux yeomen le rossaient, il veut aller les chercher,
et repousse avec colère Petit-Jean, qui s'offre pour aller en avant.
«Combien de fois m'est-il arrivé d'envoyer mes hommes en avant,--et
rester moi-même en arrière!--N'était la peur de faire éclater mon
arc,--Jean, je te casserais la tête.» Il va donc seul, et rencontre le
robuste yeomen, Gui de Gisborne. «Quiconque n'eût été ni leur allié ni
leur parent,--eût eu un bien beau spectacle,--de voir comment les deux
yeomen arrivèrent l'un contre l'autre--avec leurs lames brunes et
brillantes;--de voir comment les deux yeomen se combattirent--deux
heures d'un jour d'été.--Et tout ce temps, ni Robin Hood, ni messire
Guy,--ne songèrent à fuir[143].» Vous voyez que Guy le yeoman est aussi
brave que Robin Hood: il est venu le chercher dans le bois, et tire de
l'arc presque aussi bien que lui. C'est que cette vieille poésie
populaire n'est pas l'éloge d'un bandit isole, mais de toute une classe,
la yeomanry. «Dieu fasse miséricorde à l'âme de Robin Hood,--et sauve
tous les bons yeomen!» Ainsi finissent beaucoup de ballades. Le yeomen
vaillant, dur aux coups, bon tireur, expert au jeu de l'épée et du
bâton, est le favori. Il y a là une redoutable bourgeoisie armée et
habituée à se servir de ses armes. Regardez-les à l'oeuvre: «Ce serait
une honte de t'attaquer, dit le joyeux Robin au garde[144], nous sommes
trois, et tu es seul.» L'autre n'a pas peur, «il fait en arrière un saut
de trente pieds,--même un saut de trente et un pieds,--s'appuie le dos
contre une broussaille,--et le pied contre une pierre--il combat ainsi
toute une longue journée,--toute une longue journée d'été,--jusqu'à ce
que leurs épées se soient brisées entre leurs mains sur leurs larges
boucliers[145].» Souvent même Robin n'a pas l'avantage. Arthur le hardi
tanneur, «avec son bâton de huit pieds et demi, qui aurait abattu un
veau,» combat contre Robin deux heures durant; le sang coule, ils se
sont fendu la tête, ils sont «comme des sangliers à la chasse.» Robin
enchanté lui dit que dorénavant il peut passer sans payer dans la forêt.
«Grand merci pour rien, répond l'autre, j'ai gagné mon passage--et j'en
rends grâce à mon bâton, non à toi.»--Qui es-tu donc? demande
Robin.--«Je suis un tanneur, répliqua le vaillant Arthur;--j'ai
travaillé longtemps à Nottingham,--et si tu veux y venir, je jure et
fais voeu--que je tannerai ta peau pour rien.»--«Grand merci, mon brave,
dit le joyeux Robin,--puisque tu es si bon et si libéral;--et si tu veux
tanner ma peau pour rien--j'en ferai autant pour la tienne[146].» Sur
ces offres gracieuses, ils s'embrassent; un franc échange de loyales
gourmades les prépare toujours à l'amitié.--C'est ainsi que Robin a
essayé Petit-Jean, qu'il aima depuis toute sa vie. Petit-Jean avait sept
pieds de haut, et se trouvant sur un pont, refusait de céder la place.
L'honnête Robin ne voulut pas se servir contre lui de son arc, alla
couper un bâton, long de sept pieds, et ils convinrent amicalement de
combattre sur le pont jusqu'à ce que l'un d'eux tombât à l'eau. Ils
frappent et cognent tellement «que leurs os résonnent;» à la fin, c'est
Robin qui tombe, et il n'en a que plus d'estime pour Petit-Jean. Une
autre fois, ayant une épée, il est rossé par un chaudronnier qui n'a
qu'un bâton; plein d'admiration, il lui donne cent livres. Une fois
c'est par un potier qui refuse le péage, une autre fois c'est par un
berger. Ils se battent ainsi par passe-temps; leurs boxeurs encore
aujourd'hui, avant chaque assaut, se donnent amicalement la main; on
s'assomme en ce pays, honorablement, sans rancune, ni fureur, ni honte.
Les dents cassées, les yeux pochés, les côtes enfoncées n'exigent pas de
vengeance meurtrière; il paraît que les os sont plus solides et les
nerfs moins sensibles ici qu'ailleurs. Les meurtrissures une fois
données et reçues, ils se prennent par la main et dansent ensemble sur
l'herbe verte[147]. «Trois hommes joyeux, trois hommes joyeux, nous
étions trois hommes joyeux.» Comptez, de plus, que ces gens-là, dans
chaque paroisse, s'exercent tous les dimanches à l'arc, et sont les
premiers archers du monde, que, dès la fin du quatorzième siècle,
l'affranchissement universel des vilains multiplie énormément leur
nombre, et vous comprendrez comment à travers tous les tiraillements et
tous les changements des grands pouvoirs du centre, la liberté du sujet
subsiste. Après tout, la seule garantie permanente et invincible, en
tout pays et sous toute constitution, c'est ce discours intérieur que
beaucoup d'hommes se font, et qu'on sait qu'ils se font: «Si quelqu'un
touche mon bien, entre dans ma maison, se met sur mon chemin et me
moleste, qu'il prenne garde; j'ai de la patience, mais j'ai aussi de
bons bras, de bons camarades, une bonne lame, et, à certains moments, la
résolution ferme, coûte que coûte, de lui planter ma lame jusqu'au
manche dans le gosier.»

[Footnote 142: Augustin Thierry, IV, 56. Robin Hood, édition Ritson.]

[Footnote 143:

  In somer when the shawes be sheyne,
  And leves be large and longe,
  Hit is fulle mery in feyre foreste
  To here the foulys song;
    To se the dere draw to the dale,
  And leve the hilles hee,
  And shadow hem in the leves grene
    Undur the grene wode tree....

  Ah! John, by me thou settest noe store.
    And that I farley finde:
  How offt send I my men before,
    And tarry myselfe behinde?

  It is no cunning a knave to ken,
    And a man but heare him speake;
  And it were not for bursting of my bowe,
    John, I thy head wold breake....

  He that had neyther beene kythe nor kin,
    Might have scene a full fayre fight,
  To see how together these yeomen went
    With blades both browne and bright.

  To see how these yeomen together they fought.
    Two houres of a summers day
  Yet neither Robin Hood nor sir Guy
    Them fettled to flye away.

  God haffe mersey on Robin Hodys solle
    And saffe all god yemanry.]

[Footnote 144: Pinder. Son emploi était de taxer le bétail qui vaguait
sur le communal.]

[Footnote 145:

  «O that were a shame, said jolly Robin,
    We being three and thou but one.»
  The pinder leapt back then thirty good foot,
    'T was thirty good foot and one.

  He leaned his back fast unto a thorn,
    And his foot against a stone
  And there he fought a long summers day,
    A summers day so long,

  Till that their swords on their broad bucklers
    Were broke fast unto their hands....]

[Footnote 146:

  «I pass not for length, bold Arthur replyed,
    My staff is of oke so free;
  Eight foot and a half, it will knock down a calf,
    And I hope it will knock thee down.»

  Then Robin could no longer forbear,
    He gave him such a knock,
  Quickly and soon the blood came down,
    Before it was ten a clock.

  Then Arthur he soon recovered himself,
    And gave him such a knock on the crown,
  That from every side of bold Robin head,
    The blood came trickling down.

  Then Robin raged like a wild boar,
    As soon as he saw his own blood:
  Then Bland was in hast he laid on so fast,
    As though he had been cleaving of wood.

  And about and about, and about they went,
    Like two wild bores in a chase.
  Striving to aim each other to maim,
    Leg, arm, or any other place.

  And knock for knock they lustily dealt,
    Which held for two hours and more,
  Till all the wood rang at every bang,
    They plyed their work so sore.

  Hold thy hand, hold thy hand, said Robin Hood,
    And let thy quarrel fall;
  For here we may thrash our bones to mesh,
    And get no coyn at all.

  And in the forest of merry Sherwood,
    Hereafter thou shalt be free.
  «God a mercy for nought, my freedom I bought,
    I may thank my staff, not thee....»

  «I am a tanner, bold Arthur reply'd,
    In Nottingham long I have wrought
  And if thoul't come there, I vow and swear,
    I will tan thy hide for «nought.»

  «God a mercy, good fellow, said jolly Robin,
    Since thou art so kind and free;
  And if thou wilt tan my hide for «nought,»
    I will do as much for thee.»]

[Footnote 147:

  Then Robin took them both by the hands,
    And danc'd round about the oke tree.
  «For three merry men, and three merry men,
    And three merry men we be.»]


X

Ainsi pensait sir John Fortescue, chancelier d'Angleterre sous Henri VI,
exilé en France pendant la guerre des Deux Roses, un des plus anciens
prosateurs, et le premier qui ait jugé et expliqué la constitution de
son pays[148]. «C'est la lâcheté, dit-il, et le manque de coeur et de
courage qui empêche les Français de se soulever, et non la
pauvreté[149]. Aucun Français n'a ce courage comme un Anglais. On a
souvent vu en Angleterre trois ou quatre bandits, par pauvreté, se jeter
sur sept ou huit hommes honnêtes, et les voler tous; mais on n'a point
vu en France sept ou huit bandits assez hardis pour voler trois ou
quatre hommes honnêtes. C'est pourquoi il est tout à fait rare que des
Français soient pendus pour vol à main armée, car ils n'ont point le
coeur de faire une action si terrible. Aussi y a-t-il plus d'hommes
pendus en Angleterre en un an pour vol à main armée et pour meurtre,
qu'il y en a de pendus en France pour la même espèce de crime en sept
ans.... Si l'Anglais est pauvre et voit un autre homme ayant des
richesses qu'on puisse lui prendre par force, il ne manquera pas de le
faire, à moins qu'il ne soit lui-même tout à fait honnête[150].» Ceci
jette un jour subit et terrible sur l'état violent de cette société
armée où les coups de main sont journaliers, et où chacun riche ou
pauvre, vit la main sur la garde de son épée. Il y a sous Édouard Ier de
grandes bandes de malfaiteurs qui courent le pays et combattent quand on
veut les prendre; il faut que les habitants de la ville s'attroupent, et
aussi ceux des villes voisines, «avec des cris et des huées,» pour les
poursuivre et les saisir. Il y a sous Édouard III des barons qui
chevauchent avec de grandes escortes d'hommes d'armes et d'archers,
«occupant les manoirs, enlevant les dames et les demoiselles, mutilant,
tuant, rançonnant les gens jusque dans leurs maisons, comme si c'était
en pays ennemi, et quelquefois venant devant les juges aux sessions, en
telle façon, et en si grande force que les juges sont effrayés et
n'osent faire justice[151].» Lisez les lettres de la famille Paston,
sous Henri VI et Édouard IV, et vous verrez comment la guerre privée est
à chaque porte, comme il faut se munir d'hommes et d'armes, être debout
pour défendre son bien, compter sur soi, sur sa vigueur et son courage.
C'est cet excès de vigueur et cette promptitude aux coups qui, après
leurs victoires en France, les a poussés l'un contre l'autre en
Angleterre, dans les boucheries des Deux Roses. Les étrangers qui les
voient sont étonnés de leur force de corps et de coeur, «des grandes
pièces de boeuf» qui alimentent leurs muscles, de leurs habitudes
militaires, de leur farouche obstination «de bêtes sauvages[152].» Ils
ressemblent à leurs bouledogues, race indomptable, qui, dans la folie de
leur courage, «vont les yeux fermés se jeter dans la gueule d'un ours de
Russie, et se font écraser la tête comme une pomme pourrie.» Cet étrange
état d'une société militante, si plein de dangers et qui exige tant
d'efforts, ne les effraye pas. Le roi Édouard, ayant ordonné de mettre
les perturbateurs en prison sans procédure, et ne point les relâcher
sous caution ni autrement, les communes déclarent l'ordonnance
«horriblement vexatoire,» réclament, refusent d'être trop protégées.
Moins de paix, mais plus d'indépendance. Ils maintiennent les garanties
du sujet aux dépens de la sécurité du public et préfèrent la liberté
turbulente à l'ordre arbitraire: mieux vaut souffrir des maraudeurs
qu'on peut combattre que des prévôts sous lesquels il faudrait plier.

[Footnote 148: _The difference between an absolute and limited
monarchy.--A learned commendation of the politique laws of England.
Latine._ Je cite souvent ce second ouvrage, qui est plus complet.]

[Footnote 149: Les Anglais oublient toujours d'être polis, et ne voient
pas les nuances des choses. Entendez ici le courage brutal, l'instinct
batailleur et indépendant. La race française, et en général la race
gauloise, est peut-être, entre toutes, la plus prodigue de sa vie.]

[Footnote 150: It is cowardise and lack of hartes and corage, that
kepith the Frenchmen from rysyng, and not povertye; which corage no
Frenche man hath like to the English man. It hath ben often seen in
Englond that iij or iv thefes, for povertie, hath sett upon viij true
men, and robbyd them al. But it hath not ben seen in Fraunce, that vij
or viij thefes have ben hardy to robbe iij or iv true men. Wherfor it is
right seld that Frenchmen be hangyd for robberye, for that thay have no
hertys to do so terryble an acte. There be therfor mo men hangyd in
Englond, in a yere, for robberye and manslaughter, than ther be hangid
in Fraunce for such cause of crime in vij yers.--Aujourd'hui en France
42 vols sur les grands chemins contre 738 en Angleterre.--En 1843 il y
avait, en Angleterre, quatre fois autant d'accusations de crimes et
délits qu'en France, proportion gardée du nombre des habitants. (Moreau
de Jonnès.)]

[Footnote 151: _Pictorial history_, I, 833. Statut de Winchester, 1285.
Ordonnance de 1378.]

[Footnote 152: _Benvenuto Cellini_ cité par _Froude_, I, 20, _History of
England_, _Shakspeare_, _Henri V_; conversation des seigneurs français
avant la bataille d'Azincourt.]

C'est cette fière et persistante pensée qui produit et conduit tout le
livre de Fortescue. «Il y a deux sortes de royautés, dit-il, desquelles
l'une est le gouvernement royal et absolu, l'autre est le gouvernement
royal et constitutionnel[153].» Le premier est établi en France, le
second en Angleterre. «Et ils diffèrent en cela que le premier peut
gouverner ses peuples par des lois qu'il fera lui-même, et ainsi mettre
sur eux des tailles et autres impositions, telles qu'il voudra, sans
leur consentement. Le second ne peut pas gouverner ses peuples par
d'autres lois que par celles qu'ils ont consenties; et ainsi ne peut
mettre sur eux des impositions sans leur consentement[154].» Dans un
État comme celui-ci, c'est la volonté du peuple qui est «la première
chose vivante, et qui envoie le sang dans la tête et dans tous les
membres du corps politique.... Et de même que la tête du corps physique
ne peut changer ses nerfs, ni refuser à ses membres les forces et le
sang qui doit les alimenter, de même le roi qui est la tête du corps
politique ne peut changer les lois de ce corps, ni enlever à son peuple
sa substance lorsque celui-ci réclame et refuse.... Un roi de cette
sorte n'a été élevé à sa dignité que pour protéger les sujets de la loi,
leurs corps et leurs biens, et le peuple ne lui a délégué de pouvoir que
pour cet objet; il ne lui est pas permis d'en exercer un autre[155].»
Voici donc, dès le quinzième siècle, toutes les idées de Locke; tant la
pratique est puissante à suggérer la théorie! tant la jouissance de la
liberté fait vite découvrir aux hommes la nature de la liberté!
Fortescue va plus loin: il oppose, pied à pied, la loi romaine, héritage
des peuples latins, à la loi anglaise, héritage des peuples teutoniques:
l'une, oeuvre de princes absolus, et toute portée à sacrifier
l'individu; l'autre, oeuvre de la volonté commune, et toute portée à
protéger la personne. Il oppose les maximes des juris-consultes
impériaux qui accordent «force de loi à tout ce qu'a décidé le prince,»
aux statuts d'Angleterre «qui, bien loin d'être établis par la volonté
du prince, sont décrétés du consentement de tout le royaume, par la
sagesse de plus de trois cents hommes élus, en sorte qu'ils ne peuvent
nuire au peuple ni manquer de lui être avantageux.» Il oppose la
nomination arbitraire des fonctionnaires impériaux à l'élection du
shérif qui, chaque année, pour chaque comté, est choisi par le roi entre
trois chevaliers ou écuyers du comté désignés par le Conseil des Lords
spirituels et temporels, des _justices_, des barons de l'Échiquier et
d'autres grands officiers. Il oppose la procédure romaine, qui se
contente de deux témoignages pour condamner un homme, au jury, aux trois
récusations permises, aux admirables garanties d'équité dont
l'honnêteté, le nombre, la réputation et la condition des jurés
entourent la sentence. Ainsi protégées, les communes d'Angleterre ne
peuvent manquer d'être florissantes. Considérez, au contraire, dit-il au
jeune prince qu'il instruit, l'état des communes en France. Par les
tailles, la gabelle, les impôts sur le vin, les logements des gens de
guerre, elles sont réduites à l'extrême misère. «Vous les avez vues en
voyageant.... Elles sont si appauvries et détruites, qu'elles ne peuvent
presque pas vivre: ils boivent de l'eau, ils mangent des pommes avec du
pain bien brun fait de seigle. Ils ne mangent pas de viande, si ce n'est
rarement un peu de lard, ou quelque chose des entrailles et de la tête
des bêtes tuées pour les nobles et les marchands.... Les gens d'armes
leur mangent leurs volailles, tellement qu'il leur reste à peine les
oeufs, qui sont pour eux un très-grand régal. Ils ne portent point de
laine, hormis un pauvre gilet sous leur vêtement de dessus, qui est fait
de grosse toile et qu'ils appellent une blouse. Leurs culottes sont de
toile pareille, et ne passent pas le genou, en sorte que le reste de la
jambe est nu. Leurs femmes et leurs enfants vont pieds nus.... Car
plusieurs d'entre eux qui avaient coutume de payer chaque année à leur
seigneur un écu pour leur terre, payent maintenant au roi, par-dessus
cet écu, cinq écus. C'est pourquoi ils sont contraints par nécessité de
tellement veiller, travailler, fouiller le sol pour vivre, que leur
corps est tout appauvri et leur espèce réduite à néant. Ils vont courbés
et sont faibles, et ne sont pas capables de combattre et de défendre le
royaume; ils n'ont point d'armes non plus, ni d'argent pour en
acheter[156].»

[Footnote 153: _Jus regale_, par opposition à _jus regale et
politicum_.]

[Footnote 154: Ther be two kynds of kyngdomys, of the which that one ys
a lordship callid in Latyne Dominium regale, and that other is callid
Dominium politicum et regale. And they dyverson in that the first may
rule his people by such lawys as he makyth hymself, and therfor, he may
set upon them talys, and other impositions, such as he wyl himself,
without their assent. The secund may not rule his people by other laws
than such as they assenten unto. And therfor he may let upon them non
impositions without their own assent.]

[Footnote 155: Fortescue, _In leges Angliæ_, London, 1599, avec trad.
anglaise. Non potest rex Angliæ ad libitum suum leges mutare regni sui.
Principatu namque nedum regali, sed et politico ipse suo populo
dominatur.

In corpore politica, intentio populi primum vividum est, habens in se
sanguinem, viz provisionem politicam utilitati populi illius, quam in
caput et in omnia membra ejusdem corporis ipsa transmittit, quo corpus
illud alitur et vegetatur. Lex vero sub qua coetus hominum populus
efficitur, nervorum corporis physici efficit rationem.... Et ut non
potest caput corporis physici nervos suos commutare, neque membris suis
proprias vires et propria sanguinis alimenta denegare, nec rex qui caput
est corporis politici; mutare potest leges corporis illius, nec ejusdem
populi substantias proprias subtrahere, reclamantibus eis, aut invitis.
Ad tutelam legis subditorum et eorum corporum et bonorum rex hujusmodi
erectus est et ad hanc, potestatem a populo effluxam ipse habet.

Anglia statuta.... nedum principis voluntate, sed et totius regni
assensu ipsa conduntur.... plus quam trecentorum electorum hominum
prudentia.... (ita ut) populi læsuram illa efficere nequant, vel non
eorum commodum procurare.

Élection du shériff.

In quolibet comitatu est officiarius quidam unus, regis vicecomes
appellatus, qui inter cætera officii sui ministeria, omnium mandata et
judicia curiarum regis in suo comitatu exsequenda exsequitur; cui
officium annale est, quo ei post annum in eodem ministrare non licet,
nec duobus tum sequentibus annis ad idem officium reassumetur.
Officiarius iste sic eligitur: quolibet anno in crastino Animarum[155-A]
conveniunt in saccario regis[155-B], omnes consiliarii ejus tam domini
spirituales et temporales quam ejus omnes justiciarii[155-C], omnes
barones de saccario, clericus rotulorum[155-D], et quidam alii
officiarii, ubi hi omnes communi assensu nominant de quolibet comitatu
tres milites vel armigeros[155-E], quos inter cæteros ejusdem comitatus
ipsi opinantur melioris esse dispositionis et famæ, et ad officium
vicecomitis comitatus illius melius dispositos. Ex quibus rex unum
tantum eliget, quam per litteras suas patentes constituit vice-comitem
comitatus....

Du jury, et des trois récusations successives, permises aux parties:

Juratis demum in forma prædicta XII probis et legalibus hominibus
habentibus ultra mobilia sua possessiones sufficientes unde eorum statum
ipsi continere poterunt, et nulli partium suspectis nec invisis sed
eisdem vicinis, legitur in anglico coram eis per curiam totum recordatum
et processus placiti....]

[Footnote 155-A: All Souls' day.]

[Footnote 155-B: The kings exchequer.]

[Footnote 155-C: Justices.]

[Footnote 155-D: Master of the rolls].

[Footnote 155-E: Knights or squires.]

[Footnote 156: The same Commons be so empoverished and distroyyd, that
they may unneth lyve. They drink water, they eate apples, with bread
right brown made of rye. They eate no flesh, but if it be selden, a
litill larde, or of the entrails or heads of beasts slayne for the
nobles and merchants of the land. They weryn no wollyn, but if it be a
pore cote under their uttermost garment made of grete canvass, and call
it a frok. Their hosyn be of like canvas, and passen not their knee,
wherfor they be gartrud and their thygles bare. Their wif and children
gone bare fote.... For sum of them that was wont to pay to his lord for
his tenement which he hyrith by the year a scute payth now to the kyng,
over that scute, fyve skuts. Where thrugh they be artyd by necessitie so
to watch, labour and grub in the ground for their sustenance, that their
nature is much wastid and the kynd of them brought to nowght. They gone
crokyd and ar feeble, not able to fight nor to defend the realm; nor
they have wepon, nor monye to buy them wepon withal.... This is the
frute first of hyre Jus regale.... But blessed be God this land ys rulid
under a better lawe, and therfor the people therof be not in such
penurye, nor therby hurt in their persons, but they be wealthie and have
all things necessarie to the sustenance of nature. Wherefore they be
myghty and able to resyste the adversaries of the realmes that do or
will do them wrong. Loo, this is the frut of Jus politicum et regale
under which we lyve.]

«Voilà les fruits du gouvernement absolu. Mais, béni soit Dieu! notre
terre est régie par une meilleure loi, et, à cause de cela, le peuple de
ce pays n'est point dans une telle pénurie; les gens n'y sont point non
plus maltraités dans leurs personnes; mais ils sont riches, et ont
toutes les choses nécessaires pour l'entretien de leur corps. C'est
pourquoi ils sont puissants et capables de résister aux adversaires du
royaume qui leur font ou voudront leur faire tort. Et ceci est le fruit
de ce _jus politicum et regale_ sous lequel nous vivons.... Tout
habitant de ce royaume jouit des fruits que lui produit sa terre, ou que
lui rapportent ses bêtes, et aussi de tous les profits qu'il peut faire
par son industrie propre ou par celle d'autrui, sur terre et sur mer;
il en use à son gré, et personne ne l'en empêche, par rapine ou
injustice, sans lui faire une juste compensation[157].... Il n'est point
appelé en justice, sinon devant les juges ordinaires et selon la loi du
pays, ni saisi dans ses possessions ou dans ses biens-meubles, ni arrêté
pour un crime, si grand ou si énorme qu'il soit, sinon selon la loi du
pays et devant les juges susdits.... C'est pourquoi les gens de ce pays
sont bien fournis d'or et d'argent et de toutes les choses nécessaires à
la vie. Ils ne boivent point d'eau, si ce n'est par pénitence; ils
mangent abondamment de toutes les sortes de chairs et de poissons. Ils
ont des étoffes de bonne laine pour tous leurs vêtements; même ils ont
quantité de couvertures dans leurs maisons, et de toutes les choses
qu'on fait en laine; ils sont riches en mobiliers, en instruments de
culture, et en toutes les choses qui servent à mener une vie tranquille
et heureuse, chacun selon son état.» Tout cela vient de la constitution
du pays, et de la distribution de la terre. Tandis que dans les autres
contrées on ne trouve qu'une populace de pauvres et ça et là quelques
seigneurs, l'Angleterre est si couverte et remplie de possesseurs de
terres et de champs, «qu'il n'y a point de domaine si petit qui ne
renferme un chevalier, un écuyer, ou quelque propriétaire, comme ceux
qu'on appelle franklins, enrichi de grandes possessions, et aussi
d'autres francs tenanciers, et beaucoup de yeomen capables, par leurs
revenus, de faire un jury dans la forme ci-dessus mentionnée. Car il y a
dans ce pays plusieurs yeomen qui peuvent dépenser plus de six cents
écus par an.» Ce sont eux qui sont la substance du pays[158]. «Ils sont
très-supérieurs[159], dit un autre auteur au siècle suivant, aux simples
laboureurs et aux journaliers. Ils ont de bonnes maisons où ils vivent à
l'aise et travaillent pour s'enrichir. La plupart sont des fermiers qui
entretiennent eux-mêmes plusieurs domestiques. C'est cette classe
d'hommes qui s'est rendue jadis si redoutable aux Français, et, bien
qu'ils ne soient appelés ni maîtres ni messires, comme les gentilshommes
et les chevaliers, mais simplement Jean et Thomas, ils ont rendu de
grands services dans nos guerres. Nos rois, ont livré avec eux huit
batailles, et se tenaient dans leurs rangs qui formaient l'infanterie de
nos armées, tandis que les rois de France se tenaient au milieu de leur
cavalerie; le prince montrait ainsi des deux parts où était la
principale force.» De pareils hommes, dit Fortescue, peuvent faire un
vrai jury, et aussi voter, résister, s'associer, accomplir toutes les
actions par lesquelles subsiste un gouvernement libre; car ils sont
nombreux dans chaque canton; ils ne sont point «abrutis,» comme les
paysans craintifs de France; ils ont leur honneur et celui de leur
famille à conserver,» ils sont bien approvisionnés d'armes, ils se
souviennent qu'ils ont gagné des batailles en France[160]. Telle est la
classe obscure encore, mais chaque siècle plus riche et plus puissante,
qui, fondée par l'aristocratie saxonne rabaissée et soutenue par le
caractère saxon conservé, a fini, sous la conduite de la petite noblesse
normande et sous le patronage de la grande noblesse normande, par
établir et asseoir une constitution libre et une nation digne de la
liberté.

[Footnote 157: Voir Commines, qui porte le même jugement.]

[Footnote 158: The might of the realme most stondyth upon archers which
be not rich men....

Comparer Hallam, II, 482. Tout cela remonte à la conquête et plus avant:

It is reasonable to suppose that the greater part of those who appear to
have possessed small freeholds or parcels of manors were no other than
the original nation.

A respectable class of free socagers, having in general full right of
alienating their lands and holding them probably at a small certain rent
from the lord of the manor, frequently occurs in the Domsday Book.

En tout cas, il y avait dans le Domsday Book des Saxons «parfaitement
exempts de villenage.»

Cette classe est traitée avec respect dans les traités de Glanvil et
Bracton.

Pour les vilains, ils se sont affranchis de bonne heure, au treizième et
au quatorzième siècle, soit en se sauvant, soit en devenant
copy-holders.

La guerre des Deux Roses releva encore les communes: avant les
batailles, ordre fut donné souvent de tuer les nobles et d'épargner les
roturiers.]

[Footnote 159: Harrison, 275. _Description of England_.]

[Footnote 160: Portrait d'un yeoman par Latimer, prédicateur de Henri
VIII.

My father was a yeoman, and had no lands of his own, only he had a farm
of £3 or £4 by year at the uttermost, and hereupon he tilled so much as
he kept half a dozen men. He had walk for an hundred sheep, and my
mother milked thirty kine. He was able, and did find the king a harness,
with himself and his horse, while he came to the place that he should
receive the king's wages. I can remember that I buckled his harness when
he went to Blackheath field. He kept me to school, or else I had not
been able to have preached before the king's majesty now. He married my
sisters vith £5 or 20 nobles a-piece, so that he brought them up in
godliness and fear of God. He kept hospitality for his poor neighbours.
And some alms he gave to the poor, and all this did he of the said farm.
Where he that now hath it, payeth £16 by the year, or more, and is not
able to do any thing for his prince, for himself, nor for his children,
or give a cup of drink to the poor.

In my time my poor father was as diligent to teach me to shoot, as to
learn me any other thing, and so I think other men did their children:
he taught me how to draw, how to lay my body in my bow, and not to draw
with strength of arms as divers other nations do, but with strength of
the body. I had my bows bought me according to my age and strength; as I
increased in them, so my bows were made bigger and bigger, for men shall
never shoot well, except they be brought up in it: it is a worthy game,
a wholesome kind of exercise, and much commended in physic.]


XI

Quand des hommes sont, comme ceux-ci, doués d'un naturel sérieux, munis
d'un esprit décidé, et pourvus d'habitudes indépendantes, ils s'occupent
de leur conscience comme de leurs affaires, et finissent par mettre la
main dans l'Église comme dans l'État. Il y a déjà longtemps que les
exactions de la cour romaine ont provoqué les réclamations
publiques[161] et que le haut clergé est impopulaire; on se plaint que
les plus grands bénéfices soient livrés par le pape à des étrangers qui
ne résident pas; que tel Italien inconnu en Angleterre possède à lui
seul cinquante à soixante bénéfices en Angleterre; que l'argent anglais
coule à flots vers Rome, et que les clercs, n'étant plus jugés que par
les clercs, se livrent à leurs vices et abusent de l'impunité. Dans les
premières années de Henri III, on comptait près de cent homicides commis
par des prêtres encore vivants. Au commencement du quatorzième siècle,
le revenu ecclésiastique était douze fois plus grand que le revenu
civil. Environ la moitié du sol était aux mains du clergé. À la fin du
siècle, les communes déclarent que les taxes payées à l'Église sont cinq
fois plus grandes que les taxes payées à la couronne, et, quelques
années après[162], considérant que les biens du clergé ne lui servent
qu'à vivre dans l'oisiveté et dans le luxe, elles proposent de les
confisquer au profit du public. Déjà l'idée de la Réforme avait percé.
On se souvient que, dans les ballades, le héros populaire, Robin Hood,
ordonne à ses gens d'épargner les yeomen, les gens de travail, même les
chevaliers, s'ils sont «bons garçons,» mais de ne jamais faire grâce aux
abbés ni aux évêques. Les prélats pèsent durement sur le peuple par
leurs droits, leurs tribunaux et leurs dîmes, et, tout d'un coup, parmi
les bavardages agréables ou les radotages monotones des versificateurs
normands, on entend tonner contre eux la voix indignée d'un Saxon, d'un
homme du peuple et d'un opprimé.

[Footnote 161: _Pictorial history_, I, 802. En 1245, 1246, 1376. A.
Thierry. III, 79.]

[Footnote 162: 1404-1409. Les Communes déclaraient qu'avec ces revenus
le roi serait capable d'entretenir 15 comtes, 1500 chevaliers, 6200
écuyers et 100 hôpitaux; chaque comte recevant par an 300 marcs, chaque
chevalier 100 marcs et le produit de quatre charrues de terre, chaque
écuyer 40 marcs et le produit de deux charrues de terre.--_Pictorial
history_, II. p. 142.]

C'est la vision de Piers Plowman, un paysan à charrue[163], écrite,
dit-on, par un prêtre séculier d'Oxford. Sans doute, les traces du
goût français y sont visibles; il n'en saurait être autrement; les
gens d'en bas ne peuvent jamais se défendre tout à fait d'imiter les
gens d'en haut; et les plus francs des poëtes populaires, Burns et
Béranger, gardent trop souvent le style académique. Pareillement
ici, la machine à la mode, l'allégorie du roman de la Rose, est mise
en usage: on voit s'avancer, Bien-Faire, Corruption, Avarice,
Simonie, Conscience, et tout un peuple d'abstractions parlantes.
Mais en dépit de ces vains fantômes étrangers, le corps du poëme est
national et vivant. L'antique langage reparaît en partie, et
l'antique mètre reparaît tout à fait; plus de rimes, mais des
allitérations barbares; plus de badinage, mais une gravité âpre, une
invective soutenue, une imagination grandiose et sombre, de lourds
textes latins, assénés comme par la main d'un protestant. Il s'est
endormi sur les hauteurs de Malverne, et là il a eu un merveilleux
songe. Il a songé «qu'il était dans un désert,--il ne put jamais
savoir en quel endroit,--et comme il regardait en l'air,--du côté du
soleil,--il vit une tour sur une hauteur,--royalement bâtie,--une
profonde vallée au-dessous,--et là-dedans un donjon,--avec de
profonds fossés noirs,--et terribles à voir.» Puis, entre les deux,
une grande plaine remplie de monde, «d'hommes de toutes
sortes,--pauvres et riches,--travaillant et s'agitent,--comme le
veut le monde;--quelques-uns à la charrue--labouraient avec
un grand effort,--pour ensemencer et planter,--et peinaient
durement,--gagnant ce que des prodigues venaient détruire et
engloutir[164].» Lugubre peinture du monde, pareille aux rêves
formidables qui reviennent si souvent chez Albert Durer et chez
Luther; les premiers réformateurs sont persuadés que la terre est
livrée au mal, que le diable y a son empire et ses officiers, que
l'Antechrist, assis sur le trône de Rome, étale les pompes
ecclésiastiques pour séduire les âmes et les précipiter dans le feu
de l'enfer. De même ici l'Antechrist, la bannière levée, entre dans
un couvent: les cloches sonnent; les moines, en procession
solennelle, vont à sa rencontre pour recevoir et pour féliciter leur
seigneur et leur père. Avec sept grands géants, les sept Péchés
capitaux, il assiége Conscience, et l'assaut est conduit par
Paresse, qui mène avec elle une armée de plus de mille prélats. Car
ce sont les vices qui règnent, d'autant plus odieux qu'ils sont dans
les places saintes, et emploient au service du diable l'église de
Dieu. «La religion à présent est un beau cavalier, un coureur de
rues,--un meneur de fêtes, un acheteur de terres,--qui éperonne son
palefroi, de manoir en manoir,--avec une meute à ses talons, comme
un seigneur,» et se fait servir à genoux par des valets[165]. Mais
cette parade sacrilége n'a qu'un temps, et Dieu met la main sur les
hommes pour les avertir. Au commandement de Conscience, voici que
Nature envoie d'en haut l'escadron des fléaux et des maladies,
«fièvres et fluxions,--toux et maux de coeur,--crampes et maux de
dents,--rhumatismes et rougeoles,--teignes et gales de la
tête,--inflammations et tumeurs--et enflures brûlantes,--frénésies
et maladies ignobles,--fourriers de Nature.» Des cris partent: «Au
secours! voici la Mort terrible,--qui vient pour nous détruire
tous!» Et les pourritures arrivent, les pustules, les pestes,
les douleurs perçantes: la Mort accourt, «brisant tout en
poussière,--rois et chevaliers, empereurs et papes.--Maint seigneur
qui vivait pour le plaisir, cria haut,--mainte aimable dame, et
maîtresse de chevaliers,--pâma et mourut dolente par les dents de
la Mort[166].» Ce sont là des entassements de misères pareils à ceux
que Milton a étalés dans sa vision de la vie humaine[167]; ce sont
là les tragiques peintures et les émotions dans lesquelles se
complairont les réformateurs; il y a tel discours de Knox aux dames
galantes de Marie Stuart, qui arrache aussi brutalement la parure du
cadavre humain pour en montrer l'ignominie. Déjà paraît la
conception du monde propre aux peuples du Nord, toute triste et
morale. On n'est point à l'aise en ces pays; il y faut lutter à
toute heure contre le froid, contre la pluie. On n'y peut point
vivre nonchalamment étendu sous la belle lumière, dans l'air tiède
et clair, les yeux occupés par les nobles formes et l'heureuse
sérénité du paysage. Il faut travailler pour y subsister, être
attentif, exact, clore et réparer sa maison, patauger courageusement
dans la boue derrière sa charrue, allumer sa lampe en plein jour
dans son échoppe; ce que le climat impose à l'homme d'incommodités
et ce qu'il en exige de résistances est infini. De là la mélancolie
et l'idée du devoir. L'homme pense naturellement à la vie comme à un
combat, plus souvent encore à la noire mort qui clôt cette parade
meurtrière, et fait descendre tant de cavalcades empanachées et
tumultueuses dans le silence et l'éternité du cercueil. Tout ce
monde visible est vain; il n'y a de vrai que la vertu de l'homme,
l'énergie courageuse par laquelle il prend le commandement de
lui-même, et l'énergie généreuse par laquelle il s'emploie au
service d'autrui. C'est sur ce fond que les yeux s'attachent; ils
percent la décoration mondaine et négligent la jouissance sensuelle,
pour aller jusque-là. Par ce mouvement intérieur, le modèle idéal
est déplacé, et l'on voit jaillir une nouvelle source d'action,
l'idée du juste. Ce qui les révolte contre la pompe et l'insolence
ecclésiastique, ce n'est ni l'envie du plébéien pauvre, ni la colère
de l'homme exploité, ni le besoin révolutionnaire d'appliquer la
vérité abstraite, mais la conscience; ils tremblent de ne point
faire leur salut, s'ils restent dans une église corrompue; ils ont
peur des menaces de Dieu, et n'osent point s'embarquer avec des
guides douteux pour le grand voyage. «Qu'est-ce que la justice, se
demandait anxieusement Luther, et comment l'aurai-je?» Avec les
mêmes inquiétudes, Piers Plowman part pour chercher Bien-Faire, et
demande à chacun de lui enseigner où il le trouvera. «Chez nous,»
lui disent deux moines. «Non, dit-il, puisque l'homme juste pèche
sept fois par jour, vous péchez, et ainsi la vraie justice n'est pas
chez vous.» C'est à «l'étude et à l'écriture,» comme Luther, qu'il
a recours; les clercs parlent bien de Dieu à table et aussi de la
Trinité, «en citant saint Bernard, avec force beaux arguments
pompeux, quand les ménestrels ont fini leur musique; mais pendant ce
temps les pauvres peuvent pleurer à la porte et trembler de froid
sans que nul les soulage.» Au contraire, on crie contre eux comme
après des chiens, et on les chasse. «Tous ces grands maîtres ont
Dieu à la bouche, ce sont les pauvres gens qui l'ont dans le
coeur[168],» et c'est le coeur, c'est la foi intérieure, c'est la
vertu vivante qui font la religion vraie. Voilà ce que les lourds
Saxons ont commencé à découvrir; la conscience germanique s'est
éveillée et aussi le bon sens anglais, l'énergie personnelle, la
résolution de juger et de décider seul, par soi et pour soi.

[Footnote 163: Vers 1362.]

[Footnote 164:

  And than gan I to mete a mervelyous swevene,
  That I was in a wyldyrnese, wyst I never qwere;
  And as I beheld on hey, est on to the sonne,
  I saw a tour on a toft, ryaly emaked,
  A depe dale benethe, a donjon therein,
  With depe dykys and dyrke, and dredful of sygth.
  A fayr feld ful of folke fond I ther betwene,
  Of al maner of men, the mene and the ryche,
  Werkynge and wanderyng, as the werld askyth.
  Some put hem to the plow, pleyid hem ful seeld
  In syttynge and sowing swonken full harde,
  And wan what wastours with gloteny dystroid....]

[Footnote 165: L'archidiacre de Richmond étant en tournée, en 1216, vint
au prieuré de Bridlington avec quatre-vingt-dix-sept chevaux,
vingt-et-un chiens et trois faucons.

  And now is religion a ridere, a romere bi streetis,
  A ledar of love-daiyes and a load bigere;
  A prickere on a pelfrey from maner to maner,
  An hep of hounds at his ars, as he a lord were.
  And but his knave knele that shall hym hys cuppe brynge,
  He loureth on him, and axeth who taughtte hym curteise.]

[Footnote 166:

  Kynde Conscience tho herde, and cam out of the planett,
  And sent forth his forreors Feveris and Fluxes,
  Coughes, and Cardyacles, Crampes, and Tothe-aches,
  Reumes and Redegoundes, and roynous Skalles,
  Buyles and Botches, and brennynge Agwes,
  Frennesyes and foule Evelis, forageris of Kynde.
  There was "Harrow! and Helpe! Here cometh Kynde!
  With Death that is dreadful, to undon us alle."
  The lord that lyved after lust tho lowde criede.
  Deeth came dryving aftir, and al to dust pashed
  Kyngs and Knyghttes, Kaysours and popis.
  Many a lovely lady and lemmanys of Knyghttes
  Swowed and sweltid for sorwe of Dethe's dentes.]

[Footnote 167: Dernier livre. _The Lazar House_.]

[Footnote 168: Ce poëme fut imprimé plus tard, en 1550. Il y en eut
trois éditions en une année, tant il était visiblement protestant.]

«Christ est notre tête, nous n'avons pas d'autre tête», dit un poëme
attribué à Chaucer, et qui revendique avec d'autres l'indépendance pour
les consciences chrétiennes[169]. «Nous aussi, nous sommes ses
membres.--Il nous a dit à tous de l'appeler notre père.--Il nous a
interdit ce nom de maître;--tous les maîtres sont faux et méchants.»
Point d'intermédiaire entre l'homme et Dieu; les docteurs ont beau
revendiquer l'autorité pour leurs paroles, il y en a une plus autorisée,
celle de Dieu. On l'entend dès le quatorzième siècle, cette grande
parole; elle a quitté les écoles savantes, les langues mortes, les
poudreux rayons où les clercs la laissaient dormir, recouverte par
l'entassement des commentateurs et des Pères[170]. Wicleff a paru, et
l'a traduite comme Luther, et dans le même esprit que Luther. «Tous les
chrétiens, hommes et femmes[171], vieux et jeunes, dit-il dans sa
préface, doivent étudier fort le Nouveau Testament, car il a pleine
autorité, et il est ouvert à l'entendement des gens simples dans les
points qui sont le plus nécessaires au salut.» Il faut que la religion
soit séculière, qu'elle sorte des mains du clergé qui l'accapare; chacun
doit écouter et lire par lui-même la parole de Dieu; il sera sûr qu'elle
n'aura pas été corrompue au passage; il la sentira mieux; bien plus, il
l'entendra mieux; «car chaque endroit de la sainte Écriture, les clairs
comme les obscurs, enseignent la douceur et la charité. C'est pourquoi
celui qui pratique la douceur et la charité a la vraie intelligence et
toute la perfection de la sainte Écriture.... Ainsi, que nul homme
simple d'esprit ne s'effraye d'étudier le texte de la sainte
Écriture.... Et que nul clerc ne se vante d'avoir la vraie intelligence
de l'Écriture, car la vraie intelligence de l'Écriture sans la charité
ne fait que damner un homme plus à fond.... Et l'orgueil et la
convoitise des clercs sont causes de leur aveuglement et de leur
hérésie, et les privent de la vraie intelligence de l'Écriture[172].» Ce
sont là les redoutables paroles qui commencent à circuler dans les
échoppes et dans les écoles; on lit cette Bible traduite, et on la
commente; on juge d'après elle l'Église présente. Quels jugements ces
esprits sérieux et neufs en portèrent, avec quelle promptitude ils
s'élancèrent jusqu'à la vraie religion de leur race, c'est ce qu'on peut
voir dans leur pétition au Parlement[173]: Cent trente ans avant Luther,
ils disaient que le pape n'est point établi par le Christ, que les
pèlerinages et le culte des images sont voisins de l'idolâtrie, que les
rites extérieurs sont sans importance, que les prêtres ne doivent point
posséder de biens temporels, que la doctrine de la transsubstantiation
rend le peuple idolâtre, que les prêtres n'ont point le pouvoir
d'absoudre les péchés. En preuve de tout cela, ils apportaient des
textes de l'Écriture. Figurez-vous ces braves esprits, ces simples et
fortes âmes, qui commencent à lire le soir, dans leur boutique, sous
leur mauvaise chandelle; car ce sont des hommes de boutique, un
tailleur, un pelletier, un boulanger qui, côte à côte avec quelques
lettrés, se mettent à lire, bien plus à croire, et à se faire
brûler[174]. Quel spectacle au quinzième siècle, et quelle promesse! Il
semble qu'avec la liberté de l'action, la liberté de l'esprit va
paraître, que ces communes vont penser, parler, que sous la littérature
officielle, imitée de France, une nouvelle littérature va paraître, et
que l'Angleterre, la vraie Angleterre, à demi muette depuis la conquête,
va enfin trouver une voix.

[Footnote 169: Voyez _Piers Plowman's crede_, _The Plowman's tale_,
etc.]

[Footnote 170: Knighton, vers 1400, écrit ceci sur Wycleff: «Transtulit
de Latino in anglicam linguam, non angelicam. Unde per ipsum fit
vulgare, et magis apertum laicis et mulieribus legere scientibus quam
solet esse clericis admodum litteratis, et bene intelligentibus. Et sic
evangelica margarita spargitur et a porcis conculcatur.... (ita) ut
laicis commune æternum quod ante fuerat clericis et ecclesiæ doctoribus
talentum supernum.]

[Footnote 171: Wycleff's Bible, édition de Forshall and Madden, préface,
édition d'Oxford.]

[Footnote 172: Prologue de Wicleff, p. 2.

Cristen men and wymmen, olde and yonge, shulden studie fast in the Newe
Testament. For it is of full autorite, and opyn to the undirstonding of
simple men, as to the poyntis that be moost medful to saluacioun.... and
ech place of holy writ, bothe opyn and dark, techith mekenes and
charite. And therfore he that kepith mekenes and charite hath the trewe
undirstonding and perfectioun of al holi writ.... Therfore no simple man
of wit be aferd unmesurabli to studie in the text of holy writ.... and
no clerk be proude of the verry undirstondyng of holy writ, for the
verrey undirstoudyng of hooly writ withouten charite that kepith Goddis
heestis, makith a man depper damned.--.... and pride and covetise of
clerkis is cause of her blindness and eresie, and priveth them fro
verrey undirstondyng of holy writ.]

[Footnote 173: 1395.]

[Footnote 174: 1401. William Sawtre, premier lollard brûlé vif.]

Elle ne l'a pas trouvée. Le roi, les pairs s'allient à l'Église,
établissent des statuts terribles, détruisent les livres, brûlent les
hérétiques vivants, souvent avec des raffinements, l'un dans un tonneau,
l'autre pendu au milieu du corps par une chaîne de fer; le temporel du
clergé était attaqué, et avec lui toute la constitution anglaise, et de
tout son poids le grand établissement d'en haut écrasa les démolisseurs
d'en bas. Obscurément, en silence, pendant que, dans les guerres des
Deux Roses, les grands s'égorgent, les communes continuent à travailler
et à vivre, à se dégager de l'Église officielle, à garder leurs
libertés, à accroître leur richesse[175], mais sans aller au delà.
Comme une énorme et longue roche qui fait le fond du sol et pourtant
n'affleure que de loin en loin, elles ne se montrent qu'à peine. Nulle
grande oeuvre poétique ou religieuse ne les manifeste à la lumière. Ils
ont chanté, mais leurs ballades ignorées, puis transformées, ne nous
arrivent que sous une rédaction tardive. Ils ont prié, mais, sauf un ou
deux poëmes médiocres, leur doctrine incomplète et réprimée n'a point
abouti. On voit bien par le chant, l'accent et le tour de leurs
ballades[176], qu'ils sont capables de la plus belle invention poétique;
mais leur poésie reste entre les mains des yeomen et des joueurs de
harpe. On sent bien, par la précocité et l'énergie de leurs réclamations
religieuses, qu'ils sont capables des croyances les plus passionnées et
les plus sévères; mais leur foi demeure enfouie dans les
arrière-boutiques de quelques sectaires obscurs. Ni leur foi ni leur
poésie n'a pu atteindre son achèvement ou son issue. La Renaissance et
la Réforme, qui sont les deux explosions nationales, sont encore
lointaines, et la littérature du temps va garder jusqu'au bout, comme la
haute société anglaise, l'empreinte presque pure de son origine
française et de ses modèles étrangers.

[Footnote 175: Commines, liv. V. chapitre XIX et XX.

«Or selon mon avis, entre toutes les seigneuries du monde dont j'ay
connaissance où la chose publique est mieux traitée, et règne moins de
violence sur le peuple, et où il n'y a nuls édifices abattus ny démolis
pour guerre, c'est Angleterre, et tombe le sort et le malheur sur ceux
qui font la guerre.... Cette grâce a le royaume d'Angleterre par dessus
les autres royaumes, que le peuple ni le pays ne s'en détruit point, ny
ne brulent, ny ne démolissent les édifices, et tombe la fortune sur les
gens de guerre, et par espécial sur les nobles.»]

[Footnote 176: Voir les ballades sur _Chevy Chace_, _The Nut Brown
maid_, etc. Beaucoup d'entre elles sont d'admirables petits drames.]



CHAPITRE III.

La nouvelle langue.

     I. Chaucer.--Son éducation.--Sa vie politique et mondaine.--En
        quoi elle a servi son talent.--Il est le peintre de la seconde
        société féodale.

    II. Comment le moyen âge a dégénéré.--Diminution du sérieux
        dans les moeurs, dans les écrits et dans les oeuvres
        d'art.--Besoin d'excitation.--Situations analogues de
        l'architecture et de la littérature.

   III. En quoi Chaucer est du moyen âge.--Poëmes romantiques et
        décoratifs.--_Le Roman de la Rose_.--_Troïlus et
        Cressida_.--_Contes de Cantorbéry_.--Défilé de descriptions et
        d'événements.--_La Maison de la Renommée_.--Visions et rêves
        fantastiques.--Poëmes d'amour.--_Troïlus et
        Cressida_.--Développement exagéré de l'amour au moyen
        âge.--Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.--L'amour
        mystique.--_La Fleur et la Feuille_.--L'amour
        sensuel.--_Troïlus et Cressida_.

    IV. En quoi Chaucer est Français.--Poëmes satiriques et
        gaillards.--_Contes de Cantorbéry_.--La bourgeoise de Bath et
        le mariage.--Le frère quêteur et la religion.--La
        bouffonnerie, la polissonnerie et la grossièreté du moyen âge.

     V. En quoi Chaucer est Anglais et original.--Conception du
        caractère et de l'individu.--Van Eyck et Chaucer sont
        contemporains.--_Prologue des Contes de
        Cantorbéry_.--Portraits du franklin, du moine, du meunier, de
        la bourgeoise, du chevalier, de l'écuyer, de l'abbesse, du bon
        curé.--Liaison des événements et des caractères.--Conception
        de l'ensemble.--Importance de cette conception.--Chaucer
        précurseur de la Renaissance.--Il s'arrête en chemin.--Ses
        longueurs et ses enfances.--Causes de cette impuissance.--Sa
        prose et ses idées scolastiques.--Comment dans son siècle il
        est isolé.

    VI. Liaison de la philosophie et de la poésie.--Comment les
        idées générales ont péri sous la philosophie
        scolastique.--Pourquoi la poésie périt.--Comparaison de la
        civilisation et de la décadence au moyen âge et en
        Espagne.--Extinction de la littérature
        anglaise.--Traducteurs.--Rimeurs de chroniques.--Poëtes
        didactiques.--Rédacteurs de
        moralités.--Gower.--Occlève.--Lydgate.--Analogie du goût dans
        les costumes, dans les bâtiments et dans la littérature.--Idée
        triste du hasard et de la misère
        humaine.--Hawes.--Barcklay.--Skelton.--Rudiments de la Réforme
        et de la Renaissance.


I

Cependant, à travers tant de tentatives infructueuses, dans la longue
impuissance de la littérature normande qui se contentait de copier et de
la littérature saxonne qui ne pouvait aboutir, la langue définitive
s'était faite, et il y avait place pour un grand écrivain. Un homme
supérieur parut, Jeffrey Chaucer, inventeur quoique disciple, original
quoique traducteur, et qui, par son génie, son éducation et sa vie, se
trouva capable de connaître et de peindre tout un monde, mais surtout de
contenter le monde chevaleresque et les cours somptueuses qui brillaient
sur les sommets[177]. Il en était, quoique lettré et versé dans toutes
les branches de la scolastique, et il y eut si bien part, que sa vie fut
d'un bout à l'autre celle d'un homme du monde et d'un homme d'action.
Tour à tour on le voit à l'armée du roi Édouard, gentilhomme du roi,
mari d'une demoiselle de la reine, muni d'une pension, pourvu de
places, député au parlement, chevalier, fondateur d'une famille qui fit
fortune jusqu'à s'allier plus tard à la race royale. Cependant il était
dans les conseils du roi, beau-frère du duc de Lancastre, employé
plusieurs fois en ambassades ouvertes ou en missions secrètes, à
Florence, à Gênes, à Milan, en Flandre, négociateur en France pour le
mariage du prince de Galles, parmi les hauts et les bas de la politique,
disgracié, puis rétabli: expérience des affaires, des voyages, de la
guerre, de la cour, voilà une éducation tout autre que celle des livres.
Comptez qu'il est à la cour d'Edouard III, la plus splendide de
l'Europe, parmi les tournois, les entrées, les magnificences, qu'il
figurait dans les pompes de France et de Milan, qu'il conversait avec
Pétrarque, peut-être avec Boccace et Froissart, qu'il fut acteur et
spectateur des plus beaux et des plus tragiques spectacles. Dans ces
quelques mots, que de cérémonies et de cavalcades! quel défilé
d'armures, de chevaux caparaçonnés, de dames parées! quel étalage de
moeurs galantes et seigneuriales! quel monde varié et brillant, capable
de remplir l'esprit et les yeux d'un poëte! Comme Froissart et mieux que
Froissart, il a pu peindre les châteaux des nobles, leurs entretiens,
leurs amours, même quelque chose d'autre, et leur plaire par leur
portrait.

[Footnote 177: Né entre 1328 et 1345, mort en 1400.]


II

Deux idées avaient soulevé le moyen âge hors de l'informe barbarie:
l'une religieuse, qui avait dressé les gigantesques cathédrales et
arraché du sol les populations pour les pousser sur la Terre sainte;
l'autre séculière, qui avait bâti les forteresses féodales et planté
l'homme de coeur debout et armé sur son domaine; l'une qui avait produit
le héros aventureux, l'autre qui avait produit le moine mystique; l'une
qui est la croyance en Dieu, l'autre qui est la croyance en soi. Toutes
deux, excessives, avaient dégénéré par l'emportement de leur propre
force: l'une avait exalté l'indépendance jusqu'à la révolte, l'autre
avait égaré la piété jusqu'à l'enthousiasme; la première rendait l'homme
impropre à la vie civile, la seconde retirait l'homme de la vie
naturelle; l'une, instituant le désordre, dissolvait la société;
l'autre, intronisant la déraison, pervertissait l'intelligence. Il avait
fallu réprimer la chevalerie qui aboutissait au brigandage et refréner
la dévotion qui amenait la servitude. La féodalité turbulente s'était
énervée comme la théocratie oppressive, et les deux grandes passions
maîtresses, privées de leur séve et retranchées de leur tige,
s'alanguissaient jusqu'à laisser la monotonie de l'habitude et le goût
du monde germer à leur place et fleurir sous leur nom.

Insensiblement le sérieux diminue dans les écrits comme dans les
moeurs, dans les oeuvres d'art comme dans les écrits. L'architecture, au
lieu d'être la servante de la foi, devient l'esclave de la fantaisie.
Elle s'exagère, elle poursuit les ornements, elle oublie l'ensemble pour
les détails, elle lance ses clochers à des hauteurs démesurées, elle
festonne ses églises de dais, de pinacles, de trèfles en pignons, de
galeries à jour: «Son unique souci est de monter toujours, de revêtir
l'édifice sacré d'une éblouissante parure qui le fait ressembler à une
fiancée[178].» Devant cette merveilleuse dentelle, quelle émotion
peut-on avoir sinon l'étonnement agréable? et que devient le sentiment
chrétien devant ces décorations d'opéra? Pareillement la littérature
s'amuse. Au dix-huitième siècle, second âge de la monarchie absolue, on
vit d'un côté les pompons et les coupoles enguirlandées, de l'autre les
jolis vers de société, les romans musqués et égrillards remplacer les
lignes sévères et les écrits nobles. Pareillement au quatorzième siècle,
second âge du monde féodal, on voit d'un côté des guipures de pierre et
la svelte efflorescence des formes aériennes, de l'autre les vers
raffinés et les contes divertissants remplacer la vieille architecture
grandiose et la vieille épopée simple. Ce n'est plus le trop-plein d'un
sentiment vrai, c'est le _besoin d'excitation_ qui les produit.
Considérez Chaucer, quels sont ses sujets et comment il les choisit. Il
va les quêter partout, en Italie, en France, dans les légendes
populaires, dans les vieux classiques. Ses lecteurs ont besoin de
diversité, et son office est de les «fournir de beaux dits:» c'est
l'office du poëte en ce temps[179]. Les seigneurs à table ont achevé
leur dîner, les ménestrels viennent chanter, la clarté des torches tombe
sur le velours et l'hermine, sur les figures fantastiques, les
bigarrures, les broderies ouvragées des longues robes; à ce moment le
poëte arrive, offre son manuscrit «richement enluminé, relié en violet
cramoisi, embelli de fermoirs, de bossettes d'argent, de roses d'or;» on
lui demande de quoi il traite, et il répond «d'amour.»

[Footnote 178: Renan, _de l'Art au moyen âge_.]

[Footnote 179: _Voy_. Froissart, sa vie chez le comte de Foix et chez le
roi Richard II.]


III

En effet, c'est le sujet le plus agréable, le plus propre à faire couler
doucement les heures du soir, entre la coupe de vin épicé et les parfums
qui brûlent dans la chambre. Chaucer traduit d'abord le grand magasin de
galanterie, le roman de _la Rose_. Null passe-temps plus joli: il s'agit
d'une rose que l'amant veut cueillir, on devine bien laquelle; les
peintures du mois de mai, des bosquets, de la terre parée, des haies
reverdies, foisonnent et fleuronnent. Puis viennent les portraits des
dames riantes, Richesse, Franchise, Gaieté, et par contraste, ceux des
personnages tristes, Danger, Travail, tous abondants, minutieux, avec le
détail des traits, des vêtements, des gestes; on s'y promène, comme le
long d'une tapisserie; parmi des paysages, des danses, des châteaux,
entre des groupes d'allégories, toutes en vives couleurs chatoyantes,
toutes étalées, opposées, incessamment renouvelées et variées pour le
plaisir des yeux. Car un mal est venu, inconnu aux âges sérieux,
l'ennui; du nouveau et du brillant, encore du nouveau et du brillant, il
en faut absolument pour le combattre, et Chaucer, comme Boccace et
Froissard, s'y emploie de tout son coeur. Il emprunte à Boccace son
histoire d'Arcite et Palémon, à Lollius son histoire de Troïle et
Cressida, et les arrange. Comment les deux jeunes chevaliers thébains
Arcite et Palémon s'éprennent ensemble de la belle Émilie, et comment
Arcite, vainqueur dans le tournoi, tombe et meurt de sa chute en léguant
Émilie à son rival; comment le beau chevalier troyen Troïle gagne la
faveur de Cressida, et comment Cressida l'abandonne pour Diomède, voilà
encore des romans en vers et des romans d'amour. Ils sont un peu longs;
tous les écrits de ce temps, français ou imités du français, partent
d'esprits trop faciles; mais comme ils coulent! Un ruisseau sinueux, qui
va sans flots sur un sable uni et luit au soleil par intervalles, peut
seul en donner l'image. Les personnages parlent trop, mais ils parlent
si bien! Même quand ils se querellent, on a plaisir à les entendre, tant
les colères et les injures se fondent dans l'abondance heureuse de la
conversation continue. Rappelez-vous Froissart, et comment les
égorgements, les assassinats, les pestes, les tueries de Jacques, tout
l'entassement des misères humaines disparaît chez lui dans la belle
humeur uniforme, tellement que les figures furieuses et grimaçantes ne
semblent plus que des ornements et des broderies choisies pour mettre en
relief l'écheveau des soies nuancées, et colorées qui fait la trame de
son récit.

Mais surtout des descriptions viennent par multitudes y insérer leurs
dorures. Chaucer vous promène parmi les armures, les palais, les
temples, et s'arrête devant chaque belle pièce: ici[180] «l'oratoire et
la chapelle de Vénus,» «et la figure de Vénus elle-même» glorieuse à
voir--nue et flottant sur la large mer--depuis le nombril jusqu'au bas
toute couverte--de vagues vertes aussi brillantes que le verre,--ayant
dans sa main droite une citole--et sur sa tête gracieuse à voir--une
guirlande de roses fraîches, à la douce odeur--pendant qu'au-dessus de
sa tête voltigent ses colombes;»--[181]là-bas le temple de Mars, dans
une forêt--où n'habite ni homme ni bête,--avec de vieux arbres noueux,
rugueux, stériles,--aux souches pointues, et hideux à voir,--à travers
lesquels couraient un bruissement et un frémissement,--comme si la
tempête allait briser chaque branche.--Puis le temple lui-même sous un
escarpement--tout entier bâti d'acier bruni et dont l'entrée--était
longue, étroite, affreuse à regarder,»--tandis que du dehors «venait un
souffle si furieux--qu'il soulevait toutes les portes. «Nulle lumière,
sauf celle du nord; chaque pilier en fer luisant et gros comme une
tonne; la porte en diamant indestructible et barrée de fer solide en
long et en travers: partout sur les murs les images du meurtre, et dans
le sanctuaire «la statue de Mars sur un chariot, armé, l'air furieux et
sombre, avec un loup debout devant lui à ses pieds, qui, les yeux
rouges, mangeait la chair d'un homme.» Ne sont-ce point là des
contrastes bien faits pour réveiller l'attention? Vous rencontrerez dans
Chaucer des enfilades de peintures pareilles. Regardez le défilé des
combattants qui viennent jouter en champ clos pour Arcite et
Palémon[182]: les uns[183] avec une targe, d'autres avec un bouclier,
d'autres avec une cuirasse et un jupon d'acier; chacun armé à sa guise,
d'épées, de haches, de masses, selon la mode capricieuse de la fantaisie
guerrière. En tête «le roi de l'Inde sur un coursier bai, caparaçonné
d'acier et couvert de drap d'or brodé; son habit semé de grosses perles
blanches et rondes; son manteau constellé de rubis rouges étincelants
comme le feu, ses cheveux bouclés et blonds luisant au soleil, ses yeux
comme ceux d'un lion, sa voix comme une trompette tonnante, une fraîche
guirlande de laurier sur sa tête, et sur son poing un aigle apprivoisé,
blanc comme un lis.» Puis, d'un autre côté, Lycurgue, le roi de Thrace,
«aux grands membres, aux muscles durs et forts, aux épaules larges,
noir de barbe et viril de face, sa longue chevelure de corbeau tombant
derrière son dos, un lourd diadème d'or et de rubis sur la tête,
lui-même debout sur un char d'or traîné par quatre taureaux blancs,
derrière lui vingt lévriers grands comme de petits buffles et munis de
colliers d'or ouvragé, à l'entour cent seigneurs bien armés et bien
braves.» Un hérault d'armes ne décrirait pas mieux ni davantage. Les
nobles et les dames du temps retrouvaient ici leurs mascarades et leurs
tournois.

[Footnote 180:

  The statue of Venus glorious for to see
  Was naked fleting in the large see,
  And fro the navel down all covered was
  With wawes grene, and bright as any glas.
  A citole in hire right hand hadde she,
  And on hire hed, ful semely for to see,
  A rose gerlond fresshe, and wel smelling,
  Above hire hed hire doves fleckering.]

[Footnote 181:

  First on the wall was peinted a forest,
  In which there wonneth neyther man ne best,
  With knotty knarry barrein trees old
  Of stubbes sharpe and hidous to behold;
  In which there ran a romble and a swough,
  As though a storme shuld bresten every bough.
  And downward from an hill under a bent,
  Ther stood the temple of Mars armipotent,
  Wrought all of burned stele, of which th' entree
  Was long and streite, and gastly for to see.
  And therout came a rage and swiche a vise,
  That it made all the gates for to rise.
  The northern light in at the dore shone,
  For window off the wall ne was none,
  Thurgh which men mighten any light discerne.
  The dore was all of athamant eterne,
  Yclenched overthwart and endelong
  With yren tough, and for to make it strong.
  Every piler the temple to sustene
  Was tonne-gret, of yren bright and shene.]

[Footnote 182: _Knight's tale_, p. 21-20.]

[Footnote 183:

  With him ther wenten knightes many on.
  Som wol ben armed in a habergeon,
  And in a brest plate, and in a gipon;
  And some wol have a pair of plates large;
  And some wol have a Pruce sheld or a targe,
  Som wol ben armed on his legges wele
  And have an axe, and som a mace of stele....
  There maist thou se coming with Palamon
  Licurge himself, the grete king of Trace:
  Blake was his berd and manly was his face.
  The cercles of his eyen in his hed
  They gloweden betwixen yelwe and red,
  And like a griffon loked he about,
  With kemped heres on his browes stout.
  His limmes gret, his braunes hard and stronge,
  His shouldres brode, his armes round and longe
  And as the guise was in his contree,
  Ful highe upon a char of gold stood he,
  With foure white bolles in the trais.
  Instede of cote-armure on his harnais,
  With nayles yelwe and bright as any gold,
  He hadde a beres skin, cole-blake for old.
  His longe here was kempt behind his bake,
  As any ravenes fether it shone for blake.
  A wreth of gold arm gret, of huge weight
  Upon his hed sate ful of stones bright,
  Of fine rubins and diamants.
  About his char ther wenten whit alauns,
  Twenty and mo, as gret as any stere,
  To hunten at the leon or the dere.
  And folwed him with mosel fast ybound,
  Colered with gold and torettes filed round.
  A hundred lordes had he in his route,
  Armed full wel, with hertes sterne and stout.
  With Arcita, in stories as man find,
  The gret Emetrius the king of Inde,
  Upon a stede bay, trapped in stele,
  Covered with cloth of gold diapred wele,
  Came riding like the God of armes Mars.
  His cote-armure was of a cloth of Tars,
  Couched with perles, white, round and grete.
  His sadel was of brent gold new ybete;
  A mantelet upon his shouldres hanging
  Bret-ful of rubies red, as fire sparkling.
  His crispe here like ringes was yronne,
  And that was yelwe and glitered as the sonne.
  His nose was high, his eyen bright citrin,
  His lippes round, his colour was sanguin,...
  And as a leon he his loking caste.
  Of five and twenty yere his age I caste.
  His berd was well begonnen for to spring;
  His vois was as a trompe tundering.
  Upon his hed he wered of laurer grene
  A gerlond fresshe and lusty for to sene.
  Upon his hond he bare for his deduit
  An egle tame, as any lily whit.
  An hundred Lordes had he with him there,
  All armed save hir hedes in all hir gere,
  Ful richely in alle manere thinges....
  About this king there ran on every part
  Ful many a tame leon and leopart.]

Il y a quelque chose de plus agréable qu'un beau conte, c'est un
assemblage de beaux contes, surtout quand les contes sont de toutes
couleurs. Froissart en fait sous le nom de Chroniques, Boccace encore
mieux; puis, après lui, les seigneurs des _Cent Nouvelles nouvelles_, et
plus tard encore Marguerite de Navarre. Quoi de plus naturel parmi des
gens qui s'assemblent, causent et veulent se divertir? Les moeurs du
temps les suggèrent; car les usages et les goûts de la société ont
commencé, et la fiction, ainsi conçue, ne fait que transporter dans les
livres les conversations qui s'échangent dans les salles et sur les
chemins. Chaucer décrit une troupe de pèlerins, gens de toute condition
qui vont à Cantorbéry, un chevalier, un homme de loi, un clerc d'Oxford,
un médecin, un meunier, une abbesse, un moine, qui conviennent de dire
chacun une histoire. «Car il n'eût été ni gai ni réconfortant de
chevaucher, muets comme des pierres[184].» Ils content donc; sur ce fil
léger et flexible, tous les joyaux, faux ou vrais, de l'imagination
féodale viennent poser bout à bout leurs bigarrures et faire un collier:
tour à tour de nobles récits chevaleresques, le miracle d'un enfant
égorgé par des juifs, les épreuves de la patiente Griselidis, Canace et
les merveilleuses inventions de la fantaisie orientale, des fabliaux
graveleux sur le mariage et sur les, moines, des contes allégoriques ou
moraux, la fable du _Coq et de la Poule_, l'énumération des grands
infortunés: Lucifer, Adam, Samson, Nabuchodonosor, Zénobie, Crésus,
Ugolin, Pierre d'Espagne. J'en passe, car il faut abréger. Chaucer est
comme un joaillier, les mains pleines; perles et verroteries, diamants
étincelants, agates vulgaires, jais sombres, roses de rubis, tout ce que
l'histoire et l'imagination ont pu ramasser et tailler depuis trois
siècles en Orient, en France, dans le pays de Galles, en Provence, en
Italie, tout ce qui a roulé jusqu'à lui entrechoqué, rompu, ou poli par
le courant des siècles et par le grand pêle-mêle de la mémoire humaine,
il l'a sous la main, il le dispose, il en compose une longue parure
nuancée, à vingt pendants, à mille facettes, et qui par son éclat, ses
variétés, ses contrastes, peut attirer et contenter les yeux les plus
avides d'amusement et de nouveauté.

[Footnote 184:

  For trewely comfort ne mirthe is non,
  To riden by the way domb as the ston.]


IV

Il fait davantage. L'essor universel de la curiosité intempérante exige
des jouissances plus raffinées; il n'y a que le rêve et la fantaisie qui
puissent la satisfaire, non pas la fantaisie profonde et pensive telle
qu'on la trouvera dans Shakspeare, non pas le rêve passionné et médité
tel qu'on l'a trouvé chez Dante, mais le rêve et la fantaisie des yeux,
des oreilles, de tous les sens extérieurs, qui, dans la poésie comme
dans l'architecture, réclament des singularités, des merveilles, des
défis engagés, gagnés contre le raisonnable et le probable, et qui ne
s'assouvissent que par l'entassement et l'éblouissement. Lorsque vous
regardez une cathédrale du temps, vous sentez en vous-même un mouvement
de crainte. La substance manque; les murailles évidées pour faire place
aux fenêtres, l'échafaudage ouvragé des portes, le prodigieux élan des
colonnettes grêles, les sinuosités frêles des arceaux, tout menace;
l'appui s'est retiré pour faire place à l'ornement. Sans le placage
extérieur des contre-forts, et l'aide artificielle des crampons de fer,
l'édifice aurait croulé au premier jour; tel qu'il est, il se défait de
lui-même; et il faut entretenir sur place des colonies de maçons pour
combattre incessamment sa ruine incessante. Mais les yeux s'oublient à
suivre les ondoiements et les enroulements de sa filigrane infinie; la
rose flamboyante du portail et les vitraux peints versent une lumière
diaprée sur les stalles sculptées du choeur, sur l'orfévrerie de
l'autel, sur les processions de chappes damasquinées et rayonnantes, sur
le fourmillement des statues étagées; et dans ce jour violet, sous cette
pourpre vacillante, parmi ces flèches d'or qui percent l'ombre,
l'édifice entier ressemble à la queue d'un paon mystique. Pareillement
la plupart des poëmes du temps sont dénués de fond; tout au plus une
moralité banale leur sert d'étai; en somme, le poëte n'a songé qu'à
étaler devant nous l'éclat des couleurs et le pêle-mêle des formes. Ce
sont des rêves ou des _visions_; il y en a cinq ou six dans Chaucer, et
vous allez en trouver sur tout votre chemin jusqu'à la Renaissance. Mais
l'étalage, est splendide. Chaucer est transporté en songe dans un
temple de verre[185] où sur les murs sont figurées en or toutes les
légendes d'Ovide et de Virgile, défilé infini de personnages et
d'habits, semblable à celui qui sur les vitraux des églises occupe alors
les yeux des fidèles. Tout d'un coup un grand aigle d'or qui plane près
du soleil et luit comme une escarboucle descend avec l'élan de la foudre
et l'emporte dans ses serres jusqu'au-dessus des étoiles, pour le
déposer ensuite devant le palais de la Renommée, palais resplendissant,
bâti de béril avec des fenêtres luisantes et des tourelles dressées, et
posé au sommet d'une haute roche de glace presque inaccessible. Tout le
côté du sud était couvert par les noms gravés d'hommes fameux, mais le
soleil les fondait sans cesse. Du côté du nord, les noms, mieux
protégés, restaient entiers. Au sommet des tourelles paraissaient des
ménestrels et des jongleurs avec Orphée, Arion et les grands joueurs de
harpe, puis derrière eux des myriades de musiciens avec des cors, des
flûtes, des cornemuses, des chalumeaux, qui sonnaient et remplissaient
l'air; puis tous les charmeurs, magiciens et prophètes. Il entre, et,
dans une haute salle lambrissée d'or, bosselée de perles, sur un trône
d'escarboucle, il voit assise une femme, «une grande et noble reine»,
parmi une multitude infinie de hérauts, dont les surtouts brodés portent
les armoiries des plus fameux chevaliers du monde, au son des
instruments et de la mélodie céleste que font Calliope et ses soeurs. De
son trône jusqu'à la porte s'étend une file de piliers où se tiennent
debout les grands historiens et les grands poëtes, Josèphe sur un pilier
de plomb et de fer, Stace sur un pilier de fer teint de sang; Ovide, «le
clerc de Vénus», sur un pilier de cuivre; puis, sur un pilier plus haut
que les autres, Homère, et aussi Tite-Live, Darès Phrygius, Guido
Colonna, Geoffroy de Monmouth et les autres historiens de la guerre de
Troie. Faut-il achever de transcrire cette fantasmagorie, où l'érudition
troublée vient gâter l'invention pittoresque, où le badinage fréquent
atteste que la vision n'est qu'un divertissement volontaire? Le poëte et
son lecteur se sont figuré pendant une demi-heure des salles parées, des
foules bruissantes; un mince filet de bon sens ingénieux a coulé
par-dessous la vapeur diaphane et dorée qu'ils se complaisaient à
suivre; c'en est assez, ils se sont amusés de leurs illusions fugitives
et ne demandent rien au delà.

[Footnote 185: _The House of Fame_.]


V

À travers ces dévergondages d'esprit, parmi ces exigences raffinées et
cette exaltation inassouvie de l'imagination et des sens, il y avait une
passion, l'amour, qui, les réunissant toutes, s'était développée à
l'extrême, et montrait en abrégé le charme maladif, l'exagération
foncière et fatale, qui sont les traits propres de cet âge, et que la
civilisation espagnole reproduisit plus tard en florissant et en
périssant. Depuis longtemps les Cours d'amour en avaient établi la
théorie en Provence. «Toute personne qui aime, disaient-elles, pâlit, à
l'aspect de celle qu'il aime.--Toute action de l'amant se termine par
penser à ce qu'il aime. L'amour ne peut rien refuser à l'amour[186].»
Cette recherche de la sensation excessive avait abouti aux extases et
aux transports de Guido Cavalcanti et de Dante, et l'on avait vu
s'établir en Languedoc une compagnie d'enthousiastes, les pénitents de
l'amour, qui, pour prouver la violence de leur passion, s'habillaient
l'été de fourrures et de lourdes étoffes, l'hiver de gaze légère, et se
promenaient ainsi dans la campagne, tellement que plusieurs d'entre eux
en devinrent malades et moururent. Chaucer, d'après eux, expliqua dans
ses vers[187] l'art d'aimer, les dix commandements, les vingt statuts de
l'amour, loua sa dame, «sa délicieuse pâquerette, sa rose vermeille,»
peignit l'amour dans des ballades, des visions, des allégories, des
poëmes didactiques, en cent façons. C'est ici l'amour chevaleresque,
exalté, tel que l'a conçu le moyen âge, mais surtout tendre. Troïlus
aime Cressida, en troubadour; sans Pandarus, l'oncle de Cressida, il
languirait et finirait par mourir en silence. Il ne veut pas révéler le
nom de celle qu'il aime; il faut que Pandarus le lui arrache, prenne sur
lui toutes les hardiesses, invente tous les stratagèmes. Troïlus, si
brave et si fort dans la bataille, ne sait devant Cressida que pleurer,
demander pardon et s'évanouir. De son côté, Cressida a toutes les
délicatesses. Quand Pandarus lui apporte pour la première fois une
lettre de Troïlus, elle refuse d'abord, elle a honte de l'ouvrir; elle
ne l'ouvre que parce qu'on lui dit que le pauvre chevalier va mourir.
Dès les premiers mots elle devient plus «vermeille qu'une rose,» et, si
respectueuse que soit la lettre, elle ne veut pas répondre. Elle ne cède
enfin qu'aux importunités de son oncle, et répond à Troïlus qu'elle aura
pour lui l'affection d'une soeur. Pour Troïlus, il est tout tremblant;
il pâlit quand il voit revenir le messager; il doute de son bonheur et
n'ose croire les assurances qu'on lui en donne. «Tout comme les fleurs
par le froid de la nuit--fermées, s'inclinent bas sur leur tige.--Mais
le soleil brillant les redresse,--et elles s'ouvrent par rangées sous
son doux passage.» Ainsi tout d'un coup son coeur s'épanouit de joie.
Lentement après mille peines, et par les soins de Pandarus, il obtient
un aveu, et dans cet aveu quelle grâce délicieuse!

  Et comme le jeune rossignol étonné,
  Qui s'arrête d'abord, lorsqu'il commence sa chanson,
  S'il entend la voix d'un pâtre,
  Ou quelque chose qui remue dans la haie,
  Puis, rassuré, il déploie sa voix,
  Tout de même Cresside, quand sa crainte eut cessé,
  Ouvrit son coeur et lui dit sa pensée[188].

[Footnote 186: André le chapelain, en 1170.]

[Footnote 187: _The craft of love_; _the ten commandements of love_;
_ballades_; _the court of love_, peut-être aussi, _the assemble of
ladies_, et _la belle dame sans merci_.]

[Footnote 188:

  And as the new abashed nightingale,
  That stinteth first, whan she beginneth sing,
  Whan that she heareth any heerdes tale,
  Or in the hedges any wight stearing,
  And after siker doeth her voice outring:
  Right so Creseide, whan that her drede stent,
  Opened her herte, and told him her entent.
                                         (Liv. III.)]

Lui, sitôt qu'il aperçoit dans le lointain une espérance:

  La voix changée, de pure crainte,
  Et cette voix tremblante ainsi que toute sa personne,
  Tout à fait humble, et le teint tantôt rouge,
  Tantôt pâle, devant Cresside, sa dame bien-aimée,
  Les yeux baissés, la contenance humble et soumise,
  Oh! le premier mot qui s'échappa de sa bouche
  Fut deux fois: Merci, merci, ô mon cher coeur[189]!

[Footnote 189:

  In chaunged voice, right for his very drede,
  Which voice eke quoke, and thereto his manere,
  Goodly abashed, and now his hewes rede,
  Now pale, unto Creseide his ladie dere,
  With look doun cast, and humble iyolden chere,
  Lo, the alderfist word him astart
  Was twice: «Mercy, mercy, o my sweet herte!»
                                            (Liv. III.)]

Cet ardent amour éclate en accents passionnés, en élans de félicité.
Loin d'être regardé comme une faute, il est la source de toute vertu.
Troïlus en devient plus brave, plus généreux, plus honnête; ses discours
roulent maintenant «sur l'amour et sur la vertu, il a en mépris toute
vilainie,» il honore ceux qui ont du mérite, il soulage ceux qui sont
dans la détresse. Et Cressida ravie se répète tout le jour avec un
transport d'allégresse cette chanson qui est comme le gazouillement d'un
rossignol:

  Qui remercierai-je, si ce n'est vous, Dieu de l'amour,
  Pour tout le bonheur dans lequel je commence à être plongée?
  Et merci à vous, Seigneur, de ce que j'aime;
  Car je suis justement ainsi dans la droite vie,
  Pour fuir toute sorte de vice et de péché.
  Elle me mène si bien à la vertu
  Que de jour en jour ma volonté s'amende.
  Et celui qui dit qu'aimer est un vice
  Est envieux, novice tout à fait
  Ou, par sécheresse, impuissant à aimer.
  Mais moi, de tout mon coeur et de toute ma puissance,
  Je l'ai dit, je veux aimer jusqu'à la fin
  Mon cher coeur, mon fidèle chevalier,
  À qui mon coeur s'est si fort attaché,
  Comme lui à moi, que cela durera toujours[190]!

[Footnote 190:

  Whom should I thanken but you, God of Love,
  Of all this blisse, in which to bathe I ginne?
  And thanked be ye, Lorde, for that I love,
  This is the right life that I am inne
  To flemen all maner vice and sinne.
  This doeth me so to vertue for to entende
  That daie by daie I in my will amende....
  And who says that for to love is vice,....
  He either is envious, or right nice,
  Or is unmightie for his shrewdness
  To loven....
  But I with all mine herte and all my might,
  As I have said, woll love unto my last
  My owne dere herte, and all mine owne knight,
  In whiche mine herte growen is so fast,
  And his in me, that it shall ever last.
                                     (Liv. II.)]

Mais le malheur est venu. Son père Calchas la redemande, et les Troyens
décident qu'on la rendra en échange des prisonniers. À cette nouvelle,
elle s'évanouit, et Troïlus veut se tuer. L'amour semble infini en ce
temps; il joue avec la mort, c'est qu'il fait toute la vie; hors de la
vie supérieure et délicieuse qu'il enfante, il semble qu'il n'y ait plus
rien.

  Mais Dieu le voulut, de sa pâmoison elle se réveilla
  Et commença à soupirer et cria: «Troïlus!»
  Et il répondit: «Cresside, ma dame,
  Vivez-vous encore?» Et il laissa échapper son épée.
  «Oui, mon coeur, dit-elle, grâces soient rendues à Cupidon»;
  Et là-dessus elle soupira péniblement.
  Il se mit à la ranimer comme il put,
  Il la prit dans ses deux bras et l'embrassa souvent.
  À cause de cela son âme qui voltigeait déjà en l'air
  Revint dans son triste sein.
  Mais enfin, quand ses yeux regardèrent
  De côté, alors elle aperçut l'épée
  Qui était nue; et de peur se mit à crier.
  Et lui demanda pourquoi il l'avait tirée.
  Et Troïlus alors lui en dit la cause,
  Et comment de son épée il se serait tué.
  Ce pourquoi, Cresside se mit à le regarder
  Et à le serrer étroitement dans ses bras,
  Et dit: Ô miséricorde! Mon Dieu! Hélas! quelle action!
  Ah! comme nous avons été près de mourir tous deux[191]!

[Footnote 191:

  But as God would, of swough she abraide
  And gan to sighe, and Troïlus she cride,
  And he answerde: «Lady mine, Creseide,
  Live ye yet?» And let his swerde doun glide:
  «Ye, herte mine, that thanked be Cupide»
  (Quod she), and there withal she sore sight,
  And he began to glade her as he might.

  Took her in armes two and kist her oft,
  And her to glad, he did al his entent,
  For which her gost, that flickered ale a loft,
  Into her woful herte agen it went:
  But at the last, as that her eye glent
  Aside, anon she gan his sworde aspie,
  As it lay bare, and began for feare crie.

  And asked him why he had it out drawn,
  And Troïlus anon the cause her told,
  And how himself therwith he wold have slain,
  For which Creseide upon him gan behold,
  An gan him in her armes faste fold
  And said: «O mercy God, lo which a dede!
  Alas, how nigh we weren bothe dede!»
                                   (Liv. IV).]

Ils se séparent enfin, avec quels serments et quelles larmes! Et
Troïlus, seul dans sa chambre, se répète: «Où est ma dame chérie et
bien-aimée?--Où est sa blanche poitrine? où est-elle? où?--Où sont ses
bras et ses yeux brillants qui hier, à ce moment, étaient avec
moi[192]?» Il va à l'endroit où il l'a vue pour la première fois, puis à
un autre où il l'a entendue chanter; «il n'y a point d'heure du jour ou
de la nuit où il ne pense à elle.» Personne n'a depuis trouvé des
paroles plus vraies et plus tendres; voilà les charmantes «branches
poétiques» qui avaient poussé à travers l'ignorance grossière et les
parades pompeuses; l'esprit humain au moyen âge avait fleuri du côté où
il apercevait le jour.

[Footnote 192:

  «Where is my owne lady lefe and dere?
  Where is here white brest, where is it, where?
  Where been her armes, and her eyen clere
  That yesterday this time with me were?...»
  Nor there nas houre in all the day or night,
  Whan ne was ther as no man might him here,
  That he ne sayd: «O lovesome lady bright,
  How have ye faren sins that ye were there?
  Welcome ywis mine owne lady dere!...»
  Fro thence-forth he rideth up and doune,
  And every thing came him to remembraunce,
  As he rode forth by the places of the toune,
  In which he whilom had all his pleasaunce:
  «Lo, yonder saw I mine owne lady daunce,
  And in that temple with her eien clere,
  Me caught first my right lady dere.
  And yonder have I herde full lustely
  My dere herte laugh, and yonder play
  Saw her ones eke full blissfully,
  And yonder ones to me gan she say:
  «Now, good sweete, love me well, I pray.»
  And yonde so goodly gan she me behold,
  That to the death mine herte is to her hold....

  «And at the corner in the yonder house,
  Herde I mine alderlevest lady dere,
  So womanly, with voice melodiouse,
  Singen so wel, so goodly and so clere,
  That in my soul yet me thinketh I here
  The blissful sowne, and in that yonder place,
  My lady first me toke unto her grace.»
                                      (Liv. V.)]

Mais le récit ne suffit point à exprimer le bonheur et le rêve; il faut
que le poëte aille[192-A] «dans les plaines qui s'habillent de verdure
nouvelle, où les petites fleurs commencent à pousser, où les pluies
bonnes et saines renouvellent tout ce qui est vieux et mort;» où
«l'alouette affairée, messagère du jour, salue dans ses chansons le
matin gris, où le soleil dans les buissons sèche les gouttes d'argent
suspendues aux feuilles.» Il faut qu'il s'oublie dans les vagues
félicités de la campagne, et que, comme Dante, il se perde dans la
lumière idéale de l'allégorie. Les songes de l'amour, pour rester vrais,
ne doivent pas prendre un corps trop visible, ni entrer dans une
histoire trop suivie; ils ont besoin de flotter dans un lointain
vaporeux; l'âme où ils bourdonnent ne peut plus penser aux lois de la
vie; elle habite un autre monde; elle s'oublie dans la ravissante
émotion qui la trouble et voit ses visions bien-aimées se lever, se
mêler, revenir et disparaître, comme on voit, l'été, sur la pente d'une
colline, des abeilles voltiger dans un nuage de lumière et tourbillonner
autour des fleurs.

  Et comme je regardais ce bel endroit,
  Soudainement je crus respirer une si douce odeur
  D'églantier, que certainement
  Il n'y a point, je crois, de coeur au désespoir,
  Ni si surchargé de pensées chagrines et mauvaises,
  Qui n'eût eu bientôt consolation
  S'il eût une fois senti cette douce odeur.

  Et comme j'étais debout, jetant de côté les yeux,
  J'aperçus le plus beau néflier
  Que j'eusse jamais vu dans ma vie,
  Aussi rempli de fleurs que cela peut être,
  Et dessus un chardonneret qui sautait joliment
  De branche en branche, et, à son caprice, mangeait
  Çà et là les boutons et les douces fleurs.

  --Et comme j'étais assise, écoutant de cette façon les oiseaux,
  Il me sembla que j'entendais soudainement des voix,
  Les plus douces et les plus délicieuses
  Que jamais homme, je le crois vraiment,
  Eût entendues de sa vie; car leur harmonie
  Et leur doux accord faisaient une si excellente musique,
  Que les voix ressemblaient vraiment à celles des anges[193].

[Footnote 192-A:

  When shouris sote of rain descendid soft,
  Causing the ground, felè times and oft,
  Up for to give many a wholesome air,
  And every plain was yclothid faire

  With newè grene, and makith smalè flours
  To springen here and there in field and mede,
  So very gode and wholesome be the shours,
  That they renewin that was old and dede
  In winter time, and out of every sede
  Springeth the herbè, so that every wight
  Of this seson venith richt glad and light....

  In which (grove) were okis grete, streight as a line,
  Under the which the grass so freshe of hew
  Was newly sprong, and an eight fote or nine
  Every tre well fro his fellow grew,
  With braunchis brode, ladin with levis new,
  That sprongin out agen the sonne shene,
  Some very red, and some a glad light grene....]

[Footnote 193:

  And I, that all these plesaunt sightis se,
  Thought suddainly I felt so swete an air
  Of the Eglentere, that certainly
  There is no hert (I deme) in such dispair
  Ne yet with thougtis froward and contraire
  So overlaid, but it should sone have bote,
  It it had onis felt this savour sote.

  And I as stode, and cast aside mine eye,
  I was ware of the fairist medler tre,
  That evir yet in all my life I se,
  As full of blossomis as it might be;
  Therein a goldfinch leping pretily
  From bough to bough, and as him list, he ete
  Here and there of buddis and flouris swete....

  And as I sat the birdis herkening thus,
  Methought that I herd voicis suddainly
  The most swetist and most delicious,
  That ever any wight, I trow trewly,
  Herdin in ther life, for the armony
  And swete accord was in so gode musike,
  That the voicis to angels most were like.

  At the last out of a grove evin by
  (That was right godely and pleasaunt to sight)
  I se where there came singing lustily
  A world of ladies, but to tell aright
  Ther beauty grete, lyith not in my might,
  Ne ther array; nevirtheless I shall
  Tell you a part, tho I speke not of all.

  The surcots white of velvet well fitting
  They werin clad, and the semis eche one,
  As it werin a mannir garnishing,
  Was set with emeraudis one and one
  By and by, but many a riche stone
  Was set on the purfilis out of dout
  Of collours, sleves, and trainis round about;

  As of grete pearls round and orient,
  And diamondis fine and rubys red,
  And many other stone of which I went
  The namis now; and everich on her hede
  A rich fret of gold, which withouten drede
  Was full of stately rich stonys set,
  And every lady had a chapelet

  On ther hedis of braunches fresh and grene,
  Lo well ywrought and so marvelously,
  That it was a right noble sight to sene,
  Some of laurir, and some full plesauntly
  Had chapelets of wodebind, and sadly
  Some of agnus werin also....
                     (_The Flour and the Leafe_.)]

Un matin[194], dit une dame, aux premières blancheurs du jour, j'entrai
dans un bois de chênes «où les larges branches, chargées de fleurs
nouvelles, se déployaient en face du soleil, quelques-unes rouges,
d'autres avec une belle lumière verte.»

[Footnote 194: _The Flour and the Leafe_.]

Puis elle voit venir une grande troupe de dames en jupes de velours
blanc, chaque jupe «brodée d'émeraudes, de grandes perles rondes, de
diamants fins et de rubis rouges.» Et toutes avaient sur les cheveux «un
riche réseau d'or orné de riches pierres splendides,» avec une couronne
de branches fraîches et vertes, les unes de laurier, les autres de
chèvrefeuille, les autres d'agnus castus; en même temps venait une armée
de vaillants chevaliers en splendide appareil, avec des casques d'or,
des hauberts polis qui brillaient comme le soleil, de nobles coursiers
tout caparaçonnés d'écarlate. Chevaliers et dames, ils étaient les
serviteurs de la Feuille, et ils s'assirent sous un vaste chêne aux
pieds de leur reine.

De l'autre côté, arrivait une troupe de dames aussi magnifiques que les
autres, mais couronnées de fleurs nouvelles. C'étaient les serviteurs de
la Fleur. Elles descendirent de cheval et se mirent à danser dans la
prairie. Mais de lourds nuages montaient dans le ciel et l'orage éclata.
Elles voulurent se mettre à l'abri sous un chêne; il n'y avait plus de
place; elles se cachèrent comme elles purent sous les haies, dans les
broussailles; la pluie vint qui flétrit leurs couronnes, ternit leurs
robes et emporta leurs parures; quand reparut le soleil, elles allèrent
demander secours à la reine de la Feuille; celle-ci, miséricordieuse,
les consola, répara l'outrage de la pluie, et leur rendit leur beauté
première. Puis tout disparut comme un songe.

La promeneuse s'étonnait, quand tout d'un coup elle aperçut une belle
dame qui venait l'instruire. Elle apprit que les serviteurs de la
Feuille avaient vécu en braves chevaliers, et que ceux de la Fleur
avaient aimé l'oisiveté et le plaisir. Elle promit de servir la Feuille
et s'en revint.

Ceci est-il une allégorie? À tout le moins, le bel esprit y manque. Il
n'y a point ici d'ingénieuse énigme; la fantaisie est seule maîtresse,
et le poëte ne songe qu'à dérouler en vers paisibles le fugitif et
brillant cortége qui vient amuser son âme et enchanter ses yeux.

Lui-même[195], le premier jour de mai, il se lève et s'en va dans une
prairie. L'amour entre dans son coeur avec l'air chaud et suave; la
campagne se transfigure, les oiseaux parlent, et il les entend:

  Là je m'assis parmi les belles fleurs,
  Et je vis les oiseaux sortir en sautillant des berceaux
  Où toute la nuit ils s'étaient reposés.
  Ils étaient si joyeux de la lumière du jour!
  Ils commencèrent à faire les honneurs de mai.

  --Ils savaient tous ce service par coeur.
  Il y avait mainte aimable note.
  Les uns chantaient haut, comme s'ils s'étaient lamentés,
  Les autres d'autre façon, comme s'ils languissaient de désir;
  Et quelques-uns à plein gosier, de toute leur voix.

  --Ils se lissaient les plumes et les faisaient bien brillantes;
  Ils dansaient et sautaient sur les brins d'herbe,
  Et toujours deux à deux, ensemble,
  Comme s'ils s'étaient choisis pour l'année,
  En février, le jour de saint Valentin.

  --Et la rivière près de laquelle j'étais assis,
  Faisait un tel bruit en coulant,
  Et si bien d'accord avec l'harmonie des oiseaux,
  Qu'il me semblait que c'était la meilleure mélodie
  Qui pût être entendue par aucun homme.

[Footnote 195:

  There sat I down among the faire flouris
  And saw the birdes tripping out of ther bowris,
  There as they restid 'hem had al night,
  They were so joyful of the day 'is lyght,
  They began of Maye for to done honouris.

  They coudin wel that service all by rote,
  And there was many a full lovely note,
  Some songin loude as they had yplained,
  And some in other manir voice yfained
  And some songin al out with the ful throte.

  The proynid 'hem and madin 'hem right gay,
  And daunsidin, and leptin on the spray,
  And evirmore were two and two in fere,
  Right so as they had chosin 'hem to yere,
  In Feverere, on saint Valentine's day.

  And the rivir whiche that I sat upon,
  It madin soche a noise, as it ron,
  Accordaunt with the birdis armony,
  The thought that it was the best melody
  That migtin ben yherde of any mon....

  For love and it hath do me mochil wo.--
  --Ye hath it? use (quod she) this medicine,
  Every day this maie or that thou dine
  Go lokin upon the freshe Daisie,
  And though thou be for woe in poinct to die,
  That shall full gretly lessen the of thy pine.

  And loke alwaie that thou be gode and true,
  And I woll sing one of the songis newe,
  For love of the, as loude as I may crie,
  And then the began this songe full hie:
  «I shrewe all 'hem that ben of love untrue.»]

Cette confuse symphonie de bruits vagues trouble les sens; une langueur
secrète entre dans l'âme. Le coucou jette sa voix monotone comme un
soupir douloureux et tendre entre les troncs blancs des frênes; le
rossignol fait rouler et ruisseler ses notes triomphantes par-dessus la
voûte du feuillage; le rêve naît de lui-même, et Chaucer les entend
disputer sur l'amour. Ils chantent tour à tour une chanson contraire, et
le rossignol pleure de chagrin en entendant le coucou mal parler de
l'amour. Il se console pourtant à la voix du poëte, en le voyant
souffrir comme lui.

  «Eh bien, dit-il, use de ce remède:
  Chaque jour, en ce beau mois de mai,
  Va regarder la fraîche marguerite,
  Et quand tu serais par chagrin sur le point de mourir,
  Cela adoucira grandement ta peine.

  --N'oublie jamais d'être fidèle et bon,
  Et je chanterai une des chansons nouvelles,
  Pour l'amour de toi, aussi haut que je pourrai chanter.»
  Puis il commença bien haut la chanson:
  «Je blâme tous ceux qui sont en amour infidèles.»

C'est jusqu'à ces délicatesses exquises que l'amour, ici comme chez
Pétrarque, avait porté la poésie: même par raffinement, comme chez
Pétrarque, il s'égare ici parfois dans le bel esprit, les concetti et
les pointes. Mais un trait marqué le sépare à l'instant de Pétrarque.
S'il est exalté, il est outre cela gracieux, poli, plein de mièvreries,
de demi-moqueries, de fines gaietés sensuelles, et un peu bavard, tel
que les Français l'ont toujours fait. C'est que Chaucer ici suit ses
véritables maîtres, et qu'il est lui-même beau diseur, abondant, prompt
au sourire, amateur du plaisir choisi, disciple du _Roman de la Rose_,
et bien moins Italien que Français[196]. La pente du caractère français
fait de l'amour, non une passion, mais un joli festin, arrangé avec
goût, où le service est élégant, la chère fine, l'argenterie brillante,
les deux convives parés, dispos, ingénieux à se prévenir, à se plaire, à
s'égayer et s'en aller. Certainement dans Chaucer, à côté des tirades
sentimentale, cette autre veine coule, toute mondaine. Si Troïlus est un
amoureux pleurard, l'oncle Pandarus est un coquin égrillard, qui s'offre
au plus étrange rôle avec une insistance plaisante, avec une immoralité
naïve[197], et l'accomplit consciencieusement, gratis et jusqu'au bout.
Dans ces belles démarches, Chaucer l'accompagne aussi loin que possible,
et n'est point scandalisé. Au contraire, il s'amuse. Au moment délicat,
avec une hypocrisie transparente, il se couvre du nom de son auteur. Si
vous trouvez le détail leste, dit-il, ce n'est pas ma faute, «les clercs
l'ont écrit ainsi dans leurs vieux livres,» et il faut bien qu'on
traduise ce qui est écrit. Non-seulement il est gai, mais il est moqueur
d'un bout à l'autre du récit; il voit clair à travers les subterfuges de
la pudeur féminine; il en rit malicieusement et sait bien ce qu'il y a
derrière; il a l'air de nous dire, un doigt sur les lèvres; «Chut!
laissez couler les grands mots, vous serez édifié tout à l'heure.» En
effet, nous sommes édifiés, lui aussi; c'est pourquoi, au moment
scabreux, il s'en va, emportant la lumière, et disant «qu'elle ne sert
à rien, ni lui non plus.» «Troïlus, dit l'oncle Pandarus, si vous êtes
sage, ne vous évanouissez plus, car cela ferait du bruit, et l'on
viendrait.» Troïlus a soin de ne pas s'évanouir, et enfin, seule avec
lui, Cressida parle; avec quel esprit, et quelle finesse discrète! la
grâce est extrême ici; nulle grossièreté. Le bonheur couvre tout, même
la volupté, sous la profusion et les parfums de ses divines roses; tout
au plus une légère malice[198] vient y insérer sa pointe: Troïlus a sa
dame dans ses bras: «Dieu ne nous donne jamais pire mésaventure.» Le
poëte est presque aussi content qu'eux; pour lui comme pour les hommes
de son temps, le souverain bien est l'amour non pas transi, mais
satisfait; même on a fini par considérer cette sorte d'amour comme un
mérite. Les dames ont déclaré dans leurs sentences «que lorsqu'on aime,
on ne peut rien refuser à qui vous aime.» L'amour a force de loi; il est
inscrit dans un code; on le mêle avec la religion, et il y a une messe
de l'amour où les oiseaux, par leurs antiennes[199], font un office
divin comme celui de la messe. Chaucer maudit de tout son coeur les
avaricieux, les gens d'affaires qui le traitent de folie: «Dieu devrait
leur donner des oreilles d'âne aussi longues que celles de Midas....,
pour leur apprendre qu'ils sont dans le vice, et que les amants dont ils
font fi n'y sont pas. Que Dieu leur donne mauvaise chance, et protége
tous les amants!» Il est clair qu'ici la sévérité manque. Elle est rare
dans les littératures du Midi; les Italiens, au moyen âge, faisaient une
vertu de «la joie,» et vous voyez que ce monde chevaleresque, tel qu'il
a été inventé par la France, élargit la morale jusqu'à la confondre avec
le plaisir.

[Footnote 196: Stendhal, _de l'Amour_: différence de l'amour-goût et de
l'amour-passion.]

[Footnote 197: Son nom aujourd'hui en Angleterre désigne la respectable
maison de commerce Bonneau et Cie.]

[Footnote 198: And gode thrift (Troïlus) had full oft.]

[Footnote 199: _The Court of Love_, vers 1353 et suiv. Voy. aussi _le
Testament de l'Amour_.]


VI

D'autres traits sont encore plus gais: voici venir la vraie littérature
gauloise, les fabliaux salés, les mauvais tours joués au voisin, non pas
enveloppés dans la phrase cicéronienne de Boccace, mais contés lestement
et par un homme en belle humeur[200]. Surtout voici venir la malice
alerte, l'art de rire aux dépens du prochain. Chaucer l'a mieux que
Rutebeuf, et quelquefois aussi bien que la Fontaine. Il n'assomme pas,
il pique, en passant, non par haine ou indignation profonde, mais par
agilité d'esprit et prompt sentiment des ridicules; il les jette à
pleines poignées sur les personnages. Son sergent de loi est plus
affairé qu'homme au monde.--Et cependant il paraissait plus affairé
qu'il n'était[201].»--Ses trois bourgeois, «pour la sagesse qu'ils ont,
sont bien capables d'être aldermen, car ils ont force bétail et
rentes;» et croyez que «leurs femmes y auraient bien consenti.»--Le
quêteur marche portant devant lui sa valise, «elle est pleine de pardons
venus de Rome tout chauds.» La moquerie ici coule de source, à la
française, sans effort, ni calcul, ni violence. Il est si agréable et si
naturel de dauber sur le prochain! Quelquefois la jolie veine devient si
abondante qu'elle fournit toute une comédie, grivoise si l'on veut, mais
combien franche et vive! Tel est le portrait de la bourgeoise de Bath,
veuve de cinq maris «sans plus[202].» Personne, dans toute la paroisse,
qui la devançât à l'offrande; «s'il y en avait une, elle se mettait si
fort en colère qu'elle en perdait toute charité.» Quelle langue!
Impertinente, vaniteuse, hardie, bavarde effrénée, elle fait taire tout
le monde et disserte seule pendant une heure avant d'en venir à son
conte. On entend la voix vibrante, soutenue, haute et claire, avec
laquelle elle assourdissait ses maris. Elle revient incessamment sur les
mêmes idées, elle répète ses raisons, elle les amasse et les entassé,
comme une mule entêtée qui court en secouant et en sonnant ses
sonnettes, si bien que les auditeurs étourdis restent la bouche ouverte,
admirant qu'une seule langue puisse fournir à tant de mots. Le sujet en
valait la peine. Elle prouve qu'elle a bien fait de se marier cinq fois,
et elle le prouve d'un style clair, en femme expérimentée[203]: «Dieu
nous a dit de croître et de multiplier.» Voilà un «gentil texte,» elle a
«bien su le comprendre.»--«Je sais aussi que Dieu a dit que mon mari
quitterait père et mère et s'attacherait à moi. Mais où Dieu a-t-il fait
mention de nombre, et à quel endroit a-t-il défendu de prendre un second
ou un huitième mari? Pourquoi donc parlerait-on vilainement de mon cas?
Voyez le sage roi Salomon, j'imagine qu'il avait plus d'une femme. Plût
à Dieu qu'il me fût permis de changer aussi souvent que lui.... Béni
soit Dieu de ce que j'en ai épousé cinq! Bienvenu sera le sixième quand
il s'offrira!.... Christ a parlé pour ceux qui veulent vivre
parfaitement. Et, seigneurs, avec vos permissions, je n'en suis pas. Je
veux donner la fleur de mon âge aux actes et aux fruits du mariage....
Je veux un mari, et je ne le lâcherai pas!» Ici Chaucer a les franchises
de Molière, et nous ne les avons plus; sa bourgeoise justifie le mariage
aussi médicalement que Sganarelle; force est de tourner la page un peu
vite et de suivre, en gros seulement, toute cette odyssée de mariages.
L'épouse voyageuse qui a traversé cinq maris sait par quel art on les
dompte et raconte comment elle les persécutait de ses jalousies, de ses
soupçons, de ses gronderies, de ses querelles, quels soufflets elle
donnait et recevait, comment le mari, maté par la continuité de la
tempête, baissait la tête à la fin, acceptait le licou et tournait la
meule domestique en baudet conjugal et résigné[204]. «Je les faisais
frire dans leur propre graisse, de colère et de jalousie. J'allais me
promener de nuit, et, au retour, je leur jurais que c'était pour
surveiller leurs escapades. Jamais je ne leur laissais le dernier
mot.... Quand le pape eût été à leurs côtés, je ne les aurais point
épargnés, fût-ce à leur propre table. Pour le quatrième, par Dieu! j'ai
été son purgatoire sur terre, c'est pourquoi j'espère que son âme est
dans la gloire!» Pour le cinquième, elle le vit pour la première fois à
l'enterrement du quatrième, derrière la bière; elle lui trouva la jambe
si bien faite, que force lui fut de le prendre pour mari. «Il était
vieux, je crois, de vingt hivers, et j'avais quarante ans, si je dois
dire la vérité. Mais, grâce à Dieu! j'étais toute fringante, et belle,
et riche, et _jeune_ et bien née.» Quel mot! A-t-on jamais peint plus
heureusement l'illusion humaine? Comme tout cela est vivant, et quel ton
facile! Voilà déjà la satire du mariage; vous la trouverez chez Chaucer
à vingt reprises: il n'y a plus, pour épuiser les deux perpétuels sujets
de la moquerie française, qu'à joindre à la satire du mariage la satire
de la religion.

[Footnote 200: _Le Poirier_, _le Berceau_ sont parmi les _Contes de
Cantorbéry_.]

[Footnote 201:

  Nower so besy a man as he ther n'as,
  And yet he semed besier than he was....

  His wallet lay beforne him in his lappe,
  Bret-ful of pardon come from Rome al hote....

  Everich, for the wisdom that he can,
  Was shapelich for to be an alderman.
  For catel hadden they ynough and rent,
  And eke hir wives wolde it wel assent....]

[Footnote 202:

  Bold war hire face, and fayre and red of hew,
  She was a worthy woman all hire live;
  Housbandes at the chirche dore had she had five,
  Without other compagnie in youthe....
  In all the parish wif ne was ther non,
  That to the offring before hire shulde gon,
  And if ther did, certain so wroth was she,
  That she was out of alle charitee....]

[Footnote 203:

  God bad us for to wex and multiplie,
  That gentil text can I wel understond;
  Eke wel I wot, he sayed that min husbond,
  Shuld leve fader and moder, and take to me;
  But of no noumbre mention made he,
  Of bigamie or of octogamie;
  Why should men than speke of it vilanie?
  Lo here the wise king Dan Salomon,
  I trow he hadde wives mo than on,
  (As wolde God it leful were to me
  To be refreshed half so oft as he)
  Which a gift of God had he for all his wives?....
  Blessed be God that I hav wedded five.
  Welcome the sixthe whan that ever he shall.
  Christ spoke to hem that wold live parfitly
  And Lordlings (by your leve) that am not I.
  I wol bestow the flour of all myn age,
  In th' actes and the fruit of mariage....
  And husband wol I have, I wol not lette,
  Which shall be both my dettour and my thrall,
  And have his tribulation withall
  Upon his flesh, while that I am his wif.]

[Footnote 204:

  For as an horse I couth both bite and whine,
  I couth compleine though I were in the gilt....
  I pleinid first, and so was our war stint.
  They were full glad t' excusin them full blive
  Of what they agilt nevir in their live....
  I swore that all my walking out by night
  Was for to espy wenchis that he dight....
  For though the Pope had sittin him beside,
  I wold not sparin them at their owes bord....
  But certainly I madin folk soche chere
  That in his own grese made I him to frie
  For angir and for very jalousie.
  By God, on erth I was his Purgatory,
  For which I hope his soule is now in glory....
  And Jenkin eke our clerk was one of tho,
  As help me God, whan that I saw him go
  Aftir the bere, methought he had a paire
  Of leggis and of fete so clene, so faire,
  That all my hert I gave unto his hold.
  He was, I trow, but twenty winter old,
  And I was forty, if I shall say sothe ...
  As help me God, I was a lusty one,
  And faire, and rich, and yong, and well begone.]

Elle y est, et Rabelais n'en a pas de plus salée. Le moine que peint
Chaucer est un papelard[205], un égrillard qui connaît mieux les bonnes
auberges et les joyeux hôteliers que les pauvres et les hôpitaux. Il
n'est pas «honnête,» dit-il, d'avoir affaire à telle racaille. Allons
confesser les riches, «les vendeurs de victuaille.» On ne gagne honneur
et profit que chez eux.--Mais il faut, comme lui, savoir s'y prendre. Il
est homme expert, il écoute la confession d'un air agréable et doux; son
absolution est tout aimable; pour les pénitences, il est accommodant. Il
suffit qu'on lui donne «bonne pitance.» «Car donner aux pauvres frères,
c'est signe qu'un homme est bien confessé.» Des méchants répandront le
bruit que le pénitent est fort peu repentant et fort peu contrit; pure
calomnie. Il y a des gens sincèrement touchés de leurs fautes qui
pourtant ne peuvent pleurer et faire acte de remords. C'est le cas du
riche; la vraie preuve, la preuve suffisante qu'il est bon pénitent,
bien confessé, bien affligé, bien disposé, c'est qu'il a donné beaucoup.

[Footnote 205:

  A Frere there was, a wanton and a merry....
  Full wele beloved and familier was he
  With Frankeleins all over his contre,
  And with the worthie women of the towne....
  Full swetely herde he their confessioune,
  And plesaunt was his absolutionne.
  He was an esy man to give pennaunce,
  Ther as he wist to have a gode pittaunce;
  For unto a pore order for to give
  Is a signe that a man is wel yshrive....
  He knewe the tavernes wel in every toun,
  And every hostiler and tapistere,
  Better than a Lazere and a begger....
  It is naught honest, it may not avaunce,
  For to have deling with suche base poraille,
  But alle with rich and sellers of vitayle....
  For many a man so herde is of his herte,
  That he may not wepe, although him sore smert;
  Therefore instede of weping and prayers,
  Man mote give silver to the poor Freres.
                     (_Prologue des Contes de Canterbury._)]

Cette ironie si vive est déjà dans Jean de Meung. Mais Chaucer la pousse
plus loin et la met en action; son moine quête de maison en maison,
tendant sa besace[206]. «Donnez-nous un boisseau de froment, d'orge ou
de seigle, un demi-penny ou un morceau de fromage, ce que vous voudrez,
nous ne choisissons pas. Ou bien donnez-nous de votre jambon, si vous en
avez, une pièce de votre couverture, bonne dame, notre chère soeur
(tenez, j'écris ici votre nom), du lard, du boeuf, ou tout ce que vous
trouverez.» Il promet de prier pour tous ceux qu'il inscrit et qui lui
donnent; à peine sorti, il efface les noms. Entre tous ces noms, il y en
a un sur lequel il compte. Il a réservé, pour la fin de sa tournée,
Thomas, une de ses plus fructueuses pratiques. Il le trouve au lit, et
malade; voilà un excellent fruit à sucer et à pressurer. «Que j'ai eu de
peine pour toi, mon pauvre Thomas! Combien j'ai dit pour ta santé
d'oraisons précieuses! À propos, aujourd'hui, à la messe, j'ai vu la
dame de céans. Où donc est-elle?»--La dame rentre. Il se lève
courtoisement et va la saluer de grande affection. «Il la presse dans
ses bras bien étroitement et doucement la baise, et gazouille comme un
moineau avec ses lèvres.» Puis de son ton le plus bénin, avec des
inflexions de voix caressantes, il la complimente. «Grâces soient
rendues à Dieu qui vous a donné l'âme et la vie, je n'ai point vu
aujourd'hui à l'église de si belle femme que vous, Dieu me sauve!»
N'est-ce pas là déjà Tartuffe auprès d'Elmire? Mais ici il est chez un
fermier, il peut aller plus droit et plus vite en besogne. Les
compliments expédiés, il pense au solide et demande à la dame de le
laisser causer un peu avec Thomas. Il a besoin de s'enquérir de l'état
de son âme. «Ces vicaires sont si négligents et si lents pour sonder
délicatement une conscience!» Du reste, dit-il, ne vous mettez pas en
frais pour moi.» Quand je n'aurais que le foie d'un chapon et une
tranche de votre pain blanc, et avec cela la tête d'un cochon rôti (mais
je ne voudrais pas qu'une bête pour moi fût tuée!), j'aurais encore bien
ma suffisance: je suis homme de petite chère; mon esprit a son réconfort
dans la Bible;» mon corps est si rompu par les veilles, «que j'ai
l'estomac tout détruit.» Le pauvre homme! Il lève les yeux au ciel et
finit par un soupir[207].

[Footnote 206:

  In every house he began to por and prie,
  And beggid mele, and chese, or ellis corne....
  «Yeve us a bushell whete, or malte or rey,
  A Godd'is Kichel, or a trip of chese.
  Or ellis what ye list, I may not chese,
  A Godd'is half-penny, or a masse penny,
  Or yeve us of your brawn, if you have any,
  A dagon of your blanket, leve Dame,
  Our sustir dere, lo, here I write your name.»...
  .... And whan he was out at the dore anon,
  He playned away the namis everichone.
  .... «God wote, quod he, laboured have I full sore,
  And specially for thy salvacion,
  Haw I said many precious orison.
  I have this day ben at your chirche at messe....
  And there I saw our Dame, ah, where is she?»
  The Frere arisith up full curtisly,
  And her embracith in his armie narrow,
  And kissith her swetely and chirkith as a sparow....
  «Thankid be God that you have soul and life,
  Yet sawe I not this day so faire a wife
  In alle the whole chirche, so God me save....
  I woll with Thomas speke a litil throwe,
  These curates ben full negligent and slowe
  To gropin tenderly a man 'is conscience....
  Now, Dame, quod he, je vous die sans dout,
  Have I not of a capon but the liver,
  And of your white bred but a shiver,
  And aftir that a rostid pigg'is hedde,
  (But I n'old for me that no beste were dedde,)
  Than hadde I ynow for my suffisaunce.
  I am a man of litil sustenaunce,
  My spirit hath his fostring in the Bible.
  My bodie is so redie and penible
  To wakin, that my stomach is distroied.
  I praye you, Dame, that ye be nought annoied!»....
  «Now, sir, quod she, but one word er I go,
  My child is dedde within these wekis two.»--
  «--His dethe I saw by revelatioune,
  Sayid this Frere, at home in our dortour,
  I dare well saye, that within half an hour,
  After his dethe, I saw him bore to blisse
  In my visioune, so God my soule wisse.
  So did our sexton and our Fermetere
  That have ben true Freris these fifty yere.
  And up I rose and alle our covent eke
  With many a tere trilling on our cheke....
  Te Deum was our song and nothing elses....
  For, sir and dame, trustith ye me right well,
  Our orisouns ben more effectuell,
  And more we se of Crist'is secret things
  Than borell folk, albeit they were kings.
  We live in poverty and abstinence
  And borell folk in richesse and dispence....
  Lazar and Dives livid diversly,
  And diverse guerdons haddin they thereby....»]

[Footnote 207: Comparer le tableau de Rembrandt au Louvre (_le Moine
chez le menuisier_).]

La femme lui dit que son enfant est mort il y a quinze jours. À
l'instant il fabrique un miracle; peut-on mieux gagner son argent? Il a
eu révélation de cette mort au dortoir du couvent; il a vu l'enfant
emporté au paradis; soudain il s'est levé avec tous les frères, «mainte
larme coulant sur leurs joues,» et ils ont fait de grandes oraisons pour
remercier Dieu de cette faveur. «Car, sire et dame, fiez-vous à moi, nos
oraisons sont plus efficaces et nous voyons plus dans les secrets du
Christ que les gens laïques, fussent-ils rois. C'est que nous vivons
dans l'abstinence et la pauvreté, et les laïques dans la richesse et la
dépense. Lazare et le riche vivaient différemment; et aussi ils eurent
des récompenses différentes.»--Là-dessus il lâche tout un sermon en
style nauséabond avec des intentions visibles. Le malade excédé répond
qu'il a donné déjà la moitié de son bien à toutes sortes de moines, et
que pourtant il souffre toujours. Écoutez le cri douloureux,
l'indignation vraie du moine mendiant qui se voit menacé par la
concurrence d'un confrère, dans son client, dans son revenu, dans sa
chose, dans son pot-au-feu[208]: «Ô Thomas, fais-tu bien ainsi? Quel
besoin a celui que traite un parfait médecin d'aller chercher d'autres
médecins par la ville? Votre inconstance est votre confusion.
Croyez-vous que moi et tout notre couvent nous ne suffisions pas à prier
pour vous? Thomas, ce tour-là est pendable; ta maladie vient de ce que
nous avons trop peu.» Reconnaissez ici le véritable orateur: il monte
jusqu'aux grands effets de style pour faire bouillir sa marmite. «Qu'on
donne à ce couvent un quart d'avoine, à cet autre vingt-quatre sous, à
ce moine un penny, et qu'il s'en aille: voilà ce que vous dites,
mécréants que vous êtes. Non, non, Thomas, cela ne se doit pas passer
ainsi. Qu'est-ce qu'un liard divisé en douze? Voyez, chaque chose,
lorsqu'elle reste entière, est plus forte que si elle est éparpillée.
Thomas, tu voudrais avoir notre travail tout pour rien.»--Puis il
recommence son sermon d'un ton véhément, criant plus haut à chaque
parole, avec exemples tirés de Sénèque et des anciens. Terrible faconde,
machine de métier, qui, appliquée avec constance, doit extraire l'argent
du patient.» Donnez pour le pavé de notre cloître, pour les fondations,
pour la maçonnerie. Secours-nous, Thomas, au nom de celui qui a vaincu
l'enfer, car autrement nous devrons vendre nos livres. Et si vous êtes
privés de nos instructions, voilà que ce monde s'en va tout entier à sa
perte. Car celui qui priverait ce monde de nous, Dieu me sauve! Thomas,
avec votre permission, il priverait le monde du soleil.» À la fin,
Thomas, furieux, lui promet un don, lui dit de mettre sa main dans le
lit pour le prendre, et le renvoie dupé, honni et sali.

[Footnote 208:

  The frere answerde: «O Thomas, dost thou so?
  What nedith the diverse freris to seche?
  What nedith him, that hath a parfit leche,
  To sechin othir lechis in the toune?
  Your inconstance is your confusioune.
  Hold you me then and eke alle our covent
  To prayin for you insufficient?
  Thomas, that jape no is not worth a mite,
  Your maladie is for we have to lite.
  A, yeve that covent four and twenty grotes,
  And yeve that covent half a quarter otes,
  And yeve that frere a peny', and let him go:
  Nay, nay, Thomas, it may be nothing so.
  What is a farthing worth partie in twelve?
  Lo! eche thing that is onid in himselve
  Is more strong, than when it is so yskattered;
  Thomas, of me thou shalt not be yflattered:
  Thou woldist have our labour all for nought.
  .... And yet, God wol, unnethe the fundament
  Parfourmid is, ne of our pavement
  There is not yet a tile within our wones,
  By God, we owin fourtie pound for stones,
  Now helpe, Thomas, for him that harrowed helle,
  For ellis mote we alle our bokes selle,
  And if men lak our predicatioune,
  Than goth this world all so destructioune.
  For who so fro this world wold us bereve,
  So God me savin, Thomas, by your leve,
  He wold bereve out of this world the sonne.»
                                  (_The Sompnour's tale._)]

Nous voilà descendus à la farce populaire; quand on veut s'amuser à tout
prix, on va comme ici chercher la gaieté jusque dans la gaudriole, même
jusque dans la gravelure. Elles ont fleuri, on sait comment, les deux
grossières et vigoureuses plantes, dans le fumier du moyen âge, plantées
par le peuple narquois de Champagne et de l'Île-de-France, arrosées par
les trouvères, pour aller s'ouvrir, éclaboussées et rougeaudes, entre
les larges mains de Rabelais. En attendant Chaucer y cueille son
bouquet. Maris trompés, méprises d'auberges, accidents de lit,
gourmades, mésaventures d'échine et de bourse, il y a de quoi soulever
le gros rire. À côté des nobles peintures chevaleresques, il met une
file de magots à la flamande, charpentiers, menuisiers, moines,
huissiers; les coups de bâton trottent, les poings se promènent sur les
reins charnus; on voit s'étaler des nudités plantureuses; ils
s'escroquent leur blé, leur femme, ils se font tomber du haut d'un
étage; ils braillent et se prennent de bec. Une meurtrissure, une
franche ordure passe en pareil monde pour un trait d'esprit. L'huissier
raillé par le moine lui rend son panier par l'anse[209]. «Tu te vantes
de connaître l'enfer, ce n'est pas étonnant: moines et diables sont
toujours ensemble. Écoutez plutôt l'histoire[210] de ce moine qu'un
ange conduisit en vision jusque dans l'enfer pour lui montrer Satan.
Satan avait une queue plus large que la voile d'une caraque. Lève ta
queue, Satan, dit l'ange, afin que le moine voie où est le nid des
moines.--Et sur une largeur de plus d'un arpent on vit sortir, comme des
abeilles de leur ruche, plus de vingt mille moines; ils s'éparpillèrent
à travers l'enfer et revinrent aussi vite qu'ils purent se glisser
jusqu'au dernier dans l'endroit d'où ils étaient sortis. Sur quoi Satan
baissa sa queue et se tint tranquille....» Ce bel endroit, ajoute le
conteur, «est le vrai héritage des moines.» Voilà les rudes
bouffonneries de l'imagination populaire. Songez que je n'ai traduit le
texte qu'en partie, et dispensez-moi de montrer jusqu'au bout comment
les gravelures françaises ont passé dans le poëme anglais.

[Footnote 209:

  This frere ybosti that he knowith hell,
  And God it wat that it is litil wonder,
  Freris and Fendis gon but little asonder.
  For parde, ye han ofte time here tell
  How that a Frere ravishid was to hell
  In spirit onis by a visioune,
  And as an Angel led him up and doune
  To shewin him the peynis that were there....
  And unto Sathanas ladd he him doune.
  «And now hath Sathanas, said he, a taile
  Brodir than of a Carike is the saile.
  Hold up thy taile, thou Sathanas, quod he,
  Shew forth thyn erse, and let the Frere se,
  Where is the nest of Freris in this place.»
  And er that half a furlong wey of place,
  Right so as bees swarmin out of a hive,
  Out of the Devil's erse they gan to drive,
  Twenty thousand Freris all on a rout,
  And throughout Hell they swarmid all about,
  And come agen as fast as they might gon,
  And into his erse they crepte everichone;
  He clapt his taile agen, and lay full still.

  (_The Sompnour's prologue._)]

[Footnote 210: _The Sompnour's prologue_.]


VII

Aussi bien est-il temps d'en venir à Chaucer lui-même; par delà les deux
grands traits qui le rangent dans son siècle et dans son école, il en
est qui le tirent de son école et de son siècle; s'il est romanesque et
gai comme les autres, c'est à sa façon. Chose inouïe en ce temps, il
observe les caractères, note leurs différences, étudie la liaison de
leurs parties, essaye de mettre sur pied des hommes vivants et
distincts, comme feront plus tard les rénovateurs du seizième siècle,
et, au premier rang, Shakspeare. Est-ce déjà le bon sens positif anglais
et l'aptitude à regarder le dedans qui commencent à paraître? Toujours
est-il qu'un nouvel esprit perce, presque viril, en littérature comme en
peinture, chez Chaucer comme chez Van Eyck, chez tous deux en même
temps, non plus seulement l'imitation enfantine de la vie
chevaleresque[211] ou de la dévotion monastique, mais la sérieuse
curiosité et ce besoin de vérité profonde par lesquels l'art devient
complet. Pour la première fois, chez Chaucer, comme chez Van Eyck, le
personnage prend un relief, ses membres se tiennent, il n'est plus un
fantôme sans substance, on devine son passé, on voit venir son action;
ses dehors manifestent les particularités personnelles et
incommunicables de sa nature intime et la complexité infinie de son
économie et de son mouvement; encore aujourd'hui, après quatre siècles,
il est un individu et un type; il reste debout dans la mémoire humaine
comme les créatures de Shakspeare et de Rubens. Cette éclosion, on la
surprend ici sur le fait. Non-seulement Chaucer, comme Boccace, relie
ses contes[212] en une seule histoire, mais encore, ce qui manque chez
Boccace, il débute par le portrait de tous ses conteurs, chevalier,
huissier, sergent de loi, moine, bailli, hôtelier, environ trente
figures distinctes, de tout sexe, de toute condition, de tout âge,
chacune peinte avec son tempérament, sa physionomie, son costume, ses
façons de parler, ses petites actions marquantes, ses habitudes et son
passé, chacune maintenue dans son caractère par ses discours et par ses
actions ultérieures, si bien qu'on trouverait ici, avant tout autre
peuple, le germe du roman de moeurs tel que nous le faisons aujourd'hui.
Rappelez-vous les portraits du franklin, du meunier, du moine mendiant
et de la bourgeoise. Il y en a bien d'autres qui achèvent de montrer les
brutalités grivoises, les grosses finasseries et les naïvetés de la vie
populaire, comme aussi les repues franches, et la plantureuse bombance
de la vie corporelle: tantôt de braves soudards qui apprêtent leurs
poings et retroussent leurs manches, tantôt des bedeaux contents qui,
lorsqu'ils ont bu, ne veulent plus parler que latin. Mais tout à côté
sont des personnages choisis, le chevalier qui est allé à la croisade à
Grenade et en Prusse, brave et courtois, «aussi doux qu'une demoiselle,
et qui n'a jamais dit une vilaine parole[213];» le pauvre et savant
clerc d'Oxford; le jeune squire, fils du chevalier, «un galant et
amoureux, tout brodé comme une prairie pleine de fraîches fleurs
blanches et rouges.» Il a chevauché déjà et servi vaillamment en Flandre
et en Picardie, de façon à gagner la faveur de sa dame; «il est frais
comme le mois de mai, chante ou siffle toute la journée, sait bien se
tenir à cheval et chevaucher de bonne grâce, faire des chansons et bien
conter, jouter et danser aussi, bien pourtraire et écrire; il est si
chaudement amoureux, qu'aux heures de nuit il ne dort pas plus qu'un
rossignol; courtois de plus, modeste et serviable, et à table découpant
devant son père[214].»--Plus fine encore, et plus digne d'une main
moderne est la figure de la prieure «madame Églantine,» qui, à titre de
nonne, de demoiselle, de grande dame, est façonnière et fait preuve d'un
ton exquis. Trouverait-on mieux aujourd'hui dans un chapitre
d'Allemagne, dans la plus décente et la plus jolie couvée de
chanoinesses sentimentales et littéraires? «Son sourire était simple et
modeste.--Son plus grand serment était seulement: Par saint Éloi.--Elle
chantait aussi très-bien le service divin--avec des modulations du nez
tout à fait convenables.--À table elle n'était pas moins bien
apprise:--jamais elle ne laissait tomber un morceau de ses lèvres,--ni
ne trempait ses doigts dans sa sauce.....--Le savoir-vivre était son
grand plaisir.--Le dîner fini, elle rotait avec beaucoup de
bienséance[215].--Certainement elle était de très-bonne compagnie--et
tout agréable et aimable de façons.» Sans doute elle s'efforce «de
contrefaire les manières de cour, d'être imposante,» elle veut paraître
du beau monde, et «parle le français tout à fait bien et joliment, à la
façon de Stratford-at-Bow, car le français de Paris lui est inconnu.»
Vous fâcherez-vous de ces affectations de province? Au contraire, il y a
plaisir à voir ces gentillesses musquées, ces petites façons
précieuses, la mièvrerie et tout à côté la pruderie, le sourire
demi-mondain et tout à la fois demi-monastique; on respire là un délicat
parfum féminin conservé et vieilli sous la guimpe: «Elle était si
charitable et si compatissante--qu'elle pleurait si par hasard elle
voyait une souris--dans le piége, blessée ou morte.--Elle avait de
petits chiens qu'elle nourrissait--de viande rôtie, de lait, de pain de
fine farine.--Elle pleurait amèrement si l'un d'eux mourait--ou si
quelqu'un leur donnait un méchant coup de bâton.--Elle était toute
conscience et tendre coeur.» Beaucoup de vieilles filles se jettent dans
ces affections, faute d'autre issue. Vieille fille, quel vilain mot
ai-je dit là? Elle n'est pas vieille, elle a les «yeux clairs comme
verre, la bouche toute petite, molle et rouge.» Sa guimpe est bien
ajustée, sa mante de bon goût, elle a deux chapelets au bras, en corail,
émaillé de vert, «avec une broche d'or luisant, sur laquelle est écrit
d'abord un A couronné, puis cette devise: _Amor vincit omnia_,[216]»
jolie devise ambiguë, galante et dévote; la dame est à la fois du monde
et du cloître: du monde; on le sent à l'appareil des gens qui
l'accompagnent, une nonne et trois prêtres; du cloître; on le voit à
l'_Ave Maria_ qu'elle chante, aux légendes édifiantes qu'elle conte. Si
fraîche et si fine, c'est une jolie cerise, faite pour mûrir au soleil,
et qui, conservée dans un bocal ecclésiastique, s'est sucrée et affadie
dans le sirop.

[Footnote 211: Voir dans les _Contes de Cantorbéry_ the Rhyme of sir
Thopas, parodie des histoires chevaleresques. Chacun y semble un
précurseur de Cervantès.]

[Footnote 212: _Canterbury Tales_.]

[Footnote 213:

  --Though that he was worthy he was wise;
  And of his port, as meke as is a mayde:
  He never yet no vilainie ne sayde,
  In all his lif, unto no manere wight,
  He was a veray parfit gentil knight.]

[Footnote 214:

    With him, ther was his sone, a yonge Squier,
  A lover, and a lusty bacheler;
  With lockes crull as they were laide in presse,
  Of twenty yere of age he was, I gesse.
  Of his stature he was of even lengthe;
  And wonderly deliver, and grete of strengthe,
  And he hadde be, somtime, in chevachie
  In Flaundres, in Artois, and in Picardie,
  And borne him wel, as of so litel space,
  In hope to standen in his ladies grace.
    Embrouded was he, as it were a mede
  All full of freshe floures, white and rede.
  Singing he was, or floyting all the day:
  He was as freshe as is the moneth of May.
  Short was his goune, with sleves long and wide.
  Wel coude he sitte on hors, and fayre ride,
  He coude songes make, and wel endite;
  Juste and eke dance; and wel pourtraie and write:
  So hote he loved, that by nightertale
  He slep no more than doth the nightingale,
  Curteis he was, lowly and servisable;
  And carf before his fader at the table.]

[Footnote 215: J'aurais voulu traduire: «Elle réprimait les bruits de
l'estomac.»--Mais le mot propre est naïf dans l'original.]

[Footnote 216:

    Ther was also a Nonne, a Prioresse,
  That of hire smiling was full simple and coy;
  Hire gretest othe n'as but by Seint Eloy;
  And she was cleped Madame Eglentine.
  Ful wel she sange the service devine,
  Entuned in hire nose ful swetely;
  And Frenche she spake ful fayre and fetisly,
  After the scole of Stratford atte Bowe,
  For Frenche of Paris was to hire unknowe.
  At mete was she wele ytaughte withalle;
  She lette no morsel from her lippes falle,
  Ne wette hire fingres in hir sauce depe.
  Wel coude she carie a morsel, and wel kepe,
  Thatte no drope ne fell upon hire brest.
  In curtesie was sette ful muche hire lest.
  Hire over-lippe wiped she so clene,
  That in her cuppe was no ferthing sene
  Of grese, whan she dronked hadde hire draught.
  Ful semely after hire mete she raught.
  And sikerly she was of grete disport,
  And ful plesant, and amiable of port,
  And peined hire to contrefeten chere
  Of court, and ben estatelich of manere,
  And to ben holden digne of reverence.
    But for to speken of hire conscience,
  She was so charitable and so pitous,
  She wolde wepe if that she saw a mous
  Caughte in a trappe, if it were ded or bledde.
  Of smale houndes hadde she, that she fedde
  With rosted flesh, and milk, and wastel brede.
  But sore wept she if on of hem were dede,
  Or if men smote it with a yerde smerte:
  And all was conscience and tendre herte.
    Ful semely hire wimple ypinched was,
  Hire nose tretis; hire eyen grey as glas;
  Hire mouth ful smale, and thereto soft and red;
  But sikerly she hadde a fayre forehed.
  It was almost a spanne brode I trowe;
  For hardily she was not undergrowe,
    Ful fetise was hire cloke, as I was ware.
  Of smale corall aboute hire arm she bare
  A pair of bedes, gauded all with grene;
  And thereon heng a broche of gold ful shene,
  On whiche was first ywriten a crouned A,
  And after, _Amor vincit omnia_.
  Another Nonne also with hire hadde she,
  That was hire chapelleine, and Preestes thre.]

Voici donc la réflexion qui commence à poindre, et aussi le grand art.
Chaucer ne s'amuse plus, il étudie; il cesse de babiller, il pense; il
ne s'abandonne plus à la facilité de l'improvisation coulante, il
combine. Chaque conte est approprié au conteur; le jeune écuyer raconte
une histoire fantastique et orientale; le meunier ivre, un fabliau
graveleux et comique; l'honnête clerc, la touchante légende de
Griselidis. Tous ces récits sont liés, et beaucoup mieux que chez
Boccace, par de petits incidents vrais, qui naissent du caractère des
personnages, et tels, qu'on en rencontre en voyage. Les cavaliers
cheminent de bonne humeur sous le soleil, dans la large campagne; ils
causent. Le meunier a bu trop d'ale et veut parler à toute force. Le
cuisinier s'endort sur sa bête, et on lui joue de mauvais tours. Le
moine et l'huissier se prennent de querelle à propos de leur métier.
L'hôte met la paix partout, fait parler ou taire les gens, en homme qui
a présidé longtemps une table d'auberge, et qui a mis souvent le holà
entre les criards. On juge les histoires qu'on vient d'écouter; on
déclare qu'il y a peu de Griselidis au monde; on rit des mésaventures du
charpentier trompé, on fait son profit du conte moral. Le poëme n'est
plus, comme dans la littérature environnante, une simple procession,
mais un tableau où les contrastes sont ménagés, où les attitudes sont
choisies, où l'_ensemble_ est calculé, en sorte que la vie afflue, qu'on
s'oublie à cet aspect comme en présence de toute oeuvre vivante, et
qu'on se prend d'envie de monter à cheval par une belle matinée riante,
le long des prairies vertes, pour galoper avec les pèlerins jusqu'à la
châsse du bon saint de Cantorbéry.

Pesez ce mot, _l'ensemble_; selon qu'on y songe ou non, on entre dans
la maturité, ou l'on reste dans l'enfance. Tout l'avenir est là.
Barbares ou demi-barbares, guerriers des sept royaumes ou chevaliers du
moyen âge, jusqu'ici nul esprit n'est monté jusqu'à ce degré. Ils ont eu
des émotions fortes, parfois tendres, et les ont exprimées chacun selon
le don originel de leur race, les uns par des clameurs courtes, les
autres par un babil continu; mais ils n'ont point maîtrisé ou guidé
leurs impressions; ils ont chanté ou causé, par impulsion, à l'aventure,
selon la pente de leur naturel, laissant aux idées le soin de se
présenter et de les conduire, et lorsqu'ils ont rencontré l'ordre, c'est
sans l'avoir su ni voulu. Ici, pour la première fois, paraît la
supériorité de l'esprit, qui, au moment de la conception, tout d'un coup
s'arrête, s'élève au-dessus de lui-même, se juge et se dit: «Cette
phrase dit la même chose que la précédente, ôtons-la; ces deux idées ne
se suivent pas, lions-les; cette description languit, repensons-la.»
Quand on peut se parler ainsi, on a l'idée non pas scolastique et
apprise, mais personnelle et pratique, de l'esprit humain, de ses
démarches et de ses besoins, comme aussi des choses, de leur structure
et de leurs attaches; on a un style, entendez par là qu'on est capable
de faire entendre et voir toute chose à tout esprit humain. On est
capable d'extraire dans chaque objet, paysage, situation, personnage,
les traits spéciaux et significatifs, pour les amasser, les ranger et en
composer une oeuvre artificielle qui surpasse l'oeuvre naturelle par sa
pureté et son achèvement. On est capable, comme ici Chaucer, d'aller
chercher dans la vieille forêt commune du moyen âge des histoires et des
légendes, pour les replanter sur son terrain et leur faire donner une
nouvelle pousse. On a le droit et le pouvoir, comme ici Chaucer, de
copier et de traduire, parce qu'à force de retoucher on imprime dans ses
traductions et dans ses copies son empreinte originale, parce qu'alors
on refait ce qu'on imite, parce qu'à travers ou à côté des fantaisies
usées et des contes monotones on peut rendre visibles, comme ici
Chaucer, les charmantes rêveries d'une âme aimable et flexible, les
trente figures maîtresses du quatorzième siècle, la magnifique fraîcheur
du paysage humide et du printemps anglais. On n'est pas loin d'avoir une
opinion sur la vérité et sur la vie. On est sur le bord de la pensée
indépendante et de la découverte féconde. Chaucer y est. À cent
cinquante ans de distance, il touche aux poëtes d'Élisabeth par sa
galerie de peintures, et aux réformateurs du seizième siècle par son
portrait du bon curé.

Il ne fait qu'y toucher. Il s'est avancé de quelques pas au delà du
seuil de l'art, mais il s'est arrêté au bout du vestibule. Il a
entr'ouvert la grande porte du temple, mais il ne s'y est point assis;
du moins il ne s'y est assis que par intervalles. Dans Arcite et
Palémon, dans Troïlus et Cressida, il esquisse des sentiments, il ne
crée pas de personnages; il trace avec aisance et naturel la ligne
sinueuse des événements et des entretiens, mais il ne marque pas les
contours précis d'une figure frappante. Si quelquefois[217], sentant
derrière lui le souffle ardent d'un poëte, il dégage ses pieds embourbés
dans le limon du moyen âge et d'un bond atteint le champ poétique où
Stace imite Virgile et égale Lucain, d'autres fois, à propos de «messire
Phoebus ou Apollo-Delphicus,» il retombe dans le bavardage puéril des
trouvères ou dans le radotage plat des clercs savants. Ailleurs c'est un
lieu commun sur l'art qui s'étale au milieu d'une peinture passionnée.
Il emploie trois mille vers pour conduire Troïlus à sa première
entrevue. Il a l'air d'un enfant précoce et poëte qui mêlerait à ses
rêveries d'amour les citations de son manuel et les souvenirs de son
alphabet[218]. Même dans ses contes de Cantorbéry, il se répète, il se
traîne en développements naïfs, il oublie de concentrer sa passion ou
son idée. Il commence une moquerie qui aboutit à peine. Il détrempe une
vive couleur dans une strophe monotone. Sa voix ressemble à celle d'un
jeune garçon qui devient homme. L'accent mâle et ferme se soutient
d'abord; puis une note grêle et douce vient indiquer que cette
croissance n'est pas achevée et que cette force a des défaillances.
Chaucer commence à sortir du moyen âge, mais il y est encore.
Aujourd'hui il compose les contes de Cantorbéry, hier il traduisait le
roman de _la Rose_. Aujourd'hui il étudie la machine compliquée du
coeur, découvre les suites de l'éducation primitive ou de l'habitude
dominante, et trouve la comédie de moeurs; demain il ne prendra plaisir
qu'aux événements curieux, aux gentilles allégories, aux dissertations
amoureuses imitées des Français, aux doctes moralités tirées des
anciens. Tour à tour, c'est un observateur et un trouvère; au lieu du
pas qu'il fallait faire, il n'a fait qu'un demi-pas.

[Footnote 217: Description du temple de Mars d'après la _Théséide_ de
Stace.]

[Footnote 218: En parlant de Cressida, il dit: «Aussi vrai que notre
première lettre est maintenant un A, on ne vit jamais chose digne d'être
plus chèrement louée, ni sous un noir nuage d'étoile si brillante.»]

Qui l'a arrêté et qui, autour de lui, arrête aussi les autres? On démêle
l'obstacle dans ses dissertations, dans son ponte de _Meliboeus_, du
_Curé_, dans son _Testament de l'Amour_; en effet, tant qu'il écrit en
vers, il est à son aise; sitôt qu'il entre dans la prose, une sorte de
chaîne s'enroule autour de ses pieds pour l'arrêter. Son imagination est
libre et son raisonnement est esclave. Les rigides divisions
scolastiques, l'appareil mécanique des arguments et des réponses, les
ergo, les citations latines, l'autorité d'Aristote et des Pères viennent
peser sur sa pensée naissante. Son invention native disparaît sous la
discipline imposée. La servitude est si pesante, que, même dans son
_Testament de l'Amour_, parmi les plus touchantes plaintes et les plus
cuisantes peines, la belle dame idéale qu'il a toujours servie, la
médiatrice céleste qui lui apparaît dans une vision, l'Amour pose des
thèses, établit «que la cause d'une cause est cause de la chose causée,»
et raisonne aussi pédantesquement qu'à Oxford. À quoi peut aboutir le
talent, même le génie, quand de lui-même il se met dans de pareilles
entraves? Quelle suite de vérités originales et de doctrines neuves
peut-on trouver et prouver, lorsque, dans un conte moral comme celui de
Mélibée et de sa femme Prudence, on se croit obligé d'établir une
controverse en forme, de citer Sénèque et Job pour interdire les larmes,
d'alléguer Jésus qui pleure pour autoriser les larmes, de numéroter
chaque preuve, d'appeler à l'aide Salomon, Cassiodore et Caton, bref
d'écrire un livre d'école? Il n'y a aux mains du public que la pensée
agréable et brillante; les idées sérieuses et générales n'y sont pas;
elles sont en d'autres mains qui les détiennent. Sitôt que Chaucer
aborde la réflexion, à l'instant saint Thomas, Pierre le Lombard, les
manuels de péchés, les traités de la définition et du syllogisme, le
troupeau des anciens et des Pères descendent de leur rayon, entrent dans
sa cervelle, parlent à sa place, et l'aimable voix du trouvère devient,
sans qu'il s'en doute, la voix dogmatique et soporifique d'un docteur.
En fait d'amour et de satire, il a de l'expérience et il invente; en
fait de morale et de philosophie, il a de l'érudition et se souvient.
C'est pour un instant, et par un élan isolé, qu'il est entré dans la
grande observation et dans la véritable étude de l'homme; il ne pouvait
s'y tenir, il ne s'y est point assis, il n'y a fait qu'une promenade
poétique, et personne ne l'y a suivi. Le niveau du siècle est plus bas;
lui-même s'y rabat le plus souvent; c'est parmi les conteurs comme
Froissart qu'on le trouve, parmi les jolis diseurs comme Charles
d'Orléans, parmi les versificateurs bavards et vides comme Gower,
Lydgate, Occlève. Point de fruits, mais des fleurs passagères et frêles,
beaucoup de branches inutiles, encore plus de branches mourantes ou
mortes, voilà cette littérature: c'est qu'elle n'a plus de racine; après
trois cents ans d'efforts, un lourd instrument souterrain a fini par la
couper. Cet instrument est la philosophie scolastique.


VIII

C'est qu'il y a une philosophie sous toute littérature. Au fond de
chaque oeuvre d'art est une idée de la nature et de la vie; c'est cette
idée qui mène le poëte; soit qu'il le sache, soit qu'il l'ignore, il
écrit pour la rendre sensible, et les personnages qu'il façonne comme
les événements qu'il arrange ne servent qu'à produire à la lumière la
sourde conception créatrice qui les suscite et les unit. C'est la noble
vie du paganisme héroïque et de la Grèce heureuse qui apparaît chez
Homère. C'est la douloureuse et violente vie du catholicisme exalté et
de l'Italie haineuse qui apparaît chez Dante; en sorte que de chacun
d'eux on pourrait tirer une théorie de l'homme et du beau. Il en est
ainsi des autres; c'est pourquoi, selon les variations, la naissance, la
floraison, le dépérissement ou l'inertie de la conception maîtresse, la
littérature varie, naît, fleurit, dégénère ou finit. Quiconque plante
l'une, plante l'autre; quiconque sape l'une, sape l'autre. Mettez dans
tous les esprits d'un siècle une grande idée neuve de la nature et de
la vie, de telle façon qu'ils la sentent et la créent de tout leur coeur
et de toutes leurs forces; et vous les verrez, saisis du besoin de
l'exprimer, inventer des formes d'art et des groupes de figures.
Arrachez de tous les esprits d'un siècle toute grande idée neuve de la
nature et de la vie, et vous les verrez, privés du besoin d'exprimer les
pensées capitales, copier, se taire, ou radoter.

Que sont-elles devenues, ces pensées capitales? Quel travail les a
élaborées? Quelles recherches les ont nourries? Ce n'est pas le zèle qui
a manqué aux travailleurs. Au douzième siècle, l'élan des esprits est
admirable. À Oxford, il y avait trente mille écoliers. Nul édifice à
Paris n'eût pu contenir la foule des disciples d'Abeilard; quand il se
retira dans une solitude, ils l'accompagnèrent en telle multitude, que
le désert devint une ville. Nulle peine ne les rebutait. Il y a tel
récit d'un jeune garçon qui, meurtri par son précepteur, veut à toute
force le garder, afin d'apprendre. Quand arriva la terrible encyclopédie
d'Aristote, toute défigurée et inintelligible, on la dévora. La seule
question qui leur fut livrée, la question des universaux, si abstraite,
si sèche, si embarrassée par les obscurités arabes et les raffinements
grecs, pendant des siècles, ils s'y acharnèrent. Si lourd et si
incommode que fût l'instrument qui leur était transmis, le syllogisme,
ils s'en rendirent maîtres, ils l'alourdirent encore, ils l'enfoncèrent
en tout sujet dans tous les sens. Ils construisirent des livres
monstrueux, par multitudes, cathédrales de syllogismes, d'une
architecture inconnue, d'un fini prodigieux, exhaussées avec une
contention de tête extraordinaire et que toute l'accumulation du labeur
humain n'a pu égaler que deux fois[219]. Ces jeunes et vaillants esprits
avaient cru apercevoir le temple du vrai; ils s'y ruèrent la tête basse,
par légions, avec une vélocité et une énergie de barbares, enfonçant la
porte, escaladant les murs, précipités dans l'enceinte, et se trouvèrent
au fond d'une fosse. Trois siècles de travail au fond de cette fosse
noire n'ajoutèrent pas une idée à l'esprit humain.

[Footnote 219: Sous Proclus et sous Hégel. Duns Scott, à trente et un
ans, meurt, laissant, outre ses sermons et ses commentaires, douze
volumes in-folio en petit caractère serré, en style de Hégel, sur le
même sujet que Proclus. Voyez aussi saint Thomas et toute la file des
scolastiques. On n'a pas l'idée de ce travail avant de les avoir
maniés.]

Car regardez les questions qu'ils y agitent. Ils ont l'air de marcher et
ils piétinent en place. On dirait, à les voir suer et peiner, qu'ils
vont tirer de leur coeur et de leur raison quelque grande croyance
originale; et toute croyance leur est imposée d'avance. Le système est
fait, ils ne peuvent que l'ordonner et le commenter. La conception ne
vient pas d'eux, mais de Byzance. Cette conception, infiniment
compliquée et subtile, oeuvre suprême du mysticisme oriental et de la
métaphysique grecque, si disproportionnée à leur jeune intelligence, ils
vont s'user à la reproduire, et, par surcroît, accabler leurs mains
novices sous le poids d'un instrument logique qu'Aristote avait
construit pour la théorie, non pour la pratique, et qui devait rester
dans le cabinet des curiosités philosophiques sans jamais être porté
dans le champ de l'action. «Si[220] la divine essence a engendré le Fils
ou a été engendrée par le Père.--Pourquoi les trois personnes ensemble
ne sont pas plus grandes qu'une seule?--Que les attributs déterminent
les personnes, et non pas la substance, c'est-à-dire la nature.--Comment
les propriétés peuvent être dans la nature de Dieu et ne pas la
déterminer.--Si les esprits créés sont locaux et circumscriptibles.--Si
Dieu peut savoir plus de choses qu'il n'en sait.» Voilà les idées qu'ils
remuent; quelle vérité en peut sortir? De main en main la chimère
grandit, ouvre davantage ses vastes ailes ténébreuses[221]. «Si Dieu
peut faire que le lieu et le corps étant conservés, le corps n'ait point
de position, c'est-à-dire d'existence en un lieu.--Si l'impossibilité
d'être engendré est une propriété constitutive de la première personne
de la Trinité.--Si l'identité, la similitude et l'égalité sont en Dieu
des relations réelles.» Duns Scott distingue trois matières: la matière
premièrement première, la matière secondement première, la matière
troisièmement première; selon lui, il faut franchir cette triple haie
d'abstractions épineuses pour comprendre la production d'une sphère
d'airain. Sous un tel régime, l'imbécillité apparaît vite: saint Thomas
lui-même examine «si le corps du Christ ressuscité avait des cicatrices,
si ce corps se meut au mouvement de l'hostie et du calice pendant la
consécration, si au premier instant de sa conception le Christ a eu
l'usage du libre arbitre, si le Christ a été tué par lui-même, ou par un
autre.» Vous vous croyez au bout de la sottise humaine? Attendez. Il
cherche «si la colombe dans laquelle apparut le Saint-Esprit était un
animal véritable; si un corps glorifié peut occuper un seul et même lieu
en même temps qu'un autre corps glorifié; si dans l'état d'innocence
tous les enfants auraient été mâles.» J'en passe sur les digestions du
Christ, et d'autres bien plus intraduisibles[222]! C'est là qu'aboutit
le docteur le plus accrédité, l'esprit le plus judicieux, le Bossuet du
moyen âge. Même dans cette enceinte de niaiseries, la réponse est
prescrite; Roscelin et Abeilard sont excommuniés, exilés, enfermés,
parce qu'ils s'en écartent. Il y a un dogme complet, minutieux, qui
barre toutes les issues; nul moyen d'échapper; après cent tours et cent
efforts, il faut venir tomber sous une formule. Si par le mysticisme
vous tentez de vous envoler au-dessus, si par l'expérience vous essayez
de creuser au-dessous, des mains crochues et violentes vous attendent à
la sortie. Le savant passe pour magicien, l'illuminé pour hérétique; les
Vaudois, les Cathares, les disciples de Jean de Parme, sont brûlés;
Roger Bacon meurt à temps pour ne pas être brûlé. Sous cette contrainte
on cesse de penser; car qui dit pensée dit effort inventif, création
personnelle, oeuvre agissante. On récite une leçon et on psalmodie un
catéchisme; même au paradis, même dans l'extase et dans les plus divins
ravissements de l'amour, Dante se croit tenu de faire acte de mémoire
exacte et d'orthodoxie scolastique. Que sera ce des autres? Il y en a
qui vont, comme Raymond Lulle, jusqu'à inventer une machine à
raisonnement pour tenir lieu de l'intelligence. Vers le quatorzième
siècle, sous les coups d'Occam, cette science verbale elle-même se
décrépit; on reconnaît que ses entités ne sont que des mots; elle se
discrédite. En 1367, à Oxford, de trente mille étudiants, il en restait
six mille; on pose encore des Barbara et des Felapton, mais par routine.
Chacun traverse à son tour et machinalement le petit pays des chicaniers
râpés, s'écorche dans les broussailles des ergotages et se charge d'une
dossée de textes: rien de plus; le vaste corps de sciences qui devait
former et vivifier toute la pensée de l'homme s'est réduit à un manuel.

[Footnote 220: Pierre le Lombard, _Manuel des sentences_. C'est le livre
classique du moyen âge.]

[Footnote 221: Duns Scott, éd. 1639.]

[Footnote 222:

  Utrum angelus diligat se ipsum dilectione naturali vel electiva?
  Utrum in statu innocentiæ fuerit generatio per coitum? Utrum omnes
           fuissent nati in sexu masculino?
  Utrum cognitio angeli posset dici matutina et vespertina?
  Utrum martyribus aureola debeatur?
  Utrum virgo Maria fuerit virgo in concipiendo?
  Utrum remanserit virgo post partum?
  Le lecteur fera bien d'aller chercher dans le texte la réponse à
           ces deux dernières questions.
                 (Saint Thomas, _Summa Theologica_, édition de 1677.)]

Ainsi peu à peu, par degrés, la conception qui féconde et régit les
autres s'est desséchée; la profonde source d'où ruissellent toutes les
eaux poétiques est vide; la science ne fournit plus rien au monde.
Quelles oeuvres le monde peut-il encore produire? Comme plus tard
l'Espagne, renouvelant le moyen âge, après avoir éclaté splendidement et
follement par la chevalerie et la dévotion, par Lope et Calderon, par
saint Ignace et sainte Thérèse, s'énerva elle-même par l'inquisition et
la casuistique, et finit par tomber dans le silence de l'abêtissement;
ainsi le moyen âge, devançant l'Espagne, après avoir étalé l'héroïsme
insensé des croisades et les extases poétiques du cloître, après avoir
produit la chevalerie et la sainteté, saint François d'Assise, saint
Louis et Dante, s'alanguit sous l'inquisition et la scolastique, pour
s'éteindre dans les radotages et le néant.

Faut-il citer toutes ces bonnes gens qui parlent sans avoir rien à dire?
On les trouvera dans Warton[223]: des traducteurs par douzaines, qui
importent les pauvretés de la littérature française et imitent des
imitations; des rimeurs de chroniques, les plus plats des hommes, et
qu'on ne lit que parce qu'il faut prendre l'histoire partout, même chez
les imbéciles; des faiseurs et des faiseuses de poëmes didactiques, qui
compilent des vers sur l'éducation des faucons, sur les armoiries, sur
la chimie; des rédacteurs de moralités qui inventent pour la centième
fois le même songe, et se font enseigner par la déesse Sapience
l'histoire universelle. Comme les écrivains de la décadence latine, ces
gens ne songent qu'à transcrire, à compiler, à abréger, à mettre en
manuels, en mémentos rimés, l'encyclopédie de leur temps.

[Footnote 223: _History of english poetry_, t. II.]

Voulez-vous écouter le plus illustre, le grave Gower, «moral Gower,»
comme on l'appelle[224]? Sans doute, de loin en loin, il y a en lui
quelque reste de brillant, quelque grâce. Il ressemble au vieux
secrétaire d'une cour d'amour, André le Chapelain ou tout autre, qui
passerait le jour à enregistrer solennellement les arrêts des dames, et
le soir, appesanti sur son pupitre, verrait dans un demi-songe leur doux
sourire et leurs beaux yeux. La veine ingénieuse et épuisée de Charles
d'Orléans coule encore dans ses ballades françaises. Il a la même
délicatesse mignonne, presque un peu mignarde. La pauvre petite source
poétique coule encore en minces filets diaphanes sur les cailloux
lisses, et murmure avec un joli bruissement si faible, que parfois on ne
l'entend pas. Mais que le reste est lourd! Son grand poëme, _Confessio
amantis_, est un dialogue entre un amant et son confesseur, imité en
grande partie de notre Jean de Meung, ayant pour objet, comme le _Roman
de la Rose_, d'expliquer et de subdiviser les empêchements de l'amour.
Toujours reparaît le thème suranné, et par-dessus l'érudition indigeste.
Vous trouverez là une exposition de la science hermétique, un cours sur
la philosophie d'Aristote, un traité de politique, une kyrielle de
légendes antiques et modernes ramassées dans les compilateurs, gâtées au
passage par la pédanterie de l'école et l'ignorance du siècle. C'est une
charretée de décombres scolastiques; le cloaque s'écroule sur ce pauvre
esprit, qui de lui-même était coulant et limpide, mais qui, maintenant
obstrué de tuiles, de briques, de plâtras, de débris rapportés de tous
les coins du monde, ne se traîne plus qu'obscurci et ralenti. Gower, un
des plus savants hommes de son temps[225], suppose «que le latin fut
inventé par la vieille prophétesse Carmens; que les grammairiens
Aristarchus, Donatus et Didymus réglèrent sa syntaxe, sa prononciation
et sa prosodie; qu'il fut orné des fleurs de l'éloquence et de la
rhétorique par Cicéron; puis enrichi de traductions d'après l'arabe, le
chaldéen, et le grec, et qu'enfin, après beaucoup de travaux d'écrivains
célèbres, il atteignit la perfection finale dans Ovide, poëte des
amants.» Ailleurs, il découvre qu'Ulysse apprit la rhétorique de
Cicéron, la magie de Zoroastre, l'astronomie de Ptolémée et la
philosophie de Platon. Et quel style! si long, si plat[226], si
interminablement traîné dans les redites, dans le plus minutieux détail,
garni de renvois au texte, comme d'un homme qui, les yeux collés sur son
Aristote et sur son Ovide, esclave de son parchemin moisi, ne fait que
transcrire et mettre des rimes bout à bout! Écoliers jusqu'à la
vieillesse, ils ont l'air de croire que toute vérité, tout esprit est
dans leur gros livre relié en bois, qu'ils n'ont pas besoin de trouver
ou d'inventer par eux-mêmes, que tout leur office est de répéter, que
c'est là l'office de l'homme. Le régime scolastique a érigé en reine la
lettre morte et peuplé le monde d'esprits morts.

[Footnote 224: Contemporain de Chaucer. Sa _Confessio amantis_ est de
1393. _Histoire de Rosiphèle_. _Ballades_.]

[Footnote 225: Warton, II, 225.]

[Footnote 226: Voir, par exemple, au septième livre, le passage le plus
poétique, la description de la couronne du soleil.]

Après Gower, Occlève, et Lydgate[227]. «Mon père Chaucer m'aurait
volontiers instruit, dit Occlève, mais j'étais lourd et j'apprenais peu
ou point.» Il a paraphrasé en vers un traité d'Égidius _sur le
gouvernement_; ce sont des moralités: ajoutez-en d'autres _sur la
compassion_ d'après saint Augustin, _sur l'art de mourir_; puis des
amours: une lettre de Cupidon datée de sa cour au mois de mai. _Amours
et moralités_, c'est-à-dire mignardise et abstractions, tel est le goût
du temps[228]; pareillement, au temps de Lebrun, d'Esménard, à l'extrême
fin de notre littérature, on composait les recueils avec des poëmes
didactiques et des bouquets à Chloris.--Pour le moine Lydgate, il a
quelque talent, quelque imagination, surtout dans les descriptions
riches; c'est le dernier éclat des littératures qui s'éteignent; on
entasse l'or, on incruste les pierres précieuses, on tourmente et on
multiplie les ornements, dans les habits, comme dans les bâtiments,
comme dans le style[229]. Voyez les costumes sous Henri IV et Henri V,
les coiffures monstrueuses en coeur ou en cornes, les longues manches
chargées de dessins fantastiques, les panaches, et aussi les oratoires,
les tombeaux armoriés, les petites chapelles éblouissantes qui viennent
s'étaler comme des fleurs sous les nefs du gothique perpendiculaire.
Quand on ne peut plus parler à l'âme, on essaye encore de parler aux
yeux. Ainsi fait Lydgate; rien de plus. On lui commande des _pageants_
ou parades, des déguisements pour la compagnie des orfévres; un _masque_
devant le roi, un jeu de mai pour les shérifs de Londres, une mise en
scène de la création pour la fête de _Corpus-Christi_, une mascarade, un
noël; il donne le plan et fournit les vers. Sur ce point, il est
intarissable: on lui attribue deux cent cinquante et un poëmes; la
poésie ainsi entendue devient une oeuvre mécanique; on compose à la
toise. Ainsi juge l'abbé de Saint-Alban, qui, lui ayant fait traduire en
vers une légende, paye cent shillings le tout ensemble, les vers,
l'écriture et les enluminures, et met sur le même pied ces trois
ouvrages: en effet, il ne faut guère plus de pensée dans l'un que dans
l'autre. Ses trois grandes oeuvres, _la Chute des princes_, _le Siège de
Troie_, _l'Histoire de Thèbes_, ne sont que des traductions ou des
paraphrases verbeuses, érudites, descriptives, sortes de processions
chevaleresques, coloriées pour la vingtième fois de la même manière, sur
le même vélin. Le seul point qui fasse saillie, surtout dans le premier
poëme, c'est l'idée de la Fortune[230] et des violentes vicissitudes
parmi lesquelles roule la vie humaine. S'il y a une philosophie en ce
temps, c'est celle-là. On se conte volontiers les histoires horribles et
tragiques; on les ramasse depuis l'antiquité jusqu'au temps présent; on
est bien loin de la piété confiante et passionnée qui sentait la main de
Dieu dans la conduite du monde; on voit que ce monde va çà et là se
heurtant, se blessant comme un homme ivre. Âge triste et morne, amusé
par des divertissements extérieurs, opprimé par une misère plate, qui
souffre et craint sans consolation ni espérance, situé entre l'esprit
ancien dont il n'a plus la foi vivante, et l'esprit moderne dont il n'a
pas la science active. Le Hasard, comme une noire fumée, plane au-dessus
des choses et bouche la vue du ciel. On l'imagine comme «une monstrueuse
image, la face cruelle et terrible, les regards hautains et menaçants, à
chacun de ses côtés cent mains, les unes qui élèvent les hommes en de
hauts rangs de dignité mondaine, les autres qui les empoignent durement
pour les précipiter.» On contemple les grands malheureux, un roi captif,
une reine détrônée, des princes assassinés, de nobles cités
détruites[231], lamentables spectacles qui viennent de s'étaler en
Allemagne et en France, et qui vont s'entasser en Angleterre; et l'on ne
sait que les regarder avec une résignation dure. Pour toute consolation,
Lydgate récite en finissant un lieu commun de piété machinale. Le
lecteur fait le signe de la croix en bâillant et s'en va. En effet, la
poésie et la religion ne sont plus capables de suggérer un sentiment
vrai. Les écrivains calquent et recalquent. Hawes[232] refait le _Palais
de la Renommée_ de Chaucer, et une sorte de poëme allégorique amoureux
d'après le _Roman de la Rose_. Barcklay[233] traduit _le Miroir des
bonnes manières_ et _le Vaisseau des fous_. Toujours des abstractions
ternes, usées, vides; c'est la scolastique de la poésie. S'il y a
quelque part un accent un peu original, c'est dans ce _Vaisseau des
fous_ que traduit Barcklay, dans la _Danse de la mort_ que traduit
Lydgate, bouffonneries amères, gaietés tristes qui, par les mains des
artistes et des poëtes, courent en ce moment par toute l'Europe. Ils se
raillent eux-mêmes, grotesquement et lugubrement: pauvres figures plates
et vulgaires, entassées dans un navire, ou qu'un squelette grimaçant
fait danser au son du violon sur leur tombe. Au fond de toute cette
moisissure et dans ce dégoût dont ils se sont pris pour eux-mêmes,
paraît le farceur, le Triboulet de taverne, le faiseur de petits vers
gouailleurs et macaroniques, Skelton[234], virulent pamphlétaire, qui,
mêlant les phrases françaises, anglaises, latines, les termes d'argot,
le style à la mode, les mots inventés, entre-choquant de courtes rimes,
fabrique une sorte de boue littéraire dont il éclabousse Wolsey et les
évêques. Style, mètre, rime, langue, tout art a fini; au-dessous de la
vaine parade officielle il n'y a plus qu'un pêle-mêle de débris.
Pourtant cette poésie, toute «déguenillée, en loques, bâillonnée, sale
et rongée aux vers, a de la moelle[235].» Elle est pleine de colère
politique, de verve sensuelle, d'instincts anglais et populaires; elle
vit. Vie grossière, encore rudimentaire, ignoblement grouillante, comme
celle qui apparaît dans un grand corps gisant qui se décompose. C'est la
vie pourtant, avec les deux grands traits qu'elle va manifester, avec la
haine de la hiérarchie ecclésiastique, qui est la Réforme, avec le
retour aux sens et à la vie naturelle, qui est la Renaissance.

[Footnote 227: 1420, 1430.]

[Footnote 228: C'est le titre que Froissart (1397) donna à son recueil
de vers, en le présentant au roi Richard II.]

[Footnote 229: Lydgate, _Histoire de Troie_, description de la chapelle
d'Hector. Voyez surtout les _Pageants_ ou entrées solennelles.]

[Footnote 230: Voyez sa _Vision de la Fortune_, gigantesque figure. Dans
cette peinture, il a de l'émotion et du talent.]

[Footnote 231: La guerre des Hussites, la guerre de Cent-Ans, la guerre
des deux Roses.]

[Footnote 232: Vers 1506. _The Temple of glass_. _Passetyme of
pleasure_.]

[Footnote 233: Vers 1500.]

[Footnote 234: Mort en 1529, lauréat en 1489. _Les Récompenses de cour_,
_la Couronne de laurier_, l'_Élégie sur la mort du duc de
Northumberland_, plusieurs sonnets, sont d'un style convenable et
appartiennent à la poésie officielle. _Voyez_ Philarète Chasles,
_Skelton_, études sur le seizième siècle.]

[Footnote 235: Mot de Skelton.

  Though my rhyme be ragged
  Tattered and gagged,
  Rudely rain-beaten,
  Rusty, moth-eaten,
  Yf ye take welle therewithe,
  It hath in it some pith.]



LIVRE II.

LA RENAISSANCE.


CHAPITRE I.

La Renaissance païenne.


§ 1. LES MOEURS.

     I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la
        dissolution de la société antique.--Comment et pourquoi
        recommence l'invention humaine.--Forme d'esprit de la
        Renaissance.--Que la représentation des objets est alors
        imitative, figurée et complète.

    II. Pourquoi le modèle idéal change.--Amélioration de la
        condition humaine en Europe.--Amélioration de la condition
        humaine en Angleterre.--La paix.--L'industrie.--Le
        commerce.--Le pâturage.--L'agriculture.--Accroissement de la
        richesse publique.--Les bâtiments et les meubles.--Les palais,
        les repas et les habits.--Les pompes de la cour.--Fêtes sous
        Élisabeth.--_Masques_ sous Jacques Ier.

   III. Les moeurs populaires;--Pageants.--Théâtres.--Fêtes de
        village.--Expansion païenne.

    IV. Les modèles.--Les anciens.--Traduction et lecture des
        auteurs classiques.--Sympathie pour les moeurs et les dieux de
        l'antiquité.--Les modernes.--Goût pour les idées et les écrits
        des Italiens.--Que la poésie et la peinture en Italie sont
        païennes.--Le modèle idéal est l'homme fort, heureux, borné à
        la vie présente.


§ 2. LA POÉSIE.

     I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du génie
        saxon.

    II. Les précurseurs.--Le comte de Surrey.--Sa vie féodale et
        chevaleresque.--Son caractère anglais et personnel.--Ses
        poëmes sérieux et mélancoliques.--Sa conception de l'amour
        intime.

   III. Son style.--Ses maîtres, Pétrarque et Virgile.--Ses
        procédés, son habileté, sa perfection précoce.--L'art est
        né.--Défaillances, imitation, recherche.--L'art n'est pas
        complet.

    IV. Croissance et achèvement de l'art.--L'_Euphuès_ et la
        mode.--Le style et l'esprit de la Renaissance.--Surabondance
        et dérèglement.--Comment les moeurs, le style et l'esprit se
        correspondent.--Sir Philip Sidney.--Son éducation, sa vie, son
        caractère.--Son érudition, son sérieux, sa générosité et sa
        véhémence.--Son _Arcadie_.--Exagération et maniérisme des
        sentiments et du style.--Sa _Défense de la poésie_.--Son
        éloquence et son énergie.--Ses sonnets.--En quoi les corps et
        les passions de la Renaissance diffèrent des corps et des
        passions modernes.--L'amour sensuel.--L'amour mystique.

     V. La poésie pastorale.--Abondance des poëtes.--Naturel et
        force de la poésie.--État d'esprit qui la suscite.--Sentiment
        de la campagne.--Renaissance des dieux antiques.--Enthousiasme
        pour la beauté.--Peinture de l'amour ingénu et
        heureux.--Shakspeare, Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe,
        Warner, Breton, Lodge, Greene.--Comment la transformation du
        public a transformé l'art.

    VI. La poésie idéale.--Spenser.--Sa vie.--Son caractère.--Son
        platonisme.--Ses _Hymnes à l'amour et à la beauté_.--Abondance
        de son imagination.--En quoi elle est épique.--En quoi elle
        est féerique.--Ses tâtonnements.--Le _Calendrier du
        berger_.--Ses _Petits poëmes_.--Son chef-d'oeuvre.--_La Reine
        des fées_.--Son épopée est allégorique et pourtant
        vivante.--Elle embrasse la chevalerie chrétienne et l'olympe
        païen.--Comment elle les relie.

   VII. _La Reine des fées_.--Les événements
        impossibles.--Comment ils deviennent
        vraisemblables.--Belphoebe et Chrysogone.--Les peintures et
        les paysages féeriques et gigantesques.--Pourquoi ils doivent
        être tels.--La caverne de Mammon et les jardins
        d'Acrasia.--Comment Spenser compose.--En quoi l'art de la
        Renaissance est complet.


§ 3. LA PROSE.

     I. Fin de la poésie.--Changements dans la société et dans les
        moeurs.--Comment le retour à la nature devient l'appel aux
        sens.--Changements correspondants dans la poésie.--Comment
        l'agrément remplace l'énergie.--Comment le joli remplace le
        beau.--La mignardise.--Carew.--Suckling.--Herrick.--
        L'affectation.--Quarles, Herbert, Babington, Donne, Cowley.
        --Commencement du style classique et de la vie de salon.

    II. Comment la poésie aboutit à la prose.--Liaison de la
        science et de l'art.--En Italie.--En Angleterre.--Comment le
        règne du naturalisme développe l'exercice de la raison
        naturelle.--Érudits, historiens, rhétoriciens, compilateurs,
        politiques, antiquaires, philosophes, théologiens.--Abondance
        des talents et rareté des beaux livres.--Surabondance,
        recherche, pédanterie du style.--Originalité, précision,
        énergie et richesse du style.--Comment, à l'inverse des
        classiques, ils se représentent non l'idée, mais l'individu.

   III. Robert Burton.--Sa vie et son caractère.--Confusion et
        énormité de son érudition.--Son sujet, _l'Anatomie de la
        mélancolie_.--Divisions scolastiques.--Mélange des sciences
        morales et médicales.

    IV. Sir Thomas Browne.--Son esprit.--Son imagination est d'un
        homme du Nord.--_Hydriotaphia_, _Religio medici_.--Ses idées,
        ses curiosités et ses doutes sont d'un homme de la
        Renaissance.--_Pseudodoxia_.--Effets de cette activité et de
        cette direction de l'esprit public.

     V. François Bacon.--Son esprit.--Son originalité.--Concentration
        et splendeur de son style.--Ses comparaisons et ses
        aphorismes.--_Les Essais_.--Son procédé n'est pas
        l'argumentation, mais l'intuition.--Son bon sens
        utilitaire.--Point de départ de sa philosophie.--Que l'objet
        de la science est l'amélioration de la condition
        humaine.--_Nouvelle Atlantide_.--Comment cette idée est
        d'accord avec l'état des choses et l'esprit du temps.--Elle
        achève la Renaissance.--Comment cette idée amène une nouvelle
        méthode.--L'_Organum_.--À quel point Bacon s'est
        arrêté.--Limites de l'esprit du siècle.--Comment la conception
        du monde, qui était poétique, devient mécanique.--Comment la
        Renaissance aboutit à l'établissement des sciences positives.


§ 1. LES MOEURS.


I

Il y avait dix-sept siècles qu'une grande pensée triste avait commencé à
peser sur l'esprit de l'homme pour l'accabler, puis l'exalter et
l'affaiblir, sans que jamais, dans un si long intervalle, elle eût lâché
prise. C'était l'idée de l'impuissance et de la décadence humaine. La
corruption grecque, l'oppression romaine et la dissolution du monde
antique l'avaient fait naître; à son tour elle avait fait naître la
résignation stoïque, l'insouciance épicurienne, le mysticisme alexandrin
et l'attente chrétienne du royaume de Dieu. «Le monde est mauvais et
perdu: échappons-lui par l'insensibilité, par l'étourdissement, par
l'extase.» Ainsi parlaient les philosophies, et la religion, arrivant
par-dessus elles, avait ajouté qu'il allait finir: «Tenez-vous prêts,
car le royaume de Dieu est proche.» Mille ans durant, les ruines qui se
faisaient de toutes parts vinrent incessamment enfoncer dans les coeurs
cette pensée funèbre, et quand du fond de l'imbécillité finale et de la
misère universelle l'homme féodal se releva par la force de son courage
et de son bras, il retrouva pour entraver sa pensée et son oeuvre la
conception écrasante qui, proscrivant la vie naturelle et les espérances
terrestres, érigeait en modèles l'obéissance du moine et les langueurs
de l'illuminé.

Par sa propre force, elle empira. Car le propre d'une pareille
conception, comme des misères qui l'engendrent et du découragement
qu'elle consacre, c'est de supprimer l'action personnelle et de
remplacer l'invention par la soumission. Insensiblement, dès le
quatrième siècle, on voit la règle morte se substituer à la foi vivante.
Le peuple chrétien se remet aux mains du clergé, qui se remet aux mains
du pape. Les opinions chrétiennes se soumettent aux théologiens, qui se
soumettent aux Pères. La foi chrétienne se réduit à l'accomplissement
des oeuvres, qui se réduit à l'accomplissement des rites. La religion,
fluide aux premiers siècles, se fige en un cristal roide, et le contact
grossier des barbares vient poser par-dessus une couche d'idolâtrie: on
voit paraître la théocratie et l'inquisition, le monopole du clergé et
l'interdiction des Écritures, le culte des reliques et l'achat des
indulgences. Au lieu du christianisme, l'Église; au lieu de la croyance
libre, l'orthodoxie imposée; au lieu de la ferveur morale, les pratiques
fixes; au lieu du coeur et de la pensée agissante, la discipline
extérieure et machinale: ce sont là les traits propres du moyen âge.
Sous cette contrainte, la société pensante avait cessé de penser; la
philosophie avait tourné au manuel et la poésie au radotage, et l'homme
inerte, agenouillé, remettant sa conscience et sa conduite aux mains de
son prêtre, ne semblait qu'un mannequin bon pour réciter un catéchisme
et psalmodier un chapelet[236].

[Footnote 236: Voir à Bruges les tableaux de Hemling (quinzième siècle).
Aucune peinture ne fait si bien comprendre la piété ecclésiastique du
moyen âge, toute pareille à celle des bouddhistes.]

Enfin l'invention recommence; elle recommence par l'effort de la société
laïque qui a rejeté la théocratie, maintenu l'État libre, et qui à
présent retrouve ou trouve une à une les industries, les sciences et les
arts. Tout se renouvelle; l'Amérique et les Indes sont découvertes, la
figure de la terre est connue, le système du monde est annoncé, la
philologie moderne est fondée, les sciences expérimentales commencent,
les arts et les littératures poussent comme une moisson, la religion se
transforme; il n'y a point de province dans l'intelligence et dans
l'action humaines qui ne soit défrichée et fécondée par cet universel
effort. Il est si grand, que des novateurs il passe aux retardataires,
et redresse un catholicisme en face du protestantisme qu'il a dressé. Il
semble que les hommes ouvrent tout d'un coup les yeux et voient. En
effet, ils entrent dans une forme d'esprit nouvelle et supérieure. C'est
le trait propre de cet âge, qu'ils ne saisissent plus les choses par
parcelles, isolément, ou par des classifications scolastiques et
mécaniques, mais d'ensemble, par des vues générales et complètes, avec
cet embrassement passionné d'un esprit sympathique qui, placé devant un
vaste objet, le pénètre dans toutes ses parties, le tâte dans toutes ses
attaches, se l'approprie, se l'assimile, s'en imprime l'image vivante et
puissante, si vivante et si puissante qu'il est obligé de la traduire au
dehors par une oeuvre d'art ou une action. Une chaleur d'âme
extraordinaire, une imagination surabondante et magnifique, des
demi-visions, des visions entières, des artistes, des croyants, des
fondateurs, des _créateurs_, voilà ce qu'une pareille forme d'esprit
produit au jour; car pour créer il faut avoir, comme Luther et saint
Ignace, comme Michel-Ange et Shakspeare, une idée non pas abstraite,
partielle et sèche, mais figurée, achevée et sensible, une vraie
créature qui s'agite intérieurement et fait effort pour apparaître à la
lumière. C'est ici le grand siècle de l'Europe et le plus admirable
moment de la végétation humaine. Nous vivons encore aujourd'hui de sa
séve, et nous ne faisons que continuer sa poussée et son effort.


II

Quand la puissance humaine se manifeste si clairement en oeuvres si
grandes, rien d'étonnant si le modèle idéal change et si l'antique idée
païenne reparaît. Elle reparaît amenant avec soi le culte de la beauté
et de la force; en Italie d'abord; car de tous les pays d'Europe c'est
le plus païen, le plus voisin de la civilisation antique; puis de là en
France et en Espagne, en Flandre[237], même en Allemagne, pour gagner
enfin l'Angleterre. Comment se fait-il qu'elle se propage, et quelle est
la révolution advenue dans les moeurs qui de toutes parts en ce moment
réunit tous les hommes dans un sentiment qu'ils avaient oublié depuis
quinze cents ans? C'est que la condition des hommes s'améliore et qu'ils
le sentent. Toujours le modèle idéal exprime la situation réelle, et les
créatures de l'imagination, comme les conceptions de l'esprit, ne font
que manifester l'état de la société et le degré du bien-être; il y a une
correspondance fixe entre ce que l'homme admire et ce que l'homme est.
Tant que la misère est accablante, la décadence visible ou l'espérance
fermée, il est enclin à maudire la vie terrestre et à chercher des
consolations dans un autre monde. Sitôt que sa souffrance s'allége, que
sa puissance se manifeste, que ses perspectives s'élargissent, il
recommence à aimer la vie présente, à prendre confiance en lui-même, à
aimer et célébrer l'énergie, le génie, toutes les facultés efficaces qui
travaillent pour lui procurer le bonheur. Vers la vingtième année
d'Élisabeth, les nobles quittent le bouclier et l'épée à deux mains pour
la rapière[238]: petit fait presque imperceptible, énorme cependant, car
il est pareil au changement qui, il y a soixante ans, nous a fait
quitter l'épée de cour pour nous laisser les bras ballants dans notre
habit noir. En effet, c'est alors le régime féodal qui finit et la vie
de cour qui commence, comme c'est aujourd'hui la vie de cour qui vient
de finir et le régime démocratique qui vient de commencer. Avec l'épée à
deux mains, la lourde armure complète, les donjons féodaux, les guerres
privées, le désordre permanent, tous les fléaux du moyen âge reculent et
s'effacent dans le passé. L'Anglais est sorti de la guerre des deux
Roses. Il ne court plus le danger d'être demain pillé comme riche,
après-demain pendu comme traître; il n'a plus besoin de fourbir son
armure, de faire des ligues avec les gens puissants, de s'approvisionner
pour l'hiver, de ramasser des hommes d'armes, de courir la campagne pour
piller et pendre les autres[239]. La monarchie, en Angleterre comme dans
toute l'Europe, a mis la paix dans la société[240], et avec la paix
paraissent les arts utiles. Le bien-être domestique suit la sécurité
civile, et l'homme, mieux fourni dans sa maison, mieux protégé dans sa
bourgade, peut prendre goût à la vie terrestre qu'il transforme et va
transformer.

[Footnote 237: Van Orley, Michel Coxie, Franz Floris, les de Vos, les
Sadler, Crispin de Pass et les maîtres de Nuremberg.]

[Footnote 238: Le premier carrosse est de 1564. Il étonna beaucoup. Les
uns disaient que c'était «une grande coquille marine apportée de Chine,»
les autres que c'était «un temple ou les cannibales adoraient le
diable.»]

[Footnote 239: Voyez la peinture de cet état de choses dans les lettres
de la famille Paston, publiées par John Fen.]

[Footnote 240: Louis XI en France, Ferdinand et Isabelle en Espagne,
Henri VII en Angleterre. En Italie, le régime féodal a fini plus tôt,
par l'établissement des républiques et des principautés.]

Vers la fin du quinzième siècle[241], le branle est donné; le commerce
et l'industrie des laines s'accroissent soudainement, et si énormément
que les terres à blé sont changées en prairies, «que tout est pris pour
les pâturages[242],» et que dès 1553 quarante mille pièces de drap sont
exportées en un an par des vaisseaux du pays. C'est là déjà l'Angleterre
telle que nous la voyons aujourd'hui, contrée de prairies, toute verte,
coupée de haies, parsemée de bétail, navigatrice, manufacturière,
opulente, avec un peuple de travailleurs nourris de viande, qui
l'enrichissent en s'enrichissant. Ils améliorent si bien l'agriculture,
qu'au bout de cent ans[243] le produit de l'acre est doublé. Ils
multiplient si fort, qu'en deux cents ans[244] la population double. Ils
s'enrichissent tellement qu'au commencement de Charles Ier la chambre
des Communes est trois fois plus riche que la chambre des Lords. La
ruine[245] d'Anvers par le duc de Parme leur envoie «le tiers des
marchands et des manufacturiers, qui fabriquaient les soies, les damas,
les bas, les taffetas, les serges.» La défaite de l'Armada et la
décadence de l'Espagne ouvrent toutes les mers à leur marine[246]. La
ruche laborieuse, qui sait oser, essayer, explorer, agir par bandes, et
toujours fructueusement, va commencer ses profits et ses voyages et
bourdonner par tout l'univers.

[Footnote 241: 1488. Acte du Parlement sur les _inclosures_.]

[Footnote 242: _A Compendious examination_, 1581, by William Strafford.
Acte du Parlement, 1541. Whereby the inhabitants of the said town have
gotten and come into riches and wealthy livings. (Il s'agit de
Manchester.)]

[Footnote 243: _Pictorial history_, I, 902.]

[Footnote 244: _Pictorial history_, I, 903. De 1377 à 1583, de 2
millions et demi à 5 millions.]

[Footnote 245: Ludovic Guicciardini. En 1585.]

[Footnote 246: Henri VIII, au commencement de son règne, n'avait qu'un
vaisseau de guerre. Élisabeth en fit partir cent cinquante contre
l'Armada.

1553. Compagnie anglaise du commerce russe.

1578. Drake fait le tour du monde.

1600. Compagnie anglaise pour le commerce de l'Inde.]

Au bas et au sommet de la société, dans toutes les parties de la vie, à
tous les degrés de la condition humaine, ce bien-être nouveau devenait
visible. En 1533, considérant «que les rues de Londres étaient sales,
remplies de bourbiers et de fondrières, et que beaucoup de personnes,
tant à pied qu'à cheval, couraient risque de s'y blesser et y avaient
presque péri,» Henri VIII faisait commencer le pavage de Londres[247].
De nouvelles rues couvraient les terrains vides où les jeunes gens
venaient autrefois courir et lutter. Tous les ans on voyait croître le
nombre des tavernes, des théâtres, des salles où l'on fumait, où l'on
jouait, où l'on donnait des combats d'ours. Avant Élisabeth, les maisons
des gentilshommes de campagne n'étaient guère que des chaumières
couvertes de paille, recrépies de la plus grossière glaise, et éclairées
seulement par des treillages. «Au contraire, dit Harrison (1580), celles
qu'on a bâties récemment le sont ordinairement de briques, de pierres
dures ou de toutes deux, les chambres larges et belles, et les bâtiments
de l'office plus éloignés des chambres.» Pour les anciennes maisons de
bois, on les recouvrait du plâtre le plus fin, lequel, «outre la
délectable blancheur de la matière elle-même, est étendu en couches si
unies et si douces, que rien, à mon avis, ne saurait être fait avec plus
de délicatesse[248]». Cette admiration naïve montre de quels taudis on
sortait. Voici qu'enfin on emploie le verre pour les fenêtres; les murs
nus sont tendus de tapisseries où les visiteurs contemplent avec bonheur
et étonnement des herbes, des animaux, des figures; on commence à faire
usage des poêles, et l'on éprouve le plaisir inconnu d'avoir chaud.

[Footnote 247: Liv. VI, chap. IV, _Pictorial History_.]

[Footnote 248: Nathan Drake, _Shakspeare and his Times_, passim.]

     «Trois choses, dit Harrison, sont à remarquer chez les fermiers.
     La première est la multitude des cheminées nouvellement bâties.
     Dans leur jeune âge, il n'y en avait pas plus de deux, ou tout au
     plus trois dans la plupart des villes de l'intérieur du royaume.
     La seconde est l'amélioration des ameublements, qui est grande,
     quoique non encore générale; car, disent-ils, nos pères (oui, et
     nous-mêmes aussi), nous avons couché bien souvent dans des
     grabats de paille, sur de grosses nattes, avec un drap seulement,
     avec des couvertures faites de poils grossiers ou de lambeaux
     recousus, et une bonne bûche ronde sous notre tête pour traversin
     ou oreiller. S'il arrivait que le maître du logis, dans les sept
     années qui suivaient son mariage, eût acheté un matelas ou un lit
     de bourre, et aussi un sac de menue paille pour reposer sa tête,
     il se croyait aussi bien logé que le seigneur de la ville.... Les
     oreillers, disaient-ils, ne semblaient faits que pour les femmes
     en couches. La troisième chose est le changement de la vaisselle
     de bois en pots d'étain, et des cueillers de bois en argent ou en
     étain; car si commune était dans l'ancien temps cette vaisselle
     de bois, qu'un homme aurait eu de la peine à trouver quatre
     pièces d'étain (desquelles peut-être une salière) dans la maison
     d'un bon fermier.»

Ce n'est pas la possession, c'est l'acquisition qui donne aux hommes la
joie et le sentiment de leur force; ils remarquent davantage un petit
bonheur qui est nouveau qu'un grand bonheur qui est ancien; ce n'est pas
quand tout est bien, c'est quand tout est mieux qu'ils voient la vie en
beau et sont tentés d'en faire une fête. C'est pourquoi, en ce moment,
ils en font une fête, une magnifique parade, si semblable à un tableau,
qu'elle produit la peinture en Italie, si semblable à une
représentation, qu'elle produit le drame en Angleterre. À présent que la
hache et l'épée des guerres civiles ont abattu la noblesse indépendante,
et que l'abolition du droit de maintenance a ruiné la petite royauté
solitaire de chaque grand baron féodal, les seigneurs quittent leurs
noirs châteaux, forteresses crénelées, entourées d'eaux stagnantes,
percées d'étroites fenêtres, sortes de cuirasses de pierre qui n'étaient
bonnes qu'à garder la vie de leurs maîtres. Ils affluent dans les
nouveaux palais à dômes et à tourelles, couverts d'ornements tourmentés
et multipliés, garnis de terrasses et d'escaliers monumentaux, munis de
jardins, de jets d'eau, de statues, palais de Henri VIII et d'Élisabeth,
demi-gothiques et demi-italiens[249], dont la commodité, l'éclat, la
symétrie annoncent déjà des habitudes de société et le goût du plaisir.
Ils viennent à la cour, ils quittent leurs moeurs: les quatre repas qui
suffisaient à peine à la voracité antique se réduisent à deux; les
gentilshommes sont bientôt des raffinés, qui mettent leur gloire dans la
recherche et la singularité de leurs amusements et de leur parure. On
les voit se vêtir magnifiquement d'étoffes éclatantes, avec le luxe de
gens qui, pour la première fois, froissent la soie et font chatoyer
l'or: pourpoints de satin écarlate, manteaux de zibeline de mille
ducats, souliers de velours brodés d'or et d'argent, couverts de roses
ou de rubans, bottes à collets rabattus d'où sortent des flots de
dentelles, brodées de figures d'oiseaux, d'animaux, de constellations,
de fleurs en argent, en or, en pierres précieuses, chemises ornementées
qui coûtent dix livres sterling. «C'est une chose ordinaire de mettre
mille chèvres et cent boeufs à un habit et de porter tout un manoir sur
son dos[250].» Les habits de ce temps ressemblent à des châsses. Quand
Élisabeth mourut, on trouva trois mille habillements dans ses
garde-robes. Faut-il parler des gigantesques collerettes des dames, de
leurs robes bouffantes, de leurs corsages tout roides de diamants?
Singulier signe du temps, les hommes étaient plus changeants et plus
parés qu'elles. «Telle est notre inconstance, dit Harrison,
qu'aujourd'hui on n'aime rien que la mode espagnole, tandis que demain
on ne trouve élégants et agréables que les colifichets français. Un peu
plus tard, il n'y a d'habits que ceux qui sont dans le goût allemand.
Tantôt c'est la façon turque que généralement on préfère, tantôt ce sont
les robes mauresques, les manches barbaresques et les culottes courtes
françaises. Et si les modes sont diverses, ce serait un monde que de
dire le prix, la recherche, l'excès, la vanité, la pompe, la variété, et
finalement l'instabilité et la folie qu'on rencontre à tous les étages.»
Folie soit, mais poésie aussi. Il y a autre chose qu'un amusement de
freluquets dans cette mascarade splendide de costumes. Le trop-plein de
la séve intérieure se répand de ce côté, comme aussi dans les drames et
les poëmes. C'est une verve d'artistes qui les mène. Il y a une pousse
incroyable de formes vivantes dans leurs cervelles. Ils font comme leurs
graveurs, qui, dans leurs frontispices, prodiguent les fruits, les
fleurs, les figures agissantes, les animaux, les dieux, et versent et
entassent tout le trésor de la nature sur tous les coins de leur papier.
Ils ont besoin de jouir du beau; ils veulent être heureux par les yeux;
ils sentent naturellement par contre-coup le relief et l'énergie de
toutes les formes. Depuis l'avénement de Henri VIII jusqu'à la mort de
Jacques Ier on ne voit que processions, tournois, entrées de villes,
mascarades. Ce sont d'abord les banquets royaux, l'étalage des
couronnements, les larges et bruyants plaisirs de Henri VIII. Wolsey lui
donne des fêtes[251] «de façon si coûteuse et si splendide, que c'est
un ciel de les regarder. Il n'y manque ni dames ni demoiselles bien
habiles et bien adroites pour danser avec les seigneurs masqués ou pour
garnir la salle au moment qu'il faut. Il y a aussi toute sorte de
musique et d'harmonie, avec de belles voix d'hommes et d'enfants. «Le
roi vient un jour le surprendre à table, suivi de douze seigneurs
déguisés en bergers avec des habits de drap d'or et de satin cramoisi,
précédé de porteurs de torches, «avec un tel bruit de tambours et de
flûtes, que rarement on en vit de pareil[252].» Sur-le-champ on sert un
nouveau banquet «de deux cents plats différents, très-recherchés et
d'invention coûteuse. Et ainsi ils passent la nuit, banquetant, dansant,
et en d'autres réjouissances, au grand contentement du roi et de la
noblesse assemblée.» Comptez, si vous pouvez[253], les fêtes
mythologiques, les réceptions théâtrales, les opéras joués en plein air
pour Élisabeth, Jacques et leurs grands seigneurs. À Kenilworth les
fêtes durèrent dix-neuf jours. Tout y est: pédanteries, nouveautés, jeux
populaires, spectacles sanglants, farces grossières, tours de force et
d'adresse, allégories, mythologie, chevalerie, commémorations rustiques
et nationales. En pareil temps, dans cet élan universel et dans ce subit
épanouissement, les hommes s'intéressent à eux-mêmes, trouvent leur vie
belle, digne d'être représentée et mise en scène tout entière; ils
jouent avec elle, ils jouissent en la voyant, ils en aiment les hauts,
les bas, ils en font un objet d'art. La reine est reçue par une
sibylle, puis par des géants du temps d'Arthur, puis par la Dame du Lac.
Sylvain, Pomone, Cérès et Bacchus, chaque divinité tour à tour lui
présente les prémices de son royaume. Le lendemain, un homme sauvage,
vêtu de mousse et de lierre, dialogue devant elle et en son honneur avec
Écho. On fait combattre treize ours contre des chiens. Un sauteur
italien fait des tours merveilleux devant toute la compagnie. La reine
assiste à un mariage rustique, puis à une sorte de combat comique entre
les paysans de Coventry, qui représentent la défaite des Danois. Au
moment où elle revient de la chasse, Triton, sortant du lac, la supplie,
au nom de Neptune, de délivrer la Dame enchantée, poursuivie par sir
Bruce Sans-Pitié. Aussitôt la Dame apparaît, entourée de nymphes,
bientôt suivie de Protée que porte un énorme dauphin. Cachée dans le
dauphin, une troupe de musiciens chante avec le choeur des divinités
marines les louanges de la puissante, de la belle, de la chaste reine
d'Angleterre.--Vous voyez que la comédie n'est pas seulement au théâtre;
les grands et la reine elle-même deviennent acteurs. Les besoins de
l'imagination sont si vifs que la cour devient une scène. Sous Jacques
Ier, tous les ans, au jour des Rois, la reine, les principales dames et
les premiers nobles jouaient un opéra, appelé _Masque_, sorte
d'allégorie mêlée de danses, rehaussée par des décorations et des
costumes éclatants, et dont les tableaux mythologiques de Rubens peuvent
seuls indiquer la splendeur. «Des lords vêtus à la façon des statues
antiques, portant sur la tête des couronnes persanes, avec des
enroulements d'or tournés en dedans, le front ceint d'un bandeau de gaze
incarnat et argent; le justaucorps en drap incarnat d'argent coupé de
manière à dessiner le nu, à la façon de la cuirasse grecque, rattaché
sur la poitrine par une large ceinture de drap d'or brodé qui s'agrafait
avec des bijoux; les manteaux de soie colorée, les uns couleur du ciel,
les autres couleur de perle, les autres couleur de flamme ou
bronzés[254]: les dames en corsage de drap blanc d'argent, brodé de
figures de paons et de fruits; au-dessous, un vêtement lâche, froncé,
incarnat, rayé d'argent, divisé par une ceinture d'or, et, sous
celui-ci, un autre vêtement flottant de drap azuré d'argent, galonné
d'or; leurs cheveux négligemment noués sous une riche et précieuse
couronne ornée de toutes sortes de diamants choisis; sur le haut, un
voile transparent qui tombait jusqu'à terre; leurs chaussures d'azur et
d'or garnies de rubis et de diamants.» J'abrége la description, qui
ressemble à celle des contes de fées. Songez que toutes ces parures, ce
chatoiement des étoffes, ce rayonnement de pierreries, cette splendeur
des chairs nues, s'étalaient journellement pour le mariage des grands,
aux accents hardis d'un épithalame païen. Pensez aux festins
qu'introduisait alors le comte de Carlisle, où l'on servait d'abord une
table remplie de mets recherchés aussi haut qu'un homme pouvait
atteindre, pour la jeter aussitôt et la remplacer par une autre table
pareille. Cette prodigalité de magnificences, ces somptueuses folies, ce
débridement de l'imagination, cet enivrement des yeux et des oreilles,
cet opéra joué par les maîtres du royaume marquent, comme la peinture de
Rubens, de Jordaëns et de la Flandre contemporaine, un si franc appel
aux sens, un si complet retour à la nature, que notre âge refroidi et
triste est hors d'état de se les figurer[255].

[Footnote 249: Ce style est appelé le style Tudor. Il devient tout à
fait italien, voisin de l'antique, sous Jacques Ier, avec Inigo Jones.]

[Footnote 250: Voyez Burton, _Anatomy of melancoly_; Stubbes, etc.]

[Footnote 251: Holinshed, 921.]

[Footnote 252: Holinshed, _ibid._]

[Footnote 253: _Elisabeth and James' Progresses_, by Nichols.]

[Footnote 254: Tiré des _Masques_ de Ben-Jonson. _Masque of hymen_, 76.
Éd. Gifford, t. VII.]

[Footnote 255: Aussi certaines lettres privées décrivent la cour
d'Élisabeth comme un endroit où il y avait «peu de piété et de pratique
de la religion, et où toutes les énormités régnaient au plus haut
degré.»]


III

S'épancher, contenter son coeur et ses yeux, lancer hardiment sur toutes
les routes de la vie la meute de ses appétits et de ses instincts, voilà
donc le besoin qui apparaît dans les moeurs. L'Angleterre n'est pas
encore puritaine. C'est «la joyeuse Angleterre,» _merry England_, comme
on dit alors. Elle n'est point encore roidie et régularisée. Elle
s'épanouit largement, librement, et se réjouit de se voir telle. Ce
n'est pas à la cour seulement qu'on trouve l'opéra, c'est au village.
Des compagnies ambulantes s'y transportent, et les gens du pays au
besoin les suppléent; Shakspeare a vu, avant de les peindre, des
balourds, des charpentiers, des menuisiers, des raccommodeurs de
soufflets[256] jouer Pyrame et Thisbé, représenter le lion en rugissant
le plus doucement possible et figurer la muraille en étendant la main.
Toute fête est un _pageant_ où des bourgeois, des ouvriers, des enfants
sont les figurants. Ils sont acteurs d'instinct. Quand l'âme est pleine
et neuve, ce n'est point par des raisonnements qu'elle exprime ses
idées; elle les joue et les figure; elle les mime; c'est là le vrai et
le premier langage, celui des enfants, celui des artistes, celui de la
joie et de l'invention. C'est de cette façon qu'ils se divertissent avec
des chants et des festins dans toutes les fêtes symboliques dont la
tradition a peuplé l'année[257]. Le dimanche après la nuit des Rois, les
laboureurs paradent dans les rues avec leurs chemises par-dessus leurs
habits, parés de rubans, traînant une charrue au son de la musique, et
dansant la danse des épées; un autre jour c'est une figure faite d'épis
qu'on promène dans un chariot, parmi des chants, au son des pipeaux et
des tambours; une autre fois, c'est le père Noël et sa troupe; ou bien
c'est l'arbre de mai autour duquel on joue l'histoire de Robin Hood, le
brave braconnier, et la légende de saint George qui terrasse le dragon.
Il faudrait un demi-volume pour décrire toutes ces fêtes, celles de la
Moisson, de la Toussaint, de la Saint-Martin, de la Tonte des agneaux,
surtout celle de Noël qui durait douze jours et parfois six semaines.
Ils mangent et boivent, font ripaille, remuent leurs membres,
embrassent les filles, sonnent les cloches, s'emplissent de bruit: rudes
bacchanales où l'homme se débride, et qui sont la consécration de la vie
naturelle: les puritains ne s'y sont pas trompés.

[Footnote 256: _Midsummer Night's Dream_.]

[Footnote 257: Nathan Drake, _Shakspeare and his times_, chap. V et VI.]

     «D'abord, dit Stubbs[258], toutes les têtes folles de la paroisse
     s'assemblent et choisissent un grand capitaine avec le titre de
     prince du désordre, et, l'ayant couronné en grande solennité, le
     prennent pour roi. Ce roi, une fois sacré, choisit vingt,
     quarante ou cent joyeux gaillards comme lui-même, qui font le
     service autour de Sa Majesté Souveraine.... Ils ont leurs chevaux
     de bois, leurs dragons et autres bouffonneries, avec leurs
     joueurs de flûte paillards et leurs bruyants tambours pour mettre
     en train la danse du diable. Puis cette troupe de païens marche
     vers l'église et le cimetière au son des flûtes, au roulement des
     tambours, dansant, faisant tinter leurs clochettes, faisant
     flotter, comme des fous, leurs mouchoirs sur leurs têtes, pendant
     que les chevaux de bois et autres monstres escarmouchent à
     travers la foule. Et en cette sorte ils vont à l'église comme des
     démons incarnés, avec un tel bruit confus, qu'il n'y a point
     d'homme qui puisse entendre sa propre voix. Puis les folles têtes
     regardent, s'ébahissent, font des grimaces, montent sur les bancs
     pour voir cette belle cérémonie. Après cela ils font des allées
     et venues dans l'église, puis dans le cimetière, où ils ont
     ordinairement leurs berceaux, bosquets, salles d'été et maisons
     de festin, où ils festoient, banquettent, dansent tout le jour,
     et parfois toute la nuit aussi. Et ainsi ces furies terrestres
     passent le jour du sabbat. Une autre espèce de fous écervelés
     apportent à ces chiens d'enfer (je veux dire le prince du
     désordre et ses complices) du pain, de la bonne ale, du vieux
     fromage, du fromage nouveau, des gâteaux, des tartes, de la
     crème, de la viande, tantôt une chose, tantôt une autre.»

[Footnote 258: Stubbs, _Anatomy of abuses_.]

«Au jour de mai, dit-il ailleurs, chaque paroisse, ville ou village,
s'assemble, hommes, femmes, enfants; ils s'en vont dans les bois.... et
passent toute la nuit en divertissements, et le matin rapportent des
branches de bouleaux et d'autres arbres, mais surtout leur plus précieux
joyau, l'arbre de mai, qu'ils ramènent en grande vénération avec vingt
ou quarante paires de boeufs, chaque boeuf ayant un beau bouquet de
fleurs attaché à la pointe de ses cornes.... Ils plantent ce mai, ou
plutôt cette puante idole, jonchent de fleurs le gazon d'alentour,
établissent à l'entour des salles de verdure, des berceaux, sautent et
dansent, banquettent et festoient, comme les païens pour la dédicace de
leurs idoles.... De dix filles qui vont au bois cette nuit, il y en a
neuf qui reviennent grosses.» «....Au son de la cloche, le mardi gras,
dit un autre, les gens deviennent fous par milliers et oublient toute
décence et tout bon sens.... C'est au diable et à Satan que, dans ces
exécrables passe-temps, ils font hommage et sacrifice.» En effet[259],
c'est à la nature, à l'antique Pan, à Freya, à Hertha, ses soeurs, aux
vieilles divinités teutoniques conservées à travers le moyen âge. En ce
moment, dans l'affaiblissement passager du christianisme et dans l'essor
soudain du bien-être corporel, l'homme s'adore lui-même, et il ne reste
de vivant en lui que le païen.

[Footnote 259: _Hentzner's travels in England_.

Il pense que dans la fête de la Moisson la figure qu'on traînait en char
était celle de Cérès.]


IV

Pour achever, voyez quelle route en ce moment les idées prennent.
Quelques sectaires, surtout des bourgeois et des gens du peuple,
s'appesantissent tristement sur la Bible. Mais c'est dans Rome et dans
la Grèce païenne que la cour et les gens du monde vont chercher leurs
précepteurs et leurs héros. Vers 1490[260], on a recommencé à lire les
classiques; coup sur coup on les traduit; bientôt c'est une mode que de
les lire dans l'original. Élisabeth, Jeanne Grey, la duchesse de
Norfolk, la comtesse d'Arundel, beaucoup de dames entendent couramment
Platon, Xénophon, Cicéron, et les aiment. Peu à peu, par un redressement
insensible, l'homme s'est relevé jusqu'à la hauteur des grands et des
sains esprits qui avaient manié sans contrainte toutes les idées il y a
quinze siècles. Ce n'est pas seulement leur langue qu'il entend, c'est
leur pensée; il ne répète plus une leçon d'après eux, il soutient une
conversation avec eux; il est leur égal, et ne trouve qu'en eux des
esprits aussi virils que le sien. Car ce ne sont pas des ergoteurs
d'école, des compilateurs misérables, des cuistres rébarbatifs comme les
professeurs de jargon que lui imposait le moyen âge, comme ce triste
Duns Scott, dont les commissaires de Henri VIII jettent en ce moment les
feuillets aux vents. Ce sont des «gentilshommes,» des hommes d'État, les
plus polis et les mieux élevés du monde, qui savent parler, qui ont tiré
leurs idées non des livres, mais des choses, idées vivantes, et qui
d'elles-mêmes entrent dans les âmes vivantes. Par-dessus la procession
des scolastiques encapuchonnés et des disputeurs crasseux, les deux âges
adultes et pensants se rejoignent, et l'homme moderne, faisant taire les
voix enfantines ou nasillardes du moyen âge, ne daigne plus s'entretenir
qu'avec la noble antiquité. Il accepte ses dieux; il les comprend du
moins, et s'en entoure. Dans les poëmes, dans les festins, dans les
tapisseries, dans presque toutes les cérémonies, ils apparaissent, non
plus restaurés par la pédanterie, mais ranimés par la sympathie, et
doués par les arts d'une vie aussi florissante et presque aussi profonde
que celle qu'ils avaient dans leur premier berceau. Après l'affreuse
nuit du moyen âge et les douloureuses légendes des revenants et des
damnés, c'est un charme que de revoir l'olympe rayonnant de la Grèce;
ses dieux héroïques et beaux ravissent encore une fois le coeur des
hommes; ils soulèvent et instruisent ce jeune monde en lui parlant la
langue de ses passions et de son génie, et ce siècle de fortes actions,
de libre sensualité, d'invention hardie n'a qu'à suivre sa pente pour
reconnaître en eux ses maîtres et les éternels promoteurs de la liberté
et de la beauté.

[Footnote 260: Warton, t. II, § 4; t. III, § 1.

Avant 1600, tous les grands poëtes, de 1550 à 1616, tous les grands
historiens de la Grèce et de Rome, sont traduits en anglais. Lillye, en
1500, le premier enseigne publiquement le grec.]

Plus près de lui est un autre paganisme, celui de l'Italie, plus
séduisant parce qu'il est moderne et fait couler une nouvelle séve dans
le tronc antique, plus attrayant parce qu'il est plus sensuel et
présente, avec le culte de la force et du génie, le culte du plaisir et
de la volupté. Les rigoristes le savent bien et s'en scandalisent: «Les
enchantements de Circé, écrit Ascham, ont été apportés d'Italie pour
gâter les moeurs des gens en Angleterre; beaucoup par des exemples de
mauvaise vie, mais surtout par les préceptes des mauvais livres traduits
dernièrement d'italien en anglais et vendus dans toutes les boutiques de
Londres. Il y a plus de ces livres profanes[261] imprimés ces derniers
mois qu'on n'en a vu depuis plusieurs vingtaines d'années en Angleterre.
Aussi maintenant ils ont plus de respect pour les triomphes de Pétrarque
que pour la Genèse de Moïse, et font plus de cas d'un conte de Boccace
que d'une histoire de la Bible.» En effet, en ce moment, l'Italie a
visiblement la primauté en toutes choses, et l'on y va puiser la
civilisation comme à la source. Quelle est-elle cette civilisation qui
s'impose ainsi à l'Europe, d'où part toute science et toute élégance,
qui fait loi dans toutes les cours, où Surrey, Sidney, Spenser,
Shakspeare vont chercher leurs exemples et leurs matériaux? Elle est
païenne de fonds et de naissance, par sa langue qui n'est qu'un latin à
peine déformé, par ses traditions et ses souvenirs latins que nulle
lacune n'est venue interrompre, par sa constitution où l'antique vie
urbaine a d'abord primé et absorbé la vie féodale, par le génie de la
race, où la vigueur et la joie ont toujours surabondé. Plus d'un siècle
avant les autres, dès Pétrarque, Rienzi et Boccace, les Italiens ont
commencé à retrouver l'antiquité perdue, à «délivrer les manuscrits
enfouis dans les cachots de France et d'Allemagne,» à les restaurer, à
interpréter, commenter, repenser les anciens, à se faire latins de coeur
et d'esprit, a composer en prose et en vers avec l'urbanité de Cicéron
et de Virgile, à considérer les belles conversations et les jouissances
de l'esprit comme l'ornement et la plus exquise fleur de la vie[262]. Ce
ne sont pas seulement les dehors de la vie antique qu'ils s'approprient,
c'en est le fonds, j'entends la préoccupation de la vie présente,
l'oubli de la vie future, l'appel aux sens, le renoncement au
christianisme. «Il faut jouir, faisait chanter leur premier poëte
Laurent de Médicis dans ses pastorales et dans ses triomphes. Il n'y a
point de certitude pour demain.» Déjà dans Pulci éclate l'incrédulité
moqueuse, la gaieté sensuelle et hardie, toute l'audace des libres
penseurs qui repoussent du pied avec dégoût le froc usé du moyen âge.
C'est lui qui, dans un poëme bouffon, met en tête de chaque chant un
_Hosanna_, un _In principio_, un texte sacré de la messe[263]. C'est
lui qui, se demandant ce qu'est l'âme et comment elle peut entrer dans
le corps, la compare à ces confitures que l'on enveloppe dans du pain
blanc tout chaud. Que devient-elle dans l'autre monde? «Certaines gens
croient y trouver des becfigues, des ortolans tout plumés, d'excellents
vins, de bons lits, et à cause de cela, ils suivent les moines, marchent
derrière eux. Pour nous, mon cher ami, nous irons dans la vallée noire,
où nous n'entendrons plus chanter _Alleluia_!» Si vous cherchez un
penseur plus sérieux, écoutez le grand patriote, le Thucydide du siècle,
Machiavel, qui, opposant le christianisme et le paganisme, dit que l'un
place le «bonheur suprême dans l'humilité, l'abjection, le mépris des
choses humaines, tandis que l'autre fait consister le souverain bien
dans la grandeur d'âme, la force du corps et toutes les qualités qui
rendent l'homme redoutable.» Sur cela il conclut hardiment que le
christianisme enseigne à «supporter les maux, et non à faire de grandes
actions;» il découvre dans ce vice intérieur la cause de toutes les
oppressions; il déclare que «les méchants ont vu qu'ils pouvaient
tyranniser sans crainte des hommes, qui, pour aller en paradis, étaient
plus disposés à supporter les injures qu'à les venger.» À ce ton, et en
dépit des génuflexions obligées, on devine bien laquelle des deux
religions il préfère. Le modèle idéal vers lequel tous les efforts se
tournent, auquel toutes les pensées se suspendent, et qui soulève cette
civilisation tout entière, c'est l'homme fort et heureux, muni de toutes
les puissances qui peuvent accomplir ses désirs, et disposé à s'en
servir pour la recherche de son bonheur.

[Footnote 261: _Ungracious_.]

[Footnote 262: Ma il vero e principal ornemento dell' animo in ciascuno
penso io che siano le lettere, benchè i Francesi solamente conoscano la
nobilità dell'arme.... et tutti i litterati tengon per vilissimi
huomini. Page 112, éd. 1585, Castiglione, _il Cortegiano_.]

[Footnote 263: Voyez Burchard, majordome du pape, récit de la fête où
assistait Lucrèce Borgia; _Lettres de l'Arétin_, _Vie de Cellini_, etc.]

Si vous voulez voir cette idée dans sa plus grande oeuvre, c'est dans
les arts qu'il faut la chercher, dans les arts du dessin tels qu'elle
les fait et les porte par toute l'Europe, suscitant ou transformant les
écoles nationales avec une telle originalité et une telle force, que
tout art viable dérive d'elle, et que la population de figures vivantes
dont elle a couvert nos murailles marque, comme l'architecture gothique
ou la tragédie française, un moment unique de l'esprit humain. Le Christ
maigre du moyen âge, le misérable ver de terre déformé et sanglant, la
Vierge livide et laide, la pauvre vieille paysanne évanouie à côté du
gibet de son enfant, les martyrs hâves, desséchés par le jeûne, aux yeux
extatiques, les saintes aux doigts noueux, à la poitrine plate, toutes
les touchantes ou lamentables visions du moyen âge se sont évanouies; le
cortége divin qui se développe n'étale plus que des corps florissants,
de nobles figures régulières et de beaux gestes aisés; les noms sont
chrétiens, mais il n'y a de chrétien que les noms. Ce Jésus n'est qu'un
«Jupiter crucifié[264].» Ces Vierges que Raphaël dessine nues avant de
leur mettre une robe[265] ne sont que de belles filles, toutes
terrestres, parentes de sa Fornarine. Ces saints que Michel-Ange dresse
et tord dans le ciel au Jugement dernier sont une assemblée d'athlètes
capables de bien combattre et de beaucoup oser. Un martyre, comme celui
de saint Laurent, est une noble cérémonie où un beau jeune homme sans
vêtements se couche devant cinquante hommes drapés et groupés comme dans
un gymnase antique. Y a-t-il un de ces personnages qui se soit macéré? Y
en a-t-il un qui ait pensé avec angoisse et larmes au jugement de Dieu,
qui ait excédé et dompté sa chair, qui se soit rempli le coeur des
tristesses et des douceurs évangéliques? Ils sont trop vigoureux pour
cela, trop bien portants; leurs habits leurs siéent trop bien; ils sont
trop prêts à l'action énergique et prompte. On en ferait trop aisément
de forts soldats ou de superbes courtisanes, admirables dans une parade
ou dans un bal. Aussi bien, tout ce que le spectateur accorde à leur
auréole, c'est une génuflexion ou un signe de croix; après quoi les yeux
jouissent d'eux, et ils ne sont là que pour la jouissance des yeux. Ce
que le spectateur sent dans une madone florentine, c'est le magnifique
animal vierge, dont le tronc puissant, la superbe pousse annoncent la
race et la santé; ce n'est pas l'expression morale, comme aujourd'hui,
que les artistes peignent, la profondeur d'une âme tourmentée et
raffinée par trois siècles de culture; c'est au corps qu'ils
s'attachent, jusqu'à parler avec enthousiasme des vertèbres «qui sont
magnifiques,» des omoplates qui, dans les mouvements du bras, «sont d'un
admirable effet[266].» «Le point important» pour eux «est de bien faire
un homme et une femme nus.» La beauté pour eux est celle de la charpente
osseuse qui s'emmanche, des tendons qui se tiennent et se bandent, des
cuisses qui vont dresser le tronc, de la vaillante poitrine qui respire
amplement, du col qui va tourner. Qu'il fait bon d'être nu! qu'on est
bien en pleine lumière pour jouir de son corps florissant, de ses
muscles dispos, de son âme gaillarde et hardie! Les splendides déesses
reparaissent avec leur nudité primitive, sans songer qu'elles sont nues;
on voit bien à la tranquillité de leur regard, à la simplicité de leur
expression, qu'elles l'ont toujours été et que la pudeur ne les a point
encore atteintes. La vie de l'âme ne s'oppose point ici, comme chez
nous, à la vie du corps; la première n'est ni abaissée ni méprisée, on
ose en montrer les actions et les organes; on ne les cache pas, l'homme
ne songe pas à paraître tout esprit. Elles sortent comme autrefois de la
mer lumineuse, avec leurs chevaux cabrés qui hérissent leur crinière,
mâchant le frein, aspirant de leur naseaux les senteurs salées, pendant
que leurs compagnons emplissent de leur souffle les conques sonnantes;
et les spectateurs[267] habitués à manier l'épée, à s'exercer nus avec
le poignard et le glaive à deux mains, à chevaucher sur des routes
dangereuses, sentent par sympathie la fière tournure de l'échine
cambrée, l'effort du bras qui va frapper et le long tressaillement des
muscles qui du talon jusqu'à la nuque se gonflent pour roidir l'homme ou
le lancer.

[Footnote 264: Mot de Pulci.]

[Footnote 265: _Voyez_ ses esquisses à Oxford et les esquisses du
religieux Fra Bartholomeo à Florence. _Voyez_ aussi _le Martyre de saint
Laurent_, par Baccio Bandinelli.]

[Footnote 266: Benvenuto Cellini, _Principes sur l'art du dessin_. «Tu
dessineras alors l'os qui est placé entre les deux hanches. Il est
très-beau et se nomme sacrum.... Les admirables os de la tête.»]

[Footnote 267: _Vie de Benvenuto Cellini_. _Voyez_ aussi ces exercices
que Castiglione prescrit à l'homme bien élevé:

Peró voglio che il nostro cortegiano sia perfetto cavaliere d'ogni
sella.... Et perchè degli Italiani è peculiar laude il cavalcare benè
alla brida, il maneggiar con raggione massimamente cavalli aspri, il
corre lance, il giostare, sia in questo de meglior Italiani.... Nel
torneare, tener un passo, combattere una sbarra, sia buono tra il
miglior francesi.... Nel giocare a canne, correr torri, lanciar haste e
dardi, sia tra Spagnuoli eccellente.... Conveniente è ancor sapere
saltare, e correre;.... ancor nobile exercitio il gioco di palla.... Non
di minor laude estimo il voltegiar a cavallo. Page 55, édition 1585.]


§ 2. LA POÉSIE.

I

Transplanté dans des races et dans des climats différents, ce paganisme
reçoit de chaque race et de chaque climat des traits distincts et un
caractère propre. Il devient anglais en Angleterre; la Renaissance
anglaise est la renaissance du génie saxon. C'est que l'invention
recommence, et qu'inventer c'est exprimer son génie; une race latine ne
peut inventer qu'en exprimant des idées latines; une race saxonne ne
peut inventer qu'en exprimant des idées saxonnes, et l'on va trouver,
sous la civilisation et la poésie nouvelles, des descendants de
l'antique Coedmon, d'Adhlem, de Piers Plowman et de Robin Hood.


II

«À la fin du règne de Henri VIII, dit le vieux Puttenham, s'éleva une
compagnie nouvelle de poëtes de cour, dont sir Thomas Wyatt l'aîné, et
Henri, comte de Surrey, furent les deux capitaines, lesquels, ayant
voyagé en Italie et goûté le doux style et les nobles rhythmes de la
poésie italienne, ainsi que des novices nouvellement sortis des écoles
de Dante, Pétrarque, Arioste, polirent grandement notre poésie vulgaire
qui était rude et villageoise[268], et pour cette cause peuvent être
justement appelés les premiers réformateurs du style et du mètre
anglais.» Non que leur idée soit bien originale ou manifeste franchement
l'esprit nouveau. Le moyen âge s'achève, mais n'est pas encore fini.
Autour d'eux, André Borde, John Bale, John Heywood, Skelton lui-même
renouvellent la platitude de la vieille poésie et la rudesse de l'ancien
style. Les moeurs, à peine dégrossies, sont encore à demi féodales; au
camp, devant Landrecies, le commandant anglais écrit une lettre amicale
au gouverneur français de Térouanne pour lui demander «s'il n'a pas
quelques gentilshommes disposés à rompre une lance en faveur des dames,»
et promet d'envoyer six champions à leur rencontre. Parades, combats,
blessures, défis, amour, appel au jugement de Dieu, pénitences, on
trouve tout cela dans la vie de Surrey comme dans un roman de
chevalerie. C'est un grand seigneur, un comte, un parent du roi qui a
figuré dans les processions et les cérémonies, qui a fait la guerre,
commandé des forteresses, ravagé des pays, qui est monté à l'assaut, qui
est tombé sur la brèche, qui a été sauvé par son serviteur, magnifique,
dépensier, irritable, ambitieux, quatre fois emprisonné, puis décapité.
Au couronnement d'Anne de Boleyn, il portait la quatrième épée. Au
mariage d'Anne de Clèves, il est un des tenants du tournoi. Dénoncé et
enfermé, il propose de combattre sans armure son adversaire armé. Une
autre fois, il est mis en prison pour avoir mangé de la viande en
carême. Rien d'étonnant si ce prolongement des moeurs chevaleresques
amène un prolongement de la poésie chevaleresque, si dans un temps qui
achève l'âge de Pétrarque les poëtes retrouvent les sentiments de
Pétrarque. Lord Berner, lord Sheffield, sir Thomas Wyatt, et au premier
rang, Surrey, sont, comme Pétrarque, des soupirants plaintifs et
platoniques; c'est l'amour pur que Surrey exprime, et sa dame, la belle
Géraldine, comme Béatrix et Laure, est une madone idéale et un enfant de
treize ans.

[Footnote 268: _Homely_.]

Et cependant, parmi ces langueurs de la tradition mystique, l'accent
personnel vibre. Dans cet esprit qui imite et qui parfois imite mal, qui
tâtonne encore et çà et là laisse entrer dans ses stances polies les
vieux mots naïfs ou les allégories usées des hérauts d'armes et des
trouvères, voici déjà la mélancolie du Nord, l'émotion intime et
douloureuse. Ce trait, qui tout à l'heure, au plus beau moment de la
plus riche floraison, dans le magnifique épanouissement de la vie
naturelle, répandra une teinte sombre sur la poésie de Sidney, de
Spenser, de Shakspeare, maintenant, dès le premier poëte, sépare ce
monde païen, mais germanique, de l'autre monde tout voluptueux, qui, en
Italie, s'égaye avec la fine ironie, et n'a de goût que pour les arts et
le plaisir. Surrey traduit en vers l'Ecclésiaste. N'est-il pas
singulier, à cette heure matinale, dans cette aube naissante, de trouver
dans sa main un pareil livre? Le désenchantement, la rêverie morne ou
amère, la connaissance innée de la vanité des choses humaines ne
manquent guère dans ce pays et dans cette race; ces hommes ont de la
peine à porter la vie et savent parler de la mort. Les plus beaux vers
de Surrey témoignent déjà de ce naturel sérieux, de cette philosophie
instinctive et grave; ce sont des chagrins qu'il raconte, c'est son cher
Wyatt qu'il regrette, c'est Clère, son ami, c'est le jeune duc de
Richmond, son compagnon, tous morts avant l'âge. Seul, emprisonné à
Windsor, il se rappelle les heureux jours qu'ils y ont passés ensemble,
leurs joutes «dans les grandes cours vertes,» les épanchements, les
causeries folâtres des longs soirs d'hiver, «le jeu de paume, où, les
yeux éblouis par les rayons de l'amour, ils manquaient la balle pour
surprendre un regard de leurs dames.»--«Chaque douce place éveille un
souvenir amer.» À ces pensées, «le sang quitte son visage, et une pluie
de larmes coule sur ses joues pâles.»--«Ô séjour de félicité qui
renouvelles ma peine!--réponds-moi: Où est mon noble frère?--lui que
dans tes murs tu enfermais chaque nuit;--cher à tant d'autres, plus cher
à moi qu'à personne.--Écho, hélas! qui prend pitié de ma peine,--répond
par un sourd accent de douleur[269].» Pareillement, dans l'amour, c'est
l'abattement d'une âme fatiguée qu'il exprime. «Chaque chose ayant vie,
le paysan, le boeuf de labour, le rameur à la galère, tous ont quelques
heures de répit, tous, excepté lui, qui s'afflige le jour, qui veille la
nuit, qui passe des rêveries tristes aux plaintes, des plaintes aux
larmes amères, puis des larmes encore aux plaintes douloureuses, et dont
la vie s'use ainsi[270].» Ce qui apporte aux autres la joie lui apporte
la peine. «La douce saison qui fait sortir boutons et fleurs--a vêtu de
vert la colline et aussi la vallée.--Le rossignol a des plumes nouvelles
et chante.--La tourterelle a dit sa chanson à sa compagne.--L'été est
venu, car chaque bourgeon à présent s'ouvre.--Le cerf a pendu sa vieille
ramure aux pieux de l'enceinte.--Le daim dans la bruyère laisse tomber
sa fourrure d'hiver.--Les poissons glissent avec des écailles
nouvelles.--Le serpent abandonne toute sa dépouille.--L'agile hirondelle
poursuit les petites mouches.--L'abeille affairée à présent compose son
miel.--L'hiver est fini, qui était la mort des fleurs;--Et je vois que
parmi toutes ces douces choses,--chaque souci diminue; et pourtant ma
peine revient[271].» N'importe, il aimera jusqu'au dernier souffle. «Si
mon faible corps manque ou défaille,--ma volonté est qu'elle garde
toujours mon coeur.--Et quand ce corps sera rendu à la terré, je lui
lègue mon ombre lassée pour la servir encore[272]....» Amour infini et
pur comme celui de Pétrarque, elle en est digne; au milieu de tous ces
vers étudiés ou imités, un admirable portrait se détache, le plus simple
et le plus vrai qu'on puisse imaginer, oeuvre du coeur cette fois et non
de la mémoire, qui, à travers la madone chevaleresque, fait apparaître
l'épouse anglaise, et par delà la galanterie féodale montre le bonheur
domestique. Surrey seul, inquiet, entend en lui-même la voix ferme d'un
bon ami, d'un conseiller sincère, l'Espoir qui lui parle avec assurance,
lui jurant qu'elle est[273] «la plus digne et la plus loyale, _la plus
douce et la plus soumise de coeur_ qu'un homme puisse trouver sur la
terre.» Si l'amour et la foi étaient partis, on pourrait les retrouver
en elle. Son coeur n'a d'autre idée que de t'être fidèle; elle ne
s'occupe que de toi et de ton bien. «Elle souhaite ta santé et ton
bonheur, et t'aime autant et aussi fort qu'une femme peut aimer un
homme; elle est à toi et le dit, et prend souci de toi en dix mille
façons. Tu es là quand elle parle, quand elle mange, quand elle pleure,
quand elle soupire. Le soir elle te dit: Adieu, mon bien-aimé; quoique,
Dieu le sait, tu sois bien loin d'elle, elle te répète mainte et mainte
fois bonsoir.»--«Elle te nomme souvent son cher bien-aimé--sa
consolation, son bonheur, toute sa joie--et conte à son oreiller toute
son histoire:--comment tu as fait sa peine et son chagrin,--combien elle
soupire après toi, comme il lui tarde de te voir.--Elle dit: Pourquoi
es-tu ainsi loin de moi?--Ne suis-je pas celle qui t'aime le mieux?--Ne
souhaité-je pas ton aise et ton repos?--Ne cherché-je point comme je
puis te plaire?--Pourquoi t'en vas-tu aussi loin de ton bien?--Si je
suis celle à qui tu t'intéresses,--pour qui tu vis ainsi dans le
tourment;--hélas! tu sais que tu me trouveras ici,--ici où je suis
toujours ta chère bien-aimée,--ta plus dévouée, ta plus fidèle,--celle
qui t'aime toujours et ne pourra jamais s'en empêcher,--celle qui est à
toi et ne songe qu'à toi,--comme toi aussi, je pense, tu songes à
elle,--à celle qui entre toutes les femmes--ne respire que pour être
toute à toi.» Certainement c'est à sa femme[274] qu'il pense en ce
moment, non à quelque Laure imaginaire; le rêve poétique de Pétrarque
est devenu la peinture exacte de la profonde et parfaite affection
conjugale, telle qu'elle subsiste encore en Angleterre, telle que tous
les poëtes, depuis l'auteur de la _Nut Brown Maid_ jusqu'à Dickens[275],
n'ont jamais manqué de la représenter.

[Footnote 269:

  So cruel prison how could betide, alas!
      As proud Windsor? where I, in lust and joy,
  With a king's son, my childish years did pass,
      In greater feast than Priam's son of Troy:

  Where each sweet place returns a taste full sour!
      The large green courts where we were wont to hove,
  With eyes cast up into the Maiden Tower,
      And easy sighs such as folk draw in love.

  The stately seats, the ladies bright of hue;
      The dances short, long tales of great delight,
  With words and looks that tigers could but rue,
      Where each of us did plead the other's right.

  The palm-play, where, despoiled for the game;
      With dazzled eyes oft we by gleams of love,
  Have missed the ball and got sight of our dame,
      To bait her eyes, which kept the leads above.

  The secret thoughts imparted with such trust,
      The wanton talk, the divers change of play,
  The friendship sworn, each promise kept so just;
      Wherewith we passed the winter night away.

  And with this thought, the blood forsakes the face,
      The tears berain my cheeks of deadly hue,
  The which, as soon as sobbing sighs, alas,
      Upsupped have, thus I my plaint renew:

  O place of bliss! renewer of my woes,
      Give me accounts, where is my noble fere;
  Whom in thy walls thou dost each night enclose;
      To other leef, but unto me most dear:

  Echo, alas! that doth my sorrow rue,
      Returns thereto a hollow sound of plaint.]

[Footnote 270:

  For all things having life, sometime hath quiet rest;
  The bearing ass, the drawing ox, and every other beast;
  The peasant and the post, that serves at all assays,
  The ship-boy, and the galley-slave, have time to take their ease,
  Save I alas! whom care, of force doth so constrain,
  To wail the day, and wake the night, continually in pain,
  From pensiveness to plaint, from plaint to bitter tears,
  From tears to painful plaint again; and thus my life it wears.]

[Footnote 271:

  The soote season that bud and bloom forth brings
  With green hath clad the hill and eke the vale.
  The nightingale with feathers new she sings,
  The turtle to her mate hath told her tale.
  Summer is come, for every spray now springs
  The hart has hung his old head on the pale.
  The buck in brake his winter coat he slings;
  The fishe flete with new repaired scale
  The adder all slough away she flings,
  The swift swallow persueth the flies smalle,
  The busy bee her honey now she mings.
  Winter is worn that was the flower's bale.
  And thus I see among these pleasent things,
  Each care decays, and yet my sorrow springs!]

[Footnote 272:

  Yet rather die a thousand times than once to false my faith;
  And if my feeble corpse, through weight of woful smart,
  Do fail or faint, my will it is that still she keep my heart.
  And when this carcass here to earth shall be refar'd,
  I do bequeath my wearied ghost to serve her afterward.]

[Footnote 273:

  I assure thee, even by oath,
  And thereon take my hand and troth,
  That she is one the worthiest,
  The truest and the faithfullest,
  The gentlest and meekest of mind,
  That here on earth a man may find;
  And if that love and truth were gone,
  In her it might be found alone.
  For in her mind no thought there is,
  But how she may be true, I wis;
  And tenders thee and all thy heal,
  And wisheth both thy health and weal;
  And loves thee even as far-forth than
  As any woman may a man;
  And is thy own and so she says;
  And cares for thee ten thousand ways;
  On thee she speaks, on thee she thinks.
  With thee she eats, with thee she drinks;
  With thee she talks, with thee she moans,
  With thee she sighs, with thee she groans,
  With thee she says: «Farewell, mine own!»
  When thou, God knows, full far art gone.
  And, even to tell thee all aright,
  To thee she says full oft: «Good night.»
  And names thee oft her own most dear,
  Her comfort, weal, and all her cheer;
  And tells her pillow all the tale
  How thou hast done her woe and bale;
  And how she longs and plains for thee,
  And says: «Why art thou so from me?
  Am I not she that loves thee best?
  Do I not wish thine ease and rest?
  Seek I not how I may thee please?
  Why art thou then so from thy ease?
  If I be she for whom thou carest,
  For whom in torments so thou farest,
  Alas! thou knowest to find me here,
  Where I remain thine own most dear,
  Thine own most true, thine own most just,
  Thine own that loves thee still and must;
  Thine own that cares alone for thee,
  As thou, I think, dost care for me;
  And even the woman, she alone,
  That is full bent to be thine own.]

[Footnote 274: Dans une autre pièce, _Complaint on the absence of her
lover being upon the sea_, il parle en propres termes presque aussi
tendrement de sa femme.]

[Footnote 275: Greene, Beaumont et Flechter, Webster, Shakspeare, Ford,
Otway, Richardson, de Foë, Fielding, Byron, Dickens, Thackeray, etc.]


III

Un Pétrarque anglais: ce mot sur Surrey est le plus juste, d'autant plus
juste qu'il exprime son talent aussi bien que son âme. En effet, comme
Pétrarque le plus ancien des humanistes et le premier des écrivains
parfaits, c'est un style nouveau que Surrey apporte, le style viril,
indice d'une grande transformation de l'esprit; car cette façon
d'écrire est l'effet d'une réflexion supérieure, qui, dominant
l'impulsion primitive, calcule et choisit en vue d'un but. À ce moment,
l'esprit est devenu capable de se juger, et il se juge. Il reprend son
oeuvre spontanée, tout enfantine et décousue, à la fois incomplète et
surabondante; il la fortifie et la lie; il l'émonde et l'achève; il y
démêle son idée maîtresse, pour l'en dégager et la mettre au jour. Ainsi
fait Surrey, et son éducation l'y a préparé; car avec Pétrarque il a
étudié Virgile et traduit presque vers pour vers deux livres de
l'_Énéide_. En pareille compagnie, on est contraint de trier ses idées
et de serrer ses phrases. À leur exemple, il mesure les moyens de
frapper l'attention, d'aider l'intelligence, d'éviter la fatigue et
l'ennui. Il prévoit la dernière ligne en écrivant la première. Il garde
pour dernier trait le mot le plus fort, et marque la symétrie des idées
par la symétrie des phrases. Tantôt il guide l'esprit par une série
d'oppositions continues jusqu'à l'image finale, sorte de cassette
brillante où il vient déposer l'idée qu'il porte et fait regarder depuis
le départ[276]. Tantôt il promène le lecteur jusqu'au bout d'une longue
description fleurie pour l'arrêter tout d'un coup sur un demi-vers
triste[277]. Il manie les procédés et sait produire les effets; même il
a de ces vers classiques où deux substantifs, flanqués chacun d'un
adjectif, se font équilibre autour d'un verbe[278]. Il assemble ses
phrases en périodes harmonieuses, et songe au plaisir des oreilles comme
au plaisir de l'esprit. Il ajoute par des inversions de la force aux
idées et de la gravité au discours. Il choisit les termes élégants ou
nobles, n'admet point de mots oiseux ni de phrases redondantes. Il fait
tenir une idée dans chaque épithète et un sentiment dans chaque
métaphore. Il y a de l'éloquence dans le développement régulier de sa
pensée; il y a de la musique dans l'accent soutenu de ses vers.

[Footnote 276: _The frailty and hurtfulness of beauty._]

[Footnote 277: _Description of spring_. _A vow to love faithfully._]

[Footnote 278: _Complaint of the lover disdained._]

Voilà donc l'art qui est né: ceux qui ont des idées tiennent maintenant
un instrument capable de les exprimer; comme les peintres italiens qui,
en cinquante ans, ont importé ou trouvé tous les procédés techniques du
pinceau, les écrivains anglais, en un demi-siècle, vont importer ou
trouver tous les artifices de langage, la période, le style noble, le
vers héroïque, bientôt la grande stance, si bien que plus tard les plus
parfaits versificateurs, «Dryden et Pope lui-même, n'ajouteront presque
rien aux règles inventées et appliquées dès ces premiers essais[279].»
Même Surrey est trop voisin d'eux, trop enfermé dans ses modèles, trop
peu libre; il n'a point encore senti le grand souffle ardent du siècle;
on ne trouve point en lui un génie hardi, un homme passionné qui
s'épanche, mais un courtisan, amateur d'élégance, qui, touché par les
beautés de deux littératures achevées, imite Horace et les maîtres
choisis d'Italie, corrige et polit de petits morceaux, s'étudie à bien
parler le beau langage. Parmi des demi-barbares, il porte convenablement
un habit habillé. Encore ne le porte-t-il pas avec une entière aisance;
il a les yeux trop invariablement fixés sur ses modèles et n'ose se
permettre les gestes francs et forts. Il est parfois écolier, il abuse
des glaces et des flammes, des blessures et des martyres; quoique
amoureux, et véritablement, il songe trop qu'il doit l'être à la façon
de Pétrarque, surtout qu'une phrase doit être balancée et qu'une image
doit être suivie; j'oserais dire que dans ses sonnets de soupirant
transi il pense moins souvent à bien aimer qu'à bien écrire. Il a des
concetti, des mots faux; il emploie des tours usés; il raconte comment
Nature, après avoir fait sa dame, a brisé le moule; il fait manoeuvrer
Cupidon et Vénus; il manie les vieilles machines des troubadours et des
anciens en homme ingénieux qui veut passer pour galant. Il n'y a guère
d'esprit qui ose tout d'abord être tout à fait lui-même; quand paraît un
art nouveau, le premier artiste écoute non son coeur, mais ses maîtres,
et se demande à chaque pas s'il pose bien le pied sur le sol solide et
s'il ne bronche point.

[Footnote 279: Surrey, édition Nott. Remarques du docteur Nott.]


IV

Insensiblement la croissance se fait, et à la fin du siècle tout est
changé. Un style nouveau, étrange, surchargé, s'est formé, et va régner
jusqu'à la Restauration, non-seulement dans la poésie, mais aussi dans
la prose, même dans les discours de cérémonie et dans les prédications
théologiques[280], si conforme à l'esprit du temps, qu'on le rencontre
en même temps par toute l'Europe, chez Ronsard et d'Aubigné, chez
Calderon, Gongora et Marini. En 1580 parut _Euphuès_, _l'anatomie de
l'esprit_, par Lyly, qui en fut le manuel, le chef-d'oeuvre, la
caricature, et qu'une admiration universelle accueillit[281]. «Notre
nation, dit Édouard Blount, lui doit d'avoir appris un nouvel anglais.
Toutes nos dames furent ses écolières. Une beauté à la cour qui ne
savait parler l'euphuisme était aussi peu regardée que celle qui
aujourd'hui ne sait point parler français.» Les dames savaient par coeur
toutes les phrases d'Euphuès, singulières phrases recherchées et
raffinées, qui sont des énigmes, dont l'auteur semble chercher de parti
pris les expressions les moins naturelles et les plus lointaines, toutes
remplies d'exagérations et d'antithèses, où les allusions mythologiques,
les réminiscences de l'alchimie, les métaphores botaniques et
astronomiques, tout le fatras et tout le pêle-mêle de l'érudition, des
voyages, du maniérisme, roule dans un déluge de comparaisons et de
concetti. Ne le jugez pas par la grotesque peinture que Walter Scott en
a faite; son sir Percy Shafton n'est qu'un pédant, un copiste froid et
terne; et c'est la chaleur, l'originalité qui donnent à ce langage un
tour vrai et un accent; il faut se l'imaginer non pas mort et inerte,
tel que nous l'avons aujourd'hui dans les vieux livres, mais voltigeant
sur les lèvres des dames et des jeunes seigneurs en pourpoint brodé de
perles, vivifié par leur voix vibrante, leurs rires, l'éclair de leurs
yeux, et le geste des mains qui jouaient avec la coquille de l'épée ou
tortillaient le manteau de satin. Ils sont en verve, leur tête est
pleine et comblée, et ils s'amusent, comme font aujourd'hui des artistes
nerveux et ardents à leur aise dans un atelier. Ils ne parlent point
pour se convaincre ou se comprendre, mais pour contenter leur
imagination tendue, pour épancher leur séve regorgeante[282]. Ils jouent
avec les mots, ils les tordent, ils les déforment, ils jouissent des
subites perspectives, des contrastes heurtés qu'ils font jaillir coup
sur coup l'un sur l'autre et à l'infini. Ils jettent fleur sur fleur,
clinquant sur clinquant; tout ce qui brille leur agrée; ils dorent et
brodent et empanachent leur langage, comme leurs habits. De la clarté,
de l'ordre, du bon sens, nul souci; c'est une fête et c'est une folie;
l'absurdité leur plaît. Rien de plus piquant pour eux qu'un carnaval de
magnificences et de grotesques; tout s'y coudoie, une grosse gaieté, un
mot tendre et triste, une pastorale, une fanfare tonnante de capitan
démesuré, une gambade de pitre. Les yeux, les oreilles, tous les sens
curieux, exaltés, ont leur contentement dans le cliquetis des syllabes,
dans le chatoiement des beaux mots colorés, dans le choc inattendu des
images drolatiques ou familières, dans le roulement majestueux des
périodes équilibrées. Chacun se fait alors ses jurons, ses élégances,
son langage. «On dirait, dit Heylin, qu'ils ont honte de leur langue
maternelle, et ne la trouvent pas assez nuancée pour exprimer les
caprices de leur esprit.» Nous ne nous figurons plus cette invention,
cette hardiesse de la fantaisie, cette fécondité continue de la
sensibilité frémissante; il n'y a point de vraie prose alors; la poésie
qui déborde envahit tout. Un mot n'est point un chiffre exact, comme
chez nous, un document qui, de cabinet en cabinet, transmet une pensée
précise; c'est une portion dans une action complète, dans un petit
drame; quand ils le lisent, ils ne se le figurent pas seul, ils
l'imaginent avec le son de la voix sifflante ou criante, avec le
plissement des lèvres, avec le froncement des sourcils, avec l'enfilade
de peintures qui se pressent derrière lui et qu'il évoque dans un
éclair. Chacun le mime et le prononce à sa façon et y imprime son âme.
C'est un chant qui, comme un vers de poëte, contient mille choses par
delà son sens littéral, et manifeste la profondeur, la chaleur et les
scintillements de la source dont il est sorti. Car en ce temps-là, même
quand l'homme est médiocre, son oeuvre est vivante: quelque chose
palpite dans les moindres écrits de ce siècle; la force et la fougue
créatrice lui sont propres; à travers les emphases et les affectations,
elles percent; ce Lyly lui-même, si tourmenté, qui semble écrire exprès
en dépit du bon sens, est parfois un vrai poëte, un _chanteur_, un homme
capable de ravissements, un voisin de Spencer et de Shakspeare, un de
ces songeurs éveillés qui voient intérieurement «des fées dansantes, la
joue empourprée des déesses, et ces forêts enivrées, amoureuses, qui
ferment leurs sentiers pour retenir dans leurs buissons les pas légers
des jeunes filles[283].» Que le lecteur m'aide et s'aide; je ne suis pas
capable autrement de lui faire entendre ce que les hommes de ce temps-là
ont eu le bonheur de sentir.

[Footnote 280: Discours du speaker au roi Charles II à sa restauration.
Comparer aux discours de M. de Fontanes sous l'Empire. Dans les deux
cas, c'est un âge littéraire qui finit.--Lisez comme spécimen le
discours prononcé devant l'Université d'Oxford. _Athenæ oxonienses_, I,
193.]

[Footnote 281: Son second ouvrage, _Euphues and his England_, parut l'an
suivant, 1581.]

[Footnote 282: Voir les jeunes gens dans Shakspeare, surtout Mercutio.]

[Footnote 283: _The Maid's metamorphosis_.

  Adorned with the presence of my love,
  The woods, I fear, such secret power shall prove,
  As they'll shut up each path, hide every way,
  Because thy still would have her go astray.]


V

Surabondance et dérèglement, ce sont là les deux traits de cet esprit et
de cette littérature, traits communs à toutes les littératures de la
Renaissance, mais plus marqués ici qu'ailleurs, parce que la race qui
est germanique n'est pas contenue comme les races latines par le goût
des formes harmonieuses et préfère la forte impression à la belle
expression. Il faut choisir dans cette foule de poëtes; en voici un,
l'un des premiers, qui montrera par ses écrits comme par sa vie les
grandeurs et les folies des moeurs régnantes et du goût public; sir
Philip Sidney, neveu du comte de Leicester, un grand seigneur et un
homme d'action, accompli en tout genre de culture, qui, après une
éducation approfondie d'humaniste, a voyagé en France, en Allemagne et
en Italie, a lu Aristote et Platon, étudié à Venise l'astronomie et la
géométrie, médité les tragédies grecques, les sonnets italiens, les
pastorales de Montemayor, les poëmes de Ronsard, s'intéressant aux
sciences, entretenant un commerce de lettres avec le docte Hubert
Languet; avec cela, homme du monde, favori d'Élisabeth, ayant fait jouer
en son honneur une pastorale flatteuse et comique, véritable «joyau de
la cour,» arbitre, comme d'Urfé, de la haute galanterie et du beau
langage; par-dessus tout chevaleresque de coeur et de conduite, ayant
voulu courir avec Drake les aventures maritimes, et, pour tout combler,
destiné à mourir jeune et en héros. Il était général de la cavalerie et
avait sauvé l'armée anglaise à Gravelines; peu de temps après, blessé
mortellement et mourant de soif, comme il se faisait apporter de l'eau,
il vit à côté de lui un soldat encore plus blessé qui regardait cette
eau avec angoisse: «Donnez-la à cet homme, dit-il, il en a plus besoin
que moi.» Joignez à cela la véhémence et l'impétuosité du moyen âge, une
main prête à l'action et posée incessamment sur la garde de l'épée ou du
poignard. «Monsieur Molineux, écrivait-il au secrétaire de son père, si
j'apprends jamais que vous ayez lu une de mes lettres sans mon
consentement ou sans l'ordre de mon père, je vous planterai ma dague
dans le corps, et comptez-y, car je parle sérieusement.» C'est le même
homme qui déclarait aux adversaires de son oncle qu'ils «mentaient par
la gorge,» et, pour soutenir son dire, leur assignait un rendez-vous à
trois mois en n'importe quel endroit de l'Europe. L'énergie sauvage de
l'âge précédent subsiste intacte, et c'est pour cela que la poésie
trouve dans ces âmes vierges une prise si forte; les moissons humaines
ne sont jamais si belles que lorsque la culture ouvre un sol neuf.
Passionné de plus, mélancolique et solitaire, il est tourné
naturellement vers la rêverie noble et ardente, et il est si bien poëte
qu'il l'est en dehors de ses vers.


VI

Raconterai-je son époque pastorale, l'_Arcadie_? Ce n'est qu'un
délassement, une sorte de roman poétique écrit à la campagne pour
l'amusement de sa soeur, oeuvre de mode, et qui, comme chez nous le
_Cyrus_ et la _Clélie_, n'est point un monument, mais un document. Ces
sortes de livres ne montrent que les dehors, l'élégance et la politesse
courante, le jargon du beau monde, bref, ce qu'il faut dire devant les
dames; et néanmoins on y voit la pente de l'esprit public: dans la
_Clélie_, le développement oratoire, l'analyse fine et suivie, la
conversation abondante de gens tranquillement assis sur de beaux
fauteuils; dans l'_Arcadie_, l'imagination tourmentée, les sentiments
excessifs, le pêle-mêle d'événements qui conviennent à des hommes à
peine sortis de la vie demi-barbare. En effet, à Londres, on se tire
encore des coups de pistolet dans les rues, et sous Henri VIII, sous son
fils et sous ses filles, des reines, un protecteur, les premiers des
nobles s'agenouilleront sous la hache du bourreau. La vie armée et
périlleuse a résisté longtemps en Europe à l'établissement de la vie
pacifique et tranquille, et il a fallu transformer la société et le sol
pour changer les hommes d'épée en bourgeois; ce sont les grandes routes
de Louis XIV et son administration réglée, comme plus tard les chemins
de fer et les sergents de ville qui nous ont ôté les habitudes de
l'action violente et le goût des aventures dangereuses. Comptez
qu'encore à ce moment les têtes sont remplies d'images tragiques.
L'_Arcadie_ de Sidney en renferme assez pour défrayer six poëmes
épiques. «C'était un jeu, dit Sidney, je déchargeais mon cerveau de
jeune homme.» Dans les vingt-cinq premières pages, vous trouvez un
naufrage, une histoire de pirates, un prince à demi noyé recueilli par
les bergers, un voyage en Arcadie, des déguisements, la retraite d'un
roi qui s'est confiné dans une solitude avec sa femme et ses enfants, la
délivrance d'un jeune seigneur prisonnier, une guerre contre les Ilotes,
une paix conclue, et bien d'autres choses. Continuez, et vous verrez des
princesses enfermées par une méchante fée qui les fouette et les menace
de mort si elles refusent d'épouser son fils, une belle reine condamnée
à périr par le feu si des chevaliers qu'on désigne ne viennent pas la
délivrer, un prince perfide torturé en punition de ses méfaits, puis
jeté du haut d'une pyramide, des combats, des surprises, des
enlèvements, des voyages, bref, tout l'attirail des romans les plus
romanesques. Voilà pour le sérieux; l'agréable est pareil; la fantaisie
règne partout. La pastorale invraisemblable sert d'intermède, comme dans
Shakspeare ou dans Lope, à la tragédie invraisemblable. Incessamment
vous voyez danser des bergers; ils sont fort courtois, bons poëtes et
métaphysiciens subtils. Plusieurs sont des princes déguisés qui font la
cour à des princesses. Ils chantent infiniment et forment des danses
allégoriques; deux troupes s'avancent, les serviteurs de la Raison et
les serviteurs de la Passion; on décrit tout au long leurs chapeaux,
leurs rubans et leurs tuniques. Ils se querellent en vers, et leurs
répliques pressées, renvoyées coup sur coup, alambiquées, font un
tournoi d'esprit. Qui se soucie du naturel et du possible en ce siècle?
Il y a des fêtes pareilles pour les _entrées_ d'Élisabeth, et vous
n'avez qu'à regarder les estampes des Sadler, de Martin de Vos et de
Goltzius pour y trouver ce mélange de beautés sensibles et d'énigmes
philosophiques. La comtesse de Pembroke et ses dames sont charmées
d'imaginer cette profusion de costumes et de vers, cet opéra sous les
arbres; on a des yeux au seizième siècle, des sens qui cherchent leur
contentement dans la poésie, le même contentement que dans les
mascarades et dans la peinture. En ce moment l'homme n'est pas encore
une pure raison; la vérité abstraite ne lui suffit pas; de riches
étoffes tortillées et ployées, le soleil qui les lustre, une prairie
pleine de marguerites blanches, des dames en robe de brocart, les bras
nus, une couronne sur la tête, des concerts d'instruments derrière le
feuillage, voilà ce que le lecteur veut qu'on lui présente; il ne
s'inquiète pas des contrastes, et trouve volontiers un salon au milieu
des champs.

Qu'y vont-ils dire? C'est ici qu'éclate dans toute sa folie l'espèce
d'exaltation nerveuse qui est propre à l'esprit du temps; l'amour monte
au trente-sixième ciel; Musidorus est frère de notre Céladon; Paméla est
proche parente des plus sévères héroïnes de notre _Astrée_; toutes les
exagérations espagnoles foisonnent, et aussi toutes les faussetés
espagnoles. Car dans ces oeuvres de mode et de cour, le sentiment
primitif ne garde jamais sa sincérité; l'esprit, le besoin de plaire, le
désir de faire effet, de mieux parler que les autres, l'altèrent, le
travaillent, entassent les embellissements, les raffinements, en sorte
qu'il ne reste rien qu'un galimatias. Musidorus a voulu prendre un
baiser à Paméla. Elle le repousse. Il serait mort sur la place; mais,
par bonheur, il se souvient que sa maîtresse lui a ordonné de
s'éloigner, et trouve encore des forces pour accomplir son commandement.
Il se plaint aux arbres, il pleure en vers; vous trouverez des dialogues
où l'écho, répétant le dernier mot, fait la réponse, des duos rimés, des
stances équilibrées, où l'on expose minutieusement la théorie de
l'amour, bref tous les morceaux de bravoure de la poésie ornementale.
S'ils envoient une lettre à leur maîtresse, ils parlent à la lettre, ils
disent à l'encre de pleurer hardiment. «Pendant qu'elle te regardera, ta
noirceur deviendra lumière; pendant qu'elle te lira, tes cris
deviendront une musique[284].» Deux jeunes princesses se couchent.
«Elles appauvrirent leurs habits pour enrichir leur lit qui, cette nuit,
eût bien pu mépriser l'autel de Vénus, et là, se caressant l'une l'autre
avec des embrassements tendres quoique chastes, avec des baisers doux
quoique froids, elles auraient pu faire croire que l'Amour était venu se
jouer sans dards auprès d'elles, ou que, fatigué de ses propres feux, il
voulait se rafraîchir entre leurs lèvres embaumées[285].» Songez, pour
excuser ces sottises, qu'il y en a d'égales dans Shakspeare. Tâchez
plutôt de les comprendre, de les imaginer à leur place, avec leur
entourage, telles qu'elles sont, c'est-à-dire comme les excès de la
singularité et de la verve inventive. Ils ont beau gâter à plaisir
leurs plus belles idées; sous le fard perce la fraîcheur native[286].
Dès le second ouvrage de Sidney, la _Défense de la poésie_, on voit
paraître la véritable imagination, l'accent sincère et sérieux, le style
grandiose, impérieux, toute la passion et l'élévation qu'il porte dans
son coeur et qu'il mettra dans ses vers. C'est un méditatif, un
platonicien[287], qui s'est pénétré des doctrines antiques, qui prend
les choses de haut, qui met l'excellence de la poésie non dans
l'agrément, l'imitation ou la rime, mais dans cette conception créatrice
et supérieure par laquelle l'artiste refait la nature et l'embellit. En
même temps c'est un homme ardent, confiant dans la noblesse de ses
aspirations et dans la largeur de ses idées, qui rabat les criailleries
du puritanisme bourgeois, étroit, vulgaire, et s'épanche avec l'ironie
hautaine, avec la fière liberté d'un poëte et d'un grand seigneur.

[Footnote 284: Therefore, mourne boldly, my inke. For, while she looks
upon you, your blackness will shine; cry out boldly my lamentations; for
while she reads you, your cries will be musicke.

                                          (Éd. in-fol. 1605, p. 118.)]

[Footnote 285: They impoverished their clothes to enrich their bed,
which might well for that night scorn the shrine of Venus, and there
cherishing one another with deare though chaste embracements, with sweet
though cold kisses, it might seem that Love was come to play him there
without darts, or that, weary of his own fires, he was there to refresh
himself between their sweet-breathing lippes..... Some horses lay dead
under their dead masters, whom unknightly wounds had unjustly punished
for a faithfull duty. Some lay upon their lords by like accidents, and
in death had the honour to be borne by them, whom in life they had
borne.]

[Footnote 286: In the time that the morning did strew roses and violets
in the heavenly floore against the coming of the sun, the nightingales
(striving one with the other which could in most dainty varietie recount
their wronge-caused sorrow) made them put off their sleep.]

[Footnote 287: Page 494.]

À ses yeux, s'il y a quelque art ou quelque science capable d'augmenter
et de cultiver la générosité de l'homme, c'est la poésie. Tour à tour il
fait comparaître devant elle le philosophe et l'historien, avec leurs
prétentions qu'il raille et foule[288]. Il combat pour elle comme un
chevalier pour sa dame, et voyez de quel style héroïque et magnifique.
Il raconte qu'en écoutant la vieille ballade de Percy et Douglas, son
coeur s'est troublé comme au son d'une trompette. «Si dans ce mauvais
accoutrement, souillée de la poussière et des toiles d'araignées d'un
âge grossier, elle nous remue de la sorte, que ne ferait-elle pas
revêtue de la magnifique éloquence de Pindare[289]?» Le philosophe
rebute, le poëte attire: «Chez lui vous voyagez comme dans un beau
vignoble; dès l'entrée, il vous donne une grappe de raisins, en telle
sorte que, rempli de ce goût, vous souhaitez continuer votre
route[290].» Quel genre peut vous déplaire dans la poésie? Est-ce la
pastorale, si aisée et si riante? «Est-ce l'ïambe amer, mais salutaire,
qui frotte au vif les plaies de l'âme, et par ses cris hardis et
perçants contre le vice, fait de la honte la trompette de
l'infamie[291]?» À la fin il rassemble ses raisons, et l'accent vibrant
et martial de sa période poétique est comme une fanfare de victoire.
«Puisque, dit-il, les excellences de la poésie peuvent être si justement
et si aisément établies; puisque les basses et rampantes objections
peuvent être si vite écrasées; puisqu'elle n'est pas un art de mensonge,
mais de vraie doctrine; puisqu'au lieu d'efféminer, elle aiguillonne le
courage; puisqu'au lieu d'abuser l'esprit de l'homme, elle fortifie
l'esprit de l'homme, plantons des lauriers pour enguirlander la tête des
poëtes, plutôt que de permettre à l'impure haleine de ces diffamateurs
de souffler sur les claires fontaines de la poésie[292].» Par cette
véhémence et ce sérieux, vous pouvez imaginer d'avance quels sont ses
vers.

[Footnote 288: I dare undertake _Orlando Furioso_ or honest king
_Arthur_ will never displease a soldier. But the quidditie of _Ens_ and
_prima materia_ will hardly agree with a corcelet.

Voyez p. 497, la personnification très-railleuse et très-spirituelle de
l'Histoire et de la Philosophie. Il y a là un vrai talent.]

[Footnote 289: I never heard the old song of Percy and Douglas, that I
found not my heart moved more than with a trumpet. And yet it is sung
but by some blind crowder, with no rougher voice than rude style; which
being so evil apparelled in the dust and cobweb of that uncivil age,
what would it work, trimmed in the gorgeous eloquence of Pindar?]

[Footnote 290: Nay, he doth as if your journey should lie through a
faire vineyard, at the very first give you a cluster of grapes, that,
full of that taste, you may long to pass further. He beginneth not with
obscure definitions which must blurre the margent with interpretations,
and load the memory with doutfullness; but he cometh to you with words
set in delightfull proportions, either accompanied with or prepared for
the well-enchaunting skill of musick, and, forsooth he cometh unto you
with a tale, which holdth the children from play and old men from the
chimney-corner.]

[Footnote 291: Is it the bitter, but wholesome Iambic, who rubbes the
galled mind, in making shame the trumpet of villany, with bold and open
crying out against naughtiness?]

[Footnote 292: So that since the excellency of poetry may be so easely
and so justly confirmed, and the low-creeping objections so soon trodden
down, it not being an arte of lies, but of true doctrine; not of
effeminateness, but of notable stirring of courage; not of abusing man's
witt, but of strengthening man's witt; not banished, but honoured by
Plato; let us rather plant more laurels for to ingarland the poets'
heads, than suffer the ill favoured breath of such wrong speakers once
to blow up on the cleare streams of poesie.

Voyez encore çà et là des vers qui éclatent comme ceux-ci:

  Or Pindare's apes, flamet they in phrases fine,
  Enam'ling with pied flowers their thoughts of gold.]


VII

Bien des fois, après avoir lu des poëtes de cet âge, je suis resté
penché sur les estampes contemporaines, me disant que l'homme, esprit et
corps, n'était pas alors celui que nous voyons aujourd'hui. Nous aussi,
nous avons des passions, mais nous ne sommes plus assez forts pour les
porter. Elles nous détraquent; nous ne sommes plus poëtes impunément.
Alfred de Musset, Henri Heine, Edgard Poe, Burns, Byron, Shelley,
Cowper, combien en citerai-je? Le dégoût, l'abrutissement et la maladie,
l'impuissance, la folie et le suicide, au mieux l'excitation permanente
ou la déclamation fébrile, ce sont là aujourd'hui les issues ordinaires
du tempérament poétique. Les fougues de la cervelle rongent les
entrailles, dessèchent le sang, attaquent la moelle, secouent l'homme
comme un orage, et la charpente humaine telle que la civilisation nous
l'a faite n'est plus assez solide pour y résister longtemps. Ceux-ci
plus rudement élevés, plus habitués aux intempéries, plus endurcis par
les exercices du corps, plus roidis contre le danger, durent et vivent;
y a-t-il un homme aujourd'hui qui pourrait supporter la tempête de
passions et de visions qui a traversé Shakspeare, et finir comme lui en
bourgeois sensé et renté dans son petit pays? Les muscles étaient plus
fermes, la défaillance moins prompte. La fureur d'attention concentrée,
les demi-hallucinations, l'angoisse et le halètement de la poitrine, le
frémissement des membres qui se tendent involontairement et aveuglément
vers l'action, tous les élans douloureux qui accompagnent les grands
désirs les épuisaient moins; c'est pourquoi ils avaient longtemps de
grands désirs et osaient davantage. D'Aubigné, blessé de plusieurs coups
d'épée, croyant mourir, se fit attacher sur son cheval afin de revoir
encore une fois sa maîtresse, fit ainsi plusieurs lieues, perdant son
sang, et arriva évanoui. Voilà les sentiments que nous devinons encore
aujourd'hui dans leurs peintures, dans ce regard droit qui s'enfonce
comme une épée, dans cette force de l'échine qui se plie ou va se
tordre, dans la sensualité, l'énergie, l'enthousiasme qui transpire à
travers leurs gestes et leurs regards. Voilà le sentiment que nous
découvrons encore aujourd'hui dans leurs poésies, chez Greene, Lodge,
Jonson, Spenser, Shakspeare, chez Sidney comme chez tous les autres. On
oublie bien vite les fautes de goût qui l'accompagnent, les
affectations, le jargon bizarre. Est-il vraiment si bizarre? Supposez un
homme qui, les yeux fermés, voit distinctement le visage adoré de sa
maîtresse, qui l'a présent tout le jour, qui se trouble et tressaille en
imaginant tour à tour son front, ses yeux, ses lèvres, qui ne peut pas
et ne veut pas se détacher de sa vision, qui chaque jour s'enfonce
davantage dans cette contemplation véhémente, qui à chaque instant est
brisé par des anxiétés mortelles ou jeté hors de lui par des
ravissements de bonheur; il perdra la notion exacte des choses. Une idée
fixe devient une idée fausse. À force de regarder un objet sous toutes
ses faces, de le retourner, d'y pénétrer, on le déforme. Quand on ne
peut penser à un objet sans éblouissement et sans larmes, on l'agrandit
et on lui suppose une nature qu'il n'a pas. Dès lors les comparaisons
étranges, les idées alambiquées, les images excessives deviennent
naturelles. Si loin qu'il aille, quelque objet qu'il touche, il ne voit
partout dans l'univers que le nom et les traits de Stella. Toutes ses
idées le ramènent à elle. Il est tiré éternellement et invinciblement
par la même pensée, et les comparaisons qui semblent lointaines ne font
qu'exprimer la présence incessante et la puissance souveraine de l'image
dont il est obsédé. Stella est malade; il semble à Sidney[293] «que la
joie hôte de ses yeux pleure en elle.» Ce mot est absurde pour nous.
L'est-il pour Sidney qui, pendant des heures entières, s'est appesanti
sur l'expression de ces yeux, qui a fini par voir en eux toutes les
beautés du ciel et de la terre, qui, auprès d'eux, trouve toute lumière
terne et tout bonheur fade? Comptez que dans toute passion extrême les
lois ordinaires sont renversées, que notre logique française n'en est
point juge, qu'on y rencontre des affectations, des enfances, des jeux
d'esprit, des crudités, des folies, et que les violents états de la
machine nerveuse sont comme un pays inconnu et extraordinaire ou le bon
sens et le bon langage ne pourront jamais pénétrer. Au retour du
printemps, quand Mai étale sur les champs sa robe bigarrée de fleurs
nouvelles, Astrophel et Stella vont s'asseoir sous l'ombre d'un bois
écarté, dans l'air chaud, plein de bruissements d'oiseaux et
d'émanations suaves. Le ciel sourit, le vent vient baiser les feuilles
qui tremblent, les arbres penchés entrelacent leurs rameaux gonflés de
séve, la terre amoureuse aspire avidement l'eau qui frissonne[294]. À
genoux, le coeur palpitant, oppressé, il lui semble que sa maîtresse se
transfigure; «sa jeune âme s'envole vers Stella, son nid bien-aimé;»
Stella, «souveraine de sa peine et de sa joie;» Stella, «sur qui le ciel
de l'amour a versé toute sa lumière;» Stella, «dont la parole bouleverse
les sens;» Stella, «dont le chant donne au coeur la vision des
anges[295].» Ces cris d'adoration font comme un hymne. Chaque jour il
écrit les pensées d'amour qui l'agitent, et dans ce long journal
continué pendant cent pages, on sent le souffle embrasé croître à chaque
instant. Un sourire de sa maîtresse, une boucle que le vent soulève, un
geste, sont des événements. Il la peint dans toutes les attitudes; il ne
peut se rassasier de la voir. Il parle aux oiseaux, aux plantes, aux
vents, à toute la nature. Il apporte le monde entier aux pieds de
Stella. À l'idée d'un baiser, il défaille. «Mon coeur bondissant montera
à mes lèvres pour avoir son contentement, pour baiser ces roses
parfumées par le miel de la volupté, ces lèvres qui entr'ouvrent leurs
rubis pour découvrir des perles[296].» Il y a des magnificences
orientales dans l'éblouissant sonnet où il demande pourquoi les joues
de Stella sont pâlies: «Où sont allées les roses qui ravissaient nos
yeux?--Où sont ces joues vermeilles, où la vertu rougissante
s'empourprait de la livrée royale de la pudeur?--Qui a volé à mes cieux
du matin leur vêtement d'écarlate?»--«Sa vie se fond à force de
penser[297].» Épuisé par l'extase, il s'arrête. Puis «comme le satyre
qui, lorsque Prométhée apporta le feu sur la terre, vint, tout charmé,
baiser la flamme, et s'enfuit avec des cris insensés, parmi les bois et
les campagnes, sans pouvoir apaiser l'âpre morsure du divin
élément[298],» il va de pensées en pensées, cherchant un soulagement à
sa plaie. Enfin le calme est revenu, et pendant cette éclaircie
l'esprit agile et brillant joue comme une flamme voltigeante à la
surface du profond foyer qui couve. Oserai-je traduire ces songes
d'amoureux et de peintre, ces charmantes imaginations païennes et
chevaleresques où Pétrarque et Platon semblent avoir laissé leur
souvenir? Pourrai-je les traduire? Sortez un instant de notre langue
raisonnable, et sentez la grâce et le badinage sous l'apparente
affectation[299]:

  Beaux yeux, douces lèvres, cher coeur, ai-je pu,
  Fou que je suis, espérer jouir de vous par l'aide de l'Amour,
  Puisqu'il trouve lui-même en vos beautés
  Sa grande force, ses jeux choisis, sa retraite tranquille?

  Car, s'il voit quelqu'un qui ose le contredire,
  Il regarde avec ces yeux. Ah! tout d'un coup
  Chaque âme dépose ses armes au pied de l'Amour,
  Heureuse s'il lui permet de mourir pour elle.

  Quand il veut jouer, il va sur ces lèvres,
  Rougissant, honteux d'être amoureux d'elles;
  Avec chaque lèvre il baise l'autre.
  Mais quand il veut chercher une retraite paisible,
  Loin de tout le monde, ce coeur est sa demeure,
  Sachant bien que nul homme ne viendra l'y trouver.

[Footnote 293:

  And Joy which is inseparate from those eyes,
  Stella, now learnes (strange case) to weepe in thee.
                                              (101e sonnet.)]

[Footnote 294:

  In a grove most riche of shade,
  Where birds wanton musike made,
  May, then young, his pide weeds showing,
  New perfumed with flowers fresh growing,

  Astrophel, with Stella sweet,
  Did for mutual comfort meet,
  Both within themselves oppressed,
  But each in the other blessed.

  Their ears hungry of each word
  Which the dere tongue would afford,
  But their tongues restrained from walking
  Till their harts had ended talking.

  But when their tongues could not speake,
  Love itself did silence breake,
  Love did set his lips asunder,
  Thus to spake in love and wonder....
                                 (8e chanson.)

  This small wind which so sweet is,
  See how it the leaves doth kisse,
  Each tree in his best attyring,
  Sense of love to love inspiring.]

[Footnote 295:

  Stella, soveraigne of my joy....
  Stella, starre, of heavenly fier,
  Stella, loadstar of desier,
  Stella, in whose shining eyes,
  Are the light of Cupids skies....
  Stella, whose voice when it speakes
  Senses all asunder breakes,
  Stella whose voice when it singeth,
  Angels to acquaintance bringeth....
                                 (8e chanson.)

  And my young soul flutters to thee his nest.
                                 (108e sonnet.)]

[Footnote 296:

      Think of that most gratefull time,
      When my leaping heart will clime
      In my lips to have his biding,
      There those roses for to kisse
      Which do breath a sugred blisse,
      Opening rubies, pearles deviding.
                                 (10e chanson.)

  O joy, too high for my low style to show:
  O blisse fit for a nobler state than me:
  Envy, put out their eyes, least thou do see
  What oceans of delight in me do flow.
    My friend, who oft saw through all maskes my woe,
  Come, come, and let me pour myself on thee;
  Gone is the winter of my misery,
  My spring appeares, O see what here doth grow.
    For Stella hath in words where faith doth shine
  Of her high heart given me the monarchie.
  I, I, o I may say, that she is mine.]

[Footnote 297:

  Where be those Roses gone, which sweetned so our eyes?
  Where those red cheeks, which oft with faire encrease did frame
  The height of honor in the kingly badge of shame?
  Who hath the crimson weeds stolne from my morning skies?
                                                   (102e sonnet.)

  My life melts with too much thinking.
                              (10e chanson.)]

[Footnote 298:

  Prometheus when first from heaven hye
  He brought downe fire, ere then on earth not seene,
  Fond of delight, a satyre standing by
  Gave it a kisse, as it like sweete hat beene.
  Feeling forthwith the other burning power,
  Wood with the smart, with shouts and shrieking shrill,
  He sought ease in river, field, and bower,
  But for the time, his grief went with him still.]

[Footnote 299:

  Faire eyes, sweete lips, deare heart, that foolish I
  Could hope by Cupids helpe on you to pray;
  Since to himself he doth your gifts apply,
  As his main force, choice sport, and easefull stray.

  For when he will see who dare him gainsay,
  Then with those eyes he lookes; by and by
  Each soule doth at Loves feet his weapon lay,
  Glad if for her he give them leave to die.

  When he will play, then in her lips he is,
  Where blushing red, that Love selfe them doth love,
  With either lip he doth the other kisse.

  But when he will for quiet sake remove
  From all the world, her heart is then his rome,
  Where well he knowes, no man to him can come.
                                         (3e sonnet.)]

Tout est pris ici, le coeur et les sens. S'il trouve les yeux de Stella
plus beaux que toute chose au monde, il trouve «son âme plus belle
encore que son corps.» Il est platonicien, lorsqu'il raconté que la
vertu, voulant se faire aimer des hommes, a pris la forme de Stella pour
enchanter leurs yeux, «et leur faire découvrir ce ciel que le sens
intérieur révèle aux âmes héroïques.» On reconnaît en lui la soumission
entière du coeur, l'amour tourné en religion, la passion parfaite qui ne
souhaite que de croître, et qui, semblable à la piété des mystiques, se
trouve toujours trop petite quand elle se compare à l'objet aimé. «Ma
jeunesse se consume; mon savoir ne met au jour que des futilités. Mon
esprit s'emploie à défendre une passion qui, pour récompense, le
persécute de folles peines. Je vois que ma course m'entraîne à ma perte;
je le vois, et pourtant mon plus grand chagrin est de ne point perdre
davantage pour l'amour de Stella[300].» À la fin, comme Socrate dans le
_Banquet_, il tourne les yeux vers la Beauté immortelle[301], clarté
céleste «qui perce les nuages et tout à la fois brille et nous donne la
vue.» «Oh! attaches-y tes yeux. Que cette lumière soit ton guide dans
cette course éphémère qui mène de la naissance à la mort[302].» L'amour
divin continue l'amour terrestre; il y était renfermé, il s'en dégage. À
cette noblesse, à ces hautes aspirations, reconnaissez une de ces âmes
sérieuses comme il y en a tant sous ce climat et dans cette race. À
travers le paganisme régnant, les instincts spiritualistes percent, et
font des platoniciens, en attendant qu'ils fassent des chrétiens.

[Footnote 300:

  My youth doth waste, my knowledge brings forth toys,
  My witt doth strive those passions to defend,
  Which for reward spoile it with vaine annoies;
  I see my course to lose myself doth bend:
  I see and yet no greater sorrow take,
  Than that I lose no more for Stella's sake.]

[Footnote 301: Dernier sonnet, page 490.]

[Footnote 302:

  Leave me, o Love, which reachest but to dust,
  And thou, my mind, aspire to higher things.
  Grow rich in that which never taketh rust;
  Whatever fades, but fading pleasure brings....
  O take fast hold, let that light be thy guide,
  In this small course which birth draws out to death.]


VIII

Sidney n'est qu'un soldat dans une armée; il y a toute une multitude
autour de lui, une multitude de poëtes. En cinquante-deux ans on en a
compté, en dehors du drame, deux cent trente-trois[303], dont quarante
ont du génie ou du talent, Breton, Donne, Drayton, Lodge, Greene, les
deux Flechter, Beaumont, Spenser, Shakspeare, Ben Jonson, Marlowe,
Wither, Warner, et d'autres encore, Davison, Carew, Suckling, Herrick;
on se lasserait de les énumérer. Il y en a une moisson, comme en ce
moment dans l'héroïque et catholique Espagne, et, comme en Espagne,
c'est là un signe du temps, la marque d'un besoin public, l'indice d'un
état d'esprit extraordinaire et passager. Quel est-il cet état d'esprit
qui de toutes parts provoque et fait goûter la poésie? Qu'est-ce qui
souffle la vie dans leurs oeuvres? D'où vient que chez les moindres, à
travers des pédanteries, des maladresses, parmi des chroniques rimées ou
des dictionnaires descriptifs, on rencontre des peintures éclatantes et
de vrais cris d'amour? D'où vient que, cette génération épuisée, la
vraie poésie a fini en Angleterre, comme la vraie peinture en Italie et
en Flandre? C'est qu'un moment de l'esprit a paru et disparu, celui de
la conception primesautière et créatrice. Ces hommes ont les sens neufs
et n'ont point de théories dans la tête. Aussi quand ils se promènent,
ils ont d'autres émotions que nous. Qu'est-ce qu'un lever de soleil pour
un homme ordinaire? Une tache blanche au bout du ciel entre des
bosselures, parmi des morceaux de terre et des bouts de routes qu'il ne
voit plus, parce qu'il les a vus cent fois. Pour eux, toutes ces choses
ont une âme; je veux dire par là qu'ils sentent en eux-mêmes, par
contre-coup, l'élan et les brisures des lignes, la force et les
contrastes des teintes, et le sentiment douloureux ou délicieux qui
s'exhale de ce pêle-mêle et de cet ensemble comme une harmonie ou comme
un cri. Que ce soleil est triste lorsqu'il se lève dans le brouillard
au-dessus «des sillons mornes!» quel air résigné dans ces vieux arbres,
ruisselants sous la pluie nocturne! quel fiévreux tumulte dans le
troupeau des vagues, dont «les crinières désordonnées» se tordent
incessamment à la surface de l'abîme! Mais le grand flambeau du ciel, le
dieu lumineux, se dégage et rayonne. Les hautes herbes molles et
ployantes, les prairies toujours vertes, les dômes épanouis des grands
chênes, tout le paysage anglais incessamment renouvelé et lustré par
l'eau surabondante étale son inépuisable fraîcheur. Ces prairies, rouges
et blanches de fleurs toujours humectées et toujours jeunes, laissent
s'envoler leur voile de brume dorée et apparaissent tout d'un coup
timidement, comme de belles vierges. Là est la «fleur du coucou, qui
pousse avant la venue de l'hirondelle, la jacinthe des prés azurée comme
des veines de femmes, la fleur du souci qui se couche avec le soleil et
se lève avec lui, pleurante[304].» «De loin, sur sa porte qui luit, la
charmante aube dore toutes les cimes où la nuit vient d'attacher ses
perles, et les troupes d'oiseaux, dans la joie du matin, font si bien
vibrer leurs voix gazouillantes, que les collines et les vallées
répondent et que l'air qui bruit et résonne ne semble plus composé que
de sons. Cependant le soleil monte, perce de sa tête d'or l'épais
brouillard qui s'évapore, et vient à travers les cimes entrelacées
baiser l'ombre endormie[305].» Encore un pas, et vous verrez reparaître
les dieux antiques. Ils reparaissent, ces dieux vivants, ces dieux mêlés
aux choses, qu'on ne peut s'empêcher de retrouver dès qu'on retrouve la
nature: «Cérès, la libérale reine, parmi ses riches cultures, blés,
seigles, avoines, orges, vesces, pois en fleur, parmi ses montagnes
herbeuses où vivent les brebis broutantes, parmi ses ruisseaux et ses
rives, où regorgent les lis et les pivoines qu'Avril, l'humide Avril,
pare pour en faire des couronnes aux chastes nymphes[306]--Iris dont les
ailes de safran versent sur les fleurs des gouttes parfumées et des
ondées rafraîchissantes, Iris, la riche écharpe de la terre, qui de
chaque bout de son arc bleu couronne les champs boisés et les pentes
dégarnies.--Flore, brillante et parée, assise superbement au milieu de
la pompe de toutes ses fleurs, et qui déploie le vert éblouissant de son
manteau de fête[307].» Toutes les splendeurs et les douceurs du pays
moite et mouillé, toutes les particularités, toute l'opulence de ses
teintes fondues, de son ciel changeant, de sa végétation luxuriante,
viennent ainsi se rassembler autour des dieux qui leur donnent un corps,
et un beau corps.

[Footnote 303: Nathan Drake, 310 _Shakspeare and his Times_. On ne
compte pas, dans ces deux cent trente-trois poëtes, les auteurs de
pièces isolées, mais ceux qui ont publié et recueilli leurs oeuvres.]

[Footnote 304: Tous ces mots sont pris dans Jonson, Spenser, Drayton,
Shakspeare et Greene.]

[Footnote 305:

  When Phoebus lifts his head out of the winter's wave,
  No sooner doth the earth her flowery bosom brave,
  At such time as the year brings on the pleasant spring,
  But hunts-up to the morn the feath'red sylvans sing:
  And in the lower grove, as on the rising knole,
  Upon the highest spray of every mounting pole,
  Those quiristers are perch't, with many a speckled breast;
  Then from her burnisht gate the goodly glitt'ring east
  Gilds every lofty top, which late the homorous night
  Bespangled had with pearl, to please the morning's sight;
  On which the mirthful quires, with their clear open throats,
  Unto the joyful morn so strain their warbling notes,
  That hills and vallies ring, and even the echoing air
  Seems all composed of sounds, about them everywhere....
  They sing away the morn, until the mounting sun,
  Through thick exhaled fogs his golden head hath run,
  And through the twisted tops of our close covert creeps
  To kiss the gentle shade, this while that sweetly sleeps.
                                            (Drayton, _Polyolbion_.)]

[Footnote 306:

  Ceres, most bounteous lady, thy rich leas
  Of wheat, rye, barley, vetches, oats and pease,
  Thy turfy mountains, where live nibbling sheep,
  And flat meads, thatch'd with stover them to keep,
  Thy banks with peonied and lilied brims
  Which spongy April at thy hest betrims
  To make cold nymphs chaste crowns....
  Hail many-colour'd messenger,
  Who with thy saffron wings upon my flowers
  Diffuseth honey-drops, refreshing showers,
  And with each end of thy blue bow, doth crown
  My bosky acres and my unshrubbed down.
                       (Shakspeare, _Tempest_, IV, 1.)

  As Zephyrs blowing below the violet,
  Not wagging his sweet head.
                       (Shakspeare, _Cymbeline_, IV, 2.)]

Dans la vie de chaque homme il y a des moments où, en présence des
choses, il éprouve un choc. Cet amas d'idées, de souvenirs tronqués,
d'images ébauchées qui gisent obscurément dans tous les coins de son
esprit, s'ébranle, s'organise, et tout d'un coup se développe comme une
fleur. Il en est ravi, il ne peut s'empêcher de regarder et d'admirer la
charmante créature qui vient d'éclore; il veut la voir encore, en voir
de pareilles, et ne songe point à autre chose. Il y a des moments
pareils dans la vie des nations, et celui-ci en est un. Ils sont heureux
de contempler de belles choses et souhaitent seulement qu'elles soient
le plus belles possible. Ils ne sont point préoccupés, comme nous, de
théories; ils ne se travaillent point pour exprimer des idées
philosophiques ou morales. Ils veulent jouir par l'imagination, par les
yeux, comme ces nobles d'Italie qui en ce moment sont tellement épris
des belles couleurs et des belles formes, qu'ils couvrent de peintures
non-seulement leurs appartements et leurs églises, mais encore les
dessus de leurs coffres et les selles de leurs chevaux. La riche et
verte campagne au soleil, les jeunes femmes parées, florissantes de
santé et d'amour, les dieux et les déesses à demi nus, chefs-d'oeuvre et
modèles de la force et de la grâce, voilà les plus beaux objets que
l'homme puisse contempler, les plus capables de contenter ses sens et
son coeur, d'éveiller en lui le sourire et la joie, et voilà les objets
qui apparaissent chez tous les poëtes, dans la plus merveilleuse
abondance de chansons, de pastorales, de sonnets, de petites pièces
fugitives, si vivantes, si délicates, si aisément épanouies, que depuis
on n'a rien vu d'égal. Qu'importe que Vénus ou Cupidon aient perdu leurs
autels? Comme les peintres contemporains d'Italie, ils imaginent
volontiers un bel enfant nu, traîné sur un char d'or, au milieu de l'air
limpide, ou une femme éclatante de jeunesse debout sur les vagues qui
viennent baiser ses pieds de neige. Le rude Ben Jonson est ravi de ce
spectacle. Le bataillon discipliné de ses vers robustes se change en une
bande de petites strophes gracieuses qui courent aussi légèrement que
des enfants de Raphaël[308]. Il voit venir sa dame assise sur le char de
l'Amour que tirent des cygnes et des colombes. L'Amour conduit le char;
elle passe sereine et souriante, et tous les coeurs charmés de ses
divins regards ne souhaitent plus d'autre joie que de la voir et de la
servir toujours:

  Regardez seulement ses yeux; ils éclairent
  Tout ce que comprend le monde de l'amour.
  Regardez seulement ses cheveux; ils sont brillants
  Comme l'étoile de l'amour quand elle se lève.....
  Avez-vous vu un lis éclatant s'épanouir
  Avant que des mains grossières l'aient touché?
  Avez-vous regardé la chute de la neige
  Avant que la fange l'ait souillée?
  Avez-vous respiré les boutons sur l'églantier,
  Ou le nard dans le feu?
  Ô! aussi blanche, aussi délicate, aussi suave est ma dame[309]!

[Footnote 307:

  When Flora proud in pomp of all her flovers
          Sat bright and gay,
  And gloried in the dew of Iris' showers,
          And did display
  Her mantle chequer'd all with gaudy green.
                               (Greene, _Never too late_.)

  How oft have I descending Titan seen
  His burning locks couch in the sea-green lap
  And beautous Thetys his red body wrap
  In watery robes, as he her lord had been!
                               (_Id._)

  The joyous day gan early to appeare,
  And fayre Aurora from the deawy bed
  Of aged Tithone gan herself to reare
  With rosy cheekes, for shame as blushing red;
  Her golden looks, for hast, were loosely shed
  About her eares, when Una her did marke
  Clymbe to her charet, all with flowers spred,
  From heaven high to chase the chearelesse darke;
  With merry note her lowd salutes the mounting larke.
                  (Spenser, _Fairy Queen_, liv. I, ch. II, strop. 1.)]

[Footnote 308: _Celebration of Charis_.]

[Footnote 309:

  See the chariot at hand here of Love,
    Wherein my lady rideth!
  Each that draws is a swan or a dove,
    And well the car Love guideth.
  As she goes, all hearts do duty
        Unto her beauty;
  And enamour'd do wish, so they might
        But enjoy such a sight,
  That they still were to run by her side
  Through swords, through seas, whither she would ride.
  Do but look on her eyes, they do light
    All that love's world compriseth!
  Do but look on her, she is bright
    As love's star when it riseth!....
  Have you seen but a bright lily grow,
    Before rude hands have touch'd it?
  Have you mark'd but the fall of the snow,
    Before the soil hath smutch'd it?
  Have you felt the wool of the beaver,
        Or swan's down ever?
  Or have smell'd of the bud o' the brier?
        Or the nard in the fire?
  Or have tasted the bag of the bee?
  O so white! O so soft! O so sweet is she!]

Quoi de plus vivant, de plus éloigné de la mythologie compassée et
artificielle? Comme Théocrite et Moschus, ils jouent avec leurs dieux
riants, et de leurs croyances se font une fête; un jour, au coin d'un
bois, Cupidon rencontre une nymphe endormie. «Ses cheveux d'or
couvraient son visage.--Ses bras nonchalants étaient jetés des deux
côtés.--Son carquois lui servait d'oreiller,--et son sein nu était
ouvert à tous les vents[310].» Il s'approche doucement, lui ôte ses
flèches, et met les siennes à la place. Elle, enfin, entend du bruit,
soulève sa tête penchée et voit un berger qui vient à elle. Elle fuit,
il la poursuit. Elle bande son arc et tire contre lui ses flèches. Il
n'en devient que plus ardent et va l'atteindre. Désespérée, elle prend
une flèche qu'elle enfonce dans son beau corps. La voilà changée, elle
s'arrête, elle sourit, elle aime, elle va au-devant de lui. «Les
montagnes ne peuvent point se rencontrer, mais les amants le
peuvent.--Ce que font les autres amants, ils le firent.--Le dieu d'amour
s'était posé sur un arbre,--et riait en voyant ce doux spectacle[311].»
Une goutte de malice est tombée dans ce mélange de naïveté et de grâce
voluptueuse; il en est ainsi dans Longus et dans tout ce bouquet
délicieux qu'on appelle l'Anthologie; ce n'est point le badinage sec de
Voltaire, des gens qui n'ont que de l'esprit, et qui n'ont vécu que dans
les salons; c'est celui des artistes, des amoureux qui ont le cerveau
plein de couleurs, de formes, qui, en disant une mièvrerie, imaginent un
col penché, des yeux baissés, et la rougeur qui monte à des joues
vermeilles[312]. Une de ces belles vient dire des vers en minaudant, et
comme on voit d'ici le pli boudeur de sa lèvre! «L'amour dans mon coeur
comme une abeille--fait son miel.--Tantôt il joue avec moi avec ses
ailes,--tantôt avec ses pieds.--Dans mes yeux il fait sa demeure;--son
lit est dans mon sein.--Mes baisers sont tous les jours son régal.--Et
pourtant il me vole mon repos.--Ah! le méchant qui me vole!» Ce qui
relève ces badinages, c'est la splendeur de l'imagination. Il y a des
éclats, des éclairs qu'on n'ose traduire, des éblouissements et des
folies, comme dans le Cantique des Cantiques. «Ses lèvres, dit Greene,
sont des roses toutes trempées dans la rosée,--ou pareilles à la pourpre
de la fleur du narcisse.--Ses yeux, ces beaux yeux, ressemblent aux
pures clartés--qui animent le soleil ou égayent le jour.--Ses joues sont
comme des lis épanouis plongés dans le vin,--ou comme des grains de
belles grenades trempés dans le lait,--ou comme des fils de neige dans
des réseaux de soie cramoisie,--ou comme des nuages splendides au
coucher du soleil.»--«Quel besoin de comparer là où la beauté surpasse
toute ressemblance?--Celui qui va prendre dans les choses inanimées ses
pensées d'amour--dépare leur pompe et leur plus grande gloire,--et ne
monte dans le ciel de l'amour qu'avec des ailes appesanties[313].» Je
veux bien croire qu'alors les choses n'étaient point plus belles
qu'aujourd'hui; mais je suis sûr que les hommes les trouvaient plus
belles.

[Footnote 310:

  Her golden hair o'erspred her face,
  Her careless armes abroad were cast,
  Her quiver had her pillows place,
  Her breast lay bare to every blast.
               (_Cupid's Pastime_, auteur inconnu vers 1621.)]

[Footnote 311:

  Though mountains meet not, lovers may.
  What other lovers do, did they.
  The God of Love sat on a tree,
  And laught that pleasant sight to see.
                                    (_Id._)]

[Footnote 312: _Rosalind's madrigal_.

  Love in my bosom like a bee
  Doth suck his sweet.
  Now with his wings he plays with me
  Now with his feet.
  Within my eyes he makes his rest,
  His bed amid my tender breast,
  My kisses are his daily feast.
  And yet he robs me of my rest.
  Ah! wanton, will ye!]

[Footnote 313: Greene (_From Menaphon_).

          Her eyes, fair eyes, like to the purest lights
  That animate the sun or cheer the day,
  In whom the shining sun-beams brightly play,
  Whiles fancy doth on them divine delight.

           Her cheeks like ripen'd lilies steep'd in wine,
  Or fair pomegranate kernels washed in milk,
  Or snow-white threads in nets of crimson silk,
  Or gorgeous clouds upon the sun's decline.

          Her lips are roses over-washed with dew,
  Or like the purple of Narcissus' flower...
          Her cristal chin like to the purest mould
  Enchas'd with dainty daisies soft and white,
  Where Fancy's fair pavilion once is pight,
  Whereas embrac'd his beauties he doth hold.

          Her neck like to an ivory shining tower,
  Where through with azure veins sweet nectar runs,
  Or like the down of swans where Senesse woons,
  Or like delight that doth itself devour.

          Her paps like fair apples in the prime,
  As round as orient pearls, as soft as down.
  They never vail their fair through winter's frown,
  But from their sweets Love suck'd his summer time.
                               Greene (_Melicertus' eglogue_).

  What need compare when sweet exceed compare?
  Who draws his thought of love from senseless things.
  Their pomp and greatest glories doth impair,
  And mount love's heaven with overladen wings.]


IX

Quand la puissance d'embellir est si grande, il est naturel qu'on peigne
le sentiment qui réunit toutes les joies et où aboutissent tous les
rêves, l'amour idéal, surtout l'amour ingénu et heureux. De tous les
sentiments, il n'y en a pas pour qui nous ayons plus de sympathie. Il
est de tous le plus simple et le plus doux. Il est le premier mouvement
du coeur et la première parole de la nature. Il ne se compose que
d'innocence et d'abandon. Il est exempt de réflexions et d'efforts. Il
nous fait quitter nos passions compliquées, nos mépris, nos regrets,
nos haines, nos espérances violentes. Il pénètre en nous et nous le
respirons comme la fraîche haleine d'un vent matinal qui vient de passer
sur des champs en fleur. Ils le sentaient et s'en enchantaient, les
cavaliers de cette cour périlleuse, et se reposaient ainsi, par
contraste, de leurs actions et de leurs dangers. Les plus sévères et les
plus tragiques de leurs poëtes se sont détournés pour aller à sa
rencontre, Shakspeare parmi les chênes toujours verts de la forêt
d'Ardennes[314], Ben Jonson[315] dans les bois de Sherwood, parmi les
larges clairières coupées d'ombre, parmi les feuilles luisantes et les
fleurs humides qui frissonnent au bord des sources solitaires. Marlowe
lui-même, le terrible peintre de l'agonie d'Édouard II, l'emphatique et
puissant poëte qui composa _Faust_, _Tamerlan et le Juif de Malte_,
quitte ses drames sanglants, son grand vers tonnant, ses furieuses
images, et rien n'est plus musical et plus doux que ses chansons. Le
berger, pour gagner sa maîtresse, lui promet «un chapeau de fleurs, une
jupe toute brodée de feuilles de myrte, une ceinture tressée de paille
et de bourgeons de lierre, avec des boutons d'ambre et des fermoirs de
corail[316].» Ils iront ensemble dans les vallées, sur les pentes des
montagnes rocheuses. Les pâtres, chaque matin de mai, viendront danser
autour d'elle, et tous deux, assis sur une roche, contempleront de loin
les troupeaux qui broutent l'herbe, et «les rivières étroites» qui
tombent et bruissent parmi des chants d'oiseaux. Les rudes gentilshommes
du temps, en revenant de la chasse du faucon, s'étaient plus d'une fois
arrêtés devant ces tableaux rustiques; tels qu'ils étaient, c'est-à-dire
imaginatifs et peu citadins, ils avaient songé à y figurer pour leur
compte. Mais en les comprenant, ils les refaisaient; ils les refaisaient
dans leurs parcs préparés pour l'entrée de la reine, avec une profusion
de parures et d'inventions, sans s'inquiéter d'y copier exactement la
grossière nature. L'invraisemblance ne les choquait pas; ce n'étaient
pas des imitateurs minutieux, des observateurs de moeurs; ils créaient;
la campagne, pour eux, n'était qu'un cadre, et le tableau tout entier
était sorti de leurs rêves et de leur coeur. Qu'il soit romanesque,
impossible même, ce tableau n'en est que plus charmant. Y a-t-il un plus
grand charme que de laisser là ce monde réel qui nous entrave ou nous
opprime, de flotter vaguement et aisément dans l'azur et la lumière, au
plus haut du pays des fées et des nuages, d'arranger les choses au gré
du moment, de ne plus sentir les pesantes lois, les contours roides et
résistants de la vie, de tout orner et varier selon les caprices et les
délicatesses de la fantaisie? Voilà ce qui arrive dans ces petits
poëmes. Ordinairement les événements ne s'y passent nulle part; du moins
ils se passent dans le royaume où les rois se font bergers et volontiers
épousent des bergères. La belle Argentile[317] est retenue à la cour de
son oncle qui veut la priver de son royaume, et après deux ans lui
ordonne d'épouser Curan, un rustre de sa maison; elle s'enfuit, et
Curan, désespéré, s'en va vivre chez les pâtres. Il rencontre un jour
une belle paysanne et l'aime; peu à peu, en lui parlant, il se rappelle
Argentile et pleure; il décrit son doux visage, sa taille ployante, ses
fins poignets veinés d'azur, et tout d'un coup voit la paysanne qui
défaille. Elle se jette dans ses bras et lui dit: «Je suis Argentile.»
Or Curan était un fils de roi qui s'était déguisé ainsi pour l'amour
d'Argentile. Il reprend les armes, défait le méchant roi. Il n'y eut
point de plus fort chevalier que lui, et tous deux régnèrent longtemps
en Bernicie.--Entre cent contes pareils, vrais contes de printemps, que
le lecteur me permette d'en détacher encore un, riant et simple comme
une aube de mai[318]. La princesse, Dowsabell est descendue au matin
dans le jardin de son père; elle cueille des chèvrefeuilles, des
primevères, des violettes, des marguerites. En ce moment, derrière la
haie, elle entend un pâtre qui chante, qui chante si bien, que tout d'un
coup elle l'aime. Il lui promet fidélité et lui demande un baiser. Les
joues de la belle promeneuse devinrent vermeilles comme la rose. «Elle
plia son genou blanc comme la neige,--et tout à côté de lui
s'agenouilla,--puis elle le baisa doucement.--Le berger poussa un grand
cri de joie.--Oh! fit-il, il n'y eut jamais de pastoureau--qui fût si
content que moi[319]!» Rien de plus; n'est-ce pas assez? Il n'y a ici
que le rêve d'un moment, mais ils ont à chaque moment de semblables
rêves. Jugez quelle poésie en doit sortir, combien supérieure aux
choses, combien affranchie de l'imitation littérale, combien éprise de
la beauté idéale, combien capable de se bâtir un monde hors de notre
triste monde; en effet, entre tous ces poëmes, il y en a un
véritablement divin, si divin que les raisonneurs des âges suivants
l'ont trouvé ennuyeux, qu'aujourd'hui encore c'est à peine si
quelques-uns l'entendent, _la reine des fées_ de Spenser.

[Footnote 314: _As you like it_.]

[Footnote 315: _The Sad Shepherd_. Voyez aussi _Flechter and Beaumont_:
_the Faithful Shepherdess_.]

[Footnote 316:

  Come, live with me, and be my love,
  And we will all the pleasures prove
  That vallies, groves, and hills and fields,
  Woods or steepy mountains yields.

  And we will sit upon the rocks,
  Seeing the shepherds feed their flocks,
  By shallow rivers, to whose falls
  Melodious birds sing madrigals.

  And I will make thee beds of roses,
  And a thousand fragrant posies;
  A cap of flowers and a kirtle,
  Embroider'd all with leaves of myrtle:

  A gown made of the finest wool,
  Which from our pretty lambs we pull;
  Fair lined slippers for the cold,
  With buckles of the purest gold:

  A belt of straw and ivy buds,
  With coral clasps and amber studs;
  And if these pleasures may thee move,
  Come, live with me, and be my love.

  The shepherd swains shall dance and sing,
  For thy delight, each May-morning:
  If these delights thy mind may move
  Then live with me, and be my love.]

[Footnote 317: William Warner.]

[Footnote 318: Michel Drayton.]

[Footnote 319:

  With that she bent her snow-white knee,
  Down by the shepherd kneel'd she,
        And him she sweetly kist.
  With that the shepherd whoop'd for joy;
  Quoth he: "There's never shepherd boy
        That ever was so blist."
                        (Michel Drayton.)]


X

Un jour M. Jourdain, devenu mamamouchi et ayant appris l'orthographe,
manda chez lui les plus illustres écrivains du siècle. Il s'installa
dans un fauteuil, leur indiqua du doigt des pliants, et leur dit:

«J'ai lu, Messieurs, vos petites drôleries. Elles m'ont réjoui; je veux
vous donner de l'ouvrage. J'en ai donné dernièrement au petit Lulli,
votre confrère. C'est par mon commandement qu'il a introduit dans les
concerts la trompette marine, instrument harmonieux dont personne ne
s'était encore avisé et qui est d'un si bel effet. J'entends que vous
suiviez mes idées comme il les a suivies, et je vous commande un poëme
en prose. Vous savez que tout ce qui n'est point prose est vers, et que
tout ce qui n'est point vers est prose. Quand je dis: «Nicolle,
apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit,» je fais de
la prose. Prenez cette phrase pour modèle. Ce style est beaucoup plus
agréable que le jargon de lignes non finies que vous appelez des vers.
Quant au sujet, ce sera moi-même. Vous peindrez la robe de chambre à
ramages que je viens de mettre pour vous recevoir, et ce petit
déshabillé de velours vert que je porte dessous pour faire le matin mes
exercices. Vous noterez que l'indienne coûte un louis l'aune. Cette
description bien troussée vous fournira des dictons assez jolis, et
enseignera au public le prix des choses. Je veux aussi que vous parliez
de mes glaces, de mes tapis, de mes tentures. Mes fournisseurs vous
donneront leurs mémoires; ne manquez pas de les insérer dans votre
oeuvre. J'aurais plaisir à y revoir tout au long et tout au naturel la
boutique de mon père, bon gentilhomme qui vendait du drap à ses amis
pour les obliger, la cuisine de ma servante Nicole, les gentillesses de
Brusquet, le petit chien de mon voisin M. Dimanche. Vous pourrez aussi
expliquer mes affaires domestiques; rien de plus intéressant pour le
public que d'apprendre comme on gagne un million. Dites-lui aussi que ma
fille Lucile n'a pas épousé ce petit drôle de Cléonte, mais bien M.
Samuel Bernard, qui a fait fortune dans les fermes, a carrosse et sera
ministre du roi. Pour cela, je vous payerai généreusement un demi-louis
la toise d'écriture. Revenez dans un mois, et me montrez ce que mes
idées vous auront fourni.»

Nous sommes les fils de M. Jourdain, et depuis le commencement du siècle
nous tenons ce discours aux artistes; les artistes nous écoutent. De là
notre roman bourgeois et notre roman réaliste. Je supplie le lecteur de
les oublier, de s'oublier lui-même, de se faire pour un instant poëte,
gentilhomme, homme du seizième siècle. À moins d'enterrer le M. Jourdain
qui vit en chacun de nous, aucun de nous ne pourra entendre Spenser.


XI

Il était d'une ancienne famille, alliée à de grandes maisons, ami de
Sidney et de Raleigh, les deux chevaliers les plus accomplis du siècle,
chevalier lui-même, du moins de coeur, ayant trouvé dans sa parenté,
dans ses amitiés, dans ses études et dans sa vie toutes les
circonstances qui pouvaient l'élever jusqu'à la poésie idéale. Tour à
tour on le trouve à Cambridge, où il se pénètre des plus nobles
philosophies antiques; dans un comté du Nord où il se prend d'un grand
amour malheureux; à Penshurst, dans le château et la compagnie où est
née l'_Arcadie_; chez Sidney, en qui subsistent intactes la poésie
romanesque et la générosité héroïque de l'esprit féodal; à la cour, où
toutes les magnificences de la chevalerie disciplinée et parée s'étalent
autour du trône; enfin à Kilcolman, au bord d'un beau lac, dans un
château retiré d'où la vue embrasse un amphithéâtre de montagnes et la
moitié de l'Irlande. Pauvre du reste, impropre à la cour, et, quoique
favorisé par la reine, n'ayant obtenu de ses patrons que des emplois
subalternes, à la fin lassé par les sollicitations et relégué dans ce
dangereux domaine d'Irlande, d'où la révolte le chassa, brûlant sa
maison et son enfant; trois mois après, il mourut de misère et le coeur
brisé[320]. Des attentes et des rebuts, beaucoup de tristesses et
beaucoup de rêves, quelques douceurs et tout d'un coup un malheur
affreux, une fortune petite et une fin prématurée: voilà bien une vie de
poëte. Mais c'est le coeur en lui qui est le vrai poëte; chez lui tout
sort de là; les circonstances n'ont fait que lui fournir sa matière; il
les a transformées plus qu'il n'a été transformé par elles, et il a
moins reçu que donné. Philosophie et paysages, cérémonies et parures,
splendeurs de la campagne et de la cour, dans tout ce qu'il a peint ou
pensé, il a imprimé sa noblesse intérieure. Avant tout, c'est une âme
éprise de la beauté sublime et pure, platonicienne par excellence, une
de ces âmes exaltées et délicates, les plus charmantes de toutes, qui,
nées au sein du naturalisme, y puisent leur séve, mais le dépassent,
approchent du mysticisme, et par un effort involontaire montent pour
s'épanouir jusqu'aux confins d'un monde plus haut. Spenser conduit à
Milton et de là au puritanisme, comme Platon conduit à Virgile et de là
au christianisme. La beauté sensible est parfaite chez tous les deux,
mais leur premier culte est pour la beauté morale. «Conduisez-moi,
dit-il aux Muses, dans la retraite cachée où la Vertu habite avec vous,
berceau d'argent qui la cache aux hommes et aux méchants mépris du
monde.» Il encourage son chevalier quand il le voit faiblir. Il
s'indigne quand il le voit attaqué. Il se réjouit de son équité, de sa
tempérance, de sa courtoisie. Il insère au commencement d'un chant de
longues stances en l'honneur de l'amitié et de la justice. Il s'arrête,
après avoir raconté un beau trait de chasteté, pour conseiller aux dames
d'être pudiques. Il prodigue aux pieds de ses héroïnes le trésor de ses
respects et de ses tendresses. Si quelque brutal les insulte, il appelle
à leur secours toute la nature et tous les dieux. Jamais il ne les
ramène sur la scène sans orner leur nom de quelque magnifique louange.
Auprès de la beauté, il a des adorations dignes de Dante et de Plotin.
C'est qu'il ne la considère point comme une simple harmonie de couleurs
et de formes, mais comme une émanation de la beauté unique, céleste,
impérissable, que nul oeil mortel ne peut apercevoir, et qui est la
première oeuvre du grand ouvrier des mondes[321]. Les corps ne font que
la rendre sensible; elle ne réside point dans les corps; la grâce et
l'attrait ne sont point dans les choses, mais dans l'idée immortelle qui
luit à travers les choses. «Cette charmante teinte blanche et vermeille
dont les joues sont colorées s'effacera.--Ces douces feuilles de rose si
doucement posées--sur les lèvres se flétriront et tomberont--pour
redevenir ce qu'elles étaient, de l'argile corrompue.--Ces cheveux d'or,
ces yeux brillants comme des étoiles étincelantes--retourneront en
poussière et perdront leur clarté si belle.--Mais la divine lampe dont
les célestes rayons--allument l'amour des amants--ne s'éteindra et ne
faiblira jamais.--Quand les esprits vitaux se disperseront,--elle
reviendra à sa planète natale.--Car elle est née là-haut et ne peut
mourir,--étant une parcelle du plus pur des cieux[322].» Devant cette
idée de la beauté, l'amour se transforme. Il est le seigneur de la
vérité et de la droiture,--«et monte bien loin de la basse
poussière,--sur des ailes d'or, jusque dans l'empyrée sublime--au delà
des atteintes de l'ignoble désir sensuel,--qui, comme une taupe, reste
gisant sur la terre[323].» Il enferme en lui tout ce qu'il y a de bien,
de beau et de noble. Il est la source première de la vie et l'âme
éternelle des choses. C'est lui qui, apaisant la discorde primitive, a
formé l'harmonie des sphères et soutient ce glorieux univers. Il habite
en Dieu, il est Dieu lui-même, il est descendu ici-bas sous forme
corporelle pour réparer le monde chancelant et sauver la race humaine;
autour des êtres, et au dedans des êtres, quand nos yeux percent les
apparences, nous le voyons comme une lumière vivante qui pénètre et
embrasse toute créature. On touche ici le sommet sublime et aigu où le
monde de l'esprit et le monde des sens se rencontrent, et où l'homme,
cueillant des deux mains les plus belles fleurs des deux versants, se
trouve à la fois païen et chrétien.

[Footnote 320: _He died for want of bread in King street_. (Ben Jonson,
cité par Drummond.)]

[Footnote 321: _Hymnes à l'amour et à la beauté_,--_à l'amour et à la
beauté célestes_.]

[Footnote 322:

  For that same goodly hew of white and red,
  With which the cheeks are sprinkled, shall decay,
  And those sweete rosy leaves, so fairly spred
  Upon the lips, shall fade and fall away
  To that they were, even to corrupted clay;
  That golden wyre, those sparckling stars so bright,
  Shall turne to dust, and lose their goodly light.
  But that fair lampe, from whose celestial rays
  That light proceedes which kindleth lovers fire,
  Shall never be extinguisht nor decay;
  But when the vitall spirits doe expyre,
  Upon her native planet shall retyre;
  For it is heavenly borne and cannot die,
  Being a parcell of the purest skye.]

[Footnote 323:

  For Love is lord of Truth and Loialtie,
  Lifting himself out of the lowly dust,
  On golden plumes, up to the purest skye,
  Above the reach of loathly sinfull lust.
  Whose base affect, through cowardly distrust
  Of his weake wings, dare not to heaven fly.
  But, like a moldwarpe in the earth doth ly.]


XII

Voilà pour le coeur; pour le reste, il est poëte, c'est-à-dire par
excellence créateur et rêveur, créateur et rêveur de la façon la plus
naturelle, la plus instinctive, la plus soutenue. On a beau décrire cet
état intérieur des grands artistes, il reste toujours à décrire. C'est
une sorte de végétation qui se fait dans leur esprit; à tout moment un
bouton s'y lève, puis sur celui-ci un autre, puis encore un autre,
chacun enfantant, pullulant et fleurissant de lui-même, en sorte qu'au
bout d'un instant on voit une plante entière verdoyante, bientôt un
massif, et enfin une forêt. Un personnage leur apparaît, puis une
action, puis un paysage, puis une enfilade d'actions, de personnages et
de paysages qui se font, se complètent et s'agencent par un
développement involontaire, comme il nous arrive lorsqu'en songe nous
contemplons un cortége de figures qui, par leur propre force, se
déploient et s'ordonnent devant nos yeux. Cette source de formes
vivantes et changeantes est intarissable chez Spenser; toujours _il
imagine_; c'est là son état naturel. Il semble qu'il n'ait qu'à clore
ses paupières pour éveiller les apparitions; elles affluent en lui,
elles surabondent, elles s'entassent; on se dit qu'il aura beau les
prodiguer, elles regorgeront toujours, plus amples et plus pressées.
Maintes fois, en suivant leur nuée inépuisable, j'ai pensé à ces vapeurs
qui sortent incessamment de la mer, et montent, et chatoient,
entremêlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous
d'elles de nouvelles brumes s'élèvent, et au-dessous de celles-là
d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se
ternir ou s'arrêter.

Mais ce qui le distingue de tous les autres, c'est la façon dont il
imagine. Ordinairement, chez un poëte, l'esprit fermente violemment et
par saccades; ses idées s'assemblent, se heurtent, _se prennent_ tout
d'un coup par masses et par blocs, et jaillissent en mots poignants,
perçants, qui les concentrent; il semble qu'elles aient besoin de ces
accumulations subites pour imiter l'unité et l'énergie vivante des
objets qu'elles reproduisent; du moins presque tous les poëtes
environnants, Shakspeare au premier rang, font ainsi. Au plus fort de
l'invention, Spenser reste serein. Les visions qui donneraient la
fièvre à un autre esprit le laissent paisible. Elles arrivent et se
déroulent en lui, aisément, tout entières, sans interruption, sans
secousses. Il est épique, c'est-à-dire _narrateur_, et non point
chanteur comme un faiseur d'odes, ou mime comme un auteur de drames. Nul
moderne n'est plus semblable à Homère. Comme Homère et les grands
narrateurs, il ne rencontre que des images suivies et nobles, presque
classiques, si voisines des idées que l'esprit y entre de lui-même et
sans s'en apercevoir. Comme Homère, il est toujours simple et clair, il
ne sursaute point, il n'omet aucune raison, il ne détourne aucun mot du
sens primitif et ordinaire, il garde l'ordre naturel des idées. Comme
Homère encore, il a des redondances, des naïvetés, des enfances. Il dit
tout, il se laisse aller à des réflexions que chacun a devinées
d'avance; il répète à l'infini les grandes épithètes d'ornement. On sent
qu'il aperçoit les objets dans une belle lumière uniforme, avec un
détail infini, qu'il veut montrer tout ce détail, qu'il n'a jamais peur
de voir son heureux songe s'altérer ou disparaître, qu'il en suit les
contours, d'un mouvement régulier, sans jamais se presser ni se
ralentir. Même il est trop long, trop oublieux du public, trop disposé à
s'abandonner et à rêvasser en face des choses. Sa pensée se déploie en
vastes comparaisons redoublées, pareilles à celles du vieux conteur
ionien. Si un géant blessé tombe, il le trouve semblable à un arbre
antique qui a crû sur le plus haut sommet d'une montagne rocheuse, dont
l'acier tranchant a déchiré le coeur, et qui, fléchissant tout d'un
coup sur son pied qui craque, roule le long des rochers avec un fracas
épouvantable; puis à un large château qui, miné par un art perfide,
s'enfonce sur ses fondations croulantes, et dont les tours exhaussées et
accumulées jusqu'au ciel rendent la chute plus lourde[324]. Il développe
toutes les idées qu'il manie. Il étale toutes ses phrases en périodes.
Au lieu de se concentrer, il s'épanouit. Pour porter cette ample pensée
et son cortége, il ne lui faut pas moins que la stance immense,
incessamment renaissante, aux longs vers croisés, aux rimes répétées,
dont l'uniformité et l'ampleur rappellent les bruits majestueux qui
roulent éternellement dans les bois et dans les campagnes. Pour déployer
ces facultés épiques, et pour les déployer dans la région sublime où
cette âme se trouve naturellement portée, il ne faut pas moins que
l'épopée idéale, c'est-à-dire située hors du réel, avec des personnages
qui existent à peine et dans un monde qui ne peut être nulle part.

[Footnote 324:

              As an aged tree
  High growing on the top of rocky clift,
  Whose hart-strings with keene steele nigh hewen be,
  The mightie trunck half rent with ragged rift
  Doth roll adowne the rocks, and fall with fearefull drift.
    Or as a castle, reared high and round,
  By subtile engins and malitious slight,
  Is undermined from the lowest ground,
  And her foundation forst and feebled quight,
  At last downe falles; and with her heaped hight
  Her hastie ruine does more heavie make,
  And yields itselfe unto the victours might.
  Such was this gyaunt's fall, that seemed to shake
  The stedfast globe of earth, as it for feare did quake.
                         (_Fairie Queene_, liv. I, ch. VIII, 42, 43.)]

Plusieurs fois il a tâtonné alentour, parmi des sonnets, des élégies,
des pastorales, des hymnes d'amour, de petites épopées souriantes[325];
ce ne sont là que des essais, incapables pour la plupart de porter son
génie. Déjà pourtant la magnifique imagination y déborde; dieux, hommes,
paysages, le monde qu'il fait mouvoir est à mille lieues du monde où
nous vivons. Son _Calendrier du Berger_[326] est une pastorale pensive
et tendre, pleine de délicates amours, de nobles tristesses, de hautes
idées, où ne parlent que des penseurs et des poëtes. Ses _Visions de
Pétrarque et de Du Bellay_ sont d'admirables songes, où des palais, des
temples d'or, des paysages splendides, des fleuves étincelants, des
oiseaux merveilleux apparaissent coup sur coup comme dans une féerie
orientale. S'il chante un épithalame[327], il voit venir deux beaux
cygnes, blancs comme la neige, qui glissent, aux chants des nymphes,
parmi les fleurs vermeilles, tandis que l'eau transparente baise leurs
plumes de soie et murmure de plaisir. S'il pleure la mort de Sidney,
Sidney devient un berger; il est tué comme Adonis; autour de lui
s'assemblent les nymphes gémissantes. Il est changé, avec sa maîtresse,
en une fleur «rouge et bleue, qui est d'abord rouge, puis qui pâlit
comme lui et devient bleue. Alors, au milieu d'elle paraît une étoile,
aussi belle qu'étoile aux cieux, pareille à Stella dans ses plus
fraîches années, quand ses yeux dardaient des rayons de beauté. Tout le
jour elle est debout, pleine de rosée; ce sont les larmes qui coulèrent
de ses yeux[328].» Ses sentiments les plus vrais se changent ainsi en
féeries. La magie est le moule de son esprit, et imprime sa forme à tout
ce qu'il imagine comme à tout ce qu'il pense. Involontairement il ôte
aux objets leur figure ordinaire. S'il regarde un paysage, au bout d'un
instant il le voit tout autre. Il le transporte, sans s'en douter, dans
une terre enchantée; l'azur du ciel resplendit comme un dôme de
diamants, des buissons de fleurs couvrent les prairies, un peuple
d'oiseaux voltige dans l'air suave, des palais de jaspe resplendissent
entre les arbres, des dames rayonnantes apparaissent aux balcons
ouvragés sur les galeries d'émeraudes. Ce sourd travail de l'esprit
ressemble aux lentes cristallisations de la nature. On jette une branche
humide au fond d'une mine, et on en retire une girandole de diamants.

[Footnote 325: _The Shepheard's Calendar_, _Amoretti_, _Sonnets_,
_Prothalamion_, _Epithalamion_, _Muiopotmos_, _Virgil's Gnat_, _the
Ruins of time_, _the Tears of the Muses_, etc.]

[Footnote 326: Publié en 1589; dédié à Philipp Sidney.]

[Footnote 327:

      There in a meadow, by the river's side,
      A flock of nymphes I chaunced to espy,
      All lovely daughters of the Flood thereby,
      With goodly greenish locks, all loose untyde,
      As each had bene a bryde.
      And each one had a little wicker basket,
      Made of fine twigs, entrayled curiously,
      In which they gathered flowers to fill their flasket,
      And with fine fingers cropt full featously
      The tender stalkes on hye.
      Of every sort which in that meadow grew
      They gathered some: the violet pallid blew,
      The little dazie that at evening closes,
      The virgin lilie, and the primrose trew,
      With store of vermeil roses,
      To deck their bridegroomes posies
      Against the brydale-day, which was not long,
  Sweet Themmes, runne softly till I end my song!
      With that I saw two swannes of goodly hewe
      Come softly swimming down along the lee.
      Two fairer birds I yet did never see;
      The snow which doth the top of Pindus strew
      Did never whiter shew....
      So purely white they were,
      That even the gentle stream, the which them bare,
      Seem'd foul to them, and bad his billowes spare
      To wet their silken feathers, least they might
      Soyle their fayre plumes with water not so fayre,
      And marre their beauties bright,
      That shone as heavens light,
      Against their brydale day, which was not long.
  Sweet Themmes! runne softly till I end my song.
                                       (_Prothalamion_.)]

[Footnote 328:

  The gods, which all things see, this same beheld,
  And pittying this paire of lovers trew,
  Transformed them there lying on the field,
  Into one flower that is both red and blew.
  It first growes red, and then to blew doth fade,
  Like Astrophel, which there into was made.

  And in the midst thereof a star appeares,
  As fairly formed as any star in skyes;
  Ressembling Stella in her freshest yeares,
  Forth darting beames of beautie from her eyes;
  And all the day it standeth full of deow,
  Which is the teares that from her eyes did flow.
                                           (_Astrophel_.)]

Enfin il rencontre le sujet qui lui convient: c'est le plus grand
bonheur qui soit donné à un artiste. Il retire l'épopée du terrain
ordinaire, celui où, sous la main d'Homère et de Dante, elle exprime des
croyances effectives et peint des héros nationaux. C'est au plus haut du
pays des fées qu'il nous conduit, par-dessus toutes les cimes de
l'histoire. C'est plus haut que le pays des fées, à cette limite extrême
où les objets s'évanouissent et où les pures idées commencent. «J'ai
entrepris mon poëme[329], dit-il, pour représenter toutes les vertus
morales, assignant à chaque vertu un chevalier pour être son patron et
son défenseur, en telle sorte que les oeuvres de cette vertu soient
exprimées et que les appétits déréglés et les vices contraires soient
abattus et surmontés par des faits d'armes et de chevalerie.» En effet,
au fond du poëme il met une allégorie; non qu'il songe à se faire bel
esprit, prêcheur de morale ou faiseur d'énigmes. Il ne soumet pas
l'image à l'idée; c'est un _voyant_, ce n'est pas un philosophe. Ce sont
bien des personnages vivants, des actions qu'il remue; seulement, de
loin en loin, chez lui, les palais enchantés, tout le cortége des
resplendissantes apparitions tremble et se déchire comme une vapeur,
laissant entrevoir la pensée qui le suscite et qui l'ordonne. Quand dans
son jardin de Vénus nous voyons les formes infinies de toutes les choses
vivantes rangées par ordre, en lits pressés, attendant l'être, nous
concevons avec lui l'enfantement de l'amour universel, la fécondité
incessante de la grande mère et le fourmillement mystérieux des
créatures qui s'élèvent tour à tour hors de son sein profond. Quand nous
voyons son chevalier de la Croix combattre un monstre demi-femme,
demi-serpent, et défendre Una, sa dame chérie, nous nous souvenons
vaguement que si nous pénétrions à travers ces deux figures, nous
trouverions sous l'une la Vérité et sous l'autre l'Erreur. Nous sentons
que ses personnages ne sont point de chair et de sang, et que tous ces
fantômes brillants ne sont que des fantômes. Nous jouissons de leur
éclat sans croire à leur consistance; nous nous intéressons à leurs
actions sans nous troubler de leurs maux. Nous savons que leurs larmes
et leurs cris ne sont pas véritables. Notre émotion se purifie et
s'élève. Nous ne tombons point dans l'illusion grossière; nous avons la
douceur de nous sentir rêver. Nous sommes, comme lui, à mille lieues de
la vie réelle, hors des prises de la pitié douloureuse, de la terreur
crue, de la haine pressante et poignante. Nous ne trouvons plus en nous
que des sentiments délicats, demi-formés, suspendus au moment où ils
allaient nous toucher d'une atteinte trop forte. Ils nous effleurent, et
nous nous trouvons tout heureux d'être dégagés de la croyance qui nous
alourdit.

[Footnote 329: C'est Lodowick Bryskett (_Discourse of civil life_, 1606)
qui lui attribue ces paroles.]


XIII

Quel monde pouvait fournir des matériaux à une fantaisie si haute? Il
n'y en avait qu'un, celui de la chevalerie, car nul n'est plus éloigné
du réel. Solitaire et indépendant dans son château, affranchi de tous
les liens que la société, la famille, le travail, imposent d'ordinaire
aux actions humaines, l'homme féodal avait tenté toutes les aventures;
mais il avait encore moins fait qu'imaginé; l'audace de ses actions
avait été surpassée par la folie de ses rêves; faute d'un emploi utile
et d'une règle acceptée, sa tête avait travaillé du côté du
déraisonnable et de l'impossible, et la persécution de l'ennui avait
agrandi chez lui, outre mesure, le besoin d'excitation. Sous cet
aiguillon, sa poésie était devenue une fantasmagorie. Insensiblement les
inventions étranges avaient végété et pullulé dans les cervelles, les
unes par-dessus les autres, comme des lierres qui s'entrelacent autour
d'un arbre, et le tronc primitif avait disparu sous leur luxe et leur
encombrement. Les délicates imaginations de la vieille poésie galloise,
les débris grandioses des épopées germaniques, les merveilleuses
splendeurs de l'Orient conquis, tous les souvenirs que quatre siècles
d'aventures avaient éparpillés dans les esprits des hommes s'étaient
amoncelés en un grand rêve, et les géants, les nains, les monstres, tout
le pêle-mêle des créatures imaginaires, des exploits surhumains et des
magnificences insensées, s'étaient groupés autour d'un sentiment unique,
l'amour exalté et sublime, comme des courtisans prosternés aux pieds de
leur roi. Ample et flottante matière, où les grands artistes du siècle,
Arioste, le Tasse, Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes.
Mais ils sont trop de leur temps pour être d'un temps qui est passé. Ils
refont une chevalerie, mais ce n'est point une chevalerie vraie. Le fin
Arioste, l'ironique épicurien, en charme ses yeux et s'en égaye en
voluptueux, en sceptique qui jouit deux fois du plaisir, parce que le
plaisir est doux et qu'il est défendu. À côté de lui, le pauvre Tasse,
sous la conduite d'un catholicisme violent, ressuscité et factice,
parmi les clinquants d'une poésie vieillie, travaille sur le même sujet,
maladivement, avec un grand effort et avec un succès mince. Pour
Cervantes, qui est un chevalier, il a beau aimer la chevalerie pour sa
noblesse, il en sent la folie et la rabat par terre, sous les coups de
bâton, parmi les mésaventures d'hôtellerie. Plus grossièrement, plus
franchement, un rude plébéien, Rabelais, avec un éclat de rire, la noie
dans sa joie et dans sa bourbe. Seul, Spenser la prend au sérieux et
naturellement. Il est au niveau de tant de noblesse, de grandeurs et de
rêves. Il n'est point encore assis et enfermé dans cette espèce de bon
sens exact qui va fonder et rétrécir toute la civilisation moderne. Il
habite de coeur dans la poétique et vaporeuse contrée dont chaque jour
les hommes s'éloignent davantage. Il en aime jusqu'au langage; il
reprend les vieux mots, les tours du moyen âge, la diction de
Chaucer[330]. Il entre de plain-pied dans les plus étranges songes des
anciens conteurs, sans étonnement, comme un homme qui de lui-même en
trouve encore de plus étranges. Châteaux enchantés, monstres et géants,
duels dans les bois, demoiselles errantes, tout renaît sous sa main, la
fantaisie du moyen âge avec la générosité du moyen âge, et c'est
justement parce que ce monde est invraisemblable que ce monde lui
convient.

[Footnote 330: Surtout dans le _Calendrier du Berger_.]

Est-ce assez de la chevalerie pour lui fournir sa matière? Ce n'est là
qu'un monde, et il y en a un autre. Par delà les preux, images
glorifiées des vertus morales, il y a les dieux, modèles achevés de la
beauté sensible; par delà la chevalerie chrétienne, il y a l'olympe
païen; par delà l'idée de la volonté héroïque qui ne trouve son
contentement que dans les aventures et le danger, il y a l'idée de la
force sereine qui d'elle-même se trouve en harmonie avec les choses. Ce
n'est pas assez d'un idéal pour un pareil poëte; auprès de la beauté de
l'effort, il met la beauté du bonheur; il les assemble toutes les deux,
non par un parti pris de philosophe et avec des intentions d'érudit
comme Goethe, mais parce qu'elles sont toutes deux belles, et çà et là,
au milieu des armures et des passes d'armes, il dispose les satyres, les
nymphes, Diane, Vénus, comme des statues grecques parmi les tourelles et
les grands arbres d'un parc anglais. Rien de forcé dans cet assemblage;
l'épopée idéale, comme un ciel supérieur, accueille et concilie les deux
mondes; un beau songe païen y continue un beau songe chevaleresque;
l'important, c'est qu'ils soient beaux l'un et l'autre. À cette hauteur,
le poëte a cessé de voir les différences des races et des civilisations.
Il peut mettre ce qu'il voudra dans son tableau; pour toute raison il
dira: «Cela allait bien;» et il n'y a pas de raison meilleure. Sous les
chênes aux feuilles luisantes, au vieux tronc profondément enfoncé dans
la terre, il peut voir deux chevaliers qui se pourfendent, et un instant
après une bande de Faunes qui viennent danser. Les flaques de lumière
qui viennent s'étaler sur les mousses de velours, sur les gazons
humides d'une forêt anglaise, peuvent éclairer les cheveux dénoués, les
blanches épaules de nymphes. Ne l'avez-vous pas vu dans Rubens? Et que
signifient les disparates dans l'heureuse et sublime illusion du rêve? Y
a-t-il encore des disparates? Qui s'en aperçoit? qui les sent? Qui ne
sent, au contraire, qu'à bien parler il n'y a qu'un monde, celui de
Platon et des poëtes; que les choses réelles n'en sont que les ébauches,
les ébauches mutilées, incomplètes et salies, misérables avortons épars
çà et là sur la route du temps, comme des tronçons de glaise à demi
formés, puis délaissés, qui gisent dans l'atelier d'un artiste; qu'après
tout, les forces et les idées invisibles qui incessamment renouvellent
les êtres réels n'atteignent leur accomplissement que dans les êtres
imaginaires, et que le poëte, pour exprimer toute la nature, est obligé
d'embrasser dans ses sympathies toutes les formes idéales par lesquelles
la nature s'est exprimée? Voilà la grandeur de cette oeuvre: il a pu
prendre toute la beauté, parce qu'il ne s'est soucié que de la beauté.


XIV

Le lecteur sent bien qu'on ne peut pas lui raconter un pareil poëme. En
effet, ce sont six poëmes, chacun de douze chants, où l'action se
dénoue, se renoue incessamment, s'embrouille et recommence, et je crois
que toutes les imaginations de l'antiquité et du moyen âge y sont
entassées. Le chevalier chevauche entre les arbres, et, au carrefour des
allées, rencontre d'autres chevaliers qu'il combat; tout d'un coup du
fond d'une caverne paraît un monstre demi-femme et demi-serpent, entouré
de sa progéniture hideuse; plus loin un géant aux trois corps, puis un
dragon grand comme une colline, aux griffes tranchantes, aux ailes
gigantesques. Trois jours durant, il le combat, et, renversé deux fois,
il ne revient à lui que par le secours d'une eau merveilleuse. Après
cela, il y a des peuplades sauvages qu'il faut vaincre, des châteaux
entourés de flammes qu'il faut forcer. Cependant les demoiselles errent
au milieu des forêts sur des palefrois blancs, exposées aux entreprises
des mécréants, parfois gardées par un lion qui les suit, ou délivrées
par une bande de satyres qui les adorent. Les sorciers multiplient leurs
prestiges; les palais étalent leurs festins; les champs clos accumulent
leurs tournois; les dieux marins, les nymphes, les fées, les rois,
entre-croisent les fêtes, les surprises et les dangers.

C'est une fantasmagorie, dira-t-on. Qu'importe, si nous la voyons? Et
nous la voyons, car Spenser la voit. Sa bonne foi nous gagne. Il est si
fort à son aise dans ce monde, que nous finissons par nous y trouver
comme chez nous. Il n'a point l'air étonné des choses étonnantes; il les
rencontre si naturellement qu'il les rend naturelles; il défait les
mécréants comme si de sa vie il n'avait fait autre chose. Vénus, Diane
et les dieux antiques habitent à sa porte et entrent chez lui sans
qu'il y prenne garde. Sa sérénité devient la nôtre. Nous devenons
crédules et heureux par contagion et autant que lui. Le moyen de faire
autrement? Est-ce qu'il est possible de ne pas croire un homme qui nous
peint les choses avec un détail si juste et des couleurs si vives? Voici
que tout d'un coup il vous décrit une forêt; est-ce qu'au même instant
vous n'y êtes pas avec lui? Les hêtres au corps blanchâtre, les chênes
«dans tout l'orgueil de l'été,» y enfoncent leurs piliers et
épanouissent leurs dômes; des clartés tremblent sur l'écorce, et vont se
poser sur le sol, sur les fougères qui rougissent, sur les bas buissons
qui, tout d'un coup frappés par la traînée lumineuse, luisent et
chatoient. À peine si les pas s'entendent sur la couche épaisse de
feuilles amoncelées; et de loin en loin, sur les hautes graminées, les
gouttes de rosée scintillent. Cependant un son de cor arrive à travers
la feuillée: comme il vibre doucement et tout à la fois joyeusement dans
ce grand silence! Il retentit plus fort; le galop d'une chasse approche,
et là-bas, à travers l'allée, voici venir une nymphe, la plus chaste et
la plus belle qui soit au monde. Spenser la voit; bien plus, devant elle
il est à genoux.

     Son visage était si beau, qu'il ne semblait point de chair,--mais
     peint célestement du brillant coloris des anges,--clair comme le
     ciel, sans défaut, ni tache,--avec un parfait mélange de toutes
     les belles couleurs;--Et dans ses joues se montrait une rougeur
     vermeille,--comme des roses répandues sur un parterre de
     lis,--exhalant des parfums d'ambroisie,--et nourrissant les sens
     d'un double plaisir,--capables de guérir les malades et de
     ranimer les morts.

     Dans ses beaux yeux luisaient deux lampes vivantes,--allumées
     là-haut à la lumière de leur céleste créateur.--Ils dardaient des
     rayons de feu--si merveilleusement perçants et lumineux,--qu'ils
     éblouissaient les yeux assez hardis pour la regarder.--Le dieu
     aveugle avait souvent tenté d'y allumer--ses feux impudiques,
     mais sans le pouvoir;--car, avec une majesté imposante et une
     colère redoutée,--elle brisait ses dards libertins, et éteignait
     les vils désirs.

     Sur ses paupières se tenaient maintes Grâces,--à l'ombre de ses
     sourcils égaux,--pour la pourvoir de doux regards et de beaux
     sourires,--et chacune d'elles la douait d'une grâce,--et chacune
     d'elles humblement à ses pieds s'inclinait.--Un si glorieux
     miroir de grâce céleste,--souverain monument où s'adressent tous
     les voeux mortels,--comment une plume fragile décrira-t-elle son
     divin visage,--avec la crainte de manquer d'art et d'outrager sa
     beauté?

     Aussi belle, et mille et mille fois plus belle--elle parut quand
     elle se montra aux regards.--Elle était vêtue, à cause de la
     chaleur de l'air brûlant,--toute d'une tunique de soie, blanche
     comme un lis,--couturée de maintes broderies tressées,--parsemée
     sur le haut, tout entière,--d'aiguillettes d'or splendide qui
     étincelaient--comme des étoiles scintillantes; et la
     bordure--était toute lisérée de franges d'or.

     Au-dessous du genou son vêtement pendait un peu,--et ses jambes
     droites étaient magnifiquement serrées--en des brodequins dorés
     de cuir précieux,--tout bardés de lames d'or, où étaient
     gravées--des figures bizarres et splendidement
     émaillées.--Par-devant, ils étaient attachés sous son genou--avec
     un riche joyau où s'entrelaçaient--les bouts de tous les noeuds,
     de sorte que nul ne pouvait voir--comment dans leurs replis
     serrés ils se confondaient.

     Elles ressemblaient à deux beaux piliers de marbre--qui
     supportent un temple des dieux,--que tout le peuple orne de
     guirlandes vertes--et honore dans ses assemblées de fête.--Avec
     une grâce imposante et un port de princesse,--elle ralentissait
     leur démarche quand elle voulait garder sa majesté.--Mais quand
     elle jouait avec les nymphes des bois,--ou qu'elle chassait le
     léopard fuyant,--elle les mouvait agilement, et volait dans les
     campagnes.

     Et dans sa main elle avait un épieu acéré,--et sur son dos un arc
     et un carquois brillant,--rempli de flèches aux têtes d'acier,
     dont elle abattait--les bêtes sauvages dans ses jeux
     victorieux,--attaché par un baudrier d'or, qui sur le
     devant--traversait sa poitrine de neige, et séparait ses seins
     délicats; comme les jeunes fruits en mai,--ils commençaient à se
     gonfler un peu, et nouveaux encore,--à travers son vêtement
     léger, ils ne faisaient qu'indiquer leur place.

     Ses boucles blondes, frisées comme des fils d'or,--tombaient sur
     ses épaules, négligemment répandues,--et, quand le vent soufflait
     au milieu d'elles,--flottaient comme un étendard largement
     déployé,--et bien bas derrière elles descendaient en
     désordre.--Et que ce fût art, ou hasard aveugle,--à mesure qu'à
     travers la forêt fleurie elle courait impétueuse,--dans ses
     cheveux épars les douces fleurs se posaient d'elles-mêmes,--et
     les fraîches feuilles verdoyantes et les boutons s'y
     entrelaçaient.

     Plus chèrement que sa vie elle gardait la rose délicate,--fille
     de son matin, dont la fleur--ornait la couronne de sa
     renommée.--Elle ne souffrait point que le soleil brûlant du
     midi,--ni que le vent perçant du nord vint s'abattre sur son
     calice.--Elle repliait d'abord ses feuilles de soie avec un soin
     pudique,--quand le ciel inclément commençait à menacer.--Mais
     sitôt que se calmait l'air de cristal,--elle s'épanouissait et
     laissait fleurir toute sa beauté[331].

[Footnote 331:

  Her face so faire, as flesh it seemed not,
  But hevenly pourtraict of bright angels hew,
  Cleare as the skye, withouten blame or blot,
  Through goodly mixture of complexions dew;
  And in her cheekes the vermeill red did shew;
  Like roses in a bed of lillies shed,
  The which ambrosiall odours from them threw,
  And gazers sence with double pleasure fed,
  Hable to heale the sick and to revive the ded.

  In her faire eyes two living lamps did flame,
  Kindled above at th' heavenly Maker's light,
  And darted fyrie beames out of the same,
  So passing persant, and so wondrous bright,
  That quite bereav'd the rash beholders sight:
  In them the blinded god his lustfull fyre
  To kindle oft assayd, but had no might;
  For, with dredd majestie and awfull yre,
  She broke his wanton darts, and quenched base desyre.

  Her yvorie forhead, full of bountie brave,
  Like a broad table did itselfe dispred,
  For Love his loftie triumphes to engrave,
  And write the battailes of his great godhed:
  All good and honour might therein be red;
  For there their dwelling was; and, when she spake,
  Sweete wordes, like dropping honey, she did shed;
  And 'twixt the perles and rubins softly brake
  A silver sound, that, heavenly musicke seemd to make.

  Upon her eyelids many Graces sate,
  Under the shadow of her even browes,
  Working belgardes and amorous retrate;
  And everie one her with a grace endowes,
  And everie one with meekenesse to her bowes:
  So glorious mirrhour of celestiall grace,
  And soveraine moniment of mortall vowes,
  How shall frayle pen descrive her heavenly face,
  For feare, through want of skill, her beauty to disgrace.

  So faire, and thousand thousand time more faire,
  She seemd, when she presented was to sight;
  And was yclad, for heat of scorching aire,
  All in a silken Camus lily white,
  Purfled upon with many a folded plight,
  Which all above besprinkled was throughout,
  With golden aygulets, that glistred bright;
  Like twinkling starres: and all the skirt about
  Was hemed with golden fringe.

  Below her ham her weed did somewhat trayne,
  And her streight legs most bravely were embayld
  In gilden buskins of costly cordwayne,
  All bard with golden bendes, which were entayld
  With curious antickes, and full fayre anmayld.
  Before, they fastned were under her knee
  In a rich jewell, and therein entrayld
  The ends of all the knots, that none might see
  How they within their fouldings close enwrapped be.

  Like two faire marble pillours they were seene,
  Which doe the temple of the gods support,
  Whom all the people decke with garlands greene,
  And honour in their festivall resort.
  These same with stately grace and princely port
  She taught to tread, when she herself would grace;
  But with the woody nymphes when she did play,
  Or when the flying libbard she did chace,
  She could them nimbly move, and after fly apace.

  And in her hand a sharpe bore-speare she held,
  And at ther backe a bow, and quiver gay
  Stuft with steel-headed dartes, wherewith she queld
  The salvage beastes in her victorious play,
  Knit with a golden bauldricke which forelay
  Athwart her snowy brest, and did divide
  Her daintie paps; which, like young fruit in May,
  Now little gan to swell, and being tide
  Through her thin weed their places only signifide.

  Her yellow lockes, crisped like golden wyre,
  About her shoulders weren loosely shed,
  And, when the winde emongst them did inspyre,
  They waved like a penon wyde despred,
  And low behinde her backe were scattered:
  And, whether art it were or heedlesse hap,
  As through the flouring forrest rash she fled,
  In her rude heares sweet flowres themselves did lap,
  And flourishing fresh leaves and blossomes did enwrap.

  The daintie rose, the daughter of her morne,
  More dear than life she tendered, whose flowre
  The girlond of her honour did adorne:
  Ne suffred she the middayes scorching powre,
  Ne the sharp northerne wind thereon to showre;
  But lapped up her silken leaves most chayre,
  Whenso the froward sky began to lowre;
  But, soon as calmed was the cristall ayre,
  She did it fayre dispred and let to florish faire.
                  (Liv. III, ch. V, str. 51, et liv. II, chant 3.)]

Il est à genoux devant elle, vous dis-je, comme un enfant le jour de la
Fête-Dieu parmi les fleurs et les parfums, ravi d'adoration pour elle,
jusqu'à voir dans ses yeux une lumière céleste et sur ses joues le
coloris des anges, jusqu'à appeler ensemble les anges chrétiens et les
grâces païennes pour la parer et la servir; c'est l'amour qui amène
devant lui de pareilles visions, «le doux amour qui baigne ses ailes
d'or dans le nectar béni et dans la source des purs plaisirs[332].»

[Footnote 332:

  Sweet love, that doth his golden wings embay
  In blessed nectar and pure pleasures well.
                               (Liv. III, ch. II, st. 2.)]

D'où vient-elle cette parfaite beauté, cette pudique et charmante aurore
en qui il a rassemblé toutes les clartés, toutes les douceurs et toutes
les virginités du matin? Quelle mère l'a mise au monde, et quelle
naissance merveilleuse a produit à la lumière une semblable merveille de
grâce et de pureté? Un jour, dans une fraîche fontaine solitaire où le
soleil étalait ses rayons, Chrysogone baignait son corps parmi les roses
et les violettes d'azur. Elle s'endormit lassée sur l'herbe épaisse, et
les rayons du soleil épanchés sur son sein nu la fécondèrent[333]. Les
mois s'écoulaient. Inquiète et honteuse, elle s'en alla dans les bois
déserts et s'assit en pleurant, «l'âme enveloppée dans un noir nuage de
tristesse.» Cependant Vénus parcourait toute la terre, cherchant son
fils Cupidon, qui s'était mutiné contre elle et avait fui au loin. Elle
l'avait cherché dans les cours, dans les cités, dans les chaumières,
promettant de doux baisers à qui dénoncerait sa retraite, et à qui le
ramènerait, des choses plus douces encore. Elle arriva ainsi jusqu'à la
forêt où Diane, lassée, se reposait avec ses nymphes. Quelques-unes
lavaient leurs membres dans le flot clair; d'autres étaient couchées à
l'ombre; le reste, comme une guirlande de fleurs, entourait la déesse,
qui dénouant ses tresses blondes, et rejetant sa tunique, avançait son
pied vers l'eau transparente[334]. Surprise, elle rebuta Vénus, se moqua
de ses plaintes, et jura que si elle rencontrait Cupidon, elle lui
couperait ses ailes libertines. Puis elle eut pitié de la déesse
affligée et se mit à chercher le fugitif avec elle. Elles arrivèrent à
la feuillée où Chrysogone endormie avait mis au monde, sans le savoir,
deux filles aussi belles que le jour naissant. Diane prit l'une, et en
fit la plus pure des vierges. Vénus emporta l'autre dans le jardin
d'Adonis, où sont les germes de toutes les choses vivantes, où joue
Psyché, l'épouse de l'Amour, où Plaisir, leur fille, folâtre avec les
Grâces, où Adonis, couché parmi les myrtes et les fleurs riantes, revit
au souffle de l'Amour immortel. Elle l'éleva comme sa fille; elle la
choisit pour être la plus fidèle des amantes, et après de longues
épreuves la donna au bon chevalier sire Scudamour.

[Footnote 333:

  It was upon a sommers shiny day,
  When Titan faire his beames did display,
  In a fresh fountaine, far from all mens vew,
  She bath'd her brest the boyling heat t'alley;
  She bath'd with roses red and violets blew
  And all the sweetest flowers that in the forrest grew.

  Till faint through yrkesome wearines adowne
  Upon the grassy ground herself she layd
  To sleep, the whiles a gentle slombring swowne
  Upon her fell all naked bare displayd....
                               (Liv. III, chant VI.)]

[Footnote 334:

  Shortly into the wastefull woods she came,
  Whereas she found the goddesse with her crew,
  After late chase of their embrewed game,
  Sitting beside a fountaine in a rew;
  Some of them washing with the liquid dew
  From off their dainty limbs the dusty sweat
  And soyle, which did deforme their lively hew;
  Others lay shaded from the scorching heat;
  The rest upon her person gave attendance great.

  She, having hong upon a bough on high
  Her bow and painted quiver, had unlaste
  Her silver buskins from her nimble thigh,
  And her lank loynes ungirt, and brests unbraste,
  After the heat the breathing cold to taste;
  Her golden lockes, that late in tresses bright
  Embreaded were for hindring of her haste,
  Now loose about her shoulders hong undight,
  And were with swet ambrosia all besprinkled light.
                                       (Liv. III. chant VI.)]


XV

Voilà ce que l'on rencontre dans la forêt merveilleuse. Y êtes-vous mal
et avez-vous envie de la quitter parce qu'elle est merveilleuse? À
chaque détour d'allée, à chaque changement du jour, une stance, un mot
fait entrevoir un paysage ou une apparition. C'est le matin, l'aube
blanche luit timidement à travers les arbres; des vapeurs bleuâtres
s'envolent à l'horizon comme un voile et s'évanouissent dans l'air qui
rit; les sources tremblent et bruissent faiblement entre leurs mousses,
et dans les hauteurs les feuilles des peupliers commencent à remuer et à
battre comme des ailes de papillons. Un chevalier met pied à terre, un
vaillant chevalier qui a désarçonné maint Sarrasin et accompli mainte
aventure. Il délace son casque, et soudain l'on voit apparaître les
joues roses d'une jeune fille et de longs cheveux qui, «comme un voile
de soie, tombent jusqu'à terre.» Le soleil joue dans leur nappe
ondoyante, et l'on pense en les voyant «à ces cieux qui dans une nuit
ardente d'été scintillent empanachés par des traînées de lumières[335].»
C'est Britomart, une vierge et une héroïne, comme Clorinde ou Marphise,
mais combien plus idéale! Le profond sentiment de la nature, la
sincérité de la rêverie, la fécondité de l'inspiration toujours
coulante, le sérieux germanique raniment ici les inventions classiques
ou chevaleresques qui semblent les plus vieillies et les plus usées. Le
défilé des magnificences et des paysages ne s'arrête pas. Des
promontoires désolés fendus de plaies béantes; des entassements de
roches foudroyées et noircies où viennent se briser les flots rauques;
des palais étincelants d'or où des dames, belles comme des anges,
nonchalamment penchées sur des coussins de pourpre, écoutent avec un
doux sourire les accords d'une musique invisible; de hautes allées
silencieuses, où les chênes rangés en colonnades étendent leur ombre
immobile sur des touffes de violettes vierges et sur des gazons que n'a
jamais foulés un pied humain: à toutes ces beautés de l'art et de la
nature, il ajoute les merveilles de la mythologie, et il les décrit avec
autant d'amour et d'aussi bonne foi qu'un peintre de la Renaissance ou
un poëte ancien. Voici venir sur des nacelles d'écaille la belle Cymoent
et ses nymphes traînées par des dauphins agiles comme des hirondelles.
Elles glissent sur les vagues brillantes; les cheveux sont dénoués, et
le vent fait flotter leurs boucles blondes; une âpre senteur marine
emplit l'air; le soleil étend son manteau de lumière sur la plaine
d'azur, hérissée de flots innombrables; la mer infinie qui sourit vient
baiser les pieds d'argent de ses filles divines[336].--Rien de plus doux
et de plus calme que le palais de Morphée. Au plus profond de la terre,
il repose, enveloppé dans les molles vapeurs dont Téthys baigne son lit
humide; Diane répand les perles de la rosée sur sa tête éternellement
penchée: et la Nuit mélancolique a posé sur lui sa robe obscure. Non
loin de là, un ruisseau tombe goutte à goutte du haut d'une roche,
mêlant son clapotement monotone au bruissement de la pluie fine; et la
brise, semblable au long bourdonnement d'un essaim d'abeilles, berce le
sommeil immobile du dieu appesanti[337].--Ne voulez-vous pas aussi
regarder au coin de cette forêt une bande de satyres dansant sous les
feuilles vertes? Ils viennent en sautant comme des chevreaux folâtres,
«aussi gais que les oiseaux du joyeux printemps.» La belle Hellénore,
qu'ils ont choisie pour reine de mai, accourt aussi toute rieuse et
couronnée de lauriers et de fleurs. Le bois retentit du son de leurs
flûtes. Leurs pieds de corne usent le frais gazon de la clairière. Ils
dansent gaillardement tout le jour avec de brusques mouvements et des
mines provoquantes, pendant qu'autour d'eux, leurs troupeaux broutent
capricieusement les arbousiers.--À chaque livre, nous voyons passer des
processions étranges, mascarades allégoriques et pittoresques, pareilles
à celles qui s'étalaient alors à la cour des princes, tantôt celle de
Cupidon, tantôt celle des Fleuves, tantôt celle des Mois, ici celle des
Vices. Jamais l'imagination ne fut plus prodigue ni plus inventive.
L'orgueilleuse Lucifera s'avance sur un char paré de guirlandes et d'or,
rayonnante comme l'aurore, entourée d'un peuple de courtisans qu'elle
éblouit de sa gloire et de sa splendeur: six bêtes inégales la traînent,
et chacune d'elles est montée par un Vice. L'un sur un âne paresseux,
vêtu d'une robe noire comme un moine, malade d'oisiveté, laisse tomber
sa tête pesante et tient entre les mains un bréviaire qu'il ne lit pas;
un autre, sur un pourceau ignoble, se traîne déformé, le ventre gonflé
par la luxure, les yeux bouffis de graisse, le cou allongé comme celui
d'une grue, habillé de feuilles de vigne qui laissent voir son corps
pourri d'ulcères, et tout le long du chemin vomissant le vin et les
viandes dont il s'est soûlé. Un autre, assis entre des coffres de fer,
sur un chameau chargé d'or, manie des pièces d'argent, déguenillé, les
joues creuses, les pieds roidis par la goutte; un autre, sur un loup
affamé, grinçant ses dents infectes, mâche un crapaud vénéneux dont le
poison suinte le long de ses gencives, et sa tunique décolorée, peinte
d'yeux menaçants, cache un serpent replié autour de son corps. Le
dernier, couvert d'une robe déchirée et sanglante, s'avance monté sur un
lion, brandissant autour de sa tête une torche allumée, les yeux
étincelants, le visage pâle comme la cendre, serrant dans sa main
fiévreuse la garde de son poignard. Le bizarre et terrible cortége
défile, conduit par l'harmonie solennelle des stances, et la musique
grandiose des rimes redoublées soutient l'imagination dans le monde
fantastique, mêlé d'horreurs et de magnificences, qui vient d'être
ouvert à son vol.

[Footnote 335:

  With that, her glistring helmet she unlaced;
  Which doft, her golden lockes, that were up bound
  Still in a knot, unto her heeles down traced,
  And like a silken veile in compasse round
  About her back and all her bodie wound;
  Like as the shining skie in summers night,
  What times the dayes with scorching heat abound,
  Is creasted all with lines of firie light,
  That it prodigious seemes in common people sight.
                                  (Liv. IV, ch. I, str. 13.)

  Her golden locks, that were in tramells gay
  Up bounden, did themselves adowne display
  And raught unto her heeles; like sunny beames
  That in a cloud their light did long time stay,
  Their vapour vaded, shewe their golden gleames,
  And through the azure aire shooke forth their persant streames.
                                   (Liv. III, ch. IX, 20.)]

[Footnote 336:

  A teme of Dolphins raunged in aray
  Drew the smooth charett of sad Cymoent.
  They were all taught by Triton to obay
  To the long raynes at her commaundement.
  As swift as swallows on the waves they went.
  That their broad flaggy finnes no fome did reare,
  Ne bubbling rowndell they behinde them sent;
  The rest of other fishes drawen weare
  Which with their finny oars the swelling sea did sheare.
                                          (Liv. III, ch. IV, 33.)]

[Footnote 337:

  He making speedy way through spersed ayre,
  And through the world of waters wide and deepe,
  To Morpheus' house doth hastily repaire.
  Amid the bowels of the earth full steepe,
  And low, where dawning day doth never peepe,
  His dwelling is, there Tethys his wet bed
  Doth ever wash, and Cynthia still doth steepe,
  In silver deaw his ever drouping hed,
  Whiles sad Night over him her mantle black doth spred.

  And more to lulle him in his slumber soft,
  A trickling streame from high rock tumbling downe,
  And ever-drizling raine upon the loft,
  Mixt with a murmuring winde, much like the sowne
  Of swarming bees, did cast him in a swowne.
  No other noyse, nor peoples troublous cryes,
  As still are wont t' annoy the walled towne,
  Might there be heard; but careless Quiet lyes
  Wrapt in eternal silence farre from enimyes.]


XVI

Et cependant c'est peu que tout cela. Quoi que puissent fournir la
mythologie et la chevalerie, elles ne suffisent pas aux exigences de
cette conception poétique. Le propre de Spenser, c'est l'énormité et le
débordement des inventions pittoresques. Comme Rubens, il crée de toutes
pièces, en dehors de toute tradition, pour exprimer de pures idées.
Comme chez Rubens, l'allégorie chez lui enfle les proportions hors de
toute règle, et soustrait la fantaisie à toute loi, excepté au besoin
d'accorder les formes et les couleurs. Car, si les esprits ordinaires
reçoivent de l'allégorie un poids qui les opprime, les grandes
imaginations reçoivent de l'allégorie des ailes qui les emportent.
Dégagées par elle des conditions ordinaires de la vie, elles peuvent
tout oser, en dehors de l'imitation, par delà la vraisemblance, sans
autre guide que leur force native et leurs instincts obscurs. Trois
jours durant sir Guyon est promené par l'esprit maudit, Mammon le
tentateur, dans le royaume souterrain, à travers des jardins
merveilleux, des arbres chargés de fruits d'or, des palais éblouissants
et l'encombrement de tous les trésors du monde. Ils sont descendus dans
les entrailles de la terre et parcourent ses cavernes, abîmes inconnus,
profondeurs silencieuses. Un démon épouvantable marche derrière lui à
pas monstrueux sans qu'il le sache, prêt à l'engloutir au moindre signe
de convoitise. L'éclat de l'or illumine des formes hideuses, et le métal
rayonnant brille d'une beauté plus séduisante dans l'obscurité du cachot
infernal.

     La forme du donjon au dedans était grossière et rude,--comme une
     caverne énorme taillée dans une falaise rocheuse.--De la voûte
     raboteuse descendaient des arceaux déchirés--bosselés d'or massif
     et de glorieux ornements,--et chaque poutre était chargée de
     riche métal,--tellement qu'elles semblaient vous menacer d'une
     ruine pesante;--et par-dessus eux Arachné avait porté haut sa
     toile industrieuse et étendu ses lacs subtils,--enveloppés de
     fumée impure et de nuages plus noirs que le jais.

     Le toit, le plancher et les murs étaient tout d'or,--mais
     couverts de poussière et de rouille antique,--et cachés dans
     l'obscurité, de sorte que personne n'en pouvait voir--la couleur;
     car la lumière joyeuse du jour--ne se déployait jamais dans cette
     demeure,--mais seulement une douteuse apparence de clarté
     pâle,--comme est une lampe dont la vie s'évanouit,--ou comme la
     lune enveloppée dans la nuit nuageuse--se montre au voyageur qui
     marche plein de crainte et de morne effroi.

     Dans cette chambre il n'y avait rien qu'on pût voir,--sinon de
     grands coffres énormes et de fortes caisses de fer,--toutes
     serrées de doubles noeuds, tellement que personne--ne pouvait
     espérer les forcer par violence et par vol.--De chaque côté ils
     étaient placés tout du long.--Mais tout le sol était jonché de
     crânes--et d'ossements d'hommes morts épars tout à
     l'entour,--dont les vies, à ce qu'il semblait, avaient été là
     répandues,--et dont les vils squelettes étaient restés sans
     sépulture.

     .... Puis le démon le mena en avant et le conduisit bientôt--à
     une autre chambre, dont la porte, tout d'un coup,--s'ouvrit
     devant lui comme si elle eût su obéir d'elle-même;--là avaient
     été placées cent cheminées--et cent fournaises toutes brillantes
     et brûlantes;--près de chaque fournaise se tenaient maints
     démons,--créatures déformées, hideuses à regarder,--et chaque
     démon appliquait sa peine industrieuse--à fondre le métal d'or
     prêt à être éprouvé.

     L'un, avec un soufflet énorme, aspirait l'air sifflant,--puis,
     avec le vent comprimé, enflammait la braise;--l'autre ramassait
     les brandons mourants--avec des pinces de fer, et les arrosait
     souvent--de flots liquides pour apprivoiser la rage du furieux
     Vulcain,--qui, les maîtrisant, reprenait sa première
     ardeur.--Quelques-uns enlevaient l'écume qui sortait du
     métal,--d'autres agitaient l'or fondu avec de grandes pelles;--et
     chacun d'eux peinait, et chacun d'eux suait.

     Il le mena ensuite, à travers un sombre passage étroit,--jusqu'à
     une large porte toute bâtie d'or battu;--la porte était ouverte;
     mais là attendait--un puissant géant aux enjambées roides et
     hardies,--comme s'il eût voulu défier le Très-Haut.--Dans sa main
     droite il tenait une massue de fer;--mais il était lui-même tout
     entier en or,--ayant pourtant le sentiment et la vie, et il
     savait bien manier--son arme maudite quand il abattait ses
     ennemis acharnés.

     .... Ils entrèrent dans une chambre grande et large,--comme
     quelque grande salle d'assemblée, ou comme un temple
     solennel.--Maints grands piliers d'or supportaient--le toit
     massif et soutenaient de prodigieuses richesses,--et chaque
     pilier était richement décoré--de couronnes, de diadèmes et de
     vains titres,--que portaient les princes mortels pendant qu'ils
     régnaient sur la terre.

     Une multitude d'hommes étaient assemblés là,--de toutes les races
     et de toutes les nations sous le ciel,--qui avec un grand tumulte
     se pressaient pour approcher--de la partie supérieure, où se
     dressait bien haut--un trône pompeux de majesté souveraine.--Et
     dessus était assise une femme magnifiquement parée--et
     opulemment vêtue des robes de la royauté,--tellement que jamais
     prince terrestre, d'un semblable appareil--ne releva sa gloire et
     ne déploya un orgueil si fastueux.--Elle, assise dans sa pompe
     resplendissante,--tenait une grande chaîne d'or aux anneaux bien
     unis,--dont un bout était attaché au plus haut du ciel,--et dont
     l'autre atteignait au plus bas enfer[338].

[Footnote 338:

  The houses form within was rude and strong,
  Like an huge cave hewne out of rocky clifte,
  From whose rough vault the ragged breaches hong
  Ëmbost with massy gold of glorious guifte,
  And with rich metall loaded every rifte,
  That heavy ruine they did seeme to threatt;
  And over them Arachne high did lifte
  Her cunning web, and spred her subtile nett,
  Enwrapped in fowle smoke and clouds more black then jett.

  Both roof and floor and walls were all of gold,
  But overgrown with dust and old decay,
  And hid in darknes, that none could behold
  The hew thereof; for vew of cherefull day
  Did never in that house itselfe display,
  But a faint shadow of uncertein light,
  Such as a lamp whose life does fade away;
  Or as the moon, cloathed with clowdy night,
  Does shew to him that walkes in feare and sad affright.

  In all that rowme was nothing to be sene,
  But huge grete yron chests and coffers strong,
  All bart with double bends, that none could weene
  Them to enforce by violence or wrong.
  On every side they placed were along.
  But all the grownd with sculs was scattered
  And dead mens bones which round about were flong;
  Whose lives, it seemed, whilome there were shed,
  And their vile carcases now left unburied....

  Thence forward he him led and shortly brought
  Unto another rowme, whose dore forthright
  To him did open as it had beene taught;
  Therein an hundred raunges were pight,
  And hundred fournaces all burning bright;
  By every fournace many Feends did byde,
  Defourmed creatures horrible in sight;
  And every Feend his busie paines applyde
  To melt the golden metall ready to be tryde.

  One with great bellowes gathered filling ayre,
  And with forst wind the fewell did inflame;
  Another did the dying bronds repayre
  With yron tongs, and sprinkled ofte same
  With liquid waves, fiers Vulcans rage to tame
  Who, maystring them, renewd his former heat.
  Some scumd the drosse that from the metall came,
  Some stird the molten owre with ladles great.
  And every one did swincke, and every one did sweat....

  He brought him, through a darksom narrow strayt,
  To a broad gate all built of beaten gold:
  The gate was open; but therein did wayt
  A sturdie villein, stryding stiff and bold,
  As if the highest god defy he would.
  In his right hand an yron club he held,
  But he himselfe was all of golden mould,
  Yet had both life and sence, and well could weld
  That cursed weapon, when his cruell foes queld....

  He brought him in. The rowme was large and wide,
  As it some Gyeld or solemne temple weare;
  Many great golden pillours did upbeare
  The massy roofe and riches huge sustayne;
  And every pillour decked was full deare
  With crownes and diademes and titles vaine,
  Which mortall princes wore whiles they on earth did rayne.

  A route of people there assembled were,
  Of every sort and nation under skye,
  Which with great uprore preaced to draw nere
  To the upper part: where was advanced hye
  A stately siege of soveraine majestye;
  And thereon satt a woman gorgeous gay
  And richly cladd in robes of royaltye,
  That never earthly prince in such aray
  His glory did enhaunce, and pompous pryde display...

  There, as in glistring glory she did sitt,
  She held a great gold chaine ylinked well
  Whose upper end to highest heven was knitt,
  And lower part did reach to lowest hell.
                                  (Liv. II, ch. VII.)]

Nul rêve de peintre n'égale ces visions, ce flamboiement de la fournaise
sur les parois des cavernes, ces lumières vacillantes sur la foule, ce
trône et cet étrange scintillement de l'or qui partout luit dans
l'ombre. C'est que l'allégorie pousse au gigantesque. Quand il s'agit
de montrer la tempérance aux prises avec les tentations, on est porté à
mettre toutes les tentations ensemble. Il s'agit d'une vertu générale,
et comme elle est capable de toutes les résistances, on lui demande à la
fois toutes les résistances; après l'épreuve de l'or, celle du plaisir:
ainsi se suivent et s'opposent les spectacles les plus grandioses et les
plus délicieux, tous au delà de l'humain, les gracieux à côté des
terribles, les jardins fortunés à côté du souterrain maudit:

     Le portail de branches entrelacées et de fleurs penchées--était
     embrassé par une vigne courbée en arches,--dont les grappes
     pendantes semblaient inviter--tous les passants à goûter leur vin
     délicieux.--Elles s'inclinaient d'elles-mêmes vers les
     mains,--comme si elles s'offraient pour être
     cueillies:--quelques-unes d'une pourpre sombre pareille à
     l'hyacinthe;--d'autres comme des rubis, riantes et doucement
     vermeilles;--d'autres, comme de belles émeraudes encore vertes.

     Au milieu du jardin était une fontaine--de la plus riche
     substance qu'il puisse y avoir sur la terre,--si pure et si
     transparente, que l'on eût pu voir--le flot d'argent courant dans
     chacun de ses canaux.--Très-splendidement elle était décorée--de
     curieux dessins et de figures d'enfants nus,--dont les uns
     semblaient, avec une gaieté rieuse,--voler çà et là et s'ébattre
     en jeux folâtres,--pendant que les autres se baignaient dans
     l'eau délicieuse.

     Et sur toute la fontaine une traînée de lierre de l'or le plus
     pur--s'étendait avec sa teinte naturelle.--Car le riche métal
     était coloré de telle sorte--que l'homme qui l'eût vu sans être
     bien averti--l'eût pris sûrement pour du vrai lierre.--Bien bas
     jusqu'au sol rampaient ses bras lascifs,--qui, se baignant dans
     la rosée d'argent,--trempaient craintivement dans l'eau leurs
     fleurs laineuses;--et leurs gouttes de cristal semblaient des
     pleurs d'amour.

     Un nombre infini de courants incessamment sortaient--de cette
     fontaine, doux et beaux à voir.--Ils tombaient dans un ample
     bassin--et arrivaient promptement en si grande abondance--qu'on
     eût cru voir un petit lac.--Sa profondeur n'excédait pas trois
     coudées,--si bien qu'à travers ses flots on pouvait voir le
     fond,--tout pavé par-dessous de jaspe étincelant,--et la fontaine
     voguait droit dans cette mer.

     Les oiseaux joyeux abrités dans le riant ombrage,--accordaient
     leurs notes suaves avec le choeur des voix.--Les angéliques voix
     tremblantes et tendres--répondaient aux instruments avec une
     divine douceur.--Les instruments unissaient leur mélodie
     argentine--au sourd murmure des eaux tombantes.--Les eaux
     tombantes, variant leurs bruissements mesurés,--tantôt haut,
     tantôt bas, appelaient la brise;--et la molle brise murmurante
     leur répondait à tous bien bas.

     Sur un lit de roses Acrasie était couchée,--alanguie par la
     chaleur ou prête pour son doux péché;--un voile l'habillait ou
     plutôt la laissait déshabillée,--un voile transparent tout
     d'argent et de soie,--qui ne cachait rien de sa peau
     d'albâtre,--mais la montrait plus blanche, si plus blanche elle
     pouvait être.--Arachné n'eût su ourdir un filet plus subtil,--et
     les toiles brillantes que nous voyons souvent tissées--par les
     fils de la rosée séchée ne volent pas plus légèrement dans l'air.

     Son sein de neige était une proie offerte--aux yeux avides qui ne
     savaient s'en rassasier.--La langueur de sa douce fatigue y avait
     laissé--quelques gouttes plus claires que le nectar, qui
     glissaient--comme de pures perles d'Orient tout le long de son
     corps;--et ses beaux yeux, qui de volupté souriaient doucement
     encore,--humectaient sans les éteindre les rayons de feu--dont
     ils perçaient les coeurs fragiles. Ainsi la clarté des
     étoiles,--lorsqu'elle scintille sur les vagues silencieuses,
     paraît plus brillante[339].

[Footnote 339:

  .... No gate, but like one, being goodly dight
  With bowes and braunches wich did broad dilate
  Their clasping armes in wanton wreathings intricate:

  So fashioned a porch with rare device,
  Archt over head with an embracing vine,
  Whose brounches hanging downe seemed to entice
  All passers-by to taste their lushious wine,
  And did themselves into their hands incline,
  As freely offering to be gathered,
  Some deepe empurpled as the hyaline,
  Some as the rubine laughing sweetely red,
  Some like faire emeraudes not yet well ripened....

  And in the midst of all a fountaine stood,
  Of richest substance that on earth might bee,
  So pure and shiny that the silver flood
  Through every channell running one might see.
  Most goodly it with curious ymageree
  Was over-wrought, and shapes of naked boyes,
  Of which some seemd with lively jollitee
  To fly about, playing their wanton toyes,
  Whylest others did themselves embay in liquid joyes.

  And over all of purest gold was spred
  A trayle of yvie in his native hew;
  For the rich metall was so coloured,
  That wight, who did not well avis'd it vew,
  Would surely deeme it to bee yvie trew;
  Low his lascivious armes adown did creepe,
  That themselves dipping in the silver dew
  Their fleecy flowres then fearfully did steepe,
  Which drops of christall seemd for wantones to weep.

  Infinit streames continually did well
  Out of this fountaine, sweet and fair to see,
  The which into an ample laver fell,
  And shortly grew to so great quantitie,
  That like a little lake it seemd to bee,
  Whose depth exceed not three cubits hight,
  That through the waves one might the bottom see,
  All pav'd beneath with jaspar shinning bright,
  That semd the fountaine in that sea did sayle upright....

  The joyous birds, shrouded in chearefull shade
  Their notes unto the voyce attempred sweet;
  Th'angelical soft trembling voyces made
  To th'instruments divine respondence meet;
  The silver-sounding instruments did meet
  With the base murmure of the waters fall;
  The waters fall with difference discreet
  Now soft, now loud, unto the wind did call;
  The gentle warbling wind low answered to all....

  Upon a bed of roses she was layd,
  As faint through heat, or dight to pleasant sin;
  And was arayd or rather disarayd,
  All in a vele of silke and silver thin,
  That hid no whit her alabaster skin,
  But rather shewd more white, if more might bee:
  More subtile web Arachne cannot spin;
  Nor the fine nets, which oft we woven see
  Of scorched deaw, do not in th'ayre more lightly flee.

  Her snowy brest was bare to ready spoyle
  Of hungry eyes, which n'ote therewith be fild;
  And yet, through languour of her late sweet toyle,
  Few drops, mor cleare than nectar, forth distild,
  That like pure Orient perles adowne it trild;
  And her faire eyes, sweet smyling in delight
  Moystened their fierie beams, with which she thrild
  Fraile harts, yet quenched not; like starry light
  Which, sparckling on the silent waves, does seeme more bright.
                                            (Liv. II, ch. XII.)]

N'y a-t-il ici que des féeries? Il y a ici des tableaux tout faits, des
tableaux vrais et complets, composés avec des sensations de peintre,
avec un choix de couleurs et de lignes: les yeux ont du plaisir. Cette
Acrasie couchée a la pose d'une déesse et d'une courtisane de Titien. Un
artiste italien copierait ces jardins, ces eaux courantes, ces Amours
sculptés, ces traînées de lierre qui serpente chargé de feuilles
luisantes et de fleurs laineuses. Tout à l'heure, dans les profondeurs
infernales, les clartés avec leur long ruissellement étaient belles,
demi-noyées par les ténèbres, et le trône exhaussé dans la vaste salle
entre les piliers, au milieu de la multitude fourmillante, reliait
autour de lui toutes les formes en ramenant sur lui tous les regards.
Le poëte est ici et partout coloriste et architecte. Si fantastique que
soit son monde, ce monde n'est point factice; s'il n'est pas, il
pourrait être; même il devrait être; c'est la faute des choses si elles
ne s'arrangent pas de manière à l'effectuer; pris en lui-même, il a
cette harmonie intérieure par laquelle vit une chose réelle, même une
harmonie plus haute, puisque, à la différence des choses réelles, il est
tout entier jusque dans le moindre détail construit en vue de la beauté.
L'_art_ est venu, voilà le grand trait du siècle, le trait qui distingue
ce poëme de tous les récits semblables entassés par le moyen âge.
Incohérents, mutilés, ils gisaient comme des débris ou des ébauches que
les mains débiles des trouvères n'avaient pas su assembler en un
monument. Enfin les poëtes et les artistes paraissent et avec eux le
sentiment du beau, c'est-à-dire la sensation de l'ensemble. Ils
comprennent les proportions, les attaches et les contrastes; ils
_composent_. Entre leurs mains, l'esquisse brouillée, indéterminée, se
limite, s'achève, se détache, se colore et devient un tableau. Chaque
objet ainsi pensé et imaginé acquiert l'être définitif en acquérant la
forme vraie; après des siècles, on le reconnaîtra, on l'admirera, on
sera touché par lui; bien plus, on sera touché par son auteur. Car,
outre les objets qu'il peint, l'artiste se peint lui-même. Sa pensée
maîtresse se marque dans la grande oeuvre qu'elle produit et qu'elle
conduit. Spenser est supérieur à son sujet, l'embrasse tout entier,
l'accommode à son but, et c'est pour qu'il y imprime la marque propre
de son âme et de son génie. Chaque récit est ménagé en vue d'un autre,
et tous en vue d'un certain effet qui s'accomplit; c'est pour cela que
de ce concert une beauté se dégage, celle qui est dans le coeur du
poëte, et que toute son oeuvre a travaillé à rendre sensible; beauté
noble et pourtant riante, composée d'élévation morale et de séductions
sensibles, anglaise par le sentiment, italienne par les dehors,
chevaleresque par sa matière, moderne par sa perfection, et qui
manifeste un moment unique et admirable, l'apparition du paganisme dans
une race chrétienne et le culte de la forme dans une imagination du
Nord.


§ 3. LA PROSE.

I

Un pareil moment ne dure guère, et la séve poétique s'use par la
floraison poétique, en sorte que l'épanouissement conduit au déclin. Dès
les premières années du dix-septième siècle, l'affaissement des moeurs
et des génies devient sensible. L'enthousiasme et le respect baissent.
Les mignons, les fats de cour intriguent et grappillent, parmi les
pédanteries, les puérilités et les parades. La cour vole et la nation
murmure. Les Communes commencent à se roidir, et le roi, qui les tance
en maître d'école, plie devant elles en petit garçon. Ce triste roi se
laisse rudoyer par ses favoris, leur écrit en style de commère, se dit
un Salomon, étale une vanité d'écrivain, et, donnant audience à un
courtisan, lui recommande sa réputation de savant, à charge de revanche.
La dignité du gouvernement s'affaiblit et la loyauté du peuple
s'attiédit. La royauté déchoit et la révolution se prépare. En même
temps le noble paganisme chevaleresque dégénère en sensualité vile et
crue[340]. «Le roi, dit un contemporain, vient de s'enivrer si bien avec
le roi Christian de Danemark, qu'il a fallu les porter sur un lit tous
les deux....» Les dames quittent leur sobriété, et dans les festins on
les voit qui roulent çà et là prises de vin. «Dernièrement, dit un malin
courtisan, dans un masque, la chose a fait scandale. La dame qui jouait
le rôle de la reine de Saba arrivait pour présenter des dons précieux à
Leurs Majestés; mais ayant oublié les marches qui menaient au dais, elle
renversa ses cassettes dans le giron de Sa Majesté danoise, et lui tomba
sur les pieds ou plutôt sur la face. Grandes furent la hâte et la
confusion. Essuis et serviettes travaillèrent aussitôt à tout nettoyer.
Alors Sa Majesté se leva et voulut danser avec la reine de Saba. Mais il
se laissa choir, et s'humilia devant elle, et fut emporté dans une
chambre intérieure et mis sur un lit de parade, lequel ne fut pas
médiocrement gâté par les présents que la reine de Saba avait répandus
sur ses vêtements, tels que vin, crème, gelée, boisson, gâteaux, épices
et autres bonnes choses. La fête et la représentation continuèrent, et
la plupart des acteurs s'en allèrent ou se laissèrent choir, tant le vin
occupait leur étage supérieur.... Alors parurent, en riches habits, la
Foi, l'Espérance et la Charité. L'Espérance essaya de parler; mais le
vin rendait ses efforts si faibles qu'elle se retira, espérant que le
roi excuserait sa brièveté.... La Foi quitta la cour dans un état
chancelant.... Toutes deux étaient malades et allèrent vomir dans la
salle d'en bas.... Pour la Victoire, après un lamentable bégaiement, on
l'emmena comme une pauvre captive, et on la déposa, pour qu'elle fît un
somme, sur les marches extérieures de l'antichambre. Quant à la Paix,
elle cassa sa branche d'olivier sur le crâne de ceux qui voulaient
l'empêcher d'entrer.» Notez que ces ivrognesses étaient de grandes
dames. «On ne faisait point ainsi, ajoute l'auteur, sous la reine
Élisabeth;» elle était violente et terrible, mais non ignoble, et
ridicule. C'est que les grandes idées qui mènent un siècle finissent, en
s'épuisant, par ne garder d'elles-mêmes que leurs vices; le superbe
sentiment de la vie naturelle devient le vulgaire appel aux sens. Il y a
telle _entrée_, tel arc de triomphe, sous Jacques, qui représente des
priapées, et quand les instincts sensuels, exaspérés par la tyrannie
puritaine, parviendront plus tard à relever la tête, on verra sous la
Restauration l'orgie s'étaler dans sa crapule et triompher de son
impudeur.

[Footnote 340: Harrington's _Nugæ antiquæ_.]

En attendant, la littérature s'altère; le puissant souffle qui l'avait
portée, et qui, à travers les singularités, les raffinements, les
exagérations, l'avait faite grande, se ralentit et diminue. Avec Carew,
Suckling, Herrick, le joli remplace le beau. Ce qui les frappe, ce ne
sont plus les traits généraux des choses; ce qu'ils tâchent d'exprimer,
ce n'est plus la nature intime des choses. Ils n'ont plus cette large
conception, cette pénétration involontaire, par laquelle l'homme
s'assimilait les objets et devenait capable de les créer une seconde
fois. Ils n'ont plus ce trop-plein d'émotions, cette surabondance
d'idées et d'images qui forçait l'homme à s'épancher par des paroles, à
jouer extérieurement, à miner librement et hardiment le drame intérieur
qui faisait tressaillir tout son corps et tout son coeur. Ce sont
plutôt des beaux esprits de cour, des cavaliers à la mode, qui veulent
faire preuve d'imagination et de style. Entre leurs mains l'amour
devient une galanterie; ils écrivent des chansons, des pièces fugitives,
des compliments aux dames. Plus d'élans du coeur; ils tournent des
phrases éloquentes pour être applaudis et des exagérations flatteuses
pour plaire. Les divines figures, les regards sérieux ou profonds, les
expressions virginales ou passionnées qui éclataient à chaque pas dans
les premiers poëtes ont disparu; on ne voit plus ici que des minois
agréables peints par des vers agréables. La polissonnerie n'est pas
loin; on la trouve déjà dans Suckling, et aussi la crudité, l'épicurisme
prosaïque; ils diront bientôt: «Amusons-nous et moquons-nous du reste.»
Les seuls objets qu'ils sachent encore peindre, ce sont les petites
choses gracieuses, un baiser, une fête de mai, un narcisse, une
primevère humide de rosée, une matinée de mariage, une abeille[341].
Herrick surtout et Suckling rencontrent là de petits poëmes exquis,
mignons, toujours riants ou souriants, pareils à ceux qu'on a mis sous
le nom d'Anacréon ou qui abondent dans l'Anthologie. En effet, ici comme
là-bas, c'est un paganisme qui décline; l'énergie s'en va, l'agrément
commence. On garde toujours le culte de la beauté et de la volupté;
mais on joue avec elles. On les pare et on les accommode à son goût;
elles ont cessé de maîtriser et de plier l'homme; il s'en égaye et il en
jouit. Dernier rayon d'un soleil qui se couche; avec Sedley, Waller et
les rimeurs de la Restauration, le vrai sentiment poétique disparaît;
ils font de la prose en vers; leur coeur est au niveau de leur style, et
l'on voit avec la langue correcte commencer un nouvel âge et un nouvel
art.

[Footnote 341:

  Some asked me where the rubies grew,
      And nothing did I say,
  But with my finger pointed to
      The lips of Julia.
  Some asked how pearls did grow, and where;
      Then spake I to my girl,
  To part her lips, and show me there
      The quarelets of pearl.
  One ask'd me where the roses grew;
      I bade him not go seek;
  But forthwith bade my Julia show
      A bud in either cheek.
                           (Herrick.)

  About the sweet bag of a bee,
      Two Cupids fell at odds;
  And whose the pretty prize should be,
      They vowed to ask the gods.
  Which Venus hearing, thither came,
      And for their boldness stript them;
  And taking thence from each his flame,
      With rods of myrtle whipt them.
  Which done, to still their wanton cries,
      When quiet grown sh' had seen them,
  She kiss'd and wiped their dove-like eyes,
      And gave the bag between them.
                           (Herrick.)

  Why so pale and wan, fond lover?
      Prithee, why so pale?
  Will, when looking well can't move her,
      Looking ill prevail?
      Prithee, why so pale?
  Why so dull and mute, young sinner?
      Prithee, why so mute?
  Will, when speaking well can't win her,
      Saying nothing do't?
      Prithee, why so mute?
  Quit, quit for shame, this will not move,
      This cannot take her;
  If of herself she will not love,
      Nothing can make her:
      The devil take her.
                        (Suckling.)

  As when a lady, walking Flora's bower,
  Picks here a pink, and there a gilly-flower,
  Now plucks a violet from her purple bed,
  And then a primrose, the year's maidenhead,
  There nips the brier, here the lover's pansy.
  Shifting her dainty pleasures with her fancy,
  This on her arms, and that she lists to wear
  Upon the borders of her curious hair;
  At length a rose-bud (passing all the rest)
  She plucks, and bosoms in her lily breast.
                         (Quarles.)]

À côté de la mignardise arrivait l'affectation: c'est le second signe
des décadences. Au lieu d'écrire pour dire les choses, on écrit alors
pour les bien dire; on enchérit sur son voisin, on outre toutes les
façons de parler; on fait tomber l'art du côté où il penche, et comme il
penche en ce siècle du côté de la véhémence et de l'imagination, on
entasse l'emphase et la couleur. Toujours un jargon naît d'un style.
Dans tous les arts, les premiers maîtres, les inventeurs découvrent
_l'idée_, s'en pénètrent et lui laissent produire sa forme. Puis
viennent les seconds, les imitateurs, qui de parti pris répètent cette
forme et l'altèrent en l'exagérant. Plusieurs ont du talent néanmoins,
Quarles, Herbert, Babington, surtout Donne, un satirique poignant, d'une
crudité terrible[342], un puissant poëte d'une imagination précise et
intense[343], et qui garde encore quelque chose de l'énergie et du
frémissement de la première inspiration. Mais il gâte tous ces dons de
parti pris, et réussit, à force de peine, à fabriquer du galimatias. Par
exemple, les poëtes passionnés ont dit à leur maîtresse que s'ils la
perdaient, ils prendraient en aversion toutes les femmes. Afin d'être
plus passionné, Donne déclare à la sienne qu'en pareil cas il haïra tout
le sexe, elle avec le reste, parce qu'elle en aura fait partie[344].
Vingt fois en le lisant on se frappe la tête et on se demande avec
étonnement comment un homme a pu se tourmenter et se guinder ainsi,
alambiquer son style, raffiner les raffinements, découvrir des
comparaisons si saugrenues. C'était là l'esprit du temps; il fait effort
pour être ingénieusement absurde. Une puce avait mordu Donne et sa
maîtresse: voilà que cette puce, ayant réuni leur sang, se trouve être
«leur lit de mariage et leur temple de mariage[345]. À présent, dit-il,
la belle et ses parents ont beau gronder, nous sommes unis, et tous deux
cloîtrés dans ces murs vivants de jais (la puce).» Le marquis de
Mascarille n'a jamais rien trouvé d'égal. Eussiez-vous cru qu'un
écrivain pût inventer de pareilles sottises? Continuez, il y a pis.
«L'habitude vous engage peut-être à me tuer; mais n'ajoutez pas à ce
meurtre un suicide et un sacrilége, trois péchés en trois meurtres.»
Comprenez-vous? Cela signifie qu'elle ne fait qu'un avec lui, parce que
tous deux ne font qu'un avec la puce, et qu'ainsi on ne peut tuer l'un
sans l'autre. Remarquez que le sage Malherbe a écrit des énormités
presque semblables dans _les larmes de saint Pierre_, que les faiseurs
de sonnets en Italie et en Espagne atteignent en ce moment le même degré
de démence, et vous jugerez qu'en ce moment par toute l'Europe il y a un
âge poétique qui finit.

[Footnote 342: Voyez surtout sa satire contre les courtisans. Ceci est
contre les imitateurs:

  But he is worst, who beggarly doth chaw
  Other's witt fruits, and in his ravenous maw
  Rankly digested, doth those things outspue
  As his own things; and they are his owne, 't is true,
  For if one eate my meat, though it be known
  The meat was mine, th' excrement is his own.]

[Footnote 343:

  When I behold a stream, which, from the spring,
  Doth, with doubtful melodious murmuring,
  Or in a speechless slumber calmly ride
  Her wedded channels bosom, and there chide
  And bend her brows, and swell, if any bough
  Does but stoop down to kiss her utmost brow;
  Yet if her often, gnawing kisses win
  The traiterous banks to gape and let her in;
  She rusheth violently and doth divorce
  Her from her native and her long-kept course,
  And roares, and braves it, and in gallant scorn
  In flatt'ring eddies promising return,
  She flouts her channel, which thenceforth is dry,
  Then say I: That is she, and this I am.]

[Footnote 344:

  O do not die, for I shall hate
  All women so, when thou art gone,
  That thee I shall not celebrate,
  When I remember thou wast one.]

[Footnote 345:

  This flea is you and I, and this
  Our marriage bed and marriage temple is.
  Though parents grudge and you, w'are met,
  And cloyster'd in these living walls of jet.
  Though use make you apt to kill me,
  Let not to that selfe murder added be,
  And sacriledge, three sins in killing three.

Aussi Suckling l'appelle _the Great lord of witt_.]

Sur cette frontière de la littérature qui finit et de la littérature qui
commence, paraît un poëte, l'un des plus goûtés et des plus
célèbres[346] de son temps, Abraham Cowley, enfant précoce, liseur et
versificateur comme Pope, et qui, comme Pope, ayant moins connu les
passions que les livres, s'est moins occupé des choses que des mots.
Rarement l'épuisement littéraire fut plus sensible. Il a tous les moyens
de dire ce qui lui plaira, et justement il n'a rien à dire. Le fonds a
disparu, laissant à la place une forme vide. En vain il manie le poëme
épique, la strophe pindarique, toutes les sortes de stances, d'odes, de
petits vers, de grands vers; en vain il appelle à l'aide toutes les
comparaisons botaniques et philosophiques, toute l'érudition de
l'Université, tous les souvenirs de l'antiquité, toutes les idées de la
science nouvelle; on bâille en le lisant. Sauf quelques vers
descriptifs, sauf deux ou trois tendresses gracieuses[347], il ne sent
rien, il ne fait que parler; il n'est poëte que de cervelle. Son recueil
de pièces amoureuses ne lui sert qu'à faire preuve de science, à montrer
qu'il a lu ses auteurs, qu'il connaît la géographie, qu'il est versé
dans l'anatomie, qu'il a une teinture de médecine et d'astronomie, qu'il
sait trouver des rapprochements et des allusions capables de casser la
tête du lecteur. Il dira que «la beauté est un mal actif-passif, parce
qu'elle meurt aussi vite qu'elle tue;» que sa maîtresse est criminelle
d'employer chaque matin trois heures à sa toilette, parce que «sa
beauté, qui était un gouvernement tempéré, se change par là en tyrannie
arbitraire.» Après avoir lu deux cents pages, on a envie de lui donner
des soufflets. On a besoin, pour s'apaiser, de songer que tout grand âge
doit finir, que celui-ci ne pouvait finir autrement, que l'ancienne et
ardente éruption, le soudain regorgement de verve, d'images, de
curiosités capricieuses et audacieuses qui jadis coula à travers
l'esprit des hommes, maintenant arrêté, refroidi, ne peut plus montrer
que des scories, de l'écume figée, et une multitude de pointes
brillantes et blessantes. On se dit qu'après tout Cowley a peut-être du
talent, et on trouve qu'en effet il en a un, talent nouveau, inconnu aux
vieux maîtres, qui indique une autre culture, qui exige d'autres moeurs
et qui annonce un nouveau monde. Cowley a ces moeurs et il est de ce
monde. C'est un homme régulier, raisonnable, instruit, poli, bien élevé,
qui, après douze ans de services et d'écritures en France sous la reine
Henriette, finit par se retirer sagement à la campagne, où il étudie
l'histoire naturelle et prépare un traité sur la religion, philosophant
sur les hommes et la vie, fécond en réflexions et en idées générales,
moraliste, et disant à son exécuteur testamentaire de «ne rien laisser
passer dans ses écrits qui puisse sembler le moins du monde être une
offense à la religion ou aux bonnes manières.» De telles dispositions et
une telle vie préparent et indiquent moins un poëte, c'est-à-dire un
voyant et un créateur, qu'un écrivain, j'entends par là un homme qui
sait penser et parler, et qui, partant, doit avoir beaucoup lu, beaucoup
appris, beaucoup rédigé, posséder un esprit calme et clair, avoir
l'habitude de la société polie, des discours soutenus, du demi-badinage.
En effet, Cowley est un écrivain, le plus ancien de tous ceux qui en
Angleterre méritent ce nom. Sa prose est aussi aisée et aussi sensée que
sa poésie est contournée et déraisonnable. Un «honnête homme» qui écrit
pour d'honnêtes gens, à peu près de la façon dont il leur parlerait s'il
était avec eux dans un salon, voilà, je crois, l'idée que, dans notre
dix-septième siècle, on se faisait d'un bon auteur; c'est l'idée que les
_Essais_ de Cowley laissent de sa personne; c'est ce genre de talent que
les écrivains de l'âge prochain vont prendre pour modèle, et il est le
premier de cette grave et aimable lignée qui par Temple rejoint Addison.

[Footnote 346: 1608-1667. J'ai sous les yeux la onzième édition de
1710.]

[Footnote 347: Par exemple: _The Spring_ (_The Mistress_, tome 1er, page
72).]


II

Il semble qu'arrivée là la Renaissance ait atteint son terme, et que,
pareille à une plante épuisée et flétrie, elle n'ait plus qu'à laisser
la place au nouveau germe qui commence à lever sous ses débris. Voici
pourtant que du vieux tronc défaillant sort un rejeton vivant et
inattendu. Au moment où l'art languit, la science pousse; c'est à cela
qu'aboutit tout le travail du siècle. Les deux fruits ne sont point
disparates; au contraire, ils viennent de la même séve, et ne font que
manifester par la diversité de leurs formes deux moments distincts de la
végétation intérieure qui les a produits. Tout art se termine par une
science, et toute poésie par une philosophie. Car la science et la
philosophie ne font que traduire par des formules précises la conception
originale que l'art et la poésie rendent sensibles par des figures
imaginaires; une fois que l'idée d'un siècle s'est manifestée en vers
par des créations idéales, elle arrive naturellement à s'exprimer en
prose par des raisonnements positifs. Ce qui avait frappé les hommes au
sortir de l'oppression ecclésiastique et de l'ascétisme monacal, c'était
l'idée païenne de la vie naturelle et librement épanouie; ils avaient
retrouvé la nature enfouie derrière la scolastique, et ils l'avaient
exprimée dans des poëmes et des peintures, par de superbes corps
florissants en Italie, par des âmes véhémentes et abandonnées en
Angleterre, avec une telle divination de ses lois, de ses instincts et
de ses formes, qu'on pouvait tirer de leurs tableaux et de leur théâtre
une théorie complète de l'âme et du corps. L'enthousiasme passé, la
curiosité commence. Le sentiment de la beauté fait place au besoin de la
vérité. La théorie enfermée dans les oeuvres d'imagination s'en dégage.
Les yeux restent attachés sur la nature, non plus pour l'admirer, mais
pour la comprendre. De la peinture on passe à l'anatomie, du drame à la
philosophie morale, des grandes divinations poétiques aux grandes vues
scientifiques; les unes continuent les autres, et c'est le même esprit
qui perce dans toutes les deux; car ce que l'art avait représenté et ce
que la science va observer, ce sont les choses vivantes, avec leur
structure complexe et complète, remuées par leurs forces intérieures,
sans aucune intervention surnaturelle. Artistes et savants, tous
partent, sans s'en douter, de la même idée maîtresse, c'est que la
nature subsiste par elle-même, que chaque être enferme dans son sein la
source de son action, que les causes des événements sont des lois innées
dans les choses: idée toute-puissante d'où sortira la civilisation
moderne et qui en ce moment en Angleterre et en Italie, comme autrefois
en Grèce, à côté de l'art complet suscite les vraies sciences; après
Vinci et Michel Ange, l'école des anatomistes, des mathématiciens, des
naturalistes, qui aboutit à Galilée; après Spenser, Ben Jonson et
Shakspeare, l'école des penseurs qui entourent Bacon et préparent
Harvey.

Il n'y a pas besoin ici de chercher bien loin cette école; dans
l'interrègne du christianisme, le tour d'esprit qui domine partout est
justement le sien. C'est le paganisme qui règne à la cour d'Elisabeth,
non-seulement dans les lettres, mais dans les doctrines, un paganisme du
Nord, toujours sérieux, le plus souvent sombre, mais qui, comme celui du
Midi, a pour substance le sentiment des forces naturelles. Chez
quelques-uns tout christianisme est effacé; plusieurs vont jusqu'à
l'athéisme par excès de révolte et de débauche, comme Marlowe et Greene.
Chez d'autres, comme Shakspeare, c'est à peine si l'idée de Dieu
apparaît; ils ne voient dans la pauvre petite vie humaine qu'un songe,
au delà le grand sommeil morne; pour eux la mort est la borne de l'être,
tout au plus un gouffre obscur où l'homme plonge incertain de l'issue.
S'ils portent les yeux au delà, ils aperçoivent[348], non point l'âme
spirituelle reçue dans un monde plus pur, mais le cadavre abandonné
dans la terre humide ou le spectre errant autour du cimetière. Ils
parlent en incrédules ou en superstitieux, jamais en fidèles. Leurs
héros ont des vertus humaines, non des vertus religieuses; contre le
crime, ils s'appuient sur l'honneur et l'amour du beau, non sur la piété
et la crainte de Dieu. Si d'autres, de loin en loin, comme Sidney et
Spenser, entrevoient ce Dieu, c'est comme une vague lumière idéale,
sublime fantôme platonicien, qui ne ressemble en rien au Dieu personnel,
rigide examinateur des moindres mouvements du coeur. Il apparaît au
sommet des choses comme le magnifique couronnement du monde, mais il ne
pèse pas sur la vie humaine, il la laisse intacte et libre, et ne fait
que la tourner vers le beau. On ne connaît pas encore l'espèce de prison
étroite où le _cant_ officiel et les croyances bienséantes enfermeront
plus tard l'action et l'intelligence. Même les croyants, les sincères
chrétiens, comme Bacon et Browne, écartent tout rigorisme oppressif,
réduisent le christianisme à une sorte de poésie morale, et laissent le
naturalisme subsister sous la religion. Dans cette carrière si ample et
si ouverte, la spéculation peut se déployer. Avec lord Herbert apparaît
le déisme systématique; avec Milton et Algernon Sidney apparaîtra la
religion philosophique; Clarendon ira jusqu'à comparer les jardins de
lord Falkland à ceux der l'Académie. Contre le rigorisme des puritains,
Chillingworth, Hales, Hooker, les plus grands docteurs de l'Église
anglicane, font à la raison naturelle une large place, si large que
jamais, même aujourd'hui, elle n'a retrouvé un tel essor.

[Footnote 348: Shakspeare: _Tempest_, _Measure for measure_, _Hamlet_;
Beaumond and Flechter: _Thierry and Theodoret_, acte 4e. Voyez aussi
Webster, _passim_.]

Une étonnante irruption de faits, l'Amérique découverte, l'antiquité
ranimée, la philologie restaurée, les arts inventés, les industries
développées, la curiosité humaine promenée sur tout le passé et sur tout
le globe, sont venus fournir la matière, et la prose a commencé. Sidney,
Wilson, Asham et Puttenham ont cherché les règles du style; Hackluit et
Purchas ont rassemblé l'encyclopédie des voyages et la description de
tous les pays; Holinshed, Speed, Raleigh, Stowe, Knolles, Daniel, Thomas
More, lord Herbert fondent l'histoire; Camden, Spelman, Cotton, Usher et
Selden instituent l'érudition; une légion de travailleurs patients, de
collectionneurs obscurs, de pionniers littéraires amassent, rangent et
trient les documents que sir Robert Cotton et sir Thomas Bodley
emmagasinent dans leurs bibliothèques, tandis que des utopistes, des
moralistes, des peintres de moeurs, Thomas More, Joseph Hall, John
Earle, Owen Felltham, Burton, décrivent et jugent les caractères de la
vie, poussent leur file par Fuller, sir Thomas Browne et Isaac Walton,
jusqu'au milieu du siècle suivant, et s'accroissent encore des
controversistes et des politiques qui, avec Hooker, Taylor,
Chillingworth, Algernon Sidney, Harrington, étudient la religion, la
société, l'Église et l'État. Ample et confuse fermentation, d'où se
dégagent beaucoup de pensées, mais d'où sortent peu de beaux livres. La
belle prose, telle qu'on l'a vue à la cour de Louis XIV, chez Pollion,
dans les gymnases d'Athènes, telle que les peuples rhétoriciens et
sociables savent la faire, manque tout à fait. Ceux-ci n'ont pas
l'esprit d'analyse qui est l'art de suivre pas à pas l'ordre naturel des
idées, ni l'esprit de conversation qui est le talent de ne jamais
ennuyer ou choquer autrui. Leur imagination est trop peu réglée et leurs
moeurs sont trop peu polies. Les plus mondains, même Sidney, disent
rudement ce qu'ils pensent et comme ils le pensent. Au lieu d'atténuer,
ils exagèrent. Ils hasardent tout et ils n'omettent rien. Ils ne
quittent les compliments outrés que pour les plaisanteries brutales. Ils
ignorent l'enjouement mesuré, la fine moquerie, la flatterie délicate.
Ils se plaisent aux grossiers calembours, aux allusions sales. Ils
prennent pour de l'esprit des charades entortillées, des images
grotesques. Grands seigneurs et grandes dames, ils causent en gens mal
élevés, amateurs de bouffons, de parades et de combats d'ours. Chez
d'autres, comme Overbury ou sir Thomas Browne, la poésie déborde dans la
prose si abondamment, qu'elle couvre le discours d'images et fait
oublier les idées sous les tableaux. Ils chargent leur style de
comparaisons fleuries, qui s'engendrent l'une l'autre et montent l'une
par-dessus l'autre, de telle façon que le sens disparaît et qu'on ne
voit plus que l'ornement. Enfin, le plus souvent, ils sont pédants,
encore tout roidis par la rouille de l'école; ils divisent et
subdivisent, ils posent des thèses, des définitions; ils argumentent
solidement et lourdement, ils citent leurs auteurs en latin, et même en
grec; ils équarrissent des périodes massives, ils assomment doctement
leur adversaire, et par contre-coup le lecteur. Ils ne sont jamais au
niveau de la prose, mais toujours au-dessus et au-dessous, au-dessus par
leur génie poétique, au-dessous par la pesanteur de leur éducation et
par la barbarie de leurs moeurs. Mais ils pensent sérieusement et par
eux-mêmes; il sont réfléchis; ils sont convaincus et touchés de ce
qu'ils disent. Jusque dans les compilateurs on sent une force et une
loyauté d'esprit qui donnent confiance et font plaisir. Leurs écrits
ressemblent aux puissantes et pesantes gravures des contemporains, aux
cartes d'Hofnagel par exemple, si âpres et si instructives; leur
conception est poignante et précise; ils ont le don d'apercevoir chaque
objet non d'une façon générale, comme les classiques, mais en
particulier et singulièrement. Ce n'est point l'homme abstrait, le
citadin tel qu'il est partout, le paysan en soi qu'ils se représentent;
mais Jacques ou Thomas, Smith ou Brown, de telle paroisse, dans tel
comptoir, avec tel geste et tel habit, distinct de tous les autres;
bref, ils voient non _l'idée_, mais _l'individu_. Figurez-vous le
remue-ménage qu'une telle disposition produit dans la tête humaine,
combien l'ordre régulier des idées s'en trouve dérangé, comme chaque
objet, avec le pêle-mêle infini de ses formes, de ses propriétés, de ses
appendices, va désormais s'accrocher par cent attaches imprévues aux
autres, et amener devant l'esprit une file et une famille; quel relief
en prendra le langage, quels mots familiers, pittoresques, saugrenus y
éclateront coup sur coup; comme la verve, l'imprévu, l'originalité, les
inégalités de l'invention y feront saillie. Figurez-vous en même temps
quelle prise cette forme d'esprit a sur les choses, combien de faits
elle concentre en chaque conception, quel amas de jugements personnels,
d'autorités étrangères, de suppositions, de divinations, d'imaginations
elle déverse sur chaque objet, avec quelle fécondité hasardeuse et
créatrice elle enfante les vérités et les conjectures. Il y a là un
fourmillement extraordinaire de pensées et de formes, souvent avortées,
plus souvent encore barbares, quelquefois grandioses. Mais dans cette
surabondance quelque chose de viable et de grand se dégage, la science,
et il n'y a qu'à regarder de près une ou deux de ces oeuvres pour voir
la créature nouvelle éclore parmi les ébauches et les débris.


III

Deux écrivains surtout manifestent cet état d'esprit, le premier, Robert
Burton, ecclésiastique et solitaire d'Université, qui passa sa vie dans
les bibliothèques et feuilleta toutes les sciences, aussi érudit que
Rabelais, d'une mémoire inépuisable et débordante; inégal d'ailleurs,
doué de verve et gai par saccades, mais le plus souvent triste et
morose, jusqu'à confesser dans son épitaphe que la mélancolie a fait sa
vie et sa mort; avant tout original, amateur de son propre sens et l'un
des premiers modèles de ce singulier tempérament anglais qui, retirant
l'homme en lui-même, développe en lui tantôt l'imagination, tantôt le
scrupule, tantôt la bizarrerie, et fait de lui, selon les circonstances,
un poëte, un excentrique, un humoriste, un fou ou un puritain. Trente
ans durant il a lu, il s'est mis une encyclopédie dans la tête, et
maintenant pour s'amuser et se décharger, il prend un in-folio de papier
blanc. Vingt vers d'un poëte, douze lignes d'un traité sur
l'agriculture, une colonne d'in-folio sur les armoiries, la description
des poissons rares, un paragraphe d'un sermon sur la patience, le compte
des accès de fièvre dans l'hypocondrie, l'histoire de la particule
_que_, un morceau de métaphysique, voilà ce qui a passé dans son cerveau
en un quart d'heure: c'est un carnaval d'idées et de phrases grecques,
latines, allemandes, françaises, italiennes, philosophiques,
géométriques, médicales, poétiques, astrologiques, musicales,
pédagogiques, entassées les unes sur les autres, pêle-mêle énorme,
prodigieux fouillis de citations entre-croisées, de pensées heurtées,
avec la vivacité et l'entrain d'une fête de fous. «J'apprends, dit-il,
de nouvelles nouvelles tous les jours,--et les rumeurs ordinaires de
guerre, pestes, incendies, inondations, vols, meurtres, massacres,
météores, comètes, spectres, prodiges, apparitions, villes prises, cités
assiégées en France, en Germanie, en Turquie, en Perse, en Pologne,
etc.; les levées et préparatifs journaliers de guerre et autres choses
semblables qu'amène notre temps orageux, batailles livrées, tant
d'hommes tués, monomachies, naufrages, pirateries, combats sur mer,
paix, ligues, stratagèmes et nouvelles alarmes,--une vaste confusion de
voeux, désirs, actions, édits, pétitions, procès, défenses,
proclamations, plaintes, griefs,--sont chaque jour apportés à nos
oreilles.--De nouveaux livres chaque jour, pamphlets, nouvelles,
histoires, catalogues entiers de volumes de toute sorte, paradoxes
nouveaux, opinions, schismes, hérésies, controverses en philosophie, en
religion, etc. Puis viennent des nouvelles de mariages, mascarades,
fêtes, jubilés, ambassades, joutes et tournois, trophées, triomphes,
galas, jeux, pièces de théâtre. Aujourd'hui nous apprenons qu'on a créé
de nouveaux seigneurs et officiers, demain qu'il y a des grands déposés,
puis que de nouveaux honneurs ont été conférés. L'un est mis en liberté,
l'autre est emprisonné. L'un achète, l'autre ne peut payer; celui-ci
fait fortune; son voisin fait, banqueroute. Ici l'abondance, là la
cherté et la famine. L'un court, l'autre chevauche, querelle, rit,
pleure, etc. Ainsi tous les jours j'apprends des nouvelles publiques et
privées[349].»--«Quel monde de livres ne s'offre pas, en tous les
sujets, arts et sciences, pour le contentement et selon la capacité du
lecteur? En arithmétique, géométrie, perspective, optique, astronomie,
architecture, _sculptura_, _pictura_, sciences sur lesquelles on a
dernièrement écrit tant de traités si élaborés; dans la mécanique et ses
mystères, dans l'art de la guerre, de la navigation, de l'équitation, de
l'escrime, de la natation, des jardins, de la culture des arbres; de
grands volumes sur l'économie domestique, la cuisine, l'art d'élever des
faucons, de chasser, de pêcher, de prendre les oiseaux, etc.; avec des
peintures exactes de tous les jeux, exercices; que n'y a-t-il pas? En
musique, métaphysique, philosophie naturelle et morale, philologie,
politique, chronologie, dans les généalogies, dans le blason, etc.: il y
a de grands volumes ou ces traités des anciens, etc. _Et quid subtilius
arithmeticis inventionibus_? _Quid jucundius musicis rationibus_? _Quid
divinius astronomicis_? _Quid rectius geometricis demonstrationibus_?
Quel plus grand plaisir que de lire ces fameuses expéditions de
Christophe Colomb, Améric Vespuce, Marc-Paul le Vénitien, Vertomannus,
Aloysius Cadamustus, etc.? ces journaux exacts des Portugais, des
Hollandais, de Bartison, d'Olivier à Nort, etc.? les voyages d'Hakluit,
les décades de Pierre Martyr, les récits de Linschoten, les
Hodoeporicons de Jodocus à Meggen, de Brocarde le Moine, de
Bredenbachius, de Sands, de J. Dubinius à Jérusalem, en Égypte et autres
endroits reculés du monde? ces agréables itinéraires de Paulus
Hentzerus, de Jocodus Sincerus, de Dux Polonus, etc.? ces parties de
l'Amérique, curieusement dessinées et gravées par les frères A. Bry? de
voir un herbier gravé, les herbes, les arbres, les fleurs, les plantes,
tous les végétaux représentés, avec les couleurs naturelles de la vie,
comme dans Matthiolus sur Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, et
ce dernier herbier volumineux et énorme de Besler de Nuremberg, où
presque toute plante est figurée avec sa vraie grandeur? devoir les
oiseaux, les bêtes, les poissons de la mer, les araignées, les
moucherons, les serpents, les mouches, etc., toutes les créatures
figurées par le même art et représentées exactement en vives, couleurs,
avec une fidèle description de leurs natures, vertus et qualités, etc.,
comme l'ont fait soigneusement Ælien, Gesner, Ulysse Aldrovandus,
Bellonus, Rondoletius, Hippolytus Salvianus, etc.[350]?» Il ne finit
pas; les mots, les phrases regorgent, s'accumulent, se recouvrent, et
roulent emportant le lecteur assourdi, étourdi, demi-noyé, incapable de
trouver terre au milieu de ce déluge. Burton est intarissable. Il n'est
point d'idées qu'il ne répète sous cinquante formes; quand il a épuisé
les siennes, il verse sur nous celles des autres; les classiques, les
auteurs plus rares, connus seulement des savants, les auteurs plus rares
encore, connus seulement des érudits, il prend chez tous. Sous ces
profondes cavernes d'érudition et de science, il en est une plus noire
et plus inconnue que toutes les autres, comblée d'auteurs ignorés, de
noms rébarbatifs, Besler de Nuremberg, Adricomius, Linschoten, Brocarde,
Bredenbachius. Parmi tous ces monstres antédiluviens, hérissés de
terminaisons latines, il est à son aise; il se joue, il rit, il saute
de l'un sur l'autre, il les mène de front. Il a l'air du vieux Protée,
hardi coureur, qui en une heure, sur son attelage d'hippopotames, fait
le tour de l'Océan.

[Footnote 349: This roving humour (though not with like success) I have
ever had, and, like a ranging spaniel, that barks at every bird he sees,
leaving his game, I have followed all, saving that which I should, and
may justly complain, and truly, _qui ubique est_, _nusquam est_, which
Gesner did in modesty: that I have read many books, but to little
purpose, for want of good method; I have confusedly tumbled over divers
authors in our libraries with small profit, for want of art, order,
memory, judgment. I never travelled but in map or card, in which my
unconfined thoughts have freely expatiated, as having ever been
especially delighted with the study of cosmography. Saturn was lord of
my geniture, culminating, etc., and Mars principal significator of
manners, in partile conjunction with mine ascendent; both fortunate in
their houses, etc. I am not poor, I am not rich; _nihil est_, _nihil
deest_; I have little, I want nothing: all my treasure is in Minerva's
tower. Greater preferment as I could never get, so am I not in debt for
it. I have a competency (_laus Deo_) from my noble and munificent
patrons. Though I live still a collegiate student, as Democritus in his
garden, and lead a monastic life, _ipse mihi theatrum_ sequestered from
those tumults and troubles of the world, _et tanquam in specula positus_
(as he said) in some high place above you all, like _stoicus sapiens_,
_omnia sæcula præterita præsentiaque videns_, _uno velut intuitu_, I
hear and see what is done abroad, how others run, ride, turmoil, and
macerate themselves in court and country. Far from those wrangling
law-suits, _aulæ vanitatem_, _fori ambitionem_, _ridere mecum soleo_: I
laugh at all, "only secure, lest my suit go amiss, my ships perish, corn
and cattle miscarry, trade decay, I have no wife nor children, good or
bad, to provide for;" a mere spectator of other men's fortunes and
adventures, and how they act their parts, which methinks are diversely
presented unto me, as from a common theatre or scene. I hear new news
every day: and those ordinary rumours of war, plagues, fires,
inundations, thefts, murders, massacres, meteors, comets; spectrums,
prodigies, apparitions; of towns taken, cities besieged in France,
Germany, Turkey, Persia, Poland, etc., daily musters and preparations,
and such like, which these tempestuous times afford, battles fought, so
many men slain, monomachies, shipwrecks, piracies and sea-fights, peace,
leagues, stratagems, and fresh alarms--a vast confusion of vows, wishes,
actions, edicts, petitions, lawsuits, pleas, laws, proclamations,
complaints, grievances--are daily brought to our ears: new books every
day, pamphlets, currantoes, stories, whole catalogues of volumes of all
sorts, new paradoxes, opinions, schisms, heresies, controversies in
philosophy, religion, etc. Now come tidings of weddings, maskings,
mummeries, entertainments, jubilees, embassies, tilts, and tournaments,
trophies, triumphs, revels, sports, plays: then again, as in a new
shifted scene, treasons, cheating tricks, robberies, enormous villanies,
in all kinds, funerals, burials, death of princes, new discoveries,
expeditions; now comical, then tragical matters. To-day we hear of new
lords and officers created, tomorrow of some great men deposed, and then
again of fresh honours conferred: one is let loose, another imprisoned:
one purchaseth, another breaketh: he thrives, his neighbour turns
bankrupt; now plenty, then again dearth and famine; one runs, another
rides, wrangles, laughs, weeps, etc. Thus I daily hear, and such like,
both private and public news.]

[Footnote 350: For what a world of books offers itself, in all subjects,
arts, and sciences, to the sweet content and capacity of the reader? In
arithmetic, geometry, perspective, optic, astronomy, architecture,
_sculptura_, _pictura_, of which so many and such elaborate treatises
are of late written: in mechanics and their mysteries, military matters,
navigation, riding of horses, fencing, swimming, gardening, planting,
great tomes of husbandry, cookery, falconry, hunting, fishing, fowling,
etc., with exquisite pictures of all sports, games, and what not? In
music, metaphysics, natural and moral philosophy, philology, in policy,
heraldry, genealogy, chronology, etc., they afford great tomes, or those
studies of antiquity, etc., _et quid subtilius arithmeticis
inventionibus_? _quid jucundius musicis rationibus_? _quid divinius
astronomicis_? _quid rectius geometricis demonstrationibus_? What so
sure, what so pleasant? he that shall but see that geometrical tower of
Garizenda at Bologna in Italy, the steeple and clock at Strasburgh, will
admire the effects of art, or that engine of Archimedes to remove the
earth itself, if he had but a place to fasten his instrument?
_Archimedis cochlea_, and rare devises to corrivate waters, music
instruments, and trisyllable echoes again, again, and again repeated,
with myriads of such. What vast tomes are extant in law, physic, and
divinity for profit, pleasure, practice, speculation, in verse or prose,
etc.? Their names alone are the subject of whole volumes: we have
thousands of authors of all sorts, many great libraries full well
furnished, like so many dishes of meat, served out for several palates;
and he is a very block that is affected with none of them. Some take an
infinite delight to study the very languages wherein these books are
written, Hebrew, Greek, Syriac, Chaldee, Arabic, etc. Methinks it would
well please any man to look upon a geographical map (_suavi animum
delectatione allicere_, _ob incredibilem rerum varietatem et
jucunditatem et ad pleniorem sui cognitionem excitare_) chorographical,
topographical delineations; to behold, as it were, all the remote
provinces, towns, cities of the world, and never to go forth of the
limits of his study; to measure, by the scale and compass, their extent,
distance, examine their site. Charles the great (as Platina writes) had
three fair silver tables, in one of which superficies was a large map of
Constantinople, in the second Rome neatly engraved, in the third an
exquisite description of the whole world; and much delight he took in
them. What greater pleasure can there now be, than to view those
elaborate maps of Ortelius, Mercator, Hondius, etc., to peruse those
books of cities, put out by Braunus, and Hogenbergius? to read those
exquisite descriptions of Maginus, Munster, Herrera, Laet, Merula,
Boterus, Leander Albertus, Camden, Leo Afer, Adricomius, Nic. Gerbelius,
etc.? those famous expeditions of Christopher Columbus, Americus
Vespucius, Marcus Polus the Venitian, Vertomannus, Aloysius Cadamustus,
etc.? those accurate diaries of Portugals, Hollanders, of Bartison,
Oliver à Nort, etc., Hacluit's voyages, Pet. Martyr's Decades, Benzo,
Lerius, Linschoten's relations, those Hodoeporicons of Jod. à Meggen,
Brocarde the Monk, Bredenbachius, Jo. Dublinius, Sands, etc., to
Jerusalem, Egypt, and other remote places of the world? those pleasant
itineraries of Paulus Hentzerus, Jodocus Sincerus, Dux Polonus, etc., to
read Bellonius's observations, P. Gillius his surveys; those parts of
America, set out, and curiously cut in pictures, by Fratres à Bry? to
see a well cut herbal, herbs, trees, flowers, plants, all vegetals,
expressed in their proper colours to the life, as that of Matthiolus
upon Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, and that last voluminous
and mighty herbal of Besler of Noremberge; wherein almost every plant is
to his own bigness. To see birds, beasts, and fishes of the sea,
spiders, gnats, serpents, flies, etc., all creatures set out by the same
art, and truly expressed in lively colours, with an exact description of
their natures, virtues, qualities, etc., as hath been accurately
performed by Ælian, Gesner, Ulysses Aldrovandus, Bellonus, Rondoletius,
Hippolytus Salvianus, etc.]

Quel sujet prend il? La mélancolie[351], son propre état d'esprit, et il
le prend en homme d'école. Nul traité de saint Thomas, n'est plus
régulièrement construit que le sien. Ce torrent d'érudition vient se
distribuer en canaux géométriquement tracés qui divergent à angles
droits sans dévier d'une seule ligne. En tête de chaque partie vous
apercevez un tableau synoptique et analytique, avec tirets, accolades,
chaque division engendrant des subdivisions, chaque subdivision
engendrant des sections, chaque section engendrant des sous-sections: de
la maladie en général, de la mélancolie en particulier, de sa nature, de
son siége, de ses espèces, de ses causes, de ses symptômes, de son
pronostic; de la cure par moyens permis, par moyens défendus, par moyens
diététiques, par moyens pharmaceutiques: selon la méthode scolastique,
il descend du général au particulier, et dispose chaque émotion et
chaque idée dans une case numérotée. Dans ce cadre fourni par le moyen
âge, il entasse tout, en homme de la Renaissance, la peinture littéraire
des passions et la description médicale de l'aliénation mentale, les
détails d'hôpital avec la satire des sottises humaines, les documents
physiologiques à côté des confidences personnelles, les recettes
d'apothicaire avec les conseils moraux, les remarques sur l'amour avec
l'histoire des évacuations. Le triage des idées n'a pas encore été fait:
médecin et poëte, lettré et savant, l'homme est tout à la fois; fauté de
digues, les idées viennent comme des liqueurs différentes se déverser
dans la même cuve avec des pétillements et des bouillonnements étranges,
avec une odeur déplaisante et des effets baroques. Mais la cuve est
pleine, et de ce mélange naissent des composés puissants que nul âge
n'avait encore connus.

[Footnote 351: _Anatomy of melancoly_, 1621.]


IV

Car, dans le mélange, il y a un ferment efficace, le sentiment poétique
qui remue et anime l'érudition énorme, qui refuse de s'en tenir aux secs
catalogues, qui, interprétant chaque fait, chaque objet, y démêle ou y
devine une âme mystérieuse, et trouble tout l'homme en lui représentant
comme une énigme grandiose le monde qui s'agite en lui et hors de lui.
Figurons-nous un esprit parent de celui de Shakspeare, devenu érudit et
observateur au lieu d'être acteur et poëte, qui, au lieu de créer,
s'occupe à comprendre, mais qui, comme Shakspeare, s'applique aux choses
vivantes, pénètre leur structure intime, s'attache à leurs lois réelles,
imprime passionnément et scrupuleusement en lui-même les moindres
linéaments de leur figure; qui en même temps projette au delà de
l'observation positive ses divinations pénétrantes, entrevoit derrière
les apparences sensibles je ne sais quel monde obscur et sublime, et
tressaille avec une sorte de vénération devant la grande noirceur vague
et peuplée à la surface de laquelle tremblote notre petit univers. Tel
est sir Thomas Browne, naturaliste, philosophe, érudit, médecin et
moraliste, presque le dernier de la génération qui porta Jérémie Taylor
et Shakspeare. Nul penseur ne témoigne mieux de la flottante et
inventive curiosité du siècle. Nul écrivain n'a mieux manifesté la
splendide et sombre imagination du Nord. Nul n'a parlé avec une émotion
plus éloquente de la mort, de l'énorme nuit de l'oubli, de
l'engloutissement où toute chose sombre, de la vanité humaine, qui, avec
de la gloire ou des pierres sculptées, essaye de se fabriquer une
immortalité éphémère. Nul n'a produit au jour, par des expressions plus
éclatantes et plus originales, la séve poétique qui coule dans tous les
esprits du siècle. «L'injuste oubli, dit-il, secoue à l'aveugle ses
pavots, et traite la mémoire des hommes sans distinguer, entre leurs
droits à l'immortalité. Qui n'a pitié du fondateur des Pyramides?
Érostrate vit pour avoir détruit le temple de Delphes, et celui-là qui
l'a bâti est presque perdu. Le temps a épargné l'épitaphe du cheval
d'Adrien et anéanti la sienne.... Tout est folie, vanité nourrie de
vent. Les momies égyptiennes que Cambyse et le temps ont épargnées, sont
maintenant la proie de mains rapaces. Mizraïm guérit les blessures, et
Pharaon est vendu pour fabriquer du baume... Le plus grand nombre doit
se contenter d'être comme s'il n'avait pas été et de subsister dans le
livre de Dieu, non dans la mémoire des hommes. Vingt-sept noms font
toute l'histoire des temps qui précèdent le déluge, et tous les noms
conservés jusqu'aujourd'hui ne font pas ensemble un seul siècle de
vivants. Le nombre des morts excède de beaucoup tout ce qui vit; ce que
le monde a vécu dépasse beaucoup ce qui lui reste à vivre, et chaque
heure ajoute à ce nombre grandissant qui ne sait s'arrêter une seule
minute.... D'ailleurs l'oubli enlève au souvenir une large part de
nous-mêmes, même lorsque nous sommes vivants encore. Nous ne nous
rappelons que faiblement nos félicités, et les plus poignants coups des
afflictions ne laissent en nous que des cicatrices éphémères. La
sensibilité n'endure rien d'extrême, et les chagrins nous détruisent ou
se détruisent.... Nous ignorons nos maux avenir, nous oublions nos maux
passés par une miséricordieuse prévoyance de la nature, qui nous fait
digérer ainsi notre mélange de courts et mauvais jours, et qui,
délivrant nos sens des souvenirs qui les blesseraient, laisse à nos
plaies saignantes le temps de se refermer et de se guérir.» Ainsi de
toutes parts la mort nous entoure et nous presse. «Elle est
l'accoucheuse de la vie, et puisque le sommeil son frère nous hante
journellement de ses avertissements funéraires; puisque le temps, qui
vieillit de lui-même, nous défend d'espérer une grande durée, c'est à
nous de regarder les longs espoirs comme des rêves et comme une attente
d'insensés[352].»

[Footnote 352: But the iniquity of oblivion blindly scattereth her
poppy, and deals with the memory of men without distinction to merit of
perpetuity: who can but pity the founder of the pyramids? Herostratus
lives that burnt the temple of Diana; he is almost lost that built it;
time hath spared the epitaph of Adrian's horse; confounded that of
himself. In vain we compute our felicities by the advantage of our good
names, since bad have equal durations; and Thersites is like to live as
long as Agamemnon, without the favour of the everlasting register. Who
knows whether the best of men be known? or whether there be not more
remarkable persons forgot than any that stand remembered in the known
account of time? Without the favour of the everlasting register, the
first man had been as unknown as the last, and Methuselah's long life
had been his only chronicle.

Oblivion is not to be hired: the greatest part must be content to be as
though they had not been; to be found in the register of God, not in the
record of man. Twenty-seven names make up the first story before the
flood; and the recorded names ever since contain not one living century.
The number of the dead long exceedeth all that shall live. The night of
time far surpasseth the day, and who knows when was the equinox? Every
hour adds unto that current arithmetic which scarce stands one moment.
And since death must be the Lucina of life: and even Pagans could doubt
whether thus to live were to die; since our longest sun sets at right
descensions, and makes but winter arches, and therefore it cannot be
long before we lie down in darkness, and have our light in ashes; since
the brother of death daily haunts us with dying mementos, and time, that
grows old in itself, bids us hope no long duration; diuturnity is a
dream, and folly of expectation.

Darkness and light divide the course of time, and oblivion shares with
memory a great part even of our living beings; we slightly remember our
felicities, and the smartest strokes of affliction leave but short smart
upon us. Sense endureth no extremities, and sorrows destroys us or
themselves. To weep into stones are fables. Afflictions induce
callosities; miseries are slippery, or fall like snow upon us, which,
notwithstanding, is no unhappy stupidity. To be ignorant of evils to
come, and forgetful of evils past, is a merciful provision in nature,
whereby we digest the mixture of our few and evil days; and our
delivered senses not relapsing into cutting remembrances, our sorrows
are not kept raw by the edge of repetitions.... All was vanity, feeding
the wind, and folly. The Egyptian mummies, which Cambyses or time hath
spared, avarice now consumeth. Mummy is become merchandise; Mizraim
cures wounds, and Pharaoh is sold for balzams.... Man is a noble animal,
splendid in ashes, and pompous in the grave, solemnising nativities and
deaths with equal lustre, nor omitting ceremonies of bravery in the
infamy of his nature.... Pyramids, arches, obelisks, were but the
irregularities of vain glory, and wild enormities of ancient
magnanimity.]

Voilà presque des paroles de poëte, et c'est justement cette
imagination de poëte qui le pousse en avant dans la science[353]. En
présence des productions naturelles, il fourmille de conjectures, de
rapprochements; il tâtonne à l'entour, proposant des explications,
essayant des expériences, portant ses divinations comme autant de palpes
flexibles et frémissantes aux quatre coins du monde, dans les plus
lointaines régions de la fantaisie et de la vérité. En regardant les
croûtes arborescentes et foliacées qui se forment à la surface des
liqueurs qui gèlent, il se demande si ce n'est point une résurrection
des essences végétales dissoutes dans le liquide. À la vue du sang ou du
lait qui caille, il cherche s'il n'y a point là quelque chose d'analogue
à la formation de l'oiseau dans l'oeuf, ou à cette coagulation du chaos
qui a enfanté notre monde. En présence de la force insaisissable qui
fait geler les liquides, il se demande si les apoplexies et les
cataractes ne sont pas l'effet d'une puissance semblable et n'indiquent
pas aussi la présence d'un esprit congélateur. Il est devant la nature
comme un artiste, un écrivain en présence d'un visage vivant, notant
chaque trait, chaque mouvement de physionomie pour parvenir à deviner
les passions et le caractère intérieur, corrigeant et défaisant sans
cesse ses interprétations, tout agité par l'idée des forces invisibles
qui opèrent sous l'enveloppe visible. Tout le moyen âge et l'antiquité
avec leurs théories et leurs imaginations, platonisme, cabale, théologie
chrétienne, formes substantielles d'Aristote, formes spécifiques de
l'alchimie, toutes les spéculations humaines enchevêtrées et
transformées l'une dans l'autre se rencontrent à la fois dans sa tête
pour lui ouvrir des percées sur ce monde inconnu. L'amas, l'entassement,
la confusion, la fermentation et le fourmillement intérieur, mêlé de
vapeurs et d'éclairs, le tumultueux encombrement de son imagination et
de son esprit, l'oppressent et l'agitent. Dans cette attente et dans
cette émotion, sa curiosité se prend à tout; à propos du moindre fait,
du plus spécial, du plus archaïque, du plus chimérique, il conçoit une
file d'investigations compliquées, calculant comment l'arche a pu
contenir toutes les créatures avec leur provision d'aliments; comment
Perpenna, dans son festin, rangea les invités afin de pouvoir frapper
Sertorius, son hôte; quels arbres ont pu bien pousser au bord de
l'Achéron, à supposer qu'il y en ait eu; si les plantations en quinconce
n'ont pas leur origine dans le paradis terrestre, et si les nombres et
les figures géométriques contenues dans le losange ne se rencontrent pas
dans tous les produits de la nature et de l'art. Vous reconnaissez ici
l'exubérance et les bizarres caprices d'une végétation intérieure trop
ample et trop forte. Archéologie, chimie, histoire, nature, il n'y a
rien qui ne l'intéresse jusqu'à la passion, qui ne fasse déborder sa
mémoire et son invention, qui n'éveille en lui l'idée de quelque force,
certainement admirable, peut-être infinie. Mais ce qui achève de le
peindre, et ce qui annonce l'approche de la science, c'est que son
imagination se fait contre-poids à elle-même. Il est fertile en doutes
autant qu'en explications. S'il voit les mille raisons qui poussent dans
un sens, il voit aussi les mille raisons qui poussent dans le sens
contraire. Aux deux bouts du même fait il entasse jusqu'aux nuages, mais
en piles égales, l'échafaudage des arguments contradictoires. La
conjecture faite, il sait qu'elle n'est qu'une conjecture, il s'arrête,
finit sur un _peut-être_, conseille de vérifier. Ses écrits ne sont que
des opinions qui se donnent pour des opinions; même le principal est une
réfutation des erreurs populaires. En somme, il fait des questions,
suggère des explications, suspend ses réponses; rien de plus, et c'est
assez; quand la recherche est si ardente, quand les voies où elle se
répand sont si nombreuses, quand elle est aussi scrupuleuse à s'assurer
de sa prise, l'issue de la chasse est sûre; on est à deux pas de la
vérité.

[Footnote 353: Consulter Milsand, étude sur sir Thomas Browne, _Revue
des Deux-Mondes_, 1858.]


V

C'est dans ce cortége d'érudits, de songeurs et de chercheurs que paraît
le plus compréhensif, le plus sensé, le plus novateur des esprits du
siècle, François Bacon; ample et éclatant esprit, l'un des plus beaux de
cette lignée poétique, et qui, comme ses devanciers, se trouva par
nature enclin à recouvrir ses idées de la plus magnifique parure; une
pensée ne semblait achevée en cet âge que lorsqu'elle avait pris un
corps et une couleur. Mais ce qui distingue celui-ci des autres, c'est
que chez lui l'image ne fait que concentrer la méditation. Il a réfléchi
longuement, il a imprimé en lui-même toutes les portions et toutes les
liaisons de son sujet; il le possède, et à ce moment, au lieu d'étaler
cette conception si pleine en une file de raisonnements gradués, il
l'enferme sous une comparaison si expressive, si exacte, si
transparente, qu'à travers la figure on aperçoit tous les détails de
l'idée, comme une liqueur dans un vase de beau cristal. Jugez de son
style par un seul exemple: «Comme l'eau, dit-il, soit qu'elle vienne de
la rosée du ciel, soit qu'elle sorte des sources de la terre, se
disperse et se perd dans le sol, à moins qu'elle ne soit rassemblée dans
quelque réceptacle où par son union elle peut se conserver et
s'entretenir, d'où il est arrivé que l'industrie de l'homme a construit
et disposé des bassins, des conduits, des citernes et des étangs que
l'on s'est accoutumé à parer et à embellir pour la magnificence et
l'apparat, comme pour l'usage et la nécessité; ainsi la science, soit
qu'elle descende de l'inspiration divine, soit qu'elle jaillisse de
l'observation humaine, périrait bientôt et s'évanouirait dans l'oubli,
si elle n'était point conservée dans des livres, dans des traditions,
dans des assemblées, dans des endroits disposés comme les universités,
les écoles et les colléges, pour sa réception et son entretien[354].»
C'est de cette façon qu'il pense, par des symboles, non par des
analyses; au lieu d'expliquer son idée, il la transpose et la traduit,
et il la traduit entière, jusque dans ses moindres parcelles, enfermant
tout dans la majesté d'une période grandiose ou dans la brièveté d'une
sentence frappante. De là un style[355] d'une richesse, d'une gravité,
d'une force admirables, tantôt solennel et symétrique, tantôt serré et
perçant, toujours étudié et coloré. Il n'y a rien dans la prose anglaise
de supérieur à sa diction.

[Footnote 354: As water, whether it be the dew of heaven or the springs
of the earth, doth scatter and lose itself in the ground, except it be
collected into some receptacle, where it may by union comfort and
sustain itself, and, for that cause, the industry of man hath framed and
made spring-heads, conduits, cisterns, and pools, which men have
accustomed likewise to beautify and adorn with accomplishments of
magnificence and state, as well as of use and necessity; so knowledge,
whether it descend from divine inspiration or spring from human sense,
would soon perish and vanish to oblivion, if it were not preserved in
books, conferences and places appointed, as universities, colleges and
schools, for the receipt and comforting the same....

The greatest error of all the rest, is the mistaking or misplacing of
the last or farthest end of knowledge: for men have entered into a
desire of learning and knowledge, sometimes upon a natural curiosity and
inquisitive appetite; sometimes to entertain their minds with variety
and delight; sometimes for ornament and reputation; and sometimes to
enable them to victory of wit and contradiction; and most times for
lucre and profession; and seldom sincerely to give a true account of
their gift of reason, to the benefit and use of men: as if there were
sought in knowledge a couch whereupon to rest a searching and restless
spirit; or a terrace, for a wandering and variable mind to walk up and
down with a fair prospect; or a tower of state, for a proud mind to
raise itself upon; or a fort or commanding ground, for strife and
contention; or a shop, for profit or sale; and not a rich storehouse,
for the glory of the Creator, and the relief of man's estate.]

[Footnote 355: _Voir_ surtout les _Essais_.]

De là aussi sa manière de concevoir les choses. Ce n'est point un
dialecticien, comme Hobbes ou Descartes, un homme habile à aligner les
idées, à les tirer les unes des autres, à conduire son lecteur du simple
au composé par toute la file des intermédiaires. C'est un producteur de
_conceptions_ et de _sentences_. La matière explorée, il nous dit: «Elle
est telle, n'y touchez point de ce côté, il faut l'aborder par cet
autre.» Rien de plus; nulle preuve, nul effort pour convaincre; il
affirme, et s'en tient là; il a pensé à la manière des artistes et des
poëtes, et parle à la façon des prophètes et des devins. _Cogitata et
visa_, ce titre d'un de ses livres pourrait être le titre de tous ses
livres. Le plus admirable de tous, le _Novum Organum_, est une suite
d'aphorismes, sortes de décrets scientifiques, comme d'un oracle qui
prévoit l'avenir et révèle la vérité. Et pour que la ressemblance soit
complète, c'est par des figures poétiques, par des abréviations
énigmatiques, presque par des vers sibyllins, qu'il les exprime: _Idola
specûs_, _Idola tribûs_, _Idola fori_, _Idola theatri_, chacun se
rappelle ces noms étranges qui désignent les quatre espèces d'illusions
auxquelles l'homme est soumis[356]. Shakspeare et les voyants n'ont pas
des condensations de pensées plus énergiques, plus expressives, qui
ressemblent mieux à l'inspiration, et Bacon en a partout de semblables.
En somme, son procédé est celui des créateurs, non l'argumentation, mais
l'_intuition_. Quand il a fait sa provision de faits, la plus vaste qui
se peut, sur quelque énorme sujet, sur quelque province entière de
l'esprit, sur toute la philosophie antérieure, sur l'état général des
sciences, sur la puissance et les limites de la raison humaine, il jette
sur tout cela une vue d'ensemble comme un grand filet, rapporte une idée
universelle, enclôt son idée dans une maxime, et nous la livre en
disant: «Vérifiez et profitez.»

[Footnote 356: Voyez aussi dans le _Novum Organum_, liv. I et liv. II,
les vingt-sept genres d'exemples, avec leurs noms métaphoriques.
_Instantiæ crucis_, _divortii_, _januæ_, _Instantiæ innuentes_,
_polychrestæ_, _magicæ_, etc. Voyez encore _les Géorgiques de l'esprit_,
_la première Vendange de l'induction_, et autres titres semblables.]


VI

Rien de plus hasardeux, de plus voisin de la fantaisie que cette façon
de penser, quand elle n'a pas pour frein le bon sens instinctif et
positif. Ce bon sens, cette espèce de divination naturelle, cet
équilibre stable d'un esprit qui gravite incessamment vers le vrai,
comme l'aiguille vers le nord, Bacon le possède au plus haut degré. Il a
par excellence l'esprit pratique, utilitaire même, tel qu'il se
rencontrera plus tard dans Bentham, tel que l'habitude des affaires va
de plus en plus l'imprimer dans les Anglais. Dès l'âge de seize ans, à
l'Université, la philosophie d'Aristote lui déplut[357], non qu'il fît
peu de cas de l'auteur; au contraire, il l'appelait un grand génie; mais
parce qu'elle lui semblait inutile pour la vie, «incapable de produire
des oeuvres qui servissent au bien-être de l'homme.» On voit que dès son
début il tomba sur son idée maîtresse; tout le reste chez lui en dérive,
le dédain de la philosophie antérieure, la conception d'une philosophie
différente, la réforme entière des sciences par l'indication d'un but
nouveau, par la définition d'une méthode distincte, par l'ouverture
d'espérances inattendues[358]. Nulle part ce n'est la spéculation qu'il
goûte, partout c'est l'application. Il a les yeux tournés non vers le
ciel, mais vers la terre, non vers les choses «abstraites et vides,»
mais vers les choses palpables et solides, non vers les vérités
curieuses, mais vers les vérités profitables. Il veut «améliorer la
condition humaine,» «travailler au bien-être de l'homme,» «doter la vie
humaine de nouvelles inventions et de nouvelles ressources,» «munir le
genre humain de nouvelles puissances et de nouveaux instruments
d'action.» Sa philosophie n'est elle-même qu'un instrument, _organum_,
une sorte de machine ou de levier construit pour que l'esprit puisse
soulever des poids, rompre des barrières, ouvrir des percées, exécuter
des travaux qui jusqu'ici dépassaient sa force. À ses yeux, chaque
science particulière, comme la science tout entière, doit être un outil.
Il engage les mathématiciens à quitter leur géométrie pure, à n'étudier
les nombres qu'en vue de la physique, à ne chercher des formules que
pour calculer les quantités réelles et les mouvements naturels. Il
recommande aux moralistes d'observer l'âme, les passions, les habitudes,
les tentations, non en oisifs, mais en vue de la guérison ou de
l'atténuation du vice, et donne pour but à la science des moeurs la
réformation des moeurs. Toujours pour lui l'objet d'une science est
l'établissement d'un art, c'est-à-dire la production d'une chose active
et utile; quand il veut rendre sensible par un roman la nature efficace
de sa philosophie, il décrit dans sa _Nouvelle Atlantide_, avec une
hardiesse de poëte et une justesse de devin, presque en propres termes,
les applications modernes et l'organisation présente des sciences,
académies, observatoires, aérostats, bateaux sous-marins, amendements
des terres, transformations des espèces, reviviscences, découverte des
remèdes, conservation des aliments. Aussi bien, dit son principal
personnage, «le but de notre Institut est la découverte des causes et la
connaissance de la nature intime des forces primordiales et des
principes des choses, en vue d'étendre les limites de l'empire de
l'homme sur la nature entière et d'exécuter tout ce qui lui est
possible.» Et ce possible est l'infini.

[Footnote 357: _The Works of Francis Bacon_. London, 1824. Tome VII, p.
2. _Biographie latine_, par Rawley.]

[Footnote 358: Ce point a été mis en évidence par l'admirable _Étude_ de
lord Macaulay.--_Critical and historical Essays_, tome III.]

D'où vient-elle, cette idée si grande et si juste? Sans doute il a fallu
pour l'atteindre du bon sens et aussi du génie; mais ni le bon sens ni
le génie n'ont manqué aux hommes; il y en a eu plus d'un qui,
remarquant comme Bacon le progrès des industries particulières, a pu,
comme lui, concevoir l'industrie universelle, et, de certaines
améliorations limitées, conclure l'amélioration sans limites. C'est ici
que la puissance des alentours se manifeste; l'homme croit tout faire
par la force de sa pensée personnelle, et il ne fait rien que par le
concours des pensées environnantes; il s'imagine suivre la petite voix
qui parle au dedans de lui, et il ne l'écoute que parce qu'elle est
grossie de mille voix bruissantes et impérieuses qui, parties de toutes
les circonstances voisines ou lointaines, viennent se confondre avec
elle en vibrant à l'unisson. Le plus souvent, comme Bacon, il l'a
entendue dès le premier éveil de sa réflexion; mais elle a disparu sous
les sons contraires qui du dehors sont arrivés pour la recouvrir. Cette
confiance en l'élargissement infini de la puissance humaine, cette
glorieuse idée de la conquête universelle de la nature, cette ferme
espérance en l'augmentation continue du bien-être et du bonheur,
croyez-vous qu'elle eût pu germer, grandir, occuper tout un esprit, et
de là s'enraciner, se propager et se déployer dans les intelligences
voisines, en un temps de découragement et de décadence, quand on croyait
la fin du monde prochaine, quand les ruines se faisaient tout autour de
l'homme, quand le mysticisme chrétien comme aux premiers siècles, quand
la tyrannie ecclésiastique comme au quatorzième siècle, lui démontraient
son impuissance en pervertissant son invention ou en écrasant sa
liberté? Bien loin de là: de telles espérances devaient paraître alors
des révoltes de l'orgueil ou des suggestions de la chair. Elles parurent
telles, et les derniers représentants de la science antique, comme les
premiers représentants de la science moderne, furent exilés ou enfermés,
assassinés ou brûlés. Pour se développer, il faut qu'une idée soit en
harmonie avec la civilisation qui l'entoure; pour que l'homme espère
l'empire des choses et travaille à refondre sa condition, il faut que de
toutes parts l'amélioration ait commencé, qu'autour de lui les
industries grandissent, que les connaissances s'amassent, que les
beaux-arts se déploient, que cent mille témoignages irrécusables
viennent incessamment lui donner la preuve de sa force et la certitude
de son progrès. «L'enfantement viril du siècle[359],» ce titre que Bacon
décerne à son oeuvre, est le véritable. En effet, tout le siècle y a
coopéré; c'est par cette création qu'il s'achève. Le sentiment de la
puissance et de la prospérité humaine a fourni à la Renaissance son
premier ressort, son modèle idéal, sa matière poétique, son caractère
propre, et maintenant il lui fournit son expression définitive, sa
doctrine scientifique et son objet final.

[Footnote 359: _Temporis partus masculus_.]

Ajoutez encore sa méthode. Car une fois le but d'un voyage marqué, la
route est désignée, puisque partout c'est le but qui désigne la route;
quand le point d'arrivée devient nouveau, la voie pour arriver devient
nouvelle, et la science, changeant d'objet, change de procédé. Tant
qu'elle bornait son effort à contenter la curiosité oisive, à fournir
des perspectives, à établir une sorte d'opéra dans les cervelles
spéculatives, elle pouvait s'élancer au bout d'un instant dans les
abstractions et les distinctions métaphysiques; c'était assez pour elle
d'effleurer l'expérience; elle en sortait aussitôt; elle arrivait tout
de suite aux grands mots, aux quiddités, au principe d'individuation,
aux causes finales. Les demi-preuves lui suffisaient; au fond, elle ne
s'occupait pas d'établir une vérité, mais d'arracher une conviction, et
son instrument, le syllogisme, n'était bon que pour les réfutations, non
pour les découvertes; il prenait les lois générales pour point de départ
au lieu de les prendre pour point d'arrivée; au lieu d'aller les
trouver, il les supposait trouvées; il servait dans les écoles, non dans
la nature, et faisait des disputeurs, non des inventeurs. Du moment
qu'une science a pour but un art, et qu'on étudie pour agir, tout est
retourné; car on n'agit pas sans une connaissance indubitable et
précise. Pour employer des forces, il faut qu'elles soient mesurées,
vérifiées; pour bâtir une maison, il faut savoir avec exactitude la
résistance des poutres, autrement la maison croulera; pour guérir un
malade, il faut savoir avec certitude l'effet d'un remède, autrement le
malade mourra. La pratique impose à la science la certitude et
l'exactitude, parce que la pratique est impossible quand elle n'a pour
appuis que des conjectures et des à-peu-près. Comment faire pour sortir
des à-peu-près et des conjectures? Comment importer dans la science la
solidité et la précision? Il faut imiter les cas où la science,
aboutissant à la pratique, s'est montrée précise et solide, et ces cas
sont les industries. Il faut, comme dans les industries, observer,
essayer, tâtonner, vérifier, tenir son esprit fixé «sur des choses
sensibles et particulières,» n'avancer que pas à pas vers les règles
générales, «ne point anticiper» sur l'expérience, mais la suivre, ne
point supposer la nature, mais «l'interpréter.» Il faut, pour chaque
effet général, comme la chaleur, la blancheur, la dureté, la liquidité,
chercher une condition générale, en telle façon qu'en produisant la
condition on puisse produire l'effet. Et pour cela il faut, «par des
rejets et des exclusions convenables,» extraire la condition cherchée de
l'amas de faits où elle gît enfouie, construire la table des cas où
l'effet est absent, la table des cas où l'effet est présent, la table
des cas où l'effet se montre avec des degrés divers, afin d'isoler et de
mettre au jour la condition qui le produit[360]. Alors paraîtront non
les axiomes universels inutiles, mais «les axiomes moyens efficaces,»
véritables lois d'où l'on pourra tirer des oeuvres, et qui sont des
sources de puissance au même degré que des sources de lumière[361].
Bacon décrit et prédit ici la science et l'industrie moderne, leur
correspondance, leur méthode, leurs ressources, leur principe, et après
plus de deux siècles, c'est encore chez lui que nous allons chercher
aujourd'hui la théorie de ce que nous tentons et de ce que nous
faisons.

[Footnote 360: _Novum Organum_, lib. II, 15 et 16.]

[Footnote 361: _Novum Organum_, liv. I, 1 et 3.]

Au delà de cette grande vue, il n'a rien trouvé. Cowley, un de ses
admirateurs, disait justement que, pareil à Moïse sur le mont Phisgah,
il avait le premier annoncé la terre promise; mais il aurait pu ajouter
aussi justement que, comme Moïse, il s'était arrêté sur le seuil. Il a
indiqué la route et ne l'a point parcourue; il a enseigné à découvrir
les lois naturelles, et n'a découvert aucune loi naturelle. Sa
définition de la chaleur est grossièrement imparfaite. Son histoire
naturelle est remplie d'explications chimériques[362]. À la façon des
poëtes, il peuple la nature d'instincts et d'inclinations; il attribue
aux corps une véritable voracité, à l'air une sorte de soif pour les
clartés, les sons, les odeurs, les vapeurs qu'il absorbe; aux métaux,
une sorte de hâte pour s'incorporer les eaux-fortes. Il explique la
durée des bulles d'air qui flottent à la surface des liquides, en
supposant que d'air n'a qu'un appétit médiocre ou nul pour les hauteurs.
Il voit dans chaque qualité, la pesanteur, la ductilité, la dureté, une
essence distincte qui a sa cause particulière, de telle façon que
lorsqu'on connaîtra la cause de chaque qualité de l'or, on pourra mettre
toutes ces causes ensemble et faire de l'or. En somme, avec les
alchimistes, avec Paracelse et Gilbert, avec Kepler lui-même, avec tous
les hommes de son temps, gens d'imagination et élevés dans Aristote, il
se représente la nature comme un composé d'énergies secrètes et
vivantes, de forces inexplicables et primordiales, d'essences distinctes
et indécomposables, affectées chacune, par la volonté du Créateur, à la
production d'un effet distinct. Peu s'en faut qu'il n'y voie des âmes
douées de répugnances sourdes et de penchants occultes, qui aspirent ou
résistent à certaines directions, à certaines mixtures et à certaines
habitations. C'est pour cela encore que dans ses recherches il confond
tout en un monceau, propriétés végétatives et médicinales, mécaniques et
curatives[363], physiques et morales, sans considérer les plus complexes
comme des dépendances des plus simples, au contraire, chacune d'elles en
soi et prise à part comme un être irréductible et indépendant. Aheurtés
à cette erreur, les penseurs de ce temps piétinent en place. Ils
aperçoivent bien avec Bacon le grand champ des découvertes, mais ils n'y
peuvent pénétrer. Il leur manque une idée, et, faute de cette idée, ils
n'avancent pas. La forme d'esprit, qui tout à l'heure était un levier,
maintenant est un obstacle; il faut qu'elle change pour que l'obstacle
disparaisse. Car les idées, j'entends les grandes et les efficaces, ne
naissent point à volonté et au hasard, par l'effort d'un individu ou par
l'accident d'une rencontre. Comme les littératures et les religions, les
méthodes et les philosophies sortent de l'esprit du siècle; et c'est
l'esprit du siècle qui fait leur impuissance comme leur pouvoir. Il y a
tel état de l'intelligence publique qui exclût tel genre littéraire; et
il y a tel état de l'intelligence publique qui exclut telle conception
scientifique. Quand il en est ainsi, les écrivains et les penseurs ont
beau se travailler, le genre avorte et la conception n'apparaît pas. En
vain ils tournent alentour, essayant de soulever le poids qui les
arrête; quelque chose de plus fort qu'eux énerve leurs mains et frustre
leurs tentatives. Il faut que le pivot central de l'énorme roue par
laquelle tournent toutes les affaires humaines se déplace d'un cran, et
que par son mouvement tout soit mû. Le pivot tourne en ce moment, et
voici qu'une révolution de la grande roue commence, apportant une
nouvelle conception de la nature, et par suite la portion de méthode qui
manquait. Aux divinateurs, aux créateurs, aux esprits compréhensifs et
passionnés qui saisissaient les objets en blocs et par masses, ont
succédé les discoureurs, les méthodiques, es ordonnateurs de
raisonnements gradués et clairs qui, disposant les idées par séries
continues, conduisent insensiblement l'auditeur de la plus simple à la
plus composée par des passages aisés et unis. Descartes a remplacé
Bacon; l'âge classique vient d'effacer la Renaissance; la poésie et la
grande imagination se retirent devant la rhétorique, l'éloquence et
l'analyse. Dans cette transformation de l'esprit, les idées se
transforment. Tout se dessèche et se simplifie. L'univers, comme le
reste, se réduit à deux ou trois notions, et la conception de la nature,
qui était _poétique_, devient _mécanique_. Au lieu d'âmes, de forces
vivantes, de répugnances et d'appétits, on y voit des poulies, des
leviers et des chocs. Le monde, qui paraissait un amas de puissances
instinctives, ne semble plus qu'une machine de rouages engrenés. Au fond
de cette supposition hasardeuse gît une grande vérité certaine: c'est
qu'il y a une échelle de faits, les uns au sommet, très-compliqués, les
autres au bas, très-simples, ceux d'en haut ayant leur cause dans ceux
d'en bas; en sorte que les inférieurs expliquent les supérieurs, et que
c'est dans les lois du mouvement qu'il faut chercher les premières lois
des choses. On les cherche, Galilée les trouve; désormais l'oeuvre de la
Renaissance, dépassant le point extrême où Bacon l'a poussée et laissée,
peut s'étendre seule, et va s'étendre à l'infini.

[Footnote 362: _Natural history_, 800, 24, etc. _De Augmentis_, lib.
III, 1.]

[Footnote 363: Voyez là-dessus presque tous les écrits de Bacon, et
notamment son _Histoire naturelle_.]


FIN DU PREMIER VOLUME.



TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.


INTRODUCTION.

        L'histoire se transforme depuis un siècle. -- Causes de
        cette transformation. -- En quoi elle consiste.            III

     I. Les documents historiques ne sont que des indices au
        moyen desquels il faut reconstruire l'individu visible.     IV

    II. L'homme corporel et visible n'est qu'un indice au
        moyen duquel on doit étudier l'homme invisible et
        intérieur.                                                  IX

   III. Les états et les opérations de l'homme intérieur et
        invisible ont pour causes certaines façons générales de
        penser et de sentir.                                        XV

    IV. Principales formes de pensées et de sentiments. Leurs
        effets historiques.                                      XVIII

     V. Les trois forces primordiales. -- La race. -- Le
        milieu. -- Le moment. -- Comment l'histoire est un
        problème de mécanique psychologique. Dans quelles limites
        on peut prévoir.                                         XXIII

    VI. Comment se distribuent les effets d'une cause
        primordiale. Communauté des éléments. Composition des
        groupes. Loi des dépendances mutuelles. Loi des
        influences proportionnelles.                             XXXIV

   VII. Loi de formation d'un groupe. Exemples et
        indications.                                               XLI

  VIII. Problème général et avenir de l'histoire. Méthode
        psychologique. Valeur des littératures. Objet de ce
        livre.                                                   XLIII



LIVRE I.

LES ORIGINES.


Chapitre I. -- Les Saxons.

      I. L'ancienne patrie. -- Le sol, la mer, le ciel, le
        climat. -- La nouvelle patrie. -- Le pays humide et la
        terre ingrate. -- Influence du climat sur le caractère.      2

    II. Le corps. -- La nourriture. -- Les moeurs. -- Les
        instincts rudes en Germanie et en Angleterre.                7

   III. Les instincts nobles en Germanie. -- L'individu. --
        La famille. -- L'État. -- La religion. -- L'_Edda_. --
        Conception tragique et héroïque du monde et de l'homme.     16

    IV. Les instincts nobles en Angleterre. -- Le guerrier et
        son chef. -- La femme et son mari. -- Poëme de Beowulf.
        -- La société barbare et le héros barbare.                  28

     V. Poëmes païens. -- Genre et force des sentiments. --
        Tour de l'esprit et du langage. -- Véhémence de
        l'impression et aspérité de l'expression.                   39

    VI. Poëmes chrétiens. -- En quoi les Saxons sont
        prédisposés au christianisme. -- Comment ils se
        convertissent au christianisme. -- Comment ils entendent
        le christianisme. -- Hymnes de Coedmon. -- Hymne des
        Funérailles. -- Poëme de Judith. -- Paraphrase de la
        Bible.                                                      45

   VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur
        les Saxons. -- Raisons tirées de la conquête saxonne. --
        Bède, Alcuin, Alfred. -- Traductions. -- Chroniques. --
        Compilations. -- Impuissance des latinistes. -- Raisons
        tirées du caractère saxon. -- Adhelm. -- Alcuin. -- Vers
        latins. -- Dialogues poétiques. -- Mauvais goût des
        latinistes.                                                 58

  VIII. Opposition des races germaniques et des races
        latines. -- Caractère de la race saxonne. -- Elle
        persiste sous la conquête normande.                         69


Chapitre II. -- Les Normands.

     I. Formation et caractère de l'homme féodal.                   73

    II. Expédition et caractère des Normands. -- Contraste
        des Normands et des Saxons. -- Les Normands sont
        Français. -- Comment ils sont devenus Français. -- Leur
        goût et leur architecture. -- Leur curiosité et leur
        littérature. -- Leur chevalerie et leurs amusements. --
        Leur tactique et leur succès.                               74

   III. Forme d'esprit des Français. -- Deux traits
        principaux: les idées distinctes et les idées suivies. --
        Construction psychologique de l'esprit français. --
        Narrations prosaïques, manque de coloris et de passion,
        facilité et bavardage. -- Logique et clarté naturelle,
        sobriété, grâce et délicatesse, finesse et moquerie. --
        L'ordre et l'agrément. -- Quel genre de beauté et quelle
        sorte d'idées les Français ont apportés dans le monde.      75

    IV. Les Normands en Angleterre. -- Leur situation et leur
        tyrannie. -- Ils importent leur littérature et leur
        langue. -- Ils oublient leur littérature et leur langue.
        -- Peu à peu ils apprennent l'anglais. -- Peu à peu
        l'anglais se francise.                                      84

     V. Ils traduisent en anglais des livres français. --
        Paroles de sir John Mandeville. -- Layamon, Robert de
        Gloucester, Robert de Brunne. -- Ils imitent en anglais
        la littérature française. -- Manuels moraux, chansons,
        fabliaux, chansons de Geste. -- Éclat, frivolité et vide
        de cette culture française. -- Barbarie et ignorances de
        cette civilisation féodale. -- La chanson de Geste de
        Richard Coeur de Lion, et les voyages de sir John de
        Mandeville. -- Pauvreté de la littérature importée et
        implantée en Angleterre. -- Pourquoi elle n'a point
        abouti sur le continent ni en Angleterre.                   97

    VI. Les Saxons en Angleterre. -- Persistance de la nation
        saxonne, et formation de la constitution anglaise. --
        Persistance du caractère saxon et formation du caractère
        anglais.                                                   104

    VII à XI. Opposition du héros populaire en France et en
        Angleterre. -- Les fabliaux du Renard et les ballades de
        Robin Hood. -- Comment le caractère saxon maintient et
        prépare la liberté politique. -- Opposition de l'état des
        communes en France et en Angleterre. -- Théorie de la
        constitution anglaise par sir John Fortescue. -- Comment
        la constitution de la nation saxonne maintient et prépare
        la liberté politique. -- Situation de l'Église et
        précurseurs de la Réforme en Angleterre. -- Pierre
        Plowman et Wyclef. -- Comment le caractère saxon et la
        situation de l'Église normande préparent la réforme
        religieuse. -- Inachèvement et impuissance de la
        littérature nationale. -- Pourquoi elle n'a pas abouti.    121


Chapitre III. -- La nouvelle langue.

     I. Chaucer. -- Son éducation. -- Sa vie politique et
        mondaine. -- En quoi elle a servi son talent. -- Il est
        le peintre de la seconde société féodale.                  166

    II. Comment le moyen âge a dégénéré. -- Diminution du
        sérieux dans les moeurs, dans les écrits et dans les
        oeuvres d'art. -- Besoin d'excitation. -- Situations
        analogues de l'architecture et de la littérature.          168

   III. En quoi Chaucer est du moyen âge. -- Poëmes
        romantiques et décoratifs. -- _Le Roman de la Rose._ --
        _Troïlus et Cressida._ -- _Contes de Cantorbéry._ --
        Défilé de descriptions et d'événements. -- _La Maison de
        la Renommée._ -- Visions et rêves fantastiques. -- Poëmes
        d'amour. -- _Troïlus et Cressida._ -- Développement
        exagéré de l'amour au moyen âge. -- Pourquoi l'esprit
        avait pris cette voie. -- L'amour mystique. -- _La Fleur
        et la Feuille._ -- L'amour sensuel. -- _Troïlus et
        Cressida._                                                 170

    IV. En quoi Chaucer est Français. -- Poëmes satiriques et
        gaillards. -- _Contes de Cantorbéry._ -- La bourgeoise de
        Bath et le mariage. -- Le frère quêteur et la religion.
        -- La bouffonnerie, la polissonnerie et la grossièreté du
        moyen âge.                                                 177

     V. En quoi Chaucer est Anglais et original. -- Conception
        du caractère et de l'individu. -- Van Eyck et Chaucer
        sont contemporains. -- _Prologue des Contes de
        Cantorbéry._ -- Portraits du franklin, du moine, du
        meunier, de la bourgeoise, du chevalier, de l'écuyer, de
        l'abbesse, du bon curé. -- Liaison des événements et des
        caractères. -- Conception de l'ensemble. -- Importance de
        cette conception. -- Chaucer précurseur de la
        Renaissance. -- Il s'arrête en chemin. -- Ses longueurs
        et ses enfances. -- Causes de cette impuissance. -- Sa
        prose et ses idées scolastiques. -- Comment dans son
        siècle il est isolé.                                       180

     VI à VIII. Liaison de la philosophie et de la poésie. --
        Comment les idées générales ont péri sous la philosophie
        scolastique. -- Pourquoi la poésie périt. -- Comparaison
        de la civilisation et de la décadence au moyen âge et en
        Espagne. -- Extinction de la littérature anglaise. --
        Traducteurs. -- Rimeurs de chroniques. -- Poëtes
        didactiques. -- Rédacteurs de moralités. -- Gower. --
        Occleve. -- Lydgate. -- Analogie du goût dans les
        costumes, dans les bâtiments et dans la littérature. --
        Idée triste du hasard et de la misère humaine. -- Hawes.
        -- Barcklay. -- Skelton. -- Rudiments de la Réforme et de
        la Renaissance.                                            196



LIVRE II.

LA RENAISSANCE.


Chapitre I. -- La Renaissance païenne.

§ I. Les moeurs.

     I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la
        dissolution de la société antique. -- Comment et pourquoi
        recommence l'invention humaine. -- Forme d'esprit de la
        Renaissance. -- Que la représentation des objets est
        alors imitative, figurée et complète.                      238

    II. Pourquoi le modèle idéal change. -- Amélioration de
        la condition humaine en Europe. -- Amélioration de la
        condition humaine en Angleterre. -- La paix. --
        L'industrie. -- Le commerce. -- Le pâturage. --
        L'agriculture. -- Accroissement de la richesse publique.
        -- Les bâtiments et les meubles. -- Les palais, les repas
        et les habits. -- Les pompes de la cour. -- Fêtes sous
        Élisabeth. -- _Masques_ sous Jacques Ier.                  241

   III. Les moeurs populaires. -- _Pageants._ -- Théâtres.
        -- Fêtes de village. -- Expansion païenne.                 253

    IV. Les modèles. -- Les anciens. -- Traduction et lecture
        des auteurs classiques. -- Sympathie pour les moeurs et
        les dieux de l'antiquité. -- Les modernes. -- Goût pour
        les idées et les écrits des Italiens. -- Que la poésie et
        la peinture en Italie sont païennes. -- Le modèle idéal
        est l'homme fort, heureux, borné à la vie présente.        257


§ 2. La poésie.

     I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du
        génie saxon.                                               266

    II. Les précurseurs. -- Le comte de Surrey. -- Sa vie
        féodale et chevaleresque. -- Son caractère anglais et
        personnel. -- Ses poëmes sérieux et mélancoliques. -- Sa
        conception de l'amour intime.                              266

   III. Son style. -- Ses maîtres, Pétrarque et Virgile. --
        Ses procédés, son habileté, sa perfection précoce. --
        L'art est né. -- Défaillances, imitation, recherche. --
        L'art n'est pas complet.                                   274

    IV. Croissance et achèvement de l'art. -- L'_Euphuès_ et
        la mode. -- Le style et l'esprit de la Renaissance. --
        Surabondance et dérèglement. -- Comment les moeurs, le
        style et l'esprit se correspondent. -- Sir Philip Sidney.
        -- Son éducation, sa vie, son caractère. -- Son
        érudition, son sérieux, sa générosité et sa véhémence. --
        Son _Arcadie_. -- Exagération et maniérisme des
        sentiments et du style. -- Sa _Défense de la poésie_. --
        Son éloquence et son énergie. -- Ses _sonnets_. -- En
        quoi les corps et les passions de la Renaissance
        diffèrent des corps et des passions modernes. -- L'amour
        sensible. -- L'amour mystique.                             277

     V. La poésie pastorale. -- Abondance des poëtes. --
        Naturel et force de la poésie. -- État d'esprit qui la
        suscite. -- Sentiment de la campagne. -- Renaissance des
        dieux antiques. -- Enthousiasme pour la beauté. --
        Peinture de l'amour ingénu et heureux. -- Shakspeare,
        Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe, Warner, Breton,
        Lodge, Greene. -- Comment la transformation du public a
        transformé l'art.                                          281

    VI. La poésie idéale. -- Spenser. -- Sa vie. -- Son
        caractère. -- Son platonisme. -- Ses _Hymnes à l'amour et
        à la beauté_. -- Abondance de son imagination. -- En quoi
        elle est épique. -- En quoi elle est féerique. Ses
        tâtonnements. -- Le _Calendrier du Berger_. -- Ses
        _Petits Poëmes_. -- Son chef-d'oeuvre. -- _La Reine des
        fées._ -- Son épopée est allégorique et pourtant vivante.
        -- Elle embrasse la chevalerie chrétienne et l'olympe
        païen. -- Comment elle les relie.                          283

    VII à XVI. _La Reine des fées._ -- Les événements
        impossibles. -- Comment ils deviennent vraisemblables. --
        Belphoebe et Chrysogone. -- Les peintures et les paysages
        féeriques et gigantesques. -- Pourquoi ils doivent être
        tels. -- La caverne de Mammon et les jardins d'Acrasia.
        -- Comment Spenser compose. -- En quoi l'art de la
        Renaissance est complet.                                   291


§ 3. La prose.

     I. Fin de la poésie. -- Changements dans la société et
        dans les moeurs. -- Comment le retour à la nature devient
        l'appel aux sens. -- Changements correspondants dans la
        poésie. -- Comment l'agrément remplace l'énergie. --
        Comment le joli remplace le beau. -- La mignardise. --
        Carew. -- Suckling. -- Herrick. -- L'affectation. --
        Quarles, Herbert, Babington, Donne, Cowley. --
        Commencement du style classique et de la vie de salon.     357

    II. Comment la poésie aboutit à la prose. -- Liaison de
        la science et de l'art. -- En Italie. -- En Angleterre.
        -- Comment le règne du naturalisme développe l'exercice
        de la raison naturelle. -- Érudits, historiens,
        rhétoriciens, compilateurs, politiques, antiquaires,
        philosophes, théologiens. -- Abondance des talents et
        rareté des beaux livres. -- Surabondance, recherche,
        pédanterie du style. -- Originalité, précision, énergie,
        richesse du style. -- Comment, à l'inverse des
        classiques, ils se représentent non l'idée, mais
        l'individu.                                                367

   III. Robert Burton. -- Sa vie et son caractère. --
        Confusion et énormité de son érudition. -- Son sujet,
        _l'Anatomie de la mélancolie_. -- Divisions scolastiques.
        -- Mélange des sciences morales et médicales.              374

    IV. Sir Thomas Browne. -- Son esprit. -- Son imagination
        est d'un homme du Nord. -- _Hydriotaphia_, _Religio
        medici_. -- Ses idées, ses curiosités et ses doutes sont
        d'un homme de la Renaissance. -- _Pseudodoxia._ -- Effets
        de cette activité et de cette direction de l'esprit
        public.                                                    383

      V et VI. François Bacon. -- Son esprit. -- Son
        originalité. -- Concentration et splendeur de son style.
        -- Ses comparaisons et ses aphorismes. -- _Les Essais._
        -- Son procédé n'est pas l'argumentation, mais
        l'intuition. -- Son bon sens utilitaire. -- Point de
        départ de sa philosophie. -- Que l'objet de la science
        est l'amélioration de la condition humaine. -- _Nouvelle
        Atlantide._ -- Comment cette idée est d'accord avec
        l'état des choses et de l'esprit du temps. -- Elle achève
        la Renaissance. -- Comment cette idée amène une nouvelle
        méthode. -- L'_Organum_. -- À quel point Bacon s'est
        arrêté. -- Limites de l'esprit du siècle. -- Comment la
        conception du monde, qui était poétique, devient
        mécanique. -- Comment la Renaissance aboutit à
        l'établissement des sciences positives.                    389


FIN DE LA TABLE.


8841.--Imprimerie générale de Ch. Lahure rue de Fleurus, 9 à Paris.



[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

Les guillemets semblant parfois avoir été placés de façon arbitraire
n'ont pas été corrigés.

Page 329: Arioste a remplacé Aristote dans la phrase "Ample et flottante
matière, où les grands artistes du siècle, Aristote, le Tasse,
Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes."

Les lettres supérieures inhabituelles sont entourées de parenthèses.]





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