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Title: Napoléon et l'Amérique - Histoire des relations franco-américaines spécialement - envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne - (1688-1815)
Author: Faverie, Alfred Schalck de la
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Napoléon et l'Amérique - Histoire des relations franco-américaines spécialement - envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne - (1688-1815)" ***

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  A. SCHALCK DE LA FAVERIE


  NAPOLÉON

  ET L'AMÉRIQUE


  HISTOIRE DES RELATIONS FRANCO-AMÉRICAINES
  SPÉCIALEMENT ENVISAGÉE AU POINT DE VUE
  DE L'INFLUENCE NAPOLÉONIENNE

  (1688-1815)



  PARIS
  LIBRAIRIE PAYOT ET Cie
  106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 106

  1917



  Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
  pour tous pays.

  _Copyright, 1917, by Payot et Cie_



INTRODUCTION


Napoléon n'a jamais mis les pieds en Amérique. Il en eut plusieurs
fois l'intention. Et plusieurs fois, au cours de son étonnante
carrière, son influence fut prépondérante au-delà de l'Atlantique.

D'une façon générale, les contre-coups réciproques de la politique
des deux mondes sur les destinées des peuples américains et sur
l'issue des guerres européennes, furent décisifs au début du XIXe
siècle. Les événements qui, depuis cent ans, se sont déroulés dans
les États-Unis du Nord, les événements qui se préparent dans les
républiques du Sud, en ont été et en seront les conséquences
directes.

Cette influence de Napoléon sur les destinées des États-Unis et, par
contre, l'influence des États-Unis sur la destinée de Napoléon, ou
de l'Europe sous l'hégémonie de Napoléon, n'a pas encore,
semble-t-il, fait l'objet d'une étude spéciale.

Il paraît donc excusable, malgré l'encombrement de la bibliographie
napoléonienne, d'en augmenter encore le nombre par une contribution
ayant pour but de faire ressortir les enchaînements historiques, les
causes et les effets, tout l'ensemble, enfin, des circonstances qui,
issues d'un lointain passé, s'endorment parfois pour se réveiller
brusquement au choc de bouleversements réputés imprévus,--telles ces
matières brutes et inertes, que l'on croit incombustibles et qui
s'enflamment, avec une prodigieuse vitesse, au toucher d'une
étincelle.

Dans la période qui nous occupe, Napoléon fut celui qui mit
l'étincelle; son génie consistait précisément à la mettre là où, et
comme il fallait. Mais Napoléon, en l'occurrence, n'incarne que le
destin qui, à ce tournant de l'histoire, fit se rencontrer les deux
mondes sous la pression de problèmes qui attendaient depuis
longtemps leur solution.

Toute la profondeur du génie ne peut effacer, ou simplement modifier
le passé. Et ce passé avait connu des actes irréductibles, des
décisions irrévocables dont les conséquences devaient s'imposer un
jour ou l'autre.

Comme une toile de fond apparaissant à certains moments, l'Amérique
se profile sur la tragédie mondiale jouée entre les cabinets des
Tuileries et de Saint-James: décor d'un théâtre lointain dont la
pièce n'est pas toujours comprise mais qui évolue avec une logique
implacable.

En effet, depuis que l'empire des terres découvertes par Colomb,
exploitées par Pizarre, Cortès et Almagro, a échappé à la domination
exclusive de l'Espagne, la France et l'Angleterre se sont trouvées
face à face sur les étendues vierges de l'Amérique septentrionale.

Tandis qu'ils calculaient les coups qu'ils allaient se porter, les
deux antagonistes ne s'apercevaient pas que, dans l'ombre, s'était
constitué et développé un État, modeste encore mais dont l'exemple
devait inspirer d'autres états qui bientôt se réuniraient en une
confédération formidable.

Quoique séparés de la Métropole par toute la distance de l'Océan,
les colonies des bords du Saint-Laurent, de l'Hudson ou du
Mississipi, frémissaient au moindre geste de Paris ou de Londres. Il
était nécessaire que ce geste leur devînt indifférent.

L'événement le plus important qui se produisit pendant la jeunesse
de Bonaparte fut la guerre de l'indépendance de l'Amérique.

Le jeune Corse atteignait ses quinze ans au moment où elle battait
son plein. Les plus brillants représentants de la noblesse française
s'enrôlèrent sous le drapeau de ceux qu'on appelait dédaigneusement
en Angleterre: les _insurgents_. Il est permis de supposer que le
pauvre gentilhomme, qui dut faire la preuve de ses quartiers de
noblesse pour devenir Élève du Roi, aurait demandé à servir sous les
ordres de Washington, à côté de La Fayette, de Rochambeau, de
Lauzun, de Fersen et de tant d'autres, s'il avait eu son brevet de
lieutenant.

Ne pouvant pas encore prendre part à l'action, il la prépare en
développant la pensée. Il fut un élève assidu. Ses lectures
personnelles, qui furent immenses, contribuèrent, avec efficacité, à
augmenter la maturité de son intelligence. Les recherches auxquelles
il se livra pour se rendre compte de l'évolution de l'homme et des
sociétés, le familiarisèrent, certes, avec les choses d'Amérique.
Les notes qu'il prit à ce sujet prouvent combien il s'intéressait à
l'histoire du continent qui, au XVe siècle, n'était encore, pour les
premiers découvreurs, qu'une entité légendaire répondant au fameux
Cipango. Mais pour l'élève Bonaparte, l'Amérique tangible et réelle
ne commence qu'à la date de 1608,--date fatidique, puisque c'est
vers cette époque que s'accentua la scission qui, au nom de la
liberté de conscience, allait diviser les enfants d'Albion en deux
fractions ennemies et irréconciliables.

«L'Archevêque de Canterbury poursuivit les Puritains avec une telle
vigueur qu'ils commencèrent à s'enfuir en Virginie.» Cette remarque
du jeune lieutenant d'artillerie permet de croire qu'il comprit
toute la portée de cet exode volontaire, entrepris dans le but de
sauvegarder l'indépendance de la pensée religieuse. Cet incident,
presque inaperçu des contemporains, devait aboutir à la création
d'un monde.

Bonaparte lui-même, souffrant de l'obscurité dans laquelle il végète
encore, mais déjà sans doute conscient de son génie et soutenu par
les sollicitations d'une ambition démesurée, dut sympathiser avec
ces âmes républicaines, impatientes de secouer le joug de la
tyrannie d'un roi ou de la tyrannie d'un prêtre. La force de
s'émanciper contient en soi la force d'opprimer à son tour. Ceux
qui sont assez puissants pour secouer tous les jougs, finissent
toujours par imposer le leur. La marche est fatale,--mais nous n'en
sommes pas encore là.

Nous en sommes encore à l'époque où parut en Angleterre un
périodique intitulé: _The Spy_ (l'Espion) dans lequel, sur les
affaires du jour, l'éditeur publiait une correspondance fictive
entre Milord _All-eye_ et Milord _All-ear_,--ce qui, d'après la
phraséologie de nos jours, peut se traduire par: _Je vois
tout_,--_J'entends tout_,--et fait comprendre l'orgueilleuse
prétention de: _Je sais tout._

Les relations anglo-américaines y étaient jugées et critiquées en
toute liberté et le lieutenant Bonaparte, qui s'abonne à cette
feuille, semble y avoir rencontré des commentaires, des aperçus et
des vues qui lui ouvrirent des horizons nouveaux sur la politique
internationale. Il prit des notes dont il avait, sans doute,
l'intention de se servir plus tard.

Il lut Mably et connut les oeuvres de Raynal sur l'Amérique, ainsi,
apparemment, que l'_Almanach du pauvre Richard_, de Benjamin
Franklin, sans oublier le _Sens commun_ de Thomas Paine qui joua un
rôle si important dans la Révolution américaine et aussi dans la
Révolution française.

Bonaparte avait vingt ans quand il résuma ses lectures sur
l'Amérique en ces termes:

«Les colonies anglaises ont seulement environ 150 milles de large
sur 800 de long... 120.000 carrés de surface... En 1760, la
population était de 2.500.000 blancs et de 450.000 noirs. La
population est doublée tous les vingt ans, ce qui signifie qu'elle
s'élève aujourd'hui à 4.000.000 d'habitants.

«En France, on a besoin, pour vivre, de quatre acres--en Amérique,
on a besoin de 40.

«Il y a dix degrés de froid de plus à Londres qu'à Boston.

«L'Amérique du Nord doit avoir recours à la pêche pour sa
subsistance. Il y a du bois pour la construction, mais sa distance
rend l'importation impossible ou du moins coûteuse. Son commerce de
fourrures est au déclin; il ne produit aujourd'hui que 35.000 livres
sterling... Ils ont un commerce avec les Antilles qui ne leur est
pas avantageux. Ils ont des manufactures, celle de Dartmouth, entre
autres. Les mûriers y poussent très-bien. La plante du coton est
large et sa fibre très-forte. La partie centrale de l'Amérique
cultive le tabac, mais cette plante dévorante a épuisé le sol.

«Dans les deux Carolines, la Géorgie et la Floride, il y a des
champs de riz; le commerce du coton est en bonne voie. Les
brouillards et les pluies empêchent la culture de la vigne».

Ces réflexions dénotent un esprit précis et pratique qui portait un
intérêt particulier aux conditions de la vie américaine. À côté de
ces renseignements d'ordre économique, Bonaparte connaissait aussi
le grand rôle joué par la France au Canada et dans la vallée du
Mississipi. Dans ses vastes projets de domination mondiale, il
engloba certainement les contrées d'outre-mer qui, à une date peu
reculée, étaient encore occupées par des Français.

À mesure que monte son étoile, s'élargit aussi son ambition.

Il rêva de travailler en grand en Orient,--de refaire la carte de
l'Europe,--de coloniser l'Amérique. Et, dans cette vaste entreprise,
l'Orient, pour lui, représente le passé,--l'Europe incarne le
présent,--et l'Amérique contient en germe l'avenir.

Il réussit à ébranler, sur leurs bases vermoulues, les vieux trônes
européens. Ayant échoué en Égypte, il se heurta à l'indifférence de
l'Asie, et prétendit faire de l'Amérique, un enjeu destiné à
intervenir dans la rivalité entre la France et l'Angleterre.

En cela, il n'innovait pas: il obéissait simplement aux injonctions
de l'histoire, cette rivalité entre les deux grandes nations ayant
toujours eu, au-delà des mers, un terrain privilégié dont
l'importance a malheureusement souvent échappé à nos gouvernants.

Chaque fois qu'il y avait tension aiguë entre la France républicaine
et l'Angleterre monarchique,--chaque fois qu'une menace de guerre
mettait aux prises le Premier Consul et Pitt, plus tard, l'Empereur
et les boutiquiers de Londres, représentés par les Lords dirigeant
la politique du Royaume-Uni, la répercussion s'en faisait
immédiatement sentir dans les lointains parages allant de Québec à
Washington, en passant par les Antilles, pour aboutir finalement
dans les pays du Sud où le régime espagnol ne pouvait pas prétendre
à l'éternel étouffement de toutes les tendances libérales.

Et la jeune république des États-Unis joua merveilleusement de cette
corde sensible qui rendait un son différent suivant qu'on la pinçât
à Paris ou à Londres. Jeu dangereux d'ailleurs qui fit osciller les
hommes d'État d'Amérique au gré des fluctuations politiques de
l'Europe, mais qui, en fin de compte, tourna à l'avantage du Nouveau
Monde.

Il s'agissait de savoir qui, de la France ou de l'Angleterre, jouerait
le rôle prépondérant aux États-Unis,--si l'Angleterre, malgré la
déclaration d'indépendance américaine, continuerait à jouir, dans une
mesure encore fort respectable, des avantages du traité de 1763,--si
la Louisiane demeurerait espagnole, redeviendrait française ou serait
anglaise,--si la marine britannique serait maîtresse des mers
occidentales au grand profit de son commerce,--si, au nom des grands
principes de 89, les noirs de Saint-Domingue seraient émancipés,--si,
enfin, les vastes territoires qui, au-delà des Alleghanys, à l'ouest
du Mississipi, depuis les pays des grands lacs, plus loin que les
Montagnes Rocheuses et jusqu'au Nouveau-Mexique,--le Far-West, en un
mot, qui n'était pas encore enrôlé sous les plis de la bannière
étoilée, pourrait devenir la source de riches colonies ouvertes
définitivement à l'ambition d'un Bonaparte ou à la cupidité d'une
grande compagnie de Londres.

Ces questions, qui se posaient déjà à la fin du XVIIe siècle,
n'avaient pas encore reçu de réponse satisfaisante au commencement
du XIXe siècle.

Pendant que, sous les graves complications qui ensanglantaient
l'Europe, on cachait tels secrets espoirs, omis dans tous les
protocoles diplomatiques, les politiciens de la Maison Blanche
pensaient simplement que l'Amérique devait appartenir exclusivement
aux Américains.

Pensée logique et naturelle, bientôt exagérée dans ses prétentions
excessives et qui, plus tard, fut condensée en un corps de doctrine
qui répondit à ce qu'on appela la théorie de Monroe.

Cette doctrine avait apparemment pour but de répondre par l'instinct
de conservation aux velléités de conquête. L'opinion d'un homme
clairvoyant, partagée par les hommes de son parti, devient ainsi
l'opinion de la masse. Les gens avertis qui connaissaient les
craintes inspirées par les peuples, à tour de rôle prêts à
revendiquer le droit des conquérants, avaient parfaitement raison
d'affirmer leur volonté de demeurer les derniers et définitifs
occupants d'un pays défriché, exploité, administré par eux, d'après
un idéal religieux et politique parfaitement défini,--sur lequel
ceux qui n'étaient pas du pays, n'avaient plus rien à prétendre.

Ils avaient d'autant plus raison que, malgré les victoires
remportées par les Américains et malgré les traités signés, à la fin
du XVIIIe et au commencement du XIXe siècle, les Anglais ne
semblaient pas vouloir s'incliner devant les faits accomplis. Ils
cherchaient toutes les occasions pour reconquérir les colonies
perdues, ou une partie de ces colonies, en entretenant des relations
actives avec les hommes assez nombreux qui, lésés dans leurs
intérêts ou leurs espérances, étaient demeurés fidèles à la
métropole.

La France, de son côté et pour les mêmes raisons, continua sa
politique américaine. Cette politique fut celle de Napoléon dès
qu'il arriva au pouvoir et, s'il ne put la mener à bien, et, dans la
plupart des cas, s'il dut en modifier, de fond en comble, les
grandes lignes et les projets d'exécution, il faut en chercher la
raison dans les bouleversements européens commencés par les guerres
de la Révolution et continués par les guerres de l'Empire.

Cependant, les États-Unis, sous la pression de ces événements,
voyaient l'influence et la direction du gouvernement passer tour à
tour à deux partis extrêmes et opposés, représentés par les
Fédéralistes et par les Républicains. Les premiers s'inspirèrent
plus spécialement des tendances de la politique anglaise,
c'est-à-dire réactionnaire,--les seconds se déclarèrent les
partisans et les adeptes de la France révolutionnaire, aussi
longtemps que la révolution demeura sur le terrain des immortels
principes,--ils furent les admirateurs de Bonaparte, général de la
République, mais ils furent les adversaires de Napoléon empereur,
roi et conquérant.

Ainsi, Napoléon trouva toujours l'Amérique sur sa route: rêve ou
réalité, proie désignée aux coups de son imagination ambitieuse ou
refuge final quand la fortune lui eût dit un définitif adieu, elle
le hanta,--lointain mirage qui le leurra parfois, qu'il contribua à
grandir et qu'il ne put jamais atteindre.

Quelques-uns de ses projets concernant l'Amérique restèrent de
simples velléités, tandis que d'autres eurent une solution
absolument contraire à celle qu'il avait d'abord voulu leur donner.

Après la paix d'Amiens, il avait à sa disposition, pour des
entreprises coloniales, une grande armée de vétérans composée des
vainqueurs de Marengo et de Hohenlinden. Sa flotte intacte n'avait
pas encore connu le désastre de Trafalgar. Avec de telles
ressources, il n'est pas extravagant de supposer qu'il aurait
parfaitement pu fonder un empire français en Amérique,--réplique à
l'empire qu'il n'avait pu établir en Orient.

C'est apparemment dans ce but qu'en automne de 1800, par une clause
secrète mentionnée dans la Convention avec l'Espagne, cette dernière
rétrocéda à la France le quart du territoire de l'Amérique du Nord:
la Louisiane.

Dans ce but aussi qu'après avoir vaincu trois grands empires
européens à Austerlitz et à Iéna, il songea encore à l'Amérique.
Cette fois, ce fut le Canada qui attira son attention,--le Canada
où, dans la vallée du Saint-Laurent, de la Nouvelle-Écosse aux
grands lacs, habitaient des populations françaises que le Ministre
de France à Washington, le général Turreau, fut chargé de soutenir
dans leurs aspirations de révolte.

Mais c'était là une besogne presque inavouable pour celui qui avait
coutume de briser les coalitions les plus redoutables en menant
lui-même son armée à la victoire.

Ouvertement, il céda la Louisiane aux États-Unis pour l'arracher aux
convoitises anglaises.

La Louisiane, malgré les perspectives qu'elle avait dès le début
offertes à l'ambition de Bonaparte, fut bien vite sacrifiée, ou
plutôt, abandonnée. Il fallait d'abord détruire l'Angleterre pour
avoir l'Europe à ses pieds: c'était la tâche qui s'imposait,
urgente, impérative. Quant à l'Amérique? On verrait plus tard,--si
on avait le temps.

Napoléon n'eut pas le temps.

Et l'Amérique put continuer sa marche en avant.

On peut donc affirmer que Napoléon et les citoyens américains, le
Président Th. Jefferson en tête, ainsi que les diplomates qui
représentèrent leur pays dans ces controverses délicates, ont fondé
la grandeur des États-Unis. Il est évident que la cession de la
Louisiane--cet acte de _Louisianicide_, comme Napoléon l'appelle
lui-même, a imprimé à l'Amérique du Nord et, par suite, au monde
entier, une direction nouvelle[1].

[Note 1: EVERETT HALE: _Memoirs of a hundred years._]

C'était, en effet, définitivement arracher ce qui restait des
colonies anglaises, depuis le Canada jusqu'à la Nouvelle-Orléans,
aux griffes du léopard britannique.

Du reste, à la chute de l'Empire, telles convoitises se firent de
nouveau pressantes et le rêve que Napoléon avait caressé, parut un
instant repris et réalisable par l'Angleterre: se substituer à la
France en ajoutant au Canada la vallée du Mississipi. L'Empereur des
Français, Roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin,
n'était plus que le petit souverain de l'Île d'Elbe; Wellington
pouvait disposer de son armée d'Espagne. C'est ce qu'il fit. Mais
pour réaliser cette persistante ambition en Amérique, il était trop
tard pour Wellington, comme il était trop tard pour Napoléon.

L'Île d'Elbe, jouet de royaume pour celui qui avait bouleversé et
gouverné tant de royaumes et tant de nations, était aussi trop près
pour ceux qui, ayant souffert de l'indomptable audace du conquérant,
craignaient toujours un retour offensif de son épée vaincue une
première fois mais pas encore brisée.

Au Congrès de Vienne, les diplomates les plus retors cherchaient à
augmenter les distances entre eux et cet aigle tombé qui pouvait
encore reprendre son vol. Fouché insinua à son ancien maître de
s'enfuir en Amérique où il pourrait sans doute recommencer une
carrière finie en Europe.

Mais Napoléon avait lu Machiavel et il ne se faisait aucune illusion
sur la sincérité des conseils donnés par le grand intrigant qu'il
avait fait Duc d'Otrante.

Il connaissait aussi les sentiments de la France à son égard et
préféra une marche triomphale à Paris à un voyage incertain à
New-York.

Il s'était renseigné auprès du Commissaire anglais à Porto-Ferrajo
sur l'état des hostilités qui, depuis 1812, se poursuivaient entre
l'Angleterre et les États-Unis. Et, quand il apprit, de la bouche du
capitaine Usher[2] que 25.000 hommes avaient été distraits de
l'armée de Wellington pour opérer en Louisiane et en Floride, il
prit le parti de rentrer en France.

[Note 2: Mémoires.]

Les nouvelles et les détails de ces événements lui étaient
malheureusement parvenus avec un grand retard. Quand Bonaparte arriva
à Paris, la paix était de nouveau rétablie entre l'Angleterre et
l'Amérique et les troupes qui avaient combattu à la Nouvelle-Orléans
furent dirigées sur l'Europe pour participer à la défense de la
Belgique.

Si ces régiments d'infanterie, habitués à vaincre sous les ordres de
Wellington, étaient demeurés un peu plus longtemps en Amérique, la
plaine de Waterloo aurait peut-être connu un autre destin.

Après Waterloo, Napoléon aurait pu s'embarquer à Bordeaux sur un
vaisseau américain. On lui proposa de prendre la place de son frère
Joseph qui avait préparé son propre départ et obtenu un passeport du
chargé d'affaires des États-Unis, à Paris.

C'eût été une faute,--un abandon de soi-même et de son entourage:
Napoléon crut à la magnanimité de l'Angleterre et devint le
prisonnier de Sainte-Hélène.

De l'énumération de ces principaux faits, il ressort que l'Amérique,
d'une façon directe ou d'une façon indirecte, a toujours exercé une
action sur la politique de Napoléon, ou sur l'évolution de la
politique de l'Europe bouleversée et dominée par Napoléon.

Cette action, permanente parce qu'elle avait une cause profonde, des
racines qui, du Vieux Monde, se ramifiaient jusqu'au Nouveau-Monde,
était parfois invisible pour les contemporains, ne se manifestait
qu'aux heures décisives, mais, en réalité, répondait à la marche
fatale des événements.

Napoléon lui-même qui, issu de la Révolution française, avait brisé
tant de moules surannés, aboli tant de préjugés admis, qu'il le
voulût ou non, dut se soumettre à cette impulsion venue des
lointains de l'histoire et des lointains d'un continent jeune.

Il s'y soumit naturellement, parce qu'au point de vue de la
civilisation et du progrès social, il faisait la même besogne que
les citoyens libres de l'Union, besogne qui consistait à ouvrir à
toutes les classes de la Société des perspectives de bonheur et de
richesses que l'ancien régime avait si jalousement limitées. Comme
legs de la Révolution, ce fut la lutte pour la vie avec des espoirs
de réussite permis à tous.

Était-ce un bien? Était-ce un mal? Ce n'est pas la place de le
rechercher ici.

Et malgré cette unité de fin, il y avait divergence de moyens: ce
que Napoléon a dû exécuter par son épée qui, la plupart du temps,
trancha dans le vif, les États-Unis d'Amérique l'accomplirent par
simple évolution. Mais le grand capitaine ainsi que les hommes
dirigeants de la Confédération nouvelle représentaient des tendances
sociales absolument identiques. Pour Emerson, Napoléon fut l'agent,
l'homme d'affaires de la classe moyenne de la société moderne[3]. La
société qui était en train de se constituer dans l'Union de
l'Amérique du Nord était, en majeure partie, composée de cette sorte
d'hommes. Nous pouvons dire, par contre, que, le premier, Napoléon
commença à américaniser l'Europe, si par ce mot: _américanisation_,
on peut désigner cette fièvre de vie intense et pratique, souvent
dénuée de délicatesse et de poésie, mais qui répond à des nécessités
sociales de jour en jour plus impérieuses.

[Note 3: EMERSON: _Napoleon, or the man of the World._]

Sous les combinaisons politiques, sous les calculs de l'ambition,
plus haut que les rêves de gloire et plus durable que la victoire
remportée sur un champ de bataille, il y avait l'humanité en marche.

Malgré tout, Napoléon a travaillé pour elle et, si l'on fait
abstraction, un instant, des héroïques aventures de l'épopée
militaire, il est permis de dire qu'il ne fut qu'un instrument au
service du principe de causalité.

Cette affirmation paraît surtout justifiée quand on l'applique à ses
relations avec l'Amérique.

Continuateur inconscient de la politique de Richelieu et de Louis
XIV dans le nouveau monde, il veut parfaire l'oeuvre commencée au
XVIIe siècle, si maladroitement défaite au XVIIIe siècle, sous Louis
XV. Le néfaste traité de 1763 avait donné à l'Angleterre la maîtrise
des mers et la domination sur des continents nouveaux: l'Angleterre
fut l'ennemi qu'il fallait anéantir.

Admirateur de la révolution américaine, il fut lui-même un produit
de la révolution française dont il propagea les idées,--quitte à les
combattre dans la suite.

Empereur d'Occident, il voulut porter la couronne de Charlemagne:
vertige de la grandeur qui, par cette emprise d'atavismes trop
anciens, le fit échouer. Cependant, l'Amérique qui n'avait pas à
compter avec le charme et le danger d'un si lointain passé, marchait
droit vers l'avenir, d'après des principes de liberté et d'égalité
implantés sur un sol vierge par les Puritains et développés ensuite
par la force et la logique des faits.

Les événements qui se sont déroulés pendant plus de trois siècles,
ont été le point de départ des questions qui font l'objet du présent
travail: pour comprendre celles-ci, il faut connaître ceux-là. Avant
d'entrer dans le coeur du sujet, il est nécessaire de se demander
quels étaient ces événements et quels étaient les hommes qui,
influencés par eux, poussés par la fatalité des lois historiques,
ont souvent obéi à ces lois et ont parfois dirigé ces événements.

Mais cette conclusion s'impose: c'est la politique de Napoléon qui
permet aujourd'hui, aux descendants des Pères Pèlerins, fidèles à
l'idéal de leurs ancêtres, de revenir en Europe--berceau de la
civilisation, par des régimes surannés menacée de la tombe--pour y
défendre le droit de l'individu et des collectivités, conformément
aux principes si magistralement définis par le Président Wilson.



CHAPITRE I

LA FRANCE ET L'ANGLETERRE DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.

     Importance de la découverte de l'Amérique. -- Le rôle de la
     Méditerranée passe à l'Océan Atlantique. -- Déclin de
     l'Allemagne et de l'Italie. -- Développement des nations
     côtières occidentales. -- Rivalité franco-anglaise en
     Amérique. -- La colonisation française. -- Les Normands au
     Xe siècle. -- Verrazzano. -- Cartier à Stadaconé et à
     Mont-Royal. -- Samuel de Champlain. -- Cavelier de La Salle
     sur le Mississipi. -- Colonisation anglaise. -- L'oeuvre des
     Puritains. -- La Louisiane. -- Politique coloniale de la
     France et de l'Angleterre.


La lutte entre la France et l'Angleterre, pour l'hégémonie dans
l'Amérique du Nord, constitue un des chapitres les plus glorieux de
l'histoire mondiale.

Pour en comprendre toute l'importance, il suffit de rappeler les
grands changements introduits dans les relations internationales, au
lendemain de la découverte de l'Amérique. Ce fut un événement plus
riche en conséquences que bien des révolutions dont le retentissement
demeura plutôt local.

En ouvrant à la curiosité, à l'intérêt, au trafic, à la guerre, à la
science, de vastes étendues situées à l'occident de l'Europe, on
ouvrait, en même temps, aux pays occidentaux de cette même Europe,
des horizons immenses, des perspectives de richesse et de gloire qui
allaient changer la face du monde, bouleverser la signification
civilisatrice des nations, réveiller d'anciennes rivalités et en
créer de nouvelles.

Des rôles furent intervertis.

Les pays qui, jusqu'à cette époque, avaient, pour ainsi dire, trouvé
à portée de leurs mains, les sources de la fortune et de la
puissance, furent rejetés au second plan,--et des pays qui
s'endormaient dans la routine et la monotonie, furent secoués d'un
frisson de conquête,--enfin, des pays qui n'avaient pas encore pris
contact avec la civilisation, furent découverts, émancipés,
exploités... ou bien anéantis.

Après avoir fourni une carrière glorieuse mais pourtant limitée par
des barrières plutôt géographiques que politiques, l'Orient et le
centre de l'Europe durent passer le sceptre de la domination à
l'Occident de l'Europe.

La cause en était simple, quoiqu'on n'en vit pas immédiatement toute
la portée.

Le fait saillant est celui-ci: comme chemin de communication d'un
continent à un autre, l'Océan Atlantique remplaça la mer
Méditerranée.

La Méditerranée qui, dans l'antiquité, avait servi de lien entre
l'Égypte, l'Asie Mineure, la Grèce, Rome et Carthage,--qui, au
moyen-âge, avait fait la grandeur des petites républiques italiennes
et des villes hanséatiques allemandes, devint, du jour au lendemain,
un lac intérieur destiné à alimenter des besoins et des intérêts
désormais restreints et stationnaires. Ce fut le déclin de
l'Allemagne et de l'Italie.

Sous l'influence de facteurs dont les contemporains ne se rendirent
pas bien compte, ces pays se virent condamnés à un effacement de
leur nationalité, à un ralentissement de leur activité. Et pendant
longtemps, l'histoire connut une «moins grande Allemagne» et une
«moins grande Italie».

Par contre, la mer occidentale qui, pendant de longs siècles, ne
représentait, pour les navigateurs, au-delà des colonnes d'Hercule,
qu'un gouffre effrayant enveloppé de brouillard et de mystère, en
livrant son secret à Christophe Colomb, inaugura une ère nouvelle.
L'oeuvre que le génial Gênois, au service de l'Espagne, avait tentée
et réalisée, fut continuée et achevée par d'autres. La voie était
ouverte; place maintenant aux peuples en progrès et aux idées en
marche. Et ce fut le tour des nations occidentales à entrer en
scène, des nations dont les côtes se développent sur une vaste
étendue, le long de l'Océan Atlantique et constituent autant de bras
tendus vers des rives opposées qui semblaient les solliciter et les
appeler.

Tandis que l'Allemagne est divisée en deux camps irréductibles par
la Réforme et se désagrège dans une lutte terrible qui dure plus de
trente ans;--tandis que l'Italie est la proie des convoitises
étrangères, l'Espagne, le Portugal, la France, l'Angleterre et la
Hollande, pays dont les côtes s'étendent du Sud-Ouest au Nord-Ouest
de l'Europe, voient leurs destinées modifiées de fond en comble par
la découverte de l'Amérique. Ces pays, pour ne parler que des trois
plus grands, rêvèrent tour à tour de devenir «une plus grande
Espagne», une «plus grande France», une «plus grande Angleterre».

Ce rêve qui, pour ces trois nations, devint parfois une réalité, les
entraîna dans de longues guerres et répond à une conception de
domination universelle que, de nos jours, on a appelée:
l'_Impérialisme_.

Dans l'Amérique du Nord où, malgré des tentatives audacieuses,
l'Espagne ne put asseoir son autorité comme elle l'avait fait dans
l'Amérique du Sud, il n'y eut bientôt plus, face à face, que deux
rivales: la France et l'Angleterre.

La rivalité entre ces deux nations passe par des alternatives
diverses, elle engendre des guerres qui ont leur dénoûment sur les
champs de bataille de l'Europe, mais dont les résultats généraux se
font surtout sentir en Amérique. Si, finalement, l'Angleterre
l'emporta sur la France dans le Nouveau Monde, il faut en chercher
une des raisons dans la position géographique des deux pays en
compétition: l'un, étant une île, n'avait pas les mêmes attaches
avec le continent européen que l'autre dont le grand rôle provenait
précisément de ces mêmes attaches,--autant d'entraves pour le
succès des entreprises coloniales.

Il y a d'autres raisons qui expliquent cet échec de notre politique
coloniale,--des obstacles quasi organiques contre lesquels les plus
grands protagonistes du drame historique, Napoléon lui-même, vinrent
se briser et dont on se rendit compte longtemps après la fin de
l'entreprise épique.

Au début, la France eut l'avantage.

Elle prit possession du Canada et du Saint-Laurent trente ans avant
que Humphrey Gilbert ne plantât l'étendard anglais sur Terre-Neuve
et près de quatre-vingts ans avant que Walther Ralegh ne s'emparât
de la contrée fertile qu'au nom de la reine Élisabeth il appela:
Virginie.

Même pour la colonisation proprement dite, la France devança
l'Angleterre. De bonne heure, nos explorateurs et nos missionnaires
remontèrent le Saint-Laurent et descendirent la vallée du
Mississipi, sillonnant ainsi les étendues immenses d'un vaste empire
à fonder, dont les limites extrêmes se perdraient, au nord, dans les
neiges du Canada et, au Sud, dans les plantations de sucre de la
Louisiane.

Pour asseoir sur des bases solides un tel empire, il aurait fallu
réaliser des conditions multiples; il aurait fallu, avant tout,
conserver l'avantage commercial et stratégique que nous devions à
nos premiers pionniers et qui nous assurait une avance considérable
sur nos rivaux. Grâce à cette avance, nous aurions peut-être pu
isoler et réduire les colonies anglaises, relativement faibles au
début et resserrées entre la mer et les monts Alleghanys.

C'est le contraire qui arriva.

Notre force colonisatrice, en tant qu'initiative privée entretenue
par des besoins impérieux, s'arrêta de bonne heure. D'Angleterre,
d'Écosse, d'Irlande, par contre, se manifestait l'esprit le plus
entreprenant, le plus aventureux de la race anglo-saxonne. Tandis
que la France s'en tenait à ses premières conquêtes dans les zones
déjà explorées,--territoires immenses mais peut-être trop
dispersés, manquant de points de contact--tandis qu'elle organisait
des expéditions officielles sous le contrôle direct du gouvernement,
d'ailleurs, absorbé par les affaires intérieures, les défricheurs
anglais de toutes espèces se frayaient leur route vers l'ouest et le
sud-ouest, à coups de hache et à coups de fusil, au gré de leurs
personnelles convenances, préparant simplement l'intervention
gouvernementale pour le moment opportun.

De là, des conflits, un état de guerre chronique qui, avec ses
fortunes diverses, devint permanent vers 1688, jusqu'à ce qu'enfin,
dans le nord, la puissance française succomba dans les plaines
d'Abraham.

Ce fut le début de l'histoire d'Amérique.

La bataille qui décida de la destinée de la France et de
l'Angleterre en Amérique décida aussi de la future indépendance des
futurs États-Unis.

Menacées par la France sur leurs flancs, les colonies anglaises
eurent naturellement recours à la protection de la métropole: à ce
moment, leurs intérêts se confondent.

L'affaiblissement de la France, son effacement, permit bientôt aux
insurgents de s'occuper plus activement de leurs personnelles
revendications. Ayant chassé les Français du Canada, ceux qui
aspiraient à devenir des Américains, ne songèrent plus qu'à secouer
le joug des Anglais.

Des hauteurs d'Abraham, la route menait donc à la déclaration de
l'Indépendance et, de la déclaration de l'Indépendance, à Yorktown.

Et elle mena plus loin.

Louis XV avait livré le Canada à l'Angleterre: les Bourbons prirent
leur revanche quand une flotte française, maîtresse de la mer, força
Cornwallis à capituler. Mais la France royaliste paya cher cette
revanche. La révolution qui, chez nous, se préparait dans les
conversations des salons et les écrits des philosophes et des hommes
de lettres, trouva un exemple contagieux dans les premières
rencontres de Lexington et de Concord. La flamme de la liberté
allumée à Boston et répandue dans tous les états, souffla jusqu'à
Paris et quand vint le jour où les races rivales de la vallée du
Mississipi auraient pu régler leur compte, il n'y avait plus de roi
de France.

Napoléon hérita de cette succession lourde et embrouillée; à
l'extérieur la situation était aussi troublée qu'à l'intérieur,--je
veux dire qu'hors d'Europe aurait dû se dénouer la rivalité entre la
France et l'Angleterre: ce fut en Europe que, malgré lui, Napoléon
dut chercher à abattre l'Angleterre, tout en faisant intervenir,
quand il le jugeait à propos, la grande influence de l'Amérique.

Avant d'entrer dans les détails de cette histoire, il convient de
résumer les différentes phases par lesquelles a passé l'oeuvre
française dans le Nouveau-Monde.

       *       *       *       *       *

Des noms glorieux se pressent en foule; des haut faits en masse sont
à enregistrer: l'individu fut à la hauteur d'une tâche souvent
au-dessus de ses forces; la collectivité laissa parfois à désirer.

En présence de tant d'aventures et de tant d'aventuriers, sans nous
arrêter à la tentative de colonisation de nos ancêtres normands qui,
probablement, vers le Xe siècle, découvrirent une partie de la côte
des États-Unis actuels, qu'ils appelèrent Vineland[4], citons,
d'abord, le dieppois Cousin qui, en 1488, quatre ans avant
Christophe Colomb, fut poussé à l'ouest de la terre africaine, vers
un continent qui ne serait autre que l'Amérique.

[Note 4: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Normands et la découverte de
l'Amérique au Xe siècle._]

Mais c'est la période légendaire. Que veut-on? où va-t-on?

Les marchands veulent des mines d'or et de diamants, des épices
rares, des fourrures de prix, des pêches miraculeuses. C'est la
matière brute à exploiter et à la conquête de laquelle, sous ses
formes diverses, se précipitent les peuples assoiffés de jouissances
nouvelles et de gains inespérés. Les explorateurs, soutenus par un
idéal plus élevé ou poussés par une conception scientifique plus ou
moins exacte, cherchent le fameux passage du Nord-Ouest conduisant
vers le prestigieux Cathay. Le rêve désintéressé alimente le calcul
cupide. De toutes ces aspirations contradictoires naîtra l'Amérique.
En attendant, entité réelle, elle ne se livre que par bribes aux
chercheurs et les géographes, d'une main hésitante, en dessinent la
carte, dont les contours changent et se développent, au gré des
prises de possession plus ou moins heureuses. Les écrits et les
cartes qui donnent quelques informations sur ces expéditions
premières, contiennent des détails fantaisistes sur des îles au nord
de Terre-Neuve et sur le Labrador[5].

[Note 5: _Le Grand insulaire et Pilotage d'André Thevet, cosmographe
du Roy (1586)._]

C'est par là qu'il faudrait, s'imagine-t-on, atteindre l'empire du
soleil levant et, plus loin, l'empire des Rajahs. François Ier
jaloux de la gloire maritime de Charles-Quint, dont les domaines
étaient assez vastes pour que le soleil ne s'y couchât pas, chargea
l'Italien Verrazzano de trouver la route escomptée et espérée. Il
n'y parvint pas, mais il longea et explora la côte américaine le
long du Maine jusqu'à Terre-Neuve et, à défaut d'autres richesses,
rapporta la première description connue des côtes des États-Unis.

C'était beaucoup, car c'était une indication qui devait permettre à
d'autres de pousser plus loin leurs investigations. À l'aube d'un
monde qui s'éveille, les Français marchent en éclaireurs. Et, dans
une splendeur de Paradou inculte, cette partie de l'Amérique offre
aux nouveaux venus, l'antre de ses forêts vierges, l'étendue de ses
prairies, l'immensité de ses lacs, le courant impétueux de ses
fleuves, sans compter l'hospitalité inquiète des Peaux-Rouges,
étonnés de voir des hommes blancs.

Et voici Cartier, le Breton rêveur et tenace qui, parti de
Saint-Malo le 20 avril 1534, toujours à la rechercha de la route qui
mène au Cathay, s'avance dans le golfe de Saint-Laurent, longe les
côtes d'Anticosti et remonte le grand fleuve dont les eaux profondes
le portent et l'entraînent, plus loin, jusqu'à un roc escarpé qui se
dresse au milieu du courant. Dans ce désert de solitude et de
mystère, se profilent les parois abruptes qui seront les témoins
d'héroïques exploits. Cartier ne vit que la flore gigantesque d'un
paysage inculte où se groupaient quelques Wigwams sur l'emplacement
qui devait être, plus tard, la ville de Québec. Son nom était alors
Stadaconé, capitale du chef indien Domacona.

Mais il existe une métropole plus grande, plus importante, appelée
Hochelaga: les Indiens en parlent avec mystère. Sur les insistances
de Cartier, ils consentent à l'y conduire. On se met en marche.

C'est la première fois que des Européens, des Français, foulent la
terre du Canada, établissant, d'un geste pacifique, les droits à une
conquête future. Et malgré les intentions hostiles ou les projets
guerriers, l'entreprise est d'une poésie intense.

La matinée était fraîche, les feuilles des arbres frissonnaient dans
la gamme des nuances changeantes, et, à la base des chênes,
s'amoncelait une couche épaisse de glands. Ils allaient, surpris et
charmés, sous la conduite des Indiens. Par un beau soleil d'automne,
éclairant une muraille de verdure seulement coupée par le sillage
des eaux courantes du fleuve, ils virent des forêts festonnées de
pampres et de vignes, des douves remplies d'oiseaux aquatiques,--ils
entendirent le chant du merle, de la grive,--et comme ils purent se
l'imaginer,--le chant aussi des profondeurs inhabitées les appelant
au loin...

En approchant de la mystérieuse Hochelaga, ils rencontrèrent un chef
indien et comme dit Cartier... «l'un des principaux seigneurs de
ladite ville, accompagné de plusieurs personnes[6]».

[Note 6: CARTIER: _Voyage de découverte au Canada... entre les
années 1514 et 1542._]

C'était le 2 octobre 1535.

Sur les hauteurs dominant le fleuve, un millier d'Indiens occupaient
le rivage. À la vue des hommes blancs, bardés de fer, qui semblaient
tomber du ciel, ils exprimèrent leur étonnement avec frénésie. Ils
se mirent à danser, à chanter, entourant les étrangers et glissant
dans leurs bateaux des offrandes de poissons et de maïs. Et comme la
nuit gagnait, des feux resplendirent bientôt dans l'obscurité,
tandis que, de loin en loin, nos Français pouvaient voir les
sauvages excités qui sautaient et se réchauffaient au contact de la
flamme.

Le lendemain matin, par un sentier seulement connu des Indiens,
Cartier et ses compagnons débouchèrent sur le sommet d'une montagne
dominant un paysage grandiose. Notre Breton le baptisa de
Mont-Royal. Ce fut Montréal,--le nom de la cité affairée qui
remplace la sauvage Hochelaga. Stadaconé et Hochelaga, Québec et
Montréal, au XVIe comme au XXe siècle, centres de la population
canadienne.

Aux regards anxieux s'étendait cette vue remarquable qui fait
toujours le charme des touristes. Mais combien changée depuis que le
premier blanc en fut émerveillé pour la première fois! Aujourd'hui,
c'est l'agglomération d'une ville importante, c'est l'activité
commerciale et industrielle poussée à l'extrême en ce raccourci des
choses: voiles blanches des bateaux balancés au gré du grand
fleuve,--fumée des vapeurs filant au loin,--sifflement des
machines--disputes des hommes...

Mais en cette fin du XVIe siècle, Cartier ne vit que ceci: à l'est,
à l'ouest, au sud, la forêt s'étendant à l'infini, le large ruban
mobile du grand fleuve glissant à travers une immensité de
verdure,--jusqu'aux frontières du Mexique, une mer ondoyante
d'arbres de toutes les essences, aux feuilles tour à tour sonores et
silencieuses répercutant des échos profonds ou des clameurs de
fauves: creuset intact encore où devaient s'élaborer, plus tard,
tant de projets et tant d'entreprises grandioses, formidable champ
de bataille des siècles à venir, endormi dans une torpeur d'attente,
enveloppé dans le voile impénétrable d'une nature inviolée.

Le même spectacle s'offrit aux regards de ceux qui suivirent
Cartier: Roberval, La Roche, De Monts... Nous ne pouvons les citer
tous, mais une mention spéciale doit être accordée à Samuel de
Champlain, le plus pur, le plus intéressant de ces pionniers de la
première heure. Héros à la fois enthousiaste et sagace, il est le
chevalier errant de la royauté et de la foi qui donne son véritable
caractère à l'exploration française de cette époque. Tandis que
d'autres vont dans les pays nouveaux pour trafiquer simplement ou
pour administrer, lui va pour colliger des faits et convertir des
âmes.

Dans un premier voyage, il visita La Vera Cruz, Mexico, Panama; il y
a plus de trois siècles, son esprit entreprenant conçut l'idée d'un
canal à travers l'isthme, entre l'Atlantique et la mer du Sud,
«...l'on accourcirait par ainsi, dit-il, le chemin de plus de 1.500
lieues et, depuis Panama jusque au détroit de Magellan, ce serait
une isle et de Panama jusques aux Terres-Neuves, une autre
isle...[7]»

[Note 7: _Bref discours des Choses plus Remarquables que Samuel
Champlain, de Brouage, a recognues aux Indes occidentales._]

Mais l'expédition qui devait le mener au nord de l'Amérique partit
de Honfleur en 1608: elle contenait en germe le destin d'un peuple,
l'avenir du Canada. Mieux organisée, elle était composée d'hommes
aux aptitudes diverses qui se complétaient. Pontgravé devait
s'entendre avec les Indiens pour le commerce des fourrures;
Champlain devait faire oeuvre d'explorateur scientifique. Double
conception, indispensable, sans doute, quand on veut coloniser,
mais dont les tendances et les moyens souvent contradictoires se
gênent parfois et se neutralisent. Champlain refit, en réalité, le
voyage de Cartier; il remonta le Saint-Laurent comme son
prédécesseur et, comme lui, il vit les falaises de Québec et les
hauteurs de Montréal. Hôte pacifique, animé des intentions les plus
humanitaires, il était cependant le précurseur d'une foule moins
désintéressée: des prêtres, des soldats, des paysans qui, dans ces
solitudes ou parmi des groupements d'Indiens, plantèrent la croix du
Christ, les écussons de la féodalité, les insignes de la royauté
française.

Ce fut le prélude de conflits plus graves.

Champlain sut se faire bien venir auprès des Hurons qui lui
facilitèrent ses explorations aux grands lacs, jusqu'au lac qui
porte son nom et qui le mit en communication directe avec la colonie
de Massachusetts,--le coeur de la Nouvelle-Angleterre.

Champlain avait mis à profit l'inimitié des Hurons contre les
Iroquois, amis des Anglais. On peut considérer cette exploration et
cette prise de possession du lac Champlain comme le geste initial
qui allait donner le signal et sa signification à la lutte
inévitable. En avançant de ce côté, nous faisions une pointe directe
contre les colonies anglaises, menaçant, de la sorte, leur extension
vers le nord, en Acadie, et commandant à l'entrée de la vallée de
l'Ohio qui ouvrait la porte vers l'ouest, vers le sud, dans le
bassin du Mississipi. Toutes les contestations futures étaient
contenues dans cette première tentative. Celui des deux peuples qui
était maître de l'Acadie, serait le maître aussi de la vallée du
Saint-Laurent,--celui qui pourrait s'avancer librement dans la
vallée de l'Ohio, pourrait gagner la vallée du Mississipi, artère
centrale d'un empire à fonder. C'était, en somme, toute l'Amérique
du Nord.

Pour le moment, ce que Champlain a créé, c'est le Canada,--la
Nouvelle France, avec ses deux capitales Québec et Montréal qu'il
eut à défendre contre les incursions des Indiens et des Anglais.
Mais il avait indiqué la marche à suivre et ses successeurs,
explorateurs et gouverneurs, qu'ils fussent guidés par les Jésuites,
les Récollets ou bien soutenus par le génie administratif de
Colbert, s'efforcèrent simplement de parachever ce que lui avait
commencé.

Malgré les obstacles de toutes sortes, Cavelier de la Salle parvint
à descendre le cours du Mississipi, le chevalier d'Iberville
continua son oeuvre malheureusement interrompue trop tôt, et, à la
fin du XVIIe siècle, nous possédions la province de la Louisiane
nous avions posé, avec une prescience admirable, les bases des
grandes cités futures, Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans, les têtes
de pont de l'empire qui devait s'étendre du Golfe de Saint-Laurent
au Golfe du Mexique.

Alors, l'Angleterre comprit que, si elle n'intervenait pas d'une
façon énergique, quasi désespérée, c'en était fait de sa puissance
dans le Nouveau Monde. Sa politique, d'une façon générale, peut se
résumer ainsi: développer et accentuer la mission qu'elle s'était
assignée d'être une nation maritime, sous peine de déchoir ou de
disparaître,--accentuer, en même temps, le caractère continental de
la France en l'entraînant dans des complications européennes qui
laisseraient à l'Angleterre le champ plus libre dans les colonies,
sur la mer,--selon la formule classique: _Britannia rule the Waves!_

Pour plus de clarté, il convient de faire ici deux parts: la part de
ce qui s'est passé dans les colonies et la part de ce qui s'est
passé en Europe.

Et d'abord, pendant que nous établissions une nouvelle France au
Canada, avec des débouchés sur la vallée de l'Ohio vers l'Ouest et
le Sud jusqu'à l'embouchure du Mississipi, qu'avaient fondé les
Anglais en Amérique?

Leurs colonies s'étendaient de la côte d'Acadie, en passant par
Boston, le Maryland, la Caroline, la Géorgie jusqu'à la Floride qui
appartenait à l'Espagne. Entre l'Océan et les Monts Alleghanys,
c'était une grande longueur de côtes qui en faisait la force et la
faiblesse: la force, parce que domaine bien délimité, aux ressources
et aux défenses concentrées,--sa faiblesse, parce que domaine
resserré entre des barrières naturelles, telles que l'Océan
Atlantique et une chaîne de montagnes, ne pouvant s'étendre s'il
était menacé de trop près par les incursions des Indiens ou les
empiétements ambitieux des Français,--risquant d'étouffer entre des
frontières trop étroites pour contenir l'afflux des populations
nouvelles que l'immigration promettait déjà nombreuses et
audacieuses.

Début d'ailleurs difficile, âpre et sombre, pour la colonie du
Massachusetts qui, dans l'énergie du désespoir, vit les Pères
Pèlerins fonder une théocratie façonnant des âmes de sectaires au
gré de l'idée puritaine. Si l'idée contenait en germe la victoire et
l'émancipation définitive, les hommes connurent bien des traverses.
Avant les Français, ils eurent à lutter contre les Hollandais qui, à
l'embouchure de l'Hudson, avaient bâti le fort d'Amsterdam sur
l'emplacement actuel de New-York[8]. Charles II s'en empara et, en
souvenir de son frère, le Duc d'York, la rebaptisa. Déjà, sous
Charles Ier, l'émigration catholique avait trouvé un déversoir dans
le Maryland. Les persécutions religieuses qui sévissaient en
Angleterre, alimentaient les colonies d'une façon permanente et
régulière. En 1640, on compta jusqu'à 20.000 émigrants, et ce
chiffre va croissant jusqu'à la fin du siècle.

[Note 8: WASHINGTON IRVING: _Knickerbocker's History of New-York._]

Les hommes en masse que la mer déversait sur les rives orientales du
continent étaient arrêtés par la chaîne des Alleghanys à l'Ouest.
Que faire? Lutter, se frayer passage, empêcher les Français de mener
à bien leurs entreprises. C'est la ruée vers le Far-West[9] qui
commence: point de départ d'une politique dont les effets se font
encore sentir de nos jours. Tous les moyens sont bons. Sur les lieux
mêmes: contestations, escarmouches, guets-apens, massacres; en
Europe: de grandes guerres.

[Note 9: ROOSEVELT: _The Winning of the West._]

Ces guerres doivent être envisagées ici à un point de vue spécial.
L'histoire les a généralement étudiées d'après les causes directes
qui étaient bien d'Europe, ainsi que le théâtre sur lequel elles se
déroulaient. Mais il y a des causes plus profondes en ce qui
concerne la rivalité franco-britannique et c'est dans le
Nouveau-Monde qu'il faut les chercher. De 1688 à 1815, il y a eu
sept grandes guerres et c'est pendant cette période que l'Angleterre
a établi sa suprématie maritime au détriment de la France, qu'elle a
suscité des complications européennes dans lesquelles sa rivale a
trouvé gloire et profit, mais où elle a parfois abandonné la proie
pour l'ombre. Ce fut, en réalité, une seconde guerre de cent ans
entre la France et l'Angleterre[10], ayant pour prétexte et pour but
inavoué, la prédominance en Amérique.

[Note 10: SEELEY: _The Expansion of England._]

Pour l'Angleterre, pays maritime, c'était une question de vie ou de
mort. Pour la France, pays à la fois maritime et continental, d'un
caractère amphibie, c'était une possibilité de splendeur inouïe qui
aurait pu se réaliser, qui s'est réalisée un moment mais s'est
évanouie sous la pression d'événements contraires.

La France possède une longue succession de côtes, aux populations de
marins, qui ont toujours donné des preuves de leur activité
exploratrice et colonisatrice. Mais sa grandeur l'attachait au
rivage.

Malgré l'extension donnée par Colbert à la politique coloniale,
basée sur le développement et la protection de l'industrie et du
commerce national, Louis XIV méprisait, au fond, le commerce et
n'aimait pas la guerre maritime dont la compétence lui échappait.
Ses ataviques préférences et son éducation historique l'inclinaient
vers les nécessités plus proches et, avant de chercher aventure sur
mer, il savait, aux frontières de France, des pays qui méritaient
d'être châtiés de leur morgue, de leur prétention et de leur
ambition. La gloire du Roi-Soleil devrait d'humilier la Hollande, de
profiter de la décadence de l'Espagne et d'exploiter l'incohérence
de l'Empire. Madrid et Vienne n'étaient-elles pas les deux capitales
de la puissance qui, pendant le XVIe siècle, avait fait pâlir
l'étoile de la Monarchie française? Aux Bourbons maintenant à primer
les Habsbourgs.

Cette conception était logique et conforme aux précédents défendus
par Richelieu et Mazarin. Elle contenait cependant une part
d'erreur. Richelieu lui-même, en faisant de l'abaissement de la
maison d'Autriche le pivot de sa politique européenne, ne limitait
pas ses vues aux seules affaires continentales et affichait
hautement sa sympathie pour les choses et les gens de la
marine,--cet instrument d'une «plus grande France».

Louis XIV, en accordant toute son attention à imposer sa suprématie
en Europe, relâchait par cela même le zèle qu'il aurait fallu
appliquer à la mise en oeuvre des colonies. La nouvelle France fut
la première à ressentir les contre-coups de cette manière de
voir,--politique sans doute inévitable au point de vue de
l'actualité mais qui compromettait l'avenir et faisait, en somme, le
jeu de la politique anglaise.

Quelles qu'aient été les alternatives de ces guerres en Europe,
l'Angleterre en a toujours tiré un avantage en Asie comme en
Amérique, avantage qui répondait à sa situation géographique et aux
besoins de la nation,--avantage dont la France ne pouvait
méconnaître toute l'importance et qui faisait réellement le fond du
débat, en dépit des intérêts divergents qui dispersaient nos forces
sur le continent.

Lorsque fut fondée la Louisiane, en 1680, la France était une des
grandes puissances coloniales, si cette expression peut répondre aux
conceptions de l'époque. Ses méthodes d'administration,
d'exploitation, semblaient devoir réussir. La théorie en était
excellente: ce que Colbert avait élaboré dans son cabinet de travail
répondait aux plus claires conceptions du génie latin[11]. La
pratique laissa à désirer. Ce qui manqua? La matière colonisatrice,
les hommes,--les hommes d'une certaine trempe qui, tout en étant
patriotes, ne tenaient pas tant au sol même de leur patrie qu'à la
possibilité de transporter l'essence de cette patrie sur un sol plus
fertile peut-être et toujours plus étendu.

[Note 11: Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publié...
par Pierre Clément, III, 2e part. Instructions du marquis de
Seignelay, Colonies.]

De tels hommes, animés de l'esprit mercantile, se trouvaient à
l'étroit en Angleterre.

La date de 1688 comme point de départ du duel gigantesque qui ne
devait prendre fin qu'en 1815, n'est pas choisie au hasard. Elle
s'impose comme étant le point de départ aussi d'une ère nouvelle
dans les Annales de la Grande Bretagne, ère inaugurée par la
révolution qui mit Guillaume III sur le trône de Jacques II.
Guillaume III, dans sa personne, dans sa famille, dans sa religion,
dans toute son individualité physique et psychique, était l'antipode
de Louis XIV. Maintenant, la France catholique va se dresser en face
de l'Angleterre protestante, avec toutes les divergences d'opinion,
d'idées, de sentiments et d'intérêts que comportent ces deux
conceptions religieuses opposées. Le premier coup avait déjà été
porté au catholicisme par l'anéantissement de l'Armada, sous la
Grande Élisabeth. Les Stuarts catholiques, à la solde de la France,
avaient toujours été en lutte avec la majorité de la nation
anglaise. Le prince d'Orange-Nassau, Stathouder de Hollande,
l'ennemi irréconciliable de la France et de Louis XIV, en devenant
roi d'Angleterre, grâce à son mariage avec la princesse Marie, fille
de Jacques, allait harmoniser les tendances politiques avec les plus
intimes, les plus impérieuses aspirations du pays. Ces quelques mots
résument la révolution qui s'accomplit après la déchéance de
Jacques,--révolution plutôt sociale et économique, que sanglante et
dramatique. Le drame se joua dans l'intérieur des consciences.

À l'extérieur, la guerre mit aux prises la France et l'Angleterre.
Les guerres qui suivirent ne firent qu'accentuer la rivalité
entraînant les deux nations dans la fatalité et la logique des
événements. Les autres peuples engagés dans le tourbillon n'étaient
parfois que des comparses,--ou pour être plus conforme à la
vérité--des peuples dont le rôle touchait à sa fin ou des peuples
dont le rôle ne faisait que commencer, tandis que les deux grandes
nations dont les intérêts étaient défendus à Versailles et à
Saint-James, se trouvaient dans la plénitude de leur vitalité et de
leur ambition.

La guerre de la succession d'Espagne évoque les noms de Marlborough et
du Prince Eugène dont les victoires assombrirent la fin du règne de
Louis XIV. Puis vient la guerre de la succession d'Autriche avec les
batailles de Dettingen et de Fontenoy qui mirent dans l'ombre les
exploits de La Bourdonnais et de Dupleix dans l'Inde et firent oublier
la prise de Louisbourg (1745) par les Anglais d'Amérique,--ville
qu'ils durent d'ailleurs restituer à la Paix d'Aix-la-Chapelle.
Ensuite, vint la guerre de Sept Ans sur laquelle plane le nom du grand
Frédéric. Pendant cette guerre, les compétitions franco-anglaises pour
l'Amérique entrent dans une phase décisive.

Tandis que nous sacrifions notre sang et notre or pour une politique
européenne étroite et désastreuse--pour le roi de Prusse en un
mot--nous perdions le Canada en Amérique. Montcalm était abandonné à
des ressources dérisoires et succombait à Abraham. Ce fut le
résultat le plus brillant de la politique anglaise. Nous étions
hypnotisés par les hostilités ouvertes dans les Pays-Bas, dans le
coeur de l'Allemagne, nous ne voyions pas ce qui se passait à
Madras, aux bouches du Saint-Laurent ou sur les rives de l'Ohio.
Aussi Macaulay a-t-il pu dire en parlant de l'invasion de la Silésie
par Frédéric: «Afin que ce roi pût dépouiller un voisin qu'il avait
promis de défendre, des hommes noirs se battirent sur la côte de
Coromandel et des hommes rouges se scalpèrent mutuellement auprès
des grands lacs de l'Amérique du Nord.»

Sous cet aspect incohérent, se distingue cependant la politique,
franchement maritime et coloniale de l'Angleterre et la politique de
la France, au double aspect, qui lui fit trop souvent sacrifier les
intérêts coloniaux aux intérêts européens et perdre, en dernier
ressort, l'empire qu'elle aurait pu fonder au-delà de l'Atlantique.

Si, en remontant plus haut que les faits et les dates que nous
venons de résumer, on se demande quelles sont les causes morales,
profondes, qui ont contribué à ce résultat, il est peut-être permis
de les expliquer de la façon suivante.

Tandis que le Canada à son aurore, découvert et défriché par des
explorateurs, des soldats et des prêtres français, cherchait à
développer sa personnalité bien française, une poignée d'hommes
résolus et intransigeants, venus d'Angleterre, posaient, sur le
rocher de Plymouth, les hases d'une république destinée à un grand
avenir.

Ces deux essais de colonisation différaient grandement dans leur
principe et dans leur essence.

Certes, le début de la Nouvelle-Angleterre fut un défi jeté au
principe même de son existence. Jamais une théocratie tyrannique ne
fut plus oppressive que celle instituée par les Puritains qui
suivirent les Pères Pèlerins après le premier exode de la
_Mayflower_[12]. Le protestantisme épuré de la Nouvelle-Angleterre
proclama le droit sacré de la liberté pour s'affranchir des
persécutions infligées par la mère-patrie,--une fois cet
affranchissement obtenu, il met cette même liberté sous le boisseau.
Sur le tronc de l'arbre d'indépendance, il greffa un bourgeon de
despotisme; ce ne fut qu'une floraison passagère. Le suc vital de la
racine subsista quand même et finit par remonter jusqu'aux pousses
récentes.

[Note 12: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Premiers Interprètes de la
Pensée américaine. Essai d'histoire et de littérature sur
l'évolution du puritanisme aux États-Unis._]

Il en fut autrement pour la Nouvelle France. Elle fut conséquente
avec elle-même jusqu'au bout et cette logique trop systématique
contenait en elle des germes de mort. Dans tous ses éléments
constitutifs,--racine, tige et branche--elle était un produit de
l'esprit d'autorité. Un absolutisme déprimant--celui de la Monarchie
la plus absolue de l'Europe--la régit depuis le commencement jusqu'à
la fin. Des prêtres, des Jésuites, un Ventadour, un Richelieu[13],
ont été les premiers ouvriers de sa destinée. Ce qui en Europe, en
France, contribuait à étouffer toute liberté: la centralisation
excessive au profit de la couronne, la propagande ultramontaine au
profit de la papauté, le despotisme politique, en un mot,--trouva sa
répercussion et son application dans des terres nouvelles qui
demandaient des méthodes nouvelles aussi. La Nouvelle France devait
être une répétition de la Vieille France. Conception séduisante
répondant au génie administratif; mais grave erreur: on ne
recommence pas au-delà des mers, sur un continent nouveau, à tant de
milles de distance, la même oeuvre nationale, sous peine de faire de
la colonie une annexe simplement de la mère-patrie, soumise à tous
les revirements et, finalement, sacrifiée aux intérêts primordiaux
de la métropole.

[Note 13: ANDRÉ CHEVILLARD: _Les Desseins de son Éminence de
Richelieu pour l'Amérique..._ Rennes, in-4º.]

Cette oeuvre fait comprendre, sans doute, pourquoi tant de
glorieuses entreprises, auxquelles se sont dévoués des héros et des
martyrs, ont abouti à un échec.

Les Puritains persécutés poursuivaient un autre idéal. Forts de leur
foi religieuse, ils ne prétendaient pas fonder une colonie plus ou
moins riche à exploiter: ils voulaient fonder une patrie.

Celle qu'ils venaient de quitter était perdue pour eux, à jamais.
Entre la Vieille Angleterre et ce qu'on a appelé quelque temps la
Nouvelle Angleterre, tout lien était rompu. Cette séparation
s'accomplit virtuellement le jour où les Pères Pèlerins débarquèrent
sur la côte du Massachusetts, se considérant comme les dépositaires de
l'idée divine: leur mission consistait à sauver cette idée de
l'ambiance réputée délétère pour la faire germer dans un sol plus pur,
répondant à la pureté de leur inspiration. Tel le peuple d'Israël,
leur groupement serait le peuple élu de Dieu. Cette conviction fit
leur force et, un instant, leur faiblesse, puisque, comme nous l'avons
dit déjà, la liberté, au nom de laquelle ils s'étaient expatriés, fut
sacrifiée à la nécessité d'imposer l'infaillibilité de leur dogme.
Leur énergie farouche et mystique explique du moins les phases
diverses par lesquelles durent passer les débuts d'une nationalité et
elle contient déjà certains traits de caractère qui, émanant
directement de la colonie de Massachusetts, se retrouveront, plus
tard, dans la constitution des États-Unis.

Tandis que le Canada et le vaste domaine sur lequel, pendant tout le
XVIIe siècle, nos missionnaires, nos Jésuites et nos explorateurs
avaient jeté leur dévolu, furent toujours exposés au contre-coup de
ce qui se passait en France, les habitants de la colonie qui avait
Boston pour capitale tendaient à se détacher de l'Angleterre: ces
Anglais devenaient des Américains par la force des choses et par la
force de leur volonté. Les événements qui, pendant plus d'un siècle,
contribuèrent à consommer ce changement, constituent les différentes
étapes d'une évolution inévitable dont la guerre d'indépendance,
soutenue par la France, n'est que le geste définitif.



CHAPITRE II

L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE ET L'INTERVENTION FRANÇAISE.

     Perte du Canada. -- Traité de 1763. -- Les colonies
     anglaises se détachent de la Métropole. -- Les Anglais
     d'Amérique ne ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre. --
     Jonathan en face de John Bull. -- Les «Insurgents»
     représentent les principes libéraux du Parlement anglais. --
     L'Europe s'intéresse au mouvement. -- L'Angleterre résiste,
     la France intervient, l'Allemagne vend ses soldats. --
     Georges III tend vers l'absolutisme. -- Luttes oratoires
     entre Fox et Burke. -- L'opinion en France. -- Le comte de
     Vergennes entraîne Louis XVI. -- Le rôle de La Fayette. --
     Contradiction entre les privilèges de l'aristocratie
     française et son intervention en faveur des idées
     républicaines. Rapports de Vergennes et de Turgot. --
     Beaumarchais, Arthur Lee et Franklin. -- La France fidèle à
     sa mission civilisatrice.


Les grandes guerres qui se sont succédé en Europe de la fin du XVIIe
siècle jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, ont toujours procuré à
l'Angleterre un avantage colonial, avantage qui finit par lui
assurer la prédominance en Amérique. Cette politique, heureuse à nos
dépens, fut couronnée par le traité de 1763. Le résultat en était
désastreux pour la France. Les contemporains ne comprirent pas
immédiatement tout ce que les suites de la guerre de Sept Ans
contenaient pour nous d'ignominieux. Sous les apparences brillantes
de la Monarchie, la situation internationale du pays était, en
réalité, atteinte.

Les esprits les plus avisés, occupés de philosophie, de littérature ou
de galanterie, étaient hypnotisés par l'évolution intellectuelle,
sociale et économique qui se dessinait en Europe, surtout en France.
Ils ne virent pas ce qui se passait,--le fait inéluctable qui venait
de se produire outre-mer: la perte du Canada,--échec définitif de
notre politique coloniale en Amérique.

L'oeuvre que nous avions rêvée et inaugurée, les Anglais l'avaient
réalisée et parachevée. Un historien perspicace et judicieux aurait
pu, dès cette époque, déterminer la portée de l'événement. C'était,
en somme, l'idée de Guillaume d'Orange Nassau, devenu roi
d'Angleterre et champion de l'Europe protestante, qui triomphait de
la conception de Louis XIV, représentant de la catholicité
autocrate. L'empire colonial que nous aurions pu fonder en Amérique,
sous les auspices de la monarchie française, de race latine et de
religion catholique, fut remplacé définitivement par un empire où la
religion protestante et la race anglo-saxonne demeurèrent
prépondérantes.

Cependant cette marche régulière, envahissante, triomphante, menée
par les politiciens anglais dans l'Amérique du Nord, sous
l'inspiration du premier Pitt, connut une heure d'arrêt: ce fut
quand les colons anglais, devenus des américains, renièrent leurs
frères d'Angleterre et se soulevèrent contre le joug du roi Georges.

Ce grand événement qui stupéfia la Métropole, était pourtant à
prévoir.

En réalité, ceux que l'on appelait dédaigneusement à Londres: _les
Insurgents_, étaient simplement des hommes libres qui, dans la
plénitude du droit, défendaient leurs droits.

À tort, selon moi, a-t-on appelé révolution un mouvement
irrésistible et fatal qui n'est, en somme, qu'une évolution,--la
dernière conséquence d'un geste esquissé au commencement du XVIIe
siècle. La révolution qui arracha une fraction du peuple anglais à
la mère-patrie, s'accomplissait au moment même où les Pères
Pèlerins, animés de la plus intransigeante foi puritaine,
débarquèrent sur le rocher de Plymouth pour s'y établir à demeure,
sans esprit de retour.

Ces hommes avaient dit un éternel adieu à la patrie qui les avait
persécutés. Leur patrie était désormais là où leur dogme religieux
pouvait s'affermir sans entraves. Le souvenir de la terre natale
s'effaçait devant la nécessité de l'oeuvre à accomplir: trouver la
terre hospitalière, qu'elle fût inculte et sauvage, où établir les
représentants fugitifs du peuple élu de Dieu. Le reste n'existait
plus et malgré d'ataviques caractères toujours persistants dans une
race issue d'une race en voie de transformation,--sur un continent
nouveau s'élaborèrent les éléments d'une nationalité nouvelle.

Les deux fractions de la race anglo-saxonne qui se sont séparées
vont suivre désormais une vie et une destinée différentes. Pour
accentuer cette séparation, aux causes morales viendront s'ajouter
des causes physiques; petit à petit, le climat exerça son influence
sur l'individu,--mais cet individu évoluera plus lentement en
Amérique, il représentera encore longtemps un type qui, en
Angleterre, soumis aux vicissitudes de révolutions politiques,
religieuses et sociales, s'était profondément transformé, aussi bien
dans son apparence extérieure que dans ses idées.

Les Anglais de la fin du XVIIe siècle ne ressemblaient plus aux
Anglais du commencement du XVIIe siècle.

La Monarchie des Stuarts, à tendance catholique, la grandeur
passagère de la république de Cromwell, l'empreinte ineffaçable de
la religion puritaine, enfin, la révolution qui, en mettant sur le
trône d'Angleterre Guillaume d'Orange, avait, pour ainsi dire,
harmonisé la forme constitutionnelle du pays avec les plus fortes
aspirations de consciences intransigeantes,--autant de causes qui,
en un espace de temps relativement court, bouleversèrent la société,
les moeurs, la politique et exposèrent les âmes anglaises à des
secousses génératrices de transformations profondes. L'âme anglaise,
repliée sur elle-même, était contenue en elle-même, comme était
contenue dans des limites étroites la pairie formée par l'île
britannique. Ce fut son originalité et sa force,--mais, peut-être
aussi, au point de vue du progrès général, sa faiblesse et son
châtiment.

Cependant, les frères d'Amérique, qui n'avaient pas connu ces
brusques alternatives, poursuivaient leur idéal en luttant contre
les dangers plus matériels d'une nature souvent inclémente et d'une
population sauvage et hostile. Les hardis navigateurs et découvreurs
anglais, qui avaient posé les premiers jalons de la colonisation
dans l'Amérique du Nord, appartenaient encore à la génération
enthousiaste de l'époque de la Renaissance. À ce moment,
l'Angleterre communiait pleinement avec l'Europe. C'était, d'un bout
du continent à l'autre, les mêmes aspirations, la même passion de
vivre la vie dans toute son intensité, de lui faire donner le
maximum de jouissance, dans un esprit chevaleresque et généreux qui,
demandant beaucoup aux autres, donnait aussi beaucoup de soi.

Les contemporains de la grande Élisabeth et leurs descendants
directs, les premiers défricheurs de l'Amérique, gardèrent longtemps
les traits de ce caractère qui, au contact des nécessités nouvelles,
empreintes à la fois de poésie et de réalité, ne fit que se
développer. Tandis que les Anglais, demeurés dans leur île, aux
prises avec des problèmes complexes et plus proches, devinrent les
champions d'un idéal plus réel et plus réaliste, tandis qu'enfin,
les Anglais d'Angleterre étaient soumis à des changements aussi
radicaux, les Anglais d'Amérique, n'ayant plus à compter avec la
tradition, ou plutôt continuant une tradition persistante,
évoluaient lentement et régulièrement. Les hommes qui jouèrent un
rôle décisif dans les premières années de la colonisation étaient
presque tous nés sous le règne d'Élisabeth, ou, s'ils n'y étaient
pas nés, ils en avaient gardé l'empreinte. Depuis Ralegh et John
Smith jusqu'à Winthrop et Dudley, on retrouve, chez eux, certaines
qualités et certains défauts de moins en moins anglais; ils ont
gardé un esprit chevaleresque, aventureux, une spontanéité plus
nerveuse et plus mobile, une plus grande souplesse d'esprit et de
corps, toutes particularités qui vont contribuer à déterminer les
traits caractéristiques de l'Américain: Jonathan,--à opposer au
type--devenu légendaire, de John Bull.

Une heure vint donc où, par la force des choses, des hommes issus
d'une même nationalité, se trouvaient face à face: des étrangers et
des ennemis.

Ce fut l'oeuvre de la nature.

À tant de lieues de distance, ce n'était ni le même soleil, ni le
même ciel, ni le même sol,--partant la plante humaine prenait des
aspects différents.

L'oeuvre de l'homme accentua cette différence ou cette animosité. Ce
fut surtout l'oeuvre des institutions interprétées d'une façon
différente et représentées, au moment décisif, par le gouvernement
de Georges III.

Les Américains étaient restés fidèles à la grande époque, à la date
de 1688, où le Parlement anglais fut le palladium de toutes les
libertés. Les Anglais, au cours des ans, en avaient modifié la
conception et, grâce à la mobilité des événements et à la
multiplicité des besoins politiques et sociaux, ignorés encore des
colonies, d'une institution destinée à écarter les abus de tous les
pouvoirs, firent un instrument d'oppression.

Dans ce conflit, il est évident que l'Amérique représenta le
principe de liberté, tel que le Parlement britannique lui-même
l'avait proclamé et défendu, à plusieurs reprises, au XVIIe siècle.

Grâce à ce droit suprême, regardé comme le privilège le plus
précieux de la nationalité anglaise, le Parlement possédait le
pouvoir et l'obligation de contrôler, de renverser, s'il le fallait,
les dynasties, comme il l'avait fait brutalement pour les Stuarts,
une première fois, comme il l'avait fait quasi constitutionnellement
lors de la révolution de 1688. Mais dans la suite, sous le règne de
rois de race étrangère, le pouvoir suprême établi dans le
Parlement, ne trouvant plus de contre-poids, devint un instrument de
despotisme dirigé contre les Colonies. Ce qui était une garantie de
sécurité pour la mère-patrie, était, en même temps, un moyen
arbitraire de pressurer les peuples du dehors, soumis au joug de
l'Angleterre.

Les Américains entendaient être gouvernés avec la même libéralité
que les sujets de Sa Majesté britannique,--eux qui se considéraient
comme l'émanation la plus pure des tendances égalitaires de la race
anglo-saxonne,--eux qui s'étaient expatriés un jour pour conserver
intacte l'intégrité de leur credo religieux et l'intégralité de leur
indépendance individuelle.

Plus haut que les hommes qui allaient en venir aux mains, se
trouvaient donc, face à face, deux théories: celle du pouvoir
illimité du Parlement, laquelle, à deux reprises, avait sauvé la
constitution anglaise; et la théorie, de date plus ancienne,
remontant à l'origine des assemblées et qui avait pour base le
respect des droits de l'individu et des libertés possédées par les
communautés organisées.

Dans la sphère des idées, le choc de ces deux éléments constitutifs
de toute vie politique en Grande Bretagne, prête à la Révolution
d'Amérique un intérêt considérable dépassant les deux pays en
litige.

L'Europe ne pouvait demeurer indifférente.

L'incendie qui allait se propager si facilement, si logiquement dans
le Nouveau-Monde, couvait dans le Vieux-Monde. Comment y jugeait-on
les insurgés? Suivant les cas et les pays, et il est évident que les
conditions dans lesquelles se trouvaient ces pays exercèrent une
influence plus ou moins décisive sur les bouleversements qui se
préparaient au delà de l'Atlantique.

L'Espagne, maîtresse d'un vaste empire en Amérique, était tombée, en
Europe, au second rang. Charles III qui occupait le trône, plein de
bonne volonté, accordait trop de crédit aux conseils d'un confesseur
ignorant. Il fit cependant écrire à Londres qu'il considérait
l'indépendance des Colonies aussi désastreuse pour l'Espagne que
pour l'Angleterre. Il refusa de prêter main-forte aux provinces
révoltées mais il ne se fit pas scrupule d'attaquer la mère-patrie
quand elle voulut les réduire.

Catherine II, la grande Impératrice de Russie, entièrement absorbée
par son rêve ambitieux qui consistait à fonder un empire d'Orient
soumis au sceptre des Romanoff, n'accordait qu'une attention
discrète aux événements qui se déroulaient dans des parages si
lointains. À Georges III qui, en quête de soldats, lui proposa
l'achat de 10.000 Russes qui seraient entièrement sous les ordres
des officiers anglais, elle répondit une lettre dont la forme seule,
dans sa dignité, voilà un peu l'insolence.

On sait que, dans ces négociations en vue de se procurer des
recrues, le roi d'Angleterre fut plus heureux auprès de certains
petits princes d'Allemagne qui, tels les ducs de Hesse-Cassel et de
Brunswick, n'hésitèrent pas à battre monnaie en trafiquant de leurs
propres sujets. Honte éternelle de ces principicules qui, dans les
marchés intervenus entre les contractants, évaluaient la chair, le
sang, la vie--des parcelles de vie--de leurs compatriotes, comme des
denrées plus ou moins avantageuses suivant le prix, comme les
marchandises viles d'un commerce rémunérateur. Si ce scandale porte
en soi un enseignement, c'est celui qui ressort du contraste même
des deux partis qui allaient être en présence: d'un côté, les fils
d'une terre libre ou qui veut l'être, les défenseurs de toute
dignité personnelle, qui, en fait de souverains, ne reconnaissaient
que la souveraineté du droit individuel,--de l'autre, des hommes
braves et courageux, certes, mais exploités comme des machines par
des potentats qui s'imaginaient encore que les peuples sont créés
pour les rois et non les rois pour les peuples.

Le roi de Prusse, le grand Frédéric, quel que fut son despotisme,
n'entendit pas de cette oreille. D'ailleurs, il en voulait à
l'Angleterre qui l'avait abandonné à la fin de la guerre de Sept
Ans. De plus, en ce qui concernait les velléités de révolte des
Américains, son scepticisme philosophique lui permettait
parfaitement d'accepter le mot de république, pourvu que la chose se
réalisât à tant de mille lieues de son propre royaume.

Les autres nations européennes, en dehors de leurs préférences
personnelles, suivaient, dans leurs manifestations politiques, une
ligne de conduite inspirée par les principales intéressées: la
France et l'Angleterre.

Dans les décisions à prendre dans cette grave conjoncture, ces deux
nations, les deux protagonistes de la rivalité séculaire, seront
entravées tour à tour et entraînées, soit par les faits acquis
légués par le passé, soit par des faits nouveaux que la nécessité
présente impose toujours avec impétuosité. De là, bien des
hésitations, bien des contradictions, surtout dans la politique et
l'engoûment des hommes d'État français et de ceux qui, plus ou moins
ouvertement, cherchaient à influencer le gouvernement.

Pour l'Angleterre, elle en était arrivée, quelque temps après le
traité de 1763, à réaliser la plus grande expansion de son influence
dans le monde, pouvant déjà revendiquer, sans conteste, le titre de
première puissance coloniale. Lord Chatham, le génial promoteur de
cette politique mondiale, transmit sans doute, alors, à ses
compatriotes un peu de son orgueil intraitable et les boutiquiers de
Londres, en passe de faire fortune, solidarisaient l'honneur de
leurs comptoirs avec l'honneur des nobles Lords, préposés aux
destinées de l'Empire britannique.

Cet état d'esprit s'explique dans une certaine mesure: les petites
causes produisent parfois de grands effets et l'on comprend,
peut-être, l'infatuation des habitants d'une capitale qui, située
dans une contrée peu fertile et sous un climat souvent inclément,
regorgeait des richesses apportées de toutes les parties du monde.
Effort, en effet, gigantesque pour l'époque et résultat magnifique!
Quand on n'a pas sous la main ce que l'on désire--et le désir va
toujours croissant--on le fait venir de loin au prix des plus grands
sacrifices. Londres, patrie des brouillards et du spleen, grâce à
ses vaisseaux qui sillonnent toutes les mers, est plus que toute
autre approvisionnée de fleurs,--produits de patries exotiques, de
colonies plus ou moins bien exploitées et qui déversent sur la
métropole le trop-plein de leurs flores somptueuses.

Ce pouvoir de supprimer la différence des zones, la longueur des
distances, de corriger, en un mot, les effets provenant des
inégalités de la production terrienne, tout en entretenant
l'activité prodigieuse de la race, développe la confiance en soi et
la vanité de se proclamer dominateur. Ce sentiment partagé par la
plupart des viveurs faméliques ou fortunés qui encombraient la cité,
depuis Westminster jusqu'à Saint-Paul, pouvait aussi engendrer
l'abus des jouissances en une corruption des moeurs étalant le
scandale de trop de misère à côté de trop de splendeur, il devait,
enfin, détériorer et aveugler la conscience des personnes en qui se
concentraient tous les rouages du gouvernement: certains membres des
Chambres, les Ministres, le Roi.

À peu près vers l'époque où se manifestèrent les premières velléités
de révolte en Amérique, Georges III émit la prétention de devenir un
roi absolu.

Il ressemblait au roi de France par sa bonne volonté mais se
différenciait de lui par une grande force de volonté. Aussi, un
historien a-t-il pu dire qu'avec la moitié de l'obstination de
Georges III, Louis XVI aurait peut-être pu sauver sa tête et qu'avec
la moitié de la souplesse de Louis, Georges aurait peut-être
conservé l'Amérique[14].

[Note 14: ED. J. LOWELL: _Relations with Europe during the
Revolution_ (V. _Narrative and critical History of America_, edited
by Justin Winsor).]

Pour augmenter le pouvoir de la couronne, il fallait diminuer celui
des Ministres, avoir une politique royale plutôt que nationale,
faire jouer les influences, les intrigues, les corruptions, briser,
dans le parlement, tout serviteur rebelle,--fut-ce William Pitt--ce
qui était impossible--en un mot, manoeuvrer de façon à ce que les
sièges de la Chambre des Communes fussent à l'entière disposition du
roi.

Réaliser un pareil programme consistait à fausser entièrement
l'institution du Parlement dans le sens indiqué plus haut,--dénaturer
sa raison d'être, méconnaître ses nobles origines d'indépendance, pour
en faire une arme terrible au profit de la royauté.

On le voit, constitutionnellement, l'Angleterre marchait dans le
sens opposé à celui de ses colonies d'Amérique: celles-ci tenaient
leurs plus importantes prérogatives, les bases de leur développement
conforme à l'esprit des premiers législateurs, du Parlement qui
s'était toujours dressé contre les empiétements de la royauté,--et
maintenant, ce Parlement n'était plus qu'un instrument servile au
service de cette royauté.

Entre les hommes qui représentaient ces deux tendances, il n'y avait
plus d'entente possible: la séparation était l'aboutissement fatal
de toutes les controverses et de toutes les tractations.

Le roi Georges considérait toujours les Américains, non pas comme
des ennemis étrangers soulevés contre l'Angleterre, mais comme des
Anglais qui prétendaient à plus de liberté qu'il ne jugeait
convenable de leur en accorder et quand il envoya contre eux ses
flottes et ses armées, il croyait simplement ordonner une mesure de
police, semblable à celle qu'il prenait quand il permettait à sa
garde de soutenir les gendarmes en train de nettoyer la rue d'une
populace en révolte.

Dans les deux camps et malgré les actes irréparables, des hommes de
bonne foi crurent encore à la possibilité d'une réconciliation.

Dès 1775, dans la Chambre des Communes, les membres de l'opposition
qui prirent la parole en faveur des revendications américaines
prétendaient combattre, en même temps, pour les libertés anglaises.
Noble lutte oratoire, au cours de laquelle se firent entendre les
accents les plus émouvants de l'éloquence: il faut lire les
discours de Fox et de Burke pour bien comprendre quel déchirement se
produisit alors dans la conscience de ceux gui savaient, qui
connaissaient le passé et devinaient l'avenir, qui estimaient au
même prix l'indépendance des Colonies et la grandeur de la
métropole.

Mais l'idéal des penseurs avertis, si conforme soit-il aux
évolutions nécessaires des idées, se défend mal contre la réalité
des votes.

Et les votes étaient à la discrétion du Roi, des Ministres, de la
majorité des Chambres, de leurs créatures, de la masse des
trafiquants, des marchands, des faiseurs, des commerçants
insatiables qui imaginèrent leurs intérêts atteints si les colonies
étaient émancipées,--ce en quoi ils se trompèrent étrangement, car,
au point de vue strictement commercial, le chiffre des affaires
entre l'Angleterre et l'Amérique augmenta prodigieusement après que
la séparation fût officiellement reconnue entre les deux pays par un
traité.

Dans la chambre des Lords même, Chatham présenta un bill qui
accordait la plupart des demandes des Américains, mais maintenait le
droit du Parlement à garder des troupes dans les Colonies. Ce projet
de loi fut rejeté.

La guerre était inévitable.

En France, la question devait soulever un monde: idées
contradictoires, espérances de revanche. Chez nous, ce n'était pas
une lutte entre deux fractions de la même race, une lutte fratricide
devant aboutir à une scission fatale; c'était un nouvel épisode de
la rivalité entre deux races étrangères, c'était une étape décisive
dans cette seconde guerre de Cent Ans qui, selon nous, devait se
poursuivre entre la France et l'Angleterre depuis 1688 jusqu'à 1815.

Si l'on accepte ce postulat, malgré les alternatives, les arrêts,
les incidents inutiles, les enchevêtrements obscurs, qui en masquent
la réalité, la marche des événements s'éclaire d'un jour nouveau.

D'abord, il peut paraître étrange qu'une des plus vieilles
monarchies de l'Europe se dévoue à l'établissement d'une république.
Comment expliquer que les représentants d'une noblesse férue de tous
les privilèges, ait pu si allègrement, si chevaleresquement tirer
l'épée en faveur de principes égalitaires destinés à détruire cette
même noblesse?

La question est complexe,--un composé d'éléments divers où entre une
dose de philosophie, une dose de contradiction, une dose de
littérature, une dose de patriotisme.

À y regarder de près, le patriotisme prime tous les autres
sentiments. Instinctivement, il agit sur la volonté de ceux qui
aspirent à jouer un rôle, cherchent à se consacrer aux plus nobles
causes. La cause à servir, en premier lieu, est celle du pays. Et,
instinctivement aussi, les représentants de l'aristocratie
française, à l'épiderme chatouilleuse sur le point d'honneur
personnel ou collectif, toujours à l'avant-garde des guerres, des
coups à porter à l'ennemi héréditaire, souffraient d'une déchéance
vaguement ressentie par la masse, pendant les dix dernières années
du règne de Louis XV, devenue flagrante par l'abaissement de notre
influence en Europe et de l'autre côté de l'Atlantique.

La haine contre l'Angleterre couvait, ne cherchant qu'un prétexte à
éclater. Se solidariser avec les prétentions séparatistes des
colonies révoltées répondait donc à une politique logique et qui
s'imposait.

Le comte de Vergennes, Ministre des Affaires Étrangères de Louis
XVI, se fit le défenseur de cette politique à laquelle l'opinion
publique, pour des raisons humanitaires plus générales, se montra
favorable. Mais comme en Angleterre, en France, il y eut deux
partis: celui des philosophes, des intellectuels de toutes sortes,
entraînant à leur suite tous les esprits entreprenants, toutes les
intelligences éprises de nouveautés, qui plaçaient les questions
d'émancipations sociales, d'indépendance et de liberté au-dessus
des intérêts d'une dynastie ou même d'une patrie,--et celui des
politiques clairvoyants qui sentaient le moment venu de réparer les
effets regrettables d'une diplomatie désastreuse, en faisant agir
une diplomatie plus avisée avant de faire parler le canon.

On connaît l'influence prodigieuse exercée par le mouvement
littéraire du XVIIIe siècle sur l'évolution des idées. Depuis
Voltaire, Rousseau, les rédacteurs de l'Encyclopédie jusqu'à
Beaumarchais, tous les écrivains de talent ont contribué à saper,
dans leurs bases, les institutions branlantes de l'ancien régime, à
dénoncer un abus, à ridiculiser un privilège, aux applaudissements
souvent de ceux-là mêmes qui vivaient de ces abus et de ces
privilèges. De pareils applaudissements, d'une nature incohérente et
parfois déplacés en France, parce qu'ils émanaient d'hommes
ignorants qui approuvaient leurs propres bourreaux, étaient
parfaitement compréhensibles quand ils s'adressaient aux hardis
émancipateurs d'Outre-Mer: les défenseurs de leurs droits, devenus
les ennemis de l'ennemi commun: l'Anglais.

Cette dualité de conception fait comprendre la communauté de
sentiments qui, pendant un moment, unit, dans le même espoir, les
libéraux qui saluaient l'aurore d'une république et les plus fidèles
serviteurs de la Monarchie qui voyaient, dans le soulèvement des
Américains, l'occasion unique d'une revanche à prendre sur
l'Angleterre.

Bien avant l'initiative prise par Vergennes, on prévoyait, en
Europe, que les colonies anglaises se sépareraient de la métropole.
Surtout en France, les hommes d'État et les diplomates qui
connaissaient la question à fond, devançaient les événements dans
leurs plans et projets de politique internationale et n'hésitaient
pas à donner des détails anticipés sur le prochain démembrement de
l'empire britannique,--le tout sur le papier.

Dès 1750, Turgot ne leur avait-il pas donné raison en émettant cet
aphorisme qui, pris à la lettre, serait la condamnation de tout
système de colonisation: «Les Colonies sont comme des fruits qui ne
tiennent à l'arbre que jusqu'à leur maturité. Devenues suffisantes à
elles-mêmes, elles font ce que fit Carthage, ce que fera un jour
l'Amérique».

Et le duc de Choiseul qui portait sans doute à regret, la
responsabilité de la paix de Paris, chercha par tous les moyens à en
conjurer les néfastes effets. Il aurait voulu que la prédiction de
Turgot se réalisât le plus tôt possible. Il entretenait des
émissaires qui le renseignaient sur l'état général de l'Amérique.
Entre la prise de Québec et celle de Montréal, Favier lui adresse un
mémoire où il passe en revue, d'une façon saisissante, les causes
qui entraînent la perte du Canada pour la France et celles qui
entraîneront la perte des colonies pour l'Angleterre. Choiseul
semble s'être inspiré des considérations émises par cet agent
perspicace, quand il écrit à M. Durand, notre ambassadeur à
Londres[15]:

... «Les colonies d'Amérique ne peuvent être utiles à la Métropole
qu'autant qu'elles ne tirent que d'Angleterre les matières premières
de leurs besoins. Car l'on ne doute pas que tout pays éloigné qui
est indépendant pour ses besoins ne le devienne successivement dans
tous les points; et d'ailleurs, de quelle utilité une colonie de
l'Amérique septentrionale sera-t-elle à la Métropole si elle n'en
tire pas le travail de ses manufactures? Il faut donc que les
colonies septentrionales de l'Amérique soient totalement assujéties,
qu'elles ne puissent opérer, même pour leurs besoins, qu'après la
volonté de la métropole; cela est possible quand on a en Amérique
une petite partie de pays dans laquelle le gouvernement fait de la
dépense et y introduit des troupes au soutien du despotisme; mais
une métropole qui aura dans le Nord de l'Amérique des possessions
trois fois plus étendues que la France, ne pourra pas, à la longue,
les empêcher d'avoir des manufactures pour leurs besoins; elle doit
se restreindre à fournir au luxe, ce qui durera fort peu de temps,
car le luxe amènera sûrement l'indépendance.»

[Note 15: Le duc de Choiseul à M. Durand, Compiègne, le 24 août
1767, _Documents historiques_, nº 71.]

       *       *       *       *       *

Cette heure n'avait pas encore sonné. En 1768, le colonel de Kalb,
envoyé en Amérique pour y étudier les ressources militaires des
Colons et les secrets desseins de leurs chefs, écrivait de
Philadelphie[16]: «L'éloignement de ces peuples de leur
gouvernement, les rend libres et licencieux; mais au fond, ils ont
peu de disposition à secouer cette domination par le moyen d'une
puissance étrangère. Ce secours leur serait encore plus suspect pour
leur liberté.»

[Note 16: Le lieutenant-colonel de Kalb au duc de Choiseul, le 15
janvier 1768, _Documents historiques_, nº III.]

Depuis, les choses avaient sans doute bien changé, mais il fallait
pourtant prendre des précautions avant d'appliquer officiellement
une intervention à mains armées.

Au début, La Fayette et les gentilshommes qui le suivirent, de leur
propre mouvement, sur les champs de bataille de l'Amérique, ne
comptaient certes pas combattre pour des principes qui étaient en
parfaite contradiction avec ceux dont ils constituaient l'émanation
la plus brillante. Leur enthousiasme peut paraître extravagant pour
les partisans de la monarchie absolue--quelle qu'en soit la
nationalité--mais il faut admettre qu'il y a dans leur cas une
certaine insouciance, un entraînement chevaleresque, un geste quasi
instinctif qui les poussait à tirer l'épée contre la perfide Albion,
en la tirant en faveur des insurgés, même au détriment des
séculaires avantages attachés à leur propre caste, à la condition,
toutefois, d'en rapporter tout profit à leur pays. Cela est
tellement vrai que les Américains, gens réalistes, ne se firent pas
d'illusion à cet égard, et, dans plus d'une circonstance, surent
faire la part de leur reconnaissance et de leur circonspection. De
même que, jusqu'en 1763, ils s'étaient solidarisés avec les Anglais
pour faire échec à la domination française menaçant de les resserrer
à tout jamais entre les Alleghanys et l'Atlantique, de même, les
Français pouvaient se solidariser avec les révoltés Américains dans
le but caché de regagner le terrain perdu depuis le Canada jusqu'à
l'embouchure du Mississipi. Il fallait donc garder une juste mesure.

En effet, lorsqu'en 1779, La Fayette retourna en Europe, après
s'être entièrement dévoué à la cause de l'indépendance américaine,
il caressait le projet d'arracher aussi le Canada aux mains des
Anglais,--le Canada, cette première conquête française dans
l'Amérique du Nord. Il s'en était ouvert au Congrès dont une
commission élabora un plan de campagne dans ce sens. Les possessions
anglaises seraient attaquées simultanément par Détroit, le Niagara
et Saint-François. Une flotte française devait s'emparer de Québec.
Quand on demanda l'avis du général Washington sur ce projet, il
répondit au Président du Congrès par une lettre intéressante qui,
entre autres objections, contenait des réserves de cette nature:
«Vous voulez introduire un corps important de troupes françaises au
Canada, les mettre en possession de la capitale de cette province
qui leur est attachée par tous les liens du sang, des moeurs, de la
religion... Je crains que ce ne soit là une trop grande tentation à
laquelle ne saurait résister aucun gouvernement obéissant aux
maximes ordinaires de la politique nationale.»

La clairvoyance de Washington n'était pas en défaut. Si la France
occupait le Canada, n'avait-elle pas arrière-pensée de n'en plus
sortir? Personne n'en a jamais émis la prétention, à cette époque,
mais l'éventualité ressortait de la fatalité des événements. Avec la
France au Nord, l'Espagne à l'Ouest et au Sud, la république
naissante aurait été encerclée et comprimée par une puissance
supérieure à celle de l'Angleterre. Le Congrès abandonna ce projet
dangereux et l'incident montre quels sentiments complexes animaient
les hommes les plus désintéressés.

D'ailleurs, avant que se présentât cette éventualité, M. de
Vergennes, le promoteur d'une alliance franco-américaine en vue de
faciliter l'indépendance des Colonies, tendait virtuellement vers la
même solution. Que voulait-il, en somme, avec tous les patriotes qui
approuvaient et soutenaient sa politique? Il voulait supprimer les
désastreux effets de la guerre de Sept Ans, dont saignait la France
depuis la perte du Canada,--et le voulant, le meilleur moyen,
certes, eût été de reconquérir le Canada, ce premier établissement
français en Amérique qui ne s'attachait pas aux flancs de la patrie,
mais, tout de même, lui devait l'initiation à la vie religieuse,
sociale, nationale, ce qui constitue autant de liens difficiles à
détruire.

Apparemment, personne ne poussa la logique jusqu'à cette
extrême,--d'abord, parce qu'elle n'est pas de ce monde, puis, parce
que son application était, en l'occurrence, quasi irréalisable.

Mais, telle constatation, même platonique, fait ressortir un point
spécial et important de l'évolution des États de l'Amérique du Nord:
leur longue dépendance des deux pays dont ils émanent et qu'ils
combattent tour à tour. Ces États dépendant de l'Angleterre, luttent
contre la France; une fois la France écrasée, ils luttent contre
l'Angleterre avec le secours de cette même France. Ces alternatives
qui proviennent de la nature même des choses et prennent leur
origine au début de toute colonisation dans les régions
septentrionales de l'Amérique, aboutissent inévitablement à une
politique de bascule qui, depuis l'intervention, sous Louis XVI, à
travers la Révolution française, le Directoire, le Consulat et le
Premier Empire, fera osciller les hommes d'État américains, entre
une alliance française et une alliance anglaise, au gré des idées
défendues tour à tour par les républicains ou les fédéralistes. Aux
tendances d'une nature plutôt sentimentale, auxquelles obéissaient
les hommes de tous les partis, s'ajoutèrent les opinions plus
précises des hommes d'État, les avis motivés des politiciens, des
ministres et écrivains qui avaient étudié la question en théorie et
en pratique et entrèrent dans les détails techniques.

Louis XVI se plaçant sur le terrain purement dynastique et
monarchique, ne pouvait admettre, dans sa conception simpliste et
étroite, qu'un roi pût protéger contre un roi des sujets en révolte.
Sa compréhension honnête, mais limitée, des choses de l'histoire et
de la politique, l'empêchait d'embrasser, d'un coup d'oeil, un vaste
plan où seraient reprises, par exemple, les grandes vues d'un
Richelieu ou d'un Colbert, sous l'égide d'un Bourbon ambitieux.
C'eût été la continuation logique de la politique de Louis XIV, de
l'époque de la fondation de la Louisiane. Mais les temps étaient
aussi changés que les hommes et ce que M. de Vergennes, interprète
du sentiment national, voulait simplement accomplir, c'était son
devoir de Ministre des Affaires Étrangères, solidaire des décisions
de ses devanciers et très au courant des événements qui composent la
trame de l'histoire.

Son rapport au roi, pour l'éclairer sur la question, est, en somme,
un résumé des faits et des idées que nous venons d'énumérer, mais un
résumé présenté sous une forme de politique internationale et
donnant des précisions spéciales sur le conflit ouvert entre les
colonies américaines et la métropole, au point de vue des avantages
qu'en pourrait tirer la France.

Dans l'intérêt de son pays, ou pour parler le langage de l'époque,
dans l'intérêt des couronnes de France et d'Espagne, il convenait,
selon lui, d'entretenir les hostilités,--une guerre civile entre
l'Angleterre et ses colonies qui ne pouvait qu'épuiser vainqueurs et
vaincus; la paix, dans ces conditions, d'où qu'elle vînt, menacerait
de tourner contre la France et l'Espagne, le parti vainqueur devant
forcément aspirer à s'emparer des possessions américaines de ces
deux pays, pour en tirer des avantages commerciaux; ou bien, si
l'Angleterre était vaincue, elle chercherait certainement des
compensations aux dépens de ses voisins. Le Ministre Vergennes
conseille donc des mesures d'hostilité,--mais d'une hostilité
secrète, comportant des secours en argent et en munitions, ne
compromettant pas la dignité du roi,--ou plutôt le principe de la
Monarchie--qui ne permettait pas de secourir ouvertement les
insurgés, aussi longtemps que l'indépendance américaine ne serait
pas un fait accompli, ou présentant de grandes chances de
s'accomplir.

Vergennes soumit la minute de son rapport à Turgot pour avoir son
avis. Il est intéressant de rapprocher et de comparer les opinions
de ces deux hommes d'État en ce qui concerne l'intervention
française en Amérique.

Si Vergennes pousse à la guerre, Turgot incline plutôt vers la paix.
Le contrôleur général des Finances se place naturellement au point
de vue financier. Il préférerait, à tout prendre, la subjugation
complète des colonies américaines à l'Angleterre, estimant que leur
maintien sous le joug anglais aboutirait à un mécontentement
permanent, obligeant la Métropole à immobiliser des forces
considérables, ce qui diminuerait d'autant ses moyens d'action en
Europe. Il faisait ressortir, avec une subtilité un peu paradoxale,
que la perte du Canada avait été plutôt avantageuse pour la France,
puisque les colonies anglaises, délivrées de la crainte d'une
intervention de ce côté, n'avaient plus à chercher la protection de
la Grande-Bretagne, mais il faisait comprendre que, si ces colonies
devenaient entièrement indépendantes, la possession du Canada serait
de nouveau avantageuse pour la France, cette province pouvant être
considérée par les colonies anglaises comme une alliée à opposer aux
prétentions de la mère-patrie. En cela, Turgot allait trop loin, il
n'était nullement question du Canada, en l'occurrence, et même, pour
l'avenir, comme nous l'avons vu plus haut, les colonies anglaises
solidarisées avec la Métropole, qui avaient largement contribué à
nous évincer de la vallée du Saint-Laurent, ces colonies, une fois
émancipées du joug anglais, ne pouvaient songer à se mettre sous le
joug français,--ce qui eût été plus ou moins le danger d'une
occupation du Canada par la France.

D'un autre côté et contrairement à l'avis de Vergennes, Turgot ne
croyait pas les Anglais, battus par les Américains, en état de
chercher une compensation en attaquant les possessions françaises et
espagnoles en Amérique. Les Américains, révoltés et victorieux, ne
laisseraient certes pas leurs adversaires constituer une puissance
dans leur voisinage. Avant tout, on sent que ces réserves lui sont
dictées par le mauvais état de nos finances qui ne permettent pas,
pour le moment, de maintenir l'armée et la marine sur le pied qu'il
faudrait. Mais comme son collègue des Affaires Étrangères, Turgot
n'est pas opposé à une action secrète, à l'intervention d'anciens
officiers français qui pourraient offrir leurs services avec leurs
expériences et nous renseigner, en même temps, sur la situation du
pays: en résumé, les deux ministres veulent maintenir la paix
officielle avec l'Angleterre, tout en contribuant, sous main, à
développer les hostilités.

Alors eurent lieu ces pourparlers secrets, ces combinaisons louches
auxquelles furent mêlés Beaumarchais, Silas Dean, Arthur Lee et
Franklin,--jusqu'à ce que ce dernier, par son habileté et l'autorité
de son caractère, hâta la signature des traités avec la France:
d'abord, un simple _traité d'amitié et de commerce_, puis, un
traité, aux termes duquel, l'alliance projetée, «devait maintenir
effectivement la liberté, la souveraineté et l'indépendance absolue
des États-Unis.»

Ces traités devaient être tenus secrets pendant quelque temps; ils
furent bientôt connus en Angleterre, ce qui suscita des discussions
et des contestations entre Silas Dean et Arthur Lee qui s'accusaient
réciproquement d'indiscrétion, voire même de trahison.

Mais la situation va s'éclaircir.

Aux agents secrets, inavoués, travaillant dans l'ombre, vont
succéder des personnalités d'un caractère officiel, ayant à remplir
une mission officielle et agissant au nom d'un gouvernement qui
entend imposer son droit à la vie diplomatique. Fatalement, la
marche vers l'indépendance se précipite,--on pourrait entendre le
bruit des pas accélérés. Les événements se précisent, les hommes
parlent plus haut. Gérard qui avait collaboré à la rédaction des
traités, est nommé Ministre aux États-Unis et, pour éviter la
dualité néfaste des vues et des influences, en 1778, le Dr Franklin
est nommé seul Ministre des États-Unis à Paris.

Il n'était plus guère possible de cacher ce que tout le monde savait
ou devinait. Le gouvernement français se décide à faire connaître
officiellement l'existence du traité au gouvernement anglais par
l'intermédiaire de son ambassadeur, le duc de Noailles. Lord
Stormont est rappelé: c'est la guerre et c'est aussi, pour la Grande
Bretagne, un moment de stupeur et de désarroi où elle doit cueillir
le fruit amer de ses hésitations entre l'indépendance parlementaire
ou le despotisme parlementaire. Mais maintenant, les esprits
libéraux qui avaient défendu les équitables revendications des
frères américains, ne pouvaient plus se faire entendre, puisqu'il
s'agissait d'une diminution de la grandeur britannique.

En vain, Lord North fait aux communes des propositions de
conciliation; en vain Lord Rockingham aurait voulu qu'on accordât
l'indépendance à l'Amérique sans continuer la lutte sanglante,--il
était trop tard.

De part et d'autre, on ne pouvait plus reculer.

Et le grand Chatham qui, au début, avait paru favorable aux
prétentions des insurgents, se traîne mourant à la Chambre,
peut-être pour la dernière fois, afin de protester contre les
tendances conciliantes qui deviendraient la risée de l'Europe.
N'est-il pas l'interprète de l'orgueil offensé de la majorité de ses
compatriotes quand il s'écrie dans une péroraison pathétique:

«.....Milords, je suis heureux que la tombe ne se soit pas encore
refermée sur moi... heureux d'être encore vivant afin d'élever ma
voix contre le démembrement de cette ancienne et noble Monarchie!...
Milords! Sa Majesté a hérité d'un empire d'une étendue aussi vaste
que sa réputation était intacte. Allons-nous ternir le lustre de
cette nation par l'abandon ignominieux de ses droits et de ses plus
belles possessions?... Un peuple qui, il y a dix-sept ans, était la
terreur de l'Univers, est-il tombé assez bas pour dire à son ennemi
invétéré: Prenez tout ce que nous possédons, mais assurez-nous la
Paix!... Cela est impossible!»

C'était cela pourtant que voulait l'ennemi invétéré et ce langage
passionné, d'un patriotisme inquiet, caressait sans doute
agréablement un autre patriotisme, aussi farouche et aussi averti,
qui saignait en silence depuis le traité de Paris.

Dans ces graves conjonctures, dans ces tragiques alternatives, la
France demeura fidèle à son histoire,--et fidèle à sa mission;
sentinelle vigilante montant la garde pour la défense de sa propre
grandeur,--émancipatrice à l'avant-garde de toutes les idées de
progrès et d'indépendance, au profit du genre humain tout entier. La
tâche à laquelle le destin la convie, présente, de la sorte, un
double caractère: celui qui émane de la fierté avec laquelle elle
défend ses intérêts nationaux et celui qui s'attache au souci
généreux du bonheur universel, en dehors de toute idée de
nationalité.

Cette dualité ne s'est jamais manifestée avec tant d'évidence que
dans les événements qui précédèrent et accompagnèrent la fondation
des États-Unis d'Amérique.

Toute oeuvre, en effet, se compose de deux éléments: la conception
et l'exécution,--en l'occurrence, conception grandiose mais
dont l'exécution ne pouvait s'abstraire des contingences
humaines,--conception qui remontait à l'origine même de toute idée
nationale, dès le début ayant mis face à face la France et
l'Angleterre, mais qui, vers la fin du XVIIIe siècle, ne pouvait
être exécutée que par des voies détournées et ténébreuses. À cette
nécessité obéirent les ministres, ces spécialistes de la politique
et de la diplomatie, comme tels astreints à entrer dans des
détails mesquins, à compter avec les compromis, à ménager les
tiers, à s'arrêter à des vues parfois étroites. Ils se plièrent,
de cette façon, aux roueries professionnelles, à la cuisine d'une
grande entreprise, aux petitesses du métier imposées par les
circonstances.

Mais, au-dessus d'eux, il faut faire la part large aux penseurs, aux
écrivains qui avaient familiarisé l'âme française avec les idées de
liberté, d'égalité, de fraternité humaine,--grands mots qui ne
répondent peut-être pas à une réalité tangible, mais qui, à deux
reprises, dans l'histoire moderne, ont secoué deux portions de
l'humanité d'un frisson d'espoir immense et de rénovation sociale.

Louis XVI qui, avec une grande partie de sa noblesse, La Fayette en
tête, vint au secours des plébéiens d'Amérique, soulevés contre des
abus d'autorité, ne fit un geste contradictoire qu'en apparence; en
réalité, il obéissait, instinctivement, à l'impérieuse mission de la
France. Avant de sombrer dans la tourmente révolutionnaire, la
monarchie française, par sa généreuse initiative, connut un instant
d'éclat incomparable, un instant seulement, car le roi ainsi que les
gentilshommes, vaillants soldats de la guerre en dentelles, devenus
les compagnons d'armes des soldats en sabots, étaient arrivés à la
fin de leur carrière; ils se suicidaient en beauté avant d'être
massacrés sur la guillotine et, à ceux qu'ils aidaient à préparer
l'oeuvre d'une grande république, ils auraient pu dire: _Morituri
vos salutant!_



CHAPITRE III

LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

     Les Anglais ignorent la situation des colonies. -- Les
     grands caractères civiques sont en Amérique. -- Les citoyens
     fils de leurs oeuvres. -- Les militaires. -- Conditions
     favorables à la fondation d'une démocratie. -- Influence
     exercée par l'évolution américaine sur la révolution
     française. -- En Amérique la liberté existant déjà, il
     s'agissait de la faire respecter; en France, il s'agissait
     de la créer. -- Grande différence dans les moyens d'action.
     -- Jugement des Américains sur la révolution française. --
     Jefferson, témoin des premiers troubles, les juge en
     républicain. -- Il accuse Marie-Antoinette et accorde toute
     sa sympathie au Tiers-État. -- Gouverneur Morris,
     républicain aristocrate, penche pour l'ancien régime.


Les deux Monarchies qui se disputaient l'empire des mers et la
domination des continents transatlantiques, avaient contribué, par
leur rivalité, à la fondation d'une grande république. Résultat
imprévu et un peu déconcertant pour quiconque ignorait les relations
de cause à effet,--résultat fatal pourtant et qui ressortait de la
race et du pays.

Mais pour la France et l'Angleterre, les conséquences de ce grand
événement furent bien différentes.

La France, tout en cherchant une revanche, avait travaillé pour un
idéal de justice et d'indépendance.

L'Angleterre, malgré l'humiliation d'une guerre fratricide et d'une
paix qui lui arrachait la possession de ses plus belles colonies,
s'inclinait simplement devant la logique inexorable de l'histoire;
elle payait une dette contractée cent ans auparavant, quand elle
avait accordé au Parlement l'autorité et la puissance de combattre
et d'abattre tous les abus de l'autocratie. D'après ce principe
libéral, en effet, et malgré certaines divergences, s'étaient
développés les états des possessions américaines qui devaient
bientôt trouver leur force dans l'union et un modèle précieux dans
la constitution du Massachusetts,--ce refuge du puritanisme et du
système représentatif des Anglo-Saxons.

La révolution d'Amérique ne fut donc, pour les deux branches de la
race anglo-saxonne, qu'une mise au point, par la branche américaine,
d'un système politique que tous les Anglais avaient un jour défendu
ensemble avec la même âpreté. Cette révolution, en un mot, est
l'aboutissement, le couronnement, dans des conditions plus
favorables, dans des espaces plus vastes, sans l'exclusivisme de
Cromwell et sans l'opposition des Stuarts, de la Révolution de 1688.

Depuis cette date, en effet, nous avons vu que les Anglais
d'Amérique et les Anglais d'Angleterre avaient suivi des voies
différentes. À ce changement opéré par la force des choses vient
s'ajouter une ignorance réciproque des conditions de vie qui, vers
le milieu du XVIIIe siècle, prit des proportions dangereuses, à
mesure que, du côté des Anglais, augmentaient les fantaisies du luxe
et les raffinements du beau-vivre, et, du côté des Américains,
persistaient encore des habitudes de tempérance et de simplicité. La
distance et l'état insuffisant des moyens de communication
entretenaient cette ignorance. Il faut songer qu'à cette époque, on
mettait presqu'autant de semaines qu'on met aujourd'hui de jours,
pour aller d'Europe en Amérique. Pendant cet espace de temps, bien
des événements pouvaient se produire, modifiant entièrement les
idées et les intentions, entre le départ et l'arrivée.

Dans ces conditions, la plupart des Anglais se faisaient une
représentation fausse de la situation des colonies. Leur
indifférence, d'ailleurs, en matière générale, ne cédait qu'en
présence de l'intérêt commercial et cet intérêt naturellement
répondait à leurs plus intimes convictions: les colonies avaient été
inventées par la Providence pour servir de débouché au commerce
britannique.

Si le peuple était ignorant, les ministres étaient généralement mal
informés. Les gouverneurs anglais envoyés de la Métropole dans les
différents États des Colonies, pour s'y faire une position ou pour
remettre de l'ordre dans une vie désordonnée, emportaient avec eux
les fausses idées de la capitale et, par leurs renseignements,
faussaient les idées même du Roi. Ils contribuèrent à provoquer et à
alimenter l'animosité qui devait, un jour, prendre des proportions
irrésistibles. Tel, le Gouverneur du Massachusetts, Bernard, qui,
dès que se produisirent les troubles suscités par l'acte du timbre,
ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, la gravité du mouvement
et écrivait à Londres, en janvier 1766:

«Les gens ici parlent très haut des moyens qu'ils ont de résister à
l'Angleterre; ce ne sont que des mots. New-York et Boston ne
sauraient résister à une flotte royale. J'espère que New-York aura
l'honneur d'être soumise la première.»

Ainsi, les fonctionnaires payés par les Colonies, qui auraient dû
servir de trait d'union entre elles et un monarque irrité, ne
faisaient qu'attiser le feu qui couvait.

Il est certain aussi que plus un Anglais de cette époque s'élevait
dans la hiérarchie sociale, plus il devait se sentir un étranger
pour ses frères d'outre-mer. Il ne pouvait ni comprendre leurs
aspirations, ni admirer leurs vertus: les siennes consistaient à
détériorer systématiquement celles que la nature lui avait données.
Jamais personnel gouvernemental ne fut plus dépravé dans la vie
privée et plus cynique dans la vie publique.

La richesse et le bien-être qui, après le ministère de Chatham,
s'étaient répandus en Angleterre, proclamaient, certes, sa puissance
et sa prédominance dans les deux hémisphères, mais contenaient aussi
en germe le poison de toutes les extravagances et de toutes les
corruptions.

Les grands caractères qui, au XVIIe siècle, combattirent pour les
libertés civiques, avaient fait place à une génération dénuée de
scrupules et de grandeur d'âme. Ceux qui perpétuaient les traditions
de ces hommes probes et énergiques, n'étaient plus en Angleterre:
ils étaient en Amérique.

Là, le tableau était tout autre. On eût dit, dans beaucoup de
régions, une communauté sortie de l'imagination de Rousseau ou de
Fénelon. Les Français, quelque peu imbus des idées libérales de ces
deux écrivains et qui donnèrent l'aide de leur épée au mouvement
émancipateur d'outre-mer, furent charmés par l'ambiance sociale les
entourant d'une atmosphère de simplicité et de grandeur.

La reine Marie-Antoinette, attirée par le contraste qui la reposait
du poids des splendeurs royales, aimait à jouer les fermières dans
la fantasmagorie des Trianon,--décor d'opéra-comique opposé au décor
d'opéra du Palais de Versailles. Ainsi, pour les représentants de
l'aristocratie française, courtisans habitués à parader aux galas de
la Cour, le spectacle des moeurs américaines fut un délassement qui
répondait sans doute aussi à l'engoûment nouveau professé, depuis
quelque temps, pour la saine et forte nature. Les hommes qui avaient
lu le _Contrat social_, les audacieux qui, plus ou moins
ouvertement, devinaient et appelaient les changements profonds, les
bouleversements à la veille d'éclater comme un tonnerre sur le beau
pays de France, se délectèrent, en amateurs superficiels peut-être
d'abord, de voir des gens d'une dignité sans emphase évaluer dans un
cadre si pittoresque.

Le comte de Ségur qui avait promené sa curiosité inquiète à travers
tant de pays et tant de civilisations, ne trouva nulle part plus
ample matière à philosopher et à rêver que dans ses tournées le long
des routes du Delaware, de New-Jersey et de la Pennsylvanie. Au
milieu des forêts immenses, dont la virginité lui rappelait les
premiers temps de la conquête, il put évoquer l'image des premiers
navigateurs débarquant avec étonnement et audace sur ces rivages
inconnus. Puis, sans transition, il pouvait voir s'étendre à perte
de vue, quelque vallée paisible où paissait un bétail plein de
promesses succulentes, à proximité de maisons très propres, d'une
certaine élégance, aux couleurs variées et voyantes, entourées de
petits jardins, tels ceux que l'on voit encore, de nos jours, dans
les moindres recoins intensivement cultivés de l'île de Jersey. Les
habitants de ces contrées lui semblèrent posséder la fierté d'hommes
libres ne reconnaissant aucun maître, ne s'inclinant que devant la
loi, aussi éloignés de toute vanité que de toute servilité[17].

[Note 17: COMTE DE SÉGUR, _Mémoires_.]

Parmi ces hommes, quelques-uns parvinrent à s'élever dans la
hiérarchie sociale. Ils furent des autodidactes. Des circonstances
différentes les trouvèrent à la hauteur de leur tâche. Il suffit de
nommer John Adams, fils de fermier, qui sut prendre sur les
occupations matérielles imposées par sa condition, assez de temps,
pour se donner une instruction qui lui permit de ne pas être
inférieur aux événements où, dans la suite, il joua un rôle
prépondérant. Le grand Franklin est le type classique du citoyen
américain, fils de ses oeuvres, mais fils aussi de ses ancêtres et
de son temps. Rarement un homme, étant données les circonstances,
fit tant avec si peu. C'est la caractéristique de ces fondateurs de
l'indépendance américaine dont la force fut précisément le caractère
à base d'énergie et discipliné, ataviquement, par le puritanisme. À
des degrés divers, on peut mettre sur le même rang, Samuel Adams qui
inspira et guida la résistance à l'acte du Timbre, Alexandre
Hamilton qui, simple commis chez un marchand, trouvait encore la
possibilité, sa journée faite, de suivre les cours d'une école.
Jefferson qui avait de la fortune, l'employa à se procurer
l'éducation la plus haute que les ressources de son pays lui
permirent d'acquérir, se préparant, de la sorte, aux importantes
fonctions que, plus tard, il put remplir avec éclat.

Les futurs soldats de la Révolution furent soumis à un apprentissage
encore plus dur. Israël Putnam s'était entraîné, pendant de longues
années, à combattre les Indiens et les Français. Nathaniel Green, le
plus habile lieutenant de Washington, était le premier dans tous les
sports physiques, ce qui ne l'empêchait pas de lire Plutarque et
César dans le texte grec et latin. On connaît Washington et le début
de sa carrière militaire où il marcha contre les Français du Fort
Duquesne, est digne du couronnement de cette carrière, où il
combattit contre les Anglais avec l'aide des Français.

À tout prendre, ces hommes dont nous venons d'esquisser la
silhouette, étaient ce qu'en Europe et surtout en Angleterre, on
appelait, avec quelque nuance de mépris, des gens de peu, de petites
gens, élevés, quelques-uns dans la pauvreté, quelques autres, même
ceux dont la famille jouissait d'une certaine fortune, dans un
intérieur calme et modeste. Ils possédaient toutes les qualités pour
fonder une démocratie et leurs vertus sans éclat et leurs défauts
sans attraits, formaient un contraste saisissant avec les vices
brillants et les attitudes hautaines de la royale Angleterre.

Cependant ils ne se rendaient pas compte eux-mêmes de l'abîme creusé
fatalement par la nature, par la distance, par le temps, entre les
Colonies et la Métropole. À la veille même du grand bouleversement
qui allait les séparer à jamais de la mère-patrie, ils professaient
encore pour le chef suprême de cette patrie des sentiments de
respect et d'affection. Franklin, qui devait bientôt changer
d'opinion, savait faire la part de ce qui incombait à l'hostilité du
parlement et de ce qu'il s'imaginait encore devoir à la sympathie
personnelle du Roi. Au début de la querelle si vite muée en guerre
farouche, il écrivait ceci:... «J'espère que tout ce qui est arrivé,
ou pourrait arriver encore, ne diminuera en rien notre loyauté pour
notre souverain ou notre affection pour cette nation en général. Je
saurais difficilement concevoir un roi ayant de meilleures
dispositions, des vertus plus exemplaires ou un désir plus ardent de
contribuer au bien-être de tous ses sujets. La masse de ce peuple
aussi est d'une nature noble et généreuse, aimant et honorant
l'esprit de liberté et haïssant le pouvoir arbitraire, quel qu'il
soit.»

Franklin exprimait clairement et logiquement ses sentiments à
l'égard de l'Angleterre, mais dans ces protestations impartiales,
semble se glisser aussi un sentiment d'indépendance absolue, prélude
de la révolte: on dirait un étranger jugeant avec condescendance un
pays étranger.

Il faisait également ressortir la différence des moeurs et des
conditions, quand il écrivait à Joshua Badcock, en janvier 1772:
«J'ai fait dernièrement un tour en Irlande et en Écosse. Dans ces
pays, une petite partie de la société est composée de propriétaires
terriens, de grands seigneurs, de gentilshommes extrêmement riches,
vivant dans le luxe et la magnificence. Le fonds de la population
est composé de fermiers très pauvres, vivant dans la plus sordide
misère, dans des chaumières sales faites avec de la boue et de la
paille, et habillés de haillons. Je songeais souvent au bonheur de
la Nouvelle-Angleterre où chacun est propriétaire, a le droit de
voter dans les affaires publiques, vit dans une maison propre et
chaude, a de la nourriture et du combustible à profusion, ainsi que
des vêtements, complets de la tête aux pieds, manufacturés peut-être
dans sa famille.»

Telle constatation fait comprendre l'état social des deux pays et,
par conséquent, l'état politique qui en est la cause. En Angleterre,
un excès de richesses à côté d'un excès de misère, l'aristocratie
abondamment pourvue de tous les biens de ce monde et le peuple, en
général, courbé sous le poids de travaux peu rémunérateurs: une
minorité exploitant une majorité, avec toutes les conséquences qui
découlent d'un pareil régime. En Amérique, une égalité de besoins
et de moyens de parvenir effaçant, pour ainsi dire, la distance qui
sépare ceux qui possèdent de ceux qui aspirent à posséder. Pas de
barrières légales opposées aux légitimes prétentions vers une
situation meilleure, à cet âge héroïque, du moins, d'une république
en voie de formation. C'était là vraiment les éléments d'une
démocratie prenant racine dans le sol même du pays, produit naturel
d'une zone et s'épanouissant en force et en beauté, comme sa flore
et sa faune. Et cette démocratie, malgré ses apparences modestes
encore et comme entachée, pour des yeux prévenus, de nécessités
petites et vulgaires, avait cependant pour promoteurs des
aristocrates, dans une certaine mesure,--je veux dire des hommes qui
étaient les meilleurs dans la cité, dans l'église, dans le conseil.

Ces aristocrates, toute proportion gardée, et en donnant à la
dénomination un sens étroit qui ne convient qu'à ce qui
commence,--ne l'étaient, en effet, que relativement et en
comparaison de ceux de leurs compatriotes encore trop absorbés par
des besognes matérielles et indispensables. Ils étaient les
descendants directs de ces Puritains du deuxième exode, hommes
considérables dans leur pays, représentant la fine fleur de la
culture britannique dont ils parfumèrent l'âpreté farouche qui
inspira et soutint les Pères Pèlerins dans leur désespoir et dans
leur initiative. Cette collaboration intime et mystérieuse de deux
forces dont l'une venait d'en bas et l'autre rayonnait d'en haut,
contenait en elle le germe d'une constitution démocratique qui
n'excluait pas le souci des perfectionnements individuels, en dehors
de toute différence de caste ou de classe. On peut dire que c'est là
le cachet particulier de l'évolution qu'on a appelée la révolution
américaine,--au point de vue social s'entend--et qui la distingue
essentiellement de tous les mouvements similaires qui bouleversèrent
les vieilles sociétés de la vieille Europe.

En France, par exemple, les choses se présentèrent sous un tout
autre aspect.

On a souvent parlé de l'influence exercée par la révolution
américaine sur la révolution française. Cette influence fut grande
au point de vue moral,--elle fut nulle quand on veut l'appliquer aux
origines, aux causes, aux moyens d'action,--tous éléments aussi
différents que les étapes historiques des deux pays.

Certes, dès que dans les salons de l'aristocratie française où l'on
philosophait à loisir, où un mot d'esprit légitimait toutes les
attaques à l'adresse de toutes les autorités et de toutes les
supériorités, on apprit que des colons anglais, pressurés par la
Métropole, résistaient aux injonctions édictées à Londres, ce fut un
sentiment de satisfaction composé de tendances frondeuses et
d'aspirations patriotiques. À mesure que les revendications des
insurgents se précisaient, les penseurs, sociologues, économistes et
politiciens qui, en France, marchaient à l'avant-garde, reconnurent
la réalité et la parenté des idées qui s'agitaient encore
confusément dans leur cerveau. Mais ce n'était que des idées,
exprimées par ces mots: liberté, indépendance, égalité sociale,
droits de l'homme,--toute la phraséologie libérale, la même au début
de toute crise révolutionnaire et qui répondait à de vagues
tendances et possédait la même assonnance dans les deux hémisphères.
La théorie avant l'action; mais combien l'action devait être
différente.

Dans la célèbre déclaration d'indépendance, élaborée par les fortes
têtes du Congrès, rédigée par Jefferson, ces aspirations, ces
revendications prirent corps en un langage clair et précis. On
connaît ce document qui est comme la charte d'émancipation d'une
humanité nouvelle. Quelle profondeur dans la conception, quelle
dignité dans l'expression! Ce n'est pas la menace d'une fraction de
peuple qui se révolte contre une autre fraction. C'est le cri
libérateur d'un peuple tout entier, décidé à secouer le joug d'un
peuple oppresseur. Et ce fut, pour ceux de nos ancêtres déjà
troublés par l'approche d'une tempête qui allait bouleverser toutes
les hiérarchies en France, une leçon de choses et une leçon de
mots. Ils y purent lire les droits du citoyen, émanés de la nature
même de l'homme, revendiqués avec une assurance naturelle, ignorant
la déformation des tyrannies antérieures et s'affirmant en face
d'une tyrannie inconsciente.

Ces droits, il ne s'agissait pas de les conquérir, il s'agissait de
les faire respecter.

En France, le problème était plus complexe et plus difficile à
résoudre.

Tandis qu'en Amérique, la liberté avait pris naissance avec la
naissance même de la nationalité, en France, elle avait à lutter
contre des entraves séculaires; préjugés, intérêts opposés des
classes, abus imposés par en haut: il fallait détruire beaucoup pour
rebâtir sur des ruines. C'était à la fois plus tragique et plus
compliqué. Il est des morts qu'il faut qu'on tue et quand on les a
tués plusieurs fois, ils ressuscitent encore. Rien ne meurt tout à
fait et l'idée qui, pour un temps, s'est incarnée dans une dynastie,
dans une faction, dans une secte politique ou religieuse, risque de
s'imposer à nouveau à l'engouement des foules ou à l'audace d'un
soldat heureux. À la tyrannie d'en haut, succède la tyrannie d'en
bas. «Ô liberté!» s'est écriée Mme Roland, avant de livrer sa tête
au bourreau, «que de crimes on commet en ton nom!» Ces crimes qui
ont laissé des éclaboussures de sang sur une des plus belles pages
de l'histoire de l'humanité furent épargnés à l'Amérique.

Malgré les essais d'organisations sociales, copiées d'après le
modèle des deux grandes monarchies européennes, la féodalité n'y
avait pris que de faibles racines. Le sol n'était pas favorable. La
poussée d'en bas était trop forte pour que la pression d'en haut pût
s'exercer d'une façon déprimante; ou plutôt, il n'y avait ni haut,
ni bas, mais une solidarité d'efforts vers un idéal commun, dans la
crainte des mêmes dangers extérieurs et sur la base des mêmes
principes religieux et politiques. Les cadres dans lesquels se
mouvaient et étouffaient les vieilles sociétés, ne pouvaient
s'adapter à un groupement d'individus qui avaient précisément rompu
avec d'anciennes façons de penser et d'obéir, afin de pouvoir mieux
concilier les droits et les devoirs de l'individu avec les droits et
les devoirs de la collectivité.

Aussi, lorsque vint la maturité de telles consciences, lorsque sonna
la majorité d'un peuple aspirant à affirmer son droit à
l'indépendance, il n'y eut pas de luttes de classes, pas de luttes
contre la noblesse, contre le clergé et contre le roi,--le roi
d'Angleterre ne devant plus être considéré que comme le représentant
d'un peuple étranger et hostile,--il n'y eut pas de gradation dans
la composition des différents partis, allant du libéralisme
philosophique à la démagogie sanglante, des représentants des
États-Généraux à Vergniaud, à Danton puis à Robespierre pour aboutir
à Bonaparte; il n'y eut pas de proscriptions, d'émigrations en
masse, pas de guillotine, pas de massacres et pas de Terreur: il y
eut simplement, et malgré les querelles intestines inévitables, un
grand mouvement, un lever de boucliers en faveur d'une grande cause,
pour laquelle, républicanisme et patriotisme formaient les termes
extrêmes d'une même conception.

On voit, tout de suite, la différence qui, dans leurs moyens
d'action, sépare la révolution américaine de la révolution
française. Si les hommes d'État de l'Union sympathisèrent
immédiatement avec les hommes nouveaux, avec les tendances nouvelles
qui prenaient de plus en plus consistance en France à la fin du
XVIIIe siècle, ils s'aperçurent bientôt que, sous la même étiquette,
se heurtaient des éléments divergents et contradictoires. Quoique
les plus jeunes dans l'histoire constitutionnelle des États, ils
étaient cependant nos aînés en fait d'organisation républicaine: ce
qui, pour eux, découlait logiquement, clairement, fatalement, des
conditions mêmes de leur établissement dans des territoires immenses
et libres, affranchis par la distance de tout contact et de toute
influence directe, devenait, pour nous, d'une réalisation
problématique, exigeant le concours des forces vitales de la nation.
La France, glorieuse et grande par son passé, souffrait de ce passé
et, pour préparer les voies vers l'avenir, devait avoir recours à
une rupture violente.

Les Américains de marque qui vécurent en France à cette époque
troublée de notre vie nationale, se rendirent vite compte de ces
divergences et jugeant les événements en Anglo-Saxons habitués au
régime représentatif, relevèrent bien des contradictions et bien des
hérésies dans les premiers balbutiements du régime républicain
français. Nous pouvons nous en faire une idée en feuilletant les
lettres, en parcourant les mémoires de Thomas Jefferson et de
Gouverneur Morris, par exemple, qui résidèrent à Paris pendant les
journées décisives de la Révolution.

Nommé Ministre des États-Unis en France, en 1785, au départ de
Franklin, Jefferson est républicain dans l'âme, mais si bizarre que
puisse paraître tel assemblage d'adjectifs, un républicain démocrate
par principe et aristocrate par éducation. Sa situation de fortune
et sa position sociale lui avaient facilité les jouissances de tous
les biens matériels et intellectuels. Il consacra toutes ses
ressources au progrès et au bien-être du peuple. Il solidarisa son
avenir avec l'avenir de son pays.

Il lui fallut s'habituer aux hommes et aux choses l'entourant dans
le royaume de France en passe de devenir république. Sa première
impression, tout en étant un peu incohérente, n'est pas entièrement
dénuée d'optimisme. En général, il nous trouve bien en retard dans
la compréhension et la mise en action de tout ce que comporte ce
mot: indépendance,--qu'il ne faut pas confondre avec licence.
Quelques-unes de ses lettres laissent percer un certain étonnement.
Dès 1787, il remarque le grand nombre de caricatures, placards et
bons mots qui circulent sans soulever de censure. Mais la foule à
son tour devient agressive; Jefferson devient plus attentif. Il
écrit à la date du 30 août:

... «Le comte d'Artois, qui devait tenir un Lit de Justice à la Cour
des Aides, a été hué sans réserve par la populace. La voiture de
Madame de.... (J'ai oublié son nom), portant livrée de la Reine, a
été arrêtée, on l'avait prise pour Mme de Polignac que l'on voulait
insulter. La Reine, allant au théâtre avec Mme de Polignac, fut
reçue par des huées. Le Roi, ayant depuis longtemps l'habitude de
noyer ses soucis dans le vin, s'y plonge de plus en plus. La Reine
pleure mais continue de pécher. Le comte d'Artois est détesté et
Monsieur est grand favori. L'Archevêque de Toulouse est nommé
premier Ministre,--c'est un caractère vertueux, patriotique et
capable... En l'espace de trois mois, l'autorité royale a perdu, et
les droits de la nation ont gagné plus de terrain par une simple
évolution de l'opinion publique, que l'Angleterre dans toutes ses
guerres civiles sous les Stuarts....»

C'est le début du drame et Jefferson écoute les acteurs de la
comédie royale répéter, avec plus ou moins de succès, les dernières
tirades de leur rôle. Son attention est surtout attirée par
l'Assemblée des Notables, la cour plénière, les États-Généraux, qui,
par étapes devaient mener aux réformes définitives.

Jefferson était très lié avec La Fayette. Peu de temps après la nuit
du 4 août, le général vint lui demander l'hospitalité pour quelque
six ou huit amis qui désiraient se réunir sur un terrain neutre afin
de discuter sur le droit de veto devant être accordé ou retiré au
Roi. Sur l'invitation empressée du diplomate américain, La Fayette
vint avec Duport, Barnave, Alexandre de Lameth, Blacon, Mounier,
Maubourg et Dagout, tous patriotes animés des meilleures intentions,
prêts à se consentir des concessions mutuelles. Cette réunion
d'hommes politiques notoires chez le représentant d'un pays
étranger, devait mettre ce dernier dans une situation assez
délicate. Sa franchise et son tact le tirèrent d'embarras. «La
discussion, dit-il, commença à quatre heures et fut continuée
jusqu'à dix heures du soir; pendant ce temps, je fus le témoin
silencieux d'une argumentation calme et sincère qu'on trouve
rarement dans les conflits de l'opinion politique; ce fut un
raisonnement logique, une éloquence sévère, dénuée de toute vaine
rhétorique ou déclamation et qu'on pourrait comparer aux plus beaux
dialogues de l'antiquité qui nous ont été transmis par Xénophon,
Platon et Cicéron.»

Jefferson avoue, à la veille des États-Généraux, que la France n'est
pas mûre pour toutes les réformes, pour l'exercice de certains
droits du moins, considérés comme élémentaires dans les pays de race
anglo-saxonne,--tel l'_Habeas corpus_. La suppression des lettres de
cachet, par exemple, n'est pas encore unanimement admise. Et notre
Américain ne peut s'empêcher de relever, avec quelque amertume, la
légèreté des Français, leur esprit arriéré, quand il s'agit de
développement politique. Écrivant à Mme Adams, à l'occasion de la
réunion des notables, il avait déjà dit: «Jusqu'à présent, le
résultat le plus remarquable de cette assemblée est le nombre
incalculable de calembours et de bons mots auxquels elle donna lieu.
Si on les réunissait, on en formerait un ouvrage aussi volumineux
que l'Encyclopédie. J'en ai conclu que cette nation n'est capable
d'un effort sérieux que sur commande... Celui qui ferait un bon mot
à propos, pourrait désarmer toute la nation résolue à se révolter.»

Jefferson est sévère.

Il craint, certes, les hâbleurs dans la future assemblée qui va se
réunir. Il fait de l'ouverture des États-Généraux, à laquelle il
assista, une description un peu superficielle: «Si on les considère
comme une mise en scène d'Opéra, c'était imposant; au point de vue
affaire, le discours du Roi fut exactement ce qu'il devait être et
très bien débité. Personne n'entendit un seul mot du discours du
Chancelier, de sorte que, jusqu'à présent, je n'ai pas encore pu
savoir de quoi il avait été question. Le discours de M. Necker fut
aussi bon que le permettait le nombre des détails qu'il était obligé
de traiter.»

Mais pour l'observateur judicieux, l'intérêt de la question commence
quand il s'agit de fixer le système du vote: le Tiers-État lève la
tête. Jefferson comprend que, de ce côté, sont la force et l'espoir.
«Ses représentants, dit-il, possèdent presque tous les talents de la
nation; ils sont fermes et audacieux, quoique modérés. Il y a,
certes, parmi eux des têtes chaudes; mais ceux qui exercent le plus
d'influence sont de sang-froid, tempérés et sagaces. Chaque
initiative prise par cette chambre a été marquée par de l'adresse et
de la sagesse. La noblesse, au contraire, est absolument hors
d'elle. Elle est si furieuse qu'elle peut rarement délibérer. Elle
possède peu d'hommes de talents modérés et pas un homme d'un talent
supérieur...»

C'est décidément au Tiers-État que Jefferson réserve toute son
admiration. La logique dont cet ordre fit preuve dans ces premières
discussions, lui rappelle, sans doute, des luttes similaires
auxquelles il prit part dans son pays; il sympathise avec ces hommes
énergiques qui, dans les transactions les plus difficiles,
demeurèrent en possession d'eux-mêmes, résolus de mettre le feu aux
quatre coins du royaume et de périr dans cet incendie, plutôt que de
retrancher un iota à leur projet de modifier totalement la forme du
gouvernement. Jefferson quitta la France avant d'avoir pu assister à
ce changement. Mais son âme républicaine était satisfaite de ce
qu'il avait vu et il était persuadé que la modération qu'il
recommandait autour de lui ne serait pas troublée par des
manifestations d'un caractère plus agressif. En cela, son optimisme
se trompait et allait être soumis à une épreuve redoutable.

Il se trompait aussi dans certains de ses jugements concernant la
Reine sur laquelle il fait retomber, en grande partie, la
responsabilité de la Révolution. Cette femme séduisante, produit de
son époque et de sa caste, cette créature sensuelle, hautaine,
inconsciente et artificielle, n'était pas de taille à enrayer le
grand mouvement et, encore moins, à le provoquer. On dirait que
Jefferson manque ici de profondeur de jugement et qu'il confond les
causes lointaines, inéluctables, avec les prétextes fournis par des
comparses. Il juge sans doute la conduite et l'influence de
Marie-Antoinette d'après les Jacobins, d'après les campagnes
odieuses et les libelles indignes dirigés contre la fille de
Marie-Thérèse, qui ne pouvait être autre qu'elle n'a été.

Quand Jefferson écrit, par exemple, dans son Autobiographie: ...
«J'ai toujours pensé que, s'il n'y avait pas eu de Reine, il n'y
aurait pas eu de Révolution. Aucune violence n'aurait été provoquée,
ni exercée... Le Roi aurait marché la main dans la main avec ses
sages conseillers... Je ne saurais ni approuver, ni condamner la
sentence qui mit fin à la vie de ces souverains... Je n'aurais pas
voté la mort de Louis XVI... J'aurais enfermé la Reine dans un
couvent, l'empêchant ainsi de nuire, j'aurais placé le Roi dans la
situation qui lui convient, l'investissant de pouvoirs limités qu'il
aurait, certes, exercés honnêtement. De cette façon, il n'y aurait
pas eu de vide facilitant l'usurpation d'un aventurier militaire et
l'occasion ne se serait pas présentée de ces atrocités qui
démoralisèrent toutes les nations de ce monde et détruisirent et
continuent à détruire des millions et des millions de ses
habitants»... quand il écrit ces lignes, dis-je, il applique aux
choses et aux gens de France sa mentalité d'anglo-saxon américain
dont les principes démocratiques se sont développés quasi
naturellement et il juge avec son esprit indépendant qui, après
avoir espéré une révolution réalisée sans effusion de sang, la voit
dévoyée dans les pires excès et finalement escamotée par l'ambition
de Bonaparte.

Gouverneur Morris, qui vint en France en février 1789, était un
républicain aristocrate. Il était républicain parce qu'il se rendait
bien compte qu'aucun autre gouvernement ne pouvait convenir à
l'Amérique. Les éléments d'une monarchie et de ce que nous
appelons, en Europe, une aristocratie, y faisaient défaut. Pas de
hiérarchie sociale, pas de distinction de classes, qui sont
l'essence même d'un gouvernement aristocratique. Il était un
aristocrate parce qu'il descendait d'une de ces anciennes familles
qui, tout en épousant les querelles des citoyens républicains du
Nouveau-Monde, n'avaient pas entièrement rompu avec les idées de la
vieille Angleterre et transmettaient précieusement, de père en fils,
les bienfaits d'une éducation raffinée,--cette grande supériorité
auprès des générations jeunes, encore rudes et frustes. Lui-même a
dit quelque part: «En adoptant la forme républicaine du
gouvernement, je ne l'ai pas seulement prise comme un homme prend
une femme, au hasard de la loterie, mais j'ai agi comme peu d'hommes
agissent à l'égard de leur femme: je l'ai prise tout en connaissant
ses défauts.»

Gouverneur Morris possédait tous les défauts et toutes les qualités
d'un aristocrate: cynique, sceptique, hautain, spirituel, il
appliquait son éclectisme philosophique à ses vues politiques; il ne
préconisait aucun régime de préférence à un autre, le meilleur étant
sujet à caution et se recommandant plutôt par sa facilité
d'adaptation à la nation à laquelle il convient le mieux que par sa
valeur intrinsèque. De sorte que, si le gouvernement républicain
s'imposait à l'Amérique, on pouvait se demander s'il convenait bien
à la France. Gouverneur Morris semble en douter et, républicain en
Amérique, il est plutôt royaliste en France. Il trouve Jefferson
exagéré dans sa propagande démocratique. Les deux Américains, dans
leurs jugements sur la Révolution française, ne sont pas toujours
d'accord et jusque dans l'expression de leurs opinions sur un
bouleversement social qui doit nous diviser si profondément
nous-mêmes, ils reflètent les tendances des deux partis politiques
qui vont se disputer la direction des affaires aux États-Unis: les
Républicains et les Fédéralistes.

Gouverneur Morris, fédéraliste, aime la France comme il le proclame
dans beaucoup de ses lettres, mais avant tout, il aime la France
telle qu'elle est encore: la France aristocratique, élégante,
brillante, légère et corrompue, la France aux gestes chevaleresques
et aux belles manières, celle qui fit la guerre en dentelles et
semblait incapable de la faire en sabots. Ses goûts raffinés lui
font apprécier la vie à la fois compliquée et superficielle des
salons avec tout ce qu'elle comporte d'agréments un peu artificiels
mais dénotant une culture très poussée et une vivacité très
spéciale,--tel ce vin éminemment français: le champagne. Où
trouvait-on tout cela? À la cour, dans les milieux gravitant autour
de la cour, où de grands noms brillaient encore de l'éclat des
grands souvenirs.

C'est là que le républicain Gouverneur Morris fréquentait.

Et, en 1792, quand tout cela fut à jamais dispersé à tous les vents
de la haine et de l'envie, ferments des fureurs populaires, il garde
cependant sa sympathie à la France, comme le prouvent ces lignes
adressées à Thomas Pinckney: «Je fais des voeux, des voeux sincères
pour le bonheur de ce peuple inconstant. Je l'aime. Je lui suis
reconnaissant des efforts qu'il a réalisés pour notre cause, et je
pense que, si l'on pouvait établir une bonne constitution ici, ce
serait le meilleur moyen, avec l'aide de la Providence divine,
d'étendre le bienfait de la liberté à tant de millions d'hommes, mes
frères, qui gémissent encore sous le joug du despotisme, en
Europe[18].»

[Note 18: Diary and Letters of Gouverneur Morris.]

Par une anomalie seulement compréhensible lorsque l'on connaît les
antécédents d'un homme qui portait dans ses veines quelques gouttes
de sang français, Gouverneur Morris, un des fondateurs de la
république américaine, paraît aux Français un peu pâle dans ses
professions de foi républicaines et Mme de Tessé, ainsi que Mme de
La Fayette, l'accusent de modérantisme. Il le confesse lui-même:
«Républicain, dit-il, et fraîchement émoulu d'une des constitutions
les plus républicaines qui soient, je prêche sans cesse le respect
pour le Roi, pour les droits de la noblesse, je prêche la
modération...»

Il fait aussi une description de la première session des
États-Généraux; il la décrit en termes plus pittoresques que
Jefferson, mais on dirait un royaliste, ému de ce qu'il a vu, qui
tient la plume: «.....À mon arrivée, M. Necker est applaudi
bruyamment et, à plusieurs reprises, ainsi que le duc d'Orléans; il
en est de même pour un évêque qui a longtemps vécu dans son diocèse
et pratiqué toutes les vertus réclamées par son ministère... Un
vieillard qui avait refusé de mettre le costume assigné au Tiers et
qui se présenta dans ses vêtements de fermier, est longuement
applaudi. M. de Mirabeau est hué, quoique en sourdine. Enfin, le Roi
arrive et prend sa place; la Reine à sa gauche, deux degrés plus bas
que lui. Il prononça une courte allocution, bien dite, ou plutôt,
bien lue. Le ton et la manière ont toute la fierté qu'on peut
attendre du sang des Bourbons. Il est interrompu dans sa lecture par
des acclamations si chaudes et d'une affection si touchante, que des
larmes s'échappèrent de mes yeux en dépit de moi-même. La Reine
pleure ou fait semblant de pleurer;--mais aucune voix ne se fait
entendre pour la réconforter. Je me serais certainement fait
entendre si j'étais Français; mais je n'ai pas le droit d'exprimer
un sentiment et je sollicite en vain les personnes qui se trouvent
dans mon voisinage de le faire. Ayant parlé, le Roi se découvre et
quand il remet son chapeau, ses nobles imitent son exemple.
Quelques-uns du Tiers font le même geste, mais, par degrés, se
découvrent de nouveau. Alors, le Roi retire son chapeau. La Reine
paraît le désapprouver et une conversation semble s'engager dans
laquelle le Roi lui dit qu'il lui a plu d'agir ainsi, que ce soit
protocolaire ou non; mais je ne puis certifier l'exactitude de cet
incident, étant trop éloigné pour voir distinctement et encore
moins, pour entendre.

«Après le discours de M. Necker, le Roi se lève pour se retirer et
il est salué d'un long: _Vive le Roi!_ La Reine se lève à son tour
et, à ma grande satisfaction, elle entend, pour la première fois,
sortir de quelques bouches ce cri de: _Vive la Reine!_ Elle esquisse
une révérence qui provoque une acclamation plus nourrie à laquelle
elle répond par une révérence plus accentuée»...

Ces détails de chapeaux retirés et remis, auxquels s'arrête
Gouverneur Morris, paraissent, à première vue, un peu puérils. À y
regarder de plus près, ils ont une signification profonde. Les
représentants du Tiers-État qui se couvrent quand Messieurs de la
Noblesse se couvrent, ne veulent-ils pas, de la sorte, exprimer le
symbole de leur dignité d'hommes libres, prêts à réclamer l'égalité?

À mesure que le drame se déroule, Gouverneur Morris se trouve
dépaysé par la mise en scène théâtrale des sentiments, par la
susceptibilité nerveuse des orateurs qui, n'étant plus maîtres
d'eux-mêmes, ne pouvaient pas l'être davantage de leur sujet et
commettaient des fautes irréparables dans l'exercice d'un mandat
important, ce qui ne l'étonné pas, car, dit-il: «ils prennent le
génie à la place de la raison pour guide, se servent de
l'expérimentation au lieu de l'expérience et s'avancent dans
l'obscurité parce qu'ils préfèrent l'éclair de l'orage à la pure
lumière du jour.»

Naturellement, la méthode diffère entièrement de celle
qu'employèrent les hommes qui élaborèrent la constitution
américaine; question de mentalité, de tempérament et de race. Les
Américains possédaient l'expérience, fruit de leurs rudes épreuves,
depuis qu'ils avaient virtuellement rompu avec la mère-patrie, au
commencement du XVIIe siècle, jusqu'au jour où cette rupture devait
devenir un fait accompli. Quoi d'étonnant que Gouverneur Morris,
tout en proclamant les grands principes de la Révolution, critiquât
les moyens employés chez nous pour les faire triompher. Pour lui, la
Constituante, la Convention, avec leur personnel nouveau, de plus
en plus détaché des traditions raciques, constituent autant d'étapes
devant mener à l'anarchie finale. Le procès du roi lui fait présager
sa mort. À cette occasion il écrit à Jefferson: «Une personne moins
au courant que vous de l'histoire des affaires humaines, pourrait
trouver étrange que le plus doux des monarques qui aient jamais
occupé le trône de France, qui en est précipité précisément parce
qu'il ne veut pas prendre les mesures énergiques reprochées à ses
prédécesseurs, qu'un homme, enfin, que personne ne peut accuser d'un
acte criminel, soit persécuté comme le plus néfaste tyran qui ait
déshonoré l'humanité,--que Louis XVI, en un mot, puisse être
condamné à mort. Cela est, pourtant.»

Après le 21 janvier 1793, Morris écrit au même Jefferson: «Le Roi de
ce pays a été publiquement exécuté. Il mourut avec dignité. En
montant à l'échafaud, il exprima, de nouveau, son pardon à tous ceux
qui l'avaient persécuté et l'espoir que son peuple égaré pût
profiter de sa mort. Sur l'échafaud, il voulut parler, mais
l'officier de service, Santerre, fit battre les tambours. Par deux
fois, le roi essaya de se faire entendre, mais en vain. Les
exécuteurs le saisirent et mirent une telle hâte à faire tomber la
hache, le cou n'étant pas encore convenablement placé, qu'il fut
mutilé...»

Gouverneur Morris, comme tous ceux qui, sur les lieux, furent mêlés
de près aux différentes phases du drame révolutionnaire, est absorbé
par les événements journaliers, composant sa vie à Paris. Il oublie
parfois les principes qui planent, immuables et intangibles, dans la
sereine région de l'idée, pour ne voir que les hommes qui se
démènent dans les convulsions de la passion. Plus haut que les
acteurs récitant plus ou moins bien leur rôle, passe le souffle
inspirateur et créateur. Et dans la Révolution française, il
convient de faire deux parts: celle qui appartient aux contingences
humaines, limitée aux nécessités de races et de frontières,--celle
qui appartient à l'univers entier et qui, dépassant les frontières
d'une patrie, peut, telle une religion, entraîner, dans son
rayonnement, d'autres patries.

Les Américains qui suivirent le mouvement de loin, sans être exposés
au spectacle immédiat des troubles sanglants, en comprirent sans
doute mieux la portée philosophique. À tant de distance, ils crurent
entendre comme l'écho de leur propre émancipation et considérèrent
le nouveau gouvernement installé en France comme l'établissement
d'une république soeur. Certes, dans ce sentiment demeurait toujours
vivace la reconnaissance pour l'aide donnée contre l'Angleterre. Les
successeurs de Gouverneur Morris, Monroe et J. Barlow, venus en
France quand le terrain parut un peu déblayé, se montrèrent
impartiaux, enthousiastes pour l'oeuvre accomplie, dont les
conséquences devaient avoir un retentissement mondial.

Les discussions de doctrine précédèrent, dans le Congrès, les plans
politiques et la différence des points de vue s'affirma par la
formation de partis opposés. Les uns proclamaient la similitude des
principes et des institutions en faveur d'un rapprochement entre les
deux républiques. Les autres en faisaient ressortir les
dissemblances. La République française, disaient-ils, est une et
indivisible; la nôtre est composée d'États souverains dans une
certaine mesure, possédant une juridiction particulière et des
intérêts locaux; le fédéralisme est considéré, en France, comme une
trahison,--ici, la trahison consisterait à vouloir imposer l'unité
de gouvernement. L'Union qui respecte la diversité des États, fait
la force de notre Confédération.

Les orateurs du Congrès, en émettant telles considérations,
faisaient ressortir la nécessité de développer le sentiment d'une
nationalité bien déterminée. À ceux qui affirmaient que, malgré la
sympathie due à la France, la constitution britannique offrait plus
d'affinités avec la constitution américaine, d'autres ripostaient
qu'ils n'étaient ni Anglais, ni Français, mais bien des Américains,
nommés par le peuple pour défendre des intérêts exclusivement
américains. Et, ceux-là étaient dans le vrai; mais ils ne pouvaient
pas échapper à la fatalité qui s'imposait d'une politique américaine
tour à tour ballottée entre l'influence française et l'influence
anglaise.

La presse américaine reflète ces opinions contradictoires. On y
trouve les deux conceptions qui vont inspirer les leaders politiques
des États-Unis, partagés, pour un temps, entre l'Angleterre
réactionnaire et la France libérale.

Les journaux critiquent ou exaltent les événements de France,
suivant qu'ils représentent l'un ou l'autre de ces partis. Mais
malgré l'enthousiasme des plus fervents, une certaine crainte se
manifeste, un sentiment se fait jour, parmi les plus francophiles,
devant le spectacle de tant d'excès incompris parce que suscités par
des conditions spéciales à un pays étranger, parce que réprouvés par
une mentalité si différente de la mentalité latine. Dans ces excès
même, indépendamment de toute sympathie pour les principes
républicains et à cause de ces sympathies sans doute, la
clairvoyance anglo-saxonne devine un danger. Elle s'étonne des
soubresauts de l'opinion française, elle condamne les revirements
subits de la passion aveugle, les discours grandiloquents, les
gestes d'une allure trop théâtrale, parce que derrière cette mise en
scène qui souvent amuse et parfois détourne du but poursuivi, se
cache la menace des plus terribles tyrannies. Les États-Unis n'ont
plus à craindre le retour de celles dont ils ont secoué le joug;
mais des problèmes nouveaux à résoudre vont mettre leur jeune
indépendance à l'épreuve.

Cependant, le drame révolutionnaire, en France, a suivi sa courbe
ascendante et descendante, les hommes les mieux intentionnés, les
talents les plus fougueux, les coeurs les plus ardents, les
intelligences les plus subtiles, tout ce que la nature a pu produire
de génie, d'énergie, de raison, d'utopie, de grâce et même de
beauté, a été dépensé en pure perte, pour un temps du moins, car la
moisson semée au prix de tant de sacrifices, d'abnégations et de
crimes, germera plus tard. Mais, voici que déjà, sur tant de ruines
amoncelées sur des ruines, sur la mêlée confuse de tant d'idées qui
se heurtent et s'annulent en une incohérence anarchique, s'annonce
une ère d'ordre, de discipline, de grandeur militaire; voici que,
sur l'ombre pâlissante de tant de lutteurs convaincus, se dresse la
silhouette fine et énigmatique du capitaine, du général, du consul:
Bonaparte.



CHAPITRE IV

GROUPEMENTS DES PARTIS ET DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES.

     Napoléon émerge et Washington hésite. -- Deux partis se
     constituent aux États-Unis: Les Républicains et les
     Fédéralistes. -- Convention de Philadelphie du 14 mai 1787.
     -- Jefferson devient le représentant du républicanisme
     avancé. -- On critique la mise en scène luxueuse des
     réceptions du Président et de Mme Washington. -- Les
     relations entre la France et les États-Unis se troublent. --
     La mission du citoyen Genet en 1793. -- Son attitude
     incorrecte. -- L'influence anglaise prédomine. -- Le traité
     de Jay, à Londres. -- Fauchet précise la nature de nos
     rapports avec l'Amérique du Nord, en l'an V de la
     République. -- Jugement équitable de Pastoret. -- Pinkney,
     Marshall et Gerry, envoyés à Paris. -- Rôle de Talleyrand.
     -- Ses vues sur les Colonies. -- Bonaparte semble les
     partager en ce qui concerne l'Amérique.


À l'heure où l'étoile de Bonaparte se levait à l'horizon politique
de l'Europe, les courants d'idées et d'événements relatifs à
l'Amérique, résumés dans les chapitres précédents, étaient connus de
tous ceux qui aspiraient à jouer un rôle dans l'État, de tous ceux
qui suivaient, avec intérêt et perspicacité, la marche souvent
obscure de l'histoire.

Il faut bien le répéter: les fondateurs de la république américaine
partagèrent, dans leurs jugements sur la révolution française, les
mêmes engoûments et les mêmes antipathies que nos partisans et nos
adversaires européens. Ces sentiments suivirent la gradation de la
fièvre qui nous entraînait dans un paroxysme de passion et qui, pour
eux, répondait à ces termes extrêmes: d'abord, sympathie et
admiration, puis, étonnement et stupeur, enfin, horreur et
répulsion. Ils étaient les spectateurs, et gardant toujours leur
froide raison d'anglo-saxons, ne pouvaient vibrer à l'unisson des
tragédiens exaspérés qui, sur la scène de la politique française,
faisaient bon marché de leur sang et du sang d'autrui,--puisque,
comme on l'a dit, les Dieux en avaient soif.

Évidemment, Washington et ses amis furent déconcertés par ce qui se
passait en France. Comment l'ami de La Fayette qui conservait une
profonde reconnaissance à Louis XVI d'avoir ratifié les traités
libellés par M. de Vergennes, pouvait-il sympathiser avec des hommes
érigés en bourreaux de tout ce qui avait fait la grandeur du Roi de
France et de l'aristocratie française dont les représentants les plus
brillants furent les compagnons d'armes des premiers combattants de la
liberté américaine? On comprend le désarroi du premier Président de la
République des États-Unis devant cette alternative: rompre avec toute
influence française,--ce qui consistait à condamner la primitive
confraternité républicaine,--ou se solidariser avec les excès de
l'esprit sectaire et anarchique,--ce qui était contraire à toutes ses
tendances conservatrices, même libérales, mais toujours respectueuses
du passé,--d'un passé relativement jeune qui ne pouvait certes pas
être comparé au passé de la France. C'était là l'inévitable et
apparente incohérence de l'intervention monarchique en faveur de la
fondation d'une république. La France royaliste avait un peu
délibérément travaillé à la reconnaissance de principes qui devaient
la détruire; plus tard, l'Amérique hésite à suivre la France révoltée
jusqu'au bout et trouve que son élève en républicanisme a dépassé la
signification de son enseignement et professe avec trop d'emportement
des principes entachés de dissolution et de destruction sociale.

Deux partis se constituèrent alors aux États-Unis: celui des
républicains purs, admirateurs quand même des républicains français
et qui étaient d'avis de marcher de l'avant, sans arrière-pensée de
réaction; celui des Fédéralistes qui, effrayés de la tournure des
événements, ne voulaient pas s'incliner devant les verdicts de la
démagogie française et proclamaient hautement leurs anciennes
affinités avec les hommes, les idées et les choses d'Angleterre.

Washington fut longtemps ballotté entre ces deux tendances
politiques.

S'il pencha du côté des Fédéralistes, il serait excessif de lui en
faire un grief. Faisant partie de cette catégorie sociale qui
pouvait passer pour aristocrate, parce que, malgré tout et en dépit
de toutes les aspirations individualistes et égalitaires, il y a
toujours une élite, il se rendait parfaitement compte que les
couches sociales venant immédiatement après celles qui formaient les
minorités directrices, ne se composaient encore que d'éléments
disparates, sans homogénéité, livrées à toutes les sollicitations de
l'instinct déchaîné. C'était la masse incohérente, aux origines
douteuses, des épaves de races qui, plus tard seulement, pouvaient
s'amalgamer en une race unique, mais, pour le moment, avaient
besoin, sous peine de se fondre en un mélange sans consistance et
sans nom, d'un système de gouvernement autoritaire et hiérarchisé.

Dans ces conditions, il est compréhensible que les hommes ayant
présidé à la naissance de la jeune république aient eu la conscience
de leur responsabilité quand il s'agissait de défendre et de
développer leur oeuvre. Cette oeuvre, si belle en elle-même,
contenait des éléments contradictoires: des appuis qui venaient de
la réaction et des forces qui émanaient du radicalisme.

Après avoir conquis l'indépendance, il avait, en effet, fallu fonder
le gouvernement qui permit à cette indépendance de durer et de
s'organiser. Le pacte fédéral, qui, sous le nom d'_articles de
confédération et d'union perpétuelle_, répondait, en somme, à tout
essai d'administration aux États-Unis, n'était qu'un semblant de
constitution, un pouvoir illusoire soumis aux caprices de treize
petites républiques souveraines et rivales. Sous la direction de
Washington, de Franklin, de Hamilton, de Gouverneur Morris, se
réunit, le 14 mai 1787, la convention de Philadelphie qui élabora
cette constitution des États-Unis qui permit d'enrayer le désordre
et de considérer l'avenir avec confiance. Grâce à cet instrument de
gouvernement, la discorde, la violence, les agitations stériles qui,
pendant un instant, avaient compromis la sécurité de la jeune
république, le Président Washington put venir à bout des
soulèvements socialistes, réagir contre l'esprit de licence
démocratique et d'égoïsme local. Il tira lui-même la philosophie de
ce mouvement en arrière, quand il dit: «En formant notre
confédération, nous avions eu trop bonne opinion de l'humanité.
L'expérience nous a appris que, sans l'intervention d'un pouvoir
collectif, les hommes n'adoptent et n'exécutent que les mesures les
mieux calculées pour leur propre bonheur[19].»

[Note 19: Washington à J. Jay, 1er août 1786.]

C'était là, évidemment, le langage d'un sage, d'un homme ayant manié
des hommes, mais c'était aussi le langage d'un aristocrate auquel le
démocrate Jefferson, d'un optimisme un peu simpliste dans sa
sincérité, reprochera de douter de la bonté foncière de la nature
humaine.

Jefferson qui, par opposition à Washington, Hamilton, Jay, John
Adams, va devenir le représentant du républicanisme avancé,
conduisant tout droit à la démocratie, profitait peut-être de la
supériorité, fort gratuite, d'entrer en scène à une heure moins
troublée de l'histoire de son pays. La politique des fédéralistes
était nécessaire; elle ne devait être que transitoire et Jefferson,
le leader républicain, put, sans trop de difficultés, demeurer
fidèle à son idéal politique que, même à la fin de sa carrière, il
prétendit préciser par la distinction suivante: «Par leur
tempérament, dit-il, les hommes se divisent naturellement en deux
partis: premièrement, les timides, les faibles, les maladifs, ceux
qui craignent le peuple, qui s'en méfient et qui sont portés à
vouloir lui retirer tous les pouvoirs pour les placer dans les mains
des classes supérieures,--en second lieu, les hommes forts, sains et
hardis, ceux qui s'identifient avec le peuple, qui ont confiance en
lui, qui l'estiment le dépositaire le plus honnête et le plus sûr,
sinon le plus sage, des intérêts publics. Dans tous les pays, ces
deux partis existent; dans tous ceux où on est libre de penser,
d'écrire, ils entrent en lutte. Qu'on les appelle donc libéraux et
serviles, jacobins et ultras, whigs et tories, républicains et
fédéralistes, aristocrates et démocrates, sous tous les noms divers
qu'ils prennent, ce sont toujours les mêmes partis poursuivant le
même but. Cette dernière appellation d'aristocrates et de démocrates
est la vraie, celle qui exprime le mieux leur essence[20].»

[Note 20: Jefferson à Lee, _Works of Jefferson_, t. VII, p. 376.]

Ces deux citations, en donnant la caractéristique de ces deux grands
citoyens américains, Washington et Jefferson, donnent aussi
l'explication des deux conceptions politiques qui vont entrer en
lutte.

Jefferson n'eut pas de peine à constituer le parti
républicain,--tout le pays étant républicain. Il ne s'agissait ici
que de nuances. Nommé secrétaire d'État dans un cabinet où Hamilton
représentait des idées soi-disant réactionnaires, il fonda
l'opposition qui, pour impressionner l'opinion publique, s'en prit
plutôt aux apparences des hommes qu'à la réalité des choses.
Fresneau, rédacteur de la _Gazette Nationale_, lui vendit le talent
de sa plume. Et l'imagination populaire fut surexcitée par les
critiques plus ou moins fondées à l'adresse de certains membres du
gouvernement qui se donnaient des airs de grands seigneurs peu en
rapport avec les goûts et les tendances de la majorité.

On fit remarquer avec ironie de quel appareil somptueux
s'entouraient le Président et surtout la Présidente, Mme Washington,
qui, à son entrée à New-York, avait été saluée par une salve de
treize coups de canon. Et, abomination plus grande encore: le
Vice-Président, John Adams, se prélassait, comme un prince, dans une
voiture à six chevaux. Le luxe du palais de la Présidence, avec ses
laquais en livrée et ses invités en habit de cérémonie, ne
faisait-il pas songer à Versailles et aux corruptions extravagantes
d'une cour? Dans un bal qui fit sensation, Washington et la générale
occupaient un canapé qui ressemblait, de bien loin, à un trône, mais
fut, tout de même, pris pour un trône. De là à accuser Washington de
vouloir se faire décerner le titre d'_Altesse_ et de _Protecteur_,
il n'y avait qu'un pas. Au fond, la querelle de principes tendait à
devenir une querelle de personnes entre Jefferson et Hamilton, sous
le prétexte fallacieux d'un complot royaliste, le tout assaisonné
par la crainte des excès révolutionnaires dont l'exemple venait de
France et par le danger des entraînements loyalistes et royalistes
dont la sollicitation venait d'Angleterre.

À partir de cette époque, les relations entre la France et les
États-Unis allaient connaître des temps moins calmes. Washington
vieilli sembla oublier la confraternité d'antan et se tourna vers
l'Angleterre. Le gouvernement français, par son attitude
intransigeante, fut, en grande partie, cause de ce revirement
regrettable.

Le citoyen Genet avait été nommé par la Convention Ministre de la
République française aux États-Unis. L'attitude que prit ce
diplomate, dès son arrivée, manqua de diplomatie. Il est certain que
sa mission consistait à entraîner l'Amérique dans la guerre que la
France soutenait alors contre l'Europe. Il fallait aussi faire
miroiter aux yeux des membres influents du Gouvernement américain,
la perspective d'enlever à l'Espagne l'embouchure du Mississipi,
dont la navigation serait ainsi ouverte aux habitants de l'Ouest et
permettrait, sans doute, selon la phraséologie du temps, «de réunir
à la constellation américaine la belle étoile du Canada[21].»

[Note 21: Voir le _Mémoire_ pour servir d'instruction au citoyen
Genet.]

L'énoncé seul d'un pareil programme dénotait, de la part des
dirigeants français, une certaine ignorance de la mentalité des
Américains et des difficultés intérieures dans lesquelles ils se
débattaient. Républicains et Fédéralistes, quels que fussent les
revirements de l'opinion en faveur de la France ou de l'Angleterre,
comptaient s'en tenir à une stricte et juste neutralité. M. Genet
débarquant, en avril 1793, à Charlestown, avec l'assurance un peu
naïve d'un tribun ou d'un proconsul, se livra aussitôt à une
propagande déplacée en faveur des idées et des intérêts de son
pays,--ce qui eut été parfaitement naturel s'il avait agi avec
quelque discrétion. Malheureusement, il prit ouvertement des mesures
attentatoires aux intérêts du pays auprès duquel il était accrédité:
armant des corsaires, de sa propre initiative, ordonnant des
recrutements, condamnant des prises, enfin, faisant abstraction du
gouvernement établi pour obéir sans discernement aux instructions
données par la Convention. C'était d'une maladresse insigne. En
toutes circonstances, une pareille conduite eût été condamnable; en
l'occurrence, elle était dangereuse. Elle s'expliquait par l'état
d'esprit dans lequel se trouvait tout Français ayant joué un rôle
pendant les journées les plus dramatiques de la Révolution.
Hypnotisé par les grandes phrases, par les grands gestes, par les
grands événements dont il avait été le témoin, Genet avait
simplement transporté, dans une contrée étrangère et éloignée,
l'ambiance fiévreuse au sein de laquelle il avait vécu et qui, tout
en n'exagérant pas le danger auquel la France était exposé en
Europe, exagérait peut-être l'influence de sa propagande
républicaine en Amérique. Pour lui, l'indépendance américaine étant,
en partie, l'oeuvre de la France, il estimait tout naturel que le
Gouvernement des États-Unis obéît, sans condition, au Gouvernement
de la grande nation,--que dis-je, qu'il s'inclinât, sans réserves,
devant les injonctions de la Convention, que lui, le représentant
officiel, était chargé de transmettre.

D'ailleurs, les instructions qu'il avait reçues des Comités de la
Convention respiraient la haine qu'ils vouaient à Washington qui,
prétendaient-ils, s'était entièrement dévouée à l'Angleterre. Genet
n'hésita donc pas à s'appuyer sur l'opposition pour arriver à ses
fins. Il était parvenu à avoir des adhérents secrets ou avoués dans
plusieurs États et jusque dans le sein du Congrès. Fort de leur
appui, il eut l'audace de préparer un mouvement qui avait pour but
rien de moins que la conquête de la Louisiane. Les mécontents
l'assurèrent que toute cette province désirait rentrer sous la
domination de la France et Genet poussa l'outrecuidance jusqu'à
prêter la main à une coopération de forces navales qui devaient se
présenter sur les côtes de la Floride. Le principal corps de troupes
de terre devait s'embarquer au Kentucky et, descendant l'Ohio et le
Mississipi, envahir inopinément la Nouvelle-Orléans. Ces préparatifs
hostiles auxquels plusieurs États de l'Union semblaient vouloir
prendre part, causèrent d'autant plus de craintes au gouvernement
fédéral qu'à la même époque il était engagé, avec la cour de Madrid,
dans une négociation relative à la navigation du Mississipi.
Washington crut nécessaire d'intervenir auprès du Gouverneur du
Kentucky. Non content de jeter le trouble dans les relations
intérieures. Genet alla jusqu'à accuser le Président des États-Unis
de violer la Constitution et le menaça «d'en appeler de lui au
peuple, de porter ses accusations devant le Congrès et d'y
comprendre tous les aristocrates partisans de l'Angleterre et du
gouvernement monarchique.»

C'était un appel à la révolte et le Ministre de France aux
États-Unis était allé trop loin dans sa propagande et dans ses
agissements. Il était, pour ainsi dire, devenu le chef d'une faction
et les Ministres américains firent connaître au Gouvernement
français «que les actes de son envoyé ne correspondaient point aux
dispositions dont la République française était animée; qu'il
s'appliquait, au contraire, à engager les États-Unis dans une guerre
au dehors, à semer au dedans la discorde et l'anarchie et ils
demandaient son rappel comme nécessaire au maintien de la bonne
intelligence.»

Le Gouvernement sut désapprouver la conduite de Genet; il le rappela
et le remplaça. On peut se demander si, tout en interprétant d'une
façon trop rigoureuse les instructions de la Convention, ce
diplomate improvisé n'obéissait pas quand même à ses plus secrets
désirs. En tout cas, ces menées prouvent que la hantise de posséder
de nouveau la Louisiane et de poser les bases d'un empire français
en Amérique, revenait périodiquement inspirer les fauteurs d'une
grande politique internationale. C'était la première fois qu'on
osait afficher hautement ces tendances ambitieuses. Elles furent
reprises par Talleyrand, comme nous allons le voir, dans une
conception différente, et, enfin, par Bonaparte qui leur donna une
solution bien inattendue.

Mais, pour le moment, le résultat le plus éclatant auquel on était
parvenu, fut celui-ci: les fédéralistes gagnèrent du terrain et les
relations se brouillèrent avec la France au profit de l'Angleterre.

Le traité que Jay signa à Londres fut la conséquence de cette
politique nouvelle et mit le comble à notre mécontentement. Les
successeurs de Genet comme Ministres de France à Philadelphie,
Fauchet et Adet, ne purent enrayer le mouvement hostile à notre
égard. Washington, à la veille de sa retraite, effrayé des
perspectives troublantes que la Révolution française faisait
miroiter à ses yeux, ne fit rien pour lutter contre le mouvement
anti-français; au contraire, il se solidarisa entièrement avec la
passion haineuse de Hamilton qui incarna, un instant, toutes les
passions du fédéralisme militant.

En réalité, le traité de Londres était une violation flagrante des
traités que nous avions conclus avec les États-Unis en 1778,--ces
traités qui constituaient les premiers pactes politiques de la
république américaine et lui avaient, en somme, permis de faire le
pas décisif vers l'indépendance. En les violant, les Américains nous
mettaient dans une position inférieure à l'égard de l'Angleterre.

C'est ce que Fauchet fit ressortir quand il essaya de préciser la
nature de nos rapports politiques avec l'Amérique du Nord, en l'an V
de la République.

«En consacrant dans ces traités, dit-il, les principes de la
neutralité moderne dans toute leur plénitude, nous ne pouvions pas, à
coup sûr, désirer que les États-Unis consentissent, dans leurs traités
postérieurs, à des principes contraires: c'est particulièrement la
nature de leurs stipulations avec l'Angleterre qui devait nous
embarrasser. Nous ne pouvions désirer que cette puissance pût faire
usage de leur pavillon à son aise, tandis que cette faculté nous
serait interdite.»

«Tel est cependant l'état de choses qui a été établi par le traité
de Londres. Les États-Unis ont abandonné explicitement, dans ce
traité, la neutralité moderne, d'où il résulte que l'Angleterre peut
légalement nous piller sous pavillon américain et que nous devons
respecter ce qu'elle met sous ce pavillon.»

«Les principes de neutralité dont il s'agit, s'étendent encore à une
partie du commerce des neutres, sujette à bien des discussions,
c'est la contrebande. D'après l'ancien droit des gens, tout ce qui
était destiné pour l'ennemi, tout ce qui sortait d'un port ennemi,
était contrebande, et plus particulièrement les matières propres aux
arsenaux de terre ou de marine, et même les provisions»...

«Le traité de Londres consacre l'ancien droit des gens à cet égard,
c'est-à-dire, qu'il est légal pour l'Angleterre, de s'emparer de
toutes les matières propres aux approvisionnements des chantiers,
que pourraient nous apporter les Américains, tandis que nous devons
respecter ces mêmes objets transportés en Angleterre sous même
pavillon. Quant aux provisions, on laisse à son arbitraire de
déclarer quand elles sont contrebande, c'est-à-dire, saisissables,
lorsqu'elles seront envoyées en France ou dans nos colonies, sur
bâtiment américain[22]».

[Note 22: J. FAUCHET: _Coup d'oeil sur l'état actuel de nos rapports
politiques avec les États-Unis de l'Amérique septentrionale._ Paris,
an V. 1797.]

Le Directoire se trouvait, de la sorte, devant un fait
acquis,--fruit d'une politique trop intransigeante. Pastoret le fit
remarquer dans la séance du 2 messidor où il appela l'attention du
Conseil des Cinq Cents sur les relations de la France avec les
États-Unis. Il était loin d'approuver le traité de 1794 que ces
derniers avaient conclu avec l'Angleterre; cependant, dans un esprit
de conciliation, il s'efforçait de montrer les torts réciproques...
«Mais enfin, disait-il, si les États-Unis ont violé les convenances
et les égards, ils n'ont trahi aucun engagement, ils n'ont usurpé
aucun droit, ils n'ont fait qu'user de la faculté universelle des
nations, de contracter, quand et comme elles le veulent. Sommes-nous
donc les souverains du monde? Nos alliés ne sont-ils donc que nos
sujets, pour qu'ils ne puissent pactiser à leur gré? Et certes, il
n'est pas peu singulier d'entendre le gouvernement français accuser
le traité du 19 novembre 1794 d'être une hostilité, tandis qu'il
fait prendre lui-même, sans avoir déclaré la guerre, tous les
vaisseaux américains.»

Pastoret jugeait sainement les choses. Cependant, les victoires des
armées françaises, tout en exaltant l'orgueil du Directoire, firent
souhaiter aux Américains de rétablir les anciennes relations amicales
avec la nation à laquelle les rattachaient tant de souvenirs communs
et de sentiments reconnaissants. D'ailleurs, il était question de paix
entre la France et l'Angleterre. Aussi le Président John Adams,
absolument d'accord avec le Congrès, envoya à Paris trois
plénipotentiaires dont les instructions étaient inspirées par un réel
désir de rapprochement. Cette tentative échoua pourtant. Soit que MM.
Pinkney, Marshall et Gerry ne fussent pas bien préparés pour la
mission qu'on leur avait confiée, soit que le Directoire n'en comprit
pas toute la signification, les pourparlers qui auraient dû prendre
l'ampleur digne des deux grandes nations en présence, se résuma en des
marchandages louches avec des agents subalternes. On insinua qu'on
compterait éventuellement sur un concours financier et effectif, en
vue d'une descente en Angleterre. Mais telles propositions, vaguement
traitées par les Ministres français, irritèrent les envoyés américains
qui ne furent jamais reçus par les Directeurs lesquels se refusaient
de reconnaître le caractère officiel de MM. Pinkney et Marshall, sous
prétexte qu'ils appartenaient au parti fédéraliste, si anti-français.
Exception fut faite pour M. Gerry qui, tout en étant un républicain
avéré, était pourtant obligé de se solidariser avec ses collègues.

Dans ces négociations, Talleyrand joua un rôle prépondérant,
quoique, parfois, sujet à caution. Il y trouva l'occasion de mettre
en lumière ses vues personnelles sur l'Amérique.

Dans le tourbillon des affaires qui entraînaient et accaparaient
tous les esprits en France, peu de gens connaissaient à fond les
affaires d'Amérique. Les Ministres plénipotentiaires qui en
revenaient, après avoir plus ou moins bien réussi dans leur mission,
se montraient, dans leurs rapports, d'une partialité concevable.
Beaucoup d'émigrés qui encombraient Philadelphie, qu'un des leurs
appela plaisamment «l'_Arche de Noé_», n'étaient pas encore revenus
dans leur patrie et n'avaient pas encore publié des mémoires sur
leur séjour en Amérique.

Il faut faire une exception pour Talleyrand qui, dès 1795, est rayé
de la liste des émigrés et rentre en France. Sans doute, portait-il
déjà dans sa tête de vastes projets à la réalisation desquels il
savait pouvoir utiliser ses ressources d'homme de l'ancien régime
parfaitement décidé de profiter des occasions offertes par le
nouveau régime. Pour lui, le régime qui comptât, était celui en
vigueur.

Son séjour aux États-Unis lui avait évidemment suggéré bien des
réflexions. Il avait vu et écouté. Dès son retour, il consigna ses
souvenirs et ses idées dans un mémoire destiné certainement à
attirer l'attention de Bonaparte[23].

[Note 23: _Essai sur les avantages à tirer de colonies nouvelles
dans les circonstances présentes_, par le citoyen Talleyrand. Lu à
la séance publique de l'Institut national, le 15 messidor, an V.]

Son coup d'oeil perspicace avait relevé tout de suite la grande
différence qui existait entre la révolution américaine et la
révolution française, au point de vue des conséquences. Rappelant le
mot profond de Machiavel: «Toutes les mutations fournissent de quoi en
faire d'autres», il oppose, d'une façon judicieuse, l'état social des
États-Unis à l'état social de la France. Dans les deux pays, une
révolution ne pouvait avoir les mêmes effets. Chez nous, il s'agissait
d'établir la liberté, et nous employons ici ce mot dans un sens
général, sans entrer dans les distinctions de partis qui en ont
souvent dénaturé le sens exact. En Amérique, cette liberté existait en
principe et il s'agissait seulement de la faire respecter. Il est
facile de tirer la conséquence d'une pareille constatation: les
haines, les agitations, les inquiétudes, les bouleversements de toutes
sortes, qui sont les fruits d'une révolution dans les pays d'une
civilisation avancée et d'un passé lointain, ne se retrouvent pas avec
la même âpreté dans les pays d'un passé récent comme l'Amérique. «Sans
doute cette révolution a, comme les autres, laissé dans les âmes des
dispositions à exciter ou à recevoir de nouveaux troubles; mais ce
besoin d'agitation a pu se satisfaire autrement dans un pays vaste et
nouveau, où des projets aventureux amorcent les esprits, où une
immense quantité de terres incultes leur donne la facilité d'aller
employer, loin du théâtre des premières dissensions, une activité
nouvelle, de placer des espérances dans des spéculations lointaines,
de se jeter à la fois au milieu d'une foule d'essais, de se fatiguer,
enfin, par des déplacements et d'amortir ainsi chez eux les passions
révolutionnaires[24].

[Note 24: TALLEYRAND: _Loc. cit._]

En France, il n'en était pas de même. Les passions révolutionnaires
ne pouvaient se satisfaire que sur place. De là, cette progression
dans la lutte où les partis, tour à tour triomphants et vaincus, se
faisaient une guerre sans merci et qu'on a pu comparer les étapes
fournies par le personnel politique de cette époque agitée, aux
convulsions d'une hydre dont les têtes abattues renaissent toujours.
Au point de vue social,... «sans parler des haines qu'elles
éternisent et des motifs de vengeance qu'elles déposent dans les
âmes, les révolutions qui ont tout remué, celles surtout auxquelles
tout le monde a pris part, laissent après elle une inquiétude
générale dans les esprits, un besoin de mouvement, une disposition
vague aux entreprises hasardeuses et une ambition dans les idées qui
tend sans cesse à changer et à détruire.»

Pour remédier à cet état d'esprit dangereux, fauteur de troubles et
d'anarchie, il fallait créer une diversion puissante. La meilleure
était la fondation de colonies nouvelles où des hommes fatigués et
vieillis par le malheur pussent trouver, dans un cadre nouveau, le
moyen de rajeunir leur énergie, en débarrassant la mère-patrie
d'éléments de discorde, tout en lui permettant d'étendre son
influence au dehors.

C'était, en somme, aiguiller les entreprenants, les audacieux, les
généraux vainqueurs dont l'ambition pouvait être sollicitée par une
des nombreuses factions en attente, vers un but précis, utile et
glorieux. «Et combien de Français, disait Talleyrand, doivent
embrasser avec joie cette idée! Combien en est-il chez qui, ne
fût-ce que pour des instants, un ciel nouveau est devenu un besoin!
et qui, restés seuls, ont perdu, sous le fer des assassins, tout ce
qui embellissait pour eux la terre natale; et ceux pour qui elle est
devenue inféconde et ceux qui n'y trouvent que des regrets, et ceux
même qui n'y trouvent que des remords; et les hommes qui ne peuvent
se résoudre à placer l'espérance là où ils éprouvèrent le malheur;
et ces multitudes de malades politiques, ces caractères inflexibles
qu'aucun revers ne peut plier, ces imaginations ardentes qu'aucun
raisonnement ne ramène, ces esprits fascinés qu'aucun événement ne
désenchante; et ceux qui se trouvent toujours trop resserrés dans
leur propre pays; et les spéculateurs avides et les spéculateurs
aventureux, et les hommes qui brûlent d'attacher leur nom à des
découvertes, à des fondations de villes, à des civilisations; tel
pour qui la France constituée est encore trop agitée; tel pour qui
elle est trop calme; ceux, enfin, qui ne peuvent se faire à des
égaux, et ceux aussi qui ne peuvent se faire à aucune dépendance.»

Cette énumération contenait tous les éléments troublés de la Société
française au lendemain de la révolution; elle indiquait la matière
variée et complexe à employer mais elle ne désignait pas l'homme
assez fort et bien doué qui pût la diriger et la mener au but.

Il n'est pas téméraire d'affirmer que, si Talleyrand ne proclame
officiellement aucun nom, il ne voyait qu'un homme capable d'une
pareille mission: le général Bonaparte.

Si l'homme était trouvé et prenait, de jour en jour, plus de
consistance et plus d'ampleur, quels seraient les pays sur lesquels
il faudrait jeter son dévolu?

On ne pouvait hésiter qu'entre l'Orient et l'Occident.

Dès 1769, le duc de Choiseul qui prévoyait l'indépendance des
colonies américaines du joug de l'Angleterre et, par suite, la
répercussion qui pourrait se faire sentir sur les colonies que nous
possédions dans ces parages, envisageait les négociations à entamer
pour la cession de l'Égypte à la France dans le but de trouver vers
l'Orient un débouché qui semblait nous échapper vers l'Occident.
Talleyrand, Ministre des Affaires Étrangères du Directoire, se
solidarisa d'abord avec le général Bonaparte pour préparer,
faciliter et mener à bonne fin une expédition qui, ayant pour but de
faire la conquête de l'Égypte, devait enlever à l'Angleterre la
communication directe avec les Indes. Bonaparte avait encore
d'autres projets; on sait que, par la Syrie, il voulait gagner
Constantinople et relever, sans doute en son nom, l'ancien empire
d'Orient. On sait aussi comment ce projet échoua: la flotte
française battue à Aboukir,--Bonaparte enfermé en Égypte, mais
parvenant à s'échapper, à tromper la vigilance de l'ennemi et même
le secret espoir du Directoire, en débarquant en France sans y être
officiellement autorisé. Sa présence était, en effet, nécessaire en
Europe: il y allait de son propre destin et du destin de la France.

Mais Talleyrand, dont l'esprit incisif au service d'une imagination
réaliste, n'avait pas deviné un homme sans lui assigner aussitôt un
rôle,--du moins dans ses rêves secrets d'ambition et de
domination--ne trouvait sans doute pas l'Europe digne de ses projets
et si la route de l'Asie, après l'échec de l'expédition d'Égypte, se
fermait au génie de Bonaparte, l'Amérique n'était-elle pas un vaste
champ tout préparé pour y fonder un empire français, empire dont les
jalons avaient été posés au XVIIe siècle.

La France, en effet, avait toujours regretté la perte de la
Louisiane, cette création de Louis XIV qui, autant que le Canada,
peut-être, avait conservé le culte de ses origines françaises. En la
cédant, en 1763, à l'Espagne, monarchie bourbonienne, de race latine
et de religion catholique, on ne l'enlevait pas entièrement à
l'influence française. Le comte de Vergennes fut sur le point de
racheter cette belle colonie, mais le prix demandé alors par
l'Espagne dépassait les ressources de notre trésor. Cette nécessité
de compter fut la seule raison pour laquelle la Louisiane demeura
espagnole. En vain, par le traité de Bâle, la République française
tenta de la recouvrer,--elle ne parvint qu'à se faire céder la
partie orientale de Saint-Domingue,--et encore, devant la
supériorité navale de l'Angleterre et les craintes qu'inspirait déjà
Toussaint-Louverture, la prise de possession en fut remise à plus
tard. Les directeurs Carnot et Barthélemy essayèrent bien de séduire
le roi d'Espagne par une combinaison[25] qui, à première vue, devait
amplement satisfaire les deux partis. Il s'agissait simplement
d'enlever les trois Légations au Pape, de les réunir au Duché de
Parme et d'en constituer une principauté pour le fils du duc de
Parme qui venait d'épouser une fille de Charles IV. Quoique cet
arrangement eût procuré à sa fille une situation prépondérante, le
Roi très chrétien ne crut pas devoir se prêter à une spoliation des
États de l'Église.

[Note 25: _Mémoires du Prince de la Paix_, III, 23.]

Mais ces efforts, ces tentatives répétées ne prouvent-elles pas avec
évidence que, sous une forme ou une autre, la nostalgie de
l'Amérique perdue tourmentait périodiquement quelques-uns de nos
hommes d'État, soit par pur patriotisme, par intérêt personnel ou
par ambition collective? Les raisons multiples qui avaient poussé la
France à intervenir en faveur des États révoltés contre l'Angleterre
répondaient à des besoins complexes, d'une nature à la fois élevée
et aussi moins désintéressée. Les droits de l'humanité en général
étant satisfaits, ne serait-il pas possible maintenant de lutter et
de revendiquer en faveur des droits plus proches de son propre pays?
Bien des changements s'étaient effectués depuis qu'avait été
reconnue l'indépendance de l'Amérique. Les Anglais chassés des
États-Unis, les Bourbons chassés de France, tant de gens chassés de
leurs prébendes et de leurs habitudes, tant de victoires françaises
remportées sur les champs de bataille de la guerre et de la pensée,
justifieraient, certes, une mise au point de l'organisation sociale,
dont profiteraient également la masse et l'individu. Nous avons vu
que, dans son mémoire lu à l'Institut, Talleyrand avait paraphrasé
et développé telles idées et, dans l'anarchie où se traînait le
gouvernement des Directeurs, devant une Europe matée et divisée, un
parti se groupa autour du Ministère des Affaires Étrangères,
proclamant l'opportunité de restaurer la paix continentale, au
profit d'une plus grande extension de l'influence française au
dehors--au delà des mers--c'est-à-dire, au profit de la restauration
d'un empire français dans certaines régions de l'Amérique.

Talleyrand qui voulait jouer un rôle, qui devait en jouer un si
considérable sous peu, avait résumé, dans son esprit, les
conceptions d'un aristocrate d'ancien régime à l'égard des
États-Unis d'Amérique. De son séjour là-bas, il n'avait pas rapporté
une grande sympathie pour les hommes et les choses. Il reprochait
aux États-Unis qui n'en étaient encore qu'au début de leur carrière
politique, d'être demeurés foncièrement anglais,--anglais de race,
de goût, ainsi que par nécessité commerciale. Il insiste sur cette
constatation, quand il dit:

«Ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination, c'est l'intérêt.
Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les
Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre: mais il ne
faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple
dépassionné, que la victoire et le temps ont amorti ses haines et
que, chez lui, les inclinations se réduisent à de simples habitudes;
or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.

«Dans toute la partie de l'Amérique que j'ai parcourue, je n'ai pas
trouvé un seul anglais qui ne se trouvât américain, et pas un seul
français qui ne se trouvât étranger».

«Qu'on ne s'étonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement vers
l'Angleterre dans un pays où les traits distinctifs de la
constitution, soit dans l'Union fédérale, soit dans les États
séparés, sont empreints d'une si forte ressemblance avec les grands
linéaments de la constitution anglaise[26]».

[Note 26: TALLEYRAND: _Loc. cit._]

Mais en face de ces hommes qu'il accusait volontiers d'être des
trafiquants sans vergogne, il dressait, sans scrupule, sa silhouette
fine de forban en jabot de dentelles. Il est avéré que les
commissaires envoyés, en juillet 1797 pour aplanir les difficultés
existant alors entre les deux pays, se heurtèrent surtout à
l'intransigeance déplacée de M. de Talleyrand. Les négociations ne
purent aboutir parce que le Ministre français des Affaires
Étrangères réclamait pour lui, avec un cynisme éhonté, un don de
1.200.000 fr., et que les Américains, outrés de telle prétention,
préférèrent rompre toute conversation. En avril 1798, on était à la
veille d'une guerre.

Cette guerre qui aurait répondu aux plus secrètes aspirations de sa
politique, il ne fit rien pour l'éviter. Au contraire, les
instructions qu'il envoie au Ministre de France, à Madrid,
Guillemardet, prouvent combien lui tenait à coeur son projet
d'intervenir dans les affaires d'Amérique, dans le but d'y
développer les bases d'un établissement français. Aussi, dès qu'il
apprit que l'Espagne avait livré aux États-Unis les forts des
Natchez situés le long du Mississipi, il fit ressortir toute la
maladresse du cabinet de Madrid qui portait ainsi une atteinte
directe à l'avenir de ses propres colonies, la possession de ces
forts étant précisément destinée à contenir les progrès des
Américains dans ces contrées.

Pour arrêter court cette ambition des Américains, il n'y avait qu'un
moyen: celui qui consistait à les empêcher de dépasser les limites qui
empiéteraient sur les régions d'influence espagnole. Mais l'Espagne,
laissée à ses seules ressources, ne pouvait accomplir une oeuvre aussi
difficile. Il ne lui restait plus qu'à avoir recours à l'aide de la
France et de lui céder une partie de ses immenses domaines, dans le
but de préserver le reste,--c'est-à-dire de nous céder les Florides et
la Louisiane. Ces deux provinces constitueraient le rempart le plus
impénétrable à opposer aux forces combinées, le cas échéant,
d'Angleterre et des États-Unis.

Ce projet qui, pour l'exécution, reposait sur une politique tortueuse,
ne manquait pas de grandeur. Il n'avait pu être conçu que par un
esprit foncièrement monarchique dont toutes les origines se
confondaient, pour ainsi dire, avec celles de la royauté. Talleyrand,
tout en se pliant aux événements, n'avait jamais cru au triomphe
définitif de la Révolution. Pour lui, elle était une crise avec
laquelle, certes, il fallait compter mais qui, une fois parvenue à sa
période de décroissance, tendrait tout naturellement à la restauration
des principes indestructibles de l'ancien régime. Il avait guetté
l'homme capable de parfaire une telle oeuvre. Cet homme rentrant
d'Égypte, venait de soulever les premiers plis du voile qui recouvrait
son ambition. Bonaparte, Premier Consul, après avoir pacifié l'Europe,
pourrait la rassurer aussi en consacrant toutes les énergies de la
France à la création d'un empire contre-révolutionnaire dans le
Nouveau-Monde. Le succès d'une telle entreprise serait d'autant plus
assuré, qu'elle répondrait aux désirs des monarchies européennes, en
poursuivant l'esprit républicain jusque dans son dernier repaire.
Atteindre la démocratie américaine ne pouvait déplaire à l'Angleterre;
au lendemain de tant de bouleversements sociaux, réunir toutes les
légitimités en vue de faire échec à toutes les anarchies, ce fut, en
somme, le fond de la politique de Talleyrand, politique qui, à travers
les heures les plus difficiles ou les plus glorieuses de la
République, du Consulat et de l'Empire, devait trouver son triomphe
dans les subtiles discussions du Congrès de Vienne.

En attendant, Bonaparte battait les Autrichiens à Marengo et
concluait une paix qui lui permît de reprendre les négociations avec
l'Amérique. Son frère Joseph, chargé de négocier, signa un traité à
Mortefontaine, par lequel, tout en réservant le règlement définitif
de certaines questions relatives aux garanties et obligations
imposées aux États-Unis par le traité d'alliance de 1778, les
relations diplomatiques reprirent leur cours. Mais même avant que
Joseph Bonaparte ait pu faire preuve d'habileté transactionnelle, le
Premier Consul avait déjà pris une décision importante concernant
l'Amérique, qui devait lui permettre d'intervenir dans les affaires
des pays d'outre-mer, d'une façon ou d'une autre, suivant les
circonstances.

Son génie prévoyait tout le parti à tirer d'une main mise sur de
vastes territoires américains et, dès le lendemain de Marengo, sans
attendre la conclusion de la paix avec les États-Unis, l'Angleterre
et l'Autriche, il chargea Talleyrand d'envoyer un courrier à
Alquier, notre Ministre à Madrid, avec les pouvoirs de conclure un
traité par lequel l'Espagne rétrocéderait la Louisiane à la France,
moyennant un agrandissement équivalent du Duché de Parme. C'était
reprendre, sur des bases plus larges, un projet qui avait déjà été
repoussé par le roi très catholique, mais qui serait sans doute plus
favorablement accueilli par la reine, non moins catholique,--la
seule chose qui n'était pas catholique du tout, c'était la
proposition que l'on faisait.

Cette proposition prit même des proportions plus grandes, quand
Alquier fut remplacé par Berthier[27] pour mener à bien une affaire
qui répondait aux ambitions secrètes de Bonaparte et constituait une
menace dangereuse dirigée contre les États-Unis d'Amérique. Il ne
s'agissait plus seulement de la Louisiane, mais l'Espagne devait y
ajouter les deux Florides et appuyer cette convention par le don de
six vaisseaux de guerre. Depuis la lutte séculaire qui avait mis
Français et Anglais face à face pour la conquête de l'Amérique du
Nord, jamais, peut-être, les États-Unis n'avaient été exposés à un
plus grand péril. On peut donc conclure de cette constatation que la
fondation d'un empire colonial hanta, à cette époque plus qu'à une
autre, l'esprit de Bonaparte et qu'il subordonna à sa réalisation,
pendant quelques années du moins, jusqu'en 1803, les plus immédiates
et les plus mystérieuses menées de sa diplomatie.

[Note 27: Instructions au général Berthier, 8 fructidor, an VIII (26
août 1800); Projet de Traité préliminaire et secret, 10 fructidor,
an VIII (28 août 1800) (_Archives des Affaires Étrangères_).]

Le roi d'Espagne souleva des objections en ce qui concernait la
cession des Florides. Il était disposé à céder la Louisiane dont les
origines étaient bien françaises, mais il fit des difficultés pour
les Florides qui faisaient bien partie du domaine national. Ses
hésitations furent vaincues par l'habile promesse de remplacer les
trois Légations par la Toscane. La Toscane offerte en compensation à
leur neveu et gendre devait lever tous les scrupules du Roi et de la
Reine. C'était une perspective inespérée! Ils firent immédiatement
venir le Prince de la Paix pour lui faire part de leur grande joie.
La satisfaction de voir leur fille régner sur le beau pays qui
s'étend aux bords de l'Arno leur fit oublier les territoires non
moins beaux du pays qui s'étend aux bords du Mississipi. Le général
Berthier signa, le 1er octobre 1800, le traité de San Ildefonso qui
annulait, pour ainsi dire, le traité de Mortefontaine signé si peu
de temps auparavant. Le premier de ces traités, grâce à certaines
concessions réciproques, rétablissait les relations normales entre
les deux pays en assurant la paix; le second, en plaçant un
concurrent redoutable à la frontière des États-Unis, risquait de les
refouler à jamais entre les Alleghanys et la mer et d'empêcher une
extension vers l'ouest qui fut, de tout temps, la condition
essentielle du progrès normal de la République naissante.

Le Ministre dirigeant les affaires d'Espagne devait essayer de
reculer le plus loin possible cette échéance, non pas par sympathie
pour les États-Unis, mais bien dans l'intérêt de sa patrie.

Godoy, Prince de la Paix, avait beau jouir d'une réputation
scandaleuse dans sa vie privée, il était homme de ressource, d'un
patriotisme à la fois souple et tenace. Il parvint à empêcher,
pendant sept ans, l'intrusion de Napoléon en Espagne, en signant
avec le Portugal le traité de Badajoz, au bas duquel Lucien, gorgé
de présents et de richesses, apposa sa signature,--et à éluder les
conséquences du traité de San Ildefonso, en ce qui concernait la
rétrocession de la Louisiane, sous le prétexte, d'ailleurs assez
légitime, que le nouveau royaume d'Étrurie avait été remis au jeune
roi dans des conditions qui ne répondaient nullement à la
compensation stipulée, ce royaume continuant à être occupé et
administré par des généraux français et n'étant pas reconnu par les
autres puissances. Jusqu'à présent, ce n'était, en somme, qu'un
jouet illusoire que l'on faisait miroiter devant les yeux de deux
souverains fascinés par le fantôme d'une royauté.

Cette manière d'envisager les choses irrita Bonaparte, et avec
d'autant plus de raison que la cour d'Espagne, influencée par Godoy,
remettait de jour en jour l'heure de la rétrocession de la
Louisiane. Après le traité de San Ildefonso, le Premier Consul,
inspiré par un sentiment à la fois de politique et de convenance,
avait permis à Godoy de différer, pendant un an, cette cession.
Cependant, s'il était impatient d'en prendre possession, l'Espagne,
de son côté, soulevait des difficultés dans le but d'éloigner
l'échéance. Notre Ministre, Gouvion Saint-Cyr, obtint, enfin, la
promesse que Charles IV consentirait à livrer la Louisiane, à deux
conditions: l'Autriche, l'Angleterre et le Grand Duc de Toscane
détrôné, devaient reconnaître officiellement le nouveau roi
d'Étrurie,--et la France devait s'engager à ne pas aliéner la
propriété et l'usufruit de la Louisiane et à la remettre à l'Espagne
dans le cas où le roi de Toscane perdrait la totalité ou une partie
de ses États.

Le Prince de la Paix n'avait donc pas une confiance absolue dans la
durée et la solidité des royaumes créés par Bonaparte?

Talleyrand fut chargé de donner à l'Espagne l'assurance formelle que
jamais la France n'aliénerait une colonie qui, en 1763, n'avait été
retranchée du domaine national qu'en faveur de l'Espagne et dont les
antécédents français légitimaient les prétentions actuelles.

Le Premier Consul insistait toujours pour avoir aussi les deux
Florides. Même résistance de la part de Godoy qui fit intervenir la
diplomatie anglaise, affirmant que Sa Majesté Britannique ne
consentirait jamais à ce que les deux Florides soient acquises par
la République française et que les États-Unis se solidariseraient,
en cette circonstance, avec la cour de Saint-James[28]. D'un autre
côté, la nature des compensations offertes soulevait des objections.
L'Empereur Alexandre de Russie lui-même s'étonnait de voir la France
disposer des États de Parme en faveur de l'Espagne, quand il était
plus légitime de les donner en indemnité au roi de Sardaigne.

[Note 28: Beurnonville à Talleyrand, 27 nivôse, an XI (17 janvier
1803) (_Archives des Affaires Étrangères_).]

Étranges contestations! Étranges pourparlers! Ils font ressortir la
ténacité avec laquelle Bonaparte cherchait à réaliser ses projets de
domination en Amérique. Étrange opposition aussi de la part de
l'Europe. Pour elle, n'aurait-il pas mieux valu diriger l'activité
du capitaine ambitieux vers le Nouveau-Monde? En lui facilitant
l'acquisition de toutes les Florides et de toute la Louisiane,
l'Espagne et la Russie auraient, sans doute, agi dans leur propre
intérêt. La France et les États-Unis mis face à face, à cette heure
décisive de leur destinée, auraient été entraînés, sans doute, dans
des complications dont on aurait difficilement vu la fin.

Le Prince de la Paix et l'Empereur de Russie, s'ils avaient pu lire
dans l'avenir, auraient, certes, mieux fait d'encourager ces
velléités de conquêtes extra-européennes, de laisser couler le sang
français à Saint-Domingue et sur les rives du Mississipi, plutôt que
de voir leurs pays envahis, Saragosse emporté d'assaut et Moscou
incendié...

Seule, l'Angleterre, l'île intangible, le pays des colonies, qui
n'avait pas renoncé à l'espoir d'agrandir celles qu'il possédait
toujours en Amérique, avait intérêt à en écarter sa rivale
séculaire. Pour elle, le salut consistait à nous susciter des
hostilités continentales. On était arrivé à la dernière phase de la
seconde guerre de Cent Ans qui, par des alternatives plus ou moins
rapprochées, mettait aux prises Français et Anglais.



CHAPITRE V

NAPOLÉON ET LA LOUISIANE.

     Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801. -- Sa
     sympathie pour la France. -- Il veut la paix à l'intérieur
     et à l'extérieur. -- La Louisiane convoitée par Bonaparte.
     -- Monroe est envoyé à Paris. -- L'Angleterre prépare les
     hostilités. -- Bonaparte renonce à la Louisiane. -- Les
     préparatifs qui lui étaient destinés sont tournés contre la
     Grande-Bretagne. -- Monroe d'abord éconduit, reçoit un
     accueil plus favorable. -- Scène entre Bonaparte et ses
     frères Lucien et Joseph. -- Barbé de Martois discute avec
     Livingston et Monroe les conditions de cession de la
     Louisiane aux États-Unis.


Thomas Jefferson fut appelé à jouer un grand rôle en Amérique, au
moment où, en Europe, se mesuraient ces partenaires redoutables:
Bonaparte et Pitt.

Il fut nommé Président de la République des États-Unis en mars 1801.

C'était le triomphe du parti républicain qui, dans sa personne,
avait vaincu les Fédéralistes. C'était aussi le triomphe de l'idée
française qui trouva, dans le nouveau Président, un défenseur et
presque un disciple.

Jefferson avait quitté la France à temps pour ne garder, de son
séjour parmi nous, que le souvenir des grandes journées de la
Révolution. Il assista à son aurore et ne fut pas le témoin des
excès qui refroidirent si vite tant d'amis de la première heure. Sa
sympathie nous était donc acquise. Mais il dut compter avec les
questions litigieuses qui, sous la Convention et le Directoire,
avaient mis les deux pays à deux doigts d'une guerre.

Cette sympathie pour la France, avait pour corollaire sa haine pour
la Grande-Bretagne. Elle fut d'abord soumise à une grande épreuve
mais finit par récolter une récompense glorieuse. Elle allait
jusqu'à excuser les massacres de septembre et aurait volontiers
poussé à la rupture de tous les liens commerciaux si importants
entre les États-Unis et l'Angleterre. Autant de raisons qui
rendaient Jefferson odieux aux Fédéralistes tombés mais toujours
redoutables; ils le traitaient de gallomane, anglophobe et jacobin,
tous épithètes qui répondaient à une réalité dont il revendiquait
hautement la responsabilité, mais qui pouvaient légitimer de graves
oppositions au gouvernement,--oppositions qui s'étaient déjà
manifestées au moment des élections pour la présidence et la
vice-présidence. Pourtant Jefferson, quoique taxé de fanatique,
penchait plutôt vers la conciliation. N'avait-il pas dit à Madison:
«Je n'ai pas assez de passion pour trouver du plaisir à naviguer au
milieu des tempêtes».

C'était réflexion de sage politique, d'autant plus que les excès des
Fédéralistes tendant à rien de moins qu'à fomenter des discordes
civiles, avaient finalement tourné contre eux-mêmes.

Dans son discours d'inauguration, Jefferson développa des idées de
conciliation, d'apaisement et de philanthropie. Certains passages
semblaient empreints de quelque amertume provenant du souvenir des
luttes récentes et peut-être aussi de la crainte des difficultés à
venir. Pour bien montrer combien il prétendait représenter une
démocratie jusque dans ses formes extérieures, il simplifia, autant
que possible, la mise en scène des cérémonies coutumières. Il vint à
pied de son logis à la maison où se réunissait le Congrès, dans ses
vêtements ordinaires, escorté par un détachement de la milice et
accompagné des secrétaires de la Marine et des Finances, auxquels
étaient venus se joindre quelques-uns de ses amis politiques de la
Chambre des Représentants. D'ailleurs, son extérieur répondait assez
bien à son idéal politique. Jefferson était très grand, d'allure
timide, d'apparence froide, d'attitude réservée et ne donnant pas
l'impression d'un homme habitué au commandement.

Cet honnête homme, ce grand citoyen, qui fut surtout remarquable par
le caractère et les intentions, rêvait une ère de calme à
l'intérieur et une ère de paix à l'extérieur, qui permît aux
États-Unis de se développer sans entraves.

À l'intérieur, il eut à lutter contre les attaques de ses
adversaires politiques, à l'extérieur, il eut à faire face aux
exigences tour à tour coalisées ou rivales de la France, de
l'Angleterre et de l'Espagne, toujours à l'affût d'une occasion
propice dont la faiblesse de l'armée américaine leur permettrait de
profiter.

Précisément, au début de sa Présidence, Jefferson, dans une illusion
d'humanitarisme tout à son honneur, ne parle que de paix, de
réduction de dépenses, surtout pour l'armée et la marine. Ce
programme allait à l'encontre de celui des Fédéralistes. Eux, en vue
d'une guerre avec la France, en 1799, n'avaient pas dépassé le
budget de l'année et de la marine, de six millions de dollars. Pour
le moment, tout danger de guerre étant écarté, ce budget fut réduit
de moitié. Jefferson, par l'excès contraire, cherche à atteindre son
adversaire, à «plonger le fédéralisme dans un abîme où il fut
condamné à périr sans espoir de résurrection.»

Au moment même où le Président prenait ces mesures pacifiques, au
moment où, aux États-Unis, les ressources militaires étaient
réduites à leur minimum, Bonaparte négociait avec l'Espagne, en vue
de la rétrocession de la Louisiane.

Nous avons vu avec quelle cauteleuse habileté Godoy cherchait à
reculer l'heure de l'échéance qui, pour lui, sonnerait le glas de la
puissance espagnole. Mais ce n'était pas seulement le Prince de la
Paix qui mettait la patience du Premier Consul à une rude épreuve. La
résistance de Toussaint Louverture à Saint-Domingue était un facteur
important dont il fallait tenir compte, car il pouvait, selon les
circonstances, faciliter ou anéantir l'exécution des plans de
domination en Amérique, auxquels travaillait en secret le gouvernement
français. Si le chef des noirs était vaincu, rien n'empêcherait plus
le flot de l'envahisseur de se précipiter sur la Louisiane et de
remonter le Mississipi en une poussée irrésistible,--s'il réussissait,
au contraire, dans sa résistance, Bonaparte ne pouvait plus considérer
Saint-Domingue comme un point d'appui, une base d'action,--la première
étape menant à la Louisiane lui échappait et toutes ses forces
devaient être rappelées et concentrées en Europe où l'Angleterre,
suivant sa politique séculaire, cherchait à entraîner la France pour
l'empêcher d'agrandir ses colonies et de devenir une puissance
coloniale.

Jefferson se trouva donc en présence d'un grand danger, mais,
connaissant l'état insuffisant de la flotte et de l'armée, il
hésitait à exposer son pays aux aventures d'une guerre qui se
présentait dans des conditions peu favorables. Il ne fallait pas se
le dissimuler: sans les hésitations de Godoy et sans la résistance
de Toussaint Louverture, un corps expéditionnaire de plus de 10.000
Français, entraînés à l'école de Hoche et de Marceau, commandé par
un futur maréchal de France, aurait facilement occupé la
Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, avant seulement que Jefferson ait
pu rassembler une brigade de milice à Nashville.

Pour le grand républicain qui aimait la France, qui avait trouvé
chez elle les mêmes tendances libérales, les mêmes affirmations du
droit et de la justice, une pareille entreprise eût été contraire à
la politique française si régulièrement suivie depuis plus de
quarante ans. Il ne pouvait pas prévoir que, par la force des
choses, le Premier Consul allait reconstituer petit à petit ce que
la Révolution avait systématiquement détruit. En un mot, c'eût été
le renversement des alliances et, finalement, intéresser les
États-Unis à l'abaissement de la France et les contraindre à
s'appuyer sur la Grande-Bretagne.

C'est ce que Jefferson analysait clairement quand il écrivait à
Livingston, Ministre des États-Unis à Paris[29]:

«Il n'y a sur le globe qu'un seul point dont le possesseur soit
notre ennemi naturel et habituel: c'est la Nouvelle-Orléans. C'est
par là, en effet, et par là seulement que les produits des trois
huitièmes de notre territoire peuvent s'écouler... En nous fermant
cette porte, la France fait acte d'hostilité contre nous. L'Espagne
pouvait la garder encore pendant de longues années. Son humeur
pacifique et sa faiblesse devaient l'amener à nous accorder
successivement des facilités de nature à empêcher son occupation de
nous être trop à charge; peut-être même se serait-il produit avant
peu des circonstances en présence desquelles une cession aux
États-Unis serait devenue pour elle l'occasion d'un marché fort
profitable. Mais lorsqu'il s'agit des Français, la question change
de face. Eux, ils sont d'une humeur impétueuse, d'un caractère
énergique et turbulent; nous, malgré nos goûts tranquilles, malgré
notre amour pour la paix et pour la poursuite de la richesse, nous
sommes aussi arrogants, aussi dédaigneux de la richesse acquise au
prix de l'honneur, aussi énergiques, aussi entreprenants qu'aucune
autre nation du monde. Établir un point de contact et de froissement
perpétuel entre des caractères ainsi faits, créer entre eux des
rapports aussi irritants, c'est rendre impossible l'amitié de la
France et de l'Amérique. La France et l'Amérique seraient également
aveugles, si elles se faisaient illusion à cet égard. Et, quant à
nous, il faudrait être bien imprévoyant pour ne pas prendre tout de
suite certaines précautions en vue de cette hypothèse. Le jour où la
France s'emparera de la Louisiane, elle prononcera la sentence qui
la renfermera pour toujours dans la ligne tracée le long de ses
côtes pour le niveau des basses mers; elle scellera l'union de deux
peuples qui, réunis, peuvent être les maîtres exclusifs de l'Océan;
elle nous contraindra à faire alliance avec la flotte et la nation
anglaises.»

[Note 29: _Works of Jefferson_, t. IV, p. 431 (18 avril 1802).]

Ces lignes résument excellemment la question. Livingston eut a
défendre ce point de vue à Paris. Mais quoique les hommes sérieux
qui entouraient le Premier Consul se montrassent peu disposés à
approuver une expédition aussi aventureuse[30], il n'y avait pas à
espérer qu'on pût exercer une influence directrice, décisive, sur la
volonté du maître. Une seule perspective pouvait faire modifier ses
intentions: un événement européen rejetant au second plan l'aventure
américaine.

[Note 30: Livingston au Secrétaire d'État, le 1er septembre 1802,
_American State Papers_, t. II, p. 525.]

Cet événement fut le traité d'Amiens.

Mais avant de se trouver devant un fait accompli, qu'il ne pouvait
prévoir, Jefferson voulut essayer la conciliation pour éviter la
guerre et, dans le cas où elle serait inévitable, pouvoir la faire
avec quelque chance de succès. Il résolut donc d'envoyer en Europe
un ambassadeur extraordinaire qui eut pour mission de traiter
d'abord avec Bonaparte et, s'il n'y réussissait pas, de sonder les
cours de Londres et de Madrid. Son choix tomba sur James Monroe qui
devait s'entendre avec Livingston, le Ministre américain à Paris,
pour décider le Premier Consul à céder aux États-Unis la
Nouvelle-Orléans et les Florides.

«La fermentation des esprits croît dans nos contrées de
l'Ouest,--écrivait Jefferson à Monroe.--Elle est stimulée par les
intérêts mercantiles et même par ceux de l'Union en général, au
point de mettre la paix en danger. Dans notre situation prospère,
nous devons prévenir ce malheur, le plus grand de tous, et vous
demander un sacrifice temporaire. Je vais vous charger d'aller
remplir une mission extraordinaire en France, et demain je fais
connaître au Sénat que je vous nomme. Vous ne pouvez refuser car
toute notre espérance est en vous. Attendez deux jours, à Richmond
ou Albermarle, la décision du Sénat. Passez la nuit et le jour à
arranger vos affaires pour une absence qui sera peut-être courte,
peut-être longue.»

Le 13 janvier, le Président écrivait encore à Monroe une missive
plus pressante et plus explicative:

«Hier, n'ayant pas le temps d'écrire, je vous ai envoyé
l'approbation, donnée par le Sénat, à votre nomination. La
suspension de notre droit d'entrepôt à la Nouvelle-Orléans a porté
l'agitation publique au plus haut degré. Elle est fondée dans le
pays de l'Ouest sur des motifs justes et naturels. Des remontrances,
des mémoires circulent de tous côtés et sont signés par tous les
habitants. Le parti que nous prenons n'étant pas connu, l'inquiétude
ne se calme pas. Il faut faire connaître quelque chose de positif
pour apaiser ce trouble. Le dessein que nous avons formé d'acquérir
la Nouvelle-Orléans et les Florides peut recevoir tant de
modifications, qu'il n'est pas possible de les exprimer à notre
Ministre ordinaire en France, par des instructions et par une
correspondance. Il importait donc de lui adjoindre un Ministre
extraordinaire, ayant des pouvoirs discrétionnaires, bien pénétré de
notre dessein et en état d'entendre et de modifier en conséquence
toutes propositions qui lui seraient faites: cela ne peut avoir lieu
que dans une suite de discussions orales. L'envoi d'un Ministre une
fois arrêté, il ne pouvait y avoir deux opinions sur le choix de la
personne. Vous possédez la confiance sans bornes de l'administration
et celle des habitants de l'Ouest. Tous les yeux sont fixés sur
vous: si vous n'acceptiez pas, le chagrin serait grand et porterait
atteinte à la haute considération dont vous jouissez. En vérité, je
ne sais rien qui pût produire autant de sensation, car de
l'événement de cette mission dépendent les futures destinées de
cette république. Si nous ne pouvons, au prix que coûterait
l'acquisition qu'il s'agit de faire, nous assurer une paix
perpétuelle et l'amitié de toutes les nations, il convient de nous
préparer à la guerre; car elle ne peut être éloignée. Si vous veniez
à échouer dans la négociation sur le continent, il serait peut-être
nécessaire de passer en Angleterre. C'est alors que nous nous
verrions embarrassés dans la politique européenne, aux dépens de
notre bonheur et de notre prospérité. Cela ne peut être prévenu que
par le succès de notre mission. Je sens qu'après être entré dans une
autre carrière, vous avez à faire un grand sacrifice. Mais il est
des hommes nés pour le service public. La nature, en les créant pour
rendre de grands services à l'humanité, leur a imprimé le sceau de
leur destinée et de leur devoir.»

Monroe était autorisé à offrir deux millions de dollars comme prix
de cette cession.

Cependant, contrairement à ces dispositions pacifiques qui
prétendaient régler ces délicates questions par un traité, un parti
s'était formé dans les provinces de l'Ouest dans le but de s'emparer
de la Nouvelle-Orléans par la force. Les Fédéralistes prirent la
direction de ce mouvement auquel M. Livingston lui-même accordait
son approbation, ne croyant pas qu'il serait possible de réduire
l'intransigeance du Premier Consul en faveur d'un arrangement à
l'amiable.

Bonaparte, en hâtant les préparatifs des forces nouvelles qu'il
destinait à Saint-Domingue et à la Louisiane, avait naturellement
attiré l'attention soupçonneuse de l'Angleterre. L'armée française,
une fois débarquée en Amérique, ne se contenterait certes pas
d'atteindre le but officiellement proclamé; elle ne résisterait pas
à la tentation de s'emparer des colonies anglaises du golfe: la
Jamaïque, les Antilles anglaises n'étaient plus en sûreté. Et même,
tout le commerce des vice-royautés espagnoles en Amérique risquait
de tomber entre les mains des Français.

L'Angleterre était frémissante. L'ancienne rivalité avec la France
renaissait des mêmes causes et, cette fois encore, c'est l'Amérique
qui en est le prétexte. Bonaparte fut obligé de suivre le courant
et, malgré son désir de donner libre carrière à son génie dans les
vastes espaces du Nouveau-Monde, il dut porter tous ses efforts sur
l'Europe.

Le 20 février 1803, le Premier Consul, dans son exposé de la
situation adressé au Corps Législatif, se plaignit des intrigues de
l'Angleterre et accusa le cabinet de Londres de ne pas exécuter le
traité d'Amiens. La réponse fut catégorique. Le 8 mars, dans un
message belliqueux, le roi d'Angleterre disait: «Je suis informé des
préparatifs considérables qui se font dans les ports de Hollande et
de France et quoiqu'on m'assure qu'ils ont les colonies françaises
pour objet, j'ai dû prendre des précautions pour la sûreté de nos
domaines, l'honneur de ma couronne et les intérêts de mon peuple.»

L'Angleterre faisait immédiatement procéder à des armements
considérables, en réponse à ceux qui se préparaient dans les ports
de France et de Hollande: dix mille hommes de mer furent levés.
L'atmosphère était pleine de menaces. La guerre semblait imminente.
Malgré les assurances de l'ambassadeur anglais, Lord Withworth, le
Premier Consul y croyait. Mais, pour la première fois, il paraissait
hésiter. Cette hésitation, certes, ne venait pas de la crainte de
n'être pas prêt, ou de l'appréhension d'une défaite: elle venait,
sans doute, du regret d'être obligé de diriger contre l'Angleterre
des forces destinées à opérer en Amérique. Le rêve de travailler en
grand dans un continent neuf, encore en voie de formation, où un
génie militaire et administratif pourrait facilement poser les bases
d'un empire, ce rêve s'évanouissait devant la nécessité de faire
face à des dangers plus proches que la situation géographique du
pays et la rivalité de l'ennemi séculaire rendaient redoutables.

Avec son coup d'oeil perspicace, Bonaparte vit immédiatement qu'il
fallait renoncer à la Louisiane.

L'expédition destinée à l'Amérique était pourtant en bonne voie de
préparation. À côté de l'ambition personnelle de Bonaparte, qui,
entretenue par Talleyrand, voyait dans cette expédition le point de
départ de conquêtes plus importantes, il ne faut pas oublier que le
sentiment patriotique français ne s'était jamais éteint dans cette
belle colonie, il ne faut pas oublier que, pendant les dix dernières
années, il y eut des manifestations en faveur de la France, qui
légitimaient son intervention.

Dès 1790, des Odouarts-Fantin remettait à l'Assemblée nationale une
pétition des habitants qui demandaient à être réunis à la
mère-patrie.

Pendant la Révolution, le Comité de Salut Public, désireux de
réparer l'indifférence du gouvernement des Bourbons envers les
Français de la vallée du Mississipi, voulut leur témoigner de
nouveau tout l'intérêt dont ils jouissaient toujours en France;
Volney fut désigné pour aller, comme naturaliste, se renseigner sur
la situation générale de l'Amérique.

En janvier 1794, Mahlberger, capitaine d'artillerie de la compagnie
de la Charente, demanda, au nom de quelques actionnaires, «200
hommes, 80 canonniers, 1 pièce de 12, 1 pièce de 8, 2 obusiers pour
aller intercepter le Mississipi en passant par le Maryland, le fort
Pitt, l'Ohio jusqu'à l'anse de la Graisse occupée par les
Espagnols.... Le soussigné, à son passage à la Nouvelle-Orléans,
avait été chargé d'une pétition de plus de 1.500 personnes, riches
habitants, pour réclamer les secours de la Convention nationale pour
être réunis à la mère-patrie dont ils ont été séparés par la
trahison du Ministre Choiseul qui les a lâchement vendus pour huit
millions... À défaut de la Louisiane, ajoute-t-il, l'expédition
pourra s'emparer de la Trinité[31].»

[Note 31: BARON MARC DE VILLIERS DU TERRAGE: _Les dernières années
de la Louisiane._]

Tels projets d'invasion, sous une forme ou sous une autre,
ressemblent aux tentatives faites par Genet. En tout cas, depuis ce
moment, nos dirigeants ne renoncent plus à l'espoir de rentrer en
possession de la Louisiane. Carnot lui-même se fait le défenseur
d'un projet d'annexion. Barthélemy, notre plénipotentiaire aux
négociations de Bâle, fut chargé de demander à l'Espagne la
rétrocession de la Louisiane et de Saint-Domingue en échange de
Fontarabie et de Saint-Sébastien. Nous avons vu qu'il ne put obtenir
qu'une partie de Saint-Domingue. En 1797, le Directoire dut prendre
des mesures pour empêcher les Anglais d'envahir la Louisiane. Le
fils du général Collot présenta un mémoire pour être autorisé à
lever, au nom de la France, un corps de Canadiens. Un nommé Magdett
proposa même de s'emparer de la Louisiane et de soulever l'Irlande,
an VII et an VIII[32].

[Note 32: _Archives du Ministère des Colonies._]

Sur ces tentatives et ces velléités, Bonaparte greffa son projet
plus grandiose et mieux conçu. Le traité de Mortefontaine avait
rétabli les relations avec les États-Unis et le traité de
San-Ildefonse avait obligé l'Espagne à accepter les conditions d'une
rétrocession. À l'heure où nous sommes parvenus, était réuni à
Helvoett Sluys, près de Rotterdam, un corps de troupes qui, pendant
quelque temps, fut désigné sous le nom d'expédition de Flessingue.
En réalité, il était destiné à la Louisiane et toutes les mesures
avaient été prises en vue d'un établissement solide et définitif.

Voulant éloigner Bernadotte, le Premier Consul le désigna d'abord
comme capitaine général de la Louisiane, mais Bernadotte ayant émis
des prétentions inacceptables, le général Victor fut nommé à sa
place.

Une somme de 2.686.000 fr. avait été prévue, plus 486.235 fr. pour
l'affrètement des navires du convoi dont voici le détail d'après de
Villiers du Terrage[33]:

  La Wilhelmina         458 tonnes.
  La Marta Marguerita   436   »
  L'Hanseatischband     416   »
  La Colombia           320   »
  La Minerve            298 tonnes
  La Pallas             250   »
  Le Hampden            254   »
  La Providence         708   »
  Le Lexington          290   »
  L'Américain           376   »
                     -------------
             TOTAL    3.806 tonnes à 44 fl. = 167.464 fl.
                     -------------
  Les Deux Catherines   560 tonnes
  Le Cicéro             318   »
                     -------------
                        878 tonnes à 40 fl. =  35.120.
                     -------------
      Gratification   3.397 tonnes à  5 fl. =  16.985.

  Au commissaire de la marine, Couderc          6.587.

                        TOTAL   226.156 fl. = 486.255 t.

[Note 33: Baron MARC DE VILLIERS DU TERRAGE: _Op. cit._]

Pour préparer la venue des Français et se faire bienvenir auprès des
sauvages, on réunit, conformément aux conseils de l'interprète
Fournerel, de nombreux cadeaux en fusils, carabines, sabres, objets
d'habillement, accompagnés d'un lot de médailles destinées aux
grands chefs des sauvages. Cette médaille portait l'effigie du
Premier Consul et au revers: «À la Fidélité[34].»

[Note 34: Cette pièce commandée au graveur Adrien est devenue très
rare; elle se trouve au Musée de la Monnaie, de Paris.]

Dès le 24 septembre 1802, un décret organise le pouvoir militaire et
civil à la Louisiane. Les fonctionnaires de tous ordres doivent être
répartis comme suit:

     Un capitaine général (Victor), au traitement de 70.000 fr.
     plus celui de son grade en non activité.

     Un général de brigade, lieutenant du capitaine général
     (Cassague) avec 5000 fr. de supplément de traitement.

     Deux généraux de brigade. Deux adjudants commandants. Un
     commandant d'armes de 2e classe. Deux commandants de 4e
     classe. Un chef de bataillon d'artillerie. Un chef de
     bataillon du génie.

     Deux ingénieurs géographes. Un capitaine de port. Sept
     officiers de santé. Quatre pharmaciens.

     Un préfet colonial (Laussat) au traitement de 50.000 fr.

     Un grand juge (Aimé), au traitement de 36.000 fr.

     Un sous-préfet de la Haute-Louisiane (Charles Maillard), au
     traitement de 6075 fr.

     Un commissaire, chef d'administration (Mollet).

     Un commissaire inspecteur (Grandpré).

     Deux sous-commissaires. Deux commissaires principaux. Deux
     gardes-magasins. Un directeur des domaines. Deux arpenteurs.
     Un directeur de douane. Un receveur payeur général
     (Peyrusse). Deux économes. Un jardinier-botaniste.

Les lois françaises devaient être appliquées en Louisiane et un
décret de nivôse ordonnait «l'incorporation immédiate dans les
troupes de la République de tous les individus sans aveu et moyen
d'existence qui débarqueront dans la colonie.»

Rien n'avait été oublié et on sent qu'une direction administrative
de premier ordre avait présidé à cette organisation militaire et
civile qui méritait un meilleur sort que celui qui lui était
réservé.

En effet, malgré l'activité et la hâte déployées pour aboutir le
plus vite possible, les armements subissaient des retards; on était
déjà en février 1803 et la flotte restait encore bloquée par les
glaces dans le Haringvliet. Le général Victor s'impatientait. Le 12
février le Ministre rédigeait une note se terminant par ces mots:

«...Les glaces retenant l'expédition du général Victor, lui donner
ordre de ne mener à la Louisiane que trois bataillons, savoir: un de
la 17e de ligne et deux de la 54e et de les porter au complet de
guerre.»

Enfin, le 10 mars: «Je compte incessamment recevoir la nouvelle de
votre départ».

L'ordre allait être donné, tous et tout étaient prêts quand un
courrier arriva, bride abattue, apportant cette dépêche du Ministre:

                                    _13 floréal an XI_ (_3 mai_).

     «L'expédition qui avait été préparée à Helvoett Sluys,
     citoyen, n'aura pas lieu, et, à la réception de cette
     lettre, vous ferez cesser immédiatement toutes les dépenses
     qu'elle continuait d'occasionner et les troupes seront
     débarquées»...

Quelle était la cause de ce revirement subit et pour quelles raisons
la direction imprimée aux événements changeait-elle si brusquement?

On l'a déjà dit: la nécessité, pour le Premier Consul, de faire face
à l'Angleterre et de renoncer, par conséquent, à la Louisiane pour
concentrer toutes ses forces sur le continent.

L'inquiétude et la menace croissaient de l'autre côté du détroit.

À Londres, écrivains et orateurs tenaient le peuple en haleine. Un
membre du Parlement anglais avait dit ces paroles:

«La France nous oblige de nous ressouvenir de l'injure qu'elle nous
a faite, il y a vingt-cinq ans, en s'alliant à nos colonies
révoltées. Jalouse de notre commerce, de notre navigation, de notre
opulence, elle veut les anéantir. Les entreprises du Premier Consul
à la suite d'une paix trop facilement faite nous forcent de nouveau
d'en appeler aux armes. L'ennemi s'approprie, par un trait de plume,
des territoires plus étendus que toutes les conquêtes de la France
pendant plusieurs siècles. Il hâte ses préparatifs. N'attendons pas
qu'il nous attaque; attaquons les premiers.»

Dans une conférence qui eut lieu aux Tuileries, le Premier Consul
répondit sur le même ton aux conseillers qui penchaient encore vers
la conciliation que, si immédiatement, on ne prenait pas des mesures
décisives contre la puissance anglaise, cette nation assujettirait
tout l'Univers à sa domination.

Et il ajouta:

«Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de
l'Angleterre, il faut la contrepoiser par une puissance maritime qui
devienne un jour sa rivale: ce sont les États-Unis. Les Anglais
aspirent à disposer de toutes les richesses du monde. Je serai utile
à l'Univers entier, si je puis les empêcher de dominer l'Amérique
comme ils dominent l'Asie!»

Sa pensée se précisait.

Dans la guerre qui allait éclater, la Louisiane pouvant lui échapper
au profit de l'Angleterre, il fallait prendre les devants et céder
cette belle province aux États-Unis.

À partir de ce moment, Talleyrand se montra moins intransigeant avec
M. Livingston; il lui adresse, le 24 mars 1803, une lettre dans
laquelle il exprime les sentiments de sympathie du gouvernement
français à l'égard de la république soeur et l'empressement avec
lequel le Premier Consul recevra le Ministre extraordinaire envoyé
par Jefferson: M. Monroe.

Quoique peu enclin à changer d'opinion après s'être arrêté à celle
qu'il estimait la meilleure, Bonaparte aimait cependant, dans les
cas graves, à prendre l'avis des spécialistes. En l'occurrence, il
eut recours à deux de ses ministres, Barbé de Marbois et Decrès, qui
avaient vécu aux États-Unis et connaissaient l'état du pays, sa
politique, ses besoins, ses aspirations. Le dimanche de Pâques de
l'année 1803, il les réunit dans son cabinet, à Saint-Cloud, et leur
exposa l'affaire avec logique et passion. Cet exposé est, pour ainsi
dire, une justification du parti auquel il allait s'arrêter et comme
un résumé des différentes étapes par lesquelles avait passé la
rivalité franco-anglaise en Amérique. Il se complut à le rappeler et
à expliquer les raisons qui modifiaient, en ce moment, son opinion,
en ce qui concernait la Louisiane. Cette Louisiane, en effet, à la
désinence si française, qui perpétuait encore aujourd'hui la gloire
du grand roi, n'avait été retranchée du patrimoine français que par
la faute des négociateurs du traité en 1763. Ce traité venait
d'être annulé par un autre traité. Mais si, à la veille de rentrer
en possession de la vallée du Mississipi, celle-ci doit de nouveau
échapper à la France, sous aucun prétexte il ne faut laisser les
Anglais en devenir les maîtres. Les Anglais avaient successivement
enlevé à la France, le Canada, l'Île Royale, Terre-Neuve, l'Acadie,
sans compter les opulentes colonies de l'Asie. La conquête de la
Louisiane leur serait facile, étant donné l'état de leur flotte qui
possédait déjà vingt vaisseaux dans le Golfe du Mexique. Aussi
fallait-il se hâter et, avant même de commencer les hostilités,
soustraire la Louisiane aux attaques de l'ennemi, ce qui ne pouvait
se faire qu'en la cédant aux États-Unis. Cette politique allait à
l'encontre de celle du Directoire et M. de Talleyrand devait
renoncer à son attitude hostile à l'égard des citoyens libres de la
libre république. Tout l'échafaudage chimérique, qu'il avait élevé
dans son imagination, croulait sous le souffle réaliste qui dressait
l'un en face de l'autre, Bonaparte et Pitt.

Barbé de Marbois partagea l'avis du Premier Consul. Il donna, à
l'appui de sa manière de voir, des arguments qui ne firent
qu'accentuer un parti déjà irrévocablement pris. Ces arguments se
basaient sur la nécessité de sacrifier bénévolement ce que l'on ne
peut conserver. La Louisiane n'était pas en état de se défendre
contre des forces navales supérieures. Le pays tout entier, malgré
les attaches françaises, était, en réalité une proie offerte à la
cupidité des Anglais,--une annexe aussi, nécessaire à l'extension
des Américains vers l'Ouest, à laquelle, un jour, on ne pourrait
s'opposer. Vouloir aller contre cette fatalité serait illusoire, car
ce serait tenter de refaire en un jour une politique qui avait
échoué depuis plus d'un siècle.

Bonaparte n'avait pas besoin d'être converti. Il écouta, pour la
forme, les doléances de ceux qui considéraient la cession de la
Louisiane comme une déchéance au point de vue commercial et
industriel,--de ceux aussi qui, s'inspirant toujours des idées de
Talleyrand, concluaient à la fondation d'une vaste colonie comme
déversoir pour les éléments troublés qui, au lendemain de la
Révolution, étaient encore un danger pour la mère-patrie. Ceux-là
ignoraient que, pour édifier une telle oeuvre, il était trop tard,
et que ce que les Puritains anglais avaient tenté et exécuté au
début du XVIIe siècle ne pouvait plus être recommencé, à peu près
dans les mêmes latitudes, par des révolutionnaires ou des émigrés
mécontents, au début du XIXe siècle.

Les nouvelles d'Angleterre devenaient de plus en plus agressives:
Bonaparte ordonna à Barbé de Marbois de se mettre en rapport avec
Monroe.

«Les incertitudes et la délibération ne sont plus de saison, lui
dit-il en substance.--Je renoncé à la Louisiane. Ce n'est pas
seulement la Nouvelle-Orléans que je veux céder, c'est toute la
colonie, sans en rien réserver. Je connais le prix de ce que
j'abandonne, et j'ai assez prouvé le cas que je faisais de cette
province, puisque mon premier acte diplomatique avec l'Espagne a eu
pour objet de la recouvrer. J'y renonce donc avec un vif déplaisir.
Nous obstiner à sa conservation serait folie. Je vous charge de
négocier cette affaire avec les envoyés du Congrès. N'attendez pas
même l'arrivée de M. Monroe; abouchez-vous dès aujourd'hui avec M.
Livingston; mais j'ai besoin de beaucoup d'argent pour cette guerre,
et je ne voudrais pas la commencer par de nouvelles contributions.
Il y a cent ans que la France et l'Espagne font à la Louisiane des
dépenses d'amélioration dont le commerce ne les a jamais
indemnisées. Des sommes ont été prêtées aux Compagnies, aux
agriculteurs et elles ne rentreront jamais au trésor. Le prix de
toutes ces choses nous est bien dû. Si je réglais mes conditions sur
ce que ces vastes territoires vaudront aux États-Unis, les
indemnités n'auraient point de bornes. Je serai modéré, en raison
même de l'obligation où je suis de vendre. Mais retenez bien ceci:
je veux cinquante millions, et à moins de cette somme, je ne
traiterai pas; je ferais plutôt quelque tentative désespérée pour
garder ces belles contrées. Vous aurez demain vos pleins pouvoirs».

Marbois vit d'abord Livingston, Ministre des États-Unis à Paris, en
attendant l'arrivée de Monroe.

À côté de ces réunions, de ces conciliabules, de ces conférences
concernant la cession de la Louisiane, dont nous avons essayé de
résumer les principales phases, se place une scène entre Bonaparte
et deux de ses frères, scène que Lucien raconte dans ses mémoires et
qui jette une lumière à la fois curieuse et comique sur les
relations du futur Empereur avec ses frères.

On n'a pas oublié que Joseph et Lucien Bonaparte avaient été mêlés à
la diplomatie de l'affaire de la Louisiane, le premier en signant le
traité de Mortefontaine avec les représentants des États-Unis, le
second, comme ambassadeur de France près la cour d'Espagne, en
signant le traité de San-Ildefonse qui stipulait la rétrocession de
la Vallée du Mississipi à la France.

Et maintenant que cette rétrocession allait être annulée, serait
annulée, en même temps, l'oeuvre des deux ambassadeurs improvisés.
Ce fut un rude coup pour leur vanité. Comment? Après les avoir
stylés, poussés, encouragés de toutes les façons pour qu'ils
menassent à bien une mission diplomatique assez délicate, à laquelle
le Premier Consul attachait la plus haute importance, on allait
faire bon marché de tous leurs efforts dépensés en pure perte, en
vue d'une négociation n'ayant plus aucune valeur?

Lucien Bonaparte, le frondeur, celui des frères de Napoléon qui, en
dépit des grandes richesses qu'il avait su accumuler de bonne heure,
prétendait demeurer un pur républicain et défendre même en face de
l'autocratie fraternelle, son indépendance personnelle, apprit la
nouvelle par Joseph. Ce dernier vint le prendre à son hôtel de la
rue Saint-Dominique, un soir de première aux Français où ils
devaient aller ensemble. Les idées qu'ils échangèrent au sujet de
l'aliénation de la Louisiane, tout à coup si chère à Lucien, firent
vite passer le temps et on dut renoncer au spectacle. Mais les deux
frères se donnèrent rendez-vous, pour le lendemain, chez le Premier
Consul, afin de savoir s'il était vraiment décidé à mettre son
projet à exécution et d'essayer de l'en détourner. Cette démarche,
en y réfléchissant, était bien superflue. Elle s'explique,
cependant, quand on songe qu'à cette époque, Napoléon traitait
encore Joseph et Lucien sur un pied d'intimité qui, tout en faisant
respecter les distances protocolaires, permettait parfois les
expansions familiales. Et puis, le Premier Consul avant d'être
Empereur, avait encore besoin de ménager certaines susceptibilités
et certaines influences.

Il était dans son bain, aux Tuileries, quand Lucien se fit annoncer.

On sait que Bonaparte prenait des bains fortement arrosés d'eau de
Cologne, ce qui était à la fois astringent, parfumé, et donnait au
liquide une opacité blanchâtre permettant tels ébats hygiéniques qui
n'offensaient pas la pudeur, quand il recevait des visites tout en
se livrant aux soins de sa toilette.

Les deux frères causèrent de choses et d'autres: l'un, sur un ton de
supériorité bienveillante; l'autre, sur un ton de respectueuse
ironie.

Ils parlèrent littérature, théâtre, poésie, analysant, en passant,
les oeuvres de Turgot, de Paoli, de Jean-Jacques; le temps
s'écoulait, l'heure du bain touchait à sa fin et Lucien n'avait pas
encore pu placer un seul mot concernant la Louisiane. Le valet de
chambre avait déjà préparé le drap précieux dans lequel il allait
envelopper l'auguste nudité de son maître, quand on frappa à la
porte. C'était Joseph.

--«Qu'il entre! dit le Premier Consul,--je resterai dans l'eau un
quart d'heure de plus.»

Aussitôt la question de la Louisiane fut entamée.

Joseph exprima son étonnement, Lucien son ahurissement, quand ils
apprirent que le Premier Consul, pour arriver à ses fins,
c'est-à-dire pour céder la Louisiane aux États-Unis, se passerait de
l'assentiment des Chambres. La discussion prit un tour agressif et
Bonaparte, devant l'insistance de ses frères, insistance qu'il
commençait à trouver déplacée, finit par leur jeter à la face ces
mots, sans s'inquiéter de la présence du valet de Chambre:

--«Et puis, Messieurs, pensez-en ce que vous voudrez, mais faites
tous les deux votre deuil de cette affaire; vous Lucien, pour la
vente en elle-même, vous Joseph, parce que je me passerai de
l'assentiment de qui que se soit, entendez-vous bien?»

Cette réponse eut le don d'exaspérer Joseph qui, s'approchant de la
baignoire, émit cette affirmation comminatoire:

--Vous ferez bien, mon cher frère, de ne pas exposer votre projet à
la discussion parlementaire, car je vous déclare que moi, le
premier, je me place, s'il le faut, en tête de l'opposition qui ne
peut manquer de vous être faite.

Le Premier Consul ayant fait comprendre qu'il se moquait de toute
opposition et que le projet conçu par lui, négocié par lui, serait
aussi ratifié et exécuté par lui tout seul, Joseph emporté par un
mouvement de colère irrésistible, répartit aussitôt:

--«Eh bien! moi, je te dis, général, que toi, moi, nous tous, si tu
fais ce que tu dis là, pouvons nous préparer à aller rejoindre dans
peu les pauvres diables innocents que tu as si légalement, si
humainement, si justement surtout, fait déporter à Sinnamary...»

Le coup porta.

Bonaparte, suffoqué d'indignation, se souleva un instant hors de sa
baignoire et s'y replongea avec une telle violence que l'eau en fut
précipitée en jets abondants, accompagnés de ces mots:

--«Vous êtes un insolent! Je devrais...

On n'entendit pas la fin de la phrase, tant les éclaboussures
humides firent de bruit et de dégâts. Le pauvre Joseph fut aspergé
de liquide et, sous cette douche inattendue, sa colère tomba comme
s'apaise le bouillonnement d'une soupe au lait brusquement enlevée
au contact de la flamme qui l'exaspère.

Les trois hommes, dont la dignité consulaire et parlementaire aurait
exigé un peu plus de dignité personnelle, se regardèrent avec des
mines de circonstance répondant aux caractères respectifs des
acteurs de cette scène qui, en tout autre lieu, eût été du plus haut
comique: le Premier Consul était pâle, Joseph était rouge et Lucien,
vierge de toute souillure humide, s'efforçait d'atténuer l'acuité de
son air gouailleur. Seul, le brave domestique, témoin involontaire
de tels écarts de langage et de tenue chez des maîtres auxquels il
accordait volontiers une essence quasi olympienne, se sentit
probablement atteint dans ses plus intimes croyances et, sous le
choc, tomba évanoui.

Cette réalité mit les choses au point.

Après avoir relevé et fait emporter le serviteur trop sensible,
Joseph se retira pour changer de vêtements, le Premier Consul sortit
de son bain et invita Lucien à l'aller attendre dans son cabinet de
travail.

Là, Bonaparte ayant recouvré tout son calme, voulut énumérer, de
nouveau, pour son jeune frère, les raisons péremptoires qu'il
pouvait invoquer pour justifier ce qu'il appelait plaisamment sa
«Louisianicide».

Lucien persistait à penser que «céder la Louisiane aux Américains
pour dix-huit millions était plus déshonorant que de la laisser
prendre en tel cas de guerre...» Mais Lucien ne savait pas encore
que cette guerre, Napoléon devait la faire, qu'il revenait, par la
force des choses, à la politique continentale au détriment d'une
politique coloniale et que, comme Louis XIV obligé d'abandonner
l'oeuvre de Colbert en Amérique, il devait aussi abandonner ses
projets sur Saint-Domingue et la Louisiane pour atteindre
l'Angleterre en Europe. Lucien refusa catégoriquement de l'appuyer
si la question devait être portée devant les Chambres et, à son
point de vue, il était nécessaire qu'elle le fût. Devant son frère,
il prétendait encore défendre son respect pour le Républicanisme et
pour la Constitution,--cette Constitution qu'il avait contribué à
faire accepter et, comme le Premier Consul le raillait vertement,
tournant en ridicule ces vocables dont il méprisait déjà la
signification, pour lui, surannée: Constitution! Inconstitutionnel!
République! Souveraineté nationale!... Grands mots, grandes
phrases...--Lucien n'hésita pas à faire connaître le fond de sa
pensée et répondit avec courage:

--«Je pense, citoyen Consul, qu'ayant prêté serment à la
Constitution du 18 brumaire, entre mes propres mains, comme
président du Conseil des Cinq-Cents, et vous voyant la mépriser
ainsi, si je n'étais pas votre frère, je serais votre ennemi...»

Cette attitude et cette menace mirent le comble à l'exaspération de
Bonaparte; il s'avança sur son frère et fit le geste de le frapper;
mais aussitôt maître de lui, il se ressaisit et lui jeta en plein
visage:

--«Mon ennemi, toi! je te briserais, vois-tu, comme cette boîte!»

Et, en même temps, il lança violemment sur le plancher la tabatière
qu'il tenait à la main et sur laquelle se trouvait le portrait de
Joséphine par Isabey. Ce bijou, aussi précieux par le contenu que
par le contenant, ne se brisa pas sur la couche épaisse du tapis,
mais sous la secousse brutale, le portrait se détacha du couvercle.
Lucien se baissa pour le ramasser et présenta l'objet d'un air
intentionnellement respectueux, disant:

--C'est dommage, c'est le portrait de votre femme que vous avez
brisé, en attendant que vous brisiez son original[35]...

[Note 35: «En 1819 ou 1820, notre belle-soeur, la reine Hortense,
nous raconta à Rome que l'Impératrice Joséphine avait été fort
alarmée par la catastrophe de son portrait.»

«Joséphine, comme la plupart des Créoles, était très superstitieuse.
En ce temps-là, elle vivait dans la crainte presque continuelle que
le Premier Consul, désirant avoir des enfants qu'elle n'était plus
en état de lui donner, n'en vint à un divorce. Il en avait été
question en rentrant d'Égypte, sous prétexte, non de stérilité, mais
de légèreté de conduite...»

«Au temps de la tabatière brisée, Joséphine, pleine de confiance en
Mlle Lenormand déjà fameuse tireuse de cartes, mais qu'elle
contribua beaucoup à mettre à la mode, l'alla consulter.»

«Elle proposa de couvrir le portrait qui avait couru le risque
d'être brisé, d'un autre absolument pareil et peint également par
Isabey.»

«On nous dit que la boîte à double portrait est aujourd'hui entre
les mains de la duchesse de Bragance, petite-fille de l'Impératrice
par son père Eugène Beauharnais.»

                             (_Note de la princesse de Canino_).]

J'ai rapporté ces incidents de famille qui auraient peut-être dû
rester ensevelis dans le secret des dieux,--c'est-à-dire, dans les
archives privées de Bonaparte--si l'indiscrétion des Mémoires publiés
et annotés ne les en avait pas fait sortir. Ils montrent, du moins,
combien l'affaire de la Louisiane avait occupé les esprits, combien
elle remuait d'intérêts des deux côtés de l'Atlantique,--intérêts
d'ailleurs de nature bien différente et les Louisianais qui
cherchaient à asseoir, d'une façon définitive, leur domination sur les
rives du Mississipi, auraient été bien étonnés d'apprendre qu'aux
Tuileries, dans la salle de bain et dans le cabinet de travail du
Premier Consul, des discussions, qui risquèrent de dégénérer en
pugilat, avaient eu lieu entre trois frères Bonaparte dont les
opinions opposées semblaient ponctuer la gamme montante passant par
ces trois états représentatifs de l'ambition de l'un d'eux:
républicanisme, constitutionalisme, césarisme.

Dans une atmosphère plus calme, commencèrent les pourparlers
officiels entre Livingston, Monroe et Marbois. Cependant là aussi,
quand il s'agit de percer le secret des négociations, on se trouve
devant une obscurité quasi mystérieuse: pas de rapport officiel, de
compte-rendu des réunions ou des discussions permettant de suivre la
marche des pourparlers. Pour cela, il faut consulter les papiers
personnels des contractants. On dirait une affaire privée dont on ne
veut ébruiter les difficultés. Mais, comme elle n'était pas menée
avec toute l'activité voulue par les négociateurs américains qui
cherchaient à étudier la place, le Premier Consul leur soumit par
l'intermédiaire de Marbois, dès le 23 avril (1803), le projet d'une
convention secrète[36].

[Note 36: _Correspondance_, VIII, 289.]

Par cette convention, dans le but d'éviter des malentendus au sujet
des articles II et V du traité de Mortefontaine et dans le but aussi
de fortifier les relations amicales, la République française était
prête à céder ses droits sur la Louisiane. En conséquence de cette
cession, la Louisiane, son territoire et ses dépendances devaient
être incorporés dans l'Union américaine et former successivement un
ou plusieurs états, conformément aux lois de la constitution
fédérale; en échange, les États-Unis devaient favoriser le commerce
français en Louisiane, le mettre sur le même pied que le commerce
américain, avec des entrepôts permanents sur six points du
Mississipi, auxquels répondait un droit permanent de navigation; de
plus, ils devaient prendre à leur compte toutes les dettes dues aux
citoyens américains d'après le traité de Mortefontaine.

Ce projet fut pris en considération par les plénipotentiaires
américains, dans ses grandes lignes. Livingston et Monroe
l'étudièrent de près; ils exprimèrent quelque divergence dans leur
appréciation, mais finirent par s'entendre en prenant l'article II
du traité de Mortefontaine comme base de la nouvelle convention. Le
29 avril, ils soumirent leur projet à Marbois: ils proposaient
d'offrir cinquante millions à la France, plus vingt millions pour
les dettes contractées par elle envers les citoyens des
États-Unis,--en tout soixante-dix millions. Marbois insista pour
avoir quatre-vingts millions. Après avoir résisté, le Américains
accordèrent ce chiffre et le projet ainsi péniblement mis sur pied
fut présenté le lendemain 30 avril au Premier Consul, qui l'accepta
dans son ensemble.

Les difficultés commencèrent lorsque, pour la rédaction du traité,
on se trouva devant la nécessité de précisions plus grandes. Les
Américains réclamaient, d'abord, une définition plus exacte des
frontières, laquelle définition copiée sur le traité de rétrocession
signé par Berthier, restait dans le vague, accordant à la Louisiane
l'étendue possédée par l'Espagne, telle que l'avait aussi possédée
la France; mais sous la domination française, la Louisiane
comprenait une partie de la Floride et toute la vallée de l'Ohio,
jusqu'aux Monts Alleghanys et le lac Érié. Il n'était plus question
de ces pays. À Livingston qui demandait des éclaircissements, il fut
répondu évasivement: le Premier Consul n'était pas fâché de laisser
planer quelque obscurité sur ces imprécises évaluations de limites.
Il s'ensuivit des discussions longues et parfois âpres. Les Florides
devaient être exclues du marché, mais Bonaparte promit d'appuyer le
droit des Américains auprès de l'Espagne, en cas de vente. En ce qui
concernait les indemnités à payer en Amérique, on ne trouva pas les
représentants de l'Union assez exigeants, des citoyens pouvaient se
prétendre lésés dans la suite, mais Livingston surtout et Monroe
avaient hâte d'en finir. Au-dessus des questions d'intérêt
financier, planait pour eux l'intérêt primordial de la patrie à
agrandir, d'autant plus que le moment était critique, que la paix ou
la guerre dépendait d'un geste et qu'avant tout il était urgent de
conclure[37].

[Note 37: _Livingston to Madison_, 3 mai 1804; _View of the Claims_,
etc... _by a citizen of Baltimore_, p. 75.]

La convention relative aux revendications ne fut signée qu'une
semaine après le traité de cession. Quelles que fussent les
critiques dont on accabla Livingston au profit de Monroe, il serait
parfaitement injuste de déprécier les services rendus par le
diplomate américain à son pays. Aucune négociation diplomatique
n'eut de résultats si importants, à un prix si minime. L'annexion de
la Louisiane fut, pour les États-Unis, un événement d'une portée
immense; elle modifia de fond en comble les visées politiques des
dirigeants, ouvrit des horizons infinis à des ambitions sans bornes
et, au point de vue historique, peut être placée sur le même rang
que la Déclaration de l'Indépendance, deux événements qui, dans
l'évolution nécessaire du pays, se relient l'un à l'autre, comme
l'effet à la cause.



CHAPITRE VI

LA LOUISIANE ET LES ÉTATS-UNIS.

     Situation des États-Unis au moment de l'achat de la
     Louisiane. -- D'ataviques influences rattachent l'Amérique
     du Nord à son pays d'origine. -- Impossibilité de
     s'abstraire de la politique européenne. -- Action
     réciproque. -- La cession de la Louisiane inaugure l'ère des
     relations internationales et des prétentions à devenir une
     puissance mondiale. -- L'incorporation d'un territoire
     nouveau soulève des difficultés constitutionnelles.


Au moment de la cession de la Louisiane, quelle était la situation
des États-Unis? Elle était encore précaire. Beaucoup avait été fait
mais beaucoup restait à faire. On n'en était qu'à l'aurore d'une
journée qui devait s'épanouir splendidement.

La grandeur de l'entreprise avait consisté, jusqu'à présent, dans la
réalisation d'une grande idée: l'affranchissement de la tutelle
anglaise.

Ceux qui s'y étaient employés avec l'habileté et le courage que l'on
sait constituaient une élite, c'est-à-dire, une minorité. Les
autres, suivant de plus ou moins loin, se confondaient dans la masse
ignorante, anonyme, dont l'ensemble formait une population d'un peu
plus de 5.000.000 d'habitants d'après le recensement de
1800,--population composée de blancs qui ne reculaient pas devant la
nécessité illogique d'exploiter quelques millions d'esclaves
nègres--nécessité d'ailleurs transitoire qui, plus tard, devait
aboutir à l'inéluctable conflit mettant aux prises, dans une lutte
effroyable, le Nord et le Sud.

Pour le moment, la situation matérielle et économique laisse
beaucoup à désirer. La puissance des États-Unis ne réside encore que
dans la volonté de la réaliser. Et cette volonté, qui s'est
manifestée surtout dans le domaine de la politique, a dû aller
d'abord au plus pressé.

La mise en valeur du sol n'avait pas pu être menée bien loin. Il
fallait, avant tout, être les maîtres de ce sol. Et malgré près de
deux siècles de luttes, le pays n'était pas entièrement conquis. La
forêt enserrait encore, de son mystère dangereux et attirant, les
centres habités; le minerai inutilisé dormait toujours dans son lit
de roches. Presque toute la population était agglomérée sur les
côtes où seul se rencontrait un peu de vie civilisée mais accentuant
périodiquement, dans ses manifestations essentielles, la tendance
inévitable de se développer vers l'Ouest.

La ville de New-York, quoique possédant un passé historique, ne
présentait pas beaucoup d'apparence de luxe et de richesse.
Philadelphie semblait avoir sacrifié à un plus grand souci de
l'esthétique et méritait d'avantage l'admiration des touristes[38].
Boston, le centre intellectuel, la Mecque littéraire et politique,
mal pavée, malpropre, avait toutes les allures d'une vieille ville
anglaise où l'on va faire son marché. Washington émergeait du sein
d'une solitude marécageuse, malsaine, où la Maison-Blanche, à moitié
édifiée, s'élevait non loin des rives du Potomac, entourée seulement
de quelques bâtisses minables où, pendant l'été de 1800, les membres
du Congrès trouvèrent chichement à se loger. L'apparence matérielle
de tous ces municipes semblait le symbole de la nationalité
américaine: un commencement, un effort pour se libérer d'ancestrales
influences vers une nouvelle conception de vie.

[Note 38: Mémoires du duc de Liancourt.]

Ce changement se pressentait plutôt qu'il ne s'affirmait sous des
formes concrètes. Pour le passant, le train ordinaire de l'existence
présentait encore l'aspect coutumier. Et le héros de Washington
Irwing, Rip van Winckle, se réveillant d'un long sommeil à peu près
en 1800, remarqua peu de modifications autour de lui, excepté sur
les emblèmes officiels où la tête du Président Washington avait
remplacé celle du roi Georges.

Les conditions économiques, en somme, avaient été très dures pendant
tout le XVIIIe siècle et la vie, en général, n'avait pas progressé
depuis les temps coloniaux.

Les hommes qui, par leur situation sociale, leur talent, purent
prendre la direction du mouvement, répondirent aux tendances
latentes, endormies dans les consciences, en s'efforçant d'imprimer
un cachet national aux manifestations essentielles d'une nation en
train de devenir et qui se cherchait encore. On put constater des
prétentions exagérées, parfois prématurées, dans la politique, dans
la société et dans la littérature. Mais, avant tout, il fallait
s'affirmer en face des empiétements de l'étranger et donner une
direction habile aux relations internationales dont le pivot
oscillait toujours, en ce qui concernait l'Europe, entre la France
et l'Angleterre.

C'était là la tâche principale, mais aussi le point faible et
difficile, les Américains, absorbés par tant de besognes immédiates,
s'étant longtemps habitués à considérer les affaires étrangères
comme négligeables,--les nations étrangères même comme n'existant
pas pour eux. D'après ce point de vue étroit et exclusif, leur
histoire, leur système politique, leur évolution sociale, tels les
produits d'un sol spécial, n'avaient rien à voir avec ce qui se
passait dans les autres pays. Ces expressions consacrées: «Vieux
Monde»,--«Nouveau Monde», devaient s'appliquer à deux formes
d'humanité absolument distinctes qui, ne se devant rien, avaient le
droit de s'ignorer.

Erreur dangereuse!

L'humanité, dans son ensemble, ne connaît pas une séparation aussi
absolue. Cette humanité est diverse dans ses types représentatifs,
depuis l'individu hostile à un individu, jusqu'à la collectivité
ennemie d'une autre collectivité, mais dans ses manifestations de
sympathie ou de haine, elle ne peut s'abstraire entièrement des
lointaines traditions dans lesquelles une de ses fractions retrouve
l'origine de sa mentalité,--elle ne peut s'affranchir de l'influence
des ancêtres, qui ont façonné la majorité des individus, sans
distinction de lieu et de temps, ou un groupement unique, même si ce
groupement s'est partagé en deux branches séparées.

Les illusions des Américains qui, pendant un temps, prétendaient ne
relever que d'eux-mêmes, ne sont donc pas admissibles. Pas plus
parmi les nationalités que parmi les espèces animales, il n'y a de
génération spontanée. Malgré les âpres revendications de la
politique des nationalités trop exclusives, aucun peuple ne peut
vivre longtemps sur son propre fonds et faire abstraction du
glorieux héritage mondial dont les acquêts successifs se sont
accumulés pendant près de deux mille ans.

Étant donnée, cependant, la situation géographique, les conditions
de développement, les grandes distances, si un groupement
d'individus a pu croire un instant, avec quelque apparence de
raison, à la possibilité de tirer tout de soi et de ramener tout à
soi, ce fut, certes, le groupement dont nous nous occupons. Il ne
l'a pas pu plus que les autres,--d'abord, parce que c'eût été son
arrêt dans le progrès, ensuite, parce qu'il contenait en lui
d'immenses forces d'absorption et d'expansion:

En effet, dès que les Américains se trouvèrent en présence de
questions politiques plus compliquées, ils comprirent que, malgré la
séparation momentanée, une solidarité a toujours existé entre eux et
l'évolution de l'activité européenne.

Après avoir coupé tout lien les rattachant à l'Europe et,
principalement, à cette partie de l'Europe dont ils avaient un jour
fait partie intégrante, les Américains s'aperçurent, un beau matin,
qu'ils ne faisaient que continuer, à une date différente, le geste
esquissé par des Anglais du XVIIe siècle, et aussi, que, dans les
manifestations spéculatives de la pensée, ils ne faisaient que
s'inspirer des plus importantes manifestations de la pensée
européenne.

Il est donc évident qu'ils ne pouvaient pas demeurer étrangers et
indifférents à l'histoire du Vieux Monde, dans les temps
antérieurs,--et qu'ils seraient appelés, d'un jour à l'autre, à
jouer un rôle dans l'histoire qui se préparait pour les temps à
venir.

Dans le passé, à mesure qu'ils s'en éloignaient, ils trouvaient des
points de repère, des noms glorieux dont leurs noms obscurs étaient
comme un prolongement partiel. En effet, Guillaume le Conquérant
n'a-t-il pas conquis pour eux? La grande Élisabeth n'a-t-elle pas
été leur reine? Et Shakespeare n'a-t-il pas été leur poète? Cela est
tellement vrai que, malgré la scission politique et intellectuelle
qui, à partir d'une certaine époque, s'accentue entre les citoyens
de l'Amérique septentrionale et les sujets de Sa Majesté
britannique, les premiers écrivains qui cherchèrent à créer une
littérature nationale, à tendance exclusivement américaine, ne
peuvent se dégager de l'empreinte ancestrale et nous voyons, par
exemple, Nathaniel Hawthorne, auteur essentiellement américain, d'un
cachet original directement inspiré du puritanisme, ne pouvoir
écrire sur l'Angleterre sans l'appeler: «Our old Home.»

Si, au point de vue diplomatique, l'Amérique prétendit ainsi longtemps
demeurer isolée des mouvements plus ou moins importants qui se
produisaient en Europe, cette fierté bien relative contenait une
grande part d'illusion. Le terme «Nouveau Monde» ne peut s'appliquer
qu'aux conditions matérielles du pays, aux conditions spéciales
imposées par la flore et la faune, mais en réalité, tout le reste,
sous des dehors plus primitifs, était aussi vieux que la vieille
Angleterre. Qu'ils le voulussent ou non, les Américains, même à leur
insu, furent mêlés, de tout temps, aux querelles internationales qui
bouleversaient l'Europe. Dès le début, l'établissement des Colonies
occasionna de longues luttes entre l'Angleterre, la France et
l'Espagne. Les traités de Ryswick (1697), d'Utrecht (1713),
d'Aix-la-Chapelle (1748), de Paris (1763), tous traités qui avaient
mis fin à des contestations d'aspect essentiellement européen,
contenaient cependant des clauses relatives à des territoires situés
en Amérique. La guerre de Sept Ans qui, en Europe, avait pour cause la
rivalité de deux monarchies de droit divin, débuta, en Amérique en
1754, par un fait d'armes du colonel Georges Washington. Enfin, en
combattant pour l'indépendance, les fondateurs de la République
américaine mirent de nouveau face à face les deux peuples rivaux qui,
après s'être disputé la domination des mers, retrouvaient leur
rivalité dans les grandes entreprises coloniales.

Mais tels contacts avec la politique européenne, qui obligeaient un
peu malgré eux les Américains à élargir leur champ d'action, ne
répondaient encore qu'à des nécessités indirectes. Avec le traité de
la Louisiane, l'action devient, pour ainsi dire, directe; les
intérêts immenses qui en découlent pour les États-Unis leur
promettent un développement infini; désormais, ce ne sera pas
seulement leur politique qui doit suivre les fluctuations de la
politique européenne,--c'est cette dernière qui doit compter souvent
avec les exigences de la politique américaine.

Ainsi, le Premier Consul, pour mieux atteindre l'Angleterre,
l'attaque en Europe et la diminue en Amérique, en ouvrant, pour les
États-Unis, l'ère des agrandissements territoriaux destinés à
recevoir l'afflux des nombreux immigrants et à provoquer cette
poussée formidable qui, dans toutes les branches de l'activité
humaine, transforma de vastes étendues désertes et inexploitées en
la ruche admirable où palpite et s'agite une démocratie en travail
et en lutte.

D'autre part, si la cession de la Louisiane inaugura, pour les
États-Unis, la série des relations internationales leur permettant
de devenir une puissance mondiale, cette cession souleva aussi à
l'intérieur du pays des questions constitutionnelles qui remirent
aux prises l'âpre hostilité des partis.

Et d'abord, rendons-nous compte de l'importance de l'acquisition:
elle comprend tous les États de l'Arkansas, Missouri, Iowa,
Nebraska, Dakota septentrionale et méridionale, une partie des États
de Minnesota, Kansas, Colorado, Montana, Wyoming, la Louisiane
proprement dite, tout le territoire indien et une partie du
territoire d'Oklahoma. La superficie de ces États était sept fois
plus grande que la Grande-Bretagne et l'Irlande, quatre fois plus
grande que l'Allemagne, l'Autriche ou la France; trois fois plus
grande que l'Espagne et le Portugal; sept fois plus grande que
l'Italie et deux fois plus que l'Égypte; dix fois plus grande que la
Turquie et la Grèce; trois fois plus grande que la Suède et la
Norvège et à peu près six fois plus que le Japon. En résumé: la
Grande Bretagne, l'Allemagne, la France, l'Espagne et l'Italie
réunies, répondaient à peine à l'étendue de cette vaste succession
de pays.

C'était beaucoup pour les facultés d'assimilation d'une
confédération d'États qui n'en était encore qu'au début de sa
carrière constitutionnelle. À peine arrivait-on à s'entendre au
sujet de l'administration, des droits plus ou moins étendus et
réciproques des Parlements particuliers et du Congrès et
quelques-uns s'effrayèrent des difficultés qu'allait faire surgir ce
subit accroissement de territoires qui viendraient ajouter aux
difficultés, aux contestations, aux délicates questions d'initiative
et d'entreprise politique appartenant à chaque état pris en soi ou à
l'Union entière prise dans son ensemble.

Ce fut une occasion propice pour les Fédéralistes de relever la
tête.

Le président Jefferson et ses représentants, Livingston et Monroe,
furent critiqués dans leur empressement patriotique à signer un
traité qu'ils croyaient avantageux, mais qui, pour être valable,
devait avoir l'assentiment du Congrès. Or, pour ne pas laisser
passer une occasion qui ne se serait sans doute plus représentée,
les hommes intelligents et judicieux appelés à discuter avec les
représentants de Napoléon n'avaient pas jugé nécessaire de se munir
de cet assentiment.

Quand on en discuta le bien fondé, des citoyens d'une notoriété et
d'une autorité incontestables, tels Pickering, Griswold et d'autres,
émirent des doutes sur la validité du traité et sur l'opportunité de
l'agrandissement qui en fut la conséquence. Le débat commença à la
Chambre le 24 octobre 1803, dans un désarroi de l'opinion où
républicains et fédéralistes changèrent réciproquement leur fusil
d'épaule. Des fédéralistes avérés comme Gouverneur Morris abondèrent
dans le sens des républicains avancés, partisans résolus de
Jefferson.

Au point de vue strict du droit constitutionnel, les objections
étaient nombreuses et judicieuses.

L'article 3 du traité spécifiait que les habitants du territoire
cédé seraient incorporés dans l'Union.

Or, ni le Président du Sénat, ni le Président du Congrès n'étaient
qualifiés pour ratifier une pareille incorporation. D'après la
constitution, il fallait le consentement particulier de chaque état
pour qu'une contrée étrangère pût être admise comme un membre de
l'Union. En principe, d'ailleurs, l'essence même d'un gouvernement
républicain s'oppose à ce que l'étendue de son territoire soit
démesurément agrandie, car plus cette étendue s'accroît, plus
s'accroissent aussi les difficultés suscitées par la divergence des
origines et des coutumes. Ceux qui ne reconnaissaient pas la
nécessité inévitable de s'étendre vers l'Ouest, seule condition
pourtant d'une expansion future et systématique, craignaient que les
États de l'Est en fussent diminués dans leur importance et n'en
vinssent à former un empire séparé et indépendant. Et même, sans
envisager une telle séparation comme fatale, les citoyens qui
émigreraient vers ces vastes contrées seraient tellement éloignés de
la capitale de l'Union, qu'ils finiraient par se soustraire à tout
contrôle gouvernemental, au point de devenir, pour les compatriotes
de l'Est, des étrangers ayant à défendre des intérêts contraires aux
leurs.

À toutes ces raisons qui émanaient d'une conception logique mais un
peu étroite, on pouvait opposer la faculté accordée au Congrès
d'agrandir le territoire quand il s'agissait du bien-être général et
de la défense nationale. Dans ces conditions, une annexion était
parfaitement légale et à ceux qui demandaient avec ironie s'il ne
serait pas possible d'annexer aussi légalement l'Angleterre ou la
France, Randolph fit cette réponse un peu naïve mais décisive: «Nous
ne pouvons pas, parce que nous ne pouvons pas.»

On cherchait de mauvaises raisons et on donnait de mauvaises
explications.

Pourquoi ne pas aller jusqu'à l'absurde et préconiser l'annexion de
quelque nation étrangère de plus de 10 millions d'habitants--l'Afrique
par exemple--et exposer de la sorte les annexeurs à être mangés par
les annexés? On discutait dans le vide.

En réalité, ces discussions ne portaient que sur des subtilités
constitutionnelles. Au fond, on était d'accord sur le résultat
acquis: on était divisé sur la manière d'envisager la méthode
employée pour arriver à ce résultat. La vieille querelle des
Républicains et des Fédéralistes renaissait.

La Louisiane, en effet, ne pouvait être considérée que comme un État
ou comme un territoire. Dans le premier cas, constitutionnellement
parlant, l'Union n'existait plus; dans le second cas, le
gouvernement n'était plus une république, mais un empire avec la
souveraineté dérivant du pouvoir de déclarer la guerre et de signer
des traités.

Le grand intérêt de ces débats provenait précisément de
l'opportunité dans laquelle se trouvaient les États-Unis de modifier
le caractère de leur constitution. À l'occasion de l'annexion de la
Louisiane, prélude, sans doute de nouveaux agrandissements promis à
la grandeur future du pays, on pouvait deviner la solution des
problèmes politiques qui divisaient encore les deux partis en
présence. La théorie fédéraliste contenait en germe la conquête et
l'empire; la théorie républicaine tendait à l'absorption pacifique
des pays par l'assimilation.

En attendant et en tout état de cause, et quelles que fussent, à
cette date de l'évolution américaine, les différentes opinions des
différents hommes d'État qui prétendaient s'imposer, la nécessité
s'imposait aussi, pour le gouvernement, de s'acquitter de sa haute
mission qui consistait, avant tout, à gouverner.

La faculté d'acheter un territoire étant admise en principe, la
faculté de le gouverner en découlait nécessairement. La difficulté
commençait quand il s'agissait de déterminer quels seraient les
droits du gouvernement sur ce territoire. Serait-il traité comme les
anciens États de l'Union? ou serait-il administré comme un
territoire particulier? Question délicate, le Congrès pouvant
exercer sur des territoires annexés par lui un pouvoir qu'il ne
saurait imposer aux États. Cette distinction entre les États et les
territoires pouvait mener loin.

Si l'on considérait la Louisiane comme un territoire annexé, le
Président y remplaçait simplement le roi d'Espagne; les
fonctionnaires et officiers remplaçaient ceux du roi et leur
nomination dépendait exclusivement du Président, sans l'intervention
du Sénat. Mais un tel gouvernement était absolument incompatible
avec la constitution américaine,--c'eût été l'émanation directe du
despotisme espagnol concentrant, en la personne d'un intendant
général, représentant du roi, tous les pouvoirs civil, militaire,
législatif et exécutif,--et ne laissant au peuple, en fait de
droits politiques, que le devoir d'obéir en silence.

Les Fédéralistes purent objecter que les pouvoirs ainsi conférés au
Président étaient inconstitutionnels. Le principe de la souveraineté
qu'ils défendaient par ailleurs, ils l'attaquaient quand il
s'agissait de le faire prévaloir au profit du représentant de l'idée
républicaine.

Les Républicains répondirent que la Constitution était faite pour
les États et non pour les territoires et qu'en l'occurrence les
États-Unis se trouvaient dans la nécessité, au nom d'un patriotisme
bien entendu, de prendre possession de la Louisiane, en toute
souveraineté.

Ce point fut acquis et il fallut s'incliner.

On divisa, alors, le pays dont l'acquisition avait été reconnue
valable, au 33° parallèle, ligne qui devait séparer l'État des
Arkansas du territoire de la Louisiane. Le pays au nord de cette
ligne fut appelé le District de Louisiane et soumis au gouvernement
territorial d'Indiana, surtout habité par des Indiens. Le district
Sud, qui fut appelé «territoire d'Orléans», contenait une population
d'environ 50.000 personnes, comprenant les éléments d'une société
organisée et policée. D'après les termes mêmes du traité: «les
habitants du territoire cédé devaient être incorporés dans l'Union
des États-Unis et admis, aussitôt que possible, conformément aux
principes de la Constitution fédérale, à la jouissance de tous les
droits, avantages et immunités de citoyens des États-Unis et, en
attendant, maintenus et protégés dans l'entière jouissance de leur
liberté, propriété et de la religion qu'ils professaient.»

En attendant, il est vrai, le gouvernement accordé à la Louisiane
pouvait soulever bien des critiques. N'était-il pas à la fois
arbitraire et contradictoire? Le pouvoir octroyé au gouverneur de ce
nouveau territoire était presque royal et un représentant du
Kentucky compara Jefferson à Bonaparte. M. Campbell, de Tennessee,
alla jusqu'à taxer tout le système de despotisme: on n'y trouvait
pas, dit-il, la moindre trace de liberté et les droits promis par
le traité n'étaient même pas mentionnés. Ce ne devait d'ailleurs
être qu'un régime transitoire. Le Dr Eustes, de Boston, était, en
effet d'avis qu'un certain despotisme était nécessaire au début;
selon lui, l'entière liberté civile ne pouvait être accordée
brusquement à un peuple habitué au joug de la royauté espagnole.

Pauvres Louisianais!

Survivants d'un établissement français, un instant florissant,
soumis, depuis, à bien des vicissitudes, ils cherchaient en vain à
se rattacher à leur pays d'origine,--tout tendait à les en séparer
pour toujours: la politique de la mère-patrie, la situation
géographique, les aspirations américaines. Entourés de tribus
sauvages, déprimés par la tyrannique administration espagnole, ils
avaient à peine pu espérer renouer la trame des traditions
nationales, en étant de nouveau incorporés à la France, qu'ils
passaient, en un tour de main, sous la domination des États-Unis qui
les considéraient naturellement comme des étrangers dont il fallait,
pendant quelque temps, éprouver les facultés d'assimilation. Ces
idées constituaient, en somme, le fond de toutes les discussions qui
eurent lieu à la Chambre et au Sénat au sujet de cet achat et de
cette incorporation de territoires nouveaux. En résumé, les
Louisianais, auxquels on avait solennellement promis tous les droits
de citoyens américains, furent considérés, pendant un certain temps,
comme formant un groupement à part, non comme des citoyens libres,
mais comme des sujets placés, politiquement parlant, plus bas que
les dernières des tribus indiennes auxquelles on n'avait jamais
refusé le droit de se gouverner elles-mêmes.

Il ressort de ces débats que l'affaire de la Louisiane si
délibérément traitée par Bonaparte soulevait, pour les États-Unis,
des problèmes de politique extérieure et intérieure de la plus haute
importance. À l'extérieur, c'était l'immixtion de l'Union dans les
complications mondiales et, en l'occurrence, une influence décisive
exercée sur la marche des événements européens, sur l'issue des
guerres que le Premier Consul se préparait à déchaîner contre la
domination anglaise. À l'intérieur, ce fut l'occasion de mettre au
point des questions d'ordre constitutionnel qui touchaient au
principe même de la démocratie. Cette démocratie, malgré les luttes
sanglantes et diplomatiques qu'elle eut à soutenir contre une
métropole située à tant de milles de distance, au-delà de
l'Atlantique et évoluant dans une atmosphère toute différente, avait
pu se développer sur un terrain quasi vierge de toute atteinte
monarchique et despotique. Les querelles intestines, qu'elles
fussent alimentées par une théocratie intransigeante ou fomentées
par un loyalisme suranné, avaient toujours eu pour base: l'esprit
d'indépendance,--et pour but: l'affranchissement de l'individu.
Conception simple et claire au triomphe de laquelle fut, jusqu'à
présent, consacrée une politique simple et logique aussi dans ses
grandes lignes.

Mais, dès qu'à ces éléments sociaux, économiques et théologiques,
d'essence anglo-saxonne, vinrent se mêler les éléments constitutifs
de nations étrangères, longtemps soumises au joug oppresseur des
vieilles monarchies française et espagnole, les conditions de vie et
d'administration se compliquèrent nécessairement, prirent plus
d'ampleur et il fallut se résoudre à des concessions pour gouverner.
Le Président Jefferson et ses partisans, tout le parti républicain
en un mot, se trouvèrent donc devant la nécessité de transiger avec
des principes réputés intangibles, auxquels, pour un temps du moins,
il était besoin de donner une interprétation plus souple, davantage
adaptée aux multiples aspects d'une confédération de contrées aux
origines si opposées.

Un tel changement se produit généralement, en matière de
gouvernement, quand on passe, de la sphère un peu étroite de
l'opposition, à la responsabilité plus élargie du pouvoir. Il n'en
est pas moins vrai que ceux qui s'alarmaient des immunités
accordées au Congrès, immunités imposées par la nature physique et
politique de la Louisiane, n'avaient pas tort. Elles constituaient,
en effet, une violation des droits constitutionnels. Et l'on pouvait
dire, à juste titre, que le gouvernement qui y avait été contraint
par les événements, n'était plus un gouvernement de républiques
confédérées, mais bien le gouvernement d'une démocratie consolidée:
ce n'était plus un gouvernement libre mais un gouvernement
despotique: despotique, puisqu'il était avéré que Jefferson avait
acheté une colonie étrangère, non-seulement sans le consentement de
ses habitants mais contrairement à leur volonté, et qu'il l'avait
annexée par un acte absolument contraire à la Constitution.

Si l'on s'en tient à la lettre de cette constitution, les
accusations d'arbitraire et les critiques acerbes, les attaques, les
joutes oratoires, les discussions de droit et de fait qui mirent aux
prises les différents partis représentés par des orateurs de talent
ou par des juristes experts, se justifiaient amplement. Cependant,
elles ne répondaient vraiment qu'à des agitations locales, à des
intérêts limités dont le rayonnement ne portait pas bien loin,
tandis que la politique des États-Unis, telle que la concevait
Jefferson, consistait précisément, quels que fussent les obstacles à
surmonter, à reculer les frontières vers l'ouest, à agrandir
l'étendue des territoires dans le but d'y verser le trop-plein des
populations qui risqueraient un jour d'étouffer entre la mer et les
monts Alleghanys,--à s'emparer, avant tout, des vastes étendues
allant de la région des Grands Lacs jusqu'au golfe du Mexique, dans
le but de pouvoir offrir une hospitalité large et indépendante aux
nombreuses théories d'immigrants qui allaient bientôt venir de
toutes les parties du monde. C'était la mission de la confédération
américaine: avec des résidus de nationalités, composer une nation,
avec des déchets de races, recréer une race,--à moins que sa
grandeur ne consiste à passer un peu dédaigneusement sur le
principe des nationalités, sur le préjugé des races, pour amalgamer
races et nationalités en une vaste union, au sein de laquelle
l'impérieuse puissance des intérêts généraux et collectifs mettrait
au second plan, sans les anéantir toutefois, les tendances
particularistes, les origines différentes, les religions, et les
coutumes,--le tout réuni et coordonné sous la bannière étoilée qui
porte cette devise: _E pluribus unum!_



CHAPITRE VII

NAPOLÉON ET LA FLORIDE.

     Napoléon, ayant renoncé à l'Amérique, concentre ses forces
     en Europe pour mieux atteindre l'Angleterre. -- La cession
     de la Louisiane a une répercussion sur la question de la
     Floride. -- Après la rupture de la paix d'Amiens l'ambition
     de Bonaparte se donne libre carrière. -- Le général Turreau
     représente la France à Washington. -- Son rôle. --
     Difficultés avec l'Espagne. -- Politique de Talleyrand. --
     Frontière de la Louisiane et de la Floride. -- Activité de
     Monroe, entre Paris, Londres et Madrid. -- Ses efforts
     échouent. -- Jefferson reste fidèle au principe de la paix.
     -- Attitude hostile de l'Espagne, de la France et de
     l'Angleterre. -- La Floride devient l'appât dont joue
     l'Empereur suivant les besoins de sa cause.


Si l'affaire de la Louisiane eut une influence considérable sur
l'avenir des États-Unis, elle n'en exerça pas une moindre sur la
destinée de Bonaparte.

Ayant renoncé à son rêve de fonder un empire français en Amérique,
Napoléon est maintenant tout entier au projet de bouleverser
l'Europe pour pouvoir mieux atteindre l'Angleterre,--et, de son
côté, l'Angleterre, à l'effet d'éloigner tout danger des côtes
britanniques, s'efforce de rejeter la guerre sur le continent, en y
suscitant une nouvelle coalition.

Les conséquences du traité signé pour la cession de la Louisiane par
la France, les pourparlers qui en furent la suite pour la cession de
la Floride par l'Espagne, troublèrent profondément les relations
diplomatiques des États-Unis avec ces deux pays et engendrèrent des
complications qui mirent de nouveau, face à face, Républicains et
Fédéralistes.

Immédiatement après la rupture de la paix d'Amiens, la soif de
domination s'affirme chez Bonaparte et tout républicain,
observateur, a lieu de s'inquiéter. Des événements graves montrent
que le despotisme militaire marche, à grands pas, vers la dictature
césarienne. L'automne de 1803 est consacré aux préparatifs d'une
descente en Angleterre. En 1804, des indications plus significatives
sont autant d'avertissements. L'homme qui est décidé à sacrifier
tous les liens et tous les préjugés à la satisfaction d'une ambition
personnelle, immense et encore dissimulée, va écarter de sa route
tout obstacle, tout rival, qu'il soit un ancien compagnon d'armes,
ou qu'il soit un membre de la famille des Bourbons: dès le mois de
février, c'est l'arrestation, le procès et le bannissement de
Moreau,--en mars, c'est l'enlèvement et l'exécution du duc
d'Enghien,--en mai, c'est la proclamation de l'Empire.

Quelque temps avant que Bonaparte eût pris le titre d'Empereur, le
général Turreau, qui avait joué un rôle au 18 brumaire, avait été
nommé Ministre de France à Washington. Mais comment ce républicain,
représentant d'un souverain d'occasion, pouvait-il être _persona
grata_ aux États-Unis? Tout au plus pouvait-il inspirer quelque
intérêt aux aventuriers qui composaient une certaine fraction des
fédéralistes, aventuriers qui n'auraient pas désavoué un 18 brumaire
tenté à la Nouvelle-Orléans, au profit, par exemple, d'Aron Burr,
chef d'une bande toute prête à se partager l'or des mines de Mexico
et à légitimer leur coup de main par un coup d'État instituant une
organisation hiérarchique où se rencontreraient des Ducs et des
Maréchaux.

Cependant, Turreau avait à traiter des questions importantes non
résolues par son prédécesseur; telles: le commerce avec
Saint-Domingue, les frontières des deux côtés de la Louisiane, les
contestations espagnoles, les créances françaises, sans compter la
troublante querelle qui s'était envenimée entre son collègue
espagnol, Yrujo, et le Ministère. Surtout la question des Florides
était la plus compliquée parce qu'elle mettait aux prises les
États-Unis et l'Espagne, défendue ou sacrifiée par la France suivant
les intérêts du moment.

C'était là comme l'héritage un peu amoindri laissé par la politique
du Premier Consul en Amérique.

Tandis que l'Empereur faisait parler le canon en Europe, ses
représentants aux États-Unis devaient s'employer à régler par de
subtiles tractations ces irritantes difficultés. La tâche était
d'autant plus ardue qu'entre les deux pays venait de se creuser un
abîme: celui qui séparait désormais la République de l'Empire.
L'atmosphère sinon hostile, du moins étrangère qui, comme l'avait
déjà un peu exagérément constaté Talleyrand, faisait d'un Français
un étranger aux États-Unis, même au lendemain de la guerre de
l'Indépendance, ne pouvait que s'accentuer maintenant que la France,
après avoir combattu pour toutes les libertés, combattait, sous
l'impulsion de Napoléon, à les détruire.

En réalité, dans cette lutte gigantesque, dernière convulsion de la
rivalité franco-anglaise, l'Amérique du Nord se trouvait, comme
toujours, exposée aux contre-coups des vicissitudes ressenties par
la France et l'Angleterre.

Et d'abord, la cession de la Louisiane par le Premier Consul n'avait
pas reçu l'approbation du roi d'Espagne. Le rôle du brouillon Yrujo
consistait précisément à faire ressortir cette irrégularité et à
présenter l'attitude des États-Unis comme très hostile à l'égard de
l'Espagne. Madison supportait fort mal le langage dilatoire et les
incartades un peu déplacées du Ministre espagnol. Dans ces
conditions, il était difficile d'arriver à régler l'affaire de la
Floride, d'autant plus que Pinckney, Ministre des États-Unis à
Madrid, y jouait à peu près, mais en sens inverse, le même rôle
qu'Yrujo à Washington.

D'autre part, le Prince de la Paix, tout en déplorant la perte de la
Louisiane, comprit parfaitement que le meilleur moyen de garder la
Floride était de s'assurer l'appui de Bonaparte. Il fallait donc
conseiller au roi de ne plus faire d'opposition à la cession de la
Louisiane. La situation, on le voit, était devenue fort embrouillée;
les éléments de l'embroglio diplomatique changeaient à chaque
instant de valeur,--comme changeaient de ton et d'inspiration les
principaux interlocuteurs en présence.

Certes, ni les difficultés, les contestations pendantes, ni les
compensations dues par la France aux États-Unis pour les
spoliations, ni la Floride occidentale ne décideraient le
gouvernement américain à rompre son système pacifique, aussi
longtemps du moins que Jefferson et ses amis pourraient rester
fidèles à leur principe. L'Espagne devait plier sa grandesse déchue
à une souplesse plus opportune. Mais, s'il était bon qu'elle
renonçât à toute revendication en ce qui concernait la Louisiane, il
n'était peut-être pas souhaitable de la voir s'acquitter des
compensations en espèces, tout argent passant d'Espagne en Amérique
étant autant de moins pour la France.

Le mot d'ordre était donc d'entretenir le trouble et l'incohérence.
On y parvint à merveille.

Pinckney, à Madrid, continuait à se montrer intransigeant et
exigeant. Il voulait en finir avec la Floride. Par son attitude, il
fut plus royaliste que le roi, ou plutôt, plus américain que le
Président. Voyant l'Espagne impassible, il alla jusqu'à demander ses
lettres de rappel. Il ne parvint qu'à faire sortir Cevallos de sa
courtoisie coutumière et à se faire désavouer par Madison qui pria
Monroe de se rendre au plus tôt à Madrid pour donner aux relations
diplomatiques une direction à la fois plus digne et moins agressive.

Napoléon, de son côté, comprenant qu'il serait peu sage, après la
cession de la Louisiane, d'indisposer encore le gouvernement
espagnol au sujet de la Floride, voulait retarder la solution de
cette affaire en retardant autant que possible le départ de Monroe
pour l'Espagne. Monroe, chapitré par Cambacérès et Lebrun, s'était
décidé à changer son itinéraire et, laissant Livingston à Paris, en
face de l'Empereur, partit pour Londres, où il était aussi accrédité
auprès de Georges III.

Livingston se trouvait, de la sorte, dans une situation délicate.
Lui avait été le premier artisan du traité relatif à la Louisiane;
l'opinion publique ainsi que Jefferson et ses amis en reportaient
tout l'honneur à Monroe. La vanité du diplomate méconnu en souffrit
amèrement. Ses anciennes attaches fédéralistes n'étaient pas
entièrement rompues et ses bons amis, Gouverneur Morris en tête,
auxquels il se plaignit, s'amusaient à lui faire comprendre qu'on
voulait le mettre de côté, parce qu'un succès diplomatique à son
actif serait une insulte à l'adresse de Jefferson. Livingston se
consola de ses déboires dans la compagnie de Robert Fulton et de
Joel Barlow, en attendant l'arrivée de son successeur, le général
Armstrong. Ils seraient donc bientôt trois représentants américains
à Paris, ayant mission de discuter le différend pendant entre
Jefferson et l'Espagne.

La question était de savoir si le gouvernement des États-Unis devait
faire table rase de ses engagements avec Napoléon et agir en toute
indépendance ou bien prendre acte de l'opinion de Talleyrand et
s'incliner devant la volonté de l'Empereur. En tous cas, Monroe se
rendait bien compte que les pourparlers au sujet de la Floride ne
pouvaient pas se poursuivre sur les bases indiquées par Jefferson.

La France, au nom de l'Empereur ou de son Ministre des Affaires
étrangères, prétendait influencer, voire diriger ces pourparlers.

Cevallos, en effet, s'était adressé à Talleyrand pour que
l'intervention de l'Empereur en faveur de l'Espagne, vînt mettre fin,
de la part de l'Amérique, à des manifestations hostiles,--telles que
l'_acte de Mobile_ et les insolences de Pinckney. Talleyrand qui,
depuis l'échec de sa politique personnelle en Amérique, depuis surtout
certaine humiliation à lui infligée par le gouvernement des
États-Unis, n'avait plus de ménagement à prendre avec Jefferson,
Madison, Monroe ou Livingston, s'exagérait au contraire, toutes les
raisons de se montrer conciliant avec l'Espagne, en dépit même des
projets hostiles et cachés que Napoléon nourrissait contre cette
puissance, et tout en étant décidé à faire profiter la France des
dépouilles de l'Espagne, si l'on ne pouvait éviter cette extrémité.

L'âme compliquée de l'ancien évêque d'Autun était parfaitement
capable de tirer un avantage quelconque de tractations d'une nature
aussi embrouillée. D'ailleurs, Talleyrand n'avait jamais été
favorable à la cession de la Louisiane aux États-Unis, il rejetait
toute responsabilité dans le traité intervenu à ce sujet et
s'empressait de faire ressortir les inconvénients qui en
découlaient. Napoléon, absorbé ailleurs, lui permit de traiter
l'Espagne avec la bienveillance qui répondait à ses propres
sentiments, ceux du moins de sa politique du moment. Talleyrand en
profita pour imprimer à la diplomatie qui devait être suivie en
Espagne et aux États-Unis une direction conforme à ses vues
particulières. À cette occasion, il fit adresser à nos représentants
dans ces pays, plusieurs rapports qui résument la question en un
style clair et précis, d'après ses idées personnelles, inspirées
naturellement par des conceptions historiques d'ancien régime et de
tradition classique. À Turreau qui, sans doute, en manquait, il
rappela les grandes lignes du contesté en un petit cours d'histoire
et de géographie parfaitement bien présenté[39].

[Note 39: Talleyrand à Turreau, 20 thermidor, an XII (_Archives des
Aff. Étr._).]

Si, à l'Est, la Louisiane était assez bien délimitée par le
Mississipi et l'Iberville, il n'en était pas de même à l'Ouest. De
ce côté, pas de rivière, pas de chaîne de montagne ne la séparait
des possessions espagnoles, de sorte que, entre les derniers
établissements de la Louisiane et les premiers qui firent partie des
colonies espagnoles, s'étendaient de si grands espaces de terrain,
qu'on en pouvait difficilement tracer la ligne de démarcation.
L'Espagne avait donc lieu de craindre que les États-Unis, qui
tendaient toujours à dépasser les limites occidentales de la
Louisiane, pussent avancer dans cette direction jusqu'à l'Océan,
pour s'emparer de toute la côte américaine, au nord de la
Californie.

Talleyrand voyait de loin. Cette éventualité devait se réaliser,
mais plus tard.

En attendant, Turreau avait la mission de détourner le gouvernement
des États-Unis de toute velléité d'extension vers l'ouest ou le
sud-ouest qui pût être préjudiciable à l'Espagne. Mais cette
question n'intéressait la France qu'indirectement, il fallait tâcher
de la résoudre par des moyens de persuasion plutôt amicale que par
une pression diplomatique officielle.

Pourtant, il était nécessaire de préciser[40].

[Note 40: Talleyrand à Turreau, 27 thermidor, an XII, 15 août 1804
(_Archives des Aff. Étr._).]

D'après la théorie de Pinckney, d'ailleurs admise par le
gouvernement américain, l'Espagne était responsable des spoliations
françaises, qu'elle n'avait pu empêcher. Mais la convention qui
ratifiait cette manière de voir datait du 11 août 1802, était, par
conséquent, postérieure à celle que la France avait conclue avec les
États-Unis le 30 septembre 1800, aux termes de laquelle, aucune
indemnité n'était due pour des prises faites par l'une des deux
puissances. Même les prises faites au détriment des Américains sur
les côtes d'Espagne ne pouvaient prétendre à une indemnité. Ce
serait bien inutilement qu'on s'adresserait à l'Espagne pour en
obtenir des indemnités, car celle-ci n'en ferait que les avances
pour se faire rembourser ensuite par la France. Toute la charge
retomberait donc sur cette dernière et, comme, par la convention du
30 septembre 1800, nous étions relevés de toute dette relative aux
prises, c'est avec étonnement que nous voyions les États-Unis
chercher à obtenir, d'un autre gouvernement, une partie des
indemnités auxquelles ils avaient renoncé par leur convention avec
la France. C'est probablement dans l'ignorance de telles
considérations et dans l'oubli de cette convention que l'Espagne
signa celle du 11 août 1802. Ce fut une erreur de sa part. Par
contre, le gouvernement américain qui, par son attitude à l'égard
des Florides, avait violé les droits souverains de l'Espagne, était
mal venu à se plaindre de la réciprocité de sentiments hostiles
manifestés par la cour de Madrid, laquelle était parfaitement
recevable à demander, dans le traité, telles modifications en
rapport avec ses droits et sa dignité.

La précision de ces instructions envoyées à Turreau devait
tranquilliser l'Espagne. C'était l'intention de Talleyrand, comme il
le fait comprendre à Cevallos qui demandait toujours à être rassuré
sur les prétentions des États-Unis du côté des frontières de la
Louisiane. Ces frontières, comme Laussat en avait été informé,
étaient limitées à l'ouest par le Rio Bravo[41]. C'est ce que
Cevallos trouvait excessif. Talleyrand intervint pour montrer au
gouvernement espagnol dans quelle mesure il pouvait résister aux
exigences américaines. Dans une note à Gravina[42], il fit ressortir
l'opportunité de distinguer, dans cette délicate question de
frontières à déterminer, les portions de territoire annexées par les
Français ou les Espagnols. Néanmoins, comme les droits revendiqués
par les Américains leur venaient de la France, Talleyrand avait fait
connaître au Ministre impérial aux États-Unis les bases sur
lesquelles l'Empereur lui-même se serait placé pour arriver à une
équitable démarcation de ces frontières. Tout ce qui était d'origine
française, devait revenir à la Louisiane. Pour le reste, comme les
espaces existant entre les derniers établissements français et les
dernières missions espagnoles auraient soulevé encore certains
doutes quant à leur tracé définitif, ces difficultés eussent été
résolues grâce à l'esprit affectueux et conciliant qui animait leurs
Majestés....

[Note 41: Instructions secrètes pour le Capitaine Général de la
Louisiane, approuvées par le Premier Consul, le 5 frimaire, an XI,
26 nov. 1803 (_Archives de la Marine_).]

[Note 42: Talleyrand à Gravina, 12 fructidor, an XII, 30 août 1804
(_Archives des Aff. Étr._).]

Mais dans ces intentions et dans ces expressions, Talleyrand ne se
montrait-il pas plus conciliant que Napoléon, son impérial maître?
Il n'ignorait pourtant pas que l'ambition du peuple américain était
entretenue et développée par la nécessité quasi inéluctable de
s'étendre vers l'Ouest. Par la force des choses, devaient être
rompues, un jour ou l'autre, toutes les barrières qui s'opposaient à
une extension de ce côté et, par la logique absolue de leur
raisonnement, les diplomates américains comprenaient aussi la
Floride occidentale dans cette sphère d'absorption, avec d'autant
plus de raisons que beaucoup de territoires situés entre le
Mississipi et le Perdido avaient déjà été accordés depuis la cession
faite par l'Espagne. Cette dernière, selon toutes probabilités,
allait être entraînée bientôt dans la guerre avec l'Angleterre et
Jefferson pouvait croire que les mêmes raisons qui avaient poussé
Bonaparte à céder la Louisiane amèneraient aussi l'Espagne à céder
la Floride.

Il ne se trompait pas en ce qui concernait les hostilités. Avant que
Monroe eut quitté Londres, le 1er octobre 1804, une escadre anglaise
s'empara des vaisseaux espagnols en route pour l'Europe et une
déclaration de guerre en fut bientôt la conséquence. Dès son arrivée
à Paris, Monroe demanda à Livingston, son compatriote, et son rival
en diplomatie, d'être son intermédiaire auprès de Talleyrand, en lui
faisant parvenir par écrit l'objet de sa mission. Livingston fit
quelques objections et ce ne fut qu'après l'arrivée d'Armstrong
qu'on se mit d'accord sur les termes de la note à envoyer. Cette
note[43], rédigée sous une forme de parfaite courtoisie, n'avait,
au fond, rien d'agressif. En fait, elle sollicitait le bienveillant
appui de l'Empereur en faveur des négociations qui devaient s'ouvrir
à Madrid. En résumé, elle passait en revue les différentes phases
par lesquelles traînèrent les démêlés avec l'Espagne: les
spoliations, les dommages provenant de la fermeture du Mississipi
par Morales, l'acte de Mobile qui devait mener à l'immédiate
possession de la Floride.

[Note 43: Monroe à Talleyrand, 8 novembre 1804 (_State Papers_, II,
634).]

Les diplomates américains ne pouvaient pas s'attendre à une réponse
favorable de la part de Talleyrand; nous avons vu qu'il avait pris
parti pour l'Espagne contre les États-Unis. Et Napoléon, paraît-il,
en lisant la note en question, se montra fort irrité. Il paraît
aussi que les illusions de Monroe, si illusions il pouvait avoir,
furent mises à une rude épreuve par son ami Marbois, un des
Ministres de Napoléon qu'il connaissait de longue date pour l'avoir
fréquenté en Amérique, qui lui assura que toute la question se
réduisait à une simple affaire d'argent. L'Espagne, en ayant grand
besoin, se prêterait probablement à un arrangement. Le gouvernement
français lui-même faisait comprendre que, si le principe de
l'indemnité pécuniaire était admis, Paris pourrait devenir le centre
des négociations qui seraient alors menées dans le sens désiré.

En d'autres termes, c'était imposer au gouvernement américain la
nécessité de faire un nouvel emprunt d'environ 70 millions de livres
à transférer à l'Espagne qui immédiatement le reverserait à la
France, en conséquence de quoi, les États-Unis pourraient entrer en
possession du territoire convoité. C'était, enfin, payer deux fois
cette partie de la Floride, laquelle, d'après l'interprétation des
hommes d'État de Washington, faisait déjà partie intégrante de la
Louisiane. Dans ces conditions, Monroe ne pouvait prêter une oreille
attentive aux suggestions de Talleyrand auquel il fit savoir qu'en
dépit même de Napoléon, il irait traiter directement à Madrid.

Il était cependant douteux que, là aussi, un meilleur accueil pût
être réservé à sa thèse. L'intervention plus ou moins occulte de
l'Empereur, exercée par l'action plus manifeste de son Ministre des
Affaires Étrangères, s'y opposait. Les sentiments moins
bienveillants de Napoléon à l'égard des États-Unis avaient
maintenant pour origine des causes indirectes et lointaines, mais
habilement exploitées par ceux qui avaient intérêt à pêcher en eau
trouble. Ç'avait été, d'abord, les représentations faites par
Leclerc et d'autres au moment de l'expédition de Saint-Domingue;
depuis, ce furent les incidents qui éternisaient la guerre dans ce
pays,--le commerce prohibé qui n'avait jamais cessé entre
Saint-Domingue et les États-Unis. À ces causes matérielles, pour
ainsi dire, il convient d'ajouter ce qu'une certaine école
historique appelle les impondérables, au nombre desquels, depuis que
le général s'était transformé en Empereur, il faut mettre la liberté
et le sans-gêne avec lesquels il était traité par la presse
américaine et, par-dessus tout, le développement des principes
républicains qu'il voulait abolir en France et qui tendaient, au
contraire, à prendre un essor nouveau avec la jeune prospérité des
États-Unis.

La guerre qui venait d'éclater entre l'Angleterre et l'Espagne
aurait pu rapprocher cette dernière des États-Unis; en réalité, elle
fit d'elle une vassale de Napoléon et, par conséquent, toute offense
à l'adresse de Charles IV en était une pour l'Empereur.

Mais Monroe était à peine arrivé à Madrid, au commencement de
l'année 1805, dans le but d'arracher la Floride des griffes de
l'Espagne et de la France, que des événements se préparaient du côté
de la Grande-Bretagne, dont l'importance rejetait toutes les autres
préoccupations au second plan.

Cependant, Monroe se mit immédiatement en relation avec Charles
Pinckney qui, malgré la position délicate dans laquelle il se
trouvait, fut admis à prendre part à la négociation.

Les deux ministres américains rédigèrent, à l'adresse de Cevallos,
une note qui contenait encore l'expression des mêmes griefs et des
mêmes réclamations; ils y joignirent un projet de traité qui était
naturellement à l'avantage unique des États-Unis. L'Espagne devait
céder les deux Florides ainsi que le Texas jusqu'au Rio Colorado,
laissant l'espace entre le Colorado et le Rio Bravo comme un pays
frontière, sans désignation précise; elle devait aussi nommer une
commission ayant pour mission de connaître de tous les différends
qui pourraient s'élever entre des sujets espagnols et le
gouvernement des États-Unis.

Cevallos répondit sur un ton décidé, mais courtois, que l'Espagne ne
pouvait souscrire à des conditions aussi léonines. Il y eut encore
des échanges de vue, des offres et des fins de non recevoir qui, à
la clarté un peu brutale de l'Américain, opposait la stabilité un
peu jésuitique de l'Espagnol,--diplomatiques manoeuvres, au jeu
desquelles, finit par s'user la patience de Monroe qui n'eut plus
qu'une ressource: demander ses passeports.

Ils lui furent accordés avec un empressement auquel il ne
s'attendait pas. La politique extérieure de Jefferson, que Monroe
représentait en Europe, avait donc échoué. Elle s'était heurtée au
mauvais vouloir de l'Espagne soutenue par la France. Il aurait mieux
valu prendre possession, sans coup férir, de la rive septentrionale
du Rio Bravo, quitte à négocier ensuite. En tout état de cause, la
guerre avec les États-Unis pouvait éclater d'un moment à l'autre.
Mais sur toutes ces négociations espagnoles planait une atmosphère
de corruption dont il est délicat de préciser l'origine. Quoique le
besoin d'argent se fit sentir à Paris comme à Madrid, il ne faut pas
la faire remonter jusqu'à Napoléon ou Godoi, car tous les deux
étaient trop haut placés pour pouvoir s'abaisser à de tels
tripotages pécuniaires, tandis qu'aux alentours de Talleyrand, dans
le personnel même des Affaires Étrangères, ce n'était pas la
première fois que des appétits indiscrets et peu scrupuleux se
manifestaient[44]. Pour la Floride, Monroe croyait qu'on demanderait
huit millions de dollars.

[Note 44: _Correspondance de Napoléon_, XXXII, 321.]

Monroe était à plaindre.

Peu de diplomates ont été, comme lui, éconduits par les ministres de
trois grandes cours européennes. Il était ballotté entre Madrid,
Paris et Londres,--symbole vivant de la politique américaine encore
si influençable par la politique des vieilles monarchies. Plus tard,
peut-être s'est-il souvenu de ces mois d'une vie pénible, quand il
défendit une doctrine qui porte son nom mais qui, n'étant pas
entièrement due à sa seule initiative, avait pour but effectif de
libérer l'Amérique de l'immixtion des pouvoirs étrangers.
L'intention était logique et provenait du désir légitime
d'affranchir les États-Unis de la pression persistante exercée par
l'Europe sur le destin de la nouvelle république, chaque fois
surtout qu'il y avait divergence entre la France et l'Angleterre.

Ainsi, au début même des guerres de la Révolution, cette pression se
fit sentir. Des novembre 1793, le gouvernement britannique enjoignit
à tous les vaisseaux anglais armés, de saisir tout bateau
appartenant aux neutres, transportant les produits d'une colonie
française ou dirigeant des renforts vers cette colonie. Bientôt le
commerce de l'Amérique avec les Antilles se ressentit de ces mesures
draconiennes. Tous les bateaux américains chargés de produits
français, venant en France ou y allant, furent cueillis dans leur
course à travers l'Océan, conduits dans des ports anglais pour y
être condamnés par des cours d'Amirauté anglaise,--d'après la Règle
de guerre de 1756[45]. Cette règle qui pouvait être appliquée, à la
rigueur, entre gouvernements européens, possesseurs de colonies,
devenait une injustice quand il s'agissait des États-Unis qui
n'avaient pas de colonies. À ce point de vue, le système colonial
anglais répondait à une politique ayant pour but de rendre le
commerce du monde entier tributaire de sa marine et de sa
navigation[46]. Après la retraite de Pitt, des ordres furent donnés
à l'effet d'exempter les États-Unis d'une obligation aussi
vexatoire; les bateaux américains purent transporter en France, par
l'intermédiaire d'un port américain, des produits de colonies
françaises, tandis qu'il demeurait interdit à des bateaux russes ou
danois, quoique neutres, de transporter ces produits en Europe. Mais
ce traitement, de faveur répondait à un calcul commercial qui était
faux et finit par tourner contre l'Angleterre; car, sous prétexte
d'entraver la marine et le commerce de la France et de l'Espagne,
elle était simplement parvenue à se donner une rivale dangereuse
au-delà des mers.

[Note 45: _Rule of the war of 1756._]

[Note 46: REEVE: _Law of shipping and Navigation._ Part. II, chap.
III.]

À la date où nous sommes, pendant l'été de 1805, Monroe retournant à
Londres, constata que, pendant son absence, Pitt s'était efforcé de
faire passer, dans des mains anglaises, tout le commerce des Indes
occidentales. Son pays était encore lésé.

Lord Mulgrave, le Ministre des Affaires Étrangères, avait beau
l'assurer des sentiments bienveillants que le gouvernement de Sa
Majesté Britannique nourrissait à l'égard des États-Unis, il n'en
était pas moins avéré que, tous les jours, des vaisseaux américains
étaient capturés, dans les eaux même de la Manche, par des marins
anglais qui prétendaient agir conformément aux prescriptions de la
loi de 1756. Décidément, Lord Mulgrave, ainsi que Talleyrand et
Cevallos, traitait Monroe en quantité négligeable. Sa mission
diplomatique ne pouvant aboutir, il ne lui restait plus, après
l'échec de tant d'efforts qui méritaient un meilleur sort, qu'à
engager son gouvernement à persévérer dans sa résolution énergique,
au prix même d'une guerre qui serait déclarée simultanément à la
France, à l'Espagne et à l'Angleterre. «Je suis sûr, écrivit-il à
Madison[47] qu'une pression exercée en même temps, sur chacun de ces
pays, produirait un bon effet sur l'autre.»

[Note 47: Monroe to Madison, 18 octobre, 1805; _State Papers_, III,
106. Monroe to colonel Taylor, 10 septembre 1810; Monroe mss.;
_State Department_, _Archives_.]

En réalité, les efforts de Monroe se heurtaient à la fatalité des
événements. Son patriotisme voyait clair, seulement ce patriotisme
un peu intransigeant, devançait les temps. Il indiquait les routes à
suivre dans lesquelles, sous l'impulsion de Jefferson, il était déjà
engagé, mais il ne pouvait venir à bout des nombreux obstacles
diplomatiques dressés devant lui par les compétitions des
gouvernements européens qui s'enchevêtraient et se combattaient en
considérant toujours l'Amérique septentrionale comme le pays où leur
rivalité plus ou moins heureuse pourrait trouver des compensations
utiles. Au moment de la cession de la Louisiane, un rapprochement
s'était opéré entre la France et les États-Unis. L'affaire de la
Floride qui fut la conséquence de cette cession créait naturellement
des difficultés avec l'Espagne soutenue par le gouvernement
français, et, brochant sur le tout, la question du commerce des
neutres mettaient maintenant aux prises les cabinets de Washington
et de Londres.

Dans ces conjonctures, il était délicat, pour Jefferson, de prendre
un parti. On comprend son hésitation: comme toujours, le premier
magistrat de la République américaine devait fatalement choisir
entre la France et l'Angleterre. En histoire, les hypothèses sont
illusoires. Pourtant, on peut se demander ce qui serait arrivé si,
obéissant aux conseils de Monroe et d'Armstrong, il avait ordonné,
au mois d'août 1805, à ses troupes de traverser la rivière Sabine et
d'occuper le Texas jusqu'au Rio Bravo. En droit, une pareille
initiative pouvait parfaitement se justifier de la part du chef d'un
pays qui avait, en somme, hérité de tous les droits de Napoléon sur
la Louisiane. C'était la guerre avec l'Espagne, par conséquent, avec
Napoléon lui-même, puisque nécessairement la France aurait marché
contre les États-Unis; c'était, peut-être, la conquête facile de la
Floride et, en même temps, toutes les difficultés avec l'Angleterre
aplanies, car les controverses au sujet du commerce des neutres, du
blocus, de la presse des matelots, tombaient, du même coup, au
second plan. C'était, en allant jusqu'au bout, et en admettant que
la guerre avec la France pût durer deux ans, la possibilité de
s'allier avec les patriotes espagnols et de donner, de loin, le
signal du mouvement qui, en Europe, allait s'accentuer contre le
joug de Napoléon. Perspective brillante et séduisante qui devait
sourire à l'âme républicaine de Jefferson. Mais c'était risquer gros
jeu et, en fin de compte, puisqu'il aurait déclaré la guerre au nom
de ses principes républicains, ces mêmes principes le firent
définitivement pencher vers la paix.

Cependant, Turreau n'avait pu percer le secret de ces subtils
mouvements d'opinion. On ne lui avait manifesté aucun mécontentement
et, tout en reconnaissant que les négociations avec l'Espagne
avaient absorbé tous les esprits judicieux, il se crut justifié au
plus grand optimisme en ce qui concernait les sentiments professés
par les Américains à l'égard de la France, allant jusqu'à mettre
cette phrase dans la bouche de Jefferson:

«Eh bien! aurait-il dit,--puisque l'Empereur le désire,
l'arrangement sera remis à des temps meilleurs»!

Il est douteux que le Président ait exprimé son désir de
conciliation dans une forme aussi obséquieuse; mais l'Empereur avait
tout lieu d'être satisfait de l'empressement de Jefferson à lui
donner satisfaction et du zèle de son représentant.

Ce zèle était parfois intempestif et indiscret, comme lorsqu'il se
manifesta à l'occasion de l'arrivée du général Moreau aux
États-Unis. Turreau émit la prétention de voir boycotter ce rival de
Napoléon, dont le plus grand tort était d'être un grand républicain
doublé d'un grand stratège. Il ne pouvait admettre que celui que
l'Empereur avait fait bannir de France, pût être reçu aux États-Unis
avec des marques spéciales d'honneur; il commit l'effronterie
d'écrire au Président qu'il serait convenable de s'abstenir de toute
démonstration dont l'interprétation pourrait dépasser les limites de
l'hospitalité anonyme. Le Ministre des Affaires Étrangères fut outré
de cette intervention déplacée dans les affaires intérieures du
pays. Jefferson fut d'avis de faire comprendre à qui de droit, que
le gouvernement de la République américaine n'était nullement
disposé à recevoir et à exécuter des ordres[48].

[Note 48: JEFFERSON: _Works_, IV, 584.]

Cet incident fut vite oublié. Si Turreau manquait de tact en
diplomatie, son coup d'oeil était assez juste quand il s'agissait de
juger la situation générale du pays et ses ressources militaires.
Ainsi, il fut bientôt convaincu que le maintien de la paix était
universellement exigé par tous les hommes politiques de l'Union et
que toute guerre aurait, pour premier résultat, de précipiter du
pouvoir le parti qui s'en ferait le champion. Les velléités
guerrières qui, un moment, avaient agité les sphères dirigeantes
s'étaient tôt apaisées: elles ne s'étaient jamais manifestées au
grand jour, tandis qu'ouvertement, il fallait bien se soumettre aux
humiliations journalières infligées par l'Angleterre; même le mépris
professé à l'égard de l'Espagne, n'allait pas jusqu'à des
provocations directes. L'opinion publique était ainsi parfaitement
d'accord avec le caractère et les sentiments philanthropiques bien
connus du Président, sentiments entretenus et développés par la
certitude que l'armée et la marine étaient encore loin d'être à la
hauteur de leur mission et ne pourraient soutenir victorieusement
une campagne contre des soldats aguerris. On manquait surtout
d'officiers instruits. D'après notre représentant, les marins
américains étaient les plus hardis et les plus ignorants du monde.
Aussi, comme les moyens d'action ne répondaient pas aux ambitions
latentes, on s'évertuait de concilier des aspirations et des faits
contradictoires en s'efforçant de «conquérir sans guerre».

L'attitude de Turreau qui, Ministre de Napoléon, voulait conduire
les affaires diplomatiques à la manière autoritaire de son maître,
finit par éveiller d'anciennes querelles de politique intérieure. Il
était bien évident que le républicanisme invétéré de Jefferson ne
lui permettait, en aucune façon, d'aimer ou de craindre Napoléon ou
l'Empire, et, depuis un certain temps, les journaux fédéralistes ne
pouvaient vraiment pas accuser le Président de sympathies
françaises. Pendant l'hiver 1805-1806, la peur de l'influence
française reprit pourtant de la consistance. Tout le parti
fédéraliste se montrait indigné des procédés dont usait la France
dans les affaires espagnoles et leur indignation ne connut plus de
bornes quand la France souleva des objections sur la façon dont les
États-Unis faisaient le commerce avec Saint-Domingue.

En fait, l'expédition de Saint-Domingue avait échoué. Cependant,
malgré la reddition de Rochambeau aux Anglais, malgré l'indépendance
proclamée par les noirs, Napoléon s'intitulait toujours le maître de
l'île. Le général Ferrand, pour affirmer ces prétentions, s'opposait
aux tentatives de Dessalines qui, d'ailleurs, n'était reconnu par
aucun gouvernement. Seul, le commerce encore important avec ce pays
ne permettait pas aux convoitises de s'endormir, mais, comme ce
commerce n'était protégé par aucune loi, les vaisseaux qui s'en
occupaient étaient généralement armés. Pendant l'hiver de 1804-1805,
une flottille de 80 canons et de 700 hommes partit de New-York avec
une cargaison de contrebande de guerre. Turreau se plaignit et
Madison promit qu'une loi serait bientôt proposée qui ne permettrait
plus un pareil abus.

Les discussions qui s'ouvrirent au Sénat, à ce sujet, n'aboutirent
que partiellement et l'amendement du Dr Logan qui voulait que tout
commerce avec Saint-Domingue fût prohibé, ne fut pas voté. La
majorité se décida pour empêcher simplement le commerce sur
vaisseaux armés. Mais quel contrôle exercer? Après le retour de la
flottille incriminée par le gouvernement français, publiquement
célébrée par les citoyens de New-York, une nouvelle expédition se
prépara et même un vaisseau américain qui portait des cargaisons de
poudre aux Haïtiens, fut saisi par les Anglais, envoyé à Halifax et
condamné pour commerce illicite.

Turreau s'empressa de faire connaître cet état de choses à son
gouvernement. Napoléon était occupé par ses préparatifs et
l'exécution de son plan du camp de Boulogne. Cette complication
venant s'ajouter à toutes celles qui entravaient sa marche en avant,
le mit de fort méchante humeur. Il écrivit aussitôt à Talleyrand[49]
lui enjoignant de faire connaître son mécontentement au représentant
américain, lui déclarant qu'il était temps «que cela finisse...» que
c'était indigne de la part des citoyens des États-Unis de faire du
commerce avec des brigands et que tout ce qui entrerait ou sortirait
désormais des ports de Saint-Domingue serait déclaré de bonne prise,
car il était impossible de considérer avec indifférence les
armements évidemment dirigés contre la France et que le gouvernement
américain facilitait dans ces ports...

[Note 49: Napoléon à Talleyrand, 22 thermidor, an XIII (10 août
1805). _Correspondance_, XI, 73.]

L'Empereur avait parfaitement le droit de saisir les vaisseaux
américains qui faisaient du commerce avec Haïti, seulement, il était
la plupart du temps dans l'impossibilité de le faire, si le
gouvernement américain ne le soutenait pas. Il avait donc
parfaitement raison dans le fond,--la forme dans laquelle il
exprimait ses revendications laissait à désirer; elle fut adoucie
par Talleyrand dans sa lettre à Armstrong, mais Turreau n'hésita pas
à répéter à Madison que «ce système d'impunité et de tolérance ne
pouvait durer davantage».

En résumé, à la fin de 1806, le cabinet de Washington se trouvait en
présence d'une situation hostile sur toute la ligne. L'Espagne, en
dépit des traités, saisissait les propriétés américaines sur mer et
sur terre, faisait des incursions en Floride et au Texas. La France
tenait un langage menaçant et, comme si ces difficultés ne
suffisaient pas à l'habile activité du Congrès qui allait s'ouvrir,
la Grande-Bretagne prit une attitude telle qu'on aurait pu croire,
de sa part, à une déclaration de guerre, à courte échéance.

Plus que jamais, les deux pays étaient profondément divisés par la
question de la presse des matelots.

Les deux frégates, le _Cambrian_ et le _Leander_ surveillaient le
port de New-York, d'une façon intolérable; c'était un véritable
blocus exercé avec une telle âpreté, que le moindre prétexte, la
moindre suspicion quant à la provenance d'un vaisseau, en légitimait
la capture et son envoi à Halifax pour y être retenu et jugé. De
tels procédés qui, en somme, profitaient au commerce des neutres,
auraient encore à la rigueur pu être tolérés par la classe des
marchands, la plus nombreuse et naturellement la plus âpre au gain;
mais ils devenaient odieux par la façon dont les officiers anglais
pratiquaient la presse. Tout individu trouvé sur un vaisseau
américain que, pour une raison ou une autre, ils pouvaient
considérer comme sujet anglais, était immédiatement incorporé dans
la marine anglaise. Mais comment prouver la nationalité? La
similitude de langue rendait cette preuve, dans la plupart des
circonstances, excessivement difficile; en tous cas, elle donnait
lieu, parfois, à des erreurs pénibles mais voulues qui retombaient
sur toute une classe de citoyens et lésaient des intérêts
considérables. Une haine profonde couvait, de ce fait, en Amérique
contre l'Angleterre. L'opinion publique s'étonnait de la longanimité
du gouvernement.

Cette longanimité s'explique si l'on songe que les difficultés avec
l'Espagne étaient loin d'être aplanies; Madison croyait habile, de
sa part, de se concilier l'Angleterre dans le but de tenir la France
en respect: c'était l'éternel jeu de bascule de la politique
américaine qui, pour le moment, suivait les fluctuations de la
politique napoléonienne et qui, dans ces dernières hésitations,
avait pour stimulant un nouveau projet de Jefferson dans le but de
rouvrir des négociations pour l'achat de la Floride.

Ce projet allait pouvoir se réaliser mais sur des bases toutes
différentes que celles sur lesquelles Jefferson comptait s'appuyer.
C'était de France et non d'Angleterre que devaient lui parvenir des
sollicitations favorables et, au moment même où il semblait décidé à
faire comprendre à Napoléon que le gouvernement des États-Unis
n'était nullement disposé à recevoir des ordres, le gouvernement
français, au contraire, lui faisait des ouvertures dans le sens
désiré.

Au moins d'août 1805, l'Empereur venait de lever le camp de Boulogne
et dirigeait son armée vers les opérations qui devaient être
couronnées par la bataille d'Austerlitz. Mais, avant de pouvoir
aboutir à cette brillante victoire, il avait encore bien des
dispositions à prendre et sans doute aussi, à se ménager la
bienveillance, sinon l'alliance, de pays qui supportaient
difficilement le joug de l'Angleterre. Est-ce cette raison qui lui
fit désirer un rapprochement avec les États-Unis? Il est permis de
le supposer.

Armstrong, qui suivait les événements à Paris, reçut vers cette
époque, la visite d'un agent ne faisant pas partie officiellement
des Affaires Étrangères, qui lui remit, au nom de Talleyrand, un
projet d'arrangement à intervenir entre les États-Unis et
l'Espagne. Le Prince de la Paix devait être prévenu que, s'il ne se
joignait pas aux États-Unis pour demander à Napoléon d'être
l'arbitre, dans leur dispute, il exposerait son pays à de graves
inconvénients. C'était, en résumé, la contre-partie de ce qu'avait
déjà proposé le Ministre des Affaires Étrangères: il soutenait
maintenant les États-Unis au lieu de soutenir l'Espagne. Et si, sous
la pression de l'Empereur, l'Espagne consentait à céder les
Florides, la France proposait les conditions suivantes: facilités de
commerce en Floride comme en Louisiane; le Rio Colorado et les
territoires au Nord-Ouest s'étendant jusqu'aux sources des affluents
du Mississipi et formant une région neutre; dix millions de dollars
à être payés par les États-Unis à l'Espagne. Ce chiffre fut descendu
à sept millions.

Ces propositions furent soumises par Jefferson à ses collègues du
Conseil. Il fit remarquer qu'elles ne différaient pas beaucoup des
leurs, excepté en ce qui concernait l'indemnité à payer qui, selon
lui, ne devait pas dépasser cinq millions. Les Américains ne
voulaient pas donner davantage pour les Florides; ils acceptaient le
Colorado comme frontière occidentale et un espace de trente lieues
de chaque côté de cette rivière, qui ne serait pas occupé.

Jefferson avait hâte de conclure cette affaire d'autant plus que
l'opinion publique devenait de plus en plus hostile à l'Angleterre.
Les commerçants de Boston, New-York et Baltimore se montraient
furieux du nombre toujours croissant des prises qui menaçaient de
ruiner les maisons les plus solides. Ainsi, la sympathie que perdait
l'Angleterre revenait à l'Espagne, ou plutôt, la haine qui allait
croissant à l'adresse de celle-là, diminuait à l'adresse de
celle-ci.

Au milieu de ces revirements, le Président Jefferson prépara son
message à l'occasion de la réunion du neuvième congrès. Il en profita
pour dire que la direction donnée aux Affaires Étrangères devait être
modifiée. Il fit un tableau des relations internationales qui semblait
mettre à une rude épreuve son amour de la paix. En réalité, que
s'était-il passé, ces dernières années? Le littoral du pays avait été
infesté, les ports avaient été surveillés par des vaisseaux étrangers
et, sous prétexte de poursuivre des ennemis, ces vaisseaux, armés ou
non, occasionnaient au commerce américain les plus graves préjudices.
Des incursions avaient été faites sur les territoires de la
Nouvelle-Orléans et du Mississipi, exposant les citoyens à voir leurs
propriétés pillées et saisies par des officiers et soldats de l'armée
espagnole. Il fallait faire défendre la frontière par des troupes
régulières pour empêcher, à l'avenir, de semblables agressions.

L'homme qui avait toujours défendu la nécessité de la paix tenait un
langage où perçait la nécessité de la guerre. Cependant, la seconde
partie de son message faisait ressortir une contradiction: elle
avouait une diminution des ressources qui impliquait la faillite d'une
action militaire sérieusement menée. Alors, comment concilier
l'attitude guerrière avec l'impossibilité de faire la guerre? Toutes
ces questions ne contribuaient pas à désarmer la rivalité des partis
en présence: les démocrates, les fédéralistes, les républicains du Sud
ignoraient ce qui se passait dans les coulisses gouvernementales,
tandis que Turreau, Mery et Yrugo se demandaient, avec une
désinvolture un peu méprisante, quels moyens le gouvernement des
États-Unis pourrait mettre en oeuvre pour venir à bout des prétentions
de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne. Jefferson se trouvait
donc dans une situation délicate: il avait à faire face aux exigences
d'une minorité hostile et d'une majorité divisée, à l'intérieur, et, à
l'extérieur, aux velléités guerrières de trois grandes puissances de
l'Europe.

Ce ne fut qu'en mars 1806, après bien des discussions où
Fédéralistes et Républicains se dressèrent de nouveau, les uns
contre les autres, où Randolph, dans son animosité contre Madison,
dont il voulait faire échouer la candidature à la Présidence, allant
jusqu'à déclarer qu'il ne voterait pas un shilling pour l'achat de
la Floride, que c'était livrer la bourse publique au premier brigand
venu qui vous la demanderait au coin d'un bois... ce ne fut, dis-je,
que six mois après la réception de la dépêche d'Armstrong faisant
connaître les intentions--ou les ordres--de Napoléon, que le
diplomate américain fut officiellement autorisé à offrir cinq
millions à la France pour l'achat de la Floride ou du Texas.
Jefferson l'avait emporté sur Randolph, mais cette victoire lui
coûta cher: lui, qui était l'incarnation du plus pur républicanisme,
lui, dont les idées et les principes avaient toujours été opposés au
caractère, au tempérament, à la politique de Bonaparte, fut accusé,
par ses compatriotes ennemis, d'être devenu une créature de
Napoléon.

Aux yeux du public, le gouvernement des États-Unis obéissait
aveuglément aux ordres de l'Empereur, lorsqu'en réalité, inspiré par
Jefferson, il jugeait seulement politique de ne pas irriter
Napoléon; non pas la sympathie le faisait agir de la sorte, mais
bien la crainte que, seul, le potentat qui soumettait les vieilles
monarchies et les trônes vermoulus à sa volonté, par son génie
guerrier, pouvait donner la Floride aux États-Unis, sans les
dépenses et les risques d'une guerre en Amérique.

Mais, contrairement aux apparences et aux protocoles diplomatiques,
l'affaire de la Floride n'était pas encore terminée. Par un soudain
revirement, Napoléon fit comprendre qu'il n'avait aucun intérêt à se
poser en arbitre entre les États-Unis et l'Espagne. Armstrong et
même Talleyrand, à la veille d'une disgrâce, purent se demander quel
plan secret modifiait ainsi les dispositions de l'Empereur et quels
projets il nourrissait à l'égard des États-Unis.

Ainsi se faisait sentir, jusque dans ces lointains parages,
l'ascendant de l'homme qui était en train de refaire, à sa
fantaisie, la carte de l'Europe: la politique de Jefferson,
Président d'une jeune république, était à la merci de batailles qui
allaient se livrer dans un coin perdu de l'Allemagne.



CHAPITRE VIII

LES ÉTATS-UNIS ET LE BLOCUS CONTINENTAL.

     Napoléon est décidé à sacrifier l'Espagne. -- La faiblesse
     de Charles IV. -- Monroe et Fox. -- L'Angleterre ne peut
     admettre les prétentions américaines. -- Le Décret de
     Berlin. -- Tous les neutres sont atteints. -- Monroe accepte
     les conditions anglaises. -- Jefferson refuse de soumettre
     le traité au Sénat. -- Les ordres en conseil de janvier 1807
     et de novembre 1807. -- Guerre en perspective entre les
     États-Unis et la Grande-Bretagne. -- Situation difficile à
     l'égard de la France. -- Pour se rendre maître de l'Espagne
     Junot s'empare du Portugal. -- La famille royale s'enfuit au
     Brésil. -- Entrevue, à Mantoue, de Napoléon avec son frère
     Lucien. -- Il lui offre la couronne d'Espagne s'il consent à
     divorcer. -- Aux ordres en conseil émis par Spencer
     Perceval, Napoléon répond par le Décret de Milan.


Lors de la discussion du traité de cession de la Louisiane,
l'Empereur avait, à dessein, laissé planer une vague incertitude sur
les frontières de ce pays. Cette incertitude était devenue un atout
considérable dans le jeu de sa politique. La Floride constituait, de
la sorte, comme on l'a vu, un appât qu'il faisait miroiter devant
les yeux de Jefferson, le rendant plus accessible ou plus lointain
aux convoitises américaines, suivant les besoins de la cause et
suivant la nécessité dans laquelle il se trouvait de sauver ou de
sacrifier l'Espagne.

À la date où nous sommes parvenus, il était nécessaire que l'Espagne
fût sacrifiée à ses vues profondes et ne devînt plus qu'un
instrument entre ses mains,--instrument dirigé contre l'Angleterre.

Le faible et malheureux Charles IV lui avait donné son argent, sa
flotte et son armée. La flotte espagnole avait été détruite à
Trafalgar et l'armée espagnole était fondue dans les contingents qui
opéraient en Allemagne. Le fruit était mûr; on pouvait le cueillir.
Mais il fallait encore dissimuler, endormir l'ignorance de la
famille royale sous des dehors de prévenance et d'intérêt.

Et l'intérêt des États-Unis se trouvait de nouveau ballotté entre
celui de l'Angleterre et celui de la France. Par les ordres en
conseil, l'Angleterre prétendit affirmer sa maîtrise des mers.
Napoléon riposta par les décrets de Berlin et de Milan qui, au moyen
du Blocus continental, devaient lui assurer la maîtrise des
continents.

De quel côté allait pencher le gouvernement de l'Union?

À Londres, Monroe eut un instant l'espérance de voir sa mission
diplomatique réussir. Pitt était mort en janvier 1806 et Georges III
appela Fox aux Affaires Étrangères. Fox était libéral d'idées et de
caractère, de manières charmantes et l'accueil qu'il fit à Monroe ne
ressemblait en rien aux relations froides et guindées en usage dans
l'entourage de Pitt, relations qui répondaient, en somme, à sa
politique agressive à l'égard des États-Unis, dans ce qu'elle avait
de plus intraitable, quand il s'agissait d'arrêter, sous le prétexte
le plus fallacieux, des vaisseaux américains. Fox semblait plus
favorablement disposé pour ce qu'il appelait le commerce des
colonies, mais il était peut-être le seul dans le cabinet à montrer,
à cet égard, des vues plus conciliantes, d'autant plus qu'à
Washington, le Congrès, dans un esprit de représailles, discutait
l'opportunité de l'acte de non-importation. Ces velléités de
résistance aux exigences anglaises ressemblaient trop à un ultimatum
que les Anglais traduisaient en ces termes: «Abandonnez votre
commerce et vos navires à l'Amérique ou livrez vos libertés à la
France.»

Une telle formule était évidemment exagérée, mais, dans leur
susceptibilité chatouilleuse et vindicative, les Anglais ne
pouvaient en supporter l'inadmissible prétention. Devant de telles
dispositions d'esprit, il était difficile à Fox de faire des
concessions. L'ambition de Napoléon avait troublé toute l'Europe.
Pourtant, dans les bouleversements qui en furent les conséquences,
l'Angleterre était parvenue à maintenir sa suprématie sur mer et,
sur toute l'étendue de l'Océan, sa flotte prétendait imposer sa loi.
Deux puissances semblaient vouloir s'affranchir de ces deux jougs:
la Russie et les États-Unis.

Napoléon, voulait réduire la première, par la
séduction,--l'Angleterre comptait réduire la seconde par la menace.
C'était du moins la conséquence logique, quoique un peu simpliste,
qui ressortait de la position prise par les deux principaux
belligérants.

Dans ces conditions, ne pouvant rendre au commerce américain les
privilèges qu'il possédait autrefois, Fox prit une demi-mesure, par
laquelle il crut pouvoir contenter les exigences américaines, mais
qui, en réalité, était aussi restrictive que le traité de 1756. En
mai 1806, les puissances neutres furent avisées que, sur l'ordre du
Roi, avaient été bloquées toutes les côtes de France et d'Allemagne,
allant de Brest à l'Elbe;--blocus, d'ailleurs, qui ne pouvait être
effectif qu'entre Ostende et la Seine. Un navire américain, par
exemple, chargé à New-York de sucre provenant des colonies
françaises ou espagnoles, pouvait donc se diriger en toute sécurité
vers Amsterdam ou Hambourg. On discuta longtemps sur la légalité et
l'équité d'une telle mesure qui, tout en poussant Napoléon à des
représailles, fut appelée, même par les intéressés, un blocus sur le
papier. Elle contenait en germe la deuxième guerre d'indépendance
qui libéra définitivement les États-Unis d'une ingérence quelconque
exercée par le gouvernement britannique.

En attendant, Monroe était la proie de son destin: se trouver dans
la nécessité de conclure un traité dont l'issue semblait de plus en
plus aléatoire. L'acte de non importation avait été voté par le
Congrès et, à sa grande confusion, Pinckney qu'on lui avait adjoint,
sinon pour le contrôler, du moins pour l'arrêter dans son ardeur,
lui avait fait pressentir que le Président Jefferson ne verrait pas
le succès de ces négociations d'un oeil favorable. Monroe comprit;
il était le concurrent de Madison à la Présidence et un grand succès
diplomatique à son actif serait mal vu à Washington. Livingston
pouvait se considérer comme étant vengé. Il semblait donc préférable
que le traité à négocier présentât des conditions impossibles à
réaliser. Si ce traité devait échouer, tout le blâme en retomberait
sur Monroe; s'il réussissait, la gloire en serait partagée avec
Pinckney. D'une façon comme de l'autre, la tâche de Monroe était
délicate et ingrate.

Les concessions, d'ailleurs, que demandait l'Amérique à
l'Angleterre, étaient de celles qu'on ne peut obtenir que les armes
à la main. Le gouvernement anglais accorderait difficilement, après
Trafalgar, ce qu'il avait toujours refusé depuis la règle imposée en
1756. Cependant, Jefferson proclamait hautement qu'il était temps de
supprimer les inconvénients imposés aux États-Unis par l'application
de cette règle et de renoncer aux vexations de la presse des
matelots. Il n'hésitait pas à affirmer que tout le Golf Stream
devait être considéré comme faisant partie des eaux américaines, sur
lesquelles un acte d'hostilité ne pouvait être toléré, sous peine de
voir atteintes la sécurité du pays et la liberté du commerce. Un
pareil langage était fier, presque dictatorial: comment le faire
accepter par un peuple en délire qui venait de faire à Nelson de
patriotiques funérailles sous les voûtes de Saint-Paul? Mais comment
surtout en attendre la réponse quand on était à la veille d'une
action décisive en Allemagne?

Le 14 octobre 1806, Napoléon anéantit la Prusse, à Iéna.

Peu de temps après, il fit son entrée triomphale à Berlin. Avant de
quitter cette capitale pour la Pologne et la Russie, il y signa le
fameux Décret de Berlin, à la date du 21 novembre 1806.

Ce décret, à titre de justification, débutait par une accusation
contre l'Angleterre qui n'hésitait pas à se mettre au-dessus des
lois de toutes les nations. Elle arrêtait les non-combattants comme
prisonniers de guerre; confisquait les propriétés privées; elle
allait jusqu'à bloquer des ports non fortifiés, des estuaires,
d'immenses étendues de côtes appartenant à des pays neutres. Des
procédés aussi odieux qu'injustifiés n'avaient d'autre but que de
développer l'industrie et le commerce anglais sur les ruines du
commerce et de l'industrie du reste de l'Europe. De tels agissements
justifiaient contre elle l'usage des mêmes armes. Par conséquent,
aussi longtemps que l'Angleterre ne renonçait pas à son attitude
hostile, les Îles Britanniques étaient mises en état de blocus et il
était décrété ce qui suit:

1º Tout commerce et toute correspondance avec les Îles Britanniques
sont interdits.

2º En conséquence, les lettres ou paquets adressés ou en Angleterre
ou à un Anglais, ou écrites en langue anglaise, n'auront pas cours
aux postes et seront saisis.

3º Tout individu sujet de l'Angleterre, de quelque état et condition
qu'il soit, qui sera trouvé dans les pays occupés par nos troupes ou
par celles de nos alliés, sera fait prisonnier de guerre.

4º Tout magasin, toute marchandise, toute propriété de quelque
nature qu'elle puisse être, appartenant à un sujet d'Angleterre,
sera déclaré de bonne prise.

5º Le commerce des marchandises anglaises est défendu, et toute
marchandise appartenant à l'Angleterre, ou provenant de ses
fabriques ou de ses colonies, est déclarée de bonne prise.

6º La moitié du prix de la confiscation des marchandises et
propriétés déclarées de bonne prise par les articles précédents,
sera employée à indemniser les négociants des pertes qu'ils ont
éprouvées par la prise des bâtiments de commerce qui ont été
enlevés par des croisières anglaises.

7º Aucun bâtiment venant directement de l'Angleterre ou des colonies
anglaises, ou y ayant été depuis la publication du présent décret,
ne sera reçu dans aucun port.

8º Tout bâtiment qui, au moyen d'une fausse déclaration,
contreviendra à la disposition ci-dessus, sera saisi, et le navire
et la cargaison seront confisqués comme s'ils étaient propriété
anglaise.

9º Notre tribunal des prises de Paris est chargé du jugement
définitif de toutes les contestations qui pourront survenir dans
notre empire ou dans les pays occupés par l'armée française,
relativement à l'exécution du présent décret. Notre tribunal des
prises de Milan sera chargé du jugement définitif des dites
contestations qui pourront survenir dans l'étendue de notre royaume
d'Italie.

10º Communication du présent décret sera donnée par notre Ministre
des relations extérieures, aux Rois d'Espagne, de Naples, de
Hollande, d'Étrurie et à nos autres alliés, dont les sujets sont
victimes, comme les nôtres, de l'injustice et de la barbarie de la
législation maritime anglaise.

Ces dispositions draconiennes visant l'Angleterre, atteignaient tous
les pays neutres: les États-Unis furent touchés en première ligne.
Ils faisaient à cette époque un commerce considérable avec l'Europe.
Ils étaient les meilleurs clients de la Grande-Bretagne, à laquelle
ils fournissaient des matières premières, coton, bois, sucre, tabac,
etc., pour une centaine de millions. Tout ce trafic fut arrêté. Le
cabinet de Washington en était réduit à se demander, encore une
fois, de quel côté il avait le plus d'intérêt à se ranger, en vue
d'un traitement moins rigoureux: les ordres en conseils émis par
Georges III lésaient-ils davantage les intérêts américains que les
mesures éditées par le Décret de Berlin? Question complexe,
difficile à résoudre, qui allait exercer une influence considérable
sur l'avenir de l'Union, mettre de nouveau en présence les deux
partis qui se disputaient la direction des affaires et déterminer,
enfin, la position à prendre dans les grandes alternatives de la
politique mondiale.

En attendant, Monroe, mis en présence de Lord Holland, pendant la
maladie de Fox, se vit dans l'obligation, d'ailleurs assez douce, de
ne pas tenir compte, d'une façon absolue, des instructions de
Jefferson. La question de la presse des matelots fut traitée à
moitié; on en reconnut le mal fondé sans en restreindre l'exercice;
plus d'indemnité demandée pour les pertes éprouvées par le commerce
américain en 1805; et, en ce qui concernait les affaires qu'on
appelait le commerce des colonies, l'obligation d'une taxe qu'un
gouvernement indépendant ne pouvait vraiment pas accepter. Monroe se
montra donc plus conciliant que le Secrétaire d'État et le Président
dont il dépendait. Il accepta les conditions anglaises et, ce qui
pourrait paraître inadmissible, il s'inclina devant une exigence
vraiment exorbitante et qui concernait le décret de Berlin. La
nouvelle venait d'en arriver en Angleterre où l'on en saisit
immédiatement toute la portée. Les négociateurs anglais firent
comprendre aux négociateurs américains que ceux-ci devaient
s'engager à ne pas reconnaître le terrible décret,--sans quoi, Sa
Majesté Georges III ne se considérait pas comme lié par les
signatures apposées au bas du traité.

Il est évident que jamais traité ne fut signé dans des conditions
aussi contradictoires; il n'aurait pu être plus sévère, s'il avait
mis fin à une guerre malheureuse,--d'autant plus, qu'immédiatement
après la signature de ce traité, avant même que le gouvernement des
États-Unis ait pu en prendre connaissance, un ordre en conseil
déclara que les Ministres anglais n'attendraient pas que l'Amérique
se fût prononcée à l'égard du Décret de Berlin, pour empêcher ses
vaisseaux de naviguer d'un port européen à un autre. C'était un coup
désastreux pour le commerce des neutres,--c'était, avant tout, une
injustice, car, avant de prendre des représailles, il aurait fallu
connaître l'attitude du gouvernement qu'on allait punir. La moindre
critique qu'on pouvait faire d'une pareille façon d'agir, permettait
d'affirmer que le cabinet anglais prenait le Décret de Berlin non
pas pour la cause effective lui inspirant un ordre en conseil si
arbitraire, mais pour un simple prétexte lui permettant d'aller plus
loin que Pitt lui-même, dans sa politique intransigeante à l'égard
des États-Unis. Comparée à ce tour de passe-passe, la mesure
coercitive prise par Napoléon, pouvait paraître pleine de loyauté et
de grandeur.

Cependant, les nouvelles ne parvenaient pas vite alors d'un
continent à un autre. Les Américains attendaient encore, de la part
des Anglais, un traité acceptable, accordant certaines concessions,
quand leur arriva l'annonce du Décret de Berlin. La surprise fut
désagréable. C'est donc du côté de la France que leur commerce se
trouvait paralysé! Ainsi, après avoir lésé les États-Unis par son
attitude soudain hostile à l'égard de l'achat de la Floride,
l'Empereur n'hésitait pas à porter ce coup décisif aux affaires
commerciales. N'y avait-il pas un rapport mystérieux qu'on devinait
sans pouvoir le préciser, entre ce brusque revirement qui se
présentait favorable à l'Espagne et agressif pour l'Amérique? À
distance et sans connaître le détail des négociations qui se
poursuivaient avec le cabinet Saint-James, il paraissait opportun
d'améliorer les relations avec l'Angleterre et il était urgent
d'être en possession du traité signé à Londres par Monroe et
Pinckney.

Mais en mars 1807, quand Madison fut mis, par Erskine, au courant
des termes de ce traité, sa désillusion fut grande. La clause
restrictive, surtout, relative au Décret de Berlin, provoqua son
mécontentement et il fit remarquer à Erskine que, dussent même tous
les articles être satisfaisants, la note complémentaire en
empêcherait la ratification. En tous cas, aucune des conditions
stipulées par Jefferson n'avait reçu satisfaction. Et Jefferson
furieux refusa même de soumettre le traité au Sénat. Ce refus fut
interprété, de façons diverses, par ses amis et ses adversaires; il
contenait le germe de dissentiments intérieurs qui risquaient de
mettre de nouveau en présence républicains et fédéralistes, au gré
de leur haine ou de leur sympathie pour l'Angleterre.

Sur ces entrefaites et, sans doute, inspiré par les événements qui
se passaient en Angleterre et entre l'Angleterre et l'Amérique,
Napoléon avait modifié ses dispositions à l'égard de la Floride et
des possibilités qui auraient pu faciliter un arrangement entre les
cabinets de Madrid et de Washington. Dès 1806, il avait fait
comprendre à Turreau qu'il ne verrait pas d'un bon oeil les
États-Unis, auxquels la France témoignait toujours beaucoup
d'intérêt, ni l'Espagne qui lui tenait à coeur,--faire revivre en
Amérique des querelles qui commençaient à s'assoupir en Europe[50].
Il prêcha la paix, recommandant à son ministre à Washington
d'entretenir les tendances conciliatrices que les incidents de la
dernière campagne avaient fait naître. L'Empereur, en un mot,
absorbé par les affaires importantes concernant son empire, ne
pouvait plus jouer le rôle de médiateur, mais considérerait comme
une preuve d'amitié à son égard tout ce que les États-Unis et
l'Espagne tenteraient en vue d'une réconciliation. De ce fait,
toutes les espérances que nourrissait Jefferson et dont on lui avait
pour ainsi dire promis la réalisation, en ce qui concernait la
cession de la Floride tant convoitée, s'évanouissaient. L'horizon
politique s'assombrissait en Europe.

[Note 50: Talleyrand à Turreau, 31 juillet 1806 (_Arch. des Aff.
Étrangères_)]

En janvier 1807, Lord Howick avait signé l'ordre en conseil qui,
sous prétexte de répondre au Décret de Berlin, défendait aux neutres
de naviguer d'une côte à une autre. Ainsi, un navire marchand
américain pouvait parfaitement aller à Bordeaux; mais si, dans ce
port, le marché ne lui semblait pas favorable et qu'il voulût
repartir pour Amsterdam ou un port de la Méditerranée, par exemple,
il devenait de bonne prise. Les Tories, représentés par Spencer
Perceval, estimaient que cette mesure restrictive était insuffisante
et que, pour protéger le commerce anglais menacé par les
dispositions prises par l'ennemi héréditaire, il fallait empêcher
tout produit des colonies d'entrer en France et en Espagne avant
d'avoir passé par l'Angleterre pour y acquitter un droit de douane.
Il fallait, enfin, faire comprendre qu'on considérait les États-Unis
comme ennemis puisque le Président Jefferson s'était soumis sans
protestation au blocus décrété par Napoléon. La neutralité qu'il
semblait vouloir accepter, était-elle hostile ou bienveillante? En
tout cas, la Grande-Bretagne était en droit d'attendre de tout
gouvernement neutre une attitude aussi nettement impartiale que
celle que ce gouvernement aurait prise à l'égard de son ennemi. De
là, il n'y avait qu'un pas à franchir pour justifier les mesures les
plus agressives à l'adresse du commerce américain, parce que le
gouvernement de Washington n'avait pas protesté assez énergiquement
contre le blocus institué par Napoléon, ce qui lui valait, de la
part de ce dernier, un traitement de faveur.

Ceci ressemblait étrangement à une politique de représailles. Mais
dans le texte définitif de l'ordre qui finit par être approuvé en
Conseil, Spencer Perceval passa intentionnellement sous silence
toute allusion qui pourrait faire croire à une doctrine de
représailles fortement critiqué par Lord Bathurst. Aucun pays neutre
ne fut plus accusé de s'être incliné devant le Décret de Berlin;
mais on fit ressortir le peu d'effet produit par l'ordre en conseil
émis par Lord Howick et la nécessité dans laquelle se trouvait Sa
Majesté «en de telles circonstances, de prendre des mesures plus
efficaces pour revendiquer et faire respecter ses droits». Et sans
autre explication, Perceval ordonna que tout le commerce américain,
excepté celui avec la Suède et les Indes occidentales, devait
passer par un port anglais pour y prendre une licence anglaise.
Cette obligation tyrannique, arbitraire, formulée dans un style peu
clair, était formellement imposée par l'ordre en conseil émis le 11
novembre 1807; il était, de plus, non seulement entendu que tout
commerce de l'Amérique avec les ennemis de l'Angleterre payerait
tribut à cette dernière, mais que les produits coloniaux, dans le
but d'augmenter leur prix, payeraient une taxe au Trésor
britannique, tandis que l'entrée du coton était prohibée pour la
France. En un mot, le commerce américain était devenu le commerce
anglais.

Quelle nation, se prétendant libre, pouvait s'incliner devant des
prétentions aussi exorbitantes? L'Angleterre cherchait simplement à
annuler une conséquence de la guerre de l'indépendance. Malgré les
tendances pacifiques de Jefferson, les Américains et même les
Anglais libéraux comprenaient qu'une guerre était en perspective.

Le message annuel fut débité sur un ton impartial, en ce qui
concernait les relations internationales, de sorte que personne ne
put dire s'il penchait vers la guerre ou vers la paix. Cependant,
des mesures furent prises en vue d'une éventualité de guerre. On
demanda des crédits pour mettre la flotte en état. En décembre 1807,
le Congrès vota une somme de un million huit cent cinquante mille
dollars, dans la crainte d'une rupture avec l'Angleterre. C'était un
geste un peu vague. Mais Gallatin lui-même, Secrétaire du Trésor,
renonça un moment à la possibilité d'une théorie à la fois énergique
et paisible et affirma qu'il n'y avait aucun inconvénient à
augmenter la dette publique qui, en temps de paix, serait vite
éteinte. Il défendit donc l'opinion de Jefferson qui préconisait la
formation d'une flottille de canonnières et de frégates pour la
défense des côtes menacées. L'opportunité de telles constructions
fut discutée au Sénat et à la Chambre. On vota un million de dollars
pour les fortifications.

Pendant que ces discussions parlementaires avaient lieu, les
nouvelles officielles arrivèrent d'Europe, apprenant que, chacune de
son côté, la France et l'Angleterre, avait encore augmenté la portée
des mesures restrictives et vexatoires à l'égard du commerce des
neutres. Le monde entier était ainsi mis en interdit par ces deux
nations[51] et les vaisseaux américains, leurs cargaisons, leurs
équipages, étaient à la merci de l'une ou de l'autre, dès qu'ils
s'aventuraient hors des limites de leurs eaux respectives. Dans ces
conditions, il était nécessaire de mettre à l'abri ces cargaisons et
ces équipages--les marchandises et les hommes--en empêchant les
vaisseaux de sortir des ports des États-Unis. Cette nécessité, plus
ou moins impérieuse, devait aboutir à l'_Embargo_. Gallatin était
d'avis de ne s'arrêter qu'à un embargo temporaire; il préférait une
guerre à un embargo permanent, estimant qu'une pareille extrémité
finirait par devenir préjudiciable aux intérêts privés des citoyens.
Lorsque cet acte fut discuté à la Chambre et finalement voté, comme
nous allons le voir, Randolph s'en fit l'ardent défenseur, quoique,
en réalité, c'était s'incliner devant l'ultimatum de Napoléon, sans
écarter la possibilité d'une guerre avec l'Angleterre. L'orateur le
fit remarquer avec passion. Il jetait ainsi, de nouveau dans les
débats, le cri d'alarme contre l'influence française, les
Fédéralistes en prolongèrent les échos et, dans une discussion où il
était ouvertement question des moyens de se défendre contre les
prétentions de la Grande-Bretagne, passa, comme une menace, l'ombre
redoutable de l'Empereur.

[Note 51: Jefferson au général J. Mason, _OEuvres_.]

En tous cas, Jefferson fidèle à ses principes pacifiques, tout en
évitant la guerre, était parvenu, sans trop de difficultés, à faire
accepter par le pays une mesure hostile de défense qui ne rompait
pas la paix.

Si cette mesure était surtout dirigée contre l'Angleterre, elle
était aussi de nature à intéresser la politique française. Napoléon
continuait, en effet, à exécuter son plan de domination et
d'assujétissement en étant décidé à en finir avec l'Espagne. En
dehors même de la question des Florides, le destin de l'empire
espagnol ne pouvait être indifférent aux États-Unis.

Après la paix de Tilsitt, Napoléon pouvait se considérer comme le
maître de l'Europe. Excepté le Danemark et le Portugal, tous les
pays dont les côtes s'étendent de Saint-Pétersbourg à Trieste,
étaient contraints d'obéir à sa loi. S'il n'avait pu débarquer en
Angleterre pour la réduire par les armes, sur son propre sol, il
était bien près maintenant de lui interdire le marché du monde
entier. Dès le mois de juillet 1807, il fit savoir au Portugal que
ses ports devaient être fermés au commerce anglais à partir du 1er
septembre, sous peine, pour le royaume, d'être occupé par une armée
franco-espagnole. Le Prince royal de Danemark fut averti qu'il avait
à choisir entre une guerre avec l'Angleterre ou une guerre avec la
France. Le tour des États-Unis, qui restaient sur le qui-vive,
allait sans doute bientôt venir aussi. La question n'avait pas
encore été tranchée définitivement de savoir si les navires
américains et leurs cargaisons devaient tomber sous le coup du
Décret de Berlin ou, conformément au traité de 1800, en demeurer
exempts. L'Empereur se décida pour la négative, n'admettant pas
qu'il pût y avoir une exception en faveur de l'Amérique, ce dont
Armstrong fut avisé par Champagny, le 7 octobre 1807, en même temps
que le navire américain _Horizon_, échoué près de Morlaix, fut
déféré au Conseil des prises. L'attitude de l'Empereur, à l'égard de
l'Union, semblait incohérente. Elle était voulue. À la protestation
formulée par le représentant américain, Napoléon fit répondre que,
puisque les États-Unis reconnaissaient l'absurde blocus inauguré par
l'Angleterre, il était de toute équité de se soumettre aussi au
blocus imposé par la France. Évidemment, la France n'était pas plus
bloquée par l'Angleterre que l'Angleterre par la France. À quel
titre les Américains voulaient-ils se soustraire au contrôle des
navires français? La France reconnaissait, certes, que ces mesures
étaient injustes, illégales et contraires à toute souveraineté
nationale; mais il était du devoir des nations de recourir à la
force pour s'opposer à un état de choses qui les déshonorait en
atteignant leur indépendance[52].

[Note 52: Napoléon à Champagny, 15 novembre 1807. _Correspondance_,
XVI, 165.]

Il est évident que de tels arguments, même pour la défense d'un
mauvais cas, étaient plus honorables que ceux mis en avant par
Spencer Perceval et Georges Canning. L'Empereur pouvait, en effet,
dire que le tort fait à l'Amérique n'était que la conséquence de
l'injure qu'il voulait infliger à l'Angleterre. Le Décret de Berlin
ne s'opposait nullement à l'introduction directe de produits
américains en France: il s'opposait simplement à l'introduction des
produits anglais ou à la réception de navires venant d'Angleterre.
Mais l'expression de ce désir devait être considérée comme une loi à
laquelle Napoléon prétendait soumettre toutes les nations. Il le fit
comprendre dans une audience donnée au corps diplomatique, à
Fontainebleau, en octobre 1807, et de laquelle Armstrong rendit
compte à son gouvernement.

Napoléon comptait-il sur la coopération de l'Amérique pour anéantir
l'Angleterre? Peut-être. En cherchant à dégager le lien mystérieux
qui existait entre le Décret de Berlin et les négociations
compliquées au sujet de la Floride, on pouvait comprendre pourquoi
l'Empereur faisait tour à tour miroiter, devant les yeux de
Jefferson, la proie tant désirée, pour la faire disparaître
aussitôt. Dès que le cabinet de Washington semblait vouloir lui
glisser entre les doigts, vite, la Floride était remise sur le tapis
avec la possibilité d'en hâter l'acquisition. En faisant ressortir
la régularité de ce jeu diplomatique, Armstrong ne se trompait pas.
Cependant, l'heure n'avait pas encore sonné d'avoir recours aux
États-Unis: il fallait, avant tout, en finir avec l'Espagne.

Charles IV avait eu une velléité de révolte contre la volonté de
l'Empereur, au moment où la Prusse vint se joindre à la quatrième
coalition. En octobre 1806, le Prince de la Paix avait fait
approuver par le roi, une proclamation qui appelait les Espagnols
aux armes. La bataille d'Iéna remit les choses au point et la
monarchie espagnole à deux doigts de sa perte.

Pour se rendre maître de l'Espagne, Napoléon chargea Junot de
s'emparer du Portugal, mais il fallait encore leurrer le Roi et le
Prince de la Paix. Un projet de traité fut proposé à Izquierdo,
d'après lequel le Portugal serait divisé en trois parties. La partie
septentrionale, avec Oporto pour capitale, devait être donnée à la
Reine d'Étrurie, à la place de la Toscane, désormais incorporée dans
le royaume d'Italie. La partie méridionale pouvait être offerte au
Prince de la Paix, en souveraineté indépendante. La partie centrale
serait réservée par la France pour des arrangements ultérieurs. Un
tel partage, quelque fantaisiste qu'il puisse paraître, pouvait
encore se comprendre et se justifier; mais le dernier article du
traité défie toutes les notions de la vraisemblance: Napoléon y
promettait à Charles IV de le reconnaître comme Empereur de toutes
les Amériques!

La mission de Junot en Portugal fut étrangement facilitée par un
événement qui eut de grandes conséquences dans l'Amérique du Sud. Le
Prince Régent de Portugal, ne pouvant résister à Napoléon, s'était
embarqué sur ses vaisseaux, avec la famille royale et toute la cour,
pour fonder un nouvel empire au Brésil. Cette résolution énergique
permit à Junot d'entrer, sans coup férir, à Lisbonne. Vers la fin de
décembre 1807, 25.000 hommes de troupes françaises étaient sur la
route de Vittoria à Burgos, en marche sur Madrid. Le plan élaboré à
distance et depuis si longtemps préparé, s'exécutait de point en
point. Napoléon lui-même avait regagné l'Italie et voyait son rêve
s'accomplir avec une précision et une exactitude qui légitimaient
ses ambitions les plus extravagantes. Son génie l'avait fait maître
de l'Europe: rien ne pouvait plus lui résister. C'est ce qu'il se
disait, sans doute, ce soir de 1807, dans cette vaste salle du
palais de Mantoue, assis devant une grande table ronde, recouverte
d'une carte d'Europe, où des épingles de couleurs variées marquaient
des points stratégiques. À minuit, son frère Lucien, le
récalcitrant, qu'il avait convoqué se présenta. L'Empereur voulait
le faire divorcer et lui cherchait une compensation, s'il se
soumettait à ses ordres. Lucien résistait.

--Choisis! me dit Napoléon, tandis que ses yeux resplendissaient
d'un éclat orgueilleux qui me parut satanique, raconte Lucien dans
ses mémoires. D'un geste large, il étendit sa main sur l'immense
carte d'Europe étalée devant lui, sur laquelle nous étions penchés,
et répéta:

--Choisis!... Tu vois que je ne parle pas en l'air. Tout ceci est à
moi ou le sera bientôt... je puis en disposer dès à présent...
Veux-tu Naples? Je peux la prendre à Joseph qui, entre parenthèse,
n'y tient pas et préfère Mortefontaine... L'Italie!... Le plus beau
joyau de ma couronne impériale! Eugène n'est que Vice-Roi, il
espère, sans doute, que je la lui donnerai, ou que je la lui
laisserai s'il me survit: il sera désappointé d'attendre, car je
vivrai 90 ans!... Il faut que je vive pour la consolidation de mon
empire... L'Espagne?... Ne vois-tu pas qu'elle va tomber dans le
creux de ma main, grâce aux gaffes de ses chers Bourbons et aux
folies de ton ami, le Prince de la Paix!... Ne serais-tu pas charmé
de régner là où tu n'as été qu'un ambassadeur?... En un mot, que
désires-tu? Parle! Quel que doive être l'objet de ton désir, je te
l'accorde, à une condition cependant: que ton divorce précède le
mien...»

Lucien refusa un royaume à de telles conditions. Le récit qu'il a
fait de cette entrevue[53] peut sembler un peu dramatisé; il est du
moins symptomatique, il nous montre le grand Empereur, sûr de
lui-même, sûr de sa destinée, se croyant sûr aussi des siens,
parfaitement libre de prendre et de distribuer des royaumes, à la
veille d'humilier à jamais l'Angleterre.

[Note 53: TH. JUNG: _Lucien Bonaparte_, III, 83-113.]

L'Espagne, les colonies espagnoles si intimement liées au commerce
américain, devaient contribuer à cette fin. Napoléon connut en
Italie les ordres en conseil émis par Spencer Perceval, qui eurent
pour première conséquence une attitude hostile de la Russie envers
l'Angleterre. Il n'y avait plus de neutres, excepté la Suède qui se
vit exposée aux ressentiments de la Russie et des États-Unis. En
réponse à ces ordres en conseil et sans même prévenir le Président
Jefferson, l'Empereur aggrava l'édit de Berlin par celui de Milan
(17 novembre 1808).

Cet édit, considérant que les actes du gouvernement anglais
dénationalisaient simplement les navires de toutes les nations
européennes, que tous les souverains de ces nations avaient au
contraire le droit de défendre l'indépendance de leur pavillon,
stipulait:

1º «Que tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit, qui aura
souffert la visite d'un vaisseau anglais, ou se sera soumis à un
voyage en Angleterre, ou aura payé une imposition au gouvernement
anglais, est, par cela seul, déclaré dénationalisé; il a perdu la
garantie de son pavillon et est devenu propriété anglaise; il sera
déclaré de bonne et valable prise.

2º Que tout bâtiment, de quelque nation qu'il soit, quel que soit
son chargement, expédié des ports d'Angleterre ou des colonies
anglaises, ou des pays occupés par les troupes anglaises, ou allant
en Angleterre ou dans les colonies anglaises, ou dans les pays
occupés par des troupes anglaises, est de bonne prise.

3º Que ces mesures cesseront d'avoir leur effet pour toutes les
nations qui sauraient obliger le gouvernement anglais à respecter
leur pavillon; elles continueront à être en vigueur pendant tout le
temps que ce gouvernement ne reviendra pas au principe du droit des
gens qui règle les relations des états civilisés dans l'état de
guerre. Ces dispositions seront abrogées et nulles par le fait, dès
que le gouvernement anglais sera revenu aux principes du droit des
gens, qui sont aussi ceux de la justice et de l'honneur.»

Ces actes d'hostilité entre la France et l'Angleterre tendaient
naturellement à anéantir tout commerce régulier. Les nations qui
s'étaient soumises ou qui avaient dû se soumettre au blocus
continental, ne tardaient pas à en sentir tous les inconvénients et
cherchèrent à s'en affranchir. Le système poussé jusqu'à ses
dernières limites aboutissait à l'absurde. La Suède et la Hollande
furent les premières à s'en détacher. L'Empereur Alexandre lui-même,
malgré les assurances données à Tilsitt, comprit bientôt qu'il était
impossible de vaincre la mer par la terre et encore moins
«d'empêcher ses sujets de vendre les produits de leur sol et de
s'approvisionner au mieux de leurs intérêts[54]»; il se vit donc
obligé de modifier la direction de sa politique et de s'opposer aux
vues de Napoléon,--ce qui aboutit à la campagne de Russie,--campagne
néfaste qui, comme nous allons le voir, sera indirectement provoquée
aussi par l'intervention commerciale des États-Unis d'Amérique.

[Note 54: Nouveau Dictionnaire d'Économie politique (LÉON SAY),
article: _Blocus continental._]



CHAPITRE IX

L'EMBARGO ET LES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE D'ESPAGNE.

     Jefferson taxé de Bonapartiste. -- Situation de Turreau à
     Washington. -- Lettre de Champagny à Armstrong. -- Cette
     lettre provoque de l'agitation aux États-Unis. -- Pickering
     crée un mouvement en faveur de l'Angleterre. -- Critique de
     l'Embargo. -- Intrigue de John Henry. -- Conséquences
     économiques de l'Embargo. -- Murat à Madrid. -- L'Entrevue
     de Bayonne. -- Napoléon offre le trône d'Espagne à son frère
     Joseph. -- Répercussion sur les colonies espagnoles. --
     Ambition démesurée. -- La Floride de nouveau mise en jeu. --
     Capitulation de Dupont à Baylen.


La situation grave, tendue à l'excès, créée par Napoléon en Europe,
remuait, en Amérique, les fibres les plus sensibles et les plus
profondes, touchant aux questions les plus délicates de constitution
et de tendances raciques. L'éternelle alternative, faisant pencher
les États-Unis, tantôt du côté de la France et tantôt du côté de
l'Angleterre, ne pouvait que trouver un aliment nouveau dans ces
conditions troublées. Mais troublées aussi devaient être les idées
directrices des partis. Les Fédéralistes, naturellement, ne
pouvaient oublier leurs classiques sympathies pour le régime
anglais. Les Républicains, amis de la France, ne pouvaient accorder
une admiration soutenue au général de la Révolution française,
devenu Empereur des Français et ayant transformé dans un sens
monarchique les institutions libérales dont il était issu. Tous,
enfin, ne pouvaient faire abstraction de leur origine anglo-saxonne.

L'embargo décrété contre les navires anglais, qui lésait d'ailleurs
aussi les intérêts français, n'avait pas été approuvé par tout le
monde. Dès le mois de décembre 1807, des critiques et des opposants
crièrent, bien inconsidérément, à l'influence française et Jefferson
fut taxé de Bonapartiste. On l'accusait de servilité à l'égard de
Napoléon,--ce qui était faux car, à cette époque même, il ne se
trouvait nullement en bons termes avec le gouvernement français. Et
Turreau, loin d'exercer une action sur les décisions du Président,
se plaignait plutôt de son attitude anti-française. Il accusait le
cabinet de Washington de fausseté[55]. Il accusait les représentants
de tous les partis, dont l'opinion était comme le résumé de
l'opinion publique, de s'opposer à tout projet qui pourrait déplaire
à la Grande-Bretagne et de rendre ainsi toute guerre impossible
entre les États-Unis et leur ancienne métropole, dont l'influence
occulte ne pourrait jamais être détruite. À chaque instant on
reprochait au ministre de France les décrets de Napoléon, qui
avaient complètement modifié les dispositions favorables des membres
du Congrès. C'était sans doute un prétexte pour expliquer leur
indifférence ou leur inaction, quoique, aux yeux de Turreau, les
mesures prises par le gouvernement français ne pouvaient pas être
comparées aux excès et aux outrages infligés par l'Angleterre aux
États-Unis.

[Note 55: Turreau à Champagny, 20 mai 1808 (_Archives des Aff.
Étr._).]

En janvier 1808, Champagny avait adressé à Armstrong une lettre dans
laquelle il défendait les décrets de Berlin et de Milan[56]. Cette
lettre, qui, en termes énergiques, exprimait la pensée de Napoléon,
résumait, en somme, la situation faite aux États-Unis par la
rivalité de la France et de l'Angleterre. Elle contenait des vérités
qui froissèrent les Américains. En faisant l'énumération des griefs,
elle faisait ressortir que l'union américaine avait à souffrir, plus
qu'aucune autre puissance, des agressions de l'Angleterre. La
guerre entre les deux nations devait en être la conséquence
inévitable, car il n'était pas admissible, pour l'intérêt et la
dignité des États-Unis, d'accepter le principe monstrueux et
l'anarchie que le gouvernement anglais voulait faire prévaloir sur
mer. Et l'empereur considérait cette guerre comme étant déclarée en
fait depuis le jour où l'Angleterre avait publié l'exécution de ses
ordres en conseil. En d'autres termes, c'était inviter les
États-Unis à prendre parti entre la France et l'Angleterre et
préjuger, sinon même imposer une action en faveur de la France
contre l'Angleterre.

[Note 56: Champagny to Armstrong, 15 janvier 1808. _State Papers_,
III, 248.]

Armstrong envoya cette lettre à Jefferson: elle constituait un
ultimatum d'un nouveau genre. Aucune nation indépendante ne pouvait
s'y soumettre.

Devant l'agitation que produisit la lecture de ce factum au Congrès,
le Président demanda inutilement d'en garder le secret. Mais les
Fédéralistes trouvèrent, au contraire, dans sa publication, un
prétexte, trop longtemps cherché, pour tourner contre la France
l'antipathie que le peuple nourrissait contre l'Angleterre. C'était
tout profit pour eux et l'Empereur leur fournissait lui-même les
moyens de constituer un parti anglais, parti que Rose, l'envoyé de
Canning, n'avait pu réussir à former. Pickering n'hésita pas à se
faire l'instrument de ce parti, en cherchant à l'organiser et à le
développer, du moins dans le territoire de ce qui fut la Nouvelle
Angleterre. Il demandait, en échange, au gouvernement anglais, de
soutenir une propagande énergique contre les Républicains. Ce
faisant, Pickering agissait en conspirateur rebelle, tombant sous le
coup de la loi qu'il avait lui-même contribué à faire voter quand il
était Secrétaire d'État et, aux termes de laquelle, tout citoyen des
États-Unis qui, sans autorisation officielle, se mettait en relation
avec un gouvernement étranger, était passible de peines sévères. Il
s'imaginait pouvoir se mettre au-dessus de cette loi, étant persuadé
que Jefferson était lié, par engagement secret, avec Napoléon, dans
le but de collaborer à la ruine de l'Angleterre.

Il affirmait que, dans son message en faveur de l'embargo, le
Président n'avait pas invoqué des raisons suffisantes pour justifier
cette grave mesure, qu'il devait y avoir des motifs cachés au
public. Lesquels? L'Empereur avait-il exigé qu'il n'y eut plus de
neutres? Avait-il exigé aussi que les ports américains, ainsi que
ceux des États d'Europe, ses vassaux, fussent fermés au commerce
anglais? L'embargo, insinuait-il, n'était peut-être qu'une forme
adoucie et complaisante par laquelle on répondait, d'une façon
déguisée, à des ordres impératifs. De tels procédés mèneraient
graduellement à une guerre avec l'Angleterre, ou à une soumission
honteuse à la France. En les dévoilant, Pickering attirait sous sa
bannière les Fédéralistes, avec d'autant plus de facilité que les
mesquineries de la politique intérieure disparaissaient de la sorte
sous un semblant de patriotisme.

Cependant, il ne fallait pas se payer de mots. L'embargo, tel qu'il
existait et fonctionnait, avait été une réponse nécessaire aux
ordres en conseil, à toutes les vexations du gouvernement anglais et
ceux qui voulaient le supprimer, Pickering en tête, malgré leurs
sentiments anti-français, se voyaient, quand même, acculés à une
guerre avec la Grande-Bretagne. Ils arrivaient donc au résultat
désiré par Napoléon. Il n'y avait pas d'autres expédients[57], à
moins de soumettre le commerce américain aux licences et aux taxes
anglaises, ce qui équivalait à abdiquer toute souveraineté nationale
et, en réalité, on pouvait accuser les Fédéralistes qui, en 1801,
avaient la prétention de représenter le parti national d'Amérique,
de n'être plus qu'une faction anglaise aux ordres du cabinet de
Saint-James. Cette faction remuante pouvait devenir d'autant plus
dangereuse qu'elle entretenait des relations secrètes avec Sir James
Craig, gouverneur du Bas-Canada, à Québec, lequel avait grand
intérêt à être renseigné sur ce qui se passait aux États-Unis. Un
nommé John Henry, Anglais de naissance, Américain d'habitudes, qui
était reçu dans les cercles officiels et mondains de Boston, joua,
en cette occurrence, un rôle équivoque d'ambassadeur aventurier,
qu'en des termes moins pompeux, on peut appeler espion. Il
s'entremit habilement, et, grâce aux renseignements qu'il sut
fournir, il contribua à faciliter une alliance entre les
Fédéralistes de la Nouvelle Angleterre et les Tories anglais. Cette
alliance, qui devait aboutir au parti anglais préconisé par
Pickering, s'appuyait sur la nécessité, soi-disant urgente,
d'inaugurer une politique extérieure conforme au principe
anglo-saxon: avec beaucoup plus de force, elle tendait vers une
politique intérieure anti-républicaine et ses coups les plus
perfides étaient dirigés contre Jefferson.

[Note 57: John Quincey Adams à Harrisson Gray Otis, _Boston, 1807_.]

Jefferson, cependant, ne se laissa pas intimider. Il demeura
fermement attaché à la théorie de l'embargo, avec toutes les
conséquences qu'elle comportait. Ces conséquences allaient dépasser
les intentions même de l'auteur. Des Républicains avisés, même des
partisans de l'embargo limité à une certaine durée, commençaient à
s'apercevoir des inconvénients d'un embargo d'une durée illimitée.
Le démocrate Even Sullivan, gouverneur du Massachusetts fédéraliste,
fit ressortir combien cet État était atteint par les restrictions
commerciales qui troublaient de fond en comble le jeu des
importations et exportations. Les fonctionnaires des douanes avaient
peine à faire respecter les prescriptions légales et partageaient en
beaucoup d'endroits le mécontentement du public. Le long des côtes
du Maine et de la frontière du Canada, la contrebande menaçait de
prendre des proportions inquiétantes, et, dans toute la région,
l'insurrection fut sur le point d'éclater. Sur plusieurs points, il
y eut des rencontres sanglantes.

Si la rue était agitée, au sein du gouvernement lui-même, les
dissensions se firent jour. À l'inébranlable fermeté de Jefferson,
Madison opposait l'hésitation du doute. Robert Smith semblait
craindre les excès et les complications de toutes sortes, fruits de
l'embargo et, si Gallatin prenait froidement toutes les mesures pour
faire respecter la loi, c'était par devoir et non sans exprimer
parfois la peur des plus graves bouleversements. Tous les opposants,
fédéralistes comme républicains, se rencontraient pour émettre cette
affirmation:--«La constitution avait donné le pouvoir au Congrès
pour régler le commerce avec des nations étrangères, entre les
divers États et avec les tribus indiennes,--mais elle ne lui avait
pas donné le pouvoir d'empêcher le commerce avec les nations
étrangères».

Ainsi, l'embargo qui avait été voté par le Congrès, sur l'insistance
de Jefferson, était une mesure imposée par la situation intolérable
rejaillissant sur le commerce des neutres, à la suite des ordres en
conseil et des décrets de Napoléon. En Amérique, cette mesure
risquait de mettre de nouveau aux prises les partis d'une politique
opposée et intransigeante, de répandre dans la jeune union la
désunion et l'insurrection; mais, considérée en soi, elle était une
des formes atténuées peut-être mais inévitables que prenait, dans le
temps, l'évolution d'un pays qui était né et qui s'était développé
entre la rivalité de la France et de l'Angleterre.

À un point de vue plus élevé, l'embargo, aux yeux du président
Jefferson, répondait à un idéal politique qui ne manquait pas de
grandeur. Pour lui, c'était le seul moyen d'échapper aux horreurs de
la guerre qui, dans sa préparation comme dans son exécution,
entraînait des brutalités coutumières au vieux monde, qu'il voulait
épargner au nouveau monde. En cela, il demeurait fidèle au principe
des ancêtres puritains qui, ayant rompu avec la mère-patrie,
prétendaient fonder un État sur des bases de pureté sociale et
religieuse. Ils n'y parvinrent pas toujours[58]. Et, à mesure que la
politique américaine tendait à devenir plus mondiale, la
réalisation de cette possibilité devenait plus aléatoire. Le moyen
que préconisait Jefferson pour éloigner des États-Unis, ce qu'il
appelait les vices, les crimes et les corruptions de l'Europe, si
louable fut-il, le prouvait abondamment. Sous prétexte de résister
aux ingérences étrangères, on marchait simplement à la ruine
intérieure. Nous avons vu les résistances soulevées dans tous les
partis par l'embargo. Ce fut bientôt un _tolle_ général. Car, enfin,
s'il s'agissait d'éviter la guerre avec ses conséquences qui peuvent
non seulement détruire toutes les ressources vitales, mais modifier
la forme d'un gouvernement, avec le système de l'embargo, on
risquait d'aboutir aux mêmes résultats. Son application stricte
entraînait une telle diminution des libertés individuelles et des
droits de propriété, qu'à ce point de vue, de longues guerres
étrangères n'auraient pas occasionné plus de maux. Si les libertés
américaines, au nom desquelles on avait combattu, devaient périr,
mieux valait les voir tomber sous les coups d'une guerre, dans la
mêlée sanglante mais glorieuse des champs de bataille, que de les
exposer à être étouffées par un système de restrictions appelé de
_non-intercourse_, qui se composait de petites aspirations et de
petits moyens.

[Note 58: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Premiers Interprètes de la
Pensée américaine._]

Économiquement parlant, les pertes étaient immenses, elles
augmentaient tous les jours. Le commerce était complètement
annihilé, puisque, aux entraves provenant des Ordres en conseil et
des Décrets de Napoléon, venaient s'ajouter les vexations de cet
embargo qui paralysait toute initiative des citoyens, de sorte que
les mesures hostiles prises par l'Angleterre et la France étaient,
pour ainsi dire, aggravées par des mesures édictées par le
gouvernement américain contre les Américains eux-mêmes. Si, à
première vue, l'embargo semblait préférable aux excès d'une guerre,
puisqu'il n'exposait pas le pays aux massacres, aux exécutions
brutales, aux méthodes immorales que la guerre impose, à y regarder
de près, il ouvrait une ère de corruption en invitant chaque
citoyen à se soustraire frauduleusement aux prescriptions de la loi.
Au point de vue social, le résultat était déplorable. Certes, la
patrie n'était pas en danger. Mais ce danger eût été préférable; il
eût peut-être fait surgir un héros, tandis que, dans l'état actuel
des choses, on ne pouvait rencontrer que des contrebandiers et des
traîtres. L'idéal que Jefferson voulait réaliser tournait donc
contre lui et le résultat final aboutissait à un fléchissement
considérable de la moralité nationale.

On pouvait cependant expliquer et excuser.

À un moment donné, sans qu'on sût trop pourquoi, tout commerce avec
l'étranger avait été supprimé. Et alors, subitement, sur un ordre
donné qui souffla sur toutes les côtes comme un vent de mort,
l'ouvrier laissa tomber son outil, le marchand ferma ses portes,
chaque navire fut désarmé. Tout ce que produisait l'Amérique: le
froment, le bois, le coton, le tabac, le riz, autant de richesses
qui s'accumulaient en pure perte, ne pouvant être achetées ni
vendues. La faillite et le chômage augmentaient chaque jour l'armée
des mécontents et des criminels. On eût dit les atteintes d'un mal
mortel empoisonnant, soudain, les sources vives de la nation.
Lambert[59], qui vit New-York en 1808, la décrit comme une ville
frappée d'inanition. Mais ce fut surtout au Nord, à Boston, dans
toute la Nouvelle Angleterre, que les conséquences de l'embargo
furent ressenties avec le plus d'horreur. Et les habitants n'eurent
scrupule d'exhaler leur mécontentement. Tous se rencontrèrent en un
cri de réprobation à l'adresse de Jefferson. Ce fut l'époque où
William Cullen Bryant, encore adolescent, inaugura les chants de sa
lyre démocratique en attaquant le démocratique Président, dans la
fameuse satire intitulée: _The Embargo_[60] où il n'hésita pas à
mettre en vers les invectives que ses adversaires politiques avaient
souvent adressées à Jefferson en prose:

  «And thou, the scorn of every patriot name,
  Thy Country's ruin, and her councel's shame.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Go wretch! Resign the Presidential chair,
  Disclose thy secret measures, foul or fair;
  Go search with curious eye for horned frogs
  'mid the wild waste of Louisiana bogs;
  Or where Ohio rolls his turbid stream
  Dig for huge bones, thy glory and thy theme.»
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[Note 59: Lambert's Travels, II, 64, 65.]

[Note 60: WILLIAM CULLEN BRYANT: _The Embargo, or sketches of the
Times._ A Satire.]

Jefferson vendu à la France: c'était le refrain qui alimentait le
fond de la haine populaire.

En réalité, tout le poids de l'embargo tombait sur les États du Sud.
La Virginie était atteinte en première ligne, mais malgré toutes les
menaces de ruine qui devenaient flagrantes, elle s'obstinait à
demeurer fidèle au système de son président qui fut touché lui-même
dans sa propre fortune. On en arrivait donc à connaître, d'un côté,
tous les inconvénients d'une guerre, et de l'autre, toutes les
perturbations d'une révolution politique. Partout, les Fédéralistes
prirent le dessus. Le parti républicain fut sauvé par New-York et
par la démocratique Pennsylvanie aux élections de 1808. En tous cas,
la grande popularité de Jefferson était bien morte et il devint
nécessaire que l'embargo fût supprimé.

Pendant que les États-Unis se débattaient dans cette crise, Napoléon
s'apprêtait à porter le coup de grâce à l'Espagne. L'Amérique ne
pouvait demeurer indifférente à cette tentative qui, en cas d'échec
comme en cas de succès, allait avoir une grande répercussion sur
l'avenir de l'Union. L'Espagne vaincue verrait ses vice-royautés
américaines secouées d'un frisson d'indépendance et de révolte,
l'Espagne résistante arrêterait la marche dominatrice de Napoléon:
d'un côté comme de l'autre, le cabinet de Washington avait à prendre
des décisions importantes et efficaces.

Dès février 1808, Murat devait occuper Madrid et l'amiral Rosily,
commandant une flottille française à Cadix, avait ordre de barrer la
route à la cour d'Espagne, dans le cas où elle aurait l'intention
d'imiter celle de Lisbonne. Godoy eut, en effet, un instant, l'idée
de fuir avec le roi jusqu'au Mexique. Un soulèvement populaire
empêcha l'exécution de ce projet. L'empereur eut, de la sorte, un
prétexte tout trouvé pour prendre possession de Madrid par son armée
qui protégeait le roi contre tout acte de violence. Puis, ce fut le
départ de Napoléon pour Bayonne où devaient être rassemblées ces
épaves de l'antique monarchie espagnole: Charles IV, la Reine,
Ferdinand, le Prince de la Paix, Pedro Cevallos,--autant de débris
fossiles d'un régime suranné, présentés à la curiosité du grand
parvenu. Il les vit et les jugea[61]. Le roi lui sembla un bon
patriarche. La reine portait sur sa face son coeur et son histoire:
il n'y avait qu'à la voir pour comprendre sa vie. Le Prince de la
Paix avait l'aspect d'un taureau. Quant au prince des Asturies: le
dernier des crétins. À côté de lui, le roi de Prusse eut passé pour
un héros, en comparaison. Ce falot Bourbon d'Espagne semblait
indifférent à tout, n'ouvrait pas la bouche, excepté pour
manger,--ce qui lui arrivait quatre fois par jour et l'empêchait de
penser.

[Note 61: Napoléon à Talleyrand. _Correspondance_, XVII, 39, 49,
65.]

Napoléon offrit le trône d'Espagne à son frère Joseph.

Les Espagnols se rendirent compte que leur patrie n'était plus
qu'une province française. Le 2 mai 1808, une insurrection à Madrid
fut réprimée dans le sang, par Murat. Ce mouvement populaire
prouvait que l'antique patriotisme des Hidalgos n'était pas mort.
Cependant, il était à double portée. S'il constituait la pierre
d'achoppement contre laquelle la fortune de Napoléon trouva son
premier arrêt, il donnait aussi le coup mortel qui agrandit les
fissures par lesquelles allait s'émietter et se dissoudre l'empire
de toutes les Espagnes.

Et d'abord, la politique de l'Empereur avait si étrangement
embrouillé les idées directrices des nationalités, que les
événements d'Espagne soulevèrent les sympathies les plus
hétérogènes. Les Espagnols, au loyalisme si ardent, devinrent un
instant des démocrates, les monarchies les plus despotiques de
l'Europe trouvèrent leur intérêt à soutenir des tendances
républicaines et révolutionnaires, tandis que la République des
États-Unis, ce refuge de toutes les libertés, se rangea du côté de
l'oppresseur, parce qu'elle comprenait, ce qui était clair comme le
jour, que la dislocation des vastes possessions espagnoles devait
lui profiter en première ligne et fatalement. Dans ces conditions,
la révolution espagnole provoquée par l'Empereur des Français, dans
un intérêt dynastique et au profit d'une ambition monarchique,
ouvrait à l'Amérique du Nord un horizon immense où promettaient de
s'épanouir toutes les fleurs de la démocratie.

Napoléon, en frappant de mort la monarchie espagnole qui, depuis des
siècles, avait elle-même absorbé toutes les forces du pays, brisa,
du même coup, le lien déjà relâché qui rattachait encore les
colonies espagnoles à la métropole. En imposant sa domination à
l'Europe, il avait semé, par contre, un vent d'indépendance qui
souffla de l'Amérique du Nord à l'Amérique du Sud.

Cependant, il était parvenu à l'apogée de sa puissance. Il crut que
son rêve pourrait se réaliser enfin: consommer la ruine de
l'Angleterre en chassant sa flotte, son commerce, de la mer
Méditerranée, de l'Océan Indien, des eaux américaines, projet
gigantesque qui demandait la reconstitution et la collaboration des
forces navales de France, d'Espagne et de Portugal, en vue
d'expéditions projetées qui devaient occuper Ceuta, l'Égypte, la
Syrie, Buenos-Aires et l'Inde...

Après avoir essayé de vaincre la mer par la terre, Napoléon voulait
vaincre la mer par la mer. Mais quelle puissance humaine le peut? On
trouve la trace de ces préoccupations un peu chimériques, dans sa
correspondance. À Decrès[62] il écrivait--sentant sans doute la
réalisation de ces projets trop lointaine--que la simple menace de
ces opérations suffirait à jeter la panique à Londres. Surtout une
expédition dirigée contre l'Inde devait être très préjudiciable à
l'Angleterre qui serait ainsi paralysée dans l'exécution des mesures
hostiles prises contre la France et contre l'Amérique.

[Note 62: Napoléon à Decrès, 13 mai 1808. _Correspondance_,
XVII-112.]

Pour entreprendre une telle expédition, Napoléon avait évidemment
besoin de soumettre l'Espagne à sa loi; il lui fallait aussi l'appui
de l'Amérique latine et des États-Unis du Nord. Trop délibérément il
traita ces derniers comme dépendant déjà de son gouvernement, en
signant le 27 avril 1808 le Décret de Bayonne qui ne fut qu'une
aggravation des Décrets de Berlin et de Milan. Aux termes de ce
nouveau Décret, tous les navires américains qui entreraient dans un
port de France, d'Italie ou des villes hanséatiques, devaient être
saisis, sous prétexte que, depuis le fonctionnement de l'embargo,
tout navire appartenant aux États-Unis ne pouvait naviguer sans
violer la loi, à moins de se munir de faux papiers délivrés par
l'Angleterre. Cette interprétation trop catégorique allait encore
donner lieu à des revirements subtils de politique et de diplomatie.

Entre les allures autoritaires et dominatrices de Napoléon et
l'attitude intransigeante de l'Angleterre, quelle pouvait, en effet,
être la politique des États-Unis? Devenir l'instrument de la France
contre l'ennemi héréditaire ou être exposé à voir confisquer toutes
les cargaisons des navires qui entreraient dans les eaux françaises,
constituait une alternative d'autant plus pénible qu'elle était
imposée sur un ton comminatoire, inacceptable par une nation
indépendante. Encore une fois, comme l'occurrence s'était déjà
présentée aux dates importantes de l'histoire de l'Amérique du Nord,
la distance qui séparait la grande république américaine des deux
monarchies belligérantes la sauva des interventions et des décisions
immédiates. Les diplomates qui représentaient le cabinet de
Washington à Paris et à Londres furent chargés, chacun en ce qui le
concernait, et tout en sauvegardant la dignité de leur patrie,
d'ouvrir la voie à des explications amicales et respectueuses[63].

[Note 63: Madison à Armstrong, 2 mai 1808; _State Papers_, III,
252.]

Mais quelles pouvaient être les explications amicales de Napoléon?

Évidemment, s'il invitait avec tant d'énergie les États-Unis à se
joindre à lui contre l'Angleterre, il devait, en retour,
s'entremettre auprès de l'Espagne pour la cession des Florides aux
Américains. Mais ceux-ci prétendaient, avant tout, maintenir leur
neutralité parmi les puissances intéressées, sans vouloir se mêler
directement aux vicissitudes d'une guerre qui agitait une si
lointaine partie du monde, même au prix d'un grand avantage les
concernant particulièrement.

Dans cette situation troublée, Armstrong, le Ministre des États-Unis
en France, redevint soudain le soldat qu'il avait toujours été: il
conseilla tout simplement de s'emparer des Florides sans délai.
Jefferson trouva l'avis impraticable, d'autant plus que Champagny
faisait savoir à Turreau que, jusqu'à présent, l'Empereur n'avait
pas encore appliqué strictement le décret de Bayonne: sa conduite à
l'égard des États-Unis s'inspirerait de la conduite des États-Unis à
l'égard de l'Angleterre. Champagny ajoutait que, si l'Angleterre
esquissait le moindre mouvement hostile contre les Florides,
l'Empereur ne verrait aucun inconvénient à ce que les Américains
fissent avancer leurs troupes pour se défendre.

C'était autant de sollicitations à ouvrir les hostilités et à
conclure, par conséquent, une alliance avec la France.

Mais Jefferson et Madison éludaient la réponse catégorique attendue
par Turreau. Quand celui-ci objectait que le cabinet de Washington
était sorti d'une neutralité impartiale en traitant les deux
puissances belligérantes et rivales sur le même pied d'égalité,
tandis que l'attitude de ces deux puissances n'était nullement la
même à l'égard de l'Union, le Président affirmait qu'il n'y avait
aucune comparaison à établir entre la France et l'Angleterre au
point de vue des vexations dont les États-Unis avaient à souffrir.
Aussi l'embargo, qui semblait s'attaquer également à la France et à
l'Angleterre, était, en réalité, beaucoup plus préjudiciable à
celle-ci qu'à celle-là, par la bonne raison que l'Angleterre
possédait un plus grand nombre de colonies et que les ressources
locales de ces colonies laissaient à désirer.

Devant de telles hésitations du cabinet de Washington, qui étaient
autant de fins de non recevoir, Napoléon reprit son jeu de bascule
coutumier. Quand Armstrong exprima à Champagny la satisfaction du
gouvernement américain pour l'approbation impériale permettant une
occupation anticipée des Florides, Napoléon joua l'étonnement et
l'indignation. Il fit répondre par Champagny à Armstrong que cette
allusion à l'occupation des Florides était incompréhensible, qu'en
tous cas les Américains, étant en paix avec les Espagnols, ne
pouvaient occuper les Florides sans l'autorisation du Roi
d'Espagne[64]. Et Champagny ajouta avec une certaine effronterie que
jamais il n'avait été question de soutenir une occupation des
Florides par les Américains sans cette formelle autorisation, que
«l'Empereur n'avait ni le droit, ni le désir d'autoriser une
infraction de la loi internationale, contraire aux intérêts d'une
puissance indépendante, son alliée et son amie».

[Note 64: Napoléon à Champagny, 21 juin 1808. _Correspondance_,
XVII, 326.]

Ce revirement, pratiqué avec une dextérité toute latine qui
désempara un peu la mentalité anglo-saxonne d'Armstrong, eut pour
conséquence de faire appliquer plus strictement le Décret de
Bayonne, c'est-à-dire, de faire saisir tous les biens et tous les
navires américains. Le cabinet de Washington refusait de s'incliner,
sans condition, devant la volonté de Napoléon: Napoléon se vengeait.

L'Espagne, dont il croyait avoir fait l'instrument de sa politique,
allait se venger à son tour et tirer, en même temps, les États-Unis
d'embarras.

Les difficultés que rencontra Joseph Bonaparte à maintenir sa
royauté éphémère, contenaient en germe l'échec du plan si
passionnément élaboré par l'Empereur.

En juillet 1808, Dupont capitula à Baylen, laissant une vingtaine de
mille hommes entre les mains d'une poignée de patriotes espagnols.
La flotte française dût se rendre à Cadix et Joseph quitter Madrid
pour mettre sa vie en sûreté, en fuyant avec l'armée intacte,
au-delà de l'Ebre. Ce ne fut pas tout, on le sait. Le 1er août,
Wellesley avait débarqué à quelques lieues au nord de Lisbonne et
marchait sur cette capitale. Junot, après la bataille de Vimeiro, se
replia sur Cintra où il consentit à évacuer le Portugal, à la
condition que les 22.000 hommes qui composaient son armée fussent
ramenés en France par mer.

Pour la première fois, le génie de Napoléon se voyait entravé dans
son élan magnifique. Par un effort désespéré, l'Espagne et le
Portugal s'étaient libérés, du même coup, de Napoléon et des
Bourbons. Évidemment, l'Empereur avait encore ses armées intactes et
sa présence, à la tête de ses forces militaires, pouvait réparer ces
premiers désastres. Mais irréparable était la perte des ports de
Cadix et de Lisbonne, irréparable l'anéantissement des flottes et
des magasins, seules bases sur lesquelles pouvait s'appuyer et se
développer la puissance maritime de la France, seuls moyens aussi,
pour Napoléon, de mettre à exécution, dans les conditions indiquées,
son rêve de domination universelle. Ce rêve venait de s'évanouir
dans les brouillards de l'Océan.

Le grand Empereur avait un instant vaincu la mer par la terre; sa
tentative de vaincre la mer par la mer venait d'échouer.
L'Angleterre pouvait reprendre la maîtrise de l'Océan, les colonies
espagnoles étaient hors d'atteinte: l'Amérique, qu'elle fût, au
nord, dirigée par l'esprit d'indépendance plus ou moins puritaine
des Anglo-Saxons, ou, au sud, imprégnée d'autocratie latine, pouvait
poursuivre désormais les libres voies de sa destinée.



CHAPITRE X

LES ÉTATS-UNIS ET LA RUSSIE.

     Madison président des États-Unis. -- Il demande des
     dommages-intérêts au gouvernement français. -- Apparence
     conciliante de l'Angleterre. -- Ses intrigues continuent à
     Washington. -- Quatrième coalition. -- Le Retrait de
     l'embargo demande la suppression des Décrets de 1806 et de
     1807. -- Napoléon n'est pas de cet avis. -- Lettre de Cadore
     au général Armstrong. -- Intérêts commerciaux des États-Unis
     dans la mer Baltique. -- Relation avec la Russie. -- Mission
     de J. Q. Adams. -- Bienveillance de l'empereur Alexandre. --
     Ukase protégeant les produits américains. -- Rappel de
     Caulaincourt. -- L'empereur Napoléon rompt avec l'empereur
     Alexandre.


Après avoir réuni, à Erfurt, tous les rois de toutes les Allemagnes,
dans le but de resserrer son alliance avec l'empereur Alexandre et,
rassuré sur les intentions de l'autocrate de toutes les Russies qui
ne s'était pourtant pas livré entièrement, Napoléon comme on l'a vu,
avait pu consacrer tous ses efforts à la campagne d'Espagne qu'il
conçut avec sa maëstria ordinaire,--mais il est des concours de
circonstances naturelles et morales contre lesquelles les plus
géniales méthodes s'exercent en vain.

Lorsqu'au mois d'août 1808, Napoléon apprit à Bordeaux la
capitulation de Dupont à Baylen et celle de Rosily à Cadix, sa
perplexité fut grande. Peut-être eût-il l'intuition que le but qu'il
cherchait à atteindre dans la péninsule lui échappait avec toutes
les conséquences sur lesquelles il avait espéré pouvoir compter. Que
lui importait maintenant d'occuper militairement une grande partie
de l'Espagne, s'il n'occupait plus Cadix ni Lisbonne et si le
Mexique, Cuba, le Brésil et le Pérou menaçaient de se jeter dans les
bras de l'Angleterre?

Pour la première fois, le grand capitaine, le grand politique
hésita. S'il renonçait à son plan espagnol, c'était avouer l'échec
final auquel était destiné tout le système qu'il prétendait
instaurer. Il remit le sort de l'Espagne entre les mains de ses
lieutenants et se prépara à faire face à l'orage qui s'amoncelait
dans l'Europe centrale.

Essayons de comprendre les contre-coups que ces événements ont
exercés sur la politique des États-Unis.

Sur ces entrefaites, Madison avait succédé à Jefferson, à la
Présidence. On avait reproché à Jefferson sa soi-disant complaisance à
l'égard de Napoléon. La nouvelle administration chercha à se laver de
ce soupçon en insistant auprès du gouvernement français pour obtenir
les réparations aux dommages causés depuis 1803 et qui, malgré les
promesses de l'Empereur, demeuraient lettres mortes. Quant aux
restrictions commerciales, dont elle demandait la suppression,
Champagny répondit à Turreau que, souscrire à cette demande, serait
introduire des exceptions qu'il faudrait étendre à tous les peuples,
ce qui permettrait à l'Angleterre de trouver de nouvelles ressources
pour continuer la guerre. Napoléon ne se montrait donc pas enclin à la
conciliation. À partir de ce moment, se dessina en Amérique un
mouvement foncièrement anti-français, non seulement parmi les
Fédéralistes, ce qui était constant, mais aussi parmi les
Républicains, ce qui était plus significatif. De sorte que la
suppression de l'embargo, en donnant une certaine satisfaction à
l'Angleterre, pouvait aussi être considérée comme un affranchissement
de tout contact impérial.

Tous les représentants du grand commerce américain qui avaient eu
tant à se plaindre des effets de l'embargo, aspiraient à la reprise
des affaires et, comme ces affaires étaient surtout brillantes avec
l'Angleterre, la France risquait de se voir rejetée, pour maintenir
son influence en Amérique, dans les menées d'une diplomatie occulte,
allant jusqu'à spéculer sur la possibilité d'une scission qui
pourrait se produire entre les États du Nord formés par la
Nouvelle-Angleterre où la vieille Angleterre avait toujours des
partisans, et les États du Sud, où la France aurait quelque chance
de poser les bases d'un parti puissant[65].

[Note 65: Turreau à Champagny, 20 avril 1809 (_Archives des Aff.
Étrang._ mss.).]

Le cabinet de Washington fut encore obligé de louvoyer entre la
mauvaise humeur des ministres britanniques et la hauteur dominatrice
du conquérant français. L'embargo, ostensiblement dirigé contre les
ordres en conseil, avait été aussi une réponse aux décrets de
Napoléon et le commerce de la France et celui de l'Angleterre
étaient également atteints parce que, en réalité, si ces deux pays
s'en prenaient à l'attitude de l'Amérique, ils savaient bien, au
fond, qu'ils l'avaient, pour ainsi dire, provoquée par les exigences
de leur rivalité.

Depuis la suppression de l'embargo par les États-Unis, l'opinion
publique admettait parfaitement en Angleterre la suppression aussi
des ordres en conseil. C'est sans doute pour hâter la fin de
l'embargo et pour donner satisfaction à ce courant d'idées qu'en
avril 1809 les ordres en conseil de novembre 1807 furent remplacés
par un nouvel ordre qui devait ouvrir au commerce des neutres tous
les ports ne dépendant pas de la France,--ce qui permettait de faire
retomber sur la France les conséquences vindicatives de décrets
ayant pour but d'atteindre l'Angleterre.

L'Amérique pouvait s'imaginer avoir gain de cause. À y regarder de
près, ce nouvel ordre n'était qu'un bon billet,--nous ne disons pas:
un chiffon de papier,--c'était une simple concession. En effet, si
la marine anglaise devait bloquer la Hollande, la France et l'Italie
du nord, dans le but unique de mettre le commerce anglais à la place
du commerce des neutres, le nouveau système ainsi préconisé ne
valait guère mieux que l'ancien. Cependant les ordres en conseil
avaient été révoqués, en apparence du moins, justifiant, de la
sorte, la chute de l'embargo,--oeuvre de Jefferson. Quel coup pour
le Président! C'était le coup de grâce donné à sa politique et on a
vu qu'il en fut atteint d'une façon irréparable. Ce coup fut adouci
par la subtilité adroite des républicains qui, ne voulant pas
laisser aux Fédéralistes tout le profit de ce grand changement,
firent imprimer, dans le «National Intelligencer» du 28 avril 1809,
cette phrase à la fois jésuitique et consolatrice:

«Grâces soient rendues au sage qui se repose maintenant si
glorieusement sous les ombrages de Monticello!.. On peut hautement
affirmer que la révocation des ordres en conseil est due à
l'embargo!»

Cet hommage indirect et mérité, dans une certaine mesure, rendu à
Jefferson, retombait sur tout le parti républicain. Mais la
situation générale n'en demeura pas moins troublée et soumise à tous
les revirements de la politique européenne.

Le cabinet de Saint-James continuait ses intrigues. Les difficultés
diplomatiques soulevées par Erskine qui, trop conciliant, fut
désavoué par Canning, aggravées par Jackson son successeur qui, trop
insolent, fut renvoyé, prouvaient bien qu'au fond l'Angleterre et
les États-Unis ne pouvaient s'entendre. Malgré tout, devant
l'attitude ondoyante de la diplomatie française, la suppression de
l'embargo, en mettant le commerce américain entre les mains de la
Grande Bretagne, constituait, par cela même, une mesure de
protection solidaire venant s'ajouter à toutes les velléités de
résistance désespérée qui se dessinait partout contre les
affirmations de domination universelle, de plus en plus
impérieusement proclamées par Napoléon.

Ce fut le moment où, pour la quatrième fois, l'Autriche essaya de
secouer le joug. Ce suprême effort demandait aussi, de la part de
l'Empereur, une suprême attention. La lutte devait être chaude et
les graves affaires qui absorbaient Napoléon en Europe le
détachaient nécessairement des affaires américaines. Néanmoins,
Armstrong lui avait fait connaître, jusque sur les bords du Danube,
la signification de l'acte du 1er mars 1809 de non-intercourse qui,
supprimant, en apparence, tout commerce avec l'Angleterre et la
France, revendiquait, quand même, pour l'industrie américaine le
droit de communiquer directement avec les marchés anglais[66]. Dans
le cas, ajoutait le ministre, où l'interprétation des Décrets du 21
novembre 1806 et du 17 décembre 1807 ne porterait aucune atteinte
aux droits maritimes de l'Union, l'acte en question serait
immédiatement révoqué en ce qui concernait la France et les
relations commerciales immédiatement rétablies entre les deux pays.
Sous une forme obscure mais comminatoire, Armstrong demandait
simplement des concessions équivalant à la suppression des Décrets
de 1806 et 1807, ce qui, aux yeux des Américains, serait une réponse
toute naturelle au retrait de l'embargo et des ordres en Conseil du
mois de novembre 1807.

[Note 66: Armstrong à Champagny, 29 avril 1809 (_Archives des Aff.
Étr._).]

Napoléon qui, avec tant d'autres nouvelles importantes, reçut cette
note à Schoenbrunn où il s'était installé après avoir battu les
Autrichiens, ne fut pas de cet avis. Il défendit, plus que jamais, les
principes sur lesquels ses Décrets étaient fondés; ces principes
répondaient à la notion stricte du droit des gens et se défendaient
par des idées qu'il avait souvent exprimées. Les mers, affirmait-il,
appartiennent à toutes les nations. Tout navire naviguant sous le
pavillon de n'importe quelle nation, reconnu et avoué par cette
nation, doit être sur l'océan aussi bien en sûreté que dans ses ports
nationaux. Le pavillon qui flotte au mât d'un vaisseau-marchand doit
être respecté comme s'il se trouvait sur le clocher d'un village.
Insulter un navire marchand portant le pavillon de quelque puissance
que ce soit équivaut à faire une incursion dans un village ou une
colonie appartenant à cette puissance. Napoléon, en un mot,
considérait les navires de toutes les nations comme des colonies
flottantes appartenant à ces nations. Ce qui n'empêchait leur
souveraineté et leur indépendance d'être à la merci d'un voisin plus
audacieux ou plus fort[67].

[Note 67: _Correspondance_, XIX, 21.]

Ainsi, d'après cette théorie, ce que Napoléon appelait une colonie
flottante pouvait être dénationalisé par la visite d'un de ses
agents et devenir sa propriété. Champagny, qui se rendait compte, de
près, des résultats néfastes auxquels avait abouti l'interruption du
commerce des neutres, lui fit comprendre que, dans cette stagnation
des affaires, l'Amérique était encore le seul pays qui pouvait
servir de débouché aux produits des manufactures françaises. Il
engagea l'Empereur à se montrer, à l'égard des États-Unis, aussi
conciliant que l'Angleterre qui avait annulé ses ordres en conseil
de novembre 1807. Napoléon se rendit un moment à ces raisons et se
montra disposé à révoquer le décret de Milan et remettre, de la
sorte, le commerce neutre dans les mêmes conditions où il se
trouvait sous le décret de Berlin. La victoire de Wagram vint de
nouveau modifier ces bonnes intentions. En réalité, avec une
désinvolture un peu déconcertante, Napoléon passa de la
bienveillance à la malveillance. Aussi longtemps qu'il pouvait
croire que l'arrangement préconisé par Erskine serait ratifié par le
cabinet de Londres, il fit preuve à l'égard des États-Unis des
sentiments les plus généreux; dès qu'il apprit que Canning
désavouait son ministre à Washington, il mit une sourdine à ses
velléités de conciliation: la défaite de l'Autriche ne lui
permettait-elle pas d'imposer partout sa volonté? Sa nouvelle
victoire en Europe le rendait aussi victorieux en Amérique.

Du moins, il ne voulait pas admettre que les États-Unis, par leurs
prétentions de conserver les droits d'une puissance neutre, en fait
de commerce, d'user de réciprocité, par exemple, quand il s'agissait
de répondre à un blocus par un blocus, pussent se solidariser avec
des pays plus voisins qui commençaient à vouloir secouer le joug qui
pesait si lourdement sur leurs transactions commerciales. En effet,
la Russie, la Prusse, la Suède, le Danemark, les villes hanséatiques
et même la Hollande, soutenue par le roi Louis, semblaient vouloir
se détacher d'un système si contraire à leurs intérêts vitaux. Si le
roi Louis ne s'était pas solennellement engagé à renoncer à ses
désirs d'indépendance et à se soumettre à la volonté de son frère,
la Hollande aurait été immédiatement annexée à la France. Elle le
fut d'ailleurs un peu plus tard par le traité de Rambouillet.

En attendant, les navires américains qui, jusqu'en mai 1810,
entraient librement dans les ports hollandais, purent être de bonne
prise. Ce fut un gain énorme, à peu près quatre millions de dollars,
sans compter les sommes importantes que représentait le commerce
américain sur le continent. C'est alors que le Congrès, par l'acte
du 1er mai 1810, atteignit Napoléon indirectement, en ouvrant au
commerce anglais un marché aux États-Unis, ce qui constituait une
ample compensation au commerce paralysé en France et en Hollande. Le
cabinet de Washington annulait, pour ainsi dire, les effets du
décret de Milan.

Devant tant de difficultés, Napoléon se montra soudain moins
intransigeant en ce qui concernait la stricte exécution de ses
fameux décrets. Le 31 juillet 1810, il fit savoir au duc de Cadore,
qu'après avoir beaucoup réfléchi sur les affaires d'Amérique, il
était maintenant d'avis qu'on pouvait notifier à M. Armstrong, qu'à
partir du 1er novembre, ces décrets n'auraient plus d'effet,--à la
condition toutefois que, si le conseil britannique ne retirait pas
ses ordres de 1087, le Congrès remplirait l'engagement qu'il avait
pris de rétablir les obstacles destinés à entraver le commerce
anglais. À ce propos, sous la dictée de l'Empereur, Cadore adressa
au général Armstrong, à la date du 5 août 1810, une lettre d'un
grand intérêt historique qui donne comme la psychologie de Napoléon
dans cette affaire.

Cadore fait d'abord remarquer que son maître, absorbé par les graves
complications européennes, n'a connu que très tard l'acte du Congrès
du 1er mai. Ce retard occasionnait certains inconvénients qui
auraient pu être évités par une communication prompte et officielle.
Passant en revue les différentes phases par lesquelles avaient
évolué les relations de la France avec les États-Unis, le Ministre
des Affaires Étrangères rappelle que l'Empereur avait applaudi à
l'embargo, parce que cette mesure, tout en étant préjudiciable aux
intérêts commerciaux de la France, ne contenait rien d'attentatoire
à son honneur. Il est vrai qu'elle avait provoqué la perte de la
Martinique, de la Guadeloupe et de Cayenne. L'Empereur, s'inclinant
devant le principe qui faisait agir les Américains, n'avait formulé
aucune réclamation... Mais l'acte du 1er mars 1809, supprimant
l'embargo, lui substituait un état de choses plus défavorable encore
aux intérêts français. Cet acte, auquel peu de publicité avait été
donné, défendait aux navires américains le commerce avec la France
tout en l'autorisant avec l'Espagne, Naples et la Hollande--pays
sous l'influence française--et prononçait la confiscation de tout
navire français qui voudrait s'arrêter dans des ports américains.
Dans ces conditions, des représailles avaient été légitimes et
exigées par la dignité de la France avec laquelle il était
impossible de transiger. La réponse à la mesure prise par le Congrès
fut que tous les navires américains qui se trouvaient en France
furent mis sous séquestre. Mais maintenant que l'acte du 1er mars
1809 était avantageusement remplacé par l'acte du 1er mai 1810, la
France pouvait profiter des avantages promis à la nation qui, la
première, «cesserait de violer le commerce neutre des États-Unis».
Cadore était donc autorisé à déclarer que les décrets de Berlin et
de Milan seraient révoqués, qu'à dater du 1er novembre ils
cesseraient d'avoir leur effet,--mais il était bien entendu que,
comme conséquence de cette déclaration, les Anglais eussent à
révoquer aussi leurs ordres en conseil et à renoncer aux nouveaux
principes de blocus qu'ils désiraient établir; sinon, conformément à
l'acte auquel il était fait allusion, les États-Unis devaient faire
respecter leurs droits par l'Angleterre.

Cette lettre se terminait par des protestations d'intérêt et de
dévouement que les Américains avertis considérèrent comme
l'expression d'une fine ironie latine, d'autant plus sensible que,
par un Décret du 22 juillet 1810, demeuré secret, Napoléon avait
ordonné le versement, dans le trésor public, de toutes les
cargaisons saisies à Anvers et dans les ports hollandais et
espagnols. D'ailleurs, le Décret du 5 août 1810 fut tenu secret
aussi, de sorte que l'on peut se demander si Napoléon était bien
sincère en promettant la suppression des Décrets de Berlin et de
Milan, une telle intention officiellement publiée ayant
immédiatement dû provoquer, de la part des États-Unis, une attitude
devant aussitôt amener la guerre avec l'Angleterre[68].

[Note 68: Gallatin to J. Q. Adams, 15 septembre 1821.]

Le doute conçu par les Américains était d'autant plus justifié que
seul un Décret officiellement promulgué pouvait rétablir des droits
qu'un autre Décret avait abolis. Les nouvelles venant de Paris n'en
faisaient pas mention et, à la date du 14 décembre 1810, des lettres
de Bordeaux apprirent que deux navires américains y avaient encore
été séquestrés.

On ne savait donc pas au juste si les Décrets étaient révoqués ou
s'ils demeuraient encore en vigueur. Un jour, Napoléon affirmait que
leurs effets allaient être suspendus; le lendemain, il agissait
comme si l'on était encore dans la période la plus aiguë du blocus
continental. C'était toujours le même jeu de bascule: les plateaux
de la balance retombaient, sans cesse, de tout leur poids, sur les
États-Unis; qu'ils penchassent d'un côté ou de l'autre, ils
faisaient sentir leur insupportable pression. Par cette manoeuvre,
l'Empereur aurait voulu entraîner l'Union dans ce vaste système
contre l'Angleterre, comme il avait fait du Portugal et de
l'Espagne. La distance ne le permettait pas, sans cela, un corps
d'armée aurait avantageusement remplacé les notes diplomatiques.
Mais il était évident, malgré toutes les assurances, qu'aussi
longtemps l'Angleterre persistait dans ses ordres en conseil,
Napoléon persistait dans ses Décrets. Et l'Angleterre voyait bien
que l'interprétation plus bienveillante dans l'application de ces
Décrets ne concernait que les États-Unis et nullement le commerce
britannique. Mais comment le cabinet de Washington pouvait-il voir
clair dans ces subtilités diplomatiques? Le successeur d'Armstrong à
la légation à Paris cherchait en vain lui-même à percer le mystère
qui entourait la pensée du Maître.

En dictant à Cadore la lettre contenant l'énoncé d'une promesse
conciliatrice, peut-être Napoléon voulait-il éviter une guerre entre
la France et les États-Unis, et provoquer, au contraire, une guerre
entre l'Angleterre et ces mêmes États-Unis. Il fut donc satisfait
d'apprendre que, par sa proclamation du 2 novembre 1811, le
Président Madison avait remis en vigueur l'acte de non-intercourse
dirigé contre l'Angleterre. Il se félicita des termes de cette
proclamation au point de ne pas relever la prétention formulée dans
une proclamation presque simultanée de s'emparer de la Floride
occidentale. Voyant les États-Unis prêts à défendre l'indépendance
de leur pavillon contre les exigences anglaises, il se disait prêt
aussi à toutes les concessions. Il faisait encore entendre qu'il ne
voyait aucun inconvénient à ce que les Florides devinssent une
possession américaine et qu'il était plus que jamais favorable à
toutes les mesures pouvant faciliter l'indépendance de l'Amérique
espagnole, à la condition, toutefois, que cette indépendance ne
constituât pas un facteur utile et dangereux entre les mains de
l'Angleterre[69].

[Note 69: Napoléon à Champagny, 13 décembre 1810, _Correspondance_,
XXI, 316.]

L'expression d'un tel désir et d'une telle crainte parfaitement
compréhensible dans la bouche de Napoléon, était pourtant contraire
à la réalité des faits. À y regarder de près, l'indépendance de
l'Amérique espagnole devait profiter au premier chef à l'Angleterre:
elle constituait le but final vers lequel avait toujours tendu la
politique du cabinet de Saint-James. Et vraiment, l'heure semblait
mal choisie de prêter la main au démembrement de l'empire espagnol.
En effet, comment le même souverain, fût-il plus puissant que le
puissant Napoléon, pouvait-il concilier ces deux opérations
contradictoires: pousser, par exemple, le Mexique et le Pérou à
s'affranchir du joug de la mère-patrie et sacrifier, en même temps,
des armées pour faire couronner son frère roi d'Espagne? C'était
délibérément dépouiller la proie à la conquête de laquelle on
s'évertuait en vain. Cette inconséquence était inhérente à la
grandeur et à la vanité de l'entreprise: ses vastes proportions
impliquaient des impossibilités d'exécution et, ce qui était arrivé
pour la Louisiane, devait arriver pour les Florides. En 1803,
Napoléon ne pouvant aboutir à Saint-Domingue et craignant la
supériorité navale des Anglais, avait cédé la Louisiane à Jefferson;
en 1811, ne pouvant réussir à Madrid, il donnait à Madison libre
carrière dans l'Amérique espagnole. Mais en 1803, la perte de
Saint-Domingue et de la Nouvelle-Orléans avait trouvé sa
compensation de l'autre côté du Rhin, jusque dans le coeur de
l'Allemagne. En 1811, quelle serait la compensation pour Napoléon de
la perte du Mexique et du Pérou? Après les échecs de Lisbonne et de
Cadix, il tourna ses regards encore plus au Nord, vers Moscou et
Saint-Pétersbourg. En lisant entre les lignes, on peut trouver
toutes ces indications dans les instructions de Napoléon à Cadore et
à Sérurier qui avait remplacé Turreau à Washington. Mais comme nous
allons le voir, les États-Unis vont trouver le moyen d'éluder la
tyrannie du blocus continental en aidant l'empire moscovite à s'en
affranchir à son tour.

En attendant, on comprend donc que, tout en cherchant à reconnaître
le bon vouloir des États-Unis, Napoléon n'ait pas voulu renoncer au
principe qui lui avait inspiré les décrets. À la date du 4 mai 1811,
il ordonna à Bassano d'écrire à Russell une lettre[70] dans laquelle
il autorisait l'admission des cargaisons américaines qui avaient été
provisoirement mises en dépôt à leur arrivée en France. C'était se
relâcher un peu de sa sévérité. Madison s'attendait à plus; la
sécheresse de la forme ne voilait même pas en l'occurrence
l'insuffisance du fond.

[Note 70: Duc de Bassano à M. Russell, 4 mai 1811. _State Papers_,
III, 505.]

Il paraissait désormais évident, pour le représentant américain à
Paris, que le but caché mais avéré de la politique française était
d'acculer l'Union à une guerre avec l'Angleterre. Il jugeait assez
bien la situation et, de ce qu'on ne lui disait pas ouvertement, il
tirait une conclusion assez logique. Il devinait, sous les paroles
amicales, les intentions plutôt hostiles[71]. Selon lui, Napoléon ne
voulait pas révoquer les Décrets d'une façon officielle et
définitive, dans la crainte que cette révocation ne provoquât une
mesure analogue pour les ordres en conseil, et par conséquent vînt
mettre une sourdine à l'irritation américaine à l'adresse de
l'Angleterre, tandis qu'il était, au contraire, de son intérêt
d'entretenir cette irritation. Cette manière de juger les tendances
du cabinet des Tuileries semblait d'autant plus justifiée que, de
tous les navires capturés depuis le 1er novembre, seuls ceux qui
n'avaient pas violé les décrets furent mis en liberté.

[Note 71: Russell à Monroe, 13 juillet 1811. _State Department
archives._]

On ne saurait affirmer que Napoléon nourrissait l'intention arrêtée
de jeter les États-Unis contre l'Angleterre. Peut-être,
cherchait-il seulement à faire respecter, par tous les moyens à sa
portée, le principe du blocus continental, dont les décrets étaient
l'expression légale, principe qu'il considérait comme la base
fondamentale de son empire mais qui contenait aussi en germe les
éléments de sa désagrégation. Au point de vue américain, il y avait
cependant quelque raison de croire à cette machiavélique
combinaison, car, qu'il le voulût ou non, Napoléon, par ses
alternatives tour à tour conciliantes et agressives, créait et
entretenait entre les États-Unis et la Grande-Bretagne un état
permanent d'animosité qui devait indirectement mais fatalement
aboutir à une rupture.

Mais hâtons-nous de le dire, l'obstination avec laquelle l'Empereur
voulait imposer partout et à tous son système de blocus dirigé
contre l'ambition britannique va se tourner contre lui: dans cette
guerre dont l'enjeu est le commerce mondial, il a beau ne viser que
l'Angleterre, il atteint en même temps, et presque malgré lui, les
États-Unis. Il a beau leur vouloir du bien, esquisser des velléités
de conciliation, les mesures sévères qu'il prend contre les Anglais,
ont des répercussions déplorables et inévitables aux États-Unis. Et,
comme conséquence inattendue mais que le génie, s'il n'était pas
aveuglé, aurait pu prévoir, les intérêts américains avaient des
liens si profonds avec les affaires européennes, que ces mêmes
États-Unis, quoique en réalité si lointains, firent sentir leur
influence très proche, à deux pas du théâtre septentrional de la
guerre napoléonienne, dans la mer Baltique.

Là, ils allaient jouer un rôle, d'abord mal défini, mais qui devint
bientôt très important.

Là, en effet, une multitude de leurs navires faisaient la
contrebande, sous l'oeil bienveillant et même protecteur de la
Russie et de la Suède. On ne pouvait plus effrontément ignorer
l'existence des Décrets. Une pareille infraction fut la cause des
dissentiments qui, dans l'été de 1811, mirent aux prises la France
et les deux puissances du Nord. Il est donc permis d'affirmer que
les Américains provoquèrent indirectement la guerre avec la Russie
et qu'ils furent, de la sorte, les artisans d'une campagne
désastreuse dans laquelle la fortune de Napoléon devait trouver son
déclin.

Pour bien se rendre compte de l'importance de cette intervention,
voulue ou fortuite, que l'histoire a, jusqu'à présent, un peu laissée
dans l'ombre, il convient de retourner quelques années en arrière, en
précisant la nature des relations qui existaient alors entre les
États-Unis et la Russie. Une des idées les plus heureuses de
l'administration de Madison fut d'envoyer un représentant à la cour de
Saint-Pétersbourg. À une époque si troublée de l'évolution mondiale,
les ministres de Washington à Paris et à Londres n'exerçaient pas une
action efficace: ils étaient les jouets de la volonté supérieure qui,
dans les deux pays rivaux, prétendait mener les autres pays à la
remorque de leur fantaisie. À Saint-Pétersbourg, le Président eut la
finesse de prévoir qu'un diplomate habile trouverait peut-être la
possibilité de faire entendre des considérations osant s'élever contre
les ordres de Napoléon.

Dès le mois d'août 1809, il avait envoyé J. Q. Adams en mission à
Saint-Pétersbourg. Ce citoyen américain, qui joua un rôle distingué
dans sa patrie, dut d'abord faire un certain apprentissage en
diplomatie; il connut certains étonnements qui le menèrent, par
étapes successives, de l'hésitation à l'assurance. Débarquant en
Norvège, vers le milieu de septembre, il rencontra à Christiansand
une trentaine de propriétaires de navires américains qui avaient été
saisis par les Danois. La valeur de ces prises atteignait presque
cinq millions de dollars. Adams s'adressa en vain au gouvernement
danois qui ne faisait qu'obéir aux injonctions de Davout, commandant
général à Hambourg. En arrivant en Russie, la situation lui parut
peu favorable au succès de sa mission, car, officiellement jamais
l'alliance entre Napoléon et Alexandre n'avait paru si solide. La
Russie, en effet, venait d'aider Napoléon à vaincre l'Autriche et
Napoléon avait aidé la Russie à s'emparer de la Finlande. Aussi,
lorsque Adams attira l'attention du comte Romanzoff, ministre des
Affaires Étrangères, sur les agissements des Danois, il n'obtint
qu'une réponse évasive. Romanzoff, d'ailleurs, représentait à la
cour, en conformité d'idées avec son maître, l'alliance française
dans ce qu'elle avait de plus exclusif pour faire triompher le
système du blocus. Comme Napoléon en personne et imitateur passionné
du grand homme, Romanzoff se proclamait l'ami de l'Amérique aussi
longtemps que l'Amérique se manifestait hostile à l'Angleterre; il
lui retirait sa sympathie dès que les intérêts de l'Amérique se
dressaient contre ceux de la France.

Cependant, Adams s'aperçut bientôt qu'une influence secrète
travaillait en sa faveur. En dehors de l'atmosphère froide des
entretiens officiels, une atmosphère plus chaude l'entourait. Il
sentait qu'une action conciliatrice venait parfois atténuer la
rigueur avec laquelle, Romanzoff et Caulaincourt repoussaient ses
avances. Mais comment, dans ces conditions, ses réclamations au nom
des marchands américains lésés par les Danois auraient-elles chance
d'être écoutées? Romanzoff, en effet, ne l'écouta que d'une oreille
distraite. La France seule, affirma-t-il, était responsable de la
conduite du Danemark; elle considérait tous les navires américains
comme étant anglais, conformément aux instructions formelles de
Napoléon, lesquelles instructions répondaient à l'intransigeance de
sa politique imposée à tous ses alliés avec une fermeté
irréductible[72]. Il n'y avait donc rien à faire en faveur des
compatriotes de M. Adams, qui attendaient en vain, en Norvège, les
réparations dues aux traitements iniques qu'on leur avait infligés.
Telle fut la réponse du ministre russe. Mais apparemment, telle ne
fut pas l'opinion du Tzar de toutes les Russies, car quelques jours
après cet entretien Romanzoff fit savoir à Adams que son maître lui
avait ordonné de faire des démarches immédiates auprès du
gouvernement danois pour que satisfaction fût donnée, le plus tôt
possible, aux réclamations américaines.

[Note 72: Diary of J. Q. Adams, 2 décembre 1809, II, 83, 87.]

Ce revirement était significatif.

Si Adams s'était évertué par ses agissements à provoquer une rupture
entre la France et la Russie, il n'aurait pu trouver un moyen plus
efficace que cette intervention du Tzar dans le contrôle que
Napoléon exerçait sur le Danemark. La question était délicate; elle
contenait des éléments contradictoires, inconciliables: les éléments
qui constituaient la base même de la politique de Napoléon, les
éléments qui répondaient aux intérêts primordiaux de la Russie. Les
opposer les uns autres, c'était faire ressortir combien l'alliance
franco-russe était précaire. Les protestations de sympathie et
d'amitié prodiguées à Tilsitt et à Erfurt allaient se heurter à des
nécessités inéluctables; là où deux hommes, souverains de deux
grands empires, avaient cru pouvoir concilier à jamais les
aspirations de leur ambition, les tendances fatales et contraires de
deux peuples devaient les séparer pour toujours. Il était évident
que tout l'édifice du blocus continental, élevé avec tant de
difficultés, à l'aide de combinaisons militaires et diplomatiques,
allait s'effriter par des fissures successives, si la Russie
permettait aux navires neutres de transporter à leur guise des
cargaisons dont le produit revenait, d'une façon ou d'une autre, à
l'Angleterre. Il était évident aussi que la Russie était acculée à
la faillite si toute son exportation était supprimée et son
importation réduite aux seuls articles de luxe, de provenance
française. Pour l'empire moscovite, c'était une question de vie ou
de mort. Mais comment sortir de cette impasse?

Par contre, en l'état des choses et toujours emporté par le
courant qu'il était désormais impossible de remonter, Napoléon ne
pouvait plus s'écarter du système auquel il avait consacré toutes
ses forces et qu'il considérait comme le palladium de sa
politique: il ne le pouvait, même au profit de la grandeur
militaire de la Russie,--peut-être précisément à cause de cette
grandeur toujours croissante. Dès lors, les difficultés soulevées
par les exigences de commerce devinrent de jour en jour plus
nombreuses dans les parages septentrionaux. Pendant l'été de 1810,
Napoléon avait déjà redoublé de vigilance dans la mer Baltique,
qui était encombrée de navires prétendus neutres, en réalité
protégés par la flotte britannique. Sur les remontrances de
l'Empereur, le Danemark interdit l'entrée de ses ports à tout
vaisseau américain. Le duché de Holstein, la Prusse, le
Mecklembourg durent imiter cet exemple. Caulaincourt, à diverses
reprises et avec énergie, insista auprès du Tzar pour qu'il prît
les mêmes mesures que ces cours, faisant miroiter devant ses yeux
le danger que courrait la paix européenne, s'il refusait de suivre
la même conduite.

Alexandre chercha un moyen terme lui permettant de ne pas se
compromettre. Que voulait-il pour le moment? Ne pas courir de
risques[73]. Se rapprocher de l'Angleterre, c'était se séparer de la
France et déchaîner la plus dangereuse des guerres. Il estimait une
folie de sa part d'agir de la sorte. Il voulait donc rester fidèle à
la politique qu'il avait reconnue comme avantageuse et ne rien
changer à son attitude hostile à l'égard de l'Angleterre. Il était
décidé à lui fermer ses ports,--mais les fermer dans certaines
conditions seulement, ne pouvant pas frustrer ses sujets de toute
possibilité de commerce et leur défendre tout trafic avec les
Américains.

[Note 73: THIERS, _Histoire du Consulat et de l'Empire_, XIII, 56.]

Le commerce américain devint donc ainsi le point de départ d'une
irritation qui allait jeter le trouble dans l'esprit de Napoléon et
d'Alexandre,--la cause lointaine encore, mais de plus en plus
inévitable, qui allait mettre fin à l'amitié des deux Empereurs,
mener la Grande Armée dans les steppes glacés de la Russie et
assigner un terme à la marche ascendante de la magnifique épopée.

En attendant et devant l'attitude intransigeante de Napoléon qui, en
l'occurrence, s'en prenait au commerce des Américains, les Russes ne
purent s'empêcher de sourire des termes affectueux de la lettre du 5
août, citée plus haut et adressée à ces mêmes Américains par ce même
Napoléon qui protestait auprès du Tzar qu'il n'existait pas de
véritable commerce américain et qu'aucun navire américain ne se
trouvait dans la possibilité de prouver sa neutralité, fût-il pourvu
de licences.

Malgré cette prétention, le Tzar donna des ordres pour que les
navires américains, faisant escale à Arkhangel, ne fussent pas
inquiétés. Ce geste protecteur et intentionnel faisait ressortir une
sympathie pour les États-Unis qu'il se plaisait à rendre publique.
Par contre, la sympathie dont Napoléon avait fait étalage dans sa
fameuse lettre du 5 août ne paraissait plus répondre à la réalité
des faits, puisque, dès le mois d'octobre suivant, il écrivit à
Alexandre[74] sur un ton presque comminatoire, pour le prévenir que
six cents vaisseaux marchands américains erraient dans la Baltique.
Après avoir été repoussés des ports de Prusse et du Mecklembourg,
ils se dirigeaient vers les ports de Sa Majesté moscovite. Napoléon
affirmait que toutes les marchandises transportées par ces navires
étaient de provenance britannique. Il ajoutait qu'il dépendait
maintenant d'Alexandre de faire la paix avec l'Angleterre ou de
continuer la guerre. La paix étant certainement désirable, elle
pourrait être plus solidement établie par la confiscation de ces six
cents navires et de leurs cargaisons,--car, quelle que fût la
nationalité de laquelle ils se recommandaient, ces navires devaient
tous être anglais. Napoléon alla plus loin: il accusa tous les
navires américains, munis de papiers soi-disant américains, de
venir, en réalité, d'Angleterre[75].

[Note 74: _Correspondance_, XXI, 233-234.]

[Note 75: Duc de Cadore au comte Kourakin, 2 décembre 1810.]

Ces prétentions étaient excessives et les choses menaçaient de se
gâter. C'était, sans doute, ce que l'on désirait de part et
d'autre,--et, de part et d'autre aussi, les conversations et les
relations vont s'envenimer.

Le Tzar refusa de saisir, de confisquer les navires dont il était
question, il refusa de fermer ses ports aux produits coloniaux.
Cette mesure lui était, pour ainsi dire, imposée par l'attitude des
principaux négociants de Saint-Pétersbourg, qui exercèrent assez
d'influence sur Alexandre pour lui faire signer un ukase, par
lequel, les produits américains devaient être admis, sans
restriction, dans l'empire russe, tandis que des réserves étaient
formulées pour les articles de luxe provenant de France.

Un pareil ukase était l'indice d'une rupture prochaine. Napoléon le
comprit ainsi. Il rappela Caulaincourt et envoya à sa place
Lauriston, muni d'une lettre autographe[76] à l'adresse d'Alexandre,
dans laquelle, il se plaignait d'un procédé hostile qui visait
directement le commerce français. En d'autre temps, les choses ne se
seraient sans doute pas passées de la sorte et l'Empereur qui
régnait en Orient aurait prévenu l'Empereur qui régnait en Occident,
de la nécessité dans laquelle il se trouvait de tenir compte des
exigences des commerçants russes, et on aurait probablement trouvé
le moyen de satisfaire les deux partis, sans donner l'impression
d'un changement de politique. Maintenant, toute l'Europe pouvait se
dire que l'alliance franco-russe avait vécu et Napoléon pouvait se
persuader qu'à la première occasion la Russie serait prête à
provoquer un arrangement avec l'Angleterre.

[Note 76: Napoléon à Alexandre, 28 février 1811. _Correspondance_,
XXI, 424.]

La mission d'Adams,--directement ou indirectement--avait donc réussi
au-delà de tout ce qu'il était permis d'espérer: pour défendre les
droits de l'Amérique, l'Empereur Alexandre n'hésitait pas à
s'exposer au courroux de l'Empereur Napoléon, pour protéger le
commerce des neutres, la Russie s'apprêtait à combattre la France.

Les hostilités pouvaient éclater d'un moment à l'autre. Elles
n'éclatèrent qu'au printemps de 1812. Mais quelles que fussent les
causes directes, impérieuses et plus générales, qui, après la
terrible campagne d'Espagne, mirent Napoléon aux prises avec la
Russie, il convient de relever cette cause indirecte et pas assez
connue: la persistante opiniâtreté des États-Unis à continuer,
malgré les injonctions impériales, leur commerce avec les Russes.

Tout concourait donc à briser l'alliance conclue à Tilsitt, entre
Napoléon et Alexandre. Non pas que ces deux hommes,--dont l'un
incarnait le génie d'une époque et l'autre, la sagesse d'une
race,--n'eurent pas toujours éprouvé un véritable entraînement l'un
pour l'autre. L'Empereur de Russie avait vraiment été séduit par
l'ascendant de l'Empereur des Français et ce dernier rendait
pleinement justice aux qualités de coeur, de caractère et d'esprit,
dont le souverain russe était si hautement doué. Cependant, ces deux
orgueils devaient fatalement se heurter. Leur ambition était
légitime de vouloir se partager la domination de l'Europe. Elle
aurait pu se réaliser. Elle échoua parce que la politique de
Napoléon ne pouvait se plier à des concessions trop nombreuses et
parce qu'elle était composée d'éléments trop disparates et trop
inconciliables. Napoléon voulait façonner le monde à son idée.

Alexandre voulait simplement façonner son pays si jeune encore,
presque barbare dans ses couches profondes; et le façonner d'après
les idées de la grande Catherine, en faire un monde aussi, mais un
monde qui, quoique immense dans son étendue matérielle, répondît
bien, en un tout homogène, aux aspirations et aux tendances de la
race slave, depuis la mer Baltique jusqu'au Danube, jusqu'au
Bosphore.

Alexandre était, avant tout, Russe. Sa sympathie pour Napoléon
n'avait jamais été partagée par son entourage. La cour et
l'aristocratie, imbues des préjugés d'ancien régime, n'avaient
jamais reconnu la légitimité du régime nouveau; fidèles à la
dynastie des Bourbons, elles admiraient parfois les grandes
victoires de Napoléon mais ne pouvaient se résigner à considérer sa
dynastie comme définitivement établie et consacrée en France. Toute
la gloire qui s'accumulait au cours de cette épopée gigantesque
était, pour elles, oeuvre de parvenu travaillant pour les
authentiques héritiers du trône de saint Louis. Et certes, un
sourire inextinguible avait dû contracter les lèvres de
l'Impératrice-mère, le jour où son fils vint lui parler d'un projet
d'union entre une grande Duchesse et Bonaparte. Petitesses,
évidemment, et qui s'évanouissaient bientôt devant le canon
d'Austerlitz, d'Iéna ou de Wagram,--mais petitesses avec lesquelles
il faut compter dans les hiérarchies sociales et qui, dans leurs
expressions plus ou moins avouées, durent mortellement froisser la
vanité de l'Empereur. Pour ces contingences, il ne se brouilla
certainement pas avec Alexandre,--pourtant, elles étaient
significatives. Alexandre aurait transigé avec les préjugés
dynastiques. La haute opinion qu'il avait de sa mission ne lui
permit pas de transiger avec les intérêts de son peuple.
Conformément aux stipulations, aux engagements pris à Tilsitt et à
Erfurt, il était décidé à combattre l'Angleterre,--mais il était
décidé aussi à défendre les justes réclamations de ses sujets et,
quand ceux-ci vinrent lui demander sa protection en faveur du
commerce des neutres, dont l'arrêt équivaudrait à la ruine du pays,
il n'hésita pas à abandonner le blocus continental et à ouvrir ses
ports aux navires américains, même s'ils transportaient des
marchandises anglaises.

C'était la condamnation du système sur lequel s'appuyait toute la
politique de Napoléon. Napoléon ne pouvait l'admettre. Il se
brouilla avec Alexandre surtout pour cette raison. Dès que sa
décision fut arrêtée, le plan de sa campagne de Russie se précisa
dans son cerveau. Son génie militaire l'inspira magnifiquement au
détriment de sa politique. Mais dans l'étude des causes qui
précipitèrent ce conflit inévitable où allait se mesurer les deux
grands empires, où devait sombrer la fortune de l'Empereur, il
convient de ne pas oublier la cause initiale qui jeta la méfiance
entre les deux alliés, qui souligna, soudain, l'incompatibilité de
leurs aspirations et qui ne fut autre que l'attitude des États-Unis,
dans leur fermeté à se libérer, du côté de la Russie, des
restrictions commerciales imposées par Napoléon.



CHAPITRE XI

LES PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET L'ANGLETERRE.

     Sérurier remplace Turreau à Washington. -- Le départ de Joel
     Barlow pour Paris est remis. -- La politique de Madison
     basée sur la suppression des décrets. -- L'incident de Henry
     et du comte de Crillon. -- Révélations qui doivent perdre
     les Fédéralistes. -- L'Angleterre intransigeante. -- Menace
     d'un nouvel embargo, menace de guerre. -- Parti de la paix,
     parti de la guerre. -- Retour de Joel Barlow à Paris. --
     Napoléon lui accorde audience mais répond vaguement à ses
     demandes. -- Rapport de Bassano du 16 mars 1812. -- Départ
     de Napoléon pour la Grande-Armée. -- Le 15 septembre il
     entre à Moscou. -- Joel Barlow part pour Wilna. -- Il ne
     peut joindre Napoléon qui le dépasse dans sa course
     vertigineuse pour regagner la France. -- Joel Barlow meurt
     aux environ de Cracovie. -- Les ordres en conseil révoqués
     le 17 juin 1812. -- La guerre déclarée à Washington le 18
     juin.


Tandis que, d'une part, les États-Unis, par leurs exigences
commerciales répondant aux exigences russes, préparaient
indirectement la rupture entre Napoléon et Alexandre, les nécessités
impérieuses et vexatoires du blocus continental aboutirent, d'autre
part, à une guerre entre l'Amérique et l'Angleterre.

Cette guerre était depuis longtemps désirée par Napoléon, au profit
de son système qui devait exclusivement profiter à la France. Mais
éclatant à un moment où toutes nos forces devaient être dirigées
contre l'empire du Nord, elle profita surtout aux États-Unis: elle
libéra définitivement l'Union de toute ingérence anglaise et lui
permit, pour la première fois, de se mouvoir librement entre la
rivalité franco-britannique dont elle avait tant souffert et qui
allait prendre fin.

Cependant, dans les premiers mois de 1812, à l'heure où la Russie
semblait bien décidée, malgré les remontrances de Napoléon, à
recevoir dans ses ports tous les vaisseaux américains, quelle qu'en
fût la provenance, on ne savait pas encore au juste à Washington
qui, de l'Angleterre ou de la France, devait être considéré comme le
plus dangereux adversaire des États-Unis. La situation de l'Amérique
entre les deux belligérants était toujours indécise, et Madison,
malgré d'amères critiques de ses ennemis, était parvenu, jusqu'à
présent, à imposer à la majorité son opinion plutôt impartiale mais
qui paraissait attendre davantage de la France que de l'Angleterre.
La promesse de Napoléon de retirer ses Décrets n'était pas oubliée
et les Américains s'imaginaient volontiers que cette promesse
équivalait à un fait accompli. Aussi, lorsque le comte Sérurier
arriva à Washington, au printemps de 1811, pour prendre la
succession de Turreau en qualité de chargé d'affaires de France, on
s'attendait à des déclarations nettes et précises de sa part. Son
attitude réservée et ses réponses dilatoires firent craindre que les
choses ne fussent pas aussi avancées qu'on se le figurait.
D'ailleurs, Napoléon pouvait parfaitement expliquer ses hésitations
par l'hésitation du cabinet américain à prendre parti contre
l'Angleterre. C'était donnant donnant et il tombait sous le sens que
l'Empereur ne pouvait révoquer ses Décrets, simplement pour plaire
aux États-Unis, si ceux-ci avaient tendance à se réconcilier avec
les Anglais. De là ces tergiversations qui, continuant la méthode
traditionnelle, s'exprimaient tantôt par des concessions, tantôt par
la reprise de mesures hostiles.

Sérurier avait d'abord trouvé dans Robert Smith, secrétaire d'État,
un ami avéré, un admirateur de Napoléon, qui affirmait avec
éloquence que, si les Anglais ne révoquaient leurs ordres en
conseil, la guerre serait inévitable avec eux, ce qui revenait à
dire que le système qu'il préconisait était plutôt favorable à la
France qu'à l'Angleterre. Sans doute, le trouvait-on trop
«continental», affichant trop haut ses sympathies pour Napoléon et,
pour cette raison, on l'éloigna des affaires en lui donnant une
mission en Europe.

Monroe, qui le remplaça, ne pouvait admirer Napoléon.

Sérurier s'aperçut immédiatement d'un changement regrettable dans
les relations diplomatiques, changement évidemment occasionné par
une nouvelle ingérence indiscrète de l'Empereur, qui venait
d'ordonner aux consuls français aux États-Unis de délivrer des
licences ou certificats aux navires américains partant pour la
France. Ce n'était pas là ce que la France avait promis et Monroe
parut outré de ce qu'il qualifiait un manquement à ses engagements.
Dans ces conditions, il convenait de différer l'envoi de Joel Barlow
qui avait été désigné pour représenter l'Union à Paris. Comment
envoyer un ambassadeur à un pays qui le prenait de si haut? Il y
allait de l'honneur de la République,--Monroe le déclarait avec
emphase à Sérurier; il lui dit qu'on se trompait en Europe sur le
compte des Américains si on les considérait simplement comme des
marchands toujours occupés à vendre du coton ou du tabac et n'ayant
pas d'idéal plus élevé! Un tel jugement était erroné et les hommes
qui, comme lui et le Président Madison, avaient à répondre de la
grandeur de leur patrie auprès des puissances étrangères, mettaient
les intérêts du commerce bien au-dessous des principes d'honneur et
de dignité.

Un tel langage devait faire sourire les hommes d'affaires, les
spéculateurs, les lutteurs pour la vie, ceux qui demandaient au
trafic, aux échanges, aux exportations et importations, le moyen de
s'enrichir, ceux, enfin, et ils étaient nombreux, qui cotaient la
valeur d'un homme d'après le nombre des écus qu'il possédait et qui
faisaient naturellement pivoter toute la politique de leurs pays sur
la base mouvante du commerce, si profondément atteint par les
événements d'Europe. Mais le langage de Monroe n'était pas une
déclaration vide de sens: il prouvait qu'en dehors de la masse des
citoyens américains, évidemment voués à la recherche et à la
réalisation d'un bonheur matériel et immédiat, s'était développée
une catégorie de penseurs qui se rendaient compte de la nécessité
d'un idéal moins terre à terre et des difficultés d'une essence
supérieure, inhérentes aux complications d'une politique en passe de
devenir mondiale.

L'attitude de Monroe qui était un républicain moins avancé que
Jefferson, ayant quelques tendances fédéralistes, semblait celle
d'un sceptique à l'égard des promesses de Napoléon. Madison, au
contraire, même sans être convaincu, affectait de croire à la
révocation des Décrets. Quand on apprit que l'Empereur avait levé le
séquestre des navires américains arrêtés depuis le 1er novembre
1811, il fallut bien reconnaître la bienveillance de cette mesure,
mais, comme rien ne prouvait officiellement qu'elle était une
conséquence de la suppression des Décrets, Monroe demanda à Sérurier
de lui écrire une lettre contenant des assurances plus affirmatives
du bon vouloir de Sa Majesté, ce qui faciliterait l'envoi immédiat
de Joel Barlow comme représentant à Paris.

Comment Sérurier pouvait-il écrire une pareille lettre? Les
instructions qu'on lui avait données recommandaient plutôt de se
montrer discret et, dans sa réponse, il ne put que rester dans le
vague: rien, selon lui, ne pouvait justifier les craintes du
gouvernement américain au sujet d'engagements qu'on n'aurait pas
tenus en France; à l'appui de telles craintes, il aurait fallu citer
des faits, comme, par exemple, la capture de navires américains
allant d'Angleterre en Amérique ou d'Amérique en Angleterre, ce qui
n'était pas le cas, puisque, si les Décrets n'avaient pas été
supprimés pour toutes les puissances, les effets ne se faisaient
plus sentir contre le commerce américain en France même et sur
l'Océan.

En réalité, c'était vrai un jour, c'était faux le lendemain.

Sérurier interprétait la pensée de Napoléon, d'une façon qui ne
pouvait satisfaire Madison. On faisait des concessions, certes, mais
ces concessions n'étaient pas définitives. L'instrument qui, entre
les mains de l'Empereur se montrait si redoutable pour le commerce
américain, n'était sans doute plus dirigé contre lui, mais n'était
pas entièrement mis de côté, il pouvait servir de nouveau à la
première occasion. Cependant, le cabinet de Washington ne manifesta
pas la désillusion qu'il éprouvait; ce ne fut qu'un mouvement de
dépit et de découragement de la part du Président et non un
mouvement d'inclination vers l'Angleterre qu'il détestait[77]. Il ne
voulait pas la guerre, certes, et croire ou faire semblant de croire
aux assurances pacifiques de l'Empereur lui permettait de prendre
des mesures en faveur de la paix, quoique, en fin de compte, il dût
se voir abandonné par ses amis, compromis par ses ennemis, aboutir à
l'échec de sa politique de paix et s'avouer incapable de représenter
une politique de guerre. Toute sa politique, en un mot, étant basée
sur la suppression des Décrets, si cette suppression n'existait pas,
il devenait imprudent et vraiment sans objet de préconiser des
attaques dangereuses contre l'Angleterre. Comment était-il, en
effet, logique de faire la guerre à l'Angleterre parce qu'elle
maintenait ses ordres en conseil, quand la destruction en pleine mer
de navires américains par des Français,--destruction qui venait de
se produire contrairement à toutes les suppositions--donnait la
preuve que les Décrets de Napoléon étaient maintenus aussi? En
vérité, Macon avait raison d'écrire à Nicholson[78]: «Le diable
lui-même ne saurait dire quel gouvernement, celui de la France ou
celui de l'Angleterre, est le plus mauvais.» Et pour être logique
soi-même, il aurait fallu déclarer la guerre à la fois à la France
et à l'Angleterre.

[Note 77: Sérurier à Maret, 20 juillet 1811 (_Archives Aff.
Étrangères_).]

[Note 78: Macon à Nicholson, 24 mars 1812.]

Mais la logique absolue n'est pas de ce monde.

Ce qui, dans cette phase troublée de la politique américaine,
faisait pencher Madison et son parti du côté de la France, c'était
un vieux compte à régler avec l'Angleterre, vieux compte dont
l'arriéré venait s'ajouter aux vexations récentes. Napoléon, issu de
la Révolution et soldat de la République, avait beau maintenant
incarner des tendances monarchiques, vouloir prendre à la dynastie
des Bourbons des trônes qu'il destinait à la sienne, représenter,
enfin, des principes diamétralement opposés à ceux de l'indépendance
anglo-saxonne incarnée par la jeune république américaine, ceux qui
connaissaient leur histoire en Amérique, l'ayant en partie vécue, ne
pouvaient oublier l'aide française apportée sous Louis XVI, ne
pouvaient pas oublier que, si la France avait été évincée de
l'Amérique depuis 1763, c'était précisément l'Angleterre qui était
encore à craindre,--d'autant plus que le grand parti républicain
luttant contre elle, luttait en même temps contre le parti
fédéraliste, anglophile et réactionnaire.

Un incident, auquel il ne faut d'ailleurs pas attacher trop
d'importance, se produisit à propos, tendant à prouver que les
fédéralistes s'étaient compromis en facilitant les menées anglaises
dans le but de créer une scission parmi les États de la
Nouvelle-Angleterre, au moment de la crise aiguë de l'embargo. On se
rappelle qu'un nommé Henry, irlandais de naissance, occupant une
position dans la société et le monde politique de Boston, s'était
mis en relation avec Sir James Craig, gouverneur de Québec, pour
servir d'intermédiaire entre les mécontents--les fédéralistes et le
gouvernement anglais. Il s'agissait tout simplement de poser les
premières bases d'une conspiration qui pourrait aboutir à une
séparation des États du Nord d'avec ceux du Sud, sous la protection
de l'Angleterre. C'était une initiative audacieuse et grave. Il
fallait réussir. Le retrait de l'embargo apaisa les esprits
surexcités et la tentative de Henry avorta. Il crut cependant qu'une
récompense lui était due comme prix de tout le mal qu'il s'était
donné et il vint réclamer, à Londres, une somme considérable qu'il
estimait sans doute inférieure à l'importance des services qu'il
s'imaginait avoir rendus. Mais les ministres dirigeant la politique
d'un grand pays ne tiennent compte que des réalisations. Éconduit et
décidé à se venger, Henry retourna en Amérique avec des papiers
compromettants pour tout un parti qu'il pouvait, qu'il voulait
perdre.

Jusqu'à présent, rien que de fort naturel. Mais voici que cette
affaire de corruption louche et de sombre rébellion va se corser
d'un brin de fantaisie romanesque. Sur le navire qui le ramenait aux
États-Unis, Henry fit la connaissance d'un gentilhomme de haute
allure qui se présenta sous ce nom: le comte Édouard de Crillon. Le
nom sonnait bien,--l'homme parlait encore mieux. Le nom évoquait une
illustration de bravoure classique parmi nos ancêtres,--l'homme se
prétendit fils du duc de Crillon, apparenté par mariage au maréchal
Bessière, duc d'Istrie, mais brouillé avec l'Empereur pour quelques
péchés de jeunesse qu'il expiait en s'exilant de France. Henry avait
d'ailleurs rencontré, dans la meilleure société de Londres, ce
personnage distingué qui portait ostensiblement les insignes de la
Légion d'Honneur et faisait grand état de ses propriétés de
Saint-Martial, vers la frontière espagnole, où se trouvait le
château de Crillon. Il lui confia sa détresse, sa déconvenue et,
l'un consolant l'autre, ils finirent par se lier d'amitié. Le comte
lui persuada que, puisque le gouvernement anglais se montrait à ce
point ingrat, il fallait s'adresser aux États-Unis pour en tirer
l'argent convoité, en échange des papiers révélateurs. Il se proposa
comme négociateur auprès de Sérurier, ministre de France, lequel
faciliterait les relations avec le secrétaire d'État.

Sérurier se souciait peu de s'occuper de cette affaire. Il renvoya
Crillon à Monroe. Le gentilhomme français fut, pendant quelque
temps, le point de mire de la société américaine; il sut éblouir,
intéresser, attirer les sympathies de tous ceux, y compris enfin
l'ambassadeur de France, auxquels imposaient son repentir d'avoir
déplu à l'Empereur, l'expression de son enthousiasme pour Napoléon,
le nom qu'il portait, les lettres qu'il montrait de sa soeur et du
maréchal, duc d'Istrie[79]. À la Maison Blanche, il était parvenu à
jouir d'une influence dont les effets se faisaient sentir jusqu'à la
Légation de France. Dans ces conditions, il fut facile d'attirer
l'attention sur le cas de Henry. Ce dernier, convoqué à Washington,
consentit à livrer les papiers concernant les intrigues anglaises
avec les fédéralistes, pour une somme relativement minime. Mieux
vaut peu que rien. Madison voulut tirer parti des révélations et
renseignements émanant de ces documents et le gouvernement en décida
la publication. Henry fut embarqué au plus vite pour l'Europe; mais
M. le comte de Crillon resta encore aux États-Unis où, entouré de
tous ceux qui sympathisaient avec la France, il se vit exposé aux
ressentiments du ministre et du parti anglais[80],--autant de titres
qu'il pouvait invoquer pour rentrer en grâce auprès de l'Empereur,
comme le faisait ressortir le comte Sérurier. Ce dernier laissa au
gouvernement américain toute liberté dans la question de savoir s'il
fallait taire ou divulguer l'origine des documents dont la
publication devait produire un effet foudroyant: c'était une
accusation de trahison, avec preuves à l'appui, portée contre le
parti fédéraliste. Lorsque, dans la séance du Congrès du 9 mars
1812, lecture fut donnée des fameuses lettres de Henry, les
fédéralistes sentirent passer sur eux la menace d'une exécution qui
allait à jamais les ruiner aux yeux de tous les patriotes.
Cependant, en ce qui les concernait, les lettres ne contenaient
aucune preuve d'une intervention active dirigée contre la sûreté de
l'État et, seule, l'Angleterre sortait de cette épreuve publique,
convaincue d'avoir voulu entraîner quelques États de l'Union dans
une tentative criminelle, ayant pour but le démembrement des
États-Unis. Si les fédéralistes purent sortir indemnes de cette
intrigue qui n'était pas entièrement élucidée, le Président Madison
et le parti républicain avaient trouvé un nouveau prétexte
légitimant une guerre avec la Grande-Bretagne,--éventualité qui
rentrait dans leurs vues et dans celles de Napoléon.

[Note 79: Sérurier à Maret, 27 mai 1812 (_Archives des Affaires
Étrangères_).]

[Note 80: Sérurier à Maret, 2 mars 1811 (_Archives des Affaires
Étrangères_).]

On apprit, à peu près au même moment, que la guerre allait éclater
entre la France et la Russie, et, soudain, l'ardeur belliqueuse de
M. le comte de Crillon ne connut plus de bornes. Il résolut, comme
il en fit part à Sérurier, de retourner immédiatement en France, de
se jeter aux pieds de l'Empereur, lui raconter ce qu'il avait fait,
implorer son pardon pour ses erreurs passées et aller les expier à
l'avant-garde de ses armées[81].

[Note 81: Sérurier à Maret, 22 mars 1812 (_Archives des Affaires
Étrangères_).]

Maintenant, après avoir fait ressortir les graves conséquences
résultant de telles complications diplomatiques, il convient d'en
montrer le côté amusant. Depuis lors, on n'entendit plus jamais
parler de John Henry et du Comte Édouard de Crillon. À la grande
confusion de Madison, à la grande satisfaction des fédéralistes, on
apprit bientôt, aux États-Unis, que ce parfait gentilhomme n'était
qu'un imposteur, en réalité, un agent secret de la police de
Napoléon[82].

[Note 82: De Caraman. _Les États-Unis il y a quarante ans_ (_Revue
Contemporaine_, 31 août 1852, p. 26).]

On se demande comment il a pu être pris au sérieux par des hommes
pourtant habitués à traiter les affaires publiques. Madison se
sentit mortifié, et cette désinvolture cavalière, au moment même où
des vaisseaux américains étaient encore exposés à des vexations de
la part des marins français, risquait de mettre le comble aux
sentiments anti-français, allant de pair avec les sentiments
anti-anglais. C'était l'occasion ou jamais de proposer une double
guerre à entreprendre simultanément contre la France et
l'Angleterre.

À ce moment critique, il fut question d'envoyer une mission en
Angleterre pour essayer une dernière chance de paix. Cette
proposition fut combattue par Clay et Grundy. De son côté, malgré le
mécontentement qu'il éprouvait de la conduite de la France et quels
que fussent ses sentiments personnels, Madison demeura fidèle à la
majorité du parti républicain. Il estima parfaitement inutile
d'entrer en pourparlers avec le représentant anglais; il ne voulut
pas soulever la question de savoir si les Décrets français avaient
été révoqués ou non, ayant la ferme conviction qu'ils devaient
l'être en effet. De plus en plus, il émit l'opinion que le cas des
deux navires américains qui avaient été brûlés ne tombait pas sous
le coup des Décrets de Berlin et de Milan et que, apparemment, les
deux capitaines en présence ne s'étaient pas compris d'une façon
très claire quand ils avaient conclu que le capitaine français avait
déclaré avoir des ordres lui enjoignant de brûler tous les navires
allant à, ou venant d'un port ennemi; déclaration verbale, sans
doute erronée, tandis que la déclaration écrite ne concernait que
les navires allant à, ou venant de Lisbonne à Cadix.

C'était une explication un peu embrouillée. Mais Madison allait
droit au but. Une trop grande irritation manifestée contre la France
aurait profité à l'Angleterre. Par une dépêche en date du 10 avril
1812, Lord Castlereagh, le nouveau ministre des Affaires Étrangères,
fit savoir au cabinet de Washington qu'il était impossible de
retirer les ordres en conseil, sous peine de se mettre à la merci de
Napoléon. Il n'y avait donc aucune perspective de pouvoir
s'entendre. Le comité des Affaires Étrangères, comme mesure
défensive et répressive, fut d'avis de mettre l'embargo sur tous les
navires qui se trouvaient dans les ports ou devant y jeter l'ancre
par la suite. Il était naturellement question d'un embargo limité,
ne devant pas dépasser une période de soixante jours et le congrès
fut invité à faire passer immédiatement une loi à cet effet.

L'embargo n'était pas la guerre, mais il menait à la guerre.

C'était à la fois une menace et une hésitation, une mesure
préliminaire qui proclamait hautement l'intention de faire la guerre
mais faisait comprendre en même temps qu'on n'était pas prêt à la
faire.

Les États-Unis se trouvaient évidemment à la veille de graves
complications.

Ceux qui étaient entraînés par le courant et dont les protestations
se perdaient dans les criailleries des partis, se demandaient avec
anxiété dans quels dangers inextricables on allait se précipiter. Où
étaient les armées? Où étaient les forces navales? Et, surtout,
avait-on les ressources financières exigées pour faire face aux
impérieuses nécessités? Et encore, cette nouvelle perspective de
l'embargo, n'allait-elle pas réveiller les vieilles dissensions et
ajouter la menace d'une guerre civile aux charges de la guerre
étrangère?

John Randolph se fit l'interprète de ces craintes en s'écriant, en
plein Congrès! «...Faire la guerre sans argent, sans soldats, sans
flotte! Faire la guerre quand vous n'avez pas le courage, tandis que
vos lèvres profèrent le cri de guerre, de lever des taxes de
guerre!... Quand tout votre courage se consume à prendre des
résolutions! Le peuple ne vous suivra pas!»...

Les partisans de la guerre immédiate assuraient, au contraire, que,
dans un délai de soixante jours, tout serait prêt. Pour Johnson,
l'opposition faite au gouvernement était une opposition torie qui ne
répondait qu'aux intérêts commerciaux des États de l'Est, le long
des côtes, où tous les ports allaient être réduits à une inactivité
déplorable. Les États de l'Ouest, par contre, se laissaient aller à
des entraînements d'une nature plus élevée. Là, les vieux
ressentiments contre la domination anglaise se réveillèrent avec
vivacité. Calhoum alla jusqu'à prétendre que, quatre semaines après
la déclaration de guerre, tout le Haut-Canada et une partie du
Bas-Canada redeviendraient la possession des États-Unis. Grundy
affirma qu'à partir de ce moment il n'y aurait plus aucune
distinction entre fédéralistes et républicains, mais que tous les
citoyens américains seraient unis dans ce soulèvement contre
l'Angleterre, soulèvement légitime et nécessaire qui serait le
couronnement de la guerre de l'indépendance, en donnant aux
États-Unis l'indépendance définitive.

Comme toujours, deux partis étaient en présence: le parti de la paix
sacrifiait volontiers la dignité du pays aux intérêts du commerce;
le parti de la guerre, qui représentait, en somme, la politique
nationale, dont l'application et le triomphe pouvaient seuls
préparer au pays un avenir de grandeur et de puissance. Les
hostilités avec l'Angleterre étaient, en effet, la conséquence
logique, quasi inéluctable, des luttes antérieures; de même que la
bataille livrée dans les plaines d'Abraham avait abouti à la
déclaration de l'indépendance, de même cette déclaration de
l'indépendance qui, dans une certaine mesure et en présence de
vieilles habitudes, d'intérêts enchevêtrés et de mélanges raciques,
donnant toujours le premier pas à l'influence anglaise, n'était
souvent qu'une déclaration de principe,--cette déclaration, dis-je,
devait devenir une réalité intangible, proclamant définitivement la
séparation des deux branches de la race anglo-saxonne dont celle qui
avait son centre politique à Londres s'obstinait à considérer celle
qui avait le sien à Washington, comme une émanation dévoyée du génie
anglais, qu'il convenait de ramener à ses proportions d'origine.

À considérer les choses de cette façon, quels que fussent les torts
de Napoléon à l'égard des États-Unis, ces torts ne pouvaient entrer
en balance avec les dangers que présentait l'ingérence anglaise,
précisément parce qu'elle possédait des points d'appui permanents
dans la place, permettant de reprendre un jour subrepticement une
domination pas encore assez lointaine pour être oubliée et dont les
ordres en conseil et la presse des matelots n'étaient que les
prétextes. L'ambition de Napoléon, arrivée à son apogée, ne pouvait
apparemment que décroître et la guerre contre lui serait une guerre
universelle devant briser son orgueil de domination universelle,--la
guerre contre l'Angleterre serait plutôt une guerre localisée,
destinée à clore, d'une façon absolue, la querelle toujours pendante
entre la mère-patrie et les colonies émancipées.

La note du gouvernement britannique du 10 avril 1812, rappelant que
la Grande-Bretagne avait toujours été prête à retirer ses Ordres dès
que la France aurait retiré ses Décrets, ne pouvant admettre
l'exception spécialement stipulée par Napoléon en faveur des
États-Unis, termina la conversation diplomatique entre les deux
pays.

Madison n'avait plus qu'à préparer un message invitant à une
immédiate déclaration de guerre.

Cependant, Joel Barlow, qui avait habité Paris pendant la période la
plus tragique de notre histoire, qui, ayant un tempérament presque
français, avait réussi auprès de nous jusqu'à mériter le titre de
citoyen, y était revenu en qualité de ministre plénipotentiaire.
Dans la capitale, il reprit d'anciennes habitudes qui lui étaient
chères. Il aimait la société parisienne et le cadre raffiné dans
lequel elle évolue. Il retrouva tout cela: il n'eut qu'à renouer de
vieilles relations et à se réinstaller dans la même maison qu'il
avait habitée dix-sept ans auparavant.

Pourtant, l'ambiance n'était plus la même. Le vieux républicain
comprit bien vite qu'une autorité dynastique pesait maintenant sur
la marche des affaires. La mission qu'il était chargé de mener à
bien s'affirmait délicate et difficile. Il s'agissait, en somme, de
faire justifier la politique du Président Madison, en invitant
Napoléon à ne pas demeurer dans l'équivoque, à prendre une attitude
franche à l'égard des États-Unis en retirant franchement ses
Décrets. C'était toujours la même alternative: les intérêts
américains servant d'enjeu à la rivalité franco-anglaise.
Maintenant que la guerre était sur le point d'éclater entre les
États-Unis et l'Angleterre, il était urgent que la France fît acte
de bienveillance sinon d'amitié, sans cela les hostilités contre
l'Angleterre risqueraient de n'être pas populaires auprès de la
majorité des États du Nord. À y regarder de près, en effet, les
vexations exercées par Napoléon en exécution de ses Décrets,
équivalaient à celles que la Grande-Bretagne avait infligées au nom
de ses ordres en conseil. Joel Barlow devait donc insister pour
qu'un pareil état de choses prît fin et pour que des indemnités
fussent accordées en réparation des nombreuses saisies de navires et
de cargaisons. C'était un gage à faire valoir auprès du Congrès, qui
permettrait au gouvernement américain d'établir la grande différence
existant entre les deux belligérants.

Barlow, dans sa réception d'audience où il s'aventura à exprimer
l'objet de ses revendications commerciales, ne put obtenir de
l'Empereur qu'une réponse hautaine et ambiguë. Napoléon consentait
bien à favoriser le commerce entre les deux puissances, étant assez
grand pour être juste[83], mais il demandait, en échange, que le
gouvernement de l'Union défendît sa dignité contre ses ennemis et
ceux du continent.

[Note 83: Barlow à Monroe, 17 novembre 1812.]

Il était prudent de ne pas publier une telle réponse.

Barlow n'avait pu obtenir des précisions plus exactes. Les ministres
de Napoléon se dérobaient. Bassano l'amusait et le flagornait. Il
l'irritait aussi. Tandis qu'il s'évertuait à accumuler preuve sur
preuve en faveur du retrait des Décrets, une escadrille française
était déjà partie de Nantes--8 janvier 1812--chargée de détruire
tous les navires neutres sortant d'un port ennemi ou y entrant. Ce
qui était plus grave encore, la querelle avec Bernadotte, le nouveau
roi de Suède, entraîna Napoléon à prescrire à Davout des mesures
aussi hostiles à l'égard des États-Unis que de la Suède. Le
Maréchal avait ordre de s'emparer de tous les produits coloniaux qui
se trouvaient en Poméranie suédoise, sans en excepter les
marchandises américaines. Toutes les demandes d'explications
sollicitées par le ministre américain demeuraient sans réponse, à
moins qu'il dût considérer comme réponse le rapport publié par
Bassano dans le _Moniteur_ du 16 mars 1812. Ce rapport, qui avait
les allures d'un message impérial, définissait les droits des
neutres. D'après le point de vue français, le pavillon couvrait la
marchandise, excepté les armes et les munitions de guerre, et d'un
autre côté, il n'y avait de réel que le blocus d'un port investi,
assiégé, menacé d'être pris,--aussi, jusqu'à ce que ces principes
fussent reconnus par l'Angleterre, les Décrets de Berlin et de Milan
devaient être rigoureusement appliqués aux puissances qui laissaient
dénationaliser leur pavillon,--les ports du continent européen
devaient être fermés aux pavillons dénationalisés aussi bien qu'aux
marchandises anglaises.

La perplexité de Joel Barlow devenait d'autant plus grande que le
prince régent, par un acte du 21 avril 1812, avait déclaré que, si
les Décrets étaient annulés par un acte officiel et public, les
ordres en conseil seraient alors immédiatement révoqués. On devine
quel trouble devaient jeter dans les résolutions du cabinet de
Washington ainsi que dans l'esprit de son représentant à Paris
telles déclarations tendancieuses. Barlow écrivit une lettre
adressée au gouvernement impérial, dans laquelle il faisait
ressortir la nécessité, pour les États-Unis, de posséder la preuve
de la révocation des Décrets; entre la déclaration du régent et le
rapport de Bassano, il fallait, en effet, chercher une certitude. À
la veille d'une guerre avec l'Angleterre, celle-ci se montrait
conciliante, tandis que le ministre des Affaires Étrangères de
France affirmait hautement, dans un rapport officiel, que le blocus
continental, tel que les différents Décrets l'avaient institué,
devait être appliqué plus sévèrement que jamais. Madison pouvait
évidemment se croire dupé. Il est vrai que, pour calmer l'inquiétude
de Barlow, Bassano lui certifia que Napoléon avait signé un Décret,
dès le 28 avril 1811, à Saint-Cloud, par lequel il déclarait que les
Décrets antérieurs n'avaient plus force de loi, à l'égard des
navires américains, depuis le 1er novembre 1810. Il exprima même son
étonnement, qu'après une assurance donnée officiellement, on osât
encore soulever une pareille question.

Barlow ignorait absolument ce Décret auquel Madison n'avait jamais
fait allusion.

N'avait-on pas reçu à Washington une communication aussi importante?
Sérurier avait-il négligé de la faire connaître et même d'en accuser
réception? On ne sait. On se trouve devant un mystère diplomatique
qu'il est impossible d'élucider mais dont les différents éléments
répondent, sans doute, aux circonstances officielles que l'on
traversait. Il est évident que Napoléon était maintenant entièrement
absorbé par l'expédition de Russie. L'Amérique, en tant que facteur
politique, ne pouvait sortir de ses préoccupations, mais l'Amérique,
en tant que pays neutre, convoyant clandestinement et frauduleusement
les produits anglais en Russie, ne pouvait plus être l'objet de sa
sympathie. Bassano affirmait donc avec une grande apparence de raison
qu'il lui avait été impossible de parler dans son rapport d'une
exception faite en faveur d'un pays, quand on ne pouvait que faire
deviner le pays contre lequel on s'attendait à combattre. Napoléon
ayant de plus en plus à se plaindre des nombreuses infractions faites
par la Russie au système continental, en dépit de ses engagements d'y
coopérer, c'était évidemment contre la Russie qu'étaient dirigées les
menaces formulées dans le rapport en question. La guerre était
inévitable; mais il ne fallait pas le proclamer trop haut, tout en s'y
préparant avec énergie.

Pourtant, en présence précisément de telles éventualités, Napoléon
comprit qu'il devait se montrer plus conciliant à l'égard des
États-Unis; il ne pouvait partir en guerre dans le lointain Nord sans
donner satisfaction, dans une certaine mesure, aux desiderata si
chaudement exprimés par le ministre américain. Il y parut disposé.
Mais, dès le 9 mai 1812, il avait déjà quitté Paris pour prendre le
commandement de la Grande Armée, à la frontière russe, et les
négociations n'avaient plus beaucoup de chance d'aboutir. Bassano
avait suivi son maître jusqu'à Wilna, laissant à Dalberg le soin de le
suppléer à Paris. Comment traiter à de telles distances? Même la
nouvelle que le Congrès venait de déclarer la guerre à l'Angleterre ne
pouvait plus modifier les lignes essentielles de la politique
impériale. En Allemand un peu simpliste, le brave Dalberg, en tête à
tête avec Barlow, estimait qu'il faisait un triste métier[84].
L'Américain se plaignait avec amertume des inconséquences de la
situation, si contraire aux assurances données. Mais, pour arriver à
une solution, il fallait aller plus haut que Bassano, jusqu'à
Napoléon. Et Napoléon était loin.

[Note 84: Dalberg à Bassano, 11 août 1812 (_Archives des Affaires
Étrangères_).]

Le 7 septembre, L'Empereur avait livré la bataille de Borodino et,
le 15, il était entré à Moscou. Barlow, ballotté d'une façon
pénible, entre les insistances de son gouvernement qui voulait des
indemnités ou la guerre, et les atermoiements de Dalberg, finit par
se rendre à l'invitation de Bassano, lui conseillant de venir
jusqu'à Wilna.

Le courageux diplomate se mit en route, malgré l'hiver de sa vie et
l'hiver de l'année qui approchaient. Mais à mesure qu'il s'avançait
vers le Nord, le pressentiment d'une catastrophe l'envahit. Le long
des routes qu'il parcourut, la guerre avait tout dévasté. Quand il
arriva à Wilna, le 18 novembre, la confusion était à son comble. La
déroute et la défaite faisaient entendre leurs sinistres menaces. Et
la tragique aventure où allait sombrer le génie de Napoléon était
encore plus terrible que ce que l'on pouvait redouter. La Bérésina!
On sait les prodiges d'héroïsme qui s'anéantirent dans ce passage
fatal; ce n'est pas la place de les raconter ici. Napoléon dut
abandonner son armée. Le 5 décembre, à minuit, il partit pour Paris
après avoir prévenu, par courrier, Bassano qui donna congé à ses
hôtes de Wilna, où ils risquaient de n'être plus en sûreté. Comme
tous ceux qui étaient accourus, Barlow dut fuir. Il partit pour
Paris un jour avant Napoléon; mais Napoléon le rattrapa et le
dépassa en route. Course vertigineuse vers l'abîme. Barlow allait à
la mort. Le froid était intense et voyageant jour et nuit, sans
trêve, il traversa Varsovie et atteignit le village de Zarnovitch,
près de Cracovie, où il fut obligé de s'arrêter. La fatigue et une
bronchite aiguë eurent raison de l'opiniâtreté et de l'énergie de
cet homme. Il mourut isolé, dans la hâte d'un retour précipité, loin
de sa patrie, loin même de sa patrie d'adoption, dans un désert de
Pologne, le 24 décembre 1812.

Avec lui, prirent fin les pourparlers diplomatiques,--expression de
la politique de Madison. Cette politique recevait un rude coup,
profitable sans doute à toute l'opposition. Tandis que la France se
trouvait en mauvaise posture devant la Russie, l'Amérique se
trouvait maintenant seule devant l'Angleterre.

Cependant, il ne faut pas condamner _à priori_ l'administration de
Madison qui, accusé souvent faussement de n'être qu'un instrument
aux mains de Napoléon, risquait d'être emporté lui-même dans la
ruine de ce dernier. Mais qui aurait pu prévoir cette ruine?
Napoléon victorieux en Russie, comme tout le faisait supposer,
l'Angleterre atteinte indirectement par cette victoire, aurait
certainement répondu avec plus d'empressement aux réclamations des
États-Unis. On peut donc dire que le moment avait été bien choisi de
résister à l'Angleterre puisqu'il coïncidait avec celui où la France
inaugurait son grand effort dirigé contre la Russie.

Mais l'homme propose et Dieu dispose,--si l'on peut définir de la
sorte l'enchaînement des causes aux effets--et le calcul de Madison
et du parti républicain était bouleversé par les événements. La
France ne pouvait plus être d'aucun secours aux États-Unis et les
États-Unis n'avaient plus qu'à compter sur leurs propres ressources
à opposer au danger d'avoir provoqué l'Angleterre.

Mais, là aussi, les temps étaient troublés.

Au début de l'année 1812, les tories les plus belliqueux ne
pouvaient se dissimuler que, si Napoléon réussissait dans son
expédition contre la Russie, comme il avait, jusqu'à présent, réussi
partout où s'était fait sentir le poids de son épée, il lui
suffirait de l'alliance américaine pour ruiner de fond en comble le
commerce et les finances de la Grande-Bretagne. C'était bien
l'opinion de Madison. Aussi y avait-il un parti dans les communes
qui aurait voulu la réconciliation avec l'Amérique,--l'Amérique qui,
malgré tout, était, pour la Grande-Bretagne, une source de telles
richesses commerciales qu'il serait malhabile d'en provoquer la
perte ou simplement l'appauvrissement. Castlereagh avait succédé à
Wellesley et, au sein même du gouvernement, des voix se faisaient
entendre en faveur de la suppression des ordres en conseil. Comme
Napoléon, on avait tourné les inconvénients résultant de ces ordres,
par des licences accordées dans certaines conditions, sans
lesquelles, le commerce eut été complètement paralysé. C'était
officieusement saper un système que l'on défendait officiellement.
On trichait, en somme, ainsi que l'on trichait en France où, pour
esquiver les obligations imposées par les Décrets, les commerçants
étaient parfois forcés d'accepter des compromissions peu honorables.
Canning lui-même, qui avait si longtemps défendu l'opportunité des
ordres en conseil, s'y montra soudain opposé, ainsi qu'au système
des licences, surtout en ce qui concernait l'Amérique. L'opinion
générale n'était pas favorable. C'est alors que le 21 avril 1812, le
prince régent fit connaître la déclaration à laquelle nous avons
fait allusion plus haut, aux termes de laquelle, si le gouvernement
français supprimait les Décrets de Berlin et de Milan, par un acte
officiel, les ordres en conseil, y compris celui du 7 janvier 1807,
seraient immédiatement révoqués. À ce moment, la guerre aurait
encore pu être évitée. Mais, depuis le départ de Pinckney, les
États-Unis n'avaient plus de ministre à Londres et Jonathan Russel,
simple chargé d'affaires, était tenu à l'écart des discussions.

Dans le Parlement, la lutte était âpre. Brougham se faisant
l'interprète de tous ceux qui se prétendaient lésés par les ordres
en conseil, tendait à prouver que, si l'on persistait dans ce
système, le marché anglais allait être réduit à rien. Une pareille
prophétie était la condamnation de la politique de Perceval. Cette
politique allait avoir à subir une attaque énergique dirigée contre
la personne de son représentant, lorsque le 11 mai, au moment
d'entrer dans la Chambre, le premier ministre reçut un coup de
pistolet en pleine poitrine. Il tomba et tomba en même temps la
politique qu'il défendait. Quoi qu'il fût, en réalité, la victime
d'un fou prétendant venger une affaire personnelle, il put passer,
un instant, pour la victime des circonstances tragiques que
traversait l'Angleterre. Mais sa disparition, en ouvrant une crise
ministérielle, ne pouvait arrêter la marche fatale des événements.
Pour activer l'issue des négociations, Jonathan Russel fit connaître
à Castlereagh le Décret de Napoléon révoquant les décrets de Berlin
et de Milan; mais ce décret n'avait pas un caractère officiel,
c'était comme un acte dont on ne voulait pas avouer la portée, dont
la date même était indécise. Cependant la publicité donnée à ce
document pouvait avoir une grande répercussion sur l'opinion
publique, au moment où le Congrès américain proclamait de nouveau
l'embargo comme préliminaire de la guerre, au moment, enfin, où la
révélation des menées corruptrices de John Henry mettait le cabinet
de Londres en mauvaise posture. Ces faits, habilement exploités,
devinrent autant d'arguments à l'appui de la thèse de Brougham qui
demanda le retrait des ordres. Ils furent révoqués dans la séance
du 16 juin 1812, sans résistance de la part du gouvernement.

C'était un triomphe pour l'Amérique. La menace d'une guerre, qui
planait, avait rendu l'Angleterre hésitante, se cherchant dans la
pénurie des hommes et des ressources. En Amérique, au contraire,
l'attitude belliqueuse du gouvernement trouvait des échos jusque
dans les couches les plus profondes du peuple, tandis que
l'Angleterre gardait un silence qui prouvait que la guerre en
perspective n'était pas populaire. La presse partageait ce
sentiment. Le _Times_ du 18 juin jugeait comme suit une série de
mesures qui, depuis sept ans, étaient le fond de la politique
anglaise: «On est très surpris», disait ce journal interprète de la
majorité de l'opinion publique, «que de tels actes aient jamais pu
recevoir la sanction du ministère quand on fit si peu pour les
défendre».

Mais il était trop tard et le sort était jeté!

Les ordres en conseil furent révoqués le 17 juin 1812 à Westminster:
la guerre fut déclarée à Washington le 18 juin 1812.



CHAPITRE XII

LES PRINCIPALES PHASES DE LA SECONDE GUERRE DE L'INDÉPENDANCE
AMÉRICAINE.

     Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la
     France et la Russie. -- Ils s'apprêtent à régler un dernier
     compte avec l'Angleterre. -- État précaire de l'armée de
     l'Union. -- La campagne commence sur la frontière du Canada.
     -- Opérations navales. -- La politique anglaise influencée
     par les désastres de Russie. -- La mission de Gallatin et de
     Bayard. -- Embargo voté et révoqué. -- Opinions de Calhoum
     et de Daniel Webster. -- Le rôle de Sérurier. --
     Répercussion des batailles de Bautzen, Lutzen et Leipzig. --
     Contre-coup de la défaite de Napoléon aux États-Unis. --
     Continuation des hostilités. -- Ross entre à Washington. --
     Sérurier décrit à Talleyrand le sac de la ville. -- Le
     général Jackson bat les Anglais à la Nouvelle-Orléans.


Tandis que Napoléon passait le Niémen, s'arrêtait à Wilna et, par
Smolensk et Borodino, prenait la route de Moscou, Madison
s'efforçait de mettre les moyens d'action, en vue de la guerre, à la
hauteur des conceptions politiques dont il s'honorait d'être le
représentant. Le sang coula donc encore aux frontières orientales de
l'Europe comme dans les étendues septentrionales de l'Amérique. À
tant de mille de distance, les hostilités devaient commencer presque
à la même date: au printemps de 1812.

Ces deux actions si lointaines et si différentes, à première vue,
ont cependant des points de contact et sont solidaires.

L'Amérique, en suivant l'évolution qui devait la mener à la
constitution de sa nationalité, ne pouvait, au début du XIXe siècle,
s'affranchir des influences qui, au cours des XVIIe et XVIIIe
siècles, l'avaient mise aux prises avec la France et l'Angleterre.
Entre les ambitions colonisatrices, les tentatives de domination
tour à tour essayée et réalisée par ces deux nations, s'était
glissée et avait grandi, petit à petit, la nation qui, avec les
apports de tant d'autres nations, prit définitivement possession
d'une partie de l'Amérique du Nord. Les étapes de cette marche en
avant se réglèrent d'après les étapes suivies par cette longue
succession de guerres qui, malgré les interruptions, peuvent être
considérées comme une seconde guerre de Cent ans entre la France et
l'Angleterre. À mesure que cette guerre s'approche de sa fin, les
États-Unis s'approchent aussi de la réalisation de leur destin. La
dernière étape fut celle pendant laquelle Napoléon chercha, par sa
puissance continentale, à annihiler la puissance maritime de la
Grande-Bretagne. Nous avons vu par quelles vicissitudes passèrent
les États-Unis dans cette querelle faite à coups de Décrets et
d'Ordres en conseil, mettant le commerce des neutres à une rude
épreuve.

Malgré les critiques de l'opposition, le cabinet de Washington avait
agi avec une certaine habileté et dans la conscience de son droit. À
l'heure où nous sommes arrivés et en dépit des difficultés à
surmonter, il allait récolter le prix de sa politique. Soit hasard,
soit calcul, la France et l'Angleterre, sans s'être encore porté le
coup décisif, virent leur situation modifiée de fond en comble.
Napoléon perdu dans les vastes plaines de la Russie, l'Angleterre
pouvait respirer et les États-Unis pouvaient agir. Les Décrets de
Berlin et de Milan n'étaient plus strictement appliqués et les
Ordres en conseil étaient supprimés. Les États-Unis considérèrent la
guerre avec l'Angleterre comme l'acte nécessaire de la délivrance
définitive,--Napoléon la considéra comme une diversion heureuse
diminuant d'autant les ressources de son ennemie.

De plus, en s'enfonçant dans les steppes glacés de la Russie,
Napoléon libérait l'Amérique de son contrôle direct et lui
permettait, en même temps, de régler un dernier compte avec
l'Angleterre,--toutes possibilités à la réalisation desquelles les
États-Unis avaient contribué en solidarisant les intérêts de leur
commerce avec ceux du peuple russe. Leur volonté bien arrêtée de
sauvegarder leurs droits, en détachant, d'une part, Alexandre de
Napoléon, les poussait, d'autre part, à marcher contre les Anglais.
L'Amérique suscitait, de la sorte, à l'Empereur un nouvel adversaire
et s'apprêtait, en même temps, à combattre le classique ennemi de
l'Empereur.

Situation un peu déconcertante et embrouillée, mais qui était la
conséquence des différentes phases que nous venons de résumer.

Cependant, les Américains, si forts de leurs droits, étaient moins
forts dans la préparation d'une guerre qui les ferait respecter. Ils
se retrouvaient en face de la Grande-Bretagne à peu près dans les
mêmes conditions qu'au siècle précédent. La même stratégie et les
mêmes difficultés allaient se présenter: le Canada était toujours
l'objectif principal des premières opérations et il fallait,
toujours, comme au siècle précédent, se prémunir contre les attaques
et les menées des tribus indiennes.

En réalité, rien n'était prêt. On manquait de soldats et surtout
d'officiers. L'activité déployée par Madison dans cette
circonstance, si louable fut-elle, ne put faire l'impossible. Les
généraux qu'on nomma aux divers commandements avaient presque tous
joué un rôle dans la guerre d'indépendance, mais avaient, depuis,
perdu tout contact avec l'armée: Dearborn, Thomas Pinckney,
Wilkinson, Bloomfield, Winchester et William Hull, tous hommes qui,
après avoir accompli leurs obligations militaires, s'étaient
assoupis dans les compromissions politiques. On pouvait donc dire
avec Scott[85] que, pour un esprit bien averti, l'armée ne
présentait pas un aspect très rassurant.

[Note 85: SCOTT: _Autobiographies_, p. 31.]

Beaucoup d'officiers âgés avaient repris, en temps de paix, leurs
habitudes de paresse et d'intempérance et il était impossible de
savoir si une armée de volontaires n'aurait pas été supérieure à
cette armée régulière de réguliers sortis de la régularité.

De plus, les côtes n'étaient pas en état de défense, les lacs
n'étaient pas surveillés et les Indiens des territoires Nord-Ouest,
déjà sous les armes, n'attendaient qu'un signal du gouverneur
général du Canada pour se mettre en campagne.

Dans le Sud, la situation n'était pas meilleure; il y était facile à
l'ennemi de repousser les garnisons américaines de la Nouvelle-Orléans
ou de Mobile. La distance était grande entre la théorie et
l'exécution. En paroles, l'enthousiasme guerrier se manifestait assez
généralement. La difficulté commençait quand il fallait agir et le
système des milices se montra défectueux, car les soldats qui les
composaient refusaient souvent de servir au-delà des frontières de
leurs États respectifs et prétendaient combattre d'après leurs vues
personnelles, sans se soumettre aux ordres d'un commandement supérieur
et unique.

Sur l'insistance du général Hull, il fut décidé qu'on se
rassemblerait à Détroit, point fortifié d'où il serait possible de
protéger la frontière et même d'occuper les territoires encore mal
définis du Haut-Canada. Des ordres furent donnés pour envahir cette
partie du pays et prendre immédiatement possession de Malden. On
s'empara d'abord de Sandwich, en face de Détroit. Une proclamation
promit aux habitants la liberté, en échange de l'oppression sous
laquelle la domination anglaise les pliait. Cette proclamation
provoqua des désertions dans le camp anglais, en faveur des
Américains. Mais, pour empêcher la concentration de l'ennemi du côté
de Détroit et de Malden, une diversion du côté de Niagara était
nécessaire.

Dans ces guerres, si l'objectif était grand, les effectifs
militaires étaient peu nombreux, surtout si on les compare aux
armées nationales composées de tous les citoyens valides, que nous
avons vues, depuis, manoeuvrer sur les champs de bataille de
l'Europe. Mais tout est relatif et le destin de l'Union allait se
jouer avec des contingents qui, de part et d'autre, ne dépassaient
pas quelques milliers d'hommes.

Les Anglais n'avaient pas une grande supériorité numérique à opposer
aux Américains, dans cette partie du Haut-Canada où les hostilités
commencèrent. Mais leur bonne fortune consistait à avoir à la tête
de leurs troupes le général Isaak Brock, de Guernesey, encore dans
la force de l'âge et, dans la force du terme, un soldat. Brock,
cependant, se trouvait en présence de grandes difficultés. La
proclamation de Hull, comme nous l'avons vu, avait produit un si
grand effet sur les esprits, que la milice de Norfolk refusa de
marcher. C'était un des nombreux indices faisant ressortir, en dépit
de nombreux obstacles, la popularité de la cause américaine. Même
les Indiens des fameuses six nations, se rappelant le rôle prudent
et perfide qu'elles avaient toujours joué dans les démêlés qui
mettaient aux prises les représentants des races blanches, leurs
dominatrices détestées, se recueillaient, avant de prendre parti
pour les uns ou pour les autres.

Pendant que le général Dearborn perdait un temps précieux à Albany
où il avait porté son quartier général, Brock passa du lac Ontario
au lac Érié et obligea le général Hull à évacuer Sandwich pour se
retirer à Détroit. Quoique Hull eût pu supporter un siège en règle,
il résolut de se rendre. La crainte des Indiens qui devenaient
menaçants, l'audace des Anglais et, il faut le dire aussi, l'état
d'esprit indiscipliné de ses officiers et de son petit corps
d'armée, lui firent prendre un parti qui entacha son honneur
militaire et entama la frontière Nord-Ouest des États-Unis d'une
façon dangereuse. Il fut accusé de trahison et d'incapacité par le
parti pacifiste lui-même, à la tête duquel Jefferson avait été si
longtemps et qui était, plus que les généraux, responsable du
mauvais état de la défense nationale.

Du côté du Niagara, la campagne ne semblait pas devoir être plus
heureuse. Il est vrai que Brock fut tué dans une des premières
rencontres, mais Van Ruesselaer dut se rendre ainsi que Hull,
quoique sa reddition, tout en occasionnant des pertes sérieuses en
morts et en prisonniers, n'entraîna pas une diminution de
territoire. Smyth qui lui succéda échoua aussi dans sa tentative de
passer le Niagara. Le Canada demeurait donc intact.

Sur mer, il y eut des rencontres sans résultat définitif, avec des
hauts et des bas, d'où les marines anglaise et américaine purent
réciproquement tirer des raisons en faveur de leur supériorité.
Cette supériorité s'affirma, un instant, du côté des Américains,
lorsque Hull, commandant le vaisseau _Constitution_, vint à bout du
vaisseau anglais _Guerrière_ commandé par Darces, lequel, en vue de
Boston, fut défait et emmené prisonnier avec son équipage. Ce Hull
était le neveu du général qui avait capitulé à Détroit. Cette
victoire releva le renom de la famille et la renommée de la marine
américaine, en passe de pouvoir se mesurer héroïquement avec la
marine anglaise. Rien ne pouvait d'ailleurs exercer une influence
plus satisfaisante sur les relations entre les différents partis et
contribuer davantage à créer une commune solidarité de patriotisme.
La victoire remportée par Hull avait, en effet, été facilitée par
l'attitude de la Nouvelle-Angleterre où les fédéralistes formaient
la majorité, elle avait été préparée grâce aux matériaux et aux
hommes fournis par ces mêmes fédéralistes qui avaient si souvent
défendu l'Angleterre contre les Démocrates et les Républicains. Pour
la première fois, ils communièrent tous dans le plaisir d'une action
d'éclat remportée sur l'ennemi commun. Et cette brillante
performance fut pour la génération nouvelle un stimulant utile: les
esprits, jusqu'à présent, uniquement adonnés aux profits du négoce,
s'éprirent de gloire militaire, toutes proportions gardées
d'ailleurs.

Sur une population d'un peu plus de sept millions, à peine dix mille
hommes étaient soldats. C'était insuffisant. Dans son ensemble, la
guerre ne causait pas un grand trouble au commerce habitué, et pour
cause, aux embargos, confiscations et blocus. Jusqu'à présent,
contrairement à ce qui s'était passé en Europe depuis tant d'années,
aucune ville américaine n'avait encore connu les horreurs d'une
invasion, les fermiers ne craignaient pas de voir leurs propriétés
saccagées et le territoire de l'Union était assez vaste pour que, à
l'exception des pays côtiers et du petit point exposé de Niagara, la
vie pût y continuer, sans dommages, ses coutumières transactions.
Dans ces conditions, la majorité des citoyens considérait la guerre
plutôt comme un sport, tandis que ceux qui se rendaient réellement
compte de la gravité de la situation, accusaient les généraux
d'impéritie et d'incapacité après la bataille de Détroit. Il y eut
des remaniements ministériels. Par un jeu de bascule qui se produit
toujours dans des circonstances semblables, le Congrès avait perdu
sa force d'opposition et le pouvoir exécutif avait gagné en
autorité. Madison fut écouté, pour la première fois, par des
représentants ayant mis une sourdine à la violence de leurs
revendications. Avec lui, tout le parti républicain reconnut la
nécessité de lever une armée régulière, largement rétribuée, ainsi
qu'une flotte à la hauteur de celle qui se qualifiait maîtresse des
mers. Il fallait, en même temps, se résoudre à augmenter la dette
nationale dans de grandes proportions et ne pas reculer devant une
guerre de conquête qui, toute proportion gardée, ressemblerait aux
guerres que menait Napoléon en Europe, ainsi que pouvaient
ironiquement le proclamer ceux qui accusaient Madison d'avoir
toujours été un instrument entre les mains de l'Empereur.

La contradiction était, en effet piquante: le Président qui avait
inauguré sa carrière présidentielle à un moment où, dans un
entraînement pacifique, on avait, pour ainsi dire, aboli l'armée et
la marine, à la fin de sa carrière, se voyait soutenu par une armée
de près de soixante mille hommes et entouré par un nombreux
état-major de généraux et d'officiers dont l'allure martiale
contrastait avec sa simplicité bourgeoise.

D'ailleurs, même après les premières rencontres qui avaient
diversement illustré les deux Hull, on espérait encore, en
Angleterre, arrêter les progrès de la guerre, en facilitant la
possibilité d'un armistice. Il y eut des remous d'opinion. La
certitude, dans laquelle se trouvaient les hommes bien avertis de ne
pouvoir enrayer la guerre avec les États-Unis, se précisait au
moment même où l'espérance de vaincre devenait de jour en jour moins
certaine. Tout contribuait à atteindre et à troubler la confiance
publique.

En Espagne, Wellington qui, après la bataille de Salamanque, avait
occupé Madrid, ne put s'y tenir et dut de nouveau évacuer cette
capitale, en accentuant sa retraite vers le Portugal. Cet échec sans
importance coïncidait avec la victoire sans lendemain de Napoléon
qui, en septembre, était entré à Moscou. Tout faisait encore
supposer que la Russie serait vaincue et que l'Angleterre, absorbée
par l'Amérique, ne pourrait lui être d'un grand secours. Dans ces
circonstances, la capture de la _Guerrière_ fut cruellement
ressentie et le _Times_, interprète du sentiment unanime, proclama
que, jusqu'à présent, on ne pouvait trouver, dans l'histoire,
l'exemple d'une frégate anglaise se rendant à une frégate
américaine. De pareils jugements, exprimés officiellement et qui
correspondaient à l'explosion de joie ressentie aux États-Unis, ne
faisaient que creuser l'abîme qui désormais séparait les deux pays.
Et que les Américains eussent précisément choisi, pour frapper
l'Angleterre, le moment où son existence politique et économique
était le plus exposée, constituait la preuve évidente que Madison
agissait d'après les ordres de Napoléon. Ainsi s'écrivait l'histoire
et il devenait nécessaire de mener la guerre jusqu'au bout.

Le patriotisme anglais surexcité voulait maintenant faire cette
guerre implacable et sans merci. Ce sentiment se développa à mesure
que se répandirent les nouvelles de Russie: la retraite de la
Grande-Armée française, harcelée à travers d'immenses espaces par
l'armée et l'hiver russes. La satisfaction de ce retour inespéré de
la fortune rendit alors léger aux Anglais l'effort à opposer aux
Américains. Le parti de la paix au Parlement ne souleva plus aucune
protestation. L'opposition n'accusa pas les Ministres d'avoir
déchaîné une guerre avec les États-Unis,--elle les accusa de ne
l'avoir pas mieux préparée, d'avoir ignoré que le gouvernement
américain était infecté par une haine mortelle contre l'Angleterre,
à laquelle répondait une affection également mortelle à l'égard de
la France.

Cependant les hostilités anglo-américaines devaient se traîner en
longueur. L'intérêt primordial qu'elles avaient un instant présenté
pour le cabinet de Saint-James tombait au second plan; plus
importants, d'une actualité plus proche, étaient les événements qui
se préparaient en Europe et auxquels l'Angleterre, sous peine de
déchoir, devait prêter l'attention la plus passionnée. Avant
d'entrer dans le détail des opérations militaires qui, pendant trois
ans, se déroulèrent aux États-Unis, il convient de jeter un coup
d'oeil sur les brusques changements survenus en Europe et qui
modifièrent la situation respective des belligérants, dans les deux
mondes.

Résolu à rassembler une seconde armée de cinq cent mille hommes, en
remplacement de celle qui s'était dispersée en Russie, Napoléon,
après avoir laissé le commandement à Murat, était revenu à Paris, le
18 décembre 1812. La Prusse, frissonnante d'espoir, s'apprêtait à
secouer le joug. Les Anglais comprirent que l'issue des
complications américaines dépendait, dans une certaine mesure, de
l'issue des complications allemandes.

Si nous remontons un peu le cours des événements, nous pouvons nous
rendre compte qu'au début de l'expédition de Russie, alors que tout
faisait encore présager la victoire de Napoléon, la situation du
Ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg, était assez délicate.
Son gouvernement, en déclarant la guerre à l'Angleterre, était
devenu virtuellement l'allié de la France, au point de vue
militaire, au moment même où la Russie avait tout intérêt à lier
partie avec l'Angleterre contre la France.

Quelle conclusion tirer de ces faits?

Si Napoléon battait les Russes et marchait sur Saint-Pétersbourg, le
ministre américain ne pouvait plus être _persona grata_ auprès du
Tzar; si Napoléon était battu, ce même ministre ne pouvait pas
s'attendre non plus à beaucoup de considération de la part de la
cour de Russie, désormais acquise à l'influence anglaise.

Dans les deux cas, il eût été politique d'éviter la continuation de
la guerre entre l'Angleterre et l'Amérique, et le Tzar conçut l'idée
d'offrir sa médiation. Quand cette offre fut connue à Washington par
l'intermédiaire du Ministre russe Daschkoff, le gouvernement était
en pleine lutte pour la désignation des titulaires de certains
portefeuilles et la nomination des généraux commandants en chef.
Armstrong, nommé ministre de la guerre, se trouva en compétition
avec Monroe qui se croyait désigné pour un commandement militaire. À
cette occasion, Sérurier le jugea avec une condescendance un peu
sévère quand il lui accorde, de haut, un brevet de satisfaction en
ces termes[86].

[Note 86: Sérurier à Bassano, 13 janvier 1813 (_Archives des Aff.
Étrangères_).]

«On parle beaucoup de M. Monroe pour le commandement de l'armée...
ce n'est pas un homme brillant et personne ne s'attend à trouver en
lui un grand capitaine; mais il a servi pendant la guerre
d'indépendance avec beaucoup de bravoure sous les ordres et aux
côtés de Washington. C'est un homme de beaucoup de bon sens, de
l'humeur la plus austère, du plus pur patriotisme et d'une intégrité
universellement reconnue. Il est aimé et respecté de tous les
partis et l'on croit qu'il gagnera bientôt les cours de tous ses
officiers et soldats.....»

Cependant, ce grand citoyen ne put s'entendre avec Armstrong.
Gallatin lui-même, qui avait déjà rendu tant de services au pays,
fut mis de côté. On lui trouva une compensation en le nommant membre
de la mission envoyée auprès du Tzar pour discuter les conditions de
sa médiation,--mission d'ailleurs bien délicate, non seulement à
cause des concessions qu'il s'agissait de réclamer, mais surtout à
cause du changement qui venait de s'opérer dans les affaires
d'Europe et rendait, pour le moment, l'Angleterre assez indifférente
aux manoeuvres des États-Unis. Cette indifférence ne pouvait être
que relative et temporaire.

Toutes les opérations militaires qui, au cours de l'année 1813,
devaient se dérouler dans les étendues encore sauvages de l'Amérique
du Nord, avec des armées relativement restreintes, des généraux peu
expérimentés et des soldats mal entraînés, plus mal équipés encore,
constituent un contraste pittoresque et instructif avec l'action
gigantesque qui se jouait parallèlement en Europe, avec des masses
d'hommes considérables, pour l'époque, et avec toutes les ressources
d'une administration supérieurement organisée. Malgré les distances,
malgré les divergences de vues, malgré la différence des moyens
d'action employés, ces guerres, comme nous l'avons vu, ont entre
elles des rapports profonds, des causes rapprochées, des intérêts
mais aussi des dangers communs. C'est sous ces points de vue qu'il
convient uniquement de les envisager ici.

Quand les envoyés américains arrivèrent à Saint-Pétersbourg, en
juillet 1813, les événements s'étaient précipités et la situation se
présentait sous des aspects nouveaux. Les graves préoccupations qui
avaient absorbé Alexandre, la lourde responsabilité qui pesait
maintenant sur lui, rejetaient bien loin dans ses pensées son projet
de médiation avec les États-Unis.

On se rappelle qu'en décembre de l'année précédente Napoléon,
repoussé en Russie après le passage de la Bérésina, avait quitté
l'armée pour se rendre en secret à Paris, sans avoir pu recevoir le
courageux ambassadeur Joel Barlow, lequel paya de sa vie son
obstination consciencieuse à venir solliciter une audience
diplomatique jusque dans les neiges de la Lithuanie. Le Tzar ne put
empêcher son redoutable adversaire de reconstituer une nouvelle
armée aussi puissante que celle qui s'était disloquée depuis la
Moskowa jusqu'au Niémen, mais il essaya et il réussit à enflammer le
souffle un peu patriotique, un peu révolutionnaire, mais surtout
militaire qui, en Allemagne, n'attendait qu'une étincelle pour
devenir incendie. Malgré la réunion des forces russes et prussiennes
qui n'étaient plus une quantité négligeable comme nombre et comme
bravoure, Napoléon fut encore vainqueur dans les sanglantes
batailles de Lutzen et de Bautzen.

La politique habile de l'Autriche, dirigée par M. de Metternich,
intervint à ce moment et facilita l'acceptation d'un armistice qui
fut peut-être plus utile à Napoléon qu'aux souverains alliés.
Précisément à la date où cet armistice allait expirer, Gallatin et
Bayard étaient arrivés à Saint-Pétersbourg et le Tzar qui, à
Gitschin, attendait avec anxiété le résultat de la médiation
autrichienne, considérait la médiation proposée par lui à Madison
comme très secondaire.

D'un autre côté, l'Angleterre montrait peu d'empressement à voir la
Russie se mêler de ses conflits avec les États-Unis. C'était presque
encore, pour elle, une affaire de famille qu'elle entendait régler
sans l'intervention d'autrui. Castlereagh fit comprendre à Alexandre
qu'il serait disposé à négocier directement et séparément avec le
cabinet de Washington et il fit savoir à Gallatin, par l'intermédiaire
d'Alexandre Baring que, si les instructions données aux commissaires
américains les obligeaient à soulever la question de la presse des
Matelots, toute négociation serait inutile. Dans ces conditions, le
succès de la médiation dépendait des succès de Napoléon.

Avant de prendre un parti pour ou contre les Américains, l'Empereur
Alexandre attendait aussi l'issue de la lutte gigantesque. Il remit
l'affaire aux soins de Romanzoff, le représentant de la politique
française qui cherchait à faire aboutir la médiation et, en même
temps, à la sollicitude de Nesselrode qui penchait pour l'Angleterre.
Telles influences contradictoires retardèrent toute solution
expéditive. Il était écrit que les événements qui se passaient en
Amérique seraient comme obscurcis par les événements qui se
préparaient en Europe. Napoléon à la veille d'être vaincu!
Qu'importait le reste aux nations coalisées contre lui,--qu'importait
surtout cette guerre suscitée par les Américains? Les Anglais avaient
à résoudre des problèmes plus proches et plus compliqués.

Pendant quelque temps, les batailles de Vittoria et de Leipzig
noyèrent, dans l'éclat de leur retentissement, les rencontres
sanglantes qui avaient eu lieu, avec des alternatives plus ou moins
brillantes, dans le pays des grands lacs ou dans les contrées arrosées
par les eaux du grand fleuve Mississipi. L'action diplomatique se
ralentissant nécessairement, l'opinion anglaise à l'égard de
l'Amérique ne se manifestait plus que par les journaux. On y trouvait,
couramment exprimée, l'exaspération d'avoir subi des échecs sur mer;
on ne pouvait oublier l'aventure de la _Guerrière_ et d'autres navires
anglais obligés de se rendre ou de reculer devant les navires
américains. Le _Courrier_, feuille semi-officielle et qui passait pour
soutenir la politique du cabinet, parla avec ostentation contre les
velléités de paix et, rejetant toute la responsabilité des hostilités
sur l'Amérique, proclama l'impossibilité de traiter avant que les
canons anglais aient répandu la terreur sur les côtes américaines. Ce
journal, dans son exaspération assez naïve, alla jusqu'à accuser les
Américains de n'être plus des Anglais,--dans ce grief faisant revivre
les causes profondes de désaffection, en imprimant ces lignes de
mépris et de colère:

«Ils n'ont rien ajouté à la littérature, rien à aucune science!..
Ils n'ont produit aucun bon poète, aucun historien célèbre!.. Leurs
hommes d'État sont d'une espèce hybride,--moitié métaphysiciens,
moitié politiciens, ayant tout le sang-froid des uns et toute la
roublardise des autres. Aussi ne voyons-nous rien de grand dans
leurs conceptions[87]...»

[Note 87: _The Courrier_, 27 juillet 1813.]

Mais, en ce moment, il ne s'agissait ni de littérature, ni de
conceptions métaphysiques: il s'agissait de savoir si les Américains
étaient de taille à soutenir la lutte contre l'Angleterre, à coups
de fusil et à coups de canons. Les Anglais auraient volontiers
attribué les victoires navales remportées par les Américains, à
l'habileté et au courage des marins anglais--ou de ceux qu'ils
s'obstinaient à considérer comme tels--dont ils cherchaient
précisément à supprimer la collaboration par leur ténacité à
pratiquer la presse des matelots qui, dans les deux camps, parlaient
la même langue. Sur ces entrefaites, la nouvelle de la victoire de
Perry, sur le lac Érié, arriva à Londres en même temps que la
nouvelle de la défaite de Napoléon à Leipzig. Dans ces deux
événements, il y avait de quoi réjouir et de quoi vexer les Anglais.
Le contentement l'emporta naturellement sur le dépit. La joie de
savoir l'Empereur français en retraite sur le Rhin fit accepter sans
trop de récrimination la défaite d'une flotte anglaise dans des eaux
américaines. Et encore, cette flotte ne fut considérée que comme une
flotille, ne faisant pas partie de la marine britannique, n'étant
qu'une force locale, d'une espèce plutôt marchande que militaire,
affirmait-on, pour diminuer l'importance de l'action.

Quand on apprit que les Américains s'étaient emparés de Malden,
avaient réoccupé Détroit et dispersé l'armée de Proctor sur la
Tamise, le ton hautain de la presse mit une sourdine à ses
déclarations haineuses. Elle fit preuve, tout à coup, d'une certaine
impartialité à l'égard de ce qui se passait aux États-Unis,
affectant de croire que les événements d'Europe auraient une
influence décisive sur le cabinet de Washington, en le détachant de
Bonaparte. Dans ces conditions, Gallatin et Bayard pouvaient être
reçus à Londres, avec l'espoir d'entamer les pourparlers en vue de
la paix. Castlereagh y était enclin, quoique, en dehors du
gouvernement et de la presse officielle, l'opinion publique fût
toujours très hostile. Pour bien des gens, la fortune déclinante de
Napoléon devait entraîner, dans sa chute, la fortune naissante de
l'Union Américaine. Les plus passionnés comprenaient Madison dans
leur haine contre Napoléon,--les considérant tous deux comme un
couple détesté, dont la disparition de la scène du monde pouvait,
seule, permettre de réaliser une paix durable et honorable.

Aux États-Unis, ces façons de voir avaient naturellement une
répercussion profonde sur la situation des partis en présence. Les
fédéralistes du Massachusetts revenaient à leurs anciennes
sympathies. Les succès remportés par les Russes et, par conséquent,
par les Anglais, mirent, un instant, en discussion l'idée de ne plus
faire participer cet État à la guerre et de préconiser une paix
séparée avec l'Angleterre. Cette idée semblait avoir été inspirée
par la proposition faite au Congrès, par Madison, d'imposer un
nouvel embargo. Les États de l'Est en auraient été le plus gravement
atteints, comme ils l'avaient toujours été par une semblable
décision, car c'était avec eux que les Anglais faisaient le plus de
commerce et tout commerce devant cesser avec l'ennemi, la
Nouvelle-Angleterre ne pouvait être autorisée à vendre ou à acheter,
aussi longtemps que le reste du pays en était empêché.

Dans son message du 9 décembre 1813, Madison fit ressortir les
inconvénients résultant de la non-exécution de cette mesure. Pour
lui, c'était simplement prolonger la durée de la guerre. En effet,
non-seulement des objets de première nécessité arrivaient, de la
sorte, aux ports anglais, aux armées anglaises au loin, mais les
armées qui menaçaient directement les États-Unis, qui se trouvaient
en face des armées américaines, pouvaient tirer des ports américains
des ravitaillements qu'il eut été impossible de faire venir
d'ailleurs. Même les navires et les troupes qui venaient insulter
les côtes et remontaient l'embouchure des fleuves se voyaient ainsi
soutenus et entretenus. Partout, si l'on n'y mettait bon ordre, on
arrivait à ce résultat déconcertant: l'armée anglaise du Canada
secourue par ceux-là même qui devaient la combattre.

Quelque logiques et justes que fussent les raisons qui inspiraient
Madison en faveur d'un embargo, le moment était mal choisi pour le
faire accepter. Il était trop tard de recommencer un essai qui avait
si mal réussi à Jefferson. On savait d'ailleurs que la Russie, la
Prusse, le Danemark, la Suède et la Norvège, l'Espagne et l'Amérique
du Sud, étaient déjà accessibles au commerce anglais et que la
marche fatale des événements n'allait peut-être pas pour longtemps
empêcher Napoléon de lui fermer le commerce avec la France. Le
résultat serait donc minime si l'Angleterre se trouvait simplement
exclue des ports de Boston et de Salem.

Cet embargo qui fut voté et révoqué peu après, qui, pour les uns,
n'était qu'une imitation maladroite du système continental de
Napoléon, pour les autres, un moyen de supprimer toute communication
illicite avec le Canada, fut soumis aux vicissitudes qui se
succédaient si rapidement en Europe et donna lieu à des discussions
d'un intérêt plus spécial, concernant la crise économique.

En Europe, les alliés avaient traversé le Rhin et menaçaient la
France au Nord et à l'Est, tandis que Wellington marchait sur
Bordeaux. Dans ces conditions, quel effet pourrait produire
l'embargo, quand l'Angleterre, débarrassée de son redoutable
adversaire, avait renoncé à ses blocus comme la France avait renoncé
à ses décrets? Prenant en considération ces changements importants,
par un message au Congrès du 31 mars 1814, Madison, revenant sur sa
décision primitive, recommanda de mettre un terme au système des
restrictions commerciales. À cette occasion, deux orateurs
exposèrent les raisons qui les avaient toujours fait manifester une
opinion opposée à toute mesure restrictive.

Calhoum, qui avait toujours combattu la politique commerciale de
Jefferson et de Madison, considéra la volte-face de ce dernier comme
un triomphe personnel, mais, au lieu d'en faire grand état, il fit
siennes les raisons invoquées par le Président et s'efforça
d'adoucir les contestations qui pourraient s'élever, à ce sujet,
entre les représentants des États du Sud et de l'Est. Il rappela que
la logique absolue n'est pas de ce monde, qu'un changement d'opinion
se justifie par la nécessité qu'implique toute évolution et qu'une
politique ne peut être taxée d'inconsistance que s'il n'y a pas de
changement dans les circonstances pour la justifier. Maintenant, des
circonstances nouvelles réclamaient de nouveau la liberté du
commerce, à la condition, toutefois, que cette liberté ne fût pas un
obstacle au développement des manufactures américaines; pour
lesquelles il demandait la continuité d'une politique franchement
protectrice.

Ces deux affirmations semblaient contradictoires: la grande liberté
accordée au commerce anglais ne comportait-elle pas un obstacle
dangereux pour le développement et la protection de l'industrie
américaine?

Daniel Webster fit ressortir cette contradiction. Les arguments
qu'il émit sont typiques.

Il rappela, à son tour, que le système du blocus américain qui,
pendant si longtemps, avait été accepté comme un _Credo_ politique,
n'était autre qu'une conséquence du blocus continental de Napoléon;
ce système soutenait le gouvernement de Napoléon, aussi longtemps
qu'il était tout-puissant; il l'abandonnait quand Napoléon
s'approchait de son déclin. Webster était heureux de cette
condamnation du «premier système américain» parce que cette
suppression concordait avec ses idées sur le développement des
manufactures. Et ici, cet homme d'État, d'un caractère si
énergique, exprima, presque en poète, son aversion, non pas pour le
nombre croissant des usines, mais pour la méthode avec laquelle
elles prenaient déjà une si grande extension dans le vieux monde.
Par anticipation, il semblait un Ruskin américain, quand il disait:

«Je ne suis pas pressé de voir des Sheffields et des Birminghams en
Amérique... Je ne tiens nullement à accélérer l'approche de la
période où la grande masse des travailleurs américains ne trouvera
plus son emploi dans les champs; quand les jeunes hommes de la
campagne seront obligés de fermer leurs yeux aux beautés de la
nature,--au ciel, à la terre--et de se confiner dans des ateliers
malsains; quand ils seront obligés de fermer leurs oreilles au
bêlement de leurs troupeaux broutant sur les collines qui leur
appartiennent, et de ne plus entendre la voix de l'alouette les
fêtant au labour et qu'ils devront les ouvrir dans une atmosphère de
fumée, de vapeur, au perpétuel tourbillon des courroies et des
fuseaux, dans le grincement des scies....»

De telles paroles dépassaient l'actualité du moment, elles
prédisaient le danger futur. Mais l'heure présente était toute
entière aux complications militaires et les divergences qui
divisaient Républicains et Fédéralistes devaient se réveiller devant
la nécessité de fortifier les contingents de l'armée. Si Armstrong
reconnaissait l'opportunité d'augmenter le nombre des recrues en vue
d'une offensive, Webster fut d'avis de ne pas sortir d'une guerre
défensive, excepté sur l'Océan. Les batailles de Leipzig et de
Vittoria lui donnaient raison. L'Angleterre pouvant disposer de plus
de ressources, l'offensive avait passé entre ses mains et une
défense victorieuse était seule ce que pouvaient espérer les
États-Unis.

Sérurier assistait à ces débats parlementaires, il observait ces
revirements de l'opinion, en fidèle serviteur de Napoléon, en
sincère patriote aussi. La considération qu'on lui témoignait
augmentait ou diminuait, suivant la nature des événements.
L'importance de son rôle se réglait d'après l'issue plus ou moins
heureuse de la tactique de son maître. On peut trouver dans sa
correspondance diplomatique comme un reflet des différentes phases
par lesquelles passa l'influence française en Amérique, à cette
époque. En juillet 1813, la gloire de l'Empereur est encore intacte.

«La semaine dernière, écrit-il[88], nous avons reçu, l'une après
l'autre, les nouvelles des derniers succès remportés au commencement
de la campagne,--la bataille de Lutzen, l'offre d'un armistice et la
bataille de Bautzen. Ces événements, si glorieux pour la France, ont
été autant de coups de foudre pour l'ennemi en Amérique. Sa
consternation égale sa confiance antérieure, qui n'avait pas de
limites. Les Républicains du Congrès, par contre, ont reçu ces
nouvelles avec des expressions de triomphe. Ils sont tous venus me
féliciter et m'ont affirmé qu'ils n'étaient pas moins que nous
victorieux à Lutzen...»

[Note 88: Sérurier à Bassano, 21 juillet 1813 (_Archives des Aff.
Étrang._).]

Quand arrivèrent les nouvelles moins bonnes, à la fin d'octobre
1813, l'enthousiasme de Sérurier baisse un peu de ton mais il ne
peut pas encore dire que la confiance de Madison soit déjà ébranlée:

«En rentrant à Washington, il s'est exprimé en des termes
convenables, quoique mesurés, sur la monstrueuse coalition qui a été
renouvelée contre Sa Majesté. Il me fit remarquer que, au nombre de
nos avantages, nous devions compter le fait que la coalition
possédait dix têtes, tandis que la France n'en avait qu'une».

«Et quelle tête puissante!» conclut aussitôt le Président, avec
moins de grâce que de conviction dans sa contenance.

Mais le Ministre de France ne devait pas toujours recueillir dans
son entourage des propos si flatteurs.

Quand on apprit la bataille de Leipzig et les dispositions
conciliantes de Castlereagh, Sérurier tomba de son piédestal,--de
toute la hauteur qui convenait au représentant de Napoléon. Ce fut
une consternation chez les uns,--une joie chez les autres,--une
stupeur chez tous. En pouvait-il être autrement? Au commencement de
février 1814, les nouvelles étaient arrivés de Bordeaux annonçant
que les alliés étaient à Troyes, menaçant Paris, tandis que Napoléon
avait accepté leurs conditions de négociations.

«Pour le moment, écrivait Sérurier[89], le public croyait tout
perdu. Je dois dire, en toute justice, que le Président et son
cabinet montrèrent plus de sang-froid et ne partagèrent pas l'alarme
universelle, ils continuèrent à me témoigner une grande confiance
dans le génie de l'Empereur. Je ne les ai pas trouvés inquiets outre
mesure par la marche des alliés, ni sceptiques en ce qui concerne
notre pouvoir de les repousser; mais je sais que l'adhésion de Sa
Majesté aux conditions préliminaires des alliés et, plus encore, le
congrès de Châtillon, et l'influence irrésistible naturellement
acquise par le Ministre britannique, ont vivement alarmé M. Madison.
Il crut voir, dans l'annonce de votre acceptation de ces conditions,
notre renonciation à toute espèce de pouvoir ou contrôle sur
l'Espagne et sur l'Allemagne, où l'Angleterre serait désormais toute
puissante. Il crut qu'une paix, dictée par lord Castlereagh, avait
déjà dû être signée et que les États-Unis seraient laissés sur le
champ de bataille...»

[Note 89: Sérurier à Bassano, 15 avril 1814 (_Archives des Aff.
Étrangères_).]

Les esprits se montraient tellement affectés par les revers de
Napoléon que les capitalistes hésitaient à exposer leurs capitaux.
Il est évident que le passage du Rhin et les progrès des alliés en
France, provoquèrent ce mouvement rétrograde du cabinet de
Washington.

Du coup, Sérurier perdit tout son prestige.

Du coup, fut modifiée aussi la tendance qui constitue une des
caractéristiques de la première période de l'histoire des
États-Unis, période durant laquelle, les diplomates étrangers
pouvaient jouer un rôle assez important pour contrebalancer
l'influence des pouvoirs législatif et exécutif. Ce qui, jusque-là,
avait été permis à l'initiative personnelle de Jefferson ou de
Madison, ne fut plus toléré. L'ingérence indiscrète d'une grande
puissance étrangère n'était donc plus possible. La parole était
désormais aux représentants de la nation. Beau et grand principe
qui, malheureusement, n'est pas toujours conforme à la réalité des
choses. Et, en l'occurrence, quelle nation représentaient, le plus
souvent, ces représentants? Des fractions de nationalités qui, dans
l'émiettement du système fédératif, risquaient de méconnaître le
véritable intérêt de l'Union. La politique séparatiste des
différents états faisait encore grand tort à la notion de l'État.
Cette politique, qui était parfaitement légitime quand il s'agissait
d'intérêts locaux, devenait désastreuse quand il s'agissait de
questions d'un ordre plus général, telles que la guerre, les
relations extérieures, la défense, enfin, du territoire, non
seulement d'un état pris isolément dans son entité organique, mais
de tous les états pris dans leur ensemble. Les Républicains avaient
toujours défendu ce principe,--qui est en même temps un _Credo_
indispensable au salut d'une patrie. Des fédéralistes de la
Nouvelle-Angleterre s'étaient toujours montrés hostiles à cette
conception, et pour cause, car leur parti ne renonçait pas encore à
l'espoir d'une scission. Ils manifestaient peu d'empressement pour
la continuation de la guerre. Ceux du Massachusetts émirent même la
prétention de ne pas prendre les armes avant que leur territoire ne
fût envahi par l'ennemi. Jusque-là, d'ailleurs, les habitants des
principales villes voulaient continuer leur commerce sans entraves,
sans embargo, sans blocus. Il y eut des réunions où de véritables
appels à la révolte se firent entendre,--ce qui était d'autant plus
dangereux qu'il y avait en Angleterre des partisans réclamant la
constitution d'une confédération du Nord uniquement composée des
cinq états de cette ancienne province.

Les hommes politiques mieux avertis, même fédéralistes, reculèrent
devant cet extrême. Ils ne voulaient, sous aucun prétexte, répandre
la division pendant qu'on était en guerre avec une nation puissante
qui, tout en ayant accepté l'envoi de commissaires en vue de la
paix, ne semblait pas disposée à accepter de raisonnables conditions
de paix.

Tandis que la guerre, impopulaire chez les uns, populaire chez les
autres, donnait lieu à de telles manifestations de politique
intérieure, elle continuait ses opérations militaires sur lesquelles
il convient de jeter maintenant un coup d'oeil d'ensemble.

Après les premiers échecs à la frontière du Canada, le général
Harrison eut pour mission de reprendre Détroit et de s'avancer
jusqu'à Malden; mais, selon lui, on ne pouvait garder Détroit
qu'après avoir pris Malden. Il ne paraissait pas avoir grande
confiance dans le succès de cette campagne et cherchait à en rejeter
la responsabilité sur le cabinet[90]. Une rencontre sanglante eut
lieu sur les bords de la rivière Raisin où le général Winchester
aurait pu avoir l'avantage s'il avait eu toutes ses forces à
proximité; mais le régiment de Wells était trop loin pour le
secourir. Il fut débordé par la milice canadienne flanquée par un
gros d'Indiens qui firent preuve de leur férocité habituelle. Il
fallut se rendre. Les gens de Kentucky qui s'étaient battus avec
bravoure excitèrent la curiosité des soldats anglais.

[Note 90: Harrison au Ministre de la Guerre, 8 janvier 1813.]

Le major Richardson[91] fit d'eux la description suivante:

«Leur apparence était misérable, affreusement. Ils avaient l'aspect
d'hommes, pour lesquels, la propreté est une vertu inconnue et leurs
corps sordides étaient recouverts de vêtements qui avaient été
exposés à toutes les intempéries des saisons et étaient arrivés au
dernier degré de l'usure, là où toute réparation devient inutile...
On était au coeur de l'hiver, mais personne n'était pourvu d'un
ample manteau; quelques-uns seulement possédaient des objets de
laine défiant toute description. Ils avaient toujours leurs
vêtements d'été, en étoffe de coton, de couleurs variées et taillés
en forme de blouses descendant jusqu'aux genoux... Ils portaient des
chapeaux rabattus, râpés à force de servir, sous lesquels leurs
longs cheveux tombaient en désordre sur leurs joues. Si on ajoute à
cela des couvertures sales roulées autour des reins pour les
protéger contre le froid et retenues par de larges ceinturons de
cuir dans lesquels étaient passés des couteaux et des haches, d'une
longueur extraordinaire, ils avaient un air sauvage qui, en Italie,
les eussent fait prendre pour des brigands des Apennins...»

[Note 91: RICHARDSON: _War_ of 1812, p. 79.]

Cette description donne une idée du délabrement dans lequel se
trouvaient les troupes,--délabrement physique et matériel qui
correspondait, dans une certaine mesure, au désarroi des autorités
dirigeantes. Monroe se demanda plus d'une fois si ses compatriotes
possédaient vraiment les qualités nécessaires pour faire la guerre.
Mais toute qualité se développe avec le temps et avec l'expérience.
Les hostilités se déroulèrent avec des vicissitudes diverses. Perry
battit Proctor sur le lac Érié; Proctor ne put prendre sa revanche
sur les bords de la rivière Tamise où une bataille qui dura vingt
minutes, avec force d'auxiliaires indiens, dégagea le Haut-Canada.
Dans cette rencontre, le fameux chef indien Tecuruthe fut tué. Quand
le feu eut cessé, plusieurs officiers anglais, qui le connaissaient
bien, vinrent sur les lieux et identifièrent son corps. Le coup fut
décisif pour la domination anglaise dans le Nord-Ouest, et les
Indiens, se rendant compte de la situation, reprirent leur liberté
d'action à l'égard de l'Angleterre.

Quoique les hostilités, qui duraient depuis bientôt deux ans,
fussent, en résumé, à l'avantage des États-Unis, les Anglais
n'avaient pas pu être repoussés de la frontière du Canada. Voyant
que le résultat obtenu était mince sur le lac Ontario, Armstrong
chercha à menacer le Haut-Canada par le lac Érié où il possédait une
flotte. C'était une diversion qui pouvait affaiblir l'ennemi du côté
de Plattsbourg. Mais encore dans cette opération qui avait toutes
les apparences d'une action locale, l'influence de ce qui se passait
en Europe, l'influence, enfin, de la carrière de Napoléon sur la
destinée de l'Union, devait se faire sentir. Pendant qu'on élaborait
ce plan, les alliés étaient entrés à Paris le 31 mars, Bayonne
s'était rendu à Wellington le 28 avril 1814, et quelque temps après,
le gouvernement anglais décida d'envoyer au Canada un renfort de
10.000 hommes, composant quatorze régiments des meilleures troupes
de Wellington. Napoléon, vaincu, contribuait ainsi à augmenter les
forces que les Anglais voulaient opposer aux Américains.

En attendant l'arrivée de ces soldats d'élite, Scott remporta une
victoire sur les Anglais de Riall, en rase campagne, près de la
rivière Chippana. Cette bataille qui, en réalité, n'était importante
ni par le nombre des effectifs engagés, ni par le résultat obtenu,
peut, cependant, être comparée à la victoire navale remportée par
Isaac Hull sur la _Guerrière_. L'armée de terre n'avait plus rien à
envier à la marine. Un légitime orgueil, garant d'une confiance dont
on avait grand besoin, fut le gain le plus clair de cette rencontre
qui facilita celle de Lendy's Lane. Les Américains avaient fait
leurs preuves de bravoure et d'habileté. Dans cette dernière
bataille, ils eurent deux généraux et beaucoup d'officiers blessés.
Brown et Scott furent obligés de prendre du repos, tandis que Ripley
se retrancha derrière le fort Érié, à l'assaut duquel, le commandant
des forces britanniques, le général Drummond, échoua. Quatre fois en
six semaines, les troupes anglaises en nombre avaient reçu un coup
sanglant et significatif, porté par des troupes américaines
inférieures en nombre.

Pour les Anglais, le lac Champlain était la région la plus propice
pour une invasion. Là, ils pouvaient concentrer des forces
respectables. Pour cette raison, leur tactique consistait à reculer
la frontière militaire jusqu'à Plattsbourg et Burlington. De ce
côté, la chance parut leur revenir. Le 26 août 1814, le lieutenant
général Sir J. C. Sherbrooke, gouverneur de la Nouvelle-Écosse,
quitta Halifax avec une flotte importante et arriva, au commencement
de septembre, à l'embouchure de Penobscot. Tout l'effectif du
Massachusetts n'était pas capable de résister aux Anglais. Bientôt
toute la province du Maine tomba entre les mains de Sherbrooke. La
population parut disposée à se soumettre à la domination du roi
Georges; mais cette domination ne pouvait devenir effective que si
l'on était en possession du lac Champlain. Une flotille anglaise
entra donc dans les eaux de ce lac pour y faire une démonstration
hostile. Izard se fortifia à Plattsbourg. Autour de cette place et
dans la baie du même nom, allait se livrer une autre bataille,--une
double action, sur terre et sur le lac, où les contingents anglais
qui s'étaient couverts de gloire sous Wellington, furent battus sous
Prévost. N'ayant plus, pour les diriger, la main énergique du Duc de
Fer qui les avait rendus invincibles en Portugal, ces soldats
parurent inférieurs au Canada.

L'activité déployée avec bonheur à la frontière du Nord prouve
quelle importance Armstrong attachait à arrêter les progrès des
Anglais de ce côté,--quelle importance aussi ces derniers
attachaient à la possibilité de reculer cette frontière vers le sud.
Le Ministre de la Guerre semblait entièrement oublier que Washington
était sans défense, à la merci d'une attaque qui aurait pu être
tentée par une poignée d'hommes avant qu'on ait seulement donné
l'alarme. Les pourparlers à Londres avec Gallatin et Bayard traînant
en longueur, il fut enfin question de fortifier Washington, siège du
gouvernement et cette mission fut confiée au général Winder. Ce
général, qui ne connaissait pas bien le pays, consacra un mois à le
parcourir en vue de l'étudier mais, vers la fin du mois d'août, il
n'avait pas encore pris une initiative utile pour la défense de la
ville. Cette inertie, ou cette négligence, était d'autant plus
coupable, qu'une expédition anglaise, commandée par le major-général
Robert Ross, était en route, à l'effet d'opérer une diversion sur
les côtes des États-Unis d'Amérique, au profit de l'armée employée à
la défense du Haut et du Bas-Canada. Mais dès le mois de mai 1814,
un corps isolé de troupes américaines ayant fait un raid non
autorisé par le gouvernement, jusqu'à Long Point, saccageant les
propriétés privées sur leur passage, Prévost prévint immédiatement
le vice-amiral Cochrane qu'il serait équitable de tirer vengeance
d'un tel affront, et, dès que l'expédition de Ross arriva à Bermude,
en juillet, elle fut dirigée vers la baie de Chesapeake, avec ordre
de détruire et de dévaster les villes et districts échelonnés sur la
côte[92]. Après avoir réalisé ces représailles, trois buts étaient à
atteindre: délivrer la flotille du capitaine S. Barney, bloquée dans
la rivière Patuxent,--s'emparer de Baltimore,--insulter Washington.
On voit que les craintes inspirées à Madison par l'inertie de Winder
étaient justifiées.

[Note 92: Orders of Vice-Admiral Cochrane, 18 juillet 1814; mss.
_Canadian Archives_. C. 614, p. 204.]

Les Américains ne purent arrêter l'envahisseur à Bladensburg. Malgré
une défense énergique, au cours de laquelle, Barney prouva qu'il
aurait été plus désigné que Winder pour commander l'armée
américaine, le général Ross marcha sur Washington, à la tête de ses
troupes. La nuit tombait quand il atteignit les premières maisons de
la ville. Le général, entouré de quelques officiers, fut accueilli
par une fusillade dirigée contre lui, de la maison occupée autrefois
par Gallatin, sur la place du Capitole. Le cheval de Ross fut tué,
mais la maison fut incendiée. Le gros de l'armée anglaise campait
hors de la ville. Une partie reçut l'ordre de mettre le feu au
Capitole et, aussitôt que les flammes en eurent fait leur proie,
Ross et Cockburn, accompagnés de quelques centaines de soldats et
animés d'un grand désir de vengeance, froidement, silencieusement,
se dirigèrent à travers l'obscurité jusqu'à la Maison-Blanche et y
mirent aussi le feu. Au même moment, les navires ancrés dans le bras
oriental du Potomac, sautèrent, et la nuit s'éclaira des flammes de
tous ces incendies, répandant sur toute la contrée une lueur
sinistre que Madison et les ministres en fuite purent apercevoir du
haut des collines du Maryland et de la Virginie.

Un des rares civils demeurés dans la ville était notre représentant,
Sérurier; il fit à Talleyrand la description suivante de ce
spectacle tragique[93]:

«Je n'ai jamais vu une scène à la fois aussi terrible et aussi
magnifique. Votre excellence, connaissant la nature pittoresque et
la grandeur des environs, peut s'en faire une idée. Une profonde
obscurité régnait dans la partie de la ville que j'occupe et nous
étions abandonnés aux conjectures et aux rapports mensongers de
nègres, sur ce qui se passait dans le quartier illuminé par ces
flammes effrayantes. À onze heures, un colonel, précédé par des
porteurs de torches, fut aperçu marchant dans la direction de la
Maison-Blanche qui est située près de la mienne. Les nègres
rapportèrent qu'elle devait être incendiée ainsi que tous les
bâtiments des ministères. Je crus que ce que j'avais de mieux à
faire, dans ce moment, c'était d'envoyer un de mes gens au général,
avec une lettre dans laquelle je le priais d'expédier une garde à la
maison de l'ambassadeur de France pour la protéger... Mon messager
trouva le général Ross à la Maison-Blanche où on rassemblait dans le
salon tous les meubles qu'on pouvait trouver pour y mettre le feu.
Le général répondit que l'hôtel du Roi serait respecté comme si Sa
Majesté en personne s'y trouvait; qu'il donnerait des ordres à cet
effet et que, s'il était encore à Washington le jour suivant, il
aurait le plaisir de me rendre visite.»

[Note 93: Sérurier à Talleyrand, 22 et 27 août 1814 (_Archives des
Affaires Étrangères_).]

Cette mise à sac de la capitale répondait au but assigné à cette
expédition de représailles. Elle fut exécutée systématiquement, avec
un flegme et une méthode toute britanniques, dans un silence et un
ordre effrayant, présidant, en somme, à des actes de brigandages
qu'on aurait voulu pouvoir mettre sur le compte d'un entraînement de
passion, pour en atténuer toute l'horreur. Ce n'est pas la place ici
d'entrer dans ces détails auxquels les Anglais impartiaux eux-mêmes
n'aiment pas à s'arrêter. Qu'il nous suffise de rappeler qu'en
entrant dans la maison du Président, les soldats trouvèrent table
mise et se régalèrent d'un menu copieux qui ne leur avait pas été
destiné,--et aussi que la Présidente n'eut que le temps de faire
décrocher un portrait de Washington pour le soustraire à la fureur
dévastatrice de l'ennemi.

Madame Madison, fuyant à son tour, ne fut rejointe par son mari que
dans une pauvre auberge, sur la grand'route encombrée par des
soldats désemparés et des citoyens fugitifs. De tous les chefs
d'État dont la capitale fut occupée par l'ennemi, pendant les
guerres napoléoniennes, le président Madison fut certainement le
plus durement traité. D'ailleurs, tous les membres civils du
gouvernement, Monroe et Armstrong en tête, furent exposés à de
pénibles vicissitudes que leurs prétentions militaires rendaient
parfois ridicules, s'il est permis d'appliquer cet adjectif à des
hommes d'un caractère et d'une intelligence remarquables, se
trouvant aux prises avec les plus dramatiques nécessités, pour
lesquelles ils n'étaient nullement préparés.

Après le raid sanglant et incendiaire dirigé contre Washington,
l'armée anglaise s'était repliée sur les côtes de la Baie de
Chesapeake où Cochrane et Cockburn continuèrent leurs ravages et
leurs exactions. Mais leur objectif était maintenant Baltimore qui,
d'après le plan primitif, aurait dû être attaqué avant Washington.
De cette façon, la grande cité avait eu plus de temps pour préparer
sa défense. Cette défense fut même organisée avec beaucoup d'entrain
par les citoyens ardemment secondés par le maire. Dans ces
conditions, Baltimore ne pouvait pas être pris aussi facilement que
Washington et l'armée de Ross ne semblait pas de force à s'emparer
des ouvrages avancés. Dans une rencontre qui eut lieu du côté de
North-Point, Ross fut tué d'une balle et remplacé dans le
commandement par le colonel Brooke. Mais devant l'impossibilité d'un
bombardement décisif, l'amiral Cochrane fit savoir à Brooke qu'il
cessait le feu et le colonel fut aussi d'avis que «la prise de la
ville ne serait pas une compensation suffisante des pertes
qu'entraînerait l'assaut des forts».

Ainsi, malgré l'attaque dirigée contre Washington, l'armée anglaise
était en retraite; malgré le désarroi qui présidait à la direction
politique et militaire des affaires américaines, l'avenir de l'Union
semblait se dégager de ces terribles épreuves.

Sur mer, la marine des États-Unis tenait tête, souvent avec
avantage, à la marine britannique qui se trouvait exposée aux plus
audacieuses représailles de la part des navires marchands. Ces
derniers poussaient leurs poursuites jusque sur les côtes de
l'Angleterre et, dans l'espace de vingt-quatre mois, plus de huit
cents vaisseaux furent capturés par une puissance nouvelle dont la
force navale avait jusqu'à présent été maladroitement méprisée par
les Anglais. Le commerce qui constituait la base de la politique
inspirée par les boutiquiers de Londres et de Liverpool, aux hommes
d'État du cabinet de Saint-James, était gravement atteint. Les
Américains pouvaient, en définitive, se considérer comme satisfaits
du résultat général de la guerre, quels que dussent être les efforts
à tenter encore et les difficultés à surmonter: ils s'étaient
vengés, en beaucoup de cas, des insultes qu'on leur avait infligés.

Cependant, à quel prix?

Les dépenses en hommes et en argent étaient immenses--et les hommes
et l'argent manquaient à Madison après ces deux ans de guerre. Et
pour la continuer encore, il fallait s'imposer de nouveaux
sacrifices, mais la fatigue se faisait sentir dans tous les rangs de
la population. La situation financière était désastreuse. La panique
causée par la prise de Washington obligèrent les banques de
Philadelphie et de Baltimore à suspendre leurs payements. Il en fut
bientôt de même des banques de New-York et de la plupart des grandes
villes. La vie économique du pays fut bouleversée, la source de tout
revenu étant tarie.

Pourtant, il fallait encore préparer une résistance opiniâtre. Les
commissaires américains qui discutaient, à Gand, les conditions
auxquelles l'Angleterre serait disposée à faire la paix, avaient
fait savoir, en octobre 1814, que ces conditions n'étaient pas
admissibles. Les négociateurs anglais demandaient des concessions
territoriales qui entamaient l'intégrité de l'Union. Ils
demandaient, d'abord, tout le territoire indien du Nord-Ouest,
comprenant le tiers de l'État de l'Ohio, les deux tiers de l'Indiana
et presque toute la région qui composa plus tard les États de
l'Illinois du Wisconsin et du Michigan, devait tomber sous la
domination de l'Angleterre. Les États-Unis ne devaient plus avoir
aucun contact militaire ou naval avec les Lacs; ils seraient déchus
de tous droits de pêcheries et, enfin, devaient céder une portion du
Maine en vue de fortifier le Canada.

Il était impossible de s'incliner devant de telles prétentions.

Les hommes d'État américains et les différents partis étaient donc
partagés entre ces deux tendances: désir et presque obligation de
faire la paix, et nécessité de faire la guerre. Nécessité d'autant
plus inéluctable que les opérations anglaises dirigées contre la
baie de Chesapeake allaient être complétées par des opérations ayant
pour objectif les côtes du Golfe du Mexique, où, suivant Cochrane,
«les troupes anglaises, au nombre de 3.000, débarquées à Mobile et
rejointes par tous les Indiens, ainsi que par les Français et les
Espagnols séparatistes, pourraient entièrement repousser les
Américains de la Louisiane et des Florides[94]».

[Note 94: Cochrane à Crooker, 20 juin 1814.]

C'était la perspective de faire d'une pierre deux coups: annihiler
les effets de la politique de Napoléon qui avait cédé la Louisiane
aux États-Unis pour la soustraire à toute tentative de la part de
l'Angleterre,--en même temps, couper toute communication entre la
région des Grands-Lacs et l'embouchure du Mississipi. Pour atteindre
ce but, il fallait s'emparer de la Nouvelle-Orléans et réveiller
dans le pays les anciennes ambitions espagnoles et même les vieilles
sympathies françaises.

Jackson qui, à la tête des forces américaines, s'était arrêté trop
longtemps à Mobile, dut marcher sur la Nouvelle-Orléans vers
laquelle se dirigeait Pakenham, ayant sous ses ordres une flotte et
une armée importantes. Mais Jackson, arrivé dans cette ville qui
comptait alors à peine vingt mille habitants, ne sembla pas se
rendre compte du danger qui la menaçait. Son activité ne fut pas
plus ingénieuse que celle de Winder à Washington, jusqu'au moment,
du moins, où il se trouva en présence de l'ennemi. Il était en train
de faire une inspection du côté de Chef-Menteur et du lac
Pontchartrain, quand les Anglais commencèrent leur attaque du côté
du lac Borgne. Alors Jackson se rendit compte de la situation et, en
face du danger, il retrouva tous ses talents militaires.

Grâce à son habilité, grâce à la bravoure et à la persévérance d'une
petite armée[95], composée de milices levées à la hâte, le
formidable armement préparé, à grands frais, par l'Angleterre,
échoua: la Nouvelle-Orléans repoussa l'attaque de l'ennemi. Ce fut
le 8 janvier 1815, jour à jamais mémorable dans les annales de
l'histoire de l'Amérique du Nord, que ce produisit cet événement
d'une portée considérable. Franklin avait dit un jour, en
s'adressant à ses compatriotes: «Vous avez fait la guerre de la
Révolution,--il vous reste à faire la guerre de la libération
définitive.» Cette libération venait de s'achever avec la victoire
de la Nouvelle-Orléans. Au moment même où Napoléon allait jouer sa
dernière chance dans la plaine de Waterloo, les États-Unis se
voyaient définitivement en possession de la vallée du Mississipi qui
leur permettait de s'étendre vers l'ouest immense et mystérieux, et
de relier, en même temps, les plages méridionales du golfe du
Mexique aux étendues septentrionales de la région des Grands-Lacs.

[Note 95: Histoire de la guerre entre les États-Unis d'Amérique et
l'Angleterre depuis 1812 jusqu'en 1815, par H. M. Brackenridge.
_Traduite par A. de Dalmas._ Paris, 1822.]



CHAPITRE XIII

LA CHUTE DE NAPOLÉON ET LA FIN DE LA RIVALITÉ FRANCO-ANGLAISE EN
AMÉRIQUE.

     Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Son voyage de
     Fontainebleau à Fréjus. -- Il semble prendre au sérieux sa
     petite royauté. -- La comédie après la tragédie. -- Son
     retour en France. -- Les événements d'Amérique y ont
     contribué. -- Les contingents de Wellington qui opéraient
     aux États-Unis reviennent en Europe pour prendre part à la
     bataille de Waterloo. -- L'influence que l'Amérique avait
     toujours exercée sur la carrière de Napoléon se fait de
     nouveau sentir à son déclin. -- Le Congrès de Vienne refait
     une Europe nouvelle. -- Le traité de Gand tend à libérer les
     États-Unis de toute ingérence européenne.


Après l'abdication de Fontainebleau, Napoléon se rendit en hâte dans
le midi de la France pour regagner son minuscule royaume de l'île
d'Elbe, dérisoire souveraineté que les alliés avaient consenti à lui
laisser, d'après le choix auquel il s'était lui-même arrêté.

C'était à la fois trop et pas assez.

C'était trop, car l'activité qu'il mit aussitôt à organiser et à
administrer un territoire insulaire qui équivalait à l'importance et
à l'étendue d'une sous-préfecture, prouve que ses qualités
d'initiative n'étaient pas atteintes.

Ce n'était pas assez, car son imagination, toujours en travail,
dépassa bien vite les limites étroites qu'on lui avait assignées,
pour reprendre le rêve de sa domination universelle.

Et puis, même réduit à ce fantôme de son ancienne puissance, le génie
de l'Empereur inquiétait les ambassadeurs de la Sainte-Alliance en
train de refaire la carte de l'Europe, au congrès réuni à Vienne.

En réalité, il fut déjà le prisonnier de l'Angleterre dans ce nid à
portée de vue de son berceau et où, pour l'Autriche, l'aigle se
trouvait encore trop près de l'aiglon.

La marine britannique surveillait, à une distance indiscrète, les
allées et venues qui se produisaient à l'intérieur et autour de
l'île. Les nouvelles n'y pouvaient parvenir que tronquées,
falsifiées: on ne laissait passer que des informations strictement
révisées par une censure méticuleuse. On sait comment ces mesures
sévères furent habilement déjouées.

Mais dès son arrivée, le nouveau roi de l'île d'Elbe, qu'on appelait
toujours l'Empereur, eut besoin de se remettre des fortes émotions
par lesquelles il avait passé durant son voyage de Fontainebleau à
Fréjus. Sur cette route de l'exil, il avait été accompagné par des
officiers autrichiens et anglais ayant pour mission--ô dérision!--de
le protéger contre les manifestations hostiles des populations qui
avaient déjà changé avec enthousiasme la cocarde tricolore contre la
cocarde blanche. L'animosité à son adresse était surexcitée à un tel
point, surtout en Provence, que pour éviter de tomber sous les coups
d'un assassin vulgaire, Napoléon estima prudent de prendre la livrée
et la place d'un de ses courriers à cheval qui précédaient ses
équipages.

Dans cet accoutrement, lamentablement déprimé et meurtri, il vint
échouer à l'auberge de la Calade, près d'Aix. Il ordonna à la femme
de l'aubergiste de préparer les relais de Sa Majesté. Cette femme
qui était d'une exubérance toute méridionale, lui demanda si son
maître allait bientôt arriver: «Ta mine me revient, mon garçon,
ajouta-t-elle, et je te conseille de ne pas t'embarquer avec lui.
Sûrement, on lui fera boire un coup dans la mer, à lui et à toute sa
séquelle. Et on aura raison. Car, sans cela, il sera de retour avant
trois mois.»

«Comme elle finissait d'aiguiser sur la meule un de ses couteaux de
cuisine, elle l'invita, en ricanant, à en toucher la pointe avec le
doigt: «Il est bien affilé, regarde. Si quelqu'un veut,
tout-à-l'heure, utiliser l'instrument, je le lui prêterai
volontiers. Ce sera plutôt fait.» Le reste de la caravane l'avait
rejoint sur ces entrefaites et put le voir, blême de colère, jeter à
terre, comme du poison, le vin qui lui était servi[96]».

[Note 96: PAUL GRUYER: _Napoléon Roi de l'île d'Elbe._ Paris, 1906.]

Dans ce trouble physique et moral, il s'embarqua. Mais sa force
physique et morale avait assez de ressort pour qu'il reprît vite
possession de lui-même. On peut dire que l'ambiance nouvelle dans
laquelle il allait se trouver, agit sur lui comme une potion
calmante sur un organisme surmené. Cet homme, qui ne s'était jamais
reposé, trouva un dérivatif excellent dans des occupations, à
première vue, puériles et indignes de son génie.

On put croire, un instant, ce génie en pleine décadence.

Quand on le vit, en effet, prendre au sérieux, les mesquines
obligations de son nouvel état, accorder une importance exagérée aux
couleurs et à la forme de son nouveau pavillon, discuter sur la
dimension de la cocarde destinée à ses nouveaux sujets; quand on le
vit faire son entrée dans le petit port de Porto-Ferrajo avec autant
de solennité que s'il entrait à Vienne ou à Berlin, on put se
demander s'il jouait une comédie où s'il continuait simplement, par
la force acquise, le geste si glorieusement dessiné sur la scène du
monde, en un geste piteusement terminé sur une scène aux proportions
si étroites.

Ce fut souvent une pitrerie lamentable.

L'Empereur, le roi des rois, maintenant le petit roi de la petite
île d'Elbe, eut des soldats, une cour, des courtisans,--autant de
jouets laissés à une vanité désemparée et à un orgueil qui ne put
plus se nourrir que d'apparences.

Lui-même manifesta une activité brouillonne et inquiète.
Intellectuellement, il se recueillit; physiquement, il ne put tenir
en place.

Après avoir présidé à l'installation de la maison qui devint son
palais des _Mulini_, il parcourut l'île en quête d'un site favorable
à des villégiatures. La nature partout était superbe; le confort
laissait à désirer. Toute l'île est une oasis charmante jetée sur
les flots bleus de la mer Thyrénienne, une station malheureusement
ou heureusement trop dédaignée par la mode vagabonde des touristes,
où les points de vue, sauvages et riants, alternent avec une
pittoresque variété, sous un climat qui ressemble à celui de la
Corse. Ce fut le seul instant où, dans sa carrière agitée, Napoléon
put se laisser aller au côté rêveur de son caractère. Un instant, il
devint poète et, dans le cadre magnifique qui l'entourait, il relut
_Ossian_, le poète qu'il avait aimé dans sa jeunesse.

Mais les tendances pratiques de son esprit positif reprirent vite le
dessus.

San-Martino offrait un emplacement propice à y établir une propriété
de plaisance, où venir, l'été, fuir les chaleurs de la capitale. Il
y avait une bicoque: on en fit une maison de campagne qui fût pour
Porto-Ferrajo ce qu'avait été Saint-Cloud pour Paris. Napoléon
voulut en faire un domaine de rapport où pousseraient des légumes de
choix. Il s'occupa de tous les détails et quiconque aurait surpris
cet homme courtaud et bedonnant, coiffé d'un large chapeau de
paille, en train de vérifier le progrès des jeunes pousses, n'aurait
certes pas reconnu le grand Empereur.

Ceux qui l'observaient avec des yeux prévenus et hostiles, crurent
que ses facultés exceptionnelles se rapetissaient au niveau des
petits soucis d'une vie désormais vouée à des soins médiocres.
Campbell surtout, le commissaire anglais qui cherchait à concilier
les exigences d'une politesse toute britannique avec les nécessités
d'un espionnage dont son gouvernement l'avait chargé, épiait, avec
une satisfaction mal dissimulée, les étapes fatales d'une déchéance
intellectuelle correspondant à la déchéance politique.

Tout indice était noté et exagéré. Le grand désoeuvré cherchait à
tromper son ennui en donnant de l'importance à ce qui n'en avait
pas. Ses manies,--petitesses inhérentes à tout homme si exceptionnel
soit-il,--prenaient des proportions gigantesques dans ce milieu
resserré où les affaires d'État se réduisaient à acheter des
meubles, à habiller et équiper quelques soldats, à diriger des
jardiniers et à se disputer avec des fonctionnaires improvisés.

Certaines phobies, bizarres il est vrai, furent prises pour autant
d'indications pouvant faire croire à un dérangement cérébral. Ainsi,
Napoléon avait horreur du noir et il exprimait cette antipathie en
critiquant vertement toute dame qui se permettait de se présenter
devant lui en vêtement sombre. Le rose avait sa prédilection. Sa
soeur si dévouée, Pauline Borghèse, fut sévèrement réprimandée pour
avoir arboré, dans une soirée officielle, une toilette de velours
noir.

Un homme qui perdait son temps à de pareilles vétilles n'était plus
hanté par le mirage des vastes ambitions.

Aussi Campbell, faisant taire ses craintes, rassura son
gouvernement. Les diplomates du Congrès de Vienne, qui, Talleyrand
en tête, trouvaient, qu'à l'île d'Elbe, Napoléon était trop près du
théâtre de sa gloire, trop près de l'Italie où les mécontents
commençaient à élever la voix, trop près de la France où les
Bourbons se rendaient impopulaires, se tranquillisèrent au récit de
certaines mises en scène qui frisaient la bouffonnerie et prenaient
des allures carnavalesques. Le geôlier dissimulé sous la
personnalité d'un officier anglais, qui devait surveiller le
prisonnier commis à sa garde, crut, un beau jour, qu'il pouvait se
relâcher de la sévérité de sa surveillance. Le 16 février 1815,
Campbell se rend à Florence. Sa conscience cependant n'était pas
complètement endormie. Il rencontre, dans la capitale toscane, le
sous-secrétaire d'État M. Cook, qui revenait précisément de Vienne
et lui exprime ses craintes relatives à la situation et à la
mentalité de Napoléon. Le sous-secrétaire d'État haussa
dédaigneusement les épaules: «Napoléon! s'écria-t-il... qu'est-ce
que c'est que ça? Retournez en paix à l'île d'Elbe, Colonel. Il ne
peut rien faire. Et s'il vous demande ce qu'on pense à son sujet,
répondez-lui que personne ne songe plus à lui en Europe. Il est
complètement oublié, c'est comme s'il n'avait jamais existé!»

Si cette opinion était partagée par les hauts dignitaires qui se
rencontraient autour du tapis vert du Congrès de Vienne, si elle
était accréditée auprès des cours de la Sainte-Alliance, il faut
avouer que les rapports de police qui ont contribué à la répandre
manquaient un peu d'exactitude et beaucoup de psychologie.

Lorsque, le 28 février 1815, après une absence de huit jours,
Campbell revint à l'île d'Elbe, Napoléon était parti pour la France.

Ce retour avait, sans doute, été décidé dès Fontainebleau. On peut
le croire quand on se rappelle qu'il avait d'abord été question de
désigner la Corse comme pouvant constituer une royauté convenable
pour le grand vaincu. Il eût été bien, pour lui, d'aller chercher
son tombeau là où avait été son berceau. Au grand étonnement de
tous, Napoléon refusa. Ce refus était apparemment inspiré par une
arrière-pensée bien arrêtée. La Corse aurait trop donné l'impression
d'un établissement définitif: l'île d'Elbe n'était qu'une halte
passagère, une station reposante entre deux courses vertigineuses.

On peut donc se demander si, pour déjouer la vigilance de ses
geôliers et dérouter l'opinion de l'Europe, Napoléon, après sa
tragédie, ne joua pas une comédie, en faisant croire qu'il
s'inclinait devant la sévérité de son destin et qu'il acceptait
définitivement la compensation que le sort lui avait réservée.

Au début de son séjour à l'île l'Elbe, la lassitude générale avait,
sans doute, agi sur ses nerfs, lui imposant un repos nécessaire. Il
affecta de se croire heureux, il le fut peut-être pendant un
certain temps, et il en consigna l'assurance un peu présomptueuse,
sur une des grosses colonnes peintes de San-Martino où on peut lire
cette inscription: _Ubicumque felix Napoleon_ (Napoléon est partout
heureux). En réalité, il trompait les autres en cherchant à se
tromper lui-même.

Plusieurs causes troublèrent bien vite cette quiétude apparente.

Ce furent, d'abord, des bruits alarmants répandus jusque dans l'île.
On parlait, à mots couverts, d'un assassinat possible, d'un
enlèvement certain. L'Europe n'était décidément pas rassurée de voir
Napoléon si près et il fut question de le transporter plus loin, à
l'île Sainte-Marguerite, aux Açores ou à Sainte-Hélène, et c'est à
M. de Talleyrand que revient le regrettable honneur d'avoir, le
premier, désigné cette possession anglaise à l'attention des
diplomates. Napoléon se mit sur ses gardes et décida de se défendre,
en cas d'alerte.

Puis, vint la question d'argent. Le gouvernement des Bourbons
semblait oublier l'engagement pris de servir à Napoléon une rente de
deux millions. Les épaves de sa fortune personnelle, qu'il avait pu
sauver, ne suffisaient plus au budget d'une royauté, si modeste
fut-elle. Les économies s'imposèrent et, avec elles, s'imposa la
nécessité de sortir, par un coup d'audace, d'une situation
inextricable.

Malgré la surveillance exercée, Napoléon était tenu au courant de ce
qui se passait en France. Il sut que sa gloire y était toujours
vivante et qu'on ne pouvait s'empêcher de comparer la maëstria de
ses procédés à la veulerie incohérente et insolente des Bourbons,
inféodés à la politique de l'Angleterre. Il attachait une grande
importance à connaître ce qui se passait en Amérique. Il aurait
voulu apprendre en détail les péripéties de la guerre qui s'y
poursuivait. La distance ne permettait pas que les nouvelles fussent
répandues avec exactitude et célérité. Pourtant, quand il apprit
qu'une partie des régiments de Wellington avait été expédiée en
Amérique pour y contribuer à donner aux opérations une tournure
décisive, il se persuada certainement que l'heure était venue pour
lui de s'évader de sa prison et de reprendre la lutte si
malencontreusement interrompue.

Ce n'est pas la place ici de suivre, pas à pas, les étapes de sa
marche triomphale qui, du midi, à travers Lyon, le mena à Paris, en
une ovation indescriptible. Ce fut sa revanche des souffrances
supportées, alors qu'il s'enfuyait de Fontainebleau. Maintenant, par
un revirement compréhensible mais d'une soudaineté qui étonne un
peu, les populations saluent son retour avec enthousiasme, les
soldats, de nouveau entraînés par le prestige du grand capitaine,
accourent se ranger sous ses aigles et arborent la cocarde
tricolore. Il y a bien quelques hésitations, quelques défections,
mais Ney ne peut résister à l'élan de son grand coeur et, au lieu
d'obéir aux ordres de Louis XVIII, il se jette dans les bras de son
Empereur.

Puis, les Cent-Jours... puis, Waterloo!

Et puis, Sainte-Hélène!...

Si la bataille de Waterloo mit fin au napoléonisme dans ce qu'il
avait d'excessif, si les Anglais réussirent, avec l'appui de la
coalition européenne secondée par la réaction française, à vaincre
le colosse qui les avait si longtemps tenus en échec, les
conséquences mêmes de cette bataille se firent sentir jusqu'aux
États-Unis, parce qu'elles donnèrent une plus grande signification
aux conclusions du traité de Gand et parce qu'elles soulignèrent,
d'un trait ineffaçable, la fin de la rivalité franco-anglaise en
Amérique.

Cette rivalité qui avait toujours été habilement exploitée par les
hommes d'État américains et par les différents partis en présence,
fut aussi un instrument entre les mains de Napoléon.

Aussi longtemps qu'il conserva l'espoir de continuer en Amérique la
politique coloniale de l'ancien régime, si mal représentée sous
Louis XV, il s'agissait, pour lui, d'évincer l'Angleterre au profit
de la France; dès qu'il comprit qu'un rôle prédominant était
désormais interdit à la France en Amérique, il s'agissait d'évincer
l'Angleterre au profit des États-Unis eux-mêmes.

La cession de la Louisiane fut la conséquence de cette conception.
Entraîné dans les complications continentales non pas, comme Louis
XIV, de son plein gré, mais par la force des choses, Napoléon
renonça aux grandes expéditions coloniales tout en mettant obstacle
à l'expansion de l'Angleterre dans la vallée du Mississipi.

Il chercha à entraîner l'Amérique à prendre parti dans la lutte;
nous avons essayé de dire les fluctuations auxquelles elle fut
exposée, placée qu'elle était entre les nécessités contradictoires
des décrets de Berlin et de Milan et des Ordres en Conseil.

L'Amérique oscilla longtemps, de la sorte, entre l'influence
française et l'influence anglaise, jusqu'au jour où solidarisant ses
intérêts commerciaux avec ceux de la Russie, elle facilita à cette
dernière la possibilité de secouer le joug du blocus et parvint, par
cette simple manoeuvre, à détacher Alexandre de l'Empereur des
Français. Cette attitude fut une des causes indirectes qui
contribuèrent à déclencher la néfaste campagne de Russie: au moment
même où les États-Unis faisaient face aux attaques anglaises sur
leur propre territoire, ils portaient un coup mortel au système
continental de Napoléon dans les régions septentrionales de
l'Europe.

Ils s'affranchissaient, les armes à la main, de la tutelle anglaise
et bravaient en même temps la volonté bien arrêtée de l'Empereur, en
un mot, ils se dressaient, pour la première fois, contre les deux
puissances, la France et l'Angleterre, qui les avaient à la fois
créés et exploités.

On comprend donc avec quelle curiosité Napoléon suivit les phases de
ce que l'on peut appeler la seconde guerre d'indépendance de
l'Amérique du Nord. Pendant qu'il avait été pour ainsi dire retranché
de la vie, dans sa chimérique royauté de l'île d'Elbe, les événements
avaient marché et il ne put connaître qu'à son retour en France la
victoire remportée par les Américains à la Nouvelle-Orléans et la
signature du traité de Gand qui sanctionnait cette victoire.

S'il fut heureux de cette victoire, à laquelle il avait
indirectement contribué, il ne put que regretter qu'elle se
produisît trop tôt ou que lui-même eût quitté l'île d'Elbe trop
tard.

Les contingents de Wellington envoyés en Amérique, maintenant
disponibles, avaient, en effet, été reportés sur la Belgique où ils
contribuèrent, avec les armées coalisées, à assurer la défaite
finale.

Qui sait? Sans eux, peut-être, le sort du monde eût été changé.
Mais, tel qu'il va être orienté pendant un siècle, il est le
résultat, pour l'Amérique, pour l'Europe, de la bataille de la
Nouvelle-Orléans et de la bataille de Waterloo.

Durant toute l'année 1814, les négociations furent difficultueuses
entre les États-Unis et l'Angleterre. Elles traînèrent en longueur
et lord Castlereagh eut à partager son attention entre les graves
questions à discuter au milieu de tout l'appareil des fêtes et des
plaisirs du Congrès de Vienne et les questions dont l'importance
était plutôt indifférente au grand public et devaient être discutées
à l'Hôtel plus modeste des Pays-Bas, à Gand.

Mais là aussi les diplomates réunis sentaient le contre-coup de ce
qui se passait à Vienne et à Paris. L'opinion publique en Angleterre
en fut, à son tour, influencée. La guerre devenait impopulaire et on
demandait la paix. Seulement au mois de février 1815, la _Favorite_,
portant les propositions préliminaires, fut en vue des côtes
américaines.

À ce moment, on craignait toujours, dans le cabinet de Washington,
la perte de la Nouvelle-Orléans, quand on apprit, le 4 février, que
l'invasion anglaise était repoussée et que la Nouvelle-Orléans était
sauvée, ce fut une joie d'autant plus grande, dans le parti
républicain, qu'on ne s'attendait pas à cette victoire et que les
Fédéralistes comptaient exploiter une situation indécise.

On se rappelle que, dès le début de la guerre, l'Angleterre avait
décliné les offres d'intermédiaires de l'Empereur Alexandre auprès
du gouvernement américain. En novembre 1814, Castlereagh avait
proposé d'ouvrir des négociations directes et Madison ayant accepté,
adjoignit Henri Clay et Jonathan Russell à Bayard et Gallatin.
L'abdication de Napoléon avait plutôt compliqué la situation de la
Délégation américaine. Ce fut à ce moment qu'on convint de se réunir
à Gand.

Les commissaires anglais furent le vice-amiral Gambier, Henry
Goulburn, du Ministère des Colonies et William Adams, un avocat de
l'amirauté, tous agents d'une habileté médiocre, de manières
hautaines, auxquels leur gouvernement avait laissé si peu
d'initiative qu'ils étaient obligés d'y avoir recours pour décider
la moindre contestation. Les Américains leur étaient supérieurs en
talents et en moyens d'action. Ils exposèrent et défendirent les
justes revendications de leur patrie avec une patience à laquelle il
faut rendre hommage. La seule critique à adresser, par exemple, à
Adams et à Clay, pourrait se rapporter à leur caractère passionné et
impulsif qui, par des écarts de langage et d'attitude, compromit
parfois le succès des débats que le sang-froid de Gallatin parvint
heureusement à diriger dans le sens voulu.

Les commissaires anglais avaient à traiter: 1º la question de la
presse des matelots,--2º la pacification des Indiens et la nécessité
de leur assigner un territoire déterminé,--3º la révision de la
ligne frontière entre les États-Unis et les Colonies Anglaises,--4º
la question des pêcheries.

Les Américains firent savoir qu'ils étaient autorisés à discuter la
première et la troisième de ces questions, mais qu'ils ne l'étaient
nullement en ce qui concernait la pacification des Indiens et les
pêcheries.

Assigner un territoire déterminé aux Indiens aboutissait à des
conséquences graves pour les Américains: c'était retirer toutes
leurs forces navales des Lacs, supprimer toutes les fortifications
qui s'y trouvaient et céder les étendues du Maine entre le nouveau
Brunswick et Québec pour être incorporées au Canada. Ils se
refusèrent à discuter sur de telles bases dont l'admission
équivalait à renoncer à toute indépendance nationale.

Castlereagh, passant par Gand pour se rendre à Vienne, comprit que
les exigences de son gouvernement étaient trop élevées et il y mit
une sourdine, sous peine de voir rompre les pourparlers.

Pendant qu'on se rendait compte en Angleterre de la difficulté de la
situation et de la nécessité de terminer la guerre, les commissaires
ne pouvaient s'entendre sur la possibilité de reconnaître le droit
des Américains sur les pêcheries ni le droit des Anglais à la
navigation du Mississipi. On finit cependant par s'arrêter à l'idée
de ne faire aucune allusion dans le traité à ces deux questions
délicates. On se promit, de part et d'autre, de tenter tous les
efforts pour arriver à supprimer la traite des esclaves. Les
hostilités devaient cesser dès que le traité serait ratifié.

À y regarder de près, ce traité ne répondait pas aux exigences des
deux partis en présence; il en sacrifiait les plus ardemment
exprimées au début des négociations. Les Américains durent renoncer
aux compensations pour les spoliations britanniques; ils furent
obligés de mettre en question leurs droits sur Eastport et leurs
droits de pêcheries dans les eaux anglaises. Les Anglais, de leur
côté, ne purent faire accepter leurs principes relatifs à la presse
des matelots et au blocus; ils se virent contester leur droit de
naviguer sur le Mississipi et de faire le commerce avec les Indiens.

Tout compte fait, les Américains purent passer, en apparence du
moins, pour avoir fait un mauvais marché. Cela était peut-être vrai,
si l'on s'arrête à l'acquit des avantages palpables obtenus. Cela ne
l'était pas quand on songe que leur triomphe fut plutôt moral que
matériel. Ils avaient gagné leur émancipation définitive,--point
essentiel et d'une portée immense. Le reste viendrait plus tard.
Et, pour ce reste, ils avaient le temps qui travaillait pour eux, le
temps, facteur puissant, négociateur irrésistible qui devait leur
être finalement favorable et parfaire l'oeuvre à laquelle, au XVIIIe
siècle, Louis XVI, et, au commencement du XIXe siècle, Napoléon,
avaient directement ou indirectement collaboré.

Pendant que les États-Unis républicains voient s'ouvrir, devant eux,
la perspective d'une carrière brillante et sans bornes, la réaction
va triompher en Europe. Les théories sociales, les idées
d'émancipation issues de la Révolution, l'individualisme vainqueur,
chez nous, de l'esprit d'autorité, tous principes qui avaient suivi,
au pas de charge, les bataillons de Bonaparte, rebroussèrent chemin
et furent mis en déroute avec nos soldats. Dans une certaine mesure
du moins.

Les graines de liberté, semées au hasard, germeront plus tard. Pour
le moment, la promesse de cette liberté qui avait été faite au
peuple par la Prusse, au nom du patriotisme, fut honteusement
oubliée. La Prusse va préparer son rôle de domination en Allemagne,
avant de prétendre à dominer l'Europe entière. Sept ans après Iéna,
elle entrevit sans doute le but assigné à son ambition par la force
brutale du militarisme. L'Europe ne le devina pas. Le fait saillant
et qui primait toutes les autres considérations émanait du triomphe
de l'Angleterre: la lutte séculaire entre elle et la France était
terminée.

Au congrès de Vienne, Talleyrand, qui représentait et défendait le
principe de la «légitimité», formule dont il réclamait avec orgueil
la paternité, sut redonner à la France une attitude de grande
puissance. Il y fallait une habilité subtile, à la fois cynique et
profonde. Les qualités et les défauts de l'ambassadeur de Louis
XVIII répondaient précisément aux nécessités du moment. On a pu lui
reprocher d'avoir sacrifié une alliance prusso-russe à une alliance
anglo-autrichienne, d'avoir, pour sauver l'intégrité du royaume de
Saxe, contribué à l'établissement de la Prusse sur les bords du
Rhin, ce qui mettait cette puissance en contact direct avec la
frontière française et lui permettait de prendre le rôle de
sentinelle avancée, montant la garde à cette frontière, au nom de la
future unité allemande, réalisée sous son égide.

En apparence, ces critiques peuvent être fondées. En réalité, la
menace eut été aussi grande, si la Prusse s'était annexée la Saxe,
annexion qui l'aurait agrandie singulièrement au coeur même de
l'Allemagne où elle aurait constitué un bloc homogène et redoutable
qu'un rapprochement temporaire avec la France n'aurait pas arrêté
dans ses visées agressives contre la voisine de l'Ouest.

Certes, l'Angleterre, aux yeux de tous, était encore l'ennemie
héréditaire: elle l'était dans les ressentiments que nos coeurs
patriotes lui vouaient au lendemain de la lutte implacable dont
l'Amérique avait été un des enjeux les plus importants. Mais, si
elle avait pu s'emparer de beaucoup de nos colonies, l'Amérique lui
échappait. Et, pour des yeux clairvoyants, pour une intuition quasi
prophétique qui fut peut-être celle de Talleyrand, à partir de ce
moment, l'Angleterre avait cessé d'être notre adversaire et devait
bientôt se prêter à un nouveau groupement d'alliances. Le danger
anglais avait disparu pour la France: le danger allemand se
dessinait à l'horizon.

Dans les négociations du traité de Gand, on ne s'occupa pas de
Napoléon--dans les discussions du Congrès de Vienne où l'on
détruisit son oeuvre, il ne fut pas question de l'Amérique.
Pourtant, comme une action subsidiaire mais de grande portée, se
fait sentir à côté des protocoles officiels, poussée de
l'impondérable, l'influence que Napoléon avait exercée sur les
événements que nous venons de résumer.

Napoléon était vaincu à Waterloo. L'Angleterre était vaincue à la
Nouvelle-Orléans: l'Amérique, désormais hors des atteintes de la
France et de l'Angleterre, peut marcher sans entraves vers la
constitution de sa nationalité et le développement de sa grandeur.



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TABLE DES MATIÈRES


     INTRODUCTION                                                    7


CHAPITRE PREMIER

LA FRANCE ET L'ANGLETERRE DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.

     Importance de la découverte de l'Amérique. -- Le rôle de la
     Méditerranée passe à l'Océan Atlantique. -- Déclin de
     l'Allemagne et de l'Italie. -- Développement des nations
     côtières occidentales. -- Rivalité franco-anglaise en
     Amérique. -- La colonisation française. -- Les Normands au
     Xe siècle. -- Verazzano. -- Cartier à Stadaconé et à
     Mont-Royal. -- Samuel de Champlain. -- Cavelier de la Salle
     sur le Mississipi. -- Colonisation anglaise. -- L'oeuvre des
     Puritains. -- La Louisiane. -- Politique coloniale de la
     France et de l'Angleterre.                                     20


CHAPITRE II

L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE ET L'INTERVENTION FRANÇAISE.

     Perte du Canada. -- Traité de 1763. -- Les Colonies
     anglaises se détachent de la Métropole. -- Les Anglais
     d'Amérique ne ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre. --
     Jonathan en face de John Bull. -- Les «Insurgents»
     représentent les principes libéraux du Parlement anglais. --
     L'Europe s'intéresse au mouvement. -- L'Angleterre résiste,
     la France intervient, l'Allemagne vend ses soldats. --
     Georges III tend vers l'absolutisme. -- Luttes oratoires
     entre Fox et Burke. -- L'opinion en France. -- Le comte de
     Vergennes entraîne Louis XVI. -- Le rôle de La Fayette. --
     Contradictions entre les privilèges de l'aristocratie
     française et son intervention en faveur des idées
     républicaines. -- Rapports de Vergennes et de Turgot. --
     Beaumarchais, Arthur Lee et Franklin. -- La France fidèle à
     sa mission civilisatrice.                                      40


CHAPITRE III

LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

     Les Anglais ignorent la situation des Colonies. -- Les
     grands caractères civiques sont en Amérique. -- Les
     citoyens, fils de leurs oeuvres. -- Les militaires. --
     Conditions favorables à la fondation d'une démocratie. --
     Influence exercée par l'évolution américaine sur la
     révolution française. -- En Amérique, la liberté existant
     déjà, il s'agissait de la faire respecter. -- En France, il
     s'agissait de la créer. -- Grande différence dans les moyens
     d'action. -- Jugements des Américains sur la Révolution
     française. -- Jefferson, témoin des premiers troubles, les
     juge en républicain. -- Il accuse Marie-Antoinette et
     accorde toute sa sympathie au Tiers-État. -- Gouverneur
     Morris, républicain aristocrate, penche pour l'Ancien
     régime.                                                        63


CHAPITRE IV

GROUPEMENTS DES PARTIS ET DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES.

     Napoléon émerge et Washington hésite. -- Deux partis se
     constituent aux États-Unis: Les Républicains et les
     Fédéralistes. -- Convention de Philadelphie du 14 mai 1787.
     -- Jefferson devient le représentant du républicanisme
     avancé. -- On critique la mise en scène luxueuse des
     réceptions du Président et de Mme Washington. -- Les
     relations entre la France et les États-Unis se troublent. --
     La mission du citoyen Genet en 1793. -- Son attitude
     incorrecte. -- L'influence anglaise prédomine. -- Le traité
     de Jay, à Londres. -- Fauchet précise la nature de nos
     rapports avec l'Amérique du Nord, en l'an V de la
     République. -- Jugement équitable de Pastoret. -- Pinkney,
     Marshall et Gerry envoyés à Paris. -- Rôle de Talleyrand. --
     Ses vues sur les Colonies. -- Bonaparte semble les partager
     en ce qui concerne l'Amérique.                                 87


CHAPITRE V

NAPOLÉON ET LA LOUISIANE.

     Jefferson est nommé Président des États-Unis en 1801. -- Sa
     sympathie pour la France. -- Il veut la paix à l'intérieur
     et à l'extérieur. -- La Louisiane convoitée par Bonaparte.
     -- Monroe est envoyé à Paris. -- L'Angleterre prépare les
     hostilités. -- Bonaparte renonce à la Louisiane. -- Les
     préparatifs qui lui étaient destinés sont tournés contre la
     Grande-Bretagne. -- Monroe, d'abord éconduit, reçoit un
     accueil plus favorable. -- Scène entre Bonaparte et ses
     frères Lucien et Joseph. -- Barbé de Marbois discute avec
     Livingston et Monroe les conditions de cession de la
     Louisiane aux États-Unis.                                     112


CHAPITRE VI

LA LOUISIANE ET LES ÉTATS-UNIS.

     Situation des États-Unis au moment de l'achat de la
     Louisiane. -- D'ataviques influences rattachent l'Amérique
     du Nord à son pays d'origine. -- Impossibilité de
     s'abstraire de la politique européenne. -- Action
     réciproque. -- La cession de la Louisiane inaugure l'ère des
     relations internationales et des prétentions à devenir une
     puissance mondiale. -- L'incorporation d'un territoire
     nouveau soulève des difficultés constitutionnelles.           138


CHAPITRE VII

NAPOLÉON ET LA FLORIDE.

     Napoléon ayant renoncé à l'Amérique concentre ses forces en
     Europe pour mieux atteindre l'Angleterre. -- La cession de
     la Louisiane a une répercussion sur la question de la
     Floride. -- Après la rupture de la paix d'Amiens l'ambition
     de Bonaparte se donne libre carrière. -- Le Général Turreau
     représente la France à Washington. -- Son rôle. --
     Difficultés avec l'Espagne. -- Politique de Talleyrand. --
     Frontières de la Louisiane et de la Floride. -- Activité de
     Monroe entre Paris, Londres et Madrid. -- Ses efforts
     échouent. -- Jefferson reste fidèle au principe de la paix.
     -- Attitude hostile de l'Espagne, de la France et de
     l'Angleterre. -- La Floride devient l'appât dont joue
     l'Empereur suivant les besoins de sa cause.                   153


CHAPITRE VIII

LES ÉTATS-UNIS ET LE BLOCUS CONTINENTAL.

     Napoléon est décidé à sacrifier l'Espagne. -- La faiblesse
     de Charles IV. -- Monroe et Fox. -- L'Angleterre ne peut
     admettre les prétentions américaines. -- Le Décret de
     Berlin. -- Tous les neutres sont atteints. -- Monroe
     accepte les conditions anglaises. -- Jefferson refuse de
     soumettre le traité au Sénat. -- Les ordres en Conseil de
     janvier et de novembre 1807. -- Guerre en perspective entre
     les États-Unis et la Grande-Bretagne. -- Situation difficile
     à l'égard de la France. -- Pour se rendre maître de
     l'Espagne Junot s'empare du Portugal. -- La famille royale
     s'enfuit au Brésil. -- Entrevue, à Mantoue, de Napoléon avec
     son frère Lucien. -- Il lui offre la couronne d'Espagne s'il
     consent à divorcer. -- Aux ordres en Conseil émis par
     Spencer Perceval, Napoléon répond par le Décret de Milan.     178


CHAPITRE IX

L'EMBARGO ET LES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE D'ESPAGNE.

     Jefferson taxé de Bonapartiste. -- Situation de Turreau à
     Washington. -- Lettre de Champagny à Armstrong. -- Elle
     provoque de l'agitation aux États-Unis. -- Pickering crée un
     mouvement en faveur de l'Angleterre. -- Critique de
     l'Embargo. -- Intrigue de John Henry. -- Conséquences
     économiques de l'Embargo. -- Murat à Madrid. -- L'entrevue
     de Bayonne. -- Napoléon offre le trône d'Espagne à son frère
     Joseph. -- Répercussion sur les colonies espagnoles. --
     Ambition démesurée. -- La Floride de nouveau mise en jeu. --
     Capitulation de Dupont à Baylen.                              196


CHAPITRE X

LES ÉTATS-UNIS ET LA RUSSIE.

     Madison Président des États-Unis. -- Il demande des
     dommages-intérêts au gouvernement français. -- Apparence
     conciliante de l'Angleterre. -- Ses intrigues continuent à
     Washington. -- Quatrième coalition. -- Le retrait de
     l'Embargo demande la suppression des décrets de 1806 et de
     1807. -- Napoléon n'est pas de cet avis. -- Lettre de Cadore
     au général Armstrong. -- Intérêts commerciaux des États-Unis
     dans la mer Baltique. -- Relations avec la Russie. --
     Mission de J. Q. Adams. -- Bienveillance de l'Empereur
     Alexandre. -- Ukase protégeant les produits américains. --
     Rappel de Caulaincourt. -- L'Empereur Napoléon rompt avec
     l'Empereur Alexandre.                                         212


CHAPITRE XI

LES PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET L'ANGLETERRE.

     Sérurier remplace Turreau à Washington. -- Le départ de Joel
     Barlow pour Paris est remis. -- La politique de Madison
     basée sur la suppression des Décrets. -- L'incident de Henry
     et du Comte de Crillon. -- Révélations qui doivent perdre
     les Fédéralistes. -- L'Angleterre intransigeante. -- Menace
     d'un nouvel Embargo. -- Menace de guerre. -- Parti de la
     paix, parti de la guerre. -- Retour de Joel Barlow à Paris.
     -- Napoléon lui accorde audience mais répond vaguement à ses
     demandes. -- Rapport de Bassano du 16 mars 1812. -- Départ
     de Napoléon pour la Grande-Armée. -- Le 15 septembre il
     entre à Moscou. -- Joel Barlow part pour Wilna. -- Il ne
     peut joindre Napoléon qui le dépasse dans sa course
     vertigineuse pour regagner la France. -- Joel Barlow meurt
     aux environs de Cracovie. -- Les ordres en Conseil sont
     révoqués à Londres le 17 juin 1812. -- La guerre est
     déclarée à Washington le 18 juin.                             234


CHAPITRE XII

LES PRINCIPALES PHASES DE LA SECONDE GUERRE DE L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE.

     Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la
     France et la Russie. -- Ils s'apprêtent à régler leur
     dernier compte avec l'Angleterre. -- État précaire de
     l'armée de l'Union. -- La campagne commence sur la frontière
     du Canada. -- Opérations navales. -- La politique anglaise
     influencée par les désastres de Russie. -- La mission de
     Gallatin et de Bayard. -- Embargo voté et révoqué. --
     Opinion de Calhoum et de Daniel Webster. -- Le rôle de
     Sérurier. -- Répercussion des batailles de Bautzen, Lutzen
     et Leipzig. -- Contre-coup de la défaite de Napoléon aux
     États-Unis. -- Continuation des hostilités. -- Ross entre à
     Washington. -- Sérurier décrit à Talleyrand le sac de la
     Ville. -- Le général Jackson bat les Anglais à la
     Nouvelle-Orléans.                                             255


CHAPITRE XIII

LA CHUTE DE NAPOLÉON ET LA FIN DE LA RIVALITÉ FRANCO-ANGLAISE EN AMÉRIQUE.

     Napoléon, roi de l'Île d'Elbe. -- Son voyage de
     Fontainebleau à Fréjus. -- Il semble prendre au sérieux sa
     petite royauté. -- La comédie après la tragédie. -- Son
     retour en France. -- Les événements d'Amérique y ont
     contribué. -- Les contingents de Wellington qui opéraient
     aux États-Unis, reviennent en Europe pour prendre part à la
     bataille de Waterloo. -- L'influence que l'Amérique avait
     toujours exercée sur la carrière de Napoléon se fait de
     nouveau sentir à son déclin. -- Le Congrès de Vienne refait
     une Europe nouvelle. -- Le traité de Gand tend à libérer les
     États-Unis de toute ingérence européenne.                     287


     Bibliographie.                                                301


Vannes.--Imprimerie LAFOLYE frères.



_OUVRAGES DU MÊME AUTEUR_


LITTÉRATURE

=Incompatibles= (1 vol.).

=Sauvée!= (1 vol.).

=Âmes troublées= (1 vol.).

=Victor Massé= (1 vol.).

=Pages italiennes= (1 vol.).

=Stances à Domfront= (1 vol.).


SCIENCE

=L'Univers et l'Humanité.=--Histoire des différents systèmes
appliqués à l'étude de la nature; d'après l'ouvrage de H. KROEMER,
avec la collaboration d'un grand nombre de savants. Préface de M.
ED. PERRIER, _membre de l'Institut, Directeur du Muséum d'Histoire
naturelle_ (5 vol.).


HISTOIRE

=La Femme dans la Légende, dans la Réalité et dans l'Art= (1 vol.).

=Les Animaux dans le Culte et dans la Légende= (1 vol.).


ÉTUDES NORMANDES

=Le Livre du Millénaire de la Normandie= (911-1911).--Direction avec
Arnould Galopin. Collaboration de personnalités normandes (1 vol.).

=Les Normands et la Découverte de l'Amérique au Xe siècle.= (1
vol.).

=Le Château féodal de Domfront.= (1 vol.).

=La Normandie et les Normands à l'Exposition de Géographie de la
Bibliothèque Nationale.= (1 vol.).


ÉTUDES AMÉRICAINES

=Les Premiers interprètes de la Pensée américaine.=--Essai
d'Histoire et de Littérature sur l'évolution du Puritanisme aux
États-Unis (1 vol.).

=La première carte contenant le nom d'Amérique= (1 vol.).

=Les Allemands en Amérique.=--HIER ET AUJOURD'HUI. (1 vol.).





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