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Title: Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 1/4 - jusqu'a la conquète de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110))
Author: Dozy, R (Reinhart Pieter Anne), 1820-1883
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 1/4 - jusqu'a la conquète de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110))" ***

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HISTOIRE

DES

MUSULMANS D'ESPAGNE

                Se vend:

    à Paris    chez  =B. Duprat=,

    » Madrid    »    =C. Bailly-Baillière=,

    » Londres   »    =Williams et Norgate=,

    » Leipzig   »    =T. O. Weigel=.


     Vu les traités internationaux relatifs à la propriété littéraire,
     l'éditeur de cet ouvrage se réserve le droit de reproduction et de
     traduction. Il poursuivra toutes les contrefaçons faites au mépris
     de ses droits.

     E. J. BRILL.



HISTOIRE

DES

MUSULMANS D'ESPAGNE

JUSQU'A LA CONQUÊTE DE L'ANDALOUSIE
PAR LES ALMORAVIDES
(711--1110)

PAR

R. DOZY

Commandeur de l'ordre de Charles III d'Espagne, membre correspondant
de l'académie d'histoire de Madrid, associé étranger de la Soc. asiat.
de Paris, professeur d'histoire à l'université de Leyde, etc.

TOME PREMIER

LEYDE
E. J. BRILL
Imprimeur de l'Université

1861



AVERTISSEMENT


L'histoire d'Espagne, et particulièrement celle des Maures, a été
pendant vingt ans l'étude de mon choix, ma préoccupation de toutes les
heures, et avant de commencer le livre que je publie aujourd'hui, une
partie de ma vie s'est passée à en rassembler les matériaux qui étaient
épars dans presque toutes les bibliothèques de l'Europe, à les examiner,
à les comparer, à en publier un grand nombre. Toutefois je ne livre
cette Histoire au public qu'avec une extrême défiance. Le sujet que j'ai
choisi est nouveau, car, comme j'ai tâché de le démontrer ailleurs[1],
les livres qui en traitent ne sont d'aucune utilité; ils ont pour base
le travail de Conde, c'est-à-dire le travail d'un homme qui avait peu de
matériaux à sa disposition; qui, faute de connaissances grammaticales,
n'était pas à même de comprendre ceux qu'il avait, et qui manquait
absolument de sens historique. Il ne s'agissait donc pas de rétablir çà
et là quelques faits défigurés par mes devanciers, ou de produire
quelques circonstances nouvelles, mais de reprendre les choses par la
racine, de faire vivre pour la première fois dans l'histoire les
musulmans d'Espagne; et si la nouveauté de la matière forme un de ses
attraits, elle est en même temps la cause de toutes sortes de
difficultés.

Je crois avoir eu à ma disposition presque tous les ouvrages manuscrits,
relatifs à l'histoire des Maures, qui se trouvent en Europe, et j'ai
étudié mon sujet sous toutes ses faces; cependant, comme je ne m'étais
pas proposé d'écrire une œuvre de science sèche et sévère, destinée à
telle ou telle classe de lecteurs, je me suis bien gardé de rapporter
tous les faits qui sont venus à ma connaissance. Voulant satisfaire,
autant qu'il était en moi, aux règles du bon goût et de la composition
historique, qui commandent de mettre en évidence un certain ordre de
faits, dont les autres sont l'accessoire et l'entourage, j'ai souvent
été obligé de condenser en peu de lignes le résultat de plusieurs
semaines d'études, et même de passer sous silence des choses qui, bien
qu'elles ne fussent pas sans intérêt sous un certain point de vue, ne
cadraient pas avec le plan de mon travail. En revanche, je me suis
efforcé de présenter dans le plus grand détail les circonstances qui me
semblaient caractériser le mieux les époques que je traitais, et je n'ai
pas craint d'entremêler parfois aux drames de la vie publique les faits
intimes; car je suis de ceux qui pensent que souvent on oublie trop ces
couleurs passagères, ces accessoires curieux, ces minuties de mœurs
sans lesquelles la grande histoire est pâle et sans saveur. La méthode
de l'école qui s'attache moins à mettre en relief les individus que les
idées qu'ils représentent, et qui ne voit dans les questions que les
aspects généraux, ne conviendrait pas, je crois, au sujet que j'ai
choisi.

D'un autre côté, quoique je n'aie rien épargné pour donner à cette
histoire le degré de certitude et de réalité auquel je m'étais proposé
de l'amener, j'ai pensé qu'il fallait déguiser l'érudition au profit du
mouvement et de la clarté du récit, et ne pas multiplier inutilement les
notes, les textes, les citations. Dans un travail de ce genre, les
résultats seuls devaient trouver place, dégagés de l'appareil
scientifique qui a servi à les obtenir. Seulement j'ai eu soin
d'indiquer toujours les sources auxquelles j'ai puisé.

Je tiens à constater que certaines parties de ce livre sont antérieures
à quelques publications de ces dernières années. Ainsi les premiers
chapitres de mon premier livre étaient écrits avant que mon savant et
excellent ami, M. Renan, publiât, dans la Revue des deux mondes, son bel
article sur Mahomet et les origines de l'islamisme, de sorte que, si
nous sommes souvent arrivés aux mêmes résultats, nous les avons obtenus
l'un indépendamment de l'autre.

Il me reste à remplir un agréable devoir: c'est de remercier mes amis,
et particulièrement MM. Mohl, Wright, Defrémery, Tornberg, Calderon,
Simonet, de Slane et Dugat, soit pour les manuscrits qu'ils ont eu la
bonté de me prêter, soit pour les extraits et les collations qu'ils
m'ont fournis de la façon la plus aimable et la plus bienveillante.

Leyde, février 1861.



LIVRE PREMIER

LES GUERRES CIVILES



LIVRE PREMIER

LES GUERRES CIVILES



I.


Pendant que l'Europe marche depuis des siècles dans la voie du progrès
et du développement, l'immobilité est le caractère distinctif des
innombrables peuplades qui parcourent avec leurs tentes et leurs
troupeaux les vastes et arides déserts de l'Arabie. Ce qu'elles sont
aujourd'hui, elles l'étaient hier, elles le seront demain; chez elles
rien ne change, rien ne se modifie; les Bédouins de nos jours conservent
encore dans toute sa pureté l'esprit qui animait leurs ancêtres au temps
de Mahomet, et les meilleurs commentaires sur l'histoire et la poésie
des Arabes païens, ce sont les notices que donnent les voyageurs
modernes sur les mœurs, les coutumes et la manière de penser des
Bédouins, au milieu desquels ils ont vécu.

Pourtant ce peuple ne manque ni de l'intelligence ni de l'énergie
nécessaires pour étendre et améliorer sa condition, si tel était son
désir. S'il ne marche pas, s'il reste étranger à l'idée du progrès,
c'est que, indifférent au bien-être et aux jouissances matérielles que
procure la civilisation, il ne veut pas échanger son sort contre un
autre. Dans son orgueil le Bédouin se considère comme le type le plus
parfait de la création, méprise les autres peuples parce qu'ils ne lui
ressemblent pas, et se croit infiniment plus heureux que l'homme
civilisé. Chaque condition a ses inconvénients et ses avantages; mais la
fierté des Bédouins s'explique et se comprend sans peine. Guidés, non
par des principes philosophiques, mais pour ainsi dire par l'instinct,
ils ont réalisé de prime abord la noble devise de la révolution
française: la liberté, l'égalité, la fraternité.

Le Bédouin est l'homme le plus libre de la terre. «Je ne reconnais point
d'autre maître que celui de l'univers,» dit-il. La liberté dont il jouit
est si grande, si illimitée, que, comparées avec elle, nos doctrines
libérales les plus avancées semblent des préceptes de despotisme. Dans
nos sociétés un gouvernement est un mal nécessaire, inévitable, un mal
qui est la condition du bien: les Bédouins s'en passent. Chaque tribu,
il est vrai, a son chef choisi par elle; mais ce chef ne possède qu'une
certaine influence; on le respecte, on écoute ses conseils, surtout s'il
a le don de la parole, mais il n'a nullement le droit de donner des
ordres. Au lieu de toucher un traitement, il est tenu et forcé même,
par l'opinion publique, de fournir à la subsistance des pauvres, de
distribuer entre ses amis les présents qu'il reçoit, d'offrir aux
étrangers une hospitalité plus somptueuse qu'un autre membre de la tribu
ne pourrait le faire. Dans toute circonstance il est tenu de consulter
le conseil de la tribu, qui se compose des chefs des différentes
familles. Sans l'assentiment de cette assemblée, il ne peut ni déclarer
la guerre, ni conclure la paix, ni même lever le camp[2]. Quand une
tribu décerne le titre de chef à l'un de ses membres, ce n'est souvent
qu'un hommage sans conséquence; elle lui donne par là un témoignage
public de son estime; elle reconnaît solennellement en lui l'homme le
plus capable, le plus brave, le plus généreux, le plus dévoué aux
intérêts de la communauté. «Nous n'accordons cette dignité à personne,
disait un ancien Arabe, à moins qu'il nous ait donné tout ce qu'il
possède; qu'il nous ait permis de fouler aux pieds tout ce qui lui est
cher, tout ce qu'il aime à voir honoré, et qu'il nous ait rendu des
services comme en rend un esclave[3].» Mais l'autorité de ce chef est
souvent si minime que l'on s'en aperçoit à peine. Quelqu'un ayant
demandé à Arâba, contemporain de Mahomet, de quelle manière il était
devenu le chef de sa tribu, Arâba nia d'abord qu'il le fût. L'autre
ayant insisté, Arâba répondit à la fin: «Si des malheurs avaient frappé
mes contribules, je leur donnais de l'argent; si quelqu'un d'entre eux
avait fait une étourderie, je payais pour lui l'amende; et j'ai établi
mon autorité en m'appuyant sur les hommes les plus doux de la tribu.
Celui de mes compagnons qui ne peut en faire autant, est moins considéré
que moi; celui qui le peut est mon égal, et celui qui me surpasse est
plus estimé que moi[4].» En effet, dans ce temps-là comme aujourd'hui,
on déposait le chef, s'il ne savait pas soutenir son rang et s'il y
avait dans la tribu un homme plus généreux et plus brave que lui[5].

L'égalité, bien qu'elle ne soit pas complète dans le Désert, y est
cependant plus grande qu'ailleurs. Les Bédouins n'admettent ni
l'inégalité dans les relations sociales, car tous vivent de la même
manière, portent les mêmes vêtements et prennent la même nourriture, ni
l'aristocratie de fortune, car la richesse n'est pas à leurs yeux un
titre à l'estime publique[6]. Mépriser l'argent et vivre au jour le jour
de butin conquis par sa valeur, après avoir répandu son patrimoine en
bienfaits, tel est l'idéal du chevalier arabe[7]. Ce dédain de la
richesse est sans doute une preuve de grandeur d'âme et de véritable
philosophie; cependant il ne faut pas perdre de vue que la richesse ne
peut avoir pour les Bédouins la même valeur que pour les autres peuples,
puisque chez eux elle est extrêmement précaire et se déplace avec une
étonnante facilité. «La richesse vient le matin et s'en va le soir,» a
dit un poète arabe, et dans le Désert cela est strictement vrai.
Etranger à l'agriculture et ne possédant pas un pouce de terrain, le
Bédouin n'a d'autre richesse que ses chameaux et ses chevaux; mais c'est
une possession sur laquelle il ne peut pas compter un seul instant.
Quand une tribu ennemie attaque la sienne et lui enlève tout ce qu'il
possède, comme cela arrive journellement, celui qui, hier encore, était
riche, se trouve réduit tout à coup à la détresse[8]. Demain il prendra
sa revanche et redeviendra riche.

Cependant l'égalité complète ne peut exister que dans l'état de nature,
et l'état de nature n'est autre chose qu'une abstraction. Jusqu'à un
certain point les Bédouins sont égaux entre eux; mais d'abord leurs
principes égalitaires ne s'étendent nullement à tout le genre humain;
ils s'estiment bien supérieurs, non-seulement à leurs esclaves et aux
artisans qui gagnent leur pain en travaillant dans leurs camps, mais
encore à tous les hommes d'une autre race; ils ont la prétention d'avoir
été pétris d'un autre limon que toutes les autres créatures humaines.
Puis les inégalités naturelles entraînent des distinctions sociales, et
si la richesse ne donne au Bédouin aucune considération, aucune
importance, la générosité, l'hospitalité, la bravoure, le talent
poétique et le don de la parole lui en donnent d'autant plus. «Les
hommes se partagent en deux classes, a dit Hâtim; les âmes basses se
plaisent à amasser de l'argent; les âmes élevées recherchent la gloire
que procure la générosité[9].» Les nobles du désert, _les rois des
Arabes_, comme disait le calife Omar[10], ce sont les orateurs et les
poètes, ce sont tous ceux qui pratiquent les vertus bédouines; les
roturiers, ce sont les hommes bornés ou méchants qui ne les pratiquent
pas. Au reste, les Bédouins n'ont jamais connu ni priviléges ni titres,
à moins que l'on ne considère comme tel le surnom de _Parfait_, que l'on
donnait anciennement à celui qui joignait au talent de la poésie la
bravoure, la libéralité, la connaissance de l'écriture, l'habileté à
nager et à tirer de l'arc[11].

La noblesse d'origine, qui, bien comprise, impose de grands devoirs et
rend les générations solidaires les unes des autres, existe aussi chez
les Bédouins. La masse, pleine de vénération pour la mémoire des grands
hommes, auxquels elle rend une sorte de culte, entoure leurs descendants
de son estime et de son affection, pourvu que ceux-ci, s'ils n'ont pas
reçu du ciel les mêmes dons que leurs aïeux, conservent au moins dans
leur âme le respect et l'amour des hauts faits, des talents et de la
vertu. Avant l'islamisme on considérait comme fort noble celui qui était
lui-même le chef de sa tribu, et dont le père, l'aïeul et le bisaïeul
avaient rempli successivement le même emploi[12]. Rien de plus naturel.
Puisque l'on ne donnait le titre de chef qu'à l'homme le plus distingué,
on était autorisé à croire que les vertus bédouines étaient héréditaires
dans une famille qui, pendant quatre générations, avait été à la tête de
la tribu.

Dans une tribu tous les Bédouins sont frères. C'est le nom qu'ils se
donnent entre eux quand ils sont du même âge. Si c'est un vieillard qui
parle à un jeune homme, il l'appelle: fils de mon frère. Un de ses
_frères_ est-il réduit à la mendicité et vient-il implorer son secours,
le Bédouin égorgera, s'il le faut, son dernier mouton pour le nourrir;
son _frère_ a-t-il essuyé un affront de la part d'un homme d'une autre
tribu, il ressentira cet affront comme une injure personnelle, et n'aura
point de repos qu'il n'en ait tiré vengeance. Rien ne saurait donner une
idée assez nette, assez vive, de cette _açabîa_, comme il l'appelle, de
cet attachement profond, illimité, inébranlable, que l'Arabe ressent
pour ses contribules, de ce dévoûment absolu aux intérêts, à la
prospérité, à la gloire, à l'honneur de la communauté qui l'a vu naître
et qui le verra mourir. Ce n'est point un sentiment comme notre
patriotisme, sentiment qui paraîtrait au fougueux Bédouin d'une tiédeur
extrême; c'est une passion violente et terrible; c'est en même temps le
premier, le plus sacré des devoirs, c'est la véritable religion du
Désert. Pour sa tribu l'Arabe est toujours prêt à tous les sacrifices;
pour elle il risquera à chaque instant sa vie dans ces entreprises
hasardeuses où la foi et l'enthousiasme peuvent seuls accomplir des
miracles; pour elle il se battra jusqu'à ce que son corps broyé sous les
pieds n'ait plus figure humaine.... «Aimez votre tribu, a dit un poète,
car vous êtes attaché à elle par des liens plus forts que ceux qui
existent entre le mari et la femme[13]»....

Voilà de quelle manière le Bédouin comprend la liberté, l'égalité et la
fraternité. Ces biens lui suffisent; il n'en désire, il n'en imagine pas
d'autres; il est content de son sort[14]. L'Europe n'est plus jamais
contente du sien, ou ne l'est que pour un jour. Notre activité
fiévreuse, notre soif d'améliorations politiques et sociales, nos
efforts incessants pour arriver à un état meilleur, ne sont-ce pas, au
fond, les symptômes et l'aveu implicite de l'ennui et du malaise qui,
chez nous, rongent et dévorent la société? L'idée du progrès, préconisée
jusqu'à satiété dans les chaires et à la tribune, c'est l'idée
fondamentale des sociétés modernes; mais est-ce que l'on parle sans
cesse de changements et d'améliorations, quand on se trouve dans une
situation normale, quand on se sent heureux? Cherchant toujours le
bonheur sans le trouver, détruisant aujourd'hui ce que nous avons bâti
hier, marchant d'illusion en illusion et de mécompte en mécompte, nous
finissons par désespérer de la terre; nous nous écrions dans nos moments
d'abattement et de faiblesse que l'homme a une autre destinée que les
Etats, et nous aspirons à des biens inconnus dans un monde invisible....
Parfaitement calme et fort, le Bédouin ne connaît pas ces vagues et
maladives aspirations vers un avenir meilleur; son esprit gai, expansif,
insouciant, serein comme son ciel, ne comprendrait rien à nos soucis, à
nos douleurs, à nos confuses espérances. De notre côté, avec notre
ambition illimitée dans la pensée, dans les désirs, dans le mouvement de
l'imagination, cette vie calme du Désert nous semblerait insupportable
par sa monotonie et son uniformité, et nous préférerions bientôt notre
surexcitation habituelle, nos misères, nos souffrances, nos sociétés
troublées et notre civilisation en travail à tous les avantages que
possèdent les Bédouins dans leur immuable sérénité.

C'est qu'il existe entre eux et nous une différence énorme. Nous sommes
trop riches d'imagination pour goûter le repos de l'esprit; mais c'est
aussi à l'imagination que nous devons notre progrès, c'est elle qui nous
a donné notre supériorité relative. Là où elle manque, le progrès est
impossible: quand on veut perfectionner la vie civile et développer les
relations des hommes entre eux, il faut avoir présente à l'esprit
l'image d'une société plus parfaite que celle qui existe. Or les Arabes,
en dépit d'un préjugé accrédité, n'ont que fort peu d'imagination. Ils
ont le sang plus impétueux, plus bouillant que nous, ils ont des
passions plus fougueuses, mais c'est en même temps le peuple le moins
inventif du monde. Pour s'en convaincre on n'a qu'à examiner leur
religion et leur littérature. Avant qu'ils fussent devenus musulmans,
ils avaient leurs dieux, représentants des corps célestes; mais jamais
ils n'ont eu de mythologie, comme les Indiens, les Grecs, les
Scandinaves. Leurs dieux n'avaient point de passé, point d'histoire, et
personne n'a songé à leur en composer une. Quant à la religion prêchée
par Mahomet, simple monothéisme auquel sont venues se joindre quelques
institutions, quelques cérémonies empruntées au judaïsme et à l'ancien
culte païen, c'est sans contredit de toutes les religions positives la
plus simple et la plus dénuée de mystères; la plus raisonnable et la
plus épurée, diraient ceux qui excluent le surnaturel autant que
possible, et qui bannissent du culte les démonstrations extérieures et
les arts plastiques. Dans la littérature, même absence d'invention, même
prédilection pour le réel et le positif. Les autres peuples ont produit
des épopées où le surnaturel joue un grand rôle. La littérature arabe
n'a point d'épopée; elle n'a même pas de poésie narrative; exclusivement
lyrique et descriptive, cette poésie n'a jamais exprimé autre chose que
le côté poétique de la réalité. Les poètes arabes décrivent ce qu'ils
voyent et ce qu'ils éprouvent; mais ils n'inventent rien, et si parfois
ils se permettent de le faire, leurs compatriotes, au lieu de leur en
savoir gré, les traitent tout crûment de menteurs. L'aspiration vers
l'infini, vers l'idéal, leur est inconnue, et ce qui, déjà dans les
temps les plus reculés, importe le plus à leurs yeux, c'est la justesse
et l'élégance de l'expression, c'est le côté technique de la poésie[15].
L'invention est si rare dans leur littérature, que, lorsqu'un y
rencontre un poème ou un conte fantastique, on peut presque toujours
affirmer d'avance, sans craindre de se tromper, qu'une telle production
n'est pas d'origine arabe, que c'est une traduction. Ainsi, dans les
Mille et une nuits, tous les contes de fées, ces gracieuses productions
d'une imagination fraîche et riante qui ont charmé notre adolescence,
sont d'origine persane ou indienne; dans cet immense recueil les seuls
récits vraiment arabes, ce sont les tableaux de mœurs, les anecdotes
empruntées à la vie réelle. Enfin, lorsque les Arabes, établis dans
d'immenses provinces conquises à la pointe du sabre, se sont occupés de
matières scientifiques, ils ont montré la même absence de puissance
créatrice. Ils ont traduit et commenté les ouvrages des anciens; ils ont
enrichi certaines spécialités par des observations patientes, exactes,
minutieuses; mais ils n'ont rien inventé, on ne leur doit aucune idée
grande et féconde.

Il existe ainsi entre les Arabes et nous des différences fondamentales.
Peut-être ont-ils plus d'élévation dans le caractère, plus de véritable
grandeur d'âme, et un sentiment plus vif de la dignité humaine; mais ils
ne portent pas en eux le germe du développement et du progrès, et, avec
leur besoin passionné d'indépendance personnelle, avec leur manque
absolu d'esprit politique, ils semblent incapables de se plier aux lois
de la société. Ils l'ont essayé, toutefois: arrachés par un prophète à
leurs déserts et lancés par lui à la conquête du monde, ils l'ont rempli
du bruit de leurs exploits; enrichis par les dépouilles de vingt
provinces, ils ont appris à connaître les jouissances du luxe; par suite
du contact avec les peuples qu'ils avaient vaincus, ils ont cultivé les
sciences, et ils se sont civilisés autant que cela leur était possible.
Cependant, même après Mahomet, une période assez longue s'est écoulée
avant qu'ils perdissent leur caractère national. Quand ils arrivèrent en
Espagne, ils étaient encore les vrais fils du Désert, et il était dans
la nature des choses que, sur les bords du Tage ou du Guadalquivir, ils
ne songeassent d'abord qu'à poursuivre les luttes de tribu à tribu, de
peuplade à peuplade, commencées en Arabie, en Syrie, en Afrique. Ce sont
ces guerres qui doivent nous occuper d'abord, et pour les bien
comprendre il nous faut remonter jusqu'à Mahomet.



II.


Une infinité de tribus, les unes sédentaires, le plus grand nombre
constamment nomades, sans communauté d'intérêts, sans centre commun,
ordinairement en guerre les unes avec les autres, voilà l'Arabie au
temps de Mahomet.

Si la bravoure suffisait pour rendre un peuple invincible, les Arabes
l'auraient été. Nulle part l'esprit guerrier n'était plus général. Sans
la guerre point de butin, et c'est le butin surtout qui fait vivre les
Bédouins[16]. Et puis c'était pour eux un bonheur enivrant que de manier
la lance brune et flexible, ou la lame étincelante; de fendre les crânes
ou de trancher les cols à leurs adversaires; d'écraser la tribu ennemie,
_comme la pierre écrase le blé_; d'immoler des victimes, _non de celles
dont l'offrande plaît au ciel_[17]. La bravoure dans les combats,
c'était le meilleur titre aux éloges des poètes et à l'amour des
femmes. Celles-ci avaient pris quelque chose de l'esprit martial de
leurs frères et de leurs époux. Marchant à l'arrière-garde, elles
soignaient les blessés, et encourageaient les guerriers en récitant des
vers empreints d'une sauvage énergie. «Courage, disaient-elles alors,
courage, défenseurs des femmes! Frappez du tranchant de vos glaives!...
Nous sommes les filles de l'étoile du matin; nos pieds foulent des
coussins moelleux; nos cols sont ornés de perles, nos cheveux parfumés
de musc. Les braves qui font face à l'ennemi, nous les pressons dans nos
bras; les lâches qui fuient, nous les délaissons, et nous leur refusons
notre amour[18].»

Cependant un observateur attentif aurait pu s'apercevoir aisément de
l'extrême faiblesse de cette contrée; faiblesse qui provenait du manque
absolu d'unité et de la rivalité permanente des diverses tribus.
L'Arabie aurait été infailliblement subjuguée par un conquérant
étranger, si elle n'eût été trop pauvre pour mériter la peine d'être
conquise. «Que trouve-t-on chez vous? disait le roi de Perse à un prince
arabe qui lui demandait des soldats et lui offrait la possession d'une
grande province. Que trouve-t-on chez vous? Des brebis, des chameaux. Je
ne veux pas, pour si peu de chose, aventurer dans vos déserts une armée
persane.»

A la fin, cependant, l'Arabie fut conquise; mais elle le fut par un
Arabe, par un homme extraordinaire, par Mahomet.

Peut-être l'Envoyé de Dieu, comme il s'appelait, n'était-il pas
supérieur à ses contemporains; mais ce qui est certain, c'est qu'il ne
leur ressemblait pas. D'une constitution délicate, impressionnable et
extrêmement nerveuse, constitution qu'il avait héritée de sa mère; doué
d'une sensibilité exagérée et maladive; mélancolique, silencieux, aimant
les promenades sans fin et les longues rêveries du soir dans les vallées
les plus solitaires, toujours tourmenté par une inquiétude vague,
pleurant et sanglotant comme une femme quand il était indisposé, sujet à
des attaques d'épilepsie, manquant de courage sur le champ de bataille,
son caractère formait un bizarre contraste avec celui des Arabes, ces
hommes robustes, énergiques et belliqueux, qui ne comprenaient rien à la
rêverie et regardaient comme une faiblesse honteuse qu'un homme pleurât,
fût-ce même sur la perte des objets de sa plus tendre affection. En
outre, Mahomet avait plus d'imagination que ses compatriotes, et il
avait l'âme profondément pieuse. Avant que des rêves d'ambition mondaine
vinssent altérer la pureté primitive de son cœur, la religion était
tout pour lui; elle absorbait toutes ses pensées, toutes les facultés de
son esprit. C'était par là surtout qu'il se distinguait de la masse.

Il en est des peuples comme des individus: les uns sont essentiellement
religieux, les autres ne le sont pas. Chez certaines personnes la
religion est le fond de leur être, si bien que, lorsque leur raison se
révolte contre les croyances dans lesquelles elles sont nées, elles se
créent un système philosophique bien plus incompréhensible, bien plus
mystérieux, que ces croyances mêmes. Des peuples entiers vivent ainsi
pour la religion et par elle; elle est leur unique consolation et leur
unique espoir. L'Arabe, au contraire, n'est pas religieux de sa nature,
et, sous ce rapport, il y a entre lui et les autres peuples qui ont
adopté l'islamisme, une énorme différence. Il ne faut pas s'en étonner.
Considérée dans sa source, la religion a plus de prise sur l'imagination
que sur l'esprit, et chez l'Arabe, comme nous l'avons remarqué, ce n'est
pas l'imagination qui prédomine. Voyez les Bédouins d'aujourd'hui!
Quoique musulmans de nom, ils se soucient médiocrement des préceptes de
l'islamisme; au lieu de prier cinq fois par jour, comme la religion le
leur ordonne, ils ne prient jamais[19]. Le voyageur européen qui les a
connus le mieux, atteste que c'est le peuple le plus tolérant de
l'Asie[20]. Leur tolérance date de loin, car un peuple aussi jaloux de
sa liberté admet difficilement la tyrannie en matière de foi. Au IV^e
siècle, Marthad, roi du Yémen, avait coutume de dire: «Je règne sur les
corps, et non sur les opinions. J'exige de mes sujets qu'ils obéissent à
mon gouvernement; quant à leurs doctrines, c'est au Dieu créateur à les
juger[21].» L'empereur Frédéric II n'eût pas dit mieux. Cette tolérance,
du reste, tenait de près à l'indifférence, au scepticisme. Le fils et
successeur de Marthad avait professé d'abord le judaïsme, puis le
christianisme, et finit par flotter incertain entre ces deux
religions[22].

Au temps de Mahomet, trois religions se partageaient l'Arabie: celle de
Moïse, celle du Christ, et le polythéisme. Les tribus juives étaient les
seules peut-être qui fussent sincèrement attachées à leur culte, les
seules aussi qui fussent intolérantes. Les persécutions sont rares dans
l'ancienne histoire de l'Arabie, mais ce sont ordinairement des juifs
qui s'en sont rendus coupables. Le christianisme ne comptait pas
beaucoup d'adeptes, et ceux qui le professaient n'en avaient qu'une
connaissance très-superficielle. Le calife Alî n'exagérait pas trop
quand il disait en parlant d'une tribu parmi laquelle cette religion
avait cependant jeté le plus de racines: «Les Taghlib ne sont pas
chrétiens; ils n'ont emprunté au christianisme que la coutume de boire
du vin[23].» Le fait est que cette religion renfermait trop de mystères
et de miracles pour plaire à ce peuple positif et railleur. Les évêques
qui, vers l'an 513, voulurent convertir Mondhir III, roi de Hîra, en
firent l'épreuve. Quand le roi les eut écoutés attentivement, un de ses
officiers vint lui dire un mot à l'oreille. Tout à coup Mondhir tombe
dans une profonde tristesse, et comme les prélats lui en demandent
respectueusement la cause: «Hélas! leur dit-il; quelle nouvelle
funeste!... J'apprends que l'archange Michel vient de mourir!--Mais non,
prince, on vous trompe; un ange est immortel.--Eh quoi! vous voulez bien
me persuader que Dieu même a subi la mort[24].»

Les idolâtres, enfin, qui formaient la majeure partie de la nation, qui
avaient des divinités particulières à chaque tribu et presque à chaque
famille, et qui admettaient un Dieu suprême, Allâh, auprès duquel les
autres divinités étaient des intercesseurs,--les idolâtres avaient un
certain respect pour leurs devins et pour leurs idoles; cependant ils
massacraient les devins si leurs prédictions ne s'accomplissaient pas ou
s'ils s'avisaient de les dénoncer, trompaient les idoles en leur
sacrifiant une gazelle quand ils leur avaient promis une brebis, et les
injuriaient s'ils ne répondaient pas à leurs désirs, à leurs espérances.
Quand Amrolcais se mit en marche pour aller venger la mort de son père
sur les Beni-Asad, il s'arrêta dans le temple de l'idole Dhou-'l-Kholosa
pour consulter le sort au moyen de trois flèches, appelées _l'ordre_,
_la défense_, _l'attente_. Ayant tiré _la défense_, il recommença. _La
défense_ sortit trois fois de suite. Alors, brisant les flèches et
jetant les morceaux à la tête de l'idole: «Misérable! s'écria-t-il; si
c'était ton père qui eût été tué, tu ne défendrais pas d'aller le
venger!»

En général la religion, quelle qu'elle fût, tenait peu de place dans la
vie de l'Arabe, absorbé par les intérêts de cette terre, par les
combats, le vin, le jeu et l'amour. «Jouissons du présent, disaient les
poètes, car bientôt la mort nous atteindra[25],» et telle était en
réalité la devise des Bédouins. Ces mêmes hommes qui s'enthousiasmaient
si facilement pour une noble action ou un beau poème, restaient
d'ordinaire indifférents et froids quand on leur parlait religion. Aussi
leurs poètes, fidèles interprètes des sentiments de la nation, n'en
parlent-ils presque jamais. Ecoutons Tarafa! «Dès le matin, quand tu te
présenteras, dit-il, je t'offrirai une coupe pleine de vin; et,
aurais-tu déjà savouré cette liqueur à longs traits, n'importe, tu
recommenceras avec moi. Les compagnons de mes plaisirs sont de nobles
jeunes gens, dont les visages brillent comme des étoiles. Chaque soir,
une chanteuse, parée d'une robe rayée et d'une tunique couleur de
safran, vient embellir notre société. Son vêtement est ouvert sur sa
gorge. Elle laisse les mains amoureuses se promener librement sur ses
appas.... Je me suis livré au vin et aux plaisirs; j'ai vendu ce que je
possédais; j'ai dissipé les biens que j'avais acquis moi-même et ceux
dont j'avais hérité. Censeur qui blâmes ma passion pour les plaisirs et
les combats, as-tu le moyen de me rendre immortel? Si ta sagesse ne peut
éloigner de moi l'instant fatal, laisse-moi donc prodiguer tout pour
jouir, avant que le trépas m'atteigne. L'homme qui a des inclinations
généreuses s'abreuve à longs traits pendant sa vie. Demain, censeur
rigide, quand nous mourrons l'un et autre, nous verrons qui de nous deux
sera consumé d'une soif ardente.»

Un petit nombre de faits avait prouvé, cependant, que les Arabes, et
surtout les Arabes sédentaires, n'étaient pas inaccessibles à
l'enthousiasme religieux. C'est ainsi que les vingt mille chrétiens de
la ville de Nedjrân, ayant à choisir entre le bûcher et le judaïsme,
avaient mieux aimé périr dans les flammes que d'abjurer leur foi. Mais
le zèle était l'exception; l'indifférence, ou du moins la tiédeur, était
la règle.

La tâche que Mahomet s'était imposée en se déclarant prophète, serait
donc doublement difficile. Il ne pouvait pas se borner à démontrer la
vérité des doctrines qu'il prêchait. Il devait avant tout triompher de
l'indolence de ses compatriotes; il lui fallait éveiller chez eux le
sentiment religieux, leur persuader que la religion n'est pas une chose
indifférente, une chose dont on pourrait se passer à la rigueur. Il lui
fallait, en un mot, transformer, métamorphoser, une nation sensuelle,
sceptique et railleuse. Une entreprise aussi difficile aurait rebuté
tout autre moins convaincu de la vérité de sa mission. Mahomet ne
recueillit partout que plaisanteries et injures. Les Mecquois, ses
concitoyens, le plaignaient ou le raillaient; on le considérait tantôt
comme un poète inspiré par un démon, tantôt comme un devin, un magicien,
un fou. «Voici le fils d'Abdallâh qui vient nous apporter des nouvelles
du ciel,» se disait-on quand on le voyait venir. Quelques-uns lui
proposaient, avec une bonhomie apparente, de faire venir à leurs frais
des médecins qui tâcheraient de le guérir. On jetait sur lui des
ordures. Quand il sortait de chez lui, il trouvait son chemin couvert de
branches d'épines. On lui prodiguait les épithètes de fourbe et
d'imposteur. Ailleurs il n'avait pas été plus heureux. A Tâïf il avait
exposé sa doctrine devant les chefs assemblés. Là aussi on s'était moqué
de lui. «Dieu ne pouvait-il donc trouver un apôtre meilleur que toi?»
lui dit l'un. «Je ne veux pas discourir avec toi, ajouta un autre. Si tu
es un prophète, tu es un trop grand personnage pour que j'ose te
répondre; si tu es un imposteur, tu ne mérites pas que je te parle.» Le
désespoir dans l'âme, Mahomet avait quitté l'assemblée, poursuivi par
les cris et les injures de la populace qui lui lançait des pierres.

Plus de dix ans se passèrent ainsi. La secte était encore peu nombreuse
et tout semblait indiquer que la nouvelle religion finirait par
disparaître sans laisser de traces, lorsque Mahomet trouva un appui
inespéré parmi les Aus et les Khazradj, deux tribus qui, vers la fin du
V^e siècle, avaient enlevé la possession de Médine à des tribus juives.

Les Mecquois et les Médinois se haïssaient parce qu'ils appartenaient à
des races ennemies. Il y en avait deux en Arabie: celle des Yéménites et
celle des Maäddites. Les Médinois appartenaient à la première. A la
haine les Mecquois joignaient le mépris. Aux yeux des Arabes qui
jugeaient la vie pastorale et le commerce les seules occupations dignes
d'un homme libre, cultiver la terre était une profession avilissante.
Or, les Médinois étaient agriculteurs, et les Mecquois, marchands. Et
puis il y avait quantité de juifs à Médine; plusieurs familles des Aus
et des Khazradj avaient adopté cette religion, que les anciens maîtres
de la ville, maintenant réduits à la condition de _clients_, avaient
conservée. Aussi, quoique la majeure partie des deux tribus dominantes
semble avoir été idolâtre comme les Mecquois, ceux-ci regardaient toute
la population comme juive, et la méprisaient par conséquent.

Quant à Mahomet, il partageait les préventions de ses concitoyens contre
les Yéménites et les agriculteurs. On raconte qu'en entendant quelqu'un
réciter ce vers: «Je suis Himyarite; mes ancêtres n'étaient ni de Rabîa
ni de Modhar,» Mahomet lui dit: «Tant pis pour toi! Cette origine
t'éloigne de Dieu et de son Prophète[26]!» On dit aussi qu'en voyant le
soc d'une charrue dans la demeure d'un Médinois, il dit à ce dernier:
«Jamais un tel objet n'entre dans une maison sans que la honte y entre
en même temps[27].» Mais désespérant de convertir à sa doctrine les
marchands et les nomades de sa propre race, et croyant sa vie menacée
depuis que son oncle et son protecteur, Abou-Tâlib, était mort, force
lui fut d'oublier ses préjugés et d'accepter tout appui, de quelque côté
qu'il lui vînt. Il reçut donc avec joie les ouvertures des Arabes de
Médine, pour lesquels les tracasseries et les persécutions qu'il avait
éprouvées de la part des Mecquois, étaient sa meilleure recommandation
et son plus beau titre.

Le _grand serment d'Acaba_ unit pour toujours la fortune des Médinois à
celle de Mahomet. Brisant un lien que les Arabes respectent plus
qu'aucun autre, le Prophète se sépara de sa tribu, vint s'établir à
Médine avec ses sectateurs de la Mecque qui prirent dès lors le nom de
_Réfugiés_, déchaîna contre ses contribules la verve mordante des poètes
médinois, et proclama la guerre sainte. Animés par un zèle enthousiaste
et méprisant la mort parce qu'ils étaient sûrs d'aller en paradis s'ils
étaient tués par les idolâtres, les Aus et les Khazradj, désormais
confondus sous le nom de _Défenseurs_, firent des prodiges de vaillance.
La lutte entre eux et les païens de la Mecque se prolongea pendant huit
ans. Dans cet intervalle, la terreur que les armes musulmanes
répandaient partout, décida plusieurs tribus à adopter les nouvelles
croyances; mais les conversions spontanées, sincères et durables furent
peu nombreuses. Enfin la conquête de la Mecque vint mettre le sceau à la
puissance de Mahomet. Ce jour-là les Médinois s'étaient promis de faire
payer cher à ces orgueilleux marchands leur insupportable mépris. «C'est
aujourd'hui le jour du carnage, le jour où rien ne sera respecté!» avait
dit le chef des Khazradj. L'espoir des Médinois fut déçu: Mahomet ôta à
ce chef son commandement et prescrivit à ses généraux d'user de la plus
grande modération. Les Mecquois assistèrent en silence à la destruction
des idoles de leur temple, véritable panthéon de l'Arabie qui
renfermait trois cent soixante divinités qu'adoraient autant de tribus,
et, la rage dans le cœur, ils reconnurent dans Mahomet l'Envoyé de
Dieu, en se promettant intérieurement de se venger un jour de ces
rustres, de ces juifs de Médine, qui avaient eu l'insolence de les
vaincre.

Après la prise de la Mecque, les tribus encore idolâtres éprouvèrent
bientôt que la résistance était désormais inutile, et la menace d'une
guerre d'extermination leur fit adopter l'islamisme, que les généraux de
Mahomet leur prêchaient le Coran dans une main et le sabre dans l'autre.
Une conversion assez remarquable fut celle des Thakîf, tribu qui
habitait Tâïf et qui auparavant avait chassé le Prophète à coups de
pierres. Par la bouche de leurs députés ils lui annoncèrent qu'ils
étaient prêts à se faire musulmans, mais à condition qu'ils garderaient
pendant trois ans encore leur idole Lât et qu'ils ne prieraient pas.
«Trois ans d'idolâtrie, c'est trop long; et qu'est-ce qu'une religion
sans prières?» leur dit Mahomet. Alors les députés réduisirent leurs
demandes; on marchanda longtemps; enfin les deux parties contractantes
s'arrêtèrent à des conditions telles que celles-ci: les Thakîf ne
payeraient point de dîme, ne prendraient point de part à la guerre
sainte, ne se prosterneraient point pendant la prière, conserveraient
Lât une année encore, et, ce terme passé, ils ne seraient pas obligés de
briser cette idole de leurs propres mains. Cependant Mahomet conservait
quelques scrupules; il craignait le «qu'en dira-t-on?» «Qu'une telle
considération ne vous arrête pas, lui dirent alors les députés. Si les
Arabes vous demandent pourquoi vous avez conclu un tel traité, vous
n'avez qu'à leur dire: Dieu me l'a ordonné.» Cet argument ayant paru
péremptoire au Prophète, il se mit aussitôt à dicter un acte qui
commençait ainsi: «Au nom de Dieu clément et miséricordieux! Par cet
acte il a été convenu entre Mahomet, l'Envoyé de Dieu, et les Thakîf,
que ceux-ci ne seront obligés ni à payer la dîme,--ni à prendre part à
la guerre sainte»....

Ayant dicté ces paroles, la honte et le remords empêchèrent Mahomet de
poursuivre. «Ni à se prosterner pendant la prière,» dit alors l'un des
députés. Et comme Mahomet persistait à garder le silence: «Ecris cela,
c'est convenu,» reprit le Thakîfite en s'adressant à l'écrivain.
Celui-ci regarda le Prophète, de qui il attendait un ordre. En ce moment
le fougueux Omar, jusque-là témoin muet de cette scène si blessante pour
l'honneur du Prophète, se leva, et tirant son épée:

--Vous avez souillé le cœur du Prophète, s'écria-t-il; que Dieu
remplisse les vôtres de feu!

--Ce n'est pas à vous que nous parlons, reprit le député thakîfite sans
s'émouvoir; nous parlons à Mahomet.

--Eh bien! dit alors le Prophète, je ne veux pas d'un tel traité. Vous
avez à embrasser l'islamisme purement et simplement, et à en observer
tous les préceptes sans exception; sinon, préparez-vous à la guerre.

--Au moins permettez-nous de garder Lât pendant six mois encore, dirent
les Thakîfites désappointés.

--Non.

--Pendant un mois donc.

--Pas même pendant une heure.

Et les députés retournèrent vers leur tribu, accompagnés de soldats
musulmans qui détruisirent Lât au milieu des lamentations et des cris de
désespoir des femmes[28].

Pourtant cette conversion étrange fut la plus durable de toutes. Lorsque
plus tard l'Arabie entière abjura l'islamisme, les Thakîfites y
restèrent fidèles. Que faut-il donc penser des autres conversions?

Pour apostasier on n'attendait que la mort de Mahomet. Plusieurs
provinces ne purent même patienter jusque-là; la nouvelle du déclin de
la santé de Mahomet suffit pour faire éclater la révolte dans le Nadjd,
dans le Yémâma, dans le Yémen. Chacune de ces trois provinces eut son
soi-disant prophète, émule et rival de Mahomet, et sur son lit de mort
ce dernier apprit que, dans le Yémen, le chef de l'insurrection,
Aihala-le-Noir, seigneur qui joignait à d'immenses richesses une
éloquence entraînante, avait chassé les officiers musulmans, et pris
Nadjrân, Sanâ, tout le Yémen enfin.

Ainsi l'immense édifice chancelait déjà lorsque Mahomet rendit le
dernier soupir (632). Sa mort fut le signal d'une insurrection
formidable et presque universelle. Partout les insurgés eurent le
dessus; chaque jour on vit arriver à Médine des officiers musulmans, des
Réfugiés et des Défenseurs, que les rebelles avaient chassés de leurs
districts, et les tribus les plus rapprochées s'apprêtaient à venir
mettre le siège devant Médine.

Digne successeur de Mahomet et plein de confiance dans les destinées de
l'islamisme, le calife Abou-Becr ne faiblit pas un seul instant au
milieu de la gravité du péril. Il n'avait point d'armée. Fidèle à la
volonté de Mahomet, il l'avait envoyée en Syrie, malgré les
représentations des musulmans qui, prévoyant les dangers qui les
menaçaient, l'avaient supplié d'ajourner cette expédition. «Je ne
révoquerai point un ordre qu'a donné le Prophète, avait-il dit. Quand
Médine devrait rester exposée à l'invasion des bêtes féroces, il faut
que ces troupes exécutent la volonté de Mahomet.» S'il eût consenti à
transiger, il aurait pu acheter par quelques concessions la neutralité
ou l'alliance de plusieurs tribus du Nadjd, dont les députés vinrent lui
dire que, s'il voulait les exempter de l'impôt, elles continueraient de
faire les prières musulmanes. Les principaux musulmans étaient d'avis
de ne point rebuter ces députés. Seul Abou-Becr répudia toute idée de
transaction, comme indigne de la sainte cause qu'ils avaient à défendre.
«La loi de l'islamisme, dit-il, est une et indivisible, et n'admet pas
de distinction entre les préceptes.»--«Il a plus de foi à lui seul que
nous tous ensemble,» dit alors Omar. Il disait vrai; le secret de la
force et de la grandeur du premier calife était là. D'après le
témoignage de Mahomet lui-même, tous ses disciples avaient hésité un
instant avant de reconnaître sa mission, à l'exception d'Abou-Becr. Sans
posséder une originalité bien marquée, sans être un grand homme, il
était l'homme de la situation; il possédait ce qui avait donné autrefois
la victoire à Mahomet et ce qui manquait à ses ennemis: une conviction
inébranlable.

Il y eut peu d'ensemble dans l'attaque des insurgés, déjà divisés entre
eux et s'égorgeant les uns les autres. Abou-Becr, qui avait fait armer
tous les hommes en état de combattre, eut le temps d'accabler les tribus
les plus voisines. Puis, quand les tribus fidèles du Hidjâz eurent
fourni leurs contingents en hommes et en chevaux, et que l'armée
principale fut revenue du nord, rapportant de son expédition un butin
considérable, il prit hardiment l'offensive, et partagea son armée en
plusieurs divisions, qui, peu nombreuses au moment du départ, se
grossirent en route par l'adjonction d'une foule d'Arabes que la peur
ou l'espoir du pillage ramena sous les bannières musulmanes. Dans le
Nadjd, Khâlid, aussi sanguinaire qu'intrépide, attaqua les hordes de
Tolaiha, qui auparavant _comptait pour mille hommes dans une armée_,
mais qui, cette fois, oubliant son devoir de guerrier et ne se souvenant
que de son rôle de prophète, attendait, loin du champ de bataille et
enveloppé dans son manteau, des inspirations du ciel. Longtemps il
attendit en vain; mais quand ses troupes commencèrent à lâcher pied, il
reçut l'inspiration. «Faites comme moi, si vous pouvez,» cria-t-il à ses
compagnons, et, sautant sur son cheval, il s'enfuit à toute bride. Ce
jour-là les vainqueurs ne firent point de prisonnier. «Détruisez les
apostats sans pitié, par le fer, par le feu, par tous les genres de
supplices!» voilà les instructions qu'Abou-Becr avait données à Khâlid.

Précédé par le bruit de ses victoires et de ses cruautés, Khâlid marcha
contre Mosailima, le prophète du Yémâma, qui venait de battre deux
armées musulmanes l'une après l'autre. La mêlée fut terrible. D'abord
les insurgés eurent l'avantage; ils pénétrèrent même jusque dans la
tente de Khâlid. Cependant ce général réussit à les rejeter dans la
plaine qui séparait les deux camps. Après plusieurs heures d'une
résistance opiniâtre, les insurgés sont enfoncés de toutes parts. «Au
clos, au clos!» crient-ils, et ils se retirent vers un vaste terrain
ceint d'un mur épais et muni d'une porte solide. Les musulmans les
suivent, altérés de sang. Avec une audace inouïe, deux d'entre eux
enjambent la muraille et se laissent tomber dans l'intérieur du clos
pour en ouvrir la porte. L'un, criblé de blessures, succombe à
l'instant; l'autre, plus heureux, arrache la clef et la jette par-dessus
le mur à ses compagnons. La porte s'ouvre, les musulmans entrent comme
un torrent. Alors une horrible boucherie commence dans cette arène où la
fuite n'était pas possible. Dans ce _Clos de la mort_, les insurgés, au
nombre de dix mille, sont massacrés jusqu'au dernier.

Tandis que le farouche Khâlid noyait ainsi l'insurrection de l'Arabie
centrale dans des torrents de sang, d'autres généraux en faisaient
autant dans les provinces du midi. Dans le Bahrain le camp des Bacrites
fut surpris pendant une orgie: ils furent passés au fil de l'épée.
Quelques-uns, cependant, qui avaient eu le temps de fuir, atteignirent
le rivage de la mer et se réfugièrent dans l'île de Dârain. Bientôt les
musulmans vinrent les y traquer, et les égorgèrent tous. Même carnage
dans l'Omân et dans le Mahra, dans le Yémen et dans le Hadhramaut. Ici
les débris des bandes d'Aihala-le-Noir, après avoir en vain demandé
quartier au général musulman, furent exterminés; là le commandant d'une
forteresse ne put obtenir, en se rendant, rien autre chose qu'une
promesse d'amnistie pour dix personnes; tout le reste de la garnison eut
la tête tranchée; ailleurs une route entière fut longtemps empestée par
les émanations putrides qui s'exhalaient des innombrables cadavres des
insurgés.

Si ces mares de sang ne convainquirent pas les Arabes de la vérité de la
religion prêchée par Mahomet, ils reconnurent du moins dans l'islamisme
une puissance irrésistible et en quelque sorte surnaturelle. Décimés par
le glaive, frappés d'épouvante et de stupeur, ils se résignèrent à être
musulmans, ou du moins à le paraître; et le calife, pour ne pas leur
laisser le temps de revenir de leur effroi, les lança aussitôt sur
l'empire romain et la Perse, c'est-à-dire sur deux Etats faciles à
conquérir parce qu'ils étaient déchirés depuis longtemps par la
discorde, énervés par la servitude, ou gangrenés par tous les
raffinements de la corruption. D'immenses richesses et de vastes
domaines dédommagèrent les Arabes de leur soumission à la loi du
Prophète de la Mecque.

Il ne fut plus question d'apostasie;--l'apostasie, c'était la mort; sur
ce point-là la loi de Mahomet est inexorable;--mais aussi il fut
rarement question de piété sincère, de zèle pour la foi. Par les moyens
les plus horribles et les plus atroces, on avait obtenu des Bédouins
leur conversion apparente; c'était beaucoup, c'était tout ce qu'on avait
le droit d'attendre de la part de ces infortunés qui avaient vu périr
leurs pères, leurs frères et leurs enfants sous le glaive de Khâlid ou
d'autres pieux bourreaux, ses émules. Pendant longtemps les masses,
neutralisant par leur résistance passive les mesures que prenaient les
musulmans fervents pour les instruire, ne connurent pas les préceptes de
la religion et ne se soucièrent nullement de les connaître. Sous le
califat d'Omar Ier, un vieil Arabe était convenu avec un jeune homme
qu'il lui céderait sa femme de deux nuits l'une, et qu'en retour le
jeune homme garderait son troupeau. Ce pacte singulier étant venu aux
oreilles du calife, il fit comparaître ces deux hommes et leur demanda
s'ils ne savaient pas que l'islamisme défendait de partager sa femme
avec un autre. Ils jurèrent qu'ils n'en savaient rien[29]. Un autre
avait épousé deux sœurs. «Ne savais-tu pas, lui demanda le calife,
que la religion ne permet pas de faire ce que tu as fait?--Non, lui
répondit l'autre, je l'ignorais complétement, et j'avoue que je ne vois
rien de répréhensible dans l'acte que vous blâmez.--Le texte de la loi
est formel, cependant. Répudie sur-le-champ l'une des deux sœurs, ou
je te coupe la tête.--Parlez-vous sérieusement?--Très-sérieusement.--Eh
bien, c'est alors une détestable religion que celle qui défend de telles
choses, et jamais je n'en ai retiré aucun avantage!» Le malheureux ne se
doutait pas, tant son ignorance était grande, qu'en parlant de la sorte
il s'exposait à être décapité comme blasphémateur ou comme apostat[30].
Un siècle plus tard, aucune des tribus arabes établies en Egypte ne
savait encore ce que le Prophète avait permis ou défendu; on
s'entretenait avec enthousiasme du bon vieux temps, des guerres et des
héros du paganisme, mais quant à la religion, nul ne s'avisait d'en
parler[31]. Vers la même époque, les Arabes cantonnés dans le nord de
l'Afrique étaient à peu près dans le même cas. Ces bonnes gens buvaient
du vin, sans se douter le moins du monde que Mahomet eût interdit cette
liqueur. Ils furent bien étonnés quand des missionnaires envoyés par le
calife Omar II vinrent le leur apprendre[32]. Il y avait même des
musulmans qui ne connaissaient du Coran que les paroles: «Au nom de Dieu
clément et miséricordieux[33].»

Le zèle pour la foi aurait-il été plus grand, si les moyens employés
pour la conversion eussent été moins exécrables? Cela est possible, mais
nullement certain. En tout temps il a été extrêmement difficile de
vaincre chez les Bédouins leur tiédeur pour la religion. De nos jours
les Wahabites, cette secte rigide et austère qui proscrit le luxe et
les superstitions dont l'islamisme a été souillé par laps de temps;
cette secte qui a pris pour devise: «le Coran, et rien que le Coran,» de
même que Luther avait pris pour la sienne: «la Bible, et rien que la
Bible;»--de nos jours les Wahabites ont aussi essayé, mais en vain,
d'arracher les Bédouins à leur indifférence religieuse. Ils ont rarement
usé de violence, et ils ont trouvé des partisans dévoués parmi les
Arabes sédentaires, mais non pas parmi les Bédouins, qui ont conservé le
caractère arabe dans sa pureté. Quoiqu'ils partageassent les vues
politiques des novateurs, quoique les tribus placées plus immédiatement
sous le contrôle des Wahabites fussent obligées d'observer avec plus de
régularité les devoirs de la religion, et qu'il y eût même des personnes
qui, pour servir leurs intérêts, prenaient une apparence de zèle, voire
de fanatisme,--les Bédouins ne devinrent pas plus religieux au fond; et
aussitôt que la puissance des Wahabites a été anéantie par Mohammed-Alî,
ils se sont hâtés de mettre un terme à des cérémonies qui les ennuyaient
mortellement[34]. «Aujourd'hui, dit un voyageur moderne, il y a peu ou
point de religion dans le Désert; personne ne s'y soucie des lois du
Coran[35].»

Du reste, si les Arabes acceptaient la révolution comme un fait accompli
sur lequel il était impossible de revenir, ils ne pardonnèrent pas à
ceux qui l'avaient faite, et n'acceptèrent pas non plus la hiérarchie
sociale qui en résultait. Leur opposition prit donc un autre caractère:
d'une lutte de principes, elle devint une querelle de personnes.

Jusqu'à un certain point les familles nobles, c'est-à-dire celles qui,
pendant plusieurs générations, avaient été à la tête de leurs tribus, ne
perdirent pas par suite de la révolution. Il est vrai que l'opinion de
Mahomet sur l'existence de la noblesse avait été chancelante. Tantôt il
avait prêché l'égalité complète, tantôt il avait reconnu la noblesse. Il
avait dit: «Plus de fierté païenne; plus d'orgueil fondé sur les
ancêtres! Tous les hommes sont enfants d'Adam, et Adam a été formé de
poussière; le plus estimable aux yeux de Dieu est celui qui le craint
davantage[36].» Il avait dit encore: «Les hommes sont égaux comme les
dents d'un peigne; la force de la constitution fait seule la supériorité
des uns sur les autres[37].» Mais il avait dit aussi: «Ceux qui étaient
nobles sous le paganisme restent nobles sous l'islamisme, pourvu qu'ils
rendent hommage à la véritable sagesse» (c'est-à-dire, pourvu qu'ils se
fassent musulmans)[38]. Ainsi Mahomet eut parfois la velléité d'abolir
la noblesse; mais il ne le put ou ne l'osa pas. La noblesse subsista
donc, conserva ses prérogatives, et resta à la tête des tribus; car
Mahomet, loin de songer à faire des Arabes une véritable nation--ce qui
eût été impossible--avait maintenu l'organisation en tribus; il l'avait
présentée comme émanant de Dieu même[39], et chacune de ces petites
sociétés ne vivait que pour soi, ne s'occupait que de soi, n'avait
d'affaires que celles qui la touchaient. Dans la guerre elles formaient
autant de corps séparés, dont chacun avait son drapeau, que portait le
chef ou un guerrier désigné par lui[40]; dans les villes chaque tribu
avait son propre quartier[41], son propre caravansérai[42], et même son
propre cimetière[43].

A vrai dire le droit de nommer les chefs de tribu appartenait au calife;
mais il faut distinguer ici entre le droit et le fait. D'abord le calife
ne pouvait donner le commandement d'une tribu qu'à une personne qui en
fît partie; car les Arabes n'obéissaient qu'à contre-cœur à un
_étranger_, ou ne lui obéissaient pas du tout. Aussi Mahomet et
Abou-Becr s'étaient-ils presque toujours conformés à cet usage[44]; ils
investissaient de leur autorité les hommes dont l'influence personnelle
était déjà reconnue, et sous Omar, on voit les Arabes exiger comme un
droit de n'avoir pour chefs que des contribules[45]. Mais d'ordinaire
les tribus élisaient elles-mêmes leurs chefs[46], et le calife se
bornait à confirmer leur choix[47]; coutume qui, dans le siècle où nous
sommes, a été observée aussi par le prince Wahabite[48].

L'ancienne noblesse avait donc conservé sa position; mais au-dessus
d'elle s'en était élevée une autre. Mahomet et ses deux successeurs
immédiats avaient confié les postes les plus importants, tels que le
commandement des armées et le gouvernement des provinces, aux anciens
musulmans, aux Emigrés et aux Défenseurs[49]. Il le fallait bien:
c'étaient à peu près les seuls musulmans vraiment sincères, les seuls
auxquels le gouvernement, à la fois temporel et spirituel, pût se fier.
Quelle confiance pouvait-il placer dans les chefs de tribu, toujours peu
orthodoxes et parfois athées, comme cet Oyaina, le chef des Fazâra, qui
disait: «Si Dieu existait, je jurerais par son nom que jamais je n'ai
cru en lui[50]?» La préférence accordée aux Emigrés et aux Défenseurs
était donc naturelle et légitime; mais elle n'en était pas moins
blessante pour la fierté des chefs de tribu, qui se voyaient préférer
des citadins, des agriculteurs, des hommes de rien. Leurs contribules,
qui identifiaient toujours l'honneur de leurs chefs avec leur propre
honneur, s'en indignaient également; ils attendaient avec impatience une
occasion favorable pour appuyer, les armes à la main, les prétentions de
leurs chefs, et pour en finir avec ces dévots qui avaient massacré leurs
parents.

Les mêmes sentiments d'envie et de haine implacable animaient
l'aristocratie mecquoise, dont les Omaiyades étaient les chefs. Fière et
orgueilleuse, elle voyait avec un dépit mal dissimulé que les vieux
musulmans formaient seuls le conseil du calife[51]. Abou-Becr, il est
vrai, avait voulu lui faire prendre part aux délibérations; mais Omar
s'était énergiquement opposé à ce dessein, et son avis avait
prévalu[52]. Nous allons voir que cette aristocratie tâcha d'abord de
s'emparer de l'autorité sans recourir à la violence; mais on pouvait
prédire que si elle échouait dans cette tentative, elle trouverait
facilement des alliés contre les Emigrés et les Médinois dans les chefs
des tribus bédouines.



III.


Dans ses derniers moments, le calife Omar, frappé à mort par le poignard
d'un artisan chrétien de Coufa, avait nommé candidats à l'empire les six
compagnons les plus anciens de Mahomet, parmi lesquels on distinguait
Alî, Othmân, Zobair et Talha. Quand Omar eut rendu le dernier soupir,
cette espèce de conclave se prolongea pendant deux jours sans produire
aucun résultat, chacun de ses membres ne songeant qu'à faire valoir ses
propres titres et à dénigrer ceux de ses concurrents. Le troisième jour
on convint que l'un des électeurs, qui avait renoncé à ses prétentions,
nommerait le calife. Au grand désappointement d'Alî, de Zobair et de
Talha, il nomma l'Omaiyade Othmân (644).

La personnalité d'Othmân ne justifiait pas ce choix. Il est vrai que,
riche et généreux, il avait assisté Mahomet et sa secte par des
sacrifices pécuniaires; mais si l'on ajoute à cela qu'il priait et
jeûnait souvent et qu'il était la bonhomie et la modestie mêmes, l'on a
énuméré à peu près tous ses mérites. Son esprit, qui n'avait jamais été
d'une bien grande portée, s'était encore affaibli par l'âge--il comptait
soixante-dix ans--, et sa timidité était telle que, lorsqu'il monta en
chaire pour la première fois, le courage pour commencer son sermon lui
manqua. «Commencer, c'est bien difficile,» murmura-t-il en soupirant, et
il descendit de chaire.

Malheureusement pour lui, ce vieillard débonnaire avait un grand faible
pour sa famille; et sa famille, c'était l'aristocratie mecquoise qui,
pendant vingt ans, avait insulté, persécuté et combattu Mahomet. Elle le
domina bientôt complétement. Son oncle Hacam, et surtout Merwân, le fils
de ce dernier, gouvernaient de fait, ne laissant à Othmân que le titre
de calife et la responsabilité de mesures compromettantes, qu'il
ignorait la plupart du temps. L'orthodoxie de ces deux hommes, celle du
père surtout, était fort suspecte. Hacam ne s'était converti que le jour
où la Mecque fut prise; plus tard, ayant trahi des secrets que Mahomet
lui avait confiés, celui-ci l'avait maudit et exilé. Abou-Becr et Omar
avaient maintenu cet arrêt. Othmân au contraire, après avoir rappelé le
réprouvé de son exil, lui donna cent mille pièces d'argent et une terre
qui n'était pas de son domaine, mais de celui de l'Etat; en outre, il
nomma Merwân son secrétaire et son vizir, lui fit épouser une de ses
filles, et l'enrichit au moyen du butin fait en Afrique. Ardents à
profiter de l'occasion, d'autres Omaiyades, jeunes hommes aussi
intelligents qu'ambitieux, mais fils des ennemis les plus acharnés de
Mahomet, s'emparèrent des postes les plus lucratifs, à la grande
satisfaction des masses, trop heureuses d'échanger de vieux dévots
sévères, rigides, maussades et tristes, contre des gentilshommes gais et
spirituels, mais au grand déplaisir des musulmans sincèrement attachés à
la religion, qui éprouvaient pour les nouveaux gouverneurs des provinces
une aversion invincible. Qui d'entre eux ne se rappelait pas avec
horreur qu'Abou-Sofyân, le père de ce Moâwia qu'Othmân avait promu au
gouvernement de toute la Syrie, avait commandé l'armée qui avait battu
Mahomet à Ohod, et celle qui l'avait assiégé dans Médine? Chef principal
des Mecquois, il ne s'était soumis qu'au moment où il voyait sa cause
perdue, où dix mille musulmans allaient l'écraser, lui et les siens; et
même alors il avait répondu à Mahomet, qui le sommait de le reconnaître
pour l'Envoyé de Dieu: «Pardonne à ma sincérité; sur ce point je
conserve encore quelque doute.--Rends témoignage au Prophète, ou ta tête
va tomber,» lui dit-on alors, et ce ne fut que sur cette menace
qu'Abou-Sofyân se fit musulman. Un instant après, tant il avait courte
mémoire, il avait oublié qu'il l'était.... Et qui ne se souvenait pas de
Hind, la mère de Moâwia, cette femme atroce qui s'était fait, avec les
oreilles et les nez des musulmans tués dans la bataille d'Ohod, un
collier et des bracelets; qui avait ouvert le ventre de Hamza, l'oncle
du Prophète, et en avait arraché le foie qu'elle avait déchiré avec ses
dents? Le fils d'un tel père et d'une telle mère, _le fils de la
mangeuse de foie_, comme on l'appelait, pouvait-il être un musulman
sincère? Ses ennemis niaient hautement qu'il le fût.

Quant au gouverneur de l'Egypte[53], frère de lait d'Othmân, c'était pis
encore. Sa bravoure n'était guère contestable, puisqu'il battit le
gouverneur grec de la Numidie et qu'il remporta une éclatante victoire
sur la flotte grecque, fort supérieure en nombre à la sienne; mais il
avait été secrétaire de Mahomet, et quand le Prophète lui dictait ses
révélations, il en changeait les mots et en dénaturait le sens. Ce
sacrilége ayant été découvert, il avait pris la fuite et était retourné
à l'idolâtrie. Le jour de la prise de la Mecque, Mahomet avait ordonné
aux siens de le tuer, dût-on le trouver abrité derrière les voiles qui
couvraient le temple. L'apostat se mit sous la protection d'Othmân, qui
le conduisit au Prophète et sollicita son pardon. Mahomet garda un long
silence.... «Je lui pardonne,» dit-il enfin; mais quand Othmân se fut
retiré avec son protégé, Mahomet, lançant à son entourage un regard
plein de colère: «Pourquoi me comprendre si mal? dit-il; je gardais le
silence pour que l'un de vous se levât et tuât cet homme!».... Il était
maintenant gouverneur d'une des plus belles provinces de l'empire.

Walîd, frère utérin du vieux calife, était gouverneur de Coufa. Il
dompta la révolte de l'Adzerbaidjân, quand cette province tâcha de
recouvrer son indépendance; ses troupes, réunies à celles de Moâwia,
prirent Chypre et plusieurs villes de l'Asie mineure; toute la province
louait la sagesse de son gouvernement[54]; mais son père Ocba avait
craché au visage [de] Mahomet; une autre fois il avait failli
l'étrangler; ensuite, fait prisonnier par Mahomet et condamné par lui à
la mort, il s'était écrié: «Qui recueillera mes enfants après moi?» et
le Prophète lui avait répondu: «Le feu de l'enfer!» Et le fils,
_l'enfant de l'enfer_ comme on l'appelait, semblait avoir pris à tâche
de justifier cette prédiction. Une fois, après un souper qui, égayé par
le vin et la présence de belles chanteuses, s'était prolongé jusqu'au
lever de l'aube, il entendit le muëzzin annoncer, du haut du minaret,
l'heure de la prière du matin. Le cerveau encore troublé par les fumées
du vin, et sans autre vêtement que sa tunique, il alla à la mosquée, et
y récita, mieux que l'on n'avait le droit de s'y attendre, la prière
d'usage qui, du reste, ne dure que trois ou quatre minutes; mais quand
il l'eut terminée, il demanda à l'assemblée, probablement pour montrer
qu'il n'avait pas bu trop: «Est-ce que j'y en ajouterai une autre?--Par
Dieu! s'écria alors un pieux musulman qui se tenait derrière lui sur la
première ligne, je n'attendais rien d'autre d'un homme tel que toi; mais
je n'avais pas pensé que l'on nous enverrait de Médine un tel
gouverneur!» Et aussitôt il se mit à arracher le pavé de la mosquée. Son
exemple fut suivi par ceux des assistants qui partageaient son zèle, et
Walîd, pour ne pas être lapidé, retourna précipitamment dans son palais.
Il y entra d'un pas chancelant, récitant ce vers d'un poète païen: «Vous
pouvez être sûr de me trouver là où il y a du vin et des chanteuses.
C'est que je ne suis pas un dur caillou, insensible aux bonnes choses.»
Le grand poète Hotaia semble avoir trouvé l'aventure assez plaisante.
«Le jour du dernier jugement, dit-il dans ses vers, Hotaia pourra
certifier que Walîd ne mérite nullement le blâme dont on l'accable.
Qu'a-t-il fait, au bout du compte? La prière terminée, il s'est écrié:
«En voulez-vous davantage?» C'est qu'il était un peu gris et qu'il ne
savait pas trop ce qu'il disait. Il est bien heureux que l'on t'ait
arrêté, Walîd! Sans cela tu aurais prié jusqu'à la fin du monde!» Il est
vrai que Hotaia, tout poète du premier mérite qu'il était, n'était après
tout qu'un impie qui embrassa et abjura tour à tour la foi
mahométane[55]. Aussi y eut-il à Coufa un petit nombre de personnes
qui, payées peut-être par les saints hommes de Médine, ne pensèrent pas
comme lui. Deux d'entre elles se rendirent à la capitale pour y accuser
Walîd. Othmân refusa d'abord de recevoir leur déposition; mais Alî
intervint, et Walîd fut destitué de son gouvernement, au grand regret
des Arabes de Coufa[56].

Le choix des gouverneurs n'était pas le seul reproche que le parti pieux
adressât au vieux calife. Il lui reprochait en outre d'avoir maltraité
plusieurs compagnons du Prophète, d'avoir renouvelé un usage païen que
Mahomet avait aboli, de songer à établir sa résidence à la Mecque, et ce
qu'on lui pardonnait moins encore, c'était la nouvelle rédaction du
Coran, faite sur son ordre, non par les hommes les plus instruits (même
celui que Mahomet avait désigné comme étant le meilleur _lecteur_ du
Coran y resta étranger), mais par ceux qui lui étaient le plus dévoués;
et pourtant cette rédaction prétendait être la seule bonne, le calife
ayant ordonné de brûler toutes les autres.

Bien résolus à ne pas tolérer plus longtemps un tel état de choses, les
anciens compétiteurs d'Othmân, Alî, Zobair et Talha, qui, grâce à
l'argent destiné aux pauvres et qu'ils s'étaient approprié, étaient si
riches qu'ils ne comptaient que par millions[57], semaient l'or à
pleines mains, afin d'exciter partout des révoltes. Pourtant ils n'y
réussirent qu'à demi; çà et là il y eut bien quelques soulèvements
partiels, mais les masses restèrent fidèles au calife. Enfin, comptant
sur les dispositions des Médinois, les conspirateurs firent venir dans
la capitale quelques centaines de ces Bédouins à la stature colossale et
au visage basané, qui, moyennant finances, étaient toujours prêts à
assassiner qui que ce fût[58]. Ces soi-disant vengeurs de la religion
outragée, après avoir maltraité le calife dans le temple, vinrent
l'assiéger dans son palais, lequel n'était défendu que par cinq cents
hommes, la plupart esclaves, commandés par Merwân. On espérait qu'Othmân
renoncerait volontairement au trône; cette attente fut trompée: croyant
que l'on n'oserait pas attenter à sa vie, ou comptant sur le secours de
Moâwia, le calife montra une grande fermeté. Il fallut donc bien
recourir aux moyens extrêmes. Après un siége de plusieurs semaines, les
brigands pénétrèrent dans le palais par une maison contiguë,
massacrèrent le vieillard octogénaire qui, à cette heure, lisait
pieusement le Coran, et, pour couronnement de l'œuvre, ils se mirent
à piller le trésor public. Merwân et les autres Omaiyades eurent le
temps de s'enfuir (656).

Les Médinois, les Défenseurs (car ce titre passa des compagnons de
Mahomet à leurs descendants), avaient laissé faire, et la maison par
laquelle les meurtriers avaient pénétré dans le palais, appartenait aux
Beni-Hazm, famille des Défenseurs qui, plus tard, se signala par sa
haine contre les Omaiyades. Cette neutralité intempestive, qui ne
ressemblait que trop à de la complicité, leur fut durement reprochée par
leur poète Hassân ibn-Thâbit, qui avait été partisan dévoué d'Othmân et
qui craignait avec raison que les Omaiyades ne vengeassent sur ses
contribules le meurtre de leur parent. «Quand le vénérable vieillard,
dit-il, vit la mort se dresser devant lui, les Défenseurs n'ont rien
fait pour le sauver! Hélas! bientôt le cri va retentir dans vos
demeures: Dieu est grand! Vengeance, vengeance à Othmân[59]!»

Alî, élevé au califat par les Défenseurs, destitua tous les gouverneurs
d'Othmân et les remplaça par des musulmans de vieille roche, par des
Défenseurs surtout. Les orthodoxes triomphaient; ils allaient ressaisir
le pouvoir, écraser les nobles des tribus et les Omaiyades, ces
convertis de la veille qui entendaient être les pontifes et les docteurs
du lendemain.

Leur joie dura peu. La division éclata dans le cénacle même. En
soudoyant les meurtriers d'Othmân, chacun des triumvirs avait compté sur
le califat. Frustrés dans leurs espérances, Talha et Zobair, après avoir
été contraints, le sabre sur la gorge, à prêter serment à leur heureux
compétiteur, quittèrent Médine pour joindre l'ambitieuse et perfide
Aïcha, la veuve du Prophète, qui auparavant avait conspiré contre
Othmân, mais qui excitait maintenant le peuple à le venger et à se
révolter contre Alî, qu'elle haïssait de toute la force de l'orgueil
blessé, parce qu'une fois, du vivant de son époux, il avait osé douter
de sa vertu.

Quelle serait l'issue de la lutte qui allait s'engager? C'est ce
qu'aucune prévoyance ne pouvait déterminer. Les confédérés n'avaient
encore qu'un fort petit nombre de soldats; Alî ne comptait sous sa
bannière que les meurtriers d'Othmân et les Défenseurs. C'était à la
nation de se prononcer pour l'un ou pour l'autre parti.

Elle resta neutre. A la nouvelle du meurtre du bon vieillard, un cri
d'indignation avait retenti dans toutes les provinces du vaste empire;
et si la complicité de Zobair et de Talha eût été moins connue, ils
auraient pu compter peut-être sur la sympathie des masses, maintenant
qu'ils prétendaient punir Alî. Mais leur participation au crime qui
avait été commis n'était un mystère pour personne. «Faut-il donc,
répondirent les Arabes à Talha dans la mosquée de Baçra, faut-il donc te
montrer la lettre dans laquelle tu nous excitais à nous insurger contre
Othmân?»--«Et toi, dit-on à Zobair, n'as-tu pas appelé les habitants de
Coufa à la révolte?» Il n'y eut donc à peu près personne qui voulût se
battre pour l'un ou pour l'autre de ces hypocrites, que l'on confondait
dans un commun mépris. En attendant, on cherchait à conserver, autant
que possible, l'état de choses établi par Othmân, et les gouverneurs
nommés par lui. Quand l'officier auquel Alî avait donné le gouvernement
de Coufa, voulut se rendre à son poste, les Arabes de cette ville
vinrent à sa rencontre et lui déclarèrent nettement qu'ils exigeaient la
punition des meurtriers d'Othmân, qu'ils comptaient garder le gouverneur
qu'ils avaient, et que, quant à lui, ils lui fendraient la tête s'il ne
se retirait à l'instant même. Le Défenseur qui devait commander en Syrie
fut arrêté par des cavaliers sur la frontière. «Pourquoi viens-tu ici?
lui demanda le commandant.--Pour être ton émir.--Si c'est un autre
qu'Othmân qui t'envoie, tu feras mieux de rebrousser chemin.--Mais on
ignore donc ici ce qui s'est passé à Médine.--On le sait parfaitement,
et c'est pour cela que l'on te conseille de retourner d'où tu es venu.»
Le Défenseur fut assez prudent pour profiter de l'avis.

Enfin Alî trouva des amis de rencontre et des serviteurs d'occasion
dans les Arabes de Coufa, qu'il gagna, non sans peine, à sa cause, en
leur promettant d'établir sa résidence dans leur ville et de l'élever
ainsi au rang de capitale de l'empire. Avec leur secours il gagna la
_bataille du chameau_ qui le délivra de ses compétiteurs; Talha fut
blessé à mort, Zobair périt assassiné pendant sa fuite, Aïcha sollicita
et obtint son pardon. C'est surtout aux Défenseurs, qui formaient la
majeure partie de la cavalerie, que revient l'honneur de cette
victoire[60].

Dès lors Alî était maître de l'Arabie, de l'Irâc et de l'Egypte, ce qui
veut dire que son autorité n'était pas trop ouvertement contestée dans
ces provinces; mais si on le servait, c'était avec une froideur extrême
et une aversion évidente. Les Arabes de l'Irâc, dont le concours lui
importait le plus, savaient toujours trouver des prétextes pour ne pas
marcher quand il leur en donnait l'ordre: l'hiver, il faisait trop
froid, l'été, il faisait trop chaud[61].

La Syrie seule refusait toujours de le reconnaître. Moâwia, l'eût-il
voulu, n'aurait pas pu le faire sans flétrir son honneur. Même
aujourd'hui le fellâh égyptien, tout dégénéré et opprimé qu'il est,
venge le meurtre de son parent, bien qu'il sache qu'il payera sa
vengeance de sa tête[62]. Moâwia pouvait-il donc laisser impuni
l'assassinat de celui dont le grand-père avait été le frère du sien?
Pouvait-il se soumettre à l'homme qui comptait les meurtriers parmi ses
généraux? Et pourtant il n'était pas poussé par la voix du sang: il
était poussé par une ardente ambition. S'il l'avait voulu, il aurait
probablement pu sauver Othmân en marchant avec une armée à son secours.
Mais à quoi cela lui eût-il servi? Othmân sauvé, il restait ce qu'il
était, gouverneur de la Syrie. Il l'a avoué lui-même: depuis que le
Prophète lui avait dit: «Si vous obtenez le gouvernement, conduisez-vous
bien,» il n'avait eu d'autre but, d'autre souci, d'autre pensée, que
d'obtenir le califat[63]. A présent les circonstances le favorisaient
admirablement; après avoir tout espéré, il pouvait enfin tout oser. Son
dessein allait s'accomplir! Plus de contrainte! plus de scrupule! Il
avait une juste cause en main, et il pouvait compter sur ses Arabes de
Syrie; ils étaient à lui corps et âme. Poli, aimable, généreux,
connaissant le cœur humain, doux ou sévère selon les circonstances,
il avait su se concilier leur respect et leur amour par ses qualités
personnelles. Il y avait d'ailleurs entre eux et lui communauté de
vues, de sentiments et d'intérêts. Pour les Syriens l'islamisme était
resté une lettre morte, une formule vague et confuse dont ils ne
tâchaient nullement d'approfondir le sens; ils répugnaient aux devoirs
et aux rites qu'impose cette religion; ils avaient une haine invétérée
contre les nouveaux nobles qui, pour les commander, n'avaient d'autre
titre que d'avoir été les compagnons de Mahomet; ils regrettaient la
prépondérance des chefs de tribu. Si on les eût laissés faire, ils
auraient marché droit sur les deux villes saintes pour les piller, les
incendier, et y massacrer les habitants. Le fils d'Abou-Sofyân et de
Hind partageait leurs vœux, leurs appréhensions, leurs ressentiments,
leurs espérances. Voilà la véritable cause de la sympathie qui régnait
entre le prince et ses sujets, sympathie qui se montra d'une manière
touchante alors que Moâwia, après un règne long et glorieux, eut exhalé
le dernier soupir et qu'il fallut lui rendre les derniers honneurs.
L'émir à qui Moâwia avait confié le gouvernement jusqu'à ce que Yézîd,
l'héritier du trône, fût arrivé à Damas, avait ordonné que le cercueil
serait porté par les parents de l'illustre défunt; mais le jour des
funérailles, quand le cortége commença à défiler, les Syriens dirent à
l'émir: «Tant que le calife vivait, nous avons pris part à toutes ses
entreprises, et ses joies comme ses peines ont été les nôtres. Permettez
donc que maintenant aussi nous réclamions notre part.» Et quand l'émir
leur eut accordé leur demande, chacun voulut toucher, ne fût-ce que du
bout du doigt, le brancard sur lequel reposaient les dépouilles
mortelles de son prince bien-aimé, si bien que le drap mortuaire se
déchira dans la presse[64].

Dès le début, Alî avait pu se convaincre que les Syriens identifiaient
la cause de Moâwia avec leur propre cause. «Chaque jour, lui disait-on,
cent mille hommes viennent pleurer dans la mosquée sous la tunique
ensanglantée d'Othmân, et ils ont juré tous de le venger sur toi.» Six
mois s'étaient écoulés depuis le meurtre, lorsque Alî, vainqueur dans la
bataille du chameau, somma Moâwia pour la dernière fois de se soumettre.
Alors, montrant la tunique tachée de sang aux Arabes rassemblés dans la
mosquée, Moâwia leur demanda leur avis. Tant qu'il parla, on l'écouta
dans un silence respectueux et solennel; puis, quand il eut fini, l'un
des nobles, prenant la parole au nom de tous: «Prince, dit-il avec cette
déférence qui vient du cœur, c'est à vous de conseiller et de
commander, à nous, d'obéir et d'agir.» Et bientôt l'on proclama partout
cette ordonnance: «Que chaque individu en état de porter les armes aille
se ranger sans délai sous les drapeaux; celui qui, dans trois jours, ne
se trouvera pas à son poste, sera puni de mort.» Au jour fixé pas un ne
manqua à l'appel. L'enthousiasme fut général, il fut sincère: on allait
combattre pour une cause vraiment nationale. La Syrie seule fournit plus
de soldats à Moâwia que toutes les autres provinces ensemble n'en
donnèrent à Alî. Celui-ci comparait avec douleur le zèle et le dévoûment
des Syriens à la tiède indifférence de ses Arabes de l'Irâc.
«J'échangerais volontiers dix d'entre vous contre un des soldats de
Moâwia, leur dit-il[65]. Par Dieu! il l'emportera, le fils de la
mangeuse de foie[66]!»

Le différend paraissait devoir se vider par l'épée dans les plaines de
Ciffîn, sur la rive occidentale de l'Euphrate. Cependant, quand les deux
armées ennemies se trouvèrent en présence, plusieurs semaines se
passèrent encore en négociations qui n'aboutirent à rien, et en
escarmouches qui, bien que sanglantes, ne produisirent non plus aucun
résultat. Des deux côtés l'on évitait encore une bataille générale et
décisive. Enfin, quand chaque tentative d'accommodement eut échoué, la
bataille eut lieu. Les vieux compagnons de Mahomet combattirent à cette
occasion avec la même rage fanatique qu'au temps où ils forçaient les
Bédouins à choisir entre la foi mahométane ou la mort. C'est qu'à leurs
yeux les Arabes de Syrie étaient réellement des païens. «Je le jure!
disait Ammâr, vieillard nonagénaire alors; rien ne saurait être plus
méritoire devant Dieu que de combattre ces impies. Si leurs lances me
tuent, je meurs en martyr pour la vraie foi. Suivez-moi, compagnons du
Prophète! Les portes du ciel s'ouvrent pour nous, les houris nous
attendent[67]!» Et se jetant au plus fort de la mêlée, il combattit
comme un lion jusqu'à ce qu'il expirât percé de coups. De leur côté les
Arabes de l'Irâc, voyant qu'il y allait de leur honneur, combattirent
mieux qu'on ne l'aurait cru, et la cavalerie d'Alî exécuta une charge si
vigoureuse que les Syriens lâchèrent pied. Croyant la bataille perdue,
Moâwia posait déjà le pied sur l'étrier pour prendre la fuite, quand
Amr, fils d'Acî, vint à lui.

--Eh bien! lui dit le prince, toi qui te vantes de savoir toujours te
tirer d'un mauvais pas, as-tu trouvé quelque remède au malheur qui nous
menace? Souviens-toi que je t'ai promis le gouvernement de l'Egypte pour
le cas où je l'emporterais, et dis-moi ce qu'il faut faire[68].

--Il faut, lui répondit Amr qui entretenait des intelligences dans
l'armée d'Alî, il faut ordonner aux soldats qui possèdent un exemplaire
du Coran, de l'attacher au bout de leurs lances; vous annoncerez en même
temps que vous en appelez à la décision de ce livre. Le conseil est
bon, je puis vous en répondre.

Dans la supposition d'une défaite éventuelle, Amr avait concerté
d'avance ce coup de théâtre avec plusieurs chefs de l'armée ennemie[69],
parmi lesquels Achath, l'homme le plus perfide de cette époque, était le
principal. Il n'avait guère de raison pour être fort attaché à
l'islamisme et à ses fondateurs, cet Achath, qui, alors qu'il était
encore païen et chef de la tribu de Kinda, prenait fièrement le titre de
roi: quand il avait abjuré l'islamisme sous Abou-Becr, il avait vu les
musulmans trancher la tête à toute la garnison de sa forteresse de
Nodjair.

Moâwia suivit le conseil qu'Amr lui avait donné, et ordonna d'attacher
les Corans aux lances. Le saint livre était rare dans cette armée forte
de quatre-vingt mille hommes: on en trouva à peine cinq cents
exemplaires[70]; mais c'en était assez aux yeux d'Achath et de ses amis,
qui, se pressant autour du calife, s'écrièrent:

--Nous acceptons la décision du livre de Dieu; nous voulons une
suspension d'armes!

--C'est une ruse, un piége infâme, dit Alî en frémissant d'indignation;
ils savent à peine ce que c'est que le Coran, ces Syriens, ils en
violent sans cesse les commandements.

--Mais puisque nous combattons pour le livre de Dieu, force nous est de
ne pas le récuser.

--Nous combattons pour contraindre ces hommes à se soumettre aux lois de
Dieu; car ils se sont révoltés contre le Tout-Puissant, et ils ont
rejeté bien loin son saint livre. Croyez-vous donc que ce Moâwia, et cet
Amr, et ce _fils de l'enfer_, et tous ces autres, croyez-vous qu'ils se
soucient de la religion ou du Coran? Je les connais mieux que vous; je
les ai connus dans leur enfance, je les ai connus quand ils furent
devenus hommes, et hommes ou enfants, c'étaient toujours les mêmes
scélérats[71].

--N'importe, ils en appellent au livre de Dieu, et vous en appelez au
glaive.

--Hélas! je ne vois que trop bien que vous voulez m'abandonner. Allez
donc, allez joindre les restes de la coalition formée autrefois pour
combattre notre Prophète! Allez vous réunir à ces hommes qui disent:
«Dieu et son Prophète, imposture et mensonge que tout cela!»

--Envoyez immédiatement à Achtar--c'était le général de la
cavalerie--l'ordre de battre en retraite; sinon, le sort d'Othmân vous
attend[72].

Sachant qu'ils ne reculeraient pas, au besoin, devant l'exécution de
cette menace, Alî céda. Il expédia l'ordre de la retraite au général
victorieux qui poursuivait l'ennemi l'épée dans les reins. Achtar refusa
d'obéir. Alors il s'éleva un nouveau tumulte. Alî réitéra son ordre.
«Mais le calife ne sait-il donc pas, s'écria le brave Achtar, que la
victoire est à nous? Me faut-il donc retourner en arrière au moment même
où l'ennemi va éprouver une déroute complète?»--«Et à quoi te
servirait-elle, ta victoire, lui répondit un Arabe de l'Irâc, l'un des
messagers, si Alî était tué dans l'intervalle?»

Malgré qu'il en eût, le général fit sonner la retraite.

Ce jour-là le ci-devant roi des Kinda put goûter les douceurs de la
vengeance: ce fut lui qui commença la ruine de ces pieux musulmans qui
l'avaient dépouillé de sa royauté et avaient massacré ses contribules à
Nodjair. Alî l'envoya à Moâwia pour demander à celui-ci de quelle
manière il entendait que le débat fût décidé par le Coran. «Alî et moi,
répondit Moâwia, nous nommerons chacun un arbitre. Ces deux arbitres
décideront, d'après le Coran, lequel de nous deux a le plus de droits au
califat. Quant à moi, je choisis Amr, fils d'Acî.»

Quand Achath eut apporté cette réponse à Alî, ce dernier voulut nommer
son cousin Abdallâh, fils d'Abbâs. On ne le lui permit pas: ce proche
parent, disait-on, serait trop partial. Puis, quand Alî proposa son
brave général Achtar: «Qui donc a mis le monde en feu si ce n'est
Achtar?» s'écria-t-on. «Nous ne voulons, dit le perfide Achath, nous ne
voulons d'autre arbitre qu'Abou-Mousâ.--Mais cet homme me garde rancune
parce que je lui ai ôté le gouvernement de Coufa, s'écria Alî; il m'a
trahi, il a empêché les Arabes de l'Irâc de me suivre à la guerre;
comment donc pourrais-je lui confier mes intérêts?--Nous ne voulons que
celui-là,» répondit-on, et les menaces les plus horribles
recommencèrent. Enfin Alî, de guerre lasse, donna son assentiment.

Aussitôt douze mille de ses soldats abandonnèrent sa cause, après
l'avoir sommé en vain de déclarer nul le traité qu'il venait de
conclure, et qu'ils regardaient comme sacrilége puisque la décision du
différend n'appartenait pas aux hommes, mais à Dieu seul. Il y avait des
traîtres parmi eux, s'il est vrai, comme on l'affirme, qu'Achath était
de leur nombre; mais pour la plupart c'étaient de pieux _lecteurs du
Coran_, des hommes de bonne foi, fort attachés à la religion, fort
orthodoxes, mais comprenant l'orthodoxie d'une autre manière qu'Alî et
la noblesse médinoise. Indignés depuis longtemps de la dépravation et de
l'hypocrisie des compagnons de Mahomet, qui se servaient de la religion
comme d'un moyen pour réaliser leurs projets d'ambition mondaine, ces
_non-conformistes_[73] avaient résolu de se séparer de l'Eglise
officielle à la première occasion. Républicains et démocrates, en
religion comme en politique, et moralistes austères, puisqu'ils
assimilaient un péché grave à l'incrédulité, ils présentent plusieurs
points de rapprochement avec les Indépendants anglais du XVII^e siècle,
le parti de Cromwell[74].

L'arbitre nommé par Alî fut trompé par son collègue, selon les uns, ou
trompa son maître, selon les autres. Quoi qu'il en soit, la guerre
recommença. Alî éprouva disgrâce sur disgrâce et revers sur revers. Son
heureux rival lui enleva d'abord l'Egypte, ensuite l'Arabie. Maître de
Médine, le général syrien dit du haut de la chaire: «Ausites et
Khazradjites! Où est-il maintenant, le vénérable vieillard qui autrefois
occupait cette place?... Par Dieu! si je ne craignais la colère de
Moâwia, mon maître, je n'épargnerais aucun de vous!... Prêtez serment à
Moâwia sans y mettre de la mauvaise volonté, et l'on vous fera grâce.»
La plupart des Défenseurs étaient alors dans l'armée d'Alî; les autres
se laissèrent extorquer le serment[75].

Bientôt après, Alî périt victime de la vengeance d'une jeune fille
non-conformiste, dont il avait fait décapiter le père et le frère, et
qui, demandée en mariage par son cousin, avait exigé la tête du calife
comme le prix de sa main (661).

Hasan, son fils, fut l'héritier de ses prétentions au califat. Il était
peu fait pour être le chef d'un parti: indolent et sensuel, il préférait
une vie douce, tranquille, opulente, à la gloire, à la puissance, aux
soucis du trône. Le véritable chef du parti était dorénavant le
Défenseur Cais, fils de Sad, homme d'une stature colossale, de formes
athlétiques, type magnifique de la force matérielle et qui s'était
distingué dans vingt batailles par sa valeur brillante. Sa piété était
exemplaire: dans l'occasion il remplissait ses devoirs religieux au
péril de sa vie. Un jour qu'il s'était incliné en faisant sa prière, il
aperçut un grand serpent à l'endroit où il allait poser la tête. Trop
scrupuleux pour interrompre sa prière, il la continua et posa
tranquillement la tête à côté du reptile. Le serpent se tortilla autour
de son cou, mais sans lui faire du mal. Quand il eut fini de prier, il
saisit le serpent et le lança loin de lui[76]. Ce dévot musulman
haïssait Moâwia, non-seulement parce qu'il le regardait comme l'ennemi
de ses contribules en général et de sa famille en particulier, mais
encore parce qu'il le tenait pour incrédule; jamais Cais n'a voulu
admettre que Moâwia fût musulman. Ces deux hommes se détestaient si bien
que, dans le temps où Cais était encore gouverneur de l'Egypte pour
Alî, ils entrèrent en correspondance, uniquement pour se procurer le
plaisir de se dire des injures. L'un mettait à la tête de sa lettre:
«Juif, fils d'un juif,» et l'autre lui répondait: «Païen, fils d'un
païen! Tu as adopté l'islamisme malgré toi, par contrainte, mais tu l'as
rejeté de ton plein gré. Ta foi, si tu en as une, est de fraîche date,
mais ton hypocrisie est vieille[77].»

Dès le début Hasan dissimula mal ses intentions pacifiques. «Etendez la
main, lui dit Cais; je vous prêterai serment quand vous aurez juré
auparavant de vous conformer au livre de Dieu comme aux lois données par
le Prophète, et de combattre nos ennemis.--Je jure, répondit Hasan, de
me conformer à ce qui est éternel, au livre de Dieu et aux lois du
Prophète; mais vous vous engagerez de votre part à m'obéir; vous
combattrez ceux que je combattrai moi-même, et vous ferez la paix quand
moi je la ferai.» On lui prêta serment, mais ses paroles avaient produit
un fort mauvais effet. «Ce n'est pas là l'homme qu'il nous faut, se
disait-on; il ne veut pas la guerre.» Pour les Défenseurs tout était
perdu si Moâwia l'emportait. Leurs craintes ne tardèrent pas à se
réaliser. Pendant plusieurs mois Hasan, quoiqu'il pût disposer d'une
armée assez considérable, resta inactif à Madâïn; probablement il
traitait déjà avec Moâwia. Enfin il envoya Cais vers les frontières de
la Syrie, mais avec trop peu de troupes, de sorte que le brave Défenseur
fut accablé par le nombre. Les fuyards, arrivant à Madâïn dans le plus
grand désordre, maltraitèrent Hasan qui, s'il ne les avait pas livrés à
l'ennemi, jouait tout au moins un rôle ambigu. Alors Hasan se hâta de
conclure la paix avec Moâwia, en s'engageant à ne plus prétendre au
califat. Moâwia lui assura une pension magnifique et promit l'amnistie à
ses partisans.

Cependant Cais avait encore sous ses ordres cinq mille hommes qui, après
la mort d'Alî, s'étaient tous rasé la tête en signe de deuil. Avec cette
petite armée il voulait continuer la guerre; mais ne sachant pas trop si
ses soldats partageaient sa bouillante ardeur, il leur dit: «Si vous le
voulez, nous combattrons encore et nous nous ferons tuer jusqu'au
dernier plutôt que de nous rendre; mais si vous aimez mieux demander
l'amân, je vous le procurerai. Choisissez donc!» Les soldats préférèrent
l'amân[78]. Cais, accompagné des principaux de ses contribules, se
rendit donc auprès de Moâwia, lui demanda grâce pour lui et les siens,
et lui rappela les paroles du Prophète qui, sur son lit de mort, avait
recommandé les Défenseurs aux autres musulmans en disant: «Honorez et
respectez ces hommes qui ont donné asile au Prophète fugitif et fondé le
succès de sa cause.» Concluant son discours, il donna à entendre que les
Défenseurs s'estimeraient heureux s'il voulait accepter leurs services;
car, malgré leur dévotion, malgré leur répugnance à servir un incrédule,
ils ne pouvaient se faire à l'idée de perdre leurs postes élevés et
lucratifs. Moâwia répondit en ces termes: «Je ne conçois pas,
Défenseurs, quels titres vous pourriez avoir à mes bonnes grâces. Par
Dieu! vous avez été mes ennemis les plus acharnés! C'est vous qui, dans
la bataille de Ciffîn, avez failli causer ma perte, alors que vos lances
étincelantes jetaient la mort dans les rangs de mes soldats. Les satires
de vos poètes ont été pour moi autant de piqûres d'épingle. Et
maintenant que Dieu a affermi ce que vous vouliez renverser, vous me
dites: Respectez la recommandation du Prophète? Non, il y a
incompatibilité entre nous.» Blessé dans sa fierté, Cais changea de ton.
«Notre titre à vos bontés, dit-il, c'est celui d'être bons musulmans, et
aux yeux de Dieu cela suffit; il est vrai que ceux qui se sont coalisés
pour combattre le Prophète ont d'autres titres à faire valoir auprès de
vous: nous ne les leur envions pas. Nous avons été vos ennemis, il est
vrai, mais si vous l'eussiez voulu, vous auriez pu prévenir la guerre.
Nos poètes vous ont poursuivi de leurs satires: eh bien! ce qu'ils ont
dit de faux sera oublié, et ce qu'ils ont dit de vrai restera. Votre
pouvoir s'est affermi: nous le regrettons. Dans la bataille de Ciffîn,
alors que nous avons failli causer votre perte, nous combattions sous
les drapeaux d'un homme qui croyait bien faire en obéissant à Dieu.
Quant à la recommandation du Prophète, celui qui croit en lui s'y
conforme; mais puisque vous dites qu'il y a incompatibilité entre nous,
Dieu seul pourra dorénavant vous empêcher de mal faire,
Moâwia!--Retirez-vous à l'instant même!» lui cria le calife, indigné de
tant d'audace[79].

Les Défenseurs avaient succombé. Le pouvoir retournait naturellement aux
chefs de tribu, à l'ancienne noblesse. Et pourtant les Syriens n'étaient
pas satisfaits; ils avaient espéré goûter le plaisir d'une vengeance
pleine et entière. La modération de Moâwia ne le leur permit point; mais
un jour viendrait où il faudrait recommencer, ils le savaient bien, et,
ce jour venu, ce serait un combat à mort. Quant aux Défenseurs, ils se
rongeaient les entrailles de dépit, de colère et de rage. Tant que
Moâwia vivrait, le pouvoir des Omaiyades était établi trop solidement
pour qu'ils pussent rien entreprendre; mais Moâwia n'était pas immortel,
et, loin de se livrer à l'abattement, les Médinois se préparaient à une
nouvelle lutte.

Dans cet intervalle d'inaction forcée, la tâche des guerriers était
dévolue aux poètes; des deux côtés la haine s'exhalait en sanglantes
satires. Et puis on se taquinait sans relâche; c'étaient des
tracasseries journalières, des vexations incessantes; les Syriens et les
princes de la maison d'Omaiya ne négligeaient aucune occasion pour faire
sentir aux Défenseurs leur haine et leur mépris, et ceux-ci les payaient
de la même monnaie[80].



IV.


Avant de mourir, Moâwia avait recommandé à son fils Yézîd d'avoir
constamment l'œil sur Hosain, le second fils d'Alî--Hasan, l'aîné,
n'était plus--et sur l'Emigré Abdallâh, fils de ce Zobair qui avait
disputé le trône au gendre du Prophète. Ces deux hommes étaient
dangereux, en effet. Quand Hosain rencontra Abdallâh à Médine où ils
vivaient tous les deux, il lui dit: «J'ai de bonnes raisons pour croire
que le calife est mort.--Dans ce cas, quel parti vas-tu prendre? lui
demanda Abdallâh.--Jamais, répliqua Hosain, jamais je ne reconnaîtrai
Yézîd pour mon souverain; c'est un ivrogne, un débauché, et il a pour la
chasse une passion furieuse.» L'autre garda le silence, mais la pensée
de Hosain était bien la sienne aussi.

Yézîd Ier n'avait rien de la modération de son père ni de son respect
pour les convenances, rien non plus de son amour du repos et du
bien-être. Il était la fidèle image de sa mère, une fière Bédouine qui,
comme elle l'a dit en beaux vers, préférait le sifflement de la tempête
dans le Désert à une savante musique, et un morceau de pain sous la
tente aux mets exquis qu'on lui présentait dans le superbe palais de
Damas. Elevé par elle dans le désert des Beni-Kelb, Yézîd apporta sur le
trône les qualités d'un jeune chef de tribu plutôt que d'un monarque et
d'un souverain pontife. Méprisant le faste et l'étiquette, affable
envers tout le monde[81], jovial, généreux, éloquent, bon poète, aimant
la chasse, le vin, la danse et la musique, il n'éprouvait qu'une
médiocre sympathie pour la froide et austère religion dont le hasard
l'avait rendu le chef et que son aïeul avait inutilement combattue. La
dévotion souvent fausse, la piété souvent factice, des vétérans de
l'islamisme, choquait sa franche nature; il ne dissimulait point sa
prédilection pour le temps que les théologiens appelaient celui de
_l'ignorance_, s'abandonnait sans scrupule à des plaisirs que le Coran
avait défendus, se plaisait à contenter tous les caprices de son esprit
fantasque et changeant, et ne se gênait pour personne.

On l'abhorrait, on l'exécrait à Médine;--en Syrie on l'adorait à
genoux[82].

Comme à l'ordinaire, le parti des vieux musulmans avait des chefs en
surabondance et point de soldats. Hosain qui, après avoir trompé la
vigilance du trop crédule gouverneur de Médine, s'était réfugié avec
Abdallâh sur le territoire sacré de la Mecque, reçut donc avec une joie
extraordinaire les lettres des Arabes de Coufa qui le pressaient
vivement de se mettre à leur tête, promettant de le reconnaître pour
calife et de faire déclarer en sa faveur toute la population de l'Irâc.
Les messagers de Coufa se suivaient de très-près; le dernier était
porteur d'une pétition d'étendue monstrueuse: les signatures dont elle
était revêtue ne remplissaient pas moins de cent cinquante feuilles. En
vain des amis clairvoyants le suppliaient, le conjuraient, de ne pas se
jeter dans une entreprise aussi audacieuse, de se défier des promesses
et du factice enthousiasme d'une population qui avait trompé et trahi
son père: Hosain, montrant avec orgueil les innombrables pétitions qu'il
avait reçues et qu'un chameau, disait-il, aurait peine à porter toutes,
Hosain aima mieux écouter les conseils de sa funeste ambition. Il obéit
à sa destinée, il partit pour Coufa, à la grande satisfaction de son
soi-disant ami Abdallâh qui, incapable de lutter dans l'opinion
publique contre le petit-fils du Prophète, se réjouissait
intérieurement en le voyant marcher à sa perte de propos délibéré et
porter spontanément sa tête au bourreau.

La dévotion n'était pour rien dans le dévoûment que l'Irâc montrait pour
Hosain. Cette province était dans une situation exceptionnelle. Moâwia,
bien que Mecquois d'origine, avait été le fondateur d'une dynastie
essentiellement syrienne. Sous son règne la Syrie était devenue la
province prépondérante. Damas était dorénavant la capitale de
l'empire;--sous le califat d'Alî, Coufa avait eu cet honneur. Froissés
dans leur orgueil, les Arabes de l'Irâc montrèrent dès le début un
esprit fort turbulent, fort séditieux, fort anarchique, fort arabe en un
mot. La province devint le rendez-vous des brouillons politiques, le
repaire des brigands et des assassins. Alors Moâwia en confia le
gouvernement à Ziyâd, son frère bâtard. Ziyâd ne contint pas les têtes
chaudes, il les abattit. Ne marchant qu'escorté de soldats, d'agents de
police et de bourreaux, il écrasa de sa main de fer la moindre tentative
faite pour troubler l'ordre politique ou social. Bientôt la plus
complète soumission et la plus grande sécurité régnèrent dans la
province; mais le plus affreux despotisme y régna en même temps. Voilà
pourquoi l'Irâc était prêt à reconnaître Hosain.

Mais la terreur avait déjà plus d'empire sur les âmes que les habitants
de la province ne le soupçonnaient eux-mêmes. Ziyâd n'était plus, mais
il avait laissé un fils digne de lui. Ce fils s'appelait Obaidallâh. Ce
fut à lui que Yézîd confia la tâche d'étouffer la conspiration à Coufa,
alors que le gouverneur de la ville, Nomân, fils de Bachîr, faisait
preuve d'une modération qui parut suspecte au calife. Etant parti de
Baçra à la tête de ses troupes, Obaidallâh leur fit faire halte à
quelque distance de Coufa. Puis, s'étant voilé pour se cacher le visage,
il se rendit dans la ville à l'entrée de la nuit, accompagné de dix
hommes seulement. Afin de sonder les intentions des habitants, il avait
fait poster sur son passage quelques personnes qui le saluèrent comme
s'il eût été Hosain. Plusieurs nobles citoyens lui offrirent aussitôt
l'hospitalité. Le prétendu Hosain rejeta leurs offres, et, entouré d'une
multitude tumultueuse qui criait: vive Hosain! il alla droit au château.
Nomân en fit fermer les portes en toute hâte. «Ouvrez, lui cria
Obaidallâh, afin que le petit-fils du Prophète puisse entrer!--Retournez
d'où vous êtes venu! lui répondit Nomân; je prévois votre perte, et je
ne voudrais pas que l'on pût dire: Hosain, le fils d'Alî, a été tué dans
le château de Nomân.» Satisfait de cette réponse, Obaidallâh ôta le
voile qui lui couvrait la figure. Reconnaissant ses traits, la foule se
dispersa aussitôt, saisie de terreur et d'effroi, tandis que Nomân vint
le saluer respectueusement et le prier d'entrer dans le château. Le
lendemain Obaidallâh annonça au peuple rassemblé dans la mosquée, qu'il
serait un père pour les bons, un bourreau pour les méchants. Il y eut
une émeute, elle fut réprimée. Dès lors nul n'osa reparler de rébellion.

L'infortuné Hosain reçut ces nouvelles fatales non loin de Coufa. A
peine avait-il avec lui une centaine d'hommes, ses parents pour la
plupart; pourtant il continua sa route; la folle et aveugle crédulité
qui semble comme un sort jeté sur les prétendants, ne l'abandonna point:
une fois qu'il serait devant les portes de Coufa, les habitants de cette
ville s'armeraient pour sa cause, il s'en tenait convaincu. Près de
Kerbelâ, il se trouva face à face avec les troupes qu'Obaidallâh avait
envoyées à sa rencontre, en leur enjoignant de le prendre mort ou vif.
Sommé de se rendre, il entra en pourparlers. Le général des troupes
omaiyades n'obéit pas à ses ordres, il chancela. C'était un Coraichite;
fils d'un des premiers disciples de Mahomet, il répugnait à l'idée de
verser le sang d'un fils de Fatime. Il envoya donc demander de nouvelles
instructions à son chef, et lui fit connaître les propositions de
Hosain. Ayant reçu ce message, Obaidallâh lui-même eut un moment
d'hésitation. «Eh quoi! lui dit alors Chamir, noble de Coufa et général
dans l'armée omaiyade, Arabe du vieux temps tout comme son petit-fils
que nous rencontrerons plus tard en Espagne; eh quoi! le hasard a livré
votre ennemi entre vos mains, et vous l'épargneriez? Non, il faut qu'il
se rende à discrétion.» Obaidallâh expédia un ordre en ce sens au
général de ses troupes. Hosain refusa de se rendre sans condition, et
pourtant on ne l'attaqua point. Alors Obaidallâh envoya de nouvelles
troupes sous Chamir, auquel il dit: «Si le Coraichite persiste à ne pas
vouloir combattre, tu lui trancheras la tête et tu prendras le
commandement à sa place[83].» Mais une fois que Chamir fut arrivé dans
le camp, le Coraichite n'hésita plus; il donna le signal de l'attaque.
En vain Hosain cria-t-il à ses ennemis: «Si vous croyez à la religion
fondée par mon aïeul, comment pourrez-vous alors justifier votre
conduite le jour de la résurrection?»--en vain fit-il attacher des
Corans aux lances:--sur l'ordre qu'en donna Chamir, on l'attaqua l'épée
au poing et on le tua. Ses compagnons restèrent presque tous sur le
champ de bataille, après avoir vendu chèrement leur vie (10 octobre
680).

La postérité, toujours prête à s'attendrir sur le sort des prétendants
malheureux, et tenant d'ordinaire peu de compte du droit, du repos des
peuples, des malheurs qui naissent d'une guerre civile si elle n'est
étouffée dans son germe,--la postérité a vu dans Hosain la victime d'un
forfait abominable. Le fanatisme persan a fait le reste: il a rêvé un
saint là où il n'y avait qu'un aventurier précipité dans l'abîme par
une étrange aberration d'idées, par une ambition allant jusqu'à la
frénésie. L'immense majorité des contemporains en jugeait autrement:
elle voyait dans Hosain un parjure coupable de haute trahison, attendu
que, du vivant de Moâwia, il avait prêté serment de fidélité à Yézîd, et
qu'il ne pouvait faire valoir au califat aucun droit, aucun titre.

Celui qui prit la place de prétendant, que la mort de Hosain venait de
laisser vide, fut moins téméraire et se crut plus habile. C'était
Abdallâh, fils de Zobair. Ostensiblement il avait été l'ami de Hosain;
mais ses sentiments véritables n'avaient été un mystère ni pour Hosain
lui-même, ni pour les amis de ce dernier. «Sois tranquille et satisfait,
fils de Zobair,» avait dit Abdallâh, fils d'Abbâs, quand il eut pris
congé de Hosain, après l'avoir conjuré inutilement de ne point
entreprendre le voyage de Coufa; et récitant trois petits vers bien
connus alors, il avait poursuivi ainsi: «L'air est libre pour toi,
alouette! Ponds, gazouille et béquette tant que tu voudras;... voilà
Hosain qui part pour l'Irâc et qui t'abandonne le Hidjâz.» Toutefois, et
bien qu'il eût pris secrètement le titre de calife dès que le départ de
Hosain lui eut laissé le champ libre, le fils de Zobair feignit une
profonde douleur quand la nouvelle de la catastrophe de Hosain arriva
dans la ville sainte, et il s'empressa de tenir un discours fort
pathétique. Il était né rhéteur, cet homme; nul n'était plus rompu à la
_phrase_, nul ne possédait à un égal degré le grand art de dissimuler
ses pensées et de feindre des sentiments qu'il n'éprouvait point, nul ne
s'entendait mieux à cacher la soif des richesses et du pouvoir qui le
dévorait, sous les grands mots de devoir, de vertu, de religion, de
piété. Là était le secret de sa force; c'était par là qu'il en imposait
au vulgaire. Maintenant que Hosain ne pouvait plus lui faire ombrage, il
le proclama calife légitime, vanta ses vertus et sa piété, prodigua les
épithètes de perfides et de fourbes aux Arabes de l'Irâc, et conclut son
discours par ces paroles, que Yézîd pouvait prendre pour soi, s'il le
jugeait convenable: «Jamais on ne vit ce saint homme préférer la musique
à la lecture du Coran, des chants efféminés à la componction produite
par la crainte de Dieu, la débauche du vin au jeûne, les plaisirs de la
chasse aux conférences destinées à de pieux entretiens.... Bientôt ces
hommes recueilleront le fruit de leur conduite perverse[84]»....

Il lui fallait avant tout gagner à sa cause les chefs les plus influents
des Emigrés. Il pressentit qu'il ne pourrait pas les tromper aussi
facilement que la plèbe sur les véritables motifs de sa rébellion; il
prévit qu'il rencontrerait des obstacles, surtout chez Abdallâh, le fils
du calife Omar, attendu que c'était un homme vraiment désintéressé,
vraiment pieux, et fort clairvoyant. Cependant il ne se laissa pas
décourager. Le fils du calife Omar avait une femme dont la dévotion
n'était égalée que par sa crédulité. Il lui fallait commencer par elle,
le fils de Zobair le savait bien. Il alla donc la voir, lui parla, avec
sa faconde ordinaire, de son zèle pour la cause des Défenseurs, des
Emigrés, du Prophète, de Dieu, et quand il vit que ses onctueuses
paroles avaient fait sur elle une impression profonde, il la pria de
persuader à son mari de le reconnaître pour calife. Elle lui promit d'y
faire tout son possible, et le soir, quand elle servit le souper à son
époux, elle lui parla d'Abdallâh avec les plus grands éloges et conclut
en disant: «Ah! vraiment, il ne cherche que la gloire de l'Eternel!--Tu
as vu, lui répondit froidement son mari, tu as vu le cortége magnifique
qu'avait Moâwia lors de son pèlerinage, ces superbes mules blanches
surtout, couvertes de housses de pourpre et montées par des jeunes
filles éblouissantes de parure, couronnées de perles et de diamants; tu
as vu cela, n'est-ce pas? Eh bien! ce qu'il cherche, ton saint homme, ce
sont ces mules-là.» Et il continua son souper sans vouloir en entendre
davantage[85].

Déjà depuis une année entière, le fils de Zobair était en révolte
ouverte contre Yézîd, et pourtant celui-ci le laissait en repos. C'est
plus qu'on n'avait le droit d'attendre de la part d'un calife qui ne
comptait pas la patience et la mansuétude parmi ses qualités les plus
saillantes; mais d'un côté, il jugeait qu'Abdallâh n'était guère
dangereux, puisque, plus prudent que Hosain, il ne quittait pas la
Mecque; de l'autre, il ne voulait pas, sans y être forcé par une
nécessité absolue, ensanglanter un territoire qui, déjà durant le
paganisme, avait joui de la prérogative d'être un asile inviolable pour
les hommes comme pour les animaux. Un tel sacrilége, il le savait bien,
mettrait le comble à l'irritation des dévots.

Mais sa patience se lassa enfin. Pour la dernière fois il fit sommer
Abdallâh de le reconnaître. Abdallâh s'y refusa. Alors le calife jura
dans sa fureur qu'il ne recevrait plus le serment de fidélité de ce
rebelle, qu'il ne fût amené en sa présence, le cou et les mains chargés
de chaînes. Mais le premier moment de colère passé, comme il était
bonhomme au fond, il se repentit de son serment. Obligé cependant de le
tenir, il imagina un moyen de le faire sans trop blesser la fierté
d'Abdallâh. Il résolut de lui envoyer une chaîne d'argent, et d'y
ajouter un superbe manteau, dont il pourrait se revêtir afin de dérober
la chaîne à tous les regards.

Les personnes que le calife désigna pour aller remettre ces singuliers
présents au fils de Zobair, furent au nombre de dix. A la tête de la
députation se trouvait le Défenseur Nomân, fils de Bachîr, le médiateur
ordinaire entre le parti pieux et les Omaiyades; ses collègues, d'une
humeur moins conciliante, étaient des chefs de différentes tribus
établies en Syrie.

Les députés arrivèrent au lieu de leur destination. Abdallâh, comme il
était à prévoir, refusa d'accepter les cadeaux du calife; cependant
Nomân, loin de se laisser décourager par ce refus, tâcha de l'amener à
la soumission par de sages raisonnements. Leurs entretiens, qui, du
reste, n'aboutirent à aucun résultat, furent fréquents, et comme ils
restaient secrets pour les autres députés, ils éveillèrent les soupçons
de l'un de ces derniers, d'Ibn-Idhâh, le chef de la tribu des Acharites,
laquelle était la plus nombreuse et la plus puissante à Tibérias[86].
«Ce Nomân est un Défenseur après tout, pensa-t-il; il serait bien
capable de trahir le calife, lui qui est un traître à son parti, à sa
tribu.» Et un jour qu'il rencontra Abdallâh, il l'aborda et lui dit:

--Fils de Zobair, je puis te jurer que ce Défenseur n'a point reçu du
calife d'autres instructions que celles que nous avons reçues tous, nous
autres députés. Il est notre chef, voilà tout; mais, par Dieu! il faut
que je te l'avoue: ces conférences secrètes, je ne sais qu'en penser. Un
Défenseur et un Emigré, ce sont des oiseaux de même plumage, et Dieu
sait s'il ne se trame pas quelque chose.

--De quoi te mêles-tu? lui répondit Abdallâh d'un air de suprême dédain.
Tant que je serai ici, je pourrai faire tout ce qui me convient. Ici je
suis aussi inviolable que cette colombe que voilà, et que protége la
sainteté du lieu. Tu n'oserais pas la tuer, n'est-ce pas? car ce serait
un crime, un sacrilége.

--Ah! tu crois qu'une telle considération m'arrêterait?

Et se tournant vers un page qui portait ses armes:

--Hé, jeune homme! lui cria-t-il, donne-moi mon arc et mes flèches!

Quand le page eut obéi à cet ordre, le chef syrien prit une flèche, la
posa au milieu de l'arc, et la dirigeant vers la colombe, il se mit à
dire:

--Colombe, Yézîd, fils de Moâwia, est-il adonné au vin? Dis que oui, si
tu l'oses, et dans ce cas, par Dieu! je te percerai de cette flèche....
Colombe, prétends-tu dépouiller de la dignité de calife, Yézîd, fils de
Moâwia, le séparer du peuple de Mahomet, et comptes-tu sur l'impunité
parce que tu te trouves sur un territoire inviolable? Dis que telle est
ta pensée, et je vais te percer de ce trait.

--Tu vois bien que l'oiseau ne peut te répondre, dit Abdallâh d'un air
de pitié, mais en tâchant en vain de dissimuler son trouble.

--L'oiseau ne peut me répondre, c'est vrai, mais toi, tu le peux, fils
de Zobair!... Ecoute bien ceci: je jure que tu prêteras serment à Yézîd
de gré ou de force, ou que tu verras la bannière des Acharites[87]
flotter dans cette vallée, et alors je ne respecterai guère les
priviléges que tu réclames pour ce lieu!

Le fils de Zobair pâlit à cette menace. Il avait peine à croire à tant
d'impiété, même dans un Syrien, et il se hasarda à demander d'une voix
timide et tremblante:

--Osera-t-on donc réellement commettre le sacrilége de verser le sang
sur ce territoire sacré?

--On l'osera, répondit le chef syrien avec un calme parfait; et que la
responsabilité en retombe sur celui qui a choisi ce lieu pour y
conspirer contre le chef de l'Etat et de la religion[88].

Peut-être, si Abdallâh eût été plus fermement convaincu que ce chef
était l'interprète des sentiments qui animaient ses compatriotes,
peut-être eût-il épargné alors bien des malheurs au monde musulman et à
lui-même; car il succomberait, le fils de Zobair; il succomberait comme
avaient succombé le gendre et le petit-fils du Prophète, comme ils
succomberaient tous, les musulmans de la vieille roche, les fils des
compagnons, des amis de Mahomet; des malheurs inouïs, de terribles
catastrophes renouvelées les unes des autres, c'est là ce qui les
attendait tous. Pour lui, cependant, l'heure fatale n'était pas encore
venue. Il était dans les décrets de la destinée qu'auparavant la
malheureuse Médine expiât par sa ruine complète, par l'exil ou par le
massacre de ses enfants, le funeste honneur d'avoir offert un asile au
Prophète fugitif, et d'avoir donné le jour aux véritables fondateurs de
l'islamisme, à ces héros fanatiques qui, subjuguant l'Arabie au nom
d'une foi nouvelle, avaient donné à l'islamisme un si sanglant berceau.



V.


C'était dans l'année 682. Le soleil venait de se coucher derrière les
montagnes qui s'étendent à l'ouest de la ville de Tibérias, dont
l'antique splendeur n'est attestée aujourd'hui que par des ruines, mais
qui, à l'époque dont nous parlons, était la capitale du district du
Jourdain et la résidence temporaire du calife Yézîd Ier. Eclairés par
les rayons argentés de la lune, les minarets des mosquées et les tours
des remparts se miraient dans les ondes limpides et transparentes du
lac, cette mer de Galilée qui rappelle au chrétien tant de souvenirs
chers à son cœur, lorsqu'une petite caravane, profitant de la
fraîcheur de la nuit, sortit de la ville en se dirigeant vers le sud.

Dans les neuf voyageurs qui étaient à la tête de la caravane, on
reconnaissait au premier abord des personnes de qualité; cependant, rien
n'annonçait en eux des courtisans du calife, qui d'ordinaire n'admettait
dans son intimité que des personnes d'un âge moins mûr et d'une mine
moins austère, moins rechignée.

On marcha quelque temps sans mot dire. Enfin l'un des voyageurs rompit
le silence:

--Eh bien, mes frères, dit-il, que pensez-vous de lui maintenant?
Avouons du moins qu'il a été généreux envers nous. N'est-ce pas cent
mille pièces que tu as reçu de lui, fils de Handhala?

--Oui, il m'a donné cette somme, répliqua celui à qui s'adressait cette
question; mais il boit du vin sans y voir un péché; il joue de la
guitare; le jour il a pour compagnie des chiens de chasse, et la nuit,
des voleurs de grands chemins; il commet des incestes avec ses sœurs
et ses filles, il ne prie jamais[89], enfin, il n'a point de religion,
c'est évident. Que ferons-nous, mes frères? Croyez-vous qu'il nous soit
permis de tolérer plus longtemps un tel homme? Nous avons patienté plus
qu'il ne le fallait peut-être, et si nous continuons à marcher dans
cette voie, je crains que des pierres ne viennent tomber du ciel pour
nous écraser. Qu'en penses-tu, fils de Sinân?

--Je vais te le dire, répondit ce dernier. Dès que nous serons de retour
à Médine, nous devrons déclarer solennellement que nous n'obéirons plus
à ce libertin, fils d'un libertin; ensuite nous ferons bien de prêter
hommage au fils d'un Emigré.

Au moment où il prononça ces paroles, un homme, venant du côté opposé,
passa sur la route. Le capuchon de son manteau, rabattu sur sa figure,
aurait dérobé ses traits aux regards des voyageurs, lors même que leur
attention n'aurait pas été entièrement absorbée par une conversation qui
s'animait de plus en plus.

Quand la caravane eut cessé d'être à la portée de sa voix, l'homme au
capuchon s'arrêta. Sa rencontre était d'un mauvais présage selon les
idées arabes, car il était borgne; d'ailleurs la haine et la férocité se
peignaient dans le terrible regard qu'il lança de son œil unique à
ces hommes qui se perdaient dans le lointain, quand il dit d'une voix
lente et solennelle: «Je jure que si jamais je te rencontre de nouveau
et que je puisse te tuer, je le ferai, fils de Sinân, tout compagnon de
Mahomet que tu es[90]!»

Dans les voyageurs l'on aura déjà reconnu des Médinois. C'étaient les
hommes les plus distingués de cette ville, presque tous Défenseurs ou
Emigrés, et voici pour quelle raison ils étaient venus à la cour du
calife.

Il s'était montré à Médine des symptômes de rébellion, et il y avait eu
d'assez graves querelles au sujet des terres labourables et des
plantations de dattiers, que Moâwia avait autrefois achetées aux
habitants de la ville, mais que ceux-ci revendiquaient maintenant, sous
le prétexte que Moâwia, en retenant leurs traitements, les avait forcés
à lui vendre ces terres au centième de ce qu'elles valaient[91]. Le
gouverneur Othmân, se flattant de l'espoir que le calife, son cousin
germain, saurait bien assoupir ce différend d'une manière ou d'une
autre, et qu'il se concilierait les nobles médinois par ses manières
aimables et sa générosité bien connue, avait proposé à ces nobles de
faire le voyage de Tibérias, et ils y avaient consenti. Mais, animé des
meilleures intentions, le gouverneur avait commis une grande imprudence,
une impardonnable étourderie. Ignorait-il donc que les nobles de Médine
ne demandaient pas mieux que de pouvoir parler en témoins oculaires de
l'impiété de son cousin, afin d'exciter leurs concitoyens à la révolte?
Au lieu de les engager à se rendre à la cour du calife, il eût dû les en
empêcher à tout prix.

Ce que l'on pouvait prévoir était arrivé. Yézîd, il est vrai, avait
offert aux députés une hospitalité cordiale et pleine d'égards; il avait
été fort généreux; il avait donné au Défenseur Abdallâh, fils de
Handhala (c'est-à-dire d'un noble et vaillant guerrier qui était mort à
Ohod en combattant pour Mahomet), cent mille pièces d'argent; il en
avait donné vingt ou dix mille, selon leur rang, aux autres
députés[92]; mais comme il ne se gênait jamais pour qui que ce fût et
que sa cour n'était pas tout à fait un modèle de retenue et
d'abstinence, la liberté de ses mœurs, jointe à sa prédilection pour
les Bédouins qui, il faut en convenir, étaient bien quelque peu brigands
dans l'occasion, avait scandalisé énormément ces austères et rigides
citadins, ennemis naturels des fils du Désert.

De retour dans leur ville natale, ils ne tarirent point sur l'impiété du
calife. Leurs rapports un peu exagérés peut-être, leurs diatribes
pleines d'une sainte indignation, firent une impression si grande sur
des cœurs déjà tout disposés à croire aveuglément tout le mal que
l'on voudrait dire au sujet de Yézîd, que bientôt une scène
extraordinaire se passa dans la mosquée. Les Médinois s'y étant réunis,
l'un d'eux s'écria: «Je rejette Yézîd ainsi que je rejette maintenant
mon turban;» et en disant ces mots, il ôta sa coiffure. Puis il ajouta:
«Yézîd m'a comblé de présents, j'en conviens, mais c'est un ivrogne, un
ennemi de Dieu.»--«Et moi, dit un autre, je rejette Yézîd comme je
rejette ma sandale.» Un troisième: «Je le rejette comme mon manteau;» un
quatrième: «Je le rejette comme ma bottine.» D'autres personnes les
imitèrent, et bientôt, singulier spectacle, on vit dans la mosquée un
amas de turbans, de manteaux, de bottines, de sandales.

La déchéance de Yézîd ainsi prononcée, on résolut d'expulser de la ville
tous les Omaiyades qui s'y trouvaient. On leur signifia par conséquent
qu'ils devaient partir sans retard, mais qu'auparavant ils devaient
jurer de ne jamais aider les troupes qui marcheraient contre la ville,
de les repousser plutôt, et dans le cas où la chose se trouverait
au-dessus de leurs forces, de ne point rentrer dans la ville avec les
troupes syriennes. Othmân, le gouverneur, essaya, mais sans succès, de
faire sentir aux rebelles le danger auquel ils s'exposaient en
l'expulsant. «Bientôt, leur dit-il, une armée nombreuse va arriver ici
pour vous écraser, et alors vous vous féliciterez de pouvoir dire qu'au
moins vous n'avez pas chassé votre gouverneur. Attendez pour me faire
partir que vous ayez remporté la victoire. Ce n'est pas dans mon
intérêt, c'est dans le vôtre que je vous parle ainsi; car je voudrais
empêcher l'effusion de votre sang.» Loin de se rendre à ces
raisonnements, les Médinois le chargèrent d'imprécations aussi bien que
Yézîd. «C'est par toi que nous allons commencer, lui dirent-ils, et
l'expulsion de tes parents suivra de près la tienne.»

Les Omaiyades étaient furieux. «Quelle méchante affaire! Quelle
détestable religion[93]!» s'écria Merwân, qui avait été successivement
ministre du calife Othmân et gouverneur de Médine, mais qui maintenant
eut bien de la peine à trouver quelqu'un qui voulût prendre soin de sa
femme et de ses enfants. Il fallait toutefois se plier aux
circonstances. Après avoir prêté le serment voulu, les Omaiyades se
mirent donc en route, poursuivis par les huées de la populace; on alla
même jusqu'à leur jeter des pierres, et l'affranchi Horaith le Sauteur,
ainsi nommé parce que, l'un des anciens gouverneurs lui ayant fait
couper un pied, il marchait comme en sautant, aiguillonnait sans relâche
les montures de ces infortunés, chassés comme de vils criminels d'une
cité où ils avaient si longtemps commandé en maîtres. Enfin on arriva à
Dhou-Khochob, où les exilés devraient rester jusqu'à nouvel ordre.

Leur premier soin fut de dépêcher quelqu'un en courrier vers Yézîd, pour
l'informer de leur infortune et lui demander du secours. Les Médinois
l'apprirent. Aussitôt une cinquantaine de leurs cavaliers se mit en
route pour chasser les Omaiyades de leur retraite. Le Sauteur ne manqua
pas de profiter de cette nouvelle occasion pour assouvir sa vengeance;
lui et un membre de la famille des Beni-Hazm (famille de Défenseurs qui
avait facilité le meurtre du calife Othmân en mettant sa maison à la
disposition des rebelles) piquaient le chameau que montait Merwân avec
tant de rigueur, que l'animal faillit jeter son cavalier par terre.
Moitié crainte, moitié compassion, Merwân descendit de son chameau en
disant: «Va-t-en et sauve-toi!» Quand on fut arrivé à un endroit nommé
Sowaidâ, Merwân vit venir à lui un de ses clients qui demeurait dans ce
hameau et qui le pria de partager son repas. «Le Sauteur et ses dignes
compagnons ne me permettront pas de m'arrêter, lui répondit Merwân.
Plaise au ciel qu'un jour nous ayons cet homme en notre pouvoir! dans ce
cas il ne tiendra pas à nous que sa main ne partage le sort qui a frappé
son pied.» Enfin, quand on fut arrivé à Wâdî-'l-corâ, on permit aux
Omaiyades d'y rester[94].

Sur ces entrefaites, la discorde fut sur le point d'éclater parmi les
Médinois eux-mêmes[95]. Tant qu'il ne s'était agi que d'expulser les
Omaiyades, de les injurier, de les maltraiter, l'union la plus parfaite
n'avait pas cessé un seul instant de régner parmi tous les habitants de
la ville; mais il en fut autrement lorsqu'il fallut élire un calife.
Les Coraichites ne voulaient pas d'un Défenseur, et les Défenseurs ne
voulaient pas d'un Coraichite. Cependant, comme on sentait le besoin de
la concorde, on résolut de laisser la grande question en suspens et de
choisir des chefs provisoires. On choisirait un nouveau calife quand
Yézîd serait détrôné[96].

Quant à celui-ci, le courrier expédié par les Omaiyades lui avait rendu
compte de ce qui était arrivé. En apprenant ces nouvelles, il fut plutôt
surpris et indigné de la conduite passive de ses parents qu'irrité
contre les séditieux.

--Les Omaiyades ne pouvaient-ils donc réunir un millier d'hommes en
rassemblant leurs affranchis? demanda-t-il.

--Assurément, lui répondit le messager; ils auraient pu en réunir sans
peine trois mille.

--Et avec des forces aussi considérables, ils n'ont pas même tenté de
résister pendant au moins une heure?

--Le nombre des rebelles était trop grand; toute résistance eût été
impraticable[97].

Si Yézîd n'eût écouté que sa juste indignation contre des hommes qui
s'étaient révoltés après avoir accepté sans scrupule ses cadeaux et son
argent, il eût envoyé dès lors une armée pour les châtier; mais il
voulait encore éviter, s'il était possible, de se brouiller pour
toujours avec les dévots; il se rappelait peut-être que le Prophète
avait dit: «Celui qui tirera l'épée contre les Médinois, Dieu et les
anges et les hommes le maudiront[98],» et pour la seconde fois il fit
preuve d'une modération dont il faut lui tenir compte, d'autant plus
qu'elle n'était pas dans son caractère. Voulant encore tenter la voie de
la douceur, il envoya à Médine le Défenseur Nomân, fils de Bachîr. Ce
fut en vain. Les Défenseurs, il est vrai, ne demeurèrent pas tout à fait
insensibles aux sages conseils de leur contribule, qui leur représentait
qu'ils étaient trop faibles, trop peu nombreux, pour pouvoir résister
aux armées de la Syrie; mais les Coraichites ne voulaient que la guerre,
et leur chef, Abdallâh, fils de Motî, dit à Nomân: «Pars d'ici, car tu
n'es venu que pour détruire la concorde qui, grâce à Dieu, règne à
présent parmi nous.--Ah! tu es bien brave, bien hardi, en ce moment, lui
répondit Nomân; mais je sais ce que tu feras quand l'armée de Syrie sera
devant les portes de Médine; alors tu fuiras vers la Mecque, monté sur
le plus rapide de tes mulets, et tu abandonneras à leur sort ces
infortunés, ces Défenseurs, qui seront égorgés dans leurs rues, dans
leurs mosquées et devant les portes de leurs maisons.» Enfin, voyant
tous ses efforts inutiles, Nomân retourna auprès de Yézîd, auquel il
rendit compte du mauvais succès de sa mission[99]. «Puisqu'il le faut
donc absolument, dit alors le calife, je les ferai écraser par les
chevaux de mes Syriens[100].»

L'armée, forte de dix mille hommes, qui allait marcher vers le Hidjâz,
devrait réduire non-seulement Médine, mais encore l'autre ville sainte,
la Mecque. Comme le général auquel Yézîd en avait confié le commandement
venait de mourir, les autres généraux, brûlant d'anéantir une fois pour
toutes la nouvelle aristocratie, se disputèrent l'honneur de prendre sa
place[101]. Yézîd ne s'était pas encore décidé pour l'un ou pour l'autre
des différents compétiteurs, lorsqu'un homme vieilli dans le métier de
la guerre vint se mettre sur les rangs.

C'était le borgne que nous avons déjà rencontré sur la grande route près
de Tibérias.

Nul, peut-être, ne représentait aussi bien le vieux temps et le principe
païen, que ce borgne, Moslim, fils d'Ocba, de la tribu de Mozaina[102].
En lui il n'y avait pas même l'ombre de la foi mahométane; de tout ce
qui était sacré aux yeux des musulmans, rien ne l'était pour lui.
Moâwia connaissait ses sentiments et les appréciait: il l'avait
recommandé à son fils comme l'homme le plus propre à réduire les
Médinois, dans le cas où ils se révolteraient[103]. Cependant, s'il ne
croyait pas à la mission divine de Mahomet, il n'en croyait que plus
fermement aux préjugés superstitieux du paganisme, aux songes
prophétiques, aux mystérieuses paroles qui sortaient des _gharcad_,
espèces de grandes ronces épineuses qui, pendant le paganisme et dans
certaines contrées de l'Arabie, passaient pour des oracles. C'est ce
qu'il montra lorsque, se présentant à Yézîd, il lui dit: «Tout homme que
vous enverriez contre Médine échouerait complétement. Moi seul je puis
vaincre.... Je vis en songe un _gharcad_, d'où sortait ce cri: Par la
main de Moslim!... Je m'approchai du lieu d'où venait la voix, et
j'entendis dire: C'est toi qui vengeras Othmân sur les Médinois, ses
meurtriers[104]!»

Convaincu que Moslim était l'homme qu'il lui fallait, Yézîd l'accepta
comme général, et lui donna ses ordres en ces termes: «Avant d'attaquer
les Médinois, tu les sommeras pendant trois jours de se soumettre;
attaque-les, s'ils refusent de le faire, et si tu remportes la victoire,
tu livreras la ville pendant trois jours au pillage; tout ce que tes
soldats y trouveront d'argent, de nourriture et d'armes, leur
appartiendra[105]. Ensuite tu feras jurer aux Médinois d'être mes
esclaves, et tu feras couper la tête à quiconque refusera de le
faire[106].»

L'armée, dans laquelle on remarquait Ibn-Idhâh, le chef des
Acharites[107], dont nous avons rapporté l'entretien avec le fils de
Zobair, arriva sans accident à Wâdî-'l-corâ, où se trouvaient les
Omaiyades expulsés de Médine. Moslim les fit venir l'un après l'autre,
afin de les consulter sur les meilleurs moyens qu'il pourrait employer
pour se rendre maître de la ville. Un fils du calife Othmân ayant refusé
de violer le serment que les Médinois lui avaient fait prêter: «Si tu
n'étais le fils d'Othmân, lui dit le fougueux Moslim, je te couperais la
tête; mais quoique je t'épargne, je n'épargnerai aucun autre Coraichite
qui me refusera son appui et ses conseils.» Vint le tour de Merwân. Lui
aussi éprouvait des scrupules de conscience; d'un autre côté, il
craignait pour sa tête, car chez Moslim l'effet suivait de près la
menace, et puis sa haine des Médinois était trop forte pour qu'il
manquât l'occasion de l'assouvir. Par bonheur, il savait qu'on trouve
avec le ciel des accommodements, qu'on peut violer un serment sans en
avoir l'air. Il donna ses instructions à son fils Abdalmélic qui n'avait
pas juré. «Entre avant moi, ajouta-t-il; peut-être Moslim ne me
demandera-t-il rien quand il t'aura entendu.» Introduit auprès du
général, Abdalmélic lui conseilla d'avancer avec ses troupes jusqu'aux
premières plantations de palmiers: là l'armée devrait passer la nuit, et
le lendemain matin elle devrait se porter à Harra, à l'est de Médine, de
sorte que les Médinois, qui ne manqueraient pas d'aller à la rencontre
de l'ennemi, eussent le soleil en face[108]. Abdalmélic fit aussi
entrevoir à Moslim que son père saurait bien se mettre en relation avec
certains Médinois qui, le combat engagé, trahiraient peut-être leurs
concitoyens[109]. Fort content de ce qu'il venait d'entendre, Moslim
s'écria avec un sourire moqueur: «Quel homme admirable que ton père!»
et, sans forcer Merwân à en dire davantage, il suivit ponctuellement les
conseils d'Abdalmélic, alla se camper à l'est de Médine, sur la grande
route qui conduisait à Coufa, et fit annoncer aux Médinois qu'il leur
donnait un répit de trois jours pour se raviser. Les trois jours passés,
les Médinois répondirent qu'ils refusaient de se soumettre[110].

Ainsi que Merwân l'avait prévu, les Médinois, au lieu d'attendre
l'ennemi dans leur ville, qu'ils avaient fortifiée autant que possible,
allèrent à sa rencontre (26 août 683), divisés en quatre corps suivant
la différence de leur origine. Les Emigrés avaient à leur tête Makil,
fils de Sinân[111], compagnon de Mahomet qui, à la tête de sa tribu,
celle d'Achdja, avait assisté à la prise de la Mecque, et qui doit avoir
joui d'une grande considération à Médine, puisque les Emigrés lui
avaient donné le commandement encore qu'il ne fût pas de leur tribu.
Ceux des Coraichites que l'on ne comptait pas parmi les Emigrés, mais
qui, à différentes époques et après la prise de la Mecque, s'étaient
établis à Médine, étaient partagés en deux compagnies, dont l'une
commandée par Abdallâh, fils de Motî, l'autre par un compagnon du
Prophète. Enfin le corps le plus considérable, celui des Défenseurs,
avait pour commandant Abdallâh, fils de Handhala. Gardant un profond et
religieux silence, on s'avança vers Harra, où se tenaient les impies,
les païens, qu'on allait combattre.

Le général de l'armée syrienne était dangereusement malade; cependant il
se fit porter sur un siége un peu en avant des rangs, confia sa bannière
à un brave page, Grec d'origine, et cria à ses soldats: «Arabes de
Syrie! montrez maintenant que vous savez défendre votre général! A la
charge!»

Le combat s'engagea. Les Syriens attaquèrent l'ennemi avec tant
d'impétuosité que trois corps médinois, celui des Emigrés et ceux des
Coraichites, lâchèrent pied; mais le quatrième, celui des Défenseurs,
força les Syriens à reculer et à se grouper autour de leur général. Des
deux côtés on se battait avec acharnement, lorsque l'intrépide Fadhl,
qui combattait aux côtés d'Abdallâh, fils de Handhala, à la tête d'une
vingtaine de cavaliers, dit à son chef: «Mettez sous mes ordres toute la
cavalerie; je tâcherai alors de pénétrer jusqu'à Moslim, et que ce soit
lui ou moi, l'un de nous deux y laissera la vie.» Abdallâh y ayant
consenti, Fadhl chargea si vigoureusement, que les Syriens reculèrent de
nouveau. «Encore une charge comme celle-là, mes chers et braves amis,
cria-t-il alors; par Dieu! si j'aperçois leur général, l'un de nous deux
ne survivra pas à ce jour. Souvenez-vous que la victoire est la
récompense de la bravoure!» Ses soldats attaquèrent de nouveau avec un
redoublement de courage, rompirent les rangs de la cavalerie syrienne,
et pénétrèrent jusqu'à l'endroit où se trouvait Moslim. Cinq cents
piétons l'entouraient les piques baissées; mais Fadhl, se frayant un
chemin avec son épée, poussa son cheval droit à la bannière de Moslim,
assena au page qui la portait un coup qui lui fendit le casque et le
crâne, et s'écria: «Par le Seigneur de la Caba! j'ai tué le
tyran!--Non, tu t'es trompé,» lui répondit Moslim, et saisissant
lui-même sa bannière, tout malade qu'il était, il ranima ses Syriens par
ses paroles et par son exemple. Fadhl mourut percé de coups, tout près
de Moslim.

Au moment où les Médinois voyaient le corps d'Ibn-Idhâh et d'autres
prêts à se lancer de nouveau sur eux, ils entendirent retentir dans leur
ville le cri de victoire, le cri de: Dieu est grand!... Ils avaient été
trahis: Merwân avait tenu parole à Moslim. Gagnés par ses promesses
brillantes, les Beni-Hâritha, famille qui appartenait aux Défenseurs,
avaient introduit secrètement des troupes syriennes dans la ville. Elle
était au pouvoir de l'ennemi; tout était perdu; les Médinois allaient se
trouver entre deux feux. La plupart se mirent à courir vers la ville
pour sauver les femmes et les enfants; quelques-uns, tels qu'Abdallâh,
fils de Motî[112], s'enfuirent dans la direction de la Mecque; mais
Abdallâh, fils de Handhala, résolu à ne pas survivre à ce jour fatal,
cria aux siens: «Nos ennemis vont avoir l'avantage. En moins d'une heure
tout sera décidé. Pieux musulmans, habitants d'une cité qui a donné
asile au Prophète, un jour nous devrons tous cesser de vivre, et la plus
belle mort est celle du martyr. Laissons-nous donc tuer aujourd'hui,
aujourd'hui que Dieu nous offre l'occasion de mourir pour sa sainte
cause!» Déjà les flèches des Syriens pleuvaient de tous côtés, lorsqu'il
s'écria de nouveau: «Que ceux qui désirent entrer immédiatement dans le
paradis, suivent ma bannière!» Tous la suivirent; tous combattirent en
désespérés, résolus à vendre chèrement leur vie. Abdallâh lança ses
fils, l'un après l'autre, au plus fort de la mêlée: il les vit immoler
tous. Tandis que Moslim promettait de l'or à quiconque lui apporterait
une tête ennemie, Abdallâh abattait des têtes à droite et à gauche, et
la conviction qu'un châtiment bien plus terrible attendait ses victimes
au delà de la tombe, lui causait une joie féroce. D'après la coutume
arabe il récitait des vers en combattant. Ils exprimaient bien la pensée
d'un fanatique qui se cramponne à la foi, afin de pouvoir haïr à son
aise. «Tu meurs, criait-il à chacune de ses victimes, tu meurs, mais tes
forfaits te survivent! Dieu nous l'a dit, il nous l'a dit dans son
Livre: L'enfer attend les mécréants!» A la fin il succomba. Son frère
utérin tomba à ses côtés, blessé à mort. «Puisque je meurs par les épées
de ces hommes, je suis plus sûr d'aller en paradis, que si j'eusse été
tué par les Dailemites païens;» telles furent ses dernières paroles. Ce
fut une boucherie horrible. Parmi ceux qui succombèrent se trouvaient
sept cents personnes qui savaient le Coran par cœur; quatre-vingts
étaient revêtues du caractère sacré de compagnons de Mahomet. Aucun des
vénérables vieillards qui avaient combattu à Bedr, où le Prophète avait
remporté sa première victoire sur les Mecquois, ne survécut à cette
catastrophe funeste.

Les vainqueurs irrités entrèrent dans la ville, après que leur général
leur eut donné la permission de la saccager pendant trois jours
consécutifs. Embarrassés de leurs chevaux, les cavaliers galopèrent vers
la mosquée pour en faire une écurie! Un seul Médinois s'y trouvait à
cette heure; c'était Saîd, fils de Mosaiyab, le plus savant théologien
de son époque. Il vit les Syriens entrer dans la mosquée et attacher
leurs chevaux dans l'espace compris entre la chaire du Prophète et son
tombeau, endroit sacré que Mahomet avait appelé un jardin du paradis!...
A la vue de cet horrible sacrilége, Saîd, croyant que toute la nature
était menacée d'un événement sinistre, resta immobile et plongé dans la
stupeur. «Regardez donc cet imbécile, ce docteur,» se dirent les Syriens
en ricanant; mais ils ne lui firent point de mal, ils avaient hâte
d'aller piller.

On n'épargna rien. Les enfants furent emmenés en esclavage ou massacrés,
les femmes violées; dans la suite un millier de ces malheureuses
donnèrent la vie à autant de parias, flétris à jamais du nom d'_enfants
de Harra_.

Parmi les prisonniers se trouvait Makil, fils de Sinân. Il mourait de
soif et s'en plaignait amèrement. Moslim se le fit amener et le reçut
d'une mine aussi bienveillante que cela lui était possible.

--Tu as soif, n'est-ce pas, fils de Sinân? lui demanda-t-il.

--Oui, général.

--Donne-lui de cette boisson que le calife nous a donnée, dit Moslim en
s'adressant à un de ses soldats.

Quand cet ordre eut été exécuté et que Makil eut bu:

--Tu n'as plus soif maintenant? reprit Moslim.

--Non, je n'ai plus soif.

--Eh bien, dit le général en changeant tout à coup de ton et de visage,
tu as bu pour la dernière fois. Prépare-toi à mourir.

Le vieillard se mit à genoux et demanda grâce.

--Toi, tu espères que je t'épargne? N'est-ce pas toi que j'ai rencontré
sur la route près de Tibérias, la nuit où tu retournais à Médine avec
les autres députés? n'est-ce pas toi que j'ai entendu accabler Yézîd
d'injures? et n'est-ce pas toi à qui j'ai entendu dire: «Dès que nous
serons de retour à Médine, nous devrons déclarer solennellement que nous
n'obéirons plus à ce libertin, fils d'un libertin; ensuite nous ferons
bien de prêter hommage au fils d'un Emigré?»... Eh bien, en ce moment-là
j'ai juré que si jamais je te rencontrais de nouveau et que j'eusse ta
vie en mon pouvoir, je te tuerais. Par Dieu, je tiendrai mon serment!
Que l'on tue cet homme!»

Cet ordre fut exécuté sur-le-champ.

Ensuite les Médinois qui restaient encore dans la ville, car la plupart
avaient déjà cherché leur salut dans la fuite, furent sommés de prêter
serment à Yézîd. Ce n'était pas le serment ordinaire, le serment par
lequel on s'engageait à obéir au calife tant qu'il obéirait lui-même au
Coran et aux commandements de Mahomet; loin de là. Les Médinois devaient
jurer d'être esclaves de Yézîd, esclaves qu'il pourrait affranchir ou
vendre selon son bon plaisir, telle était la formule; ils devaient lui
reconnaître un pouvoir illimité sur tout ce qu'ils possédaient, sur
leurs femmes, sur leurs enfants, sur leur vie. La mort attendait ceux
qui refuseraient de prêter cet horrible serment. Pourtant deux
Coraichites déclarèrent avec fermeté qu'ils ne prêteraient que le
serment qui avait toujours été en usage. Moslim ordonna aussitôt de leur
couper la tête. Coraichite lui-même, Merwân osa blâmer cet ordre; mais
Moslim, le piquant avec son bâton dans le ventre, lui dit rudement: «Par
Dieu, si tu avais dit toi-même ce qu'ils ont osé dire, je t'aurais tué!»
Néanmoins Merwân osa encore demander la grâce d'un autre qui était allié
à sa famille et qui refusait également de jurer. Le général syrien ne se
laissa point fléchir. Ce fut autre chose quand un Coraichite dont la
mère appartenait à la tribu de Kinda, refusa le serment, et qu'un des
chefs de l'armée syrienne qui appartenait aux Sacoun, sous-tribu de
Kinda, s'écria: «Le fils de notre sœur ne prêtera pas un tel
serment.» Moslim l'en dispensa[113].

Les Arabes de Syrie avaient réglé leur compte avec les fils de ces
sectaires fanatiques qui avaient inondé l'Arabie du sang de leurs pères.
L'ancienne noblesse avait écrasé la nouvelle. Représentant de la vieille
aristocratie mecquoise, Yézîd avait vengé et le meurtre du calife Othmân
et les défaites que les Médinois, alors qu'ils combattaient sous la
bannière de Mahomet, avaient fait éprouver à son aïeul. La réaction du
principe païen contre le principe musulman avait été cruelle, terrible,
inexorable. Jamais les Défenseurs ne se relevèrent de ce coup fatal;
leur force fut brisée pour toujours. Leur ville presque déserte resta
quelque temps abandonnée aux chiens, les champs d'alentour aux bêtes
fauves[114], car la plupart des habitants, cherchant une patrie nouvelle
et un sort moins dur dans un climat lointain, étaient allés joindre
l'armée d'Afrique. Les autres étaient bien à plaindre; les Omaiyades ne
laissèrent échapper aucune occasion pour les accabler sous le poids de
leur dédain, de leur mépris, de leur haine implacable, pour les
abreuver de dégoûts et d'amertumes. Dix ans après la bataille de Harra,
Haddjâdj, gouverneur de la province, fit subir la marque à plusieurs
saints vieillards qui avaient été compagnons de Mahomet. Pour lui chaque
Médinois était un meurtrier d'Othmân, comme si ce crime, supposé même
que les Défenseurs en eussent été plus coupables qu'ils ne l'étaient,
n'eût pas été expié suffisamment par le massacre de Harra et le sac de
Médine! Et quand Haddjâdj quitta la ville: «Dieu soit loué,
s'écria-t-il, puisqu'il me permet de m'éloigner de la plus impure de
toutes les cités, de celle qui a toujours récompensé les bontés du
calife par des perfidies et des révoltes! Par Dieu, si mon souverain ne
m'ordonnait pas dans chacune de ses lettres d'épargner ces infâmes, je
détruirais leur ville et je leur ferais pousser des gémissements autour
de la chaire du Prophète!» Ces paroles ayant été rapportées à l'un des
vieillards que Haddjâdj avait fait flétrir, il dit: «Un terrible
châtiment l'attend dans l'autre vie! Ce qu'il a dit est digne de
Pharaon[115].» Hélas! la conviction que leurs tyrans seraient torturés
dans les flammes éternelles, c'était dorénavant l'unique consolation de
ces malheureux et leur unique espérance. Mais cette consolation, ils se
la donnèrent abondamment. Prédictions des compagnons de Mahomet,
prophéties de Mahomet lui-même, miracles opérés en leur faveur, ils
acceptèrent tout avec une crédulité avide et insatiable. Le théologien
Saîd qui se trouvait dans la mosquée au moment où les cavaliers syriens
vinrent en faire une écurie, racontait à qui voulait l'entendre,
qu'étant resté dans le temple il avait entendu, à l'heure de la prière,
sortir du tombeau du Prophète une voix qui proféra les paroles
solennelles destinées à annoncer cette heure[116]. Dans le terrible
Moslim, l'homme de Mozaina, les Médinois voyaient le monstre le plus
hideux que la terre eût porté jusque-là; ils croyaient qu'il ne
trouverait un émule qu'à la fin des siècles et dans un homme de cette
même tribu; ils racontaient que le Prophète avait dit: «Les derniers qui
seront ressuscités, ce seront deux hommes de Mozaina. Ils trouveront la
terre inhabitée. Ils viendront à Médine, où ils ne verront que des bêtes
fauves. Alors deux anges descendront du ciel, les jetteront sur le
ventre et les traîneront ainsi vers l'endroit où se trouveront les
autres hommes[117]»....

Opprimés, en butte à tous les outrages, foulés aux pieds, il ne restait
aux Médinois d'autre parti à prendre que d'imiter l'exemple que leur
avaient donné leurs concitoyens qui s'étaient enrôlés dans l'armée
d'Afrique. C'est ce qu'ils firent. De l'Afrique, ils allèrent en
Espagne. Presque tous les descendants des anciens Défenseurs se
trouvaient dans l'armée avec laquelle Mousâ passa le Détroit. C'est en
Espagne qu'ils s'établirent, principalement dans les provinces de l'est
et de l'ouest, où leur tribu devint la plus nombreuse de toutes[118]. A
Médine ils avaient disparu. Lorsqu'un voyageur du XIII^e siècle arriva
dans cette ville et qu'il s'informa par curiosité si des descendants des
Défenseurs s'y trouvaient encore, on ne put lui montrer qu'un seul homme
et une seule femme, tous les deux déjà vieux[119]. Il est donc permis de
révoquer en doute l'origine illustre de cette dizaine de pauvres
familles qui demeurent aujourd'hui dans les faubourgs de Médine et qui
prétendent descendre des Défenseurs[120].

Mais même en Espagne, les Défenseurs ne furent pas à l'abri de la haine
des Arabes de Syrie. C'est sur les bords du Guadalquivir que nous
verrons la lutte recommencer, à une époque où l'Espagne avait pour
gouverneur un Coraichite qui, dans la désastreuse bataille de Harra,
avait combattu dans les rangs de l'armée médinoise, et qui, après la
déroute, avait pris la fuite pour joindre l'armée d'Afrique.

Ce qui appelle maintenant notre attention, c'est une lutte d'une nature
différente, mais qui se continua aussi dans la péninsule espagnole. En
la racontant, nous aurons l'occasion de reparler en passant d'Abdallâh,
fils de Zobair, et de voir que le sort de cet autre représentant des
compagnons de Mahomet ne fut pas moins malheureux que ne l'avait été
celui des Médinois.



VI.


Si l'on en excepte les luttes soulevées par ces principes fondamentaux
qui ont toujours été en litige et qui le seront éternellement, il n'y en
a point qui, en Asie comme en Europe, parmi les musulmans comme parmi
les chrétiens, aient eu plus de persistance que celles qui provenaient
de l'antipathie de race; antipathie qui, se perpétuant à travers les
siècles, survit longtemps à toutes les révolutions politiques, sociales
et religieuses. Incidemment nous avons déjà eu l'occasion de dire que la
nation arabe se composait de deux peuples distincts et ennemis l'un de
l'autre; mais c'est ici l'endroit d'exposer ce fait avec plus de
précision et avec les développements nécessaires.

Suivant la coutume des Orientaux qui font descendre toute une nation
d'un seul homme, le plus ancien de ces deux peuples se disait issu d'un
certain Cahtân, personnage que les Arabes, quand ils eurent fait
connaissance avec la Bible, ont identifié avec Yoctan, l'un des
descendants de Sem selon la Genèse. La postérité de Cahtân avait envahi
l'Arabie méridionale, plusieurs siècles avant notre ère, et subjugué la
race, d'origine incertaine, qui habitait ce pays. Les Cahtânides portent
ordinairement le nom de Yéménites, emprunté à la province la plus
florissante de l'Arabie méridionale, et c'est ainsi que nous les
appellerons dans la suite.

L'autre peuple, issu d'Adnân, l'un des descendants d'Ismaël, à ce que
l'on prétend, habitait le Hidjâz, province qui s'étend depuis la
Palestine jusqu'au Yémen et dans laquelle se trouvent la Mecque et
Médine; le Nadjd, c'est-à-dire le vaste plateau, parsemé de quelques
ondulations de terrain, qui occupe toute l'Arabie centrale; bref, le
nord de l'Arabie. On lui donne le nom de Maäddites, de Nizârites, de
Modharites ou de Caisites; noms qui indiquent tous le même peuple ou une
partie de ce peuple; car Cais descendait de Modhar; celui-ci était l'un
des fils de Nizâr, et Nizâr était fils de Maädd. Pour désigner cette
race nous employerons le terme de Maäddites.

Dans l'histoire de l'Europe il n'y a rien d'analogue à la haine,
quelquefois sourde, plus souvent flagrante, des deux peuples arabes, qui
s'entr'égorgeaient sur le prétexte le plus futile. Ainsi le territoire
de Damas fut, pendant deux années, le théâtre d'une guerre cruelle,
parce qu'un Maäddite avait cueilli un melon dans le jardin d'un
Yéménite[121], et dans la province de Murcie le sang coula à grands
flots durant sept années, parce qu'un Maäddite, longeant par hasard la
terre d'un Yéménite, avait détaché, sans y penser, une feuille de
vigne[122]. Ce n'est pas qu'en Europe l'antipathie de race n'ait été
très-forte aussi, mais du moins elle y était motivée; il y avait eu
conquête et asservissement. En Arabie, au contraire, l'une des deux
races n'avait point été opprimée par l'autre. Anciennement, il est vrai,
une partie des Maäddites, ceux du Nadjd, reconnaissaient la souveraineté
du roi du Yémen et lui payaient un tribut; mais c'est qu'ils le
voulaient bien; c'est qu'il fallait à ces hordes anarchiques un maître
qui les empêchât de s'entre-tuer, et que ce maître ne pouvait être
choisi dans l'une de leurs familles, parce que les autres auraient
refusé de lui obéir. Aussi quand les tribus maäddites, après s'être
réunies momentanément sous un chef de leur choix, s'étaient affranchies
de cette dépendance, comme cela arrivait de temps en temps, des guerres
civiles les forçaient bientôt d'y revenir. N'ayant à choisir qu'entre
l'anarchie et la domination étrangère, les chefs des tribus se disaient
après une longue guerre civile: «Nous n'avons d'autre parti à prendre
que de nous donner de nouveau au roi du Yémen, auquel nous payerons un
tribut en brebis et en chameaux, et qui empêchera le fort d'écraser le
faible[123].» Plus tard, lorsque le Yémen eut été conquis par les
Abyssins, les Maäddites du Nadjd avaient accordé de leur plein gré à un
autre prince d'origine yéménite, au roi de Hîra, la faible autorité
qu'ils avaient donnée jusque-là au roi du Yémen. Entre une soumission si
spontanée et l'asservissement par un peuple étranger, il y a une
différence énorme.

En Europe, d'ailleurs, la diversité d'idiomes et de coutumes élevait une
barrière insurmontable entre les deux peuples que la conquête avait
violemment réunis sur le même sol. Il n'en était pas de même dans
l'empire musulman. Longtemps avant Mahomet la langue yéménite ou
himyarique, comme on l'appelle, née du mélange de l'arabe et de l'idiome
des vaincus, avait cédé la place à l'arabe pur, la langue des Maäddites,
lesquels avaient acquis une certaine prépondérance intellectuelle. Sauf
quelques légères différences de dialecte, les deux peuples parlaient
donc la même langue, et jamais l'on ne trouve que, dans les armées
musulmanes, un Maäddite ait eu de la peine à comprendre un
Yéménite[124]. Ils avaient en outre les mêmes goûts, les mêmes idées,
les mêmes coutumes, car, des deux côtés, la grande masse de la nation
était nomade. Enfin, ayant adopté tous les deux l'islamisme, ils
avaient la même religion. En un mot, la différence qui existait entre
eux était bien moins sensible que celle qui existait entre tel et tel
peuple germanique dans le temps où les barbares vinrent inonder l'empire
romain.

Et pourtant, bien que les raisons qui expliquent l'antipathie de race en
Europe n'existent pas en Orient, cette antipathie y porte un caractère
de ténacité que l'on ne trouve pas chez nous. Au bout de trois ou quatre
cents ans l'hostilité originelle s'est effacée en Europe: parmi les
Bédouins elle dure depuis vingt-cinq siècles; elle remonte aux premiers
temps historiques de la nation, et de nos jours elle est encore loin
d'être éteinte[125]. «L'hostilité originelle, disait un ancien poète,
nous vient de nos ancêtres, et tant que ceux-ci auront des descendants,
elle subsistera[126].» Et puis elle n'a point eu en Europe ce caractère
atroce qu'elle a eu en Orient; elle n'a point étouffé chez nos aïeux les
sentiments les plus doux et les plus sacrés de la nature; un fils n'a
point méprisé, n'a point haï sa mère pour la seule raison qu'elle
appartenait à une autre race que son père. «Vous priez pour votre père,
dit quelqu'un à un Yéménite qui faisait la procession solennelle autour
du temple de la Mecque; mais pourquoi ne priez-vous pas pour votre
mère?--Pour ma mère? répliqua le Yéménite d'un air de dédain; comment
pourrais-je prier pour elle? Elle était de la race de Maädd[127]!»

Cette haine qui se prolonge de génération en génération, en dépit d'une
entière communauté de langue, de droits, de coutumes, d'idées, de
religion, et même jusqu'à un certain point d'origine, puisque les deux
peuples sont l'un et l'autre de race sémitique, cette haine qui ne
s'explique point par des antécédents, elle est dans le sang, c'est tout
ce que l'on peut en dire; et probablement les Arabes du VII^e siècle
auraient été aussi peu capables d'en déterminer la véritable cause, que
les Yéménites qui parcourent aujourd'hui les déserts de la province de
Jérusalem, et qui, quand les voyageurs leur demandent pour quel motif
ils sont ennemis jurés des Caisites (Maäddites) de la province d'Hébron,
répondent qu'ils n'en savent absolument rien, si ce n'est que cette
haine réciproque date d'un temps immémorial[128].

L'islamisme, loin de diminuer l'aversion instinctive des deux peuples,
lui a donné une vigueur et une vivacité qu'elle n'avait point
auparavant. S'observant toujours avec défiance, les Yéménites et les
Maäddites furent forcés désormais de combattre sous la même bannière, de
vivre sur le même sol, de diviser les fruits de la conquête, et ces
relations continuelles, ces rapports journaliers, engendrèrent autant de
disputes et de rixes. En même temps cette inimitié acquit un intérêt et
une importance qu'elle ne pouvait avoir alors qu'elle était restreinte à
un coin presque ignoré de l'Asie. Dorénavant elle ensanglanta l'Espagne
et la Sicile comme les déserts de l'Atlas et les rives du Gange, et elle
exerça une influence considérable, non-seulement sur le sort des peuples
vaincus, mais encore sur la destinée de toutes les nations romanes et
germaniques, puisqu'elle arrêta les musulmans dans la voie de leurs
conquêtes, au moment où ils menaçaient la France et tout l'Occident.

Dans toute l'étendue de l'empire musulman, les deux peuples se sont
combattus; mais cet empire était trop vaste et il n'y avait pas assez
d'unité entre les tribus, pour que la lutte pût être simultanée et
dirigée vers un but fixé d'avance. Chaque province eut donc sa guerre
particulière, sa guerre à elle, et les noms des deux partis, empruntés
aux deux tribus qui, dans la localité où l'on se combattait, étaient les
plus nombreuses, différaient presque partout. Dans le Khorâsân, par
exemple, les Yéménites portaient le nom d'Azdites et les Maäddites celui
de Témîmites, parce que les tribus d'Azd et de Témîm y étaient les plus
considérables[129]. En Syrie, province dont nous aurons à nous occuper
principalement, il y avait d'un côté les Kelbites et de l'autre les
Caisites. Les premiers, d'origine yéménite, y formaient la majorité de
la population arabe[130], car sous le califat d'Abou-Becr et d'Omar,
lorsque beaucoup de tribus yéménites allèrent s'établir en Syrie, les
Maäddites préférèrent de se fixer en Irâc[131].

Les Kelbites et les Caisites étaient également attachés à Moâwia qui,
grâce à sa politique prudente et sage, sut maintenir parmi eux un
certain équilibre et se concilier l'affection des uns comme des autres.
Cependant, quelque bien calculées que fussent ses mesures, il ne put
empêcher que leur haine réciproque n'éclatât de temps en temps; sous son
règne les Kelbites et les Fezâra, tribu des Caisites, se livrèrent même
une bataille à Banât-Cain[132], et Moâwia éprouva des difficultés de la
part des Caisites lorsqu'il voulut faire reconnaître Yézîd pour son
successeur, car la mère de Yézîd était une Kelbite; elle était fille de
Mâlic ibn-Bahdal, le chef de cette tribu, et pour les Caisites, Yézîd,
élevé dans le désert de Semâwa, parmi la famille de sa mère, n'était
plus un Omaiyade, c'était un Kelbite[133]. On ignore de quelle manière
Moâwia gagna leurs suffrages; on sait seulement qu'à la fin ils
reconnurent Yézîd pour l'héritier présomptif du trône et qu'ils lui
restèrent fidèles tant qu'il régna. Mais son règne ne dura que trois
années. Il mourut en novembre 683, deux mois et demi après la bataille
de Harra, âgé de trente-huit ans seulement.

A sa mort l'immense empire se trouva tout à coup sans maître. Ce n'est
pas que Yézîd mourût sans laisser de fils, il en laissa plusieurs; mais
le califat n'était pas héréditaire, il était électif. Ce grand principe
n'avait pas été posé par Mahomet, lequel n'avait rien décidé à cet
égard, mais par le calife Omar qui ne manquait pas aussi absolument que
le Prophète d'esprit politique, et qui jouissait, comme législateur,
d'une autorité incontestée. C'est lui qui avait dit dans une harangue
prononcée dans la mosquée de Médine: «Si quelqu'un s'avise de proclamer
un homme pour souverain, sans que tous les musulmans en aient délibéré,
cette inauguration sera nulle[134].» Il est vrai que l'on avait toujours
éludé l'application du principe, et que Yézîd lui-même n'avait pas été
élu par la nation; mais du moins son père avait pris la précaution de
lui faire prêter serment comme à son successeur futur. Cette précaution,
Yézîd l'avait négligée; la mort l'avait surpris à la fleur de l'âge, et
son fils aîné, qui s'appelait Moâwia comme son aïeul, n'avait aucun
droit au califat. Cependant il aurait probablement réussi à se faire
reconnaître, si les Syriens, les faiseurs de califes à cette époque,
eussent été d'accord pour le soutenir. Ils ne l'étaient pas, et Moâwia
lui-même, dit-on, ne voulait pas du trône. Le plus profond mystère
enveloppe les sentiments de ce jeune homme. S'il fallait en croire les
historiens musulmans, Moâwia n'aurait ressemblé en rien à son père; à
ses yeux la bonne cause aurait été celle que défendaient les Médinois,
et, ayant appris la victoire de Harra, le pillage de Médine et la mort
des vieux compagnons de Mahomet, il aurait fondu en larmes[135]. Mais
ces historiens qui, prévenus d'idées théologiques, ont quelquefois
faussé l'histoire, se trouvent en opposition avec un chroniqueur
espagnol presque contemporain[136] qui, pour ainsi dire, écrivait sous
la dictée des Syriens établis en Espagne, et qui affirme que Moâwia
était la fidèle image de son père. Quoi qu'il en soit, les Caisites ne
voulaient pas obéir à un prince qui avait une Kelbite pour aïeule et une
Kelbite pour mère; ils ne voulaient pas de la domination du Kelbite
Hassân ibn-Mâlic ibn-Bahdal, gouverneur de la Palestine et du district
du Jourdain, qui avait pris la conduite des affaires au nom de son
arrière-neveu[137]. Partout ils prirent une attitude hostile, et un de
leurs chefs, Zofar, de la tribu de Kilâb, leva l'étendard de la révolte
dans le district de Kinnesrîn, dont il chassa le gouverneur Kelbite,
Saîd ibn-Bahdal. Comme il fallait bien opposer un prétendant à celui des
Kelbites, Zofar se déclara pour Abdallâh, fils de Zobair, dont la cause
était au fond parfaitement indifférente aux Caisites. Le parti pieux
venait d'acquérir un allié bien étrange. Puisqu'il allait soutenir les
intérêts des fils des compagnons de Mahomet, Zofar crut de son devoir de
prononcer en chaire un sermon édifiant. Mais quoique grand orateur et
excellent poète, comme les Arabes païens l'avaient été, il n'était pas
habitué malheureusement aux formules religieuses, au style onctueux.
Quand il eut prononcé la moitié de sa première phrase, il demeura court.
Et ses frères d'armes de rire aux éclats[138].

Moâwia II ne survécut à son père que quarante jours, ou deux mois, ou
trois mois;--on ne le sait pas au juste et il importe peu de le savoir.
La confusion était au comble. Les provinces, lasses d'être traitées par
les Syriens en pays conquis, avaient secoué le joug. Dans l'Irâc on
faisait chaque jour un calife ou un émir, et le lendemain on le
défaisait[139]. Ibn-Bahdal n'avait pas encore arrêté son plan; tantôt il
voulait se faire déclarer calife, tantôt, voyant qu'il ne serait reconnu
que par ses Kelbites, il se déclarait prêt à obéir à l'Omaiyade que le
peuple choisirait[140]. Mais comme il y avait fort peu de chances de
succès, il était difficile de trouver un Omaiyade qui voulût se prêter
au triste rôle de prétendant. Walîd, petit-fils d'Abou-Sofyân et ancien
gouverneur de Médine, l'avait accepté: frappé de la peste au moment où
il faisait la prière sur le corps de Moâwia II, il était tombé
mort[141]. Ibn-Bahdal eût bien voulu donner le califat à Khâlid, frère
de Moâwia II, mais comme celui-ci ne comptait que seize ans et que les
Arabes ne veulent obéir qu'à un adulte, il ne l'osa pas. Il l'offrit
donc à Othmân: celui-ci, qui croyait la cause de sa famille entièrement
perdue, refusa, et alla joindre l'heureux prétendant Ibn-Zobair, dont le
parti s'augmentait de jour en jour. En Syrie tous les Caisites se
déclarèrent pour lui. Déjà maîtres de Kinnesrîn, ils le devinrent
bientôt de la Palestine, et le gouverneur d'Emèse, Nomân, fils de
Bachîr, le Défenseur, se déclara aussi pour Ibn-Zobair[142].
Ibn-Bahdal, au contraire, ne pouvait compter que sur un seul district,
celui du Jourdain, le moins considérable des cinq districts de la
Syrie[143]. Là on avait juré de lui obéir, mais à condition qu'il ne
donnerait pas le califat à un fils de Yézîd, puisqu'ils étaient trop
jeunes. Quant au district de Damas, le plus important de tous, son
gouverneur Dhahhâc, de la tribu de Fihr[144], n'était d'aucun parti. Il
n'était pas d'accord avec soi-même: ancien commandant de la garde de
Moâwia Ier et l'un de ses confidents les plus intimes, il ne voulait
pas du prétendant mecquois; Maäddite, il ne voulait pas faire cause
commune avec le chef des Kelbites; de là ses hésitations et sa
neutralité. Afin de sonder ses intentions et celles du peuple de Damas,
Ibn-Bahdal lui envoya une lettre, destinée à être lue dans la mosquée le
vendredi. Cette lettre était pleine des louanges des Omaiyades et
d'invectives contre Ibn-Zobair; mais comme Ibn-Bahdal craignait que
Dhahhâc ne refusât d'en faire la lecture devant le peuple, il prit soin
d'en donner une copie à son messager et de lui dire: «Si Dhahhâc ne lit
pas celle-là aux Arabes de Damas, tu leur liras celle-ci.» Ce qu'il
avait prévu arriva. Le vendredi, quand Dhahhâc fut monté en chaire, il
ne dit pas le moindre mot au sujet de la lettre qu'il avait reçue. Alors
le messager d'Ibn-Bahdal se leva et la lut devant le peuple. Cette
lecture à peine achevée, des cris s'élevèrent de tous côtés. «Ibn-Bahdal
dit vrai!» criaient les uns; «non, il ment!» criaient les autres. Le
tumulte devint effroyable, et l'enceinte sacrée qui, comme partout dans
les pays musulmans, servait tant aux cérémonies religieuses qu'aux
délibérations politiques, retentissait des injures dont les Kelbites et
les Caisites se chargeaient les uns les autres. A la fin Dhahhâc obtint
le silence, acheva la cérémonie religieuse, et persista à ne point se
prononcer[145].

Telle était la situation de la Syrie, lorsque les soldats de Moslim
rentrèrent dans leur pays natal. Mais ce n'était plus Moslim qui les
commandait, et voici en peu de mots ce qui était arrivé dans
l'intervalle.

Depuis la prise de Médine, Moslim, déjà bien malade à l'époque de la
bataille de Harra, avait renoncé au régime rigoureux que les médecins
lui avaient prescrit. «Maintenant que j'ai châtié les rebelles, je
mourrai content, avait-il dit; et comme j'ai tué les meurtriers
d'Othmân, Dieu me pardonnera mes péchés[146].» Arrivé avec son armée à
trois journées de distance de la Mecque et sentant sa fin approcher, il
fit venir le général Hoçain, qui avait été désigné par Yézîd pour
commander l'armée dans le cas où Moslim viendrait à mourir. Hoçain était
de la tribu de Sacoun et par conséquent Kelbite comme Moslim; mais
Moslim le méprisait, car il doutait de sa pénétration et de sa fermeté.
L'apostrophant donc avec cette franchise brutale qui formait le fond de
son caractère et qu'il ne nous est pas permis de pallier, il lui dit:
«Ane que tu es, tu vas prendre le commandement à ma place. Je ne te le
confierais pas, moi, mais il faut que la volonté du calife s'exécute.
Ecoute maintenant mes conseils; je sais que tu en as besoin, car je te
connais. Tiens-toi sur tes gardes contre les ruses des Coraichites,
ferme l'oreille à leurs discours mielleux, et souviens-toi qu'arrivé
devant la Mecque, tu n'auras que trois choses à faire: combattre à
outrance, enchaîner les habitants de la ville et retourner en
Syrie[147].» Cela dit, il rendit le dernier soupir.

Hoçain, quand il eut mis le siége devant la Mecque, se comporta comme
s'il eût pris à tâche de prouver que les préventions de Moslim à son
égard n'étaient nullement fondées. Loin de manquer d'audace, loin de se
laisser arrêter par des scrupules religieux, il enchérit sur les
sacriléges de Moslim lui-même. Ses balistes firent pleuvoir sur le
temple, la Caba, des pierres énormes qui écrasèrent les colonnes de
l'édifice. A son instigation, un cavalier syrien darda, pendant la nuit,
une torche attachée à l'extrémité de sa lance sur le pavillon
d'Ibn-Zobair, dressé dans le préau de la mosquée. Le pavillon s'embrasa
à l'instant, et la flamme s'étant communiquée aux voiles qui
enveloppaient le temple, la sainte Caba, la plus révérée de toutes les
mosquées musulmanes, fut entièrement consumée[148].... De leur côté les
Mecquois, secondés par une foule de non-conformistes qui, oubliant
momentanément leur haine contre la haute Eglise, étaient accourus pleins
d'enthousiasme pour défendre le territoire sacré, soutenaient le siége
avec un grand courage, lorsque la nouvelle de la mort de Yézîd vint
changer tout à coup la face des affaires. Au fils de Zobair cette
nouvelle inattendue causa une joie indicible; pour Hoçain elle fut un
coup de foudre. Ce général, esprit froid, égoïste et calculateur, au
lieu que Moslim avait été dévoué corps et âme aux maîtres qu'il servait,
connaissait trop bien la fermentation des partis en Syrie, pour ne pas
prévoir qu'une guerre civile y éclaterait, et ne se faisant point
illusion sur la faiblesse des Omaiyades, il vit dans la soumission au
calife mecquois l'unique remède contre l'anarchie, l'unique moyen de
salut pour son armée gravement compromise et pour lui-même qui l'était
plus encore. Il fit donc inviter Ibn-Zobair à s'aboucher avec lui la
nuit suivante dans un lieu qu'il nomma. Ibn-Zobair s'étant trouvé à
cette conférence, Hoçain lui dit à voix basse, afin que les Syriens ne
pussent l'entendre:

--Je suis prêt à te reconnaître pour calife, mais à condition que tu
t'engages à proclamer une amnistie générale et à ne tirer aucune
vengeance du sang répandu pendant le siége de la Mecque et dans la
bataille de Harra.

--Non, lui répondit Ibn-Zobair à haute voix, je ne serais point encore
satisfait, si je tuais dix ennemis pour chacun de mes compagnons.

--Maudit soit celui qui te regardera désormais comme un homme d'esprit,
s'écria alors Hoçain. J'avais cru jusqu'à présent à ta prudence; mais
quand je te parle bas, tu réponds à voix haute; je t'offre le califat,
et tu me menaces de la mort!

Certain désormais qu'entre lui et cet homme la réconciliation n'était
pas possible, Hoçain rompit aussitôt la conférence et reprit avec son
armée le chemin de la Syrie. En route il rencontra Merwân. Rentré dans
Médine après la bataille de Harra, mais expulsé de nouveau de cette
ville sur l'ordre d'Ibn-Zobair, Merwân s'était rendu à Damas. Là il
avait trouvé la cause de sa famille à peu près désespérée, et dans une
entrevue avec Dhahhâc, il s'était engagé à se rendre à la Mecque, afin
d'annoncer à Ibn-Zobair que les Syriens étaient prêts à obéir à ses
ordres[149]: c'était le meilleur moyen pour gagner les bonnes grâces de
son ancien ennemi. Ce fut donc pendant son voyage de Damas à la Mecque
que Merwân rencontra Hoçain[150]. Ce général, après l'avoir assuré qu'il
ne reconnaîtrait point le prétendant mecquois, lui déclara que s'il
avait le courage de relever la bannière omaiyade, il pourrait compter
sur son appui. Merwân ayant accepté cette proposition, on résolut de
convoquer à Djâbia une espèce de diète où l'on délibérerait sur le choix
d'un calife.

Invités à se rendre à cette diète, Ibn-Bahdal et ses Kelbites le firent.
Dhahhâc promit aussi de venir et s'excusa sur la conduite qu'il avait
tenue jusque-là. En effet, il se mit en marche avec les siens; mais en
route les Caisites, persuadés que les Kelbites ne donneraient leurs
suffrages qu'à celui qui était allié à leur tribu, à Khâlid, le jeune
frère de Moâwia II, refusèrent d'aller plus loin. Dhahhâc retourna donc
sur ses pas et alla se camper dans la prairie de Râhit, à l'est de
Damas[151]. Cependant les Caisites comprirent que leur querelle avec les
Kelbites allait bientôt se vider par les armes, et plus le moment
décisif approchait, plus ils sentaient la monstruosité de leur coalition
avec le chef du parti pieux. Comme ils avaient beaucoup plus de
sympathie pour Dhahhâc, l'ancien frère d'armes de Moâwia Ier, ils lui
dirent: «Pourquoi ne vous déclareriez-vous pas calife? Vous ne valez pas
moins qu'Ibn-Bahdal ou Ibn-Zobair.» Flatté de ces paroles et trop
heureux de pouvoir sortir de sa fausse position, Dhahhâc ne s'opposa
point à la proposition des Caisites et reçut leurs serments[152].

Quant aux délibérations des Kelbites réunis à Djâbia, elles ne durèrent
pas moins de quarante jours. Ibn-Bahdal et ses amis voulaient donner le
califat à Khâlid--les Caisites ne se trompaient pas quand ils leur
supposaient ce dessein--et Hoçain ne put faire accepter son candidat,
Merwân. Il avait beau dire: «Eh quoi! Nos ennemis nous opposent un homme
âgé, et nous leur opposerions un jeune homme presque enfant encore?» on
lui répondait que Merwân était trop puissant. «Si Merwân obtient le
califat, disait-on, nous serons ses esclaves; il a dix fils, dix
frères, dix neveux[153].» On le considérait d'ailleurs comme un
étranger. La branche des Omaiyades à laquelle appartenait Khâlid était
naturalisée en Syrie, mais Merwân et sa famille avaient toujours habité
Médine[154]. Toutefois Ibn-Bahdal et ses amis cédèrent enfin; ils
acceptèrent Merwân, mais ils lui firent sentir qu'en lui conférant le
califat, ils lui montraient une grande faveur, et ils lui prescrivirent
des conditions aussi dures qu'humiliantes. Merwân dut s'engager
solennellement à confier tous les emplois importants aux Kelbites, à ne
gouverner que d'après leurs conseils, à leur payer annuellement une
somme fort considérable[155]. Ibn-Bahdal fit décréter en outre que le
jeune Khâlid serait le successeur de Merwân et qu'en attendant il aurait
le gouvernement d'Emèse[156]. Tout ayant été réglé ainsi, l'un des chefs
de la tribu de Sacoun, Mâlic, fils de Hobaira, qui s'était montré zélé
partisan de Khâlid, dit à Merwân d'un air hautain et menaçant: «Nous ne
te prêterons point le serment que l'on prête au calife, au successeur du
Prophète, car en combattant sous ta bannière, nous n'avons en vue que
les biens de ce monde. Si donc tu nous traites bien, comme l'ont fait
Moâwia et Yézid, nous t'aiderons; sinon, tu éprouveras à tes dépens que
nous n'avons pas plus de prédilection pour toi que pour un autre
Coraichite[157].»

La diète de Djâbia s'étant terminée à la fin du mois de juin de l'année
684[158], plus de sept mois après la mort de Yézîd, Merwân, accompagné
des Kelb, des Ghassân, des Sacsac, des Sacoun et d'autres tribus
yéménites, marcha contre Dhahhâc, auquel les trois gouverneurs qui
tenaient son parti avaient envoyé leurs contingents. Zofar commandait en
personne les soldats de Kinnesrîn, sa province. Pendant sa marche,
Merwân reçut une nouvelle aussi inattendue qu'agréable: Damas s'était
déclaré pour lui. Un chef de la tribu de Ghassân, au lieu de se rendre à
Djâbia, s'était tenu caché dans la capitale. Ayant rassemblé les
Yéménites quand il eut appris l'élection de Merwân, il s'était emparé de
Damas par un coup de main, et avait forcé le gouverneur, nommé par
Dhahhâc, à chercher son salut dans une fuite tellement précipitée, qu'il
ne put même emporter le trésor public. L'audacieux Ghassânite s'empressa
d'informer Merwân du succès de son entreprise et de lui envoyer de
l'argent, des armes et des soldats[159].

Quand les deux armées, ou plutôt les deux peuples, furent en présence
dans la prairie de Râhit, vingt jours se passèrent d'abord en
escarmouches et en duels. Enfin le combat devint général. Il fut
sanglant comme nul autre ne l'avait jamais été, dit un historien arabe,
et les Caisites, après avoir perdu quatre-vingts de leurs chefs, parmi
lesquels se trouvait Dhahhâc lui-même, essuyèrent une déroute
complète[160].

Entre Kelbites et Caisites, cette bataille de la Prairie ne s'oublia
jamais, et soixante-douze ans plus tard, elle recommença, pour ainsi
dire, en Espagne. C'était là le sujet que les poètes des deux factions
rivales traitaient de préférence à tout autre; d'un côté, ce sont des
chants de joie et de triomphe, de l'autre, des cris de douleur et de
vengeance.

Au moment où tout fuyait, Zofar avait à ses côtés deux chefs de la tribu
de Solaim. Son coursier fut le seul qui pût lutter de vitesse avec ceux
des Kelbites qui les poursuivaient, et ses deux compagnons, voyant que
les ennemis allaient les atteindre, lui crièrent: «Fuyez, Zofar, fuyez;
on va nous tuer.» Poussant son cheval, Zofar se sauva; ses deux amis
furent massacrés[161].

     Quel bonheur, dit-il plus tard, quel bonheur pourrais-je encore
     goûter, depuis que j'ai abandonné Ibn-Amr et Ibn-Man, depuis que
     Hammâm[162] a été tué? Jamais personne ne m'avait vu lâche; mais
     pendant ce soir funeste, lorsqu'on me poursuivait, lorsque,
     environné d'ennemis, personne ne venait me secourir, ce soir-là
     j'ai abandonné mes deux amis et je me suis sauvé en lâche!... Un
     seul jour de faiblesse effacera-t-il donc tous mes exploits, toutes
     mes actions héroïques? Laisserons-nous les Kelbites en repos? Nos
     lances ne les frapperont-elles pas? Nos frères tombés à Râhit, ne
     seront-ils pas vengés?... Sans doute, l'herbe repoussera sur la
     terre fraîchement remuée qui couvre leurs ossements; mais jamais
     nous ne les oublierons, et toujours nous aurons pour nos ennemis
     une haine implacable. Donne-moi mes armes, femme! A mon avis, la
     guerre doit être perpétuelle. Certes, la bataille de Râhit a ouvert
     un abîme entre Merwân et nous[163].

Un poète kelbite lui répondit dans un poème dont il ne nous reste que
ces deux vers:

     Certes, depuis la bataille de Râhit Zofar a gagné une maladie dont
     il ne guérira jamais. Jamais il ne cessera de pleurer les Solaim,
     les Amir et les Dhobyân, tués dans ce combat, et, trompé dans ses
     plus chères espérances, il renouvellera sans relâche par ses vers
     la douleur des veuves et des orphelines[164].

Un autre poète kelbite[165] chanta la victoire de ses contribules.
Quelle honte pour les Caisites: tandis qu'ils fuyaient à toutes jambes,
ils abandonnaient leurs bannières, et celles-ci tombaient, «semblables à
des oiseaux qui, quand ils ont soif, décrivent d'abord plusieurs cercles
dans les airs, puis fondent sur l'eau.» Le poète énumère un à un les
chefs caisites,--chaque tribu pleure la perte du sien! Les lâches! ils
avaient été frappés dans le dos! «Certes, il y eut dans la Prairie des
hommes qui tressaillaient d'aise: c'étaient ceux qui y ont coupé aux
Caisites le nez, les mains et les oreilles, c'étaient ceux qui les y ont
châtrés.»



VII.


Pendant que Merwân, maître de la Syrie par suite de la victoire qu'il
avait remportée dans la Prairie de Râhit, allait soumettre l'Egypte,
Zofar, désormais le chef de son parti, se jeta dans Carkîsiâ, forteresse
de la Mésopotamie, située à l'est de Kinnesrîn, là où le Khâbour
(Chaboras) se jette dans l'Euphrate. Peu à peu Carkîsiâ devint le
rendez-vous général des Caisites. La grande guerre étant devenue
impossible, ils durent se borner à une guerre d'embûches et d'attaques
nocturnes; mais du moins la firent-ils à feu et à sang. Commandés par le
lieutenant de Zofar, Omair, fils de Hobâb, ils pillaient les camps
kelbites dans le désert de Semâwa, ne faisaient point de quartier,
poussaient la cruauté jusqu'à éventrer les femmes, et quand Zofar les
voyait revenir chargés de butin et couverts de sang:

     Kelbites, disait-il, à présent c'est pour vous que les temps sont
     durs: nous nous vengeons, nous vous punissons. Dans le désert de
     Semâwa il n'y a plus de sûreté pour vous; quittez-le donc, emmenez
     avec vous les fils de Bahdal, et allez chercher un asile là où de
     vils esclaves cultivent les oliviers[166]!

Toutefois les Caisites n'eurent à cette époque qu'une importance
secondaire. Carkîsiâ, il est vrai, était la terreur et le fléau des
alentours, mais après tout ce n'était qu'un nid de brigands qui ne
pouvait inspirer à Merwân de sérieuses alarmes, et comme il lui
importait avant tout de conquérir l'Irâc, il eut à combattre des ennemis
bien autrement redoutables.

L'Irâc présentait alors un spectacle curieux et complet. Les doctrines
les plus étranges et parfois les plus extravagantes s'y disputaient la
popularité; l'hérédité et l'élection, le despotisme et la liberté, le
droit divin et la souveraineté nationale, le fanatisme et l'indifférence
y étaient aux prises; les vainqueurs arabes et les vaincus persans, les
riches et les pauvres, les visionnaires et les incrédules s'y
combattaient. Il y avait d'abord les modérés, qui ne voulaient ni des
Omaiyades, ni d'Ibn-Zobair. Peut-être aucun Irâcain n'éprouvait-il de la
sympathie ni pour le caractère de ce dernier, ni pour les principes
qu'il représentait; et pourtant, chaque tentative faite pour constituer
un gouvernement national ayant échoué à Baçra comme à Coufa, les modérés
finirent par le reconnaître, parce qu'ils le considéraient comme le
seul qui fût en état de maintenir un peu d'ordre dans la province. Les
uns, musulmans sans répugnance comme sans ferveur, vivaient
naturellement et d'une vie calme, douce et paresseuse; les autres,
encore plus insoucieux du lendemain, mettaient le doute au-dessus de
l'entraînement, la négation au-dessus de l'espérance. Ils n'adoraient
qu'un Dieu et ne sacrifiaient qu'à lui. Ce Dieu, c'était le plaisir, le
bonheur des sens. L'élégant, le spirituel Omar ibn-abî-Rabîa, l'Anacréon
des Arabes, avait écrit leur liturgie. Les deux nobles les plus
considérés et les influents de Baçra, Ahnaf et Hâritha, représentaient à
merveille les deux nuances de ce parti. Le nom du premier se trouve mêlé
à tous les événements de cette époque; mais il ne fait guère autre chose
que donner des conseils; il parle toujours, jamais il n'agit. Chef des
Témîm, il jouissait dans sa tribu d'une considération si illimitée, que
Moâwia Ier avait coutume de dire: «S'il se met en courroux, cent
mille Témîmites partagent sa colère, sans lui en demander la cause.»
Heureusement il n'en était pas capable; sa longanimité était
proverbiale; même quand il appelait sa tribu aux armes, on savait qu'il
ne le faisait que pour complaire à la belle Zabrâ, sa maîtresse, qui le
dominait complétement. «Zabrâ est de mauvaise humeur aujourd'hui,» se
disaient alors les soldats. Comme il observait la juste mesure en toutes
choses, sa dévotion tenait le milieu entre la ferveur et
l'indifférence. Il faisait pénitence de ses péchés, mais cette pénitence
n'était pas trop rude. En expiation de chaque péché il passait son doigt
sur la flamme d'une bougie, et alors, poussant un petit cri de douleur:
«Pourquoi as-tu commis ce péché-là?» disait-il. Se laisser guider par un
égoïsme prudent et réfléchi, mais qui n'allait pas jusques à la
duplicité ou la bassesse; garder la neutralité entre les partis aussi
longtemps qu'il le pouvait; s'accommoder de chaque gouvernement, quelque
illégitime qu'il fût, sans le blâmer, mais aussi sans le flatter, sans
rechercher ses faveurs, voilà la ligne de conduite qu'il s'était tracée
dès sa jeunesse et dont il ne s'écarta jamais. C'était un caractère sans
expansion, sans dévoûment, sans grandeur, et ce représentant du juste
milieu et de la vulgarité égoïste, cet ami des temporisations et des
moyens termes, était aussi incapable d'inspirer l'enthousiasme que de
l'éprouver; mais tout le monde l'aimait à cause de sa douceur, de son
humeur aimable, conciliante et toujours égale[167].

Brillant et spirituel représentant de la vieille noblesse païenne,
Hâritha passait pour hardi buveur et ne niait point qu'il le fût. Le
district qu'il préféra à tout autre quand il eut une préfecture à
choisir, fut celui qui produisait les vins les plus savoureux. Ses
sentiments religieux n'étaient point un mystère pour ses amis. «Quel
étrange spectacle, disait un poète de sa famille, que de voir Hâritha
assister à la prière publique, lui qui est aussi incrédule qu'on peut
l'être[168].» Mais il était d'une courtoisie exquise; on vantait sa
conversation à la fois enjouée et instructive[169]; et puis, il se
distinguait honorablement de ses concitoyens par sa bravoure. Car il
faut bien le dire: les Irâcains étaient le plus souvent d'une
poltronnerie incroyable. Quand Obaidallâh était encore gouverneur de la
province, deux mille Irâcains, envoyés par lui pour réduire une
quarantaine de non-conformistes, n'avaient pas osé les attaquer. «Je me
soucie médiocrement d'avoir mon éloge funèbre prononcé par Obaidallâh,
avait dit leur général; j'aime mieux qu'il me blâme[170].»

Les deux autres partis, celui des non-conformistes et celui des Chiites,
se composaient l'un et l'autre de croyants sincères et fervents. Mais
ces deux sectes qui se confinaient presque au point de départ, se
séparèrent de plus en plus en avançant, et finirent par comprendre la
religion et l'Etat d'une manière directement opposée.

Les non-conformistes, c'étaient les âmes nobles et chaleureuses, qui,
dans un siècle d'égoïsme, avaient conservé la pureté du cœur, qui ne
mettaient pas leur ambition dans les biens de la terre, qui avaient une
trop grande idée de Dieu pour le servir machinalement, pour s'endormir
dans une piété commune et facile; c'étaient les véritables disciples de
Mahomet, mais de Mahomet tel qu'il était dans la première époque de sa
mission, alors que la vertu et la religion remplissaient seules son âme
enthousiaste, tandis que les orthodoxes de Médine étaient plutôt les
disciples de l'autre Mahomet, de l'imposteur dont l'insatiable ambition
aspirait à conquérir le monde par le glaive. Dans un temps où la guerre
civile ravageait si cruellement les provinces du vaste empire, où chaque
tribu se faisait de sa noble origine un titre au pouvoir, ils s'en
tenaient aux belles paroles du Coran: «Tous les musulmans sont frères.»
«Ne nous demandez pas, disaient-ils, si nous descendons de Cais ou bien
de Témîm; nous sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons
hommage à l'unité de Dieu, et celui que Dieu préfère aux autres, c'est
celui qui lui montre le mieux sa gratitude[171].» Mais aussi, s'ils
prêchaient l'égalité et la fraternité, c'est qu'ils se recrutaient parmi
la classe ouvrière plutôt que parmi la noblesse[172]. Justement
indignés de la corruption de leurs contemporains, qui s'adonnaient sans
scrupule, sans honte, à toutes les dissolutions et à tous les vices,
croyant qu'il suffisait, pour effacer tous les péchés, d'assister aux
prières publiques et de faire le pèlerinage de la Mecque, ils prêchaient
que la foi sans les œuvres est insuffisante, et que les pécheurs
seront damnés aussi bien que les incrédules[173]. En effet, on avait
alors sur la puissance absolutoire de la foi les idées les plus
exagérées. Et qu'était-ce encore que cette foi? Souvent un simple
déisme, rien de plus. Les beaux esprits aux mœurs relâchées, si par
hasard ils croyaient au ciel, comptaient le conquérir à bon marché.
«Qu'as-tu préparé pour un jour semblable à celui-ci?» demanda le pieux
théologien Hasan de Baçra au poète Ferazdac _le Débauché_, qui assistait
avec lui à un convoi. «Le témoignage que je rends depuis soixante ans à
l'unité de Dieu,» répliqua tranquillement le poète[174]. Les
non-conformistes protestaient contre cette théorie. «A ce compte,
disaient-ils, Satan lui-même eût échappé à la damnation éternelle;
n'était-il pas convaincu, lui aussi, de l'unité de Dieu[175]?»

Aux yeux d'une société légère, frivole, sceptique, à demi païenne, une
religion si passionnée, jointe à une vertu si austère, fut une hérésie.
Il fallait l'extirper, se disait-on; car il arrive parfois au
scepticisme de proscrire la piété au nom de la philosophie, comme il
arrive à la piété de proscrire la raison indépendante au nom de Dieu. De
son côté, le gouvernement s'alarmait à juste titre de ces démocrates, de
ces niveleurs. Les Omaiyades eussent pu les laisser faire, les applaudir
même, s'ils se fussent bornés à déclarer que les chefs du parti
orthodoxe, les soi-disant saints de l'islamisme, tels que Talha, Zobair,
Alî et Aïcha, la veuve du Prophète, n'étaient que des hypocrites
ambitieux; mais ils allèrent plus loin. Sans compter qu'à l'exemple des
orthodoxes de Médine ils traitaient les Omaiyades d'incrédules, ils
contestaient aux Coraichites le droit exclusif au califat; ils niaient
hardiment que le Prophète eût dit que le gouvernement spirituel et
temporel n'appartenait qu'à cette tribu. Chacun, prêchaient-ils, pouvait
être élu au califat, quelle que fût sa condition, qu'il appartînt à la
plus haute noblesse ou aux derniers rangs de la société, qu'il fût
Coraichite ou esclave;--dangereuse théorie qui sapait le droit public
dans sa racine. Ce n'est pas tout encore: rêvant une société parfaite,
ces âmes candides et passionnées pour la liberté prêchaient qu'un calife
n'était nécessaire que pour contenir les méchants, et que les vrais
croyants, les hommes vertueux, pouvaient fort bien s'en passer[176].

Le gouvernement et l'aristocratie de l'Irâc se donnant donc la main pour
écraser d'un commun effort les non-conformistes et leurs doctrines, de
même que la noblesse syrienne avait secondé les Omaiyades dans leur
lutte contre les compagnons du Prophète, une persécution cruelle et
terrible commença. Le gouverneur Obaidallâh la dirigeait. Lui sceptique,
lui philosophe, lui qui avait fait tuer le petit-fils du Prophète, il
répandit à grands flots le sang de ces hommes qu'au fond de l'âme il
devait regarder comme les véritables disciples de Mahomet! Ce n'est pas
qu'ils fussent à craindre pour le moment: vaincus par Alî en deux
sanglantes batailles, ils ne prêchaient plus en public, ils se
cachaient, ils avaient même déposé leur chef parce qu'il désapprouvait
leur inaction, leur commerce avec les Arabes qui n'étaient pas de leur
secte[177]; mais c'était--et leurs ennemis le savaient bien--c'était un
tison enfoui sous les cendres qui n'attendait que l'air pour se ranimer.
Ils propageaient en secret leurs principes, avec une éloquence vive,
emportée, entraînante, irrésistible parce qu'elle venait du cœur. «Il
me faut étouffer cette hérésie dans son germe, répondit Obaidallâh
quand on lui dit que ces sectaires n'étaient pas assez dangereux pour
motiver tant de cruautés; ces hommes sont plus redoutables que vous ne
pensez; leurs moindres discours embrasent les esprits comme une légère
étincelle fait flamber un monceau de jonc[178].»

Les non-conformistes soutinrent cette terrible épreuve avec une fermeté
vraiment admirable. Confiants et résignés, ils marchaient à l'échafaud
d'un pas ferme, récitant des prières et des versets du Coran, et
recevaient le dernier coup en glorifiant le Seigneur. Jamais aucun
d'entre eux ne faussait sa parole pour sauver sa vie menacée. Un agent
de l'autorité arrêta un sectaire dans la rue. «Permettez-moi d'entrer un
instant dans ma maison, lui dit le non-conformiste, afin que je me
purifie et que je prie ensuite.--Et qui me répond que tu
reviendras?--Dieu,» répliqua le non-conformiste, et il revint[179]. Un
autre, enfermé dans la prison, étonna jusqu'à son geôlier par sa piété
exemplaire et son éloquence persuasive. «Votre doctrine me semble belle
et sainte, lui dit le geôlier, et je veux vous rendre service. Je vous
permettrai donc d'aller voir votre famille pendant la nuit, si vous me
promettez de revenir ici au lever de l'aube.--Je vous le promets,» lui
répondit le non-conformiste, et depuis lors le geôlier le laissait
sortir chaque soir après le coucher du soleil. Mais une nuit que le
non-conformiste était avec sa famille, des amis vinrent lui dire que le
gouverneur, irrité de ce qu'un de ses bourreaux avait été assassiné,
avait donné l'ordre de décapiter tous les hérétiques qui se trouvaient
dans la prison. Malgré les prières de ses amis, malgré les pleurs de sa
femme et de ses enfants, qui le conjuraient de ne pas aller se livrer à
une mort certaine, le non-conformiste retourna à la prison en disant:
«Pourrais-je me présenter devant Dieu, si j'avais manqué de parole?» De
retour dans son cachot et voyant que la physionomie du bon geôlier
exprimait la tristesse: «Tranquillisez-vous, lui dit-il, je connaissais
le dessein de votre maître.--Quoi! vous le connaissiez et vous n'en êtes
pas moins revenu!» s'écria le geôlier frappé d'étonnement et
d'admiration[180].

Et les femmes rivalisaient de courage avec les hommes. La pieuse Baldjâ,
avertie que la veille Obaidallâh avait prononcé son nom, ce qui, dans sa
bouche, équivalait à une sentence de mort, refusa de se cacher comme ses
amis le lui conseillaient. «S'il me fait arrêter, tant pis pour lui, car
Dieu l'en punira, dit-elle; mais je ne veux pas qu'un seul de nos frères
soit inquiété à cause de moi.» Calme et résignée, elle attendit les
bourreaux, qui, après lui avoir coupé les mains et les jambes, jetèrent
son tronc sur le marché[181].

Tant d'héroïsme, tant de grandeur, tant de sainteté excitaient l'intérêt
et l'admiration des âmes justes et imposaient parfois du respect aux
bourreaux mêmes. A la vue de ces hommes hâves et pâles, qui ne
mangeaient et ne dormaient guère[182] et qui semblaient revêtus d'une
auréole de gloire, une sainte horreur arrêtait leur bras prêt à
frapper[183]. Dans la suite, ce n'était plus le respect qui les faisait
hésiter, c'était la peur. La secte persécutée était devenue une société
secrète, dont les membres étaient solidaires les uns des autres. Le
lendemain de chaque exécution, on pouvait être sûr de trouver le
bourreau assassiné[184]. C'était déjà un commencement de résistance à
main armée, mais qui ne contentait pas les exaltés du parti. Et en
effet, au point de vue de la secte, et même des musulmans en général, la
patiente résignation aux supplices, loin d'être un mérite, était une
faiblesse. L'Eglise musulmane est une Eglise essentiellement militante
et elle l'est dans un autre sens que l'Eglise catholique. Aussi les
exaltés reprochaient-ils aux modérés leur commerce avec _les brigands et
les incrédules_[185], leur inaction, leur lâcheté, et les poètes,
s'associant à ce blâme, faisaient un appel aux armes[186], lorsqu'on
apprit que l'armée de Moslim allait attaquer les deux villes saintes. Ce
fut un moment décisif dans la destinée de la secte, dont Nâfi, fils
d'Azrac, était alors l'homme le plus éminent. Il vola avec ses amis à la
défense du territoire sacré, et Ibn-Zobair qui disait que, pour
combattre les Arabes de Syrie, il accepterait le secours des Dailemites,
des Turcs, des païens, des barbares[187], l'accueillit à bras ouverts,
l'assura même qu'il partageait ses doctrines. Tant que dura le siége de
la Mecque, les non-conformistes firent des prodiges de valeur; mais ils
ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'entre eux et le chef de la haute
Eglise il n'y avait pas d'union possible. Ils retournèrent donc à Baçra;
puis, profitant du désordre universel, ils s'établirent dans la province
d'Ahwâz, après en avoir expulsé les employés du gouvernement.

A partir de cette époque, les non-conformistes, ceux de l'Ahwâz du
moins, que les Arabes appellent les Azrakites, du nom du père du Nâfi,
ne se contentèrent pas de rompre tout commerce avec les Arabes
étrangers à leur secte, de déclarer que c'était un péché que de vivre
dans leur société, de manger des animaux tués par eux, de contracter des
mariages dans leurs familles: exaspérés par plusieurs années de
persécution et altérés de vengeance, ils prirent un caractère cruel et
féroce, tirèrent de leurs principes les conséquences les plus
rigoureuses, et puisèrent dans le Coran, qu'ils interprétaient comme
certaines sectes de l'Angleterre et de l'Ecosse ont interprété la Bible
au XVII^e siècle, des arguments pour justifier leur haine implacable et
la sanctifier. Les autres Arabes étant tous ou des incrédules ou des
pécheurs, ce qui revenait au même, il fallait les extirper s'ils
refusaient d'accepter les croyances du peuple de Dieu, attendu que
Mahomet n'avait laissé aux Arabes païens d'autre choix que l'islamisme
ou la mort. Nul ne devait être épargné, pas même les femmes, pas même
les enfants à la mamelle, car Noé disait dans le Coran: «Seigneur, ne
laisse subsister sur la terre aucune famille infidèle; car, si tu en
laissais, ils séduiraient tes serviteurs et n'enfanteraient que des
impies et des incrédules[188].» On avait voulu les exterminer: à leur
tour ils voulaient exterminer leurs persécuteurs. De martyrs, ils
devinrent bourreaux.

Bientôt, marquant leur passage par des torrents de sang, ils
s'avancèrent jusqu'à deux jours de marche de Baçra. Une consternation
indicible régnait dans cette ville. Les habitants qui, comme l'on sait,
avouaient d'ordinaire leur poltronnerie avec un cynisme révoltant, ne
pouvaient compter que sur leurs propres forces et leur propre courage;
car c'était justement l'époque où ils s'étaient affranchis de la
domination des Omaiyades et où ils refusaient encore de reconnaître
Ibn-Zobair. Pour comble de malheur, ils avaient été assez étourdis pour
mettre à la tête du gouvernement le Coraichite Babba[189], homme d'une
corpulence excessive et d'une parfaite nullité. Toutefois, comme ils
avaient à sauver leurs biens, leurs femmes, leurs enfants et leur propre
vie, la gravité du péril leur rendit un peu d'énergie, et ils allèrent à
la rencontre de l'ennemi avec plus d'empressement et de courage qu'ils
n'en montraient d'ordinaire quand il fallait combattre. On en vint aux
prises près de Doulâb et l'on se battit pendant tout un mois. Nâfi fut
tué dans un de ces combats; de leur côté, les Arabes de Baçra perdirent
les trois généraux qui se succédèrent dans le commandement[190], et à la
fin, fatigués par une si longue campagne, découragés de ce que tant de
combats restaient sans résultat décisif, épuisés par des efforts
auxquels ils étaient si peu accoutumés, ils sentirent qu'ils avaient
pris la volonté pour la force et rentrèrent dans leurs foyers. L'Irâc
eût été inondé alors par les farouches sectaires, si Hâritha ne leur eût
barré le passage à la tête de ses contribules, les Ghoddân. «Honte
éternelle sur nous, dit-il à ses compagnons d'armes, si nous abandonnons
nos frères de Baçra à la rage brutale des non-conformistes;» et
combattant en volontaire, sans qu'il fût revêtu d'un caractère officiel,
il préserva l'Irâc du terrible fléau qui le menaçait.

Mais comme le danger était toujours imminent, comme Hâritha pouvait être
battu à toute heure et qu'alors rien n'empêchait l'ennemi de pénétrer
jusqu'à Baçra, les habitants de cette ville ne virent d'autre moyen de
salut que de se coaliser avec Ibn-Zobair et de le reconnaître pour
calife. C'est ce qu'ils firent. Ibn-Zobair leur envoya un gouverneur. Ce
gouverneur confia le commandement des troupes à son frère, nommé Othmân.
Arrivé en face des ennemis et voyant qu'il avait sur eux l'avantage du
nombre, Othmân dit à Hâritha qui s'était réuni à lui:

--Eh quoi! c'est là toute leur armée?

--Ah! c'est que vous ne les connaissez pas, lui répondit Hâritha; ils
vous donneront assez à faire, je vous en réponds.

--Par Dieu! reprit Othmân d'un air de dédain, avant de me mettre à
table, je veux voir s'ils savent se battre.

--Sachez, général, qu'une fois rangés en bataille, ces hommes ne
reculent jamais.

--Je sais que les Irâcains sont des lâches. Et vous, Hâritha, que
savez-vous de la guerre?... Vous vous entendez à faire autre chose....

Othmân avait accompagné ces paroles d'un geste significatif, et Hâritha,
furieux d'avoir eu à essuyer de cet étranger, de ce piétiste, le double
reproche de lâcheté et d'ivrognerie, demeura à l'écart avec ses hommes,
sans prendre part au combat.

Victime de son outrecuidance, Othmân, après avoir vu ses troupes prendre
la fuite, périt sur le champ de bataille. Les non-conformistes allaient
recueillir les fruits de leur victoire, lorsque Hâritha, ramassant
l'étendard tombé à terre et rangeant ses contribules en bataille, arrêta
l'élan de l'armée ennemie. «Si Hâritha n'eût pas été là, disait avec
raison un poète, aucun Irâcain n'eût survécu à cette journée fatale.
Quand on demande: «Quel est celui qui a sauvé la province?» Maäddites et
Yéménites disent d'un commun accord:--C'est lui!»

Malheureusement les piétistes qu'Ibn-Zobair envoya successivement pour
gouverner l'Irâc, ne surent pas apprécier cet homme, le seul pourtant
qui, au milieu de la lâcheté générale, eût fait preuve de courage et
d'énergie. C'était, leur disait-on, un ivrogne, un incrédule, et ils
s'obstinaient à lui refuser la position officielle qu'il sollicitait, à
ne pas lui envoyer les renforts dont il avait absolument besoin pour
soutenir les efforts de l'ennemi. Pressé de plus en plus, le brave
guerrier ne put sauver son armée épuisée que par une retraite qui
ressemblait à une fuite. Poursuivi par l'ennemi, l'on arriva au
Petit-Tigre et l'on se jeta précipitamment dans des bateaux pour le
passer. Les barques étant déjà au milieu du fleuve, Hâritha entendit les
cris de détresse que poussait un brave Témîmite qui, arrivé trop tard
pour s'embarquer, allait être atteint par les ennemis. Il ordonna
aussitôt au batelier de regagner la rive. Le batelier obéit; mais la
rive où l'on aborda étant fort escarpée, le Témîmite, pesamment armé, se
laissa choir dans la barque. La pesanteur de sa chute la fit chavirer.
Tous périrent engloutis par les vagues[191].

L'Irâc avait perdu son dernier défenseur. Et l'ennemi avançait; déjà il
s'occupait à jeter un pont sur l'Euphrate. Une foule d'habitants avaient
quitté Baçra pour aller chercher un asile ailleurs; d'autres se
préparaient à les suivre, et la peur qu'inspiraient les terribles _têtes
rasées_ était si grande, si universelle, que le gouverneur ne trouva
plus personne qui voulût se charger du commandement de l'armée. Mais
alors, comme par une inspiration du ciel, une seule pensée remplit tous
les cœurs, un seul cri sortit de toutes les bouches: «Il n'y a que
Mohallab qui puisse nous sauver[192]!»

Et Mohallab les sauva. C'était sans contredit un homme supérieur, digne
en tout point de l'admiration enthousiaste que témoignait pour lui un
héros chrétien, le Cid, quand, dans son palais de Valence, il se faisait
lire les hauts faits des anciens preux de l'islamisme[193]. Comme rien
n'échappait à sa clairvoyance, il comprit dès le début qu'une guerre de
ce genre demandait dans un général quelque chose de plus que des talents
militaires; que pour réduire ces fanatiques toujours prêts à vaincre ou
à périr et qui, bien que percés d'outre en outre par les lances
ennemies, se ruaient sur leurs adversaires en criant: «Nous venons à
toi, Seigneur[194],» il fallait leur opposer des soldats non-seulement
aguerris et bien disciplinés, mais animés, à un égal degré, de
l'enthousiasme religieux. Et il opéra un miracle: il sut transformer les
sceptiques Irâcains en croyants zélés, leur persuader que les
non-conformistes étaient les ennemis les plus acharnés de l'Eternel,
leur inspirer le désir d'obtenir la couronne du martyre. Quand les
courages chancelaient, il attribuait hardiment à Mahomet des paroles
prophétiques qui promettaient la victoire à ses soldats[195], car, par
un singulier contraste, le talent de l'imposture lui était aussi naturel
qu'un magnanime courage. Alors les soldats n'hésitaient plus et
remportaient la victoire, parce qu'ils étaient convaincus que le ciel la
leur avait promise. Il y eut donc dans cette guerre qui dura dix-neuf
ans[196], une émulation de violence et de haine fanatique, et l'on ne
saurait dire lequel des deux partis se montra le plus ardent, le plus
acharné, le plus passionnément implacable. «Si je voyais venir d'un côté
les Dailemites païens, et les non-conformistes de l'autre, disait-on
dans l'armée de Mohallab, je m'élancerais sur ces derniers; car celui
qui meurt tué par eux jouira là-haut d'une auréole dix fois
resplendissante comme celle dont seront revêtus les autres
martyrs[197].»

Pendant que Baçra avait besoin de toutes ses forces, de toute son
énergie, pour repousser les non-conformistes, une autre secte, celle des
Chiites, inspirait les plus vives alarmes tant aux Omaiyades qu'à
Ibn-Zobair.

Si les principes des non-conformistes devaient aboutir de toute
nécessité à la démocratie, ceux des Chiites menaient droit au plus
terrible despotisme. Ne pouvant admettre que le Prophète eût eu
l'imprudence d'abandonner le choix de son successeur à la multitude, ils
se fondaient sur certaines expressions assez équivoques de Mahomet pour
enseigner que celui-ci avait expressément désigné Alî pour lui succéder,
et que le califat était héréditaire dans la famille de l'époux de
Fatime. Ils considéraient donc comme des usurpateurs, non-seulement les
Omaiyades, mais encore Abou-Becr, Omar et Othmân, et ils élevaient en
même temps leur calife au rang d'un Dieu, car ils croyaient qu'il ne
péchait jamais, qu'il ne participait à aucune des faiblesses et des
imperfections de l'humanité. De cette déification du calife, la secte
qui dominait à cette époque et qui avait été fondée par Caisân[198],
affranchi d'Alî, arriva, par une conséquence logique, à la triste
doctrine que la foi, la religion et la vertu consistent uniquement dans
la soumission passive et l'obéissance illimitée aux ordres de
l'homme-Dieu[199]; bizarre et monstrueuse pensée, antipathique au
caractère arabe, mais éclose dans le cerveau des anciens sectateurs de
Zoroastre qui, accoutumés à voir, dans leurs rois et leurs prêtres, les
descendants des dieux, des génies célestes, des divinités,
transportaient aux chefs de la nouvelle religion la vénération qu'ils
accordaient précédemment à leurs souverains[200]. Car les Chiites
étaient une secte essentiellement persane; ils se recrutaient de
préférence parmi les affranchis[201], c'est-à-dire parmi les Persans. De
là vient aussi que cette secte donnait à ses croyances l'aspect
formidable d'une guerre aveugle et furieuse contre la société: haïssant
la nation dominante et lui enviant ses richesses, ces Persans
demandaient leur part des biens d'ici-bas[202]. Leurs chefs, toutefois,
étaient ordinairement des Arabes, qui exploitaient à leur profit la
crédulité et le fanatisme de ces sectaires. A cette époque ils se
laissaient guider par Mokhtâr, esprit à la fois audacieux et souple,
violent et fourbe, héros et scélérat, tigre dans la colère et renard
dans la réflexion. Tour à tour non-conformiste, orthodoxe--Zobairite,
comme on disait alors--et Chiite, il avait passé par tous les partis,
depuis celui qui représentait la démocratie jusqu'à celui qui prêchait
l'absolutisme; et pour justifier ces variations continuelles, bien
propres à inspirer des doutes sur sa sincérité et sa bonne foi, il
s'était créé un Dieu à son image; un Dieu essentiellement variable, qui
sait, qui veut, qui ordonne le lendemain le contraire de ce qu'il avait
su, voulu et ordonné la veille. Cette bizarre doctrine avait pour lui
encore un autre avantage: comme il se piquait de pouvoir prédire
l'avenir, elle mettait ses pressentiments et ses visions à l'abri de la
critique; car si l'événement ne les justifiait pas: «Dieu a changé
d'avis,» disait-il[203]. Et pourtant, malgré les apparences contraires,
nul n'était moins inconséquent, moins variable que lui. S'il changeait,
il ne changeait que de moyens. Toutes ses actions avaient un seul
mobile: une ambition effrénée; tous ses efforts tendaient vers un seul
but: le pouvoir et la domination. Il méprisait tout ce que les autres
craignaient ou vénéraient. Son esprit orgueilleux planait avec une
dédaigneuse indifférence sur tous les systèmes politiques et toutes les
croyances religieuses, qu'il considérait comme autant de leurres faits
pour tromper la multitude, comme autant de préjugés dont un homme habile
doit savoir se servir pour arriver à ses fins. Mais, quoi qu'il jouât
tous les rôles avec une incomparable adresse, celui de chef des Chiites
convenait le plus à son génie. Nulle autre secte n'était aussi simple et
crédule, nulle autre n'avait ce caractère d'obéissance passive, qui
plaisait à son humeur impérieuse.

Par un hardi coup de main il enleva Coufa à Ibn-Zobair; puis il fit
marcher ses troupes au-devant de l'armée syrienne, envoyée contre lui
par le calife Abdalmélic, qui venait de succéder à son père Merwân. Pour
se soulever, les habitants de Coufa, qui ne subissaient qu'en frémissant
d'indignation et de colère le joug de l'imposteur et des Persans, _leurs
esclaves_ comme ils disaient[204], n'avaient attendu que ce moment; mais
Mokhtâr sut gagner du temps en les leurrant de protestations et de
promesses, et il en profita pour envoyer à son général Ibrâhîm l'ordre
de revenir au plus vite. Au moment où ils s'y attendaient le moins, les
rebelles virent Ibrâhîm et ses Chiites se ruer sur eux, l'épée au poing.
Quand la révolte eut été noyée dans le sang, Mokhtâr fit arrêter et
décapiter deux cent cinquante personnes dont la plupart avaient combattu
contre Hosain à Kerbelâ. La mort de Hosain lui servit de prétexte; son
mobile, c'était d'ôter aux Arabes l'envie de recommencer. Et ils se
gardèrent bien de le faire: pour échapper au despotisme de la hache, ils
émigrèrent en foule.

Ensuite, ordonnant à ses troupes de marcher de nouveau contre l'armée
syrienne, Mokhtâr ne négligea rien pour stimuler leur enthousiasme et
leur fanatisme. Au moment du départ, il leur montra un vieux siége,
qu'il avait acheté d'un charpentier au prix modique de deux pièces
d'argent, mais qu'il avait fait couvrir de soie et qu'il faisait passer
pour le trône d'Alî. «Ce trône, dit-il à ses soldats, sera pour vous ce
que l'arche d'alliance était pour les enfants d'Israël. Placez-le dans
la mêlée, là où elle sera la plus sanglante, et sachez le
défendre[205].» Puis il ajouta: «Si vous remportez la victoire, ce sera
parce que Dieu vous aura aidés; mais ne vous laissez point décourager
dans le cas où vous éprouveriez un échec, car il m'a été révélé qu'alors
Dieu enverra à votre secours des anges, que vous verrez voler près des
nuages sous la forme de pigeons blancs.» Or, il faut savoir que Mokhtâr
avait donné à ses plus intimes affidés des pigeons élevés dans les
colombiers de Coufa, avec l'ordre de les lâcher si une issue fâcheuse
était à craindre[206]. Ces oiseaux viendraient donc annoncer à Mokhtâr
que le moment d'aviser à sa propre sûreté était venu, et exciteraient en
même temps les crédules soldats à employer tous leurs efforts pour
changer la défaite en victoire.

La bataille eut lieu sur les bords du Khâzir, non loin de Mosoul (août
686). Les Chiites eurent d'abord le dessous. Alors on lâcha les pigeons.
La vue de ces oiseaux releva leur courage, et tandis que, dans leur
exaltation fanatique, ils se précipitaient sur l'ennemi avec une rage
effrénée en criant: «Les anges, les anges!» un autre cri se fit entendre
dans l'aile gauche de l'armée syrienne. Elle était entièrement composée
de Caisites; Omair, l'ancien lieutenant de Zofar, la commandait. La nuit
précédente il avait eu une entrevue avec le général des Chiites.
Renversant maintenant sa bannière il cria: «Vengeance, vengeance pour la
Prairie!» Dès lors les Caisites demeurèrent spectateurs immobiles, mais
non indifférents, du combat, et, à l'entrée de la nuit, l'armée
syrienne, après avoir perdu son général en chef Obaidallâh, était en
pleine déroute[207].

Pendant que Mokhtâr s'enivrait encore de son triomphe, les émigrés de
Coufa suppliaient Moçab, frère d'Ibn-Zobair et gouverneur de Baçra,
d'aller attaquer l'imposteur, l'assurant qu'il n'aurait qu'à se montrer
pour que tous les hommes sensés de Coufa se déclarassent pour lui.
Cédant à leurs prières, Moçab rappela Mohallab à Baçra, marcha avec lui
contre les Chiites, remporta sur eux deux victoires, et assiégea Mokhtâr
qui s'était jeté dans la citadelle de Coufa. Ce dernier, voyant la ruine
de son parti inévitable, était décidé à n'y point survivre.
«Précipitons-nous sur les assiégeants, dit-il à ses soldats. Mieux vaut
mourir en braves, que de périr ici de faim, ou de nous y laisser
égorger comme des agneaux.» Mais il avait perdu son prestige: de six ou
sept mille hommes, vingt seulement répondirent à son appel. Ils
vendirent chèrement leur vie. Quant aux autres, leur lâcheté ne leur
profita point. C'étaient, disaient les émigrés, des bandits, des
assassins, et l'impitoyable Moçab les livra tous au bourreau (687). Mais
il ne jouit pas longtemps de ses succès. Sans le vouloir, il avait rendu
au rival de son frère un éclatant service, puisqu'il l'avait débarrassé
des Chiites, ses ennemis les plus redoutables; et Abdalmélic, n'ayant
désormais rien à craindre de ce côté-là, faisait les plus grands
préparatifs pour attaquer les Zobairites dans l'Irâc. Pour ne pas
laisser d'ennemi derrière lui, il commença par assiéger Carkîsiâ, où
Zofar jouait un rôle fort étrange. Tantôt il prétendait combattre pour
Ibn-Zobair, tantôt il fournissait des vivres aux Chiites et leur
proposait de marcher avec eux contre les Syriens[208]. Tous les ennemis
des Omaiyades, quelque différentes que fussent leurs prétentions,
étaient pour lui des alliés, des amis. Assiégé par Abdalmélic qui, sur
les remontrances des Kelbites, tenait prudemment ses soldats caisites
hors de combat, Zofar défendit son repaire avec une opiniâtreté extrême;
une fois même, ses soldats firent une sortie si vigoureuse, qu'ils
pénétrèrent jusqu'à la tente du calife; et comme celui-ci était pressé
d'en finir pour pouvoir marcher contre Moçab, il entama une négociation,
qu'il rompit quand la destruction de quatre tours lui eut rendu l'espoir
de prendre la ville de vive force, et qu'il renoua quand l'assaut eut
été repoussé. Au prix de quelque argent qui serait distribué entre les
soldats du calife, Zofar obtint les conditions les plus honorables:
l'amnistie pour ses frères d'armes, pour lui-même le gouvernement de
Carkîsiâ[209]. Pour contenter sa fierté, il stipula en outre qu'il ne
serait forcé de prêter serment au calife omaiyade qu'après la mort
d'Ibn-Zobair. Enfin, pour sceller leur réconciliation, ils convinrent
entre eux que Maslama, fils du calife, épouserait une fille de Zofar. La
paix conclue, Zofar se rendit auprès d'Abdalmélic, qui le reçut avec de
grands égards et le fit asseoir à côté de lui sur son trône[210].
C'était un spectacle touchant que de voir ces hommes, si longtemps
ennemis, se donner toutes les assurances d'une amitié fraternelle.
Apparence trompeuse! Afin que l'amitié d'Abdalmélic pour Zofar fît place
à une haine ardente, il suffit de lui rappeler un seul vers. Un noble
Yéménite, Ibn-Dhî-'l-calâ, entra dans la tente, et voyant la place
d'honneur qu'occupait Zofar, il se mit à verser des larmes. Le calife
lui demanda la cause de son émotion. «Commandeur des croyants, dit-il,
comment ne répandrais-je pas des pleurs amers, quand j'aperçois cet
homme naguère révolté contre vous, dont le sabre dégoutte encore du sang
de ma famille, victime de sa fidélité à vous servir, quand je vois,
dis-je, ce meurtrier des miens assis avec vous sur ce trône au pied
duquel je suis placé?--Si je l'ai fait asseoir à mes côtés, répondit le
calife, ce n'est pas que je veuille l'élever au-dessus de toi; c'est
seulement parce que son langage est le mien et que sa conversation
m'intéresse.»

Le poète Akhtal qui, dans ce moment, était à boire dans une autre tente,
fut informé de l'accueil que Zofar recevait du calife. Il haïssait, il
abhorrait le brigand de Carkîsiâ, qui souvent avait été sur le point
d'exterminer toute sa tribu, celle de Taghlib. «Je vais, dit-il, frapper
un coup que n'a pu porter Ibn-Dhî-'l-calâ.» Il se présenta aussitôt chez
le calife, et, après l'avoir quelques instants regardé fixement, il
déclama ces vers:

     La liqueur qui remplit ma coupe a le brillant éclat de l'œil vif
     et animé du coq. Elle exalte l'esprit du buveur. Celui qui en boit
     trois rasades sans mélange d'eau sent naître en lui le désir de
     répandre des bienfaits. Il marche en se balançant mollement comme
     une charmante fille de Coraich, et laisse flotter au gré des vents
     les pans de sa robe.

--A quel propos viens-tu me réciter ces vers? lui dit le calife. Tu as
sans doute quelque idée en tête.

--Il est vrai, commandeur des croyants, reprit Akhtal, bien des idées
viennent m'assaillir en effet lorsque je vois assis auprès de vous sur
votre trône cet homme qui disait hier: «Sans doute l'herbe repoussera
sur la terre fraîchement remuée qui couvre les ossements de nos frères;
mais jamais nous ne les oublierons, et toujours nous aurons pour nos
ennemis une haine implacable.»

A ces mots, Abdalmélic bondit comme s'il eût été piqué d'une guêpe.
Furieux, haletant de colère, les yeux étincelants d'une haine farouche,
il donna un violent coup de pied dans la poitrine de Zofar et le
renversa de dessus le trône.... Zofar avoua depuis qu'il ne s'était
jamais cru aussi près de sa dernière heure qu'à ce moment-là[211].

Le temps d'une réconciliation sincère n'était pas encore venu, et les
Caisites ne tardèrent pas à donner aux Omaiyades une nouvelle preuve de
leur haine invétérée. Zofar avait renforcé l'armée d'Abdalmélic, quand
elle alla combattre Moçab, par une division de Caisites, commandée par
son fils Hodhail; mais aussitôt que les deux armées furent en présence,
ces Caisites passèrent à l'ennemi avec armes et bagages[212]. Cette
défection n'eut pas, toutefois, les suites fâcheuses qu'avait eues celle
d'Omair. La fortune, au contraire, souriait à Abdalmélic. Légers et
mobiles, les Irâcains avaient déjà oublié leurs griefs contre les
Omaiyades; toujours peu disposés à combattre pour qui que ce fût, et
n'ayant, à plus forte raison, nulle envie de se faire tuer pour un
prétendant qu'ils méprisaient, ils avaient prêté une oreille avide aux
émissaires d'Abdalmélic, qui parcouraient l'Irâc en prodiguant l'or et
les plus séduisantes promesses. Moçab était donc entouré de généraux qui
s'étaient déjà vendus aux Omaiyades et qui, la bataille engagée, ne
tardèrent pas à lui montrer leurs véritables sentiments. «Je ne veux
pas, lui répondit l'un quand il lui ordonna de charger, je ne veux pas
que ma tribu périsse en combattant pour une cause qui ne la touche en
rien.»--«Eh quoi! vous m'ordonnez de marcher vers l'ennemi? lui dit un
autre en le regardant d'un air insolent et railleur; aucun de mes
soldats ne me suivrait, et si j'allais seul à la charge, je me rendrais
ridicule[213].» Pour un homme fier et brave comme Moçab l'était, il n'y
avait qu'un parti à prendre. S'adressant à son fils Isâ: «Pars, lui
dit-il; va annoncer à ton oncle que les perfides Irâcains m'ont trahi,
et dis adieu à ton père qui n'a plus que peu d'instants à vivre.--Non,
mon père, lui répondit le jeune homme, jamais les Coraichites ne me
reprocheront que je vous ai abandonné à l'heure du péril.» Le père et le
fils se jetèrent au plus fort de la mêlée, et bientôt après on présenta
leurs têtes à Abdalmélic (690).

Tout l'Irâc prêta serment à l'Omaiyade. Mohallab qui, la veille encore,
ignorant la mort de Moçab déjà connue des non-conformistes, avait
déclaré, dans une conférence avec les chefs de ces sectaires, que Moçab
était son seigneur dans ce monde et dans l'autre, qu'il était prêt à
mourir pour lui et que c'était le devoir de tout bon musulman de
combattre Abdalmélic, ce fils d'un maudit, Mohallab imita l'exemple de
ses compatriotes aussitôt qu'il eut reçu le diplôme par lequel le calife
omaiyade le confirmait dans toutes ses charges et dignités. Voilà de
quelle manière les Irâcains, même les meilleurs, comprenaient l'honneur
et la loyauté! «Décidez vous-mêmes maintenant si l'erreur est de votre
côté ou du nôtre, s'écrièrent les non-conformistes dans leur juste
indignation, et ayez au moins la bonne foi d'avouer qu'esclaves des
biens de ce bas monde, vous servez et encensez chaque pouvoir pourvu
qu'il vous paie, frères de Satan que vous êtes[214]!»



VIII.


Abdalmélic touchait au but de ses souhaits. Pour régner sans compétiteur
sur le monde musulman, il ne lui restait à conquérir que la Mecque,
résidence et dernier asile de son concurrent. Ce serait, à la vérité, un
sacrilége, et Abdalmélic eût frémi d'horreur rien que d'y penser, s'il
eût conservé les pieux sentiments par lesquels il s'était distingué dans
sa jeunesse[215]. Mais ce n'était plus le jeune homme candide et
chaleureux qui, dans l'élan d'une sainte indignation, appelait Yézîd
l'ennemi de l'Eternel, parce qu'il avait osé envoyer des soldats contre
Médine, la ville du Prophète[216]. Les années, le commerce du monde et
l'exercice du pouvoir avaient flétri en lui sa candeur enfantine et sa
foi naïve, et l'on raconte que le jour où son cousin Achdac cessa de
vivre, ce jour où Abdalmélic se souilla du double crime de parjure et
d'assassinat, il avait fermé le livre de Dieu en disant d'un air sombre
et froid: «Désormais il n'y a plus rien de commun entre nous[217].»
Aussi ses sentiments religieux étaient assez connus pour que nul ne
s'étonnât en apprenant qu'il allait envoyer des troupes contre la
Mecque; mais ce dont tout le monde fut surpris, ce fut que le calife
choisit, pour commander cette expédition importante, un homme né dans la
poussière, un certain Haddjâdj, qui autrefois avait exercé l'humble
profession de maître d'école à Tâïf en Arabie, et qui, dans ce temps-là,
s'estimait heureux, si en enseignant à lire _soir et matin_ aux petits
garçons, il parvenait à gagner de quoi acheter un morceau de pain
sec[218]. Connu seulement pour avoir rétabli un peu de discipline dans
la garde d'Abdalmélic[219], pour avoir commandé une division dans l'Irâc
où l'ennemi lui avait ôté, par sa défection, le moyen de montrer, soit
sa bravoure, soit sa lâcheté, enfin, pour s'être laissé battre, sous le
règne de Merwân, par les Zobairites[220], il fut redevable de sa
nomination à une circonstance assez bizarre. Quand il sollicita
l'honneur de commander l'armée qui allait assiéger Ibn-Zobair, le calife
lui répondit d'abord par un _tais-toi_ hautain et dédaigneux[221]; mais
par une de ces anomalies normales du cœur humain, Abdalmélic, qui de
reste croyait à fort peu de chose, croyait fermement aux songes, et
Haddjâdj savait en faire tout à propos. «J'ai rêvé, dit-il, que
j'écorchais Ibn-Zobair,» et aussitôt le calife lui confia le
commandement qu'il sollicitait[222].

Quant à Ibn-Zobair, il avait reçu avec assez de calme et de résignation
la nouvelle de la perte de l'Irâc et de la mort de son frère. Il est
vrai de dire qu'il n'avait pas été sans inquiétude sur les projets de
Moçab qui, à son avis, aimait un peu trop à trancher du souverain, et il
se consola d'autant plus aisément de sa perte qu'il y trouva l'occasion
de déployer ses talents oratoires en prononçant un sermon qui nous
paraîtrait froid et guindé peut-être, mais qui sans doute lui semblait
fort édifiant, et dans lequel il disait naïvement que la mort de son
frère l'avait tout à la fois rempli de tristesse et de joie: de
tristesse, parce qu'il se voyait «privé d'un ami, dont la mort était
pour lui une blessure bien cuisante, qui ne laissait à l'homme sensé que
la ressource de la patience et de la résignation;»--de joie, «parce que
Dieu, en accordant à son frère la gloire du martyre, avait voulu lui
donner un témoignage de sa bienveillance[223].» Mais quand il lui
fallut, non prêcher, mais combattre, quand il vit la Mecque cernée de
toutes parts et livrée aux horreurs de la plus affreuse disette, alors
son courage chancela. Ce n'est pas qu'il manquât de ce courage vulgaire
que tout soldat, à moins qu'il ne soit un grand poltron, possède sur le
champ de bataille; mais il manquait d'énergie morale, et, étant venu
trouver sa mère, femme d'une fierté toute romaine en dépit de ses cent
ans:

--Ma mère, lui dit-il, tout le monde m'a abandonné et mes ennemis
m'offrent encore des conditions fort acceptables. Que pensez-vous que je
doive faire?

--Mourir, dit-elle.

--Mais je crains, reprit-il d'un air piteux, je crains, si je succombe
sous les coups des Syriens, qu'ils n'assouvissent leur vengeance sur mon
corps....

--Et qu'est-ce que cela te fait? La brebis, quand elle a été égorgée,
souffre-t-elle donc si on l'écorche?

Ces fières paroles firent monter la rougeur de la honte au front
d'Abdallâh; il se hâta d'assurer à sa mère qu'il partageait ses
sentiments et qu'il n'avait eu d'autre dessein que de l'éprouver.... Peu
d'instants après, s'étant armé de pied en cap, il revint auprès d'elle
pour lui dire un dernier adieu. Elle le serra sur son cœur. Sa main
rencontra une cotte de mailles.

--Quand on est décidé à mourir, on n'a pas besoin de cela, dit-elle.

--Je n'ai revêtu cette armure que pour vous inspirer quelque espoir,
répliqua-t-il un peu déconcerté.

--J'ai dit adieu à l'espoir;--ôte cela.

Il obéit. Ensuite, ayant passé quelques heures à prier dans la Caba, ce
héros sans héroïsme fondit sur les ennemis et mourut d'une manière plus
honorable qu'il n'avait vécu. Sa tête fut envoyée à Damas, son corps
attaché à un gibet dans une position renversée (692).

Pendant les six ou huit mois qu'avait duré le siége de la Mecque,
Haddjâdj avait déployé un grand courage, une activité infatigable, une
persévérance à toute épreuve, et, pour dire tout, une indifférence pour
les choses saintes que les théologiens ne lui ont jamais pardonnée, mais
qui prouvait qu'il s'était dévoué corps et âme à la cause de son maître.
Rien ne l'avait arrêté, ni l'inviolabilité immémoriale du temple, ni ce
que d'autres appelaient les signes de la colère du ciel. Un orage
s'étant élevé, un jour que les Syriens étaient occupés à lancer des
pierres sur la Caba, douze soldats furent frappés de la foudre. Saisis
d'une terreur superstitieuse, les Syriens s'arrêtèrent et pas un ne
voulut recommencer; mais Haddjâdj retroussa aussitôt sa robe, prit une
pierre et la plaça sur une baliste dont il mit les cordes en mouvement,
en disant d'un air leste et dégagé: «Cela ne signifie rien; je connais
ce pays, moi, j'y sus né;--les orages y sont très-fréquents.»

Tant de dévoûment à la cause omaiyade méritait une récompense éclatante.
Aussi Haddjâdj fut-il nommé par Abdalmélic gouverneur de la Mecque, et,
peu de mois après, de tout le Hidjâz. Comme il était Caisite par sa
naissance, sa promotion aurait probablement inspiré aux Kelbites des
soupçons et des alarmes, s'il eût été d'une origine plus illustre; mais
ce n'était qu'un parvenu, un homme sans conséquence. D'ailleurs les
Kelbites pouvaient se prévaloir, eux aussi, des services importants
qu'ils avaient rendus pendant le siége de la Mecque; ils pouvaient dire,
par exemple, que la pierre fatale qui avait tué Ibn-Zobair, avait été
lancée par un des leurs, par Homaid ibn-Bahdal[224]. Ce qui acheva de
les rassurer, ce fut que le calife se complaisait à louer leur bravoure
et leur fidélité, qu'il flattait et cajolait leurs chefs en prose et en
vers[225], qu'il continuait à leur donner les emplois à l'exclusion de
leurs ennemis, enfin qu'ils avaient pour eux plusieurs princes tels que
Khâlid, fils de Yézîd Ier, et Abdalazîz, frère du calife et fils
d'une femme kelbite.

Cependant les Caisites ne manquaient pas non plus de protecteurs à la
cour. Bichr surtout, frère du calife et fils d'une Caisite, avait épousé
leurs intérêts et leur querelle, et comme il disait à tout propos qu'ils
surpassaient les Kelbites en bravoure, ses fanfaronnades allumèrent à un
tel point le courroux de Khâlid, que celui-ci dit un jour aux Kelbites:

--N'y a-t-il personne parmi vous qui voudrait se charger de faire une
razzia dans le désert des Cais? Il faut absolument que l'orgueil des
princes qui ont des femmes caisites pour mères soit humilié, car ils ne
cessent de prétendre que, dans toutes les rencontres, avant comme après
le Prophète, les Caisites ont eu l'avantage sur nous.

--Je me charge volontiers de l'affaire, lui répondit Homaid ibn-Bahdal,
si vous m'êtes garant que le sultan ne me punira pas.

--Je vous réponds de tout.

--Mais comment ferez-vous donc?

--Rien de plus simple. Vous savez que depuis la mort d'Ibn-Zobair les
Caisites n'ont pas encore payé la dîme au calife. Je vous donnerai donc
un ordre qui vous autorisera à lever la dîme parmi les Caisites et
qu'Abdalmélic sera supposé avoir écrit. De cette manière vous trouverez
facilement l'occasion de les traiter comme ils le méritent.

Ibn-Bahdal se mit en route, mais avec une suite peu nombreuse pour ne
pas éveiller de soupçons, et parce qu'il était sûr de trouver des
soldats partout où il rencontrerait des contribules. Arrivé auprès des
Beni-Abd-Wadd et des Beni-Olaim, deux sous-tribus de Kelb qui
demeuraient dans le Désert, au sud de Douma et de Khabt, il leur
communiqua le projet de Khâlid, et, les hommes les plus braves et les
plus déterminés de ces deux tribus lui ayant déclaré qu'ils ne
demandaient pas mieux que de le suivre, il s'enfonça avec eux dans le
Désert, après leur avoir fait jurer qu'ils seraient sans pitié pour les
Caisites.

Un homme de Fazâra, sous-tribu de Cais, fut leur première victime. Il
sortait d'une riche et puissante lignée; son bisaïeul, Hodhaifa
ibn-Badr, avait été le chef des Dhobyân dans la célèbre guerre de Dâhis;
mais comme il avait le malheur d'avoir pour mère une esclave, ses fiers
contribules le méprisaient à un tel point qu'ils avaient refusé de lui
donner une de leurs filles en mariage (ce qui l'avait obligé à prendre
femme dans une tribu yéménite) et que, ne voulant pas l'admettre dans
leur société, ils l'avaient relégué aux lisières du camp. Ce malheureux
paria récitait à haute voix les prières du matin, et c'est ce qui le
perdit. Guidés par sa voix, les Kelbites fondirent sur lui, le
massacrèrent, et, joignant le vol au meurtre, ils s'emparèrent de ses
chameaux, au nombre de cent. Ensuite, ayant rencontré cinq familles qui
descendaient aussi de Hodhaifa, ils les attaquèrent. Le combat fut
acharné et se prolongea jusqu'au soir; mais alors tous les Caisites
gisaient sur le champ de bataille et leurs ennemis les croyaient morts.
Ils ne l'étaient pas cependant; leurs blessures, quoique nombreuses,
n'étaient pas mortelles, et, grâce au sable qui, poussé par un violent
vent d'ouest, vint les couvrir et arrêter l'écoulement de leur sang, ils
échappèrent tous à la mort.

Continuant leur route pendant la nuit, les Kelbites rencontrèrent, le
lendemain matin, un autre descendant de Hodhaifa, nommé Abdallâh. Ce
vieillard était en voyage avec sa famille; mais il n'avait auprès de lui
personne en état de porter les armes, excepté Djad, son fils, qui, dès
qu'il vit arriver la bande kelbite, prit ses armes, monta à cheval et
alla se placer à quelque distance. Quand les Kelbites eurent mis pied à
terre, Abdallâh leur demanda qui ils étaient. Ils répondirent qu'ils
étaient des dîmeurs envoyés par Abdalmélic.

--Pouvez-vous me montrer un ordre à l'appui de ce que vous dites?
demanda le vieillard.

--Certainement, lui répondit Ibn-Bahdal, cet ordre, le voici;--et il lui
montra un diplôme revêtu du sceau califal.

--Et quelle est la teneur de cet écrit?

--On y lit ceci: «De la part d'Abdalmélic, fils de Merwân, pour Homaid
ibn-Bahdal. Au dit Homaid ibn-Bahdal est ordonné par la présente d'aller
lever la dîme sur tous les Bédouins qu'il pourra rencontrer. Celui qui
paiera cette dîme et se fera inscrire sur le registre, sera considéré
comme sujet obéissant et fidèle; celui au contraire, qui refusera de le
faire sera tenu pour rebelle à Dieu, à son Prophète et au commandeur des
croyants.»

--Fort bien; je suis prêt à obéir et à vous payer ma dîme.

--Cela ne suffit pas. Il faut faire autre chose encore.

--Quoi donc?

--Nous voulons que vous alliez à la recherche de tous les individus de
votre tribu, afin de recueillir la dîme de chacun d'entre eux, et que
vous nous indiquiez un endroit où nous viendrons recevoir cet argent de
vos mains.

--Cela m'est impossible. Les Fazâra se trouvent dispersés sur une grande
étendue du Désert; je ne suis plus jeune, moi, tant s'en faut; je ne
pourrais donc entreprendre une si longue course, et je n'ai auprès de
moi qu'un seul de mes fils. Vous qui venez de si loin et qui devez être
habitués aux longs voyages, vous trouverez mes contribules bien plus
facilement que moi; chaque jour vous arriverez à un de leurs campements,
car ils s'arrêtent partout où ils trouvent de bons pâturages.

--Oui, nous connaissons cela. Ce n'est pas pour chercher des pâturages
qu'ils se sont dispersés dans le Désert, c'est pour se soustraire au
paiement de la dîme. Ce sont des rebelles.

--Je puis vous jurer que ce sont des sujets fidèles; c'est seulement
pour chercher des pâturages....

--Brisons là-dessus et faites ce que nous vous disons.

--Je ne le puis pas. Voici la dîme que je dois au calife, prenez-la!

--Votre obéissance n'est point sincère, car voilà votre fils qui, du
haut de son cheval, nous jette des regards dédaigneux.

--Vous n'avez rien à craindre de mon fils; prenez ma dîme et
allez-vous-en, si vous êtes véritablement des dîmeurs.

--Votre conduite ne montre que trop que l'on disait vrai quand on nous
assurait que vous et vos contribules vous avez combattu pour Ibn-Zobair.

--Nous n'avons pas fait cela. Nous lui avons bien payé la dîme, mais
c'est que nous autres Bédouins, étrangers à la politique, nous la payons
à celui qui est le maître du pays.

--Prouvez que vous dites la vérité en faisant descendre votre fils de
son cheval.

--Qu'avez-vous à faire avec mon fils? Ce jeune homme a eu peur en voyant
des cavaliers armés.

--Qu'il descende donc; il n'a rien à craindre.

Le vieillard alla vers son fils et lui dit de mettre pied à terre.

--Mon père, lui répondit le jeune homme, je le vois à leurs yeux qui me
dévorent, ils veulent me massacrer. Donnez-leur ce que vous voudrez,
mais laissez-moi me défendre.

Ayant rejoint les Kelbites, Abdallâh leur dit:

--Ce jeune homme craint pour sa vie. Prenez ma dîme et laissez-nous en
paix.

--Nous n'accepterons rien de vous tant que votre fils restera à cheval.

--Il ne veut pas m'obéir, et d'ailleurs, à quoi cela vous servirait-il?

--Bien, vous vous montrez rebelle. Esclave, ce qu'il faut pour écrire!
Nos affaires sont terminées ici. Nous allons écrire au commandeur des
croyants qu'Abdallâh, petit-fils d'Oyaina, nous a empêchés de remplir
notre mission auprès des Beni-Fazâra.

--Ne le faites pas, je vous en conjure, car je ne suis pas coupable d'un
tel acte.

Sans faire attention aux prières du vieillard, Ibn-Bahdal écrivit un
billet, et, l'ayant donné à un de ses cavaliers, celui-ci prit aussitôt
la route de Damas.

Consterné de ce qui venait d'arriver, Abdallâh s'écria:

--Ne m'accusez pas ainsi injustement! Je vous en conjure au nom de Dieu,
ne me représentez pas aux yeux du calife comme un rebelle, car je suis
prêt à obéir à tous ses ordres!

--Faites donc descendre votre fils.

--On nous a donné de vous une mauvaise opinion; mais promettez-vous
qu'il ne lui arrivera aucun mal?

Les Kelbites le lui ayant promis de la manière la plus solennelle,
Abdallâh dit à son fils:

--Que Dieu me maudisse si tu ne descends pas de ton cheval!

Alors Djadj obéit, et, jetant sa lance à terre, il s'avança lentement
vers les Kelbites, en disant d'une voix sombre:

--Ce jour vous portera malheur, mon père!

De même que le tigre joue avec l'ennemi qu'il tient sous sa griffe,
avant de lui donner le dernier coup, les Kelbites commencèrent par
insulter et railler le jeune homme; puis ils l'étendirent sur une roche
pour l'égorger. Pendant son agonie, le malheureux jeta à son père un
dernier regard, à la fois plein de tristesse, de résignation et de
reproche.

Quant au vieillard, ses cheveux blancs imposèrent aux Kelbites, tout
féroces qu'ils étaient, un certain respect; n'osant l'égorger comme ils
avaient égorgé son fils, ils essayèrent de l'assommer à coups de bâton
et le laissèrent pour mort sur le sable. Il revint à la vie; mais rongé
par le remords, il ne cessait de dire: «Dussé-je oublier toutes les
calamités que j'ai éprouvées, jamais le regard que me jeta mon fils
alors que je l'eus livré à ses bourreaux, ne sortira de ma mémoire.»

Le cheval de Djad refusa de quitter l'endroit où le meurtre avait été
accompli. Les yeux toujours tournés vers le sol et grattant du pied le
sable qui présentait encore les traces du sang de son maître, le fidèle
animal se laissa mourir de faim.

D'autres meurtres suivirent ceux qui avaient déjà été commis. Parmi les
victimes se trouvait Borda, fils d'un chef illustre, de Halhala, et les
sanguinaires Kelbites ne retournèrent vers Damas que quand les Caisites,
éclairés sur leur but véritable, se furent dérobés à leur aveugle fureur
en s'enfonçant dans le Désert.

Tous les Kelbites étaient comme ivres de joie et d'orgueil, et un poète
de Djohaina, tribu qui, de même que Kelb, descendait de Codhâa, exprima
leurs sentiments avec une singulière énergie et une exaltation
fanatique.

     Le savez-vous, mes frères, disait-il, vous, les alliés des Kelb?
     Savez-vous que l'intrépide Homaid ibn-Bahdal a rendu la santé et la
     joie aux Kelbites? Savez-vous qu'il a couvert les Cais de honte,
     qu'il les a forcés à décamper? Pour qu'ils le fissent, ils doivent
     avoir éprouvé des défaites bien terribles.... Privées de sépulture,
     les victimes de Homaid ibn-Bahdal gisent sur le sable du Désert;
     les Cais, poursuivis par leurs vainqueurs, n'ont pas eu le temps de
     les enterrer. Réjouissez-vous-en, mes frères! Les victoires des
     Kelb sont les nôtres; eux et nous, ce sont deux mains d'un même
     corps: quand, dans le combat, la main droite a été coupée, c'est la
     main gauche qui brandit le sabre.

Grande fut aussi la joie des princes omaiyades qui avaient des femmes
kelbites pour mères. Dès qu'il eut reçu avis de ce qui s'était passé,
Abdalazîz dit à son frère Bichr, en présence du calife:

--Eh bien, savez-vous déjà comment mes oncles maternels ont traité les
vôtres?

--Qu'ont-ils donc fait? demanda Bichr.

--Des cavaliers kelbites ont attaqué et exterminé un campement caisite.

--Impossible! Vos oncles maternels sont trop lâches et trop couards pour
oser se mesurer avec les miens!

Mais le lendemain matin Bichr acquit la certitude que son frère avait
dit la vérité. Halhala, Saîd et un troisième chef des Fazâra étant
arrivés à Damas sans manteaux, nu-pieds et la robe déchirée, vinrent se
jeter à ses genoux, le suppliant de leur accorder sa protection et de
prendre leur cause en main. Il le leur promit, et, s'étant rendu auprès
de son frère le calife, il lui parla avec tant de chaleur en faveur de
ses protégés, qu'Abdalmélic, malgré sa haine des Caisites, promit de
retenir la réparation pécuniaire due aux Fazâra sur la solde des
Kelbites. Mais cette décision, quoique conforme à la loi, ne satisfit
point les Fazâra. Ce n'était pas de l'argent qu'ils voulaient, c'était
du sang. Quand ils eurent refusé l'accommodement qu'on leur proposait:
«Eh bien, dit le calife, le trésor public vous paiera immédiatement la
moitié de la somme qui vous est due, et si dans la suite vous me restez
fidèles, ce dont je doute fort, je vous paierai aussi l'autre moitié.»
Irrités de ce soupçon injurieux, d'autant plus peut-être qu'ils ne
pouvaient prétendre qu'il manquât de fondement, résolus d'ailleurs à
exiger la peine du talion, les Fazârites étaient sur le point de refuser
encore; mais Zofar les prit à part et leur conseilla d'accepter l'argent
qu'on leur offrait, afin qu'ils pussent l'employer à acheter des chevaux
et des armes. Approuvant cette idée, ils consentirent à recevoir
l'argent, et, ayant acheté quantité d'armes et de chevaux, ils reprirent
la route du Désert.

Quand ils furent de retour dans leur camp, ils convoquèrent le conseil
de la tribu. Dans cette assemblée, Halhala prononça quelques paroles
chaleureuses pour exciter ses contribules à se venger des Kelbites. Ses
fils l'appuyèrent; mais il y en avait parmi les membres du conseil qui,
moins aveuglés par la haine, jugeaient une telle expédition périlleuse
et téméraire. «Votre propre maison, dit l'un des opposants à Halhala,
est trop affaiblie en ce moment pour pouvoir prendre part à la lutte.
Les Kelbites, ces hyènes, ont tué la plupart de vos guerriers et vous
ont enlevé toutes vos richesses. Je suis sûr que, dans ces
circonstances, vous ne nous accompagneriez pas.--Fils de mon frère, lui
répondit Halhala, je partirai avec les autres, car j'ai la rage dans le
cœur.... Ils m'ont tué mon fils, mon Borda que j'aimais tant,»
ajouta-t-il d'une voix sourde, et ce douloureux souvenir l'ayant jeté
dans un de ces accès de rage qui lui étaient habituels depuis la mort de
son fils, il se mit à pousser des cris aigus et perçants, qui
ressemblaient plutôt aux rugissements d'une bête fauve privée de ses
petits, qu'aux sons de la voix humaine. «Qui a vu Borda? criait-il. Où
est-il? Rendez-le-moi, c'est mon fils, mon fils bien-aimé, l'espoir et
l'orgueil de ma race!»... Puis, il se mit à énumérer un à un et
lentement les noms de tous ceux qui avaient péri sous le glaive des
Kelbites, et à chaque nom qu'il prononçait, il criait: «Où est-il?... Où
est-il?... Vengeance! vengeance!»

Tous, ceux même qui, un instant auparavant, s'étaient montrés les plus
calmes et les plus opposés au projet, se laissèrent fasciner et
entraîner par cette éloquence rude et sauvage; et, une expédition contre
les Kelb ayant été résolue, on se mit en marche vers Banât-Cain, où il y
avait un camp kelbite. A la fin de la nuit, les Fazâra fondirent à
l'improviste sur leurs ennemis, en criant: «Vengeance à Borda, vengeance
à Djad, vengeance à nos frères!» Les représailles furent atroces comme
les violences qui les avaient provoquées. Un seul Kelbite échappa, grâce
à l'incomparable rapidité de sa course; tous les autres furent
massacrés, et les Fazâra examinèrent avec soin leurs corps, afin de voir
si quelque Kelbite respirait encore, d'insulter à son agonie et de
l'achever.

Dès qu'il eut reçu la nouvelle de cette razzia, le prince Bichr prit sa
revanche. En présence du calife, il dit à son frère Abdalazîz:

--Eh bien, savez-vous déjà comment mes oncles maternels ont traité les
vôtres?

--Quoi! s'écria Abdalazîz, ont-ils fait une razzia après que la paix a
été conclue et que le calife les a indemnisés?

Le calife, fort irrité de ce qu'il venait d'apprendre, mais attendant
encore, pour prendre une décision, qu'il eût reçu des nouvelles plus
précises, leur imposa silence d'un ton qui ne souffrait pas de réplique.
Bientôt après, un Kelbite, sans manteau, sans chaussure, et qui avait
déchiré sa robe, arriva auprès d'Abdalazîz, qui l'introduisit aussitôt
chez le calife en disant: «Souffrirez-vous, commandeur des croyants, que
l'on outrage ceux que vous avez pris sous votre protection, que l'on
méprise vos ordres, que l'on tire de vous de l'argent pour l'employer
contre vous, et que l'on égorge vos sujets?» Le Kelbite raconta alors ce
qui était arrivé. Exaspéré et furieux, le calife ne songea même pas à un
accommodement. Décidé à faire éprouver aux Caisites tout le poids de son
ressentiment et de sa haine invétérée, il envoya sur-le-champ à
Haddjâdj, alors gouverneur de toute l'Arabie, l'ordre de passer au fil
de l'épée tous les Fazârites adultes.

Quoique cette tribu fût alliée à la sienne, Haddjâdj n'hésita point à
obéir. Il était fort attaché à sa race, mais en même temps il était
dévoré d'ambition. Il avait deviné de suite que lui et son parti
n'avaient qu'une attitude à prendre, qu'un chemin à suivre. La bonne et
saine logique dont il était doué lui avait appris que l'opposition ne
mènerait à rien; qu'il fallait tâcher de regagner la faveur du calife,
et que, pour y parvenir, il fallait se soumettre sans restriction et
sans arrière-pensée à tous ses ordres, lors même qu'il commanderait la
destruction du sanctuaire le plus vénéré ou le supplice d'un proche
parent. Mais le cœur lui saignait. «Quand j'aurai exterminé les
Fazâra, dit-il au moment où il se mit en marche avec ses troupes, mon
nom sera flétri et abhorré comme celui du Caisite le plus dénaturé
qu'aura porté la terre.» L'ordre qu'il avait reçu était d'ailleurs bien
difficile à exécuter. Les Ghatafân, alliés des Fazâra, avaient juré de
les secourir, et, qui plus est, le même serment avait été prêté par
toutes les tribus caisites. Le premier acte d'hostilité serait donc le
signal d'une cruelle guerre civile, dont l'issue était impossible à
prévoir. Haddjâdj ne savait que faire, lorsque l'arrivée de Halhala et
de Saîd vint le tirer d'embarras. Ces deux chefs, satisfaits d'avoir
assouvi leur vengeance à Banât-Cain et tremblant à l'idée de voir
s'allumer une guerre qui pourrait avoir pour leur tribu les suites les
plus funestes, se sacrifièrent, avec un noble dévoûment, pour détourner
de leurs contribules les maux dont ils étaient menacés; car chez eux
l'amour de la tribu avait autant de force et de persistance que la haine
des Kelbites. Plaçant amicalement leurs mains dans celle de Haddjâdj:
«Pourquoi, lui dirent-ils, pourquoi en voulez-vous aux Fazâra? Nous
deux, nous sommes les vrais coupables.» Joyeux de ce dénoûment
inattendu, le gouverneur les retint prisonniers et écrivit sur-le-champ
au calife pour lui dire qu'il n'avait pas osé s'engager dans une guerre
contre toutes les tribus caisites, et pour le conjurer de se contenter
des deux chefs qui s'étaient remis spontanément entre ses mains. Le
calife approuva entièrement sa conduite et lui enjoignit d'envoyer les
deux prisonniers à Damas.

Quand ceux-ci furent introduits dans la grande salle où se tenait le
souverain entouré des Kelbites, les gardes leur ordonnèrent de le
saluer. Au lieu d'obéir, Halhala se mit à réciter, d'une voix forte et
retentissante, ces vers empruntés à un poème qu'il avait composé jadis:

     Salut à nos alliés, salut aux Adî, aux Mâzin, aux Chamkh[226],
     salut surtout à Abou-Wahb[227], mon fidèle ami! On peut me
     condamner à la mort maintenant que j'ai étanché la soif du sang des
     Kelbites qui me dévorait. J'ai goûté le bonheur, j'ai massacré tous
     ceux qui se trouvaient sous mon glaive; à présent qu'ils ont cessé
     de vivre, mon cœur jouit d'un doux repos.

Afin de lui rendre insolence pour insolence, le calife, en lui adressant
la parole, estropia à dessein son nom, comme si ce nom eût été trop
obscur pour mériter l'honneur d'être prononcé régulièrement. Au lieu de
Halhala, il l'appela Halhal; mais l'autre, l'interrompant aussitôt:

--C'est Halhala que je m'appelle, dit-il.

--Mais non, c'est Halhal.

--Du tout, c'est Halhala; c'est ainsi que m'appelait mon père et il me
semble qu'il était plus à même que qui que ce soit de savoir mon nom.

--Eh bien, Halhala--puisque Halhala il y a--tu as outragé ceux que
j'avais pris sous ma protection, moi, le commandeur des croyants; tu as
méprisé mes ordres, et tu m'as volé mon argent.

--Je n'ai fait rien de semblable: j'ai accompli mon vœu, contenté ma
haine et assouvi ma vengeance.

--Et à présent Dieu te livre à la main vengeresse de la justice.

--Je ne suis coupable d'aucun crime, _fils de Zarcâ_! (C'était une
injure que d'appeler Abdalmélic par ce nom qu'il devait à une aïeule de
scandaleuse mémoire[228].)

Le calife le livra au Kelbite Soair, qui avait à venger sur lui le sang
de son père tué à Banât-Cain.

--Dis donc, Halhala, lui dit Soair, quand as-tu vu mon père pour la
dernière fois?

--C'était à Banât-Cain, répondit l'autre d'un air nonchalant. Il
tremblait alors depuis les pieds jusqu'à la tête, le pauvre homme.

--Par Dieu! je te tuerai.

--Toi? Tu mens. Par Dieu! tu es trop vil et trop lâche pour tuer un
homme tel que moi. Je sais que je vais mourir, mais ce sera parce que
tel est le bon plaisir du fils de Zarcâ.

Cela dit, il marcha vers le lieu du supplice avec une froide
indifférence et une insolente gaîté, récitant de temps à autre quelque
fragment de la vieille poésie du Désert, et n'ayant nullement besoin
d'être stimulé par les paroles encourageantes que lui adressait le
prince Bichr, lequel avait voulu être témoin de son supplice et qui
était tout orgueilleux de sa fermeté inébranlable. Au moment où Soair
leva le bras pour lui trancher la tête: «Tâche, lui dit-il, que ce soit
un coup aussi beau que celui que j'ai porté à ton père.»

Son compagnon Saîd, que le calife avait livré à un autre Kelbite, subit
sa destinée avec un mépris pour la vie presque aussi profond que le
sien[229].



IX.


Pendant que les Syriens se pillaient et se tuaient les uns les autres,
les Irâcains, race incorrigible et indomptable, n'étaient pas plus
tranquilles, et longtemps après, les nobles turbulents de Coufa et de
Baçra se rappelaient encore, en la regrettant, cette époque anarchique,
ce bon temps comme ils disaient, alors qu'entourés de dix ou vingt
clients[230], ils se pavanaient dans les rues, la tête haute et le
regard menaçant, toujours prêts à dégainer pour peu qu'un autre noble
leur montrât une mine trop fière, et certains que, lors même qu'ils
étendraient deux ou trois adversaires sur le carreau, le gouverneur
serait trop indulgent pour les punir. Et non-seulement les gouverneurs
les laissaient faire, mais, par leur jalousie et leur haine de Mohallab,
ils exposaient encore l'Irâc aux incursions des non-conformistes,
toujours redoutables en dépit de leurs nombreuses défaites. Il y avait
de quoi les remplir d'envie en effet. Dans Mohallab chaque Irâcain
voyait le plus grand général de sa patrie, et, qui plus est, son propre
sauveur; nul autre nom n'était aussi populaire que le sien; et comme il
avait fait ses conditions avant de consentir à se charger du
commandement, il avait amassé une fortune colossale, qu'il dépensait
avec une superbe insouciance, donnant cent mille pièces d'argent à celui
qui vint lui réciter un poème à sa louange, et cent mille autres à un
second qui vint lui dire qu'il était l'auteur de ce poème[231]. Il
éclipsait donc tous les gouverneurs par son luxe, son opulence princière
et sa générosité sans bornes, aussi bien que par l'éclat de sa renommée
et de sa puissance. «Les Arabes de cette ville n'ont des yeux que pour
cet homme,» disait tristement l'Omaiyade Khâlid[232], le premier
gouverneur de Baçra après la restauration; et il rappela Mohallab du
théâtre de ses exploits, le condamna à l'inaction en lui donnant l'Ahwâz
à gouverner, et confia le commandement de l'armée, forte de trente mille
hommes, à son propre frère Abdalazîz, jeune homme sans expérience, mais
non sans orgueil, car, se donnant un air d'importance et une tenue de
triomphe: «Les habitants de Baçra, disait-il, prétendent qu'il n'y a que
Mohallab qui puisse terminer cette guerre; eh bien, ils verront!» Il
expia sa folle présomption par une défaite sanglante et terrible.
Méprisant les sages conseils de ses officiers qui voulaient le dissuader
de poursuivre un escadron qui feignait de fuir, il tomba dans une
embuscade, perdit tous ses généraux, une foule de ses soldats et jusqu'à
sa jeune et belle épouse, et n'échappa lui-même que par miracle aux
épées d'une trentaine d'ennemis qui le poursuivaient dans sa fuite.

Ce désastre, Mohallab l'avait prévu. C'est pour cette raison qu'il avait
chargé un de ses affidés de lui rendre compte, jour par jour, de tout ce
qui se passerait dans l'armée. Après la déroute, cet homme vint le
trouver.

--Quelles nouvelles? lui cria Mohallab d'aussi loin qu'il l'aperçut.

--J'en apporte que vous serez bien aise d'apprendre:--_il_ a été battu
et son armée est en pleine déroute.

--Comment, malheureux, tu crois que je suis bien aise d'apprendre qu'un
Coraichite a été battu et qu'une armée musulmane est en pleine déroute?

--Peu importe que cela vous donne du chagrin ou de la joie; la nouvelle
est certaine, cela suffit[233].

L'irritation contre Khâlid, le gouverneur, était extrême dans toute la
province. «Voilà ce que c'est, lui disait-on, que d'envoyer contre
l'ennemi un jeune homme d'un courage douteux, au lieu de lui opposer le
noble et loyal Mohallab, ce héros qui, grâce à sa longue expérience de
la guerre, sait prévoir tous les périls et les écarter[234].» Khâlid se
résignait à entendre ces reproches, de même qu'il s'était déjà accoutumé
à la pensée de la honte de son frère; mais s'il était peu susceptible
sur le point d'honneur, en revanche il tenait à son poste, à sa vie
surtout, et il attendait avec une anxiété toujours croissante l'arrivée
d'un courrier de Damas. Eprouvant le besoin, comme c'est le propre des
gens faibles, qu'une nature plus forte que la sienne le rassurât, il fit
venir Mohallab et lui demanda:

--Que pensez-vous qu'Abdalmélic fera de moi?

--Il vous destituera, lui répondit laconiquement le général, qui lui
gardait trop de rancune pour consentir à calmer ses inquiétudes.

--Et, reprit Khâlid, n'aurais-je pas à craindre quelque chose de plus
fâcheux encore, bien que je sois son parent?

--Certainement, répliqua Mohallab d'un air nonchalant, car au moment où
le calife apprendra que votre frère Abdalazîz a été battu par les
non-conformistes de la Perse, il apprendra aussi que votre frère Omaiya
a été mis en déroute par ceux du Bahrain.

Le courrier si redouté arriva à la fin, porteur d'une lettre du calife
pour Khâlid. Dans cette lettre, Abdalmélic lui faisait les reproches les
plus amers sur sa conduite ridicule et coupable, lui annonçait sa
destitution, et terminait en disant: «Si je vous punissais comme vous le
méritez, je vous ferais éprouver mon ressentiment d'une manière bien
plus cruelle; mais je veux me souvenir de notre alliance, et c'est pour
cette raison que je me borne à vous destituer.»

En remplacement de Khâlid, le calife nomma son propre frère Bichr, déjà
gouverneur de Coufa, au gouvernement de Baçra, en lui ordonnant de
donner le commandement des troupes à Mohallab et de le renforcer par
huit mille hommes de Coufa.

Il était impossible, dans les circonstances données, de faire un choix
plus malheureux. Caisite outré et violent, comme on a vu par le récit
qui précède, Bichr confondait toutes les tribus yéménites dans une haine
commune et détestait Mohallab, le chef naturel de cette race dans
l'Irâc. Aussi, quand il eut reçu l'ordre du calife, il entra dans une
grande fureur et jura qu'il tuerait Mohallab. Son premier ministre,
Mousâ ibn-Noçair (le futur conquérant de l'Espagne)[235], eut
grand'peine à le calmer, et se hâta d'écrire au général pour lui
conseiller d'user d'une grande circonspection, de se mêler à la foule
pour saluer Bichr alors qu'il ferait son entrée dans Baçra, mais de ne
point venir à l'audience. Mohallab suivit ses conseils.

Arrivé dans le palais de Baçra, Bichr donna audience aux seigneurs de la
ville, et, remarquant l'absence de Mohallab, il en demanda la cause. «Le
général vous a salué en route perdu dans la foule, lui répondit-on; mais
il se sent trop indisposé pour pouvoir venir ici vous présenter ses
respects.» Bichr crut alors avoir trouvé dans l'indisposition du général
un excellent prétexte pour se dispenser de le mettre à la tête des
troupes. Ses flatteurs ne manquaient pas de lui dire que, étant
gouverneur, il avait bien le droit de nommer lui-même un général;
cependant, n'osant désobéir à l'ordre formel du calife, il prit le parti
de députer à ce dernier quelques personnes qu'il chargea de lui remettre
une lettre dans laquelle il disait que Mohallab était malade, mais qu'il
y avait dans l'Irâc d'autres généraux fort capables de prendre sa
place.

Quand cette députation fut arrivée à Damas, Abdalmélic eut un entretien
particulier avec Ibn-Hakîm qui en était le chef, et lui dit:

--Je sais que vous êtes d'une grande probité et d'une rare intelligence;
dites-moi donc franchement quel est, à votre avis, le général qui
possède les talents et les qualités nécessaires pour terminer cette
guerre avec succès.

Quoiqu'il ne fût point Yéménite, Ibn-Hakîm répondit sans hésiter que
c'était Mohallab.

--Mais il est malade, reprit le calife.

--Ce n'est pas sa maladie, répliqua Ibn-Hakîm avec un sourire malin, qui
l'empêchera de prendre le commandement.

--Ah! je comprends, dit alors le calife; Bichr veut entrer dans la même
voie que Khâlid.

Et il lui écrivit aussitôt pour lui ordonner, d'un ton impérieux et
absolu, de mettre Mohallab, et nul autre, à la tête des troupes.

Bichr obéit, mais de fort mauvaise grâce. Mohallab lui ayant remis la
liste des soldats qu'il désirait enrôler, il en raya les noms des plus
vaillants; puis, ayant fait venir Ibn-Mikhnaf, le général des troupes
auxiliaires de Coufa, il lui dit: «Vous savez que je vous estime et que
je me fie à vous. Eh bien, si vous tenez à conserver mon amitié, faites
ce que je vais vous dire: désobéissez à tous les ordres que vous donnera
ce barbare de l'Omân, et faites en sorte que toutes ses mesures
aboutissent à un _fiasco_ misérable.» Ibn-Mikhnaf s'inclina, ce que
Bichr prit pour un signe d'assentiment; mais il s'était adressé mal. De
la même race, et, qui plus est, de la même tribu que Mohallab,
Ibn-Mikhnaf n'avait nulle envie de jouer envers lui le rôle odieux que
le gouverneur lui destinait, et quand il fut sorti du palais:
«Assurément, il a perdu l'esprit, _ce petit garçon_, dit-il à ses amis,
puisqu'il me croit capable de trahir le plus illustre chef de ma tribu.»

L'armée entra en campagne, et Mohallab, quoique privé de ses meilleurs
officiers et de ses plus braves soldats, réussit néanmoins à repousser
les non-conformistes de l'Euphrate d'abord, puis de l'Ahwâz, puis de
Râm-Hormoz; mais alors la brillante série de ses victoires fut
soudainement interrompue par la nouvelle de la mort de Bichr. Ce que cet
esprit brouillon n'avait pu faire vivant, sa mort le fit. Elle causa
dans l'armée un désordre effroyable. Jugeant dans leur égoïsme que la
guerre ne regardait que les Arabes de Baçra, les soldats de Coufa se
révoltèrent contre leur général Ibn-Mikhnaf, et désertèrent en masse
pour retourner à leurs foyers. La plupart des soldats de Baçra imitèrent
leur exemple. Jamais, dans cette guerre si longue et si opiniâtre, le
danger n'avait été plus imminent. L'Irâc était en proie à l'anarchie la
plus complète; il n'y avait pas la moindre ombre d'autorité et de
discipline. Le lieutenant de Bichr à Coufa avait fait menacer les
déserteurs de la mort s'ils ne retournaient pas à leur poste: pour toute
réponse ils rentrèrent dans leur ville, et il ne fut point question de
les punir[236]. Bientôt les non-conformistes écraseraient la poignée de
braves restés fidèles aux drapeaux de Mohallab, franchiraient toutes les
anciennes barrières, et inonderaient l'Irâc. Ils avaient fait mourir
d'inanition, après les avoir enfermés, chargés de fers, dans un
souterrain, les malheureux tombés entre leurs mains lors de la déroute
d'Abdalazîz[237], et qui sait s'ils ne préparaient pas un sort semblable
à tous les _païens_ de la province?

Tout allait dépendre du nouveau gouverneur. Si le choix du calife était
mauvais, comme tous ses choix l'avaient été jusque-là, l'Irâc était
perdu.

Abdalmélic nomma Haddjâdj.

Celui-ci, qui se trouvait alors à Médine, n'eut pas plus tôt reçu sa
nomination qu'il partit pour Coufa, accompagné de douze personnes
seulement (décembre 694). Quand il y fut arrivé, il alla directement à
la mosquée, où le peuple, déjà averti de sa venue, était rassemblé. Il y
entra le sabre au côté, l'arc à la main, la tête à demi cachée par la
large mousseline de son turban, monta dans la chaire, et promena
longtemps son regard faible et incertain (car il avait la vue
courte[238]) sur l'auditoire, sans proférer une parole. Prenant ce
silence prolongé pour de la timidité, les Irâcains s'en indignèrent, et
comme ils étaient, sinon braves en action, du moins fort insolents en
paroles, surtout quand il s'agissait d'insulter un gouverneur, ils se
disaient déjà: «Que Dieu confonde les Omaiyades, puisqu'ils ont confié
le gouvernement de notre province à un tel imbécile!»--déjà même l'un
des plus hardis s'offrait pour lui jeter une pierre à la tête, lorsque
Haddjâdj rompit tout à coup le silence qu'il avait si obstinément gardé
jusque-là. Hardi novateur, en éloquence comme en politique, il ne débuta
point par les formules ordinaires en l'honneur de Dieu et du Prophète.
Soulevant le turban qui lui couvrait la figure, il se mit à réciter ce
vers d'un ancien poète:

     Je suis le soleil levant. Chaque obstacle, je le brise. Pour que
     l'on me connaisse, il suffit que je me dévoile.

Puis il continua d'une voix lente et solennelle:

--Je vois bien des têtes mûres pour être moissonnées... et le
moissonneur, ce sera moi... Entre les turbans et les barbes qui couvrent
les poitrines, je vois du sang... du sang...

Ensuite, s'animant peu à peu:

--Par Dieu, Irâcains, dit-il, je ne me laisse pas chasser, moi, par des
regards menaçants. Je ne ressemble pas à ces chameaux que l'on fait
galoper ventre à terre en les effrayant par le bruit d'une outre vide et
desséchée. De même que l'on examine la bouche d'un cheval pour connaître
son âge et savoir s'il est propre au travail, on a examiné la mienne et
l'on a trouvé que j'avais mes dents de sagesse.

--Le commandeur des croyants a tiré ses flèches de son carquois;--il les
a étalées devant lui;--il les a examinées une à une, attentivement,
soigneusement. Quand il les eut éprouvées toutes, il a jugé que la plus
dure et la plus difficile à briser, c'était moi. Voilà pourquoi il m'a
envoyé vers vous.... Depuis bien longtemps vous marchez dans la voie de
l'anarchie et de la révolte; mais je le jure! je ferai de vous ce que
l'on fait de ces buissons épineux dont on veut se servir comme de bois
de chauffage, et que l'on entoure d'une corde pour les couper
ensuite[239];--je vous rouerai de coups de même que les bergers
assomment les chameaux qui se sont attardés dans le pâturage quand les
autres sont déjà rentrés. Et sachez-le bien: ce que je dis, je le
fais;--les projets que j'ai formés, je les accomplis;--une fois que j'ai
tracé sur le cuir la forme d'une sandale, je coupe hardiment.

--Le commandeur des croyants m'a ordonné de vous payer votre solde et
de vous diriger vers le théâtre de la guerre, où vous combattrez sous
les ordres de Mohallab. Je vous donne trois jours pour faire vos
préparatifs, et je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré que, ce
terme expiré, je couperai la tête à tous ceux qui ne seront pas
partis....

--Et maintenant, jeune homme, lis-leur la lettre du commandeur des
croyants.

La personne interpellée lit ces mots: «De la part d'Abdalmélic, le
commandeur des croyants, à tous les musulmans de Coufa; salut à vous!»

Il était d'usage que le peuple répondît à cette formule par les mots:
«et salut au commandeur des croyants.» Mais cette fois l'auditoire garda
un morne silence. Bien qu'on sentît instinctivement qu'on avait trouvé
un maître dans cet orateur à la parole brusque et saccadée, mais colorée
et nerveuse, on ne voulait pas encore en convenir avec soi-même.

«Arrête!» dit alors Haddjâdj au lecteur. Puis, s'adressant de nouveau au
peuple: «Comment donc, s'écria-t-il, le commandeur des croyants vous
salue et vous ne lui répondez rien? Par Dieu, je saurai vous donner une
leçon de politesse.... Recommence, jeune homme.»

En prononçant ces simples paroles, Haddjâdj avait mis dans son geste,
dans les traits de son visage, dans le son de sa voix, une expression si
menaçante et si terrible, que, quand le lecteur prononça de nouveau les
paroles _salut à vous_, toute l'assemblée s'écria d'une seule voix: «Et
salut au commandeur des croyants[240].»

Mêmes moyens, même succès à Baçra. Plusieurs habitants de cette ville,
informés de ce qui s'était passé à Coufa, n'avaient pas même attendu
l'arrivée du nouveau gouverneur pour aller rejoindre l'armée de
Mohallab[241], et ce général, agréablement surpris du zèle bien insolite
des Irâcains, s'écria dans l'élan de sa joie: «Dieu soit loué! A la fin
un _homme_ est arrivé dans l'Irâc[242].» Mais aussi, malheur à celui qui
osait montrer quelque hésitation ou la plus légère velléité de
résistance, car Haddjâdj comptait la vie d'un homme pour fort peu de
chose. Deux ou trois personnes en firent l'épreuve à leurs dépens[243].

Cependant, si Haddjâdj croyait avoir gagné la partie, il se trompait. Un
peu revenus de leur première frayeur, les Irâcains rougirent de s'être
laissé intimider et étourdir comme des enfants par le _maître d'école_,
et au moment où Haddjâdj conduisait une division de troupes vers
Mohallab, une querelle au sujet de la paye devint le signal d'une émeute
qui prit bientôt le formidable aspect d'une révolte. Le mot de
ralliement était la nécessité de la déposition du gouverneur; les
rebelles jurèrent d'exiger d'Abdalmélic son rappel, en menaçant que si
celui-ci s'y refusait, ils le destitueraient eux-mêmes. Abandonné de
tout le monde, à l'exception de ses parents, de ses amis intimes et des
serviteurs de sa maison, Haddjâdj vit les rebelles piller sa tente et
enlever ses femmes; s'ils n'avaient été retenus par la crainte du
calife, ils l'auraient tué. Pourtant il ne faiblit pas un instant.
Repoussant avec indignation les conseils de ses amis qui voulaient qu'il
entrât en pourparlers avec les rebelles: «Je ne le ferai que quand ils
m'auront livré leurs chefs,» dit-il fièrement et comme s'il eût été le
maître de la situation. Selon toute probabilité, il aurait payé de sa
vie son opiniâtreté inflexible, si, en ce moment critique, les Caisites
l'eussent abandonné à son sort; mais ils avaient déjà reconnu en lui
leur espoir, leur soutien, leur chef; ils avaient compris qu'en suivant
la ligne de conduite qu'il leur traçait, ils se relèveraient de leur
abaissement et reviendraient au pouvoir. Trois chefs caisites, parmi
lesquels on distinguait le brave Cotaiba ibn-Moslim, volèrent à son
secours; un contribule de Mohallab et un chef témîmite mécontent des
rebelles imitèrent leur exemple, et dès que Haddjâdj vit six mille
hommes réunis autour de sa personne, il força les révoltés à accepter la
bataille. Un instant il fut sur le point de la perdre; mais étant
parvenu à rallier ses troupes et le chef des révoltés ayant été tué par
une flèche, il remporta la victoire, qu'il rendit complète et décisive
par sa clémence envers les vaincus: il défendit de les poursuivre, leur
accorda l'amnistie, et se contenta d'envoyer les têtes de dix-neuf chefs
rebelles, tués dans le combat, au camp de Mohallab, afin qu'elles
servissent d'avertissement à ceux qui sentiraient naître dans leur
cœur le désir de se révolter[244].

Pour la première fois, les Caisites, ordinairement fauteurs de toutes
les rébellions, avaient soutenu le pouvoir, et, une fois engagés dans
cette voie, ils y marchèrent résolument; ils savaient que c'était le
seul moyen pour se réhabiliter dans l'esprit du calife.

Après avoir rétabli l'ordre, Haddjâdj n'eut plus qu'une seule pensée:
celle d'exciter, de stimuler Mohallab, qu'il suspectait de prolonger la
guerre dans son intérêt personnel. Mêlant dans son impétuosité naturelle
les mauvaises mesures aux bonnes, il lui écrivit lettre sur lettre, lui
reprocha durement ce qu'il appelait sa lenteur, son inaction, sa
lâcheté, menaça de le faire mettre à mort ou tout au moins de le
destituer[245], et envoya coup sur coup des commissaires au camp[246].
Appartenant à la race du gouverneur et possédés de la rage de donner des
conseils, surtout quand on ne leur en demandait pas, ces commissaires
jetaient parfois le désordre dans l'armée[247], et fuyaient dans la
bataille[248]. Mais le but fut atteint. Deux années ne s'étaient pas
encore passées depuis que Haddjâdj avait été nommé au gouvernement de
l'Irâc, que les non-conformistes mettaient bas les armes (vers la fin de
l'année 696).

Nommé vice-roi de toutes les provinces orientales, en récompense de ses
fidèles et utiles services, Haddjâdj eut encore mainte révolte à
réprimer; mais il les réprima toutes; et à mesure qu'il affermissait la
couronne sur la tête de son souverain, il relevait sa race de l'état
d'abaissement où elle était tombée, et tâchait de la réconcilier avec le
calife. Il y réussit sans trop de difficulté. Forcé de s'appuyer soit
sur les Kelbites, soit sur les Caisites, le choix du calife ne pouvait
être douteux. Les rois ont d'ordinaire peu de goût pour ceux qui, ayant
contribué à leur élévation, peuvent prétendre à leur reconnaissance. Les
services qu'ils avaient rendus avaient inspiré aux Kelbites une fierté
qui devenait importune; à tout propos ils rappelaient au calife que,
sans eux, ni lui ni son père ne seraient montés sur le trône; ils le
regardaient comme leur obligé, c'est-à-dire comme leur créature et leur
propriété. Les Caisites au contraire, voulant lui faire oublier à tout
prix qu'ils avaient été les ennemis de son père et les siens, briguaient
ses faveurs à genoux et obéissaient aveuglément à toutes ses paroles, à
tous ses gestes. Ils l'emportèrent, ils supplantèrent leurs rivaux[249].

Les Kelbites disgraciés jetèrent les hauts cris. Le pouvoir du calife
était trop solidement assis à cette époque pour qu'ils pussent se
révolter contre lui; mais leurs poètes lui reprochaient amèrement son
ingratitude et ne lui épargnaient pas les menaces. Voici ce que disait
Djauwâs, le père de Sad que nous verrons plus tard périr en Espagne,
victime de la haine des Caisites:

     Abdalmélic! Tu ne nous as point récompensés, nous qui avons
     combattu vaillamment pour toi, et qui t'avons procuré la jouissance
     des biens de ce monde. Te rappelles-tu ce qui s'est passé à Djâbia
     dans le Djaulân? Si Ibn-Bahdal n'avait pas assisté à l'assemblée
     qui s'y est tenue, tu vivrais ignoré et personne de ta famille ne
     réciterait dans la mosquée la prière publique. Et pourtant, après
     que tu as obtenu le pouvoir suprême et que tu t'es trouvé sans
     compétiteur, tu nous as tourné le dos et peu s'en faut que tu ne
     nous traites en ennemis. Ne dirait-on pas que tu ignores que le
     temps peut amener d'étranges révolutions?

Dans un autre poème il disait:

     La famille d'Omaiya nous a fait teindre nos lances dans le sang de
     ses ennemis, et maintenant elle ne veut pas que nous participions à
     sa fortune! Famille d'Omaiya! Des escadrons innombrables, composés
     de fiers guerriers qui poussaient un cri de guerre qui n'était
     point le vôtre, nous les avons combattus avec nos lances et nos
     épées, et nous avons écarté le danger qui vous menaçait. Dieu
     peut-être nous récompensera de nos services et de ce qu'avec nos
     armes nous avons affermi ce trône, mais bien certainement la
     famille d'Omaiya ne nous récompensera pas. Etrangers, vous veniez
     du Hidjâz, d'un pays que le Désert sépare complétement du nôtre, et
     la Syrie ne connaissait nul d'entre vous[250]. En même temps les
     Caisites marchaient contre vous; la haine étincelait dans leurs
     yeux et leur bannière flottait dans les airs....

Un autre poète kelbite, l'un de ceux qui auparavant avaient chanté la
victoire de la Prairie, adressa ces vers aux Omaiyades:

     Dans un temps où vous n'aviez point de trône, nous avons précipité
     de celui de Damas ceux qui avaient osé s'y asseoir, et nous vous
     l'avons donné. Dans mainte bataille nous vous avons donné des
     preuves de notre dévoûment, et dans celle de la Prairie vous n'avez
     dû la victoire qu'à notre puissant secours. Ne payez donc pas
     d'ingratitude nos bons et loyaux services; auparavant vous étiez
     bons pour nous: gardez-vous de devenir pour nous des tyrans. Même
     avant Merwân, lorsque les yeux d'un émir omaiyade étaient couverts
     de soucis comme d'un voile épais, nous avons déchiré ce voile, de
     sorte qu'il a vu la lumière; quand il était déjà sur le point de
     succomber et qu'il grinçait les dents, nous l'avons sauvé[251], et
     tout joyeux il s'écriait alors: Dieu est grand! Quand le Caisite
     fait le vantard, rappelez-lui alors la bravoure qu'il a montrée
     dans le champ de Dhahhâc, à l'est de Djaubar[252]. Là aucun Caisite
     ne s'est comporté en homme de cœur: tous, montés sur leurs
     alezans, cherchaient leur salut dans la fuite[253]!

Plaintes, murmures, menaces, rien ne servit aux Kelbites. Le temps de
leur grandeur était passé, et passé pour toujours. Il est vrai que la
politique de la cour pouvait changer, que plus tard elle changea en
effet, et que les Kelbites continuèrent à jouer un rôle important,
surtout en Afrique et en Espagne; mais jamais ils ne redevinrent ce
qu'ils avaient été sous Merwân, la plus puissante parmi les tribus
yéménites. Ce rang appartint désormais aux Azd; la famille de Mohallab
avait supplanté celle d'Ibn-Bahdal. En même temps la lutte, sans rien
perdre de sa vivacité, prit des proportions plus vastes: dorénavant les
Caisites eurent tous les Yéménites pour ennemis.

Le règne de Walîd qui, dans l'année 705, succéda à son père Abdalmélic,
mit le comble à la puissance des Caisites. «Mon fils, avait dit
Abdalmélic sur son lit de mort, aie toujours le plus profond respect
pour Haddjâdj; c'est à lui que tu dois le trône, il est ton épée, il est
ton bras droit, et tu as plus besoin de lui qu'il n'a besoin de
toi[254].» Walîd n'oublia jamais cette recommandation. «Mon père,
disait-il, avait coutume de dire: Haddjâdj, c'est la peau de mon front;
mais moi je dis: Haddjâdj, c'est la peau de mon visage[255].» Cette
parole résume tout son règne, d'ailleurs plus fertile qu'aucun autre en
conquêtes, en gloire militaire, car ce fut alors que le Caisite Cotaiba
planta les bannières musulmanes sur les murailles de Samarcand, que
Mohammed ibn-Câsim, cousin de Haddjâdj, conquit l'Inde jusqu'au pied de
l'Himalaya, et qu'à l'autre extrémité de l'empire, les Yéménites, après
avoir achevé la conquête du nord de l'Afrique, annexèrent l'Espagne au
vaste Etat qu'avait fondé le Prophète de la Mecque. Mais pour les
Yéménites, ce fut un temps désastreux, et principalement pour les deux
hommes les plus marquants, mais non les plus respectables, de ce parti:
Yézîd, fils de Mohallab, et Mousâ, fils de Noçair. Pour son malheur,
Yézîd, chef de sa maison depuis la mort de son père, avait fourni des
prétextes fort plausibles à la haine de Haddjâdj. Comme tous les membres
de sa famille, la plus libérale de toutes sous le règne des Omaiyades,
de même que les Barmécides l'ont été sous les Abbâsides[256], il semait
l'argent sur ses pas, et, voulant être heureux, et que tout le monde le
fût avec lui, il gaspillait la fortune dans les plaisirs, dans l'amour
des arts et dans les imprudentes largesses de sa munificence tout
aristocratique. Une fois, dit-on, se trouvant en route pour faire le
pèlerinage de la Mecque, il donna mille pièces d'argent à un barbier qui
venait de le raser. Stupéfait d'avoir reçu une récompense si
considérable, le barbier s'écria dans sa joie: «Je m'en vais de ce pas
racheter ma mère d'esclavage.» Touché de son amour filial, Yézîd lui
donna encore mille pièces. «Je me condamne à répudier ma femme, reprit
aussitôt le barbier, si de ma vie je rase une autre personne.» Et Yézîd
lui donna encore deux mille pièces[257]. On raconte de lui une foule de
traits semblables, qui montrent tous qu'entre ses doigts prodigues l'or
s'écoulait comme l'onde; mais comme il n'y a point de fortune, si énorme
qu'elle soit, qui tienne contre une prodigalité poussée jusqu'à la
folie, Yézîd s'était vu forcé, pour échapper à la ruine, d'usurper sur
la part du calife. Condamné par Haddjâdj à restituer six millions au
trésor, et ne pouvant payer que la moitié de cette somme, il fut jeté
dans un cachot et cruellement torturé. Au bout de quatre ans[258], il
réussit à s'évader avec deux de ses frères qui partageaient sa
captivité, et pendant que Haddjâdj, croyant qu'ils étaient allés mettre
le Khorâsân en révolution, envoyait des courriers à Cotaiba pour lui
enjoindre de se tenir sur ses gardes et d'étouffer la révolte dans son
germe, ils parcouraient, guidés par un Kelbite[259], le désert de
Samâwa, afin d'aller implorer la protection de Solaimân, frère du
calife, héritier du trône en vertu des dispositions prises par
Abdalmélic, et chef du parti yéménite. Solaimân jura que tant qu'il
vivrait, les fils de Mohallab n'auraient rien à craindre, s'offrit pour
payer au trésor les trois millions que Yézîd n'avait pu acquitter,
demanda la grâce de ce dernier et ne l'obtint qu'à grand'peine et par
une espèce de coup de théâtre. Depuis lors, Yézîd resta dans le palais
de son protecteur, attendant le moment où son parti reviendrait au
pouvoir; et quand on lui demandait pourquoi il n'achetait point de
maison: «Qu'en ferais-je? répondait-il; j'en aurai bientôt une que je ne
quitterai plus: un palais de gouverneur si Solaimân devient calife, une
prison s'il ne le devient pas[260].»

L'autre Yéménite, le conquérant de l'Espagne, n'était pas, comme Yézîd,
d'une lignée illustre. C'était un affranchi, et s'il appartenait à la
faction alors en disgrâce, c'est que son patron, le prince Abdalazîz,
frère du calife Abdalmélic et gouverneur de l'Egypte, était chaudement
attaché, comme on l'a vu, à la cause des Kelbites, parce que sa mère
était de cette tribu. Déjà sous le règne d'Abdalmélic, lorsqu'il était
encore percepteur des contributions à Baçra, Mousâ se rendit coupable de
malversation. Le calife s'en aperçut et donna l'ordre à Haddjâdj de
l'arrêter. Averti à temps, Mousâ se sauva en Egypte, où il implora la
protection de son patron. Celui-ci le prit sous sa sauvegarde, et se
rendit à la cour afin d'arranger l'affaire. Le calife ayant exigé cent
mille pièces d'or pour son indemnité, Abdalazîz paya la moitié de cette
somme, et, dans la suite, il nomma Mousâ au gouvernement de l'Afrique,
car à cette époque le gouverneur de cette province était nommé par le
gouverneur de l'Egypte[261]. Après avoir conquis l'Espagne, Mousâ, gorgé
de richesses, au comble de la gloire et de la puissance, continua
d'usurper sur la part du calife avec la même hardiesse qu'auparavant.
Il est vrai que tout le monde alors dans les finances faisait des
affaires; le tort de Mousâ fut d'en faire plus qu'un autre, et de ne pas
appartenir au parti dominant. Depuis quelque temps Walîd avait l'œil
sur ses procédés; il lui ordonna donc de venir en Syrie rendre compte de
sa gestion. Aussi longtemps qu'il le put, Mousâ éluda cet ordre; mais,
forcé enfin d'y obéir, il quitta l'Espagne, et, arrivé à la cour, il
essaya de désarmer la colère du calife en lui offrant des présents
magnifiques. Ce fut en vain. Les haines, depuis longtemps accumulées, de
ses compagnons, de Târic, de Moghîth et d'autres, débordèrent; ils
l'accablaient d'accusations qui ne furent que trop bien accueillies, et
le gouverneur infidèle fut chassé honteusement, séance tenante, de la
salle d'audience. Le calife ne songea à rien moins qu'à le condamner à
la mort; mais, quelques personnes de considération, que Mousâ avait
gagnées à force d'argent, ayant demandé et obtenu qu'il eût la vie
sauve, il se contenta de lui imposer une amende fort considérable[262].

Peu de temps après, Walîd rendit le dernier soupir, laissant le trône à
son frère Solaimân. La chute des Caisites fut immédiate et terrible.
Haddjâdj n'était plus. «Allâh, accorde-moi de mourir avant le commandeur
des croyants, et ne me donne point pour souverain un prince qui sera
sans pitié pour moi[263];» telle avait été sa prière et Dieu l'avait
exaucée; mais ses clients, ses créatures, ses amis avaient encore tous
les postes: ils furent destitués sur-le-champ et remplacés par des
Yéménites. Yézîd ibn-abî-Moslim, affranchi et secrétaire de Haddjâdj,
perdit le gouvernement de l'Irâc et fut jeté dans un cachot, d'où il ne
sortit que cinq ans plus tard, lors de l'avénement du calife caisite
Yézîd II, pour devenir aussitôt gouverneur de l'Afrique[264], tant les
revirements de fortune étaient rapides alors. Plus malheureux que lui,
l'intrépide Cotaiba fut décapité, et l'illustre conquérant de l'Inde,
Mohammed ibn-Câsim, cousin de Haddjâdj, expira dans les tortures, tandis
que Yézîd, fils de Mohallab, qui, sous le règne précédent, avait été sur
le point de subir le même sort, jouissait, comme favori de Solaimân,
d'un pouvoir illimité.

Mousâ seul ne profita point du triomphe du parti auquel il appartenait.
C'est que, dans le vain espoir de se concilier la faveur de Walîd, il
avait gravement offensé Solaimân. Au moment où Mousâ arriva en Syrie,
Walîd était déjà si dangereusement malade qu'on pouvait croire sa mort
prochaine, et Solaimân, qui convoitait lui-même les riches présents que
Mousâ ne manquerait pas d'offrir à Walîd, avait fait inviter le
gouverneur à ralentir sa marche de manière qu'il n'arrivât à Damas que
quand son frère serait mort et qu'il serait monté lui-même sur le trône.
Mousâ n'ayant pas consenti à cette demande, et les fils de Walîd ayant
hérité par conséquent des cadeaux qu'il avait faits à leur père,
Solaimân lui gardait rancune[265]; il ne lui remit donc point l'amende à
laquelle il avait été condamné, et que d'ailleurs il pouvait acquitter
facilement avec l'aide de ses nombreux clients d'Espagne[266] et des
membres de la tribu de Lakhm, à laquelle appartenait son épouse[267].
Solaimân ne poussa pas plus loin sa vengeance. Il y a bien, sur le sort
de Mousâ, une traînée de légendes, les unes plus touchantes que les
autres, mais elles ont été inventées par des romanciers à une époque où
l'on avait complétement oublié quelle était la position des partis au
VIII^e siècle, et où l'on ne se souvenait plus que Mousâ jouissait,
comme l'atteste un auteur aussi ancien que digne de confiance[268], de
la protection et de l'amitié de Yézîd, fils de Mohallab, le favori
tout-puissant de Solaimân. Aucun motif, même spécieux, ne peut
autoriser ces indignes rumeurs, qui ne se fondent sur aucune autorité
respectable et qui se trouvent en opposition directe avec le récit
circonstancié d'un auteur contemporain[269].

Par une exception unique dans l'histoire des Omaiyades, le successeur de
Solaimân, Omar II, n'était pas un homme de parti: c'était un respectable
pontife, un saint homme qui avait en horreur les cris de la discorde et
de la haine, qui remerciait Dieu de ne pas l'avoir fait vivre à l'époque
où les saints de l'islamisme, où Alî, Aïcha et Moâwia se combattaient,
et qui ne voulait pas même entendre parler de ces luttes funestes.
Uniquement préoccupé des intérêts religieux et de la propagation de la
foi, il rappelle cet excellent et vénérable pontife qui disait aux
Florentins: «Ne soyez ni gibelins ni guelfes, ne soyez que chrétiens et
concitoyens!» Pas plus que Grégoire X, Omar II ne réussit à réaliser son
rêve généreux. Yézîd II, qui lui succéda et qui avait épousé une nièce
de Haddjâdj, fut Caisite. Puis Hichâm monta sur le trône. Il favorisa
d'abord les Yéménites, et, ayant remplacé plusieurs gouverneurs que son
prédécesseur avait nommés, par des hommes de cette faction[270], il
permit à ceux qui remontaient au pouvoir de persécuter cruellement ceux
qui venaient de le perdre[271]; mais quand, pour des raisons que nous
exposerons plus loin, il se fut déclaré pour l'autre parti, les Caisites
prirent leur revanche, surtout en Afrique et en Espagne.

Comme la population arabe de ces deux pays était presque exclusivement
yéménite, ils étaient d'ordinaire assez tranquilles quand ils étaient
gouvernés par des hommes de cette faction; mais, sous des gouverneurs
caisites, ils devenaient le théâtre des violences les plus atroces.
C'est ce qui arriva après la mort de Bichr le Kelbite, gouverneur de
l'Afrique. Avant de rendre le dernier soupir, ce Bichr avait confié le
gouvernement de la province à un de ses contribules, qui se flattait, à
ce qu'il semble, que le calife Hichâm le nommerait définitivement
gouverneur. Son espoir fut trompé: Hichâm nomma le Caisite Obaida, de la
tribu de Solaim. Le Kelbite en fut informé; mais il se croyait assez
puissant pour pouvoir se soutenir les armes à la main.

C'était un vendredi matin du mois de juin ou de juillet de l'année 728.
Le Kelbite venait de s'habiller et était sur le point de se rendre à la
mosquée pour y présider à la prière publique, lorsque tout à coup ses
amis se précipitent dans sa chambre, en criant: «L'émir Obaida vient
d'entrer dans la ville!» Atterré du coup, le Kelbite, d'abord plongé
dans une stupeur muette, ne recouvre la parole que pour s'écrier: «Dieu
seul est puissant! L'heure du jugement dernier arrivera aussi
inopinément!» Ses jambes refusent de le porter; glacé d'effroi, il tombe
à terre.

Obaida avait compris que, pour faire reconnaître son autorité, il lui
fallait surprendre la capitale. Heureusement pour lui, Cairawân n'avait
point de murailles, et, marchant avec ses Caisites par des chemins
détournés et dans le plus profond silence, il y était entré à
l'improviste, tandis que les habitants de la ville le croyaient encore
en Egypte ou en Syrie.

Maître de la capitale, il sévit contre les Kelbites avec une cruauté
sans égale. Après les avoir fait jeter dans des cachots, il les mit à la
torture, et, afin de contenter la cupidité de son souverain, il leur
extorqua des sommes inouïes[272].

Vint le tour de l'Espagne, pays dont le gouverneur était nommé alors par
celui de l'Afrique, mais qui jusque-là n'avait obéi qu'une seule fois à
un Caisite. Après avoir échoué dans ses premières tentatives, Obaida y
envoya, dans le mois d'avril de l'année 729, le Caisite Haitham, de la
tribu de Kilâb[273], en menaçant les Arabes d'Espagne des châtiments
les plus rigoureux au cas où ils oseraient s'opposer aux ordres de leur
nouveau gouverneur. Les Yéménites murmuraient, peut-être même
conspiraient-ils contre le Caisite; celui-ci le croyait du moins, et,
agissant sur les instructions secrètes d'Obaida, il fit jeter en prison
les chefs de ce parti, leur arracha par d'horribles tortures l'aveu d'un
complot, et leur fit couper la tête. Parmi ses victimes se trouvait un
Kelbite qui, à cause de son origine illustre, de ses richesses et de son
éloquence, jouissait d'une haute considération; c'était Sad, fils de ce
Djauwâs[274] qui, dans ses vers, avait si énergiquement reproché au
calife Abdalmélic son ingratitude envers les Kelbites, dont la bravoure
dans la bataille de la Prairie avait décidé du sort de l'empire et
procuré le trône à Merwân. Le supplice de Sad fit frémir les Kelbites
d'indignation, et quelques-uns d'entre eux, tels qu'Abrach, le
secrétaire de Hichâm[275], qui n'avaient pas perdu toute influence à la
cour, l'employèrent si bien que le calife consentit à envoyer en Espagne
un certain Mohammed, avec l'ordre de punir Haitham et de donner le
gouvernement de la province au Yéménite Abdérame al-Ghâfikî qui
jouissait d'une grande popularité. Arrivé à Cordoue, Mohammed n'y trouva
pas Abdérame, qui s'était caché pour se dérober aux poursuites du
tyran; mais, ayant fait arrêter Haitham, il lui fit donner des coups de
courroie et raser la tête, ce qui était alors l'équivalent de la peine
de la flétrissure; puis, l'ayant fait charger de fers et placer sur un
âne, la tête en arrière et les mains liées sur le dos, il ordonna de le
promener par la capitale. Quand cet arrêt eut été exécuté, il le fit
passer en Afrique, afin que le gouverneur de cette province prononçât
sur son sort. Mais on ne pouvait attendre d'Obaida qu'il punirait à son
tour celui qui n'avait agi que sur les ordres qu'il lui avait donnés
lui-même. De son côté, le calife croyait avoir donné aux Kelbites une
satisfaction suffisante, bien qu'ils poussassent plus loin leurs
exigences, la mort de Sad ne pouvant être expiée, d'après les idées
arabes, que par celle de son meurtrier. Hichâm envoya donc à Obaida un
ordre tellement ambigu, que celui-ci put l'interpréter à l'avantage de
Haitham[276]. Ce fut pour les Kelbites un grand désappointement; mais
ils ne se laissèrent pas décourager, et un de leurs chefs les plus
illustres, Abou-'l-Khattâr, qui avait été l'ami intime de Sad, et qui,
dans la prison où l'avait jeté Obaida, avait amassé contre ce tyran, et
contre les Caisites en général, des trésors de haine, composa ce poème
destiné à être remis au calife:

     Vous permettez aux Caisites de verser notre sang, fils de Merwân;
     mais si vous persistez à refuser de nous faire justice, nous en
     appellerons au jugement de Dieu, qui sera plus équitable pour nous.
     On dirait que vous avez oublié la bataille de la Prairie et que
     vous ignorez qui vous a procuré la victoire alors; pourtant,
     c'était nos poitrines qui vous servaient de boucliers contre les
     lances ennemies, et vous n'aviez alors que nous pour cavaliers et
     pour fantassins. Mais depuis que vous avez obtenu le but de vos
     désirs, et que, grâce à nous, vous nagez dans les délices, vous
     affectez de ne pas nous apercevoir; voilà comment, depuis aussi
     longtemps que nous vous connaissons, vous en agissez constamment
     avec nous. Mais aussi, gardez-vous de vous livrer à une sécurité
     trompeuse quand la guerre se rallumera et que vous sentirez le pied
     vous glisser sur votre échelle de corde; il se peut qu'alors les
     cordes que vous croyiez solidement tordues, se détordent.... Cela
     s'est vu maintes fois....

Ce fut le Kelbite Abrach, secrétaire de Hichâm, qui se chargea de lui
réciter ces vers; et la menace d'une guerre civile eut tant d'effet sur
le calife, qu'il prononça à l'instant même la destitution d'Obaida, en
s'écriant avec une colère feinte ou vraie: «Que Dieu maudisse ce fils
d'une chrétienne, qui ne s'est point conformé à mes ordres[277]!»



X.


La lutte des Yéménites et des Caisites ne resta pas sans influence sur
le sort des peuples vaincus, car à leur égard, et principalement pour ce
qui concerne les contributions, chacun des deux partis avait des
principes différents, et sous ce rapport, comme sous bien d'autres,
c'était Haddjâdj qui avait tracé à son parti la route à suivre. On sait
qu'en vertu des dispositions de la loi, les chrétiens et les juifs qui
vivent sous la domination musulmane, sont dispensés, aussitôt qu'ils ont
embrassé l'islamisme, de payer au trésor la capitation imposée à ceux
qui persévèrent dans la foi de leurs ancêtres. Grâce à cette amorce
offerte à l'avarice, l'Eglise musulmane recevait chaque jour dans son
giron une foule de convertis qui, sans être complétement convaincus de
la vérité de ses doctrines, se préoccupaient avant tout d'argent et
d'intérêts mondains. Les théologiens se réjouissaient de cette rapide
propagation de la foi; mais le trésor en souffrait énormément. La
contribution de l'Egypte, par exemple, s'élevait encore, sous le califat
d'Othmân, à douze millions; mais peu d'années après, sous le califat de
Moâwia, lorsque la plupart des Coptes eurent embrassé l'islamisme, elle
était tombée à cinq millions[278]. Sous Omar II elle tomba plus bas
encore; mais ce pieux calife ne s'en inquiétait pas, et quand un de ses
lieutenants lui envoya ce message: «Si cet état de choses se prolonge en
Egypte, tous les dhimmîs se feront musulmans, et l'on perdra ainsi les
revenus qu'ils rapportent au trésor de l'Etat,» il lui répondit: «Je
serais bien heureux si les dhimmîs se faisaient tous musulmans, car Dieu
a envoyé son Prophète comme apôtre et non comme collecteur
d'impôts[279].» Haddjâdj pensait autrement. Il s'intéressait peu à la
propagation de la foi et il était obligé, pour conserver les bonnes
grâces du calife, de remplir le trésor. Il n'avait donc point accordé
aux nouveaux musulmans de l'Irâc l'exemption de payer la
capitation[280]. Les Caisites imitaient constamment et partout l'exemple
qu'il leur avait donné, et en outre, ils traitaient les vaincus,
musulmans ou non, avec une morgue insolente et une dureté extrême. Les
Yéménites au contraire, s'ils ne se conduisaient pas toujours envers ces
malheureux avec plus d'équité et de douceur alors qu'ils étaient au
pouvoir, associaient du moins, quand ils étaient dans l'opposition, leur
voix à celle des opprimés pour blâmer l'esprit de fiscalité qui animait
leurs rivaux. Aussi les peuples vaincus, quand ils voyaient les
Yéménites revenir au pouvoir, se promettaient des jours filés d'or et de
soie; mais leur espoir fut souvent trompé, car les Yéménites ne furent
ni les premiers ni les derniers libéraux qui aient éprouvé que, quand on
est dans l'opposition, il est facile de crier contre les impôts,
d'exiger la réforme du système financier, de la promettre pour le cas où
l'on parviendra aux affaires, mais que, quand on y est parvenu, il est
bien difficile de tenir ses promesses. «Je me trouve dans une situation
assez embarrassante, disait le chef des Yéménites, Yézîd, fils de
Mohallab, quand Solaimân l'eut nommé gouverneur de l'Irâc; toute la
province a mis en moi son espoir; elle me maudira comme elle a maudit
Haddjâdj, si je la force à payer les mêmes tributs que par le passé,
mais, d'un autre côté, Solaimân sera mécontent de moi s'il ne reçoit pas
autant de contributions qu'en recevait son frère lorsque Haddjâdj était
gouverneur de la province.» Pour sortir d'embarras, il eut recours à un
expédient assez original. Ayant déclaré au calife qu'il ne pouvait se
charger de lever les impôts, il lui fit prendre la résolution de confier
cette besogne odieuse à un homme du parti qui venait de succomber[281].

On ne peut nier d'ailleurs qu'il n'y eût parmi les Yéménites des hommes
extrêmement souples qui transigeaient sans peine avec leurs principes,
et qui, pour conserver leurs postes, servaient leur maître, qu'il fût
yéménite ou caisite, avec un dévoûment égal et une docilité à toute
épreuve. Le Kelbite Bichr peut être considéré comme le type de cette
classe d'hommes, qui devenaient de moins en moins rares au fur et à
mesure que les mœurs se corrompaient et que l'amour de la tribu
cédait le pas à l'ambition et à la soif des richesses. Nommé gouverneur
de l'Afrique par le caisite Yézîd II, ce Bichr envoya en Espagne un de
ses contribules, nommé Anbasa, qui fit payer aux chrétiens de ce pays un
double tribut[282]; mais lorsque le yéménite Hichâm fut monté sur le
trône, il y envoya un autre de ses contribules, nommé Yahyâ, qui
restitua aux chrétiens tout ce qu'on leur avait injustement enlevé. Un
auteur chrétien de ce temps-là va même jusqu'à dire que ce gouverneur
_terrible_ (telle est l'épithète qu'il lui donne) eut recours à des
mesures _cruelles_ pour forcer les musulmans à rendre ce qui ne leur
appartenait pas[283].

En général, cependant, les Yéménites étaient moins durs que leurs rivaux
envers les vaincus, et par conséquent ils leur étaient moins odieux. Le
peuple de l'Afrique surtout, ce mélange, cette agglomération de
populations hétérogènes que les Arabes trouvèrent établies depuis
l'Egypte jusqu'à la mer Atlantique et que l'on désigne par le nom de
Berbers, avait pour eux une prédilection marquée. C'était une race
fière, aguerrie et extrêmement jalouse de sa liberté. Sous plusieurs
rapports, comme Strabon[284] l'a déjà remarqué, les Berbers
ressemblaient aux Arabes. Nomades sur un territoire limité, comme les
fils d'Ismaël; faisant la guerre de la même façon qu'eux, ainsi que le
disait Mousâ ibn-Noçair[285] qui contribua tant à les soumettre;
accoutumés, comme eux, à une indépendance immémoriale, car la domination
romaine avait été ordinairement restreinte à la côte; ayant, enfin, la
même organisation politique, c'est-à-dire la démocratie tempérée par
l'influence des familles nobles, ils devinrent pour les Arabes, quand
ceux-ci tentèrent de les assujettir, des ennemis bien autrement
redoutables que ne l'avaient été les soldats mercenaires et les sujets
opprimés de la Perse et de l'empire byzantin. Chaque succès, les
agresseurs le payèrent d'une défaite sanglante. Au moment même où ils
parcouraient le pays en triomphateurs jusqu'aux bords de l'Atlantique,
ils se voyaient tout à coup enveloppés et taillés en pièces par des
hordes innombrables comme le sable du Désert. «Conquérir l'Afrique est
chose impossible, écrivait un gouverneur au calife Abdalmélic; à peine
une tribu berbère a-t-elle été exterminée, qu'une autre vient prendre sa
place.» Pourtant les Arabes, malgré la difficulté de cette entreprise,
et peut-être même à cause des obstacles qu'ils rencontraient à chaque
pas et que l'honneur leur commandait de surmonter, quoi qu'il en coûtât,
s'obstinèrent à cette conquête avec un courage admirable et une
opiniâtreté sans égale. Au prix de soixante-dix ans d'une guerre
meurtrière, la soumission des Africains fut obtenue, en ce sens qu'ils
consentirent à déposer les armes pourvu qu'on ne se targuât jamais avec
eux des droits acquis, qu'on ménageât leur fierté chatouilleuse, et
qu'on les traitât, non pas en vaincus, mais en égaux, en frères. Malheur
à celui qui avait l'imprudence de les offenser! Dans son fol orgueil, le
Caisite Yézîd ibn-abî-Moslim, l'ancien secrétaire de Haddjâdj, voulut
les traiter en esclaves: ils l'assassinèrent; et tout caisite qu'il
était, le calife Yézîd II fut assez prudent pour ne pas exiger la
punition des coupables et pour envoyer un Kelbite gouverner la province.
Moins prévoyant que son prédécesseur, Hichâm provoqua une insurrection
terrible qui, de l'Afrique, se communiqua à l'Espagne.

Yéménite au commencement de son règne et par conséquent assez
populaire[286], Hichâm avait fini par se déclarer pour les Caisites,
parce qu'il les savait disposés à contenter sa passion dominante, la
soif de l'or. Leur ayant donc livré les provinces qu'ils savaient
pressurer si bien, il en tira plus d'argent qu'aucun de ses
ancêtres[287]; et quant à l'Afrique, il en confia le gouvernement, dans
l'année 734, un an et demi après la destitution d'Obaida[288], au
Caisite Obaidallâh.

Ce petit-fils d'un affranchi n'était pas un homme vulgaire. Il avait
reçu une éducation solide et brillante, de manière qu'il savait par
cœur les poèmes classiques et les récits des guerres du vieux
temps[289]. Dans son attachement aux Caisites, il y avait une pensée
noble et généreuse. N'ayant trouvé en Egypte que deux petites tribus
caisites, il y fit venir mille et trois cents pauvres familles de cette
race et se donna tous les soins possibles pour faire prospérer cette
colonie[290]. Son respect pour la famille de son patron avait quelque
chose de touchant: au milieu des grandeurs et au comble de la puissance,
loin de rougir de son humble origine, il proclamait hautement ses
obligations envers le père d'Ocba, qui avait affranchi son aïeul; et
quand il fut gouverneur d'Afrique et qu'Ocba fut venu lui rendre visite,
il le fit asseoir à ses côtés et lui témoigna tant de respect que ses
fils, dans leur vanité de parvenus, s'en indignèrent. «Quoi! lui
dirent-ils quand ils se trouvèrent seuls avec lui; vous faites asseoir
ce Bédouin à vos côtés, en présence de la noblesse et des Coraichites,
qui s'en tiendront offensés sans doute, et qui vous en voudront! Comme
vous êtes un vieillard, personne ne se montrera cruel envers vous, et
peut-être la mort vous mettra-t-elle bientôt à l'abri de toute intention
hostile; mais nous, vos fils, nous avons à craindre que la honte de ce
que vous avez fait ne retombe sur nous. Et qu'arrivera-t-il si le calife
apprend ce qui s'est passé? Ne se mettra-t-il pas en colère quand il
saura que vous avez fait plus d'honneur à un tel homme qu'aux
Coraichites?--Vous avez raison, mes fils, leur répondit Obaidallâh; je
ne trouve rien pour m'excuser, et je ne ferai plus ce que vous me
reprochez.» Le lendemain matin il fit venir Ocba et les nobles dans son
palais. Il les traita tous avec respect, mais il donna la place
d'honneur à Ocba, et, s'étant assis à ses pieds, il fit venir ses fils.
Quand ceux-ci furent entrés dans la salle et qu'ils contemplèrent ce
spectacle avec surprise, Obaidallâh se leva, et, après avoir glorifié
Dieu et son prophète, il rapporta aux nobles les discours que ses fils
avaient tenus la veille, et continua en ces termes: «Je prends Dieu et
vous tous à témoin, bien que Dieu seul suffise, quand je déclare que cet
homme que voici, est Ocba, fils de ce Haddjâdj qui a donné la liberté à
mon grand-père. Mes fils ont été séduits par le démon, qui leur a
inspiré un fol orgueil; mais j'ai voulu donner à Dieu la preuve que moi
du moins, je ne suis point coupable d'ingratitude et que je sais ce que
je dois à l'Eternel ainsi qu'à cet homme-là. J'ai voulu faire cette
déclaration en public, parce que je craignais que mes fils n'en vinssent
à nier un bienfait de Dieu, à désavouer cet homme et son père pour leurs
patrons; ce qui aurait eu pour suite inévitable qu'ils auraient été
maudits par Dieu et par les hommes, car j'ai appris que le Prophète a
dit: «Maudit celui qui prétend appartenir à une famille à laquelle il
est étranger, maudit celui qui renie son patron.» Et l'on m'a raconté
aussi qu'Abou-Becr a dit: «Désavouer un parent même éloigné, ou se
prétendre issu d'une famille à laquelle on n'appartient pas, c'est être
ingrat envers Dieu».... Mes fils, comme je vous chéris autant que
moi-même, je n'ai point voulu vous exposer à la malédiction du Ciel et
des hommes. Vous m'avez dit encore que le calife se fâchera contre moi,
s'il apprend ce que j'ai fait. Rassurez-vous; le calife, à qui Dieu
veuille accorder une longue vie, est trop magnanime, il sait trop bien
ce qu'il doit à Dieu, il connaît trop bien ses devoirs, pour que j'aie
à craindre d'avoir excité son courroux en remplissant les miens; je me
tiens persuadé au contraire, qu'il approuvera ma conduite.»--«Bien
parlé! cria-t-on de toutes parts, vive notre gouverneur!» Et les fils
d'Obaidallâh, honteux d'avoir eu à essuyer une si grande humiliation,
gardèrent un morne silence. Puis Obaidallâh, s'adressant à Ocba:
«Seigneur, lui dit-il, mon devoir est d'obéir à vos ordres. Le calife
m'a confié un vaste pays; choisissez pour vous quelle province vous
voudrez.» Ocba choisit l'Espagne. «Mon plus grand désir, c'est de
prendre part à la guerre sainte, dit-il, et c'est là que je pourrai le
satisfaire[291].»

Mais malgré l'élévation de son caractère, et quoiqu'il possédât toutes
les vertus de sa nation, Obaidallâh partageait aussi au plus haut degré
le profond mépris qu'avait celle-ci pour tout ce qui n'était pas arabe.
A ses yeux, les Coptes, les Berbers, les Espagnols, les vaincus en
général, qu'à peine il regardait comme des hommes, n'avaient sur la
terre d'autre destinée que celle d'enrichir, à la sueur de leur front,
le grand peuple que Mahomet avait appelé le meilleur de tous. Déjà en
Egypte, où il avait été percepteur des impôts, il avait augmenté d'un
vingtième le tribut que payaient les Coptes; et ce peuple, d'ordinaire
fort pacifique et qui jamais encore, depuis qu'il vivait sous la
domination musulmane, n'avait fait un appel aux armes, avait été
exaspéré à un tel point par cette mesure arbitraire, qu'il s'était
insurgé en masse[292]. Promu au gouvernement de l'Afrique, il se fit un
devoir de contenter, aux dépens des Berbers, les goûts et les caprices
des grands seigneurs de Damas. Comme le duvet des mérinos, dont on
fabriquait des vêtements d'une blancheur éclatante, était fort recherché
dans cette capitale, il faisait arracher aux Berbers leurs moutons,
qu'on égorgeait tous, quoique souvent on ne trouvât qu'un seul agneau
avec duvet dans un troupeau de cent moutons, tous les autres étant ce
qu'on appelle des agneaux ras ou sans duvet, et par conséquent inutiles
au gouverneur[293]. Non content d'enlever aux Berbers leurs troupeaux,
la source principale de leur bien-être, ou plutôt leur unique moyen de
subsistance, il leur ravissait aussi leurs femmes et leurs filles, qu'il
envoyait en Syrie peupler les sérails; car les seigneurs arabes
faisaient grand cas des femmes berbères qui, en tout temps, ont eu la
réputation de surpasser les femmes arabes en beauté[294].

Pendant plus de cinq ans, les Berbers souffrirent en silence; ils
murmuraient, ils accumulaient dans leurs cœurs des trésors de haine,
mais la présence d'une nombreuse armée les contenait encore.

Une insurrection se préparait cependant. Elle aurait un caractère
religieux autant que politique, et elle serait dirigée par des
missionnaires, par des prêtres; car, malgré les ressemblances nombreuses
et frappantes qui existaient entre le Berber et l'Arabe, il y avait
cependant entre ces deux peuples cette différence profonde et
essentielle, que l'un était pieux, avec beaucoup de penchant à la
superstition, et, avant tout, plein d'une aveugle vénération pour les
prêtres, au lieu que l'autre, sceptique et railleur, n'accordait presque
aucune influence aux ministres de la religion. De nos jours encore, les
marabouts africains ont, dans les grandes affaires, un pouvoir illimité.
Seuls ils ont le droit d'intervenir lorsque des inimitiés s'élèvent
entre deux tribus. A l'époque de l'élection des chefs, ce sont eux qui
proposent au peuple ceux qui leur paraissent les plus dignes. Quand des
circonstances graves ont nécessité une réunion de tribus, ce sont eux
encore qui recueillent les diverses opinions; ils en délibèrent entre
eux, et font connaître leur décision au peuple. Leurs habitations
communes sont réparées, pourvues, par le peuple, qui prévient tous leurs
vœux[295]. Chose étrange et curieuse: les Berbers ont plus de
vénération pour leurs prêtres que pour le Tout-Puissant même. «Le nom de
Dieu, dit un auteur français qui a consciencieusement étudié les
mœurs de ce peuple, le nom de Dieu, invoqué par un malheureux que
l'on veut dépouiller, ne le protége pas; celui d'un marabout vénéré le
sauve[296].» Aussi les Berbers n'ont-ils joué un rôle important sur la
scène du monde que lorsqu'ils étaient mis en mouvement par un prêtre,
par un marabout. C'étaient des marabouts que ceux qui ont jeté les
fondements du vaste empire des Almoravides et de celui des Almohades.
Dans leur lutte contre les Arabes, les Berbers des montagnes de l'Aurâs
avaient été commandés longtemps par une prophétesse, qu'ils croyaient
douée d'un pouvoir surnaturel; et dans ce temps-là, le général arabe
Ocba ibn-Nâfi, qui avait compris mieux que personne le caractère du
peuple qu'il combattait, et qui avait senti que, pour le vaincre, il
fallait le prendre par son faible et frapper son imagination par des
miracles, avait hardiment joué le rôle de sorcier, de marabout. Tantôt
il conjurait des serpents, tantôt il prétendait entendre des voix
célestes, et quelque puérils et ridicules que nous paraissent ces
moyens, ils avaient été si fructueux qu'une foule de Berbers, frappés
des prestiges qu'opérait cet homme et convaincus qu'ils essayeraient en
vain de lui résister, avaient mis bas les armes et s'étaient convertis
à l'islamisme.

A l'époque dont nous parlons, cette religion dominait déjà en Afrique.
Sous le règne du pieux Omar II, elle y avait fait de grands progrès, et
un ancien chroniqueur[297] va même jusqu'à dire que, sous Omar, il ne
restait pas un seul Berber qui ne se fût fait musulman; assertion qui ne
paraîtra pas trop exagérée quand on se souvient que ces conversions
n'étaient pas tout à fait spontanées et que l'intérêt y jouait un grand
rôle. La propagation de la foi étant pour Omar l'affaire la plus
importante de sa vie, il faisait usage de tous les moyens propres à
multiplier les prosélytes, et pour peu que l'on consentît à prononcer
les mots: «Il n'y a qu'un seul Dieu, et Mahomet est son prophète,» on
était dispensé de payer la capitation, sans être obligé de se conformer
strictement aux préceptes de la religion. Un jour que le gouverneur du
Khorâsân écrivit à Omar en se plaignant de ce que ceux qui en apparence
avaient embrassé l'islamisme ne l'avaient fait que pour échapper à la
capitation, et en disant qu'il avait acquis la certitude que ces hommes
ne s'étaient pas fait circoncire, le calife lui répondit: «Dieu a envoyé
Mahomet pour appeler les hommes à la foi véritable, et non pour les
circoncire[298].» C'est qu'il comptait sur l'avenir; sous cette inculte
végétation il soupçonnait une terre riche et fertile, où la parole
divine pourrait germer et fructifier; il pressentait que si les nouveaux
musulmans méritaient encore le reproche de tiédeur, leurs fils et leurs
petits-fils, nés et élevés dans l'islamisme, surpasseraient un jour, en
zèle et en dévotion, ceux qui avaient douté de l'orthodoxie de leurs
pères.

L'événement avait justifié ses prévisions, surtout pour ce qui concerne
les habitants de l'Afrique. L'islamisme, d'antipathique, d'odieux qu'il
leur avait été, leur était devenu supportable d'abord, et peu à peu cher
au plus haut degré. Mais la religion telle qu'ils la comprenaient, ce
n'était pas la froide religion officielle, triste milieu entre le déisme
et l'incrédulité, que leur prêchaient des missionnaires sans onction,
qui leur disaient toujours ce qu'ils devaient au calife, et jamais ce
que le calife leur devait; c'était la religion hardie et passionnée que
leur prêchaient les non-conformistes, qui, traqués en Orient comme des
bêtes fauves, et obligés, pour échapper aux poursuites, de prendre
divers déguisements et des noms supposés[299], étaient venus chercher, à
travers mille dangers, un asile dans les déserts brûlants de l'Afrique,
où ils propageaient dès lors leurs doctrines avec un succès inouï.
Nulle part ces docteurs ardents et convaincus n'avaient encore rencontré
tant de dispositions à embrasser leurs croyances: le calvinisme musulman
avait enfin trouvé son Ecosse. Le monde arabe, il faut bien le dire,
avait vomi ces doctrines, non par répugnance pour les principes
politiques du système, qui, au contraire, répondaient assez à l'instinct
républicain de la nation, mais parce qu'il ne voulait ni prendre la
religion au sérieux, ni accepter l'intolérante moralité par laquelle se
distinguaient ces sectaires. En revanche, les habitants des pauvres
chaumières africaines acceptèrent tout avec un enthousiasme indicible.
Simples et ignorants, ils ne comprenaient rien sans doute aux
spéculations et aux subtilités dogmatiques dans lesquelles se
complaisaient des esprits plus cultivés. Il serait donc inutile de
rechercher à quelle secte ils s'attachèrent de préférence, s'ils étaient
Harourites, ou Cofrites, ou Ibâdhites, car les chroniqueurs ne sont pas
d'accord à ce sujet; mais ils comprenaient assez de ces doctrines pour
en embrasser les idées révolutionnaires et démocratiques, pour partager
les romanesques espérances de nivellement universel qui animaient leurs
docteurs, et pour être convaincus que leurs oppresseurs étaient des
réprouvés dont l'enfer serait le partage. Tous les califes, à partir
d'Othmân, n'ayant été que des usurpateurs incrédules, ce n'était pas un
crime que de se révolter contre le tyran qui leur arrachait leurs biens
et leurs femmes; c'était un droit et, mieux encore, un devoir. Comme
jusque-là les Arabes les avaient tenus éloignés du pouvoir, ne leur
laissant que ce qu'ils n'avaient pu leur ôter, le gouvernement des
tribus, ils crurent facilement que la doctrine de la souveraineté du
peuple, doctrine que, dans leur sauvage indépendance, ils avaient
professée depuis un temps immémorial, était fort musulmane, fort
orthodoxe, et que le moindre Berber pouvait être élevé au trône en vertu
du suffrage universel. Ainsi ce peuple cruellement opprimé, excité par
des fanatiques moitié prêtres, moitié guerriers, qui avaient à régler,
eux aussi, de vieux comptes avec les soi-disant orthodoxes, allait
secouer le joug au nom d'Allâh et de son prophète, au nom de ce livre
sacré sur lequel d'autres se sont appuyés pour fonder un terrible
despotisme! Qu'elle est étrange partout, la destinée des codes
religieux, ces arsenaux formidables qui fournissent des armes à tous les
partis; qui tantôt justifient ceux qui brûlent des hérétiques et
prêchent l'absolutisme, et qui tantôt donnent raison à ceux qui
proclament la liberté de conscience, décapitent un roi et fondent une
république!

Tous les esprits étaient donc en fermentation, et l'on n'attendait, pour
prendre les armes, qu'une occasion favorable, lorsque, dans l'année 740,
Obaidallâh envoya une partie considérable de ses troupes faire une
expédition en Sicile. L'armée partie, et le moindre prétexte suffisant
dès lors pour faire éclater l'insurrection, le gouverneur de la
Tingitanie eut l'imprudence de choisir précisément ce moment-là pour
appliquer le système caisite, pour ordonner aux Berbers de son district
de payer un double tribut, comme s'ils n'eussent pas été musulmans.
Aussitôt ils prennent les armes, se rasent la tête et attachent des
Corans aux pointes de leurs lances, selon la coutume des
non-conformistes[300], donnent le commandement à un des leurs, à
Maisara, un des plus zélés sectaires, à la fois prêtre, soldat et
démagogue, attaquent la ville de Tanger, s'en emparent, égorgent le
gouverneur de même que tous les autres Arabes qu'ils y trouvent, et,
appliquant leurs doctrines dans toute leur inhumaine rigueur, ils
n'épargnent pas même les enfants. De Tanger, Maisara marche vers la
province de Sous, gouvernée par Ismâîl, fils du gouverneur Obaidallâh.
Sans attendre son arrivée, les Berbers se soulèvent partout et font
subir au gouverneur du Sous le sort qu'avait eu celui de la Tingitanie.
En vain les Arabes essaient de résister; battus sur tous les points, ils
sont forcés d'évacuer le pays, et en peu de jours tout l'Ouest, dont la
conquête leur avait coûté tant d'années de sacrifices, est perdu pour
eux. Les Berbers s'assemblent pour élire un calife, et, tant cette
révolution était démocratique, leur choix ne tombe pas sur un noble,
mais sur un homme du peuple, sur le brave Maisara, qui auparavant avait
été un simple vendeur d'eau sur le marché de Cairawân.

Pris au dépourvu, Obaidallâh ordonne à Ocba, le gouverneur de l'Espagne,
d'attaquer les côtes de la Tingitanie. Ocba y envoie des troupes, elles
sont battues. Il s'embarque en personne avec des forces plus
considérables, arrive sur la côte de l'Afrique, passe au fil de l'épée
tous les Berbers qui tombent entre ses mains, mais ne réussit point à
dompter la révolte.

En même temps qu'Obaidallâh avait donné des instructions à Ocba, il
avait envoyé au Fihrite Habîb, le chef de l'expédition de Sicile,
l'ordre de reconduire au plus vite les troupes en Afrique, tandis que la
flotte d'Espagne tiendrait les Siciliens en respect; mais comme le
danger allait toujours en croissant, car l'insurrection se propageait
avec une rapidité effrayante, il crut ne pas devoir attendre l'arrivée
de ces corps, et, ayant rassemblé toutes les troupes disponibles, il en
confia le commandement au Fihrite Khâlid, en lui promettant de le
renforcer par les corps de Habîb, dès qu'ils seraient arrivés. Khâlid se
mit en marche, rencontra Maisara dans les environs de Tanger, et lui
livra bataille. Après un combat acharné, mais qui ne fut pas décisif,
Maisara se retira dans Tanger, où ses propres soldats l'assassinèrent,
soit que, déjà habitués à voir la victoire se déclarer pour eux, ils
lui en voulussent de ne pas avoir triomphé cette fois, soit que, depuis
son élévation, le démagogue fût réellement devenu infidèle aux doctrines
démocratiques de sa secte, comme l'affirment les chroniqueurs arabes;
dans ce cas, ses coreligionnaires n'auraient fait qu'user de leur droit
et remplir leur devoir, leur doctrine leur ordonnant de déposer, et de
tuer au besoin, le chef ou le calife qui s'écartait des principes de la
secte.

Quand les Berbers eurent élu un autre chef, ils attaquèrent de nouveau
leurs ennemis, et cette fois avec plus de succès: au plus fort de la
lutte une division, commandée par le successeur de Maisara, tombe sur
les derrières des Arabes qui, se trouvant pris entre deux feux,
s'enfuient dans un épouvantable désordre; mais Khâlid et les nobles qui
l'entourent, trop fiers pour survivre à la honte d'une telle défaite, se
jettent dans les rangs ennemis, et, vendant chèrement leur vie, ils se
font tuer jusqu'au dernier. Ce combat funeste, dans lequel avait péri
l'élite de la noblesse arabe, reçut le nom de _combat des nobles_.

Habîb, qui à cette époque était revenu de la Sicile et qui s'était
avancé jusqu'aux environs de Tâhort, n'osa pas attaquer les Berbers
quand il eut appris le désastre de Khâlid; et bientôt l'Afrique
ressembla à un vaisseau échoué qui n'a plus ni voile ni pilote,
Obaidallâh ayant été déposé par les Arabes eux-mêmes, qui l'accusaient,
non sans raison, d'avoir attiré sur leurs têtes tous ces terribles
malheurs[301].

Le calife Hichâm frémit de douleur et de rage quand il apprit
l'insurrection des Berbers et la défaite de son armée. «Par Allâh,
s'écria-t-il, je leur ferai éprouver ce que c'est que la colère d'un
Arabe de vieille roche! J'enverrai contre eux une armée telle qu'ils
n'en virent jamais: la tête de la colonne sera chez eux pendant que la
queue en sera encore chez moi.» Quatre districts de la Syrie reçurent
l'ordre de fournir six mille soldats chacun; le cinquième, celui de
Kinnesrîn, devait en fournir trois mille. A ces vingt-sept mille hommes
devaient se joindre trois mille soldats de l'armée d'Egypte et toutes
les troupes africaines. Hichâm donna le commandement de cette armée et
le gouvernement de l'Afrique à un général caisite, vieilli dans le
métier de la guerre, à Colthoum, de la tribu de Cochair. Au cas où
Colthoum viendrait à mourir, son neveu[302] Baldj devrait le remplacer,
et si ce dernier venait aussi à mourir, le généralat devait échoir au
chef des troupes du Jourdain, à Thalaba, de la tribu yéménite d'Amila.
Voulant infliger aux révoltés un châtiment exemplaire, le calife donna
à son général la permission de livrer au pillage tous les endroits dont
il s'emparerait, et de couper la tête à tous les insurgés qui
tomberaient entre ses mains.

Ayant pris pour guides deux officiers, clients des Omaiyades, qui
connaissaient le pays et qui s'appelaient Hâroun et Moghîth, Colthoum
arriva en Afrique dans l'été de l'année 741. Les Arabes de ce pays
reçurent fort mal les Syriens, qui se conduisaient envers eux avec une
arrogante rudesse et dans lesquels ils voyaient des envahisseurs plutôt
que des auxiliaires. Les habitants des villes leur fermèrent les portes,
et quand Baldj, qui commandait l'avant-garde, leur ordonna, d'un ton
impérieux, de les ouvrir, en annonçant qu'il avait l'intention de
s'établir en Afrique avec ses soldats, ils écrivirent à Habîb, qui était
encore campé près de Tâhort, pour l'en informer. Habîb fit parvenir
aussitôt une lettre à Colthoum, dans laquelle il lui disait: «Votre
insensé de neveu a osé dire qu'il est venu pour s'établir dans notre
pays avec ses soldats, et il est allé jusqu'à menacer les habitants de
nos villes. Je vous déclare donc que si votre armée ne les laisse pas en
repos, ce sera contre vous que nous tournerons nos armes.» Colthoum lui
fit des excuses et lui annonça en même temps qu'il viendrait le joindre
près de Tâhort. Il arriva en effet; mais bientôt le Syrien et
l'Africain se querellèrent, et Baldj, qui avait chaudement épousé la
cause de son oncle, s'écria: «Le voilà donc, celui qui nous a menacés de
tourner ses armes contre nous!--Eh bien, Baldj! lui répondit Abdérame,
le fils de Habîb, mon père est prêt à vous donner satisfaction si vous
vous croyez offensé.» Les deux armées ne tardèrent pas à prendre part à
la dispute; le cri: Aux armes! fut poussé par les Syriens d'un côté, de
l'autre par les Africains auxquels s'étaient réunis les soldats
d'Egypte. On ne réussit qu'à grand'peine à empêcher l'effusion du sang
et à rétablir la concorde qui, du reste, n'était qu'apparente.

L'armée, forte maintenant de soixante-dix mille hommes, s'avança jusqu'à
un endroit nommé Bacdoura ou Nafdoura[303], où l'armée berbère lui ferma
le passage. Voyant que les ennemis avaient la supériorité du nombre, les
deux clients omaiyades qui servaient de guides à Colthoum, lui
conseillèrent de former un camp retranché, d'éviter une bataille et de
se borner à faire ravager, par des détachements de cavalerie, les
villages des environs. Colthoum voulut suivre ce conseil prudent, mais
le fougueux Baldj le rejeta avec indignation. «Gardez-vous de faire ce
qu'on vous conseille, dit-il à son oncle, et ne craignez pas les
Berbers à cause de leur nombre, car ils n'ont ni armes ni vêtements.» Et
en ceci Baldj disait vrai: les Berbers étaient mal armés, ils n'avaient
pour tout vêtement qu'un pagne, et d'ailleurs ils n'avaient que fort peu
de chevaux; mais Baldj oubliait que l'enthousiasme religieux et l'amour
de la liberté doubleraient leurs forces. Colthoum, accoutumé à se
laisser guider par son neveu, se rangea à son avis, et, ayant résolu de
livrer bataille, il lui donna le commandement des cavaliers syriens,
confia celui des troupes africaines à Hâroun et à Moghîth, et se mit
lui-même à la tête des fantassins de la Syrie.

Baldj commença l'attaque. Il se flattait que cette multitude désordonnée
ne tiendrait pas un instant contre sa cavalerie; mais les ennemis
avaient trouvé un moyen très-sûr pour désappointer ses espérances. Ils
se mirent à jeter contre la tête des chevaux des sacs remplis de
cailloux, et ce stratagème fut couronné d'un plein succès: effarouchés,
les chevaux des Syriens se cabrèrent, ce qui força plusieurs cavaliers à
les quitter. Puis les Berbers lancèrent contre l'infanterie des juments
non domptées, qu'ils avaient rendues furieuses en attachant à leurs
queues des outres et de grands morceaux de cuir, de sorte qu'elles
causèrent beaucoup de désordre dans les rangs. Néanmoins Baldj, qui
était resté à cheval avec environ sept mille des siens, tenta une
nouvelle attaque. Cette fois il réussit à rompre les rangs des Berbers,
et sa charge impétueuse le conduisit derrière leur armée; mais aussitôt
quelques corps berbers firent volte-face pour lui couper la retraite, et
les autres combattirent Colthoum avec tant de succès que Habîb, Moghîth
et Hâroun furent tués, et que les Arabes d'Afrique, privés de leurs
chefs et d'ailleurs mal disposés contre les Syriens, prirent la fuite.
Colthoum résistait encore avec les fantassins de la Syrie. Un coup de
sabre lui ayant écorché la tête, dit un témoin oculaire, il remit la
peau à sa place avec un sang-froid prodigieux. Frappant à droite et à
gauche, il récitait des versets du Coran propres à stimuler le courage
de ses compagnons. «Dieu, disait-il, a acheté des croyants leurs biens
et leurs personnes pour leur donner le paradis en retour;--l'homme ne
meurt que par la volonté de Dieu, d'après le livre qui fixe le terme de
la vie.» Mais quand les nobles qui combattaient à ses côtés eurent été
tués l'un après l'autre, et que lui-même fut tombé à terre criblé de
blessures, la déroute des Syriens fut complète et terrible; et les
Berbers les poursuivirent avec un acharnement tel que, de l'aveu des
vaincus, un tiers de cette grande armée fut tué et qu'un autre tiers fut
fait prisonnier.

Sur ces entrefaites Baldj, séparé avec ses sept mille cavaliers du gros
de l'armée, s'était vaillamment défendu et avait fait un grand carnage
des Berbers; mais ceux-ci étaient trop nombreux pour compter leurs
morts, et maintenant que plusieurs corps, après avoir remporté la
victoire sur l'armée de son oncle, se tournaient contre lui, il allait
être accablé par une multitude immense. N'ayant plus d'autre parti à
prendre que le parti extrême ou la retraite, il se décida à chercher son
salut dans la fuite; mais comme les ennemis lui fermaient la route de
Cairawân, qu'avaient prise les autres fugitifs, force lui fut de prendre
la direction opposée. Poursuivis sans relâche par les Berbers, qui
s'étaient jetés sur les chevaux des ennemis tués dans le combat, les
cavaliers syriens arrivèrent près de Tanger, exténués de fatigue. Après
avoir essayé en vain de pénétrer dans cette ville, ils prirent la route
de Ceuta, et, s'étant emparés de cette place, ils y réunirent quelques
vivres, ce qui, grâce à la fertilité de la contrée environnante, ne leur
fut point difficile. Cinq ou six fois les Berbers vinrent les attaquer;
mais comme ils ne savaient comment s'y prendre quand il s'agissait
d'assiéger une forteresse, et que d'ailleurs les assiégés se défendaient
avec le courage du désespoir, ils comprirent qu'ils ne réussiraient pas
à leur enlever de vive force le dernier asile qui leur restât. Ils
résolurent donc de les affamer, et, ravageant les champs d'alentour, ils
les environnèrent d'un désert de deux journées de marche. Les Syriens se
virent réduits à se nourrir de la chair de leurs chevaux; mais bientôt
les chevaux mêmes commencèrent à leur manquer, et si le gouverneur de
l'Espagne continuait à leur refuser l'assistance que réclamait leur
déplorable situation, ils allaient mourir de faim[304].



XI.


Dans aucun cas les Arabes établis depuis trente ans en Espagne
n'auraient facilement consenti à accorder aux Syriens enfermés dans les
murailles de Ceuta, les navires qu'ils leur demandaient pour passer dans
la Péninsule. L'insolente rudesse avec laquelle ces troupiers avaient
traité les Arabes d'Afrique, leur dessein hautement annoncé de s'établir
dans ce pays, avaient prévenu les Arabes d'Espagne des dangers qu'ils
auraient à craindre au cas où ils leur auraient donné les moyens de
passer le Détroit. Mais si en toute circonstance les Syriens avaient peu
de chance d'obtenir ce qu'ils désiraient, ils n'en avaient aucune dans
les circonstances données: c'était le parti médinois qui gouvernait
l'Espagne.

Après avoir soutenu contre les Arabes de Syrie, contre les païens comme
ils disaient, une lutte aussi longue qu'opiniâtre, les fils des
fondateurs de l'islamisme, des Défenseurs et des Emigrés, avaient fini
par succomber dans la sanglante bataille de Harra; puis, quand ils
eurent vu leur ville sainte saccagée, leur mosquée transformée en
écurie, leurs femmes violées; quand--comme si tous ces sacriléges et
toutes ces atrocités, qui nous rappellent le sac de Rome par la féroce
soldatesque du connétable et les Luthériens furieux de Georges
Frundsberg, n'eussent pas encore suffi--ils eurent été contraints à
jurer que dorénavant ils seraient les esclaves du calife, _esclaves
qu'il pourrait affranchir ou vendre selon son bon plaisir_, ils avaient
quitté en masse, comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, leur
ville autrefois si révérée, mais qui maintenant servait de repaire aux
bêtes fauves, et, s'étant enrôlés dans l'armée d'Afrique, ils étaient
venus avec Mousâ en Espagne, où ils s'étaient établis. Si leur zèle
religieux, auquel s'était toujours mêlé un levain d'hypocrisie,
d'orgueil et d'ambition mondaine, s'était peut-être un peu refroidi en
route, ils avaient du moins conservé dans leur âme et transmis à leurs
enfants une haine implacable pour les Syriens, et la conviction que,
puisqu'ils avaient l'honneur d'être les descendants des glorieux
compagnons du Prophète, le pouvoir leur appartenait de plein droit. Une
fois déjà, quand le gouverneur de l'Espagne eut été tué dans la célèbre
bataille qu'il livra à Charles Martel près de Poitiers, en octobre 732,
ils avaient élu au gouvernement de la Péninsule l'homme le plus influent
de leur parti, Abdalmélic, fils de Catan, qui, quarante-neuf ans
auparavant, avait combattu dans leurs rangs à Harra; mais comme cet
Abdalmélic s'était rendu coupable des plus grandes injustices, d'après
le témoignage unanime des Arabes et des chrétiens[305], et qu'il avait
pressuré la province d'une manière extravagante, il avait perdu le
pouvoir dès que l'Afrique eut repris son autorité légitime sur
l'Espagne, c'est-à-dire dès qu'Obaidallâh eut été nommé gouverneur de
l'Ouest. Obaidallâh, comme nous l'avons dit, avait confié le
gouvernement de la Péninsule à son patron Ocba. Arrivé en Espagne,
celui-ci avait fait emprisonner Abdalmélic et transporter en Afrique les
chefs du parti médinois, dont l'esprit inquiet et turbulent troublait le
repos du pays[306]. Pourtant, les Médinois ne s'étaient pas laissé
décourager, et plus tard, quand, par suite de la grande insurrection
berbère, le pouvoir du gouverneur d'Afrique fut devenu nul en Espagne,
et qu'Ocba fut tombé si dangereusement malade que l'on pouvait croire sa
fin prochaine, ils avaient su le persuader ou le contraindre de nommer
Abdalmélic son successeur[307] (janvier 741[308]).

C'est donc à Abdalmélic que Baldj avait dû s'adresser pour obtenir les
moyens de passer en Espagne, et personne à coup sûr n'était moins
disposé à accueillir favorablement sa demande. En vain Baldj essayait-il
de toucher son cœur en disant dans ses lettres que lui et ses
compagnons mouraient de faim à Ceuta et que pourtant ils étaient Arabes
aussi bien que lui, Abdalmélic: le vieux chef médinois, loin d'avoir
pitié de leur misère, rendait grâce au ciel qu'il lui eût permis de
goûter encore, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, les indicibles douceurs
de la vengeance. Ils allaient donc périr d'inanition, les fils de ces
barbares, de ces impies, qui, dans la bataille de Harra, avaient
massacré ses amis, ses parents; qui avaient failli le percer lui-même de
leurs épées; qui avaient saccagé Médine et profané le temple du
Prophète! Et les fils de ces monstres osaient encore nourrir le fol
espoir qu'il aurait pitié de leur sort, comme si l'humeur vindicative
d'un Arabe eût pu pardonner de telles offenses, comme si les souffrances
d'un Syrien eussent pu inspirer des sentiments de compassion à un
Médinois! Abdalmélic n'eut plus qu'un souci, qu'un soin, qu'une pensée:
ce fut d'empêcher d'autres, moins hostiles que lui aux Syriens, de leur
fournir des vivres. Malgré les précautions qu'il prit, un noble
compatissant de la tribu de Lakhm réussit à tromper sa vigilance et à
faire entrer dans le port de Ceuta deux barques chargées de blé.
Abdalmélic ne l'eut pas plutôt appris, qu'il fit arrêter le généreux
Lakhmite, et lui infligea sept cents coups de courroie. Puis, sous le
prétexte qu'il cherchait à susciter une révolte, il ordonna de lui
crever les yeux et de lui couper la tête. Son cadavre fut attaché à un
gibet, avec un chien crucifié à sa droite, afin que son supplice fût
aussi ignominieux que possible.

Les Syriens semblaient donc condamnés à mourir de faim, lorsqu'un
événement imprévu vint tout à coup forcer Abdalmélic à changer de
conduite.

Les Berbers établis dans le Péninsule, bien qu'ils ne fussent pas
précisément opprimés à ce qu'il semble, partageaient cependant la
jalouse haine de leurs frères d'Afrique pour les Arabes. Ils étaient les
véritables conquérants du pays; Mousâ et ses Arabes n'avaient guère fait
autre chose que recueillir les fruits de la victoire remportée par Târic
et ses douze mille Berbers sur l'armée des Visigoths: au moment où ils
débarquèrent sur la côte d'Espagne, tout ce qui restait à faire, c'était
d'occuper quelques villes prêtes à se rendre à la première sommation. Et
pourtant, quand il s'était agi de partager les fruits de la conquête,
les Arabes s'étaient attribué la part du lion: ils s'étaient approprié
la meilleure partie du butin, le gouvernement du pays et les terres les
plus fertiles. Gardant pour eux-mêmes la belle et opulente Andalousie,
ils avaient relégué les compagnons de Târic dans les plaines arides de
la Manche et de l'Estrémadure, dans les âpres montagnes de Léon, de
Galice, d'Asturie, où il fallait escarmoucher sans cesse contre les
chrétiens mal domptés. Peu scrupuleux eux-mêmes sur le tien et le mien,
ils s'étaient montrés d'une sévérité inexorable dès qu'il s'agissait des
Berbers. Quand ceux-ci se permettaient de rançonner des chrétiens qui
s'étaient rendus par composition, les Arabes, après leur avoir fait
subir le fouet et la torture, les laissaient gémir, chargés de fers et à
peine couverts de guenilles toutes grouillantes de vermine, au fond de
cachots immondes et infects[309].

Le sort de l'Espagne était d'ailleurs trop intimement lié à celui de
l'Afrique pour que le contre-coup de ce qui se passait au delà du
Détroit ne se fît pas sentir en deçà. Une fois déjà le fier et brave
Monousa, l'un des quatre principaux chefs berbers qui étaient venus en
Espagne avec Târic[310], avait levé l'étendard de la révolte en
Cerdagne, parce qu'il avait appris que ses frères en Afrique étaient
cruellement opprimés par les Arabes, et il avait été secondé par Eudes,
duc d'Aquitaine, dont il avait épousé la fille[311]. Cette fois
l'insurrection des Berbers d'Afrique avait eu en Espagne un
retentissement prodigieux. Les Berbers de ce pays avaient accueilli à
bras ouverts les missionnaires non-conformistes venus d'Afrique afin de
les prêcher et de les exciter à prendre les armes pour exterminer les
Arabes. Une insurrection, à la fois politique et religieuse comme celle
d'Afrique, éclata en Galice et se communiqua à tout le nord, à
l'exception du district de Saragosse, le seul dans cette partie du pays
où les Arabes fussent en majorité. Partout les Arabes furent battus,
chassés; tous les corps qu'Abdalmélic envoya successivement contre les
révoltés furent défaits. Puis les Berbers de la Galice, de Mérida, de
Coria, de Talavera et d'autres endroits se réunirent, élurent un chef,
un imâm, et se divisèrent en trois corps, dont l'un devait assiéger
Tolède, tandis que le second irait attaquer Cordoue et que le troisième
marcherait sur Algéziras, afin de s'emparer de la flotte qui était dans
la rade, de passer ensuite le Détroit, d'exterminer les Syriens à Ceuta,
et de transporter en Espagne une foule de Berbers d'Afrique.

La situation des Arabes d'Espagne était donc devenue tellement précaire
et dangereuse, qu'Abdalmélic, malgré qu'il en eût, se trouva contraint
de solliciter le secours de ces mêmes Syriens que jusque-là il avait si
impitoyablement abandonnés à leur triste sort. Cependant il prit ses
précautions: il leur promit bien de leur envoyer des bâtiments de
transport, mais à condition qu'ils s'engageraient à évacuer l'Espagne
aussitôt que la révolte y serait domptée, et que chaque division lui
livrerait dix de ses chefs, qui seraient gardés dans une île et
répondraient sur leur tête de la fidèle exécution du traité. De leur
côté, les Syriens stipulèrent qu'Abdalmélic ne les séparerait point
quand il les ferait reconduire en Afrique, et qu'il les ferait déposer
sur une côte qui ne fût point au pouvoir des Berbers.

Ces conditions ayant été acceptées de part et d'autre, les Syriens
débarquèrent à Algéziras, affamés et à peine couverts de quelques
misérables haillons. On leur fournit des vivres, et comme ils trouvèrent
presque tous des contribules en Espagne, ceux-ci se chargèrent de leur
équipement, chacun dans la mesure de ses moyens; tel riche chef
procurait des vêtements à une centaine de nouveaux venus, et tel autre,
dont la fortune était moins considérable, pourvoyait à l'habillement de
dix ou d'un seul. Puis, comme il fallait avant tout arrêter la division
berbère qui marchait sur Algéziras et qui s'était déjà avancée jusqu'à
Médina-Sidonia, les Syriens l'attaquèrent, renforcés de quelques corps
arabes-espagnols, et, combattant avec leur valeur accoutumée, ils la
mirent en déroute et firent un riche butin. La seconde armée berbère,
celle qui marchait sur Cordoue, se défendit avec plus d'opiniâtreté et
fit même essuyer aux Arabes des pertes assez graves; néanmoins, elle fut
aussi forcée à la retraite. Restait la troisième armée, la plus
nombreuse de toutes, celle qui assiégeait Tolède depuis vingt-sept
jours. Elle alla à la rencontre de l'ennemi, et la bataille, qui eut
lieu sur les bords du Guazalate, se termina par sa déroute complète. Dès
lors les vainqueurs traquèrent les rebelles comme des bêtes fauves dans
toute la Péninsule, et les Syriens, ces mendiants de la veille, firent
un butin si considérable qu'ils se trouvèrent tout d'un coup plus riches
qu'ils n'avaient jamais osé l'espérer.

Grâce à ces intrépides soldats, la révolte berbère qui avait paru si
formidable d'abord, avait été écrasée comme par enchantement; mais
Abdalmélic ne se vit pas plutôt débarrassé de ces ennemis-là, qu'il
songea à se débarrasser également de ses auxiliaires qu'il craignait
autant qu'il les haïssait. Il s'empressa donc de rappeler à Baldj le
traité qu'il avait conclu avec lui et d'exiger qu'il quittât l'Espagne.
Mais Baldj et ses Syriens n'avaient aucune envie de retourner dans une
contrée où ils avaient éprouvé toutes sortes de revers et de
souffrances; ils avaient pris goût au magnifique pays qui avait été le
théâtre de leurs derniers exploits et où ils s'étaient enrichis. Il
n'est donc point surprenant qu'il s'élevât des contestations, des
querelles, entre des hommes qui, nés ennemis les uns des autres, avaient
dans cette circonstance des intérêts et des desseins opposés. Comme la
haine est une mauvaise conseillère, Abdalmélic aggrava le mal et raviva
toutes les plaies invétérées en refusant aux Syriens de les faire
transporter en Afrique tous à la fois, et en déclarant que, maintenant
qu'ils avaient tant de chevaux, d'esclaves et de bagages, il n'avait pas
assez de bâtiments pour exécuter cette clause du traité. En outre, comme
les Syriens désiraient s'embarquer sur la côte d'Elvira (Grenade) ou de
Todmîr (Murcie), il leur déclara que cela était impossible; que tous ses
vaisseaux étaient dans le port d'Algéziras et qu'il ne pouvait les
éloigner de cette partie de la côte parce que les Berbers d'Afrique
pourraient être tentés d'y faire une descente; enfin, sans se donner la
peine de dissimuler ses perfides pensées, il eut l'impudence d'offrir
aux Syriens de les faire reconduire à Ceuta. Cette proposition excita
une indignation indicible. «Mieux vaudrait nous jeter dans la mer que de
nous livrer aux Berbers de la Tingitanie,» s'écria Baldj, et il reprocha
durement au gouverneur qu'il avait failli les laisser mourir de faim à
Ceuta, lui et les siens, et qu'il avait fait crucifier de la manière la
plus infâme le généreux Lakhmite qui leur avait envoyé des vivres. Des
paroles on en vint bientôt aux voies de fait. Profitant d'un moment où
Abdalmélic n'avait que peu de troupes à Cordoue, les Syriens le
chassèrent du palais et proclamèrent Baldj gouverneur de l'Espagne (20
septembre 741).

Les passions une fois déchaînées, il était à prévoir que les Syriens
n'en resteraient pas là, et l'événement ne tarda pas à justifier cette
crainte.

Le premier soin de Baldj fut de faire remettre en liberté les chefs
syriens qui avaient servi d'otages et qu'Abdalmélic avait fait garder
dans la petite île d'Omm-Hakîm, vis-à-vis d'Algéziras. Ces chefs
arrivèrent à Cordoue irrités, exaspérés. Ils disaient que le gouverneur
d'Algéziras, agissant sur les ordres d'Abdalmélic, les avait laissés
manquer de nourriture et d'eau, qu'un noble de Damas, de la tribu
yéménite de Ghassân, avait péri de soif;--ils exigeaient la mort
d'Abdalmélic en expiation de celle du Ghassânite. Leurs plaintes, les
récits qu'ils firent de leurs souffrances, la mort d'un chef respecté,
tout cela mit le comble à la haine que les Syriens éprouvaient pour
Abdalmélic; ce perfide avait mérité la mort, disaient-ils. Baldj, qui
répugnait à ce parti extrême, tâcha de les apaiser en disant qu'il
fallait attribuer la mort du Ghassânite à une négligence involontaire et
non à un dessein prémédité. «Respectez la vie d'Abdalmélic, ajouta-t-il;
c'est un Coraichite et, de plus, un vieillard.» Ses paroles n'eurent
aucun effet; les Yéménites qui avaient à venger un homme de leur race et
qui soupçonnaient Baldj de vouloir sauver Abdalmélic parce que celui-ci
était de la race de Maädd à laquelle Baldj appartenait également,
persistèrent dans leur demande, et Baldj qui, comme la plupart des
nobles, ne commandait qu'à la condition de céder aux volontés et aux
passions de ses soldats, ne put résister à leurs clameurs; il permit
qu'on allât arracher Abdalmélic de la maison qu'il possédait à Cordoue
et dans laquelle il s'était retiré après sa déposition.

Ivres de fureur, les Syriens traînèrent au supplice ce vieillard
nonagénaire que ses longs cheveux blancs faisaient ressembler (telle est
l'expression bizarre mais pittoresque des chroniques arabes) au petit
d'une autruche. «Poltron, criaient-ils, tu as échappé à nos glaives à la
bataille de Harra. Pour te venger de ta déroute, tu nous as réduits à
manger des peaux et des chiens. Tu as voulu nous livrer, nous vendre,
aux Berbers, nous, les soldats du calife!» S'étant arrêtés près du pont,
ils le battirent à coups de verges, plongèrent leurs épées dans son
sein, et mirent son cadavre en croix. A gauche ils crucifièrent un
chien, à droite, un cochon....

Un meurtre aussi barbare, un supplice aussi infamant, criaient
vengeance. La guerre était allumée, les armes décideraient lesquels, des
Arabes de la première ou de ceux de la seconde invasion, des Médinois ou
des Syriens, resteraient les maîtres de la Péninsule.

Les Médinois avaient pour chefs les fils d'Abdalmélic, Omaiya et Catan,
qui avaient pris la fuite lors de la déposition de leur père, et dont
l'un était allé chercher du secours à Saragosse, l'autre à Mérida.
Leurs anciens ennemis, les Berbers, firent cause commune avec eux; ils
comptaient bien tourner plus tard leurs armes contre les Arabes
d'Espagne, mais ils voulaient avant tout se venger des Syriens. Les
Médinois eurent encore d'autres auxiliaires: ce furent le Lakhmite
Abdérame ibn-Alcama, gouverneur de Narbonne, et le Fihrite Abdérame,
fils du général africain Habîb, qui était venu chercher un asile en
Espagne, accompagné de quelques troupes, après la terrible déroute dans
laquelle son père avait été tué, mais avant l'arrivée des Syriens dans
la Péninsule[312]. Ennemi juré de Baldj depuis qu'il s'était querellé
avec lui, il avait attisé la haine que le vieux Abdalmélic portait aux
Syriens en lui racontant les insolences qu'ils s'étaient permises en
Afrique; il l'avait fortifié dans son dessein de ne pas leur accorder
les navires qu'ils lui demandaient et de les laisser plutôt mourir de
faim. Il se croyait obligé maintenant de venger le meurtre d'Abdalmélic
parce qu'il était son contribule, et, comme il était d'une naissance
illustre, il aspirait au gouvernement de la Péninsule[313].

Les coalisés avaient sur leurs ennemis l'avantage du nombre, leur armée
comptant quarante mille hommes selon les uns, cent mille selon les
autres, tandis que Baldj ne put réunir que douze mille soldats, bien
qu'il eût été renforcé d'un assez grand nombre de Syriens qui venaient
de passer le Détroit après plusieurs tentatives inutiles faites pour
retourner dans leur patrie. Pour grossir son armée, il enrôla une foule
d'esclaves chrétiens qui cultivaient les terres des Arabes et des
Berbers; puis il alla attendre l'ennemi dans un hameau nommé
Aqua-Portora.

Le combat s'étant engagé (août 742), les Syriens se défendirent si
vaillamment qu'ils repoussèrent toutes les attaques des coalisés. Alors
Abdérame, le gouverneur de Narbonne, qui passait pour le cavalier le
plus brave, le plus accompli, qu'il y eût en Espagne, crut que la mort
du chef de l'armée ennemie déciderait du sort de la bataille. «Qu'on me
montre Baldj! s'écria-t-il; je jure de le tuer ou de me faire tuer
moi-même!--Le voilà, lui répondit-on; c'est celui qui est monté sur ce
cheval blanc et qui porte l'étendard.» Abdérame chargea si
vigoureusement avec ses cavaliers de la frontière, qu'il fit reculer les
Syriens. A deux reprises il frappa Baldj à la tête; mais attaqué
aussitôt par la cavalerie de Kinnesrîn et repoussé par elle, il entraîna
dans sa retraite précipitée toute l'armée des coalisés. Leur déroute fut
complète; ils perdirent dix mille hommes, et les Syriens, qui n'en
avaient perdu que mille, rentrèrent dans Cordoue en vainqueurs.

Les blessures de Baldj étaient mortelles; peu de jours après il rendit
le dernier soupir, et comme le calife avait ordonné que si Baldj venait
à mourir, le Yéménite Thalaba devrait le remplacer, les Syriens
proclamèrent ce chef gouverneur de l'Espagne. Les Médinois n'eurent
point à s'en féliciter. Quoiqu'il n'y eût pas réussi, Baldj avait du
moins essayé de mettre un frein aux appétits sanguinaires des Syriens:
son successeur ne le tenta même pas. Voulait-il se populariser et
sentait-il que, pour y réussir, il n'avait qu'à laisser faire, ou bien
reconnaissait-il, dans les cris lugubres d'un oiseau de nuit, une voix
bien-aimée qui lui rappelait qu'il avait encore à venger sur les
Médinois le meurtre d'un proche parent, d'un père peut-être[314]? On
l'ignore; mais il est certain que la résolution qu'il prit d'être sans
pitié pour les Médinois lui gagna le cœur de ses soldats et qu'il fut
plus populaire que Baldj ne l'avait été.

Son début ne fut point heureux. Etant allé attaquer les Arabes et les
Berbers rassemblés en grand nombre aux environs de Mérida, il fut battu
et forcé de se retirer dans la capitale du district, où sa situation ne
tarda pas à devenir fort périlleuse. Déjà il avait envoyé à son
lieutenant à Cordoue l'ordre de venir à son secours avec autant de
troupes que possible, lorsqu'un heureux hasard le sauva. Un jour de fête
que les assiégeants s'étaient dispersés dans les environs sans avoir
pris assez de précautions contre une surprise, il profita de cette
incurie, attaqua les ennemis à l'improviste, en fit un grand carnage,
et, ayant fait mille prisonniers et forcé les autres à chercher leur
salut dans une fuite précipitée, il emmena en esclavage leurs femmes et
leurs enfants. C'était un attentat inouï, une barbarie que jusque-là les
Syriens eux-mêmes n'avaient pas osé commettre. Tant qu'ils avaient eu
Baldj pour leur chef, ils avaient respecté l'usage établi depuis un
temps immémorial et qui s'est perpétué jusqu'à nos jours parmi les
Bédouins, l'usage de laisser, dans les guerres intérieures, la liberté
aux femmes et aux enfants de l'ennemi, de les traiter même avec une
certaine courtoisie. Et quand Thalaba, traînant dix mille prisonniers à
sa suite, fut retourné en Andalousie, ce fut pis encore. Ayant fait
camper son armée à Moçâra, près de Cordoue, un jeudi du mois de mai 743,
il ordonna de mettre les captifs à l'encan. Parmi eux se trouvaient
plusieurs Médinois. Afin de rabattre, une fois pour toutes, l'orgueil de
ces derniers, les Syriens, facétieusement féroces, convinrent entre eux
de les vendre, non pas à l'enchère, mais au rabais. Un Médinois, pour
lequel un Syrien avait offert dix pièces d'or, fut donc adjugé à celui
qui offrait un chien; un autre fut vendu pour un jeune bouc, et ainsi de
suite. Jamais encore, pas même pendant l'horrible sac de Médine, les
Syriens n'avaient imposé tant d'affronts, tant d'ignominies, aux fils
des fondateurs de l'islamisme.

Cette scène scandaleuse durait encore, lorsqu'un événement que Thalaba
et les exaltés de son parti ne semblent pas avoir prévu, vint y mettre
un terme.

Des hommes modérés et sensés des deux partis, affligés des maux causés
par la guerre civile, indignés des horribles excès commis de part et
d'autre, et craignant que les chrétiens du nord ne profitassent de la
discorde des musulmans pour étendre les limites de leur domination,
étaient entrés en relations avec le gouverneur d'Afrique, Handhala le
Kelbite, pour le prier de leur envoyer un gouverneur qui fût en état de
rétablir l'ordre et la tranquillité. Handhala avait donc envoyé en
Espagne le Kelbite Abou-'l-Khattâr, qui arriva avec ses soldats à Moçâra
au moment même où l'on y vendait des Arabes pour des boucs et des
chiens. Il montra ses ordres, et comme il était un noble de Damas, les
Syriens ne refusèrent pas de le reconnaître. Les Arabes d'Espagne le
saluèrent comme leur sauveur, car son premier soin fut de rendre la
liberté aux dix mille captifs que l'on vendait au rabais.

Par de sages mesures, le nouveau gouverneur rétablit la tranquillité. Il
accorda l'amnistie à Omaiya et à Catan, les deux fils d'Abdalmélic, et à
tous ceux qui avaient embrassé leur parti, à l'exception de l'ambitieux
Abdérame ibn-Habîb, qui réussit toutefois à gagner la côte et à passer
en Afrique, où l'attendait une brillante destinée; il éloigna de
l'Espagne une douzaine des chefs les plus turbulents, parmi lesquels se
trouvait Thalaba, en leur disant que, perturbateurs du repos de la
Péninsule, ils employeraient mieux leur bouillant courage en combattant
contre les Berbers en Afrique; enfin, comme il importait avant tout de
délivrer la capitale de la présence des Syriens qui l'encombraient, il
leur donna en fief des terres du domaine public, en enjoignant aux serfs
qui les cultivaient de céder dorénavant aux Syriens la troisième partie
des récoltes qu'ils avaient cédée jusqu'alors à l'Etat. La division
d'Egypte fut établie dans les districts d'Ocsonoba, de Béja et de Todmîr
(Murcie); celle d'Emèse, dans les districts de Niébla et de Séville;
celle de Palestine, dans les districts de Sidona et d'Algéziras; celle
du Jourdain, dans le district de Regio (Malaga); celle de Damas, dans le
district d'Elvira (Grenade), et enfin celle de Kinnesrîn, dans le
district de Jaën[315].

C'est ici que finit le rôle important mais malheureux, que les fils des
Défenseurs de Mahomet ont joué dans l'histoire musulmane. Instruits par
tant de revers et de catastrophes, ils semblent avoir compris enfin que
leurs ambitieuses espérances ne pouvaient se réaliser. Abandonnant la
scène publique à d'autres partis, ils s'effacèrent pour vivre retirés
dans leurs domaines, et quand à de longs intervalles on voit encore
surgir le nom d'un chef médinois dans les annales arabes, on le voit
agir pour des intérêts purement personnels ou servir la cause d'un parti
autre que le sien. Quoique nombreux et riches, ils n'eurent presque
aucune influence sur le sort du pays. Parmi les descendants du
gouverneur Abdalmélic, les uns, les Beni-'l-Djad, étaient d'opulents
propriétaires à Séville, les autres, les Beni-Câsim, possédaient de
vastes domaines près d'Alpuente[316], dans la province de Valence, où un
village (Benicasim) porte encore leur nom; mais ni l'une ni l'autre
branche ne sont sorties de leur obscurité relative. Il est vrai que,
dans le XI^e siècle, les Beni-Câsim ont été les chefs indépendants d'un
petit Etat, qui, du reste, ne s'étendait pas, à ce qu'il semble, au delà
des limites de leurs terres; mais c'était à une époque où, le califat
de Cordoue s'étant écroulé, tout homme qui avait du bien au soleil
tranchait du souverain. Il est vrai encore que, deux siècles plus tard,
les Beni-'l-Ahmar, qui descendaient du Médinois Sad ibn-Obâda[317], l'un
des compagnons les plus illustres de Mahomet et qui avait failli être
son successeur, montèrent sur le trône de Grenade; mais alors les
vieilles prétentions et les vieilles rancunes étaient ensevelies dans un
profond oubli; personne ne se souvenait plus de l'existence d'un parti
médinois; les Arabes avaient perdu leur caractère national, et, par
suite de l'influence berbère, ils s'étaient jetés dans la dévotion.
Encore ces Beni-'l-Ahmar ne régnèrent-ils que pour voir les rois de
Castille leur enlever une à une toutes leurs forteresses, jusqu'à
l'époque où «la croix entra dans Grenade par une porte, pendant que
l'Alcoran en sortait par l'autre, et que le _Te Deum_ retentit là où
avait retenti l'_Allâh acbar_,» comme dit la romance espagnole. Image
vivante de la destinée des Médinois, cette famille de Sad ibn-Obâda,
dont le nom se trouve lié aux plus grands noms de l'histoire de l'Orient
et de l'Occident, à ceux de Mahomet et d'Abou-Becr, de Charlemagne et
d'Isabelle-la-Catholique, laissa un ineffaçable et glorieux souvenir et
fut presque constamment poursuivie par le malheur. Elle commence avec
Sad et finit avec Boabdil. Un intervalle de huit siècles et demi sépare
ces deux noms, et pourtant ceux qui les ont portés moururent l'un et
l'autre dans l'exil, en regrettant leur grandeur passée. Intrépide
champion de l'islamisme dans tous les combats que Mahomet avait livrés
aux païens, Sad _le Parfait_ allait être élu calife par les Défenseurs,
lorsque les Emigrés de la Mecque vinrent réclamer ce droit pour
eux-mêmes. Grâce à la trahison de quelques Médinois, grâce surtout à
l'arrivée d'une tribu entièrement dévouée aux Emigrés, ceux-ci
l'emportèrent au milieu d'un effroyable tumulte, pendant lequel Sad, qui
gisait sur un matelas encore souffrant d'une grave maladie, fut
cruellement outragé par Omar et faillit être écrasé dans la presse.
Jurant que jamais il ne reconnaîtrait Abou-Becr et ne pouvant supporter
la vue du triomphe de ses ennemis, il s'exila en Syrie, où il trouva la
mort d'une manière mystérieuse. Dans un endroit écarté, dit la tradition
populaire, il fut tué par les djins, et ses fils apprirent sa mort par
des esclaves qui vinrent leur raconter qu'ils avaient entendu sortir
d'un puits une voix qui disait: «Nous avons tué le chef des Khazradj,
Sad ibn-Obâda; nous lui avons décoché deux flèches qui n'ont point
manqué son cœur[318].» Boabdil aussi, quand il eut perdu sa
couronne, alla passer le reste de ses jours sur une terre lointaine et
inhospitalière, après avoir jeté, du haut de la roche qui conserve
encore le nom poétique de «Dernier Soupir du Maure,» un long regard de
poignant adieu sur sa Grenade bien-aimée, qui n'avait pas sa pareille au
monde.



XII[319].


Dans les premiers temps de son gouvernement, Abou-'l-Khattâr traita tous
les partis avec une fort louable équité, et, quoiqu'il fût Kelbite, les
Caisites eux-mêmes, qui se trouvaient en assez grand nombre parmi les
troupes que Baldj avait amenées en Espagne, n'eurent pas à se plaindre
de lui. Mais loin de persévérer dans cette modération, bien
exceptionnelle chez un Arabe, il retourna bientôt à ses antipathies
naturelles. Il avait de vieux comptes à régler avec les Caisites: en
Afrique il avait été lui-même la victime de leur tyrannie; en Espagne,
son contribule Sad, fils de Djauwâs, avait été massacré par eux, et cet
homme lui avait été cher à un tel point qu'il avait coutume de dire: «Je
me laisserais volontiers trancher la main, si je pouvais le rappeler à
la vie.» Il pouvait du moins le venger, et il ne le fit que trop. Il
sévit contre les Caisites qu'il soupçonnait d'être complices de la mort
de son ami, si bien qu'il put dire dans un de ses poèmes:

     Je voudrais que le fils de Djauwâs pût apprendre avec quel
     empressement j'ai pris sa cause en main. Pour venger sa mort, j'ai
     tué quatre-vingt-dix personnes; elles gisent sur le sol comme des
     troncs de palmiers, déracinés par le torrent.

Tant de supplices devaient nécessairement rallumer la guerre civile.
Toutefois les Caisites, moins nombreux en Espagne que les Yéménites, ne
se hâtèrent pas de dénouer par la force une situation qui pourtant était
devenue intolérable pour eux; la haine amassée dans leurs cœurs ne
déborda que lorsque l'honneur de leur chef eut été compromis, et voici à
quelle occasion:

Un homme de la tribu maäddite de Kinâna, ayant une dispute avec un
Kelbite, vint plaider sa cause devant le tribunal du gouverneur. Le
droit était de son côté; cependant le gouverneur, avec sa partialité
ordinaire, lui donna tort. Le Kinânite alla se plaindre de ce jugement
inique au chef caisite Çomail, de la tribu de Kilâb, qui se rendit
aussitôt au palais, où il reprocha au gouverneur sa partialité pour ses
contribules, en exigeant qu'il fît justice aux plaintes du Kinânite. Le
gouverneur lui répondit aigrement, et quand Çomail eut répliqué sur le
même ton, il le fit souffleter et chasser de sa présence. Çomail
supporta ces insultes sans se plaindre, avec un calme mépris.
Brutalement éconduit, il sortit du palais la coiffure dérangée. Un homme
qui se trouvait à la porte lui dit: «Qu'est-il donc arrivé à votre
turban, Abou-Djauchan? Il est dans un complet désordre.--Si j'ai des
contribules, lui répondit le chef caisite, ils sauront bien l'arranger.»

C'était une déclaration de guerre. Abou-'l-Khattâr s'était fait un
ennemi aussi dangereux qu'implacable et qui n'était pas un homme
ordinaire, ni dans le bien, ni dans le mal. Une bonne et une mauvaise
puissance agissaient, à forces égales, sur l'âme naturellement bonne et
généreuse, mais altière, passionnée, violente et vindicative de Çomail.
C'était une organisation puissante, mais inculte, mobile, soumise à
l'instinct et guidée par le hasard, un mélange bizarre des entraînements
les plus opposés. D'une activité persévérante quand ses passions avaient
été excitées, il retombait dans la paresse et l'insouciance, qui lui
étaient plus naturelles encore, dès que ses fiévreuses agitations
s'étaient calmées. Sa générosité, vertu que ses compatriotes
appréciaient plus que toute autre, était si grande, si illimitée,
qu'afin de ne pas le ruiner, son poète (car chaque chef arabe avait le
sien tout comme les chefs des clans écossais) ne lui rendait plus visite
que deux fois par an, à l'occasion des deux grandes fêtes religieuses,
Çomail ayant fait serment de lui donner tout ce qu'il avait sur lui
chaque fois qu'il le verrait. Il n'était pas instruit cependant. Malgré
son amour pour les vers, surtout pour ceux qui flattaient sa vanité, et
quoiqu'il en composât lui-même de temps à autre, il ne savait pas lire,
et les Arabes eux-mêmes le jugeaient en arrière de son siècle[320]; en
revanche, il manquait si peu de savoir-vivre que ses ennemis mêmes
étaient forcés de reconnaître en lui un modèle de politesse[321]. Par
ses mœurs relâchées et par son indifférence religieuse il perpétuait
le type des anciens nobles, ces viveurs effrénés qui n'étaient musulmans
que de nom. En dépit de la défense du Prophète, il buvait du vin comme
un vrai Arabe païen, et presque chaque nuit il était ivre[322]. Le Coran
lui était resté à peu près inconnu, et il se souciait peu de connaître
ce livre dont les tendances égalitaires blessaient son orgueil d'Arabe.
Un jour, dit-on, entendant un maître d'école, occupé à enseigner à lire
aux enfants dans le Coran, prononcer ce verset: «Nous alternons les
revers et les succès parmi les hommes,» il s'écria: «Non, il faut dire:
parmi les Arabes.--Pardonnez-moi, seigneur, répliqua le maître d'école,
il y a: parmi les hommes.--C'est ainsi que ce verset se trouve
écrit?--Oui, sans doute.--Malheur à nous! en ce cas le pouvoir ne nous
appartient plus exclusivement; les manants, les vilains, les esclaves en
auront leur part[323]!» Au reste, s'il était mauvais musulman, il
chassait de race. Il avait pour aïeul ce Chamir, de Coufa, dont nous
avons déjà parlé, ce général de l'armée omaiyade, qui n'avait pas eu un
moment d'hésitation, alors qu'il s'agissait de tuer le petit-fils du
Prophète, et que tant d'autres, tout sceptiques qu'ils étaient,
reculaient devant un tel sacrilége. Et cet aïeul, qui avait apporté au
calife Yézîd Ier la tête de Hosain, avait été aussi la cause
indirecte de l'arrivée de Çomail en Espagne. Le Chiite Mokhtâr l'avait
fait décapiter et avait fait jeter son cadavre aux chiens[324], au temps
où, maître de Coufa, il vengea le meurtre de Hosain par d'horribles
représailles, et alors Hâtim, le père de Çomail, se dérobant par la
fuite à la rage du parti qui triomphait, était allé chercher un asile
dans le district de Kinnesrîn. Là il s'était établi avec sa famille, et
à l'époque où Hichâm fit lever en Syrie l'armée destinée à aller dompter
l'insurrection berbère, Çomail avait été désigné par le sort pour en
faire partie. Plus tard il avait passé le Détroit avec Baldj, et les
Caisites d'Espagne le regardaient comme leur chef principal.

Etant maintenant de retour dans sa demeure, il y convoqua pour la nuit
les Caisites les plus influents. Quand il les vit réunis autour de sa
personne, il leur raconta les outrages qu'il avait subis et leur demanda
leur avis sur le parti à prendre. «Dites-nous votre plan,
répondirent-ils; nous l'approuvons d'avance et nous sommes prêts à
l'exécuter.--Par Dieu! reprit alors Çomail, j'ai la ferme intention
d'arracher le pouvoir des mains de cet Arabe; mais nous autres Caisites,
nous sommes trop faibles dans ce pays pour pouvoir résister seuls aux
Yéménites, et je ne veux pas vous exposer aux périls d'une entreprise si
téméraire. Sans doute, nous appellerons aux armes tous ceux qui ont eu
le dessous dans la bataille de la Prairie, mais nous conclurons aussi
une alliance avec les Lakhm et les Djodhâm[325], et nous donnerons
l'émirat à un des leurs;--je veux dire qu'en apparence ils auront
l'hégémonie, mais que nous l'aurons en réalité. Je vais donc quitter
Cordoue pour me rendre auprès des différents chefs et leur faire prendre
les armes. Approuvez-vous ce plan?--Nous l'approuvons, lui répondit-on;
mais gardez-vous bien d'aller auprès de notre contribule Abou-Atâ, car
vous pouvez être sûr qu'il refusera de vous prêter son concours.» Cet
Abou-Atâ, qui habitait à Ecija, était le chef des Ghatafân. La grande
influence que Çomail exerçait sur les esprits neutralisait la sienne et
lui inspirait une violente jalousie; il n'est donc pas surprenant que
quand on alla aux avis, les Caisites fussent unanimes pour approuver le
conseil qui venait d'être donné. Un seul pourtant parut ne pas partager
leur opinion; mais comme il était encore fort jeune et que la modestie
lui défendait de donner un avis contraire à celui de ses anciens, il ne
manifesta sa désapprobation que par son silence, jusqu'à ce que Çomail
l'enhardît en lui demandant pourquoi il ne déclarait pas son opinion
comme les autres l'avaient fait. «Je n'ai qu'un mot à dire, lui répondit
alors le jeune homme; si vous n'allez pas demander l'appui d'Abou-Atâ,
nous sommes perdus; si vous le faites, il fera taire sa jalousie et sa
haine pour n'écouter que l'amour qu'il a pour sa race, et vous pouvez
être certain qu'il vous secondera vigoureusement.» Après avoir réfléchi
un instant: «Je crois que vous avez raison,» dit Çomail, et, sortant de
Cordoue avant le lever de l'aube, il se rendit d'abord auprès
d'Abou-Atâ. Ainsi que le jeune Ibn-Tofail l'avait prévu, Abou-Atâ promit
de le seconder, et il tint sa parole. D'Ecija, Çomail alla à Moron, où
demeurait Thoâba, le chef des Djodhâm, qui, lui aussi, avait déjà eu
des démêlés avec Yousof. Les deux chefs conclurent une alliance, et
Thoâba ayant été proclamé chef de la coalition, les Caisites, les
Djodhâm et les Lakhm se réunirent en armes dans le district de Sidona
(avril 745).

Abou-'l-Khattâr ne l'eut pas plutôt appris, qu'il marcha à la rencontre
des insurgés, accompagné des troupes qu'il avait à Cordoue. Mais pendant
la bataille, qui eut lieu sur les bords du Guadalete, on fut à même
d'apprécier la sagesse du conseil que Çomail avait donné à ses
contribules, alors qu'il les engageait à conclure une alliance avec deux
puissantes tribus yéménites et à accorder à l'une de celles-ci le
premier rang, l'hégémonie; en quoi il avait suivi un usage observé en
Orient, où les tribus qui se sentaient trop faibles pour résister seules
à leurs ennemis, s'alliaient ordinairement à des tribus de l'autre race.
C'est ainsi que dans le Khorâsân[326] et dans l'Irâc[327], les
Yéménites, qui avaient la minorité dans ces deux provinces, se liguaient
avec les Rabîa, tribu maäddite, pour pouvoir tenir tête aux autres
Maäddites, les Témîm. Ces sortes d'alliances procuraient aux tribus
faibles encore un autre avantage que celui de les renforcer: elles
désarmaient pour ainsi dire l'ennemi, qui répugnait presque toujours à
combattre des tribus de sa race, principalement quand celles-ci avaient
l'hégémonie. C'est ce qui arriva aussi dans la bataille du Guadalete.
Les Yéménites d'Abou-'l-Khattâr, après avoir combattu mollement les
Djodhâm et les Lakhm, avec lesquels ils entretenaient déjà des
intelligences, et qui, de leur côté, les épargnaient autant que
possible, se laissèrent battre et prirent la fuite. Resté seul avec ses
Kelbites sur le champ de bataille, Abou-'l-Khattâr fut bientôt contraint
d'imiter leur exemple, après avoir vu tuer plusieurs de ses contribules;
mais pendant qu'il fuyait avec trois membres de sa famille, il fut fait
prisonnier par les ennemis qui le poursuivaient. Dans l'armée
victorieuse il y en avait qui voulaient sa mort; mais l'avis contraire
l'emporta. On se contenta donc de le charger de fers, et Thoâba,
gouverneur de l'Espagne par le droit du plus fort, établit sa résidence
dans la capitale.

Cependant les Kelbites ne se tenaient pas pour vaincus, et un de leur
chefs, Abdérame ibn-Noaim, prit la résolution hardie de faire une
tentative pour délivrer Abou-'l-Khattâr de sa prison. Accompagné de
trente ou quarante cavaliers et de deux cents fantassins, il profita de
l'obscurité de la nuit pour entrer dans Cordoue, attaqua à l'improviste
les soldats chargés de surveiller Abou-'l-Khattâr, les mit en fuite, et
conduisit le ci-devant gouverneur parmi les Kelbites établis dans le
voisinage de Béja.

Rendu à la liberté, Abou-'l-Khattâr rassembla quelques Yéménites sous
son drapeau, et marcha contre Cordoue, dans l'espoir que cette fois ses
soldats montreraient plus de zèle pour sa cause. Thoâba et Çomail
allèrent à sa rencontre, et les deux armées ennemies campèrent l'une
vis-à-vis de l'autre. La nuit venue, un Maäddite sortit du camp de
Thoâba, et, s'approchant de celui d'Abou-'l-Khattâr, il parla ainsi en
élevant sa voix autant qu'il put: «Yéménites, pourquoi voulez-vous nous
combattre, et pourquoi avez-vous délivré Abou-'l-Khattâr? Est-ce que
vous craigniez de nous voir le tuer? L'ayant en notre pouvoir, nous
aurions pu faire cela, si nous l'eussions voulu; mais nous lui avons
laissé la vie, nous lui avons tout pardonné.... Vous auriez aussi un
prétexte plausible pour nous combattre, si nous eussions choisi un émir
dans notre propre race; mais nous l'avons choisi dans la vôtre.
Réfléchissez donc, nous vous en conjurons, au parti que vous allez
prendre. Ce n'est pas la crainte, je vous le jure, qui nous fait parler
de la sorte; mais nous voudrions, s'il est possible, empêcher le sang de
couler.» Ces paroles, dans lesquelles il est facile de reconnaître
l'esprit de Çomail, firent tant d'impression sur les soldats
d'Abou-'l-Khattâr, qu'entraînant leur émir, malgré qu'il en eût, ils
décampèrent cette nuit même pour rentrer dans leurs foyers, et que,
lorsque l'aube commençait à blanchir les cimes qui fermaient l'horizon,
ils étaient déjà à plusieurs lieues de distance; tant il est vrai que
dans ces guerres civiles les soldats ne se battaient pas pour les
intérêts d'un individu, mais pour l'hégémonie.

La mort de Thoâba, qui arriva une année plus tard, livra de nouveau
l'Espagne à l'anarchie. Deux chefs, l'un et l'autre Djodhâmites,
prétendaient à l'émirat. C'étaient Amr, le fils de Thoâba[328], qui
croyait avoir le droit de succéder à son père, et Ibn-Horaith, fils
d'une négresse et issu d'une famille depuis longtemps établie en
Espagne[329]. Ce dernier avait pour les Syriens une haine si féroce
qu'il ne cessait de répéter: «Si le sang de tous les Syriens était
rassemblé dans un seul vase, je viderais ce vase jusqu'à la dernière
goutte.» Syrien lui-même, Çomail ne pouvait consentir que l'Espagne fût
gouvernée par un ennemi si implacable de sa nation; mais il ne voulait
pas davantage du fils de Thoâba. Donner le titre de gouverneur, qu'il
n'ambitionnait pas parce qu'il croyait les Caisites trop faibles pour le
soutenir,--donner ce titre à un prête-nom, à un homme de paille, et
gouverner lui-même dans le fait, voilà ce qu'il voulait. Et il avait
déjà trouvé un homme qui lui convenait sous tous les rapports: c'était
le Fihrite Yousof, qui joignait à une médiocrité inoffensive des titres
propres à le recommander aux suffrages des Arabes de quelque race qu'ils
fussent. Il était assez vieux pour des gens qui raffolaient de la
gérontocratie, car il comptait cinquante-sept ans; de plus, il sortait
d'une noble et illustre lignée, car il descendait d'Ocba, le célèbre
général qui avait conquis une grande partie de l'Afrique; enfin il était
Fihrite, et les Fihrites, c'est-à-dire les Coraichites de la banlieue de
la Mecque, étaient regardés comme la plus haute noblesse après les
Coraichites purs; on était habitué à les voir à la tête des affaires, on
les considérait comme étant au-dessus des partis. A force de faire
sonner bien haut tous ces avantages, Çomail réussit à faire accepter son
candidat; on contenta Ibn-Horaith en lui donnant la préfecture de Regio,
et, dans le mois de janvier 747, les chefs élurent Yousof au
gouvernement de l'Espagne.

Dès lors Çomail, dont les passions avaient été contenues jusque-là par
la puissance de Thoâba, le contre-poids de la sienne, était seul maître
de l'Espagne, et il comptait se servir de Yousof, qu'il maniait comme de
la cire, pour assouvir sa soif de vengeance. Convaincu qu'il aurait tous
les Maäddites pour lui, il ne reculait plus devant l'idée d'une guerre
contre tous les Yéménites. Pour commencer, il viola la promesse qu'il
avait faite à Ibn-Horaith: ce Djodhâmite fut destitué de sa préfecture.
Ce fut le signal de la guerre. Furieux, Ibn-Horaith fit offrir son
alliance à Abou-'l-Khattâr, qui vivait parmi ses contribules, triste et
découragé. Les deux chefs eurent une entrevue. Peu s'en fallut qu'elle
ne fût infructueuse, Abou-'l-Khattâr réclamant l'émirat pour lui, et
Ibn-Horaith y prétendant aussi en alléguant que sa tribu était plus
nombreuse en Espagne que celle des Kelb. Les Kelbites eux-mêmes, qui
sentaient que pour pouvoir se venger des Caisites, ils avaient besoin de
l'appui de toute leur race, forcèrent Abou-'l-Khattâr à céder.
Ibn-Horaith fut donc reconnu comme émir, et de toutes parts les
Yéménites vinrent se ranger sous ses drapeaux. De leur côté, les
Maäddites se réunirent autour de Yousof et de Çomail. Partout des
voisins de race différente se disaient adieu d'une manière courtoise et
avec la bienveillance de gens parfaitement calmes et courageux; mais en
même temps on se promettait des deux parts de mesurer ses forces l'un
contre l'autre, dès qu'on serait arrivé sur le champ de bataille. Ni
l'une ni l'autre armée n'était nombreuse; restreinte au midi de
l'Espagne, la lutte qui allait s'engager serait un duel sur une grande
échelle plutôt qu'une guerre; en revanche ceux qui y prirent part
étaient les guerriers les plus braves et les plus illustres de leur
nation.

La rencontre eut lieu près de Secunda, ancienne ville romaine entourée
de murailles, sur la rive gauche du Guadalquivir, vis-à-vis de Cordoue,
et qui, comprise plus tard dans l'enceinte de cette capitale, devint un
de ses faubourgs[330]. Après la prière du matin, les cavaliers
s'attaquèrent comme dans un tournoi; puis, les lances ayant été rompues
et le soleil étant déjà haut, on cria de toutes parts qu'il fallait se
battre corps à corps. Aussitôt tous quittèrent leurs chevaux, et chacun
s'étant choisi un adversaire, on combattit jusqu'à ce que les épées
eussent été brisées. Alors chacun se servait de ce qui lui tombait sous
la main, celui-ci d'un arc, celui-là d'un carquois; on se jetait du
sable aux yeux, on s'assommait l'un l'autre à coups de poing, on
s'arrachait les cheveux. Cette lutte acharnée s'étant prolongée jusqu'au
soir sans donner aucun résultat, Çomail dit à Yousof: «Que ne
faisons-nous venir l'armée que nous avons laissée à Cordoue?--Quelle
armée? lui demanda Yousof avec surprise.--Le peuple du marché,» lui
répondit Çomail. C'était une idée singulière chez un Arabe, et surtout
chez un Arabe de la trempe de Çomail, que de faire intervenir des
boulangers, des bouchers, des boutiquiers, des manants et des vilains,
comme on disait, dans une lutte de ce genre, et puisque Çomail l'a eue,
cette idée, il faut bien supposer qu'il prévit que son parti pourrait
succomber d'un instant à l'autre. Quoi qu'il en soit, Yousof approuva
comme de coutume le projet de son ami et dépêcha deux personnes à
Cordoue pour faire arriver cet étrange renfort. Environ quatre cents
bourgeois se mirent en marche, presque sans armes; quelques-uns d'entre
eux avaient su se procurer des épées ou des lances, et les bouchers
s'étaient munis de leurs couteaux; mais les autres n'avaient que des
bâtons. Toutefois, comme les soldats d'Ibn-Horaith étaient déjà à demi
morts de fatigue, cette garde nationale improvisée, en arrivant sur le
terrain, décida du sort de la bataille, et alors les Maäddites firent un
grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait Abou-'l-Khattâr.

Ce chef savait quel sort l'attendait et ne fit aucune tentative pour y
échapper; mais il voulait du moins se donner la satisfaction de le faire
partager à son soi-disant allié, à Ibn-Horaith, cet implacable ennemi
des Syriens qui l'avait évincé de l'émirat. L'ayant vu qui se cachait
sous un moulin, il indiqua aux Maäddites l'endroit où il s'était blotti;
puis, le voyant prisonnier et condamné à la mort, il lui dit en faisant
allusion à la phrase sanguinaire qu'Ibn-Horaith avait constamment à la
bouche: «Fils de la négresse, reste-t-il une goutte dans ton vase?» Tous
les deux eurent la tête coupée (747).

Les Maäddites traînèrent les autres prisonniers vers la cathédrale de
Cordoue, qui était dédiée à saint Vincent. Là Çomail fut à la fois leur
accusateur, leur juge et leur bourreau. Il savait faire prompte et
terrible justice: chaque arrêt qu'il prononça et qu'il exécuta fut un
arrêt de mort. Déjà il avait fait tomber la tête de soixante-dix
personnes, lorsque son allié Abou-Atâ, à qui cette scène hideuse causait
un dégoût mortel, voulut y mettre un terme. «Abou-Djauchan, s'écria-t-il
en se levant, remettez votre épée dans le fourreau!--Rasseyez-vous,
Abou-Atâ, lui répondit Çomail dans son exaltation affreuse; ce jour est
un jour glorieux pour vous et pour votre peuple!» Abou-Atâ se rassit, et
Çomail continua ses exécutions. Enfin Abou-Atâ n'y tint plus. Glacé
d'horreur à l'aspect de ces torrents de sang, à la vue du meurtre de
tant de malheureux qui étaient Yéménites, mais Yéménites de la Syrie, il
vit dans Çomail l'ennemi de ses compatriotes, le descendant de ces
guerriers de l'Irâc, qui, sous Alî, avaient combattu les Syriens de
Moâwia dans la bataille de Ciffîn. Se levant pour la seconde fois:
«Arabe, s'écria-t-il, si tu prends un si atroce plaisir à égorger les
Syriens, mes compatriotes, c'est que tu te souviens de la bataille de
Ciffîn. Cesse tes meurtres, ou bien je déclare que la cause de tes
victimes est celle des Syriens!» Alors, mais alors seulement, Çomail
remit son épée dans le fourreau.

Après la bataille de Secunda, l'autorité de Yousof ne fut plus
contestée; mais n'ayant que le titre de gouverneur, au lieu que Çomail
gouvernait en réalité, il finit par s'ennuyer de la position subordonnée
à laquelle le Caisite le condamnait, et, voulant se débarrasser de lui,
il lui offrit une espèce de vice-royauté, le gouvernement du district de
Saragosse. Çomail ne refusa pas cette offre; ce qui le décida plus
qu'aucune autre considération à l'accepter, ce fut la circonstance que
tout ce pays était habité par des Yéménites. Il se promettait de
contenter, en les opprimant, la haine qu'il avait pour eux. Mais les
choses prirent un cours qu'il n'avait pas prévu. Accompagné de ses
clients, de ses esclaves et de deux cents Coraichites, il arriva à
Saragosse dans l'année 750, justement à l'époque où l'Espagne commençait
à être désolée par une famine qui dura cinq ans; elle fut si grande que
le service des postes fut interrompu, presque tous les courriers étant
morts de faim[331], et que les Berbers établis dans le Nord émigrèrent
en masse pour retourner en Afrique. La vue de tant de misères et de
souffrances excita la compassion du gouverneur à un tel point que, par
un de ces accès de bonté qui dans son caractère semblaient alterner avec
la férocité la plus brutale, il oublia tous ses griefs, toutes ses
rancunes, et que, sans faire distinction de l'ami et de l'ennemi, du
Maäddite et du Yéménite, il donna de l'or à celui-ci, des esclaves à
celui-là, du pain à tout le monde. Dans cet homme si compatissant, si
charitable, si généreux envers tous, on ne reconnaissait plus le boucher
qui avait fait tomber tant de têtes sur les dalles de l'église
Saint-Vincent.

Deux ou trois années se passèrent ainsi, et si la bonne intelligence
entre les Caisites et les Yéménites eût été possible, si Çomail eût pu
se réconcilier avec ses ennemis à force de bienfaits, les Arabes
d'Espagne eussent joui du repos, après les sanglantes guerres qu'ils
s'étaient livrées. Mais quoi qu'il fît, Çomail ne pouvait se faire
pardonner ses impitoyables exécutions; on le croyait tout prêt à les
recommencer si l'occasion s'en présentait, et la haine était trop
enracinée dans le cœur des hommes marquants des deux partis pour que
l'apparente réconciliation fût autre chose qu'une courte trêve. Les
Yéménites d'ailleurs, qui croyaient que l'Espagne leur appartenait de
droit, attendu qu'ils y formaient la majorité de la population arabe, ne
subissaient qu'en frémissant de colère la domination des Caisites, et
ils étaient bien résolus à saisir la première occasion pour reconquérir
le pouvoir.

Quelques chefs coraichites murmuraient aussi. Appartenant à une tribu
qui, depuis Mahomet, était considérée comme la plus illustre de toutes,
ils voyaient avec dépit un Fihrite, un Coraichite de la banlieue,
qu'ils jugeaient bien au-dessous d'eux, gouverner l'Espagne.

La coalition de ces deux partis mécontents était à prévoir et ne se fit
pas longtemps attendre. Il y avait alors à Cordoue un ambitieux seigneur
coraichite, nommé Amir, à qui Yousof, qui le haïssait, avait ôté le
commandement de l'armée qui de temps en temps allait combattre les
chrétiens du Nord. Brûlant du désir de se venger de cet affront et
aspirant à la dignité de gouverneur, Amir nourrissait le dessein
d'exploiter à son profit le mécontentement des Yéménites, et de se
mettre à leur tête en leur faisant accroire que le calife abbâside
l'avait nommé gouverneur de l'Espagne. Il commença donc par bâtir une
forteresse sur un terrain qu'il possédait à l'ouest de Cordoue; dès
qu'elle serait achevée, il comptait attaquer Yousof, ce qu'il pourrait
faire avec succès, ce gouverneur n'ayant à sa disposition qu'une garde
de cinquante cavaliers, et lors même qu'il essuyerait un échec, il
aurait la ressource de se retirer dans sa forteresse et d'y attendre
l'arrivée des Yéménites, avec lesquels il entretenait déjà des
intelligences. Yousof, qui n'ignorait pas les desseins hostiles du
Coraichite, tâcha de le faire arrêter; mais voyant qu'Amir se tenait sur
ses gardes, et n'osant recourir aux moyens extrêmes sans avoir pris
l'avis de Çomail, qu'il consultait sur toutes choses malgré son
éloignement de la capitale, il lui écrivit pour lui demander ce qu'il
fallait faire. Dans sa réponse, Çomail le pressa de faire assassiner
Amir au plus vite. Heureusement pour lui, ce dernier fut averti par un
espion qu'il avait dans le palais du gouverneur, du péril qui le
menaçait; il monta à cheval sans perdre un instant, et, jugeant les
Yéménites de la Syrie trop affaiblis par la bataille de Secunda, il prit
la route de Saragosse, certain que les Yéménites du nord-est lui
prêteraient un appui plus sûr.

Lorsqu'il arriva dans le district de Saragosse, un autre Coraichite,
nommé Hobâb[332], y avait déjà levé l'étendard de la révolte. Amir lui
ayant proposé de réunir leurs forces contre Çomail, les deux chefs
eurent une entrevue et résolurent d'appeler aux armes les Yéménites et
les Berbers contre Yousof et Çomail, qu'ils qualifieraient d'usurpateurs
en disant que le calife abbâside avait nommé Amir gouverneur de
l'Espagne. Quand les Yéménites et les Berbers eurent répondu en grand
nombre à leur appel et qu'ils eurent battu les troupes que Çomail avait
envoyées contre eux, ils allèrent l'assiéger dans Saragosse (753--4).

Après avoir demandé en vain du secours à Yousof, qui se trouvait réduit
à une telle impuissance qu'il lui fut impossible de réunir des troupes,
Çomail s'adressa aux Caisites, qui formaient partie de la division de
Kinnesrîn et de celle de Damas, établies sur le territoire de Jaën et
d'Elvira, et, leur peignant la situation périlleuse où il se trouvait,
il ajouta qu'au besoin il se contenterait d'un renfort peu nombreux. Sa
demande éprouva des difficultés. Il est vrai que son ami, le Kilâbite
Obaid, qui, après lui, était alors le chef le plus puissant parmi les
Caisites, se mit à parcourir le territoire habité par les deux
divisions, avertissant sur son passage tous ceux sur lesquels il pouvait
compter, de s'armer et de se tenir prêts à marcher vers Saragosse; il
est vrai aussi que les Kilâb, les Mohârib, les Solaim, les Naçr et les
Hawâzin promirent de prendre part à l'entreprise; mais les Ghatafân, qui
n'avaient point alors de chef, car Abou-Atâ n'était plus et on ne lui
avait pas encore donné un successeur, étaient indécis et différaient de
jour en jour leur réponse définitive, et les Cab ibn-Amir, avec leurs
trois sous-tribus, celles de Cochair, d'Ocail et de Harîch, mécontents
de ce que l'hégémonie qu'ils avaient eue lorsque Baldj, le Cochairite,
commandait à tous les Syriens d'Espagne, appartenait maintenant aux
Kilâb (car Çomail et Obaid étaient tous les deux de cette tribu), les
Cab ibn-Amir, disons-nous, ne demandaient pas mieux, dans leur mesquine
jalousie, que de voir périr Çomail faute de secours. Pressés par Obaid,
les Ghatafân finirent cependant par lui promettre leur concours, et
alors les Cab ibn-Amir se dirent que, tout bien considéré, il valait
mieux partir avec les autres. C'est qu'ils comprirent qu'en ne le
faisant pas, ils s'attireraient la haine générale sans atteindre leur
but, car Çomail serait secouru en tout cas et pourrait fort bien se
passer d'eux. Toutes les tribus caisites fournirent donc des guerriers,
mais en petit nombre; celui des fantassins nous est inconnu, mais nous
savons que celui des cavaliers ne s'élevait guère au delà de trois cent
soixante. Se voyant si faibles, les Caisites commençaient à se
démoraliser, lorsqu'un d'entre eux triompha de leur hésitation avec
quelques paroles chaleureuses. «Il ne nous est pas permis, dit-il en
concluant, d'abandonner à son sort un chef tel que Çomail, dussions-nous
périr en travaillant à sa délivrance!» Les courages tout à l'heure si
chancelants se ranimèrent, et l'on se mit en marche vers Tolède, après
avoir donné le commandement de l'expédition à Ibn-Chihâb, le chef des
Cab ibn-Amir, comme l'avait conseillé Obaid, qui pouvait prétendre
lui-même à cette dignité, mais qui, en ami généreux et dévoué qu'il
était, aimait mieux la céder au chef de la tribu qui s'était montrée la
plus opposée à l'entreprise, espérant que par là il l'attacherait
solidement à la cause de Çomail. Ce fut au commencement de l'année 755
que le départ eut lieu.

Arrivés sur les bords du Guadiana, les Caisites y trouvèrent les Becr
ibn-Wâïl et les Beni-Alî, deux tribus qui, bien qu'elles ne fussent pas
caisites, appartenaient cependant aussi à la race de Maädd. Les ayant
engagées à se joindre à eux, plus de quatre cents cavaliers vinrent
grossir leur troupe. Ainsi renforcé on arriva à Tolède, où l'on apprit
que le siége était poussé avec une vigueur telle que Çomail serait
bientôt obligé de se rendre. Craignant d'arriver trop tard et voulant
prévenir les assiégés de leur approche, les Caisites dépêchèrent un
d'entre eux vers Saragosse, en lui enjoignant de se glisser parmi les
assiégeants et de lancer par-dessus le rempart un papier roulé autour
d'un caillou, sur lequel étaient écrits ces deux vers:

     Réjouissez-vous, ô assiégés, car il vous arrive du secours et
     bientôt on sera forcé de lever le siége. D'illustres guerriers, des
     enfants de Nizâr, viennent à votre aide sur des juments bien
     bridées et issues de la race d'Awadj.

Le messager exécuta adroitement l'ordre qu'il avait reçu. Le billet fut
ramassé et porté à Çomail, qui se le fit lire et qui se hâta de raviver
le courage de ses soldats en leur communiquant la bonne et importante
nouvelle qu'il venait de recevoir. Tout se termina sans coup férir: le
bruit de l'approche des Maäddites suffit pour faire lever le siége, les
assiégeants ne voulant pas s'exposer à se trouver entre deux feux, et
les Caisites étant entrés dans la ville avec leurs alliés, Çomail les
récompensa généreusement du service qu'ils lui avaient rendu.

Parmi les auxiliaires il y avait trente clients de la famille d'Omaiya,
qui appartenaient à la division de Damas, établie dans la province
d'Elvira. Les Omaiyades--suivant la coutume arabe, on donnait ce nom
tant aux membres de la famille qu'à ses clients--les Omaiyades s'étaient
distingués depuis longtemps par leur attachement à la cause des
Maäddites; à la bataille de Secunda, ils avaient bravement combattu dans
les rangs de Yousof et de Çomail, et ces deux chefs faisaient grand cas
d'eux; mais si en cette circonstance ces trente cavaliers avaient
accompagné les Caisites pour marcher au secours de Çomail, ç'avait été
moins parce qu'ils le considéraient comme leur allié, que parce qu'ils
avaient à l'entretenir d'affaires et d'intérêts de la plus haute
importance. Pour faire comprendre ce dont il s'agissait, il faut que
nous nous reportions cinq années en arrière.



XIII[333].


Lorsque, dans l'année 750, Merwân II, le dernier calife de la maison
d'Omaiya, eut trouvé la mort en Egypte, où il était allé chercher un
refuge, une cruelle persécution commença contre sa nombreuse famille,
que les Abbâsides, usurpateurs du trône, voulaient exterminer. Un
petit-fils du calife Hichâm eut un pied et une main coupés; ainsi
mutilé, il fut promené sur un âne par les villes et les villages de la
Syrie, accompagné d'un héraut qui le montrait comme une bête sauvage en
criant: «Voici Abân, fils de Moâwia, celui qu'on nommait le chevalier le
plus accompli des Omaiyades!» Ce supplice dura jusqu'à ce que la mort
vînt y mettre un terme. La princesse Abda, fille de Hichâm, ayant refusé
de dire où elle avait caché ses trésors, fut poignardée à l'instant
même.

Mais la persécution fut si violente, qu'elle faillit manquer son effet.
Plusieurs Omaiyades réussirent à se dérober aux poursuites et à se
cacher parmi des tribus bédouines. Voyant leurs victimes leur échapper
et comprenant qu'ils ne pourraient accomplir leur œuvre sanguinaire
que par la ruse et la trahison, les Abbâsides répandirent une
proclamation de leur calife Abou-'l-Abbâs, dans laquelle celui-ci, en
avouant être allé trop loin, promettait l'amnistie à tous les Omaiyades
qui vivaient encore. Plus de soixante et dix d'entre eux tombèrent dans
le piége, et furent assommés à coups de barre.

Deux frères, Yahyâ et Abdérame, petits-fils du calife Hichâm, avaient
échappé à cet horrible massacre. Quand la proclamation du calife
abbâside eut été publiée, Yahyâ avait dit à son frère: «Attendons
encore; si tout va bien, nous pourrons toujours rejoindre à temps
l'armée des Abbâsides, puisqu'elle se trouve dans notre voisinage; mais
en ce moment, je n'ai pas encore grande confiance en cette amnistie
qu'on nous offre. J'enverrai dans le camp quelqu'un qui viendra nous
dire comment on aura traité nos parents.»

Après le massacre, la personne que Yahyâ avait envoyée au camp, revint
en toute hâte lui apporter la nouvelle fatale. Mais cet homme était
poursuivi de près par des soldats qui avaient reçu l'ordre de tuer Yahyâ
et Abdérame, et avant que Yahyâ, frappé de stupeur, eût pu aviser aux
moyens de fuir, il fut arrêté et égorgé. Abdérame était alors à la
chasse, et c'est ce qui le sauva. Instruit par des serviteurs fidèles du
triste sort de son frère, il profita de l'obscurité de la nuit pour
retourner à sa demeure, annonça à ses deux sœurs qu'il allait se
mettre en sûreté dans une maison qu'il possédait dans un village non
loin de l'Euphrate, et leur recommanda de venir l'y rejoindre au plus
tôt avec son frère et son fils.

Le jeune prince arriva sans accident dans le village qu'il avait indiqué
à ses sœurs, et bientôt il s'y vit entouré de sa famille. Il ne
comptait pas y rester longtemps, il était décidé à passer en Afrique;
mais croyant que ses ennemis ne découvriraient pas facilement sa
retraite, il voulait attendre le moment où il pourrait entreprendre son
long voyage sans s'exposer à trop de périls.

Un jour qu'Abdérame, qui souffrait alors d'une maladie des yeux, était
couché dans un appartement obscur, son fils Solaimân, qui n'avait que
quatre ans et qui jouait devant la porte de la maison, entra dans sa
chambre, saisi de frayeur et baigné de larmes, et se jeta dans son sein.
«Laisse-moi, petit, lui dit son père; tu sais que je suis indisposé.
Mais qu'as-tu donc? d'où te vient cette frayeur?» L'enfant cacha de
nouveau sa tête dans le sein de son père en criant et en sanglotant.
«Qu'y a-t-il donc?» s'écria le prince en se levant, et, ouvrant la
porte, il vit dans le lointain les drapeaux noirs.... L'enfant les avait
vus aussi; il se rappelait que le jour où ces drapeaux avaient été vus
dans l'ancienne demeure de son père, son oncle avait été massacré....
Abdérame eut à peine le temps de mettre quelques pièces d'or dans sa
poche et de dire adieu à ses deux sœurs. «Je pars, leur dit-il;
envoyez-moi mon affranchi Badr; il me trouvera dans tel endroit, et
dites-lui qu'il m'apporte ce dont j'aurai besoin, s'il plaît à Dieu que
je réussisse à me sauver.»

Pendant que les cavaliers abbâsides, après avoir cerné le village,
fouillaient la maison qui servait de retraite à la famille omaiyade, et
où ils ne trouvèrent que deux femmes et un enfant auxquels ils ne firent
point de mal, Abdérame, accompagné de son frère, jeune homme de treize
ans, alla se cacher à quelque distance du village, ce qui ne lui fut pas
difficile, attendu que ce pays était bien boisé. Quand Badr fut arrivé,
les deux frères se remirent en marche et arrivèrent aux bords de
l'Euphrate. Le prince s'adressa à un homme qu'il connaissait, lui donna
de l'argent et le pria d'aller acheter des provisions et des chevaux.
L'autre partit, accompagné de Badr, après avoir promis de s'acquitter de
sa commission.

Malheureusement un esclave de cet homme avait entendu tout ce qu'on
venait de dire. Comptant sur une récompense considérable, ce traître
était parti à toutes jambes pour aller indiquer au capitaine abbâside
l'endroit où les deux fugitifs s'étaient cachés. Tout à coup ceux-ci
furent effrayés par un piétinement de chevaux. A peine eurent-ils le
temps de se cacher dans un jardin; mais les cavaliers les avaient
aperçus; ils commençaient déjà à cerner le jardin; un moment encore, et
les deux frères allaient être massacrés. Il ne leur restait qu'un parti
à prendre: c'était de se jeter dans l'Euphrate et de tâcher de le
traverser à la nage. Le fleuve étant fort large, l'entreprise était
périlleuse; mais dans leur désespoir ils n'hésitèrent pas à la tenter et
se jetèrent précipitamment dans les flots. «Retournez, leur crièrent les
cavaliers qui voyaient échapper une proie qu'ils croyaient déjà tenir;
retournez, on ne vous fera pas de mal!» Abdérame, qui savait ce que
valait cette promesse, n'en nagea que plus vite. Arrivé au milieu du
fleuve, il s'arrêta un instant et cria à son frère, qui était resté en
arrière, de se hâter. Hélas! le jeune homme, moins bon nageur
qu'Abdérame, avait eu peur de se noyer, et, croyant aux paroles des
soldats, il retournait déjà vers la rive. «Viens vers moi, mon cher
frère; je t'en conjure, ne crois pas aux promesses qu'on te fait,»
criait Abdérame; mais ce fut en vain. «Cet autre nous échappe,» se
dirent les soldats, et l'un d'entre eux, plus animé que les autres,
voulait déjà se dépouiller de ses vêtements et se jeter dans l'Euphrate,
lorsque la largeur du fleuve le fit changer d'avis. Abdérame ne fut
donc pas poursuivi; mais, parvenu à l'autre bord, il eut la douleur de
voir les barbares soldats couper la tête à son frère.

Arrivé en Palestine, il y fut rejoint par son fidèle serviteur Badr, et
par Sâlim, affranchi d'une de ses sœurs, qui lui apportaient de
l'argent et des pierreries. Ensuite il partit avec eux pour l'Afrique,
où l'autorité des Abbâsides n'avait pas été reconnue et où plusieurs
Omaiyades avaient déjà trouvé un asile. Il y arriva sans accident, et
s'il l'avait voulu, il y aurait peut-être trouvé la tranquillité et le
repos. Mais il n'était pas homme à sa résigner à une existence modeste
et obscure. Des rêves ambitieux traversaient sans cesse cette tête de
vingt ans. Grand, vigoureux, vaillant, ayant reçu une éducation
très-soignée et possédant des talents peu communs, son instinct lui
disait qu'il était appelé à des destinées brillantes, et cet esprit
d'aventure et d'entreprise trouvait un aliment dans des souvenirs
d'enfance, qui, depuis qu'il menait une vie errante et pauvre, se
réveillèrent avec vivacité. C'était une croyance fort répandue parmi les
Arabes que chacun avait sa destinée écrite dans les traits de son
visage; Abdérame le croyait comme tout le monde, d'autant plus qu'une
prédiction faite par son grand-oncle Maslama, qui avait la réputation
d'être un physionomiste fort habile, répondait à ses désirs les plus
ardents. A l'âge de dix ans, lorsqu'il avait déjà perdu son père
Moâwia, on l'avait conduit un jour avec ses frères à Roçâfa. C'était une
superbe villa dans le district de Kinnesrîn et la résidence habituelle
du calife Hichâm. Pendant que ces enfants étaient devant la porte du
palais, il arriva que Maslama survint, et qu'ayant arrêté son cheval, il
demanda qui étaient ces enfants. «Ce sont les fils de Moâwia,» répondit
leur gouverneur. «Pauvres orphelins!» s'écria alors Maslama, les yeux
mouillés de larmes, et il se fit présenter ces enfants deux à deux.
Abdérame semblait lui plaire plus que les autres. L'ayant placé sur le
pommeau de sa selle, il l'accablait de caresses, lorsque Hichâm sortit
de son palais. «Quel est cet enfant?» demanda-t-il à son frère. «C'est
un fils de Moâwia,» lui répondit Maslama; et se penchant vers son frère,
il lui dit à l'oreille, mais assez haut pour qu'Abdérame pût l'entendre:
«Le grand événement approche, et cet enfant sera l'homme que vous
savez.--En êtes-vous bien sûr? demanda Hichâm.--Oui, je vous le jure,
reprit Maslama; dans son visage et sur son cou, j'ai reconnu les
signes.»

Abdérame se rappelait aussi que depuis ce temps son aïeul avait eu pour
lui une grande prédilection; que souvent il lui avait envoyé des cadeaux
auxquels ses frères n'avaient point participé, et que chaque mois il
l'avait fait venir dans son palais.

Que signifiaient les paroles mystérieuses prononcées par Maslama? C'est
ce qu'Abdérame ne savait pas au juste; mais à l'époque où elles avaient
été dites, plusieurs prédictions de la même nature avaient été faites.
Le pouvoir des Omaiyades était déjà fortement ébranlé alors, et dans
leur inquiétude, ces princes, superstitieux comme tous les Orientaux le
sont plus ou moins, pressaient de questions les devins, les astrologues,
les physionomistes, tous ceux en un mot qui, d'une manière ou d'une
autre, prétendaient pouvoir soulever le voile qui couvre l'avenir. Ne
voulant ni ôter tout espoir à ces hommes crédules qui les comblaient de
dons, ni les bercer d'espérances que l'événement eût bientôt démenties,
ces adeptes des sciences occultes croyaient avoir trouvé un moyen terme
en disant que le trône des Omaiyades croulerait, mais qu'un rejeton de
cette illustre famille le rétablirait quelque part. Maslama semble avoir
été préoccupé de la même idée.

Abdérame se croyait donc destiné à s'asseoir sur un trône; mais dans
quel pays régnerait-il? L'Orient était perdu; de ce côté-là il n'y avait
plus rien à espérer. Restait l'Afrique et l'Espagne, et dans chacun de
ces deux pays une dynastie fihrite cherchait à s'affermir.

En Afrique, ou plutôt dans la partie de cette province qui était encore
sous la domination arabe, car l'ouest l'avait secouée, régnait un homme
que nous avons déjà rencontré en Espagne, où il avait tâché, mais sans
succès, de se faire déclarer émir. C'était le Fihrite Abdérame
ibn-Habîb, parent de Yousof, le gouverneur de l'Espagne. N'ayant pas
reconnu les Abbâsides, Ibn-Habîb espérait transmettre l'Afrique à ses
enfants comme principauté indépendante, et consultait les devins sur
l'avenir de sa race avec une curiosité inquiète. Quelque temps avant que
le jeune Abdérame arrivât à sa cour, un juif, initié dans les secrets
des sciences occultes par le prince Maslama, à la cour duquel il avait
vécu, lui avait prédit qu'un descendant d'une famille royale, qui se
nommerait Abdérame et qui porterait une boucle de cheveux sur chaque
côté du front, deviendrait le fondateur d'une dynastie qui régnerait sur
l'Afrique[334]. Ibn-Habîb lui avait répondu que, dans ce cas, lui, qui
s'appelait Abdérame et qui était maître de l'Afrique, n'avait qu'à
laisser croître une boucle de cheveux sur chaque côté du front, pour
qu'il pût s'appliquer cette prédiction. «Non, lui avait répondu le juif;
vous n'êtes pas la personne désignée, car, n'étant pas issu d'une
famille royale, vous n'avez pas toutes les conditions demandées.» Dans
la suite, quand Ibn-Habîb vit le jeune Abdérame, il remarqua que ce
prince portait les cheveux de la manière indiquée, et, ayant fait venir
le juif, il lui dit: «Eh bien, c'est donc celui-là que le destin appelle
à devenir le maître de l'Afrique, puisqu'il a toutes les qualités
requises. N'importe; il ne m'enlèvera pas ma province, car je le ferai
assassiner.» Le juif, sincèrement attaché aux Omaiyades, ses anciens
maîtres, frémit à l'idée que sa prédiction deviendrait le motif du
meurtre d'un jeune homme auquel il s'intéressait; cependant, sans perdre
sa présence d'esprit: «Je l'avoue, seigneur, répliqua-t-il, ce jeune
homme a toutes les conditions exigées. Mais puisque vous croyez à ce que
je vous ai prédit, il faut de deux choses l'une: ou bien cet Abdérame
n'est pas la personne désignée, et dans ce cas vous pourrez le tuer,
mais vous commettrez un crime inutile; ou bien, il est destiné à régner
sur l'Afrique; dans ce cas, quoi que vous fassiez, vous ne pourrez pas
lui ôter la vie, car il faut qu'il accomplisse ses destinées.»

Sentant la justesse de ce raisonnement, Ibn-Habîb n'attenta pas pour le
moment à la vie d'Abdérame; toutefois, se défiant non-seulement de lui,
mais encore de tous les autres Omaiyades qui étaient venus chercher un
asile dans ses Etats, et dans lesquels il voyait des prétendants qui
pourraient lui devenir dangereux un jour, il épiait leurs démarches avec
une anxiété toujours croissante. Parmi ces princes se trouvaient deux
fils du calife Walîd II. Dignes fils d'un père qui ne vivait que pour
le plaisir, qui envoyait ses courtisanes présider à sa place à la prière
publique, et qui, en tirant de l'arc, se servait du Coran en guise d'une
cible, ils menaient joyeuse vie sur la terre de l'exil, et une nuit
qu'ils buvaient et devisaient ensemble, l'un d'eux s'écria: «Quelle
folie! Cet Ibn-Habîb ne s'imagine-t-il pas qu'il restera l'émir de ce
pays, et que nous, fils d'un calife, nous nous résignerons à le laisser
régner tranquillement?» Ibn-Habîb, qui écoutait à la porte, avait
entendu ces paroles. Résolu à se débarrasser, mais en secret, de ses
hôtes dangereux, il attendit cependant pour les faire périr une occasion
favorable, afin que l'on attribuât leur mort au hasard ou à une
vengeance particulière. Il ne changea donc pas de conduite à leur égard,
et quand ils venaient lui rendre visite, il leur montrait la même
bienveillance qu'auparavant. Toutefois il n'avait pas caché à ses
confidents qu'il avait observé les fils de Walîd et les avait entendus
prononcer des paroles imprudentes. Parmi ces confidents se trouvait un
partisan secret des Omaiyades, qui alla conseiller aux deux princes de
se soustraire par la fuite au ressentiment du gouverneur. C'est ce
qu'ils firent aussitôt; mais Ibn-Habîb, informé de leur départ
précipité, dont il ignorait la cause, et craignant qu'ils ne fussent
allés soulever contre lui quelque tribu berbère ou arabe, les fit
poursuivre par des cavaliers, qui les atteignirent et les ramenèrent.
Puis, jugeant que leur fuite et les propos qu'il avait entendus étaient
des preuves suffisantes de leurs projets criminels, il les fit
décapiter[335]. Dès lors il ne songea qu'à se débarrasser également des
autres Omaiyades, qui, avertis par leurs partisans, s'empressèrent
d'aller chercher un refuge parmi les tribus berbères indépendantes.

Errant de tribu en tribu et de ville en ville, Abdérame parcourut, d'un
bout à l'autre, le nord de l'Afrique. Quelque temps il se tint caché à
Barca; puis il chercha un asile à la cour des Beni-Rostem, rois de
Tâhort; puis encore il alla implorer la protection de la tribu berbère
de Micnésa. Cinq années se passèrent ainsi, et rien n'indique que,
pendant cette longue période, Abdérame ait songé à tenter fortune en
Espagne. C'était l'Afrique que convoitait ce prétendant ambitieux, qui
n'avait ni argent ni amis; intriguant sans cesse, tâchant à tout prix de
gagner des partisans, il se vit chassé par les Micnésa, et arriva auprès
de la tribu berbère de Nafza, à laquelle appartenait sa mère et qui
demeurait dans le voisinage de Ceuta[336].

Convaincu enfin qu'en Afrique ses projets ne réussiraient pas, il porta
ses yeux de l'autre côté de la mer. Il possédait sur l'Espagne quelques
renseignements qu'il devait à Sâlim, l'un des deux affranchis qui
avaient traversé avec lui les vicissitudes de sa vie errante. Sâlim
avait été en Espagne du temps de Mousâ ou un peu plus tard, et dans les
circonstances données, il y aurait pu rendre au prince des services fort
utiles; mais il était déjà retourné en Syrie. Dégoûté depuis longtemps
de la vie vagabonde qu'il menait à la suite d'un aventurier, il était
décidé à saisir, pour le quitter, la première occasion où il pourrait le
faire convenablement, lorsqu'Abdérame la lui avait fournie. Un jour
qu'il dormait, il n'avait pas entendu son maître qui l'appelait; alors
ce dernier avait jeté un vase d'eau sur sa figure, et Sâlim avait dit
dans sa colère: «Puisque vous me traitez comme un vil esclave, je vous
quitte pour toujours. Je ne vous dois rien, car vous n'êtes pas mon
patron; votre sœur seule a des droits sur moi, et je m'en retourne
auprès d'elle.»

Restait l'autre affranchi, le fidèle Badr. Ce fut lui qu'Abdérame
chargea de passer en Espagne afin qu'il s'y concertât avec les clients
omaiyades, qui, au nombre de quatre ou cinq cents, faisaient partie des
deux divisions de Damas et de Kinnesrîn, établies sur le territoire
d'Elvira et de Jaën. Badr devait leur remettre une lettre de son patron,
dans laquelle celui-ci racontait comment, depuis cinq années, il
parcourait l'Afrique en fugitif, afin d'échapper aux poursuites
d'Ibn-Habîb, qui attentait à la vie de tous les membres de la famille
d'Omaiya. «C'est au milieu de vous, clients de ma famille, continuait le
prince, que je voudrais venir demeurer, car je me tiens convaincu que
vous serez pour moi des amis fidèles. Mais, hélas! je n'ose venir en
Espagne; l'émir de ce pays me tendrait des piéges comme l'a fait celui
de l'Afrique; il me considérerait comme un ennemi, comme un prétendant.
Et, en vérité, n'ai-je pas le droit de prétendre à l'émirat, moi, le
petit-fils du calife Hichâm? Eh bien donc, puisque je ne puis venir en
Espagne comme simple particulier, je n'y viendrai qu'en qualité de
prétendant;--je n'y viendrai qu'après avoir reçu de vous l'assurance
qu'il y a pour moi dans ce pays quelque chance de succès, que vous
m'appuyerez de tout votre pouvoir, et que vous considérerez ma cause
comme la vôtre.» Il terminait en promettant de donner à ses clients les
postes les plus considérables au cas où ils voudraient le seconder.

Arrivé en Espagne, Badr remit cette lettre à Obaidallâh et à Ibn-Khâlid,
les chefs des clients de la division de Damas. Après avoir pris
connaissance du contenu de cet écrit, ces deux chefs fixèrent le jour où
ils délibéreraient de l'affaire avec les autres clients, et firent prier
Yousof ibn-Bokht, le chef des clients omaiyades de la division de
Kinnesrîn, d'assister à cette réunion. Au jour fixé, ils consultèrent
leurs contribules sur le parti à prendre. Quelque difficile que parût
l'entreprise, on fut bientôt d'accord qu'il fallait la tenter. En
prenant cette décision, les clients remplirent un véritable devoir, au
point de vue arabe; car la clientèle impose un lien indissoluble et
sacré, une parenté de convention, et les descendants d'un affranchi sont
tenus de seconder en toute circonstance les héritiers de celui qui a
donné la liberté au fondateur de leur famille. Mais en outre, cette
décision leur fut dictée aussi par leur intérêt. Le régime des dynasties
arabes était celui d'une famille; les parents et les clients du prince
remplissaient, presque à l'exclusion de toute autre personne, les hautes
dignités de l'Etat. En travaillant à la fortune d'Abdérame, les clients
travailleraient donc aussi à leur propre grandeur. Mais la difficulté
fut de se mettre d'accord sur les moyens d'exécution, et l'on résolut de
consulter Çomail (qui était alors assiégé dans Saragosse) avant de rien
entreprendre. On le savait irrité contre Yousof, parce que celui-ci ne
venait pas le secourir, et on lui supposait un reste d'affection pour
les Omaiyades, les anciens bienfaiteurs de sa famille; en tout cas, on
croyait pouvoir compter sur sa discrétion, car on le savait trop galant
homme pour trahir une confidence qu'il aurait reçue sous le sceau du
secret. Ce fut donc surtout pour avoir une conférence avec Çomail,
qu'une trentaine d'Omaiyades, accompagnés de Badr, s'étaient réunis aux
Caisites qui allaient secourir Çomail.

On a déjà vu que l'expédition des Caisites fut couronnée d'un plein
succès; nous pouvons donc reprendre le fil de notre récit, que nous
avons dû interrompre au moment où les chefs des clients omaiyades
demandèrent à Çomail un entretien secret.

Le Caisite leur ayant accordé leur demande, ils commencèrent par le
prier de tenir secrètes les nouvelles importantes qu'ils avaient à lui
communiquer, et quand il le leur eut promis, Obaidallâh lui apprit
l'arrivée de Badr, et lui lut la lettre d'Abdérame; puis il ajouta d'un
ton humble et soumis: «Ordonnez-nous ce que nous devons faire; nous nous
conformerons à vos ordres; ce que vous approuverez, nous le ferons; ce
que vous désapprouverez, nous ne le ferons pas.» Tout pensif, Çomail lui
répondit: «L'affaire est grave; n'exigez donc pas de moi une réponse
immédiate. Je réfléchirai à ce que vous venez de me dire et plus tard je
vous communiquerai mon opinion.»

Badr ayant été introduit à son tour, Çomail, sans lui rien promettre,
lui fit donner des cadeaux, de même qu'il en avait fait donner aux
autres qui étaient venus le secourir. Puis il partit pour Cordoue. En y
arrivant, il trouva Yousof occupé à rassembler des troupes destinées à
aller châtier les rebelles du district de Saragosse.

Dans le mois de mai de l'année 755, Yousof, à la veille de se mettre en
marche, fit venir les deux chefs des clients omaiyades, qu'il
considérait comme ses propres clients depuis que leurs patrons avaient
perdu le trône[337], et quand ils furent arrivés, il leur dit:

--Allez auprès de nos clients et dites-leur qu'ils viennent nous
accompagner.

--C'est impossible, seigneur, lui répondit Obaidallâh. Par suite de tant
d'années de disette, ces malheureux n'ont plus la force de marcher. Tous
ceux qui pouvaient encore le faire sont allés secourir Çomail, et cette
longue marche pendant l'hiver les a excessivement fatigués.

--Voici de quoi rétablir leurs forces, reprit Yousof; remettez-leur ces
mille pièces d'or, et qu'ils s'en servent pour acheter du blé.

--Mille pièces d'or pour cinq cents guerriers inscrits sur le registre?
C'est bien peu, surtout dans un temps aussi cher que celui-ci.

--Faites comme vous voudrez; je ne vous donnerai pas davantage.

--Eh bien, gardez votre argent; nous ne vous accompagnerons pas.

Cependant, quand ils eurent quitté l'émir, Obaidallâh et son compagnon
se ravisèrent. «Il vaut mieux pourtant, se dirent-ils, que nous
acceptions cet argent qui pourra nous être utile. Il va sans dire que
nos contribules n'accompagneront pas Yousof; ils resteront dans leurs
demeures, afin d'être préparés à tout événement; mais nous trouverons
bien quelque prétexte pour expliquer leur absence de l'armée; acceptons
en tout cas l'argent que Yousof nous offre; nous en donnerons une partie
à nos contribules qui, grâce à ce secours, pourront acheter du blé, et
nous employerons le reste à faciliter l'exécution de nos projets.» Ils
retournèrent donc auprès du gouverneur, et lui dirent qu'ils acceptaient
les mille pièces d'or qu'il leur avait offertes. Quand ils les eurent
reçues, ils se rendirent dans le district d'Elvira auprès de leurs
contribules, et donnèrent à chacun d'eux dix pièces d'argent de la part
de Yousof, en disant que cette petite somme était destinée à acheter du
blé. Que Yousof leur avait donné beaucoup plus, qu'il avait voulu que
les clients l'accompagnassent et que les mille pièces d'or leur
servissent de solde, c'est ce qu'ils ne dirent pas. La pièce d'or
contenant vingt pièces d'argent, il restait aux deux chefs environ les
trois quarts de la somme que Yousof leur avait remise.

Sur ces entrefaites, Yousof était parti de Cordoue avec quelques
troupes, et, ayant pris le chemin de Tolède, il avait établi son camp
dans le district de Jaën, à l'endroit qui portait alors le nom de _Gué
de Fath_, au nord de Mengibar, où l'on passait le Guadalquivir quand on
voulait traverser les défilés de la Sierra Morena, et où se trouve
maintenant un bac qui, par les événements qui précédèrent la bataille de
Baylen en 1808, a acquis une célébrité européenne. Yousof y attendait
les troupes qui marchaient à lui de toutes parts et leur distribuait la
solde, lorsque les deux chefs des clients omaiyades, sachant que, pressé
d'arriver en face des rebelles de Saragosse, il ne s'arrêterait pas
longtemps au Gué de Fath, se présentèrent à lui. «Eh bien, leur dit
Yousof, pourquoi nos clients n'arrivent-ils pas?--Rassurez-vous, émir,
et que Dieu vous bénisse, lui répondit Obaidallâh; vos clients ne
ressemblent pas à certaines personnes que nous connaissons, vous et moi.
Pour rien au monde ils ne voudraient que vous combattiez vos ennemis
sans eux. C'est ce qu'ils me disaient encore l'autre jour; mais ils me
chargeaient en même temps de vous prier de leur accorder un délai. La
récolte du printemps promettant d'être bonne, comme vous savez, ils
voudraient auparavant prendre soin de leur moisson; mais ils comptent
vous rejoindre à Tolède.» N'ayant aucune raison pour soupçonner
qu'Obaidallâh le trompait, Yousof crut à ses paroles et lui dit: «Eh
bien, retournez donc auprès de vos contribules et faites en sorte qu'ils
se mettent en marche le plus tôt possible.»

Bientôt après, Yousof continua sa marche. Obaidallâh et son compagnon
firent avec lui une partie de la route; puis ils lui dirent adieu en
promettant de le rejoindre bientôt avec les autres clients, et
retournèrent vers le Gué de Fath.

En route ils rencontrèrent Çomail et sa garde. Après avoir passé la nuit
dans une de ces orgies qui lui étaient habituelles, le chef caisite
dormait encore au moment où Yousof se mettait en marche, de sorte qu'il
ne partit que beaucoup plus tard. Voyant arriver à lui les deux clients,
il s'écria avec surprise: «Comment, vous retournez? Est-ce pour
m'apporter quelque nouvelle?--Non, seigneur, lui répondirent-ils; Yousof
nous a permis de partir, et nous nous sommes engagés à le joindre à
Tolède avec les autres clients; mais si vous le voulez bien, nous vous
accompagnerons un bout de chemin.--Je serai ravi de jouir de votre
compagnie,» leur dit Çomail. Après qu'ils eurent causé quelque temps de
choses indifférentes, Obaidallâh s'approcha de Çomail et lui dit à
l'oreille qu'il désirait lui parler en secret. Sur un signe du chef, ses
compagnons se tinrent à distance, et Obaidallâh reprit: «Il s'agit de
l'affaire du fils de Moâwia, sur laquelle nous vous avons consulté. Son
messager n'est pas encore parti.--Je n'ai nullement oublié cette
affaire, répliqua Çomail; au contraire, j'y ai réfléchi mûrement, et,
comme je vous l'avais promis, je n'en ai parlé à personne, pas même à
mes amis les plus intimes. Voici maintenant ma réponse: je crois que la
personne en question mérite de régner et d'être appuyée par moi. C'est
ce que vous pouvez lui écrire, et qu'Allâh veuille nous prêter son
secours! Quant au vieux pelé (c'est ainsi qu'il appelait Yousof), il
faut qu'il me laisse faire comme je l'entendrai. Je lui dirai qu'il doit
marier sa fille, Omm-Mousâ, à Abdérame, car elle est veuve
maintenant[338], et se résigner à ne plus être émir de l'Espagne. S'il
fait ce que je lui dis, nous l'en remercierons; sinon, nous lui fendrons
sa tête chauve avec nos épées, et il n'aura que ce qu'il mérite.»

Ravis d'avoir reçu une réponse aussi favorable, les deux chefs lui
baisèrent la main avec reconnaissance, et, après l'avoir remercié du
secours qu'il promettait à leur patron, ils le quittèrent pour retourner
au Gué de Fath.

Evidemment Çomail, qui n'avait pas eu le temps de cuver son vin, s'était
levé ce matin-là de fort mauvaise humeur contre Yousof; mais tout ce
qu'il avait dit aux clients était provenu d'un mouvement primesautier,
auquel avait manqué la réflexion. Le fait est qu'avec son indolence
habituelle il n'avait pas songé sérieusement à l'affaire d'Abdérame,
pour ne pas dire qu'il l'avait complétement oubliée. Ce ne fut qu'après
avoir donné tant d'espoir aux deux clients, qu'il commença à considérer
le pour et le contre, et alors une seule préoccupation s'empara de son
esprit. «Que deviendra la liberté des tribus arabes, se disait-il, si
un prince omaiyade règne en Espagne? Le pouvoir monarchique établi, que
restera-t-il du pouvoir de nous autres, les chefs des tribus? Non,
quelques griefs que j'aie contre Yousof, il faut que les choses restent
comme elles sont;» et, ayant appelé un de ses esclaves, il lui ordonna
de partir à toute bride et d'aller dire aux deux clients de l'attendre.

Ceux-ci avaient déjà fait une lieue en causant des belles promesses que
Çomail leur avait faites, et en se disant que le succès du prétendant
était assuré, lorsqu'Obaidallâh entendit crier son nom derrière lui. Il
s'arrêta et vit arriver un cavalier. C'était l'esclave de Çomail qui lui
dit: «Attendez mon maître; il va venir ici, il a à vous parler.» Etonnés
de ce message et de ce que Çomail venait vers eux au lieu de leur
ordonner de venir vers lui, les deux clients craignirent un instant
qu'il ne voulût les arrêter et les livrer à Yousof; néanmoins ils
rebroussèrent chemin et bientôt ils virent arriver Çomail, monté sur
l'Etoile, sa mule blanche, qui allait le grand galop. Voyant qu'il
arrivait sans soldats, les deux clients reprirent confiance, et quand
Çomail fut arrivé auprès d'eux, il leur dit: «Depuis que vous m'avez
apporté la lettre du fils de Moâwia et que vous m'avez fait faire
connaissance avec son messager, j'ai souvent pensé à cette affaire.» (En
disant cela, Çomail ne disait pas la vérité, ou bien sa mémoire le
trompait; mais il ne pouvait avouer qu'il avait à peu près oublié une
affaire si importante, et il était trop foncièrement Arabe pour qu'un
mensonge lui coûtât.) «J'approuvais votre dessein, poursuivit-il, comme
je vous le disais tout à l'heure; mais depuis que vous m'avez quitté,
j'ai réfléchi de nouveau, et maintenant je suis d'avis que votre
Abdérame appartient à une famille tellement puissante que»--ici Çomail
employa une phrase fort énergique à coup sûr, mais que nous ne pourrions
traduire sans pécher contre la bienséance. «Quant à l'autre,
continua-t-il, il est bon enfant au fond, et se laisse mener par nous,
sauf de rares exceptions, avec assez de docilité. De plus, nous lui
avons de grandes obligations, et il nous siérait mal de l'abandonner.
Réfléchissez donc bien à ce que vous allez faire, et si, de retour dans
vos demeures, vous persistez dans vos projets, je crois que bientôt vous
me verrez arriver auprès de vous, mais ce ne sera pas comme ami.
Tenez-vous-le pour dit, car je vous le jure, la première épée qui
sortira du fourreau pour combattre votre prétendant, ce sera la mienne.
Et maintenant, allez en paix et qu'Allâh vous envoie de sages
inspirations, ainsi qu'à votre patron.»

Consternés par ces paroles, qui, d'un seul coup, frustraient toutes
leurs espérances, et craignant d'irriter cet homme colère, les clients
répondirent humblement: «Dieu vous bénisse, seigneur! Jamais notre
opinion ne différera de la vôtre.--A la bonne heure, dit Çomail, adouci
et touché par ces paroles respectueuses; mais je vous conseille en ami
de ne rien tenter pour changer l'état politique du pays. Tout ce que
vous pourrez faire, c'est de tâcher d'assurer à votre patron une
position honorable en Espagne, et pourvu qu'il promette de ne pas
aspirer à l'émirat, j'ose vous assurer que Yousof l'accueillera avec
bienveillance, lui donnera sa fille pour épouse, et avec elle une
fortune convenable. Adieu et bon voyage!» Cela dit, il fit faire
demi-volte à l'Etoile, et, lui ayant enfoncé les éperons dans les
flancs, il lui fit prendre une allure très-décidée.

N'ayant donc plus rien à espérer ni de Çomail ni des Maäddites en
général, qui n'agissaient d'ordinaire que d'après les conseils de ce
chef, il ne restait aux clients d'autre parti à prendre que de se jeter
entre les bras de l'autre nation, celle des Yéménites, et de l'exciter à
se venger des Maäddites. Voulant réussir à tout prix dans leurs
desseins, ils résolurent aussitôt de le faire, et pendant qu'ils
retournaient à leurs demeures, ils s'adressèrent à tous les chefs
yéménites sur lesquels ils croyaient pouvoir compter, en les invitant à
prendre les armes pour Abdérame. Ils obtinrent un succès qui surpassa
leur attente. Les Yéménites, qui se déchiraient les entrailles de colère
en songeant à leur défaite de Secunda et en voyant qu'ils étaient
condamnés à subir le joug des Maäddites, étaient prêts à se lever au
premier signal et à se ranger sous la bannière de chaque prétendant,
quel qu'il fût, pourvu qu'ils eussent l'occasion de se venger de leurs
ennemis et de les massacrer.

Assurés de l'appui des Yéménites et sachant Yousof et Çomail occupés
dans le nord, les clients omaiyades jugèrent le moment favorable pour
l'arrivée de leur patron. Ils achetèrent donc un bâtiment, et remirent à
Tammâm, qui monterait à bord lui douzième, cinq cents pièces d'or, dont
il devait donner une partie au prince, tandis qu'il se servirait du
reste pour contenter la cupidité des Berbers, que l'on connaissait assez
pour savoir qu'ils ne laisseraient pas partir leur hôte sans l'avoir
rançonné. Cet argent était celui que Yousof avait donné aux clients afin
qu'ils l'accompagnassent pendant sa campagne contre les rebelles de
Saragosse; quand il le leur donna, il était loin de soupçonner qu'il
servirait à amener en Espagne un prince qui lui disputerait l'émirat.



XIV[339].


Depuis des mois Abdérame, qui avait quitté les Nafza et s'était rendu
dans le pays des Maghîla, sur les bords de la Méditerranée, menait une
existence triste et monotone en attendant avec une anxiété toujours
croissante le retour de Badr, dont il n'avait pas reçu de nouvelles. Son
sort allait se décider: si ses grands desseins échouaient, toutes ses
fumées de bonheur et de gloire se dissiperaient et il se verrait réduit
à reprendre sa vie de proscrit et de vagabond, ou bien à se cacher dans
quelque coin ignoré de l'Afrique; au lieu que s'il réussissait dans son
audacieuse entreprise, l'Espagne lui offrirait un asile sûr, des
richesses et toutes les jouissances du pouvoir.

Ballotté ainsi entre la crainte et l'espoir, Abdérame, peu dévot de sa
nature, mais fidèle observateur des convenances, s'acquittait un soir de
la prière ordonnée par la loi, quand il vit un navire approcher de la
côte, et l'un de ceux qui le montaient se jeter dans la mer pour nager
vers la grève. Il reconnaît cet homme: c'est Badr qui, dans son
impatience de revoir son maître, n'avait pas voulu attendre qu'on eût
jeté l'ancre. «Bonnes nouvelles!» cria-t-il au prince d'aussi loin qu'il
l'aperçut; puis il lui raconta rapidement ce qui s'était passé, nomma
les chefs sur lesquels Abdérame pouvait compter, et les personnes qui se
trouvaient dans le bâtiment destiné à le conduire en Espagne. «Vous ne
manquerez pas d'argent non plus, ajouta-t-il; on vous apporte cinq cents
pièces d'or.» Ravi de joie, Abdérame alla à la rencontre de ses
partisans. Le premier qui se présenta à lui fut Abou-Ghâlib Tammâm.
Abdérame lui demanda son nom et son prénom, et quand il les eut
entendus, il en tira un heureux augure. Il n'y avait pas, en effet, de
noms plus propres à inspirer de grandes espérances à celui qui croyait
aux présages, et Abdérame y croyait beaucoup; car Tammâm signifie
_accomplissant_, et Ghâlib, _victorieux_. «Nous accomplirons notre
dessein, s'écria le prince, et nous remporterons la victoire!»

A peine eut-on fait connaissance qu'on résolut de partir sans délai. Le
prince faisait ses préparatifs, lorsque les Berbers accoururent en foule
et menacèrent de s'opposer au départ à moins qu'ils ne reçussent des
présents. Cette circonstance ayant été prévue, Tammâm donna de l'argent
à chacun d'eux, selon le rang qu'il occupait dans sa tribu. Cela fait,
on levait l'ancre, lorsqu'un Berber qui avait été oublié dans la
distribution, se jeta dans la mer, et, se cramponnant à une corde du
vaisseau, il se mit à crier que lui aussi voulait recevoir quelque
chose. Fatigué de l'effronterie de ces gueux, l'un des clients tira son
épée et coupa la main au Berber, qui tomba dans l'eau et se noya.

Délivré des Berbers, on pavoisa le bâtiment en l'honneur du prince, et
bientôt après on aborda dans le port d'Almuñecar. C'était dans le mois
de septembre de l'année 755.

On se figure aisément la joie qu'éprouva Abdérame quand il eut mis le
pied sur le sol de l'Espagne, et celle d'Obaidallâh et d'Ibn-Khâlid
quand ils embrassèrent leur patron, dont ils avaient attendu l'arrivée à
Almuñecar. Après avoir passé quelques jours à al-Fontîn, la villa
d'Ibn-Khâlid, située près de Loja, entre Archidona et Elvira[340], le
prince alla s'établir dans le château de Torrox, qui appartenait à
Obaidallâh et qui était situé un peu plus à l'ouest, entre Iznajar et
Loja[341].

Sur ces entrefaites, Yousof, arrivé à Tolède, commençait à s'inquiéter
de l'absence prolongée des clients omaiyades. Voulant les attendre, il
différait son départ de jour en jour. Çomail qui soupçonnait la
véritable cause de leur absence, mais qui, fidèle à sa promesse, gardait
le secret sur leurs desseins, s'impatientait du long séjour de l'armée à
Tolède. Il voulait en finir au plus vite avec les rebelles de Saragosse,
et un jour que Yousof se plaignait de nouveau de ce que les clients
tardaient tant à venir, Çomail lui dit dédaigneusement: «Un chef tel que
vous ne doit pas s'arrêter si longtemps pour attendre des _rien du tout_
tels que ceux-là. Je crains que l'occasion de trouver nos ennemis
inférieurs à nous en nombre et en ressources ne nous échappe, si nous
restons encore plus longtemps ici.» Pour le faible Yousof de telles
paroles venant de Çomail étaient un ordre. Les troupes se remirent donc
en marche. Arrivées en face de l'ennemi, elles n'eurent pas besoin de
combattre, car aussitôt que les rebelles virent qu'ils auraient affaire
à une armée de beaucoup supérieure en nombre, ils entrèrent en
négociation. Yousof leur promit l'amnistie à condition qu'ils lui
livreraient leurs trois chefs coraichites, Amir, son fils Wahb, et
Hobâb. Les insurgés, pour la plupart Yéménites, hésitèrent d'autant
moins à accepter cette condition, qu'ils supposaient que Yousof se
montrerait clément envers des individus qui étaient presque ses
contribules. Ils lui livrèrent donc leurs chefs, et Yousof convoqua les
officiers de son armée afin qu'ils prononçassent sur le sort de ces
prisonniers, qu'en attendant il avait fait charger de fers.

Çomail, qui s'était pris contre ces Coraichites d'une de ces haines qui,
pour lui, ne finissaient qu'avec la vie de celui qui avait eu le malheur
de les exciter, insista vivement pour qu'on leur coupât la tête. Aucun
autre Caisite ne partageait son avis; ils jugeaient tous qu'ils
n'avaient pas le droit de condamner à la mort des hommes qui, de même
qu'eux, appartenaient à la race de Maädd; ils craignaient en outre de
s'attirer la haine de la puissante tribu de Coraich et de ses nombreux
alliés. Les deux chefs de la branche des Cab ibn-Amir, Ibn-Chihâb et
Hoçain, soutenaient cette opinion avec plus de chaleur encore que les
autres Caisites. La rage dans le cœur et résolu à se venger
promptement de ceux qui avaient osé le contredire, Çomail céda. Yousof
laissa donc la vie aux trois Coraichites, mais il les retint
prisonniers.

Çomail trouva bientôt l'occasion qu'il cherchait de se débarrasser des
deux chefs qui, dans cette circonstance, l'avaient emporté sur lui, et
qui auparavant, lorsqu'il était assiégé dans Saragosse, avaient refusé
si longtemps de marcher à son secours. Les Basques de Pampelune ayant
imité l'exemple que leur avaient donné les Espagnols de la Galice en
s'affranchissant de la domination arabe, il proposa à Yousof d'envoyer
contre eux une partie de l'armée et de confier le commandement de ces
troupes à Ibn-Chihâb et à Hoçain. Il fit cette proposition afin
d'éloigner pour le moment ces contradicteurs importuns, et avec le désir
secret qu'ils ne revinssent pas de cette expédition à travers un pays
difficile et hérissé d'âpres montagnes.

Yousof, cédant comme de coutume à l'ascendant que son ami exerçait sur
lui, fit ce que celui-ci désirait, et, après avoir nommé son propre fils
Abdérame au gouvernement de la frontière, il reprit la route de Cordoue.

Il faisait halte sur les bords de la Jarama[342], quand un exprès vint
lui apporter la nouvelle que les troupes envoyées contre les Basques
avaient été complétement battues, qu'Ibn Chihâb avait été tué, et que
Hoçain avait reconduit à Saragosse le petit nombre de guerriers qui
avaient échappé au désastre. Aucune nouvelle ne pouvait être plus
agréable à Çomail, et le lendemain, au point du jour, il dit à Yousof:
«Tout va à merveille. Allâh nous a délivrés d'Ibn-Chihâb. Finissons-en
maintenant avec les Coraichites; faites-les venir et ordonnez qu'on leur
coupe la tête!»

A force de lui redire souvent que cette exécution était absolument
nécessaire, Çomail avait fait partager son opinion à l'émir, qui, cette
fois encore, acquiesça à la volonté du Caisite.

Les trois Coraichites avaient cessé de vivre. A l'heure accoutumée,
c'est-à-dire à dix heures du matin[343], on apporta le déjeuner, et
Yousof et Çomail se mirent à table. L'émir était triste et abattu; le
triple meurtre qu'il venait de commettre lui causait des remords; il se
reprochait en outre d'avoir envoyé Ibn-Chihâb et tant de braves
guerriers à une mort certaine; il sentait que tant de sang criait
vengeance, et un vague pressentiment lui disait que son pouvoir touchait
à son terme. Accablé de soucis, il ne mangeait presque pas. Çomail au
contraire, était d'une gaîté brutale, et tout en mangeant d'un excellent
appétit, il fit tous ses efforts pour rassurer le faible émir dont il se
servait pour satisfaire ses rancunes personnelles et qu'il engageait
dans une voie d'atroces violences. «Chassez vos noires idées, lui
dit-il. En quoi donc avez-vous été si criminel? Si Ibn-Chihâb a été tué,
ce n'est pas par votre faute; il a péri dans un combat, et à la guerre
tel peut être le sort de qui que ce soit. Si ces trois Coraichites ont
été exécutés, c'est qu'ils le méritaient; c'étaient des rebelles, des
antagonistes dangereux, et l'exemple de sévérité que vous avez donné
servira à faire réfléchir ceux qui voudraient les imiter. L'Espagne est
désormais votre propriété et celle de vos enfants; vous avez fondé une
dynastie qui durera jusqu'au temps de la venue de l'Antechrist. Qui donc
serait assez audacieux pour vous disputer le pouvoir?»

Par de tels propos Çomail essaya, mais en vain, de dissiper la tristesse
qui accablait son ami. Le déjeuner fini, il se leva, retourna dans sa
tente et alla faire la sieste dans l'appartement réservé à ses deux
filles.

Resté seul, Yousof se jeta sur son lit, plutôt par habitude que parce
qu'il éprouvait le besoin de dormir, car ses noires pensées ne le lui
permettaient guère. Tout à coup il entendit les soldats crier: «Un
courrier, un courrier de Cordoue!» Se levant à demi: «Que crie-t-on
là-bas? demanda-t-il aux sentinelles postées devant sa tente; un
courrier de Cordoue?--Oui, lui répondit-on; c'est un esclave monté sur
le mulet d'Omm-Othmân.--Qu'il entre à l'instant même,» dit Yousof, qui
ne comprenait pas pour quelle raison son épouse lui avait dépêché un
exprès, mais qui savait que ce devait être pour une affaire grave et
pressante.

Le courrier entra et lui remit un billet conçu en ces termes: «Un
petit-fils du calife Hichâm est arrivé en Espagne. Il a établi sa
résidence à Torrox, dans le château de l'infâme Obaidallâh ibn-Othmân.
Les clients omaiyades se sont déclarés pour lui. Votre lieutenant à
Elvira, qui s'était mis en marche pour le repousser avec les troupes
qu'il avait à sa disposition, a été défait; ses soldats ont été
bâtonnés, mais personne n'a été tué. Faites sans retard ce que vous
jugerez convenable.»

Dès que Yousof eut lu ce billet, il ordonna qu'on fît venir Çomail. En
allant à sa tente, celui-ci avait bien vu arriver le courrier, mais,
insouciant comme de coutume, il n'y avait pas fait grande attention, et
ce ne fut que quand l'émir le fit appeler à une heure si indue, qu'il se
douta que ce messager était venu pour quelque motif important.

--Qu'est-il arrivé, émir, dit-il en entrant dans la tente de Yousof, que
vous me faites appeler à l'heure de la sieste? rien de fâcheux,
j'espère?

--Si! lui répondit Yousof; par Dieu! c'est un événement extrêmement
grave, et je crains que Dieu ne veuille nous punir de ce que nous avons
tué ces hommes.

--Folie ce que vous dites là, répliqua Çomail d'un air de mépris;
croyez-moi, ces hommes étaient trop vils pour que Dieu s'occupât d'eux.
Mais voyons, qu'est-il arrivé?

--Je viens de recevoir un billet d'Omm-Othmân, que Khâlid va vous lire.

Khâlid, client et secrétaire de l'émir, lut alors le billet. Moins
étonné que Yousof ne l'avait été, car il avait pu prévoir ce qui
arrivait, Çomail ne perdit pas son sang-froid en entendant qu'Abdérame
était arrivé en Espagne. «L'affaire est grave en effet, dit-il; mais
voici mon opinion. Marchons contre ce prétendant à l'instant même, avec
les soldats que nous avons. Livrons-lui bataille; peut-être le
tuerons-nous; en tout cas ses forces sont encore si peu nombreuses que
nous les disperserons aisément, et quand il aura essuyé une déroute, il
perdra probablement l'envie de recommencer.--Votre avis me plaît,
répliqua Yousof; mettons-nous en route sans retard!»

Bientôt toute l'armée sut qu'un petit-fils de Hichâm était arrivé en
Espagne et qu'on allait le combattre. Cette nouvelle causa parmi les
soldats une émotion extraordinaire. Déjà indignés de l'infâme complot
ourdi par leurs chefs contre Ibn-Chihâb, et dont un si grand nombre de
leurs contribules avaient été les victimes; indignés aussi de
l'exécution des Coraichites, ordonnée en dépit du conseil contraire des
chefs caisites, ils n'étaient d'ailleurs nullement disposés à faire une
campagne pour laquelle ils n'avaient pas été payés. «On veut nous forcer
à faire deux campagnes au lieu d'une, crièrent-ils; nous ne le ferons
pas!» A la tombée de la nuit, une désertion presque générale commença;
les contribules s'appelaient les uns les autres, et, réunis en bandes,
ils quittèrent le camp pour rentrer dans leurs foyers. A peine
restait-il dix Yéménites dans le camp; c'étaient les porte-étendard, qui
ne pouvaient abandonner leur poste sans forfaire à l'honneur; mais ils
ne blâmèrent nullement les déserteurs et ne firent rien pour les
retenir. Quelques Caisites plus particulièrement attachés à Çomail, et
quelques guerriers d'autres tribus maäddites restèrent aussi; mais on ne
pouvait pas trop compter sur eux non plus, car, fatigués par une longue
marche, eux aussi brûlaient du désir de retourner dans leurs demeures,
et ils prièrent Yousof et Çomail de les reconduire à Cordoue, en leur
disant qu'entreprendre une campagne d'hiver dans la Sierra de Regio avec
des forces si peu considérables serait se jeter, par crainte du péril,
dans un péril beaucoup plus grand; que la révolte se bornerait sans
doute à quelques districts de la côte, et que pour attaquer Abdérame, il
fallait attendre le retour de la belle saison. Mais une fois que Çomail
avait arrêté un plan, il y mettait de l'obstination, et bien qu'il y eût
du vrai dans ce qu'on lui disait, il persista dans son dessein. On
marcha donc vers la Sierra de Regio; mais bientôt, le mauvais vouloir
des soldats aidant, Yousof fut à même de se convaincre que le plan de
Çomail ne pouvait s'exécuter. L'hiver avait commencé; les pluies et les
torrents sortis de leurs bords avaient rendu les chemins impraticables.
Malgré l'opposition de Çomail, Yousof ordonna donc de retourner à
Cordoue, et ce qui contribua à lui faire prendre cette résolution, ce
fut qu'on lui rapporta qu'Abdérame n'était pas venu en Espagne pour
prétendre à l'émirat, mais seulement pour y trouver un asile et des
moyens de subsistance. «Si, ajoutait-on, vous lui offrez une de vos
filles en mariage et de l'argent, vous verrez qu'il ne prétendra à rien
de-plus.»

En conséquence, Yousof, de retour à Cordoue, résolut d'entamer une
négociation, et envoya à Torrox trois de ses amis. C'étaient Obaid, le
chef le plus puissant des Caisites après Çomail et l'ami de ce dernier,
Khâlid, le secrétaire de Yousof, et Isâ, client omaiyade et payeur de
l'armée. Ils devaient offrir au prince de riches vêtements, deux
chevaux, deux mulets, deux esclaves et mille pièces d'or.

Ils partirent avec ces présents; mais quand ils furent arrivés à Orch,
sur la frontière de la province de Regio, Isâ, qui, bien que client de
la famille d'Omaiya, était sincèrement attaché à Yousof, dit à ses
compagnons: «Je m'étonne fort que des hommes tels que Yousof, et Çomail,
et vous deux, vous puissiez agir avec tant de légèreté. Etes-vous donc
assez simples pour croire que si nous arrivons avec ces présents auprès
d'Abdérame et qu'il refuse d'accepter les propositions de Yousof, il
nous laissera rapporter ces présents à Cordoue?» Cette observation parut
tellement juste et sensée aux deux autres, qu'ils résolurent de laisser
Isâ avec les présents à Orch, jusqu'à ce qu'Abdérame eût accepté les
conditions du traité.

Arrivés à Torrox, ils trouvèrent le village et le château encombrés de
soldats; car des clients de la famille d'Omaiya et des Yéménites de la
division de Damas, de celle du Jourdain et de celle de Kinnesrîn y
étaient accourus en foule. Ayant demandé et obtenu une audience, ils
furent reçus par le prince entouré de sa petite cour, dans laquelle
Obaidallâh tenait le premier rang, et exposèrent le but de leur mission.
Ils disaient que Yousof, plein de reconnaissance pour les bienfaits que
son illustre trisaïeul, Ocba ibn-Nâfi, avait reçus des Omaiyades, ne
demandait pas mieux que de vivre en bonne intelligence avec Abdérame, à
condition pourtant que celui-ci ne prétendrait pas à l'émirat, mais
seulement aux terres que le calife Hichâm avait possédées en Espagne;
qu'il lui offrait donc sa fille avec une dot considérable; qu'il lui
envoyait aussi des présents qui étaient encore à Orch, mais qui ne
tarderaient pas à arriver, et que, si Abdérame voulait se rendre à
Cordoue, il pouvait être certain d'y trouver l'accueil le plus
bienveillant.

Ces propositions plurent assez aux clients. Leur première ardeur s'était
un peu refroidie depuis qu'ils avaient été à même de s'apercevoir que
les Yéménites, tout disposés qu'ils étaient à combattre leurs rivaux,
étaient d'une tiédeur désespérante à l'égard du prétendant, et, tout
bien considéré, ils inclinaient à un accommodement avec Yousof. Ils
répondirent donc aux messagers: «Ce que vous proposez est excellent.
Yousof a parfaitement raison en croyant que ce n'est pas pour prétendre
à l'émirat que notre patron est venu en Espagne, mais seulement pour
revendiquer les terres qui lui appartiennent par droit d'héritage.»
Quant au prince, il ne partageait point sans doute cette manière de
voir, et son ambition ne se contentait nullement de la position de riche
propriétaire qu'on voulait lui assigner; mais ne sentant pas encore le
terrain bien sûr sous ses pieds et dépendant entièrement de ses amis, il
se montrait envers eux modeste et même humble; n'osant blâmer ce qu'ils
approuvaient, il gardait prudemment le silence. Un observateur
superficiel eût dit que son esprit n'était pas encore sorti tout à fait
de l'état de chrysalide, ou du moins que le vieil Obaidallâh le tenait
en tutelle.

«Voici maintenant, reprit Khâlid, la lettre que Yousof vous envoie; vous
verrez qu'elle confirme tout ce que nous venons de vous dire.» Le prince
accepta la lettre, et l'ayant donnée à Obaidallâh, il le pria de la lire
à haute voix. Cette lettre, composée par Khâlid en sa qualité de
secrétaire de Yousof, était écrite avec une pureté de langage
très-remarquable, et les fleurs de la rhétorique arabe y avaient été
répandues à pleines mains. Quand Obaidallâh en eut achevé la lecture, le
prince, toujours prudent, abandonna à son ami le soin de prendre une
décision. «Veuillez-vous charger de répondre à cette lettre, lui
dit-il, car vous connaissez ma manière de voir.»

Il ne pouvait y avoir nul doute sur le sens dans lequel cette réponse
serait conçue: au nom de son patron, Obaidallâh accepterait purement et
simplement les propositions de Yousof, et le prince s'était déjà résigné
au douloureux sacrifice de ses rêves d'ambition, lorsqu'une inconvenante
plaisanterie de Khâlid vint brouiller l'affaire et rendre l'espoir au
prince.

Khâlid n'était pas Arabe; il appartenait à la race vaincue, il était
Espagnol. Son père et sa mère étaient esclaves et chrétiens; mais à
l'instar d'une foule de ses compatriotes, son père avait abjuré le
christianisme; en devenant musulman, il avait reçu le nom de Zaid, et
pour le récompenser de sa conversion, son maître, Yousof, l'avait
affranchi. Elevé dans le palais de son patron, le jeune Khâlid, que la
nature avait doué d'une intelligence remarquable et d'une grande
aptitude pour le travail de l'esprit, avait étudié avec ardeur la
littérature arabe, et à la fin il la connaissait si bien et écrivait
l'arabe avec une telle élégance, que Yousof l'avait nommé son
secrétaire. C'était un grand honneur, car les émirs se piquaient d'avoir
pour secrétaires les hommes les plus instruits et les mieux versés dans
la connaissance de la langue et des anciens poèmes. Grâce à sa position,
Khâlid avait bientôt acquis une grande influence sur le faible Yousof
qui, ne se fiant jamais à ses propres lumières, demandait toujours à
être guidé par la volonté d'autrui; et quand Çomail n'était pas là,
c'était Khâlid qui lui dictait ses résolutions. Envié par les Arabes à
cause de son influence et de ses talents, méprisé par eux à cause de son
origine, Khâlid rendait à ces rudes guerriers mépris pour mépris; et
quand il vit avec quelle gaucherie le vieil Obaidallâh, qui savait mieux
manier l'épée que le _calam_, faisait ses préparatifs pour répondre à sa
lettre élégante, il s'indigna, dans sa vanité de lettré, que le prince
eût confié une si noble tâche à un esprit si inculte et si peu
familiarisé avec les finesses du langage. Un sourire moqueur vint errer
autour de ses lèvres, et il dit d'un ton dédaigneux: «Les aisselles te
sueront, Abou-Othmân, avant que tu aies répondu à une lettre comme
celle-là!»

En se voyant raillé d'une façon si grossière par un homme de néant, par
un vil Espagnol, Obaidallâh, dont l'humeur était naturellement violente,
entra dans une fureur épouvantable. «Infâme! cria-t-il, les aisselles ne
me sueront pas du tout, je ne répondrai point à la lettre.» En disant
ces paroles avec un accent de fierté brutale, il jeta à Khâlid sa lettre
au visage, et lui assena sur la tête un vigoureux coup de poing. «Qu'on
s'empare de ce misérable et qu'on l'enchaîne!» poursuivit-il en
s'adressant à ses soldats, qui se hâtèrent d'exécuter cet ordre; puis,
s'adressant au prince: «Voilà le commencement de la victoire, lui
dit-il. Toute la sagesse de Yousof réside dans cet homme-là, et sans lui
il ne peut rien.»

L'autre messager, Obaid, le chef caisite, attendit jusqu'à ce que la
colère d'Obaidallâh se fût un peu calmée; puis il lui dit:
«Veuillez-vous souvenir, Abou-Othmân que Khâlid est un messager, et que
comme tel il est inviolable.--Non, seigneur, lui répondit Obaidallâh; le
messager, c'est vous; aussi vous laisserons-nous partir en paix. Quant à
l'autre, il a été l'agresseur et mérite d'être puni; c'est le fils d'une
femme vile et impure, c'est un _ildje_.[344]»

Par suite de la vanité de Khâlid et du tempérament irascible
d'Obaidallâh, la négociation se trouva donc rompue, et Abdérame, qui
voyait le hasard favoriser des pensées qu'il n'avait pas osé avouer,
était loin de s'en plaindre.

Quand Obaid, dans lequel Obaidallâh respectait le chef d'une noble et
puissante famille arabe, fut parti, et que Khâlid eut été jeté dans un
cachot, les clients se rappelèrent que les messagers avaient parlé de
présents qui se trouvaient à Orch, et ils résolurent de se les
approprier; c'était autant de pris sur Yousof, contre lequel la guerre
était désormais déclarée. Une trentaine de cavaliers allèrent donc à
bride abattue vers Orch; mais Isâ, averti à temps, était parti en toute
hâte, emportant avec lui toutes les richesses que les messagers devaient
offrir au prince omaiyade, et les cavaliers durent retourner à Torrox
sans avoir pu remplir le but de leur mission. Dans la suite Abdérame ne
pardonna jamais entièrement à son client la conduite qu'il avait tenue
dans cette circonstance, bien que ce client tâchât de lui faire sentir
qu'en serviteur fidèle de Yousof, alors son maître, il n'avait pas pu
agir autrement qu'il ne l'avait fait.

Quand Obaid, de retour à Cordoue, eut informé Yousof et Çomail de ce qui
s'était passé à Torrox, Çomail s'écria: «Je m'attendais à voir échouer
cette négociation; je vous l'avais bien dit, émir, vous auriez dû
attaquer ce prétendant pendant l'hiver.» Ce plan, bon en lui-même, mais
malheureusement impraticable, était devenu pour Çomail une sorte d'idée
fixe.



XV[345].


Pour commencer les hostilités, les deux partis durent attendre la fin de
l'hiver qui, cette année-là, fut plus rigoureux qu'il ne l'est
d'ordinaire en Andalousie. Abdérame, ou plutôt Obaidallâh, car c'était
lui qui dirigeait tout, profita de ce temps d'inaction forcée pour
écrire aux chefs arabes et berbers, et les inviter à se déclarer contre
Yousof. Les Yéménites répondirent tous qu'au premier signal que
donnerait le prince, ils prendraient les armes pour soutenir sa cause.
Les Berbers étaient divisés; les uns se déclarèrent pour Yousof, les
autres, pour le prétendant. Quant aux chefs caisites, six seulement
promirent leur appui à Abdérame. Trois d'entre eux avaient des rancunes
personnelles contre Çomail; c'étaient Djâbir, fils de cet Ibn-Chihâb que
Çomail avait envoyé dans le pays des Basques afin qu'il y trouvât la
mort; Hoçain, le compagnon d'Ibn-Chihâb, dont il avait failli partager
la destinée, et Abou-Becr ibn-Hilâl l'Abdite, qui était irrité contre
Çomail parce que celui-ci avait un jour frappé son père. Les trois
autres appartenaient à la tribu de Thakîf qui, depuis le temps de
l'illustre Thakîfite Haddjâdj, était aveuglément dévouée à la cause des
Omaiyades.

Les deux nations rivales, chacune renforcée par des Berbers, allaient
donc recommencer, mais en plus grand nombre et sur une plus grande
échelle, le combat de Secunda, livré dix années auparavant. Les forces
des deux partis étaient moins inégales qu'elles ne le paraissaient au
premier abord. Le parti omaiyade était supérieur en nombre; mais le
prétendant ne pouvait pas trop compter sur le dévoûment des Yéménites,
qui au fond ne s'intéressaient pas à sa cause, et qui ne voyaient dans
la guerre qu'un moyen de se venger des Maäddites. Le parti de Yousof
présentait au contraire une masse aussi homogène que cela était possible
parmi des tribus arabes, toujours jalouses les unes des autres. Tous
dans ce parti voulaient une seule et même chose: le maintien pur et
simple de ce qui existait. Yousof, bon et faible vieillard qui
n'entravait en rien leur amour de l'indépendance et de l'anarchie, était
précisément l'émir qui convenait aux Maäddites, et quand sa sagacité se
trouvait en défaut, ce qui arrivait assez souvent, Çomail qui, bien
qu'il eût des ennemis même parmi les Caisites, jouissait cependant de
l'estime de la majorité de ses contribules, était toujours là pour le
conseiller et le diriger.

Au commencement du printemps, quand on eut appris à Torrox que Yousof
faisait ses préparatifs pour marcher contre son compétiteur, on résolut
de se porter vers l'ouest, afin de tirer à soi, pendant cette marche,
les Yéménites dont on traverserait le pays, et de prendre Yousof à son
avantage. Il fallait passer d'abord par la province de Regio, habitée
par la division du Jourdain, et dont Archidona était alors la capitale.
Le gouverneur de ce district était un Caisite, nommé Djidâr. Obaidallâh
lui fit demander s'il laisserait passer le prince et son armée, et
Djidâr, soit qu'il eût quelque motif de haine contre Çomail, soit qu'il
sentît la nécessité de céder au vœu de la population entièrement
yéménite[346] du district qu'il gouvernait, lui fit répondre: «Conduisez
le prince à la _Moçallâ_ d'Archidona, le jour de la rupture du jeûne, et
vous verrez ce que je ferai.» Dans l'après-midi du jour indiqué, qui,
dans cette année 756, tombait le 8 mars, les clients arrivèrent donc
avec le prince dans la _Moçallâ_; c'est ainsi qu'on appelait une grande
plaine hors de la ville, où devait être prononcé un sermon, auquel tous
les musulmans d'Archidona étaient tenus d'assister. Quand le
prédicateur ou _khatîb_ voulut commencer par la formule ordinaire, qui
consistait à appeler les bénédictions du ciel sur le gouverneur Yousof,
Djidâr se leva et lui dit: «Ne prononcez plus le nom de Yousof, et
substituez-y celui d'Abdérame, fils de Moâwia, fils de Hichâm, car il
est notre émir, fils de notre émir.» Puis, s'adressant à la foule:
«Peuple de Regio, continua-t-il, que pensez-vous de ce que je viens de
dire?--Nous pensons comme vous,» s'écria-t-on de toutes parts. Le
prédicateur supplia donc l'Eternel d'accorder sa protection à l'émir
Abdérame, et la cérémonie religieuse achevée, la population d'Archidona
prêta serment de fidélité et d'obéissance au nouveau souverain.

Cependant, malgré cet empressement à le reconnaître, le nombre des chefs
de la province qui se réunirent au prétendant avec leurs troupes, ne fut
pas très-considérable. Il en fut dédommagé par l'arrivée de quatre cents
cavaliers de la peuplade berbère[347] des Beni-al-Khalî, clients du
calife Yézîd II, qui habitaient dans le district de Ronda (appelé alors
Tâ-Corona)[348] et qui, en apprenant ce qui s'était passé à Archidona,
étaient partis en toute hâte pour se joindre à l'armée.

Passant de la province de Regio dans celle de Sidona, habitée par la
division de la Palestine, le prince traversa, non sans peine et par des
sentiers escarpés qui serpentent dans les flancs de rochers à pic, la
sauvage et pittoresque Serrania de Ronda. Arrivé à l'endroit où habitait
la tribu maäddite de Kinena, et qui porte encore aujourd'hui le nom de
Ximena[349], légère altération de Kinéna, il n'y trouva que des femmes
et des enfants, les hommes étant déjà partis pour aller se réunir à
l'armée de Yousof. Jugeant qu'il ne fallait pas commencer par des
exécutions, il ne les molesta d'aucune manière.

Renforcé par les Yéménites de la province de Sidona, qui se joignirent à
lui en grand nombre, le prétendant marcha vers la province de Séville,
habitée par la division d'Emèse. Les deux chefs yéménites les plus
puissants de cette province, Abou-Çabbâh, de la tribu de Yahcib, et
Hayât ibn-Molâmis, de la tribu de Hadhramaut, vinrent à sa rencontre,
et vers le milieu de mars, il fit son entrée à Séville, où on lui prêta
serment. Bientôt après, quand il eut appris que Yousof s'était mis en
marche, en suivant la rive droite du Guadalquivir, pour venir l'attaquer
dans Séville, il quitta cette ville avec son armée, et marcha sur
Cordoue en suivant la rive opposée du fleuve, dans l'espoir de
surprendre la capitale, qu'il trouverait presque dégarnie et où les
clients omaiyades et les Yéménites qui y habitaient, lui prêteraient
main-forte.

Quand on fut arrivé dans le district de Tocina, à la villa de
Colombera[350] selon les uns, à celle qui s'appelait Villanova des
Bahrites (aujourd'hui Brenes) selon les autres[351], on fit la remarque
que les trois divisions militaires avaient chacune son étendard et que
le prince n'en avait point. «Bon Dieu! se dirent alors les chefs, la
discorde éclatera parmi nous.» Le chef sévillan Abou-Çabbâh se hâta
d'attacher un turban à une lance, et de présenter au prince ce drapeau,
qui devint le palladium des Omaiyades.

Pendant qu'Abdérame continuait sa marche vers Cordoue, Yousof, qui avait
fait une courte halte à Almodovar, poursuivait la sienne vers Séville,
et bientôt les deux armées se trouvèrent l'une vis-à-vis de l'autre,
séparées par le Guadalquivir, dont les eaux avaient trop grossi dans
cette saison (on était dans le mois de mai) pour qu'on pût le passer à
gué. Des deux côtés on s'observait. Yousof, qui avait hâte d'attaquer
son compétiteur avant que celui-ci eût reçu de nouveaux renforts,
attendait avec impatience le moment où la rivière décroîtrait. De son
côté, le prétendant voulait marcher sur Cordoue sans que l'ennemi s'en
aperçût. A l'entrée de la nuit, il fit allumer les feux de bivouac, afin
de faire croire à Yousof qu'il avait dressé ses tentes; puis, profitant
de l'obscurité, il se mit en marche dans le plus profond silence.
Malheureusement pour lui, il avait quarante-cinq milles arabes à faire,
et à peine en eut-il fait un, que Yousof fut averti de son départ
clandestin. Sans perdre un instant, l'émir rebroussa chemin pour aller
protéger sa capitale menacée. Ce fut alors une véritable course au
clocher; mais Abdérame, voyant que dans cette course Yousof allait
gagner le prix, tâcha de le tromper de nouveau en s'arrêtant. Yousof,
qui observait de l'autre côté de la rivière tous les mouvements de
l'ennemi, en fit de même; puis, quand Abdérame se remit en marche, il en
fit autant, jusqu'à ce qu'il s'arrêtât définitivement à Moçâra, tout
près de Cordoue, vis-à-vis de son compétiteur, dont le plan avait
complétement échoué, au grand mécontentement de ses soldats qui,
n'ayant pour toute nourriture que des _garbanzos_[352], avaient espéré
se dédommager dans la capitale de leurs privations.

Le jeudi 13 mai, jour de la fête d'Arafa, le Guadalquivir commença à
décroître, et Abdérame, ayant convoqué les chefs de son armée, laquelle
venait d'être renforcée par l'arrivée de plusieurs Cordouans, leur parla
en ces termes: «Il est temps de prendre une dernière et ferme
résolution. Vous connaissez les propositions de Yousof. Si vous jugez
que je dois les accepter, je suis encore prêt à le faire; mais si vous
voulez la guerre, je la veux aussi. Dites-moi donc franchement votre
opinion; quelle qu'elle soit, elle sera la mienne.» Tous les chefs
yéménites ayant opiné pour la guerre, leur exemple entraîna les clients
omaiyades qui, dans leur pensée intime, ne repoussaient pas encore tout
à fait l'idée d'un accommodement. La guerre ayant donc été résolue, le
prince reprit la parole: «Eh bien, mes amis, dit-il, passons le fleuve
aujourd'hui même, et faisons en sorte que demain nous puissions livrer
bataille; car demain est un jour heureux pour ma famille: c'est un
vendredi et un jour de fête, et ce fut précisément un vendredi et un
jour de fête que mon trisaïeul donna le califat à ma famille en
remportant la victoire, dans la prairie de Râhit, sur un autre Fihrite
qui, de même que celui que nous allons combattre, avait un Caisite pour
vizir. Alors, de même qu'à présent, les Caisites étaient d'un côté, et
les Yéménites de l'autre. Espérons, mes amis, que demain sera, pour les
Yéménites et les Omaiyades, une journée aussi glorieuse que celle de la
prairie de Râhit!» Puis le prince donna ses ordres et nomma les chefs
qui commanderaient les différents corps de son armée. En même temps il
entama une feinte et insidieuse négociation avec Yousof. Voulant passer
la rivière sans avoir besoin de combattre et procurer des vivres à ses
soldats affamés, il lui fit dire qu'il était prêt à accepter les
propositions qui lui avaient été faites à Torrox, et qui n'avaient été
rejetées que par suite d'une impertinence de Khâlid; qu'en conséquence,
il espérait que Yousof ne s'opposerait pas à ce qu'il passât avec son
armée sur l'autre rive, où, plus rapprochés l'un de autre, ils
pourraient poursuivre plus facilement les négociations, et que, la bonne
intelligence étant sur le point de s'établir, il priait Yousof de
vouloir bien envoyer de la viande à ses troupes.

Croyant à la bonne foi de son rival et espérant que les affaires
pourraient s'arranger sans que le sang coulât, Yousof tomba dans le
piége. Non-seulement il ne s'opposa point au passage d'Abdérame, mais il
lui envoya aussi des bœufs et des moutons. Un bizarre destin semblait
vouloir que le vieux Yousof secondât toujours à son insu les projets de
son jeune compétiteur. Une fois déjà, l'argent qu'il avait donné aux
clients omaiyades afin qu'ils s'armassent pour sa cause, avait servi à
conduire Abdérame en Espagne; cette fois le bétail qu'il lui envoya
servit à restaurer les forces de ses ennemis qui mouraient de faim.

Le lendemain seulement, vendredi 14 mai, jour de la fête des sacrifices,
Yousof s'aperçut qu'il s'était laissé duper. Il vit alors que l'armée
d'Abdérame, renforcée par les Yéménites d'Elvira et de Jaën, qui étaient
arrivés avec le jour, se rangeait en ordre de bataille. Forcé d'accepter
la bataille, il disposa ses troupes au combat, bien qu'il n'eût pas
encore reçu les renforts que son fils Abou-Zaid devait lui amener de
Saragosse, et qu'il y eût une assez vive inquiétude parmi les Caisites,
qui avaient remarqué, de même qu'Abdérame, la ressemblance frappante
qu'il y aurait entre cette journée et celle de la Prairie.

Le combat s'engagea. Le prétendant, entouré de ses clients parmi
lesquels Obaidallâh portait sa bannière, était monté sur un magnifique
andalous, qu'il faisait bondir comme un chevreuil. Il s'en fallait que
tous les cavaliers, voire les chefs, eussent des chevaux; même longtemps
plus tard, les chevaux étaient encore si rares en Andalousie, que la
cavalerie légère était d'ordinaire montée sur des mulets[353]. Aussi le
cheval fougueux d'Abdérame inspira-t-il des soupçons et des craintes aux
Yéménites, qui se dirent: «Il est bien jeune, celui-là, et nous ignorons
s'il est brave. Qui nous garantit que, gagné par la peur, il ne se
sauvera pas au moyen de cet andalous, et qu'entraînant ses clients dans
sa fuite, il ne jettera pas le désordre dans nos rangs?» Ces murmures,
de plus en plus distincts, parvinrent jusqu'aux oreilles du prince, qui
appela aussitôt Abou-Çabbâh, l'un de ceux qui montraient le plus
d'inquiétude. Le chef sévillan arriva, monté sur son vieux mulet, et le
prince lui dit: «Mon cheval est trop fougueux et m'empêche par ses bonds
de bien viser. Je voudrais avoir un mulet, et dans toute l'armée je n'en
vois aucun qui me convienne autant que le vôtre; il est docile, et, à
force d'avoir grisonné, il est presque devenu blanc, de brun qu'il
était. Il me va donc à merveille, car je veux que mes amis puissent me
reconnaître à ma monture; si les affaires tournent mal, ce qu'à Dieu ne
plaise, on n'aura qu'à suivre mon mulet blanc: il montrera à chacun le
chemin de l'honneur. Prenez donc mon cheval et donnez-moi votre
mulet.--Mais ne vaudrait-il pas mieux que l'émir restât à cheval?
balbutia Abou-Çabbâh en rougissant de honte.--Du tout,» répliqua le
prince en sautant lestement à terre, après quoi il enfourcha le mulet.
Les Yéménites ne le virent pas plutôt monté sur ce vieux et paisible
animal, que leurs craintes se dissipèrent.

L'issue du combat ne fut pas longtemps douteuse. La cavalerie du
prétendant culbuta l'aile droite et le centre de l'armée ennemie, et
Yousof et Çomail, après avoir été témoins l'un et l'autre de la mort
d'un fils, cherchèrent leur salut dans la fuite. L'aile gauche seule,
composée de Caisites et commandée par Obaid, tint ferme jusqu'à ce que
le soleil fût déjà haut, et ne céda que quand presque tous les Caisites
de distinction et Obaid lui-même eurent été tués.

Les Yéménites victorieux n'eurent rien de plus pressé que d'aller au
pillage. Les uns se rendirent au camp abandonné de l'ennemi, où ils
trouvèrent les mets que Yousof avait fait préparer pour ses soldats, et
en outre, un butin considérable. D'autres allèrent saccager le palais de
Yousof à Cordoue, et deux hommes de cette bande, qui appartenaient à la
tribu yéménite de Tai, franchirent le pont afin d'aller piller le palais
de Çomail à Secunda. Entre autres richesses, ils y trouvèrent un coffre
qui contenait dix mille pièces d'or. Çomail vit et reconnut, du haut
d'une montagne située sur la roule de Jaën, les deux individus qui
emportaient son coffre, et comme, quoique battu et privé d'un fils
bien-aimé, il avait conservé tout son orgueil, il exhala aussitôt sa
colère et son désir de vengeance dans un poème dont ces deux vers sont
venus jusqu'à nous:

     La tribu de Tai a pris mon argent en dépôt; mais le jour viendra où
     ce dépôt sera retiré par moi.... Si vous voulez savoir ce que
     peuvent ma lance et mon épée, vous n'avez qu'à interroger les
     Yéménites, et s'ils gardent un morne silence, les nombreux champs
     de bataille qui ont été témoins de leurs défaites, répondront pour
     eux et proclameront ma gloire.

Arrivé dans le palais de Yousof, Abdérame eut beaucoup de peine à en
chasser les pillards qu'il y trouva; il n'y réussit qu'en leur donnant
des vêtements dont ils se plaignaient de manquer. Le harem de Yousof
était aussi menacé du plus grand péril, car, dans leur haine contre le
vieil émir, les Yéménites n'avaient nullement l'intention de le
respecter. L'épouse de Yousof, Omm-Othmân, accompagnée de ses deux
filles, vint donc implorer la protection du prince. «Cousin, lui
dit-elle, soyez bon envers nous, car Dieu l'a été envers vous.--Je le
serai,» répondit-il, touché du sort de ces femmes, dans lesquelles il
voyait des membres d'une famille alliée à la sienne, et il ordonna
aussitôt qu'on allât chercher le _câhib-aç-çalât_, le prieur de la
mosquée. Quand celui qui remplissait alors cette dignité et qui était un
client de Yousof, fut arrivé, Abdérame lui enjoignit de conduire ces
femmes dans sa demeure, espèce de sanctuaire où elles seraient à l'abri
de la brutalité de la soldatesque, et il leur rendit même les objets
précieux qu'il avait pu arracher aux pillards. Pour lui montrer sa
reconnaissance, l'une des deux filles de Yousof lui fit présent d'une
jeune esclave, nommée Holal, qui, dans la suite, donna le jour à Hichâm,
le second émir omaiyade de l'Espagne[354].

La noble et généreuse conduite d'Abdérame mécontenta extrêmement les
Yéménites. Il les empêchait de piller, eux qui s'étaient promis un riche
butin, il prenait sous sa protection des femmes qu'ils convoitaient:
c'étaient autant d'empiétements sur des droits qu'ils croyaient avoir
acquis. «Il est partial pour sa famille, se dirent les mécontents, et
puisque c'est à nous qu'il doit sa victoire, il devrait bien nous
montrer un peu plus de reconnaissance.» Même les Yéménites les plus
modérés ne désapprouvaient pas trop ces murmures; ils disaient bien que
le prince avait bien fait, mais on voyait à l'expression de leurs
physionomies qu'ils ne parlaient ainsi que pour l'acquit de leur
conscience et qu'au fond de l'âme ils donnaient raison aux frondeurs.
Enfin, comme ils n'avaient prêté leur secours à Abdérame que pour se
venger des Maäddites et que ce but était atteint, l'un d'entre eux
s'enhardit jusqu'à dire: «Nous en avons fini avec nos ennemis maäddites.
Cet homme-là et ses clients appartiennent à la même race. Tournons nos
armes contre eux maintenant, tuons-les, et dans un seul jour nous aurons
remporté deux victoires au lieu d'une.» Cette infâme proposition fut
débattue avec sang-froid, comme s'il se fût agi d'une chose fort
naturelle; les uns l'approuvaient, les autres ne l'approuvaient pas.
Parmi les derniers se trouvait toute la race de Codhâa à laquelle
appartenaient les Kelbites. On n'avait pas encore pris une décision,
lorsque Thalaba, noble Djodhâmite de la division de Sidona, alla révéler
au prince le complot qu'on tramait contre lui. Un motif personnel l'y
poussait. Malgré sa noble origine, il avait été évincé par ses
compétiteurs lorsque ses contribules s'étaient donné des chefs, et ses
heureux rivaux ayant opiné en faveur de la proposition, il croyait avoir
trouvé un excellent moyen pour se venger d'eux. Ayant donc averti
Abdérame, il lui dit qu'il ne pouvait se fier qu'aux Codhâa, et que
celui qui, plus qu'aucun autre, avait appuyé la proposition, était
Abou-Çabbâh. Le prince le remercia avec effusion en lui promettant de le
récompenser dans la suite (ce à quoi il ne manqua pas), et prit ses
mesures sans perdre un instant. Il nomma le Kelbite Abdérame ibn-Noaim
préfet de la police de Cordoue et s'entoura de tous ses clients, qu'il
organisa en gardes du corps. Quand les Yéménites s'aperçurent que le
projet qu'ils méditaient avait été trahi, ils jugèrent prudent de
l'abandonner, et laissèrent Abdérame se rendre à la grande mosquée, où
il prononça, en qualité d'imâm, la prière du vendredi, et où il harangua
le peuple en lui promettant de régner en bon prince.

Maître de la capitale, Abdérame ne l'était pas encore de l'Espagne.
Yousof et Çomail, quoiqu'ils eussent essayé une grande déroute, ne
désespéraient pas de rétablir leurs affaires. D'après le plan qu'ils
avaient arrêté entre eux au moment où ils se quittèrent après leur
fuite, Yousof alla chercher du secours à Tolède, tandis que Çomail se
rendit dans la division à laquelle il appartenait, celle de Jaën, où il
appela tous les Maäddites aux armes. Ensuite Yousof vint le rejoindre
avec les troupes de Saragosse, qu'il avait rencontrées en route, et
celles de Tolède. Alors les deux chefs forcèrent le gouverneur de la
province de Jaën à se retirer dans la forteresse de Mentesa, et celui
d'Elvira à chercher un refuge dans les montagnes. En même temps Yousof,
qui avait appris qu'Abdérame se préparait à marcher contre lui, ordonna
à son fils Abou-Zaid de gagner Cordoue par une route autre que celle que
suivait Abdérame, et de s'emparer de la capitale, ce qui ne lui serait
pas difficile attendu que la ville n'avait qu'une faible garnison. Si ce
plan réussissait, Abdérame serait forcé de rebrousser chemin afin
d'aller reprendre Cordoue, et Yousof gagnerait du temps pour grossir son
armée. Le plan réussit en effet. Abdérame s'était déjà mis en marche,
lorsque Abou-Zaid attaqua la capitale à l'improviste, s'en rendit
maître, assiégea Obaidallâh qui, avec quelques guerriers, s'était retiré
dans la tour de la grande mosquée, et le força à se rendre. Mais peu de
temps après, quand il eut appris qu'Abdérame avait rebroussé chemin pour
venir l'attaquer, il quitta Cordoue, emmenant avec lui Obaidallâh et
deux jeunes filles esclaves du prince, qu'il avait trouvées dans le
palais. C'est ce que les chefs qui l'accompagnaient blâmèrent hautement.
«Votre conduite est bien moins noble que celle d'Abdérame, lui
dirent-ils; car, ayant en son pouvoir vos propres sœurs et les femmes
de votre père, il les a respectées et protégées, au lieu que vous vous
appropriez des femmes qui lui appartiennent.» Abou-Zaid sentit qu'ils
disaient vrai, et quand il fut arrivé à un mille au nord de Cordoue, il
ordonna de dresser une tente pour les deux esclaves, qu'il y installa
après leur avoir rendu leurs effets. Puis il alla rejoindre son père à
Elvira.

Quand Abdérame eut appris qu'Abou-Zaid avait déjà quitté Cordoue, il
marcha rapidement contre Yousof; mais les affaires tournèrent tout
autrement qu'on ne s'y attendait. Se sentant trop faibles pour résister
à la longue au prince, Yousof et Çomail lui firent faire des
propositions, en déclarant qu'ils étaient prêts à le reconnaître comme
émir, pourvu qu'il leur garantît tout ce qu'ils possédaient et qu'il
accordât une amnistie générale. Abdérame accepta ces propositions, en
stipulant, de son côté que Yousof lui donnerait en otage deux de ses
fils, Abou-Zaid et Abou-'l-Aswad. Il s'engagea à les traiter
honorablement, sans leur imposer d'autre obligation que celle de ne pas
quitter le palais, et il promit de les rendre à leur père dès que le
repos serait entièrement rétabli. Durant ces négociations, l'Espagnol
Khâlid, prisonnier d'Abdérame, fut échangé contre Obaidallâh, prisonnier
de Yousof. Par un étrange jeu de la fortune, le client omaiyade fut donc
échangé contre celui que lui-même avait fait arrêter.

Reconnu par tout le monde pour l'émir de l'Espagne, Abdérame, avec
Yousof à sa droite et Çomail à sa gauche, reprit le chemin de Cordoue
(juillet 756). Pendant toute la route, Çomail se montra l'homme le plus
poli et le mieux élevé qui fût, et plus tard Abdérame avait coutume de
dire: «Certes, Dieu donne le gouvernement d'après sa volonté, non
d'après le mérite des hommes! Depuis Elvira jusqu'à Cordoue, Çomail
était toujours à mes côtés, et pourtant son genou ne toucha jamais le
mien; jamais la tête de son mulet ne fut en avant de celle du mien;
jamais il ne me fit une question qui eût pu paraître indiscrète, et
jamais il ne commença une conversation avant que je lui eusse adressé la
parole[355].» Le prince, ajoutent les chroniqueurs, n'eut aucun motif
pour faire un semblable éloge de Yousof.

Tout alla bien pendant quelque temps. Les menées des ennemis de Yousof,
qui voulaient lui intenter des procès sous le prétexte qu'il s'était
approprié des terres auxquelles il n'avait point de droit, demeurèrent
sans succès; lui et Çomail jouissaient d'une grande faveur à la cour et
souvent même Abdérame les consultait dans les conjonctures graves et
difficiles. Çomail était entièrement résigné au sort qui lui avait été
fait; Yousof, incapable de prendre à lui seul une grande résolution, se
serait peut-être accommodé aussi à son rôle secondaire; mais il était
entouré de mécontents, de nobles coraichites, fihrites et hâchimites,
qui, sous son règne, avaient occupé les dignités les plus hautes et les
plus lucratives, et qui, ne pouvant s'habituer à la condition obscure à
laquelle ils se voyaient réduits, s'évertuaient à exciter l'ancien émir
contre le nouveau, en donnant une fausse interprétation aux moindres
paroles du prince. Ils ne réussirent que trop bien dans leur projet.
Résolu à tenter encore une fois le sort des armes, Yousof sollicita en
vain l'appui de Çomail et des Caisites; mais il réussit mieux auprès des
Baladîs (c'est ainsi qu'on appelait les Arabes venus en Espagne avant
les Syriens), principalement auprès de ceux de Lacant[356], de Mérida
et de Tolède, et un jour, dans l'année 758, Abdérame reçut la nouvelle
que Yousof avait pris la fuite dans la direction de Mérida. Il lança
aussitôt des escadrons à sa poursuite, mais ce fut en vain. Alors il se
fit amener Çomail et lui reprocha durement d'avoir favorisé l'évasion de
Yousof. «Je suis innocent, répondit le Caisite; la preuve en est que je
n'ai pas accompagné Yousof, comme je l'aurais fait si j'eusse été son
complice.--Impossible que Yousof ait quitté Cordoue sans vous avoir
consulté, répliqua le prince, et votre devoir était de nous avertir.»
Puis il le fit jeter en prison, de même que les deux fils de Yousof qui
se trouvaient dans le palais en qualité d'otages.

Yousof, après avoir réuni à Mérida ses partisans arabes et berbers, prit
avec eux le chemin de Lacant, dont les habitants se joignirent aussi à
lui, et de là il marcha sur Séville. Presque tous les Baladîs de cette
province et même un assez grand nombre de Syriens étant accourus sous sa
bannière, il put commencer, à la tête de vingt mille hommes, le siège de
Séville, où commandait un parent d'Abdérame, nommé Abdalmélic, qui,
l'année précédente, était arrivé avec ses deux fils en Espagne. Mais
ensuite, croyant que ce gouverneur, qui n'avait sous ses ordres qu'une
garnison peu considérable, composée d'Arabes syriens, n'oserait rien
entreprendre contre lui, il résolut de frapper sans retard un coup en
marchant directement sur la capitale, avant que les Arabes syriens du
midi eussent eu le temps d'y arriver. Ce plan échoua, car pendant que
Yousof était encore en marche, les Syriens arrivèrent à Cordoue, et
Abdérame marcha avec eux à la rencontre de l'ennemi. De son côté,
Abdalmélic, le gouverneur de Séville, reçut bientôt du renfort par
l'arrivée de son fils Abdallâh, qui, croyant son père assiégé dans
Séville, était venu à son secours avec les troupes de Moron, district
dont il était gouverneur, et alors le père et le fils résolurent d'aller
attaquer Yousof pendant sa marche. Averti des mouvements de l'ennemi et
craignant d'être pris entre deux feux, Yousof se hâta de rebrousser
chemin pour aller écraser d'abord les troupes de Séville et de Moron. A
son approche Abdalmélic, qui voulait donner à Abdérame le temps
d'arriver, se retira lentement; mais Yousof le força à faire halte et à
accepter le combat. Comme à l'ordinaire, la bataille commença par un
combat singulier. Un Berber, client d'une famille fihrite, sortit des
rangs de Yousof et cria: «Y a-t-il quelqu'un qui veuille se mesurer avec
moi?» Comme cet homme était d'une stature colossale et d'une force
prodigieuse, personne parmi les soldats d'Abdalmélic n'osa accepter son
défi. «Voilà un début qui n'est que trop propre à décourager nos
soldats,» dit alors Abdalmélic, et, s'adressant à son fils Abdallâh:
«Va, mon fils, lui dit-il, va te mesurer avec cet homme, et que Dieu te
soit en aide.» Abdallâh allait déjà sortir des rangs pour obéir à
l'ordre de son père, lorsqu'un Abyssin, client de sa famille, vint à lui
et lui demanda ce qu'il voulait faire. «Je vais combattre ce Berber,»
lui répondit Abdallâh. «Laissez-moi ce soin, seigneur,» dit alors
l'Abyssin, et au même instant il alla à la rencontre du champion.

Les deux armées attendaient avec anxiété quelle serait l'issue de ce
combat. Les deux adversaires étaient égaux en stature, en force, en
bravoure; aussi la lutte se continua-t-elle quelque temps sans que ni
l'un ni l'autre eût l'avantage, mais le terrain étant détrempé par la
pluie, le Berber glissa et tomba à terre. Pendant que l'Abyssin se
jetait sur lui et lui coupait les deux jambes, l'armée d'Abdalmélic,
enhardie par le succès de son champion, poussa le cri de _Dieu est
grand!_ et fondit sur l'armée de Yousof avec tant d'impétuosité qu'elle
la mit en déroute. Une seule attaque avait donc décidé du sort de la
journée; mais Abdalmélic n'avait pas assez de troupes pour pouvoir tirer
de sa victoire autant de fruit qu'il l'eût voulu.

Pendant que ses soldats fuyaient dans toutes les directions, Yousof,
accompagné seulement d'un esclave et du Persan Sâbic, client des Témîm,
traversa le Campo de Calatrava et gagna la grande route qui conduisait
à Tolède. Allant à bride abattue, il passa par un hameau situé à dix
milles de Tolède, où il fut reconnu, et où un descendant des Médinois,
nommé Abdallâh ibn-Amr, dit à ses amis: «Montons à cheval et tuons cet
homme; sa mort seule peut donner le repos à son âme et au monde, car
tant qu'il vivra, il sera un tison de discorde!» Ses compagnons
approuvèrent sa proposition, montèrent à cheval, et comme ils avaient
des chevaux frais, tandis que ceux des fugitifs étaient accablés de
fatigue, ils atteignirent ceux qu'ils poursuivaient à quatre milles de
Tolède et tuèrent Yousof et Sâbic. L'esclave seul échappa à leurs épées
et apporta à Tolède la triste nouvelle de la mort de l'ancien émir de
l'Espagne.

Quand Abdallâh ibn-Amr fut venu offrir à Abdérame la tête de son
compétiteur infortuné, ce prince, qui voulait en finir avec ses ennemis,
fit aussi décapiter Abou-Zaid, l'un des deux fils de Yousof, et condamna
l'autre, Abou-'l-Aswad, dont il n'épargna la vie qu'en considération de
son extrême jeunesse, à une captivité perpétuelle. Çomail seul pouvait
encore lui donner de l'ombrage. Un matin le bruit se répandit qu'il
était mort d'apoplexie pendant qu'il était ivre. Les chefs maäddites,
introduits dans son cachot afin qu'ils pussent se convaincre qu'il
n'était pas mort de mort violente, trouvèrent à côté de son cadavre du
vin, des fruits et des confitures. Ils ne crurent pas, toutefois, à une
mort naturelle, et en cela ils avaient raison; mais ils se trompaient en
supposant qu'Abdérame avait fait empoisonner Çomail; la vérité, c'est
qu'il l'avait fait étrangler[357].



XVI.


Abdérame avait atteint le but de ses désirs. Le proscrit qui, ballotté
pendant cinq ans par tous les hasards d'une vie aventureuse, avait erré
de tribu en tribu dans les déserts de l'Afrique, était enfin devenu le
maître d'un grand pays, et ses ennemis les plus déclarés avaient cessé
de vivre.

Pourtant il ne jouit pas paisiblement de ce qu'il avait gagné par la
perfidie et le meurtre. Son pouvoir n'avait point de racines dans le
pays; il ne le devait qu'à l'appui des Yéménites, et dès le commencement
il avait été à même de se convaincre que cet appui était précaire.
Brûlant du désir de se venger de la défaite qu'ils avaient éprouvée dans
la bataille de Secunda et de ressaisir l'hégémonie dont ils avaient été
privés depuis si longtemps, la cause d'Abdérame n'avait été pour eux
qu'un prétexte; au fond ils auraient beaucoup mieux aimé élever un des
leurs à l'émirat, si leur jalousie réciproque le leur eût permis, et il
était à prévoir qu'ils tourneraient leurs armes contre le prince, dès
que l'ennemi commun aurait été vaincu. Ils ne manquèrent pas de le
faire, en effet, et pendant un règne de trente-deux ans Abdérame Ier
vit son autorité contestée tantôt par les Yéménites, tantôt par les
Berbers, tantôt enfin par les Fihrites qui, souvent battus, se
relevaient après chaque défaite avec des forces nouvelles, comme ce
géant de la fable qu'Hercule terrassa toujours en vain. Heureusement
pour lui, il n'y avait point d'union parmi les chefs arabes qui
prenaient les armes, soit pour se venger de griefs personnels, soit pour
satisfaire à un simple caprice; ils sentaient confusément que, pour
vaincre l'émir, une confédération de toute la noblesse était nécessaire,
mais ils n'avaient pas l'habitude de se concerter et d'agir avec
ensemble. Grâce à ce manque d'union chez ses ennemis, grâce aussi à son
activité infatigable et à sa politique tantôt perfide et astucieuse,
tantôt violente et atroce, mais presque toujours habile, bien calculée
et adoptée aux circonstances, Abdérame sut se soutenir, quoique appuyé
seulement par ses clients, par quelques chefs qu'il s'était attachés, et
par des soldats berbers qu'il avait fait venir d'Afrique.

Parmi les plus formidables des nombreuses révoltes tentées par les
Yéménites, il faut compter celle d'Alâ ibn-Moghîth[358], qui éclata dans
l'année 763. Deux années auparavant, le parti fihrite, dont Hichâm
ibn-Ozra, fils d'un ancien gouverneur de la Péninsule, était alors le
chef, s'était soulevé à Tolède, et l'émir n'avait pas encore réussi à
réduire cette ville, lorsque Alâ, nommé gouverneur de l'Espagne par
Al-Mançour, le calife abbâside, débarqua dans la province de Béja et
arbora le drapeau noir que le calife lui avait donné[359]. Aucun
étendard n'était aussi propre à réunir les différents partis, parce
qu'il ne représentait pas telle ou telle fraction, mais la totalité des
musulmans. Aussi les Fihrites de cette partie de l'Espagne se
joignirent-ils aux Yéménites, et la position d'Abdérame, assiégé dans
Carmona pendant deux mois, devint si dangereuse, qu'il résolut de
risquer le tout pour le tout. Ayant appris qu'un grand nombre de ses
ennemis, fatigués de la longueur du siége, étaient rentrés dans leurs
foyers sous différents prétextes, il choisit sept cents hommes, les
meilleurs de la garnison, et, ayant fait allumer un grand feu près de la
porte de Séville, il leur dit: «Mes amis, il faut vaincre ou périr.
Jetons les fourreaux de nos épées dans ce feu, et jurons de mourir en
braves, si nous ne pouvons remporter la victoire!» Tous lancèrent les
fourreaux de leurs épées dans les flammes, et, sortant de la ville, ils
se précipitèrent sur les assiégeants avec tant d'impétuosité, que
ceux-ci, après avoir perdu leurs chefs et sept mille des leurs, à ce
qu'on assure, prirent la fuite dans un épouvantable désordre. Le
vainqueur irrité fit trancher la tête au cadavre d'Alâ et à ceux de ses
principaux compagnons; puis, voulant faire passer au calife abbâside
l'envie de lui disputer l'Espagne, il fit nettoyer ces têtes, ordonna de
les remplir de sel et de camphre, et, après avoir fait attacher à
l'oreille de chaque tête un billet déclarant le nom et la qualité de
celui à qui elle avait appartenu, il les fit mettre dans un sac en y
joignant le drapeau noir, le diplôme par lequel Al-Mançour nommait Alâ
gouverneur de l'Espagne, et un rapport écrit de la déroute des insurgés.
Moyennant finance, il engagea un marchand de Cordoue à porter ce sac à
Cairawân, où l'appelaient des affaires de commerce, et à le placer
pendant la nuit sur le marché de cette ville. Le marchand s'acquitta de
sa commission sans être découvert, et l'on dit qu'Al-Mançour, en
apprenant ces circonstances, s'écria saisi de terreur: «Je rends grâces
à Dieu de ce qu'il a mis une mer entre moi et un tel ennemi![360]»

La victoire remportée sur le parti abbâside fut bientôt suivie de la
réduction de Tolède (764). Ennuyés de la longue guerre qu'ils avaient à
soutenir, les Tolédans entrèrent en pourparlers avec Badr et Tammâm,
qui commandaient l'armée du prince, et obtinrent l'amnistie après avoir
livré leurs chefs. Quand on conduisit ces chefs à Cordoue, l'émir envoya
à leur rencontre un barbier, un tailleur et un vannier. D'après les
ordres qu'ils avaient reçus, le barbier rasa la tête et la barbe aux
prisonniers, le tailleur leur coupa des tuniques de laine, le vannier
leur fit des paniers, et un jour les habitants de Cordoue virent arriver
dans leur ville des ânes portant des paniers d'où sortaient des têtes
chauves et des bustes bizarrement affublés d'étroites et mesquines
tuniques de laine. Poursuivis par les huées de la populace, les
malheureux Tolédans furent promenés par la ville et ensuite
crucifiés[361].

La manière cruelle dont Abdérame châtiait ceux qui avaient osé
méconnaître son autorité, montre suffisamment qu'il voulait régner par
la terreur; mais les Arabes, à en juger par la révolte de Matarî qui
éclata deux années après le supplice des nobles de Tolède, ne se
laissèrent pas intimider facilement. Ce Matarî était un chef yéménite de
Niébla. Un soir qu'il avait fait des libations trop copieuses et que la
conversation était tombée sur le massacre des Yéménites qui avaient
combattu sous le drapeau d'Alâ, il prit sa lance, y attacha une pièce
d'étoffe, et jura de venger la mort de ses contribules. Le lendemain en
s'éveillant, il avait complétement oublié ce qu'il avait fait la veille,
et quand son regard tomba sur sa lance transformée en étendard, il
demanda d'un air étonné ce que cela signifiait. On lui rappela alors ce
qu'il avait dit et fait le soir précédent. Saisi de frayeur, il s'écria:
«Otez tout de suite ce mouchoir de ma lance, afin que mon étourderie ne
s'ébruite pas!» Mais avant qu'on eût eu le temps d'exécuter cet ordre,
il se ravisa. «Non, dit-il, laissez ce drapeau! Un homme tel que moi
n'abandonne pas un projet, quel qu'il soit,» et il appela ses
contribules aux armes. Il sut se maintenir quelque temps, et quand enfin
il fut mort sur le champ de bataille, ses compagnons continuèrent à se
défendre avec tant d'opiniâtreté, que l'émir fut obligé de traiter avec
eux et de leur faire grâce[362].

Vint le tour d'Abou-Çabbâh. Bien qu'Abdérame eût toute raison de se
méfier de ce puissant Yéménite qui avait voulu l'assassiner aussitôt
après la bataille de Moçâra, il avait cependant jugé prudent de ne pas
se brouiller avec lui et de lui confier le gouvernement de Séville; mais
dans l'année 766, quand il n'eut point d'insurgés à combattre et qu'il
se crut assez puissant pour n'avoir rien à craindre d'Abou-Çabbâh, il le
destitua de son poste. Furieux Abou-Çabbâh appela les Yéménites aux
armes. Abdérame acquit bientôt la certitude que l'influence de ce chef
était plus grande qu'il ne l'avait cru. Alors il entama des négociations
insidieuses, fit proposer une entrevue au Sévillan, et lui fit remettre
par Ibn-Khâlid un sauf-conduit signé de sa main. Abou-Çabbâh se rendit à
Cordoue, et, laissant les quatre cents cavaliers qui l'accompagnaient à
la porte du palais, il eut avec l'émir un entretien secret. Il le poussa
à bout, dit-on, par des paroles outrageantes. Alors Abdérame essaya de
le poignarder de sa propre main; mais la vigoureuse résistance du chef
sévillan le força d'appeler ses gardes et de le faire assommer par eux.
Peut-être y avait-il plus de préméditation dans cet homicide que les
clients omaiyades qui ont écrit l'histoire de leurs patrons n'ont voulu
l'avouer.

Quand Abou-Çabbâh eut cessé de vivre, Abdérame fit jeter une couverture
sur son cadavre et effacer soigneusement les traces de son sang; puis,
ayant fait venir ses vizirs, il leur dit qu'Abou-Çabbâh était prisonnier
dans le palais, et leur demanda s'il fallait le tuer. Tous lui
conseillèrent de ne pas le faire. «Ce serait trop dangereux, dirent-ils,
car les cavaliers d'Abou-Çabbâh sont postés à la porte du palais, et vos
troupes sont absentes.» Un seul ne partagea point leur avis. C'était un
parent de l'émir et il exprima son opinion dans ces vers:

     Fils des califes, je vous donne un bon conseil en vous engageant à
     tuer cet homme qui vous hait et qui brûle du désir de se venger sur
     vous. Qu'il ne vous échappe pas, car s'il reste en vie, il sera
     pour nous la cause d'un grand malheur. Finissez-en avec lui, et
     vous serez débarrassé d'une grave maladie. Enfoncez-lui dans la
     poitrine une bonne lame damasquinée; quand il s'agit d'un tel
     homme, la violence même sera encore de la générosité.

«Sachez donc, reprit alors Abdérame, que je l'ai fait tuer;» et sans
faire attention à l'étonnement de ses vizirs, il souleva la couverture
étendue sur le cadavre.

Les vizirs, qui n'avaient désapprouvé le meurtre d'Abou-Çabbâh que parce
qu'ils craignaient l'effet qu'un acte si violent produirait sur l'esprit
de ses compagnons, s'aperçurent bientôt que cette crainte manquait de
fondement; car quand un employé du palais eut annoncé à ces cavaliers
que leur chef n'était plus et qu'ils pouvaient partir, ils se retirèrent
tranquillement; circonstance étrange et qui fait soupçonner qu'Abdérame,
ne voulant agir qu'à bon escient, avait corrompu d'avance ces cavaliers.

Un seul client omaiyade eut des sentiments assez élevés pour blâmer
cette trahison infâme, dont il avait été l'instrument à son insu;
c'était Ibn-Khâlid, qui avait remis au chef sévillan le sauf-conduit de
l'émir. Il se retira dans ses terres et dans la suite il refusa
constamment d'accepter un emploi quelconque[363].

Peu de temps après le meurtre d'Abou-Çabbâh, une grande insurrection
éclata parmi les Berbers, qui jusque-là s'étaient tenus assez
tranquilles. Elle fut excitée par un maître d'école, moitié fanatique,
moitié imposteur, qui vivait dans l'est de l'Espagne et s'appelait
Chakyâ. Il appartenait à la tribu berbère de Miknésa; mais, soit que son
cerveau se fût troublé par l'étude du Coran, des traditions relatives au
Prophète et de l'histoire des premiers temps de l'islamisme, soit que
l'ambition le poussât à se poser comme chef de parti, il crut, ou
prétendit croire, qu'il descendait d'Alî et de Fatime, la fille du
Prophète. Les crédules Berbers acceptèrent cette imposture d'autant plus
facilement que, par une circonstance fortuite, la mère du maître d'école
s'appelait aussi Fatime; et quand Chakyâ, ou plutôt Abdallâh, fils de
Mohammed, car c'est ainsi qu'il se faisait appeler, fut venu s'établir
dans le pays qui s'étend entre le Guadiana et le Tage, les Berbers, qui
formaient la majorité de la population musulmane, et qui étaient
toujours prêts à prendre les armes quand un marabout le leur ordonnait,
accoururent en foule sous ses drapeaux, si bien qu'il put s'emparer
successivement de Sontebria[364], de Mérida, de Coria et de Medellin.
Il battit les troupes que le gouverneur de Tolède avait envoyées contre
lui, gagna à sa cause les Berbers qui servaient dans l'armée du client
omaiyade Obaidallâh, attaqua les autres soldats de ce général, les mit
en déroute, s'empara de leur camp, et sut toujours échapper aux
poursuites d'Abdérame en se retirant dans les montagnes. Enfin, après
six ans de guerre, Abdérame rechercha et obtint l'appui d'un Berber qui
était à cette époque le chef le plus puissant dans l'est de l'Espagne,
et qui regardait d'un œil jaloux la puissance et les succès du
soi-disant Fatimide. Alors la discorde se mit parmi les Berbers, et
Chakyâ se vit obligé de quitter Sontebria et de se retirer vers le
nord[365]; mais pendant qu'Abdérame marchait contre lui en ravageant les
champs et les villages des Berbers qui se trouvaient sur son passage,
une autre révolte éclata dans l'ouest, où les Yéménites n'attendaient
qu'une occasion favorable pour venger le meurtre d'Abou-Çabbâh. Une
telle occasion, l'éloignement de l'émir la leur avait fournie, et ils
marchaient maintenant sur la capitale, dont ils espéraient s'emparer par
un coup de main, commandés par les parents d'Abou-Çabbâh qui étaient
gouverneurs de Niébla et de Béja, et renforcés par les Berbers de
l'ouest, travaillés depuis longtemps, ce semble, par les émissaires du
marabout.

Abdérame n'eut pas plutôt reçu ces fâcheuses nouvelles, qu'il retourna
en toute hâte vers Cordoue, et, refusant de s'arrêter une seule nuit
dans son palais, comme on le lui proposait, il trouva les ennemis
retranchés sur les bords du Bembezar[366]. Les premiers jours s'étant
passés en escarmouches peu importantes, Abdérame se servit de ses
clients berbers, parmi lesquels se trouvaient les Beni-al-Khalî, pour
détacher les Berbers de leur alliance avec les Yéménites. S'étant
glissés dans le camp ennemi à la nuit tombante, ces clients firent
sentir aux Berbers que si l'émir, le seul qui pût les défendre contre la
haine jalouse des Arabes, perdait son trône, leur expulsion en serait la
suite inévitable. «Vous pouvez compter, ajoutèrent-ils, sur la
reconnaissance du prince, si vous voulez abandonner une cause contraire
à vos intérêts, et embrasser la sienne.» Leurs conseils prévalurent: les
Berbers leur promirent de trahir les Yéménites quand le combat, fixé au
lendemain, se serait engagé. Ils tinrent leur promesse. Avant la
bataille ils dirent aux Yéménites: «Nous ne savons combattre qu'à
cheval, tandis que vous savez très-bien combattre à pied; donnez-nous
donc tous les chevaux que vous avez.» N'ayant nulle raison pour se
méfier d'eux, les Yéménites consentirent à leur demande. Ils eurent lieu
de s'en repentir, car, le combat ayant commencé, les Berbers qui
avaient obtenu des chevaux allèrent se joindre aux cavaliers omaiyades,
et pendant qu'ils chargeaient vigoureusement les Yéménites, les autres
Berbers s'enfuirent. Les Yéménites furent enfoncés de toutes parts.
Alors commença une horrible boucherie; dans leur aveugle fureur, les
soldats d'Abdérame frappaient sans discernement sur tous ceux qu'ils
rencontraient, en dépit de l'ordre qu'ils avaient reçu d'épargner les
fuyards berbers. Trente mille cadavres jonchèrent le champ de bataille
et furent enterrés dans une fosse qu'au X^e siècle on montrait
encore[367].

Quant à la révolte des Berbers du centre, elle ne fut comprimée qu'après
dix ans de guerre, lorsque Chakyâ eut été assassiné par deux de ses
compagnons, et elle durait encore quand une confédération formidable
appela en Espagne un conquérant étranger. Les membres de cette
confédération étaient le Kelbite al-Arâbî[368], gouverneur de Barcelone,
le Fihrite Abdérame ibn-Habîb, gendre de Yousof et surnommé _le Slave_,
parce que sa taille mince et élevée, sa blonde chevelure et ses yeux
bleus rappelaient le type de cette race dont plusieurs individus
vivaient en Espagne comme esclaves, et enfin Abou-'l-Aswad, fils de
Yousof, qu'Abdérame avait condamné à une captivité perpétuelle, mais
qui était parvenu à tromper la surveillance de ses geôliers en
contrefaisant l'aveugle. Au commencement on n'avait pas voulu croire à
sa cécité. On lui fit subir les épreuves les plus difficiles; mais
l'amour de la liberté lui prêta la force nécessaire pour ne point se
trahir une minute, et il joua son rôle avec tant de persévérance et avec
un si grand talent d'imposture, qu'à la fin tout le monde le crut
véritablement aveugle. Alors, voyant que ses geôliers ne faisaient pas
grande attention à lui, il concerta un plan d'évasion avec un de ses
clients, qui avait obtenu la permission de venir de temps à autre lui
rendre visite; et un matin que l'on conduisait les prisonniers par un
chemin souterrain à la rivière afin qu'ils s'y lavassent, ce client se
posta, avec quelques-uns de ses amis et avec des chevaux, sur le bord
opposé du fleuve. Profitant d'un moment où personne ne l'observait,
Abou-'l-Aswad se jeta dans la rivière, la traversa à la nage, monta à
cheval, prit au galop le chemin de Tolède, et arriva sans accident dans
cette ville[369].

La haine que ces trois chefs portaient à Abdérame était si forte, qu'ils
résolurent d'implorer le secours de Charlemagne, bien que ce conquérant,
qui avait déjà fait retentir le monde du bruit de ses exploits, fût
l'ennemi le plus acharné de l'islamisme. Par conséquent, ils se
rendirent, dans l'année 777, à Paderborn, où Charlemagne tenait alors un
champ-de-mai, et lui proposèrent une alliance contre l'émir de
l'Espagne. Charlemagne n'hésita pas à accepter leur proposition. Il
avait alors les mains libres et pouvait penser à des conquêtes
nouvelles. Les Saxons s'étaient soumis, il le croyait du moins, à sa
domination et au christianisme; des milliers d'entre eux venaient en ce
moment même à Paderborn pour se faire baptiser; Wittekind, le plus
redoutable de leurs chefs, avait été forcé de quitter le pays et de
chercher un asile chez un prince danois. On convint donc que Charlemagne
franchirait les Pyrénées avec des troupes nombreuses; qu'al-Arâbî et ses
alliés au nord de l'Ebre l'appuyeraient et le reconnaîtraient pour leur
souverain, et que _le Slave_, après avoir enrôlé des troupes berbères en
Afrique, les conduirait dans la province de Todmîr (Murcie), où il
seconderait les mouvements qui auraient lieu dans le nord, en arborant
le drapeau du calife abbâside, allié de Charlemagne. Quant à
Abou-'l-Aswad, nous ignorons dans quelle partie de l'Espagne il devait
agir.

Cette coalition formidable, qui n'avait arrêté son plan d'attaque
qu'après une mûre délibération, menaçait de devenir infiniment plus
dangereuse pour Abdérame qu'aucune des précédentes. Heureusement pour
lui, l'exécution ne répondit pas aux préparatifs. _Le Slave_ débarqua,
il est vrai, avec une armée berbère dans la province de Todmîr; mais il
y arriva trop tôt et avant que Charlemagne eût franchi les Pyrénées;
aussi, quand il demanda du secours à al-Arâbî, ce dernier lui fit
répondre que, d'après le plan arrêté à Paderborn, son rôle, à lui, était
de rester dans le nord pour y seconder l'armée de Charlemagne[370]. La
haine entre les Fihrites et les Yéménites était trop enracinée pour que,
des deux côtés, on ne se soupçonnât pas de perfidie. Se croyant donc
trahi par al-Arâbî, _le Slave_ tourna ses armes contre lui, fut battu,
et, de retour dans la province de Todmîr, il fut assassiné par un Berber
d'Oretum à qui il avait imprudemment accordé sa confiance, ne
soupçonnant pas que c'était un émissaire de l'émir Abdérame.

Au moment où l'armée de Charlemagne s'approchait des Pyrénées, l'un des
trois chefs arabes sur lesquels il avait compté, avait donc déjà cessé
de vivre. Le second, Abou-'l-Aswad, l'appuya si faiblement qu'aucune
chronique franque ou arabe ne nous apprend ce qu'il fit. Il ne lui
restait donc qu'al-Arâbî et ses alliés du nord, tels qu'Abou-Thaur,
gouverneur d'Huesca, et le chrétien Galindo, comte de la Cerdagne.
Cependant al-Arâbî n'avait pas été inactif. Secondé par le Défenseur
Hosain ibn-Yahyâ, un descendant de ce Sad ibn-Obâda qui avait aspiré au
califat après la mort du Prophète, il s'était rendu maître de Saragosse;
mais quand l'armée de Charlemagne fut arrivée devant les portes de cette
ville, il ne put vaincre la répugnance qu'avaient ses coreligionnaires à
admettre le roi des Francs dans leurs murs; le Défenseur Hosain
ibn-Yahyâ surtout n'aurait pu y consentir qu'en reniant des souvenirs de
famille qui lui étaient sacrés. Voyant qu'il ne pouvait persuader ses
concitoyens, al-Arâbî, qui ne voulait pas que Charlemagne le soupçonnât
de l'avoir trompé, alla se remettre spontanément entre ses mains.

Charlemagne avait donc dû commencer le siége de Saragosse, lorsqu'il
reçut une nouvelle qui bouleversa tous ses projets: Wittekind était
retourné en Saxe; à sa voix les Saxons avaient repris les armes;
profitant de l'absence de l'armée franque et mettant tout à feu et à
sang, ils avaient déjà pénétré jusqu'au Rhin et s'étaient emparés de
Deutz, vis-à-vis de Cologne.

Forcé de quitter en toute hâte les bords de l'Ebre pour retourner à ceux
du Rhin, Charlemagne marcha vers la vallée de Roncevaux. Parmi les
rochers et dans les forêts qui dominent le fond septentrional de cette
vallée, les Basques, poussés par une haine invétérée contre les Francs
et avides de butin, s'étaient embusqués. L'armée franque défilait sur
une ligne étroite et longue, comme l'y obligeait la conformation du
terrain resserré. Les Basques laissèrent passer l'avant-garde; mais
lorsque l'arrière-garde, encombrée de bagages, fut arrivée, ils se
précipitèrent sur elle, et, profitant de la légèreté de leurs armes et
de l'avantage de leur position, ils la culbutèrent au fond de la vallée,
tuèrent après un combat opiniâtre tous les hommes jusqu'au dernier, et
entre autres, Rotland, commandant de la frontière de Bretagne; puis ils
pillèrent les bagages, et, protégés par les ombres de la nuit qui déjà
s'épaississaient, ils s'éparpillèrent en divers lieux avec une extrême
célérité[371].

Telle fut l'issue désastreuse de cette expédition de Charlemagne,
commencée sous les plus heureux auspices. Tout le monde avait contribué
à la faire échouer, à la seule exception de l'émir de Cordoue, contre
lequel elle avait été dirigée; mais il se hâta du moins de profiter des
avantages qu'il devait à ses sujets rebelles de Saragosse, aux Basques
chrétiens et à un chef saxon, dont le nom même lui était peut-être
inconnu, et marcha contre Saragosse, afin de forcer cette ville à
rentrer dans l'obéissance. Avant qu'il fût arrivé au terme de sa marche,
al-Arâbî, qui avait accompagné Charlemagne pendant sa retraite, mais qui
depuis était revenu à Saragosse, avait déjà cessé de vivre. Le Défenseur
Hosain, qui le considérait comme un traître à sa religion, l'avait fait
poignarder dans la mosquée. Assiégé maintenant par Abdérame, Hosain se
soumit à lui. Plus tard, il leva de nouveau l'étendard de la révolte;
mais alors ses concitoyens, assiégés derechef, le livrèrent à Abdérame,
qui, après lui avoir fait couper les mains et les pieds, le fit assommer
à coups de barre. Maître de Saragosse, l'émir attaqua les Basques, et
rendit tributaire le comte de la Cerdagne. Abou-'l-Aswad, enfin, tenta
encore une révolte, mais dans la bataille du Guadalimar il fut trahi par
le général qui commandait son aile droite. Les cadavres de quatre mille
de ses compagnons «servirent de pâture aux loups et aux vautours.[372]»

Abdérame était donc sorti vainqueur de toutes les guerres qu'il avait eu
à soutenir contre ses sujets. Ses succès commandaient l'admiration à ses
ennemis mêmes. On raconte, par exemple, que le calife abbâside
Al-Mançour demanda un jour à ses courtisans: «Quel est à votre avis
celui qui mérite d'être appelé le sacre des Coraich?» Croyant que le
calife ambitionnait ce titre, les courtisans répondirent sans hésiter:
«C'est vous, commandeur des croyants; vous qui avez vaincu des princes
puissants, dompté mainte révolte, et mis un terme aux discordes
civiles.--Non, ce n'est pas moi,» reprit le calife. Les courtisans
nommèrent alors Moâwia Ier et Abdalmélic. «Ni l'un ni l'autre, dit le
calife; quant à Moâwia, Omar et Othmân lui avaient aplani le chemin, et
quant à Abdalmélic, il était appuyé par un parti puissant. Le sacre des
Coraich, c'est Abdérame, fils de Moâwia, lui qui, après avoir parcouru
seul les déserts de l'Asie et de l'Afrique, a eu l'audace de s'aventurer
sans armée dans un pays à lui inconnu et situé de l'autre côté de la
mer. N'ayant pour tout soutien que son savoir-faire et sa persévérance,
il a su humilier ses orgueilleux adversaires, tuer les rebelles, mettre
ses frontières en sûreté contre les attaques des chrétiens, fonder un
grand empire, et réunir sous son sceptre un pays qui semblait déjà
morcelé entre différents chefs. Voilà ce que personne n'avait fait avant
lui.[373]» Ces mêmes idées, Abdérame les exprimait dans ses vers avec
une fierté légitime. Mais il avait payé cher ses succès, ce tyran
perfide, cruel, vindicatif, impitoyable, et si aucun chef arabe ou
berber n'osait plus le braver en face, tous le maudissaient en secret.
Aucun homme de bien ne voulait plus entrer à son service. Ayant consulté
ses vizirs sur le choix d'un cadi de Cordoue, ses deux fils, Solaimân et
Hichâm, furent d'accord (ce qui leur arrivait rarement) pour lui
recommander Moçab, un pieux et vertueux vieillard. Abdérame le fit venir
et lui offrit la dignité de cadi. Mais Moçab, persuadé que sous un
prince qui mettait son pouvoir au-dessus des lois, il ne serait qu'un
instrument de tyrannie, refusa de l'accepter, malgré les instances
réitérées de l'émir. Irrité de ce refus, Abdérame, qui ne pouvait
souffrir la moindre contradiction, tortillait déjà sa moustache, ce qui
chez lui annonçait l'approche d'un terrible orage, et les courtisans
s'attendaient à entendre un arrêt de mort sortir de sa bouche. «Mais
Dieu lui fit abandonner sa coupable pensée,» dit un chroniqueur arabe.
Ce vénérable vieillard lui imposait un respect involontaire, et
maîtrisant son courroux, ou du moins le déguisant de son mieux, il se
contenta de lui dire: «Sors d'ici et que Dieu maudisse ceux qui t'ont
recommandé![374]»

Peu à peu il vit même lui échapper le soutien sur lequel il aurait dû
pouvoir compter dans toutes les circonstances: plusieurs de ses clients
l'abandonnèrent. Quelques-uns d'entre eux, tels qu'Ibn-Khâlid,
refusèrent de le suivre sur la voie de trahisons et de cruautés dans
laquelle il s'était engagé. D'autres excitèrent ses soupçons, et
Obaidallâh était de leur nombre. On disait que, voulant se rendre
nécessaire à l'émir qui, à ce qu'il croyait, cherchait à se débarrasser
de lui, il avait favorisé la défection de son neveu Wadjîh qui avait
embrassé le parti du prétendant fatimide. De son côté, Abdérame, quand
il eut Wadjîh en son pouvoir, le traita avec la dernière rigueur: il lui
fit trancher la tête, malgré les prières d'Obaidallâh.[375] Quelque
temps après, Obaidallâh fut accusé, à tort ou à raison, d'avoir trempé
dans un complot ourdi par deux parents de l'émir; mais Abdérame n'avait
pas en mains des preuves suffisantes de sa complicité, et si peu
scrupuleux qu'il fût de reste, il hésitait à condamner à la mort, sur un
simple soupçon, le vieillard à qui il devait son trône. Il fut donc
clément à sa manière. «J'infligerai à Obaidallâh une punition qui lui
sera plus douloureuse que la mort même,» dit-il; et depuis lors il le
traita avec une cruelle indifférence[376].

Il n'y eut pas jusqu'au fidèle Badr qui ne tombât en disgrâce. Abdérame
confisqua ses biens, lui défendit de quitter sa demeure et finit par le
reléguer dans une ville frontière; mais il convient de dire que Badr
s'était écarté du respect qu'il devait à son maître, et l'avait ennuyé
de ses plaintes injustes et insolentes[377].

Brouillé avec ses clients les plus considérés, Abdérame vit encore sa
propre famille conspirer contre lui. Dès qu'il fut devenu le maître de
l'Espagne, il avait fait venir à sa cour les Omaiyades dispersés en Asie
et en Afrique; il les avait comblés de richesses et d'honneurs, et
souvent on l'entendait dire: «Le plus grand bienfait que j'aie reçu de
Dieu après le pouvoir, c'est d'être à même d'offrir un asile à mes
proches et de leur faire du bien. Mon orgueil, je l'avoue, se trouve
flatté, quand ils admirent la grandeur à laquelle je suis parvenu, et
dont je ne suis redevable qu'à Dieu seul[378].» Mais ces Omaiyades,
poussés par l'ambition ou ne pouvant supporter le despotisme tracassier
du chef de la famille, se mirent à comploter. Une première conspiration
fut ourdie par deux princes du sang et par trois nobles. Ils furent
trahis, arrêtés et décapités[379]. Quelques années plus lard, un autre
complot fut tramé par Moghîra, neveu d'Abdérame, et par Hodhail, qui
avait encore à venger la mort de son père Çomail, étranglé dans sa
prison. Ils furent trahis aussi et punis de la même manière. Quand ils
eurent cessé de vivre, un client omaiyade entra chez Abdérame. Il le
trouva seul, morne et abattu, l'œil fixé à terre et comme perdu dans
de tristes réflexions. Devinant ce qui se passait dans l'âme de son
maître froissé pour la seconde fois dans son orgueil de chef de famille
et blessé dans ses affections les plus intimes, le client approcha avec
précaution sans rien dire. «Quels parents que les miens! s'écria enfin
Abdérame; lorsque je tentais de m'assurer un trône au péril de mes
jours, je songeais autant à eux qu'à moi-même. Ayant réussi dans mon
projet, je les ai priés de venir ici, et je leur ai fait partager mon
opulence. Et maintenant ils veulent m'arracher ce que Dieu m'a donné!
Seigneur tout-puissant! tu les as punis de leur ingratitude en me
faisant connaître leurs infâmes complots, et si je leur ai ôté la vie,
ç'a été pour préserver la mienne. Pourtant, quel triste sort que le
mien! Mes soupçons pèsent sur tous les membres de ma famille, et de leur
côté ils craignent tous que je n'attente à leurs jours! Plus de
confiance, plus d'épanchement de cœur entre nous! Quel rapport
peut-il exister désormais entre moi et mon frère, le père de cet
infortuné jeune homme? Comment pourrais-je être tranquille dans son
voisinage, moi qui, en condamnant son fils à la mort, ai tranché les
liens qui nous unissaient? Comment mes yeux pourraient-ils rencontrer
les siens?» Puis, s'adressant à son client: «Va, poursuivit-il, va
trouver mon frère à l'instant même; excuse-moi auprès de lui le mieux
que tu pourras; donne-lui les cinq mille pièces d'or que voici, et
dis-lui d'aller dans telle partie de l'Afrique qu'il voudra!»

Le client obéit en silence, et trouva l'infortuné Walîd à demi mort de
frayeur. Il le rassura, lui remit la somme que l'émir lui offrait et lui
rapporta les paroles qu'il l'avait entendu dire. «Hélas! dit alors Walîd
avec un profond soupir, le crime commis par un autre retombe sur moi! Ce
fils rebelle qui est allé au devant de la mort qu'il méritait,
m'entraîne dans sa perte, moi qui ne recherchais que le repos et qui me
serais contenté d'un petit coin dans la tente de mon frère! Mais
j'obéirai à son ordre; se soumettre avec résignation à ce que Dieu a
résolu, c'est un devoir!» De retour auprès de son maître, le client lui
annonça que Walîd faisait déjà ses préparatifs pour quitter l'Espagne,
et lui répéta les paroles qu'il l'avait entendu prononcer. «Mon frère
dit la vérité, s'écria alors le prince en souriant avec amertume; mais
qu'il n'espère pas de me tromper par de telles paroles et de me cacher
sa pensée intime. Je le connais, et je sais que s'il pouvait étancher
dans mon sang sa soif de vengeance, il n'aurait pas un moment
d'hésitation[380]!»

Exécré par les chefs arabes et berbers, brouillé avec ses clients,
trahi par ses proches, Abdérame se trouva de plus en plus isolé. Dans
les premières années de son règne, lorsqu'il jouissait encore d'une
certaine popularité, du moins à Cordoue, il aimait à parcourir presque
seul les rues de la capitale et à se mêler au peuple; maintenant,
défiant et ombrageux, il était inaccessible, ne sortait presque plus de
son palais, et quand il le faisait, il était toujours entouré d'une
garde nombreuse[381]. Depuis la grande insurrection des Yéménites et des
Berbers de l'Ouest, il vit dans l'augmentation des troupes mercenaires
le seul moyen de maintenir ses sujets dans l'obéissance. Il acheta donc
aux nobles leurs esclaves qu'il enrôla, fit venir d'Afrique une foule de
Berbers, et porta ainsi son armée permanente à 40,000 hommes[382],
aveuglément dévoués à sa personne, mais tout à fait indifférents aux
intérêts du pays.

Rompre les Arabes et les Berbers à l'obéissance et les obliger à
contracter des habitudes d'ordre et de paix, telle a été la
préoccupation constante d'Abdérame. Pour réaliser cette pensée, il a
employé tous les moyens auxquels les rois du quinzième siècle ont eu
recours pour triompher de la féodalité. Mais c'était un triste état que
celui auquel l'Espagne se trouvait réduite par la fatalité des
situations, un triste rôle que celui que les successeurs d'Abdérame
auraient à remplir: la route qui leur avait été tracée par le fondateur
de la dynastie, c'était le despotisme du sabre. Il est vrai qu'un
monarque ne pouvait gouverner les Arabes et les Berbers d'une autre
façon; si la violence et la tyrannie étaient d'un côté, le désordre et
l'anarchie étaient de l'autre. Les différentes tribus auraient pu former
autant de républiques, unies, si cela se pouvait, contre l'ennemi
commun, les chrétiens du nord, par un lien fédératif; c'eût été une
forme de gouvernement en harmonie avec leurs instincts et leurs
souvenirs; mais ni les Arabes ni les Berbers n'étaient faits pour la
monarchie.


FIN DU TOME PREMIER.



NOTES


Note A, p. 97.

Quelques-uns de ces chroniqueurs théologiens qui ont voulu plier
l'histoire musulmane à leurs vues étroites et fausses, prétendent que
deux généraux, l'un et l'autre de la famille d'Omaiya, Obaidallâh, fils
de Ziyâd, et Amr, fils de Saîd, surnommé Achdac, refusèrent de commander
l'armée destinée à réduire les deux villes saintes. Je crois que c'est
une fable, tout comme les cent pièces d'or qui auraient été données à
chaque soldat, car le plus ancien des chroniqueurs de cette classe,
Fâkihî, ne dit rien de ce refus, ce que pourtant il n'aurait pas manqué
de faire, s'il en avait eu connaissance; mais supposé même que ce ne
soit pas une fable, alors le refus des deux généraux n'a pas été motivé
par des scrupules religieux, comme les dévots chroniqueurs voudraient le
faire croire, mais par leur rancune contre le calife. Obaidallâh, comme
l'a très-bien observé M. Weil (t. I, p. 330, dans la note), était
mécontent parce qu'il ne croyait pas ses services assez récompensés, et
parce que Yézîd, qui lui avait promis le gouvernement de Khorâsân outre
celui de l'Irâc, n'avait pas tenu cette promesse. Achdac avait également
des griefs contre Yézîd, qui lui avait ôté le gouvernement du Hidjâz.
Aussi répond-il, chez Ibn-Khaldoun: «J'ai su contenir ce pays, moi; [mes
successeurs n'ont pas su le faire] et maintenant le sang va couler,»
c'est-à-dire: «puisqu'on a cru devoir suivre une politique opposée à la
mienne, je ne veux me mêler de rien.»


Note B, p. 134.

D'après Ibn-Badroun (p. 185) et d'autres auteurs, Merwân n'aurait gagné
la bataille de Râhit que par une perfidie. Sur le conseil d'Obaidallâh
ibn-Ziyâd, il aurait attaqué les Caisites à l'improviste pendant une
trêve que Dhahhâc lui avait accordée. Ce récit me paraît inventé, à une
époque assez récente, par les Caisites ou par les ennemis des Omaiyades,
car les meilleurs écrivains, tels qu'Ibn-al-Athîr, Masoudî, l'auteur du
_Raihân_ etc., et les poètes caisites de cette époque, qui, si le fait
était vrai, n'auraient pas manqué de reprocher à leurs ennemis leur
conduite déloyale, ne disent absolument rien ni d'un armistice qui
aurait été conclu, ni d'une perfidie.


Note C, p. 221.

Isidore ne donne pas à cette victime de la haine de Haitham d'autre nom
que celui de _Zat_ (c'est-à-dire _Sad_). Je crois que ce Sad était
Kelbite et qu'il était le fils du poète Djauwâs, car le Kelbite
Abou-'l-Khattâr, qui plus tard devint gouverneur de l'Espagne, se
glorifie, dans un poème dont j'ai traduit un fragment (p. 274), d'avoir
vengé la mort d'Ibn-Djauwâs, et j'ignore quel personnage il aurait pu
désigner par ce nom, si ce n'est le Sad d'Isidore. Ce qui me porte à
croire que l'Ibn-Djauwâs dans le poème d'Abou-'l-Khattâr est bien
réellement le fils (ou peut-être le petit-fils) du poète, c'est la
circonstance que ce nom de Djauwâs est si rare que Tibrîzî, en nommant,
dans son Commentaire sur le Hamâsa (p. 638), tous ceux qui l'ont porté,
n'en nomme que quatre, parmi lesquels il n'y a qu'un seul Kelbite,
Djauwâs le poète.


FIN DES NOTES DU TOME PREMIER.


FOOTNOTES:

[1] Dans la première édition de mes _Recherches sur l'histoire et la
littérature de l'Espagne pendant le moyen âge_.

[2] Burckhardt, _Notes on the Bedouins_, p. 66, 67; Burton, _Pilgrimage
to El Medinah and Meccah_, t. II, p. 112.

[3] Mobarrad, p. 71.

[4] Mobarrad, _ibid._ Comparez aussi Ibn-Nobâta, _apud_ Rasmussen,
_Addit. ad hist. Arabum_, p. 18 du texte.

[5] Burckhardt, p. 68; Caussin, t. II, p. 634.

[6] Burckhardt, p. 41.

[7] Caussin, t. II, p. 555, 611.

[8] Burckhardt, p. 40.

[9] Caussin, t. II, p. 627.

[10] Tabarî, t. II, p. 254.

[11] Caussin, t. II, p, 424.

[12] Ibn-Khaldoun, _Prolégomènes_ (XVI), p. 250; _Raihân_, fol. 146 r.

[13] Mobarrad, p. 233.

[14] Voyez Burckhardt, p. 141.

[15] Voyez Caussin, t. II, p. 314 et suiv., 345, 509 et suiv., 513.

[16] Voyez Burckhardt, p. 41.

[17] Moallaca d'Amr ibn-Colthoum.

[18] Caussin, t. II, p. 281, 391; t. III, p. 99. Comparez Abou-Ismâîl
al-Baçrî, _Fotouh as-Châm_, p. 77, 198, 200.

[19] Burckhardt, p. 160.

[20] Le même, _ibid._

[21] Caussin, t. I, p. 111.

[22] Caussin, t. I, p. 114.

[23] Baidhâwî, _Commentaire sur le Coran_, sour. 5, vs. 7.

[24] Caussin, t. II, p. 78.

[25] Moallaca d'Amr ibn-Colthoum.

[26] _Raihân_, fol. 105 v.

[27] Ibn-Khaldoun, _Prolég._ (XVII), p. 296.

[28] Sprenger, _Life of Mohammed_, p. 186; Caussin, t. III, p. 288.

[29] Abou-Ismâîl al-Baçrî, _Fotouh as-Châm_, p. 238, 239.

[30] Abou-Ismâîl al-Baçrî, p. 237.

[31] Abou-'l-mahâsin, t. I, p. 343.

[32] Ibn-Adhârî, t. I, p. 34.

[33] Nœldeke, _Geschichte des Qorâns_, p. 204.

[34] Burckhardt, p. 160.

[35] Burton, _Pilgrimage_, t. II, p. 86, 109.

[36] Caussin, t. III, p. 231.

[37] Le même, t. III, p. 507.

[38] Ibn-Khaldoun, _Prolégomènes_ (XVI), p. 243.

[39] Voyez le Coran, sour. 49, vs. 13.

[40] Voyez les exemples que j'ai cités dans mes _Recherches_, t. I, p.
87, note 2.

[41] Voyez le _Cartâs_, p. 25, Içtakhrî, p. 26, Ahmed ibn-abî-Yacoub,
_Kitâb al-boldân_, fol. 52 v. (article sur Coufa).

[42] Ahmed ibn-abî-Yacoub, fol. 64 v.: dja'ala licolli cabîlatin
mahrasan.

[43] Ahmed ibn-abî-Yacoub, fol. 53 v.: wacânat licolli cabîlatin
djabbânaton to'rafo bihim wabiroasâihim.

[44] Voyez des exemples chez Ibn-Cotaiba, p. 121, Tabarî, t. I, p. 80,
t. II, p. 4.

[45] Voyez Tabarî, t. II, p. 206, 208, 210, 224.

[46] Voyez Abou-Ismâîl al-Baçrî, _Fotouh as-Châm_, p. 208, 209.

[47] C'est ainsi qu'il faut entendre la phrase: «un tel se présenta avec
ses contribules à Omar, qui lui donna le commandement de sa tribu;»
phrase qui se trouve à différentes reprises chez Tabarî, t. II, p. 210.
Voyez aussi Abou-Ismâîl al-Baçrî, _Fotouh as-Châm_, p. 45.

[48] Burckhardt, p. 295.

[49] Voyez Tabarî, t. II, p. 164 et passim.

[50] Tabarî, t. I, p. 110.

[51] Voyez Abou-Ismâîl al-Baçrî, p. 161, 162, l. 3.

[52] Abou-Ismâîl al-Baçrî, p. 37-39.

[53] Abdallâh ibn-Sad ibn-Abî-Sarh.

[54] Voyez Weil, _Geschichte der Chalifen_, t. I, p. 171, note 2.

[55] Voyez sur Hotaia la note de M. Caussin, _apud_ de Slane, traduction
anglaise d'Ibn-Khallicân, t. I, p. 209.

[56] Masoudî, man. 127, p. 185; _al-Mokhtâr min nawâdir al-akhbâr_, man.
de Leyde 495, fol. 28 v.

[57] Voyez Weil, t. I, p. 166.

[58] Voyez Tabarî, t. II, p. 250, 252.

[59] Masoudî, p. 194; Ibn-Badroun, p. 148.

[60] Voyez Masoudî, p. 204-206.

[61] Expression d'Alî lui-même, parlant aux Arabes de l'Irâc (_apud_
Reiske, notes sur Aboulfeda, t. I, p. 67).

[62] Burckhardt, p. 178.

[63] Nawawî, p. 565.

[64] _Raihân_, fol. 200 r.

[65] Masoudî, man. 537 _d_, fol. 159 r.

[66] Weil, t. I, p. 217, dans la note.

[67] Weil, t. I, p. 225.

[68] _Raihân_, fol. 197; Masoudî, fol. 231 r.

[69] Voyez Weil, t. I, p. 227.

[70] Masoudî, fol. 231 r.

[71] Masoudî, fol. 232 r. et v.

[72] Chahrastânî, p. 85, 86.

[73] En arabe _Khawâridj_.

[74] Nous aurons plus tard l'occasion de revenir sur cette secte
remarquable.

[75] Weil, t. I, p. 246.

[76] Masoudî, p. 278.

[77] Mobarrad, p. 304, 305; Masoudî, p. 277.

[78] Abou-'l-mahâsin, t. I, p. 113.

[79] Masoudî, p. 277, 278.

[80] Voyez _Raihân_, fol. 138 r.-139 r.; _Nouveau Journ. asiat._, t.
XIII, p. 295-297; _Raihân_, fol. 139 r. et v., 140 r.; Masoudî, 537 _d_,
fol. 141 r. et v.

[81] «Nullam umquam sibi regalis fastigii causâ gloriam appetivit, sed
cum omnibus civiliter vixit.» Isidore de Béja, ch. 18.

[82] «Vir nimium gratissime habitus.» Isidore. Tout ce que dit cet
auteur quasi-contemporain sur le caractère des Omaiyades est d'un grand
intérêt, parce qu'il reproduit l'opinion des Syriens établis en Espagne,
tandis que les écrivains arabes, bien moins anciens d'ailleurs, jugent
d'ordinaire ces princes au point de vue des hommes de Médine.--Voyez
aussi l'élégie sur la mort de Yézîd dans Wright, _Opuscula Arabica_, p.
118, 119.

[83] Ibn-Badroun, p. 164.

[84] _Nouveau Journ. asiat._, t. IX, p. 332.

[85] _Aghânî_, t. I, p. 18; cf. Ibn-Badroun, p. 199.

[86] Ahmed ibn-abî-Yacoub, fol. 62 v.

[87] C'était, comme on l'a vu, le nom de la tribu dont Ibn-Idhâh était
le chef.

[88] _Aghânî_, t. I, p. 18.

[89] Cf. Soyoutî, _Tarîkh al-kholafâ_, p. 209, éd. Lees.

[90] Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 170 r., 169 r.; Samhoudî, man. de Paris,
n^o 763 _bis_, fol. 31 r.

[91] _Raihân_, fol. 200 v.; Samhoudi, _loco laudato_.

[92] Weil, t. I, p. 326. Le dixième député, Mondhir, fils de Zobair,
n'accompagna pas ses collègues pendant leur retour à Médine, car il
avait obtenu de Yézîd la permission d'aller en Irâc; _voir_
Ibn-Khaldoun, fol. 169 r.

[93] Ces paroles se trouvent dans l'_Aghânî_, p. 19, l. 19: un passage
d'Abou-Ismâil al-Baçrî (_Fotouh as-Châm_, p. 237, l. 10) montre, je
crois, qu'il faut les traduire comme je l'ai fait.

[94] _Aghânî_, t. I, p. 18-20. Comme M. Weil l'a dit avec raison, il
faut rayer, p. 18, dernière ligne, le mot _alaihi_.

[95] _Raihân_, fol. 200 v.

[96] Weil, t. I, p. 326, dans la note.

[97] _Aghânî_, t. I, p. 21.

[98] Soyoutî, _Tarîkh al-kholafâ_, p. 209, éd. Lees.

[99] Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 169 r. et v.

[100] Samhoudî.

[101] Voir note A, à la fin de ce volume.

[102] Dans plusieurs manuscrits on lit par erreur _Morrî_, au lieu de
_Mozanî_. La véritable leçon se trouve chez Fâkihî, fol. 400 r.

[103] Ibn-Khaldoun, fol. 169 v.; Samhoudî.

[104] _Aghânî_, t. I, p. 21.

[105] Ibn-Khaldoun; Samhoudî.

[106] Fâkihî, fol. 400 r.

[107] Ibn-al-Athîr, man. de Paris (C. P.), t. III, fol. 78 r.

[108] Ibn-Khaldoun.

[109] _Raihân_, fol. 200 v.

[110] Ibn-Khaldoun.

[111] _Voir_ sur lui Nawawî, p. 567, Ibn-Cotaiba, p. 152, Samhoudî, fol.
32.

[112] Ibn-Cotaiba, p. 201.

[113] Ibn-al-Athîr, t. III, fol. 78 r.-79 v.; Samhoudî, fol. 31 r. et
suiv.; Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 169 v.-170 v.; _Raihân_, fol. 200 v.,
201 r.

[114] Samhoudî, fol. 31 r.

[115] Ibn-al-Athîr, t. IV, fol. 17 r.

[116] Samhoudî; _Raihân_.

[117] Samhoudî, fol. 30 r.

[118] Maccarî, t. I, p. 187.

[119] Le même, _ibid._

[120] Voyez Burckhardt, _Travels in Arabia_, t. II, p. 237. D'après
Burton (_Pilgrimage_, t. II, p. 1), il n'y aurait à Médine que quatre de
ces familles.

[121] Abou-'l-fedâ, t. II, p. 64.

[122] Ibn-Adhârî, t. II, p. 84.

[123] Caussin, t. II, p. 285.

[124] Dans le Mahra, il est vrai, l'ancienne langue s'était conservée,
et les autres Arabes ne comprenaient presque pas la langue de cette
province. Voyez Içtakhrî, p. 14.

[125] Voyez sur ce dernier point, Volney, _Voyage en Syrie et en
Egypte_, t. I, p. 440; Journ. asiat. allemand, t. V, p. 501, t. VI, p.
389, 390; Robinson, _La Palestine_, t. II, p. 481, 601 de la traduction
allemande, et la note dans laquelle l'auteur renvoie aux voyages de
Niebuhr et de Burckhardt.

[126] _Hamâsa de Bohtorî_, man. de Leyde, p. 35.

[127] Mobarrad, p. 195.

[128] Robinson, t. II, p. 601.

[129] _Commentaire de Soccarî sur le Divan de Ferazdac_, man. d'Oxford,
fol. 93 v.

[130] Içtakhrî, p. 13.

[131] Tabarî, t. II, p. 254; Abou-Ismâîl al-Baçrî, _Fotouh as-Châm_, p.
12, 195.

[132] Wüstenfeld, _Tables généalogiques_, p. 265.

[133] _Hamâsa_, p. 319, 658.

[134] _Sîrat ar-rasoul_, dans le _Journal des savants_ de 1832, p. 542.

[135] _Raihân_, fol. 202 r.

[136] Isidore, c. 18.

[137] _Hamâsa_, p. 319; cf. _Raihân_, fol. 187 r.

[138] _Raihân_, fol. 187 r.

[139] _Voir_ Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 171 r. et v.

[140] _Hamâsa_, p. 319.

[141] Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 170 v.

[142] _Raihân_, fol. 187 r.; Ibn-Khaldoun, fol. 172 r.

[143] _Voir_ Içtakhrî, p. 37.

[144] Les Fihr étaient les Coraichites de la banlieue de la Mecque.

[145] Ibn-Khaldoun, fol. 172 r.

[146] Abou-'l-mahâsin, _apud_ Weil, t. I, p. 331, dans la note.

[147] Fâkihî, fol. 400 v.; _Raihân_, fol. 201 v.; Ibn-Khaldoun, fol. 170
v.

[148] Il y a d'autres traditions sur la cause de cet incendie; mais
celle que je donne dans le texte paraît la seule vraie à Ibn-Khaldoun
(fol. 170 v.); c'est aussi la seule qui se trouve chez l'auteur le plus
ancien et le plus digne de foi, Fâkihî (fol. 400 v.).

[149] _Raihân_, fol. 187 v.; _Hamâsa_, p. 318.

[150] Ibn-Khaldoun, fol. 172 v.

[151] _Raihân_, fol. 187 v.; _Hamâsa_; Ibn-Khaldoun, fol. 172 r. et v.

[152] _Hamâsa_, p. 318.

[153] Ibn-Khaldoun, fol. 172 v.

[154] Voir _Hamâsa_, p. 659, vs. 5 du poème.

[155] Masoudî.--Tout cela ressemblait assez à la _capitulation_ que la
noblesse danoise faisait jurer par celui qu'elle avait élu roi.

[156] Ibn-Khaldoun.

[157] Masoudî.

[158] Ibn-Khaldoun.

[159] Ibn-al-Athîr, t. III, fol. 84 v.; Ibn-Khaldoun.

[160] Ibn-al-Athîr; Ibn-Khaldoun. Voir la note B, à la fin de ce volume.

[161] Masoudî.

[162] Chef des Nomair; voyez _Hamâsa_, p. 318.

[163] Masoudî; _Hamâsa_, p. 72; _Raihân_, fol. 187 v.; Ibn-Badroun, p.
185; _Hamâsa_ de Bohtorî, p. 34.

[164] _Raihân_, fol. 187 v.

[165] _Hamâsa_, p. 317, où il faut lire _Kelbî_ au lieu de _Kilâbî_; cf.
p. 656.

[166] _Raihân_, fol. 187 v. Cf. _Nouveau Journ. asiat._, t. XIII, p.
301.

[167] Ibn-Khallicân, t. I, p. 323 et suiv., éd. de Slane; Ibn-No-bâta,
_apud_ Rasmussen, _Additamenta ad historiam Arabum_, p. 16 et suiv. du
texte.

[168] Mobarrad, p. 699. «Plus incrédule qu'un âne,» dit le texte.

[169] Ibn-Khallicân, t. I, p. 325, éd. de Slane.

[170] Mobarrad, p. 651.

[171] Mobarrad, p. 588.

[172] Mobarrad, p. 704.

[173] Chahrastânî et Mobarrad, _passim_.

[174] _Nouveau Journ. asiat._, t. XIII, p. 543.

[175] Chahrastânî, p. 91.

[176] Chahrastânî, p. 87, 90.

[177] Mobarrad, p. 575.

[178] Mobarrad, p. 647.

[179] Mobarrad, p. 659.

[180] Mobarrad, p. 647, 648.

[181] Mobarrad, p. 647.

[182] Chahrastânî, p. 89; Mobarrad, p. 590.

[183] Mobarrad, p. 670.

[184] Mobarrad, p. 648 et ailleurs.

[185] Mobarrad, p. 577.

[186] Mobarrad, p. 661.

[187] Mobarrad, p. 678.

[188] Mobarrad, p. 680, 683.

[189] Comparez Ibn-Kbaldoun, t. II, fol. 171 v., avec Mobarrad, p. 688.

[190] Mobarrad, p. 688-690.

[191] Mobarrad, p. 698-700.

[192] Mobarrad, p. 701; cf. p. 593 et Ibn-Cotaiba, p. 203.

[193] Voyez mes _Recherches_, t. II, p. 25.

[194] Mobarrad, p. 623.

[195] Ibn-Khallicân, Fasc. IX, p. 48, éd. Wüstenfeld.

[196] Chahrastânî, p. 89.

[197] Mobarrad, p. 704.

[198] Quelques auteurs arabes identifient à tort Caisân avec Mokhtâr. Ce
Caisân devint plus tard chef de la garde de Mokhtâr; voyez Ibn-Khaldoun,
t. II, fol. 176 v.

[199] Chahrastânî, p. 108, 109.

[200] De Sacy, _Exposé de la religion des Druzes_, t. I, Introduction,
p. XXVII.

[201] Tabarî _apud_ Weil, t. I, p. 378, dans la note.

[202] Ibn-Khaldoun, _passim_.

[203] Chahrastânî, p. 110.

[204] Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 179 v.

[205] Mobarrad, p. 667.

[206] Mobarrad, p. 665.

[207] Mobarrad, p. 666, 667; Masoudî, fol. 125 r. et v.

[208] Ibn-Khaldoun, fol. 174 v., 175 r.

[209] Ibn-Khaldoun ne fait pas mention de cette clause, mais voyez le
_Nouveau Journ. asiat._, t. XIII, p. 305.

[210] Ibn-Khaldoun, fol. 182 v., 183 r.

[211] _Nouveau Journ. asiat._, t. XIII, p. 304-307.

[212] Ibn-Khaldoun, fol. 181 v.

[213] Ibn-Badroun, p. 189.

[214] Weil, t. I, p. 411, 412; Mobarrad, p. 736.

[215] Voyez Soyoutî, _Tarikh al-kholafâ_, p. 216, 217, éd. Lees.

[216] Mobarrad, p. 636.

[217] Mobarrad, p. 635.

[218] Ibn-Cotaiba, p. 272.

[219] Ibn-Khallicân, t. I, p. 182 éd. de Slane.

[220] Ibn-Cotaiba, p. 201.

[221] Fâkihî, fol. 401 r.

[222] Ibn-Cotaiba, p. 202.

[223] _Nouveau Journ. asiat._, t. X, p. 140.

[224] _Hamâsa_, p. 658.

[225] Voyez les vers d'Abdalmélic cités dans le _Raihân_, fol. 204 r.

[226] Ce sont les noms de trois sous-tribus de Fazâra.

[227] Un des Mâzin.

[228] Voyez _Aghânî_, t. I, p. 27.

[229] _Hamâsa_, p. 260-264. Comparez, sur la mort de Halhala, Mobarrad,
p. 870.

[230] Mobarrad, p. 220.

[231] Ibn-Khallicân, Fasc. IX, p. 51, éd. Wüstenfeld.

[232] Khâlid ibn-Abdallâh ibn-Asîd (et non Osaid; l'excellent manuscrit
de Mobarrad donne toutes les voyelles).

[233] Mobarrad, p. 740-745.

[234] Mobarrad, p. 746.

[235] D'abord Zobairite, Mousâ ibn-Noçair avait assisté à la bataille de
la Prairie. Proscrit par Merwân, il avait demandé et obtenu la
protection d'Abdalazîz, le fils de ce calife. Depuis lors il était
devenu un des plus fermes soutiens des Omaiyades.--Ibn-Asâkir, _Hist. de
Damas_, man. de la Bibl. d'Aatif à Constantinople, article sur Mousâ
ibn-Noçair. M. de Slane a eu la bonté de me communiquer la copie qu'il a
faite de cet article.

[236] Mobarrad, p. 747-751.

[237] Mobarrad, p. 741.

[238] Voyez Ibn-Cotaiba, p. 202.

[239] Voyez sur la phrase qu'emploie ici l'orateur, Mobarrad, p. 46.

[240] Mobarrad, p. 220, 221.

[241] Mobarrad, p. 753.

[242] Weil, t. I, p. 433.

[243] Mobarrad, p. 753.

[244] Ibn-Khaldoun, fol. 186 r. et v.

[245] Mobarrad, p. 756.

[246] Mobarrad, p. 759, 765.

[247] Mobarrad, p. 766.

[248] Mobarrad, p. 785.

[249] _Hamâsa_, p. 658.

[250] On se rappellera que la branche des Omaiyades à laquelle
appartenait Merwân, était établie à Médine.

[251] Le commentateur Tibrîzî a mal expliqué ce vers, parce qu'il n'a
pas remarqué que, par une licence poétique, _naffasna_ s'y trouve
employé au lieu de _naffasnâ_; comparez Ibn-Cotaiba, p. 201, l. 18, et
dans le _Hamâsa_, p. 263, l. 6 et 7, où l'on trouve _talana_ et _naaina_
au lieu de _talanâ_ et de _naainâ_, comme il résulte de la 11^e ligne de
cette page.

[252] C'est-à-dire, dans la bataille de la Prairie.

[253] _Hamâsa_, p. 656-659.

[254] Soyoutî, _Tarîkh al-kholafâ_, p. 221, éd. Lees.

[255] _Historia Khalifatus al-Walîdi_, éd. Anspach, p. 13.

[256] Ibn-Khallicân, Fasc. X, p. 107, éd. Wüstenfeld.

[257] Ibn-Khallicân, Fasc. X, p. 105.

[258] Ibn-Khaldoun, fol. 196 v.

[259] Le même, _ibid._

[260] Ibn-Khallicân, Fasc. X, p. 112-115.

[261] Ibn-Adhârî, t. I, p. 24, 25.

[262] Isidore, c. 38, 40.

[263] Tabarî, _apud_ Weil, t. I, p. 553.

[264] Abou-Alî Tanoukhî, _Al-faradjo bada's-chiddati_, man. de Leyde 61,
p. 73.

[265] Ibn-Habîb, man. d'Oxford, p. 153.

[266] Isidore, c. 40. Pro multâ opulentiâ, dit cet auteur, parvum
impositum onus existimat, atque mirâ velocitate impositum pondus
exactat.

[267] _Akhbâr madjmoua_, fol. 62 r.

[268] Belâdhorî, man. de Leyde, p. 270.

[269] Cet auteur est Isidore de Béja.

[270] Dans le Khorâsân, par exemple, le Caisite Moslim al-Kilâbî fut
remplacé par le Yéménite Asad al-Casrî.

[271] _Voir_ Abou-'l-mahâsin, t. I, p. 288.

[272] Ibn-Adhârî, t. I, p. 36; Ibn-al-Abbâr, p. 47, 49.

[273] Moharram 111. Ibn-Bachcowâl, _apud_ Maccarî, t. II, p. 10. Il faut
lire _Kilâbî_ comme on trouve chez Maccarî, chez Ibn-Khaldoun etc., non
_Kinânî_, comme on lit chez d'autres écrivains. Dans l'écriture arabe il
est facile de confondre ces deux noms.

[274] Voyez note C, à la fin de ce volume.

[275] Voyez Ibn-al-Abbâr, p. 49, et Weil, t. I, p. 654.

[276] Isidore, c. 57.

[277] Voyez mes _Notices sur quelques manuscrits arabes_, p. 47-49, 257,
et Ibn-Adhârî, t. I, p. 36, 37.

[278] Ahmed ibn-abî-Yacoub, _Kitâb al-boldân_, fol. 69 v.

[279] _Journ. asiat._, IV^e série, t. XVIII, p. 433.

[280] Nowairî, dans le _Journ. asiat._, III^e série, t. XI, p. 580.

[281] Ibn-Khallicân, Fasc. X, p. 116, éd. Wüstenfeld; Ibn-Khaldoun, fol.
199 r.

[282] Isidore, c. 52.

[283] Isidore, c. 54.

[284] II, 18.

[285] Ibn-Adhârî, t. II, p. 20.

[286] Qui Hiscam primordio suæ potestatis satis se modestum ostendens.
Isidore, c. 55.

[287] Isidore, c. 57.

[288] Chez Ibn-Adhârî (t. I, p. 37) il faut lire: _un an et_ six mois
(Chauwâl 114--Rebî II 116).

[289] Ibn-Adhârî, t. I, p. 38.

[290] Macrîzî, _Des tribus arabes venues en Egypte_, p. 39, 40, éd.
Wüstenfeld.

[291] _Akhbâr madjmoua_, fol. 60 r.-61 r.

[292] Macrîzî, _Histoire des Coptes_, p. 22 du texte, éd. Wüstenfeld, et
la note de l'éditeur, p. 54.

[293] Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbers_, t. I, p. 150, 151 du texte;
_Akhbâr madjmoua_, fol. 63 r.

[294] Ibn-Adhârî, t. I, p. 39; Ibn-Khaldoun, _loco laud._; comparez
Soyoutî, _Tarîkh al-kholafâ_, p. 222, l. 11, éd. Lees.

[295] Daumas, _La grande Kabylie_, p. 53-56.

[296] Daumas, p. 55.

[297] Ibn-Abd-al-Hacam, _apud_ Weil, t. I, p. 583.

[298] Ibn-Khaldoun, fol. 202 r.

[299] Voyez les curieuses aventures du poète non-conformiste Imrân
ibn-Hittân, dans Mobarrad, p. 579 et suiv.

[300] _Akhbâr madjmoua_, fol. 63 r.

[301] Ibn-Adhârî, t. I, p. 38-41; Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Afrique_,
éd. Noël des Vergers, p. 10 et 11 du texte; le même, _Hist. des
Berbers_, t. I, p. 151 du texte; _Akhbâr madjmoua_, fol. 61 v.; Isidore,
c. 61; Ibn-al-Coutîa, fol. 6 v.

[302] Quelques auteurs disent que Baldj était cousin germain de
Colthoum.

[303] La première leçon se trouve dans l'_Akhbâr madjmoua_, la seconde
dans Ibn-al-Coutîa. Dans un autre endroit de l'_Akhbâr madjmoua_ (fol.
66 r.) on lit _Nacdoura_.

[304] _Akhbâr madjmoua_, fol. 62 r.-64 v.; Ibn-Adhârî, t. I, p. 41-43;
Isidore, c. 63.

[305] Isidore, c. 60; Ibn-Bachcowâl, _apud_ Maccarî, t. II, p. 11.

[306] Isidore, c. 61.

[307] Isidore, c. 61, 63.

[308] Cette date, la seule véritable, est donnée par Râzî (_apud_
Maccarî, t. II, p. 11).

[309] Voyez Isidore, c. 44.

[310] Voyez Sébastien, c. 11.

[311] Isidore (c. 58), qui donne des détails sur cette révolte, dit
qu'elle eut lieu quand Abdérame al-Ghâfikî était gouverneur de
l'Espagne. Les auteurs arabes la placent sous le gouvernement de
Haitham, le prédécesseur de cet Abdérame; voyez Ibn-Adhârî, t. II, p.
27, et Maccarî, t. I, p. 145.

[312] C'est ce que Rakîk (_apud_ Ibn-Adhârî, t. I, p. 43) dit
formellement, et cette assertion a un bien plus haut degré de
probabilité que celle d'autres chroniqueurs, qui disent qu'Abdérame
ibn-Habîb arriva en Espagne en compagnie de Baldj.

[313] Voyez Ibn-al-Abbâr, p. 51.

[314] Les Arabes croyaient que, lorsqu'un homme avait péri de mort
violente, son âme, fuyant le corps auquel elle avait été unie, se
métamorphosait en un hibou ou en une chouette, qui continuait de faire
entendre sa voix jusqu'à ce que le mort eût été vengé sur le meurtrier.

[315] _Akhbâr madjmoua_, fol. 65 v.-69 r.; Isidore, c. 64-67;
Ibn-Adhârî, t. II, p. 30-34; Maccarî, t. II, p. 11-14; Ibn-al-Coutîa,
fol. 7 r.-8 v.; Ibn-al-Khatîb, dans mes _Recherches_, t. I, p. 84 et
suiv.

[316] Maccarî, t. II, p. 11.

[317] Ibn-al-Khatîb, man. G., fol. 176 r.

[318] Voyez Tabarî, t. I, p. 6-12, 32-42; Nawawî, p. 274; Ibn-Cotaiba,
p. 132.--Les rationalistes de ce temps-là ne manquèrent pas de dire que
la mort de Sad avait été causée par la morsure d'un reptile venimeux.

[319] _Akhbâr madjmoua_, fol. 72 v.-78 r.; Maccarî, t. II, VI^e Livre;
Ibn-Adhârî, t. II, p. 35-38, 43-45; Ibn-al-Abbâr, p. 46-50, 52, 54;
Isidore, c. 68, 70, 75; Ibn-al-Khatîb, man. E., article sur
Çomail.--Quant au nom du chef caisite qui va jouer un grand rôle dans ce
récit et dans les suivants, comme les manuscrits arabes n'en indiquent
pas les voyelles, on ne saurait si la véritable prononciation en est
_Çomail_ ou bien _Çamîl_, si la manière dont l'écrit l'auteur
contemporain Isidore (_Zumahel_) ne tranchait la question.

[320] Voyez Ibn-al-Coutîa, fol. 16 v.

[321] Voyez le témoignage d'Abdérame Ier (dans l'_Akhbâr madjmoua_, fol.
88 r.), que nous reproduirons plus loin.

[322] _Akhbâr madjmoua_, fol. 78 v.

[323] Ibn-al-Coutîa, fol. 17 r.

[324] Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 177 v.

[325] Deux tribus yéménites.

[326] Voyez le _Commentaire de Soccarî sur le Divan de Ferazdac_, man.
d'Oxford, fol. 93 v.

[327] Ibn-Khaldoun, t. II, _passim_.

[328] Dans l'_Akhbâr madjmoua_ on lit: _Thoâba ibn-Amr_; mais je crois
devoir y substituer: _Amr ibn-Thoâba_.

[329] L'auteur de l'_Akhbâr madjmoua_ dit qu'Ibn-Horaith appartenait _au
peuple du district du Jourdain_; mais ce doit être une erreur, car, dans
ce cas, il eût été Syrien, et comment expliquer alors sa haine pour les
Syriens?

[330] Voyez sur Secunda, Maccarî, t. I, p. 304.

[331] _Akhbâr madjmoua_, fol. 81 r.

[332] Ou Habhâb.

[333] _L'Akhbâr madjmoua_ (fol. 69 r.--72 v., 77 r., 78 r.--80 r.) a été
ma source principale pour ce récit et pour celui qui le suit
immédiatement, Quelques détails m'ont été fournis par Maccarî, VI^e
livre.

[334] Les documents nomment ici l'Espagne, mais c'est sans doute une
erreur, car ce n'était pas à l'Espagne, mais à l'Afrique qu'Ibn-Habîb
s'intéressait. Probablement le juif avait nommé l'Afrique; mais
l'événement ayant démenti sa prédiction, on aura substitué le nom de
l'Espagne à celui de l'Afrique.

[335] Ibn-Adhârî, t. I, p. 49, 50.

[336] Voyez Becrî, dans les _Notices et extraits_, t. XII, p. 559.

[337] Ibn-al-Coutîa, fol. 9 v.

[338] Elle avait été mariée à Catan, fils de cet Abdalmélic le Fihrite
qui avait été gouverneur de l'Espagne.

[339] Voyez _Akhbâr madjmoua_, fol. 80 r.--83 r.

[340] La position de la villa d'al-Fontîn qui, à la fin du neuvième
siècle, appartenait encore aux descendants d'Ibn-Khâlid, est indiquée
par Ibn-Haiyân, fol. 76 v., 83 v.

[341] Je sais bien qu'il y a aujourd'hui un Torrox à l'ouest
d'Almuñecar, sur le rivage de la Méditerranée; mais la position du
domaine dont il est question dans le texte, est clairement indiquée par
Ibn-Haiyân, fol. 83 v.

[342] _Wâdî-Charanba_ dans l'_Akhbâr madjmoua_; Ibn al Abbâr (p. 52)
nomme ici le Wâdî-ar-ramal (_la rivière sablonneuse_), c'est-à-dire le
Guadarrama.

[343] Voyez Burckhardt, _Bedouins_, p. 36.

[344] Le mot _ildje_ ne signifie pas seulement _chrétien_, comme on
trouve dans nos dictionnaires, mais aussi _renégat_; voyez Marmol,
_Description de Affrica_, t. II, fol. 17, col. 1; Hœst, _Nachrichten_,
p. 147; Charant, p. 48; Jackson, p. 140.

[345] Voyez _Akhbâr madjmoua_, fol. 83 r.-91 r., livre que j'ai suivi de
préférence à tout autre; Ibn-al-Coutîa, fol. 10 v.-13 r.; Ibn-al-Abbâr,
p. 42, 50, 54, 55.

[346] Comparez Ahmed ibn-abî-Yacoub, fol. 78 v.

[347] Voyez Ibn-al-Coutîa, fol. 13 v.

[348] Dans ce nom propre _Corona_ est le nom latin pour _couronne_; _tâ_
est le préfixe berber. Ce nom caractéristique était celui d'une de ces
forteresses bâties sur le pic d'un rocher, si nombreuses dans la
Serrania de Ronda. L'endroit qu'habitaient les Beni-al-Khalî conserve
encore leur nom, altéré en Benadalid. C'est une petite ville, avec un
château très-pittoresque, au sud de Ronda, sur la rive droite du Genal.
Voyez Marmol, _Rebelion de los Moriscos_, fol. 221, col. 1, et Rochfort
Scott, _Excursions in the mountains of Ronda and Granada_, t. I, p. 89.

[349] Voyez sur Ximena, petite ville avec un château de construction
romaine, Rochfort Scott, t. II, p. 28 et suivantes. Le nom de la tribu
de Kinéna s'est aussi conservé dans _Ximena_ entre Jaën et Jodar, et
dans _Torreximeno_, au nord de Martos.

[350] _Akhbâr madjmoua_, fol. 84 r.

[351] Ibn-al-Coutîa, fol. 11 r. Les Beni-Bahr étaient, ajoute-t-il, une
sous-tribu des Lakhmites. Brenes est une altération du mot arabe Bahrîn.

[352] Espèce de haricots.

[353] Dans le X^e siècle, Jean de Gorz, ambassadeur de l'empereur Otton
Ier à la cour d'Abdérame III, vit à Cordoue la cavalerie légère montée
sur des mulets un jour de grande parade. _Vita Johannis Gorziensis_, c.
132.

[354] Comparez Ibn-al-Coutîa, fol. 12 r., et l'_Akhbâr madjmoua_, fol.
86 v., avec Khochanî, p. 219.

[355] Ziyâd, frère bâtard de Moâwia Ier et gouverneur de l'Irâc, faisait
un éloge analogue en parlant de Hâritha. Voyez Ibn-Khallicân, t. I, p.
325, éd. de Slane.

[356] Cet endroit se trouvait probablement dans le voisinage de Fuente
de Cantos, au N. O. de Séville.

[357] Voyez Maccarî, t. II, p. 24.

[358] Les auteurs arabes diffèrent entre eux sur la tribu à laquelle
appartenait Alâ. Les uns nomment celle de Yahçob, d'autres celle de
Hadhramaut, d'autres encore celle de Djodhâm.

[359] On sait que le noir était la couleur des Abbâsides.

[360] _Akhbâr madjmoua_, fol. 91 r.-92 r.; Ibn-al-Coutîa, fol. 14 r. et
v.; Ibn-Adhârî, t. II, p. 53-55. Quelques historiens disent que le sac
fut porté par un pèlerin de Cordoue, non pas à Cairawân, mais à la
Mecque, où Al-Mançour se trouvait alors.

[361] _Akhbâr madjmoua_, fol. 92 r. et v.; Ibn-Adhârî, t. II, p. 55.

[362] _Akhbâr madjmoua_, fol. 92 v.

[363] _Akhbâr madjmoua_, fol. 92 v.-93 v.; cf. Ibn-al-Abbâr, p. 45.

[364] Sontebria (aujourd'hui Castro de Santover, sur les bords du
Guadiela) était une ville importante à l'époque de la domination arabe.
De Gayangos, notes sur Râzî, p. 47.

[365] _Akhbâr madjmoua_, fol. 93 v.; Ibn-Adhârî, t. II, p. 56, 57;
Nowairî, p. 441.

[366] Ibn-al-Coutîa nomme cette rivière, qui semble aussi avoir porté le
nom de Wâdî-Cais (rivière des Caisites), comme on trouve chez
Ibn-Adhârî.

[367] _Akhbâr madjmoua_, fol. 93 v., 94 r.; Ibn-al-Coutîa, fol. 13 r. et
v.; Ibn-Adhârî, t. II, p. 52, 53.

[368] Solaimân ibn-Yacdhân al-Arâbî.

[369] Ibn-al-Abbâr, p. 56.

[370] C'est ainsi que je crois devoir entendre ces paroles de l'auteur
de l'_Akhbâr madjmoua_: «_Le Slave_ écrivit à al-Arâbî pour lui demander
de faire cause commune avec lui. Al-Arâbî lui répondit: «Je ne manquerai
pas de vous aider.» _Le Slave_ fut d'autant plus mécontent de cette
réponse qu'il voyait qu'al-Arâbî ne rassemblait pas de troupes pour
venir à son aide,» etc.

[371] Comparez, sur tous ces événements, les annales franques, dans
Pertz, _Monum. Germ._, t. I, p. 16, 81, 156-9, 296, 349, avec l'_Akhbâr
madjmoua_, fol. 94 v., 95 v.-96 v.

[372] Voyez le poème d'Abou-'l-Makhchî sur cette bataille, _apud_
Ibn-al-Khatîb, man. P., fol. 214 r. et v.

[373] _Akhbâr madjmoua_, fol. 98 r. et v.; Ibn-Adhârî, t. II, p. 61-2.

[374] Ibn-al-Coutîa, fol. 18 r.; cf. Khochanî, p. 204-5.

[375] _Akhbâr madjmoua_, fol. 95 r.; Maccarî, t. II, p. 30.

[376] Maccarî, t. II, p. 30.

[377] Voyez Maccarî, t. II, p. 27 et suiv.

[378] Maccarî, t. II, p. 32.

[379] _Akhbâr madjmoua_, fol. 93 v.; Maccarî, t. II, p. 31, 32.

[380] Maccarî, t. II, p. 32, 33.

[381] Maccarî, t. II, p. 25.

[382] Maccarî, _ibid._





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