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Title: Les français peints par eux-mèmes, t.1
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les français peints par eux-mèmes, t.1" ***

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  Au lecteur

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  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été
  modifiés. La liste des modifications se trouve à la fin du
  texte.



  LES FRANÇAIS.


  TOME PREMIER.


  IMPRIMERIE
  DE DECOURCHANT
  rue d'Erfurth, 1.



  LES FRANÇAIS

  PEINTS PAR EUX-MÊMES.


  TOME PREMIER.


  PARIS,

  L. CURMER, ÉDITEUR,
  49, RUE DE RICHELIEU,
  AU PREMIER.

  M DCCCXL.



  A


  MESDAMES ANCELOT, DE BAWR, VIRGINIE DE LONGUEVILLE;


  MESSIEURS

  A. ACHARD, ALTAROCHE, P. AUDEBRAND,

  J. AUGIER, M. AYCARD,

  DE BALZAC, DE LA BÉDOLLIERRE, P. BERNARD, E. BLAZE,

  E. BRIFFAULT, CHAUDES-AIGUES,

  A. CLER, F. COQUILLE, DE CORMENIN, L. COUAILHAC,

  Comte DE COURCHAMPS, Vicomte D'ARLINCOURT,

  P. DUVAL, ECARNOT,

  ARNOULD FREMY, J. HILPERT, J. JANIN, A. KARR, A. DE LACROIX,

  A. DE LAFOREST, MÉRY, E. NYON, E. REGNAULT, R. PERRIN,

  E. ROUGET, L. ROUX, A. SECOND,

  F. SOULIÉ,

  TAXILE DELORD, Comte HORACE DE VIEL-CASTEL, F. WEY;


  GAVARNI et H. MONNIER,


  L'ÉDITEUR RECONNAISSANT.



[Illustration: INTRODUCTION]


IL faut bien toujours que les écrivains d'une époque rendent au public
ce que le public leur a prêté, et l'écrivain n'est jamais si heureux et
si populaire, que lorsque le public lui a beaucoup demandé, et lorsqu'il
lui a beaucoup rendu. Plus ses emprunts sont nombreux, plus il est
lui-même un homme de génie. C'est là l'unique raison qui a fait de
Molière le premier poëte du monde; car nul plus que lui n'a emprunté à
l'humaine nature, ses vices, ses ridicules, ses passions, ses haines,
ses amours. Heureusement pour les emprunteurs à venir, que si le fond de
l'humanité est le même toujours, la forme en est changeante et variable
à l'infini. Chaque siècle, que disons-nous? chaque année a ses moeurs et
ses caractères qui lui sont propres; l'humanité arrange toutes les
vingt-quatre heures ses ridicules et ses vices, tout comme une grande
coquette arrange et dispose ses volants, ses bijoux et ses dentelles; et
nous ne voyons pas trop, puisque les marchandes de modes ont des livres
sibyllins tout exprès pour expliquer jour par jour les révolutions de
leur empire, pourquoi donc n'aurions-nous pas, nous aussi, le peuple
frivole et mobile par excellence, un registre tout exprès pour y
transcrire ces nuances si fines, si déliées, et pourtant si vraies, de
nos moeurs de chaque jour? C'est La Bruyère qui l'a dit, et celui-là s'y
connaissait: _Il n'y a point d'année où les folies des hommes ne
puissent fournir un volume de caractères_. Et je vous prie, si pareil
livre eût été fait seulement depuis les derniers livres de Théophraste,
savez-vous une histoire qui fût plus variée, plus remplie, plus
charmante, plus vraie surtout et plus animée par toutes sortes de
personnages? Mais non, les historiens, oubliant l'espèce humaine, se
sont amusés à raconter des siéges, des batailles, des villes prises et
renversées, des traités de paix ou de guerre, toutes sortes de choses
menteuses, sanglantes et futiles; ils ont dit comment se battaient les
hommes et non pas comment ils vivaient; ils ont décrit avec le plus
grand soin leurs armures, sans s'inquiéter de leur manteau de chaque
jour; ils se sont occupés des lois, non pas des moeurs; ils ont tant
fait, que c'est presque en pure perte que ces misérables sept mille
années que nous comptons depuis qu'il y a des hommes en société ont été
dépensées pour l'observation et pour l'histoire des moeurs.

En effet, comptez donc combien peu de moralistes ont daigné entrer dans
ces simples détails de la vie de chaque jour! Comptez donc combien le
nombre des poëtes comiques est inférieur au nombre des logiciens, des
métaphysiciens, ou simplement des casuistes! Dans cette représentation
animée des moeurs et des caractères d'un peuple, l'antiquité ne vit
guère que sur Homère et sur Théophraste, sur Plaute et sur Térence; les
temps modernes s'appuient sur Molière et sur La Bruyère, deux
représentants sérieux et gais à la fois de notre vie publique; l'un,
l'historien du peuple, l'ami du peuple; l'autre, l'historien de la cour,
dont il était loin d'être l'ami. Entre ces deux grands maîtres se
placent, de temps à autre, quelques écrivains subalternes: Sainte-Foix
et Mercier, par exemple. Mais chez les badigeonneurs du carrefour et de
la rue, quels regards sans portée! quels jugements faits au hasard!
Comme ces valets de chambre de l'histoire rapetissent à plaisir leur
triste héros, en le réduisant aux proportions les plus infimes! A ces
faiseurs de silhouettes crayonnées d'une main tremblante sur le mur
d'une cuisine, je préfère encore les satiriques, race acharnée et mal
élevée, il est vrai, mais qui finit cependant par arriver à une certaine
ressemblance, et dont les pages brutales ressemblent à l'histoire, comme
un coup de poignard qui tue ressemble à un coup de bistouri qui sauve.
Mais, quoi! nous ne sommes pas chargés de faire l'histoire des
moralistes: nous voulons seulement rechercher de quelle façon il faut
nous y prendre pour laisser quelque peu, après nous, de cette chose
qu'on appelle la vie privée d'un peuple; car, malgré nous, nous qui
vivons aujourd'hui, nous serons un jour la postérité. Nous avons beau
nous estimer au plus bas, c'est-à-dire nous estimer un peu plus qu'à
notre juste valeur, il faudra bien qu'à notre tour nous tombions tête
baissée dans ce gouffre béant qu'on appelle l'histoire, et qui finira
par absorber l'éternité et Dieu lui-même avec elle. Donc, puisque nous
sommes encore, à l'heure qu'il est, sur le bord de ce gouffre, prenons
nos précautions pour bien tomber dans l'abîme; le pied peut nous
glisser, nous pouvons avoir le vertige, et alors il nous faudrait tomber
là comme des goujats pris de vin ou de sommeil.

Oui, songeons-y, un jour viendra où nos petits-fils voudront savoir qui
nous étions et ce que nous faisions _en ce temps-là_; comment nous
étions vêtus; quelles robes portaient nos femmes; quelles étaient nos
maisons, nos habitudes, nos plaisirs; ce que nous entendions par ce mot
fragile, soumis à des changements éternels, la beauté? On voudra de nous
tout savoir: comment nous montions à cheval? comment nos tables étaient
servies? quels vins nous buvions de préférence? Quel genre de poésie
nous plaisait davantage, et si nous portions ou non de la poudre sur nos
cheveux et à nos jambes des bottes à revers? Sans compter mille autres
questions que nous n'osons pas prévoir, qui nous feraient mourir de
honte, et que nos neveux s'adresseront tout haut comme les questions les
plus naturelles. C'est à en avoir le frisson cent ans à l'avance.

Cependant il faut en prendre votre parti, mes chers contemporains: ce
que vous faites aujourd'hui, ce que vous dites aujourd'hui, ce sera de
l'histoire un jour. On parlera dans cent ans, comme d'une chose bien
extraordinaire, de vos places en bitume, de vos petits bateaux à vapeur,
de vos chemins de fer si mal faits, de votre gaz si peu brillant, de vos
salles de spectacle si étroites, de votre drame moderne si modéré, de
votre vaudeville si réservé et si chaste. Dans ce temps-là, l'on
entendra parler d'une capitale d'un grand royaume qui absorbait le
royaume tout entier, qui attirait à elle toute fortune et toute beauté,
toute intelligence et tout génie, toutes les vertus, mais aussi tous les
crimes; toutes les poésies, mais aussi tous les vices. L'on dira que
dans cette capitale, tout le temps de la vie se passait à parler, à
écrire, à écouter, à lire: discours écrits le matin dans vos feuilles
immenses, discours parlés dans le milieu du jour à la tribune, discours
imprimés le soir; que la seule préoccupation de la ville entière était
de savoir si elle parlerait un peu mieux le lendemain que la veille;
qu'elle n'avait pas d'autre ambition, et que le reste du monde pouvait
crouler, pourvu qu'elle eût chaque matin sa dose d'esprit tout fait et
de café à la crème. On racontera en même temps que cette ville, si
fière de son unité, se divisait cependant en cinq ou six faubourgs,
lesquels faubourgs étaient comme autant d'univers séparés l'un de
l'autre, bien plus que si chacun d'eux était entouré par la grande
muraille de la Chine.

La Bruyère et Molière ne connaissaient l'un et l'autre que ces deux
choses: la cour et la ville; tout ce qui n'était pas la cour était la
ville, tout ce qui n'était pas la ville était la cour. A la ville, on
s'attend au passage dans une promenade publique pour se regarder au
visage les uns les autres; les femmes se rassemblent pour montrer une
belle étoffe et pour recueillir le prix de leur toilette. Il y a dans la
ville la grande et la petite robe; il y a de jeunes magistrats
_petits-maîtres_; il y a les Crispins qui se cotisent en recueillant
dans leur famille jusqu'à six chevaux pour allonger un équipage; les
Sannions qui se divisent en deux branches, la branche aînée et la
branche cadette: ils ont avec les Bourbons, sur une même couleur, le
même métal. La ville possède encore le bourgeois qui dit: _Ma meute_;
André le marchand qui donne obscurément des fêtes magnifiques à Élamire;
le beau Narcisse qui se lève le matin pour se coucher le soir; le
nouvelliste dont la présence est aussi essentielle aux serments des
lignes suisses, que celle du chancelier et des lignes mêmes; il y a
Théramène, qui est très-riche et qui a donc un très-grand mérite, la
terreur des maris, l'épouvantail de ceux qui ont envie de l'être. Paris
est le singe de la cour. Pour imiter les femmes de la cour, les femmes
de la ville se ruinent en meubles et en dentelles; le jour de leurs
noces, elles restent couchées sur leur lit comme sur un théâtre, et
exposées à la curiosité publique. La vie se passe à se chercher
incessamment les uns les autres, avec l'impatience de ne se point
rencontrer. Il est de bon ton d'ignorer le nom des choses les plus
communes; de ne point distinguer l'avoine du froment. A cette heure, les
bourgeois vont en carrosse, ils s'éclairent avec des bougies et ils se
chauffent à un petit feu; l'argent et l'or brillent sur les tables et
sur les buffets, ils étaient autrefois dans les coffres; on ne saurait
plus distinguer la femme du patricien d'avec la femme du magistrat; en
un mot, la ville a tout à fait oublié la vieille sagesse bourgeoise, qui
disait, que ce qui est, dans les grands, splendeur, somptuosité,
magnificence, est déception, folie, ineptie, dans le particulier.

Telle était la ville il y a cent soixante ans à peine. Vous reconnaissez
bien, il est vrai, la ville moderne à quelques-uns de ces traits
généraux; mais pourtant quelle différence! Voilà un tableau où
l'électeur, le juré, le garde national sont oubliés et traités comme des
monstres impossibles; un tableau où l'artiste n'est même pas nommé, où
l'écrivain est oublié tout à fait, où le spéculateur et l'homme d'argent
paraissent à peine. Dans ce tableau sérieux, la grisette parisienne, le
gamin de Paris, la comédienne, la fille folle de son corps, la femme
libre dans toute la liberté du mot, n'obtiennent même pas un regard du
moraliste. On ne s'occupe ni de l'employé des divers ministères, ni de
l'officier à la retraite, ni du savant perdu dans ses livres, ni de
l'homme du peuple qui n'existe pas encore, et qui s'arme tout bas
derrière cette Bastille qui pèse de tout son poids sur le faubourg
Saint-Antoine. A voir ce tableau, il vous semble bien, il est vrai, que
vous avez vu cela quelque part; mais regardez-le d'un coup d'oeil plus
attentif, et vous découvrirez que si le théâtre est à peu près le même,
les acteurs de la scène ont changé: ce qui explique la nécessité de
refaire de temps à autre ces mêmes tableaux dont le coloris s'en va si
vite, aquarelles brillantes qui n'auront jamais l'éternité d'un tableau
à l'huile; et véritablement, pour les scènes changeantes qu'elles
représentent, c'est tant mieux.

Mais voici bien une autre révolution dans les moeurs et dans l'étude des
moeurs! Tout un hémisphère qui disparaît! un monde entier qui s'abîme
comme font ces îles de la mer signalées par les voyageurs de la veille,
et que les navigateurs du lendemain ne retrouvent plus à la place
indiquée par les hydrographes contemporains. Il y avait, dans ce
temps-là, à côté de ce Paris qui était si peu, la cour qui était plus
que tout. Qu'en avez-vous fait, je vous prie? Où se cache-t-il, cet
univers d'or et de soie? Où donc s'est-il perdu, ce type du courtisan
que l'on croyait éternel, maître de son front et de ses yeux, de son
geste et de son visage: profond, impénétrable, dissimulant les mauvais
offices, souriant à ses ennemis, contraignant son humeur, déguisant ses
passions? Avez-vous jamais vu un pareil homme de nos jours? Où sont-ils
ces hommes tout brodés, qui passaient leur vie dans une antichambre ou
sur l'escalier, dans un édifice bâti de marbre et rempli d'hommes fort
doux et fort polis? Qu'avez-vous fait de ce monde à part, courbé sous le
regard du prince qui les enlaidissait tous par sa seule présence; hommes
insolents et emportés, plats dans l'antichambre, vils dans le salon;
flatteurs, complaisants, insinuants, dévoués aux femmes, leur soufflant
à l'oreille des grossièretés, devinant leurs chagrins, leurs maladies et
fixant leurs couches? Ces gens-là, race perdue sans espoir de retour,
étaient les plus importants de la nation. Ils faisaient les modes,
raffinaient sur le luxe et sur la dépense: ils faisaient des contes; ils
appartenaient à coup sûr aux princes lorrains, aux Rohan, aux Foix, aux
Châtillon, aux Montmorency; mais, hélas! aujourd'hui, les Rohan, les
Foix, les Châtillon, les Montmorency, où sont-ils?

Monde étrange, où il était nécessaire d'être effronté, d'être insolent,
d'être mendiant; où les plus habiles vivaient à la fois de l'église, de
l'épée et de la robe; où la vie se passait à recevoir et à demander, et
à se congratuler et à se calomnier les uns les autres; où l'on se
masquait toute l'année, quoiqu'à visage découvert; où l'oubli, la
fierté, l'arrogance, la dureté, l'ingratitude, étaient la monnaie
courante; où l'honneur, la vertu, la conscience, étaient inutiles; où
l'on voyait des gens enivrés et comme ensorcelés de la faveur,
dégouttant l'orgueil, l'arrogance, la présomption. Région incroyable!
«Les vieillards y sont galants, polis et civils; les jeunes gens, au
contraire, sont durs, féroces, sans politesse; affranchis de la passion
des femmes dans un âge où l'on commence ailleurs à la sentir: ils leur
préfèrent des repas, des viandes et des amours ridicules. Il ne manque à
leur débauche que de boire de l'eau-forte. Dans cet affreux pays, les
femmes précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles
croient servir à les rendre belles; leur coutume est de peindre leurs
lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules qu'elles étalent
avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles
craignaient de cacher l'endroit par où elles pourraient plaire et n'en
pas montrer assez. Ce pays se nomme Versailles; il est à quelque
quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus de onze cents lieues
de mer des Iroquois et des Patagons!»

Affreuse peinture, et pourtant pleine de verve et d'esprit. Cependant
allez à Versailles: en moins de dix minutes, vous aurez franchi ces onze
cents lieues de mer, et, dans ce palais qui fut la France entière, vous
trouverez la déification la plus entière de ce même peuple qui pénétra
la première fois dans ce palais pour en arracher, de ses mains
sanglantes, le roi, la reine et l'enfant royal. Dans ce pays d'Iroquois
et de Patagons, la royauté s'est faite si humble et si débonnaire, que
c'est à peine si quelques chapeaux se lèvent quand passe le roi qui a
relevé ces murs. Certes, ce sont là d'étranges dissonances qui parlent
plus haut que tous les philosophes du monde, qui nous enseignent mieux
que Salomon lui-même, les vanités de la toute-puissance, et aussi
combien il est nécessaire d'écrire au jour le jour l'histoire mobile et
changeante de cette pauvre humanité.

Oui, ce monde-là s'est perdu; il s'est évanoui dans les révolutions et
dans les tempêtes. Mais cependant, de cet ancien bagage, que de choses
nous sont restées! Nous avons gardé, par exemple, _ce magasin de phrases
toutes faites_ et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les autres
sur les événements. Aujourd'hui, comme autrefois, _avec cinq ou six
termes de l'art, et rien de plus_, l'on se donne pour connaisseur en
musique, en tableaux, en bâtiments et en bonne chère. Aujourd'hui, comme
autrefois, nous ne manquons pas de ces gens à qui la politesse et la
fortune tiennent lieu d'esprit et de mérite, qui n'ont pas deux pouces
de profondeur, à qui la faveur arrive par accident. Mais ces fortunes-là
se font autrement, elles se produisent autre part: aujourd'hui le
monarque a changé, c'est le peuple qui a des flatteurs à son tour.
N'ayez crainte que le véritable ambitieux attende la fortune de ce qu'on
appelle la cour, par ironie. Quand La Bruyère parle de _la faveur_, il
n'a pas besoin d'ajouter la faveur _royale_. Aujourd'hui, quand vous
parlez de _la faveur_, pour être compris, et même pour parler français,
il faut ajouter une épithète indispensable: on dit la faveur
_populaire_. Nous ne connaissons plus que celle-là.

D'où il suit que plus la société française s'est trouvée divisée, plus
l'étude des moeurs est devenue difficile. Ce grand royaume a été tranché
en autant de petites républiques, dont chacune a ses lois, ses usages,
ses jargons, ses héros, ses opinions politiques à défaut de croyances
religieuses, ses ambitions, ses défauts et ses amours. Le sol de la
France n'a pas été divisé avec plus d'acharnement depuis la perte de la
grande propriété. Maintenant comment donc le même moraliste, le même
écrivain de moeurs, pourrait-il pénétrer dans toutes ces régions
lointaines dont il ne connaît ni les routes, ni la langue, ni la
coutume? Comment donc le même homme pourrait-il comprendre tous ces
patois étranges, tous ces langages si divers? Si par hasard il se trompe
de royaume, quel ne sera pas son étonnement en reconnaissant que là et
là ce ne sont plus les mêmes habits, les mêmes coutumes, les mêmes
caractères, la même façon de voir, de comprendre et de sentir? Il est
donc nécessaire que cette longue tâche de l'étude des moeurs se divise
et se subdivise à l'infini, que chacune de ces régions lointaines
choisisse un historien dans son propre lieu, que chacun parle de ce
qu'il a vu et entendu dans le pays qu'il habite. Qu'un seul homme se
chargeât de cette histoire, c'était bon autrefois; peut-être quand il
n'y avait en France que la cour et la ville; mais aujourd'hui que rien
n'existe plus dans ses limites naturelles, aujourd'hui que tous ces
rares éléments d'une grande société sont confondus au hasard, arrivez
tous à cette curée de comédies qu'il faut prendre sur le fait, vous les
malicieux observateurs de ce temps-là!

Pour bien se convaincre de la nécessité de diviser le travail tout
autant que la matière est divisée, ouvrez au hasard quelques-uns des
chapitres de La Bruyère, et vous verrez quelle infinie variété de
matériaux inconnus de son temps. Le chapitre premier traite des
_Ouvrages de l'esprit_: ce simple chapitre est devenu, depuis La
Bruyère, le sujet d'un livre immense qui embrasserait tous les détails
de la vie littéraire, cette nouvelle façon de vivre et d'être un homme
important dont le dix-septième siècle n'avait aucune idée. Du temps de
La Bruyère, _c'était un métier de faire un livre comme de faire une
pendule_: c'est bien pis que cela aujourd'hui, c'est un métier comme de
raccommoder les vieux souliers. Du temps de La Bruyère, on n'avait
jamais vu un chef-d'oeuvre _qui fût l'ouvrage de plusieurs_; nous ne
voyons que cela de nos jours. La Bruyère ne reconnaissait au critique
d'autre droit que celui-ci: dire au public que ce livre _est bien relié
et en beau papier, et qu'il se vend tant_; s'il vivait aujourd'hui, La
Bruyère serait à coup sûr le premier parmi ces critiques qu'il méprisait
si fort.

Du temps de La Bruyère, la vie littéraire commençait à peine, et nous ne
sommes pas bien certains qu'elle ait tout à fait commencé aujourd'hui.
Que sera-t-elle dans un siècle? Dieu lui-même n'en sait rien.

Il y a ensuite un chapitre du _Mérite personnel_, où il est parlé _de la
difficulté de se faire un grand nom_, chose aujourd'hui si facile; de la
grande étendue d'esprit qu'il faut aux hommes _pour se passer de charges
et d'emplois_, pendant qu'aujourd'hui ce sont les médiocres et les moins
ambitieux qui acceptent les emplois et les charges. Dans ce chapitre, il
est dit _que les enfants des dieux se tirent des règles ordinaires de la
nature, qu'ils n'attendent presque rien du temps et des années, que la
mort en eux devance l'âge_. Ceci était écrit dans l'enfance du duc de
Bourgogne. Aujourd'hui les enfants des dieux vont au collége avec des
fils de bourgeois, ils étudient pour apprendre; et quand ils remportent
un second prix d'histoire, c'est qu'ils l'ont tout simplement un peu
plus mérité que leurs condisciples. En un mot, il n'y a rien à comparer
entre le _mérite personnel_ de ce temps-ci et le _mérite personnel_ de
ce temps-là.

Comme aussi ce chapitre infini _des Femmes_ ne saurait se comparer à
rien de ce que nous savons de nos jours en fait de femmes. Mesurez-les
tant que vous le voudrez, depuis la chaussure jusqu'à la coiffure
exclusivement, vous trouverez entre les unes et les autres d'incroyables
différences. C'est bien le même amour du luxe, de la toilette, de la
parure, la même mignardise et la même affectation, le même caprice tout
proche de la beauté pour en être le contre-poison; c'est bien la même
femme, coquette, galante, perfide, pleine de caprices; mais cependant
que de types effacés! Où êtes-vous, Célie, amoureuse tour à tour de
Roscius, de Bathylle, du sauteur Cobus ou de Dracon le joueur de flûte?
Qu'a-t-on fait, dans les bonnes maisons de ce siècle, de ce tyran
domestique qu'on appelait un directeur, un confesseur? Qu'est devenue la
femme dévote _qui veut tromper Dieu et qui se trompe elle-même_? la
femme savante, _que l'on regarde comme on fait une belle arme_? Oui;
mais nous avons de nos jours tant de femmes que le siècle passé ne
comprenait même pas, à commencer par ces femmes de génie en vieux
chapeaux et en bas troués, à finir par cet être nouvellement découvert,
qu'on appelle la femme de trente ans!

Nous avons aujourd'hui, en fait de _passions du coeur_, des passions
échevelées, des amours à coups de poignard, des adultères plus réglés et
plus réguliers que des mariages, des amours moyen âge et barbus, des
délires au clair de la lune; la passion est une exposition publique; le
coeur est en étalage, tout comme les chaînes d'or à la boutique des
bijoutiers; on a tué ainsi deux choses dont les moralistes tiraient un
si bon parti: la galanterie et l'amour.

Et le salon, où est-il? et de la conversation parisienne, cette
supériorité toute française, dont nous étions si fiers à bon droit,
qu'en avons-nous fait, je vous prie? Il me semble que je suis admis dans
un de ces beaux salons d'autrefois, à l'hôtel de Rambouillet, chez
mademoiselle de Lenclos, chez madame de Sévigné: quel spirituel et
poétique murmure! Tous les genres d'esprit sont admis; les médisants,
les satiriques, les bons plaisants, _pièce rare_; les éloquents, les
moralistes, les savants, les futiles, les _puristes_ eux-mêmes. La
politesse et l'élégance sont le centre unique de ces réunions heureuses
où Bossuet prononça son premier sermon, où Molière fit la première
lecture du _Tartufe_. Mais aujourd'hui, holà! prenez garde! fuyez,
madame! défendez votre dentelle et votre écharpe; vous n'êtes pas assez
loin, fuyez encore! car voici la cohorte de nos jeunes gens à la mode
qui envahit le boulevard, l'éperon au pied, le cigare à la bouche, le
chapeau cloué sur la tête! trop heureuse si, couverte de fumée et la
robe déchirée, ces galants jeunes gens ne vous jettent pas sur le
bitume, en passant.

Il n'y a même pas jusqu'à ce simple mot, _un riche_, qui n'ait tout à
fait changé de nom. Autrefois était riche qui pouvait manger des
entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d'un palais à
la campagne et d'un autre à la ville, avoir un grand équipage et mettre
un duc dans sa famille. Etre riche, aujourd'hui, c'est jouer à la
bourse, habiter un second étage, aller au spectacle avec un billet
donné, et demander pour son fils la fille d'un usurier.

Autrefois, le _manieur d'argent_, l'homme d'affaires, était un ours
qu'on ne savait apprivoiser; aujourd'hui l'homme d'affaires est jeune,
élégant, bien frisé; il dîne au Café de Paris, et il va à l'Opéra.

Autrefois quand on disait: _Cinquante mille-livres de rentes!_ chacun
ouvrait de grands yeux; aujourd'hui, nul ne se retourne: c'est si
commun! Autrefois il y avait les _partisans_ qui finissaient par être
princes, de laquais qu'ils étaient; il y a aujourd'hui des banquiers qui
finissent par être laquais, de princes qu'ils étaient d'abord.

Aujourd'hui cependant, comme hier, comme toujours: «faire fortune est
une si belle phrase, qu'elle est d'un usage universel; on la reconnaît
dans toutes les langues; elle plaît aux étrangers et aux barbares: il
n'y a point de lieux sacrés où elle n'ait passé, point de solitude où
elle soit inconnue!»

Vous avez donc, à ce sujet, à nous raconter les voies nouvelles de la
fortune, la banque, la bourse, les actions, les actionnaires, les
annonces, les prospectus, les faillites, les rabais, les misères, les
spéculations sans fin sur le rien et sur le vide, et autres commerces
que ce bon dix-neuvième siècle a gardés pour lui-même, ne voulant pas
s'exposer à la malédiction des siècles à venir.

Vous avez dit, à propos de ce chapitre effacé, _de la Cour_, que la race
_des grands_ est perdue. Il est vrai qu'avec M. le prince de Talleyrand
est mort le dernier gentilhomme de ce pays _éminemment_ constitutionnel.
Ne cherchez donc plus cette race à part de gens heureux qui étaient de
toute nécessité les seuls riches, les seuls braves, qui avaient à eux
seuls les riches ameublements, la bonne chère, les beaux chevaux; comme
aussi ne cherchez plus ni les rieurs, ni les nains, ni les bouffons, ni
les flatteurs qui les amusaient: la race est perdue, et en son lieu et
place s'est élevée, tout armée de ses droits et de ses pouvoirs, la
grande nation des épiciers.

L'homme d'argent a remplacé le grand seigneur. Aujourd'hui, c'est
l'homme d'argent qui se pique d'ouvrir une allée dans une forêt, de
soutenir des terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de
faire venir dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre
un coeur content, de combler une âme de joie, de prévenir des extrêmes
besoins ou d'y remédier, la supériorité des hommes d'argent de nos
jours, non plus que des grands seigneurs d'autrefois, ne s'étend pas
jusque-là.

Mais, pour n'avoir pas ce qu'on appelle vulgairement de grands
seigneurs, notre époque a pourtant ce qu'elle appelle ses grands hommes.
Ceux-là sont si heureux, qu'ils n'essuient pas, même dans toute leur
vie, la moindre contrariété, du moins, tant qu'ils obéissent aux
passions populaires, dont ils sont les très-humbles esclaves. Ils font
le métier d'un drapeau dans des mains habiles: comme les grands
d'autrefois _ils croient seuls être parfaits_, ils ne sont jamais que
sur un pied, mobiles comme le mercure; on les loue pour marquer qu'on
les voit de près. Malheureusement ce sont des grandeurs viagères; un
rien les a créées, un rien les tue: moins que rien! une boule noire dans
une élection ou un article de journal.

Ce sont là certainement de notables différences, et qu'il sera très-bon
de signaler, chemin faisant, dans l'étude des moeurs. Quant au chapitre
du _Souverain_, dans les _Caractères_ de La Bruyère, qui a été longtemps
le dernier mot de la science politique et de l'opposition, j'aurais trop
beau jeu à vous faire remarquer quel profond abîme sépare ce chapitre,
écrit en plein Versailles, de la Charte de 1830. Ce seul mot, la Charte,
le gouvernement représentatif, a créé chez nous, et comme par
enchantement, toute une série nouvelle de moeurs, étranges,
incroyables, dont les temps passés ne pouvaient avoir et n'avaient en
effet aucune idée, pas plus que nous n'avons l'idée, nous autres, des
salons du vieux Paris, dans lesquels tous les moralistes du grand
siècle, et à leur tête Molière et La Bruyère, ont trouvé les héros de
leur comédie, Tartufe, Célimène, M. Orgon, Alceste, M. Jourdain et sa
femme, Sganarelle, Valère, Élise, Marianne, Ménalque le distrait, Argyre
la coquette, Gnaton le glouton, Ruffin le jovial, Antagoras le plaideur,
le noble de province, si inutile à sa patrie, à sa famille et à
lui-même; Adraste, libertin et dévot; Triphile, bel esprit comme tant
d'autres sont charpentiers ou maçons. Vous en avez encore, il est vrai,
des uns et des autres, mais modifiés, corrigés, tantôt moins ridicules,
quelquefois plus odieux; et puis aussi, il faut le dire, votre âme se
sent quelque peu contrariée en relisant d'horribles détails devenus
impossibles aujourd'hui. Ce portrait-là, par exemple, dans lequel il
s'agit du paysan de nos campagnes: «L'on voit certains animaux
farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs,
livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent;
ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs
pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes!»
Eh bien! cet animal n'existe plus, Dieu merci; il a relevé la tête, il
est devenu tout à fait un homme; à certaines heures de l'année, les
ambitieux le vont visiter, non pas dans sa _tanière_, mais dans sa
maison, sollicitant son sourire et son suffrage; il n'y a pas même
longtemps qu'un de ces animaux a été nommé chevalier de la Légion
d'honneur pour une charrue de son invention.

Dans La Bruyère, le chapitre _de la Mode_ est naturellement un des
chapitres qui ont le moins vieilli. Il en est de ce sujet éternel comme
des images que reflète le _daguerréotype_, l'instrument tout nouveau. Ce
sera bien, si vous voulez, le même paysage que reproduira la chambre
obscure; mais, comme pas une heure du jour ne ressemble à l'heure
précédente, pas un de ces tableaux représentant le même aspect de la
terre ou du ciel ne sera semblable aux tableaux précédents. Du temps de
La Bruyère, la _viande noire_ était hors de mode; aujourd'hui la mode,
qui s'attache à tout, n'oserait plus s'attacher à la viande: autrefois
le fleuriste cultivait la _tulipe_, le camélia l'emporte aujourd'hui sur
la tulipe; avant-hier, les dalhias avaient tous les honneurs de la
culture; il n'y a pas huit jours, c'étaient les roses. En ce temps-là,
le bouquiniste avait sa maison pleine de livres du haut en bas;
aujourd'hui le bouquiniste choisit ses livres. Mais c'est toujours, dans
le fond de l'âme, le même fleuriste, le même bouquiniste; comme aussi
c'est toujours le vieil amateur de vieilleries, _dont les filles, à
peine vêtues, à peine nourries, se refusent un tour de lit et du
linge blanc_. C'est toujours celui-ci qui aime les oiseaux; sa maison en
est égayée, non pas empestée; cet autre qui aime les insectes, _le
premier homme du monde pour les papillons_; ce troisième est duelliste;
son voisin est grand joueur; l'un est fou et ridicule, _il rêve la
veille par où et comment il pourra se faire remarquer le jour suivant_.
Onuphre est un hypocrite, Zélie est riche, et elle rit aux éclats;
Syrus, l'esclave, a pris le nom d'un roi, il s'appelle Cyrus. Nous aussi
nous avons nos magistrats coquets et galants, nos avocats déclamateurs,
nos calomniateurs à gages, nos ragoûts, nos liqueurs, nos entremets;
nous avons Hermippe qui a porté si loin la science de l'ameublement et
du comfort, qui a trouvé le secret de monter et de descendre autrement
que par l'escalier; nous avons nos médecins à spécifiques: ils font de
l'homoeopathie aujourd'hui, autrefois ils vendaient des drogues; nous
avons nos devins et nos devineresses: seulement nous croyons un peu
moins à la magie que La Bruyère n'y croyait lui-même; nous avons aussi
nos révolutions de grammaires et de dictionnaires, les mots de la langue
qui ont la destinée de la feuille des arbres, qu'un automne emporte,
qu'un printemps ramène. Ce que nous n'avons plus, c'est la chaire
chrétienne, ce sont les grandes assemblées qui se faisaient autour de
l'orateur évangélique; mais en revanche, nous avons la tribune
politique, autour de laquelle sont soulevées tant de passions.
Aujourd'hui comme autrefois, les hommes sont les dupes de l'action et de
la parole et de tout l'appareil de l'auditoire. Il faut dire aussi que
nous n'avons plus d'esprits _forts_. Un homme qui se poserait
aujourd'hui comme un _esprit fort_, qui crierait par-dessus les toits:
_Il n'y a pas de Dieu!_ cet homme-là serait tout au plus ridicule:
autrefois il était un sujet d'épouvante; on faisait contre ce malheureux
de très-gros livres. En revanche, s'il n'y a pas d'esprits forts, il y a
les disciples de Robespierre, de Marat ou de Danton, d'honnêtes jeunes
sans-culottes qui ne voudraient pas tuer une mouche, et qui désirent
tout haut que le genre humain n'ait qu'une tête pour la couper d'un seul
coup; d'où il suit qu'il est très-nécessaire d'être indulgents pour les
anciens, en songeant combien nous aussi nous aurons besoin d'indulgence.
Il ne faut pas prendre trop en pitié les moeurs et les usages de nos
pères; car nous aussi nous serons quelque jour des ancêtres. En fait de
moeurs, nous sommes trop éloignés de celles qui ont passé; nous sommes
trop proches des moeurs présentes pour les juger à une distance
équitable. Acceptons donc toutes les méthodes dont nos devanciers se
sont servis pour écrire les _caractères_ de leur époque, soit qu'ils
aient appelé à leur aide la comédie ou le drame, le roman ou le
chapitre; qu'ils aient procédé par des définitions, par des divisions,
des tables et de la méthode; ou bien qu'ils aient réduit les moeurs aux
passions, ou encore qu'ils se soient occupés à discerner les bonnes
moeurs d'avec les mauvaises, à démêler dans les hommes ce qu'il y a de
vain, de faible ou de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon,
de saint et de louable; soit enfin que, laissant là toute analyse, ils
aient adopté le pittoresque: toujours est-il que nous devons être
reconnaissants pour ceux qui ont entrepris cette tâche difficile. Il n'y
a même pas jusqu'à la satire, jusqu'à la personnalité, jusqu'à
l'offense, qui n'ait son utilité et sa valeur, car tout compte et tout
sert dans cette étude de l'homme; seulement il faut plaindre les
misérables qui, dans cette analyse de la vie humaine, au lieu d'employer
le scalpel, se servent du poignard.

De nos jours, cette science de la comédie, trop négligée au théâtre,
s'est portée partout où elle a pu se porter, dans les histoires, dans
les romans, dans les chansons, dans les tableaux surtout. Le peintre et
le dessinateur sont devenus, à toute force, de véritables moralistes,
qui surprenaient sur le fait toute cette nation si vivante, et qui la
forçaient de poser devant eux. Pendant longtemps, le peintre allait
ainsi de son côté, pendant que l'écrivain marchait aussi de son côté;
ils n'avaient pas encore songé l'un l'autre à se réunir, afin de mettre
en commun leurs observations, leur ironie, leur sang-froid et leur
malice. A la fin cependant, et quand chacun d'eux eut obéi à sa vocation
d'observateur, ils consentirent d'un commun accord à cette grande tâche,
l'étude des moeurs contemporaines. De cette association charmante il
devait résulter le livre que voici: une comédie en cent actes divers,
mais tout habillée, toute parée, toute meublée, et telle, en un mot,
que, pour être complète, la comédie se doit montrer aux hommes
assemblés. Songez donc que dans cette étude des moeurs publiques et
privées, il y a des époques entières de l'histoire de France qui ne sont
guère représentées que par des images plus ou moins fidèles: Boucher et
Watteau, par exemple, ne sont-ils pas autant les historiens des moeurs
du siècle passé, que Diderot ou Crébillon fils? Que sera-ce donc quand
ces deux façons de peindre seront réunies dans un seul et même livre? et
quel livre charmant et surtout fidèle c'eût été là, un roman de
Crébillon fils illustré par Watteau?

Je vais plus loin: quel que soit le talent de l'écrivain, et certes je
ne prétends pas le rabaisser ici; quelles que soient l'exactitude et la
vérité de la page historique, un temps arrive où de ces tableaux dont
les originaux sont si faciles à reconnaître pour les contemporains,
quelques traits s'effacent toujours. Les habits changent de forme et de
couleur; les armes disparaissent pour faire place à d'autres armes; la
laine est remplacée par le velours, le velours par la dentelle, le fer
par l'or, la misère par le luxe, l'art grec par l'art de la renaissance,
Louis XIV par Louis XV, Athènes par Rome. En un mot, que ce soit un
siècle, que ce soit un vice qui fasse la différence entre une époque et
une autre époque, le moyen, je vous prie, qu'un pauvre historien, livré
à lui-même, saisisse au passage toutes ces nuances? Autant vaudrait lui
imposer la tâche de retenir toutes les chansons diverses que chantent
les oiseaux dans les bois. Certes, quand vous lisez les admirables
chapitres du vieux Théophraste, mort à cent cinquante ans, et se
plaignant du peu de durée de la vie des hommes, cela vous étonne de voir
dans ces pages si vives, et cependant si pleines d'esprit et de sel,
grouiller tout le peuple athénien. Les simples chapitres de Théophraste
vous font mieux connaître ce peuple d'Athènes que toutes les histoires
de Xénophon et de Thucydide; mais cependant quelle joie serait la vôtre
si vous les pouviez voir maintenant, ces bons bourgeois, vêtus, meublés,
nourris, posés comme ils l'étaient du temps de Théophraste, et tels
qu'il les a vus lui-même! Votre joie serait-elle donc gâtée si vous les
pouviez voir passer dans la rue, ces braves gens qui ont posé sans le
vouloir devant le philosophe grec: le _flatteur_, l'_impertinent_, le
_rustique_, le _complaisant_, le _coquin_, le _grand parleur_,
l'_effronté_, le _nouvelliste_, l'_avare_, l'_impudent_, le _fâcheux_,
le _stupide_, le _brutal_, le _vilain homme_, l'_homme incommode_, le
_vaniteux_, le _poltron_, les _grands de la république_! Que celui-là
eût été bien avisé, qui eût accompagné de quelques dessins fidèles ces
personnages si divers! Que d'intérêt il eût ajouté au récit de
Théophraste, et combien nous reconnaîtrions plus facilement ces
originaux, si vivement dépeints!

Mais, Dieu nous protége! ce que nos devanciers n'ont pas fait pour nous,
nous le ferons pour nos petits-neveux: nous nous montrerons à eux non
pas seulement peints en buste, mais des pieds à la tête et aussi
ridicules que nous pourrons nous faire. Dans cette lanterne magique, où
nous nous passons en revue les uns et les autres, rien ne sera oublié,
pas même d'allumer la lanterne; en un mot, rien ne manquera à cette
oeuvre complète, qui a pour objet l'étude des moeurs contemporaines, et
dont La Bruyère lui-même, notre maître à tous et à bien d'autres, nous a
en quelque sorte dicté le programme quand il dit quelque part[1]: «Nos
pères nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, celle
de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes offensives et
défensives, et des autres ornements qu'ils ont aimés pendant leur vie.
Nous ne saurions reconnaître cette série de bienfaits qu'en traitant de
même nos descendants.»

  JULES JANIN.

  [1] _De la Mode_, chapitre XIII.



[Illustration: L'ÉPICIER.]

[Illustration]

L'ÉPICIER.


D'AUTRES, des ingrats, passent insouciamment devant la sacro-sainte
boutique d'un épicier. Dieu vous en garde! Quelque rebutant, crasseux,
mal en casquette, que soit le garçon, quelque frais et réjoui que soit
le maître, je les regarde avec sollicitude, et leur parle avec la
déférence qu'a pour eux le _Constitutionnel_. Je laisse aller un mort,
un évêque, un roi, sans y faire attention; mais je ne vois jamais avec
indifférence un épicier. A mes yeux, l'épicier, dont l'omnipotence ne
date que d'un siècle, est une des plus belles expressions de la société
moderne. N'est-il donc pas un être aussi sublime de résignation que
remarquable par son utilité; une source constante de douceur, de
lumière, de denrées bienfaisantes? Enfin n'est-il plus le ministre de
l'Afrique, le chargé d'affaires des Indes et de l'Amérique? Certes,
l'épicier est tout cela; mais ce qui met le comble à ses perfections, il
est tout cela sans s'en douter. L'obélisque sait-il qu'il est un
monument?

Ricaneurs infâmes, chez quel épicier êtes-vous entrés qui ne vous ait
gracieusement souri, sa casquette à la main, tandis que vous gardiez
votre chapeau sur la tête? Le boucher est rude, le boulanger est pâle et
grognon; mais l'épicier, toujours prêt à obliger, montre dans tous les
quartiers de Paris un visage aimable. Aussi, à quelque classe
qu'appartienne le piéton dans l'embarras, ne s'adresse-t-il ni à la
science rébarbative de l'horloger, ni au comptoir bastionné de viandes
saignantes où trône la fraîche bouchère, ni à la grille défiante du
boulanger: entre toutes les boutiques ouvertes, il attend, il choisit
celle de l'épicier pour changer une pièce de cent sous ou pour demander
son chemin; il est sûr que cet homme, le plus chrétien de tous les
commerçants, est à tous, bien que le plus occupé; car le temps qu'il
donne aux passants, il se le vole à lui-même. Mais quoique vous entriez
pour le déranger, pour le mettre à contribution, il est certain qu'il
vous saluera; il vous marquera même de l'intérêt, si l'entretien dépasse
une simple interrogation et tourne à la confidence. Vous trouveriez plus
facilement une femme mal faite qu'un épicier sans politesse. Retenez cet
axiome, répétez-le pour contre-balancer d'étranges calomnies.

Du haut de leur fausse grandeur, de leur implacable intelligence ou de
leurs barbes artistement taillées, quelques gens ont osé dire _Raca!_ à
l'épicier. Ils ont fait de son nom un mot, une opinion, une chose, un
système, une figure européenne et encyclopédique comme sa boutique. On
crie: Vous êtes des épiciers! pour dire une infinité d'injures. Il est
temps d'en finir avec ces Dioclétiens de l'épicerie. Que blâme-t-on chez
l'épicier? Est-ce son pantalon plus ou moins brun rouge, verdâtre ou
chocolat? ses bas bleus dans des chaussons, sa casquette de fausse
loutre garnie d'un galon d'argent verdi ou d'or noirci, son tablier à
pointe triangulaire arrivant au diaphragme? Mais pouvez-vous punir en
lui, vile société sans aristocratie et qui travaillez comme des fourmis,
l'estimable symbole du travail? Serait-ce qu'un épicier est censé ne pas
penser le moins du monde, ignorer les arts, la littérature et la
politique? et qui donc a engouffré les éditions de Voltaire et de
Rousseau? qui donc achète _Souvenirs et Regrets_ de Dubufe? qui a usé la
planche du _Soldat laboureur_, du _Convoi du pauvre_, celle de
l'_Attaque de la barrière de Clichy_? qui pleure aux mélodrames? qui
prend au sérieux la Légion d'honneur? qui devient actionnaire des
entreprises impossibles? qui voyez-vous aux premières galeries de
l'Opéra-Comique quand on joue _Adolphe et Clara_ ou _les Rendez-vous
bourgeois_? qui hésite à se moucher au Théâtre-Français quand on chante
_Chatterton_? qui lit Paul de Kock? qui court voir et admirer le Musée
de Versailles? qui a fait le succès du _Postillon de Longjumeau_? qui
achète les pendules à mameluks pleurant leur coursier? qui nomme les
plus dangereux députés de l'opposition, et qui appuie les mesures
énergiques du pouvoir contre les perturbateurs? L'épicier, l'épicier,
toujours l'épicier! Vous le trouvez l'arme au bras sur le seuil de
toutes les nécessités, même les plus contraires, comme il est sur le pas
de sa porte, ne comprenant pas toujours ce qui se passe, mais appuyant
tout par son silence, par son travail, par son immobilité, par son
argent! Si nous ne sommes pas devenus sauvages, Espagnols ou
saint-simoniens, rendez-en grâce à la grande armée des épiciers. Elle a
tout maintenu. Peut-être maintiendra-t-elle l'un comme l'autre, la
république comme l'empire, la légitimité comme la nouvelle dynastie;
mais certes elle maintiendra. Maintenir est sa devise. Si elle ne
maintenait pas un ordre social quelconque, à qui vendrait-elle?
L'épicier est la chose jugée qui s'avance ou se retire, parle ou se tait
aux jours de grandes crises. Ne l'admirez-vous pas dans sa foi pour les
niaiseries consacrées! Empêchez-le de se porter en foule au tableau de
Jeanne Gray, de doter les enfants du général Foy, de souscrire pour le
Champ-d'Asile, de se ruer sur l'asphalte, de demander la translation des
cendres de Napoléon, d'habiller son enfant en lancier polonais, ou en
artilleur de la garde nationale, selon la circonstance. Tu l'essaierais
en vain, fanfaron Journalisme, toi qui, le premier, inclines plume et
presse à son aspect, lui souris, et lui tends incessamment la chatière
de ton abonnement!

Mais a-t-on bien examiné l'importance de ce viscère indispensable à la
vie sociale, et que les anciens eussent déifié peut-être! Spéculateur,
vous bâtissez un quartier, ou même un village; vous avez construit plus
ou moins de maisons, vous avez été assez osé pour élever une église;
vous trouvez des espèces d'habitants, vous ramassez un pédagogue, vous
espérez des enfants; vous avez fabriqué quelque chose qui a l'air d'une
civilisation, comme on fait une tourte: il y a des champignons, des
pattes de poulets, des écrevisses et des boulettes; un presbytère, des
adjoints, un garde champêtre et des administrés: rien ne tiendra, tout
va se dissoudre, tant que vous n'aurez pas lié ce microcosme par le plus
fort des liens sociaux, par un épicier. Si vous tardiez à planter au
coin de la rue principale un épicier, comme vous avez planté une croix
au-dessus du clocher, tout déserterait. Le pain, la viande, les
tailleurs, les prêtres, les souliers, le gouvernement, la solive, tout
vient par la poste, par le roulage ou le coche; mais l'épicier doit être
là, rester là, se lever le premier, se coucher le dernier; ouvrir sa
boutique à toute heure aux chalands, aux cancans, aux marchands. Sans
lui, aucun de ces excès qui distinguent la société moderne des sociétés
anciennes auxquelles l'eau-de-vie, le tabac, le thé, le sucre, étaient
inconnus. De sa boutique procède une triple production pour chaque
besoin: thé, café, chocolat, la conclusion de tous les déjeuners réels;
la chandelle, l'huile et la bougie, source de toute lumière; le sel, le
poivre et la muscade, qui composent la rhétorique de la cuisine; le riz,
le haricot et le macaroni, nécessaires à toute alimentation raisonnée;
le sucre, les sirops et la confiture, sans quoi la vie serait bien
amère; les fromages, les pruneaux et les mendiants, qui, selon
Brillat-Savarin, donnent au dessert sa physionomie. Mais ne serait-ce
pas dépeindre tous nos besoins que détailler les unités à trois angles
qu'embrasse l'épicerie? L'épicier lui-même forme une trilogie: il est
électeur, garde national et juré. Je ne sais si les moqueurs ont une
pierre sous la mamelle gauche, mais il m'est impossible de railler cet
homme quand, à l'aspect des billes d'agate contenues dans ses jattes de
bois, je me rappelle le rôle qu'il jouait dans mon enfance. Ah! quelle
place il occupe dans le coeur des marmots auxquels il vend le papier des
cocottes, la corde des cerfs-volants, les soleils et les dragées! Cet
homme, qui tient dans sa montre des cierges pour notre enterrement et
dans son oeil une larme pour notre mémoire, côtoie incessamment notre
existence: il vend la plume et l'encre au poëte, les couleurs au
peintre, la colle à tous. Un joueur a tout perdu, veut se tuer:
l'épicier lui vendra les balles, la poudre ou l'arsenic; le vicieux
personnage espère tout regagner, l'épicier lui vendra des cartes. Votre
maîtresse vient, vous ne lui offrirez pas à déjeuner sans l'intervention
de l'épicier; elle ne fera pas une tache à sa robe qu'il ne reparaisse
avec l'empois, le savon, la potasse. Si, dans une nuit douloureuse, vous
appelez la lumière à grands cris, l'épicier vous tend le rouleau rouge
du miraculeux, de l'illustre Fumade, que ne détrônent ni les briquets
allemands, ni les luxueuses machines à soupape. Vous n'allez point au
bal sans son vernis. Enfin, il vend l'hostie au prêtre, le
_cent-sept-ans_ au soldat, le masque au carnaval, l'eau de Cologne à la
plus belle moitié du genre humain. Invalide, il te vendra le tabac
éternel que tu fais passer de ta tabatière à ton nez, de ton nez à ton
mouchoir, de ton mouchoir à ta tabatière: le nez, le tabac et le
mouchoir d'un invalide ne sont-ils pas une image de l'infini aussi bien
que le serpent qui se mord la queue? Il vend des drogues qui donnent la
mort, et des substances qui donnent la vie; il s'est vendu lui-même au
public comme une âme à Satan. Il est l'alpha et l'oméga de notre état
social. Vous ne pouvez faire un pas ou une lieue, un crime ou une bonne
action, une oeuvre d'art ou de débauche, une maîtresse ou un ami, sans
recourir à la toute-puissance de l'épicier. Cet homme est la
civilisation en boutique, la société en cornet, la nécessité armée de
pied en cap, l'encyclopédie en action, la vie distribuée en tiroirs, en
bouteilles, en sachets. Nous avons entendu préférer la protection d'un
épicier à celle d'un roi: celle du roi vous tue, celle de l'épicier fait
vivre. Soyez abandonné de tout, même du diable ou de votre mère, s'il
vous reste un épicier pour ami, vous vivrez chez lui, comme le rat dans
son fromage. Nous tenons tout, vous disent les épiciers avec un juste
orgueil. Ajoutez: Nous tenons à tout.

Par quelle fatalité ce pivot social, cette tranquille créature, ce
philosophe pratique, cette industrie incessamment occupée, a-t-elle donc
été prise pour type de la bêtise? Quelles vertus lui manquent? Aucune.
La nature éminemment généreuse de l'épicier entre pour beaucoup dans la
physionomie de Paris. D'un jour à l'autre, ému par quelque catastrophe
ou par une fête, ne reparaît-il pas dans le luxe de son uniforme, après
avoir fait de l'opposition en bizet? Ses mouvantes lignes bleues à
bonnets ondoyants accompagnent en pompe les illustres morts ou les
vivants qui triomphent, et se mettent galamment en espaliers fleuris à
l'entrée d'une royale mariée. Quant à sa constance, elle est fabuleuse.
Lui seul a le courage de se guillotiner lui-même tous les jours avec un
col de chemise empesé. Quelle intarissable fécondité dans le retour de
ses plaisanteries avec ses pratiques! avec quelles paternelles
consolations il ramasse les deux sous du pauvre, de la veuve et de
l'orphelin! avec quel sentiment de modestie il pénètre chez ses clients
d'un rang élevé! Direz-vous que l'épicier ne peut rien créer? QUINQUET
était un épicier; après son invention, il est devenu un mot de la
langue, il a engendré l'industrie du lampiste.

Ah! si l'épicerie ne voulait fournir ni pairs de France ni députés, si
elle refusait des lampions à nos réjouissances, si elle cessait de
piloter les piétons égarés, de donner de la monnaie aux passants, et un
verre de vin à la femme qui se trouve mal au coin de la borne, sans
vérifier son état; si le quinquet de l'épicier ne protestait plus contre
le gaz son ennemi, qui s'éteint à onze heures; s'il se désabonnait au
_Constitutionnel_, s'il devenait progressif, s'il déblatérait contre le
prix Monthyon, s'il refusait d'être capitaine de sa compagnie, s'il
dédaignait la croix de la Légion d'honneur, s'il s'avisait de lire les
livres qu'il vend en feuilles dépareillées, s'il allait entendre les
symphonies de Berlioz au Conservatoire, s'il admirait Géricault en temps
utile, s'il feuilletait Cousin, s'il comprenait Ballanche, ce serait un
dépravé qui mériterait d'être la poupée éternellement abattue,
éternellement relevée, éternellement ajustée par la saillie de l'artiste
affamé, de l'ingrat écrivain, du saint-simonien au désespoir. Mais
examinez-le, ô mes concitoyens! Que voyez-vous en lui? Un homme
généralement court, joufflu, à ventre bombé, bon père, bon époux, bon
maître. A ce mot, arrêtons-nous.

Qui s'est figuré le Bonheur, autrement que sous la forme d'un petit
garçon épicier, rougeaud, à tablier bleu, le pied sur la marche d'un
magasin, regardant les femmes d'un air égrillard, admirant sa
bourgeoise, n'ayant rien, rieur avec les chalands, content d'un billet
de spectacle, considérant le patron comme un homme fort, enviant le jour
où il se fera, comme lui, la barbe dans un miroir rond, pendant que sa
femme lui apprêtera sa chemise, sa cravate et son pantalon? Voilà la
véritable Arcadie? Être berger comme le veut Poussin n'est plus dans nos
moeurs. Être épicier, quand votre femme ne s'amourache pas d'un Grec qui
vous empoisonne avec votre propre arsenic, est une des plus heureuses
conditions humaines.

Artistes et feuilletonistes, cruels moqueurs qui insultez au génie aussi
bien qu'à l'épicier, admettons que ce petit ventre rondelet doive
inspirer la malice de vos crayons, oui, malheureusement quelques
épiciers, en présentant arme, présentent une panse rabelaisienne qui
dérange l'alignement inespéré des rangs de la garde nationale à une
revue, et nous avons entendu des colonels poussifs s'en plaindre
amèrement. Mais qui peut concevoir un épicier maigre et pâle? il serait
déshonoré, il irait sur les brisées des gens passionnés. Voilà qui est
dit, il a du ventre. Napoléon et Louis XVIII ont eu le leur, et la
Chambre n'irait pas sans le sien. Deux illustres exemples! mais si vous
songez qu'il est plus confiant avec ses avances que nos amis avec leur
bourse, vous admirerez cet homme et lui pardonnerez bien des choses.
S'il n'était pas sujet à faire faillite, il serait le prototype du bien,
du beau, de l'utile. Il n'a d'autres vices, aux yeux des gens délicats,
que d'avoir en amour, à quatre lieues de Paris, une campagne dont le
jardin a trente perches; de draper son lit et sa chambre en rideaux de
calicot jaune imprimé de rosaces rouges; de s'y asseoir sur le velours
d'Utrecht à brosses fleuries; il est l'éternel complice de ces infâmes
étoffes. On se moque généralement du diamant qu'il porte à sa chemise et
de l'anneau de mariage qui orne sa main; mais l'un signifie l'homme
établi, comme l'autre annonce le mariage, et personne n'imaginerait un
épicier sans femme. La femme de l'épicier en a partagé le sort jusque
dans l'enfer de la moquerie française. Et pourquoi l'a-t-on immolée en
la rendant ainsi doublement victime? Elle a voulu, dit-on, aller à la
cour. Quelle femme assise dans un comptoir n'éprouve le besoin d'en
sortir, et où la vertu ira-t-elle, si ce n'est aux environs du trône?
car elle est vertueuse: rarement l'infidélité plane sur la tête de
l'épicier, non que sa femme manque aux grâces de son sexe, mais elle
manque d'occasion. La femme d'un épicier, l'exemple l'a prouvé, ne peut
dénouer sa passion que par le crime, tant elle est bien gardée.
L'exiguïté du local, l'envahissement de la marchandise, qui monte de
marche en marche et pose ses chandelles, ses pains de sucre jusque sur
le seuil de la chambre conjugale, sont les gardiens de sa vertu,
toujours exposée aux regards publics. Aussi, forcée d'être vertueuse,
s'attache-t-elle tant à son mari, que la plupart des femmes d'épiciers
en maigrissent. Prenez un cabriolet à l'heure, parcourez Paris, regardez
les femmes d'épiciers: toutes sont maigres, pâles, jaunes, étirées.
L'hygiène, interrogée, a parlé de miasmes exhalés par les denrées
coloniales; la pathologie, consultée, a dit quelque chose sur
l'assiduité sédentaire au comptoir, sur le mouvement continuel des bras,
de la voix, sur l'attention sans cesse éveillée, sur le froid qui
entrait par une porte toujours ouverte et rougissait le nez. Peut-être,
en jetant ces raisons au nez des curieux, la science n'a-t-elle pas osé
dire que la fidélité avait quelque chose de fatal pour les épicières,
peut-être a-t-elle craint d'affliger les épiciers en leur démontrant les
inconvénients de la vertu. Quoi qu'il en soit, dans ces ménages que vous
voyez mangeant et buvant enfermés sous la verrière de ce grand bocal,
autrement nommé par eux _arrière-boutique_, revivent et fleurissent les
coutumes sacramentales qui mettent l'hymen en honneur. Jamais un
épicier, en quelque quartier que vous en fassiez l'épreuve, ne dira ce
mot leste: _ma femme_; il dira: _mon épouse_. Ma femme emporte des idées
saugrenues, étranges, subalternes, et change une divine créature en une
chose. Les sauvages ont des femmes; les êtres civilisés ont des épouses;
jeunes filles venues entre onze heures et midi à la mairie, accompagnées
d'une infinité de parents et de connaissances, parées d'une couronne de
fleurs d'oranger toujours déposée sous la pendule, en sorte que le
mameluk ne pleure pas exclusivement sur le cheval. Aussi, toujours fier
de sa victoire, l'épicier conduisant sa femme par la ville, a-t-il je ne
sais quoi de fastueux qui le signale au caricaturiste. Il sent si bien
le bonheur de quitter sa boutique, son épouse fait si rarement des
toilettes, ses robes sont si bouffantes, qu'un épicier orné de son
épouse tient plus de place sur la voie publique que tout autre couple.
Débarrassé de sa casquette de loutre et de son gilet rond, il
ressemblerait assez à tout autre citoyen, n'étaient ces mots, _ma bonne
amie_, qu'il emploie fréquemment en expliquant les changements de Paris
à son épouse, qui, confinée dans son comptoir, ignore les nouveautés. Si
parfois, le dimanche, il se hasarde à faire une promenade champêtre, il
s'assied à l'endroit le plus poudreux des bois de Romainville, de
Vincennes ou d'Auteuil, et s'extasie sur la pureté de l'air. Là, comme
partout, vous le reconnaîtrez, sous tous ses déguisements, à sa
phraséologie, à ses opinions. Vous allez par une voiture publique à
Meaux, Melun, Orléans, vous trouvez en face de vous un homme bien
couvert qui jette sur vous un regard défiant: vous vous épuisez en
conjectures sur ce particulier d'abord taciturne. Est-ce un avoué?
est-ce un nouveau pair de France? est-ce un bureaucrate? Une femme
souffrante dit qu'elle n'est pas encore remise du choléra. La
conversation s'engage. L'inconnu prend la parole.

--_Môsieu..._ Tout est dit, l'épicier se déclare. Un épicier ne prononce
ni _monsieur_, ce qui est affecté, ni _msieu_, ce qui semble infiniment
méprisant; il a trouvé son triomphant _môsieu_, qui est entre le respect
et la protection, exprime sa considération, et donne à sa personne une
saveur merveilleuse.--Môsieu, vous dira-t-il, pendant le choléra, les
trois plus grands médecins, Dupuytren, Broussais et môsieu Magendie, ont
traité leurs malades par des remèdes différents; tous sont morts, ou à
peu près. Ils n'ont pas su ce qu'est le choléra; mais le choléra, c'est
une maladie dont on meurt. _Ceux_ que j'ai vus se portaient déjà mal. Ce
moment-là, môsieu, a fait bien du mal au commerce.

Vous le sondez alors sur la politique. Sa politique se réduit à ceci:
«Môsieu, il paraît que les ministres ne savent ce qu'ils font! On a beau
les changer, c'est toujours la même chose. Il n'y avait que sous
l'empereur où ils allaient bien. Mais aussi, quel homme! En le perdant,
la France a bien perdu. Et dire qu'on ne l'a pas soutenu!» Vous
découvrez alors chez l'épicier des opinions religieuses extrêmement
répréhensibles. Les chansons de Béranger sont son Évangile. Oui, ces
détestables refrains frelatés de politique ont fait un mal dont
l'épicerie se ressentira longtemps. Il se passera peut-être une centaine
d'années avant qu'un épicier de Paris, ceux de la province sont un peu
moins atteints de la chanson, entre dans le Paradis. Peut-être son envie
d'être Français l'entraîne-t-elle trop loin. Dieu le jugera.

Si le voyage était court, si l'épicier ne parlait pas, cas rare, vous le
reconnaîtriez à sa manière de se moucher. Il met un coin de son mouchoir
entre ses lèvres, le relève au centre par un mouvement de balançoire,
s'empoigne magistralement le nez, et sonne une fanfare à rendre jaloux
un cornet à piston.

Quelques-uns de ces gens qui ont la manie de tout creuser signalent un
grand inconvénient à l'épicier: il se retire, disent-ils. Une fois
retiré, personne ne lui voit aucune utilité. Que fait-il? que
devient-il? il est sans intérêt, sans physionomie. Les défenseurs de
cette classe de citoyens estimables ont répondu que généralement le fils
de l'épicier devient notaire ou avoué, jamais ni peintre ni journaliste,
ce qui l'autorise à dire avec orgueil: J'ai payé ma dette au pays. Quand
un épicier n'a pas de fils, il a un successeur auquel il s'intéresse; il
l'encourage, il vient voir le montant des ventes journalières, et les
compare avec celles de son temps; il lui prête de l'argent: il tient
encore à l'épicerie par le fil de l'escompte. Qui ne connaît la
touchante anecdote sur la nostalgie du comptoir à laquelle il est sujet?

Un épicier de la vieille roche, lequel, trente ans durant, avait respiré
les mille odeurs de son plancher, descendu le fleuve de la vie en
compagnie de myriades de harengs, et voyagé côte à côte avec une
infinité de morues, balayé la boue périodique de cent pratiques
matinales, et manié de bons gros sous bien gras; il vend son fonds, cet
homme riche au delà de ses désirs, ayant enterré son épouse dans un bon
petit terrain à perpétuité, tout bien en règle, quittance de la Ville au
carton des papiers de famille; il se promène les premiers jours dans
Paris en bourgeois; il regarde jouer aux dominos, il va même au
spectacle. Mais il avait, dit-il, des inquiétudes. Il s'arrêtait devant
les boutiques d'épiceries, il les flairait, il écoutait le bruit du
pilon dans le mortier. Malgré lui cette pensée: Tu as été pourtant tout
cela! lui résonnait dans l'oreille, à l'aspect d'un épicier amené sur le
pas de sa porte par l'état du ciel. Soumis au magnétisme des épices, il
venait visiter son successeur. L'épicerie allait. Notre homme revenait
le coeur gros. Il était _tout chose_, dit-il à Broussais en le
consultant sur sa maladie. Broussais ordonna les voyages, sans indiquer
positivement la Suisse ou l'Italie. Après quelques excursions lointaines
tentées sans succès à Saint-Germain, Montmorency, Vincennes, le pauvre
épicier dépérissant toujours, n'y tint plus; il rentra dans sa boutique
comme le pigeon de la Fontaine à son nid, en disant son grand proverbe:
_Je suis comme le lierre, je meurs où je m'attache!_ Il obtint de son
successeur la grâce de faire des cornets dans un coin, la faveur de le
remplacer au comptoir. Son oeil, déjà devenu semblable à celui d'un
poisson cuit, s'alluma des lueurs du plaisir. Le soir, au café du coin,
il blâme la tendance de l'épicerie au charlatanisme de l'Annonce, et
demande à quoi sert d'exposer les brillantes machines qui broient le
cacao.

Plusieurs épiciers, des têtes fortes, deviennent maires de quelque
commune, et jettent sur les campagnes un reflet de la civilisation
parisienne. Ceux-là commencent alors à ouvrir le Voltaire ou le Rousseau
qu'ils ont acheté, mais ils meurent à la page 17 de la notice. Toujours
utiles à leur pays, ils ont fait réparer un abreuvoir, ils ont, en
réduisant les appointements du curé, contenu les envahissements du
clergé. Quelques-uns s'élèvent jusqu'à écrire leurs vues au
_Constitutionnel_, dont ils attendent vainement la réponse; d'autres
provoquent des pétitions contre l'esclavage des nègres et contre la
peine de mort.

Je ne fais qu'un reproche à l'épicier: il se trouve en trop grande
quantité. Certes il en conviendra lui-même, il est commun. Quelques
moralistes, qui l'ont observé sous la latitude de Paris, prétendent que
les qualités qui le distinguent se tournent en vices dès qu'il devient
propriétaire. Il contracte alors, dit-on, une légère teinte de férocité,
cultive le commandement, l'assignation, la mise en demeure, et perd de
son agrément. Je ne contredirai pas ces accusations, fondées, peut-être,
sur le temps critique de l'épicier. Mais consultez les diverses espèces
d'hommes, étudiez leurs bizarreries, et demandez-vous ce qu'il y a de
complet dans cette vallée de misères. Soyons indulgents envers les
épiciers! D'ailleurs où en serions-nous s'ils étaient parfaits? il
faudrait les adorer, leur confier les rênes de l'État, au char duquel
ils se sont courageusement attelés. De grâce, ricaneurs auxquels ce
mémoire est adressé, laissez-les-y, ne tourmentez pas trop ces
intéressants bipèdes: n'avez-vous pas assez du gouvernement, des livres
nouveaux et des vaudevilles?

  DE BALZAC.

[Illustration]



[Illustration: LA GRISETTE.]

[Illustration]

LA GRISETTE.


DE tous les produits parisiens, le produit le plus parisien sans
contredit, c'est la grisette. Voyagez tant que vous voudrez dans les
pays lointains, vous rencontrerez des arcs de triomphe, des jardins
royaux, des musées, des cathédrales, des églises plus ou moins
gothiques; comme aussi, chemin faisant, partout où vous conduira votre
humeur vagabonde, vous coudoierez des bourgeois et des altesses, des
prélats et des capitaines, des manants et des grands seigneurs; mais
nulle part, ni à Londres, ni à Saint-Pétersbourg, ni à Berlin, ni à
Philadelphie, vous ne rencontrerez ce quelque chose si jeune, si gai, si
frais, si fluet, si fin, si leste, si content de peu, qu'on appelle la
grisette. Que dis-je, en Europe? vous parcourriez toute la France que
vous ne rencontreriez pas dans toute sa vérité, dans tout son abandon,
dans toute son imprévoyance, dans tout son esprit sémillant et
goguenard, la grisette de Paris.

Les savants (foin des savants!), qui expliquent toute chose, qui
trouvent nécessairement une étymologie à toute chose, se sont donné bien
de la peine pour imaginer l'étymologie de ce mot-là, _la grisette_. Ils
nous ont dit, les insensés! qu'ainsi se nommait une mince étoffe de bure
à l'usage des filles du peuple, et ils en ont tiré cette conclusion:
_Dis-moi l'habit que tu portes, et je te dirai qui tu es!_ comme si nos
élégantes duchesses de la rue, nos comtesses qui vont à pied, nos fines
marquises qui vivent du travail de leurs mains, toute cette galante et
sceptique aristocratie de l'atelier et du magasin, étaient condamnées à
porter à tout jamais une triste robe de laine; comme si elles avaient
renoncé, ces anachorètes blanches et roses, aux plus douces joies de la
vie, au ruban de soie, à la broderie, aux souliers neufs, aux gants
neufs, à toutes les ressources ingénieuses de cette coquetterie facile
qui est à la portée de toutes les belles personnes qui sont pauvres,
bien faites, et qui ont vingt ans!

Donc laissons là les étymologistes et leurs étymologies saugrenues. Ce
sont de vieux bons hommes revenus des passions humaines, et dont on ne
peut pas dire à propos de ces deux échantillons de la coquetterie
française, qu'ils sont pleins de leur sujet. On ne définit pas ce qui
est net, vif et beau. La seule façon de comprendre ce monde des
grisettes parisiennes, monde à part dans le monde, c'est de le voir de
près. Sortez le matin par un beau jour qui commence, et regardez autour
de vous quelle est la première femme éveillée dans ce riche Paris qui
dort encore: c'est la grisette! Elle se lève un instant après le jour,
et tout de suite la voilà qui se fait belle pour toute la journée. Son
ablution de chaque jour est complète, ses beaux cheveux sont peignés de
fond en comble: ses vêtements sont reluisants de propreté; je le crois
bien, ma foi! c'est elle-même qui les a faits, elle-même qui les a
blanchis. En même temps, elle pare aussi la mansarde qu'elle habite;
elle met en ordre le pauvre rien qu'elle possède, elle décore sa misère
comme d'autres femmes ne sauraient pas décorer leur opulence. Ceci fait,
elle jette un dernier coup d'oeil sur son miroir, et quand elle s'est
bien assurée qu'elle est aussi jolie aujourd'hui qu'elle l'était hier,
elle s'en va à son travail. En effet, et voilà ce qu'elles ont de
touchant et de respectable, qui dit une grisette dit en même temps un
petit être charmant et content de peu qui produit et qui travaille; une
grisette oisive n'est pas dans la nature des grisettes: elle devient
alors tout autre chose; elle sort tout à fait de cet honnête département
des grisettes; une fois oisive, elle franchit la faible limite qui la
sépare du vice parisien.--De celle-là nous n'en parlons pas, elle
gâterait notre sujet.

Mais cependant, puisqu'elle travaille, quel est donc le travail de la
grisette? Il serait bien plus simple de vous dire tout de suite quel
n'est pas son travail, car qui dit une grisette, dit une fille bonne à
tout, qui sait tout, qui peut tout. Une légion de fourmis travailleuses
suffit à produire des montagnes; eh bien! la grisette est comme la
fourmi. Les grisettes de Paris, ces petits êtres fluets, actifs et
pauvres, Dieu le sait! elles opèrent autant de prodiges que des armées.
Entre leurs mains industrieuses se façonnent sans fin et sans cesse la
gaze, la soie, le velours, la toile. A toutes ces choses informes elles
donnent la vie, elles donnent la grâce, l'éclat: elles les créent, pour
ainsi dire, et, ainsi créées, elles les jettent dans toute l'Europe; et,
croyez-moi, cette innocente et continuelle conquête à la pointe de
l'aiguille est plus durable mille fois que toutes nos conquêtes à la
pointe de l'épée.

Ils se répandent ainsi dans la ville, ces pauvres artisans noirs ou
blonds, blancs et roses, et, tout en fredonnant, ils habillent la plus
belle partie du genre humain; leurs doigts légers exécutent comme en se
jouant les tours de force les plus difficiles; tout ce que le caprice
des femmes dans leurs plus ingénieux accès de coquetterie peut inventer,
nos charmants artistes l'exécutent. Elles règnent en despotes sur la
parure européenne. Elles brodent le manteau des reines, elles coupent le
tablier des bergères. Et faut-il que ce goût français soit universel
pour que ces petites filles, enfants de pauvres gens, et qui mourront
pauvres comme leurs mères, deviennent ainsi les interprètes
tout-puissants de la mode dans l'univers entier! Détruisez cette race
intelligente et laborieuse, c'en est fait de la grâce européenne; déjà
je vois d'ici toutes les grandes coquettes de ce monde vêtues au
hasard, c'est-à-dire mal vêtues, et qui s'écrient en soupirant: Où
allons-nous?

Dans cette position à la fois élevée et subalterne, et placées, comme
elles le sont, entre le luxe le plus exagéré des puissants de ce monde
et leur propre misère à elles-mêmes, certes, il faut à ces pauvres
filles bien de l'esprit et bien du courage pour résister à la fois à ce
luxe et à cette misère. Car à peine descendue du cinquième étage qu'elle
habite, la grisette est introduite dans les plus riches magasins, dans
les maisons les plus somptueuses; là, elle règne; là, elle dicte ses
lois et sans appel; pendant tout le jour elle préside à la coquetterie
des femmes riches, elle les habille, elle les pare, elle entoure ces
cadavres, souvent très-laids, des tissus les plus précieux; elle sait à
fond tous les déguisements de ces beautés si souvent trompeuses. Que de
tailles contrefaites elle a réparées! que de maigreurs elle a
dissimulées! que de laideurs elle a fait paraître charmantes! et quand
l'idole est ainsi parée par ces pauvres mains si blanches et si
gentilles, quand l'amour arrive, qui emporte dans les fêtes
resplendissantes, non pas la femme, qui est laide, mais la parure, qui
est adorable, sans songer que l'ouvrière qui l'a faite est cent fois
plus belle que celle qui la porte, vous figurez-vous notre jeune artiste
qui suit d'un regard contrit cette femme qu'elle a créée, et qui se dit
à elle-même avec un gros soupir: Je suis pourtant plus belle que cela!
Oui, certes, c'est là une de ces immenses tentations auxquelles
résisteraient bien peu de courages. En effet, on comprend très-bien
qu'un homme passe devant un monceau d'or sans y toucher: sa probité le
sauve; mais une jeune et jolie fille, qui peut tout d'un coup, d'obscure
et inconnue qu'elle était, devenir l'admiration et l'amour des hommes,
si elle veut mettre seulement ce morceau de gaze créé par son aiguille,
renoncer ainsi à ses admirables et faciles conquêtes, voilà, certes, le
plus surprenant de tous les courages! Elle est seule; cette parure est
achevée; les fleurs sont prêtes pour la chevelure, la gaze transparente
pour le sein nu, le ruban pour la ceinture, le soulier pour le pied, le
bas brodé pour la jambe faite au tour, le gant pour la main: qui donc
empêche l'humble chrysalide de devenir tout d'un coup le papillon léger,
de réaliser les plus beaux rêves et d'entraîner à sa suite l'admiration
des hommes, la jalousie des femmes? Ainsi vêtue, elle devient tout d'un
coup la reine du monde, elle marche l'égale des plus belles; sa jeunesse
brille de tout son éclat; elle est l'orgueil de nos fêtes, la joie de
nos théâtres; le monde des arts, du luxe et du pouvoir lui est ouvert:
rien ne doit résister à son triomphe. Victoire! victoire! plus de
travail! plus de misère! Mais non, cette humble pauvreté ne sera pas
vaincue: elle résistera à cette tentation chaque jour renouvelée; la
noble héroïne rendra sans murmurer cette parure à celle qui la paye, et
elle se consolera avec ses chansons, sa gaieté et ses vingt ans.--Ou
bien tout simplement, elle deviendra folle. Que d'ambitieuses de vingt
ans, qui ont manqué d'une robe pour être adorées, sont renfermées à la
Salpêtrière! Savez-vous bien cependant ce qu'on donne à la grisette pour
prix de tant de travaux, de tant d'héroïsmes, de tant de folies qui la
tuent? Hélas! j'en rougis. Mais cette noble fille, sacrifiée à ces
passions dévorantes, est presque aussi peu payée que nos Alexandres et
nos Césars à quatre sous par jour. Pour se vêtir, pour se nourrir, pour
se loger, pour cultiver le parterre qui est devant sa fenêtre, pour le
mouron de l'oiseau qui chante dans sa cage, pour le bouquet de violettes
qu'elle achète chaque matin, pour cette chaussure si luisante et si bien
tenue, pour cette élégance soutenue des pieds à la tête, dont serait
fière plus d'une reine de préfecture, la grisette parisienne gagne à
peine de quoi fournir chaque jour au déjeuner d'un surnuméraire du
ministère de l'intérieur. Et cependant avec si peu, si peu que rien,
elle est bien plus riche, elle est gaie, elle est heureuse; elle ne
demande en son chemin qu'un peu de bienveillance, un peu d'amour.

Ce n'est pas que dans ce chemin, ou plutôt dans ce modeste sentier, semé
de tant de fleurs des champs et de tant d'épines, qu'elle parcourt d'un
pas si léger, l'aimable fille, elle ne rencontre bien des petits
bonheurs à sa taille et à son usage. Elle se pare de cet or que fabrique
à si peu de frais la médiocrité, et l'or de cette mine est plus
inépuisable que toutes les mines du Pérou. Elle est contente de peu,
elle est contente de rien! La poésie et l'amour, ces deux anges qui
consolent et qui encouragent, l'accompagnent dans sa route; elle tient à
la poésie par sa misère d'abord et ensuite par sa profession, elle tient
à l'amour par ses grâces naturelles et sa beauté sans fard. La grisette
est la providence de cette race à part et imberbe, l'honneur, l'esprit
et le tapage de nos écoles, qu'on peut appeler à bon droit le _printemps
de l'année_; elle est l'amour souriant et désintéressé des poëtes sans
maîtresses, des orateurs en herbe, des généraux sans épée, des Mirabeaux
sans tribune; tout jeune homme qui vit à Paris d'une maigre pension
paternelle et d'espérance est de droit le vainqueur et le tyran de ces
jolies petites marquises de la rue Vivienne. Dans cette franche
communauté fondée sur l'amour, sur l'économie et le travail, chacun des
deux amoureux apporte tout ce qu'il a, rien d'abord, et avec cela un
grand appétit, et par-dessus le marché un grand fonds d'insouciance,
tous les adorables ingrédients du bonheur; on travaille chacun de son
côté toute la semaine; l'aiguille et la plume font des merveilles; l'un
dissèque des cadavres, l'autre en habille; celui-ci débrouille les
textes de Justinien, celle-là redresse tous les torts féminins qu'on lui
présente; à peine a-t-on le temps de se voir, de s'entre-sourire; à
peine une fois ou deux passe-t-il devant la porte du magasin dont la
glace est recouverte d'un rideau à demi entr'ouvert. Mais le dimanche
venu, adieu toute contrainte! l'aiguille et la plume se reposent, le
magasin et le livre sont fermés! Liberté, liberté tout entière; c'est le
jour où il est riche, c'est le jour où elle est belle, c'est le jour où
ils s'aiment à ciel et à coeur ouverts. Allons, notre royaume légitime,
la vallée de Montmorency nous appelle; allons, notre beau duché de
Saint-Cloud nous ouvre ses portes; allons; notre belle comté de
Saint-Germain va grimper jusqu'à notre cinquième étage par le chemin de
fer; allons vite: j'ai mon habit neuf, mon gilet blanc, mes épargnes
dans ma poche; prends ton chapeau le plus frais, ton écharpe la plus
rose; prends l'ombrelle que Louise a oubliée chez toi l'autre jour, et
en avant! Et les voilà qui s'emparent ainsi l'un et l'autre des plus
petits recoins de la campagne parisienne; pour leur faire place, à ces
innocents amoureux, les oisifs et les riches se cachent de leur mieux,
ils savent que le dimanche appartient à l'étudiant et à la grisette; et
ainsi dans les campagnes, l'été, dans la ville, l'hiver, ils sont les
maîtres souverains un jour chaque semaine; ils remplissent les bois,
ils remplissent les théâtres; toutes les fleurs des champs et toutes les
larmes du mélodrame leur appartiennent; ils ont cinquante-deux jours de
règne dans l'année. Quelle est la puissance en ce monde qui dure si
longtemps?

Ainsi se passe cette dernière jeunesse du jeune homme; il marche ainsi
appuyé sur cette blanche épaule jusqu'à ce qu'il arrive à être quelque
chose, médecin, avocat, sous-lieutenant. Alors l'ambition le gagne,
l'amour s'en va, il dit adieu à la folle et douce maîtresse de ses beaux
jours; l'ingrat qu'il est, il l'abandonne à cette misère si facile à
porter quand on est deux, il change ce coeur aimant contre quelques
arpents de vigne, ou les quelques sacs d'écus dont se compose une dot de
province; elle cependant, la pauvre fille, que devient-elle? Elle
pleure, elle se résigne, elle se console, quelquefois elle recommence,
souvent enfin elle se marie; elle passe ainsi du poëte amoureux au mari
brutal, du rire aux larmes, de l'indulgente misère à l'indigence
brutale; tout est fini pour elle; le papillon devient chrysalide:
heureusement elle ne meurt pas sans laisser après elle une assez bonne
provision de grisettes et de gamins de Paris.

Mais soyons prudents et sages, ne regardons pas trop au fond des choses,
de peur de tomber dans l'abîme. Quelle est la rose la mieux épanouie que
n'emporte le premier vent qui souffle? Quel est le fruit mûr qui ne
porte son ver rongeur? Au reste, Dieu merci, cette triste fin n'est pas
la même pour toutes ces charmantes filles; il en est qui se sauvent par
hasard, il en est d'autres que sauve le bonheur, quelques-unes la vertu
comme l'entendent les moralistes: je veux à ce propos vous raconter
l'histoire de Jenny, la bouquetière.

Cette Jenny a fait un métier que je ne saurais trop vous expliquer,
mesdames. Cependant, comme elle avait un bon coeur et une belle âme, il
faut qu'elle ait, sa biographie à part, une page dans ce recueil
d'artiste. Jenny a été si utile à l'art!

Je dis _Jenny la bouquetière_, parce qu'elle vint à Paris vendant des
roses et des violettes pâles comme elle, la pauvre enfant! Pour le débit
des fleurs, il n'y a que deux ou trois bonnes places à Paris: l'Opéra,
le soir, quand l'harmonie étincelle, quand le gaz éclate, quand les
femmes riches et parées s'en vont en diamants, en dentelles, se livrer
aux mornes extases de l'harmonie. Alors il fait bon avoir à part soi un
magasin de roses et de violettes, le débit est sûr. Mais quand vint
Jenny à Paris, elle ne put vendre ses fleurs que sur le pont des Arts,
des fleurs sans odeur et sans couleur, image trop réelle de la poésie
académique; des fleurs de la veille à l'usage des grisettes qui passent.
Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune à espérer pour
Jenny.

Jenny la bouquetière se morfondait et pleurait. Il y eut des vieillards,
des roués de la bourgeoisie, qui firent des quolibets à Jenny, qui
l'accablèrent de mots à double sens; mais Jenny ne les comprit pas: le
bourgeois libertin est trop laid! La pauvre fille cependant vendait ses
fleurs, mais le commerce allait mal; il fallait sortir de ce misérable
état à tout prix.

Quand je dis à tout prix, je me trompe, non pas au prix de l'innocence,
pauvre Jenny! non pas au prix de cette fortune éphémère et misérable qui
s'en va si vite, et qui se fait remplacer par la honte. Ne crains rien
pour ton joli visage, ma bouquetière; il y a quelque chose d'innocent à
faire avec ta jeunesse et ta beauté; quelque chose d'innocent à faire,
entends-tu bien? avec ton visage si frais, tes doigts si déliés, ton
port si noble, ta taille svelte, et ton pied arabe qui donne une forme
charmante à tes mauvais souliers.

Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tiens-toi à distance. Tu
n'as pas même à redouter mon souffle. Pose-toi là, ma fille, sous ce
rayon de soleil qui t'enveloppe de sa blancheur virginale. Oh! sois
muette et calme, laisse-moi t'envelopper d'art et de poésie; tu seras
mon idole pour un jour, à moi peintre. Je vois déjà voltiger autour de
ta robe en guenilles les couleurs riantes, les formes légères, les
ravissantes apparitions de mon voyage d'Italie. Reste là, reste, Jenny,
sous mon pinceau, sur ma toile, dans mon âme, sous mon regard charmé;
que de métamorphoses tu vas subir! Vierge sainte, on t'adore, les hommes
se prosternent à tes pieds; jolie fille au doux sourire, les jeunes gens
te rêvent et te font des vers. Sois plus grave, relève tes sourcils
arqués, réprime ce sourire; je te fais reine, grande dame; après quoi si
tu veux poser ta tête sur ta main, si tu veux mollement sourire, si tu
veux t'abandonner à la poétique langueur d'une fille qui rêve, je fais
de toi plus qu'une vierge, je te crée la maîtresse de Raphaël ou de
Rubens. Pauvre fille, c'est beaucoup plus que si je te faisais la
maîtresse d'un roi.

Jenny, inépuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me saisit et
m'oppresse, la fièvre de l'art est dans mes veines; ma palette est
chargée pêle-mêle, ma grossière palette en bois de chêne, ma brosse est
à mes pieds, haletante comme le chien de chasse qu'on tient en laisse.
Viens, il est temps, Jenny! Et Jenny vient, docile comme l'imagination,
docile et souple, et prête à tout, à tout ce que l'art a d'innocence et
de poésie. Allons, Jenny, pose-toi: je veux voir en toi une belle fille
grecque, comme celles que vit Apelles quand elles posèrent pour la
statue de la déesse. Tu es ainsi, ma jolie Grecque, ma sévère beauté,
mon Athénienne aux formes ravissantes! Et si je veux changer ma beauté
cosmopolite, ma beauté change; la voilà Romaine, Romaine de l'empire,
Romaine comme les Romaines de Juvénal. Allons, Jenny, sors du festin,
prête l'oreille aux chants des buveurs, relis-moi l'ode d'Horace à
Glycère, à Nééra; sois belle et riche, étends-toi dans ta litière portée
par des esclaves gaulois; remplace les bagues de l'hiver par l'or de
l'été. Mais avant tout, avant de représenter l'ivresse, as-tu déjeuné ce
matin, Jenny? Vous autres, vous ne vous figurez pas ce que c'est qu'une
pauvre fille qui rêve tout éveillée, et qui rêve pour vous; vous ne vous
imaginez pas tout ce qu'il y a de péril et de difficulté dans cette
position fixe d'une pauvre femme qui reste des heures entières immobile,
muette, arrêtée; il faut qu'elle unisse la passion au calme, la colère
au calme, l'ivresse au calme, l'amour au calme! La plus grande des
comédiennes, c'est une pauvre fille qui sert de modèle, qui est
comédienne tout un jour, comédienne pour un homme tout seul, comédienne
à huis clos, comédienne qui se drape avec une guenille, reine dont un
foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier noir fait la robe de
bal, sainte martyre qui prie, les yeux levés au ciel, en chantant une
chanson de Béranger. Pauvre, pauvre femme! Elle passe par tous les
extrêmes, selon le caprice de l'artiste: on la brûle, on l'égorge, on
l'étouffe, on la met en croix, on la plonge dans mille voluptés
orientales; elle est en enfer; elle est au ciel; archange aux ailes
d'or, prostituée à l'air ignoble; elle est tout, elle passe par toutes
les habitudes de la vie: grande dame, bourgeoise, majesté, divinité de
la fable, que voulez-vous? Et cela sans que personne l'applaudisse, sans
un battement de mains, sans la plus petite part dans l'admiration
accordée au chef-d'oeuvre. On voit le tableau: Que cette femme est
belle! quel regard! quelle main! que d'inspirations véhémentes dans
cette tête! On porte l'artiste aux nues, on le comble d'or et
d'honneurs; il n'y a pas un regard pour la pauvre Jenny: or, c'est Jenny
qui a fait le tableau!

Étrange assemblage de beauté et de misère, d'ignorance et d'art,
d'intelligence et d'apathie! Prostitution à part d'une belle personne
qui peut sortir chaste et sainte après avoir obéi en aveugle aux
caprices les plus bizarres! C'est que l'art est la grande excuse à
toutes les actions au delà du vulgaire; c'est que l'art purifie tout,
même cet abandon qu'une pauvre fille fait de son corps; c'est que l'art
est aussi favorisé que l'opérateur à qui on livre le cadavre, sans
repentir et sans remords; c'est qu'aussi Jenny était douce et modeste
autant que jolie; Jenny était soumise à l'artiste, aveuglément soumise
tant qu'il s'agissait de l'art: mais là s'arrêtait sa vocation.
L'artiste redevenait-il un homme! Jenny quittait son rôle brillant, elle
redescendait des hautes régions où l'artiste l'avait comme placée à
dessein, Jenny redevenait une simple femme pour se mieux défendre; Jenny
recouvrait de la bure ternie ses bras si blancs, elle rejetait sur son
beau sein son pauvre mouchoir d'indienne, elle rentrait sa jambe nue
dans son bas troué. On n'eût pas respecté la reine ou la sainte: on
respectait Jenny.

Ce qu'est devenue Jenny? vous voulez le savoir! Elle a parsemé nos
temples de belles saintes qu'adorerait un protestant; elle a peuplé nos
boudoirs d'images gracieuses qui font plaisir à voir, de ces têtes de
femmes qu'une jeune femme enceinte regarde si avidement; elle a donné
son beau visage et ses belles mains aux tableaux d'histoire; sa
bienveillante influence s'est fait longtemps sentir dans l'atelier de
nos artistes; avoir Jenny dans son atelier, c'était déjà un gage de
succès. Jenny dédaignait l'art médiocre, elle s'enfuyait à s'écheveler
quand elle était appelée par nos modernes Raphaëls; elle ne voulait
confier sa jolie figure qu'au génie, elle n'avait foi qu'au génie. Quand
l'artiste favorisé était pauvre, Jenny lui faisait crédit bien
volontiers. Aimable fille! Elle a plus encouragé l'art à elle seule que
nos trois derniers ministres de l'intérieur à eux trois! Mais hélas!
l'art a perdu Jenny, perdu le charmant modèle, perdu sans retour; l'art
est livré à lui-même sans vertu, sans pouvoir, sans avenir, sans
fortune, sans idéal!

Ce qu'est devenue Jenny? Elle est devenue ce que deviennent toujours les
femmes très-jeunes et très-jolies, heureuse et riche; elle est à présent
ce que sont toujours les femmes très-bonnes, elle est très-aimée,
très-respectée, très-fêtée. La grande dame a conservé son amour
d'artiste, son dévouement d'artiste, elle est restée un artiste. Elle a
quitté, il est vrai, ses pauvres habits, son simple foulard et son châle
de hasard; elle a chargé son cou de diamants; les tissus de cachemire
couvrent ses épaules; sa robe est brodée, ses bas de soie sont encore à
jour, mais troués cette fois par le luxe et la coquetterie; elle a des
gants de Venise pour cette main si blanche et des senteurs de l'Orient
pour cette peau si parfumée et si douce; elle a un titre et des laquais.
Eh bien! ne craignez rien, approchez: la grande dame est toujours Jenny,
Jenny la bouquetière, Jenny modèle. Si vous êtes un grand artiste, si
vous vous appelez Gérard, Ingres, Delaroche ou Vernet, arrivez;
dites-lui: Jenny, il me faut une main de femme; Jenny vous jettera au
nez ses gants de Venise; dites-lui: Jenny, il me faut de blanches et
fraîches épaules, il me faut un sein qui bat: Jenny ôtera son cachemire
et vous montrera son sein et ses épaules; dites-lui: Jenny, je fais une
Atalante, il me faut la jambe et le pied d'Atalante; Jenny, duchesse,
vous prêtera sa jambe et son pied tout comme faisait Jenny la
bouquetière. Bonne fille! et simple, et ingénue, et dévouée à l'art,
aimant la beauté pour elle-même, se félicitant tout haut d'être belle
parce qu'elle est belle partout, sur la toile, sur la pierre, sur le
marbre, sur l'airain, en terre cuite et en plâtre, toujours belle. Que
l'art ne s'afflige pas de la fortune de Jenny, Jenny appartient toujours
à l'art, elle est son bien, elle est toute sa fortune. L'art veut bien
la prêter à l'hymen d'un grand seigneur, mais ce n'est qu'un prêt qu'il
lui fait: il faut que ce grand seigneur soit toujours disposé à rendre
Jenny à l'artiste. C'est une stipulation écrite tacitement dans le
contrat de mariage de Jenny.

Telle est cette simple et souriante histoire. Il n'est pas un artiste de
talent, s'il était juste, qui ne mît de moitié dans sa gloire et dans sa
fortune quelque beau sein inspirateur. Or maintenant, et pour finir
comme j'ai commencé, trouvez-moi quelque part, dans tout l'univers, un
petit être ainsi venu au monde, que par le fait même de sa naissance il
soit merveilleusement disposé à toutes choses, aux plus tristes et aux
plus gaies, frais sourires, larmes amères, abnégation profonde, travail,
paresse, vice et vertu, supportant également tous les excès de la
fortune et tous les excès de la misère, d'une parfaite égalité d'humeur
au milieu de tant de fortunes changeantes et renversées, aussi heureux
dans la bure que dans la soie, aussi à l'aise dans le salon que dans la
mansarde, parlant en chantant une belle langue française qui tient à la
fois du Versailles de Louis XIV et de la Courtille de nos jours.--Grande
dame grave et chaste, fille égrillarde et rieuse, poëte, artiste,
mondaine, folle de joie, rêveuse, distraite, coquette, amoureuse,
modeste, bonne et vive, prête à tout; et pour dire en un mot,
véritablement, entièrement et complétement--la _Grisette de Paris_.

  JULES JANIN.

[Illustration]



[Illustration: L'ÉTUDIANT.]

[Illustration]

L'ÉTUDIANT EN DROIT.


UN jeune homme sort du collége. Il a passé son examen de bachelier ès
lettres, après avoir fait ce qu'on appelle ses études; c'est-à-dire que
dix ans de travaux l'ont rendu capable d'expliquer, à l'aide de bons
dictionnaires, Virgile et les fables d'Ésope. Son père et sa mère, assis
au coin du feu, délibèrent sur la destinée ultérieure de leur fils
unique. «Il faut qu'il fasse son droit, dit le père d'un ton grave et
doctoral; c'est le complément indispensable de l'éducation: le titre
d'avocat mène à tout.»

O bourgeois candide et patriarcal! le titre d'avocat ne mène à rien! Où
vont ces milliers d'élèves qui s'asseyent chaque année sur les bancs de
l'École de droit? sont-ils tous pourvus d'emplois honorables et
lucratifs? les voit-on primer au barreau ou dans la magistrature? Hélas!
non; la majorité ne met jamais le pied au palais. Quelques-uns
deviennent notaires, avoués ou huissiers; le reste se répartit dans
diverses professions. Cet agent d'affaires qui négocie des ventes et des
achats de fonds de commerce sans clientèle, il a fait son droit. Ce
_jeune premier_ qui colporte en province sa misère et ses oripeaux, il a
fait son droit. Cet écrivain public qui rédige en prose et en vers des
compliments à l'usage des cuisinières, il a fait son droit. Ce
dramaturge qui compose des pièces à grand spectacle pour le théâtre de
madame Saqui a prêté le serment d'avocat. Les administrations publiques
et particulières, l'armée, les boutiques, les échoppes, fourmillent
d'ex-étudiants qui végètent et regrettent les trois années qu'ils ont
perdues sous le vain prétexte d'apprendre les lois, dont ils ne savent
pas un mot.

Quoi qu'il en soit, tous les ans, au mois de novembre, une foule de
jeunes gens affluent de toutes les parties de la France, et viennent
s'entasser dans les hôtels du quartier Latin, vaste camp dont les
avant-postes s'étendent d'un côté jusqu'au Pont-Neuf, et de l'autre,
jusqu'à la barrière d'Enfer.

Le nouveau débarqué est installé; il a pris sa première inscription; il
a choisi ses professeurs; il a fait sa première apparition au cours, où
il aura soin de se montrer le moins possible. Que lui faut-il encore?
Une femme, une compagne qui partage avec lui les peines de la vie, et
qui lui cire ses bottes! Il se met en quête, et un de ses compatriotes,
élève de deuxième année, dont les belles manières et la conversation
solide ont ébloui la haute société de son endroit pendant les vacances,
a été chargé par les excellents parents de notre novice de guider sa
jeune expérience à travers les écueils de la Babylone maudite où le
jeune héritier n'a été abandonné qu'en tremblant. Pénétré de sa mission,
le Mentor introduit dès le lendemain de son arrivée son jeune Télémaque
au bal Montesquieu, autant pour le rompre sans retard aux bonnes
habitudes que pour retrouver ses anciennes connaissances personnelles.
Une contredanse et deux galops ont suffi pour lier intimement notre
jeune homme à une élégante danseuse qui répond au nom d'Irma, Amanda, ou
autre nom de la même famille. Elle est sage à n'en pas douter, car elle
a refusé de donner son adresse; mais notre étudiant l'a bientôt
retrouvée. Il l'épie et l'arrête au passage sur le trottoir de la rue
Dauphine, enveloppée d'un long tartan, la tête encadrée dans un bonnet
de velours noir, le bras passé dans un large cabas d'osier, garde-meuble
inséparable de la majorité féminine de notre excellente capitale, et les
pieds protégés par une chaussure équivoque. Sous ces dehors peu
favorables, l'étudiant en droit a reconnu la taille élégante et les
jolis yeux de sa danseuse: il faut ajouter qu'il a deviné un coeur
tendre et des qualités physiques et morales qui lui suffisent. Son choix
est fait, le pacte d'alliance est signé sur une table de la
Grande-Chaumière du Mont-Parnasse. Là vous ne reconnaissez plus la
pauvre fille dont les souliers épargnent de la besogne aux balayeurs.
Elle est pimpante, élégante, éblouissante, frisée, pommadée, attifée,
charmante à voir; elle porte une capote de batiste, une robe de
mousseline, des bas blancs, et une écharpe de crêpe bleu.

Les amours de l'étudiant et de la grisette ne sont point de ces passions
échevelées qui pleurent dans les drames modernes, et bientôt il ne la
traite guère mieux qu'une servante, la charge de ses commissions, lui
envoie chercher du tabac, de l'eau-de-vie et du jambon. Lorsqu'il régale
ses amis, c'est elle qui, avant de présider au festin, fait cuire les
côtelettes et met le couvert. Il faut le dire à sa louange, la grisette
se prête merveilleusement à toutes ces fonctions de ménage, qui la
rendent indispensable et lui donnent un air de femme mariée. Heureuse si
les vacances seules interrompent le cours de cette liaison trop
passagère, si elle peut dire adieu en pleurant à son époux temporaire,
qui lui promettra de lui écrire! Mais souvent, las du ménage, l'ingrat
songe à reconquérir sa liberté. Il cherche querelle à _sa femme_,
l'accuse d'infidélité, et, à force de brouilles préparatoires, arrive à
une rupture définitive. C'est un de ses amis qui lui succède, et la
malheureuse fille passe de main en main comme un billet à ordre, comme
une reconnaissance du mont-de-piété, jusqu'à ce que, vieille et fanée,
elle tombe insensiblement au dernier degré de la dépravation.

S'il n'a point de femme pour lui préparer ses repas à domicile,
l'étudiant en droit peut choisir entre une multitude de restaurants dont
les fastueuses affiches lui garantissent, moyennant dix-huit sous, une
alimentation saine et abondante. Poupon, Viot, Rousseau! restaurants
trop calomniés! comme Figaro, vous valez mieux que votre réputation! La
malice seule a pu accuser vos innocents cuisiniers de transformer une
tête de cheval en tête de veau, et de présenter un angora sous la
fallacieuse apparence d'un civet. Vos biftecks sont peut-être
_duriuscules_, vos bouillons trop aquatiques, vos hachis légèrement
suspects; mais vous n'en méritez pas moins l'estime et la pratique de
quiconque possède une âme sensible, un estomac complaisant, et dix-huit
sous dans sa poche. Laissez crier les diffamateurs, respectables
sanctuaires de la gastronomie au rabais; tant qu'il y aura une École de
droit à Paris, vous continuerez d'offrir à une foule toujours croissante
vos demi-potages à dix centimes, et vos canards aux navets à six sous la
portion.

Si l'on nous demande à quels signes extérieurs on peut reconnaître
l'étudiant en droit, nous répondrons qu'il ne s'habille pas à la
dernière mode, mais qu'il crée une mode tout exprès pour lui. Il laisse
volontiers croître ses cheveux et sa barbe, quand il en a, afin, dit-il,
de ne pas ressembler à un épicier; mais avant de se présenter devant les
examinateurs, il a soin de faire disparaître ces attributs anarchiques.
Il ressemble par la coiffure à un membre du club des Jacobins, et par la
royale à un seigneur de la cour de Louis XIII. On l'a vu jadis se
glorifier d'un chapeau gris et d'un gilet rouge à la Robespierre.
Aujourd'hui, qu'il soit ou non du Béarn, il adopte le béret et la
ceinture rouge, parce qu'il trouve à ce costume une couleur locale. Une
pipe colossale est l'accessoire obligé de l'étudiant: fumeur intrépide,
il parfume les passants des bouffées nauséabondes du tabac de la régie.
La tête de sa pipe, plus ou moins _culottée_, offre l'image d'un Turc,
de Henri IV, de Robert Macaire, de François Ier, de Saint-Just, etc. Son
coeur bondit de joie lorsqu'il parvient à se procurer une chibouque
algérienne ou un houka indien, et qu'étendu sur son canapé garni en
velours d'Utrecht rouge, il se donne une tournure orientale. Roi du
quartier Latin, il domine au théâtre, il domine à la taverne, il domine
dans la rue. L'hôtelier le respecte, le restaurateur le désire, le
cafetier le regarde avec amour; son crédit est solidement posé, car ses
parents _sont bien_; à lui le haut du pavé, à lui les gracieux sourires
des jeunes filles. Sultan sans rivaux, il dispense ses faveurs à son
gré, et rappelle les beaux temps de la galanterie française en faisant
offrir des brevets de beauté et de grâce sous la forme de bouquets aux
dames qui fréquentent les loges des théâtres du Panthéon et du
Luxembourg.

Entre tous surgit un caractère plus tranché, que les étudiants appellent
_bambocheur_. Ses confrères se permettent l'estaminet et la guinguette à
titre de distraction: le bambocheur y passe ses jours. Il entre à la
taverne à dix heures du matin, déjeune amplement, consomme une infinité
de petits verres et de chopes, fume un nombre considérable de pipes,
joue au piquet et au billard, et le soir, à une heure avancée, se mêle à
des choeurs qui chantent à gorge déployée:

  [Musique:

  Messieurs les étudiants
  S'en vont à la Chaumière,
  Pour danser le Cancan
  Et la Robert Macaire,
  Toujours, toujours, toujours,
  Triomphant des amours.
  Eh! ioup! ioup! ioup! la, la, la, la, la,
  Eh! ioup! ioup! ioup! la, la, la, la, la, la, la,
  La, la, la, la.]

Le carnaval est l'élément du bambocheur: c'est alors qu'il se montre
dans tout son éclat. Craignant qu'on ne lui vole sa montre à la faveur
de la confusion des bals masqués, il s'empresse de la déposer entre les
mains d'un commissionnaire au mont-de-piété, et le même administrateur
intègre se charge d'un manteau, complétement inutile à son propriétaire
pour se déguiser en postillon. Dès lors, plus de soucis, plus de soins
de l'avenir! Le bambocheur n'a jamais pris d'inscription; il n'aura
jamais d'examens à passer; il n'a point de carrière à parcourir, point
de famille à satisfaire; toutes ses facultés sont concentrées dans le
moment présent, dans le vin qu'il boit, dans le débardeur à cheveux
poudrés qu'il fait valser, dans le tumulte et l'enivrement du bal.

Si, dans ces nuits de délire, un paisible observateur se place au cintre
du théâtre du Panthéon et regarde en bas, il n'apercevra d'abord qu'un
mélange de couleurs diverses, recouvertes d'un uniforme glacis de
poussière, enveloppées d'un brouillard de vapeurs délétères; puis, au
milieu de ce chaos, il distinguera confusément des têtes, des bras, des
jambes, mais sans pouvoir déterminer quels sont les propriétaires
respectifs de ces membres, tant est vertigineuse la rapidité avec
laquelle cette masse compacte se meut, se tourne, se déroule, se heurte
et tourbillonne. Du fond du parterre monte un bourdonnement étrange
composé de l'union discordante de tous les sons de voix, depuis le
baryton le plus éclatant jusqu'au fausset le plus criard. C'est une
mêlée pareille à celle d'un champ de bataille, un inexprimable tohubohu,
un labyrinthe de formes humaines, un pandémonium de danseurs: c'est un
bal masqué.

Si l'extérieur de l'étudiant annonce nettement ses habitudes physiques,
il n'est pas sans intérêt de scruter sa vie intellectuelle. Beaux-arts,
littérature, philosophie, politique, il étudie tout, excepté son droit.
Il dévore les romans nouveaux, et juge en maître des pièces en vogue. Le
portrait de madame George Sand, attaché par une épingle au chevet de son
lit, témoigne de son enthousiasme pour l'illustre hermaphrodite. Il suit
M. de Balzac dans sa course à travers moeurs, et admire Victor Hugo, le
chef de l'école poétique des temps modernes. Loin de se passionner pour
ces tragédies guindées et compassées qui se font, comme une règle
d'arithmétique, par l'addition d'un certain nombre de princes, de
princesses et de confidents, il porte avec enthousiasme le tribut de son
admiration partout où le drame saisissant se meut et palpite. Donne-t-on
un drame inédit du grand homme, l'étudiant se passe de dîner, se met à
la queue dès deux heures, arrive le premier au bureau, et emporte
d'assaut l'unique billet de parterre que l'on y distribue. Un coup de
sifflet part d'une loge. «A la porte! à la porte! s'exclame l'étudiant;
c'est un membre de l'Institut!» Nouveau coup de sifflet. «A la porte!
répète l'étudiant; à la lanterne les classiques!» Vient une tirade de
poésie harmonieuse et sublime, toute la salle enivrée applaudit et
trépigne; l'étudiant bat des mains avec fureur, et lance un regard de
mépris à l'individu véhémentement soupçonné d'être membre de l'Institut.

Il est rare que l'étudiant en droit ne soit pas musicien. Il a un maître
de flageolet, de flûte ou de cornet à piston, et joue _Au clair de la
lune_ sur l'accordéon. Nonobstant les règlements de police, son cor de
chasse retentit au milieu du silence de la nuit; il l'embouche à une
heure du matin, au retour du spectacle, pour se consoler d'avoir vu la
nouveauté _juste-milieu_. Le propriétaire tempête, les voisins
s'insurgent; mais qu'importe? l'intrépide virtuose poursuit son
harmonieux tintamarre, de complicité avec les chats des environs. La
vigueur de ses poumons est-elle épuisée, il sacrifie aux muses, car une
monomanie l'obsède: il faut qu'il écrive. Il jette des feuilletons dans
la boîte des journaux, qui ne les insèrent jamais, expédie des drames et
des vaudevilles aux directeurs des théâtres des boulevards, et s'indigne
de ne pouvoir obtenir lecture. Il porte le manuscrit d'un roman intime
en deux volumes in-8º à Lachapelle ou à H. Souverain, scrupuleux et
discrets dépositaires de ces chefs-d'oeuvre. Les nouvelles qu'il élabore
débutent presque toujours ainsi: «Par une belle matinée de printemps,
deux hommes, enveloppés de larges manteaux, descendaient silencieusement
la colline...» Parfois aussi il entame son sujet _in medias res_,
conformément à la recette suivante: «Par la messe! dit le jeune inconnu
en vidant d'un seul trait son hanap rempli de vin de Hongrie, nous
vivons en des temps bien étranges, messeigneurs...» Sa poésie est de ce
genre phthisique, maladif et rachitique, désespérant et désespéré, dont
Joseph Delorme est le patron. Le _moi_ et les exclamations y dominent.
On y remarque des vers tels que ceux-ci:

  Oh! parmi les humains je marche solitaire,
  Comme le juif errant, et courbe vers la terre
        Mon front pâle et rêveur!!
  Tout nourrit le poison de ma mélancolie!
  Oh! mon coeur est brisé! j'ai bu jusqu'à la lie
        La coupe du malheur!!!

Cette strophe est éclose dans un nuage de fumée de tabac et sous
l'inspiration d'une bouteille d'eau-de-vie. Voyant que les éditeurs et
la gloire lui tournent le dos, l'étudiant passe à l'état de génie
méconnu, et, en traversant le pont des Arts, il mesure d'un oeil
farouche la distance qui le sépare de l'abîme. Mais il puisera des
consolations dans la philosophie, car elle est aussi de son ressort:
sitôt qu'une théorie apparaît, elle trouve parmi les étudiants des
adeptes, des sectateurs, des enthousiastes. Voltairiens sous la
restauration, ils ont suivi le mouvement du siècle, et tendent à prendre
une couleur morale et religieuse. Les uns applaudissent aux théories
économiques de Saint-Simon ou aux rêveries de Fourier; d'autres
s'accordent à dire, avec le père Enfantin, qu'il est urgent de
réhabiliter la chair, tâche dont ils s'acquittent à la grande
satisfaction des habitués du bal du Prado.

Les opinions politiques de l'étudiant en droit sont de celles qui font
dire aux cacochymes et aux asthmatiques: «On voit bien que vous êtes
jeune. Bah! ces idées-là vous passeront.» Ou bien: «C'est un beau rêve
qui ne se réalisera jamais; on reconnaît bien là l'effervescence de la
jeunesse.» Il y a des êtres persuadés que, passé la trentaine, il faut
nécessairement prendre du ventre et se rapprocher du mollusque.
L'étudiant est d'un patriotisme exalté. Sa chambre est décorée des
portraits des chefs de la Montagne. La révolution de juillet est à ses
yeux une révolution à l'eau de rose, en gants jaunes et en bas de soie.
Il eût voulu qu'en 1830 on déclarât la guerre à toute l'Europe, et que
le drapeau tricolore fît le tour du monde. Il a gémi sur le sort de la
Pologne, et maudit l'autocrate. Du temps où florissaient les
souscriptions nationales, on voyait figurer sur les listes son nom,
accompagné de notes plus ou moins démagogiques, semblables à celle-ci:
A... B..., ami de la liberté et de la patrie, ennemi des tyrans et de
l'oppression, 25 centimes.» Feu la Société des droits de l'homme
comptait dans son sein beaucoup d'étudiants en droit. Ils péroraient
dans les sections, annonçaient officiellement que les faubourgs Antoine
et Martin étaient prêts à descendre, couchaient en bonnet rouge, et au
besoin s'armaient pour l'émeute. Hélas! plusieurs victimes d'un
enthousiasme aveugle sont tombées sur les dalles de Saint-Merry.

Une haine vivace bouillonne entre l'étudiant en droit et le sergent de
ville. Ce sont deux ennemis plus irréconciliables que Montaigu et
Capulet, et ce n'est point sans raison. Qui, dans les bals publics,
surprend les étudiants en flagrant délit de _cachucha_ nationale? qui
les mène au violon? qui modère l'élasticité hasardée de leurs
mouvements? C'est le sergent de ville. Mais les principaux motifs de
l'aversion de l'étudiant en droit sont plus sérieux: il déteste dans le
sergent de ville l'agent, le satellite armé de l'ordre public, et, du
plus loin qu'il l'aperçoit, il donne à sa physionomie l'expression la
plus dédaigneuse possible, relève fièrement la tête, et murmure dans sa
barbe l'injurieuse épithète de mouchard.

Au reste, l'exagération politique de l'étudiant en droit est plutôt
extérieure que réelle; elle cache les sympathies d'une âme honnête et
généreuse, et ne croyez pas qu'arrivé à l'âge mûr l'étudiant en droit
renie les croyances de sa jeunesse. Électeur, il vote avec l'opposition;
père de famille, il transmet ses principes à ses enfants; sentinelle
avancée du progrès, sa voix s'élève toujours en faveur des réformes
utiles.

Il se trouve pourtant parmi les étudiants bon nombre de ces jeunes gens
tenaces au travail, que rien ne rebute, et qui mêlent à leurs études de
droit des travaux sérieux d'histoire, de littérature: celui qui prend
cette voie aride, mais dont la récompense est certaine, se nomme
_piocheur_.

Le _piocheur_ ne connaît ni les plaisirs ni les soucis attachés à la
prodigalité. Être rare et presque fabuleux, c'est un jeune homme sans
fortune qui veut faire son chemin, ose lire Duranton, et affronte sans
pâlir les volumineuses collections d'arrêts de Dalloz et de Sirey; il se
place chez un avoué, et au bout de deux ans de travaux assidus, il
obtient enfin l'importante fonction de troisième clerc: il ira loin!

Il n'est guère d'étudiant qui ne devienne _piocheur_ au moins une fois
par an, car l'approche des examens cause dans le quartier Latin une
perturbation complète, un branle-bas général: on se met à l'oeuvre, on
court aux codes longtemps négligés, on veille, on ne sort plus, on
défend sa porte, on s'enterre tout vivant avec Rogron et Du Caurroy; on
analyse, on dissèque le texte des lois, et au bout de six semaines de
fatigues, on arrive souvent à être refusé: alors la victime crie à
l'injustice, et traite les professeurs de _scélérats_.

Trois, quatre ou cinq ans suffisent à la majorité des étudiants pour
sortir vainqueurs de leurs cinq épreuves, y compris la thèse. Il est
facile de reconnaître dans la salle des Pas-Perdus celui qui vient
d'avoir l'honneur de prêter le serment d'avocat. Il se pavane dans sa
robe de louage, le gonflement de sa poitrine soulève son rabat jaunâtre,
il porte sous le bras un énorme portefeuille bourré de papiers qui
simulent les dossiers absents, invite ses connaissances à venir le voir
au palais, les promène dans les couloirs, et, s'il aperçoit quelque
notabilité judiciaire, soulève sa toque à un demi-pouce de son front,
pour persuader aux profanes qu'il est en relation avec la susdite
notabilité.

L'admission au stage a été pour le licencié en droit le sujet d'un
inextricable embarras. Les règlements de l'ordre des avocats exigent que
le candidat occupe une chambre convenable au premier ou au second étage,
et qu'il possède une bibliothèque suffisamment garnie de livres de
jurisprudence. Car le licencié demeurait place Sorbonne, au cinquième
au-dessus de l'entresol, et n'avait, en fait d'ouvrages de droit, que
les chansons de Béranger, les contes de Voltaire, _le Contrat social_,
un volume dépareillé d'un roman de Paul de Kock, et quelques autres
bouquins. Grâce au ciel, un de ses amis, homme d'affaires, lui a confié
les clefs d'un magnifique appartement. Le licencié a donné son adresse
au local de son ami, et le rapporteur chargé de décider si les
conditions requises étaient remplies a été émerveillé qu'un débutant
aussi jeune fût si splendidement logé, que la bibliothèque fût si
nombreuse et si bien choisie, et le bureau si encombré de paperasses et
d'actes de toute espèce.

Dans les conférences, où des étudiants et de jeunes avocats apprennent
l'art de défendre la veuve et l'orphelin, l'avocat stagiaire plaide avec
autant d'emphase que d'érudition. Il cite les coutumes et le Digeste,
Pothier et Gaïus, et assaisonne sa harangue de mots latins.

«Oui, messieurs, dit-il, dans la question qui nous occupe, notre
adversaire est _penitùs extraneus_. C'est l'amour du gain qui le pousse,
_certat de lucro captando_; tandis que nous, messieurs, _certamus de
damno vitando!_»

L'avocat stagiaire aime à prévoir les arguments de la partie adverse, et
il est rare de ne pas rencontrer dans son discours deux ou trois phrases
qui commencent en voix de fausset par: «Mais, nous dira-t-on!» Puis,
après avoir énuméré les objections qu'on peut lui faire, il retrousse
ses manches, lève les bras au ciel, et s'écrie: «Eh! messieurs, je vous
le demande, est-il possible d'imaginer un raisonnement plus illogique,
un raisonnement plus contraire aux principes, un raisonnement plus dénué
de fondement, plus étrange, plus...? Je m'arrête, messieurs, car mon
indignation, toujours croissante, m'entraînerait peut-être trop loin!»

  _Sunt verba et voces, prætereaque nihil._

Malgré cette enflure, les conférences façonnent l'avocat stagiaire à
l'improvisation: il a l'agrément d'y être à tour de rôle juge,
président, ministère public, demandeur ou défendeur; il apprend à
plaider le pour et le contre de la première question venue, ce qui ne
laisse pas que d'être d'une application journalière.

Maintenant que notre étudiant a pris son essor et qu'il a secoué
complétement la poudre des écoles, nous lui souhaitons des succès
judiciaires, une clientèle interminable, et puisse-t-il n'être pas
obligé, après d'infructueuses tentatives, de se faire journaliste ou de
s'engager dans les hussards!

  É. DE LA BÉDOLLIERRE.
    _avocat_, _journaliste_.

[Illustration]



[Illustration: LA FEMME COMME IL FAUT.]

[Illustration]

LA FEMME COMME IL FAUT.


PAR une jolie matinée vous flânez dans Paris. Il est plus de deux
heures, mais cinq heures ne sont pas sonnées. Vous voyez venir à vous
une femme. Le premier coup d'oeil jeté sur elle est comme la préface
d'un beau livre: il vous fait pressentir un monde de choses élégantes et
fines. Comme le botaniste à travers monts et vaux de son herborisation,
parmi les vulgarités parisiennes vous rencontrez enfin une fleur rare.

Ou elle est accompagnée de deux hommes très-distingués, dont un au moins
est décoré, ou quelque domestique en petite tenue la suit à dix pas de
distance. Elle ne porte ni couleurs éclatantes, ni bas à jour, ni boucle
de ceinture trop travaillée, ni pantalon à manchettes brodées
bouillonnant autour de sa cheville. Vous remarquez à ses pieds, soit des
souliers de prunelle à cothurnes croisés sur un bas de coton d'une
finesse excessive ou sur un bas de soie uni de couleur grise, soit des
brodequins de la plus exquise simplicité. Une étoffe assez jolie et d'un
prix médiocre vous fait distinguer sa robe, dont la façon surprend plus
d'une bourgeoise: c'est presque toujours une redingote attachée par des
noeuds, et mignonnement bordée d'une ganse ou d'un filet imperceptible.
L'inconnue a une manière à elle de s'envelopper dans un châle ou dans
une mante; elle sait se prendre de la chute des reins au cou, en
dessinant une sorte de carapace qui changerait une bourgeoise en tortue,
mais sous laquelle elle vous indique les plus belles formes, tout en les
voilant. Par quel moyen? Ce secret, elle le garde sans être protégée par
aucun brevet d'invention. Artistes, poëtes, amants, vous tous qui adorez
le beau idéal, cette rose mystique du génie heureusement interdite à la
mécanique, flânez et admirez cette fleur de beauté si bien cachée, si
bien montrée! La coquette se donne, par la marche, un certain mouvement
concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous l'étoffe sa forme
suave ou dangereuse, comme à midi la couleuvre sous la gaze verte de son
herbe frémissante. Doit-elle à un ange ou à un diable cette ondulation
gracieuse qui joue sous la longue chape de soie noire, en agite la
dentelle au bord, répand un baume aérien, et que je nommerais volontiers
la brise de la Parisienne? Vous reconnaîtrez sur les bras, à la taille,
autour du cou, une science de plis qui drape la plus rétive étoffe, de
manière à vous rappeler la Mnémosyne antique. Ah! comme elle entend,
passez-moi cette expression, _la coupe de la démarche_! Examinez cette
façon d'avancer le pied en moulant la robe avec une si décente précision
qu'elle excite chez le passant une admiration mêlée de désir, mais
comprimée par un profond respect. Quand une Anglaise essaye de ce pas,
elle a l'air d'un grenadier qui se porte en avant pour attaquer une
redoute. A la femme de Paris le génie de la démarche! Aussi la
municipalité lui devait-elle l'asphalte des trottoirs. Votre inconnue ne
heurte personne. Pour passer, elle attend avec une orgueilleuse modestie
qu'on lui fasse place. La distinction particulière aux femmes bien
élevées se trahit surtout par la manière dont elle tient le châle ou la
mante croisée sur sa poitrine. Elle vous a, tout en marchant, un petit
air digne et serein, comme les madones de Raphaël dans leur cadre. Sa
pose, à la fois tranquille et dédaigneuse, oblige le plus insolent dandy
à se déranger pour elle. Le chapeau, d'une simplicité remarquable, a des
rubans frais. Peut-être y aura-t-il des fleurs; mais les plus habiles de
ces femmes n'ont que des noeuds. La plume veut la voiture; les fleurs
attirent trop le regard. Là-dessous vous voyez la figure fraîche et
reposée d'une femme sûre d'elle-même sans fatuité, qui ne regarde rien
et voit tout, dont la vanité, blasée par une continuelle satisfaction,
répand sur sa physionomie une indifférence qui pique la curiosité. Elle
sait qu'on l'étudie; elle sait que presque tous, même les femmes, se
retournent pour la revoir. Aussi traverse-t-elle Paris comme un fil de
la Vierge, blanche et pure. Cette belle espèce affectionne les latitudes
les plus chaudes, les longitudes les plus propres de Paris: vous la
trouverez entre la 20e et la 110e arcade de la rue de Rivoli; sous la
ligne des boulevards, depuis l'équateur ardent des Panoramas, où
fleurissent les productions des Indes, où s'épanouissent les plus
chaudes créations de l'industrie, jusqu'au cap de la Madeleine, dans les
contrées les moins crottées de bourgeoisie; entre le 30e et le 150e
numéro de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Durant l'hiver, elle se plaît
sur la terrasse des Feuillants, et point sur le trottoir en bitume qui
la longe. Selon le temps, elle vole dans l'allée des Champs-Élysées,
bordée à l'est par la place Louis XV, à l'ouest, par la rue de Marigny,
au midi, par la chaussée, au nord, par les jardins du faubourg
Saint-Honoré. Jamais vous ne rencontrerez cette variété de femme dans
les régions hyperboréales de la rue Saint-Denis; jamais dans les
Kamtschatka des rues boueuses, petites ou commerciales; jamais nulle
part par le mauvais temps. Ces fleurs de Paris éclosent par un temps
oriental, parfument les promenades, et, passé cinq heures, se replient
comme les belles-de-jour.

Les femmes que vous verrez plus tard, ayant un peu de leur air, essayant
de les singer, sont des femmes comme _il en faut_, tandis que la belle
inconnue, votre Béatrix de la journée, est la _femme comme il faut_. Il
n'est pas facile aux étrangers de reconnaître les différences
auxquelles les observateurs émérites les distinguent, tant la femme est
comédienne! mais elles crèvent les yeux aux Parisiens: c'est des agrafes
mal cachées, des cordons qui montrent leur lacis d'un blanc roux au dos
de la robe par une fente entre-bâillée, des souliers éraillés, des
rubans de chapeau repassés, une robe trop bouffante, une tournure trop
gommée. Vous remarquerez une sorte d'effort dans l'abaissement prémédité
de la paupière. Il y a de la convention dans la pose. Quant à la
bourgeoise, il est impossible de la confondre avec la femme comme il
faut; elle la fait admirablement ressortir, elle explique le charme que
vous a jeté votre inconnue. La bourgeoise est affairée, sort par tous
les temps, trotte, va, vient, regarde, ne sait pas si elle entrera, si
elle n'entrera pas dans un magasin. Là où la femme comme il faut sait
bien ce qu'elle veut et ce qu'elle fait, la bourgeoise est indécise,
retrousse sa robe pour passer un ruisseau, traîne avec elle un enfant
qui l'oblige à guetter les voitures; elle est mère en public, et cause
avec sa fille; elle a de l'argent dans son cabas, et des bas à jour aux
pieds; en hiver, elle a un boa par-dessus une pèlerine en fourrure, un
châle et une écharpe en été: la bourgeoise entend admirablement les
pléonasmes de toilette.

Votre belle promeneuse, vous la retrouverez, si vous êtes susceptible de
la retrouver, aux Italiens, à l'Opéra, dans un bal. Elle se montre alors
sous un aspect si différent que vous diriez deux créations sans
analogie. La femme est sortie de ses vêtements mystérieux comme un
papillon de sa larve soyeuse. Elle sert, comme une friandise, à vos yeux
ravis, les formes que le matin son corsage modelait à peine. Au théâtre,
elle ne dépasse pas les secondes loges, excepté aux Italiens. Vous
pourrez alors étudier à votre aise la savante lenteur de ses mouvements.
L'adorable trompeuse use des petits artifices politiques de la femme
avec un naturel qui exclut toute idée d'art et de préméditation.
A-t-elle une main royalement belle, le plus fin croira qu'il était
absolument nécessaire de rouler, de remonter ou d'écarter celle de ses
_ringleets_ ou de ses boucles qu'elle caresse. Si elle a quelque
splendeur dans le profil, il vous paraîtra qu'elle donne de l'ironie ou
de la grâce à ce qu'elle dit au voisin, en se posant de manière à
produire ce magnifique effet de profil perdu, tant affectionné par les
grands peintres, qui attire la lumière sur la joue, dessine le nez par
une ligne nette, illumine le rose des narines, coupe le front à vive
arête, laisse au regard sa paillette de feu, mais dirigée dans l'espace,
et pique d'un trait de lumière la blanche rondeur du menton. Si elle a
un joli pied, elle se jettera sur un divan avec la coquetterie d'une
chatte au soleil, les pieds en avant, sans que vous trouviez à son
attitude autre chose que le plus délicieux modèle donné par la lassitude
à la statuaire. Il n'y a que la femme comme il faut pour être à l'aise
dans sa toilette; rien ne la gêne. Vous ne la surprendrez jamais, comme
une bourgeoise, à remonter une épaulette récalcitrante, à faire
descendre un busc insubordonné, à regarder si la gorgerette accomplit
son office de gardien infidèle autour de deux trésors étincelants de
blancheur, à se regarder dans les glaces pour savoir si la coiffure se
maintient dans ses quartiers. Sa toilette est toujours en harmonie avec
son caractère: elle a eu le temps de l'étudier, de décider ce qui lui va
bien, car elle connaît depuis longtemps ce qui ne lui va pas. Pour être
femme comme il faut, il n'est pas nécessaire d'avoir de l'esprit, mais
il est impossible de l'être sans beaucoup de goût. Vous ne la verrez pas
à la sortie, elle disparaît avant la fin du spectacle. Si par hasard
elle se montre calme et noble sur les marches rouges de l'escalier, elle
éprouve alors des sentiments violents. Elle est là par ordre, elle a
quelque regard furtif à donner, quelque promesse à recevoir. Peut-être
descend-elle ainsi lentement pour satisfaire la vanité d'un esclave
auquel elle obéit parfois. Si votre rencontre a lieu dans un bal ou dans
une soirée, vous recueillerez le miel affecté ou naturel de sa voix
rusée; vous serez ravi de sa parole vide, mais à laquelle elle saura
communiquer la valeur de la pensée par un manége inimitable. L'esprit de
cette femme est le triomphe d'un art tout plastique. Vous ne saurez pas
ce qu'elle a dit, mais vous serez charmé. Elle a hoché la tête, elle a
gentiment haussé ses blanches épaules, elle a doré une phrase
insignifiante par le sourire d'une petite moue charmante, elle a mis
l'épigramme de Voltaire dans un _hein!_ dans un _ah!_ dans un _et donc!_
Un air de tête a été la plus active interrogation; elle a donné de la
signification au mouvement par lequel elle a fait danser une cassolette
attachée à son doigt par un anneau. C'est des grandeurs artificielles
obtenues par des petitesses superlatives: elle a fait retomber noblement
sa main en la suspendant au bras du fauteuil comme des gouttes de rosée
à la marge d'une fleur, et tout a été dit; elle a rendu un jugement sans
appel, à émouvoir le plus insensible. Elle a su vous écouter, elle vous
a procuré l'occasion d'être spirituel, et, j'en appelle à votre
modestie, ces moments-là sont rares. Vous n'avez été choqué par aucune
idée malsaine. Vous ne causez pas une demi-heure avec une bourgeoise
sans qu'elle fasse apparaître son mari sous une forme quelconque; mais
si vous savez que cette femme est mariée, elle a eu la délicatesse de si
bien dissimuler son mari qu'il vous faut un travail de Christophe Colomb
pour le découvrir. Souvent vous n'y réussissez pas tout seul. Si vous
n'avez pu questionner personne, à la fin de la soirée vous la surprenez
à regarder fixement un homme entre deux âges et décoré, qui baisse la
tête et sort. Elle a demandé sa voiture, et part. Vous n'êtes pas la
rose, mais vous avez été près d'elle, et vous vous couchez sous les
lambris dorés d'un délicieux rêve qui se continuera peut-être lorsque le
Sommeil aura, de son doigt pesant, ouvert les portes d'ivoire du temple
des fantaisies.

Chez elle, aucune femme comme il faut n'est visible avant quatre heures,
quand elle reçoit. Elle est assez savante pour vous faire toujours
attendre. Vous trouverez tout de bon goût dans sa maison; son luxe est
de tous les moments et se rafraîchit à propos; vous ne verrez rien sous
des cages de verre, ni les chiffons d'aucune enveloppe appendue comme un
garde-manger. Vous aurez chaud dans l'escalier. Partout des fleurs
égayeront vos regards, les fleurs, seul présent qu'elle accepte, et de
quelques personnes seulement: les bouquets ne vivent qu'un jour, donnent
du plaisir, et veulent être renouvelés; pour elle ils sont, comme en
Orient, un symbole, une promesse. Les coûteuses bagatelles à la mode
sont étalées, mais sans viser au musée ni à la boutique de curiosités.
Vous la surprendrez au coin de son feu, sur sa causeuse, d'où elle vous
saluera sans se lever. Sa conversation ne sera plus celle du bal.
Ailleurs elle était votre créancière, chez elle son esprit vous doit du
plaisir. Ces nuances, les femmes comme il faut les possèdent à
merveille. Elle aime en vous un homme qui va grossir sa société, l'objet
des soins et des inquiétudes que se donnent aujourd'hui les femmes comme
il faut. Aussi, pour vous fixer dans son salon, sera-t-elle d'une
ravissante coquetterie. Vous sentez, là surtout, combien les femmes sont
isolées aujourd'hui, pourquoi elles veulent avoir un petit monde dont
elles soient la constellation. La causerie est impossible sans
généralités. L'épigramme, ce livre, en un mot, ne tombe plus, comme
pendant le dix-huitième siècle, ni sur les personnes ni sur les choses,
mais sur des événements mesquins, et meurt avec la journée. Son esprit,
quand elle en a, consiste à mettre tout en doute, comme celui de la
bourgeoise lui sert à tout affirmer. Là est la grande différence entre
ces deux femmes: la bourgeoise a certainement de la vertu, la femme
comme il faut ne sait pas si elle en a encore, ou si elle en aura
toujours; elle hésite et résiste, là où l'autre refuse net pour tomber à
plat. Cette hésitation en toute chose est une des dernières grâces que
lui laisse notre horrible époque. Elle va rarement à l'église, mais elle
parlera religion, et voudra vous convertir si vous avez le bon goût de
faire l'esprit fort, car vous aurez ouvert une issue aux phrases
stéréotypées, aux airs de tête et aux gestes convenus entre toutes ces
femmes.--Ah! fi donc! je vous croyais trop d'esprit pour attaquer la
religion! La société croule, et vous lui ôtez son soutien. Mais la
religion, en ce moment, c'est vous et moi, c'est la propriété, c'est
l'avenir de nos enfants. Ah! ne soyons pas égoïstes. L'individualisme
est la maladie de l'époque, et la religion en est le seul remède; elle
unit les familles que vos lois désunissent, etc. Elle entame alors un
discours néo-chrétien, saupoudré d'idées politiques, qui n'est ni
catholique ni protestant, mais moral, oh! moral en diable, où vous
reconnaissez une pièce de chaque étoffe qu'ont tissue les doctrines
modernes aux prises. Ce discours démontre que la femme comme il faut ne
représente pas moins le gâchis intellectuel que le gâchis politique, de
même qu'elle est entourée des brillants et peu solides produits d'une
industrie qui pense sans cesse à détruire ses oeuvres pour les
remplacer. Vous sortez en vous disant: Elle a décidément de la
supériorité dans les idées! Vous le croyez d'autant plus qu'elle a sondé
votre coeur et votre esprit d'une main délicate; elle vous a demandé vos
secrets, car la femme comme il faut paraît tout ignorer pour tout
apprendre; il y a des choses qu'elle ne sait jamais, même quand elle les
sait. Seulement vous êtes inquiet, vous ignorez l'état de son coeur.
Autrefois les grandes dames aimaient avec affiches, journal à la main et
annonces; aujourd'hui la femme comme il faut a sa petite passion réglée
comme un papier de musique, avec ses croches, ses noires, ses blanches,
ses soupirs, ses points d'orgue, ses dièses à la clef. Faible femme,
elle ne veut compromettre ni son amour, ni son mari, ni l'avenir de ses
enfants. Aujourd'hui le nom, la position, la fortune, ne sont plus des
pavillons assez respectés pour couvrir toutes les marchandises à bord.
L'aristocratie entière ne s'avance plus pour servir de paravent à une
femme en faute. La femme comme il faut n'a donc point, comme la grande
dame d'autrefois, une allure de haute lutte; elle ne peut rien briser
sous son pied, c'est elle qui serait brisée. Aussi est-elle la femme des
jésuitiques _mezzo termine_, des plus louches tempéraments, des
convenances gardées, des passions anonymes menées entre deux rives à
brisants. Elle redoute ses domestiques comme une Anglaise qui a
toujours en perspective le procès en criminelle conversation. Cette
femme, si libre au bal, si jolie à la promenade, est esclave au logis;
elle n'a d'indépendance qu'à huis clos, ou dans les idées. Elle veut
rester femme comme il faut. Voilà son thème. Or, aujourd'hui, la femme
quittée par son mari, réduite à une maigre pension, sans voiture, ni
luxe, ni loges, sans les divins accessoires de la toilette, n'est plus
ni femme, ni fille, ni bourgeoise; elle est dissoute, et devient une
chose. Les carmélites ne veulent pas d'une femme mariée; il y aurait
bigamie. Son amant en voudra-t-il toujours? là est la question. La femme
comme il faut peut donner lieu peut-être à la calomnie, jamais à la
médisance. Elle est entre l'hypocrisie anglaise et la gracieuse
franchise du dix-huitième siècle, système bâtard qui révèle un temps où
rien de ce qui succède ne ressemble à ce qui s'en va, où les transitions
ne mènent à rien, où il n'y a que des nuances, où les grandes figures
s'effacent, où les distinctions sont purement personnelles. Dans ma
conviction, il est impossible qu'une femme, fût-elle née aux environs du
trône, acquière avant vingt-cinq ans la science encyclopédique des
riens, la connaissance des manéges, les grandes petites choses, les
musiques de voix et les harmonies de couleurs, les diableries angéliques
et les innocentes roueries, le langage et le mutisme, le sérieux et les
railleries, l'esprit et la bêtise, la diplomatie et l'ignorance, qui
constituent la femme comme il faut. Des indiscrets nous ont demandé si
la femme auteur est femme comme il faut: quand elle n'a pas du génie,
c'est une femme comme il n'en faut pas.

Maintenant, qu'est cette femme? à quelle famille appartient-elle? d'où
vient-elle? Ici la femme comme il faut prend les proportions
révolutionnaires. Elle est une création moderne, un déplorable triomphe
du système électif appliqué au beau sexe. Chaque révolution a son mot,
un mot où elle se résume, et qui la peint. Expliquer certains mots,
ajoutés de siècle en siècle à la langue française, serait faire une
magnifique histoire. Organiser, par exemple, est un mot de l'Empire; il
contient Napoléon tout entier. Depuis cinquante ans bientôt, nous
assistons à la ruine continue de toutes les distinctions sociales; nous
aurions dû sauver les femmes de ce grand naufrage, mais le Code civil a
passé sur leurs têtes le niveau de ses articles. Hélas! quelque
terribles que soient ces paroles, disons-les: les duchesses s'en vont,
et les marquises aussi! Quant aux baronnes, elles n'ont jamais pu se
faire prendre au sérieux; l'aristocratie commence à la vicomtesse. Les
comtesses resteront. Toute femme comme il faut sera plus ou moins
comtesse, comtesse de l'Empire ou d'hier, comtesse de vieille roche, ou,
comme on dit en italien, comtesse de politesse. Quant à la grande dame,
elle est morte avec l'entourage grandiose du dernier siècle, avec la
poudre, les mouches, les mules à talons, les corsets busqués ornés d'un
delta de noeuds en rubans. Les duchesses aujourd'hui passent par les
portes sans les faire élargir pour leurs paniers. Enfin l'Empire a vu
les dernières robes à queue! Je suis encore à comprendre comment le
souverain qui voulait faire balayer sa cour par le satin ou le velours
des robes à queue n'a pas établi pour certaines familles le droit
d'aînesse et les majorats par d'indestructibles lois. Napoléon n'a pas
deviné l'application du Code dont il était si fier. Cet homme, en créant
des duchesses, engendrait des femmes comme il faut, le produit médiat de
sa législation. La pensée, prise comme un marteau par l'enfant qui sort
du collége, ainsi que par le journaliste obscur, a démoli les
magnificences de l'état social. Aujourd'hui, tout drôle qui peut
convenablement soutenir sa tête sur un col, couvrir sa puissante
poitrine d'homme d'une demi-aune de satin en forme de cuirasse, montrer
un front où reluise un génie apocryphe sous des cheveux bouclés, se
dandiner sur deux escarpins vernis ornés de chaussettes en soie qui
coûtent six francs, tient son lorgnon dans une de ses arcades
sourcilières en plissant le haut de sa joue, et fût-il clerc d'avoué,
fils d'entrepreneur ou bâtard de banquier, il toise impertinemment la
plus jolie duchesse, l'évalue quand elle descend l'escalier d'un
théâtre, et dit à son ami pantalonné par Blain, habillé par Buisson,
gileté, ganté, cravaté par Bodier ou par Perry, monté sur vernis comme
le premier duc venu: «Voilà, mon cher, une femme comme il faut.» Les
causes de ce désastre, les voici. Un duc quelconque (il s'en rencontrait
sous Louis XVIII ou sous Charles X, qui possédaient deux cent mille
livres de rente, un magnifique hôtel, un domestique somptueux) pouvait
encore être un grand seigneur. Le dernier de ces grands seigneurs
français, le prince de Talleyrand, vient de mourir. Ce duc a laissé
quatre enfants, dont deux filles. En supposant beaucoup de bonheur dans
la manière dont il les a mariés tous, chacun de ses hoirs n'a plus que
cent mille livres de rente aujourd'hui; chacun d'eux est père ou mère de
plusieurs enfants, conséquemment, obligé de vivre dans un appartement au
rez-de-chaussée ou au premier étage d'une maison, avec la plus grande
économie. Qui sait même s'ils ne quêtent pas une fortune? Dès lors la
femme du fils aîné n'est duchesse que de nom: elle n'a ni sa voiture, ni
ses gens, ni sa loge, ni son temps à elle; elle n'a ni son appartement
dans son hôtel, ni sa fortune, ni ses babioles; elle est enterrée dans
le mariage comme une femme de la rue Saint-Denis dans son commerce; elle
achète les bas de ses chers petits enfants, les nourrit, et surveille
ses filles, qu'elle ne met plus au couvent. Les femmes les plus nobles
sont ainsi devenues d'estimables couveuses. Notre époque n'a plus ces
belles fleurs féminines qui ont orné les grands siècles. L'éventail de
la grande dame est brisé. La femme n'a plus à rougir, à médire, à
chuchoter, à se cacher, à se montrer; l'éventail ne sert plus qu'à
s'éventer; et quand une chose n'est plus que ce qu'elle est, elle est
trop utile pour appartenir au luxe. Tout en France a été complice de la
femme comme il faut. L'aristocratie y a consenti par sa retraite au fond
de ses terres, où elle a été se cacher pour mourir, émigrant à
l'intérieur devant les idées comme à l'étranger devant les masses
populaires. Les femmes qui pouvaient fonder des salons européens,
commander l'opinion, la tourner comme un gant, dominer le monde, en
dominant les hommes d'art ou de pensée qui devaient le dominer, ont
commis la faute d'abandonner le terrain, honteuses d'avoir à lutter avec
la bourgeoisie enivrée de pouvoir, et débouchant sur la scène du monde
pour s'y faire peut-être hacher en morceaux par les barbares qui la
talonnent. Aussi, là où les bourgeois veulent voir des princesses,
n'aperçoit-on que des jeunes personnes comme il faut. Aujourd'hui les
princes ne trouvent plus de grandes dames à compromettre, ils ne peuvent
même plus illustrer une femme prise au hasard. Le duc de Bourbon est le
dernier prince qui ait usé de ce privilége, et Dieu sait seul ce qu'il
lui en coûte! Aujourd'hui les princes ont des femmes comme il faut,
obligées de payer en commun leur loge avec des amies, et que la faveur
royale ne grandirait pas d'une ligne, qui filent sans éclat entre les
eaux de la bourgeoisie et celles de la noblesse, ni tout à fait nobles,
ni tout à fait bourgeoises. La presse a hérité de la femme. La femme n'a
plus le mérite du feuilleton parlé, des délicieuses médisances ornées de
beau langage; il y a des feuilletons écrits dans un patois qui change
tous les trois ans, de petits journaux plaisants comme des croque-morts
et légers comme le plomb de leurs caractères. Les conversations
françaises se font en iroquois révolutionnaire d'un bout à l'autre de la
France, par de longues colonnes imprimées dans des hôtels où grince une
presse à la place des cercles élégants qui y brillaient jadis. Le glas
de la haute société sonne, entendez-vous! le premier coup est ce mot
moderne de la femme comme il faut! Cette femme, sortie des rangs de la
noblesse, ou poussée de la bourgeoisie, venue de tout terrain, même de
la province, est l'expression du temps actuel, une dernière image du bon
goût, de l'esprit, de la grâce, de la distinction, réunis mais
amoindris. Nous ne verrons plus de grandes dames en France, mais il y
aura longtemps des femmes comme il faut, envoyées par l'opinion publique
dans une haute chambre féminine, et qui seront pour le beau sexe ce
qu'est le _gentleman_ en Angleterre. Voici le progrès: autrefois une
femme pouvait avoir une voix de harengère, une démarche de grenadier, un
front de courtisane audacieuse, les cheveux plantés en arrière, le pied
gros, la main épaisse, elle était néanmoins une grande dame; mais
aujourd'hui, fût-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency
pouvaient jamais être ainsi, elle ne serait pas femme comme il faut.

  DE BALZAC.

[Illustration]



[Illustration: LE DÉBUTANT LITTÉRAIRE.]

[Illustration]

LE DÉBUTANT LITTÉRAIRE.


LE jour où Dieu enjoignit à l'homme de croître et de multiplier, il est
probable, sinon certain, qu'il entendit parler d'une multiplication
honnête et d'une croissance raisonnable. Toute supposition contraire
impliquerait de la part de la Providence une incurie complétement
inadmissible, quand on considère la sublime harmonie qui régit les
moindres rouages de l'univers. A quoi bon, en effet, tirer l'homme du
néant, et l'exposer aux mille besoins de la vie, s'il ne vous est pas
donné de les satisfaire? Certes, il est on ne peut plus louable «aux
petits des oiseaux de donner la pâture,» mais il nous a toujours paru
que les _petits des humains_ avaient à la bonté divine des droits fondés
non moins justement que les _petits des oiseaux_.

C'est précisément cette conviction où nous sommes que Dieu ne saurait
avoir ébauché une oeuvre incomplète qui nous donne la force de soutenir
la vérité de notre assertion première, à savoir que Dieu, en créant le
monde, lui avait assigné un certain chiffre de population que l'homme,
pour son bonheur, n'aurait dû jamais dépasser. En doutez-vous? lisez
l'histoire, interrogez la tradition; qu'y trouvez-vous? Des mortels
béats au premier chef, savourant, sans désemparer, toutes les joies de
l'existence; allant et venant dans la vie, comme sur une pelouse en
fleurs, sans regrets, sans soucis, sans alarmes. Il est bien vrai que
par-ci par-là survenaient tout à coup des épisodes désagréables, comme
le déluge ou l'incendie de Gomorrhe. Mais qui donc, par une belle
matinée de printemps, splendidement éclairée, s'est jamais inquiété des
taches que les astronomes ont cru remarquer dans le soleil? et,
d'ailleurs, quel roi puissant de la terre peut se dire à l'abri des
atteintes bourgeoises du rhume de cerveau?

Mais, hélas! à mesure que les siècles ont marché, l'humanité s'est
agglomérée comme une immense boule de neige. Alors, les pelouses en
fleurs ont fait place à des sentiers rudes et escarpés; désormais chacun
se presse, se coudoie et cherche à supplanter son voisin. «Ote-toi de là
que je m'y mette!» devient la devise à la mode, et l'égoïsme une
nécessité vitale. Et comment en serait-il autrement, lorsque la moindre
place vacante ne compte pas moins de deux cents rivaux béants? lorsque
tout se dispute avec une ardeur sans égale, portefeuilles de ministre et
bureaux de tabac? Quand il y a vingt fois plus d'avocats que de procès à
perdre, de peintres que de portraits à faire, de soldats que de
victoires à gagner, de médecins que de malades à tuer! quand toutes les
issues sont envahies, assiégées, escaladées, encombrées!

Sous l'Empire, où il était convenu que passer toute sa vie à s'exposer à
la mort constituait une position sociale, le canon faisait de larges
trouées dans cet amoncellement de jeunes hommes sans direction et sans
choix. Mais à présent que l'humeur belliqueuse n'est plus à l'ordre du
jour, il ne reste à la jeunesse que deux carrières à remplir: le barreau
et la médecine. Or, comme pour y arriver il faut, à toute force, passer
par des chemins qui ne sont pas toujours bordés de roses; comme, en
outre, ces deux professions regorgent déjà d'une quantité inouïe de
pauvres diables qu'on voit se disputer clients et malades avec tout
l'acharnement d'un appétit qui frise le jeûne, il suit de là que nombre
de plumes taillées pour prendre des notes au cours de M. Orfila
finissent par rimer des élégies, et qu'une foule de cahiers achetés dans
l'origine pour rédiger les leçons de M. Du Caurroy servent, en
définitive, à recevoir un plan de vaudeville, à enregistrer un scenario
de mélodrame.--Car c'est encore là une de ces mille erreurs passées,
grâce à un fréquent usage, à l'état de vérités absolues: on ne naît
point poëte. Avez-vous ouï dire que M. de Lamartine ait fait des vers au
maillot, ou que M. de Chateaubriand ait salué autrement que par des cris
et des pleurs la venue de sa première dent? Donc, sur trois mille jeunes
gens que la province envoie chaque année à Paris, ce Minotaure de
pierre, on en compte huit ou dix à peine qui débarquent dans la cour des
messageries avec l'intention formelle de se faire littérateurs. Le reste
arrive sous le prétexte d'étudier le droit ou la médecine, et ce n'est
qu'après s'être écorchés aux épines de ces deux sciences, après avoir
absorbé l'argent des inscriptions, que, du ciel, un beau matin,
s'imaginant ressentir l'influence secrète, ils enfourchent leur plume
comme un coursier qui doit les mener rapidement à la gloire et à la
fortune, et s'embarquent joyeusement dans leur encrier, dont ils
transforment les petites vagues noires en flots dorés du Pactole.

L'Odyssée d'un débutant littéraire étant celle, à quelques circonstances
près, de tous les débutants imaginables, nous allons raconter l'histoire
d'Eugène Préval, un débutant de ces dernières années. _Ab uno disce
omnes._

Vers la fin de 1834, Eugène Préval, le coeur plein et la bourse vide,
monta en diligence, et, pour la première fois de sa vie, dit adieu à sa
famille et à sa petite ville de Château-Chinon. Son père l'envoyait à
Paris pour étudier la procédure et se former aux belles manières, à
raison de 100 francs par mois, sur quoi il devait prélever l'argent
nécessaire à la nourriture, au logement, au blanchissage, aux
inscriptions, à l'habillement, à l'éclairage, au chauffage et aux menus
plaisirs. Trois semaines après son débarquement, Eugène avait déjà mangé
l'argent d'un trimestre, et nourrissait dans son coeur une haine
invincible contre tous les codes civils imaginables.

Un soir, pour se distraire, il s'en fut au Gymnase, où l'on jouait trois
pièces de M. Scribe. Le hasard l'ayant fait voisin de deux messieurs
bavards, il n'eut rien de mieux à faire que d'écouter la conversation,
qui pouvait se résumer ainsi: «Combien pensez-vous que ça soit payé à
Scribe des petites choses comme celles qu'on vient de nous
représenter?--Mais ça peut bien lui rapporter de cinq à six cent mille
francs par année.--Ah! bah!--Ma parole.--Farceurs d'écrivains! on
m'avait dit qu'ils mouraient tous de faim à l'hôpital.--Plus souvent! Le
cousin du beau-frère de l'oncle du parrain de mon portier est valet de
chambre chez un journaliste; on ne lui paie ses gages qu'en bijoux et en
perles fines.--Tiens, tiens! Si je retirais mon petit troisième de chez
le droguiste où il est en apprentissage, et si j'en faisais un homme de
lettres? Quand même il ne gagnerait que cent mille francs en commençant,
ça m'irait encore, allez!»

Rentré chez lui, notre héros fit un auto-da-fé de tous ses livres
classiques, et s'écria, non sans lancer un regard de dédain sur sa
mansarde: «Et moi aussi je serai homme de lettres!»

Eugène se réveilla le lendemain à l'état de _débutant littéraire_,
c'est-à-dire qu'il employa sa matinée à noircir quelques innocentes
feuilles de papier, et son après-midi à découvrir, dans l'Almanach des
25,000 adresses, la demeure de tous les journaux parisiens. Le
surlendemain, il entra dans cette voie de déceptions et de déboires où,
pour réussir, il ne faut pas que du talent, mais aussi du courage, de
l'adresse, de la ruse, de la souplesse et de la diplomatie; voie ardue
qui aboutit si souvent à la misère, quand elle n'aboutit pas au suicide.

Eugène Préval s'en fut donc offrir son article à la _Revue des
Deux-Mondes_, qui le refusa à titre d'immoral; puis à la _Revue de
Paris_, qui ne put l'admettre comme entaché d'une moralité par trop
digne de feu Berquin. _Le Siècle_ le trouva trop long, et _le Courrier
français_, trop court; _le National_ jugea que les idées qui y étaient
émises ne cadraient pas avec sa ligne politique, et _la Presse_ déclara
la prose d'Eugène éminemment incendiaire et digne en tout point de
figurer dans les colonnes d'une feuille anarchique. Quant aux petits
journaux, ils se firent les imitateurs serviles de leurs grands
confrères, répondant, les uns, qu'il était trop fade; les autres, qu'il
était trop méchant; ceux-ci, que l'idée s'y montrait d'une niaiserie
banale; ceux-là, que le fond en était d'une extravagance impossible.

Deux mois se passèrent ainsi. Eugène faisait, journée commune, de trois
à quatre lieues par les rues de Paris, allant du quartier Saint Jacques
à la Chaussée-d'Antin, et du faubourg Saint-Germain au faubourg
Saint-Honoré, bravant la pluie, la crotte et la froidure, supportant
sans sourciller les refus souvent impolis des rédacteurs, et les grands
airs des garçons de bureau, gens espiègles à la façon des petits clercs,
et toujours prêts à molester les solliciteurs. A la fin pourtant, et de
quelque solidité que fussent douées ses illusions et ses bottes, les
unes et les autres, grâce aux rudes échecs qu'elles avaient eu à subir
dans le cours de leur carrière, commencèrent à s'user sensiblement;
Eugène, médiocrement alléché par ces prémices littéraires, en était venu
à se demander s'il ne lui serait pas bien plus profitable d'étudier le
droit, et puis de s'en aller dans une ville de province défendre la
veuve et l'orphelin sur le pied d'un écu par tête. Mais un jour, comme
il montait la rue de Sorbonne d'un pas mélancolique, ses regards furent
subitement frappés à la vue d'une affiche colossale, conçue en ces
termes: «_Le Chérubin_, journal littéraire, paraissant le jeudi de
chaque semaine, etc. Prix: 24 fr. par an. Bureaux, rue Guénégaud, 23.»

«_Le Chérubin_, s'écria notre débutant, le coeur rempli d'espoir; _le
Chérubin_, un nouveau journal! le seul qui ne m'ait pas encore refusé...
Essayons-en avant de couper mes ailes.» Et aussitôt il vola à son hôtel,
interrogea l'arcane mystérieuse de son secrétaire, et reconnut, ô joie
surhumaine! que deux pièces de cent sous lui restaient encore. C'était
plus qu'il n'en fallait; et, revêtant aussitôt ses habits les plus
convenables, il s'empressa de courir à la rue Guénégaud.

_Le Chérubin_ était une petite feuille inodore qui avait pour spécialité
d'être tirée sur papier rose, et de n'avoir jamais eu besoin d'un
caissier. Personne, sans aucun doute, n'a gardé souvenir de cet
_estimable_ journal, si ce n'est son imprimeur infortuné, à qui
probablement il reste encore dû quelque vieux reliquat de compte. Ledit
_Chérubin_ florissait au nº 23 de la rue Guénégaud, vieille maison
triste et froide; et ce qui sur les affiches était baptisé
solennellement du nom pompeux de _bureaux_ consistait dans une seule
chambre, meublée d'une banquette circulaire qu'on avait oublié de
rembourrer; au fond se trouvait une alcôve fermée, ornée d'un lit de
sangle, où venaient coucher alternativement ceux des rédacteurs qui
étaient dans de mauvais termes avec leurs propriétaires. Lorsque Eugène
arriva au _Chérubin_, la rédaction tout entière s'était comme donné
rendez-vous aux bureaux, qui _était_ encombré d'une quinzaine de jeunes
gens en train de révolutionner le monde littéraire et de _démolir_ en
bloc toutes les illustrations contemporaines. Eugène demeura plusieurs
minutes sans oser tourner la clef dans la serrure, tant il lui semblait
que l'aspect de ces hommes devait être majestueux et imposant; puis,
d'un mouvement convulsif, il ouvrit la porte, et pénétra dans le
sanctuaire. Il eut un éblouissement. Tout en discutant, la rédaction du
_Chérubin_ battait la semelle dans le but ingénieux de réchauffer, non
pas la discussion, qui était aussi chaude que possible, mais ses pieds,
que l'absence du feu, au coeur de janvier, avait singulièrement
refroidis.

La foudre tombant à l'improviste, par un ciel d'azur, sur la rue
Guénégaud, n'eût pas causé une plus grande surprise que la visite
d'Eugène Préval. C'est qu'il ne vint pas son article à la main, comme
vous vous l'imaginez; il entra porteur de ses six francs qu'il déposa
noblement sur la table, en disant ces paroles si éloquentes dans leur
simplicité: «Messieurs, je viens pour m'abonner!» Sitôt qu'il eut les
talons tournés, la rédaction se leva comme un seul homme, et courut
immédiatement convertir les six livres d'Eugène en marrons et en vin
blanc, que l'on s'empressa de consommer à la santé de la gent abonnable.

[Illustration]

Or, voici le raisonnement profond que notre héros s'était tenu à
lui-même: «Il est impossible que _le Chérubin_ refuse les articles de
son unique abonné.» En effet, lorsque une semaine après, il apporta sa
prose, on l'accueillit avec un véritable enthousiasme; et, à dater de ce
jour, Eugène fut admis à l'honneur insigne de venir battre la semelle,
et démolir quiconque dans les bureaux du _Chérubin_, honneur dont il
abusa quatorze heures par jour. Nous devons ajouter que durant les trois
mois que ladite feuille survécut à son premier abonnement, Eugène n'eut
pas occasion de voir apparaître le moindre marron, ni la plus mince
bouteille.

Il est un fait digne d'être observé, c'est que la destinée des choses
qui ont été reçues dans l'origine avec enthousiasme finit presque
toujours d'une façon lamentable. Sans parler ici des quinze cents
tragédies, toutes reçues avec enthousiasme au Théâtre-Français, et qui
toutes sont appelées à une moisissure éternelle, nous citerons l'article
d'Eugène. Savez-vous l'époque où il vint au monde? Juste le jour où _le
Chérubin_ lui disait un éternel adieu. Quoi qu'il en soit, mieux vaut
tard que jamais, et notre débutant, qui n'avait pas fermé l'oeil de la
nuit, dut être, ce jour-là, rangé dans la catégorie des gens vertueux,
car il aima à voir lever l'aurore. Enfin, il était donc homme de
lettres! Comme les autres, il avait donc enfin son oeuvre imprimée! par
malheur, ce qu'il avait de plus que les autres, c'était une myriade de
fautes qui parsemaient son oeuvre, résultat inévitable de son peu
d'expérience en matière de corrections typographiques, témoin un passage
où il avait entendu célébrer le _dévouement_ des femmes, et où ce
n'était pas précisément cette noble qualité dont on l'instituait le
panégyriste: il ne s'en fallait que d'une lettre.--A part cette petite
contrariété, Eugène fut exactement _le plus heureux des hommes_. Il
porta à la poste trente exemplaires du _Chérubin_: il y en avait pour
toutes les autorités civiles et administratives de Château-Chinon; puis
il entra dans les cafés de sa connaissance, dans les cabinets de lecture
qu'il put découvrir, partout demandant _le Chérubin_, et n'en sortant
qu'après avoir savouré lentement sa prose.--Le soir, avant de se
coucher, il s'écrivit à lui-même plusieurs lettres portant la
suscription suivante: «A Monsieur Eugène Préval, journaliste et homme de
lettres,» afin de bien constater son identité aux yeux de la portière.

_Le Chérubin_ mort, ses rédacteurs très-ordinaires sentirent un vide
immense dans leur existence d'hommes. Les uns regrettaient fort de ne
plus avoir à leur disposition cette bénévole tribune où ils
s'installaient tout à leur aise pour haranguer la foule qui ne les
écoutait pas; ce que les autres déploraient davantage, c'était d'avoir
perdu un asile et un lit de sangle assurés; bref, il fut résolu à
l'unanimité qu'une nouvelle feuille serait fondée; et, pour solidifier
son existence, on décréta en outre que ledit journal serait créé par
actions. C'est alors que naquit la _Revue de France_, soutenue par une
société d'actionnaires-rédacteurs, s'engageant à payer une cotisation
mensuelle de quinze francs, dix francs ou cinq francs, suivant l'étendue
de leurs moyens pécuniaires. Ceux qui donnaient quinze francs avaient
droit à faire insérer deux et trois fois plus d'articles que les autres.
Il était enjoint à tous les rédacteurs, sous peine d'exclusion formelle
de n'entrer jamais dans aucun lieu public sans demander à grands cris la
_Revue de France_. Que si, par impossible, un butor de garçon répondait:
_Connais pas!_ le rédacteur devait sortir sur-le-champ, sans consommer
autre chose qu'un verre d'eau (sans sucre) et un cure-dent.

Eugène prit part, en qualité d'actionnaire à cinq francs, à la rédaction
de cette _Revue_ qui devait être, suivant la manière de voir du
prospectus, une _pyramide littéraire_, et qui ne fut rien moins qu'une
soeur jumelle du _Chérubin_, à une exception près cependant: le registre
des abonnements décéda vierge et martyr.

Encouragé par deux succès d'un si bon augure, notre héros passa d'emblée
à la rédaction de plusieurs feuilles anonymes, et ayant ouï dire que
tous les gens de lettres un peu bien situés étaient plus ou moins admis
dans le boudoir d'une actrice célèbre, il songea à faire un choix. En
conséquence, il écrivit treize lettres passionnées à la piquante
Frétillon du Palais-Royal, avec prière d'y répondre _le plus tôt
possible_, mais l'actrice ne fit aucune réponse, et nous ne savons pas
ce qui serait advenu de notre débutant, si, à la même époque, et comme
cataplasme, un des journaux dont il était l'assidu mais peu rétribué
collaborateur ne l'avait convié tout à coup à de célestes béatitudes.

Du jour où il avait mis le pied dans la vie littéraire, Eugène s'était
senti dévoré par un fougueux désir qui ne cessait de l'envelopper de ses
replis ardents, comme la robe du Centaure. Il aurait donné dix années de
sa vie, disait-il, pour avoir ses entrées à un théâtre! et chaque fois
qu'il passait devant un spectacle, lorgnant d'un oeil d'envie la porte
spéciale des artistes, il murmurait _in petto_: «Sésame, ouvre-toi!» Or,
le journal dont il a été question ci-dessus lui donna, un beau matin,
une lettre de créance auprès des Folies-Dramatiques, en le chargeant de
rendre compte des premières représentations. Eugène habitait alors la
rue des Mathurins-Saint-Jacques, située à neuf quarts de lieue du
boulevard du Temple, ce qui ne l'empêcha pas de se rendre à son poste
pendant quarante jours consécutifs. On jouait je ne sais plus quel
indigeste mélodrame; Eugène l'apprit par coeur, et ne tarda pas à
devenir d'une force extraordinaire à l'endroit des appréciations
critiques de la troupe des Folies: chacun de ses feuilletons regorgeait
d'interpellations consciencieuses adressées à mademoiselle Alphonsine
pour qu'elle prit un peu plus exemple sur mademoiselle Anastasie, et à
M. Auguste, pour qu'il copiât un peu moins M. Adolphe.

Un soir, par faveur spéciale, il fut admis dans les coulisses. Il ne se
sentait pas d'aise; ses joues étaient enflammées, son oeil étincelait,
son coeur battait à tout rompre, non de peur, mais d'une sainte
émotion; on eût dit un jeune sous-lieutenant à sa première bataille; il
rêvait des voluptés inouïes. Lesdites voluptés se réduisirent à recevoir
sur la tête un nuage qui lui défonça son chapeau, dans les jambes une
chaumière qui lui ravagea les tibias, plus une lune huileuse au milieu
du dos, sans compter les bourrades du machiniste, et les ruades du
pompier de service. Au moment de quitter ce lieu de délices, il perdit
pied et s'abîma subitement par la trappe du crime, la même qui venait
d'engloutir _le traître_ de la pièce...

Eugène, dans cette soirée, perdit une illusion, et gagna une entorse qui
le força à garder la chambre pendant une quinzaine de jours. Il employa
le temps de sa convalescence à fabriquer un vaudeville comme, de
jugement de directeur, on n'en verra jamais. La mise en scène du premier
acte, entre autres, était écrite d'une façon prodigieuse; on y lisait
cette phrase textuelle: «Le théâtre représente une forêt; à gauche, un
arbre.» Les directeurs de Paris eurent tous, je n'en excepte aucun,
l'indélicatesse de se priver de cette oeuvre remarquable, y compris
celui du Théâtre-Français, à qui elle fut adressée sous le pseudonyme de
comédie. La recette, à cet égard, est des plus simples: d'un habit
veut-on faire une veste, on en coupe les pans. Eugène supprima les
couplets peu rimés de son vaudeville, et le tour fut joué, mais non la
comédie.

Cet échec fut cause que notre héros dit un éternel adieu au théâtre, et
rentra dans la voie feuilletonisante, où l'attendaient de nouveaux et
brillants succès.

Ce fut à cette époque qu'Eugène eut l'envie de se faire lithographier
des cartes de visite. Ayant manifesté devant un ami l'embarras où il
était de ne pas avoir une qualité distinctive à se donner en épithète;
ayant ajouté, en outre, qu'il n'était pas ambitieux, et qu'il se
contenterait de la moindre chose, fût-ce même du titre de chevalier de
la Légion d'honneur, l'ami lui conseilla de se faire présenter à
l'Institut historique, et, moyennant six pièces de cent sous, Eugène fut
mis dedans. De ce moment, il eut le droit de ne pas assister à des
séances mensuelles de littérature et de géographie, réunions pleines de
charmes, où une trentaine de gens qui n'ont rien à faire se donnent
rendez-vous dans le but spécial de se réciter les uns aux autres de
petits apologues naïfs et des fables innocentes.

Non content de ces titres à l'admiration de ses contemporains, Eugène,
que les honneurs commençaient à enivrer de leurs vapeurs odorantes,
résolut un matin de se faire le séide d'une illustration avouée. Jugeant
le Parnasse trop haut placé pour ses petites jambes, et la gloire un
fruit trop élevé pour ses petits bras, il prit la résolution de se
cramponner à la célébrité, dont les jambes lui semblèrent assez
vigoureuses, et les bras assez longs, pour atteindre l'un et cueillir
l'autre. Son choix fait, il écrivit la lettre suivante, empreinte de
toute la franchise et de tout le laisser-aller dont il fut susceptible:

  «Monsieur,

  La lecture de vos charmants ouvrages m'a depuis longtemps inspiré le
  désir de vous témoigner de vive voix toute l'admiration que je ressens
  pour vous.

  «Agréez, etc.

  «EUGÈNE PRÉVAL, homme de lettres.»

Deux jours après, il reçut une réponse ainsi conçue:

  A M. EUGÈNE PRÉVAL, HOMME DE LETTRES.

  «Venez.--Je suis tout à vous.--Vous presserez la main d'un camarade
  qui vous offre son amitié et d'excellents cigares.»

Un fait à observer, c'est que la plupart de nos grands hommes fument.
Serait-ce donc pour cela qu'ils rendent si souvent la pareille à leurs
lecteurs et à leurs libraires?

Il y a déjà quatre ans que se sont passées toutes ces choses et beaucoup
d'autres encore; et d'ailleurs, comme le prétend la sagesse des nations,
à force de forger on devient forgeron. Vous ne serez donc pas surpris
quand je vous dirai que notre débutant, après avoir successivement passé
de journaux payant mal à journaux payant mieux, et de journaux payant
mieux à feuilles payant bien, en est venu maintenant à jouir, tout comme
un autre, d'une petite individualité suffisamment flatteuse. Il n'est
guère d'imprimerie parisienne qui ne connaisse la forme de _sa copie_,
de publications honnêtes qui ne le comptent parmi leurs collaborateurs.
Il n'y aurait rien d'impossible, à ce que M. Curmer lui fît demander un
type pour ses _Français peints par eux-mêmes_, et nul doute que Dantan
ne s'empresse de lui ouvrir bientôt son Panthéon grotesque.

  ALBÉRIC SECOND.

[Illustration]



[Illustration: LES FEMMES POLITIQUES.]

[Illustration]

LES FEMMES POLITIQUES.


PARMI tous les livres dont se compose la bibliothèque de l'enfance, au
nombre de tous les auteurs qui étalent complaisamment leurs noms
illustres sur ses rayons dorés, il n'est pas un livre plus populaire
peut-être que _Numa Pompilius_, il ne se trouve pas un auteur plus connu
que son auteur, le chevalier de Florian: c'est à lui et à son livre que
la nymphe Égérie, cet immortel conseiller privé d'un des premiers rois
des Romains, doit l'immense réputation dont elle jouit. C'est à lui que
revient l'honneur d'avoir donné une signification proverbiale au nom de
cette nymphe, et de l'avoir, pour ainsi dire, arraché aux oublis ingrats
de l'histoire, en le plaçant comme un glorieux symbole dans l'alphabet
vulgaire des figures poétiques. Grâce au chevalier de Florian, ce berger
musqué des bosquets de Sceaux-Penthièvre, Agnès Sorel et madame de
Maintenon se sont vues transformées en nymphes aquatiques, et Charles
VII et Louis XIV en Numas de seconde édition, par manière de poétisation
historique.

Mais aujourd'hui qu'il est à peu près décidé qu'un roi constitutionnel
règne et ne gouverne pas, aujourd'hui, en France, une Égérie royale
mourrait d'abstinence dans sa grotte humide; quelque désintéressée que
soit ou que puisse être une Égérie, elle ne s'attache point aux fictions
plus ou moins couronnées: l'Égérie moderne ne veut être l'_adjectif_
féminin que d'une réalité; elle n'habite plus une grotte meublée de
quelques cailloux, de mousses verdâtres et d'un ruisseau d'eau limpide;
elle ne se dérobe plus aux hommages de la foule, pour se repaître
d'ardeurs platoniques; non, l'Égérie du dix-neuvième siècle est moins
impalpable, elle a compris qu'il fallait être femme, et femme _du monde_.
L'Égérie, ou les Égéries que nous connaissons naissent et meurent comme
les plus simples d'entre les mortels; elles se marient, elles ont des
amants, elles montent à cheval, vont au bal, et laissent l'empreinte de
leurs pas sur le sable de nos promenades.

L'Égérie créée par le chevalier de Florian est aujourd'hui nommée femme
politique; le bon La Fontaine la peindrait de nos jours comme la mouche
du coche, et nous croyons que La Fontaine aurait grandement raison.
Seulement nous dirons que le coche de l'état n'étant pas ce dont on
s'occupe le plus, et que chaque parti politique, chaque coterie, ayant
son coche particulier, nous sommes obligés de reconnaître l'existence
d'autant de mouches que l'on compte de coches en France.

Deux grandes divisions se présentent: d'abord, la mouche
gouvernementale, et la mouche des oppositions; elles appartiennent
cependant au même genre, ressortent du même principe moral, et se
touchent par tant de points que la couleur seule peut les faire
reconnaître.

Généralement la femme politique n'est plus une toute jeune femme, son
âge ne se dit plus et ne se devine même pas, et jusqu'au jour de sa mort
elle saura se maintenir dans cette position douteuse qui laisse les
hommes dont elle s'entoure incertains entre le respect et cette galante
impertinence que quelques femmes font entrer dans la catégorie des
hommages. Mais pour soutenir cette prétention au titre de femme
politique, pour voir se transformer son salon, soit en conseil
quasi-ministériel, soit en club, il faut réunir deux conditions
essentielles, qui sont comme la clef de voûte de toutes les autres
conditions nécessaires.

La femme politique, gouvernementale ou opposante, doit appartenir à la
meilleure compagnie et posséder une grande fortune; sans la réunion de
ces deux qualités premières, la femme politique risque fort d'être peu
considérée, et de passer auprès de beaucoup de gens pour une sorte
d'intrigante.

Si elle n'est pas veuve, ce qui serait un avantage immense, elle doit
être munie d'un de ces maris, fonctionnaires subalternes et inaperçus,
modestes et discrets, occupant sans ambition auprès de leurs femmes une
sorte de haute charge de domesticité. Au jour de l'an, ce mari recevra
des cartes de tous les amis politiques de sa femme, mais il ne les
connaîtra point, il s'occupera de la conduite des affaires domestiques
qu'il ne décidera pas, et attendra la permission de donner le bras à sa
fille, sur l'éducation de laquelle il ne devra avoir aucune influence.
En un mot, ce mari ne sera qu'un nom, qu'une raison sociale, dont la
signature appartiendra à la femme.

Comme madame de Régnacourt et madame de Divindroit ont toutes deux une
assez jolie collection d'amants, il va sans dire que les femmes
politiques ne sont pas moins que leurs soeurs exemptes de ce travers.

La littérature a peu d'attraits pour la femme politique; elle s'interdit
les lectures frivoles, et jamais un roman n'aura l'entrée de son salon
ou de son boudoir; mais sur les tables, sur les canapés, sur les
fauteuils et sur la cheminée, les journaux se _prélasseront_ en maîtres,
les brochures politiques, les documents diplomatiques et jusqu'aux
opinions des députés, imprimées à part sur papier vélin, orneront les
planches de sa bibliothèque. La marquise de......, une des femmes
politiques le plus en réputation de notre époque, lit régulièrement
tous les ans les énormes in-folios renfermant les différents chapitres
du budget de l'état.

A certains jours, les femmes politiques remplissent la loge
diplomatique, à la chambre des députés; elles murmurent: elles
approuvent à demi-voix; dans les entr'actes des séances parlementaires,
elles soutiennent de chaudes discussions contre les jeunes et vieux
diplomates qui leur servent de seconde ligne. Quelques-unes, plus
prétentieuses, affectent le langage d'une incompréhensibilité savante,
d'une métaphysique inintelligible à l'esprit nu. Celles-là s'endorment
le soir en lisant le cours philosophique de Cousin, et se promènent au
bois de Boulogne, avec un volume de la philosophie de l'histoire, par M.
Guizot.

La comtesse de ......., _bas-bleu_ politique de la plus haute
distinction, disait dernièrement devant le plus spirituel des auteurs de
mémoires apocryphes:

  «J'aime Guizot et Cousin d'une affection presque égale, ou plutôt tous
  deux complètent en moi une affection psychique et instinctive; la
  dualité de ces grands hommes se confond en une unité complexe, et
  m'amène pour ainsi dire à comprendre l'infini; le premier en a la
  profondeur, et le second l'étendue.

  «--Ne pourrait-on pas plutôt, répondit l'auteur de mémoires, prétendre
  avec plus de raison et sans rien leur ôter de leur ressemblance avec
  l'infini, qu'ils sont aussi inexplicables?»

La femme politique dont les pensées s'expriment en paroles métaphysiques
est une de ces infortunées créatures fortement éprouvées par les orages
des passions, et qui se survit à elle-même, si l'on peut s'exprimer
ainsi, dans un besoin de sensations et d'expressions mélancoliques; la
politique est pour elle comme une affaire d'amour; elle y porte le
reflet de ses anciennes ardeurs, elle s'enthousiasme; elle hait, elle
adore tel ou tel homme politique, telle ou telle cause, suivant un
instinct secret que la raison ne conduit pas toujours et que la
constance n'accompagne presque jamais.

Cette femme-là est la femme poétiquement politique.

La femme sérieusement politique s'appuie, au contraire, beaucoup sur le
libre arbitre de sa raison, et se vante de la constance de ses
sympathies.

La politique est la continuation de son dernier amant. Pour
quelques-unes, comme pour ces vieilles joueuses que l'on voit pâlir,
avec la lumière des bougies qui s'éteignent, autour d'un tapis vert, la
politique est tout à fait un dernier amant, et peut-être le plus chéri
de tous.

J'ai connu deux types remarquables de la femme politique: le premier de
ces types résumait en une seule nature toutes les Égéries
gouvernementales; le second offrait à mon investigation les Égéries
opposantes; ces deux Égéries, femmes de bonne compagnie, riches,
élégantes, en réputation d'esprit, exerçaient, chacune dans le cercle de
leurs opinions, une certaine influence, une sorte de souveraineté
politique et morale. La première, la comtesse de Régnacourt, avait été
ce que l'on nomme vulgairement une femme légère, c'est-à-dire qu'elle
avait eu beaucoup d'amants, et par conséquent fort peu de constance;
mais, par un singulier caprice du sort, ou plutôt par une merveilleuse
prévision de l'avenir, la comtesse de Régnacourt avait eu l'art ou le
bonheur de prendre ses amants dans une certaine catégorie où le pouvoir,
après elle, était venu répandre ses grâces, s'était établi comme à poste
fixe pour choisir ses plus intimes favoris. Peu à peu la liste des
amants de madame de Régnacourt devint une liste de ministres, de
conseillers d'état, de députés, de pairs et d'ambassadeurs; ses
affranchis gouvernèrent la France, comme autrefois les affranchis des
empereurs romains gouvernaient le monde. Mais les fers de ces esclaves
libérés n'étaient pas tellement rompus qu'un bout de chaîne ne les
retînt encore et ne les ramenât sans cesse vers leur ancienne maîtresse,
non plus rampants et tremblants, mais tout disposés à subir, moyennant
le retour de certaines privautés, un retour d'influence, dont ils
n'appréciaient pas toute l'importance. Madame de Régnacourt tenait en
une honorable laisse deux ou trois affranchis dans chaque combinaison
ministérielle du jeu politique constitutionnel, et pour chacune de ces
combinaisons elle avait tout prêts des ambassadeurs accommodés au
nouveau système, qu'elle devait faire monter sur le trône du pouvoir.

Madame de Régnacourt prévoyait avec une sagacité merveilleuse les
changements de ministres, les revirements dans les alliances étrangères;
et alors, avec une adresse et un tact non moins merveilleux que sa
sagacité, elle changeait en quelques jours tout l'ameublement humain de
son salon; aux doctrinaires succédaient les _tiers-partistes_, comme aux
_tiers-partistes_ les dynastiques, et tous ces changements s'opéraient
sans difficulté, sans aigreur, sans étonnement.

Les gens qui ne veulent se mettre en route qu'après s'être assurés du
temps à venir consultaient le salon de madame de Régnacourt, thermomètre
politique assez juste.

Je n'ai jamais connu le mari de madame de Régnacourt, je ne l'ai jamais
aperçu; tout ce que je sais de lui, c'est qu'il occupait j'ignore quel
emploi dans je ne sais plus quel lieu de la terre. Personne ne parlait
jamais de M. de Régnacourt à sa femme, et elle n'en parlait jamais à
personne, si ce n'est peut-être à moi, _son confident_, parce que
j'étais le seul de tous les hommes qu'elle recevait qui n'eût jamais
songé à lui faire la cour.

«Monsieur de Régnacourt, me dit-elle un soir, est un fort bon homme,
doux et facile à vivre; mais il est habitué à une vie calme; ses idées,
quoique saines et droites, sont peu développées; notre tracas politique
le tuerait de fatigue et d'ennui.--Avouez, madame, lui répondis-je, que
M. de Régnacourt est la perle des maris.--Pourquoi voulez-vous que
j'avoue cela? reprit-elle, en me regardant fixement.--Pourquoi, madame?
mais c'est tout bonnement qu'un mari tel que M. de Régnacourt est comme
ces canonicats des chapitres allemands, qui donnent le titre de madame,
sans les embarras du mariage.--Vous plaisantez toujours, mais je vous
assure sérieusement que M. de Régnacourt a de très-bonnes
qualités.--Oui, madame, j'en suis convaincu; il a d'abord celle d'être
toujours absent.»

Et je crois encore en effet que, de toutes les qualités que la nature,
accompagnée de l'art, pouvait avoir accordées à M. de Régnacourt, la
plus précieuse pour sa femme était sa qualité d'absent. Un mari par sa
présence dépare souvent sa femme: on n'aime point à voir de trop près
la moitié vulgaire de la divinité que l'on a posée sur un piédestal; et
la femme politique, l'Egérie du dix-neuvième siècle est du nombre de ces
divinités qui ont besoin de toutes les illusions dont elles s'entourent
et dont on les entoure.

Madame de Régnacourt recevait peu de femmes et faisait rarement des
visites; sa porte n'était ouverte le soir qu'à certains initiés, et
quelquefois même son portier répondait avec un imperturbable sang-froid
aux visiteurs habituels:

  «Madame est sortie,»

quoique des voitures alignées dans la cour de son hôtel vinssent lui
donner un démenti formel. Mais c'est que ces soirs-là il se tenait chez
madame de Régnacourt un de ces conseils secrets de ministres voulant
s'entendre entre eux et sans éclat sur quelque mesure importante, hors
de la présence d'un collègue trop puissant. Quelques mauvais plaisants,
ennemis de madame de Régnacourt, nommaient ses salons les _Vendanges de
Bourgogne_ des ministères. Elle apparaissait rarement aux Tuileries
pendant les réceptions publiques, mais trois ou quatre fois par an les
journaux enregistraient avec une mystérieuse importance que le roi
l'avait reçue en audience particulière. Quand quelque événement heureux
ou malheureux survenait dans sa famille, un officier du château
accourait vers elle, chargé par une auguste bienveillance de lui
transmettre des compliments de condoléance, ou des félicitations
empressées. Enfin, madame de Régnacourt était une puissance sourde et
secrète, une sorte d'influence sans nom, attachée à l'ordre de choses
actuel, mais plus forte que tous les pouvoirs, indépendante des
différentes factions qui se les partageaient: Égérie de tous les
ministres, marchant avec eux tant qu'ils étaient couronnés, et leur
survivant à tous.

Rarement elle accordait sa protection à ceux qui la sollicitaient; elle
aimait à choisir elle-même ses créatures, et à les élever promptement
vers le but auquel elle les destinait. Les ambassades et le conseil
d'état se trouvaient peuplés de ses élus; mais les ambassades surtout
lui devaient leurs secrétaires les plus actifs, les plus jeunes, les
plus impatients d'avancement: par eux elle avait des nouvelles
politiques de tous les pays du monde, car elle avait l'art de les rendre
tous honorablement indiscrets, sans qu'ils s'aperçussent de leur
indiscrétion, sans qu'ils eussent à en rougir ou à en conserver des
remords.

Chacun de ses protégés s'était compromis vis-à-vis d'elle par une
déclaration d'amour qu'elle avait eu l'art de lui arracher. Le nombre
des _appelés_ était considérable; nul ne savait le nombre des élus.

S'il arrivait que madame de Régnacourt assistât à quelque grande
discussion de la chambre des députés, les orateurs les plus influents
venaient la saluer pendant un des repos de la séance, et le lendemain
les journaux _politiques_ apprenaient à la France et au monde que «l'on
remarquait la comtesse de Régnacourt dans la tribune diplomatique.»

Pour se créer ainsi une sorte de royauté politique, une spécialité qui
la faisait se considérer comme un quatrième pouvoir dans l'état, la
comtesse de Régnacourt avait dû renoncer à presque toutes les
jouissances ordinaires de la vie du monde; elle avait dû se séquestrer,
s'enfermer hermétiquement dans une importance digne et froide, répulsive
de l'amitié et des affections douces. Les femmes ne l'aimaient pas; les
hommes la craignaient, la ménageaient, et cherchaient à se faire
distinguer par elle. Pour le vulgaire des salons, elle représentait une
femme supérieure; les ministres la considéraient comme une sorte de
protocole vivant, une tradition animée, un dépôt d'archives secrètes, un
noeud d'alliance du passé avec le présent, et de tous les deux avec
l'avenir.

Quand je vis pour la première fois la comtesse de Régnacourt, elle me
parut sèche, roide, assez impertinente, bouffie de son importance et
moins spirituelle que prétentieuse; sa conversation, que j'écoutais
attentivement, me sembla un pâle écho des conversations qui avaient dû
avoir lieu devant elle, un reflet de sa lecture de journaux du matin; en
un mot, elle ne me plut pas. En la connaissant mieux, je lui découvris
plus d'esprit, moins d'impertinence, moins de roideur. Je dois dire que
l'observation de son caractère fut un amusement chaque jour nouveau pour
moi; et quand je voulus porter un jugement définitif sur son compte,
j'arrivai à conclure:

  «Que dans cette femme _transsubstantialisée_ ne se trouvaient plus ni le
  coeur, ni les vertus, ni les autres qualités de la femme, et que ne s'y
  rencontraient pas cependant l'énergie, la volonté, le caractère et
  toutes les puissances de l'homme. D'où il résultait que l'Egérie
  gouvernementale, femme usée, homme incomplet de toutes manières, sans
  coeur, sans réalité, espèce de gnome politique, martyre de sa
  suffisance, ressemblait fort, à mon avis, à ce chien du bon La Fontaine
  qui lâche la proie qu'il tient pour courir après son ombre que lui
  présente le cristal d'un ruisseau.»

Cette conclusion n'était pas juste: un de mes vieux amis, meilleur
observateur et meilleur jugeur que je ne puis me vanter de l'être, me la
fit rectifier. «Madame de Régnacourt, me dit-il, a d'abord très-bien
mangé sa proie; je dois même vous faire remarquer que, pendant toute sa
jeunesse, elle a plutôt dévoré la proie des autres qu'elle ne s'est
montrée satisfaite de celle qui lui avait été départie. Aujourd'hui elle
cherche à transformer en réalités les ombres qu'elle peut saisir, et, du
moins en apparence, elle n'y réussit pas trop mal. Elle n'est plus
belle, et elle a encore des amants; son mari n'est ni ministre ni
ambassadeur, et l'on voit autour d'elle s'empresser une cour assidue de
puissances politiques. C'est donc pour le moins une femme très-habile.»
Un jeune étourdi qui écoutait la rectification de mon vieil ami
l'interrompit pour dire en pirouettant sur la pointe des pieds: «Madame
de Régnacourt!.. mais c'est la mère Gigogne du gouvernement actuel:
fouillez-la, vous trouverez dans les plis de ses cotillons tous nos
hommes d'état.»

L'Egérie opposante m'est apparue, bien différente de madame de
Régnacourt, sous les traits d'une femme encore presque jeune, réjouie,
sentimentale, vive, romanesque à force d'avoir bâti et débâti des
romans. On la nommait la marquise de Divindroit. Elle avait beaucoup
d'amis; rien en elle ne repoussait, n'inspirait de crainte; elle aimait
les plaisirs, le mouvement, et dix fois elle s'était compromise aux yeux
du monde pour des amants qu'elle se croyait sûre d'aimer toujours, mais
qu'elle s'apercevait bientôt n'avoir pris qu'à bail. Depuis la
révolution de 1830, la marquise de Divindroit s'était transformée en
femme politique; la royauté de la branche aînée avait conservé toutes
ses sympathies, et par conséquent une guerre à mort avait été déclarée
par la marquise à la royauté de la branche cadette.

Madame de Divindroit partageait son temps à peu près également entre les
plaisirs de Paris et une très-belle habitation, une magnifique terre
qu'elle possédait sur les confins de la Picardie et de l'Artois. A
Paris, madame de Divindroit recevait toutes les notabilités politiques
dont elle partageait les croyances; elle les réunissait à certains
jours, dans des dîners que la police, disait-elle, surveillait d'un oeil
inquiet et vigilant. Au dessert, elle renvoyait les domestiques; elle
cherchait à transformer ses espérances en réalités d'un avenir peu
éloigné. Elle parlait de la forme de gouvernement qu'il faudrait adopter
le jour où ses espérances seraient réalisées; elle se lançait alors dans
des dissertations de haute politique et d'intérêts européens, pour
lesquels elle inventait une nouvelle balance, dissertations qu'elle
animait de sa seule parole et dont elle faisait tous les frais. A ses
amis les plus intimes, elle montrait des lettres d'Allemagne, des
boucles de cheveux précieux, des écritures chéries. Elle avait des
actions de l'emprunt de don Carlos et de celui de don Miguel, et
célébrait religieusement toutes les fêtes politiques que le calendrier
de la nouvelle royauté n'avait pas conservées. Quand le roi des Français
prenait le deuil, elle se mettait en rose, et se revêtait de noir pour
tous les deuils que la nouvelle cour de France jugeait à propos de
méconnaître. Dans son salon de Paris étaient rassemblés tous les
journaux et toutes les brochures le plus opposés à l'ordre de choses
établi; elle recevait ses ennemis les plus farouches, ceux qui se font
condamner à la prison pour leur polémique mordante, et ceux qui se
refusent aux honneurs de la garde nationale. Des bustes proscrits
décoraient sa cheminée, et dans une petite bourse en soie verte et
argent elle gardait soigneusement des pièces de monnaie à l'empreinte
séditieuse.

Tel est le rôle, telle est la conduite de l'Égérie opposante pendant son
séjour à Paris; elle a des amants politiques dont elle surveille la
manière de penser; elle s'occupe de leur salut, elle les envoie aux
sermons et aux offices: c'est une femme qui moralise la démoralisation.

Quand l'été arrive, madame de Divindroit quitte Paris, et vient se fixer
pour six mois dans son château. Là, maîtresse et souveraine, elle
tracasse le maire de sa commune, inquiète le préfet de son département,
met des entraves dans les roues du char électoral, et se fait bénir des
paysans de son canton, dont elle soulage la misère et les maux, et
auxquels elle apprend à se défier du gouvernement. Les parterres de son
parc sont remplis de lis; elle entend la messe dans la chapelle de son
château, et chante elle-même d'une voix retentissante un _Domine salvum_
qui ferait frémir le lieutenant de gendarmerie de son arrondissement
s'il l'entendait. Elle donne deux fêtes dans l'année aux populations qui
entourent ses domaines, l'une à la Saint-Henri, l'autre à la
Saint-Louis. Ces jours-là, les gentilshommes du voisinage sont invités à
dîner, et Dieu sait quels _toasts_ effrayants de légitimité font vider
les verres des convives, quelles chansons séditieuses font retentir les
échos de la salle à manger.

La marquise de Divindroit a été compromise dans deux conspirations: pour
l'une elle avait brodé un drapeau, pour l'autre elle avait donné des
cocardes fabriquées avec ses propres vêtements. Elle va toujours de
Paris à son château et de son château à Paris sans passe-port, pour ne
pas se trouver dans l'obligation de voyager sous la protection du roi
Louis-Philippe.

Son mari, le marquis de Divindroit, est un bon homme, peu spirituel, peu
gênant: toujours en admiration devant sa femme, se pavanant fièrement de
l'indépendance et de la fière opposition de ses opinions politiques, il
ne voit que par elle, n'entend que par elle, et ne croit qu'en elle
seule et en ce qu'elle croit. La marquise de Divindroit a des égards
pour lui, elle veut à toute force lui faire jouer un rôle, et, placée
derrière lui, elle passe ses bras sous les siens, qu'il dissimule, et
alors elle prononce des paroles et fait des gestes dont il est la
figure, l'éditeur responsable.

Deux fois le marquis de Divindroit a subi quelques jours de prison pour
l'opposition par trop factieuse de sa chère moitié, et je crois qu'elle
a trouvé le moyen de se faire remercier par lui de ces quelques jours de
prison.

Madame de Divindroit est très-bien reçue à Paris et dans sa province par
les plus _purs_ de son opinion; c'est une femme politique en grande
vénération, ses soirées sont recherchées; on croit à l'importance
qu'elle se donne, et on la proclame très-raisonnable parce qu'elle a
fermé sa porte à tous les _ducs de Normandie_ qui se sont succédé depuis
dix ans.

Tels sont les deux types de femmes politiques que j'ai connus dans le
monde, et plus que jamais je demeure convaincu que Dieu n'a point créé
la femme pour besogner un ouvrage aussi rude que la politique; et plus
que jamais je demeure convaincu qu'une femme qui veut s'immiscer dans ce
labeur d'homme perd toutes ses qualités, toutes ses grâces, tous ses
avantages féminins, sans aucun profit qui puisse la dédommager de tant
de pertes. Très-peu de carrières sont ouvertes aux femmes, très-rarement
Dieu remet à quelque Jeanne d'Arc inspirée l'épée des combats,
très-rarement il charge quelque sanglante Élisabeth, ou quelque
sanglante Catherine, de la destinée des empires humains.

Sans imposer à toutes les femmes l'épitaphe de la matrone romaine,

  Domi mansit, lanam fecit,

j'aimerais encore mieux lire sur leur pierre funéraire:

  Elle aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tuée,

que de rencontrer beaucoup de tombeaux comme celui de la maîtresse de
Monaldeschi.

  Comte HORACE DE VIEL-CASTEL.



[Illustration: LE RAPIN.]

[Illustration]

LE RAPIN.


SI j'avais le malheur d'être académicien, je ne me permettrais pas,
certes, de dessiner le présent portrait, car je serais arrêté court par
le titre même de mon sujet. Le mot _rapin_, en effet, ne se trouve pas
dans le Dictionnaire rédigé par les quarante. Pourquoi? c'est ce que je
ne me charge pas d'expliquer d'une façon satisfaisante, n'ayant pas pris
la peine d'étudier la question. Tant est-il que, profitant de mon
indépendance, je saute à pieds joints par-dessus l'interdiction tacite
de l'Académie française. Qui sait? Peut-être l'Académie, encouragée par
mon exemple, reconnaîtra-t-elle un jour l'existence grammaticale du mot
rapin, et lui donnera-t-elle enfin droit de cité!

En attendant, et pour abréger les travaux auxquels seront obligés de se
livrer messieurs les quarante quand il s'agira de trouver au mot rapin
une origine, je crois devoir, comme préambule naturel au sujet que je
traite, proposer d'avance trois étymologies possibles, entre lesquelles
il ne restera plus qu'à choisir. La première m'a été donnée dans
l'atelier d'un de nos sculpteurs les plus célèbres, par un modèle qui
posait pour un centaure. Comme j'interrogeais tous les artistes
présents, demandant avec anxiété où le mot rapin pouvait prendre sa
source:

«Eh! parbleu, dit le centaure, qui n'avait pas encore ouvert la bouche
depuis une heure, rapin vient de _rat_.»

Un éclat de rire général accueillant cette explication étrange, le
centaure ajouta avec un sang-froid imperturbable:

«Ma foi, si ce n'est pas ça, qu'est-ce?»

L'argumentation était positive, et il n'y avait rien à répondre.
Personne de nous n'étant en état de proposer une explication plus
satisfaisante, l'hilarité n'avait pas d'excuse. Aussi, pour sortir
d'embarras, me hâtai-je d'ajouter:

«Mais, mon cher, _pin_, que faites-vous de _pin_, dans cette affaire?»

Ce fut le centaure, cette fois, qui partit d'un éclat de rire.

«_Pin?_ dit-il, c'est là ce qui vous embarrasse? Comment! _rat qui
peint_; _rapin_, vous ne comprenez pas?»

Et il reprit aussitôt sa position, qu'il n'avait quittée un instant que
pour nous faire plus en face sa réponse dédaigneuse, ne se doutant pas
de l'énormité de son calembour.

Plusieurs témoins de la scène que je raconte, après quelques minutes de
réflexion, déclarèrent se ranger à l'opinion du centaure. Et au fait,
pourquoi pas? Combien d'expressions, passées aujourd'hui dans la langue,
sont fondées sur des jeux de mots beaucoup moins raisonnables que
celui-là!

La seconde explication du mot rapin, qui m'a été donnée également par un
homme dont la compétence est fort respectable, consiste à faire du mot
un dérivé du verbe _rapiner_. Voilà une étymologie qui ne ressemble
guère à l'autre, mais qui, à tout prendre, n'est pas plus flatteuse que
l'autre pour la classe qu'elle désigne, ni plus improbable,
analogiquement parlant.--Quant à la troisième, je la donne comme
l'expression de mon opinion personnelle; opinion, du reste, assez
généralement partagée: je crois que rapin vient de _râpé_. Mais dans
rapin, me dira-t-on, où est l'accent circonflexe? C'est là, je l'avoue,
une objection sérieuse, qui cependant ne m'arrête pas; car, jusqu'à ce
que l'Académie ait prononcé, chacun demeure libre d'écrire rapin avec un
accent circonflexe.

Donc j'arrive enfin, après cette digression que me pardonneront
certainement les grammairiens et les étymologistes, à dire que le rapin
a de douze à dix-huit ans. Sa position sociale est des plus honorables,
sinon des plus brillantes. Il est fils d'un portier ordinairement, ou
d'un artisan quelconque; il peut même, à la rigueur, être fils d'un
bourgeois, rentier honnête et paisible; mais ce qui est certain, c'est
qu'il n'est jamais fils d'un millionnaire. Il se peut bien faire, par
hasard, que le rapin ait un oncle en Amérique, et qu'un beau jour il
devienne riche; toutefois le cas ne se présente pas souvent.

Bref, pour commencer la peinture de mon personnage, je parlerai de sa
figure, et j'avouerai tout d'abord que le rapin n'est ni beau ni laid.
Il a des yeux, un nez, une bouche, c'est tout ce que l'on en peut dire.
Quant à la taille de cette bouche, quant à la grosseur de ce nez, quant
à l'éclat de ces yeux, ce sont là autant de problèmes, attendu le peu
d'estime que le rapin professe pour l'eau.--Non que le rapin soit
ivrogne, ce n'est point là ce que je veux donner à entendre: le rapin,
au contraire, et sans doute par système hygiénique, fait de l'eau
l'usage le plus immodéré, à ses repas; seulement, hors de ses repas,
l'eau n'est plus pour lui qu'un liquide inutile et insipide: d'où il
résulte que l'on ne sait au juste à quoi s'en tenir sur la finesse de
ses traits ou sur la couleur de son teint.--Mais, au fait, comme il y a
exception à toute règle, et que je craindrais d'exposer les rapins
exceptionnels au blâme des jeunes gens à la mode et des
petites-maîtresses, j'arrive du général au particulier. Je connais un
rapin, nommé Théodore, qui a la figure aussi mal lavée que le puissent
indiquer les quelques lignes précédentes, et qui, de plus, est rapin
dans la véritable acception du terme, au moral comme au physique: c'est
donc de lui que je vais parler.

Théodore, sur la tête que je viens de dire, a d'abord un chapeau des
plus extraordinaires que l'on puisse imaginer, aussi large des bords que
possible, et il ne se peut plus pointu. Ce chapeau fut noir autrefois,
cela est incontestable; mais, hélas! pour le croire, il faut l'avoir vu.
Aujourd'hui, l'infortuné chapeau, soit effet de l'usage, soit la
quantité de poussière qui le recouvre, tourne au gris d'une façon
déplorable. Des bords de ce chapeau sort à flots farouches une chevelure
comme on n'en vit jamais la pareille: longue, embrouillée, sèche, tout à
la fois. Est-ce par économie que Théodore laisse prendre à ses cheveux
une taille si extraordinaire? Mon Dieu non! Par fatuité? pas davantage.
Théodore n'est peut-être pas bien sûr de la couleur précise de ses
cheveux. Il a vu des portraits de peintres célèbres où ces maîtres
étaient représentés les cheveux flottants sur les épaules: voilà toute
sa raison. Il s'est demandé pourquoi lui aussi, qui deviendra un grand
peintre, il ne prendrait point par anticipation le costume des maîtres.
D'autres choses l'embarrassent, il est vrai: la cravate, par exemple,
qu'il jetterait volontiers au diable pour montrer son cou, qu'il croit
tout aussi agréable que celui de Raphaël; par malheur, ô funeste
résultat d'une mauvaise habitude! l'absence de cravate lui cause de
violents maux de dents. Il voudrait bien encore se vêtir d'une façon
originale et fantasque, toujours à l'exemple des peintres du seizième
siècle; mais c'est tout au plus s'il a de quoi payer le simple et infâme
costume, comme il l'appelle, dans lequel il est emprisonné. Donc, de
tous les souhaits que forme Théodore pour sa toilette, le seul qu'il
puisse réaliser à son aise, c'est de porter de longs cheveux; aussi en
use-t-il largement et sans scrupule. Quant à son habit, boutonné
jusqu'au menton, il reste couvert de cendre, de couleurs et de taches
d'huile, en signe d'affliction. Et au fait, il faut être juste: la vie
que mène Théodore n'est pas fort divertissante; elle ne saurait guère
pousser le coeur et le visage à l'épanouissement.

Levé à sept heures du matin, Théodore est à sept heures et quelques
minutes chez son seigneur et maître, monsieur le peintre un tel ou un
tel. On vient de voir que ce ne sont point les soins à apporter à sa
toilette qui pourraient ici compromettre l'exactitude de Théodore.
Arrivé chez son maître, Théodore met l'atelier en ordre, y introduit de
l'air, si l'on est en été; si l'on est en hiver, il allume le poêle et
l'enfourche avec les bras et avec les jambes. Midi sonnant, Théodore, en
quelque saison que l'on soit, s'en va au musée faire des copies pour son
maître. C'est là qu'il faut le voir, se promenant avec dédain devant les
toiles qui ne rentrent pas dans le système de son maître, et
s'extasiant, au contraire, devant celles que son maître lui a commandé
d'étudier. Théodore, en ces moments, prend un air capable; il regarde du
coin de l'oeil, et en haussant les épaules, et en imprimant à ses lèvres
un sourire de compassion, ceux qui font mine d'admirer ce qu'il
dédaigne, ou de dédaigner ce qu'il admire. C'est alors, surtout, que
Théodore regrette de n'avoir pas de moustache à retrousser avec un geste
de supériorité cavalière.--Sa petite visite des tableaux les plus
importants une fois faite, il s'installe devant la toile qu'il doit
copier.

Tout en ouvrant sa boîte, ou en essayant ses crayons, ou en préparant
ses couleurs, il jette de nouveaux coups d'oeil à droite et à gauche,
pour voir si quelque étranger ne le regarderait point, d'aventure, comme
un personnage d'importance. Cela fait, il se met à l'oeuvre, prenant le
plus qu'il peut l'air inspiré. Chaque coup de crayon qu'il donne est
indiqué par un mouvement de sa tête en sens contraire. Il sue sang et
eau. Ceux qui passent près de lui sont tentés de lui proposer l'usage
immédiat d'une boisson calmante. Et cependant, malgré tout ce mal et
toute cette fatigue, malgré ces oscillations de tête et ces déplacements
de cheveux, Théodore, quand sonne l'heure du départ, n'a presque pas
avancé la besogne; ce qui ne l'empêche pas de jeter un regard satisfait
sur son oeuvre avant de l'enfermer pour vingt-quatre heures, et de s'en
aller dîner d'un aussi bon appétit que s'il venait de faire un pendant à
la _Madeleine_ du Corrége. Puis, son dîner fini, il se rend à l'école
des Beaux-Arts, où il travaille quelques heures avant de se livrer au
sommeil. Tel est le cercle invariable dans lequel tournent les jours du
rapin Théodore.

[Illustration]

Hélas! si là cependant se bornaient ses peines, il ne serait pas trop à
plaindre, le malheureux! Mais il ne passe point sa vie dans un isolement
aussi doux et aussi complet que le récit précédent le pourrait donner à
croire. A l'atelier, il se trouve en compagnie de jeunes Raphaëls en
herbe, qui, passés de l'état de rapin à l'état d'élèves, le rendent
victime de mille vexations. Théodore est, à peu de chose près, l'esclave
des élèves. S'il plaît à ces messieurs de se procurer du tabac frais, ou
d'envoyer quelque part une lettre, Théodore doit leur épargner la
dépense qu'occasionnerait l'emploi d'un commissionnaire. Qu'il s'agisse
d'aller d'un bout à l'autre de Paris, peu importe! Théodore a des jambes
pour s'en servir; trop heureux encore que chacun n'ait pas un ordre
particulier à lui donner.

Au moins, en échange du service qu'on lui fait faire, Théodore jouit-il
de quelques priviléges? est-il admis à présenter, par hasard, quelques
timides objections? Pas le moins du monde! il doit à messieurs les
élèves toute obéissance et tout respect; c'est pourquoi la parole ne lui
est accordée en aucune circonstance. Se permettre de parler! Dieu l'en
préserve! Quand cela lui arrive, il sait trop comment on s'y prend pour
lui imposer silence. On se moque de lui, d'abord; on paraphrase le plus
petit mot sorti de sa bouche; on le tourne en ridicule; puis, l'affaire
s'échauffant, les _charges_ commencent. _Charge_, en langage d'atelier,
signifie grosse plaisanterie en action. Tirer brusquement sa chaise à un
rapin qui travaille, de façon à le faire tomber à terre; ou bien lui
couvrir la figure de couleur et d'huile, ou encore lui barbouiller si
bien un dessin quasi achevé qu'il soit obligé de recommencer
complétement son ouvrage; telles sont, entre mille autres, les charges
qui se pratiquent dans les ateliers.

Donc, si Théodore a la moindre chose à objecter quand on dispose de lui
pour quelque course, ou s'il se permet de prendre part à une
conversation qui lui est étrangère, il peut s'attendre à tout. Et s'il
n'oppose pas aux tracasseries dont il est victime la douceur la plus
inaltérable, la plus parfaite résignation; s'il fait mine de se fâcher,
s'il se gendarme, malheur à lui! Alors l'affaire devient plus sérieuse;
on ne se borne pas aux divers genres de plaisanteries ci-dessus
mentionnés. Cette fois, on le saisit de vive force par le milieu du
corps; on se met trois ou quatre pour l'opération, selon la résistance
qu'il oppose; et l'infortuné est attaché de son long sur une échelle,
attaché les pieds en l'air et la tête en bas, s'il vous plaît! Après
quoi l'échelle est replacée contre la muraille, jusqu'au moment fixé
pour la complète expiation du délit.

Un autre châtiment infligé à Théodore quand il se mutine, consiste à
placer un pot d'eau, par exemple, au-dessus de la porte de l'atelier, à
l'instant où Théodore va entrer. Inutile de dire que le pot à l'eau est
toujours disposé de manière à ce que Théodore ne puisse faire moins que
d'être inondé.

Ceci me rappelle une histoire authentique arrivée chez M. Gros, et qui
trouve naturellement ici sa place.--Un jour, M. Gros avait invité deux
Anglais à visiter ses tableaux, ne se doutant pas qu'un sien rapin était
en disgrâce auprès de ses élèves. M. Gros entre donc dans son atelier,
précédé des deux Anglais qui marchaient du pas le plus grave du monde,
quand tout à coup, la porte étant tout à fait ouverte, le bruit d'un
objet qui tombe se fait entendre, et les deux Anglais sont couverts à la
fois d'eau fraîche et de contusions. Grande fut la peine de M. Gros pour
faire comprendre, et surtout pour faire accepter la plaisanterie à ses
hôtes. M. Gros tira sans doute de l'aventure cette moralité, que l'on
gagne toujours quelque chose à pratiquer la politesse. Lui seul, en
effet, eût été victime, s'il eût eu la fantaisie de passer le premier.

Mais cependant, pour tant de déboires, quels sont les plaisirs de
Théodore? quelles sont ses consolations? qu'a-t-il qui lui fasse prendre
en patience son martyre? Hélas! minces sont les plaisirs de l'infortuné,
minces ses consolations. Quand il est las de servir de jouet aux élèves,
ou plutôt quand les élèves sont las de se jouer de lui; quand un moment
de répit lui est accordé pour reprendre haleine, il allume une pipe et
essaie de fumer. S'il a quelques sous dans sa poche, il va même jusqu'au
cigare à bout de paille. Triste divertissement pour lui, je vous assure!
Car, comme il n'est pas encore passé maître dans cet exercice, il ne
manque jamais d'être malade avant la fin de son plaisir. Mais
qu'importe! il a oublié au moins le présent durant quelques
minutes.--Durant quelques minutes, avant que le mal de coeur lui vienne,
il laisse envoler son âme avec la fumée de sa pipe vers un avenir doré.
Il se voit sorti de la caverne où il souffre, il est peintre à son tour;
à son tour, il a des élèves et des rapins sous ses ordres; il fait des
tableaux que l'on expose et qui sont salués avec admiration par la
foule, et que l'on couvre d'or et d'argent.--Courte est la chimère,
cependant! Le tabac n'est pas à demi consumé encore, que le malheureux
Théodore sent sa tête tourner et son coeur fondre; ses jambes
défaillent; sa pipe tombe et se brise; et, pour surcroît, les élèves,
charmés de l'aventure, et satisfaits de la longueur de l'entr'acte,
recommencent à le tourmenter.

On imagine bien qu'au milieu de tous ces ennuis, de toutes ces
tribulations, le moral de Théodore ne peut guère se développer d'une
façon convenable; aussi, sous le rapport de l'indépendance et de la
hauteur des idées, ne faut-il pas s'occuper de lui. Où prendra-t-il le
temps de penser, le pauvre diable! écartelé qu'il est, on vient de le
voir, entre des travaux de commande et un isolement plein de déboires
sans cesse renaissants? Il ne faut donc pas lui demander son opinion,
même en matière de peinture, car il n'a pour ainsi dire pas d'opinion:
celle de son maître est la sienne; du moins il le dit, et il le croit.
Son maître est coloriste, et il affirme que la couleur est, sans
contredit, de toutes les qualités d'un peintre, la plus importante et la
plus précieuse. Fi de Léonard de Vinci et de Raphaël! fi de l'école
florentine et de l'école romaine! Vive l'école vénitienne, au contraire!
vivent le Titien et Paul Véronèse! voilà de vrais peintres!--Et si
Théodore avait un maître dont les idées fussent complétement différentes
de celles que nous venons de dire, son opinion aussi serait complétement
différente. Il n'y a que le dessin, dirait-il, il n'y a que la ligne;
tout comme il disait tout à l'heure: Il n'y a que la couleur!

En toute autre espèce de matière, les idées de Théodore sont moins
remarquables encore, s'il est possible, car il n'a positivement pas
d'idées. Tirez-le de la peinture, et il sait à peine de quoi vous lui
voulez parler. La littérature? qu'est cela? il l'ignore. Il sait bien
qu'il existe des livres, mais il sait à peine le nom des plus
élémentaires de ces livres, et il ne conçoit pas leur utilité. Entre la
poésie et la prose, je ne suis pas bien sûr qu'il établisse une
différence, sinon la différence qui se trouve dans la longueur des
lignes. Du reste, vers ou prose, cela lui est bien égal. Il a trouvé une
fois, sur le poêle de l'atelier, un volume des _Orientales_, dont il n'a
pu lire deux strophes de suite; une autre fois, _la Salamandre_ lui
étant tombée sous la main, il s'est senti pris de bâillement avant
d'être arrivé au bas de la première page: ce qui explique très-bien son
dédain de la littérature en général. Cependant, pour être juste, je dois
dire qu'il ne professe pas un trop grand mépris pour le drame moderne:
_la Tour de Nesle_ et _Lucrèce Borgia_ ont particulièrement mérité son
approbation. Il m'a dit, le lendemain du jour où il avait vu par hasard
ces deux pièces, _qu'il trouvait de beaux sujets de tableaux là dedans_.

Et en politique, me demandera-t-on, quelles sont les opinions de
Théodore? Ma foi! je n'en sais rien. De ma vie je ne l'ai entendu
prononcer un seul mot qui eût trait à la politique; et je crois qu'on
lui apprendrait des choses fort nouvelles, en l'instruisant de la
révolution de juillet, de l'avénement de Louis-Philippe et de la lutte
entre les prérogatives de la cour et celles de la chambre des députés.
Si l'on tirait des coups de fusil dans la rue, Théodore quitterait
peut-être son pinceau pour se mettre à la fenêtre, mais il n'aurait
certes pas la curiosité de demander pour qui ou pourquoi l'on fait tant
de bruit. En affaire de religion, c'est la même chose. Fourriéristes,
saint-simoniens, père Enfantin et abbé Châtel, sont comme n'existant pas
pour Théodore. Il a bien vu, sur l'étalage d'un coiffeur, un buste en
cire du père Enfantin; mais comme ce buste ne portait pas d'étiquette,
il a cru que c'était le portrait du maître de la maison, tout
simplement; et il a blâmé beaucoup le dessin et la couleur de cette
figure.

Et l'amour?...

Ah! nous touchons ici une corde qui devrait résonner, sans doute, et qui
cependant ne rend que de sourds accords. L'amour, dans le sens
mystérieux et platonique du mot, est tout à fait étranger à Théodore.
Comment l'amour lui aurait-il été révélé, en effet, à lui qui n'a jamais
entendu que des paroles amères ou ironiques, et qui n'a jamais pu encore
déposer ses peines dans un coeur ami?

Parmi les femmes, jeunes filles ou jeunes mères, qu'il a vues déjà dans
l'atelier de son maître, plus d'une, il est vrai, sans qu'il sût trop
s'expliquer l'énigme, a fait battre violemment son coeur. Mais, comme ce
n'est point le costume (au contraire) que l'on demande à un modèle, il
est arrivé que Théodore s'est laissé prendre, en ces diverses
circonstances, moins par l'élégance de la toilette, ou par la grâce du
langage, que par des appâts plus positifs;--nous voilà bien loin, comme
je disais, du platonisme--pauvre Théodore! timide comme il l'est,
habitué aux humiliations de toute nature, maltraité souvent par les
élèves devant les objets mêmes qui l'enflamment, on se doute qu'il n'a
guère le courage de confesser les sentiments qu'il éprouve; aussi
supporte-t-il en silence cet autre tourment. Par moments, l'envie lui
vient bien de triompher de sa faiblesse, de ne plus cacher ce qui se
passe dans son âme, dussent toutes les échelles et tous les pots à l'eau
de l'atelier être mis en réquisition pour le punir de son insolence!
mais il est arrêté court, à peine a-t-il ouvert la bouche, par un
ironique éclat de rire que lui jette à la face l'objet de ses feux. Il
se résigne alors tristement.

Il se résigne, car il sait que son supplice aura un terme. Et en effet,
si cette vie dont je viens d'esquisser quelques détails, si cette vie,
tourmentée sans compensations aucunes, devait durer toujours, autant
vaudrait en finir tout de suite par un bon suicide. Quelle existence,
celle du rapin! N'avoir rien à soi, ne rien faire pour soi, n'être aimé
de personne, pas même d'un chien, puisqu'il faudrait le nourrir, et que
c'est tout au plus si le rapin a une pâture suffisante pour lui-même;
être esclave et n'avoir pas les priviléges d'un esclave, c'est-à-dire
être sans salaire et sans droits; vivre toujours seul, n'ayant même pas
la permission de se parler à soi-même, si quelqu'un est présent; croupir
dans une abrutissante ignorance de tout homme et de toute chose qui ne
tiennent pas à l'art de la peinture; ne rien pouvoir, ne rien savoir, ne
recevoir que des coups et n'entendre que des injures: triste condition!

Mais ce qui console un peu le rapin, je le répète, c'est la certitude où
il est que tout cela aura un terme, quelque jour. Le rôle de rapin, dans
un atelier, appartient toujours au dernier venu; donc, le jour où un
remplaçant lui arrivera, Théodore passera immédiatement au rang des
élèves, et dès lors son sort sera bien différent. Lui qui, la veille,
était ce que nous venons de le voir, un pauvre garçon hué et conspué par
tout son entourage, il deviendra tout à coup, dans la hiérarchie
artiste, quelque chose d'assez important: il aura à son tour un rapin à
faire trotter par toutes les rues comme un groom d'Afrique; il pourra
engager des conversations avec les modèles qui viendront chez son
maître; la fumée du tabac ne lui fera plus mal au coeur, il connaîtra
les oeuvres littéraires de nos plus grands écrivains, pour les leur
entendre réciter à eux-mêmes avec complaisance. Bien plus...

Mais j'oublie que c'est de Théodore dans le présent, et non de Théodore
dans l'avenir, qu'il s'agit ici.

Que si l'on tient à s'assurer de l'exactitude de mes renseignements sur
la vie du rapin, on peut aller dans un atelier quelconque, et l'on en
sortira convaincu de mon impartialité. J'ai la conscience de n'avoir ni
enlaidi ni flatté le personnage. Tout le monde (car tout le monde
prétend aujourd'hui être connaisseur en matière de peinture) a pu voir
le rapin aux expositions annuelles du Louvre. C'est surtout le jour de
l'ouverture que le rapin se montre le plus volontiers. Il est à la porte
du Louvre dès le matin, et il faut presque le chasser si l'on veut qu'il
sorte. Là donc, on peut vérifier ce que j'ai avancé de sa toilette, et
de l'importance qu'il se donne, et de l'assurance qu'il affecte, et de
la nature de ses opinions sur l'art.

Au reste, je ne veux pas terminer sans dire que le rapin suit
involontairement le mouvement de régénération qui emporte le siècle vers
des destinées meilleures. Le rapin se civilise. A l'heure qu'il est, le
rapin n'est déjà plus aussi mal peigné, ni aussi barbouillé de couleurs
et d'huile qu'il l'était hier; et le successeur de Théodore, j'en ai
l'assurance, sera encore, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres,
en progrès sur lui.

  J. CHAUDES-AIGUES.

[Illustration]



[Illustration: UNE FEMME A LA MODE.]

[Illustration]

UNE FEMME A LA MODE.


EST-CE possible? qui l'aurait pensé? et que faut-il faire maintenant?
disait presqu'à voix basse et à elle-même une belle jeune femme plongée
dans une inquiétude nonchalante; puis ses grands yeux bleus se levaient
sans que sa personne gracieuse et paisible fît aucun mouvement, et ses
regards s'attachaient sur une glace si bien placée, qu'elle
réfléchissait des pieds jusqu'à la tête la belle rêveuse, qui ne pouvait
éviter de s'y retrouver tout entière.

Elle resta quelques instants silencieuse et attentive, examinant ce
visage régulier, ces traits délicats, ces nobles contours, dont rien
n'avait encore altéré la fraîcheur; des boucles blondes, soyeuses et
abondantes s'échappaient d'un léger bonnet du matin jeté sur sa jolie
tête, moins pour la couvrir que pour l'orner; les rubans restés
flottants au hasard n'étaient là que pour attester la négligence qui
avait présidé à l'arrangement matinal; négligence habile qui doit
toujours rendre assez belle pour qu'il semble impossible que la plus
brillante toilette puisse ajouter quelque chose à la beauté.

Pourquoi donc y a-t-il aujourd'hui dans toute cette jeune femme
d'ordinaire si fière, si imposante, si maîtresse d'elle-même, de ses
paroles, de ses mouvements et de ses regards, un mol abandon plein de
découragement et de soucis? est-ce une coquetterie nouvelle?
étudie-t-elle une plus gracieuse et plus ravissante expression? Non:
cette suave indolence, cette vague rêverie sont sans apprêt; aucun art
n'a présidé à cette pose pleine de charme, et cette puissance de
séduction que la jeune femme possède en ce moment à son insu vient de ce
qu'elle l'ignore, de ce qu'elle a oublié cette fois de penser à
elle-même, et que ses mouvements comme son immobilité, tout est naturel,
tant son âme agitée par le plus grand intérêt de sa vie est entièrement
concentrée sur l'objet de son inquiétude secrète; oui, toute la
personne d'Emma, de cette vive et brillante comtesse de Marcilly, dont
la mode avait fait sa divinité favorite, est en ce moment triste,
distraite, découragée, à demi couchée dans une causeuse de velours bleu,
d'où ses cheveux d'un blond doré, et son teint si délicat, si blanc et
si doux, se détachent admirablement; et sa tête est légèrement inclinée
comme si le poids de graves et profondes pensées, trop lourd à porter
pour sa faiblesse, l'entraînait malgré elle; une de ses mains, blanches,
longues et flexibles, est tombée mollement à ses côtés, et se perd dans
les plis multipliés du long peignoir de cachemire blanc qui l'enveloppe
jusqu'aux pieds, et qu'une torsade blanche, nouée au bas de sa taille
svelte, retient seulement pour attester la délicatesse de cette taille
élégante dont les contours se devinent à peine dans l'immense ampleur de
sa robe: si l'autre main n'a pas suivi cette pente naturelle, c'est
qu'involontairement elle s'est trouvée arrêtée par une imperceptible
chaîne d'or que la belle rêveuse avait passée à son cou quelques
instants auparavant, par un mouvement machinal, sans doute, car elle n'a
pas jeté les yeux sur la petite montre que supporte cette chaîne et que
ses doigts ont retenue et tiennent encore sans but et sans projet. Le
cadran de la montre, celui des pendules, eussent vainement frappé les
regards de la comtesse, elle n'eût rien vu. Que lui importait l'heure?
Elle ne peut rappeler ni un souvenir ni une espérance qui fasse battre
son coeur. Emma n'a jamais aimé qu'elle seule au monde, et dans ce
moment, absorbée par une idée, il n'y a plus de jours, plus d'heures,
plus rien qui marque le temps pour elle, la vie est tout entière dans ce
qui l'occupe. L'emporter, triompher, tout est là, le reste n'existe
plus.

Elle est toujours immobile, mais sa pensée s'échappe encore malgré elle
de ses lèvres; ses paroles trahissent le secret qui l'agite, et ses yeux
interrogent avec anxiété le miroir, confident involontaire de ses
craintes cachées.--Ai-je donc, dit-elle, perdu quelque chose de cette
beauté qu'on admirait? Un changement inaperçu par mes regards troublés
a-t-il enlevé la puissance à ce visage qui charmait? Ai-je oublié dans
ma toilette cet art d'être élégante avec assez de bizarrerie pour
attirer les yeux, sans approcher de cette singularité qui peut toucher
au ridicule? Il ne s'agit pas pour moi d'être bien, mais d'être mieux;
d'être jolie, mais d'être la plus jolie; d'être remarquée, mais d'être
seule remarquable, car il vaudrait mieux être au premier rang dans un
village qu'au second dans Paris. Emma ne put s'empêcher de sourire en
parodiant ainsi un célèbre bon mot, et d'ajouter:--Oui, César avait
raison... il fut le plus grand parce qu'il fut le plus ambitieux, et
l'ambition c'est la coquetterie des hommes; voilà tout. Et le regard de
la belle ambitieuse avait l'air orgueilleux d'un conquérant sûr de
reprendre à main armée la puissance qu'on a osé lui disputer. Puis, pour
accroître sans doute son courage en se rappelant ses droits
incontestables au pouvoir qu'elle veut ressaisir, Emma continua:

--Que de sacrifices n'ai-je pas faits? que de soins n'ai-je pas pris
pour assurer mes succès et conserver ma place de femme à la mode, dans
un temps où la gloire est si capricieuse et les places si difficiles à
garder? Il m'a fallu autant d'habileté que de bonheur, autant d'adresse
que de beauté, autant de calculs que de chances favorables! Si j'avais
écouté parfois mon plaisir, mon caprice, mon coeur, je risquais tout.
Cette puissance est comme les autres, enviée, disputée, attaquée chaque
jour, car la réputation et le pouvoir d'une femme à la mode sont, comme
la réputation et le pouvoir d'un homme d'état, à tout moment remis en
question et en danger.

--Madame de Mérinville n'a-t-elle pas, l'année dernière, occupé les
salons pendant toute une semaine par son imposante beauté? Heureusement
elle était si peu spirituelle, qu'à la première réunion assez intime
pour permettre la conversation, j'ai pu sans peine mettre en relief sa
bêtise et détruire ainsi son empire, car nulle part on ne règne
longtemps sans esprit.

--La délicate figure de lady Morton aurait bien pu captiver aussi la
capricieuse attention du monde, mais ses toilettes étaient si bizarres,
que leur singularité approchait trop du mauvais goût; elles étaient
_excentriques_, il est vrai, mais sans grâces; la simplicité de ma
parure auprès d'elle fit ressortir le ridicule de la sienne. En France
on ne plaît qu'un moment avec le mauvais goût.

--Quant à la brillante duchesse de Romillac, c'était vraiment une
redoutable rivale. Son rang, sa fortune, son éclat dans ce pays des
vanités, auraient pu triompher. Ils s'occupèrent d'elle pendant un mois,
mais elle eut l'imprudence de se compromettre avec le bel Édouard
d'Arcy, et pour une femme à la mode qui doit mettre au nombre de ses
armes les plus dangereuses des espérances adroitement exploitées dans
l'intérêt de sa puissance, aimer réellement, c'est abdiquer.

--Mon pouvoir s'augmenta de tout l'éclat de mes rivales détrônées. Je
croyais avoir échappé à tous les dangers, et, continua Emma avec une
expression de tristesse et d'amertume, c'est elle! c'est Alix de
Verneuil, une femme de province, une parente que j'accueille, que
j'installe chez moi, quand après deux ans de veuvage elle veut visiter
Paris;--elle, moins jolie que moi pourtant, moins élégante, moins
occupée surtout du soin de plaire, c'est elle qui fixe maintenant les
regards de tous!

La belle comtesse retombe après ces mots dans un morne abattement. Pour
la première fois elle craint sérieusement de perdre sa puissance; elle
sent enfin qu'il peut arriver un moment où elle existera sans être la
femme à la mode. Jusque-là elle avait cru ce titre tellement identifié à
sa personne, que la mort seule devait le lui ravir. N'être plus la
première, est-ce que c'est vivre? Car, depuis le jour où Emma s'était
emparée de cette faveur inexplicable, capricieuse, frivole et puissante
en même temps, qui donne le sceptre de _la mode_, sa vie avait été
changée! Plus d'amitié!... Les femmes ne furent plus à ses yeux que des
rivales; le monde, qu'un théâtre où elle jouait constamment un rôle, et
les plaisirs une occasion de se montrer! Sa toilette ne fut plus ni le
chaste vêtement de la femme modeste, ni la gracieuse parure d'une femme
aimée, encore moins la négligence pleine de charme de celle qui s'oublie
pour penser à un autre! Ce fut d'abord et à tout prix le luxe, la
variété, la magnificence et l'éclat; puis des idées bizarres, des
recherches piquantes pour ranimer constamment l'attention fugitive;
enfin toutes les facultés de son intelligence, toutes les heures de sa
journée furent consacrées à fixer cette insaisissable puissance, aussi
impossible peut-être à définir qu'à conserver!

Qui pourrait dire en effet comment et pourquoi l'on devient une femme à
la mode, quels sont les moyens, quel est le but: est-ce avec l'éclat de
la beauté, ce seul pouvoir incontesté de la femme? Non, car souvent la
plus belle passe inaperçue. Est-ce avec l'esprit, cette force invisible
qui soumet toutes les autres? Non, car souvent il manque à la reine que
la mode a choisie. Est-ce le rang, cette supériorité que l'orgueil
n'admet plus, qui l'attire? Non, car la divinité moqueuse ne l'a jamais
reconnue, et on la vit déserter les palais pour le boudoir de Ninon.
Est-ce l'opulence qui l'attache? Non, car la mode capricieuse jette
parfois sans respect le ridicule jusque sur cet or brillant qu'étale à
plaisir la vanité. Il n'est donc point de moyen certain pour
l'atteindre, point de règle pour la fixer.

Si c'est particulièrement en France, ce n'est pas exclusivement à Paris
et dans le grand monde que naît cette plante curieuse et variée, chaque
société, chaque province, chaque ville grande ou petite, voit régner
quelque brillante _Célimène_ exerçant un despotique empire sur la
toilette des femmes qui l'approchent ou le coeur des hommes qui
l'entourent. Là, comme à Paris, les unes ont reçu le rôle d'un caprice
du sort; les autres ont eu le caprice de s'en emparer, soit pour
échapper à l'ennui et pour user une activité toujours sans emploi dans
la vie d'une femme, ou bien pour tromper peut-être par l'apparence de
l'amour leur coeur effrayé de la réalité; soit aussi parfois pour venger
leurs belles années de jeune fille que la pauvreté livra au dédain de
ces hommes dont la vanité cherche la jeune femme, qui prend alors sa
revanche!

A côté de toutes les favorites de la mode, il y a aussi des victimes,
femmes malhabiles ou malheureuses, courant les chances des usurpateurs
maladroits qui visent à la puissance sans l'atteindre, et ne recueillent
de leur folle entreprise qu'un ridicule; car nul n'a pu fixer les règles
de ce jeu dangereux où avec tant de choses à perdre l'on en a si peu à
gagner!

Aussi tout fut-il employé par Emma pour réussir, et faute de certitude
sur les causes de sa faveur, elle n'en voulut point laisser sans les
tenter: parents, amis, fortune, tout fut sacrifié à cet insatiable désir
de briller. La vanité, l'orgueil, l'égoïsme, étouffèrent la sensibilité,
la tendresse et la bonté. Si Emma eût perdu son titre de femme à la
mode, il ne lui serait donc plus rien resté.

Et sa pensée s'égarait dans des réflexions infinies. Jamais ministère,
voyant une majorité douteuse mettre son pouvoir en péril, ne se jeta
dans de plus vastes et plus nombreuses conjectures sur les causes de la
défaite qu'il craint ou du triomphe qu'il espère; jamais des images plus
diverses ne vinrent lui présenter un plus grand nombre de moyens de
séduction à exercer sur les rebelles, de coups d'état à frapper sur les
esprits avides d'événements, ou de faveurs légères à répandre avec
adresse sur les plus récalcitrants, sans cependant compromettre sa
dignité.

--A la promenade le matin, au bal le soir, comme ils l'entourent
maintenant tous! poursuit Emma. C'est qu'aussi le comte de Prades ne
voit qu'elle, lui si dédaigneux, que toutes les femmes ont essayé
vainement de le captiver! lui qui portait partout cet air ennuyé et
indifférent qui excite toujours la coquetterie et la curiosité: comment
ne pas tenter de réussir où toutes ont échoué; ne pas essayer de se
faire aimer de qui n'aime que soi; ne pas s'efforcer de distraire d'une
préoccupation qui distrait de tout? C'est une tâche digne des plus
audacieuses; car enlever un homme à l'amour d'une autre femme n'est
rien, mais l'enlever à l'amour de lui-même ou bien à un souvenir
inconnu, triompher d'une rivalité dont on ne peut dire aucun mal, faire
une chose impossible enfin, à la bonne heure, on peut s'en donner la
peine. C'est un but digne de tenter, et ce but, Alix l'avait atteint
sans y penser. Tout le monde remarquait l'attention que lui donnait le
comte, elle seule semblait ne pas le remarquer, et paraissait même le
fuir, ce qui donnait à tous l'envie de la chercher.

Emma restait plongée dans ce labyrinthe de conjectures, car de l'hommage
de deux ou trois héros de salon dépend la place que le monde assigne à
une femme, et elle avait attiré près d'elle tous ceux qui disposent
ainsi de la faveur de la mode, jusqu'au moment où Alix de Verneuil, en
obtenant toute l'attention de M. de Prades, avait vu se fixer sur elle
l'admiration générale.

La jeune rêveuse ne bougeait plus, elle était immobile et tellement
préoccupée, que ce fut comme réveillée d'un sommeil profond qu'elle
s'écria avec un vif mouvement de surprise:

--Alix! vous ici!

C'était en effet madame de Verneuil, brune piquante, à la figure
expressive et animée, qui répondit en riant:

--Eh bien! ne m'attendiez-vous pas pour la promenade? et ses regards
surpris examinaient le négligé d'Emma, qui annonçait l'oubli ou le
changement de leur projet.

--Et vous comptiez que j'irais, et vous comptiez sans doute aussi que
nous y rencontrerions M. de Prades?

Il y avait un dédain plein d'amertume dans l'expression de la comtesse.
Alix ne répondit pas. Emma vit alors madame de Verneuil s'asseoir
tranquillement comme quelqu'un renonçant à sortir, il lui prit une
violente envie de disputer.

--Puisque vous aimez le monde et les endroits où il se réunit, dit-elle,
pourquoi donc avez-vous pris un prétexte hier pour vous dispenser de
paraître à la soirée qui avait attiré chez moi ce que Paris offre de
plus brillant?

Alix sourit.

Après un moment de silence la comtesse ajouta avec
impatience:--Dédaignerez-vous donc aussi de me répondre?

Madame de Verneuil resta encore quelques instants avant de parler, mais
les yeux de la comtesse l'interrogeaient si vivement, qu'elle finit par
dire en riant:

--J'étais souffrante, réellement souffrante, puis...

--Puis!... reprit la comtesse presque avec colère.

--Vous le voulez, Emma, mais ne vous fâchez pas, répondit Alix toujours
riante et maligne, je dirai tout. Moi je ne comprends pas vos salons à
la mode; le plaisir y ressemble tant à l'ennui, que j'ai peur de m'y
tromper. La dame du logis réunit, il est vrai, les femmes les plus
aimables et les plus jolies, mais pour les placer bien parées et bien
ennuyées autour d'un salon comme des portraits de famille. Là elles
écoutent plus ou moins bien de la musique plus ou moins bonne dont elles
ne se soucient guère. Pendant ce temps, les hommes de leur connaissance,
relégués loin d'elles, dans les pièces voisines ou dans des places où
ils ne peuvent les aborder, ne parlent qu'entre eux ou à la maîtresse de
la maison; car l'obligation de faire les honneurs de chez elle,
d'accueillir chacun avec quelques paroles de politesse, la met seule
parmi les femmes en rapport avec toutes les personnes qui remplissent
l'appartement. Elle seule s'amuse, montre de l'esprit, de la gaieté, de
la grâce, pendant que les autres femmes, immobiles, ne sont là que pour
servir de décoration à la pièce qu'elle joue toute seule au profit de sa
vanité; et cette brillante fête où elle les invite ressemble plutôt à un
piége qu'elle leur tend qu'à un plaisir qu'elle leur procure. Quant à
moi, je fuis les amusements à la mode parce que j'aime à m'amuser.

Emma leva sur Alix des yeux malins; les deux jeunes femmes se
regardèrent alors en riant, comme ces augures romains qui ne croyaient
plus qu'à deux choses: leur adresse et la sottise des autres. Puis la
comtesse dit gaiement, avec cette confiance qu'amène la certitude d'être
comprise:

--N'ai-je pas raison, puisque le monde n'admire que ceux qui se moquent
de lui?

Mais, continua-t-elle, que fais-je de plus que les autres? On s'est
toujours disputé la place partout. Dès qu'il y a eu deux hommes sur la
terre, l'un tua l'autre pour rester le premier. Depuis ce temps, il n'y
a pas eu de triomphe sans victimes. Et quand j'immolerais quelques
vanités à la mienne.... le grand mal! Au reste, il y a des femmes qui,
en voulant plaire à tous, cherchent encore à régner sans partage sur un
seul; et si Alix n'a point paru à ma soirée, c'est peut-être parce qu'un
autre n'y devait point paraître, ajouta la comtesse d'un petit air
railleur qui fit dire étourdiment à madame de Verneuil impatientée:

--Si je l'avais su, je me serais sans doute décidée à venir.

Il y eut un moment de silence. Alix rougit, embarrassée et inquiète de
son étourderie; Emma comprit alors qu'un secret existait, et devina en
même temps la possibilité d'en tirer parti.

--Je n'ai nommé personne, s'écria-t-elle en riant; mais il paraît que le
comte de Prades est tellement présent à votre pensée, que son nom répond
toujours à la question qu'on fait à votre coeur!

--Quelle folie! dit Alix en éclatant de rire. Moi qui le fuis...

La comtesse reprit:--On ne fuit que ceux qu'on craint... On ne craint
quelqu'un que par haine ou par amour... Alix n'écoutait plus, elle
s'était levée et cherchait autour de la chambre quelque chose impossible
à trouver.

Alors Emma, après s'être placée si adroitement devant la glace de sa
toilette, que ses regards pouvaient suivre tous les mouvements d'Alix,
d'un air plein d'insouciance malicieuse continua ainsi en jouant avec
les noeuds de sa ceinture:

--Le comte de Prades est beau, spirituel même; ce qui est rare de notre
temps pour un homme à la mode. Les gens d'esprit maintenant, au lieu de
s'en prendre aux femmes, s'en prennent aux gouvernements. La société y
perd beaucoup d'un côté, et n'y gagne pas grand'chose de l'autre; mais
enfin c'est comme cela. Aussi, quand il nous reste un homme d'esprit
d'une figure agréable, Dieu sait comme nous le gâtons; et M. de Prades
est bien le plus gâté de tous! N'est-il pas vrai?

Alix ne répondit pas; la comtesse reprit sans s'inquiéter de son
silence:

--Accoutumé dès l'enfance à l'admiration, il a l'air de la mépriser;
habitué aux coquetteries, il prétend qu'il les dédaigne; gâté peut-être
par de plus tendres affections, il assure qu'il y est insensible... Les
hommes à la mode ont tant de prétentions mal fondées, et lui...

Alix était toujours dans le fond de la chambre; le ton dédaigneux d'Emma
la blessa sans doute, car elle l'interrompit vivement.

--On ne reprochera certainement pas l'affectation au comte de Prades: sa
franchise... la loyauté de son caractère... la vérité de ses discours...

Elle s'arrêta, car elle sentit qu'elle le louait beaucoup pour un homme
qu'on fuit. Son amie continua sans faire aucune remarque:

--Lui... d'ailleurs, a prouvé qu'il était capable d'un vif et durable
attachement; et son indifférence pour ce qui l'entoure vient de ses
regrets pour ce qu'il a perdu... Je le sais... moi... il a aimé... il
aime encore une femme belle et digne d'amour.

En ce moment tous les efforts d'Emma étaient vains: elle ne pouvait
apercevoir le visage d'Alix, qui tournait le dos à la glace, et se
penchait sur une petite table où se trouvaient quelques gravures
éparses.

Alors Emma continua à parler de cet amour inconnu et exclusif...
s'arrêtant quelquefois, puis interrogeant Alix, qui répondait quelques
mots rares et insignifiants... Dans un moment de silence, la comtesse se
leva, marcha légèrement sur le moelleux tapis sans être entendue d'Alix;
et quand celle-ci, toujours baissée sur les gravures qu'elle avait l'air
de regarder, disait machinalement:

«Quoi! vous pensez?...--elle se sentit prise vivement par la taille.
C'était Emma qui disait en riant:--Je pense... Alix... je pense... que
vous aimez le comte de Prades.

Alix, se tournant subitement vers le jour par un mouvement involontaire
de surprise, laissa voir sa jolie figure toute rouge et troublée, où
brillaient quelques larmes, et fit un cri de frayeur et d'étonnement,
pendant qu'Emma faisait un cri de joie: car ce n'était plus une rivale
pour une coquette, cette femme qu'un regret d'amour faisait pleurer!

Elle entraîna son amie sur la petite causeuse bleue, la fit asseoir près
d'elle, attira sa confiance par des paroles caressantes; et après ces
mots inutiles, ces phrases inachevées et ces demi-confidences qui
précèdent un aveu réel, Alix dit enfin:

--Avant mon mariage, il y a quatre ans... aux eaux de Baden avec ma
tante, je connus le comte de Prades. Pendant six semaines, il ne nous
quitta pas... Près de lui je me trouvais si heureuse, que je me croyais
aimée.

Ma tante reçut ma confidence à la veille du départ; et le jour même, le
soir, elle parla devant moi, devant lui, de tendresse, de liens éternels
d'attachement... Que sais-je? ma tante voulait connaître les idées du
comte. Comme elles répondirent peu à son attente et à la mienne!... Il
se moqua des affections sérieuses, des sentiments vrais, prétendit
impossible pour lui d'en jamais éprouver, se montra tel qu'il était...
indifférent, curieux, moqueur.

Glacée par ses railleries, je n'eus pas l'idée de lui apprendre notre
départ. Le lendemain nous quittâmes Baden, ma tante et moi. Mon père
m'attendait à Paris avec un mariage arrangé et convenable; il m'était
impossible d'aimer personne, mais j'obéis à mon père, et quinze jours
après j'épousai M. de Verneuil. Je partis pour la campagne alors, et ne
voulus plus revenir à Paris. Je craignais de le revoir, _lui_, car il
était trop habile pour n'avoir pas deviné que je l'aimais. Le ciel ne
bénit pas mon mariage, je fus malheureuse; et la mort de M. de Verneuil
me laissa libre, mais sans espoir de bonheur.

J'hésitai deux années avant de revoir Paris, mes parents et mes anciens
amis; j'avais raison, Emma!

Je repartirai demain pour n'y plus revenir.

Emma la regarda avec attention; la touchante figure d'Alix avait une
délicieuse expression de tendresse; elle envia presque un sentiment qui,
même dans ses chagrins, peut rendre aussi jolie.

Puis elle dit, pensive et comme à elle-même:--Quatre ans!--un voyage à
Baden, il revint triste,--n'y retourna jamais,--se troubla même un jour
que je parlais de cette époque.--Quand Alix arriva,--qu'il la revit,--il
pâlit,--et ses yeux ne la quittèrent plus.

S'adressant alors à madame de Verneuil, Emma continua:--Vous a-t-il
parlé de votre séjour à Baden... de votre mariage?

--Jamais, répondit celle-ci; je ne l'ai vu que dans le monde... Il m'y
cherchait parfois, mais semblait avoir oublié le passé.

Emma se leva vivement, sonna, et demanda au domestique qui entra s'il
était venu quelqu'un.

--M. de Prades demande si madame la comtesse peut le recevoir.

--Qu'il entre. Et au moment où le comte saluait, Emma s'excusa d'être
obligée de s'occuper de sa toilette, et chargeant son amie de la
remplacer, elle passa dans la pièce voisine.

--Ah! répétait-elle en s'habillant toute joyeuse, ils sont seuls, et
l'amour est encore plus habile que moi!

Quand elle rentra, ils ne l'entendirent point. Alix était assise dans
une bergère, près du feu; le comte, debout, appuyé contre la cheminée.
Quoique seuls, ils parlaient si bas, qu'il fallait s'aimer pour
s'entendre ainsi.


Un mois après, Emma donnait une de ces fêtes dont Alix avait parlé. Son
appartement resplendissait du brillant éclat de tentures et de
décorations nouvelles, en même temps que des plus riches toilettes;
jamais la réunion ne fut plus nombreuse en célébrités et en
_illustrations_ de tout genre; jamais la maîtresse de la maison n'y
brilla d'une façon plus éclatante et plus exclusive; personne n'y parla
de madame de Verneuil. Mariée la veille au comte de Prades, elle était
partie avec lui pour l'Italie. Heureux, ils oubliaient le monde, qui le
leur rendait.

La comtesse Emma de Marcilly, rassurée pour quelque temps sur son
empire, continua pourtant d'y veiller comme doit le faire tout souverain
qui veut garder sa couronne, qu'elle soit d'or ou de fleurs. Régner
était sa vie; aussi n'avons-nous parlé ni de son mari, ni de sa famille,
ni de ses amis. Est-ce qu'on a quelque chose qui ressemble à tout cela
quand on est _une femme à la mode_?

  MADAME ANCELOT.

[Illustration]



[Illustration: LA COUR D'ASSISES.]

[Illustration]

LA COUR D'ASSISES.

I.


IL me plaît aujourd'hui de bourdonner aux oreilles de la magistrature:
j'ai assez piqué les orateurs et les rois.

Comment! nous aurons fait passer par les armes les _qui_ et les _que_ et
les autres constructions baroques des discours de la couronne! comment!
nous épiloguerons les sublimes oraisons des députés! comment! nous
appréhenderons au discours le président électif du premier corps de
l'état! comment! les prédicateurs pourront, du haut de la chaire
évangélique, tonner contre les grands de la terre et souffler sur la
poussière dorée de leurs vices, et la magistrature seule trônerait dans
un sanctuaire inaccessible au fouet du pamphlétaire!

Non, cela n'est pas juste, cela n'est pas bon pour la magistrature
elle-même.

Si un autre Corneille faisait représenter _Agésilas_, on lui crierait:
_Solve senescentem!_

Si l'harmonieux Rossini venait à déchirer notre tympan par de faux
accords, on lui repartirait par un accompagnement de clefs forées.

Si la sylphide de l'Opéra, si la divine Taglioni, au lieu de voltiger
dans l'air, ne descendait sur le plancher du théâtre que pour y boiter
et y faire des faux pas, on aurait l'impertinence de lui jeter des
pommes cuites.

Si les marquis et les vicomtes de l'inimitable Poquelin s'avisaient de
cracher dans un puits pour y faire des ronds, le parterre rirait, d'un
fou rire, des vicomtes et des marquis.

On persifle les rois, on siffle le génie, la gloire, l'éloquence, les
compositeurs, les vicomtes et les danseuses, et je ne vois pas pourquoi
l'on ne sifflerait pas les magistrats sifflables.

Ne parlons pas des mercuriales de rentrée, ces boursouflures de
rhétorique qu'il faudrait supprimer pour l'honneur du goût.

Je l'ai dit et n'en démords: hors des barrières de la grand'ville, on ne
sait point tenir une plume. Il y a des orateurs en province, il n'y a
pas d'écrivains. Il n'y en a pas un seul aujourd'hui, un seul sur
trente-deux millions d'hommes. S'il y en a, où est ce météore? où
est-il? Qu'il apparaisse sur l'horizon et qu'on le voie!

Art de l'écrivain, art sublime, il te faut notre soleil intellectuel,
notre soleil de Paris, pour éclore et pour fleurir!

Il n'importe, au surplus, j'en conviens, que la magistrature soit peu
lettrée, pourvu qu'elle soit respectable par sa science, ses vertus, son
intégrité et son désintéressement, et la magistrature française est la
plus respectable de toutes les magistratures de l'Europe.

Mais y a-t-il de lumière sans ombre et de règle sans exception? A la
règle une louange, à l'exception une mercuriale, pour qu'elle ne
devienne pas règle.

[Illustration]

Il est deux sortes de magistratures; l'amovible et l'inamovible; celle
qui est assise et celle qui est debout, celle qui pérore et celle qui
juge, celle qui requiert et celle qui condamne.


II.

Quel beau rôle que celui du Ministère public dans le drame des assises!
Organe de la société, que n'est-il toujours impassible comme elle? La
société ne se venge pas, elle se défend; elle ne poursuit pas le
coupable, elle le cherche, et après l'avoir trouvé, elle le désigne aux
exécuteurs de la loi. Elle présume innocent le prévenu, et elle plaint
le criminel en le condamnant. Elle n'aime d'autre éloquence que
l'éloquence de la vérité; elle ne veut d'autre force que la force de la
justice. Quand un homme est pris, traîné par deux soldats, attaché sur
un banc vis-à-vis douze citoyens qui vont le juger, d'un tribunal qui
l'interroge, d'un accusateur qui l'incrimine, et d'un public curieux qui
le regarde, cet homme, eût-il porté la pourpre et le sceptre, n'est plus
maintenant qu'un objet digne de pitié. Sa fortune, sa liberté, sa vie,
son honneur plus cher que sa vie, sont entre vos mains. Gens du parquet,
ne vous sentez-vous pas émus?

Ils ne comprennent pas leur mission, ils ne la savent pas, ceux qui de
magistrats se font hommes, hommes de parti, hommes de théâtre.

Alors ils ne requièrent plus, ils plaident, ils s'emportent, ils se
contournent, ils se tordent en cent façons.

Tantôt le feu de la colère leur sort par les yeux et l'écume par la
bouche.

Tantôt ils se drapent dans les plis de leur tartan noir pour accuser
avec élégance, comme les gladiateurs romains se drapaient pour tomber
sous le fer et mourir avec grâce.

Tantôt ils imitent gauchement la pose, la voix, les gestes des tyrans de
mélodrame, et ils s'imaginent qu'ils font de l'effet, tandis qu'ils ne
font que du tapage.

Debout sur leur parquet, la face haute et enluminée, ils dominent le
jury assis à leurs pieds et ils l'enveloppent de leurs contorsions et
des éclats de leur voix. J'ai vu des jurés fermer l'oeil et se boucher
les oreilles à l'approche de ces tempêtes de rhéteurs. Pitié, pitié pour
messieurs les jurés, si ce n'est pour l'accusé!

Les jurés ne sont pas venus en cour d'assises pour assister aux
péripéties d'un drame fictif. Quand ils vont au théâtre, oh! c'est
différent, c'est pour y prendre le plaisir des émotions scéniques. Ils
veulent qu'on leur fasse bien peur, ou qu'on les attendrisse; ils
n'apportent leur mouchoir que pour le remporter trempé de larmes. Ils
savent que les criminels et les traîtres tyrans de mélodrame qui
débitent leurs réquisitoires en prose tourmentée sont, au demeurant, de
fort bonnes gens, et que les innocents qu'on tue dans la coulisse se
portent le mieux du monde et vont continuer avec leurs assassins, au
café d'en bas, leur partie de domino interrompue par le spectacle. Et
puis, quand l'acteur s'en tire mal, ils ont la ressource de le siffler,
sans préjudice de l'auteur.

Mais lorsque la réalité remplace la fiction, lorsque ces mêmes
spectateurs, devenus jurés, siégent au Palais-de-Justice, lorsque leur
verdict va tuer ou absoudre, ils se recueillent en eux-mêmes. Ils
chassent de leur présence, avec une sorte d'effroi, l'imagination, cette
folle du logis. Ils n'écoutent que la froide raison; ils n'examinent que
le fait; ils scrutent les pensées de l'accusé; ils interrogent son
visage; ils étudient avec anxiété ses réponses, ses contractions, ses
exclamations, ses émotions et ses joies, sa pâleur et ses frissons; ils
sont là en face de Dieu, en face des hommes, en face de la sainte vérité
qu'ils pressent des mains, qu'ils cherchent du regard, qu'ils appellent,
qu'ils implorent. Ah! ne les détournez point de cette méditation
religieuse! Toute l'éloquence de rhéteurs ne vaut pas la conscience d'un
homme de bien.

Non, ils ne comprennent pas leur métier, les gens du parquet qui se
battent les flancs et qui distendent les attaches de leurs deux
mâchoires, pour échafauder un grand crime sur les épaules d'un petit
délit.

Ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui rhabillent de clinquant et
de poésie les lieux communs de leur morale, et qui menacent la société
si sa vengeance ne s'appesantit pas sur une bagatelle.

Ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui apostrophent les accusés,
invectivent les avocats et rudoient les témoins.

Ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui, convaincus par les débats
de l'innocence des accusés, n'abandonnent pas franchement l'accusation,
mais qui la laissent subsister, sauf les circonstances atténuantes.

Ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui passionnent la cause, qui,
par des figures saisissantes, des appels d'énergumène aux excitations
politiques, des roulements d'yeux et des menaces de gestes, remuent et
soulèvent le jury, le tribunal et l'auditoire, afin de se donner la
malheureuse satisfaction qu'on dise d'eux: Qu'il a été beau! qu'il a été
éloquent!

Je ne suis pas garde des sceaux et n'ai certes guère envie de l'être,
mais si je l'étais, je destituerais tel avocat général, pour avoir été,
au rebours, éloquent, et j'imiterais ces généraux romains qui cassaient
leurs officiers pour avoir tué hors ligne un ennemi, en combat
singulier. Il faut que chaque chose paraisse en sa place, l'éloquence de
même que le courage, de même que la vertu.

Il y a, en matière ordinaire, tel avocat général qui fera absoudre un
coupable pour avoir exagéré sa culpabilité.

Il y a, en matière politique, tel avocat général qui, par l'imprudence
enthousiaste ou servile de son zèle, fait plus de mal à la cause du
pouvoir que les emportements les plus violents de l'article incriminé.

En règle, et sauf de rares exceptions, on ne devrait pas être membre du
parquet avant trente-six ans; car, si les membres du parquet sont les
organes de la société, on ne saurait s'exprimer au nom de la société
avec trop de mesure, de dignité, de maturité, de science et de bon goût.
Comme personne ne peut, parole courante, interrompre, critiquer et
retenir en audience un avocat général, il faut qu'il sache se guider
lui-même. S'il y a pénurie de magistrats, pour en avoir de bons, ne
lésinez pas et doublez les appointements; ne lésinez pas, et songez
qu'il s'agit ici de plus que d'une question d'argent, qu'il s'agit de la
liberté, de l'honneur, de la vie des citoyens!


III.

La magistrature assise a, comme la magistrature debout, des devoirs à
remplir.

Je ne connais pas de fonctions plus solennelles, plus augustes et plus
saintes que celles d'un président d'assises. Il représente dans
l'ensemble de ses fonctions la force, la religion et la justice. Il
réunit la triple autorité du roi, du prêtre et du juge?

Quelle idée un magistrat placé dans un poste si éminent, le premier de
la société peut-être, ne doit-il pas avoir de lui-même, c'est-à-dire de
ses devoirs, pour les remplir dignement?

Avec quelle sagacité ne doit-il pas renouer le fil des débats cent fois
rompu dans les détours tortueux de la défense? Faire surgir la vérité de
la contradiction des témoins; opposer les oppositions orales aux
dépositions écrites; expliquer les ambiguités, grouper les analogies;
trancher les doutes; presser les questions; relever une circonstance, un
fait, une lettre, un aveu, un cri, un mot, un geste, un regard, un
accent pour en faire jaillir la lumière; interroger l'accusé avec une
douce fermeté; ouvrir par des exhortations son âme à la confession et au
repentir; rehausser ses esprits abattus; l'avertir quand il se
fourvoie, le diriger quand il se remet en route; retenir dans les bornes
de la décence la défense et l'accusation, sans gêner leur liberté.

Tels sont les devoirs du président. Heureux celui qui sait les
comprendre et les pratiquer!

Mais où trop de magistrats s'égarent, c'est dans le résumé des débats.

Qu'est-ce donc que résumer un débat? c'est exposer le fait avec clarté,
rappeler sommairement les témoignages à charge et à décharge, analyser
ce qui a été dit à l'appui de l'accusation et à l'appui de la défense,
et rien que ce qui a été dit, et poser, dans un ordre simple et logique,
les questions à résoudre par le jury. Tout résumé doit être net, ferme,
plein, impartial et court.

[Illustration]

Mais il y a des présidents qui se carrent dans leur fauteuil, comme pour
y prendre du bon temps; il y en a qui dessinent à la plume les
caricatures du prétoire; il y en a qui passent négligemment les doigts
dans les boucles de leur chevelure; il y en a qui promènent leur
lorgnette sur les jolies femmes de l'audience; il y en a qui intimident
l'accusé par la brièveté impérieuse et dure de leurs interrogations, qui
brusquent et déroutent les témoins, morigènent les avocats et
indisposent le jury. Les uns sont ridicules, les autres sont
impertinents.

Il y en a qui font pis encore, qui s'abandonnent sans frein à l'aveugle
impétuosité de leurs passions d'homme ou de parti. Ils se jettent à
corps perdu dans la bataille politique; s'arment d'un fusil et font le
coup de feu. Ils découvrent aux yeux du jury toutes les batteries de
l'accusation et mettent dans l'ombre la défense. Ils ressassent
lourdement les faits au lieu de les nettoyer. Il se perdent dans des
divagations de lieux, de temps, de personnes, de caractères, d'opinions,
tout à fait étrangères à la cause. Ils veulent plaire au pouvoir, à une
coterie, à une personne. Ils insinuent que ce qui pour le jury est
encore à l'état de prévention est déjà complétement passé pour eux à
l'état de crime. Ils en font complaisamment ressortir l'évidence,
l'imminence et le péril. Ils dissertent de droit, ils s'étourdissent de
rhétorique. Ils suppléent, par de nouveaux moyens qu'ils inventent, aux
moyens que l'avocat général a omis, et ils croient s'excuser en
s'écriant: Voilà ce que dit l'accusation! qui n'en a pourtant rien dit,
et ils ajoutent ainsi le mensonge au scandale.

Figurez-vous maintenant la position de l'accusé rafraîchi, relevé par la
parole courageuse et persuasive de son défenseur, et qui se penche de
nouveau et s'affaisse sous la terreur de ce résumé! peignez-vous ses
transes, sa rougeur, et les frissonnements convulsifs de son corps et
de son âme! Et le jury! il a pu se mettre en garde contre la véhémence
de l'accusateur qui remplit son métier, et du défenseur qui plaide pour
son client, parce qu'il sait qu'il y a à prendre et à laisser dans leurs
paroles. Mais comment se défier du président qui tient dans ses mains la
balance impartiale de la justice? du président qui n'est que le
rapporteur de la cause? du président qui ne doit jamais laisser
transpirer son opinion, jamais laisser paraître l'homme sous la toge du
magistrat?

Les jurés n'ont pas une mémoire vaste et exercée qui puisse retenir à la
fois tous les arguments d'une cause lancés dans des sens contraires, et
qui sache les disposer, les comparer et les juger. Ils cèdent, comme
tous les hommes simples, dans le trouble de leurs émotions et dans la
fatigue de l'audience, aux dernières impressions que leur cerveau
reçoit. Si ces impressions sont celles d'une accusation redoublée, quel
poids sur la conscience du jury! quel péril pour l'accusé!

On frémit en songeant que, dans la province surtout, avec un jury
campagnard, un jury simple, illettré, effrayable, le résumé artificieux
et passionné d'un président d'assises peut déterminer seul, tout seul,
un verdict de la mort!

La loi a voulu que la parole demeurât toujours la dernière à l'accusé
dont, par une humaine fiction, elle présume l'innocence. Or, n'est-ce
pas le renversement de l'humanité et du droit, si, au lieu de faire un
résumé, le président fulmine un réquisitoire? l'accusé aura-t-il devant
lui, contre lui, deux adversaires au lieu d'un, l'avocat général et le
président? S'il lève ses regards suppliants sur le tribunal, s'il s'y
réfugie comme dans un asile sacré, rencontrera-t-il un glaive tourné
contre sa poitrine, au lieu d'un bouclier pour le protéger! S'il hasarde
timidement une observation, il indispose, en cas de verdict affirmatif,
le redoutable applicateur de la peine. Si le défenseur s'exclame, on lui
ferme la bouche; si les journaux révèlent les faits et gestes du
président, on leur intente un procès, sans jury, sous prétexte
d'infidélité de compte rendu.

Comment sortir de là? Se pourvoir en cassation! mais est-ce là un moyen
de cassation, un moyen légal, j'entends? Par où constater qu'il y a eu
réquisitoire et non résumé? où retrouver les témoins? et l'on n'admet
pas de preuve orale, où serait la preuve écrite? La cour d'assises
donnerait-elle acte de la protestation contre la partialité de son
président et par son organe!

Supprimer l'usage des résumés en matière simple, en matière peu chargée,
en matière politique et de presse, je n'y verrais obstacle. C'est là
même, il faut le dire, où le résumé prend le plus facilement, dans la
bouche d'un magistrat prévenu, la forme hardie et décisive d'un
réquisitoire.

Mais s'il y a plusieurs accusés, de nombreux complices et des crimes de
différents degrés, si la matière du délit est abstraite et confuse; si
les témoignages sont contradictoires; s'il y a variété et complication
dans la position des questions; si la cause a duré quelques jours et que
l'attention des jurés soit fatiguée ou perdue, comment se passer de
résumé? Sans résumé, dans ce cas, il est impossible de voir clair en
l'affaire. Autant presque vaudrait jouer aux dés la vie et l'honneur des
accusés.

Mais par quel moyen contraindre les présidents résumeurs à
l'impartialité, si les prescriptions de la loi, si la voix plus
impérieuse encore du devoir ne suffisent pas.

Ce moyen le voici: les débats sont publics, et le résumé est une partie
essentielle des débats. La sténographie est l'instrument de publicité le
plus ample et le plus fidèle. Il faut que le sténographe reproduise mot
à mot les paroles du président, et le public les jugera.

Il faut aussi que le garde des sceaux dépêche instructions sur
instructions pour réprimer un abus qui éclate de toutes parts et dont
les ravages auraient dû déjà être arrêtés.

Le président n'a pas seulement la direction des débats, il a la police
souveraine de l'audience, et ici je ne crois pas sortir de mon sujet, en
traçant l'esquisse des assistants habituels de nos cours d'assises.


IV.

La cour d'assises a sa sorte de public qui ne ressemble à aucun autre.
Quelques ouvriers sans ouvrage, des femmes de mauvaise vie, des piliers
de cabarets, des souteneurs de filles, des voleurs émérites ou
apprentis, des échappés du bagne, des vauriens, des désoeuvrés, des
habitués, se pressent aux rampes de l'escalier qui mène à la salle des
assises. A peine ouverte, ils l'inondent, se tiennent debout, se
serrent, se pressent, se coudoient, se lèvent sur la pointe du pied,
s'agitent dans tous les sens, et présentent de loin comme une masse
noire et mouvante d'où s'échappent des gestes brusques, des plaintes
étouffées, des contractions énergiques et des bruits confus de pudeur,
de jurements, de langue et d'argot. Tel filou ou tel assassin vient y
apprendre comment on doit dérouter un témoin, éluder une question,
inventer un alibi, masquer un fait, interpréter une pénalité. Tel n'y va
que par curiosité, qui en sort avec la tentation d'un crime, avec un
germe formé et tout près d'éclore. La manie de l'imitation fait plus de
criminels que l'appareil du jugement et la crainte des supplices n'en
épouvante. La cour d'assises est une détestable école d'immoralité.

[Illustration]

Voilà le premier plan, le plan du fond, l'auditoire. Le peuple (ne
profanons pas ce beau nom), la populace est debout au parterre. Les
dames occupent les banquettes réservées ou l'orchestre. Parées,
attifées, coiffées de plumes et de fleurs, elles viennent se poser pour
voir ou pour être vues.

La femme du monde n'est pas méchante; mais elle est la plus curieuse de
toutes les créatures de la création; elle vit à chaque pas d'émotions:
elle se meurt d'émotions à chaque minute. Elle a un amant à cause de ses
vapeurs; elle a des vapeurs à cause de son amant. Il faut qu'elle
souffre pour mieux jouir, il faut qu'elle jouisse pour mieux souffrir.
Elle ne redoute rien tant que les heures réglées, que la somnolence de
la vie, que les molles tiédeurs du boudoir et de l'édredon. Elle est
perpétuellement en quête, à midi et à minuit, au spectacle, à la
chambre, au sermon, au bois, au bal, de tout ce qui peut troubler,
divertir, ébranler, ravager, désordonner sa pauvre âme et son pauvre
corps. Elle se multiplie dans chaque objet qu'elle touche. Elle se porte
avec toute sa vie, avec tout son être, dans chaque sensation nerveuse
qu'elle éprouve, et l'on dirait qu'elle n'existe plus pour le reste.
Rien ne lui est obstacle. Dès qu'elle a résolu de voir quelqu'un ou
quelque chose, elle le verra. Elle écrira dix petits billets ambrés au
président des assises, pour obtenir la faveur d'une entrée, un fauteuil,
une chaise, un bout d'escabeau. Elle s'échappe dès la pointe du jour de
son lit chaud et reposé, et va faire queue à la porte du Palais. Elle y
restera le front au vent de bise et les pieds dans la boue, s'il le
faut. Elle s'enveloppe de sa mantille. Elle grelotte et frémit dans ses
membres délicats. La porte s'ouvre, et la voilà qui se faufile, se
presse, se foule, se pousse, se baisse, entre et pénètre à travers les
gendarmes, les huissiers, et les robes noires des stagiaires. Elle se
pend et s'accroche aux basques du sergent de ville, lui parle à
l'oreille, le supplie d'une voix douce, et ne le lâche pas qu'elle ne
soit casée, assise, les coudées franches, le binocle à l'oeil, et à
bonne portée de l'accusé et des juges.

Voyez comme elle suit pas à pas le drame vivant qui se déroule, et comme
elle marche, la poitrine haletante, d'émotion en émotion! Si le criminel
a la barbe hérissée et les yeux hagards, elle éprouve en le regardant un
plaisir de peur. Émotion. S'il a les joues rosées et les cheveux
artistement bouclés, le beau garçon, se dit-elle tout bas, et quel
dommage! Émotion. Si les témoins arrivent les bras pendants, ou débitent
des phrases prétentieuses et entortillées, elle rit sous son mouchoir.
Émotion. Si l'accusé sanglote, elle pleure chaudement par sympathie.
Émotion. Si quelque jeune fille s'évanouit, elle court, vole, délace son
corset et lui fait respirer des sels. Autre genre d'émotion. Mais à
moins que la salle d'audience ne craque sous ses lourds piliers, cette
intrépide audiencière ne quittera pas la place. Les heures coulent, la
nuit s'avance, les jurés délibèrent, elle attend. Il faut que ses yeux
se collent avidement sur les yeux du criminel, qu'elle se suspende à ses
lèvres tremblantes, et qu'elle repaisse son âme des terreurs
indéfinissables d'une autre âme. Il faut qu'elle recueille les
convulsions de cette conscience bourrelée. Il faut qu'elle entende et le
coup de sonnette du dernier jugement, et la sentence de mort, et le râle
de cet homme dont la face se décompose, et dont la vie intérieure se
brise et se déchire en lambeaux. Comme elle se penche vers lui! comme
elle prête l'oreille à ses cris inarticulés, à ses soupirs qu'il
étouffe! Comme elle le suit d'un long regard jusqu'à ce que les portes
du cachot se referment avec l'espérance! Alors elle retombe sur sa
chaise, anéantie, absorbée dans la contemplation de son drame;
l'huissier de service est obligé de l'avertir que la salle se vide et de
la pousser par les épaules. Elle sort enfin, et se traîne le long des
sombres corridors du Palais, rentre au logis épuisée, rompue de
fatigue, les nerfs crispés et l'âme en pleurs, et se jette sur son lit,
sans songer que son vieux père n'a pas dîné, et que depuis le matin sa
jeune fille s'inquiète et l'appelle. Cependant elle pâlit, elle rougit,
elle frissonne, et son imagination fait asseoir à son chevet le condamné
qui lui apporte sa tête. Elle voit la prison, les chaînes de fer, les
juges, l'accusateur, le bourreau et ses aides, et le panier gorgé de
chairs et de sang, et elle pousse un cri d'horreur. Digne femme!

Que font ces agrafes d'or, ces bandeaux de perles, ces fleurs, ces
gazes, ces plumes légères, parmi le lugubre appareil des cours
d'assises? Est-ce en spectacle que l'accusé vient se donner, et le
prétoire n'est-il donc qu'un théâtre? Qui me dira qu'à l'aspect de ce
raout curieux et brillant l'accusé, revêtu de l'habit grossier des
prisons, ne se troublera pas, que quelque témoin ne perdra point la
mémoire, et que quelque juré ne sera pas plus occupé de l'émotion
rougissante d'une jolie femme que des angoisses du prévenu?

Si j'avais l'honneur d'être président de la cour, je n'admettrais dans
son enceinte que les parentes de l'accusé, et je dirais aux autres:
«Mesdames, tant assises que debout, écoutez ce que je vais vous dire:
Vous, allez tricoter les chausses de messieurs vos fils, ou mettre au
bleu les collerettes de mesdemoiselles vos filles; vous, ayez soin que
le rôt ne brûle point; vous, que vos parquets soient cirés proprement;
vous, que l'huile ne manque pas dans vos lampes, ni le sel dans votre
soupe; vous, nuancez de fleurs vives les paysages de vos tapis à la
main; vous, déployez sur le théâtre l'éventail des grandes coquettes;
vous, faites des gammes, et vous, des entrechats. Allez, mesdames,
allez, la jugerie n'a rien à voir avec les Grâces, et la cour d'assises
n'est point la place de la plus belle moitié du genre humain.

«Huissier, exécutez les ordres de la cour!»

Voilà en effet les ordres que je donnerais, et je serais, je crois,
approuvé de tous les honnêtes gens.


V.

Le président, a en outre, quelques autres devoirs secondaires à remplir.

Laisser aux témoins étonnés, troublés du spectacle solennel et nouveau
d'une assise, de leur isolement au milieu des juges et du jury, du
témoignage qu'ils vont rendre et des conséquences de leur serment, le
temps de reprendre leurs esprits, de se recueillir en eux-mêmes et
d'assurer leur mémoire et leur voix. Il doit parler aux témoins avec
accentuation, égard et bonté, poser nettement les questions qu'il leur
adresse, et, s'il le faut, les répéter.

[Illustration]

Disposer les bancs de manière que l'accusé puisse voir les jurés, aussi
bien qu'il doit en être vu; car les jurés sont les juges. Un froncement
de sourcil, un mouvement de lèvres, un regard, peuvent avertir l'accusé
qu'il va trop loin, qu'il s'égare, qu'il se nuit à lui-même.

Faire ouvrir de temps en temps les fenêtres de l'audience: ces
précautions hygiéniques sont trop négligées. Qu'on se figure l'accusé
sortant de l'humidité d'un cachot, exténué de veilles, amaigri, faible,
souffrant et ayant peine à retrouver ses esprits plongés dans l'air
épais et méphitique de l'audience! L'accusateur et le défenseur qui, au
demeurant, font tous deux beaucoup trop de contorsions de bras et de
corps, et qui lancent leur voix comme une cloche à tour de branle, sont
en nage sous leur toge; les têtes des juges, des jurés et des
spectateurs s'affaissent, et la sueur ruisselle de leurs fronts: toute
l'audience est enrouée. Il faut avoir pitié de l'accusé, mais il faut
avoir aussi pitié du public, et c'est à quoi l'on songe le moins.

Je m'arrête: on ne peut pas tout dire.

Législation pénale, instruction criminelle, jurisprudence, procédure,
police de l'audience, composition du jury, droits et devoirs des avocats
généraux et des présidents, hygiène des assises, tout cela reste un peu
en arrière du progrès qui pousse en avant toutes choses.

La publicité, cette reine des pays libres, veille sur la France avec ses
cent yeux sans cesse ouverts, pendant le repos des nuits et la fatigue
du jour: elle fait, non moins au moral qu'au matériel, plus de la moitié
de la police du royaume. Rien ne lui échappe, ni ministres, ni rois, ni
députés, ces autres façons de rois. Elle se pose à leurs côtés, et de
quelque part qu'ils se tournent, elle les tient en haleine, son
aiguillon à la main. Il n'est pas bon non plus pour eux ni pour nous que
les magistrats dorment sur leur siége.

Je suis mouche, je bourdonne et j'importune, mais je réveille.

  TIMON.

[Illustration]



[Illustration: LA MÈRE D'ACTRICE.]

[Illustration]

LA MÈRE D'ACTRICE.


LA mère d'actrice s'appelle assez généralement madame de Saint-Robert.
Elle a cinquante ans, les restes d'un coeur sensible et une fille sur la
tête de laquelle reposent toutes ses espérances.--Madame de Saint-Robert
est--ou une ancienne soubrette de comédie qui a longtemps fait les
délices de Vitry-le-Français, de Quimper-Corentin, d'Oudenarde et autres
villes de cette importance;--ou une coquette émérite qui avait obtenu un
bureau de loterie, sous la branche aînée, par la protection d'un vieux
chevalier de Saint-Louis, et qu'un vote de la chambre des députés a
chassée de son antre aléatoire;--ou enfin une ex-portière de la rue
Coquenard, qui _s'est saignée des quatre veines_ pour faire entrer sa
chère enfant dans les classes du Conservatoire et lui assurer une
position brillante. Mais madame de Saint-Robert n'avoue aucune de ces
origines; depuis que sa fille Aurélie a débuté avec quelque succès sur
un théâtre, elle les trouve de trop bas étage. Il lui faut des
antécédents de meilleur aloi. Or voici l'histoire qu'elle a fait rédiger
par un écrivain public, qu'elle a apprise par coeur, et qu'elle raconte
à tout propos:

«M. de Saint-Robert était, du temps de _l'autre_, officier supérieur
dans un régiment de la _vieille_. Son physique était si avantageux,
qu'on ne l'appelait que le beau Saint-Robert. Plusieurs fois le petit
caporal, en passant la revue de ses grognards, lui donna de petites
tapes sur la joue. Ces différentes circonstances me déterminèrent à lui
accorder ma main, malgré l'opposition de ma famille, qui revenait de
l'émigration et qui était infectée de préjugés. Aurélie naquit de cette
union. Pauvre enfant! le ciel ne devait pas longtemps lui laisser son
père!»

Ici la Saint-Robert tire de son sac un grand mouchoir à carreaux bleus,
et essuie deux larmes complaisantes qui coulent le long de ses joues
ridées. Puis elle continue:

«La fatale expédition de Russie fut résolue par le grand homme. M. de
Saint-Robert, qui faisait partie de l'avant-garde, entra des premiers
dans Moscou; il en sortit le dernier. Dieu avait marqué son tombeau dans
les neiges de la Russie! Au passage de la Bérésina, la surface glacée du
fleuve craque autour de lui; mais il touche presque le bord opposé... il
n'a qu'un pas à faire pour être sauvé... Tout à coup il entend derrière
lui un cri poussé par un de ses camarades... il veut voler à son
secours: héroïsme inutile! il disparaît avec lui dans le gouffre!»

Ici la Saint-Robert tire encore de son sac son grand mouchoir à carreaux
bleus, et essuie deux nouvelles larmes. Puis elle continue:

[Illustration]

«Restée veuve, je me consacrai à l'éducation d'Aurélie. Je l'élevai dans
la pratique de toutes les vertus et dans l'amour des arts. Et comme elle
montrait les plus belles dispositions pour le théâtre, je n'hésitai pas,
sans égard pour ma toute-puissante famille, à la destiner à la carrière
dramatique. A peine le nom d'Aurélie de Saint-Robert eut-il paru sur une
affiche, que je reçus de Saint-Pétersbourg une lettre menaçante de ma
cousine Paméla, qui a épousé un prince russe, M. de Trombollinoï:
j'allai immédiatement en parler à mon commissaire de police, qui
m'engagea à vivre calme et tranquille sous la protection des lois.»

Ici la Saint-Robert, après avoir pris une prise de tabac et s'être
mouchée fort bruyamment, ajoute en guise de péroraison:

«Et _voilllà_ la chose!»

Nous ne croyons pas que ces derniers mots se trouvent dans le manuscrit
de l'écrivain public; mais la Saint-Robert a cru devoir faire cette
petite addition au récit pour l'enjoliver.

Pour jouir d'un curieux spectacle, il aurait fallu voir la Saint-Robert
le lendemain de l'heureux début d'Aurélie. Quelle joie dans ses yeux!
quel air de triomphe répandu sur sa physionomie! Quelle vivacité dans sa
démarche!--Ce jour-là, elle se leva à cinq heures du matin, réveilla la
portière, réveilla l'épicier, réveilla le marchand de vin, réveilla le
boucher, réveilla le commissionnaire du coin, et à tous elle disait:
«Ah! mes agneaux, quel début soigné! Des applaudissements... des
applaudissements... que ça n'en finissait plus! Jamais on n'a vu une
actrice claquée comme ça! Le brave homme de directeur a dit lui-même
qu'il n'avait point encore entendu un tonnerre pareil dans c'te salle de
l'Ambégu! Et puis, des fleurs! et puis, des compliments! L'auteur de la
pièce en était rouge comme le feu, quoi! Et il a embrassé Aurélie sur
les deux joues, et il l'a appelée _son ange sauveur_! Hein!... son
ange... Quel honneur! Nous allons signer un engagement de cinquante
francs par mois, les costumes fournis et la chaussure payée! J'espère
que me voilà joliment récompensée de tous mes sacrifices! Ah, dame!
c'est qu'Aurélie a dansé comme un Amour et chanté comme un rossignol!
Quelle jambe! quel gosier! J'en étais dans l'admiration, et au troisième
acte j'ai perdu mes sens entre les bras d'un pompier! Et _voilllà_ la
chose.»

Et _voilllà_ la chose est devenu le refrain ordinaire de la
Saint-Robert.

Si le premier jour est donné à la joie, le second appartient à
l'orgueil.--D'abord, la mère d'actrice, qui s'est appelée jusque-là
madame Robert tout court, commence à trouver ce nom un peu vulgaire; dès
ce moment elle aristocratise son nom et s'intitule madame de
Saint-Robert, veuve de M. de Saint-Robert, qui, _du temps de l'autre_,
etc., etc. (Voir plus haut.) Ce changement de nom implique
nécessairement un changement de domicile. En effet, la mère d'actrice ne
peut forcer toutes les commères du quartier, qui ont l'habitude de
l'appeler _mame Robert_, à l'appeler _madame de Saint-Robert_ gros comme
le bras.--Et puis, comment faire à son aise tous ses embarras, comment
marcher la tête levée, comment se rengorger d'importance dans ce
quartier où on l'a vue passablement malheureuse, où elle a eu des
obligations à tout le monde, où elle a semé des dettes criardes chez les
fruitières, les épiciers, les marchands de vin, tous ces grands
fournisseurs des petites existences?

La Saint-Robert quitte donc la rue du Grand-Hurleur pour aller s'établir
rue de Lancry.

[Illustration]

Dès lors,--changement complet de manière de vivre. La Saint-Robert
dépose l'aiguille de ravaudeuse ou le cordon de portière, qui l'ont fait
vivre jusque-là. Elle se drape majestueusement dans son tartan couleur
Robin des bois, et accompagne sa fille aux répétitions et au spectacle.
Elle veille jour et nuit sur ce précieux trésor, tant elle craint qu'il
ne lui soit enlevé. Elle redoute surtout les inclinations et les
_bêtises de coeur_; car elle a rêvé pour Aurélie le plus magnifique
avenir. Dans ses fièvres d'ambition maternelle elle la marie sans façon
à un _milord_ anglais, ou à un jeune boyard très-blond et très-bien
corsé. Elle la couvre de diamants, elle la fait monter dans un brillant
équipage, elle l'appelle _madame la duchesse_, _madame la
princesse_.--Aussi combien ne craint-elle pas que quelque muguet, à
force de paroles mielleuses et d'oeillades assassines, ne vienne à bout
de renverser tout ce magnifique échafaudage de douces illusions! Elle
suit pas à pas Aurélie au foyer, dans sa loge, dans le cabinet du
directeur, sur le théâtre. Elle ne la quitte qu'au moment où elle paraît
devant le public; elle ne s'arrête que sur l'extrême limite qui sépare
la scène de la coulisse. Elle redoute surtout les auteurs, les
journalistes, les habitués. Aussitôt qu'elle voit Aurélie causer d'un
peu près avec l'un de ces messieurs, elle s'interpose brusquement et
mêle son petit mot à la conversation. Mais le diable est bien fin, et
Aurélie est actrice et femme: elle se laisse prendre ordinairement par
le coeur ou par l'amour-propre. Et, au moment où la Saint-Robert honore
de sa surveillance toute particulière M. Alfred Ressigeac, jeune
rédacteur du _Vert-Vert_, qu'elle a vu fort assidu auprès de sa fille,
et dont elle se défie à cause de ses poses penchées et de ses réclames
louangeuses, Aurélie tombe dans les filets de M. Charles Lousteau,
auteur à la crinière noire et aux drames excentriques. C'est un rôle
qui a servi d'appât.--Tout se sait au théâtre.--Le lendemain, la défaite
de l'attrayante et cruelle Aurélie est le bruit du foyer, des coulisses,
des avant-scènes. Comme il y a de bonnes langues et des âmes charitables
partout, et surtout derrière un manteau d'arlequin, la Saint-Robert ne
tarde pas à apprendre la fâcheuse nouvelle. Elle ne laisse pas tomber
ses longs cheveux sur ses épaules en signe de deuil, comme une mère de
l'antiquité; elle ne couvre pas sa tête de cendres, elle ne cherche
point à se faire mourir par la faim, elle ne maudit point, elle ne gémit
point, elle ne verse point de larmes abondantes... Elle se contente de
s'écrier: «Le polisson!...» Pas un mot à Aurélie;--il faut bien vouloir
ce qu'on n'a pu empêcher, comme dit le proverbe.--Seulement les yeux de
la Saint-Robert sont maintenant tournés vers un autre but. Elle dispose
sa vie, elle arrange son avenir suivant les circonstances. Elle ne rêve
plus mariage, mais protection. Et, comme désormais son amour maternel,
dépouillé de sa pureté première, se trouve un peu battu en brèche par
l'égoïsme, comme désormais ses intérêts propres doivent tenir autant de
place dans sa pensée que ceux de sa fille, elle ne voit plus dans ses
songes un jeune boyard très-blond et très-bien corsé, mais bien un
banquier hollandais ou francfortois, excessivement chauve et d'une
corpulence énorme. Mais pour faire place à ce tonneau d'or, il faut
éloigner l'heureux du moment, M. Charles Lousteau, l'auteur à la
crinière noire et aux drames excentriques. Pour en arriver là, la
Saint-Robert met en oeuvre toute la malice que le ciel lui a donnée en
partage. Elle envoie M. Charles se promener au Luxembourg, quand Aurélie
est aux Tuileries; elle lui demande son bras pour aller voir l'obélisque
de Luxor, ou l'_Arche-de-Triomphe de l'Étoile_; elle lui parle, avec de
grands _hélas_, des nombreuses dettes criardes de sa fille; elle lui
ferme la porte au nez, et lui dit le lendemain qu'elle l'a pris pour un
créancier... Si bien que M. Charles Lousteau, effrayé de ces fréquents
appels à sa bourse vide, fatigué de ses promenades sentimentales avec la
Saint-Robert, irrité de l'accueil froid d'Aurélie, que sa mère a
indisposée contre lui en la trompant adroitement, quitte _subito_ la
partie, et quelques jours après on peut voir, à la place même qu'il
occupait ordinairement sur le modeste divan de calicot jaune, un ventre
très-proéminent, surmonté d'une espèce de figure humaine mal dessinée,
et finissant par deux petites jambes très courtes. C'est un
banquier!--Les créanciers sont payés, le mobilier est renouvelé, le
cachemire de l'Inde remplace le Ternaux, et la Saint-Robert triomphe!

[Illustration]

Il faut que je m'arrête un instant pour bien fixer mon point de
départ.--En cet endroit du récit, une confusion inévitable s'établit
entre deux grandes variétés de l'espèce des mères d'actrice:--la mère
véritable, la mère pur sang, la mère-mère, si je puis m'exprimer
ainsi,--et la mère d'emprunt.

Je vais vous dire ce que c'est que la mère d'emprunt.--Il y a sur le
pavé de Paris une race de vieilles femmes, au nez bourgeonné et au
menton en galoche, qui forment une légion passablement nombreuse. Elles
n'ont ni famille ni entourage. On ne leur connaît pas d'antécédents;
personne ne se souvient de les avoir vues jeunes. Et je crois, Dieu me
pardonne, qu'un beau jour elles sont tombées du ciel, toutes cassées et
toutes ridées, comme une pluie de crapauds; ou plutôt je pencherais à
penser qu'elles sont sorties, par une sombre nuit d'hiver, d'un
soupirail de l'enfer, à cheval sur un immense manche à balai. Elles
portent toutes un chapeau rose fané, une robe de soie puce mangée aux
vers, des socques imperméables, un parapluie tricolore et des lunettes.
On les rencontre, pendant le jour, au Palais-Royal ou sur les
boulevards, réchauffant leurs rhumatismes au soleil. Ces mégères aiment
assez à vivre dans la société des reines de théâtre.--Lorsqu'une jeune
fille au joli minois, au pied leste, au gentil corsage, a paru avec
agrément sur la scène et a subi à son avantage l'agrément des binocles
de l'avant-scène et des stalles, elle voit arriver chez elle, le
lendemain matin, une vieille femme exactement semblable à celles que
nous venons de dépeindre. Cette vieille femme la regarde avec
compassion, et lui dit d'une voix caressante:

--Ma chère enfant, vous êtes lancée bien jeune sur une mer fertile en
naufrages. Vous avez besoin d'un guide; je suis ce qu'il vous faut. Je
vous servirai de mère....

Cela dit, elle embrasse, la larme à l'oeil, sa fille improvisée, et va
veiller au pot-au-feu.--Et comptez sur elle... si la sémillante actrice
n'est point encore coupable, elle ne tardera pas à le devenir.

Une mère d'emprunt se paie ordinairement 100 francs par mois, plus les
petits profits, le café le matin, et des égards. Un air décent et une
toilette convenable sont de rigueur.

Au point où Aurélie en est arrivée, et après les sacrifices que se sont
laissé tout doucement imposer les scrupules vertueux de la Saint-Robert,
il n'y a plus aucune différence entre elle et la mère d'emprunt. Même
moralité, même genre d'existence. Les nuances ont disparu. Il ne reste
plus que la mère d'actrice.

Je continue:

Il est dix heures du matin.--La Saint-Robert se réveille: le madras en
tête et le corps enveloppé d'un peignoir fort gras, elle descend à la
cuisine, où elle surveille les apprêts du déjeuner. Quand elle a donné
la pâture à son perroquet, à ses serins, à son chat, à son vilain petit
chien noir, elle songe à Aurélie; elle s'informe auprès de la domestique
si _monsieur est parti_ (monsieur ne peut pas la voir en face), et
s'empresse de porter à sa fille une tasse de chocolat dans son lit. Ce
sont alors des amours à n'en plus finir. Elle regarde sa fille, elle
l'examine, elle l'admire, elle la dévore des yeux! «Quels cheveux!
quelle bouche! quel teint! Et dire qu'elle ressemble comme deux gouttes
d'eau à son grand chenapan de père!»--Puis elle lui saute au cou, elle
la baise aux deux joues, elle la serre dans ses bras, en l'appelant: Mon
mignon, mon chou, mon loulou chéri, mon trésor.--Si bien qu'Aurélie,
fatiguée de ces démonstrations qui se reproduisent tous les matins aussi
vives et aussi sincères, lui dit avec le plus grand respect du monde:

--Maman, va donc voir dans le salon si j'y suis!

[Illustration]

Aurélie a la plus grande confiance dans sa femme de chambre,
mademoiselle Félicité. C'est elle qui l'aide à cacher, aux yeux de sa
mère et de son protecteur, toutes les petites intrigues, tous les petits
bonheurs qui accidentent son existence. Sa préférence pour elle se
trahit à tout moment: aussi la Saint-Robert est-elle fort jalouse de
cette favorite. Elle la gronde et la rudoie sans cesse; elle trouve
toujours à reprendre dans son service. Toutes les fois que sa fille est
sur le point d'entrer en scène, elle ne manque pas de lui dire; «Comme
c'te Félicité te fagote mal! Voilà un pli à gauche, en voilà un autre à
droite. Et ce bouillon dans le dos!... Si ce n'est pas une horreur!
Vraiment on ne tirera jamais rien de cette péronnelle-là.» Mais Aurélie
fait la sourde oreille, et elle a de bonnes raisons pour cela. Quant à
Félicité, sûre de son empire, forte des secrets qu'elle a entre les
mains, elle tient audacieusement tête à la Saint-Robert; elle lui répond
avec insolence, elle n'exécute aucun de ses ordres, elle affecte de
jeter sur elle des regards de bravade et de mépris; et, au milieu de
toutes ces immoralités, ce n'est pas la chose la moins immorale que
cette guerre de tous les jours engagée entre une servante et une mère,
et se terminant habituellement à l'avantage de la première: mais c'est
là une des conséquences inévitables de la position respective de ces
trois personnages. Quand on a foulé aux pieds l'une des lois de la
société, c'est en vain que l'on voudrait jouir du bénéfice des autres.
Une maille rompue, plus de filet. Vous avez dédaigné l'opinion du monde,
il se venge. Vous êtes un paria en dehors de toutes les conditions
ordinaires de la vie. Arrière le respect humain... arrière les rangs,
les distances, les inégalités d'éducation, de position et de fortune...
Oh! le vice est un impitoyable niveleur!

Midi:--voici le moment d'aller au théâtre. On doit répéter généralement
un grand ouvrage nouveau, dans lequel Aurélie a un rôle très-important.
La Saint-Robert accompagne toujours sa fille; c'est plus décent. Et puis
elle aime à être vue avec Aurélie; son orgueil maternel est doucement
flatté lorsqu'elle s'aperçoit que les regards curieux des passants se
fixent sur sa chère progéniture. Alors elle se redresse, elle rayonne,
elle marche d'un pas grave et triomphal; elle voudrait pouvoir dire à
tous les passants, elle voudrait pouvoir crier dans la rue: «Oui...
c'est bien là Aurélie de Saint-Robert, artiste du théâtre de... qui a
joué avec tant de succès dans le drame de... dans le vaudeville de...
dans l'opéra comique de... Et je suis sa mère!»

[Illustration: L'ACTRICE.]

On arrive.--La Saint-Robert fait en passant un petit salut fort sec à la
concierge des coulisses, cette puissance dramatique, avec laquelle elle
est fort mal depuis longtemps. Du reste, il est difficile de citer dans
tout le théâtre une personne avec laquelle elle vive en bonne
intelligence; son caractère acariâtre la constitue en état d'hostilité
vis-à-vis du genre humain tout entier. Elle s'est disputée avec les
ouvreuses de loges, avec le souffleur, avec les machinistes, avec le
chef d'orchestre, avec le chef d'accessoires, avec tous les comparses.
Aussi, quand elle paraît au théâtre, une grimace fort expressive se
dessine-t-elle sur toutes les physionomies.

Aurélie rencontre dans les escaliers le régisseur, qui paraît tout
effaré.

[Illustration]

«Ah! vous voilà enfin, mademoiselle Aurélie! s'écrie-t-il. J'allais
envoyer chez vous. Vous êtes en retard de plus d'un quart d'heure!

--Voyez-vous le grand malheur! se hâte de répliquer la Saint-Robert.
Comme il est échauffé, le cher amour! Ne dirait-on pas que tout est
perdu! Il faut bien donner le temps aux gens! Nous ne sommes pas, Dieu
merci! comme votre pie-grièche de première danseuse, qui déjeune avec
une botte de radis pour avoir de quoi placer à la caisse d'épargne, et
qui ne met pas son corset le matin, parce que ça pourrait l'user!

--Ce n'est pas à vous que je parle, madame, mais à mademoiselle votre
fille.

--Eh bien!... c'est moi qui te réponds, mon cher... Quoiqu'à présent
tout soit bien en désordre, une mère est toujours une mère...

--Mademoiselle Aurélie, je me verrai forcé de vous mettre à l'amende.

--C'est bon... c'est bon... reprend la Saint-Robert; on vous la payera,
votre amende... Ma parole d'honneur, ici tous les appointements s'en
vont en amendes... Avec ça qu'ils sont frais leurs appointements!...
C'est égal... on n'en sera pas encore réduit à manger des coquilles de
noix!... Fait-il des embarras celui-là! Ma parole d'honneur, s'il ne
ressemble pas comme deux gouttes d'eau à la grenouille qui veut se faire
aussi grosse qu'un _oeuf_! ça fait pitié, ma parole d'honneur!»

Le régisseur hausse les épaules, et Aurélie rit comme une folle.

Le directeur et l'auteur, qui sont déjà depuis longtemps sur la scène,
donnent de fréquentes marques d'impatience. Un _ah!_ fort expressif leur
échappe lorsqu'ils aperçoivent Aurélie; mais le directeur ne paraît pas
fort satisfait en voyant sa mère à ses côtés. Les mères d'actrice, en
général, et la Saint-Robert, en particulier, sont l'une de ses
antipathies. Il sait qu'elle porte partout le bruit, le désordre, la
division; il sait qu'elle ne peut retenir sa langue, et qu'elle trouble
souvent les répétitions et les lectures; il sait enfin qu'Aurélie serait
une excellente pensionnaire, si sa mère ne lui montait pas la tête, et
ne l'indisposait pas quelquefois contre l'administration. Pour toutes
ces raisons, il souhaiterait bien vivement que la Saint-Robert n'eût
point son entrée dans le théâtre; mais il ne peut la lui interdire:
Aurélie a stipulé dans son engagement que sa mère pourrait
l'accompagner. Presque toutes les actrices à moeurs faciles exigent
qu'on permette l'accès des coulisses à leur mère et à leur amant. Il
nous semble que l'un des deux est de trop.

«Allons... voyons... commençons... s'écrie le directeur.

[Illustration]

--Monsieur, lui dit la Saint-Robert, qui ne lâche pas facilement prise,
recommandez donc à votre régisseur d'être un peu plus galant avec les
dames... Il nous a parlé si durement, à ma fille et à moi, que la pauvre
chatte en a presque eu un saisissement.

--C'est bien... c'est bien... madame...

--Quant à votre amende... on vous la payera, votre amende... On n'en est
pas encore réduit à manger des coquilles de noix...»

La Saint-Robert va se placer dans la salle pour admirer sa fille, et
voir la pièce tout à son aise. Mais elle ne peut pas rester seule dans
son coin. A qui communiquerait-elle ses impressions? à quelle oreille
complaisante confierait-elle ses observations malicieuses? Elle aperçoit
de l'autre côté de l'orchestre madame de Saint-Jullien, mère de l'une
des camarades de sa fille, et qui bégaye au point de ne pouvoir dire
deux mots de suite. C'est son affaire; elle aura tous les avantages de
la conversation. Elle court s'asseoir auprès de madame de Saint-Jullien.

L'ouverture va commencer... l'orchestre prélude...

«Bon, dit la Saint-Robert, j'arrive à point... éh! éh! éh!

--Silence! s'écrie le régisseur.

Un énorme coup de tam-tam annonce le commencement de l'ouverture.

«Tiens, dit la Saint-Robert, c'est absolument comme dans _Burg ou les
Javanais_.

--Silence! s'écrie le régisseur.

La toile se lève. Un décor nouveau étale dans le fond du théâtre toutes
ses magnificences. Les spectateurs privilégiés qui garnissent quelques
parties de la salle le saluent de deux ou trois bordées
d'applaudissements. Le directeur et l'auteur félicitent à haute voix le
peintre, et vont lui serrer cordialement la main.

«Oui... il est propre votre décor... dit la Saint-Robert. J'ai vu mieux
que ça dans mon temps au _Panorama-Dramatique_.

--Silence! s'écrie le régisseur.

La pièce marche.

Aurélie, qui a un très-beau rôle, prodigue, pour faire plaisir à
l'auteur, les gestes, et surtout les éclats de voix. Son organe s'enroue
un peu.... Tout à coup la Saint-Robert l'interrompt au milieu d'une
tirade longue et passionnée pour lui crier:

«Avale un morceau de jujube, ma pauvre fille... J't'en ai fourré dans
ton sac... Avale... ça te fera du bien...

--Silence! s'écrie le régisseur.

--Mais silence donc! reprend le directeur; silence, madame de
Saint-Robert... on ne peut pas répéter ainsi...

--C'est bon... c'est bon... on se tait... Ne voilà-t-il pas un grand
crime que de vouloir faire un peu de bien à son enfant!»

L'action du drame s'engage.

Au moment où l'un des personnages est frappé d'un coup de poignard par
le traître, madame de Saint-Robert dit tout haut:

«Tiens... c'est comme dans _Cardillac_... Ah ben!... excusez!...

--Silence! s'écrie le régisseur.

--C'est insupportable! reprend l'auteur.

--Oui!... c'est vraiment insupportable!... s'écrie à son tour le
directeur. Mais, pour l'amour de Dieu, taisez-vous donc, madame de
Saint-Robert!

--On se tait, on se tait.»

Le directeur est furieux, et, s'il ne craignait de contrarier Aurélie,
qui porte en grande partie le poids du drame, et de lui enlever ainsi
quelque chose de ses moyens, il inviterait madame de Saint-Robert à
sortir de la salle.

La pièce continue.

Au moment où l'héroïne se jette au cou du héros, et lui jure de mourir
avec lui plutôt que d'épouser un infâme qu'elle hait et méprise, la
Saint-Robert dit encore tout haut:

«Ah ben! c'est bon... v'là du neuf! On a vu ça dans _Fitz-Henri_... on a
vu ça dans _Tekéli_... on a vu ça dans _les Ruines de Babylone_... on a
vu ça dans _le Pauvre Berger_... Et on a le front d'appeler cela _une_
ouvrage bien _écrite_!... Merci!

--Silence! s'écrie le régisseur.

--C'est à n'y pas tenir! reprend l'auteur.

--Non, vraiment, c'est à n'y pas tenir! s'écrie à son tour le directeur.
Madame de Saint-Robert, je vous le dis à regret,... je serai forcé de
vous prier de sortir...»

A ces mots, la Saint-Robert se lève; elle a des éclairs dans les yeux.

«Me prier de sortir... en v'là une sévère! Pas plus d'égards que ça pour
mon sexe et mes cheveux blancs... me traiter comme un chien... Apprenez
que ma fille sortirait avec moi, et qu'elle ne remettrait plus les pieds
dans votre baraque... Ah! mais... ah! mais...»

Aurélie fait signe à sa mère de s'apaiser. La Saint-Robert se rasseoit
en grommelant; l'auteur et le directeur rongent leur frein.

Malgré les avertissements sévères et réitérés qu'elle a reçus, la
Saint-Robert, piquée au jeu, ne peut tempérer le feu de ses critiques.
Tel acteur gesticule comme un télégraphe, telle actrice est froide comme
_une carafe d'orgeat_, telle situation est pillée dans le répertoire de
M. de Pixérécourt, telle décoration serait sifflée par le public
habituel du théâtre des Funambules. Enfin le directeur, poussé à bout,
supplie Aurélie d'éloigner la Saint-Robert. Aurélie va trouver sa mère
dans la salle, et la décide à aller attendre au foyer la fin de la
répétition. La Saint-Robert se retire en criant de toutes ses forces:

«Oui... oui... je m'en vais... mais c'est à ma fille que je cède, et non
pas à vous, malhonnêtes que vous êtes... S'en prendre à une femme!... Et
ça s'appelle Français... allons donc!»

Arrivée au foyer, la Saint-Robert piétine et gronde quelque temps. Mais
elle ne peut rester seule; il faut absolument qu'elle verse dans le sein
de quelqu'un les confidences de sa colère: elle cherche un être vivant
dans tous les coins et recoins du théâtre; enfin elle avise un allumeur
qui est tranquillement occupé à arranger ses quinquets pour la
représentation du soir. Cela suffit;--elle s'approche de lui, et, sans
prendre le temps de respirer:

[Illustration]

«Il est gentil, votre grigou de directeur! Poli comme un cosaque...
C'est sans doute depuis qu'il est avec mademoiselle Léonide qu'il a pris
ces manières-là... Au fait... il est à bonne école... La mère de cette
créature vendait des quatre-saisons sur le carreau des Halles... Bon
chien chasse de race... Et puis, l'un ne vaut pas mieux que l'autre...
Qui se ressemble s'assemble... A bon entendeur...»

La Saint-Robert parlerait pendant trois heures sur ce ton à l'allumeur
ébahi, si le signal de la fin de la répétition ne venait pas retentir à
ses oreilles. Elle s'empresse de courir vers la scène. Elle rencontre
dans un corridor le groom du protecteur de sa fille, qui lui annonce que
la voiture de monsieur est en bas; le temps est beau, ces dames sont
invitées à aller faire un tour au Bois. A cette nouvelle, la
Saint-Robert hâte le pas; suivie du groom, elle arrive triomphalement
sur le théâtre, jette un regard de dédain au régisseur, à l'auteur, au
directeur, coudoie avec insolence toutes les femmes qui sont là, et dit
à Aurélie d'un air narquois:

«Viens, mon enfant, notre calèche nous attend.»

Elle entraîne sa fille avec fracas, monte lestement dans le brillant
équipage, en adressant un geste d'adieu protecteur à tout le personnel
du théâtre, qui est aux fenêtres de l'établissement comique, et jette au
cocher ces mots:

«Au Bois... par la rue de Lancry.»

Le cocher hésite un instant, car la rue de Lancry n'est pas le chemin le
plus direct pour aller du boulevard Saint-Martin au Bois. Mais la
Saint-Robert lui crie avec colère:

«Par la rue de Lancry... que je vous dis.»

Alors il n'hésite plus: il irait au bois de Boulogne par la barrière du
Trône, si on le lui ordonnait. Ce sont les chevaux qui ont toute la
fatigue. Il les lance donc du côté de la rue de Lancry. En passant
devant la maison qu'elle habite, la Saint-Robert fait tout ce qu'elle
peut pour être remarquée des voisins et des voisines; elle savoure avec
délices les témoignages d'admiration de tous les boutiquiers qu'elle
honore de sa pratique, et de tous les petits locataires qui demeurent
au-dessus d'elle. Mais elle enrage de ne pas voir à son balcon la dame
du premier étage, qui est si fière de son mari, le receveur des
contributions du sixième arrondissement, et qui n'a jamais daigné
répondre à ses avances.

Au bois, la Saint-Robert s'ennuie beaucoup. Que lui fait tout ce monde
d'élite qu'elle ne connaît pas, au milieu duquel elle n'a jamais vécu!
Elle se sent mal à son aise en présence de ces grandes manières
aristocratiques, de ces toilettes simplement élégantes et si noblement
portées! Elle a beau avoir un chapeau jaune à panaches flottants, un
châle indien à grandes palmes d'or, une robe rose lamée d'argent, elle a
beau afficher un luxe de toilette éblouissant, luxe dont elle a été
chercher les éléments un peu fanés dans la vieille défroque de ville et
de théâtre de sa fille, elle ne peut ressaisir son assurance habituelle;
elle comprend qu'elle n'est point à sa place. Oh! qu'elle aimerait mieux
promener son éclat de fraîche date à Belleville, dans la rue du
Grand-Hurleur, dans la rue des Enfants-Rouges, sur le boulevard de la
Galiote, localités où elle a exercé les professions les plus humbles, où
l'on ne doit pas encore avoir perdu le souvenir de ses misères.

On rentre, on dîne avec volupté; car la Saint-Robert joint à toutes ses
autres qualités un fond assez remarquable de gourmandise. On prend le
café, le pousse-café, les trois petits verres obligés de liqueurs des
îles (tout ce qu'il y a de plus fort); enfin on se rend au théâtre pour
le spectacle du soir.

La Saint-Robert, qui a la tête un peu montée, est encore plus
insupportable que le matin. Assise dans un coin de la loge de sa fille,
elle surveille sa toilette; elle ne laisse pas un moment de repos à la
femme de chambre et à l'habilleuse; elle les harcèle sans cesse, elle
leur cherche querelle à brûle-pourpoint: tantôt c'est une manche qui va
mal; tantôt c'est la jupe qui est trop relevée; tantôt c'est la coiffure
qui est trop basse; tantôt c'est le rouge qui est mal mis. Heureusement
qu'on a pris depuis longtemps l'habitude de la laisser grommeler toute
seule dans son coin, et de ne pas plus faire attention à elle que si
elle n'existait pas.

Drelin... drelin... drelindindin: c'est la sonnette du sous-régisseur.
Il crie du bas de l'escalier:

«Êtes-vous prêtes, mesdames?»

La Saint-Robert se précipite vers l'escalier, et répond d'une voix
criarde, qui contraste assez drôlement avec la voix de Stentor du
sous-régisseur:

«Pas encore, ma fille n'est pas prête. C'est bon pour celles qui n'ont
rien à se mettre sur le dos d'être prêtes au bout d'une heure. A-t-on
jamais vu presser le monde comme ça!»

Enfin Aurélie descend. La Saint-Robert la suit, prend une chaise dans le
foyer, et va, malgré la défense de l'administration, se placer, pour
bien saisir l'effet de la pièce, dans une coulisse d'avant-scène. Là,
elle trouve déjà installées trois ou quatre commères, et entre autres la
Saint-Jullien. Le régisseur découvre ce nid de vieilles femmes et les
force à déguerpir; elles en sont quittes pour transporter leurs pénates
de l'autre côté du théâtre: le régisseur les y poursuit encore, et leur
dit d'un ton colère:

«Mesdames, vous savez bien qu'il est défendu de s'asseoir dans les
coulisses... Reportez ces chaises au foyer.

--C'est bon, répond la Saint-Robert, c'est bon, monsieur Baguenaudet...
On ne vous les mangera pas vos chaises et vos coulisses.»

Les commères fuient encore une fois devant le régisseur, et vont
reprendre la place qu'elles occupaient d'abord. Le directeur fait
demander M. Baguenaudet dans son cabinet. Les voilà tranquilles... pour
un acte au moins. Le cercle est formé: on dirait une réunion de
sorcières. La conversation s'engage, les paroles succèdent rapidement
aux paroles, ou plutôt s'enchevêtrent les unes dans les autres; toutes
ces bavardes veulent se faire entendre à la fois. La Saint-Jullien ne
peut pas finir une phrase. Tandis qu'elle en est encore à bégayer le
premier mot, sa voisine en a déjà débité une quarantaine; ce qui fait
qu'elle en reste toujours à son exorde. Que n'est-elle souvent imitée
par bien des orateurs que je connais et pourrais nommer!

[Illustration]

Chacune de ces dames raconte, pour la cinquantième fois au moins,
l'histoire de ses antécédents. L'une est veuve d'un banquier qui a eu
des malheurs dans les fonds d'Espagne; l'autre est fille d'une grande
dame qui n'a jamais voulu dire son nom, qui l'a mise en pension jusqu'à
l'âge de vingt ans, chez une boulangère de Courbevoie, et qui a tout à
coup cessé de donner de ses nouvelles (mouvement d'indignation mêlé de
surprise); une troisième soutient qu'elle serait riche à millions, si,
en 1815, les cosaques n'avaient pas découvert l'endroit où elle avait
enterré les trésors qu'elle avait gagnés à la loterie. Quant à la
Saint-Robert, elle répète le récit de sa liaison douloureuse avec M. de
Saint-Robert, le plus bel homme de la vieille garde, et le favori de
l'empereur Napoléon.

Quand on a bien épuisé toutes ces banalités, comme la pièce ne commence
pas encore, on se rejette sur d'autres sujets de conversation:

«Dites donc, mame Saint-Jullien, dit la Saint-Phar... où donc que vous
avez acheté cette robe?

--Aux Trois Ma... Ma... Ma... Ma...

--C'est ça, aux _Trois Magots_, se hâte de dire la Saint-Phar. Ça vous
coûte au moins cinquante sous l'aune.

--Qua... qua... qua... qua...

--C'est ça, quarante sous l'aune. Eh ben! ils n'sont pas mal voleurs!
Comme on écorche le pauvre monde à présent! Et c'est de couleur claire
encore! la mort au savon! Tenez, v'la une étoffe foncée qui ne me
revient qu'à trente-cinq sous. Et comme c'est gentil! on en a plein la
main.

--Je ne sais vraiment pas comment vous faites, mame Saint-Phar, reprend
la Saint-Robert, mais vous avez toujours tout meilleur marché que les
autres.

--C'est que je sais chercher, ma bonne... J'ai le nez à la
marchandise...»

Chut!--Le sous-régisseur a frappé les trois coups obligés. Le nouvel
ouvrage, sur lequel l'administration fonde les plus grandes espérances,
se produit devant le public.

La Saint-Robert et la Saint-Phar ne manquent pas de donner carrière à
leur langue pendant le cours de la représentation.

«Regardez donc c'te Léonide!... est-elle faite... elle croit p't-être
avoir des z'anches, tandis qu'elle n'a que deux coins de rue qui font
tomber sa robe des deux côtés..... Ah! ah! ah!

--Et Francine... reprend la Saint-Phar, voyez donc comme elle minaude,
comme elle joue de l'oeil avec les gants jaunes de l'avant-scène...
C'est indécent, foi d'honnête femme... Ah! si j'étais tant seulement
quelque chose ici, elle n'y ferait pas de vieux os...

--Dites donc... mame Saint-Phar, il me semble qu'on _appelle azor_[2]?

  [2] Terme d'argot dramatique: _appeler azor_ veut dire _siffler_.

--Déjà... Nous n'en sommes encore qu'au second acte...

--Aussi... je leur disais bien ce matin que leur ouvrage était _mal
écrite_.

--Bon! voilà Alfred qui _fait four_[3] dans sa grande tirade... Au
vrai... j'n'en suis pas fâchée... Depuis que c'garçon-là s'est un peu
lancé dans le moyen âge, on n'peut plus en approcher... il est fier
comme _un pont_!

  [3] _Ne pas produire d'effet._

--Dites donc... dites donc... mame Saint-Phar, mais voilà qu'on appelle
encore azor... Ça va mal... Ah! si ma fille n'était pas là pour soutenir
la chose...

--Votre fille!... mame Saint-Robert... je n'ai pas voulu en faire la
remarque tout à l'heure... mais il me semble qu'elle a été un peu
_travaillée_[4].

  [4] _Chutée, mal reçue par le public._

--Travaillée!... ma fille!... s'écrie la Saint-Robert. Ah ça! vous êtes
donc sourde? on l'applaudissait à faire crouler la salle...

--Oui... les _Romains_[5]... mais le vrai public... Ah! ce n'est pas
comme ma fille, mon Eugénie!..... Quel succès elle a eu hier!..... Ses
claqueurs, à elle, étaient partout..... dans les loges, aux stalles
d'orchestre, à l'avant-scène..... A la bonne heure...

  [5] _Les claqueurs._

--La Saint-Phar, vous me faites pitié!... Comme si on ne connaissait pas
le talent de votre fille... Elle ne sait pas seulement marcher...

--Ce n'est pas votre grosse Aurélie qui le lui apprendra, toujours...
Elle ne marche pas, celle-là... elle roule depuis la coulisse jusqu'à la
rampe...

--Ça vaut mieux que d'être maigre à écorcher ceux qui sont en scène avec
vous...

--Aurélie n'a des rôles que parce qu'elle fait la cour aux auteurs...

--Eugénie ne jouerait pas si elle n'était pas au mieux avec le
régisseur...

--Votre fille n'est qu'un bouche-trou.


--Et la vôtre _une panade_.

--Vieille folle!

--Vieille mendiante...

Les mains sont levées, et le duel de paroles deviendrait un duel
sérieux, si un pompier, en véritable chevalier français, ne se hâtait de
séparer les deux combattantes.

On en est arrivé au dernier entr'acte. La Saint-Robert jette un coup
d'oeil dans la salle par le trou du rideau, et dit à sa fille, qui,
assise dans un large fauteuil gothique, souffle tout à son aise, et
rassemble toutes ses forces pour arriver jusqu'au dénoûment:

«Aurélie... as-tu vu ton gros qui est là aux stalles des premières?...
Fais-lui donc de temps en temps une petite mine gentille... Il n'y a
rien qui flatte un homme comme ça... Tu as toujours l'air de ne pas le
connaître... Tu verras qu'avec ses minauderies, la Francine finira par
te l'enlever... Et c'est un bon...»

Pendant tout cet entr'acte, la Saint-Robert veille sur sa fille, comme
une poule sur son poussin. Il n'y a moyen d'aborder Aurélie d'aucun
côté; à peine cherche-t-on à faire un pas vers elle, que l'on se trouve
tout à coup face à face avec la mère; et alors il faut bien reculer.
C'est que la Saint-Robert n'ignore pas que, les jours de première
représentation, les coulisses sont pleines d'auteurs, de journalistes,
d'artistes, tous gens fort aimables, fort séduisants, fort spirituels,
mais fort peu capables de faire le bonheur d'une femme, à la manière
dont l'entend madame de Saint-Robert. Aussi a-t-elle coutume de dire à
son Aurélie:

«Ma chère enfant, défie-toi toujours des écrivassiers, des
barbouilleurs, des saltimbanques et autre mauvaise graine; ce n'est pas
ce peuple-là qui mettra du beurre dans tes épinards.»

Au cinquième acte le drame se relève... grâce aux claqueurs; le
dénoûment bien chauffé ne rencontre aucun obstacle, et Aurélie est
rappelée après la chute du rideau. La Saint-Robert la reçoit palpitante
d'émotion dans ses bras maternels, et crie à la Saint-Phar qui n'a pas
quitté son coin:

«Plus souvent que votre Eugénie aura jamais des triomphes comme ça!»

Rentrée au logis, la Saint-Robert fait un punch au rhum pour célébrer le
double succès de la soirée. A trois heures du matin, elle regagne sa
chambre à pas douteux, et se couche, non, toutefois, sans remercier
Dieu, qui lui a donné une fille si honnête et si méritante.

Maintenant que vous connaissez le caractère et les habitudes de la
Saint-Robert, je vais vous dire sa fin.

Aurélie est une nature molle, paresseuse, insouciante, qui se laisse
aller au courant de la vie, tantôt obéissant à ses caprices, tantôt aux
volontés de ceux qui l'entourent,--mais toujours sans réflexion. A
vingt-huit ans, au moment où elle devrait commencer à être raisonnable,
elle tombe dans le piége que sa mère redoutait tant pour elle: elle se
prend de belle passion pour M. Victor Rousseau, homme de lettres d'une
quarantaine d'années, très-farceur, très-mauvais sujet,
très-boute-en-train, qui, chaque fois qu'il lui parle, la fait rire aux
larmes. Après une jeunesse orageuse, M. Victor Rousseau a pour tout
bagage cinq ou six vaudevilles, quelques articles de petits journaux et
beaucoup de créanciers; ce n'est point assez pour marcher à son aise par
les chemins poudreux de la vie. Aurélie paye les dettes de son Adonis,
et l'épouse. La Saint-Robert, qui voit s'en aller tous les jours les
économies de la maison, ne peut vivre d'accord avec son gendre. Alors on
lui fait une pension de six cents livres par an, à condition qu'elle ira
les manger rue Copeau, faubourg Saint-Marcel, dans une pension
bourgeoise des deux sexes, et qu'elle ne passera jamais les ponts. Le
premier moment de rage exhalé, la Saint-Robert s'habitue parfaitement à
son exil. Elle devient dévote, entend tous les matins la messe à sa
paroisse, se confesse deux fois par semaine au premier vicaire, fait
maigre depuis le mercredi jusqu'au dimanche, et meurt de saisissement le
jour où on lui annonce qu'Aurélie a un amant.

  L. COUAILHAC.

[Illustration]



[Illustration: L'HORTICULTEUR.]

[Illustration]

L'HORTICULTEUR.


C'EST surtout quand on voit certains goûts qui remplissent et rendent
heureuse la vie d'un homme, que l'on comprend bien que chacun a besoin
d'avoir sa madone de plâtre ou de bois qu'il puisse parer à sa
fantaisie.

C'est ce qui explique comment des hommes souvent très-supérieurs
consacrent toute leur vie à quelques fleurs, à quelques insectes,
quelquefois à un seul insecte, à une seule fleur, tant un instinct
admirable, ou quelquefois peut-être une sage philosophie leur enseigne à
présenter le moins de surface possible à la fortune, à vivre tout bas,
et à se contenter d'un bonheur facile à cacher aux yeux du monde.

Il ne faut pas croire que l'intensité et la violence d'une passion
puissent se mesurer à la petitesse de son objet. Les horticulteurs, qui
vivent dans les fleurs comme les abeilles, ont comme elles un aiguillon
dangereux. Les passions douces s'entourent de férocité comme on entoure
une plante précieuse de ronces et d'épines pour la préserver de la dent
des troupeaux.

Cela me rappelle comment me fut un jour dévoilé l'atroce caractère des
moutons, que j'avais toujours regardés comme l'emblème de la mansuétude
et de la bienveillance.--Monsieur, me disait un berger avec lequel je
venais de voyager sur la route d'Épernay, il n'y a rien de si méchant
que les moutons; ils n'aiment pas plus l'herbe de ce champ qui est
ensemencé, que celle de celui d'à côté qui ne l'est pas; eh bien! ils
sont tous dans le champ ensemencé.... Brrrr.... brrrr. Mords là, Médor,
brrr.... C'est donc pour me faire prendre par le garde et me faire
mettre à l'amende. Tenez, en voilà un là-bas.... un noir.... qui agace
mon chien. Ici, Médor... Il l'irrite à plaisir... Médor veux-tu venir
ici? allez derrière... Il espère se faire étrangler, parce qu'il sait
bien que quand un chien étrangle un mouton, c'est le pauvre berger qui
le paye.

Celui qui écrit ces lignes a failli perdre la vie pour s'être permis de
dire un jour, à propos d'une giroflée annoncée comme bleue, et qui avait
produit des fleurs du plus beau jaune:--A quoi sert-il d'avoir une
giroflée bleue si elle fleurit toujours jaune? Mais voici une histoire
dont nous avons été témoin.

On se rappelle la fureur avec laquelle on a, il y a une trentaine
d'années, cultivé les tulipes dans toute l'Europe, et surtout en France,
et plus encore en Hollande.

Un oignon, _semper augustus_, fut vendu 12,000 francs.

Une _couronne jaune_, 1,123 francs, et une calèche attelée de deux
chevaux bais.

Une tulipe médiocre, _le vice-roi_, fut vendue pour les objets suivants:

Quatre tonneaux de froment, huit de seigle, quatre boeufs, huit cochons,
douze moutons, deux tonneaux de vin, quatre de bière, deux de beurre,
mille livres de fromage, un lit complet, un paquet d'habits et un
gobelet d'argent.

A cette époque, on voyait dans les gazettes, aux _Nouvelles étrangères_:


  AMSTERDAM.--L'amiral Liefhens a parfaitement fleuri chez M. Berghem.


Mais passons à notre histoire.

Un jour on avisa que les tulipes à fond jaune n'étaient plus belles, que
c'était à tort qu'on les admirait depuis si longtemps; que les seules
tulipes que l'on dût avoir et cultiver étaient les tulipes à fond blanc;
que toute tulipe jaune serait mise à la porte des plates-bandes qui se
respectaient, et que leur graine serait maudite et jetée au vent. Les
amateurs se divisèrent; on écrivit des lettres, des brochures, des
chansons, des pamphlets, des gros livres.

Les amateurs des tulipes jaunes furent traités d'obstinés, de gens
enveloppés des langes des préjugés, d'illibéraux, de rétrogrades, de
ganaches, d'ennemis des lumières, et de jésuites.

Les partisans des tulipes blanches furent déclarés audacieux, novateurs,
révolutionnaires, démocrates, tapageurs, sans-culottes, jeunes gens.

Des amis se brouillèrent, des ménages furent désunis, des familles
divisées.

Un soir que M. Muller jouait aux dominos avec un de ses camarades
d'enfance, horticulteur comme lui, on parla des tulipes,--des tulipes
jaunes et blanches. M. Muller tenait aux jaunes; son ami était pour les
idées nouvelles. Méhul, du reste amateur très-distingué, venait alors de
passer aux blanches.

M. Muller et son ami, tous deux hommes de bon goût et de savoir-vivre,
mettaient la plus grande modération dans leurs paroles, et évitaient
avec un soin extrême d'en venir jusqu'à la discussion.

--Certes, disait M. Muller, la nature n'a rien fait de trop; il n'est
pas une pierrerie de son riche écrin qui ne charme la vue; il est triste
de voir des personnes procéder par exclusion. Il est certainement
quelques tulipes à fond blanc que j'admettrais volontiers dans ma
collection, si mon jardin était plus grand.

--De même, reprit l'ami, désirant de ne pas rester en arrière en fait de
politesse et de concessions, j'avouerai que _érymanthe_[6], toute jaune
qu'elle est, est une fleur fort présentable.

  [6] Érymanthe, feuille morte, rouge et jaune.

--Je ne méprise pas _l'unique de Delphes_[7], malgré son fond blanc,
reprit M. Muller.

  [7] Violet, pourpre et blanc.

--Elle n'est pas très-blanche, reprit l'ami; ce n'est qu'au bout de
trois ou quatre jours qu'elle se débarrasse d'une teinte jaune qu'elle a
en ouvrant ses pétales; aussi n'en _faisons-nous_ pas grand cas.

--C'est cependant de votre collection celle que je préférerais.

Les deux amis étaient dans ces excellents termes quand madame Muller
sortit pour faire le thé.

Il est difficile de bien dire par quelles imperceptibles transitions ils
en vinrent à l'aigreur, à l'injure, à l'insulte; mais toujours est-il
que lorsque madame Muller rentra, cinq minutes après, elle les trouva
sous la table, se tenant aux cheveux, et se gourmant de tout coeur. M.
Muller avait jeté les dominos au visage de son ami, et la lutte s'était
engagée.

On comprend de quelle honte furent saisis les deux antagonistes après
que la première effervescence fut passée.

Aussi, dès le lendemain, M. Muller écrivait à son ami:

  «Je suis une bête féroce et un homme mal élevé; recevez mes excuses.
  Notre ancienne amitié effacera ce moment d'égarement. Ma femme vous
  prie de dîner avec nous aujourd'hui. Il y aura de ces petits choux de
  Bruxelles que vous aimez.

  «Votre ami,

  «MULLER.»

  «_P. S._ Vous m'obligerez, mon cher ami, de me mettre de côté
  quelques-unes de vos belles tulipes blanches, auxquelles j'ai réservé
  pour l'année prochaine une de mes meilleures plates-bandes. Je tiens
  surtout à _palamède_[8] et à l'_agate royale_[9].»

  [8] Colombin, rouge et blanc.

  [9] Pourpre pâle, rouge et blanc.

Il reçut immédiatement la réponse suivante:

  «Je serai chez vous à cinq heures moins un quart. Vous me permettrez,
  mon excellent ami, de vous présenter un horticulteur qui désire
  admirer vos magnifiques tulipes.

  «Il désire surtout voir votre _ténébreuse_[10], votre _julvécourt_[11]
  et votre délicieuse _lisa_[12].»

  [10] Panachée, rouge et jaune.

  [11] Couleur de tuile, jaune et rouge.

  [12] Rouge, orangé et jaune, par menus panaches.

Par une délicatesse que tous deux comprirent, M. Muller faisait porter
son admiration sur les plus blanches d'entre les tulipes blanches, et
son ami n'était pas moins poli à l'égard des fonds jaunes.

Cependant le mouvement de générosité de M. Muller ne pouvait se
maintenir toujours à la même hauteur; M. Walter, lui, n'avait fait
qu'une concession aussi durable que le sentiment et l'impulsion qui
l'avaient causée: celle de M. Muller devait survivre à l'élan.

La terre dans laquelle on mit les tulipes blanches ne fut ni soignée, ni
amendée, ni tamisée comme celle destinée aux fonds jaunes.

La seconde année, M. Muller s'aperçut qu'elles encombraient le jardin;
la troisième année, elles furent placées sous une gouttière: elles
fleurirent mal; et M. Muller, après avoir montré ses tulipes jaunes dans
tout leur éclat, disait aux visiteurs: Voici ce qu'il y a de mieux en
tulipes blanches: elles m'ont été données par mon ami Walter, et j'y
tiens infiniment. Et quand, dix minutes après, il disait: «Je ne
comprends pas qu'on puisse cultiver des tulipes blanches,» on se
trouvait naturellement de son avis.

On ne connaissait que quatre roses sous le règne de Louis XIV;
aujourd'hui, les horticulteurs modestes, ceux qui ne donnent pas quatre
ou cinq noms différents à la même rose, ceux qui ne se laissent pas
aveugler par l'amour du nouveau et l'orgueil des découvertes, comptent
quarante espèces et plus de dix-huit cents variétés.

Certains amateurs, entraînés par l'ambition de posséder seuls une
variété quelconque, recherchent dans les roses les défauts avec autant
d'empressement que d'autres y cherchent les qualités. Pourvu qu'une rose
soit rare, elle est assez belle, et elle l'emporte à leurs yeux sur les
plus riches de forme et de couleur, ainsi que sur les plus odorantes.
Ces amateurs cherchent depuis cinquante ans la rose verte, la rose
bleue, la rose noire, et la rose capucine double.

Madame de Genlis, qui dit avoir inventé la rose mousseuse, donne, dans
un de ses ouvrages, un procédé pour avoir la rose noire et la rose
verte. Le procédé est très-simple; il ne s'agit que de greffer une rose
sur un cassis ou sur un houx. Nous l'avons essayé, et le houx n'a donné
que ses feuilles vertes et piquantes et ses baies de corail, et le
cassis a produit d'excellent cassis.

Tous les ans, vers la fin de mai, un bruit se répand qu'on a trouvé la
rose capucine double: nous avons fait de longs trajets pour la voir;
jusqu'ici nous ne l'avons jamais vue ni double ni capucine. Quant à la
rose bleue, c'est en vain jusqu'ici que plusieurs amateurs remplissent
leurs jardins du très-petit nombre de fleurs bleues que produit la
nature, dans l'espoir que les abeilles portant le pollen d'une de ces
plantes sur un rosier, il le fécondera, et fera naître une rose bleue.
Nous avons à ce sujet des idées qui nous appartiennent, et dont nous
ferons l'essai quelqu'un de ces jours. Les roses décorées des noms les
plus noirs, _la nigritienne_, _ourika_, etc., sont des roses violettes.

Les amateurs sont à l'affût des moindres différences. Ce rosier est
remarquable par son bois, celui-ci par ses aiguillons, cet autre est
précieux par l'absence de telle beauté, celui-ci tire tout son prix de
ce qu'il n'a pas d'odeur; celui-là vaudrait bien moins s'il ne sentait
pas légèrement la punaise.

Plus _un sujet_ s'écarte de la rose ordinaire, de la rose que tout le
monde peut avoir, plus il acquiert de valeur pour les amateurs
passionnés.

[Illustration]

Heureux celui qui posséderait un rosier qui serait une vigne, et qui
boirait le vin de ses roses! Nous avons vu un rosier dont le possesseur
explique que, depuis _cinq ans_ qu'il l'a OBTENU de semence, il n'a
jamais fleuri. Homme fortuné! plus fortuné encore si son rosier pouvait,
l'année prochaine, n'avoir plus de feuilles!

Un horticulteur distingué était le curé de Palaiseau, petit village du
département de Seine-et-Oise, là où mon ami Victor Bohain avait un
rosier de haute futaie, grand comme un prunier, un rosier qui est mort
dans l'hiver de 1838.

Le curé de Palaiseau a vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans, au
commencement du printemps, au moment où il allait pour la soixantième
fois voir fleurir une précieuse collection qu'il s'était occupé toute sa
vie d'enrichir.

Il y a quelques années, ce respectable prêtre céda à un mouvement de
curiosité, et alla voir une _collection_ appartenant à un Anglais.

Cette collection était une vraie rose mystérieuse (_rosa mystica_),
comme disent les Litanies. Le jardin de l'Anglais est un _harem_
environné de hautes murailles, dans lequel personne n'était jamais
admis, sous quelque prétexte que ce fût. Il était frénétiquement jaloux
de ses roses. C'était pour lui seul que ses fleurs devaient étaler leurs
riches couleurs, depuis le pourpre jusqu'au rose le plus pâle, depuis le
violet sombre jusqu'au thé jaune, jusqu'au blanc; c'était pour lui seul
qu'elles devaient exhaler et confondre leurs suaves odeurs. Un écrivain
allemand a dit: «Les gens heureux sont d'un difficile accès.» Notre
Anglais à ce compte était le plus heureux des hommes. Personne n'avait
jamais vu ses roses. Il était jaloux d'un petit vent d'est qui, le soir,
en emportait le parfum par-dessus les murailles, et, pour compléter les
rigueurs du harem, il pensait souvent à faire garder ses roses, ses
odalisques, par des eunuques d'un nouveau genre, par des gens sinon
aveugles, du moins sans odorat.

Le bon curé néanmoins se mit en route une nuit; il fit cinq longues
lieues dans une voiture non suspendue: il avait alors près de
quatre-vingts ans. Il arriva avant le jour; il s'adressa à un jardinier,
et, il faut le dire, on l'accusa d'avoir employé jusqu'à la corruption
pour engager l'eunuque à l'introduire dans cet asile mystérieux des
plaisirs de son maître.

Le jardinier se laissa séduire ou corrompre, et, aux premières lueurs du
jour, il ouvrit doucement, avec une clef graissée, la porte, où
l'attendait le bon curé, respirant à peine, haletant, oppressé. La porte
s'est ouverte sans bruit, les deux complices marchent à pas lents et
silencieux. Le jour est si faible, qu'on ne distingue rien encore, mais
il semble que l'on respire un air embaumé. On va voir les roses... Tout
à coup une voix sort d'une persienne:

«Williams! ohé Williams, conduisez monsieur hors du jardin.»

Il n'y avait rien à répliquer: il fallut sortir, remonter dans la
carriole, et revenir, après dix lieues dans les plus mauvais chemins,
sans avoir rempli le but du voyage. Pour consoler le curé, un voisin
soutint le paradoxe que l'Anglais ne tenait son jardin si fermé que
parce qu'il ne possédait pas une seule rose.

Qui sait?

En général, les amateurs n'admettent pas tout le monde dans leurs
jardins; ils ont surtout horreur de certaines espèces qu'ils désignent
sous le nom de _fleurichons_ et de _curiolets_.

La corruption, l'escalade, la fausse clef, l'abus de confiance, n'ont
rien qui effraye certains amateurs pour se procurer une _greffe_, un
_oeil_ d'un rosier qu'ils ne possèdent pas.

En 1828, la duchesse de Berri _obtint_ des _semis_ de roses qu'elle
faisait tous les ans à Rosni douze fleurs qui lui parurent d'une beauté
remarquable; cependant, comme il ne s'agissait pas seulement d'avoir de
belles roses, mais des roses nouvelles et inconnues, elle chargea madame
de Larochejacquelein de les faire voir à un célèbre jardinier. Le
jardinier, après avoir examiné les fleurs pendant dix minutes, en
déclara trois NOUVELLES. L'une surtout lui parut mériter la préférence
sur ses deux rivales, et elle fut appelée _hybride de Rosni_.

[Illustration]

Deux ans après, au mois de mai ou de juin 1830 (c'était la dernière fois
que la duchesse de Berri devait voir fleurir ses roses), elle avisa
qu'il y avait deux ans qu'elle jouissait du plaisir de posséder seule
l'hybride de Rosni, et qu'il était temps de renouveler ce plaisir en le
partageant. Elle pensa que ce serait pour le célèbre jardinier un
présent de quelque valeur, et elle chargea de nouveau madame de
Larochejacquelein de le lui offrir de sa part.

Madame de Larochejacquelein trouva l'horticulteur lisant à l'ombre de
deux hauts églantiers chargés de fleurs magnifiques. Il reçut l'offre
avec les témoignages de reconnaissance que méritait cette honorable et
délicate attention. Mais le bienfait arrivait tard: il avait eu soin,
dans le peu de temps qu'il avait eu les roses dans les mains, deux ans
auparavant, de couper à la dérobée deux _yeux_ de la plus belle variété;
il les avait greffés avec le plus grand succès, et il avait reçu la
messagère de la duchesse à l'ombre des deux hybrides de Rosni, sujets
plus beaux sans contredit qu'aucun de ceux que possédait Madame.

La plupart des gens qui s'occupent de fleurs le font plus par vanité que
par amour, plus pour les montrer que pour les voir. Les horticulteurs,
j'en excepte bien peu, n'aiment pas les fleurs. Quelques-uns plantent
dans les cailloux un dalhia (l'incomparable, bordé de blanc), pour
_assurer_ ses panachures; d'autres ôtent toutes les feuilles à un
_camélia_. M. P..., à la rentrée des Bourbons, guillotina les impériales
de son jardin; les violettes, mêlées aussi à la politique, ont été
exilées par Louis XVIII, et plus tard amnistiées. M. de Castres,
commandant du château des Tuileries, a fait une consigne contre les
oeillets rouges. Pendant plusieurs années, après la révolution de
juillet, les lis ont disparu des jardins royaux. Nous respectons
par-dessus tout les passions et les bonheurs, mais la passion des
horticulteurs n'est pas réelle.

  ALPHONSE KARR.

[Illustration]



[Illustration: LES DUCHESSES.]

[Illustration]


UNE DUCHESSE française, avant l'année 1790, était un personnage à part
dans l'ordre social et nobiliaire; c'était une spécialité féminine, et
c'était comme une étoile au firmament de la cour. La duchesse avait les
honneurs du Louvre et ceux du tabouret, sans parler ici du titre d'_amée
cousine_ du roi, et du privilége de trôner sous un dais quand la
fantaisie lui prenait d'accorder une audience à son bailli féodal et à
ses procureurs fiscaux. La duchesse entourait son lit de parade avec une
balustrade dorée: les carrosses de la duchesse étaient _houssés_ d'un
velours cramoisi crépiné d'or qui couvrait leur impériale, et qui
retombait à ses quatre coins avec des glands de la plus riche facture.
Mme la duchesse de Leuxignem (c'est abusivement qu'on prononce et qu'on
écrit Lusignan) était tout aussi souvent citée pour la splendeur de ses
impériales que pour la roideur de sa longue taille, la gravité de sa
physionomie seigneuriale, et la sécheresse de toute sa personne. Enfin
les duchesses arboraient pour insigne au sommet de leurs armoiries une
couronne de neuf feuilles d'acanthe avec neuf pierreries de couleurs
variées dans le diadème ou bandeau de ladite couronne, ce qui ne
manquait pas d'éblouir les passants quand les panneaux du carrosse
avaient été blasonnés par le sieur Ouvray, lequel excellait aussi dans
l'ajustement des manteaux héraldiques, ainsi qu'il appert des principaux
écrits de ce temps-là. Les hermines étaient réservées pour les personnes
ducales; car il est bon d'avertir que si les présidents à mortier se
donnaient les airs d'étaler un manteau sous leurs armoiries, c'était une
usurpation criante, et du reste ils n'étaient jamais doublés d'_hermine
mouchetée_, ces manteaux de robe rouge, et c'était pour la corporation
des duchesses une fiche de consolation. Il n'était pas encore question
de Mlle Rondot, qui a fait recouvrir le parquet de son cabinet le plus
intime avec un tapis d'hermine mouchetée.--C'est un véritable manteau
ducal, à ce que disent les jeunes messieurs de ce temps-ci.

Depuis Molière, il y a toujours eu plusieurs variétés parmi les fagots;
mais aujourd'hui, la diversité qui se fait remarquer entre les duchesses
est bien autrement tranchée que celle qu'on pourrait trouver entre des
fagots, des bourrées et des cotrets. Afin de parler sur un pareil
article avec toute l'exactitude qu'il réclame, il faudrait peut-être
commencer par diviser et subdiviser les duchesses, ainsi que toutes les
substances organisées, et tous les autres sujets d'histoire naturelle,
c'est-à-dire, au moyen de la _classe_, du _genre_, de _l'espèce_ et des
_variétés_ dans chacune de ces divisions. La duchesse de première classe
ou d'un genre primitif est évidemment celle de l'ancien régime, et la
duchesse de rang secondaire est celle de la restauration. La duchesse de
l'empire est sur la troisième ligne, à ce qu'il nous semble.

Parmi les vingt-sept ou vingt-huit duchesses de la haute noblesse, il
n'y en a qu'une ou deux qui prennent des loges aux Italiens; il y en a
deux ou trois qui vont au spectacle une ou deux fois pendant le
carnaval; il y en a dix ou douze qui ne sortent presque jamais de leur
noble quartier, de ce paisible, aristocratique et vertueux carré qui se
trouve inclus entre les rues des Saints-Pères et de Vaugirard, entre
l'esplanade des Invalides et le quai d'Orsay, sans parler ici du quai
des Théatins, que plusieurs personnes appellent aujourd'hui le quai
Voltaire. Quand il est question d'aller, à la fin de janvier, faire une
tournée de visites au faubourg Saint-Honoré, on dirait qu'on se trouve à
Bayonne, et qu'on entend parler d'un voyage à Terre-Neuve.

Il y avait une fois une pauvre duchesse à qui M. Trousseau, médecin
laryngipharmaque, avait ordonné de transporter ses pénates à la
Chaussée-d'Antin, parce qu'elle était menacée d'une laryngite, et pour
être préservée du vent du nord, à l'abri de la butte Montmartre. Elle
avait l'avantage et l'agrément d'être logée dans le voisinage de ce
docteur; mais on n'a jamais vu femme de qualité plus dépaysée, plus
mortifiée, ni plus abîmée dans les douleurs de l'ostracisme. Elle en est
morte au bout de la semaine, épuisée par ses lamentations.

On connaît une duchesse de la restauration qui s'arrange très-bien de la
révolution de juillet, parce qu'elle est à la tête d'une laiterie; mais
tout le quartier du Luxembourg en est dans la jubilation, parce que le
produit de ses vaches est toujours de très-bon aloi. C'est un point de
fait incontestable, une chose avérée, nous nous empressons de le
reconnaître, attendu qu'il faut être juste pour tout le monde, et
surtout pour les commerçants honnêtes et les débitants consciencieux. La
seule duchesse qui ait été promulguée depuis la révolution de juillet
est une petite femme qui n'est à la tête de rien. Nous parlerons des
dames de l'empire à la fin de l'article.

Grâce à la loi des 3 p. 100 d'indemnité, la duchesse de Gastinais
pourrait jouir de quatre à cinq mille livres de rente; mais elle n'en
fait pas moins de grandes économies sur le papier à lettre et la cire à
cacheter. Elle ne veut jamais payer son thé plus de 6 francs la
livre:--c'est du thé de la rue des Lombards, et du meilleur thé
possible; on n'obtiendra pas qu'elle en démorde, et si vous n'en voulez
pas, n'en prenez point.

La duchesse de l'ancien régime est naturellement incrédule: elle hésite
encore entre la somnambule de la Croix-Rouge et l'Esculape de la rue
Taranne, c'est-à-dire entre le magnétisme et l'homoeopathie; mais elle
attend bien impatiemment l'année prochaine, et quand on connaît la
prophétie de _saint Randgaire_, on n'a pas besoin de s'informer
pourquoi[13].

  [13] X ann. post. XXX ante festa nativ. Domini, prostratum viderat
  perversum et ultimum usurpatorem; Lilia florescerunt in Gallia.

Madame la duchesse en est restée pour les idées politiques à l'année
1788, et ses opinions littéraires sont à peu près celles de la régence.
Ses deux écrivains favoris sont toujours MM. d'Arnaud-Baculard et de
Tressan; elle a donné pour étrennes à l'aîné de ses petits-fils, âgé de
vingt-neuf ans, l'année dernière, un charmant exemplaire des _Épreuves
du sentiment_, suivi des _Délassements de l'homme sensible_, avec des
cartouches de Mayer et des reliures en veau écaillé. Comme elle est
persuadée que la baronne de Staël et la comtesse de Genlis étaient plus
ou moins démocrates, elle n'a jamais voulu lire une seule ligne de leurs
ouvrages; elle vous dirait même à l'occasion qu'_elle n'est point faite
pour cela_.

Les questions de généalogie, d'héraldique et de cérémonial sont à peu
près les seules choses qui ne lui paraissent pas indignes de son
attention, et vous pensez bien que, lorsqu'on est dévote, on ne répète
jamais des _anecdotes_... Cette bonne dame en est réduite à parler de
quartiers chapitraux, de retraits linéagers et de fourches patibulaires.
Elle est bien prévenue de l'importance et de la signification de la
brisure en barre, ainsi que la _diffamation_ pour un aigle dépourvu de
bec, et pour un lion qui n'a pas d'ongles, ce qui est toujours provenu,
comme tout le monde sait, par la _dérogeance_ ou la _forfaiture_. Elle a
disserté pendant longtemps sur l'aigle impérial de Bonaparte, à qui les
héraldistes révolutionnaires avaient tourné le _col à senestre_, ce qui
faisait de ce malheureux aigle un _oiseau contourné_, et ce qui signifie
toujours bâtardise. Elle en triomphait (on est forcé d'en convenir) avec
un air de malice infernale et de joie satanique.

C'était, il me semble, à la fin de l'année 1816: la duchesse douairière
de Castel-Morard ayant eu la contrariété de se rencontrer chez un
ministre du roi légitime avec je ne sais combien de sabreurs que cet
autre soldat avait affublés du titre de duc, il lui prit une assez
vilaine fantaisie, disait-elle, et c'était la curiosité de savoir
enfin quels étaient les noms de ces titrés plébéiens qui venaient d'être
autorisés par la Charte, hélas! à porter la même qualification que celle
dont sa famille avait été décorée par le roi Louis le Juste. On accède
respectueusement à sa requête, on se rassemble autour d'elle, et
l'Almanach impérial aidant à l'ignorance de certaines choses, on finit
par appliquer assez exactement chacun de ces duchés forains sur son
titulaire impérial. Après une dissertation qui ne dura pas moins d'une
heure et demie: «C'est bien entendu, nous dit-elle, et me voilà tout
aussi bien apprise que messieurs de Montesquiou.--Mortier, c'est
Masséna; Madame Ney, c'est Élisabeth de Frioul ou de Carinthie, comme on
dirait Éléonore d'Aquitaine et Blanche de Castille; enfin, le général
Suchet, c'est Montébello: je ne me souviens pas des autres, et je ne
vous en demande pas plus.--En vous remerciant de votre complaisance, et
pour votre érudition.»

Parmi les duchesses de l'ancien régime, il est bon de mentionner la
duchesse héréditaire. Cette variété de la duchesse en expectative est
nécessairement progressive, le plus souvent anglomane, et presque
toujours _blue-stocking_. Tous ses valets sont poudrés comme des
postillons de Longjumeau, et celui qui sert de valet de chambre est un
véritable _groom of bedchamber_. Vous pensez bien que mesdemoiselles ses
filles ont des gouvernantes anglaises. Elle ne veut parler qu'anglais,
quoique sa mère et son mari n'en sachent pas un mot. Elle ne peut manger
avec plaisir que de la _gibelotte-soup_ ou de la _bread-sauce_, et son
mari, qui est un bon Français, serait pourtant bien aise de lui voir
manger des pigeons à la crapaudine ou des poulets en fricassée, de temps
en temps; mais il ne saurait obtenir qu'on lui serve du melon qu'au
dessert; et, pour avoir la paix du ménage, il est obligé de le manger
avec de la rhubarbe. On lui fait journellement, à cet excellent mari, du
potage à l'anglaise, c'est-à-dire avec de l'eau, du poivre et du thym:
il en gémit toujours, et ne s'en irrite jamais. C'est bien la meilleure
pâte de duc qui ait jamais été confectionnée sur une estrade et sous un
ciel de lit empanaché.

Aussitôt que cette belle dame entend résonner les trois coups de cloche
qui lui annoncent une visite, elle se met à lire un journal anglais, une
gazette immense, et la conversation roule infailliblement sur le dernier
bal d'Almaks et les _copieux_ dîners du prince Louis Napoléon; ensuite
on s'entretient agréablement, et l'on disserte avec intérêt sur les
paris de M. le comte d'Orsay pour la course au clocher de Sittingburn,
ou pour les joutes de coqs au bois d'Epping. Quand vous n'êtes pas
obligé d'écouter la lecture d'un article biographique ou littéraire de
lady Blessington, vous êtes bien heureux d'en être quitte à si bon
marché; ne vous plaignez donc pas, et surtout n'accusez jamais qui que
ce soit d'_anglomanie_. C'est une indigne expression qui vous ferait un
tort affreux. On assimilerait cette accusation barbare à tous les actes
de la méchanceté la plus noire, et de la brutalité la plus odieuse.
Apprenez qu'un jeune homme est _disréputable_, et presque déshonoré,
quand il n'est pas membre du Jokey-Club de Paris, où il est
formellement prescrit de ne _jamais parler que de filles et de chevaux_.
Ne prenez pas ceci pour une moquerie: c'est un des principaux règlements
de cette agréable et spirituelle agrégation. Cette charte prohibitive
est toujours affichée dans le _great room_, ou grande salle du Club. Si
vous voulez parler politique ou discuter sur la littérature, allez dans
la rue. On n'a pas besoin d'être établi si confortablement et si
fashionablement pour s'occuper de ces choses-là!

Il est sous-entendu que, dans les salons de la duchesse, qui sont
toujours pleins d'_english ladies_, il y a force commérages, et n'était
que je suis la trente-trois millionième particule homoeopathique de la
nation _la plus polie de l'univers_, je pourrais faire observer que,
dans une maison qui est remplie d'Anglaises, il y a toujours des
tripotages à n'en pas finir.

Lorsque la duchesse en question veut aller prendre l'air au bois de
Boulogne, sa voiture est soigneusement garnie d'un pupitre avec un
encrier, des _Perry-penn's_, un buvard et du papier à larges vignettes.
Elle est toujours encombrée de brochures et de livres cartonnés, de
Keepsakes, de Landscapes, et surtout de _Quaterly-review's_. Vous savez
que c'est l'abonnement à cette revue qui témoigne évidemment la
_fashionability_ la plus exquise, et la _right honourable_ lady
Blessington a dit, je ne sais plus où, que le _Quaterly-review_ était
l'_idéal de la civilisation progressive_.

Lorsque la même duchesse entre dans un autre salon que le sien, il
arrive parfois que certains dandys profèrent sourdement _blue-stocking_,
bas bleu, _blue-stocking_,... et leur physionomie nébuleuse a l'air de
s'animer par une expression de malice un peu discourtoise. Nous devons
ajouter que cette dame, à qui l'on applique avec plus ou moins de
convenance et d'équité l'épithète de _blue-stocking_, n'en porte pas
moins des bas blancs. Voilà le seul rapport qu'il y ait entre cette
femme supérieure et les femmes vulgaires, entre une duchesse qui étudie
le chinois et des bourgeoises de Paris qui lisent Paul de Kock.

Nous avons à signaler la duchesse de Blancimiers, la femme politique et
belliqueuse; la royaliste enthousiaste, impétueuse, incandescente; une
femme de lignage héroïque, et dont la septimaïeule assistait au combat
des XXX Bretons sous les châtaigniers de Ploërmel, en 1351. Je ne vous
dirai pas si c'était en qualité de bonne amie, de bonne d'enfant, de
soeur de lait, de nourrice ou d'institutrice du jeune Beaumanoir, car
c'est un détail de biographie qui n'a jamais pu s'éclaircir à ma
satisfaction. Je ne conteste pas qu'elle fût sa parente ou sa marraine;
il est vrai que les historiens bretons n'en disent rien du tout, mais je
n'ai pas l'envie d'avoir une affaire avec sa petite-fille au huitième
degré, qui est baronne de Kergumadec-en-Penthièvre, et laquelle est
toujours _maréchale héréditaire_ du pays de Cornouailles, au mépris de
cette foule d'injonctions révolutionnaires appelées _décrets de
l'Assemblée constituante_, et en attendant le retour de qui vous
savez?... Vous voyez que je me soumets aux lois de septembre avec une
docilité parfaite.

La duchesse de Blancimiers a pris--BEAUMANOIR, BOIS TON SANG, pour son
cri de guerre; elle ne s'embarrasse aucunement de la vie des autres, et
n'attache pas la moindre importance à la mort d'un homme. Je vous assure
qu'elle accable de son mépris, et qu'elle abreuve de son aversion tous
ceux qui la laissent dire et qui ne veulent pas aller se faire tuer sans
savoir pourquoi. La duchesse de Blancimiers est légitimiste à la façon
des temps gothiques: c'est tout à fait la _Syrène aux meurtrières_ et
_la fée Machicoulis_ dans Palmérin d'Olive ou Lancelot du Lac.
Quelquefois elle établit résolument de jeunes Vendéens dans sa vieille
tour d'Auvents, sa châtellenie du Mazuret et autres Pénissières, avec
des cocardes blanches et quelques fusils détraqués. Un autre jour, elle
envoie tous ses jeunes-France dans la rue des Prouvaires, avec autant de
prévoyance et d'habileté que de charité. On les assomme, on les fusille,
on les mitraille, on les hache en pièces; mais quand il en est réchappé
quelques-uns, de ces braves garçons, et lorsqu'ils ont été condamnés à
mort par contumace, ou qu'ils sont enchaînés au fond d'un bagne en
réalité, savez-vous ce que fait cette généreuse personne?--Elle fait
parvenir à chacun de ces pauvres bannis et ces honnêtes galériens une
bague de cuivre jaune avec une estampe représentant l'Archange saint
Michel qui tient le pied sur le ventre au coq gaulois, ce qui doit être
un fameux dédommagement pour eux. Il est pourtant bon d'observer que ces
anneaux florentins ont été ciselés par mademoiselle Félicie de F...., et
que chacune de ces bagues de cuivre est un véritable chef-d'oeuvre en
style de la renaissance.

Nous avons aussi la duchesse-artiste, qui se croit peintre en paysages,
et qui ne fait que des tremblements de terre à l'aqua-tinta. Elle est
censée bonapartiste, libérale, et même elle se croit obligée d'être un
peu philippiste, attendu que son père était chambellan de madame Élisa
Bacchiochi. _Abyssus abyssum invocat_, avait dit le Roi prophète. Voici
la liste et le catalogue raisonné de plusieurs dessins que cette femme à
talents a fait soumettre au jury pour l'exposition de cette année. On y
reconnaîtra le beau style et l'estimable rédaction qui distinguent
toujours les livrets élaborés et débités par la direction du Musée
royal.

Nº 1.--Une vue prise au bois de Boulogne, du côté de la mare d'Auteuil,
ainsi qu'on s'en aperçoit aisément à la vigueur des plantes et la beauté
du paysage.

Nº 2.--Étude ayant pour objet la nouvelle maison des Singes au
Jardin-des-Plantes. _Croquis à la mine de plomb._

Nº 3.--Perspective de la Grande-Rue, à Vaugirard. _Lavis à l'encre de
Chine, au bistre et à la sépia suivant la méthode anglaise. Aquarelle
non terminée._

Nº 4.--Esquisse de l'obélisque de Louqsor, autrefois Luxor. (Le fond du
monolithe est au crayon rouge, et les hiéroglyphes y sont indiqués à la
gouache, avec de l'orpin.)

Nº 5.--L'intéressante et innocente famille du général M..., trouvant
dans un bosquet un oiseau mort sur un banc. (Les figures sont de M.
Tancrède Mitron.)

Nº 6.--Une vue du canal de l'Ourcq, au soleil couchant. (L'édifice à
gauche est la grande et superbe factorerie de MM. Prestel et Napoléon
Godard, fabricants d'oignons glacés pour colorer les bouillons à l'usage
des petits ménages.)

D'après les ébauches et les croquis dont le jury d'exposition nous
accorde la jouissance, on devait nécessairement accorder les honneurs du
Louvre à ceux de la duchesse; mais ils n'ont pas été placés dans leur
jour, assez favorablement. Elle en veut terriblement à M. Cayeux, le
malheureux homme! et c'est toujours à lui que tout le monde s'en prend
dans les déconvenues, les mécomptes et les accidents qui suivent
naturellement une exposition. Eh! mon Dieu, je ne dis pas qu'il ait été
bien appris, M. Cayeux; je veux bien accorder qu'il ait besoin
d'acquérir du savoir et de la politesse; mais il ne s'ensuit pas que ce
soit un fléau du ciel, un ours hydrophobe, un Gilles de Raiz qu'il
faudrait étouffer entre deux matelas, et d'ailleurs je ne puis pas
supposer qu'il ait assez de crédit pour opérer tous les maux dont on
l'accuse; enfin je ne suis pas de ces gens qui crient contre M. Cayeux;
il est immédiatement au-dessous du comte de Forbin, dans la direction du
Musée, et je maintiens qu'il est parfaitement bien à sa place. Je
reparlerai des aristarques du Louvre dans un article _ad homines_. On
voudra bien prendre garde à la duchesse de Sang-Mêlé... Mais en voilà
bien long sur les dames de l'ancien régime, et nous avons à parler de
celles qu'on appelle habituellement les duchesses de Bonaparte.

Il y a de ces notabilités de la république et de l'usurpation qui
s'empoisonnent en mangeant, non pas des croûtes aux champignons comme la
princesse des Ursins, mais de la soupe aux haricots, tout uniment. Il y
en a qui s'embarquent avec tous leurs enfants pour aller faire une
visite à lady Stanhope, à deux pas d'ici, du côté des ruines de Palmyre;
il y en avait qui faisaient de la contrebande sur le tabac à fumer et
sur l'eau-de-vie de pommes de terre; il y en avait aussi qui faisaient
des livres en dépit du sens commun; mais nous n'écrivons pas sur des
exceptions, et nous allons rentrer dans les généralités de l'espèce.

Le type des illustrations révolutionnaires, c'est-à-dire la véritable
_duchesse de l'empire_, est une bourgeoise qui dit continuellement _la
reine ma tante_, et qui pourrait dire _mon grand-père le marchand de
bas_. On l'appelle ordinairement la duchesse de Gertrudembergh,
princesse du Danube, et comme le Danube est une principauté qui n'a pas
moins de cinq cents lieues de long sur vingt toises de large, il y a
plusieurs souverains qui ne veulent pas admettre la titulature de cette
princesse. La diète de Francfort et le gouvernement prussien lui
contestent, primo, son titre ducal et territorial. M. de
Munch-Billinghausen, président de la diète germanique, a déclaré que ce
serait un protocole exotique, anarchique, inadmissible, et M. le prince
de Metternich, Wynebourg et Rudolstadt, a semé par là-dessus force
plaisanteries allemandes, c'est-à-dire les plus jolies choses du monde.
La Russie, l'Autriche et la république de Cracovie ne veulent pas
reconnaître son titre fluviatile, en disant que c'est une qualification
ridicule; enfin, parmi les riverains du Danube, il n'y a que le Grand
Turc qui ne lui refuse pas sa récognition, ce qui est encore une preuve
de la résignation du sultan.--_Allah-Akbâr!_ a dit le Père des
Croyants,--_le fleuve Danousbi n'en afflue pas moins dans les mers
Sultanes_.

Vous pensez bien que la duchesse de Gertrudembergh ne saurait aller à
Paris chez les ambassadeurs de Prusse ou d'Autriche, et c'est la même
raison qui l'empêche de voyager en Allemagne et en Italie, où du reste
il est absolument ainsi pour ses deux amies, les duchesses d'Orviette et
de Bergamasco. Vous me direz qu'elles pourraient esquiver bien aisément
une pareille interdiction diplomatique en prenant leurs passe-ports;
mais c'est qu'elles ne veulent pas condescendre à voyager _incognito_
sous leur nom de famille ou celui de leurs maris:--Pourquoi
voudriez-vous donc qu'on se fasse nommer _Couture_ (_de la Manche_), ou
_Pholoé Colin née Tampon_, quand on est duchesse d'Orviette! l'empereur
y avait mis bon ordre; mais patience! et quand son neveu sera Président
de la république, vous verrez comme on s'en revanchera sur les
Autrichiens.

Vous pensez bien aussi que la duchesse de Gertrudembergh, née Tautin,
n'a pas eu le bonheur de conserver son majorat de cinquante mille écus
de rente, majorat que S. M. l'empereur des Français avait institué pour
son mari dans la Prusse rhénane, et qu'il avait établi sur les domaines
du roi de Prusse, _à perpétuité_, bien entendu.--Comprenez-vous, de la
part du roi de Prusse, un pareil déni de justice, un pareil mépris du
droit aristocratique et des décrets napoléoniens? Si l'on en croit le
jugement désintéressé de cette illustre veuve, le roi de Prusse est un
scélérat comme on n'en vit jamais! Quoiqu'elle ait perdu son majorat de
Westphalie, elle n'en a pas moins conservé cinq à six millions de
fortune acquise en dotations gratuites, et tout le monde a pu remarquer
qu'elle n'en brille pas moins par les illuminations de sa porte cochère
au jour de la Saint-Philippe et autres bouts de l'an du juste-milieu. La
duchesse de l'empire est essentiellement amie de tous les ordres de
choses qui ne rappellent rien de l'ancien régime. Elle se décide
toujours en politique au moyen d'un calcul infiniment simple: la seule
règle de sa conduite est d'approuver et d'adopter tout ce qui doit
affliger les légitimistes, et tout ce qui peut contrarier le faubourg
Saint-Germain.

La duchesse du nouveau régime est merveilleusement ignorante, mais en
récompense elle a beaucoup de morgue et peu d'esprit.--Lorsque nous
disons que les duchesses de l'empire ignorent beaucoup de choses, il est
bon d'appuyer cette observation sur un document irrécusable.--Une de ces
dames se croyait en droit de reprocher à Napoléon d'avoir compromis ses
partisans par son opiniâtreté belliqueuse. «Il a si bien fait,
disait-elle, que nous voilà complétement ruinés, déchus, abîmés et comme
anéantis par suite de son entêtement et de sa manie guerroyante. Et
pourtant nous savons très-bien qu'il aurait pu se tirer d'affaire et
nous aussi; car enfin, tout en perdant sa couronne avec son titre
d'empereur, il aurait obtenu des conditions superbes, et les Bourbons
avaient si grand'peur de lui, qu'il aurait été, s'il avait voulu,
CONNÉTABLE DE MONTMORENCY.»

En regard de ces notabilités singulières, étranges, on a presque dit de
ces illustrations grotesques, on pourrait opposer la monographie d'une
jeune et charmante duchesse, une élégante et brillante personne à qui
son beau titre sied à ravir, on en conviendra sans difficulté dans tous
les salons de Paris. Cette jeune femme a tout l'éclat d'un joyau
gothique avec la grâce et la simplicité d'une fleur des champs; mais
vous voudriez peut-être savoir si c'est une duchesse de l'ancienne
noblesse ou de la nouvelle aristocratie, et voilà ce que je ne saurais
vous dire, attendu que je ne m'en suis pas informé. Vous savez bien
qu'en présence de certaines personnes il ne vient jamais aucune idée de
cette nature, ou pour bien dire de cet ordre conventionnel. La beauté,
l'intelligence et la dignité modeste, l'aménité bienveillante et la
douce vertu, priment naturellement sur tout le reste.--_Est-il plus
avantageux d'avoir de la naissance, ou d'être tellement distingué que
personne ne songe à demander si vous en avez?_ C'est une question que se
faisait La Bruyère, et je ne vois pas que la doctrine humanitaire ait
fait dans la société française un immense progrès depuis l'année 1690.

  M. DE COURCHAMPS.



[Illustration: LE MÉDECIN.]

[Illustration]

LE MÉDECIN.


NE pas croire au médecin, cela est permis; douter de la médecine, c'est
marcher sur les traces de Don Juan. Mais, dans un siècle aussi positif
que le nôtre, le scepticisme ne saurait aller jusque-là; il n'y aurait
qu'un cas où il serait permis de se montrer _impie en médecine_, ce
serait celui où le médecin lui-même, vendant (chose impossible) le
secret de l'art, paraîtrait abjurer sa propre religion.

Il y a pour le médecin une époque problème: muni d'un excellent titre,
il ne jouit encore que d'une médiocre position. La médecine est sa
première croyance, comme elle est sa première étude; mais il ne tarde
pas à ne croire qu'aux malades, et à n'étudier que la clientèle. On est
médecin à diplôme, et on se dispose à en faire les honneurs à qui de
droit. Néanmoins le client étant un mythe, le genre humain paraissant se
porter à merveille, on serait tenté de se faire astronome en attendant:
c'est l'époque du cumul, celle où le médecin accepte toutes sortes
d'emplois pour s'emparer complétement du sien; se fait l'éditeur
responsable des fautes d'un grand maître; entre dans un journal de
médecine comme correcteur; édite des maladies jusqu'à ce qu'il en puisse
guérir; quoi qu'il en soit, il débute.

Le médecin qui débute va voir le député de son département: soigner les
débuts d'un jeune médecin, et se faire traiter par lui, est pour l'homme
du Palais-Bourbon une clause tacite de son mandat; la Chambre des pairs
reçoit les médecins tout formés avec les projets de lois des mains de sa
cadette. Puissamment recommandé, en outre, à un confrère fort en
clientèle, le médecin qui débute lui rend une visite: il en reçoit un
malade à titre d'encouragement; bien entendu qu'il doit le guérir dans
l'intérêt de l'espèce, il n'a garde d'y manquer dans celui de sa
réputation. C'est la route battue, l'idée qui vient à tout le monde;
ces précautions parlementaires tiennent au début, le succès tient à
autre chose. Il suffit d'user des procédés reçus pour être médecin; mais
pour être célèbre, il faut avoir une méthode à soi.

Faire son chemin à pied quand on a la renommée pour but, c'est vouloir
arriver tard, ou plutôt n'arriver jamais; on prend donc une voiture. On
avait un habit neuf, on s'adjoint un paletot; on habitait un troisième,
on monte au premier. C'est une avance sur la clientèle à venir; les
malades ne vous prennent qu'à moitié chemin. On fait meubler un
appartement splendide, et l'on accroche dans son cabinet la gravure
d'_Hippocrate refusant les présents d'Artaxerces_, afin de pouvoir dire
avec conscience: Il y a chez moi du désintéressement.

N'est-on pas connu, c'est un avantage: on a tout à gagner du moment que
l'on n'a rien à perdre; les malades attendent la santé, de même que vous
attendez... la maladie. Ce que d'autres oseraient à peine tenter de peur
de compromettre une réputation, on l'exécute de sang-froid pour faire la
sienne. Viennent alors les grandes maladies, celles qui impriment tout
d'un coup le sceau à la réputation d'un médecin, ces bonnes
complications de l'_aigu_ et du _chronique_, ces bonnes fractures qui
emportent le quart d'un individu, et sauvent son médecin aux trois
quarts, ces bons empoisonnements qui l'établissent profond chimiste et
criminaliste distingué, et lui font découvrir dans les traces d'un crime
ancien la route d'une renommée nouvelle; et le médecin triomphe, le char
de la médecine se transforme en une _demi-fortune_ qu'il vient de se
donner. Ne pouvant se constituer de prime abord une célébrité de talent,
il unit son savoir à quelque riche héritière du commerce parisien qui
l'établit une célébrité d'argent. A-t-on peu de malades, c'est le moment
de concentrer tous ses soins sur un seul, de suivre son idéal, si on en
a un en médecine, de se montrer le médecin modèle. Celui-ci arrive à
heure fixe; il reste près d'un quart d'heure chez ses clients, s'informe
de la qualité des remèdes, se fait exhiber les déjections plus ou moins
louables, passe les nuits, au besoin pose les sangsues, suit une maladie
à la campagne, et donne des consultations gratuites aux gens de la
maison. Le médecin qui débute ne connaît aucune saignée qui lui répugne;
parfois il se saigne lui-même, pécuniairement parlant. On vend une
propriété pour avoir une clientèle; la clientèle est une propriété. On
l'achète souvent toute faite. Un bon moyen de s'en créer une, c'est de
supposer qu'elle existe; beaucoup de médecins commencent par être
célèbres, afin d'arriver à être connus. Faites réveiller vos voisins,
que l'on vienne vous chercher à toute heure de la nuit au nom de telle
duchesse qu'il vous plaira, prise dans le nobiliaire de d'Hozier, que la
santé du faubourg Saint-Germain tienne, s'il se peut, à une de vos
minutes; qu'une file de voitures armoriées stationne devant votre porte;
alerte! valets de pieds, chasseurs, livrées de toutes sortes; que l'on
fasse queue devant chez vous, que l'on s'y égorge comme aux mélodrames:
vous tenez déjà l'ombre, la réalité est à deux pas.

Le médecin affectionne la presse périodique comme moyen de publicité et
de diffusion. S'il parvient à fonder un journal de sciences médicales,
chirurgicales, médico-chirurgicales ou chirurgico-médicales, c'en est
fait, il a posé les fondements d'une renommée sans bornes, c'est pour
lui le levier d'Archimède, et la science ne saurait faire un pas sans
sa permission; il n'existe pas de maladie qui n'ait paru dans sa
gazette; les jeunes médecins recherchent son appui, les vieux le
ménagent, tous le craignent; il est capable de donner la fièvre même à
la Faculté.

Planter des dalhias, c'est pour un médecin un moyen d'avoir bientôt une
clientèle en pleine fleur; exceller sur un instrument de musique, c'est
apprendre aux clients qu'on doit avoir, qu'on connaît les touches les
plus délicates et les plus nerveuses de la fibre organique; se faire
l'ami des artistes, c'est être avant peu leur médecin; collectionner des
médailles, des tableaux, des bronzes antiques, c'est s'exposer à avoir
prochainement une collection de malades, espèce précieuse, et qui mérite
comme une autre d'être embaumée.

C'est surtout lorsqu'on a le plus de temps à soi qu'il est le moins
permis d'en perdre. Il est des cas où un médecin doit être ubiquiste; le
matin c'est à son hôpital, le jour chez les malades de la campagne, le
soir c'est à une réunion de médecins qu'il doit être retenu. Sa
consultation a dû retarder ses visites; il arrive tard dans son cabinet;
la clientèle a ses exigences. Il ne prend rien aux pauvres pour
commencer; il se contente de traiter des malades, afin d'avoir plus tard
des clients.

La renommée marche d'abord au petit pas; survienne une épidémie, elle
prendra la poste. Le choléra a fait quelques victimes, il est vrai, mais
aussi que de médecins n'a-t-il pas créés! Beaucoup se sont improvisés
médecins attendu l'urgence du fléau; il y eut à Paris quelques médecins
de plus et quelques hommes de moins: en tout deux fléaux.

Ce sont les circonstances qui font les médecins, a-t-on dit souvent. Il
y a des maladies obscures, des sciatiques, que l'on guérit _incognito_;
groupées, elles représentent à peine un rhume d'élite. Lier une artère,
fût-ce l'artère iliaque, à un pauvre dans un carrefour, c'est avoir fait
beaucoup pour l'humanité, pour sa réputation peu de chose; mais une
angine que l'on réussit chez une comtesse rétablit l'équilibre: tout se
compense. Le médecin voit d'abord des sujets dans les hôpitaux; puis il
fait des visites n'importe où; il examine la maladie quand il débute, il
examine le malade quand il a débuté. Dans la première époque, «il n'y a
guère à ses yeux que des réputations usurpées; les grands médecins sont
des charlatans, le savoir est méconnu; la conscience est un empêchement;
il se reproche d'avoir des scrupules.» A-t-il pris position:
«Défiez-vous, dit-il incessamment, de ces jeunes gens systématiques, à
qui la saignée ne coûte rien, qui vont tranchant à droite et à gauche
toutes les questions et tous les membres qui leur tombent sous la main.
L'expérience a prévalu, le grand médecin est seul digne d'être appelé.»

Aujourd'hui on ne meurt plus _dans les formes_, mais d'après la méthode.
_Il est mort guéri_, dit un grand chirurgien de notre époque; ce mot
peint tout le chirurgien. Sa passion est de rogner, disséquer,
cautériser, et de pousser une opération jusqu'à ses plus extrêmes
conséquences; comme il n'a que Dieu pour juge, c'est à lui qu'il
présente ses opérés assez bien pansés pour des morts qu'ils sont. Il y
a, au contraire, parmi les médecins, une espèce bénigne qui laisse
mourir avec le plus grand sang-froid et la plus complète philanthropie.

La consultation réunit d'ordinaire deux médecins rivaux, la jeune et la
vieille école. C'est une position délicate: le jeune médecin a
seulement voix consultative; le consultant jouit, au contraire, du
double vote, et résout les questions que l'autre n'a fait que poser;
l'accessoire l'emporte sur le principal. Le jeune médecin mandé le
premier prend moins cher, et guérit quelquefois. On a vu de grands
médecins enterrer à grands frais leur client. Dernièrement un jeune
médecin se trouva en face d'un professeur chez un riche malade; leurs
méthodes étaient opposées; le jeune médecin était celui de la maison;
l'autre avait pour lui l'autorité d'un grand nom. Le consultant blâma
ouvertement le système suivi par son confrère: il fut écouté, le jeune
médecin éconduit; on lui demanda son mémoire le même jour. Le malade
jouissait encore d'une apparence de santé. «Sachez bien une chose, dit
le jeune médecin en remettant son mémoire, c'est que, tout professeur
qu'est monsieur, son malade mourra cette nuit.» Le médecin fut repris
par la famille: qu'avait donc fait son malade? il était mort. L'art
proprement dit consiste à ne prédire qu'à coup sûr, à faire craindre
bien plus qu'à faire espérer. Les malades qui viennent de loin mènent
toujours loin leur médecin; croire beaucoup aux remèdes est un moyen
d'imposer le savoir. Des fièvres quartes ont été guéries par des pains à
cacheter. Il n'y a que la médecine qui nous sauve.

Parlons d'abord du médecin en général; il sera temps ensuite de le
considérer dans ses divers attributs. On voit le médecin, apôtre
prétendu de la seule religion qui existe encore, sans croire précisément
à son art, le maintenir à la hauteur de toutes les croyances, et
l'asseoir même sur les débris du genre humain. Une société où le médecin
existe seul est assurément une société malade. Néanmoins la médecine est
impérissable, par la raison éminemment péremptoire qu'il y aura toujours
des médecins; que si l'homme sain a besoin de croire à quelque chose,
l'homme malade croit à tout aveuglément; et que, de toutes les maladies,
la plus invétérée c'est la maladie des médecins. Pénétrer dans la
conscience du médecin serait au reste entrer dans une vaste infirmerie
où toutes nos passions seraient numérotées, plus celles que le médecin
tient en réserve, et qui lui sont personnelles. Ceux d'entre les
médecins qui s'élèvent dans les hautes abstractions de l'art, réduisant
la médecine à un petit nombre de symptômes, se sont fait de bonne heure
une philosophie pratique où ses préjugés trouvent une bonne place.
Ceux-ci, en effet, ne sont-ils point des maladies? En général, le
médecin cherche son milieu comme les autres hommes. Il faut le voir
lorsque, retranché dans un faubourg, il adopte par nécessité les
sobriquets bizarres que la foule donne aux maux qui l'affligent;
accepter en dernière analyse un vocabulaire complétement hérétique pour
ne pas s'aliéner des clients absurdes. Les malades veulent être traités
pour les maladies qu'ils se supposent, et par les remèdes qu'ils ont
prévus d'avance: de là naissent les _coups de sang_ et les _grands
échauffements_; de même les remèdes ont divers noms, afin que les
malades puissent choisir. Par exemple, on administre avec avantage
l'_extrait de thébaïque_ à ceux qui redoutent l'opium. C'est ainsi que
Paracelse, pour ne point faire appel au mercure, inventa le _sublimé_.
Dans une sphère plus élevée, le médecin crée, au contraire, une foule de
maladies, celles qui existent ne suffisant pas aux besoins hyperboliques
de ses clients du grand monde. Il possède en outre pour lui-même un code
exceptionnel; il n'est point malade comme tout le monde, et les remèdes
qui guérissent un client tueraient infailliblement un médecin. Le
médecin n'est jamais plus à l'aise que lorsqu'il exerce sur ses propres
données, et que la maladie qu'il combat n'a pas été autorisée par
l'expérience des siècles, ou prévue par les décrets de la Faculté.
Celle-ci évite surtout de consacrer aucune doctrine: ce n'est pas un
pouvoir responsable, parce que, peut-être, il y aurait trop de danger à
l'être. Les fautes sont personnelles en médecine.

Les philosophes et les médecins eux-mêmes affirment que la médecine use
l'âme au profit du corps; en d'autres termes, qu'elle perfectionne le
corps en vertu d'un certain épicuréisme philosophique. Au moral le
médecin vit beaucoup pour lui-même, il se fait d'ordinaire une religion
de son égoïsme; le reste de l'humanité n'existe pas pour lui, attendu
que tout le monde n'a pas l'honneur d'être médecin. Cet amour du positif
se formule en idolâtrie pour l'argent. Suivez un médecin depuis son
entrée dans la carrière pratique: souple d'abord et insinuant, il
prendra insensiblement le ton sec, tranchant, d'un homme dont la
réputation s'augmente et dont la caisse s'emplit. Bientôt maître de sa
clientèle et de son entourage, sa parole sera celle d'un maître; elle
coûtera aussi cher que celle d'un procureur. La vie et la mort
s'échapperont de ses lèvres selon son bon vouloir; mais il fera plus de
cas d'un écu que d'un homme: l'argent sera le point de mire de toutes
ses actions.

A cette époque, s'il n'a pas la croix,--et ceci est une grande question
pour le médecin, il l'achète ou la fait acheter; si le grand chancelier
de la Légion d'honneur le rejette de son Eldorado, il a recours à
quelque ordre équivoque qui se rapproche par la couleur de ses insignes
du ruban si désiré, non qu'il y tienne comme à une distinction, mais
parce qu'il voit un supplément de clientèle au bout d'un ruban. Le
médecin n'oublie jamais d'être _de_ quelqu'un ou _de_ quelque chose, le
public veut savoir d'où viennent les grands médecins.

Avant même d'être une sommité, un médecin est devenu profondément
sensualiste: l'étude et la vue des souffrances, en lui donnant le moyen
de les éviter, lui en ont rendu la jouissance plus précieuse; aussi
excelle-t-il à user, tempérer ou développer tout ce qu'il est donné à
l'homme d'en éprouver. C'est le médecin qui brûle lui-même son moka, qui
choisit ses perdreaux truffés chez Chevet; c'est lui qui a inventé la
salade d'ananas; la plupart des raffinements culinaires dérivent de la
médecine. Quand l'humanité est au plus mal, le médecin nage dans les
réjouissances sociales.

Il faut l'avouer aussi, du sein de la médecine surgissent de temps à
autre de grandes individualités qui ont nom Dupuytren, ou quelques
autres qu'il serait imprudent de citer parce qu'elles existent encore.
Quand un médecin parvient à échapper au petit mercantilisme de sa
profession et aux soins exclusifs de sa clientèle, disons mieux, à
l'individualisme qui nous ronge, il peut tout comme un autre devenir un
grand homme. Observons cependant que, même dans son hypothèse, son
action a été jusqu'à présent purement individuelle. La médecine manque
de ces vues générales qui embrassent tout un peuple, toute une nation.
Tout se fait chez nous dans des intérêts de personnes, de famille tout
au plus. Un médecin ne comprendra jamais qu'on puisse travailler à
perfectionner l'hygiène d'une grande ville, et à réformer les abus qui
compromettent la santé de toute une classe d'hommes. Il est vrai que
c'est l'affaire des philosophes qui n'entendent rien à la médecine, ou
des académiciens qui l'envisagent à un point de vue par trop
constitutionnel. Aussi les grandes question d'hygiène et de salubrité
publique sont-elles moins avancées chez nous que chez les anciens,
généralement dépourvus de grands médecins. Je m'éloigne ici de mon
cadre, mais il me semble que je me rapproche de la vérité.

Entrons maintenant dans le monde à la suite du médecin, comme lui, le
chapeau à la main, mais avec l'intention perfide d'anatomiser chaque
individualité. Sur le premier degré de l'échelle médicale est placé le
médecin de cour, personnage multiple.--La cour a plusieurs médecins,
l'habit à la française est placé en première ligne dans sa
thérapeutique, il ne le quitte point tant que sa clientèle le retient
dans le faubourg Saint-Honoré ou dans les riches hôtels de la
Chaussée-d'Antin. Tout ce qui peut payer noblement veut être traité de
même. Grâce au médecin de cour, l'anecdote de salon pénètre jusqu'au
château; il ne dit jamais que la moitié de ce qu'il sait. Sa clientèle
de Paris est toujours malade autre part, et on le consulte moins sur les
maladies que l'on a que sur celles qu'il a dû guérir ailleurs; un mot de
lui contient le bulletin des affections que l'on doit se permettre; ses
ordonnances sont des ordres du jour. Quiconque n'est pas médecin de cour
l'a été du premier consul, ou espère l'être tôt ou tard d'un dictateur.

Cette distinction se confond fréquemment avec celle du médecin
professeur. Aucune existence que nous sachions n'est plus variée, plus
complète, que celle du médecin professeur. Faire marcher de front les
intérêts de la science et ceux de sa fortune, avoir une clientèle et un
auditoire, être obligé de révéler mille secrets au nom de l'art, n'en
laisser échapper aucun par égard pour ses clients, avoir sa popularité
de professeur et sa renommée de médecin à faire fleurir l'une par
l'autre, être profond à la Faculté, léger et superficiel dans un salon:
tel est son rôle de tous les jours. Le médecin professeur possède, outre
sa chaire, une clinique dans un hôpital; il est au moins chef de
service. La douleur lui apparaît sous toutes les faces, hideuse et
agonisante sur un grabat, coquette et parée dans le boudoir d'une femme
élégante. D'un hôpital, ce purgatoire de la souffrance physique et
morale, il passe dans un somptueux hôtel, Éden de la maladie. Cette vie
si contrastée de Paris, il la sait tout entière, les tableaux les plus
sombres de Ribeira sont à ses yeux une réalité; il connaît également les
touches religieuses et mélancoliques de Murillo. Un palais et une
léproserie, voilà le monde pour lui. Il est médecin dans son hôpital,
sec, dur, brutal par nécessité; il est médecin de bonne compagnie près
du lit d'une grande dame. Dans ses salles, le matin, il est roi; dans
ses visites du soir, c'est une royauté constitutionnelle tout au plus.

Le grand monde possède encore dans le médecin des eaux une garantie pour
ceux qui s'aventurent, sur la foi des sites et des douches sulfureuses,
jusque dans le sein des Pyrénées. Le médecin des eaux part avec ses
malades dès les premiers jours du mois de juin; il est chargé de
procurer des eaux à ses malades, et des malades à ses eaux. Moitié
administrateur, moitié savant, il a plus à faire que Moïse au sein du
désert. La parole de celui-ci était commode; pourvu que les Hébreux
eussent un puits, ils ne s'informaient pas si l'eau était plus ou moins
carbonatée. Pour le médecin des eaux, l'analyse chimique le regarde; il
est en outre chargé de l'hygiène du local. Les petites brochures se
succèdent entre ses mains; il s'agit de prouver que sa fontaine est une
piscine, et qu'elle l'emporte sur tous les filtres connus. Des gens ont
la témérité de prétendre que cette place est une sinécure. Il est vrai
que le gouvernement qui en octroie le brevet donne rarement les
connaissances requises pour en faire usage; mais trouver un homme qui
soit à la fois physicien, botaniste, géologue, chimiste et voyageur,
n'est pas chose facile; on prend un homme politique, et tout est dit.
Quand on n'est rien par ses emplois ou par ses titres, on peut encore
s'établir homoeopathe, phrénologue ou magnétiseur; on ne parvient pas
toujours à fonder ainsi une science, mais on fonde une réputation.

Le médecin prosecteur, aide ou professeur d'anatomie, jouit d'une grande
importance, aujourd'hui qu'aucun homme ne meurt sans que l'on sache ce
qu'il aurait fallu faire pour le guérir.

Dans quelle classe rangerons-nous celui qui se complaît dans les
phénomènes de la nature anormale? Sa maison est un musée assez semblable
au musée Dupuytren. La Vénus hottentote y donne la main à l'Apollon de
Paris; un squelette type, un Quasimodo chevillé en laiton, l'embryon
acéphale et le foetus à trois têtes, Rita et Christina, une deuxième
édition des frères Siamois, se rencontrent dans son répertoire. L'espèce
humaine est sublime et ridicule sous le scalpel de l'anatomiste: il
réunit les deux extrêmes, et il occupe lui-même la région moyenne dans
son muséum.

Laissons cet amateur passionné de la nature morte s'ensevelir
prématurément dans son ossuaire; occupons-nous du médecin des pauvres.
On n'est encore mort qu'à demi quand on a recours au médecin du
dispensaire; il donne des soins à ceux qui n'en peuvent attendre que de
l'humanité. La philanthropie a ses apôtres pour ne pas dire ses martyrs:
escalader des maisons de tous les étages, pénétrer dans des bouges
quelconques, prescrire de la limonade citrique à ceux que des pains de
quatre livres rétabliraient infailliblement, telle est l'ingrate mission
du médecin philanthrope. L'administration doit les choisir jeunes pour
les avoir sensibles: à force de s'attendrir, le coeur se pétrifie, le
médecin se forme aux dépens de l'être sensitif; l'âme sympathique
s'évanouit. Le corps n'apparaît plus que comme une matière plus ou moins
organique que l'on traite indifféremment selon telle ou telle méthode:
on fait de la médecine; la philanthropie n'est plus qu'une tradition.

Le médecin-affiche existe de compte à demi avec les afficheurs, les
distributeurs d'adresses sur la voie publique, qui accostent les
passants dans les carrefours, et toute cette nation fauve et avinée dont
Robert Macaire est le patriarche. La publicité n'a pas pour le
médecin-affiche de formes dégoûtantes: les piéges les plus grossiers
sont ceux qui prennent le plus de monde. Il spécule sur un procès: quand
la publicité l'emporte sur l'amende, c'est autant de gagné, le
réquisitoire est une réclame pour lui. Il aurait fait sa fortune si tout
le monde était informé qu'il a été condamné à quelques mois de prison,
sans préjudice de ses mérites et qualités individuelles. Il sait ce que
la condamnation rend chaque année, et combien il gagne par jour à être
en prison. Son exploitation ne se borne point aux limites d'une rue de
Paris. Pour peu que son industrie ait prospéré, son hygiène se répand
bientôt sur tous les continents. Néanmoins Paris, la ville du monde la
plus médicale et la plus éclairée, est encore le paradis terrestre de ce
charlatan; c'est là qu'il enterre le plus de clients.

On peut être médecin d'un théâtre sans cesser d'être médecin. Là, on
doit constater jusqu'à quel point une toux peut être légale. Le médecin
d'un théâtre est un lynx pour les maladies imaginaires. La prima donna
déteste le médecin, qui l'oblige de temps à autre à se bien porter:
aussi a-t-elle toujours dans ses bonnes grâces un jeune docteur choisi
par elle pour plaider la migraine contradictoire.

Le médecin d'une compagnie d'assurance est chargé de constater l'entité
physique, la parfaite intégrité corporelle des remplaçants soumis à son
examen. Il doit se montrer plus sévère que la loi même, le gouvernement
étant plus méticuleux pour un remplaçant que pour un simple soldat.
Qu'est-ce que l'homme, physiquement parlant? Demandez à ce médecin. Ceux
qu'il accepte peuvent dire avec vérité: «Je suis un homme.» Saint Pierre
n'est pas plus difficile sur le choix des âmes que le médecin de
recrutement sur l'admission des maréchaux de France. Il y a un médecin
pour les vivants, pour les malades; il y a de plus le _médecin des
morts_. Celui-ci n'est appelé que pour s'assurer de la non-existence de
ses clients. On éprouve le besoin de vivre pour ne pas recevoir sa
visite, car il donne des visas pour l'autre monde; le moindre symptôme
d'existence rend son ministère inutile. Les décès, les inhumations, se
font par son ordre; enfin on ne meurt pas sans sa permission. Le médecin
des morts est gai comme un catafalque, vêtu de noir des pieds à la tête;
il existe comme garantie pour les vivants et les morts; les collatéraux
lui doivent des remercîments.

Parmi ceux que la Providence veut affliger, elle envoie aux uns une
maladie, aux autres un médecin: c'est un trésor inestimable ou un mal
sans remède; on guérit d'une maladie, on ne guérit pas d'un médecin.
Ayez un médecin pour ami, sinon un ami pour médecin, il aura le courage
de vous mettre tout de suite au courant des secrets de l'art, et de ne
point vous trouver malade si vous n'êtes qu'indisposé. Il y a des
familles où le médecin est héréditaire, et où le même homme guérit, en
très-peu de temps, de père en fils une foule de générations.

De nos jours, le médecin doit être ambidextre. Il a perdu de ses
préjugés aristocratiques, qui ne lui permettaient pas d'être confondu
avec un chirurgien; ou plutôt le chirurgien a acquis ces connaissances
internes qui l'élèvent au rang de son confrère: il pratique la
percussion. En Angleterre, un médecin laisse mourir un de ses amis
frappé d'apoplexie à ses côtés, pour ne pas se déshonorer... en le
saignant.

Depuis que les croyances sont affaiblies, le médecin et le notaire
semblent avoir hérité de la société. Ce que l'on n'avoue plus au prêtre,
la souffrance oblige de le confier au médecin, ou l'intérêt le fait
dévoiler au notaire: le médecin est le dépositaire forcé des mystères de
l'alcôve, du boudoir, et des affections intimes; confident obligé de
toutes les faiblesses, il élève sa profession en sauvant l'honneur des
familles; le secret de la confession est devenu le secret de la
médecine. Le médecin assiste à la naissance; pendant la vie est-on
jamais sûr de pouvoir s'en passer? Aussi, après celui de se bien porter,
il n'est pas de plus grand bonheur au monde que d'avoir un bon médecin.

  L. ROUX.



[Illustration: LA FIGURANTE.]

[Illustration]

LA FIGURANTE.


ON sait que de tout temps en France le soleil de la rampe a ébloui bien
des grands yeux noirs et bleus, et fait tourner bien des jolies têtes.
Quand même Watteau, le peintre des amours mignards, ne nous aurait pas
laissé quelques silhouettes des nymphes d'Opéra d'autrefois, gracieux
lutins qui abandonnaient la solitude de leurs comptoirs pour aller se
mêler aux magies de la scène, personne cependant n'ignorerait que, dès
1770, peu de jeunes filles de la classe ouvrière savaient résister au
désir, allumé en elles comme une fièvre, de se produire en public, au
milieu des pompes d'un choeur et des splendeurs d'un ballet.

Loin de s'éteindre avec le temps, ce délire enthousiaste n'a fait que
prendre de jour en jour plus de développement. On comprend que cela
devait être, à Paris surtout, où l'art dramatique accapare presque à lui
seul l'empire de la vie sociale. En effet, tant de séductions, tant de
ressources, tant d'attraits d'un charme tout-puissant ressortent du
théâtre moderne, que rien n'est facile à concevoir comme cet éveil donné
à toutes ces petites et folles ambitions.

Ainsi il est un rêve rose et doré qui poursuit sans cesse une classe
nombreuse de jeunes filles du monde parisien. Je veux parler ici de
celles qui naissent dans la soupente du portier aussi bien que de ces
groupes d'oisillons jaseurs, jolies recluses des magasins de modes, qui,
penchées matin et soir, comme Pénélope, sur un métier de gazes et de
rubans, sont pour ainsi dire condamnés à un travail sans fin.
Lorsqu'après les longs labeurs de la semaine elles rentrent le dimanche
dans leurs mansardes, en proie aux émotions d'un drame à grand fracas ou
d'un vaudeville lugubre, c'est ce rêve qui les endort; il voltige, en se
jouant, autour de leurs paupières; il les enchante et les fascine. Les
riches vêtements, le manteau de reine tout étoilé de paillettes, les
chlamydes grecques à la queue traînante, les robes lamées d'argent, les
perles dans les cheveux, les pendants d'oreilles, les colliers de
diamants, les anneaux de topaze, cette blancheur si nette de la peau que
ne se refuse aucune actrice, les babouches de soie et de velours, tout
cet appareil féerique brille à leurs yeux comme un mirage. On dirait
qu'à ces heures-là la reine Mab de Shakspeare leur apparaît toute
souriante, sur son char étincelant de pierreries.

Les pauvres petites! elles se voient applaudies, couvertes de fleurs,
comblées de caresses, redemandées avec transport; elles jouissent des
désirs qu'elles inspirent, elles sont fières de la beauté dont on les
loue. Encore si ces songes décevants devaient s'arrêter là!

Mais tout en accomplissant leur tâche, quand, l'aiguille et les ciseaux
à la main, elles causent en brodant à la manière des filles de Minée,
chacune d'elles répète les couplets qu'elle a entendu chanter. Toutes
jouent un rôle dans une comédie pour rire; on essaie sa voix, on se
façonne peu à peu aux allures de la scène; on récite les tirades qu'on a
vu applaudir avec le plus de frénésie. C'est une parodie sans fin, une
sorte de lutte en même temps. De là à formuler des désirs, la
transition, comme on pense, ne saurait se faire longtemps attendre.
D'ailleurs, comme si ce n'était pas encore assez de toutes ces
aspirations jetées au vent, on se conte à l'oreille les mille fables
séduisantes qui circulent dans la foule sur l'avancement inouï de toutes
les déesses théâtrales du jour. On n'oublie jamais de se dire qu'avant
ses triomphes de l'Académie royale de musique, où ses beaux yeux seuls
l'ont conduite, mademoiselle *** a été couturière. Pour mademoiselle ***,
elle a été modiste tout uniment; mademoiselle ***, pis que cela, et
mademoiselle *** encore pis.

Voyez maintenant combien le sentier des illusions devient glissant une
fois qu'on est engagé sur cette pente rapide. Il n'est alors aucune
prétention, si exagérée qu'elle soit, que les pauvres enfants ne se
croient en droit de former. Après ces préliminaires obligés, quelques
jours se passent pendant lesquels on prend en dégoût le travail du
magasin. Les fanfreluches sont négligées, on n'est déjà plus au fait des
modes. Bientôt tous les ustensiles du métier sont jetés de côté avec
abjection; puis, tous les dimanches, l'oiseau parvient à s'échapper de
sa volière pour s'enrôler, de dix heures du matin à trois de
l'après-midi, parmi les élèves dramatiques de M. Saint-Aulaire. Il n'y a
plus moyen de se dédire: on a un théâtre, un genre, un répertoire à soi;
on joue devant un public qui applaudit plus souvent qu'il ne blâme. Rien
n'empêche de croire qu'on est de première force dans les confidentes de
la tragédie voltairienne, ou dans les Madelon délurées de la comédie de
Molière. A présent, on est de taille à oser bien des choses, à tenter
bien des essais, dont le moindre sera de solliciter auprès d'un
directeur la faveur d'un prochain début. Inutile d'ajouter que, dès la
première vue, on sera engagée avec empressement à faire partie... des
figurantes.

Figurante! C'était sur toute autre chose qu'on avait compté. Figurante,
c'est-à-dire dame de choeurs, condamnée à d'obscures pirouettes ou à des
monosyllabes fugitifs dans les chants, quelle coupe d'absinthe à vider
jusqu'à la lie! N'importe. Il faut bien commencer par quelque chose. On
est figurante ce soir, demain on sera peut-être prima donna. Mon Dieu!
on a vu cent fois de ces miracles-là.

Pauvre fille! elle ne cesse jamais d'espérer. Qu'on se garde de croire
qu'elle fera désormais le moindre effort pour avancer d'un pas. Tout
humble qu'il soit, ce rôle de comparse satisfera longtemps tous ses
désirs.

Afin d'obéir autant qu'il est en elle à la tradition, la figurante
n'oublie jamais d'avoir un nom doux comme le miel, blanc comme le lait.
On sait que par les baptêmes qui courent aujourd'hui au théâtre, c'est
une chose de la plus haute importance que de bien se nommer. En ceci,
les choses ont été portées à un tel point que les nomenclatures du
calendrier sont devenues insuffisantes. Avant donc de faire son choix,
la figurante met à contribution toutes les héroïnes de romans à sa
connaissance. Elle cherche, elle s'informe, elle fouille dans tous ses
souvenirs, elle s'interroge longtemps. Cela fait, elle conclut à
s'appeler au choix Paméla, Maria, Coelina, Flora, Indiana, Emma, Lélia,
Lucie, Héloïse, ou même tout cela à la fois. Plus tard, dans quelque
soirée solennelle, au milieu des causeries d'un entr'acte ou d'un
triomphe de foyer, elle recevra de ses camarades un sobriquet
caractéristique comme _Bel-OEil_, _Bouche-Rose_ ou _Fine-Oreille_, petit
appendice qui, pour n'être pas son appellation réelle, n'en deviendra
pas moins le nom auquel on l'habituera à répondre.

Au jour de son début, la figurante a dix-sept ans, quelquefois plus,
rarement moins. La première fois qu'elle se produit en scène, bien des
jumelles d'habitués se lèvent à son approche pour s'assurer si elle est
brune ou blonde, pour voir si elle a de grands yeux, voilés de longs
cils. Le plus souvent la friponne a bien d'autres trésors vraiment à
étaler devant les sultans de l'orchestre: c'est une bouche mutine, un
petit bras rond, une petite main, un petit pied et bien d'autres
richesses encore!

On la trouve jolie; c'est déjà bien, mais ce n'est pas encore assez.
Tous ces avantages ne lui serviraient pas à grand'chose, s'il ne lui
était pas possible de les mettre en évidence. Être belle, voilà sans
doute une excellente raison de succès; être intelligente, c'est-à-dire
vive, enjouée, sautillante, mobile, avoir l'oeil en coulisses, la taille
bien dégagée, la jambe tendue, voilà mieux que l'espoir du succès, voilà
le succès certain. On sait qu'il consiste pour la figurante à s'avancer
toujours la première, soit qu'il s'agisse d'une ronde villageoise, soit
qu'il faille simuler au naturel un cercle de bourgeoises endimanchées.
Pour se conquérir cette place au premier rang, il n'est pas de petites
luttes qui lui fassent peur. Tous les artifices de la coquetterie, un
châle plus frais, une bouche plus souriante, ces souliers si petits, ces
bras arrondis sur les hanches, comme les anses d'un vase étrusque, les
oeillades assassines au régisseur, les coups de langue sur le compte des
beautés rivales, un baiser par-ci, une complaisance par-là; rien ne lui
coûte pour obtenir le droit de marcher en tête. S'il le fallait, elle
provoquerait au besoin une nouvelle épreuve du jugement de Pâris; de
même encore rien ne lui semble aussi cruel que de se voir reléguer, de
chutes en dégringolades, jusqu'aux derniers anneaux de la queue: on
sait, en effet, qu'à ce point la tête, si jolie qu'elle soit, devient
imperceptible aux yeux du public.

Une chose qui n'est pas moins digne de remarque, c'est l'humilité de la
figurante vis-à-vis des chefs d'emploi. On dirait de la soumission, si
ce n'était mieux que cela, de la crainte. Une reine, une grande
coquette, un tyran, la robe à queue, le sceptre de carton peint, la
couronne d'or, exercent sur elle un pouvoir souverain; ils peuvent s'en
servir par un mouvement inattendu, rejeter quelquefois même sur elle,
selon leur caprice, la mauvaise humeur que leur a causée la sévérité du
public. La figurante est leur hochet. Qu'ils s'en amusent comme une
pensionnaire de sa poupée, si cela leur fait plaisir: c'est un tonton
d'une docilité extrême. Au lieu de se plaindre, elle regardera chacune
des agressions dont elle sera l'objet comme un honneur insigne. On n'a
pas oublié ce mot d'une figurante au bon temps de la Comédie-Française.
C'était à la fin d'un entr'acte. En rentrant dans la coulisse, elle
manifestait au milieu de ses camarades une joie inaccoutumée.

«D'où te vient donc tant de gaieté? lui demanda l'une d'elles.

--Ah! s'empressa-t-elle de répondre, c'est bien naturel: M. Saint-Prix
vient de me marcher sur le pied!»

Bien que la figurante soit née dans les couches inférieures de la
société, il arrive parfois, je ne vous dirai pas comment, mais cela
arrive, qu'elle se trouve tout à coup posséder toutes les délicatesses
du confort. En ce cas, rien de ce qui fait, à Paris, la vie douce et
heureuse pour les jolies femmes ne manque à ses désirs. Cachemires,
boas, riches écrins, cristaux, tapis, calèches, livrée, groom, tout ce
qui séduit, tout ce qui enivre, elle accepte tout cela, sauf à se voir
forcée d'y renoncer dans un temps prochain. D'habitude, ses bonnes
fortunes sont rapides comme l'éclair; c'est tout au plus si elle a eu le
loisir d'oublier un instant sa petite toilette d'autrefois: ce tartan
rouge rayé avec lequel elle mourra, ses brodequins noirs, une robe
d'indienne, un chapeau de satin passé et une chaîne en similor.
Redevenir pauvre ne lui coûte pas beaucoup. Alors adieu au protecteur
qui la combla de cadeaux. L'oiseau revient à son premier nid. Vive la
joie que personne n'achète! Vive l'amour pour tout de bon avec un flacon
de pomard ou une bouteille de blond châblis! Fi des grandes parures qui
asservissent! Tombent ces marabouts qu'il faut payer avec de menteuses
caresses! Voilà le lit de plume, un peu dur, mais où l'on dort si bien!
Voilà l'étroite mansarde d'où l'on avoisine les astres!

Pour la figurante qui reconquiert son indépendance, c'est toute une
révolution à accomplir. Du premier étage elle grimpe au cinquième
au-dessus de l'entre-sol, à deux cents pieds au-dessus du niveau de la
Seine. C'est un peu haut. Bah! la coquette passe devant. Sa jambe est si
fine! Que le ciel la protége!

Ce n'est pas qu'il faille tant la plaindre de cette libre misère. Une
fois de retour dans sa cellule si proprette à la fois et si modeste,
elle n'est pas en peine de se trouver du bonheur pour longtemps. Avec un
oiseau chanteur, on trouve dans un coin de sa demeure une colonie de
vers à soie qu'elle prend plaisir à élever de ses propres mains, et puis
sous sa fenêtre s'épanouissent les plantes et les fleurs les plus
aimables. Il y a là une petite forêt de roses qui la regardent d'un air
amoureux; un pot de réséda jette ses aromes au vent. On y voit encore de
rouges oeillets aux parfums humbles et suppliants, et des clématites qui
montent le long du mur jusqu'à elle, et font presque irruption dans sa
chambre, comme une idylle qui la poursuit. En regardant bien, vis-à-vis
un petit fichu de Baréges suspendu à la croisée en guise de rideau, on
trouve encore une guitare castillane, à l'aide de laquelle la pauvre
recluse module les cantilènes de Mlle Loïsa Puget, ou les romances
échevelées d'Hippolyte Monpou.

Cependant, comme, à son gré, il n'est rien au monde d'aussi ennuyeux
qu'une existence solitaire, il arrive une heure où elle s'arrange de
façon que son monologue soit toujours interrompu. L'ange aux formes
humaines qui doit lui donner la réplique est commis marchand dans un
magasin de nouveautés, et passe immanquablement pour son cousin, comme
cela se pratique dans les vaudevilles du jour.

Là ne se bornent pas les relations de la figurante. Indépendamment de
l'habilleuse et de la fleuriste du théâtre, elle compose encore sa
société des Taglioni en herbe, des Funambules et des Dorval en
espérance, qui s'exercent tous les quinze jours à hurler le mélodrame à
la salle Chantereine. Au reste, elle est au mieux avec sa portière, à
qui elle donne presque quotidiennement une foule de billets de spectacle
sans droit. Elle n'a pas de cartes de visite, mais elle écrit sur sa
porte avec de la craie:

  _Mademoiselle ***, artiste dramatique,
               demeure ici._

On sait combien est mince la rétribution que la figurante reçoit de la
caisse du théâtre: ce prix varie toujours de quinze sous à deux francs,
mais il ne va jamais au delà. La figurante trouve que ce n'est pas assez
pour les besoins les plus usuels de la vie. Aussi, pendant tout le jour,
aux heures où elle est dispensée de s'ajuster le jupon de villageoise ou
le béguin de la nonne, elle cherche de nouvelles ressources dans le
travail. Abeille intelligente, elle picore partout. Malgré le levain de
paresse native qui fait la base de son caractère, elle se plie à toutes
les petites exigences de l'ouvrière à la journée. Tantôt elle lave,
plisse, blanchit, et ourle des cravates; tantôt elle brode des bretelles
et des calottes grecques pour les marchands de pacotille.

Généralement, c'est avec les économies qui proviennent de ce travail
qu'elle va le dimanche dîner, monsieur son cousin sous le bras, dans les
cabinets particuliers de l'Ermitage. Le festin de Balthazar n'est rien,
comparé au luxe de ce banquet à deux têtes. Souvent, dans les transports
d'une double ivresse, les deux amants s'oublient jusqu'à demander une
omelette au rhum, suivie de l'indispensable bouteille de champagne.
Qu'on s'imagine à quelles joyeuses extravagances elle s'abandonne alors.
Il n'y a pas d'aimables folies dont on ne s'ingère; toutes les atrocités
y passent; on casse des piles d'assiettes, on chante des cavatines avec
accompagnement de couteaux, et si aucune solennité de rigueur n'appelle
au théâtre, on va terminer la soirée dans les mystérieux bosquets de
l'Ile-d'Amour.

Mais aussitôt qu'elle remet les pieds dans ce sanctuaire qu'on appelle
les coulisses, la figurante se révèle prude, affectant une petite moue
vertueuse chaque fois qu'un galant s'approche trop de sa taille de
guêpe. Il faut bien dire toutefois qu'elle ne garde pas la même rigueur
envers tout le monde. Par exemple, bien loin de témoigner tant de
rudesse aux faiseurs à succès, elle tourne au contraire tout autour
d'eux, les suit sans cesse, les entoure d'agaceries, et leur dit souvent
avec une adorable naïveté tout en leur faisant un collier de ses deux
bras.

«Mon amour d'auteur, ne me ferez-vous pas un tout petit bout de rôle?»

Alors, pour peu que l'auteur paraisse hésiter, elle le serre de près, le
cajole, minaude, darde sur lui d'amoureuses oeillades, et finit par
mettre en jeu toute l'artillerie des séductions.

«Ne me refusez pas, grand homme, s'écrie-t-elle avec des larmes dans la
voix; j'en mourrais, d'abord. Chaque jour que Dieu amène, vous sacrifiez
tout plein de belles choses à des mijaurées qui ne me valent pas. Tenez,
je serai tout ce qu'il vous plaira. Commandez: c'est vous qui êtes le
maître, moi, l'esclave. Voulez-vous une bacchante? Me voilà. Est-ce un
vampire que vous désirez? Je suis prête. Si par hasard c'est une grande
dame qu'il vous faut, voyez comme je remue l'éventail. Croyez-moi, les
grisettes et les impératrices ne me sont pas moins familières. Allons!
dites que vous finirez par me faire un petit rôle de rien du tout.»

Le dragon du jardin des Hespérides était plus facile à séduire qu'un
auteur à succès. Dès longtemps blasé sur ces sortes d'émotions, le grand
homme donne une petite tape sur la joue de la suppliante, et s'éloigne
en disant: «Eh, mais, divine! je ne dis pas non, mais je ne dis pas oui
non plus: nous verrons ça.»

Or, cette parole d'indifférence, la figurante la ramasse comme une
pierre précieuse qu'on aurait par mégarde laissée tomber à ses pieds.
C'est une promesse qu'elle réchauffe dans son sein comme une trompeuse
espérance.

C'est qu'elle comprend combien il est avantageux de ne pas être
confondue dans la foule et de paraître au premier plan. D'ailleurs, à
mesure qu'elle avance en âge, l'incertitude de sa vie l'inquiète; toute
son ambition serait d'avoir au moins quelques jolis costumes à mettre,
et assez de paroles pour être remarquée des loges d'avant-scène; c'est
là, en effet, que se tiennent les vieux généraux de l'empire, les
banquiers célibataires, les Ulysses cosmopolites de l'hôtel des Princes,
tous armés d'indiscrètes jumelles. Pour nous servir d'une expression
consacrée dans le langage des coulisses, c'est _en faisant bien l'oeil_
de ce côté-là que la figurante parviendrait à retrouver toute
l'existence dorée qu'elle a perdue après les beaux jours de sa jeunesse.
Mais ce sont là autant de soupirs jetés dans les nuages. Auteurs et
spectateurs, personne ne songe plus à elle.

C'est ici qu'il convient de laver la figurante d'un reproche injuste: on
n'a pas craint de l'accuser d'ingratitude. La figurante ingrate! la
figurante _mauvais coeur_! Voilà bien notre siècle qui ne respecte rien!
«Aussitôt qu'un peu de bonheur vient luire pour elle, a-t-on dit, elle
oublie ses parents, elle les méconnaît, elle les abandonne.» C'est une
calomnie, pour ne rien dire de plus. Il est constant, au contraire, que
le pauvre ange dépasse Antigone pour la piété filiale. Son père fait ses
commissions, et elle le paie; sa mère cire ses brodequins, elle la paie;
elle porte ses billets en ville, elle la paie; elle fait sentinelle
autour de sa vertu, et elle la paie plus que jamais. Personne n'ignore
que ce n'est pas là une charge gratuite. Tant que la fille est belle, il
y a de bons profits à recueillir. Outre que chacune de ses courses est
payée, la mère trouve continuellement à glaner dans le ménage.

Elle reçoit de plus, comme une redevance naturelle, les gants fripés
qu'elle saura bientôt remettre à neuf, les robes passées de mode qu'elle
rajustera, le vieux tulle qu'elle rafraîchira, les vieux rubans auxquels
elle rendra leur lustre, les vieilles pantoufles dont elle fera de
ravissantes babouches. Et encore dans cette nomenclature ne sont point
comprises bien des petites inutilités qui ne laissent pas que d'avoir
une valeur: les épingles, les broches, les colliers, modeste joaillerie
d'or apocryphe, les petits flacons, la porcelaine de Sèvres, la
parfumerie, tous ces outils enfin dont on se sert pour entretenir la
beauté fugitive et la jeunesse qui s'en va: précieux débris dont la mère
remplit toujours une corbeille de revendeuse à la toilette.

Non, la figurante n'est pas ingrate. Celui-là s'en serait convaincu qui
aurait vu ce qui se passait l'hiver dernier dans l'un des couloirs de
l'Opéra. On donnait, je crois, _le Diable boiteux_. Une demi-heure
environ avant que le rideau ne se levât pour le premier acte, une
querelle des plus vives s'était élevée entre une ouvreuse et une petite
comparse brune, charmant lutin appelé, autant qu'il nous en souvienne,
_jambe-d'oiseau_, sans doute à cause de la finesse de son pied. Selon
l'habitude consacrée parmi ces dames, on ne s'épargnait pas les vérités
de part et d'autre.

«_Jambe-d'oiseau_, tu finiras mal, c'est moi qui te le prédis, s'écria à
la fin le Cerbère en jupon: le moins qui puisse t'arriver, ma petite,
c'est de monter un jour sur l'échafaud. Eh quoi? n'as-tu donc pas de
honte? tu as une lutécienne à tes ordres, et tu laisses dans la crotte
ceux qui t'ont donné l'être! Tu vis grassement, ils manquent de tout.
Ton respectable père, que fait-il, je te prie? il vend des contremarques
dans la rue. Quant à celle qui t'a nourrie de son lait, j'en rougis pour
toi, elle en est réduite à faire des ménages!

--Halte là, la vieille! interrompit tout à coup _jambe-d'oiseau_, pour
le coup, c'est trop fort! Où prenez-vous qu'on ne soit pas _utile à ses
parents_ suivant ses moyens? Mon père ne peut pas souffler mot; le
vieillard est heureux comme un poisson rouge dans un bocal; il a du
tabac à discrétion et je l'habille en nègre chaque fois que je vais au
bois avec mon petit vicomte. A preuve qu'il vous fasse voir sa livrée de
ratine jaune. Pour ma mère, c'est différent: j'en ai fait ma dame de
compagnie. Digne femme! je m'arracherais le pain de gruau de la bouche
pour le lui donner. Dites ensuite tant que vous voudrez qu'elle a soin
de mon intérieur, je ne le nie pas; mais enfin qu'y faire, puisqu'elle
le veut absolument, ce trésor?»

Revenons à la figurante que nous avons vue délaissée, pauvre, ou, ce qui
n'est pas plus consolant, riche seulement des restes d'une beauté
caduque. A cette heure néfaste, bon gré mal gré, il lui faut se résigner
à vivre obscure et oubliée; il n'y a pas d'exemple qu'elle se fasse
applaudir alors une fois au plus toutes les années bissextiles.
L'apparition d'une comète présage qu'elle créera peut-être un rôle muet
ou quelqu'un de ces accessoires connus sous la dénomination de grandes
utilités. Au fond il lui serait à peu près impossible de faire autre
chose que figurer.

Voilà les mauvais jours qui arrivent à grands pas.

Tandis que l'insoucieuse fée donne étourdiment tête baissée dans toutes
les joies, son septième lustre sonne tout à coup à l'horloge du temps.
Voici les années qui arrivent avec leur cortége d'outrages irréparables.
Une soudaine transformation s'opère alors en elle. De pétulante que vous
l'avez connue, elle devient bientôt triste, morose, taciturne, rêveuse.
Pour elle, hélas! toutes les belles choses du passé se sont effeuillées
à la fois. Elle, si svelte naguère, si déliée dans sa taille, elle prend
de l'embonpoint: c'est maintenant une femme carrée par la base, sur le
poids spécifique de laquelle on n'est pas d'accord. Comment se hasarder
désormais sur les planches? elle les ferait craquer sous ses pas.
D'ailleurs son larynx n'aurait plus de voix pour les douces modulations,
et si les lèvres essayaient de s'épanouir, ce ne serait pas un sourire,
mais bien une grimace qui en résulterait. Elle a trente-cinq ans!

Elle a trente-cinq ans, c'est-à-dire ses dents ont jauni, ses ongles
sont devenus bleus. Qu'on regarde maintenant combien sa jolie fossette
disparaît sous le triple étage d'un menton légèrement barbu! C'en est
fait, les roses de ses joues ont pâli. En même temps, un réseau de rides
impitoyables sillonne tous les contours de son visage. On peut hardiment
la placer parmi les anges dont M. de Balzac s'est fait le consolateur:
elle a trente-cinq ans!

Trente-cinq ans, c'est l'heure de la retraite pour la figurante. Un
matin elle sort du théâtre comme elle y est entrée, sans éclat, sans
bruit, sans apparat.

Voilà comment, après avoir passé les plus belles années de sa vie à
espérer la fortune et le talent, après avoir gaspillé en vraie folle
toutes les occasions qui s'offraient à elle d'assurer son avenir, elle
dit adieu à ses coulisses où, malgré tous ses efforts, elle a jeté si
peu d'ombre. Elle devient alors concierge d'une actrice en vogue, à
moins qu'elle ne préfère concourir pour être ouvreuse de loges dans un
petit théâtre du boulevard.

  PHILIBERT AUDEBRAND.

[Illustration]



[Illustration: LES COLLECTIONNEURS.]

[Illustration]

A COTÉ du grand palais de la Bourse, admirable monument façonné par nos
architectes d'aujourd'hui, au moyen d'un patron grec, de papier à
calquer et de beaucoup de maçons et de tailleurs de pierres, se trouve
un plus petit palais, que l'on prendrait volontiers pour une laide
maison si des affiches ne vous annonçaient que cette maison est le
palais des ventes opérées par messieurs les commissaires-priseurs. Or,
dans ce palais de messieurs les commissaires-priseurs, tout se met à
l'enchère, tout se vend depuis des berlines de voyage jusqu'à des
lettres autographes de Ninon de Lenclos. Le matin et le soir, l'entrée
du palais des commissaires-priseurs est accordée au public, tout le
monde peut aller voir les expositions qui précèdent les ventes, tout le
monde peut aller se ranger autour du bureau des adjudicateurs, et se
donner le plaisir d'augmenter de quelques francs ou seulement de
quelques centimes la valeur des plus grandes comme des plus minimes
réputations d'artistes, d'hommes d'État et même de simples ouvriers.

C'est au palais des commissaires-priseurs que se rencontrent les seuls
caractères, les seuls hommes vraiment remarquables de notre époque, les
seuls qui possèdent une originalité particulière, les seuls qui marchent
hors du troupeau commun, pour suivre des sentiers dont les hautes herbes
ne sont jamais froissées par les pieds de la foule. Ces hommes
remarquables sont les _collectionneurs_, et j'entends par
collectionneurs tous ceux que l'amour de la collection, le désir
d'amener à l'état de collection un rassemblement plus ou moins
considérable de choses ouvrées par l'industrie humaine, ou créées par
l'industrie surhumaine du grand Créateur, a lancés dans l'arène où
combattent les martyrs d'une idée fixe.

Maintes fois je me suis trouvé tenté du désir de la collection, et, sans
avoir entièrement succombé à cette tentation, je dois dire cependant que
j'ai assez approché de mes lèvres la coupe de ses enivrements pour en
connaître les voluptés, pour être initié à ses plus secrets mystères.

J'ai connu, j'ai vu de près messieurs les collectionneurs, j'ai surpris
leurs moeurs et leurs habitudes en flagrant délit d'originalité, et ma
mémoire est pleine de souvenirs que je vais faire passer à l'état de
révélations.

Comme en toutes choses il faut procéder méthodiquement, je dirai d'abord
que l'on distingue trois sortes, trois espèces de collectionneurs:

La première est celle du collectionneur inculte et sauvage, sale et
débraillé des pieds à la tête, aux ongles noirs, à la barbe râpeuse, aux
cheveux hérissés, au chapeau entièrement défoncé, aux poches énormes et
toujours pleines. Cette espèce est celle du collectionneur _pur-sang_,
du collectionneur par amour de la collection.

La seconde comprend tous ces négociants de bonne compagnie, tous ces
trafiquants en curiosités, ces marchands d'habits galons à équipages
armoriés ou non armoriés, qui se donnent les manières, le langage, les
habitudes du véritable collectionneur, et qui cependant ne font que
placer leur argent plus ou moins avantageusement, suivant le gain de
leur revente, suivant la balance de leur compte de banque.

La troisième espèce de collectionneurs est celle du collectionneur
fashionable, de celui qui s'est fait collectionneur, pour obéir à la
mode, pour avoir comme _tout le monde_, un salon _Louis XV_, un boudoir
_Renaissance_, et une salle à manger _quatorzième siècle_, avec quelques
lames de Tolède, quelques targes, deux ou trois hallebardes, un casque
de ligueur, un hanap dans lequel il boit lorsqu'il se trouve en présence
de ses amis, quelques cruches flamandes en grès bleu et gris, et trois
vitraux interceptant le soleil, et ne laissant passer à travers la
fenêtre qu'une lumière jaune, rouge ou bleue, qui lui prête la mine d'un
homme atteint par la jaunisse, la fièvre scarlatine ou le
choléra-morbus, pour peu qu'il se trouve sur le passage d'un des rayons
du soleil déguisé, qu'il laisse parvenir jusqu'à son fauteuil.

Tout collectionneur rentre nécessairement dans une des trois classes que
je viens d'indiquer: le collectionneur fou, le collectionneur
brocanteur, et le collectionneur par mode.

Parmi les collectionneurs fous, les poëtes du genre, le plus renommé est
un petit vieillard sec, ridé, râpé, retapé, enveloppé d'une sorte de
grande redingote brunâtre, la tête recouverte d'une _clémentine_ de soie
noire, par-dessus laquelle se prélasse un énorme chapeau de couleur
douteuse, gras des bords, gras de la forme, gras du galon, gras de la
coiffe, gras de partout, et qui, depuis trente ans, assiste
régulièrement avec son maître à toutes les ventes, se promène avec lui,
quelque temps qu'il fasse, sur les quais et chez tous les marchands de
bric-à-brac. Ce chapeau et cet homme sont connus sous le nom de M. de
Menussard. Eh bien! ce chapeau et cet homme, ce M. de Menussard, en un
mot, possède une très-magnifique collection de porcelaines de Sèvres,
_pâte tendre_; chez lui, dans ses armoires, dans ses coffres, dans ses
étuis, sont enfermés, comme dans un tombeau, des _services entiers_,
des _cabarets_, des vases en _pâte tendre_ de Sèvres, à fonds ou à
bordures gros-bleu, bleu-turquoise, vert-émeraude et rose-tendre. Après
deux ans de recherche, de poursuites et d'inquiétude, il s'est fait
adjuger à la place de la Bourse, en vente publique, une moitié du
_service_ de la table des princes de Rohan, et il l'a payé 50,000
francs. Un petit _cabaret_ gros-bleu, composé de cinq pièces, portant le
chiffre et l'écusson du roi Louis XV, ne lui est pas revenu à moins de
12,000 francs; il est vrai de dire que chacune des pièces de ce cabaret
précieux est ornée de médaillons où sont peintes quelques-unes des
maîtresses du Sardanapale français. Deux vases à fleurs ayant appartenu
à madame Du Barry ont été l'objet de ses soins les plus persévérants, de
ses inquiétudes les plus mortelles et les plus poignantes. Ces deux
vases, rose tendre, à cartouches entourées de volutes et de rinceaux,
artistement dorés en or de deux couleurs, parsemés d'Amours vainqueurs
peints d'après le célèbre Boucher, appartenaient à un vieux marquis
toulousain, auquel ils étaient arrivés par je ne sais plus quelle voie;
peut-être étaient-ils un agréable souvenir, je l'ignore; mais enfin le
marquis toulousain ne voulait pas s'en défaire, et M. de Menussard
voulait les posséder; il en offrit un prix exorbitant, et il fut refusé;
il voulut les faire voler, et il échoua dans sa tentative. Pendant deux
ans, il y eut entre le marquis et M. de Menussard une guerre sourde,
mais active, offensive d'un côté, défensive de l'autre. Enfin il y a six
mois le marquis vint à mourir, et M. de Menussard est devenu
propriétaire des vases rose tendre, que personne depuis ce temps-là n'a
aperçus.

M. de Menussard est riche, instruit, bien élevé, et il vit seul, enfermé
avec ses porcelaines; il n'a pas de voitures, pas de domestiques: une
vieille servante fait son ménage. Sa toilette, sa nourriture, son
logement lui coûtent peu de chose. Jamais il ne va au spectacle: il n'a
aucun ami; on ne lui a jamais connu de maîtresse; il n'a jamais voyagé,
si ce n'est jusqu'à Sèvres, encore n'y a-t-il été qu'une fois, et en
est-il revenu à pied, fatigué, crotté, mouillé par la pluie jusqu'aux
os, furieux contre la manufacture de Sèvres, contre le siècle tout
entier, et s'écriant avec indignation:

  «Il n'y a plus ni croyances ni quoi que ce soit ici-bas, tout est
  détruit... Décadence... décadence complète... Dire qu'une des gloires
  de la France... ils l'ont laissé perdre... Les barbares! les Goths!
  les triples Wisigoths! ne plus fabriquer de _pâte tendre_! de la pâte
  dure, rien que de la pâte dure!... Mais c'est que c'est à faire
  dresser les cheveux sur la tête!» Depuis ce jour, il ne faut plus lui
  parler _du Sèvres_ moderne, il hausse les épaules; et un sourire amer
  vient errer sur ses lèvres; la pâte tendre est tout pour lui. Quand il
  ne peut sortir de son appartement, que les marchands de curiosités ont
  leurs boutiques fermées, et que nulle vente n'a lieu dans toute
  l'étendue de Paris, alors que M. de Menussard s'enferme dans la pièce
  la plus reculée de son appartement; une à une, il tire de leurs
  coffres, de leurs étuis, toutes ses belles porcelaines, ses assiettes,
  ses plats, ses tasses bleues, roses, vertes, à bouquets, à médaillons,
  à fonds blancs ou de couleur; il les contemple avec adoration, avec
  amour; armé d'une flanelle douce et fine, il les essuie, les polit,
  les caresse; puis, quand leur toilette est ainsi faite, il leur
  adresse la parole, il cause avec elles, il les interroge.

  «Vous voilà bien belles, dit-il, en s'adressant à ses tasses bleues,
  vous voilà bien fières; oui, vous portez sur vos flancs les charmants
  portraits des plus agréables femmes de votre jeunesse; le roi Louis XV
  a voulu que l'on vous décorât des figures de ses maîtresses les plus
  chères; il n'eût certes pas confié de si adorables images à de la pâte
  dure. Oh! non; il fallait toute la finesse, tout l'onctueux, tout le
  moelleux de votre pâte tendre, ô mes chères petites coquettes, pour
  recevoir dignement le visage délicieux de madame de Châteauroux, celui
  non moins gracieux de la marquise de Pompadour, et les traits fins,
  spirituels et agaçants de la marquise Du Barry.»

Ainsi enfermé, ainsi causant, jouant avec ses belles porcelaines de pâte
tendre, M. de Menussard est le plus heureux des hommes. Il se met à
genoux devant elles, il les adore, il les aime d'un amour profond, et,
plus enthousiaste, plus poëte que Pygmalion, il ne voudrait point animer
sa Galathée; il ne lui trouve point une imperfection: l'animer serait la
décompléter, lui ôter son charme. Sa Galathée, à lui, ne vieillira
jamais: les femmes peintes sur ses tasses seront toujours jeunes; les
bouquets fixés sur ses vases et ses assiettes seront toujours frais et
verdoyants; rien de tout cela n'aura de décrépitude: l'avenir sera comme
le présent. Pygmalion, insensé dans ses désirs, créa la vieillesse, les
rides, les cheveux blancs et la mort pour l'objet de son culte d'amour,
en demandant aux dieux de lui donner la vie. M. de Menussard se complaît
dans l'insensibilité de sa maîtresse, dans la matérialité de son
idéalisation. Il lui prête toutes les grâces qu'il veut lui trouver; il
lui témoigne un amour passionné, qu'il sait emplir de sacrifices. Il
jette en holocauste devant la pâte tendre de Sèvres, d'abord cela va
sans qu'il soit besoin de le dire, la pâte dure, sa soeur, et la
porcelaine à la reine, sa cousine; mais encore le vieux Japon, le vieux
Chine, le vieux Saxe, et jusqu'à l'admirable terre de Bernard de
Palissy, jusqu'à la terre italienne de Faënza, aux riches peintures, aux
décorations raphaélesques, jusqu'aux bas-reliefs de faïence de Lucas
della Robbia.

Il ne connaît qu'une seule chose, n'aime, n'adore, ne chérit, ne vénère
qu'une seule chose, c'est la pâte tendre de Sèvres; le reste du monde
peut s'écrouler, s'abîmer, il n'y fera pas attention. Jamais il ne lit
un journal; il n'est point éligible, ni électeur, ni garde national, ni
quoi que ce soit: il est l'amant de la pâte tendre de Sèvres. Cette
passion de la collection, cette folie, cette idolâtrie pour la pâte
tendre de Sèvres, ont pour ainsi dire exilé de l'espèce humaine, de sa
confraternité et des sentiments humains M. de Menussard, l'ont rendu
égoïste, dur et inflexible dans ses résolutions, avare pour tout ce qui
n'est pas pâte tendre de Sèvres. Il n'a aucune pitié des pauvres; le
récit d'une grande infortune ne tirera pas une larme de ses yeux; il
verrait brûler tout un quartier de la ville qu'il ne bougerait pas de
chez lui et qu'il n'en prendrait aucune émotion; mais si une de ses
tasses, un de ses vases, une de ses assiettes, venait à se briser, ses
paupières se baigneraient de larmes; des sanglots, des plaintes,
sortiraient de sa poitrine; il trouverait en son coeur des trésors de
poésies pour déplorer la perte de sa tasse, de son vase ou de son
assiette, et s'étonnerait que le monde entier restât indifférent à ce
malheur; il serait capable de tuer un homme qui détruirait la moindre de
ses richesses de pâte tendre. Enfin, il traverserait tous les
incendies, tous les purgatoires, tous les enfers, pour sauver la plus
petite soucoupe de pâte tendre, en danger de destruction, et il ne
mettrait pas ses jambes dans l'eau pour sauver un enfant qui se
noierait. L'amour est une passion qui rend féroces ceux qui la
ressentent: M. de Menussard, avec sa clémentine de soie noire, son
chapeau gras, sa redingote râpée, ses cheveux hérissés et ternes, sa
barbe paresseusement soignée, ses mains glacées de tons terreux, ses
souliers ternis, est peut-être de tous les amoureux, de tous les amants
de ce siècle, le plus fervent, le plus sincère, le plus vrai, le plus
enthousiaste et le plus excusable par conséquent dans son égoïsme et sa
férocité.

A côté de M. de Menussard, on rencontre souvent au palais de la Bourse
un célèbre collectionneur d'autographes, qui possède de l'écriture de
toutes les personnes célèbres, mais depuis six mois il est atteint d'une
affection mortelle, dix lignes de l'écriture de Molière lui ont échappé
et sont devenues la propriété d'un célèbre amateur anglais. Aussi n'en
reviendra-t-il pas, ses jours s'éteignent, il ne voit plus, n'entend
plus, marche comme un malheureux sur qui pèserait quelque implacable
fatalité, il se considère comme un homme déshonoré; sa collection
d'autographes était réputée la plus belle de toutes les collections
connues, maintenant elle n'est plus qu'en seconde ligne.

M. de Menussard hausse les épaules en voyant passer l'amateur
d'autographes, il dit même que c'est un fou.

Et en effet, l'amateur d'autographes, comme l'amateur de pâte tendre,
comme l'amateur de tableaux et tous les amateurs qui poussent leur amour
d'une seule chose jusqu'à la passion de la collection, peuvent être
classés parmi les fous, section des monomanes; car ils se sont attelés à
une seule idée, car ils ne voient rien au delà; car tout l'univers,
toute l'existence se résume pour eux dans l'idée qu'ils poursuivent et
dont ils sont poursuivis.

Des monomanes collecteurs, il y en a de toute sorte, de toute espèce.
Tout Paris se rappelle ce vicomte de...., qui faisait collection de
cheveux roux célèbres et qui prétendait avoir en sa possession de ceux
de Jésus-Christ.

Un autre monomane collectionneur, dont tout le monde a ri, rassemblait
une collection complète des plus petits souliers de femme qu'il lui fût
possible de se procurer, on les voyait chez lui rangés sur des tablettes
et étiquetés comme des livres dans une bibliothèque; il connaissait tous
les pieds vivants et tous les pieds morts; un joli pied bien chaussé le
transportait d'admiration, il s'en considérait comme le curateur obligé;
s'il ne connaissait pas la femme qui en était possesseur, il prenait sur
elle cinquante informations, lui écrivait pour lui indiquer la manière
de soigner son charmant pied, la suppliait de ne point se chausser de
souliers trop étroits, lui nommait les cuirs dont elle devait
recommander l'emploi à son cordonnier, et finissait en sollicitant pour
seule récompense de tant de soins une paire de souliers destinée à son
dépôt, à son musée, à son trésor.

Lord D.... n'aime que les tabatières: il en a de toutes sortes et des
plus magnifiques, qu'il divise en trois classes: les tabatières d'hommes
célèbres, les tabatières ornées d'émaux ou de peintures, et les
tabatières d'une matière ou d'un travail précieux; lord D.... a
sacrifié des sommes considérables à cette collection vraiment
remarquable. Aussi se vante-t-il avec orgueil de pouvoir montrer aux
curieux six _Blarembergs_ de plus que n'en possédait le feu roi
d'Angleterre Georges IV, grand amateur de tabatières et de
_Blarembergs_. La collection de _Petitots_ de lord D.... est presque
aussi belle que celle du cabinet du roi de France, et tous ces Petitots
ont conservé leurs montures de la fin de Louis XIV, époque à laquelle
ils furent incrustés sur des tabatières pour servir de présents royaux.
Feu M. de B..., grand collectionneur d'émaux, a longtemps cherché à se
faire céder par lord D.... deux petits émaux de Limoges, du meilleur
temps, et du dessin le plus correct, qui ornent une tabatière que l'on
dit avoir appartenu à M. Abel Poisson, frère de la belle marquise de
Pompadour et surintendant des bâtiments sous le règne du roi Louis XV;
mais lord D.... ne cède, ni n'échange jamais rien; toute sa collection
de tabatières est contenue dans un coffre qui voyage, habite et couche,
si ce n'est avec lui, du moins près de lui. Lord D.... a fait deux
voyages à Saint-Pétersbourg pour se procurer la tabatière de la grande
Catherine, cette tabatière sert d'encadrement au portrait de Potemkin.
Lord D.... a substitué toutes ses tabatières à un petit neveu, à la
seule condition qu'elles ne seront pas vendues, et qu'elles jouiront de
tous les soins et de tous les honneurs qui leur sont dus. Une rente de
1,000 livres sterling a été attachée à cette substitution.

Il faudrait, non pas un volume, mais des centaines de volumes pour
décrire et analyser les différentes passions des collectionneurs, pour
peindre avec des couleurs vraies, pour dessiner d'un trait fidèle ces
hommes excentriques, ces espèces de Diogènes enfermés dans leurs
tonneaux et ne demandant au monde que de leur laisser la libre
jouissance de leur soleil, de leur goût, de leur _Dada_, de leur
monomanie. Un de ces heureux, de ces fous, de ces martyrs d'une idée, a
vécu vingt-cinq ans, enfermé avec des momies; il ne voyait que des
momies, et il avait fini par les regarder comme un peuple animé, vivant,
comme des concitoyens, des voisins; à chacune de ces momies il avait
donné un nom, sous lequel il la connaissait, la choyait et la
courtisait; enfin, il avait fini par s'éprendre d'un hideux cadavre
entouré de bandelettes, grimaçant une horrible expression, avec des
lèvres et un visage noirs, retirés, flétris, séchés; il prétendait que
ce cadavre ignoble n'était autre que celui de la fille du second des
Pharaons, que la boîte qui la renfermait racontait en peintures
hiéroglyphiques sa royale origine et sa mort; une assemblée de savants
eut lieu, et d'après un avis unanime, cette momie fut élevée au rang de
momie royale, de momie sacrée; dès ce moment le collectionneur son
maître lui porta un intérêt plus grand qu'à toutes les autres momies ses
soeurs: il rêva de cette jeune princesse, il l'entrevit dans ses songes
puisant de l'eau aux sources du Nil, se faisant suivre aux accents de sa
douce voix par les crocodiles verts du fleuve; et, jamais amant n'aima
sa maîtresse comme le collectionneur aimait sa momie: on ne le voyait
presque plus, il s'enfermait avec la fille du second des Pharaons et
s'épuisait en adorations respectueuses devant cette muette altesse
royale. Un matin, après une nuit froide et humide, le collectionneur
trouva sa momie renversée; les bandages sacrés s'étaient défaits; le
corps de sa beauté lui apparut tout entier, pour la première fois; mais
brisé, rompu: la chute qu'il avait faite l'avait broyé. En essayant de
rajuster l'un sur l'autre ses restes infortunés, ô douleur! le
collectionneur se convainquit que sa princesse pharaonienne n'était
qu'un homme; ce fut pour lui un coup mortel, un désespoir sans nom; il
languit quelque temps, puis il mourut et fut enterré dans une caisse de
la plus belle de ses momies.

Maintenant, après cet examen fidèle des collectionneurs véritables, il
ne sera pas inutile d'arriver aux collectionneurs brocanteurs qui sont
les calculateurs de l'espèce, la honte du genre, une énormité comme de
la poésie soumise à des idées mathématiques.

Le collectionneur brocanteur a souvent au premier abord, à la première
vue, le même extérieur que le véritable collectionneur; on trouvera chez
le brocanteur le même enthousiasme de la chose _collectionnée_, le même
mépris pour tout ce qui n'est pas cette chose, la même indifférence pour
le reste de la création; le brocanteur se montrera plus ardent, plus
entier, plus incisif dans son langage; son costume sera celui du savant
le plus orgueilleux de sa crasse classique; il ne prendra aucun soin de
sa personne, il semblera s'oublier lui-même pour ne songer qu'à l'objet
de sa passion, et contrefera l'amoureux; il rugira pour sa belle, et
cependant cet homme ne sera qu'un habile comédien, qu'un jongleur
adroit; son amour pour la chose _collectionnée_ ne sera qu'un moyen.

Ainsi tel homme collectionne pendant dix ans de vieux bouquins, les fait
relier, les annote, les illustre de gravures prises à droite et à
gauche, et d'autographes pris Dieu sait où; il trace sur quelques pages
blanches laissées par le relieur au commencement du volume, la
biographie de l'auteur; il signe cet exemplaire de son nom de baptême et
de son nom de famille, auquel il ajoute le titre de membre de plusieurs
académies; il a un timbre pour timbrer les raretés qui passent par ses
mains, et dit le nombre d'éditions qu'a eues tel ou tel ouvrage; il cite
leurs dates et le nom de leurs imprimeurs. Peu à peu les libraires et
les bouquinistes le réputent célèbre bibliographe; car le journal de la
libraire a publié une dissertation de lui sur les Aldes ou les Elzevirs,
la société des bibliophiles le reçoit dans son sein avec acclamation;
les revues retentissent de son nom, l'étranger le consulte avec respect,
et le ministère de l'intérieur le nomme bibliothécaire d'une des
bibliothèques publiques; quelques années plus tard, il arrive à
l'Institut et l'on ne parle plus du bibliographe qu'en ajoutant à son
nom, comme phrase obligée:

  Ce savant dont la France s'honore....

Une fois parvenu à ce point, la comédie est jouée, la collection n'est
plus bonne à rien, il faut procéder avec charlatanisme à sa vente; c'est
alors que paraîtront des catalogues raisonnés, sur lesquels il sera fait
mention de toutes les annotations que _le savant dont la France
s'honore_ a prodiguées à ses bouquins décrassés et reliés. La collection
sera vendue vingt, trente et quelquefois quarante fois sa valeur, et le
collectionneur passera aux yeux de la foule pour un érudit dont les
veilles sont consacrées aux travaux scientifiques.

Un autre brocanteur dépouillera les églises de leurs reliquaires et de
leurs verrières, les bibliothèques de leurs manuscrits et les arsenaux
de leurs armes; il pillera sans pitié toutes les collections publiques;
il achèvera de jeter à terre de vénérables ruines pour en emporter
quelques clous, quelques chapiteaux; partout où il pourra prendre, il
prendra dans l'intérêt de sa collection. Il prodiguera ses conseils aux
artistes, il se fera citer dans vingt journaux comme un antiquaire
distingué, qui sacrifie tout à son goût pour le moyen âge, qui entame sa
fortune, qui la dilapide, qui la gaspille; quelques âmes charitables
parleront de faire interdire cet honnête fou; on plaindra sa femme, sa
fille et la fille de sa fille, et les petits-enfants de ses
petits-enfants. Puis tout à coup, un beau jour, le collectionneur
brocanteur, après avoir préparé ce qu'il nomme, dans son argot de
brocanteur, _la place_, après avoir par une marche habile fait monter le
prix de la _curiosité_ à son plus haut point, se décidera à vendre sa
chère _collection_, le sang de ses veines, la moelle de ses os, la chair
de sa chair, son âme.....

Mon brocanteur s'était fait collectionneur avec six mille livres de
rente pour toute fortune; il se retirera de son commerce avec plus de
quarante, la réputation d'ami des arts, et le titre de membre de la
Société des Antiquaires.

Après avoir ainsi décrit le collectionneur poëte, fou, monomane, il me
resterait à parler du collectionneur fashionable; mais peu de mots
feront juger ce personnage qui n'a ni caractère, ni passion, ni quoi que
ce soit, et qui n'est qu'un produit de la mode. Le comte de Brevailles,
le plus élégant des collectionneurs fashionables, me montrait
dernièrement dans son _armeria_ l'épée de Jeanne d'Arc ciselée par
Benvenuto Cellini, et quelques pièces d'un service de faïence de
l'admirable Bernard de Palissy, portant le millésime de 1508 et le
chiffre de Louis XII.

En résumé, si le collectionneur est de bonne foi dans son amour, dans sa
passion, il s'avance plus ou moins vite vers la folie; s'il est
brocanteur, c'est un intrigant, et s'il est fashionable, ce n'est rien.
Je voudrais être député un seul jour pour proposer à mes collègues une
loi ainsi conçue:

Considérant que, depuis quelques années surtout, la France monumentale
et artistique est de tous côtés, et pour le bon plaisir des
collectionneurs et de leurs collections, dépecée par morceaux:

  ARTICLE UNIQUE.

  Tout collectionneur est soumis à perpétuité à la surveillance de la
  haute police.

  COMTE HORACE DE VIEL-CASTEL.

[Illustration]



[Illustration: LA GARDE.]

[Illustration]

LA GARDE.


IL existe à Paris pour les femmes un état extrêmement lucratif, qui,
bien que fatigant sous plusieurs rapports, n'en convient pas moins
parfaitement aux paresseuses, car la paresse n'est point précisément le
désir ou le besoin de ne rien faire; elle est bien plutôt l'antipathie
d'un travail uniforme et journalier. Tel paresseux consentira
volontiers, pour gagner sa vie, à courir la ville depuis sept heures du
matin jusqu'à cinq heures du soir, qui ne voudra jamais s'astreindre à
tenir la plume pendant trois heures de la matinée dans une étude ou dans
un bureau. Ce qui lui coûte, ce qui répugne surtout à sa nature, c'est
de _se mettre à l'ouvrage_: témoins ces hommes qui n'ont conservé de
place dans aucune classe de la société, et qui préfèrent le métier de
faiseur de tours, d'acteur dans les parades, etc., métier que, malades
ou bien portants, ils exercent en plein air, exposés à toutes les
intempéries des saisons, et souvent même au péril de leur vie, quand ils
auraient pu devenir d'honorables et bons ouvriers. Pour donner le change
à la paresse, il suffit de variété dans le labeur, et l'état dont je
parle ici fait mener à celles qui le choisissent la vie la plus variée
dans ses accessoires que l'on puisse imaginer.

Tous les mois à peu près madame Jacquemart change de domicile, de lit
(quand la circonstance permet qu'elle dorme dans un lit), fait
connaissance avec de nouveaux visages, et se voit forcée d'étudier de
nouveaux caractères, avec lesquels il faut qu'elle sympathise si elle
veut s'assurer de bons traitements dans les diverses maisons qu'elle
habite. Heureusement, un long exercice de sa profession lui a appris à
démêler au premier coup d'oeil les personnes qui jouissent de quelque
importance dans le logis où elle vient d'entrer pour la première fois de
sa vie: parmi les domestiques, comme parmi les maîtres, elle voit
aussitôt quelle est celle ou celui qu'elle doit s'attacher à gagner par
la flatterie, ou par des complaisances dont le désir du bien-être l'a
rendue prodigue. De même, grâce à cette mobilité d'existence qui la
transporte sans cesse du faubourg Saint-Germain dans le Marais, et de la
Chaussée-d'Antin dans le faubourg Saint-Marceau, elle a appris à mesurer
son ton, ses discours, et jusqu'à ses gestes, sur les degrés de
l'échelle sociale que lui font parcourir ses nombreuses pratiques; elle
devient tour à tour taciturne ou babillarde, importante ou câline,
respectueuse ou familière, selon le rang, l'âge et la fortune des
personnes auxquelles elle donne ses soins; et tel la verrait en
fonctions dans des appartements situés à différents étages, qui aurait
peine à la reconnaître pour la même personne.

Que madame Jacquemart ait ou non une famille, des enfants, peu importe,
puisqu'elle ne pourrait jamais ni les aller voir, ni les recevoir chez
elle. C'est tout au plus si trois ou quatre fois par an elle passe
quarante-huit heures de suite avec monsieur Jacquemart; car madame
Jacquemart est soumise comme toute autre femme au lien conjugal: devenue
veuve, elle s'est même hâtée de se remarier, attendu que non-seulement
elle désire trouver quelqu'un chez elle, lorsqu'un hasard fort rare l'y
fait retourner pour quelques heures, mais aussi parce qu'elle ne veut
confier qu'à une personne sûre le soin de tenir proprement sa chambre et
son cabinet, et d'entretenir les meubles assez élégants que ces deux
pièces renferment. Elle a donc choisi trois jours entre une fluxion de
poitrine et un rhumatisme aigu qui réclamaient ses soins, pour épouser
monsieur Jacquemart, lequel monsieur Jacquemart, garçon de bureau depuis
trente-trois ans au ministère de l'intérieur, s'est établi dans le petit
manoir, et vient tous les huit jours à l'adresse qu'elle lui indique,
lui apporter du linge, lui donner des nouvelles de sa petite chienne et
de son serin, et recevoir le produit de ses journées[14], les profits du
baptême, etc.; somme qu'il est chargé de placer en rentes sur l'état, et
qu'elle lui donne toujours intacte, attendu qu'elle n'a jamais occasion
de dépenser six liards. Ces entrevues, qui sont souvent interrompues par
un coup de sonnette, ne durent que dix minutes au plus, ont lieu dans
l'antichambre, et ne permettent pas un mot superflu; elles sont loin,
comme on voit, de pouvoir amener un divorce par incompatibilité
d'humeur.

  [14] Les journées d'une garde, la nuit comprise, sont habituellement
  payées 6 francs.

Madame Jacquemart est naturellement privée de tous les plaisirs dont
jouissent beaucoup de gens de sa classe. Les promenades, les bals, les
spectacles, sont choses dont elle se souvient d'avoir entendu parler
dans sa grande jeunesse, mais dont l'entrée lui est interdite. Si le
hasard lui accorde quelques moments de loisir, elle se garde bien de les
perdre en courses inutiles; elle va visiter ce qu'elle appelle _ses
femmes_, s'informer de leur état, gourmander les paresseuses qui
laissent passer l'année sans réclamer ses soins, et savoir au juste à
quelle époque telle ou telle de ses clientes l'enverra chercher. A
l'exception de ces sorties, madame Jacquemart se passe habituellement du
plaisir de respirer un air pur, puisque, fût-ce au mois de juillet, elle
ne pourrait ouvrir une fenêtre que dans le cas extrême où la femme
qu'elle soigne étoufferait au point de se trouver mal.

Ajoutez à tant de privations, la privation du sommeil pendant une grande
moitié de l'année, le devoir qui l'assujettit à mille soins dégoûtants,
et chacun se dira: Madame Jacquemart est la plus infortunée créature qui
soit au monde. Eh bien! il n'en est rien, surtout si, grâce à la
protection de quelque célèbre accoucheur, elle est parvenue à ne plus
garder que des femmes en couche.

Il est bien certain que pendant plusieurs nuits, il lui est interdit de
s'étendre sur des matelas, ainsi que nous le faisons tous; mais elle a
contracté l'habitude, le soleil couché ou non, de dormir à merveille
dans une bergère, dans un fauteuil, sur une chaise; au besoin même elle
dormirait debout. Seulement Morphée lui donne sa part en petite monnaie
au lieu de la lui payer en grosses pièces, et elle en souffre si peu,
que, dès qu'on la réveille pour réclamer d'elle quelque service, on la
voit se dresser sur ses jambes d'un air tout aussi jovial, tout aussi
dispos que si elle s'éveillait naturellement après sept heures d'un
sommeil suivi.

L'heure du déjeuner venue, on donne à madame Jacquemart une énorme tasse
de café à la crème. Ce moment est un des plus doux moments de sa
journée; car un sort bienfaisant a voulu que madame Jacquemart fût
gourmande: de bons repas sont pour elle une immense compensation à ce
que son existence semble avoir de peu agréable. Vivant toujours chez des
personnes riches, ou pour le moins chez des personnes qui sont dans
l'aisance, chaque jour, avec délices, elle prend sa part de différents
mets succulents dont elle ne pourrait se régaler dans son petit ménage.
On la soigne; elle se ferait soigner d'ailleurs, et parle sans cesse de
la bonne maison dont elle sort, afin de piquer d'amour-propre les gens
chez qui elle se trouve. A son dîner, à son repas du soir, et
quelquefois même dans la journée, un verre de bon vin vient égayer son
esprit et réparer ses forces. Elle a de plus sa tabatière, dans laquelle
elle puise toutes les cinq minutes une distraction qui lui plaît
infiniment, et qui a l'avantage de la tenir éveillée; sans compter enfin
la douce satisfaction de ne point travailler de l'aiguille du matin au
soir, ainsi que le fait une pauvre ouvrière pour gagner vingt sous dans
sa journée.

Mais, dira-t-on, je ne vois pas dans tout cela une seule jouissance
intellectuelle? Patience, madame Jacquemart n'en est pas plus dépourvue
que toute autre créature raisonnable; seulement il faut qu'elle les
puise dans le cercle rétréci de ses habitudes et de ses pensées. D'abord
madame Jacquemart est bavarde, et madame Jacquemart n'est jamais seule;
raconter, pour peu qu'on lui prête attention, est un de ses plaisirs les
plus vifs, aussi fait-elle subir à ceux qui l'entourent des récits plus
ou moins circonstanciés de son passé personnel et des événements
romanesques qui ont eu lieu dans les familles au milieu desquelles elle
a vécu. Elle ne recule point devant l'exagération, et même devant le
mensonge, pourvu qu'elle parvienne à exciter l'intérêt; en sorte que le
plus souvent se joint à la satisfaction de parler, qui pour elle est
déjà grande, celle qu'éprouve un auteur habile lorsqu'il exerce son
génie sur des fables. Quelquefois ses jeunes années se perdent dans un
mystère qui autorise les conjectures les plus diverses et permet les
histoires les plus fantastiques: mariée de bonne heure à un jeune
étourdi, elle est restée veuve, sans fortune, avec quatre enfants en bas
âge; de là, série d'aventures à remplir l'existence de cinq générations.
Elle a inévitablement à la suite de sa première couche essuyé toutes les
vicissitudes que Lucine dans ses jours de mauvaise humeur envoie à ses
patientes. Est-elle lasse de radoter sur la séduction de sa jeunesse,
elle se transporte alors dans un hospice où elle est censée avoir passé
les plus belles années de sa vie; toutes ces transmigrations mentales ne
laissent pas que de jeter une certaine variété sur son existence; elle
n'hésite donc pas à se forger un passé à sa guise et s'identifie si
complétement à ses mensonges qu'elle croit avoir éprouvé réellement ce
qu'elle raconte. Comme une jeune femme qui ne souffre pas et qui se voit
obligée de garder le lit ne s'amuse guère, il arrive parfois que le
babil de madame Jacquemart obtient du succès près de son accouchée; s'il
en est autrement, elle se rabat sur les domestiques de la maison et
trouve bien le temps d'établir de longs entretiens avec eux, soit dans
l'antichambre, soit dans la cuisine, soit même dans la chambre de madame
où elle cause à voix basse avec la femme de chambre.

Par suite de son goût pour la narration, madame Jacquemart est fort
curieuse; elle sait qu'un grand poëte a dit: _quiconque ne voit guère
n'a guère à dire aussi_. En sorte que le jour où l'on peut laisser
entrer quelques visites est attendu par elle avec une extrême impatience
et lui procure une foule de distractions agréables. Dès que l'on annonce
une femme, elle s'établit à la fenêtre avec le bas qu'elle tricote (le
tricot ayant cet avantage qu'on peut le quitter à la minute sans
inconvénient); là, ses yeux et ses oreilles la servent d'une manière si
merveilleuse, qu'elle pourrait au bout d'un instant dessiner la figure,
la toilette de celle qui vient d'entrer, et que pas un mot de la
conversation ne lui échappe. Elle fait ses petites réflexions tout bas,
approuve ou critique ce qui se dit, et s'amuse des médisances, si son
bonheur veut qu'il s'en glisse quelques-unes dans l'entretien. De plus,
il est fort rare qu'elle reste simple observatrice de la scène; outre
que la plus légère question qu'on lui adresse lui fournit l'occasion de
répondre avec sa loquacité habituelle, il faut montrer l'enfant: c'est
elle qui va le chercher et qui l'apporte, qui fait remarquer combien ce
petit amour ressemble à son père, quoiqu'il annonce déjà qu'il aura «les
beaux yeux de madame» et mille autres propos qu'elle répète depuis
vingt-cinq ans pour chaque individu de la génération future qu'elle a vu
naître au jour, l'enfant, le père et la mère fussent-ils d'une laideur à
faire reculer.

Une autre jouissance de madame Jacquemart, et la plus vive sans doute,
si l'on en juge par le penchant presque général de l'esprit humain,
c'est le plaisir que donne la domination. Si l'on excepte les dix
minutes que dure la visite du docteur, pendant lesquelles madame
Jacquemart dépose son sceptre et s'incline respectueusement en recevant
les ordres pour la journée, c'est elle qui règne sans partage dans la
chambre de son accouchée. On ne peut entr'ouvrir une porte, essuyer la
poussière sur un meuble, allumer une bougie ou mettre une bûche au feu
qu'elle ne l'ait trouvé bon dans sa sagesse. Si l'on gratte doucement
contre la serrure, ce serait monsieur lui-même qu'il a frappé trop fort.
Elle ne laisse pas entrer une visite sans s'être bien assurée que la
personne qui se présente n'a sur elle aucune senteur, et sans vous
recommander de parler très-bas. Un léger bruit se fait-il entendre dans
la pièce de l'appartement la plus reculée, elle sort en fureur «pour
aller faire taire ces gens-là qui vont donner un mal de tête à madame.»
Les soins qu'elle prodigue à la mère n'empêchent point madame Jacquemart
de veiller sans relâche sur l'enfant. C'est elle qui indique la place où
l'on doit poser le berceau du nouveau-né, qui prescrit la dose de sucre
qu'il faut mettre dans le verre d'eau dont il va boire quelques gouttes,
qui préside à tout ce qui concerne sa toilette, son sommeil, etc. Enfin,
du matin au soir, elle dirige, elle ordonne, elle exerce un empire
absolu; aussi parle-t-elle en souveraine à la plupart des gens de la
maison; autant elle se montre gracieuse avec une femme de chambre qui
paraît posséder la confiance de madame et celui qu'elle sait être chargé
du soin de la cave, autant on la voit traiter impérieusement les autres
domestiques quand ils ne se conforment pas à tous les petits soins
qu'elle leur recommande sans cesse pour faire croire à l'utilité de sa
présence, et son étonnement serait grand si quelqu'un le trouvait
mauvais quand il s'agit «de la vie d'une accouchée.»

Madame Jacquemart ne courbe pas seulement la domesticité sous son joug
de fer, car ce joug s'étend aussi sur la maîtresse de la maison. Armée
des ordonnances prescrites par le docteur, elle ne s'approche pas du lit
sans dire: «il faut que madame boive, il faut que madame mange sa
soupe,» ou toute autre chose qu'il lui semble ordonner à son tour.
Bienheureux, si, peu satisfaite de cette douce illusion, elle
n'entreprend point dans certains cas d'indiquer quelque remède de bonne
femme qu'elle assure avoir fait employer souvent avec le plus grand
succès. Ces mots: «Si ça ne fait pas de bien à madame, ça ne peut pas
lui faire de mal,» sont ordinairement l'exorde de ses propositions dans
ce genre. Si la pauvre jeune femme a le malheur de s'y laisser prendre,
madame Jacquemart joint à l'importance de ses fonctions toute
l'importance d'un véritable docteur, ce qui double les moyens de
gouverner ceux qui l'entourent. Sans compter qu'elle aime de passion à
exercer la médecine. Gardez-vous de parler devant madame Jacquemart de
quelque douleur que ce soit, elle les a toutes éprouvées. Sur ce sujet,
son savoir est inépuisable. Non-seulement elle vous entretiendra des
diverses maladies de la femme, mais aussi des maladies des hommes, car
elle les connaît par ouï dire au moins, lorsqu'il ne lui plaît pas de
les mettre sur le compte de monsieur Jacquemart; par suite, il n'en
existe pas une dont elle ignore le traitement, elle serait en état de
soigner les plus graves comme les plus légères: aussi dans une maison
qu'elle habite on ne s'est jamais donné une entorse, elle n'a pas
entendu tousser sans prescrire aussitôt le bain de pied qu'il faut
préparer ou la tisane qu'il faut boire, et sa mémoire est pleine d'une
telle quantité d'anecdotes, d'histoires extraordinaires dont le fond
roule sur le chiendent, les sangsues et la bourrache, qu'on la prendrait
volontiers pour un journal de thérapeutique ambulant.

Le désir de madame Jacquemart est que la mère nourrisse son enfant,
parce qu'alors elle devient tout à fait nécessaire jusqu'au moment où
elle est parvenue à former la bonne, et Dieu sait avec quelle arrogance
elle donne ses conseils à la malheureuse novice, qui se garde bien de
lui déplaire en la moindre chose, tant elle croit sa place attachée à
l'approbation de la garde. C'est donc toujours à son grand regret (même
à part le tort qui peut en résulter pour elle le jour du baptême), que
madame Jacquemart en arrivant trouve une nourrice établie; aussi cette
pauvre femme devient-elle habituellement l'objet de son antipathie, et
se fait-elle une étude de la critiquer et de la vexer tant que la
journée dure; si l'enfant crie: «Ce pauvre amour meurt de faim.» S'il
tette: «On le fait téter trop souvent, il faut savoir gouverner un
enfant pour la nourriture, et cela ne s'apprend pas en un jour.» Il en
est de même du talent d'emmaillotter, talent que madame Jacquemart
possède par excellence, en sorte qu'elle n'épargne pas ses avis à la
nourrice. «Prenez garde, prenez garde, vous le serrez trop, il devient
tout rouge.»

«Otez donc cette grande épingle que vous avez placée si près de son
petit coeur, il n'en faut pas tant pour tuer un enfant.» Et la jeune
mère de frémir, de crier à la nourrice du fond de son alcôve: «Écoutez
madame Jacquemart, je vous prie, ma chère! faites ce qu'elle vous dit de
faire!» et madame Jacquemart de jouir au fond de son âme, et de relever
la tête avec autant d'orgueil qu'un général d'armée qui vient de gagner
une bataille.

Le sentiment de son importance n'abandonne jamais madame Jacquemart;
mais il ne s'oppose point à ce que, selon la circonstance, elle ne se
dépouille d'une certaine roideur respectueuse pour montrer beaucoup de
bonhomie. Cette métamorphose s'opère pendant le trajet qu'il lui faut
parcourir pour se transporter de l'hôtel d'une duchesse dans une
arrière-boutique. Elle arrive chez M. Leroux, gros boucher de la rue
Saint-Jacques, dont pour la troisième ou quatrième fois la femme vient
de réclamer ses soins. Elle entre d'un air jovial et sans façon, saluant
les garçons bouchers d'un sourire de connaissance, fait un signe de tête
amical à la petite bonne. «Eh bien, monsieur Leroux, dit-elle, avec un
gros rire, vous m'avez donc encore taillé de la besogne? Tant mieux,
tant mieux: cette chère madame Leroux! J'espère que nous nous tirerons
aussi bien de cette affaire-ci que nous nous sommes tirées des autres.»

Ici, tout est fait simplement, rondement, sans phrases. La causerie avec
l'accouchée ne tarit pas, car madame Leroux s'amuse des récits qui lui
donnent un aperçu du grand monde, qui lui peignent des femmes élégantes,
des hôtels somptueux, mille détails de la vie des riches qu'elle ne
connaîtrait pas sans sa garde, et madame Jacquemart épuise tout à son
aise son recueil d'histoires tragiques et bouffonnes. Elle se montre
d'ailleurs tout à fait bonne femme, n'exige jamais rien, ne gêne
personne, est toujours prête à rendre quelque service de ménage et va
soigner elle-même son café dans la petite cuisine; «car il ne faut pas
croire qu'elle prenne jamais des airs de princesse parce qu'elle garde
de grandes dames.» Il résulte de cela que madame Jacquemart est traitée
chez monsieur Leroux comme une amie de la maison. Elle prend ses repas
avec la famille et les garçons, sans en excepter le dîner du baptême, et
quand pour le dessert arrive le fromage, M. Leroux va chercher une
bouteille d'ancienne eau-de-vie de Cognac, qu'il appelle la vieille
amie de madame Jacquemart. Alors, tout le monde de rire, de causer, ou
plutôt de laisser causer madame Jacquemart qui en raconte de toutes les
couleurs, et de prolonger le temps que l'on reste à table, afin
d'avancer un peu la bouteille. Ce n'est certes pas madame Jacquemart qui
se lèvera la première; elle s'est hâtée de dire qu'elle a laissé Nanette
près de madame Leroux pour lui donner tout ce qu'il faut.

Il ne s'agit plus, comme on voit, des mille petits soins que l'on doit
prodiguer à une femme en couche. Non-seulement dans cette maison on
frappe les portes avec violence de tous les côtés, mais il monte jusqu'à
l'entre-sol habité par l'accouchée une forte odeur de fumée de tabac, vu
que M. Leroux et les garçons fument souvent dans la boutique. Madame
Jacquemart ne fait pas plus d'attention à tout cela que madame Leroux
elle-même, et pense aussi «qu'il faut laisser ces mignardises aux
petites mijaurées dont les nerfs ne supportent rien.»

Le fait est que la mère et l'enfant se portent à merveille, que madame
Leroux se lève le quatrième jour, descend à son comptoir le dixième, et
que cette décade écoulée, madame Jacquemart se trouve libre d'aller
porter ses soins précieux dans d'autres parages.

La tenue de madame Jacquemart est toujours très-soignée, et pourtant,
comme elle dit, sa toilette est faite en un clin d'oeil. Elle a soin
d'ajouter assez souvent qu'il en était de même quand elle était jeune et
jolie, ce qui fait remarquer qu'un certain embonpoint lui maintient un
reste de fraîcheur qui autorise ses prétentions à la beauté; s'il arrive
alors qu'une personne obligeante lui dit que dans sa jeunesse elle
devait être fort séduisante, madame Jacquemart s'incline d'un air tout à
fait coquet, et bien que ce compliment porte sur le passé, il ne lui en
fait pas moins éprouver une petite émotion agréable.

Le travail d'esprit le plus réjouissant pour madame Jacquemart, c'est de
calculer de tête à quel total la somme qu'elle a placée dans le mois, et
celle qu'elle placera dans le mois suivant, porteront son avoir, en y
joignant l'intérêt du tout pendant une, deux ou trois années, selon
qu'elle a de temps pour suivre son opération arithmétique. Ce calcul a
le double avantage de l'occuper dans ses heures de désoeuvrement, et de
porter sa pensée sur le temps heureux où elle pourra jouir enfin du
fruit de ses longues veilles. Elle se voit alors, possédant un honnête
revenu, vivre chez elle en dame et maîtresse, dans la douce société de
M. Jacquemart, servis tous deux par une bonne dont elle saura bientôt
perfectionner les talents pour la cuisine; se mettant à table à l'heure
qui lui conviendra, se couchant, se levant selon sa fantaisie; en un
mot, dans la situation prospère d'une femme qui a fait sa fortune. Ce
rêve de son avenir l'aide à supporter tout ce que son état présent peut
avoir de pénible, au point qu'un grand nombre d'années se passent avant
qu'elle se décide à le réaliser: des engagements sans fin qui se
succèdent, le désir d'augmenter encore ce revenu qu'elle doit à ses
peines, et peut-être le goût de l'étrange manière de vivre dont elle a
contracté l'habitude, tout fait qu'elle atteint un âge fort avancé sans
goûter ce repos qu'elle croit ambitionner, et qu'elle n'a jamais connu
qu'en perspective. Enfin, un jour elle quitte le logis d'autrui pour
entrer dans le sien. La pauvre femme va se reposer, hélas! car elle
arrive malade, pour mourir le surlendemain dans les bras de ce bon
monsieur Jacquemart, qui n'a pas vécu près d'elle la valeur de trois
mois depuis qu'ils sont mariés. Elle meurt doucement, sans avoir prévu
sa fin, sans grandes souffrances, ayant joui dans sa vie, après tout,
d'une dose de bonheur égale au moins à celle dont jouissent l'homme de
génie ou le millionnaire.

  Madame DE BAWR.

[Illustration]



[Illustration: L'AVOUÉ.]

[Illustration]

L'AVOUÉ.


IL semblerait, au premier coup d'oeil, que l'avoué exerce une de ces
industries patentes où tout est percé à jour, où il suffit de regarder
pour tout voir, et d'écouter pour tout entendre. Cela même serait
d'autant plus naturel que cette industrie est créée et réglée par la
loi, que tout citoyen est censé connaître. Il n'en est rien pourtant, du
moins à Paris. L'avoué de Paris n'est pas l'esclave du texte légal, il
en est plutôt le propriétaire avec droit d'user et d'abuser..... je
devrais même dire le bourreau, vu l'acharnement avec lequel il le
torture.--Là où l'avoué de province n'a qu'à formuler servilement,
l'avoué de Paris invente et imagine. Aussi les mystères de son étude et
de son cabinet particulier, qui sont pourtant des lieux en quelque sorte
publics, ne restent-ils pas moins inconnus à tous que les arcanes des
coulisses au béotien qui bâille au parterre. Je dis _à tous_, sans même
en excepter les plaideurs.

L'avoué de Paris a de vingt-huit à quarante-cinq ans. C'est un premier
clerc qui, d'ordinaire, après s'être élevé successivement de l'état de
petit clerc aux fonctions de président du conseil de l'étude, achète
enfin une charge pour son propre compte. Or on ne peut guère arriver à
cette position avant vingt-huit ans, un noviciat de dix à quinze ans
étant nécessaire pour passer des chaises dépaillées de l'étude sur le
fauteuil maroquiné du cabinet particulier. C'est pourquoi l'avoué de
Paris qui ne fait ses premières armes, c'est-à-dire ses premières
plumes, qu'à seize ou dix-sept ans, en compte au moins vingt-huit à
l'heure de sa prestation de serment.

Être avoué n'est pas un état viager à Paris, mais seulement une
profession transitoire. C'est en province seulement qu'on meurt avoué. A
Paris, une étude est une sorte de parc réservé, bien distribué, bien
giboyeux, où l'on achète le droit d'aller à la chasse de la fortune.
Quand on a bien rempli sa gibecière, on cède ses filets et sa clef au
premier venu. Or cette chasse dure à peu près douze ans. En d'autres
termes, l'avoué, après douze ans d'exercice, commence à sentir le besoin
de goûter le charme d'une oisiveté dorée, et bien dorée, je vous
assure... C'est pourquoi l'avoué de Paris n'a presque jamais plus de
quarante à quarante-cinq ans.

Quelques-uns s'obstinent encore à regarder l'avoué contemporain comme
une émanation fidèle de l'ex-procureur; c'est une erreur grave. Rien ne
ressemble moins à l'ex-procureur que l'avoué de nos jours.--D'autres,
abusés par les vaudevilles de M. Scribe, s'imaginent que l'avoué de
Paris est un fashionable qui, du haut de son tilbury, éclabousse ses
clients dans la rue, pose le soir au balcon des Bouffes et de l'Opéra,
joue cinq cents francs à l'écarté, et danse le galop avec une gracieuse
frénésie. C'est encore une erreur: l'avoué de Paris ne tient pas plus du
Chicaneau de l'ancien régime que des lions du Jokeys'Club ou des jeunes
premiers du Gymnase.

Il y a deux phases bien distinctes dans la vie de l'avoué de Paris, et
ses habitudes extérieures se modifient selon qu'il gravite dans l'une ou
l'autre de ces phases, garçon ou mari.

Nous avons vu qu'après avoir croupi plus ou moins longtemps sur la
chaise de premier clerc, le néophyte achète toujours une charge. Or,
lorsqu'il signe la vente, il est ordinairement sans un sou; ou s'il a
quelques économies à sa disposition, elles sont tout juste suffisantes
pour un premier à-compte. Qui se chargera de compléter la somme! Eh!
pardieu, c'est tout simple: un bon mariage.

Le premier clerc achète une charge pour se marier, et une fois
possesseur du titre, l'avoué se marie pour payer la charge.

C'est alors que l'avoué est frisé, musqué, pincé, pommadé; c'est alors
qu'il porte des bottes de Sakoski, et des habits d'Humann; c'est alors
qu'il pirouette agréablement dans un salon, qu'il fait la cour aux mères
de famille, caresse les petits chiens, pince de la guitare, et se rend
utile aux demoiselles par son empressement à figurer dans un quadrille,
ou à lire des vers nouveaux, tâche dont le verre d'eau sucrée ne suffit
pas toujours à déguiser l'amertume. En un mot, il ne néglige aucune des
mille recettes à l'usage des chercheurs de femmes.

Mais cet état exceptionnel dure quelques mois à peine: l'avoué trouve
bien vite à s'assortir; car l'avoué, même avec cinq cents francs dans
son tiroir, est toujours un excellent parti.

Quand le mariage est consommé et la charge payée, l'avoué de Paris fait
peau neuve et devient un autre homme. Il a des cravates sans noeud
prétentieux; il commande ses bottes chez le bottier du coin; il
s'approvisionne d'habits et de pantalons chez un tailleur, son client,
qui lui fait trente pour cent de remise sur les prix des tailleurs à la
mode: à l'élégant, en un mot, succède le solide. Du reste, tout est noir
sur l'avoué, l'habit autant que les bottes. Il n'y a que la cravate qui
se permette encore d'être blanche.

Adieu le bois de Boulogne et le café Anglais! L'avoué marié ne se
promène plus, il va; il ne déjeune, ne dîne, ne soupe plus; il mange
chez lui.

De tout son luxe d'autrefois, il ne conserve que sa robe de chambre et
ses pantoufles; car les pantoufles et la robe de chambre sont deux
accessoires indispensables à la mise en scène d'une étude d'avoué à
Paris. La robe de chambre et les pantoufles sont, en quelque sorte,
l'uniforme de l'avoué trônant dans son cabinet et dans l'exercice de ses
fonctions. Il en a le monopole; on ne voit point de clerc, pas même le
maître-clerc, se permettre la robe de chambre, fût-elle de simple
indienne, ou les pantoufles, fût-ce de celles qu'on débite à vingt-neuf
sous sur le boulevard. C'est la prérogative de l'avoué; or, nous vivons
dans un temps où le moindre des pouvoirs est tenacement jaloux de sa
prérogative, jaloux même jusqu'au ridicule, qui du reste est leur
prérogative à tous.

Mais si l'avoué marié est plutôt négligé que coquet dans sa mise, en
revanche son cabinet de réception est décoré avec une richesse et une
élégance remarquables. Ce n'est pas pour se rendre le travail plus
facile ou plus agréable; c'est uniquement un nouveau calcul de sa part.
Le luxe du cabinet sert à l'avoué de Paris, à l'encontre de ses clients,
comme le luxe des vêtements lui a servi à l'encontre de sa femme.

Ce sybaritisme du cabinet devient plus saillant encore par l'humble
simplicité, on pourrait même dire sans calomnie par la malpropreté
enfumée de l'école. Aussi, pour que l'effet du contraste ne soit pas
perdu, l'avoué emploie le procédé en usage dans les Panoramas, où l'on
fait traverser au spectateur de sombres couloirs, pour que son oeil se
repose avec complaisance sur le jour bien ménagé du tableau. Dans ce
but, l'appartement de l'avoué est toujours disposé de manière à ce que
le client ait besoin de passer par l'étude pour pénétrer dans le
cabinet. C'est un talent de mise en scène dont la tradition se perpétue
dans toutes les charges.

L'avoué de Paris est matinal. Il se lève ordinairement à huit heures, et
s'installe dans son cabinet à dix heures au plus tard. En été, il couche
à la campagne, car presque toujours l'avoué possède ou loue une
campagne, où il séjourne depuis le samedi soir jusqu'au mardi matin, les
avoués de Paris ayant l'habitude de faire le lundi comme les ouvriers.

En hiver, il passe de sa chambre à coucher dans son cabinet. A dix
heures les portes en sont ouvertes, et les clients qui font antichambre
dans l'étude depuis neuf heures, peuvent enfin pénétrer dans le
sanctuaire. Dans le tête-à-tête, l'avoué parle au client de son affaire;
c'est naturel, puisque tel est le but de la visite du client. Mais ce
n'est là, pour ainsi dire, qu'un prétexte pour l'avoué. Après avoir
aligné quelques mots techniques relativement au procès qu'il ne connaît
pas et dont il a seulement appris le résumé par coeur, l'avoué
généralise la conversation. Il possède un talent merveilleux pour
captiver l'attention de son interlocuteur; il l'amuse, l'intéresse,
l'amorce, le circonvient. Bref, lorsque l'avoué a noué des relations
avec un plaideur qui peut devenir une bonne pratique, il ne s'en fait
pas seulement un client productif, mais bien aussi une connaissance, un
habitué de la maison ou plutôt de l'étude. Il y a, dans chaque étude de
Paris, un assortiment de flâneurs qui vont chez leur avoué comme on va à
la bibliothèque ou au Jardin-des-Plantes. La visite à l'avoué se classe
dans la répartition de leur temps. Ils ont un avoué avec qui ils vont
causer, de même qu'ils ont un café où ils prennent leur demi-tasse;
c'est pour eux une seconde nature. On sent bien que ces honnêtes gens se
feraient scrupule de déranger leur avoué gratis, sans lui offrir aucune
autre compensation que le charme de leur société. Le procès qui les a
mis en rapport avec l'officier ministériel trouve enfin son terme; mais
les relations créées par ce procès ne manquent jamais de lui survivre.
Alors le client habitué se fait un cas de conscience de se ménager un
autre procès qui justifie en quelque sorte ses assiduités. Il a cherché
d'abord un avoué pour suivre son procès; il cherche maintenant un procès
pour suivre son avoué. Cette immobilisation du client est le plus beau
triomphe d'un titulaire.

Mais l'avoué ne se borne pas toujours à s'assurer l'exploitation viagère
et quelquefois même héréditaire de tous les procès généralement
quelconques de son client habitué. Il sait en outre verbalement
provoquer ses confidences; initié forcément à une partie de ses
affaires, il ne tarde pas à les connaître toutes. Alors il donne des
conseils officieux, offre ses services en dehors de ses fonctions
spéciales. Le client a-t-il des fonds à placer? l'avoué se charge de
trouver un placement avantageux. A-t-il besoin, au contraire,
d'emprunter? l'avoué lui procurera la somme nécessaire. Bref, de proche
en proche, l'avoué devient véritablement un homme de confiance, un
directeur des intérêts temporels. Je n'ai pas besoin de dire qu'il
prélève tant pour cent à titre de prime; cela va de soi, toute peine
mérite salaire. L'avoué de Paris se donne en général beaucoup de peine.

Voilà comment le cabinet recrute à la fois pour l'avoué et pour l'étude.
Ces merveilleux résultats sont dus à la faconde moelleuse de l'officier
ministériel. On voit que le don de la parole est une des qualités
essentielles de l'avoué de Paris, et que le talent de la causerie ne lui
est pas moins nécessaire qu'au coiffeur qui travaille en ville.

Du reste, une ou deux heures pour la réception des clients, un quart
d'heure pour les signatures, une demi-heure de conférence avec le
maître-clerc, telle est la journée officielle de l'avoué. Je ne sais pas
s'il faut y compter trois quarts d'heure pour la lecture des journaux.
L'avoué de Paris est abonné au _Siècle_ ou à _la Presse_, selon sa
nuance à cause du rabais; au _Droit_ ou à la _Gazette des Tribunaux_, à
cause de la spécialité, et aux _Petites Affiches_, à cause des annonces;
il reçoit l'_Estafette_ et les _Affiches Parisiennes_ en sa qualité
d'actionnaire.

Tout sombre et anti-épicurien qu'il paraisse, l'avoué de Paris n'est
cependant pas un ennemi systématique des divertissements du monde; il
donne quelquefois l'hospitalité aux raouts dans ses appartements, et
installe le quadrille et la valse sous les girandoles de son salon. Mais
l'ongle de l'homme du palais perce toujours sous le gant blanc de
l'amphitryon: chez l'avoué, le plaisir calcule, et le bal est encore un
hameçon. C'est un prétexte de politesses à faire mensuellement, sous
forme d'invitation, aux avocats dont on exploite la confraternité, et
aux magistrats dont on choie la connaissance; l'avoué invite même à ses
réunions ses principaux clients, qui s'empressent de venir y tremper
leurs lèvres dans le verre d'eau dont ils ont eux-mêmes fourni le sucre,
et tournoyer au son de l'orchestre dont ils paient les violons.

Ces bals, le croira-t-on, sont l'effroi des clercs de l'étude, qui
voient arriver cette nuit de délices avec plus de terreur encore qu'une
nuit de garde civique. C'est que pour eux la corvée de l'étude passe
alors pour quelques heures dans le salon! L'avoué les a chargés de
recruter le plus de danseurs possible, et c'est à ces danseurs étrangers
qu'appartiennent de droit les belles et aimables danseuses. Quant aux
clercs de l'étude, le patron, en vertu des droits qu'il a sur eux, les
commet d'office pour servir de cavaliers aux vieilles présidentes, aux
avocates sur le retour, aux clientes à leur automne, en un mot à toutes
les prétentions surannées qui convoitent l'agitation du quadrille, et
que la charité chrétienne peut seule exempter du désagrément de faire
tapisserie. Les infortunés clercs traînent toute la nuit le boulet de
ces rigaudons forcés. Galériens du bal, ils ne sont jamais libérés avant
cinq heures du matin.

On voit par tout ce qui vient d'être dit sur la distribution de sa
journée, que l'avoué joue le rôle d'un agent d'affaires plutôt que celui
d'un véritable avoué. L'étude n'est qu'un accessoire, sinon dans son
budget, du moins dans la distribution de son travail personnel. Voici
comment cette étude est gérée à côté, ou plutôt en dehors du patron.

La direction appartient au premier clerc qui est plus avoué que l'avoué
lui-même. Le second clerc fait la procédure d'après les instructions de
son supérieur immédiat. Le troisième clerc fait ce qu'on appelle le
_palais_. C'est lui qui fait viser les dossiers au greffe, qui fait
inscrire les causes au rôle, qui répond à l'appel de l'audience,
sollicite des remises, etc. Il est aussi l'intermédiaire obligé entre
l'étude et les avocats. C'est, en un mot, l'ambassadeur de l'avoué près
le Palais-de-Justice.

Au quatrième rang viennent un ou plusieurs étudiants en droit, à qui
leurs parents ont bien recommandé de travailler chez un avoué, tant pour
occuper leurs courts loisirs que pour se fortifier dans le droit et la
procédure. Ces clercs amateurs ne sont pas payés, et ils en donnent à
l'avoué pour son argent. Leur travail à l'étude consiste à faire des
vaudevilles qui seront refusés aux Folies-Dramatiques, ou des lettres
d'amour qui souvent obtiennent le même succès auprès des modistes du
coin.

Reste le dernier clerc, qu'on appelle dans le monde profane
_saute-ruisseau_, et que, dans la langue technique, on nomme le
_petit-clerc_. Celui-là est chargé des courses de l'étude. C'est
ordinairement un enfant de quinze à dix-huit ans; mais quelquefois il
est grand garçon, bien qu'il s'appelle _petit-clerc_. J'ai connu un
petit-clerc qui n'avait pas moins de trente ans.

Une étude d'avoué rapporte à Paris de vingt-cinq mille à quatre-vingt
mille francs; la moyenne du produit net serait à peu près de cinquante
mille francs.

Or, il est reconnu que si telle étude dont le titulaire tire cinquante
mille francs était gérée comme presque toutes les études dans les
départements, elle rapporterait, même d'après le tarif de Paris, vingt
mille francs tout au plus.

D'où vient cette énorme différence?

C'est que l'avoué de province (j'entends l'avoué simple et candide) ne
compte dans ses déboursés que les sommes réellement sorties de sa
bourse. Quant à ses émoluments, c'est-à-dire au prix des actes faits
dans son étude, ils ne s'élèvent jamais au delà du chiffre strict auquel
les besoins de l'affaire devaient nécessairement le porter.

Chez l'avoué de Paris, c'est bien différent. D'une part il n'y a pas que
des déboursés dans ses _déboursés_; et d'autre part, dans ses émoluments
figurent des articles dont le simple énoncé frapperait de stupéfaction
l'avoué de province (j'entends toujours l'avoué simple et candide).

En résumé, l'avoué de Paris complique la procédure autant que possible;
tandis que l'avoué de province cherche généralement à la simplifier;
pour arriver au but, l'avoué de province prend le plus court chemin,
pendant que l'avoué de Paris suit le plus long détour, sachant bien que
la route n'est pas semée pour lui de ronces et de pierres. Il introduit
le plus d'incidents qu'il peut dans la même cause; il entasse instances
sur instances, il ente procès sur procès. Il ne fait pas seulement les
actes nécessaires au procès, il commet tous ceux que la loi autorise
directement ou indirectement. Bref, son talent consiste à _faire suer_
(c'est le mot) à une cause tout ce qu'il est légalement possible d'en
extraire en la pressurant.

Il me serait aisé d'énumérer une foule d'espèces où se révèlent le génie
le plus profond et l'adresse la plus incontestable. La _requête_, comme
pièce de presque tous les procès, et la _licitation_, comme sujet de
procédure spéciale, jouant le plus fort rôle dans la caisse de l'avoué,
s'offrent de prime-abord à mon choix.

--La _requête_ est une plaidoirie anticipée, un mémoire où sont relatés
les moyens de la défense. L'avoué défendeur en signifie une copie à
chacun de ses adversaires. C'est un des actes les plus productifs de la
procédure; car l'avoué se fait payer fort cher la rédaction de
l'original, et la loi taxe assez haut les droits de copie.

Toutefois, il est divers moyens d'augmenter encore le produit de la
requête. Je ne veux point parler de la méthode qui consiste à ne mettre
dans les copies que dix-huit lignes à la page, et sept ou huit syllabes
à la ligne, quoique les règlements exigent vingt-cinq lignes à la page,
et quinze syllabes à la ligne: c'est un péché d'habitude dont l'avoué de
province n'est pas plus exempt que l'avoué de Paris, et cela ne vaut pas
la peine d'être relevé. Mais il arrive parfois que l'avoué ou ses clercs
ont négligé de fabriquer la requête en temps utile, et que la veille de
l'audience survient à l'improviste sans qu'on ait songé à cette partie
essentielle. On ne peut cependant perdre ainsi l'occasion d'une
requête... Voici le moyen auquel on a recours.

Comme on n'aurait pas le temps de transcrire une requête entière,
l'avoué se contente de signifier à l'avoué de son adversaire une fin de
requête; puis, lorsque vient le moment de la taxe, si elle est requise,
la pièce est fictivement rétablie après coup, et soufflée de manière à
produire un chiffre de rôles proportionné à l'importance de l'affaire.
C'est ce qui s'appelle en argot d'étude, _signifier en queue_.

Quelques avoués ont adopté le moyen non moins adroit de signifier, entre
un commencement et une fin de requête véritable, un vieux cahier de
papier timbré, que leur collègue leur renvoie et qui sert ainsi une
seconde fois, puis une troisième, puis une quatrième, jusqu'à ce que les
feuillets ou le fil soient tout à fait usés. Je sais une étude où le
même cahier a subi un service de plus d'un lustre, et a rapporté à lui
seul près de six mille francs.

--La _licitation_ est la vente judiciaire d'un immeuble qui n'est pas
susceptible d'être partagé en nature.

Supposons deux frères qui reçoivent, à titre d'héritage, une maison à
Paris. Dans l'impossibilité de la diviser en deux lots, ils s'adressent
au même avoué pour la faire liciter.

L'avoué devrait suivre une marche bien simple. Les deux partis étant
d'accord, il lui suffirait de faire agréer par le tribunal un jugement
rédigé dans l'étude, et ordonnant la licitation, après l'accomplissement
des formalités légales.

Mais ce n'est point ainsi que l'entend l'avoué de Paris. Une procédure
aussi simplement conduite ne produirait pas un état de frais assez bien
fourni. Voici comment l'avoué de Paris procède. Chargé du mandat des
deux frères, qui n'ont qu'un même désir, une même volonté, à savoir de
vendre le plus tôt possible pour se partager le prix, l'avoué rédige la
demande en licitation à la requête de Pierre; Paul ne s'oppose pas, loin
de là? N'importe! l'avoué lui choisit fictivement un autre avoué, et,
sous le nom de ce collègue qui prête complaisamment sa signature (c'est
d'usage), il se signifie à lui-même, avoué de Pierre, au nom de Paul,
une requête à l'effet d'empêcher la licitation.

Les motifs de cette requête ne peuvent être qu'illusoires, car une
licitation est toujours de droit; aussi n'est-ce qu'une affaire de
forme, à laquelle on n'attache pas grande importance. Le second clerc a,
pour cette feinte procédure contradictoire, des phrases consacrées.

Dans cette requête qu'il rédige au nom de Paul opposant, il dira, par
exemple: «Vous le savez, et malheureusement c'est une observation trop
bien confirmée, en ce moment tout est stagnant, par suite de la crise
commerciale qui se fait sentir. Paris a surtout à se plaindre des
tristes effets qu'elle produit. Autrefois, le capitaliste recherchait
avec avidité les placements en immeuble; mais aujourd'hui que la fièvre
de la commandite s'est emparée de tous les esprits, un discrédit complet
a frappé tout ce qui n'offre pas une chance à l'agiotage et à la
spéculation; aussi les enchères sont-elles désertes, et les bâtiments
ainsi que les terrains ne peuvent-ils être adjugés même au plus vil
prix, etc., etc.»

Maintenant c'est au tour de Pierre. Pierre riposte à la requête de Paul
par une seconde requête; et le même clerc, après avoir manufacturé la
demande, se charge de la réponse. Il fait parler Pierre à peu près en
ces termes:

«Notre adversaire est dans l'erreur et s'abuse sur la situation actuelle
des affaires. La commandite est en discrédit; les fonds refluent vers
les placements solides et exempts des chances de l'industrie et du
commerce; la confiance règne partout. On ne saurait trouver de moment
plus propice pour vendre avantageusement les maisons et les terrains,
etc., etc.»

Je n'ai pas besoin de dire qu'on peut varier ce thème à volonté, et que,
sous la plume du clerc-rédacteur, ces phrases s'allongent indéfiniment,
de manière à produire une requête volumineuse. On a des formules de tel
ou tel nombre de pages, selon l'importance de la licitation. Si
l'immeuble est de peu de valeur, le style des requêtes est rapide et
concis comme du Tacite ou du Paul-Louis-Courrier; si au contraire le
prix est considérable, les requêtes sont abondantes et soufflées comme
du Victor Ducange ou du Salvandy.

Alors un échange supposé d'exploits s'établit entre Pierre et Paul, qui
se trouvent, au bout d'un certain temps, avoir soutenu un procès en
règle sans s'en douter aucunement. Singuliers plaideurs, qui, sans
cesser d'être d'accord, ont lutté dans l'arène judiciaire jusqu'à
l'épuisement complet de leurs forces, c'est-à-dire des combinaisons
procédurières!

Enfin, lorsqu'il ne manque plus que le jugement, l'avoué, qui se
garderait bien de soumettre ces ridicules moyens à l'appréciation du
tribunal, rédige et fait accepter un jugement de forme ordonnant que la
maison sera vendue; après quoi il touche le prix des deux procédures,
non sans _modérer_ ses honoraires. _Modérer_ est un mot usité. L'avoué a
toujours _modéré_, même lorsqu'il vous présente le mémoire le plus
exorbitant. C'est un autre enragé de modération.

Voilà par quels ingénieux procédés l'avoué de Paris, tout en _modérant_
ses honoraires, marche à la fortune d'un pas aussi sûr que rapide. Et
notez bien que j'en ai seulement choisi quelques-uns entre mille,
presque au hasard.

Après douze années d'exercice, d'agence d'affaires et de ventes
judiciaires qui lui suffisent communément pour se créer trois ou quatre
cent mille francs d'économies, l'avoué cède sa charge à un maître-clerc,
qui lui paie à peu près autant pour avoir le droit de recommencer, pour
son propre compte, la même exploitation.

L'avoué se retire ainsi, riche de trente à quarante mille francs de
rente. Il continue d'habiter Paris pendant l'hiver, et la campagne
pendant l'été. Alors il ne sait plus que manger, boire, digérer et
dormir; c'est désormais un homme de loisir. Il s'abonne au _Journal des
Débats_.

Il est électeur, membre d'une société philanthropique, quelquefois
adjoint à la mairie, et le plus souvent juge de paix ou suppléant; il
convoite particulièrement ces dernières fonctions, parce qu'il les
considère comme un marchepied pour la magistrature. Il a toujours la
croix d'honneur, et rate périodiquement la députation.

Cette vie inerte et placide, ou plutôt cette végétation de l'avoué
retiré n'est agitée que par des crises accidentelles. Tous les deux mois
(lorsqu'il n'est pas capitaine rapporteur, titre auquel ses antécédents
judiciaires lui font une sorte de candidature), son sergent-major
l'appelle, en qualité d'officier élu, au corps de garde, où il déclame
éloquemment contre les ambitieux affamés d'or et les factieux altérés de
pillage;--tous les deux ans un huissier le convoque, en qualité de juré,
à la cour d'assises, où, après avoir compendieusement manifesté l'homme
de palais en adressant mille questions aux témoins dans le prétoire, et
une harangue argumentassée à ses confrères dans la salle des
délibérations, il condamne le malheureux qui, poussé par la misère, a
brisé le volet d'une boutique de boulanger pour prendre une livre de
pain.

  ALTAROCHE.



[Illustration: LE RAMONEUR.]

[Illustration]

LE RAMONEUR.


COMMENT oublier, dans cette nomenclature de tous les types anciens et
nouveaux, de toutes les figures françaises ou naturalisées parisiennes,
ces petits bohémiens à la face barbouillée de suie, aux joues rebondies
et enfumées, aux dents de nacre, aux lèvres fraîches et amarantes comme
des fraises, ces petits enfants, moitié chats, moitié chiens, moitié
cabris, moitié singes, qui s'en vont sans cesse gambadant, grimpant,
chantant, frétillant; la plus jeune de toutes les industries françaises,
la seule peut-être dont le monopole modeste puisse appartenir
exclusivement à l'enfance, le ramoneur enfin, ce petit être dont le cri
est devenu une des mélodies proverbiales de l'âtre, comme le chant du
grillon ou la plainte de l'hirondelle, le parasite des cheminées. Le cri
du ramoneur annonce l'hiver, et cependant on ne le maudit pas; on aime,
au contraire, à entendre du fond du foyer bien chaud, du coin de la
cheminée qui flambe, cette bonne grosse voix d'enfant, qui vient
apporter au citadin paisible, au propriétaire toujours craintif, le
salut de cet âtre, la paix de cet intérieur, préserver l'un et l'autre
d'un fléau terrible, quand il n'est pas la plus incommode et la plus
coûteuse des révolutions domestiques, l'incendie.

Mais d'abord, avant de crayonner le profil du ramoneur, débarrassons-le
de tous ses indignes collègues, de ces classes vagabondes et plagiaires
désignées assez fréquemment, et par une extension injuste, sous le titre
de _ramoneurs_ ou de _savoyards_. Nous voulons parler de ces myriades
d'enfants nombreux et importuns comme les moustiques, qui couvrent par
essaims les trottoirs des villes, pullulent aux barrières et dans la
banlieue, assaillent à chaque relais les portières des diligences;
interminable caravane de joueurs de vielle, de petits chanteurs, de
montreurs de chiens, de singes apprivoisés, de renards, de tortues, de
souris, de mulots, de belettes, de marmottes. Cette classe d'enfants,
qui appartient exclusivement au vagabondage, n'a rien ou presque rien de
commun avec le ramoneur proprement dit; elle représente les frelons de
cette colonie travailleuse. Par ses habitudes de fainéantise, sa misère
comédienne, son lazzaronisme incarné, elle revient de plein droit à la
plume chargée de retracer dans cette galerie les masques rusés et les
manoeuvres si curieuses de la mendicité parisienne.

On s'est beaucoup apitoyé sur le destin du ramoneur; mais c'est
principalement sur les ramoneurs qui ne ramonent pas qu'est tombée la
sensibilité des faiseurs de romances, de tableaux de genre,
d'aquarelles, d'élégies et d'opéras-comiques. On a beaucoup trop plaint
ces demandeurs de petits sous, de petits liards, de morceaux de pain,
ces petits vagabonds qui passent leur journée à se chauffer au soleil,
et quand le soleil est caché, à apostropher chaque passant qu'ils
appellent indifféremment _mon lieutenant_ ou _mon général_. On ne s'est
pas assez occupé, ce me semble, du ramoneur authentique, avéré, pris
dans l'exercice de ses fonctions, de l'enfant de huit ou dix ans qu'on
lance dans l'intérieur d'une cheminée à un âge où son coeur n'est pas
encore aguerri contre la peur des ténèbres, à une heure où ses yeux ne
sont toujours pas bien ouverts même au grand soleil.--Allons, courage,
petit, figure-toi que tu escalades la plus jolie colline du Piémont ou
de la Savoie.--Et il faut qu'il se résigne à devenir, pendant une heure
ou deux, muet, aveugle, et presque assourdi par la suie, à s'ensevelir
tout vivant dans une espèce de bière; il faut qu'il grimpe, gratte, se
hisse et se cramponne, jusqu'à ce que le garçon fumiste qui l'attend sur
le toit ait aperçu le bout de son petit museau barbouillé. Alors son
expédition est finie; on lui donne à peine le temps de se dégourdir,
d'éternuer et de se secouer comme un caniche qui sort de l'eau, puis on
lui fait recommencer dans une cheminée voisine une manoeuvre du même
genre. Ces ascensions ténébreuses ne sont pas toujours sans péril, car
il est plus d'une cheminée moderne construite sur de telles proportions
que la fumée y passe avec peine, y séjourne même le plus souvent et y
regimbe opiniâtrement au nez du locataire. Moins récalcitrant que la
fumée du propriétaire, le ramoneur, lui, passe et s'insinue par les
défilés les plus étroits, mais souvent aussi il y reste, il s'y trouve
emprisonné comme dans un traquenard; alors, il appelle, il crie: Au
secours! et il n'y a souvent pas d'autre ressource pour l'extraire de
cet étau que de démolir la cheminée. Quelquefois aussi, et cela est bien
triste à dire, il arrive qu'il n'a même pas le temps de crier, sa
poitrine s'embarrasse, ses poumons jeunes et délicats demandent en vain
le grand air, l'air libre; ses forces s'épuisent, il va mourir asphyxié.
Les enfants devraient tous mourir sur le sein ou contre la joue de leur
mère; lui, est mort seul, sans soleil, sans un dernier baiser du grand
jour. Voyez-le: son bonnet de laine est à jamais incliné sur son épaule;
vous diriez un oiseau qu'on a trouvé mort dans son nid; sa main est déjà
tiède et fermée, sa bouche est entr'ouverte, mais la petite chanson du
pays n'en sortira plus. Faiseurs d'aquarelles, préparez cette fois votre
douce palette, car voilà une touchante esquisse, et qui tient à la
destinée même et aux vraies infortunes du ramoneur.

J'ai remarqué cependant qu'en s'apitoyant trop ou en s'apitoyant mal à
propos sur telle ou telle condition, on la gâte presque toujours, et on
finit par lui aliéner la charité publique. Après tout, la condition du
ramoneur est dure, pénible, elle exige de la persévérance et même une
certaine résolution, mais elle a bien aussi ses avantages. Elle est
d'abord lucrative: un enfant de douze ans gagne quarante sous par jour,
c'est presque la journée d'un homme; ensuite, il fait ainsi
l'apprentissage d'un bon métier qui le mettra à même de s'enrichir un
jour et de faire à son tour ramoner les autres.

Paris et même la plupart des provinces ne produisent guère de ramoneurs.
L'artisan ou le petit négociant parisien surtout, chargé de famille,
contraint de bonne heure d'aviser aux ressources, choisira de préférence
pour ses enfants des professions qui flatteront sa gloriole. Il fera de
ses fils des apprentis épiciers, apprentis perruquiers, enfants de
choeur, enfants de troupe, ou même pères nobles du théâtre Comte; mais
ramoneurs, fi donc! cela est bon pour les montagnards, les hommes des
landes et de labour; permis à eux d'enfumer leur progéniture, de laisser
l'effigie paternelle s'altérer et disparaître sous un masque de charbon
et de fumée; il vaut bien mieux qu'elle aille s'enfariner dans un
coûteux apprentissage chez le pâtissier-traiteur, ou s'huiler et
s'ensoufrer chez l'épicier du coin.

La Savoie calcule en cela mieux que Paris, et le Piémont encore mieux
que toute la France. Le Piémont, que les dictons français accusent bien
à tort de nonchalance et de fainéantise endémiques, joint au contraire à
l'activité et à la dureté de travail des peuples de montagnes l'adroite
souplesse et l'insinuante subtilité du caractère italien. Avec son
baragouin, ses allures pliantes, son regard furtif et câlin, le
Piémontais s'est progressivement emparé de l'une des branches de
l'industrie française les plus proches des nécessités de la vie, et par
conséquent les plus productives, celle de poêlier-fumiste.

Observez, en effet, les enseignes de toutes ces boutiques où le cuivre
rayonne de tout l'éclat d'un réflecteur, où s'élèvent en pyramides et en
étages tous les systèmes de cheminées connus, cheminées à la prussienne,
à la russe, à foyers mobiles, immobiles, à doubles, triples courants
d'air: quels noms lisez-vous sur les factures de ces brillants magasins?
partout des noms en _i_ ou en _o_ comme sur un programme des Bouffes. Le
Piémont fournit à la France la plus grande partie de ses fumistes, et
par conséquent de ses ramoneurs, car tout bon ramoneur piémontais
s'établit tôt ou tard à Paris poêlier-fumiste; la patente et le brevet
de ce haut établissement existent d'avance dans le havre-sac du
ramoneur, mais avec bien plus de logique et de certitude que le bâton de
maréchal de France dans celui du conscrit. En effet, tout bon fumiste
doit avoir ramoné, sondé, tâté par lui-même l'intérieur d'une cheminée,
ce terrain plus capricieux peut-être et plus chanceux qu'un champ de
bataille. Tout bon général doit, dit-on, avoir manié le mousquet; mais
que sera-ce donc du poêlier-fumiste? il faut qu'il commande à la fois le
feu et la fumée.

Les fumistes français eux-mêmes emploient de préférence les ramoneurs
piémontais: ils les trouvent plus robustes, plus intelligents, plus
actifs que ceux des autres pays; ils les ont même presque tous chez eux
à titre d'apprentis, qu'ils logent, habillent, nourrissent, et
transforment par la suite en garçons fumistes. Ils ont pour règle, une
fois la race piémontaise introduite dans leurs ateliers, de ne point en
admettre d'autre, car le mélange des pays allumerait infailliblement la
guerre civile. Les ramoneurs piémontais, accommodants et aimables sur
presque tous les points, sont intraitables sur celui de la nationalité;
ils forment entre eux une confrérie des plus serrées, une sorte
d'oligarchie patriotique. Ils naissent au sein des sublimes horreurs du
Simplon, au milieu des plus beaux rochers du monde, des sapins, des
mélèzes, des voûtes de granit et des torrents fougueux et argentés; ils
croissent presque tous dans les environs d'une jolie petite ville qu'on
appelle _Domo-d'Ossola_, qui possède le privilége exclusif de la
production du ramoneur, comme Bergame celui des ténors, et Bologne celui
des _mortadelles_. De Domo-d'Ossola, on arrive à un village appelé
_Villa_, frais et verdoyant comme le nom qu'il porte, puis, par des
festons de vignes, des anneaux de verdure, des prairies sans cesse
humides et mouillées comme des pieds de Nymphes, on se trouve sur le lac
Majeur, et de là à Milan la bonne ville. C'est à Milan que le ramoneur
piémontais fait ses débuts; il commence par s'essayer dans les vastes
cheminées des immenses _palais_ lombards, avant de se confier aux gorges
si souvent étroites, inclinées et inaccessibles des cheminées
parisiennes.

Ainsi, dans tous les genres d'industrie, de travaux et d'applications,
Paris est le centre général vers lequel tout vient aboutir; arts ou
métiers, chacun y apporte le tribut de ses progrès, la théorie de ses
nouveaux talents: ainsi du ramoneur. Du reste, la vie de ce jeune
industriel est marquée d'avance dans les grands ateliers de fumistes des
environs des barrières: là il retrouve une colonie, un échantillon du
peuple qu'il vient de quitter; il s'aguerrit au français en entendant
encore résonner à ses oreilles les terminaisons de l'idiome natif; il
trouve dans les ouvriers supérieurs à la fois des guides, des
instituteurs, des patrons qui lui rendent la tâche plus légère, lui
adoucissent les premiers écueils de l'apprentissage. Un ramoneur
piémontais, grâce au patronage patriotique, a des chances d'avancement
et de bien-être que les ramoneurs des autres pays ne sauraient avoir. On
peut les considérer comme les enfants gâtés du métier. Il est à
remarquer aussi qu'ils apprennent la langue française avec une vitesse
excessive; trois mois leur suffisent quelquefois pour se faire
comprendre parfaitement: cette intelligence naturelle, jointe aux
garanties qu'ils présentent par les recommandations de leurs
compatriotes, explique suffisamment la préférence et la confiante
prédilection que les entrepreneurs leur témoignent dans la plupart des
ateliers.

Mais il est temps de laisser de côté le Piémontais pour nous occuper du
type du ramoneur le plus populaire, le plus répandu, et, disons-le
aussi, le moins utile, le Savoyard.

[Illustration]

On s'est plus d'une fois élevé avec raison contre le métier injuste et
souvent barbare que viennent exercer à Paris ces malheureux enfants qui
nous arrivent par milliers, au commencement de chaque année, à l'époque
où les hirondelles nous quittent, presque tous sous la conduite de
maîtres qui les exploitent sans pitié, les entassent la nuit dans des
taudis malsains, les forcent à mendier si l'ouvrage leur manque, les
maltraitent, les nourrissent à peine, les rendent enfin martyrs d'une
sorte de _traite_ plus blâmable que celle des nègres, puisqu'elle
s'exerce sur des enfants sans défense, et dans le centre d'un pays
civilisé.

Les maîtres des jeunes Savoyards se composent en grand nombre de
chaudronniers ambulants ou de marchands de peaux de lapin, assez mauvais
garnements pour la plupart, ou tout au moins, gens grossiers, inhumains,
qui considèrent les ramoneurs qu'ils enrôlent comme une matière
exploitable, dont il s'agit de tirer le meilleur parti possible. Ils
exigent que chacun d'eux leur remette le salaire de la journée, sans en
détourner une obole, sous peine d'une impitoyable flagellation. Il est
prouvé que, sur trente ou quarante sous qu'un ramoneur peut gagner par
jour, son patron ne lui en laisse guère plus de six. Ce fait seul
explique la supériorité des Piémontais sur les Savoyards: ces derniers,
avec un si chétif salaire, ne peuvent guère se nourrir; ils ne mangent
presque jamais ni soupe, ni viande, seulement quelques légumes, de
mauvais fruits. Il en résulte des corps amaigris, rachitiques,
incapables de supporter la fatigue, des coeurs et des membres
d'esclaves.

Les abus de la maîtrise savoyarde ont plus d'une fois excité les justes
récriminations des philanthropes et même des économistes, mais on n'a
pas songé que ces plaintes devaient s'adresser bien plutôt à la Savoie
qu'à la France. En effet, empêchez les pères et mères savoyards de louer
ou de vendre leurs enfants, comme des bêtes de somme, pour un an, pour
deux, pour trois ans souvent, et vous aurez amélioré le sort de ces
derniers. Mais, avant tout, enrichissez la pauvre Savoie; donnez-lui un
sol moins dur et moins ingrat qui ne la mette pas dans la nécessité
cruelle de perdre ses enfants, faute de pouvoir les nourrir; donnez-lui
comme aux autres pays d'heureuses moissons, de beaux et grands fleuves,
de gais vignobles, la ressource du commerce et de l'industrie, moins de
nature mais plus de culture: alors, vous ne la verrez plus confier ses
agneaux à ces pasteurs infidèles qui les tondent, et vendent leur jeune
toison avant même qu'elle ait eu le temps de pousser. Donnez aux
ramoneurs savoyards eux-mêmes un autre caractère, un sang plus vif, plus
de séve, plus d'esprit naturel; détruisez en eux ces penchants
invincibles à la fainéantise, et même à la mendicité, car il n'est que
trop vrai qu'il y a du levain mendiant chez tout ramoneur savoyard,
qu'il est sujet à grelotter et à gémir autant par habitude que par
besoin, et ce penchant n'est que trop bien entretenu en lui par le
traitement que son maître lui fait subir. Mais il faut songer aussi que
c'est là une colonie déjà pauvre et souffreteuse qui nous est envoyée,
et que cette misère est une exploitation savoyarde et non française; et
voilà pourquoi les fondations d'établissements publics réclamées en
faveur des jeunes Savoyards n'ont jamais eu d'effet: cela était conforme
aux voeux de l'humanité, mais non aux lois de l'économie nationale. Ce
n'est pas lorsque nos maisons d'orphelins, nos salles d'asile, et même
nos maisons de détention du genre de la prison de la Roquette, sont
encombrées d'enfants français, que l'on peut réclamer opportunément une
nouvelle fondation en faveur d'enfants étrangers. Tout en reconnaissant
et flétrissant l'odieuse exploitation de la maîtrise, on n'a pu et dû
peut-être se borner jusqu'à présent envers les jeunes Savoyards qu'à des
actes de charité partielle.

Quand l'hiver est fini, que les papillons et les parfums de violettes
recommencent à voltiger dans le ciel, qu'il n'y a plus, par conséquent,
de cheminées à ramoner, les ramoneurs s'en retournent au pays sous la
conduite de leurs maîtres; mais on en voit beaucoup rester à Paris,
abandonnés à eux-mêmes, sans direction, sans moyens d'existence, et de
là tant de mendiants et de vagabonds.

Cependant, à propos de ces départs de ramoneurs savoyards, nous aurions
voulu trouver dans les bourgs et les villages qui environnent Salanches,
car c'est de là qu'ils viennent presque tous, quelque fête, une
solennité naïve, une messe, un gala, des danses avec un triangle et la
cornemuse, que sais-je? quelque chose dans le genre des bourrées
d'Auvergne, pour célébrer le départ en masse du printemps et de l'aurore
de la Savoie, représenté par ces jeunes bannis; puis, dans le lointain,
je ne sais quoi de patriotique, un souvenir du ciel et des montagnes,
comme un ranz de vaches, qui semblerait leur dire: Adieu, petits
enfants, grandissez, enrichissez-vous, soyez sages, prudents, et
revenez-nous bien vite. Puis les mères pleureraient à chaudes larmes, en
embrassant leur dernier né, les vaches mugiraient parce qu'elles ont
perdu leurs petits bouviers, les brebis bêleraient pour dire adieu à
leurs pâtres. Quelques personnes croient qu'à l'époque du départ des
jeunes Savoyards, le curé du pays, saint Vincent de Paul campagnard, ou
le pendant du vicaire savoyard de Rousseau, monte en chaire et adresse à
ses jeunes ouailles une exhortation relative aux écueils de Paris, aux
devoirs qui les y attendent, à la conduite qu'ils y devront mener: nous
voudrions que tout cela fût vrai dans l'intérêt même de cette peinture.

Mais on nous a demandé le portrait véridique et non l'églogue du
ramoneur; or, nous devons dire que les fêtes villageoises, ces danses et
rondes savoyardes, ces adieux aux cimetières, aux croix des pères, à
l'écho des montagnes, même ce prêche du curé, tous ces usages, s'ils ont
jamais existé, sont aujourd'hui tombés en désuétude, ou du moins dans le
domaine de la romance, comme, du reste, la plupart des pratiques
caractéristiques de nos provinces. Les fumistes savoyards qui séjournent
aujourd'hui à Paris déclarent être sortis de leur pays muets et
silencieux comme des marmottes, pour la plupart fort heureux de le
quitter, et, par la suite, non moins heureux de n'avoir plus à y
revenir.

De même, en donnant le costume et le signalement extérieur du ramoneur,
nous devons chercher plutôt la vérité que la flatterie; car s'il est
vrai qu'un peintre doive rendre ses portraits toujours un peu plus beaux
que nature, ce devoir ne s'étend pas sans doute jusqu'à celui du
ramoneur.

Nous dirons donc, en thèse générale, que le ramoneur est ordinairement
plutôt laid que beau, d'abord parce que le type savoyard, piémontais ou
auvergnat, est fort éloigné du type grec ou romain, et qu'ensuite, avec
un nez toujours barbouillé, un bonnet de laine enfoncé sur les oreilles
et de la suie jusqu'aux prunelles, il se voit nécessairement privé de la
coquetterie qui est un des plus puissants accessoires de la beauté.

Mais disons aussi que lorsque le ramoneur est réellement gracieux et
joli, il est peut-être plus charmant à voir que tout autre enfant; rien
ne lui va mieux alors que ses gros sabots, son bonnet brun, sa veste de
bure où son corps flotte et se joue à l'aise. Quand il saute et vous
fait une révérence en souriant et en faisant le gros dos, il est parfois
irrésistible de gentillesse; on dirait un petit caniche sorti récemment
du ventre de sa mère, et qui commence à gambader, ou mieux, un de ces
petits Amours en porcelaine de vieux Saxe, affublés de grands
justaucorps et de perruques à marteaux, avec des ailes aux épaules. Si
Boucher ou Vanloo eût peint Vénus commandant à Vulcain les armes d'Énée,
nul doute qu'il n'eût placé autour de la divine enclume des Amours armés
de soufflets et déguisés en ramoneurs.

C'est ordinairement à la porte Saint-Denis, ou à la rue
Basse-du-Rempart, qu'ils se réunissent quand ils sont sans ouvrage; on y
voit, outre les Savoyards, des Francs-Comtois, des Dauphinois, et
surtout des Auvergnats. Ils attendent là qu'on vienne les louer, comme
les vignerons sur les places de certaines villes de Bourgogne. Leurs
outils sont les _genouillères_ et la _raclette_; l'étymologie de ces
instruments en indique assez l'usage. Ils logent ordinairement dans la
rue Guérin-Boisseau, et dans celles qui avoisinent la place Maubert.

On sait pourtant qu'à Paris la plupart des métiers ont leur patron, et
célèbrent entre eux leur fête annuelle; les fruitiers, les jardiniers,
les cordonniers, les maraîchers, les blanchisseuses, ont leur fête: je
m'étonne que les ramoneurs n'aient pas aussi la leur; on peut dire que
généralement ils l'auraient bien gagnée.

Ce serait aux maîtres à en faire les frais: ne serait-il pas juste que
ces pauvres enfants eussent au moins dans l'année un jour de bon temps
et de relâche? Pour ce grand jour, on les débarbouillerait, et dès la
veille, s'il le fallait, on leur mettrait des habits blancs, des
bouquets à la boutonnière mêlés de rubans; on dérouillerait de cette
sale et épaisse fumée ces cheveux qui sont peut-être blonds et bouclés
sous la suie, ces cous d'ivoire, ces peaux encore blanches comme le
lait de leurs mères; on les ferait dîner à table ce jour-là et comme des
rois, dans des couverts où ils n'auraient pas honte cette fois de se
mirer; puis après le dîner, on les ferait danser comme on danse, ou
plutôt comme on dansait dans leurs montagnes; et on parlerait de cette
fête toute l'année, le matin et le soir, à la chambrée; on n'en
ramonerait que mieux, on y rêverait même dans le fond de la cheminée, et
on ne manquerait pas de grimper jusqu'en haut à chaque expédition, pour
voir si le temps sera beau pour le jour de la fête.

Mais où allons-nous? Voici que nous chantons la gloire, la fête, la joie
du ramoneur, et nous ne pensons pas que bientôt il faudra peut-être
porter son deuil. Oui, l'industrie, cette géante qui nivelle et
simplifie tout, supprimera, avant qu'il soit peu, le ramoneur, comme
elle a supprimé tant d'autres machines vivantes, le garçon boulanger, le
garçon imprimeur, le garçon chocolatier, le filateur, le roulier, le
palefrenier, le maquignon, le cocher. Le ramoneur périra tôt ou tard par
la vapeur: en peut-il être autrement? La vapeur et la fumée ne
sont-elles pas soeurs du même lit? Vous verrez que les cheminées
trouveront un jour le secret de se ramoner elles-mêmes.

  ARNOULD FREMY.

[Illustration]



[Illustration: L'INFIRMIER.]

[Illustration]

L'INFIRMIER.


                    Ubi non est mulier, ingemiscit æger.

  C'est le coeur de la femme qui approche de plus près le mortel aux
  prises avec la douleur; c'est sa main qui le touche avec plus de
  douceur.

    PERCY ET LAURENT.


VOYEZ-VOUS là-bas, au fond d'une salle étroite, longue, bordée de lits
de fer aux rideaux peu étoffés, mais blancs, et que surmonte une croix
de bois; voyez-vous ce petit homme qui glisse bien plus qu'il ne marche,
avec ses savates, sur le carreau ciré, luisant comme le parquet d'un
salon? Il paraît et disparaît: le voilà! ne le voilà plus! C'est qu'il
va de ruelle en ruelle demandant des nouvelles et donnant le bonjour...
savez-vous _à quoi_? A des numéros; car l'homme dont il s'agit n'a pas
de semblables dans le lieu où nous le trouvons: il y a _lui_, et puis
_un_, _deux_, _trois_, _quatre_, _cinq_, _six_, etc.

Où sommes-nous donc? Nous sommes où vont les artisans infirmes, les
commerçants honnêtes, les rentiers confiants, les serviteurs fidèles
d'une dynastie déchue, les dévouements désintéressés, les vertus
intègres et les talents modestes; nous sommes où n'arrivent jamais les
philanthropes brevetés... à l'hôpital!

Et maintenant parlez-nous de cet homme que nous avons aperçu tout à
l'heure. Est-ce par goût, par vocation, par pénitence, qu'il s'est
consacré à vivre au sein des maladies et de l'infection? Aurions-nous
devant les yeux quelque disciple généreux de la sensible mère Agnès, ou
de Gérard de Provence; quelque _chevalier_ hospitalier de Saint-Jean, du
Sépulcre, du Mont-Carmel ou de Saint-Lazare? Non; car il n'est pas
équipé à la fois pour secourir et pour combattre, pour assister les
malades dans les hospices et pour protéger le transport des blessés sur
les champs de bataille. Si adoucies que soient de nos jours les moeurs
et les coutumes militaires, l'aspect et l'attitude de ce personnage ne
peuvent rien simuler d'héroïque à nos yeux; et puis enfin, à l'époque où
nous sommes, on ne connaît presque plus, en fait de _chevaliers_, que
ceux d'industrie.

Serait-ce plutôt un de ces frères de Jean-de-Dieu, originaires d'Italie,
et que Catherine de Médicis a tenté de naturaliser en France? Pas
davantage. En effet, écoutez-le répondre à ce pauvre malade qui, mettant
tout ce qui lui reste de force à s'impatienter, l'appelle avec trop
d'instance... _il jure_.

Examinez-le de près: où pourrait-on rencontrer un air plus triomphant
sous un bonnet de coton jauni, si ce n'est chez un restaurateur _prix
fixe_, ou dans une cuisine d'hôtel garni?--Il porte sous son bras une
serviette quasi blanche, et jamais ministre n'a porté son portefeuille
avec autant de dignité et de conviction.--Au-dessous de sa veste de
bure, sa taille est prise par les cordons d'un tablier relevé aux coins,
orné de taches marbrées et veinées de sang: avons-nous donc affaire à un
boucher? Mais comment prendre pour un coutelas l'instrument si peu
tranchant qu'il manie avec une dextérité remarquable, instrument
doucereux qui n'a jamais blessé la partie adverse en face; instrument
vieilli du reste, et que remplace déjà, dans la confiance de beaucoup de
gens et ailleurs, un objet dont le nom rime avec entonnoir? J'y suis, je
le tiens... Quoi? l'instrument!... Eh! non, notre homme; vous ne devinez
pas? puisqu'il n'y a plus d'apothicaires, c'est nécessairement un
infirmier.

L'infirmier s'appelle toujours Jean, c'est bientôt dit: Jean! C'est à la
portée même du phthisique à qui il reste encore quelques parcelles du
poumon droit ou gauche, et des moyens pécuniaires pour demander qu'on
vide son crachoir ou pour faire remplir son pot de tisane. Jean!--Quatre
lettres comme dans les exclamations _Holà! Houp! Oheh!_ mais avec cette
circonstance favorable de plus qu'il y a un _h_ de moins, c'est-à-dire
une consonne très-pénible à aspirer et très-fatigante à faire sentir.
Jean! véritable nom de prédestiné qu'un gouvernement tant soit peu
humain devrait imposer à tous les nouveau-nés que leurs pères et mères
destinent à l'état de commissionnaire, de concierge, etc. Nous ne
parlons pas des grooms: leurs maîtres ont toujours la ressource de les
nommer _Tom_.

Jean tient sa vocation de sa misère, de son ignorance ou de sa
gourmandise. Ne vous étonnez pas trop vite à ce dernier mot, si peu fait
pour s'accorder avec hôpital, selon les idées communes. Les passions
s'exercent où elles peuvent, comme elles peuvent. Diète et hospice ne
sont d'ailleurs pas inévitablement synonymes. Demandez à l'infirmier si
la portion, la demi-portion, le quart, les oeufs frais matin et soir, ne
sont une réalité que sur le cahier de service, et si même cette réalité
accumulée ne pèse pas quelquefois très-lourdement sur son estomac, à la
décharge de celui des malades qui lui sont confiés; et puis, on
n'administre pas seulement de la rhubarbe et de l'huile de ricin à
l'hôpital; les sirops n'y sont pas liqueurs absolument fantastiques, ni
l'alcool un _pur esprit_: l'alcool existe si bien, que les vieux
règlements des hôpitaux prescrivaient d'altérer le goût, la couleur de
l'eau-de-vie destinée aux blessés, et d'y mêler de l'émétique, afin
d'empêcher les infirmiers, sinon d'en voler, au moins d'en boire.
Calomnie! s'écrieront les honorables de la profession. Calomnie soit;
mais on est convenu qu'il en reste toujours quelque chose, et ce quelque
chose pourrait bien approcher de la vérité. Après cela, comme disent les
hommes incorrigibles et certains grands criminels, on n'est pas parfait!

Jean a quelquefois aussi conquis son grade à l'amphithéâtre, sous le
scalpel du chirurgien. L'infirmier est alors un échantillon d'opération
difficile et _réussie_, de dissection bien faite sur _le vivant_, et
que, dans l'intérêt et pour l'honneur de la science, on ne veut pas
perdre de vue. On garde l'infirmier, on le conserve à l'hospice par le
même motif qui fait mettre les veaux à deux têtes en bocal, et les
_tænia_ dans l'esprit-de-vin. Hélas! ce même alcool est précisément ce
qui détruit l'infirmier; car tous les rôles sont intervertis, et c'est
Jean qui se fait bocal.

L'infirmier parle volontiers, _mais_ longtemps. Appuyé sur son balai,
l'un des attributs classiques de la profession, il vous racontera, si
vous n'y tenez pas le moins du monde, tout ce qu'il sait; or de tout, il
_n'en_ ignore rien. Il cause monarchie d'après les récits d'un
ex-serviteur de S. M. Louis XVI, qui est venu mourir dans le lit
numéroté précisément 95;--république, selon les souvenirs du portier
d'un girondin;--empire, conformément à la tradition que lui ont
transmise plusieurs légionnaires qui ont passé par l'hôpital _pour
arriver au champ du repos_ (couleur locale),... et peut-être aussi
d'après les feuilletons du journal _le Siècle_;--poésie, à la suite de
jeunes fous morts entre dix-huit et vingt-cinq ans, en récitant à leurs
voisins, affectés de surdité chronique, des pensées qu'aucun ami n'a
voulu entendre et des vers incompris du public;--littérature, d'après
des éditeurs ruinés;--médecine, suivant tous les médecins qui se sont
succédé ou exclus depuis son entrée à l'hôpital;--philosophie, enfin,
d'après tous les pauvres.

Chacun subit les défauts de ses propres qualités. Jean est bavard: il
doit encore être politique. En effet, Jean peut se donner aujourd'hui
comme l'homme le plus fort de France sur les faits Paris d'hier. Jean
lit en cachette tous les journaux de la veille: or je fais appel à vos
souvenirs de collége, les lectures ainsi faites ne profitent-elles pas
infiniment mieux que les autres?--Jean est donc abonné _gratis_ au
_Journal des Débats_ de l'administration, au _Temps_ du médecin, à _la
Quotidienne_ de la supérieure, et au _National_ de l'élève interne. La
foi de Jean aux feuilles les plus diverses, mais imprimées, a été une
foi modèle jusqu'au jour où il a dû constater une grave altération de la
vérité, commise par l'une d'elles et fidèlement copiée par toutes les
autres. Voici le fait: un homme ayant reçu trois coups de couteau de la
main chérie de sa maîtresse, la victime fut transportée à l'hôpital.
Jean vit sonder et panser ses blessures; elles n'étaient pas mortelles,
mais elles entraînaient une opération qui l'était à leur place, ce qui
est bien différent. L'homme fut opéré, et mourut. On imprima le
lendemain qu'il avait succombé aux coups de l'assassin: Jean maintint
que la victime était morte de l'opération; et depuis ce jour-là il se
défie un peu du mal et du bien qui se publient touchant les ministères.

Jean flâne avec volupté dans les salles, comme tant d'autres flânent sur
les quais et au soleil; il va d'une pleurésie à une gastrite, colportant
les nouvelles; il flâne d'un typhus à un rhumatisme, d'un vésicatoire à
un ulcère, ainsi que le papillon voltige du thym à la rose, de la rose
à l'oeillet. Son butin a lui, c'est une compresse qui traînait et qu'il
serre, un emplâtre tombé qu'il ramasse, des pois à cautère dont il fait
collection.

L'édifice, ordinairement peu gigantesque, de maître Jean se termine,
nous l'avons déjà dit, par un bonnet de coton. Jean a le bon goût de ne
pas s'en coiffer sur l'oreille, mais d'aplomb et sur les yeux. Sans être
peureux, Jean n'est pas _crâne_, et, en homme de tact, il fuit les airs
_tambour_, au milieu des malades. Il y a du _gâte-sauce_ et du pâtissier
dans sa façon de porter le bonnet classique; au fait, Jean n'est pas
totalement étranger à l'art de restaurer les autres: Jean restaure
quelquefois les malades que le médecin a mis à la diète, et moyennant
certaine rétribution qui s'élève en proportion de la sévérité du régime
auquel le client devrait être soumis. Le _numéro_ qui est à la _demie_
et qui veut acheter les deux tiers est taxé à un prix raisonnable,
c'est-à-dire qu'il paye comme de chrétien à juif, et de fils de famille
à usurier; mais le prix s'élève tout à coup et dans une proportion
incommensurable pour le _numéro_ qui veut, de la diète absolue, passer
simplement _au quart_; pour celui-là, l'os de poulet qui n'a été
qu'effleuré déjà par des lèvres mourantes ou par des dents ébranlées se
paye comme s'il était acheté tout neuf chez le marchand. Mais la sagesse
plutôt que l'avarice a présidé à la rédaction de ces tarifs: il est tout
naturel que celui qui veut compromettre ses jours paye son imprudence un
peu cher.

[Illustration]

Arrière! Place encore! découvrez-vous donc! voici le héros, le modèle
des infirmiers qui s'avance. Ses égaux lui obéissent, ses supérieurs
l'estiment: c'est l'infirmier type, l'infirmier hors de prix. Vous avez
peut-être été voir quelquefois l'homme qui se jette à l'eau sans se
mouiller, l'homme qui traverse les flammes sans se brûler, l'imperméable
et l'incombustible; l'homme que nous vous présentons en ce moment fait
encore plus fort que tout cela... il traverse toutes les maladies
connues sans en attraper aucune; il faut le voir. Or savez-vous comment
il s'y est pris pour arriver à ce grand résultat? le moyen est à la
portée de tout le monde: pour s'en préserver il a commencé par en
_jouir_; il a eu la fièvre d'hôpital, c'est-à-dire celle qui contient
tout, la fièvre des fièvres, la reine-mère des fièvres, celle qui guérit
de toutes les autres en vous tuant du premier coup infailliblement, ou
bien en vous donnant l'impunité. La fièvre d'hôpital est le Waterloo des
infirmiers, leur tour du monde. On n'en revient guère, mais on n'y
retourne plus.--Aussi cette espèce de _Jean_-là est-elle la plus rare,
la plus recherchée. Elle meurt, mais ne se rend pas... aux fléaux;
typhus et choléra ne sont pour elle que zéphyrs légers qui passent sans
même lui affecter le visage; elle meurt, mais uniquement parce qu'il
faut bien, un beau jour, se faire une raison et une fin.

La soeur et l'infirmier sont les deux puissances de l'hôpital; ils se
partagent l'empire, mais comme ces choses-là se partagent, c'est-à-dire
fort inégalement. La soeur est reine, l'infirmier n'est qu'un seigneur
de sa cour, et qui tire sa plus grande autorité de la faveur dont il
jouit auprès de la souveraine. Aussi l'infirmier dévot peut le plus...
après l'infirmier hypocrite, bien entendu.

Ce sont, nous l'avons dit, deux grandes puissances. Cette expression
prend un nouveau degré de justesse quand on connaît leurs rapports et
les petits présents diplomatiques dont s'entretient leur harmonieuse et
parfaite intelligence.

Les grandes négociations qu'elles poursuivent entre elles sont
ordinairement relatives à des objets de consommation, tels que les
oeufs, le lait, le vin, toutes matières fort délicates, comme vous
voyez, très-susceptibles d'altération, et qui demandent des ménagements.
Le problème que les deux puissances ont souvent à résoudre en commun est
celui-ci: «Sans rien changer à la qualité, à la quantité prescrites,
faire la part de tous les ayants droit _et de quelques autres encore_.»
Quant au vin, on peut sans fanatisme admettre que Jésus a transmis une
petite partie du secret des noces de Cana à ses chastes épouses: cette
supposition n'est point, en tout cas, la moins chrétienne. Enfin
croyez-en ce qu'il vous plaira, _et honni soit qui mal y pense_, mais le
problème se trouve résolu tous les jours, à la satisfaction générale.

La soeur représente la religion; l'infirmier, la philosophie; elle, la
résignation, lui, l'insouciance. Qu'est-ce qu'une plaie aux yeux de
l'infirmier? Un quart, une demi-livre de chair avariée.--Le sang qui
coule est moins précieux que le vin qui fuit.--Un cadavre, c'est ce qui
fait place dans le lit à un nouveau malade, ce qui rend un numéro
vacant, ce qu'on couvre d'un drap, et ce qu'on descend à
l'amphithéâtre.--Voilà.

Les poëtes s'écrient fastueusement et sans vérité

  Que j'en ai vu mourir!...

Jean, lorsqu'il se trouve en sensibilité, se contente d'ajouter, mais
sans aucune prétention littéraire: _Eh bien, et moi donc?_--Jean et la
mort sont en effet de très-vieilles connaissances, à l'égoïsme près, car
elles ne passent jamais un seul jour sans faire quelque chose l'une pour
l'autre. Jean, par une stupide complaisance, ou par inattention, laisse
envoler une âme qu'il était possible de retenir un moment encore
ici-bas; la mort ajoute par un arrêt capital quelque défroque, une
tabatière en écorce de bouleau, par exemple, une pipe _culottée_, à la
garde-robe de l'infirmier. Touchant échange! Effroyable réciprocité!

Il y a des jours où les fonctions de Jean prennent un imposant caractère
de solennité: c'est lorsqu'il est chargé de conduire à l'amphithéâtre le
pauvre blessé qu'attend le fer du chirurgien. Tous les malades, assis
sur leur séant, ou debout avec leurs capotes grisâtres, représentent la
foule et forment la haie; Jean va et vient du lit du patient à
l'amphithéâtre, préparant l'un et l'autre, et l'un pour l'autre.--Les
voilà qui passent; l'infirmier soutient la victime pâle et tremblante.
Jean lui démontre, en souriant, comme quoi on ne souffre pas, et va
même, dans son humanité, jusqu'à lui en donner sa parole d'honneur, _à
preuve_. Ceux d'entre les spectateurs qui ont déjà suivi le même chemin
et qui en sont revenus heureusement, _rari nantes_, jettent aussi leurs
exhortations au passant.--Numéro tant, s'écrie celui-ci, n'aie pas peur,
on m'a bien coupé la jambe.--Numéro tant, dit l'autre, du courage; on
m'a amputé le bras, à moi.--Chacun offre ce qu'il a perdu au malheureux
qui doit laisser où on le mène une partie de lui-même. Jean assiste à
l'opération; il prend note des cris, des gémissements poussés, et classe
ensuite, suivant leur nombre, l'opéré sur sa liste et dans son estime.
Jean remarque, s'étonne et s'indigne que les femmes supportent
généralement les opérations les plus terribles sans laisser échapper un
seul mot.--Elles qui parlent si volontiers à propos de rien!
ajoute-t-il. Jean ne veut voir là qu'un esprit de contrariété de leur
part. En cette circonstance, Jean ne se montre ni juste ni galant.

[Illustration]

Combien de fois Jean a-t-il servi de notaire à l'amant qui n'avait
qu'une bague en crins et une mèche de cheveux à léguer, en mourant, à la
femme pour laquelle, dans le délire de sa jeunesse, de son amour et de
sa fièvre, le malheureux avait rêvé des fleurs, des diamants, et la
fortune!--Que de douces confidences il a reçues! que de terribles
secrets il a dû surprendre! Confidences d'une âme d'élite exilée dans un
corps et dans une condition misérables pour expier peut-être les
profanations et les raffinements d'une vie antérieure, et qui,
entrevoyant sa délivrance, racontait son espoir... et son espoir était
réputé folie! A l'hôpital, ne faut-il pas que tout rentre dans la
nomenclature des maladies ou des infirmités humaines?--Secrets de la
misère et du génie, discrets jusque-là, mais qui au dernier moment ne
pouvaient se refuser un peu de luxe, et versaient quelques aveux et
quelques larmes;--secrets du pauvre qui a laissé quelques liards dans le
coin de la paillasse de son grabat, et qui connaît trop bien le prix de
l'argent pour ne pas vouloir qu'ils profitent à quelqu'un;--secrets du
brave ouvrier qui s'éteint et regrette amèrement la femme rachitique et
les six enfants qui sont restés à la maison sans feu et sans
pain!--quels trésors de tendresse et de mélancolie lui ont été
confiés!--Dévouements célestes, crimes exécrables, pleurs de religieuse
espérance, grincements de dents.

Mon Dieu! combien l'homme qui nous occupe sait-il plus de l'homme que
tous les philosophes ensemble! combien a-t-il plus vu, de ses propres
yeux vu, d'horreurs, de drames et d'élégies que l'imagination de tous
les poëtes réunis n'en a jamais rêvé! O sublime de la science, Jean sait
tout cela sans pédantisme.

Jean regarde les malades se succéder comme les courtisans assistent aux
révolutions politiques; c'est la même sécheresse supérieure et
incurable; c'est la même insouciance profonde.--Ses fonctions se
perpétuent auprès de tous, quels qu'ils soient; voilà la seule idée
qu'il ait de la constance et qu'il se fasse de l'éternité. Quand vous
avez été (quand vous _n'êtes plus_ implique une idée d'existence
négative et de présent), Jean se dérange encore à votre intention et
fait quelque chose pour vous; il vous descend à la salle des morts, vous
couche sur la dalle, allume une veilleuse funéraire, et vous attache au
bras gauche le cordon d'une sonnette, pour le cas prévu, et non
impossible, de léthargie et de réveil. Jean ne demande pas mieux que de
vous croire vivant; mais prenez la peine de l'en avertir et sonnez fort,
s'il vous plaît. Sans cette précaution, Jean vous remettra demain à son
camarade, le garçon d'amphithéâtre, lequel viendra, le fouet en main et
la pipe à la bouche, réclamer _ses sujets_; car, le lendemain, vous ne
serez déjà plus un mort, vous serez _un sujet_: c'est ainsi qu'on
appelle ceux des hommes qui, utiles encore après leur vie, servent aux
recherches anatomiques.--Ses sujets!

Quelle royauté!

Royauté difficile et tourmentée plus qu'on ne pense.--Les jambes, les
bras, les têtes sont quelquefois d'une grande turbulence, et sans que le
galvanisme s'en mêle, l'anatomiste ne les retrouve pas toujours le
lendemain à la place où il les a laissés la veille. Ce phénomène
s'explique très-naturellement, c'est que les travailleurs se pillent les
sujets, dans les pavillons, absolument comme le font les auteurs
dramatiques au théâtre.

L'infirmier, pour y revenir, n'est jamais marié.--Il n'a pas, en
général, une assez haute idée de l'espèce humaine, pour s'occuper de la
perpétuer.--Jean ne fait pas voeu de célibat; il ne s'engage à rien, et
il y tient.--Cependant, comme il y a partout des anomalies, Jean se
trouve quelquefois pourvu d'une famille; voici alors de quelle manière
elle est distribuée:

Sa mère est aux _Incurables-Femmes_.

Son épouse fait ses couches à _la Maternité_.

Son premier est à l'_Enfant-Jésus_.

Il a enfin un oncle concierge, dans un hôpital de province. Cet oncle
fait l'orgueil et l'espoir de toute la famille.

L'infirmier n'est pas, comme on pourrait le croire au premier abord, le
mâle de la garde-malade. Ils appartiennent l'un et l'autre à une race
très-différente. Celle-ci affiche des prétentions; elle est toujours une
veuve qu'a _zété_ dans l'aisance, _sous son premier_, pauvre défunt,
_qu'était_ un fort bel homme, bien _induqué_; _elle a z'héu des
malheurs_.

Celui-là, et sauf les exceptions que nous avons indiquées tout
à l'heure, descend sans honte comme sans vanité d'un père inconnu
et d'une mère dont il a perdu la trace. Les souvenirs de son
enfance ne lui rappellent communément que des jeux de bouchon,
de _pigoche_, et des escalades de lanternes et de parapets,
pour bien voir des guillotinés; il croit être né en Bourgogne; il s'est
élevé... comme s'élèvent les champignons et les orties.--La garde-malade
est ronde et grasse; elle roule plutôt qu'elle ne _va-t-en_ en ville;
l'infirmier est maigre et sec. Les malades doivent toujours être tentés
de lui répondre: guéris-toi toi-même.--La voracité de la garde-malade se
contient toujours dans les limites des choses succulentes et
sucrées.--L'infirmier, quand il lui plaît de déployer sa puissance
digestive, s'attaque à toutes les substances. Nous avons parlé plus
haut de sa gourmandise; ce n'est là qu'un défaut du caractère; mais,
hélas! les organes eux-mêmes de Jean se mêlent parfois de se dépraver,
et alors cette gourmandise prend un développement surhumain. On a vu des
infirmiers engloutir la portion d'une salle presque entière, et leur
voracité dépasser les bornes de l'honnête et du possible: appétit bien
digne des miasmes qui l'irritaient!

Nous nous apercevons à regret que jusqu'ici nous avons dit beaucoup de
mal de l'infirmier; il ne faut pas qu'il nous en veuille: médire est
aussi une maladie. Nous nous empressons de convenir que l'infirmier rend
souvent des services signalés à l'humanité souffrante, et que, lorsqu'il
lui prend fantaisie de se montrer sobre, intelligent et soigneux, il
peut beaucoup pour l'adoucissement, voire même pour la guérison de
certains malades.--En réfléchissant même, je serais presque tenté de
rétracter une partie du mal que j'ai dit de mon héros.

A propos de héros, je dois vous avertir que l'infirmier militaire
diffère du civil; d'abord le premier est revêtu d'un uniforme, et tout
le monde sait les graves modifications que cette simple circonstance
apporte d'elle-même à un individu. On pourrait recueillir aux Invalides
les éléments de son histoire intéressante; on découvrirait peut-être un
triste revers à la médaille d'Iéna, d'Austerlitz et de Friedland.

L'infirmier vous représente l'homme du monde le mieux fixé sur le genre
de maladie dont il doit mourir; là-dessus, on ne saurait le tromper;
c'est le résultat de son expérience et le couronnement de tous ses
travaux. Une fois qu'il a bien reconnu son mal, ne croyez pas qu'il
s'occupe de le guérir, pas si simple; il met son orgueil à le caresser,
à lui donner toutes les facilités imaginables, et meurt ordinairement
par où il a le plus vécu, par l'estomac et les entrailles.--En mourant,
il lègue sa pipe au _numéro_ qu'il affectionne le plus, et son corps à
l'amphithéâtre; le cimetière lui paraît un abus;--les tombes, un
obstacle à la circulation;--la sépulture, une recherche et une faiblesse
de petit-maître; le _Père-Lachaise_,... il en trouve l'emplacement
délicieux pour un _Tivoli_ d'été.--Jean recommande seulement à l'interne
qu'il croit le plus habile de se charger de son autopsie; il invite
d'ailleurs tous les externes et tous les _roupious[15] à manger un
morceau_: cela signifie, en style d'amphithéâtre, qu'il les invite à
prendre, celui-ci un bras, celui-là une jambe, qui un pied, qui la main,
qui la tête.--Quant à ses dents, s'il lui en reste, il ne peut pas en
disposer plus que de ses cheveux:

  [15] Aspirants à l'externat.

C'est l'inévitable part des _garçons_.

Et son âme?

On ne peut penser à tout: l'infirmier a coutume de ne pas s'en
préoccuper; les bonnes soeurs s'empressent de prier pour elle.--Mais
nous croyons que la malheureuse a pris les devants, et qu'elle est déjà
allée au diable,--où nous conjurons nos lecteurs de ne pas nous
l'envoyer chercher ou rejoindre. Nous leur en témoignerons notre
reconnaissance en leur souhaitant de n'avoir jamais que leur mère, leur
soeur, leur femme ou leur maîtresse pour infirmier.

  P. BERNARD.



[Illustration: LA GRANDE DAME DE 1830.]

[Illustration]

LA GRANDE DAME DE 1830.


  Voyez-vous cette madame la marquise qui fait tant la glorieuse,
  c'est la fille de M. Jourdain.

    MOLIÈRE.


SATISFAISONS en tous points votre curiosité d'étranger, disait le comte
de Surville au jeune duc d'Olburn, nouvellement arrivé à Paris. Je me
suis fait votre cicerone pour vous guider dans cette Babel qu'on appelle
aujourd'hui les salons de la haute société, et que vous désirez
connaître. Commençons donc le cours de vos observations par la grande
dame. Je vais vous présenter à madame de Marne; son mari est ministre
depuis hier, et ce soir elle reçoit pour la dernière fois dans son hôtel
particulier. Il n'est pas dix heures, c'est un peu tôt pour partir déjà;
mais nous arriverons avant la foule, ce qui nous permettra de mieux
voir.--Et l'équipage, emportant le duc et le comte, roulait vers la
Nouvelle-Athènes. Un pêle-mêle de voitures particulières et de remise,
de cabriolets et de fiacres, commençait à s'y étendre en _file_. Deux
municipaux, armés de pied en cap, gardaient les abords de l'hôtel de
madame de Marne. Quatre lampions illuminaient l'extérieur. Le vestibule,
paré pour la fête, était entouré d'arbres verts comme la porte d'un
café, ou un terrain concédé à perpétuité au cimetière du père La Chaise.
L'escalier, tourmenté dans son étroite cage, était brillamment éclairé,
il est vrai, mais par l'infect gaz de houille. De chaque côté des petits
battants de la petite antichambre se tenaient deux domestiques en livrée
de fantaisie, faite d'hier, couleur café au lait, galonnée d'argent et à
boutons portant les lettres D. M. Pour arriver à la reine du lieu, le
comte et son compagnon devaient traverser deux ou trois salons qui
commençaient à se remplir. Madame de Marne était assise, au fond du
dernier, sur un fauteuil doré, et, comme une reine présidant sa cour, à
la tête d'une ellipse de femmes couvertes de gaze, de fleurs et de
diamants, elle se tenait aussi raide que possible, et ne laissait que
lentement tomber de sa bouche quelques rares paroles déjà empreintes de
la réserve diplomatique du ministère des affaires étrangères, où le
lendemain elle allait faire son entrée. Ne promenant autour d'elle que
des regards protecteurs ou dédaigneux, madame de Marne essayait de faire
de la dignité; elle se posait dans sa nouvelle qualité d'astre au
firmament du pouvoir. Petite, mais parfaitement faite; blanche, rose et
jolie malgré l'irrégularité de ses traits, elle eût été une
très-gracieuse femme sans le ridicule de ses prétentions aux grands
airs. A la vue du comte, son visage resplendit d'un indicible
redoublement de satisfaction orgueilleuse, et elle cadença sa voix d'une
façon nouvelle.

«Toutes les personnes présentées par vous, monsieur le comte, dit-elle
en lui jetant un de ses plus aimables sourires, seront toujours bien
reçues chez moi.»

Puis s'assouplissant un peu:

«J'espère que monsieur le duc me fera l'honneur de venir au ministère où
je recevrai maintenant régulièrement tous les mercredis.»

A peine le duc a-t-il le temps de répondre à la gracieuse invitation,
qu'un flot de nouveaux survenants vient s'incliner devant madame de
Marne. Au retentissement de leurs noms bien plébéiens, elle a repris sa
raideur, changé de voix, et regardé le duc d'une façon qui
signifie:--Pardon, mais c'est une obligation imposée au pouvoir;
l'épidémie de l'égalité a confondu tous les rangs, il faut recevoir tout
le monde.

«A quelle famille appartient madame de Marne? demande le duc au comte,
en se retirant avec lui dans un angle du salon.

--Ma foi, je le sais à peine. Les grandes dames d'aujourd'hui viennent
de partout, sortent de toute greffe. Celle-ci, je crois, est fille d'un
forgeron du Berri, devenu grand industriel, comme on appelle maintenant
tous les rustres enrichis.

--Ce que c'est que d'être étranger, fit en rougissant la fierté
allemande du duc; je m'étais complétement trompé sur la valeur du mot
_grande dame_; je croyais qu'il fallait être de grande naissance pour
être grande dame.

--C'est-à-dire que vous le preniez dans son ancienne et véritable
acception. Mais tenez, la foule augmente, on étouffe ici; c'est un vrai
_raout_ dans toutes ses splendeurs; cinq cents personnes là où trois
cents seraient déjà les unes sur les autres; nous ne pouvons plus nous
rapprocher de madame de Marne, et il n'y a moyen de rien observer dans
une cohue pareille. Venez, voici la porte du boudoir ouverte. Nous y
serons seuls, je vais vous expliquer ce que signifie maintenant le mot
grande dame.

Sachez d'abord que la vraie grande dame, celle d'autrefois, ne peut plus
exister en France dans notre époque qu'on veut appeler de _fusion_, et
qui n'est qu'un temps de déplorable ou grotesque confusion. Emportée par
la terrible tourmente de 95, broyée sous les ruines de la vieille
monarchie, elle a dû aller achever de mourir sur le sol de l'émigration,
ne pouvant transmettre à ses filles que quelques-uns des débris tronqués
du magnifique héritage qu'elle avait reçu de ses aïeux; les autres,
épars, divisés, subdivisés, sont devenus le patrimoine de la fortune qui
seule les dispense maintenant à ses favoris d'un jour. Celle qui se
décore aujourd'hui du titre de grande dame n'est qu'une caricature ou
l'antithèse de la vraie grande dame du passé, majestueux morceau
d'ensemble dont toutes les parties parfaitement à l'unisson étaient
marquées d'un ineffaçable sceau de grandeur. Voyez les portraits de la
grande dame d'autrefois: comme les traits, l'air de tête, l'attitude
générale du corps s'harmonisent admirablement, et concourent, ainsi que
dans les statues des grandes divinités grecques, à indiquer la
supériorité native. Ce sont toutes les grâces unies à la grandeur, mais
à une grandeur qui, comme la force au repos de l'Hercule Farnèse, sent
qu'elle n'a besoin d'écraser personne pour se faire connaître ou
apprécier. Assemblage des plus nobles éléments d'une nature choisie,
polie et repolie par le temps; brillante transfiguration d'une masse de
gloire accumulée par les siècles, inscrite par cent générations sur
toutes les pages de notre histoire, la grande dame d'autrefois, c'était
le sang de tous ces hauts barons de France dont pendant dix siècles les
bannières s'étaient montrées dans toutes les batailles à côté et presque
à l'égal de l'oriflamme. A sa naissance elle avait pris rang à la suite
d'une filiation de preux, sur un arbre généalogique tout blasonné. Elle
s'appelait Crillon ou Montmorency.

Sans le secours des pompes du luxe, sous l'habit d'une femme des champs
aussi bien que sous son riche costume de cour, dans tout et partout on
reconnaissait la grande dame, en qui respirait la fierté du sang, la
beauté d'une noble race. Dépouillez celle d'aujourd'hui de la magie de
sa fortune, ôtez-lui ses cachemires et ses diamants, et il n'en restera
rien. En voyant cette grande dame actuelle, le vieux conte de la _Petite
Cendrillon_ revient en mémoire; on est tenté de le lui appliquer, sauf
la mignonne pantoufle, dans laquelle son pied ne pourrait entrer. Mais
la baguette enchantée de la marraine n'est-elle pas la saisissante
allégorie de la puissance de la fortune? Le potiron changé en équipage,
la robe de bure en robe lamée d'or, ne sont-ils pas les prodiges par
lesquels la capricieuse déesse produit la grande dame du jour?»

Le comte était un vieillard à l'esprit mordant; c'est-à-dire qu'il était
causeur et caustique. Il avait entamé le chapitre favori de ses filials
souvenirs, le duc l'écoutait sans l'interrompre.

«La grande dame d'aujourd'hui n'a ni traits arrêtés, ni formes
exclusives, ni type particulier: elle est quelquefois jolie, rarement
belle, ordinairement riche, car dans notre siècle tout métallique, sa
dot a été le plus communément le piédestal de sa grandeur. En scène,
c'est une actrice pleine de raideur et jouant faux; derrière la
coulisse, ce serait souvent une charmante et gracieuse femme, si presque
toujours l'orgueil, l'enivrement de la prospérité, n'empoisonnaient ses
qualités natives. Produit d'un coup de bourse, d'un remaniement
ministériel, d'une dissolution de la chambre des députés, d'une
augmentation de la chambre des pairs, sans passé, sans lendemain, la
grande dame de notre époque n'est qu'une étoile filante sur l'horizon
des révolutions, une improvisation plus ou moins heureuse de la fortune,
le dernier mot d'une intrigue politique. Petite bourgeoise montée sur
les hautes échasses de son orgueil, de là elle croit tout dominer, et
s'imagine être réellement ce qu'elle affecte de paraître, en changeant
quelque peu son nom, en y glissant la particule aristocratique s'il ne
sonne pas trop mal avec elle, en le faisant suivre de celui de sa
naissance; ou bien en le supprimant tout à fait, sans autorisation du
garde des sceaux, pour prendre uniquement celui du village voisin de sa
maison de campagne. Il faut avoir connu la grande dame d'autrefois pour
comprendre l'excès du ridicule de celle qui affecte aujourd'hui de la
remplacer. Tout ce que vous voyez ici en toilette, en luxe, ces petits
salons dont les plafonds effleurent presque votre tête, et où
s'étouffent trois cents personnes; tous ces hommes vêtus comme pour
aller à un enterrement; ces cinq ou six domestiques dans l'antichambre,
ces fiacres à la porte, tout cela peut-il offrir le moindre rapport avec
le cortége princier qui entourait la grande dame d'autrefois? Les
nombreux laquais, les grandes livrées, les carrosses tout armoriés, la
foule titrée, pailletée, parfumée; ces hôtels si vastes, si
resplendissants de richesses héréditaires; ces salons immenses où se
déroulaient majestueusement les flots soyeux et dorés des grands habits
de cour, les proportions des habits, comme celles des hôtels et des
fortunes, ont complétement changé. La richesse et la grandeur ont
disparu du costume; la forme de celui de la grande dame d'autrefois
n'appartenait qu'à elle, n'allait qu'à elle; l'étoffe n'en avait été
tissée que pour elle. La robe de la grande dame d'aujourd'hui n'est pas
d'une coupe différente de celles des autres femmes; elle peut aller à
toutes les tailles; ce n'est que la grâce et le goût individuels qui
sachent lui donner une certaine distinction.

Pour être juste, il faut convenir que la grande dame d'aujourd'hui a
l'esprit plus cultivé que celle d'autrefois, dont l'éducation devait
généralement encercler la pensée dans le frivole et spirituel parlage
des grands appartements de Versailles. Parfois même il lui arrive de
viser à la science. Mais devenant alors ce que les Anglais appellent _a
blue-stocking_, et ne voulant paraître étrangère à aucune de ses
spéculations les plus diverses, les plus élevées, elle disserte sur
tout: elle parle de physique et de politique, de géologie et de chimie,
de médecine et d'astronomie avec plus d'aplomb que les Franklin et les
Montesquieu, les Cuvier et les Lavoisier, les Broussais et les Arago, et
de façon à en imposer quelquefois sur la valeur réelle de son érudition,
si le plus souvent on ne retrouvait, dans les revues ou les journaux
qu'elle a lus le matin, tout le bagage scientifique dont elle se décore
le soir. La grande dame de la vieille monarchie voyait les beaux-arts
travailler à l'embellissement de sa vie dorée, sans être à même
d'apprécier leur création autrement que par le sentiment instinctif qui
généralement avertit chacun de la présence du beau. Celle d'aujourd'hui
ajoute au sentiment la compréhension; elle admire avec discernement,
elle donne souvent une partie de son temps à la poésie, à la musique, à
la peinture; quelquefois même elle aurait droit au titre d'artiste.

L'orgueil de la fortune remplace dans la grande dame d'aujourd'hui la
fierté d'une origine illustre, l'apanage de la grande dame d'autrefois.

«Est-il de noble race? dans quelles circonstances ses aïeux se sont-ils
distingués?» demandait-elle d'abord à qui sollicitait l'honneur de lui
présenter un inconnu.

«Est-il riche?» est la première question que fait en pareil cas la
grande dame d'aujourd'hui.

L'or est le seul dieu du jour, l'or fait tout passer, l'or est le
diapason du mérite; la grande dame de nos jours lui doit ses plus
gracieux sourires, ses attentions les plus polies. C'est à peu près par
lui seul qu'elle est au premier rang; aussi doit-elle proportionner à la
fortune de ceux qu'elle voit la considération qu'elle leur accorde.

Comme vous avez pu en juger lorsque nous sommes entrés ici, sa vanité
éprouve un haut degré de satisfaction quand des noms historiques
viennent orner ses salons; mais généralement, soyez-en sûr, ses plus
profondes sympathies resteront toujours acquises aux millionnaires. Dans
sa conversation, vous entendrez souvent revenir des chiffres; c'est un
effet de la force du sang. «Il a _tant_ de mille livres de rentes, des
propriétés qui valent _tant_, des usines _tant_, des manufactures
_tant_; c'est un homme dont le crédit est illimité, c'est une excellente
maison, ce qu'il y a de mieux à voir dans Paris.» Son admiration
s'attache-t-elle à un meuble nouveau, à un riche bijou, à un élégant
équipage, elle ne manquera pas de compter parmi les motifs qui la
justifient le haut prix de l'objet admiré. La grande dame d'autrefois ne
songeait jamais à la valeur numérique de chaque chose, elle ne savait
pas _calculer_; l'argent lui était étranger, elle n'en salissait pas ses
mains: c'était la tâche de ses intendants, d'estimer et de payer toutes
les créations que le luxe n'enfantait que pour elle. Si quelques
inconvénients étaient attachés à cette insouciante ignorance de la
valeur monétaire, ils étaient rachetés par d'incontestables avantages:
ses libéralités enrichissaient ceux qui l'approchaient, donnaient à tous
ses actes, même à ses plus folles dépenses, un caractère de grandiose
qui n'a rien non plus d'analogue maintenant. Mesquine en tout, la grande
dame actuelle, si elle est prodigue, ne sait qu'épuiser sa bourse sans
grandeur, dans le renouvellement incessant des mille riens que la mode
produit quotidiennement. Si, au contraire, un esprit d'ordre la
caractérise, elle ne sait mettre, la plupart du temps, dans la tenue de
sa maison que la parcimonie de ses bourgeoises traditions de famille.
Petitesse, orgueil et vanité, voilà la grande dame d'aujourd'hui; voilà
l'époque. Chaque temps semble avoir la sienne, dans laquelle il se
résume. Entre celle d'aujourd'hui et celle d'autrefois, la France en vit
deux autres sur lesquelles je ne m'étendrai pas: l'une, celle du
directoire et du consulat, rappela Aspasie et Phryné; elle en eut les
grâces, la beauté, l'esprit, le coeur, les moeurs; elle fit cesser la
terreur, arracha la France aux saturnales révolutionnaires, y substitua
les voluptueuses et brillantes fêtes dont le Raincy fut un des théâtres,
et où allèrent se préparer à leur métamorphose les Brutus de la veille,
qui le lendemain devaient se réveiller courtisans d'un despote; l'autre,
dans laquelle sa devancière vint naturellement se transformer et se
fondre, fut la grande dame de l'empire, morte avec le soleil dont elle
était un rayon. Celle-là aussi se montra un assemblage de contraires;
mais, fille de la victoire, elle en recevait jusqu'à un certain point
les fascinantes proportions; et si parfois perçait en elle quelque chose
des manières et du langage des camps, du moins son titre, l'hermine de
son manteau d'altesse, étaient-ils le prix mérité de mille actions
d'éclat sur tous les champs de bataille où l'aigle impérial avait abattu
son vol triomphant.

La grande dame d'aujourd'hui a plusieurs voix dans la voix, comme vous
avez pu le remarquer en entendant madame de Marne. Elle en enfle ou
diminue le volume selon la qualité des personnes auxquelles elle
s'adresse. Dans les prétentions de son orgueil, elle est toujours à côté
du ton juste, et fait l'effet d'un instrument discord. Elle manque de
naturel, ou l'étouffe sous l'empesage de sa politesse maniérée, opposé
de la politesse vraie, simple et de bon goût qui distinguait la grande
dame d'autrefois. Rarement elle sait être familière sans tomber dans le
commun. Arrogante et dédaigneuse avec ses inférieurs, presque toujours
elle pèse sur eux de tout le poids de son orgueil. Ses susceptibilités
sont excessives; un rien l'alarme, et, comme le soldat en faction devant
une place nouvellement conquise, sans cesse elle est sur le qui-vive;
préoccupée de la crainte qu'on ne veuille lui contester la sienne, ou
qu'on ait la pensée de lui dénier sa supériorité, elle s'apprête à
soutenir l'une et à défendre l'autre par un redoublement de hauteur dans
le ton et de roideur dans les manières.

Avec la grande dame d'autrefois ont disparu les immenses domaines, les
vastes châteaux, dont les hautes et antiques tours avaient puissance de
protéger les hameaux qui en relevaient. Avec elle sont morts tous les
droits seigneuriaux, conquête de ses ancêtres, prix de leur sang,
fleurons de sa couronne ducale. Dans ses petites maisons de campagne
bâties d'hier, et où tout est mesuré à sa petite grandeur, la grande
dame du jour essaye de ressusciter la noble châtelaine. Elle se pavane
prétentieusement dans l'exercice de son étroite et bourgeoise
hospitalité, sorte de contre-partie de l'hospitalité princière qu'on
trouvait chez la vraie grande dame. Elle veut se donner avec le maire du
village des airs de suzeraine avec son bailli; elle se fait rendre des
honneurs par le garde champêtre. En parlant des cultivateurs ses
fermiers, quelquefois plus riches qu'elle, et par conséquent plus
indépendants, puisque la fortune seule maintenant donne l'indépendance,
elle dit arrogamment: _Mes paysans_.

Le jour de sa fête, elle daigne quelquefois faire danser les habitants
du village voisin de sa maison de campagne, devant la grille de son
parc; et dans l'excès de sa munificence, elle ajoute à cette faveur
celle d'une distribution de deux ou trois pièces de petit vin, coupé
souvent à l'avance, et par précaution hygiénique sans doute, de moitié
eau. Où la grande dame d'autrefois faisait sans éclat d'abondantes
aumônes, celle d'aujourd'hui répand avec faste ses parcimonieuses
largesses, qui n'adoucissent qu'une heure la misère de l'indigent. Mais
en revanche, et on lui doit la justice de le proclamer, si dans ses
charités elle est trop économe de sa bourse, du moins faut-il
reconnaître qu'elle s'y montre prodigue de sa personne. Infatigable à
danser pour les uns, à chanter pour les autres, on la voit dame
patronesse de toutes les fêtes, bals, concerts organisés au profit des
réfugiés, des pauvres, des veuves, des orphelins, que de généreuses
sympathies et la pitié publique sentent le besoin de secourir. Poussant
le dévouement plus loin encore, et voilà le sublime! à certaines époques
de paroxysme pour l'indigence, afin de lui mieux venir en aide, la
grande dame se fait marchande en son nom dans des bazars improvisés,
oui, marchande! et, avec le courage du Rédempteur, accomplissant sa
passion, elle poursuit toutes ses connaissances, riches ou non, les
force à lui payer au poids de l'or les mille bagatelles étalées devant
elle, les contraint à compléter la sorte de taxe des pauvres que les
âmes compatissantes doivent, dit-elle, s'imposer, et dans laquelle
personnellement elle ne figure guère cependant que par de petits
ouvrages, travail de ses mains: manchettes, pelotes, écrans,
essuie-plumes, dont Harpagon, si elle eût été sa fille, lui aurait
permis de grand coeur de faire les frais. Néanmoins, et probablement
parce qu'elle se pose devant un simulacre de comptoir, au milieu d'un
appartement bien chaud, bien confortable, cette grande dame se persuade
donner au monde un édifiant exemple d'immense bienfaisance. Qui pourrait
même affirmer, car le champ du fol orgueil est aussi incommensurable que
les plaines de l'éther, si en ces moments elle ne va pas jusqu'à
s'imaginer faire admirer sur son front l'auréole de divine charité dont
resplendissait celui de saint Vincent de Paul alors qu'ayant donné son
unique manteau, sa dernière obole aux pauvres, volontairement, et pour
racheter le captif de sa chaîne, il se condamnait aux rudes et abjects
travaux des galériens?

La fibre de la foi est morte au coeur du siècle; c'est le scepticisme de
l'école voltairienne qui l'a tuée; car, telle que le simoün, ce terrible
vent du désert dont le souffle mortel flétrit, dessèche, anéantit tout
ce qu'il peut atteindre, cette audacieuse école n'a rien respecté, a
tout détruit. Sous le prétexte de ne vouloir que flageller l'ignorance,
la superstition, le fanatisme et l'hypocrisie, elle a étouffé dans les
âmes le sentiment religieux, source unique et pure des plus sublimes
inspirations, et ne l'a remplacé que par le doute qui torture, ou le
froid matérialisme qui tue l'homme dans sa plus divine essence.
Néanmoins, par ton, par mode, pour se donner un air de femme _née_, la
grande dame affecte d'observer certains commandements de l'Église. Elle
a un livre d'heures enrichi d'agrafes d'or; sa place, réservée à
l'Assomption ou à Notre-Dame-de-Lorette. Elle est quêteuse et marraine
de cloches. Dans la magnificence de sa dévote ardeur, elle donne une
Vierge de plâtre, un devant d'autel en tulle brodé, un ciboire de
_maillechore_ à l'église du village voisin de sa maison de campagne, et
un dîner de temps à autre à monsieur le curé.

Généralement la grande dame se parfume, autant que possible, d'opinions
aristocratiques. Nul plus que l'ingrate ne fulmine d'anathèmes contre
les révolutions qui l'ont faite ce qu'elle est. Si vous avez bien saisi
la pensée de madame de Marne, quand des noms plébéiens dont la fortune
ne dorait pas l'obscurité sont venus résonner à ses oreilles, vous aurez
compris combien la nouvelle grande dame souffrait de la confusion des
rangs, combien elle gémissait de la nécessité où se trouve aujourd'hui
le pouvoir de ne faire de ses salons qu'une sorte de macédoine sociale.

La grande dame actuelle est à peu près aussi libre de son temps que
toutes les autres femmes; sa vie est la même sur une échelle un peu plus
dorée. Pour elle pas de charge de cour, pas de tabouret, pas de jeu de
la reine; mais en revanche la royauté citoyenne lui donne quelques bals
qu'elle embellit de tous les attraits d'une fête de famille, en ayant
soin d'y convier les cinq ou six mille notabilités de l'_Almanach du
commerce_.

Amour, galanterie, tout est mort en France. Les femmes n'y ont même pas
maintenant le privilége de venir, pour les hommes, en première ligne
après leurs affaires; elles ne sont plus qu'une sorte d'entr'acte à
leurs plaisirs, un temps d'arrêt entre une course à cheval au Bois et un
souper au Café de Paris. Entourée de moins de séduction que la grande
dame du passé, celle qui a pris son nom est-elle plus fidèle à la foi
conjugale? J'en doute fortement; mais le siècle n'a rien à lui dire,
elle demeure vertueuse à sa façon, elle observe ses préceptes, elle
sauve les apparences. Au surplus, le mystère dans ses intrigues, dans
ses amours, est pour cette grande dame une nécessité de position, une
condition d'existence. Plante apportée d'hier sur le sol où elle se
couvre de passagères fleurs, elle sent qu'elle n'aurait pas puissance de
résister au vent du scandale si elle avait l'imprudence de lui donner
prise, et qu'il la briserait et la rejetterait dans le néant.»

Comme le comte achevait ces derniers mots, un grand jeune homme à la
longue figure pâle, et au menton couvert d'une barbe moyen âge, parut
venir se glisser mystérieusement dans le boudoir; mais à la vue du comte
et de son compagnon, il recula précipitamment.

«Je ne doute plus, dit le comte avec un sourire malin: oui, la grande
dame a ses heures de réception à huis clos. L'orchestre en effet chante
ses dernières contredanses, la foule est diminuée, hâtons-nous de nous
rapprocher de madame de Marne, si vous voulez saisir encore un trait de
la grande dame actuelle.

--Quel est cet homme qui se balance sur lui-même au milieu de ce salon,
comme un cygne dans son bassin de marbre, et qu'écoute avec une si
respectueuse attention le groupe qui l'environne?

--C'est le fils d'un ancien maître d'école de village. C'était avant
1850 un petit journaliste, répondit le comte de Surville au duc
d'Olburn; c'est aujourd'hui le représentant et le défenseur des intérêts
de la France dans toutes les cours de l'Europe, dans tous les pays du
monde. C'est le mari de la grande dame, M. de Marne, le ministre d'hier.

  Madame STÉPHANIE DE LONGUEVILLE.

[Illustration]



[Illustration: LE MÉLOMANE.]

[Illustration]

LE MÉLOMANE.


  Omnibus hoc vitium est cantoribus...
  Ut nunquam inducant animum cantare rogati.
  Injussi nunquam desistant.

    HORAT.


LA révolution (nous parlons de la première) a eu des conséquences
immenses, incalculables. Non-seulement elle a opéré des changements
complets dans l'ordre politique, moral et social, mais encore, s'il faut
en croire ses détracteurs, elle a bouleversé l'ordre physique et
naturel. Écoutez quelques-uns de ceux que M. de Chateaubriand appelle
les hommes des _anciens jours_; si l'atmosphère est aujourd'hui
déplorablement dérangée, si le parapluie est devenu, comme l'amour, «de
toutes les saisons,» si le printemps s'en va, si les petits pois au mois
de mai sont rentrés dans le domaine du fantastique, c'est au mouvement
de 89 qu'il faut s'en prendre.

Sans nous laisser entraîner dans de semblables exagérations, nous
croyons être fondé à dire que la révolution a exercé en France une
influence notable sur la mélomanie. Sous l'ancien régime, on chantait...
pour chanter, comme les oiseaux, par un instinct naturel. La preuve que
nos pères n'y mettaient, en général, aucun but, aucune préméditation,
est dans la profusion de _tra de ri de ra_, de _tra la la_, de _la fari
don daine, la fari don don_, de _ton taine ton ton_, etc., qui
composaient le fond de la plupart des chansons d'alors. Ces refrains ne
sont-ils pas, sous le rapport significatif, comparables au gazouillement
du merle ou du sansonnet?

A cette époque, ce qu'on a appelé depuis le _beau chanteur_ de société
était complétement inconnu. Chacun chantait, sans apprêt, sans façon,
_le vin, l'amour et les belles_, pour sa jubilation personnelle.
C'était une affaire d'épanouissement de rate plutôt que de gosier.

On entonnait de joyeux refrains à la suite des repas, et cela tout
naturellement, de même que les canaris roucoulent au sortir de la
mangeoire. Afin de prolonger le plaisir, la moyenne des couplets était
de quinze à vingt, sans compter les chorus obligés. On peut dire
qu'alors «tout finissait par des chansons» qui n'en finissaient pas.

Sous la république et sous l'empire, _la Marseillaise_, le _Chant du
départ_, etc., imprimèrent aux refrains nationaux une direction
patriotique et guerrière. Après l'invasion et dans les premiers temps de
la restauration, alors que le _chauvinisme_ avait tout envahi, y compris
les mouchoirs de poche et la vaisselle, alors qu'on s'essuyait le front
avec un peloton de la vieille garde ou avec la jambe d'un cosaque, que
l'on mangeait une crème aux pistaches sur le champ de bataille d'Eylau
et de la Moskowa, le chant, lui aussi, fut voué à _la colonne_, au
_grognard_, à _la gloire_, à _la victoire_ et aux _succès_ des
_Français_. Plus tard, grâce à Béranger, il se transforma en moyen
d'opposition politique. Aujourd'hui le chant est devenu généralement une
prétention, nous dirions presque un calcul.

Il est bien entendu que nos précédentes appréciations, de même que
celles qui vont suivre, ne s'appliquent point aux véritables artistes,
lesquels ont toujours formé une classe à part, mais seulement aux
amateurs. Maintenant on ne chante plus pour chanter, mais dans le but de
briller, de se faire remarquer. C'est à peine si dans les repas de
province on a conservé l'usage d'adresser à la ronde aux convives
l'invitation de chanter _quelque chose_. Et même encore la prétention
dilettante a fait abandonner comme trop vulgaire ce qu'on appelait jadis
les chansons _de_ table. Il n'y a plus que des chansons _à_ table.

En guise de

  ..... joyeux refrain
  Qui mette tout le monde en train,
  Tout en vidant les verres
  Comme faisaient nos pères,

on entonne de langoureuses et plaintives romances, parfois même la
cavatine funèbre chantée par Rachel _la Juive_, ou par Ninette de la
_Pie voleuse_, avant de marcher au supplice. C'est très-réjouissant.

Dans un dîner départemental auquel nous assistions dernièrement, un
Duprez de l'endroit jugea à propos de chanter au dessert le grand air
d'_Asile héréditaire_. Il _enleva_ la belliqueuse strette _Suivez-moi!_
en brandissant sa fourchette au lieu d'épée.

C'est seulement dans les repas de petites villes, lorsqu'arrive le
moment de chanter à la ronde, qu'on voit se renouveler ces excellentes
scènes de comédie, dont le proverbe de Henri Monnier, intitulé _un Dîner
bourgeois_, nous a offert une peinture si plaisante et si vraie:--le
chanteur, faussement modeste, ayant l'air de se défendre tandis qu'il
grille de se faire entendre dans ce qu'il considère comme _son
triomphe_;--un autre se faisant supplier pendant une demi-heure, pour
finir par détonner un chétif couplet;--puis, les demoiselles contraintes
à chanter par autorité maternelle ou paternelle, ce qui, à quelques
variantes près, s'exécute de la manière suivante:


LA MAMAN.

Allons, ma fille, chante-nous _un morceau_.

LA DEMOISELLE.

Mais, maman, je n'ose pas.

LA MAMAN.

Allons donc... mademoiselle... ne faites pas la sotte. Allons,
levez-vous... tenez-vous droite. Allez, son père, soufflez-la... vous
savez:

_Je n'aimais plus._

LE PAPA, _soufflant_.

_Tu n'aimais plus._

LA DEMOISELLE, _se levant et chantant_.

  Je n'aimais plus...

LA MAMAN.

Tenez-vous droite, mademoiselle; vous avez l'air d'une contrefaite.

LA DEMOISELLE.

  Je n'aimais plus.

LE PAPA.

_Tu étais triste et rêveur._

LA DEMOISELLE.

  Je n'aimais plus...
  J'étais triste et rêveur.

LE PAPA.

_Ne touchant plus à ton luth sonore._

LA DEMOISELLE.

  Je n'aimais plus, j'étais triste et rêveur,
  Ne touchant plus à mon luth sonore.
  Avec pitié l'Amour vit ma douleur.

LE PAPA.

_Tu n'aimes plus, tu veux chanter encore._

LA DEMOISELLE.

  Je n'aime plus, je veux chanter encore.

LA MAMAN, _aigrement_.

Asseyez-vous, mademoiselle; on a assez de vos chansons. (_La demoiselle
pleure._) Je vais envoyer les _pleurnicheuses_ tout à l'heure à la
porte.


Touchant effet de l'harmonie dans les familles!

A Paris, de semblables scènes ne se présentent que rarement. Ici, les
délits musicaux se commettent avec préméditation. Les dilettanti
amateurs, de tout âge et de tout sexe, ne se présentent en société
qu'après avoir longuement et laborieusement préparé _leurs morceaux_.
Ils ont soin également de choisir leurs victimes. Méfiez-vous des
billets d'invitation se terminant par cette formule: _On fera un peu de
musique_. Ce sont de véritables guet-apens.

A tout prendre, nous préférons encore l'ancien usage des chants entre la
poire et le fromage aux modernes réunions dans un salon tout exprès pour
y subir de la musique de famille ou de voisinage. A table, du moins, on
avait mille moyens polis d'éluder les approbations de rigueur et de
dissimuler son ennui. Un verre porté à propos aux lèvres servait à
masquer le sourire et le bâillement. On pouvait se donner une contenance
à l'aide de l'épluchement d'un fruit ou d'une transposition de couteaux
et de fourchettes. Dans une soirée musicale, au contraire, sur un
fauteuil à découvert, on reste exposé sans défense, sans refuge, au
martyre auriculaire, aux regards ombrageux des parents et des amis. Pas
moyen de se soustraire à l'_exécution_.

Nous en dirons autant des prétendus concerts d'amateurs, aujourd'hui
multipliés d'une manière effrayante, et qui constituent un véritable
fléau, que nous appellerons le _musica-morbus_.

Tous ces fâcheux abus prennent leur source dans la manie prétentieuse
qui s'est généralement emparée du dilettantisme bourgeois. Il n'est si
mince fredonneur ou ménétrier de salon qui ne veuille briller; il lui
faut donc un auditoire et des claqueurs _ad hoc_. Ce travers ne s'est
pas seulement emparé de la jeunesse et de l'âge mûr, il a gagné jusqu'à
l'enfance. Depuis quelques années, chaque famille met son amour-propre à
posséder dans son sein un ou plusieurs petits virtuoses. Le piano, le
violon, la flûte, voire même la clarinette, ont remplacé, comme
amusements du jeune âge, la poupée, le cerceau et le ballon. L'étude du
solfége a été substituée à la lecture des contes de la Mère-l'Oie. On
distribue aux enfants des tartines de musique au lieu de tartines de
confitures.

C'est ce qui fait que nous rencontrons à chaque pas des Malibran, des
Grisi de dix ans et au-dessous; des Hertz en bourrelet et des Paganini
en jaquette. On appelle ces artistes prématurés de _petits prodiges_...
de ridicule, soit.

Les classes populaires, elles aussi, ont été atteintes de la prétention
mélomane. Elles dédaignent la grosse gaieté des chansonnettes du vieux
temps; elles font fi des recueils imprimés sur papier brut avec
couvertures rougeâtres, et contenant les inspirations peu musquées des
ménestrels de carrefour. On veut chanter des morceaux à la Râpée, à la
Courtille et sous les piliers du marché aux légumes. Il n'est pas rare
d'entendre un robuste fort de la halle roucouler la romance langoureuse
et poitrinaire; un inculte gamin du boulevard du Temple, chanter «le
noble fils des preux,» ou «le beau page, brillant d'or et de soie.»
Témoin encore la romance de _la Sultane_:

  Verse sur moi les parfums d'Arabie,

qui fait les délices des marchandes de harengs et de friture.

L'ambitieux désir de se signaler, de se singulariser musicalement, a
fait de plus éclore de nos jours une foule de soi-disant réformateurs et
novateurs lyriques. A une époque éloignée de quelque cinq mille ans,
Salomon s'écriait: «Il n'y a rien de nouveau sous le soleil;» à plus
forte raison pouvait-on croire qu'après les Haydn, les Mozart, les
Beethoven, les Rossini, il n'y avait plus rien de nouveau sous les sept
notes de la gamme. Erreur; nous avons vu récemment surgir des Mahomet,
des Calvin qui affichent la prétention de changer complétement les
anciennes croyances musicales, de même que Sganarelle se flattait
d'avoir changé _le coeur à gauche_.

Parmi ces nouveaux sectaires, nous citerons les Jacotots lyriques, qui,
s'appuyant sur l'axiome: «Tout est dans tout,» prétendent que la musique
est susceptible d'exprimer quoi que ce soit, fût-ce même un raisonnement
théologique, philosophique, politique, didactique, esthétique,
éclectique, etc.; un fait d'histoire, une discussion parlementaire, une
variation d'un demi-centime dans le cours de la Bourse, ou une dépêche
télégraphique interrompue par le brouillard.

Pour qu'on ne nous accuse pas d'exagérer, il nous suffira de rappeler
ces programmes de concerts, dans lesquels on annonce des _fantaisies_
morales ou humanitaires, des _symphonies_ fantastiques, poétiques et
dramatiques. Les auteurs de ces compositions ne prétendent-ils pas
exprimer non-seulement tous les effets de la nature physique, mais
encore les émotions les plus intimes du coeur, les vicissitudes les plus
romanesques de la destinée humaine; et cela au moyen de croches, de
bécarres et de cadences? Ainsi un compositeur a rédigé naguère une
notice biographique en symphonie, sous ce titre: _Une vie d'artiste_.
Entre autres _chapitres_, le livret explicatif indiquait la description
d'une _Promenade dans la plaine_. Or la musique consacrée à ce sujet
aurait tout aussi exactement dépeint une promenade sur les tours de
Saint-Sulpice.

Ainsi encore un jeune pianiste, aussi connu par la grandeur de son
talent que par la longueur de ses cheveux, a proclamé hautement
l'intention de transformer son piano à queue en chaire d'enseignement
humanitaire. Il n'est pas une de ses notes bémolisées ou diatoniques,
qui, d'après son système, ne tende à rendre les hommes meilleurs. Et si
parfois il frappe sur les touches au point de les briser, c'est afin
d'inculquer avec plus de force ses préceptes moralisateurs.

Nous avons enfin une troisième petite église musicale, de création toute
moderne, avec son pontife, et qui se compose de Jérémies partisans
exclusifs de la musique gémissante, souffrante et attendrissante. Leur
répertoire est formé uniquement de lamentations notées et intitulées _un
soupir_, _une larme_, _un sanglot_, _un désespoir_, etc. Lorsqu'ils se
font entendre dans une société ou dans un concert, on devrait avoir la
précaution de distribuer des mouchoirs à la porte.

En vérité, il est des moments où tout ce fatras de chants bizarres,
prétentieux et ennuyeux vous forcerait presque à regretter les beaux
temps lyriques de _la Boulangère_, du _Clair de la lune_ et de la _Pipe
de tabac_.

Nous avons dit qu'aujourd'hui le dilettantisme était aussi parfois un
calcul. Combien de parents, en effet, spéculent sur le piano et la
cavatine brillante, comme moyens d'établissements économiques pour leurs
filles! Combien de Duprez amateurs, qui se fiant à cet axiome
d'opéra-comique: «L'oreille ravie est bien près du coeur,» s'efforcent
d'atteindre à l'_ut_ de poitrine dans l'unique but de charmer quelque
riche héritière! O culte platonique de l'art pour l'art, qu'êtes-vous
devenu?

Il nous reste à signaler une classe de mélomanes qui unit le double
caractère de la prétention et du calcul; c'est celle des chanteurs de
romances. Le métier de chanteur de romances a remplacé, comme moyen
d'existence parasite, les anciens poëtes de famille, les diseurs de bons
mots, les conteurs de société, etc. Aujourd'hui le chanteur de romances
est le _lion_ obligé de toutes les réunions bourgeoises. Il a son
couvert mis à une foule de tables; il jouit du privilége des grandes et
petites entrées dans les salons et même dans les boudoirs. On le traite
comme un être neutre et sans conséquence. L'état de chanteur de romances
n'exige d'autre mise de fonds qu'un habit noir à peu près neuf et une
voix râpée.

Le chanteur de romances est ordinairement un petit homme, trapu,
courtaud, aux épaules largement cambrées, aux joues rubicondes, ornées
de favoris noirs et buissonneux, à l'abdomen proéminent comme celui d'un
caporal de voltigeurs de la garde nationale. La nature l'avait créé pour
être l'Atlas d'un commerce d'épicerie en gros, ou d'une maison de
roulage, et c'est pitié que de voir employer un si puissant appareil de
forces musculaires à soutenir de simples notes de musique.

Rien de plaisant comme les efforts de l'obèse ménestrel afin d'imprimer
à sa face réjouie une expression mignarde, langoureuse ou mélancolique,
en harmonie avec les chants de son répertoire. Impossible de réprimer un
sourire lorsqu'on l'entend se plaindre de son _malheur_, de sa
_langueur_, de son _acheminement vers la tombe_, de _sa frêle
existence_, etc. Hercule filant des sons n'est guère moins bouffon
qu'Hercule filant une quenouille.

Le chanteur de romances a l'avantage d'exercer une industrie qui ne
connaît pas de morte-saison. Il _travaille_ en tout temps. Il détache la
barcarole au plus juste prix, fournit la tyrolienne avec ou sans gestes,
pleure le nocturne, gazouille l'ariette, et expédie non-seulement pour
la ville et la province, mais encore pour l'étranger. Au printemps,
lorsqu'arrive la saison des eaux, il exporte son bagage troubadour à
Spa, à Aix, à Baden-Baden, à Vichy, à Dieppe, au Mont-d'Or, à Néris, à
Plombières.

On voit revenir le chanteur de romances vers les premiers jours
d'automne. Il reparaît dans tous les concerts que le vent du nord
refoule sur Paris.

Cependant, à force de se couronner de roses, le troubadour arrive à
l'hiver de la vie. Il perd presque en même temps son _sol_ et ses
cheveux. Alors il songe à _revoir sa Normandie_, ou tout autre pays qui
lui a donné le jour. Là, il convertit le produit de son _travail_ en
bons biens au soleil; il devient notable de village, conseiller
municipal et marguillier de paroisse. Chaque dimanche il s'installe sur
les bancs du lutrin, et consacre à chanter les louanges du Seigneur et
du patron de l'endroit les restes d'une voix jadis vouée à célébrer les
Zelmire, les Elvire, les Jeux, les Ris et les Amours.

Ainsi passent les gloires et les romances de ce monde.

En cherchant à conclure d'une manière grave, nous sommes arrivé à
découvrir que le chant peut être employé comme moyen accessoire
d'atteindre ce but qu'on prétend le plus important de la vie, la
connaissance de soi-même et des autres. A la suite d'une foule de
déductions et de raisonnements, nous croyons pouvoir poser ce nouvel
axiome: que chez la gent humaine, comme chez la gent volatile, _le
ramage répond au plumage_, et qu'on peut dire en entendant chanter un
homme: «C'est un brave, un sournois ou un sot;» comme à la simple
audition de leur chant, on dit: «c'est un coq, un corbeau ou un serin.»

Nous nous empressons d'ajouter que l'honneur de l'invention ne nous
appartient pas tout entier. Avant nous, deux grands génies, Shakspeare
et Chateaubriand, avaient déjà appliqué la musique à la connaissance du
coeur humain. Le poëte anglais s'est borné, il est vrai, à l'indiquer
comme un moyen de jugement négatif, lorsqu'il a dit: «Celui qui n'a pas
de musique dans l'âme est capable de toute espèce de noirceurs.» D'où il
suit que si l'auteur d'_Hamlet_ eût été chargé de la rédaction du Code
pénal, il aurait placé tous les gens qui n'aiment pas la musique sous la
surveillance de la haute police.

L'illustre Chateaubriand est allé plus loin: il a remarqué que les
villageois, les bergers, tous ceux enfin qui ne chantent que d'instinct,
préludent toujours en mineur, et que l'air de toutes les complaintes
villageoises est modulé sur ce ton plaintif. Le chantre d'_Atala_ a vu
dans ce fait la preuve «que la corde de la douleur est la corde
naturelle à l'homme.» Ainsi, en supposant que le grand poëte fût tombé
inopinément des régions éthérées sur notre globe terrestre, il aurait
deviné tout de suite que nous sommes sujets à la mort, à la douleur, aux
rages de dents, aux drames adultères, aux romans échevelés, à
l'asphalte, au bitume, aux sociétés en commandite, aux patrouilles de la
garde nationale, et tout cela rien qu'en entendant un villageois chanter
en _mi-bémol_. C'est une bien belle chose que le génie.

Nous nous sommes permis de glaner après ces deux grands hommes dans
l'observation du chant, et voici quelques-uns des rapports que nous
avons cru saisir entre le moral de l'homme et ses habitudes vocales et
instrumentales.

Toutes les fois que vous entendrez un de vos concitoyens préluder
invariablement, en commençant par les notes médium et en s'arrêtant avec
complaisance sur les notes basses, de cette manière:

  [Musique:

  là, là, là, là à à à à....]

(ces derniers sons murmurés _tremolo_ dans la cravate), vous pouvez dire
hardiment: c'est un Prud'homme, un Béotien.

Celui qui, dans la société, va jusqu'à trois couplets de romance, doit
être considéré comme ayant des dispositions à se rendre indiscret,
importun. Quant au malheureux qui dépasse ce nombre et qui ne craint pas
de se permettre les six couplets, jugez-le comme un être de l'espèce la
plus dangereuse pour la paix de votre foyer domestique, comme un
personnage essentiellement rabâcheur, ennuyeux, assommant.

Celui qui attend pour fredonner un air qu'il soit depuis longtemps tombé
dans le tuyau de l'orgue de Barbarie, qui aujourd'hui, par exemple, vous
chante _ma Normandie_, ou _le Postillon de Lonjumeau_:--perruque,
rococo, idées toujours en retard, comme une mauvaise pendule.

Celui qui psalmodie tous les chants tristes ou gais sur un seul et même
air de sa façon, lequel ne varie jamais:--être monotone, fastidieux.

Dans certains cas, l'observation doit être prise à l'inverse; car
quelquefois on peut dire que le chant comme la parole «a été donné à
l'homme pour déguiser sa pensée.» Ainsi tel qui cultive de préférence
l'air de bravoure: _En avant, marchons contre les canons_, ou _la marche
des Tartares_; celui qui, dans chaque couplet, pourfend les ennemis de
la France et meurt pour son pays, celui-là, disons-nous, peut n'être
qu'un bravache et un poltron. Et, pour citer un exemple pris dans un
autre genre, on se rappelle que la romance: _Il pleut, il pleut,
bergère_, fut composée par le _vieux cordelier_ Camille Desmoulins, qui,
certes, était loin d'être pastoral.

Passons maintenant au choix des instruments, comme indice de caractère.

La trompette, le trombone, le cor et la trompe de chasse:--jeune homme
bruyant, étourdi, tapageur; caractère _coquin de neveu_ ou _officier de
hussards_ d'opéra-comique.

Celui qui cultive les instruments de remplissage, lesquels jouent dans
un orchestre les rôles qu'on appelle au théâtre _grande utilité_, tels
que le triangle, la grosse caisse, le chapeau chinois; celui-là doit
être un bon et simple garçon, sans prétention aucune, toujours disposé à
rendre service à son prochain.

Le basson:--caractère concentré.

La clarinette:--esprit peu poétique, tournant à l'épicerie.

La contre-basse:--indice de maturité ou plutôt de décrépitude. Regardez
en effet dans un orchestre: il est très-rare que l'on n'aperçoive pas
au-dessus du long manche de cet instrument une perruque à frimas, et un
nez qui, comme celui du père Aubry, aspire à la tombe.

Le choix de la harpe indique une femme jolie et coquette, attendu
qu'elle fournit l'occasion de déployer un bras bien fait, une taille
élégante, et que les pédales mettent en évidence un pied mignon.
Aujourd'hui cet instrument est presque généralement abandonné. Nous
sommes trop galants pour y voir une preuve que les types de perfection
féminine sont devenus plus rares; de même que la renonciation à la mode
des culottes courtes a été citée comme un aveu tacite de la décadence
des mollets contemporains.

La femme qui empiète sur les instruments spécialement réservés aux
hommes, et qui, par exemple, joue du violon, de la flûte ou de la
contre-basse, a, pour l'ordinaire, une allure de caractère masculin et
un soupçon de moustaches. Si elle est mariée, elle intervertira le
fameux article 215 du Code civil, relativement à l'obéissance conjugale.

_Vice versâ_, l'homme qui pince de la harpe ou de la guitare doit, au
besoin, faire de la tapisserie et ourler des cravates.

Si l'on adoptait généralement notre système d'observation mélomane, il
faudrait dire à un de ses semblables non pas: «Dis-moi qui tu hantes,»
mais «dis-moi ce que tu chantes, et je te dirai qui tu es.»

  ALBERT CLER.



[Illustration: LA SAGE-FEMME.]

[Illustration]

LA SAGE-FEMME.


SI vous avez rencontré, dans une des rues les plus fréquentées de Paris,
une jeune personne ornée d'un tartan vert, d'un bonnet de tulle à rubans
orangés, et d'une imposante dignité de dix-huit printemps, vous l'avez
suivie par instinct: la vie parisienne a de ces entraînements. Croyant
toucher, sur ses traces, aux portes du Conservatoire, vous vous êtes
livré à mille rêves décevants: la jambe permet d'espérer une danseuse,
le visage n'exclut point l'idée d'une cantatrice. Son itinéraire n'est
pas ce qui vous préoccupe: vous avez fait un pas sans penser, vous en
faites deux sans avoir réfléchi, pour vous trouver en face de........
l'École pratique. Votre sylphide est une sage-femme, l'adjectif est _ad
libitum_. Rien ne ressemblant à un étudiant comme un flâneur, vous êtes
reçu sans autre carte que votre mine évaporée dans le prétoire de
Lucine: le cours de M. Hatin va commencer.

Il y a eu des demi-mots à l'adresse de la jeune élève, dont elle a dû
rougir, la galanterie n'étant point dans le programme. Elle court se
placer sous l'égide de la science au premier banc de l'amphithéâtre.
Quand le professeur arrive, la fine plaisanterie n'est plus permise:
l'élève est toute au professeur; elle écoute par les yeux, et il y
aurait conscience à la distraire le moins du monde. Elle est plus que
séparée de l'étudiant en médecine, elle en est distincte; cependant, la
sagesse des deux Écoles ne suffisant pas à mettre la sage-femme qui
prenait leçon avec les étudiants à l'abri des agaceries, la Faculté a
reconnu récemment qu'il y avait urgence à ce que les sages-femmes
suivissent les cours isolément, sauf pour celles-ci à être moins
instruites que lorsque les étudiants eux-mêmes assistaient à ces leçons.
De son auditoire, le professeur s'étant résigné à ne conserver que la
plus belle moitié, la morale a gagné tout ce que la science a pu perdre
à cet arrangement. L'art procède par des initiations lentes. Le noviciat
de la sage-femme a ses difficultés: il s'agit de comparaître devant un
jury de médecins; il y a un prix pour les élèves sages-femmes comme il y
en avait un autrefois pour les rosières. Les femmes n'ayant d'ordinaire
d'autre distinction que celle du mérite, il est juste de tenir compte
des exceptions.

La profession de sage-femme n'est ni artistique ni poétique, mais bien
médicale et éminemment utile. Peut-on être sage-femme à moins de
s'appeler madame La Chapelle ou madame Boivin? Là est la question. Les
médecins de tout temps s'emparent des grands accouchements, et c'est
pour cela même que les sages-femmes ont si peu d'occasions de montrer
une supériorité marquée. Le préjugé les condamne, à d'honorables
exceptions près, à n'être que des diminutifs des médecins.

Généralement dévouée à la petite bourgeoisie, la sage-femme habite les
quartiers marchands et même populeux; le troisième étage est de son
ressort, elle s'élève aussi, dans l'intérêt de sa clientèle, jusqu'aux
mansardes les plus idéales; elle-même a fixé ses pénates à un quatrième.
La sage-femme paye son terme quand la nature daigne en fixer un pour
quelque enfant à naître, et la nature n'est pas moins ponctuelle à son
égard que son propriétaire.

Il y a des sages-femmes grands cordons de l'ordre, sans compter celles
qui, à l'aide d'une hyperbole plus ou moins forte, s'intitulent ainsi.
Une sage-femme qui compte des antécédents n'a qu'à trouver une pratique
crédule; à l'aide d'une mnémotechnie qui lui appartient, elle rappellera
les divers personnages qui lui ont dû le jour: à l'entendre, elle
n'aurait pas été sans influence sur l'arrivée du roi de Rome; on
l'aurait consultée sur la naissance du duc de Bordeaux; le nombre des
comtes,--si l'on nous passe l'équivoque,--qu'elle a faits en sa vie
tient vraiment du prodige. En réalité, l'importance de la sage-femme est
problématique; ses prétentions, les médecins disent ses connaissances,
sont médiocres. On appelle une accoucheuse afin de pouvoir se passer
d'un médecin. Il est des susceptibilités, des fortunes surtout, que le
savoir titré, en frac et en habit de docteur, effraye et intimide; on
craint de ne pouvoir payer l'accouchement: la sage-femme se présente
alors même qu'elle est sûre de ne pas être payée. Elle passe pour être
de meilleure composition qu'un accoucheur à diplôme, peut-être parce
qu'elle reçoit de plusieurs mains. C'est elle qui, concurremment avec la
marraine, fait de cette cérémonie bourgeoise nommée vulgairement un
baptême, la plus onéreuse des invitations de famille. La sage-femme
accepte des cadeaux; le médecin ne compte que sur ses honoraires, quand
il y compte. Ces petits présents autorisés par l'usage finissent par lui
composer une somme assez ronde, un revenu solide. On se dispense plus
aisément de payer une dette que de faire ses honneurs; la coutume est
plus despotique que la loi.

Une enseigne que chacun connaît et dont les nouveau-nés supposent
l'existence avant même d'avoir vu le jour, fait partie intégrante de la
sage-femme; disons toutefois que son portrait diffère souvent de son
tableau. On se tromperait en faisant ici l'application de l'axiome _ut
pictura poesis_: d'abord la broderie au blanc de céruse ne perd rien par
l'action de l'air et du temps de sa virginale blancheur; en second lieu,
une sage-femme qui apparaît sur le tableau dans tout l'éclat de la
jeunesse et du talent cultive souvent la clientèle depuis un temps
immémorial. On peut, sans la moindre injustice, lui assigner, en toute
occurrence, une place dans le panthéon des femmes Balzac, l'enseigne ne
vieillit pas. Il peut arriver aussi qu'un tableau de rencontre façonné à
l'effigie d'une blonde s'adapte sans difficulté à une brune piquante.
Les enfants n'y regardent pas de si près pour venir au monde. La
sage-femme est toujours élève de la Maternité sur son tableau.

Chaque rue offre une de ces enseignes, où le sourire est stéréotypé sur
les lèvres du nouveau-né et de la sage-femme. Avoir un tableau est le
privilége des accoucheuses; malheureusement ce que ce mode de
publication a d'avantageux est en partie perdu par la concurrence.

Aurait-on la curiosité de se demander quelle est la cause qui jette dans
une voie excentrique et savante tant de femmes nées pour être l'ornement
d'une société bourgeoise; quelle puissance occulte et irrésistible les
arrache à leur vocation de modistes, de dames de compagnie, de confiance
ou d'intimité, pour en faire des sages-femmes? Cela tient aux plus
profonds mystères de la vie d'outre-Seine. On n'a pu se défendre d'une
séduction opérée par un étudiant en médecine: on aime le médecin
d'abord; on en vient ensuite à se passionner pour son art. A la Faculté
de droit, les choses ne se passent pas autrement; beaucoup de femmes
connaissent le code; Héloïse était très-forte sur la scolastique. La
sage-femme, c'est la grisette émancipée; c'est elle qui, pendant que M.
Ernest était au cours, lisait Boërrhaave avec entraînement, se
passionnait pour un chapitre de Lisfranc comme d'autres pour un roman de
Ch. Gosselin. Cette solidité dans le jugement a déterminé M. Ernest à
faire des sacrifices. Doué d'une médiocre ambition et d'une fortune plus
médiocre, il a consenti à s'établir de compte à demi avec une élève
formée de sa main; ils ont pris leurs grades le même jour à la Faculté,
et les ont fait légitimer à la mairie. C'est ainsi que naissent les
petites fortunes médicales, et que l'art des accouchements fait chaque
jour de nouveaux progrès. L'inverse a cependant lieu quelquefois. La
sage-femme, essentiellement vouée à la parturition, fait éclore, le cas
échéant, des célébrités médicales. Un membre de la Faculté ne se faisait
remarquer que par ses habits râpés et un immense pressentiment de ses
hautes destinées. Il fut distingué par une sage-femme possédant une
recette qu'il prôna depuis à plusieurs millions d'annonces; s'emparer du
coeur de la sage-femme et de sa recette fut le premier coup de maître du
docteur. Paracelse avait substitué l'astrologie à toutes les sciences,
l'annonce fut la panacée universelle du nouvel alchimiste. Parvenu à
l'apogée de la fortune et de la célébrité, il oublia la femme qui
l'avait révélé. Outrée de ce manque d'égards, celle-ci prit la plume, et
nous eûmes les _Mémoires d'une sage-femme_. La _Biographie des
sages-femmes_, autre ouvrage de même portée, contient, nous aimons à le
croire, bon nombre de noms justement célèbres; il s'en faut cependant
que toutes celles qui se distinguent dans cette profession puissent être
regardées comme irréprochables, et dire toute la vérité en ce qui en
concerne quelques-unes serait faire plutôt une satire qu'un tableau de
moeurs.

Cette profession a ses Locustes. Des femmes sans aveu, quoique
accoucheuses jurées, ayant vécu longtemps dans un état problématique,
plus près de l'indigence que d'une aisance modeste, parviennent à la
fortune par une route directement opposée à celle du bien. Leur métier
était de mettre des enfants au monde; elles font leur possible pour que
l'humanité ignore l'arrivée de ceux qu'elle avait inscrits d'avance sur
son catalogue. Voulez-vous, sur les données de Parent-Duchâtelet, vous
faire le chroniqueur patient et résigné de tous les vices de Paris; la
sage-femme vous en apprendra à ce sujet plus qu'aucune autre. La
sage-femme d'une moralité douteuse, celle qui tient de la Voisin et qui,
dans les cas urgents, a recours aux dérivatifs, donne fréquemment sa
main à un herboriste: c'est un mariage de raison, un moyen d'avoir des
simples à sa portée, on use des spécifiques, on en abuse même. A Paris
surtout, les sollicitations sont souvent pressantes; la tentation se
présente armée d'une bourse et d'un sophisme: on commet un infanticide
pour parer à un déshonneur. Les physiologistes écrivent en vain que tout
breuvage de ce genre est un poison; beaucoup de sages-femmes en savent
là-dessus autant que les médecins eux-mêmes. C'est pourquoi elles
continuent d'exercer leur profession. Il suffit qu'elles possèdent le
remède pour l'appliquer. On calcule la somme reçue ou à recevoir bien
plus que les conséquences d'une atrocité. La victime craint le
déshonneur plus que la mort; sa complice aime l'argent plus que
l'honnêteté. Il y a, selon nous, trois coupables quand un crime de ce
genre se produit: la sage-femme qui affronte un procès; la femme
enceinte qui affronte la mort et la reçoit des suites plus ou moins
immédiates de sa faiblesse; enfin la société toujours armée pour la
vengeance, et qui punit trop par l'opinion une femme séduite, et la
pousse ainsi fréquemment à un double suicide. Nous voyons au reste, à
toutes les époques d'une civilisation très-avancée, les mêmes crimes
naître des mêmes causes. Si l'on en croit les historiens, les moeurs
d'Athènes n'auraient pas été exemptes de ces pratiques secrètes. Les
femmes grecques étaient très-versées dans la médecine de leur sexe, et
les matrones étaient appelées presque exclusivement pour les
accouchements. Laïs et Aspasie accrurent la méchante réputation qu'elles
s'étaient acquise par leurs galanteries, en pratiquant l'art occulte
d'en faire disparaître les traces chez les femmes livrées aux mêmes
déréglements.

Si ces immoralités étaient chez nous une exception, il aurait fallu s'en
taire; si elles sont au contraire une des plaies endémiques de la
société actuelle, il faut y chercher un remède. Nous livrons cette
réflexion aux moralistes. La sage-femme qui tient pension est à la fois
l'Harpocrate[16] et l'Hippocrate femelle de son art, sa discrétion est
passée en proverbe. On ne mettrait jamais les pieds chez elle si l'on
savait y être vu. Elle est utile au célibat renté qui pense pouvoir
conserver sa considération en récusant la plus noble partie des devoirs
qui pèsent sur le citoyen aisé; beaucoup de propriétaires ont plus de
confiance en une sage-femme d'un quartier autre que le leur que dans le
maire de leur arrondissement, et aiment mieux avoir une honte à
dissimuler qu'un ménage à gouverner en chefs de famille. La société qui
flétrit tant de choses moins dignes de blâme les a-t-elle jamais mis à
son ban? il est vrai que la sage-femme est si discrète, et qu'en tout
état de cause un homme riche est toujours un homme à ménager.

  [16] Dieu du silence.

Mais il ne suffit pas qu'une sage-femme jouisse d'une confiance
illimitée et soit avantageusement connue de toutes celles qui désirent
ne lui confier que ce qu'elles veulent céder à d'autres, il faut encore
prévenir les confidences, entretenir des relations avec les scandales
qui n'en sont pas encore. Paris est un asile précieux pour la province,
de même que la campagne est un séjour discret pour les accidents de la
vie parisienne. Ce refuge de l'innocence ne mérite ce nom qu'autant
qu'il la procure aux personnes qui d'aventure l'auraient perdue par
imprudence. La sage-femme qui tient pension jette ses filets dans les
_Petites-Affiches_, sous forme de réclames modestes. On ne demande rien
aux personnes en état de domesticité que leurs services à terme; il
n'est pas inutile de se présenter, toutefois, sans avoir quelques
économies. Il suffit que la sage-femme ait donné son adresse sous une
forme philanthropique pour que les intéressées viennent d'elles-mêmes
faire appel à ses connaissances pratiques. On ne se connaît pas dans son
établissement. Les femmes ont un nom quelconque; les roturières sont
vicomtesses; les femmes titrées s'appellent Louise ou Séraphine; celles
qui viennent des confins les plus reculés des départements ont une
position dans la _capitale_; les autres sont destinées à s'éloigner de
Paris. Presque toutes ont leurs époux dans quelque île de la mer du Sud.
Elles feignent d'ajouter foi aux paroles les unes des autres, afin de
n'être pas interrogées. Sa maison est, au reste, une Thébaïde; elle
reste au fond d'une vaste cour, elle a pour portier un sourd et muet;
toutes ses fenêtres ont des abat-jour. Il faut montrer patte blanche
pour être reçu dans son gynécée. La recherche de la maternité y est
sévèrement interdite, l'homme en est banni à perpétuité.

S'il est une profession où la considération soit toute personnelle,
c'est surtout celle de sage-femme. La sage-femme qui, outre les vertus
de son sexe, possède les connaissances de sa profession, ne tarde pas à
jouir dans son quartier même d'une réputation irréprochable et d'un
honnête revenu. Sa clientèle lui a coûté quelques sacrifices
d'amour-propre; il a fallu se mettre bien avec les portières, ne pas
s'aliéner par une dignité compromettante les bonnes grâces des
garde-malades, satisfaire par des visites réitérées aux exigences de la
petite propriété. Il y a telle de ses clientes qui accouche vingt fois
avant de mettre un enfant au monde. Pour peu qu'elle devienne en vogue,
la sage-femme n'a plus un instant à elle. Les enfants font exprès de
voir le jour à minuit. Elle allait se mettre à table, on vient la
chercher pour une grosse marchande; heureusement elle a des garanties et
la commère en est à son quinzième: ils sont tous venus de la même
manière; en fait d'accouchements, il n'y a que le premier pas qui coûte.

Tout cela est plus ou moins vulgaire; mais tout cela existe et compose
les scènes les plus intéressantes de la vie privée. Beaucoup d'enfants
attachent une grande importance à venir au monde. Des hommes de génie
peuvent passer par les mains de la sage-femme sans qu'elle s'en
aperçoive. Sa profession est une loterie.

Ce n'est pas tout pourtant de procéder à un accouchement, il faut encore
savoir quand un enfant existe, le prophétiser, si l'on ne peut faire
plus, interpréter son sexe, favoriser son développement par une saignée
en temps opportun; connaître quels breuvages lui conviennent d'abord. On
pourrait faire des poëmes sur cette donnée, il y a des sages-femmes qui
en ont fait. La sage-femme est un argument pour les personnes de son
sexe qui rêvent la femme libre. Serait-ce abuser de notre position que
de dire un mot des folles hypothèses prônées récemment sur
l'individualité de la femme? L'expérience des siècles et sa nature même
la fixent dans le sanctuaire du foyer domestique. Elle est reine au sein
de sa famille; elle a droit à nos adorations quand elle est mère:
éloignez-la de ce centre de ses affections et des nôtres, de ce cercle
modeste et précieux de la vie privée, vous la déplacez; donnez-lui un
rôle autre que le sien, qui est d'aimer et d'élever ses enfants, vous ne
produisez que scandale, désordre et anarchie.

La sage-femme ne sort pas de ses attributions de la famille; elle y
entre au contraire plus complétement qu'aucune autre individualité de
son sexe.

C'est souvent une mère qui en aide d'autres à le devenir.

Au point de vue philosophique, qu'y a-t-il de plus noble et de plus
relevé que la profession de sage-femme? Mais elle est trop près de la
nature pour être bien appréciée par la civilisation.

Socrate avait tracé autour de sa maison une ligne où il enfermait sa
femme. Est-ce pour cela que Socrate faisait mauvais ménage?

Ajoutons que le plus sage des hommes était fils d'une sage-femme.

On a vu des femmes, comme lady Stanhope, être inspirées d'en haut,
confier leurs rêves poético-religieux aux sables brûlants du désert;
d'autres, s'improviser un apostolat qui n'embrasse pas moins des quatre
parties du globe, et promener leurs pérégrinations phalanstériennes d'un
continent à l'autre, faire emprisonner leurs maris, ne pouvoir supporter
aucune espèce de servitude, et s'imposer le mandat d'affranchir la femme
du joug de fer du mariage; d'autres, entrer par des in-octavo dans la
classe privilégiée des célébrités de toutes les époques. On en a vu
rivaliser de verve et d'enthousiasme avec les poëtes contemporains,
improviser des opéras, et dans la romance même on a vu la musique
s'allier à la poésie sous l'inspiration d'une seule muse féminine. On a
vu le sceptre de la comédie tomber en quenouille; le mémoire,
jusqu'alors du domaine exclusif des hommes d'état, devenir le partage de
duchesses et de femmes de chambre, et servir de prologue à des divorces
éclatants. Tout cela est beau sans doute; mais le type de la femme
_humanitaire_ se révèle autre part, et paraît d'autant plus noble que
son rôle, si utile à une classe d'enfants parias de naissance, ne peut
être apprécié dignement que par un petit nombre de témoins. Il faut le
proclamer hautement, dût-on ne le dire qu'une fois, celle que son savoir
a mise à la tête d'un établissement comme la Maternité est toujours une
femme vraiment grande et digne de respect. Cette maison, qui ne peut
être peinte d'un seul trait, se résume en elle. Que de soins! que de
propreté! Quelle vocation sociale n'a-t-il pas fallu pour être au niveau
de cet emploi! Quelle constance pour ne pas s'y habituer et faire corps
avec lui, comme cela arrive aux anciens juges, aux anciens médecins et
aux diplomates consommés! L'ordre de la maison est admirable;
l'incessante charité qui le maintient, plus merveilleuse encore. Il
faut s'élever jusqu'aux classes les plus aisées de la bourgeoisie pour
trouver autant de luxe et de raffinements hygiéniques qu'il y en a dans
une simple salle de l'hospice des Enfants-Trouvés. Rien n'est bizarre et
contrasté comme les premiers moments de ces victimes privilégiées de la
misère qui décime les classes pauvres de la population de Paris. Sortis
d'une main quelconque, les enfants trouvés sont accueillis dans un asile
où tout semble merveilleusement disposé pour l'allaitement. Légués
ensuite, à raison de 16 centimes par jour, à une mercenaire de la
campagne, ils survivent peu à un régime meurtrier; ils meurent entre les
mains des nourrices, c'est une conséquence: mais pourquoi meurent-ils en
aussi grand nombre, au moins, à l'hospice où ils sont bien soignés? Qui
le sait, bon Dieu! D'après les calculs statistiques, un enfant trouvé
qui arrive à la position d'homme marié est une exception infiniment
rare, à peu près comme un sur dix mille, et l'état dépense des millions
pour arriver à ce mortuaire résultat!

Honnêtes philanthropes, toujours disposés à appliquer le remède à côté
du mal, que vous importe qu'il y ait des enfants trouvés, pourvu qu'ils
soient bien traités ou paraissent l'être! Eh bien! la question est
résolue, ils ne le sont point, ou du moins c'est en pure perte qu'ils le
sont. Ceux qui échappent à la mortalité peuplent les maisons de
correction, perpétuent la misère et l'opprobre au dehors et au dedans de
la société. Il n'y a qu'un moyen de remédier à ce mal, c'est de le
supprimer, c'est de permettre aux liens du sang à peine formés de se
raffermir, en procédant à l'amélioration du sort des classes indigentes
d'où proviennent la plupart des enfants trouvés, car l'exception ne doit
pas nous occuper. Un fait demeure établi, c'est qu'un enfant _trouvé_
est aujourd'hui un enfant _perdu_. Ce jeu de mots, cruellement sérieux,
nous le conservons, il n'y avait aucun moyen de l'éviter.

Honneur encore une fois à la sage-femme qui, sans aucune des
compensations flatteuses dont le monde entoure celles qui se vouent à
une des célébrités d'un autre genre, accomplit chaque jour une oeuvre
utile, et composée d'un million de petites choses, qui la rendent grande
et respectable aux yeux de tous!

La sage-femme ordinaire s'efface complétement, quand on a vu de quoi se
compose le rôle de la sage-femme en chef à la Maternité.

L'hospice de la Maternité admettait autrefois de rares visiteurs;
maintenant on n'y pénètre plus. Il arriva un jour qu'un de ces curieux,
qui avait obtenu une permission pour visiter l'hospice, y reconnut... sa
soeur.

Comment parler dignement de la sage-femme qui a inventé le
biberon-tétine et le bout-de-sein en gomme plus ou moins élastique, le
biberon à calorifère; qui tient une pension et crée chaque année un
nouveau procédé d'enfantement?

Or, de même qu'un état, un biberon ne s'improvise pas en un jour: il
faut au préalable que la philanthropie l'ait adopté, qu'il ait été jugé
digne d'un brevet d'invention, ou tout au moins de plusieurs médailles;
les principaux médecins sont consultés sur l'influence humanitaire du
biberon, sur l'importance sociale du bout-de-sein, et accordent leur
sanction, pour peu que la sage-femme ait mis quelque talent à prouver
l'utilité de sa découverte. Munie des attestations les plus honorables,
la sage-femme démontre chimiquement que toutes les inventions qui se
rapprochent de la sienne à l'aide d'une imitation plus ou moins
ingénieuse sont la perte des nourrices et l'écueil de l'allaitement.
Parvenue à l'état de professeur, elle donne la main aux célébrités
médicales de son époque; son auditoire n'est composé que de femmes,
comme jadis les mystères de la bonne déesse. Elle n'en est pas moins
placée à l'apogée de la science; son nom fait autorité. Elle a un
éditeur, mais un éditeur scientifique. Elle applique le forceps avec
autant de sang-froid que d'autres en mettent à broder une écharpe ou à
donner le jour à une paire de bas. On sait que la Faculté a refusé
récemment un diplôme de médecin à une femme qui en était digne sous tous
les rapports. Le docte corps a craint peut-être les rivalités, et
l'influence d'un si noble exemple sur les destinées de la médecine. Ce
fait paraît bizarre, il est simplement, selon l'expression vulgaire,
renouvelé des Grecs. L'aréopage, ayant remarqué que les connaissances
médicales se répandaient beaucoup trop parmi les femmes, proscrivit les
accoucheuses. Le préjugé de la sage-femme était tellement enraciné chez
les dames d'Athènes, qu'elles aimaient mieux mourir que d'être
accouchées par des hommes. Agnodice porta l'amour de son art jusqu'à se
déguiser en homme et à venir en aide à son sexe sous le costume d'un
Athénien. L'androgyne naquit d'un arrêt draconien de l'aréopage.
Agnodice, convaincue d'avoir pratiqué l'accouchement en dépit de
l'aréopage, fut condamnée à mort. Elle obtint sa grâce à la prière des
Athéniennes les plus distinguées. Le tribunal eût mieux fait peut-être,
en matière d'accouchements, de se déclarer incompétent.

On permet à la sage-femme d'être professeur dans sa spécialité, et même
d'envoyer des élèves dans les départements; celles qui ont exercé sous
ses yeux et sous sa main n'oublient pas de le mentionner sur leur
enseigne.

Le rôle de la sage-femme, nous l'avons dit, n'est point borné aux
pratiques vulgaires de l'accouchement: l'hygiène de son sexe la regarde
spécialement; nommer la sage-femme, c'est nommer le médecin de toutes
les maladies et de toutes les faiblesses de son sexe.

Quand un enfant a vu le jour et qu'il est exempt de _meconium_, la
sage-femme n'est pas au bout de ses épreuves: il faut encore qu'elle le
pare, qu'elle le festonne, qu'elle l'illustre; heureusement les langes
sont prêts; elle a même sous la main les vêtements de celui qui, d'après
Fitche, est le roi de la création. Le petit béret de velours orné de
rubans, la chemise de batiste, les fines broderies, tout cela passe par
les mains de la sage-femme; elle serait au désespoir qu'une autre
qu'elle inaugurât le nouveau-né. Ainsi emmaillotté, ajusté et adonisé
comme un Amour de Watteau, elle le présente à la famille, qui est forcée
d'avouer qu'après ce Cupidon lui-même, ce qu'il y a de plus admirable au
monde, c'est la sage-femme.

  L. ROUX.

[Illustration]



[Illustration: LE DÉPUTÉ.]

[Illustration]

LE DÉPUTÉ.


  Électeurs de ma province,
  Il faut que vous sachiez tous
  Ce que j'ai fait pour le prince,
  Pour la patrie et pour vous.

    BÉRANGER.


HEUREUSEMENT il ne s'agit pas d'un portrait politique!

J'ai été élevé avec Auguste de ***; mais pour tous deux les phases de la
vie ont été bien différentes. Pendant que je me trouvais jeté presque
violemment dans une lutte quotidienne, soldat de la presse, sans autre
arme, sans autre appui et sans autre fortune que ma plume, sa vie
s'écoulait exempte de vicissitudes au fond de sa province natale et dans
la demeure de ses pères. Après les années consacrées à ses études, il
eut tout le loisir et tout le calme nécessaires pour examiner par quelle
porte il lui convenait le mieux d'entrer dans le monde; il prit son
temps, il ne mit aucune hâte, et ce fut avec une tranquillité parfaite
qu'un beau matin il se dit à lui-même: «Je voudrais être député.» Il
avait trente-six ans lorsque cela lui arriva.

Averti de cette résolution, j'en fus surpris d'abord, inquiet ensuite;
mais lorsqu'Auguste m'eût appris qu'au moyen de ses grands biens il
avait acquis dans la contrée une influence toujours disponible qui le
plaçait en quelque sorte, sinon au-dessus, du moins en dehors des
rivalités électorales, je fus plus rassuré, et j'attendis le résultat du
scrutin.

Auguste fut proclamé député de l'arrondissement de.... Il y a de cela
deux ans.

Lorsqu'il vint à Paris, sa première visite fut pour moi. Il était
presque effrayé de ce qu'il avait osé faire; le redoutable honneur qu'il
avait brigué et obtenu l'épouvantait. Il me demandait des conseils; il
était éperdu et troublé; la tête lui tournait, et il avait des vertiges,
comme s'il se fût trouvé transporté tout à coup au sommet d'un édifice
élevé. Je le rassurai de mon mieux, n'osant pas trop rire de ses
frayeurs; car, dans ses craintes, on voyait percer de singuliers
mouvements de vanité secrète et même d'orgueil pour le titre dont il
était revêtu.

Dans les premiers moments, il rechercha mes avis; plus tard, peu de
temps après, il m'offrit sa protection.

Il s'opéra dans la personne d'Auguste une métamorphose, sinon subite,
prompte du moins et presque totale. La première chose dont il se
débarrassa fut sa timidité naturelle, j'allais dire sa modestie. Et
j'avoue qu'il ne tint qu'à moi de prendre une bien haute idée du mandat
électif, en voyant avec quelle rapidité il avait développé en lui les
facultés intellectuelles, le don de voir, celui de prévoir, et,
par-dessus toute chose, l'aptitude à diriger. A la fin du premier mois,
je cherchais sans le retrouver l'homme que j'avais vu si tremblant
devant les obligations qui lui étaient imposées, et si justement jaloux
d'être à même de les remplir. Auguste ne doutait plus de rien. Je
l'avais entendu parler avec un humble dévouement de ce qu'il désirait
obtenir pour notre arrondissement; bientôt il avait annoncé des projets
d'amélioration départementale; maintenant il ne songeait plus qu'au
bonheur, au salut même de la France, quelquefois même, il arrangeait les
affaires des deux mondes. Il est vrai que ces importantes pensées ne lui
permettaient plus de se rappeler ce qu'il avait promis à ses
commettants; c'est le nom qu'il donnait aux électeurs.

Le voyant avancer ainsi à pas de géant dans la carrière, je crus qu'un
travail opiniâtre et l'examen assidu des plus importantes questions
remplissaient tout le temps qu'il passait hors de l'assemblée, et qu'il
se préparait ainsi à d'éclatantes destinées, l'objet caché de ses rêves
parlementaires. Et de fait, son petit logis, l'appartement garni qu'il
occupait dans un des plus paisibles hôtels de la rue de Beaune, était
studieusement encombré de papiers, d'imprimés, de volumes et de
brochures, de tous les formats et de toutes les couleurs, à ne les juger
que sur la couverture. Je m'extasiais et j'admirais; j'osais à peine
porter une main profane sur cet amas de science et de lumières qui
devait tant faire pour la prospérité nationale. Je me hasardai cependant
à prendre une brochure: les feuillets n'en étaient pas coupés; je pris
un volume: il était intact; je saisis une liasse d'imprimés: ils étaient
vierges de toute lecture. J'interrogeai Auguste sur ce qu'il comptait
faire de ces trésors d'érudition politique; il me répondit, en mettant
sa cravate, que c'étaient les imprimés qu'on lui distribuait à la séance
et qu'on envoyait à son adresse; qu'il avait voulu les examiner, qu'il
s'y croyait consciencieusement engagé; mais que, dans l'impossibilité de
les lire tous, il avait pris le parti de n'en lire aucun. «Au reste,
ajouta-t-il, nous causons beaucoup, et c'est en causant qu'on
s'instruit. La conversation vaut mieux que les livres; l'entretien d'un
homme instruit et d'un homme supérieur est un livre vivant. C'est ainsi
que Casimir Périer s'est formé.» Je restai stupéfait. Les gentilshommes
de l'ancien régime, ces fils de bonne mère, qui savaient tout, sans
avoir rien appris, ne se piquaient point de lecture; mais pour s'excuser
ils n'avaient assurément rien trouvé d'aussi ingénieux que ce que je
venais d'entendre.

Il me prit fantaisie de savoir quels pouvaient être les doctes
entretiens qui avaient si bien formé mon ancien camarade. Je le suivis
au Palais-Bourbon, et pendant qu'il se rendait à la salle des
conférences, je montai dans une tribune publique. La séance devait être
intéressante, il y avait foule partout.

Ce qui surprend le plus à la vue de l'assemblée législative, c'est la
confusion et le pêle-mêle; on ne peut distinguer aucun des traits de
cette physionomie mouvante et sans cesse agitée. Avant 1830, il était
possible de désigner quelques-uns des caractères particuliers au député.
L'âge de quarante ans formait celui de son extrême jeunesse; le paiement
de 1,000 francs de contributions indiquait une certaine position
sociale; et à l'aide de cette double indication on retrouvait sur la
figure du député une partie du signalement qui désigne à tous les
regards un riche propriétaire, d'âge mûr, poussé par un grain d'ambition
hors de son fief départemental et transplanté sur le sol parisien. A ces
notions il était facile d'ajouter celles qui découlaient naturellement
d'habitudes, de moeurs, d'un langage, d'idées et même d'une attitude,
qui appartenaient à une autre époque. On devinait l'empire chez les uns,
on retrouvait l'émigration chez les autres; là on reconnaissait les
traces d'une longue retraite, ici on voyait les regrets, ailleurs on
apercevait les désirs. Ceux qu'un aspect nouveau séparait de ces indices
étaient les représentants du temps présent: chacun avait des signes
distinctifs; le costume ajoutait encore à la certitude de l'observation,
et on pouvait alors dessiner le portrait d'un député. Il n'en est plus
de même: aujourd'hui, pour la députation, l'échelle des années est celle
de la vie commune, elle s'étend depuis trente ans jusqu'à l'âge le plus
avancé; l'échelle de la fortune n'embrasse peut-être pas la plus grande
généralité de la vie sociale, mais elle est assez considérable pour que
toute la classe qui forme l'ordre intermédiaire y soit comprise; toutes
les intelligences, toutes les professions et toutes les positions
s'empressent de se présenter à l'élection. Enfin trop d'années nous
séparent des temps qui ont laissé sur les choses et sur les hommes
d'impérissables souvenirs, pour que ceux qu'ils ont marqués par des
signes particuliers soient autre chose que des exceptions. Il n'y a plus
de costume, rien ne révèle le député, rien ne le manifeste au regard,
rien ne le signale à la curiosité. Et cependant, à de certains indices
cachés, l'observation doit le découvrir. Les personnages graves étaient
en petit nombre dans la foule que les deux portes latérales vomissaient
dans l'enceinte des séances. On ne peut assurément pas se fâcher de voir
un député ressembler à tout le monde, et ne pas trop se séparer de ceux
qu'il doit représenter; et pourtant je ne sais comment il se fait qu'on
éprouve presque du dépit à le voir trop rentrer dans une catégorie
vulgaire: il y a en nous bien plus d'instinct aristocratique et d'esprit
de caste que nous ne le pensons nous-mêmes.

Le député de l'opposition ne diffère point du député qui s'est fait le
défenseur des opinions contraires. Voyez cet homme jeune encore et dont
la mise est d'une élégance recherchée: son visage est froid et sérieux,
sa démarche a quelque chose de superbe, son air est dédaigneux, son
geste est sec, et tout témoigne en lui d'une disposition qu'on pourrait
aisément prendre pour de l'orgueil. C'est un des plus vigoureux athlètes
du dogme d'égalité. Regardez ce personnage dont la mise est si simple,
la figure franche et ouverte, les manières affables et empressées, le
geste prévenant et la parole bienveillante: c'est le grand orateur des
distinctions sociales. Vous plaît-il de contempler le plus influent de
nos hommes d'état? C'est cet homme petit et vif dont les saillies
mettent en gaieté ce groupe du couloir de droite, au pied de la tribune;
il a toute la majesté d'un écolier en vacances. Jetez les yeux sur cet
homme dont le costume est si solennel, le pas mesuré, le visage
méditatif, et sur lequel on dirait que repose le destin des empires:
c'est l'homme le plus heureusement désoeuvré de l'assemblée; il est sans
exemple qu'il ait pris part à une délibération quelconque. L'histoire de
sa nomination est à elle seule une des plus amusantes anecdotes de la
vie parlementaire. Ce flegme dont il est couvert de pied en cap faisait
le désespoir de son intérieur; il se posait chez lui en censeur
incommode et inamovible, contrôlant tout avec une insupportable
pesanteur et avec une imperturbable sévérité. Sa femme imagina qu'elle
pouvait le recommander aux électeurs de l'arrondissement dans lequel
étaient situés les biens considérables qu'elle lui avait apportés en
dot; elle a réussi dans cette candidature, et la chambre est
actuellement dotée de cette figure glaciale qui désolait le ménage. Il
n'est qu'une seule espèce de personnes qui, par leur nombre, se fassent
remarquer dans l'assemblée: ce sont les avocats; et veuillez être
persuadés que ce n'est pas parce que d'avocats ils sont devenus députés,
mais parce qu'étant députés ils sont restés avocats.

J'aperçus Auguste, il était effectivement engagé dans une conversation
des plus animées; mais on riait si haut et si fort, on paraissait si
follement enjoué, que les matières politiques n'étaient sans doute pas
le sujet principal de cet entretien. D'ailleurs, les interlocuteurs,
armés de lorgnons, promenaient leurs regards sur les dames des tribunes;
leurs observations étaient évidemment la matière de la conversation; il
y avait même de leur part quelque jactance à bien faire voir qu'il en
était ainsi et à se donner des airs étourdis. En vérité, ces messieurs
n'avaient pas besoin de prendre tant de peine pour qu'on ne les
confondît pas avec des hommes politiques. A la sortie de la séance,
j'allai chercher Auguste, auquel j'avais quelques éclaircissements à
demander. Dans les couloirs de la chambre, on arrangeait les parties de
dîner; dans la salle des conférences, on parlait de quelques tableaux du
Musée; à la bibliothèque, on lisait des journaux; on riait aux éclats
dans la buvette; dans la salle des Pas-Perdus, il y avait une discussion
fort animée sur une jeune cantatrice. Comme il advint que je m'obstinais
à croire qu'Auguste était étranger à ces brillantes futilités, je ne le
rencontrai nulle part. Le soir, j'allai à l'Opéra: la première personne
que je vis au foyer, c'était Auguste. Le matin, à la chambre, il était
en costume de jeune dandy; à l'Opéra, il était vêtu comme un magistrat.
Il y avait là un petit rassemblement, Auguste me fit signe d'approcher
sans bruit, sans troubler ni déranger personne; on discutait un des
points les plus intéressants de la politique actuelle.

Un moment terrible menaçait Auguste: je le voyais sombre et soucieux, et
tout trahissait en lui de secrètes et rudes angoisses. On lui avait
écrit du chef-lieu de son arrondissement, on s'étonnait de son silence,
on en était mécontent: les uns s'en servaient pour mettre en doute sa
capacité personnelle, les autres le faisaient tourner contre la
sincérité de ses opinions politiques. Il fallait parler. Malgré tout son
étalage d'économie politique, de dévouement aux intérêts généraux, à la
cause du progrès et à mille utopies généreuses et resplendissantes de
lumière, Auguste n'avait vu dans la députation qu'un moyen de bien se
présenter à Paris. Au moyen de ce titre de député, il était tout de
suite en bonne posture dans les salons, il était admis de plein pied et
naturalisé sans enquête préalable; il avait une valeur, une
signification personnelle, une position même, car un suffrage et une
voix sont des choses toujours recherchées et dont il disposait. Il se
souvenait que le comte de....., jeune diplomate, qui s'était mis sur les
rangs dans l'arrondissement voisin de celui qu'il représentait, lui
répétait souvent: «A Paris, on ne fait plus attention qu'aux députés.»
Cette considération, et en second lieu l'amour du bien public, l'avaient
déterminé à se présenter aux électeurs. Il était donc un peu désappointé
en se trouvant aux prises avec une obligation qui dérangeait la
charmante existence qu'il s'était si doucement créée. La chambre allait
discuter une loi qui intéressait au plus haut point la localité qui
l'avait élu: rien ne pouvait justifier son silence. Il se prépara à
prendre la parole.

Je ne comprenais rien à la peur qui l'agitait. Ce retour de modestie
poussée jusqu'à la frayeur, au delà même de sa timidité d'autrefois, me
surprenait. Qu'étaient donc devenues cette assurance en lui-même, cette
confiance dans ses propres forces, et cette satisfaction du fruit qu'il
avait retiré de tant d'illustres entretiens? Comment s'étaient évanouis
tout à coup les motifs de sécurité qui lui donnaient presque de
l'arrogance il y a quelques jours encore? C'est qu'au milieu de ses plus
vives préoccupations Auguste avait un sens droit que la vanité avait
égaré un instant sans le fausser. En ce moment il se rappela les jeunes
orateurs qui, dès leur entrée dans la chambre, s'étaient élancés à la
tribune, et s'y étaient brûlés comme d'imprudents papillons qui viennent
se griller à la flamme d'une bougie. Il récapitula les noms de toutes
les célébrités de province, de toutes les gloires départementales, de
toutes les sommités de clocher et de tous les phénix d'arrondissement
qui étaient venus tomber sous les huées de l'amphithéâtre et de la
presse; il se souvint de toutes les ardeurs de réforme, de tous les
zèles de perfectionnement, de toutes les ferveurs patriotiques et de
tous les rêves merveilleux qu'il avait vus échouer et réduits à se
cacher dans l'ombre. Voilà pourquoi il tremblait à la veille d'une
épreuve qui allait lui assigner un rang parmi ses collègues et aux yeux
de ses concitoyens. Dans cette grande perturbation, que de vanité il y
avait encore!

Trois jours entiers furent consacrés à improviser le discours d'Auguste;
pour être bien sûr de son éloquence, il le répéta plusieurs fois, avec
et sans le manuscrit. J'avais pour moi une longue expérience des débats
parlementaires, je savais comment les orateurs les plus renommés se
disposaient à la parole. J'avais vu un d'entre eux corriger sur pièces
écrites la harangue qu'il avait _improvisée_; j'avais suivi sur le
manuscrit le discours d'un orateur qui l'avait appris comme un
prédicateur apprend un sermon; j'avais dit, dans une session précédente,
«*** parlera prochainement, car, depuis deux mois, il enregistre tous
les bons mots qu'il entend;» j'avais pris plaisir à épier dans les
longues promenades d'un homme, dont la parole avait un poids
considérable, le pénible enfantement d'un discours. Tous les secrets de
la parturition oratoire m'étaient connus: il en est de l'improvisation à
la chambre des députés et dans toutes les assemblées délibérantes, comme
de l'amitié dans le monde, rien n'est plus commun que le nom, rien
n'est plus rare que la chose. Quelques organisations puissantes, les
unes vivifiées par la force inspiratrice, les autres par un esprit
toujours prompt et toujours présent, plusieurs par des convictions
profondes et aussi par l'érudition la plus variée, échappent seules à
cette loi commune qui rend si difficile à l'homme l'usage de la parole
qui lui a été donné, ou pour exprimer, ou pour déguiser sa pensée. Une
dernière répétition générale eut lieu dans la chambre d'Auguste. Je
représentais l'assemblée, je fis de mon mieux pour imiter le tumulte
dans toutes ses périodes de naissance et de développement, depuis le
murmure des conversations particulières, jusqu'aux vagues des
interruptions et jusqu'à la tempête et au soulèvement général. Je le
dressai à tenir son manuscrit toujours à sa portée, de manière à ne pas
s'exposer à être averti par le président, comme cet orateur novice qui
cherchait ses idées et ses mots, et auquel M. Dupin cria si
impitoyablement: «Regardez vos feuillets.» Le triste hère, honteux et
confus, descendit de la tribune.

Le lendemain, Auguste, aguerri contre tous les accidents, même contre la
chute du verre d'eau sucrée, monta à la tribune et prononça son
discours, sans faute, sans encombre et le plus correctement du monde.
Personne n'y fit attention: les députés étaient peu nombreux, la séance
était à peine commencée, et il ne fut écouté que par quelques dames
qu'il avait galamment placées dans une tribune, au moyen de billets
obtenus la veille de MM. les questeurs pour cette grande et redoutable
solennité, dont nous étions les seuls confidents. Présentement un député
fait hommage de son premier discours, comme Thomas Diafoirus offrait la
thèse qu'il devait soutenir sur une femme morte avec son embryon.

J'étais avide de connaître les sensations de l'orateur; je m'attendais à
quelque fanfaronnade et à quelque acte de forfanterie: contre toute
attente, il fut modeste. Il confessa que la tribune lui avait paru être
à une hauteur extraordinaire; il avait ressenti des étourdissements; sa
langue s'était collée à son palais; sa bouche était devenue sèche, et
sans le secours du verre d'eau sucrée, il n'eût pu prononcer une seule
parole; ses jambes avaient fléchi, et il avait éprouvé une émotion
semblable à celle que Charlet prête à Jean-Jean, lors du premier coup de
feu. Je le consolai de mon mieux. «M. de Pradt, lui disais-je, n'a
jamais pu aborder la tribune; il n'y retrouvait pas un seul des
arguments qu'il avait préparés et savamment élaborés, pour terrasser ses
adversaires. Un jour il s'écriait douloureusement: «Je donnerais dix ans
d'expérience pour six mois de tribune.» Plusieurs orateurs vieillis dans
nos assemblées politiques m'ont déclaré que jamais ils n'étaient montés
à la tribune sans un sentiment de souffrance; pour prendre la parole, un
violent effort sur eux-mêmes leur était toujours nécessaire.

Je présumais bien que le discours d'Auguste, prononcé dans des
circonstances aussi peu favorables que celles qui l'entouraient, était
de ceux pour lesquels les journaux ont fait stéréotyper cette phrase:
«_La voix de l'orateur ne parvient pas jusqu'à nous._» J'avais tout
prévu: nous avions quatre copies du discours improvisé; je les portai à
différentes feuilles, et le soir, Auguste et moi nous allâmes corriger
nous-mêmes les épreuves, jeter au bas des paragraphes quelques
parenthèses: (_Bien._) (_Très-Bien._) (_Vive sensation._) (_Assentiment
général._)..... Nous changeâmes quelques mots échappés _à la chaleur de
l'improvisation_; quelques passages ajoutés après la discussion
achevèrent de rehausser la harangue, et moyennant ces petites
précautions qu'un député intelligent et soigneux de sa réputation ne
néglige jamais, Auguste put s'attendre à recevoir de ses commettants de
légitimes félicitations.

Elles arrivèrent nombreuses et empressées; il était le protecteur de son
arrondissement, le sauveur de son pays, la gloire de sa patrie. Chaque
lettre de congratulation contenait en même temps une demande, une
prière, une pétition, un placet, une sollicitation ou une commission.
Chaque commettant émettait un désir, un voeu, un souhait, une envie: le
député était proclamé par tous la providence de son arrondissement; mais
on ne voulait pas que ce fût là une sinécure. On le chargeait des
emplettes pour toutes les dames: livres, modes, fantaisies, ustensiles,
porcelaines et mobilier; il devait être l'avocat de toutes les
prétentions, faire valoir tous les droits anciens nouveaux, passés,
présents et futurs, être l'écho de tous les mécontents, le patron de
toutes les ambitions et de toutes les exigences; on lui confiait le sort
de deux ou trois écoliers, qu'il devait aller visiter souvent, faire
sortir, et amuser et régaler les jours de congé; on le rendait
responsable des fautes de quatre ou cinq étudiants en droit ou en
médecine, dont il devait surveiller la conduite. L'arrondissement avait
aussi ses vues sur la fortune de l'État; il fallait s'y consacrer sans
réserve, obtenir des secours et des faveurs en argent, en volumes, en
tableaux ou en statues; faire construire des ponts, tracer des chemins,
exhausser des vallées, aplanir des montagnes, disposer des régiments de
l'armée et détourner des fleuves. Auguste succombait; il pliait sous le
fardeau des ports de lettres; des avances continuelles dévoraient sa
fortune.

Il n'était pas au bout de son rôle de providence. Les solliciteurs
assiégeaient sa porte dès le matin: il s'épuisait en apostilles; les
petites audiences absorbaient tout son temps. Toutes les infortunes
départementales accouraient à lui; sa bourse se tarissait en prêts et en
aumônes, deux mots plus synonymes qu'on ne paraît le croire. A son
arrivée à la chambre, il était assailli par de nouvelles importunités;
on venait exprès de province pour le voir et pour l'entendre: il ne
pouvait refuser des billets de séance, une lettre de recommandation pour
voir les monuments publics, quelques heures de son temps pour faire les
honneurs de Paris et une présentation au ministre.

Les honneurs vinrent le consoler de ces tribulations: il fut invité à la
cour. Pour le coup, il se regarda comme un personnage: il songea aux
emplois, et après avoir tant demandé pour les autres, il crut pouvoir
penser à ses propres désirs. Sans être exalté dans ses opinions
politiques, sans avoir d'injustes préventions, sans prétendre jouer le
personnage du paysan du Danube, Auguste avait pris la sage résolution de
s'éloigner de tout ce qui risquait de porter quelque atteinte à son
indépendance. Je ne sais s'il a changé d'idée à ce sujet, mais
dernièrement il m'a dit que si tous ceux qui blâment le pouvoir s'en
approchaient un peu plus, ils seraient peut-être moins sévères pour lui.
Il est vrai qu'Auguste est décoré; il m'a affirmé aussi que la
décoration était un objet indispensable à un député. Selon moi, ce
signe, bien loin de le distinguer, le rejette dans le domaine commun.

Le député suit la loi des âges divers, celle que les poëtes ont tracée.

Jeune, il est ardent aux innovations, prompt à recevoir les impressions
du dehors.

Dans l'âge mûr, il est ambitieux, et, quelle que soit la route qu'il
suive, il ne l'a prise que pour arriver au pouvoir et à la renommée, les
deux objets constants de toutes ses prédilections.

Vieux, il y a un passé qu'il loue, qu'il vante et qu'il aime; il feint
de croire lui-même, et il voudrait persuader aux autres qu'il pleure le
temps de ses convictions, tandis qu'il ne regrette que le temps de sa
vigueur physique et de sa supériorité intellectuelle.

Le député se reconnaît généralement à une certaine gourme de principes
qu'il expose avec une emphatique complaisance, quel que soit le camp
dans lequel il combat. Son allure provinciale contracte de sa position
nouvelle une assurance souvent comique: à force de traiter les grands
sur le pied de l'égalité, il croit avoir le droit d'agir
très-cavalièrement avec les autres. Il aime à parler souvent de ce qu'il
fera, de ce qu'il empêchera, de ce qu'il défendra et de ce qu'il
permettra; il y a du grotesque dans l'idée qu'il a de sa force
politique: la gravité de nos institutions n'est pas suffisante pour
retenir le rire que menace d'exciter cette prodigieuse outrecuidance.

Il y a une chose que la raideur de quelques députés nous a apprise et
qui n'existait pas dans nos moeurs: c'est le pédantisme en matière
politique.

Je finirai par un dernier trait, et qui résume toute ma pensée à ce
sujet.

Après une joyeuse nuit, quelques jeunes gens montés sur des ânes
parcouraient le bois de Boulogne; les grilles étaient fermées, et les
gardiens refusaient de les ouvrir avant la pointe du jour. Dans la
troupe libertine se trouvait un député: à toutes les objections du
concierge, il répondait sérieusement et du haut de son âne: «Ouvrez, je
suis membre de la chambre des députés.»

Les hommes simples et dévoués à leur mandat, étrangers aux séductions de
la cour et de la ville; les hommes laborieux et qui se consacrent à
d'utiles et obscures études avec patience et avec désintéressement, les
nobles organisations, les hommes à vues élevées, les talents éclatants
et supérieurs quoi qu'ils fassent, les hommes droits et intègres, ceux
qui apportent humblement l'amour du pays et la science de ses besoins,
et enfin les hommes de courage et de conviction ne manquent pas à nos
assemblées. On les trouve assis à côté des dandy, des nuls, des serviles
et des mouches qui bourdonnent sans relâche autour du coche de l'État.
Il y a vingt types dans la chambre des députés; il n'y a pas un
caractère que l'observation puisse saisir et présenter comme forme
générique.

C'est peut-être parce qu'il n'y a de sérieux que la réalité. Dans nos
moeurs sociales, en politique, nous n'avons plus d'aristocratie, nous
n'avons pas encore de démocratie; entre ces deux extrêmes, tout se meut
et s'agite; le daguerréotype lui-même ne saurait fixer sur le papier ces
images mobiles et incertaines.

  EUGÈNE BRIFFAULT.



[Illustration: LA CHANOINESSE.]

[Illustration]

LA CHANOINESSE.


LE faubourg Saint-Germain, type incarné du dix-huitième siècle, est
attaché à ses souvenirs comme une coquette surannée, opiniâtre dans ses
idées comme un vieillard, hyperbolique dans ses illusions comme un
adolescent. Le lendemain d'une défaite, il parle de ses prochains
triomphes; et jamais les mécomptes n'ont lassé son espoir. Fier et
railleur, il méprise la puissance des faits: pour lui Napoléon a
toujours été Bonaparte, et Louis-Philippe le duc d'Orléans. Ennemi
irréconciliable de la Chaussée-d'Antin qui représente le dix-neuvième
siècle, il lui fait une guerre de cruelles moqueries, la poursuit de ses
sarcasmes, et désole par ses dédains les bourgeois opulents, qui ont la
manie de le singer après l'avoir vaincu. Confiant dans l'avenir, malgré
les déceptions du présent, il a toute l'assurance d'une beauté qui fut
longtemps sans rivale, toute la malice d'une vieille dévote qui vit de
foi et d'espérance, mais fort peu de charité.

Toutefois dans son opposition le faubourg Saint-Germain montre toujours
une habile logique. Il ne va pas, ainsi que les héros parlementaires, se
placer sur le terrain de ses ennemis, et lutter avec eux sur des
questions qu'ils ont eux-mêmes posées. Discuter une opinion, c'est la
reconnaître. Le faubourg Saint-Germain se garde bien de cette
maladresse: son opposition est toute négative. Sous l'empire, on
proclamait la gloire des batailles; le faubourg Saint-Germain vantait
les douceurs de la paix. Sous la restauration, la Chaussée-d'Antin était
libérale, le faubourg Saint-Germain absolutiste. Aujourd'hui, la
Chaussée-d'Antin est sceptique et presque impie, le faubourg
Saint-Germain s'est fait dévot, en cela seul infidèle au dix-huitième
siècle. Aussi est-il religieux, non pas parce qu'il croit, mais parce
que ses adversaires ne croient pas. Pour lui, la vertu consiste à se
placer à l'antipode des régions ennemies.

Une fois ce rôle accepté, le faubourg Saint-Germain ne recule devant
aucune des conséquences. Il augmente le personnel de ses couvents,
stimule le zèle de ses missionnaires, et voit bientôt accourir la milice
des moines de tout sexe et de toute couleur, pénitents blancs, noirs,
gris, frères de Saint-Joseph, soeurs de la Miséricorde, franciscains,
dominicains et bernardins. Le faubourg est devenu un microcosme du
catholicisme. La métropole est à Saint-Thomas-d'Aquin, le siége des
conciles à l'Abbaye-aux-Bois, la retraite des néophytes au Sacré-Coeur,
et celle des vétérans hors de combat à Sainte-Valère.

Cette résolution de prendre le contre-pied de son siècle a bien quelque
chose d'énergique; mais elle a dû produire d'étranges anomalies. Une des
plus curieuses, sans contredit, est cette variété de l'espèce monacale,
qu'on appelle chanoinesse.

La chanoinesse est une demoiselle d'un âge mûr, qui est religieuse sans
être cloîtrée, dame sans être mariée, comtesse sans être noble.

Pour acquérir ces précieux droits, il suffit de s'adresser à quelqu'un
des petits princes catholiques de l'Allemagne, et moyennant trois ou
quatre mille francs expédiés, soit en Saxe, soit en Bavière, soit dans
une des provinces Rhénanes, on fait partie d'un chapitre tudesque, dont
l'existence est toute nominale, et n'a de réalité que comme annexe de
l'un des soixante budgets qui alimentent l'une des soixante
constitutions de la bienheureuse Allemagne. C'est là tout ce qui reste
des empiétements de la féodalité sur les domaines de l'église; c'est le
dernier débris de la puissance spirituelle de l'empire après la longue
et sanglante querelle des investitures.

Il y a dans le genre _chanoinesse_ plusieurs espèces. L'une se compose
des demoiselles nobles et pauvres, qui sacrifient une faible dot pour
obtenir, sans se mésallier, l'heureux droit de s'appeler madame.
Celles-là mènent une vie pâle et décolorée, et remplacent les douceurs
de la famille par la joie des oeuvres pieuses.

L'autre est aussi de haut rang, et comprend les demoiselles déjà
émancipées de fait, qui veulent l'être de droit. C'est une race hautaine
et tant soit peu philosophique, qui se rit des préjugés de castes et
surtout des préjugés de femmes. Sans avoir de fortune, elles savent, par
leurs séduisantes allures, se créer un rôle brillant. Elles exploitent
surtout avec un rare bonheur la vanité des étrangers opulents, tout
fiers d'être reçus, à leur débarquement, par une descendante en ligne
directe d'Anne de Bretagne ou du roi René.

La troisième espèce et la plus digne d'étude est celle des riches
roturières qui veulent effacer leur origine sous le titre de comtesse,
et voiler les malheurs de jeunesse sous un nom matrimonial. Voilà celle
que nous nous proposons de peindre.

Une fois en possession de son diplôme, la chanoinesse s'établit au
faubourg Saint-Germain; c'est là seulement qu'elle peut être prise au
sérieux. Dès lors commence pour elle une nouvelle existence; elle forme
une classe à part dans la société: elle n'est ni fille, ni femme, ni
veuve. Il y a des sophistes qui prétendent qu'elle est tout cela à la
fois.

Elle n'est pas noble, car elle n'a pas d'aïeux; elle n'est pas
roturière, car elle est comtesse.

Elle n'appartient pas au monde temporel, car elle est devenue l'épouse
de Jésus-Christ; elle n'appartient pas au monde spirituel, car elle
conserve toute sa liberté, tous ses plaisirs, toutes ses joies.

Elle a pris le voile, et ne le met pas; elle a un oratoire, et ne prie
pas; elle a un confesseur, et ne se repent pas; elle a un amant, et n'y
renonce pas.

Tout chez elle est fiction, et son titre, et son célibat, et son
couvent: c'est une existence sans harmonie et sans liens. Et comme,
après tout, même un défaut d'harmonie doit avoir sa logique, tout chez
elle se ressent de cette révolte sociale: ses manières sont équivoques,
son allure empruntée, et sa vie remplie de gênes... Elle n'est pas
admise chez les femmes qui se piquent d'être vertueuses, parce que ses
moeurs sont trop libres; elle est repoussée par les femmes faciles,
parce qu'elle est trop prude. Chez les dévots on la compare à un prêtre
défroqué; chez les incrédules on lui reproche de s'être affublée du
froc. Les uns ne veulent pas d'elle, _quoique_ religieuse, les autres
_parce que_ religieuse. Partout elle souffre des péchés de sa double
nature.

C'est en voyant les tribulations de la chanoinesse que j'ai appris
combien l'androgyne, s'il existait, serait un être malheureux. Dédaigné
par les hommes, parce qu'il est homme; haï par les femmes, parce qu'il
est femme, il n'aurait les bénéfices ni de la figure mâle de l'un, ni
des formes délicates de l'autre. Il ne demanderait que la moitié du
bonheur qu'il peut donner ou recevoir, et il ne lui serait même pas
permis de se partager. Amant et amante à la fois, il ne trouverait pas
qui aimer, ni par qui être aimé. Avec ces doubles facultés qui ne
peuvent ni être satisfaites, ni se satisfaire elles-mêmes, il
s'épuiserait en vains désirs, se débattrait impuissant sous sa trop
grande puissance, et maudirait le ciel qui, en faisant pour lui plus que
pour tout autre, lui interdit en même temps d'user de ses trésors.

La chanoinesse a perdu sa mère de bonne heure; c'est ce qui explique sa
position excentrique et son célibat, et bien d'autres choses qui ont
précédé et peut-être motivé son entrée dans les ordres. Son père, homme
simple et débonnaire, dont toute une vie de labeurs a été consacrée à
gagner les richesses qu'elle gouverne, fuit le monde qu'elle recherche,
et se retranche dans la solitude contre les réceptions brillantes
qu'elle affectionne. Sur sa figure septuagénaire se lisent quelquefois
des reproches; mais jamais sa bouche ne les fait entendre, soit qu'il
les dédaigne, soit qu'il les ait épuisés. Ainsi privée de sa mère par la
mort, séparée de son père par sa vie, la chanoinesse n'a pas de famille.
Toutefois, pour compléter les illusions de son titre matrimonial, elle
se dévoue habituellement à l'éducation de quelque produit collatéral,
choyé, fêté, gâté au delà du possible, qui l'appelle _ma tante_; cet
enfant est pour elle si adorable, et pour tout ce qui l'environne si
insupportable, qu'on s'égare à expliquer l'aveugle tendresse qu'elle lui
prodigue. Jamais, au surplus, on ne parle de la mère; il n'en reste dans
la maison aucun souvenir. Quant au père, on est moins discret; mais
l'indiscrétion n'est alors que de la diplomatie. Dans un de ces moments
de feinte indifférence où les femmes semblent laisser tomber des paroles
au hasard, la chanoinesse vous dira que cet enfant est fils de quelque
prince exotique; elle se garde bien de donner à cet aveu l'air d'une
confidence; non, elle s'y arrête d'autant moins qu'elle y attache une
importance plus grande. Elle se soucie peu, en effet, que dans votre
esprit vous lui attribuiez les honneurs de la maternité, pourvu que
cette maternité vienne de haut. Avec un prince, il n'y a pas de chute,
il n'y a que des conquêtes. N'ayant d'autres principes de vertu que des
principes de vanité, elle craindrait peu de jouer avec Jupiter le rôle
d'Europe, d'Alcmène, ou de Danaé; mais elle n'accepterait pas d'être
Vénus, s'il lui fallait épouser le serrurier Vulcain.

Le costume de la chanoinesse est en harmonie avec toute sa manière
d'être, c'est-à-dire qu'il est sans harmonie avec le milieu social
qu'elle recherche. Dans l'ensemble de sa toilette, elle est toujours en
arrière sur la mode; dans les détails, elle vise à ce qu'il y a de plus
nouveau. Ses bonnets seront de la veille, son fichu, sa collerette, sa
guimpe seront du dernier genre, et sa robe aura une coupe surannée. Elle
a résisté avec entêtement aux manches à gigot, et elle a été des
premières à porter _une fiorella_; elle a combattu avec ardeur le retour
des manches plates, et elle s'est coiffée avec enthousiasme du bonnet à
la paysanne: aujourd'hui, elle ne porte pas encore de volants, et déjà
elle a épuisé le bonnet à barbes. Au reste, comme, à part ce qu'elle
appelle les chiffons, elle affecte une grande sévérité de mise, elle a
adopté, comme type de cette sévérité, la robe de satin noir: c'est la
seule chose qui n'ait pas lassé sa fidélité. Même depuis que la robe de
satin est descendue dans la rue, la chanoinesse ne l'a pas abandonnée.
Le reste de sa personne la garantit contre les méprises.

Entrez maintenant dans le boudoir de la chanoinesse: vous trouverez
comme partout les mêmes contrastes. Sur la cheminée, l'agneau sans tache
sculpté en albâtre blanc est couché entre deux vases étrusques ornés de
faunes et de satyres. Un prie-Dieu gothique fait pendant à une
chiffonnière en palissandre; des statuettes de Pradier figurent à côté
de chérubins du moyen âge. Dans le fond d'une alcôve à demi close par
les plis ondoyants d'une draperie soyeuse, s'élève un vaste crucifix: à
l'un des angles est suspendu un bénitier de la renaissance, à l'autre se
voit une statue de la Vierge immaculée, et au pied de ces saintes
images, un voluptueux divan semble inviter à des pensées qui n'ont rien
de virginal. De chaque côté de la cheminée sont placées deux élégantes
petites bibliothèques en citronnier, fermées par des panneaux dont les
glaces sont doublées en taffetas bleu de ciel. L'une reste toujours
entr'ouverte, et laisse apercevoir des livres de piété, dont les riches
dorures et les reliures éclatantes sont encore dans toute leur
fraîcheur; l'autre, soigneusement fermée, semble avare de ses mystérieux
trésors. Les initiés prétendent qu'elle renferme les oeuvres complètes
de George Sand et de Balzac. De méchantes gens parlent de Crébillon
fils.

Depuis qu'elle a été affranchie par son entrée dans les ordres, la
chanoinesse reçoit beaucoup, reçoit avec faste, et n'ignore pas qu'un
puissant moyen d'attraction est un bon cuisinier. Aussi ne manque-t-il
rien à la partie matérielle des repas; mais ce que l'on peut appeler la
partie intellectuelle, c'est-à-dire le vin, y est détestable. Pour la
constitution d'une bonne cave, il faut un maître de maison. Or, le père
de la chanoinesse a depuis longtemps abdiqué; il ne figure à table que
comme un comparse obligé. Au surplus, les repas y sont gais, les hommes
assez aimables, et les femmes assorties pour satisfaire les goûts
modestes; car la maîtresse de la maison redoute avant tout les
supériorités féminines.

Aussi le personnel des femmes se renouvelle-t-il souvent: en effet, même
la plus médiocre n'accepte pas longtemps un rôle secondaire, et celle
qui par nature a besoin d'être dominée, préfère devenir l'esclave d'un
homme, parce que l'esclavage a ses profits. Si par hasard une coquette
de quelque mérite se montre chez la chanoinesse, elle disparaît
promptement, même sans avoir besoin d'être éconduite. Deux coquettes se
devinent si bien, qu'il n'y a pas entre elles de liaison possible: l'une
ne saurait duper l'autre; et pour une coquette, il faut qu'une amie soit
une dupe.

Sous ce rapport la chanoinesse a fort heureusement rencontré: elle a une
amie. Cette amie est jeune; elle pourrait même être belle, si ses traits
réguliers étaient animés par la pensée. Mais jamais cet oeil terne n'a
brillé d'amour ou de haine; jamais ce front lisse n'a été contracté par
la passion; jamais ces lèvres vermeilles ne se sont ouvertes que pour
laisser échapper d'insignifiantes paroles, ou un sourire sans
expression. Amélie est une de ces grandes adolescentes qui servent
d'auxiliaires aux coquettes, sans jamais devenir des rivales. Aussi la
chanoinesse s'en sert-elle à merveille. C'est avec Amélie qu'elle fait
ses courses aventureuses; c'est avec Amélie qu'elle va au bal masqué;
c'est avec Amélie qu'elle va à la messe. Si elle fait circuler une
médisance, c'est par la bouche d'Amélie; si elle veut risquer un propos
glissant, c'est Amélie qui le débite avec toute l'innocence de
_Vert-Vert_; si elle médite une conquête, c'est Amélie qui commence
l'attaque. Ce que la chanoinesse pense, Amélie le dit; ce qu'Amélie dit,
la chanoinesse le fait. Il y a chez Amélie une si forte dose
d'enfantillage, qu'elle folâtre toujours avec les positions les plus
équivoques: elle écarte en riant les soupirants malheureux; elle pousse
avec naïveté le préféré dans le boudoir. Enfin, c'est Amélie qui est le
grand ressort de toutes les intrigues, et, comme un ressort machinal,
elle suit sans conscience l'impulsion donnée.

A côté de l'amie figure, comme habitué constant et inamovible, un petit
homme bruyant, empressé, affairé, qui, à chaque interpellation de la
dame du logis, ne manque jamais de lui donner avec emphase le titre
qu'elle a acheté. «Plaît-il, madame la comtesse? Oui, madame la
comtesse; non, madame la comtesse; oh! madame la comtesse.» Infatigable
porte-voix de sa dignité, il semble avoir pour mission de rappeler sans
cesse les hommages que l'on doit à la divinité du lieu. En le voyant
bourdonner autour d'elle, affecter de lui parler à l'oreille, gronder
les domestiques et faire avec tapage les honneurs du salon, vous
demandez quel est ce personnage, et vous apprenez que c'est le porteur
complaisant des lettres intimes, l'intermédiaire officieux des
négociations mystérieuses, le secrétaire d'ambassade de la diplomatie
canonicale.

En dépit des airs de grandeur que se donnent les parvenus, toujours
quelque maladresse trahit le péché originel. Un marchand a beau acheter
un château, un titre, des amis complaisants, des prôneurs empressés, au
moment même où il se drape en prince, un faux mouvement met à nu ses
infirmités natives. Le roi bourgeois est toujours plus bourgeois que
roi. L'étude constante de la chanoinesse est de combattre ses souvenirs,
de triompher de son passé. Pour tout ce qui est de surface, elle y
réussit assez bien; mais il reste dans les replis du coeur quelques
impressions qu'elle ne peut effacer; il y a toujours sous son front
quelque lobe cérébral qu'elle tient de son père. Le vice bourgeois de la
chanoinesse, c'est de jouer à la bourse. Tous les jours son agent de
change vient secrètement s'enfermer avec elle, et, dans de longs
tête-à-tête, étudier les mouvements de la hausse et de la baisse. On a
longtemps cru que ses conférences voilaient autre chose que des reports
et des jeux de bourse. La coquette laissait dire, parce qu'elle trouvait
son compte à ces médisances: un amant de plus est un hommage de plus; et
la passion de coeur qu'on lui prêtait dissimulait d'autant mieux la
passion d'argent qui la dévorait. Néanmoins des gens qui se disent bien
instruits affirment que toutes ses relations avec l'agent de change
n'étaient autre chose que des relations financières.

Aux premiers jours de sa dignité, la chanoinesse avait voulu se montrer
difficile, et n'admettre chez elle que des noms emblasonnés; mais les
nobles du faubourg s'étaient montrés aussi difficiles qu'elle, en
repoussant ses invitations. Son parti fut bientôt pris; car les
coquettes ont toujours une certaine fierté qui les protége contre
l'insulte; et il lui fut aisé de remplacer les nobles dédaigneux par des
artistes, des littérateurs et d'aimables oisifs, qui reconnaissaient sa
généreuse hospitalité par leurs complaisances et leurs hommages.
Environnée de ce cercle joyeux de convives indépendants, la chanoinesse
trône avec assez de grâce pour les maintenir, avec assez d'abandon pour
donner toute liberté à leur esprit. C'est à table qu'elle déploie le
luxe de sa coquetterie: elle stimule les appétits gourmands, fait du
sentiment avec les poëtes, parle de progrès aux humanitaires, trouve un
mot aimable pour chacun de ses adorateurs, et ne néglige pas quelque
homélie religieuse, qui va à l'adresse de son aumônier, et passe
inaperçue pour les sceptiques, occupés au culte de la matière
représentée par les oeuvres culinaires d'un habile Vatel.

Jamais, au reste, coquette ne chercha à dissimuler avec plus d'habileté
les grossiers besoins de la nature humaine. Une crème, une gelée
d'orange, un biscuit à la cuiller forment la carte de son repas, et
encore ces mets passent en fragments si imperceptibles et à des moments
si bien choisis, que, pour la plupart des convives, elle ne mange rien.
Aussi ses adorateurs lui trouvent quelque chose d'aérien; son aumônier
assure qu'elle vit de la parole de Dieu, et les indifférents lui savent
gré des privations qu'elle s'impose pour leur donner quelques illusions.
Il est vrai que le soir, retirée dans sa chambre, la chanoinesse
compense par un souper substantiel les abstinences de sa coquetterie;
mais ceux qui se plaisent à environner une femme de poésie, trouvent que
cette dissimulation est plutôt un hommage pour eux, qu'un ridicule pour
elle.

Parmi les hommes qui l'entourent, la chanoinesse, comme on le pense
bien, doit avoir des préférences intimes. Elle est trop bonne chrétienne
pour oublier ce précepte: «Il sera beaucoup pardonné à ceux qui auront
beaucoup aimé;» elle est trop instruite des prérogatives féminines, pour
ne pas avoir, au moins en apparence, plusieurs adorateurs. D'habitude
pourtant ils se réduisent à trois: l'un, qu'elle a par goût; c'est un
homme médiocre, qu'elle aime et qui la rudoie: l'autre, qu'elle a par
vanité; c'est un poëte, qui l'adore et qu'elle tyrannise: le troisième,
qu'elle a par mode; c'est un homme de bon ton, qu'elle cajole et qui
s'en amuse. Avec le premier, elle est tendre; avec le second, prude;
avec le troisième, coquette. Mais ce n'est pas pour elle plusieurs
cultes à la fois; c'est un seul amour en trois personnes.

Cependant ce n'est guère qu'aux premières années de son noviciat, que la
chanoinesse conserve cette franchise d'allure et cette verdeur
d'indépendance. Plus tard, elle prend le rôle de sa robe, et se
transforme en dévote; mais ce n'est pas tout à coup et sans transition
que s'opère cette métamorphose. Un mécompte qu'elle subit lui fait
d'abord lever les yeux au ciel; les dédains d'un amant la jettent dans
la prière; l'affaiblissement de ses charmes lui rappelle son salut.
Chaque jour elle consulte son miroir, pour savoir s'il faut se conserver
au monde ou s'abandonner à Dieu. Une ride imperceptible au front la fait
gémir sur ses péchés; une ligne équivoque sur la joue ranime sa ferveur;
un cheveu blanc la ferait prosterner la face contre terre. La grâce
commence à opérer.

Il se fait alors des modifications dans le personnel des habitués et
dans la physionomie générale de la maison. Les jeunes fous s'aperçoivent
que leur verve bruyante n'est plus de saison, et s'éclipsent l'un après
l'autre. Amélie dit et fait moins de naïvetés; le maître d'hôtel prend
un air grave; la femme de chambre, un air réservé.

Souvent le matin, lorsque la chanoinesse, enfermée dans son boudoir,
fait des frais de dévotion et de toilette, on voit furtivement se
glisser à travers les salons une soeur quêteuse, qui vient, au nom de
son couvent, profiter des heureuses dispositions de cette soeur
convertie; car, dans le monde dévot, les nouvelles circulent vite.

Cependant le démon triomphe encore: avec ses douces joies et ses
aimables séductions, il est toujours maître du coeur; l'extérieur seul
appartient au ciel. Il y a partage, il y a balance de pouvoirs.

Cette espèce de compromis entre Dieu et le monde ajoute encore à
l'équivoque de sa position. Un matin (c'était le lundi gras), la
chanoinesse, nonchalamment étendue sur son lit, discutait avec Amélie
les préparatifs d'un bal masqué, où les deux amies devaient furtivement
se rendre le soir même. «Eh, mon Dieu! ma chère, s'écrie la chanoinesse,
voilà onze heures qui sonnent, et madame Leroy qui m'avait promis de
m'apporter ma robe avant dix heures! Prenez vite la plume, il n'y a pas
de temps à perdre.» Amélie s'installe dans la ruelle pour écrire
l'importante dépêche d'où dépendent les plaisirs de la soirée. Au même
instant la porte s'ouvre, et une voix nasillarde fait entendre ces mots:
«Que Dieu conserve madame la comtesse!»

LA CHANOINESSE.--Ah! c'est vous, soeur Thérèse; comment vont nos bonnes
ursulines, et notre digne abbesse? (_Bas à Amélie._) Écrivez, ma chère,
écrivez.

LA SOEUR.--Madame la comtesse nous fait trop d'honneur; toutes nos
chères brebis vont à merveille. Il n'y a qu'une chose qui nous
chagrine...

LA CHANOINESSE.--Oui, je comprends; le monde est aujourd'hui si
corrompu, que la charité, cette première des vertus chrétiennes,
s'éteint dans tous les coeurs. (_Bas à Amélie._) Recommandez-lui bien le
point de Bruxelles qui doit garnir la gorgerette.--Ma soeur, le nombre
toujours décroissant des âmes charitables rend bien difficile la tâche
des vrais fidèles.

LA SOEUR.--Ah! madame la comtesse! l'on semble oublier partout les
saints préceptes de l'Évangile: nous avons beau frapper, l'on ne nous
ouvre pas, nous cherchons et nous ne trouvons pas.

LA CHANOINESSE.--Ma soeur, nous vivons dans un temps de cruelles
épreuves. (_Bas à Amélie._) C'est un costume de châtelaine.--Courbons la
tête devant les décrets de la Providence!--Corsage de drap d'or en
pointe.--Des jours meilleurs luiront, la vérité l'emportera.--C'est une
robe à queue.--Et notre mère, la sainte Église, se relèvera
triomphante.--Dites-lui surtout qu'elle soit bien décolletée.

LA SOEUR.--Que le Seigneur accomplisse vos voeux!

LA CHANOINESSE.--(_Bas à Amélie._) Il faut que Gustave soit de la
partie.--Je ne veux pas, ma soeur, me borner à de stériles voeux.--Vous
vous chargerez, ma chère, de nous l'amener.--Il faut pourtant que
je consulte mes forces.--Cela fera bien enrager la marquise.--Je
ne puis donner que peu.--Surtout, que cela n'ait pas l'air d'un
rendez-vous.--Mais je le donne de tout coeur.

La chanoinesse se lève, chausse de fines pantoufles et donne une bourse
modestement garnie à soeur Thérèse qui se retire après force révérences,
et les deux amies achèvent leur épître.

Quelques mois se sont écoulés depuis cette scène, et voilà que, pour la
première fois de sa vie, la chanoinesse se prend d'une passion sérieuse,
et voilà qu'une rivale plus belle, plus jeune et plus riche lui ravit
insolemment sa proie. Oh! alors le dépit se traduit en dévotion outrée.
Elle prend un aumônier plus jeune, et ne le quitte plus. Elle le
consulte à toute heure, apprend de lui les douceurs du repentir, et
verse dans son coeur les soupirs de la pénitence. Enfermés ensemble
pendant de longues journées, ils se livrent à d'ascétiques
contemplations, confondent leurs prières et leurs voeux, et la
chanoinesse convertie ne reconnaît plus qu'un seul culte, une seule foi,
un seul Dieu.

Dès lors, plus de réunions, plus de festins. L'agent de change ne se
montre plus; Amélie même est congédiée; l'aumônier seul reste, maître
désormais des affaires spirituelles et temporelles.

C'est un dieu jaloux qui écarte les profanes, c'est un pasteur plein
d'amour qui enferme la brebis au bercail, afin qu'elle ne puisse plus
s'égarer. Oh! qui pourrait dire les saintes douleurs de ce coeur
attristé? Qui pourrait dépeindre les pieuses extases, les larmes
brûlantes, les cruelles macérations de cette Samaritaine? Qui pourrait
pénétrer les mystères de cet oratoire où deux âmes se confondent, l'une
offrant, l'autre acceptant de ravissantes consolations?

Mais les tentations sont encore à craindre pour la pécheresse repentie:
les éclats de ce monde qu'elle a tant aimé peuvent arriver jusqu'à elle.
L'aumônier lui commande une retraite plus austère: elle parcourt les
couvents, édifie les soeurs par les élans de sa contrition, et baigne de
pleurs la couche solitaire des cellules. Sans doute elle ira renfermer
sa vie agitée dans un de ces ports de salut; à moins que par hasard elle
ne rencontre quelque malheureux prince allemand, quelque Cobourg égaré,
qui lui offre un nom illustre en échange de sa fortune. Alors elle
finira par où elle aurait voulu commencer.

  ÉLIAS REGNAULT.



[Illustration: LE JOUEUR D'ÉCHECS.]

[Illustration]

LE JOUEUR D'ÉCHECS.


LE monde est la patrie du joueur d'échecs; c'est une profession ou un
amusement cosmopolite. L'échiquier est un alphabet universel à la portée
de toutes les nations.

Le bonze joue aux échecs dans la pagode de Jagrenat; l'esclave, porteur
de palanquins, médite un _mat_ contre un roi de caillou, sur un
échiquier tracé dans le sable de la presqu'île du Gange; l'évêque
d'Islande charme le semestre nocturne de son hiver polaire avec les
combinaisons du _gambit_ du roi, et le début du capitaine Évans; sous
toutes les zones, les soixante-quatre cases du noble jeu consolent les
ennuis du genre humain.

Dans le moyen âge, le joueur d'échecs courait le monde, comme un
chevalier provocateur, jetant les défis aux empereurs, aux rois, aux
princes de l'Église, et recueillant de l'or et des ovations. Le plus
célèbre de ces guerriers pacifiques fut Boy, le Syracusain. Il
combattit, le _pion_ à la main, avec Charles-Quint, et le vainquit; il
lutta, _pièce à pièce_, avec don Juan d'Autriche, et ce prince se prit
d'une si belle passion pour le joueur et pour le jeu, qu'il fit
construire, dans une salle de son palais, un immense échiquier, avec
soixante-quatre cases de marbre noir et blanc, dont les pièces étaient
vivantes, et se mouvaient à l'ordre de deux chefs. A la bataille de
Lépante, Boy fit une partie d'échecs avec don Juan d'Autriche, et
vainquit le vainqueur des Ottomans.

De nos jours, le jeu d'échecs n'a rien perdu de sa haute valeur; mais
l'homme qui tient le sceptre de ce royaume d'ivoire n'a plus rien à
démêler avec les souverains et les papes. A Paris, à Londres, à Vienne,
à Berlin, à Saint-Pétersbourg, la gloire des plus forts se contente
d'une admiration de famille, et souvent elle ne franchit pas l'enceinte
d'un club. Deux grands noms seuls ont passé les mers, et l'Indien même
les connaît et les cite: hâtons-nous de dire que ces deux noms
appartiennent à l'échiquier français, M. Deschapelles et M. de
Labourdonnais; les cercles d'Allemagne et les clubs d'Angleterre ne leur
opposent aucun rival.

Il a été donné à M. Deschapelles de rappeler, dans quelques
circonstances de sa vie militaire, les exploits de Boy le Syracusain:
après la bataille d'Iéna, il entra à Berlin avec notre armée
victorieuse, et se rendit au cercle des amateurs d'échecs, où il défia
le plus fort, en lui proposant l'avantage du _pion et deux traits_. Ce
fut un supplément à la bataille d'Iéna. Le cercle de Berlin fut battu en
masse et en détail. M. Deschapelles finit par offrir la _tour_. La
gravité méditative et l'organisation exacte et mathématique des
Allemands furent vaincues par le calcul vif et spontané de l'amateur
parisien.

Depuis une quinzaine d'années, M. Deschapelles, l'homme des hautes
combinaisons par excellence, a abandonné le champ-clos de l'échiquier.
C'est aujourd'hui M. de Labourdonnais qui tient le sceptre, et qui règne
et gouverne en roi absolu. M. de Labourdonnais est âgé de quarante-cinq
ans environ; tout, chez lui, annonce le maître du mat: le développement
de son front est vraiment extraordinaire; ses yeux, dominés par de
fortes protubérances, semblent toujours se fermer aux distractions
extérieures, en se mettant en rapport continuel avec les méditations de
l'esprit. Petit-fils de l'illustre gouverneur des Indes immortalisé dans
_Paul et Virginie_, doué d'une intelligence supérieure et d'une
persévérance d'application incroyable, il n'a jamais ambitionné que le
titre de premier joueur d'échecs du monde et son but a été atteint.
L'Europe sait que M. de Labourdonnais demeure rue Ménars, nº 1, à Paris,
dans le bel hôtel du Cercle des échecs, et que c'est là qu'il attend les
défis, et qu'il donne des leçons. Chaque jour, les étrangers arrivent de
tous les points de la carte, les uns avec la noble prétention de
combattre M. de Labourdonnais à armes égales; les autres, avec la
soumission modeste des inférieurs qui demandent avantage, tous heureux
de connaître le maître célèbre, et de croiser le pion avec lui. M. de
Labourdonnais ne refuse aucune proposition, aucun duel, il est prêt à
tout et à tous. A midi, les batailles particulières commencent dans le
vaste salon du club Ménars, chauffé à vingt degrés en hiver, et plein de
fraîcheur en été. Là figure l'état-major de M. de Labourdonnais,
c'est-à-dire cette élite d'amateurs qui peut battre tous les joueurs
anglais du club de Westminster, sans le secours et sans l'oeil du
maître. Dès que M. de Labourdonnais s'asseoit pour faire la partie de
quelque visiteur inconnu arrivé de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de La
Haye, de Londres, toute autre partie est interrompue; la foule se porte
au quartier général; elle s'étage autour du chef, et tous les yeux sont
cloués sur le doigt infaillible qui pousse en avant la _pièce_ ou le
_pion_ victorieux. Il est inépuisable, l'intérêt qui s'attache à ces
amusantes scènes, et quoique les profanes ne comprennent pas trop ce
genre d'émotion, il suffit de dire que les plus grands hommes en ont
fait leur passion favorite, pour justifier cet intérêt auprès de ceux
qui ne sont pas organisés pour le comprendre.

Plus heureux que Napoléon, M. de Labourdonnais a fait sa descente en
Angleterre, et il a triomphé d'Albion, qui, pour lui, n'a pas été
perfide, car l'échiquier anglais n'a point de case pour la mauvaise foi.
A cette époque, on parlait beaucoup en France de M. Macdonnell, qui,
disait-on, avait un jeu supérieur au jeu de M. de Labourdonnais. Tous
les Nababs arrivés de Pondichéry et de Calcutta, tous les envoyés de Sir
William Bentinck, gouverneur des Indes, tous les explorateurs de la
presqu'île du Gange, tous les Anglais enfin de l'_Est_ et de
l'_West-India_, tous attestaient que Sir Macdonnell d'Édimbourg était
plus fort que le brame Flé-hi, natif de Jagrenat et que, par conséquent,
il battrait aisément M. Deschapelles ou M. de Labourdonnais, ces
Français frivoles et légers comme tous les Français, traduits en anglais
dans les vaudevilles d'_Adelphi-theatre_. Un jour, M. de Labourdonnais
passa la Manche, incognito, et descendit à Londres. Dès qu'on apprit à
_Westminster-club_ que le célèbre joueur de Paris était arrivé à Jouey's
Hotel, _Leicester-Square_, une invitation poliment formulée lui fut
envoyée, et la bataille ne tarda pas de s'engager entre les deux ennemis
amis. Cette fois, M. de Labourdonnais trouva un adversaire digne de lui:
les Anglais n'avaient pas trop présumé de la force de leur champion. Ce
fut une lutte vive, acharnée, intelligente, comme Londres n'en verra
plus. La victoire pourtant devait rester à la France; elle fut claire
pour tous les yeux, et triomphalement établie par une série
incontestable de coups décisifs. Il faut le dire à l'honneur de
l'Angleterre, les clubistes de Westminster se comportèrent dignement à
la suite de cette mémorable bataille; ils donnèrent à M. de
Labourdonnais un dîner splendide à _Blabe-hall_, sur la rive gauche de
la Tamise, vis-à-vis Greenwich: les toasts furent portés avec des vins
de France, le champagne et le claret.

La mort de Macdonnell laisse depuis quelques années l'échiquier
britannique dans un degré fort remarquable d'infériorité. La dernière
partie, engagée par correspondance avec le club de Londres, a duré deux
ans, et a été signalée du côté de l'Angleterre par des erreurs
déplorables. En 1838, un article inséré dans le _Palamède_, et relevé à
Londres par le _Bell's-life_, blessa les susceptibilités d'un pays qui
compte le chancelier de l'échiquier parmi ses hauts dignitaires. Cet
article rappelait le supplément à la bataille d'Iéna, que M.
Deschapelles donna au club de Berlin, et dont nous parlions plus haut.
Au bruit de la levée de boucliers qui partait de Westminster, M.
Deschapelles sortit de sa retraite, et jeta le gant à l'Angleterre.
Alors les protocoles commencèrent, en attendant les hostilités. Des
députés du club britannique arrivèrent au club Ménars, à Paris, et
furent reçus avec une urbanité toute chevaleresque; il fut convenu que
les notes diplomatiques seraient échangées à l'issue d'un grand dîner
chez Grignon. Toutes les notabilités du jeu furent convoquées chez le
restaurateur du passage Vivienne: là se réunirent des artistes, des
banquiers, des pairs, des députés, des gens de lettres, des magistrats,
des généraux, des industriels, des médecins, des avocats, des rentiers,
tout le personnel du club Ménars, enfin, sous la présidence de M. de
Jouy. Le dîner fut très-amical; les Anglais burent à la France, les
Français à l'Angleterre; au dessert, les physionomies se rembrunirent,
et le cartel fut mis sur la nappe, pour dernier mets. On discuta jusqu'à
deux heures du matin pour jeter les bases d'un traité de guerre
convenable entre les deux nations. L'habileté du cabinet de Saint-James
perça notoirement dans ces débats: à l'aurore, la question n'avait pas
fait un pas. Il fut impossible de s'accorder, on ne conclut rien. M.
Deschapelles, qui se préparait à faire aussi sa petite descente en
Angleterre, rentra sous sa tente, et il ne resta de tout ce bruit que le
souvenir d'un excellent dîner chez Grignon.

Les soirées du club Ménars ont été fort animées en ces derniers temps,
et elles ont eu, au dehors, un retentissement prodigieux, à cause des
merveilleuses parties qu'a jouées M. de Labourdonnais, le dos tourné à
l'échiquier. Philidor, ce célèbre musicien et joueur d'échecs, avait le
premier mis en vogue ces incroyables tours de force, et personne après
lui n'avait songé à les renouveler. M. de Labourdonnais avait toujours
été vivement préoccupé de cette tradition, et ce laurier de Philidor
l'empêchait quelquefois de dormir. Un jour, il essaya une de ces parties
de combinaisons intuitives, et il réussit complétement: le lendemain il
en joua deux, et ne fut pas moins heureux. Le bruit de ces parties
courut la ville, et il émut vivement le monde de l'échiquier. On ouvrit
alors les portes du club Ménars aux amateurs et aux curieux, et ce qui
n'avait eu jusqu'alors qu'un nombre fort restreint de témoins adeptes
éclata au grand jour d'une publicité solennelle. Ces deux parties se
jouaient au club, dans la grande salle du billard. M. de Labourdonnais
s'asseyait dans un angle, le dos tourné aux deux échiquiers, le front
sur le mur, le visage dans ses mains. Un amateur indiquait à haute voix
le mouvement stratégique de la _pièce_ ou du _pion_ avancés. Aussitôt M.
de Labourdonnais ripostait comme s'il avait eu l'échiquier sous les
yeux. A mesure que les parties allaient à leur fin, et que la double
fosse se jonchait de pièces tombées, le croisement de ces milliers de
combinaisons, opéré par les coups antérieurs, les coups présents et
futurs, et embrouillé à l'infini dans la mémoire du joueur aveugle,
devenait si effrayant à l'imagination des spectateurs, qu'une solution
heureuse semblait bien difficile et une double victoire impossible.
Qu'on ajoute ensuite aux inextricables difficultés inhérentes au jeu
l'assaut continuel des distractions qui arrivaient de toutes les salles,
le murmure des voix étouffées, le grincement des portes, l'agitation des
pieds, les exclamations involontaires de surprise, les gammes prolongées
des rhumes d'hiver, les salutations éclatantes et joyeuses des gens qui
entraient sans se douter de rien, tous ces incidents enfin dont un seul
peut dérouter l'attention, et couper dans la mémoire le fil des
combinaisons, et l'on se fera à peine une idée de ce miracle de
l'esprit. L'analyse physiologique de ce travail intérieur est
révoltante. On constate le fait; on ne l'explique pas.

Le joueur d'échecs qui s'est voué à son art avec passion mène une vie
pleine d'émotion et de charme: c'est un général qui livre cinq ou six
batailles par jour, et ne fait du mal à personne: il a toute
l'exaltation du triomphe, toute la philosophie de la défaite, toute la
volupté de la vengeance, comme dans la vie militaire; seulement il ne
verse point de sang humain. Le joueur d'échecs a adopté les formules des
professions héroïques; il dit: Hier j'ai battu le général Haxo, et il
sourit avec ovation; ou bien: Ce matin, le général Duchaffaut m'a battu,
et il baisse les yeux modestement. Il est ordinaire au club d'entendre
des phrases comme celles-ci:--Vous aviez une mauvaise position.--Votre
attaque a été faible sur la droite.--Vous avez engagé bien imprudemment
vos cavaliers.--Le général a bien manoeuvré pour sauver sa tour, etc.,
etc.--On croit toujours être au bivouac le soir d'une bataille. Et ce
qu'il y a de mieux au fond de cette passion innocente, c'est que le
dégoût et la satiété n'arrivent point; c'est que les illusions
enivrantes de la veille recommencent le lendemain; c'est que, pour le
joueur d'échecs, tout est vanité, hormis le _mat_. A la suite de ces
batailles il n'y a jamais de Cincinnatus désenchanté qui court à sa
charrue; jamais de Charles-Quint philosophe s'acheminant vers l'ermitage
de Saint-Just, par dédain de la gloire et des hommes: vainqueur, on
reste sur le champ de bataille; vaincu, on ressuscite ses morts, et on
recommence le combat; un peuple de spectateurs vous complimente, ou vous
console, selon la chance; six fois par jour, on passe sous des arcs
triomphaux ou sous les fourches caudines; et l'heure qui sonne à la
pendule du champ-clos vous retrouve toujours, là, sur le même terrain,
aujourd'hui contre des Anglais, demain contre des Russes, après-demain
contre la sainte-alliance, ou en pleine guerre civile contre des
Français, contre un parent, contre le meilleur ami. Gloire, émotion,
intérêt, chagrin, joie de tous les moments et de tous les jours! La
vieillesse même ne vous arrache pas aux molles fatigues de ces
campagnes. Il n'y a point d'hôtel des Invalides pour le héros de
l'échiquier. Voyez au club Ménars ce noble et frais chevalier de
Barneville! c'est le contemporain de Philidor et de J.-J. Rousseau; il a
joué avec Émile et Saint-Preux au café Procope; il a reçu la _pièce_ du
grand Philidor. Louis XV régnant, il commençait sa partie par le _coup
du berger classique_, à deux heures après midi, avec quelque
encyclopédiste du faubourg Saint-Germain. Aujourd'hui, à la même heure,
il débute par le _gambit_ du capitaine Évans, avec M. de Jouy, avec M.
de Lacretelle, avec M. Jay; et cette figure de vieillard si fraîche, si
calme, si bonne, a gardé les mêmes expressions de joie après une
victoire, le même rayonnement de bonheur, qui éclataient devant J.-J.
Rousseau ou d'Alembert. Quel magnifique et vivant plaidoyer en faveur
des échecs! et aussi quelle hygiène puissante oubliée par la médecine!
Cette bienfaisante activité de l'esprit, mise en jeu aux mêmes heures,
et appliquée au même but, régularise admirablement toutes les fonctions
du corps, et donne aux organes une routine d'existence facile que rien
ne peut interrompre. Un joueur d'échecs n'a pas le temps d'être malade,
ni de mourir aujourd'hui, parce qu'il faut qu'il fasse sa partie demain.

A l'époque où les rois n'avaient autre chose à faire que de régner,
l'échiquier était en haute vénération dans les cours; aujourd'hui le
peuple, en affectant quelques-uns des pouvoirs de la royauté, a compris
le jeu des échecs dans les conquêtes qu'il a faites sur les trônes.
Aussi le noble jeu, devenu populaire d'aristocrate qu'il était, a fait
des progrès immenses. Les Anglais, qui publient sur tout des volumes
qu'on lit peu en Angleterre et beaucoup ailleurs, ont imprimé quelques
centaines d'ouvrages sur les échecs, et ils ont rendu service à l'art.
Autrefois Lolli et le Calabrais faisaient autorité dans le jeu: ces
auteurs, nés trop tôt, malheureusement, comme tous les écrivains qui
n'ont pas le bonheur de vivre avec nous, ont perdu à peu près tout leur
crédit, et conservent encore dans une bibliothèque une place honorable
quand ils sont proprement reliés. On a inventé depuis une foule de
débuts de parties qui remontent, de fond en comble, l'économie classique
de l'ancien jeu: chaque pièce a son _gambit_ qui porte son nom; de sorte
que Palamède, Tamerlan, Alexandre de Macédoine, Parménion, Sésostris,
Confucius, Mahomet, Sélim II, Lusignan, Charlemagne, Renaud de
Montauban, Lancelot, François Ier, Charles-Quint, tous ces grands hommes
qui avaient de si hautes prétentions à la science de l'échiquier,
tomberaient morts de surprise aujourd'hui s'ils ressuscitaient seulement
devant le _gambit_ du capitaine Évans. Il est vraiment bien singulier
que Palamède, qui a joué aux échecs dix ans consécutifs devant les
murailles de Troie, avec Agamemnon, Achille, Diomède, les deux Ajax,
tous jeunes gens pleins de verve et d'imagination, n'ait pas deviné le
moindre _gambit_. Ce fut Pâris, berger sur le mont Ida, qui inventa le
_coup du berger_; et Sinon, qui donna l'échec du cheval de bois au roi
Priam, n'a pu créer le _gambit_ du cavalier. Pourtant, quelles occasions
ils avaient tous alors, pour mettre le noble jeu en progrès! Achille ne
bougeait pas de sa tente, et jouait aux échecs avec Patrocle nuit et
jour. Agamemnon, qui se battait peu, jouait avec le vieux Nestor.
Ménélas, le front courbé et appesanti par ses infortunes conjugales,
jouait avec Ulysse, l'inventeur. Sur mille vaisseaux à l'ancre à
l'embouchure du Simoïs, il y avait deux mille capitaines grecs qui
cultivaient l'échiquier. On se battait une fois par trimestre, on se
gardait bien de prendre Troie, et le lendemain les parties
recommençaient sur les hautes poupes, _celsis puppibus_, ou sur le sable
de la mer. C'était un immense club d'échecs qui avait pour limites le
Scamandre, les portes Scées, le cap Sigée et Ténédos. On conçoit que les
nombreux chefs et rois qui bloquaient Ilium, et qui périssaient d'ennui,
aient appelé à leur secours un jeu inventé ou du moins perfectionné par
leur camarade Palamède, et que, maîtrisés par l'inépuisable attrait des
combinaisons, ils aient laissé couler les heures brûlantes du jour à
l'ombre sous un sapin de l'Ida, sous une tente, dans un entrepont, et
devant un échiquier. La longueur de ce siége qui déconcertait Voltaire
et le Vénitien Pococurante, s'explique ainsi naturellement. Avec la
donnée que nous hasardons ici, on conçoit très-bien cette longue
retraite de sept ou huit ans qu'Achille s'imposa sous sa tente, et qui,
sans la puissante diversion des échecs, eût été impossible avec un
caractère de jeune héros fort enclin aux vives locomotions de la guerre.
Supprimez la tradition homérique des échecs, et vous ne vous rendrez pas
compte de la conduite du fils de Thétis, anachorète sous un morceau de
toile de six pieds carrés. Pareil raisonnement s'applique aux lenteurs
jusqu'alors énigmatiques du siége. Tous ces rois joueurs et passionnés
oubliaient Ilium, et les désagréments de Ménélas: il fallait que
l'infortuné mari d'Hélène leur peignît souvent et avec vivacité tout le
tort qui résultait contre lui de ce long siége qui laissait vieillir sa
femme enlevée, pour arracher les rois fainéants de l'armée aux douceurs
de l'_échec et mat_. Ménélas voyait au bout de dix ans Ilium en ruines
et sa femme aussi. Le noble jeu avait donc fait le mal, et il le guérit;
ce fut donc l'échiquier qui fut la véritable lance d'Achille. Vous allez
voir. Conseillé par Ménélas, le constructeur Épeus, _fabricator Epeus_,
tailla une pièce d'échecs, grande comme une montagne, _instar montis_;
Sinon la fit manoeuvrer par des détours obliques, comme un cheval du
jeu, et il _mata_ le roi Priam: _mactat ad aras_, selon l'expression
virgilienne. Il est fâcheux que l'_Iliade_ et l'_Énéide_ n'aient pas
consacré cinquante vers à cette explication tardive: elle satisfera, je
l'espère, les savants et les commentateurs.

Les rois de l'Orient ont, de temps immémorial, l'habitude de passer leur
vie nonchalante entre les échecs et le sérail. L'histoire cite un assez
grand nombre de sultanes et d'obscures odalisques qui jouaient aussi
bien que J.-J. Rousseau, lequel n'était pas très-fort, il est vrai, quoi
qu'il en dise, l'orgueilleux! Aux époques heureuses, où la Russie et
l'Angleterre laissaient vivre en paix les monarques de l'Asie, où la
question d'Orient n'existait pas, ces brillants monarques, fils du
Soleil, et amis de l'ombre, méditaient à fond la science de l'échiquier,
et engageaient avec leurs voisins de paisibles guerres, dont l'enjeu
était une belle esclave ou un bel éléphant. On lit dans un poëme inconnu
ces vers:

  Le grand roi Kosroës perdit sur une case
  La rose d'Ispahan, la perle du Caucase,
  La belle Dilara, sérénité du coeur
  Qu'un MAT livra soumise au pouvoir du vainqueur.

Nos roués de la Régence qui jouaient leurs maîtresses au lansquenet
n'étaient que les plagiaires des moeurs antiques de l'Orient. On raconte
qu'un des petits-fils de Mahomet, le vieux Orchan, chef de la race
ottomane, en 1359, faillit perdre aux échecs sa favorite Zalouë, _rayon
du ciel_, en jouant avec son visir. Au moment où le doigt sacré du fils
de Mahomet allait pousser une _pièce_ sur une case fatale, et subir un
_mat_ foudroyant, Zalouë, qui suivait la marche de la partie, derrière
un rideau, poussa un cri sourd de désespoir qui arrêta le doigt mal
inspiré. Orchan évita le _mat_ et garda sa favorite. On rencontre aussi
souvent dans l'histoire plusieurs femmes mêlées aux anecdotes de
l'échiquier. De l'Orient à Venise, il n'y a qu'un pas. Le sénateur
Flamine Barberigo, riche Vénitien, jouait avec la belle _Erminia_, sa
pupille adorée, et ne lui donnait jamais d'autre distraction, car il
était horriblement jaloux. Le palais Barberigo était la prison
d'Erminia. A cette époque, Boy le Syracusain, qui courait le monde,
battant les papes et les rois, arriva à Venise. La renommée du
Syracusain était chère à Venise, comme partout. L'illustre joueur fut
appelé au palais Grimani, au palais Manfrini, au palais Pisani-Moreta,
où les nobles seigneurs de la république s'étaient si souvent entretenus
de l'illustre maître de don Juan d'Autriche et de Charles-Quint, de ce
grand Boy, auquel le pape Paul III avait offert le chapeau de cardinal,
après avoir été glorieusement maté en plein Vatican. Le sénateur
Barberigo, le plus fort amateur de Venise, ouvrit aussi son palais au
Labourdonnais de Syracuse. Boy ne fit défaut à aucun, mais il se complut
surtout dans la résidence Barberigo, à cause de la pupille Erminia.
C'était une demoiselle de haute intelligence, qui ne s'était jamais
promenée que sur les soixante-quatre cases de l'échiquier et qui rêvait
un avenir meilleur: elle prit d'excellentes leçons de Boy, et à la
dernière elle disparut avec Boy le Syracusain. La maison Barberigo ne
s'est pas relevée de cet échec.

[Illustration]

[Illustration]

Arrivons maintenant à la partie morale du jeu: il serait à désirer que
la science de l'échiquier fût cultivée dans les colléges, où nous
apprenons tant de choses fastidieuses qui ennuient l'enfant et ne
servent pas à l'homme. Il y a au fond du jeu d'échecs une philosophie
pratique merveilleuse. Notre vie est un duel perpétuel entre nous et le
sort. Le globe est un échiquier sur lequel nous poussons nos pièces,
souvent au hasard, contre un destin plus intelligent que nous, qui nous
_mate_ à chaque pas. De là tant de fautes, tant de gauches combinaisons,
tant de coups faux! Celui qui, de bonne heure, a façonné son esprit aux
calculs matériels de l'échiquier, a contracté à son insu des habitudes
de prudence qui dépasseront l'horizon des cases. A force de se tenir en
garde contre des piéges innocents tendus par des simulacres de bois, on
continue dans le monde cette tactique de bon sens et de perspicacité
défensive. La vie devient alors une grande partie d'échecs, où l'on ne
voit, à tous les lointains, que des fous qui méditent des pointes contre
votre sécurité. Tout homme qui vous aborde est une _pièce_ ou un _pion_;
alors, on le sonde, on le devine, et on manoeuvre en conséquence. Il ne
faut point craindre toutefois que cette tension continuelle d'esprit ne
dégénère en manie et ne préoccupe les facultés, au point d'altérer la
sérénité de l'âme. Les joueurs d'échecs sont des gens fort aimables et
fort gais; M. de Labourdonnais, homme d'esprit charmant, fait sa partie
en semant autour de lui les bons mots et les joyeuses saillies, ce qui
ne le détourne jamais d'un coup de mat. Ainsi, grâce à l'habitude,
l'homme se fait une seconde nature de la combinaison perpétuelle: il ne
sent même pas fonctionner en lui ce mécanisme d'intelligence qui ne
s'arrête jamais; les ressorts mis en jeu par une première impulsion le
servent à son insu et sans l'ordre de sa volonté. Combien de joueurs
d'échecs se sont tirés dans le monde d'une mauvaise position, par
d'habiles calculs, sans se douter qu'ils dussent leur science de
conduite au culte de la combinaison! Puissent nos réflexions augmenter
la congrégation déjà si nombreuse des fidèles de l'échiquier! Il y aura
moins d'ennuis dans les cercles, et moins de fautes dans l'univers.

  MÉRY.



[Illustration: LA MAITRESSE DE TABLE D'HOTE.]

[Illustration]

LA MAITRESSE DE TABLE D'HOTE.


  O vous dont la santé robuste, florissante,
  Des plus riches festins peut sortir triomphante,
  Approchez!

    BERCHOUX.


VOUS êtes étranger, vous avez vingt-cinq ans et vous venez pleurer à
Paris la perte d'un oncle millionnaire. Après avoir essayé de toutes les
distractions, admiré convenablement toutes les merveilles de la capitale
du monde civilisé, le superbe damier de la place Louis XV, avec ses
cavaliers de marbre, ses rois et ses reines de pierre et ses pions
dorés; les pirouettes à angle droit des demoiselles Elssler, la
ménagerie royale, la chambre des députés et les concerts Musard;--un
soir, en sortant d'un restaurant renommé où vous avez fort mal dîné pour
40 francs, vous vous étonnez tout à coup d'avoir oublié, dans vos
importantes explorations, une des plus intéressantes curiosités de
Paris,--une chose qui a sa physionomie particulière, piquante, mobile et
toujours originale; une chose qui vous attire et que vous redoutez
peut-être comme un bonheur longtemps rêvé,--une chose évidemment bonne
en elle-même, et que vous avez bien le droit de trouver détestable,--ce
qui fait le sujet de cet article.

Donc, le lendemain, quelques minutes avant six heures, vous vous
acheminez, sous la conduite d'un _cicerone_ de vos amis, vers le
boulevard Italien ou l'une des principales rues qui l'avoisinent, et
vous montez ensemble au premier ou au second étage d'une maison de belle
apparence. Là on vous introduit dans un magnifique salon, occupé déjà
par un cercle nombreux et brillant. Votre protecteur vous présente, sans
trop de cérémonies, à la maîtresse de la maison, qui vous accueille
comme un ancien ami, et bientôt toute la société passe dans la salle à
manger. Le coup d'oeil est ravissant. La table étincelle, il n'y a pas
moins de cinquante couverts, et les convives paraissent tous gens de
bonne compagnie. Les femmes sont généralement jeunes, jolies, mises avec
recherche, gracieuses, avenantes et abusant plus ou moins de leurs yeux
noirs ou bleus, de la candeur touchante de leur beauté anglaise ou de la
provocante vivacité de leur physionomie parisienne. La maîtresse de
maison a quarante ans; elle est grande, un peu fatiguée, vise à l'effet
et s'exprime facilement. Elle parle volontiers de ses relations avec le
beau monde, de ses amitiés aristocratiques et de ses malheurs... Car la
femme qui préside à une table d'hôte à 6 francs par tête a toujours été
belle, riche et noble. Les larmes, à la vérité, ont légèrement flétri sa
beauté. Le tyran à qui on avait confié son innocence et sa dot a
également abusé de l'une et de l'autre, et bien que la victime ne vous
apparaisse plus aujourd'hui que sous l'humble nom de madame veuve
Martin, ce n'est là, vous pouvez l'en croire, qu'une précaution dictée
par une honorable fierté. Son véritable nom est illustre et sa famille
très-haut placée.--Il est rare que ce roman, flûté en _si mineur_ à
l'oreille de quelque céladon en perruque, n'arrache pas un gros soupir à
l'heureux confident. Sans doute le fond de l'histoire n'est pas neuf, et
c'est là précisément ce qui fait son mérite et son succès. On se
prémunit contre les surprises, on repousse tout d'abord ce qui est
extraordinaire; on est sans défiance contre les choses vulgaires. Mais
c'est dans les détails que brille particulièrement le talent de madame
Martin. Quelle habileté à varier les épisodes de son récit selon la
qualité et le goût présumé de l'auditeur! Que de fines broderies sur ce
canevas usé! Avec quelle merveilleuse légèreté elle sait glisser sur ce
qui peut déplaire, tourner les difficultés et raccommoder les
contradictions! C'est, au point de vue de l'art, à tomber à genoux
d'admiration devant cette profonde diplomatie, cette savante rhétorique
de la coquetterie.

Il faut une grande expérience ou une perspicacité surnaturelle pour voir
clair à travers ces nuages éblouissants, et tirer, du fond de son puits,
une vérité qui ne gagne pas toujours à se montrer toute nue. Dans le
fait, madame Martin n'est pas aussi infortunée qu'elle veut le paraître,
et sa douleur ne s'enveloppe pas de voiles tellement épais qu'ils
repoussent toutes les consolations. Si vous la surprenez pleurant
quelquefois, ce n'est ni sur sa fortune perdue, ni même sur sa
réputation endommagée. Les regrets de madame Martin ont un fondement
plus solide, et se traduiraient assez fidèlement par le refrain peu
sentimental d'une célèbre _Grand'-Mère_.

Madame Martin n'a pas vu le jour sous des lambris dorés, mais dans la
modeste soupente d'un portier, poétique berceau, nid fécond d'où
s'envole incessamment cet essaim de jolies femmes qui font tour à tour
le désespoir et la joie des amoureux incompris et des galants à la
réforme. C'est de là que madame Martin s'est élancée, un beau matin, de
son pied léger sur la scène du monde, comme tant d'autres charmantes
créatures de son espèce s'élancent chaque jour sur la scène du
Grand-Opéra, la corde roide de madame Saqui ou l'humble fauteuil de la
modiste. Depuis, elle a parcouru l'Europe de toutes les manières et dans
tous les équipages, à pied, à cheval, en voiture, en poste, en
diligence, sur l'impériale ou dans le coupé, selon les phases diverses
de son inconstante fortune. Madame Martin a beaucoup observé et
beaucoup appris; elle possède plusieurs langues, a étudié à fond les
moeurs de plusieurs peuples, et connaît le coeur humain comme un livre
longtemps feuilleté. Sa vertu a été soumise à bien des épreuves et sa
destinée unie à bien des destinées. Elle a descendu une grande partie du
fleuve de la vie en compagnie d'un nombre infini de passagers
compatissants et de pilotes généreux. Après avoir vu, à l'âge de 17 ans,
s'éteindre dans ses bras une des plus vieilles gloires de l'empire, elle
s'attacha à la fortune d'un jeune lord qui l'emmena successivement à
Londres, à Florence, à Vienne, en Russie, où il la laissa, sur les bords
de la mer Noire, ainsi que ses chevaux et ses équipages, entre les mains
d'une bande de cosaques irréguliers. Ceux-ci la vendirent à un juif qui
la revendit à un Turc, lequel la céda au dey d'Alger, qui l'amena avec
lui à Paris en 1831. C'est alors qu'elle établit, dans le plus beau
quartier de la capitale, plusieurs riches magasins avec les châles, les
étoffes damassées, les parfums et les bijoux que le dey ne lui avait pas
donnés. Un jeune commis, à qui elle avait livré son coeur et ses
marchandises, trahit l'un et vendit les autres, sous prétexte de venger
le dey qui n'en sut jamais rien. Madame Martin entra alors en relation
d'amitié avec une société de femmes aimables qui l'engagèrent à fonder
une table d'hôte, sur un bon pied, avec les débris sauvés de ce grand
naufrage, en lui offrant, comme mise de fonds à l'usage des
consommateurs émérites, leur habileté éprouvée et leurs agréments
incontestables.

Madame Martin n'est pas seulement une femme habile, c'est encore une
respectable dame parée, à la manière de la vertueuse Cornélie, d'une
charmante fille discrètement élevée hors du toit maternel dont elle ne
peut franchir le seuil qu'aux jours et heures indiqués par la prévoyance
et la sagesse de sa mère. Ces jours-là, le salon de madame Martin réunit
l'élite des consommateurs; les femmes sont, à la vérité, rares, presque
laides et mal mises, mais les hommes accomplis sous le rapport de l'âge
et de la fortune. Mademoiselle Martin, grande brune de 17 ans, qui danse
la cachucha à sa pension et rédige la correspondance secrète de ses
petites amies, fait ici une véritable entrée de pensionnaire; elle a les
yeux baissés, l'air candide. Les compliments et les exclamations un peu
vives, qui saluent son apparition toujours inattendue, lui causent un
charmant embarras, et elle court se cacher dans les bras de sa mère avec
un sentiment de pudeur virginale qui ravit d'admiration les spectateurs
les plus expérimentés.

Parmi eux se trouve toujours un homme d'une cinquantaine d'années, cité
pour sa fortune et sa libéralité. Ce monsieur est généralement désigné
parmi les habitués sous le nom de _protecteur_. C'est à lui que madame
Martin se hâte de présenter sa fille. La jeune personne, paternellement
baisée au front, après avoir convenablement rougi et fort gentiment joué
le premier acte de son rôle, prélude au second sur son piano et chante,
d'une voix de contralto adoucie, la romance du _Saule_ ou _Fleur des
champs_. Ensuite vient la scène des espiègleries enfantines, des
agaceries innocentes, des bouderies charmantes, des naïvetés
délicieuses.... Après quoi la débutante salue la compagnie et retourne
au couvent, en attendant que son protecteur juge à propos de l'en faire
sortir définitivement.

Il y a bien aussi, près de la respectable mère, un monsieur qui
pourrait, au besoin, passer pour son mari.--Homme de magnifique
structure, orné d'un riche collier de favoris noirs, de brillants à
plusieurs doigts, et d'une chaîne d'or où pend un lorgnon. Ce personnage
est chargé de faire, conjointement avec madame Martin, les honneurs de
la maison; son administration embrasse deux départements, et son génie
s'exerce tour à tour dans la salle à manger et dans le salon.--Il
découpe à table et corrige au jeu, avec une égale dextérité, les torts
de la fortune envers lui-même ou les personnes dont il épouse les
intérêts.

Quant aux convives, ce sont, pour la plupart, de vieux garçons, rentiers
de l'état, anciens agents de change, financiers retirés, fonctionnaires
et généraux à la retraite. Les jeunes gens se montrent fort rarement
dans ces sortes d'établissements, et n'y sont jamais accueillis avec
l'empressement qu'on leur témoigne ailleurs. Pour être admis ici, l'âge
mûr est de rigueur. Au reste, le dîner est excellent, élégamment servi,
et les vins ne laissent rien à désirer. Au dire de plus d'un
connaisseur, le repas que vous venez de faire, et qui coûte 6 fr. par
tête, en vaut 10. Que devient dès lors la spéculation de l'intéressante
veuve? Voici le mot de l'énigme.

Après le dîner, vous rentrez dans le salon, où des tables de jeu ont été
préparées. Vous prenez place à l'une d'elles, sur l'invitation de la
maîtresse de maison... et vous perdez vingt-cinq louis en un quart
d'heure. Si la chance est pour vous, malgré la prestigieuse habileté de
mains de votre adversaire, la jolie voisine qui a paru prendre un si vif
intérêt à vos succès vous demandera infailliblement, à la fin de la
soirée, une place dans votre voiture, et vous ne tarderez pas à vous
convaincre que vous en avez une autre dans son coeur.

Maintenant, si vous voulez m'en croire, nous laisserons là ces maisons
modèles, et nous irons visiter à leur tour les établissements fréquentés
par la bourgeoisie des consommateurs à prix fixe, la table d'hôte à 50
sous ou 3 francs. Ici, point ou très-peu de figures féminines; mais en
revanche les hommes sont nombreux et généralement jeunes. L'étranger
modeste qui veut passer l'hiver à Paris, le journaliste du petit format,
le provincial qui vient d'hériter, le négociant célibataire, l'employé
bureaucrate du second degré, composent le personnel payant. Au contraire
des grands établissements de ce genre, les consommateurs de passage y
sont rares, les femmes beaucoup moins fringantes, les hommes d'une
galanterie moins surannée. La conversation y est générale, facile,
souvent intéressante, et finit presque toujours, au dessert, par quelque
discussion bruyante sur la politique, la littérature, les arts et les
fluctuations de la Bourse. Quelquefois toutes ces questions s'agitent à
la fois d'un bout de la table à l'autre; alors c'est un brouhaha à se
croire au paradis des Funambules, ou à la chambre des députés un jour où
la milice du centre exécute, avec sa merveilleuse intelligence, la
savante manoeuvre des couteaux d'ivoire avec accompagnement du hourra
parlementaire. Il n'y a pas de salon de jeu, le café est servi
bourgeoisement dans la salle à manger, après le gruyère de fondation et
le pruneau quotidien. Quelquefois seulement, deux des plus vieux
commensaux engagent sans façon, dans un coin de la salle, une
silencieuse et innocente partie d'_écarté_. Les femmes, s'il y en a, ne
prennent aucune espèce d'intérêt à cette lutte sans conséquences, et
chacun se retire pour vaquer à ses plaisirs ou à ses affaires.

Quant au dîner en lui-même, il est, comme le personnel, honnête et
convenable, ni magnifique, ni mesquin, tel à peu près que peut le
désirer pour ses vieux jours l'artiste que la gloire n'a point enivré,
ou le respectable bourgeois arrivé directement de Quimper ou de
Lons-le-Saulnier.

Ordinairement, ces établissements du second degré ont une double
physionomie: on y mange et on y loge. Moyennant un supplément de 2
francs par jour, chaque convive peut être en même temps locataire d'une
ou deux chambres (selon leur dimension et le luxe de l'ameublement) dont
la maîtresse du logis s'efforce de leur rendre le séjour agréable et
commode. Celle-ci est une petite femme vive, accorte, qui ne
s'effarouche ni d'un compliment hasardé, ni d'un mot à double entente.
Sa condition est d'être aimable avec ses hôtes depuis six heures du
matin jusqu'à minuit exclusivement; l'habileté consiste à ne l'être
jamais au delà. Le bon ordre et la prospérité de l'établissement
dépendent de l'observation rigoureuse de ce principe. Le premier devoir
de sa profession est d'entendre _le mot pour rire_, de promettre
incessamment, d'entretenir les rivalités sans haine et de maintenir
constamment sa vertu entre ces deux écueils, le trop et le trop peu.
Pour cela, toute directrice de table d'hôte à 3 francs par tête doit
avoir trente ans, les cheveux bruns, la taille souple, l'oeil exercé, la
langue déliée, et avoir joué pendant cinq ans au moins les _grandes
coquettes_ en province ou à l'étranger. Si elle joint à toutes ces
qualités l'amour de l'ordre et de l'économie, et un coeur inflexible à
l'endroit des paiements comme aux déclarations de ses locataires, sa
fortune est assurée: à quarante-cinq ans elle vend son fonds, unit
irrévocablement sa destinée à celle d'un séduisant commis-voyageur, et
tous deux s'en vont en province couler des jours tissus de joies
conjugales, jusqu'à l'entière consommation des 5,000 livres de rente de
la belle hôtesse.

Immédiatement au-dessous de ces établissements intermédiaires se
présente la table d'hôte à 25 sous, qui mérite une étude toute
particulière. Elle est toujours située par delà les barrières, ce qui
explique la modestie de ses prétentions. Sa physionomie est d'une
mobilité à défier la plume la plus exercée. Point de traits distinctifs,
point de lignes arrêtées, point d'ensemble, de généralités; mais des
individualités saisissantes, des rapprochements heurtés, un pêle-mêle de
figures, de langages et de costumes les plus disparates. Le réfugié
italien et l'intrépide Polonais y représentent quotidiennement le héros
sur la terre d'exil, vivant de l'amour de la liberté et des 50 francs de
secours mensuel inscrits au budget de la France. L'homme de lettres
incompris, l'artiste ignoré, le spéculateur malheureux, le
sous-lieutenant en demi-solde, le surnuméraire, le négociant en plein
vent, la femme qui cherche à toute heure ce que Diogène cherchait au
milieu du jour avec une lanterne, le Don Quichotte des carrefours,
l'industriel de contrebande, l'homme qui écoute aux portes et dîne des
fonds secrets, tout cela, pressé, côte à côte, mange, boit, rit, parle,
crie et jure moyennant 25 sous par tête, y compris le café.--Les
cure-dents se payent à part.--Il y a aussi des cigares au rabais pour
les amateurs des deux sexes; car ici, la plus belle moitié du genre
humain, pour mieux plaire à l'autre, ne craint pas d'adopter les goûts
et les habitudes les plus antipathiques à la délicatesse féminine.

Rassurez-vous cependant: il existe partout d'heureuses exceptions et des
contrastes consolants. Des figures honnêtes et des maintiens décents se
montrent souvent, de distance en distance, entre les profils plus ou
moins rudes qui dressent, tout autour de la longue table, leurs deux
lignes parallèles et mouvantes. Çà et là des conversations élégantes et
des paroles polies s'échangent entre deux voisins étonnés. Cette
confraternité de l'éducation se reconnaît d'abord: on se cherche
d'instinct, des rapports s'établissent; ces différentes liaisons
particulières s'agglomèrent, se centralisent, et il en résulte bientôt
un noyau qui va grossissant, et une petite société à part au milieu de
laquelle les excentricités du lieu n'aiment point à s'aventurer.

Un trait caractéristique de la table d'hôte, c'est la présence d'une ou
deux jolies femmes (selon l'importance de l'établissement) qui
s'affranchissent régulièrement chaque jour des prosaïques tribulations
du quart d'heure de Rabelais. Ces dames sont placées au centre de la
table; elles ne doivent pas avoir plus de vingt-cinq ans, être à peu
près jolies, mais surtout excessivement aimables. On ne tient pas
précisément à la couleur des cheveux, cependant on préfère les brunes:
c'est plus piquant, et d'un effet plus sûr et plus général. A ces
conditions, ces dames sont traitées avec toutes sortes d'égards,
exposées à toutes sortes d'hommages, et dînent tous les jours pour
l'amour de Dieu et du prochain. Ces parasites femelles, qu'on désigne
généralement sous le nom de _mouches_ (soit à cause de la légèreté de
leur allure, soit plutôt par analogie avec le rôle qu'elles jouent dans
cette circonstance), ne se trouvent néanmoins que dans les tables d'hôte
du premier et du dernier degré. Elles ne se montrent point à la table
d'hôte à 3 francs; la maîtresse de la maison les en éloigne avec une
vigilance qui tourne au profit de la morale et de sa coquetterie,--deux
incompatibilités qu'elle seule a trouvé le moyen de concilier.

Si jamais, dans un de ces accès d'humeur vagabonde auxquels tout vrai
Parisien est périodiquement soumis chaque année au retour du printemps,
il vous prend fantaisie de franchir la barrière pour aller voir, du haut
des buttes Montmartre, se coucher l'astre aimé auquel vous avez
l'obligation de porter aujourd'hui un pantalon d'une entière blancheur
et des brodequins d'un lustre irréprochable, permettez-moi de me joindre
à vous et de diriger votre excursion poétique. D'abord, des raisons
particulières et que vous allez connaître m'engagent à vous faire sortir
de préférence par la barrière Pigale. Au lieu de commencer immédiatement
notre ascension par la rue en face, tournons, je vous prie, à gauche, et
traversons le boulevard. Il n'est que cinq heures et demie; le soleil ne
se couchera pas avant deux heures d'ici. Vous n'avez peut-être pas
encore dîné; dans ce cas permettez-moi de vous offrir... un dîner à la
barrière. Bah! un peu de honte est bientôt passé, et je vous promets de
ne pas vous trahir auprès de vos amis du Café de Paris. Nous voici
précisément en face de la célèbre table d'hôte de M. Simon. Levez la
tête et lisez, là, à côté de cette petite porte verte grillée, sur une
affiche collée à la muraille: _Table d'hôte à 1 franc 25 centimes,
servie tous les jours à cinq heures et demie_. Allons... personne ne
vous voit... entrez.

Déjà les tables sont dressées dans le jardin, sous un berceau de vignes
et de chèvre feuilles recouvert d'une toile en forme de tente. Prenons
place, et ne vous impatientez pas. Il est 6 heures, à la vérité, et le
dîner est annoncé pour 5 heures et demie... à la montre du maître de
céans. Or, règle générale, la montre d'un directeur de table d'hôte
retarde toujours d'une demi-heure.--Avec le quart d'heure de grâce, cela
fait près d'une heure entière; pendant ce temps, le potage peut se
refroidir et le gigot brûler; mais les consommateurs arrivent, la table
se garnit, et la recette est sauvée!

Ce monsieur placé au centre de la table, carrément posé sur sa base,
coiffé d'un bonnet grec légèrement incliné sur l'oreille gauche, couvert
d'une veste ronde, c'est M. Simon, le maître du logis. Son oeil plane
avec autorité sur cette foule de têtes inclinées, tandis qu'il distribue
à droite et à gauche le potage encore fumant. M. Simon ne parle guère
que pour donner des ordres; sa parole est grave et son ton assuré. Sa
figure exprime le sentiment de la dignité personnelle et de la haute
responsabilité qui pèse sur lui. Dans les intervalles du service, il se
mêle quelquefois à la conversation de ses voisins, tout en suivant de
l'oeil les différents mouvements des consommateurs. Il apaise les
mécontents par un sourire, calme leur ardeur impatiente, et gourmande du
geste et de la voix la lenteur de la cuisinière. M. Simon possède
évidemment l'usage du commandement; il y a un sang-froid imposant dans
toute sa personne, et une précision admirable dans ses moindres
mouvements. M. Simon a été infailliblement sous-lieutenant, chef
d'orchestre ou conducteur de diligences.

Madame Simon est cette petite femme vive, maigre et alerte, que vous
voyez voltiger incessamment autour de la table et de la table à la
cuisine. Ses cheveux gris ont pu être, il y a vingt-cinq ans, d'un blond
charmant; sa taille a peut-être été ronde et souple; rien n'empêche de
croire qu'il y eût des roses sur ses joues, et je ne parierais pas que
ses petits yeux n'aient excité plus d'un incendie.....

Quoi qu'il en soit, madame Simon semble marcher incessamment sur des
charbons ardents: ses mouvements sont saccadés, ses gestes pointus, et
ses formes se dessinent à angles aigus sous sa robe étroite et courte.
L'impatience et la contrainte se révèlent dans l'obliquité habituelle de
son regard; il y a de l'amertume dans son sourire et une colère étouffée
sous la cornée jaunâtre de ses yeux ronds. Elle répond d'une voix
aigre-douce aux diverses réclamations qu'on lui adresse, et semble
vouloir ressaisir avec ses doigts crispés les suppléments gratuits
qu'elle se voit forcée d'apporter aux estomacs récalcitrants. Il y a de
la vieille demoiselle dans toute sa personne, et la matière d'un procès
en séparation dans les regards tristes et langoureux qu'elle adresse à
son mari. Au point de vue physiologique, madame Simon est un sujet
éminemment bilioso-nerveux.--Je ne comprends pas M. Simon.

Considérée sous le rapport de sa position industrielle, madame Simon est
une femme précieuse. Elle ordonne l'invariable menu, surveille la
disposition du couvert, la confection du pot-au-feu, et recueille, entre
le gigot et la salade, le tribut accoutumé des convives. Elle a, pour
cette dernière opération, une formule qui fait beaucoup d'honneur à sa
politesse, sinon à son imaginative. A mesure qu'elle va décrivant autour
de la table son ellipse journalière, elle frappe successivement et
légèrement sur l'épaule de chaque convive inattentif, et lui dit,
tendant la main et adoucissant sa voix: _Monsieur, je commence par
vous_.--Et, à chaque station, comme une quêteuse bien apprise, elle
sourit de la même manière, et répète avec la même inflexion caressante,
l'éternel et fatal: _Monsieur, je commence par vous_. J'ai vu des
organisations d'artistes tressaillir au son de cette voix criarde et
frissonner au contact de cette main osseuse.

Ce monsieur que vous examinez avec une curiosité inquiète, comme une
personne dont on a vu la figure dans un lieu quelconque, est un de ces
industriels nomades qui vont transportant, selon les exigences de la
police, de boutique en boutique, leurs marchandises au rabais, et leurs
foulards à 25 sous. Cette grosse dame, à la figure épanouie, à la large
poitrine, qui boit son vin pur, met du poivre dans ses épinards et ses
coudes sur la table, c'est la compagne du négociant de contrebande.
C'est elle qui se tient en permanence à l'entrée du magasin, comme une
séduction vivante. Elle représente tour à tour l'étrangère attirée par
la curiosité, ou la bourgeoise séduite par le bon marché et l'éclat des
couleurs. Elle est chargée de se récrier incessamment sur l'excellente
qualité des étoffes et de feindre d'acheter, afin de pousser à la vente.
C'est une variété de la famille des _mouches_.

Le grotesque personnage que vous semblez écouter avec un certain intérêt
est un _type_ particulier aux tables d'hôte, et qui mérite d'être
signalé. La monomanie funeste dont il est atteint n'a pas encore de nom
dans la science. Chaque jour cet homme dévore, avant son dîner, tout ce
qui s'imprime de feuilles publiques, quotidiennes, hebdomadaires,
artistiques, politiques, scientifiques et littéraires, à Paris et en
province, sans en passer une seule ligne, depuis le _premier Paris_,
jusqu'à la _pommade mélaïnocome_ inclusivement. Ce gargantua de la
presse périodique éprouve naturellement le besoin de soulager sa mémoire
de cette indigeste et prodigieuse consommation.--Avis aux voisins
malencontreux.--Il vous prend à partie sur un mot et vous fait avaler,
en manière de miroton, toutes les banalités et bribes de journaux
déguisées et préparées à sa façon. Il est, d'ailleurs, emphatique et
déclamateur, comme un régent de collége communal. Sa phrase filandreuse
et lourde tombe, mot à mot, dans votre oreille, comme le plomb fondu,
goutte à goutte, sur l'occiput d'un condamné.--Signalement: cinquante
ans; grand, sec, teint bilieux; habit râpé, boutonné jusqu'à la cravate,
pantalon sans sous-pieds, perruque rousse.

Ce gros homme qui trône à l'une des extrémités de la table, rappelle,
d'une manière assez heureuse, l'enseigne du _Gourmand_. C'est le même
type de sensualité, la même figure large, bouffie, luisante et colorée,
avec le triple menton, les petits yeux enfoncés et brillants, le front
déprimé, l'art inquiet. C'est la gloutonnerie aux prises avec l'avarice,
le gourmand qui dîne à 25 sous.

Je n'en finirais pas avec le portrait, si je voulais seulement esquisser
les plus saillantes de toutes les originalités dont la table d'hôte à 25
sous nous offre une si riche collection. A madame Simon seule appartient
la faculté de les saisir d'abord et de les bien comprendre, en les
faisant concourir merveilleusement à l'harmonie générale et à la
prospérité de l'établissement. Rapprocher les distances, vaincre les
antipathies physiques et morales, veiller, à la fois, sur l'ensemble et
sur les détails, dominer et faire mouvoir, pour ainsi dire, comme un
seul homme, toute cette foule de prétentions rivales et de mâchoires en
concurrence,--voilà le grand art de la maîtresse de la table d'hôte, le
triomphe et la gloire de madame Simon.

  AUGUSTE DE LACROIX.



[Illustration: LE CHASSEUR.]

[Illustration]

LE CHASSEUR.


LA révolution de 1789 a totalement changé le chasseur en France; il ne
ressemble pas plus à celui d'autrefois qu'un épicier millionnaire ne
ressemble au duc de Buckingham ou au maréchal de Richelieu. Cela se
comprend fort bien: avant cette époque, la chasse était le plaisir d'un
petit nombre de privilégiés: la même terre appartenant toujours à la
même famille, les fils chassaient dans les bois témoins des exploits de
leur père, les bonnes traditions se perpétuaient, la chasse avait sa
langue, ses doctrines, ses usages; tout le monde s'y conformait sous
peine de s'entendre siffler par les professeurs. L'arme du ridicule,
toujours suspendue sur la tête des novices, les faisait trembler, car
dans notre bon pays de France ses coups donnent la mort. La chasse alors
se présentait aux yeux des profanes comme une science hérissée de
secrets: c'était une espèce de franc-maçonnerie où l'on ne passait
maître qu'après un long noviciat.

De même qu'aujourd'hui tous nos régiments manoeuvrent de la même
manière, les chasseurs d'autrefois avaient une méthode uniforme de
s'habiller, de courir la bête et de parler métier. Aussi rien ne serait
plus facile que de faire le portrait d'un chasseur de ce temps-là.
C'était un gentilhomme campagnard en habit galonné, comme on en voit
encore dans les bosquets de l'Opéra-Comique, la tête couverte d'une
barrette unicorne; il parlait en termes choisis de Malplaquet ou de
Fontenoi, de cerfs dix-cors et de sangliers tiers-an, de perdreaux, de
lapins et d'aventures galantes. D'un bout de la France à l'autre, dans
les rendez-vous de chasse, dans les assemblées au bois on respirait un
parfum de vénerie orthodoxe; tout se faisait suivant les règles de
l'art, et jamais un mot sentant quelque peu l'hérésie ne venait
effaroucher les idées reçues en se glissant dans la conversation. Ces
habitudes contractées aux champs ou dans les forêts se conservaient au
salon, à la cour, aux ruelles. Sedaine a fort bien caractérisé cette
époque en faisant parler ainsi le marquis de Clainville. «Ah! madame,
des tours perfides! Nous débusquions les bois de Salveux; voilà nos
chiens en défaut. Je soupçonne une traversée; enfin nous ramenons. Je
crie à Brevaut que nous en revoyons, il me soutient le contraire; mais
je lui dis: Vois donc, la sole pleine, les côtés gros, les pinces rondes
et le talon large, il me soutient que c'est une biche bréhaigne, cerf
dix-cors s'il en fut.» Voilà le chasseur d'autrefois, la tête pleine de
son dictionnaire de vénerie et parlant toujours en termes techniques,
même alors qu'il s'adresse aux dames.

Mais comment peindre le chasseur d'aujourd'hui? Il se présente à nous
sous tant de formes diverses, suivant le pays qu'il habite, la fortune
qu'il possède, le rang qu'il occupe, que, nouveau Protée, il échappe au
dessinateur. C'est un kaléidoscope vivant: il nous offre des figures
rustiques, élégantes, bizarres, sévères, grotesques, fantastiques; une
fois brouillées, vous ne les revoyez plus sans qu'elles aient subi des
modifications. Autrefois pour chasser il fallait être grand seigneur;
aujourd'hui, qu'il n'existe plus de grands seigneurs, tout le monde
chasse. Pour cela il s'agit de pouvoir jeter chaque année la modique
somme de 15 francs dans l'océan du budget. Que dis-je? parmi ceux qui
courent les plaines un fusil sur l'épaule, on compterait peut-être
autant de chasseurs rebelles à la loi du port d'armes que de ceux qui
s'y sont soumis.

Vous concevez que ce privilége, réservé jadis à une seule classe, étant
envahi aujourd'hui par tous les étages de notre ordre social, a dû
changer la physionomie du chasseur. Cet homme n'a plus de caractère qui
lui soit propre, il a perdu son unité. Pour le peindre, il faut d'abord
le diviser en trois grandes catégories: celle des vrais chasseurs;
viennent ensuite les chasseurs épiciers qui tuent tout, et puis les
chasseurs fashionables qui ne tuent rien. Chacune de ces divisions se
subdivise en plusieurs fractions qui souvent tiennent de l'une et de
l'autre, et quelquefois de toutes ensemble.

Dans notre siècle d'argent, l'aristocratie des écus remplace
l'aristocratie à créneaux. Les fortunes s'élèvent d'un côté, elles
s'abaissent de l'autre, car rien dans ce monde ne restant stationnaire,
celles qui n'augmentent pas diminuent. Les uns travaillent et
acquièrent, ils achètent des chiens et chassent; les autres restent les
bras croisés et ils perdent; voulant se maintenir en équilibre, ils
suppriment leurs équipages, et tirant d'un sac deux moutures, ils louent
aux épiciers de la ville le droit de chasser. Combien de nobles hommes
ne pourrais-je pas citer qui, vivant dans des châteaux à tourelles, ont
vendu à leur maçon, à leur couvreur, la permission de tuer des lièvres
et des perdreaux. Ceux-ci, ne voulant pas supporter seuls une grande
dépense, ont mis la chasse en actions comme une entreprise industrielle;
ils se sont adjoint le boulanger, le tailleur, le rentier, le marchand
du coin; et une population nouvelle vient, à jour fixe, se ruer sur les
terres seigneuriales, étonnées de se voir envahies par des chasseurs
roturiers.

Ces associations se forment aujourd'hui dans toutes les classes: les
hauts financiers louent des parcs royaux, et se persuadent que leurs
chasses ressemblent à celles de Louis XIV; elles n'en sont que
l'ignoble caricature. Mais qu'importe? cela donne l'occasion de parler
de sa meute en faisant des reports, de mêler ses piqueurs dans les
ventes à primes, ses limiers dans celles au comptant, d'avoir toujours
en bouche les cerfs, les loups et les sangliers, langage éminemment
aristocratique admiré de tous ceux qui l'écoutent. Les boutiquiers
louent une ferme et, tranchant du gentilhomme campagnard, ils aquièrent
ainsi le droit de dire: «Ma chasse, mon garde, mes perdreaux.» Voyez le
progrès des lumières: autrefois on réunissait des capitaux pour faire
une opération commerciale, aujourd'hui on s'associe pour dépenser
l'argent qu'on a gagné. La permission de courir la plaine et les bois
est mise en actions comme une houillère, comme une exploitation de
bitume. Ces actions se divisent quelquefois en coupons pour un jour, et
peut-être plus tard seront-elles subdivisées en un certain nombre de
coups de fusil. Un grand propriétaire, voyant la manie cynégétique de
ses contemporains, a eu l'heureuse idée de permettre la chasse, chez
lui, moyennant une contribution graduée qui se combine fort bien avec
ses intérêts. On paie 5 francs pour courir dans sa plaine, et 10 francs
pour entrer dans son parc, ensuite la bagatelle de 20 sous pour chaque
coup de fusil que l'on tire. Si la pièce est tuée, on demande au
chasseur 50 centimes de plus, que dans l'ivresse du succès il ne peut
pas décemment refuser; et puis, s'il veut emporter son gibier, le garde
exhibe un nouveau tarif: 10 francs pour un faisan, 5 francs pour un
lièvre, 40 sous pour un perdreau, etc. Ce digne homme entend fort bien
la spéculation. Cela me rappelle l'histoire d'un usurier qui dit à sa
femme: «Un tel va venir, je lui prête 1000 francs; mais, comme je
prélève les intérêts composés, voilà 500 francs que tu lui remettras en
échange de son billet payable dans deux ans.--Imbécile, répondit-elle,
et pourquoi ne les lui prêtes-tu pas pour quatre ans, tu n'aurais rien à
débourser?»

Ces actions de chasse changent souvent de maître. Aujourd'hui on est
chasseur, demain on ne l'est plus. Pourquoi? direz-vous. Parce que les
combinaisons de la banque, le jeu de la bourse ou le commerce des
pruneaux ont amené certaines phases imprévues; il faut diminuer les
dépenses pour établir une juste compensation: les actions à vendre sont
annoncées dans les journaux, cotées comme celles des chemins de fer, on
les colporte, elles subissent la hausse et la baisse; à la fin du mois,
quand vient le jour fatal de la liquidation, ceux qui perdent les cèdent
aux heureux vainqueurs, cela sert à faire l'appoint d'un paiement.
L'incertitude où l'on est de conserver longtemps cette chasse louée
cause la mort de bien des lièvres. Chacun tue toujours tout ce qu'il
peut tuer. «Pourquoi laisserais-je quelque chose à mon successeur?»
Voilà ce qu'on se dit, et on imite les commis voyageurs mangeant à table
d'hôte: ils se donnent des indigestions pour que le dîner leur coûte
moins cher.

Outre les chasseurs propriétaires et les chasseurs locataires, il existe
la classe des chasseurs permissionnaires. Ceux-là connaissent beaucoup
de monde, ils ont des amis partout, ils se font inviter, et, sans bourse
délier, ils prennent leur part d'un plaisir que les autres paient. Ce
sont les parasites de la chasse. Ordinairement ils tirent bien, tuent
beaucoup, et dînent énormément.

Après ceux-là vient la foule des chasseurs flibustiers, pirates des
bois, écumeurs de la plaine; ils rougiraient d'acheter le droit de tuer
un perdreau. Ils partent sans savoir où ils iront; connaissant le pays à
dix lieues à la ronde, ils évitent les gardes autant qu'ils peuvent le
faire. Si par hasard ils sont pris en flagrant délit, cela ne les
inquiète point: doués d'un jarret de fer, ils marchent, ils marchent, et
défient leurs ennemis de les suivre. Proposez à ces messieurs de prendre
une action dans votre chasse, ils vous riront au nez. Un d'eux me
disait: «Si je chassais sur mes terres, je n'aurais pas la moitié du
plaisir que j'éprouve chez le voisin. La crainte du garde me fouette le
sang, il me faut des émotions, et pour en avoir davantage, il est
probable que l'année prochaine je ne prendrai point de port d'armes;
alors il faudra que j'évite le garde particulier, le garde champêtre et
la gendarmerie. Ce sera beaucoup plus amusant.»

  Pain qu'on dérobe et qu'on mange en cachette
  Vaut mieux que pain qu'on cuit ou qu'on achète.

Ces chasseurs flibustiers ont assez beau jeu les jours d'ouverture. Dans
chaque village il existe une certaine quantité de pièces de terre
appartenant à des paysans qui permettent au premier venu d'y chasser.
Pendant que les actionnaires de la chasse voisine font feu de tribord et
de bâbord, le gibier épouvanté se réfugie dans les luzernes, dans les
betteraves, situées près des habitations, et la récolte des flibustiers
est quelquefois assez bonne. Si le garde et ses maîtres s'éloignent, eux
se rapprochent, ils accourent dans les champs qu'on vient de quitter; et
souvent leur glanage vaut mieux que la moisson des autres. J'en connais
qui ont un gamin en sentinelle avancée pour les prévenir du retour du
garde; j'en connais d'autres qui portent une lunette dans leur
carnassière, et de temps en temps ils s'assurent que l'ennemi ne vient
pas les surprendre. J'en ai vu qui portaient une blouse blanche en
dedans, bleue en dehors; le garde poursuit un chasseur bleu, celui-ci
marche vers le bois, là comme derrière une coulisse, il change de
costume en retournant sa blouse, et quand le garde arrive il paraît vêtu
de blanc avec son fusil en bandoulière, désarmé, dans une position
inoffensive. «Ah parbleu! dit-il, si vous courez après ce chasseur bleu
qui vient de passer, vous l'attraperez bientôt, il a l'air fatigué:
doublez le pas, il sera pris.» Ces flibustiers savent le nombre et le
signalement des actionnaires, le lieu et l'heure de leur déjeuner, et
comme tous les gardes possibles sont d'une exactitude remarquable à se
trouver là où l'on mange, ils ont, pendant une heure, la facilité de
tailler en plein drap. Quelquefois ils tirent au sort à qui fera marcher
le garde; pendant que l'un d'eux opère une utile diversion en se
laissant poursuivre, les autres attaquant du côté opposé tuent tout ce
qu'ils rencontrent. Voilà de la stratégie cynégétique.

Dans les environs de Paris, toutes les propriétés sont gardées, quant à
la chasse; du moment que vous êtes sorti d'un rayon de vingt lieues,
vous rencontrez des plaines que tout le monde peut traverser le fusil à
la main. Elles sont exploitées par les chasseurs voyageurs. Pendant le
mois de septembre, montez le samedi dans une diligence de Chartres,
d'Orléans, de Sens, etc., vous vous trouverez avec quinze chasseurs;
l'impériale sera remplie par quinze chiens qui se battront, ou qui du
moins grogneront pendant le voyage. Ces chasseurs nomades, qui partent
de Paris le soir, arriveront dans une plaine quelconque le dimanche
matin, ils tireront des coups de fusil toute la journée, et puis ils
repartiront pour être de retour le lundi à l'ouverture de leur bureau.
Les employés des ministères, les clercs d'avoué, de notaire, d'huissier,
sont essentiellement chasseurs nomades. Quelque temps qu'il fasse ils
ont besoin de partir le samedi, et ils partent. La chasse est une
passion qu'il faut satisfaire à tout prix. Florent Chrestien, précepteur
de Henri IV, dans sa traduction d'Oppien, exprime cette pensée dans ces
deux vers aussi harmonieux qu'élégants;

  Car la chasse est coquine, en sorte que quiconques
  L'a goustée une fois ne s'en lassera onques.

Il est certain que les fashionables du jokey's-club, l'honnête rentier du
Marais, l'entrepreneur de charpente, le bottier de la rue Vivienne,
l'avocat stagiaire, le commis, le clerc d'avoué, ne peuvent pas avoir
les mêmes moeurs, le même costume, le même langage. Tous ils sont
chasseurs, c'est vrai; mais, chez eux, désirs, habitudes, projets,
discours, costume, tout est différent. Le fashionable veut qu'on le
croie bon chasseur, et ne s'occupe nullement de le devenir. C'est tout
le contraire d'Aristide, dont je ne sais plus quel Grec disait: «Il veut
être juste et non le paraître.» Ce beau monsieur ne va point à la chasse
pour s'amuser, mais pour pouvoir dire demain: «Je reviens de la chasse.»
Si chemin faisant il rencontre une belle dame, il la suivra: qu'a-t-il
besoin de courir après les perdreaux, n'est-il pas sûr d'en trouver au
retour chez Chevet? L'essentiel pour lui est de partir pour la chasse;
dès lors il a conquis le droit de faire des histoires à son retour, et
d'envoyer des bourriches de gibier dans vingt maisons différentes.

Le fashionable n'a point le temps de devenir chasseur: si Diane est
ennemie de l'amour, l'amour est ennemi de Diane. Ce monsieur-là étant
toujours amoureux ne peut pas gaspiller son intelligence à méditer sur
les ruses du gibier, il préfère vaincre celles des dames. Mais, comme la
chasse est un plaisir où il faut déployer de l'adresse, de la force, et
quelquefois du courage, le fashionable veut passer pour chasseur, car il
désire que les dames le croient brave, adroit et fort. S'il est riche il
ne manque pas d'acheter un nouveau fusil chaque fois qu'un armurier
découvre un nouveau système: et comme ces prétendues découvertes
arrivent souvent, notre homme est à la tête d'un arsenal formidable. Il
espère qu'enfin il trouvera une arme dont les coups seront certains.
Tous ces fusils divers sont là pour deux choses: d'abord ils prouvent la
richesse de l'homme, et à Paris c'est une grande affaire, ensuite ils
servent à sauver l'amour-propre du chasseur. Lorsqu'il manque, ce qui se
voit très-souvent, il a son excuse prête: «C'est un fusil nouveau, je
n'en ai pas l'habitude. Si j'avais su, je ne l'aurais point apporté.»

Le fashionable se couche fort tard, et le 1er septembre il ne peut
parvenir à se lever matin; il est neuf heures sonnées lorsqu'il sort
tout frais des mains de son valet de chambre. Notre dandy, brossé, ciré,
pincé, luisant, les mains couvertes de gants beurre frais, s'élance
dans son tilbury attelé d'un superbe cheval qui brûle de fendre l'air.
Il lâche les guides, on part: à peine si le groom, aussi bizarrement
accoutré que le maître, a eu le temps de grimper sans être broyé par la
roue. Qu'importe un groom de plus ou de moins? Il fallait partir au
galop; on avait aperçu deux dames aux fenêtres, il était nécessaire de
se poser, de se faire voir emporté par un cheval indomptable. Qui sait?
peut-être cette émotion produite aujourd'hui rapportera-t-elle demain
quelque chose?

Il arrive, et déjà la chasse du matin est terminée; de toutes parts on
se dirige vers l'auberge isolée où le déjeuner se prépare. Le
fashionable trouve l'idée ingénieuse; il a faim; il chassera plus tard.
Quel est cet homme déguenillé qu'il rencontre en mettant pied à terre?
Ses guêtres rapiécetées sont retenues par des ficelles en guise de
boucles; son pantalon, sa blouse, ont perdu leur couleur primitive: il
est armé d'un vieux fusil lourd; sa carnassière semble tomber en
lambeaux, et le baudrier qui la retient paraît être fait avec de
l'amadou. Cet homme est un chasseur. En le voyant côte à côte avec le
fashionable, on dirait qu'il s'est placé là pour faire antithèse. Tous
les deux sont contents de leur rôle. «J'en paraîtrai plus beau par
l'effet du contraste, dit l'un.--J'aurai l'air meilleur chasseur à côté
de ce freluquet,» dit l'autre.

[Illustration]

Si vous alliez croire que cet homme déguenillé, ce mendiant armé d'un
fusil est un pauvre diable ainsi vêtu parce que son tailleur refuse de
lui faire crédit, vous seriez dans une erreur grave. Ce chasseur est le
propriétaire du château que vous apercevez au bout de la plaine; il a
des mines de charbon, des filatures de laine, des hauts fourneaux, et
même il galvanise le fer. Il a lu _le Chasseur au chien d'arrêt_, _le
Chasseur au chien courant_, _l'Almanach des chasseurs_, et comme dans
ces trois ouvrages l'auteur tombe à bras raccourci sur les fashionables,
qui mettent le même luxe à leur costume de chasse qu'à leurs habits de
bal, il a donné dans l'excès contraire. Il professe le plus souverain
mépris pour un homme armé d'un fusil brillant, vêtu d'une blouse propre.
Une carnassière neuve lui fait horreur; celle qu'il acheta il l'a
changée contre la vieille qu'il porte; pendant vingt ans elle a voyagé
sur les épaules d'un garde, et de nobles traces indiquent le gibier de
toute espèce qu'elle a contenu. Ceux qui ne connaissent point ce vieux
chasseur novice disent en le voyant passer: «Voilà un gaillard qui en
tue plus lui seul que tous les autres ensemble.» Ces propos l'amusent,
le rendent fier, et lui réjouissent l'âme. Sa manie est qu'on le croie
chasseur adroit, chasseur expérimenté, dur à la fatigue; il veut se
donner un air braconnier comme tel jeune homme de votre connaissance
espère qu'on va le prendre pour un mauvais sujet dès qu'il porte des
moustaches, et du moment qu'il parvient à fumer un cigare sans avoir mal
au coeur.

Ces deux chasseurs tiennent le haut et le bas de l'échelle: opposés
quant au costume, ils se ressemblent par leur maladresse et par leur
ignorance. Autour d'eux viennent se grouper une infinité d'amateurs ne
différant les uns des autres que par de légères demi-teintes. Peu à peu,
en abandonnant les extrémités de chaque bout, vous arrivez au centre,
et c'est là que vous trouvez le vrai chasseur. Dans une réunion de vingt
personnes portant le fusil ou la trompe, à peine si vous rencontrerez un
homme méritant ce titre glorieux; presque tous tiendront plus ou moins
du chasseur fashionable ou du chasseur épicier; presque tous auront une
tendance vers le dandysme ou vers le braconnage. Vous reconnaîtrez
facilement le vrai chasseur à sa figure basanée, à son costume
classique, à sa manière aisée de porter le fusil, à l'obéissance de son
chien. Il est bien vêtu, proprement mais sans élégance: la blouse en
toile bleue, les bonnes guêtres de peau, remplacent chez lui
l'habit-veste à boutons d'or et les bottes vernies ou les guenilles
grisâtres recousues avec du fil blanc.

Il ne change pas d'arme chaque année, il n'essaie point tous les
perfectionnements nouveaux. Content de son fusil, pourquoi donc en
prendrait-il un autre?

«Qui n'a jouissance qu'en la jouissance, qui ne gaigne que du hault
poinct, qui n'aime la chasse qu'en la prinse, il ne luy appartient pas
de se mesler à nostre eschole;» dit Montaigne. Le vrai chasseur chasse
pour le plaisir de chasser, pour combattre des ruses par d'autres ruses.
Il jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; plus il rencontre de
difficultés, plus il est satisfait. S'il chasse en plaine, il n'apprécie
que les coups tirés de loin; s'il chasse au bois, il revient content
lorsque le lièvre a tenu toute une journée devant sa meute. Il aime le
combat plus pour le combat que pour la victoire et le butin; il ne veut
pas tuer dix lièvres, mais un lièvre: il rougirait de passer pour un
boucher.

Le Roy Modus, Gaston Phoebus et tous les anciens auteurs cynégétiques
ont recommandé la chasse comme un excellent moyen d'éviter l'oisiveté,
qu'ils nomment _le péchié d'oyseuse_; ils veulent qu'on marche, qu'on se
fatigue pour gagner de l'appétit et pour conserver la santé; mais ils
traitent d'infâmes les destructeurs de gibier. Un vrai chasseur
ressemble au gastronome professeur qui goûte tous les mets, et se lève
de table avec une légère envie de continuer. S'il chasse, c'est pour
déployer l'activité de ses jambes, les ressources de son génie,
l'adresse de ses bras, la justesse de son coup d'oeil; non qu'il
dédaigne le perdreau rôti, le civet de lièvre, la caille au gratin, la
gigue de chevreuil, le salmis de bécassines; bien au contraire, il
s'honore du titre de gastronome, car le vrai chasseur est un homme
d'esprit, s'il n'était pas gourmand, ce serait une anomalie, comme c'est
une exception de rencontrer un gourmand qui soit un sot. Appréciant les
choses à leur valeur, une fois le gibier tué, il le mange, mais ce n'est
pas pour manger qu'il chasse. Arioste dit: «Le chasseur n'estime pas le
lièvre qu'il vient de prendre.» Il se trompe évidemment. On pourrait lui
répéter ce que lui dit un jour le cardinal Hippolyte d'Est: «Maître
Louis, où donc avez-vous pris tant de... niaiseries?»

Le chasseur épicier chasse bien un peu pour le plaisir de chasser, mais
il faut que la valeur des pièces tuées vienne établir une espèce de
compensation pour le temps qu'il perd, la poudre qu'il brûle et les
souliers qu'il use. Un lièvre galopant dans les bois n'est autre chose
pour lui qu'une pièce de cent sous marchant sur quatre pattes. N'espérez
de lui aucun ménagement; s'il pouvait tuer mille perdreaux, certainement
il les enverrait à la Halle. Si vous lui parlez de conserver, de penser
à l'année prochaine, au lendemain, il ne vous comprendra pas, ou bien il
vous répondra comme Figaro: «Qui sait si le monde durera encore trois
semaines.» S'il est chasseur épicier flibustier, sa dépense n'étant pas
bien grande, il se contentera de peu de chose; mais s'il change ce
dernier titre en celui d'actionnaire, s'il a payé pour s'amuser, oh!
alors, le démon de l'avarice, le démon de la cupidité se joignant au
démon de la chasse, vont tellement bouleverser le coeur et la tête de ce
pauvre diable, qu'il sera toute la journée dans le plus violent état
d'exaltation fébrile, de surexcitation nerveuse.

Le jour de l'ouverture, le gibier subit une hausse de cent pour cent:
plus on en tue, plus on en vend. L'homme qui, dès le matin, a quitté sa
maison avant l'aurore, rentrant le soir éreinté, affamé, ne peut pas
décemment revenir les mains vides; on lui dirait en ricanant: «Il valait
bien la peine de se lever si matin!» Or, tout chasseur qui ce jour-là
possède 5 francs rapporte dans son ménage au moins deux perdreaux; il a
tué quelques moineaux sur les ormes des boulevards extérieurs, il les
présente comme accessoires; il a tué deux pigeons bisets, il les décore
du titre de ramiers. Oh! s'il avait rencontré quelque petit cochon noir,
avec quel plaisir il offrirait à son épouse un beau marcassin! Il faut
bien des perdreaux pour lester les carnassières de tous ces braves gens:
aussi les aubergistes des barrières qui font le commerce du gibier
gagnent autant sur les lièvres et les perdreaux que sur l'eau
transformée en vin. Ils sont les entreposeurs des braconniers; lorsque
le beau monsieur en tilbury se présentera, un petit gamin ira lui dire à
l'oreille: «J'ai deux lièvres, trois faisans, dix perdreaux à vous
offrir; c'est ça qui figurerait bien sur le garde-crotte.» Soyez certain
que les cordons de la bourse ne tiendront pas contre une si belle
proposition; car Chevet est excellent pour le lendemain, quand il
s'agira de faire des envois aux dames; mais en arrivant il est essentiel
de pouvoir montrer quelque chose.

J'oubliais le chasseur théoricien. C'est une espèce à part; celui-là ne
fait point de mal au gibier, car il ne chasse jamais. Cependant il a
chassé jadis et se propose de chasser un jour; en attendant, il parle
chasse toute la journée. Médecin, avocat, notaire, courtier de commerce,
commissaire-priseur, il préfère Du Fouilloux à Hippocrate, Salnove à
Barthole, D'Yauville à Barême. Si vous entamez le chapitre des armes à
feu il vous détaillera tous les systèmes; chaque année, en voyant les
perfectionnements nouveaux, il se félicite de n'avoir point encore
acheté de fusil. Le chasseur théoricien vous dira le jour fixe où
commence le passage des cailles, des canards, des bécassines; si vous
tuez un de ces oiseaux avant l'heure prédite, gardez le secret, vous lui
feriez un notable chagrin. Mais c'est surtout en fait de législation
qu'il brille; pour empêcher le braconnage il a trente projets de loi
dans sa poche; méfiez-vous de lui s'il aborde cette matière, il va vous
lire tout son répertoire. J'y fus pris un jour, moi qui vous parle; mais
après avoir essuyé la première bordée, j'interrompis mon homme: «Tous
les chasseurs sont jaloux, lui dis-je; la pièce de gibier qu'ils ne
tuent pas est un vol qu'on leur fait: demandez-leur une loi, ils
l'auront bientôt rédigée; la voici:

  «ARTICLE UNIQUE. La chasse est défendue à tout le monde, excepté à.....
  (mettre ici le nom du législateur).»

  ÉLZÉAR BLAZE.



[Illustration: LA FEMME DE CHAMBRE.]

[Illustration]

LA FEMME DE CHAMBRE.


SI, par métier, ou par goût, vous recherchez avant tout les histoires
d'amour; si vous affectionnez le roman intime, le drame du coin du feu,
les scènes de la vie privée; si vous allez, feuilletoniste ou romancier
(pardon de la supposition), flairant l'anecdote et dénichant l'intrigue;
ou si, conteur par nature et bavard désintéressé, vous cultivez le
scandale par vocation et recueillez généreusement pour le seul plaisir
de donner ensuite;--si vous avez de l'ambition et que vous désiriez
monter par l'échelle des femmes; si vous êtes amoureux, adroit et bien
tourné,--croyez-moi, avant d'entrer au salon, donnez un coup d'oeil à
l'antichambre;--l'antichambre mène au salon, et le salon au boudoir;
avant de saluer madame, souriez à la femme de chambre.

La femme de chambre!...... Il y a dans ce mot je ne sais quoi d'intime,
de mystérieux, qui saisit d'abord l'esprit le plus obtus et ranime la
curiosité la mieux endormie. A ce nom seul se révèle tout à coup un
monde de faits inédits, de pensées et de sentiments enfouis au fond de
l'âme, d'histoires toutes parfumées d'amour, imprégnées de sang,
touchantes et bouffonnes.--Othello, Géronte, Scapin, Desdémone et
Célimène s'y donnent la main.--Mais de toutes ces physionomies, la plus
jeune, la plus gaie et la plus ravissante, de tous ces types, le plus
vrai encore aujourd'hui et le plus gracieux, c'est Dorine, la piquante
soubrette que vous savez; Dorine avec sa taille cambrée, son pied
aventureux, sa main si leste et son oeil si malin; Dorine, qui porte et
reçoit les bouquets emblématiques et les poulets odorants, qui protége,
bonne fille, les amours de Marianne, tend la main aux galants et sa joue
à Frontin. C'est bien elle encore, la jolie perruche du logis, qui s'en
va sautillant de l'office à l'antichambre, de l'antichambre à
l'escalier, perchant et caquetant tour à tour au premier, au second, au
troisième étage, le matin dans la loge du portier, et le soir dans la
cage aérienne où elle grimpe pour dormir et rêver. C'est toujours elle;
seulement elle a changé de nom, de langage et de costume.

Elle ne s'appelle plus Dorine, elle répond au nom d'Angélique, Rose,
Adèle ou Célestine; elle ne dit plus Frontin, Mascarille ou Crispin,
elle dit Martin, François ou Germain. Conservons lui cependant pour un
instant, et pour mieux la faire connaître, son joli nom d'autrefois, son
nom patronymique.

La femme de chambre, comme le chef de cuisine, est, par le fait même de
sa position, en dehors, sinon au-dessus de la domesticité. Ce sont deux
puissances, dont l'une ne règne que deux heures sur douze, et l'autre
toute la journée. Chacun, dans la maison, sait cela et le reconnaît sans
conteste. Et qui oserait nier la supériorité de la femme de chambre? Qui
pourrait lutter avec elle d'autorité et de pouvoir? Serait-ce le valet
de chambre lui-même? Fût-il Scapin en personne, Dorine le mettrait dans
le sac, le pauvre garçon, plus vite qu'il n'y met son maître. N'a-t-elle
pas pour elle, avec la même position, l'avantage incontestable de la
finesse naturelle à son sexe? Le valet de chambre peut être changé sans
que l'économie d'une maison en soit troublée. Ses rapports avec monsieur
n'ont ni la même importance, ni la même intimité (l'expression
convenable m'échappe); les hommes sont moins expansifs; le maître a
généralement moins besoin de raconter, et le valet d'intérêt à
recueillir. Son ministère a quelque chose de plus général, et ses
attributions, même dans les meilleures maisons, ne sont pas toujours
définies d'une manière assez rigoureuse; le cercle s'étend ou se
resserre autour de lui, selon les circonstances et les besoins du
moment; débordé quelquefois, il empiète souvent sur le domaine des
autres, sans en devenir plus riche ou plus heureux. Il appartient dans
l'occasion à madame, qui peut réclamer ses jambes ou ses bras pour un
service quelconque. On a vu des valets de chambre métamorphosés
momentanément en grooms, en cochers, en laquais; il n'y a pas d'exemple
d'une femme de chambre changée tout à coup en nourrice ou en bonne
d'enfant! L'incompatibilité est évidente: la femme de chambre appartient
exclusivement à la maîtresse de la maison; c'est sa propriété
particulière, on ne peut y toucher sans sa permission; son bien-être, sa
vie intérieure, son bonheur (et plus que cela peut-être), en dépendent.
Cette fille, en effet, sait les secrets de son coeur comme ceux de sa
toilette; elle a surpris les uns et elle confectionne les autres. Sa
maîtresse, à son tour, lui appartient corps et âme. Voyez donc!... elle
sait de qui est la lettre reçue ce matin, pourquoi madame sort seule et
à pied aujourd'hui, et pourquoi elle a eu sa migraine avant-hier, au
moment où monsieur voulut la conduire au bal. Elle sait, au juste, le
compte de la tailleuse et de la modiste. Elle sait la quantité d'ouate
qui entre dans la doublure du corsage d'une jolie femme, et la quantité
de larmes que peut contenir l'oeil d'une femme sensible. Elle sait (que
ne sait-elle pas?) qu'il n'y a pas plus de femme irréprochable pour sa
femme de chambre, que de grand homme pour son valet.

Aussi voyez comme tout, dans la maison, s'incline devant elle, Frontin
le premier! C'est à peine s'il ose lui prendre la taille à deux mains,
et il ne l'embrasse pour ainsi dire qu'en tremblant, tant cette petite
majesté lui impose. C'est qu'elle est reine, en vérité, Dorine, reine
dans le boudoir comme dans l'office, reine de sa maîtresse, dont elle
possède les secrets, et reine de ses égaux, dont elle tient le sort
entre ses mains. Dorine a la confiance de madame, et madame est
toute-puissante auprès de monsieur; que Dorine dise un mot à madame, et
madame à monsieur, c'en est fait du rival maladroit ou du camarade
insolent! Dorine est le commencement et la fin, le bras qui frappe dans
l'ombre, l'esprit qui inspire et dirige.

Que Dorine soit blonde ou brune, grande ou petite, laide même (si vous
le voulez), qu'importe? elle n'en sera pas moins fêtée, recherchée et
adorée, comme toutes les femmes qui ont vingt-cinq ans, beaucoup
d'esprit, la désinvolture facile et le regard mutin. S'il n'y a pas
autour d'elle quelque beau chasseur bien droit et bien doré, ou quelque
petit valet mince et futé, qui la courtise, et l'appelle mademoiselle
Dorine, elle jette presque toujours alors les yeux sur un séduisant
commis de magasin, ou sixième clerc d'avoué, qu'elle a rencontré, _un
jour de sortie_, à la Chaumière ou à l'Ermitage. M. Oscar, Alfred ou
Ernest, est un jeune homme _très-comme il faut_, qui porte de petites
moustaches, des gants jaunes, le dimanche, et ne cultive que les danses
autorisées par M. le préfet. Il est fort poli, ôte son chapeau en
invitant sa dame, ne se livre que médiocrement à l'enivrement du galop
et à la pantomime expressive du balancé. Pendant la contredanse, le
galant cavalier a relevé trois fois le mouchoir de sa _divinité_, et
trois fois elle lui a souri, et ils se sont pressé la main. C'en est
fait; Dorine est vaincue, Oscar triomphe, et tous deux s'en vont, sous
des bosquets très-peu mystérieux, se jurer un amour éternel, qui durera
autant que la saison des bals champêtres.

La femme de chambre, comme toutes les personnes douées d'un sens
très-fin, observe beaucoup: c'est à la fois un plaisir de son esprit et
une nécessité de sa position. On sait que, sous ce rapport, la gent
domestique a cent yeux, cent oreilles, et souvent deux cents langues.
Ces trois éminentes facultés, multipliées et perfectionnées par
l'habitude, le domestique semble s'en être réservé tacitement la
jouissance pour son utilité personnelle, et, en somme, il ne les exerce
guère qu'au détriment de ses maîtres. Il les espionne et les trahit à
toute heure; il les étudie pour les contrefaire. Il vous regarde dans le
coeur avec une loupe, y cherche minutieusement vos joies, vos chagrins
les plus intimes, exploite vos plus secrets penchants, s'empare
traîtreusement de tout votre être, et coule en bronze, dans une
frappante caricature, vos plus innocentes faiblesses et vos plus
imperceptibles travers. Les Mascarilles et les Frontins sont
certainement les inventeurs de la caricature parlante, le crayon et le
modelage ne sont venus qu'après; les meilleures charges se font à
l'office.--J'excepte la femme de chambre. Elle est généralement plus
indulgente: elle imite et ne parodie pas; c'est une _doublure_, si vous
voulez, qui copie servilement, mais avec conscience, les jeunes
premières et les grandes coquettes. Elle grasseye, il est vrai, comme le
chef d'emploi, marche de même, affectionne les mêmes gestes, les mêmes
expressions, les mêmes airs de tête. Comme madame, elle a ses jours
d'abattement, et dit aussi, en adressant à la glace un regard caressant
et un languissant sourire: «_Je suis affreusement laide aujourd'hui._»
Quand elle est seule, elle s'étudie à saluer et à rire comme madame;
elle feuillette quelquefois, à la dérobée, les livres laissés sur le
somno, et lit le soir, dans sa mansarde, ceux que l'amour lui fait
passer en contrebande. Elle confond, dans ses citations littéraires, MM.
de Lamartine et Paul de Kock, MM. de Balzac et Pigault-Lebrun; elle sait
les noms des plus grands artistes, accompagne quelquefois sa maîtresse à
Saint-Roch ou à l'exposition, parle musique et peinture, et estropie
d'un petit air pédant, devant l'office ébahi, les phrases à la mode et
les expressions techniques. Elle pousse quelquefois la manie de
l'imitation jusqu'à s'ajuster, _rien que pour voir_, les parures de sa
maîtresse. Celle-ci, rentrant à l'improviste dans sa chambre à coucher,
surprend sa femme de chambre minaudant devant la glace, à la grande
satisfaction du beau chasseur, qui, de son côté, marche, se penche sur
elle d'un air galant, et reproduit assez heureusement la pose, les
gestes et la démarche de son maître. Grand est le scandale, et peu s'en
faut que la dame de contrefaçon ne s'en aille coqueter tout à son aise,
hors de la maison, avec l'Antinoüs de la livrée. Mais enfin Dorine
pleure; Dorine est si dévouée, si discrète! et Antinoüs, qui n'a pas
moins de cinq pieds huit pouces, est un de ces hommes qu'on ne remplace
pas.

La femme de chambre est éminemment sensible et aimante. Cette
disposition tient encore aux circonstances et aux objets dont elle est
habituellement entourée. Placée continuellement entre les licences de la
livrée et les délicatesses du langage des maîtres, respirant tour à tour
l'enivrement du boudoir et les miasmes de l'office, son imagination
s'exalte, ses sens stimulés se révoltent, et souvent la sagesse lui fait
défaut.--Et le moyen, s'il vous plaît, qu'il en soit autrement, quand on
a vingt ans, beaucoup d'intelligence, l'oreille fine et l'oeil bien
fendu? On a trop calomnié la femme de chambre; beaucoup en ont médit;
très-peu lui ont rendu justice. Méchanceté et ingratitude!... oui,
ingratitude. Reportez-vous seulement pour un instant aux plus beaux
jours de votre enfance; choisissez entre vos plus délicieux souvenirs,
et dites, ingrat, si, parmi toute cette poésie du passé, au milieu de
tout ce luxe de tendresses, de gâteries et de baisers accumulés sur
votre blonde tête et vos joues rosées, vous avez pu oublier cette
gracieuse fille dont les caresses étaient plus douces que celle de votre
bonne, qui savait mieux vous aimer, vous endormir dans ses bras, et
baisait plus tendrement vos petites mains blanches et vos grands yeux
bleus? Et plus tard... oui, plus tard... Pourquoi rougir? enfant que
vous êtes! l'amour ennoblit tout. Et dites-moi, je vous prie, si vous
avez jamais rencontré depuis un amour aussi vrai, aussi délicat et aussi
désintéressé? Qui se montra plus dévouée à vos caprices? Qui vous
servait constamment sans en être priée? Qui plaidait votre cause en
votre absence, et prenait courageusement la responsabilité des fautes
que vous n'aviez pu cacher? Qui entrait dans votre chambre à toute
heure, sous le moindre prétexte, vous demandant pardon d'avance des
services qu'elle venait vous rendre, vous souriant à tout propos, vous
regardant à la dérobée, passant et repassant près de vous, effleurant
votre main de sa main, et votre visage de ses longues tresses,
arrangeant et dérangeant tout autour de vous, plaçant ceci, déplaçant
cela, inquiète, troublée et heureuse, pourtant, oh! bien heureuse d'un
de ces regards qu'elle aurait demandé à genoux, d'une simple marque de
reconnaissance dont vous étiez si avare!--Naïfs artifices d'une langue
dont vous apprîtes un jour le premier mot sur les lèvres de Dorine! Ah!
ce fut un moment unique dans votre vie à tous deux, tout rempli par vous
de célestes révélations, et, pour elle, d'inexprimables angoisses!--Et
vous avez vécu ainsi dans cette chambre, dont l'amour vous avait fait un
nid si douillet et si chaud, vous, pauvre petit, qui n'aviez pas encore
vos ailes, heureux, choyé et béqueté à petit bruit, et elle, presque
toujours absente, et posant à peine au bord de votre cachette ses deux
pieds mignons et mal assurés!--Il ne vous appartient pas, croyez-moi, de
répudier un pareil souvenir. Bien peu (et ce ne sont pas les plus
heureux), parmi les jeunes hommes élevés sous le toit paternel, ont reçu
d'autre part cette première et douce initiation. Oui, n'en déplaise à
nos grandes dames et à nos maîtresses musquées, dans l'histoire de nos
amours, le premier chapitre, le plus intéressant, le plus coloré et le
plus riche de jeunes et enivrantes émotions, appartient toujours à la
femme de chambre.--Les Dorines ont le pas sur les Cidalises.

Excellente nature et touchante destinée! La femme de chambre est tout
amour. Après avoir aidé, avec un infatigable dévouement, au bonheur de
madame, et suffi, seule, aussi longtemps que possible, à celui de son
jeune maître, elle voit cet amour, qui est son ouvrage, lui échapper
insensiblement, et s'envoler tout doucement vers de plus hautes régions.
Elle le voit, elle en gémit; mais elle ne pleure pas, ne pousse pas un
sanglot; la plainte lui est interdite.--Tel est le sort de la femme de
chambre; au dedans comme au dehors d'elle-même, tout est mystère; son
coeur est plein des secrets des autres et des siens.--Qui a osé dire que
la femme de chambre était indiscrète? Quel est l'amoureux éconduit, ou
l'artiste malintentionné qui s'est permis de traduire en action cette
injurieuse pensée? La femme de chambre indiscrète! Mais l'indiscret est
celui qui désire savoir. Or, la femme de chambre sait tout. Cette lettre
que vous lui faites entr'ouvrir, c'est elle qui l'a reçue, elle qui
portera la réponse, et il faudra bien, pour le moins, acheter sa
discrétion et son habileté par une demi-confidence.

Non content d'attaquer sa moralité et les qualités qu'elle déploie au
service de sa maîtresse, on a été jusqu'à en souiller le principe. Des
écrivains qui se croient des penseurs, des auteurs dramatiques et des
comédiens, tous gens d'esprit sceptique, se sont avisés de douter de son
désintéressement, et ont trouvé plaisant de la représenter donnant d'une
main une lettre, et recevant de l'autre... une bourse pleine! Fi donc!
passe pour Figaro et Scapin, valets et fripons effrontés, gens de sac et
de corde! Sachez, messieurs, que Dorine ne vend pas plus son talent
précieux que sa jolie figure: elle donne l'un à sa maîtresse, et prête
l'autre aux jolis garçons. Un sourire de reconnaissance, une caresse
sous le menton, un baiser peut-être, un seul baiser au charmant porteur
de ce billet, moins frais à voir, et moins doux à toucher que la main
qui le donne, voilà tout ce qu'elle ambitionne et vous demande en son
âme.

Après cela, commandez, disposez d'elle à votre gré; ne craignez rien,
elle est à vous, elle veillera pour vous à toute heure, marchera devant
vous, aplanira les difficultés, écartera les dangers, vous ouvrira
toutes les voies, toutes les portes... la sienne même, s'il le
faut.--Aimable fille! puissent tous les valets présents et futurs,
puissent les plus beaux chasseurs, les commis les plus merveilleux et
les clercs les plus fringants, te payer en amour, en bonheur, en dîners
sur l'herbe, en loges des funambules, en foulards à vingt-cinq sous, en
bagues de cheveux, en tabliers de soie, en montres d'argent, en chaînes
de chrysocale, en cidre, en marrons, en chansons, tout le bien que tu
fais et les services que tu rends!--Va, mon beau messager d'amour,
laisse dire les méchantes langues qui te dénigrent quand tu passes, et
les honnêtes femmes qui te blâment tout haut et t'approuvent tout bas.
Va, pars, accomplis ta douce mission, porte ici la joie et l'espérance;
cours, glisse, mais prends garde en marchant à tes souliers si bien
cirés, à tes bas si blancs et si bien tendus; retrousse-toi bien, ma
fille, et montre ta jambe fine et ronde, pour ne pas gâter l'ourlet de
ta robe de jaconas. Baisse les yeux pour mieux voir et pour être mieux
vue. Les jeunes gens s'arrêtent ou te suivent pour t'examiner à leur
aise, et parmi les belles dames qui te regardent passer, il y en a plus
d'une qui donnerait volontiers sa robe de velours pour ta tournure leste
et gracieuse, et sa mantille bordée de maline pour les trésors que
laisse deviner le simple fichu bleu qui recouvre ton sein et tes
épaules. Il n'y a pas jusqu'à ton tablier si joyeux et si bien posé qui
ne soit appétissant, coquet et fripon, comme toi, ma charmante
soubrette.

D'où vient la femme de chambre, et où va-t-elle? Quelle est son origine,
sa destinée et sa fin? Est-elle un mythe, une personnification de la
première et la plus touchante vertu chrétienne, de celle qui fit dire
cette belle parole: _Il lui sera beaucoup pardonné..._ Et cette autre:
_Si vous donnez seulement un verre d'eau...?_--La femme de chambre en a
donné plus de mille, elle en donne au moins un tous les soirs. Que
n'a-t-elle pas donné? Elle a donné (ou à peu près) ses plus belles
années, ses soins, son industrie, son bon goût, son adresse et son zèle
à sa maîtresse, ses loisirs, ses pensées, ses rêves, ses blanches
épaules et ses lèvres vermeilles au plaisir, à l'amour... à des
ingrats!--Encore une fois, d'où vient-elle? _ou du couchant ou de
l'aurore?_ de la Lorraine, ou du pays Cauchois? Est-elle née sous le
chaume, dans la sous-pente d'un portier, dans la rue Quincampois ou la
Chaussée-d'Antin!--Grave question, que j'ai vainement sondée et
retournée longtemps en moi-même, et qui peut se résoudre indistinctement
en faveur de chacun des quatre-vingt-six départements de la France et
des quatorze arrondissements de la Seine.--Quels sont ses projets et ses
voeux? Où va-t-elle ainsi dans sa vie si remplie et si vide, si
préoccupée des autres, et si oublieuse d'elle-même? Hélas! elle va

  ... où va toute chose,
  Où va la feuille de rose,
  Et la feuille de laurier.

où vont les deux plus belles fleurs de la vie, l'amour et la jeunesse,
où vont les grandes dames et les soubrettes!

A vingt-cinq ans la femme de chambre est à son apogée; il doit durer
cinq années, après lesquelles commencera la période du décroissement. La
femme de chambre ne sera plus alors que l'ombre d'elle-même, jusqu'au
moment où elle disparaîtra totalement éclipsée derrière la quarantaine.
Cette dernière période de dix ans n'est qu'une longue nuit qui ne compte
pas dans la vie de la véritable femme de chambre.

Quel changement à cette époque brillante de son existence! Ce n'est plus
cette petite fille, gauche, timide, qu'un regard déconcertait, qu'un mot
faisait pâlir, qui ne savait ni parler, ni se taire à propos, ni mentir
et s'accuser pour sa maîtresse, qui l'habillait mal, et la fatiguait de
ses assiduités. Dorine n'est pas moins bonne qu'autrefois, l'habitude
n'a fait que développer son attachement; mais son zèle est plus utile,
parce qu'il est plus éclairé. A force d'observer et de réfléchir,
l'esprit lui est venu, comme il vient à toutes les filles. Aussi, voyez
combien elle a gagné! comme elle porte maintenant avec grâce son galant
uniforme! Une fine chaussure a remplacé l'ignoble soulier large et
grimaçant qui déshonorait son pied. Comme il est aujourd'hui fièrement
posé, ce charmant petit pied de duchesse, et bien attaché à cette jambe
de danseuse! Dorine ne fait plus, comme autrefois, gémir le parquet et
crisper tout le système nerveux de sa maîtresse. Dorine ne marche plus,
elle glisse!--Dernier perfectionnement de la femme de chambre! Ce mot
contient tout un poëme: c'est l'_oméga_ de la science; il résume toutes
les autres facultés. Si vous voulez juger du mérite d'une femme de
chambre, faites-la marcher devant vous: l'épreuve est infaillible; vous
devinerez à son allure ce qu'elle est et d'où elle vient; vous
reconnaîtrez le cachet de la femme comme il faut dans sa tournure
élégante et facile; la bourgeoise reparaîtra dans la naïve prétention de
sa démarche, et soyez persuadé que le vernis de la femme _comme il en
faut_ n'aura pas moins déteint sur la désinvolture que sur les manières
et le langage de la soubrette. On écrirait un livre sur ce
sujet.--Glisser n'est pas seulement une grâce dans la femme de chambre,
c'est aussi un talent précieux, inestimable pour sa maîtresse et pour
elle-même; c'est toujours une qualité; c'est souvent une vertu.

Dorine a maintenant un petit port de reine. A la voir traverser
légèrement le salon, à son maintien gracieux et son air tout aimable
quand elle est assise, vous la prendriez pour la maîtresse de la maison,
n'était l'inévitable tablier et l'indispensable bonnet. Le tablier blanc
est particulièrement l'abomination de la femme de chambre: c'est sa robe
de Nisus; elle le regarde avec colère et ne le touche qu'avec horreur:
c'est l'ennemi intime, implacable, qui l'accompagne partout, qui la
signale, la trahit et la déshonore! Sans lui, hélas! combien de jeunes
hommes charmants et de riches barbons l'auraient aimée, courtisée,
adorée et honorée! Qui la délivrera de la fatale percaline? Oscar,
Alfred, commis ingrats, vous acceptez son coeur et rejetez sa main!
Prenez y garde! plutôt que de rester toute sa vie vouée au blanc, comme
les vierges dont elle a la figure et non l'insensibilité, Dorine fera
une fin tragique: elle épousera Frontin, qui promet de l'affranchir du
tablier, ou le petit Figaro, qui lui remet chaque matin des billets doux
sous la forme de papillottes; elle épouserait, au besoin, le plus épais
des garçons de caisse ou le plus crotté des _saute-ruisseaux_. Le
tablier est la ligne de démarcation, la seule barrière qui sépare la
femme de chambre de la femme libre (je parle sans épigramme), barrière
si mince, si légère, et pourtant infranchissable! La femme de chambre,
forcée d'exister avec son tablier, s'en sépare sous le moindre prétexte:
c'est la première chose dont elle se débarrasse en entrant dans sa
chambre; elle le quitte à table; elle le quitte à l'office, à la
cuisine, dans l'antichambre, en traversant le salon, dès que madame est
absente ou ne la regarde pas. J'ai vu plus d'esprit, plus de ruse
féminine dépensés pour cette petite cause, qu'il n'en faudrait pour
dénouer l'intrigue la plus embrouillée, et dérouter le plus jaloux des
maris.--Des maîtresses inflexibles ont pris pour devise: je
maintiendrai, et elles ont maintenu le tablier. J'ai vu des résistances
opiniâtres d'une part, et de l'autre, de nobles sacrifices; j'ai vu de
généreuses femmes de chambre, après des efforts désespérés, résigner
noblement leurs fonctions, et se retirer vaincues, mais non humiliées!

Qui pourrait compter les mérites de la femme de chambre parvenue à son
entier développement? Elle a mesuré l'étendue de ses devoirs et compris
les difficultés de sa position. Elle appelle à son aide et met au
service de sa maîtresse tout ce que la nature lui a donné, tout ce que
l'expérience lui a appris. Elle connaît sa maîtresse jusque dans les
plus petits recoins de son âme; elle l'a vue et observée dans toutes les
circonstances; elle sait ce qui lui plaît, ce qu'elle désire, ce qui
l'attriste, comment on la console et comment on la touche; elle sait son
passé, son présent, presque son avenir; elle sait ce qu'elle a aimé, ce
qu'elle aime, et (peut-être même) ce qu'elle aimera. Elle la sait par
coeur, elle l'étudie depuis si longtemps! Comment voulez-vous qu'elle se
trompe dans les demandes qu'elle lui adresse, dans les projets qu'elle
forme, dans ce qu'elle espère comme dans ce qu'elle craint?--Je prévois
ici une objection: «Votre femme de chambre, me dit-on, est une
confidente; or, nous ne reconnaissons pas l'identité. Toutes les dames
ont une femme de chambre assurément, mais toutes nos femmes, Dieu merci,
n'ont pas besoin de _confidente_.--Pardon, messieurs, il y a entre nous
un malentendu. J'honore infiniment les femmes, en général, et les vôtres
en particulier. Mais je sais aussi que le chef-d'oeuvre de la création
est un être fragile autant que nous, et beaucoup plus délié et subtil.
La ruse est sa force, le mystère son élément. J'admets les degrés et les
nuances en toutes choses; mais vous m'accorderez en revanche que la
femme même la plus irréprochable a ses _petits_ secrets et ses
_innocentes_ cachotteries. Dès lors nous ne différons évidemment que du
plus au moins. Adoucissez ou foncez les nuances à votre gré, le trait
subsistera toujours, et le portrait n'en sera pas moins vrai.»

Et maintenant, Dorine, que tu as ainsi fourni ta carrière uniforme et si
bien remplie, glanant furtivement pour toi quelques bonheurs fugitifs
dans ce vaste champ où tu semas pour les autres tant de joies secrètes
et de billets doux! maintenant que les beaux messieurs ne s'arrêtent
plus pour te voir passer; maintenant que l'amour s'est enfui, et que le
temps a, du bout de son aile, enlevé le noir brillant de tes yeux et le
vermillon de ta bouche mignonne; maintenant que tu caches tes cheveux et
que tu n'oses plus sourire; maintenant que tu as tout perdu, jusqu'à ton
joli nom de Dorine, viens, ma bonne Marguerite; nous avons bien vieilli
tous les deux depuis ce jour... Hélas! le temps a détruit notre nid et
nous n'avons plus d'ailes. De ceux que tu aimas, plusieurs t'ont
délaissée, beaucoup t'ont oubliée; moi, je me suis toujours souvenu...
Viens, prends soin du vieillard comme tu pris soin de l'enfant, pauvre
femme qui prodigues aujourd'hui tes derniers jours comme tu donnais
autrefois tes jeunes années! Je ne te défends pas de m'aimer encore,
Marguerite, mais si tu veux que je t'aime, délivre-moi de mon
rhumatisme... Apporte mes pantoufles, ma bonne vieille gouvernante;
bassine bien mon lit, et ferme avec soin la porte en t'en allant. Adieu,
Dorine. Bonsoir, Marguerite.

  AUGUSTE DE LACROIX.



[Illustration: L'AMI DES ARTISTES.]

[Illustration]

L'AMI DES ARTISTES.


QUAND nous étions tous deux petits écoliers au collége de Poligny, mon
ami Badoulot était d'une paresse admirable; cependant les professeurs ne
le punissaient guère, car il savait leur rendre une foule de petits
services, tels que rapporter un mouchoir ou une tabatière oubliés,
mettre du bois au poêle, et tendre au maître, à l'heure des classes,
chaque livre ouvert à l'endroit de la leçon. Sans cesse au dernier rang,
aux jeux comme aux études, il jasait fort bien sur toute chose et n'en
pratiquait aucune.

Les deux élèves pourvus de la dignité d'enfants de choeur étaient pour
lui l'objet d'une attention spéciale, et quand ils étaient revêtus de la
robe et du surplis, il ne les pouvait quitter. S'il passait un régiment
par la ville, il était curieux de le voir défiler. Mais ce spectacle
produisait sur lui un autre effet que sur nous. Un bataillon de la
garde, traversant un jeudi la rue du collége, causait dans nos goûts,
dans nos plaisirs, une révolution qui durait plusieurs semaines;
l'allure de la maison était tout à fait modifiée, et cette secousse
était appréciable sur les murailles même où des sabres en croix, des
guerriers à moustaches, charbonnés çà et là, remplaçaient les abbés
joufflus coiffés de bonnets coniques, que nous y esquissions auparavant,
semblables à des potirons surmontés d'un cornet de trictrac; parfois
même quelque main timide ébauchait d'un fusin séditieux _la figure du
chapeau de l'usurpateur_.

On usait alors aussi beaucoup de papier à construire des chapeaux à
trois cornes, et une forêt de manches à balais pour en faire des sabres.
Toute une division s'enrégimentait; elle nommait ses capitaines, son
général, et l'esprit d'imitation transformait la pension en caserne.
Badoulot ne s'enrôlait jamais, ou bien il restait soldat _à la suite_.
Contemplant les soldats du lycée avec autant de curiosité que ceux du
roi Louis, il n'avait point le désir d'en faire partie. Bientôt,
pourtant, il se rapprochait du général, causait avec lui de matières
guerrières, et devenait son inséparable compagnon, presque son esclave.
Là-dessus, comme sur tout le reste, il en savait dire beaucoup; mais à
la pratique ses moyens s'aplatissaient, sa volonté tombait en
défaillance. Il aimait la lecture, et il s'y livrait sans méthode, sans
suite, sans discernement; son esprit était orné à la manière de l'habit
d'arlequin. Bientôt nous entrâmes ensemble à l'école de dessin, où
Badoulot passa trois ans sans faire le moindre progrès, commençant à
copier cent objets divers et n'en terminant aucun. Tous les nez de
Raphaël, de David et de Gérard ont passé par ses mains, mais il se
bornait là. Notre camarade employait le reste du temps à donner des
conseils au plus fort de la division, lequel dessinait d'après la bosse,
à lui tailler ses crayons et à lui pétrir des boulettes de mie de pain.
Badoulot avait un genre de mérite assez singulier: si l'on raisonnait
sur le dessin, sur les peintres, il désarçonnait sans peine les plus
habiles, le maître lui-même pâlissait devant sa logique, et notre
condisciple montrait tant de savoir, tant d'idées, des notions si
parfaites sur toutes choses, que chacun disait:--Hum, Badoulot est
paresseux, mais s'il voulait!... Et Badoulot redisait tout bas:--Si je
voulais... Hélas! jamais il n'a voulu.

On ne saurait croire les efforts que l'on fit pour lui inspirer de
l'émulation. Peine perdue! Notre ami avait l'amour des belles choses et
de ceux qui les accomplissaient, sans le désir de les imiter. Il avait
des sympathies très-vives et aucune vocation.

Ce qui ne l'empêcha point de terminer sa rhétorique. A cette époque, il
savait plus de noms d'auteurs illustres, de peintres célèbres, que nous
tous à la fois. Il connaissait aussi le titre, le format d'une multitude
de livres; il parlait beaucoup et avec véhémence. Nous nous fîmes de
tendres adieux sur le seuil du collége avant de franchir le portique de
la vie.

Une année s'écoula. Comme je passais par Dijon, lieu natal de mon ancien
camarade, je le rencontrai. Il m'expliqua comme quoi l'atmosphère de la
province était indigeste, comme quoi il manquait d'air, comme quoi il
étouffait entre ces murailles (nous étions sur une grande place), comme
quoi la ville était exclusivement ornée de crétins hors d'état de le
comprendre (il n'exceptait point monsieur son père), comme quoi, enfin,
il se disposait à mourir au plus tôt. Je prononçai le mot _Paris_, et de
grosses larmes roulèrent dans ses yeux. Il m'avoua qu'il attendait
l'heure de sa majorité pour se poser.--A _nous autres_ il faut de
l'indépendance..... Ce _nous autres_ me troubla; il me vint à l'esprit
que mon ami Badoulot pouvait bien être l'affidé de quelque société
franc-maçonnique non moins ténébreuse que culinaire. Son _nous autres_
me rappela en outre le _nous autres_ de ce vilain, tranchant du
gentilhomme, à qui le marquis de Créqui répondait: Ce que je trouve en
vous de plus singulier c'est votre pluriel.

Comme nous parlions tous deux avec emphase et mélancolie, je lui vis
prendre tout à coup un visage bienveillant et respectueux avec
curiosité; il baissa la voix, appuya sa main sur mon bras, et d'un coup
d'oeil de confidence dirigea mes regards sur un passant.

[Illustration]

C'était un grand diable engaîné dans une redingote macaron beaucoup trop
large, colletée en velours d'un noir verdoyant, lequel était chaussé de
bottes tragiquement lézardées. Ce monsieur roulait de sombres prunelles
sous les bords ondulés de son feutre gris, et les notes lugubres d'un
chant caverneux serpentaient hors de sa gorge par le tuyau d'un
cure-dent qu'il mâchait.

Badoulot avait pris un air d'humilité pieuse.--Ceci est ton maître
d'armes?--Non, répliqua-t-il, c'est MONSIEUR Saint-Eugène, la première
basse-taille de notre théâtre, un homme étonnant qu'ils n'ont pas su
comprendre à Paris, ni à Quimper, ni à Montargis, ni à Épinal, ni à
Romorantin, ni à Pézénas....; il donne le _contre-ut_ grave plein, et le
_si-bémol_ avant déjeuner!

Là-dessus, Badoulot tira son chapeau jusqu'à terre; mais la basse-taille
ne l'avait pas reconnu, et comme mon camarade s'était glorifié de
l'intimité du personnage, il se hâta de dire:--Saint-Eugène a la vue
très-courte. Mais il rougit jusqu'aux oreilles. Chemin faisant, il me
donna sur la vie privée des comédiens de Dijon les détails les plus
minutieux, en me faisant prendre, comme sans intention, une petite
ruelle à gauche, et d'après la direction suivie par la basse-taille,
j'eus lieu de conjecturer que le but de notre ami avait été de couper le
chemin de l'artiste, afin de le voir repasser.--Allons, me dit-il avec
enthousiasme en me quittant à la cour des diligences, tu vas là-bas le
premier; mais dans huit mois.... majeur!.... et alors.... on verra ce
que je puis faire!

Je pensai qu'il méditait quelque mauvais coup.--Jean, mon ami, sois
prudent. Quel est ton dessein?--Que sais-je?... répliqua-t-il; le temps
nous l'apprendra. Il y a là quelque chose qui me tue (il frappa un
énorme coup de poing sur son front, qui sonna comme un baril vide); il
faut que cela jaillisse. Qu'est-ce? je l'ignore; le monde le saura quand
ma tête aura enfanté.

Je lui souhaitai une heureuse délivrance, et me félicitant d'avoir un
camarade de collége qui promettait de semblables énormités, je partis
pour la capitale, où je passai six ans sans ouïr le nom de l'ami Jean.

Ce laps écoulé, mon portier me remit une carte de visite sur laquelle,
en superbe gothique, étaient ces deux mots non moins gothiques: Jehans
Basdoulot.

Il me fut à l'instant démontré que mon ami était devenu un génie, et dès
le soir même je courus à sa demeure. Il était absent, et j'allai le
rejoindre chez le baron de ***, notre commun ami.

[Illustration]

Au milieu d'une dizaine de célébrités plus ou moins célèbres, mon ami
Badoulot, couché dans un vaste fauteuil à la Henri II, les jambes plus
élevées que le chef, et les bras pendants, parlait, discutait,
répliquait, développait, expliquait, professait, discourait d'un ton de
pacha, avec une nonchalance et une abondance admirables. Il s'agissait
d'arts, de poésies, de musique, le tout en infusion. Trois poëtes,
autant de peintres et de compositeurs connus, se trouvaient là, écoutant
Badoulot avec une déférence remarquable, et ce dernier avait raison
contre eux tous. On n'aurait pu mieux manier la question d'art, et ces
grands praticiens ne lui allaient pas à la cheville. Un spectateur peu
exercé l'aurait pris pour un critique de canapé; mais à la chaleur qui
l'animait, au farouche de ses yeux, à l'échevelé de sa phrase et de sa
crinière, à la sueur qui ruisselait sur sa barbe taillée en quinconce,
sur son gilet à la Barnave, et sur son habit en velours noir d'une coupe
fabuleuse, on reconnaissait un artiste, et même un grand artiste.

Dès qu'il m'aperçut, il me secoua rudement la main, me cria un bonjour
sonore, tel qu'un homme à large poitrine qui marche dans sa force, puis
il reprit son gargarisme. Son texte était en ce moment la sculpture, et
il y avait lieu de penser qu'il était devenu un grand statuaire. Je
perdis cette opinion dès qu'il parla de la poésie; il en posait les lois
avec un tel aplomb que je me dis: Il est devenu poëte. Mais cinq minutes
après il était facile de voir que Badoulot était un admirable
compositeur. C'était le prodige de Pic de la Mirandole. Et partout
l'argot spécial du métier: fugues, contre-points, strettes, canons,
etc..... Un ciel bleu n'était qu'un fond de cobalt plus ou moins
_laqué_, et pour admirer un terrain broussu couvert d'ombre, il
s'écriait:--Ces bitumes, comme c'est tripoté, comme c'est fouillé, comme
c'est chauffé! Et ces herbes, comme c'est fricoté dans la pâte!

On ne s'entretint toute la soirée que d'arts, que d'artistes; le reste
du monde n'existait pas, et quand nous eûmes pris congé, Badoulot
s'était montré si généralement spécial, que, ne devinant point laquelle
de ces sciences il pratiquait, et n'osant lui adresser à ce sujet une
question qui eût trahi une ignorance impertinente, je le quittai sans
être éclairci.

Un monsieur nous avait accompagnés jusqu'à la porte, qui, durant toute
la soirée, n'avait pas articulé deux paroles brillantes; ce terne
personnage continua la route avec moi, et je cherchai à repaître en lui
ma curiosité à l'endroit de Badoulot.--Les gens de la nature de votre
ami, répliqua mon compagnon, ont besoin de naître riches. Gens de parole
et d'inaction, de théories sans pratique, incapacités sonores, ils
vivent cramponnés aux artistes, comme les moucherons aux chevaux. Doués
d'un certain sentiment, pourvus de sympathies ardentes, et privés de
fécondité, amateurs sans vocation, ces ombres nombreuses rendent par les
lèvres ce qui leur est entré par les yeux. Mais rien ne se passe au
delà. Sont-ils pauvres, de tels gens se font broyeurs de couleurs,
souffleurs de comédie, figurants d'opéra; sont-ils riches à milliards,
princes, ministres, ce sont des jugeurs, des protecteurs, des Colberts
au petit pied, des Mécènes en miniature, des Léons X de chevalet. Si,
comme votre ami, ils ont en partage une honnête aisance, ils accouplent
leur génie muet au talent d'un praticien qu'ils ne quittent plus; l'art
est leur seule occupation, le monde entier n'est pour eux peuplé que de
grands hommes, et grands hommes eux-mêmes, par frottement, par
incubation, ces fétiches manient la question d'art à merveille, talent
où excellent d'ordinaire ceux qui jamais n'ont rien fait et qui ne
feront jamais rien. Au demeurant, que sont-ils?... _Amis des artistes_,
courtiers marrons du talent; ils n'ont pas d'autre position sociale.

«Quand l'ami des artistes a senti le poids des ans, quand, à force de
répéter la même chose, il est demeuré en arrière du mouvement général,
sa verve diminue, la rigueur de ses principes devient tempérée, son
audace s'intimide, ses ailes se déplument, ses serres perdent leurs
ongles, il tombe en fusion et passe à une tendresse universelle. Au seul
mot d'art, au seul nom d'artiste, il vous embrasse, et il pleure à
l'aspect du premier _nez_ de son petit-neveu. En un mot, une fois usé,
et dès qu'il ne vaut plus rien, l'ami des artistes, devenu excellent
homme, tourne au sigisbé des artistes quinquagénaires et au brocanteur
de tableaux. S'il lui reste des rentes, il tire des amis de sa cave et
de sa cuisine. Voilà, monsieur, l'avenir de votre camarade, enluminé le
mieux possible. Au revoir, et bonne nuit.»

Depuis ce jour, j'ai souvent rencontré mon ami Badoulot, et j'ai suivi
avec attention ses transformations, admirant ses nombreuses spécialités.
Il est triste de penser que ce travers, produit par une série
d'avortements, se multiplie d'une effrayante manière depuis que
l'aristocratie de la pensée a détrôné les autres.

Mon ami Badoulot est en effet devenu un être multiple: tantôt il tourne
au critique et rampe sous le fût des journaux, tout infecté de peintres
échoués ou de musiciens _in partibus_. Ces lettrés d'une espèce nouvelle
se sont fait un déplorable argot; ils se sont créé un vocabulaire
spécial dont l'horrible mot _artistique_ est la base. L'ami des artistes
est tranchant, loquace. Loin d'être le satellite des gens célèbres, il
se fait planète à leurs côtés; il professe des doctrines dont les
célébrités ne sont que l'exemple pratique, et c'est lui-même qu'il
admire en elles. En ces temps de spéculation générale il est peu
désintéressé; il sait accaparer à petit bruit une collection de dessins,
d'aquarelles, de croquis, d'autographes.

Il n'est pas de peintre qui n'ait eu à subir les impertinences
obséquieuses de mon ami Badoulot ou des artistes marrons ses semblables.
La quantité de ces mouches bovines devient effrayante. Combien de gens
se font honneur par le monde, au sortir de leur étude d'avoué ou de leur
bureau de ministère, d'appeler les grands hommes par leur nom de baptême
tout court, de leur crier de loin: «Comment _te_ portes-_tu_?» et de
raconter les menus détails de leur vie, afin de paraître leurs
familiers! Et puis, ce sont des questions ridicules, des requêtes
indiscrètes, des observations stupides, et surtout des éloges à
contre-sens, plus irritants que la critique même; des querelles à
l'endroit de vos intimes convictions, et tout cela pour faire parade de
leur jugement prodigieux, de leur étrange aptitude, et d'une vocation
incroyable. Laissez-les dire, ils vous offriront des conseils. Je sais à
ce propos un sculpteur qui, durant tout un hiver, fuyait de maison en
maison un ami des artistes obstiné à s'insinuer dans son intimité en se
recommandant d'une foule de _noms_ qu'il qualifiait de ses bons amis, de
ses frères par les idées. Notre sculpteur s'était soustrait à ce
fâcheux, et l'avait perdu de vue, quand, partant pour un voyage, il le
retrouva dans la diligence, à ses côtés. Sur-le-champ, une dissertation
_artistique_ fut établie, et le statuaire, ayant épuisé les
monosyllabes, ne sachant plus que devenir, se pencha vers l'oreille de
son persécuteur, et lui montrant en face d'eux, sur le revers, un gros
marchand de laines qui cachait sa face ingrate sous un bonnet de coton
noir, il lui dit à voix basse: «Vous voyez ce gros papa simplement vêtu?
Eh bien, c'est M. de Lamartine qui voyage _incognito_. N'ayez pas l'air
de le savoir.

--Bah! répond l'autre; mais oui, en vérité, je le reconnais à présent...
Il a beaucoup engraissé; cependant on ne peut s'y méprendre.

Grâce à ce subterfuge, notre sculpteur fut délivré de toute obsession,
au préjudice du marchand; sur qui l'ami des artistes tourna son bel
esprit et le sel attique de sa conversation. Le ton inspiré de l'un
contrastait d'une manière adorable avec la pesanteur de l'autre. Tout
s'expliquait pour celui-là par le désir de celui-ci de demeurer inconnu,
et le sculpteur, durant vingt lieues, écouta ce colloque burlesque avec
un flegme germanique.

Malgré des travers quelquefois difficiles à supporter, mon ami Badoulot
a son bon côté; il fuit la politique comme le feu, bien différent en
cela d'une autre sorte d'amis des artistes, la plus adroite de toutes.
Elle est composée de gens qui ont des relations assez étendues, et qui
font profession de prôner la jeunesse, de vénérer les anciens et
d'admirer tout le monde avec fureur. Ils sont les plus polis, les plus
humbles du monde. Ce sont des jugeurs continuels, dont la critique est
toujours admise, vu qu'elle est toujours favorable. Ils encouragent les
arts, non pas de leur bourse, mais de leurs conseils, et il devient
avéré qu'ils sont de grands aigles et de parfaits connaisseurs.
L'acquisition de quelques croûtes complète cette réputation, et les
voilà investis d'un nom connu de toute la France, lequel ne représente
rien.

Voici maintenant leur marche: obtenir, chose aisée, une légère mission
dont l'objet touche à l'histoire, à l'architecture, que sais-je? Ils en
reviennent pourvus d'un titre, et alors ils se placent très-bien entre
le gouvernement (la partie payante) et les artistes dont ils sont les
amis. De sorte que l'argent qui va de celui-ci à ceux-là passe entre
leurs doigts, et ils les ont gluants à l'excès.

Il se fait ainsi des fortunes, on ne sait comment; des noms se
produisent, s'enflent, s'enflent, deviennent européens, et quand on
s'avise un beau jour d'ouvrir cette grande machine qui s'élève dans les
airs, superbe et rebondie, on crève un ballon, il sort du vent, et l'on
n'a plus même entre les mains une billevesée. Ce genre d'_ami des
artistes_ est loin d'être le plus niais; on l'a jusqu'ici trop peu
observé. Comme ces bonnes gens, sous leurs airs de bonté, ont des
exclusions, des haines secrètes, des préjugés, des intérêts, ils sont
nuisibles aux arts, enlèvent les récompenses à ceux qui les méritent,
pour en saturer leurs créatures ou les flatteurs de leurs caprices.

[Illustration]

Sur une plus basse échelle, l'ami des artistes s'inféode souvent à un
individu dont il développe les principes, et de qui il explique la
pensée. Hors d'icelui, tout est crétin, sauf les morts, qui servent de
point de comparaison. Le peintre, du reste, n'a pas de serviteur plus
dévoué. Ce familier _fait_ la palette, se charge des commissions
délicates, des visites aux feuilletonnistes; il met du bois au poêle de
l'atelier, et ne sollicite d'autre récompense que celle de voir sa tête
ébauchée chaque année dans le fond d'un tableau. Après une journée
employée à papillonner çà et là, il s'écrie le soir: «Nous avons bien
travaillé, notre ciel est descendu tout entier..., nos figures sont
ébauchées, _nos dessous_ finis, notre toile couverte, etc...» Il est à
la fois harassé de fatigue, et content de la besogne; plus heureux que
l'artiste, lequel ne jouit souvent que de la première de ces sensations.

En province, l'_ami des artistes_, c'est-à-dire de la troupe théâtrale,
est lieutenant, avocat, clerc, marchand de vins, fils de négociant,
cafetier; dans tous les cas, il a bons poumons et bon bras. En de telles
amitiés, le coeur palpite dans l'estomac, et l'on _fraternise_ beaucoup.
Les cabotins idolâtrés supportent la sympathie avec des airs de
matamores, et les bourgeois sont fiers d'être associés à leurs petites
passions. La rivalité de la Dugazon et de la première chanteuse cause
bien des rixes, à moins que le ténor n'ait sagement débuté par
confisquer celle-ci, comme de droit. Au surplus, les comédiens
provinciaux ont conservé je ne sais quoi de bohème, de romanesque, de
vagabond, de patriarcal, qui les rend plus divertissants que ceux de
Paris, lesquels deviennent plus bourgeoisement ennuyeux qu'on ne saurait
le dire.

Déjà néanmoins, et depuis quelques années, un symptôme effrayant de la
maladie morale qui pâlit les comédiens de la capitale se manifeste parmi
ceux des départements. Ce besoin de considération prosaïque les
recherche; ils aspirent au droit de bourgeoisie; l'ami des artistes
devient pour eux un objet d'utilité, un porte-respect qu'ils choisissent
dans les notabilités, et qui, cajolé, salué, adulé, sert alors au
comédien de marchepied pour se hausser jusqu'aux hobereaux de l'endroit.
Grâce à ce patron officieux, l'artiste pourra se glorifier, comme ses
chefs de file des théâtres royaux, d'être initié aux belles manières,
d'_avoir été couru_ par la meilleure société, et _ravagé_ par les _dames
du grand monde_ (telles sont ses expressions) dans toutes les villes où
il a _travaillé_.

Quand il n'est pas juché à la cime de l'échelle sociale, l'ami des
artistes dramatiques et lyriques des départements est obligé, pour
s'élever jusqu'à eux, de se créer une importance, de s'appuyer sur
d'autres estimes, sur d'autres relations non moins précieuses.

S'il s'agit d'une ville de garnison, la tâche est facile. L'ami des
artistes est d'ordinaire celui des officiers, et sa moustache végète à
l'ombre des leurs. L'ami des artistes est fier, un jour de revue, de
marcher au bras d'un capitaine en pantalon garance et de marquer le pas
avec lui de toute l'énergie de ses talons. Or, on sait que le guerrier
français est vénéré et tant soit peu craint de l'acteur provincial.
L'ami commun d'Apollon et de Mars est donc chargé de rapprocher artistes
et militaires; il a ses entrées partout, il est la coqueluche de la
Dugazon, fait ce qu'il veut de l'ingénue, et présenterait au besoin un
officier ou deux à la première chanteuse. Un semblable crédit lui donne
à l'état-major de la place et au _Grand-Café_ une certaine consistance,
tandis que ses familiarités avec ces messieurs du régiment, desquelles
il fait parade au foyer du théâtre durant les répétitions, le _posent_
parmi les acteurs comme un jeune homme du meilleur genre. Quinze jours
après les débuts de l'an théâtral, l'heure du triomphe sonne pour l'ami
des artistes. Un lieutenant, un capitaine, ses protégés, véritables amis
de la vigne et de l'art dramatique, sont introduits dans le sanctuaire
où se prélassent, avant le lever de la toile, le duc de Guise et Zampa,
Lucullus et Jeannot, Richelieu et M. Cagnard. D'un air à la fois
débonnaire et chevaleresque, l'ami des artistes présente ses guerriers à
ses comédiens ordinaires... On l'aime, on le remercie, on le félicite;
c'est un grand homme, il comprend et encourage les arts, et il immole
glorieusement toute la soirée le grossier public, le bourgeois,
l'épicier, le pékin.

Que de rapports naturels entre le militaire et l'acteur de province!
Tous deux ne courent-ils pas de ville en ville, d'année en année? ne
sont-ils pas tous deux pleins d'indépendance et de servitudes, et ne
volent-ils pas l'un et l'autre à la gloire trompeuse par des chemins
différents?

On reconnaît généralement l'ami des artistes à la manière dont il
exagère les habitudes, les allures des objets de son affection. Son
chapeau est plus pyramidal, sa cravate _plus convulsive_, son col plus
rabattu, sa barbe plus moyen âge, son gilet plus débraillé que chez
l'artiste. Son mobilier a l'air d'une boutique de bric-à-brac; il couche
en un lit sculpté, tout hérissé d'arabesques horriblement pointues. S'il
faisait un mouvement durant le sommeil, il ne se réveillerait pas, car
il se fendrait le crâne jusqu'au sternum. Ses buffets du temps de
Clodion le Chevelu poussent des cris de hyène quand on les veut ouvrir;
il possède l'épée à deux mains du Sanglier des Ardennes, fabriquée pour
six francs (il l'a payée soixante) dans la cour du Dragon, ou dans la
rue du Feurre, avec un ex-barreau de la grille si indignement détruite
de la place Royale. L'ami des artistes méprise son bottier, son
tailleur, son valet, son épicier, et jusqu'à son marchand de vins. Il
voudrait que chacun fût ami des artistes, et ne fît rien autre. Hors de
la question d'art, il ne doit être question de rien. Parmi les gens du
métier, il n'en estime qu'un seul, celui qu'il a élu; _le premier génie
du siècle_ à son avis.

L'ami des artistes procède avec uniformité dans ses débuts; les traits
de son origine sont constamment les mêmes: imagination vive, sympathies
vagues, sans activité, sans esprit d'ordre et d'imitation, et notre ami
Jean Badoulot peut servir d'exemple à la règle. Mais après un certain
nombre d'années et d'influences en sens divers, il s'établit de notables
divergences; des spécialités se séparent. Il est des artistes de tant
d'espèces!

[Illustration]

Parfois on rencontre aux Tuileries certains vieillards à l'oeil vif au
milieu d'un masque usé, pâle, sillonné de rides longitudinales. Vêtus
avec propreté et à la mode de demain, ces jeunes gens d'un autre siècle
ont grand'peine à vivre entre les murailles de leurs redingotes pincées
qui s'obstinent à faire prendre à un vieux corps des allures
adolescentes, maugré des rébellions de la carcasse. Appuyés fortement,
mais avec hypocrisie, sur des joncs plus robustes qu'ils n'en ont l'air,
ces messieurs se dandinent le long de l'allée des Feuillants, montrant
les façons agréables de gens qui marchent sur des oeufs. Un binocle pend
à leur cou soigneusement abrité par une cravate blanche, haute,
directoriale, destinée à masquer les flasques ondulations de la peau aux
régions sous-maxillaires. Sous des chapeaux irréprochables, ils
rassemblent en touffes, de chaque côté du visage, à force de tirer et de
rouler, certains cheveux empruntés on ne sait où. Les poils qui sont nés
sur la nuque, forcés à de longs voyages, parcourent les deux tiers de la
sphère occipitale et s'en viennent expirer, éparpillés et maigres, au
bord des déserts frontaux. Toutes les ressources sont employées, tous
les côtés faibles défendus, et chaque jour l'habile général dispose les
débris de ses troupes sur la brèche ouverte.

Ainsi affûtés, apprêtés, bichonnés, ces gens d'un âge indicible, d'un
sexe même problématique, tant ils se sont épilés dès leur première gelée
blanche, s'en vont raides comme bâtons, poupées à ressorts, momies
galvanisées, colportant çà et là un éternel sourire stéréotypé sur un
double râtelier de Pernet.

Suivez un de ces originaux depuis une heure de l'après-midi; c'est
l'instant de leur lever. Après une courte promenade, il se rendra au
cabinet de lecture. Les feuilles du jour parcourues, seconde promenade,
suivie d'une visite au _pastry-cook_, puis à un club quelconque, où il
ne trouvera que le garçon de chambre. Enfin nouvel assassinat du temps
jusqu'au dîner, après quoi séance énorme et non sans dormir, dans un
café. A toutes les minutes du jour, cet homme a bâillé; les signes de
l'ennui le plus pesant, le plus épais, se sont traînés sur son visage;
son épine dorsale fléchissait même sous le poids de l'ennui; l'ennui
faisait flageoler ses jambes.

Huit heures sonnent, et voilà qu'il se réveille, secoue le plomb dont il
est comme appesanti, remonte jusqu'à ses oreilles ses faux-cols en
talus, ramène sur l'occiput son cheveu _épars_ au fond du chapeau, se
sourit avec bonté, s'embrasse et se précipite joyeux, en fredonnant
_Adolphe et Clara_, hors du _Coffee house_ (car il recherche les
établissements anglais, on ne peut que là s'ennuyer six heures sans être
interrompu).

Ce brave homme ne vit que quatre heures, non par jour, mais par nuit. Il
est _l'ami_ des acteurs, des actrices du vieux temps, et de ces auteurs
tragiques déjà rares, espèces disparues comme les mastodontes, lesquels
(lesquels auteurs) sont situés dans la tombe, quant aux pieds, et de
qui la tête s'incline sous le bocal académique.

Donc, au sortir du café, notre homme se rend au foyer de la
Comédie-Française, ou chez quelque acteur retiré de la scène, ou chez
quelque ex-notabilité hexamétrique; et là, retrouvant quelques tronçons
de colonnes grecques ou romaines, quelques ombres d'Achille ou
d'Agamemnon, évoquées par le Tirésias du logis, il se livre à la poésie
des souvenirs, à des expansions d'amitié dignes et contemporaines de
Pylade et d'Oreste. On se rappelle de grands succès oubliés, des amours
déplumés depuis longtemps, et l'on parle de pièces, de rôles, de gens
illustres que personne n'a jamais ouï nommer, et l'on paraphrase sur des
tons lamentables le cri mélancolique du poëte, _O præteritos!_...

Au milieu de ce cercle, il est une créature à qui _l'ami_ en question
est spécialement fâcheux. C'est une jeune-première non moins éternelle
que le printemps de l'antique Idalie. Notre homme nourrit pour elle une
passion platonique et malheureuse. Il a vieilli dans cet amour
routinier, la flèche de Cupidon s'est rouillée dans sa poitrine, et la
plaie s'est refermée. Cet amant caduque ne trouve plus de mots pour la
louer; il sait par coeur tous ses rôles, chaque succès de l'objet aimé
est gravé, avec la date fatale, en traits de feu dans sa mémoire, et dès
que survient un nouveau triomphe, le tendre historiographe enchanté
amène à cette fête toutes les ovations du temps jadis. Alors il est
question d'_OEdipe_, de _la Vestale_, du _Philinthe_, du _petit
Chaperon-Rouge_, des _Visitandines_; hélas!... de _Rose et Colas_, et...
du _Mariage de Figaro_!...

Quel supplice pour cette ingénue qui vient tout à l'heure d'être
embrassée sur le front par une mère dont elle serait l'aïeule! Le rouge
lui en déteint sur les pommettes, et ses faux cheveux se dressent
d'horreur au milieu des roses qui y sont mêlées! Comme elle n'a pas
vieilli, cette déesse, comme elle persiste dans l'ingénuité la plus
primitive, comme elle persévère dans le trille et la roulade, _l'ami des
artistes_ accroche ses vieux ressouvenirs à ce buisson d'immortelles, et
il prend le crépuscule du soir pour l'aurore aux doigts de rose. Quant à
sa vie, à lui, il la dira sans peine.

Cet homme n'a jamais rien fait, rien. Officier en 82, au régiment de la
reine, il se lia, au voyage de Cherbourg, avec l'intendant des menus,
lequel, au retour, lui donna à souper chez des filles d'opéra. Il a
connu Molé, mademoiselle Clairon, et encouragé les débuts de la petite
D***... ici présente et toujours adorable (la petite D*** fait une
grimace diabolique). Depuis lors, il n'a pas quitté les coulisses; il
sait tout le vieux répertoire, c'est lui qui a enseigné a Talma son
«Qu'en dis-tu?» Il croit entendre encore Le Kain s'écriant:

  Et sa tête à la main demande son salaire.

Bien qu'il fût jeune alors, le geste du tragédien qui semblait se
décapiter et manier la tête entre ses doigts, le son de cette voix
vibrante, le saisissent encore d'une poétique horreur.

Puis il se tourne vers la jeune-première qu'il idolâtre à perpétuité; il
lui reproche tendrement les soupirs qu'elle lui a dérobés, cette enfant
toujours belle, divine, surnaturelle, mais inhumaine. Et l'on sourit à
cette constante affection. Pauvre ami! hélas, il eut naguère quelques
lueurs d'espoir. Un jour, après un souper champêtre, on avait montré
quelque pitié, on devait se revoir, un rendez-vous même... Mais les
destins jaloux ont tout renversé, et... la catastrophe du 10 août...

Personne ne connaît le surplus de cette histoire, car à cet endroit
critique la jeune-première, appelant à l'aide un catarrhe peu éloigné,
tousse d'une haute façon en roulant des yeux peu langoureux; l'ami
laisse la narration brisée dans sa poche, d'où il retire une
bonbonnière, et tout finit par

  Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse?

car l'_ami des acteurs_ n'omet pas une occasion de citer, et d'ordinaire
la citation le conduit à l'anecdote, et l'anecdote à la biographie.

L'ami de la vieille scène lyrique et tragique a eu plusieurs passions,
plusieurs amitiés admiratives: son mobilier en fait foi. Rien de plus
hétérodoxe. Chacun de ses meubles est le legs d'un grand acteur ou une
acquisition faite à sa vente après décès. Sur les murailles sont
accrochés d'affreux petits portraits en taille-douce, encadrés dans le
_bois noir_ de l'amitié, selon le précepte de Jean-Jacques. Bien qu'il
soit riche, cet étrange mortel vit sobrement; ses revenus passent en
cadeaux considérables qu'il faisait jadis à l'instar des ducs tel et
tel. Or, il ne veut pas déroger. D'ailleurs, les attentions de ce genre
lui rapportent des caresses douces à son coeur; et puis, _nous autres_
artistes, nous jetons l'or par les fenêtres.

Quand toutes les gloires ses contemporaines ont disparu, quand il se
trouve enfin seul, sans artistes à coudoyer, il se retire à son tour,
_il abandonne le théâtre_. Son capital est endommagé, il a vécu plus
longtemps qu'il ne comptait, et il est forcé d'aller prendre sa retraite
dans certain château délabré dont il porte le nom, et qu'il n'a jamais
vu. Ses habitudes s'y trouvent dérangées, le silence le glace, les
regrets le minent; comme _il fut toujours vertueux, il aime à voir lever
l'aurore_; ce régime le fatigue, et il meurt avec les feuilles.

C'est là l'antique _ami des artistes_, doux, poli, sensible, modeste, et
d'une éducation irréprochable. Aujourd'hui ce type est rare. Les acteurs
n'aimant qu'eux-mêmes sont leurs seuls amis; et leur morgue, qui
dédaigne les auteurs et protége leurs lauriers, rebute l'humble lierre
qui voudrait s'attacher à eux. L'ami des acteurs du jour est journaliste
ou capitaliste. Dans le premier cas, on l'appelle _canaille_ dès qu'il a
le dos tourné; dans le second, on s'en rit comme d'une dupe. Cependant
les vieux poëtes ont encore de vieux amis à qui ils lisent de vieux
poëmes sur de vieux sujets, et de vieilles mains applaudissent ces
chefs-d'oeuvre inconnus. Ils s'accordent, auteurs et admirateurs, à
déplorer le méchant goût du siècle et à excommunier, à exorciser les
jeunes gens qui n'en sont pas reconnaissants, les ingrats!

Quand une fois l'ami d'un artiste a vécu trente ans à ses côtés, il est
plus qu'un parent, plus que la femme et les enfants. A force de suivre
son idole, de l'écouter, de l'examiner, il est parvenu à la connaître,
il sait les replis de cette âme, et il ne s'isole plus de cet autre
lui-même. Le vieil ami de l'artiste pense alors avoir acquis des droits
sacrés.

Après la mort de mademoiselle Duchesnois, quelqu'un fit rencontre d'un
vieillard qu'il avait connu chez elle. Cet homme était pâle, abattu,
consterné. On s'efforça de le consoler, mais en vain. «Ce n'est pas
tant, s'écriait-il, sa perte qui m'afflige, que son horrible
ingratitude. Croiriez-vous, monsieur, qu'elle est morte sans me rien
léguer dans son testament... à moi! A moi qui depuis trente ans _dînais
chez elle trois fois par semaine_?...»

Malgré la ferveur de ces sympathies pieuses, Dieu vous garde, artistes,
des questions et de la logique de l'ami fatal! C'est le malin qui l'a
suscité pour vous induire au péché d'impatience et de colère.

Un tel travers, nous l'avons dit, est le résultat d'un orgueil puéril,
d'un enthousiasme immodéré et d'une impuissante ambition. La paresse y
contribue souvent. Par malheur, on ne devient point habile par
l'acquisition d'une teinture générale des choses de la science, et
l'érudition à deux sous ne conduit qu'au bavardage, à la fausseté du
jugement, la pire des qualités et la première de celles qui constituent
_l'ami des artistes_.

  FRANCIS WEY.

[Illustration]



[Illustration: LA FEMME SANS NOM.]

[Illustration]

LA FEMME SANS NOM.


  Et ecce occurrit illi mulier ornatu meretricio, præparata ad capiendas
  animas, garrula et vaga.

    (PROVERBIA SALOMONIS, cap. VII, vers. 10.)

  Excepit blanda intrantes atque æra poposcit.

    (JUV.)


QUEL nom, en effet, lui donner à ce type si fécond et si misérable, si
poétique et si abject, si moral et si repoussant; énigme vivante que
n'ont pu éclairer ni les recherches de la science, ni les dévouements de
la charité, ni les efforts de l'intelligence! Pendant bien longtemps
encore cette femme, dans laquelle viennent se résumer tous les
dévouements et toutes les bassesses, toutes les délicatesses de la
passion et toutes les corruptions de l'âme, se dérobera à la triple
investigation de la science, de la religion et de la morale; elle
demeurera toujours comme un des plus grands mystères du coeur humain et
des nécessités sociales.

Le meilleur moyen de la faire connaître, cette femme, c'est de ne pas la
nommer, tant est grand le dégoût qu'elle soulève alors que l'on parle
seulement d'elle, et cependant combien de motifs devraient nous
conseiller l'indulgence à son égard! combien de gens la repoussent
aujourd'hui, la malheureuse, après avoir été les complices de sa chute
première, et les instruments de sa dégradation progressive! Disons donc
quelques mots de la femme sans nom; aussi bien a-t-elle une trop grande
part d'influence dans la société moderne pour échapper à cette galerie,
qui a la prétention de réfléchir l'époque actuelle dans son ensemble et
dans tous ses détails.

Pour le public en général, la créature dont nous parlons est corrompue,
ignoble, avilie, et tout cela sans compensation, sans espoir de retour:
pour les uns, c'est la débauche en robe de soie, la paresse en chapeau
de satin; pour les autres, c'est la gourmandise qui sourit, l'ivrognerie
qui marche; pour tout le monde, ce n'est qu'un amas de vices qui battent
sous des oripeaux, et auxquels on fait bien de jeter l'éternel anathème.
Sans doute tout cela est vrai; mais croit-on que cette lèpre de la
débauche envahisse l'âme tout à coup et s'y maintienne sans espoir de
guérison? Une pareille pensée serait impie. Dieu, qui envoie aux femmes
l'ignorance et la misère qui les perdent, leur garde aussi quelquefois à
leur dernière heure le repentir, comme une compensation céleste. Écoutez
plutôt l'histoire de Mariette.

Dans une petite ville de province vivait une veuve qui n'avait que sa
fille pour soutien. Mariette était jeune et jolie; son corps semblait
être fait d'une goutte de lait, et ses yeux, des rayons d'une étoile. La
mère de Mariette vint à mourir. La voilà donc seule au monde, sans
parents, sans amis, sans soutiens. Quand elle eut versé bien des larmes
sur le corps de sa mère, et tressé bien des couronnes pour orner la
croix de bois de son tombeau, un voisin se présenta chez elle. Cet homme
était riche; il se dit l'ami de la famille, et offrit à Mariette de la
prendre chez lui: la jeune fille accepta avec reconnaissance. Le premier
jour, l'ami de la famille pleura avec elle; le second, il lui prit le
menton; le troisième, il essaya de l'embrasser. Le voisin avait
cinquante ans.

Mariette avait un cousin qu'elle croyait aimer; poussée au désespoir,
elle voulut se tuer pour rejoindre sa mère. Le voisin parvint à la
calmer; il lui avoua son amour, et lui promit de l'épouser si elle
voulait se rendre à ses voeux: Mariette, ignorant parfaitement ce que
c'était que se rendre aux voeux d'un homme, ne vit qu'une chose dans
tout cela, son mariage prochain. On lui avait dit dans maintes chansons
que les jeunes gens étaient des trompeurs; le voisin était marguillier
de sa paroisse, et de magnifiques cheveux blancs ornaient son front.
Mariette se rassura donc, et ne songea plus à aller rejoindre sa mère. A
force d'être rassurée, elle devint enceinte: au bout de neuf mois, elle
mit au monde une fille. Le voisin en cheveux blancs, l'ami de la
famille, le marguillier vertueux, envoya l'enfant à l'hôpital; et quand
la mère fut rétablie, il lui mit un louis dans la main, la plaça dans la
rotonde, et recommanda au conducteur de la faire conduire, à son arrivée
à Paris, chez un de ses amis, qui était préparé à la recevoir. Comme
Mariette pleurait beaucoup en quittant le voisin, tout le monde crut que
c'était par reconnaissance. Le dimanche suivant, le curé cita au prône
le vénérable marguillier, et quelques jours après ses concitoyens
l'élevèrent à la dignité de maire. C'était à l'écharpe municipale à
couronner tant de vertus.

Voilà donc Mariette à Paris. Elle est triste, car elle songe à sa pauvre
fille, qui est morte, à ce que lui a dit le voisin prudent. Deux jours
se sont à peine écoulés depuis son arrivée, que l'ami du voisin, autre
philanthrope en cheveux blancs, la presse déjà de céder à ses voeux.
Avec celui-là il n'est nullement question de mariage; mais il promet à
Mariette de lui faire un sort. Mariette, curieuse de savoir ce que c'est
qu'un sort, cède aux voeux du philanthrope de Paris; et elle s'aperçoit
bientôt que ce que les philanthropes appellent un sort consiste en une
chambre à un troisième étage de la rue Tiquetonne, une commode, un lit,
un canapé fané, et quatre lithographies coloriées représentant l'Europe,
l'Asie, l'Afrique et l'Amérique.

Mariette se mit alors à pleurer; elle voulut encore aller rejoindre sa
mère. Heureusement, le philanthrope avait un coquin de neveu,
prédestiné, comme tous les neveux, à enlever la maîtresse de son oncle.
Arthur vit Mariette; il l'aima, la conduisit rue Notre-Dame-de-Lorette,
et lui meubla un appartement somptueux, le tout avec des lettres de
change payables à la mort de l'oncle en question.

Mariette est enfin heureuse: son amant est jeune et passionné; elle est
jeune aussi, belle, riche, et enviée; de nombreuses amies l'entourent,
qui ne s'affublent plus, comme autrefois, d'une qualification
nobiliaire, mais qui ont tout simplement conservé le nom de leur père,
tant le métier qu'elles exercent leur semble naturel. La première, Adèle
Bourgeois, est pleine d'esprit et de verve folâtre; elle fait le
calembour et chante la chanson grivoise à ravir; elle est au courant de
tout, de la littérature, des théâtres et des arts: aussi, n'est-il pas
de lord spleenetique, pas de boyard désireux de se faire une idée de la
gaieté française, pas d'agent de change en train de se soustraire aux
ennuis des affaires, qui ne connaisse Adèle Bourgeois: c'est l'héroïne
des parties de campagne, l'Hébé des soupers de carnaval, la Vénus des
cabinets particuliers. Pour jouer un pareil rôle, il faut avoir reçu une
excellente éducation. Aussi Adèle Bourgeois a-t-elle été élevée à
Saint-Denis. Son père est un vieux militaire qui a acheté au prix de
vingt blessures le droit de faire instruire sa fille aux frais de
l'État; Adèle a quitté Saint-Denis à dix-neuf ans. Rentrée dans la
maison paternelle, une triste réalité s'est dressée devant ses yeux: son
père est pauvre, c'est un soldat grossier, un invalide grondeur, un
homme qui ne comprend la vie que le sabre à la main. Adèle a pris au
contact de ses compagnes des idées au-dessus de son état; elle se
croyait grande dame, il faut qu'elle redevienne grisette. Trop pauvre
pour se marier, trop jolie pour rester fille, en butte aux ardeurs de la
jeunesse, amoureuse du luxe, avide des plaisirs qu'elle n'a fait
qu'entrevoir, c'est son imagination qui la livre au vice. L'éducation
perd quelquefois une femme, comme l'ignorance. Adèle est maintenant une
courtisane femme d'esprit; elle fait partie de l'élite de la galanterie.

La seconde, Julie Chaumont, a une autre spécialité: dans le jour, elle
promène au milieu des rues bien fréquentées une élégance pleine de
richesse et de bon goût. Pendant que son costume dément toutes les
suppositions fâcheuses, son regard seul trahit la vérité par d'habiles
et imperceptibles invitations; le soir, elle s'étale aux concerts, aux
avant-scènes des théâtres dans tout l'éclat d'une toilette princière.
Vous la prendriez pour la femme d'un ambassadeur si un ami plus au fait
que vous de la rouerie parisienne ne vous donnait son adresse tout bas.
Julie n'a, du reste, ni intelligence, ni coeur; elle sait qu'elle est
belle, et elle ne comprend pas qu'il y ait un autre usage de la beauté,
que celui de la vendre. Julie est froide et régulière comme une statue;
elle poserait dans les ateliers, si elle ne posait dans les rues. Il n'y
avait dans cette femme que l'étoffe d'un modèle ou d'une femme galante.

La dernière, Arsène Drouet, un peu plus âgée que les deux autres, suit
aussi une carrière bien plus épineuse. Nulle mieux qu'elle ne sait dans
une table d'hôte verser à ses voisins le champagne qui mousse, ou
proposer une partie au bois, ou faire allumer à propos les bougies de la
bouillotte; elle devine tout de suite l'homme qui lui prêtera un louis,
ou qui lui permettra de s'intéresser gratis dans sa partie. Est-elle
associée avec le propriétaire de la maison, ou bien se contente-t-elle
d'exercer pour son propre compte? Il est probable qu'elle fait les deux
choses à la fois. Celle-ci est encore plus joueuse que courtisane.
Depuis que Frascati n'existe plus, son métier est devenu très-difficile;
Arsène fera peut-être comme les joueurs sans espoir, elle se précipitera
du haut d'un quatrième étage sur le pavé. Il n'est pas encore reçu que
les femmes se brûlent la cervelle.

Mariette est la compagne de ces trois femmes: elle goûte alternativement
les plaisirs de leur triple spécialité; elle est bien forcée d'agir
ainsi, la pauvre fille, car son amant s'est marié. Elle s'est habituée
au luxe, au plaisir, à la paresse, et la voilà qui passe du cabinet
particulier à la table d'hôte, de la table d'hôte à la table de jeu, de
la table de jeu à son alcôve; Mariette a dix-neuf ans. C'est l'âge
heureux des femmes, c'est l'époque où la vie est la plus belle, où
l'ange gardien des jeunes filles répand sur leur tête les fleurs les
plus fraîches des innocents désirs. C'est alors que l'inquiète curiosité
du coeur prête à l'existence le charme d'un gracieux mystère; on ne veut
rien savoir, mais on veut tout deviner, et la pudeur, qui s'éveille,
soulève au fond de l'âme tout un monde de rêves flottants, d'émotions
vagues, d'aspirations indéfinies: frais papillons qui secouent longtemps
leurs ailes avant de trouver cette fleur divine sur laquelle ils doivent
se poser, et qui s'appelle l'amour! Sainte ignorance, qui faites battre
le sein des enfants, et qui faites passer sur la joue des jeunes filles
tantôt l'incarnat de la rose, tantôt la blancheur des lis, Mariette vous
avait perdue sans avoir goûté vos ineffables douceurs, et sans avoir
compensé cette perte par la science de la vie. Elle était tout
simplement une femme galante, c'est-à-dire une créature n'ayant ni la
conscience de la veille, ni celle du lendemain; vivant dans cette espèce
d'ivresse que donnent le luxe, les plaisirs, et par-dessus tout
l'incessante flatterie de l'homme auquel la civilisation fait un devoir
d'acheter la satisfaction de ses sens au prix d'un éternel mensonge.

A dix-neuf ans elle n'avait plus rien à connaître: elle avait brûlé
l'éclat de ses beaux yeux aux reflets des rampes de tous les théâtres,
laissé les lambeaux de sa voix aux chansons de cent orgies; elle ne
comptait plus les baisers, et ignorait le nombre de ses amants; elle
usait de toutes les jouissances sans les éprouver: voilà le sort de
toutes ces femmes que nous voyons autour de nous, et que nous aimons
même quelquefois. Il y a quelque chose au monde de plus affreux que la
matière brute, c'est la matière qui usurpe la grâce, c'est cette
affreuse confusion de tout ce qu'il y a de plus noble avec ce qu'il y a
de plus dégradé que l'on retrouve à un si haut degré dans la femme
galante. Pour elles, il n'y a plus non-seulement ni honneur ni vice,
mais encore ni beauté ni laideur. Apollon et Ésope ne leur représentent
qu'une certaine quantité d'or, et cependant elles ne sont point avares:
cet or, elles le dépensent comme elles l'ont gagné, sans savoir comment.
On leur pardonnerait si on pouvait leur trouver un vice: ces femmes-là
ne personnifient qu'une chose, le néant!

Cependant la femme galante est belle, elle séduit à la fois
l'amour-propre et les sens; souvent elle est aimée avec ardeur, avec
passion, souvent elle empoisonne l'existence d'un homme de coeur dont la
vigilance s'est endormie et dont l'âme s'est laissé surprendre. Malheur
à celui qu'un pareil sentiment consume! Avenir, fortune, honneur même,
il sacrifiera tout pour une créature qui ne lui donnera en échange
qu'oubli et abandon, non point par cruauté, non point par méchanceté
véritable, mais par ignorance, parce qu'elle aura trouvé tout naturel
que son amant se ruinât pour elle, parce qu'enfin, pour comprendre qu'un
homme vous a donné son honneur et son avenir, il faut connaître soi-même
l'honneur et savoir ce que c'est que l'avenir. On cite quelques femmes
galantes qui ont partagé leur richesse avec un amant devenu pauvre: ces
exemples ne sauraient rien prouver contre l'égoïsme de la masse. Un
sacrifice suppose l'amour, et la femme qui parvient à aimer cesse
aussitôt d'être femme galante.

L'industrie qui s'exerce dans la rue en plein jour ou à l'éclat des
réverbères nous a semblé toujours moins dangereuse pour la société et
moins immorale peut-être que celle qui s'étale fièrement au milieu des
promenades publiques, dans les théâtres, dans les concerts, comme si le
luxe pouvait sauver de l'ignominie. Dans le premier cas, si les femmes
ne craignent pas de se mettre au-dessus de la pudeur, il y a dans les
conditions au moyen desquelles elles achètent la tolérance qu'on leur
accorde une sorte de honte officielle qu'on peut considérer comme un
châtiment et comme une précaution sociale; dans le second cas, au
contraire, les inconvénients que l'on cherche à prévenir existent sans
aucune espèce de garantie pour l'ordre moral. Ceci, dira-t-on, est bien
plutôt la faute des moeurs que celle du législateur: on s'est habitué à
séparer le vice en deux classes; on a pitié de la première, et l'on
méprise la seconde. Mais, alors, pourquoi les hommes ne manifestent-ils
pas plus souvent, et d'une façon plus énergique, cette pitié et ce
mépris, sentiments puissants qui pourraient éviter bien des malheurs, et
faire naître bien des conversions.

Arrivé à ce degré de l'échelle des vices que nous nous sommes imposé le
devoir de parcourir, nous ne pouvons nous empêcher d'insister sur le
caractère fatal et incompréhensible de ce qu'on appelle une femme
galante de nos jours. Autrefois, une courtisane, c'étaient Marion
Delorme et Ninon de l'Enclos, c'est-à-dire des femmes sages par raison,
libertines par tempérament ou par faiblesse, se désolant le lendemain de
la sottise de la veille, passant toute leur vie à aller du plaisir au
remords, du remords au plaisir, sans que l'un parvînt à détruire
l'autre, et n'échappant qu'à leurs derniers instants à ces deux grands
ennemis. Aujourd'hui la galanterie n'est pas même une spéculation, c'est
presque une manière de tuer le temps, une façon de mener la vie
d'artiste. Beaucoup, parmi celles dont nous parlons, si elles pouvaient
changer de sexe, deviendraient des rapins chevelus, des jeunes-premiers
de la banlieue, ou des poëtes incompris; d'autres, et c'est le plus
grand nombre, jetées dans cet état par hasard, le continuent toute leur
vie sans le comprendre. Si la destinée l'eût voulu, elles auraient pu
faire des épouses irréprochables. Chez ces organisations, tout dépend de
la première impression: le vice ou la vertu ne sont pour elles qu'une
habitude. Ce sont des automates en chair.

Autrefois le monde des courtisanes ne s'ouvrait qu'à l'élite de la
société: aujourd'hui toutes les classes y sont admises; il ne faut donc
pas trop s'étonner de la banalité de manières, de l'insuffisance
d'esprit qui caractérisent les femmes galantes à notre époque. Dans
l'antiquité, Phryné, Laïs, Aspasie, si elles avaient la corruption,
possédaient au moins l'intelligence; mais Louise, mais Athénaïs, mais
Laure, mais Adèle, toute la galanterie moderne, par quel côté ne
touchent-elles pas à la matière, par quel point se rattachent-elles à
l'humanité? Est-ce par la paresse, par la gourmandise, par la luxure?
Paresseuses! ont-elles le temps de l'être, leur travail n'est-il pas
incessant, continu? Gourmandes! elles le sont à leurs moments perdus,
et, pour ainsi dire, par distraction. Quant au dernier vice dont nous
venons de parler, la physiologie a démontré depuis longtemps qu'il était
chez les femmes une exception qui servait rarement de prétexte à leurs
désordres. Est-ce Dieu qui, par hasard, a voulu qu'il y eût sur la terre
des âmes ainsi déshéritées, afin qu'elles pussent servir d'exemple?

Non, ce n'est pas de Dieu que viennent les parias, mais des hommes. De
tout temps il a fallu aux générations viriles des plaisirs faciles et
des amours d'un instant. L'homme n'a plus soif des émotions pures, il ne
s'attache qu'à ce qu'il pervertit, et il trouve une certaine joie à
maculer les fruits auxquels il veut goûter. Notre intelligence blasée ne
se contente pas de la jouissance, si elle n'a été précédée de la
corruption; il semble que depuis la chute du premier homme nos plaisirs
aient besoin d'une arrière-pensée de mal pour être complets, comme
l'harmonie d'un tableau a besoin de l'ombre. Si la débauche actuelle est
telle que nous venons de la dépeindre, il faut s'en prendre à la
vulgaire dépravation de notre siècle: ce sont les Alcibiades qui font
les Aspasies.

Il y a cependant dans ce que nous venons de dire des exceptions, et des
exceptions assez nombreuses. On a vu quelquefois des femmes réaliser une
fortune considérable dans la galanterie, et s'en retirer à un certain
âge, comme un négociant qui abandonne les affaires après une vie
utilement et laborieusement employée; d'autres, après avoir vécu pendant
plusieurs années avec un homme, réussissent à s'en faire épouser. Ces
femmes étaient cependant des courtisanes comme les autres; sans doute,
mais elles avaient de plus que leurs compagnes l'habileté de leur propre
corruption: elles exploitaient leurs passions au lieu de se laisser
exploiter par elles. Leur attention était sans cesse éveillée à se
ménager une issue par laquelle il leur fût permis de rentrer de temps en
temps dans la vie ordinaire. L'une devait savoir la politique, afin
d'être au courant des conversations de certains vieillards chez lesquels
il est de tradition d'entretenir des femmes; l'autre devait probablement
donner des leçons de piano ou de dessin en ville. De cette façon, le
premier amant croyait payer des conseils et enrichir une femme d'esprit;
le second s'imaginait épouser une artiste qui lui sacrifiait son avenir.
L'homme se laisse facilement imposer des illusions auxquelles il obéit
en aveugle. Mais combien ce résultat est difficile à obtenir par une
femme! et la plupart de celles qui forment la classe des courtisanes
savent-elles seulement ce que c'est qu'une illusion?

Mariette n'était qu'une femme galante ordinaire. Cependant, moins
heureuse que ses compagnes que leur indifférence avait su préserver de
ce malheur, elle appartenait à tout le monde, et à quelqu'un en même
temps. Elle était la source cachée qui fournissait aux dissipations
d'une de ces existences mystérieuses dont le secret se perd dans la nuit
des alcôves inconnues. Son or, ses meubles, sa personne, étaient à la
merci des caprices d'un de ces hommes dont nous tracerons aussi le
portrait, mauvais génies qui semblent avoir reçu des mains de la
Providence la mission de rendre au vice ce qui vient du vice, et qui
sont sur la terre la punition de ces malheureuses auxquelles Dieu
pardonnera peut-être dans les cieux. Il n'y a que les femmes bien
lancées qui aient des liaisons de ce genre. Jugez maintenant ce que
devait être Mariette, et elle n'avait que dix-neuf ans!

On s'use vite à ce genre de vie; la beauté s'en va, mais malheureusement
les besoins restent, et, pour satisfaire à ces besoins inexorables, il
n'est aucun effort qui paraisse trop difficile. Alors se présente un
autre danger: on a été trompée par un vieillard, et l'on se trouve face
à face avec une vieille femme. On ne fait que changer de corruption: le
vieillard vous déshonorait dans son propre intérêt, la vieille femme
n'agit que dans l'intérêt des autres. La pourvoyeuse de la débauche
prend toutes les formes: elle pénètre dans les ateliers, dans les
mansardes, quelquefois même sous le toit de l'épouse chaste et fidèle:
c'est le Protée de l'infamie. Auprès de Mariette, la vieille femme prit
le costume d'une revendeuse à la toilette; depuis longtemps elle
guettait cette proie, et quand elle vit l'heure et le moment propices,
elle entraîna la pauvre enfant au plus profond de l'abîme. O Mariette!
hier encore on souriait quand vous passiez, pour vous saluer,
aujourd'hui tout le monde va détourner la tête, et personne ne voudra
vous avoir connue.

Hier, à la rigueur, Mariette s'appartenait encore; aujourd'hui elle est
à tout le monde. Le matin une femme douée d'un embonpoint extraordinaire
l'a conduite dans un bureau où elle a donné son nom, son âge, le lieu de
sa naissance. Sur ce registre où sont venues se faire inscrire des
femmes de tous les pays, depuis la blonde Scandinave jusqu'à la Turque,
hôtesse indolente des harems parfumés; sur ce registre où l'on a vu
quelquefois réunis le nom de deux soeurs, et, infamie inconcevable!
celui de la mère et de la fille, Mariette est pour ainsi dire écrouée à
tout jamais. Elle figure sur le livre de fer de la débauche universelle;
désormais elle peut exercer en paix son industrie; on lui a délivré sa
patente.

Pour ce qui concerne l'existence nouvelle de Mariette, nous n'avons pas
besoin de vous dire ce qu'elle est, vous la devinez tous; elle vend de
l'amour à tant par heure; elle porte une robe bleu de ciel, des cheveux
blonds noués en tresse et bouclés par devant; son oeil fatigué brille à
certains moments de quelques douces lueurs. Ceux qui l'ont vue dans ce
temps-là nous ont assuré qu'elle était encore fort jolie. Pour nous, qui
ne l'avons connue qu'au village, nous ne savons rien de positif à cet
égard.

Il y a dans Paris deux cent vingt maisons, dont quelques-unes s'étalent
au grand jour et se transmettent en héritage (comment des filles
peuvent-elles en accepter un pareil de leur mère?) comme une étude
d'avoué ou de notaire. Dans ces maisons, de pauvres filles sont
enfermées, et rien de ce qu'elles gagnent ne leur appartient; on les
loge, on les nourrit, on les habille, mais voilà tout. Ce sont des
esclaves dont la charité n'a pu parvenir encore à briser les fers. C'est
dans un de ces établissements que vivait Mariette; le jour, elle lisait
des romans, chantait des romances folles, ou se disputait avec ses
compagnes; le soir, elle était à la disposition de tous les désirs.
Cette existence, si horrible en elle-même, avait encore cependant ses
moments de plaisir. Parfois un jeune homme candide, poussé par de
mauvais conseils ou de mauvais exemples à aller apprendre les secrets de
l'amour sur l'oreiller du vice, se penchait vers elle en rougissant, et,
ne sachant comment la nommer, l'appelait des plus doux noms qu'on
prodigue à une première amante; d'autres fois encore, c'était un homme
de lettres en train de ramasser des observations pour un prochain roman,
qui l'interrogeait avec bonté, et lui parlait d'une vie meilleure;
souvent aussi arrivait un voyageur qui, n'ayant pas le temps de songer
aux amours difficiles, faisait de Mariette sa compagne momentanée, et
lui proposait de furtives parties de plaisir. Puis venait le jour de
liberté que la spéculation accorde chaque semaine à ses pensionnaires.
Ce jour-là on avait un beau chapeau comme autrefois, une robe fraîche,
et un sourire endimanché; on allait faire à la Chaumière une de ces
passions qui durent une contredanse, puis on rentrait avec des souvenirs
dans le coeur: pendant quelques heures, cette vie pouvait paraître
supportable, elle se dorait encore des derniers reflets d'un passé plus
agréable; mais bientôt la réalité reprenait tout son empire: par des
disputes plus longues, par des chants plus fous, par des excès plus
funestes encore, il fallait essayer d'échapper au sentiment d'une
position terrible. Voilà ce que faisait Mariette; elle était forcée de
se croire plus heureuse, parce qu'elle était plus bruyante. Cette
agitation sédentaire apportait avec elle ses moments de sombre tristesse
et de mélancolique ennui. Quelquefois ce vague chagrin de l'amour
inassouvi, de la jeunesse mal employée, tourmentait la jeune fille: elle
pensait à son village, à son enfant, à la tombe de sa mère, dont les
dernières couronnes devaient s'être flétries depuis longtemps. Elle
voulut fuir et retourner au pays; mais une force nouvelle la retint
clouée au pilori: cette force, c'était la maladie, plaie honteuse et
éternelle qui signale le commencement de la vengeance divine.

Un matin Mariette se réveilla sur le lit d'un hôpital. Comme elle
souffrit quand il lui fallut étaler ses plaies devant la foule des
élèves et des médecins! Ce moment de pudeur la rendit à elle-même: les
soins des religieuses, la vue du crucifix placé au fond du dortoir, lui
firent comprendre qu'elle accomplissait le premier degré de la pénitence
qui lui était imposée. La solitude la fit redevenir femme: grâce à ce
sentiment, elle découvrit sans en être atteinte tous ces honteux secrets
que cache la couche du vice; elle échappa à ces infâmes amours qui
prennent naissance à l'ombre solitaire des lits de fer; elle aurait pu
sortir de l'hôpital pleine d'une pureté nouvelle, si la corruption ne
l'avait pas attendue à la porte. Ces horribles industriels qui
trafiquent des dépouilles de la mort, qui vendent les cheveux et les
dents de ceux qu'ils ensevelissent, livrent aussi pour de l'argent le
secret des convalescences brillantes. Cette même vieille qui avait tenté
déjà Mariette l'attendait sous un autre costume au seuil de _la Pitié_;
la jeune fille voulait rester vertueuse, mais il fallait manger. La
première fois elle pécha par ignorance, la seconde par misère. Désormais
elle était perdue sans retour.

Il y a dans la Cité des lieux de débauche sortis des premières boues de
Paris; lieux humides, noirs, malsains, affreux gynécées où les voleurs
vont chercher leurs amantes. C'est là que la vieille conduisit Mariette.
Dans ce repaire, quelle vie! Là, plus de jeune homme candide, plus de
poëte consolateur, plus de voyageur épicurien; de l'élégante corruption
de la ville fashionable il fallut passer tout d'un coup à la brutale
corruption de la ville ignorante. Là, plus d'inoffensives criailleries,
plus de romances sentimentales; mais des querelles sanglantes, des
chansons obscènes, toutes les dégoûtantes misères de cette galanterie
qui dit _Je vous aime_, en argot. Sentir sans cesse sur sa tête les bras
tatoués du charpentier en goguette, du tailleur de pierre aviné, ou du
soldat économe qui a réussi à ramasser, aux frais de l'État, le salaire
de sa débauche; reconnaître quelquefois une marque plus significative,
apercevoir en tremblant sur une épaule nue l'infâme stigmate du
bourreau, voilà en quoi se résumait la condition nouvelle de Mariette.
C'est ainsi qu'elle vécut longtemps, se laissant prendre peu à peu à la
boisson, ce dernier vice des femmes, jusqu'à ce qu'un homme se présentât
de nouveau pour l'aimer.

[Illustration]

Comment raconter cette liaison entre Mariette et Alfred Crochard dit
_Main-Fine_, industriel fort connu de tous les agents de police qui
surveillent les passages? La pauvre femme, heureuse d'être aimée, est
bientôt à la merci du voleur: plus elle le voit, plus elle l'adore. La
tête remplie des idées les plus romanesques, il lui semble, au milieu de
son esclavage, qu'elle est dans la position de ces femmes mariées qu'une
surveillance impitoyable retient loin de leurs amants, et qui n'ont que
de rares instants à leur accorder. La malheureuse se faisait illusion,
elle était mariée avec la honte; on ne la surveillait pas, mais on
l'exploitait. Un jour qu'elle fait toutes ces confidences à M. Crochard,
celui-ci, qui entrevoit de plus grands bénéfices pour son amour dans la
réalisation du rêve de Mariette, l'engage à abandonner la maison qu'elle
habite pour demeurer avec lui. «Sans toi je ne puis vivre, lui
dit-il.--Je meurs éloignée de toi,» lui répond-elle. Dès cet instant
Mariette devient la maîtresse d'un voleur.

En changeant de condition, elle change aussi de domicile. Le taudis
qu'elle loue s'appelle _un garni_; une chambre obscure, dans un de ces
immenses phalanstères du vice que, dans un but de prévoyance, la police
tolère au milieu de la Cité, abrite le couple nouveau. Mariette n'a fait
que changer de tyrannie: sa liberté consiste à aller la nuit exercer la
mendicité du carrefour. Elle a non-seulement un amant, mais encore un
trésorier sans pitié, qui sait combien de fois le soir elle monte les
marches glissantes de son escalier tortueux, et qui lui rend sa recette
en coups et en mauvais traitements. Outre cette tyrannie, Mariette en
subira une bien plus cruelle encore, celle de la police. A chaque
instant s'appesantira sur elle la volonté d'un despote. Ce despote
s'appelle le règlement. Si elle dépasse d'une minute l'heure fixée, si
elle s'arrête à parler un instant avec ses compagnes, si elle va trop
vite, si elle marche trop lentement, le règlement, en habit bleu et en
tricorne, la saisira brusquement et l'enverra à Saint-Lazare. Combien de
fois la pauvre Mariette n'eut-elle pas à subir les cruelles atteintes du
règlement pour toutes ces fautes que nous venons d'énumérer. On la
faisait monter en voiture, on l'habillait de toile grise, et on la
mettait à tisser des bretelles ou des chapeaux de paille. Courbée sur
son travail, la malheureuse ne regrettait pas sa liberté, mais son
amant. Son premier soin, quand on lui ouvrait les portes de la prison,
était d'aller se remettre à sa disposition, et de recommencer à son
profit les phases de sa pitoyable existence.

Et quel autre refuge aurait-elle trouvé, l'infortunée? Aujourd'hui il y
a des gens qui soutiennent que la loi doit être athée: comment s'étonner
qu'elle abandonne ceux qu'elle a frappés. Mariette dans la prison était
entourée de soins pieux, d'exhortations religieuses. Une fois dehors, on
la livrait à elle-même, seule, sans argent, sans ressources. Il y a des
conversions qui exigent plus que des prières: celle de Mariette était de
ce nombre. Elle entendait deux voix résonner dans son coeur, celle du
prêtre et celle de la misère: l'une stérile, l'autre coupable; elle
obéissait à cette dernière, n'osant choisir le fatal juste milieu qui
existe entre le crime et la faim, le suicide!

Autrefois il n'en était pas ainsi: de nombreux refuges étaient ouverts
au repentir. On appelait les pénitentes _Filles du Bon Pasteur_, ou
_Filles de Madeleine_, pour désigner le pardon qui les attendait. Elles
ne prononçaient que des voeux simples; on tâchait même de les marier
quand elles le désiraient. Lorsqu'arrivait le jour de se donner à Dieu,
on les revêtait de blanc, d'où on les nommait aussi _Filles Blanches_;
on leur mettait une couronne sur la tête, et les lévites entonnaient le
cantique: _Veni, sponsa Christi!_

Hélas! aujourd'hui la religion n'appelle plus l'épouse du Christ, et sa
conversion est devenue une affaire de police.

Mais continuons la triste histoire de tous ces amours qui prennent
naissance dans la nécessité de l'amour même. Vous croyez peut-être que
l'intimité dans laquelle cette femme va vivre avec son amant, que la
connaissance de ses défauts, la certitude de ses vices, vont la dégoûter
de lui; nullement. A travers toutes les humiliations, toutes les
souffrances, toutes les ignominies, elle poursuivra la réalisation de sa
chimère, l'amour! Pour avoir quelqu'un qui lui appartienne, elle qui
appartient à tout le monde, Mariette fera tous les sacrifices, elle
s'imposera toutes les privations, elle se jettera en pâture à tous les
besoins de Crochard, afin de pouvoir un jour pour toute récompense aller
s'ensevelir avec lui dans quelque recoin de théâtre du boulevard, ou
bien sous l'allée de quelque guinguette des Champs-Élysées, seul endroit
où les voleurs aillent de temps en temps faire un peu de poésie.

Mariette subit le sort de toutes les femmes, même de celles qui
descendent dans la rue: celles-là aussi, au milieu de leurs plus grands
déréglements, sont condamnées à chercher l'amour; elles en demandent à
ceux qui peuvent leur en donner. Leurs amants sont des voleurs; et qui
donc serait-ce, sinon ceux que la société proscrit comme elles?
Croyez-vous que le chevalier Desgrieux eût continué à aimer Manon
Lescaut si, au lieu de la renfermer à l'hôpital, on lui eût donné tout
d'abord la carte de la police! On s'est souvent demandé comment il se
faisait que des femmes pussent aimer ceux qui les ruinaient ainsi, qui
les accablaient d'invectives, qui les meurtrissaient de coups. L'amour
ne meurt jamais dans le coeur d'une femme, mais il se déprave. Celles
dont nous parlons sont si souvent méprisées qu'elles regrettent de
n'être pas maltraitées: pour elles, la passion ne se formule plus dans
un baiser, mais dans une contusion. D'ailleurs, chacun aime à sa
manière. Les amours du tigre ne ressemblent pas à celles de la colombe.

Pour s'expliquer jusqu'à un certain point la dégradation de Mariette, il
faut envisager les progrès qu'a faits la démoralisation à notre époque.
De nos jours, par exemple, le vol a pris des allures spirituelles, que
disons-nous, le vol? l'assassinat lui-même s'est humanisé. Comment
voulez-vous que des femmes, et surtout des femmes avilies, aient peur
d'un homme qui est gai, content, sans souci, qui sait se composer un
costume pittoresque avec des haillons, qui est au courant de tout, de la
politique, de la littérature et des pièces nouvelles? Lacenaire, le soir
même de son crime, fut se distraire un instant aux Variétés; il aurait
pu tout aussi bien écrire des vers légers pour sa maîtresse.
Malheureusement Lacenaire n'aimait pas les femmes.

Depuis que le remords a été destitué, la justice n'a plus qu'une
pourvoyeuse active: c'est la jalousie. Une trahison qui répond à une
autre trahison, c'est l'histoire ordinaire de la jalousie qui se venge.
Dans ce monde impur des forçats et des prostituées, la passion exerce
ses ravages comme partout ailleurs. Là on n'a qu'une seule manière de se
venger: c'est d'aller révéler le secret d'une complicité terrible à la
police. La prison vous débarrasse d'un rival et punit une infidèle. Sans
ce contre-poids nécessaire, la sécurité publique serait gravement
compromise; si les vingt-quatre mille forçats libérés, qui vivent tous
d'une industrie plus ou moins coupable, n'avaient chacun une maîtresse,
il serait impossible d'habiter Paris.

Mais le moment est arrivé où Mariette va être obligée de donner des
preuves véritables de son amour. Crochard a été arrêté, Crochard est en
prison sous le poids d'une accusation de vol; il est soumis au dur
régime des détenus, il n'a que le pain noir et l'eau claire de la geôle
pour toute nourriture et pour toute boisson. Le coeur de Mariette
saigne: elle redouble d'activité, de travail, d'abnégation. Par ces
terribles soirs d'hiver pendant lesquels on dit que les chiens mêmes ne
sortent pas, elle descend dans la rue, elle reçoit la pluie sans s'en
apercevoir; le froid passe sur elle sans l'atteindre. Elle attend ainsi,
pendant des heures entières, l'aumône aléatoire de la débauche. Si la
soirée a été bonne, vous la verrez passer le lendemain de grand matin,
dans la tenue d'une grisette qui se rend à l'ouvrage. Ne la regardez
pas, cette femme, qui le soir regarde tout le monde: elle rougirait,
soyez-en sûr, car elle va commettre une bonne action; elle court
consacrer son gain de la veille au soulagement d'un pauvre prisonnier.
Elle lui achètera une bouteille de vin, un pâté, une livre de tabac,
tout ce qui peut flatter ses goûts, enfin; et, en rentrant chez elle, sa
faim se contentera d'un morceau de pain. C'est ainsi que la charité se
fait souvent la complice du crime.

Crochard a été acquitté. Ce succès l'encourage à méditer de plus grandes
entreprises: Crochard ne tardera pas sans doute à devenir assassin; il
parle de ses projets tout haut, il cherche des complices; une mort
fatale l'attend. Mariette va-t-elle enfin comprendre toute l'atrocité de
son amour? Hélas! cet effort est au-dessus de ses forces. Elle a
commencé par aimer Crochard parce qu'elle avait besoin de s'attacher à
quelqu'un; elle a continué à l'aimer parce qu'il était malheureux; elle
lui sera fidèle parce qu'il est proscrit! Comment voulez-vous qu'une
femme résiste au triple attrait de l'amour, de la charité et du
romanesque? Il lui semble qu'elle est l'héroïne du dernier roman qu'elle
a lu autrefois. Son amant ne peut la voir que dans les ténèbres; les
agents de police lui font l'effet de sicaires apostés par un tuteur
barbare; les juges ne sont pour elle que les représentants de la force;
elle envisage la guillotine comme le poignard d'un mari outragé qui
frapperait dans l'ombre. Elle est heureuse et fière d'être l'unique
refuge, la Providence d'un homme. Un jour viendra où cet échafaudage
fantastique s'écroulera! On surprendra l'assassin chez sa maîtresse:
alors Mariette oubliera tout pour le sauver; elle offrira aux gendarmes
son argent, ses bijoux, et, poussée à bout, elle ira jusqu'à se croire
vertueuse: elle perdra de vue son passé et son présent, offrira sa
personne, comme si sa personne avait une valeur, et comme si de tout
temps il n'avait pas fallu des caresses de vierge pour attendrir les
bourreaux!

Ce jour-là ne vint, hélas! que trop tôt pour Mariette; Crochard fut
condamné à mort. Arrêtée comme sa complice, ses juges l'acquittèrent.
Sur la pente où elle était placée, il lui était bien difficile de
s'arrêter. Le procès de son amant avait été assez célèbre pour lui
permettre de trouver un asile opulent au comptoir de quelque limonadier
désireux d'achalander sa boutique. Renvoyée au bout de deux mois, que
serait-elle devenue? peut-être l'espionne des galériens, la pourvoyeuse
du crime, l'entremetteuse de l'assassinat!

Dieu la sauva de cette fin misérable par la mort. Épuisée par cinq
années de débauches, Mariette expira sur le grabat d'une prison, entre
un médecin et une soeur de charité. On l'enterra dans la fosse commune,
car personne ne devait venir prier sur le tombeau de la femme sans nom!

  TAXILE DELORD.



[Illustration: LA JEUNE FILLE.]

[Illustration]

LA JEUNE FILLE.


  L'ÉLÉGIE a raison; oui, la vie est amère,
  La tristesse est durable et la joie éphémère.
  Vainement on aspire à des destins meilleurs.
  Dans les plus purs ruisseaux un limon se dépose;
  Le serpent vit dans l'herbe, et le ver dans la rose,
          Et le chagrin dans tous les coeurs.

  Oui, dans ce siècle étroit, tout sublime courage
  Étouffe et manque d'air, comme un lion en cage.
  Nos yeux sont fatigués du spectacle du mal:
  Personne ne comprend l'homme à haute pensée;
  Il est traité de fou par la foule insensée,
          Comme le Tasse à l'hôpital.

  Plus d'amour éternel, plus de rêves mystiques;
  Le souffle de la foi, dans les temples antiques,
  Ne vient plus soulever le pieux labarum,
  Et la fille du Christ, l'Égalité sacrée,
  A des pharisiens sans pudeur est livrée
          L'ange est au pandémonium.

  Mais pour nous consoler des misères humaines,
  Pour faire que, plié sous le fardeau des peines
  L'homme ne doute point de la Divinité;
  Comme en un ciel obscur deux étoiles dorées
  Dieu nous donna deux soeurs en ce monde adorées,
          La jeunesse avec la beauté.

  De nos afflictions vous êtes le remède,
  O trésors fugitifs! celle qui vous possède
  A de quoi réjouir notre oreille et nos yeux.
  Qui ne s'épanouit à voir la jeune fille,
  Et son visage d'ange, et son oeil qui pétille
          A l'ombre d'un réseau soyeux?

  Que de charme en son air, en sa démarche! il semble
  Que Dieu, pour la former, ait voulu joindre ensemble
  Ce qu'ont de plus suave et la terre et les eaux,
  Riches teintes des fleurs, doux regard des gazelles,
  Corsage gracieux comme les demoiselles
          Qui voltigent sur les roseaux.

  Avant quelle ait parlé, de sa bouche de rose
  Est prête à s'échapper quelque charmante chose,
  Comme sort d'un beau vase un nectar précieux.
  Sa parole a du miel, et sa voix est plus douce
  Que le gazouillement du bouvreuil dans la mousse,
          De l'alouette dans les cieux.

  Sur son pudique front se reflète son âme;
  D'une charité sainte elle ressent la flamme,
  Elle sait de bienfaits peupler son souvenir;
  Ses mains sont pour donner ouvertes à toute heure;
  Les pauvres mendiants au seuil de sa demeure
          Ne passent point sans la bénir.

  N'êtes-vous point touchés des soins qu'elle dispense
  A l'animal qui vit comme à l'homme qui pense,
  Soit qu'elle mène en laisse un agneau favori,
  Soit que le passereau la suive à tire-d'ailes,
  Ou que de son giron les blanches tourterelles
          Recherchent le moelleux abri?

  Elle est bonne et pieuse; ardente à la prière,
  On la voit à l'église, à côté de sa mère,
  Tourner dévotement les feuillets d'un missel.
  Elle chante, elle prie, et la bonté divine
  Sans doute a distingué cette voix argentine
          Dans le concert universel.

  Parfois s'agenouillant au fond d'une chapelle,
  Les péchés innocents que sa candeur révèle
  Font monter un sourire au front du confesseur.
  Elle offre à Dieu l'encens d'une âme sans reproche,
  Et le recueillement l'élève et la rapproche
          Des anges dont elle est la soeur.

  Vienne un beau jour d'été, pur et riant comme elle.
  Que de mille splendeurs le soleil étincelle,
  Qu'il fasse en vagues d'or ruisseler les moissons.
  Dans les champs d'alentour vous la voyez errante,
  Ravir à l'églantier sa parure odorante,
          Et picorer dans les buissons.

  L'hiver, ce sont les bals, les fêtes, les soirées,
  De lustres, de festons les salles décorées,
  Et la danse, et l'orchestre aux accords enchanteurs.
  Là toute radieuse, et de fleurs couronnée,
  Reine par le plaisir, elle est environnée
          De son cortége de flatteurs.

  Oh! que d'illusions nombreuses et pressées,
  Dansent à son chevet, les mains entrelacées!
  Rien de son horizon n'assombrit la couleur.
  Il est de pourpre et d'or, et le sort infidèle
  Dans sa coupe jamais ne versera pour elle
          Le suc amer de la douleur.

  Lorsque pour lui voiler les peines préparées,
  L'espoir a déployé ses ailes azurées,
  Voit-elle les chagrins dans l'ombre s'attrouper?
  Au détour du sentier que suit la voyageuse,
  Peut-elle voir la mort, implacable faucheuse,
          Embusquée et prête à frapper?

  Non; exempt de soucis s'écoule son jeune âge;
  La vieillesse à ses yeux est un lointain rivage,
  Dont sa barque toujours saura fuir les brisants.
  A son appel jamais le plaisir n'est rebelle,
  Elle rit, elle joue, elle chante, elle est belle,
          Elle est riche de ses quinze ans.

  Même au bal, l'autre soir, un jeune homme au front pâle
  Auprès d'elle est venu s'asseoir par intervalle;
  Il la magnétisait de son regard brûlant,
  La crainte contraignait ses lèvres à se taire;
  L'amour habite un temple entouré de mystère
          Que l'on n'aborde qu'en tremblant.

  Mais d'où vient cette sombre et vague rêverie?
  D'où vient que de son front la beauté s'est flétrie,
  Que ses yeux demi-clos s'ouvrent languissamment?
  Un pressentiment vague a visité ses veilles,
  Et dans la solitude un sylphe à ses oreilles
          A murmuré le nom d'amant.

  Tu le connais à peine, et déjà, jeune fille,
  Tu vois à tes côtés grandir une famille,
  Aux sources du bonheur tu penses t'enivrer.
  Vos premières amours ne seront point troublées;
  Vous êtes deux moitiés par le ciel assemblées
          Qu'on brise sans les séparer!

  Et ton coeur bat plus vite, et tu songes sans cesse
  A ce jeune homme, objet d'une ardente tendresse;
  C'est l'aube de tes jours, l'étoile de tes soirs;
  Et, quand autour de toi vient peser la nuit sombre,
  Ainsi qu'un feu follet, tu vois luire dans l'ombre
          L'étincelle de ses yeux noirs.

  Qu'il est trompeur l'espoir dont son âme se flatte!
  Avec son habit noir et sa blanche cravate,
  Un homme, procureur ou notaire, apparaît;
  Et de fleurs d'oranger parant ta chevelure,
  Tu vas te consumer, victime douce et pure,
          Sur les autels de l'intérêt.

  Malheur à toi, malheur, âme dépossédée,
  Qui d'un bel avenir avais conçu l'idée,
  Qui marchais le front haut, fière de ton printemps!
  C'est ainsi que tout char dans sa course dévie;
  Parmi nous, qui ne peut appliquer à la vie
          L'histoire des bâtons flottants?

  Tu vas à chaque instant de ton pèlerinage
  Contre quelque douleur te heurter au passage;
  Pleure sur le tombeau de tes plaisirs défunts!...
  L'âge te vient saisir dans l'ivresse et la joie,
  Comme la nuit surprend une abeille qui ploie
          Sous sa récolte de parfums.

  Qu'est-ce donc que l'amour? Un songe de poëte,
  Un esclave déchu qu'on vend et qu'on achète,
  Un orphelin banni du foyer paternel,
  Un beau feu que le monde éteint avec colère,
  Un rêve que l'on peut commencer sur la terre,
          Qui n'est réalisé qu'au ciel.

  Qu'est-ce que la jeunesse? Un brillant météore,
  Un jour dont le déclin est proche de l'aurore,
  Dont le souffle du temps vient dissiper l'azur,
  Un éclair qui s'éteint au milieu de la pluie,
  Et présage au mortel embarqué sur la vie
          Les tempêtes de l'âge mûr.

  E. DE LABÉDOLLIERRE.



[Illustration: LE PAIR DE FRANCE.]

[Illustration]

LE PAIR DE FRANCE.


IL n'est pas inutile de remarquer, avant de parler du pair de France,
que la pairie a gagné à la révolution: avant 89, les ducs et pairs
n'avaient aucun droit politique; ils ne faisaient point partie du
gouvernement, et leurs priviléges se bornaient à la stérile prérogative
de siéger au parlement; ils étaient réduits à un droit de _veto_
toujours éludé par des lits de justice. C'est Louis XVIII qui a fait de
la pairie un des trois pouvoirs. La révolution de juillet a confirmé
l'oeuvre de l'exilé d'Hartwell; cependant, en 1830, le banc des évêques
disparut, et un seul pair ecclésiastique vint reconnaître l'élection
d'un roi par la souveraineté du peuple. Ce fut M. l'abbé de Montesquiou:
nous le vîmes arriver, les cheveux poudrés, l'habit noir, le petit
manteau flottant sur les épaules, le tricorne discrètement placé sous le
bras gauche; il prêta serment d'une voix éteinte, s'assit un moment non
loin du banc des ministres, puis quitta la Chambre sans retour, et avec
lui s'évanouit pour nous le spécimen du prêtre législateur et juge.

Depuis la charte de 1830, le cercle dans lequel le roi peut choisir des
pairs s'est fort élargi: des présidents de tribunaux de commerce, des
académiciens, des banquiers, des manufacturiers, des propriétaires,
peuvent être nommés pairs. L'aristocratie de naissance ne siége donc pas
seule à la Chambre; elle y donne la main à des hommes sortis du peuple,
dont le talent ou l'habileté ont fait la fortune politique. Il y a telle
de ces seigneuries qui a commencé sa carrière par être quatrième clerc
d'huissier, ou qui, la serpillière autour du corps, a été le garçon d'un
des commerçants dont la profession semble dévouée aux épigrammes des
vaudevillistes ou aux malices des rapins, d'un épicier. Ces hommes
nouveaux sont en petite minorité à la Chambre, et ne la réconcilient ni
avec une démocratie jalouse, ni même avec la nation, qui la voit d'un
oeil méfiant, parce qu'elle imagine, à tort sans doute, que la pairie
regrette l'hérédité, et parce qu'elle regarde, avec plus de raison,
cette Chambre comme un instrument forcé des volontés ministérielles,
puisqu'un ministre peut faire des pairs par fournée quand il doute de sa
majorité.

Il est difficile de savoir au juste si la pairie gagne ou perd en
considération, en joignant à ses fonctions législatives des attributions
judiciaires.

Cette question, et beaucoup d'autres qui se rattachent à la pairie, ne
sont pas de notre sujet; ce n'est pas précisément de l'homme politique
que nous voulons parler ici; ce n'est pas seulement revêtu de son habit
bleu brodé d'or, et assis sur son siége inamovible, que nous voulons
présenter un pair de France: nous entendons parler d'un type singulier
qui se perd sans se reproduire, parce que nos institutions, nos moeurs,
notre éducation, tout change, tout se modifie, et que l'à-propos d'une
restauration, qui l'a fait revivre, ne se présentera plus. Il n'est
peut-être pas indifférent de rassembler ces traits fugitifs tandis
qu'ils sont encore sous nos yeux.

L'homme dont il s'agit, c'est ce gentilhomme de nom et d'armes que la
Charte de Louis XVIII rattacha avec des droits nouveaux à l'ancienne
pairie de ses ancêtres, et qui remonte ainsi jusqu'à Charlemagne, aussi
clairement que tout bon pair d'Angleterre doit remonter au roi Arthur,
ou du moins à Guillaume le Conquérant. Ce noble pair porte
insoucieusement un beau nom; il n'y a personne au monde à qui il soit
précisément attaché, si ce n'est son agent de change, qu'il conseille
bien, mais avec lequel il ne se familiarise cependant pas trop; il a le
coup d'oeil politique bon, sous le point de vue néanmoins de son intérêt
personnel, et de celui de sa caste. Il a vu facilement que le terrain de
la Chambre n'était pas favorable à une lutte avec le ministère: on ne
gagne à cela qu'une popularité incertaine, et, selon lui, inutile. Sa
popularité, il la place ailleurs; il vote donc avec le ministère, ou il
s'abstient: mais il est l'ami des ministres, qui sont pour la plupart
ses compagnons d'enfance, de plaisir, ou ses alliés. Les ministres le
préviennent, le saluent, l'abordent; ils lui font mille cajoleries; lui,
les reçoit dignement d'un air libre et dégagé, comme un homme qui donne
son vote sans rien demander en retour; il arrive néanmoins tout
naturellement que ses plus proches parents sont placés, ses
petits-neveux bien pourvus, et que les citoyens dont il est le patron
font fortune.

Nous sommes tous égaux devant la loi: il n'y a plus de dîmes ni de
servage, plus de corvées ni de droit de main morte; comme nous ne
reconnaissons, non plus, ni fiefs, ni alleux, ni haute ou basse
juridiction; il y a des impôts consentis par les Chambres, et également
répartis sur tous les citoyens, dans la proportion de leur fortune: le
pair est grand propriétaire, il est donc un des plus imposés de son
département, et fait partie du conseil général: c'est là qu'il brille.
Dans ses terres, il est seigneur suzerain; au conseil général, il est
président. Si le département veut s'imposer extraordinairement, il fixe
le nombre des centimes additionnels; si la commune veut un pont, un
chemin vicinal; si elle désire conduire sur telle ou telle ligne le
tracé d'un chemin de fer, avoir une école primaire ou secondaire, une
salle d'asile, c'est lui que cela regarde: il se charge de tout,
aplanira toutes les difficultés; il parlera aux ministres durant la
session. En effet, quoiqu'il paraisse peu à la tribune, il fait partie
de la commission chargée de l'examen des projets de loi d'intérêts
locaux: le rapport est favorable, et la Chambre adopte. Il est vrai que
le chemin vicinal longe ses propriétés, et en augmente la valeur, que le
pont conduit à son avenue, et que l'instituteur primaire est son
protégé; mais le département, la commune, n'en ont pas moins vu leurs
voeux s'accomplir; il a tenu sa promesse, et ce n'est pas sa faute s'il
est grand propriétaire. Alors son influence s'accroît, son aristocratie
devient populaire; on ne dit plus monsieur le comte, monsieur le
marquis, ou monsieur le duc un tel; mais monsieur le comte, monsieur le
marquis, monsieur le duc tout court: cela s'entend, on sait ce que cela
veut dire. C'est ainsi que revient peu à peu l'influence seigneuriale de
1780; la forme change, le fait demeure le même; c'est un fleuve détourné
qui rentre dans son lit doucement, sans arracher ses bords, et par la
force des choses. Viennent les élections, il est une puissance,
puissance amie qui serre affectueusement la main que lui tend le
pouvoir. La session commence, et, tandis qu'il va siéger à la Chambre
haute, son fils aîné est, par le choix des électeurs de son département,
envoyé à la Chambre élective. Le ministre de l'intérieur, alors, ne peut
pas faire moins que de donner une sous-préfecture à son second fils,
tandis que le troisième, lieutenant de cavalerie, est tout à coup
distingué par le ministre de la guerre, et n'a qu'un temps de galop à
faire pour passer sur le ventre de ses camarades, et devenir capitaine.
Un autre intriguerait pour conquérir ou pour garder cette position; il
solliciterait ces faveurs, cet établissement complet de sa famille; lui
ne s'en mêle pas: il a un beau nom, il est pair, il est riche; tout
vient à lui, parce que tout doit y venir. Le trait distinctif de son
caractère, c'est l'indifférence. Il n'est point ambitieux. Que peut-il
désirer, en effet? Une préfecture? Ce serait sacrifier son repos sans
augmenter sa valeur personnelle. Il ne s'est rallié, d'ailleurs, que
pour ne pas nuire à la fortune de ses enfants, tout en gardant la
liberté de ses allures; s'il acceptait un emploi, il compromettrait un
avenir incertain, il est vrai, mais _possible_. Il obéit ainsi à un de
ces adages: _tout est possible_... Il a l'ignorance financière d'un bon
gentilhomme: une recette générale ne lui convient donc pas. Reste un
ministère; mais il est trop homme du monde pour s'asseoir sur ce banc de
douleur qui veut des athlètes plus vigoureux; trop ennemi de la fatigue
et du travail pour s'atteler à ce collier de misères; très-répandu dans
les salons, il est à peu près inconnu à la Chambre élective; sans
connaissances positives, le commerce, l'industrie, la navigation, la
guerre, rien de tout cela ne lui est précisément étranger; depuis vingt
ans il en entend parler tous les jours, mais tout cela lui est inconnu;
il n'en sait ni la marche, ni les écueils; enfin, il n'est pas orateur:
la tribune lui inspire une répulsion native, une terreur muette; sa
gorge se resserre à la vue de nos rostres de marbre ou d'acajou. Ne
demandant rien, promenant sur tout un oeil dédaigneux, il n'est donc un
danger pour personne, tandis qu'il est un protecteur pour beaucoup, et
qu'il peut être un aide pour tous.

La Bruyère dit que les courtisans sont, comme les marbres des palais,
durs et polis. Nous ne pensons pas qu'un des types distincts de la
figure que nous présentons ici soit la dureté; mais, à coup sûr, c'est
la politesse: elle est un de ses signes particuliers, un de ses
attributs. Voyez-le: il a l'oeil calme et doux, le sourire
bienveillant, une voix qui sympathise avec vos chagrins ou votre joie;
il écoute, il promet, ou, s'il refuse, c'est avec un regret, une
tristesse qui vous émeuvent vous-même: vous vous retirez satisfait. Doux
avec ses gens, il salue, chez lui, jusqu'à ses servantes. Louis XIV en
usait de même avec les jardinières de Versailles. Cependant cette
douceur de moeurs n'est pas complète, cette aménité de caractère a ses
mauvais jours; un monstre a le funeste privilége de changer son humeur
et d'altérer son sang: c'est la république. A ce nom seul, ses yeux
s'arment de sévérité, son front se plisse, le sourire s'efface de ses
lèvres, il détourne la tête avec effroi; à son imagination irritée se
peignent toutes les horreurs de 93, toutes les tueries de septembre; la
Saint-Barthélemy n'est rien auprès des images sanglantes qui
l'épouvantent. Il est encore à comprendre comment de 90 à 1805 la France
ne s'est pas abîmée sous ses propres ruines. Il secoue alors ces
souvenirs, et reporte sa pensée sur les temps antérieurs à la
révolution; il fait ainsi fuir de sombres images, car il est le premier
homme du monde sur la chronologie scandaleuse de l'histoire de France:
depuis la mort du régent jusqu'au parlement Maupeou, il en remontrerait
aux faiseurs de mémoires. Son grand-père, en effet, a vu l'aurore du
règne de Louis XV; son père en a vu le déclin. Madame de Pompadour n'a
pas dit un mot qu'il ne connaisse; madame Du Barry n'a pas fait une
folie qui ne soit enregistrée dans sa mémoire. Il sait l'étiquette de la
cour, l'ancienne et la nouvelle; il vous racontera les chasses du roi.
Tout enfant, il a vu Saint-Georges. Son père était lié avec le vicomte
de Barras; M. de Barras! bon gentilhomme d'une noblesse aussi ancienne
que les rochers de la Provence, homme d'esprit et de courage, mais qui
pensait mal. Là, il s'arrête, il trace une ligne: de Barras, il passe
sans transition à Louis XVIII. Toute la gloire de l'empire le touche
peu, ou, pour mieux dire, cette gloire l'importune; elle dérange ses
idées de noblesse et de gentilhommerie; il éprouve un certain dépit de
tous ces hauts faits contemporains, de ces fortunes militaires conquises
par des hommes du peuple; il accepterait bien les batailles, mais elles
ont le tort de n'avoir pas été conduites et gagnées par des
gentilshommes....... C'est une faiblesse qu'il reconnaît et dont il ne
peut se défendre. Il croit fermement à une aristocratie de race, à des
différences physiques de castes. Selon lui, quelque chose d'exquis
distingue la noblesse de la bourgeoisie et du peuple: c'est la finesse
de la peau, ou la sensibilité des nerfs, ou la forme des traits; sur
l'aspect de la main, il nomme la duchesse, la femme de l'avocat ou la
simple grisette. Pour soutenir cette théorie, il a ses autorités: lord
Byron, Walpole et d'Aubigné. Amoureux de Voltaire, comme les marquis du
dix-huitième siècle, il cite volontiers ce vers d'une de ses tragédies:

  Ceux que le ciel forma d'une race si pure...

Et ceux-là, ce sont surtout lui et les siens. Il n'échangerait pas son
arbre généalogique contre un Raphaël. Conteur aimable, il a acquis dans
ce genre difficile une réputation d'esprit. Les anecdotes du règne de
Louis XVIII sont celles qu'il dit le mieux. Il était jeune alors; il
faisait partie de la maison rouge. Sans être précisément gastronome, il
sait tous les secrets culinaires de feu le duc d'Escars; il conserve,
écrites de la main du duc, les recettes des fameuses crépinettes et des
succulentes grives en caisse, dont le goût exquis consolait un peu Louis
XVIII des ennuis causés par le pavillon Marsan.

Deux articles de la Charte de 1830 le blessent profondément.

Le 23e, qui, dans son 28e §, déclare que le nombre des pairs est
illimité, et, dans son 29e, que la pairie n'est pas héréditaire. Il est
vrai que le premier de ces §§ offre aux ministres le moyen de réparer
les désavantages du second. Mais l'article 28, qui attribue à la chambre
des fonctions judiciaires, et décide qu'elle connaîtra des crimes de
haute trahison et des attentats à la sûreté de l'État, est un poids que
sa poitrine peut à peine soulever. C'est un homme doux et indifférent,
comme nous l'avons dit; un procès criminel est donc un topique excitant
dont la force révulsive trouble la tranquillité de ses jours et le repos
de ses nuits. L'aspect des prévenus l'oppresse; les longs débats le
fatiguent; les plaidoiries des avocats jettent son esprit dans une
inextricable indécision: il songe, malgré lui, que cet accusé de la vie
duquel il va décider est un citoyen honorable, qui à tous les torts
politiques joint peut-être toutes les vertus privées; qui, s'il eût
réussi dans son audacieuse entreprise, lui aurait donné des maîtres
nouveaux, et devant lequel alors il lui faudrait rendre compte de sa
position actuelle. Qui sait si au fond du coeur il ne trouve pas, en
cherchant bien, une secrète sympathie pour l'une des opinions
dissidentes? La peine de mort est d'ailleurs écrite dans la loi; les
boules noires lui semblent donc nager dans le sang: s'il venait à
plonger sa main parfumée dans l'urne du vote, il croirait la retirer
tachée et rougie!..... La fièvre le saisit, son rhumatisme oublié
revient, sa goutte douloureuse et complaisante accourt: il est malade,
et le président reçoit une lettre qui contient le récit de ses
souffrances et l'expression de ses regrets; _le Moniteur_ relate qu'il
ne peut pas partager les travaux de la cour. Il achète ainsi la
tranquillité et le sommeil avec des frictions et de la tisane. Après le
jugement, il entre rapidement en convalescence, et bientôt, la
conscience insoucieuse, l'esprit calme, il reprend à la Chambre le vote
interrompu des chemins vicinaux.

Sans être précisément religieux, ni le moins du monde dévot, il serait
au désespoir s'il n'avait pas un parent évêque, s'il ne pouvait pas
dire: «Mon cousin M. de Vannes, mon neveu M. de Digne.» Il redoute,
comme nous l'avons vu, les fonctions de juge, mais il est ravi d'avoir
dans sa famille des présidents de cour. C'est de bon goût; c'était ainsi
autrefois: une grande famille doit tenir à l'épée, au clergé et à la
robe.

Cet homme, de moeurs si douces et si élégantes, qui, pareil à
Fontenelle, ne se laisse agiter par aucun fait, ne permet à aucun
événement de le préoccuper avec vivacité, a eu cependant, dit-il, des
passions violentes. Sous l'empire, quand nos armées victorieuses
parcouraient l'Europe, il était alternativement à Paris ou en Italie:
riche, jeune, inoccupé, ce fut le moment des orages. Si la maturité
n'était pas arrivée à point, si l'empereur n'avait pas été vaincu, et
que Louis XVIII ne fût pas revenu, sa fortune était compromise: il la
perdait avec une danseuse; il vendait ses bois pour une comtesse
italienne. Mais heureusement il a compris, à quarante ans, la nécessité
de changer d'amours. Un pair de France ne doit pas aimer à l'étranger,
ne peut pas décemment avoir un rival préféré à l'Opéra. Il eut alors
une passion, un attachement solide; ce fut un nouveau Saint-Lambert
auprès d'une autre madame d'Houdetot. C'est lui qu'on voyait tous les
matins, à cheval, sur la route de Saint-Cloud, suivi d'une calèche vide
et d'un groom porteur d'un énorme bouquet; il allait prendre la comtesse
ou la marquise pour une promenade au bois. A défaut d'un amour jeune et
ardent, il offrait alors un amour gai, un amour spirituel. Personne ne
contait mieux l'anecdote de la veille, la nouvelle du jour. Assidu sans
être importun, il savait dire des choses flatteuses sans être fade, et
avait surtout l'art d'arriver et de partir à propos. Toujours heureux,
toujours favorisé par les circonstances, au bout de quinze ans d'une
constance à toute épreuve, d'une union que rien n'a altérée, il trouve
un jour, dans le salon de cette femme aimée, une figure nouvelle: c'est
un homme en habit noir, l'air timide, l'oeil doux et distrait.

--Quel est ce monsieur? demande-t-il à la maîtresse du logis.

[Illustration]

--Devinez.

--Je ne saurais.

--Allons donc! J'ai eu quarante ans le mois passé! Vous ne devinez pas?

--Ah! pardon.... Votre confesseur, madame.

--Précisément.

Il est homme de goût, il a passé sa vie parmi les diplomates: cela lui
suffit. A l'amour satisfait et éteint succède l'amitié. Ce sont toujours
les mêmes soins, les mêmes empressements, la même assiduité; mais l'abbé
est en tiers dans sa vie, et il le préfère. L'abbé lui a fourni un
dénoûment qu'il cherchait en vain depuis longtemps; il lui a fait
doubler l'écueil où allait échouer sa fidélité mourante. Maintenant
qu'il vieillit, qu'il n'est plus amant, et que son amie est dévote, il
songe tout à fait à lui, rentre à ses heures, avoue la faiblesse de son
estomac, et voit souvent son médecin.

Toujours simplement vêtu, il l'est cependant avec goût, c'est-à-dire
qu'il ne suit la mode qu'avec ce tact d'un vieillard adroit qui veut,
avant tout, éviter le ridicule; mais, comme il a toujours aimé les
chevaux et les équipages, sa voiture est du meilleur faiseur, et son
attelage est le plus cher qu'ait vendu Crémieux. Il loge au faubourg
Saint-Germain dans un vaste hôtel à qui les souvenirs historiques ne
manquent pas: c'est Watteau qui a décoré son salon; Boucher a peint le
boudoir de sa femme; les fantaisies, les meubles, tout chez lui est du
style Pompadour. C'est son époque.--Prenez garde, vous voilà dans un
fauteuil qu'a occupé Voltaire.--Cagliostro a passé deux heures dans
cette bibliothèque.--Cet _Esprit des lois_, magnifiquement relié, fut
jadis un présent de Montesquieu lui-même.--Ici, Marmontel a lu ses
_Contes_, et Thomas, sa _Pétréide_.--Dans cette salle à manger a dîné M.
de Maurepas.

C'est cet hôtel qu'il quitte tous les ans pour aller passer l'été dans
ses terres, où d'autres souvenirs l'attendent. Il part quinze jours
avant la fin de la session, non pas précisément pour voir serrer ses
blés et vendanger ses vignes, mais parce que juin va finir, et que
juillet ne l'a jamais vu à Paris; il n'y était pas en 1830. D'autres
voteront le budget. Il compte cependant mourir dans son hôtel, et le
prêtre qui l'assistera sera cet abbé, ce commensal de son intime amie.
Tout se tient chez lui, tout s'enchaîne, et il a si bien fait, que cet
abbé confesse sa femme, et prépare à leur première communion ses
petits-enfants.

[Illustration]

Nous l'avons dit en commençant, les pareils de cet homme noble sont
clair-semés dans la Chambre: elle a aussi ses grands propriétaires sans
suzeraineté, ses banquiers, ses industriels, ses savants, et jusqu'à ses
prolétaires, gens fort recommandables d'ailleurs, mais qui en changeant
de condition n'ont pas changé d'allure; ces hommes nouveaux sont plus
instruits, plus positifs, et moins polis que leurs nobles et rares
confrères. La Chambre présente, d'ailleurs, tous les contrastes;
contrastes de moeurs, d'âge, de fortune et d'habileté.

A côté du pair dont l'équipage armorié ébranle le pavé de la rue de
Tournon, marche à pied celui à qui sa fortune modeste ne permet, les
jours d'orage, que les coussins mal rembourrés d'un fiacre, ou les
banquettes banales d'un omnibus. L'omnibus de l'Odéon a souvent ainsi
transporté vers le Palais-Royal les sténographes du _Moniteur_, les
journalistes de la _Tribune_, et un noble duc qui, après avoir commencé
comme eux, avoir glorieusement servi l'empire, et salué de nouveau le
drapeau tricolore, vient de mourir regretté de tous les honnêtes gens et
de tous les partis.

La Chambre a, comme toutes les assemblées délibérantes, ses membres
muets, dieux du silence brodés d'or, Harpocrates en habits bleus, dont
l'opinion part du cerveau pour arriver à la main sans s'arrêter à la
langue; ils réservent leur éloquence pour les comités secrets, pour les
réunions dans les bureaux. Je ne sais quel ancien a dit qu'il est encore
plus facile d'aller à Corinthe que d'affronter la tribune. On a remarqué
que les amiraux qui font partie de la pairie parlent peu, ou même pas
du tout; ces voix qui ont dominé les orages, fait mouvoir des escadres,
fait gronder ou se taire dans leurs sabords de nombreuses batteries,
sont sans puissance quand elles n'ont pas d'ordre à donner, et s'il leur
faut se faire entendre sans porte-voix.

Les fils du roi sont pairs de France, c'est un droit de leur naissance
que la Charte a consacré; ils assistent rarement à la séance, viennent,
quand elle est commencée, s'asseoir derrière le banc des ministres, et
leur âge, comme leur position, les fait s'abstenir du vote.

La porte s'ouvre, la séance n'est pas ouverte. Voici _Ariste_; il
s'approche des secrétaires, consulte le procès-verbal, lit l'ordre du
jour, et gagne sa place; son rôle est fini: ce qui le retient, c'est
qu'il a une boule à jeter dans l'urne, et que son équipage ne doit venir
le prendre qu'à cinq heures. Du reste, il n'est plus rien; la génération
qui agit, qui s'agite devant lui, n'est plus la sienne: c'est une de ces
âmes heureuses qui peuplent l'Élysée, et jettent un regard tranquille et
indifférent sur les passions des hommes.

[Illustration]

--Voyez-vous _Caliste_? Il traverse d'un pas irrégulier la salle des
Pas-Perdus, il a un dossier sous le bras; on dirait qu'il se rend à
l'audience. Lui-même s'étonne de ne pas voir sur sa manche les larges
plis de sa robe d'avocat; il se gratte le front et tire à lui sa
perruque, comme il faisait autrefois au palais, quand l'argument imprévu
d'un adversaire dérangeait son plaidoyer. Il prend sa place, il classe
ses papiers, et si vient son tour de parler, il monte à la tribune. _La
partie adverse_, dit-il (il se reprend en souriant), _le noble
préopinant auquel j'ai l'honneur de répondre_. Caliste est toujours
avocat.

Celui qui s'asseoit auprès de Caliste est _M. Guillaume_. Il a le même
nom que le créancier de l'avocat Patelin, et, comme lui, il a vendu du
drap toute sa vie; il a inventé une trame nouvelle, un tondeur nouveau;
il a perfectionné une machine à carder; il n'a pas inventé de couleur,
il est vrai, mais mille nuances, et toujours avec son teinturier.
Regardez-le: vous croyez qu'il examine le camée antique que son voisin
porte à l'annulaire; non, c'est le drap de l'habit qui attire son
attention.--Vous avez là, dit-il, un beau _Cunin-Gridaine_.

M. Guillaume voit la prospérité de la France dans le commerce des draps.
La laine! voilà la richesse d'un pays. Il a étudié le mouton qui donne
la laine, et l'assolement des prairies qui nourrissent le mouton.

[Illustration]

Voyez-vous dans un coin de la salle ce gros homme qui se meut
difficilement, mais dont le teint est brillant et l'oeil vif? C'est un
agronome: il s'occupe d'agriculture depuis quarante ans. Il méprise la
laine, la laine ne nourrit pas son homme; ce qui fait vivre le pays,
c'est le navet, la carotte, la lentille, l'épinard, et un peu la pomme
de terre et le blé. Il prédit les bonnes années, les froids hâtifs.
Allez chez lui, et demandez-lui des grains de semence, il vous donnera
les meilleurs, vous pouvez vous fier à son expérience; il ne s'est
trompé qu'une fois: sa science a échoué devant le chou colossal; il a
cru au chou colossal, aussi hésite-t-il aujourd'hui à employer l'engrais
Jauffrey.

Il y a des pairs qui sont ministériels, parce que les ministres sont
faits pour régir les affaires de ce monde, tandis qu'eux suivent le
cours des astres, résolvent des problèmes mathématiques, ou décomposent
des sels.

[Illustration]

Regardez dans les couloirs de la chambre cet homme âgé qui ébouriffe sur
son front les cheveux gris de sa perruque, et cause avec un pair de
cinquante ans environ, d'une figure obséquieuse et douce: l'un est un
ancien préfet, l'autre est un industriel du département, qu'administrait
le préfet; le vieillard a la voix brève, le regard fier, le geste
impérieux; il n'a pas perdu ses habitudes de l'empire lorsqu'il était
vice-roi de Napoléon; le fabricant écoute, propose timidement quelques
objections, et finit par se ranger à l'avis de monsieur le préfet.
Celui-ci oublie qu'il est avec un égal; celui-là, qu'un préfet en
retraite ne rend plus d'arrêts. Ce sont deux hommes d'habitude.

[Illustration]

Si de la galerie publique où vous êtes placé vous voyez la porte
s'ouvrir pour un homme dont la cravate sans noeud est bien attachée,
dont l'habit étroit est complétement boutonné, qui porte naturellement
l'épée sur la hanche, vous devinez facilement la profession de ce pair:
c'est un militaire, c'est un général. Il va s'asseoir devant cette
tablette où vous apercevez une épaisse brochure bleue; c'est le budget
de la guerre. Il se place non loin d'un maréchal, à la portée d'un
amiral, à côté d'un ancien ministre de la guerre. Il étudie son budget,
et si l'on vient à discuter une loi sur les haras, il tressaille comme
le cavalier qui entend sonner le boute-selle. Si on prononce le mot de
recrutement, il prête l'oreille: il a commencé sa carrière militaire
avec Dumouriez à Jemmapes, il l'a finie aux pieds de l'empereur à
Waterloo. Il porte sa tête avec fierté; les années, qui ont courbé tant
de tailles, ont respecté la sienne, ou n'ont pu la faire ployer. Grave
comme une statue antique, il a un peu de dédain pour la parole, il aime
mieux l'épée. Pour lui, de 1795 à 1815, il s'est écoulé un siècle, le
grand siècle! et de 1815 à 1839 cent autres années se sont traînées. Or,
du grand siècle, il en était, il y a figuré: celui-là n'est pas fier de
sa pairie, il est fier de son épée, de sa croix, de ses cicatrices de
l'empire.

[Illustration]

Auprès de lui, devant, derrière, à ses côtés, et pareils à de légers
hussards voltigeant sur les ailes d'un corps d'armée, voyez-vous les
jeunes pairs? L'un laisse rouler les anneaux de ses cheveux blonds sur
ses tempes juvéniles; l'autre permet à sa jeune barbe d'ombrager sa joue
et même son menton. Ces messieurs sont les derniers produits de
l'hérédité, les derniers fruits d'un arbre coupé à sa racine; ils sont
un élément politique qui ne se reproduira plus. Que d'autres, fils de
généraux plus vaillants, de sénateurs plus utiles à la patrie,
d'ancêtres enfin plus nobles que les leurs, ne sont pas pairs comme eux!
jeunes gens confondus aujourd'hui dans la foule des citoyens, parce que
leurs pères ont vécu une heure de trop pour leur avenir! Mais tout est
hasard dans ce monde. Le jeune pair est l'espoir des riches héritières
et l'orgueil du jokey's-club. Sa carrière est semée de roses; il a la
main dans le sac du pouvoir. Jeune militaire, il est le collègue du
ministre de la guerre; apprenti diplomate, il dispose d'une voix en
faveur du président du conseil; il ne tient qu'à lui de devenir le
camarade des princes. S'il est de l'opposition, oh! alors il devient
populaire _ipso facto_; c'est un Spartiate, c'est un puritain. Une idée
généreuse double de prix, en effet, quand elle sort d'une jeune bouche,
et si elle paraît devoir entraver une fortune déjà commencée.

Voyez venir ce petit vieillard: une perruque blanchâtre couvre sa tête
chauve; il marche d'un pas prudent et un peu oblique; regardez comme les
broderies de son habit sont fanées. C'est l'homme de France qui a le
plus souvent levé la main pour l'adoption ou le rejet d'un article; nul
n'a laissé tomber plus de boules que lui dans l'urne du vote; depuis
l'assemblée des notables, il vote; c'est le Nestor des assemblées
délibérantes de l'Europe, et peut-être du monde; s'il a quitté son
moelleux fauteuil, s'il néglige son rhume, s'il se roidit contre les
étreintes douloureuses de sa sciatique, c'est que la chambre va voter.

[Illustration]

Celui qui le suit est un homme jeune encore; son habit neuf resplendit
d'un or brillant que l'atmosphère de la chambre n'a pas altéré: c'est un
nouveau pair. Il foule les tapis d'un pied orgueilleux; il passe devant
le banc des ministres et salue d'un air reconnaissant. C'est au
ministère, en effet, qu'il doit sa position nouvelle. Candidat
malheureux, dans son département, ancien député trop facile, suivant ses
mandataires aux suggestions du pouvoir, une ordonnance royale a vengé sa
défaite: il est pair parce qu'il n'a pu être député.

Le public des tribunes a souvent souri en entendant les orateurs de la
chambre des pairs se renvoyer les uns aux autres les épithètes les plus
exagérées. C'est toujours le _noble_, l'_illustre_, le _savant_, ou le
très-_judicieux préopinant_. Le public a tort de sourire et de
s'étonner, MM. les pairs étudient les grands modèles et ils les imitent.
Ouvrez Cicéron _in Catil._: _Si fortissimo viro M. Marcello dixissem_.
_Si j'avais à répondre à l'illustre maréchal_, dit l'orateur de la
pairie. Quand Cicéron veut parler de quelque prêtre romain, _clarissimus
amplissimusque pontifex-maximus_, dit-il; à la chambre des pairs, si
l'on vient à prononcer le nom de l'archevêque de Paris, on dit: _cet
éminent et vénérable prélat_. Jamais l'orateur romain ne prononce le nom
d'un consul sans y joindre des superlatifs sonores; s'il s'adresse à un
général, c'est _fortissimus vir_; à un jurisconsulte, _doctissimus_;
enfin, s'il parle à un adolescent, à un de ces jeunes hommes, chez
lesquels, suivant lui-même, on ne peut louer que l'espérance, il a
néanmoins l'art et le soin d'accoler à ce nom encore inconnu une
qualification louangeuse, _ô adolescens optimus_, s'écrie-t-il. On en
use de même à la chambre, et ce n'est sans doute par aucun orgueil
aristocratique, mais tout simplement pour faire de l'éloquence
cicéronienne.

Tous ces hommes, jeunes ou vieux, magistrats ou industriels, anciens
préfets ou agronomes, sont des pairs, il n'y a nul doute à cela; mais la
figure qui se présente à l'esprit quand on songe à un pair de France est
celle de l'homme qui porte un grand nom, a des terres, des châteaux,
dont la famille est citée dans l'histoire, et qui, par son âge, sa
fortune et son passé, est au-dessus de toute ambition présente et de
toute position à venir.

Si on jette ensuite ses regards en dehors des traits rassemblés dans
cette esquisse, on se rappelle involontairement cette maxime:

  «Il n'y a de supériorité que celle du mérite, et de grandeur que celle
  de la vertu.»

Cette maxime est de madame Roland. Combien de mille lieues y a-t-il de
madame Roland à un pair de France!

  MARIE AYCARD.

[Illustration]



[Illustration: L'ÉLÈVE DU CONSERVATOIRE.]

[Illustration]

L'ÉLÈVE DU CONSERVATOIRE.


SI quelquefois, vers les dix heures du matin, vous avez flâné du côté de
la rue du Faubourg-Poissonnière (cela peut arriver à tout le monde),
vous avez incontestablement rencontré, entre les rues Richer et de
l'Échiquier, un bataillon de jeunes filles appartenant à la gent
trotte-menu dont a parlé le bon La Fontaine.--Toutes, les coudes serrés
au corps, l'air empressé, le nez au vent, toutes portant sous le bras un
_solfége de Rodolphe_ ou un volume dépareillé du répertoire de la
Comédie-Française, elles se dirigeaient vers un édifice sans prétention,
dont la porte s'ouvre presqu'au coin de la rue Bergère.

Vous vous êtes peut-être souvent demandé ce que pouvaient être ces
jeunes filles; et cependant, si vous aviez été observateur par goût, ou,
ce qui est un peu plus triste, par état; si vous les aviez examinées
avec attention, peut-être quelque signe indicateur fût-il venu vous
révéler leur position sociale.

Le voulez-vous? prenez place avec moi sur le trottoir qui fait face à
l'édifice sans prétention; nous allons les étudier ensemble.

Vous les prenez pour des grisettes? A cette heure les grisettes sont à
l'atelier, où elles travaillent depuis le petit jour. Pour des
demoiselles de la société riche et élégante? Celles-là sont encore dans
leur lit et vont bientôt se préparer à recevoir à domicile leur
professeur de grammaire. Et d'ailleurs examinez bien la toilette de
toutes ces jeunes filles. Elles sont vêtues de façon à dérouter
longtemps les suppositions les plus ingénieuses. Elles n'ont pas le
tablier noir, le bonnet coquettement posé et la robe si propre et si
gentille de la grisette; elles sont vêtues de soie et de velours, et se
pavanent sous un chapeau de paille. Mais la soie est éraillée, mais le
velours montre la trame, mais le chapeau de paille sert depuis bien
longtemps! La pauvreté perce à travers tout cela! Pourquoi cette
pauvreté ne se contente-t-elle pas du tartan et de la simple indienne?
Dans quel but s'épuise-t-elle en efforts malheureux pour prendre les
dehors de l'aisance?

Vous jetez votre langue aux chiens, comme dit énergiquement le proverbe
populaire. Eh bien!... je vais d'un seul mot trancher la difficulté.

Toutes ces jeune filles sont des élèves du Conservatoire, et elles vont
prendre leur leçon de tous les jours dans l'établissement lyrico-comique
que nous avons devant les yeux.

Vous comprenez tout maintenant... Vous comprenez cette promenade
matinale; vous comprenez ces solféges et ces brochures; vous comprenez
surtout cette toilette de juste milieu entre l'élégance riche et
l'élégance pauvre, cette misère de tenue, ce mauvais goût forcé
d'accoutrement? Presque toutes ces jeunes filles appartiennent à ces
familles intermédiaires qui ne sont pas encore bien classées dans la
société: anciens comédiens, peintres, musiciens, compositeurs,
sculpteurs, enfin toute la grande Bohême des artistes médiocres; tous
ceux qui, sur les planches ou l'archet, ou le ciseau à la main, ont eu
juste assez de capacité pour assurer leur existence de tous les jours,
mais pas assez de talent pour se conquérir un nom et une fortune. Ces
parents-là, qui souvent, dans leur vie, ont, par position, coudoyé les
grandes existences, sont orgueilleux comme des parvenus, et ne peuvent
se décider à revenir franchement au peuple du sein duquel ils sont
sortis. Ils rougiraient de faire de leurs filles d'honnêtes ouvrières;
il faut absolument qu'elles soient artistes. On ne consulte ni leurs
dispositions, ni leurs goûts. Il faut absolument qu'elles soient
artistes. Comme si les artistes, à l'exemple des notaires, des
huissiers, des apothicaires et des gardes du commerce, formaient une
corporation dans laquelle il fût loisible aux pères de transmettre leur
place à leurs enfants ou ayants droit.--Cela vous explique pourquoi nos
théâtres sont infestés de tant de médiocrités héréditaires.

Il faudrait une langue de fer et des poumons d'airain pour faire le
dénombrement de cette armée en jupons, pour en dire les variétés
nombreuses, pour en signaler les individus, pour en esquisser les
physionomies. Aussi je déclare d'avance ne me dévouer qu'à une partie de
cette tâche. Si je ne l'accomplis pas tout entière, vous vous en
prendrez à notre honorable éditeur qui me crie, au bout d'un certain
nombre de pages pleines: «_Tu n'iras pas plus loin_;» ou plutôt vous
pourrez en accuser la paresse et l'inexpérience de mon pinceau.

Suivez-moi bien.

[Illustration]

Cette demoiselle au pas majestueux et à la tête romainement portée, qui
s'avance de notre côté, et que sa mère suit à trois pas de distance, se
nomme Herminie Soufflot. Elle est née d'une flûte de l'orchestre de
l'Opéra. Comme dès sa première enfance elle avait des airs fort
dédaigneux, et traitait de haut en bas tout ce qui l'approchait, on
jugea qu'elle était éminemment propre à la tragédie. Elle fut placée au
Conservatoire, et changea dès lors son nom vulgaire de Jeannette pour le
nom plus cornélien d'Herminie.--Herminie est toute radieuse de sa
grandeur future. Elle jette sur notre pauvre monde des regards de
pitié, et semble vivre avec les héros et les princesses de la Melpomène
antique. Son père, la flûte, et sa mère, ancienne mercière du passage
des Panoramas, et aujourd'hui buraliste de première classe au théâtre
royal de l'Opéra-Comique, sont en admiration devant elle. Ils respectent
comme des ordres souverains les moindres volontés d'Herminie. Il lui
suffit de froncer le sourcil pour faire trembler toute la maison.--Son
père, la flûte, a coutume de dire, en jouant aux dominos au café
_Minerve_:

«Voisin Mignot, vous avez entendu ce matin Herminie... Hein! comme elle
a déclamé son monologue!... Quel oeil et quel nez! Ah! si elle avait
vécu du temps de ce farceur de Racine, bien sûr qu'il ne se serait pas
accoquiné à la Champmeslé.»

Herminie est toujours en dehors de la vie réelle; elle affecte d'être
absorbée par l'art. On vient lui dire que la table est servie, et elle
répond en roulant de gros yeux:

  Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artifice,
  J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice.

«Herminie, il est deux heures, veux-tu faire un tour aux Tuileries avec
ta cousine Fibochon?

Herminie s'écrie en posant une main sur son coeur et en élevant l'autre
vers le ciel:

                          Oui, vous l'aimez, perfide!
  Et ces mêmes fureurs que vous me dépeignez,
  Ces bras que dans le sang vous avez vus baignés,
  Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme,
  Sont les traits dont l'amour l'a gravé dans votre âme.

«Elle est folle! dit la cousine Fibochon.

--Mais non, cousine, reprend la mère Soufflot; vous ne voyez pas qu'elle
est en plein dans l'_aspiration_.

Herminie est ordinairement courtisée par plusieurs clercs de notaire et
autant de commis-marchands en nouveautés, qu'elle tient à une
respectueuse distance. Parmi tous ces Lovelaces en herbe, elle finit par
en distinguer un. Il lui a plu, parce qu'il a une chevelure noire et
épaisse qui rappelle celle du bouillant Achille. A celui-là elle permet
de se trouver quelquefois sur son passage et de ramasser son éventail ou
son bouquet lorsqu'il lui arrive de le laisser tomber; mais rien de
plus. La muse tragique est une vierge forte et altière, qui dédaigne les
hommages des mortels.

Herminie va en soirée dans son quartier; elle est fort recherchée par la
famille du bonnetier du coin et par celle de l'escompteur de papier qui
demeure au premier étage de sa maison. Ce mot de _théâtre_ a tant de
puissance sur la population parisienne! Ce n'est plus à Paris que les
comédiens seraient bien venus à se plaindre du préjugé. Il suffit que
l'on tienne de près ou de loin aux coulisses pour être considéré, fêté,
choyé! les machinistes mêmes, le souffleur et les habilleuses ne sont
pas exempts de la faveur publique. Le faubourg Saint-Denis et la rue du
Temple les accaparent: on leur demande des détails sur ces messieurs et
sur ces dames. A quelle heure se couche M. Francisque? combien
mademoiselle Théodorine met-elle de temps à revêtir son beau manteau du
_Manoir de Montlouvier_? M. Saint-Ernest mange-t-il comme tout le monde?
Est-il vrai que dans les entr'actes mademoiselle Georges prenne des
sorbets et des glaces qui lui sont servis par trois nègres en grande
livrée?

On comprend l'effet que produit mademoiselle Herminie dans ces réunions
bourgeoises. Elle trône, elle règne. Lorsqu'elle veut bien lire des
vers, toutes les bouches sont suspendues à la sienne; chaque fin de
tirade est accueillie par plusieurs hourras, et si les enfants effrayés
se mettent à pleurer, on les envoie coucher sans miséricorde. Mais
lorsque mademoiselle Herminie consent à jouer une scène d'_Esther_ ou de
_Bajazet_, quelle joie! Les parties d'écarté sont arrêtées, on fait
trêve aux conversations les plus intimes, les petits chiens sont
recueillis sur les genoux des grand'mamans, pour qu'il ne leur prenne
plus fantaisie de se disputer avec le chat de la maison. On coupe le
salon en deux... Une moitié figurera la salle, l'autre moitié le
théâtre. Des chandelles placées sur des chaises remplacent la rampe.
Herminie se drape dans son châle français, et son interlocuteur
ordinaire, M. Michonneau, donne un coup de peigne à sa perruque blonde.
M. Michonneau est un ancien employé de la caisse d'amortissement, qui a
passé la moitié de sa vie à l'orchestre de la Comédie-Française. Il est
fanatique d'art théâtral, et son plus grand regret est de n'avoir jamais
pu, pendant sa longue carrière, faire connaissance avec un seul artiste
dramatique. Il était à son bureau depuis huit heures du matin jusqu'à
cinq heures du soir; puis venait le dîner. Et pendant la soirée ces
messieurs de la Comédie étaient sur les planches. Donc nul moyen de
rapprochement pendant la semaine. Restait le dimanche; mais M.
Michonneau avait à un degré extraordinaire la faiblesse de la pêche à la
ligne, et il consacrait ses loisirs hebdomadaires à parcourir, un frêle
roseau à la main, les bords fleuris de la Marne, depuis Saint-Maur
jusqu'à Petit-Brie.--Aussi voyez comme M. Michonneau, parvenu au déclin
de sa vie, est fier de pouvoir se mêler aux jeux du théâtre, et d'être
appelé à donner la réplique à une jeune personne qui est l'espérance de
la scène française, et qui en doit être un jour la gloire. (Style
officiel de messieurs les professeurs de déclamation.)

Chut! Herminie est en place. Elle s'agite comme la pythonisse sur son
trépied. M. Michonneau vient se placer en tremblant à côté d'elle; il
sera l'Antiochus de cette nouvelle Bérénice. On veut lui donner une
brochure: il répond fièrement qu'il sait par coeur tout le grand
répertoire.

Le plus grand silence s'établit. Le maître de la maison lui-même fait
trêve à la mauvaise habitude qu'il a contractée de ronfler dans un coin
pendant que ses hôtes se livrent à divers genres de divertissements.
Michonneau frappe trois coups sur le plancher avec le talon de sa botte:
le spectacle commence.


  BÉRÉNICE-HERMINIE.

  Hé quoi! seigneur, vous n'êtes point parti?

  ANTIOCHUS-MICHONNEAU.

  Madame.... je vois bien que tous êtes déçue,
  Et que c'était César... et que c'était César...
        (_Pause d'un demi-soupir_)... que cherchait votre vue.
  Mais n'accusez que lui... mais n'accusez que lui...
        (_Pause d'un soupir_)... si malgré mes adieux...
  De ma présence...


Ici Antiochus-Michonneau commence à perdre la mémoire; il passe
lentement la main le long de la couture de son pantalon nankin, se
gratte le front, puis enfin, faisant un effort extraordinaire, retrouve
à peu près le fil de son discours et poursuit:


  De ma présence encor j'empoisonne vos yeux...
  Peut-être en ce moment... peut-être en ce moment...
        (_Avec volubilité_)... je serais dans Ostie...
  (_Plus lentement_)... S'il ne m'eût... s'il ne m'eût...
  de sa cour... de sa cour... de sa cour...
        (_Très vite_)... défendu la sortie.

  BÉRÉNICE-HERMINIE.

  Il vous cherche vous seul, il nous évite tous.

  ANTIOCHUS-MICHONNEAU.

  Il ne m'a retenu... (_Temps d'arrêt prolongé_)... il ne m'a retenu...


Ici la mémoire d'Antiochus-Michonneau le trahit tout à fait. Un murmure
de désapprobation à peine comprimé circule dans l'auditoire. Herminie se
pose en victime; la maîtresse de la maison prend pitié du pauvre
comédien de société et lui apporte la brochure de _Bérénice_ et une
bougie. Michonneau saisit avec désespoir d'une main la bougie et de
l'autre la brochure, et, dans cette position peu dramatique, continue:


  Il ne m'a retenu que pour parler de vous.

  BÉRÉNICE-HERMINIE.

  De moi, prince?

  ANTIOCHUS-MICHONNEAU, _avec chaleur_.

                  Oui, madame.


Un cri perçant retentit dans le salon; il est aussitôt suivi de mille
cris non moins perçants. C'est que M. Michonneau, tout entier à son rôle
et à l'action qu'il exige, a trop approché la bougie de ses tempes, et a
mis le feu aux boucles de sa blonde perruque. L'incendie fait des
progrès rapides... Madame Michonneau se précipite sur la tête de son
mari et l'enveloppe d'un pan de sa robe.--Désolation générale mêlée de
quelque hilarité.--Enfin Michonneau sort sain et sauf de cette
dangereuse épreuve; sa perruque seule a succombé dans la lutte.

Il est impossible de continuer la scène de _Bérénice_ en face du crâne
chauve de M. Michonneau. On y renonce. L'assemblée, que les malheurs de
l'infortuné Antiochus ont désarmée, le salue de trois bordées
d'applaudissements, puis se met à jouer aux petits jeux innocents.
Herminie va bouder dans un coin; elle ne peut pardonner à Michonneau de
lui avoir _coupé ses effets_, et se promet bien de ne jamais prodiguer
les trésors de la poésie tragique devant des bourgeois incapables
d'apprécier son talent; ce qui ne l'empêchera pas de recommencer à la
première occasion. Le jeune clerc de notaire à la chevelure ondoyante,
qu'elle a distingué parmi tous les prétendants à son coeur, et qui est
parvenu à s'introduire dans toutes les maisons où elle est reçue,
s'approche d'elle pour lui prodiguer les compliments les plus flatteurs;
elle l'appelle _petit niais_ et lui demande ses socques.

Au Conservatoire, Herminie est la favorite de son professeur; il répète
sans cesse qu'elle a un port de reine, et la donne pour modèle à ses
compagnes.

Voici quel sera l'avenir d'Herminie:

Son professeur, qui joue les troisièmes rôles comiques à la
Comédie-Française, lui obtiendra des débuts sur la scène de la rue de
Richelieu. Elle jouera un dimanche devant quelques amis, plusieurs
parents, beaucoup de claqueurs et 120 francs de recette. Elle sera fort
applaudie, mais le directeur ne l'engagera pas, et il aura raison. En
effet, Herminie est une de ces petites merveilles d'école qui n'ont ni
coeur, ni passion, ni entrailles, mais qui chantent les vers sur une
musique assez monotone, et qui savent lever le bras droit ou le bras
gauche à un moment donné: machines fort bien réglées, mais fort
déplaisantes pour les gens de goût.

Herminie, déboutée de ses hautes espérances, se plaindra des jugements
erronés du public, accusera les grandes puissances de la Comédie d'avoir
cabalé contre elle, et ira même jusqu'à mettre en doute les chastes
vertus de monsieur le directeur, de monsieur le commissaire du roi et de
messieurs les sociétaires les plus influents. C'est ainsi qu'elle se
consolera de sa défaite; puis, se réservant pour un avenir meilleur,
elle en appellera des spectateurs de Paris aux spectateurs de la
banlieue. Escortée de quelques acteurs de province en disponibilité, ou
de quelques amateurs qui auront pris ces jours-là un congé à leur
atelier de menuiserie ou de bijouterie, apprentis Britannicus, Pyrrhus
en herbe, Agamemnon à l'état de foetus, elle parcourra triomphalement
les petites villes des environs de la capitale. Elle jouera Hermione à
Saint-Germain, Iphigénie à Pontoise, Junie à Meaux, Roxane à
Saint-Denis. L'affiche sera ordinairement ainsi conçue:


  ======================================================================

                    THÉATRE DE SAINT-GERMAIN EN LAYE.

   Avec la permission de monsieur le maire et des autorités constituées,

    _La troupe des Enfants de Melpomène donnera aujourd'hui........ un
                       spectacle extraordinaire._


                        PREMIÈRE REPRÉSENTATION.


                               MITHRIDATE
                                   OU
                      LE PÈRE ROI ENTRE SES DEUX FILS,

                  Tragédie en cinq actes par feu Racine
                                   de
                          l'Académie-Française.


   Mademoiselle =HERMINIE SOUFFLOT=, ÉLÈVE DU CONSERVATOIRE ROYAL
  DE FRANCE, =PREMIER PRIX DE LA CLASSE DE M***=, _débutante à la
             Comédie Française_, jouera le rôle de _Monime_.

                        PREMIÈRE REPRÉSENTATION.


                             LES PLAIDEURS
                                   OU
                    CE QUE PEUT LA MANIE DES PROCES,

               Comédie en trois actes du même feu Racine.

   M. NARCISSE, du théâtre de Carpentras, remplira le rôle de Dandin.


                              _INTERMÈDES._

  Dans un entr'acte, mademoiselle HERMINIE SOUFFLOT chantera _Man p'tit
  Pierre_ et _la Folle de Grisar_.

  Dans un autre entr'acte, mademoiselle HERMINIE SOUFFLOT dansera la
  _Cachucha_.

  Après la première pièce, combat au sabre entre mademoiselle HERMINIE
  SOUFFLOT et M. NARCISSE.


  _Dernier intermède._ Jeux de physionomie qui feront jouir les
  spectateurs de la ressemblance des premiers artistes de la capitale, à
  savoir: M. AUGUSTE imitera M. ALPHONSE; M. VICTOR imitera MM. CHARLES
  et ALFRED.


  _Le prix des places ne sera pas augmenté. Les enfants et messieurs les
  dragons du 7e ne paieront que demi-place._
  ======================================================================


Savez-vous quel est ordinairement, pour les pauvres comédiens nomades,
le bénéfice de ces pompeuses représentations?--Il faut donner l'entrée
gratuite au maire et à ses adjoints, à leur famille, à leurs
connaissances, aux membres du corps municipal, à la gendarmerie royale,
au garde champêtre, au bedeau et au sonneur de la paroisse, au
percepteur des contributions, au directeur des messageries, au maître de
l'hôtel garni et à tous ses garçons. Restent, pour tout public payant,
quelques amis des arts aux premières loges, deux ou trois muses de
province aux baignoires, à l'avant-scène quatre ou cinq gants jaunes qui
ont suivi les actrices depuis Paris, enfin une vingtaine de vignerons et
de marins d'eau douce au parterre. A peine y a-t-il là de quoi payer les
frais de voyage et de séjour.

Herminie, à mesure qu'elle prendra des années et de l'embonpoint, se
fatiguera de ces rares et infructueuses représentations devant un public
de banlieue. Elle commencera à songer aux intérêts de sa fortune autant
qu'à ceux de son amour-propre. A vingt-cinq ans, elle se présentera chez
l'un de ces correspondants dramatiques, que la gent comique a
brutalement flétris du sobriquet de marchands de chair humaine; elle
sera engagée pour aller représenter, à Rouen ou à Bordeaux, les reines
de tragédie, les premiers rôles du drame moderne, les grandes coquettes
de la comédie. Comme Molière, Corneille, Racine et Marivaux sont un peu
tombés en disgrâce dans notre belle France, et que le parterre des plus
grandes villes veut le ballet d'abord, puis l'opéra, puis le drame en
lever de rideau, elle jouera cent fois la _Tour de Nesle_, la _Chambre
ardente_, et tous les ouvrages de M. Anicet-Bourgeois. Puis à ce rude
travail ses moyens s'useront; elle passera des troupes sédentaires dans
une troupe d'arrondissement, et finira, belle qu'elle est encore et
vertueuse qu'elle a été toujours, par épouser un capitaine de
recrutement de Carcassonne, ou un entreposeur de tabacs de Clermont en
Auvergne. Et alors, au front de la nouvelle demeure champêtre qu'elle se
sera choisie, on pourra écrire ces mots:

  «Ici gît Herminie Soufflot, élève du Conservatoire, etc., etc.»

Gare... gare... voici Frétillon... Frétillon était fleuriste... mais à
force d'avoir vu jouer Déjazet, à force d'avoir entendu chanter Achard,
elle s'est sentie prise d'un goût singulier pour le théâtre... Elle fut
admise au Conservatoire par la protection de la concierge de
l'établissement, qui est sa propre tante... On lui trouva le minois
piquant et la jambe bien faite... On ne désespéra pas de la voir un
jour,

  «Un peu trop forte en gueule et trop impertinente!...»

Elle fut classée dans les _tabliers_. Elle étudie les Dorine, les
Madelon, les Lisette, les Fanchon, toutes les soubrettes de Marivaux,
toutes les servantes de Molière! Elle serait incontestablement appelée à
faire de rapides progrès dans son emploi, si elle n'aimait pas tant les
parties d'âne à Montmorency, les promenades au bois de Boulogne en
cabriolet de régie, les toilettes élégantes et les petits repas. Son
début à la Comédie-Française ne sera pas plus heureux que celui
d'Herminie Soufflot. Un feuilletoniste, auquel elle aura été
recommandée, dira _qu'elle a de l'avenir_, et ce sera tout. Mais ne
craignez pas que nous la perdions, ne craignez pas qu'elle aille comme
Herminie s'enterrer dans une ville de province! Frétillon quitter Paris!
Frétillon, ne plus voir le boulevard Montmartre, ne plus souper au café
Anglais, ne plus parader aux avant-scènes des théâtres, ne plus étaler
ses grâces et ses dentelles au bal Musard!... Non... non!... Frétillon
restera à Paris! Elle profitera de ses études du Conservatoire pour
jouer les amoureuses sur une scène de vaudeville, et longtemps encore
elle fera l'orgueil et la joie des Lions littéraires et des Lions de la
mode!

Quel est ce groupe d'où sortent des fioritures, des roulades et des
points d'orgue? C'est celui de mesdemoiselles de la classe de chant.
Toutes elles rêvent des débuts au grand Opéra, et les succès des Falcon
et des Damoreau les empêchent de dormir! Combien d'entre elles
échoueront au port et seront réduites à aller à Angers ou à Bayonne,
tenir l'emploi des _Dugazon_! Heureuses encore quand elles ne tomberont
pas dans l'une de ces troupes ambulantes, où la _prima donna_ est
obligée de venir, dans la même soirée, chanter la Rosine du _Barbier_ et
débiter les longues tirades de l'héroïne du mélodrame en vogue!

Passons maintenant à l'intéressante division des pianistes.--Les
pianistes!--Essayez de les compter; elles sont aussi nombreuses que les
étoiles au firmament?--Quelle est aujourd'hui la maison où l'on ne
rencontre pas un méchant piano dans quelque coin? Quelle est la mère qui
se refuse le plaisir de faire apprendre le piano à sa fille? Le piano
n'est-il pas l'assaisonnement obligé de tous les maussades programmes
des maisons d'éducation? Trouverez-vous une demoiselle à marier qui ne
fasse pas tant bien que mal retentir les touches d'un piano sous ses
doigts agiles?

Au Conservatoire, la division des pianistes a cela de particulier,
qu'elle ne se compose pas seulement d'enfants des familles bohémiennes,
ou de quelques intelligences d'élite entraînées vers l'art par une
vocation irrésistible; elle compte dans son sein beaucoup de jeunes
personnes de la classe moyenne et aisée. En effet, le bourgeois, être
essentiellement positif et calculateur, se fait à part lui cette
réflexion:--«Je paie trois ou quatre cents francs de contribution par
an. C'est l'argent des contribuables qui défraie les dépenses du
Conservatoire, qui y entretient les meilleurs professeurs de Paris, y
propage les méthodes les plus parfaites! N'ai-je donc pas le droit
d'envoyer ma fille Lili au Conservatoire pour y apprendre le piano... le
piano que moi et ma femme aimons tant! D'ailleurs cela m'épargnera un
maître à domicile, et diminuera d'autant le chiffre de la somme que je
verse tous les ans dans la caisse du percepteur de mon arrondissement.»

Profondément calculé, n'est-ce pas?--Le bourgeois, qui est juré,
électeur, capitaine de la garde nationale et qui jouit d'une grande
considération dans son quartier, trouve facilement le moyen d'obtenir
pour sa fille l'entrée de l'école royale, et voilà pourquoi, lorsque par
hasard vous allez acheter un briquet phosphorique le soir chez votre
épicier, vous entendez retentir dans l'arrière-boutique le son d'un
piano qui soupire la romance de _Guido_.

Les pianistes du Conservatoire font l'orgueil de leurs parents, la joie
des fêtes de familles, les délices des concerts à trois francs par tête
et le désespoir des infortunés qui demeurent au même étage qu'elles.

Je me croirais coupable, si je n'esquissais pas la silhouette de la
harpiste.--Au Conservatoire, la harpiste est presque toujours seule de
son espèce; aussi, lorsqu'à la distribution des prix, M. le ministre de
l'intérieur recommande aux élèves une noble émulation, elle n'est pas
forcée de prendre ces paroles pour elle. Une nouvelle harpiste succède
tous les dix ou vingt ans à la harpiste qui se retire; mais il est inouï
que deux harpistes se soient trouvées en même temps sur les bancs de
l'école. Et, comme la harpe est un instrument fort difficile et qui
exige de longues études, ordinairement la harpiste qui est entrée au
Conservatoire dans la fleur de la jeunesse, en sort avec des cheveux
gris et sans savoir pincer de cet instrument fatal auquel elle a voué
son existence. Il est vrai qu'il lui reste une ressource pour ses vieux
jours; la harpe exige des attitudes fort gracieuses et fort artistiques,
et l'ex-élève du Conservatoire peut gagner sa vie en posant dans les
ateliers. Les _Corinne au cap Mysène_ lui sont naturellement dévolues.

La harpiste s'appelle Éloa. Elle porte une robe blanche, une ceinture
bleue, qui flotte au gré des vents, et des cheveux bouclés. Son âme est
pure comme l'azur d'un ciel pur, son oeil erre dans l'espace,
l'inspiration réside sur son front large et radieux... Elle est toujours
dans les nuages, au-dessus des choses de la terre... On ne lui connaît
d'autre faiblesse humaine que d'aimer la galette qui se vend à côté du
Gymnase.

Je ne sais vraiment pas pourquoi messieurs les administrateurs de l'art
dramatique en France ont, dans leur haute sagesse, séparé les classes de
danse des classes de chant et de déclamation; les classes de danse
ressortissent de l'Académie royale de musique, et sont justiciables de
la haute surveillance de M. Duponchel. Je ne m'arrêterai pas à mettre en
saillie ce qu'il peut y avoir de peu convenable à jeter de jeunes
enfants dans toutes les agitations de la vie de coulisses; il serait
hors de saison de prendre ici la grosse voix d'un moraliste. Je dirai
seulement qu'il eût été raisonnable de réunir sous le même toit, sous la
même main, sous la même direction, les trois branches de l'éducation
scénique; on y eût gagné en progrès et surtout en ensemble.

Je veux réunir ce que messieurs les administrateurs ont séparé; et pour
achever le tableau, je dirai quelques mots de mesdemoiselles les élèves
de la classe de danse. Ce ne sont plus ici les mêmes physionomies, ce
n'est plus la même nation.

Vous avez entendu parler de cette colonie de jeunes et jolies femmes qui
peuple certains quartiers de la Chaussée d'Antin. Par une belle soirée
d'été, toutes les fenêtres de la rue Notre-Dame-de-Lorette, de la rue de
Bréda, de la rue de Navarin, de toutes ces rues élégantes que
l'industrie des entrepreneurs vient de jeter comme par enchantement sur
la colline Saint-Georges, s'ouvrent avec mystère, et se garnissent de
mille jolis visages, de mille bouches souriantes, de mille tailles
divines, de mille regards bleus, noirs, verts, bruns; le vent se joue
dans les longues boucles des chevelures, et de jolies petites mains
blanches se dessinent coquettement sur le fond grisâtre des jalousies
entre-bâillées. Au premier coup d'oeil, on s'imaginerait, pour peu que
l'on ait l'imagination poétique, avoir découvert tout à coup des
échappées inconnues sur le paradis de Mahomet.

Parmi ces houris, les unes sont choristes des théâtres de vaudeville,
les autres, danseuses ou coryphées au grand Opéra; les autres,
grisettes des hauts magasins de modes et des grands ateliers de couture;
les autres enfin mènent une existence douce et oisive. Aucune de ces
dames n'a de rentes sur l'état, et cependant elles dînent chez Véry,
soupent au café Anglais, ne sortent qu'en voiture, ont des toilettes
éblouissantes, et sont entourées de toutes les jouissances du luxe.

D'où viennent toutes ces femmes de loisir, ou plutôt ces femmes
aimables, comme elles s'appellent elles-mêmes? La classe ouvrière de
Paris en fournit quelques-unes; la plupart nous sont envoyées par les
départements. Dès qu'à Strasbourg ou à Bayonne une fille jeune et jolie
a écouté avec trop de complaisance les doux propos d'un Lovelace de
l'endroit ou de quelque bel officier de la garnison, dès qu'il lui
devient matériellement impossible de dissimuler sa faute aux yeux
indiscrets de ses excellentes voisines, vite elle prend la diligence et
vient se cacher dans Paris, ce grand désert si peuplé. Là son éducation
se fait vite, et bientôt elle brille au milieu des lionnes de la
fashion!--Mais l'enfant?--Ah! tant que ce fruit d'une première erreur
est encore jeune et tendre, la mère le tient enfermé dans quelque
pension du voisinage et va tous les mois pleurer en l'embrassant. Mais
l'âge vient; l'enfant grandit. Si c'est un garçon, il prend sa volée de
bonne heure et sans demander la permission de personne: il devient
sous-officier de lanciers, acteur de province, commis voyageur pour la
partie des spiritueux, ou premier dentiste de sa majesté l'empereur de
toutes les Chines à l'usage des paysans de la Beauce et du Forez, et
n'écrit de temps en temps à sa respectable mère que pour lui rappeler
l'exemple du Pélican et lui demander, au nom de la nature, quelques écus
sonnant et ayant cours. La mère s'afflige peu de l'absence de ce mauvais
sujet, et ne parle jamais de lui à ses amis des deux sexes.

Mais si elle a une fille, oh! sa conduite est bien différente. Elle
n'est point jalouse d'elle, comme certaines mères du monde bourgeois.
Non.... elle a assez aimé, elle a été assez aimée, pour savoir au juste
ce que vaut la passion, ce que valent les plaisirs, ce que valent les
hommes, et pour n'avoir plus rien à craindre, ni à envier de ce côté-là.
Ce qu'elle rêve maintenant, c'est un brillant avenir; ce qu'elle
redoute, après sa vie de luxe et de jouissances, c'est la misère; et la
fortune qu'elle n'a pas su faire, elle veut que sa fille, sa chère
Corinne, la fasse. Grâce à ses liaisons avec le corps diplomatique,
Corinne entre dans la classe de danse de l'Académie royale de musique,
où elle retrouve toutes les filles des amies de sa mère, Néala de
Saint-Remy, Lisida de Barville, Antonia de Sainte-Amaranthe, Maria de
Bligny, Fenella de Saint-Victor, etc., etc. Là elle apprend la
_cachucha_ et les choses du coeur. Sa mère suit ses progrès avec une
admiration toujours croissante, elle vante partout le développement
hâtif de ses formes, le perlé de ses pirouettes, la blancheur de son
teint, la grâce de ses ronds de jambe, la délicatesse de ses traits et
l'élévation de ses pointes. Pour obtenir des débuts pour elle, elle fait
une cour assidue à toutes les puissances de l'Opéra, depuis le concierge
jusqu'au maître de ballets. Enfin le grand jour est arrivé; Corinne,
riche de ses quinze ans, doit danser un pas de trois dans un ouvrage en
vogue. Toutes les fées du quartier Notre-Dame-de-Lorette, tous les beaux
du jockey's-club se donnent rendez-vous rue Lepelletier. La gentillesse et
les jetés battus de Corinne ont un succès fou. La mode salue ce nouvel
astre qui se lève à l'horizon. Quinze jours après, Corinne se promène
au Bois en galant équipage avec son protecteur, sa mère et l'amant de sa
mère.

Mais toutes les élèves de la classe de danse n'ont pas le même bonheur
que Corinne. Beaucoup d'entre elles végètent assez longtemps dans le
corps de ballet, et ne sont que des sylphides à la suite: cela vient
ordinairement de ce que leur première inclination a été mal placée;
elles ont eu la faiblesse de se laisser séduire par un étudiant en droit
qu'elles ont rencontré au Ranelagh, ou par un musicien allemand qui les
menaçait de s'empoisonner avec de la potasse! Pour relever ces anges
déchus, il ne faut rien moins que la protection d'un journaliste
influent ou d'un banquier cosmopolite.

Une physionomie assez curieuse est celle du professeur de danse à
l'Académie royale de musique. Quand un danseur, après trente ans de
_loyaux services_, n'a plus la force de s'_enlever_ et de piquer avec
vigueur l'entrechat classique, quand il est fatigué, éreinté, fourbu, on
en fait un professeur: ce sont là ses invalides. Il a des cartes de
visite sur lesquelles on lit: _Polydore Larchet, ex-premier sujet de
l'Académie royale de musique, professeur de danse à l'Académie royale de
musique_.

Polydore Larchet est un petit vieillard qui marche la tête haute, le
jarret tendu et les bras arrondis. Il porte une perruque blonde, un
habit bleu barbeau, un pantalon jaune collant et des escarpins en toute
saison. C'est un partisan frénétique de la danse noble; il ne fait qu'en
soupirant des sacrifices aux méthodes nouvelles. Il rappelle sans cesse
qu'il a eu l'honneur de danser à Erfurth devant leurs majestés les
empereurs Napoléon et Alexandre, et que les grandes dames du temps ne
pouvaient se rassasier de le voir en fleuve Scamandre. Il se découvre
quand il prononce le nom de M. Vestris, et soutient que Louis XIV est le
plus grand roi que nous ayons eu, parce qu'il était le plus beau danseur
de son époque.

C'est au milieu de sa classe qu'il faut voir M. Polydore Larchet: il est
beau de dignité concentrée, ne se fâchant jamais, ne se servant que
d'expressions choisies. Il ne parle à aucune de ses élèves, même à la
plus jeune, qu'avec les formules les plus polies et les plus
étudiées.--«Mademoiselle Julia, voulez-vous avoir la bonté de mettre les
pieds en dehors.--Mademoiselle Amanda, voulez-vous être assez aimable
pour lever davantage le bras gauche.» Polydore est le dernier
représentant de la vieille galanterie française.

On ne veut plus de danseurs; on les proscrit au nom du goût. Bientôt
l'art chorégraphique ne sera plus cultivé que par la plus belle moitié
du genre humain. Le professeur de danse à l'Académie royale de musique
est donc une figure, qui dans peu de temps sera effacée de la collection
des caricatures nationales. Il était, je crois, utile de l'esquisser
dans notre recueil.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Maintenant si vous me demandez combien le Conservatoire produit, par
année, de grands talents, je vous engagerai à parcourir les différents
théâtres de la capitale. Rachel, Duprez, Frédérick-Lemaître, ne sont pas
élèves du Conservatoire. Je me contente de constater ce fait, sans
vouloir entrer dans une discussion théorique qui pourrait vous endormir
et vous laisser de moi un souvenir très-affligeant.

  L. COUAILHAC.



[Illustration: LE POSTILLON.]

[Illustration]

LE POSTILLON.


QUELLE QUE soit la route de France que vous parcouriez, il n'est pas une
ville, pas un bourg où vos yeux ne soient tout d'abord frappés de ces
mots inscrits sur les murs de l'une des principales maisons: _Poste aux
chevaux_. C'est là qu'entouré de ses nombreux serviteurs réside le
représentant de l'une de nos plus belles institutions, le maître de
poste.

De création royale, tour à tour décorés du titre de _maistre_ et de
celui de _chevaucheur de l'escurie du roi_, maintenus dans leurs
priviléges à ces époques de révolutions où les droits mêmes du souverain
étaient méconnus, riches propriétaires pour la plupart, les maîtres de
poste forment un corps d'élite dans les cadres duquel se trouvent
étroitement joints, par un lien commun d'industrie, le prince et
l'agriculteur, le duc et pair et le fermier.

Ce serait peu cependant pour la gloire de Louis XI d'avoir créé les
postes, si, le même jour, il n'eût exclusivement attaché à leur service
_la guide_, aujourd'hui le _postillon_. N'est-ce pas le postillon, en
effet, qui entretient l'union et le mouvement entre ces nombreux relais
dont notre France s'enorgueillit à bon droit? n'est-ce pas à lui que
sont _matériellement_ dus les rapports d'homme à homme, de ville à
ville, d'État à État? à chaque voyage, arbitre de notre vie ou de notre
mort, n'est-il pas enfin, par son travail, le principal élément de la
prépondérance ordinaire dont son maître jouit, la source première de
l'air d'aisance et de supériorité répandu sur tout ce qui l'approche?

Arrêtons-nous devant une de ces habitations placées sur la route de ***.
Elle appartient, depuis la restauration, à un vieux général qui s'y
repose en paix des fatigues de vingt années de guerre: accoutumé au
tumulte des camps, c'est encore avec plaisir qu'il contemple le
mouvement inséparable d'une maîtrise de poste fréquentée. Nous ne dirons
rien de la partie réservée à sa demeure particulière; celle destinée à
l'exploitation nous semble seule utile à décrire.

On la reconnaît facilement à un mur élevé, qui, appuyé contre l'une des
faces latérales de la maison de maître, est partagé par la grande porte,
au-dessus de laquelle se lit en longs caractères noirs l'inscription
sacramentelle: _Poste aux chevaux_.

Entrons, et si vous n'avez jamais été à même de parcourir un de ces
intéressants établissements, placés sous la surveillance immédiate de
l'autorité, et se ressemblant tous, à l'importance du lieu près, vous ne
regretterez pas, j'espère, la visite que nous allons faire de compagnie.

A droite, à gauche, devant nous, s'élèvent les bâtiments, tous destinés
à des usages différents. Ici, les écuries surmontées de greniers aérés
où se conserve le fourrage nécessaire à la consommation de chaque jour;
là, la _fainière_ ou vaste magasin de réserve où s'entassent les
provisions faites pour l'année; de cet autre côté, les remises, les
hangars, la sellerie, la forge, tous les communs enfin nécessaires à une
exploitation de ce genre.

L'espace demeuré libre entre ces trois corps de logis forme une belle et
vaste cour au milieu de laquelle s'élève un puits artésien qui fournit
une eau saine et abondante.

Le pansage est terminé, les _musettes_[17] se reposent; l'heure du repas
approche, de nombreux postillons se mettent en mouvement. Avant de
passer outre, faisons une connaissance plus intime avec eux.

  [17] Sac dans lequel le postillon renferme les objets nécessaires au
  pansement, et qui sont sa propriété.

De toutes les classes, la plus difficile peut-être à régir est celle des
postillons. Après avoir vanté les services qu'ils rendent, pourquoi
faut-il ajouter que, fiers de leur origine, ils possèdent au suprême
degré les défauts ordinaires aux valets de grandes maisons, c'est-à-dire
qu'ils sont pour la plupart insolents, ivrognes, paresseux, méchants, et
quelque peu bavards? Joignez à cela une grande propension à faire
_danser_ le fourrage confié à leur garde, des habitudes d'indépendance
inséparables de la vie active qu'ils mènent, une haute opinion
d'eux-mêmes due à de nombreux succès obtenus sur les Lucrèces du pays,
et vous comprendrez facilement qu'être sévère, mais juste avec eux, est
le seul moyen d'en obtenir la soumission nécessaire. Les règlements qui
les régissent sont écrits dans ce double but. Récompenses pour blessures
graves, indemnités en cas de maladie, pension de retraite au bout de
vingt ans de service, devoirs à remplir, discipline exacte, tout y est
prévu, voire même les punitions qui, selon la faute, consistent tantôt
dans une amende, tantôt dans une mise à pied, quelquefois dans le
renvoi, mais pour les cas les plus graves seulement. Au maître de poste
appartient l'exécution de ce code, sauvegarde de son autorité.

Ici le général a transmis cette tâche pénible à un de ses anciens
compagnons d'armes, qui, après y avoir gagné le surnom de _singe_,
sobriquet obligé, dans le métier, de tout gérant ou homme d'affaires,
est parvenu, avec l'aide d'une discipline toute militaire, à établir les
choses sur le pied où elles sont aujourd'hui.

Aussi voyez quelle activité et pourtant quel ordre parmi ces hommes: les
uns charrient le foin, les autres vannent l'avoine, celui-ci mouille le
son, celui-là porte la paille; tous travaillent, et les chevaux, par des
hennissements répétés, témoignent à l'envi le désir de recevoir la
ration qui leur est destinée.

Pénétrons dans l'intérieur des écuries, assez larges pour laisser un
libre passage entre une double rangée de chevaux normands parmi lesquels
il est facile de reconnaître ceux de _volée_ à leur jambes fines, au feu
qui s'échappe de leurs naseaux, les _porteurs_ et les _sous-verges_ à
leur taille plus élevée, à leurs formes carrées et vigoureuses.
_Râteliers_, _mangeoires_, _coffres à avoine_, _coussinets_ destinés à
recevoir les selles, _chandeliers_ auxquels se suspendent les harnais,
comme tout y est propre et bien tenu! Une litière fraîche attend les
chevaux en course, dont les barres mobiles indiquent la place; à
l'extrémité la plus reculée, des stalles fixes séparent ceux qu'une
maladie récente ou légère met momentanément hors de service. Des seaux,
des lanternes fermantes, seul mode d'éclairage permis par la prudence,
deux grandes boîtes sans couvercle appendues aux traverses supérieures
et appuyées contre les murs, complètent l'ameublement des écuries.
Pompeusement décorées du nom de soupentes, et placées à une distance
convenable l'une de l'autre, ces caisses, auxquelles on ne parvient qu'à
l'aide d'une échelle mobile, contiennent chacune un matelas à l'usage
des postillons de garde la nuit. C'est là ce qu'ils appellent leur
_chambre à coucher_.

Après le repas vient la conduite à l'abreuvoir.

Un seul homme suffit pour mener attachés l'un à l'autre les quatre,
cinq, quelquefois même six chevaux dont se compose son _équipage_. Monté
à poil sur l'un d'eux, n'ayant d'autre frein que son licol, il en
demeure pourtant parfaitement maître, et il est fort rare qu'un accident
fâcheux vienne interrompre les exercices de voltige auxquels il se livre
souvent dans l'eau, aux applaudissements prolongés des villageoises
accroupies au lavoir, et au grand ébahissement des _moutards_, espoir de
la commune.

Rien ne peut donner une idée de l'union intime qui existe entre un bon
postillon et les chevaux qui lui sont confiés. Ils se parlent, ils
s'entendent, ils se comprennent. Un mot, un geste, un nom,--car chacun
d'eux a le sien,--un coup de sifflet, le moindre signe, suffit pour que
l'ordre donné soit immédiatement exécuté. On a vu des postillons quitter
un relais parce qu'on leur avait enlevé un animal favori, des animaux
qui, privés de leur conducteur ordinaire, se sont laissé mourir
misérablement, ne voulant recevoir de nourriture d'aucune main
étrangère.

Bientôt les chevaux rentrent de l'abreuvoir; après avoir été légèrement
bouchonnés, tous, par un instinct infaillible, reprennent d'eux-mêmes
leurs places accoutumées. Les longes sont attachées, les postillons
libres, une scène nouvelle se prépare dans la cour. Quelques
explications aideront à son intelligence.

En outre des lois auxquelles ils sont soumis, les postillons, ainsi que
la plupart des corps d'état ou de métier existants, reconnaissent des
coutumes dont l'usage seul perpétue chez eux les traditions. De ce
nombre sont, avant tout, le _baptême_ et la _savate_: la _savate_,
punition infligée au _capon_, c'est-à-dire au camarade convaincu d'avoir
fait des rapports au maître; de lui avoir appris, par exemple, par
quelle ruse nouvelle l'avoine continuait à se transformer en piquette au
cabaret voisin. Tout le monde connaît ce genre de supplice, qui consiste
à appliquer au coupable, sur les parties du corps le mieux appropriées à
cet effet par la nature, un nombre de _coups de soulier_ proportionné à
la gravité de la faute: justice expéditive, et dont les suites
compromettent parfois la vie même de l'infortuné patient.

Le _baptême_ est une tout autre chose. Cette cérémonie, car c'en est
une, n'a rien que de jovial et d'innocent. Elle s'adresse au novice qui
paraît pour la première fois dans un relais. Sont seuls exceptés les
enfants de la _balle_, ou fils de postillons, et le nombre en est assez
grand, car ce n'est pas chose rare, malgré l'antipathie que ces derniers
ont pour le mariage, que de rencontrer deux et même trois générations
attachées à la même poste. C'est que le métier, quoique rude, n'est pas
des plus mauvais. Le vrai postillon reçoit de toutes mains: du voyageur
en poste, du courrier de malle, du conducteur, dont il seconde trop
habilement la fraude, de l'hôtelier, auquel il amène des voyageurs, de
son maître enfin, qui ne lui paye pas moins de 50 à 60 francs de gages
mensuels.

Initiés dès l'enfance aux devoirs de leur profession future, ces jeunes
_louveteaux_ ont à peine atteint leur seizième année, âge de rigueur,
qu'ils passent en _pied_, et, grâce au livret octroyé par l'autorité
municipale, acquièrent _gratis_, du moins aux yeux des camarades, le
droit de nous verser, vous ou moi, à l'occasion.

Il n'en est pas de même à l'égard du surnuméraire auquel vont être
accordés pour la première fois le privilége de faire connaissance avec
les corvées d'écurie, et l'honneur insigne d'apprendre à manier la
fourche à fumier. Celui-là doit subir une épreuve.

Nous allons y assister.

Au milieu de la cour, et tout à côté du puits, s'élève un tréteau de
bois sur lequel une selle est posée. Recouverte de quelques planches
mobiles, l'auge lui sert de piédestal; des branches de verdure placées à
l'entour achèvent la décoration, et cachent les supports du tréteau.

La _poste_ entière est sur pied; de nombreux spectateurs venus du dehors
ont obtenu la faveur d'être admis dans l'intérieur de l'établissement;
les femmes surtout--avides de spectacles à la ville, comment ne le
seraient-elles pas au village?--les femmes sont en grand nombre; et là,
comme partout, c'est à qui sera la mieux placée. Dans cet espoir, chaque
postillon s'entend appeler de la voix la plus séduisante: «Mon p'tit
m'sieu Nicolas... Mon bon père Delorme...»

Soudain un profond silence s'établit. Le néophyte a paru, conduit par le
_loustic_ du relais, qui lui sert de parrain; il est amené près de la
monture préparée. Là, il doit _s'enfourner_ dans une paire de bottes
fortes, bottes de l'une desquelles, pour notre bonheur passé et pour
celui de nos enfants, sortit un jour l'épisode le plus curieux de la
véridique histoire de Poucet. A peine a-t-il introduit la seconde jambe
dans sa lourde prison de cuir, qu'on l'abandonne à lui-même. Que
d'efforts ne doit-il pas faire en ce moment pour conserver un équilibre
perdu à chaque pas! De trébuchement en trébuchement, de chute en chute,
il arrive enfin au pied de l'auge; alors on le hisse sur le tréteau
plutôt qu'il n'y monte lui-même; on lui met le fouet en main, et comme,
à dessein, la selle est demeurée veuve de ses étriers, et que les jambes
du cavalier, cédant au poids énorme qui les entraîne, pendent, à sa
grande souffrance, de toute leur longueur, on dirait, à le voir ainsi
perché, d'une de ces figures de triomphateur romain peinte ou tissée
dans quelque antique tapisserie de Flandre. Commence aussitôt, au milieu
des rires et des lazzis de toute sorte, l'examen du récipiendaire,
espèce d'interrogatoire que son _sel fort peu attique_ nous interdit de
reproduire. Chaque demande, chaque réponse devient le sujet de nouvelles
acclamations joyeuses. Un nom lui est donné, nom de guerre, qui
peut-être remplacera pour toujours son véritable nom. Arrive enfin cette
dernière question, prononcée d'une voix solennelle: «Tu as eu le courage
de monter sur ce cheval, jeune homme, sais-tu comment on en descend?»
Quelle que soit la réplique du malheureux, ces mots sont le signal de
son supplice: à peine ont-ils été prononcés, que les planches qui
recouvrent l'auge disparaissent sous les efforts instantanés des
spectateurs les plus voisins. Le tréteau tombe de tout son poids dans
l'eau dont elle est remplie, et entraîne nécessairement dans sa chute
l'inhabile cavalier; mais ce bain n'est point encore assez pour la
purification du novice: chaque assistant, armé d'un seau rempli à
l'avance, vient l'immerger à l'envi, et il ne recouvre sa liberté
qu'après avoir consenti à arroser à son tour le gosier de ses anciens
d'un nombre de _litres_ illimité.

Laissons le malheureux se remettre de la rude épreuve à laquelle il
vient d'être soumis, et examinons les figures qui nous entourent.

Vieilles et jeunes, toutes ont un galbe particulier, dû partie à la
fatigue et aux veilles inséparables du métier, partie à l'intempérance,
qui se trahit sous une peau plus ou moins bourgeonnée.

L'une d'elles surtout est remarquable: couronnée de rares cheveux
presque blancs résumés dans une petite queue, image dégénérée de
l'énorme catogan, gloire des postillons du siècle dernier, elle
appartient au père Thomas, qu'achèvent de caractériser le serre-tête
blanc noué autour du front, l'escarpin à boucles d'argent, le bas bleu
et le pantalon de peau descendant jusqu'à la cheville qu'il embrasse
étroitement. Agé de près de soixante ans, ses services datent du camp de
Boulogne, et rien, en aucun temps, pas même la crainte de perdre un état
qu'il ne saurait quitter sans en mourir, n'a pu l'engager à se séparer
de deux choses qu'il estime avant tout, le portrait de son _empereur_,
comme il le nomme, et ces quelques poils réunis qui lui rappellent ses
plus beaux jours. Excellent postillon dans son temps, l'adresse supplée
chez lui à ce qu'il peut avoir perdu du côté de la vigueur, et peu de
jeunes gens réussiraient encore mieux que lui à _couper_ un ruisseau ou
à _brûler_ une concurrence. La seule chose à laquelle il n'a pu se
soumettre entièrement, c'est le _menage en cocher_, qu'il regarde comme
bien au-dessous de lui; et jamais il ne s'assied sur un siége de voiture
sans pousser un profond soupir, et marmotter entre ses dents, à travers
la fumée de son vieux _brûle-gueule culotté_: Si mon empereur n'était
pas mort, ils n'auraient pas fait ça...»

C'était beau, en effet, de voir ce postillon à la veste bleue, aux
parements rouges brodés d'argent et couverts d'une innombrable quantité
de boutons, à la culotte de peau, aux grandes bottes éperonnées, le
chapeau de cuir sur le coin de l'oeil, la _verge_ dans une main, la
bride du porteur dans l'autre, guider d'un bras ferme cinq chevaux
lancés au triple galop!

La sûreté des voyageurs gagne, dit-on, au mode de conduite presque
généralement adopté aujourd'hui: c'est donc bien qu'on le préfère. Mais
on ne peut nier que la tenue extérieure, que l'amour-propre de l'homme,
si nécessaire en toute chose, que l'uniforme, quoique officiellement
demeuré le même, n'y aient considérablement perdu. Sans catogan et sans
bottes fortes, le postillon n'est plus que l'ombre de lui-même; je
l'aimerais presque autant en bas de soie, en gants beurre frais et en
perruque à la Louis XIV...

«Ohé! père Thomas! ohé! v'là _une poste_ qu'arrive!--J'ai d'la chance
aujourd'hui,» répond l'ancien, dont c'est _le tour à monter_.

En effet, le son lointain des roues suffisait pour faire reconnaître une
chaise de poste à une oreille exercée, et les triples appels du fouet
indiquaient clairement que _le bourgeois_ qu'elle renfermait payait les
guides _au maximum_.

Dans ce cas, les chevaux sont lestement garnis et sortis à l'avance hors
de la grande porte.

Le relayage s'opère donc en un clin d'oeil, et nous laisse à peine le
temps de distinguer le voyageur assis dans la voiture; cependant, à ses
bottes à l'écuyère ostensiblement placées près de lui, on reconnaît un
courrier de cabinet ou de commerce.--Oui, un courrier: c'est ainsi
qu'ils voyagent généralement. Notre délicatesse ne s'accommode plus des
courses à franc étrier, et rien de plus rare à rencontrer aujourd'hui
sur nos routes qu'un courrier proprement dit.

Le père Thomas est prêt; une mèche neuve a été lestement ajoutée à son
_fouet de malle_; il part, faisant à son tour résonner l'air de ses
_clics-clacs_ les plus harmonieux.

C'est ici le lieu de faire observer que la langue du fouet est d'un
usage universel parmi les postillons. Sur la grande route, endormi dans
sa charrette, un voiturier du pays, un ami tarde-t-il à livrer passage?
une salve prolongée le rappelle affectueusement à son devoir; un roulier
mal-appris met-il trop de lenteur à céder la moitié du pavé? le fouet,
plus rude alors dans ses éclats, lui ordonne de se hâter; hésite-t-il
encore?--le fouet, au passage, lui lance une admonition des plus vives à
la figure.

Sans le fouet, comment indiquer la générosité des voyageurs que l'on
conduit? comment dire s'ils payent les _guides_ à la _milord_, _à
l'ordinaire_ ou _au règlement_; seul, dans son langage conventionnel, il
sert de base à la célérité du service à leur égard.

On raconte à ce sujet une anecdote assez singulière.

Un plaisant paria, il y a quelques années, aller en poste de Paris à
Bordeaux, dans le laps de temps le plus court, en ne payant cependant
aux postillons que les 75 centimes de pour-boire rigoureusement dus par
cheval.

Affublé d'une grande robe de chambre, entouré d'oreillers et de fioles
de toute espèce, il réussit à se donner l'air d'un moribond prêt à
trépasser, et comme, à chaque relais, il demandait avec instance qu'on
le menât au pas le plus doux, et qu'on épargnât sa tête et ses membres
endoloris, le postillon, prévenu de son avarice par celui qu'il
remplaçait, se faisait un malin plaisir de le secouer de son mieux en le
menant au galop le plus forcé, et de l'assourdir en ne laissant aucune
interruption entre des salves de coups de fouet lancées de toute la
vigueur de son poignet. Chaque relais étant trompé par cette fausse
annonce, la ruse réussit: il gagna. Mais à moins que vous ne soyez
décidé à l'imiter, mieux vaudrait, je vous assure, voyager en patache
que de vous entendre annoncer par un seul coup de fouet, indice
ordinaire de _M. Gillet_, c'est-à-dire de celui qui ne paye les guides
qu'au taux prescrit par l'ordonnance.

A la chaise de poste succède la malle. Celle qui arrive est du dernier
modèle. C'est un coupé à trois places, très-large, parfaitement peint,
on ne peut mieux verni, dans l'intérieur duquel rien n'a été épargné
pour la commodité des voyageurs; coussins élastiques, accotoirs
moelleux, portières en glaces, rien n'est épargné. Deux choses
seules,--assez peu importantes d'ailleurs,--semblent avoir été négligées
dans sa construction: la sûreté des dépêches, qui, placées dans un
coffre en contrebas à l'arrière de la voiture, ne peuvent, en aucune
façon, être surveillées par celui à qui elles sont confiées, et la vie
du courrier, qui, perché à la manière anglaise, sur la banquette dure et
étroite d'un cabriolet élevé derrière la caisse, demeure exposé à toutes
les intempéries, et court risque de se casser le cou au moindre cahot.
Le postillon appelé à conduire la _nouvelle mode_, comme il l'appelle,
se presse d'autant moins que le courrier le gourmande d'autant plus.
Enfin il monte sur le siége en rechignant, et celui qui en descend nous
apprend, non sans accompagner ses plaintes de jurements fort énergiques,
«que ces _guimbardes_-là ne pourront marcher longtemps, qu'elles sont
trop _brutales_ à traîner; avec ça que les roues _cassent des noix_, et
que _la mistration_ ne paye que trois chevaux au lieu de cinq qu'on y
attelle, etc. etc.»

Le temps apprendra s'il a raison.

Quant à nous, notre visite au relais est terminée; il ne nous reste plus
qu'à nous mettre en route.

La diligence arrive.

«Conducteur, de la place?--Deux banquettes.--C'est bon.--Vos
bagages?--Voilà!»

Hissés tant bien que mal sur l'impériale, nous demeurons silencieux
auditeurs du colloque suivant établi entre le conducteur et le
postillon, dernier coup de pinceau à ajouter au portrait de ce dernier.

«Bonsoir, m'sieu Bibi, vous v'là ben à bonne heure aujourd'hui; l's
autres sont pas encore passés.--J'crois ben, j'les ai perdus au
repas.--Ohé! oh! toi Péchard.--Amène donc le porteur!--Arrière, arrière,
Cou-de-Cygne.--A cheval, à cheval.--Donne-moi les traits, Abel Cadet; y
êtes-vous, m'sieu Bibi?--Marche, marche.--Hi!...»

La voiture roule emportée par cinq chevaux habilement lancés au grand
trot.

La conversation continue. Le postillon raconte en détail le baptême dont
il a été l'un des principaux acteurs.

Il est interrompu par le conducteur: «Fais donc attention à ton
sous-verge.--Ahu! ahu!... Queu dommage qu'ma Suzon ait pas pu voir ça,
aurait-elle ri, aurait-elle ri! vous la connaissez ben, m'sieu Bibi;
c'est c'te p'tite blonde qu'a de grands yeux de couleur, si ben que
l'neveu à M. Cornet, l'épicier, dit toujours, histoire d'compliment,
qu'all' r'semble à un vrai gruyère! farceur, va!... Ahu! le marsouin!...
Vous voyez pas l's autres, m'sieu Bibi!--Hardi, hardi!--Amour d'femme,
va!... St.!... Flamme de punch!... J'sis altéré tout de même; l'air est
sèche à c'soir. Nous allons arrêter aux volets noirs, pas vrai, m'sieu
Bibi, c'est vous qui régale.--J'arrête pas, j'ai des ordres.--Des
ordres, est-y bon enfant, pisque l'inspecteur a passé z'hier, à même que
c'gros qui marche avant vous, vous savez ben, m'sieu Bibi, il avait cinq
lièvres qu'étions pas su feuille; si ben que l'inspecteur a dit: pincé,
vieux, qu'y dit; les lièvres, c'est des _lapins_[18]. Fameux. Enfoncé
l'gros. Avec ça qu'y a pas gras avec lui pour les pour-boire[19]; quand
y a d's enfants, y m'fait rendre deux yards... Attends, la Marquise, j'
t'vas ressoigner le cuir... Voyez-vous l'bouchon au bas d'la côte. La
mécanique y est, pas vrai?--N't'inquiète pas.--Hu, l's Arabes!... C'te
satanée descente, elle est d'un mauvaise. Et les cantonniers qui
s'foulent pas la rate, et qu'y sont pas gênés pour dire que
l'gouvernement fait pas les routes pour s'en servir, que la loi nous y
défend. Ohé! oh!... oh!...»

  [18] On appelle _lapin_, en terme de messagerie, toute place ou tout
  port d'article perçu en fraude par le conducteur au détriment de son
  administration.

  [19] Le pour-boire légalement dû par le conducteur au postillon est de
  5 centimes par poste et par voyageur.

La voiture s'est arrêtée devant les volets noirs. Le postillon et le
conducteur sont descendus.

«Du rouge ou du blanc, m'sieu Bibi?--J'y tiens pas la main.--A vot'
santé, m'sieu Bibi, la compagnie; r'doublons-nous?--Pu souvent...
enlevé, c'est payé.--Nous allons nous r'venger d'ça, ayez pas peur...
donne mon fouet, toi, mal-appris... Hu, les braves!...»

Nous repartons au galop; on dirait que le _canon_ bu par le maître a
donné un nouveau nerf à ses chevaux.

La nuit est venue: la lassitude et le balancement de la voiture invitent
le voyageur au sommeil...

Bonne nuit donc, et surtout bon voyage!...

  J. HILPERT.



[Illustration: LA NOURRICE SUR PLACE.]

[Illustration]

LA NOURRICE SUR PLACE.


SI j'avais l'honneur d'être père de famille, je n'oserais pas écrire cet
article, tant je craindrais d'exposer ma race au ressentiment des
nourrices futures; il y a trop de petits vices, trop de péchés mondains,
trop de qualités négatives à dévoiler. La seule chose qui pourrait
peut-être accroître mon courage, c'est cette pensée consolante qu'en
général les nourrices ne savent pas lire.

Quoi qu'en puisse dire Jean-Jacques Rousseau, pendant longtemps encore,
sinon jusqu'à la fin du monde, toutes les dames de France, et celles de
Paris en particulier, continueront à ne pas allaiter leurs enfants. Ce
sont pour la plupart d'excellentes mères de famille, irréprochables à
l'endroit des moeurs, élevées dans le respect de l'opinion et la crainte
du bavardage, et qui savent à une unité près le nombre de sourires et de
valses qu'elles peuvent oser sans risquer de se compromettre. Si donc
elles n'allaitent pas les héritiers que la Providence leur octroie,
c'est que toute leur bonne volonté échoue devant ces deux obstacles
indépendants l'un de l'autre: le mari et le bal.

Pour ces pauvres femmes, le monde est un despote impertinent auquel il
faut obéir sous peine de voir l'ennui se glisser au sein du ménage: le
bal ne souffre point de rival, et si les jeunes mères donnaient leur
lait à leurs enfants comme elles leur ont donné la vie, que
deviendraient les fêtes, les parures, les danses, les concerts? La
chambre à coucher serait un cloître habité par la solitude, et nous
savons beaucoup de dignitaires de l'État, beaucoup de satrapes de la
banque, qui ne voudraient pas d'une vertu dont le premier acte serait
d'enlever au monde les charmantes reines qui aident à leurs projets par
les grâces de leur esprit et le charme de leur sourire.

Quant aux maris, aujourd'hui que toute chose se calcule et s'exprime par
des chiffres, ils savent combien il y a de dépenses économiques et
d'économies coûteuses; ils n'ignorent pas que toutes les femmes sont
plus ou moins poitrinaires ou sérieusement affligées par des symptômes
de gastrite, quels que soient d'ailleurs l'éclat de leurs yeux et la
fraîcheur de leur teint. Donc l'allaitement ne pourrait que développer
la malignité du mal que leurs lèvres roses respirent dans l'atmosphère
chaude et parfumée des bals; et quand viendra le sevrage, un pèlerinage
en Suisse ou en Italie, une promenade aux eaux des Pyrénées, seraient
indispensables pour raffermir la santé précieuse ébranlée par les
devoirs de la maternité.

Or, toutes choses égales d'ailleurs, il est plus économique de payer une
nourrice que de courir en chaise de poste avec une adorable malade qui
prend texte de ses souffrances pour se faire pardonner ses plus chères
fantaisies.

Tous les maris savent cela. Lors donc qu'en vertu de la parole divine,
qui, au commencement du monde, a dit aux hommes: Croissez et multipliez,
une femme riche des hautes classes de la société approche du terme de sa
grossesse, le médecin de la maison se met en quête d'une nourrice jeune
et vigoureuse.

Bientôt, par les soins de ce personnage imposant sous un frac de jeune
homme, la nourrice est amenée de la campagne. Soit qu'elle arrive de la
Normandie avec le haut bonnet traditionnel, soit qu'elle vienne du
Bourbonnais avec le chapeau de paille recourbé et garni de velours,
c'est toujours une forte et puissante fille qui trahit la richesse de
son organisation par la vigueur de ses contours. Son fichu de cotonnade
grossière à carreaux a peine à contenir les rondeurs sphériques de deux
seins qui promettent une nourriture aussi abondante que saine à l'enfant
qui dort au berceau.

La nourrice est installée. Sa chambre communique par un cabinet à celle
de sa maîtresse, et tout le luxe du comfort lui est prodigué.

Pauvre femme des champs habituée aux rudes labeurs de son ménage, aux
travaux incessants de la ferme, transportée soudain au milieu des
splendeurs que donne la fortune, éblouie de l'éclat qui l'entoure, elle
ose à peine se servir des belles choses qui sont à son usage, ni toucher
aux meubles qui garnissent sa chambre; silencieuse et craintive, elle
obéit sans répondre, remue sans bruit, baisse les yeux, et prodigue à
son nourrisson les gouttes emmiellées d'un lait suave et pur.

Son caractère a des contours arrondis comme ceux de ses formes; toujours
douce, avenante, timide et bonne, elle sourit et remercie quoi qu'on
fasse. Elle a l'humeur calme et patiente ainsi que l'onde d'un petit
ruisseau qui glisse sur un lit de sable et de mousse, et rien ne saurait
obscurcir la placide lumière de ses yeux ou plisser l'épiderme brun de
son front poli comme du marbre.

La jeune mère s'applaudit du hasard qui lui a fait rencontrer la perle
des nourrices, et s'étonne qu'un aussi angélique caractère se puisse
trouver sous la robe d'une femme.

C'est l'aurore splendide et vermeille d'un jour souillé d'orage. Un mois
s'est à peine écoulé que déjà de petites bourrasques de mauvaise humeur
ont rendu boudeuse la bouche entr'ouverte qui n'avait jamais fait
divorce avec le rire; les sourcils se sont froncés; des paroles rapides,
grommelées à voix basse, accompagnent des gestes brusques qui coûtent
la vie à quelque porcelaine, tasse ou soucoupe; et l'enfant s'endort,
s'il peut, sans le secours de la complainte.

La fille d'Ève se révèle sous l'enveloppe de la nourrice, et la
maîtresse du logis reconnaît enfin que l'ange n'était qu'une femme, et
quelle femme encore! un vrai diable plein de malice et d'astuce, de
rouerie et d'entêtement.

Cependant la transformation ne s'opère pas avec la magique rapidité d'un
coup de baguette: la femme ne se dévoile que lentement; ses progrès
négatifs suivent une marche oblique, mais, soyez-en bien sûr, il ne
s'écoulera pas un long temps avant que le masque ne soit tout à fait
arraché.

Les premiers symptômes de la métempsycose se développent d'ordinaire
dans les basses régions de l'office; c'est autour de la table commune où
cuisinières et laquais, grooms et femmes de chambre dévorent, en se
reposant de leur oisiveté, que la nourrice laisse apparaître les
inégalités d'un caractère revêche que la timidité, autant que la
diplomatie naturelle aux gens de la campagne, avaient couvert d'un voile
menteur.

Une aile de poulet est souvent la pomme de discorde; le majordome la
réclame, et la nourrice l'exige. Le droit des préséances de
l'antichambre est mis en discussion; l'un s'appuie sur les galons de son
habit brodé et sur l'importance de ses fonctions; l'autre fait parade de
la sacro-sainteté de son emploi intime, qui suspend entre ses bras
l'héritier présomptif de l'hôtel. L'office se divise en deux camps; mais
l'envie que tout domestique inférieur nourrit en secret contre les
serviteurs qui ont leurs entrées dans les petits appartements donne la
majorité à l'intendant. L'aile de poulet tombe dans l'assiette
masculine, et la nourrice quitte l'office en roulant dans sa main le
taffetas gommé de son tablier, et dans son coeur des projets de
vengeance.

Elle boude un jour, deux jours, trois jours même, s'il le faut. La
gravité la plus sombre siége sur son visage; son allure affecte la
colère dédaigneuse d'une grande dame insultée par des manants. Un
désordre inaccoutumé préside à sa toilette, de lamentables soupirs
soulèvent sa poitrine, et bientôt la pauvre mère, inquiète, cherche à
pénétrer le mystère effroyable qu'on ne lui cache si bien que pour lui
donner plus d'importance. Enfin après mille détours, mille
circonlocutions entrecoupées d'exclamations plaintives, le fait de
l'aile de poulet est révélé dans toute son horreur, avec enjolivement de
petits mensonges, de médisances anodines, de doucereuses calomnies qui
noircissent le malheureux intendant, et prêtent à la nourrice la
blancheur d'une colombe innocente et persécutée. Pauvre victime d'un
infernal complot, elle s'étiole ainsi qu'une fleur privée de nourriture;
on lui refuse le nécessaire à elle qui prodigue son sang le plus pur au
petit bonhomme qu'elle aime tant. Au besoin, l'embonpoint progressif de
sa taille, la rotondité lustrée de son cou, orné d'un double menton,
pourraient donner un éclatant démenti à sa mélancolique élégie; mais la
mère ne voit que son fils en tout cela. On lui a si souvent répété que
les enfants ne se portent bien qu'à la condition d'être allaités par des
femmes dont rien n'altère la bonne humeur, qu'elle tremble déjà de voir
le sien pâtir bientôt, victime des infortunes culinaires de sa
nourrice.

Le majordome est appelé sur l'heure, vertement réprimandé et
sérieusement averti que l'estomac d'une nourrice a des droits
imprescriptibles auxquels il fait bon d'obéir.

A dater de ce jour, une haine sourde et profonde surgit entre elle et la
gent de l'office; mais, orgueilleuse de sa position, et fière de son
premier triomphe, elle se joue des efforts de la coalition qu'elle
domine à l'antichambre comme au salon.

Les femmes, comme les enfants, n'ont jamais conscience de leur force
qu'après l'avoir essayée; mais sitôt qu'elles la connaissent, elles en
usent et en abusent sans pitié ni merci. Le premier essai tenté par la
nourrice lui ayant révélé toute l'étendue de sa puissance, elle se hâte
de la mettre de nouveau à l'épreuve.

Transplantée de la campagne, où du matin au soir elle vaquait à de
pénibles travaux, dans une ville où les soins de l'allaitement vont
devenir sa seule occupation, il était à craindre que la florissante
santé de la nourrice, habituée à l'activité, à l'air, au soleil, ne
s'altérât dans le repos, le silence et l'ombre d'un hôtel de la
Chaussée-d'Antin. Le changement eût été trop rapide et trop complet.
Afin de ménager à son sang et à ses humeurs une circulation toujours
facile, et d'après les conseils du docteur, on attribue à la nourrice
certains petits travaux d'intérieur qui ne demandent que du mouvement
sans fatigue: l'arrangement et le nettoyage de sa chambre, les apprêts
de son lit et du berceau en représentent presque la totalité.

D'abord humble et résignée, elle remplit sa tâche avec une ponctualité
mathématique et une ardeur sans pareille. Mais une si louable activité
se dissipe bientôt au souffle des mauvaises passions. La nourrice, après
sa victoire sur l'office, trouve qu'il est malséant à ses maîtres de la
laisser se fatiguer à balayer, frotter et nettoyer ainsi que le peut
faire une simple femme de chambre. D'aussi viles occupations sont
désormais incompatibles avec son caractère. N'est-elle pas payée pour
être nourrice, et non pour être servante?

Alors commence une nouvelle lutte qui se termine encore par le triomphe
de la nourrice. Elle murmure tout bas, se plaint, gémit, accuse de
sourdes douleurs vagues, qui toutes proviennent d'une grande lassitude:
si la maîtresse feint de ne pas comprendre, les douleurs deviennent
intolérables, l'appétit cesse, la fatigue succède à la lassitude,
l'accablement à la fatigue. Le médecin consulté ne découvre aucune
fièvre; mais la mère, effrayée pour l'enfant, prescrit immédiatement le
repos le plus absolu, et le retour de la joie et de la santé coïncide
avec la promulgation de l'ordonnance.

La nourrice a vaincu; une servante subalterne est chargée d'office de
l'administration de son appartement; comme sa maîtresse, elle gouverne
et gronde quand tout n'est pas en ordre une heure après son grand lever.

Cependant l'enfant a grandi. Il s'agite dans ses langes ainsi qu'une
carpe sur l'herbe; plus fort, il a besoin d'air et de mouvement; le
docteur conseille la promenade, et la nourrice avec l'enfant, l'une
portant l'autre, sont dirigés vers les Tuileries, cette patrie de
l'enfance et de la vieillesse. C'est fort bien. Mais voilà qu'au bout
d'un temps fort court, la face arrondie de la commère se rembrunit
progressivement. De nouvelles manifestations agressives éclatent dans
son geste et dans sa parole; des réponses aigres-douces se croisent sur
ses lèvres, et les symptômes de sa mauvaise humeur apparaissent surtout
au retour de la promenade. Enfin, après de minutieuses investigations,
la maîtresse parvient à découvrir que la distance qui sépare la rue du
Mont-Blanc des Tuileries est énorme pour une pauvre femme qui, quelques
mois auparavant, franchissait sans se plaindre trois ou quatre lieues en
pleines terres; quelques tours d'allées dans le jardin, entremêlés de
stations prolongées sur les chaises, à l'ombre des marronniers, achèvent
d'épuiser ses forces. Ses jambes fléchissent, et, dans ce labeur
quotidien, elle sent que le dévouement seul peut encore la soutenir.
L'insomnie vient pendant la nuit; l'enfant crie et pleure; au réveil la
nourrice a les yeux battus: la mère s'épouvante. Faut-il s'étonner alors
si le lendemain l'équipage de madame stationne à la grille des
Tuileries, attendant qu'il plaise à la nourrice de reprendre le chemin
de l'hôtel?

Mais l'orgueil est insatiable comme la paresse; c'est peu de revenir, il
faut encore aller en calèche découverte, au trot de deux chevaux
coquettement enharnachés. Or, ce que nourrice veut, Dieu le veut, car
avant tout les nourrices sont femmes, et bientôt elle parvient à ne plus
fouler de ses pieds dédaigneux les pavés de la rue de la Paix.

Jusqu'à ce jour, les articles du budget n'avaient pas été discutés;
chaque mois la nourrice touchait son traitement, et en appliquait la
totalité à satisfaire ses fantaisies sans contrôle. Mais une mauvaise
administration absorbe et gaspille bientôt un budget ordinaire; il
arrive souvent que la nourrice cherche vainement un écu dans le désert
de ses poches et de ses tiroirs: alors la nécessité lui révèle le
mécanisme des chapitres additionnels, des ressources extraordinaires,
des crédits supplémentaires, tous les arcanes du système financier à
l'usage des gouvernements représentatifs. Elle se pose devant ses
maîtres, femme et mari, comme un ministère devant les deux Chambres, en
solliciteur. Le capital du traitement demeure intact, mais le traité est
une lettre morte que l'esprit vivifie, et l'esprit, en pareille
circonstance, c'est l'adresse à exploiter les sentiments maternels. A ce
jeu-là, la nourrice est d'une habileté à en remontrer aux plus fins
diplomates; il n'est pas de ruses qu'elle n'emploie, pas de fils qu'elle
ne fasse mouvoir, pas d'intrigues qu'elle n'ourdisse!

Elle est tour à tour et tout à la fois souple et roide, joyeuse et
maussade, triste et gaie, rieuse et chagrine, naïve et madrée,
impertinente et timide. Mais toujours et sans cesse elle fait jouer son
nourrisson, comme le bélier qui brise les obstacles; pour elle il est le
nerf de la guerre invisible et infatigable qu'elle a déclarée à la
bourse des père et mère. L'enfant est entre ses mains l'enclume et le
marteau qui lui servent à battre monnaie.

Les contributions indirectes qu'elle ne cesse d'obtenir, sans avoir
l'air de les demander, arrivent sous toutes les formes: en offrandes
métalliques aux anniversaires et aux jours de fêtes; en cadeaux de
toutes sortes à des époques indéterminées; robes, foulards, bonnets,
fichus, tabliers, tout est de bonne prise pour son insatiable vanité. A
l'apparition de la première dent, il n'est pas rare de lui voir octroyer
par la mère la chaîne et la croix d'or, objets d'une longue et patiente
convoitise.

Elle se partage avec la femme de chambre, _camarera mayor_ au petit
pied, la défroque de sa maîtresse; à l'une ceci, à l'autre cela;
l'adjudication se fait à l'amiable; car dans la hiérarchie de la
domesticité, la femme de chambre est la seule personne avec qui la
nourrice vive en paix, encore est-ce à l'état de paix armée. Ce sont
deux puissances qui se respectent en se jalousant.

En ceci comme en beaucoup d'autres choses de ce monde, la forme emporte
le fond; les intérêts triplent le capital, et il arrive à la fin du mois
que les revenus perçus d'une façon indirecte dépassent de beaucoup le
chiffre du traitement fixe.

La chrysalide a fait peau neuve. Quelques mois de séjour à Paris ont
fait tomber la rude enveloppe qui cachait le papillon frais et dodu. La
fille des campagnes a jeté, une à une et petit à petit, les pièces de
son trousseau champêtre: la Berrichonne abdique le chapeau de paille
tressée; la Cauchoise, le haut bonnet de tulle; toutes mordent à
l'hameçon de la coquetterie, et une toilette fringante succède au
déshabillé modeste de la fermière.

La dentelle s'entortille autour d'un bonnet coquet; les cordons de soie
d'un soulier de prunelle se croisent sur un bas de coton blanc bien
tiré; la robe est façonnée avec sabots, ou manches plates, suivant la
mode; un mouchoir de Barége s'enroule autour du cou protégé par une
collerette: on dirait une grisette en bonne fortune. Tous ces
changements se sont opérés graduellement à la sourdine; l'oeil jaloux
des cuisinières peut seul en suivre les modifications successives,
depuis la jupe de percale blanche jusqu'au gant de peau de Suède.

Fraîche, pimpante, accorte, la nourrice, dans tout l'éclat de ses
atours, se prélasse aux Tuileries en compagnie de ses collègues, tandis
que les enfants s'amusent comme ils le peuvent, en suçant leur pouce ou
leur hochet. Leurs vigilantes gardiennes ont bien d'autres choses à
faire qu'à veiller sur leurs jeux, et parce qu'on est nourrice faut-il
abdiquer tout droit à la coquetterie, cette nourriture des âmes
féminines?

Aux Tuileries, la nourrice tient sa cour plénière; elle a pour boudoir
les quinconces de marronniers, les longues allées pour galeries. Elle
trône sur un banc ou sur deux chaises, et reçoit les hommages de ses
vassaux, sur la terrasse des Feuillants en été, à la petite Provence en
hiver. Le cercle de ses adorateurs s'étend ou diminue, soumis aux
variations numériques de la garnison de Paris; un statisticien pourrait
faire le compte des régiments qui casernent dans la capitale d'après le
chiffre des guerriers qui flânent ou stationnent autour d'elle.
L'artillerie passe l'aigrette rouge au vent et broyant le gravier sous
ses bottes ferrées; la cavalerie tourne et retourne, faisant reluire au
soleil ses grands sabres d'acier et ses longs éperons; l'infanterie est
au port d'arme, le shako sur l'oreille et le petit doigt sur la couture
du pantalon, comme un jour d'inspection; on y peut découvrir même le
casque jaune du sapeur-pompier, dont l'inflammable sensibilité est
devenue proverbiale.

C'est une joute de galanterie où l'on se bat à armes courtoises, à
l'aide du pain d'épice, du sucre d'orge, de l'échaudé, modestes
offrandes d'un coeur épris, et dont chaque prétendant en uniforme se
dispute le privilége.

Ici une question se présente tout naturellement à l'esprit, question
grave dont la solution morale n'est pas sans souffrir quelques
exceptions. La nourrice, pendant son séjour à Paris, y demeure-t-elle
vertueuse comme on l'est au village, à ce que disent les romances?

Hâtons-nous de le dire: malgré certaines apparences équivoques, la
nourrice conserve presque toujours sa vertu aussi blanche que son
tablier; cependant, en notre qualité d'historien impartial et véridique,
nous devons ajouter que si cette vertu demeure intacte, elle le doit en
grande partie au système de surveillance active que la maîtresse de la
maison exerce envers la nourrice. La chair est faible et l'esprit est
prompt, comme on sait, et il pourrait se faire que si par hasard... Mais
à quoi bon analyser l'intention en dehors du fait?

De ses pérégrinations diurnes sous de frais ombrages, il résulte pour la
nourrice un certain nombre de connaissances vêtues d'habits ou de
redingotes, de fracs militaires surtout, dont quelques-unes viennent lui
rendre visite jusqu'au logis. Il n'est pas rare même de les voir
déjeuner, avec d'énormes tranches de gigot et de bonnes bouteilles de
vin, aux frais de l'office. Aux questions qu'on lui pourrait faire à ce
sujet, la nourrice a toujours une réponse prête, réponse invariable,
imprescriptible, cosmopolite, que chaque nourrice répète avec aplomb à
Paris comme à Brest ou à Marseille. Toutes ces connaissances sont des
_pays_; au besoin même, elles sont des _pays_-cousins. On aurait
vraiment mauvaise grâce à refuser quelques dîners aux parents de celle
qui nourrit le jeune héritier, car il n'est pas tout à fait impossible
que la réponse soit vraie, par hasard.

La nourrice fait donc en liberté les honneurs de céans; mais on a
seulement grand soin de ne pas les lui laisser faire en tête-à-tête.

Cependant dix-huit ou vingt mois se sont écoulés; une révolution va
s'accomplir dans l'éducation matérielle de l'enfant; une nourriture plus
vigoureuse est offerte à son estomac. La nourrice comprend que son règne
touche au crépuscule; au lait succède la panade. C'est alors que, pour
prolonger autant que possible la douce existence qu'elle goûte au sein
de l'abondance et du _far niente_, elle a recours aux ruses les plus
adroites. Tout ce que son esprit excité par la crainte lui suggère pour
reculer le terme fatal, elle l'emploie. Un quart d'heure avant la
présentation de la soupe abominable qui lui donne le cauchemar, la
nourrice abreuve l'enfant de plus de lait qu'il n'en désire, et
l'enfant, qui téterait volontiers jusqu'au _de Viris illustribus_,
repousse avec horreur le mets qu'on lui présente, sans prendre garde aux
cajoleries dont on l'entoure.

Ce manége dure un certain temps; mais enfin l'heure critique a sonné.
Malgré ses roueries, la nourrice ne peut éviter l'épreuve du sevrage, et
son règne finit le jour où l'épreuve commence.

Elle se sépare enfin de son nourrisson avec des larmes et des
gémissements. Madeleine repentante ne pleurait pas davantage; mais ce
n'est peut-être pas la tendresse seulement qui la rend si plaintive et
si larmoyante, un autre sentiment se mêle à sa douleur: elle pleure ses
revenus directs et ses ressources indirectes, sa molle oisiveté, et la
chair succulente qu'elle a si longtemps savourée. Dans la bruyante
expression de ses regrets, l'estomac a autant de part que le coeur.

Quant à l'attachement maternel qui accompagne et suit l'allaitement, à
ce que prétendent certains philanthropes, l'expérience démontre, hélas!
qu'il ne subsiste pas longtemps, et ne résiste jamais à l'absence. Sa
durée, le plus souvent, égale la cause qui l'a fait naître, et quand la
cause n'est plus, l'attachement s'évanouit. Cependant on compte quelques
exceptions à cette fatale règle.

Lorsque la nourrice a quitté sa première place, la comparaison de ce qui
est avec ce qui a été lui fait vivement désirer de regagner le bien
perdu; parfois elle s'évertue avec tant d'ardeur qu'elle parvient à
trouver un second enfant à nourrir immédiatement après l'autre; mais ce
cas est rare; les familles prudentes ne veulent pas d'un lait déjà
vieux. Le plus souvent elle retourne au pays natal, au sein de sa
famille, près de son mari. Mais elle s'est déshabituée du travail; les
souvenirs du luxe de l'hôtel parisien la poursuivent dans la ferme où
l'aisance habite à peine. Alors elle persuade à son mari, bon gros
laboureur, simple et naïf, que la paternité est une source inépuisable
de richesses, et que chaque enfant que le ciel lui envoie est une rente
annuelle dont il lui fait cadeau, sans qu'il y mette beaucoup du sien.
La fortune viendra sans grande fatigue pour lui le jour où il aura doté
le monde d'une demi-douzaine de chérubins.

Le fermier ne sait rien à opposer à d'aussi beaux raisonnements marqués
au coin de la logique, et, Dieu aidant, il se trouve si bien convaincu
que, neuf mois après son retour au village, la nourrice accouche d'un
nouvel enfant, ou, pour nous servir de son langage, d'une nouvelle
rente.

Alors elle retourne à Paris, et postule une place, que sa forte et belle
santé campagnarde ne tarde pas à lui faire obtenir. La fermière
redevient nourrice: elle recommence encore la série de ses travaux, de
ses bouderies, de ses promenades, de ses diplomatiques concussions;
pendant vingt nouveaux mois elle exploite une nouvelle maison, et, plus
habile encore cette fois, elle fait rendre à l'enfant tout ce qu'il est
possible d'espérer, en pressurant les bons sentiments qu'il inspire à sa
mère.

Elle économise et fait passer au pays de petites sommes successives qui,
un jour agglomérées, acquitteront la valeur d'un pré ou d'un moulin;
elle accapare peu à peu un vaste trousseau dont elle paye chaque pièce
avec un merci peu coûteux, et elle bâtit l'aisance de son avenir en
détournant les miettes du présent.

A trente ans elle clôt sa carrière. La nourrice a quatre ou cinq enfants
au moins, souvent plus; la ferme appartient à son mari; quelques petits
champs s'arrondissent alentour: elle a payé le tout avec des gouttes de
lait.

L'allaitement, je dirais presque le _nourriçat_, n'était mon respect
pour l'Académie, est aujourd'hui une profession périodique et lucrative,
qui est en grand honneur au village; elle fait partie des industries en
usage aux champs, et beaucoup de mères villageoises la font entrer pour
une grosse somme dans l'inventaire de la dot qu'elles concèdent à leurs
filles en les mariant à quelque meunier.

  AMÉDÉE ACHARD.



[Illustration: L'EMPLOYÉ.]

[Illustration]

L'EMPLOYÉ.


IL en est de l'employé comme de ces lépidoptères dont les naturalistes
comptent des variétés innombrables. Il existe mille nuances d'employés,
mais pour l'observateur qui les examine avec soin, la loupe à l'oeil,
toutes ont entre elles de nombreuses ressemblances, de frappantes
analogies. A quelque espèce de la grande famille administrative qu'ils
appartiennent, on reconnaît toujours en eux l'influence d'un but unique,
les mêmes préoccupations, une commune destinée.

Voici en quelques mots cette destinée commune de l'employé. A trente
ans, l'employé qui émarge 1,800 francs d'appointements, se marie avec
une héritière qui lui apporte en dot six ou huit cents livres de rentes.
Il prend au fond du Marais ou dans la banlieue de Paris un logement dont
le prix ne doit pas excéder 400 francs. Il fait tous les jours deux
lieues pour aller remplir des registres, copier des lettres, mettre des
paperasses en ordre, délivrer des ports d'armes, des passe-ports, des
acquits-à-caution, des récépissés; enregistrer ceux qui viennent, et
ceux qui s'en vont, et ceux que l'impôt de la conscription menace
d'atteindre; préparer un pont à cette commune, une école primaire à
celle-ci, une garnison de cavalerie à celle-là; faire circuler les
pensées, les mensonges de Paris dans la France et dans le monde entier;
surveiller du fond de son fauteuil de cuir tel joueur, tel forçat, tel
complot; que sais-je encore? avoir l'oeil sur les trente-huit mille
communes de France, épier leurs besoins, leurs voeux, leur opinion, sur
tout ce qui se rattache à la politique, au commerce, à la fortune
publique, à la religion, à la morale, à l'hygiène, sur tout enfin.
Telles sont les fonctions de l'employé pendant six heures par jour et
pendant six jours de la semaine. Vient le dimanche. Ce jour-là,
l'employé dort voluptueusement jusqu'à dix heures et fait sa barbe
beaucoup plus tard que de coutume. Vers trois heures, il quitte les
profondeurs du Marais ou les hauteurs de Belleville, se dirige vers
Paris avec sa femme, se promène encore deux heures pour gagner de
l'appétit, et va dîner à 40 sous chez Richefeu avec de la perdrix aux
choux, une salade de homard, une sole au gratin et une meringue à la
crème pour dessert! Après le dîner, il se rend aux Champs-Élysées, si
c'est en été, et au concert Musard, en hiver. Puis, à dix heures et
demie, il reprend à pied le chemin du logis, où il n'arrive guère avant
minuit, parce que sa femme succombe à la fatigue. La journée est finie.

Cependant les enfants sont venus, et l'employé en a au moins deux,
souvent trois. Après avoir pesté, maugréé, juré toute sa vie contre
l'état que lui a donné son père, après avoir dit mille et mille fois
avec ce personnage des _Fourberies de Scapin_: Qu'allais-je faire dans
cette galère? l'employé s'estime très-heureux de pouvoir y faire entrer
son fils, et celui-ci, à son tour, dira et agira comme a fait son père.
Telle est, jusqu'à l'époque de sa mise à la retraite, dont nous ne
parlerons qu'en terminant, la destinée ordinaire de l'employé qui s'est
marié.

Car il y a les employés célibataires, et l'on en compte un plus grand
nombre que des premiers. «A quoi bon se marier? se dit en effet le
célibataire. Si je fais un mariage d'inclination, que n'aurais-je pas à
souffrir de ne pouvoir donner à ma femme ces mille distractions, ces
riens charmants, ces rubans et ces gazes, ces fleurs et ces perles qui
entrent pour une si grande partie dans le bonheur des femmes de Paris!
Si, au contraire, mon ménage doit ressembler à tant d'autres, pourquoi
me jeter de gaieté de coeur, et sans compensation aucune, dans l'affreux
guêpier des échéances, des modistes, des nourrices et des médecins?
Est-il donc impossible de vivre autrement? Essayons.» C'est ainsi, c'est
par ces douloureux motifs d'insuffisance pécuniaire que la plupart des
employés se vouent au célibat. Mais pour ceux-là la vie est peut-être
plus triste encore que pour ceux de leurs confrères qui ont accepté les
charges du mariage. Il est vrai que l'employé célibataire est heureux,
libre, et fier de sa liberté jusqu'à l'âge de quarante ans. Il dîne aux
tables d'hôte à 32 sous, fréquente les promenades, les concerts, les
spectacles, les bals champêtres et autres, et se ranime de temps en
temps aux feux voyageurs d'une existence aventureuse. Mais peu à peu la
décoration change d'aspect: l'employé a grisonné, il a quarante-cinq
ans, et l'âge des illusions est passé pour ne plus revenir. Alors, ni
les promenades, ni les concerts, ni les spectacles, ni les bals de toute
sorte, rien ne l'amuse plus. Que faire? à quelle innocente passion se
livrera-t-il? comment remplir les longues matinées d'été et les
interminables soirées d'hiver? Quelle solitude! D'un autre côté, la vie
des tables d'hôte lui est devenue insupportable, odieuse. Quoi! voir
tous les jours en face, à ses côtés, des visages nouveaux qu'on ne
reverra plus! quel ennui! Et puis, s'il compare les potages sans saveur
et les invariables liquides où nagent les viandes de sa table d'hôte aux
succulents consommés et aux sauces si habilement nuancées des dîners de
famille, quelle différence! C'est alors qu'une grande révolution s'opère
dans la vie de l'employé célibataire. Il renonce au monde, à ses
divertissements, aux bruyantes réunions, pour étudier quelque bonne et
douce science, pour se livrer à quelque tranquille manie. Il fait de
l'ornithologie ou de la numismatique, recueille des minéraux, classe des
papillons ou des coquillages, empaille, tant bien que mal, les serins du
voisinage, et s'abonne à cinq ou six éditions pittoresques. Enfin il
prend une gouvernante, mange chez lui, et s'arrange, ma foi! comme il
peut.

Étrange inconséquence! C'est à l'État, sans contredit, qu'il appartient
de favoriser le développement de la vie de famille, car le mariage est
en même temps une garantie de moralité individuelle et de stabilité
sociale; et, à ne considérer cette institution que dans ses rapports
avec la politique, il est évident qu'un pays où le nombre des
célibataires dépasserait celui des hommes mariés, serait en proie à de
perpétuels bouleversements. Cependant voilà que la plupart des employés
de l'État, en France, restent garçons malgré eux, et se mettent
forcément en révolte flagrante avec les lois de la morale et de
l'Évangile. Ainsi, c'est l'État lui-même..... Il est superflu, je pense,
de pousser plus avant ce raisonnement.

On a calculé que la moyenne du traitement des employés du gouvernement
en France était de 4,500 francs environ. 4,500 francs d'appointements!...

Et pourtant quel empressement, quelle foule, quelle cohue dans
l'antichambre des distributeurs d'emplois! C'est à qui entrera avant les
autres dans la bienheureuse phalange. On se pousse, on se heurte, on se
renverse, on se dénonce, on se calomnie. Voyez-vous la députation, je
dis la députation entière d'un des premiers départements du royaume?
Elle va solliciter du ministre de l'intérieur ou des finances une place
de surnuméraire ou de commis à mille francs. Peut-être réussira-t-elle.

Il faut tout dire: il y avait autrefois quelques existences d'employés
bien faites pour fasciner les regards et pour éveiller l'ambition de la
multitude des prolétaires qui ont reçu l'éducation des colléges. Jeunes
encore, ces employés avaient dix ou douze mille francs d'appointements,
arrivaient tard à leur ministère, et en partaient de bonne heure. Du
reste, qu'ils y vinssent ou n'y vinssent pas, la besogne se faisait
toujours à son temps, ni mieux, ni plus mal, car ils s'y entendaient
médiocrement, et la France ne paraissait pas souffrir de leur paresse.
Jeter les yeux sur un dossier, conférer un quart d'heure avec le chef de
division, le secrétaire-général ou le ministre, répondre aux lettres des
solliciteurs importants, jeter les demandes obscures dans le panier,
telle était leur tâche de tous les jours. Puis le soir, vous pouviez les
voir étaler leur ruban rouge et leur frais visage tantôt à la promenade
des Tuileries, tantôt à l'amphithéâtre de l'Opéra ou au balcon des
Italiens. C'étaient là d'heureux jours et un facile travail. Mais les
employés de cette catégorie s'en vont. Les temps sont changés, et c'est
au gouvernement représentatif, c'est aux honorables scrutateurs du
budget de l'état, qu'on aura dû de voir disparaître peu à peu ces
scandaleuses sinécures. Cependant la multitude, qui ignore encore cette
réforme, se rue toujours sur les emplois publics avec la même ardeur,
comptant, du reste, sur l'éternité de ses protecteurs. Solliciteurs
imprudents, examinez donc l'époque où vous vivez? y a t-il rien de
stable, de solide? Qui sait sur quelle influence d'aujourd'hui l'ouragan
parlementaire soufflera demain! Voyez plutôt. Chaque jour, tel employé
qui avait rêvé douze mille francs d'appointements, le ruban rouge et un
emploi sans travail, regarde autour de lui, cherche en vain son
protecteur évanoui, et s'aperçoit avec effroi qu'il lui faudra végéter
toute sa vie dans les sous-lieutenances de l'administration.

Un exemple fera mieux apprécier encore quels désenchantements sont
réservés à la majorité des employés et de quels trésors de patience ils
doivent avoir fait provision, pour ne pas se laisser décourager par les
raisons dilatoires qu'on oppose à leur impatience. Il est pris au hasard
entre mille.

Félicien a l'honneur d'appartenir à une administration publique. Il
avait vingt ans quand il y fut admis, et il en a trente-deux
aujourd'hui. Il compte donc douze ans de service, et ses supérieurs ont
toujours fait les plus grands éloges de son travail. Cependant, Félicien
n'a que douze cents francs de traitement, et, comme il n'est pas sans
quelque ambition, il languit, il s'impatiente, il sollicite de
l'avancement. Que de lettres n'a-t-il pas écrites du fond de sa province
pour faire valoir ses droits, et ses bons services, et son âge, et les
favorables rapports de ses chefs! Combien de fois n'a-t-il pas prié,
supplié, conjuré _son_ député d'aller le recommander en personne au
ministre duquel dépend son avenir! Soins inutiles! Un beau jour,
pourtant, Félicien, furieux, désespéré, prend une résolution énergique:
il écorne son patrimoine d'un millier de francs, et vient à Paris. Le
voilà dans l'antichambre de son chef suprême, dans le sanctuaire de la
faveur. Que répondre à un homme de trente-deux ans, qui a douze ans
d'excellents services, 1,200 francs d'appointements et qui sollicite
deux ou trois cents francs d'augmentation? Le ministre lui promet la
première place vacante.

«Celle de Verrières le sera bientôt, répond Félicien préparé à tout.

--Eh bien! vous l'aurez.»

Cependant huit jours se passent, et sa nomination n'est pas signée.
Qu'apprend-il alors? La place de Verrières est vivement sollicitée par
le protégé d'un personnage puissant et elle vient de lui être promise.
«Malédiction! s'écrie Félicien, aurai-je donc fait un voyage inutile?»
Le voilà qui se remet en course. Bon gré mal gré, il amène deux ou trois
députés chez son ministre, il lui fait écrire par des pairs et des
lieutenants-généraux; il obtient même une lettre de quelqu'un de la
cour. Enfin, grâce à ce formidable déploiement de forces, son concurrent
est évincé, et quelques jours après il se rend tout joyeux au ministère.
Mais là, au lieu d'une commission qu'il s'attendait à recevoir, un chef
de service laisse tomber sur lui ces foudroyantes paroles: «M. le
ministre éprouve un vif regret, monsieur, de n'avoir pu vous accorder la
place que vous avez sollicitée. La justice qui dirige ses actes lui a
fait un devoir d'y nommer un employé, père de famille, qui compte
vingt-deux ans de service. Du reste, soyez assuré, monsieur...--Eh quoi!
dit Félicien s'écartant visiblement, en cette circonstance, de sa
prudence ordinaire, est-ce ma faute si vous avez été injuste envers ce
père de famille pendant douze ans? Il faudra donc que j'aie vingt-deux
années de service et une demi-douzaine d'enfants pour aspirer à un
traitement de quinze cents francs! La perspective est agréable.» Le
lendemain de cette fatale journée, Félicien avait repris le chemin de
son département.

Combien d'employés se seraient fait dans le commerce, dans l'industrie,
dans les arts libéraux ou mécaniques, une position considérable, s'ils y
avaient consacré le quart de la persévérance, de l'habileté, du tact,
de l'esprit de suite et quelquefois du talent réel dont il leur a fallu
faire preuve pour s'avancer médiocrement dans les fonctions publiques!

Il y a ensuite l'employé qui est jaloux et celui qui ne l'est pas du
tout, le trembleur, le flâneur, le malade imaginaire, le piocheur, le
flatteur, le pêcheur à la ligne, le cumulard, celui qui professe pour la
politique une indifférence profonde, et celui qui, attentif aux moindres
mouvements de l'Égypte, de l'Angleterre et de la Russie, suppute chaque
matin, dans son intelligence, les futures destinées des empires.

Esquissons rapidement quelques-unes de ces intéressantes silhouettes.

Être employé et jaloux! imagine-t-on un plus terrible supplice? Vous
écrivez à un maire, à un curé, à un receveur de l'enregistrement,
n'importe, ou bien vous réglez les dépenses de telle commune située à
deux cents lieues de Paris. Tout à coup une idée, une affreuse idée se
présente à votre esprit: «Et ma femme, où est ma femme? est-elle chez
elle? qui est avec elle?» A cette pensée, votre tête se trouble, la
phrase suspendue se fige dans votre cerveau, vous serrez la plume avec
rage entre vos doigts, vous faites d'immenses erreurs d'addition.
Subjugué, poussé, entraîné par le démon de la jalousie, vous vous
esquivez furtivement de votre bureau, vous arrivez chez vous, haletant,
sous un prétexte quelconque, et vous embrassez, avec une joie mêlée de
honte, votre femme, qui déchiffrait à son piano une contredanse de
Musard ou quelque valse de Jullien; puis vous revenez vous mettre au
travail un peu plus tranquille pendant quelques heures. C'est
très-bien... Mais malheur à vous si ces visites sans motifs se
renouvellent un peu trop souvent! La crainte du Minotaure vous précipite
entre ses griffes, et dès l'instant où l'on vous soupçonne d'avoir des
soupçons, vous êtes un mari perdu sans retour.

L'employé à qui les rages de la jalousie sont inconnues n'est-il pas
mille fois plus heureux? Voyez comme il est calme, tranquille, reposé.
D'abord il se lève à son heure, avant ou après sa femme, comme il lui
plaît, commande chez lui, mange tous les jours un plat de prédilection
et arrive à son bureau quand il veut, pour n'y faire que ce qu'il veut.
Peut-être qu'en examinant son visage avec attention dans certains
moments, on y surprendrait un pli de colère, un froncement de sourcil,
une velléité de révolte; mais quelques secondes se sont à peine
écoulées, et ce nuage s'est évanoui; le teint de l'employé est redevenu
serein, pur, transparent. Au fait, que manque-t-il à son bonheur? Il a
une jolie femme, il avance rapidement sans avoir jamais sollicité, et il
récolte d'abondantes gratifications; son secrétaire-général, qui a les
plus grandes tendresses pour sa dernière fille, le charge souvent
d'aller inspecter telle prison, tel haras ou tel receveur de province,
et ses collègues disent malicieusement de lui, sous le manteau de la
cheminée: «Il paraît que la femme de Léopold va le doter bientôt d'un
nouveau _gage de son amour_, car on vient de le nommer sous-chef. _E
sempre bene._»

N'oublions pas le trembleur. Ce type comporte plusieurs subdivisions. Il
y a d'abord l'employé qui a peur des révolutions, des dénonciations et
des destitutions. Mais passons légèrement sur cette variété; elle est
digne de compassion. Vient ensuite l'employé très-exact: celui-là
tremble pendant trente ans d'arriver trop tard à son bureau, et la peur
de ne pouvoir signer le lendemain ce que, dans le langage administratif,
on nomme l'état de présence, le poursuit jusque dans son sommeil. Aussi
se défie-t-il des accidents, des rues barrées, des encombrements, des
embellissements, de sa montre, des horloges publiques et particulières,
de tout enfin. Mais, hélas! il peut se trouver une fois en sa vie
retardé de cinq minutes, et vous pouvez alors le reconnaître à son air
préoccupé, effaré, à la manière dont il se fait place à travers la
foule, à la légèreté avec laquelle il rase l'asphalte des trottoirs.
Qu'a-t-il besoin d'un omnibus? il les laisse tous derrière lui. Enfin,
il arrive, et il n'est pas réprimandé. N'importe, il ne s'exposera pas
de longtemps au reproche d'inexactitude, et pendant un an son nom
figurera en première ligne sur l'état de présence.

J'ai connu un martyr de ce terrible état de présence. Il avait
vingt-quatre ans et il était amoureux, très amoureux. Un jour, il obtint
de sa belle un rendez-vous pour le lendemain à dix heures du matin. «Dix
heures! pensa-t-il quand il se trouva seul, et le ministère, et mon
avenir, et l'état de présence! Moi qui jusqu'à présent n'ai pas manqué
de le signer une seule fois! Que dirait mon Chef?» Le pauvre diable
n'alla pas à son rendez-vous; mais quinze jours après, il aperçut
l'objet de ses amours au bras d'un de ses camarades qui était malade
régulièrement deux fois par semaine.

Il y a de ces nuances d'employés sur lesquelles il serait oiseux
d'insister, et que le nom dont on les désigne peint suffisamment. Tel
est le flâneur, qui trouve le moyen de travailler une heure par jour; le
piocheur, qui se fait scrupule de perdre une minute; le malade
imaginaire, qui est menacé pendant trente ans d'une grave maladie dans
l'attente de laquelle il se repose, se fait saigner, prend médecine tous
les quinze jours; le loustic, chargé de la partie des calembours et des
mystifications; le flatteur, auquel ses camarades attachent
ordinairement le grelot d'espion, etc., etc.: mais le cumulard demande
un coup de pinceau spécial et un cadre à part.

La vie administrative commence généralement à dix heures du matin et
finit à quatre. Tant qu'un employé est garçon, il passe à dormir ou à ne
rien faire les dix-huit heures de liberté que lui laisse l'état. Mais si
cet employé se marie et que la misère arrive avec les enfants, il faut
bien songer à tirer parti de son temps. Alors commence pour lui la vie
la plus laborieuse et la plus remplie qui se puisse imaginer. Il est à
peine six heures du matin, et le voilà déjà qui copie des actes ou des
matrices de rôles, colorie des gravures, donne des leçons de danse ou de
cornet à piston, rédige des articles pour les magasins pittoresques,
barbouille des romans ou des résumés à cinquante francs le volume,
suivant l'intelligence ou la vocation qu'il tient de Dieu. De dix à
quatre, il est à l'état. A six heures, son dîner fini, il va jouer de la
contre-basse à quelque théâtre du boulevard, ou bien, si la nature ne l'a
pas fait artiste, tenir les livres du tailleur, du grainetier, de
l'épicier ou de tout autre négociant de son quartier. Voilà son
existence de tous les jours jusqu'à onze heures du soir. Pauvre martyr
du mariage! quelle activité, quel dévouement! Moyennant cela, il est
vrai, grâce à ce travail constant de dix-sept heures par jour, l'employé
cumulard parvient à donner des vêtements et du pain à sa femme, à ses
enfants; il augmente de huit ou neuf cents francs les quinze cents
francs dont l'engraisse le budget de l'état.

Tels sont les principaux types de l'employé. La vie de l'employé dans
les départements diffère un peu de celle qu'il mène à Paris. D'abord,
presque tous les employés de province sont mariés à trente ans;

  Car, que faire en province, à moins qu'on s'y marie?

et, mariés ou non, ils sont plus heureux que leurs confrères de la
capitale. Là au moins l'existence n'est pas matériellement impossible,
et ils peuvent voir de riches négociants et d'aisés propriétaires vivre
aussi sobrement qu'eux. Et puis, dans les petites villes de province,
l'employé est entouré d'une certaine considération. Garçon, ses quinze
ou dix-huit cents francs font envie à bien des mères, et plus d'une
demoiselle le préfère à quelque bon marchand du pays, parce qu'avec lui
elle n'aura pas de magasin à surveiller, parce qu'elle pourra dîner à
cinq heures, parce qu'elle sera reçue à la préfecture. Marié, il est
invité, recherché, admis dans les maisons les plus considérables de la
ville, sauf dans l'OEil-de-Boeuf de l'endroit, lorsqu'une particule bien
positive ne précède pas son nom. Si sa femme est jeune, jolie ou
spirituelle, elle est l'intime de madame la Préfète, de madame la
Générale, de madame la Sous-Intendante (pardonne, Académie, mais ces
mots ont cours en province); il est de tous les dîners, et il va les
jours des grandes et des petites soirées chez le receveur-général.
Quelle douce existence! Et ce n'est pas tout. Chaque soir, quand le
marchand aune encore ses mousselines, quand l'ouvrier regarde le ciel
avec dépit, impatient de voir le soleil disparaître à l'horizon, quand
la couturière laborieuse redouble d'ardeur en s'apercevant qu'elle n'a
pas encore gagné ses vingt sous, l'employé et sa femme, frais, bien
attifés, pimpants, vont se promener nonchalamment au jardin des plantes
de l'endroit, à l'esplanade, sur les lices, dans la campagne; ou bien,
si l'hiver est venu, ils se réunissent à d'autres employés pour jouer la
bouillotte à un centime la fiche, caqueter, contrôler les dames du pays,
lire les revues nouvelles, et parler de leurs droits à l'avancement
jusqu'à onze heures du soir.

Cependant ces mêmes employés ne sont pas heureux, ils ont un chagrin, un
ver rongeur dans l'imagination. Le croirait-on? ils portent envie aux
employés de Paris. «Ah! si nous étions à Paris, on ne nous oublierait
pas ainsi! se disent-ils. Il n'y a d'avancement, de faveurs, de
gratifications, que pour les employés de Paris. On gagne toujours
quelque chose à vivre près du _soleil_. Quand pourrons-nous aller à
Paris?» Le jour vient enfin où, après mille privations préalables, il
leur est possible de faire le grand voyage, et comme ils ont su capter
la bienveillance des députés, pairs de France et lieutenants-généraux de
toutes leurs résidences, ils ne doutent pas qu'en les faisant _donner_
habilement, ils n'emportent la place objet de leurs voeux. Mais ici je
m'arrête. On n'a pas oublié le désenchantement et l'exaspération de
l'infortuné Félicien. Ces déconvenues se renouvellent plus d'une fois
tous les jours.

On le voit donc, l'employé se plaint à Paris, il se plaint en province,
il n'est heureux nulle part. Règle générale, il n'y a pas de plus
triste condition, d'imagination plus mécontente et plus tourmentée que
celle de l'employé. Qu'on se figure un homme gagnant à peine de quoi
vivre, obligé de solliciter, de s'abaisser, de ramper pour obtenir
justice, et convaincu par les plus tristes expériences que s'il ne
sollicite pas, ne s'abaisse pas, ne rampe pas, s'il se borne à attendre,
se confiant dans l'impartialité des dispensateurs d'emplois, il pourrira
au pied ou sur les derniers barreaux de l'échelle administrative. Que
faire? dans cette dure alternative, il se résigne aux nécessités que
l'intrigue lui a faites: il intrigue à son tour, il se démène, il
s'ingénie à deviner les hommes qui deviendront puissants, s'attache à
eux et parvient quelquefois, en coudoyant celui-ci, renversant celui-là,
laissant derrière lui des droits réels, incontestables, à se carrer dans
une sinécure de huit à dix mille francs.

Quoi qu'il en soit, tandis que les uns et les autres maugréent, se
lamentent, maudissent l'intrigue ou profitent de l'intrigue, le temps a
marché pour tous. L'époque de la retraite est venue et l'employé compte
trente ans de service. Mais ici, nouvelles doléances, nouveaux sujets de
désolation. Tant que l'employé a été jeune, il a soupiré après le jour
où il pourrait prendre sa retraite, briser ses chaînes, recouvrer sa
liberté, son indépendance, son franc-parler, etc.; mais vienne l'époque
jadis tant désirée, et son langage n'est plus le même. On dirait le
bûcheron de la fable en face de la Mort. «Quoi! déjà! s'écrie-t-il;
quelle injustice! quelle barbarie! A peine commençais-je à recueillir le
fruit de mes travaux, à pouvoir vivre de ma place, et l'on me renvoie,
et l'on supprime d'un trait de plume la moitié de mes revenus! Moi, qui
ai tant de plaisir à juger, classer, rédiger, calculer, expéditionner!
que vais-je devenir?» L'employé oublie alors qu'il fut un temps où il
s'indignait de ce que des vieillards, des ganaches, s'obstinaient à
barrer le chemin aux jeunes gens. N'importe; on le met à la retraite à
son tour, contre son gré, en dépit de ses réclamations, et si tous ses
enfants sont mariés ou placés, si rien ne le retient plus à Paris, il se
retire dans quelque petite ville des environs où il vit d'ordinaire
jusqu'à quatre-vingts ans. Heureux quand ses économies lui ont permis
d'acheter un carré de terre et de s'abonner, de moitié avec le maire de
l'endroit, au vétéran des journaux de l'opposition!

Cependant cette résignation et cette longévité rencontrent des
exceptions fâcheuses. «Connaissez-vous la nouvelle? dit quelquefois, en
taillant sa plume, un employé à ses camarades de bureau; notre ancien
Chef?

--Eh bien?

--Vous savez qu'il s'était retiré dans les environs de Chantilly, aux
portes d'un charmant village, en face d'une végétation magnifique,
admirable; mais, le pauvre homme! c'est la verdure de ses cartons qu'il
lui fallait. Dès qu'il a cessé de la voir, sa santé est allée en
dépérissant, il a langui six mois, lui, si content et si heureux dans la
poussière de son bureau! Enfin, l'ennui a voûté son dos, fait vaciller
ses jambes; il s'est peu à peu affaibli, affaissé.....

--Et comment va-t-il maintenant?

--Très-bien: il est mort.»

  PAUL DUVAL.



[Illustration: L'AME MÉCONNUE.]

[Illustration]

L'AME MÉCONNUE.


VOICI un état tout à fait nouveau, une existence qui n'a pas
d'antécédents, comme la plupart de celles dont on s'occupe dans ce
livre. L'écolier de la Sorbonne du quinzième siècle est l'ancêtre
pittoresque de l'étudiant; l'avoué descend en ligne directe du procureur
et a recueilli exactement tout l'héritage; le dandy n'est qu'une
transformation du raffiné, du muguet, du roué, de l'homme à la mode, de
l'incroyable et du merveilleux; et l'académicien de nos jours n'est
qu'un dérivé très-altéré des grands écrivains du dix-septième siècle.
Mais l'âme méconnue ne se trouve pas au delà de notre époque, j'ose même
dire, au delà de notre littérature. Ce n'est pas non plus une
importation comme le lion, le touriste, l'amateur de courses; c'est un
produit indigène de notre industrie littéraire: l'âme méconnue
appartient à la France; elle appartient au peuple le plus gai et le plus
spirituel de la terre, à ce qu'il dit.

Peut-être que si les Anglais étaient moins occupés à nous souffler nos
plus petites inventions mécaniques pour en faire des moteurs colossaux
de fortune; peut-être que s'ils n'avaient pas à nous enlever notre
commerce des lins, notre fabrique de soies, et que s'ils n'étaient pas
en quête de quelque lentille monstrueuse pour donner aux rayons de leur
mauvais soleil borgne une chaleur qui pût mûrir la vigne, et
transplanter dans les marécages d'Écosse les récoltes de Bordeaux;
peut-être, dis-je, que, s'ils n'étaient pas occupés à tout cela, ils
pourraient encore nous disputer la vocation de l'âme méconnue. En effet,
le premier germe de cet être réel, et fantastique tout à la fois, se
trouve peut-être dans les oeuvres de leur grand Byron. Mais, il faut le
reconnaître, c'est la graine d'une fleur poétique que nous avons seuls
recueillie; et tandis que ces pauvres gens, tout préoccupés d'intérêts
vulgaires et matériels, ramassaient à nos pieds les inventions de toute
sorte de M. Brunel, que nous y avons laissées dédaigneusement, nous
enlevions à leur barbe cette admirable semence pour la répandre et la
propager sur notre sol.

Il faut le reconnaître, la culture a été bonne; il y a eu de profonds
sillons tracés à bec de plume; il y a eu engrais de poésies
mélancoliques, fumier de romans: aussi comme elle a grandi, prospéré,
multiplié! L'ivraie le dispute au bon grain, et l'étouffera bientôt.
Qu'est-ce donc que l'âme méconnue? Je vais tâcher de vous l'expliquer.

Ce n'est pas sans intention que je l'ai comparée à une fleur (il y a des
fleurs très-laides et qui sentent mauvais). En effet, comme la fleur,
elle est des deux sexes: il y a l'âme méconnue-homme, et l'âme
méconnue-femme.

L'âme méconnue-homme est assez rare, et ne pousse guère que dans la zone
littéraire. On la qualifierait mieux peut-être en l'appelant génie
méconnu, attendu que les individus de cette espèce appellent _génie_
tout ce qu'ils pensent, tout ce qu'ils sentent, tout ce qu'ils disent.
Cependant ce nom n'est pas généralement adopté. Les pères de famille les
appellent des fainéants; les gens d'affaires, des imbéciles, et les
marchandes de modes les confondent quelquefois avec les poëtes. Donc, si
nous en avons parlé, c'est pour prier nos confrères en botanique morale
de vouloir bien diriger leurs observations sur ce genre de végétaux, si
par hasard il en tombe quelque individu sous leur loupe.

Je ne m'occuperai donc que de l'âme méconnue-femme, dont la
multiplication mérite de fixer les regards du philosophe.

L'âme méconnue-femme est, en général, d'un aspect plutôt bizarre
qu'agréable. Elle affecte des formes insolites et cependant
très-diverses. Toutefois, la plus commune se reconnaît aux signes
extérieurs suivants: des robes d'un taffetas bistre passé, ou de
mousseline-laine noire et rouge, un chapeau de paille cousue orné de
velours tranchant, des gants de filet, très-peu ou point de cols ou de
collerettes: tout ce qui est linge blanc lui est antipathique; un
lorgnon d'écaille suspendu au cou par un petit cordon de cheveux, une
broche avec dessus de cristal où il y a des cheveux; bague où il y a des
cheveux, bracelets tissés de cheveux avec fermoir enfermant d'autres
cheveux: l'âme méconnue a énormément de cheveux, excepté sur la tête. Le
peu que les profondes rêveries lui en ont laissé pend à l'anglaise le
long de joues creuses et d'un cou remarquablement long et fibreux.
L'auréole des yeux est d'un jaune sentimental et terreux, que les larmes
ne lavent pas toujours suffisamment; la main est blanche, tachetée
d'encre à l'index et au médius, et légèrement bordée de noir à
l'extrémité des ongles. Quant à ce parfum de femme que don Juan
percevait de si loin, il nous a paru sensiblement altéré en elle par
l'absence de toute espèce de parfums.

En général, l'âme méconnue ne prend tout son développement que fort
tard, entre trente-six et quarante ans. C'est une fleur d'automne qui
souvent passe l'hiver et résiste aux frimas qui blanchissent sa corolle.
On cite cependant quelques exemples d'âmes méconnues qui ont fleuri au
printemps, de dix-huit à vingt ans. Mais ce n'a pu être qu'à l'aide
d'une chaleur factice, d'une culture forcée, chauffée de romans dévorés
en cachette, qu'on a pu obtenir de pareils résultats. Et encore, le plus
souvent, avortent-ils complétement à la moindre invitation de bal; et il
suffit de les transporter à cet âge dans le terrain solide du mariage
pour les transformer complétement.

Il n'en est pas de même de l'âme méconnue qui s'est développée à son
terme; et celle-ci a cela de particulier que, lorsqu'au lieu d'être
transportée dans ce terrain légitime dont nous parlions tout à l'heure,
elle y vient d'elle-même, elle est d'autant plus vivace et plus
dévorante.

Toutefois, avant d'aborder la partie philosophique de cette analyse, il
convient de dire quelque chose des lieux où se plaît l'âme méconnue.
Elle aime les chambres closes où les bruits de l'extérieur arrivent
difficilement et d'où les soupirs intérieurs ne peuvent être entendus.
La vivacité du jour lui est insupportable comme aux belles-de-nuit et
elle se ferme comme elles sous un voile vert, si par hasard elle s'y
trouve exposée; mais elle s'arrange pour vivre presque toujours dans un
clair-obscur profond: elle se le procure au moyen de jalousies
constamment baissées, de rideaux de mousseline d'autant plus _propres_ à
cet usage qu'ils le sont moins. Pardonnez-moi ce calembour, c'est Odry
qui me l'a prêté.

Dans ces mystérieux réduits il y a une foule de petits objets inutiles
et précieux, et dont l'âme méconnue pourrait seule expliquer la valeur.
Quelquefois un crucifix, souvent une pipe culottée, de ci de là un
bouquet flétri, une boucle de pantalon, une image de la Vierge, un
nécessaire de travail dont on a enlevé la partie utile pour en faire une
cassette à correspondance, des éventails ébréchés et un poignard en
guise de coupoir, quoiqu'elle ne lise jamais de livres neufs et qu'elle
les loue tout crasseux et tout déchirés au cabinet de lecture, ni plus
ni moins que si elle était portière ou duchesse.

Maintenant que je crois avoir établi quelques-uns des éléments physiques
de l'existence matérielle de l'âme méconnue, je crois pouvoir aborder
les intimes secrets de son existence morale. Ici le champ est immense,
par son étendue et par ses détails. La pensée de l'âme méconnue vole des
régions les plus basses des affections illégales aux régions les plus
éthérées des rêves d'amour mystique. Et dans ce vol à perte de vue,
chaque mouvement est un mystère, chaque effort une douleur, chaque mot
un problème, chaque aspiration un désir illimité, chaque soupir une
confidence. Qui pourrait dire en effet tout ce qu'il y a dans les
paroles ou les gestes d'une âme méconnue, dans sa pantomime éloquente?
Qui pourrait surtout comprendre les mystères et la sublimité de son
immobilité et de son silence? C'est alors qu'elle ne remue pas et
qu'elle ne dit rien, que tout ce volcan qu'elle porte en elle, gémit,
brûle, se roule, s'embrase, la dévore, bondit, et finit par éclater par
un regard jeté au ciel, comme une colonne de lave qui emporte avec elle
les cendres de mille sentiments consumés dans cette lutte intérieure.
Heureusement que l'âme méconnue en a tellement à consumer, que la
matière ne manque jamais à l'incendie.

Quant à l'histoire de l'âme méconnue, avant d'arriver à sa perfection,
elle est toujours un abîme où l'oeil cherche vainement à pénétrer: dans
sa bouche elle se résume toujours en ces mots: J'AI SOUFFERT!!! mais
quant à la nature de ces souffrances c'est un mystère qu'on ne peut
guère apprendre que de quelque sage-femme indiscrète, ou de la _Gazette
des Tribunaux_. L'âme méconnue est indifféremment fille, femme ou veuve.

Mais quel que soit celui de ces états auquel elle appartienne, il y a
toujours, dans son passé, un, souvent deux, quelquefois quatre ou cinq
de ces grands malheurs qui pèsent sur son existence.

A l'état de fille, l'âme méconnue est le châtiment des vieux
célibataires qui ont été libertins. Quand l'âge a usé leurs forces, trop
vieux pour trouver un refuge assuré dans le mariage, ils demandent du
moins le repos à une association où ils mettront la fortune et où elle
apportera les soins. Leur vieille expérience croit avoir trouvé une
compagne convenable en choisissant une fille plus que mûre, mais dont la
modestie languissante a encore un certain attrait: ils savent ce qui en
est de ses retours plaintifs sur le passé. Mais eux, dont la vie s'est
passée à faire faillir les plus pures et les plus jeunes consciences, ne
pensent pas devoir se montrer trop sévères pour des fautes dont ils
auraient pu être les complices. Ils s'imaginent follement que ces
pauvres filles vieillies ne demandent qu'à se reposer de leurs malheurs
comme eux de leurs plaisirs, et sur la foi d'une résignation
admirablement jouée ils leur ouvrent leur maison.

A partir de ce jour commence entre le vieillard cacochyme et la fille
valide une lutte où le misérable subira toutes les tortures avant de
succomber.

Et d'abord, avec une persévérance et une effronterie que rien ne peut
troubler, elle insinue peu à peu que sa vie a été pure comme celle d'une
vestale et que la calomnie seule l'a flétrie. Le vieux bonhomme, qui n'a
plus même la force de discuter, la laisse dire et lui accorde cette
satisfaction; car elle est prévenante, bonne, empressée. Peu à peu la
vertu angélique de la sainte personne devient un fait établi,
incontestable, reconnu par tout le monde, même par quelques amis qui ne
veulent pas contrarier un pauvre fou. Alors les soins, sans cesser
d'être empressés, deviennent impérieux, on règle la vie du vieux
libertin. Peut-on refuser cet empire à la femme qui a si bien réglé la
sienne! Bientôt ces soins toujours offerts sont cependant marchandés,
les exigences paraissent, le vieillard cède une fois, deux; mais enfin
un jour arrive où il tente une observation; alors l'âme méconnue éclate,
comme ce cactus fantastique qui s'épanouit en une seconde avec un bruit
pareil à celui d'un coup de canon: «Un noble coeur qui s'est sacrifié à
un pieux devoir et qui n'en recueille qu'ingratitude. Ah! sa vie a
commencé par le malheur et elle doit finir de même.» Que si le vieillard
trop irascible veut discuter ces prétendues infortunes, c'est alors que
l'âme méconnue triomphe. «Ce n'est pas ainsi qu'il parlait naguère: il
appréciait alors cette âme candide et fière qui s'était donnée à lui; ou
plutôt elle s'était trompée, il n'avait jamais compris quel trésor de
vertu Dieu avait placé près de lui. Eh! comment en pouvait-il être
autrement, lui qui n'a jamais vécu qu'avec des femmes de moeurs perdues,
qu'avec des malheureuses dont elle rougirait de prononcer le nom.» Que
si le vieillard, blessé dans son orgueil, veut défendre quelques-uns de
ses bons souvenirs d'autrefois et réplique, alors, oh! alors, elle se
tait; et c'est une dignité froide, implacable, silencieuse, un abandon
fermement calculé qui répondent pour elle.

Le vieillard déjeune mal, dîne mal; tout lui manque: sa tisane, sa
potion, son journal, son tabouret pour mettre son pied goutteux, son
auditeur de tous les jours pour l'écouter. Il lutte, il veut être fort
et se suffire, mais il ne peut pas, alors il se résigne; il rappelle
celle qui lui fait mal et lui demande pardon, il l'a _méconnue_. Elle
est proclamée âme méconnue. A partir de ce moment, ce malheureux
appartient à cette femme, comme sa proie au vautour. Dès ce moment elle
peut avoir un amant, qui boit le vin du vieillard, dîne avec lui, prend
du tabac dans sa tabatière, s'il ne prend pas la tabatière. C'est un
beau-frère, un cousin, un neveu, tout ce qu'il vous plaira: mais c'est
un membre de cette vertueuse famille, dont l'âme méconnue est le plus
bel ornement. La famille se trouve introduite. Elle est nombreuse la
famille; les cousins se succèdent et ils viennent quelquefois avec les
cousines, alors on chasse la vraie famille du vieillard, devenu de plus
en plus caduc et imbécile, pour recevoir cette famille ignoble qui n'a
d'autre parenté que le vice. Du lit de souffrance où on laisse le
malheureux, il entend quelquefois venir jusqu'à lui, du fond de son
appartement, le bruit des verres et de l'orgie. Il tempête, il sonne;
elle paraît; sévère, terrible, «Qu'a-t-il? que veut-il?--J'ai cru
entendre... il m'a semblé.--Quoi?--il balbutie ses griefs; s'il est
assez fort pour se lever et aller vérifier ses soupçons, on pleure, on
se lamente, on s'indigne; s'il est trop malade pour bouger, on menace de
le quitter et on ne veut pas être plus longtemps méconnue. Méconnue!
toujours le mot tout-puissant! et le malheureux cède, qu'il soit dit,
avec des pleurs ou avec des menaces; c'est un talisman. Cela dure
jusqu'à la mort du vieillard et à l'héritage, que recueille l'âme
méconnue, auquel cas elle se fait dévote et épouse un marguillier, ou
prend un établissement orthopédique, ou un cabinet de lecture. Celle-ci
est de l'espèce la plus commune.

Passons à une espèce plus distinguée. A l'état de veuve, l'âme méconnue
est la cheville vorace des petits jeunes gens. Les plus tendres, les
plus naïfs, les plus gracieux, sont sa proie habituelle. L'âme méconnue
veuve a presque toujours une espèce de petite existence assurée,
quelques mille livres de rente accrochées à son mariage défunt. C'est
cette variété surtout qui entend admirablement le romantique de
l'intérieur et du clair-obscur. J'en pourrais citer qui ont des
veilleuses en plein midi dans des lampes de porcelaine. C'est une de ces
femmes qui a répondu à une de ses amies qui la trouva étendue sur une
causeuse avec ce faible luminaire à l'heure de midi:

--Est-ce que vous êtes malade?

--Non, je l'attends.

Quel pouvait être l'infortuné? Malheureux enfant! que Dieu te fasse
l'amant d'une marchande de pommes plutôt que d'une âme méconnue! Du
moment qu'un malheureux bon jeune homme qui entre dans le monde a été
aperçu par un de ces vampires dans le coin du salon où on le laisse,
voilà le boa qui le guigne, qui s'approche doucement de lui, qui le
couve des yeux, se l'assimile et l'absorbe par la pensée. C'est un
incident de rien qui commence la conversation; un mouchoir qu'on laisse
tomber et que le maladroit ramasse avec politesse. Alors on s'informe de
lui, en moins de rien on sait ses habitudes, ses allures, sa façon
d'être. Le jeune homme, quel qu'il soit, a bien un goût, une
préférence. Il est bien sorti du collége, où l'on apprend tout, en
sachant un peu de quelque chose, où il a touché du piano, ou dessiné des
yeux, ou fait des vers qui n'avaient pas la mesure. Quoi que ce soit
dont il parle, l'âme méconnue ne rêve pas autre chose: la musique est sa
vie, ou bien elle a un album pour lequel il lui faut un dessin, ou des
vers. Le jeune homme ne peut lui refuser cela. Qu'il vienne un moment
dans le modeste ermitage de la recluse, et on lui montrera tous les
trésors de poésie qu'elle possède; il doit aimer et approuver cela, lui!
car son visage a le cachet des nobles sentiments, des goûts élevés.
Pauvre petit! il se sent flatté, il croit qu'il est fait pour aimer hors
du collége ce qu'il y détestait cordialement. Il promet et ira; il y va.

L'antre s'ouvre et se referme; c'est toujours le fameux clair-obscur,
plus une tablette du sérail; c'est une femme dans un long peignoir blanc
avec des bracelets de jais et un collier de même avec une croix qui se
perd dans la ceinture. Elle souffre, elle est languissante; l'enfant
inexpérimenté s'attendrit et la plaint.

--Oh! vous êtes bon, mais vous me faites bien au coeur.

Et on lui serre la main.

De deux choses l'une: ou le patient est tout à fait novice, et alors
c'est lui qui devient entreprenant, c'est la belle qui succombe et qui
menace d'en mourir; ou il a quelque instinct du danger dont il est
menacé, et il cherche à battre en retraite, et alors il est pris au
collet de la façon la plus irrésistible. Il arrive qu'on se trouve mal,
qu'on a une attaque de nerfs; l'urgence demande des secours, mais une
femme sait-elle ce qu'elle fait dans son attaque de nerfs, sait-elle où
elle s'accroche? c'est quelquefois au cou du visiteur; et comme cette
femme n'est pas absolument affreuse, les dix-huit ans du jeune homme
font le reste.

A partir de ce moment, l'infortuné est perdu; il appartient corps et âme
à cette femme pour qui le ciel vient de s'ouvrir après tant d'années
ténébreuses de douleur, et qui croit, à ces transports soudains et
invincibles qui l'ont dominée, qu'elle a enfin trouvé celui qu'elle
rêvait dans sa souffrance intime, dans son âme brisée. Le jeune homme
croit à tout cela; il se sent adoré, et la vanité lui tient lieu d'amour
pendant une semaine ou deux. Mais bientôt la scène change: ce n'est plus
lui qui a été violé, c'est cette femme qui a été indignement séduite; et
à ce titre elle est exigeante, elle est jalouse; elle veut toute sa vie.
Il veut essayer de secouer le joug, et demande un peu de liberté: ici
l'âme méconnue se révèle. Il est bien difficile que le premier jour il
ne soit pas échappé à l'imprudent quelques-unes de ces phrases que la
politesse fait dire à toute femme qui se tord de désespoir dans vos bras
de la faute qu'elle vient de commettre? On l'a rassurée, on lui a promis
de l'aimer toujours. Voilà le point de départ de toutes les
déclamations, le piédestal de l'âme méconnue, elle se pose en victime.

L'infortuné, qui n'a pas encore le féroce courage des ruptures ouvertes,
écrit une lettre où il croit avoir inventé un prétexte irrésistible; il
l'envoie le soir par son portier, se couche et s'endort. Le lendemain
matin, quand il s'éveille avec le vague sentiment de sa liberté
rachetée, il voit au pied de son lit un visage en pleurs qui lui dit
douloureusement: «Vous dormez, et moi je veille.» Le portier du petit
jeune homme a donné la clef de son petit appartement à la femme qui
s'est présentée le matin. Ce n'est pas que ce soit un homme de moeurs
très-rigides; mais l'âme méconnue a si bien l'air d'une tante, qu'il
croit faire acte de père de famille en introduisant près de son jeune
locataire une personne raisonnable qui le tancera; car il commence à se
déranger un peu.

Surpris au lit, le malheureux fait presque toujours tourner
l'explication à son désavantage; il a été égaré par de faux amis, et il
retombe dans l'abîme auquel il avait voulu s'arracher. C'est alors que
la vie devient un affreux supplice: ce sont des lettres tous les matins,
des rendez-vous tous les soirs; il ne répond pas, il y manque; il va
dîner gaiement au café Douix près d'une fenêtre; il rit, il parle, il
boit. Tout à coup sa gaieté se ternit, son visage devient sombre; c'est
que l'âme méconnue vient de lui apparaître au fond d'une citadine à un
cheval: elle est folle, exaspérée, elle peut monter, faire une scène et
le perdre; oui, le perdre, car elle le rendra ridicule. Alors il prend
un prétexte pour sortir, il descend, et pour se débarrasser de cette
funeste apparition, il promet tout ce qu'on veut. Il remonte, mais il
n'a plus d'appétit; son dîner tourne, il a une indigestion; et quand il
rentre chez lui où on l'attend, il faut qu'il remercie encore l'âme
méconnue du thé qu'elle lui donne: horreur! En être réduit à avoir une
indigestion devant une femme. Il y a de quoi l'étrangler.

Mais vouloir écrire tous les accidents d'une pareille histoire, ce
serait entreprendre un livre de dix volumes: et les menaces de suicide,
et l'honneur perdu pour lui seul, et les suppositions de grossesse
impossible, et toute la fantasmagorie des sentiments faux, exagérés.
Cela peut durer six mois, au bout desquels le malheureux déménage ou
part pour les îles. Ce sont les âmes méconnues qui lèguent aux autres
femmes ces coeurs d'hommes secs et impitoyables qui ne croient à rien,
qui brutalisent les sentiments les plus délicats, ricanent des
affections les plus tendres, et qui ont créé cette phrase: Elle est
morte d'amour et d'une fluxion de poitrine.

Quelque ignoble que soit l'âme méconnue à l'état de fille, quelque
féroce qu'elle soit à l'état de veuve, ce n'est rien encore auprès de ce
qu'elle est à l'état de femme. Elle parvient à cet état par des voies
bien différentes: quelquefois elle y apporte les germes de cette espèce
d'affection cérébrale chronique qui constituent l'âme méconnue; c'est
alors quelque sous-maîtresse de pension qui épouse un marchand de vin
veuf, et qui veut donner une seconde mère à ses filles. Le gros gaillard
continue à boire, à manger, à rire fort, tandis que la femme se renferme
dans le dédaigneux silence de la supériorité, mangeant du bout des
lèvres, parlant de même, rendant de même à son époux ses caresses et ses
bons baisers d'affection. Il joue le piquet, tandis qu'elle lit
Lamartine, et il ronfle dans son lit, tandis qu'elle rêve éveillée à
côté de lui. Il est inutile de dire où doit aboutir une pareille union.
D'autres fois l'âme méconnue est entrée en ménage avec toute l'envie
sincère d'être une bonne femme; alors il peut arriver que l'affection la
gagne par les livres ou par le contact avec une personne gangrenée. Dans
ces cas-là, comme nous l'avons dit plus haut, le développement de l'âme
méconnue est énorme; car c'est tout son passé sacrifié et perdu dont il
faut qu'elle se venge, et le mari doit, en souffrances qu'elle lui
inflige, toutes les joies ineffables d'un amour céleste qu'il ne lui a
pas procurées. L'employé dans les administrations, qui laisse sa femme
toute la journée dans la solitude, est très-sujet à la femme âme
méconnue; car, en son absence, tout pénètre dans sa maison, amis,
livres, consolations, et le mal s'y développe à l'aise, jusqu'à ce qu'il
arrive à un degré d'intensité qui amène les querelles les plus
violentes, et enfin les ruptures les plus scandaleuses. D'autres fois
encore le mari accepte l'âme méconnue pour ce qu'elle est: c'est presque
toujours quand elle s'est trouvée apporter une dot considérable dans la
communauté; alors c'est l'esclave le plus insulté, le plus bafoué, le
plus déconsidéré de la terre: il n'a ni la volonté d'avoir une opinion,
ni celle de rentrer quand il veut, ni de sortir, ni d'être indifférent,
ni attentionné; et avec cela il est réputé le tyran le plus
insupportable et le plus barbare: il ne comprend pas ce qu'est une
femme; il ignore ces sentiments secrets de sensibilité qu'il blesse à
chaque instant; il a tué le rêve de ce coeur qui croyait en lui; il
écrase de sa vie vulgaire la vie ineffable de cette âme méconnue. Pour
le mari qui a une pareille femme, le supplice est de tous les jours, de
toutes les minutes, de tous les instants. S'il reste seul avec sa femme,
elle rêve; à la première question qu'il lui adresse, elle se détourne
dédaigneusement: que vient-il faire dans ses pensées, lui qui ne saurait
les comprendre? S'il insiste, elle éclate: le brutal a posé son pied de
boeuf sur cette âme méconnue qui ne peut même se réfugier dans le
silence. S'il a quelques amis à dîner, elle se tait encore, et lorsqu'il
lui dit de servir la crème, elle essuie une larme, affecte une gaieté
forcée et douloureuse et salit la nappe. Le dîner est gêné, ennuyeux. Le
soir venu, le mari demande une explication, qui se résout toujours en
une attaque de nerfs (ceci tient à la variété la plus élégante de l'âme
méconnue). C'est tous les jours la même vie, jusqu'à ce que tout cela
finisse par un procès en séparation intenté par la femme pour sévices
graves, et prononcé contre elle pour adultère.

Enfin quand l'âme méconnue a enterré son célibataire, ou perdu son
dernier jeune homme, ou abandonné son époux, elle écrit un jour la
lettre suivante à un homme de lettres quelconque:

  «Monsieur,

  «Vous qui savez si bien peindre les douleurs des femmes, vous me
  comprendrez. J'ai bien SOUFFERT, monsieur, et peut-être le récit de
  mes douleurs, retracé par votre plume, pourrait-il intéresser vos
  lecteurs. Si vous vouliez recevoir ces tristes confidences d'un coeur
  qui n'a plus d'espoir en ce monde, répondez-moi un mot, A madame A. L.,
  poste restante.»

L'homme de lettres, qui est un gros bonhomme très-rond, qui rit, et
siffle la cachucha en corrigeant ses épreuves, prend la lettre, la
tortille et s'en sert pour allumer son cigare, qu'il va fumer dans les
allées de son jardinet en rêvant à quelque histoire bien touchante.

L'âme méconnue va à la poste huit jours de suite, et ne trouvant pas de
réponse, elle s'écrie en guignant un boisseau de charbon: «J'ai vécu
méconnue et je mourrai méconnue!» Là-dessus, elle fait chauffer son café
au lait et demande un gigot pour son dîner. O! âme méconnue!

  FRÉDÉRIC SOULIÉ.



[Illustration: L'ECCLÉSIASTIQUE.]

[Illustration]

L'ECCLÉSIASTIQUE.


DE toutes les existences sociales que notre première révolution a
atteintes, c'est assurément l'état ecclésiastique qui a été frappé avec
le plus de rigueur et de persévérance. La noblesse a repris ses titres,
après avoir recouvré une grande partie de ses biens, dont l'indemnité a
complété la restitution; la bourgeoisie, dans toutes ses professions, a
fini par acquérir plus d'importance qu'elle n'en avait autrefois; mais
le clergé, raillé et déchu dans le dix-huitième siècle, proscrit et
décimé par la Convention, haï et persécuté par le Directoire et ses
théophilanthropes, protégé politiquement par l'Empire, malheureusement
favorisé par la Restauration, dédaigné, mais ménagé par le
_juste-milieu_, le clergé, ou, pour mieux dire, sous le point de vue
social, la position, la fortune, les dignités du prêtre, n'ont pu se
relever des coups qui lui ont été portés par le protestantisme, la
philosophie et l'indifférence, enfants trop bien connus aujourd'hui de
toutes les passions mauvaises.

En vain l'Assemblée constituante avait _décrété_ une dotation de
quatre-vingts millions comme indemnité de la spoliation des biens du
clergé; en vain, et plus tard, des temps meilleurs sont-ils venus pour
l'Église! Plus de ces princes ecclésiastiques dont le patronage généreux
et éclairé reflétait dans les moindres membres du clergé une partie de
son influence sociale; plus de ces conciles diocésains et de ces
assemblées générales, qui, en assurant le maintien de la discipline et
de l'indépendance ecclésiastique, montraient aux peuples la valeur et la
puissance de l'Église locale et nationale; plus de ces nombreuses
hiérarchies cléricales, qui, dans tous leurs degrés, permettaient à
chaque prêtre de trouver une place que le mérite, quoi qu'on en ait dit,
obtenait aussi souvent que la faveur; plus de ces domaines agricoles
qui fournissaient aux besoins du pauvre, et donnaient à leurs
propriétaires le droit naturel de siéger, comme les autres citoyens,
dans les états généraux de la nation; plus, ou presque plus de ces
modestes presbytères, habitations retirées, mais honorables, de l'humble
curé et de sa servante canonique; enfin, plus même de ces asiles
garantis à la vieillesse ou aux infirmités ecclésiastiques, puisque, à
l'exception d'un seul établissement fondé pour douze pauvres prêtres,
par le plus illustre écrivain de nos jours, sous les noms vénérés de la
plus auguste des filles de Bourbon, il n'existe en France aucune maison
où puisse se retirer et mourir l'ecclésiastique sans ressources, que les
travaux de l'Église ont mis hors de combat.

L'individualité du prêtre doit nécessairement se ressentir de la
situation que des lois athées ou indifférentes ont créée pour le clergé.
L'état social, ou plutôt _légal_, de l'ecclésiastique, ne commence qu'à
la dignité de vicaire, par le salaire officiel qu'il reçoit en vertu du
budget annuel. A partir de ce _grade_, son traitement est voté, comme
celui du souverain et du garçon de bureau, à titre de fonctionnaire
public; et les vingt-huit millions environ que la loi de finances
attribue aux trente mille lévites du royaume qu'elle daigne solder pour
répondre aux besoins du culte, ne représentent pas 1000 francs de revenu
pour chaque prêtre, et pas un prêtre pour chaque millier de chrétiens.

C'est donc en dehors du prêtre légalement rétribué, depuis le vicariat
jusqu'à l'archevêché, que se trouve le plus grand nombre
d'ecclésiastiques, dont l'existence dépend alors, ou des ressources qui
leur sont personnelles, ou des produits de l'église qu'ils desservent,
lesquels sont perçus et répartis par _la fabrique_ ou congrégation de
marguilliers, présidée par le curé de la paroisse.

Il résulte de cette condition générale et particulière du clergé de
France, sous le rapport matériel, que le sacerdoce ne peut guère se
recruter, sauf quelques exceptions, que dans les classes inférieures et
dans des familles honorables, mais pauvres; là où les privations
domestiques, nécessairement imposées dès l'enfance, rendront plus tard
moins rudes et moins sensibles toutes les autres privations d'un âge
plus avancé, auxquelles le prêtre est condamné par la situation sociale
que lui ont faite les lois _philosophiques_, et les moeurs publiques qui
en ont été la conséquence.

Il en résulte aussi que les vocations spontanées et libres qui se
manifestent dans les sphères plus élevées de la société, maintenant
dégagées de toute suspicion ambitieuse ou cupide, sont plus assurées,
plus durables, plus imposantes, plus respectées.

L'Église actuelle, heureusement délivrée de ces abbés qui n'avaient
d'ecclésiastique qu'un titre banal et un demi-costume, de ces abbés dont
on voyait les statues coquettes dans les jardins de l'_ancien régime_,
de ces abbés qui faisaient des tragédies, à moins qu'ils ne fissent des
chansons ou des opéras-comiques, espèce de troupe déréglée, sans chef,
sans solde, et qui, quoiqu'ils n'appartinssent pas plus au clergé
militant que des corps francs à une armée régulière, n'en déshonoraient
pas moins la milice sacrée dans l'esprit de l'ignorant et du vulgaire;
l'Église actuelle, débarrassée de membres parasites ou honteux, dispose
de bonne heure les jeunes lévites qu'elle élève à grand'peine dans son
sein à la vie solitaire et semée de privations, que plus tard ils
pourront retrouver au milieu des hommes de la société nouvelle. En
effet, ceux-ci ne profèrent plus, comme jadis, le blasphème ou le
sarcasme contre le prêtre: _la mode en est passée, cela est de mauvais
goût_; mais, toutefois, conduits, ou par une antipathie naturelle, ou
par la crainte des muets reproches de la robe ecclésiastique et de la
circonspection qu'elle impose, ou par une indifférence systématique, ou
par le genre de plaisirs et d'habitudes auxquels ils se livrent, ou,
enfin, par un fâcheux _respect humain_, les hommes de la société
nouvelle, disons-nous, fuient, n'admettent pas, ou admettent bien
rarement à leurs foyers et à leurs distractions domestiques le prêtre,
que tous cependant ils sont obligés de rechercher à chaque circonstance
importante de leur vie, y compris celle de leur mort. Le prêtre de nos
jours, à la vérité, est bien éloigné de désirer ces distractions et de
s'y livrer, alors même qu'elles ne devraient choquer aucune bienséance;
et même, si elles se présentent, il les évite, car il voit, il connaît,
il pénètre, à travers quelques apparences favorables, les sourdes
hostilités, les préventions ou les mauvais instincts qui règnent
toujours contre lui, et il ne veut ni les braver ni les exciter. Mais
ces tribulations, cet abandon, ces dédains, le prêtre a été appris à les
supporter par l'éducation prévoyante et forte qu'il a reçue, et qui a
été dirigée dans ce sens, que le prêtre, toujours prêt à toutes les
situations, doit savoir se passer du monde, tandis que le monde ne peut
se passer de lui, tant est grande, réelle, indestructible, la place que
l'Évangile, les siècles et les moeurs lui ont assurée dans toute société
civilisée.

Sans parler de pauvres enfants charitablement élevés chez des curés de
campagne, sans parler de quelques élèves instruits comme _enfants de
choeur_ dans les maîtrises des paroisses, et qui, les uns et les autres,
poursuivent quelquefois jusqu'au bout les études sacerdotales, au
séminaire, les jeunes gens se servent eux-mêmes dans leurs chambres; par
humilité pour eux-mêmes, et par économie pour la maison, ils se servent
entre eux dans les réfections communes, auxquelles participent, comme
dans toutes les promenades, et avec une parfaite égalité, les supérieurs
et professeurs. Lever, coucher, heures de classes, d'études, de prières,
distribution des lettres du dehors, répartition aux pauvres des restes
de chaque repas, infirmerie, achat et vente à l'intérieur de tous les
objets nécessaires à la vie scolastique, en un mot, tous les devoirs et
tous les mouvements de la maison s'accomplissent à tour de rôle, sous la
direction d'un élève qui, de bonne heure, prend ainsi l'habitude de
l'ordre, d'un commandement patient et régulier, d'une obéissance
raisonnable et facile. Les abstinences, les longues méditations, les
exercices de la piété, accoutument le corps à toutes les volontés de
l'esprit. Là, en même temps, jamais de punitions corporelles; tout est
conduit, tout cède, tout s'assouplit devant la seule autorité de la
raison et de la règle. L'élève qui ne peut ou qui ne veut s'y soumettre,
n'y est point contraint, et se retire aussi paisiblement qu'il est
entré. Soit à la maison de ville, soit à la maison de campagne, les
récréations et les plaisirs, selon l'âge et les goûts, sont animés et
joyeux, sans devenir bruyants et querelleurs: pour ceux-ci, les
conversations littéraires et philosophiques, pendant une marche
continuelle et rapide; pour ceux-là, la gymnastique, la balle, le
cerceau, la corde, les barres; puis les échecs, le trictrac, le billard,
pour ceux qui les préfèrent à des exercices plus vifs.

Ainsi, et longuement préparé à toutes les situations, à toutes les
sollicitudes de la vie, il n'est en quelque sorte aucun mouvement de
l'ordre social auquel le prêtre ne prenne part, et où il ne porte, avec
l'influence salutaire de son exemple, la résignation, la dignité, la
convenance de son ministère, et du caractère qui lui est propre.

En sortant du séminaire, devient-il _précepteur_ de l'enfant de quelque
grande ou opulente maison, laquelle continue ou affecte les traditions
aristocratiques? Grave, mais affectueux avec son élève qu'il ne quitte
jamais, c'est par le respect qu'il inspire à ce surveillant continuel et
malicieux de toutes ses actions, que l'abbé finit par gagner une
confiance et une amitié que son pupille, devenu homme et père, transmet
plus tard à ses fils.

Placé, par la nature même de cet emploi, dans la double et difficile
position de quasi-domesticité vis-à-vis du maître de la maison, et de
supériorité mixte vis-à-vis des domestiques, tout à la fois, lui-même,
maître et serviteur, on ne le voit jamais servile ou impérieux, hautain
ou familier. S'il flatte c'est avec mesure; s'il commande, c'est avec
réserve. On ne peut accuser ni son humilité, ni son exigence. Et, enfin,
après le voyage obligé en Suisse, en Italie, en Allemagne, quand
l'éducation de son pupille est terminée, qu'il reste ou non le
pensionnaire viager de la famille, l'abbé n'en demeure pas moins,
presque toujours, l'ami de la maison et le confident de tout le monde.

Dédaigneux ou effrayé des avantages et des difficultés du préceptorat,
a-t-il préféré se vouer sur-le-champ aux devoirs sacerdotaux, et, après
l'ordination de Noël, son évêque l'a-t-il nommé prêtre habitué de
quelque paroisse de grande ville, c'est là qu'il faut étudier avec
admiration les labeurs et la résignation du prêtre français! Admis au
dixième ou au douzième dans le partage du produit volontaire des
baptêmes et de quelques messes commémoratives (les mariages et les
services mortuaires devant être réservés aux vicaires et aux curés),
c'est tout au plus si, dans ce casuel très-variable, il trouve de quoi
pourvoir aux premiers besoins de la vie. S'il est abrité, c'est au haut
de quelque maison décente, mais obscure; s'il a quelques meubles, il n'a
point de mobilier; s'il est servi, c'est parce que quelque pieuse _femme
de ménage_ trouve dans sa propre charité une compensation suffisante à
l'insuffisance du salaire qu'elle reçoit du prêtre.

Sera-t-il permis de dire: si ce n'était que cela! si ce n'était encore
que les visites aux malades, aux pauvres, aux prisonniers, là où les
dégoûts naturels à l'humanité sont surmontés chez le prêtre par le
sentiment du devoir, de la mansuétude évangélique et de la récompense
céleste! Mais qui pourrait justement apprécier les ennuis douloureux
d'un esprit cultivé qui se trouve en contact obligé et continuel avec
des enfants, des femmes, des hommes de la condition la plus inférieure,
dont l'intelligence n'est en quelque sorte ouverte à aucune lumière, qui
ne savent ni discerner, ni définir la portée de leurs actions
journalières, qui ne savent pas même la valeur des mots qu'ils
emploient, espèce de demi-sauvages qui n'offrent pas, en compensation
de leur ignorance et de leur stupidité, l'attrait spirituel et
fortifiant d'une conversion à opérer, d'une civilisation à fonder!
Conçoit-on le supplice de ces instructions réitérées, de ces directions
de confréries de vieilles filles dévotes, de ces confessions
inintelligibles qui sont toujours le partage du jeune prêtre à son début
dans le ministère de quelque paroisse? A la vue de pareilles misères
intellectuelles, qu'il est cependant aussi nécessaire que méritoire de
subir, à la pensée de telles douleurs qui sont supportées avec pat