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Title: L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843
Author: Various
Language: French
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L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843

        L'ILLUSTRATION,
        JOURNAL UNIVERSEL.

        N° 41. Vol. II.--SAMEDI 9 DECEMBRE 1843.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'étranger      --   10       --     20       --    40



SOMMAIRE.

Revue algérienne, _Portrait du colonel Eynard; Décorations de
Sidi-Embarek; Tête de Sidi-Embarek_.--Révolution du Mexique. (Suite.)
Alaman.--De l'autre côté de l'Eau, par O. N-(Suite.) _Cinq
gravures_.--Embellissements et Constructions nouvelles, à Paris. _Pont
de la Cité_.--Courrier de Paris. _Portrait de Bouffé._--Observations
météorologiques.--Théâtres,--Histoire de la Semaine. _Le Capitole de
Washington: Extérieur et Intérieur du Wagon de la reine d'Angleterre;
les Juges du Banc de la Reine; Portrait de l'empereur de la Chine;
Portrait de M. de Lagrenée, ambassadeur de France en Chine._--Romanciers
contemporains. Charles Dickens. (Suite.)--Colonie d'Enfants pauvres à
Petit-Bourg. _Cinq Gravures_.--Bulletin
bibliographique.--Annonces.--Piano de la Reine d'Espagne. _Une
Gravure_.--Modes. _Une Gravure_.--Rébus.



Revue algérienne.

SITUATION D'ABD-EL-KADER.--SON CAMP PLUSIEURS FOIS SURPRIS--DÉVOUEMENT
DU TROMPETTE ESCOFFIER.--LE COLONEL EYNARD.--SOUMISSION DE
MOHAMMED-BEL-KHAROUBI, PREMIER SECRÉTAIRE DE L'ÉMIR--MORT DE
SIDI-MOHAMMED-BEN-ALLAL-OULD-SIDI-EMBAREK, LE PLUS PUISSANT DE SES
KHALIFAHS.

[Illustration: Portrait du colonel Eynard.]

Depuis la prise de sa zmalah (Voir l'Illustration, t. I, p. 309),
Abd-el-Kader a vu de jour en jour décroître sa puissance. De tout le
vaste territoire qui lui obéissait naguère, il ne lui reste maintenant
qu'une zone fort étroite, à plus de quatre-vingts kilomètres au sud de
Mascara et de Tlemcen, seule contrée qui soit, le théâtre de la guerre,
et dans laquelle vivent quelques tribus ruinées.

Les forces dont l'émir dispose paraissent réduites à 6 ou 700 fantassins
et environ 4 à 500 cavaliers réguliers; il n'a plus de magasins; il ne
lève plus d'impôts; ses ressources militaires et financières s'épuisent,
et néanmoins il continue avec une opiniâtre persévérance sa lutte
désespérée.

[Illustration: Décorations de Sidi-Embarek.]

Grâce aux opérations militaires, conduites avec autant d'ensemble que
d'habileté; grâce surtout aux mouvements rapides de nos colonnes
sillonnant l'Algérie dans tous les sens, la province d'Alger est
aujourd'hui parfaitement réunie à celle d'Oran, dans toute l'épaisseur
du pays entre le désert et la mer, et les communications directes avec
celle de Constantine ont été ouvertes par la jonction au pied du
Djebel-Diza des deux ruines de Titteri et de Sétif, sous les ordres des
généraux Marcy et Syllègue.

Au commencement d'août, les efforts combinés des colonels Pélissier,
Korte et Jusuf ont amené la soumission des tribus nomades occupant la
partie du désert qui s'étend depuis le sud de la province de Titteri
jusqu'au sud de Tagdemt. L'apparition de troupes françaises au milieu
des populations arabes les plus éloignées a frappé celles-ci
d'étonnement et d'épouvante; elles ne se croient plus nulle part à
l'abri de nos coups.

Autrefois, les Arabes considéraient comme un miracle la présence d'un
corps de 3 à 400 Turcs, qui, après une razhia, se retiraient bien vite.
Aujourd'hui, quelle n'est pas leur terreur en voyant arriver, comme avec
le colonel Jusuf, 1,000 fantassins, qui non-seulement tombent sur eux à
l'improviste, mais qui les poursuivent pendant plusieurs jours jusque
dans les lieux qu'ils croyaient inaccessibles?

Les retours offensifs d'Abd-el-Kader, qui usent rapidement les restes de
ses forces, ne lui ont pas trop réussi dans ces derniers mois. C'est
ainsi qu'ayant attaqué, en juillet, sur l'Oued-el-Hammam, un détachement
de 200 hommes occupés aux travaux de la route entre Mascara et l'Oran,
la défense héroïque de nos soldats, retranchés derrière un mur en pierres
sèches, a fait échouer cette entreprise. Dans une marche de nuit, du 29
au 30 août, Abd-el-Kader s'est trouvé aux prises avec les avant-postes
de la colonne du colonel Géry.

Cette rencontre fortuite a mis le plus grand désordre dans ses rangs,
et, à la suite d'un court engagement, de nombreux déserteurs l'ont
abandonné. Vers la fin de septembre encore, Abd-el-Kader a pénétré
jusqu'au coeur de la grande tribu des Beni-Amer, mais il n'a pu les
entraîner à la révolte; ils lui ont même opposé une vigoureuse
résistance, et peu s'en est fallu qu'il ne payât de sa vie cette
audacieuse tentative. Le 3 octobre, un des cavaliers des Beni-Amer,
Abd-el-Kader-Bou-Hamedi, est arrivé devant l'émir lui-même, sur lequel
son fusil a raté de fort près, et qui, ripostant d'un coup de pistolet,
l'a renversé mort.

Après la capture des débris de la zmalah, le général de La Moricière,
avec sa cavalerie, commandée par le colonel de Bourgon, a enlevé une
première fois, le 24 août, le camp de l'émir. Le colonel Géry l'a
surpris une seconde fois, le 12 septembre, le général de La Moricière,
une troisième, le lendemain 15; enfin, une quatrième, le 22 septembre,
vers l'est de Saïda. Cette dernière affaire a été très-chaude et
très-meurtrière. Au moment où quelques escadrons, sous les ordres du
colonel Morris, attaquaient aux marabouts de Sidi-Jousef, l'infanterie
arabe sortie précipitamment du camp, 400 cavaliers, conduits par l'émir
en personne, se jetèrent avec beaucoup de résolution sur notre flanc
gauche, et y mirent un instant le désordre. La mêlée fut sanglante;
Abd-el-Kader perdit un grand nombre de ses meilleurs cavaliers, entre
autres un de ses khalifahs, Abd-el-Baki, mort de ses blessures peu de
jours après.

[Illustration: Tête de Sidi-Embarek exposée à Alger.--D'après un dessin
envoyé d'Alger.]

Ce combat, ou 350 chevaux n'ont pas hésité à attaquer une force triple
en infanterie et cavalerie, maîtresse de tous les avantages du terrain,
a été signalé par un acte de dévouement aussi honorable pour l'officier
qui l'a inspiré que pour le soldat qui l'a accompli. M. de Cotte,
capitaine adjudant-major au 5e escadron du 2e régiment de chasseurs
d'Afrique, venait d'avoir son cheval tué en abordant l'infanterie arabe.
Retardé dans sa marche par une ancienne blessure à la hanche, blessure
qui ne lui permet pas de courir, sa perte était certaine, lorsque le
trompette Escoffier saute à terre: «.Mon capitaine, dit-il, prenez mon
cheval; c'est vous, et non pas moi, qui rallierez l'escadron,» donnant
ainsi, dans un rapide commentaire, le motif de son dévouement et la
raison qui défendait de le refuser.

Le capitaine, en effet, remonte à cheval; l'escadron est rallié, le
combat se rétablit, et la belle action du trompette Escoffier, si
simplement et si spontanément accomplie, contribue pour une bonne part
au succès de la journée. Mais à l'appel, Escoffier manquait; il était,
avec quatre autres chasseurs, prisonnier des Arabes.

En transmettant au ministre de la guerre le rapport du général de La
Moricière le gouverneur-général s'est exprimé ainsi: «Je regrette
beaucoup les cinq cavaliers qui ont été pris, et surtout le trompette
Escoffier; il a fait un bel acte de dévouement. S'il nous est jamais
rendu, j'aurai l'honneur de le proposer pour la croix de la
Légion-d'Honneur.» Sur la demande du maréchal ministre de la guerre,
cette récompense a été immédiatement accordée au brave trompette. Une
ordonnance du 12 novembre a nommé Escoffier chevalier de la
Légion-d'Honneur, et un ordre du jour annoncera sa nomination à l'armée
d'Afrique. Puisse le généreux prisonnier de Sidi-Jousef être rendu à ses
compagnons d'armes! Aux premiers postes français, il apprendra que sa
vertu militaire a été reconnue; avant de reprendre son rang dans
l'escadron, il verra attacher sur sa poitrine le signe des braves, qu'il
a noblement mérité.

Des quatre principaux khalifahs d'Abd-el-Kader, son beau-frère Ben-Thami
et El-Berkani, sont tous deux retirés sur les frontières du Maroc; le
troisième, son ancien envoyé à Paris, Miloud-ben-Arach, fatigué de la
guerre, se tient dans une complète inaction; le quatrième,
Sidi-Allal-ben-Embarek, vient d'être tué, dans un engagement dont nous
donnons plus bas le récit. Dès le 6 octobre, les derniers auxiliaires un
peu importants de la cause de l'émir, les chefs des différentes tribus
du versant nord-ouest de l'Ouarensenis, sont venus faire leur soumission
au gouverneur-général à son camp, sur l'Oued-Keschab.

Pendant le même temps, M. le colonel Eynard, aide-de-camp du
gouverneur-général, recevait les soumissions de toutes les tribus du
versant sud du Grand-Pic de l'Ouarensenis, et procédait à l'organisation
de ce pays, tandis que M. le colonel Cavaignac châtiait quelques tribus
insoumises des environs d'Orléansville.

Mais de toutes les soumissions, celle qui a du faire le plus grand vide
dans les rangs des partisans de l'émir et lui être la plus sensible à
lui-même, si par quelque combinaison secrète de sa politique il ne l'a
pas autorisée ou conseillée, est la soumission de
Sidi-el-Hadj-Mohamnned-bel-Kharoubi, son ex-premier secrétaire et son
khalifah des Bibans. Bel-Kharoubi est venu, au mois d'août, se rendre à
discrétion à Tiaret, demandant seulement la grâce d'être réuni à sa
famille, tombée entre nos mains avec la zmalah, et retenue prisonnière à
l'île Sainte-Marguerite. Cette faveur lui a été accordée: sa famille a
été renvoyée à Alger, et Bel-Kharoubi a marché à la suite du
gouverneur-général dans les dernières expéditions.

La mort récente de Sidi-Mohammed-ben-Allal-Ould-Sidi-Embarek, le plus
puissant de ses khalifahs, est le dernier et le plus rude coup porté à
la fortune d'Abd-el-Kader, depuis l'enlèvement de sa zmalah à Taguin.
Sorti le 6 novembre de Mascara, le général Tempoure, avec 800 hommes
d'infanterie, 5 pièces d'artillerie, 500 chevaux réguliers des 2e et 4e
régiments de chasseurs d'Afrique et des spahis d'Oran, plus une
trentaine de cavaliers indigènes, s'était mis à la poursuite des restes
de l'infanterie de l'émir, commandés par Ben-Allal. Arrivé le 9 au soir
à Assi-el-Kerma, à trois jours de marche de Ben-Allal, il résolut de le
gagner de vitesse, quelles que fussent les difficultés d'une pareille
entreprise. Se mettre en route à minuit, par une pluie qui tombait à
torrents et qui continua avec la même violence toute la journée du 10;
s'attacher pas à pas aux traces de la colonne ennemie, la suivre de
bivouac en bivouac sur un terrain détrempé et presque impraticable,
telle fut, pendant près de trente-six heures, la tâche laborieuse de nos
infatigables soldats. D'horribles obstacles avaient épuisé les forces de
notre troupe, mais surtout de notre vaillante infanterie; ce qu'elle a
éprouvé de peines dans cette marche jusqu'à, son arrivée à Malah, à
quarante lieues au sud-ouest de Mascara, est impossible à décrire. A la
pointe du jour, le 11 novembre, on arrive sur l'Oued-Kacheba, d'où l'on
ne tarde pas à reconnaître le bivouac de l'ennemi: cette fois ses feux
n'étaient pas encore complètement éteints. Cette vue fait oublier à nos
soldats toutes leurs souffrances; la presque certitude de joindre
l'infanterie régulière de l'émir les remplit d'enthousiasme, et, après
un repos de quelques instants, ils se remettent en route. Ni les
torrents grossis par les pluies, ni les ravins inextricables, ni les
forêts presque infranchissables de ces contrées, ne peuvent ralentir
leur ardeur; ils traversent courageusement tous ces obstacles. Une forte
fumée sortant d'un bois, à l'origine de la vallée de l'Oued-Malah, leur
apparaît enfin et fait tressaillir tous les coeurs, L'ennemi était là:
tant de persévérance, et de résolution allait enfin recevoir sa
récompense.

Averti par une vedette, Ben-Allal avait fait prendre les armes, et sa
troupe, rangée en deux colonnes serrées, ses drapeaux en tête, se
dirigeait tambours battants vers une colline boisée et rocheuse,
lorsque, à l'aspect de la cavalerie française, elle s'arrêta au milieu
d'une plaine et attendit l'attaque de pied ferme, la charge de notre
cavalerie se fit dans un ordre admirable et irrésistible. Tout fut
culbuté; les drapeaux furent pris et leurs défenseurs sabrés: l'arrivée
de l'infanterie mit seule lin au carnage. 404 hommes sont restés sur le
terrain, 361 ont été fait prisonniers.

Le khalifah Ben-Allal, accompagné de quelques cavaliers, cherchait à
fuir, et avait gagné les pentes rocheuses des collines appelées Kefs;
mais le capitaine Cassagnoles, des spahis, qui l'avait distingué dans la
mêlée à la richesse de ses vêtements, s'était acharné à le poursuivre,
avec deux brigadiers du 2e chasseur et un maréchal-des-logis de spahis.
Ben-Allal, entouré par ses quatre ennemis, semblait ne devoir plus
songer à se défendre, et déjà le brigadier Labossaye se préparait à
recevoir de ses mains le fusil que ce chef lui présentait la crosse en
avant, lorsque, par un mouvement rapide comme l'éclair, il en dirige le
canon sur la poitrine du brigadier, qu'il l'étend roide mort. Un coup de
pistolet de Ben-Allal renverse le cheval du capitaine Cassagnoles; un
second coup de pistolet blesse légèrement le maréchal-des-logis des
spahis. Ben-Allal n'ayant plus de feu contre ses assaillants, se défend
encore le yataghan à la main, lorsque le brigadier Gérard met fin à
cette lutte acharnée en lui tirant un coup de pistolet dans la poitrine;
un oeil manquait à la figure de ce terrible adversaire: ce signe le fit
reconnaître; Mohammed-Ben-Allal-Ould-Side-Embarek, le borgne, comme
l'avaient surnommé les Arabes. Sa tête fut apportée aux pieds du général
Tempoure, qui l'a envoyée, avec trois drapeaux, au gouverneur-général à
Alger.

En traversant la tribu des Beni-Amer pour venir s'embarquer à Oran, la
députation chargée de ces trophées a été assaillie par les populations
venues en foule pour voir la tête du khalifah. Quelque répugnance que
nous inspire cet usage barbare, l'incrédulité des Arabes est si grande,
quand on leur annonce quelque nouvelle favorable à notre cause, qu'il
était indispensable de leur montrer cette preuve irrécusable de la mort
du guerrier marabout qui exerçait sur eux un si grand prestige.

Ben-Allal était le conseiller le plus intime d'Abd-el-Kader, son
véritable homme de guerre, et, après lui, le personnage le plus
important et notre ennemi le plus acharné. Une partie de sa famille
avait été prise avec la zmalah et venait d'être renvoyée de l'Île
Sainte-Marguerite à Alger, dans l'espoir de l'amener lui-même, comme
Bel-Kharoubi, à la soumission.

Les chefs des contrées du sud de l'Ouarensenis, réunis à Alger pour la
cérémonie solennelle de l'investiture, ont pu s'assurer de leurs propres
yeux que ce chef redoutable, dont le nom seul les faisait troubler,
n'existe plus.

D'après les ordres du gouverneur-général, la dépouille de l'ex-khalifah
de Milianah sera portée dans cette ville, pour y être exposée pendant
trois jours aux regards de ses anciens sujets, ensuite elle sera remise
à notre khalifah Sid-Ali-Ould-Sidi-Embarek, son plus proche parent, qui
la fera déposer à Koléah, dans le lieu de la sépulture de sa famille.
Cette cérémonie doit avoir lieu avec toute la solennité due à la
grandeur du nom de Ben-Allal, et pour rendre hommage au courage d'un
ennemi vaincu, les honneurs militaires décernés à un officier supérieur
français lui seront rendus.

M. le capitaine Cassagnoles, chargé d'apporter en France les drapeaux
pris à l'affaire de Malah, est arrivé à Paris, accompagné dans son
voyage du frère de Ben-Allal, jeune homme de vingt ans, qui doit être
placé, aux frais du gouvernement, dans une institution de la capitale.
Les derniers drapeaux enlevés aux troupes d'Abd-el-Kader ont été déposés
le 5 décembre à l'hôtel des Invalides.



Révolutions du Mexique.

(Voir, sur Santa-Anna, t. 1er, pages 337 et 405; sur Bustamante, t. II,
pages 61 et 123.)

D. LUCAS ALAMAN.

Dans les derniers mois de l'année 1830, il arriva au Mexique deux
événements mystérieux, qui tinrent pendant longtemps la curiosité
publique en éveil. Un matin, aux premières lueurs du jour, on trouva le
cadavre du corregidor Quesada adossé contre un des angles de la
cathédrale de Mexico. Il nageait dans une mare de sang qui s'était
échappé d'une large ouverture faite par un coup de poignard appliqué
entre les côtes avec une force telle, que l'une d'elles était brisée, et
que la garde avait dû entrer profondément dans le corps après la lame.
Parmi les spectateurs qui considéraient cette effroyable blessure, il y
avait certes des experts en semblable matière, qui assuraient que le
coup avait été donné de main de maître, et qui ne semblaient pas le voir
sans quelque jalousie. On ne connaissait pas d'ennemis au corregidor,
seulement on savait qu'il était un des ennemis déclarés du gouvernement
d'alors. Pendant plusieurs jours le corps, revêtu de son plus bel
uniforme, resta exposé sur un lit de parade aux visites du public;
ensuite les plus actives recherches furent faites pour découvrir
l'assassin, mais ces recherches furent inutiles.

Peu de temps après, un événement non moins étrange avait lieu à Jalapa.
Un sénateur, également réputé comme hostile au gouvernement de
Bustamante, était victime d'un empoisonnement plus mystérieux encore que
l'assassinat du corrégidor Quesada. Ce sénateur prit un jour, en se
réveillant, un des cigares qui se trouvaient sur une table près de son
lit; il sonna son valet de chambre, qui lui apporta du feu dans un
_brasero_ en argent. A peine avait-il commencé à fumer, qu'un
éternuement violent le saisit; puis, à une seconde bouffée, son oeil
gauche sortit, violemment arraché de son orbite, et il expira. Le
résultat de l'examen fut que la fumée de ce cigare empoisonné, en
passant par les fosses nasales, avait déterminé dans le cerveau un
ébranlement assez fort pour donner instantanément la mort, en y
produisant le phénomène qu'on vient de lire. Quelle main avait déposé
pendant le sommeil du sénateur le poison qui l'avait tué? Son domestique
avait raconté ce terrible événement d'une façon si pleine d'innocence,
qu'on n'osa pas le mettre en jugement. Qui donc pouvait être le
coupable? Ou se perdait en conjectures sur ces deux inexplicables
meurtres dans un pays où ils sont loin d'être rares, et les partisans
des deux victimes disaient entre eux que la main qui avait payé le
poignard dont Quesada avait été frappé était la même qui avait fait
glisser un cigare empoisonné parmi ceux du sénateur de Jalapa; que cette
main, enfin, était celle du ministre des relations extérieures, D. Lucas
Alaman.

Cette double calomnie, que nous ne rapportons ici que pour montrer
jusqu'à quel point l'esprit de parti dénature les intentions les plus
louables, était cependant dirigée contre l'homme qui voulait le plus
sincèrement le bien de son pays; mais il la foulait aux pieds pour
atteindre le noble but, avec ce courage moral, ce courage de cabinet
d'autant plus héroïque, qu'il n'a pour soutenir ses élans ni le clairon
des batailles, ni l'enivrement des combats.

Comme on l'a vu dans la biographie de Bustamante, c'était vers la fin de
l'année 1829 que celui-ci gouvernait le Mexique à la place de Guetiero.
A l'époque dont nous parlons, Alaman n'avait pu donner que quelques
preuves de cette énergie qu'il déploya plus tard. Cependant les Mexicains
avaient pu déjà pressentir qu'une main plus ferme ne tarderait pas à
tenir en bride toutes les passions ambitieuses, qui fermentaient dans
leurs pays, et que jusqu'alors l'impunité avait encouragées. S'il est
vrai qu'on puisse arriver à juger les hommes en prenant le contre-pied
de leur apparence, ce qui peut paraître un peu paradoxal, on n'aurait su
d'après son extérieur prêter au ministre mexicain ni trop de vigueur
morale, ni trop de duplicité. Une petite taille, un front haut et large,
pur et poli comme celui d'une jeune fille, des cheveux noirs épais et
soyeux, des yeux vifs et perçants, cachés par des lunettes en or, des
traits enfantins, un teint blanc et rose qui aurait fait honneur à un
fils du Nord, un embonpoint qui paraissait être celui de l'adolescence,
et l'absence d'une barbe toujours soigneusement rasée, donnaient de
prime abord à supposer tout ce qu'Alaman n'est certainement pas,
c'est-à-dire à le supposer faible, timide, irrésolu, lymphatique,
indolent. D'une complexion forte sans être robuste, d'une résolution
vigoureuse, d'une énergie morale à toute épreuve, il est en outre
travailleur infatigable; son activité veut et peut tout embrasser, même
les occupations les plus opposées; nul ne connaît mieux le prix du
temps, nul ne sait mieux l'utiliser. Au plus fort de ses occupations,
lorsqu'il était à la fois industriel, chargé d'affaires du duc de
Monteleune et ministre d'État, il trouvait encore le loisir de s'occuper
de l'éducation de ses enfants, à qui il donnait des leçons dans les
quelques minutes employées à se raser. C'est ainsi qu'il est arrivé à
connaître à fond la littérature anglaise, française, italienne et
latine, et, chose plus rare qu'on ne le penserait parmi ses
compatriotes, à écrire aussi purement sa langue maternelle qu'il la
parle.

Toutefois, malgré la justesse de son jugement, comme Alaman est
essentiellement un homme de cabinet, il n'a jamais su faire la part de
la difficulté matérielle de l'exécution d'une mesure qu'il avait dictée.
Quant à lui, son histoire prouvera que la vigueur de ces mesures,
quelles qu'elles fussent, ne l'épouvantait pas, et que sa devise était
que: qui veut la fin, veut les moyens. Voilà pourquoi ses adversaires
politiques, qui connaissaient cette particularité de son caractère,
n'hésitaient pas à l'accuser du double assassinat que nous avons
raconté; mais, en conséquence de ce même caractère, Alaman n'était pas
homme à se laisser décourager par ces accusations odieuses, ni à sortir
de la voie qu'il s'était tracée.

D. Lucas Alaman doit avoir aujourd'hui quarante-huit ou cinquante ans.
Il est né à Guanajuato, d'une famille aisée, qui l'envoya à Mexico faire
son éducation au collège des Mines, où il se distingua par son aptitude
au travail. Né sur un sol qui _sue_ l'argent, près d'exploitations
minières colossales, il était tout naturel qu'il s'adonnât, soit par sa
propre inclination, soit par la volonté de sa famille, à l'étude des
mines. La guerre de l'indépendance l'arracha, comme tant d'autres, à la
carrière qu'il avait embrassée, quoique ce ne fut pas poursuivre celle
des armes, ainsi qu'on pourrait le croire. La nature ne l'avait pas fait
pour être soldat; il se livra donc à l'étude des lois, pour pouvoir
prendre part aux affaires publiques.

Nous ne raconterons pas ici ses débuts publiques, notre intention
n'étant que de donner un précis de l'histoire des quatorze dernières
années qui viennent de s'écouler, et dans lesquelles il a joué un rôle
important. Nous dirons seulement que peu après la chute de l'empereur
Iturbide, il accepta le portefeuille des relations extérieures, et qu'il
remplissait encore ce poste quand ce prince, mal conseillé, remit le
pied sur le sol mexicain à Ioto-la-Marina, en 1821. On sait que son
exécution eut lieu aussitôt après son arrestation, en vertu d'un décret
(rendu le 8 avril 1822) qui l'avait mis hors la loi, et qui prononçait
contre lui la peine de mort dans le cas où il reviendrait au Mexique. Il
y a cela de remarquable, que dans ce pays où les délits politiques sont
toujours pardonnés, toutes les fois qu'Alaman a été au pouvoir, ils ont
constamment ensuivis de châtiments terribles, et qu'il a été le seul qui
ait élevé le métier de perturbateur à une certaine noblesse, en forçant
d'engager sa tête pour enjeu.

A sa sortie du ministère, il vint en Europe et y fit un assez long
séjour. A cette époque, l'horizon politique de la république n'étant
plus aussi menaçant, les Anglais avaient commencé à exploiter les mines
du Mexique, et formaient alors la compagnie la plus considérable à cet
effet, sous le nom de _Compagnie unie Mexicaine_. Les premières études
d'Alaman, ainsi que ses connaissances du pays et le rôle qu'il y avait
joué, lui en firent donner l'administration comme directeur, avec des
condition» magnifiques. Son ambition ne fut pas encore satisfaite de ce
poste lucratif, et il se fit donner par le duc de Monteleune, la gestion
de ses propriétés au Mexique.. Le prince de Monteleune, qui est Italien,
est le dernier héritier et descendant de Fernand Cortez, et possède à ce
titre, sur le sol mexicain, d'immenses biens fonds.

Ce fut pendant son séjour en Angleterre qu'il s'imbut des idées
anglaises, et qu'il prit pour le nom français Daverstin qu'il n'a jamais
su ou voulu déguiser, tandis qu'il montrait en toute occasion pour les
Anglais la partialité et la préférence la plus manifeste. Cependant
cette préférence ne fut ni exclusive ni au détriment des intérêts de son
pays, comme on le verra dans les efforts qu'il fit pour le doter de
l'industrie manufacturière, lors de la fondation de la banque de secours
_**** de acto_.

De retour dans sa patrie après les pérégrinations qui lui avaient été si
fructueuses, il fut tranquillement occupé pendant quelque» années à la
gestion de deux emplois qui lui avaient été confiés, et ce dut être là
le temps le plus heureux de sa vie. La chute de Guerrero arriva en
décembre 1829, comme on l'a déjà vu, et Bustamante le sollicita de
rentrer encore au ministère des affaires étrangères. Alaman voulut
décliner cet honneur en alléguant des occupations multipliées, car il ne
se dissimulait pas la difficulté de la tâche qu'il allait entreprendre;
mais à la fin il accepta, et se rendit aux instances du président.

Lors de son avènement, ou pour mieux dire de sa rentrée aux affaires,
voici quelle était la situation du Mexique. Un an s'était à peine écoulé
depuis que Mexico avait été livré comme une proie à ses partisans par le
général Guerrero. La confiance n'était pas encore rétablie, et ce
dernier soutenait encore dans le sud une lutte obstinée contre le
nouveau gouvernement. Santa-Anna, retiré dans son _hacienda de Manga de
Clavo_, n'attendait que le retour d'un semblant de tranquillité pour
avoir le bonheur de la troubler par quelque apparition soudaine dans
l'endroit où il fût le moins redouté. Les finances étaient épuisées, les
troupes et les officiers réclamaient leur paye à grands cris, le chemin
de Vera-Cruz à Mexico était infesté de voleurs; les places, sollicitées
par tout ce qu'il y avait d'immoral dans la république, étaient vendues
au plus offrant, et une contrebande effrénée, tolérée par les employés
supérieurs de la douane de Vera-Cruz, empêchait cet important revenu de
remédier à la pénurie du gouvernement.

Voici sur quelle vaste échelle s'exerçait cette contrebande: un navire
arrivait de France, par exemple, avec un riche chargement. Des colis
composés des plus fastueuses soieries de Lyon, des draps lus plus fins
d'Elbeuf et de Louviers, des articles de Paris les plus coûteux, des
marchandises, en un mot, les plus luxueuses, et toutes taxées de droits
énormes, étaient accouplés à des colis composes des marchandises les
plus ordinaires, assujetties à des droits insignifiants. Une même toile
d'emballage les enveloppait, et de deux ballots, n'en présentait qu'un
seul à la vue. Le navire jetait l'ancre, envoyait à la douane ses
manifestes; un douanier mis à bord en était constitué le gardien. Dans
la nuit suivante, soit qu'elle fût obscure, soit que la lune brillai le
plus glorieusement au haut du ciel, quand on n'entendait plus dans la
rade que le sourd clapotement de la mer contre le flanc des navires
mouillés, quand tous les feux de la ville mouraient l'un après l'autre,
une _lanche_, partie du Môle, accostait mystérieusement le bâtiment
contrebandier. La toile d'emballage des caisses était coupée; il ne
restait plus dans la cale à moitié vide que le nombre des colis accusé,
mais diminué chacun de sa plus précieuse moitié, que la lanche
transportait à terre, et que de vigoureux matelots jetaient par-dessus
la muraille d'enceinte, à moitié comblée par le sable, aux gardiens de
la douane qui les recevaient. Pendant ce temps, le douanier préposé à la
surveillance à bord feignait de dormir profondément dans son manteau, ou
fumait obstinément son cigare de la Havane dans un coin où il ne pouvait
rien voir, ou encore prêtait effrontément la main aux opérateurs, bien
sûr, dans tous les cas, que son salaire ne pouvait pas lui échapper. On
conçoit aisément que ce mode de perception des droits ne devait pas
prodigieusement remplir les coffres de l'État.

Par une conséquence immédiate, le trésor, privé de ses ressources, ne
pouvait payer les soldats, qui ne se faisaient aucun scrupule de mendier
dans les rues, même pendant leurs factions, et de s'associer aux voleurs
de grandes routes pour compenser l'absence de paye. Ceux-ci n'étaient
pas alors, et ne sont pas encore aujourd'hui, organisés comme tous les
coureurs de chemins en bandes permanentes qui lèvent un tribut sur tout
voyageur qui passe. Ce sont des pères de famille fort estimables, ornés
chez eux de toutes les vertus domestiques, en relations avec tous les
hôteliers de la route, protégés par l'alcade de leur village, et bénis
par leur curé, qui prélevait et prélève encore une dîme sur le produit
de leurs courses. Tous, ayant un chez-soi plus ou moins confortable,
dédaignent de se mettre en campagne sans qu'un de leurs espions leur ait
signalé une riche proie. Alors leurs chevaux fougueux, arrachés à leur
succulente provende de maïs, sont sellés et bridés, leurs armes mises en
état, et la _cuadrilla_ commence, la croisière sur le passage des
victimes qui lui ont été désignées. La petite ville de Tepeaca, le
village de Muamantla sont les endroits, sur le chemin de Vera-Cruz à
Mexico, qui mettent sur pied les bandes les plus redoutables.

Il arrive alors qu'on rencontre dans les plaines poudreuses de
Tepeyalmaleo, dans les steppes arides si bien nommées _Mal Païs_, dans
les gorges terrifiantes du Pinal ou dans les forêts glaciales de Rio
Frio, une horde de ces routiers, tous admirablement montés. Leurs
chevaux frémissants font jaillir sous leurs pieds impatients le sable de
la route, et témoignent, par des bonds prodigieux, leur fougueuse ardeur
et l'inébranlable solidité de leurs cavaliers. Ceux-ci, la figure
ombragée par de larges chapeaux, masqués par des mouchoirs qui ne
laissent apercevoir que des yeux étincelants, tenant en main leur
inévitable lacet, les excitent et les modèrent tour à tour, pour qu'au
moment décisif leur ardeur se change en frénésie, et qu'ils puissent au
besoin franchir un précipice pour fuir, ou se jeter pour attaquer à
corps perdu au milieu du danger. Le voyageur isolé, qui n'a pour bagage,
sur son cheval que son sarape et sa lance, peut tranquillement passer au
milieu d'eux en échangeant un salut amical s'il ne les connaît pas, mais
se bien garder sous peine de la vie, de témoigner qu'il puisse
reconnaître l'un d'eux; il est en sûreté, une proie plus riche leur est
promise, et ce n'est pas pour pareille aubaine qu'ils ont quitté leurs
foyers et leur famille. Puis, une fois leur coup exécuté, après avoir
impitoyablement massacré ceux qui ont tenté de la résistance, ou avoir
traité avec assez d'urbanité ceux qui se sont pacifiquement laissés
dépouiller, ils regagnent leur village, en n'oubliant pas, dans le
partage du butin, l'alcade qui leur a signé leur port d'armes, et le
curé qui leur donne l'absolution.

Alaman sentait qu'il n'était pas homme à tolérer de semblables désordres
quand il aurait en main l'autorité nécessaire pour les faire cesser;
d'un autre côté, il ne se dissimulait pas les obstacles formidables
qu'il rencontrerait pour couper dans le vif un mal qui serait devenu
chronique, et cette alternative l'avait fait hésiter à accepter le poste
qu'on lui offrait. Toutefois, la partie une fois engagée, il n'était
plus homme à reculer.

Deux ans ne s'étaient pas écoulés sans que de notables changements
n'eussent été opérés par l'énergie de son vouloir.

_(La suite et le portrait à un prochain numéro.)_



De l'autre côté de l'Eau.

SOUVENIRS D'UNE PROMENADE. (Suite.--Voir vol. II, pages 6, 18, 50 et
134)

LA VITA NUOVA.

J'avais connu Fred pendant un voyage qu'il fit à Paris, où il venait
prendre brevet pour une brosse merveilleuse, dure aux habits, molle aux
chapeaux, demi-dure ou demi-molle à volonté.

Fred avait d'autant plus le droit d'inventer une brosse qu'il avait fait
ses preuves, auparavant, comme doctor-medicus; témoin son beau traite
d'_ostéologie_ que je n'ai jamais lu.

Je déterrai cet excellent ami le surlendemain de notre arrivée. Il me
reconnut,--probablement au squelette, car mon visage était bien changé
depuis notre dernière entrevue,--et je le trouvai tout disposé à me
faire les honneurs de son pays.

Quand les premières protestations de bon souvenir furent épuisées: «Eh
bien, Fred, lui dis-je, comment avons-nous vécu?

--Mais, pas mal; vous voyez.»

En effet, la maison était confortable, le parloir bien meublé. J'étais
assis sur une causeuse élastique, à côté d'un piano splendide. Un
domestique noir m'avait ouvert la porte; une cuisinière proprette était
venue prendre les ordres de mon ami pour le dîner qu'il voulait m'offrir
le jour même. Or, j'avais déjà quelques notions suffisantes pour juger
de ce que coûte, à Londres, un petit ménage de célibataire monté sur ce
pied.

«Oui-da, repris-je; vous avez abordé le côté pratique et lucratif de
votre profession?

--Pas le moins du monde.

--Alors ce sont les libraires qui...

--Fi donc!

--Vous n'avez pas hérité?

--Non, Dieu merci.

--Comment... la brosse aurait-elle?...

--Ah bien, oui!... Depuis la brosse, _my dear friend_, j'ai mangé
successivement des queues de boutons, des marche-pieds d'omnibus, des
bobines à rouler la soie, deux ou trois espèces différentes de théières
économiques, un pavage en cuir bouilli, pas mal de procédés pour
l'épuration des huiles, mais surtout un savon de toilette... ah! quel
savon! sans le savon j'étais perdu... Grâces à lui, je puis attendre mon
grand _improvement_ pour la fonte des suifs.

--Vraiment? J'en suis bien aise. Ce savon m'intéresse au dernier point;
j'en userai. Comment le fabriquez-vous?

--Je ne le fabrique pas; et Dieu me préserve d'en user. On le fait
d'après mes idées, en substituant à la graisse, qui se vend assez cher,
les entrailles d'animaux, qui ne coûtent rien. Cette base économique
permet une réduction de prix dont vous pouvez, apprécier le mérite.

--Je l'apprécie... théoriquement; mais, si cela ne vous contrarie pas
trop, j'en resterai, pour mon usage personnel, à ce cosmétique suranné
qu'on appelle la pâte d'amandes. Vertu Dieu! du savon de toilette fait
avec les rebuts de la boucherie!... vous n'y songez, pas, cher ami?

--J'y ai au contraire beaucoup songé. C'est tout un ordre d'idées à
exploiter que celui-là. Et, l'homme dont la science utilise les
substances regardées avant lui comme inertes, mérite aussi bien de
l'humanité que le créateur d'une Force nouvelle... Mais, à part toute
considération philosophique, pesez celle-ci... j'ai vécu jusqu'à
présent. Je serai riche l'année prochaine.»

Par parenthèse, Fred a tenu parole, et plus tôt qu'il ne le croyait
lui-même. L'_improvement_ dans la fabrication des suifs vient de lui
assurer une jolie fortune.

Je n'avais rien à répliquer; mais je songeais à part moi que nous vivons
dans un temps fertile en miracles, où les queues de boulons soutiennent
très-bien leur homme, tandis que ses plus belles inspirations
n'empêcheraient pas un nouveau Lamartine de mourir de faim.

Fred devina mes réflexions et y répondit indirectement.

«C'est la vie nouvelle,» me dit-il en me conduisant à la salle à manger.

J'eus le bonheur de lui répliquer par un jeu de mots anglais; et pour la
rareté du fait, je demande à le consigner ici textuellement:

«_Yes_ m'écriai-je... _live on patents, is a new patent life!_»

Il faut croire que, sans m'en douter, j'étais heureusement tombé; car
mon ami parut tout étonné de me trouver tant d'esprit.

Aucune sorte d'entrailles ne fut servie sur la table, qui pliait sous le
poids de l'argenterie, et des cristaux.

LES AMIS DE NOS AMIS.

Au dessert arrivèrent deux gentlemen que Fred avait fait prévenir, et me
les offrit plutôt qu'il ne nous présenta les uns aux autres: «Ce sont
mes amis, je vous les donne,» me dit-il.

Et ce qu'il y a de beau, c'est qu'il disait vrai. Savant professeur du
_King's College_, et vous illustre architecte, je ne violerai point les
convenances en vous nommant ici; mais rien ne saurait m'empêcher de
proclamer hautement cette vérité désolante:

Que si,--généralement parlant,--l'accueil français a plus de grâce et de
cordialité apparentes, l'hospitalité de nos ennemis naturels est bien
autrement effective, bien autrement zélée, bien autrement sérieuse que
la nôtre.

La différence la voici, je pense: l'hospitalité pour nous est affaire
d'élégance et de bon goût; pour eux, de devoir réciproque et d'échange
bien entendu. De là vient qu'ils ont le fond et nous la forme.

Un de mes compatriotes, à qui l'on soumettait cette observation, leva
les yeux au ciel comme pour y chercher une inspiration.

«La chose est simple... dit-il ensuite; ces gens-là sont des
insulaires... ils doivent une certaine reconnaissance à l'homme du
continent qui traverse la mer pour les aller voir...

--Ceci pourrait être concluant, lui fut-il répondu, si l'insulaire ne
traversait pas la mer pour aller voir l'homme du continent.

--C'est bien différent!...» reprit le Français d'un air convaincu.

Sur dix personnes qui assistaient à cette discussion, huit s'écrièrent
d'une seule voix: «En effet, c'est bien différent.»

La neuvième parut se disposer à réfléchir avant de prendre parti.

La dixième dormait profondément.

Quoiqu'il en soit,--j'en atteste les terribles promenades auxquelles le
professeur et l'architecte se résignèrent par égard pour moi,--j'en
atteste aussi les sentiments que je leur garde,--nulle part mieux qu'en
Angleterre, on ne peut vérifier la justesse du vieil adage: _les amis de
nos amis_, etc.



LES THÉÂTRES.

Les affiches étaient misérables, et le marasme dramatique s'y révélait
énergiquement. Pas un drame national, pas une comédie nationale, pas un
opéra, pas un vaudeville anglais! A l'Opéra, Lablache et Rubini; à
Princess-Théâtre, madame Eugénie Garcia; ailleurs, mademoiselle Déjazet,
Levassor et Bouffé; je ne sais où, des équilibristes arabes, de petits
enfants napolitains dansant des ballets obscènes; partout des
traductions de _la Part du Diable_; enfin, un beau jour, à Drury-Lane,
_Julius César_, et, le lendemain, _Macbeth_.

Personne n'a jamais rendu suffisamment, à mon gré, l'impression de
surprise dont on ne peut se défendre quand on entend pour la première
fois l'étrange mélopée de la déclamation britannique. Sur une oreille
qui n'en a pas l'habitude, cette singulière série d'aboiements
entrecoupés d'allitérations furibondes, ces cris, ces gargarismes
étranglés, ces intonations: presque toujours à faux produisent un effet
consternant. Les noms propres surtout vous font sursauter. Qui diable
s'aviserait de reconnaître Brutus dans _Brouteuss_, Cassius dans
_Quécheuss_, et César, le grand César, dans un personnage intitulé
_Six-Heures?_ Cependant de Julius César je ne saurais dire aucun mal.
Macready _(Mecridé)_, malgré ses rides déjà prononcées, sa démarche
méthodique et le hochement régulier de sa tête, rendait avec énergie et
vérité les nobles inquiétudes, l'héroïque indécision de son personnage.
Il y avait là, d'ailleurs, un jeune comédien, son élève, qui déclama la
harangue d'Antoine de manière à rendre jaloux O'Connell lui-même. Il se
nomme. Anderson; sa figure est mâle et fière, d'un beau galbe égyptien,
et animée par des yeux noirs pétillants d'intelligence. Il avait une
damnée manière d'articuler ses perfides insinuations contre les
meurtriers de César, qui dès l'abord faisait présager sa victoire.
Jamais on n'a mieux dit le

                     ... All honourable men!...

ni avec un _crescendo_ d'amertume mieux calculé pour faire effet sur la
foule.

La foule, soit dit en passant, est beaucoup mieux représentée par les
figurants anglais que par les nôtres. Il est vrai que les
nôtres,--indépendamment de leur stupidité naturelle,--n'ont presque
jamais sous les yeux le tableau d'une émotion populaire. Nous n'avons
pas de _hustings_, nous; nos élections se font à petit bruit, au fond de
trois urnes de bois, sur un tapis vert, dans une salle de mairie où deux
valets de ville entretiennent le bon ordre. Il y a bien loin de là au
_poll_ anglais, au vote à ciel ouvert, aux _hurrahs_ poussés par des
milliers d'électeurs enrubannés, enrégimentés, gorgés de bière et
stimulés par des suffrages à coups de poing. Le figurant anglais a vu
tout cela; il a pris part à ces accès de fièvre politique; il est
chartiste peut-être ou _repealer_; le nôtre n'est pas même garde
national. De là l'immense supériorité du premier. Dans _Julius César_,
d'ailleurs, se trouve une des plus magnifique conceptions de la tragédie
ancienne ou moderne. Je veux parler de cet entretien tenus la tente où
la colère impétueuse de Cassius se brise d'abord contre la résolution
calme, la droiture inflexible de son compagnon d'armes, et dont plus
tard cette résolution, cette droiture fléchissent à l'appel d'une
ancienne amitié. Dans cette scène, chaque mot est vivant, le dialogue
palpite.. Comme la voix frémissante des acteurs, le vers tantôt s'élève
et tantôt faiblit. Pâles imitateurs de Shakspere, partisans ampoulés du
naturel dramatique, charlatans énervés qui parodiez, l'athlète,
montre-nous dans la vide exubérance de vos prétendues fantaisies un seul
éclair de génie qu'on puisse égaler à celui-ci, et nous nous déclarons
prêts à vous pardonner tout le reste.

Drury-Lane allait fermer; Macready, las de tenir tête à l'indifférence
du public pour le drame classique (legitimate
drama),--c'est-à-dire,--tant les mots changent de sens!--pour
Shakspere, Massenger, Olway, etc., etc.,--Macready donnait ce jour-là sa
démission de directeur. Ce fut le rôle de Macbeth qu'il choisit pour
faire ses adieux à Londres. Or, savez-vous ce qu'on a fait de
_Macbeth?_... Je rougis en y songeant: on en a fait un libretto d'opéra;
on y a intercalé de force une évocation infernale qui rappelle la forêt
du _Freischutz_ et le monastère du _Robert le Diable_. On a fait
descendre sur la bruyère désolée où les soeurs barbues préparent leur
thé diabolique,--un peu de la manière de m'ame Gibou,--on y a fait
descendre un _basso cantante_, des choristes graves, des choristes
aigus, des choristes circonflexes; et tous ces gens-là braillent, avec
des voix qui n'appartiennent, disait Odry qu'à cette estimable
population:

        Cuisez ensemble au fond de ce chaudron,
        Aile d'orfraie, aiguillon de vipère,
        Sel de lézard, pince de scorpion,
        Langue de chien à la dent meurtrière,
        Chauve-souris, noire hôtesse de l'air,
        Aveugle ver qui rampe dans la fange;
        Cuisez ensemble, et formez un mélange
        Aussi brûlant une le brouet d'enfer (1).

[Note 1: _Fillet of a fenny snake_, etc. (_Macbeth_, acte IV, sc. I.)]

Ce que, dans le désespoir de mon âme et de mon tympan, je parodiais
ainsi:

        Chantez ensemble au doux bruit d'un chaudron,
        _Chuts_ de hibou, sifflements de vipère,
        Cris de crapaud, bêlements de mouton,
        Coassements de grenouille en colère,
        Unissez-vous pour entonner un air,
        Pourceaux, canards, corbeaux, rauque phalange,
        Chantez ensemble, et formez un mélange
        Bon tout au plus pour _London_... ou l'enfer.

[Illustration: Acteurs anglais.--Bartley.]

Macready n'en fut pas moins,--entre deux chansons,--un très-habile
tragédien. J'ai dit habile, et non pas autre chose. L'inspiration manque
à ce dire noté d'avance, à ces attitudes constamment nobles, et qui
veulent toujours être dignes des bas-reliefs antiques.--Le rôle de
Mac-Duff étant mal joué, la fameuse scène du cinquième acte:

        --My chelsen, too?........
        .....................................
        He has no children!...--All my pretty ones?

manqua complètement son effet, au moins sur moi.

Il est vrai que je commençais à être inquiet pour mon propre compte.
Derrière les loges il règne une espèce de pourtour abandonné à des gens
assez mal vêtus, qui, m'ayant _entendu rire en français de l'abominable
musique à laquelle_ on a mis _Macbeth_, paraissaient m'en vouloir
sérieusement. Le mot stupide,--qui m'était échappé, j'en
conviens,--répond assez, au _stioupid_ anglais pour qu'ils en eussent à
peu près deviné le sens, et je l'entendais circuler avec des
commentaires sans doute peu obligeants pour moi.--Heureusement le
rideau, en tombant sur _Macbeth_, bien et dûment immolé par Mac-Duff,
opéra une favorable diversion.

Je n'ouïs jamais vociférations, trépignements et applaudissements
pareils à ceux qui partirent alors de tous les coins de la salle. Il
s'éleva une poussière noire, une espère de vapeur qui rougit les
lumières des lustres, L'édifice semblait prêt à éclater, et vacillait à
l'oeil comme si le vertige des spectateurs eût gagné les murailles. Je
compris alors dans toute son énergie l'expression poétique de
_tremendous cheer_, mot à mot _effroyable encouragement_, que j'avais lu
tant de fois entre parenthèses--au bas des tirades parlementaires ou des
toasts politiques.

Ou redemandait Macready. A sa place, je n'aurais pas osé retarder d'une
seule inimité le plaisir que cette masse humaine paraissait désirer si
passionnément. La toile cependant ne se relevait pas, et les cris, les
bravos, tout le sabbat continuait. On ne voyait plus, on n'entendait
plus, on ne respirait plus que du bruit. Nous dûmes, mon compagnon et
moi, sans attendre l'issue de cette bacchanale, passer au foyer pour y
prendre mie glace.

[Illustration: Acteurs anglais.--Webster.]

N. B. Le foyer de Drury-Lane est le plus chaste de tous les foyers;
Macready l'a nettoyé de toutes les impuretés pareilles à celles de notre
ancien Palais-Royal. Ceci lui a valu, avec l'estime des honnêtes gens,
un procès du propriétaire de la salle.

2e N. B. Les places sont détestables en Angleterre. ... Au bout d'une
demi-heure,--seuls dans le foyer désert, et découragés par la
consistance phénoménale de l'espèce de pâte ferme qu'on nous avait
servie en guise de sorbets,--nous nous décidâmes à rentrer dans notre
loge.

Macready n'avait point encore paru... Les applaudissements continuaient
plus furieux que jamais, et devenaient dangereux pour les banquettes. Le
lustre ne jetait plus dans l'atmosphère embrasée qu'une lueur indécise
et vague, celle du soleil au centre d'un épais nuage. Un de nos voisins
avait brisé sa canne en frappant contre les colonnes, et se servait des
deux, tronçons comme un tambour de ses baguettes. Mais personne ne
songeait à s'irriter contre l'idole récalcitrante.--O France! ô ma
patrie, pensais-je, que de pommes cuites ne fournirais-tu pas à un
parterre ainsi bravé dans son enthousiasme! Et j'admirai longtemps
encore la patience d'Albion, ses poumons, ses pieds et ses poings,--le
tout également infatigable.

[Illustration: Acteurs anglais.--Strickland.]

Macbeth reparut enfin. Ce thane farouche avait déposé le plaid, la
claimore et la toque à plume d'aigle, pour revêtir l'habit noir,
l'escarpin verni, la cravate blanche, tout l'attirait enfin d'un
gentleman bien élevé qui prémédite une contredanse ou un mariage. Il
n'était question cependant que d'un discours d'adieu.

Ce mémorable _speech_, que je pourrais vous répéter textuellement à
l'instar du _Times_ et du _Chronicle_, racontait les efforts de
Macready, constatait leur réussite, malheureusement incomplète, et
donnait les raisons qui le décidaient à quitter la partie. Un ministre
apportant sa démission aux Chambres n'aurait pu mettre dans son exposé
de motifs plus de dignité, de mesure, de franchise apparente et de
courtoisie réelle que ce directeur-acteur avouant sa défaite. Il faut
reconnaître, à l'honneur anglais,--lorsque toutefois il la possède,--une
éloquence particulière dont le mérite est de commander le respect des
auditeurs par le respect que l'orateur semble avoir pour lui-même.
Macready nous en donna ce soir-là un échantillon remarquable.

A dire vrai, je trouvais un peu longues les soirées passée à étudier
l'Angleterre dramatique. Pièces et acteurs, tout a cinquante ans de
progrès à faire pour atteindre à l'état actuel du vaudeville, de
l'opéra-comique et même du mélodrame français. Le mélodrame, par
exemple, tel qu'il se joue sur la rive droite de la Tamise, à Surrey au
Victoria-Theatre, ferait sourire de pitié l'ombre terrible des Caigniez
et des Pixerécourt. _Le Sonneur de Saint-Paul_ me paraient prodigieux de
conception quand je le comparais au _Guy Mannering_ et au
_Pilote_,--tant bien que mal découpés dans le roman de Walter Scott et
dans celui de Cooper,--que je vis à ces deux théâtres. Les autres se
disputaient, comme je l'ai dit, _la Part du Diable_,--ce chef-d'oeuvre
de l'esprit humain,--mutilée, démontée, enniaisée, attristée à faire
pleurer M. Scribe lui-même; plus, un petit vaudeville du Cymnase,
passablement dédaigné chez nous, mais qui, chez nos voisins, faisait
fureur. Cela s'appelle _Un Ange au cinquième Étage_.

[Acteurs anglais.--Buckstone.]

Vous devinez sans peine à quels bâillements immodérés j'étais souvent
réduit. Un artiste de mes amis, en compagnie duquel j'assistais à toutes
ces rapsodies, imagina, pour me distraire, de croquer sous mes yeux les
acteurs qui me semblaient dignes de cette reproduction. Grâce à lui, je
puis vous présenter aujourd'hui un des plus célèbres acteurs du théâtre
anglais, gros garçon, criard et bruyant, la joue enluminée, l'oeil vif
et la voix éclatante, c'est Bartley qu'il faut voir surtout, comme dans
la comédie du _Turf_, représenter au naturel les grossiers jockeys, les
chasseurs de renard, les Osbaldestone de la vieille et joyeuse
Angleterre.

Il me resterait à vous peindre la seule comédienne digne de ce nom que
j'aie découverte à Londres, perdue dans l'obscurité d'un petit théâtre,
le Strand,--une femme gracieuse et belle, qui joint à la joyeuseté de
mademoiselle Déjazet, tempérée par une nuance de pruderie britannique,
toute l'élégance de mademoiselle Plessy, et quelque peu de la finesse de
mademoiselle Anaïs. Mais le portrait de cette ravissante personne m'a
été dérobé,--j'ai honte de le dire,--par mon grave compagnon de voyage,
qui en était devenu amoureux. Il parlait déjà,--cet homme marié,--de
solliciter à Paris un engagement pour mistress Sterling. Ainsi se nomme
notre merveille. Il fallait toute ma prudence de célibataire pour
l'empêcher, à cette occasion, de se compromettre. _O hymen! ô hymenée_.

Farren y rendait à merveille la sensibilité nerveuse, la faiblesse
touchante, la gaieté puérile et presque douloureuse du
centenaire-enfant, victime des jeux de son petit-fils. Dans la même
pièce, Webster jouait avec une rare vivacité une gaieté communicative,
le rôle de Bob Lincoln, clerc d'avoué, ou, comme il le dit lui-même, «un
gentleman à une guinée par semaine.»

Webster pourrait justement être comparé à Bardon, du Vaudeville;
Strickland le serait plutôt à Lepeintre jeune, quoiqu'il ne jouisse pas
d'une conformation tout à fait aussi exceptionnelle. Vous le voyez tel
qu'il nous apparut dans le costume du lord grand chambellan, dans le
rôle du _baron Stout_, espèce de parvenu politique, essayant, à force de
grands airs, de se faire une place dans les rangs dédaigneux de
l'aristocratie.

Strickland est, après Farren, le meilleur _père noble_ du théâtre
anglais contemporain.

M. Buckstone a de doubles droits à l'illustration. Ce n'est pas
seulement un acteur leste et dégagé,--grimacier quelquefois, mais
amusant toujours;--c'est aussi l'auteur des plus jolies petites _farces_
qu'on ait jouées, dans ces derniers temps, au théâtre de Hay-Market. Il
excelle dans les rôles du maris justement jaloux, d'amoureux mystifiés,
de dandys évaporés et joués sous jambe, dans tous les personnages enfin
qui demandent de l'entrain, de la gaieté, du mouvement. Il revenait
d'Amérique lorsque je le vis jouer dans deux pièces composées pour lui
par lui-même; _A Kiss In the Dark (Un Baiser dans l'Ombre?)_ et _la vie
des Maris (Maried Life)_. C'est dans ce dernier personnage que je vous
le présente, véritable, type de _mirliflore_ anglais, avec sa redingote
à pattes, ses bas chinés et ses escarpins à rosettes.

[Acteurs anglais.--Mistress Fitz-Williams.]

Mistress Fitz-Williams,--comme qui dirait, à Paris mademoiselle
Julienne, si mademoiselle Julienne vivait encore,--revenait, elle aussi,
des États-Unis, qu'elle avait charmés par sa bonne humeur, sa malice
narquoise et l'originalité de son jeu. La voici costumée à la russe et
avec la coiffure dont M. de Custine s'est tant émerveillé, dans le rôle
de _la Vieille (the old Woman)_, qui n'est point à confondre, malgré le
titre et la couleur locale, avec _la Vieille_ de M. Scribe.

O. N.



Embellissements de Constructions nouvelles, à Paris.

PONT DE LA CITÉ.

Vers l'année 1630 ou 1614, suivant Piganiol de la Force, on construisit
un pont léger communiquant de la Cité à l'île Saint-Louis. Ce pont, bâti
en bois, comme l'ancien pont de la Tournelle, l'ancien pont Royal et le
pont au Change, brûlé en 1621, etc., fut appelé cependant, par
exception, _le pont de Bois_; c'était une simple passerelle.

Pendant le désastreux hiver de 1709, les glaces qui s'accumulèrent sur
la Seine, et la débâcle qui s'ensuivit, démolirent en grande partie
cette passerelle. Il fallut l'abattre entièrement en 1710; elle avait
duré près d'un siècle. Ou mit sept ans à la reconstruire; elle ne fut
terminée qu'en 1717.

Ce fut encore en bois qu'on l'édifia. Pour lui donner plus d'élégance,
ou peut-être plus de durée, on peignit le nouveau pont d'un bel
écarlate. Cet affreux barbouillage lui fit donner le nom caractéristique
du _petit pont rouge_; mais en admettant que cette enluminure
l'embellit, elle ne le rendit pas plus solide, car il dura moins que son
devancier. La Seine l'emporta au commencement de la Révolution.

[Illustration: Pont de la Cité nouvellement construit entre la Cité et
l'île Saint-Louis.]

Ce dernier désastre parut refroidir beaucoup les constructeurs. On resta
une douzaine d'années sans songer à rétablir le pont Rouge. Enfin, en
1804 il se forma une compagnie qui entreprit la construction de trois
ponts en fer sur la Seine: ce furent les ponts des Arts, d'Austerlitz,
et de la Cité; elle les édifia tous trois dans un différent système de
construction. Le pont d'Austerlitz seul fut établi pour recevoir des
voitures. Quant au pont de la Cité, le ceintre était en fer, mais revêtu
de bois; on le dispensa cette fois du barbouillage rouge appliqué en
1717. Cependant cette couleur brillante avait tellement frappé les yeux
des Parisiens que, croyant sans doute la voir sans cesse, ils
continuèrent par habitude à nommer le pont de la Cité le _petit pont
Rouge_. Les étrangers cherchaient en vain la cause de cette dénomination
populaire, que rien dans l'aspect du pont ne semblait justifier.

L'oeuvre de 1804 dura bien moins encore que celle de 1717; on s'aperçut
dernièrement qu'une pile était entièrement ruinée. Il a fallu
reconstruire le pont. Cette fois on ne l'a ni édifié en bois, ni peint
en rouge: on a fait une passerelle suspendue, et on a cherché, à
harmoniser cette invention moderne avec le style de la vieille
cathédrale et avec celui de la fontaine gothique qui a été élevé; pour
compléter les embellissements de cette, partie de la Cité.

C'est à M. Homberg, ingénieur des ponts et chaussées, qu'est due cette
nouvelle passerelle. Elle a été construite aux frais de la Compagnie des
Trois-Ponts, et le tarif du péage est la conséquence du privilège
accordé à cette compagnie en 1804. Nous ne savons si les Parisiens,
toujours frappés de la magnifique couleur rouge qu'ils ont vu briller
là, il y a plus d'un siècle, continueront à baptiser l'oeuvre de M.
Homberg du même nom; mais nous lui souhaitons une plus longue durée que
celle de l'oeuvre édifiée en 1804, et même en 1717.



Courrier de Paris.

[Illustration: Bouffé.]

Voici le mois de décembre venu, le mois sombre, le mois lugubre, le mois
ruisselant de brouillards et de pluie: il est né le front dans un
linceul de nuages gris, et les pieds dans la boue; il mourra comme il
est né; pas un faible rayon, pas un pâle sourire du ciel ne se glissera
dans les plis de son manteau, et ne viendra égayer sa tristesse.--On se
plaint de la mauvaise humeur et de l'air maussade de ce mois lamentable;
écoutez toutes les rudes apostrophes dont on salue son arrivée: entendez
les reprochas sans pitié qui l'accompagnent partout, à toute heure, à
toute minute, depuis le jour de sa naissance jusqu'à son dernier jour;
c'est une kyrielle d'insultes et de malédictions: mon Dieu, quel mois!
quel vilain mois! quel triste mois! quel horrible, quel épouvantable,
quel détestable, quel exécrable mois!--Voilà ce qu'on en dit, et
décembre se laisse dire; on voit, au fond, qu'il sent son faible, et que
lui-même ne se trouve véritablement ni gai, ni gracieux, ni aimable, ni
souriant. Il n'y a rien de pis que d'avoir le sentiment de sa tristesse
et de sa difformité; on n'a plus la force de répliquer un mot ni de se
défendre; on baisse les yeux, on se blottit dans son coin, le corps
droit, les bras pendants, le regard timide, la lèvre pâle; et volontiers
vous cacheriez-vous dans les entrailles de l'enfer si quelque démon
phosphorescent vous offrait le refuge d'une trappe tout à coup
entrouverte, avec accompagnement de _tam-tam_ et de poix résine, comme à
l'Opéra.

Décembre aurait cependant d'excellentes raisons à donner pour justifier
sa tristesse et faire absoudre son vêtement de deuil. Cette hypocondrie
qui le caractérise, cette escorte de nuages sombres et de pluie lugubre
où il vit et meurt sans rémission, vous lui en faites un crime; eh bien!
toute cette pompe funèbre tourne au contraire à l'éloge de ce pauvre
infortuné décembre. Vous êtes bien noir, lui dites-vous, bien humide,
bien lamentable.--Que voulez-vous donc qu'il fasse? n'est-il pas dans
son rôle? n'est-ce pas lui qui conduit le deuil de l'année? n'a-t-il pas
vu mourir successivement, et un à un, onze de ses frères bien-aimés:
janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre,
octobre, novembre? Ne reste-t-il pas le douzième et le dernier de tous,
pour leur rendre les honneurs suprêmes, les bénir, faire creuser leur
tombe, les ensevelir, et s'enterrer lui-même après eux?--Il est
sombre?--Parbleu, je le crois bien, on le serait à moins.

--Lamentable?--Au milieu du trépas du tous les siens, et si voisin de sa
propre mort.--Humide?--Ne voyez-vous pas que ce sont ses larmes, et
n'est-il pas juste qu'il pleure le désastre et la fin de toute sa
maison? Vaudrait-il mieux que cet honnête mois de décembre fit comme les
veuves de ce pays-ci qui se parent, sourient à tout venant, et passent
du _De profundis_ au petit souper, de l'Opéra et au bal, avec une
aisance et une grâce qui font l'éloge de leur philosophie, mais doivent
causer quelque tressaillement à l'ombre du défunt, Décembre a plus de
coeur que cela: il fait les choses en conscience, s'attriste, se voile,
pleure des torrents de pluie, et enveloppe le ciel et la terre de jours
semblables à des nuits.

Toutefois, il a l'âme bonne et ne ressemble pas à ces moribonds, enragés
de mourir, qui voudraient que le monde entier finit avec eux. Décembre
comprend que d'autres vont naître après lui; il voit poindre une année
nouvelle, des jours nouveaux, et emploie ses dernières heures qui lui
restent à leur préparer une gracieuse réception, à fleurir et sucrer
leur naissance, à orner leur berceau de présents, de galanteries et de
douceurs. Si décembre est mélancolique, il n'est pas avare. Voyez comme
au milieu de sa tristesse, un milieu de ses préoccupations funèbres, il
songe déjà à l'année 1844 qui le pousse en terre de minute en minute, et
bientôt aura pris sa place. Le peu de temps qu'il a encore devant lui,
décembre s'en sert pour donner l'éveil à la marchande de modes, au
bijoutier, au confiseur, au luxe, au caprice, à la fantaisie: «Allons
sus! leur dit-il; je touche à mon dernier soupir, cela est vrai; mais
regardez à l'horizon, cette jeune année qui s'avance au bruit du bal et
de la musique! Faites-lui bon accueil; apprêtez, pour la recevoir, ces
mille riens ruineux dont Paris tient fabrique; qu'en ouvrant les yeux,
qu'à son premier pas, elle soit accablée de présents, de dragées et de
baisers!»

Déjà, en effet, la Ville se pare, le magasin étale ses trésors les plus
riches elles plus tentants; Susse et Giroux, commencent à lutter de
recherche et de magnificence; et les jeunes femmes au pied furtif, les
jeunes gens à la botte vernie et au poil retroussé: jettent en passant
un regard d'interrogation dans les profondeurs de la boutique, et sur la
glace transparente où l'or et le diamant étincellent.--Sonnez les
cloches, 1843 finit! 1844 va commencer! Jetez à l'un une pelletée de
terre et une oraison funèbre; en l'honneur de l'autre, distribuez les
bonbons du baptême!

1843 trépassera sans grand éclat, comme il a vécu; près de nous quitter,
il n'a inventé ni plaisirs bien neufs ni nouvelles bien piquantes pour
assaisonner ses adieux. Ce qu'on faisait hier à Paris, on le fait
aujourd'hui, on le fera demain, et j'ai grand'peur qu'en cela 1844 ne
ressemble à 1843, et ne passe par les vieux sentiers où celui-ci a
marché. Paris est un vieillard qui rabâche, un homme blasé qui, ayant
goûté de tous les mets, savouré tous les vins, essayé de toutes les
idées et de tous les plaisirs, ne prend plus même la peine de changer:
il fait toujours le même geste, il dit tous les jours la même chose, il
traverse les mêmes rues, joue les mêmes jeux, prend les mêmes
distractions, mange à la même fourchette et met le pied sur les mêmes
pavés. Où est le Paris capricieux, entreprenant, mobile, vif et prompt
comme l'éclair?--Que voulez-vous? on n'est pas toujours jeune, et les
forts détachés poussent à la mélancolie.

Ne me demandez donc pas: Qu'y-a-t-il de nouveau? que peut-il y avoir de
nouveau? Les maisons sont à six étages; l'asphalte dalle les boulevards,
le fiacre se paie à l'heure ou à la course; les boutiques s'ouvrent le
matin et se ferment le soir; les tuyaux de gaz sont clos à minuit; le
garde national fait faction à la mairie; on naît, on meurt, on est
malade, on se guérit; il y a des voisins qui médisent du voisin; des
époux bien assortis qui s'arrachent les yeux, et des gens qui jouent aux
dominos.

Vous voulez du nouveau?--Nous avons eu vingt concerts cette
semaine.--Hélas! rien de moins neuf qu'un concert.

--Comment? la salle Vivienne! la salle Hertz! la salle Pleyel!
l'Athénée! l'hôtel de M. Jules de Castellane! le violon; le piano, le
cor, la flûte, le violoncelle, le hautbois, le duo, le choeur, le
quatuor, la romance!--Eh! mon ami, tout cela est vieux comme les rues.

De grâce, que faut-il faire pour vous donner du nouveau? Voulez-vous
jouer à la bouillotte!--O ciel!--Au whist?

--Ah! Dieu!--Dînons.--Je ne fais que cela.--Causons.

--Quoi de plus vieux que la parole?--Dormons.--La belle
nouveauté!--Regardons couler l'eau.--La rare invention!

Eh bien! vous allez me suivre au Théâtre-Français.--Corneille et Molière
ne sont pas nés d'hier, et leurs successeurs d'aujourd'hui sentent déjà
le rance.--Vous écouterez bien un vaudeville?--On jouait le vaudeville
avant le déluge, et Noé en avait dans l'arche.--Voyez cependant comme la
foule s'agite et se hâte; certes elle n'est pas ennuyée et blasée comme
vous!--Où court-elle ainsi?--Au théâtre des Variétés.--Suivons-la, soit!
Ici ou là, là ou ailleurs, que m'importe!

Cette multitude curieuse qui se presse depuis huit jours au théâtre des
Variétés, c'est Bouffé qui l'occupe et l'attire, le grand acte est
accompli: Bouffé a rompu publiquement avec le Gymnase, son fidèle
compagnon de quinze ans. Qu'on parle maintenant des vieux amis et des
vieilles amitiés! On se prend par hasard, on se garde par habitude, et
puis l'on se quitte un beau jour pour un intérêt, pour un caprice, pour
un hochement de tête.--Connaissez-vous cet homme qui passe là-bas? vous
dit quelqu'un, en vous montrant du doigt votre ancien et longtemps votre
meilleur ami.--Moi? je n'ai jamais vu ce monsieur.--De même Bouffé
passera devant le Gymnase et sur le boulevard Bonne-Nouvelle sans
tourner seulement la tête de ce côté, sans se souvenir que c'est là
qu'il est né en quelque sorte, qu'il a grandi et que la gloire lui est
venue.

Ce n'est pas que nous voulions accuser Bouffé d'ingratitude; le Gymnase
et Bouffé étaient las l'un de l'autre; c'est un traité de rupture au bas
duquel les deux intéressés, le théâtre et le comédien, ont apposé, leur
signature de tout leur coeur. Mais comment en étaient-ils venus à ce
point d'antipathie réciproque, après une liaison si ancienne, si
éclatante et se utile pour tous deux? Que vous dirai-je? Un longue
cohabitation amenant la lassitude, et, ce qui détruit les associations
les plus solides en apparence, certains embarras d'affaires, la
prospérité décroissante et la mauvaise humeur, conséquence de la
mauvaise fortune, Bouffé et le Gymnase, au milieu de la grande bataille
du théâtre et des auteurs, déclinaient en effet de compagnie, et
voyaient leur lustre s'éclipser.

Je ne sais ce que deviendra le Gymnase sans Bouffé, mais il est clair
que Bouffé se passera parfaitement du Gymnase. Bien plus: cette
séparation semble le ranimer et le rajeunir; on dirait d'un prisonnier
qui a brisé sa chaîne et qui chante à travers champs et cabriole. Il
fallait le voir à son début aux Variétés: ce n'était plus le Bouffé
triste et maladif de ces derniers temps, mais le Bouffé alerte, éveillé,
ingambe, joyeux; jamais le gamin de Paris n'avait eu plus d'entrain,
plus de jeunesse, plus de verve, plus de coeur, plus de malice; jamais
il n'avait mis plus de légèreté dans son étourderie, plus de sensibilité
dans son dénouement et dans ses larmes; aussi le succès a-t-il dépassé
toutes les espérances; Bouffé a pris possession du théâtre de Potier et
de Vernet au milieu des bravos et des couronnes. Sans doute il en coûte
un peu cher au directeur M. Nestor Roqueplan; cent mille francs de
dédit, c'est bien quelque chose; mais là où la vogue arrive, cent mille
francs ne pèsent pas un denier.

Faute de pouvoir vous envoyer Bouffé en personne, timbré et sous bande,
_l'Illustration_ vous gratifie de son portrait; c'est toujours quelque
chose, cherchez dans notre esquisse le comédien spirituel, ingénieux,
délié, fin, mélancolique, et souriant d'un sourire si voisin des larmes.

On a beaucoup parlé de Janus, et même on en a fait un dieu; le beau dieu
que voilà! A quoi bon faire tant d'embarras pour un personnage à double
face, et cela valait-il la peine de le canoniser? Que direz-vous donc de
Bouffé, qui se multiplie, et se métamorphose, et prend tant de figures
différentes; tantôt gamin de Paris, tantôt enfant de troupe, tantôt le
bonhomme Baptiste, tantôt le pauvre Jacques; ici pleurant, là souriant,
le ridicule et la passion, le drame et la comédie?

Bouffé a été le grand succès et l'intérêt capital de la semaine; on
s'est plus occupé de Bouffé que de M. de Polignac lui-même qui vient de
paraître ici et de disparaître aussitôt devant les susceptibilités et
les soupçons de la police. M. Berryer, de retour de Londres depuis trois
jours, n'a pas fait une plus heureuse concurrence que le ministre de
1830 à la vogue du _Gamin de Paris_; quelques vieux hôtels du faubourg
Saint-Germain ont pu s'émouvoir de son arrivée, comme d'un souvenir et
d'une espérance; mais on ne dit pas que le peuple et la foule, se soient
assemblés pour aller à sa rencontre, comme ils se précipitent aux
représentations de Bouffé. Or, c'est le peuple, c'est la foule qui
constatent le sucrés des comédies politiques ou non publiques; il n'y a
pas de bonne chance s'ils ne font queue d'abord et ne battent ensuite
des mains au dénouement.

A Rouen, ils ont battu des mains pour M. Beuzeville, qui n'est pas le
duc de Bordeaux, bien s'en faut. M. Beuzeville est ce potier d'étain
dont nous avons déjà parlé, et qui tout à coup s'est éveillé poète, non
pas poète pour rire, poète de petits vers, comme l'Oronte du
_Misanthrope_; une tragédie en cinq actes, munie de tous ses alexandrins
est le fruit des veilles poétiques de M. Beuzeville. Or, une tragédie ne
badine pas. Celle-ci a pour sujet _Spartacus_. Le Théâtre-Français, on
se le rappelle, avait accueilli avec bienveillance l'oeuvre du jeune
ouvrier, mais cet accueil était plutôt un encouragement qu'une
approbation complète. Il fallait remanier la pièce, corriger les vers,
changer des scènes, donner enfin à Spartacus tout ce qui lui manquait
encore. Ce n'est pas le courage, la résignation et la modestie qui ont
fait faute à M. Beuzeville; il aurait bien volontiers suivi les avis de
messieurs les comédiens ordinaires du roi; mais le jeune poète avait
hâte de savoir si, tout imparfaite qu'elle était, sa tragédie donnait
vraiment des espérances; il a donc conduit _Spartacus_ à Rouen, et
_Spartacus_ n'a pas eu à s'en plaindre: Rouen a vivement applaudi des
scènes intéressantes, de beaux vers, de nobles sentiments, du moins le
journal normand le dit.--M. Beuzeville est né en Normandie, et l'on
pourrait croire que la mère a eu quelque indulgence pour son fils: même
un peu de faiblesse et d'aveuglement ne surprendraient pa; mais, dans
cette occasion, l'amour maternel ne semble pas avoir empêché l'équité du
juge. Le critique rouennais mêle des observations à ses louanges, et
Rouen sans doute en aura fait autant. C'est une excellente méthode pour
bien élever les enfants et les poètes. Le talent naissant de M.
Beuzeville méritait en effet de ne pas commencer par être aveuglement
accablé de caresses pour finir et avorter ensuite comme un enfant gâté.
Avec un régime fortifiant, il deviendra un homme, nous l'espérons.

Nous l'avions deviné, les ambitions littéraires s'agitent autour de
l'Académie, c'est à qui prendra d'assaut le fauteuil de M. Campenon. Les
assaillants les plus intrépides et qui portent le plus haut leur
bannière sont M. le comte Alfred de Vigny. M. Sainte-Beuve M.
Saint-Marc-Girardin, vient ensuite M. Vatout, bibliothécaire du roi, qui
frappe à la porte de l'Académie depuis longtemps, comme ces locataires
nocturnes à qui le concierge refuse d'ouvrir, bien qu'ils carillonnent
sans relâche et à coups redoublés. La bataille s'engagera vivement entre
ces quatre candidats; le reste n'est pas sérieux, pas même M. Édouard
d'Anglemont.

M. Liadières aurait bien aussi quelques velléités de se mettre sur les
rangs; mais, pour se dernier, il attend le succès de la fameuse comédie
dont on s'occupe si fort depuis quinze jours: les _Bâtons flottants_. La
semaine dernière, cette comédie était encore à l'état de logogriphe, et
nous en cherchons le mot: ce mot est trouvé, et ce mot est Liadières; on
avait cependant compté sur le mystère le plus profond jusqu'au jour de
la première représentation; mais un secret à Paris est comme une
bouteille de fine liqueur livrée à l'air et qui s'évente; on a beau
chercher, personne ne peut dire qui a ôté le premier le bouchon. Quoi
qu'il en soit, M. Liadières est éventé; tout Paris désigne l'officier
d'ordonnance et le député comme l'auteur de la comédie en question; il
n'y a donc plus aucune espèce de mérite à le dire, on ne se donne pas
même par là le petit plaisir d'une indiscrétion; aussi les femmes n'en
parlent-elles plus.

Croiriez-vous une chose? madame Cindi-Damoreau a quitté Boston et va à
la Havane. Deux rossignol, pour traverser ainsi les mers, es-tu devenu
alcyon?



Théâtre.

_La Tutrice ou l'Emploi des Richesses_, comédie en trois actes de MM.
SCRIBE ET DUPORT (THÉÂTRE-FRANÇAIS).--_Daniel le Tambour_ (GYMNASE).

Le mot tuteur et tutrice a un air rébarbatif; dans un tuteur, la comédie
a coutume de ne voir qu'un vieux barbon, goutteux, quinteux, maussade et
avare, quelque Cassandre ou quelque Bartholo, fort à charge aux vives
Rosines et aux galantes Isabelles; la tutrice a dû en souffrir
logiquement; et il semble difficile qu'une tutrice, à son tour, ne soit
pas quelque peu respectable et douairière. Mais au connaît M. Scribe; M.
Scribe n'aime pas à se traîner dans la tradition; c'est l'homme aux
surprises. Il lui est arrivé plus d'une fois, dans ses charmantes
esquisses du Gymnase, de montrer de jeunes et aimables tuteurs, des
tuteurs très-galants, très-tendres, faits tout exprès pour être adorés
des pupilles. Voici maintenant qu'il nous donne une tutrice de l'âge
d'une jeune-première, et point du tout maussade.

Elle s'appelle Amélie de Moldaw. Quant à son titre de tutrice, il est
plutôt de pure bienveillance que strictement légal.

Voici le fait.

Un vieux feld-maréchal, le comte de Wurtzbourg, est oncle d'un vaurien
de neveu, son héritier naturel. Laisser sa fortune, c'est-à-dire trois
ou quatre millions, à un tel drôle, c'est jeter une brebis dans la
gueule du loup: en un tour de dent les millions seront absorbés. Pour
eviter cet appétit vorace, le feld-maréchal nomme Amélie de Moldaw, la
fille d'un de ses compagnons de guerre, sa légataire universelle; ceci
veut dire qu'il déshérite son neveu. Après quoi, le bonhomme meurt; que
la terre lui soit légère!

Amélie accepte le legs; mais ne croyez pas que ce soit par cupidité;
tout au contraire. Ces biens immenses, elle les conservera avec
honnêteté, avec soin, comme un vertueux tuteur veille à la fortune d'un
mineur étourdi, pour la lui rendre intacte quand la sagesse lui sera
venue.

Or, comment corriger ce fou de Léopold de Wurtzbourg? comment le
convaincre que ses richesses sont faites, non pas pour les perdre
sottement en dissipations et en extravagances, mais pour les faire
fructifier honorablement pour soi, utilement pour les autres? Telle est
cependant la tâche qu'entreprend Amélie, et vous avouerez qu'on ne
s'attendait guère à ce cours de morale de la part d'une jeune fille de
vingt ans.

Elle trouve naturellement dans Léopold un disciple peu docile. Léopold a
beaucoup plus de penchant pour ces demoiselles de l'Opéra que pour autre
chose, et l'ordre lui semble bien maussade, en comparaison du désordre.
D'ailleurs, pourquoi Léopold écouterait-il les remontrances d'Amélie?
N'est-ce pas elle qui vient de lui enlever l'héritage qu'il croyait déjà
tenir, et sur lequel il avait fondé tant de charmants rêves de plaisir?
Donc non-seulement il décline la compétence d'Amélie en fait
d'éducation, mais il se croit en droit de la haïr, aussi bien que feu
son oncle. Et pour témoigner aux vivants et aux morts cette haine
profonde et le cas qu'il fait de leurs leçons, Léopold se promet d'être
plus mauvais sujet, plus dissipateur que jamais; il fera des dettes, il
passera sa vie follement; il épousera la Fredoline, illustre danseuse de
l'Opéra! En un mot, il compromettra de son mieux le nom des Wurtzbourg.

Léopold le ferait comme il le dit, si Amélie n'était pas la pour
l'arrêter dans cette voie de perdition. Que fait-elle? Elle achète tout
simplement des créanciers de Léopold de bonnes lettres de change, et en
vertu de ce titre en règle, fait arrêter notre étourdi, qui va tout
droit en prison méditer sur la fragilité des héritages et sur les
danseuses de l'Opéra. Il est d'abord furieux, et maudit Amélie de plus
belle; si bien qu'il en fait une grosse maladie. Mais être toujours
furieux ou malade, c'est une triste position à vingt-cinq ans. La
méditation arrive donc après la rage, et après la méditation viennent la
santé et le sens commun, Léopold se décide à être raisonnable, mais
c'est encore par vengeance: il veut qu'Amélie ait la preuve qu'elle ne
lui a rien pris en lui prenant les millions de l'oncle, et qu'il sait
fort bien s'en passer.

Il étudie le droit et devient un avocat distingué; cela s'appelle se
venger noblement, et vous conviendrez que cette vengeance vaut un peu
mieux que la première, qui consistait à se ruiner et à se déshonorer.

On sait le procédé de Marivaux, et de M. Scribe après lui; M. Scribe et
Marivaux ne mettent les gens aux prises et ne les font se haïr d'abord,
que pour les faire s'adorer ensuite; telle est la conclusion de la
guerre de Léopold de Wurtzbourg contre Amélie de Moldaw.

En retrouvant Amélie, Léopold est tout inquiet d'éprouver je ne sais
quelle espèce d'émotion qui n'est plus tout à fait son antipathie
d'autrefois. Cependant il résiste, et veut lutter encore; mais, à force
de résister, les plus braves souvent succombent: c'est ce qui arrive à
Léopold, surtout lorsque Amélie, convaincue de sa conversion, se dévoile
à lui, et explique tout le secret île sa conduite; alors, en effet, dans
cette femme qu'il a longtemps soupçonnée d'avidité, de mauvaise foi, et
de pis encore, Léopold trouve une bonne et charmante fille, dévouée,
désintéressée, vertueuse, qui a voulu le sauver de ses propres folies,
et, le voyant complètement corrigé, lui restitue toute cette fortune
dont il saura faire désormais un bon emploi. A quoi bon vous dire que
Léopold, émerveillé, attendri, vaincu, tombe aux pieds d'Amélie, et que
bientôt nous célébrerons les noces dans le château du vieux maréchal de
Wurtzbourg? cela va de soi-même.

Quelques hors-d'oeuvre d'un goût équivoque, des développements excessifs
au début de la comédie, certains mots et certains détails manquant d'une
suffisante délicatesse, avaient causé, le premier jour, certains petits
désagréments à la _Tutrice_ mais MM. Scribe et Duport ont, dès le
lendemain, remédié au mal, et l'ouvrage, sans être un des plus heureux
et des plus spirituels du fécond et habile auteur, se fait écouter
maintenant sans obstacle et même avec plaisir. Il est agréablement joué
par mademoiselle Plessis, Provost, et mademoiselle Brohan.

--Le Gymnase, veuf du Bouffé, a songé tout aussitôt à le remplacer. Le
jour même où Bouffé faisait, au théâtre des Variétés, une triomphante
entrée, M. Delmas s'essayait au Gymnase dans un rôle destiné
primitivement au célèbre comédien. M. Delmas a réussi; c'est un acteur
exercé, et qui il manque un peu de distinction, mais qui a du métier, de
la verve, de l'intelligence, de la chaleur, C'est déjà beaucoup, et,
avec cette première mise de fonds, on peut faire son chemin.

D'ailleurs, il. Delmas n'avait pas précisément besoin, cette fois, des
belles manières d'un homme comme il faut; il a débuté par le rôle d'un
tambour. Or, ce tambour s'appelle Daniel; il est brave, il est sensible:
figurez-vous le tambour modèle. Sa bravoure, Daniel l'a montrée souvent,
sur les champs de bataille, et dernièrement en Afrique, au col de
Mouzaia; quant à sa sensibilité, voici à quoi il l'emploie:

Tout tambour qu'il est, Daniel est le père d'une charmante fille.--Et la
mère, une vivandière?--Non pas, morbleu! la mère est une
marquise.--Comment cela se peut-il?--Pardon; mais l'histoire serait trop
longue à vous conter.

Or, cette fille charmante, Daniel veille sur elle et revient tout exprès
d'Afrique pour faire son bonheur. Vous comprenez bien qu'il n'use pas
lui dire qu'il est son père, un simple tambour! mais il fait mieux: il
l'arrache à l'inimitié d'une méchante famille qui en veut à son bien, et
lui donne pour mari, à la place d'un homme qu'elle hait, un joli petit
comte qu'elle aime; après quoi il reprend son tambour, fait un roulement
et retourne en Afrique, la larme à l'oeil, mais sans avoir dit son
secret.

La pièce, l'auteur M. Auvray, Delmas le débutant, et mademoiselle
Rose-Chéri, ont réussi avec accompagnement de bravos et de larmes.



Histoire de la Semaine.

L'attention s'est, cette semaine moins que jamais, portée sur ce qui
peut se passer en France. La province n'est occupée qu'à rédiger les
pétitions qu'elle veut remettre à ses députés avant que ceux-ci montent
dans la voiture particulière dans la malle-poste, dans la diligence,
dans le wagon ou dans le bateau à vapeur qui doit les amener à Paris.
Quant à la capitale, elle se creuse la tête à chercher douze nom à
inscrire sur chacune des listes des douze arrondissements pour
l'élection des maires et adjoints, fonctionnaires sans fonctions,
archivistes purs et simples des actes de l'état civil, qui n'ont pas
assez d'attributions pour pouvoir faire le bien, mais qui, par force
d'inertie, arrivent quelquefois à l'empêcher. Les circulaires des
candidats se nuisent et font ployer l'électeur sous leur poids. Mais, en
vérité, pour l'homme qui ne fait partie d'aucune coterie de quartier, il
est bien difficile, au milieu de tous ces prétendants à l'écharpe
municipale, à l'habit brodé, et, pour tout dire, à la décoration qui
fait partie obligée du costume, il est bien difficile de dégager
l'inconnu, et cependant la loi nous condamne à recommencer douze fois
cette pénible opération auprès de laquelle les rébus que
_l'Illustration_ donne à deviner ne sont qu'un jeu!--Les nouvelles
d'Afrique sont venues remplir un peu le vide que le manque d'événements
intérieurs ont laissé dans nos feuilles politiques. La brillante et
heureuse expédition du général Tempoure demande un récit spécial qu'on
trouve dans ce même numéro; quant à la défection d'un chef indigène,
dont nous avons déjà parlé, et à la trahison dont une tribu des environs
de Constantine aurait eu à se plaindre de la part du gouverneur de cette
province, les feuilles officielles n'ont jusqu'ici donné aucun
renseignement à ce sujet, sans doute pour être plus à même de répondre
avec exactitude aux faits précisés qui ont été mis en
circulation.--Notre mission de Chine s'est enfin déterminée à
s'embarquer sur l'escadre qui doit la conduire dans le Céleste Empire.
Elle attendait probablement pour prendre ce parti qu'Old-Nick eût fait
paraître ses premières livraisons de _la Chine ouverte_, qui vont lui
servir de _Guide de l'étranger_, et qui vont permettre en même temps aux
souscripteurs casaniers de faire, sans se déranger et sans redouter,
eux, aucun mécompte, le même voyage que M. de Lagrenée. L'empereur
chinois nous ayant fait la gracieuseté de nous adresser son portrait,
nous avons cru devoir, en échange lui envoyer celui de notre ministre
plénipotentiaire: nous les donnons tous deux aujourd'hui à nos
lecteurs.--La nouvelle s'étant répandue que deux Français de la légion
que nos nombreux compatriotes ont formée à Montevideo pour défendre
leurs personnes et leurs biens, avaient été pris par le général Oribe,
torturés et mutilés, que leurs têtes avaient été exposées, le ministère
fit annoncer que des explications seraient demandées à ce sujet. En
effet, un des bâtiments de notre escadre de la Plata fut dépêché dans ce
but à Buenos-Ayres. Qu'en est-il advenu? C'est encore une incertitude
que les feuilles du gouvernement ont a faire cesser. D'après _le
Patriote Français_, journal qui se publie à Montevideo, M. Arana,
ministre de Rosas, aurait, en substance, répondu à M. de Ludre, notre
ministre près de la république argentine: «Les deux individus sur le
sort desquels vous réclamez étaient du nombre de ceux que MM. Pichon,
consul français à Montevideo, et l'amiral Massieu de Clerval, commandant
de l'escadre française, ont déclarés officiellement _n'être plus
Français_, pour avoir, sans l'autorisation du roi, pris du service
militaire à l'étranger. Que signifie dès lors votre réclamation?» Nous
ne savons jusqu'à quel point la déclaration de MM. Pichon et Massieu de
Clerval serait regardée comme nous engageant, alors même, ce que nous ne
croyons pas, qu'elle aurait été faite; car il est bien constant que des
hommes placés dans la nécessité de la légitime et de l'immédiate défense
personnelle, à Montevideo, où ils sont bloqués, ont quelque chose de
mieux et de plus pressant à faire que d'attendre de Paris l'autorisation
de prendre les armes. D'après le _Times_, au contraire, les deux
Français seraient morts des blessures qu'ils auraient reçues en
combattant, et leurs cadavres auraient été mutilés par les Montévidéens
eux-mêmes, pour augmenter l'ardeur de leurs auxiliaires et leur rendre
l'ennemi plus odieux. De ces deux versions, quelle est la vraie?

Bien des yeux sont en ce moment tournés vers l'Angleterre. L'attention
qu'on a prêtée à l'accueil qu'y ont reçu M. le duc et madame la duchesse
de Nemours, aux hommages que sont venus leur rendre les ministres des
puissances étrangères et, parmi eux, le ministre de Russie, qui a donné
son nom à la fameuse convention de juillet 1840, de Brunow, cette
attention a fait son temps. La visite que la reine Victoria vient de
rendre à sir Robert Peel serait elle-même oubliée si les journaux
anglais n'avaient fait gagner et ne reproduisaient pour leurs lecteurs
le wagon-salon qui a transporté leur souveraine et le prince Albert.
Mais le fait qui éveille le plus la curiosité anglaise en ce moment et
qui, de ce côté du détroit, est de nature à faire naître également la
nôtre à des titres divers, ce sont les réceptions, les petits levers de
M. le duc de Bordeaux, ses entrevues avec les pèlerins de la légitimité
qui ont entrepris tout exprès ce voyage, et les harangues plus ou moins
mesurées qu'on lui adresse. Plusieurs journaux français s'en émeuvent et
annoncent qu'on ne peut manquer, à la tribune de la Chambre, de demander
compte de leur démarche aux députés qui ont été grossir la cour du
petit-fils de Charles X. Ce qui nous paraît devoir résulter le plus
certainement de tout cela, c'est tout simplement une discussion
d'adresse fort animée. Du reste, on est fort curieux de savoir quelle
réponse sera faite au prince voyageur quand il demandera à faire sa cour
à la reine. Ce ministre étranger lui a porté les félicitations de son
souverain; c'est le ministre du roi de Hanovre.--Le ministère anglais et
les accusés irlandais se trouvent avoir un répit de six semaines, par
l'ajournement au 15 janvier qu'ont prononcé les quatre juges de la Cour
du banc de la reine(2). En attendant, le cabinet fait imprimer dans ses
journaux qu'en définitive, s'il n'obtient pas une condamnation, cela ne
fera que démontrer plus évidemment au Parlement la nécessité de lui
accorder des mesures coercitives. On voit qu'il s'arrange d'avance pour
ne pas paraître trop désappointé dans le cas d'un acquittement. Il croit
aussi devoir découvrir de temps en temps des conspirations et des dépôts
d'armes, pensant que cela ne saurait faire de mal sur l'esprit des
jurés.--Les élections américaines ont définitivement pris couleur, et
l'opinion démocratique est sûre aujourd'hui d'une grande majorité. Nous
désirons, sans nous en flatter beaucoup, que quand le parti vainqueur
aura installé au Capitole de Washington, son influence à la place de
celle des whigs, il entend mieux que ceux-ci les véritables intérêts
États-Unis, et abroge cette législation de douanes qui équivaut en
quelque sorte à une prohibition générale.

[Note 2: L'honorable Édouard Pennefather, président de la Cour du banc
de la reine, en Irlande, est dans sa soixante-dixième année. Il a débuté
au barreau vers 1796, et a été longtemps l'un des premiers avocats de
son pays. Quoique né en Irlande, on assure qu'il ne dissimule point sa
prédilection pour l'Angleterre. Un fait qui semblerait venir à l'appui
de cette opinion, c'est que, depuis plusieurs années, toutes les
propriétés qu'il a achetées sont situées sur le territoire anglais. Il
est inutile de dire qu'il est conservateur.

L'honorable Chartes Burton, second juge, n'est pas Irlandais. C'est John
Philippot Currau, qui, ayant conçu les plus grandes espérances de son
jeune talent, l'enleva à l' Angleterre et le protégea dans ses débuts au
barreau irlandais. Il appartient au parti whig. On lui reproche
toutefois d'avoir aidé de son crédit et de son argent la candidature de
son gendre, M. West, qui est conservateur.

L'honorable Philippe Cecil Crampton, troisième juge du banc de la reine,
a soixante ans, il s'était fait de bonne heure une haute réputation de
talent dans l'Université irlandaise. Il a été professeur de droit au
collège de la Trinité. Il a siégé, comme membre de l'opposition, à la
Chambre des communes, et, sous l'administration whig, il a exercé les
fonctions de solliciteur-général. Il a de tout temps professé à l'égard
d'O'Connell une vive antipathie, et O'Connell, comme on doit le penser,
la lui rend bien. C'est un des champions les plus actifs de la grande
cause de la tempérance. On rapporte que, voulant donner au père Matthews
un gage éclatant de sa loi, il fit un jour vider tous les vins que
contenait sa cave (et elle était célèbre parmi les amateurs) dans un
ruisseau qui traverse sa villa près Bray, dans le comté de Wicklow.

L'honorable Louis Perrin, quatrième juge, est d'origine française, c'est
la révocation de l'édit de Nantes qui a forcé sa famille à se
naturaliser en Irlande. En 1834, il a été élu, à Dublin, membre du
Parlement. Il est whig. Sa probité, son savoir et son bon sens le font
respecter de tous les partis. Il a plus de soixante-dix ans.]

[Illustration: États-Unis.--Le Capitole de Washington.]

Le roi Othon a ouvert, le 20 novembre, l'Assemblée nationale par un
discours qui eût été plus convenablement prononcé le premier jour de
l'an. L'allocution royale est toute en souhaits et en voeux que les
députés ont dû croire sincères. Tous les membres du corps diplomatique
assistaient à cette séance, à l'exception du ministre de Russie.--Les
nouvelles anglaises de Chine sont peu favorables. Le comptoir nouveau ne
fonctionne guère, et les ports sont encombrés de marchandises anglaises
qui ne trouvent pas d'écoulement. D'un autre côté, des fièvres
très-dangereuses exercent leurs ravages sur les Européens, et l'île de
Hong-Kong: est infestée de vagabonds, de voleurs, de rats et de
plusieurs espères de vermine qui s'entendent parfaitement pour en rendre
le séjour insupportable aux _Barbares_.--Si nous voulions parler du
Penjab, il nous faudrait enregistrer des assassinats nouveaux à la suite
de ceux que nous avons déjà annoncés, tracer des noms aussi peu commodes
à écrire qu'à prononcer, et avec lesquels nos lecteurs n'ont nul intérêt
à faire connaissance. Le général Ventura n'est point, comme on l'avait
dit, prisonnier dans une forteresse. Le général Avitabile est également
parvenu à se mettre en sûreté. Lord Ellemborough n'a pas encore annoncé
l'intention d'intervenir, mais il fait réunir une armée considérable sur
le Rutledge, et cette mesure le mettra à même de menacer ou d'agir selon
que les intérêts anglais le demanderont.--Nous avons gardé pour la fin,
comme on fait des énigmes, les incroyables intrigues qui se croisent en
ce moment en Espagne. On a vu précédemment M. Lopez résigner le pouvoir
dont, malgré ses concessions ou peut-être plutôt par suite de ses
concessions même, le général Narvaez et le personnel qui entoure
l'innocente Isabelle étaient arrivés a lui rendre l'exercice impossible.
M. Olozaga lui a succédé et a débuté par une déclaration
constitutionnelle, par un discours plein de béatitudes, et par un
ajournement de la réorganisation des gardes nationales et des
municipalités, provoquée par le ministère qu'il venait de remplacer. Il
pensait qu'il y en aurait là pour tous les goûts; et, en effet, ses
paroles pouvaient plaire aux constitutionnels, son premier acte semblait
devoir lui gagner les coeurs des camarillistes. Il n'en a rien été. Le
nouveau premier ministre a bientôt été amené à penser que la pauvre
enfant, qu'on a déclarée majeure, était bien loin d'être émancipée de
l'influence dominatrice du général Narvaez qui règne véritablement sous
son nom; et que pour lutter contre cette usurpation de fait, pour
trouver quelque part un appui régulier et de quelque puissance, il
fallait une assemblée moins également partagée que la Chambre actuelle
des Députés, et qui offrît aux constitutionnels sincères une majorité
compacte et prononcée. Dans cette conviction, M. Olozaga a soumis à la
reine un projet d'ordonnance de dissolution. La reine, bien entendu,
était parfaitement incapable d'apprécier si l'acte auquel elle
acquiesçait était en soi bon ou mauvais; mais son instinct d'enfant lui
donnait, peut-être à craindre que le général Narvaez en fût mécontent.
Aussi le lendemain, quand celui-ci, informé de la mesure adoptée, vint
au palais trouver la reine Isabelle, la pauvre petite, voyant bien
qu'elle allait être grondée, se mit à rapporter. On lui fit grâce de la
pénitence, à la condition qu'elle rapporterait comme on voudrait, et
qu'elle déclarerait que M. Olozaga, pour lui arracher sa signature, lui
avait donné des chiquenaudes, tiré l'oreille et tenu la main. La leçon
apprise a été répétée sans trop de fautes. Voilà ce qui se laisse
entrevoir dans les correspondances et les journaux d'Espagne. Ce qui est
certain, c'est que M. Olozaga a été destitué par une ordonnance du 29
novembre, contre-signée de son collègue M. de Frias, qui, le lendemain,
a été amené, ainsi que M. Serrano et les autres ministres, à donner
lui-même sa démission. Un jeune député, M. Gonzalès Bravo, avocat, a été
nommé minière des affaires étrangères. Il compose jusqu'ici à lui seul
tout le cabinet. En qualité de chancelier, il est venu, dans la séance
des cortès du 1er décembre, présenter sérieusement la déclaration de la
reine portant le récit des violences imputées à M. Olozaga. Une
proposition a été faite, ayant pour objet d'éloigner momentanément cet
ancien ministre du Congrès. Le renvoi de cette motion à l'examen des
bureaux a été prononcé à la majorité 79 voix contre 75. Madrid, nous
dit-on, est dans l'inquiétude la plus vive. Nous nous l'expliquons sans
peine. Quand on voit une aussi étrange parade se jouer en face d'une
grande nation, quand on voit ses députas y accepter des rôles, est-il
bien surprenant que le peuple se demande s'il suffit de siffler les
acteurs?

[Illustration: Vue extérieure du Wagon de la reine d'Angleterre.]

[Illustration: Intérieur du wagon de la reine d'Angleterre.]

Une violente tempête, qui a causé de nombreux sinistres, a éclaté,
pendant les journées du 31 septembre au 2 octobre, dans les parages du
sud de la Floride et des Bahamas. Outre plusieurs navires grands et
petits, sur lesquels personne n'a péri, on cite un brick que l'on croit
être le _Virginia_, qui allait de Boston à la Nouvelle-Orléans, avec
environ soixante passagers, et qui a été englouti en vue de l'île Perry,
l'une des Bahamas. La catastrophe a eu lieu tout près du rivage, aux
yeux d'une foule nombreuse qui était accourue pour porter secours, mais
qui en a été empêchée par la fureur de la mer. Personne n'a pu être
sauvé. Une goélette s'est aussi perdue non loin de là, sur la côte
d'Abaço, avec son équipage composé de cinq hommes. Une autre goélette du
port d'Abaço a sombré dans les mêmes parages; il y avait à bord huit
hommes, onze femmes et deux enfants. Tous ont péri.

«A ces naufrages, ajoute le _Courrier des États-Unis_, journal français
de New-York, nous aurons sans doute à ajouter plus tard ceux de
plusieurs bâtiments dont la longue disparition ne laisse guère d'espoir
sur leur sort. De ce nombre est le brick _Francis-Ashby_, qui est parti
de New-York pour Matanzas le 23 septembre, avec plusieurs passagers
parmi lesquels nous signalons à regret un de nos compatriotes. M. le
comte d'Adhémar, qui compte de nombreux amis à New-York et à la Havane.»
Un des plus beaux paquebots à vapeur naviguant entre Liverpool et les
États-Unis, le _Sheffield_, s'est également perdu, mais toutes les
personnes qui étaient à bord ont été sauvées.

Pendant que les compagnies se préparent et s'organisent pour solliciter
des Chambres, quand elles seront réunies, la concession des lignes de
fer qui sont encore à accorder, le chemin atmosphérique de Dublin, par
les épreuves dont il sort vainqueur, confirme la pensée où étaient les
premiers commissaires que notre ministère des travaux publics a envoyés
pour l'examiner, qu'une révolution est au moment de s'opérer dans les
voies de fer. M. Mallet, du corps royal des Ponts et Chaussées et ancien
député, nommé, en dernier lieu, pour faire sur ce système un rapport
détaillé et en quelque sorte définitif, est de retour d'Irlande, et sa
conclusion, comme celle de M. Brunet et des autres hommes de l'art qui
se sont réunis à lui sur les lieux, est que ce système nouveau doit être
regardé comme parfaitement pratique et sûr. Il est indispensable que,
sans plus tarder, il soit essayé en France; car on sait qu'il est
applicable sur un des bas-côtés des voies de terre, qu'il n'exige ni
terrassements, ni nivellements, ni travaux d'art, et que par conséquent
il épargnerait des capitaux énormes qui seraient dépensés en pure perte
si on devait un peu plus tard adopter l'air atmosphérique comme force
motrice. D'un autre côté, la _Gazette générale de Prusse_ annonce que M.
Shuttleworth, ingénieur anglais, propose un autre système, qu'il appelle
chemin de fer _hydraulique_. La description qu'elle en donne est
exactement conforme à celle d'un chemin atmosphérique, à cette
différence près que la pression de l'eau remplace celle de l'air, et
qu'il faut établir au-dessus du niveau du chemin des réservoirs toujours
remplis d'eau et ne la laissant jamais perdre. Ce système n'est encore
qu'à l'état de pure théorie.

[Illustration: M. de Lagrenée, ambassadeur de France en Chine.]

En attendant que l'eau trouve son utilisation dans les chemins de fer,
le tribunal de commerce de Rouen n'entend pas qu'elle serve à faire du
vin. Il vient de rendre un jugement fort bien motivé sur l'opération
appelée le _mouillage_, dans lequel il apprécie comme elle mérite de
l'être la conduite de la régie, qui tolère cette fraude commise aux
dépens du consommateur, pourvu que le droit lui soit payé sur le produit
des puits comme sur celui de la vigne. C'est étrangement comprendre sa
mission, pour une administration publique, que de croire qu'elle n'a
point à défendre les citoyens contre l'avidité et la mauvaise foi, et
que son rôle doit se borner uniquement à faire que le trésor partage du
moins avec les fraudeurs.--En vérité, nous serions tentés d'envoyer M.
le directeur-général des contributions indirectes prendre quelques
leçons de scrupules d'un nouveau gouverneur d'Abyssinie, sur lequel les
journaux allemands nous donnent des détails. Le naturaliste Schimper,
après avoir séjourné pendant six années dans ces contrées, s'est fait,
disent-ils, une position très-avantageuse auprès du roi Ubie, qui l'a
nommé gouverneur d'un district très-étendu. Il rend lui-même compte de
ces circonstances dans une lettre écrite d'Ambassa, en date du 30 juin,
et ainsi conçue: «Je suis maintenant propriétaire d'un vaste pays qui
compte une population de plusieurs millions d'habitants, et dans lequel
je suis souverain comme un comte d'empire au Moyen-Age; mais je suis
pauvre car il n'y a ici que du blé, des armes et des bestiaux; l'argent
y est rare, et je ne veux point m'en procurer en employant des moyens
violents, à l'exemple des grands de l'Abyssinie.» Nous faisons des voeux
bien sincères pour que M. Schimper ne meure pas de privations _dans sa
position très-avantageuse_. Tous les peuples sont intéressés à ce qu'il
soit établi, par un exemple prospère, qu'un souverain peut être
parfaitement heureux et ne pas mourir de faim sans liste civile. C'est
une expérience qui doit être suivie, avec curiosité.

[Illustration: L'Empereur de la Chine.]



PROCES D'O'CONNELL.--COUR DU BANC DE LA REINE.

[Illustration: Le juge Burton.--Le président Pennefather.--Le juge
Crampton.--Le juge Perrin. (Voir la note de la page 234.)]

Les artistes dramatiques, à qui il arrive aussi souvent le soir d'être
rois et reines, n'en sentent pas moins quelquefois le matin les cris du
besoin. Ils ont donc formé, entre eux une association de secours qui
sert des pensions à quelques vétérans de l'art. Voici les noms de ces
pensionnés par ordre d'ancienneté dans la carrière. C'est un curieux
tableau, en même temps, de longévité chez les comédiens. M. Fragneau,
doyen de tous les comédiens en exercice, 81 ans; M. Mériel, 75 ans;
madame Mériel, 72 ans; madame Brunet, 72 ans; M. Bergeronneau, 68 ans;
M. Bignon, 76 ans; M. Pougin père, 70 ans; M. Pic-Duruissel, 70 ans;
madame Berger, 60 ans; M. Dugy, 70 ans; M. Bougnol, 82 ans; madame
Clairençon, 91 ans; mademoiselle Zoé Duquesnois, 72 ans; M. Massun, 73
ans. Ces quatorze vétérans de l'art dramatique réunissent, entre eux
_mille trente ans_, dix siècles passés!!!

L'administration de la ville de Paris continue avec zèle ses travaux
d'embellissement, et d'amélioration. Les appareils pour la conduite des
eaux du puits artésien de Grenelle aux réservoirs de l'Estrapade se
poursuivent activement. Jusqu'au succès de cette belle et heureuse
entreprise, dix-huit à vingt barrières de Paris se trouvaient à un
niveau trop élevé pour recevoir l'eau d'aucun des établissements
hydrauliques de la ville. Grâce au puis de Grenelle, voilà qu'on est
parvenu à remédier à cette triste disette. Mais on ne s'est pas contenté
de cette puissante source pour alimenter Paris; le projet conçu par M.
Arago d'élever les eaux de la Seine au moyen de turbines qui doivent
remplacer le chétif établissement hydraulique du pont Notre-Dame est
définitivement adopté pour recevoir son commencement d'exécution au
printemps prochain. Entre autres emplois qu'on se propose de faire des
masses d'eau que ces puissants appareils élèveront, se trouve le curage
de la rivière de Bièvre. On sait quels germes de mort traîne après lui,
dans son cours à peine sensible, ce ruisseau fangeux et cependant si
utile aux établissements qui l'avoisinent. Quel immense service que
celui de faire contribuer les eaux de la Seine au nettoyage à fond de
cette rivière, une fois chaque aimée, alors qu'elle est presque tarie,
et que de son lit sortent des miasmes pestilentiels. Ces projets sont
des bienfaits réels, et qui honorent l'administration d'autant plus
qu'ils s'adressent aux classes laborieuses presque exclusivement, car ce
sont elles qui peuplent en très-grande partie, les quartiers que ces
mesures vont assainir.--Tout se prépare pour la restauration de
Notre-Dame. Un concours a été ouvert L par M. le ministre des cultes, et
un projet de MM. Lassus et Viollet-Leduc, auxquels on doit déjà des
travaux de ce genre, bien connus et bien exécutés, a été placé en
première ligne par le conseil des bâtiments civils. Les réparations si
malheureusement faites antérieurement à la partie septentrionale de
cette cathédrale commandaient que le plus grand soin fût apporté au
choix des artistes à qui seront confiés la restauration générale de la
sainte basilique et la construction d'une sacristie au flanc méridional
du monument.--Un débat s'est engagé sur un coeur trouvé récemment à la
place de l'autel de la Sainte-Chapelle. Suivant quelques archéologues,
ce doit être le coeur de saint Louis, son fondateur; auquel cas, un
aurait à le transporter sans retard dans les caveaux de Saint-Denis.
Mais, suivant le savant M. Letronne, c'est bien plus probablement le
coeur du maçon qui a construit cet édifice, et auquel les honneurs
royaux ne sont pas dus. Dès qu'il aura été prononcé en dernier ressort,
nous enregistrerons le jugement.--On vient de faire placer, sur la
maison de la rue Richelieu numérotée 34, en face du monument élevé à
Molière, et qui sera, comme nous l'avons annoncé, inauguré le 15 du mois
prochain, un très-beau cadre en marbre blanc, au milieu duquel on lit,
sur un fond noir, écrit en lettres d'or: «Molière est mort dans cette
maison, le 17 février 1673, à l'âge de cinquante-un ans.» Cette
inscription est surmontée du millésime 1844, encadré dans une couronne
de laurier. Elle ne sera découverte que le jour de la cérémonie.

Nous avions raconté, d'après des journaux de Berlin, qu'une action
judiciaire était intentée contre une danseuse espagnole, mademoiselle
Lola Montez, qu'on accusait d'avoir malmené un gendarme à coups de
cravache. Nous avons dit depuis que cette demoiselle avait écrit au
_Journal des Débats_ que la justice de Berlin avait renoncé à ses
poursuites contre ce qu'elle appelait une vivacité et que le gendarme
qui l'avait essuyée était même venu lui en demander pardon. Cela
prouvait qu'Odry n'est pas le seul artiste qui ait rencontré de bons
gendarmes. Mais des lettres de Varsovie du 25 novembre viennent nous
apprendre que mademoiselle Montez ayant été mal accueillie, par le
parterre de cette ville, s'est permis envers lui, sur le théâtre, des
gestes qui n'avaient rien de gracieux et qui laissaient à désirer sous
le rapport de la décence. Un gendarme lui a encore été envoyé, et ce
n'est qu'après lui avoir opposé une rude résistance, qu'elle a quitté
Varsovie comme elle avait quitté Berlin. Elle a annoncé, par sa lettre
au _Journal des Débats_, qu'elle comptait se rendre prochainement à
Paris. Gendarmes! garde à vous!



ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS. (Voir t. II, p. 26, 38, 105, 139 et 214.)

Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.

(Suite.)

Une autre circonstance, des plus délectables, se révéla avant que la
première tasse de thé eût été bue. Le croira-t-on? tous avaient visité
l'Angleterre! se pouvait-il rien imaginer du plus heureux? Cependant
Martin n'en fut qu'à demi content, lorsqu'il eut découvert quel
prodigieux monde de ducs, lords, vicomtes, marquis, duchesses,
chevaliers, baronnets, étaient intimement connus de ses nouveaux amis,
et quel vif intérêt inspiraient à ceux-ci les moindres particularités
relatives à tant d'illustres personnages. Aux questions qui pleuvaient
pour s'informer de telle ou telle de ces précieuses santés,
l'imperturbable Martin répondait: «Oui! oh! oui; à merveille!--Jamais il
ne s'est mieux porté.» S'agissait-il de savoir si la mère de _sa Grâce_
la duchesse n'était, pas fort changée; «En vérité, pas le moins du
monde, affirmait Martin; vous la verriez, demain que vous croiriez
l'avoir quittée hier!» Tout glissait donc comme sur des roulettes. Même
lorsque les jeunes miss, inquiètes de la destinée des poissons dorés qui
frétillaient dans la fontaine grecque de telle ou telle noble serre,
voulurent, savoir s'ils étaient toujours aussi nombreux; après mûre
considération, l'Anglais affirma qu'ils devaient avoir doublé; et, quant
à ce qui concernait les plantes exotiques, pas moyen d'en parler, foi
d'amateur! il fallait le voir pour y croire.

Cet état si complètement prospère rappela au souvenir des membres de la
famille les splendeurs sans pareilles d'une fête qui avait réuni la
pairie entière, la fleur de la noblesse de la Grande-Bretagne, et tout
l'almanach de la cour; fête à laquelle ils avaient été nominativement
invités: on pouvait presque dire qu'elle se donnait pour eux. Puis
vinrent les délicieuses réminiscences de ce que M. Norris le père avait
dit un marquis, et de ce que madame Norris la mère avait dit à la
marquise, et de ce que le marquis et la marquise avaient répondu, et des
affectueuses et solennelles assurances qu'avaient prodiguées Leurs
Grâces, en jurant sur l'honneur qu'il n'était rien qu'elles n'eussent
donné pour voir M. Norris, madame Norris et les deux demoiselles Norris,
et leur frère M. Norris junior, se fixer en Angleterre, afin de pouvoir
cultiver assidûment leur précieuse amitié. Ces agréables récits se
prolongèrent longtemps.

L'Anglais, néanmoins, trouvait quelque chose d'étrange, de
contradictoire, à voir MM. Norris fils et père (si glorieux de
correspondre, courrier par courrier, avec quatre pairs de la
Grande-Bretagne) assaisonner de déclarations républicaines le brillant
récit de leurs succès aristocratiques. Ils ne pouvaient tarir sur
l'inappréciable avantage de vivre, à l'abri de toutes ces distinctions
arbitraires, dans la terre classique des lumières et de l'indépendance,
où l'on ne connaît de noblesse que celle qu'imprime la nature, où
l'ordre social tout entier repose sur une large base d'égalité et
d'amour fraternel. Ce thème entraînant inspira au père, un discours qui
menaçait de devenir interminable, lorsque M. Bevan s'avisa, pour faire
diversion, d'adresser à ses hôtes, quelques questions insignifiantes sur
le propriétaire de la maison voisine. M. Norris déclara, en réponse, que
ledit personnage professant des opinions religieuses qu'il lui était
impossible d'approuver, il n'avait pas l'honneur de le connaître. Madame
Norris avait aussi son motif, qui, bien qu'exprimé en d'autres termes,
aboutissait à la même conclusion: «Ces gens-là pouvaient être assez bien
dans leur genre, mais la bonne compagnie ne les recevait pas.»

Un autre trait fit sur Martin une vive impression. M. Devan raconta ce
qui s'était passé entre Mark et le nègre; il devint évident que tous les
Norris étaient _abolitionnistes_(3), à la grande satisfaction de Martin,
qui n'hésita plus à exprimer sa sympathie pour cette pauvre race noire,
vouée à tant de souffrances et d'oppression. Mais, au plus bel endroit
de son discours, une des jeunes miss Norris,--la plus délicate et la
plus jolie,--fut prise d'un fou rire, qui lui ôta la parole pendant
quelques minuits; enfin, quand elle put modérer ses bruyants éclats,
elle répondit aux instances polies de l'Anglais, qui la suppliait de lui
dire en quoi il était si plaisant? «Que les nègres étaient de si drôles
d'êtres, d'un si irrésistible comique, qu'il n'y avait vraiment pas
moyen d'en parler sans rire, ou de prendre au sérieux une partie de la
création si ridiculement absurde et si grotesquement bouffonne!» M. et
madame Norris père et mère, mademoiselle Norris soeur, M. Norris le
jeune, et jusqu'à la vieille grand'mère, se rangèrent à cet avis; il n'y
avait qu'une voix sur un fait aussi incontestable.

Eh quoi! les tortures, les angoisses convulsives de l'esclavage et leurs
horribles traces n'opposent-elles pas un caractère sacré à l'être humain
qui les subit, fût-il au physique aussi grotesque qu'un singe, aussi
absurde au moral que le plus bénin des Nemrods qui donnent la chasse aux
peaux rouges ou noires!...

«Bref, dit M. Norris père, tranchant amiablement la question, il y a une
antipathie naturelle entre les deux races.»

[Note 3: Partisans de l'affranchissement des noirs.]

M. Norris fils s'abstint de parler, mais il fit une laide grimace, et
secoua délicatement ses doigts comme eût pu le faire Hamlet avoir manié
le crâne de Yorrick; on eût dit que le sensitif Américain venait de
toucher un nègre, et que la peau du noir avait déteint sur lui.

Averti qu'il s'était fourvoyé, et se trouvait sur un terrain peu sûr,
Martin battit en retraite; pour rendre à la conversation son premier
essor agréable et facile, il s'adressa aux jeunes personnes, dont la
nette et brillante toilette, à l'unisson des petits souliers et des fins
bass de soie, annonçait qu'elle étaient pas passées maîtres dans l'étude
des modes françaises. De fait, si leur instruction sur ce point était
tant soit peu arriérée, en revanche elle était des plus étendue. La
soeur aînée surtout, que distinguait sa science en métaphysique, en
hydraulique, ses connaissances approfondies des lois de la pression et
des droits de l'homme, avait l'art de combiner ces divers talents de
société de manière à les faire briller dans le discours, soit qu'on
parlât chiffon, soit qu'on devisât de la perfectibilité humaine.
L'heureux résultat de ce procédé, aussi instructif qu'ingénieux, était
de plonger les auditeurs, en moins de cinq minutes, dans une sorte
d'aliénation mentale.

Martin se sentit pris de vertige, et apercevant un piano, il en fit une
planche de salut, et supplia l'autre soeur de chanter. Elle y consentit
de bonne grâce. Alors commença un concert dont les demoiselles Norris
firent tous les frais; les ariettes succédèrent aux airs de bravoure,
puis vinrent les romances. Elles chantèrent de l'allemand, du français,
de l'italien, de l'espagnol, du portugais, du suisse, de tout, hors de
l'anglais. Leur langue natale, fi donc! c'était par trop vulgaire. Il en
est des langues comme de bon nombre de voyageurs, gens d'assez mince
étoffe, dédaignées au logis, mais distingués et choyés au dehors.

Il est probable qu'avec le temps les demoiselles Norris en seraient
venues à l'hébreu, si elles n'eussent été subitement interrompues par
l'Irlandais, qui, ouvrant la porte à deux battants, annonça d'une voix
de Mentor:

«Le _giniral_ Fladdock!

--Se peut-il! s'écrièrent simultanément les deux soeurs, suspendant
aussitôt leur mélodie. Le général de retour!»

A cette exclamation, le général, en grand uniforme, paré comme pour un
bal, s'élança dans le salon avec une telle impétuosité, qu'ayant, d'une
de ses bottes, accroché le tapis et rencontré son épée en travers de ses
jambes, il alla donner du nez sur le parquet, la tête la première,
présentant aux regards consternés des spectateurs un petit point rond,
chauve et luisant sur la sommité de son crâne. Ce n'était rien encore:
assez replet de sa nature et fort serré dans ses habits, une fois que
l'infortuné général fut à terre, il lui devint impossible de se relever;
il resta donc gisant sur le ventre, se tortillant, et faisant faire à
ses bottes toutes sortes d'évolutions dont un ne trouve point d'exemples
dans les fastes militaires.

Il y eut un élan universel pour lui venir en aide; mais l'uniforme était
si terriblement et si merveilleusement juste, que le héros fut relevé
tout d'une pièce, comme un clown qui fait le mort. Roide et sans pli, il
ne reprit possession de son individu qu'en se retrouvant d'aplomb sur
ses deux plantes de ses pieds; alors, ranimé comme par miracle, et
s'avançant de biais pour tenir moins de place et sauver de tout contact
l'or de ses épaulettes, il parvint jusqu'à la maîtresse de la maison et
la salua le sourire sur les lèvres.

Il est vrai que la famille Norris n'aurait pu manifester plus de joie à
cette apparition inattendue, si New-York eût été en état de siège, et
qu'il n'y eût pas eu moyen, pour or ou pour argent, de se procurer un
général quelconque.

Par trois fois à la ronde, et à tour de rôle, il serra et secoua la main
de tous les Norris; puis s'éloignant de quelques pas il les passa en
revue à distance, son ample manteau rejeté sur l'épaule droite, laissant
à découvert sa poitrine martiale.

«Est-ce bien vous? s'écria le général; est-ce vous que je reçois,
esprits d'élite de ma noble patrie!

--Oui, répliqua M. Norris; nous voilà en personne; c'est nous-mêmes,
général.»

Ce fut alors à qui entourerait le nouvel arrivé, à qui s'informerait de
ce qu'il avait vu, fait, pensé, depuis la date de sa dernière lettre:
tous voulaient savoir s'il s'était fort amusé à l'étranger, et surtout,
avant tout, sur quel pied d'intimité il était avec les nobles ducs,
lords, vicomtes, marquises, duchesses, chevaliers et barons, qui
faisaient les délices de ces populations abâtardies, perdues dans la
nuit de l'ignorance.

«Ne m'en parlez, pas! répliqua le général; à vrai dire, je n'ai vécu que
dans ce monde-là; j'ai même rapporté dans ma malle des journaux où mon
nom est imprimé (ici il baissa la voix et prit un ton solennel). imprimé
en toutes lettres parmi les nouvelles _fashionables_ du jour. O les
préjugés, les conventions de cette étourdissante Europe!

--Ah! dit M. Norris père, secouant la tête d'un air mélancolique, et
jetant à Martin un regard de côté, comme pour lui dire: Je ne puis pas
le nier; je le ferais s'il y avait moyen.

--Et le sentiment moral, combien peu développé! se récria encore le
général; quelle absence de dignité chez l'homme!

--Ah! soupirèrent tous les Norris, dans l'abomination de la désolation.

--Non; impossible d'atteindre à la réalité, à moins d'être sur les
lieux. Vous, Norris, qui êtes un homme fort, doué d'une imagination
vigoureuse, je suis sûr que vous n'auriez jamais pu vous faire une idée
de ce qu'il en est avant d'avoir vu de vos yeux vu!

--Jamais! dit M. Norris.

--Que d'entraves! l'orgueil exclusif du rang, les formes sans fin,
l'étiquette, le cérémonial! poursuivit le général, augmentant d'emphase
à mesure. Oh! que de barrières artificielles dressées entre l'homme et
l'homme! quelle séparation de la race humaine, en cartes hautes et
basses, en trèfle, en carreau, en pique... On y trouve de tout, hors des
coeurs!

--Ah! s'écria la famille entière, ravie de cette pointe; mais
l'indignation reprit le dessus.

--Il n'est que trop vrai, général!

--Un moment, s'écria tout à coup M. Norris père, saisissant le bras du
général Fladdock; n'avez-vous pas fait la reversée dans le Screw?

--Oui, en effet.

--Est-il possible? s'écrièrent les jeunes miss, quel heureux hasard!»

Le général ne paraissait pas comprendre pourquoi son passage à bord du
Screw causait une si vive sensation; et il ne fut pas beaucoup plus au
fait quand M. Norris lui présenta Martin en disant:

«Un de vos compagnons de voyage, je crois?

--Un de mes compagnons! répéta le général; non pas, que je sache!»

Il n'avait jamais vu Martin; mais celui-ci l'avait vu, et le reconnut,
dès qu'ils se trouvèrent face à face, pour le passager qui, les mains
enfoncées dans ses poches, humait sur le pont l'air de la liberté.

Tous les yeux étaient fixés sur Martin; il n'y avait pas d'évasion
possible; il fallait que la vérité se fit jour.

«Je suis venu dans le même vaisseau que le général, dit Martin, mais non
dans la même cabine. Forcé à une stricte économie, j'avais pris une des
places de l'avant.»

Si le général se fût vu transporté en personne près d'un canon chargé,
avec ordre d'y mettre le feu sur-le-champ, il n'eût pu tomber dans une
consternation plus grande qu'en entendant ces paroles: «Quoi! lui,
Fladdock!--Fladdock en grand uniforme de la milice nationale!--Fladdock,
le général!--Fladdock, le benjamin des grands seigneurs
d'outre-mer!--lui, soupçonné de connaître un quidam juché sur l'avant
d'un paquebot, payant pour son passage la modique somme de quatre louis
dix schillings! et trouver un pareil drôle établi dans le sanctuaire de
la mode, dans le giron de l'aristocratie de New-York!» Il en porta la
main à la garde de son épée.

Le silence de mort planait sur les Norris. Si cette histoire venait à
transpirer, ils étaient à jamais compromis, perdus, grâce à l'imprudence
d'un patent campagnard, eux dont l'étoile brillait d'un éclat à part
dans les hautes sphères de New-York! Ils voyaient bien graviter d'autres
soleils au-dessus et au-dessous, mais pas un ne se compromettait jusqu'à
sortir de son orbite, ou jusqu'à échanger un mot ou un rayon avec les
soleils voisins; et, cependant, à travers ces sphères intimes
circulerait l'effroyable nouvelle que les Norris, déchus de leur antique
splendeur, trompés par des dehors distingués, avaient reçu un homme sans
le sou, un inconnu! O aigle tutélaire de l'immaculée république!
n'avais-tu tant vécu que pour cette infamie!

«Permettez-moi, dit Martin, rompant enfin ce terrible silence,
permettez-moi de prendre congé de vous: je sens que je cause ici autant
d'embarras au moins que je m'en suis attiré à moi-même; mais, avant de
sortir, je dois disculper mon introducteur, qui, en me présentant dans
cette société, ignorait à quel point j'étais indigne d'un tel honneur.»

Il salua et sortit, de glace à l'extérieur, tout de feu au dedans.

«Allons, allons, du M. Norris père, encore pâle et parcourant des yeux
l'assemblée; il y a cela de bon que ce jeune homme a été initié ce soir
à une élégance de manières, à un raffinement de moeurs, à une
hospitalité de bon goût, auxquels il était étranger dans le lieu de sa
naissance. Espérons que cette circonstance éveillera en lui le sentiment
moral.»

Si le sentiment moral (cette denrée tout à fait transatlantique, car, à
en croire les hommes d'État, les orateurs et les pamphlétaires
indigènes, l'Amérique en a le monopole) implique un bienveillant amour
pour tout le genre humain, jamais Martin n'en avait été plus dépourvu.
Tandis qu'il arpentait les rues, suivi de Mark, ses dispositions
immorales étaient au contraire en pleine activité, lui soufflant
d'énergiques et sanguinaires exclamations, que, fort heureusement pour
son honneur, personne n'entendait. Il avait cependant retrouvé assez de
sang-froid pour rire des ridicules incidents de la soirée, lorsqu'il
entendit derrière lui un pas pressé, et se retournant, il aperçut son
nouvel ami tout hors d'haleine.

M. Bevan passa son bras sous celui de Martin, le supplia de marcher
moins vite, et après un silence de quelques minutes, lui dit enfin:

«J'espère bien que vous me disculpez, mais dans un autre sens.

--Quoi? que voulez-vous dire? demanda Martin.

--J'espère que vous ne me soupçonnez, pas d'avoir en rien prévu la fin
de notre visite?

--Non, certes, répliqua Martin. Et je vous suis d'autant plus obligé de
votre intérêt, que je vois de quelle étoffe sont faits ici vos
honorables citoyens.

--De la même étoffe que la plupart des honorables citoyens des autres
pays, je pense. Seulement, mes compatriotes ont de plus le tort de
farder la marchandise par de belles paroles.

--Cela se peut, du Martin.

--Je gagerais, poursuivit son ami, que si vous assistiez à une scène du
même genre dans une comédie anglaise, vous ne la trouveriez ni
improbable, ni chargée.

--Je le crois aussi.

--Sans doute parmi nous la chose est plus ridicule que partout ailleurs,
poursuivit son compagnon, mais la faute en est à nos éternelles
professions de foi. Quant à ce qui me conrerne, j'ajouterai que je
savais parfaitement que vous n'étiez pas au nombre des passagers riches,
des passagers de l'arriére; j'avais vu la liste, et vous n'y étiez pas.

--Je vous sais d'autant plus de gré de votre accueil, dit Martin.

--Norris n'en est pas moins, dans son genre, un très-bon homme, je vouss
assure.

--Vous trouvez? dit sèchement Martin.

--Oui; il a d'excellentes qualités. Si vous ou tout autre vous fussiez,
adressé à lui comme à un être supérieur, réclamant ses bons services,
_in forma pauperis_, il eût été toute bonté, toute considération.

--Je ne me suis pas expatrié et n'ai pas fait trois mille lieues pour
prendre un pareil rôle,» répliqua Martin.

Lui et son ami continuèrent à marcher sans se rien dire, absorbés chacun
dans ses propres pensées.

C'en était fait chez le major du thé ou du souper, bref, du repas du
soir, de quelque nom qu'on le nomme en Amérique, lorsque Martin et son
compagnon arrivèrent. Cependant la nappe, surchargée d'un renfort de
taches, couvrait encore la table. A l'un des bouts siégeait madame
Jefferson Brick, flanquée de deux autres dames. Toutes trois, évidemment
en retard, enveloppées de châles et de chapeaux, venaient de rentrer, et
dégustaient leur thé à la terne clarté de trois chandelles inégales
plantées dans trois chandeliers dépareillés.

Les trois dames causaient entre elles à haute voix; mais, à l'aspect des
survenants, elles se turent et affichèrent une réserve excessive.
Pendant qu'elles échangeaient tout bas quelques remarques, la
température de l'eau bouillante qui emplissait la théière descendit de
vingt degrés sous l'influence de leur souffle glacial.

«Êtes-vous allée à l'assemblée, madame Brick? demanda l'ami de Martin
avec un clignement d'yeux moqueur.

--Non, j'étais au cours, monsieur.

--Ah! pardon, j'oubliais. Vous n'assistez jamais, je crois, à
l'assemblée?

Ici la dame qui occupait la droite de madame Brick toussa pieusement
comme pour dire: _Moi_, j'y assiste. Elle y était, en effet, fort
assidue, et ne manquait pas un seul des sermons de la semaine.

«Le prêche était remarquable sans doute?» demanda M. Bevan s'adressant à
cette dernière.

Elle leva les yeux d'un air béat, en répondant: «Oui.» Elle avait été on
ne peut plus édifiée des points de doctrine acerbes et mordants qui
s'appliquaient à tous ses amis et connaissances, et qui leur disaient
leur fait sans appel et de la façon la plus énergique. De plus, son
chapeau ayant éclipse tous les autres chapeaux de la congrégation, elle
avait lieu d'être complètement satisfaite.

«Quel cours suivez-vous en ce moment, madame? dit l'ami de Martin
revenant à madame Brick.

--Un cours sur la philosophie de l'âme, tous les mercredis.

--Et les lundis?

--Celui sur la philosophie du crime.

--Et les vendredis?

--La philosophie des végétaux.

--Vous oubliez les jeudis, ma chère, le cours de philosophie
gouvernementale, fit observer la troisième dame.

--Non, c'est tous les mardis.

--C'est juste, s'écria l'autre, les jeudis sont réservés à la
philosophie de la matière.

--Vous voyez, monsieur Chuzzlewit, que nos dames ne manquent pas
d'occupation, reprit M. Bevan.

--Non, certes, «entre d'aussi graves études au dehors, et les soins du
ménage au dedans, leur temps doit être bien employé.»

Martin demeura court; évidemment l'éloge ne prenait pas, quoiqu'il lui
fut impossible, de deviner ce qui lui attirait l'expression dédaigneuse
qui se peignit sur les trois visages. Aussitôt que les dames eurent
quitté la chambre, ce qui ne tarda pas, M. Bevan lui apprit que ces
philosophes femelles avaient en grand mépris les tracas domestiques; il
y avait cent à parier contre un que pas que de ces érudites n'était en
état de faire le plus simple ouvrage de femme, encore moins de façonner
une robe ou un bonnet pour ses enfants.

«Décider si, en fait d'instruments tranchants, les aiguilles ne leur
siéraient pas mieux que la controverse, est une autre question; mais ce
dont je puis répondre, c'est que tout en s'exerçant sur autrui, elles
ont soin de ne se pas blesser elles-mêmes. Les assemblées dévotes et les
Cours instructifs sont nos bals et nos concerts. Elles y vont pour
échapper à la monotonie, pour passer en revue les toilettes, puis
reviennent au logis.

--Par logis, entendez-vous une pension, une maison comme celle-ci?

--Oui, souvent. Mais je vois que vous n'en pouvez plus. Bonsoir; demain
matin, nous causerons de vos projets. Vous devez, déjà voir qu'un plus
long séjour ici vous serait inutile; il faut pousser plus avant.

--Peut-être pour trouver pire, dit Martin.

--J'espère que non; mais à chaque jour suffit sa peine, comme vous
savez. Bonsoir.»

Ils échangèrent une cordiale poignée de main et se quittèrent.

Dès que Martin fut seul, l'excitation causée par le changement de lieux
et par la nouveauté des objets tomba soudainement. Il se sentit si
abattu, si épuisé, que l'énergie nécessaire pour monter l'escalier et se
traîner jusqu'à son lit lui manqua. Quel changement douze à quinze
heures n'avaient-elles pas opéré dans ses espérances, dans ses projets
les plus chers! étranger à ce sol, à cet air, il n'avait pas foulé l'un,
respiré l'autre un jour entier, que déjà son entreprise lui semblait
avortée; toute téméraire, toute hasardeuse qu'elle lui fut apparue à
bord, elle avait pris à terre un aspect bien autrement sombre. Les
pensées qu'il appelait à son aide, loin de le soulager, prenaient les
formes les plus tristes, les plus décourageantes; l'éclat même du
diamant qu'il portait au doigt se noyait dans les larmes, et n'avait
plus pour lui un seul rayon d'espoir.

Il demeurait assis auprès du poêle, absorbé dans sa rêverie, sans
prendre garde aux pensionnaires qui rentraient un à un, avalaient
quelques gorgées d'eau à même d'une grande cruche blanche placée sur le
buffet, et tournoyant un moment, comme fascinés, autour des crachoirs de
cuivre, gagnaient pesamment leur lit; enfui, Mark Tapley arriva et
secoua Martin par le bras, le croyant endormi.

«Mark! s'écria Martin en tressaillant.

--Moi-même, monsieur, dit le joyeux serviteur mouchant la chandelle avec
ses doigts; tout va bien. Votre lit n'est pa des plus larges, monsieur,
et il ne faudrait, pas avoir grand'soif pour boire avant déjeuner toute
l'eau destinée à votre toilette, et avaler l'essuie-main par dessus le
marché. Mais vous dormirez cette nuit sans qu'on vous berce.

--Il me semble être encore en mer; la maison tourne, dit Martin
chancelant, je suis écrasé.

--Pour moi, je me sens aussi gai que jamais, et ce n'est pas sans cause,
Dieu merci! je devais naître ici. Oui, sur ma lui! Prenez donc garde oû
vous mettez le pied monsieur.»

Ils montaient l'escalier qui les couduisit au faite de la maison, dans
la chambre préparée pour Martin. Elle était aussi exiguë que possible,
éclairée par une demi-fenêtre meublée d'un lit pareil à un coffre sans
couvercle, de deux chaises, d'un morceau de tapis de la grandeur de ceux
qui servent à essayer les souliers dans un magasin de chaussures, d'un
petit miroir cloué au mur, d'une table étroite, soi-disant de toilette,
avec un bol à eau et une cuvette que l'on aurait pu prendre pour une
tasse et un pot au lait.

«J'imagine qu'ils se polissent la figure avec un torchon sec, en ce
pays, dit Mark. Pour ma part, je les crois atteints de _drophobie_,
monsieur.

--Tâchez, de me tirer mes bottes, dit Martin se jetant sur une chaise.
Je suis brisé '....je suis mort, Mark!

--Vous chanterez sur un autre ton demain matin, reprit Mark, et même ce
soir; goûtez-moi seulement un peu de cela!»

Il lui présenta un immense gobelet, rempli jusqu'aux bords de glaçons
transparents, au travers desquels une ou deux minces tranches de citron
nageants dans un liquide doré, d'un aspect délectable, se montraient à
l'oeil ravi.

«Qu'est cela?» demanda Martin.

Mark, sans répondre, plongea un roseau dans ce mélange, produisant un
agréable tumulte dans tous ces fragments de glace, et il indiqua, par un
geste expressif, que le tout devait être aspiré à travers ce canal par
le buveur enchanté.

Martin prit le verre, appliqua ses lèvres au roseau, leva ses yeux en
extase, et ne s'arrêta plus que le liquide un fût absorbé jusqu'à la
dernière goutte.



Colonie d'Enfants pauvres.

PETIT-BOURG; (SEINE-ET-OISE).

Il y a peu de temps, tout en tendant hommage, dans ce même journal, aux
généreux efforts, à la rare persévérance, et, nous sommes heureux de
pouvoir l'ajouter, tout en constatant les succès manifestes des hommes
courageux et dévoués qui ont fondé des colonies agricoles pour les
jeunes détenus, nous exprimions le regret que rien d'analogue n'eût été
fait encore pour les enfants pauvres, qui n'avaient point, eux, encouru
les sévérités de la justice; nous ne dissimulions pas la crainte que la
nécessité d'un baptême en police correctionnelle, pour être admis dans
les seuls établissements fondés jusque-là, ne fût envisagée par le
pauvre comme une injustice, et ne devint même, une bien involontaire
provocation au crime. Nous savions bien que l'on faisait valoir que le
nombre des jeunes détenus, dans la France entière, est assez, limité,
tandis que le nombre des enfants pauvres est considérable, puisque dans
la seule ville de Paris, d'après le relevé du dernier exercice dont les
comptes aient été publiés par l'administration des hospices, l'exercice
1841, 12,628 garçons et 12,660 filles, au-dessous de douze ans, avaient
été secourus par les bureaux de bienfaisante, et que ce chiffre total de
25,288 indigents déclarés pourrait facilement être doublé, si l'on y
ajoutait les enfants indigents qui ne sont pas secourus, parce qu'ils
ont dépassé cet âge, et ceux dont les parents n'ont pu se résigner à
afficher leur misère et celle des leurs. Nous savions bien que l'on
croyait trouver dans ces chiffres effrayants, et dans celui de 1,850,000
qui représente à peu près le nombre total des indigents en France, une
excuse pour ne pas oser aborder une lutte corps à corps avec la misère,
tandis que la réformation de la situation morale et matérielle des
jeunes condamnés, dont le nombre est beaucoup plus restreint, n'avait
rien qui décourageât une généreuse et philanthropique ardeur. Nous
connaissions tous ces motifs allégués; mais (le dirons-nous) ils étaient
bien loin de nous paraître plausibles. Ne pas tenter, parce qu'il est
difficile de faire, est un déplorable parti; et ne secourir que le vice,
parce qu'il est beaucoup plus long de venir en aide à l'effort une
honnête, est le plus mal entendu de tous les calculs.

Ce sentiment a été heureusement partagé par des hommes dévoués et
pratiques. Sous la présidence de M. le comte Portalis, et par les soins
d'un homme actif et entreprenant pour le bien, M. Allier, s'est formée
pour le département de la Sein, qui renferme tout à la fois les misères
qui lui sont propres et celles que les autres départements lui expédient
en grand nombre, une _Société pour le patronage dans les ateliers, et la
fondation de colonies agricoles en faveur des jeunes garçons pauvres_.
Ce projet est d'une mise à exécution toute récente. Conçu il y a quelque
temps, il a été différé parce qu'on a estimé, en apprenant les désastres
de la Guadeloupe, qu'il fallu il laisser la bienfaisance publique
s'exercer d'abord en faveur d'infortunes auxquelles toutes les autres
devaient momentanément céder le pas. Aujourd'hui que les listes de
souscription en faveur des malheureux de la Pointe-à-Pitre ont dépassé
toutes les espérances, et qu'elles paraissent avoir à peu près atteint
leur chiffre définitif, les auteurs de ce projet ont pensé qu'il n'y
avait plus, pour eux, de scrupule à avoir de faire à leur tour appel à
l'humanité et à la générosité publiques pour venir en aide aux misères
de la mère-patrie. Toutefois ils ont voulu que la bienfaisance fût mise
à même, par un commencement d'exécution, d'apprécier l'oeuvre pour
laquelle elle allait être sollicitée. Le 8 juillet dernier, à l'aide de
dons recueillis en silence, ils sont entrés dans la voie où le succès et
la reconnaissance nationale les attendent; le 26 août suivant, ils
installaient le cadre d'un établissement qui deviendra immense; et, au
moment où nous écrivons, _vingt-deux_ orphelins pauvres ou enfants
d'indigents ont été réunis par leurs soins, et sont élevés sous leurs
yeux.

[Illustration: Vue générale de la colonie agricole de Petit-Bourg, du
côté du parc, département de Seine-et-Oise.]

A huit lieues de Paris, sur la rive gauche de la Haute-Seine et à
mi-côte, se déroule une propriété magnifique qui, créée par Louis XIV
pour une de ses favorites, madame de Montespan, était de nos jours, et
après avoir passé par bien des mains, devenue le lot d'un fermier de la
roulette, M. Perrin, puis d'un spéculateur de bourse, M. Agnado. Le
château de Petit-Bourg, après avoir été, comme on le voit, dans le
principe et à la fin, le théâtre des jeux de l'amour et du hasard, est
appelé aujourd'hui à être le berceau d'une grande et noble entreprise.
Par suite du travail qui s'opère dans les existences et dans notre
société, cette résidence princière, séjour successif de la volupté
vénale et de la fortune tristement acquise, eût bien certainement été
morcelée, et détruite, si l'association et l'oeuvre de charité, ces deux
puissances qui grandissent, ne fussent venues la sauver, en en prenant
possession au nom des pauvres. Son air salubre, les terres labourables
qui l'entourent, les potagers précieux qu'elle renferme, les immenses
emménagements auxquels peuvent se prêter le château et ses communs, tout
l'a fait considérer par les fondateurs de la _Société_ nouvelle comme
une terre promise, pour eux qui vont avoir à refaire bon nombre de
jeunes constitutions compromises depuis leur enfance par un air malsain;
qui vont avoir des agriculteurs, des jardiniers à former et des ateliers
de toute sorte à ouvrir. Douze cents à quinze cents enfants pourront,
sans qu'il soit besoin de constructions nouvelles, trouver place dans ce
généreux asile; et pour qu'il suit mis à même de les accueillir, pour
qu'il devienne un établissement-modèle auquel, espérons-le, les
imitateurs ne manqueront pas, il ne lui faut plus aujourd'hui qu'un peu
de cet intérêt et de ce concours publics qui n'ont pas manqué jusqu'ici
à des fondations intéressantes sans doute, mais, nous ne craignons pas
de le dire, moins utiles et moins vastes par les résultats qui en
doivent suivre.

[Illustration: Colonie agricole de Petit-Bourg.--Vue générale du côté du
préau, au moment de la récréation des colons.]

Nous venons de visiter cet établissement et nous voudrions que les
hommes riches ou aisés de la France entière qui peuvent lui venir en
aide, pussent, comme nous l'avons fait, l'admirer dans son ensemble et
l'examiner dans ses intelligents détails. Là où l'ordre est si bien
établi, où il est si exactement suivi et maintenu, une journée et son
emploi vous font connaître l'emploi de l'année tout entière. Il faut
voir ces enfants recueillis dans leurs prières, silencieux et actifs
dans leurs travaux, heureux et animés dans leurs récréations, passant
d'un exercice à un autre par des marches et des évolutions symétriques
qui maintiennent l'ordre, et que les colons exécutent avec une
discipline militaire... faisant entendre à l'unisson des chants qui
renferment toujours quelque pensée morale. Quand l'heure du travail a
sonné, les jeunes agriculteurs se rendent aux champs, les jeunes
jardiniers au potager, les jeunes menuisiers et les jeunes tailleurs à
l'établi. D'autres ateliers s'ouvriront bientôt, et dans deux ans
peut-être, si dès aujourd'hui et sans retard Petit-Bourg est mis à même,
par le concours que le gouvernement ne saurait lui refuser, et par celui
que les personnes bienfaisantes lui accorderont à coup sûr, de recevoir
un nombre d'enfants en rapport avec le personnel d'instituteurs, de
comptables, de surveillants qu'exige la présence de _vingt-deux_ enfants
comme celle de _mille_ dans deux ans peut-être le produit du travail de
ces artisans improvisés mettra l'établissement dans la position de se
suffire à lui-même, et de former une masse de réserve au profit de
chaque colon, assez forte pour permettre de lui donner, à sa sortie de
l'établissement, un trousseau, les outils de la profession qu'il aura
apprise et un pécule.

Bien qu'aujourd'hui l'espace soit surabondant, il est, dans une
prévision qui ne peut manquer de se bien prochainement réaliser, ménagé
comme il devra l'être quand l'établissement sera porté au complet. Les
_vingt-deux colons_ occupent une salle de 30 mètres carrés à peu près,
qui leur sert à la fois de classe, de réfectoire et de dortoir. Là, des
poteaux et des traverses, qui se placent et s'enlèvent avec une facilité
et une rapidité égales, reçoivent et supportent les hamacs qui servent
de lits aux enfants. Un hamac plus élevé que les autres est celui du
surveillant, qui, d'un coup d'oeil, peut observer tout le dortoir. Tous
ces détails sont parfaitement bien combinés; quelques-uns sont empruntés
à Mettray, d'autres ont été très-ingénieusement et très-heureusement
modifiés par M. Allier.--La nourriture est saine et abondante. Le pain
est fait avec le plus grand soin, et dans le service, comme partout dans
cet établissement, il règne un luxe, le seul qui soit demeure dans ce
château naguère aux lambris dorés, le luxe de la propreté.

Nous avons visité l'infirmerie, qui, installée dans un bâtiment à part,
et merveilleusement distribuée pour l'isolement des maladies
contagieuses, est placé sous la surveillance de soeurs de charité, tout
nous a paru là, comme ailleurs, entendu avec beaucoup d'intelligence.
Mais, le jour de notre visite, il manquait à l'infirmerie une chose fort
rare à ce qu'il paraît à Petit-Bourg, des malades.

Les enfants peuvent être reçus dans la colonie dès l'âge de huit ans; à
seize ils ne sont plus admis. Un contrat d'apprentissage est passé entre
la famille et l'administration pour assurer à celle-ci la direction du
jeune colon pendant un nombre d'années fixe. Un des nombreux élèves qui
vont avoir chacun leur atelier dans l'établissement commence à lui être
immédiatement appris, après le choix qu'en ont fait la famille et
l'enfant. Les instructions religieuses de l'aumônier et l'enseignement
de l'instituteur marchent de concert avec l'apprentissage.

Les jeunes colons sont convenablement vêtus. Le costume quotidien de
l'hiver se compose d'un pantalon gris en étoffe de laine, d'une blouse
écossaise rouge et blanche en fil, d'une ceinture de cuir, de chaussons
de laine foncée et de sabots: l'été, le pantalon de laine fait place au
pantalon de toile grise; les jours de fête, un habillement complet en
drap bleu de roi, avec boutons de cuivre, et un chapeau de cuir,
métamorphosent les jeunes travailleurs en marins.

[Illustration: Colonie agricole de Petit-Bourg.--Salle servant à la fois
de dortoir, de réfectoire et de salle d'étude.]

[Illustration: Colonie agricole de Petit-Bourg.--Costume de travail,
hiver et été, des jeunes colons.]

Voici donc une institution dont le but est généreux, dont le plan semble
merveilleusement conçu, dont les effets peuvent être incalculables pour
l'amélioration de la situation des classes pauvres. Que lui faut-il pour
se consolider, prospérer, grandir, et voir s'ouvrir devant elle tout
l'avenir qui lui semble réservé? Rien autre chose qu'une sympathie qui
ne saurait lui manquer, la sympathie et l'appui du gouvernement et de
toutes les personnes que leur bienfaisance et leur humanité ont portées
comme lui a ne pas les refuser à une classe infiniment moins
intéressante que celle des enfants pauvres et honnêtes: les jeunes
détenus. Toutes comprendront, et l'État avec elles, que se mettre dans
la nécessité de répondre au père d'une nombreuse famille indigente:
«Nous ne pouvons vous aider; nous ne pouvons nous charger d'un de vos
enfants tant qu'il ne se trouvera pas parmi eux un petit voleur, est
une imprudence bien grave, et, comme nous le disions au commençant, une
dangereuse provocation. Quand, pour voir accueillir une pétition où un
père demande du pain pour ses enfants, il ne faut que l'apostille de la
police correctionnelle, il est à craindre qu'elle ne se fasse pas
attendre. Chacun le sentira; et à Paris, qui compte tant de pauvres nés
dans ses murs, dans les départements qui lui en envoient en outre un si
grand nombre, toutes les fortunes grandes, moyennes et médiocres
apporteront leur large offrande, leur tribut mesuré, et leur sympathique
obole à la colonie naissante. Petit-Bourg est sûr de trouver tous les
appuis que Mettray a rencontrés, et bien d'autres encore. Comme Mettray,
Petit-Bourg aura à faire graver en lettres d'or sur son fronton le nom
du comte d'Ourches ou de quelque autre opulent bienfaiteur. Il aura
aussi à inscrire sur ses tables les noms de milliers de souscripteurs;
et c'est dans ce livre de la reconnaissance qu'on apprendra aux colons à
épeler.

Ministres, et vous législateurs, si vous avez laissé à la bienfaisance
et au dévouement privés le soin et la gloire de fonder une telle oeuvre,
vous voudrez avoir du moins le mérite qui vous peut maintenant revenir:
celui de l'avoir fait prospérer. C'est une sage dépense à inscrire au
budget, qu'une large allocation pour un établissement dont les
fondateurs se sont dit: «Il y a mieux à faire que de réformer: il faut
prévenir (4).»

[Note 4: Nous sommes heureux d'apprendre que déjà près de mille
souscripteurs se sont fait inscrire, les uns pour des sommes une fois
versées, d'autres pour des dons qui se renouvelleront annuellement
pendant quatre ans. Les conseils généraux des départements ne peuvent
oublier cette institution dans la répartition du prochain budget qu'ils
auront à fixer, et le conseil municipal de Paris, qui vient par un vote
tout récent d'augmenter le fonds qu'il allouait déjà précédemment pour
encouragement à l'amélioration des races de chevaux, ne fera pas moins,
nous l'espérons, pour l'amélioration morale de la race humaine.

Outre les souscriptions en argent, des dons en nature ont été également
adressés à la colonie naissante. M. Dailly, maître de poste à Paris, lui
a envoyé, indépendamment de son offrande pécuniaire, un fort bon cheval
de ses écuries; H. Lemarchand, négociant, un lit complet; M. Mugnier,
trois chèvres; M. Poinsot, propriétaire de la ferme Chabrol, une ânesse;
M. Gandillot, manufacturier, un Christ en bronze et deux beaux lits en
fer creux; M. Ottin, curé de Montmartre, un tableau représentant Jésus
sur la Croix; d'autres envois sont également parvenus, d'autres enfin
sont annoncés.]

[Illustration Colonie agricole de Petit-Bourg.--Costumes de dimanche,
hiver et été, des jeunes colons.]



Bulletin bibliographique.

_Cours complet de Météorologie_, de L.-F.. KAEMTZ, professeur de
physique à l'Université de Malle, traduit et annoté par CH MARTINS,
professeur agrégé d'histoire naturelle à la Faculté de Médecine de
Paris; avec un appendice contenant la représentation graphique des
tableaux numériques; par L. LALANNE, ingénieur des ponts et chaussées. 1
vol. in-18 (avec de nombreuses planches), de 600 pages.--Paris, 1843.
_Paulin_. 8 fr.

La météorologie est peut-être de toutes les sciences celle qui offre
l'intérêt le plus vif et le plus général. En effet, les phénomènes dont
elle donne et dont elle cherche l'explication, frappent incessamment nos
sens. Que d'hommes, même lettrés, n'ont aucune idée, par exemple, des
principales métamorphoses ou combinaisons des agents chimiques! car ce
curieux travail de la nature se fait sans éclat, sans bruit, sans odeur,
souvent même il échappe à l'examen le plus attentif. Mais les
révolutions de l'atmosphère, petites on grandes, à chaque heure du jour
et de la nuit, malgré nous, il nous faut les voir, les toucher, les
sentir et les entendre; de plus, elles nous causent des sensations
douces ou fortes, agréables ou pénibles; elles exercent sur tout notre
être une irrésistible influence. Partout et toujours elles attirent
aussi vivement l'attention de l'ignorant le moins curieux d'en connaître
les causes et les effets, que celle du savant observateur qui s'efforce
sans cesse d'en pénétrer les intéressants mystères.

La météorologie remonte donc comme science à la plus haute antiquité;
elle précède même la physique proprement dite. Toutefois, bien
qu'étudiée depuis des milliers d'années, bien que née la première
peut-être, elle n'est pas aussi avancée que les autres sciences, ses
soeurs cadettes. M. Kaemtz en explique ainsi la cause principale dans
son introduction: Le nombre des observations sur les modifications de
l'atmosphère est sans doute considérable, mais ce sont des observations
dans le sens le plus restreint de ce mot. Nous observons le phénomène
qui s'offre à nous, mais nous ne pouvons le modifier et le varier à
notre gré; nous ne saurions même le reproduire à volonté; en un mot,
nous ne pouvons recourir à l'expérience. Nos moyens et nos forces vont
beaucoup trop limités pour qu'il nous soit possible de produire les
moindres modifications dans l'atmosphère. Nous en sommes réduits à
enregistrer des faits; et, comme l'a très-bien dit W. Herschel nous
ressemblons à un homme qui entendrait çà et là quelques fragments d'une
longue histoire racontée à des intervalles éloignés par un narrateur
diffus et peu méthodique. Réduite à l'observation, la météorologie ne
pouvait donc pas marcher d'un pas égal à celui des autres branches de la
physique.»

Cependant, malgré les obstacles contre lesquels elle s'est vue obligée
de lutter, la météorologie a fait des progrès notables depuis la fin du
siècle dernier; aujourd'hui, elle commence à s'asseoir sur des bases
solides; l'ouvrage que M. le professeur Kaemtz a publié à Malle en 1840,
sous ce titre: _Vortesungen über Meteorologie (Lectures sur la
Météorologie)_, et que M. Charles Martins a eu l'heureuse idée de
traduire en français, outre qu'il en propagera et qu'il en facilitera
l'étude, contribuera, nous n'en doutons pas, à en hâter le
développement.

Avant la publication de cet ouvrage, il n'existait point dans notre
langue de cours complet de météorologie qui résumât l'état de nos
connaissances actuelles sur cette branche si importante des sciences
physiques. C'est pour combler cette lacune que M. Charles Martins,
professeur agrégé d'histoire naturelle à la Faculté de Médecine de
Paris, s'est décidé à traduire les _Vortesungen über Meteorologie_ de M.
Kaemtz, professeur de physique à l'Université de Halle. «Ce livre,
dit-il dans sa préface, m'a semblé le meilleur de tous ceux qui ont paru
à l'étranger. L'auteur se trouvait, en effet, dans les conditions les
plus favorables pour faire un bon cours de météorologie. Observateur
habile et infatigable, il a entrepris et continué à Halle, presque sans
aide, une série barométrique, thermométrique et psychrométrique, qui
comprend près de dix années consécutives. Non content d'étudier les
changements de l'atmosphère dans les plaines de l'Allemagne, il a
séjourné sur le Rigi, en Suisse, à 1810 mètres au-dessus de la mer, du
247 mai au 24 juin 1832, et sur le Faulhorn, à 2671 met ces, du 11
septembre au 3 octobre de la même année. En 1833, il observa de nouveau
sur le Rigi pendant le mois de juin, et du 11 août au 17 septembre, sur
le Faulhorn. Dans l'été de 1837, il fixa sa résidence à Deep, près
Trenton, sur les bords de la Baltique, pour apprécier l'influence de la
mer et contrôler la série météorologique comprenant une année
d'observations faites à Speurade, en Danemark, par M. Neuher.»

Ces détails prouvent que l'auteur avait étudié par lui-même et dans les
circonstances les plus variées le cours régulier des phénomènes
atmosphériques. Il ne lui restait plus qu'à connaître les travaux des
autres et à consulter des documents immenses, mais épars, dispersés dans
des livres écrits sur les sujets les plus divers et souvent les plus
étrangers à la météorologie. Ici encore, l'auteur était armé de toutes
pièces; car, avant d'écrire son cours, il avait publié un grand _Traité
de Météorologie_, plein d'érudition et de recherches originales (_Lehr
bach der Meteorologie_, 3 vol. in-8, 1834 à 1836). Cet ouvrage, pour
lequel toutes les sources ont été consultées et mises à profit, est
certainement le traité le plus complet qui existe; mais le nombre
considérable de faits qui y sont accumulés, l'usage fréquent des
notations algébriques, le manque de divisions et de subdivisions, enfoui
peut être un livre, plutôt utile à consulter que facile à lire.
Toutefois, on comprend combien un pareil travail a du contribuer à la
perfection de celui qui l'a suivi. Non content de pratiquer la
météorologie et de l'étudier dans les livres, M Kaemtz a professé cette
science pendant plusieurs années à l'Université de Halle, et
l'expérience du professeur s'est ajoutée à celle du savant et de
l'observateur. C'est ainsi préparé que M. Kaemtz a écrit _Cours de
Météorologie_, qui offre un résumé élémentaire, mais complet de cette
science. Nommé professeur à l'Université de Dorpat depuis quelques
années il a pu se livrer à l'étude des basses températures, des aurores
boréales, et de tous les phénomènes optiques de l'atmosphère qui sont si
caractérisés dans les régions du Nord.

Le traducteur des _Varlesungen über Meteorologie_ n'était pas moins
capable de bien remplir la tâche difficile qu'il s'impose volontairement
dans le double intérêt de la science et de ses compatriotes. M. Charles
Martins est un des plus savants professeurs de la Faculté de Médecine de
Paris. Dans les deux voyages de la _Recherche_ en Norwège et au
Spitzberg pendant les années 1838 et 1839, il a eu l'avantage de prendre
part à tous les travaux météorologiques de la commission scientifique
dont il faisait partie. Il a manié les instruments, observé les aurores
boréales, les halos, les anthélies, les phénomènes crépusculaires dans
toute leur beauté; il a pu apprécier l'influence du climat sur la limite
des neiges perpétuelles, les glaciers qui en descendent et la végétation
qui les entoure. Durant l'hiver qui a séparé les deux expéditions, il a
fait à Paris, avec le commandant Delcros, une série météorologique
d'heure en heure, jour et nuit, correspondant à une partie de la série
hivernale de MM Lottin, Lillishonk, Bravais et Silvestroem, à Bosekop,
en Finnark, sous le 70° de latitude. Enfin, dans le but de comparer les
phénomènes des contrées boréales avec ceux d'un climat analogue des
latitudes moyennes résultant d'une grande élévation au-dessus du niveau
de le mer, il a habité avec M. Bravais, du 16 juillet au 8 août 1841,
cette même auberge du Faulhorn où M. Kaemtz avait déjà passé deux étés.
Aussi M. Ch. Martins ne s'est-il pas contenté de traduire avec un style
toujours clair et facile le cours de météorologie de M. Kaemtz, il l'a
enrichi presque à chaque page de notes curieuses qui en font pour ainsi
dire un ouvrage original. D'une part, il y a ajoute les extraits des
travaux français et étrangers les plus remarquables qui ont paru depuis
la publication de son livre ou qui lui avaient échappé; d'autre part, il
l'a complété en révélant au monde savant un nombre considérable de faits
nouveaux ou inédits qu'il a observés le premier ou que lui a communiqués
l'amitié désintéressée de M. A. Bravais.

Le _Cours complet de Météorologie_ est divisé en neuf chapitres, LE
PREMIER, intitulé _Considérations sur la marche de la Température en
général_, traite du thermomètre, de la propagation de la chaleur, des
saisons, de l'influence de la latitude sur la température, de la
température des couches supérieures de l'atmosphère; le SECOND et le
TROISIÈME sont consacrés aux _vents_ et aux _météores aqueux_. Dans
l'un, nous apprenons à connaître la direction des vents, leur vitesse,
leurs causes, leurs différences dans les diverse régions du globe, leur
variabilité, leur mode de propagation et leurs propriétés physiques
L'autre s'occupe des gaz et des vapeurs qui composent l'atmosphère, de
la rosée et de la gelée blanche, du brouillard, des nuages, de la pluie,
de la neige et de bizarres figures de ses flocons, etc.; le QUATRIÈME a
pour titre: _Distribution de la Température à la surface du Globe_; le
CINQUIÈME: _Poids de l'Atmosphère_; dans le SIXIÈME, l'auteur passe en
revue les _Phénomènes électriques de l'Atmosphère_, la lumière
électrique, la formation des orages, les éclairs, le tonnerre, la gelée,
les trombes, les causes des orages; le SEPTIÈME contient l'analyse des
_Phénomènes optiques de l'Atmosphère_ autres que les _Aurores boréales_,
qui remplissent le HUITIÈME tout entier; enfin le NEUVIÈME renferme de
curieux détails sur les _Phénomènes problématiques_, tels que les pluies
de sang, de soufre, de blé, d'animaux; le brouillard sec, les étoiles
filantes, les aérolithes, etc.

Ce remarquable ouvrage est terminé par un APPENDICE sur la
_Représentation graphique des tableaux météorologiques et des lois
naturelles en général_. M. LÉON LALANNE, ingénieur des ponts et
chaussées, a représenté d'une manière graphique, dans cet appendice, 42
tableaux numériques, sur 113, d'après le système de deux coordonnées
rectangulaires et d'après un autre système à trois coordonnées dont il a
le premier généralisé l'usage et dont il expose les principes. «Ces
représentations graphiques, dit M Ch. Martins, sont un service immense
rendu à la météorologie, car elles ont le triple avantage de peindre aux
yeux les résultats numériques, de représenter les lois dont ils sont
l'expression, et de faire voir, par l'irrégularité de certaines courbes,
quelles sont celles qui ne représentent pas les lois naturelles et
réclament un nombre d'observations plus considérables.

_Catalogue général des livres composant les bibliothèques du département
de la Marine et des Colonies_; par M. BAJOT, conservateur-général,
inspecteur des bibliothèques,--Paris, de l'Imprimerie royale. 1838-43. 5
vol. grand in-8.

L'utilité des bibliothèques spéciales n'est pas douteuse. Un ouvrage
rare sur une matière spéciale, possédé par un établissement qui n'a que
peu de livres sur la même matière acquerrait un bien plus grand prix
encore et serait appelé à rendre de plus fréquents services, s'il se
trouvait transporté dans un dépôt qu'il viendrait souvent compléter.
Mais ce déplacement, qui serait si utile, serait bien difficile à
exécuter, car il faudrait, pour la réalisation de ce projet, obtenir le
concours et la bonne intelligence d'administrations diverses, et
l'entreprise est, nous le croyons bien, au-dessus des forces humaines.
Les conservateurs des dépôts spéciaux font donc sagement de ne point
attendre ces fusions qu'on leur a fait entrevoir comme des mirages, et
de poursuivre, autant que les ressources de leurs établissements le leur
permettent, le complément de leurs collections, sans compter sur les
trésors qu'ils voient demeurer inutiles dans les mains de leurs
confrères. En vain les rapports aux ministres, les rapports aux chambres
viendront longtemps encore réclamer les mesures nécessaires pour mettre
en valeur les richesses enfouies. Que les bibliothécaires ne comptent
que sur leur zèle propre pour donner à leurs dépôts l'ensemble qui leur
peut manquer.

M. Bajot conservateur-général des bibliothèques de la Marine, a
entrepris un immense et remarquable travail dont les frais ont été
portés au budget pendant plusieurs années successives et dont les
commissions de la Chambre des Députés ont pressenti l'importance. Ce
travail a été conçu avec beaucoup d'intelligence; il s'exécute avec un
zèle, une persévérance et un savoir egalement rares. Cette publication
se divisera en deux parties: le Catalogue et la Bibliographie.--Le
Catalogue, aujourd'hui terminé, est l'inventaire, dans un ordre
systématique, de tous les ouvrages renfermés dans les bibliothèques du
département de la Marine, que ces ouvrages aient ou n'aient pas la
marine pour objet. Il sert d'inventaire à chacune des bibliothèques des
ports ou de Paris que possède le ministère de la Marine, et indique, par
des initiales différentes, toutes les bibliothèques de ce département où
se trouve l'ouvrage que l'un veut consulter, et le numéro d'ordre qu'il
porte dans chacun de ces dépôts. Cette ingénieuse combinaison a, on le
comprend, épargné l'impression de neuf catalogues, puisqu'un seul et
même peut ainsi servir aux dix dépôts.--La Bibliographie se composera
exclusivement, et dans l'ordre chronologique, de tous les livres de
marine, qu'ils existent ou n'existent pas dans ces, bibliothèques.--Par
le Catalogue, le département de la Marine connaît ses richesses en
général: par la Bibliographie, il est averti des articles spéciaux qui
lui manquent Cette indication excitera et dirigera le zèle et les
recherches des bibliothécaires et des hommes dévoués, en même temps
qu'elle sera utile aux hommes de travail, auxquels il est bon de faire
connaître non-seulement tout ce que l'on possède, mais aussi ce que l'on
devrait posséder, afin qu'ils cherchent par eux-mêmes à trouver ce qu'on
est dans l'impossibilité de leur offrir.

L'oeuvre de M Bajot doit lui mériter la reconnaissance de tous les
bibliographes.--Puisse-t-elle aussi, lui donner des imitateurs.

_Delille, les Jardins_, nouvelle édition illustrée par THÉNOT. Un beau
volume grand in-8. 33 gravures dont 15 sur acier. 15 livraisons à 1
fr.--Paris, 1843. _Chapsal_.

«Au moment où l'attention publique se porte plus que jamais vers tout ce
qui a rapport à l'horticulture, nous avons cru, dit l'éditeur du volume
que nous annonçons, devoir donner une nouvelle édition illustrée du
poème qui a le plus contribué à ce mouvement, en réunissant sous une
forme attrayante et ingénieuse les divers préceptes de l'art de composer
les jardins, et en frappant du sceau du ridicule ce que le mauvais goût
de quelques artistes du dernier siècle y avait fait introduire.

Les illustrations des _Jardins_, que rien en apparence ne rattache au
poème, s'y trouvent cependant liées par un double but. D'abord, en
reproduisant d'après nature et avec la plus grande exactitude possible
les parcs et jardins les plus remarquables des environs et même de
l'intérieur de Paris, M. Thénot essaye de prouver par des exemples que,
contrairement à l'opinion de presque tous les écrivains qui se sont
occupés des _Jardins_, les préceptes donnés par Delille pouvaient être
et ont été en effet souvent mis en pratique, quelle que fût d'ailleurs
l'étendue du terrain. D'un autre côté, il a voulu faciliter leur
application aux artistes à venir en leur montrant les résultats des
travaux exécutés par leurs devanciers. C'est également dans ce but qu'il
a ajouté à la suite des notes un appendice sur l'art de corriger les
défauts d'un terrain de peu d'étendue, et de dissimuler des perspectives
lorsque l'emplacement n'en offre pas de véritables. Cet appendice résume
avec clarté tout ce que les progrès de l'horticulture, depuis la mort de
Delille, et les patientes recherches des botanistes voyageurs modernes
ont ajouté dans ces derniers temps aux moyens déjà connus du vivant du
poète.

Histoire, maritime de France; par LÉON GUÉRIN, avec 31 belles gravures
sur acier, d'après les dessins de _Gudin, Isabey, Abey, Tony Johannot,
Marckl, Raffet_, 2 gros vol. in-8 de 600 pages. Paris, 1843. _Abel
Ledoux, Prix:_ 7 fr.

«Ce que nous avons eu l'ambition, peut-être téméraire, d'offrir au
public, dit M. Léon Guérin au début de son avant-propos, ce n'est pas
seulement une histoire navale où ne se trouveraient que les combats
livrés sur mer par les Français: c'est, comme l'indique notre titre, une
_Histoire maritime de France_, renfermant, quoique en abrégé, celle de
nos provinces, de nos villes de la côte; celle de la fondation, du
progrès ou de la décadence de nos ports sur l'une ou l'autre mer; celle
de nos navigations lointaines, de nos découvertes, de nos colonies tant
perdues que conservées, et aussi, bien entendu, avec autant d'ampleur
que les bornes de cet ouvrage le permettaient: celle de nos guerres, de
nos combats, de nos diverses expéditions où la marine a joué un rôle,
rattachant le tout à l'histoire générale du pays, comme au trône auquel
il n'est rien qui ne doive tendre et venir se ramifier, pour acquérir un
intérêt quelque peu philosophique. Une histoire de France par la marine
en même temps que par les provinces et les villes maritimes n'avait
aucun précédent, et c'est à sa nouveauté, sans doute, plus qu'au mérite
de nos travaux, que nous devons l'heureux succès qui a accueilli notre
ouvrage.»

Si flatté qu'il soit du succès avec lequel son histoire a été accueillie
du public. M. Léon Guérin n'a pas, c'est encore lui qui le déclare,
«l'outrecuidante vanité de la croire parfaite, et comment pourrions-nous
l'avoir, ajoute-t-il, quand l'étude que nous avons été dans la nécessité
de faire pour nous-mêmes, nous a amené à trouver plus d'une grave erreur
chez des auteurs non moins consciencieux que nous, et beaucoup plus
savants que nous n'avons la prétention de l'être.»

M. Léon Guérin est trop modeste, en vérité, pour que nous ayons le
courage de lui adresser des reproches, soit sur son style, peut-être un
peu trop négligé, soit sur les erreurs historiques qui auraient pu lui
échapper. Nous nous bornerons donc à constater que l'_Histoire maritime
de France_ est aussi intéressante que consciencieuse; on y trouve réunis
une masse énorme de faits disséminés auparavant dans une multitude
d'ouvrages. Le premier volume commence par des détails curieux sur les
premiers établissements maritimes des côtes de France et se termine à la
paix de Nimegue. Le second comprend la fin du règne de Louis XIV, les
règnes de Louis XV et de Louis XVI. M. Léon Guérin s'arrête aux
dernières années du dix-huitième siècle. «Il a craint, dit-il, d'enlever
à son ouvrage de l'autorité qu'il désire acquérir, en y rattachant d'une
manière indissoluble le détail des événements contemporains, peut-être
que le récit de faits encore si diversement appréciés et les biographies
d'hommes qui, fort heureusement, ne sont pas encore tous descendus dans
la tombe, ferait dégénérer l'histoire en mémoires N'y en eût-il pas
d'autres, ce serait là, après mûres réflexions, une raison déterminante
pour l'auteur de ne pas plus confondre que n'ont fait tous ceux qui ont
écrit sur l'histoire de France en général une époque non encore
entièrement terminée avec celles qui l'ont précédée.»



Nouveau Piano de la Reine d'Espagne.

[Illustration.]

La gravure ci-jointe représente un des nouveaux pianos que MM. Collard
et Collard viennent de terminer pour la reine d'Espagne et pour sa soeur
l'infante. Le registre de ces instruments embrasse sept octaves, car il
s'étend de A à A. Les sons en sont riches et puissants; le clavier est
doux et facile.--Leur beauté rivalise avec leur qualité. Rien de plus
magnifique que les ornements extérieurs qui les embellissent, Les cases
sont en beau chêne anglais de premier choix. Les côtés se composent de
panneaux décorés de sculptures dorées; trois pieds élégants et massifs,
également sculptés et dorés, leur servent de support. Mais la lyre qui
cache les cordes des pédales, le pupitre et les bougeoirs attirent
surtout les regards par leur richesse.--En un mot, ces instruments font
le plus grand honneur à leurs facteurs. Ils ont reçu avant leur départ
pour l'Espagne de nombreuses visites. Nous ne craignons pas d'affirmer,
avec les juges les plus compétents en pareille matière, que MM. Collard
et Collard n'ont plus de rivaux à craindre dans la fabrication des
pianos, ni en Angleterre, ni sur le continent.



Modes.

[Illustration.]

Le cachemire, la fourrure et le velours sont les plus belles parures de
la saison d'hiver; le cachemire surtout, que les Parisiennes ont une
manière particulière de draper. Une femme de Paris ne drape pas un châle
long aujourd'hui comme elle le drapait il y a cinq ans; à cette époque
la pointe était posée droit; maintenant la richesse des bordures a fait
une obligation de porter le châle presque carrément afin d'en laisser
voir le dessin. Au reste, il est assez difficile d'expliquer ces
différences-là, elles ne se décrivent et ne s'apprennent pas, et l'on
peut dire, à l'imitation de Brillat-Savarin: Toutes les femmes
s'habillent, mais peu savent s'habiller.

Les garnitures de rubans sont fort en vogue; le matin on porte une robe
ornée de rubans sur les devants et au bord des manches demi-larges, dans
le genre de celle que représente _l'Illustration_. Le soir, en petite
toilette, encore une robe de soie en pékin satiné ou une robe de satin
glacé, toute garnie de rubans aux manches, au corsage en forme de V, et
à la jupe en tablier.

La passementerie, le velours et le ruban résument toutes les garnitures
de robes de la saison.

Les parures du soir sont toutes en étoffes lourdes; l'heure des
toilettes de bal n'a pas encore sonné.

Les petits bonnets marquises, les coiffures coquettes sorties des
magasins de Lucy Hocquet parent chaque soir la foule élégante des
Italiens ou de l'Opéra.

A l'une des dernières représentations de _Maria di Rohan_, on a
principalement remarqué un charmant petit chapeau en velours, appelé
Montpensier, avec une seule plume couchée. Mais le grand luxe de
l'hiver, ce sont les fleurs naturelles en guirlandes, bouquets à la main
et bouquets de corsage; quelquefois même, on remplace les fleurs
artificielles d'un bouquet pur des fleurs naturelles.

Le costume de petite fille que nous donnons aujourd'hui est destiné à la
parure du salon: la robe est en organdi avec deux petites broderies en
laine de couleur; le corsage a un revers bordé de la même broderie; un
rang de valencienne le garnit; une écharpe en soie de couleur remplace
la ceinture.



PLAN DE LA PLACE DE LA BASTILLE.

EXPLICATION DES SIGNES ET CHIFFRES DU PLAN DONNÉ PAGE 22 DU DERNIER
NUMÉRO.

## Corps de garde.                7 Rue de la Roquette
$$ Colonne de Juillet.            8 Rue Ancelot.
1 Canal Saint-Martin.             9 Boulevard Saint-Antoine.
2 Rue de la Contrescarpe.        10 Rue Beausire.
3 Boulevard Bourdon.             11 Rue des Tournettes.
4 Cour de la Joiverie.           12 Rue Saint-Antoine.
5 Rue de Charenton.              13 Rue de la Cerisaie.
6 Rue du Faub.-S.-Antoine.



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS

Les bonnes font danser maintenant l'anse du panier avec un aplomb
surprenant.

[Illustration: Nouveau rébus.]





*** End of this LibraryBlog Digital Book "L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843" ***

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