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Title: Les vrais mystères de Paris
Author: Vidocq, Eugène François, 1775-1857
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les vrais mystères de Paris" ***

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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.



LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME PREMIER.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844



                  TABLE

    LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME PREMIER

        I.--Préliminaires.
        II.--Chez la mère Sans-Refus.
        III.--Les voleurs aristocratiques.
        IV.--La comtesse de Neuville
        V.--Les débuts d'un grand homme.
        VI.--Une cantatrice.
        VII.--L'Évasion.
        VIII.--Un tapis de la Grande Bohême.
        IX.--Le marquis de Pourrières.
        X.--Quelques portraits.

    LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME DEUXIÈME.

        I.--Histoire de Felicité Beaupertuis.
        II.--Deux meurtres.
        III.--Fortuné et Silvia.
        IV.--Silvia

    LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME TROISIÈME.

        I.--Baden-Baden.
        V.--Un usurier.
        VI.--Le vicomte de Lussan.
        VII.--Beppo.
        VIII.--A Choisy-le-Roi.

    LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME QUATRIÈME.

        I.--Mathéo.
        II.--Digression.
        III.--La fête de la mère Sans-Refus
        Notes.

    LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME CINQUIÈME.

        I.--Beppo et Silvia.
        II.--Eugénie de Mirbel.
        III.--Un complot renouvelé des Grecs.
        IV.--Rencontre.

    LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME SIXIÈME.

        I.--Les trois pachas.
        II.--Servigny.
        III.--La maison des voleurs.
        IV.--Un malheur complet.
        V.--Un amour fatal.
        VI.--Un digne prêtre.

    LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME SEPTIÈME.

        I.--Le départ.
        II.--Deux unions.
        III.--Un coup d'œil en arrière.
        IV.--Le château de Pourrières.
        V.--Correspondance.
        VI.--Le crime puni par le crime.
        VII.--Complications.
        VIII.--Catastrophe.

    LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME HUITIÈME.

        I.--Catastrophe. (Suite.)
        II.--Comment un cocher anglais se servit de son fouet.
        III. Chez la mère Sans-Refus.
        IV.--La conciergerie
        V.--Un coin du voile se déchire.
        VI--Fuite.
        VII.--Péripétie.

    LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS. TOME NEUVIÈME.

        I.--Instruction.
        II.--Évasion.
        III.--La dame au voile vert.
        IV.--Suite du précédent.
        V.--Drame.
        Epilogue.



LES VRAIS

Mystères de Paris.



I.--Préliminaires.


Du château construit à Choisy-le-Roi, en 1682, sur les dessins de
l'architecte François Mansard, et successivement possédé par madame de
Louvois, le grand dauphin, fils de Louis XIV, et la princesse de Condé;
et du petit château construit en 1739, à peu de distance du premier,
dont le roi Louis XV venait de faire l'acquisition, par l'architecte
Gabriel, pour madame de Pompadour; il ne reste plus maintenant que
quelques bâtiments accessoires, et les restes d'une belle terrasse,
contre laquelle viennent se briser les flots de la Seine, et d'où l'œil
découvre une campagne éminemment romantique.

Le temps et les révolutions ont cependant respecté l'ancien pavillon des
gardes, placé jadis à l'entrée de la cour d'honneur. Le style coquet des
ornements de ce pavillon, qui sont dus aux ciseaux des sculpteurs les
plus distingués de l'époque à laquelle il fut construit, est d'autant
plus remarquable, que l'édifice se trouve placé au centre d'un site dont
les habitants du pays ne paraissent guère apprécier l'aspect
pittoresque.

La route de Versailles passe sous les fenêtres de ce petit édifice; mais
cette route, tracée en cet endroit au milieu d'un bouquet d'arbres de
haute futaie, est très-peu fréquentée. On peut donc, lorsque le ciel est
pur, aller de ce côté, s'asseoir au pied d'un vieux marronnier ou d'un
chêne séculaire, sans craindre que les chants discordants de quelque
rustre, ou les clameurs avinées de quelques bons drilles en goguettes,
ne viennent interrompre les douces rêveries auxquelles on s'est livré.

De la cour d'honneur devant laquelle se trouvait placé ce pavillon, on a
fait un jardin potager; de succulents légumes croissent paisiblement sur
le sol foulé anciennement par les spirituels gentilshommes, les belles
et nobles dames et les jolis petits pages du temps de Louis le
Bien-Aimé; hélas! on file la laine, on teint des étoffes, on fabrique
des allumettes chimiques, que savons-nous, dans ce qui reste des
bâtiments du château de madame de Pompadour. Celui qui serait venu dire
à l'orgueilleuse marquise, que moins d'un siècle après sa mort, il ne
resterait plus de sa noble demeure, que quelques bâtiments ruinés et un
pauvre petit pavillon, qui, bientôt, sans doute, disparaîtra à son
tour, celui-là, certes, aurait été accueilli par un immense éclat de
rire. Etait-il en effet possible de croire que ce beau château, si
solidement bâti, durerait moins que les gravures qu'on a faites au temps
de sa splendeur, et dont nous avons vu un exemplaire, entouré d'un
modeste cadre de bois noir, chez un habitant de Choisy-le-Roi, qui le
conserve comme une précieuse relique.

Le chemin de fer de Paris à Orléans a pris une partie notable de la
magnifique terrasse qui existait autrefois devant le château, du côté de
la Seine. Ce qui en reste est encore aujourd'hui le point le plus élevé
de Choisy-le-Roi; rien de plus riant, de plus animé, de plus attrayant,
que le paysage qui frappe les regards du spectateur qui s'y trouve placé
par une belle journée d'été.

Les bords de la Seine, à cet endroit, sont couverts d'une végétation
luxuriante et semés de jolies habitations qui se détachent blanches sur
le fond vert du paysage, et se mirent dans le fleuve dont les ondes
argentées coulent entre deux rives fleuries; souvent le clapotement de
l'eau et une colonne de fumée qui se détache en capricieuses spirales
sur le fond bleu du ciel, annonce l'arrivée d'un bateau à vapeur, qui
conduit à Corbeil, à Ris, ou à Soisy-sous-Etiolles, les bons citadins,
qui vont oublier sous de frais ombrages, les soucis de la veille et ceux
du lendemain.

Le pavillon dont nous venons de parler avait été réparé et décoré avec
goût, par les soins d'un propriétaire spéculateur; et peu de temps avant
le jour où commence cette histoire, une élégante calèche y avait amené
les personnes qui venaient de le louer.

C'étaient deux hommes dont le costume et les manières annonçaient des
gens distingués; le plus jeune portait à la boutonnière de son frac le
ruban rouge de la Légion d'honneur; le plus âgé était porteur d'une de
ces bonnes et joviales physionomies qui annoncent que celui auquel elles
appartiennent est parfaitement content de son sort. La rotondité de
toute sa personne, l'ampleur calculée de ses habits, coupés sans
prétention, la magnifique épingle qui attachait sa cravate à une chemise
de fine toile de Hollande, et la chaîne d'or dont les nombreux anneaux
brillaient sur son gilet de piqué blanc, lui donnaient l'aspect d'un
riche financier. Ces deux hommes, après avoir examiné avec la plus
scrupuleuse attention l'habitation dont le propriétaire leur faisait les
honneurs avec cette politesse obséquieuse qui caractérise le spéculateur
qui vient de terminer une excellente affaire, parurent assez contents de
ce qu'ils venaient de voir, et le plus jeune donna l'ordre au chasseur
doré sur toutes les coutures qui le suivait à distance, de faire
décharger des voitures de déménagement qui venaient d'arriver, amenant
tout un monde de domestiques et de tapissiers-décorateurs.

Le propriétaire attendait avec une certaine impatience l'ouverture des
caisses qui contenaient les meubles qui devaient garnir les lieux; il
était persuadé d'avance qu'ils étaient d'une valeur plus que suffisante
pour répondre des loyers; cependant il était bien aise de les voir; son
attente ne fut pas trompée, tous les meubles étaient neufs et du
meilleur goût. D'autres caisses renfermaient de magnifiques cristaux,
des porcelaines peintes et dorées, de l'argenterie et bien d'autres
choses encore. Les tapissiers-décorateurs, aidés par les domestiques du
nouveau locataire, eurent bientôt mis tout en place. Cela fait, les
étrangers, après avoir donné à tout le coup d'œil du maître et fait
rectifier ce qui ne leur parut pas convenable, se retirèrent emportés
par le brillant véhicule qui les avait amenés.

Tant que dura la belle saison, ils reçurent à leur pavillon belle et
nombreuse compagnie; mais au commencement de l'automne qui suivit, tous
les services furent emballés et remportés à Paris; les étrangers ne
firent plus à Choisy-le-Roi que de rares apparitions, et les volets et
les portes du pavillon restèrent constamment fermés.

Cette histoire commence vers la fin d'une sombre journée du mois de
février. L'aspect du paysage dont nous avons esquissé les traits
principaux est bien changé; le loriot au plumage doré ne siffle plus
sous la ramée; les bateaux à vapeur ne glissent plus joyeusement sur les
ondes unies de la Seine; le soleil n'éclaire plus les habitations qui
couronnent les deux rives du fleuve. Le ciel d'un gris terne ressemble à
une immense nappe de plomb; une pluie fine qui tombe depuis le matin
avec un bruit monotone a détrempé le sol qui est couvert de larges
flaques d'eau; le vent gémit à travers les vieux arbres; les eaux du
fleuve, si limpides lorsqu'elles réfléchissaient l'azur d'un beau ciel,
sont devenues ternes et limoneuses.

Deux hommes, misérablement vêtus, rôdaient depuis quelques instants
autour du pavillon des gardes. Avec la nuit, le froid était devenu plus
vif et avait converti en brillants stalactites chaque goutte de pluie
qui s'était arrêtée sur les rameaux dépouillés.

Il n'apparaissait pas de lumière à l'intérieur. Les deux hommes qui
marchaient près l'un de l'autre s'arrêtèrent au même instant, comme
s'ils avaient obéi à la même pensée. Tout était calme autour d'eux;
seulement à de rares intervalles, on entendait retentir le son aigu du
sifflet des conducteurs de wagons, ou les aboiements du chien de garde
de quelque ferme isolée.

--Tu le vois, je ne me suis pas trompé, dit à voix basse à son compagnon
l'un de ces deux hommes, la _taule_[1] n'est pas habitée.

--C'est bien, il ne s'agit plus que d'_enquiller_[2]. Tu as les
_halènes_[3]?

--Comme tu dis, Fifi.

L'homme releva un vieux bourgeron de toile bleue qui composait, avec un
mauvais pantalon de treillis, un costume très-peu capable de le défendre
contre les rigueurs de la saison, et fit voir à son camarade que son
buste était entouré d'une corde de grosseur moyenne.

--V'là la _tourtousse_[4]! dit-il.

--C'est tout ce qu'il faut. J'ai une _vanterne sans loches, des bûches
plombantes et des caroubles dans les valades de ma pelure_[5].

--Tu es bien heureux d'avoir une _pelure_[6], car il fait diablement
_vert_[7].

En effet, le givre tombait sur les membres presque nus du misérable qui
s'était débarrassé de la corde qui ceignait son corps; des petits
glaçons pendaient après les poils incultes qui ombrageaient sa lèvre
supérieure; ses dents claquaient avec force. Il se tenait courbé et il
se battait les flancs sans pouvoir parvenir à se réchauffer.

--Allons, de l'_atou_[8], lui dit son compagnon, si le _chopin_[9] est
bon, tu pourras demain au _matois_[10] _abloquir des frusquins à la
forêt Noire_[11].

--Oh! qu'oui, qu'j'irai à la _forêt Noire_, et que je _m'collerai_[12]
une castorine toute _batifonne_[13] et doublée en _lyonnaise_[14], dans
les bons numéros.

Tout en parlant, l'homme avait cherché sur le sol et il avait ramassé
une pierre d'une certaine grosseur.

--Voilà je crois ce qu'il nous faut, dit-il.

L'autre individu, qui avait fait plusieurs nœuds à la corde, attacha la
pierre à une de ses extrémités et la lança sur le chaperon du mur. La
pierre tomba de l'autre côté. Il tira la corde à lui, il s'y cramponna
avec force, et, lorsqu'il se fut assuré qu'elle était bien assujetie:

--_A gaye_, dit-il[15].

Il se suspendit à la corde, et, en un instant, il eut atteint la crête
du mur sur lequel il se mit à cheval. Son camarade l'imita.

Ils n'eurent besoin pour descendre, que de répéter la même manœuvre.

Après avoir traversé la cour, ils se trouvèrent sous un élégant
péristyle devant une porte en chêne qui paraissait solide. De chaque
côté de cette porte, il y avait des fenêtres à hauteur d'appui qu'ils
examinèrent d'abord. Ces fenêtres étaient fermées de fortes persiennes
assujetties par de larges barres de fermeture en fer méplat et à
clavettes, et fermées à l'intérieur par des cadenas à secrets.

--Il y a des _crapauds aux vanternes_[16] impossible d'_enquiller_[17]
par là, voyons la _lourde_[18].

--Tiens, c'est une entrée tourmentée.

--Forée?

--Non, bénarde.

--C'est bon, nous pourrons peut-être bien _débrider_[19].

Les deux larrons avaient essayé presque toutes les fausses clés de leur
trousseau lorsque la porte roula sur ses gonds. Ils s'arrêtèrent
quelques instants.

--_Prêtons loches_[20], dit l'un d'eux avant de se déterminer à entrer.

--Je n'entends que _nibergue_[21] répondit l'autre, _coque la
camoufle_[22] et au petit bonheur.

--La _piole_ est _rupine_[23], il doit y avoir _gras_[24].

Ils venaient de fermer la porte du vestibule, et ils se croyaient chez
eux, lorsqu'ils entendirent le bruit des pas de deux personnes qui
marchaient sur le gravier de la route et qui s'arrêtèrent devant la
grille qui défendait l'entrée de la cour; une clé tourna dans la
serrure, la grille fut ouverte, et deux hommes enveloppés de larges
manteaux, entrèrent dans la cour et se dirigèrent vers la maison, après
avoir fermé avec soin.

Les premiers arrivés avaient vu à travers deux guichets à claire-voie
pratiqués dans les panneaux de la porte tout ce qui venait de se passer.

--Merci, nous sommes _marrons_[25], dit le plus misérable des deux,
_planquons_-nous[26].

--Il tremble toujours ce Délicat, n'avons-nous pas des _lingres_[27]
bien affilés.

--Oui, mais ces deux _chênes_[28] paraissent de taille à se défendre, le
plus sûr est de nous _esgarer_[29], nous trouverons peut-être notre
belle lorsqu'ils seront dans le _pieu_[30] et s'il faut les
_refroidir_[31], ma foi alors comme alors.

Après ces quelques paroles échangées rapidement et à voix basse, ils se
blottirent derrière la porte d'un petit dégagement, après avoir éteint
la bougie de leur lanterne sourde.

Il était temps; les nouveaux venus entraient dans la pièce qu'ils
venaient de quitter et peu d'instants après ils allumaient une lampe.

Les larrons cachés dans le petit dégagement ne pouvaient rien voir mais
ils pouvaient tout entendre.

--Qui de nous ira à la cave, dit un des nouveaux venus?

--Ce sera vous, monsieur le marquis.

--Soit, pendant ce temps, monsieur mon intendant vous ferez du feu, j'ai
besoin de me réchauffer un peu.

Le marquis prit une clé accrochée au mur près de la porte du dégagement
et sortit de la salle.

--As-tu entendu, dit Délicat à son camarade, il paraît que c'est des
_messières de la haute_[32], un marquis et un intendant, pus qu'ça
d'monnaie.

--Veux-tu bien taire ta _menteuse_[33], V'là l'marquis qui
_rapplique_[34].

Le marquis rentrait en effet dans la salle qu'il venait de quitter, le
feu flambait dans l'âtre, il prit deux verres et quelques biscuits dans
une armoire:

--Voilà, dit-il, une de ces vieilles bouteilles du clos Vougeot que nous
ne débouchons que dans les grandes occasions, à la santé du père
Loiseau.

--Ce pauvre _orphelin_[35] n'est pas, à l'heure qu'il est, aussi content
que nos _zigues_[36].

--Il faut en convenir, ce vicomte de Lussan est une véritable
providence, il est comme le solitaire, il sait tout, il voit tout, il
est partout.

--Tu lui as _coqué son fade_[37]?

--_Gy[38], dix mille balles en taillebins d'altèque_[39], il s'est
contenté de cela, le vicomte est raisonnable.

--Et prudent: _les taillebins n'ont pas de centre_[40].

--_Allumans_ un peu cette _camelotte_[41].

--_Entraves_-tu[42] comme ils _jaspinent bigorne_[43]? dit Délicat,
c'est des _grinches_[44].

--T'as raison, c'est des _pègres_[45] et de la _haute_[46] encore.

--Et qui viennent de faire un fameux _chopin_[47] les gueux.

--_Rembroque_[48] ces _mirzalles_[49], disait le marquis à son
intendant, tandis que Délicat et son compagnon causaient à voix basse
dans le petit dégagement, tant _rondines_[50] _piquantes_[51]
_cadennes_[52] et _durailles sur mince_[53]. Il y en a pour plus de
_cinquante mille balles_[54].

--Tu vois, mon cher marquis, que je travaille toujours assez bien, soit
dit entre nous, bon cheval n'est jamais rosse.

--C'est vrai.

--Les _caroubles débridaient_ bien[55], n'est-ce pas?

--Le père Loiseau n'aurait pas ouvert plus facilement avec ses clés.

Le marquis tira sa montre.

--Bientôt neuf heures, dit-il, il est temps de partir, nous avons
beaucoup de choses à faire ce soir; va porter la _camelotte_[56] à la
_planque_[57], et partons, nous _attrimerons plus tard au fourgat_[58].

L'intendant réunit dans la forme de son chapeau plusieurs petites boîtes
de maroquin vert et rouge qu'il en avait tirées, et sortit de la pièce.

--C'est fait, dit-il en rentrant après une absence de quelques minutes,
maintenant, partons.

--Qué chance, mon vieux Coco-Desbraises ils vont _décaniller_.

--Oui, qu'ils se la _donnent_[59] et nous dirons deux mots à la _planque
de ces rupins_[60].

Après le départ du marquis et de son intendant, Délicat et
Coco-Desbraises sortirent du petit dégagement dans lequel ils s'étaient
tenus blottis, avec l'espérance de découvrir la cachette dont ils
avaient entendu parler. Ils se disposaient à briser les meubles, mais
les clés étaient sur toutes les serrures et tous les meubles étaient
vides; ils cherchèrent avec un acharnement sauvage sans pouvoir rien
trouver; ils voulurent enfin se venger sur la cave, dont ils ouvrirent
la porte avec la clé accrochée dans la salle à manger; mais cette cave,
comme tous les meubles qu'ils avaient déjà visités, était complétement
vide; ils y trouvèrent seulement une bouteille de vin blanc, qu'ils
vidèrent en deux coups.

--En v'là une dure, en v'là une criminelle! pas un _fenin_[61] chez un
marquis, dit Délicat, c'est le _raboin_[62] qui s'en mêle.

--Tout ça n'est pas naturel, répondit Coco-Desbraises, mais ous donc
qu'ils ont _planqué la camelotte de l'orphelin qu'ils ont nettoyé_[63]?

--J'en _paume la sorbonne_[64]; si tu veux, nous allons recommencer à
_rapioter_[65] partout; la _camelotte_[66] est ici, c'est sûr; il faut
la trouver.

De nouvelles recherches furent tout aussi infructueuses que celles qui
venaient d'être faites.

--_Niente_[67], dit Coco-Desbraises, qui paraissait en proie à une
violente colère.

--Foi de bon _zigue_[68], répondit Délicat; si tu veux, nous allons
_coquer le riffle à la piole_[69], puisque nous ne pouvons rien
trouver.

--Ça serait pas juste, y ne sont peut-être pas les propriétaires.

--Pourquoi que ça n'serait pas eux, puisque l'un de ces _grinches_[70]
est marquis, et que l'autre est son intendant? C'est-y drôle que des
nobles qui sont nobles soient des _pègres_[71], et des _chouettes
pègres_[72] encore.

--C'est vrai que c'est drôle; car s'ils sont _riflards_[73], pourquoi
qu'ils risquent leur peau pour _poisser_[74]?

--Dis donc, si c'était des _railles_[75]?

--En v'là une de _loffitude_[76]. Si c'étaient des _rousses_[77], est-ce
qu'ils seraient marquis et intendant? Ah! que j'_marronne_[78] de
n'avoir pas pu les _remoucher_[79].

--As-tu remarqué comme ils parlent? qu'on dirait des charabias ou des
Gascons.

--En tout cas, y sont vicieux, les coquins, d'avoir si bien
_planqué_[80] leur _camelotte_[81].

--T'as raison; mais quand on est si de la _bonne_[82], s'exposer à aller
au _pré_[83], c'est _pavillonner_[84].

--C'est peut-être une passion; mais quand on a des _chopins de cinquante
mille balles à fourguer_[85], on peut bien risquer quelque chose.
C'est-y ça un _grinchissage_[86]! Sont-y heureux les scélérats!

--T'auras beau te _morfiller le dardant_[87], tu n'empêcheras pas que ça
ne soit comme ça; l'eau va toujours à la rivière.

Tout en conversant, Délicat et Coco-Desbraises avaient parcouru la
maison dans tous les sens; mais à leur grand regret, ils n'avaient rien
trouvé de bon à prendre; seulement Délicat, ayant découvert dans une
remise une redingote et un pantalon oubliés depuis longtemps et couverts
de poussière, voulut absolument s'en vêtir.

Délicat et Coco-Desbraises employèrent, pour sortir du pavillon, le
moyen qui leur avait servi pour y entrer; et, après avoir suivi quelques
instants un petit sentier tracé à travers les terres labourées, ils se
trouvèrent sur la route pavée qui conduit à Paris.

--Nous avons un bon ruban de queue d'ici à _Pantin_[88], dit
Coco-Desbraises.

--C'est égal, répondit _Délicat_; je n'ai plus _taffetas du vert_[89],
et je puis aller jusqu'au bout du monde, maintenant que j'ai un
_montant_[90] et une bonne _pelure_[91] sur les _andosses_[92].

Le marquis et son intendant qui avaient pris le chemin de fer pour
revenir à Paris se quittèrent à la station; l'intendant était monté dans
un cabriolet, et le marquis avait continué sa route à pied, le visage à
moitié couvert par un cache-nez et le corps bien enveloppé dans son
manteau. Arrivé sur le boulevard de l'Hôpital, il s'arrêta quelques
minutes; puis il revint sur ses pas. Après avoir recommencé plusieurs
fois la même manœuvre, il entra dans une maison sans portier, dont la
porte était fermée par une serrure à secret; il gravit lestement quatre
étages, et entra dans une petite pièce carrée dont il ferma
soigneusement la porte.

Sans perdre de temps, il quitta le costume assez élégant dont il était
couvert pour se revêtir de celui que portent habituellement les patrons
ou conducteurs de bateaux; cela fait, il sortit, et après avoir traversé
le quai, il descendit sur la berge, puis détacha un bateau du piquet
auquel il était retenu, et s'abandonna au cours de la Seine. Arrivé à la
hauteur de la place de l'hôtel de ville, et après avoir solidement
amarré son bateau à un des gros anneaux de fer scellés dans le parapet,
il s'engagea dans l'étroite et sombre ruelle à laquelle on a donné le
nom de rue des Teinturiers.



II.--Chez la mère Sans-Refus.


Chaque jour, Paris perd quelques-uns des traits de sa physionomie
primitive; grâce aux soins de notre édilité, des voies larges et aérées,
viennent à chaque instant remplacer les ruelles étroites et sombres de
la vieille cité parisienne, les artistes regrettent les vieilles maisons
à pignon, les fenêtres en ogive, les légères tournelles du moyen âge,
dont bientôt les dernières traces seront effacées; nos nouvelles
constructions, à peu près semblables entre elles, nos rues larges
bordées de trottoirs et éclairées par le gaz, n'ont pas, nous devons en
convenir, cette couleur fantastique qui plaît tant aux imaginations
rêveuses, aussi nous comprenons les regrets des amateurs du pittoresque
et des archéologues, mais nous avouerons, dût-on nous trouver quelque
peu prosaïque, que nous préférons les choses d'aujourd'hui à celles
d'autrefois.

La capitale, surtout depuis une dizaine d'années, s'est singulièrement
embellie, cependant il existe encore çà et là, quelques constructions,
quelques rues même, qui rappellent le Paris de nos bons aïeux, ces
constructions, ces rues, pressées de tous les côtés par la ville
nouvelle, ne tarderont pas sans doute à disparaître à leur tour.

Quel est celui de nos lecteurs qui, après avoir parcouru le soir un
quartier bien bâti, populeux, éclairé par les mille rayons lumineux du
gaz, ne s'est pas senti frappé d'étonnement en se trouvant tout à coup,
au détour d'une rue, dans une de ces ruelles où l'on ne passe que par
hasard et dont personne ne sait le nom; rues du Clos-Georgeot, des
Trois-Sabres, de la Masure, de la Tuerie de la Vieille-Lanterne,
Grenier-sur-l'Eau, Saint-Bon, Brise-Miche, etc., etc.

La rue de la Tannerie est une de ces rues dans lesquelles on ne peut
passer sans éprouver une sensation de malaise inexplicable, qui fait que
l'on presse le pas, sans que pourtant on cherche à se rendre compte du
sentiment auquel on obéit, le soir elle est à peine éclairée par la
flamme pâle et douteuse d'un antique réverbère, le jour elle est plus
triste encore.

Toutes les maisons de cette rue paraissent si peu solides sur leurs
fondements, qu'au moindre choc, au plus léger coup de vent, on est
étonné de ne pas les voir tomber l'une sur l'autre, comme ces capucins
de cartes sur lesquels vient de souffler un enfant.

Ces masures ne ressemblent pas à ces ruines que l'on rencontre parfois
au milieu d'une belle campagne, qui, à de certaines heures, sont dorées
par les rayons du soleil et sur lesquelles s'épanouissent le lierre aux
larges feuilles d'un vert sombre et le liseron aux clochettes bleues qui
semblent avoir été mis là par la main du Créateur, pour nous rappeler
que rien de ce qui existe ici-bas ne peut périr sans être immédiatement
remplacé par autre chose; les masures de la rue de la Tannerie, n'ont
rien de vénérable, elles rappellent la décrépitude du vice.

On y entre par des portes basses et difformes, elles sont éclairées par
des baies fermées de cette espèce de fenêtre que le peuple, pendant
notre première révolution, a nommées fenêtres à guillotine, sans doute
parce que leur forme lui rappelait celle du terrible instrument qui
fonctionnait alors sur la place publique.

L'humidité qui décime les malheureux habitants de ces bouges, (des
individus naissent, vivent, aiment et meurent dans la rue de la Tannerie
et dans toutes celles qui lui ressemblent), suinte à travers des murs
mal recrépis et s'écoule en gouttelettes noirâtres qui exhalent une
odeur nauséabonde.

Dans la rue de la Tannerie, il n'y a pas un seul atelier, pas un seul
magasin consacré à une industrie s'exerçant au grand jour. Les espèces
de caves auxquelles de présomptueux propriétaires ont donné le nom de
boutique, sont toutes occupées par des gens qui exercent des industries
douteuses, des marchands fripiers du dernier étage, des marchands de
vieilles chaussures, des chiffonniers, des ferrailleurs, des rogomistes.

Si l'on excepte celui qui occupe le coin de la rue Planche-Mibray, il
n'y a pas dans la rue de la Tannerie un seul marchand de vin; on ne boit
pas de vin dans la rue de la Tannerie, de l'eau-de-vie, à la bonne
heure.

La rue de la Tannerie, est coupée par une ruelle assez étroite, pour que
deux hommes ne puissent y passer de front; c'est la rue des Teinturiers:
Cette rue commence à celle de la Vannerie et débouche sur la Seine, en
passant sous le quai de Gèvres; mais depuis quelques années,
l'administration a fait fermer par de fortes grilles, la partie qui de
la rue de la Tannerie conduisait sur la rive du fleuve.

L'une de ces grilles est scellée d'un côté dans le gros mur de la maison
qui porte le nº 31, sur la rue de la Tannerie. Cette maison est élevée
de quatre étages, une porte de chêne cintrée, ferrée avec soin et dans
laquelle on a pratiqué un guichet défendu par trois tringles en fer
carré qui peut être fermé par une petite porte en forte tôle, laisse
apercevoir, lorsqu'elle est ouverte, un escalier en spirale qui conduit
aux étages supérieurs et auquel sert de rampe une corde à puits noire et
luisante; cette porte et la boutique qui occupe le rez-de-chaussée sont
peintes en vert.

Toutes les vitres de cette maison ont été enduites d'une couche épaisse
de blanc d'Espagne; on a cependant ménagé dans une de celles de la
boutique, qui forme à elle seule le rez-de-chaussée, un petit espace
circulaire dans lequel apparaît souvent un œil provocateur, chargé
d'indiquer aux passants inexpérimentés, l'industrie exercée rue de la
Tannerie, nº 31.

Cette boutique est divisée en deux parties, séparées par une cloison
jadis vitrée, dont les carreaux, depuis longtemps brisés, ont été
remplacés par du papier huilé; la boutique proprement dite, est garnie
seulement de quelques tables couvertes de toile cirée, qui ne sont
jamais essuyées si ce n'est par les manches des consommateurs, de
quelques chaises et de plusieurs grossiers tabourets. Le comptoir sur
lequel se carrent quelques bouteilles, des verres ébréchés et une série
de mesures d'étain, est formé d'un vieux bas de buffet en chêne
vermoulu; le fauteuil de madame, placé derrière, est recouvert d'une
basane, qui de noir est presque devenue rouge; ce fauteuil a perdu un de
ses bras dans une des batailles qui se sont livrées en ce lieu, et des
nombreuses blessures qui le couvrent, s'échappent le crin et la bourre
qu'il renferme dans ses flancs.

Ce modeste trône est occupé par une femme âgée d'environ cinquante-cinq
ans, grande, maigre, les yeux d'un bleu pâle; un usage immodéré du tabac
a considérablement élargi les méplats de son nez long et pointu; sa
bouche, d'une grandeur plus qu'ordinaire, n'est garnie que de dents
noires et mal rangées; ses lèvres sont pâles et minces; quelques poils
gris sont mêlés à sa chevelure rousse, elle est coiffée d'un mouchoir
rouge posé en marmotte; les pendeloques qui garnissent ses oreilles,
sont formés de brillants assez beaux; ses doigts maigres et peut-être un
peu sales, sont tous ornés de bagues; une chaîne en jaseron, qui
supporte une grosse montre d'or, fait quinze ou vingt cercles autour de
son cou; à sa ceinture pend un clavier d'argent, qui enserre des clés et
un couteau.

Cette femme a placé près d'elle une bouteille d'absinthe, à laquelle
elle donne assez fréquemment, les accolades les plus fraternelles.

Les odalisques de son modeste harem sont diversement occupées; plusieurs
boivent, quelques-unes se tirent les cartes, d'autres, faute de
cigarettes, fument du caporal dans des pipes culottées.

Si le lecteur veut bien nous le permettre, nous ne nous arrêterons pas
auprès de ces pauvres filles, et nous entrerons dans l'arrière-salle;
lorsque nos yeux auront percé le nuage épais de fumée qui charge
l'atmosphère de cette pièce, nous pourrons examiner les individus qui
s'y trouvent.

Leur aspect n'offre rien de bien remarquable, ils sont vêtus, à peu
près, comme tout le monde, si ce n'est qu'ils paraissent avoir une
prédilection singulière pour les couleurs éclatantes, la toilette de
quelques-uns serait irréprochable, si de grosses chaînes d'or, des
breloques très-apparentes ne venaient pas lui donner un cachet de
mauvais goût tout particulier; le costume des autres est celui
d'honnêtes ouvriers endimanchés, ceux qui ne sont vêtus seulement que
d'un bougeron et d'un large pantalon de toile, se tiennent dans l'ombre:
au reste, quel que soit le costume qu'ils portent, tous ces hommes
paraissent se connaître; c'est que nous sommes dans un _vrai Tapis
franc_, et que les hommes parmi lesquels nous avons introduit le
lecteur, sont les habitués de ce lieu, dont le nom maintenant est connu
de tout le monde.

Il y a des _Tapis francs_ dans les quartiers les plus brillants de la
capitale, comme dans les rues sales et tortueuses de la Cité et du
quartier de l'hôtel de ville, de quelques faubourgs et de la place
Maubert. Il y en a pour toutes les catégories de malfaiteurs, pour les
_pégriots_ et les _blavinistes_[93], et pour les voleurs titrés et
décorés de la bonne compagnie.

Il ne faut pas chercher à se le dissimuler, il existe certains
malfaiteurs qui se croiraient déshonorés... déshonorés! c'est le mot,
s'ils allaient boire dans un lieu semblable à celui dans lequel les
nécessités de notre sujet nous ont forcé d'introduire nos lecteurs.

Les _Tapis francs_ de la _grande Bohême_, dont nous parlerons plus tard,
sont décorés avec luxe, éclairés à giorno; on n'y rencontre que des gens
portant gants jaunes et bottes vernies: est-ce pour cela qu'ils
échappent à la surveillance de la police, et ne fait-elle la guerre au
vice, que lorsqu'il est couvert de guenilles?

Il existe une notable différence entre les _Tapis francs_ et ces
ignobles cabarets dans lesquels vont boire, non-seulement les voleurs
qui vont un peu partout, mais les ouvriers dérangés, les cochers de
voitures publiques, les souteneurs de filles et les vagabonds, le nom de
_Tapis franc_, n'est pas applicable à ces derniers établissements; il
n'est pas nécessaire en effet, d'être _franc_ ou _affranchi_[94], pour
être à la tête d'un établissement, dans lequel on se borne à servir à
boire à tous venants.

La police qui visite souvent ces cabarets, y pêche, pour ainsi dire, en
eau trouble; à chaque coup d'épervier qu'elle y jette, elle ramène un
voleur en recherche, un forçat ayant rompu son ban, cependant elle
échoue quelquefois: lorsque cela arrive, elle établit une souricière,
mais le maître du cabaret dont l'intérêt est de protéger ceux qui le
font vivre, et qui sait que la police donne un peu trop d'extension au
proverbe: «_Ce qui est bon à prendre, est bon à rendre_,» se sert d'un
mot d'ordre ou d'un signal, pour avertir sa clientèle lorsque la
_raille_[95] est chez lui: une bouteille posée d'une certaine manière,
un pain de quatre livres placé contre les carreaux, etc.

Le _vrai Tapis franc_, (le nombre de ces établissements dangereux dans
tous les grands centres de population, est beaucoup plus considérable
qu'on ne le croit généralement), est un lieu connu de la police, qui y
exerce une surveillance continuelle, qui, cependant, demeure presque
toujours sans résultat; car ceux qui tiennent ces sortes
d'établissements, sont de leur côté constamment sur leurs gardes, et
font tous leurs efforts pour annihiler des mesures qui doivent leur être
fatales.

La profession du maître ou de la maîtresse du _Tapis franc_, qu'ils
soient logeurs, rogomistes, ou maîtres de mauvais lieu, est destinée à
voiler l'industrie qu'ils exercent en réalité, celle de recéleurs; c'est
au _Tapis franc_ que les voleurs déposent ou fabriquent leurs
instruments de travail, qu'ils se déguisent, qu'ils apportent leur
butin, qu'ils procèdent aux partages, qu'ils se réfugient sous de faux
noms, lorsqu'ils sont trop vivement poursuivis.

Les maîtres de _Tapis francs_, sont pour les voleurs de profession, ce
que la Mère est pour les compagnons du tour de France; le voleur évadé
ou libéré, qui veut continuer l'exercice de sa profession, y trouve,
sans bourse délier, s'il est connu, ou seulement s'il peut se
recommander de quelque voleur fameux qu'il a laissé au bagne ou dans les
prisons, un logement, des habits convenables au genre de vol qu'il
pratique, des passe-ports, des certificats et les instruments
nécessaires, l'_homme de peine_[96] est admis de droit à prendre part à
la première affaire: s'il désire s'abstenir, il reçoit un _bouquet_[97]
de vingt-cinq pour cent sur le produit de la vente du _chopin_[98].

--_Rengraciez_[99] dit un homme placé à une table du fond, en
s'adressant à tous ceux qui se trouvaient dans la salle, _prêtez
loches_[100].

Le bourdonnement des conversations particulières, cessa tout à coup et
chacun se rapprocha de l'homme qui venait de parler.

Cet homme, d'une taille élevée et bien prise, paraissait âgé d'à peu
près trente à trente-cinq ans, son visage encadré dans un collier de
barbe noire parfaitement coupé, avait un caractère particulier de
distinction, et il aurait fallu toute la perspicacité d'un observateur
attentif, pour découvrir, sur sa physionomie, une certaine expression de
dureté, qui devait échapper aux yeux du vulgaire. Son costume se
composait d'une veste bleue à boutons noirs en os, d'un large pantalon
de coutil à raies rouges, retenu sur les hanches par une ceinture en
escot de même couleur; sa chemise de cotonnade à carreaux, était fermée
sur sa poitrine par une petite ancre d'argent à facettes, et de dessous
son chapeau de cuir verni, de forme très-basse et à larges bords,
s'échappaient de grosses boucles de cheveux d'un noir d'ébène.

Cet homme qui portait le costume des conducteurs de bateaux, n'était pas
cependant un de ces laborieux ouvriers, car ses mains n'accusaient pas
les rudes travaux auxquels ils se livrent.

--_Douze plombes crossent à la vergne_, l'instant de la _décarade_[101]
est arrivé, continua-t-il, avancez à l'ordre, et que chacun tâche de
faire son profit de ce que je vais lui dire; à vous, messieurs les
_fourlineurs_[102].

Deux hommes parfaitement costumés, habit à la française, chapeau Gibus,
bottes vernies et le reste, s'avancèrent près de lui.

--Messieurs Mimi et Lenain, c'est vous qui _sonderez les valades_[103]
au foyer de l'Opéra; Dejean la Main d'or et Petit Crépine, seront à
_l'encarrade_[104]; Maladetta et Lion le Taffeur, à la _décarrade_[105];
vous pouvez _sans taffetas vous esbatre dans la trêpe_[106], toutes les
mesures sont prises en conséquence, de tous les _rousses_[107] que la
police a envoyés au bal de l'Opéra, un seul est à craindre, c'est le
_coup de deux_[108]; au reste, c'est le seul qui vous connaisse; mais
le grand Richard est chargé de ne pas le quitter, et lorsqu'il le verra
se diriger de votre côté, il vous fera le _saint Jean_[109] et vous
_rengracierez_, il faudra que ce _rousse_ ait bien du vice, s'il vous
_paume marron_[110] voilà vos _taillebins d'encarrade_,
_camoufflez-vous_ avec des _doubles vanternes_[111], et bonne chance.

Vous, Robert et Cadet Vincent, mettez une blouse par-dessus vos
vêtements, allez à la _flan_[112] et ne passez pas sans vous arrêter
devant les _boucards bons à esquinter_[113]. Voilà un jeu de _carouble
et une ripe_[114] dont vous me direz des nouvelles.

Les _charrieurs_ à la _mécanique_[115] ne sortiront que vers deux ou
trois heures pour _épouffer_[116] les panés qui quitteront le bal sans
_roulotte_[117].

Les _Goupineurs de poivriers_[118] et les _saute-dessus_ peuvent se
donner de l'air; Délicat et Coco-Desbraises exploiteront les boulevards
et le quartier du Temple, Biscuit et Cornet tape Dur les rues
environnant les halles.

Les deux _mômes_[119] et Lasaline iront à la chasse aux _bleus_[120],
surtout, mes amis, pas _d'esgard_[121] et que chacun respecte notre
devise: probité quand même.

Ce discours de l'homme au costume de marinier que nous n'avons rapporté
que parce qu'il nous fournissait l'occasion de nommer quelques-uns des
personnages qui doivent figurer dans cette histoire, fut débité tout
d'une haleine, d'une voix brève et avec un accent qui ne permettait pas
à l'observation le droit de se faire place, il fut écouté avec la plus
sérieuse attention, et lorsqu'il fut achevé, chacun se disposa à se
rendre au poste qui lui avait été indiqué.

Le marinier sortit après avoir dit quelques mots à la vieille femme
placée au comptoir.

--C'est bien _Rupin_[122], c'est bien, lui répondit-elle on exécutera
tes ordres, mon garçon, voilà un _carouble_[123], allons, mes poulettes,
continua-t-elle en s'adressant à ses odalisques, il y aura _gras_
pendant la _sorgue_[124] au dodo.

Les femme allèrent se coucher, et il ne resta dans la salle où nous
avons introduit le lecteur que ceux qui ne devaient sortir que beaucoup
plus tard.

La maîtresse du lieu n'avait pas quitté la place qu'elle occupait et
continuait à caresser sa bouteille. La sourde rumeur qui partait de
l'arrière-salle n'inquiétait pas la vieille femme qui connaissait par
expérience la turbulence de ses habitués.

Un individu dont la physionomie décelait l'odieux caractère, prit la
parole après le départ de Rupin, c'était Délicat qui venait d'échanger
quelques paroles avec Coco-Desbraises.

--Sommes-nous les _larbins_[125] de Rupin pour qu'il se donne le genre
de nous envoyer au _vague_[126], dit-il, allez, qu'il nous dit,
_esquintez les boucards et les cambriolles_[127] _escarpez les
messières_ et _balancez-les à la lance_, mais _aboulez icigo_ le _pèze_,
les _bogues_ les _bêtes à cornes_ la _blanquette_ et toute la
_camelotte_; je _solirai_ le tout et je prendrai _double fade_ pour
_mézigue_[128], est-ce juste ça?

--Non, non, ça n'est pas juste, dirent tous ceux qui avaient écouté
Délicat.

--Mais ça n'est pas tout, continua ce dernier, il faut _coquer_ leur
_fade_ à ces _batteurs d'entifles_ qui ne _goupinent_ que _du chiffon
rouge_, ils nous _coquent_, c'est vrai, des _affaires_ qui ne sont pas
_mouchiques_, mais pour notre _truc_ cela n'est pas nécessaire; nous
trouvons en _baladant_ tout ce qu'il nous faut[129].

--C'est vrai tout de même, reprit un homme que les autres nommaient
Mauvais gueux, surnom que du reste il méritait à tous égards. C'est donc
pour les regarder faire les _mecs_[130] que nous courons le risque de
nous faire _gerber_ à _vioque_ ou à la _passe_[131], c'est être par trop
melon que de _flouer si grand flouant_[132] pour des particuliers qui
nous _nazent_[133] lorsqu'ils nous rencontrent dans la rue.

--Et qui vous disent: Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître,
si vous leur offrez un petit canon, ajouta Coco-Desbraises.

--Si vous aviez autant de _toupet_[134] que moi, vous ne _coqueriez
quelpoique_ à ces _épateurs_[135].

--Il ne faut plus risquer notre viande pour ces _frileux_[136].

--Des _frileux_! s'écria un individu qui n'avait pas encore parlé, des
_frileux_, vous ne _bonniriez_ pas de _pareilles loffitudes_ si vous les
aviez vus à _l'ouvrage_[137]; des _frileux_ eux qui _escarperaient_[138]
le Père éternel plutôt que de se laisser _agrafer_[139], au surplus ce
n'est pas pendant qu'ils sont absents qu'il faut les _écorner_[140],
quand ils seront là à la bonne heure.

--Ecoutez, Vernier les bas bleus, si vous voulez vous faire
_esquinter_[141], reprit Délicat, allez-vous y faire mordre, Rupin et ce
brigand de Provençal vous arrangeront comme ils ont arrangé le grand
Louis et Charles la belle cravate.

--Vous me faites tous suer avec vos _boniments_[142], dit Mauvais gueux,
c'est-y donc si difficile que de se débarrasser de ces messieurs, si
vous voulez me faire _none_[143], je me charge de régler leur compte.

--C'est-ty du _flan_[144], dit Coco-Desbraises, si c'en est, je vais
vous communiquer une idée lumineuse.

--Voyons ton idée, ton idée, s'écrièrent-ils tous.

--Eh bien! si vous êtes tous d'accord il y aura un bon _chopin_[145] et
sans _morasse_[146]. On _filera_[147] ces deux particuliers de sorte
qu'on saura où ils _perchent_[148], on restera à la _planque_[149]
très-tard et le lendemain on sera à leur porte à six heures du matin
pour les voir _décarrer_[150], à la première occasion, on les
_estourbira_[151], et lorsqu'ils seront _refroidis_[152], on
_enquillera_[153] chez eux.

--Bravo! bravo! s'écria toute la bande.

--Que ceux qui veulent qu'on _refroidisse_ les Rupins lèvent la main,
dit Délicat.

Tous, hormis Vernier les bas bleus, imitèrent Délicat; cette opposition
au désir général suscita une tempête contre cet homme.

--Ah! vous voulez _escarper_[154] vos camarades pour les
_grinchir_[155], dit-il à ces brigands; ils vous commandent, dites-vous,
et cela ne vous convient pas, alors _travaillez_[156] seuls, mais
_escarper_ des hommes qui vous donnent chaque jour des leçons à l'aide
desquelles vous pouvez _grinchir_ presque impunément. C'est de la
reconnaissance à la Capahut[157], mais votre projet ne s'accomplira pas,
j'avertirai Rupin.

--Si nous t'en laissons le temps, s'écria Coco-Desbraises.

Durant le temps qu'avait duré cette discussion plusieurs litres avaient
été vidés, aussi les cerveaux étaient-ils très-échauffés, l'opposition
de Vernier les bas bleus fut donc on ne peut plus mal accueillie.

--Non! nous ne te laisserons pas le temps de prévenir les _rupins_, dit
Délicat.

--C'est cela, ajouta Mauvais gueux, il faut le _buter_[158].

Vernier les bas bleus n'était pas homme à se laisser intimider;
cependant, tous les bandits s'étant armés de couteaux, allaient, excités
par Délicat, Mauvais gueux et Coco-Desbraises, se précipiter sur lui, il
comprit que ce serait folie qu'essayer de résister seul à une dizaine
d'hommes animés par le vin et la colère: il recula jusqu'à la porte de
la boutique, qu'il ouvrit précipitamment, et se sauva par la petite rue
des Teinturiers.

Les agresseurs, qui ne voulaient pas engager dans la rue une lutte qui
aurait infailliblement attiré du monde sur le lieu de la scène,
n'avaient point songé à poursuivre Vernier les bas bleus; cependant
celui-ci qui croyait les avoir tous à ses trousses, courait avec tant de
vélocité, qu'il renversa deux femmes en traversant la rue de la
Tannerie.

La surprise, la douleur et la crainte firent jeter des cris perçants à
ces deux femmes; elles demandaient du secours, mais le plus profond
silence régnait dans cette rue déserte et mal éclairée, dont l'aspect
sinistre augmentait encore leur anxiété: l'une d'elles étant parvenue à
se relever, faisait de vains efforts pour aider sa compagne à l'imiter,
sans pouvoir y parvenir, celle-ci qui sentait ses forces l'abandonner,
dit à son amie:

--Hâte-toi, ma chère Laure, frappe à la porte la plus voisine, je meurs
si je ne suis bientôt secourue. Eperdue, Laure courut d'abord à
l'extrémité de la rue afin de chercher le cocher de la voiture qui les
avait amenées. Malheureusement elle ne le trouva pas; elle revint de
suite à la place où était restée son amie, à laquelle la douleur et la
crainte arrachaient des larmes. Laure, en regardant autour d'elle, crut
remarquer une faible lumière à l'intérieur de la maison d'où était sorti
l'homme qui les avait renversées; elle frappa à la porte avec ses
poings, personne ne répondit; impatientée, elle ramassa par terre un
morceau de platras et frappa de nouveau à coups redoublés.

--Sainte mère de Dieu qué qui cogne si tard? répondit de l'intérieur une
voix dont toutes les cordes paraissaient cassées. Quoiqu'vous voulez?

--Du secours pour une dame qui vient d'être blessée! répondit Laure
d'une voix suppliante.

--_Pas si cher on aquige à la lourde[159]!_ dit la même voix.

La porte fut ouverte et la femme que nous connaissons déjà parut sur le
seuil; elle tenait à la main une espèce de lampion, dont la flamme
tremblotante semblait prête à s'éteindre. Un mouvement de surprise et
d'intérêt, tout à la fois, se peignit sur la physionomie de la mère
Sans-Refus (la tavernière avait reçu de ses habitués ce surnom qui
indiquait sa constante bonne volonté), à la vue de la jeune fille dont
la gracieuse physionomie, éclairée par les pâles rayons que projetait le
lampion, rappelait les délicieuses créations qui se détachent sur les
fonds obscurs d'Esteban Murillo.

Laure, avait été sur le point de fuir à l'aspect ignoble et repoussant
de cette femme, mais elle se rappela que son amie attendait des secours
et elle surmonta la répugnance qu'elle éprouvait.

--Ous donc qu'elle est vot'dame que j'lui porte queuque chose pour la
ravigoter, j'sommes heureuse, ma petite chatte, d'pouvoir être utile à
des jolies jeunesses comme vous.

En achevant ces mots la mère Sans-Refus prit une bouteille, versa de
l'eau-de-vie dans un verre, prit son lampion de l'autre main et dit à
Laure:

--A c't'heure, allons voir c'te dame, que je la soulage.

Laure la conduisit près de son amie qui s'était enveloppée de sa pelisse
et attendait avec résignation qu'on vînt la secourir.

La vieille femme posa son lampion sur les gravois, dont une partie
servait de siége à la comtesse Lucie de Neuville (ainsi se nommait la
femme blessée); puis elle lui offrit le breuvage qu'elle avait apporté.

--Merci! merci! bonne dame, je n'ai besoin de rien, dit-elle en
repoussant le verre; aidez-moi, seulement, à gagner ma voiture.

La mère Sans-Refus lampa la liqueur et mit le verre dans la poche de son
tablier.

--Entrez un instant chez moi, dit-elle; vous serez mieux que dans la
rue.

Laure et la mère Sans-Refus, soulevèrent la comtesse, qui fut introduite
dans la boutique, éclairée seulement alors par la faible lueur qui se
faisait jour à travers les carreaux de papier huilé de la cloison.

La mère Sans-Refus, qui avait replacé son lampion dans la niche
pratiquée dans un mur de refend pour le recevoir, examinait avec
intérêt les traits de la comtesse.

--Doux Jésus! se disait-elle... Est-elle _giroffle la rupine_[160],
aussi _giroffle_ que ma pauvre Nichon. Qué _broquille_[161], qué
_bride_[162], qué _chouette pelure sur ses endosses_[163], qué chance
qu'elle n'ait pas été _rembroquée_[164] par les _fanandels_[165], ils
l'auraient _grinchie d'autor_[166], mais ils n'auront que
_nibergue_[167], les scélérats.

La comtesse se trouvait un peu mieux et elle essayait de se lever; la
_mère_ Sans-Refus s'y opposa.

--N'grouillez pas, lui dit-elle, vous vous feriez du mal, vous êtes ici
plus en sûreté que chez le curé de la paroisse; nous allons, votre amie
et moi, chercher votre cocher, et puis après nous vous conduirons à
votre voiture, ça n'sera pas long: au surplus soyez sans crainte, _j'vas
brider le boucart_[168].

La _mère_ Sans-Refus frappa sur la cloison et dit seulement ces deux
mots: du _maigre_[169].

Cela fait, elle sortit, emmenant Laure avec elle.

Lucie demeura seule et attendit quelques instants avec résignation;
cependant elle n'était pas tranquille, elle éprouvait un sentiment de
terreur indéfinissable qu'augmentait encore l'aspect misérable de tout
ce qui l'entourait, tout à coup le bruit confus de plusieurs voix
venant de la pièce formée par la cloison, frappa son oreille, elle
réunit toutes ses forces pour s'en approcher, puis se cachant, se
blottissant, pour ainsi dire, derrière l'espèce de comptoir près duquel
l'avait fait asseoir sa singulière hôtesse, et retenant son haleine,
émue, tremblante, elle écouta!...

Les individus cachés par la cloison, parlaient à voix basse, Lucie ne
pouvait donc saisir que quelques-unes de leurs paroles, qui, du reste,
ne disaient rien à son imagination, c'était un mélange confus de mots
hétéroclites, de locutions vicieuses entremêlées d'horribles blasphèmes.

De plus en plus épouvantée, Lucie comprit enfin l'affreuse position dans
laquelle elle se trouvait placée, à chaque instant elle s'attendait à
devenir victime des hommes qu'elle entendait dans la pièce voisine; en
ce moment la porte pratiquée dans la cloison s'ouvrit; Lucie se crut
perdue; elle eut cependant assez de présence d'esprit pour conserver sa
position, un homme vint allumer sa pipe au lampion que la mère
Sans-Refus avait replacé dans sa niche, tout en répondant à un individu
resté dans l'arrière salle:

--Foi de _Coco Desbraises_! dit-il, si elle me fait des traits, je _lui
faucherai le colas_[170].

Lucie, sans bien comprendre le sens de ces paroles, devina cependant, à
l'accent de celui qui venait de les prononcer, qu'elles renfermaient une
horrible menace, elle fit un léger mouvement, l'homme tourna la tête
vers le comptoir comme s'il avait entendu quelque bruit, et, à la lueur
du papier enflammé avec lequel il avait allumé sa pipe, et qu'il avait
jeté sur le sol, ayant éclairé la place où se tenait Lucie, elle vit
distinctement, sous le comptoir derrière lequel elle s'était accroupie,
le cadavre d'un homme jeune encore, enveloppé seulement d'une mauvaise
serpillière: l'homme attendit un instant, puis il entra dans la salle en
disant:

--Allons, mes bijoux, un _glacis d'eau d'aff_[171].

Une sueur froide, dont les gouttes abondantes ruisselaient sur son
visage, inonda le corps de Lucie, tout son sang reflua vers son cœur;
mais puisant du courage dans l'excès même du péril, elle ne perdit pas
totalement l'usage de ses sens; à chaque instant cependant elle croyait
entendre sonner sa dernière heure, les minutes lui paraissaient des
siècles, mille affreuses images traversaient son imagination; pourquoi
l'avait-on enfermée? pourquoi avait-on emmené sa compagne? elle allait
être volée, assassinée peut-être; enfin sa terreur devint si grande,
qu'elle allait crier pour implorer du secours, lorsque le bruit de la
clé tournant dans la serrure, la rappela à elle. Voulant savoir si enfin
c'était son amie et la vieille femme, elle leva la tête, et à la faible
lueur du réverbère à laquelle donnait passage la porte qui était
demeurée entr'ouverte, elle aperçut un homme sur le seuil, c'était celui
auquel nous avons entendu la mère Sans-Refus donner le nom de Rupin; sa
main droite était appuyée sur la clé restée dans la serrure, dans
l'autre il tenait un rouleau de ces petits cordages dont se servent
habituellement les mariniers; il restait immobile sur le seuil, comme
s'il attendait l'arrivée de quelqu'un.

Le son de plusieurs voix et le bruit d'une voiture vinrent fort à
propos ranimer quelque peu le courage de Lucie, que tant d'émotions
avaient brisée; elle fit un mouvement involontaire, l'attention de
l'homme fut éveillée; il se retourna, et ses regards se dirigèrent vers
la place occupée par Lucie; la blancheur de ses vêtements et le feu de
ses diamants, qui brillaient dans l'ombre, la trahirent.

Rupin s'approcha d'elle vivement, il lui saisit les deux mains en
s'écriant: «_Tron de l'air_, qu'elle est _chouette la menesse_[172],
c'est du fruit nouveau que _d'allumer une calège de la haute dans le
tapis_ de la mère Sans-Refus[173]. N'ayez pas peur, belle étrangère,
nous connaissons les manières qu'il faut employer avec les
_calèges_[174]; vous serez traitée avec égards et politesse.

--De grâce, laissez-moi sortir d'ici, lui répondit Lucie, laissez-moi
sortir, je vous en supplie.

--Oui, tu sortiras, bel ange, mais avant de sortir, il faudra payer le
passage, allons, embrasse-moi. Et, joignant le geste aux paroles, il
saisit Lucie par la taille.

La jeune femme jeta un cri perçant, la porte du repaire intérieur
s'ouvrit et la boutique se trouva tout à coup encombrée par une foule
d'individus, porteurs de sinistres physionomies, l'un d'eux, qui tenait
une chandelle à la main, s'approcha de Lucie, et déjà il allongeait la
main pour saisir son collier.

Rupin le repoussa brusquement, et changeant subitement de ton et de
langage:

--Oh! pardonnez-moi, madame, dit-il à Lucie, mais par quel hasard une
femme de votre monde se trouve-t-elle à cette heure dans un pareil lieu?

Lucie n'eut pas le temps de lui répondre; Laure et la mère Sans-Refus
entraient à ce moment dans la boutique, suivies de plusieurs individus
attirés par ses cris; l'un d'eux voulut saisir Rupin, mais celui-ci,
doué d'une vigueur peu commune, se débarrassa facilement de son
agresseur qui alla tomber sur le comptoir; le choc fut si rude, que les
verres, les bouteilles et les mesures d'étain tombèrent sur le sol avec
un bruit épouvantable.

La mère Sans-Refus entendit dans le lointain le bruit des pas mesurés
d'une patrouille.

--_Enquillez à la planque, la sime aboule icigo_[175], s'écria-t-elle.

Rupin et les autres malfaiteurs disparurent par l'arrière-salle, et il
ne restait plus dans la boutique, lorsque la patrouille arriva, que les
curieux attirés par le bruit.

Lucie, soutenue et guidée par Laure, avait profité du trouble pour
s'esquiver et rejoindre la voiture qui les avait amenées, elle donna
cependant sa bourse à la mère Sans-Refus, dont l'étrange et dangereuse
hospitalité fut généreusement payée.

Une demi-heure après, cette scène, qui avait duré moins de temps qu'il
ne nous en a fallu pour essayer de la décrire, Lucie et Laure rentraient
chez elles.



III.--Les voleurs aristocratiques.


La _haute pègre_[176] est une association d'hommes qui, dans la guerre
qu'ils font à la société, se sont donné l'un à l'autre des preuves de
dévouement et de capacité, qui exercent depuis déjà longtemps, qui ont
inventé ou pratiqué avec succès un genre quelconque de vol; le _pègre de
la haute_[177] fera voler, mais il ne volera pas lui-même un objet d'une
importance minime, il croirait compromette sa dignité d'homme capable;
il ne fait que des affaires importantes, et méprise ceux qui volent des
bagatelles; ceux-là, il les domine.

A une époque qui n'est pas éloignée, les _pègres de la haute_ avaient
leurs lois, lois qui n'étaient écrites dans aucun code, mais qui,
cependant, étaient plus exactement observées que la plupart de celles
qui régissent notre ordre social; ces lois sont maintenant tombées en
désuétude, mais encore aujourd'hui le _pègre de la haute_, qui n'a pas
trahi ses camarades au moment du danger, n'est pas abandonné par eux
lorsqu'à son tour il se trouve dans la _peine_[178]; il reçoit des
secours en prison, au bagne, et quelquefois même au pied de l'échafaud.

On rencontre partout le _pègre de la haute_, au Coq hardi[179] et à la
Maison dorée, au bal Chicard[180] et au balcon du théâtre italien;
qu'il soit vêtu d'un costume élégant, d'une veste ronde, ou seulement
d'une blouse, il porte convenablement le costume que les nécessités du
moment l'ont forcé d'adopter; il sait prendre toutes les formes et
parler tous les langages; celui de la bonne compagnie lui est aussi
familier que celui des bagnes et des prisons.

Le _pègre de la haute_ aime son métier et les émotions qu'il procure, et
une qualité qu'on ne peut lui refuser est celle d'excellent
jurisconsulte; aussi il ne procède pour ainsi dire que le code à la
main, et s'il a adopté un genre particulier de vol, il acquiert bientôt
une telle habileté, qu'il peut en quelque sorte exercer impunément; cela
est si vrai que ce n'est qu'à des circonstances imprévues on des
délations qu'on a dû l'arrestation de ceux d'entre eux qui ont comparu
devant les tribunaux.

Plusieurs nuances distinguent entre eux les _pègres de la haute_: la
plus facile à saisir est celle qui sépare les voleurs parisiens des
voleurs provinciaux; les premiers n'adoptent guère que les genres qui
demandent de l'adresse et de la subtilité, la _tire_[181], la
_détourne_[182]; les seconds, au contraire, moins adroits, mais plus
audacieux, seront _caroubleurs_[183], _vanterniers_[184] ou
_roulottiers_[185]. Mais il existe des organisations encyclopédiques,
aussi les grands hommes de la corporation exercent-ils indifféremment
tous les genres, rien ne leur paraît difficile; ils ne reculent devant
quoi que ce soit. Souvent même leur tête est l'enjeu de la partie qu'ils
jouent contre la société.

Introduisons maintenant le lecteur dans un cabinet de travail qui fait
partie d'un joli petit hôtel du faubourg Saint-Honoré; les tentures et
les rideaux sont de couleur sombre, mais ornés d'embrasses et de
crépines d'argent; sur les murs sont attachés quelques tableaux de nos
premiers maîtres, la cheminée en marbre griotte d'Italie, sur laquelle
on a placé une pendule formée d'un seul bloc de marbre noir et deux
coupes délicieusement ciselées, est surmontée d'une immense glace,
encadrée seulement d'une étroite baguette de cuivre argenté. Les meubles
en palissandre sont ornés d'incrustations en argent; sur les rayons
d'une élégante bibliothèque sont rangés, richement reliés, les meilleurs
ouvrages de notre littérature; en un mot, le goût le plus sévère a
procédé à l'ameublement et à la décoration de cette pièce.

Devant un bureau à cylindre, couvert de papiers, de journaux, de
brochures et de ces mille superfluités qui sont indispensables pour
constituer un luxe bien entendu, est assis un homme enveloppé dans une
élégante robe de chambre; il tient entre ses mains un petit carnet
d'écaille, enrichi d'incrustations en or, qu'il examine avec beaucoup
d'attention.

A quelque distance, assis sur un fauteuil à la Voltaire, avec tout le
laisser aller d'un ami intime, est un homme plus âgé que celui dont nous
venons de parler, cependant le sans façon de ses manières peut paraître
quelque peu extraordinaire, car son costume noir des pieds à la tête, sa
culotte courte, ses bas de soie, ses souliers à petites boucles d'or
annoncent sinon un domestique, du moins un subalterne.

L'homme placé devant le bureau est monsieur le marquis de Pourrières,
auditeur au conseil d'Etat et chevalier de l'ordre royal de la Légion
d'honneur. Cependant cet homme ne nous est pas inconnu, nous l'avons
rencontré chez la mère Sans-Refus, donnant sous le nom de Rupin des
instructions à une bande de malfaiteurs.

Un moment, lecteur; quel que soit votre étonnement, ne criez pas encore
à l'invraisemblance, on ne rencontre pas, il est vrai, des grands
seigneurs dans les bouges infâmes du Paris moderne, à moins qu'ils n'y
soient allés pour y étudier des mœurs exceptionnelles; mais souvent il
arrive que les habitants de ces bouges quittent tout à coup leur place
pour prendre celle des grands seigneurs sans que cependant ils renoncent
à cultiver leur ancienne industrie.

C'est un fait fâcheux, mais il existe. Il y a dans le meilleur monde,
dans la plus haute société, des hommes sortis des bagnes et des prisons
du royaume; à chaque pas que vous faites dans un salon vous pouvez être
coudoyé par un escroc, un voleur, un assassin même. Un ancien forçat,
qui certes avait bien mérité la peine à laquelle il avait été condamné,
Guy de Chambreuil, était, en 1815, directeur général des haras de France
et chef de la police du château. Qui ne se rappelle le fameux Cognard,
qui sous le nom du comte de Pontis de Sainte-Hélène, était parvenu à se
faire nommer colonel de la légion de la Seine[186].

M. le marquis de Pourrières, auditeur au conseil d'Etat et chevalier de
la Légion d'honneur, malgré son hôtel, ses équipages sortis des ateliers
du carrossier à la mode, ses magnifiques attelages, son nom, sa place et
ses décorations qui lui faisaient ouvrir à deux battants les plus
aristocratiques demeures, n'était rien autre chose qu'un des membres les
plus distingués de la _haute pègre_.

Il tenait toujours à la main le petit carnet d'écaille.

--Comprends-tu cela, toi, dit-il à son compagnon; rencontrer une
comtesse chez la mère Sans-Refus, une vraie comtesse, vrai Dieu!

--Une vraie comtesse! une vraie comtesse! c'est possible, mais le
contraire aussi est possible, tout ce qui reluit n'est pas or, nous
sommes nous-mêmes une preuve de la vérité de ce vieux proverbe.

--Mais butor! ne t'ai-je pas fait connaître l'événement qui avait amené
là cette femme.

--Tu viens de me parler d'une chute, c'est vrai, mais peux-tu me dire ce
que cette comtesse était venue chercher à plus de minuit dans la rue de
la Tannerie?

--Non, je sais seulement que cette femme est très-capable d'inspirer une
violente passion à un honnête homme; au reste, je me suis trouvé là à
propos pour empêcher Délicat de lui faire un mauvais parti, l'éclat de
ses diamants avait ébloui le misérable.

--Mais ce que tu as fait n'est pas très-adroit; si vraiment ces diamants
étaient aussi beaux que tu le dis, c'est une bonne occasion de perdue,
et tous les jours elles deviennent plus rares...

--Mais, maître sot, ne savez-vous pas que la mère Sans-Refus que nous
devons ménager, car nous trouverions difficilement un _tapis_ plus
commode que le sien, ne veut pas que l'on _répande du raisinet_[187]
chez elle; et puis la bonne femme s'était éprise de cette belle comtesse
qui, à ce qu'elle prétend, ressemble à sa fille.

--Est-ce vrai?

--Il y a quelque chose.

--En ce cas, tu dois en être amoureux; c'est ce qui t'arrive chaque fois
que tu rencontres une femme qui de près ou de loin ressemble à la petite
Nichon.

--Tu sais, mon cher Roman, que les plaisirs ne me font jamais négliger
les affaires.

--Est-ce que vraiment tu as l'intention de revoir cette femme?

--Sans doute.

--Mais elle te reconnaîtra!

--Je le crois.

--Elle jasera.

--Qu'est-ce que cela me fait; crois-tu qu'il me sera difficile de
justifier à ses yeux ma présence chez la mère Sans-Refus et mon
déguisement; autrefois les grands seigneurs allaient aux Porcherons et
chez Ramponneau; ils peuvent bien maintenant aller dans les mauvais
lieux, c'est tout simple; mais comme il faut avant tout donner à la
belle comtesse une bonne opinion de ma personne, je vais lui faire
remettre ce carnet dans lequel j'ai trouvé ses cartes et ces deux
billets de mille francs.

Le marquis, qui tout en conversant avec Roman, avait écrit quelques mots
sur une feuille de papier ambré et timbré à ses armes, mit le carnet,
les deux billets de banque et sa lettre sous enveloppe, puis il sonna;
un domestique vêtu d'une élégante livrée se présenta.

--Rendez-vous, lui dit-il, chez madame la comtesse de Neuville, vous lui
ferez remettre ceci; si l'on vous interroge, vous ne répondrez rien,
vous ne direz même pas à qui vous appartenez.

Le domestique s'inclina et sortit.

Roman soupira lorsqu'il fut dehors; la restitution de ces deux billets
de mille francs lui paraissait une chose monstrueuse.

Le marquis de Pourrières et Roman continuaient la conversation dont nous
venons de donner le commencement, lorsque l'on annonça le vicomte de
Lussan.

--Faites entrer, s'écria le marquis, Richard ne pouvait arriver plus à
propos, ajouta-t-il en s'adressant à Roman.

Le vicomte de Lussan était un beau jeune homme, d'une taille de beaucoup
au-dessus de la moyenne, mais que faisait excuser l'extrême aisance et
la grâce parfaite de ses manières.

--Bonjour, marquis, dit-il en saluant de Pourrières avec une politesse
tout à fait aristocratique: vous le voyez, je suis exact; je vous
apporte votre part et celle de votre fidèle Achate, ajouta-t-il en
souriant gracieusement à Roman.

--Y a-t-il _gras_[188]? répondit celui-ci.

--Vraiment, mon cher Roman, s'écria le vicomte de Lussan, vous êtes
insupportable; ne pouvez-vous, lorsque nous sommes entre nous, employer
le langage des honnêtes gens; je ne sais si vous êtes comme moi,
Marquis, mais je ne puis entendre prononcer un mot d'argot sans me
sentir les nerfs agacés.

--Allons, cher vicomte, ne faites pas la guerre à ce pauvre Roman et
parlons d'affaires. Que nous apportez-vous?

--Deux mille francs pour vous et Roman.

--Ce n'est guère, dit celui-ci.

La moisson au bal de l'Opéra n'a pas été aussi bonne que nous
l'espérions, Maladetta et Lion ne se sont pas trouvés à leur poste.

--Cela m'étonne, dit encore Roman, Maladetta et Lion sont ordinairement
très-exacts.

--Leur absence nous a été très-préjudiciable; Robert et Cadet-Vincent
ont été assez heureux; ils ont dévalisé complètement la boutique d'un
petit orfévre de la rue Pastourelle; les deux enfants et Lasaline ont
rapporté quelques manteaux; on a retiré du tout six mille francs, le
tiers pour vous et _Roman_, mille francs pour moi, le reste a été
partagé entre les autres.

--Les charrieurs à la mécanique et les autres ont-ils rapporté quelque
chose?

--Ils ne sont pas sortis. Vraiment, marquis, vous devriez nous
débarrasser de cette canaille.

--Pourquoi? ce sont des gens intrépides qui se contentent de peu et qui
seront très-utiles si l'occasion de les employer se présente. Mais
parlons d'autre chose. Vous connaissez sans doute, vous qui êtes reçu
dans la bonne compagnie, madame la comtesse de Neuville?

--Je suis de toutes ses réunions.

--Ainsi vous pouvez me présenter chez elle.

--Non pas chez elle, cher marquis, mais chez la marquise de Villerbanne,
tante de son mari; mais, permettez... pour quelles raisons désirez-vous
être présenté à madame de Neuville?

--Cette comtesse ressemble à la Nichon, dit Roman... Et Pourrières qui
l'a vue par hasard est devenu amoureux d'elle.

--Diable, diable, mais c'est que moi aussi je suis presque amoureux de
madame de Neuville et je ne sais si je dois donner à de Pourrières des
armes pour me combattre.

--Comment, vicomte, vous me craignez!

--Oh! ce n'est pas sans peine que je ferai ce que vous désirez.

--Allons donc, mon cher de Lussan, nous agirons chacun de notre côté, le
plus heureux ou le plus adroit réussira; mais comme vous êtes plus jeune
et beaucoup plus joli garçon que moi, toutes les chances sont en votre
faveur.

--Je le souhaite, cher marquis... Au reste, ce que vous désirez sera
fait.

Roman, qui depuis quelques instants lisait un journal qu'il avait pris
sur le bureau du marquis, jeta tout à coup un cri de surprise:

--Qu'y a-t-il donc? demandèrent en même temps de Pourrières et de
Lussan.

--Je ne suis plus étonné de ce que Maladetta et Lion ne se sont pas
trouvés à leur poste! dit Roman... Ils sont morts.

--Morts! s'écria de Lussan.

--Oui, morts! ajouta Roman, tout ce qu'il y a de plus mort, écoutez
ceci:

     «Paris, 10 février 1839.

     »Une jeune femme douée de la plus agréable physionomie, habitait
     avec un jeune homme, un modeste logement de la rue des Lions
     Saint-Paul. Depuis quelque temps, cette jeune femme qui s'était
     d'abord fait remarquer par sa pétulance et sa vive gaieté, était
     triste, et souvent ses voisines remarquèrent le matin l'extrême
     pâleur de son visage et la trace de larmes répandues, sans doute,
     pendant la nuit.

     »Elle ne répondit jamais aux questions obligeantes qui lui furent
     adressées. On sut cependant bientôt, que le jeune homme avec lequel
     elle vivait la maltraitait d'une manière horrible.

     »Hier, dans la matinée, elle eut avec lui une violente altercation
     durant laquelle une voisine, qui, attirée par le bruit, s'était
     approchée de sa porte, entendit distinctement le jeune homme
     prononcer ces mots: Je ne changerai pas de conduite pour te
     plaire.» Cette voisine ne put en entendre davantage. La porte de
     l'appartement dans lequel se trouvaient les deux jeunes gens, fut
     ouverte avec précipitation et le jeune homme sortit en disant: «Ne
     m'attends pas cette nuit, je vais au bal de l'Opéra.»

     »Sur les neuf heures du soir, un homme que l'on croit être un
     ouvrier serrurier, qui portait sur l'épaule cette trousse que l'on
     nomme communément le sac en ville, et qui tenait à la main un
     marteau, vint demander dans la maison une demoiselle Elisabeth
     Neveux. La portière répondit que ce nom lui était inconnu, mais
     l'ouvrier dépeignit si exactement la physionomie, les allures, le
     costume habituel de la personne à laquelle il donnait le nom
     d'Elisabeth Neveux, que la portière l'envoya chez la jeune femme
     dont nous parlons, qui n'était connue dans la maison que sous le
     nom de madame Lion.

     »L'ouvrier était chez elle depuis environ une heure et demie,
     lorsque le sieur Lion rentra, accompagné d'un jeune Italien nommé
     Maladetta, qui venait souvent le voir. Ces jeunes gens n'étaient
     pas ivres, mais on pouvait sans peine s'apercevoir qu'ils avaient
     copieusement dîné.

     »Quelques instants après, on entendit dans l'appartement du sieur
     Lion, le bruit des sanglots de la jeune femme, puis des cris
     perçants. Les voisins accouraient, lorsqu'un homme, l'ouvrier qui
     était venu demander la dame Lion sous le nom d'Elisabeth Neveux,
     descendit l'escalier renversant tout ceux qui voulurent s'opposer à
     son passage et prit la fuite.

     »Un horrible spectacle vint épouvanter les regards des premières
     personnes qui entrèrent dans l'appartement du sieur Lion, les deux
     hommes que moins d'une demi-heure auparavant, on avait vus pleins
     de vie et de santé, étaient étendus sur le carreau, morts tous deux
     et horriblement défigurés par les effroyables blessures qu'ils
     avaient reçues.

     »La justice a été immédiatement avertie et un substitut de monsieur
     le procureur du roi s'est rendu sur les lieux, accompagné d'un juge
     d'instruction.

     »La jeune femme a été mise sous la main de la justice; cependant
     les circonstances qui paraissent avoir accompagné cet abominable
     assassinat ne sont pas de nature à démontrer d'une manière positive
     sa culpabilité; cependant, lorsqu'on lui a demandé si elle
     connaissait l'auteur du crime, elle a positivement refusé de donner
     son nom, bien qu'il soit certain qu'il ne lui est pas inconnu.

     »Une circonstance imprévue est venue augmenter les ténèbres qui
     enveloppaient déjà ce tragique événement. Dans une armoire cachée
     derrière un secrétaire, on a découvert une énorme quantité de
     montres, de tabatières, de bijoux de toute espèce. Faut-il conclure
     de cette découverte, que les deux victimes appartenaient à cette
     catégorie de voleurs, qu'en termes de police on nomme _tireurs_ ou
     _fourlineurs_, ou bien étaient-ils des recéleurs? C'est ce que
     l'instruction décidera.

     »L'assassin a laissé sur le théâtre du crime, l'instrument qui lui
     a servi pour le commettre; c'est un de ces forts marteaux dont se
     servent habituellement les ouvriers serruriers. On a aussi trouvé
     son sac, dans lequel sont ses outils.»

     --Il ne reste plus, dit Roman, interrompant sa lecture, que de
     Pourrières et Lussan avaient écoutée avec beaucoup d'attention,
     que le commentaire obligé du journaliste.

     «Ce crime commis avec tant d'audace, à dix heures et demie du soir,
     au centre d'un quartier populeux, est venu tout à coup jeter
     l'épouvante dans la population. Chacun se demande à quoi sert une
     police, etc., etc.»

--Ce n'est point un _escarpe_[189] qui a réglé le compte de nos amis,
dit Roman, lorsqu'il eut achevé la lecture du journal.

--Je ne regrette pas ces deux individus, répondit de Lussan, les
nécessités de notre industrie me forçaient de me trouver souvent avec
eux, et je vous assure, cher marquis, que cela me faisait beaucoup
souffrir, c'étaient des hommes sans éducation qui n'avaient nulle
élégance dans les manières. Je m'étais cependant intéressé à Lion, je
l'avais conduit chez mon tailleur, un véritable artiste, peines perdues,
mon cher.

--C'étaient de braves garçons, ajouta de Pourrières. Mais, après tout,
j'aime mieux les savoir morts qu'arrêtés; c'est beaucoup plus sûr. Les
morts sont discrets.

La conversation continua quelques instants encore, puis de Lussan quitta
de Pourrières et Roman, après avoir salué le marquis et son ami avec
cette grâce et cette urbanité, apanage ordinaire d'un gentilhomme de
bonne maison.



IV.--La comtesse de Neuville


Madame de Neuville et Laure de Beaumont, son amie, habitaient rue
Saint-Lazare, près celle Larochefoucault, une de ces anciennes et vastes
demeures qui ne ressemblent en rien aux constructions de notre époque,
auxquelles une main parcimonieuse paraît avoir mesuré l'air et l'espace.
Le comte de Neuville, gentilhomme de bonne souche, était, au moment où
commence cette histoire, colonel au corps royal d'état-major, et tous
ses grades avaient été acquis sur le champ de bataille, toutes les
décorations qui brillaient sur sa poitrine, avaient été le prix du sang
ou d'une action d'éclat, ce qui n'est pas commun par le temps qui court.

Le comte de Neuville était doué de cette franchise de cœur, apanage
ordinaire des hommes qui ont longtemps vécu dans les camps; et les seuls
défauts qu'il eût été possible de lui reprocher avec quelque apparence
de raison, étaient une extrême susceptibilité et une certaine violence
de caractère qui seraient passées inaperçues chez tout autre individu,
mais que faisaient remarquer son âge et sa position dans le monde.

Comme on le pense bien, Lucie, en épousant le comte de Neuville, n'avait
pas contracté un mariage d'inclination; mais comme elle n'était, avant
son mariage, jamais sortie du pensionnat dans lequel elle avait été
élevée, elle avait accepté sans éprouver le moindre chagrin un homme que
des qualités estimables et un extérieur qui, sans être séduisant,
n'était pas dépourvu d'un certain charme, recommandaient suffisamment.

Grâce aux soins éclairés des personnes qui avaient fait son éducation,
elle n'avait pas lu les productions échevelées des femmes incomprises de
notre époque; aussi elle avait envisagé sa position sans répugnance, et
les bonnes qualités de son époux aidant, elle en était venue à éprouver
pour lui cet attachement calme et réfléchi qui dure souvent plus
longtemps que l'amour, et presque toujours conduit au port après une vie
parfaitement heureuse, lorsque des événements imprévus ne viennent pas
déranger le cours ordinaire de l'existence.

La comtesse Lucie de Neuville était une très-jeune et très-jolie femme,
quelque peu capricieuse, assez volontaire, mais bonne, spirituelle,
douée en un mot de cette générosité grande, et de cette parfaite
distinction qui paraissent n'appartenir qu'à de certaines
individualités.

Lucie avait perdu son père quelques mois après son mariage; son frère
aîné, élevé loin d'elle, avait été tué en Afrique lorsqu'elle n'était
encore qu'une enfant; son mari était donc le seul homme au monde dont la
protection lui fût acquise.

Laure de Beaumont était orpheline, mais un oncle maternel qui habitait
une contrée éloignée s'intéressait à elle, et à la fin de chaque
semestre faisait tenir à la maîtresse du pensionnat dans lequel elle
avait été élevée avec madame de Neuville, une somme assez considérable
pour lui assurer tous les soins et tous les égards imaginables.

Lorsque Lucie eut épousé le comte de Neuville, désirant ne pas être
séparée de Laure qu'elle aimait et dont elle était aimée, elle avait
voulu qu'elle vînt habiter son hôtel et en avait fait son amie et sa
compagne de tous les instants.

L'oncle de Laure, dont le comte de Neuville avait sollicité le
consentement, avait approuvé cet arrangement, qui permettait à sa nièce
de quitter son pensionnat et lui donnait dans le monde une position
convenable.

Laure avait dix-huit ans: c'était une blonde charmante, rien n'était
plus séduisant que la gracieuse désinvolture de ses mouvements; le bleu
azuré de ses yeux faisait excuser la pâleur de son visage, et ses
traits, empreints de cette distinction, apanage ordinaire des races
privilégiées, décelaient une belle âme; on ne pouvait l'entendre sans
éprouver une douce émotion; en un mot, cette jeune fille paraissait être
la réalisation d'un de ces rêves qui viennent quelquefois caresser notre
imagination lorsque nous avons vingt ans, rêves dorés dont nous
conservons toujours le souvenir.

Voilà quelles étaient les deux femmes que nous avons rencontrées chez la
mère Sans-Refus. Nous devons maintenant faire connaître à nos lecteurs
l'événement qui avait conduit madame de Neuville et sa compagne dans cet
ignoble lieu.

Monsieur de Neuville, que le ministre de la guerre avait nommé chef de
l'état-major d'une division employée en Algérie, était parti quelques
jours auparavant pour se rendre à son poste. Ce départ avait beaucoup
contrarié sa jeune épouse, qui redoutait pour lui les dangers qu'il
allait courir; mais le colonel, en partant, l'avait rassurée autant du
moins que cela lui avait été possible, et ne voulant pas que son
absence, pendant la saison des bals et des réunions, privât la jeune
femme des plaisirs que sans doute elle avait espérés, il lui avait fait
promettre qu'elle irait dans le monde, il lui avait surtout recommandé
de ne pas négliger une de ses parentes, la marquise de Villerbanne.

Les salons de la marquise de Villerbanne, qui habitait un des hôtels de
la place Royale, étaient un terrain neutre sur lequel se rencontraient
tous les hommes distingués de la société parisienne; gentilshommes,
artistes, militaires, littérateurs ou diplomates y étaient bien reçus,
lorsque des qualités personnelles les rendaient dignes de la position
qu'ils occupaient dans le monde; aussi ces réunions étaient-elles
brillantes, animées, et, ce qui est rare, on ne s'y ennuyait jamais.

Madame de Neuville et Laure, belles toutes deux d'une beauté différente,
toutes deux jeunes et pleines de grâces, étaient les reines de ce salon,
dans lequel cependant il n'était pas rare de rencontrer de très-jeunes,
très-jolies et très-aimables femmes.

Quelle est la femme; quelque dose de sagesse qu'on lui suppose, qui
n'est pas flattée d'être l'objet des hommages empressés d'une foule
d'hommes distingués, surtout lorsque ces hommages peuvent paraître
désintéressés et provoqués seulement par une admiration vivement sentie.

On ne sera donc pas étonné lorsque nous dirons que toutes les
recommandations que monsieur de Neuville avait faites à sa femme, celle
de ne pas négliger madame de Villerbanne était la plus exactement
observée.

Madame de Neuville et Laure, après avoir donné à leur toilette ce soin
consciencieux que de jolies femmes ne négligent jamais, et qui doit
ajouter une nouvelle force à la puissance de leurs attraits, attendaient
dans le salon que les chevaux fussent attelés au coupé, lorsque Paolo
entra.

Paolo avait trente-cinq ans, il était depuis six ans au service du baron
de Noirmont, père de madame de Neuville, lors du mariage de celle-ci.
C'était un savoisien dont plusieurs années de séjour à Paris n'avaient
pas changé les mœurs primitives, bon, franc, loyal, plein de dévouement,
type de ces domestiques que l'on ne rencontre maintenant que dans les
romans ou dans les opéras-comiques, il se croyait un des membres de la
famille qu'il servait, il respectait monsieur de Neuville, il aimait sa
jeune maîtresse.

Il était entré dans le salon pour annoncer que les chevaux allaient être
prêts dans quelques minutes, cela fait il resta, Lucie devina qu'il
avait quelque chose à lui dire.

--Vous avez quelque chose à me dire, Paolo, lui dit-elle en accompagnant
ces paroles du plus gracieux sourire.

--C'est vrai, madame la comtesse, mais je ne sais si je dois...

--Allons, ne craignez rien et expliquez-vous.

--Paolo sortit une lettre de la poche de son gilet: On m'a prié de vous
remettre cette lettre, mais elle vient d'une personne à laquelle
monsieur le comte a fait défendre la porte de l'hôtel, à mademoiselle de
Mirbel et je n'ose...

--Une lettre d'Eugénie, dit Lucie, après ce qui s'est passé.

--Cette lettre vient de m'être remise par une vieille femme en
guenilles, mademoiselle de Mirbel est, à ce qu'elle assure, très-malade
et très-malheureuse, j'ai pensé que madame la comtesse... Les yeux du
bon serviteur étaient pleins de larmes, madame de Neuville vit qu'il
n'osait pas lui dire tout ce qu'il savait.

--Vous avez bien fait, Paolo, lui dit-elle, donnez-moi la lettre de
mademoiselle de Mirbel, laissez-nous maintenant, je sonnerai si j'ai
besoin de vous.

--Tu n'as pas oublié Eugénie de Mirbel, dit madame de Neuville après
avoir parcouru la lettre qu'elle avait décachetée.

--Eugénie de Mirbel, répondit Laure, une jolie brune qui est entrée dans
le monde quelques mois après mon arrivée au pensionnat.

--Oui, je sais maintenant pourquoi monsieur de Neuville m'a défendu de
la recevoir, ah! les hommes ont bien peu d'indulgence pour les fautes
qu'ils nous font commettre, écoute ceci:

     «Avez-vous oublié, celle qui fut votre amie lorsqu'elle était
     rieuse et innocente jeune fille? je ne le crois pas. S'il en est
     ainsi, si vous avez conservé le souvenir de la pauvre Eugénie de
     Mirbel, au nom de tout ce que avez de plus cher au monde, je vous
     en supplie, venez à mon secours, ou plutôt venez au secours de mon
     enfant. Il faut, Lucie que je sois bien misérable pour oser vous
     écrire après ce qui s'est passé, si j'étais seule à souffrir, si je
     n'avais pas à côté de moi, sur le grabat que je ne dois plus
     quitter, une faible et innocente créature, qui elle aussi va mourir
     si personne ne vient la secourir, j'aurais eu assez de courage pour
     quitter la vie sans presser une main amie, sans rencontrer pour
     m'aider à mourir, un regard affectueux; mais je suis mère! Lucie,
     puissiez-vous ne jamais connaître les horribles souffrances d'une
     mère qui ne peut rien faire pour son enfant, qui va mourir à côté
     d'elle de froid et de faim. De froid et de faim, Lucie! Si vous
     craignez de désobéir à monsieur de Neuville, lisez-lui ma lettre,
     mettez-vous à genoux devant lui, dites-lui que l'on pardonne
     beaucoup à ceux qui vont mourir, et il vous laissera venir, mais au
     nom du ciel, au nom de votre respectable père qui était l'ami du
     mien, hâtez-vous; mes seins sont desséchés, ma pauvre petite fille
     pleure et je n'ai pas seulement un sou, un sou! pour lui acheter un
     peu de lait.»

--Partons de suite, Lucie, dit Laure lorsque madame de Neuville eut
achevé la lecture de cette lettre; partons de suite, si M. de Neuville
était ici, il viendrait avec nous, j'en suis sûre.

--Oh! oui, répondit Lucie, M. de Neuville m'a défendu de voir Eugénie,
et il avait raison, mais elle n'était pas malheureuse alors.

Lucie et Laure jetèrent une pelisse sur leurs épaules puis madame de
Neuville sonna, ce fut Paolo qui se présenta.

--Vous allez me chercher un fiacre sur la place la plus voisine, vous le
conduirez près de la petite porte du jardin, rue Larochefoucault, où
vous m'attendrez, lui dit-elle.

Bien qu'elle n'eût pas l'intention de cacher à son mari la démarche
qu'elle allait faire, madame de Neuville croyait devoir se servir d'une
voiture de place, afin de ne pas se trouver, pour ainsi dire, obligée de
déduire à ses gens, les raisons qui l'engageaient à visiter une
personne qui demeurait dans la rue de la Tannerie, au lieu d'aller
passer la soirée chez madame de Villerbanne.

La soirée était déjà avancée, lorsque Lucie et Laure montèrent en
voiture après avoir traversé le vaste jardin de l'hôtel.

--Cette pauvre Eugénie, disait madame de Neuville en montant en voiture,
il faut qu'elle soit bien malheureuse, pour s'être déterminée à m'écrire
une lettre semblable à celle que je viens de recevoir; oh! mon amie,
combien nous devons nous trouver heureuses, si nous comparons notre sort
à celui de la pauvre Eugénie de Mirbel.

La comtesse ne dit plus rien pendant tout le temps que le fiacre mit à
franchir l'espace qui sépare la rue Saint-Lazare de la rue de la
Tannerie; le sort malheureux de son ancienne amie paraissait l'affecter
vivement, et Laure, sur laquelle la tristesse qui assombrissait ses
traits paraissait réagir, n'osait troubler ses réflexions.

On démolissait en ce moment, dans la rue de la Tannerie, les vieilles
masures qui ont fait place aux constructions nouvelles, qui avoisinent
maintenant la place de l'hôtel de ville; la rue, déjà étroite, était
encombrée de gravois, qui la rendait impraticable aux voitures, aussi
avait-elle été barrée; les deux femmes avaient donc été forcées de
laisser le fiacre qui les avait amenées au coin de la rue
Planche-Mibray.

Elles trouvèrent sans difficulté la demeure d'Eugénie de Mirbel, la
pauvre fille n'avait pas fait une peinture exagérée de son affreuse
misère, dont l'aspect navra le cœur de madame de Neuville.

Les murs de la mansarde qu'elle habitait étaient nus, et le vent s'y
frayait un passage, malgré les tampons de chiffons avec lesquels on
avait essayé de remplacer les vitres absentes, du châssis d'imposte qui
éclairait ce galetas, Eugénie était couchée sur un mince matelas
d'étoupes, posé sur un mauvais lit de sangle, et couverte seulement
d'une légère couverture de coton, jadis blanche; elle tenait entre ses
bras une jolie petite fille âgée au plus de trois mois, les yeux de la
pauvre mère, profondément enfoncés dans leur orbite et entourés d'un
cercle noir, annonçaient qu'elle était en proie à une fièvre dévorante.

--Ah! te voilà, dit-elle lorsqu'elle vit entrer madame de Neuville
suivie de Laure; je croyais que tu ne viendrais pas, je suis si
malheureuse!

--Ma pauvre Eugénie! s'écria Lucie en fondant en larmes, oh! oui, tu es
bien malheureuse!... Mais pourquoi ne m'as-tu pas écrit plus tôt?

--Ecoute, Lucie, je vais mourir, dit Eugénie en attirant vers elle la
comtesse de Neuville pour lui montrer son enfant; je vais mourir, mais
tu prendras soin de ma fille; tu me le promets, n'est-ce pas?

--Non, tu ne mourras pas, ma pauvre amie, tu es jeune, la nature est
forte à ton âge.

Eugénie secoua tristement la tête.

--Occupe-toi de ma fille, dit-elle en mettant son enfant entre les bras
de la comtesse.

Lucie envoya chercher un médecin, une garde, fit acheter tout ce qui
était nécessaire pour attendre qu'Eugénie eût repris assez de forces
pour pouvoir être transportée dans une maison de santé: elle donna un
peu d'argent à la vieille femme qui avait apporté la lettre de son
ancienne amie; tous ces soins avaient nécessité un temps assez long,
aussi était-il près de minuit lorsqu'elle quitta son amie, en lui
promettant de venir la voir dans la journée du lendemain. Le lecteur
sait comment elle fut, ainsi que Laure, renversée par Vernier les bas
bleus, qui se sauvait de chez la mère Sans-Refus à la suite d'une
querelle, et quelles furent les suites de cette chute.

Une demi-heure après sa sortie de chez la mère Sans-Refus, la comtesse
de Neuville, ainsi que nous l'avons dit, rentrait à son hôtel, avec
Laure, par la petite porte du jardin, près de laquelle, fidèle à la
consigne qu'il avait reçue, Paolo était démeuré en faction.

La blessure de madame de Neuville, sans être très-grave, nécessitait
cependant des soins immédiats; elle fit donc appeler de suite le docteur
Matheo, médecin ordinaire de l'hôtel.

Les remèdes du docteur l'avaient beaucoup soulagée; cependant, ainsi que
cela arrive souvent lorsque l'on vient d'éprouver de violentes
sensations, elle passa une nuit très-agitée; des songes qui retraçaient
à son esprit les événements qui venaient de se passer, vinrent troubler
son sommeil; et lorsqu'elle s'éveillait le front baigné de sueur, la
pensée des dangers qu'elle avait courus, et auxquels elle avait exposé
sa jeune amie, venait porter le trouble dans tous ses sens.

Toutes ses inquiétudes redoublèrent lorsqu'elle s'aperçut qu'on lui
avait volé un petit carnet orné d'incrustations qui contenait, outre ses
cartes, deux billets de banque de mille francs.

Laure, qui avait passé la nuit près d'elle, et à laquelle elle faisait
connaître cette circonstance, et les craintes qu'elle lui inspirait,
cherchait à la consoler de son mieux. Nous avons commis, lui disait
Lucie, une grave inconséquence en nous risquant à une heure indue dans
un quartier désert...

--A-t-on le temps de penser à tout, lorsqu'il s'agit de faire une bonne
action? lui répondit Laure. Au reste, c'est sans raison que tu
t'inquiètes; celui qui a volé ton carnet ne s'attachera sans doute qu'à
la valeur des billets.

--Mais cet homme, d'abord si brutal et qui a pris si subitement le ton,
les manières et le langage d'un homme du monde, et qui a empêché l'un de
ceux qui sont sortis de la salle du fond de me prendre mon collier, qui
peut-il être?

--Sans doute un honnête ouvrier qui n'a pas voulu voir commettre en sa
présence un vol qu'il pouvait empêcher.

--Tu te trompes, Laure, cet homme n'est pas un ouvrier, et je ne sais
pourquoi, mais ce que je crains le plus, c'est que ce soit entre ses
mains que soit tombé mon carnet.

--De grâce, tranquillise-toi, ma chère Lucie, il y a mille à parier
contre un que ce que tu crains n'arrivera pas.

Laure parlait encore, lorsqu'une femme de chambre annonça le valet qui
avait été expédié par le marquis de Pourrières, madame de Neuville brisa
le cachet armorié du paquet qui lui fut remis, et en ouvrit l'enveloppe
en tremblant, il contenait le carnet, les deux billets de banque, et
parmi les cartes, un petit billet dont voici le contenu:

«Je bénis le ciel qui a fait tomber entre mes mains le carnet que vous
avez perdu dans la maison où je vous ai rencontrée; j'espère, madame la
comtesse, qu'il me sera permis de vous présenter mes hommages en un lieu
plus convenable.»

La comtesse ne put rien apprendre du domestique qu'elle voulut
questionner elle-même, il obéit scrupuleusement à la consigne qu'il
avait reçue.

Les armes qui ornaient la lettre et la main qui l'avait tracée, étaient
tout à fait inconnues à madame de Neuville.



V.--Les débuts d'un grand homme.


Un marchand de nouveautés et de mercerie, et sa femme, habitaient depuis
plusieurs années une jolie petite maison de la rue des Consuls à
Toulouse.

Le succès avait couronné la constante activité et la loyauté bien connue
de ce marchand qui, petit à petit, était devenu un négociant
recommandable et avait acquis une fortune qui, chaque jour, devenait
plus rondelette; le père Salvador, il se nommait ainsi, avait longtemps
désiré un enfant, enfin le ciel avait exaucé ses vœux et après dix ans
d'union, son alerte et intelligente ménagère avait donné le jour à un
fils dont la venue ici-bas avait été célébrée par une fête à laquelle
avaient été conviés tous les amis et voisins.

Un de ces repas homériques comme il ne s'en fait qu'en province, repas
qui durent plusieurs heures pendant lesquelles on débouche les vieilles
bouteilles réservées pour les grandes occasions, et dont on conserve le
souvenir pendant plusieurs années avait couronné la fête.

Le fils du père Salvador, à quatorze ans, paraissait en avoir dix-huit,
tant il était grand et bien constitué. Les jeunes filles remarquaient
déjà la régularité de ses traits, ses beaux yeux bleus et ses
magnifiques cheveux blonds dont les longues boucles tombaient jusque sur
ses épaules.

La nature avait accordé au jeune Salvador ses plus précieuses faveurs,
son intelligence n'était pas au-dessous des agréments de sa personne,
aussi avait-il obtenu au collège les plus éclatants succès, à quinze ans
il allait passer son examen de bachelier ès-lettres, et ses parents,
dont il était l'orgueil et la joie, voulaient en faire un avocat. «Notre
fils sera bien sûr un avocat distingué, et maintenant un avocat
distingué peut tout espérer,» disait souvent à sa ménagère le bon père
Salvador, qui lisait les journaux du temps et qui n'était pas aussi
simple que le prétendaient ses voisins.

La maison du père Salvador était assez vaste pour qu'il lui restât
quelques chambres sans emploi; l'honnête négociant qui savait tirer
parti de tout, avait fait meubler ces chambres, qu'il louait soit à des
marchands étrangers, soit à des officiers de la garnison, mais le père
Salvador n'admettait pas tout le monde au nombre de ses locataires, en
fait de marchands, il ne recevait que ceux qui se recommandaient d'un de
ses correspondants; il ne voulait en fait d'officiers que ceux dont
l'âge et le grade pouvaient garantir la conduite, une seule fois, il
avait dérogé à ses habitudes; un homme qui s'était dit négociant à
Marseille, et dont au reste les papiers de sûreté étaient parfaitement
en règle, s'était présenté chez lui sans être porteur de la
recommandation obligée, le père Salvador aurait bien voulu ne pas lui
accorder sa demande, mais cet homme était doué d'une physionomie si
honnête, il s'exprimait avec tant de politesse, qu'il n'avait pas osé le
refuser.

Cet homme était revenu plusieurs fois, et sa conduite d'une rigidité
exemplaire, qui ne s'était pas démentie depuis plusieurs années, la
constante régularité de ses habitudes, lui avaient acquis enfin la
confiance des époux Salvador, qui avaient pris l'habitude de le
consulter lorsqu'il s'agissait pour eux d'une affaire importante.

Cet étranger, qui se faisait appeler Duchemin, paraissait aimer beaucoup
le jeune Salvador, qui, de son côté, le voyait toujours arriver chez son
père avec un nouveau plaisir. Il causait souvent avec lui de ses études,
il lui faisait raconter les nombreux voyages qu'il disait avoir faits,
et le jeune homme qui rêvait une vie aventureuse, s'enthousiasmait à ces
récits combinés avec assez d'art pour éveiller son imagination sans
blesser les susceptibilités des parents. Ceux-ci, charmés de ce qu'on
fournissait à leur fils l'occasion de faire montre des connaissances
qu'il avait acquises, accordaient à l'étranger une légère portion de
l'attachement qu'ils avaient voué à leur unique enfant.

Duchemin, que les nécessités de son commerce amenaient deux ou trois
fois par année à Toulouse, se trouvait chez les époux Salvador au moment
où leur fils se disposait à passer son examen de bachelier ès-lettres.
Duchemin, qui avait annoncé son départ, le retarda pour assister au
triomphe du jeune homme, il fut reçu, cela n'étonna personne; cependant
la joie de ses parents fut grande, et Duchemin fut invité à prendre part
à la petite fête qui fut donnée à cette occasion.

Le lendemain, Duchemin annonça qu'il devait aller à Muret, où il
resterait trois jours; il fit naître au jeune homme l'idée de demander à
ses parents la permission de l'accompagner. Le père Salvador ne pouvait
rien refuser à son fils après un triomphe aussi éclatant que celui qu'il
venait d'obtenir, aussi s'empressa-t-il d'accorder au jeune homme la
légère faveur qu'il sollicitait, et le lendemain, à sept heures du
matin, une voiture de louage vint prendre les voyageurs. Le temps était
superbe, et le ciel bleu, parsemé de petits nuages argentés, annonçait
une belle journée, tout le monde était joyeux; cependant, en voyant son
fils bien-aimé quitter pour la première fois le toit paternel, la mère
ne put retenir ses larmes; une voix secrète qu'elle s'efforçait en vain
d'étouffer, un pressentiment que rien n'avait pu faire naître et que
rien ne justifiait, lui disait qu'elle ne reverrait plus son enfant:
elle cherchait sans pouvoir y parvenir à chasser les pensées
affligeantes qui traversaient son esprit et elle allait déclarer qu'elle
ne pouvait consentir à se séparer de son fils, lorsque le cheval prenant
le petit trot, la voiture s'éloigna.

--Que Dieu et la sainte Vierge le protègent! dit madame Salvador,
lorsque la carriole d'osier, qui emportait son cher fils, disparut au
milieu des tourbillons de poussière qu'elle soulevait sur la route.

Le ciel n'exauça pas les vœux de la pauvre mère, le soleil qui devait
éclairer la journée du retour se leva radieux et le fils ne revint pas.
Des semaines, des mois, des années se passèrent sans que ses parents
entendissent parler de lui; enfin, brisés par la douleur, ils tombèrent
après avoir répandu leur dernière larme.

Duchemin (nous connaîtrons plus tard le véritable nom de cet homme)
appartenait à une honnête famille du midi de la France; il avait reçu
une assez bonne éducation, et était doué de capacités assez éminentes
pour occuper dans le monde une position honorable.

Ses parents étant morts lorsqu'il n'était encore qu'un enfant, sa
tutelle avait été confiée à un homme trop égoïste pour comprendre les
devoirs qu'imposent d'aussi saintes fonctions, cet homme cependant avait
administré la petite fortune de son pupille avec assez d'intelligence et
de probité, et lorsque celui-ci avait été majeur, il lui avait remis son
compte en livres, sous et deniers; puis il s'était fait donner une
décharge, avait souhaité au jeune homme toutes sortes de prospérités et
ne s'était plus occupé de lui.

Duchemin s'était donc trouvé à vingt ans maître absolu de ses actions et
possesseur d'une somme qu'il se hâta de dissiper.

C'est ce qui devait arriver.

Après quelques années durant lesquelles il ne trouva pas un instant pour
réfléchir, Duchemin s'aperçut un matin que son coffre était vide. Il
fallait dire adieu aux plaisirs, chercher l'emploi de ses facultés, et
demander à un travail de tous les instants une fortune peut-être moindre
que celle qu'il avait si vite dissipée. Duchemin n'eut pas assez de
courage pour faire cela.

Ce n'étaient donc pas les nécessités d'un commerce honorable qui
amenaient Duchemin à Toulouse; il ne venait dans cette ville que pour
vendre à un joaillier juif les bijoux et les pièces d'argenterie, fruit
des rapines d'une association de malfaiteurs qui infestait le bois de
Cuges à laquelle il était affilié.

Voulant exercer avec sécurité sa dangereuse industrie, Duchemin avait
compris que le premier de ses soins devait être celui d'éviter les
soupçons qui, à tort ou à raison, atteignent toujours l'étranger dont
la présence dans une ville de province ne paraît pas suffisamment
justifiée, si surtout il n'a pas eu la précaution de se loger dans ce
qu'on appelle une maison bien famée. Aussi échangeait-il une faible
partie de la somme que lui comptait le joaillier juif contre des
marchandises que souvent il vendait à perte dans une autre ville; et
lors de son première voyage à Toulouse, il avait d'abord songé à se
procurer un logis tel qu'il le désirait. Le juif lui avait indiqué la
maison du père Salvador, dont son extérieur honnête, et l'urbanité de
ses manières lui avait fait ouvrir les portes.

Duchemin, doué d'une assez grande perspicacité, avait découvert, au
milieu des brillantes qualités que possédait le jeune Salvador, le germe
de plusieurs vices. Cette découverte et l'espérance qu'elle lui fit
concevoir de se créer un complice sur lequel il pût compter dans tous
les événements de sa vie aventureuse, le déterminèrent à enlever ce
jeune homme à sa famille.

--Il n'eut pas beaucoup de peine à gagner l'amitié et la confiance du
jeune Salvador, qui eut bientôt oublié ses parents et qui se lança avec
une ardeur toute juvénile au milieu des plaisirs faciles que Duchemin
faisait en quelque sorte naître sous ses pas.

Salvador, pour échapper aux recherches actives qui avaient été faites
par sa famille, avait d'abord pris le nom d'Aymard. Ce fut sous ce nom
qu'il fit ses premières _armes_. Arrivé, après avoir parcouru une
notable partie de la France, dans une des villes du nord, il fut reçu
chez une jeune veuve fort riche à laquelle il avait su inspirer de
l'amour; il lui vola, à l'instigation de Duchemin, un écrin d'une valeur
considérable. La jeune femme ne pensa pas un seul instant à accuser
celui qu'elle aimait, et ce premier succès ayant enhardi Salvador, il
fabriqua plusieurs faux, au moyen desquels des sommes considérables
furent enlevées à divers banquiers de la France et de la Belgique.

Un certain jour, la fortune se lassa de favoriser les entreprises du
jeune homme, il fut arrêté au moment où il venait de commettre un vol
chez un riche bourgeois de Valenciennes où il se trouvait alors, mais
aidé par ses complices qui, plus heureux que lui, n'avaient pas été
pris, il parvint à se tirer des mains de la gendarmerie.

Duchemin et le jeune homme qu'il était allé arracher au foyer paternel
pour en faire son complice, étaient vivement poursuivis; on savait
qu'ils étaient auteurs des faux nombreux qui venaient d'épouvanter le
commerce, et le signalement de ces deux malfaiteurs avait été envoyé
dans toutes les communes du royaume. Duchemin et Salvador, pour laisser
aux recherches le temps de se ralentir, quittèrent la France, qu'ils
traversèrent et s'embarquèrent à Marseille sur un paquebot qui faisait
voile pour l'Italie.

L'argent ne leur manquait pas: ils arrivèrent donc à Turin en grand
équipage. Salvador prit le nom de vicomte de Lestang, et se fit passer
pour un jeune homme de noble famille qui voyageait accompagné de son
gouverneur pour achever son éducation. Les maisons les plus honorables
de Turin furent ouvertes au jeune gentilhomme français, dont tout le
monde, et particulièrement les femmes, admiraient la beauté et les
excellentes manières. Salvador avait capté les bonnes grâces de madame
Carmagnola, l'une des femmes les plus distinguées de la ville, cette
dame, encore très-désirable, avait cependant atteint l'âge auquel une
femme peut sans se compromettre témoigner de l'intérêt à un aimable
jeune homme, Salvador était devenu un des plus intimes de son petit
cercle. Duchemin, en sa qualité de gouverneur, accompagnait partout son
élève il examinait les lieux, prenait adroitement une empreinte, des
fausses clés étaient fabriquées, et bientôt on entendait parler dans la
ville d'un vol, dans les yeux peu exercés de la police turinaise ne
pouvaient deviner les moyens d'exécution.

--Salvador et Duchemin avaient retrouvé à Turin plusieurs de leurs
complices, auxquels ils avaient écrit de venir les joindre, ils
formèrent entre eux le projet de voler la caisse de la maison
Carmagnola. Tout fut préparé pour assurer la réussite de ce crime: des
fausses clés furent préparées et, au moment indiqué, les complices se
réunirent près du lieu où ils devaient opérer; la nuit était obscure, et
grâce à une forte pluie, les rues étaient désertes: toutes les portes de
la maison du riche banquier Carmagnola furent ouvertes avec une
dextérité surprenante, et les malfaiteurs arrivèrent sans obstacle dans
la pièce où se trouvait la caisse qu'il s'agissait de vider; c'était un
coffre en bois de chêne recouvert d'une plaque de fer d'une épaisseur
raisonnable, scellé dans le mur par de fortes lames de fer, et fermé par
trois serrures dont Duchemin n'avait pu se procurer les empreintes, il
fallait donc les forcer, ce que les malfaiteurs essayèrent, en se
servant d'un cric et de coins en buis, elles allaient céder sous les
efforts redoublés de quatre hommes vigoureux, qui croyaient déjà tenir
l'or et les billets de banque; lorsque tout à coup une bruyante
détonation se fit entendre.

Les voleurs prirent la fuite; les coups de pistolets qui les avaient si
fort effrayés, et les avaient arrêtés au moment où le vol qu'ils
projetaient allait être consommé, n'étaient cependant pas dirigés contre
eux. Le banquier Carmagnola qui devait le lendemain faire un petit
voyage, avait remis ses pistolets à son domestique, en lui ordonnant de
les mettre en état, et celui-ci avait déchargé imprudemment ces armes
dans le jardin, sur lequel donnait la fenêtre de la petite pièce dans
laquelle se trouvaient alors les voleurs.

Ceux-ci, en se sauvant, renversèrent presque le domestique qui, étonné
de rencontrer au milieu de la nuit quatre individus dans le jardin de
son maître, se mit sans hésiter à leur poursuite; il allait atteindre
l'un d'eux, et les cris qu'il poussait allaient infailliblement amener
du monde sur le lieu de la scène: le bandit se retourna l'attendit de
pied ferme et lui porta en pleine poitrine un coup de poignard qui
l'étendit sur le sol.

Débarrassés du domestique, les voleurs, que rien ne vint plus contrarier
dans leur fuite, purent quitter l'hôtel _Carmagnola_, et se disperser
sans être davantage inquiétés.

--Vous allez bien, mon cher, dit Duchemin à Salvador, lorsque tous deux
se trouvèrent réunis devant un bon feu dans la chambre de l'hôtel _de la
Bonne-femme_ qu'ils habitaient, vous allez bien, c'est une justice à
vous rendre; un homme blessé, tué peut-être.

--Ne fallait-il pas me laisser prendre? répondit Salvador, je tuerais
dix hommes plutôt que de faire connaissance avec les prisons italiennes.

--Très-bien, mon cher élève. Un jour, je l'espère, vous surpasserez
votre maître. Mais quels seront les résultats de tout ceci?

--Nuls; ce domestique, s'il n'est pas mort, ne pourra reconnaître
personne puisque, suivant notre coutume, nous étions masqués.

Duchemin et Salvador en étaient là de leur conversation, lorsqu'un
domestique de l'hôtel vint les prévenir qu'un inconnu désirait leur
parler. Salvador répondit qu'on pouvait faire entrer.

--Demandez des chevaux de poste et partez à l'instant même, leur dit
celui qu'on avait introduit auprès d'eux, et qui n'était autre qu'un de
ceux qui les avait aidés dans la tentative de vol qui venait d'échouer,
partez, si vous ne voulez pas être arrêtés dans quelques heures. La
rumeur publique, corroborée par les assertions du domestique que vous
avez blessé et qui prétend avoir reconnu M. le vicomte de Lestang, vous
accuse hautement.

--Mais cela est impossible, s'écria Salvador, nous étions tous masqués.

--Votre masque se sera dérangé; vous avez peut-être dit quelques mots;
tout ce que je puis vous dire, c'est que vous êtes reconnus, que je suis
certain de ce que j'avance, et que les gens de justice sont actuellement
chez le banquier. Faites maintenant ce que vous voudrez.

Salvador voulait rester et tenir tête à l'orage, mais Duchemin crut
qu'il était plus sage de partir.

--_Lorsque l'on a du beurre sur la tête_, dit-il à son compagnon, _il ne
faut pas aller au soleil; le beurre fond et tache_[190].

L'avis de Duchemin l'emporta, et quelques minutes après l'entretien que
nous venons de rapporter, une voiture des frères Bonnafous emportait
Salvador et ses deux compagnons.

A peine rentrés en France, ils volèrent le receveur général du Var, à
Draguignan, auquel ils enlevèrent une somme de près de 35,000 francs,
avec des circonstances assez singulières, que nous rapporterons pour
donner à nos lecteurs la mesure du caractère audacieux de Salvador et de
ses complices.

Salvador, en échangeant des espèces contre des mandats au porteur, sur
divers receveurs généraux, mandats qui s'escomptent partout avec
facilité, avait pu prendre toutes les empreintes qui étaient
nécessaires; Duchemin, de son côté, qui de gouverneur du vicomte de
Lestang était devenu son valet de chambre, avait si adroitement
manœuvré, qu'il était parvenu à se lier avec le domestique de confiance
du receveur-général.

Ce domestique couchait dans la pièce où se trouvait la caisse. C'était
un très-honnête garçon et Duchemin vit de suite qu'il ne fallait pas
songer à le corrompre. L'attaquer, le mettre, non pas peut-être en
quartiers, mais au moins dans l'impossibilité de s'opposer à la réussite
de leur entreprise, Salvador et ses compagnons l'eussent fait
volontiers, mais le domestique, semblable à ce chien dont parle le bon
la Fontaine, était de taille à se vaillamment défendre. Duchemin avait
donc cru devoir l'aborder très-humblement. Quelques bouteilles de vin de
Jurançon, offertes à propos, délièrent la langue du domestique, qui
raconta toute son histoire à Duchemin.

Cette histoire était celle de tout le monde; cependant elle renfermait
l'énonciation d'un fait dont Duchemin crut qu'il pourrait tirer parti.
Le valet, dans le cours de sa narration, ayant parlé d'un vieux
château, situé dans son pays, dans lequel, suivant lui, il revenait des
esprits, Duchemin s'était mis à rire.

--Si vous aviez vu, comme moi, ces esprits, vous n'auriez pas envie de
rire, s'était écrié le domestique.

--Vraiment, lui répondit Duchemin qui venait de concevoir les moyens de
mener à bien l'entreprise qu'il méditait et avait repris son sérieux.
Vraiment vous avez vu des esprits?

--Comme je vous vois.

Et le domestique raconta une de ces longues et lamentables chroniques
qui se disent aux veillées.

La nuit était venue, et Duchemin et le domestique qui s'étaient arrêtés
dans une petite auberge des environs de Draguignan, songèrent à rentrer
en ville. La journée avait été chaude, et à des certains intervalles des
flammes du feu Saint-Elme, si commun dans le Midi, apparaissaient dans
la campagne. Le domestique, encore sous l'impression du récit qu'il
venait de faire, paraissait en proie à la plus vive frayeur.

--J'ai toujours cru, disait-il en saisissant le bras de Duchemin, que
ces petites flammes bleues étaient des âmes en peine.

--Vous pourriez bien avoir raison, lui répondait celui-ci.

Arrivés en ville ils se quittèrent.

Salvador avait approuvé le projet qu'avait conçu Duchemin.

Vêtus tous deux d'un costume complet de pénitent noir, ils
s'introduisirent heureusement dans la pièce où couchait le domestique
qui était comme nous l'avons dit, celle dans laquelle se trouvait la
caisse. Leur compagnon faisait le guet.

Le pauvre gardien dont les rêves retraçaient les images dont il s'était
occupé toute la journée, s'étant éveillé fut saisi d'une telle frayeur à
la vue des deux effroyables fantômes qui se trouvaient devant ses yeux,
qu'il n'eut pas la force de jeter un seul cri. Salvador et Duchemin ne
perdirent pas de temps; tandis que le premier ouvrait la caisse avec les
fausses clés qu'ils avaient fabriquées, le second jetait de la poudre de
Lycopode sur la flamme d'une petite bougie qu'il tenait à la main.

Le malheureux domestique, qui se serait défendu avec courage s'il avait
su avoir affaire à deux malfaiteurs, n'avait pas de force contre des
esprits. Il perdit l'usage de ses sens.

Salvador et Duchemin se retirèrent sans rencontrer d'obstacles; mais par
une fatalité singulière, le lendemain du jour où fut commis ce vol, les
deux amis furent arrêtés, par un gendarme intelligent, au moment où ils
allaient monter en diligence.

Traduits devant la cour d'assises d'Aix, ils furent condamnés tous deux
à dix années de travaux forcés, et conduits au bagne de Toulon.

Lorsqu'un voleur, qui durant le cours de sa carrière s'est fait
connaître par quelques action d'éclat, arrive au bagne, il a le droit
que personne ne songe à lui contester de choisir la meilleure place du
_banc_[191]; les _braves garçons_[192] lui apportent tous les petits
objets qui sont nécessaires à un forçat; ils dégarnissent même leur
_serpentin_[193] pour améliorer celui du nouveau venu.

Les argousins, dont depuis quelque temps on a fait des adjudants, ont
pour ces hommes une sorte de respect et des égards qu'ils n'accordent
pas aux forçats qui expient un crime de peu d'importance.

L'entrée de Duchemin et de Salvador dans la salle nº 3[194], fut saluée
par d'unanimes acclamations; les forçats se cotisèrent, le vin coula à
flots, chacun raconta son histoire, et comme on le pense bien, ce furent
les plus criminels qui obtinrent les plus bruyants applaudissements.

Salvador, lorsque Duchemin eut raconté son histoire aux doyens de la
salle nº 3, obtint une légère part de la considération que l'on
accordait à son compagnon; on loua beaucoup surtout sa présence d'esprit
et son courage dans la tentative de vol commise chez le banquier
Carmagnola.

Les deux amis s'étaient procurés, aussitôt leur arrivée au bagne, tous
les petits objets qui sont nécessaires à un forçat; ils s'étaient, en un
mot, conduits comme des hommes résignés à subir une punition qu'ils
reconnaissent avoir méritée; cependant telle n'était par leur intention;
Duchemin portait sur lui une assez forte somme en billets de banque
qu'il avait su soustraire à tous les regards, et comme au bagne aussi
bien que partout ailleurs on trouve tout ce que l'on désire, lorsqu'on
est en mesure de payer, il n'avait pas eu de peine à se procurer un de
ces étuis de fer-blanc ou d'ivoire de quatre pouces de long sur environ
douze lignes de diamètre qui peuvent contenir un passe-port, une scie et
sa monture et auquel les voleurs ont donné le nom de _bastrigue_.

La jeunesse de Salvador, avait intéressé en sa faveur le commissaire du
bagne, qui lui avait accordé une des places de _sous-payot_.

Les places de _payot et de sous-payot_, sont les plus belles et les plus
lucratives de toutes celles qui peuvent être accordées aux forçats qui,
par leur conduite ou leur éducation, se montrent dignes des faveurs de
l'administration. Le _payot_, comme tous les autres sous-officiers de
galère, est déferré et ne va pas à la _fatigue_[195]; mais il a de plus
qu'eux, la permission de circuler librement dans l'intérieur du bague.

Duchemin et Salvador avaient tout préparé pour faciliter leur évasion,
et ils attendaient avec patience un moment favorable, lorsqu'à des
indices qui ne pouvaient échapper à des yeux aussi clairvoyants que ceux
de Duchemin, ils s'aperçurent que leur projet avait été deviné par un de
leurs compagnons d'infortune.

Duchemin n'avait pas obtenu les même faveurs que Salvador, il était
accouplé et allait à la fatigue; son compagnon de chaîne, qui subissait
une condamnation à cinq ans, était un homme de vingt-trois à vingt-cinq
ans, fortement constitué, ses traits, d'une régularité parfaite, étaient
empreints d'une remarquable expression de résolution: nous dirons les
causes qui avaient amené au bagne de Toulon, cet homme qui doit jouer un
rôle important dans la suite de cette histoire.



VI.--Une cantatrice.


Le voyageur qui, après avoir parcouru les contrées du nord et de l'est
de la France, arrive dans une de nos cités méridionales, pourrait croire
qu'il se trouve transporté sur une terre étrangère, si l'uniforme des
douaniers et des gendarmes, ne venait à chaque pas qu'il fait, lui
rappeler qu'il n'a pas quitté le bon royaume de France; les peuples du
midi, excités sans doute par l'ardeur du soleil qui brille sur leurs
têtes, se passionnent avec la plus grande facilité; leur imagination,
d'une extrême mobilité, court sans cesse les champs après toutes les
occasions qui peuvent se présenter de l'occuper durant quelques
instants. Qu'une des célébrités de l'époque, que ce soit un brave
militaire, un artiste célèbre, ou un grand écrivain, arrive dans une des
cités du Languedoc, de la Provence ou de la Guienne, si l'homme célèbre
est quelque peu populaire, toutes les voix se résumeront en un immense
vivat, il n'y aura pas dans la ville assez d'instruments de musique,
pour suffire à toutes les sérénades, et si le ciel est serein, et qu'une
main rencontre par hasard celle qui se trouve près d'elle, une immense
farandole est exécutée à l'instant sur la place publique.

C'est des pays méridionaux qu'est venue la mode d'accorder aux artistes
dramatiques, ces ovations gigantesques, qui doivent laisser à celui qui
en est l'objet, la crainte d'être enseveli vivant sous une avalanche de
fleurs, mode du reste qui a fait plus de chemin que la liberté, car à
l'heure qu'il est, elle a déjà fait le tour du monde.

Après cette légère esquisse du caractère de nos compatriotes du midi,
nos lecteurs ne seront pas étonnés lorsque nous leur dirons que les
débuts d'une jeune cantatrice qui, pour parler comme l'affiche, _n'avait
encore paru sur aucun théâtre_, occupait toute la population de
l'antique cité phocéenne: on racontait des merveilles de cette jeune
femme, elle était, disait-on, plus belle que la mère des Amours, sa voix
devait faire oublier celle d'Henriette Sontag, la célébrité de l'époque;
elle n'avait pas encore eu l'occasion de donner les preuves de l'immense
talent qu'on lui supposait, et déjà l'on craignait que la capitale, que
l'on maudissait par anticipation, ne vînt enlever à la ville de
Marseille, le plus beau diamant de sa couronne.

Le jour des débuts arriva, toute la ville s'était donné rendez-vous dans
la rue de la Comédie; les spéculateurs qui, depuis le matin, obstruaient
toutes les avenues des bureaux de location, gagnèrent des sommes
énormes; on se battit aux portes du théâtre, plus d'un lion marseillais
laissa, sur le champ de bataille, les parties les plus essentielles de
sa parure, il y eut des épaules démises et des chapeaux enfoncés, des
bras et des jambes cassés, et des habits et des redingotes transformés
en vestes rondes; enfin l'on entra.

Un cri partit à la fois de toutes les poitrines, lorsque la toile se
leva: la _débutante_! la _débutante_! le public ne voulut pas écouter la
petite pièce qui devait commencer le spectacle. Un religieux silence
s'établit, lorsque l'orchestre attaqua les premières mesures de
l'ouverture de l'opéra, dans lequel devait paraître la débutante.
Malgré l'expression paterne que l'on pouvait remarquer sur la
physionomie de la plupart des individus qui se trouvaient dans la salle,
on eut, bien certainement, très-rudement jeté à la porte celui qu'une
quinte aurait surpris à l'improviste; c'est qu'il faut peu de chose pour
aigrir la bile des Marseillais, braves gens, du reste, si ce n'est
qu'ils paraissent être constamment en colère, et que l'on peut croire
qu'ils sont prêts à se battre, lorsqu'ils parlent entre eux d'affaires
ou de plaisirs.

La débutante parut enfin, c'était une très-belle personne, grande, bien
faite, ses cheveux noirs et luisants comme l'aile du corbeau, dont les
longues boucles tombaient sur ses épaules d'une blancheur éblouissante,
encadraient un visage d'un ovale parfait; ses traits d'une régularité
tout à fait artistique, rappelaient les gracieuses créations que nous a
légué le ciseau des vieux sculpteurs, ses yeux bleus, à demi cachés sous
des cils longs et soyeux, semblaient lancer des éclairs.

Elle chanta; les espérances qu'elle avait fait concevoir ne furent pas
déçues; sa voix, d'une pureté et d'une fraîcheur remarquables,
atteignait sans efforts les notes les plus élevées du registre, c'était
un déluge de cadences perlées, d'admirables fioritures se succédant
toujours nouvelles avec une rapidité merveilleuse.

Presque toujours, les passions violentes, lorsque l'événement qui doit
en déterminer l'explosion agit sur une nature impressionnable, naissent
spontanément dans le cœur de celui qui doit en éprouver les effets;
aussi un jeune homme, que le hasard avait conduit au théâtre eut toute
la nuit devant les yeux l'image de la brillante cantatrice.

Ce jeune homme que nous nommerons Servigny, avait réalisé une somme
d'environ vingt mille francs, qu'il avait déposée chez un notaire de
Paris qui devait la lui faire tenir à Marseille, et il attendait dans
cette ville qu'un navire mît à la voile pour les Indes orientales,
contrées qu'il brûlait du désir de visiter; lorsque la vue de Silvia,
(ainsi se faisait nommer la jeune cantatrice dont nous venons de
raconter les débuts), vint tout à coup changer la résolution qu'il avait
prise.

Il n'est pas difficile de se faire présenter à une actrice de province,
obligée de ménager une foule de petites autorités, elle est forcée
d'ouvrir son salon à tous ceux qui, directement ou indirectement,
exercent sur l'opinion du public une certaine influence. Servigny put
donc facilement arriver auprès de celle qu'il n'avait vue qu'une fois et
que déjà il aimait.

Silvia reçut Servigny avec beaucoup de grâce; les actrices (il est bon
de rappeler qu'il n'existe pas de règle sans exception) ont
ordinairement beaucoup d'indulgence pour ceux qui se montrent disposés à
courber la tête devant la puissance de leurs charmes. Servigny était
jeune, beau, et son introducteur autant pour se donner du relief que
pour le servir, lui avait de sa propre autorité donné la fortune d'un
nabab indien, aussi Silvia employa pour achever de le séduire les plus
ravissantes coquetteries, les œillades les plus provocatrices. Elles
voulut bien lui chanter les plus jolis airs de son répertoire, et
lorsque le pauvre jeune homme eut à moitié perdu la raison, elle lui
serra la main, lui accorda un de ses plus doux regards, et le congédia,
cent fois plus amoureux qu'il ne l'était lorsqu'il s'était présenté chez
elle.

Silvia était beaucoup plus expérimentée que ne permettait de le
supposer son extrême jeunesse, et nous devons dire qu'elle était toute
disposée à se faire de ses charmes un moyen de fortune. Servigny qu'elle
croyait beaucoup plus riche qu'il ne l'était en réalité, lui paraissait
une proie qu'elle ne devait pas négliger.

Il existe des familles dans lesquelles le crime se transmet de
génération en générations, et qui ne paraissent exister que pour prouver
la vérité du vieux proverbe qui dit que tout bon chien chasse de race.

La tavernière de la rue de la Tannerie; la hideuse Sans-Refus était la
fille naturelle d'un voleur nommé Comtois, rompu vif en 1788, dans la
cour de Bicêtre, et de la fille Marianne Lempave, qui fut un peu plus
tard condamnée pour vol à plusieurs années de prison.

Deux voleurs du plus bas étage, les nommés Nifflet et Dubois
_l'insolpé_[196], revendiquaient la paternité d'une petite fille à
laquelle sa mère, la Sans-Refus, avait donné les noms de Désirée-Céleste
Comtois, et que nous venons de rencontrer prima donna au théâtre de
Marseille, sous le nom de Silvia.

La beauté de cette fille, à laquelle nous conserverons jusqu'à nouvel
ordre le nom de Silvia, fut remarquée dès sa naissance; on admirait
surtout l'extrême blancheur de sa peau et la pureté admirables de ses
formes.

Elle fut mise en nourrice à Crepy en Valois, où elle resta jusqu'à l'âge
de cinq ans; la nourrice était fière d'avoir élevé cette petite fille,
dont l'excellente santé et la beauté étaient le témoignage vivant des
soins qu'elle prodiguait à ses nourrissons.

Les bénéfices que procurait à la mère Sans-Refus l'honnête industrie
qu'elle exerçait, étaient assez considérables pour lui permettre
d'espérer qu'elle pourrait un jour se retirer des affaires avec une
jolie fortune.

La mère Sans-Refus n'aimait rien au monde que sa fille, et nous l'avons
vue prodiguer les soins que les plus empressés et les plus désintéressés
à la comtesse de Neuville, seulement parce que les traits de cette dame
lui rappelaient ceux de sa fille qui lui avait été enlevée dans les
circonstances que nous allons rapporter.

Un certain monsieur de Préval, rencontra un jour aux Tuileries, une
jeune fille de quinze à seize ans au plus, dont il admira l'extrême
beauté; cette jeune fille était accompagnée d'une dame d'un âge et d'une
physionomie respectables. Préval, qui ce jour-là ne savait que faire,
suivit ces deux femmes pour passer le temps.

Sur la terrasse du bord de l'eau elles abordèrent un homme décoré qui
paraissait les attendre, elles prirent des chaises, Préval fit comme
elles, et, protégé par le piédestal de la statue contre lequel étaient
les chaises occupées par les trois individus qu'il épiait; il put, sans
être aperçu, écouter toute leur conversation; il apprit que l'homme
décoré était le père de la jeune personne, et que cette dernière était
élevée à l'institution de Saint-Denis en sa qualité de fille d'un
officier de la Légion d'honneur; Préval fut énormément surpris de ce
qu'il entendait; il connaissait beaucoup l'homme décoré qui causait avec
les deux femmes qu'il avait suivies; il savait que cet homme était veuf
et que l'unique fille qu'il avait eue de son mariage était de longtemps
en apprentissage chez une marchande lingère de Rambouillet.

Préval, qui savait où retrouver l'homme décoré lorsqu'il en aurait
besoin, le laissa donc partir sans s'en inquiéter davantage, il savait
tout ce qu'il désirait savoir.

Le soir même, Préval abordait cet officier de la Légion d'honneur, dans
un salon ouvert clandestinement aux amateurs de la roulette et du trente
et quarante, et avait avec lui la conversation suivante:

--Eh bien, monsieur Fontaine, la fortune vous favorise-t-elle ce soir?

--Je ne suis pas mécontent, mon cher de Préval, répondit Fontaine en
ramenant à lui une certaine quantité de pièces d'or.

--Si vous continuez ainsi, vous pourrez octroyer une très-belle dot à
mademoiselle Fontaine.

--Les destins et les flots sont changeants! reprit Fontaine, auquel un
refait de trente et un venait d'enlever une petite partie de ce qu'il
avait gagné. Si ma fille attend pour se marier la dot que je lui
donnerai, je crois qu'elle sera forcée de mourir fille.

--Sainte Catherine ne tresse pas des couronnes pour celles qui sont
aussi jolies que mademoiselle Fontaine.

--Catherine Fontaine jolie, s'écria le vieil officier de la Légion
d'honneur profondément étonné, je suis bien fâché pour elle d'être forcé
de vous démentir, mais Catherine ressemble à son père, et il prit la
position du soldat qui doit subir l'inspection d'un officier supérieur.

Fontaine n'était pas beau, et si ce qu'il venait de dire était vrai, la
pauvre Catherine ne devait pas rencontrer beaucoup d'adorateurs.

--Si votre fille est aussi laide... que vous le dites, ajouta de
Préval, quelle est donc la charmante personne qui ce matin aux Tuileries
vous appelait son père.

--L'étonnement de Fontaine fut si grand, qu'il oublia de pointer sur la
carte qu'il tenait à la main la couleur qui venait de passer.

--Ah! vous avez vu ma fille ce matin, dit-il en balbutiant.

--Oui, monsieur Fontaine, j'ai vu aussi votre nouvelle épouse, je ne
croyais pas que vous vous seriez remarié sans me prier d'assister à vos
noces.

Fontaine se mit à rire aux éclats.

--Monsieur de Préval, dit-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé, je
devine vos intentions, la petite que vous avez vue ce matin vous plaît,
et vous désirez vous en faire aimer; rien de plus facile, mon très-cher,
je vais, si vous voulez me promettre le secret, vous raconter tout ce
qu'il est nécessaire que vous sachiez afin de réussir dans ce que vous
projetez.

De Préval fit toutes les promesses imaginables, et Fontaine lui raconta
ce qui suit:

--J'avais demandé à l'institution de Saint-Denis, pour ma fille, une
place, à laquelle lui donnait droit ma qualité d'officier de la Légion
d'honneur; lorsque l'on m'eut accordé ma demande, je pensai que ma fille
serait beaucoup plus heureuse si au lieu de la faire élever à
Saint-Denis, je la plaçais dans une maison de manière à ce qu'il ne fût
plus nécessaire que je m'occupasse d'elle; cette détermination prise je
ne savais plus que faire de l'ordre d'admission que j'avais obtenu pour
ma fille, lorsqu'une respectable dame qui désirait faire donner à sa
fille une éducation soignée...

--Sans doute celle qui ce matin accompagnait la jeune fille.

--Non, mon cher de Préval, la dame de ce matin est seulement une de
celles qui sont attachées à l'institution. La mère de la jeune fille en
question tient un de ses établissements qui n'ont pas de nom dans la
bonne compagnie; elle demeure rue de la Tannerie, nº 31, et les habitués
de sa maison l'ont surnommée la _mère Sans-Refus_.

--Mais je connais cette femme, s'écria de Préval.

--Ah! vous connaissez cette femme, ajouta Fontaine profondément étonné;
j'en suis bien aise. Cette femme donc me proposa de m'acheter pour sa
fille la place qui devait être occupée par la mienne; elle veut
absolument faire une femme du monde de sa fille, qu'elle ne voit jamais,
dans la crainte de la compromettre.

--Elle est assez riche pour se passer cette fantaisie.

--J'avais besoin d'argent, j'acceptai; et maintenant la jeune
Désirée-Céleste Comtois est élevée à Saint-Denis sous les noms de
Catherine Fontaine.

Vous désirez sans doute maintenant que je vous donne quelques détails
sur le caractère de cette jeune fille? Elle est belle, vous le savez
puisque vous l'avez vue; elle a beaucoup d'esprit, elle est excellente
musicienne, elle chante à ravir: voilà ses qualités; elle est
dissimulée, vindicative, jalouse: voilà ses défauts. Si maintenant vous
désirez en faire votre maîtresse, je ne m'y oppose pas.

--Vous ne voulez pas me servir?

--Je ne le puis pas.

--En ce cas, j'agirai seul. Une seule question: avez-vous déjà écrit à
Saint-Denis?

--Jamais.

--En ce cas, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles.

De Préval laissa Fontaine à ses combinaisons aléatoires, et se rendit
chez lui afin d'y mûrir le plan qu'il avait conçu pour se rendre maître
de la jeune Céleste. Le lendemain, après avoir fait la plus brillante
toilette, et s'être procuré une voiture élégante et des gens de bonne
mine, il se rendit à Saint-Denis et demanda à parler à la directrice de
l'institution.

On reçoit toujours bien celui qui arrive en équipage et dont l'extérieur
annonce un homme bien placé dans le monde. De Préval, qui avait cru
devoir orner la boutonnière de son habit d'une brochette de décorations,
fut admis sans difficulté dans le cabinet de madame la directrice; il
lui dit que Fontaine venait d'obtenir la protection du général dont lui,
Préval, était l'aide de camp, et que ce général, qui désirait présenter
à sa femme la fille de son protégé, l'avait chargé de venir chercher à
Saint-Denis la jeune Catherine. Les règlements s'opposaient à la demande
qu'il venait de faire; elle lui fut cependant accordée, mais la
directrice qui voulait satisfaire le grand personnage au nom duquel
Préval s'était présenté, sans manquer aux convenances, ne consentit à
laisser sortir Céleste qu'accompagnée d'une institutrice.

--Est-ce qu'il faudra que j'enlève aussi la vieille? se dit de Préval
lorsqu'il vit la respectable matrone qui devait l'accompagner.

De Préval, fit monter les deux femmes dans sa voiture et se plaça
modestement sur le devant; il se montra, du reste, si réservé dans ses
discours, si rempli de petites prévenances et de délicates attentions,
que la vieille dame, qui d'abord l'avait regardé comme un ennemi
qu'elle devait surveiller, finit par lui accorder les plus gracieux
sourires. La voiture s'étant arrêtée devant un riche magasin de
nouveautés, de Préval dit à l'institutrice que son général l'avait
chargé de faire quelques acquisitions qu'il désirait offrir à Catherine,
et il pria les dames de vouloir bien descendre afin de l'éclairer de
leurs conseils.

Des femmes auxquelles on propose d'aller examiner les riches étoffes et
les mille futilités qui servent à leur toilette, qu'elles soient jeunes
ou vieilles, laides ou jolies, acceptent sans se faire beaucoup prier.
Les dames entrèrent avec de Préval dans le magasin; des commis portaient
dans la voiture tout ce qui plaisait à ces dames, qui jamais ne
s'étaient vues à pareille fête, Préval paya sans marchander tout ce
qu'elles avaient choisi. Les acquisitions étaient faites, Céleste, aussi
joyeuse qu'un pinson, avait repris sa place dans la voiture, lorsqu'un
commis, auquel de Préval avait donné le mot, appela l'institutrice en
lui disant qu'elle oubliait quelque chose et l'entraîna au fond du
magasin, de Préval se plaça promptement auprès de Céleste, et, sur un
signe qu'il fit au cocher, les chevaux partirent au galop.

--Vous ne me conduisez donc pas chez le général dont vous me parliez il
n'y a qu'un instant, dit Céleste après quelques instants de silence.

De Préval voulut protester.

--Vous cherchez en vain à me tromper, dit Céleste; si vous me conduisiez
auprès de mon père, vous ne laisseriez pas ici ma conductrice; au reste,
je vous ai reconnu de suite, c'est vous qui, hier, me suiviez aux
Tuileries.

--Ah! vous m'avez reconnu, dit de Préval, que la parole brève et le ton
décidé de la jeune fille étonnaient singulièrement.

--Oui, et maintenant, au lieu de me conduire chez un général qui ne sait
seulement pas si j'existe, vous me conduisez probablement dans quelque
lieu écarté, dans une petite maison peut-être; c'est ainsi que cela se
pratique dans les romans que j'ai lus en cachette.

Céleste, se mit à rire aux éclats; l'étonnement de de Préval était si
complet qu'il ne savait plus ce qu'il devait dire.

--Au reste, continua la jeune fille, cela m'est égal, je ne crains rien,
et vous ne me ferez faire que ce qui me conviendra.

--Ah! c'est comme cela, se dit de Préval, je crois que j'ai fait une
conquête plus précieuse que je ne l'espérais. Faut-il, continua-t-il en
s'adressant à Céleste, donner l'ordre au cocher de nous ramener à
Saint-Denis.

--Laissez ce brave homme continuer son chemin, je ne veux plus retourner
à Saint-Denis, je verrai plus tard ce qu'il me sera possible de faire
pour vous.

De Préval conduisit Céleste dans le logement qu'il avait fait préparer
pour elle, et la quitta après l'y avoir installée.

--Peste, disait-il quelques jours après à Fontaine qui lui demandait si
son entreprise avait réussi, quelle gaillarde que cette petite fille,
elle a plus d'énergie que beaucoup d'hommes, et si elle était tombée
entre les mains de mon ami de Lussan, elle serait allée loin si on ne
l'avait pas arrêtée; mais c'est égal, elle est admirablement belle, et
je crois qu'il me sera possible d'en tirer un excellent parti.

M. de Préval, l'élégant jeune homme aux manières gracieuses, voulait
exploiter à son profit la beauté d'une femme. Il ne faut pas que cela
vous étonne, cher lecteur. On rencontre dans toutes les classes de la
société des hommes de cette trempe. La fille des rues est exploitée par
ces hommes dont on trouve le nom dans la _Pucelle_ de Voltaire; la
lorette, par l'amant de cœur, qu'il ne faut pas confondre avec l'Arthur;
l'actrice prête de l'argent aux artistes incompris et aux journalistes
inconnus; la femme du monde fait distribuer, à ses protégés, des places
et des décorations; ainsi va le monde.

De Préval qui supportait, non sans le savoir (il était trop expérimenté
pour qu'il en fût ainsi), le joug que devaient porter tous ceux qui
connaîtraient Céleste, et qui voulait cacher à tous les yeux la
précieuse conquête qu'il avait faite, l'emmena aux îles d'Hyères.

La jeune fille s'était laissée vaincre sans se défendre; mais le Préval
n'était pas satisfait de sa victoire, Céleste avait cédé sans
hésitation, de propos délibéré, parce qu'elle ne pouvait faire
autrement. De Préval avait compris que ce n'était pas l'amour qu'il
inspirait qui avait amené la chute de sa maîtresse, aussi il cherchait
par tous les moyens en son pouvoir à conquérir le cœur de celle dont il
possédait déjà le corps.

--Mais tu ne m'aimes donc pas, lui dit-il un jour.

--Je ne t'aime pas comme je puis aimer, lui répondit Céleste; si tu me
quittais, je ne te ferais pas de mal.

De Préval jouait parfaitement tous les jeux, il savait même, lorsque
cela était nécessaire, corriger la fortune; mais il n'avait pas, ainsi
qu'il l'espérait, trouvé aux îles d'Hyères, l'occasion d'exercer ses
talents; aussi, sa bourse étant presque vide, il ordonna à Céleste de
se tenir prête à partir pour Paris.

--Vous voulez retourner à Paris? lui dit-elle... A votre aise, mon ami,
quant à moi je reste ici.

--Vous voulez rester ici?

--Sans doute ne suis-je pas libre?...

--Mais que ferez-vous?

--Que cela ne vous inquiète pas, je ne suis pas embarrassée de ma
personne.

--Vous ne savez ce que vous dites, vous me suivrez à Paris, je le veux;
nous verrons qui de nous deux cédera.

--Ce ne sera pas moi.

Une violente querelle s'engagea et de Préval, qui tenait à la main une
petite cravache, en porta un coup à Céleste.

Elle ne fit pas un geste, ne dit pas un mot; mais ses yeux lancèrent des
éclairs, ses joues devinrent affreusement pâles, de Préval comprit qu'il
avait été trop loin et voulut s'excuser.

--C'est bien! lui dit Céleste, c'est bien, si vous partez je partirai
avec vous.

Quelques heures après cette scène, de Préval sortait du cercle où il
passait toutes les soirées. Au détour d'une petite rue qu'il devait
suivre pour se rendre à l'hôtel qu'il habitait, il fut abordé par un
homme enveloppé dans un de ces cabans que portent les pêcheurs
provençaux.

--Si tu pars, elle partira avec toi, lui dit cet homme. Et sans laisser
à Préval le temps de se reconnaître, il lui porta un violent coup de
couteau qui l'étendit par terre.

Des passants relevèrent de Préval et le portèrent à son hôtel, la
blessure qu'il avait reçue, quoique très-grave, n'était pas mortelle.
Céleste était partie. De Préval qui craignait, par-dessus tout, d'être
forcé de mettre la justice dans la confidence de ses affaires, ne dit
rien de nature à la compromettre, et lorsqu'il fut rétabli, il retourna
à Paris.

Nous connaîtrons plus tard les événements qui, à partir de ce moment,
précédèrent les débuts de Céleste au grand théâtre de Marseille, où,
sous le nom de Silvia, nous l'avons vue obtenir les plus brillants
succès.

Supposons un instant que plusieurs jours se sont écoulés durant le temps
que nous avons mis à vous raconter les événements qui précèdent, et nous
entendrons Servigny, que nous retrouverons dans le boudoir de Silvia,
lui adresser cette question:

--Mais tu ne m'aimes donc pas?

--Silvia ne répondit pas à Servigny avec autant de franchise qu'elle
l'avait fait lorsque Préval lui avait adressé la même question, elle
avait devant les yeux, au moment où nous sommes arrivés, un but qu'elle
voulait atteindre.

--Si je ne vous aimais pas, seriez-vous ici, lorsque j'ai fait défendre
ma porte à tout le monde.

--Mais si vous m'aimez, Silvia, pourquoi ne me confiez-vous pas toutes
vos pensées.

--Mais je n'ai vraiment rien à vous confier, dit Silvia, en adressant à
Servigny un de ses plus gracieux sourires.

--Vous me trompez, Silvia, depuis quelques jours vous êtes triste,
préoccupée; je vous en prie, ne me laissez pas ignorer plus longtemps le
sujet de vos peines.

--Puisque vous l'exigez, je vais vous satisfaire; mais, songez-y bien,
je vous défends de vous moquer de moi.

--Je vous écoute avec la plus sérieuse attention.

Silvia était aussi bonne comédienne dans son boudoir que sur les
planches de son théâtre; elle baissa modestement ses beaux yeux.

--C'est une bien heureuse vie, n'est-ce pas, que celle d'une comédienne
à laquelle le public veut bien accorder un peu de talent, dit-elle après
quelques instants d'hésitation. Une actrice fait tout ce qu'elle veut,
elle peut écouter tous les compliments qu'on lui adresse; les hommes les
plus distingués s'empressent autour d'elle, c'est fort agréable sans
doute: c'est le beau côté de la médaille dont voici le revers: Si
prenant le temps comme il vient, nous cherchons dans une affection
réelle une distraction aux ennuis incessants de notre profession, on
nous méprise; si nous restons sages, on nous calomnie; nous sommes
forcées, surtout en province, d'obéir à mille petites influences; il
faut que nous recevions une foule de gens qui nous déplaisent, parce
qu'ils iraient nous siffler au théâtre si nous ne les recevions pas dans
notre salon; mais trouverons-nous parmi nos camarades ce que nous ne
pouvons pas rencontrer dans le monde?... Ah! n'allez pas le croire; ceux
de nos camarades qui ont moins de talent que nous, nous jalousent; ceux
qui en on plus, nous méprisent; et tous cherchent à nous nuire: les
hommes en faisant manquer nos entrées et les effets sur lesquels nous
comptions, les femmes soit en ameutant contre nous ceux qui sont leur
amants et ceux qui cherchent à le devenir, soit en cherchant à nous
écraser par un luxe auquel nous ne pouvons atteindre.

Silvia pleura en achevant ce petit discours dont Servigny ne devinait
pas la conclusion; ses larmes qui paraissaient sincères, touchèrent le
pauvre jeune homme.

Silvia appréciant l'effet qu'elle avait produit, vit qu'elle pouvait
continuer, ce qu'elle fit en ses termes:

--J'ai une parure d'opales et d'émeraudes assez belle, je tiens à cette
parure, non pas à cause de sa valeur qui n'est pas considérable, mais
parce qu'elle a appartenu à ma pauvre mère (ici une pause, puis quelques
nouvelles larmes), cependant, lors de mes débuts, n'ayant pas assez
d'argent pour acheter les costumes qui m'étaient indispensables, je la
confiai à un juif qui me prêta la somme dont j'avais besoin, il fut
stipulé que si je ne lui rendais pas cette somme à une époque indiquée,
la parure deviendrait sa propriété. J'espérais être en mesure à l'époque
convenue, je ne savais pas alors qu'au commencement de notre carrière
nous devons être exploitée par nos directeurs. Ce matin, le juif est
venu chez moi, il ne veut plus attendre, et ce soir, si aujourd'hui je
ne lui paye pas une assez forte somme, ma parure sera vendue.

--Calmez-vous, ma chère Silvia; calmez-vous. Je vais aller voir ce juif,
et il faudra bien qu'il attende quelques jours encore.

--Il ne voudra rien entendre. Je sais que le marquis de Roselli, que je
n'ai pas voulu recevoir, parce que je vous aime, Servigny, veut acheter
cette parure pour la donner à la seconde chanteuse.

Si Servigny avait eu à sa disposition la petite fortune qu'il possédait,
il eut séché de suite les larmes qui coulaient le long des joues de la
femme qu'il aimait; mais ne voulant pas lui laisser concevoir une
espérance que, peut être, il ne pourrait pas réaliser, il sortit se
bornant à l'engager à souffrir avec résignation ce qu'elle ne pouvait
empêcher. Silvia qui avait remarqué la préoccupation à laquelle il
paraissait en proie, et qui devinait que c'était d'elle qu'il allait
s'occuper, se mit à rire aussitôt qu'il fut sorti.

--C'est bien! se dit-elle, c'est bien! Je crois que je puis sans me
compromettre prier Dieu qu'il te fasse réussir dans tout ce que tu vas
entreprendre.

Le juif qui servait de compère à Silvia, car la parure d'opales et
d'émeraudes n'avait été engagée que pour la mise en scène de la comédie
qu'elle voulait jouer, possédait tous les défauts qui constituent les
qualités des enfants d'Israël. Il était laid, sale, rusé et fripon; et
toutes les fois qu'il rencontrait l'occasion de jouer, tout en gagnant
quelques écus, un bon tour à un _goï_[197], il la saisissait avec le
plus vif empressement.

Ce moderne Schilock, qui était cependant la providence de toute la
fashion marseillaise, habitait la plus vieille masure de la plus sale
rue du triste quartier Saint-Jean. Il reçut Servigny avec un
empressement qui parut de bon augure à celui-ci.

--Vous voulez dégager la parure de mademoiselle Silvia, dit-il, lorsque
le jeune homme lui eût fait connaître l'objet de sa visite; vous avez
bien raison, mon jeune monsieur; c'est une bien jolie femme que
mademoiselle Silvia, et qui vous aime bien, à ce que l'on dit.

--Ah! on dit cela, répondit Servigny, intérieurement flatté, de ce qu'on
savait qu'il était aimé d'une aussi jolie femme que Silvia.

--Voici la parure, ajouta le juif posant sur une petite table, devant
laquelle il était assis, une petite boîte de maroquin qu'il avait prise
dans un tiroir; voilà une parure, dit-il, qui ne serait pas restée
longtemps entre mes mains, si mademoiselle Silvia l'avait voulu.
Monsieur le marquis de Roselli, une jeune seigneur italien, était
disposé à faire pour elle tous les sacrifices possibles.

Il ouvrit la petite boîte, Servigny se dit que Silvia devait être bien
belle lorsqu'elle était parée de ces pierres qui reflétaient toutes les
brillantes couleurs de l'iris, il fit un pas, et son corps obéissant
machinalement à sa pensée, il tendit la main pour les recevoir, le juif
couvrit la petite boîte de ces deux mains longues et osseuses.

--Il faut me compter cinq mille francs, dit-il.

--Je n'ai pas d'argent, dit Servigny, mais...

Le juif ne lui laissa pas le temps d'en dire davantage, il remit la
petite boîte dans le tiroir qu'il ferma et dont il mit la clé dans sa
poche.

--Il faut me compter cinq mille francs dit-il encore.

--Voulez-vous prendre la peine de m'écouter, monsieur, lui dit Servigny.
Les manières, la voix, le regard du juif, étaient changés depuis que
Servigny avait laissé s'échapper de ses lèvres ces fatales paroles: «Je
n'ai pas d'argent!» D'obséquieux, ils étaient devenus à peu près
insolents, il fit cependant signe qu'il était disposé à l'écouter.

--Servigny lui fit alors comprendre que s'il n'avait pas à sa
disposition immédiate la somme nécessaire pour le satisfaire, il n'était
cependant pas dépourvu de ressources; il lui apprit qu'il possédait une
somme considérable déposée chez un notaire de Paris, et qu'il pouvait
disposer de cette somme.

--Je comprends bien, répondit le juif, je comprends bien; mais puisque
je puis aujourd'hui même recevoir mon argent en vendant, au marquis de
Roselli cette parure, qui m'appartiendra ce soir, pourquoi attendrais-je
encore huit jours au moins? Si cependant vous m'offriez des sûretés et
un intérêt raisonnable, nous pourrions peut-être nous entendre. Le juif
avait examiné avec la plus sérieuse attention les pièces qui attestaient
la vérité de ce qu'avançait Servigny.

--Qu'à cela ne tienne! si vous voulez vous contenter d'une lettre de
change à quinze jours de date de 5,500 fr...

--Vous n'y pensez pas, je puis recevoir mon argent ce soir et gagner
plus que vous ne m'offrez en vendant cette parure au marquis de Roselli.

--Alors dites-moi ce que vous exigez.

--Voilà: les pièces que vous me présentez sont en règle, et attestent,
il est vrai, que Me Bénard, notaire à Paris, tient entre ses mains un
somme de 20,000 francs qui vous appartient, et qu'il doit vous remettre,
lorsque vous la demanderez; c'est très-bien. Voilà vos pièces; je veux
bien m'en rapporter à votre parole! Vous me ferez seulement une lettre
de change à quinze jours de 7,125 fr., capital 7 mille fr., intérêts du
capital à cinq pour cent pendant six mois, cent vingt-cinq francs,
bénéfice que j'aurais fait en vendant la parure au marquis de Roselli
deux mille francs, je ne puis pas perdre cette somme pour vous obliger,
quel que soit l'intérêt que je vous porte.

--Que maudit soit cet infâme usurier, pensa Servigny, mais je ne puis
faire autrement, j'accepte, dit-il.

--Vous êtes bien sûr de me payer à l'échéance, répondit le Juif.

--Très-sûr! parbleu! Je vais écrire ce soir même à mon notaire de
m'envoyer mes fonds.

--Il doit alors vous être indifférent d'ajouter un autre nom au vôtre,
celui de M. Mathieu Durand, par exemple, le juif nommait un des
négociants recommandables de Marseille, dont vous imiterez tant bien que
mal la signature sur les billets que vous allez passer à mon ordre.

--Mais c'est un faux que vous voulez que je fasse, misérable que vous
êtes, s'écria Servigny, qui ne put écouter sans éprouver une vive colère
une aussi étrange proposition.

--Vous refusez? admettons alors que nous n'avons rien dit, et le juif
retira du tiroir la petite boîte, et fit scintiller les pierres dans le
rayon de soleil qui passait à grand peine à travers les énormes barreaux
de fer qui garnissaient l'étroite fenêtre de sa tanière. Très-souvent,
cependant, j'ai fait de semblables affaires, et puis ce que vous
regardez comme une mauvaise action, ne fait en réalité de tort à
personne, en prenant votre billet je sais que c'est un faux, vous, vous
êtes certain de payer à l'échéance; il ne sortira pas de mes mains: nous
sommes au 25 juin, je vous le remettrai le 10 juillet en échange de la
somme de 7,125 fr., il est du reste bien entendu que vous allez me
remettre de suite cent francs, que coûteraient les actes, et
enregistrement que nécessiterait une délégation à non profit sur la
somme déposée chez votre notaire, si nous traitions d'une autre manière.

Servigny hésita longtemps, cependant comme en faisant ce que le juif
exigeait, il ne croyait pas blesser les lois de la probité, et qu'il
était bien certain de payer, avant même son échéance, la lettre de
change, sur laquelle il allait apposer le nom du négociant Mathieu
Durand; il signa.

Servigny emportant la parure d'émeraudes et d'opales, était à peine
sorti de chez lui, que le juif s'empressa de se rendre chez Silvia, à
laquelle il raconta ce qui venait de se passer: Je crois bien, lui
dit-il, que vous ne pourrez arracher que cette aile à l'oiseau qui est
venu se prendre dans vos filets; le jeune homme n'est pas aussi riche
que vous le supposiez, il ne possède maintenant qu'une dixaine de mille
francs, au plus.

--Cela pourra durer à peu près un mois, répondit Silvia.

--Je crois que vous feriez bien de laisser à ce jeune homme ce qui lui
reste, et de vous occuper du marquis de Roselli, que vos rigueurs
commencent à lasser.

--Vous êtes la sagesse même, digne enfant d'Abraham, vos avis seront
peut-être pris en considération.

--Eh! eh! dit le juif en riant en dedans, comme le Nathaniel Bunppo de
Fenimore Cooper, nous pourrions, à nous deux, faire d'excellentes
affaires, mais il faudrait pour cela jouer cartes sur table.

Silvia jeta sur lui un regard si incisif, qu'il baissa presque les yeux.

--Lequel de nous deux tromperait l'autre, honnête Josué? dit-elle.

--Vraiment, je ne sais, répondit Josué en donnant cours à l'hilarité
qu'il comprimait à peine, ah! si vous étiez une fille de Jacob.

--Restons comme nous sommes, vous m'apprendriez, sans doute, beaucoup
de choses utiles, mais j'ai remarqué que les instituteurs veulent
exploiter leurs élèves, et cela ne me convient pas. J'ai parcouru, à peu
près, toute l'Europe, en la compagnie d'un homme avec lequel je me
serais peut-être entendue, s'il avait voulu prendre sa part et me
laisser la mienne. Si j'en trouve un qui soit plus juste et aussi habile
que le duc de Modène, nous pourrons peut-être nous entendre.

--Le duc de Modène est un grand homme, dit le juif, il a trouvé le moyen
de me mettre dedans.

Le soir même, Servigny, qui dans la journée avait fait remettre à Silvia
la parure, rencontra dans sa loge le marquis de Roselli, cependant il
n'osa se plaindre. Silvia, lorsque le marquis fut parti, lui témoigna
tant de reconnaissance, de ce qu'il avait fait pour elle, elle se montra
si gracieuse, si enjouée, qu'il craignit lui faire injure en la
soupçonnant.

Le lendemain matin, le marquis de Roselli sortait de chez Silvia,
lorsqu'il y entrait il essaya de faire comprendre à sa maîtresse,
qu'elle ne devait pas recevoir cet homme, dont les prétentions étaient
connues de toute la ville. Silvia lui répondit qu'elle se souciait peu
de ce que pouvaient penser les oisifs; puis elle se mit à rire, et
ajouta qu'elle était charmée de pouvoir enlever un adorateur à sa
rivale, la seconde chanteuse.

--Ainsi vous recevrez de nouveau ce marquis italien?

--Si cela me plaît, mon très-cher, ne suis-je pas libre?

--Non, tu n'es pas libre de faire ce qui me déplaît, ce qui me blesse.

--Ah! déjà de la tyrannie! je vous en avertis, je n'aime pas les
jaloux.

--Vous croyez donc, que vous pourrez recevoir chez vous tous les beaux
fils de la ville, et qu'il ne me sera pas permis de m'y opposer? cela ne
sera pas, vrai Dieu!

--Ah! ah! vous voulez déjà que je vous paye l'intérêt de votre argent.
Et Silvia lança à Servigny un regard de dédain indéfinissable.

Le jeune homme bondit sous ce regard comme s'il eût été frappé d'une
étincelle électrique, un éclair lumineux qui traversa sa pensée, lui fit
durant un instant, voir tels qu'étaient en réalité tous les faits qui
venaient de se passer; il sortit pour ne pas éclater. Silvia ne fit pas
un pas pour le retenir, cependant il n'attribua d'abord qu'à un caprice,
à une de ces idées fantasques, qui traversent si souvent l'imagination
des femmes, la conduite de sa maîtresse.

«En payant ce que je devais au juif Josué, vous m'avez rendu un
très-grand service, soyez donc assuré de ma reconnaissance, mais vous
connaissez trop bien les usages de la bonne compagnie, pour vous faire
un titre de ce service; je vous ai aimé, je vous l'ai prouvé aussi bien
que cela m'a été possible, hier je vous aimais encore: aujourd'hui je ne
vous aime plus, et je vous l'écris, afin de m'éviter la peine de vous le
dire; ne venez plus chez moi, vous pourriez y rencontrer le marquis de
Roselli.»

Silvia avait signé cette lettre, qui fut remise à Servigny lorsqu'il
rentra chez lui. Il aurait dû sans doute considérer ce qui lui arrivait
comme une leçon dont il devait faire son profit et ne plus s'occuper de
Silvia. Mais, si l'on veut bien considérer qu'il ne possédait pas encore
cette expérience qui ne s'acquiert qu'avec les années, et surtout qu'il
aimait véritablement Silvia, on pourra peut-être trouver sa conduite
toute naturelle. Sa raison, il est vrai, condamnait cette femme, mais
son cœur, vivement épris, cherchait à l'excuser; il ne pouvait croire
qu'elle eût agi de son propre mouvement, elle devait, suivant lui, avoir
obéi à des influences étrangères. Il voulait la voir encore, elle
n'oserait lui avouer qu'elle était l'auteur d'une lettre aussi odieuse
que celle qu'il venait de recevoir? «Il n'est pas possible, se
disait-il, que si jeune, si belle, elle ait déjà atteint ce degré de
corruption.» Puis, relisant la lettre qu'il venait de recevoir, il la
commentait avec la plus scrupuleuse attention, et cet examen venait
corroborer son opinion.

Il se rendit de suite chez Silvia; la cantatrice le reçut dans son
boudoir, elle était étendue sur un divan, et seulement vêtue d'un
peignoir de satin noir, qui faisait admirablement ressortir l'éclatante
blancheur de sa carnation; en la voyant si belle, le premier désir qu'il
éprouva fut celui de tomber à ses genoux. Il se contraignit cependant.

--Ce n'est pas vous sans doute, Silvia, qui avez écrit cette lettre? lui
dit-il.

Lorsque Servigny adressait cette question à celle qui avait été sa
maîtresse, il n'espérait plus une dénégation; la froide ironie qui
étincelait dans les yeux de Silvia, lui faisait pressentir sa réponse,
ses prévisions ne furent pas trompées; cependant, elle ne répondit pas
d'une manière directe.

--Je n'espérais plus vous revoir, lui dit-elle, je croyais que vous
auriez bien voulu me comprendre.

--Ainsi vous pensez tout ce qui est écrit sur cette feuille de papier?

--Sans doute: je vous aimais, je le crois du moins, je ne vous aime
plus, j'en suis sûre. Y a-t-il là quelque chose qui doive vous étonner?

Servigny avait le cœur trop bien placé et trop d'énergie dans le
caractère pour essayer de répondre à des paroles qui accusaient chez
celle qui venait de les prononcer une sécheresse d'âme et un cynisme
véritablement inexplicables, il allait quitter le boudoir de Silvia,
lorsque celle-ci, qui sans doute espérait une scène de désespoir et de
larmes, et qui semblait trouver du plaisir à remuer le poignard dans la
blessure qu'elle avait faite, lui dit:

--C'est cela, mon très-cher, partez, mais hâtez-vous, j'attends le
marquis de Roselli.

C'en était trop; l'infernale méchanceté de Silvia méritait une punition
exemplaire: Servigny la frappa au visage, puis il s'enfuit, effrayé de
l'odieuse action qu'il venait de commettre.

--Et de deux, dit Silvia.

--Il paraît que c'est comme cela qu'on vous quitte, dit un homme qui
s'était tenu caché derrière les rideaux du boudoir, pendant tout le
temps qu'avait duré la scène que nous venons de décrire, faut-il encore
aller tuer celui-là.

Cet homme portait le costume des pêcheurs provençaux.

--Que me voulez-vous, s'écria Silvia, qui malgré l'audace de son
caractère, ne put s'empêcher de trembler sous le regard implacable de
l'homme qui se trouvait devant elle.

--J'étais venu pour vous tuer, répondit le pêcheur en lui montrant un
couteau bien affilé.

Silvia saisit le cordon d'une sonnette qui se trouvait à sa portée.

--Ne craignez rien, lui dit le pêcheur, je ne vous tuerai pas
aujourd'hui, puis il disparut par la fenêtre avec l'agilité d'un chat
sauvage.

Restée seule, Silvia écrivait une petite lettre qu'elle ne signa pas et
qu'elle fit porter chez le substitut du procureur du roi.

Le lendemain, à six heures du matin, Servigny était arrêté à son
domicile comme prévenu de faux en écriture de commerce.

Il répondit avec franchise à toutes les questions qui lui furent
adressées, il dit dans quelles circonstances il avait remis au juif
Josué la lettre de change sur laquelle il avait opposé la signature du
négociant Mathieu Durand, qu'il avait ensuite endossée; mais le juif qui
ne voulait pas faire connaître à la justice les petits secrets de son
commerce, soutint qu'il avait escompté la lettre de change, croyant de
bonne foi qu'elle avait été souscrite par celui dont elle portait la
signature.

Servigny, bien certain d'être sous peu de jours en mesure de payer, ne
redoutait pas les résultats de la faute qu'il avait commise, mais un
événement qu'il était bien loin de prévoir, vint tout à coup le plonger
dans le plus profond désespoir, au lieu de l'argent sur lequel il
comptait, il reçut une lettre qui lui apprit que le notaire auquel il
avait confié sa petite fortune, venait de prendre la fuite, emportant
tous les fonds que lui avaient confiés ses clients.

Servigny comparut devant la cour d'assises d'Aix; sa jeunesse et la
franchise de ses aveux intéressèrent tout le monde, il fut cependant,
ainsi que nous l'avons dit, condamné à cinq années de travaux forcés,
sans exposition.

Les hommes doués d'une certaine dose d'énergie, puisent assez souvent
du calme, dans l'excès même de leur malheur; Servigny était un de ces
hommes: il envisagea sans sourciller le sombre avenir qui se déroulait
devant ses yeux, et, lorsqu'il fut seul dans la chambre qu'il occupait
en prison, il s'écria:

Il arrivera ce qu'il plaira à Dieu d'ordonner, mais je ne subirai pas la
peine à laquelle je viens d'être condamné.



VII.--L'Évasion.


Ainsi que nous l'avons dit, Duchemin, à des indices qui ne pouvaient
échapper à des yeux aussi exercés que les siens, s'était aperçu que les
projets qu'il méditait étaient connus de son compagnon de chaîne, il
pouvait donc craindre que cet homme ne les dévoilât, pour se ménager
quelques faveurs; il fit part à Salvador des craintes qu'il éprouvait,
craintes que celui-ci partagea.

--Il y a cependant un moyen, lui dit Duchemin: cet homme paraît fort et
résolu, ne pourrions-nous pas lui confier entièrement notre projet, et
lui faire partager nos moyens d'évasion? Si par la suite il nous gêne,
nous saurons bien nous en débarrasser.

Salvador, beaucoup plus prudent cette fois que Duchemin, lui fit
observer que celui dont ils redoutaient l'indiscrétion ne savait, après
tout, rien de bien positif, et qu'il était beaucoup plus sage d'attendre
encore. Duchemin se rendit à ces raisons.

Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il arrivât rien qui pût leur faire
supposer qu'ils avaient été trahis.

Il survint pendant ce temps un événement qui non-seulement les détermina
à faire partager à Servigny les moyens d'évasion qu'ils s'étaient
ménagés, mais encore leur donna le désir de se l'attacher.

Un vieux forçat, que sa force prodigieuse et la férocité de son
caractère avaient rendu la terreur de tous les malheureux habitants du
bagne, voulut un jour que Servigny et Duchemin l'aidassent à commettre
un vol dans l'arsenal. Duchemin, qui craignait que si ce vol venait à
être découvert, on ne le resserrât plus complétement, ne se souciait pas
de le commettre; Servigny refusa positivement son assistance, et ne
daigna même pas alléguer quelques raisons pour justifier son refus.
Toute la fureur du vieux forçat se tourna contre lui.

--Ah! tu veux pas m'aider! lui dit-il, eh bien, mauvais _fagot_[198], tu
n'aideras jamais personne, il faut que je te _refroidisse_[199].

Et, joignant l'effet aux menaces, il se précipita sur lui. Servigny
l'attendit de pied ferme, et, sans paraître employer toutes ses forces,
il le terrassa; puis, lui serrant le cou entre ses deux mains, il le
força de demander grâce.

Les hommes disposés à abuser de leurs forces, éprouvent toujours un
certain respect pour ceux qui paraissent organisés de manière à pouvoir
leur tenir tête. Duchemin, qui venait de voir Servigny vaincre avec
facilité un homme qu'il n'aurait peut-être pas attaqué sans éprouver un
léger sentiment de crainte, bien qu'il se sentît doué d'une force peu
commune, devait donc plus que tout autre obéir à cette loi générale.

--Tudieu! quel gaillard vous êtes, dit-il à Servigny.

Puis, s'adressant au vieux forçat qui râlait étendu sur le sol:

--Tu n'espérais pas, lui dit-il, recevoir aujourd'hui une pareille
_floppée_?

--Je le _buterai_[200]; répondit celui-ci.

--C'est ce qu'il faudra voir, reprit Servigny, en quittant avec Duchemin
le théâtre de la lutte.

Duchemin put avant la fin de la journée causer quelques instants avec
Salvador, auquel il raconta ce qui s'était passé.

--Je t'assure, lui dit-il, que c'est un _niert_[201] qui n'est pas
_frileux_[202], et que s'il reste avec nous, il pourra dans l'occasion
nous donner plus d'un bon coup de main.

--Mais restera-t-il avec nous? voilà ce qu'il faudrait savoir.

--Que veux-tu qu'il fasse en sortant d'ici? Il ne me paraît pas chargé
d'argent, et comme probablement il n'a pas été envoyé à Toulon pour ses
bonnes actions, il sera trop content de trouver avec nous l'occasion de
s'en procurer.

--Je vois que tu ne veux pas laisser échapper cette occasion de former
un nouvel élève; mais, puisque maintenant nous sommes trois au lieu de
deux, il faut que nous cherchions un nouveau plan.

--As-tu vu Mathéo?

--Pas aujourd'hui.

--Tu ne le verras sans doute qu'après demain; d'ici-là, je te dirai ce
qu'il faudra lui demander.

--Es-tu bien sûr de cet homme, Duchemin?

--Sûr comme de moi-même; il est intéressé, je lui donne de l'argent; il
est poltron, je puis lui faire couper le cou.

Cette conversation entre Salvador et Duchemin avait eu lieu à voix
basse, de manière à ce que Servigny, qui, par discrétion, s'était
éloigné de toute la longueur de sa chaîne, ne pût rien entendre. Lorsque
Duchemin rejoignit son compagnon après avoir quitté Salvador, les
forçats rentraient dans leurs salles respectives.

Après la distribution du vin, Duchemin et Servigny eurent ensemble la
conversation suivante:

--Vous avez deviné, dit Duchemin, que j'ai l'intention de m'évader avec
le _payot_ Salvador?

--Oui, répondit Servigny, mais c'est le hasard seul qui m'a appris quels
étaient vos projets.

--Je le sais; vous auriez pu, en nous dénonçant, obtenir quelques
faveurs, être déferré par exemple.

--Je ne vous ai pas dénoncé, parce que je ne puis vouloir vous empêcher
de faire ce que je voudrais pouvoir faire moi-même.

--Quelle est la cause de votre condamnation?

Servigny, auquel la mine honnête de Duchemin inspirait de la confiance,
lui raconta toute son histoire.

--Ah! vous êtes un _homme de lettres_[203], il y en a beaucoup ici, ce
sont tous de très-honnêtes gens, dit Duchemin, avec une certaine
expression de dédain, qui n'échappa pas à Servigny.

--Quelle que soit l'opinion que vous ayez de moi, répondit-il, vous
pouvez agir sans crainte, je ne vous trahirai pas.

--Ecoutez-moi, reprit Duchemin, après quelques instants de réflexion,
nous pouvons aussi bien faire notre _cavale_ (fuite) à trois, vous avez
du courage, de la résolution, si vous le voulez, vous partirez avec
nous, lorsque nous serons en liberté, nous verrons s'il y a moyen de
nous entendre...

Servigny, nous l'avons déjà dit, était bien déterminé à ne point subir
la peine à laquelle il avait été condamné, il accepta donc la
proposition qui lui était faite, se réservant _in petto_ le droit de
quitter ses compagnons, si, comme il avait tout lieu de le supposer,
leur compagnie ne lui paraissait pas convenable.

Le forçat qui, pour une raison quelconque, désire entrer à l'hôpital du
bagne, arrivera tôt ou tard à son but, il saura si bien simuler tous les
diagnostics d'une maladie grave que les médecins les plus experts s'y
laisseront prendre.

Servigny, Duchemin et Salvador étaient protégés par un des chirurgiens
aides-major, attaché à l'hôpital, que les événements de sa vie passée
forçaient d'obéir à Duchemin (ce chirurgien était né dans l'île de
Malte, et se nommait Mathéo); ils purent donc très-facilement obtenir
leur admission.

Cependant, comme ils ne voulaient pas compromettre leur protecteur, ils
firent tout ce qui était nécessaire pour ne rien laisser soupçonner.

Servigny, qui avait reçu de Duchemin les instructions nécessaires, entra
le premier à l'hôpital pour se faire traiter du scorbut; c'est de
toutes les maladies celle que les forçats savent le mieux simuler;
Duchemin qui paraissait en proie à la plus effroyable fièvre, le suivit;
deux jours après, Salvador, atteint en apparence d'une hémorragie
compliquée, venait rejoindre ses deux compagnons.

Les forçats qui remplissent l'office d'infirmiers, sont déferrés et
peuvent circuler librement dans toute l'enceinte du bagne, ce sont
ordinairement des doyens qui se sont faits du bagne une patrie
d'adoption et qui savent manœuvrer avec assez d'adresse pour ménager à
la fois et la chèvre et le chou, c'est-à-dire pour ne rien voir de ce
que les malades, ou prétendus tels, qu'ils doivent soigner, désirent
cacher, tout en ayant l'air de regarder beaucoup; il est donc fort rare
qu'un de ces hommes _tortille une cavale_[204].

Ce sont presque tous de vieux renards qui connaissent toutes les ruses
du métier, et qui comprennent à demi-mot, sans qu'il soit nécessaire de
les mettre dans la confidence; ils savent, moyennant finance bien
entendu, procurer à leurs malades tout ce qu'ils désirent pour améliorer
tant soit peu le régime assez maigre de l'hôpital; cela fait ils ne
s'occupent plus de rien.

Mathéo, qui faisait le service de la salle dans laquelle se trouvaient
Servigny, Duchemin et Salvador, avait le soin de formuler les
ordonnances de manière à faire croire qu'ils étaient réellement malades.
Les argousins ne se doutaient de rien, les gardes-chiourmes n'avaient
pas reçu l'ordre de se montrer plus sévères que de coutume; tout allait
donc à merveille, et Duchemin faisait passer tous les jours une lettre à
Mathéo, qui, de son côté, lui faisait tenir la réponse, enfin celle
qu'il attendait arriva, Mathéo lui apprenait que tout était prêt.

Il existe, à l'extrémité de la plus grande salle de l'hôpital, celle
dans laquelle se trouvaient nos trois forçats, une petite pièce qui sert
de salle des morts. L'infirmier était le dépositaire de la clé de cette
salle que l'on n'ouvrait que lorsqu'il fallait y déposer momentanément
de nouveaux hôtes. Duchemin parvint à prendre l'empreinte de cette clé;
cela fait, il n'était plus difficile de s'en faire fabriquer une
semblable.

Pourvus de cette clé, Servigny, Duchemin et Salvador pouvaient, chaque
fois qu'ils trouvaient le moment favorable, entrer dans la petite salle.
Sous une des tables de marbre noir destinées à recevoir les cadavres,
ils creusèrent un trou par lequel, à l'aide des draps de leurs lits
roulés en corde et attachés les uns au bout des autres, ils descendirent
au moment propice dans les magasins de la marine qui sont situés au
rez-de-chaussée du bâtiment dont l'hôpital du bagne occupe le premier
étage.

Lorsqu'ils furent tous les trois arrivés à bon port, Duchemin alluma une
petite bougie dont la pâle lueur était à peine suffisante pour dissiper
les ténèbres autour d'eux, et, à l'aide des instructions qu'il avait
reçues de Mathéo, il se mit à chercher la malle qui devait contenir tout
ce qui leur était nécessaire pour se déguiser; il la trouva dans un des
coins les plus reculés du magasin, il s'empressa de l'ouvrir; elle
contenait deux uniformes complets de gendarmes, armement et équipement,
des perruques, des cordes et une pince pour forcer une des portes du
magasin qui donnait entrée sur l'arsenal.

Salvador et Duchemin endossèrent chacun un des deux uniformes de
gendarme et Servigny conserva ses vêtements de forçat auquel il ajouta
une espèce de bissac qu'il devait porter sur son dos; on lui lia les
mains, et à la naissance du jour, lorsque le coup de canon qui annonçait
l'ouverture du port se fit entendre, la porte du magasin, la plus
voisine de la grille de l'arsenal fut forcée.

--Maintenant, chargeons nos armes! dit Duchemin qui avait trouvé dans la
malle plusieurs paquets de cartouches, on ne sait pas ce qui peut
arriver.

Salvador et Duchemin, vêtus de leurs uniformes de gendarmes et
conduisant Servigny qui semblait un forçat extrait du bagne pour aller
en témoignage, devant quelque cour d'assises, favorisés, par la foule
d'ouvriers de la marine, qui se rendaient à leurs travaux, passèrent
sans rencontrer d'obstacles la grille de l'arsenal.

Ils étaient dans la ville, qu'ils traversèrent avec la plus grande
rapidité; puis ils prirent la route du Beausset. A quelque distance de
Toulon, ils prirent un chemin tracé au milieu d'un bois assez épais,
dans lequel ils voulaient se reposer quelques instants; ils y étaient à
peine arrivés, lorsque trois coups de canon, répétés trois fois à des
intervalles égaux, annoncèrent aux habitants des environs de Toulon, que
trois forçats venaient de s'évader, et qu'une somme de cent francs
serait la récompense de celui d'entre eux qui ramènerait au bagne un des
fugitifs.

--Nous ferons bien, dit Duchemin, de rester dans ce bois jusqu'à la fin
de la journée, afin de ne traverser qu'à la nuit le bourg du Beausset.

--Mais si nous sommes rencontrés ici, par quelques-uns de ces chasseurs
d'hommes! répondit Salvador, et il montrait à ses compagnons plusieurs
paysans armés de carabines rouillées et de mauvais fusils de munition,
qui gravissaient une petite colline dominant le bouquet d'arbres au
milieu desquels ils étaient cachés.

--Ils n'auront pas l'esprit de deviner que l'uniforme de la gendarmerie
royale couvre le gibier qu'ils chassent; ce qu'il faut surtout éviter,
c'est la rencontre de nos frères d'armes de la brigade du Beausset, dès
que nous aurons atteint la forêt de Cuges, nous serons sauvés.

Lorsqu'il ne fait ni trop chaud ni trop froid, messieurs les gendarmes,
si cependant ils n'ont rien de mieux à faire, montent à cheval vers le
soir et parcourent les environs de leur résidence.

Duchemin, parfaitement au courant des habitudes de ces messieurs,
croyait ne devoir rien redouter, attendu qu'il tombait, lorsqu'il quitta
le bois avec ses deux compagnons, une de ces pluies continues, qui, dans
les contrées méridionales, paraissent plus froides et plus désagréables
que partout ailleurs.

Malheureusement pour les fugitifs, le brigadier de la gendarmerie du
Beausset, venait de se disputer avec sa ménagère, cela l'avait mis de
très-mauvaise humeur, et comme il fallait nécessairement qu'il en fît
supporter les effets à quelqu'un, il choisit de préférence ses gendarmes
qui se trouvaient sous sa main, il les fit donc monter à cheval et les
emmena faire patrouille.

Les fugitifs sortis du bois dans lequel ils avaient passé une partie de
la journée, suivirent, tant que cela leur fut possible, des sentiers et
des chemins de traverse; enfin la nuit étant tout à fait venue et ne se
trouvant plus qu'à un quart de lieue de Beausset, ils crurent devoir
rejoindre la grande route; ils y arrivaient lorsqu'ils rencontrèrent la
patrouille commandée par le brigadier dont nous venons de parler; la
surprise leur fit faire un mouvement; cependant, ils ne perdirent pas
contenance et continuèrent leur route en hâtant le pas, après un
_bonjour, camarades_, prononcé par Duchemin avec un accent qui
n'accusait pas la plus légère émotion.

Ils croyaient avoir esquivé ce mauvais pas, mais ils furent bientôt
cruellement détrompés, le brigadier s'était tout à coup rappelé les
coups de canon qui avaient retenti dans la journée, et comme il ne
trouvait dans sa mémoire aucun nom à appliquer sur les physionomies des
gendarmes qu'ils venaient de rencontrer, lesquels devaient cependant
appartenir à la résidence de Toulon, il lui vint dans l'esprit une foule
de soupçons qu'il voulut éclaircir.

--Camarades! cria-t-il aux prétendus gendarmes qui avaient déjà fait
assez de chemin, camarades, arrêtez-vous un instant, nous désirons vous
parler.

--Faut-il courir, demanda Salvador à Duchemin, faut-il nous arrêter?

--Il faut continuer à marcher du même pas, ils croiront que nous ne les
avons pas entendus et peut-être qu'ils nous laisseront tranquille.

--Regardez dit Servigny.

--Salvador et Duchemin, tournèrent la tête en arrière, les gendarmes sur
l'ordre de leur brigadier avaient tourné bride, et ils arrivaient au
galop en manœuvrant de manière à couper la retraite à ceux qu'ils
soupçonnaient, si cela devenait nécessaire.

--De l'_atout_ et _rif_ sur la _cogne_, s'écria Salvador ou nous sommes
_paumés_[205]; à moi le brigadier. Il fit feu et le pauvre vieux soldat
tomba frappé d'une balle dans la poitrine; Duchemin avait imité Salvador
et un gendarme avait éprouvé le même sort que le brigadier.

Servigny s'étant débarrassé des liens qui ne l'attachaient qu'en
apparence, se sauvait d'un côté, Duchemin et Salvador qui, tout en
courant rechargeaient leurs armes, et qui savaient où se retrouver s'ils
échappaient au danger qui les menaçait, avaient pris chacun une
direction opposée. Les deux gendarmes échangèrent quelques coups de
carabine avec ces deux bandits, mais l'un d'eux ayant été blessé
légèrement, et ceux qu'ils poursuivaient s'étant engagés au milieu des
terres labourées, dans lesquelles ils ne pouvaient les suivre sans
abandonner leurs chevaux, et renoncer à secourir les blessés, ils
cessèrent de poursuivre les fugitifs, et retournèrent sur la grande
route relever leurs camarades.

Salvador et Duchemin purent donc arriver à une auberge isolée, située à
peu de distance au delà du Beausset, dans laquelle Mathéo avait déposé
pour eux tout ce qui leur était nécessaire pour changer de costume.

Il y a dans toutes les provinces, et surtout aux environs des villes où
se trouvent des bagnes et des maisons centrales, des auberges tenues par
un hôtelier franc du collier, et prêt à tout faire pourvu qu'il y trouve
son compte. L'homme qui tenait celle où Salvador et Duchemin trouvèrent
ce qui avait été déposé pour eux, était affilié à la bande qui en ce
moment infestait depuis plusieurs année la forêt de Cuges et il lui
rendait, parce qu'il y trouvait son compte, les plus importants
services.

Duchemin et Salvador, après une nuit de repos se remirent en route,
lestés d'un excellent déjeuner, pourvus de deux bonnes montures, et
vêtus convenablement; ils gagnèrent la forêt de Cuges sans rencontrer
plus d'obstacles.

Duchemin qui connaissait les lieux puisque, ainsi que nous l'avons dit
précédemment, c'était lui qui était chargé de vendre à Toulouse et dans
d'autres villes, le butin de la bande, rencontra facilement ceux qu'il
désirait revoir.

On lui fit l'accueil le plus amical, et pendant plusieurs mois il
partagea, ainsi que Salvador, les nobles travaux de ses anciens amis.

La bande était composée en grande partie d'habitants du pays, les uns
meuniers, les autres cultivateurs ou tisserands, ceux qui comme Duchemin
et Salvador n'étaient pas établis dans le pays, se cachaient tantôt chez
l'un, tantôt chez l'autre, le chef de la bande, (qui formait un effectif
de dix hommes y compris les nouveaux venus) réunissait souvent chez lui,
ses subordonnés soit pour procéder aux partages du butin, soit pour leur
donner connaissance des faits qui pouvaient intéresser leur sûreté.

L'aubergiste du Beausset l'ayant fait prévenir un jour qu'une battue
générale devait être faite dans la forêt de Cuges par plusieurs brigades
de gendarmerie, le chef convoqua toute la bande afin de lui faire part
de cette nouvelle; Salvador et Duchemin, n'arrivèrent que très-tard à la
maison du chef, ils frappèrent, personne ne leur répondit, cependant la
pièce dans laquelle devaient avoir soupé leurs camarades, paraissait
éclairée. La maison avait une seconde porte, connue seulement des
affidés, et qui avait été pratiquée afin qu'ils pussent se sauver dans
la campagne en cas d'alerte; cette porte était ouverte, ce qui surprit
étrangement Duchemin.

--Entrons, lui dit Salvador, il doit s'être passé ici quelque chose
d'extraordinaire.

--Entrons répondit Duchemin, après avoir examiné si ses pistolets
étaient en bon état.

--Ils entrèrent dans la maison, et arrivèrent sans rencontrer
d'obstacles dans la pièce éclairée.

--Le chef, sa femme, ses deux filles et leurs sept camarades, étaient
étendus pêle-mêle sur le sol.

--Ils sont morts ivres dit Salvador et il s'approcha de l'un d'eux.
Mort! s'écria-t-il; puis regardant successivement tous les autres:

--Morts! ils sont tous morts! que veut dire ceci.

--Cela veut dire, répondit Duchemin, qui avait à son tour examiné les
cadavres, que notre ami Mathéo vient de faire la besogne du
_Taule_[206].

--Salvador et Duchemin ne pouvaient plus rester dans ce pays: après
avoir pris le peu d'argent qu'ils trouvèrent dans la ferme, ils dirent
adieu à la Provence et se dirigèrent vers Paris où nous allons les
retrouver.

Nous dirons plus tard ce qui arriva à Servigny.



VIII.--Un tapis de la Grande Bohême.


Les lieux où se dessinent d'une manière plus franche et plus décidée
que partout ailleurs les innombrables variétés des mœurs nationales,
sont sans contredit les cafés. Chacun de ces établissements, à part
cette masse d'individus qui n'ont point de physionomie et que l'on
rencontre partout, a ses habitués, ses mœurs et ses usages. Un Anglais
qui voyageait en France en véritable gentleman, fut un jour forcé, par
suite d'un accident arrivé à sa chaise de poste, de s'arrêter dans la
plus mauvaise auberge d'un pauvre village des Pyrénées; une ignoble
maritorne lui servit un détestable dîner et il fut injurié par un hôte à
moitié ivre en remontant dans sa voiture. Cet Anglais écrivit ces mots
sur ses tablettes: On ne sait pas faire la cuisine en France, toutes les
femmes y sont laides et sales, tous les hommes ivrognes et grossiers;
cet Anglais, comme beaucoup d'autres hommes qu'il est facile de
rencontrer, sans être forcé de traverser le détroit qui nous sépare du
Royaume-Uni, jugeait sur l'étiquette du sac. Eh bien! conduisez le même
jour un homme de ce caractère, au café Tortoni, à l'estaminet
Hollandais, au café de la Régence, et il vous dira gravement: que la
population parisienne est composée de spéculateurs, de militaires en
retraite qui rêvent la venue d'un autre Napoléon et de joueurs d'échecs.

Nous avons à Paris le café des Variétés, rendez-vous ordinaire des gens
qui font, qui vendent ou qui achètent des vaudevilles ou des drames
entiers, des moitiés, des quarts de vaudevilles ou de drames; le café du
Cirque, où l'on peut être sûr de rencontrer, à toute heure, de petits
auteurs, de petits comédiens ou de petits musiciens; le café Desmares,
qui ouvre chaque jour ses portes à nos modernes Solons, le café des
Epiciers, celui des Comédiens, même celui des... Nous n'osons pas
imprimer le mot, qui sert de titre à un roman de M. Paul de Kock.

Il existe encore dans ce vaste pandémonium que l'on nomme Paris, des
établissements décorés avec autant et plus de luxe que ceux que nous
venons de nommer, qui sont situés dans les quartiers les plus brillants
de la capitale, et qui ne sont guère fréquentés que par la grande bohême
parisienne: si nous n'avions pas la crainte de nous voir faire un procès
en diffamation, rien ne nous serait plus facile que de nommer ces
établissements.

La _bohême parisienne_ (faisons observer en passant que cette
dénomination, ainsi que celle de _lorette_, que nous devons au spirituel
auteur des nouvelles à la main, est de création toute récente), est
naturellement divisée en _grande_ et en _petite Bohême_; nous ne
parlerons, quant à présent, que de la _grande Bohême_.

Il existe à Paris une foule de gens qui habitent de magnifiques
appartements, qui ont de beaux chevaux, et qui entretiennent des
danseuses, et auxquels cependant on ne connaît ni rentes, ni propriétés;
ces gens-là, escrocs, _grecs_[207], ou chevaliers d'industrie, composent
cette société dans la société à laquelle on a donné, depuis quelque
temps, le nom de _grande bohême_. Ces gens-là, cependant, sont moins mal
vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et
ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on
salue dans la rue, tel ou tel individu dont la profession n'est
peut-être un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à
sa fortune, l'or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l'on
honnit, l'on conspue, l'on vilipende celui qui a dérobé à l'étalage
d'une boutique un objet de peu de valeur, un petit pain, par exemple.
Est-ce parce que messieurs les membres de la _grande bohême_ ont des
manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant
que le commun des martyrs que l'on agit ainsi? non sans doute; c'est
parce que, égoïstes que nous sommes, nous croyons tous être doués
d'assez d'esprit et de perspicacité pour pouvoir facilement défendre
notre bourse contre ceux dont nous n'avons pas à redouter les violences.

Les chevaliers d'industrie, les grecs, les escrocs, quelque soit le nom
que l'on donne aux membres de le grande bohême parisienne, sont, nous le
croyons, plus dangereux et plus coupables que les autre exploiteurs de
la société, plus dangereux parce qu'ils échappent presque toujours aux
lois répressives du pays; plus coupables, parce que la plupart d'entre
eux, hommes instruits et doués d'une certaine capacité, pourraient
certainement ne devoir qu'au travail ce qu'ils demandent à la fraude et
à l'indélicatesse.

C'est presque toujours la nécessité (si l'on excepte quelque
individualités semblables à celles dont nous essayons dans ce livre de
tracer les portraits), c'est presque toujours la nécessité, disons-nous,
qui conduit la main du voleur à ses débuts dans la carrière du crime, et
souvent, lorsque cette nécessité n'est plus flagrante, il se corrige et
revient à la vertu. Les _bohémiens_, au contraire, sont presque tous des
jeunes gens de bonne famille qui après avoir follement dissipé une
fortune péniblement acquise par leurs pères n'ont pas voulu renoncer aux
aisances de la vie fashionnable et aux habitudes de luxe qu'ils avaient
contractées. Ils ne s'amendent jamais, par la raison toute simple
qu'ils peuvent facilement et presque toujours impunément exercer leur
pitoyable industrie.

Quelles que soient au reste les qualités qui distinguent les bohémiens
du dix-neuvième siècle, ils n'atteignent pas à la cheville de leurs
devanciers. Les Cagliostro, les Casanova, les chevaliers de
Saint-Georges et de la Morlière, les comtes de Saint-Germain, et cent
autres dont les noms échappent n'ont pas laissé après eux de dignes
successeurs.

Le bohémien qui veut marcher de loin seulement sur les traces de ces
grands hommes de la corporation, doit posséder un esprit vif et cultivé,
une bravoure à toute épreuve, une présence d'esprit inaltérable, une
physionomie à la fois agréable et imposante, une taille élevée et bien
prise.

Le bohémien qui possède toutes ces qualités n'est encore qu'un pauvre
sire, s'il ne sait pas les faire valoir. Ainsi il devra, avant de se
lancer sur la scène, s'être pourvu d'un nom convenable; un bohémien ne
peut se nommer ni Pierre Lelong, ni Eustache Lecourt.

Sa carrière sera manquée s'il est assez sot pour se donner un nom de
saint, le saint de nos jours est usé jusqu'à la corde.

Pourvu d'un nom, il doit, s'il ne l'est déjà, se pourvoir d'un tailleur
à la mode, ses habits, coupés dans le dernier goût, sortiront des
ateliers de Roolf ou de Chevreuil, il prendra ses gants chez Boivin, son
chapeau chez Gausseran, ses bottes chez Clerx, sa canne chez Thomassin;
il ne se servira que de mouchoirs sortis de chez Chapron, il conservera
ses cigares dans un étui de paille de manille.

Il se logera dans une des rues nouvelles de la chaussée d'Antin; des
meubles de palissandre, des draperies élégantes, des bronzes, des glaces
magnifiques, des tapis de Sallandrouze garniront ses appartements.

Ses chevaux seront anglais, son tilbury du carrossier à la mode.

Son domestique ne sera ni trop jeune, ni trop vieux; perspicace,
prévoyant, audacieux et fluet, il saura à propos parler des propriétés
de monsieur et de ses riches et vieux parents.

Un portier complaisant est la première nécessité du _bohémien de la
haute_, aussi le sien sera choyé, adulé et surtout généreusement payé.

Ce qui précède n'est qu'une légère esquisse des traits généraux qui
constituent la physionomie du _bohémien de la haute_, quels que soient
les moyens qu'il emploie pour se procurer de l'argent qui doit servir à
entretenir le luxe dont il est entouré et à payer les plaisirs qui ne
s'achètent qu'au comptant.

Les _bohémiens_ n'ont pas d'âge, il y a parmi eux de très-jeunes gens,
des hommes mûrs et des vieillards à cheveux blancs; beaucoup ont été
dupes avant de devenir fripons, et ceux-là sont les plus dangereux, ceux
qu'il est le moins facile de reconnaître, car ils ont conservé les
manières et le langage des hommes du monde, quant aux autres, quels que
soient les titres qu'ils se donnent, et malgré le costume, et les
décorations dont ils se parent, il y a toujours dans leurs manières,
dans leurs habitudes, quelque chose qui rappelle le fameux baron de
Wormspire; quelquefois, des liaisons dangereuses se glisseront dans
leurs discours, et souvent, bien qu'ils se tiennent sur la défensive,
ils emploieront des expressions qui ne sont pas empruntées au
vocabulaire de la bonne compagnie: au reste, si les diagnostics propres
à les faire reconnaître ne sont pas aussi faciles à saisir que ceux qui
sont propres aux diverses catégories de voleurs, ils n'en sont pas moins
visibles, et il devient très-facile de les apercevoir, si l'on veut bien
observer ces hommes avec quelque attention.

Il y a beaucoup d'anciens militaires dans la _grande bohême_, seulement
celui qui, sous les drapeaux n'était que sous-officier, se fait appeler
capitaine, le capitaine est au moins colonel, le colonel est toujours
général divisionnaire, il serait maréchal de France si le gouvernement
lui avait rendu justice.

Ce serait tenter une entreprise à peu près inexécutable que de vouloir
dévoiler toutes les ruses, ou seulement essayer l'esquisse des
principaux traits de la physionomie des _bohémiens_ des diverses
catégories, car alors il faudrait parler...

Des journalistes qui exploitent les artistes dramatiques auxquels ils
accordent ou refusent des talents, suivant que le chiffre de leurs
abonnements est plus ou moins élevé, de ceux qui vous menacent, si vous
ne leur donnez pas une certaine somme, d'imprimer dans leur feuille, une
notice biographique sur vous, votre père, votre mère ou votre sœur, ou
qui vous offrent à un prix raisonnable, l'oraison funèbre de celui de
vos grands parents qui vient de rendre l'âme: _bohémiens?_

Du vaudevilliste qui a des flons-flons pour tous les baptêmes:
_Bohémien?_

Du poëte qui a des dithyrambes pour toutes les naissances, et des
élégies pour toutes les morts: _Bohémien!_

Des _chanteurs_[208] par métier ou par occasion, qui vendent leur
silence ou leur témoignage; l'honneur de la femme qu'ils ont séduite;
une lettre tombée par hasard entre leurs mains et de mille autres
encore: _Bohémiens!_

De cet homme qui, lorsqu'il se dispose à jouer, choisit d'abord la
chaise la plus haute afin de dominer son adversaire; qui approche
toujours les cartes le plus près possible de la personne contre laquelle
il joue lorsqu'il donne à couper, afin qu'elle ne remarque pas le _pont_
qu'il vient de faire, et qui file la carte avec une si merveilleuse
adresse: _Bohémien!_

De ces directeurs de compagnies en commandites et par actions, dont la
caisse, semblable à celle de Robert Macaire, est toujours ouverte pour
recevoir les fonds des nouveaux actionnaires, et toujours fermée
lorsqu'il s'agit de payer les dividendes échus: _Bohémiens!_

De ces directeurs d'agences d'affaires ténébreuses, de mariages, de
placement ou d'enterrement, oui d'enterrement, il ne faut pas que cela
vous étonne: _bohémiens_ ou plutôt fripons; mais fripons musqués,
gantés, éperonnés, décorés, tirés à quatre épingles, auxquels le
procureur du roi donne la main et qui sont salués par le commissaire de
police.

Dans un des passages ouverts sur le boulevard, au centre d'un des plus
riches et des plus brillants quartiers de la bonne ville de Paris, tout
près d'un théâtre où les rôles de père nobles, de jeunes amoureux, et de
grandes coquettes, sont remplis par des bambins de huit à dix ans, est
un établissement dans lequel, à toutes les heures du jour et de la
soirée, on peut être certain de rencontrer quelques-uns des membres de
la _grande bohême_ parisienne: cet établissement, situé dans la partie
la plus obscure du passage en question, échappe aux regards des
passants. L'honnête homme, qui par hasard, entre là pour y prendre sa
demi-tasse ou sa canette de bière, s'y trouve dépaysé; il y est gêné
sans savoir pourquoi. Il prend pour des diplomates, tous ces gens si
superbement vêtus; les rubans rouges qui brillent à toutes les
boutonnières l'éblouissent, et lorsqu'il sort, il est tout prêt de
demander à la dame du comptoir pardon de la liberté grande.

L'établissement dont nous venons de parler, ne ressemble pas, on le voit
de reste, à celui de la rue de la Tannerie. D'élégants guéridons de
marbre blanc, remplacent les tables couvertes de toile cirée; des divans
tiennent la place des mauvais tabourets; le comptoir est resplendissant
de dorures, et derrière, sur un siége qui ressemble beaucoup à un trône,
se carre une jeune et jolie femme. Le maître de céans ne ressemble pas à
un limonadier ordinaire. Il ne porte pas le gilet piqué blanc, et la
cravate de mousseline que ses confrères paraissent avoir adopté. Il n'a
jamais sous le bras l'indispensable serviette; sa tournure, toutes les
habitudes de son corps, ses moustaches grisonnantes taillée en brosse,
le font ressembler plutôt à un ex-officier de grosse cavalerie. Il donne
des poignées de main à ceux de ses habitués dont la bourse paraît pour
le moment bien garnie; sa voix est brève, rude même, lorsqu'il s'adresse
à ceux d'entre eux qui paraissent éprouver une gêne momentanée.

Le débit des canettes de bière, des demi-tasses et des verres d'absinthe
est la moindre branche du commerce de ce limonadier. Si un jeune homme
de famille, disposé à manger son bien en herbe, est conduit dans son
guêpier, il y sera adulé, choyé, fêté de toutes les manières: Monsieur
lui racontera les campagnes qu'il n'a pas faites; madame qui ne veut pas
oublier qu'elle a été jolie, lui octroiera ses plus gracieux sourires,
si le jeune homme a besoin d'argent, eh bon Dieu, monsieur, lui
dira-t-on, pourquoi n'avez-vous pas parlé plus tôt, je vous aurais prêté
sans intérêt la somme dont vous avez besoin, mais adressez-vous à
monsieur un tel, si vous voulez je vous conduirai chez lui, et le jeune
homme est circonvenu de tous les côtés, on ne lui laisse pas le temps de
réfléchir, il souscrit enfin des lettres de change à l'usurier qui lui
donne en échange une faible somme d'argent et une collection de tableaux
apocryphes; le limonadier partage le profit et le jeune homme est
dépouillé du reste par les compères.

--Monsieur *** est de première force au billard, monsieur *** joue
supérieurement bien à l'écarté; et il a toujours sous la main des
compères prêts à le servir de toutes les manières, pourvu qu'ils aient
leur part du gâteau, aussi est-il toujours prêt à jouer tout ce qu'on
désire.

Monsieur *** avance de l'argent à ceux de ses habitués qui en ont besoin
pour terminer une _affaire_, et partage avec eux les bénéfices; il donne
ou fait donner sur leur compte de bons renseignements moyennant finance,
etc. Enfin, il a plusieurs cordes à son arc et ces cordes sont
constamment tendues.

Il était un peu plus de six heures du soir, les garçons allumaient le
gaz dans l'établissement en question, et les habitués venaient de sortir
pour aller dîner; il ne restait dans la salle que ceux qui étaient
intéressés dans une partie engagée entre le maître de la maison et un
très-beau jeune homme, et deux étrangers, placés à une table voisine de
celle occupée par les joueurs, qui suivaient avec beaucoup d'intérêt
toutes les phases de la partie.

La présence de ces deux hommes paraissait importuner les joueurs, qui
auraient probablement manifesté le mécontentement qu'ils éprouvaient si
la mine résolue et la tournure tout à fait dégagée de ces profanes, ne
leur avait pas imposé une certaine retenue.

--Nous sommes dans un _étouffe_[209], dit à voix basse à son compagnon
celui des deux qui paraissait le plus âgé, et le plus jeune des deux
joueurs est un pigeon que les autres sont en train de plumer.

--Cela me fait cet effet-là.

--Il n'y a pas de doute, ce petit qu'ils ont nommé de Préval, fait le
_sert_[210] à celui qui tient les cartes.

La partie était terminée, le jeune homme avait perdu, il tira pour payer
son adversaire un portefeuille gonflé de billets de banque.

--Le _sinve_ a le _sac_[211], dit le plus jeune des deux étrangers, si
nous pouvions lui _hisser_ le _gandin_[212], cela nous remettrait à
flot.

--Laisse-moi faire et tout ira bien, répondit l'autre, puis il
s'approcha du limonadier à moustaches grises et lui dit quelques mots à
l'oreille, celui-ci le regarda d'un air courroucé.

--C'est comme cela, lui dit à voix basse l'étranger, sans paraître
beaucoup ému de ses regards menaçants; c'est comme cela, encore cette
partie, mais qu'elle soit la dernière, je ne veux pas laisser dépouiller
devant moi un compatriote.

Monsieur veut peut-être le dépouiller lui-même? dit Préval, qui avait
entendu les quelques paroles que nous venons de rapporter.

--Peut-être bien, mon jeune monsieur!... répondit Duchemin... Nos
lecteurs, sans doute, l'ont déjà reconnu, ainsi que son compagnon
Salvador. Est-ce que cela vous déplairait?

De Préval ne releva pas cette provocation indirecte et le jeune homme
ayant perdu la partie avec autant de bonne grâce que la première fois.
Le combat finit faute de combattants.

Quelques instants après, le jeune homme, Salvador et Duchemin, étaient à
peu près seuls dans le café.

--Je crois, dit ce dernier, que nous sommes compatriotes.

--Nous sommes, au moins, de la même province! répondit gracieusement le
jeune homme... Je suis du village de Pourrières en Provence.

--Et moi je suis de Trets, à moins de deux lieues de chez vous; mais
vous connaissez peut-être ma famille, je me nomme Roman.

Salvador poussa le coude de son ami.

--Quelle imprudence! lui dit-il.

--Laisse donc, répondit Roman; mon _centre d'altèque n'est pas plus
mouchique que mon centre à l'estorgue_[213].

--J'ai quitté fort jeune le pays, répondit le jeune homme; cependant je
crois me rappeler qu'un notaire de ce nom habitait Pourrières.

--C'était mon oncle et mon tuteur.

Roman disait vrai.

--Je me nomme de Courtivon! dit à son tour le jeune homme qui ne
pouvait, sans manquer aux convenances, cacher plus longtemps son nom à
son compatriote.

--Ce jeune homme nous cache son véritable nom! dit Roman à son ami...
Personne à Pourrières ne porte le nom de Courtivon.

--Qu'il se nomme Pierre, Paul ou Jean, lui répondit Salvador,
l'important pour nous est de nous emparer du portefeuille.

--Tout vient à point à qui sait attendre, reprit Roman, qui continua de
causer avec le jeune homme qui s'était donné le nom de Courtivon: il lui
parlait des beaux sites de leur pays, de son beau ciel des jolies filles
d'Arles et des beaux garçons de Tarascon. Salvador prit part à la
conversation; de Courtivon charmé d'avoir rencontré d'aussi aimables
compatriotes les pria de venir dîner avec lui. Salvador et Roman firent
quelques façons pour la forme, mais de Courtivon ayant renouvelé ses
instances, ils le suivirent au café Anglais.

De Courtivon fit très-honorablement les choses. Il fit servir à ses
convives les mets les plus succulents et les vins les plus généreux, de
sorte qu'au dessert la plus parfaite harmonie régnait entre ces trois
personnages. Salvador et Roman, qui voulaient provoquer la confiance de
leur Amphytrion, lui avaient chacun raconté une histoire, qu'ils avaient
inventée pour les besoins du moment. De Courtivon ne voulant pas se
montrer moins communicatif que ses nouveaux amis, prit à son tour la
parole.



IX.--Le marquis de Pourrières.


--Je me nomme Alexis de Pourrières, dit le jeune homme.

--J'avais deviné que de Courtivon n'était pas votre nom, dit Roman.

--C'est par habitude que je vous ai donné ce nom que je porte déjà
depuis longtemps; je n'ai plus, aujourd'hui, hélas! de raisons pour
cacher celui de ma famille. Pourrières, vous le savez aussi bien que
moi, est un village assez considérable du département du Var, entre
Brignoles et Saint-Maximin, on remarque aux environs de ce village les
ruines d'un monument élevé par Marius pour perpétuer le souvenir de la
grande victoire qu'il remporta sur plus de trois cents mille barbares
qui étaient sortis des sombres forêts de la Germanie, pour entreprendre
la conquête de l'Espagne, et le vieux château des anciens seigneurs du
village, les réparations qu'il a fallu faire à cette ancienne demeure
ont beaucoup altéré sa physionomie primitive, les fossés ont été
comblés, le pont-levis a été remplacé par une grille qui est surmontée
de l'écusson de la famille, et dont le style rococo rappelle le règne
de Louis XV, des fenêtres tiennent la place des meurtrières; les vieux
portraits de famille, les trophées qui garnissaient la salle d'armes,
qui n'est plus aujourd'hui qu'une vaste antichambre, ont été dispersés
pendant la période révolutionnaire; cependant, tel qu'il est
aujourd'hui, le château de Pourrières n'est pas indigne de l'attention
des touristes; on peut encore admirer les gracieuses tourelles qui
flanquent les grosses tours, les sveltes colonnettes, l'architecture
denticulée et les magnifiques vitraux coloriés de la chapelle du vieux
manoir féodal.

Ce vieux château, échappé par miracle au marteau démolisseur de la bande
noire, fut rendu à ma famille avec tous ceux de ses biens qui n'avaient
pas été vendus pendant la première révolution, lors de la première
rentrée des émigrés en France; quoiqu'il eût perdu la plus grande partie
de sa fortune, mon père, le marquis de Pourrières, possédait encore au
moins 80,000 francs de rente lorsque je vins au monde. Cette fortune
était plus que suffisante pour lui permettre de tenir à la cour un rang
distingué, et les services qu'il avait rendus aux princes de la branche
aînée pendant l'émigration, lui donnaient le droit de solliciter un
emploi honorable. Mon père était un de ces gentilshommes que leurs
princes rencontrent sur les champs de bataille et qu'ils cherchent en
vain au milieu de la foule de leurs courtisans lorsque des jours sereins
ont remplacé les jours d'orage; il fit cependant un voyage à Paris en
1816, mais ses manières étaient peut-être un peu rudes, il ne savait pas
arrondir ses discours en périodes élégantes, en un mot il faisait une
assez triste figure parmi les courtisans du nouvel Œil-de-Bœuf. Il
revint chez lui sans avoir obtenu l'emploi qu'il avait sollicité, et se
détermina, sans éprouver beaucoup de peine, à mener la vie de
gentilhomme campagnard.

Mon père avait confié le soin de faire mon éducation à un prêtre
sécularisé qui lui avait été recommandé par un de ses frères d'armes de
l'armée de Condé; c'était un excellent homme; ses mœurs étaient pures,
et il avait acquis une vaste érudition; en un mot, il possédait toutes
les qualités hormis celles que doit posséder un instituteur. Il ne
savait du monde que ce qu'il en avait appris dans ses livres, la
timidité de son caractère était si grande qu'il n'osait me faire les
réprimandes ou m'infliger les punitions que je méritais trop souvent, et
la crainte que lui inspirait mon père était telle, qu'il ne pouvait se
résoudre à solliciter son intervention.

Les enfants, comme tous les êtres faibles, sont toujours disposés à
abuser de l'indulgence que l'on a pour eux. Comme vous devez bien le
penser, je faisais très-peu de cas des exhortations et des réprimandes
de mon digne précepteur dont je connaissais la faiblesse; au lieu
d'étudier, je passais toutes mes journées à parcourir, avec les jeunes
garçons de mon âge, les vastes dépendances du château. Aussi, à l'âge de
douze ans, si j'étais aussi fort qu'il est possible de l'être à cet âge
et doué d'une santé très-florissante, j'étais en revanche le plus
ignorant polisson qu'il fût possible de rencontrer. Je savais lire, un
peu écrire; j'avais retenu quelques bribes de latin, c'était tout. Mon
père, qui savait mieux manier une épée qu'une plume, et qui connaissait
mieux _La curne de Sainte Palaye_, _le Miroir du vrai Gentilhomme
français_ et _le parfait Ecuyer_, que le _de Viris illustribus_, ayant
remarqué que je pratiquais avec assez de succès tous les exercices du
corps, avait félicité plusieurs fois mon précepteur qui, je dois le
croire, s'était à la fin persuadé que, grâce à ses bons conseils,
j'étais devenu un jeune gentilhomme très-distingué.

J'avais un peu plus de dix-huit ans, lorsque mon père et mon professeur
(ma mère était morte peu d'années après ma naissance), persuadés que ce
n'est qu'après avoir voyagé que l'on devient un gentilhomme accompli,
résolurent de me faire visiter les principales contrées de l'Europe. Mon
père se serait fait volontiers mon compagnon de voyage, mais les
fatigues qu'il avait supportées pendant l'émigration, l'avaient rendu
valétudinaire et les blessures qu'il avait reçues l'enchaînaient au
seuil du foyer patrimonial. Il fut donc décidé entre mon père et mon
précepteur que ce dernier continuerait auprès de moi ses fonctions de
Mentor. Mentor bien incapable, hélas! et qui avait formé un pauvre
Télémaque.

Lorsque mon père, m'ayant fait appeler dans son cabinet, me fit
connaître la décision qui venait d'être prise, j'éprouvai tout d'abord,
je dois en convenir, un vif sentiment de joie; j'étais charmé de quitter
pour quelque temps le vieux château de mes pères, que je savais par
cœur, les bois que j'avais parcouru en tous sens, les collines si
souvent gravies par moi. Les rêves de ma jeune imagination allaient
enfin se réaliser; j'allais visiter des contrées qui devaient selon moi
renfermer plus de merveilles que celles parcourues par Sinbad, le marin.
J'allais voir le monde!

Cependant quelque grande que fût la joie que j'éprouvais, lorsque mon
père, après m'avoir tenu longtemps serré sur sa poitrine, m'eût enfin
dit adieu; je sentis mes yeux se mouiller de larmes, je ne pouvais me
résoudre à le quitter. Etait-ce une voix intérieure que j'entendais sans
pouvoir la comprendre, qui me disait que je ne devais plus le revoir?

Avant de commencer ma tournée en Europe, je devais habiter quelques mois
Marseille, chez des parents de ma mère, qui devaient guider mes premiers
pas dans le monde; ces bons parents me reçurent à merveille, et l'amitié
qu'ils me portaient les ayant sans doute aveuglés sur mon compte, ils
eurent l'extrême bonté de me trouver charmant, tout en convenant
toutefois que les voyages que j'allais entreprendre devaient me faire
gagner beaucoup.

Ma mère appartenait à une ancienne famille parlementaire, dont tous les
membres avaient conservé les mœurs sévères, les manières dignes et
froides des anciens conseillers au parlement de Provence; mon
grand-oncle et mon oncle, les seuls parents qui me restassent (je ne
compte pas une foule de cousins des deux sexes et à divers degrés que je
ne fis qu'entrevoir), m'aimaient beaucoup, sans doute; ils m'inspiraient
infiniment de respect, mais je ne me plaisais pas chez eux, j'avais
froid dans leur salon; lorsque je les voyais marcher ou parler avec une
gravité composée, je me figurais avoir devant les yeux deux portraits
famille, auxquels la baguette d'une fée aurait donné l'existence.

Je ne trouvais donc pas chez mes grands parents des distractions en
harmonie avec mon âge et la manière dont j'avais été élevé.

J'étais possédé d'un extrême besoin de mouvement, d'une soif de voir des
choses nouvelles qui ne trouvaient pas chez eux, de quoi se satisfaire;
j'allai donc chercher ailleurs les distractions qui me manquaient.

Lorsque mon précepteur voulut me faire des remontrances, je lui dis,
avec beaucoup de tranquillité, que je ne faisais rien que ne fissent
tous les jeunes gens de mon âge et de ma condition, qu'il ne devait pas
se montrer plus sévère que ne le serait mon père en pareille occasion;
que je savais assez ce que je devais à la dignité de mon nom pour ne
jamais le compromettre; que, du reste, j'étais assez âgé pour ne plus
avoir besoin de mentor. Le brave homme se le tint pour dit; ce qu'il
craignait par-dessus tout, c'étaient les discussions et pour n'en plus
avoir avec moi, il me mit la bride sur le cou. Me voilà donc à dix-huit
ans maître absolu ou à peu près de mes actions (mes oncles, qui
comptaient sur mon précepteur, ne s'occupaient de moi que pour me donner
des conseils que j'écoutais avec toutes les apparences du plus parfait
recueillement).

Voulant profiter de cette douce liberté, je me mis à fréquenter les
cafés et le théâtre. Je me liai avec tous les jeunes habitués de ces
lieux de plaisir. Mon nom, très-estimé dans toute la Provence, la
fortune que je devais posséder un jour, me donnaient une certaine
autorité sur mes jeunes compagnons de plaisir, qui formaient autour de
moi une petite cour toujours prête à me flatter. J'étais de toutes les
parties, de toutes les fêtes et comme je ne me montrais pas très-sévère
sur le choix de mes compagnons, on trouvait généralement que j'étais un
très-bon garçon. Je crois vous avoir dit déjà que j'étais assez adroit à
tous les exercices du corps; celui que j'affectionnais particulièrement
était l'escrime; mes compagnons me parlaient sans cesse d'un maître,
nommé Louiset dit _Belle-Pointe_, dont la salle était fréquentée par
tout ce que la ville renfermait de jeunes gens riches et désœuvrés, et
auquel on accordait beaucoup de talent. Je n'eus pas plutôt manifesté le
désir de le connaître que mes amis me menèrent chez lui.

Louiset _Belle-Pointe_ était maître d'armes dans toute l'acception du
terme, il ne parlait que de tierces, de quartes, de coups fourrés. Il
était bavard et il aimait à boire, ce qui ne l'empêchait pas d'être
aussi rusé qu'un singe, d'aimer passionnément l'argent (il ne buvait que
le vin qu'on lui payait), et de trouver bons tous les moyens qui
pouvaient lui en procurer. Louiset reçut très-bien le jeune comte de
Pourrières; il m'apprit toutes les finesses de son art, et quelques
semaines ne s'étaient pas écoulées que j'étais devenu le commensal le
plus assidu, l'ami le plus intime du maître d'armes.

Ce n'étaient, je vous l'assure, ni ma passion pour l'escrime, ni l'envie
d'écouter les discours un peu décolletés du maître d'armes qui
m'attiraient chez lui.

J'avais remarqué sa fille, et j'en étais devenu passionnément amoureux.

C'était véritablement une très-jolie fille que mademoiselle Jazetta
Louiset; elle avait une de ces physionomies spirituelles et piquantes
qui plaisent au premier coup d'œil, et de beaux yeux noirs admirables,
des cheveux de la même couleur; ses pieds et ses mains étaient d'une
forme tout à fait aristocratique; c'était, en un mot, la plus délicieuse
créature qui se puisse imaginer, gaie, vive, toujours prête à chanter
les plus jolis airs de notre joyeuse Provence, et dix-sept ans à peine.

Jazetta avait été élevée par une sœur de sa mère, aussi laide et
disgracieuse que sa nièce était aimable et jolie, cette femme était
Italienne; les amis de Louiset disaient tout bas: (le maître d'armes
avait la main malheureuse), qu'elle avait exercé à Gênes, sa patrie, le
plus ignoble métier, et que c'était pour se soustraire aux poursuites de
la justice qu'elle s'était réfugiée à Marseille. Que ce fut ou non
calomnie, toujours est-il que cette femme était la plus immorale de
toutes les créatures; elle avait inculqué à sa nièce les plus
détestables principes; grâce à ses leçons, Jazetta était aussi rouée à
dix-sept ans que l'est ordinairement à trente une femme qui a beaucoup
vécu. Ce que je vous dis là, je ne l'ai su que plus tard; je ne voyais
alors les choses de la vie qu'à travers le prisme que nous avons tous
devant les yeux lorsque nous avons vingt ans. J'aimais Jazetta comme on
n'aime qu'une fois dans la vie, je l'aimais pauvre, je l'eusse aimée
riche; je croyais qu'elle était comme moi, et vraiment il était
difficile de croire que des promesses menteuses pouvaient sortir de
cette bouche si rose et si fraîche, et qu'il n'y avait dans cette jeune
poitrine qu'une vieille éponge raccornie à la place du cœur.

Louiset, sa fille et la vieille Génoise m'exploitaient de concert;
Jazetta désirait qu'une brillante toilette ajoutât de nouveau charmes à
tous ceux qu'elle possédait déjà; elle voulait, disait-elle, être
toujours belle pour me plaire toujours. Je trouvais cela tout naturel,
et je la mettais à même de choisir, parmi les plus-riches tissus et les
bijoux les plus élégants, les objets, de sa parure. Je prêtais de
l'argent à Louiset, dont je voulais conserver les bonnes grâces, et la
tante, qui favorisait mes entrevues avec sa nièce, et qui me paraissait
alors une très-estimable femme, trouvait tous les jours un moyen nouveau
de faire de rudes saignées à ma bourse.

Ma pauvre bourse, elle était devenue étique à force d'être pressurée;
j'avais emprunté à mes nouveaux amis tout ce qu'ils avaient voulu me
prêter; mon précepteur, qui n'avait plus d'argent, n'osait pas en
demander à mon père; il était en effet assez difficile de justifier à
ses yeux la dissipation totale de la somme assez forte qu'il nous avait
remise lors de notre départ de Pourrières. Jazetta, qui me demandait
depuis plusieurs jours un objet d'une valeur assez considérable que je
n'avais pu lui donner, me faisait la moue; Louiset, à qui l'on
réclamait, (il me l'avait dit du moins), le payement d'un billet, me
rudoyait; la tante avait des scrupules, j'étais désespéré.

Un certain matin, à la suite d'une légère altercation avec Jazetta,
j'étais plus morose encore que d'habitude; Louiset, qui paraissait avoir
bu quelques verres de vin de trop, s'approcha de moi. «Ne soyez donc pas
aussi triste, me dit-il; il faut bien souffrir ce qu'on ne peut
empêcher; faites comme moi, au premier jour, je vais être jeté en
prison...»

--Mon pauvre Louiset, dis-je à mon tour au maître d'armes qui venait de
me porter une botte secrète sans lui laisser le temps d'achever sa
phrase, si j'étais le maître de ma fortune, vous n'iriez pas en prison.

--Je sais bien, je sais bien, répondit Louiset; mais si c'est que vous
n'avez pas d'argent que vous êtes aussi triste, pourquoi ne
cherchez-vous pas à vous en procurer?

--Et quels moyens voulez-vous que j'emploie? En demander à mon père, il
ne m'en donnera pas; j'en ai emprunté à tous mes amis...

--Si j'étais le comte de Pourrières, je mettrais ma signature au bas
d'une feuille de papier timbré, et j'irais trouver Josué qui
m'obligerait avec infiniment de plaisir.

--Est-ce que vraiment vous croyez que ce juif...

--Le métier de Josué est d'obliger les jeunes gens de famille qui se
trouvent momentanément gênés.

Les paroles de Louiset n'étaient pas tombées dans l'oreille d'un sourd;
aussi le même jour il me conduisait chez le juif Josué qui voulut bien
me prêter une assez forte somme à raison de 5 pour 100 d'intérêt... par
mois.

Lorsque cette somme fut dans ma poche, Jazetta redevint aimable,
Louiset, dont je payais les dettes réelles ou prétendues, me démontra un
coup de seconde qu'il n'avait encore démontré à personne, la tante n'eut
plus de scrupules. Tout alla donc au gré de mes désirs pendant un
certain temps. Lorsque ma bourse fut de nouveau vide, les visages
redevinrent sombres autour de moi. Je fis une nouvelle visite au juif.

Comme vous devez bien le penser, tout entier à l'amour que j'éprouvais,
je négligeais beaucoup mes grands parents, j'étais plus souvent dans la
salle d'armes de Louiset que dans le salon de mes oncles; ils
interrogèrent mon précepteur qui ne sut que leur répondre, par
l'excellente raison qu'il ne savait rien; ils me firent des
remontrances, et je leur promis pour avoir la paix, de faire tout ce
qu'ils exigeraient de moi.

Le meilleur moyen de me faire oublier Jazetta était de me faire quitter
Marseille, ce fut aussi celui que l'on adopta, mais lorsque vint
l'instant de me mettre en route pour commencer mes voyages en Europe, je
refusai positivement de partir, mes oncles ne s'attendaient pas à une
pareille résistance, ils s'emportèrent, je les envoyai se promener, et
n'ayant plus dès-lors de ménagements à garder, je me livrai sans
scrupules à tous les débordements. Les amis de Louiset devinrent mes
amis les plus intimes, on me voyait partout avec eux dans les cafés, au
théâtre, à la promenade; ma liaison avec Jazetta était devenue un
scandale public. Tous les honnêtes gens étaient indignés de rencontrer à
la fois l'amant, la fille et le père; un pareil état de choses ne
pouvait être toléré plus longtemps; mon père qui avait été averti et
qu'une maladie grave tenait cloué sur son lit, sollicita un ordre pour
me faire enfermer quelque temps dans une maison de correction; cet ordre
aurait été sans doute exécuté, mais Josué qui avait appris, je ne sais
par quelle voie, ce que l'on projetait contre moi, me fit prévenir et me
fournit les moyens de passer en Italie.

Louiset, à qui je comptai une somme assez ronde, voulût bien me laisser
emmener sa fille dont je ne voulais pas absolument me séparer. Il est
vrai qu'il me fit promettre de la lui ramener et de l'épouser aussitôt
que mon père serait mort.

Jazetta, qui n'était pas fâchée de parcourir le monde, me suivit avec
plaisir, l'argent ne me manquait pas; nous parcourûmes successivement
l'Italie et la Suisse.

Nous courions le monde depuis environ deux ans, nous arrêtant dans tous
les lieux qui nous plaisaient, nous remettant en route lorsque nous
éprouvions les premières atteintes de l'ennui, lorsque Jazetta m'annonça
qu'elle était enceinte.

Cette nouvelle me causa le plus vif plaisir, j'aimais si sincèrement ma
maîtresse, que si je n'avais pas connu le caractère inflexible de mon
père, je serais allé avec elle me jeter à ses genoux pour le prier de me
la laisser prendre pour épouse.

Lorsque Jazetta m'avait annoncée qu'elle était enceinte, nous étions à
Bâle, nous voyageâmes quelques mois encore; lorsqu'elle fut près de son
terme, nous nous arrêtâmes à Genève, où elle accoucha très-heureusement
d'un garçon, que je reconnus et auquel je donnai le nom de Fortuné.

Je confiai cet enfant à une femme estimable qui me fut indiquée par des
personnes dignes de confiance. Cette femme se chargea de l'élever avec
le plus grand soin et de le placer dans un pensionnat aussitôt qu'il
aurait atteint l'âge de quatre ans.

Je n'ai pas cessé depuis cette époque de m'occuper de mon fils qui est
maintenant âgé de quinze ans, et la personne à laquelle j'ai confié son
éducation m'informe à la fin de chaque année de tout ce qui le concerne.

Josué connaissait mieux que personne l'état de la fortune qui devait me
revenir après la mort de mon père, aussi il fournissait abondamment à
tous mes besoins, mais l'expérience m'étant venue avec les années,
j'avais établi sur de nouvelles bases mes relations avec lui; je ne lui
empruntais plus à raison de 1 pour 100 par mois, il avait été convenu
qu'il me fournirait 12,000 fr. par an et que je m'engagerais pour
15,000, qui devaient produire intérêt à 5 et qui seraient remboursés
aussitôt après la mort de mon père.

Je m'étais lié pendant l'indisposition qui avait suivi les couches de
Jazetta avec un jeune Anglais qui habitait le même hôtel que nous; cet
homme m'enleva ma maîtresse qu'il emmena, je crois, à Calcutta ou à
Madras.

On n'aime bien qu'une fois dans la vie, voyez-vous, et lorsque c'est à
vingt ans, que nous rencontrons la femme qui doit nous inspirer ce
sentiment dont nous devons toujours conserver le souvenir, les
déceptions qui suivent tous les événements de la vie doivent nous
paraître beaucoup plus cruelles. J'aurais dû sans doute lorsque j'appris
la fuite de Jazetta me dire que sa conduite la rendait indigne de
l'amour que j'avais pour elle, et chercher à l'oublier; mais fait-on
toujours ce que l'on devrait faire? Je dois en convenir, je n'éprouvais
qu'un regret, celui de l'avoir perdue, et au moment où je vous parle, je
crois que si elle était là et qu'elle me priât de lui pardonner, je
crois que j'oublierais tout ce qui s'est passé.

--Je ne sais si je dois, dit à ce moment de Pourrières en interrompant
le récit qu'il faisait à Salvador et à Roman, vous raconter les
événements de ma vie jusqu'au moment où nous sommes arrivés.

--Et pourquoi vous arrêteriez-vous en aussi beau chemin, répondit Roman
en accompagnant ces mots d'un juron provençal, qui fit naître un sourire
sur les lèvres du comte, votre récit nous intéresse beaucoup, n'est-ce
pas Salvador?

Salvador fit un signe d'assentiment.

--C'est que je crains que le récit de ce qui me reste à vous raconter,
ne me fasse perdre l'estime que vous êtes naturellement disposé à
accorder à un compatriote.

--Ne craignez rien, dit Salvador, nous sommes indulgents.

--Et nous buvons à votre santé, monsieur le comte, ajouta Roman.

--Le chagrin que j'éprouvai en me voyant abandonné de Jazetta, me causa
une maladie très-grave qui dura plusieurs mois; pendant longtemps je fus
à deux doigts de la mort, que je voyais, je vous l'assure, s'approcher
de moi sans éprouver beaucoup de regret; mais enfin la jeunesse fut plus
forte que le mal, je recouvrai la santé.

--Pour me distraire de mes chagrins, je me rendis aux eaux de Bade; je
me liai dans cette ville avec un homme qui se faisait appeler le duc de
Modène.

--Je connais cet homme, s'écria Roman, son véritable nom est Ronquetti.

--C'est bien cela, répondit de Pourrières.

--Le duc de Modène possédait entre autres talents celui de se rendre la
fortune favorable, après m'avoir gagné tout ce que j'avais d'argent
comptant, il crut ne pouvoir mieux me témoigner l'amitié qu'il me
portait, qu'en me montrant tout ce qu'il savait.

Il n'eut pas à se plaindre de son élève, qui après quelques leçons se
trouva de force à lutter contre son maître: je ne voulais pas cependant
faire usage des talents que je possédais, je le dis au duc de Modène:

--Laissez faire, me répondit-il, si jamais vous vous trouvez sur le
point d'être vaincu, vous ne vous laisserez pas jeter à terre sans vous
servir des armes que vous avez en votre possession: Ronquetti avait
raison.

--Mais dit Roman en interrompant encore de Pourrières, vous vous
laissiez tout à l'heure plumer bel et bien par ce limonadier à
moustaches grises.

--Je voulais lui donner le courage de jouer contre moi une somme
considérable, afin de le punir par où il a péché.

--Je vois maintenant que je suis venu déranger vos combinaisons.

--J'apprécie, soyez-en convaincu, mon cher compatriote, l'intention qui
vous faisait agir.

Quinze années s'étaient écoulées depuis que j'avais quitté le château de
Pourrières, et je n'avais pas une seule fois écrit à mon père.
Ronquetti, qui avait été longtemps mon compagnon de voyage, venait de me
quitter. Lassé à la fin de la vie désordonnée que je menais, je me
disposais à écrire à mon père, afin de solliciter de son indulgence le
pardon de mes fautes et l'oubli du passé, lorsque je reçus à Bruxelles,
que j'habitais depuis quelque temps, une lettre de Josué qui m'apprit
qu'il venait de mourir, et qu'il fallait absolument que je revinsse pour
me faire mettre en possession de l'héritage que j'étais appelé a
recueillir; le Juif m'envoyait 20,000 francs pour faire mon voyage et me
mettre à même de faire une figure honorable en arrivant dans mon pays;
il me disait aussi que le choléra avait enlevé mes oncles, et que
j'étais le seul et le dernier rejeton de l'ancienne famille des
Pourrières.

Je quittai de suite Bruxelles et je m'arrêtai à Paris, j'avais
l'intention de séjourner quelques mois dans cette ville, que je n'avais
pas encore vue, avant de me retirer du monde; je suis à Paris depuis
moins de deux mois et dans quelques jours je quitterai cette ville sans
éprouver le moindre regret, si jamais vous retournez à Trets,
arrêtez-vous en passant au château de Pourrières, vous m'y trouverez
menant la vie d'un gentilhomme campagnard, et m'occupant de l'éducation
de mon fils, que je vais faire venir auprès de moi et qui sera, j'ose
l'espérer, plus raisonnable et plus heureux que son père.

Je suis las de courir le monde: j'ai vu l'Angleterre, la Suisse,
l'Italie, la Hollande, l'Espagne et le Portugal, et j'ai rencontré
partout les mêmes vices et les mêmes travers. Au ciel brumeux de la
vieille Angleterre, à ses vaisseaux, ses docks et son tunnel, aux
glaciers de la Suisse, à l'hospitalité si vantée, et aux vertus
champêtres des paysans helvétiques, aux lazzarone de Naples, aux palais
de marbre de Florence, aux gondoles et aux barcarolles vénitiennes, aux
brigands de la campagne de Rome et aux merveilles de la cité éternelle,
aux canaux et aux tulipes de la Hollande, aux révolutions de l'Espagne
et aux oranges du Portugal, je préfère maintenant le ciel bleu et les
oliviers de notre belle Provence.

Je donne dans quelques jours un grand dîner d'adieux à toutes les
personnes dont j'ai fait la connaissance depuis que j'habite Paris; si
vous voulez y assister, vous me ferez plaisir; et si vous êtes
observateurs, vous pourrez y étudier des physionomies assez curieuses.

Salvador et Roman acceptèrent avec empressement l'invitation du marquis.

La soirée était déjà avancée lorsqu'ils quittèrent le cabinet dans
lequel ils avaient dîné. Le marquis, ayant manifesté l'intention de
rentrer de suite chez lui, ses nouveaux amis l'accompagnèrent jusque
dans l'appartement qu'il occupait seul dans une assez jolie maison de la
rue Joubert, et ne le quittèrent que lorsqu'il se fut mis au lit, et
après avoir pris rendez-vous pour le lendemain.

--Ceci peut nous être utile, dit Salvador à Roman lorsqu'ils furent
dans la rue, en lui présentant un morceau de cire jaune.

--Ah! tu as pris l'empreinte, c'est fort bien; mais nous n'aurons pas
besoin, je crois, de nous en servir, j'ai une idée que je te ferai
connaître tout à l'heure.

Roman et Salvador venaient d'arriver dans la chambre garnie du modeste
hôtel que le mauvais état de leur bourse les avait forcé de choisir.
Salvador avait pris un siége pour se reposer quelques instants en fumant
un cigare; Roman qui était resté debout, se découvrit, et fit plusieurs
profondes et respectueuses révérences à son compagnon, qui le regardait
avec étonnement.

--J'ai bien l'honneur, lui dit-il, de présenter mes civilités à monsieur
le marquis de Pourrières, et je le prie de vouloir bien agréer mes
très-sincères compliments de condoléance.

Un éclair brilla dans les yeux de Salvador; il avait compris son maître.

--A quand l'exécution de ton plan? lui dit-il.

--Il faut que je le mûrisse et que je fasse naître une occasion
favorable; mais ce sera facile.

Salvador se jeta au cou de son digne camarade, qu'il tint longtemps
embrassé.--C'est charmant, ajouta-t-il, c'est charmant, mon ami Roman;
vous êtes un grand homme.



X.--Quelques portraits.


Si des députés patriotes veulent chercher à table les moyens de rendre à
la France son influence en Europe, si des hommes de lettres veulent se
brûler de l'encens sous le nez entre la poire et le fromage, si des
barbistes[214] désirent, lorsque commence une nouvelle année, causer en
trinquant des beaux jours de leur jeunesse, si des philanthropes veulent
aviser aux moyens de soulager les misères du peuple, c'est chez le
restaurateur Lemardelay qu'ils se réuniront; ce digne successeur des
Baleine et des Lejay possède en effet le monopole des banquets qui
doivent réunir autour de la même table un grand nombre de convives.

Le festin offert par le marquis Alexis de Pourrières à tous ceux qu'il
connaissait à Paris, et auquel devaient assister Salvador et Roman,
avait été commandé, plusieurs jours à l'avance, à cet aimable artiste
culinaire, et ne devait, dit-on, rien laisser à désirer.

Au jour et à l'heure indiqués, le couvert était mis dans un salon
élégamment décoré et éclairé par une quantité raisonnable de bougies
parfumées. Brillat-Savarin, Grimod, de la Reynière, Berchoux,
d'Aigrefeuille, tous les doctes en gastronomie, prétendent, et nous
sommes de cet avis, qu'un excellent repas ne doit être savouré qu'aux
lumières.

La table était couverte de linge damassé d'une blancheur éblouissante;
de magnifiques cristaux, d'admirables porcelaines réfléchissaient mille
jets lumineux; des surtouts de bronze doré, véritables chefs-d'œuvre
artistiques sortis des ateliers de Denière, étaient chargés de fleurs
exotiques les plus rares; les vins rafraîchissaient dans des seaux en
maillechort remplis de glace; le chef et ses aides, le sommelier et les
garçons de service étaient à leur poste, les convives pouvaient
arriver, tout était disposé pour les recevoir.

De Pourrières, qui ne voulait pas laisser à Lemardelay le soin de
recevoir ses convives, arriva le premier; Salvador et Roman le suivaient
de près; il s'empressa d'aller au-devant de ses nouveaux amis, dont il
serra les mains dans les siennes.

De Pourrières n'avait voulu d'abord réunir autour de lui qu'un petit
nombre d'amis; mais chacun d'eux, lorsque l'on avait su qu'il ne donnait
ce festin que pour adresser des adieux solennels au monde dans lequel il
avait vécu jusqu'alors, avait voulu amener un ami; puis on s'était dit
ensuite qu'il n'y a point de fête complète si elle n'est embellie par la
présence de quelques jolies femmes; de sorte que le nombre des convives
s'était insensiblement augmenté, et que la table qui, primitivement,
devait être dressée dans un salon de médiocre grandeur, se carrait
majestueusement dans le plus vaste et le plus orné des salons de
Lemardelay.

Salvador et Roman admiraient le luxe et la parfaite ordonnance du
couvert, et adressaient à l'Amphytrion des félicitations qui
paraissaient le flatter, lorsque les convives les plus pressés
arrivèrent; il y en avait de jeunes et de vieux; beaucoup portaient à
leur boutonnière le signe révéré de l'honneur. Salvador remarqua parmi
eux un beau jeune homme, doué d'une taille beaucoup au-dessus de la
moyenne, et d'une physionomie gracieuse, sur laquelle cependant on
pouvait remarquer l'expression d'une fierté dédaigneuse. Quel est,
dit-il au marquis, ce jeune homme qui ne vous a adressé qu'un très-léger
salut, et auquel tous ceux qui sont ici paraissent adresser des
hommages?

--Ce monsieur, répondit de Pourrières avec un léger sourire, est une des
plus curieuses physionomies de la société parisienne; on ne lui connaît
ni rentes, ni propriétés de ville ou de campagne, ni places, ni
pensions; il n'est ni artiste, ni commerçant, ni homme de lettres;
cependant il donne le ton aux lions les plus distingués de la capitale,
il a sa place dans la loge infernale, il renouvelle souvent ses
équipages et ses attelages, il joue et perd, sans froncer le sourcil,
des sommes considérables; il habite un des hôtels les plus confortables
du nouveau quartier de l'Europe; et lorsqu'il sort de chez lui il
demande à son valet de chambre, qui lui répond toujours oui, s'il a mis
de l'or dans ses poches. Aussi, monsieur le vicomte Achille de Lussan
voit-il s'ouvrir devant lui les portes des plus nobles demeures; il est
de tous les clubs de la bonne compagnie, de toutes les sociétés
philanthropiques; les plus jeunes et les plus jolies duchesses en
raffolent; et, si elles l'osaient, elles se disputeraient son cœur à la
danseuse qu'il entretient, une très-jolie créature qui nous fera
peut-être l'honneur d'assister à ce banquet.

--Ce monsieur de Lussan, dit Roman, me paraît un solide gaillard.

--Vous ne vous trompez pas, répondit de Pourrières; il se sert des armes
qu'il a reçues de la nature avec autant d'adresse que de l'épée que lui
ont léguée ses nobles aïeux; il a déjà tué quelques curieux qui avaient
cherché à connaître les sources de sa fortune. Aussi a-t-on pour lui
maintenant infiniment de respect.

Pendant le temps qu'avait duré la courte conversation que nous venons de
rapporter, plusieurs nouveaux convives étaient arrivés, et après avoir
salué l'Amphytrion, s'étaient mêlés aux divers groupes qui attendaient
en causant l'heure à laquelle on devait se mettre à table.

De Pourrières continuait la conversation commencée avec Salvador et
Roman.

--Si tous ces gens-là, disait-il, voulaient être sincères et raconter
leur histoire, vous entendriez de singuliers aveux, et en une heure vous
apprendriez plus de choses que ne peuvent vous en apprendre en dix ans
tous les romans intimes que l'on a fabriqués depuis quelque temps; il y
a, voyez-vous, dans les replis du cœur humain des passions mauvaises,
des vices ignobles que l'œil de Dieu peut seul apercevoir, et qui ne
seront jamais mis en œuvre par les romanciers.

--Oh! oh! monsieur le marquis, savez-vous que vous prêchez à ravir, dit
Salvador, qui n'était que médiocrement prévenu en faveur du discours que
de Pourrières venait de commencer.

--Vous avez raison, le moment est mal choisi pour faire de la morale;
puisque nous sommes ici pour nous amuser, amusons-nous; mais évitez
surtout de me donner mon nom; tous ceux qui sont ici ne me connaissent
que sous celui de Courtivon.

Roman lança à Salvador un coup d'œil significatif.

--En attendant qu'il nous soit permis de faire honneur au festin, dit-il
en s'adressant au marquis, continuez, autant du moins que cela vous sera
possible, de nous faire connaître les convives.

--Avec plaisir. Ce petit monsieur qui se fait appeler de Préval, est un
satellite qui gravite autour de l'astre que l'on nomme de Lussan; mais
comme on connaît à peu près les moyens qu'il emploie pour soutenir le
luxe qu'il affiche, on ne lui accorde pas la considération qu'on n'ose
refuser au vicomte de Lussan. Les femmes qui se laissent séduire par la
jolie figure, les gracieuses manières et les tirades sentimentales de M.
de Préval, qu'elles soient duchesses, actrices ou femmes entretenues,
sont la mine qu'il exploite; une vieille princesse russe fait les frais
de son tilbury, une actrice ceux de son appartement, une fille
entretenue lui fournit son argent de poche. M. de Préval, pour parer aux
éventualités de sa position, a une seconde corde à son arc; il est,
dit-on, plus qu'heureux au jeu...

»Cet homme qui paraît âgé d'environ soixante ans, qui est doué d'une si
respectable physionomie, et qui porte à sa boutonnière la croix de la
Légion d'honneur, est un des aigles du barreau et un des puritains de la
chambre élective. Le bienheureux saint Yves _advocatus et non latro res
miranda_, fut canonisé, quoique avocat; c'est peut-être jusqu'ici le
seul de sa robe qui ait été admis dans le royaume des cieux, et c'est
pour cela sans doute que la béatitude y est si grande; car s'il y en
avait un second, le père Eternel ne serait pas sûr de finir
tranquillement son bail.

»Quoi qu'il en soit, je vais vous raconter une petite anecdote
très-édifiante, à l'endroit de cet avocat député qui pourrait bien, tôt
ou tard, prendre place à côté de saint Yves, son digne patron, et lui
enlever une partie de sa clientèle céleste.

»Voici ce que c'est. Pour me rendre plus intelligible j'adopterai, si
vous voulez bien me le permettre, la forme du dialogue. Remarquez, je
vous prie, que la scène se passe dans le cabinet de l'avocat en
question, cabinet meublé avec tout le luxe possible. L'avocat est assis
devant un bureau à cylindre; il est enveloppé dans une magnifique robe
de chambre à ramages, et ses pieds sont fourrés dans des babouches
orientales de maroquin rouge; une dame déjà sur le retour, mais dont la
toilette est très-élégante, vient d'entrer et lui dit:

--Eh! bonjour, cher maître; comment se portent les cinq codes et leurs
honorables commentaires?

Puis elle s'assied.

--Ah! belle dame, répondit l'avocat, toute ma jurisprudence est à vos
genoux. D'honneur, vous êtes plus belle tous les jours.

--Toujours galant, cher maître; mais trêve d'aimables propos
aujourd'hui, c'est une affaire sérieuse qui me conduit chez vous.

--De quoi s'agit-il? je suis tout oreilles.

--J'ai besoin de reprendre les choses d'un peu loin; excusez-moi si vous
me trouvez prolixe, c'est un peu le défaut de mon sexe.

Vous vous rappelez, cher maître, cette époque à jamais déplorable de
1814, où une nuée de barbares vint fondre sur la France accablée; ils
ramenaient dans leurs bagages ce roi fameux qui, grâce à une figure de
rhétorique qui n'est pas encore bien définie, nous persuada un beau jour
que nos ennemis étaient nos meilleurs amis.

--Ah! madame, dit ici l'avocat en soupirant, quels souvenirs vous
évoquez, il suffit de me rappeler les maux de ma patrie pour me voir
fondre en larmes.

--Cela se conçoit, pensa la dame, c'est un si grand patriote, j'aurais
bien dû ne pas mettre sa sensibilité à une aussi rude épreuve;
permettez-moi de continuer, dit-elle après avoir fait cette réflexion.

Parmi cette foule de barbares dont je viens de vous parler, se trouvait
un grand seigneur, véritable ours mal léché, mais qui rachetait ce petit
désagrément par une foule de millions de roubles. Dès les premiers jours
de son arrivée à Paris, il voulut s'initier aux mœurs françaises, et
pour cela il eut besoin de dépouiller le vieil homme; après avoir pourvu
aux nécessités de sa toilette, il songea à ces aimables riens dont les
philosophes font si peu de cas, mais dont les jolies femmes sont folles;
je veux parler des bijoux.

C'est ici, cher maître, qu'à mon tour je vais mettre ma sensibilité à
une bien rude épreuve, rien que le souvenir de ces malheurs me fait
fondre en larmes... j'aimais tant mon mari.

Vous vous rappelez sans doute que j'étais bijoutière au Palais-Royal; le
barbare vint, il me vit et _vainquit_. Quelques mois plus tard j'étais à
l'étranger; au moyen d'un pacte fait entre mon mari et le barbare,
j'étais devenue la propriété de ce dernier. Hélas! il usa de sa
propriété _comme de chose à lui appartenant_.

Or on sait ce que l'usage produit en pareil cas; vous avez deviné que je
devins mère.

Le barbare avait des sentiments, il voulut récompenser dignement ma
_fidélité_; à ses derniers moments il fit appeler un notaire, et, dans
un testament en bonne forme, il légua au fruit de nos amours une somme
considérable à prendre sur les millions en question.

Peu de temps après, le bonhomme mourut! Dieu veuille avoir son âme.

--_Amen._ Ah! belle dame, combien ce récit m'a ému et combien je suis
sensible à vos peines.

--Baste! il faut penser à autre chose! il s'agit maintenant de
recueillir la succession laissée à mon fils par le vieux magot; mais
cette succession est en Russie, et l'empereur Nicolas n'aime pas que les
millions passent les frontières de ses Etats; il ne faut donc pas moins
qu'un avocat de votre mérite pour lever toutes les difficultés qui vont
surgir. Pouvez-vous vous charger de cette mission.

--Quoi! aller en Russie?

--Oui en Russie.

--Hum! c'est bien loin... et pendant ce temps, que deviendront la patrie
et mon cabinet.

--Oh! ce n'est pas mon affaire, mais si je vous donne des honoraires
équivalents a ceux que votre cabinet vous aurait procurés, ne
voudrez-vous pas à ce prix me rendre service.

--Vous savez bien, belle dame, que je ne puis rien vous refuser.

--Eh bien! voyons, qu'exigez-vous pour vous charger de cette affaire et
du voyage qu'elle nécessite.

--Ah! madame, que me demandez-vous là? Est-ce que je tiens à l'argent!
mais que deviendra la France pendant mon absence! ô mon pays!...

La dame pensa quelle devait tenir compte, à un aussi grand patriote, du
sacrifice qu'il allait faire en s'exilant pour elle.

--Eh bien, cher maître, dit-elle, vingt-cinq mille francs, est-ce assez?

--Que me dites-vous là? oh! France, que vas-tu devenir.

--Mais il me semble que vingt-cinq mille francs...

Bref, l'avocat accepta et la dame lui apportait le lendemain matin, les
vingt-cinq mille francs en beaux billets de banque; après les avoir
palpés, l'avocat reconduisit poliment sa cliente, en lui assurant que
sous huit jours il serait parti.

Mais un mois s'était écoulé que notre avocat n'avait pas encore songé à
prendre son passe-port; la dame, informée de cette circonstance, va le
trouver et lui témoigne son étonnement; mais, en homme qui n'est jamais
court, il lui donne mille raisons pour justifier son retard; la dame
accorde un nouveau délai à l'expiration duquel, nouvelle visite, nouveau
moyen dilatoire de la part de l'avocat.

La dame, à la fin mécontente, consulta; on lui dit que si l'avocat ne se
met pas en route, c'est que sans doute des besoins d'argent le forcent à
rester.

Eclairée par ce trait de lumière, elle retourne près de son cher
conseil, elle lui demande si, par hasard, ce ne seraient pas quelques
besoins d'argent qui l'empêchent de partir. A ce mot d'argent, la
physionomie de l'avocat s'illumine.

--Oui, dit-il, c'est cela. J'ai des signatures dehors, et je ne puis
m'absenter avant d'y avoir fait honneur.

--Combien vous faut-il? Lâchez le mot franchement.

--Franchement, soixante-quinze mille francs; mais à titre de prêt.

--Vous les aurez.

Le lendemain, la dame apporta les soixante-quinze bien heureux mille
francs. L'avocat fait deux billets, l'un de quarante-deux mille francs,
et l'autre de trente-trois mille francs. Il faut lui rendre cette
justice, il faisait parfaitement les billets.

Ainsi payé, nettoyé, allégé, vous allez croire que notre avocat va se
mettre en quatre pour satisfaire sa cliente?...

Erreur!

Notre avocat est député, c'est un des meilleurs orateurs de la chambre;
il ne peut donc voyager comme un pékin d'avocat.

Il commence donc sa tournée par Goritz; il se fait présenter au roi de
France (l'excellent roi! il est, quant à présent, d'un très-facile
accès...), le roi lui demande s'il _veut manger un morceau_. Notre
avocat quitte alors son rôle et devient homme politique, il accepte le
déjeuner du roi Henri V, puis il prend sa volée vers Saint-Pétersbourg.
A peine arrivé, une réclame adroitement lancée dans les journaux russes,
annonça l'arrivée de l'illustre personnage. L'empereur Nicolas informé
du déjeuner de Goritz, lui permit de se présenter à la cour. Voilà donc
notre homme admis aux soirées, aux cavalcades, aux revues, aux parades,
aux parties d'eau, aux déjeuners, aux dîners, aux petits soupers, aux
concerts de l'empereur Nicolas. Un avocat dans de semblables
circonstances, pouvait-il trouver le temps de s'occuper des affaires de
sa cliente, lorsque l'empereur, à lui seul, dérobait tous ses instants,
lui donnait tant et de si agréables occupations? C'était bien là chose
impossible! Aussi, après avoir passé deux ou trois mois à
Saint-Pétersbourg, et y avoir dissipé et les honoraires destinés à
éclaircir l'affaire de la succession, et les soixante-quinze mille
francs que l'on n'a pas oubliés, notre héros reprit le chemin de sa
chère patrie.

Vous devinez qu'il ne s'empressa pas de faire appeler sa cliente pour
lui rendre compte de sa mission: il voulait éviter le quart d'heure de
Rabelais. La dame fut cependant informée de son retour et prit
l'initiative des visites.

--Eh quoi! de retour! et vous n'êtes pas venu me voir?

--Ah! madame quel voyage, quel pays! Je suis abîmé, brisé, rompu.

--Cependant vous n'aviez pas, il me semble, cette mine fraîche et ce
vernis de santé avant votre départ.

--Ah! madame, c'est l'effet des climats froids, cependant vous pouvez
affirmer que je suis ruiné... de santé.

--Allons, allons, du courage! trois mois de notre excellent air
français, et il n'y paraîtra plus.

--Ouf! l'affreux rhumatisme!!!

--Parlons un peu d'autre chose. Et l'affaire de mon fils?

--Oh! la, la! au diable soient les douleurs d'intestins!

--Remettez-vous; je reviendrai causer de cela une autre fois. Buvez
frais et tenez-vous chaudement.

La dame revint vingt fois afin de savoir ce qu'elle devait espérer du
voyage en Russie; mais vingt fois la même scène fut répétée: «Oh! la,
la, mes nerfs! aïe! mon rhumatisme! ouf! mes douleurs d'intestins!»

Cependant l'échéance des billets allait arriver, l'impitoyable
calendrier allait marquer la date fatale...

La dame se présenta!... Personne. Son débiteur qui faisait depuis
longtemps des châteaux en Espagne, était allé faire ses dévotions en
Galice, puis ensuite à Notre-Dame d'Atocha.

Revenu de ce dernier pays, le pauvre cher homme oublie et les billets
faits à sa cliente et une foule d'autres engagements du même genre, le
moyen, en effet, qu'un aussi bon patriote pense à payer ses
dettes[215].

Ce petit homme rabougri, qui cause en ce moment avec le vicomte de
Lussan, à la tournure grotesque, aux jambes torses, au gros ventre dont
la tête est encaissée dans des épaules d'une largeur peu commune, dont
les bras sont d'une longueur démesurée, au visage couvert d'une barbe
épaisse et noire, dont toute la personne enfin rappelle l'illustre
Sancho Pança fut jadis le curé d'un village des environs de Paris. Dieu,
il est vrai,

    En maçonnant les remparts de son âme,
    Songea bien plus au fourreau qu'à la lame.

Cependant, monsieur l'abbé, vous pouvez le voir, affecte un maintien
grave et vénérable, ce n'est pourtant qu'un de ces prêtres hautains, qui
se croient le droit de primer partout où l'on veut bien les admettre, un
de ces prêtres sans esprit et sans usage qui ne voient que le mauvais
côté des choses, et qui, soit bêtise, soit orgueil, prétendent tout
assujettir au ton de leurs hypocrites momeries, de ces prêtres enfin qui
s'insinuent partout, dans la seule vue de tout blâmer, et qui deviennent
le fléau de tous ceux qui sont assez bons ou assez faibles pour tolérer
leurs révoltantes impertinences, quant à la religion, ce personnage
l'exploite en véritable disciple d'Escobar; aussi ceux qui le
connaissent bien assurent qu'il ne récite jamais d'autre prière que
celle-ci:

             _Pulchra Laverna_
    _Da mihi fallere, da justem sanctum que videri,_
    _Noctem peccatis, et fraudibus objicere nubem[216]._
                         HORACE.

Notez que cet homme s'est lancé dans de grandes entreprises, qu'il est
criblé de dettes, et que, pour faire diversion à ses embarras, il rend
un culte assidu à la dive bouteille.

Lorsqu'il était curé de *** il devait des sommes considérables au
banquier P***, il fallait les payer ou du moins donner au banquier des
signatures qui le rassurassent sur le sort de sa créance. Payer n'était
pas chose facile, l'élément principal manquait: donner de bonnes
signatures, autre difficulté; car, qui aurait consenti à cautionner un
ecclésiastique qui n'avait d'autre fortune que le produit de sa cure? il
fallait donc, pour que monsieur le curé pût arriver à son but, qu'il
recourût à un de ces tours inédits, à un de ces tours que maître Lucifer
inspire à ses amés et féaux pour les sortir momentanément d'affaires,
sauf à les leur faire expier plus tard. Voici donc celui que monsieur le
curé joua au plus honnête de ses paroissiens, nommé je crois M.
François.

C'était entre _Oculi_ et _Latere_ de l'année 18...[217]. Le digne M.
François présidait, avec toute la grâce dont il était capable, à
l'enlèvement du _fimum_ de sa basse-cour.

Cependant son éducation et sa fortune le mettaient au-dessus des soins
si vulgaires; mais encouragé par l'exemple d'Hercule, qui jadis n'avait
pas dédaigné de nettoyer les étables d'Augias, il croyait que tout ce
qui se rattache à l'agriculture était chose respectable.

Au reste, le digne M. François n'était pas un de ces paysans incultes et
grossiers dont le vocabulaire est à l'unisson des bêtes qu'ils
conduisent. M. François avait fait des études dans sa jeunesse, le
rudiment ne lui était pas étranger, et si la révolution n'était pas
survenue, il serait aujourd'hui curé d'une paroisse ou chanoine de
quelque gros chapitre; mais arrêté dans sa vocation par ce grand
cataclysme, il n'avait jamais pu aller au delà des ordres mineurs, aussi
en mémoire du petit collet et du rabat, qu'il avait portés jadis,
l'appelle-t-on encore dans le pays l'abbé François, bien qu'il soit
marié depuis longtems et père d'une assez nombreuse famille. Il justifie
du reste ce titre d'_abbé_ par la manie qu'il a de faire à propos ou
hors de propos toutes les citations latines qui se sont incrustées dans
sa mémoire, ce qui fait dire qu'il est aussi savant que monsieur le
curé. Les ouvriers de sa ferme lui accordent la priorité.

Pour en revenir à ce que je vous disais en commençant, M. François,
suivant un de ses domestiques qui conduisait aux champs une voiture du
_fimum_ susdit, rencontra au détour d'une rue fort étroite l'abbé en
question, curé de la commune, celui-ci profitait du soleil printanier
pour faire sa promenade dans le village, il avait tricorne en tête et le
bréviaire à la main, enfin le costume rigoureusement exigé par les
saints canons.

M. François était, au dire de M. le curé, une de ses brebis les plus
chères, mais la chronique ajoute que la susdite brebis s'était quelque
peu égarée; aussi M. le curé avait-il fait de nombreuses tentatives pour
la ramener au bercail. En ce moment, et bien qu'il eût d'autres vues sur
son honnête paroissien, il ne manqua pas de le prendre par son faible;
élevant donc sa dextre avec solennité, il lui donna sa sainte
bénédiction en l'accompagnant de ces mots:

_Domine sit in animâ tuâ._

M. François, qui possédait comme je vous l'ai dit une véritable
érudition, s'empressa de répondre en se découvrant et en se signant:

_Ave Domine, gratias ago. Amen!_

Les préliminaires ainsi terminés entre le curé et son ouaille, et tous
deux satisfaits sans doute d'avoir montré le fruit de leurs études, le
curé continua en ces termes:

--Il y a bien longtemps, mon bon M. François, que je n'ai eu le plaisir
de vous voir au presbytère: aurais-je eu le malheur d'encourir votre
disgrâce?

--Pas le moins du monde, M. le curé, répondit M. François, je n'ai
jamais eu qu'à me louer de vos procédés envers moi, vous avez l'estime
de tous vos paroissiens et la mienne; mais vous l'avouerai-je? plus le
temps de Pâques approche, et plus je fuis le presbytère; il me semble
que je ne saurais y aller sans régler certains comptes fort arriérés...
vous savez...

--Allons donc, mon bon M. François, croyez-vous que je fasse de la
religion dans la rue, et que je sois assez intolérant pour vous relancer
jusque dans vos travaux? Combien c'est mal me connaître; si je me plains
de la rareté de vos visites, mon bon M. François, c'est parce que vous
êtes un aimable convive, et que depuis longtemps je n'ai eu le plaisir
de me trouver avec vous; il faut pour m'en dédommager, que vous veniez
sans cérémonie un de ces matins me demander à déjeuner; je vous ferai
goûter d'un certain vin vieux de derrière les fagots, dont vous me direz
votre sentiment, surtout ayez soin de ne pas venir un jour maigre, vous
savez que le carême n'a déjà que trop de rigueurs, il faut donc que nous
nous indemnisions ensemble.

M. François, flatté d'une invitation aussi polie, et certain d'ailleurs
que M. le curé ne voulait pas l'entreprendre sur le chapitre de la
confession générale, s'empressa d'accepter le déjeuner offert: on prit
jour pour le jeudi suivant.

Le jour indiqué étant venu, le bon M. François fait un pouce de toilette
et se rend au presbytère, les signes précurseurs sont du plus favorable
augure. En effet, l'atmosphère environnante est agréablement parfumée de
l'odeur des viandes que l'on prépare pour les estomacs pieux de nos deux
personnages.

On s'assied, la table est mise avec propreté et même avec élégance, deux
couverts seulement y figurent, mais les bouteilles y sont en bien plus
grand nombre. Le curé qui sait le moyen de mettre son convive de bonne
humeur, ne manque pas de lui dire en montrant les bouteilles: _Album an
atrum pota?_

_Aut interlibet, aut alternis vicibus_, réplique M. François; là-dessus,
nos gens satisfaits d'eux-mêmes, engagent la partie à fond: les morceaux
se succèdent avec rapidité, on mouille d'autant, les gais propos
viennent à la suite; bref, Rabelais n'a rien de mieux dans son chapitre
des propos de table.

Le second service a disparu: monsieur François paraît légèrement
absorbé par la digestion, son œil indécis n'a plus la même netteté,
monsieur le curé, pour le remercier, le salue d'un _Nunc est bibendum,
pulsanda tellus pede libero?_

--_Dulce est desipere in loco_, riposte bravement monsieur François.

Nos gens ayant ainsi prouvé qu'ils n'avaient pas oublié leur Horace, se
mettent à trinquer de plus belle; les couleurs se confondent, on verse
alternativement le blanc et le rouge, puis le rouge et le blanc, puis
vient le café avec ses éternels accompagnements; le vieux cognac, le
kirsch de la Forêt-Noire et l'anisette de Bordeaux; mais depuis
longtemps monsieur le curé s'était aperçu que les yeux de son convive
papillotaient, que ses jambes étaient titubantes, enfin que sa raison
était ensevelie au fond des bouteilles, c'était l'état où il voulait
l'amener; quant à lui, plus jeune, plus fort, plus aguerri et surtout
plus maître de lui, c'était à peine si les nombreuses rasades qu'il
avait absorbées lui faisaient impression. D'ailleurs, il lui fallait
toute sa présence d'esprit pour arriver à ses fins.

S'étant assuré de nouveau que la langue de monsieur François,
épaississait de plus en plus, que sa vue était presque à l'état
d'éclipse, et sa raison dans les limbes....

--Monsieur François, dit-il, avant de nous séparer, j'espère que vous
voudrez bien me rendre un petit service.

--Comment donc, monsieur le curé, mais tout ce que vous voudrez,
disposez de moi, ne suis-je pas votre ami?

--Oh! je le sais, mais il s'agit de peu de chose. Vous saurez donc que
monseigneur l'évêque m'a demandé quelques renseignements sur l'état
moral de la paroisse, sur l'instruction primaire, etc.; ces
renseignements sont rédigés, mais il faut, outre mon témoignage, qu'ils
soient revêtus de la signature d'un des plus notables de la commune; or,
qui est plus compétent que vous en pareille matière, vous qui venez de
me parler latin comme feu Cicéron, et que tout le monde cite comme le
plus érudit du pays, voici les papiers, veuillez les signer.

En achevant ce petit discours, monsieur le curé place divers papiers sur
la table, monsieur François encore sous l'influence des paroles
flatteuses qu'il vient d'entendre, et des nombreuses rasades qui lui ont
été versées, s'arme d'une plume, et par cinq fois entoure son nom de son
plus beau parafe.

Le tour était joué.

--Il faut que je dise mes offices et que j'aille visiter mes malades,
dit alors monsieur le curé: adieu, mon bon monsieur François,
excusez-moi si je vous quitte si vite, mais vous connaissez l'exigence
de nos devoirs, principalement en ce saint temps de carême; mes
civilités respectueuses à votre digne épouse et à toute votre
respectable famille.

On se quitte les meilleurs amis du monde.

A six mois de là, le digne monsieur François entouré de sa famille et de
ses domestiques, dînait patriarcalement, heureux du bonheur de tous ceux
qui l'entouraient, lorsqu'un homme à mine rébarbative se présente,
c'était une de ces figures sinistres connues de tout un arrondissement,
comme l'épouvantail des grands et des petits; à cet aspect de funeste
présage, toutes les mâchoires cessent de fonctionner, la foudre tombant
au milieu de la famille réunie, ne l'aurait pas autant impressionnée,
terrifiée!

Cependant monsieur François se lève:

--Qu'y a-t-il, maître Tenantbon? (c'était le nom du personnage, honnête
huissier de son état), dit-il.

--Une misère, mon bon monsieur François, c'est une petite visite
intéressée que je viens vous rendre, _pour et à cette fin_ de recevoir
de vous une somme de dix mille francs, plus les frais montant de cinq
effets créés par monsieur le curé de votre commune, endossés par vous et
protestés faute de payement.

--Comment? quoi? qu'est-ce? que dites-vous?

--Mais! dit maître Tenantbon, de sa voix la plus mielleuse; ceux qui
m'envoient ne sont pas des fous. Tenez, voyez, n'est-ce pas là votre
signature.

--Ah! mon Dieu! qu'ai-je fait? s'écria monsieur François, moi qui ai cru
signer des papiers pour l'évêché... malédiction! Oui, dit-il enfin à
maître Tenantbon, c'est bien ma signature; mais il y a des juges à
Berlin et je serai vengé!

A un mois de là, l'abbé en question, était condamné à un an de prison
comme coupable d'escroquerie et d'abus de confiance; mais la Belgique
est une terre hospitalière, où l'on fait collection d'hommes de bien,
l'abbé alla pendant quelque temps en augmenter le nombre[218].

Deux hommes se sont retirés dans l'embrasure d'une fenêtre pour causer
plus à leur aise; l'un est grand, maigre, son teint est bilieux, ses
yeux d'un gris douteux sont surmontés d'épais sourcils noirs qui se
joignent à la naissance du nez; c'est un de messieurs les avoués de
première instance de la bonne ville de Paris; l'autre est un gros et
court, aux yeux à fleur de tête, au nez couvert de légers bourgeons,
c'est un des membres de la corporation des avocats. Ces deux hommes
mitonnent, sans doute, quelques sales affaires, ils n'en font pas d'un
autre genre.

Maître Ruinard, ainsi se nomme l'avoué, vivait, lorsqu'il était encore
étudiant en droit avec une jeune femme qui devint enceinte de ses
œuvres; cette malheureuse, de concert avec son amant, se fit avorter.

Lorsque l'étudiant en droit prit femme, il quitta sa maîtresse, qui
s'empressa de former d'autres liens.

Devenue enceinte de nouveau, elle voulut mettre à profit les leçons
qu'elle avait reçues de son premier amant; en conséquence, elle se fit
avorter; mais cette fois le crime fut découvert, et elle fut traduite
devant la cour d'assises de la Seine.

Par un hasard singulier, son ancien amant, celui qui avait été son
complice lorsqu'elle avait commis son premier crime, faisait partie du
jury qui devait décider de son sort. La femme, vous devez bien le
penser, se garda bien d'user de son droit de récusation contre un homme
sur l'indulgence duquel elle croyait pouvoir compter.

Lorsqu'après les débats, les jurés étaient réunis dans la chambre des
délibération, l'avoué se trouva appelé le dernier à émettre son vote;
cinq voix déjà étaient favorables à l'accusée; vous croyez sans doute
que celle de son amant va partager les votes et qu'elle sera acquittée?
eh bien! vous vous trompez; il se réunit aux jurés qui avaient voté
contre l'accusée, qui fut condamnée à six ans de réclusion.

--Oh! quel homme abominable! s'écrièrent en même temps Salvador et
Roman.

Après le prononcé du jugement, continua de Pourrières, l'avoué qui
sortait de la cour d'assises, fut accosté par un avocat très-connu et
très-recommandable, qui savait tout ce qui s'était passé jadis, entre
lui et la femme qui venait d'être condamnée.

--Vous avez dû bien souffrir pendant tout le temps qu'ont duré les
débats et la délibération du jury? lui dit-il.

--Que voulez-vous, mon ami, répondit l'avoué avec le plus grand calme;
elle était coupable.

--Vraiment j'admire votre sang-froid, il ne vous manquerait plus que
d'avoir voté contre elle.

--Mais c'est ce que j'ai fait.

--Comment, vous avez voté contre celle qui a été votre maîtresse, et
après ce qui s'est passé entre elle et vous?

--Que voulez-vous, mon ami, j'étais d'autant plus convaincu de sa
culpabilité, qu'elle s'est fait avorter pendant le temps qu'elle était
ma maîtresse; au reste, mon cher ami, j'ai obéi à ma conscience.

L'avocat indigné, tourna le dos sans répondre un seul mot à ce Brutus
d'un nouveau genre, qui se console en faisant fortune du mépris que les
honnêtes gens lui témoignent[219].

Celui qui cause avec l'avoué, dont je viens de vous parler, n'est pas
encore arrivé aussi haut que le député patriote. Il existe entre
celui-ci et celui-là la même distance qu'entre le vicomte de Lussan et
de Préval; cet avocat entretient dans les prisons, des courtiers qui
sont chargés de lui procurer des affaires. On lui proposa, il y a peu
de temps, de défendre un jeune voleur, accusé d'avoir soustrait une
somme d'argent considérable; le jeune fripon pouvait espérer qu'il
serait acquitté, s'il était habilement défendu; car aucun fait positif
ne venait justifier l'accusation. L'avocat vit l'accusé, et, après
l'avoir écouté, il lui donna bon espoir et lui demanda le solde de ses
honoraires; l'accusé lui dit qu'il ne pourrait le payer qu'après sa mise
en liberté; l'avocat crut devoir lui faire observer qu'il ne serait pas
plus riche lorsqu'il serait libre, qu'il ne l'était en prison.

--Oh! que si, répondit le détenu qui connaissait de réputation le
particulier auquel il avait affaire; lorsque je serai libre, je pourrai
vous payer généreusement.

L'avocat qui avait dressé l'oreille au coup d'œil significatif du
voleur, pressa son client, qui enfin lui avoua qu'il était réellement
l'auteur du vol dont il était accusé, et que le sac qui contenait les
espèces, était enterré sous le lit de sa mère. L'avocat feignit de ne
pas croire le voleur; celui-ci, voulant lui donner une preuve de sa
bonne foi, l'invite à retirer le sac du lieu où il se trouve caché.
Prenez le magot, lui dit-il, et gardez le quart de ce qu'il contient,
vous me remettrez le reste lorsque je serai libre. L'avocat se rendit à
Charentonneau, petit hameau de Maisons-Alfort. Comme la mère ignorait la
culpabilité de son fils, et le lieu où était caché le sac volé, il
fallait pour que notre héros pût procéder à son aise, qu'il se
débarrassât de la présence de cette honnête femme, ce qu'il fît en
l'envoyant à Maisons-Alfort, chercher une feuille de papier timbré.
Pendant son absence, la cachette fut aisément découverte, et le sac en
fut tiré. L'avocat défendit le jeune voleur qui fut acquitté. Mais
lorsqu'il réclama les trois quarts de la somme volée, l'avocat lui
réclama ses honoraires. Le voleur aussi honteux qu'un renard qui se
serait laissé prendre par une poule, jura, mais un peu tard, qu'on ne
l'y prendrait plus[220].

--Si jamais je suis accusé, dit Roman, je ne confierai pas à ce
monsieur, le soin de me défendre.

--Vous ferez bien, répondit de Pourrières; mais si, pour des raisons à
vous connues, vous désirez vendre ou louer la jolie petite maison ornée
de pampres verts que vous possédez à Trets, ne vous adressez pas non
plus à l'individu, porteur d'un nez pyramidal, qui se dandine sur ce
sofa. Les ruses du métier qu'il exerce sont nombreuses, et vous pourriez
bien vous y laisser prendre. Mais comme cet individu ne dépense pas en
folies l'argent qu'il escroque, il aura bientôt acquis une brillante
fortune; il achètera alors des propriétés, il sera capitaine de la
milice citoyenne, chevalier de la Légion d'honneur, électeur, juré, et
il condamnera impitoyablement tous ceux qui comparaîtront devant lui.

Trouvant un jour que son commerce ne lui rapportait pas d'assez beaux
bénéfices, un marchand de bas et de bonnets de coton, fit annoncer dans
tous les journaux qu'il livrerait moyennant la modique somme de un
franc, une graine qui, plantée dans un bon terrain, devait donner
naissance à un chou d'une dimension merveilleuse; malheureusement pour
les horticulteurs, l'usage leur prouva que la graine du chou colossal
n'était que de la graine de niais.

La physionomie colorée, les cheveux du plus beau rouge carotte qu'il
soit possible de rencontrer, et l'habit noir à queue de morue de
l'individu qui cause en ce moment avec l'inventeur du chou colossal,
vous annonce un naturel des îles Britanniques. Celui-ci vend aux bons
Parisiens un spécifique unique, propre à guérir les maux passés,
présents et à venir. La panacée de cet honnête insulaire est tout
simplement de la farine de lentilles que l'on achète parce qu'il la vend
sous son nom scientifique, d'Ervelenta.

Voici deux hommes, que je suis très-étonné de rencontrer ensemble,
quoiqu'ils soient compatriotes. Le midi de la France les a vus naître.
Le premier est âgé d'environ cinquante-cinq ans; il est corpulent et de
belle taille; il est doué d'une physionomie agréable, bien qu'elle soit
légèrement marquée de petite vérole; ses manières sont nobles et
gracieuses; on dit tout bas, bien bas, qu'il a achevé ses études au
bagne, où ses camarades l'avaient surnommé le philosophe et l'avocat, et
qu'il porte, sur l'épaule droite, le témoignage de ses anciens services.
Depuis sa libération, trois décorations, qu'il n'avait pas au bagne,
brillent sur sa poitrine.

La mise de cet homme est toujours recherchée; il joue l'aristocrate à
ravir; ou peut dire sans craindre d'être démenti, que c'est un coquin de
bonne compagnie.

Le second est aussi bel homme que son compatriote, mais il n'est pas
comme lui, doué d'une physionomie propre au métier qu'ils exercent tous
deux. La petite vérole qui n'a laissé que de légères traces sur le
visage de son ami, a fait sur le sien de notables ravages. Sa barbe est
blonde et épaisse; il la fait couper après une première affaire, et il
la laisse croître lorsqu'il vient d'en terminer une seconde. Il dit dans
les tripots, dont il est le plus fidèle habitué, qu'il est de noble
origine, ancien officier de cavalerie, comte palatin du saint-empire
romain; prétentions démenties par l'expression commune de son visage et
sa tournure assez semblable à celle d'un souteneur de filles; il n'est
en réalité, que chevalier de l'ordre énigmatique de l'Eperon d'or, dont
il a acheté le brevet cinquante écus à Sartorius Corté; il donnerait, à
ce qu'il assure, son brevet pour quatre cigares; je le crois; lorsqu'il
acheta ce malencontreux brevet, il croyait qu'il lui donnait le droit
d'attacher à sa boutonnière, le ruban de l'ordre qui est de la même
couleur que celui de la Légion d'honneur, hélas! il n'en est rien.

Ces deux individus qui ne marchent jamais l'un sans l'autre, se
trouvèrent un jour très-_sanglés_ (c'est l'expression dont ils se
servent), tous les deux, c'est-à-dire qu'ils avaient un très-pressant
besoin d'argent. Le plus âgé dit alors au plus jeune:

--Ecoute j'ai trouvé cette nuit une mine d'or, ou plutôt, ce qui vaut
mieux, une mine de billets de banque.

--Comment, lui répondit son ami, tu veux fabriquer de faux billets de
banque? Cela ne me va pas. Je me moque de la police correctionnelle,
mais je respecte beaucoup la cour d'Assises.

--Et qui diable te parle de fabriquer quoi que ce soit? n'est-il donc
plus possible de se procurer de bons véritables billets de banque?

--Pour s'en procurer un nombre raisonnable, je ne connais que deux
moyens: les faire soi-même ou voler la banque de France; et je te
l'avoue, l'une ou l'autre de ces deux actions m'épouvante; tu sais que
je suis honnête homme, et que l'idée seule de commettre une mauvaise
action me donne des crispations.

--Mais il ne s'agit, je te l'assure, ni de voler ni de rien de
semblable; il ne faut que savoir saisir adroitement un portefeuille bien
plein de cet agréable et soyeux papier.

--S'il ne s'agit que de s'emparer avec adresse d'un portefeuille, je
consens à t'aider; mais avant tout je désire que tu m'expliques ton
plan.

--Mon plan est simple, et si demain il fait aussi beau temps
qu'aujourd'hui, je suis certain du succès.

--Tu me fais mourir d'impatience avec tes réticences! dis-moi de suite
de quoi il s'agit, je suis tout oreilles: parle!

--Tu as remarqué l'autre jour l'embonpoint du portefeuille de mon
banquier?

--Oui, je l'ai vu et convoité. Mais ce portefeuille est comme l'arche
sainte, personne ne peut y toucher.

--Cependant si demain le soleil se lève radieux, et si tu veux me
seconder, demain nous en serons propriétaires.

--Je crois, mon cher, que tu es devenu fou. Il nous serait plus facile
de prendre la lune avec nos dents que de nous approprier le portefeuille
de ce brave usurier.

--Demain, s'il fait beau (c'est la condition _sine quâ non_), tu te
promèneras sous les fenêtres de l'usurier en question, et si le
portefeuille tombe à tes pieds, tu le ramasseras et tu disparaîtras:
voilà tout ce que j'exige de toi, entends-tu?

--Oui, j'entends, mais je ne comprends pas.

--Consens-tu, oui ou non, à faire ce que j'exige de toi?

--Eh bien! oui!

--C'est bien. Alors prie Dieu que la journée de demain soit belle, et
s'il exauce tes prières, avant qu'il soit midi nous serons tous deux de
la fête.

--En ce cas nous nous retrouverons demain matin à sept heures au
Palais-Royal, vis-à-vis de la Rotonde.

Le lendemain les deux amis se rencontrèrent au lieu et à l'heure
indiqués. Le ciel était pur, le soleil brillait, tout annonçait un jour
exempt d'orage. L'empressement était égal de part et d'autre, ils se
dirigèrent ensemble vers le domicile de l'usurier, et le plus âgé dit à
son ami:

--Avant d'entrer dans la maison, sois attentif et la fortune te tombera
sur la tête.

Le comte palatin du saint-empire romain, se promenait sur le trottoir,
attendant avec impatience le bienheureux aérolithe qui devait lui tomber
dessus. Enfin, après une heure d'attente qui lui parut aussi longue
qu'une journée passée au violon, sans argent, le portefeuille qu'il
attendait tomba; il le ramassa et disparut: personne n'avait remarqué ce
qui venait de se passer.

Voici ce qui était arrivé dans le cabinet de l'usurier dont, ainsi que
l'avait prévu notre escroc, une des fenêtres était ouverte à cause du
beau temps. Le plus âgé des deux, qui lui faisait escompter souvent
certains billets qui étaient toujours bien payés à leur échéance, lui en
avait présenté deux de mille francs chaque, à quatre mois de date. Le
compte fait, il revenait à notre homme quinze cent et soixante francs:
le brave usurier ne donnait pas ses coquilles. Le portefeuille fut
retiré de la caisse, et trois billets de cinq cents francs en furent
extraits, tournés et retournés dix fois et remis enfin, accompagnés d'un
long soupir; cela fait, l'usurier comme il en avait l'habitude, plaça le
portefeuille à côté de lui enfin de puiser dans sa caisse les soixante
francs qui devaient compléter la somme qu'il devait remettre à son
client, à ce moment l'escroc saisit le portefeuille qu'il jeta par la
fenêtre, qui fut fermée aussitôt.

L'usurier avait été si surpris, qu'il resta au moins une minute sans
pouvoir dire un mot; enfin il reprit ses sens et poussa des cris
perçants, on accourut; l'escroc était assis dans un des coins de la
pièce, son bordereau d'escompte et les trois billets de banque qu'il
avait reçus, à la main. «Je crois, dit-il aux personnes accourues aux
cris de l'usurier, que ce respectable monsieur est subitement devenu
fou». Le commissaire de police, mandé d'après les ordres du banquier,
arriva enfin; notre héros est fouillé, on ne trouve rien sur lui, il
explique par A plus B sa présence chez l'usurier, qui, seulement alors,
se rappelle que le portefeuille a été jeté par la fenêtre; tout le monde
remarque qu'elle est hermétiquement fermée et que celui qu'on accuse,
est placé à une extrémité opposée; de son côté, il assure qu'elle était
dans cet état lorsqu'il est entré. Le malheureux usurier qui devine que
son argent, ce qu'il a de plus cher au monde, est à jamais, perdu pour
lui, se livre à tous les transports du plus furieux désespoir; ses excès
font croire qu'il a perdu l'esprit. Cependant, on interroge celui qu'il
inculpe. Son air patelin, la vue de ses décorations convainquirent tout
le monde de son innocence. On fut chez lui, où il obtint d'excellents
renseignements, il fut enfin relaxé.

Comme vous le pensez bien, il craignait d'être suivi, aussi il prit des
précautions pour aller rejoindre son ami, enfin, vers six heures du
soir, ils se rencontrèrent au café qui fait le coin du boulevard et de
la rue Montmartre; ils se saluèrent comme des connaissances qui ont été
quelque temps sans se voir, puis ils allèrent dîner chez Véfour.

Entre la poire et le fromage; le plus vieux dit à son ami:

--Eh bien! combien as-tu trouvé? l'usurier prétend qu'il contenait
50,000 francs.

--Que dis-tu? 50,000 francs, comment, où?

--Mais dans le portefeuille de ce matin.

--De quoi me parles-tu, ma parole d'honneur je ne te comprends pas.

--C'est assez plaisanter, combien y avait-il, voilà le principal?

--Mais tu es donc devenu imbécile?

--Tu es un brave camarade, n'est-ce pas?

--Sans doute.

--Eh bien, ne me tiens pas plus longtemps dans l'incertitude, partageons
et que tout soit dit.

--Eh! de par tous les diables, est-ce pour me faire tourner en bourrique
que tu me payes à dîner, explique-toi, de grâce.

Il s'expliqua. Lorsqu'il eut achevé son discours, le comte palatin,
après de nombreux éclats de rire, lui répondit qu'il ne savait ce qu'il
voulait dire, alors, mais alors seulement, le plus âgé des deux larrons
vit que son camarade voulait s'approprier le contenu du portefeuille, il
se leva et lui dit d'une voix solennelle: J'avais cru jusqu'à ce jour
que tu étais un honnête homme, je me suis trompé. Adieu; Dieu te
punira[221].

Une petite actrice assez gentille d'un petit théâtre du boulevard du
Temple, avait un amant. Il n'y a rien là qui doive vous étonner; mais ce
qu'il y a d'extraordinaire c'est que cette jeune actrice aimait son
amant. Un beau matin l'actrice et son amant furent arrêtés au saut du
lit. Le jeune homme était accusé d'un crime assez grave et l'on était
assez peu galant pour accuser la jeune prêtresse de Thalie d'être sa
complice; mais dame Thémis ayant reconnu son erreur, elle fut rendue aux
habitués de son théâtre. La jeune actrice n'était pas de ces gens qui
oublient leurs amis lorsqu'ils sont dans l'infortune. Son amant était
resté sous les verroux, il fallait essayer de le tirer d'embarras; elle
alla trouver l'homme qui est assis à côté des deux larrons dont je viens
de vous parler. Cet homme, qui fut longtemps l'une des colonnes du parti
légitimiste, exerçait en province la profession d'avocat lorsqu'il fut
envoyé à la chambre élective. Il tranquillisa la jeune beauté qui venait
de s'adresser à lui, et empocha une somme de 1,500 francs; cela fait,
l'avocat député ne s'occupa pas plus de son client que s'il n'avait
jamais existé; il avait vraiment bien d'autres choses à faire en ce
moment; mais la jeune femme, qui ne voulait pas supporter plus longtemps
les cruels tourments de l'absence, se plaignit à la chambre des avocats;
des explications furent demandées par le bâtonnier de l'ordre. Le député
légitimiste, ne pouvant pas, à ce qu'il faut croire, les donner
satisfaisantes, pria ses collègues de l'une et de l'autre chambre de
vouloir bien accepter sa démission pure et simple.

Il cause en ce moment avec un de ces littérateurs auxquels on peut
appliquer les vers de Voltaire contre l'abbé Desfontaines:

    Au peu d'esprit que le bonhomme avait,
    L'esprit d'autrui par complément servait.
    Il compilait, compilait, compilait.

Voulez-vous l'histoire de n'importe quelle nation ou de n'importe quel
grand homme; voulez-vous un roman de mœurs, un roman maritime ou un
roman intime, des contes bruns, roses, noirs, de toutes les couleurs; la
physiologie de n'importe quoi, la biographie de n'importe qui, un traité
de physique, d'histoire naturelle ou de métaphysique, demandez et vous
serez servis, cet illustre inconnu s'armera des grands ciseaux qui sont
en permanence sur son bureau, et au jour et à l'heure indiqués, il vous
livrera ce que vous lui aurez commandé, à moins cependant que vous ne
l'ayez payé d'avance.

--Je vois que nous allons dîner avec tout ce que Paris renferme d'hommes
tarés, ajouta Salvador.

--Détrompez-vous, mon cher compatriote; à part quelques rares
exceptions, tous les hommes qui sont ici sont des personnages
très-recommandables; les uns sont riches ou paraissent l'être, les
autres exercent des professions honorables, quelques-uns occupent des
places qui ne sont ordinairement accordées qu'à des hommes vertueux, ce
n'est que tout bas que l'on dit ce que je viens de raconter et lorsque
l'on rencontre ces gens-là dans un salon, on leur fait bon visage.

--Eh! bonjour donc, monsieur de Courtivon, dit un beau jeune homme qui
tendait à de Pourrières une main parfaitement gantée que celui-ci serra
dans la sienne. Le jeune homme, après avoir échangé quelques paroles
avec l'Amphytrion, alla se mêler aux groupes déjà nombreux qui se
formaient dans la salle.

--Est-il possible de refuser la main qui vous est tendue lorsqu'elle
est aussi bien gantée que celle de ce beau jeune homme? dit de
Pourrières en souriant.

--Cela serait en effet difficile, lui répondit Salvador, si surtout cet
individu est un peu moins coquin que tous ceux dont vous venez de nous
raconter l'histoire.

--Ce jeune homme est un assez habile médecin, mais quelle que soit la
science qu'il ait acquise sur les bancs de l'école, son savoir sera
toujours au-dessous de son savoir-faire, aussi sa clientèle est-elle une
des plus distinguées et des plus lucratives.

Une femme dont le mari est absent, et qui redoute les suites d'une
conversation quelque peu criminelle avec le neveu, le caissier ou
l'intendant de son mari, fait venir le docteur Delamarre, qui se charge
de dissiper ses craintes. Les jeunes personnes de nobles familles qui ne
veulent pas que leur écusson soit taché; les lorettes, qui veulent
esquiver les conséquences d'un souper à la Maison-d'Or, les grisettes
qui ne veulent pas laisser de traces d'une soirée orageuse à l'Ile
d'Amour, trouvent chez lui assistance et délivrance lorsqu'elles ont de
l'argent.

Voulez-vous un héritier, cet habile docteur saura vous en procurer un;
si vous en avez un de trop il vous en débarrassera; en un mot ce galant
homme est la providence de toutes les vertus douteuses et de toutes les
ambitions. Pour achever de vous faire connaître ce personnage, je vais
vous raconter un des traits les moins saillants de sa vie.

Un septuagénaire de ses amis, qui voulait mystifier ses neveux et qui
probablement avait oublié le refrain de la romance populaire,

    Jeunes femmes et vieux maris,
    Feront toujours mauvais ménage.

se leva un matin avec l'idée de prendre femme. Il jeta alors les yeux
sur une jeune fille aussi belle qu'elle était innocente, et ce n'est pas
peu dire, car elle est bien belle; jugez-en, sa taille est svelte et
bien prise, ses yeux bleus fendus en amande et ombragés de longs cils
promettaient de lancer des éclairs, ses cheveux, du plus beau blond
cendré et légèrement ondulés, rappellent les vierges de Léonard de
Vinci; sa peau, légèrement rosée, est d'une blancheur éblouissante; sa
bouche est peut-être un peu grande, mais lorsqu'elle s'ouvre pour
sourire, elle laisse apercevoir trente-deux petites dents bien rangées,
qui font naître l'envie de se laisser mordre par elles.

Cette jeune fille avait été élevée par des religieuses, et depuis six
mois elle avait quitté le village pour venir habiter près d'une tante
qui cachait sous les apparences d'une sévérité exagérée, l'espérance
qu'elle avait conçue depuis longtemps d'exploiter à son profit les
attraits de sa nièce; aussi lorsque le vieux podagre demanda la main de
la jeune houri en question, elle lui répondit que sa recherche lui
faisait beaucoup d'honneur, et que sa nièce serait charmée d'épouser un
aussi galant homme.

Le mariage fut conclu, mais il ne fut pas consommé. Le lendemain des
noces, le malheureux septuagénaire vint trouver son ami; sa mine
allongée et son regard terne annonçaient un homme dont les espérances
ont été déçues.

--Eh bien? lui dit le docteur.

--Impossible! mon cher, impossible!

--Diable! mais je ne puis augmenter la dose sans risquer de vous envoyer
dans l'autre monde.

--Mais je ne veux pas laisser ma fortune à mes neveux, s'écria le
vieillard.

--Il y a bien un moyen, répondit le complaisant docteur.

Il dit quelques mots à l'oreille du vieillard.

--Cela me va, et vous aurez les 5,000 fr. que vous me demandez si la
chose réussit, mais vous m'assurez qu'après ce sera plus facile.

--Sans doute.

--Eh bien, mon cher, essayez.

--Donnez-moi carte blanche et tout ira bien, je vous réponds du succès.

Le médecin communiqua son plan à la vieille tante, qui, moyennant
finance, voulut bien prêter les mains à la plus infâme de toutes les
immoralités; elle fit croire à sa nièce que dans le cas où elle se
trouvait, le médecin avait mission de consommer le mariage par
procuration.

La jeune fille, il est permis de le croire, trouva le fondé de pouvoir
plus agréable que son mari, le docteur, de son côté, était charmé
d'avoir rencontré une aussi bonne aubaine; enfin il est né de ce joli
commerce deux beaux enfants, qui font la joie du bonhomme en question et
le désespoir de ses neveux.

L'air respectable et les manières distinguées quoique sans prétentions
de ce monsieur, vous l'ont sans doute fait prendre pour un négociant de
premier ordre, c'est un _faiseur_. Savez-vous ce que c'est qu'un
_faiseur_?

--Non, répondirent en même temps Salvador et Roman.

Eh bien! les faiseurs sont des individus qui se donnent la qualité de
banquiers, de négociants ou de commissionnaires en marchandises, pour
usurper la confiance des véritables commerçants.

Les faiseurs peuvent être divisés en deux classes: la première n'est
composée que des hommes capables de la corporation, de ceux qui opèrent
en grand; ces pauvres diables que vous pourrez voir dans l'allée du
Palais-Royal qui fait face au café de Foi composent la seconde. A chaque
renouvellement d'année, on les voit reparaître sur l'horizon, pâles et
décharnés, les yeux mornes et vitreux; cassés quoique jeunes encore,
toujours vêtus du même costume, toujours tristes et soucieux, ils ne
font que peu ou point d'affaires; leur unique métier est de vendre leur
signature à leurs confrères du grand genre.

Ceux-là, et monsieur Roulin est un des plus distingués de la
corporation, procèdent à peu près de cette manière:

Ils louent dans un beau quartier un vaste local qu'ils ont soin de
meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus
défiants; leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière,
et les allants et venants peuvent remarquer dans leurs bureaux des
commis qui paraissent ne pas manquer de besogne, et des ballots de
marchandises qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes
du monde.

Après quelques jours d'établissement, la maison adresse des lettres et
des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en
relation. Jamais le nombre de ces lettres n'épouvante un de ces
prétendus négociants. M. Roulin, notamment, mit le même jour _six cents_
lettres à la poste.

En réponse aux offres de service du _faiseur_, on lui adresse des
valeurs à recouvrer; à son tour aussi, il en envoie sur de bonnes
maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les
bons font passer les mauvais, et comme ces derniers aussi bien que les
premiers sont payés à l'échéance par des confrères, apostés _ad hoc_,
des noms inconnus acquièrent bientôt une certaine valeur dans le monde
commercial.

Le _faiseur_ qui ne veut point paraître avoir besoin d'argent, ne
demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les
mains de ses correspondants.

Lorsque le _faiseur_ a reçu une certaine quantité de valeurs, il les
encaisse ou les négocie, et, en échange, il retourne des lettres de
change tirées souvent sur des êtres imaginaires, des individus qui
jamais n'ont entendu parler de lui, et des billets sans valeur.

L'unique industrie d'autres _faiseurs_ qui ne sont pas encore arrivés à
la hauteur de M. Roulin, est d'acheter des marchandises qu'ils ne
payeront jamais, ceux-là s'associent trois ou quatre, placent quelques
fonds chez un banquier, et fondent plusieurs maisons de commerce sous
diverses raison sociales. L'une sera la maison Pierre et compagnie;
l'autre, la maison Jacques et compagnie, et ainsi de suite; de sorte
qu'il en existe bientôt sur la place quatre ou cinq qui agissent de
concert, et se renseignent l'une et l'autre.

Lorsqu'ils ne peuvent plus marcher, les plus adroits déposent leur bilan
et s'arrangent avec leurs créanciers, qui souvent s'estiment
très-heureux de recevoir dix ou quinze pour cent; les autres
disparaissent en laissant la clé sur la porte d'un appartement vide.

Vous nommer toutes les sociétés en commandites qui sont mortes entre les
mains de cet individu, continua de Pourrières en montrant à Salvador et
à Roman un homme gros et court, à la physionomie joyeuse, qui cachait
sous des besicles d'or, des petits yeux clignotants, et qu'il était
facile de reconnaître pour un enfant d'Israël, ce serait vouloir faire
une chose impossible; cet homme aurait inventé la commandite si elle
n'avait pas existé; entre ses mains l'actionnaire devient une pâte molle
qu'il pétrit à son gré, à laquelle il fait prendre toutes les formes et
toutes les couleurs; cet homme est un grand génie, il a inventé les
intérêts garantis, les primes mirobolantes et les dividendes prélevés
sur le capital. Il a tout exploité, mines de houille, mines de fer, d'or
et d'argent, bitumes de toutes les espèces et de toutes les couleurs;
chemins de fer et bateaux remorqueurs; journaux catholiques, politiques,
commerciaux, artistiques, littéraires, des femmes et de la jeunesse: la
caisse de chacune des entreprises n'est que rarement ouverte pour payer
les intérêts et les dividendes échus; mais en revanche, le caissier est
toujours à son poste lorsqu'il s'agit de recevoir les fonds des nouveaux
actionnaires; les bénéfices d'une affaire servent à réparer les pertes
de l'autre; lorsque toutes les caisses sont vides, ce qui arrive plus
souvent que ne le voudrait cet honnête industriel; des annonces, et
qu'elles annonces! sont lancées dans tous les journaux, et de tous les
coins de la France surgissent de nouveaux actionnaires empressés de
prendre leur place au banquet de la commandite; somme toute, cet homme
est un très-grand homme.

Tout ceux qui devaient prendre part au festin étaient arrivés; de
Pourrières allait faire connaître à ses amis un petit vieillard assez
pauvrement vêtu, que tout le monde saluait avec les marques du plus
profond respect; lorsque le vicomte de Lussan s'approcha de lui:

--Je crois, dit-il, après avoir salué Salvador et Roman, que tous vos
convives sont arrivés; ne ferions-nous pas bien en attendant les dames,
qui sans doute ne se feront pas attendre longtemps, de passer dans un
petit salon dans lequel nous trouverons, à ce que vient de m'assurer
Lemardelay, toutes les liqueurs apéritives possibles.

--C'est une excellente idée que vous avez là, monsieur le vicomte,
répondit le marquis.

Toute la compagnie, conduite par de Pourrières, entra dans un petit
salon, voisin de celui où avait été dressé le couvert. Sur une table
ronde d'acajou, on avait placé plusieurs flacons et des verres à pattes
en cristal taillé; l'absinthe aux reflets d'émeraude, le vermout, le
stougthon-madère, furent servis aux convives avec une généreuse
profusion.

Les femmes arrivèrent.

La première se nommait Mina, c'était une belle et forte femme, ses
cheveux noirs et luisants, se déroulaient en longs anneaux sur des
épaules d'une blancheur éblouissante, ses grands yeux noirs brillaient
d'un vif éclat, ses lèvres un peu épaisses peut-être, mais d'un rouge
aussi vif que celui d'une grenade, laissaient apercevoir des dents
blanches et bien rangées; bien que cette femme fût douée d'une taille
élevée, tous ses mouvements étaient souples et harmonieux et elle avait
adopté des ajustements qui ajoutaient de nouveaux charmes à sa
merveilleuse beauté. Un robe de pou-de-soie cerise garnie de dentelles
en points d'Angleterre, emprisonnait des formes aussi pures que celles
de la Diane chasseresse, ses cheveux étaient tenus par un cercle d'or,
et un collier formé d'une magnifique opale et d'un triple rang de perles
de moyenne grosseur, ornait son cou dont les muscles saillants
annonçaient une grande force.

Elle était accompagnée d'une femme qui formait avec elle le plus parfait
contraste, celle-ci qui se faisait appeler Félicité Beaupertuis, était
aussi frêle, aussi mignonne que son amie était forte et puissante;
envisagés séparément, ses traits n'étaient pas irréprochables; mais ils
composaient un ensemble qui plaisait au premier coup d'œil. L'expression
sereine de sa physionomie, la placidité de ses regards indiquaient un
excellent naturel, ses mains et ses pieds étaient d'une élégance et
d'une petitesse vraiment remarquables; son costume était simple, mais
élégant; Mina était admirable, Félicité était jolie; laissons à nos
lectrices le soin de décider de la valeur respective de ces deux
éminentes qualités.

L'entrée de ces deux femmes dans le petit salon où se trouvaient réunis
les convives de Pourrières, fut saluée par d'unanimes acclamations.
Tous, jeunes et vieux, s'empressaient autour d'elles, et elles
recevaient les hommages avec autant d'aisance qu'une belle reine reçoit
ceux de ses plus dévoués courtisans; cependant une légère rougeur venait
animer les joues un peu pâles de Félicité. Lorsque l'admiration qu'on
lui témoignait s'exprimait en termes trop énergiques.

--Voilà, dit Salvador à de Pourrières, une petite personne
très-séduisante.

--N'est-ce pas? répondit-il, eh bien, cette jeune fille est aussi bonne
quelle est jolie, et peut-être que si elle s'était trouvée placée dans
d'autres circonstances, elle serait l'ornement des salons du meilleur
monde..... Mais quelle est la nouvelle divinité qui nous arrive? eh!
parbleu, c'est la danseuse de monsieur le vicomte de Lussan.

Le vicomte en effet était allé au-devant d'une jeune femme d'une
parfaite beauté; ses traits fatigués, le léger cercle noir qui
entourait ses yeux bruns, la nonchalance des habitudes de son corps, la
faisaient ressembler à un beau lis qui s'incline vers la terre après
avoir supporté longtemps les efforts de l'orage.

D'autre femmes suivirent, toutes jeunes, jolies et richement parées;
chacune en entrant, était abordée par ceux de convives qu'elle
connaissait. Une seule demeurait solitaire dans le coin le plus obscur
du salon sans que personne songeât à s'occuper d'elle; cette femme, il
est vrai, était vieille, laide, et plus que modestement vêtue;
l'isolement dans lequel on la laissait, paraissait contrarier beaucoup
le petit vieillard dont de Pourrières allait parler à ses deux amis
lorsque de Lussan l'avait abordé; il se remuait en tous sens, il ôtait
et remettait le tricorne qui se balançait sur son chef dénudé.

Une si bonne femme! disait-il entre ses dents, ils n'ont des yeux que
pour ces poupées bien habillées, enfin il alla prendre par la main dans
le coin qu'elle occupait, la vieille femme dont nous venons de parler,
et il l'amena au milieu du cercle:

--Messieurs et mesdames, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter mon
épouse, madame Juste.

Salvador et Roman croyaient que l'aspect hétéroclite de ce couple allait
exciter des éclats de rire universels; leur attente fut trompée, à leur
grand surprise, la plupart de ceux qui s'empressaient autour des femmes
jeunes et jolies dont nous venons de parler, les quittèrent pour venir
offrir leurs hommages à la vieille madame Juste.

--Il ne faut pas que cela vous étonne, leur dit de Pourrières, monsieur
Juste est un très-riche usurier, et il prête de l'argent à la plupart
des jeunes gens de famille qui sont ici.

--Nous avons donc ici des jeunes gens de famille?

--Sans doute, croyez-vous par hasard que c'est par moi qu'ont été
invités les fripons dont je viens de vous parler?

--S'il n'en est pas ainsi, comment donc se trouvent-ils ici?

--Tous ces gens-là tripotent des affaires, aussi ils cherchent à se lier
avec tous les jeunes gens qui débutent dans la vie, et ils réussissent
souvent; car on n'est pas ordinairement très-difficile sur le choix de
ses liaisons, lorsque l'on ne possède pas encore cette expérience qui ne
s'acquiert qu'avec les années; je suis moi-même une preuve vivante de la
vérité de ce que j'avance, ne vous ai-je pas dit que durant les
premières années de ma vie, je m'étais lié avec Ronquetti?

Huit heures sonnèrent à la magnifique pendule de bronze doré qui ornait
la cheminée du salon.

--A table! s'écrièrent tout d'une voix les convives... à table!...

De Pourrières prit la main de Félicité Beaupertuis, l'avocat député
franco-russe offrit la sienne à madame Juste, et l'on passa dans la
salle du festin.

Lemardelay avait mis à contribution toutes les contrées de la France et
de l'étranger. L'air, la mer, les fleuves, les forêts, et les jardins
avaient fourni tout ce qu'ils produisent de plus beau et de plus
recherché, le pluvier, au plumage doré, le noble faisan, les cailles en
caisse, le rouget de la Méditerranée, le saumon de la Loire, l'éperlan
délicat, l'esturgeon, le sterlet du Volga, le chevreuil, le lièvre, la
hure du sanglier des Ardennes, les pattes de l'ours blanc du Groenland,
devaient figurer sur la table.


FIN DU PREMIER VOLUME.



LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.



LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME DEUXIÈME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844



LES VRAIS

Mystères de Paris.



I.--Histoire de Felicité Beaupertuis.


Le premier service d'un grand repas est habituellement très-silencieux,
les convives charmés de pouvoir enfin satisfaire un vigoureux appétit,
sont trop agréablement occupés pour perdre le temps en discours
inutiles; c'est à peine si quelques paroles sont échangées pour louer la
saveur d'un excellent potage aux bisques d'écrevisses ou à la Crécy, ou
le fumet odorant d'un délicieux rosbif. Au second service, comme ce
n'est plus tout à fait pour satisfaire le plus impérieux des besoins de
la nature que l'on mange, chacun alors commence à s'occuper de son
voisin, et des digressions politiques et littéraires, des lamentations
sur le dernier cours des fonds publics, l'éloge de la danseuse à la
mode, viennent se mêler aux acclamations admiratives arrachées aux
convives par l'apparition inattendue d'une respectable poularde du Mans,
raisonnablement bourrée de ces précieux tubercules récoltés dans le
Périgord, ou d'une succulente carpe du Rhin. Mais au dessert, lorsque
les vins généreux de la Bourgogne et du Bordelais n'ont pas été épargnés
pendant les deux premiers services, la conversation devient générale,
alors si les convives sont des gens de joyeuse humeur et pas trop
collets montés, c'est un feu roulant d'épigrammes et de gais propos,
d'éclats de rire et de refrains recommencés sans cesse et jamais
achevés, auquel se mêle la détonation des bouchons qui vont frapper le
plafond et le pétillement dans ces verres de cristal de si gracieuse
forme de la divine liqueur champenoise.

Le banquet offert par de Pourrières devait se passer comme toutes les
fêtes de semblable nature. Le premier et le second services se passèrent
très-convenablement, et si durant le temps que l'on mit à les faire
disparaître, un étranger était entré dans le salon, la physionomie
respectable de quelques-uns des convives, l'air de bonne compagnie et la
tenue parfaite de tous, auraient pu lui faire croire qu'il se trouvait
au milieu d'une réunion de pairs de France ou de députés. Faisons
cependant observer en passant que quelques physionomies, notamment celle
de l'usurier, de sa femme et du comte palatin du saint empire romain,
faisaient ombre au tableau.

L'apport sur la table du plus beau dessert qui se puisse imaginer,
excita de la part des convives des cris unanimes d'admiration. En effet,
Lemardelay s'était surpassé, et ce n'est pas peu dire, il avait voulu
satisfaire à la fois presque tous les sens des convives; l'odeur
parfumée des limons de Barbarie, des oranges de Sétubal et de l'ananas
des tropiques, saisissait agréablement l'odorat; les vives couleurs de
la cerise de Montmorency, et de la fraise des bois, flattaient les
regards. On devait certainement éprouver un bien vif plaisir à enlever
aux magnifiques pêches de Montreuil et aux chasselas de Fontainebleau,
le duvet velouté qu'ils n'avaient pas encore perdu. Des pâtisseries,
petits chefs-d'œuvre de l'illustre Félix, des conserves et des fruits
secs de toutes les espèces, des confitures de Bar, des fromages de tous
les pays, parmi lesquels le vénérable fromage de Brie, qui, grâce à
monsieur de Talleyrand, fit triompher la France au congrès de Vienne,
occupait la place d'honneur; des pièces montées, si brillantes d'aspect,
si élégantes de formes, que ce n'est pas sans éprouver un vif sentiment
de regret que l'on se détermine à les détruire, furent en même temps
déposés sur la table.

Des flacons couverts d'une vénérable poussière; les uns, assez allongés,
au col légèrement renflé, d'un verre mince, de teinte presque jaune,
annonçaient le Joannisberg venu directement du clos de monsieur de
Metternich, accompagné de son certificat d'origine; d'autres,
délicatement enveloppés de petits joncs tressés avec art qui devaient,
lorsque l'on aurait brisé le cachet de cire verte sur lequel on pouvait
lire en caractères persans une sentence de l'Alcoran, laisser s'échapper
cette liqueur si chère aux sectateurs du prophète, connue sous le nom
de vin de Schiras, accompagnaient ce mirifique dessert.

--Messieurs, dit de Préval, je propose la santé de notre Amphytrion, à
monsieur de Courtivon!

--A monsieur de Courtivon! s'écrièrent tous les convives en levant leurs
verres; à monsieur de Courtivon!

--Nous ne serons pas assez injustes pour oublier l'habile traducteur de
ses intentions, ajouta le vicomte de Lussan. Messieurs, je bois à
Lemardelay!

Ce toast comme le premier, fut accueilli par d'unanimes acclamations, et
l'estimable artiste fut forcé de venir dans le salon recevoir les
hommages de ces chaleureux admirateurs de ses talents culinaires.

Jusque-là, tout s'était passé très-convenablement; mais à ce moment, le
fumet des vins capiteux servis avec profusion aux convives, leur étant
monté à la tête, et le café et les liqueurs françaises et des îles ayant
achevé une besogne si bien commencée, la conversation prit tout à coup
des allures très-décolletées. Ainsi que cela arrive presque toujours, ce
furent les femmes qui donnèrent le signal des propos hasardés et des
épigrammes licencieuses.

--Eh bien! M. de Courtivon, dit la danseuse, vous êtes donc déterminé à
quitter le monde?

--Hélas! oui, madame, répondit de Pourrières, je renonce à Satan, à ses
pompes et à ses œuvres.

--C'est très-édifiant, reprit Mina.

--Et tout à fait pastoral, ajouta la danseuse.

--Tiendrez-vous à la main, lorsque vous serez aux champs, une houlette
enjolivée de petits rubans roses?

--Mais certainement, j'aurai une houlette, une pannetière, un troupeau
de jolis moutons, et peut-être bien une Philis, si j'en puis trouver
une.

--Oh! M. de Courtivon, emmenez-moi, je vous prie, dit une femme qui
n'avait pas encore parlé; je vous assure que je vous serai fidèle, et
que je ne me laisserai pas séduire par les bergers d'alentour.

--Je ne veux pas priver le quartier Notre-Dame-de-Lorette de son plus
bel ornement.

--Vous n'êtes pas très-galant, mon cher.

--Assez de phébus comme cela, dit le docteur Delamarre... A boire!

--A boire! s'écrièrent tous les convives, et que l'on nous apporte
d'autres verres que ceux-ci.

Des verres d'une capacité monstrueuse furent apportés, remplis jusqu'aux
bords de vin de Champagne, et religieusement vidés. Le docteur remplit
son verre une seconde fois, et avala d'un trait, sans en laisser une
seule goutte, la liqueur qu'il contenait; sa face était horriblement
injectée, ses yeux paraissaient hagards, il ne sortait plus de sa
poitrine que des sons rauques et inarticulés.

--Ce pauvre Delamarre est déjà ivre, dit le vicomte de Lussan, il n'en
fait jamais d'autres. Delamarre, lui cria-t-il aux oreilles, est-ce
parce que les fantômes de tous ceux que tu as envoyés dans les limbes
viennent de t'apparaître, que tu es si triste et si morose?

--A boire, répondit le docteur qui tomba la tête sur la table.

--Cela commence bien, dit Salvador à de Pourrières.

--Ce n'est rien, répondit celui-ci; puis il fit un signe aux garçons de
service qui quittèrent discrètement le salon.

L'ivresse prématurée du docteur avait produit sur les convives un effet
à peu près semblable à celui que produisait sur les jeunes
Lacédémoniens, la vue des malheureux Ilotes, que l'on exposait à leurs
yeux après leur avoir fait boire outre mesure; du vin de Syracuse;
personne ne paraissait disposé à achever dignement une fête si bien
commencée.

--Est-ce parce que ce pauvre diable qui ne sait pas ménager le peu de
force qu'il possède, est tombé avant d'avoir combattu, que nous
paraissons redouter le combat? dit le vicomte de Lussan. De Préval,
viens m'aider à transporter dans un coin ce malappris dont la vue nous
attriste.

De Préval s'empressa de faire ce que désirait le vicomte de Lussan; le
docteur fut transporté dans l'embrasure d'une fenêtre, et l'on laissa
retomber sur lui les draperies de lampas rouge dont elle était ornée.

--Maintenant que nous sommes chez nous, dit l'abbé, et que monsieur le
vicomte a bien voulu nous débarrasser de la vue de cet ivrogne, j'aurai
l'honneur, messieurs, de vous proposer la santé des dames.

--Vive monsieur l'abbé! et buvons à ces dames, répondit le député
patriote; je vois avec plaisir, mon cher monsieur, que votre dévotion
n'est pas intolérante.

--Monsieur l'abbé est un très-aimable homme, reprit la danseuse, et ce
n'est jamais à lui, je vous l'assure, que l'on chantera la fameuse
chanson:

    Où allez-vous, monsieur l'abbé,
    Vous allez vous casser le nez.

--Monsieur l'abbé est très-indulgent.

--Il est tolérant.

--Il excuse, parce qu'il les pratique, toutes les faiblesses de la
pauvre humanité.

--L'esprit est prompt et la chair est faible.

--Hé l'abbé! quand serez-vous nommé curé de l'une des paroisses de
Paris? dit le député patriote.

--Quand vous reprendrez votre place à la chambre élective, répondit
l'abbé, qui venait de s'apercevoir que l'on se moquait de lui.

--Bien répondu, s'écrièrent tous les convives, bien répondu; à boire!

De nouvelles rasades furent versées et vidées à la ronde.

--Pas de personnalités, messieurs, ou notre festin finira aussi
tristement que celui des Lapithes, dit le comte palatin du saint-empire
romain.

--Monsieur le comte a raison; ne nous cherchons pas des poux à la tête.

--Ah! quelle ignoble comparaison, s'écria la majestueuse Mina. On voit
bien, mon cher, que vous êtes devenu tout à fait limonadier! Ne
pouviez-vous employer une expression plus convenable!

--Garçon, une demi-tasse.

--Une bouteille de bière.

--Un petit verre.

Le limonadier à moustaches grises qui se trouvait au nombre des
convives, paraissait en proie à une violente colère; son visage
ordinairement très-pâle, était successivement passé du blanc au rouge,
du rouge au bleu, et du bleu au vert.

--Eh! eh! monsieur, si vous vous mettez en colère, je vais raconter à
ces messieurs l'anecdote du lingot, dit le vicomte de Lussan.

--C'est ça, racontez-nous l'anecdote du lingot; cela nous aidera à
passer le temps.

--Faut-il? demanda Lussan au malheureux limonadier.

Celui-ci fit un signe négatif.

--Prions plutôt ces dames de nous raconter leur histoire, dit un jeune
homme dont les regards langoureux, les longs cheveux blonds, toutes les
allures annonçaient un poëte incompris.

--Ce monsieur a besoin d'un sujet de vaudeville, répondit la lorette.

--De roman, ajouta la danseuse.

--Vous brûlez toutes du désir de nous raconter votre histoire, dit
l'avocat; et de notre coté, nous brûlons du désir de vous entendre;
n'est-il pas vrai, messieurs.

--Sans doute, répondirent en même temps de Pourrières, Salvador et
Roman.

--Qu'entendrons-nous d'abord, continua l'avocat, le vaudeville ou le
roman?

--Le vaudeville, dit l'abbé.

--Le roman, dit Salvador.

--Les avis sont partagés, ajouta Mina; si, pour mettre tout le monde
d'accord, nous écoutions un drame?

--Va pour le drame; mais qui nous le racontera? dit Roman.

--Eh parbleu! Félicité Beaupertuis, répondit Mina; son histoire, j'en
suis sûre, est très-attendrissante.

--Voyons! Félicité, exécute-toi, ma chère, ajouta la danseuse.

Félicité hésita quelques minutes avant de se déterminer à prendre la
parole; mais Salvador lui ayant versé un verre de vin de Champagne
qu'elle but lentement:

--C'est une bien bonne chose que le vin de Champagne, dit-elle; lorsque
l'on a bu quelques rasades de ce vin généreux, tous les événements de la
vie nous apparaissent couleur de rose.

--Vide encore un verre et commence ton histoire, dit la danseuse.

Félicité repoussa de la main le verre qu'on lui présentait.

--Je n'ai plus soif, dit-elle.

Puis s'étant affermie sur son siége, elle commença ainsi:

--Vous voulez que je vous raconte mon histoire, je vais vous satisfaire;
ne faut-il pas que je paye le dîner que vous venez de me donner?

--Félicité, vous êtes méchante ce soir, dit le vicomte de Lussan.

--C'est vrai, j'ai tort.

--On te pardonne, ma fille; mais l'histoire, l'histoire.

--Je suis née à Dijon...

--Ville renommée pour son excellente moutarde, dit un jeune homme qui
paraissait très-fier de ses joues colorées, de ses belles dents, de ses
deux gros yeux bêtes à fleur de tête, et qui parut très-étonné de ne pas
voir ce qu'il regardait comme une excellente plaisanterie exciter des
éclats de rire universels.

Félicité, tout interdite, s'était arrêtée:

--Continue, lui dit Mina; si ce jeune monsieur recommence ses facéties,
nous le prierons d'aller jouer au loto.

«Je suis née à Dijon, reprit Félicité, sur la place de l'hôtel de ville,
en face de l'ancien palais des ducs de Bourgogne; il y a une jolie
petite maison, dont les contrevents sont peints en vert et dont les
murailles sont cachées par des touffes épaisses de capucines, et de pois
de senteur qui courent sur un treillage de fil d'archal; cette maison
est celle de ma famille; j'ai passé là les plus belles années de ma vie.
A quinze ans j'étais aussi heureuse que peut l'être une innocente jeune
fille, que les événements de la vie ne sont pas encore venus
désillusionner; lorsque j'allais me coucher, après une journée bien
employée et que mon père avait déposé sur mon front un bon gros baiser,
presque toujours des songes couleur de rose venaient caresser mon
sommeil.

»J'avais atteint ma seizième année, lorsqu'un jour mon bon père, après
m'avoir embrassée encore plus tendrement que de coutume, me demanda si
je serais bien aise de me marier.

»Ce mot de mariage, qui cause ordinairement tant et de si douces
émotions aux jeunes filles, je dois vous l'avouer, ne me causa que de
l'épouvante. La première pensée qui me vint à l'esprit fut, que lorsque
je serais mariée, je serais forcée de quitter mon père que j'aimais
tant, les jolis oiseaux de ma volière dont les chants joyeux
m'éveillaient chaque matin, et les belles fleurs de mon petit parterre
que je cultivais avec tant de plaisir. Aussi je fondis en larmes et je
me jetai sur le sein de mon père, en le priant de me garder auprès de
lui.

»Le bon vieillard m'embrassa en souriant:

--»Il ne faut pas, me dit-il, que ce que je te dis te cause le plus
léger chagrin, tu ne seras peut-être pas forcée de me quitter, et ce
n'est que de ton plein gré que tu épouseras celui que je te destine. Je
voulais que mon père me promît de ne plus me parler de mariage; mais il
me fit observer qu'il était déjà vieux, que les blessures qu'il avait
reçues et ses nombreuses infirmités, ne lui permettaient pas d'espérer
une bien longue existence; que mon frère (j'avais un frère alors), forcé
de suivre partout le régiment auquel il appartenait, en qualité de
lieutenant, ne pouvait pas me servir de protecteur, et que lui, ne
mourrait pas tranquille s'il devait quitter la vie en me laissant seule
au monde.

»Celui qui avait demandé ma main, me fut enfin présenté par mon père;
c'était le chirurgien-major d'un régiment, alors en garnison dans notre
ville; c'était un beau jeune homme, de trente ans environ, les manières
et le langage d'un homme de bonne compagnie; son père avait été l'ami du
mien; quoique jeune il avait déjà fait plusieurs campagnes, et le signe
de l'honneur brillait sur sa poitrine. Après qu'il m'eût parlé trois ou
quatre fois, je commençai à croire que je l'épouserais sans peine. Un
mois ne s'était pas écoulé que je l'aimais de toutes les puissances de
mon âme, toutes ses paroles trouvaient un écho dans mon cœur, lorsqu'il
n'était pas auprès de moi je désirais son retour, lorsque j'entendais le
bruit de ses pas retentir sur le seuil de notre porte, une sueur froide
inondait tout mon corps et mon front devenait brûlant. Eh bien!
savez-vous ce qui arriva? cet homme, que ses camarades estimaient, car
il est brave, à ce qu'ils assurent; cet homme, auquel mon père avait
accordé une place à son foyer, parce qu'il avait cru, le pauvre vieux
soldat, que la croix qu'il portait sur sa poitrine était la meilleure
garantie de probité qu'il pût exiger; cet homme dont il serrait chaque
matin la main dans les siennes, eh bien! cet homme employa tout ce qu'il
possédait de facultés pour égarer le cœur et les sens d'une pauvre jeune
fille; il l'entraîna loin du foyer paternel, et lorsqu'il en eut obtenu
tout ce qu'elle pouvait lui donner, il la quitta sans s'inquiéter de ce
qu'elle allait devenir.

»J'avais donc suivi mon amant, et je dois l'avouer, ce ne fut que
lorsqu'il m'eût quittée, que je pensai à mon père, que la disparition de
sa fille chérie, devait avoir plongé dans le désespoir.

»Mon amant m'avait abandonnée dans un hôtel garni, au moment où j'allais
devenir mère. A partir de cette époque, huit jours, pendant lesquels je
ne sais ce qui m'arriva, doivent être retranchés de ma vie. Lorsque je
repris mes sens j'étais couchée dans une des salles de l'hospice de la
maternité; les faits qui venaient de se passer étaient confus dans ma
mémoire. Je voulus absolument qu'on me les rappelât. Ce fut alors
seulement que j'appris qu'après avoir lu la lettre de mon amant, par
laquelle il m'annonçait son départ et m'engageait à former, pour me
distraire, disait-il, une autre liaison, j'étais tombée sur le carreau,
froide et inanimée; pendant deux jours on m'avait gardée à l'hôtel que
j'habitais; mais le médecin qui me soignait, voyant que je ne reprenais
pas mes sens et que je manquais de tout, avait voulu qu'on me
transportât à l'hospice. Tout à coup un souvenir me revint à l'esprit...
«Et mon enfant?» m'écriai-je. Je compris au silence que l'on garda, et
aux tristes regards que l'on jeta sur moi qu'il était mort avant d'avoir
vu le jour.»

--Pauvre fille! dit la lorette.

--Oh! ce n'est rien, reprit Félicité; donnez-moi à boire, ajouta-t-elle
en tendant son verre au vicomte de Lussan.

«La jeunesse et une excellente constitution furent plus forts que le
mal; je guéris; et avec la santé je recouvrai la paix de l'âme. Je ne
regrettais plus, je n'aimais plus celui qui m'avait séduite; je
n'éprouvais plus pour lui que le mépris que devait inspirer son indigne
conduite.

»Lorsque l'on me mit à la porte de l'hospice, j'étais encore un peu
pâle, je n'avais pas recouvré toutes mes forces, et je fus contrainte de
m'arrêter plus d'une fois pour me reposer avant d'arriver à l'hôtel
garni que j'habitais avant mon entrée à l'hôpital. La maîtresse de cette
maison parut charmée de me voir rétablie. Je la priai de me conduire à
la petite chambre qui avait été la mienne, elle me demanda de l'argent,
et me fit clairement comprendre qu'elle ne me remettrait le peu de
hardes que j'avais laissées chez elle que lorsque je lui aurais payé la
petite somme qu'elle me réclamait. Comme je versais des larmes amères,
elle me fit observer que j'avais tort de me désoler, et qu'à Paris une
jeune et jolie fille ne devait pas être embarrassée de sa personne.

»Je sortis de chez mon hôtesse sans savoir où j'allais porter mes pas;
j'errai toute la journée dans les rues de Paris; la nuit vint. Il
faisait froid, mes dents claquaient les unes contre les autres, je
n'avais rien pris depuis la veille. Je m'arrêtai près d'une borne, dans
une rue que je ne connaissais pas, et je pleurai; la pluie tombait sur
moi sans que j'y fisse attention. Une vieille femme, abritée sous un
mauvais parapluie vert, s'approcha de moi.

»Elle me demanda le sujet qui faisait couler mes larmes, et pourquoi je
restais exposée à la pluie. Je ne sais ce que je lui répondis, mais elle
m'emmena chez un marchand de vin et me fit asseoir près d'un poêle dans
lequel brûlait un bon feu. Lorsque, grâce à une douce chaleur, le sang
circula de nouveau dans mes veines, elle se fit apporter une tasse de
vin chaud sucré et quelques biscuits. Un demi-verre de vin et un biscuit
me ranimèrent un peu, et je pus raconter à la vieille tout ce qui
m'était arrivé. Lorsque je lui eus dit que je ne savais où passer la
nuit, elle me répondit de ne pas m'inquiéter, qu'elle allait me conduire
dans son domicile, et que le lendemain elle me placerait comme ouvrière
dans une maison où je me trouverais très-bien.

»Le lendemain en effet, elle me conduisit dans une maison d'assez belle
apparence, et me présenta à une dame qui, après m'avoir examinée avec la
plus scrupuleuse attention, lui dit qu'elle m'acceptait, puis elle donna
quelques pièces d'argent à la vieille, qui me recommanda de faire tout
ce que l'on exigerait, si je voulais que l'on continuât de s'intéresser
à moi. Je lui promis tout ce qu'elle voulut. La vieille et la dame à
laquelle elle venait de me présenter, parurent charmées de ma docilité,
la vieille, avant de me quitter, voulut absolument m'embrasser.

--»Vous êtes bien jeune, me dit-elle, mais soyez tranquille, on vous
formera: vous êtes ici à bonne école.

»Je ne comprenais pas alors l'horrible sens qu'elle attachait à ses
paroles.

»J'étais en effet à bonne école. Cependant durant les quelques premiers
jours que je passai dans la maison de madame Dinville, je me trouvais
assez heureuse. Cette femme m'avait retiré les vêtements plus que
simples que je portais lorsque j'étais entrée dans sa maison, et elle
m'avait donné en place des ajustements qui me paraissaient au-dessus de
la condition d'une pauvre ouvrière. Elle me faisait servir dans ma
chambre les mets les plus délicats et les vins les plus exquis, et elle
me prodiguait les soins les plus empressés.

»Presque toujours elle me tenait compagnie, lorsque je prenais mes
repas; alors, elle m'excitait à boire, et lorsque les fumées du vin
commençaient à me monter au cerveau, elle me tenait les discours les
plus singuliers.

»J'étais depuis huit jours chez cette femme, lorsqu'un matin, elle me
dit de m'habiller et de la suivre; je m'empressai de lui obéir.

»Une voiture nous attendait à la porte. Madame Dinville me conduisit
dans plusieurs magasins où elle fit quelques acquisitions; elle
n'achetait pas un bijou, on une pièce d'étoffe, sans me consulter; et
elle me fit observer qu'elle me destinait plusieurs des objets qu'elle
venait de choisir; et comme je me récriais, elle me dit en m'embrassant:
taisez-vous, petite friponne, vous, êtes jolie comme un ange, vous me
ferez regagner tout cela.

»La voiture nous déposa dans une petite rue sombre et étroite, devant
une maison d'assez pauvre apparence, dans laquelle on entrait par une
longue allée. Lorsque je m'y engageai, à la suite de ma conductrice, des
hommes de mauvaise mine étaient arrêtés devant la porte d'un marchand de
vin voisin; l'un d'eux dit à un de ses camarades:

--»Elle n'est pas _mouche_[222], la débutante. C'est ça qui ferait une
_chouette marmitte_[223].

»Et cet homme me lança un regard qui me fit baisser les yeux.

»Quelques secondes après ce petit événement, j'étais avec madame
Dinville dans une assez grande salle où se trouvaient déjà plusieurs
femmes qui paraissaient attendre qu'on les introduisit dans une autre
pièce, où elles restaient quelques instants; après quoi, elles se
hâtaient de quitter celle dans laquelle nous faisions antichambre. Ces
femmes étaient aussi différentes de physionomies que de costumes. Les
unes étaient jeunes et jolies; les autres déjà sur le retour, étaient
aussi laides qu'il est possible de l'être. Les unes étaient couvertes de
soie et de velours, coiffées d'élégants chapeaux et drapées dans de
magnifiques cachemires. Les autres étaient à peine vêtues de quelques
mauvaises guenilles; cependant, elles paraissaient toutes se connaître,
et causaient entre elles du ton le plus amical. Quelquefois, une de ces
femmes, qui était entrée en riant dans la mystérieuse petite pièce, en
sortait tout en larmes, accompagnée d'un garde municipal.

»Je n'étais pas à mon aise dans ce lieu; j'éprouvais de la crainte sans
savoir pourquoi; je le dis à madame Dinville, qui me répondit que
j'étais une enfant, et qu'il ne fallait pas que je m'épouvantasse de ce
que je voyais.

»Un vieillard, assez ignoble d'aspect, auquel madame Dinville en entrant
avait donné son nom et le mien, nous appela; introduites à notre tour,
dans la petite pièce, nous y trouvâmes un homme, assis devant un bureau
de bois noir, et courbé sur un gros registre; il ne leva pas seulement
les yeux pour nous regarder. Il me demanda mon nom, mon âge, le lieu de
ma naissance. Je lui répondis machinalement. J'étais tellement étonnée
de tout ce que je voyais, que je n'avais plus la conscience de mes
actions;

»Numéro 3797, murmura l'homme qui achevait de transcrire sur son gros
registre, mes réponses à ses questions.

»Ce ne fut pas tout: on me conduisit dans un cabinet où je trouvai
plusieurs hommes dont l'aspect et la physionomie annonçaient d'honnêtes
gens, c'étaient des médecins. Comme je restais devant eux les yeux
baissés et la contenance embarrassée, l'un d'eux fit observer à ma
conductrice qu'ils n'avaient pas le temps d'attendre mon bon plaisir.
Lorsqu'elle m'eut expliqué ce que l'on exigeait, je m'évanouis, le voile
qui couvrait mes yeux venait enfin de se déchirer.

»Lorsque je repris mes sens, j'étais dans la voiture qui nous avait
amenées; madame Dinville était auprès de moi. Elle ne me dit pas un mot,
elle comprenait, l'infâme mégère, qu'elle devait laisser à la douleur si
vive que j'éprouvais le temps de se calmer. Lorsque nous fûmes arrivées
chez elle, je voulais qu'elle me rendit mes pauvres vêtements et qu'elle
me laissât sortir de la maison.

»Elle me dit que j'étais une folle, que je refusais mon bonheur; elle me
fit une peinture effroyable de la misère qui allait me saisir aussitôt
que j'aurais passé le seuil de sa porte. Comme je ne voulais absolument
rien entendre, elle m'apprit enfin que je ne m'appartenais plus, que
j'étais devenue, sous le numéro 3797, la propriété de la police, qu'il
fallait, en un mot, mourir d'inanition ou rester attachée à la glèbe de
la prostitution.

»Madame Dinville parut sensible aux reproches amers que je lui fis; elle
me dit qu'elle n'aurait pas agi ainsi si la vieille qui m'avait amenée
ne l'avait pas trompée. Enfin, elle me proposa de rester, mais seulement
en qualité d'ouvrière. Que pouvais-je faire, quel parti pouvais-je
prendre, si ce n'est celui de mourir? Et mourir lorsque l'on est aussi
jeune que je l'étais alors, cela paraît bien dur, je restai.

»Les pensionnaires de madame Dinville n'étaient plus alors cachées à mes
yeux, et ces femmes, sans doute pour plaire à leur maîtresse, ne
cessaient de me vanter les charmes de leur métier. Madame Dinville, de
son côté, n'avait pas cessé de m'accabler de petits soins.

»Elle m'avait mis entre les mains des livres infâmes que j'avais d'abord
jetés loin de moi avec horreur, et qu'ensuite j'avais lus, poussée par
cette irrésistible envie de tout savoir qui tourmente toutes les jeunes
filles. Ces lectures, les propos de mes compagnes, le régime alimentaire
auquel m'avait soumise madame Dinville, produisirent enfin l'effet
qu'elle en attendait; un mois ne s'était pas écoulé, que je n'étais plus
reconnaissable; je riais et je pleurais sans sujet, toutes mes nuits
étaient remplies par des songes érotiques; j'étais à moitié folle.
Enfin, un soir madame Dinville me fit boire je ne sais quelle infernale
drogue, elle me couvrit de riches ajustements, et, au lieu de m'enfermer
dans ma chambre, ainsi qu'elle en avait l'habitude, elle me fit rester
dans le salon, où se tenaient, tant que durait la soirée, celles qui
étaient devenues mes compagnes. Des hommes vinrent, qui nous firent
boire du vin de Champagne, et le lendemain j'étais tout à fait perdue.

»A partir de ce moment, ma vie ne fut plus qu'une suite continuelle de
folles journées, suivies de nuits plus folles encore.

»Un soir madame Dinville introduisit plusieurs officiers dans le salon
où nous nous tenions; il fut convenu que chacun de ces officiers
passerait la nuit avec l'une de nous. Comme j'étais la plus jeune de
toutes les pensionnaires de madame Dinville, je fus choisie par le plus
jeune de ces officiers, c'était un capitaine des chasseurs d'Afrique. Il
était doué de la plus aimable physionomie; ses grands yeux noirs, qui
laissaient tomber sur moi des regards de commisération, étaient
empreints d'une remarquable expression de mélancolie. Sans pouvoir me
rendre compte du sentiment auquel j'obéissais, moi qui n'acceptais
jamais sans me faire violence les amants du hasard auxquels j'étais
condamnée, j'attendais avec une certaine impatience le moment où il me
serait permis de me retirer avec ce jeune officier. Et cependant, j'en
atteste le ciel, aucune des pensées que vous me supposez sans doute, ne
m'étaient venues à l'esprit.

»Enfin, après avoir bu beaucoup de vin de Champagne et vidé une quantité
raisonnable de bols de punch glacé, l'heure de la retraite arriva;
toutes mes compagnes étaient plus ou moins émues, et ce n'était pas sans
peine que leurs cavaliers pouvaient se tenir sur leurs jambes; contre
mon habitude, je n'avais pas voulu prendre part à ces libations, j'avais
remarqué que le jeune officier trempait seulement ses lèvres dans son
verre chaque fois que ses camarades avalaient de copieuses rasades, et
j'avais voulu l'imiter.

»Le lendemain matin lorsque je m'éveillai, le jeune officier qui avait
passé la nuit auprès de moi, l'était sans doute depuis longtemps, car le
cigare qu'il fumait était plus d'à moitié consumé; il me regardait avec
le même regard mélancolique que j'avais remarqué la veille, je ne sais
comment cela se fit, mais je devinai ses pensées, je cachai mon visage
sur sa poitrine et je versai des larmes amères.

»Il m'embrassa sur le front:--Pauvre, pauvre fille, dit-il.

»J'avais enfin trouvé quelqu'un qui me plaignait, j'appartenais donc
encore à l'humanité. Cette pensée me fit du bien; je continuai de
pleurer, mais les larmes que je répandais étaient douces, elles ne
ressemblaient pas à celles que j'avais déjà répandues et qui me
retombaient sur le cœur après avoir brûlé mes paupières.

»Le jeune officier qui n'avait pas cessé de me regarder, employait
toutes ses forces pour se contenir; cependant une larme s'échappa de ses
paupières, elle s'arrêta une seconde dans le profond sillon que le
yatagan d'un arabe avait tracé sur son visage, puis elle glissa le long
de sa joue et resta suspendue comme une brillante goutte de rosée à
l'extrémité de ses moustaches. Oh! j'aurais bien voulu sécher, sous un
chaste baiser, cette précieuse larme; je ne l'osai pas.

»Comment s'établit entre deux êtres qui ne se sont jamais vus, cette
mystérieuse communauté de sensations qui fait qu'ils se comprennent sans
avoir besoin de se parler: c'est une énigme dont nous ne trouverons
jamais le mot.

»J'éprouvais un irrésistible désir de raconter à cet homme les
événements qui m'avaient amenée dans le lieu où je me trouvais; je ne
voulais pas qu'il me quittât en emportant l'idée que je me plaisais chez
madame Dinville, je lui dis tout ce que je viens de vous dire.

»A mesure que j'avançais dans mon récit, les traits de l'officier se
couvraient d'une affreuse pâleur.

--»Où êtes-vous née? quel est votre nom? me dit-il lorsque j'eus
terminé; et comme j'hésitais:

--»Répondez-moi, s'écria-t-il, il faut que vous me répondiez!

»Je lui dis le nom de mon père; un sourd gémissement sortit de sa
poitrine, il se cacha le visage dans ses deux mains et il demeura
quelques instants sans me répondre.

--»C'était mon frère!!...

»Elevé dans une école militaire, il avait quitté la maison paternelle
lorsque je n'étais encore qu'une enfant, et depuis, les nécessités de sa
profession l'en avaient toujours tenu éloigné; mais les lettres qu'il
avait reçues de notre père, lui avaient appris les circonstances de ma
fuite avec le chirurgien-major que je devais épouser, et c'était la
similitude de faits qu'il avait remarquée entre ce qui était arrivé à sa
sœur et à la fille publique qui lui racontait son histoire, qui l'avait
engagé à me demander mon nom.

»Je n'essayerai pas de vous peindre l'affreux désespoir qui me saisit
lorsque je fis cette horrible découverte; mes sanglots éclatèrent avec
une telle force, qu'ils attirèrent dans ma chambre mes compagnes et les
camarades de mon frère; nous fûmes alors forcés de jouer une ignoble
comédie, il nous fallut supposer une brouille provoquée par une de ces
vulgaires circonstances, de nature à être comprise de ceux qui nous
interrogeaient.

»Ils nous laissèrent seuls afin que nous puissions faire la paix.»

Après quelques instants de silence, Félicité Beauperthuis continua le
récit qu'elle avait commencé:

«Lorsque nous fûmes seuls, dit-elle, mon frère me fit observer que nous
ne pouvions rien contre des faits accomplis, et que nous avions le droit
d'espérer que Dieu nous pardonnerait le crime que nous venions de
commettre, car nous étions, en réalité, plus malheureux que coupables.
Il ne faut pas, ajouta-t-il, nous laisser abattre par le désespoir; il
faut d'abord que vous puissiez quitter cette infâme maison, et je vais
de suite m'occuper de vous en procurer les moyens.

»Mon frère sortit avec ses camarades après m'avoir promis de revenir
avant la fin de la journée. J'eus beaucoup à souffrir pendant son
absence; madame Dinville et ses pensionnaires, qui avaient remarqué sur
mon visage les traces des larmes que j'avais versées, ne cessaient de
m'interroger, et comme je refusais de leur répondre, elles se mirent à
faire des conjectures à perte de vue sur ce qui s'était passé entre moi
et le jeune capitaine. Chacune de leurs suppositions, chacune de leurs
paroles me paraissait, je ne sais pourquoi, une sanglante insulte; et je
devais tout entendre sans me plaindre!...

»Mon frère revint; enfin il manifesta à madame Dinville le désir de me
conduire au théâtre; comme il offrait de lui payer très-généreusement le
droit de m'emmener, elle ne crut pas devoir le refuser.

»Il me conduisit dans une petite chambre de l'hôtel qu'il habitait, et,
à partir de ce moment, il employa toutes ses journées à chercher pour
moi une honnête maison dans laquelle on voulût bien me recevoir; le sort
qui n'était pas las de me poursuivre ne voulut pas que ses démarches
fussent couronnées de succès.

»La permission qu'il avait obtenue était sur le point d'expirer, il
allait donc être forcé de partir avant d'avoir pu assurer mon sort d'une
manière convenable; cette pensée le désolait, et tous les jours son
front devenait plus sombre.

»J'avais beaucoup réfléchi, depuis environ un mois, que je vivais
presque seule, et j'avais pris une détermination que je voulus
communiquer à mon frère. Je le fis donc un soir prier d'entrer chez moi
(il n'y venait que lorsque la nécessité l'y forçait); je lui dis alors
qu'après ce qui s'était passé, je ne devais plus vouloir rentrer dans le
monde, et que le parti le plus sage que je pouvais prendre était celui
d'aller achever ma vie dans un couvent. Mon frère n'essaya pas de me
faire changer de résolution, il comprenait qu'elle ne m'était inspirée
que par les nécessités de ma position; aussi sans perdre de temps, il
fit toutes les démarches nécessaires, et la veille de son départ pour
l'Afrique, il put me conduire au couvent des sœurs de Saint-Vincent de
Paul.

»J'étais employée depuis environ huit mois dans un des hôpitaux de
Paris, et je m'étais toujours acquittée de tous les devoirs qui
m'étaient imposés avec assez de soin et d'exactitude pour mériter les
éloges de mes supérieures. Les lettres que je recevais de mon frère me
permettaient d'espérer qu'à une époque très-rapprochée, il me serait
permis d'aller embrasser mon père; enfin, si je n'étais pas complétement
heureuse, j'avais du moins recouvré la paix de l'âme.

»Toutes mes espérances furent détruites en un moment, et je me trouvai
tout à coup replongée dans une plus affreuse position que celle où je me
trouvais lorsque je fis la rencontre de la femme à laquelle je devais
tous mes malheurs. Une des pensionnaires de la Dinville, qui était
affligée d'une affreuse maladie, fut placée dans une des salles de mon
service. Cette femme, malgré le costume que je portais et les
changements qu'avait fait subir à ma physionomie une vie à la fois calme
et active, me reconnut; je la suppliai de ne pas me trahir, elle me le
promit; mais deux jours ne s'étaient pas écoulés que tout le monde
savait qu'avant d'appartenir à Dieu j'avais appartenu à la police. Un
matin, la mère supérieure me fit demander dans son cabinet, et lorsque
nous fûmes seules, elle me dit qu'elle devait reconnaître que depuis que
j'étais placée sous ses ordres, elle n'avait pas trouvé l'occasion de
m'adresser un reproche, mais que mes antécédents s'opposaient à ce que
je restasse plus longtemps parmi les saintes filles dont je portais
l'habit.

»Je n'essayai pas d'attendrir cette religieuse; ses regards ternes et
froids, sa parole brève et sèche, me disaient trop que toutes les
supplications seraient inutiles, je me résignai.

»Je quittai mes habits de religieuse qui furent remplacés par des
vêtements simples, mais propres, que me fit donner la mère supérieure.

»Comme je passais pour me retirer devant le lit occupé par la femme qui
m'avait trahie: Au revoir, me dit-elle. Ces paroles et le sourire
sardonique qui les accompagna m'affectèrent plus que l'affront que je
venais de subir; elles venaient de m'apprendre que le malheur avait
tracé autour de moi un cercle infranchissable, et qu'il n'existe pas
ici-bas de voies ouvertes au repentir.

»Je pris à ce moment la résolution de faire mentir cet oracle.

»Au moment où j'allais franchir le seuil de l'hospice, le concierge me
remit deux lettres; cet homme, auquel j'avais prodigué les soins les
plus affectueux pendant tout le temps qu'avait duré une maladie qu'il
venait de faire, trouva le moyen de rendre encore plus douloureuse la
blessure qui me faisait souffrir. Donnez-moi votre adresse, ma sœur, me
dit-il, j'irai peut-être vous voir. Et il accompagna ces ignobles
paroles d'un sourire plus ignoble encore.

»Arrivée sur le quai, je m'arrêtai afin de lire les deux lettres que je
venais de recevoir; alors seulement je remarquai qu'elles étaient toutes
deux cachetées de noir. Je fus saisie d'un tremblement convulsif: l'une
de ces lettres m'apprit que mon père était mort après une longue et
douloureuse maladie, l'autre que mon frère avait été tué en Afrique en
chargeant à la tête de sa compagnie un goum de Bédouins; je ne jetai pas
un cri, je ne versai pas une larme, je regardai tristement la Seine,
dont les eaux coulaient calmes et limpides, je me dis que j'avais assez
souffert pour qu'il me fût permis de chercher un refuge dans la mort, et
je restai longtemps appuyée sur le parapet.

»Je fus arrachée aux sombres réflexions qui m'accablaient par la voix
d'une vieille femme qui me demandait ce que je faisais là. J'attends,
répondis-je, que la nuit soit venue afin de me jeter dans la rivière;
cette réponse était la continuation des pensées qui occupaient mon
esprit.

»La vieille me saisit le bras, alors seulement je reconnus une femme de
ménage que j'avais eue à mon service peu de temps auparavant.

--»Etes-vous folle, ma sœur, me dit-elle, et que vous est-il donc
arrivé?

»En m'adressant cette question, elle me regardait d'un air affectueux.
Toutes les glaces dont j'avais cuirassé mon cœur se fondirent devant les
doux regards de cette pauvre femme. Je pleurai. Déjà les oisifs
s'arrêtaient autour de nous:

--»Venez chez moi, me dit la vieille, nous serons plus à notre aise pour
causer.

»Elle n'avait pas quitté mon bras qu'elle avait passé sous le sien, je
la suivis sans opposer de résistance dans la plus pauvre mansarde d'une
pauvre maison de la rue des Rats.

--»Restez là, me dit-elle, remettez-vous; j'ai besoin de sortir, mais je
ne resterai pas longtemps dehors. Lorsque je serai de retour, vous me
raconterez ce qui vous est arrivé, et peut-être que je pourrai vous être
utile; je suis bien pauvre, c'est vrai, mais quand on a de la bonne
volonté il est toujours possible de faire un peu de bien.

»La vieille rentra après une heure environ d'absence, elle prépara avec
une activité au-dessus de son âge, un léger repas dont elle m'engagea à
prendre ma part. J'avais le cœur trop gros pour essayer de la
satisfaire, cependant pour ne pas la désobliger, j'acceptai une tasse de
bouillon dont j'avalai quelques gorgées.

»La vieille avait achevé son modeste repas.

--»Eh bien? mon enfant, me dit-elle.

»Je lui dis tout ce qui m'était arrivé, et je lui fis lire les deux
lettres que je venais de recevoir.

--»Vous êtes bien malheureuse, me dit-elle; vous avez déjà supporté de
bien cruelles épreuves, et peut-être que l'avenir vous en réserve de
plus cruelles encore; mais cela-ne vous donne pas le droit de disposer
de votre vie; c'est de Dieu que vous tenez l'existence, mon enfant, et
vous devez attendre pour mourir, l'instant où il lui plaira de vous
reprendre ce qu'il vous a donné. En quittant la maison de votre père
pour suivre votre amant, vous avez commis une grande faute, acceptez
donc comme une expiation toutes les souffrances qui vous sont envoyées.

»Je regardais avec étonnement cette pauvre femme, qui appartenait
évidemment aux dernières classes de la société, et qui trouvait, pour
consoler une affligée, des paroles éloquentes.

--»Mais il faudra donc, m'écriai-je, que je retourne dans l'abominable
maison de madame Dinville.

--»Non, mon enfant, me répondit la bonne vieille, vous ne retournerez
pas dans la maison de cette femme; ce n'est pas en vain que Dieu m'a
conduite sur votre chemin au moment où vous alliez commettre un crime.
Je vous l'ai déjà dit, avec de la bonne volonté, on peut faire beaucoup
de choses. Ainsi, ne vous désespérez pas, je chercherai, et il est
probable que je trouverai ce qui vous convient; en attendant, restez
ici, et priez Dieu de vous donner assez de courage pour supporter les
peines de cette vie.

»Ainsi qu'elle me l'avait promis, ma respectable hôtesse se mit en
campagne, et, après quelques jours, elle m'annonça qu'elle avait enfin
trouvé une place pour moi, et elle me mena chez un vieillard et sa
femme, qui voulurent bien, sur sa recommandation, me recevoir chez eux.

»J'étais depuis environ un mois dans cette maison, lorsqu'un jour je fus
accostée dans la rue par deux individus d'assez mauvaise mine, qui
m'abordèrent en me demandant si je ne me nommais pas Louise Durand.
Comme ces noms ne m'appartenaient pas, je leur répondis qu'ils se
trompaient; ils insistèrent. Impatientée à la fin, de ce qu'ils ne
voulaient pas me laisser tranquille, je finis par leur dire mon
véritable nom. Je ne m'étais donc pas trompé, dit l'un d'eux, en
changeant subitement de ton et de langage; eh bien, puisque vous êtes la
demoiselle ***, vous allez avoir la bonté de venir avec nous; vous
pouvez, ma princesse, vous vanter de nous avoir joliment fait trimer.
Ces deux hommes étaient deux agents de cette division de la police à
laquelle on a donné le nom d'attribution des mœurs. Ils me conduisirent
dans un corps de garde, où ils rédigèrent le procès-verbal de mon
arrestation. Cela fait, ils me menèrent à la préfecture de police, et je
fus jetée au milieu d'une cinquantaine de femmes qui ne paraissaient pas
très affligées de leur sort.

»Les vêtements noirs que je portais, à cause de la mort de mon père et
de mon frère, et que j'avais achetés avec le peu d'argent que la
supérieure m'avait remis avant de me congédier, m'attirèrent d'abord
quelques brocards; mais, voyant que je ne répondais rien à leurs sottes
plaisanteries, et que je ne bougeais pas du coin dans lequel je m'étais
réfugiée en entrant dans la salle, ces femmes finirent par me laisser
tranquille.

»Le lendemain matin, mon nom retentit dans les couloirs de la prison et
un geôlier me remit entre les mains du garde municipal chargé de me
conduire devant mon juge. Je fus forcée de traverser toutes les cours
de la préfecture, accompagnée de mon guide, pour arriver à la maison où
j'étais déjà venue avec madame Dinville. Les passants s'arrêtaient pour
me regarder, et ils paraissaient étonnés, de ce que je cachais mon
visage sous mon mouchoir.

»Je fus introduite dans le cabinet d'un commissaire interrogateur; je
n'essayai pas de l'apitoyer sur mon sort; je savais trop bien que cela
serait inutile; je me bornai seulement à répondre, par oui, et par non,
aux questions qu'il m'adressa, et je l'attendis, sans éprouver beaucoup
d'émotion, me condamner à trois mois de prison.

»On me conduisit à la prison de Saint-Lazare. Je retrouvai dans cette
maison, qui doit ressembler à toutes les autres prisons, plusieurs
femmes que j'avais eu occasion de connaître pendant le temps que j'avais
passé chez madame Dinville. Ces femmes me plaignirent, elles blâmèrent
beaucoup celle qui, en me trahissant, m'avait fait perdre la position
que j'occupais à l'hospice.

»--Si seulement, me dit l'une d'elles, tu n'avais été rencontrée par les
agents qu'un mois plus tard, tu aurais pu rester chez les braves gens où
t'avait placée cette bonne vieille femme! car après un an, tu aurais été
rayée d'office.

»Cette femme disait vrai: un mois de plus, et la police à laquelle
j'appartenais encore corps et âme, consentait à lâcher sa proie.

»--Que veux-tu ma pauvre amie? c'est comme cela, me disait souvent cette
femme avec laquelle je m'étais liée parce qu'elle me paraissait un peu
moins dévergondée que toutes mes autre compagnes de captivé, une fois
que notre nom est inscrit sur le _Livre rouge_[224], il faut qu'il y
reste, et le parti le plus sage que nous puissions prendre, c'est de
bien employer notre jeunesse, et d'attendre, pour nous désoler, que nous
soyons vieilles et laides.

»Je commençais à croire qu'elle pouvait bien avoir raison. J'avais en
effet usé toutes mes forces dans la terrible lutte que je soutenais
depuis si longtemps, et tous mes efforts avaient été inutiles; j'étais
lasse de souffrir, et je ne voulais plus mourir: je jetai, comme on dit,
le manche après la cognée, et comme je ne recevais de secours de
personne, j'écrivis à madame Dinville de m'en envoyer, et je lui promis
de rentrer chez elle aussitôt que serais en liberté. Sa réponse ne se
fit pas attendre; elle était plus affectueuse que je ne l'espérais, et
accompagnée d'argent et de toutes les bagatelles qui pouvaient adoucir
ma captivité.

»Ma vie, à partir du jour où je fus mise en liberté, a été celle de
toutes les femmes de ma sorte; mais je puis le dire parce que c'est la
vérité, souvent, pendant les ignobles orgies au milieu desquelles je
jouais quelquefois le rôle le plus actif, je regrettais les jours que
j'avais passés à soigner les malades de l'hospice; mais lorsque cela
m'arrivait, je cherchais des consolations au fond d'un verre de vin de
Champagne.»

--Verse-moi à boire, superbe vicomte de Lussan! dit ici Félicité
Beauperthuis, en interrompant son récit.

Le vicomte s'empressa d'obéir.

--C'est vraiment une chose curieuse, continua-t-elle en élevant son
verre au-dessus de sa tête, que de voir le dernier rejeton, à ce qu'on
dit, d'une des plus illustres familles de la Bretagne, servir
d'échanson à une courtisane. Messieurs, je bois à votre santé, vous ne
valez pas mieux que moi.

--Bravo! Félicité, s'écrièrent toutes les femmes, c'est très bien! Mais
achève ton histoire.

Félicité chancelait sur sa chaise, ses yeux regardaient sans voir, la
pauvre fille commençait à ressentir les premières atteintes de
l'ivresse.

--Ah! oui, dit-elle, il faut que j'achève mon histoire. Eh bien! moi
aussi j'ai eu du bonheur, comme toi, Mina, comme vous toutes, mesdames
ou mesdemoiselles, j'ai trouvé un homme qui paye ma marchande de modes,
mon bijoutier et mes laquais; mais cet homme qui est vieux et laid, il
ne m'aime pas, il m'a achetée comme il aurait acheté un cheval ou un
chien de prix; je suis pour lui un objet de luxe, et il me quitterait
demain si je cessais d'être à la mode... mais je suis à la mode! aussi
je suis bien parée, j'ai des diamants et des laquais, et je dors sur la
plume. Cela durera tant que dureront ma jeunesse et mes attraits... tant
que je serai drôle, comme dit monsieur _chose_,... après, l'hôpital;
c'est ce qui nous attend toutes... Lorsque j'y serai pour y mourir, on
ne m'en chassera peut-être pas...

Félicité Beauperthuis prit le verre placé à côté d'elle, et, bien qu'il
fût vide, elle essaya de le porter à ses lèvres, mais elle n'eut pas la
force de le soutenir, elle le laissa tomber, et il se brisa sur le
parquet; puis elle promena autour d'elle des regards étonnés, sa tête
tomba sur sa poitrine, et elle s'endormit profondément.

Le récit qu'elle venait de faire avait diversement impressionné les
convives; de Pourrières, quelques jeunes gens et les femmes étaient tous
disposés à la croire et à la plaindre, les autres pensaient qu'elle
avait voulu seulement se rendre intéressante.

--Je n'aime ni les romans ni les drames, dit le limonadier à moustaches
grises, et si ces dames ne peuvent nous raconter que des histoires à peu
près semblables à celle que nous venons d'écouter, elles feront mieux de
se taire; c'était très-ennuyeux.

--Vous vous exprimez avec bien de la rudesse, mon cher, lui répondit la
danseuse.

--Ce n'est pas de la rudesse mais de la bonne franchise militaire.

--Allons, allons, vous calomniez les militaires, ils sont en général
très-polis, même ceux qui servent dans la grosse cavalerie.

--De Lussan, l'histoire du lingot, dit Mina?

--Je crains de mettre notre ami en colère, répondit le vicomte.

--Allons donc, il n'est pas aussi méchant que l'animal dont parle la
chanson, quand on l'attaque, il ne se défend pas.

Le limonadier à moustaches grises quitta sans dire un mot le siége qu'il
occupait, et sortit du salon en se glissant le long des murs, afin de ne
pas être aperçu.

--Un individu d'une probité plus que douteuse, dit de Lussan lorsqu'il
fut dehors, se dit un jour, que ce serait faire quelque chose de
très-drôle, et qui ferait bien rire messire Satan, que de trouver les
moyens de mettre dedans notre estimable ami; après avoir longtemps
réfléchi, voici comment il s'y prit pour arriver à son but.

Il alla trouver cet honorable négociant, qu'il pria de lui accorder un
entretien secret, et auquel, lorsqu'ils furent seuls, il tint à peu près
ce langage:

--J'exerçais en province la profession de marchand bijoutier; par suite
d'affaires malheureuses, j'ai été forcé de quitter le commerce; et il ne
me reste plus de tout ce que j'ai possédé, qu'un lingot d'or qui peut
valoir environ dix mille francs; la position dans laquelle je me trouve
m'interdit la faculté de vendre ouvertement ce lingot, formé de bijoux
que j'ai trouvé le moyen de soustraire à mes créanciers à l'époque de ma
faillite; si vous voulez me l'acheter, je serai assez raisonnable pour
vous laisser la possibilité de réaliser un joli bénéfice.»

Une semblable proposition devait être accueillie par notre ami, on prit
jour pour conclure le marché.

Le propriétaire du lingot fit observer au limonadier à moustaches
grises, qu'ils ne devaient pas traiter _coram populo_ une affaire aussi
délicate; notre ami comprit la justesse de cette observation et il
s'empressa de louer une petite mansarde au sixième étage d'un
très-modeste hôtel garni, dans laquelle il se trouva au moment indiqué.

--Avez-vous apporté tout ce qu'il faut pour essayer le titre de l'or,
lui dit le possesseur du lingot.

--Ma foi, non.

--Comment faire, alors.

--C'est très-embarrassant.

--Eh! mais j'y pense, j'ai justement sur moi une petite scie, nous
allons en détacher un morceau que vous irez faire essayer chez le
premier bijoutier.

Le lingot fut tiré de son enveloppe et posé sur une table; notre ami se
chargea de le tenir pendant que l'autre sciait, un morceau enlevé en
quelques traits de scie, tomba à terre; le fripon se baissa, le ramassa,
et le remit à notre digne ami qui l'examina quelques instants avant de
sortir pour le faire essayer.

--C'est de l'or, et du meilleur, lui dit le bijoutier auquel il
s'adressa.

Rien ne s'opposant plus à la conclusion du marché, notre ami compta six
beaux billets de mille francs au fripon en question, qui se retira,
aussi satisfait qu'un juif qui vient de tromper un chrétien.

Quelques jours après, le lingot était devenu la propriété d'un honnête
banquier qui l'avait acheté de confiance; mais lorsqu'on voulut en faire
usage, on s'aperçut que ce n'était que du cuivre première qualité; de
là, procès: avoués et huissiers d'entrer en campagne, de sorte qu'en
définitive notre ami fut forcé de restituer au banquier la somme qu'il
en avait reçue et qu'il se trouva avoir payé six mille francs un morceau
de cuivre pesant quelques livres.

Le malheureux marchand d'eau chaude ne s'était pas aperçu que le fripon,
lorsqu'il s'était baissé, avait adroitement substitué un morceau de l'or
le plus pur à celui qui avait été détaché du lingot.

--Ce limonadier se plaignit sans doute, et le voleur fut puni, dit le
jeune poëte incompris.

Vous êtes dans l'erreur, mon cher monsieur, lui répondit de Préval, il
ne se plaignit pas et le voleur ne fut pas puni; des gens qui se
respectent ne mettent jamais la justice dans la confidence de leurs
affaires. Si chaque fois que l'on a sujet de se plaindre d'un ami, on
allait trouver le procureur du roi, nous ne verrions pas aujourd'hui
Oreste et Pylade assis à la même table, l'un à côté de l'autre; Préval
désignait le comte palatin du saint-empire romain et son inséparable
ami.

--Le passé est un songe, répondit ce dernier.

--C'est vrai! dit Mina; occupons-nous seulement du présent, et prions
cet ex-légitimiste de nous raconter l'histoire de sa conversion.

--Il est défendu de parler politique dans une réunion de plus de vingt
personnes; répondit celui auquel Mina s'était adressée.

--Dites donc, mon honorable ami, reprit le député patriote, ne
serez-vous pas un peu embarrassé, lorsqu'il faudra que vous rendiez vos
comptes à vos commettants?

--Pas plus que vous, mon très-cher; car on dit dans le monde que depuis
que l'on ne voit, chez vous, que des boiteux et des louches, tout y va
de travers.

--Vous êtes un paltoquet.

--Vous en êtes un autre.

--La! la! messieurs! avez-vous oublié que ce n'est qu'en famille qu'il
faut laver son linge sale? dit Roman.

--Vous nous devez une histoire, ajouta de Préval, en s'adressant à la
danseuse; vous exécuterez-vous avec autant de bonne grâce que notre amie
Félicité?

--Certainement, je suis toute prête à vous obéir, mais si vous le
vouliez, monsieur de Préval, vous pourriez nous raconter une histoire
beaucoup plus intéressante que tout ce que je pourrais vous dire.

--Et laquelle, bon Dieu?

--Mais la vôtre, parbleu! Croyez-vous, par hasard, que nous ne savons
pas ce qui s'est passé aux îles d'Hyères, entre vous et cette jeune
fille de la Légion d'honneur?

--Dis donc, de Préval, il paraît que c'était une maîtresse femme? dit de
Lussan.

--Souffrez-vous encore du coup de couteau qu'elle vous a fait donner
par un pêcheur provençal? reprit la danseuse.

--Non, je suis maintenant tout à fait guéri; mais ne parlons plus de
cela, je vous prie.

--Est-il vrai que cette petite fille est devenue une admirable
cantatrice, et que, sous le nom de Silvia, elle a obtenu à Marseille un
succès colossal?

--Est-il vrai qu'elle soit la fille d'une femme nommée ou surnommée la
mère Sans-Refus, qui tient une maison suspecte dans la rue de la
Tannerie?

Ces nombreuses questions contrariaient infiniment le pauvre de Préval,
qui essaya plusieurs fois, sans pouvoir y parvenir, de changer le sujet
de cette conversation: cependant, lorsqu'on fut las de le taquiner, on
rappela à la danseuse la promesse qu'elle venait de faire.

--Quels sont ceux d'entre vous qui se rappellent le bal de la Grande
chaumière? dit-elle.

--Moi, moi, s'écrièrent tous ceux de la compagnie, qui appartenaient au
barreau ou à la médecine.

--Eh bien! leur répondit la danseuse, convenez avec moi que c'est un
lieu charmant. La Grande chaumière! A l'audition de ces mots, semblables
au vieux coursier qui vient de sentir l'aiguillon, le grave magistrat
qui allait s'endormir sur son siége, l'avocat, studieux qui lisait
attentivement les pièces poudreuses d'un volumineux dossier, le docteur
émérite qui cherchait la solution d'un problème médical, lèvent la tête
et un sourire vient éclairer leurs physionomies si soucieuses il n'y a
qu'un instant, et tous les événements de leur vie passée se déroulent
devant eux; ce sont les luttes orageuses du parterre de l'Odéon, les
rencontres sous les vieux marronniers du Luxembourg, les pipes
culottées et la mansarde où l'on se trouvait si bien avec une jolie
grisette.

«Nous avons le bonheur de posséder parmi nous deux des célébrités du
barreau moderne et un honnête médecin dont le sommeil paraît très-agité.
Eh bien! je suis certaine que ces graves personnages donneraient
beaucoup de choses pour qu'il leur fût permis de boire encore quelques
gouttes à la coupe qu'ils ont vidée tant de fois.

»La Grande chaumière, voyez-vous, c'est l'Eldorado des disciple de
Cujas, de Barthole et d'Hippocrate, et de ces jolis oiseaux du quartier
latin dont le nid est partout où il y a du vin de Chablis, des huîtres,
des filets sautés et des cigarettes de Maryland. Chacun trouve là ce qui
lui convient; les étudiants de jolies grisettes qui ne sont pas des
Lucrèces, les grisettes des soins empressés, de la bière mousseuse et
des échaudés tous les jours; des glaces et des soupers fins durant les
premiers jours de chaque mois.

»J'étais une modeste petite ouvrière lorsque je fus conduite dans ce
lieu de délices par une de mes compagnes d'atelier; je n'avais jamais
rien vu de si beau, les sons mélodieux du flageolet et du cornet à
piston, les soins empressés d'un beau jeune homme, qui me dit entre une
valse et une contredanse qu'il mourrait si je ne consentais à prendre
pitié de ses peines, me firent oublier l'heure à laquelle je devais
rentrer chez nous. Mon père était un pauvre ouvrier dont l'éducation
n'avait pas corrigé les défauts qu'il avait reçus de dame nature; aussi
était-il rude, brutal même. Au lieu de me faire des observations que
j'aurais écoutées avec respect, il me maltraita d'une manière horrible
et me mit à la porte de la maison paternelle, en me disant de retourner
d'où je venais. Ma mère, qui trop souvent déjà avait éprouvé les cruels
effets des colères de mon père, pleurait dans un coin, sans oser me
défendre.

»Outrée du châtiment que je venais de recevoir pour une faute en réalité
assez légère, je quittai notre maison sans éprouver de bien vifs
regrets, et j'allai passer la nuit chez l'amie qui m'avait menée à la
Grande chaumière; elle me reçut bien et me dit que je pouvais demeurer
avec elle tant que cela me ferait plaisir.

»L'amant de cette jeune fille était le plus intime ami de celui qui
m'avait si vivement courtisée à la Grande chaumière; je revis ce jeune
homme, il recommença ses poursuites; j'étais jeune, inexpérimentée, il
ne me déplaisait pas: vous avez déjà deviné qu'il devint mon amant.

»J'apportai dans cette liaison une délicatesse de cœur et une pureté de
sentiments que mon amant n'était pas capable de comprendre; aussi trois
mois ne s'étaient pas écoulés lorsqu'il me quitta pour s'atteler au char
d'un nouvel astre qui venait de se lever sur l'horizon du quartier
latin.

Cet abandon que rien ne justifiait me blessa, mais comme je suis, Dieu
merci, douée d'une dose de philosophie assez raisonnable, je ne pensai
pas un seul instant à mourir; je jetai un coup d'œil en arrière afin
d'examiner toute ma vie jusqu'au moment où j'étais arrivée, et voici ce
que je me dis: Jusqu'à l'âge de dix-huit ans ma conduite a été
irréprochable; j'étais douce, modeste, je travaillais avec ardeur et
j'apportais religieusement mon salaire à la maison paternelle; cependant
mes parents au lieu de m'aider à suivre la voie dans laquelle je
paraissais vouloir m'engager, semblaient chercher tous les moyens
possibles de m'ôter l'envie de bien faire, et parce qu'un jour j'ai
passé quelques heures de plus que je ne le devais dans un bal public,
mon père, au lieu des sages remontrances et des conseils affectueux que
j'avais le droit d'attendre, m'a frappée et jetée hors de sa maison, au
milieu de la nuit, sans s'inquiéter de ce que j'allais devenir. Il
n'avait cependant pas le droit de se montrer aussi sévère, lui qui passe
au cabaret la plus grande partie de ses journées et qui ne répond que
par des mauvais traitements aux justes reproches que lui adresse sa
compagne; un homme est venu, et m'a dit qu'il m'aimait, je l'ai cru, et
cette homme, après avoir obtenu de moi tout ce que je pouvais lui
donner, m'a quittée avec autant d'indifférence que l'on se débarrasse
d'un vêtement dont on ne veut plus se servir. Serais-je toujours la dupe
de mes bonnes qualités? non! je suis pauvre, il n'existe pas une
personne au monde sur l'amitié de laquelle je puisse compter, mais je
suis jeune, je suis belle, très-belle même, l'avenir est à moi; je ferai
comme font toutes ces femmes qui, parce que je suis modestement vêtue,
me regardent d'un air si dédaigneux lorsque je passe près d'elles; tant
que dureront ma jeunesse et ma beauté, je mènerai bonne et joyeuse vie:
lorsque mes beaux cheveux noirs seront devenus blancs, lorsque ma
taille, à l'heure qu'il est si svelte si bien prise sera courbée, par
l'âge, lorsque les trente-deux perles qui garnissent ma bouche seront
devenues de misérables petits os jaunes tremblotants dans leurs
alvéoles, je ne serai pas malheureuse, car je veux avoir le soin de
faire chaque jour la part de l'avenir.

»Cette résolution prise au moment où je venais d'être lâchement
abandonnée par celui que j'aimais, a été depuis lors la règle constante
de toutes les actions de ma vie; j'ai senti que si je voulais réussir
dans la carrière que j'ai choisie, je devais me laisser aimer par tous
ceux à qui cela pourrait faire plaisir, et ne jamais aimer personne; je
me suis rappelée les courtisanes célèbres qui sont mortes à l'hôpital
après s'être roulée sur des monceaux d'or; aussi je n'ai jamais aimé
personne, pas même vous, monsieur le vicomte de Lussan, qui êtes en ce
moment l'heureux possesseur de mes charmes, et j'ai converti en bonnes
inscriptions sur le trésor la plus grande partie de ce que m'ont
rapporté mes sourires, mes œillades et mes douces paroles.

»Vous allez peut-être trouver que je suis une créature bien ignoble,
bien égoïste; qu'est-ce que cela me fait? n'avez-vous pas dit tous avec
je ne sais plus quel poëte, que la vertu sans argent était un meuble
inutile, et toutes vos actions ne sont elles pas la conséquence de cette
maxime; pourquoi donc ne me serait-il pas permis de faire ce que vous
faites.

«On dit que des ministres vendent leur pays, que des députés vendent
leur conscience, que les électeurs vendent leurs votes, que des généraux
vendent leurs armées à l'ennemi; le pape, à ce que l'on assure, vend des
indulgences, des dispenses et la croix de l'Eperon d'or; monsieur l'abbé
vendait l'absolution à ses ouailles; on dit que des juges vénals,
vendent des acquittements et des condamnations, que des hommes influents
vendent les places, les grades et les priviléges dont ils peuvent
disposer; des avocats, des avoués et des huissiers vendent leurs
clients; les portiers et les domestiques vendent leurs maîtres, j'ai
acheté des éloges à cet illustre littérateur; j'achèterais des sonnets
à ce jeune poëte chevelu si ses vers valaient quelque chose; le docteur
Delamarre vend aux femmes trompées des conseils qui le conduiront tôt ou
tard devant la cour d'assises, cet Anglais, qui tout à l'heure va tomber
sous la table, et cet ex-marchand de bonnets de coton, vendent de la
graine de niais aux badauds; cet honnête gérant de commandite, vend à
ses actionnaires la poudre qu'il leur jette aux yeux; des maris vendent
leurs femmes, des mères vendent leurs filles; monsieur Juste vend au
poids de l'or de l'argent aux jeunes gens de famille; il paraît enfin
que dans notre moderne Babylone, la moitié du monde vend l'autre moité.
Je vends des sourires, des œillades et des doux propos, que ceux d'entre
vous qui ne trouvent pas la marchandise de bonne qualité le disent, et
on leur rendra leur argent.»

--Bravo! Coralie, s'écria M. Roulin lorsque la danseuse eut achevé cette
longue tirade, bravo! à chacun son compte, le diable n'y perdra rien.

--Vous êtes bien prompt à m'applaudir, est-ce parce que je vous ai
oublié?...

--M. Roulin ne vend rien, il achète au contraire tout ce qui se
présente, dit le comte palatin du saint-empire romain.

--Excepté votre croix de chevalier de l'Eperon d'or.

--Messieurs, dit Salvador, qu'elle est la conclusion qu'il faut tirer de
tout ce que nous venons d'entendre.

--Voulez-vous que je vous réponde avec franchise? dit le député
franco-russe.

--Vous me ferez plaisir.

--Eh bien! celui qui a dit que les sots étaient ici-bas pour nous menus
plaisirs, celui-là a mis au jour une vérité qui est de tous les temps et
de tous les pays.

--_Amen_, dit l'ex-curé.

Il était tard, et les convives éprouvaient tous le besoin d'aller
prendre quelques instants de repos. De Pourrières fit apporter un énorme
bol de punch; chacun en prit sa part, et l'on se sépara.

--Nous vous raconterons notre histoire une autre fois, dirent en même
temps Mina et la lorette, avant de quitter le marquis de Pourrières et
ses deux amis.



II.--Deux meurtres.


Le surlendemain Salvador et Roman se rendirent chez leur Amphytrion.
Bien qu'il fut déjà tard, de Pourrières qui avait fêté l'avant-veille
Bacchus et Comus avec beaucoup d'ardeur, était encore couché, et se
plaignait d'avoir la tête lourde et l'estomac embarrassé.

--Je suis tellement malade, dit-il à ses nouveaux amis, que je crois
bien qu'il me sera impossible de me mettre en route demain, ainsi que
j'en avais l'intention.

--C'est que vous nous avez donné un véritable festin de Balthazar,
répondit Roman, et vous avez un peu prêché d'exemple pour encourager les
convives.

--Je suis étonné, dit Salvador, de n'avoir pas vu apparaître sur les
murs de la salle du festin, les trois mots qui annoncèrent aux convives
de Balthazar la ruine de Babylone.

--Ce qui n'est pas arrivé hier, arrivera peut-être demain, ajouta Roman;
mais occupons-nous d'autre chose: le ciel est serein, le soleil brille,
si vous le voulez, monsieur le marquis, nous irons tous ensemble
déjeuner à la provençale chez un de nos compatriotes qui habite
Villemomble, un joli petit village à deux lieues de Paris.

De Pourrières qui était véritablement indisposé, ne voulait pas d'abord
accepter l'invitation qui lui était faite, mais Salvador et Roman ayant
redoublé leurs instances, et lui ayant fait observer qu'une promenade à
la campagne dissiperait les nuages qui obscurcissaient son cerveau et
lui rendrait toute sa vigueur, il se détermina à les suivre.

Salvador et Roman, depuis qu'ils avaient fait la rencontre du marquis de
Pourrières, n'avaient pas laissé se passer un seul jour sans aller lui
rendre visite, et de simples connaissances ils étaient devenus ses plus
intimes amis; Roman surtout que sa qualité de compatriote rendait cher
au jeune homme, avait conquis toute sa confiance, et ce dernier avait
pris l'habitude de le consulter sur tout ce qu'il voulait faire.

Il lui avait fait lire toute sa correspondance avec le juif Josué et la
femme de Genève qui était chargée d'élever son fils, ainsi que la copie
du testament de son père, et les divers codicilles qui l'accompagnaient.
La lecture de ces pièces avait prouvé à Roman que l'idée de substituer
Salvador au marquis de Pourrières, en faisant disparaître ce dernier,
était très-réalisable. En effet, le choléra avait enlevé les plus
proches parents du marquis et tous les vieux serviteurs de la famille, à
l'exception d'un seul que son grand âge devait rendre facile à tromper.

Roman et Salvador avaient amené avec eux un cabriolet de louage, qu'un
commissionnaire avait été chargé de garder pendant le temps qu'ils
avaient passé chez leur ami.

--Nous serons peut-être un peu gênés, dit Roman à de Pourrières avant de
monter en voiture, mais à la guerre comme à la guerre, le cabriolet nous
mènera bien jusqu'à Bondy où nous le laisserons, et nous traverserons à
pied le parc du Raincy. Cette course nous donnera de l'appétit, en même
temps qu'elle vous fera connaître une des plus agréables promenades des
environs de Paris, un beau château et une superbe avenue.

Salvador, le marquis et Roman prirent place dans le cabriolet qui se
trouva assez grand pour les recevoir tous trois sans qu'ils éprouvassent
trop de gêne. Salvador qui s'était placé au milieu, prit les rênes et
l'on partit.

Le cheval qui paraissait assez vigoureux pour fournir une course
beaucoup plus longue que celle que l'on exigeait de lui, trottait à
ravir, et l'espace qui sépare la rue Joubert du joli village de Bondy,
fut franchi avec rapidité.

Après avoir traversé ce village, les voyageurs, ainsi que cela avait été
convenu, descendirent de voiture, et après avoir pris chacun un verre de
genièvre chez l'aubergiste du _Cheval rouge_, auquel ils confièrent le
cheval et le cabriolet, ils se mirent en route pour Villemomble.

C'était par une belle matinée de juillet, le ciel était bleu et semé de
petits nuages argentés, le soleil qui s'était levé radieux dorait la
cime des arbres sur lesquels tremblotaient encore les perles
étincelantes de la rosée du matin; les pinsons, les linots gazouillaient
sous la feuillée en voltigeant de branche en branche, et chaque bouffée
de vent apportait avec elle les senteurs parfumées des fleurs des
champs.

Lorsque l'on vient de quitter une ville aussi tumultueuse que Paris,
l'aspect de la campagne quand elle est revêtue de sa belle parure et que
tout semble sourire dans la nature, impressionne toujours vivement: on
se sent plus léger qu'on ne l'était un instant auparavant, on hume l'air
de toute la force de ses poumons, et l'on est tout disposé à croire que
l'on vient de faire un nouveau bail avec la vie.

Telle était la disposition d'esprit d'Alexis de Pourrières qui marchait
devant Salvador et Roman, en fumant un cigare de la Havane.

Il s'arrêta tout à coup.

--Vraiment, dit-il, je vous suis obligé d'être venus me chercher ce
matin, et surtout d'avoir insisté pour m'emmener; si je ne vous avais
pas suivi, je serais encore dans mon lit, aussi malade qu'il est
possible de l'être après une forte débauche, tandis que maintenant je
suis gai, dispos, et tout prêt à trouver excellents les mets simples que
notre compatriote va nous servir.

--J'aimerais mieux être forcé de combattre seul dix gendarmes pour
reconquérir ma liberté, dit Salvador à voix basse, que d'assassiner cet
homme aussi lâchement que nous l'allons faire.

--Des scrupules! lui répondit Roman sur le même ton; vraiment, le moment
est bien choisi; as-tu donc oublié que nous n'avons plus d'argent, et
qu'il faut absolument que nous nous tenions tranquilles pendant quelque
temps si nous ne voulons pas retourner là-bas.

--Notre position est embarrassante, c'est vrai; mais cet homme nous
témoigne tant de confiance...

--Eh! qui diable te prie de mettre la main à la pâte. Lorsque arrivera
le moment d'agir, tu tourneras la tête, ce sera absolument comme si tu
n'étais pas là.

--De quoi parlez-vous donc, dit de Pourrières qui marchait toujours en
avant.

--Oh! de choses très-peu intéressantes, répondit Roman, de la pluie et
du beau temps. Tu peux, si tu le veux, rester en arrière, continua-t-il
en s'adressant à son compagnon, dans cinq minutes l'affaire sera faite.

Ils étaient arrivés dans la partie la plus obscure et la moins
fréquentée du parc.

--Par ici, monsieur le marquis, dit Roman à de Pourrières qui avait
traversé la route pour courir après un papillon dont les ailes diaprées
étincelaient au soleil comme une mosaïque de pierres précieuses, par
ici, en suivant ce sentier, nous arrivons un quart d'heure plus tôt à
Villemomble.

De Pourrières revint sur ses pas, et Roman le laissa passer le premier
dans l'étroit sentier qu'il lui désignait.

--J'ai une faim de diable, dit-il après avoir fait quelques pas.

Roman avait promené ses regards autour de lui. Tout était calme, le ciel
était serein; la fauvette et le chardonneret chantaient leurs amours
sous le feuillage des vieux chênes.

Sa main caressait, dans une des poches de son paletot, un instrument de
mort de dix à onze pouces de long, formé de cinq à six brins de baleine
réunies ensemble, et terminé aux extrémités par deux boules de plomb de
la grosseur d'un œuf, pesant chacune une livre et recouvertes ainsi que
la branche qui les unissait l'une à l'autre par un tissu de cuir tressé
avec art.

Il s'était rapproché du marquis.

--Va déjeuner chez Satan, dit-il.

De Pourrières tomba comme s'il avait été frappé de la foudre.

A ce moment, le cri d'un oiseau de proie, qui fendait les airs pour
s'abattre sur deux innocents ramiers, retentit aux oreilles de
l'assassin; et par un de ces changements de temps si communs pendant les
jours caniculaires, le ciel devint sombre et gris, l'éclair sillonna la
nue, le tonnerre gronda dans le lointain, et une pluie battante et
continue eut bientôt changé en une scène de désolation le paysage, il
n'y a qu'un instant si riant et si animé.

Salvador s'était rapproché de Roman et regardait avec des yeux effrayés
le cadavre du marquis de Pourrières étendu sur le sol.

--Cet orage si subit ne nous présage rien de bon, dit-il après quelques
minutes de silence.

--Cet orage est au contraire un événement très-heureux pour nous,
répondit Roman qui avait repris tout son sang-froid; il nous donne la
certitude que nous ne serons pas interrompus; mais hâtons-nous, il ne
nous reste pas trop de temps pour tout ce que nous avons à faire.

Roman tira de dessous un amas de branches mortes et de feuilles sèches
amoncelées au pied d'un vieil orme, une de ces grosses cruches de grès,
auxquelles on a donné le nom de dame-jeanne; et lorsque Salvador eut
pris le portefeuille et tout ce qui se trouvait dans les poches du
marquis de Pourrières, il en vida le contenu sur le cadavre, en ayant
soin d'en bien imbiber tous les vêtements.

--C'est de l'essence de térébenthine, dit-il. Cinq minutes après que
nous y aurons mis le feu, il ne restera plus de ce cadavre que des
lambeaux informes, auxquels il sera impossible de donner un nom.

Que l'on ne nous accuse pas de broyer du noir dans le seul but
d'effrayer nos lecteurs; nous l'avons déjà dit et nous le répétons, la
plupart des événements que nous rapportons dans ce livre sont vrais,
rigoureusement vrais, et si nous n'avions pas la crainte d'augmenter les
notes déjà si nombreuses de notre ouvrage, nous pourrions presque
toujours citer une autorité à l'appui de ce que nous avançons[225].

Salvador et Roman, après que ce dernier eut mis le feu au tas de ramées
qu'il avait réunies autour et au-dessus du cadavre se hâtèrent de
quitter le théâtre du crime qu'ils venaient de commettre et regagnèrent
à pas pressés l'auberge de Bondy dans laquelle ils avaient laissé leur
voiture.

Salvador était toujours extrêmement pâle, Roman le laissa sur le seuil
de l'auberge et alla seul reprendre le cabriolet auquel, suivant l'ordre
qu'il avait donné, le cheval était encore attelé.

--Vous avez été surpris par l'orage, et cela a dérangé votre promenade,
lui dit l'hôtelier du _Cheval rouge_.

--C'est un malheur dont nous nous consolerons facilement, répondit
Roman.--Il avait amené la voiture devant la porte charretière sous
laquelle Salvador s'était tenu.--Allons, messieurs, dit-il de manière à
être entendu, montez. Adieu, notre hôte.

--Bon voyage, messieurs, répondit l'aubergiste sans seulement tourner la
tête.

--Si nous devons un jour rendre compte aux hommes de la mort du marquis
de Pourrières, dit-il à son complice, celui-là ne pourra pas déposer
contre nous, il n'a pas remarqué que nous sommes arrivés trois, et que
nous ne sommes que deux au départ.

La maison dans laquelle se trouvait l'appartement habité par de
Pourrières, était composée de deux corps de logis, l'un sur la rue,
l'autre sur un jardin qui les séparait; l'appartement du marquis était
situé au troisième étage du premier, et la loge du concierge était à
l'entre-sol du deuxième; il était donc très-facile de s'introduire, sans
être vu, dans cet appartement.

Salvador et Roman qui, ainsi que nous l'avons dit, avaient pris dans les
poches du marquis son portefeuille et ses clés, s'introduisirent chez
lui à la tombée de la nuit, après avoir ramené la voiture chez le
loueur de carrosse de la rue Basse-du-Rempart où ils l'avaient prise.

Ils s'emparèrent de tout l'argent et des billets de banque, des divers
bijoux, et de tous les papiers, lettres et passe-ports qu'ils
trouvèrent, et ils furent assez heureux pour ne rencontrer personne
lorsqu'ils se retirèrent.

Après cette expédition, les deux complices qui étaient brisés de
fatigue, se hâtèrent de rentrer chez eux. Salvador était aussi pâle
qu'un cadavre, et des mouvements convulsifs qu'il ne pouvait comprimer,
annonçaient qu'il était en proie à une fièvre ardente, Roman, au
contraire, était aussi tranquille et aussi gai que de coutume.

--Mon cher élève, dit-il à Salvador lorsqu'ils furent rentrés dans leur
petite chambre, il faut tâcher de changer de physionomie; si les
sergents de ville devant lesquels nous sommes passés pour nous rendre
ici avaient remarqué ta figure, ils auraient sans doute deviné que tu
venais de faire un mauvais coup.

--Oh! répondit Salvador, j'aurais toujours devant les yeux l'image de ce
malheureux.

--Si c'était ton premier coup _d'escarpe_[226], je comprendrais que tu
ne fus pas très à ton aise, ces sortes d'affaires chiffonnent toujours
un peu la première fois; mais il n'en est pas ainsi. As-tu donc oublié
le domestique du banquier Carmagnola, et le brigadier de la gendarmerie
du Beausset?

--Oh! ce n'est pas la même chose! ceux-là, si je les ai frappés c'était
pour me défendre; mais cet homme, Roman, cet homme que nous avons tué
lorsqu'il nous croyait ses amis!...

--N'en parlons plus, ce sera beaucoup plus sage, et occupons-nous de nos
petites affaires. Te voilà maintenant, à peu près certain d'hériter du
nom et de la fortune du marquis de Pourrières, auras-tu assez de courage
et de présence d'esprit pour marcher en avant.

--J'espère que tu n'en doutes pas?

--Tu es plus jeune que le défunt, mais cela n'y fait rien: tu as
toujours paru un peu plus âgé que tu ne l'étais; tu ne lui ressembles
pas positivement, mais tes traits et ta taille, ont de l'analogie avec
les siens: tu es blond, mais grâce aux prodiges récents de la chimie, il
sera facile de faire de toi le plus beau brun du monde. Tes yeux sont
bleus et les siens étaient noirs; mais cette différence échappera
d'autant plus facilement à tous les regards, que personne ne songera à
contester ton identité.

--Mais il reste à ce qu'il paraît un vieux domestique de la famille.

--C'est vrai, mais l'âge doit avoir affaibli toutes les facultés de cet
homme que nous ferons disparaître, si cela devient absolument
nécessaire.

--Nous serons aussi forcés de voir le juif Josué.

--Je me présenterai chez lui comme ton fondé de pouvoirs, je ne me
montrerai pas trop sévère lorsqu'il s'agira de régler le chapitre des
intérêts et ce juif n'en demandera pas davantage; l'enfant du défunt et
de Jazetta n'est pas un obstacle sérieux, il devient ton fils à dater
d'aujourd'hui; nous verrons plus tard ce que nous pourrons en faire.

--Allons, allons, tout est pour le mieux, me voilà marquis de Pourrières
et possesseur d'au moins soixante mille francs de rente, s'écria
Salvador qui avait repris toute sa gaieté.

--Tu veux dire, reprit Roman, que nous voilà marquis de Pourrières et
possesseurs de soixante mille francs de rente.

--Cela coule de source; nous ne pouvons plus nous séparer maintenant.

Le premier soin de Roman et de Salvador, fut de quitter, pour se loger
plus convenablement, l'hôtel qu'ils habitaient sous des noms d'emprunt
depuis leur arrivée à Paris. Ils ne craignaient pas du reste le résultat
des recherches provoquées par la découverte que l'on avait faite du
cadavre de leur victime, certains qu'ils étaient qu'on ne pourrait
appliquer un nom à ces restes informes.

Ils étaient retournés souvent au café dans lequel ils avaient rencontré
pour la première fois l'infortuné de Pourrières, personne ne s'enquit
auprès d'eux de celui qui n'était connu que sous le nom de Courtivon, et
qui du reste avait annoncé son prochain départ à tous ceux qui le
connaissaient.

Après avoir bien étudié leur rôle et lorsque Salvador, qui possédait un
très-grand talent de faussaire, fut parvenu à imiter parfaitement
l'écriture du défunt, ils partirent pour Aix.

Ils avaient pris la poste pour arriver dans cette ville, Salvador avait
tous les papiers du marquis de Pourrières qui étaient parfaitement en
règle, il avait fait teindre ses cheveux avec le plus grand soin, et
cette opération avait tout à fait changé l'expression de sa physionomie;
Roman avait pris le nom de Lebrun et se faisait passer pour son
intendant.

Il fut décidé que Salvador resterait à Aix, et que Roman, chargé d'une
lettre dont l'écriture imitait à s'y méprendre celle du marquis, se
rendrait seul chez le notaire dépositaire du testament, afin de prendre
connaissance des affaires de la succession; il devait trouver bien et
donner son approbation à tout ce qui avait été fait, tout en ayant soin
de se montrer défenseur soigneux des intérêts de son maître.

Le notaire qui du reste était un très-honnête homme, le reçut très-bien,
et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'il avait accordé toute son
estime à M. Lebrun; il était en effet difficile de rencontrer un
intendant à la fois plus honnête homme et moins méticuleux.

Le notaire, oncle et tuteur de Roman, était mort depuis longtemps, et
comme le compagnon de Salvador n'était venu quinze ans auparavant que
deux ou trois fois au village de Pourrières, il ne craignait pas d'être
reconnu, il était donc parfaitement tranquille et il employait tous les
instants qu'il ne passait pas avec le notaire, à recueillir à Pourrières
et dans les environs, tous les renseignements de nature à faciliter
l'entrée de son compagnon sur la scène; il apprit avec plaisir que le
choléra avait fait dans cette partie de la Provence de tels ravages, que
la moitié au moins de la population était descendue dans la tombe.

Lors de sa première visite au château de Pourrières, il était accompagné
du notaire; c'était en quelque sorte une démarche officielle, mais
voulant, à ce qu'il disait, faire plus ample connaissance avec ceux qui
allaient devenir ses camarades; il y revint seul plusieurs fois. Les
domestiques, tous nouveaux serviteurs, craignaient que le jeune marquis
ne les gardât pas à son service, encouragés par l'air bonhomme et la
jovialité de M. l'intendant, ils osèrent lui faire part de leurs
craintes; Roman les rassura: son maître, disait-il, ne voulait causer
de peine à personne, il saurait au contraire récompenser les services de
ceux que le défunt marquis aurait oubliés dans son testament; quant à
vous, disait-il souvent au vieil Ambroise, vous n'aurez pas à vous
plaindre; M. le marquis m'a fait part de ses intentions à votre égard,
et comme vous n'êtes pas de ce pays, si vous désirez vous retirer dans
votre village, il ajoutera douze cents francs de rente à ce que vous a
laissé feu monsieur son père.

--Mon jeune maître est bien bon, M. Lebrun, répondait toujours Ambroise
à cette insinuation qu'il ne considérait cependant que comme un
témoignage d'intérêt, mais j'habite la Provence depuis mon enfance et
j'ai l'intention d'y terminer mes jours; à mon âge, voyez-vous, on a
besoin de soleil.

--S'il t'arrive malheur, c'est que tu l'auras voulu, vieux belître, se
disait alors Roman.

Roman puisait dans les longs entretiens qu'il avait souvent avec
Ambroise, une foule de renseignements utiles qu'il transmettait
journellement à Salvador, afin de lui donner le temps de les graver dans
sa mémoire; Ambroise qui avait voué à la maison de Pourrières un
attachement semblable à celui qu'éprouvait le vieux Caleb pour la maison
des Rawensvood, aimait beaucoup à raconter; aussi était-il charmé
lorsque M. l'intendant l'ayant fait demander dans sa chambre, dans
laquelle il était toujours sûr de trouver une vieille bouteille de vin
cuit, le mettait sur le chapitre de la famille; c'était en éprouvant le
plus vif plaisir qu'il racontait les prouesses de son vieux maître à
l'armée des princes et les premières fredaines du jeune marquis, et ses
yeux étaient humides lorsqu'il parlait des chagrins qu'avait causé au
vieux gentilhomme qu'il avait servi si longtemps l'absence prolongée de
son fils.

Ambroise, tout vieux qu'il était, paraissait avoir une excellente
mémoire; il se rappelait très-bien son jeune maître, qu'il avait,
disait-il souvent, fait sauter plus d'une fois sur ses genoux.

--Je crois bien que je le reconnaîtrai; cependant il doit être bien
changé: cette phrase terminait ordinairement ses discours.

Ambroise était un obstacle sans doute, mais cet obstacle n'était pas de
nature à faire renoncer à leur entreprise des hommes aussi audacieux que
l'étaient Salvador et Roman; il fut donc décidé que le premier qui avait
eu le temps de bien étudier le rôle qu'il devait jouer, ne ferait pas
attendre plus longtemps à ses vassaux, le marquis Alexis de Pourrières.

Salvador partit d'Aix, assez tard pour n'arriver à Pourrières qu'à la
naissance de la nuit. Il se rendit de suite chez le notaire, et
lorsqu'il se fut nommé, l'officier ministériel qui cependant avait vu
souvent Alexis de Pourrières lorsqu'il était déjà âgé de plus de dix
ans, s'empressa de le reconnaître, afin de faire preuve de perspicacité.

Rassuré par l'heureux résultat de cette première démarche, Salvador, qui
d'abord avait été quelque peu embarrassé, se sentit assez d'aplomb pour
ne plus rien craindre. Après avoir approuvé à son tour tout ce que Roman
avait trouvé bien, il parla au notaire de ses voyages, des égarements de
sa jeunesse, et des regrets que lui inspirait la mort de son père, dont
il aurait voulu fermer les yeux; puis il lui demanda des nouvelles
d'Ambroise, de ce vieux et loyal serviteur de la famille, qu'il
espérait, disait-il, retrouver encore plein de verdeur malgré son âge
avancé.

Le notaire, pour faire sa cour au nouveau seigneur de Pourrières, lui
proposa d'envoyer chercher ce vieux domestique, et comme Salvador
s'était empressé d'acquiescer à la proposition qui lui était faite, un
clerc fut dépêché à l'instant même, après avoir reçu l'ordre de ne point
revenir sans amener Ambroise avec lui.

Le premier soin de ce jeune homme, qui avait entendu tout ce que
venaient de dire le notaire et Salvador, fut de rapporter au vieux
domestique, que son patron qui n'avait vu le marquis de Pourrières que
lorsqu'il était âgé de dix ans, l'avait cependant reconnu de suite et
que cela avait paru singulièrement flatter monsieur le marquis.

Ambroise parut charmé du retour de son jeune maître.

--Si votre patron l'a reconnu de suite, dit-il au jeune clerc, je suis
bien sûr de le reconnaître aussi.

Ambroise, aussitôt son arrivée, fut introduit dans le cabinet du
notaire.

--Te voilà donc, mon vieil ami? lui dit Salvador; il y a bien longtemps
que nous ne nous sommes vus; allons, viens m'embrasser!...

Salvador qui était vêtu d'un costume complet de deuil, paraissait
vivement ému. Ambroise à qui sa présence rappelait une foule de vieux
souvenirs, se jeta dans les bras de son jeune maître, qui le tint
longtemps serré contre sa poitrine.

A ce moment on annonça M. Lebrun. Roman, après avoir salué son maître
avec beaucoup de respect, prit part à la conversation et fit un éloge
pompeux du vieux domestique, qui paraissait charmé de l'accueil qui lui
était fait, et dont la satisfaction fut portée è son comble, lorsque le
notaire ayant prié le marquis de partager le souper impromptu qu'il
venait de faire servir: il accepta, à la condition qu'Ambroise prendrait
à table sa part de ce repas.

Pendant tout le temps que dura le souper, Salvador ne cessa de prodiguer
à Ambroise les témoignages de son attachement, et lorsque l'heure de la
retraite étant arrivée, il se retira avec Roman, le vieux domestique
était aussi satisfait qu'il est possible de l'être.

Les affaires de la succession n'étaient pas difficiles à régler; on
devait au juif à peu près six cent mille francs; mais le vieux marquis
qui dépensait au plus la moitié de son revenu, avait laissé, en argent
comptant une somme très-considérable. Roman se chargea d'aller régler
avec ce juif, qu'il trouva dans sa masure du quartier Saint-Jean,
occupé, comme toujours, à compter l'or qu'il avait extorqué à quelques
malheureuses dupes, de sorte que Josué désintéressé, il devait rester au
marquis de Pourrières, environ cinquante mille francs de rentes en
biens-fonds.

Je croyais, dit Josué, lorsque Roman eut décliné son nom et sa qualité,
que j'aurais l'honneur de voir M. le marquis de Pourrières; au reste,
puisque vous êtes son intendant, nous pourrons probablement nous
entendre, ajouta-t-il en souriant.

Les prévisions du juif ne furent pas trompées; monsieur l'intendant se
montra si coulant en affaires, que Josué, qui ne pouvait deviner le
motif qui le faisait agir, en conclut qu'il ne savait pas son métier.

--Dites bien à M. de Pourrières que je suis tout à son service, dit le
juif lorsqu'il reçut la somme qui lui était due; mon plus vif plaisir
est celui d'obliger les jeunes gens de noble famille.

--Je vous crois, répondit Roman en prenant congé de lui, si vous
obligez toujours au même prix, vous ne devez pas laisser échapper les
occasions qui se présentent de vous procurer ce plaisir.

Salvador qui, après sa visite au notaire, était retourné à Aix pour y
terminer, à ce qu'il disait, quelques affaires importantes, vint habiter
le château de Pourrières, aussitôt que son ami lui eut fait savoir qu'il
avait terminé avec Josué.

--Ce vieux coquin, disait Roman dans la lettre qu'il envoyait à son
compagnon, nous a tiré une fameuse plume de l'aile, mais il n'a pas
conçu le plus léger soupçon.

Le vieux manoir habité par un jeune et brillant cavalier prit tout à
coup un aspect plus riant et plus animé, les vieilles tapisseries furent
remplacées par des tentures à la mode; des meubles du plus nouveau goût
vinrent prendre la place des lourdes chaises et des gothiques bahuts qui
furent relégués au grenier, de beaux chevaux, une calèche et des livrées
élégantes complétèrent un ensemble tout à fait confortable.

Des gentilshommes du voisinage avaient invité plusieurs fois Salvador à
des parties de chasse et à des réunions qu'il s'était empressé de
rendre, et toujours il avait obtenu les succès les plus flatteurs.

On a naturellement beaucoup d'indulgence pour les gens chez lesquels on
s'amuse; aussi les voisins du château de Pourrières, qui était devenu le
centre de tous les plaisirs de la contrée, ressentaient beaucoup
d'amitié pour son propriétaire: les hommes trouvaient que c'était un
joyeux compagnon, les femmes admiraient la grâce aristocratique et la
parfaite élégance de ses manières.

Quelques-uns des petits-cousins qu'Alexis de Pourrières n'avait fait
qu'entrevoir lors du séjour qu'il avait fait à Marseille avant de
commencer ses voyages en Europe, vinrent le visiter. Salvador les reçut
si gracieusement, il leur fit avec tant de politesse les honneurs de sa
demeure, qu'il parvint à leur faire oublier qu'ils avaient espéré se
partager la fortune qu'il possédait.

Salvador et Roman auraient été parfaitement tranquilles s'ils n'avaient
pas remarqué que depuis quelque temps le caractère d'Ambroise était
totalement changé; le vieux domestique, d'ordinaire dispos et toujours
prêt à rire, était devenu sombre et taciturne, il paraissait dominé par
quelques pensées importunes, et souvent on l'avait surpris hochant la
tête négativement après avoir regardé son maître.

Roman, qui possédait toute la confiance d'Ambroise, l'avait plusieurs
fois interrogé avec adresse: Faites-moi connaître, lui disait-il, les
causes de la tristesse qui vous accable, et si cela est possible,
monsieur le marquis fera tout pour les faire cesser. Ambroise avait
longtemps évité de répondre à ces questions, mais un jour Roman ayant
été beaucoup plus pressant que de coutume, Ambroise se détermina à le
prendre pour confident.

«Je suis peut-être fou, mon cher monsieur Lebrun, mais je souffre tant,
que vous aurez pitié de moi. Figurez-vous qu'il y a un mois j'ai fait un
rêve dont je ne puis chasser le souvenir de ma mémoire. Je rêvais que je
m'étais assis au pied du vieux mûrier que défunt monsieur le marquis a
fait planter dans le parc le jour de la naissance de son fils. J'étais
là depuis quelques instants, lorsque tout à coup j'entendis des cris de
détresse; je me levai précipitamment et je vis mon jeune maître tel
qu'il était lorsqu'il quitta le château pour commencer ses voyages,
étendu sur le sol; le sang sortait à gros bouillons d'une profonde
blessure qu'il avait à la poitrine. J'allais courir à lui pour le
secourir, mais je fus arrêté par un homme qui me dit en posant sa main
sur mon épaule: arrête, c'est moi qui suis ton maître. Les traits de cet
homme sont sortis de ma mémoire; je me rappelle seulement qu'il avait de
grands yeux bleus.»

J'aurais certainement oublié ce songe, si je n'avais pas remarqué par
hasard, que les yeux de M. le marquis sont bleus, tandis que je me
rappelle fort bien qu'il les avait du plus beau noir lorsqu'il a quitté
le château. Je suis bien malheureux, M. Lebrun; ce songe me poursuit
partout, et quelquefois il fait naître dans mon esprit de singulières
pensées.

Ambroise se pencha vers Roman et lui dit à voix basse:

--Etes-vous bien sûr que notre maître est réellement le marquis Alexis
de Pourrières?

--Vous me faites là une singulière question, répondit Roman. Depuis cinq
ans que je suis au service de M. le marquis, je l'ai toujours entendu
nommer ainsi par les personnes recommandables avec lesquelles il était
en relation, et je dois croire que le nom qu'il porte lui appartient,
puisque vous-même, ainsi que le notaire, vous l'avez reconnu lors de son
arrivée ici.

--C'est vrai, c'est vrai, répondit Ambroise en secouant tristement la
tête; je suis fou; il ne faut pas croire aux songes; quelquefois,
cependant, les songes sont des avertissements donnés par la Providence.

Roman employa toute sa rhétorique pour rassurer Ambroise, qu'il ne
quitta pour aller trouver Salvador que lorsqu'il le vit un peu plus
calmé.

--Il faut absolument que nous trouvions le moyen de nous défaire de cet
homme, dit Salvador, lorsque Roman lui eut rapporté la conversation
qu'il venait d'avoir avec Ambroise.

--Ah! si Mathéo n'avait pas envoyé dans l'autre monde nos amis de la
forêt de Cuges...

--Nous ne nous servirions pas d'eux, répondit Salvador, pourquoi laisser
faire par d'autres l'ouvrage que l'on peut faire soi-même?

--Sans doute; mais il faut, pour éviter de donner naissance à des
soupçons, dont les résultats pourraient être désagréables, que la mort
d'Ambroise paraisse naturelle.

--Le poison!

--Le poison laisse des traces.

Les deux amis cherchèrent longtemps un moyen d'arriver au but qu'ils
voulaient atteindre, sans pouvoir rien trouver qui leur parût
convenable.

--Mais il faut absolument que cet homme périsse, dit Salvador; s'il ne
meurt pas, nous sommes perdus.

Roman, depuis quelques instants, paraissait réfléchir.

--C'est cela, s'écria-t-il tout à coup en se frappant le front, c'est
cela. Mon ami, dans trois ou quatre jours au plus tard, nous n'aurons
plus rien à redouter.

--Quel est ton projet?

--Tu le connaîtras lorsqu'il sera réalisé.

--Mais encore faut-il que je sache?

--Eh bon Dieu! monsieur le marquis, laissez, je vous en prie, agir à sa
guise, votre dévoué serviteur; vous savez qu'il est homme de ressources
et qu'il n'a pas froid aux yeux.

Roman, à quelques jours de là, invitait au nom de son maître, les
châtelains les plus voisins et le notaire que nous connaissons déjà, à
passer la journée au manoir de Pourrières. Tous les invités se
montrèrent exacts; on savait que le marquis savait faire les honneurs de
sa table.

--Je vous ai réunis, messieurs, dit Salvador à ses convives au moment où
l'on allait se mettre à table, pour déguster quelques flacons
d'excellent Tokay, et quelques nouveautés gastronomiques que je viens de
recevoir de Paris.

Le déjeuner fut servi avec ce luxe et ce confort qui ajoutent une
nouvelle saveur à la délicatesse des mets et à l'excellence des vins.
Comme toujours, Salvador se montra aimable et gracieux. Cependant un
examen attentif eût permis de saisir sur sa physionomie l'expression
d'une vive préoccupation. On resta longtemps à table, Salvador après
avoir fait servir à ses convives le café et les liqueurs, leur proposa
une partie de boules; on joue beaucoup aux boules dans les contrées
méridionales de la France, et particulièrement en Provence. La
proposition fut acceptée avec enthousiasme, et les convives
s'empressèrent de se rendre sur une pelouse située devant l'entrée
principale du château.

On allait engager les parties, lorsque Ambroise botté et éperonné, et
conduisant une jument par la bride, s'approcha de Salvador et lui
demanda s'il avait quelques commissions pour Aix. Celui-ci qui avait
reçu de Roman les instructions nécessaires, lui remit un bon de cent
francs qu'il le chargea de remettre au libraire Aubin, qui faisait ses
abonnements aux journaux et aux Revues de la capitale.

--Le père Ambroise est encore fort et vigoureux, dit le marquis en
s'adressant à ses convives, et malgré son grand âge, il est aussi bon
cavalier que le premier postillon du pays. Mais c'est égal, je défendrai
à Lebrun de vous faire faire d'aussi longues courses.

--Monsieur le marquis est bien bon, répondit Ambroise; mais comme j'ai
encore bon pied, bon œil, il faut que je me rende utile.

--C'est bien, Ambroise, c'est bien, partez, mon ami, et que Dieu vous
conduise.

Ambroise était en selle, il piqua légèrement sa bête et partit au petit
trot.

--Il est bien bon pour moi, se disait-il en laissant flotter les rênes
sur le col de sa monture, tout le monde le reconnaît: le notaire; qui
causait avec lui tout à l'heure; les neveux de feu madame la marquise;
mais ses yeux sont bleus, dit-il à haute voix, et j'en suis bien sûr,
ceux d'Alexis étaient noirs... Oh! mon songe, mon songe!...

Tandis que la monture d'Ambroise trottait dans un petit sentier qui
conduisait à la route d'Aix, les parties de boules continuaient devant
l'entrée du château.

Elles se prolongèrent jusqu'à l'heure du dîner, auquel assistèrent
toutes les personnes qui avaient pris part au repas du matin. Vers huit
heures du soir, Salvador ayant demandé une clé dont il prétendait avoir
besoin, Roman lui répondit devant ses convives qu'Ambroise avait emporté
cette clé et qu'il n'était pas encore rentré. On pensa naturellement que
le vieillard s'étant trouvé fatigué, s'était déterminé à coucher à Aix,
et qu'il ne reviendrait que le lendemain.

Le château de Pourrières était entouré de vastes dépendances en terres
labourées, bois, vignes, plantations de mûriers et d'oliviers, qu'il
fallait traverser pour gagner le village où se trouvait un embranchement
qui conduisait à la route d'Aix; ce chemin était celui que prenaient
toutes les personnes qui venaient de la ville; mais les habitants du
château que leurs affaires appelaient à Aix, en avaient adopté un autre
qui diminuait le trajet d'au moins une demi-lieue.

Le parc du château de Pourrières, d'une très-vaste étendue et planté
d'arbres de haute futaie, est traversé à son extrémité par un ruisseau
qui prend sa source dans les montagnes qui couronnent la vallée où est
bâti ce château. Ce ruisseau coule lentement entre deux rochers d'une
hauteur d'environ trente-cinq mètres, au sommet desquels on arrive par
deux pentes douces ménagées exprès des deux côtés du parc; ces deux
rochers et le ruisseau qu'ils enserrent dans leur sein forment à la
partie du parc qui avoisine le manoir une ceinture naturelle qui
deviendrait impossible de franchir si un pont n'avait pas été établi sur
les deux crêtes les moins élevées des rochers.

La largeur du ruisseau n'étant pas très-considérable, on a tout
simplement, pour établir ce pont, jeté de forts madriers sur les
rochers, et sur ces madriers qui sont tenus en place par de forts
crampons en fer, on a fixé des planches assez épaisses. Lorsqu'on a
traversé ce pont primitif, on suit un petit sentier qui conduit, après
quelques détours, sur la grand'route d'Aix à Marseille.

Salvador et ses convives allaient se lever de table, lorsqu'un
domestique, dont la physionomie renversée et les yeux hagards
annonçaient qu'il était porteur d'une mauvaise nouvelle, entra dans la
salle à manger.

--Oh! monsieur le marquis! s'écria-t-il, quel malheur! quel affreux
malheur!... Ambroise! le pauvre Ambroise!

--Eh bien! dit Salvador, qu'est-il donc arrivé à Ambroise.

--Il est mort! monsieur le marquis; je viens de retrouver son corps dans
le ruisseau du parc. Le pont s'est rompu, sans doute au moment où il
passait dessus avec sa jument.

Et le domestique, sans attendre la réponse de son maître, le quitta pour
aller apprendre la triste nouvelle aux autres habitants du château.

Tous les convives s'étaient levés de table lorsque le domestique était
venu annoncer le fatal événement qui avait causé la mort du pauvre
Ambroise, et Salvador s'était élancé sur ses traces en affectant tous
les signes d'une profonde douleur. Les convives avaient suivi ses pas,
et lorsqu'on arriva au lieu où gisait le cadavre, Roman, qui s'était
mêlé parmi les amis de son maître, affichait une douleur que tout le
monde s'empressa de consoler.

Le cadavre du vieux serviteur fut relevé avec toutes les marques du plus
profond respect et transporté au château. Les convives de Salvador,
respectant la douleur qu'il paraissait éprouver, se retirèrent après lui
avoir témoigné toute la part qu'ils prenaient au triste événement qui
venait d'arriver.

Le lendemain matin, Salvador et Roman se promenaient dans la partie
réservée du parc. Roman, qui paraissait très-satisfait, se frottait
joyeusement les mains.

Le hasard nous a servis, dit Salvador, que Roman n'avait pas tout à fait
mis dans la confidence de son projet, et qui depuis la veille n'avait
pas trouvé un instant pour interroger son digne ami.

--Oui, dit Roman, mais c'est moi qui ai fait naître ce hasard.

--Comment cela?

--Je savais que chaque fois qu'Ambroise se rendait à Aix, il prenait la
route du parc qui abrége beaucoup le chemin. Hier, je lui ordonnai de se
rendre dans la ville, et je l'envoyai te demander tes commissions devant
tes convives qui avaient été invités à dessein, afin qu'il fût bien
établi qu'il partait de son plein gré.

--Mais cela ne me dit pas comment il se fait que le pont se soit rompu,
justement au moment où il passait dessus.

--Eh! mon cher, rien de plus simple. Depuis quelques jours, je versais
chaque matin de l'acide sulfurique sur les parties des madriers qui
avaient le plus souffert des outrages du temps, de sorte qu'ils devaient
nécessairement se rompre et emporter avec eux tout l'édifice au moment
où ils auraient à supporter le poids d'un homme et d'un cheval; et les
parties de rochers sur lesquelles était établi ce pont formant
l'entonnoir, il était certain qu'Ambroise serait mort avant d'être
arrivé au fond du précipice.

--Roman, je suis content de vous, dit Salvador en tendant la main à son
digne compagnon; vous vous êtes acquis des droits éternels à ma
reconnaissance et à la moitié de la fortune de la famille de Pourrières.
A propos, quand partageons-nous?

--A quoi bon partager? tu le sais, j'ai de l'amitié pour toi; aussi, je
désire que nous ne nous séparions jamais. Je suis ennemi du faste et des
grandeurs, la position que j'occupe ici ne me déplaît pas; je ne parais
être, il est vrai, que le premier de tes domestiques, mais cela ne me
fait rien; cette comédie perpétuelle m'amuse.

Roman, en sa qualité d'intendant, fit faire des funérailles magnifiques
à Ambroise. Salvador assista au service funèbre et au convoi, et tous
les habitants du village de Pourrières remarquèrent son air affligé
lorsque l'on couvrit de terre la dépouille mortelle du vieux serviteur.
Par ses soins, un modeste monument, surmonté d'une croix de fer, fut
élevé à sa mémoire, près du caveau destiné à servir de sépulture aux
membres de la famille de Pourrières.

Roman recevait le prix des fermages et tous les autres revenus. Lorsque
Salvador avait besoin d'argent, il en demandait à son compagnon qui lui
en donnait sans compter. Un jour, désirant envoyer à Paris une somme
assez forte à son carrossier, il la demanda comme de coutume à Roman.

--Je suis bien fâché de ne pouvoir te satisfaire, mais il faut que tu
attendes les prochaines rentrées; ma caisse est vide.

Salvador, qui savait que Roman avait touché, deux jours auparavant,
environ quinze mille francs de divers fermiers en retard, lui en fit
l'observation.

--Les quinze mille francs? s'écria Roman, ils sont loin s'ils courent
toujours. J'ai joué au baccarat, et je les ai perdus; mais je les
regagnerai.

--Tu ferais beaucoup mieux de ne plus jouer, lui répondit Salvador, que
ce contre-temps paraissait vivement contrarier.

--Eh! pourquoi me priverais-je de jouer, si j'y trouve du plaisir?
est-ce que je trouve mauvais que tu achètes des chevaux et des
équipages?

--On se ruine vite lorsque l'on a la passion du jeu.

--Lorsque nous serons ruinés, nous reprendrons notre ancien métier; nous
sommes encore trop jeunes pour nous retirer des affaires.

Cette petite altercation n'eut pas de suite; la chaîne qui attachait ces
deux hommes l'un à l'autre était beaucoup trop forte pour se rompre au
premier choc.

Le récit des faits qui précèdent l'époque à laquelle nous sommes arrivés
n'a pas dû donner à nos lecteurs une opinion exacte du caractère de
Salvador. En effet, ils ne l'ont vu jusqu'à présent agir qu'à la suite
de Roman; ils ont donc pu croire que c'était une de ces natures sans
individualité, bonnes tout au plus à suivre l'impulsion qui leur est
donnée: il n'en était rien cependant. Salvador, au contraire, possédait
autant si ce n'est plus de résolution que son compagnon, il savait
examiner les choses de haut, qualité qui manquait à Roman; et il n'eût
pas été impossible à un habile phrénologiste de trouver sur son crâne
les bosses de l'organisation et de la prévision. Nous avons déjà dit
quels étaient les agréments extérieurs de sa personne et de son esprit.
Roman, qui avait guidé les premiers pas de Salvador dans la carrière du
crime, devait exercer et exerçait en effet une certaine influence sur
son esprit; mais son pouvoir devait cesser le jour où son élève
s'apercevrait qu'il était assez fort pour voler de ses propres ailes.

Salvador se dit un jour que, porteur d'un beau nom, possesseur d'une
belle fortune, et doué d'assez de capacités pour occuper une place
importante dans la société, il devait tout faire pour conquérir cette
place. Le voleur voulait voir le signe de l'honneur briller sur sa
poitrine; l'assassin ne se serait pas trouvé déplacé sur le siége du
législateur: l'ambition venait de le mordre au cœur.

--Tu veux devenir quelque chose, lui disait souvent Roman, auquel il
avait confié ses rêves d'avenir; à ton aise, chacun prend son plaisir où
il le trouve; mais, prends garde, c'est en voulant monter trop haut que
l'on tombe.

--Tomber de haut ou de bas, répondait Salvador, lorsque la mort doit
être le résultat de la chute, qu'importe!

--Que tu sois député ou pair de France, ou que tu restes tout simplement
le marquis de Pourrières, cela m'est égal, pourvu que nous puissions
avoir bonne table, bons vins et de quoi jouer au baccarat.

--Sois raisonnable, ne perds pas plus de la moitié de notre revenu.

--Sois tranquille, je suis en veine maintenant.

Le marquis de Pourrières, qui, jusqu'à ce jour avait fréquenté seulement
les gentilshommes de son bord, rendit des visites aux fonctionnaires
publics de son arrondissement. Ces avances furent accueillies avec le
plus vif empressement, on était flatté de voir se rallier au nouvel
ordre de choses un gentilhomme du nom le plus ancien et le plus vénéré
de la province. Salvador fit entendre qu'il ne serait pas fâché
d'obtenir un emploi en harmonie avec son nom et sa fortune; on lui
répondit que le désir qu'il éprouvait de servir l'Etat était trop digne
de louange pour qu'on ne s'empressât pas de le satisfaire à la première
occasion.

Sur ces entrefaites, l'époque de l'élection des officiers de la garde
nationale étant arrivée, monsieur le marquis de Pourrières se mit sur
les rangs. Il fut nommé sans opposition commandant du bataillon de son
canton. Roman, pour faire plaisir à son ami, avait bien voulu accepter
le modeste grade de sergent.

Bientôt on remarqua dans les rangs de la garde nationale de
l'arrondissement de Brignoles, la bonne tenue du bataillon commandé par
monsieur le marquis de Pourrières, les hommes qui le composaient étaient
tous vêtus uniformément, leurs armes étaient en bon état, il savaient
même emboîter le pas. Monsieur le marquis avait fait habiller à ses
frais les plus nécessiteux, et il avait doté son bataillon d'une musique
dont l'harmonie aurait pu paraître satisfaisante à des oreilles plus
difficiles que celles des bons habitants du village de Pourrières et des
lieux circonvoisins.

Lorsque arriva l'époque des élections, monsieur le marquis qui avait
trop de tact pour se mettre lui-même sur les rangs, intrigua tant et si
bien qu'il fit nommer d'emblée le candidat du gouvernement.

De semblables services devaient être récompensés, aussi le premier jour
de mai, après les élections, il fut nommé chevalier de la Légion
d'honneur.



III.--Fortuné et Silvia.


Parmi les nombreux papiers dont s'étaient emparés Salvador et Roman,
après l'assassinat du marquis, se trouvait une volumineuse
correspondance entre la victime et la dame Moulin de Genève, qui avait
été chargée d'élever l'enfant naturel d'Alexis et de Jazatta, toutes
les lettres de cette femme portaient seulement pour suscription ces deux
initiales _A de P._, et étaient toutes adressées, poste restante, dans
les différentes villes où le marquis avait séjourné.

La lettre la plus récente remontait déjà à un peu plus d'un an lors de
la mort de celui à qui elle était adressée, et accusait réception d'une
somme de quatre mille deux cents francs qui devaient servir au payement,
pendant trois ans, de la pension allouée par son père au jeune Fortuné.

Salvador habitait le château depuis environ deux années et il se
disposait à faire un voyage à Lyon, lorsqu'il se rappela qu'il était
temps qu'il envoyât une nouvelle somme à Genève.

--Dans quelques années, dit-il à Roman, en pliant la lettre qu'il venait
d'écrire et dans laquelle il avait placé trois billets de banque de
mille francs, dans quelques années cet adolescent qui est âgé de
dix-sept ans sera tout à fait un homme, que ferons-nous alors?

--Nous lui donnerons une petite somme et nous l'enverrons dans une de
ces colonies d'où l'on ne revient pas.

--Mais voudra-t-il partir?

--Nous le verrons bien. Au reste nous avons encore trois ans au moins
devant nous, et j'ai pour habitude de ne m'occuper d'une affaire qu'au
moment de la terminer.

Peu de jours après, Salvador reçut, au lieu de la réponse de la femme
Moulin, une lettre du premier magistrat municipal de la ville de Genève,
lettre à peu près conçue en ces termes:

«La femme Moulin ayant quitté notre ville depuis déjà plus de trois ans
sans laisser d'indication du lieu qu'elle a choisi pour y fixer sa
résidence, la lettre que vous lui avez écrite nous a été remise;
espérant y trouver des renseignements de nature à nous mettre sur les
traces de cette femme qui a trompé plusieurs personnes recommandables de
notre ville, nous avons cru devoir la décacheter.

»Nous avons vu avec peine que vous aussi vous aviez été trompé par cette
intrigante, et nous regrettons bien sincèrement d'être forcé de vous
apprendre des faits qui doivent nécessairement vous causer un grand
chagrin.

»La femme Moulin habitait Genève depuis environ cinq ans, lorsque vous
fûtes forcé de lui confier votre fils; et les personnes qui vous ont
donné sur son compte les plus favorables renseignements étaient de bonne
foi: elle jouissait à cette époque de la meilleure réputation.

»Cette malheureuse fit croire à tout le monde que votre fils appartenait
à une de ses nièces qui venait de mourir sans laisser de fortune, et
qu'elle s'était chargée d'élever cet enfant afin d'éviter qu'il ne fût
placé dans un hospice. Cette intrigante qui recevait de vous plus
d'argent qu'il n'en fallait pour élever et faire instruire
convenablement le jeune Fortuné, gardait, à ce qu'il paraît, pour elle
l'argent destiné à l'éducation de votre fils; car elle se contenta de
l'envoyer à l'école primaire, de sorte qu'à plus de neuf ans il n'était
pas plus instruit que celui d'un ouvrier de notre ville, et puisque
d'après la lettre que nous avons sous les yeux, vous paraissez satisfait
de ses progrès, il faut croire que les lettres qui vous ont été
adressées comme provenant de lui ont été fabriquées dans le seul but de
vous tromper.

»Le jeune Fortuné était doux, complaisant; il paraissait doué d'une
certaine intelligence, aussi était-il très-aimé de tous les voisins de
sa prétendue tante, et l'on regrettait généralement que la fortune de
madame Moulin ne lui permît pas de faire donner à son neveu une
éducation plus complète que celle qu'il recevait.

»Votre fils venait d'atteindre sa quinzième année, lorsqu'un jour la
femme Moulin le chargea d'aller à Versoix, village situé à deux lieues
de Genève, remettre au sieur G. Piachaut, entrepreneur de roulage, une
lettre dont il devait rapporter la réponse. Lorsqu'il arriva, M. G.
Piachaut était absent; il fut donc forcé d'attendre, de sorte qu'il ne
fut de retour à Genève que vers sept heures du soir. La porte de la
maison habitée par la femme Moulin était fermée, il attendit jusqu'à
neuf heures celle qu'il nommait sa tante, elle ne revint pas; enfin il
s'en alla tout en larmes trouver le père Humbert, brave homme qui
occupait depuis plus de vingt-cinq ans la place de commissionnaire à
l'hôtel de l'_Ecu de Genève_. Cet homme lui apprit que sa tante était
venue le chercher afin de lui faire porter ses malles chez Vissel,
entrepreneur de voitures, et qu'elle était partie pour Paris.--Comme je
m'étonnais de ne pas te voir avec elle, continua le père Humbert, en
s'adressant à Fortuné, elle me dit que tu devais l'attendre hors de la
ville avec un de tes parents.--Les pleurs de Fortuné redoublèrent
lorsqu'il eut entendu le père Humbert. Le bonhomme, touché de ses
larmes, l'accompagna à la demeure de la femme Moulin, espérant qu'il
pourrait y recueillir quelques renseignements utiles. Les voisins lui
apprirent que la femme Moulin avait vendu tous ses meubles quelques
heures seulement avant celle de son départ, qu'elle n'avait du reste
annoncé à personne. Il devenait donc évident que c'était de son plein
gré qu'elle avait abandonné son neveu, que la commission dont elle
l'avait chargé n'était qu'un prétexte pour se débarrasser de lui, et que
le pauvre enfant ne devait plus compter sur elle.

»Nous n'essayerons pas de vous dépeindre la douleur de ce malheureux
enfant qui venait de perdre son unique parente, et qui se trouvait, tout
à coup et à un âge aussi tendre, sans asile et sans pain. Le père
Humbert eut pitié de lui. Ecoute, lui dit-il, reste avec moi, il y a de
l'ouvrage et du pain pour deux, à l'hôtel de l'_Ecu de Genève_; tu seras
logé, nourri et habillé comme moi, et quand je serai trop vieux pour
travailler, tu me succéderas. Fortuné accepta avec empressement et
reconnaissance l'offre qui lui était faite, et, dès le lendemain, le
pauvre jeune homme était en fonctions.

»Le père Humbert, pour obliger son jeune protégé, fit toutes les
démarches possibles pour arriver à découvrir la retraite de la femme
Moulin; mais elles demeurèrent sans résultats satisfaisants; on sut,
seulement, que cette femme était d'origine française et qu'elle avait
quitté notre ville, probablement, pour se soustraire aux poursuites
qu'allaient exercer contre elle plusieurs négociants auxquels elle avait
escroqué des sommes assez considérables.

»Votre fils, monsieur le marquis, dut se résigner; il était laborieux,
attentif; il secondait, autant que ses forces le lui permettaient, le
généreux vieillard qui l'avait accueilli et qui lui témoignait beaucoup
d'intérêt.

»Une année se passa ainsi, et Fortuné, qui se faisait toujours remarquer
par sa bonne conduite, avait déjà mis quelques centaines de francs en
réserve, et sa petite garde-robe était assez bien montée. Enfin, il
était à peu près heureux, et aujourd'hui il aurait trouvé son père, si
un événement, que nous vous rapporterons sans l'accompagner de
commentaires, n'était pas venu tout à coup le précipiter dans un abîme
sans fond et jeter l'épouvante dans notre cité, ordinairement si
paisible.

»Fortuné, arrivait toujours le premier à l'hôtel de l'_Ecu de Genève_,
le père Humbert ne se rendait à son poste que plus tard. Le 20 mai de
l'année dernière, jour de la naissance de son père adoptif, Fortuné,
après lui avoir fait agréer ses hommages à cette occasion, sortit à
l'heure ordinaire.

»A dix heures et demie, Humbert, qui devait venir le prendre pour
l'emmener déjeuner à Carouges, n'était pas encore arrivé.

»A onze heures, le jeune homme, impatient d'attendre, envoya un de ses
camarades chez le vieillard, afin de l'inviter à se presser.

»Quelques minutes après, le messager revenait, pâle et hors de lui,
annoncer aux habitants de l'hôtel de l'Ecu, que le père Humbert venait
d'être assassiné.

»Fortuné ne voulut pas d'abord croire à un aussi effroyable malheur;
mais lorsqu'il ne lui fut plus permis de douter, il tomba dans un
abattement voisin de la folie; la justice informa sur-le-champ et
Fortuné, amené sur le théâtre du crime, ne put supporter la vue du
cadavre; il s'évanouit et demeura longtemps privé de l'usage de ses
sens.

»On savait que deux jours auparavant, le père Humbert avait retiré de
chez M. Lombard Odier, banquier, une somme de dix-sept mille cinq cents
francs, qu'il devait remettre à M. Fazy Pasteur, président du tribunal
de commerce et propriétaire d'une petite ferme qu'il venait d'acquérir.

»Cette somme avait été enlevée d'un mauvais meuble dans lequel elle
avait été déposée. Ce meuble cependant était beaucoup moins remarquable
que plusieurs autres qui garnissaient l'appartement et qui avaient été
respectés. Cette circonstance dut faire croire que l'assassin
connaissait parfaitement les lieux, et les habitudes de la victime. Les
voisins entendus déclarèrent tous qu'aucune personne étrangère n'était
sortie de la maison.

»On retrouva l'instrument qui avait servi à commettre le crime. C'était
un couteau qui fut reconnu pour appartenir à Fortuné. On trouva encore,
dans le modeste logement, une paire de gros souliers à l'usage de ce
dernier. Ces objets étaient couverts de sang. Les semelles des souliers
en étaient imprégnées et elles avaient laissé des empreintes
très-visibles sur la mare de sang coagulé qui entourait le cadavre.
Toutes ces circonstances firent planer sur Fortuné les plus graves
soupçons. Tout semblait se réunir pour accuser ce jeune homme. Il fut
arrêté et mis en secret le plus absolu.

»Une maladie très-grave dont il fut subitement attaqué et qui dura trois
mois, retarda l'instruction de son affaire; mais grâce au soins qui lui
furent prodigués par notre estimable M. Prunier, médecin en chef des
hôpitaux de cette ville, il recouvra la santé.

»Il possédait toute sa raison, qu'il avait été sur le point de perdre à
la suite de la maladie à laquelle il venait d'échapper, lorsque
l'instruction de son affaire fut reprise.

»Il fut interrogé avec la plus grande sévérité. On lui représenta le
couteau et les souliers. On lui fit observer qu'il était au moins
extraordinaire que ce couteau, qu'il portait habituellement attaché à sa
veste par une lanière en cuir de Hongrie, eût servi à la perpétration du
crime. Sa réponse, à toutes les questions qui lui furent adressées, fut
constamment la même. «Tout semble, disait-il, prouver que je suis
coupable; cependant, je suis innocent; et plus affligé que qui que ce
soit, de la mort de celui qui me servait de père.

»Fortuné, après une longue détention préventive, fut traduit devant le
tribunal criminel extraordinaire; il aurait infailliblement été
condamné, si l'avocat chargé d'office de présenter sa défense, n'eût pas
invoqué en sa faveur un alibi qui fut prouvé jusqu'à l'évidence. Il fut
donc acquitté; mais à sa sortie de prison, il se trouva sans pain, sans
asile, et presque nu; et malheureusement par suite du sentiment de
répulsion qu'inspirent aux personnes honnêtes tous ceux qui à tort ou à
raison ont eu quelque démêlé avec la justice, toutes les portes se
fermèrent devant lui. Il prit alors le parti de quitter notre ville, et
depuis lors, nous n'en avons plus entendu parler.

»Nous sommes d'autant plus fâché, M. le marquis, de ce qui est arrivé à
votre infortuné fils, que depuis son départ, nous avons acquis la preuve
convaincante de son innocence, puisque nous tenons sous les verroux de
la prison de notre ville, le véritable auteur de l'assassinat commis sur
la personne du bon père Humbert.»

--Eh bien! dit Roman, lorsque Salvador eût achevé la lecture de la
lettre qu'il venait de recevoir, un seul individu dans le monde pouvait
nous demander compte de la fortune que nous avons acquise, et le ciel,
ou plutôt le diable nous en débarrasse; nous sommes vraiment des coquins
bien heureux.

--Dis-moi, Roman, te souviens-tu de l'histoire de ce roi de l'Asie
Mineure, nommé, je crois, Crésus?

--Sais-tu, ce qu'un plaisant du parterre cria à une jeune actrice qui
venait de manquer de mémoire au moment où son interlocuteur lui
adressait cette question:

    Vous souvient-il, ma sœur, du feu roi notre père?

--Vraiment! non.

--Eh bien, voici ce que répondit ce plaisant, et sa réponse pourra me
servir:

    Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.

Et qu'est-il arrivé à ce Crésus?

--«Ce monarque avait été constamment heureux dans toutes ses
entreprises; il se promenait un jour sur le bord de la mer, accompagné
de ses courtisans, qui disaient tous, que leur souverain était le mortel
le plus chéri des dieux, et que jamais la fortune ne se lasserait de
l'accabler de ses dons. Crésus tira de son doigt une bague magnifique et
la jeta à la mer.--Si je retrouve cette bague, dit-il, je croirai tout
ce que vous venez de me dire.

»A quelques jours de là, on servit, sur la table du roi Crésus, un
admirable esturgeon, et dans le ventre de ce poisson, il retrouva sa
bague.--Vous ne vous trompiez pas, dit-il alors à ses courtisans; je
suis véritablement le plus heureux des mortels. Un sage, qui par
hasard, se trouvait parmi les convives, lui fit observer que l'on
n'était jamais aussi prêt de tomber dans l'abîme, que lorsque l'on était
arrivé au comble de la prospérité, tout le monde se moqua de ce sage.»

--Et tout le monde eut raison; pourquoi cet oiseau de mauvais augure,
venait-il mêler ses croassements, aux joyeux propos qui, sans doute,
assaisonnaient le banquet.

--Tout le monde eut tort, mon cher Roman; car voici ce qui arriva:

«--Quelque temps après, le grand Cyrus vint attaquer les Etats du roi
Crésus; celui-ci essaya vainement de résister au vainqueur; il perdit
toutes les batailles qu'il livra. Enfin, il tomba entre les mains de son
ennemi, qui après l'avoir abreuvé d'outrages, le fit écorcher vif.»

--Et quelle est la moralité de cette histoire, ou plutôt de cette fable?

--C'est qu'il ne faut pas trop compter sur notre destinée, et que le
plus petit événement peut survenir et renverser tout à coup
l'échafaudage sur lequel nous sommes montés.

--Vous êtes fou, monsieur le marquis; notre édifice est trop solide pour
tomber au premier souffle de l'orage; et s'il plaît au diable, nous
mourrons dans notre lit, et marquis de Pourrières.

--Je le souhaite et je l'espère; mais pouvons-nous savoir ce que
l'avenir nous réserve.

La conversation finit là.

Peu de jours après, Salvador quitta le château, où il laissa Roman, pour
aller à Lyon, opérer le recouvrement de quelques sommes importantes,
dues à la succession du vieux marquis de Pourrières, et déposées en
l'étude de maître Coste, notaire. Les démarches qu'il fut forcé de
faire, le mirent en relations avec les personnes qui composaient, à
cette époque, la société la plus distinguée de la ville.

A la suite d'un dîner, auquel il avait été invité, quelques jeunes gens,
qu'il voyait assez habituellement, lui firent la proposition de les
accompagner au grand théâtre. Salvador, après s'être fait un peu prier,
pour satisfaire aux exigences du bon ton, se détermina à les suivre. Ces
messieurs, en entrant dans leur loge, firent assez de bruit pour
troubler le spectacle; et grâce au sans-gêne de leurs manières et à
l'excentricité de leur toilette, ils étaient devenus après quelques
minutes le point de mire toutes les lorgnettes. Les lions de la province
imitent, hélas! tous les travers des lions parisiens.

Ces messieurs étaient tous armés d'un de ces télescopes, auxquels on a
conservé le nom de lorgnettes. Après avoir mis en état ces formidables
instruments, ils examinèrent à leur tour, et lorsqu'ils rencontraient
une physionomie originale, ou un joli minois derrière leur objectif, des
observations pleines de malignité, ou des exclamations admiratives,
partaient de leur loge avec la rapidité des fusées d'un feu d'artifice,
et souvent elles allaient frapper les oreilles de ceux qu'elles
intéressaient.

Salvador, depuis quelques minutes, ne pouvait détacher ses yeux d'une
femme qui venait d'entrer dans une loge, située en face de celle qu'il
occupait avec ses amis, et dont la brillante toilette et la merveilleuse
beauté attiraient tous les regards.

L'attention soutenue de Salvador, parut à la fin blesser cette femme,
qui à son tour, regarda notre héros avec tant d'assurance et de fixité,
qu'elle lui fit presque baisser les yeux.

--_Tron de l'air_, dit-il à un de ses amis en lui désignant l'objet de
son admiration; cette femme est au moins aussi effrontée qu'elle est
belle; quel regard, il est aussi acéré que la pointe d'un poignard
malais.

--Ah! vous avez remarqué cette belle personne; lui dit le jeune homme
auquel il s'était adressé; elle est très-désirable, n'est-ce pas.

--Certes, répondit Salvador, et si je n'avais pas la crainte de vous
rencontrer tous sur mon chemin, je tâcherais de conquérir ses bonnes
grâces.

--Si ce n'est que la crainte d'avoir l'un de nous pour rival, vous
pouvez, sans crainte, tenter l'aventure; mais je crois que vous ne
réussirez pas.

--Vous m'étonnez; cette femme est-elle donc douée d'une vertu à toute
épreuve?

--Vous êtes quelque peu présomptueux, monsieur le marquis;
n'accordez-vous qu'aux Lucrèces le pouvoir de vous résister?

--Oh! vous ne m'avez pas compris, mais répondez-moi sérieusement, je
vous en prie, cette femme est-elle si vertueuse que ce soit faire une
folie que d'essayer de s'en faire aimer?

--Avez-vous lu, monsieur le marquis, un excellent roman du plus fécond
de nos romanciers: _la Peau de chagrin_?

--Sans doute.

--Vous vous rappelez alors une certaine comtesse Fœdora?

--Quel rapport...?

--Eh bien! si cette femme était un peu plus âgée, nous croirions tous
qu'elle servait de modèle à M. de Balzac lorsqu'il traçait le portrait
de la comtesse Fœdora.

--Ainsi, selon vous, cette femme est?...

--Une femme sans cœur, cher marquis, et nous sommes trop de vos amis
pour ne pas chercher à vous détourner du défilé dans lequel vous
paraissez vouloir vous engager.

--Merci de vos bons avis, messieurs, mais, en vérité, il est bien
difficile de les suivre lorsque l'on a devant les yeux une créature
aussi séduisante que celle-ci.

--Il faudrait avoir la puissance du dieu qui anima la Galathée du
sculpteur Pygmalion si l'on devait devenir amoureux de toutes les belles
statues que l'on peut rencontrer sur son chemin.

--Si j'étais un palatin moins aventureux, je quitterais la lice avant
d'avoir combattu, car vos discours ne sont pas de nature à m'encourager;
mais ne me direz-vous pas le nom de cette femme et ce qui vous autorise
à parler d'elle en des termes si défavorables?

--Nous vous apprendrons volontiers tout ce que vous désirez savoir.

--Je vous écoute.

--Madame la marquise de Roselly n'a pas probablement l'intention de se
fixer dans notre ville, car elle n'a pas monté sa maison et se contente
depuis qu'elle est ici du plus bel appartement de l'hôtel des
_Ambassadeurs_: cependant ses équipages, qu'elle a fait venir de Paris,
excitent à la fois l'admiration et l'envie de toutes nos merveilleuses.

Le caractère assez extraordinaire, les habitudes originales de cette
marquise (elle fume, fait des armes comme le meilleur élève de Mathieu
Coulon, et est aussi bonne écuyère que Baucher) auraient suffi pour que
toutes les portes se fermassent devant elle, si la renommée aux cent
voix n'avait pas pris le soin de nous apprendre son histoire.

La marquise de Roselly venait on ne sait d'où lorsqu'elle débuta au
grand théâtre de Marseille sous le nom de Silvia.

--Silvia! s'écria Salvador en interrompant le narrateur; Silvia!

--Vous connaissez la marquise de Roselly?

--Pas précisément, mais j'ai beaucoup entendu parler de la cantatrice
Silvia.--C'est singulier, se disait Salvador qui se rappelait ce que lui
avait raconté Servigny pendant son séjour au bagne de Toulon, et ce
qu'il avait entendu au dîner donné à Paris par le marquis Alexis de
Pourrières.

--Continuez, je vous en prie, dit-il après quelques instants de silence.

--«Je vous disais donc, continua le narrateur, que Silvia venait on ne
sait d'où lorsqu'elle débuta au grand théâtre de Marseille. Comme elle
est douée d'un talent incontestable et d'une beauté que vous êtes à même
de juger, elle obtint les plus brillants succès, et bientôt elle compta
autant d'adorateurs qu'il y avait à Marseille de jeunes gens riches et
bien tournés. Après une liaison avec un jeune homme de Paris dont le nom
m'échappe, liaison dont les suites furent fatales à ce malheureux, qui
paya de sa liberté et de son honneur le bonheur bien fugitif d'avoir
serré une femme jolie entre ses bras, elle fit la connaissance du
marquis de Roselly, noble seigneur vénitien; cet Italien, à ce qu'il
paraît, n'avait point de cervelle, car trois mois ne s'étaient pas
écoulés qu'au grand étonnement de tous les oisifs de Marseille, Silvia,
après avoir payé un énorme dédit à son directeur, quitta le théâtre et
annonça à tout le monde qu'elle allait épouser son adorateur.

»On crut d'abord que les espérances de la jeune actrice ne se
réaliseraient pas; on ne pouvait croire qu'un aussi noble gentilhomme
que le marquis de Roselly se déterminerait à épouser une fille de
théâtre dont la réputation était plus qu'équivoque, cependant au jour
indiqué, le mariage fut célébré avec beaucoup de pompe.

»Silvia, devenue marquise, ne changea ni de caractère, ni de conduite,
et son mari s'étant noyé à la suite d'une promenade sur l'eau, elle ne
parut pas trop affligée de la perte qu'elle venait de faire, et après un
voyage qu'elle fit en Italie pour recueillir ce qui lui revenait des
biens du marquis de Roselly, elle reparut à Marseille, et, sans attendre
que l'année de son deuil fût expirée, elle remonta sur les planches du
grand théâtre; une insensibilité si ouvertement affichée révolta tout le
monde, et au lieu des bravos et des transports d'admiration qui avaient
accueilli ses débuts, elle ne récolta cette fois que des huées et des
sifflets. Les quelques amis qui lui restaient, une femme jolie, quels
que soient ses vices, en a toujours quelques-uns, affirmèrent, que la
succession de son mari étant composée en grande partie de biens
domaniaux qui, suivant les lois qui régissent le royaume
Lombard-Vénitien, retournant à l'Etat à défaut d'héritier du sang,
c'était la nécessité qui la forçait à suivre de nouveau la carrière
dramatique, mais ce fut en vain, elle fut forcée de quitter Marseille.
Ce fut alors qu'elle vint ici.

--Mais si vraiment elle n'a pas de fortune, dit Salvador à celui de ses
nouveaux amis qui venait de lui apprendre ce qui précède, quels moyens
emploie-t-elle pour suffire à l'entretien du luxe dont elle s'environne?

--Vous me demandez là, cher marquis, la solution d'un problème bien
facile à résoudre: une femme ne trouve-t-elle pas tous les jours des
ressources nouvelles?

--Ainsi, vous croyez?...

--Je crois que la belle marquise de Roselly serait à l'heure qu'il est,
toute disposée à vous vendre très-cher ce que vous pouvez vous procurer
à beaucoup meilleur compte, en vous adressant ailleurs.

--Oh! vous êtes véritablement trop méchant.

--Je suis de l'avis du philosophe de Genève; vous savez ce qu'il a dit
de la courtisane du roi?...

--Assez, assez, ménagez un peu plus, cette pauvre marquise.

Silvia, on plutôt la marquise de Roselly, paraissait avoir deviné que
Salvador et les jeunes merveilleux placés près de lui s'occupaient
d'elle, car elle n'avait pas cessé de regarder la loge dans laquelle ils
se trouvaient, en balançant nonchalamment le bouquet de violettes de
Parme et de camélias qu'elle tenait à la main.

Après la seconde pièce elle sortit, non sans avoir jeté sur Salvador un
de ces regards qui enveloppent de la tête aux pieds celui auquel ils
sont adressés.

Salvador, pendant les quelques jours qui suivirent cette soirée, pensa
plus d'une fois à Silvia; il n'était pas encore positivement amoureux de
cette femme, dont la beauté avait impressionné vivement ses sens, mais
il se sentait entraîné vers elle par un sentiment inexplicable et une
curiosité irrésistible.

Salvador, comme tous les gens qui ont à se reprocher quelque grand
crime, était excessivement superstitieux[227]. Il se figura que ce
n'était pas le hasard qui avait amené devant lui cette femme dont
plusieurs fois déjà il avait entendu prononcer le nom, et qu'il existait
entre sa destinée et la sienne une mystérieuse relation.--Réussir à
fixer cette femme qui ne s'est encore attachée à personne, et qui se
débarrasse d'une manière si expéditive des gens qui lui déplaisent, se
dit-il un jour, est une entreprise beaucoup plus difficile que de
conquérir lorsque l'on ne recule pas devant l'emploi de certains moyens,
un nom et une fortune! Eh bien! je tenterai l'aventure, et, si je
réussis, ce sera un certain signe qu'aucun événement fâcheux ne doit
plus m'arriver. Cette idée, accueillie d'abord comme une folie, germa
cependant dans l'esprit de Salvador, qu'elle domina bientôt.

Salvador se présenta plusieurs fois à l'hôtel des _Ambassadeurs_ sans
pouvoir obtenir la faveur d'être admis auprès de Silvia; et, ainsi que
cela arrive toujours, les obstacles qu'il rencontrait sur son chemin ne
firent qu'ajouter de nouvelles forces au désir qu'il éprouvait.

Un valet de place assez intelligent était attaché depuis plusieurs
années à l'hôtel des _Ambassadeurs_. Cet homme, que Salvador payait
très-généreusement, lui avait appris que la marquise de Roselly se
rendait presque tous les soirs sur la place Bellecourt, où la musique
d'un régiment de ligne, alors en garnison dans la ville, attirait
l'élite de la société lyonnaise.

Salvador alla donc un soir augmenter la foule, déjà si nombreuse, des
adorateurs que la belle Silvia traînait partout après elle, et ce ne fut
pas sans peine qu'il parvint à conquérir un siége à ses côtés. Silvia,
qui connaissait déjà son nom, et qui savait qu'il occupait dans le monde
une assez belle position, voulut bien se départir en sa faveur des
rigueurs dont assez ordinairement elle accablait ceux qui portaient ses
chaînes.

--Je crois, lui dit Salvador, après les préliminaires obligés de toute
conversation que l'un des deux interlocuteurs veut amener sur un terrain
plus intéressant que celui sur lequel elle s'agite, que j'ai eu le
plaisir, il y a quelques jours déjà, de vous rencontrer au grand
théâtre.

--C'est vrai, lui répondit Silvia, et vraiment, je dois vous le dire,
vous n'auriez pas, je le crois, examiné avec plus d'attention un cheval
de luxe que vous auriez en l'envie d'acheter.

--Ah! madame, vous punissez bien sévèrement une faute que tout le monde
aurait commise à ma place. Lorsqu'une fois les yeux se sont fixés sur
vous, croyez-vous qu'il soit possible qu'ils se détournent?

--Ecoutez, monsieur le marquis, dit Silvia après quelques instants de
silence, si je suis sincère, me promettez-vous de répondre avec
franchise aux quelques questions que je vais vous adresser?

--Oui, répondit Salvador.

Silvia jeta sur lui un regard qui semblait interroger les plus secrètes
pensées de son âme.

--M'aimez-vous? dit-elle.

Salvador était venu sur le terrain avec le dessein d'attaquer, et
c'était l'ennemi qui lui présentait la bataille. Cette interversion des
rôles, qu'il n'avait pas prévue, le dérouta siége; aussi il hésita
quelques instants avant de se déterminer à répondre.

--Eh! bien, reprit Silvia, m'aimez-vous?

--Je le crois, répondit Salvador.

--Je ne serai pas moins franche que vous, je n'ai encore aimé personne,
pas même mon mari, ajouta-t-elle en souriant, et j'ai cru jusqu'à ce
jour que ce serait toujours ainsi: il paraît que je me suis trompée.

--Ah! madame, est-ce un aveu et dois-je l'interpréter en ma faveur?

--Vous faites beaucoup trop de chemin en peu de temps, monsieur le
marquis, je ne veux pas dire que je vous aime, mais seulement qu'il est
possible que je finisse par vous aimer; mais si vous voulez me croire,
nous en resterons là.

--Ah! madame, ce que vous me demandez est impossible.

--Je ne sais si je me trompe, monsieur le marquis, mais quelque chose me
dit que d'une liaison entre vous et moi il ne doit rien résulter de bon.

--Croyez, madame, que si mes espérances se réalisent, de mon côté du
moins, vos prévisions seront trompées.

La conversation continua quelques instants encore sur ce ton, et
Salvador ne quitta la belle marquise de Roselly qu'après avoir obtenu la
permission d'aller chez elle lui présenter ses hommages.

L'amour, ce sentiment si pur, par lequel deux âmes se fondent en une
seule, peut-il donc être éprouvé par des créatures aussi perverses que
celles qui nous occupent en ce moment; et le sentiment qui les engage à
se rapprocher l'une de l'autre, est-il bien le même que celui dont nous
avons tous plus ou moins ressenti les atteintes; hélas! oui, les tigres
aussi bien que les colombes recherchent les individus de leur espèce,
lorsqu'arrive la saison des amours.

L'amour, lorsqu'il a lié l'un à l'autre deux individus dont la vie a été
une suite continuelle de débordements et de crimes, est peut-être plus
violent, plus constant, plus capable de dévouement que celui qui a pris
naissance dans le cœur d'un individu de trempe ordinaire; cette vérité
une fois admise, les événements qui doivent être le résultat de la
rencontre de Salvador et de Silvia, ne seront plus que les effets
naturels d'une cause prévue.

Il nous eût été facile, pour justifier ceux des événements de ce livre
qui peuvent au premier aspect paraître extraordinaire, de rapporter une
foule de faits empruntés à la vie réelle; nous n'avons usé de cette
faculté qu'avec une extrême réserve, car nous savions que ce n'est pas
sans courir le risque d'ennuyer ses lecteurs, qu'un auteur étale les
trésors de son érudition; cependant le nouvel aspect sous lequel nous
sommes forcé de présenter Salvador et la fille de la mère Sans-Refus,
nous engage à rappeler au souvenir de nos lecteurs, quelques faits
récents qui se rattachent à un célèbre criminel.

Les malfaiteurs, quelle que soit la catégorie à laquelle ils
appartiennent, voleurs ou assassins de profession (il existe des
assassins de profession et nous aurons occasion de peindre quelques-unes
de ces hideuses individualités), sont comme tous les autres hommes,
plus peut-être que tous les autres hommes, dominés par l'amour-propre;
mais comme ils ne peuvent se glorifier des vertus qu'ils ne possèdent
pas, ils se glorifient de leurs crimes: ainsi que nous l'avons déjà dit,
ils méprisent ceux d'entre eux qui ne volent que des bagatelles ou qui,
après avoir volé, manifestent l'intention de se repentir; la publicité
que les journaux donnent à leurs méfaits les flatte au lieu de les
chagriner, et bien souvent ils arrivent au bagne ou dans la prison ayant
dans leur poche le numéro de la feuille dans laquelle se trouve le
compte-rendu des débats qui ont amené leur condamnation. Aussi, depuis
que les journaux judiciaires élèvent un piédestal à chaque grand
criminel, et que les dames du meilleur monde assistent parées comme pour
le bal aux audiences de la cour d'assises, lorsque l'acte d'accusation
promet des détails sanglants ou érotiques, tous ceux que l'on amène sur
le banc des accusés, cherchent à prendre une attitude dramatique et pour
eux, l'instant du triomphe est celui où l'auditoire paraît glacé
d'épouvante.

Poulmann est peut-être de tous les assassins qui depuis quelques années
ont comparu devant la cour d'assises de la Seine, celui qui a affiché le
plus révoltant cynisme et la plus effroyable immoralité: Eh bien! cet
homme qui énumérait avec une certaine complaisance toutes les phases de
son crime, qui décrivait sans sourciller l'horrible agonie de sa
victime, se rattachait cependant à l'humanité par l'affection qu'il
portait à la femme Simonnet, surnommée Louise aux yeux de chat, qui, de
son côté était folle de lui. Ces deux individus, pendant leur détention
à la Conciergerie, se donnaient à chaque instant les preuves d'un
attachement sans bornes. Poulmann, auquel Louise avait donné toute sa
chevelure, la contemplait avec ravissement, à tous les instants du jour,
et la portait constamment sur son cœur; il adressait à sa maîtresse des
lettres dans lesquelles il lui peignait son amour en traits de feu, et
lorsqu'il la rencontrait à l'avant-greffe, il la serrait entre ses bras
avec une force extraordinaire. Louise aux yeux de chat, de son côté,
avait renfermé dans on petit sachet qu'elle portait sur sa poitrine
toutes les lettres qu'elle avait reçues de Poulmann. Elle les lisait dix
fois par jour, et souvent l'auteur de ce livre lui entendit adresser à
ses compagnes de captivité, ces singulières paroles: «Que je suis
malheureuse: mon mari était un homme de mauvaises mœurs, qui me rendit
la vie insupportable et me battait sans cesse; je le quitte, j'ai la
chance de tomber entre les mains d'un honnête homme qui me rend le
bonheur et la tranquillité, et il faut que l'on vienne l'arrêter: quelle
fatalité!»

Ce qui précède a surabondamment prouvé, que les femmes les plus
criminelles sont, aussi bien que les personnes les plus vertueuses,
susceptibles d'attachement. Aussi nos lecteurs ne seront pas étonnés
lorsque nous dirons que, moins d'un mois après s'être rencontrés pour la
première fois, Salvador et Silvia éprouvaient l'un pour l'autre un amour
(doit-il être permis de conserver ce nom à un sentiment éprouvé par des
individus de semblable nature?) aussi violent que celui qui unissait
Poulmann à la femme Simonnet.

Nous devons, avant d'aller plus loin, donner à ceux de nos lecteurs qui
ont bien voulu nous suivre jusqu'ici quelques explications qu'ils
voudront bien, nous l'espérons, accueillir avec indulgence.

Ce n'est point seulement pour satisfaire la vaine curiosité des gens du
monde et des oisifs que nous nous sommes déterminé à écrire ce livre.
Bien que nous ne soyons pas très-expert en matière littéraire, nous
savons cependant qu'il ne suffit pas de grouper un certain nombre de
personnages plus ou moins excentriques autour d'une donnée plus ou moins
originale, et de saupoudrer le tout de quelques tableaux de mœurs plus
ou moins exacts, pour avoir fait un livre utile; nous savons aussi que
les livres utiles sont les seuls qui soient destinés à fournir une
longue carrière.

Nous avons voulu faire un livre utile.

Nos forces ne sont peut-être pas en harmonie avec la tâche que nous nous
sommes imposée; mais à défaut d'autre mérite, il nous restera celui de
l'intention, mérite dont bien certainement les lecteurs de bonne foi
voudront bien nous tenir compte.

On va peut-être nous demander pourquoi, de toutes les formes
littéraires, nous avons adopté la plus frivole, celle du roman. A cette
question nous ferons une réponse bien ingénue.

Nous avons voulu être lu.

Le public liseur (que l'on nous pardonne cette comparaison), ressemble
un peu à ces enfants qui ne se déterminent à boire la potion qui doit
leur sauver la vie que lorsque les bords du vase qui contient ont été
préalablement enduits de miel... Cherchez d'abord les moyens de
l'intéresser ou de l'amuser, vous pourrez ensuite l'instruire et le
moraliser tout à votre aise.

Prouver que les fautes les plus légères ont presque toujours des suites
déplorables; qu'il n'y a point de crime, quelque bien combiné qu'il
soit, quelque épais que soient les voiles dont il s'enveloppe, qui
échappe à la punition qui est due. Que souvent les crimes sont punis
l'un par l'autre. Que les conséquences de toutes les liaisons qui ne
sont pas fondées sur la vertu sont toujours déplorables. Qu'il n'est pas
de chute dont on ne puisse se relever lorsque l'on a du courage. Qu'il
est toujours possible de faire le bien lorsque l'on a de la bonne
volonté. Telles sont les vérités morales que ce livre est destiné à
mettre en relief. Nous croyons qu'elles résulteront suffisamment des
faits qui doivent amener le dénoûment de notre ouvrage; aussi
serons-nous aussi sobre que possible de réflexions.

Jusqu'à ce moment les personnages que nous avons mis en scène, Salvador,
Céleste, Comtois et sa mère, Roman et tous les autres, à l'exception de
la comtesse de Neuville, de son amie et de Servigny, qui ne sont restés
qu'un instant sous les yeux du lecteur, sont des êtres essentiellement
vicieux. Mais que l'on se rassure, nous aurons aussi quelques nobles
caractères à peindre, et plus d'une belle action à raconter.

On a beaucoup écrit sur les mœurs des malfaiteurs, et ces mœurs
cependant n'ont pas encore été décrites avec fidélité. La plupart des
écrivains qui se sont occupés de cette matière ont voulu, avant tout,
dramatiser leur sujet; aussi, les uns ont chargé leurs palettes de
couleurs ou trop sombres ou trop riantes; les autres, dominés par leurs
idées politiques, ont cherché à expliquer, par l'organisation de la
société, tous les vices de la classe qu'ils ont voulu peindre; d'autres
ne les ont vus que du haut de leur position officielle, et ne les ont
observés que sous l'influence des préventions que la nature même de
leurs fonctions devait nécessairement leur inspirer.

On viendra peut-être nous dire que des philanthropes ont visité dans
leurs plus petits détails les lieux de détention, et qu'ils n'ont pris
la plume qu'après avoir tout examiné consciencieusement; l'auteur de ce
livre veut croire tout le bien possible de ces messieurs, quoique de nos
jours on ait fait de la philanthropie un métier auquel on gagne de
bonnes rentes et de beaux biens au soleil; mais en admettant que ces
philanthropes se soient acquittés de leur mission avec toute la
conscience possible, toujours est-il qu'ils n'ont jamais vu qu'en
_toilette_ les bagnes et les maisons centrales. Au jour de la visite,
annoncée longtemps à l'avance, la soupe était presque passable, les
gardiens étaient à peu près polis, et tous les prisonniers désireux
d'obtenir, soit leur grâce, soit une commutation de peine, des agneaux
purs et sans tache, et puis ce n'est pas tout, il existe toujours chez
la plupart des condamnés une sorte de crainte mêlée d'espérance, et un
respect humain qui les empêche de se montrer tels qu'ils sont devant
ceux auxquels est dévolue une certaine autorité, ou qui ne sont pas
descendus à leur niveau; ce n'est que lorsqu'ils sont seuls entre eux,
qu'ils peuvent être jugés comme ils le méritent, et dût-on trouver mon
opinion plus que hasardée, je soutiens que s'il s'agissait de faire un
livre dans lequel fussent décrits avec détails et exactitude le
caractère et les mœurs des malfaiteurs, ce livre devrait être fait par
l'un d'eux.

Par le fait de circonstances qu'il est inutile de rappeler ici, puisque
des publications précédentes les ont fait suffisamment connaître,
l'auteur de cet ouvrage se trouve placé dans les circonstances les plus
favorables à l'exécution du travail qu'il s'est imposé; aussi, pour
écrire les peintures de mœurs qui se trouvent dans son livre, il lui a
suffi de rappeler ses souvenirs, et il peut dire qu'à défaut d'autre
mérite, elles auront du moins celui de l'exactitude.

Il fallait pour être exact, conserver aux individus que nous avons mis
en scène, le langage qu'ils parlent habituellement, aussi on trouve dans
ce qui précède, et on trouvera dans ce qui va suivre, une grande
quantité de mots d'_argot_, on nous fera peut-être observer qu'il était
au moins inutile d'initier les gens du monde à la connaissance du jargon
des voleurs et des assassins. Nous comprendrions jusqu'à un certain
point cette observation, si nous étions les premiers à faire ce que nous
avons fait; mais comme depuis déjà longtemps nous avons été devancé dans
la carrière, le seul soin dont à ce sujet nous ayons dû nous inquiéter,
a été celui de veiller à ce que notre plume restât constamment chaste.
C'est ce que nous avons fait.

Nous devions à nos lecteurs les quelques explications qui précèdent,
dont il voudra bien, nous l'espérons, excuser la longueur.

Après quelques mois de séjour à Lyon, Silvia et Salvador se disposèrent
à partir pour le château de Pourrières, que ce dernier voulait faire
visiter à sa maîtresse avant de se mettre en route pour Paris, où il
avait l'intention de se fixer.

Les premiers temps de leur liaison n'avaient pas été exempts d'orages,
Salvador que la sensualité seule avait d'abord attiré près de Silvia,
avait primitivement tenté de rompre les nœuds qui l'attachaient à cette
femme; Silvia, de son côté, avait cherché par tous les moyens possibles
à faire de son amant ce que jusqu'à ce moment elle avait fait de tous
les hommes qu'elle avait rencontrés, un hochet, une sorte de mannequin
toujours prêt à accepter tous ses caprices, à se courber devant toutes
ses volontés. Ils n'avaient ni l'un ni l'autre réussi dans leur
entreprise; un sourire, quelques douces paroles, quelques regards plus
tendres que de coutume ramenaient Salvador aux pieds de Silvia,
lorsqu'il venait de manifester l'intention de briser ses chaînes; mais
lorsqu'elle voulait lui faire trop sentir le joug qu'il portait, l'amant
si tendre, si soumis quelques minutes auparavant, changeait totalement
d'aspect, et les éclats de sa colère épouvantaient Silvia, toute résolue
qu'elle était.

--Ecoutez, lui dit un jour Salvador après une scène plus violente que
toutes celles qui l'avaient précédée, voulez-vous que nous restions
ensemble?

Silvia eût été désolée si son amant lui eût manifesté le désir de rompre
avec elle, mais les mauvais instincts qui la dominaient à son insu lui
empêchèrent la réponse qu'elle avait dans le cœur de venir se placer sur
ses lèvres; elle répondit le contraire de ce qu'elle pensait.

--Non, dit-elle.

--Vous êtes bien déterminée?

Silvia hésita quelques instants avant de répondre, mais elle ne put se
résoudre à démentir son caractère.

--Oui, ajouta-t-elle.

Salvador était sur le point de remporter une victoire complète, mais il
ne put se contenir plus longtemps.

--Ah! vous voulez me quitter, je devais m'attendre à cela de votre part,
mais n'y comptez pas.

Silvia venait de reconquérir d'un seul coup les avantages qu'elle avait
perdus dans les luttes précédentes.

--Je vous trouve plaisant, dit-elle, et vous affichez de singulières
prétentions; parce que probablement je n'ai pas cessé de vous plaire,
vous voulez me garder auprès de vous, malgré moi; cela ne sera pas,
monsieur le marquis de Pourrières.

--Cela sera, madame la marquise de Roselly.

--Je suis curieuse de connaître le moyen que vous comptez employer pour
me forcer à faire votre volonté.

--Tenez, Silvia, vous vous êtes grossièrement trompée si vous avez cru
qu'il vous serait possible de faire de moi ce que vous avez fait de tous
ceux que vous avez rencontrés; je ne suis ni un Préval ni un Servigny;
de ma poitrine au poignard d'un assassin, il y a, sachez-le bien, un
espace que vous ne pourrez pas franchir, et ce n'est pas moi que vous
enverrez au bagne de Toulon.

--Ah! vous savez ce qui m'est arrivé avec ces deux messieurs, dit Silvia
profondément étonnée.

--Je sais bien d'autres choses encore, et je puis, lorsque cela me
plaira, renverser l'échafaudage sur lequel vous êtes montée. Monsieur de
Préval a-t-il pris la peine de vous apprendre que le nom que vous
portiez à l'institution de la Légion d'honneur n'était pas le vôtre?

--Je ne possède pas le talent de deviner les charades. Je ne vous
comprends plus.

--Je vais me faire comprendre.

Salvador raconta à sa maîtresse tout ce qu'il savait de sa vie passée,
comment elle avait été admise à l'institution de la Légion d'honneur,
sous le nom de Catherine Fontaine, qui n'était pas le sien, et comment
elle se trouvait être la fille d'une femme qui tenait un mauvais lieu.
Vous le voyez, ajouta-t-il, je puis, si cela me plaît, faire déclarer
nul votre mariage avec le marquis de Roselly, qui a été contracté sous
des noms supposés; vous serez alors forcée de rendre compte à ses
héritiers de ce que vous avez recueilli de sa succession. Vous le voyez,
Silvia, vous êtes entièrement à ma discrétion, ne me forcez pas à user
de mon pouvoir.

--Ce que vous dites, répondit Silvia, doit être vrai; car vous
connaissez assez mon caractère pour être certain qu'avant d'accorder une
créance entière à vos paroles, j'aurais soin de m'assurer de leur
valeur, je suis donc, jusqu'à un certain point, à votre discrétion, mais
cela ne m'inquiète guère; quoique vous fassiez, il me restera quelque
chose que vous ne pourrez pas m'enlever.

--Eh quoi? s'il vous plaît.

--Les talents que je possède, de la jeunesse et peut-être quelques
attraits, ajouta Silvia, en adressant à Salvador le plus gracieux des
sourires.

--Vous êtes une infernale coquette, lui répondit son amant, tout à fait
désarmé, mais croyez-moi, Silvia, tâchons de marcher d'accord sur le
chemin que nous devons suivre ensemble, plus de ces luttes dont les
suites nous seraient fatales à tous deux.

--Vous vous trompez de moitié, mon cher.

--Comment l'entendez-vous?

--Je veux dire que si la bataille s'engage de nouveau, toutes les
chances seront en votre faveur; car vous possédez tous les secrets de
l'ennemi, qui de son côté, ne sait absolument rien de ce qui vous
regarde.

--Oh! je vous assure, que vous savez de ma vie, tout ce qu'il est
possible d'en savoir.

--Peut-être; mais si vous avez des secrets que vous ayez intérêt à
cacher, faites en sorte que je ne puisse pas les découvrir, si jamais
vous veniez à me tromper, j'en ferais peut-être un usage qui ne vous
conviendrait pas.

--A bon entendeur, salut.

--Et il demeure constant?...

--Que je vous adore, et que vous voulez bien ne pas me détester; et que
si jamais je vous trompe, vous aurez acquis le droit de vous venger.

--Convenu! dit Silvia, en tendant sa main à Salvador, qui y déposa le
plus ardent des baisers.

--Et vous me suivrez à Pourrières, et de là à Paris, dit-il sans quitter
la main de sa maîtresse qu'il tenait serrée dans les siennes, et en
attachant sur ses yeux un regard qui cherchait à deviner sa pensée.

--Partout où vous voudrez, répondit-elle et cette fois le sourire
sardonique qui venait toujours se placer sur ses lèvres lorsqu'elle
répondait à ses adorateurs, ne vint pas démentir l'expression de sa voix
et de son regard.

Elle était sincère.

Salvador fit de suite les préparatifs de son départ, et après avoir cent
fois recommandé à Silvia que la crainte de blesser les convenances
l'empêchait d'emmener avec lui, de ne pas trop se faire attendre, il
quitta Lyon.

Roman était absent lorsqu'il arriva au château de Pourrières; et
lorsqu'il demanda aux domestiques où il était allé, on lui répondit que
M. l'intendant était parti depuis environ huit jours, pour aller
rejoindre, à Lyon, M. le marquis, et que, depuis lors, on n'avait pas
reçu de ses nouvelles.

L'absence de son complice aurait inquiété Salvador dans tout autre
moment; mais l'impatience avec laquelle il attendait sa maîtresse, et
les préparatifs qu'il faisait faire pour la recevoir, occupaient tous
ses instants et ne lui laissaient pas le temps de penser à autre chose.

Il savait qu'il ne pouvait, sans blesser les convenances, recevoir chez
lui une femme, qu'il avait l'intention de faire admettre dans le monde
qu'il fréquentait. Aussi, son premier soin en arrivant au château de
Pourrières, avait été d'aller trouver un châtelain de ses voisins, que
les honneurs qu'il avait obtenus depuis qu'il s'était rallié au nouveau
gouvernement n'avaient pas éloigné de lui, afin de prier son épouse de
vouloir bien recevoir chez elle, pendant quelques jours, la noble
marquise de Roselly, qu'il avait annoncée comme la veuve d'un
gentilhomme italien avec lequel il s'était lié pendant ses voyages.

De semblables services ne se refusent jamais; aussi Silvia, lors de son
arrivée à Pourrières, fut accueillie dans la famille du voisin de
Salvador avec l'empressement et la cordialité que l'on croyait devoir
témoigner à une femme que sa jeunesse, sa beauté, son esprit et sa
position de veuve rendait très-intéressante.

Salvador avait laissé entrevoir à ses voisins qu'il désirait captiver
les bonnes grâces de la marquise de Roselly qu'il avait l'intention de
prendre pour épouse si elle voulait bien y consentir; aussi les
fréquentes visites qu'il lui faisait, paraissaient toutes naturelles au
brave gentilhomme et à son épouse, qui sans y mettre d'affectation,
saisissaient toutes les occasions de les laisser seuls.

Salvador avait terminé toutes les affaires qui le retenaient à
Pourrières, et Silvia avait annoncé à ses hôtes son prochain départ:
ils devaient se mettre en route à un jour d'intervalle et se rejoindre à
Valence, où le premier arrivé devait attendre l'autre à l'hôtel _de la
Poste_, après une fête d'adieu qui allait être donnée au château de
Pourrières, et à laquelle avaient été invités tous les voisins du
marquis. Celui-ci autant pour plaire à sa maîtresse que pour laisser à
ses amis des souvenirs agréables, avait voulu que rien ne manquât à
cette fête. Un festin magnifique devait être servi aux invités, les
meilleurs musiciens d'Aix avaient été mis en réquisition afin de
composer un orchestre digne des nobles danseurs auxquels il était
destiné, le parc tout entier devait être illuminé en verres de couleurs,
enfin un admirable feu d'artifice devait la terminer.

La fête était arrivée à son apogée et Salvador allait prier Silvia de
donner le signal du feu d'artifice qui devait précéder le souper,
lorsqu'un domestique vint le trouver dans la partie du parc où
l'orchestre avait été établi, afin de lui annoncer que monsieur Lebrun
venait d'arriver, et qu'après s'être retiré dans son appartement, il
faisait prier monsieur le marquis de venir lui parler.

Le domestique s'était acquitté de sa mission devant Silvia, que Salvador
tenait sous le bras et à laquelle il faisait les honneurs de la fête; il
parut singulier à cette dernière, qu'un intendant fît prier son maître
de venir le trouver dans sa chambre, et elle ne pût s'empêcher de
témoigner son étonnement.

--Oh! mon intendant est un ancien serviteur de la famille, répondit
Salvador à ses observations, et je lui permets des petites licences que
je ne tolérerais chez aucun autre.

Et comme le domestique attendait la réponse de son maître:

--Dites à mon intendant, ajouta-t-il en appuyant sur ce dernier mot, de
venir me trouver ici.

Le domestique alla transmettre à Roman, l'ordre qu'il avait reçu, et
celui-ci, qui s'était déjà débarrassé de son costume de voyage, fut
assez vivement contrarié d'être forcé de se déranger pour aller se mêler
à la foule des invités.

--Il paraît, se dit-il, qu'il y a quelque chose de nouveau, puisqu'il ne
peut pas disposer d'un instant; nous allons voir cela.

Après avoir fait un peu de toilette, il se rendit dans le parc;
lorsqu'il aborda Salvador, celui-ci lui fit un signe qui, tout
imperceptible qu'il était, n'échappa pas aux regards clairvoyants de
Silvia.

--Ne pouviez-vous, dit Salvador, prendre quelques instants sur votre
repos, afin de venir me communiquer ce que vous avez de si pressé à me
dire?

--Je prie monsieur le marquis, de vouloir bien m'excuser, répondit
Roman, qui avait compris le signe de son ami: mais ce que j'ai à lui
dire ne souffrant aucun retard et ne regardant que lui, et tous les
appartements du château étant envahis par la foule, j'ai pensé que nous
serions plus commodément chez moi.

--C'est bien; maintenant vous pouvez vous expliquer.

Et comme Roman ne répondait pas.

--Vous pouvez parler devant madame, ajouta Salvador.

--Je demande bien pardon à monsieur le marquis, mais ce que j'ai à lui
dire m'étant à peu près personnel, il est nécessaire que je ne
m'explique que devant lui.

Salvador devina aux regards de Roman, que lui seul devait entendre ce
que son complice voulait lui dire, il conduisit Silvia dans la partie du
parc réservée pour le bal, et il revint joindre son ami.

--Puis-je savoir, dit-il, lorsqu'ils se trouvèrent dans une partie
écartée du parc, d'où tu sors et ce que tu as fait depuis quinze jours
que tu as quitté le château?

--Ah! mon ami, je n'ose te dire ce qui m'est arrivé.

--Je le devine, tu es resté à Aix pendant ces quinze jours?

--Oui.

--Tu as joué?

--Oui.

--Et tu as sans doute beaucoup perdu?

--C'est ta faute autant que la mienne, pourquoi m'as-tu quitté? Lorsque
je suis seul je m'ennuie et alors je joue pour me distraire, mais ce qui
vient de m'arriver me servira de leçon.

--Voilà plusieurs fois déjà, que tu me tiens le même langage... Voyons,
combien as-tu perdu?

--Vingt-deux mille francs.

--Vingt-deux mille francs! s'écria Salvador; mais bourreau, ajouta-t-il,
tu as donc promis au diable de nous ruiner?

--J'en conviens, la saignée est un peu forte; mais tu le sais, mon ami,
au jeu comme à la guerre, on peut en un instant, réparer les pertes
d'une année.

--Ainsi, tu ne veux pas cesser de jouer?

--Pourquoi n'essayerais-je pas de regagner ce que j'ai perdu?

--Ah! je voudrais que tous les joueurs fussent au fond des enfers!

--Le souhait est charitable, mais veux-tu me permettre une petite
observation?

--Je t'écoute.

--Il a été dit, si je m'en souviens bien, que la fortune du marquis de
Pourrières nous appartiendrait à tous deux?

--Sans doute.

--Depuis que nous sommes ici, j'ai perdu deux cents mille francs
environ... Eh! bien, crois-tu que tu n'as pas dépensé davantage en
objets de luxe, en chevaux, en équipages, sans compter ce que t'a coûté
l'organisation et la musique de ton bataillon de garde nationale.

--Mais, mon ami, ce n'est pas tant l'argent que tu as perdu que je
regrette, que le mauvais effet que ta conduite peut produire dans le
monde, on doit difficilement comprendre qu'un intendant puisse perdre
des sommes considérables; et l'on peut penser que tu es un fripon et que
je suis un imbécile.

--Ce que tu dis est vrai; mais indique-moi, je t'en prie, le moyen de
vaincre une passion aussi impérieuse que la passion du jeu?

--Ecoute! Roman, notre position est délicate, le plus léger accident
peut déchirer le voile épais qui couvre nos crimes. Les lieux que tu
fréquentes sont le rendez-vous de tout ce que la société renferme de
plus vicieux, et tu peux y rencontrer quelqu'un qui te reconnaisse.

--Tu parles aussi bien que feu saint Jean bouche d'or, et je te promets
de suivre à l'avenir tous tes conseils.

--Je désire que cette fois tu tiennes tes promesses. Ainsi c'est convenu
tu ne joueras plus?

--Laisse-moi seulement regagner ce que je viens de perdre, et après je
dis un éternel adieu aux tapis verts, aux cartes et aux dés.

--Mon cher ami, ne nourris pas plus longtemps une espérance qui conduit
au suicide tous les joueurs qui ne veulent pas mourir de faim.

Silvia, que Salvador avait menée près de la noble châtelaine chez
laquelle elle habitait lorsque Roman l'avait abordé, avait quitté cette
dame après une conversation de quelques minutes, et ayant suivi une
assez longue avenue en se cachant derrière chaque arbre, elle était
arrivée dans le fourré épais où se trouvaient Salvador et Roman.

Elle venait à ce moment de se placer assez près d'eux pour pouvoir
entendre tout ce qu'ils disaient.

--Mon cher Roman, ajouta Salvador après quelques instants de silence,
cela ne peut durer. Depuis que nous sommes ici, voilà plus de deux cent
mille francs que tu perds; encore quelques années de cette vie et nous
serons ruinés, et forcés peut-être de reprendre, notre ancien métier.
Séparons-nous, c'est le parti le plus sage que nous puissions prendre.

--Ingrat! répondit Roman, tu veux me quitter?

--C'est de ma part un parti pris, si tu ne veux pas changer de conduite.
Comme, ainsi que je te l'ai dit, j'ai l'intention de me fixer à Paris,
je vais emprunter sur toutes les propriétés de la seigneurie de
Pourrières la somme qu'il me faut pour monter maison dans la capitale:
si tu le veux, je te remettrai une somme équivalente à celle qui te
revient sur ce qui nous reste.

--Ne me remets rien et restons comme nous sommes: tu sais bien que je ne
puis pas me séparer de toi.

--Restons ensemble puisque cela te plaît; mais je prends, à partir de ce
jour, la clé du coffre, et lorsque tu voudras jouer ne viens pas me
demander de l'argent, car je te le jure, je ne t'en donnerai pas.

--Eh! qu'est-ce que cela me fait? Crois-tu par hasard, que si j'en
voulais absolument il ne me serait plus possible de m'en procurer?

--Ne va pas au moins remettre la main à la pâte!

--C'est bon, c'est bon, le temps est un grand maître! Du reste je suis
décidé à ne plus jouer.

--S'il en est ainsi, tout est oublié. Mais il faut que je te quitte pour
m'occuper un peu de mes invités, tu m'attendras dans mon appartement,
n'est-ce pas?

Silvia cachée derrière un arbre avait écouté la fin de la conversation
du marquis de Pourrières et de son intendant, et cette conversation
venait de lui apprendre qu'il existait un secret entre ces deux hommes;
mais de quelle nature était ce secret? C'était là ce qu'elle aurait
voulu savoir, et ce que peut-être elle aurait appris si un de ces
éternuements, que malgré les plus violents efforts il est impossible de
comprimer, n'était pas venu tout à coup, révéler aux deux amis la
présence d'un tiers.

--Quelqu'un nous écoute dit Roman à voix basse en montrant du doigt la
place où se tenait Silvia.

--Nous n'avons heureusement rien dit qui puisse nous compromettre,
répondit de même Salvador.

Silvia, aux mouvements du marquis et de son intendant, qui depuis son
malencontreux éternuement ne parlaient plus qu'à voix basse, avait
deviné qu'elle venait d'être découverte, craignant d'avoir été reconnue
et ne voulant pas laisser supposer à son amant qu'elle n'était venue que
pour l'épier dans cette partie du parc, elle quitta la place qu'elle
occupait et se dirigea vers lui.

Hé quoi! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle en l'abordant, je
n'espérais pas, je vous l'assure, avoir le bonheur de vous rencontrer
dans cette partie déserte du parc.

--Ah! vipère, pensa Salvador, en se mordant les lèvres, tu nous épiais!
Croyez, madame la marquise, dit-il en offrant son bras à Silvia, que le
bonheur est tout de mon côté. C'est bien, continua-t-il d'un ton bref et
impératif en s'adressant à Roman qui, ignorant encore la liaison qui
existait entre son complice et la femme qu'il avait devant les yeux,
était redevenu le plus humble et le plus poli des intendants, c'est
bien, vous pouvez vous retirer.

Roman s'inclina et laissa seuls Silvia et Salvador.

--Vous nous écoutiez! dit ce dernier à sa maîtresse.

--Je crois que vous vous trompez, répondit-elle.

--Pourquoi dissimuler? Je vous ai vue, vous étiez là.

Et Salvador montrait à Silvia l'arbre derrière lequel elle s'était tenue
cachée.

--Et, quand cela serait! répondit-elle, quels reproches auriez-vous le
droit de me faire? Grâce à l'emploi de je ne sais quels moyens, vous
êtes parvenu à savoir plus de choses qui me concernent que je n'en sais
moi-même. Pourquoi ne me serait-il pas permis de faire, pour savoir ce
qui vous regarde, l'équivalent de ce que vous avez fait vous-même? Du
reste ne soyez pas inquiet, je ne sais rien, je n'ai rien entendu.

Salvador regarda fixement Silvia; il voulait deviner sa pensée dans ses
yeux: elle soutint sans changer de visage les regards qu'il attachait
sur elle, puis elle lui dit en souriant avec grâce:

--Et quand bien même je saurais quelque chose! Quel mal pourrait-il en
résulter pour vous? n'avons-nous pas fait ensemble une espèce de pacte?
observez-en les conditions avec autant de fidélité que moi, et quoiqu'il
arrive je ne vous trahirai pas.

--C'est bien! répondit Salvador; mais rejoignons la compagnie, notre
absence pourrait être remarquée.

L'heure à laquelle le signal du feu d'artifice qui devait précéder le
souper, devait être donné, était arrivée, et les invités attendaient
leur hôte avec une certaine impatience, lorsque Salvador rejoignit la
compagnie. Après s'être excusé du petit retard dont il s'était rendu
coupable, et lorsque tout le monde se fut placé commodément, Silvia
donna le signal et tout à coup mille gerbes de feu, de toutes les
couleurs, s'élancèrent dans les airs et éclairèrent les parties les plus
sombres du parc, et lorsque les dernières étincelles de la dernière
fusée se furent éteintes sur le fond brun du ciel, on se rendit dans la
salle à manger, où un magnifique ambigu attendait tous ceux que les
plaisirs de la soirée avaient disposé à y faire honneur.

Après avoir témoigné au marquis de Pourrières, la reconnaissance que
leur inspirait sa généreuse hospitalité, et l'avoir prié d'agréer les
vœux qu'ils faisaient pour son prochain retour, les convives se
séparèrent au moment où les premiers feux du jour commençaient à dorer
l'horizon.

Silvia avait été forcée de se retirer avec la noble dame chez laquelle
elle avait été reçue.

Salvador, en rentrant dans son appartement y trouva Roman, ainsi que
cela avait été convenu; ce dernier était réellement fâché d'avoir perdu
des sommes aussi considérables; il regrettait surtout d'avoir pu, par sa
conduite, exciter quelques soupçons; il tendit la main à son ami qui la
serra dans la sienne.

La paix étant faite, Salvador raconta à son complice ce qui lui était
arrivé avec Silvia, et lui apprit que la marquise de Roselly et la
cantatrice, dont leur compagnon d'évasion, Servigny, leur avait parlé au
bagne de Toulon, étaient une seule et même femme, et que cette femme
était devenue sa maîtresse. Roman engagea son ami à apporter la plus
grande prudence dans ses relations avec cette syrène, et il ajouta,
qu'il craignait que l'amour ne fît du tort à l'amitié; Salvador rassura
son complice, et ils se séparèrent pour aller prendre quelques heures de
repos.

Les démarches que Salvador fut obligé de faire pour se procurer la somme
nécessaire à ses frais de voyage et d'installation à Paris, furent
couronnées de succès, mais elles le retinrent à Pourrières quelques
jours de plus qu'il ne l'avait pensé. Enfin, il se mit en route,
accompagné de son ami, et après qu'il eût rejoint Silvia, qui, ainsi que
cela avait été convenu, l'attendait à Valence, à l'hôtel _de la Poste_;
une bonne berline attelée de quatre vigoureux chevaux, les conduisit
rapidement à Paris.



IV.--Silvia


Le premier soin de Salvador, en arrivant à Paris, fut de chercher une
maison en harmonie avec le rang, qu'il voulait occuper dans le monde;
après en avoir visité plusieurs, il choisit le petit hôtel du faubourg
Saint-Honoré, dans lequel nous avons introduit le lecteur en commençant
cette histoire.

Le local trouvé, il ne s'agissait plus que de le faire garnir de tous
les objets qui doivent constituer une existence aristocratique, ce qui
fut promptement exécuté, grâce à l'or que Salvador répandait avec
profusion.

Sa maison complétement montée, il s'occupa de celle de Silvia; il loua
pour elle, aux Champs-Elysées, une charmante petite villa du style le
plus coquet, qu'il fit meubler avec tout le luxe et tout le confort qui
devaient nécessairement entourer une aussi jolie femme.

Après avoir fait choix de domestiques rompus au service de gens de bonne
compagnie, renouvelé leurs équipages et mis dans leurs écuries
d'excellents chevaux, Salvador et sa maîtresse vinrent prendre
possession de leurs nouvelles habitations; Roman, qui voulait, disait-il
à son ami, faire pendant quelques jours encore le grand seigneur, avait
conservé le petit appartement qu'il occupait à l'hôtel des Princes, où
il était descendu avec Salvador et Silvia, lors de son arrivée à Paris.

Silvia, qui avait eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer Roman chez
Salvador, et qui n'avait pas oublié la conversation dont elle avait
entendu quelques fragments dans le parc de Pourrières, lui avait
plusieurs fois adressé des questions adroitement insidieuses; mais le
vieux renard qui, lui aussi, avait de la mémoire, sut dissimuler tout en
conservant son air bonhomme. Les obstacles que Silvia rencontra ne
firent qu'augmenter l'envie qu'elle éprouvait d'être instruite et la
rendre plus entreprenante; elle renouvela près de Salvador les
tentatives qui avaient échoué près de Roman; mais ce fut en vain, elle
dut se résigner à attendre un moment plus opportun, moment qui, dans sa
conviction, ne devait pas être très-éloigné.

Salvador avant de quitter le château de Pourrières, avait eu le soin de
se munir de lettres d'introduction de toutes les notabilités nobiliaires
de la Provence; grâce à ces lettres qu'on n'avait pas cru devoir refuser
au denier rejeton d'une très-illustre famille, et aux chaleureuses
recommandations faites en haut lieu par les autorités de son
département, toutes les portes s'ouvrirent devant lui, et il se trouva
reçu à la fois avec le plus vif empressement dans les salons du noble
faubourg Saint-Germain, et dans ceux des puissances du jour; il fit la
cour à une vieille duchesse à laquelle il eut le bonheur de plaire, et
cette noble dame voulant récompenser un dévouement véritablement digne
des plus grands éloges, voulut bien se charger d'introduire dans la
bonne compagnie, la jolie marquise de Roselly, que sa beauté, son esprit
et ses grâces firent du reste accueillir avec le plus vif empressement.

Ce fut à cette époque que Salvador fut nommé auditeur au conseil d'Etat.

Roman, après quelques semaines de séjour à Paris, et lorsque Salvador
qu'il avait secondé dans les démarches qu'avait nécessité l'organisation
de sa maison, n'eut plus besoin de lui, se laissa conduire un jour qu'il
ne savait que faire, dans un de ces établissements connus sous la
dénomination de tables d'hôtes, et qui sont cent fois plus dangereux que
les tripots de la défunte administration de M. Bénazet.

La police fait une rude guerre à ces sortes d'établissements, mais tous
ses efforts, à ce qu'il paraît, demeurent sans résultats, car à peine
a-t-elle fait fermer un de ces tripots au nº 4 de la rue Richelieu, par
exemple, qu'il s'en ouvre un autre à l'instant même au nº 6.

Un excellent dîner est servi tous les jours à heure fixe, aux personnes
qui fréquentent ces maisons, c'est le prétexte honnête de la réunion;
mais lorsque les convives passent dans le salon pour y prendre le café,
les tables d'écarté, de trente et quarante et même de roulette sont déjà
dressées.

Ces maisons sont ordinairement tenues par des vétérantes de l'île de
Cythère qui ne manquent pas d'esprit, et qui par leur ton et leurs
manières, paraissent appartenir à la bonne compagnie; toutes ces femmes,
s'il faut les croire, sont veuves d'un officier général, ou tout au
moins d'un officier supérieur, mais ce serait en vain que l'on
chercherait les titres et les états de services des défunts époux
qu'elles se donnent, dans les cartons du ministère de la guerre.

Nous venons de dire que ces sortes de maisons étaient plus dangereuses
que les tripots jadis autorisés; en effet, ces derniers n'étaient
tolérés qu'à la condition qu'il serait permis à l'autorité d'y exercer
un contrôle de tous les instants; les gens qui les fréquentaient
pouvaient donc facilement être tenus à l'index, et si toutes les chances
du jeu étaient calculées de manière à assurer au banquier des avantages
considérables, lorsque la fortune paraissait vouloir favoriser un ponte,
on lui laissait le champ libre. Dans les maisons dont nous parlons, au
contraire, ce n'est pas seulement contre les chances fatales du jeu que
l'on est forcé de combattre, on doit encore se tenir constamment en
garde contre les ruses d'une infinité de fripons de toutes les espèces
et de tous les sexes auxquels elles servent de lieux de réunion.

Beaucoup de gens qui jamais n'auraient mis les pieds dans un des antres
de l'administration Bénazet, fréquentent cependant ces maisons
auxquelles les fripons connus sous le nom de _grecs_[228], ont donné le
nom d'_étouffes_ ou d'_étouffoirs_[229]. C'est que pour les y attirer,
la veuve du général ou du colonel a ouvert les portes de son salon à une
foule de femmes charmantes: ce n'est point il est vrai, par la vertu que
ces dames brillent; mais elles sont pour la plupart jeunes, jolies et
bien parées, la maîtresse du lieu ne leur demande pas autre chose.

Des chevaliers d'industrie, des _grecs_, des _faiseurs_, forment avec
ces dames, le noyau de la société de ces établissements, que dans le
langage ordinaire, on nomme des tables d'hôtes, société polie, mais
assurément très-peu honnête.

Il y a peut-être à Paris des réunions de ce genre, composées
principalement de personnes recommandables, mais ce sont justement
celles-là que recherchent les flibustiers en tous genres, car là où il y
a des honnêtes gens, il y a nécessairement des dupes à exploiter.

Les tables d'hôtes dans lesquelles on joue, ne sont pas seulement
fréquentées par des escrocs, des _grecs_ et des chevaliers d'industrie,
on y rencontre aussi des _donneurs d'affaires_[230]; ces derniers
chercheront à connaître la position, les habitudes de l'individu qu'ils
veulent prendre pour dupe, les heures durant lesquelles il est absent de
chez lui, et lorsqu'ils auront appris tout ce qu'il leur importe de
savoir, ils donneront à celui qu'ils nomment un _ouvrier_[231] et qui
n'est autre qu'un adroit _cambrioleur_[232], le résultat de leurs
observations, cela fait, l'_ouvrier_ prend l'empreinte de la serrure,
une fausse clé est fabriquée, et au moment favorable, _l'affaire_[233]
se trouve faite. Il n'est pas nécessaire d'ajouter, que le _donneur
d'affaires_ sait toujours se ménager un alibi incontestable, ce qui le
met à l'abri des résultats que pourraient amener ses questions hardies
et ses visites indiscrètes.

Viennent ensuite les _emporteurs_[234], qui sont chargés de
_lever_[235], ce sont ces derniers qui amènent dans les tables d'hôtes
où l'on joue, cette foule de jeunes gens sans expérience, qui trouvant
là tout ce qui peut les corrompre: le jeu, des vins exquis, une chaire
délicate, des amis empressés, des femmes agréables et d'une complaisance
extrême, lorsque leur bourse paraît bien garnie, viennent y dépenser
leurs plus belles années en folles orgies et en débordements de toute
nature.

La plus suivie et la plus luxueuse de toutes les maisons de ce genre,
fut patronnée par un vieux général (un général pour de vrai), mort
depuis peu d'années, et dont le nom est souvent cité dans le recueil
des _Victoires et conquêtes_, elle est tenue par une femme que les liens
du sang attachent à une comédienne, qui fut, sous l'empire, la plus
sémillante, la plus jolie et la moins cruelle de toutes les prêtresses
de Thalie. Ce fut dans cette maison que Roman fut conduit. Deux
individus que nous avons vu figurer au dîner donné chez Lemardelay, par
Alexis de Pourrières, le comte palatin du saint-empire romain, et son
digne ami qu'il avait rencontrés par hasard, furent ses introducteurs.

Roman était assez expérimenté pour apprécier au premier coup d'œil, la
valeur morale des individus qui composaient la masse des habitués de
cette maison; mais ses introducteurs qui croyaient avoir mis la main sur
un oiseau qu'il serait facile de plumer, lui firent tant de politesses,
qu'il ne put se dispenser d'accepter un souper fin à la Maison dorée.

Le bon vin, le café et les liqueurs ayant mis les convives en belle
humeur, le comte palatin du saint-empire romain lui demanda ce qu'il
pensait de la maison dans laquelle il avait été conduit.

--Voulez-vous que je vous parle avec franchise? répondit-il.

--Vous nous ferez plaisir.

--Défunt mon pauvre père m'a dit souvent qu'il y avait dans Paris, une
foule d'individus qui conduisaient les riches étrangers dans des maisons
de jeux tenues par des femmes galantes, afin de pouvoir les dépouiller à
leur aise. Je suis bien loin de croire que vous êtes des individus de ce
genre; mais je crois que la maison dans laquelle vous m'avez mené, n'est
pas très-catholique.

--Cependant le général...

--Le général me fait l'effet d'un vieux voltigeur du camp de la Lune.

--Mais les dames de la compagnie ne vous ont-elles pas paru aimables,
jolies et spirituelles?

--Oh! vous leur accordez beaucoup trop de qualités, elles ne sont
aimables que lorsqu'elles gagnent; jolies, elles l'ont été peut-être;
quant à leur esprit, il ne m'a pas été permis d'en juger.

--Ainsi, mon cher monsieur, cette maison ne vous convient pas.

--Non, cher comte, et si vous ne pouvez m'indiquer quelque chose de
beaucoup mieux, je serai forcé de garder dans mon portefeuille les
quelques billets de mille francs que j'étais déterminé à perdre.

--Le gouvernement en faisant fermer les anciennes maisons de jeu, a
commis un abus de pouvoir intolérable, dit le comte palatin qui avait
renoncé à l'espoir de tirer quelque chose de sa nouvelle connaissance;
mais puisque vous êtes si fort tourmenté de l'envie de jouer, pourquoi
n'allez-vous pas chercher le remède de vos maux dans le lieu où il
existe?

--Vous voulez sans doute m'envoyer bien loin, dit Roman.

--Comment! vous ne savez pas, répondit le comte palatin, que le digne
monsieur Bénazet a transporté sur le territoire hospitalier du
grand-duché de Bade ses tapis verts, ses râteaux et ses croupiers, et
que l'impôt qu'il paye au souverain de ce pays, forme la partie la plus
claire du revenu du prince Léopold.

--Je le savais, mais je n'y pensais pas, s'écria Roman qui partit avec
la rapidité d'une flèche, après avoir souhaité le bonsoir à ses deux
compagnons.

Roman, lorsqu'il quitta le comte palatin et son ami, était déterminé à
aller tenter la fortune à Baden. Comme tous ceux qui se laissent dominer
par la passion du jeu, il n'attribuait pas à un hasard qui pouvait bien
ne pas changer, les nombreuses pertes qu'il venait de faire, il
n'accusait que sa maladresse, et il était aussi persuadé qu'il est
possible de l'être, qu'une martingale qu'il venait de combiner amènerait
la ruine de la banque. Après avoir fait les préparatifs de son départ,
préparatifs qui ne lui prirent pas un temps considérable; car, ainsi
qu'il a été facile de s'en apercevoir, il était ennemi du faste et des
grandeurs, Roman alla voir Salvador qu'il trouva dans son hôtel du
faubourg Saint-Honoré, entouré de toutes les recherches du luxe, et
d'une foule de fournisseurs, marchands de chevaux, carrossiers et
tapissiers, dont il soldait les mémoires.

--Ainsi tu ne renonces pas à cette funeste passion? dit Salvador à son
ami, lorsque celui-ci lui eût fait part de son projet.

--Mon cher ami, l'amour du luxe et des jolies femmes, l'ambition et
l'orgueil constituent une passion aussi coûteuse au moins que celle du
jeu.

--Tu as peut-être raison; mais qu'y faire? Nous obéissons à notre
destinée, et nous arriverons probablement au même but après avoir suivi
une route différente.

--Allons, encore ces folles idées; je te quitte: je n'aime pas à
entendre parler de ce que l'avenir me réserve; adieu, mon ami.

--Adieu, et fais en sorte de revenir millionnaire.

Roman, avant de quitter Salvador, lui demanda cinquante mille francs,
avec lesquels il voulait, disait-il, tenter la fortune une dernière
fois. Salvador, qui de son côté, avait fait d'énormes dépenses pour
monter sa maison et celle de sa maîtresse, qui plus que lui, peut-être
était dominée par un amour effréné du luxe, et qui ne pouvait se
dissimuler, que les droits de son complice, sur l'héritage sanglant
d'Alexis de Pourrières, étaient au moins égaux aux siens, lui remit
cette somme, sans se permettre d'autres observations que celles qu'il
lui avait déjà faites à Pourrières, et les deux amis se quittèrent en
apparence satisfaits l'un de l'autre.

Il n'en était rien cependant. Salvador s'était peu à peu habitué à ne
considérer son complice que comme un subalterne, et ce n'était pas sans
éprouver un vif sentiment de contrariété, sentiment, dont après quelques
instants de réflexion, il reconnaissait l'injustice, mais auquel il
obéissait à son insu, qu'il le voyait agir avec indépendance. Roman,
pour sa part, ne voyait pas avec plaisir la liaison qui existait entre
son ami et Silvia, et il trouvait assez peu convenable, qu'une fortune,
qui ne devait appartenir qu'à deux individus, fût devenue la proie de
trois.

Salvador, après le départ de Roman, fut pendant quelques jours soucieux
et taciturne. Silvia saisit cette occasion pour tâcher d'apprendre
quelque chose.

--Pourquoi donc? dit-elle à son amant, ce bon monsieur Lebrun vous
a-t-il quitté; vous l'avez sans doute renvoyé sans motifs; vous êtes si
vif quelquefois; vous avez eu tort de le laisser partir; on ne rencontre
pas tous les jours un... intendant aussi fidèle, aussi dévoué.

Elle appuyait sur ces derniers mots avec une sorte d'affectation dont
Salvador saisissait parfaitement l'intention, mais dont il ne voulait
pas avoir l'air de s'apercevoir; et comme il lui faisait observer que
son intendant ne s'était absenté que pour terminer quelques affaires, et
qu'il serait de retour dans quelques jours, Silvia fit semblant de ne
pas le croire.

--Si vous voulez me dire où il s'est retiré, continua-t-elle, je me
charge de le faire revenir sans blesser en rien les convenances. De
grâce, mon ami, accordez-moi cette faveur. J'aime beaucoup monsieur
Lebrun, et si je ne dois plus le voir près de vous, je vous assure que
cela me fera beaucoup de peine.

Toute l'adresse diplomatique de Silvia, échoua contre la réserve de
Salvador, et cette fois encore, elle dépensa sans obtenir de résultats,
tous les trésors de son éloquence.

Une chaise de poste, attelée de deux vigoureux chevaux, attendait Roman
à la porte de l'hôtel de Salvador. Le misérable se berçait de si
étranges illusions; il était si bien convaincu de l'infaillibilité des
calculs auxquels il avait soumis la chose la moins susceptible d'être
calculée, le hasard, qu'il aurait voulu pouvoir franchir d'un seul bond,
l'espace qui le séparait des tapis verts de Baden-Baden, et que la seule
crainte qu'il éprouvait était celle qu'un autre, plus diligent que lui,
et possesseur d'un secret semblable au sien, n'arrivât avant lui et ne
fit sauter la banque de l'administration des jeux, qu'il regardait déjà
comme sa propriété.

Après avoir traversé le Rhin sur un pont de bateaux, on arrive à
Bischofshein, première poste sur la grande chaussée de Rastadt et de
Francfort, dont un embranchement conduit à Baden-Baden.

Cette route est d'abord aussi monotone qu'un sentier tracé au milieu des
guérets de la Beauce, ou des plaines crayeuses de la Champagne
Pouilleuse; elle est étroite, sablonneuse, et se prolonge à travers une
ligne interminable de peupliers, et la rive droite du Rhin, qu'on
entrevoit de temps à autre.

Ce n'est qu'après avoir traversé Stollhofen que le paysage change
d'aspect, et que la route, jusque-là monotone, change tout à coup et
offre à la vue des collines couronnées à leur sommet par des villages ou
de simples hameaux, dont la pierre blanche contraste avec le vert
éclatant d'une végétation vigoureuse, couvertes à leur pied de vignes,
de vergers, et de riches moissons, et dominées par les sommets bleus
d'une chaîne de hautes montagnes qui se confondent à l'horizon avec la
cime toujours verte des sapins de la Forêt-Noire; forêt dont le nom
rappelle à la mémoire une foule de vieilles chroniques, d'antiques
traditions de mélodrames oubliés et de refrains populaires.

Cette longue et sombre chaîne de hautes montagnes court parallèlement au
Rhin depuis les frontières du nord de la Suisse jusqu'à l'Enz, près
Pforzheim, et renferme dans son sein un nombre considérable de belles
vallées. C'est dans la plus belle de ces belles vallées qu'est située la
petite ville de Baden-Baden, à deux lieues de Rastadt, où furent
assassinés les plénipotentiaires français en 1793, et à sept de
Carlsrhue, capitale des Etats du grand-duc de Bade.

On arrive à Baden-Baden par une chaussée bien entretenue, tracée au
milieu d'une riche prairie, bornée à droite par des champs couverts de
riches moissons et de magnifiques vignobles, et les villas éparses des
plus riches habitants de la ville, à gauche par des bois de sapin, de
fortes masses de rochers et les ruines pittoresques du vieux Burg,
berceau de l'antique maison des margraves de Bade.

Au centre, au bout de cette chaussée, est située l'ancienne Civitas
Aurelia Aquensis, bains de l'empereur Aurélien, aujourd'hui Baden-Baden,
nom que les Allemands lui donnèrent vers le milieu du septième siècle,
et le château que les margraves, que jusqu'à cette époque, la nécessité
d'être toujours en garde contre les attaques imprévues avaient forcé de
résider au Burg, firent bâtir vers le commencement du treizième siècle.

Ce château a éprouvé des fortunes diverses. Il ne fut achevé qu'en 1417.
Rebâti sur un meilleur plan par les soins du margrave Philippe de Bade,
et complétement achevé en 1579, il fut peu de temps après incendié et
complétement dévasté par les généraux français forcés d'obéir aux ordres
qu'ils avaient reçus de l'impérieux Louvois; mais on le rétablit bientôt
dans l'état où il existe maintenant.

Une route large et commode, construite par les soins du grand-duc
actuellement régnant, conduit à ce château, qui, à part sa position, qui
est magnifique puisqu'elle domine au loin toute la contrée, et ses
souterrains, n'offre rien de bien remarquable.

C'est dans ces souterrains que, suivant quelques savants, se tenaient
les séances d'un tribunal de francs-juges, semblable à ceux qui
existaient à la même époque en Westphalie et dans plusieurs autres
contrées de l'Allemagne.

Ces souterrains sont formés d'une suite de voûtes profondes sous
lesquelles on entre par la tour de l'angle droit du château, après avoir
descendu un escalier à vis et passé près d'un ancien bain à nager de
style romain, et deux cuves de pierres incrustées l'une sur l'autre
dans le mur, à l'entrée des souterrains. Après avoir descendu encore
deux degrés, on entre dans une allée courbe et étroite, haute de sept
pieds et longue de six, qui conduit dans un vestibule d'environ seize
pieds de diamètre; après ce vestibule, on parcourt plusieurs autres
allées de différentes longueurs, dont une dans les murs de laquelle on
remarque, à gauche, deux lignes parallèles de trous, et à droite, six
soutiens de bancs en pierre, mènent à une salle à laquelle la tradition
a conservé le nom de chambre de la question, à cause sans doute de
plusieurs anneaux de fer encore scellés dans le mur; après la chambre de
la question est une voie étroite fermée par une porte à trappe. C'est là
qu'existait le fameux cachot du baiser de la Vierge; s'il faut en croire
ce que rapporte la tradition, lorsqu'un criminel s'approchait de la
fatale trappe, elle s'ouvrait subitement et il tombait entre les bras
garnis de lames tranchantes d'une statue mobile de la Vierge. On
découvrit dans ce cachot, il y a quelques années, des débris de
vêtements, des ossements, des fragments de roues garnies de lames
tranchantes, et plusieurs autres objets qui avaient sans doute appartenu
aux malheureuses victimes du tribunal wéimique.

A l'heure qu'il est, le cachot du baiser de la Vierge est entièrement
comblé; cependant ce n'est pas sans éprouver un vif sentiment de crainte
mystérieuse, que les gens du pays approchent du lieu où il existait
autrefois.

Une partie de la ville de Baden-Baden, qui est protégée à l'est par les
montagnes appelées Grosse-Stauffenberg-Mercurius et par le petit
Stauffenberg, à l'ouest par le Prémersberg, et au nord par la chaîne de
montagnes dont les plus hautes sont situées dans cette direction, est
assise au dos de la colline qui s'élève en terrasses superposées l'une
au-dessus de l'autre; l'autre partie couvre la colline et est dominée
par le château dont nous venons de parler.

Le Grosse-Stauffenberg-Mercurius, le petit Stauffenberg et le
Prémersberg qui forment autour de la ville une ceinture naturelle, sont
couvertes des bois aciculaires qui font la richesse de la Suisse
alpestre; mais leurs collines les plus avancées nourrissent les essences
spéciales aux climats tempérés, le hêtre, le chêne, l'orme qui sont
entremêlés de bouquets de châtaigniers, du bouleau pittoresque, du houx
toujours vert et du genièvre brancheux dont les baies bleues se groupent
dans les taillis.

Les vieux murs de la ville de Baden-Baden, qui depuis seize ans a été
considérablement embellie, ont été abattus, les fossés des vieilles
fortifications ont été comblés et convertis en boulevards bordés de
belles maisons bourgeoises et de brillantes boutiques, l'ancien
Stadt-Graben n'existe plus; cependant Baden-Baden, comme toutes les
villes situées sur les bords du Rhin, a conservé cette couleur
pittoresque particulière aux cités du moyen âge, couleur qui plaît tant
aux imaginations rêveuses et aux amateurs des vieilles chroniques; elle
est encore aujourd'hui irrégulière dans sa forme et ses anciennes
constructions flanquées de petites tourelles, sont en général tellement
enfoncées dans un sol escarpé, que dans plusieurs on peut facilement
passer du grenier au jardin.

Un ruisseau couvert traverse et nettoie la partie basse de la ville, qui
forme avec ses faubourgs un ensemble d'environ quatre cents maisons,
dominées par les clochers de trois églises, dont la plus remarquable est
celle dont la fondation est attribuée aux moines de Vissembourg.

Alte-Schloss, le vieux Burg de Bade, est situé à une demie-lieue nord de
la ville, sur le revers de la montagne.

Les ruines de ce château donnent une prodigieuse idée de son importance
et de son élévation primitives. Le temps a seulement épargné une partie
d'une tour carrée encore accessible aux visiteurs, qui peuvent arriver à
son sommet par un escalier que des réparations récentes ont rendu
praticable; arrivé là, on se trouve à une telle hauteur, qu'on se sent
tout à coup saisi de vertige, et pourtant ce qui reste de cette tour, ne
s'élève pas, dit-on, à la moitié de sa hauteur originaire.

C'est de la plate-forme de la tour carrée du vieux Burg, qu'il faut
admirer le paysage qu'offre l'ensemble des divers lieux dont nous avons
essayé de donner une idée; et le moment le plus favorable au coup d'œil,
est celui du soleil couchant; quand les mille ruisseaux qui sillonnent
les prairies environnantes, murmurent doucement sous les vapeurs
embrasées du crépuscule, et que les vitres des villas voisines sont
argentées par les derniers rayons de l'astre du jour, alors une rosée
dorée étincelle sur le feuillage des épais vergers qui cachent à moitié
les hameaux de Scheuern, Nahscheurn et la Dolle, un doux zéphir aide à
respirer plus librement le pauvre malade qui s'avance à pas lents vers
les sources salutaires qui doivent lui redonner la santé, et le cœur est
tout disposé à s'ouvrir aux douces impressions auxquelles l'aspect d'un
magnifique paysage doit nécessairement donner naissance.

Roman n'était venu à Baden-Baden ni pour prendre des bains, ni pour
admirer les côtes, les vallées, les beaux bois et les vieux monuments
qui environnent la ville, il n'était tourmenté que d'un seul désir,
celui de jouer. Aussi après avoir arrêté un logement à l'hôtel _de la
Cour de Darmstadt_ et avoir fait un excellent repas chez Chabert, il se
rendit, dès que le soir fut venu, à la salle des jeux. Il n'eut pas à se
plaindre de ses premières séances, il suivait sans s'en écarter d'un
pas, la marche qu'il s'était imposée d'avance; il était prudent dans la
perte, hardi dans le gain, et à la fin de chaque séance, il réalisait un
bénéfice de plusieurs mille francs. On commençait à admirer le
sang-froid et la science profonde de ce joueur émérite; et Roman qui
avait mis à part ses bénéfices qui s'élevaient déjà à une somme assez
forte, se promit bien de ne pas toucher à celle qu'il avait apportée
avec lui.

«Si je ne fais pas sauter la banque ainsi que je l'espérais, se
disait-il souvent, je quintuplerai au moins mes capitaux; mais quoiqu'il
arrive, je n'entamerai ma réserve que l'année prochaine, ce que j'ai
déjà gagné doit me suffire pour achever la saison; Baden-Baden est un
charmant séjour je veux y venir souvent.»

Hélas! l'homme propose et Dieu dispose, dit un vieux proverbe.

Roman, lorsqu'il s'était vu à la tête d'un gain de soixante mille
francs, avait partagé, cette somme en douze parts de cinq mille francs
chacune, il en prenait une chaque soir qu'il devait perdre on gagner et
lorsque l'une ou l'autre de ces hypothèses s'était réalisée, il cessa de
jouer, et se livrait aux plaisirs, mais comme il gagnait plus souvent
qu'il ne perdait, chaque jour son trésor prenait un embonpoint plus
respectable.

Les désirs s'augmentent avec la facilité de les satisfaire; Roman
s'étant dit un jour que s'il doublait les mises de sa martingale, il
arriverait beaucoup plus vite au but qu'il voulait atteindre, les parts
de cinq mille francs furent augmentées du double. Une série de zéros
rouges emporta, avec la rapidité de l'éclair, la première qui fut
risquée.

«_Tron de l'air!_ se dit-il, ces diables de zéros rouges ne m'ont pas
laissé le temps de me reconnaître; mais ce qui vient d'arriver ne peut
pas compter pour une épreuve, et je puis bien pour aujourd'hui, mais
pour aujourd'hui seulement, risquer une seconde masse.»

C'était une résolution fatale!

Il n'est certes pas possible de soumettre à des calculs ou à des règles,
ce qu'il y a au monde de plus variable, le hasard; cependant on ne peut
nier que si quelques hommes se sont fait, de la pratique des jeux de
hasard, une industrie qui leur procure les moyens de vivre, assez
largement même, c'est qu'ils ont adopté une marche rationnelle qu'ils ne
quittent jamais, quelles que soient les sensations du gain ou les
émotions de la perte; mais ces hommes-là sont rares, on peut facilement
les reconnaître à leur chef dénudé, à leurs yeux ternes qui ne quittent
la carte couverte d'hiéroglyhes rouges et noirs qu'ils tiennent
constamment à la main, que pour suivre les révolutions capricieuses de
la boule d'ivoire qui doit décider de leur sort, et l'on peut dire d'eux
comme de la plupart de ceux qui se sont écartés des voies droites
ouvertes devant tous les hommes, qu'ils dépensent peut-être plus
d'énergie et plus d'efforts, dans l'exercice de leur pitoyable
industrie, qu'il ne leur en faudrait pour se créer une position
honorable.

La seconde masse de Roman éprouva le sort de la première, seulement,
cette fois, ce fut en combattant une série de doubles zéros noirs
qu'elle fut obligée de succomber.

Superstitieux comme le sont tous les joueurs, qui, quelque éclairés
qu'ils soient dans les relations ordinaires de la vie, ont toujours la
tête pleine de mille chimères, Roman se figura qu'il devait cesser de
jouer pendant quelques jours, afin de laisser à la veine le temps de lui
revenir.

Après les poignantes émotions du jeu, on trouve à Baden-Baden, mille
autres distractions: des cercles littéraires, des concerts, des bals,
des représentations théâtrales et une compagnie composée d'éléments
très-divers, mais en définitive brillante, variée, et dans laquelle on
est facilement admis pourvu que l'on puisse payer un peu de sa personne,
et que l'on ne soit pas forcé d'interroger sa bourse à tous les instants
du jour. Roman qui savait, lorsque cela était nécessaire, prendre le ton
et les manières d'un homme de bonne compagnie, et que la jovialité de
son caractère et l'expression presque candide de sa physionomie
faisaient rechercher de tous ceux qu'il rencontrait, fut bientôt de
toutes les réunions intimes et de toutes les parties qui réunissaient
chaque jour l'élite des baigneurs.

Il pouvait donc très-agréablement passer les quelques jours durant
lesquels il devait s'abstenir de jouer.

Il se promenait un matin devant la Conversation-hauss ou maison de
conversation, magnifique édifice bâti sur un large terrain situé au sud
de la ville, entre l'Ohlbach et le pied du Friesenberg, lorsque, par
hasard, ses regards se portèrent sur un équipage arrêté depuis quelques
instants devant l'entrée principale de la maison de conversation.

--Tiens, tiens, tiens! dit-il à haute voix au moment où cet équipage,
emporté par deux vigoureux chevaux, disparaissait à ses yeux ne laissant
après lui qu'un tourbillon de poussière; voilà un petit véhicule assez
_chouette_: chevaux gris-pommelé, livrée vert tendre, groom
_ficelé_[236] au dernier genre. Peste! à la fraîcheur de tout cela, je
parierais que c'est la propriété de quelque nouvel enrichi, de quelque
confident intime du télégraphe.

--Que dites-vous donc? répliqua un charitable passant qui avait entendu
l'exclamation qui précède; vous n'avez donc pas vu la personne assise
dans l'intérieur de la voiture?

Ce passant était l'illustre poète chevelu que nous avons vu figurer au
dîner donné chez Lemardelay, et qui était venu à Baden-Baden afin
d'offrir au grand-duc Léopold la dédicace d'un poème épique de douze
fois douze cents vers.

--Mais, pas trop bien, répondit Roman, après les formules ordinaires de
politesse; tout cela a été pour moi fugitif comme une synthèse,
l'analyse m'a échappé: est-ce que j'aurais commis une méprise assez
grossière pour mériter d'être rappelé à l'ordre?

--Pas précisément, répondit le poète chevelu; mais ce que vous avez pris
pour un loup cervier n'est qu'un animal de beaucoup plus petite
dimension, animal fort recherché de nos jours quoique de la famille des
rongeurs et des omnivores. En un mot c'est un _rat_... d'autres même
diraient un _raton_[237].

Je vous comprends. Tout vieux que je suis, le vocabulaire des _lions_
m'est aussi familier que celui que la nouvelle littérature a mis à la
mode; mais puisque vous avez bien voulu me faire apercevoir de mon
erreur, vous devriez bien me faire connaître la biographie de ce _rat_.

--La biographie... peste! comme vous y allez! vous en entendriez de
belles! Et d'ailleurs, qui pourrait jamais narrer tous les détails d'une
pareille existence? l'aimable petit _rat_ lui-même serait fort
embarrassé s'il était chargé d'une pareille entreprise; si vous le
voulez cependant, et puisque nous sommes ici à flâner tous deux, je vous
conterai un trait passablement excentrique de son caractère.

--Volontiers: voyons.

--Un instant. Mais que vois-je? c'est comme un fait exprès!

--De qui parlez-vous donc? C'est l'histoire du rat que j'attends de
votre complaisance.

--Mais non, soyez tranquille: ce qui m'occupe n'est pas du tout étranger
à mon sujet.

--Voyez ce petit vieillard courbé, cassé, au regard béat, à la mise
hétéroclite, il marche en se dandinant et porte sous son bras un humble
bissac qu'il cherche à dissimuler le plus adroitement possible. Si vous
êtes physionomiste, je vous laisse le soin de deviner quelle est sa
profession.

--Ma foi, il ne faut pas avoir pâli longtemps sur les Lavater, les Gall,
les Spurzheim _et altri doctores ejusdem farinæ_ pour reconnaître de
suite que c'est un vieil emb... mais quant à vous dire à l'instant même
sa profession, s'il ne présente pas le goupillon à l'entrée d'une des
trois églises de cette ville, je jette ma langue aux chiens.

--Vous n'y êtes pas, mon cher, c'est un artiste.

--Un artiste! ah! par exemple vous voulez rire! Je n'en ai jamais vu de
taillé sur ce modèle.

--Entendons-nous, mon cher monsieur, il y a artiste, et artiste, comme
il y a fagots et fagots: celui-ci est un artiste de la catégorie la plus
modeste, quoique ce soit grâce à son art que nos parquets jouissent d'un
certain éclat.

--Diable? c'est là un procureur du roi? Ma foi c'est bien le cas de dire
avec le poëte:

    Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

--Mais je ne vous dis pas non plus que ce soit vrai ni même
vraisemblable, ce vieux bonhomme est tout simplement un artiste
frotteur, chargé, ainsi que plusieurs autres de ses confrères, de donner
du lustre aux parquets de la Conversation-hauss.

--Eh bien! qu'y a-t-il de commun entre ce vieux frotteur et le _rat_ sur
le compte duquel vous m'avez promis une anecdote?

--Ce qu'il y a de commun? mille choses. Mais permettez-moi avant que
j'entre en matière, de vous citer quelques jolis vers d'un de nos vieux
poëtes.

--Citez, je vous écoute.

    ...Auteurs qui ne médisent
    N'ont les rieurs souvent de leur côté:
    Voilà le siècle et le train qu'il veut suivre.
    Dit-on du mal, c'est jubilation;
    Dit-on du bien, des mains tombe le livre
    Qui vous endort comme bel opium.

Ces vers sont de Sénecé.

Laissez-moi encore me retrancher derrière quelque puissante autorité qui
justifie mon incursion dans la vie privée de ces deux personnages.
D'abord, et pour commencer par celui des deux qui paraît vous inspirer
le plus d'intérêt, je vous dirai avec Démosthène, que les Grecs avaient
trois sortes de femmes: les unes pour leurs plaisirs, c'étaient les
courtisanes; les autres pour soigner leur personne, c'étaient les
concubines; les troisièmes, les épouses, étaient destinées à perpétuer
la famille et à gouverner avec sagesse l'intérieur de la maison.

Je suis trop poli pour vous dire en propres termes à laquelle de ces
trois catégories appartient la jolie personne dont nous nous occupons;
je puis cependant affirmer qu'elle n'appartient pas à la dernière.

Si maintenant vous voulez me permettre mes investigations à travers les
profondeurs de l'histoire, je vous apprendrai si vous ne le savez déjà
que chez les Grecs, les femmes de la première catégorie que je viens
d'indiquer, devenaient les compagnes des hommes d'Etat, des poètes et
des philosophes; qu'elles vivaient et conversaient avec ceux qui
décernaient l'immortalité; qu'ainsi et tandis que l'honnête mère de
famille tombait dans l'oubli, celles dont il s'agit figuraient dans
l'histoire; que l'époque de leur naissance était un sujet de recherches;
qu'on rapportait avec soin et détail leurs aventures; que leurs bons
mots et leurs saillies étaient scrupuleusement enregistrés, et qu'après
avoir porté souvent un diadème pendant leur vie, elles étaient
ensevelies dans un tombeau dont la magnificence pouvait faire croire à
celui qui était étranger aux mœurs d'Athènes, que c'était un monument
consacré au plus grand des héros, des philosophes ou des magistrats de
la Grèce.

--Bon Dieu! cher poëte, combien vous êtes fécond en précautions
oratoires! Est-ce que par hasard j'aurais l'honneur de confabuler avec
un professeur d'histoire ou un membre de l'Académie des inscriptions et
belles-lettres?

--Pardon de mon pédantisme, cher monsieur; je ne suis pas coutumier du
fait, mais pour faire circuler certains cancans qui rappellent les mœurs
d'un autre âge, il fallait bien, comme le disent les sommités politiques
de notre époque, _m'étayer sur des précédents_. Ainsi, à cette question
que vous m'avez adressée: Qu'y a-t-il de commun entre ce vieux frotteur
et le _raton_ que nous venons de voir passer, je puis maintenant
répondre:

Que l'un est la cause et l'autre l'effet;

Ou, si vous l'aimez mieux, que l'un est l'arbre et l'autre le bouton;

Ou, si je veux être plus galant, que l'un est le rosier et l'autre la
rose;

Ou bien encore, que l'un est le cocotier et l'autre le coco.

--M'avez-vous compris?

J'ajoute que c'est le vieux bonhomme qui le premier développa
l'intelligence de la jeune personne; elle n'avait pas encore deux ans
que déjà elle comprenait parfaitement cette phrase si célèbre: Tirez le
cordon s'il vous plaît!

--Comment, c'est là le père de la jeune et brillante dame que nous
venons de voir passer dans ce galant équipage, et elle est fille d'un
portier devenu frotteur! Il faut donc qu'elle ait eu un grand nombre
d'amants pour laisser son père à cette distance?

--Pas encore tout à fait autant que la fille de ce roi d'Egypte qui ne
demandait qu'une pierre à chacun de ceux qui se mesuraient avec elle, et
qui en amassa assez pour faire ériger la plus célèbre des pyramides;
mais patience, elle pourra bientôt lui rendre des points!

--Diable! diable! il faut qu'elle soit bien belle pour avoir mis tant
d'esclaves dans ses fers? Elle a donc bien des talents?

--Belle! vous m'adressez là une question à laquelle il est difficile de
répondre. Savez-vous bien qu'il faut l'assemblage de _trente_ choses
pour qu'une femme soit belle; témoin ces vers d'un de nos vieux auteurs:

    Celle qui veut paroir des femmes la plus belle,
    C'est dix fois trois beautés, trois longs, trois courts, trois blancs,
    Trois rouges et trois noirs, trois petits et trois grands,
    Trois étroits et trois gros, trois menus soient en elle.

Vous seriez peut-être curieux de connaître toutes ces choses par leur
nom; mais je ne puis vous les dire que dans une langue morte, car comme
l'a dit Boileau:

    Le latin dans les mots brave l'honnêteté.

Voici donc la description d'une belle accomplie telle que je la trouve
dans une pièce de vers fort ancienne et fort rare.

Ici le poëte chevelu se pencha vers Roman, et pendant quelques minutes
il lui parla à l'oreille.

--Maintenant, continua-t-il, je vois à votre œil interrogateur, que vous
voulez savoir si ce portrait s'applique de point en point à la personne
en question; pas absolument. Ainsi partout où l'auteur a mis _nigra_, il
faut mettre _flava_, et là où il y a _stricta_, _ampla_; du reste on
assure que c'est la femme la mieux faite qu'il soit possible de voir, et
que le costume qui lui sied le mieux est celui que portait jadis la
reine Pomaré, et qui n'était composé, dit-on, que d'un collier de grains
rouges.

Quant à ses talents, il se formulent en deux mots: séduire et plaire.
Comme vous le voyez son lot n'est pas trop mauvais.

J'en viens à mon histoire; car j'espère que vous n'avez plus de
questions à m'adresser?

--Je n'y renonce pas, mais pour le moment trêve aux digressions.

--Je vous disais donc que Joséphine ou plutôt Maxime (car le premier de
ces noms qui est le sien, lui paraissant trop commun; elle a fait choix
du second), est doué du cœur le plus expansif, le plus aimant; il faut
même qu'elle diminue le surabondant de sa sensibilité pour la mettre en
équation parfaite avec celle de ses adorateurs. C'est ainsi qu'il y a
quelque temps et pour tirer parti de ce surabondant, elle avait pris en
affection une chienne épagneule d'une force et d'une taille énorme,
nommée Miss. Maxime et sa chère Miss étaient inséparables, c'était à en
faire crever saint Roch de dépit! En voiture, au théâtre, à table, au
lit, à la promenade, Miss était partout; quand on voyait Maxime conduire
en laisse cette énorme bête, on se rappelait involontairement cette
question de Cicéron à son gendre qui, étant petit, affectait de porter
une grande épée: «Mon Dieu! mon gendre, qui donc vous a attaché à votre
épée?» De même, on pouvait demander à Maxime: «Qui donc vous a condamnée
à être attachée à la chaîne de cette vilaine bête?»

Bref, on pense bien qu'une passion si extraordinaire pour un animal dut
amener plus d'une scène bizarre entre Maxime et ceux de ses adorateurs
qui voulaient régner sans partage dans son cœur. Il n'entre pas dans mon
sujet d'en faire le récit; mais pour trancher court, je dirai que tous
ceux qui déplurent à Miss furent promptement congédiés.

C'est vraiment un problème à jamais insoluble pour moi, qu'une femme qui
ne connaît d'autre divinité que l'inconstance, ait placé toutes ses
affections sur le symbole de la fidélité.

Quoi qu'il en soit, historien fidèle de la catastrophe qui a mis fin aux
jours de l'infortunée Miss, je vous dirai que les précautions et les
soins que prenait sa maîtresse pour conserver une existence si
précieuse, amenèrent son trépas bien avant l'heure marquée par la fatale
Parque. Gorgée de bonbons, de biscuits, de macarons, de champagne, de
café, de punch, au sortir d'un petit souper fait en tiers avec sa
maîtresse et une personne que par discrétion je ne nommerai pas,
l'infortunée Miss fut frappée d'apoplexie et ne tarda pas à rendre le
dernier soupir. Nuit effroyable où retentit tout à coup et comme un
éclat de tonnerre cette sinistre nouvelle: Miss se meurt! Miss est
morte!!!.....

O Gresset! que n'ai-je la plume avec laquelle tu traças la mort de
_Vert-Vert_! Ou plutôt, Muse de l'épopée, redis-moi les douleurs, les
larmes et les cris de la triste Maxime! Non, jamais Andromaque ne versa
tant de larmes sur son Hector; non, jamais la sensible Didon ne regretta
tant le fils d'Anchise!

Hélas! Cet objet de tant d'amour, de tant de larmes, n'est plus en ce
moment qu'un froid et insensible cadavre! La voix, les caresses de
l'inconsolable Maxime resteront désormais sans écho, dans ce cœur glacé
par la mort.

Une sombre tristesse s'empare de ses sens. Elle veut que des signes
publics et ostensibles témoignent des regrets qu'elle éprouve d'une
perte aussi cruelle. Pendant trois jours! Oui, pendant trois mortels
jours, elle fuit tout regard masculin, elle se plonge dans le deuil le
plus profond; et pour qu'il ne soit ignoré de personne, _ô infandum_,
elle attache le crêpe funèbre à sa jarretière!... A cet aspect, les
Amours épouvantés, fuient à tire d'ailes.

Mais que va faire l'infortunée Maxime? Quelle sépulture va-t-elle donner
à sa chère Miss? Celle qui régnait si puissante dans son cœur,
maintenant objet infime, sera-t-elle, comme le vulgaire des êtres de son
espèce, abandonnée à ces barbares qui n'aiment des chiens que leur
enveloppe?...

Non! mille fois non!...

Nouvelle Mausole; il faut que le tombeau de sa chienne favorite, dépose
éternellement de sa douleur et de ses larmes! Elle s'occupe donc, en
sanglotant, de régler les funèbres apprêts de ses funérailles. Une boîte
en cœur de chêne est ordonnée; on la garnit d'ouate, on la parfume des
plus fines essences, puis on procède à la dernière toilette de Miss; on
la peigne, on la bichonne, on lui met dans la gueule un mouchoir de fine
batiste imprégné d'eau de Cologne et de patchouli, son corps a pour
première enveloppe, une des plus belles robes de sa maîtresse, viennent
ensuite une chemise, des draps, des serviettes, des nappes. Enfin, la
boîte est refermée sur ces tristes restes au moyen de vis d'argent.

Ici, nouvel embarras de Maxime! Quelle terre sera digne de recevoir la
dépouille mortelle de Miss, de la célèbre Miss?

Dans cette perplexité, Maxime se fait apporter l'atlas de Lapie; elle en
interroge tous les feuillets; mais dans sa douleur, est-il possible
qu'elle fasse un choix? Tout à coup, cependant un trait de lumière se
fait jour à travers les ténèbres profondes où son âme est plongée. Miss,
la fidèle Miss, ne peut-être inhumée d'une manière digne et convenable,
que dans la terre classique de la fidélité! C'est donc la Picardie, qui
aura la gloire de conserver ses dépouilles.

La suivante de Maxime est appelée; c'est à elle qu'est confiée la triste
mission de procéder aux dernières cérémonies.

La poésie, l'éloquence, jettent à profusion des fleurs sur la tombe de
Miss.

_Consummatum est!..._

--Dieu de Dieu! s'écria Roman, j'ai presque envie de pleurer.

    Excusez ma douleur, cette image cruelle
    Sera pour moi de pleurs une source éternelle!

Quel bon cœur! Quelle sensibilité! Quel bon caractère! Cette Maxime, est
vraiment la perle des femmes; je l'aime, j'en suis fou... Eh, mais! et
ce pauvre vieux qui est, dites-vous, son père; vous ne m'en avez plus
reparlé? J'espère que sa fille a pour lui, des soins et des égards qui
témoignent que, chez elle, le _père_ est infiniment au-dessus de la
bête?

--Avant que je ne réponde à cette question, dit le poëte chevelu,
examinez, je vous prie, la femme qui descend de cette voiture dont la
portière vient d'être ouverte par une espèce de commissionnaire dont
les jambes vacillantes et le regard hébété, annoncent qu'il a déjà
absorbé une quantité plus que raisonnable de petits verres.

L'équipage est au moins aussi élégant que celui du _rat_ dont je viens
de vous parler; cependant la femme qui vient d'en descendre n'est pas
aussi attrayante que la belle Maxime, aussi elle emploie des moyens tout
différents pour soutenir le luxe dont elle s'environne; ce que la
première demande aux charmes de sa personne, la seconde le trouve dans
les finesses de son esprit.

Cette femme a vu s'écouler son dixième lustre; elle n'a pas cependant
renoncé à l'espoir de paraître jeune; mais ses manières enfantines, ses
petites minauderies, s'accordent mal avec un extérieur qui n'a rien de
distingué; elle est d'une taille au-dessous de la moyenne, ses formes,
d'une ampleur prononcée, rappellent celles de la Vénus Hottentote; et si
son visage fortement coloré n'est pas parsemé de marbrures violacées,
indices certains d'un tempérament sanguin, c'est grâce à un usage
souvent répété de la pommade de concombre.

Si j'étais forcé de vous énumérer toutes les friponneries, toutes les
escroqueries qu'elle a commises et que vous soyez forcé de m'écouter,
nous devrions nous résigner à rester ici jusqu'à demain matin; aussi je
pense qu'il vous suffira de savoir qu'elle ne recule devant rien, que
tous les moyens lui sont bons lorsqu'elle veut se procurer de l'argent;
elle sait à propos prendre tous les masques; toutes les ruses lui sont
familières. Elle trouva même le moyen de dépouiller, de tout ce qu'elle
possédait, une vieille femme qui se croyait au moins aussi fine
qu'elle; et qui se faisait, je ne sais pour quelle raison, appeler la
reine de Hongrie.

--En vérité, cher poëte, vous êtes un singulier conteur; depuis plus
d'une heure vous me tenez le bec dans l'eau; me direz-vous enfin quels
rapports existent entre Maxime et le vieux frotteur, entre la femme dont
vous me parlez maintenant, et ce commissionnaire à demi ivre?

    Répondez-donc enfin, ou bien je me retire.
    --Ah, de grâce! Un moment souffrez que je respire.

Maxime et la baronne *** (je ne vous dirai pas le nom de cette femme
qui, du reste, est la même que celui d'un homme qui occupe la place la
plus haute dans la hiérarchie directoriale des théâtres), roulent toutes
deux sur l'or et les billets de banque; elles ont toutes deux de
somptueux appartements, de riches parures, et comme vous avez pu le
voir, des équipages et une livrée dignes d'être enviés par une duchesse.
Maxime, sans compter le fils d'un pair de France, a ruiné déjà un bon
nombre de jeunes gens de famille; la baronne ***, a escroqué l'univers
entier. Cependant on pourrait peut-être trouver quelques excuses à leur
conduite, si elles avaient conservé quelques-uns des bons sentiments qui
existent dans le cœur de presque toutes les femmes; mais Maxime laisse
son vieux père mourir de faim, et le commissionnaire est le fils unique
de la baronne, qui le laisse croupir dans la plus atroce misère; vous
voyez, mon cher monsieur, qu'il est possible de rencontrer à
Baden-Baden, quelques-uns des mystères de Paris.

--_Tron de l'air!_ je crois que vous avez raison.

--Est-ce la première fois que vous venez à Baden-Baden?

--Oui, cher poëte; mais j'y reviendrai, car je m'y amuse beaucoup.

Il est en effet difficile de s'y ennuyer, car on rencontre ici les gens
les plus nobles, les plus distingués et les plus riches de l'Europe; et
des lions de tous les pays, qui sont au moins aussi ridicules et aussi
amusants que nos lions parisiens. Ici, le républicain, le carliste et le
milieu juste, ils vivent ensemble en bonne intelligence: chacun d'eux,
en entrant dans la ville, a laissé ses opinions politiques à la porte,
comme un bagage inutile; ils ont vraiment bien d'autres choses à faire
et de plus importantes que de discuter! Ne faut-il pas qu'ils luttent
d'excentricité les uns contre les autres; que le luxe de celui-ci fasse
pâlir celui de son voisin? Et puis les bals, les réunions, les dîners
princiers donnés par le fermier des jeux à l'aristocratie des baigneurs,
et surtout le jeu qui occupe si bien tous les instants des habitués de
Baden-Baden, qu'ils paraissent, hommes et femmes, jeunes et vieux,
appliquer toutes les facultés qu'ils possèdent à l'étude des
combinaisons aléatoires de la rouge et de la noire.

Parmi ces nobles et riches étrangers, bourdonne un essaim de parasites
et de fripons, qui ne viennent aux eaux que pour y pêcher de nouvelles
dupes...

--Vraiment, il y a ici des parasites et des fripons? dit Roman au poëte
chevelu qui s'était fait si bénévolement son cicerone; je ne le crois
que parce que vous me le dites.

--Il y en a autant qu'au dîner où nous nous sommes rencontrés pour la
première fois, et ce n'est pas peu dire. Nous sommes enfin dans une
véritable forêt de Bondy.

A ce nom de la forêt de Bondy qui lui rappelait le crime dont Alexis de
Pourrières avait été la victime, Roman ne put réprimer un mouvement
convulsif, et il devint si affreusement pâle que son compagnon remarqua
l'altération de ses traits.

--Qu'avez-vous donc? dit-il, vous êtes aussi pâle qu'un des malheureux
ouvriers de la fabrique de blanc de céruse de Clichy.

Roman avait cent fois rappelé à son complice le crime qu'ils avaient
commis ensemble, sans éprouver le moindre remords, et cette fois le nom
seul d'un lieu voisin de celui où la victime avait rendu le dernier
soupir venait d'éveiller toutes les voix de sa conscience, il faut le
dire, et c'est une vérité consolante, la conscience n'est jamais
_muette_[238].

--Rassurez-vous, continua le poëte! Nous ne sommes pas il est vrai, dans
la forêt de Bondy, mais nous sommes proches voisins de la Forêt-Noire,
et sa réputation n'est pas meilleure que celle de la forêt que je viens
de nommer. Mais rassurez-vous, les bandits que vous rencontrerez à la
Conversation-hauss, à l'Ursprung[239], à l'abbaye de Lichtental, au
Geroldsane, à l'Angle-Vert, au Fremersberg et à Alte-Schloss, ne vous
voleront ni votre bourse, ni votre montre; et parmi eux, il en est
plusieurs qui sont de très-honnêtes gens dans toute l'acception du mot,
qui apportent dans toutes leurs relations une extrême délicatesse, et
qui cependant deviennent des fripons aussitôt qu'ils ont pris place
devant une table de jeu.

Ces individus sont, pour la plupart, connus des habitués des eaux; mais
ceux-ci, qui ont été leurs tributaires, se gardent bien de les faire
connaître aux nouveaux venus; ils sont au contraire bien aise de voir
ces derniers tomber entre les griffes de ces industriels qui jouent tous
les jeux avec perfection. Ajoutez à cette science leur adresse, les
cartes biseautées, et tout ce qui s'en suit, et vous pouvez facilement
deviner ce qui arrive au nouveau débarqué.

Ce qui se passe à Baden-Baden, se passe aussi dans tous les lieux où
l'on joue; les gens du grand monde ont fondé des cercles dans lesquels
ils se réunissent pour se livrer aux plaisirs de la conversation, sabler
des vins généreux, faire bonne chère, et jouer lorsque l'occasion s'en
présente. Pour devenir membre de ces sortes d'établissements, il faut
que le candidat soit présenté par plusieurs parrains et qu'il consente à
ce que son nom soit affiché pendant un certain laps de temps, dans la
salle principale du cercle, afin que s'il se trouvait par hasard des
opposants à l'admission, ils pussent faire connaître à un comité _ad
hoc_, les raisons qu'ils voudraient alléguer contre elle. Cette mesure
est sage, et si elle était rigoureusement observée, les cercles seraient
des lieux de réunion fort agréables; malheureusement il n'en est rien.
Comme chacun de nous se croit toujours assez fort pour ne rien devoir
craindre, et que généralement on ne se soucie pas de se faire des
ennemis sans aucune utilité; presque toujours, si la réputation du
candidat n'est que douteuse on se contente d'opiner du bonnet, si elle
est tout à fait mauvaise, on s'abstient. Si le candidat est riche, s'il
porte un nom aristocratique, s'il est viveur, joueur surtout, il est
reçu avec acclamations. De ce que je viens de vous dire de la manière
dont se font les admissions, vous pouvez conclure que les exploiteurs
trouvent facilement les moyens de se glisser parmi les habitués des
cercles les mieux famés, dans lesquels on ne devrait cependant
rencontrer que des gens estimables; aussi peut-on dire, sans crainte
d'être démenti, que l'on trouvera dans tous, quelle que soit l'heure à
laquelle on s'y présente, des individus toujours prêts à coucher votre
bourse en joue; il faut pourtant en convenir, ce n'est jamais là qu'ils
travaillent; trop de regards expérimentés seraient à même d'y surveiller
leurs opérations; mais lorsque arrive un débutant dans la carrière du
dandysme et des belles manières, ils jettent de suite sur lui leur
dévolu, et tôt ou tard il faut qu'il succombe. Ils trouveront mille
moyens de le circonvenir, de capter sa bienveillance; l'un lui proposera
de lui faire admirer des chevaux pur sang où des chiens de race, un
autre lui vantera les charmes de tel _rat_ à la mode et le résumé de
toutes ces avances, est ordinairement une invitation à un dîner qui
viendra d'être perdu, invitation qu'il ne pourra se dispenser
d'accepter.

Après le repas, lorsque les fumées du vin de Champagne auront échauffé
le cerveau de la victime, les parties seront engagées, et quel que soit
le jeu choisi que ce soit la bouillotte, l'écarté, le creps où la
roulette (ces messieurs ont des roulettes fabriquées en Angleterre, dont
les cases sont si adroitement arrangées, qu'un léger mouvement fait à
propos, rend celles qui seraient favorables au ponte, inaccessibles à la
boule), elle perd toutes les sommes qu'elle pose sur le tapis.

Lorsque je vous disais, il n'y a qu'un instant, que de très-honnêtes
gens, dans les relations ordinaires de la vie, étaient des fripons au
jeu, vous avez secoué la tête d'un air de doute. Parce que vous êtes
honnête, mon cher monsieur, et que vous ne connaissez pas encore toutes
les misères de la vie parisienne; vous ne pouvez croire que l'homme qui
vient de serrer affectueusement votre main dans les siennes, vous
dépouillera sans scrupule, si vous vous asseyez devant lui à une table
de jeu; cette incrédulité fait votre éloge; mais si vous voulez me
croire, ne jouez jamais autre part que dans des établissements
semblables à celui-ci, où plutôt ne jouez pas du tout, ce sera beaucoup
plus sage.

Deux individus qui se placent l'un vis-à-vis de l'autre pour se
disputer, les cartes ou les dés à la main, une somme plus ou moins
forte, sont, tant que dure la partie, deux ennemis qui cherchent à se
vaincre... Eh bien! supposez au plus honnête homme du monde le pouvoir
de changer ses cartes au moment où il va perdre la partie, croyez-vous
qu'il n'en usera pas?

--Eh! eh!

--C'est l'histoire du mandarin dont parle Rousseau dans je ne sais plus
quel ouvrage. Beaucoup de gens qui, lorsqu'ils ont appris ce qu'ils
savent, ne voulaient d'abord que se mettre en état de ne pas redouter
les ruses des fripons, sont devenus les plus intrépides et les plus
dangereux des exploiteurs, et cela se conçoit: si vous mettez une arme
entre les mains d'un individu, il s'en servira lorsqu'il se trouvera
dans la nécessité de se défendre.

Aussi, des hommes haut placés dans la hiérarchie sociale, des grands
seigneurs fidèles à la religion du serment, des notaires dévots, des
avocats patriotes, des négociants, auxquels la Bourse accorde une
certaine considération, trouvent dans le jeu des ressources précieuses,
une somme de bénéfices souvent plus importants que ceux que leur procure
l'exercice de leur profession.

Ce sont ceux-là qui sont ordinairement chargés d'organiser les dîners,
les parties, les soirées, à la suite desquels les dupes doivent être
dépouillés.

Ainsi, s'ils ne veulent pas travailler eux-mêmes, ils introduiront chez
des amis, un ou deux _grecs_, qui travailleront avec d'autant plus de
facilité, que personne ne s'avisera de soupçonner ces nouveaux venus,
présentés quelquefois par des amis de vingt ans.

Pour opérer avec plus de chances de réussite, les _grecs_ ont presque
toujours dans leurs poches deux ou trois sixains de cartes biseautées,
qu'ils substituent adroitement à ceux qui se trouvent sur les tables,
qu'ils font disparaître en les portant en certain lieu. Pleins de
sécurité, les bonnes gens jouent sans défiance; ils perdent des sommes
considérables et accusent le hasard qui n'en peut.

Le nombre de gens qui volent on qui font voler au jeu leurs amis et
leurs parents, est beaucoup plus considérable qu'on ne le croit
généralement; et si j'osais vous nommer ceux que je connais, que de
masques vous verriez tomber et combien de gens seraient désolés d'avoir
été si longtemps les amis de monsieur le marquis un tel; de monsieur le
comte un tel; de monsieur le vicomte un tel.

--N'êtes-vous pas un misanthrope, cher poëte? et n'est-ce point parce
qu'elle ne fait pas à vos vers l'accueil qu'ils méritent que vous
traitez si mal la société?

--Oh! mon Dieu, non... nous ne savons que faire en attendant l'ouverture
des salons, et nous causons pour passer le temps: voilà tout.

--C'est vrai! et puisque sans nous en apercevoir, nous avons atteint
l'heure du dîner, nous allons entrer ensemble chez Chabert.

Une brillante société était déjà réunie dans le magnifique salon, orné
de peintures étrusques et de superbes glaces, du Véry de Baden-Baden,
lorsque Roman et son compagnon entrèrent; ils se placèrent et les
premiers instants furent consacrés à satisfaire le vigoureux appétit
qu'ils devaient à la longue promenade qu'ils venaient de faire.

Après le dessert, Roman qui avait écouté avec plaisir les histoires et
les longues dissertations du poëte chevelu, lui demanda, s'il ne
conservait pas dans les trésors de sa mémoire, quelques anecdotes
concernant les personnes qui se trouvaient en ce moment dans le salon de
Chabert?

--Je ne connais, dit le poëte, après avoir promené ses regards autour de
lui, parmi les personnes qui sont ici, que cet homme et ces deux jolies
femmes.

--Et vous pouvez, sans doute, me raconter des histoires dont ils sont
les héros?

--Pour peu que cela vous fasse plaisir.--Par qui commencerai-je?

--Débarrassons-nous d'abord de l'homme qui doit être un bien grand
misérable, si Lavater n'est pas un rêveur.

--On devine, à la première vue, que cet homme qui porte la tête haute et
le nez au vent, et qui cherche, sans pouvoir y parvenir, à imiter les
airs, le ton et les manières des gens distingués avec lesquels il cause
en ce moment, est de la plus basse extraction. Examinez, avec un peu
d'attention, cette taille courte et ramassée, ces épaules de portefaix,
ces cheveux noirs et gras, ces petits yeux de même couleur qui ne
lancent que des regards obliques, ces mains dont la rougeur et les
rugosités ont résisté à toutes les pâtes d'amande et à tous les savons
de toilette imaginables et ces pieds d'une dimension fantastique.
Croyez-vous que tout cela puisse appartenir à une nature aristocratique?
Cependant cet individu se fait appeler le comte de Bon... de Bon...»

--Hein? dit Roman.

--Son nom m'échappe, répondit le poëte chevelu.

Ce n'est que depuis peu de temps que de sa propre autorité il s'est
décoré d'une qualification nobiliaire; car si nous remontons jusqu'à
l'année 1830, nous le trouverons dans la principale ville de nos
départements de l'Ouest, prêchant la liberté, l'égalité et la
fraternité. Comme il saupoudrait souvent ses harangues d'une infinité de
liaisons dangereuses, ses auditeurs à cette époque, l'avait surnommé le
_cuirassier_ ou le _tanneur_... Au diable! je ne puis me rappeler ni son
nom véritable, ni celui qu'il s'est donné; au reste si vous êtes
désireux de le connaître, compulsez la _Gazette des tribunaux_: ce
personnage fut pendant un temps l'ennemi politique du procureur du roi,
il a eu des malheurs devant la cour d'assises.

Après une assez sale faillite consommée en 1833, ce comte de contrebande
s'enfuit en Belgique; mais les négociants qu'il avait mis dedans, se
plaignirent, et l'extradition du comte et de la comtesse de *** (notre
homme avait emmené avec lui sa chaste épouse, à laquelle nous donnerons,
si vous voulez bien le permettre, le nom de Marguerite), fut demandée
et obtenue.

De Bruxelles à la cour d'assises du département où le comte avait établi
sa résidence, le trajet est long; aussi le comte trouva les moyens de
s'évader pendant sa durée, en laissant sa femme pour otage; heureusement
pour elle, les jurés ne trouvèrent pas dans la cause assez d'éléments
pour éclairer leur conscience, elle fut acquittée; mais le comte fut
condamné par contumace à dix années de travaux forcés.

Le comte qui était en 1830, ainsi que je viens de vous le dire, le
coryphée du parti républicain de sa ville natale, devint tout à coup un
fervent royaliste. Arrivé, je ne sais comment, à Londres, il s'engagea
dans la légion étrangère que formait à cette époque don Carlos pour
reconquérir son royaume, dans laquelle il obtint, je ne sais par quels
moyens, le grade de capitaine.

Le comte de ***, malgré l'extérieur peu gracieux qu'il a reçu de dame
nature, sut capter la confiance du prince espagnol, qui bientôt, lui
confia tous ses secrets. Le comte n'en demandait pas davantage. Aussi,
lorsqu'il sut tout ce qu'il voulait savoir, il quitta l'armée royaliste
sans tambour ni trompette, et vint trouver à Paris, l'ambassadeur de Sa
Majesté Marie-Christine, auquel il vendit tous les secrets de don
Carlos.

L'ambassadeur, voulant récompenser dignement les services du comte de
***, le mit en rapport avec un haut personnage, grâce aux soins duquel
il fut incorporé dans une des mille polices occultes qui se heurtent et
se croisent à Paris.

Le comte de ***, fut immédiatement chargé par le chef d'une de ces
polices, d'aller surveiller à Bourges, son ancien maître, don Carlos;
mais par suite d'un malentendu entre ceux de qui il tenait cette mission
et les autorités de Bourges, il fut _brûlé_[240] et forcé de revenir à
Paris, Gros-Jean comme devant.

A cette époque, le duc de Bordeaux devant visiter l'Italie, le comte de
***, en sa qualité d'ancien officier de l'armée de don Carlos, fut
chargé d'aller lui _présenter ses hommages_.

Arrivé à Rome, il fut d'abord parfaitement reçu; on voulut bien se
souvenir d'un précédent voyage qu'il avait fait à Goritz, à l'effet de
protester de son attachement et de son dévouement aux princes de la
branche aînée; mais hélas! tout ici-bas a un terme! Le duc de Levis qui
accompagne partout le jeune espoir des partisans de la dynastie déchue,
fit un jour prier M. le comte de ***, de passer dans son cabinet.

--Monsieur, lui dit-il, nous vous connaissons, et nous savons quel est
le rôle que vous venez jouer parmi nous. Le parti le plus sage que vous
puissiez prendre, c'est de quitter Rome plus vite que vous n'y êtes
venu, à moins cependant, que vous vouliez qu'on ne vous y fasse un
très-mauvais parti.

Le comte crut devoir suivre à la lettre l'avis charitable qu'il venait
de recevoir. En effet, on le regardait déjà de travers. Il s'enfuit...

Mais, oh! malheur! il trouva en arrivant à Paris, la comtesse Marguerite
et son propre neveu, dans une de ces positions à la suite desquelles un
mari outragé va quérir le commissaire de police afin de le prier de
constater le flagrant délit.

C'est ce que fit le comte de ***.

Maintenant que vous dirai-je? Que de 1835 à 1840, M. le comte de ***, a
gagné de quoi payer ceux qu'il avait _floués_ en 1833; qu'il a purgé sa
contumace; qu'il exerce toujours le métier d'espion, et qu'on le paye
très-cher; c'est l'histoire de beaucoup d'autres. Au reste, ce caméléon
politique qui devrait être attaché au pilori de l'opinion publique,
vendra demain les hommes qu'il sert aujourd'hui, si la caisse des fonds
secrets n'était plus à leur disposition[241].

--Et sait-on ici que cet homme est un mouchard?

--C'est probable; cependant on le souffre, car si on le forçait de
déguerpir, ceux qui le payent enverraient à sa place quelque autre
individu de même farine, qui, moins connu, serait peut-être plus
dangereux.

--Ne nous occupons plus de ce personnage, et parlez-moi, je vous prie,
de ces deux jolies petites dames.

--Oh! ce sont péchés mignons que ceux de ces dames; mais je ne sais si
je dois...

--Parlez sans crainte, cher poëte, personne ne saura rien de ce que vous
allez me dire.

--Vous n'êtes pas marié?

    --Femme souvent varie,
    Bien fol est qui s'y fie.

C'est parce que ces deux vers du bon roi François Ier ne sont jamais
sortis de ma mémoire, que je n'ai pas voulu choisir une ménagère.

--Puisque vous êtes garçon je puis sans crainte de vous blesser, vous
raconter ce qui concerne ces deux dames. Je commence: Le... mari trompé,
battu et...

--Content, s'écria Roman.

--Du tout; mécontent, répondit le poëte chevelu; mon histoire ne
ressemble pas au conte de la Fontaine.

Depuis quelque temps on remarquait dans toutes les promenades et dans
tous les lieux fréquentés habituellement par la fashion parisienne, aux
Tuileries, à la messe de midi, à l'Assomption, au balcon du
Théâtre-Italien, une petite femme dont les formes sveltes et gracieuses,
et admirablement calculées, ont été modelées par la main des Amours;
cette petite femme est douée, ainsi que vous pouvez le voir, d'une
physionomie qui rappelle par la régularité de ses lignes, la parfaite
harmonie de ses contours, et la fraîcheur de son coloris, les
chefs-d'œuvre de Mignard. Ce joli visage est encadré par des cheveux
plus noirs que l'ébène et dont les boucles longues et soyeuses caressent
un cou aussi blanc que l'albâtre.

Cette gracieuse créature est l'épouse d'un comte étranger tant soit peu
sauvage, despote et jaloux.

Les lions du boulevard Italien qui admiraient depuis longtemps cette
pierre précieuse qu'un avare voulait enfouir, prirent la résolution de
la lui enlever. Cette résolution une fois prise, ils tirèrent au sort à
qui tenterait de toucher le cœur de cette belle, le hasard favorisa un
gentilhomme lorrain fidèle habitué du café Anglais et du club Jockei qui
est doué d'une physionomie agréable, d'une taille avantageuse, dont la
lèvre supérieure est ornée d'une jolie moustache noire coupée avec soin,
qui possède en un mot tout ce qui est nécessaire pour réussir dans la
carrière amoureuse.

Après une cour assez longue, ce gentilhomme obtint enfin le doux prix de
ses peines. Il était heureux depuis déjà assez longtemps, lorsque le
mari, dont des propos indiscrets avaient éveillé l'attention, surveilla
sa volage épouse, et finit par découvrir le lien où se réunissaient les
deux amants. Cependant, soit qu'il manquât d'adresse ou de bonheur,
toutes ses tentatives pour les surprendre en flagrant délit de
conversation criminelle, demeurèrent sans résultats. Lassé à la fin de
ronger son frein en silence, il pressa et menaça tant et si bien sa
pauvre petite femme, qu'elle avoua sa faute; mais lorsqu'il voulut lui
faire nommer son complice, cette femme qui n'avait pas osé se défendre
elle-même, retrouva de l'énergie pour épargner un danger à celui qu'elle
aimait, et opposa une résistance opiniâtre aux prières, aux menaces, aux
promesses de pardon que lui fit son mari; celui-ci était furieux, il
voulait absolument laver dans le sang de l'amant de sa femme, la tache
faite à son écusson, mais toutes les démarches qu'il fit pour le
découvrir furent inutiles. On dit que l'amour porte un bandeau, je crois
plutôt qu'il en met un sur les yeux de ceux qui veulent troubler les
plaisirs de ceux qu'il favorise.

Le mari était d'autant plus furieux, que ses malheurs, il le savait,
étaient connus des habitués, de tous les cafés fashionables du boulevard
Italien, et que chaque fois qu'il entrait dans un de ces établissements,
son arrivée était saluée par quelques-uns de ces sourires ironiques que
les maris mêmes n'épargnent pas, à ceux d'entre eux qui sont...
malheureux.

Le pauvre mari était donc malheureux... depuis environ deux mois,
lorsqu'un jour, ou plutôt un soir, ayant été à la suite d'un bon dîner,
chercher des distractions dans une de ces maisons ouvertes à tous les
amateurs des plaisirs faciles, l'odalisque à laquelle il avait jeté le
mouchoir lui raconta sa propre histoire, en l'accompagnant de
commentaires assez décolletés et sans oublier les noms des personnes.

Le pauvre homme était dans ses petits souliers, aussi; dès que l'aurore
aux doigts de roses ouvrit les portes de l'orient, il se leva sans
bruit, et après s'être muni d'une paire de pistolets, il se rendit chez
le gentilhomme lorrain.

Le valet de chambre de celui-ci, devina de suite de quoi il s'agissait,
et ne voulant pas éveiller son maître, afin de lui annoncer une mauvaise
nouvelle, il répondit au mari que son maître qui s'était couché
très-tard, ne serait visible qu'à deux heures après midi, et il se plaça
devant la porte de la chambre à coucher, dans l'attitude d'un homme
décidé à en défendre l'entrée envers et contre tous.

--A deux heures! s'écria le mari, à deux heures! mais il en est neuf à
peine, et je ne puis attendre cinq heures le plaisir de brûler la
cervelle à ce misérable.

Le valet de chambre charmé de trouver l'occasion de résister à un
maître, faisait toujours la même réponse à tous les observations du
pauvre comte.

--Monsieur a tort d'insister, j'ai reçu de mon maître la consigne de ne
l'éveiller qu'à deux heures, et il faut que je lui obéisse; il n'est
d'ailleurs pas poli d'éveiller les gens pour les tuer.

Le mari dut se résigner.

Deux heures sonnèrent enfin, il fut alors introduit dans l'appartement
du gentilhomme lorrain, qui le reçut en bâillant.

L'explication fut chaude, l'amant nia: en pareil cas c'est le devoir
d'un galant homme, le mari affirma; enfin il fut convenu qu'ils se
rencontreraient les armes à la main.

Lorsque les amis du mari se présentèrent chez l'amant pour régler les
conditions du combat, ce dernier prétendit qu'ayant été provoqué sans
sujet, il devait avoir le choix des armes; il n'y avait pas moyen pour
le mari de décliner sa position, il ne pouvait sans se couvrir de
ridicule, invoquer le témoignage de sa femme qui l'avait si bien... il
fut donc forcé de subir la loi de son adversaire qui choisit l'épée,
arme dont il se servait à merveille.

    Ah! daignez m'épargner le reste.

La bonne cause succomba (historique).

Voici maintenant l'histoire du second mari.

Celui-ci est un duc de la vieille roche, qui a conservé des habitudes
quelque peu régence, et qui aime surtout à se moquer des époux
malheureux.

Ce noble duc aime beaucoup sa femme, il en est jaloux, très-jaloux même;
ce qui ne l'empêche d'avoir pour maîtresse la sœur d'une célèbre
tragédienne à laquelle un malencontreux coup de sonnette fit perdre les
bonnes grâces du plus grand capitaine de l'époque.

Quelques petits faits qui ne pouvaient du reste avoir de l'importance
qu'aux yeux d'un jaloux ayant éveillé l'attention du duc, il lui prit la
fantaisie de s'assurer si ses soupçons étaient ou non fondés; il chargea
donc un de ses anciens domestiques de suivre sa femme et de lui rendre
compte de toutes ses démarches. Ce domestique, bavard et indiscret comme
le sont presque tous les gens de cette classe, confia l'objet de sa
mission à sa femme, celle-ci à une modiste qui en parla à la femme de
chambre de la duchesse qui prévint sa maîtresse; ainsi prévenue, la
duchesse se tint sur ses gardes et ne se rencontra plus avec son amant
(car elle a un amant) qu'après avoir pris toutes les précautions
possibles afin de n'être pas surprise. Le mari croyait s'être trompé,
mais quelques paroles indiscrètes étant venu donner à sa jalousie un
nouvel aliment, la surveillance redoubla; mais le surveillant malgré
tout son zèle et toute sa perspicacité fut trompé d'une manière
très-adroite, et voici comment:

La femme de chambre qui était à peu près de la même taille que sa
maîtresse, se rendait les jours de rendez-vous chez une baronne amie de
la duchesse: arrivée là, elle prenait un costume absolument semblable à
celui que portait sa maîtresse (il est bien entendu que cette dernière
avait dit à son mari, quelles étaient les visites qu'elle comptait
faire), et lorsque celle-ci était arrivée, elle faisait sortir son
Sosie, qui la figure couverte d'un voile épais et à mouches larges,
montait dans la voiture, et le cocher dont l'itinéraire était tracé à
l'avance, continuait sa course et s'arrêtait à toutes les maisons
indiquées. La femme de chambre qui jouait à merveille le rôle de
duchesse, remettait au chasseur les cartes de visite pour qu'il les
déposât chez les concierges et pendant que tout ceci se passait, la
notable dame sortait de chez sa complaisante amie et se rendait dans une
petite maison où l'attendait l'heureux possesseur de ses charmes.

Le mari, qui de son côté redoutait la surveillance de sa femme, qui pour
lui donner le change avait quelquefois témoigné des velléités de
jalousie, profitait du temps qu'elle employait à faire ses visites,
temps que du reste il ne songeait pas à trouver trop long pour aller
rendre visite à sa maîtresse.

Ainsi que cela arrive souvent, l'amant de la femme était justement le
plus intime ami du mari, qui ne lui cachait pas les moyens qu'il
employait afin de tromper sa femme tout en s'assurant de sa vertu.

Il se trouvait enfin le plus heureux des maris, si bien qu'un jour un
plaisant que l'amant avait mis dans la confidence et devant lequel il se
félicitait de son bonheur, ne put s'empêcher de lui dire: «Vrai Dieu!
cher duc, je crois que vous êtes né coiffé.» Cette plaisanterie fit
froncer le sourcil au noble personnage; mais le plaisant ayant remarqué
le mouvement fébrile qui venait d'assombrir son visage, ajouta de suite:
«Lorsque je dis que vous êtes né coiffé, croyez bien que c'est dans
l'acception honnête du mot.» Les maris sont toujours disposés à croire
qu'ils font exception à la règle générale, cependant malgré la petite
satisfaction qui venait d'être donnée à son amour-propre, il resta sur
la physionomie et dans l'esprit du duc un nuage que malgré tous ses
efforts et les rapports journaliers de son escogriffe, qui attestaient
tous la conduite exemplaire de son épouse, il ne pouvait parvenir à
chasser.


FIN DU DEUXIÈME VOLUME.



LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.



LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME TROISIÈME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844



LES VRAIS

Mystères de Paris.



I.--Baden-Baden.


Cependant au bout de quelque temps le duc n'ayant rien appris de
nouveau, se tranquillisa, et il en était arrivé à dormir sur ses deux
oreilles, lorsque sa maîtresse, que ses petites contrariétés conjugales
ne lui avaient pas fait oublier, manifesta le désir de voir Baden-Baden.
Le duc qui désirait l'accompagner se plaignit de violentes douleurs de
nerfs, et se fit ordonner les eaux par son médecin. L'épouse qui savait
par son amant tout ce qui se passait; voulut par sa conduite justifier
la bonne opinion que son mari avait d'elle, elle lui dit qu'elle ne
souffrirait pas que, pendant les trois mois qu'il devait passer dans une
ville étrangère, le soin de veiller à sa précieuse santé fût confié à
des mains étrangères; elle voulait, disait-elle, être sa garde-malade;
pouvait-il en trouver une plus dévouée? Le mari fut forcé d'accepter
cette preuve de dévouement.

Les avoir à la fois auprès de lui dans un lieu comme Baden-Baden, où
personne n'ayant rien à faire, aime assez à s'occuper des affaires de
tout le monde, c'était bien la chose impossible; cependant l'excellent
mari trouva un moyen de tout concilier: il alla prier son ami intime de
venir avec lui à Baden-Baden; et comme celui-ci, pour mieux jouer son
rôle, refusait, il lui dit que ce serait lui rendre un véritable
service, qu'il fallait dans les relations ordinaires de la vie faire
quelque chose pour ses amis, si à son tour on voulait les trouver dans
l'occasion; enfin il parla tant et si bien que le beau jeune homme
voulut bien se sacrifier.

Ils partirent tous à peu de jours de distance. L'amant de la duchesse
accompagnait la maîtresse du duc. Je ne puis vous dire ce qui se passa
entre ces deux derniers durant le voyage. Je vous ferai seulement
remarquer que le jeune homme, qui apprenait à sa maîtresse tout ce que
faisait son mari, ne lui avait jamais parlé de l'artiste dramatique en
question, ce qui peut laisser supposer que le noble duc était à la fois
trahi par l'amitié, l'hymen et les amours.

L'arrivée à Baden-Baden de ces quatre individus vient d'exciter
l'étonnement général; car les deux tiers au moins des lions et des
lionnes qui sont venus ici de Paris, savent tout ce que je viens de vous
raconter. Le noble duc cependant n'a pas cessé de dormir sur ses deux
oreilles; on dirait que la Providence se plaît à tenir un voile épais
devant les yeux des maris qui sont presque tous sourds et aveugles.

--Et la conclusion de ceci? dit Roman, lorsque le poëte chevelu eut
terminé le récit qui précède.

--La conclusion, la voici: c'est qu'à Baden-Baden, aussi bien qu'à
Paris, on rencontre souvent des niais, des sots et des fripons;

Des observateurs par goût et par état;

Des artistes qui n'ont d'autre mérite que celui qu'ils se donnent;

Des hommes de lettres qui n'ont d'autre esprit que celui qu'ils pillent;

Des magistrats criblés de dettes;

Des députés dont la conscience est à vendre;

Des avoués, des avocats et des huissiers écorchant la pratiques;

Des banquiers usuriers;

Des soldats, héros d'antichambre, qui n'ont jamais vu d'autre feu que
celui de la cuisine;

Des filous couverts de rubans de toutes les couleurs;

Des jeunes gens aimables et élégants dont toute la fortune est
hypothéquée sur le tir aux pigeons, les cartes biseautées et les dés
pipés;

Des faux dévots, des philanthropes inhumains, des millionnaires sans
entrailles, des faux amis et des ingrats, des marchands sans probité,
des femmes coquettes, jalouses et infidèles, et le reste.

Lorsque Roman et le poëte chevelu se levèrent de table, la nuit était
venue, et les sons mélodieux d'un orchestre nombreux annonçaient que
déjà les salons venaient d'être ouverts. Nos deux héros suivirent la
foule empressée des joueurs et des amateurs de la danse, et ils se
séparèrent pour se livrer chacun au plaisir qu'il préférait. Le poëte
alla se mêler aux groupes de jeunes élégants et de jolies femmes qui
attendaient avec impatience le moment de se livrer à la danse; Roman
prit la place qu'il occupait ordinairement à la table de jeu.

La fortune était décidément lasse de le favoriser. Il perdit une
première masse, puis une seconde, puis une troisième; alors le peu de
raison qu'il avait conservé jusqu'alors l'abandonna tout à fait; le sang
lui monta à la tête, ses artères battirent avec violence, les veines de
son cou se gonflèrent; il prit sans les compter, les pièces d'or et les
billets de banque pour les déposer sur le fatal tapis vert, et il ne
s'arrêta que lorsqu'il ne trouva plus rien dans ses poches.

Il venait de perdre en moins d'une heure tout ce qu'il avait gagné
depuis qu'il était à Baden-Baden.

Il sortit afin de respirer plus à son aise.

--C'est bien fait, se dit-il lorsqu'il fut sur la magnifique terrasse
qui longe la maison de conversation, c'est bien fait, je devais, ainsi
que je me l'étais promis, rester au moins huit jours sans jouer.

Roman avait recouvré tout son sang-froid au grand air, et comme après
tout il ne venait de perdre que ce qu'il avait gagné précédemment, et
que la somme qu'il avait apportée de Paris était encore intacte, il
reprit bientôt toute sa gaieté.

Les résultats des séances qui suivirent cette dernière furent heureux;
il regagna en moins de huit jours une somme à peu près équivalente à
celle qu'il venait de perdre; puis vinrent des alternatives de pertes
et de gains, qui furent en définitive suivies d'une débâcle générale
qui, en quelques séances enleva à Roman tout ce qu'il possédait d'argent
comptant.

--C'est bien, se disait-il en tâtant son portefeuille qui n'était plus
gonflé de billets de banque, et en frappant sur ses poches qui ne
rendaient plus ce son métallique qui résonne si agréablement aux
oreilles, c'est bien, il paraît que ma martingale n'était pas
infaillible. Mais pouvais-je prévoir une série de douze rouges, suivies
de trois doubles zéros noirs? Allons, c'est une affaire décidée, je ne
jouerai plus!

Il ne restait plus rien à Roman que sa garde-robe, qui du reste était
assez bien montée, quelques bijoux et la chaise de poste qui l'avait
amené à Baden-Baden. Un de ces brocanteurs, que l'on est certain de
rencontrer partout où il existe des maisons de jeux, lui acheta deux
mille francs des objets qui valaient au moins le double, et Roman, qui
venait de se faire à lui-même le serment de ne plus jouer, s'empressa
d'aller porter sur le fatal tapis vert ses dernières pièces d'or.

N'ayant plus rien à faire à Baden-Baden, qui lui paraissait une
résidence très-ennuyeuse depuis qu'il n'avait plus l'espoir de ruiner
l'administration des jeux, il se détermina à reprendre la route de
Paris; et pour se procurer la petite somme qu'il lui fallait pour
subvenir aux frais de son voyage, il fut forcé de rendre une nouvelle
visite au brocanteur et de se débarrasser d'une foule de petits objets
qui avaient échappé à la première vente.

Le premier soin de Roman, en arrivant à Paris, fut de se rendre chez son
ami, qui devina à sa triste mine et à son piètre équipage qu'il avait
été déçu dans ses espérances.

--Eh bien! lui dit-il, tu ne reviens pas millionnaire, à ce qu'il
paraît?

--Il s'en faut de tout, mon cher Salvador, répondit Roman en frappant
sur ses poches vides. Je reviens assez semblable au philosophe Bias,
c'est-à-dire que je porte avec moi toute ma fortune.

--Tu le vois, je n'avais pas tort lorsque je te disais que cette
dernière tentative ne serait pas plus heureuse que toutes les
précédentes.

--Tu avais raison, je ne veux pas le nier, répondit Roman, après s'être
commodément établi dans un bon fauteuil à la Voltaire; mais si tu veux
bien me le permettre, nous allons causer un peu de nos petites affaires.
Fais défendre ta porte.

Salvador sonna.

--Je n'y suis pour personne, dit-il au domestique qui se présenta.

--Monsieur le marquis a sans doute oublié, répondit le domestique, que
madame la marquise de Roselly a fait dire qu'elle viendrait à une heure
prendre monsieur le marquis pour l'accompagner au bois...

--Monsieur le marquis n'y est pour personne, dit Roman, pas même pour
madame la marquise de Roselly.

Salvador fit un signe pour approuver ce que venait de dire son
intendant.

Le domestique s'inclina et sortit.

--Maintenant, je t'écoute, dit Salvador lorsqu'ils furent seuls.

--Parmi les vieux proverbes qui courent le monde depuis je ne sais
combien d'années, répondit Roman, il y en a un dont la vérité ne saurait
être mise en doute.

--Et que dit ce proverbe?

--Il dit que nous voyons toujours la paille qui est dans l'œil de notre
voisin, et que nous n'apercevons pas la poutre qui est dans le nôtre. Tu
me dis que j'ai tort de jouer, qu'il est probable que si je continue je
perdrai une bonne partie de ce que nous possédons...

--Est-ce vrai?

--Je ne dis pas non, aussi lorsque tu me fais de la morale, il y a
longtemps que je me suis dit moi-même tout ce qu'il est possible de se
dire à propos d'un pareil sujet; mais te crois-tu assez raisonnable pour
avoir le droit de me morigéner?

--Si j'avais perdu au jeu deux cent cinquante mille francs en deux ans;
je crois que j'irais de suite me pendre.

--Tu ne réponds pas à ma question; je te demande si tu te crois assez
raisonnable pour avoir le droit de me morigéner?

--Je ne suis certes pas un Caton, mais je ne me crois pas aussi fou que
toi.

--Les proverbes auront toujours raison.

--Eh! tu me fais mourir avec tes proverbes. Voyons, où veux-tu en venir?

--A te prouver que tu es aussi fou que moi, si ce n'est plus.

--Je t'écoute.

--Le marquis de Pourrières en mourant nous a laissé environ soixante
mille francs de rente, n'est-ce pas? C'était un fort joli denier, et
nous pouvions mener tous deux une existence fort agréable en dépensant
chacun trente mille francs chaque année.

--Sans doute.

--Mais j'ai joué, et j'ai fait à cette fortune une brèche...

--Trop considérable, morbleu! deux cent cinquante mille francs en deux
ans.

--J'ai eu tort; je le sais, mais puisque mon compte est établi,
examinons un peu le tien.

--Les réparations et l'ameublement du vieux manoir de Pourrières ont
coûté, si je ne me trompe, quarante mille francs; l'organisation et la
musique de la garde nationale, dix mille francs. Je ne parle que pour
mémoire de ces deux articles. Il fallait bien réparer et meubler
convenablement notre demeure, et je ne suis pas fâché de voir briller ce
chiffon rouge à ta boutonnière. Les fêtes, feux d'artifices et tout ce
qui s'en suit, vingt-cinq mille francs; ta maison, tes chevaux et tes
équipages, cinquante mille écus; la maison des Champs-Elysées, les
chevaux, les équipages, les habits prune de Monsieur galonnés d'or, les
vestes et les culottes de panne rouge de la livrée de madame la marquise
de Roselly, au moins autant; tout cela fait à peu près trois cent
soixante-cinq mille francs. Suis-je exact?

--Que trop, malheureusement.

--Nous avons donc, outre nos revenus qu'une foule de menues dépenses ont
absorbé et au delà dissipé, plus de six cent mille francs, et à l'heure
qu'il est il ne nous reste plus que trente mille francs de rente, quinze
mille francs à chacun; c'est peu, n'est-ce pas?

--Il faudra bien cependant que nous finissions par nous contenter de
cela.

--Et le plus tôt sera le mieux; pour ma part, j'en fais le serment
solennel, jamais je ne poserai une pièce d'or sur un tapis vert.

--C'est bien! Mon ami, c'est bien!

--Ainsi, nous allons retourner à Pourrières, tu vas renoncer à tes rêves
d'ambition et au luxe dont tu t'es environné; tu feras comprendre à ta
maîtresse qu'il ne faut à deux amants bien épris l'un de l'autre, qu'une
chaumière, de frais ombrages, un clair ruisseau, des fruits et du
laitage.

--Dis donc, Roman, je crois que tu te moques de moi?

--Tu te trompes, je te l'assure; ce qui vient de m'arriver m'a fait
faire de très-sérieuses réflexions, et je crois maintenant qu'il n'est
pas de vie plus agréable que celle que l'on peut mener à la campagne.

Roman s'était levé, et il se promenait dans le cabinet que nous avons
décrit au premier volume de cet ouvrage, en chantonnant le refrain d'une
romance devenue populaire:

    Quand on fut toujours vertueux
    On aime à voir lever l'aurore.

--Es-tu devenu fou? s'écria Salvador, en se levant à son tour.

--Ainsi donc mon pauvre ami, répondit Roman, tu n'es pas soucieux
d'aller t'enterrer de nouveau à Pourrières, où nous sommes restés aussi
longtemps que pour laisser à ceux qui nous connaissent le temps de nous
oublier, et tu crois que ta maîtresse ne quitterait pas volontiers, sa
jolie maison des Champs-Elysées, ses équipages et le reste; quant à ce
qui me regarde je crois bien que le serment que je viens de faire
ressemblera à tous ceux que j'ai déjà faits.

--Mais que devenir alors?

--Ecoute, nous sommes, toi et moi, dominés chacun par des passions
différentes, mais dont les résultats doivent être les mêmes, et tous les
efforts que nous pourrions faire pour échapper à notre destinée
seraient, je le crains bien, des efforts inutiles; ainsi, je crois que
le parti le plus sage que nous puissions prendre, est celui de suivre
chacun l'impulsion de la nature, et d'attendre le dénoûment avec
patience et résignation.

--Oh! nous n'aurons pas besoin d'attendre longtemps, le dénoûment est
beaucoup plus proche que tu ne le crois peut-être. Pour me procurer de
l'argent comptant, j'ai été obligé d'engager une bonne partie des
revenus des terres de Pourrières; c'est tout au plus si, à l'heure qu'il
est, il me reste une dizaine de mille francs, et il faut, si je ne veux
pas déchoir, qu'à la fin de ce mois je paye ce que je redois à mes
fournisseurs et à ceux de Silvia.

--Cette marquise de Roselly n'a donc pas de fortune?

--Eh! lorsque j'ai fait sa connaissance, elle avait déjà dissipé tout ce
qu'elle possédait.

Roman et Salvador en étaient là de leur conversation lorsque le
domestique, que ce dernier avait chargé de défendre sa porte, entra dans
le cabinet précédant Silvia.

--M. le marquis est témoin, dit-il, que madame a forcé ma consigne.

--C'est bien, répondit Salvador, vous pouvez vous retirer.

--Vous n'êtes pas galant, M. le marquis, dit Silvia; vous me dites hier
que vous m'accompagnerez au bois aujourd'hui, et lorsque je viens vous
rappeler votre promesse, vous me faites répondre que vous êtes absent;
cela est mal.

--Daignez croire, madame...

--Oh! je vous excuse; mais c'est parce que je vous trouve avec M.
Lebrun, que je suis charmée de rencontrer ici.

--Madame la marquise est infiniment trop bonne, répondit Roman en
s'inclinant avec toute l'humilité d'un serviteur de bonne maison.

--Allons! c'est décidé, se dit Silvia; je ne saurai encore rien
aujourd'hui. Eh bien! partons-nous, dit elle à Salvador.

--Je suis à vos ordres, madame, répondit Salvador en se levant.

Silvia avait remis son chapeau qu'elle avait ôté en entrant, et drapé
sur ses épaules l'écharpe soyeuse et légère dont elle enveloppait
habituellement sa taille fine et cambrée.

--A propos dit-elle, en s'adressant à Salvador, puisque monsieur votre
intendant est ici, ayez donc l'extrême obligeance de le prier de
m'apporter demain une dizaine de mille francs; j'ai promis de l'argent à
mes marchandes de modes, lingères, couturières, etc., et je serais
désolée d'être forcée de leur manquer de parole; je vous rembourserai
cette bagatelle au premier jour.

L'expression d'un vif mécontentement se peignit sur les traits de
Salvador à cette demande imprévue; il allait cependant répondre par un
promesse, mais Roman, auquel il venait de faire connaître l'état
précaire de ses finances, ne lui en laissa pas le temps.

--Je crois, madame, qu'il ne sera pas possible à M. le marquis de vous
rendre le léger service que vous lui demandez. Lorsque vous êtes
entrée, j'achevais de lui rendre mes comptes; et comme il a été forcé de
payer récemment de très-fortes sommes, ma caisse en ce moment et à peu
près vide.

--Est-ce vrai? dit Silvia en s'adressant à Salvador.

--Que trop vrai, hélas! répondit celui-ci en laissant un long soupir
s'échapper de sa poitrine.

--Seriez-vous ruiné? s'écria Silvia.

--Oh! pas tout à fait, répondit Roman en souriant; mais il faudra
peut-être que M. le marquis vende une partie de ses terres.

Silvia s'était assise, et Salvador, qui avait repris sa place devant le
bureau, paraissait enseveli dans de profondes et tristes réflexions.

--Il ne faut pas vous chagriner, lui dit sa maîtresse; ce n'est qu'un
moment à passer; il faut diminuer le train de votre maison, supprimer
une partie de vos équipages... et des miens, ajouta-t-elle à voix basse.

Salvador venait d'être piqué à l'endroit le plus sensible.

--Diminuer le train de ma maison! s'écria-t-il, supprimer une partie de
mes équipages! cela est impossible! Que penserait-on de moi dans le
monde? on croirait que je suis ruiné, et le ministère ne m'accorderait
pas la place que je sollicite.

--Il est certain, M. le marquis, que si l'on vous voit déchoir au
premier acte de votre apparition dans le monde, vos espérances dans le
monde ne se réaliseront pas.

--Il faut pourtant que je sorte de cet affreux labyrinthe.

--Ah! il ne faudrait, pour vous tirer d'embarras, que la valeur de ce
que je viens de voir il n'y a qu'un instant.

--Eh! qu'avez-vous donc vu, madame la marquise? dit Roman plutôt pour ne
pas laisser tomber la conversation que pour satisfaire sa curiosité.

--La plus belle collection de pierres précieuses qu'il soit possible
d'imaginer; des diamants, des émeraudes, des saphirs, des rubis, des
améthystes, des topazes; des opales magnifiques, des perles admirables.

--Enfin, tous les trésors de Golconde et de Visapour, dit Salvador. Et
quel était l'heureux possesseur de toutes ces richesses?

--Un des compatriotes de M. de Roselly, répondit Silvia, que j'ai
rencontré hier chez la duchesse de Beautreillis, et qui est venu ce
matin me présenter ses hommages.

--Et ces pierres étaient bien belles? reprit Roman, que la conversation
commençait à intéresser.

--Admirables. Je crois voir encore briller devant mes yeux le rouge
éclatant des escarboucles, le rouge plus pâle des rubis, les reflets
dorés des opales, le violet mystérieux des améthystes; le bleu des
saphirs, et le vert des émeraudes, qui rappellent la couleur du ciel par
une belle journée d'été, et le sombre feuillage des forêts.

--Le compatriote de monsieur le marquis de Roselly est au moins le plus
riche marchand joaillier de la noble ville de Venise? dit Roman.

--Vous faites erreur, ce n'est point un marchand qui possède cette riche
collection de pierres précieuses, mais un gentilhomme de bonne maison.
Le nom des Colorédo est écrit depuis des siècles sur le livre d'or de la
noblesse vénitienne.

--Et il veut sans doute vendre ces pierreries?

--Il n'est venu à Paris que pour cela; et c'est en sortant de chez
Halphen, qu'il veut charger des négociations relatives à cette vente,
qu'il est venu me rendre visite.

--Je souhaite bien sincèrement que cet étranger ne se ruine pas à Paris;
mais s'il monte sa maison aussi grandement que monsieur le marquis a
monté la sienne, il faudra peut-être qu'après avoir vendu ses
pierreries, il vende encore ses terres.

--Oh! il n'y a pas de danger, le comte de Colorédo est le plus avare de
tous les mortels. Croiriez-vous qu'il se contente d'un des plus petits
appartements de l'hôtel de Castiglione, et qu'il dîne à une table d'hôte
à cinq francs par tête; il n'a pas d'ailleurs l'intention de se fixer à
Paris. Mais nous nous amusons à parler de choses indifférentes, et nous
oublions que l'heure du bois sera bientôt passée; partons-nous, monsieur
le marquis?

--Je suis à vos ordres, madame.

Au moment où Salvador allait sortir, Roman le prit à part pour lui
demander un billet de mille francs; et comme Salvador se récriait:

--Sois tranquille, lui dit son ami, cette fois ce n'est pas pour aller
la jouer que je te demande cette somme: va t'amuser et ne t'inquiète pas
de l'avenir; dans quelques jours j'aurai probablement de très-bonnes
nouvelles à t'annoncer.

Roman alla de suite reprendre, à l'hôtel des Princes, ce qu'il y avait
laissé avant son départ pour Baden-Baden, il fit porter le tout, qui
constituait encore une garde-robe très-convenable, chez son ami; puis,
lorsque cela fut fait, il sortit et prit à la porte de l'hôtel un
cabriolet qui le conduisit à l'embarcadère du chemin de fer d'Orléans.

Il partit par le premier convoi et descendit à Orléans, à l'hôtel de _la
Boule d'or_, d'où il écrivit à Salvador de lui envoyer, par la voie la
plus prompte, ses malles et tout son bagage.

«Ce que je te demande te paraîtra peut-être extraordinaire, lui
disait-il en terminant sa lettre, et tu seras peut-être surpris de ce
que j'ai pris un autre nom que celui qui maintenant paraît m'appartenir;
mais que cela ne t'empêche pas de faire ce que je te demande, je tiens à
te prouver, et j'espère pouvoir y réussir, que si je sais perdre de
l'argent, je sais aussi en gagner.»

Après avoir reçu ce qu'il attendait, Roman revint à Paris par la même
voie que celle qui lui avait servi pour arriver à Orléans; et de
l'embarcadère au chemin de fer, il se fit conduire à l'hôtel de
_Castiglione_, où il n'arriva que le soir, enveloppé dans un vaste
manteau, la tête couverte d'un bonnet de soie noire, et son mouchoir
devant sa bouche, comme quelqu'un qui souffre d'un violent mal de dents.

Avant d'arrêter un appartement, il fit observer aux gens de l'hôtel,
qu'il désirait, attendu son état maladif, savoir quels étaient ceux
qu'il aurait pour voisins, et s'ils ne faisaient pas de bruit; on
répondit à ces observations qui parurent toutes naturelles, que
l'appartement qui portait le nº 11, était de tous ceux de la maison,
celui qui convenait le mieux à sa position; le nº 12 étant occupé par un
seigneur italien, qui ne rentrait habituellement que pour se coucher, et
qui ne s'occupait, lorsque par hasard il restait chez lui, qu'à lire et
à écrire; le nº 13, par une vieille dame sourde qui ne recevait
personne, qui ne sortait que le soir pour aller dîner, et rentrait à
onze heures au plus tard; et la pièce au-dessus, par le teneur de
livres de la maison.

Roman arrêta le nº 11.

Lorsque le lendemain matin il sortit de sa chambre, Salvador, lui-même,
en passant près de lui, ne l'aurait pas reconnu; de brun il était devenu
blond, des moustaches et une barbe épaisse couvraient son visage, qui de
plein et de coloré qu'il était ordinairement, était devenu maigre et
pâle, ses yeux étaient en outre cachés sous des lunettes vertes d'une
dimension plus qu'ordinaire; enfin, il paraissait si souffreteux, si
malingre, si rachitique, que les propriétaires de l'hôtel, en le voyant
gagner appuyé sur le bras d'un domestique la voiture qu'il avait fait
demander, ne purent s'empêcher de le plaindre et qu'ils se dirent que ce
malheureux étranger laisserait ses os en France.

Roman, cependant, ne pensait pas à mourir, les questions adroites qu'il
avait faites aux serviteurs de l'hôtel lorsqu'il avait choisi son
appartement, lui avaient appris, ainsi qu'on l'a vu, quel était celui
occupé par le comte Colorédo; ce renseignement une fois obtenu, il ne
lui avait pas été difficile de saisir un moment favorable pour prendre
l'empreinte de la serrure, et il sortait pour se procurer les
instruments qui lui étaient nécessaires pour opérer au moment opportun.

Roman qui avait déjà exercé à Paris, savait qu'on pouvait trouver au
Temple et chez tous les ferrailleurs de la rue de Lappe, des clés de
toutes les formes et de toutes les dimensions; il en acheta deux petits
trousseaux celles de l'un devaient servir pour les portes extérieures,
et celles de l'autre pour les meubles; puis des vrilles, un petit ciseau
et une lime; il espérait bien cependant ne pas être forcé de se servir
de ces derniers instruments, car il avait déjà remarqué que les serrures
des portes et des meubles de l'hôtel de Castiglione, n'étaient, comme
celles de presque toutes les maisons garnies, que des serrures de
pacotille qui peuvent être ouvertes par presque toutes les clés.

Il n'eut pas de peine à se procurer ce qu'il désirait, et lorsqu'il se
trouva seul dans son appartement, il se dit, en se frottant les mains et
en jetant sa perruque et sa fausse barbe au plafond, que le plus
difficile de l'affaire qu'il projetait était fait, et qu'il ne
s'agissait plus que d'avoir de la patience; le hasard, du reste, le
favorisa plus qu'il ne l'espérait.

Il était depuis cinq jours seulement à l'hôtel, lorsqu'un matin il
entendit dans la chambre de son voisin un bruit inaccoutumé: on ouvrait
et on fermait les meubles, on traînait des malles; ce remue-ménage
semblait indiquer les apprêts d'un voyage précipité. Le cœur de Roman
battit avec violence. Depuis plus d'une heure, chaque mouvement qu'il
entendait, augmentait les transes mortelles auxquelles il était en
proie, lorsqu'un domestique prononça ces mots fatals: Allez vite
chercher une voiture, M. de Colorédo veut partir à l'instant même. Plus
de doute, le trésor sur lequel il comptait allait lui échapper. Le son
d'une nouvelle voix vint frapper son oreille; c'était celle de
l'étranger qui disait au garçon d'hôtel de lui choisir la voiture la
plus propre qu'il pourrait trouver et de la prendre à l'heure. Au
surplus, ajouta-t-il, faites monter le cocher, je m'entendrai avec lui.
Roman, l'oreille appliquée contre la cloison qui séparait son
appartement de celui de l'étranger, retenait son souffle afin de ne pas
perdre une syllabe. Le cocher demandé arriva.

--Je vous prends à l'heure, dit l'étranger, vous me conduirez d'abord
chez Boivin le fameux gantier de la rue de la Paix, puis ensuite à
l'ambassade d'Autriche, où vous m'attendrez jusqu'à quatre heures du
soir. Combien me prendrez-vous pour tout cela?

Le cocher demanda vingt francs. Le noble italien qui était en réalité
aussi avare que Silvia l'avait dit, ne voulait en donner que quinze, et
il défendit ses intérêts avec tant de ténacité que le cocher fut obligé
de céder. Dix minutes après, Roman, de sa fenêtre, voyait son voisin
monter dans le char numéroté qui devait le conduire rue de
Grenelle-Saint-Germain.

--C'est cela, dit-il, va danser chez madame d'Appony, je vais, pour ma
part, faire danser tes pierreries[242].

Une heure s'étant écoulé, Roman sortit de son appartement, et après
avoir jeté en haut et en bas de l'escalier un coup d'œil investigateur,
il s'introduisit à l'aide des clés qu'il s'était procuré dans celui du
malheureux propriétaire des pierres précieuses dont Silvia avait fait
devant lui une si brillante description.

L'appartement était fait, et le comte devait être absent plusieurs
heures; il avait donc devant lui plus de temps qu'il ne lui en fallait
pour visiter sans craindre d'être dérangé, tous les meubles qui
garnissaient ce logement. Il ferma donc la porte sur lui; il mit ses
armes en état, car il était bien déterminé à ne point se laisser prendre
vivant, si le hasard voulait qu'il fût surpris, et après avoir mis des
chaussons de tresse, afin que le bruit de ses pas ne pût être entendu
des locataires de l'étage au-dessous, il commença une visite exacte de
tous les meubles. Il avait déjà fouillé tous les tiroirs de la commode,
tous ceux du secrétaire et toutes les armoires qu'il avait ouverts avec
la plus grande facilité, à l'aide des clés de ses deux trousseaux, et il
désespérait presque du succès de son entreprise, lorsqu'il avisa dans un
coin une espèce de petit chiffonnier qu'il n'avait pas remarqué d'abord.

--Le magot est là dedans, ou il n'est nulle part, se dit-il.

Et les tiroirs du chiffonnier éprouvèrent le sort de ceux des autres
meubles. Roman ne s'était pas trompé: dans un des tiroirs de ce meuble,
il trouva une petite boîte de chagrin dans laquelle étaient toutes les
pierres précieuses dont avait parlé Silvia; il ne prit pas le temps de
les examiner.

Après avoir remis tous les meubles en état, il sortit de l'appartement
du comte aussi heureusement qu'il y était entré.

Son premier soin lorsqu'il fut rentré chez lui, fut de faire un peu de
toilette; puis il sonna et commanda au domestique qui se présenta,
d'aller lui chercher une voiture.

Roman serrant contre sa poitrine sa précieuse capture, et appuyé comme
de coutume sur le bras d'un domestique, gagna sa voiture; et lorsque son
cocher qui avait vigoureusement fouetté les deux bucéphales attelés à
son carrosse, eût laissé bien loin derrière lui la rue et l'hôtel de
Castiglione, un ouf! prolongé sortit de sa poitrine.

Au moment où Roman était monté en voiture, un véhicule numéroté, s'était
arrêté devant la porte de cet hôtel, et une dame que dans sa
préoccupation il n'avait pas remarquée, en était descendue, et avait
demandé au concierge si le comte Colorédo était chez lui. Cette dame se
retirait après avoir reçu une réponse négative, lorsqu'elle remarqua
notre héros.

--C'est singulier, se dit-elle, cet homme qui paraît si malade,
ressemble beaucoup, malgré la barbe, les moustaches et les lunettes
vertes qui couvrent son visage, à l'intendant de monsieur le marquis de
Pourrières.

--Cocher, dit-elle, en s'adressant à son Automédon, suivez cette
voiture, mais de loin, et de manière à ce qu'on ne vous remarque; vingt
francs pour vous, si vous vous acquittez de cette mission avec
intelligence.

Il y a rien que ne puisse faire un cocher de voiture publique auquel une
personne qui paraît en état de tenir sa promesse, vient d'offrir un
napoléon, aussi celui de Silvia (le lecteur a déjà deviné que la dame
qu'il conduisait n'était autre que la marquise de Roselly), employait-il
tous ses soins pour se montrer digne de la magnifique récompense qu'il
espérait obtenir.

Roman se fit conduire à la barrière de l'Etoile, où il quitta sa
voiture.

--Suivez l'homme, dit Silvia à son cocher, mais de loin et de manière à
ce qu'il ne puisse pas vous remarquer.

Roman entrait dans le bois de Boulogne par la porte Maillot.

--Vite, vite, dit Silvia, s'il s'engage dans les taillis nous allons le
perdre.

Le cocher fouetta ses chevaux qui quittèrent à leur grand regret
probablement leur paisible allure; mais lorsqu'ils arrivèrent à la porte
Maillot le vieillard cacochyme qui marchait si lentement le long de la
route de Neuilly, avait disparu.

--Ce vieillard est bien leste, se dit Silvia, je suis évidemment sur les
traces du secret que je veux pénétrer; mais comment retrouver cet homme?
Allons, c'est une occasion perdue, mais s'il plaît à Dieu...

Silvia allait donner l'ordre à son cocher de retourner, mais par une de
ces inspirations subites, auxquelles on obéit sans chercher à se rendre
compte du sentiment qui les a fait naître, elle lui dit de suivre
l'allée dans laquelle ils se trouvaient, et qui conduit au rond-point;
arrivée à cette partie du bois de Boulogne, Silvia vit sortir d'une
allée transversale, et s'engager dans celle qui conduit à la grille de
Passy, l'intendant du marquis de Pourrières, vêtu d'une redingote qui
lui serrait la taille, et dépouillé des moustaches, de la barbe et des
lunettes qui lui cachaient le visage quelques minutes auparavant.

--Enfin! dit Silvia.

Elle fit arrêter sa voiture, remit à son cocher la récompense promise,
et le quitta après lui avoir donné l'ordre d'aller l'attendre à la porte
Maillot.

Roman marchait avec assez de rapidité pour que Silvia éprouvât beaucoup
de peine à le suivre; mais l'envie qu'elle éprouvait de réussir lui
donnait à chaque instant de nouvelles forces. Roman se retournait
souvent, mais Silvia qui s'était enveloppée dans son châle, et qui avait
baissé son voile, ne le suivait que de loin, et il n'était pas probable
que la vue d'une femme élégante, si toutefois il la remarquait, lui
inspirât la moindre inquiétude; enfin, il arriva à la station de la
barrière des Bons-Hommes, où il prit un cabriolet; il était temps:
Silvia, dont la longue course qu'elle venait de faire avait épuisé les
forces, pouvait à peine se soutenir; elle monta en voiture et fit suivre
celle de Roman qui s'arrêta à la porte de l'hôtel du marquis de
Pourrières.

Roman entra; Silvia attendit quelques instants avant de le suivre, et,
lorsqu'elle supposa qu'il était installé dans le cabinet du marquis,
elle entra, et malgré les efforts du domestique qui voulait s'opposer à
son passage, elle arriva dans la pièce où se trouvaient les deux amis.
Les pierreries volées au comte Colorédo, étaient étalées sur le bureau
de Salvador:

    Le voilà donc connu ce secret plein d'horreur,

dit Silvia en enlevant un journal que Roman avait jeté sur les
pierreries au moment où elle était entrée dans l'appartement.

--Que voulez-vous dire? s'écria Salvador; et que signifie, madame, cette
habitude que vous avez prise de forcer la consigne de mes gens, lorsque
je désire être seul.

--Vous me permettrez sans doute de m'asseoir, répondit Silvia qui
s'était débarrassée de son châle et de son chapeau, et avait pris un
siége qu'elle avait placé près de celui de son amant. Ces pierreries
appartiennent au comte Colorédo, et elles ont été volées par votre
intendant M. Lebrun.

--Madame la marquise me permettra de lui faire observer que sans doute
elle a perdu l'esprit, répondit Roman.

--Laissons de côté, je vous prie, nos titres respectifs, et
expliquons-nous simplement et sans formules de politesse; mais d'abord
laissez-moi, mon cher monsieur Lebrun, vous prouver que je n'ai pas
perdu l'esprit. Lorsque vous êtes sorti de l'hôtel de Castiglione, vous
étiez enveloppé dans une houppelande de drap brun, vous aviez une
perruque blonde, des moustaches et de la barbe de la même couleur; vous
êtes monté dans un cabriolet à quatre roues, portant le numéro 266, qui
vous a conduit jusqu'à la barrière de l'Etoile, où vous l'avez quitté;
vous avez ensuite suivi la route de Neuilly, puis vous vous êtes engagé
dans un des massifs de _l'allée des Voleurs_[243], dont vous êtes sorti
vêtu du costume que vous portez maintenant, après avoir laissé sans
doute dans les taillis, votre houppelande, votre perruque, votre barbe
et vos moustaches; vous avez pris ensuite une autre voiture qui vous a
conduit jusqu'ici. Eh bien! ai-je perdu l'esprit?

Roman, pendant que Silvia parlait avait, sans qu'elle s'en aperçût, tiré
de la poche de côté de sa redingote un poignard à lame courte et
triangulaire, il se leva brusquement, posa une de ses mains sur son
épaule et la renversa sur le siége qu'elle occupait, il levait le bras
pour la frapper, mais Salvador, qui avait remarqué ses mouvements,
s'élança pour le retenir.

--As-tu perdu la tête? s'écria-t-il.

Silvia ne s'aperçut du danger qu'elle avait couru qu'au moment où elle
n'avait plus rien à craindre; tous ses traits se couvrirent d'une pâleur
mortelle, mais elle ne perdit pas l'usage de ses sens.

--Vous n'êtes guère prudent, mon bon M. Lebrun, dit-elle à Roman, auquel
la réflexion était venue, et qui remettait dans sa poche le poignard
qu'il en avait tiré.

--Remettez-vous, dit Salvador, vous n'avez rien à craindre quant à
présent.

--Je suis toute remise, lui répondit Silvia, et très en état de vous
écouter si toutefois vous avez quelque chose à me dire.

--J'ai en effet beaucoup de choses à vous dire. Vous saviez depuis
longtemps qu'il existait un secret entre moi et Lebrun, et qu'il n'était
mon intendant que pour la forme. Et bien, nous ne sommes pas seulement
amis, nous sommes complices, et le crime que nous avons commis
aujourd'hui n'est pas le premier; vous savez ce que vous avez à faire;
quant à dénoncer le vol commis par Lebrun chez le comte Colorédo, vous
ne le ferez pas, nous vous ferions passer pour notre complice.
Maintenant serons-nous trois à marcher du même pas dans la même
carrière, ou ne devons-nous rester que deux?

--Nous resterons trois, répondit Silvia en offrant ses deux mains à
Roman et à Salvador; je tiens à avoir ma part des pierreries de ce brave
comte Colorédo.

--Et vous l'aurez belle, je vous en réponds, s'écria Roman. Je vois que
j'avais tort de me défier de vous, et que mon ami ne se trompait pas
lorsqu'il me disait que vous étiez une femme résolue et sur laquelle on
pourrait compter au besoin.

--Monsieur le marquis de Pourrières sait que je lui suis toute dévouée,
répondit Silvia en appuyant sa jolie tête sur la poitrine de Salvador,
qui déposa un baiser sur son front.

Si, grâce à la béquille d'un obligeant Asmodée il eut été permis à
quelque nouveau don Cléophas, de voir ce qui se passait dans le cabinet
du petit hôtel du faubourg Saint-Honoré, un ravissant tableau se serait
offert à ses yeux, et si son cicerone lui avait demandé compte de ses
impressions, voici à peu près ce qu'il aurait répondu: Je vois dans un
appartement, où toutes les recherches du luxe et du confortable ont été
réunies par une main intelligente, deux êtres jeunes et beaux qui se
regardent amoureusement et qui se prodiguent mille caresses. Un homme à
la physionomie pleine et colorée et dont les cheveux noirs commencent à
grisonner, sourit à leurs ébats. C'est sans doute un bon père qui est
heureux du bonheur de ses enfants; c'est fort touchant et
très-patriarcal. Et si le diable, après avoir jeté dans les airs le
sourire sardonique qui lui est dit-on si familier, lui avait dit ce
qu'étaient les individus qui se trouvaient devant lui, le pauvre don
Cléophas aurait sans doute accusé Asmodée de calomnier l'humanité. Et
cela eût été naturel. On ne se représente habituellement le crime que
couvert de haillons et habitant des lieux dont l'aspect est sombre et
désolé; on ne peut pas croire que des gens dont la physionomie n'offre
rien de remarquable, qui sont vêtus comme tout le monde, et qui habitent
des demeures somptueuses, ne reculent pas devant les crimes les plus
épouvantables lorsqu'il s'agit de satisfaire la passion qui les domine.

La conversation continuait entre Salvador, Silvia et Roman. Ce dernier
venait d'achever le récit des moyens qu'il avait employés pour s'emparer
des pierreries du comte Colorédo, et ses deux auditeurs s'étaient
beaucoup égayés aux dépens de la victime.

--Ainsi, dit Silvia, l'idée de vous approprier ces pierreries vous est
venue au moment même où je vous en ai parlé.

--Oh! mon Dieu oui, répondit Roman. Je conçois promptement et j'exécute
de même.

--Et tu es un noble ami, ajouta Salvador; me donner ma part dans une
affaire à laquelle je n'ai pas participé! c'est un beau trait.

--Ainsi tu me laisseras faire ma petite partie sans trop me gronder?

--Certainement, mon ami; et la moitié de ce que produira la vente de ces
admirables cailloux te sera remise en beaux et bons billets de banque.

--Cela ne presse pas, je ne suis pas en veine dans ce moment.

--Une idée! s'écria Silvia en riant aux éclats, le comte Colorédo ne
perdra pas tout, puisque vous avez laissé vos malles à l'hôtel de
_Castiglione_.

--Ah! charmant! mais ces malles sont absolument vides; un chiffon laissé
dedans aurait peut-être mis la police sur mes traces.

--Vois cependant mon cher Roman, comme le plus petit événement peut
annuler les combinaisons les plus savantes: si Silvia, au lieu d'être
une femme selon mon cœur, avait été une créature ordinaire, nous étions
perdus.

--Mon cher camarade, tu ne sais ce que tu dis; une femme ordinaire ne
m'aurait pas reconnu, n'est-il pas vrai, belle marquise?

--Je crois que vous avez raison.

--Allons, allons, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles, et je crois qu'à nous trois nous pourrons faire des grandes
choses.

--Lorsque notre bourse sera vide, dit Silvia, je vous parlerai d'une
petite affaire dont les résultats, je l'espère, ne seront pas moins
beaux que ceux que M. Lebrun vient d'obtenir.

--Je vous rappellerai votre promesse en temps utile, madame la marquise.

La conversation se prolongea sur ce ton quelque temps encore; puis enfin
la question de savoir à qui les pierreries seraient vendues fut agitée.
Salvador, Roman et Silvia, qui avaient plus vécu en province qu'à Paris,
ne connaissaient pas encore toutes les ressources de la capitale.

--Nous pouvons dessertir nous-mêmes ces pierres et les mettre sur
papier; mais à qui les vendre ou les engager? voilà la question à
laquelle il faudrait pouvoir répondre, dit Salvador.

--C'est, en effet, embarrassant.

--Oh! une idée, ajouta Salvador en se frappant le front, je tiens notre
affaire. Te souviens-tu de cet original que nous avons rencontré chez
Lemardelay, qui avait amené avec lui une vieille femme d'une tournure si
grotesque, et que tous le monde accablait de compliments et de
salutations.

--M. Juste?

--Juste, je crois que cet homme est celui qu'il nous faut.

--Et tu sais où le trouver?

--Pas précisément, mais je sais où trouver le comte palatin du
saint-empire romain. Tu sais, l'homme au portefeuille? et il est
probable que ce noble personnage pourra m'indiquer la tanière de
monsieur Juste.

--Je n'ai pas besoin de te recommander d'être prudent, de ne pas faire
à ces gens-là d'ouvertures de nature à leur donner l'éveil.

--La recommandation est au moins inutile.

--C'est que je n'accorde pas beaucoup de confiance à ce comte palatin,
qui a trompé si indignement son ami dans l'affaire du portefeuille.

--Sois tranquille, te dis-je, je n'ai pas oublié que les _ouvriers_[244]
parisiens n'ont pas de probité.

--C'est qu'il ne serait pas très-agréable de faire naufrage au port,
avec d'autant plus de raison que cette affaire sera probablement la
dernière que nous ferons; car si les promesses qui m'ont été faites se
réalisent, j'obtiendrai sous peu de temps un très-bel emploi.

--Si vous vouliez me permettre de voir le ministre et de solliciter pour
vous, dit Silvia à Salvador, après avoir adressé à Roman un coup d'œil
significatif, je suis bien sûre que vous n'attendriez pas longtemps.

--Au fait, c'est une idée, répondit Roman.

--Ne parlons pas de cela, je vous prie, je ne veux pas devoir aux beaux
yeux de ma maîtresse l'emploi que je sollicite.

--Eh bien! c'est dit, je saurai demain où demeure M. Juste, et ce sera
madame la marquise qui sera chargée de traiter l'affaire que nous
voulons faire avec lui.



V.--Un usurier.


Roman savait que le comte palatin du saint-empire romain était un des
plus fidèles habitués de l'établissement du limonadier à moustaches
grises, et que pour rencontrer ce noble personnage, il ne fallait
qu'aller passer quelques heures de l'après-midi dans cette maison où il
venait tous les jours.

C'est ce que fit Roman. Il y était depuis moins d'une heure, lorsqu'il
vit entrer celui qu'il attendait, il l'appela, et le comte vint avec
empressement se placer près de lui. Après les politesses d'usage entre
gens de bonne compagnie, le comte demanda à Roman, si les résultats de
son voyage à Baden-Baden avaient été satisfaisants.

--Hélas! non, répondit celui-ci, et à l'heure qu'il est, je payerais
avec bien du plaisir un excellent dîner à celui qui pourrait m'indiquer
un honnête marchand d'argent disposé à escompter à un taux raisonnable
du papier couvert d'excellentes signatures.

--Que ne vous adressez-vous donc au maître de céans?

--Je n'ai pas beaucoup de confiance en cet homme-là; j'ai entendu
raconter, au dîner où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer pour la
première fois, une certaine histoire.

--Celle du lingot?

--Précisément; et vous conviendrez avec moi...

--Je respecte vos scrupules; mais si vous le voulez, je vais vous mener
chez un marchand de jouets d'enfants qui fera votre affaire.

--Il me donnerait des polichinelles et des chevaux de bois en place
d'écus.

--Si ce sont des écus que vous voulez, il n'y a que monsieur Juste qui
puisse faire votre affaire.

--Monsieur Juste, dites-vous? mais ce nom-là ne m'est pas inconnu, je
l'ai entendu prononcer quelque part; mais où?...

--Eh! parbleu, au dîner en question, monsieur Juste y était.

--Cet homme-là me convient, et si vous voulez me donner son adresse,
j'irai demain chez lui de votre part.

Le comte donna l'adresse qu'on lui demandait, se réservant _in petto_ de
voir le soir même l'usurier, afin de stipuler avec lui la commission à
laquelle il aurait droit.

Roman, ainsi qu'il l'avait promis, paya un excellent dîner au comte.

Il employa toute la journée qui suivit à recueillir des renseignements
sur le compte de monsieur Juste, et ce qu'il apprit lui donna la
conviction que l'on pouvait sans crainte proposer les affaires les plus
louches à cet usurier, dont la discrétion était, disait-on acquise à
tous ceux qui lui procuraient les moyens de gagner de l'argent.
Cependant lorsqu'il rapporta à Salvador et à Silvia tout ce qu'il avait
appris, il recommanda à cette dernière de n'agir qu'avec une extrême
prudence, et de ne faire, si elle jugeait convenable, que des
demi-ouvertures à l'usurier lors de sa première visite.

--N'ayez pas d'inquiétude, lui répondit Silvia, j'irai demain voir ce
monsieur, et je vous promets que vous serez content de moi.

Le lendemain, ainsi que cela avait été convenu, Silvia sortit de chez
elle pour se rendre chez monsieur Juste.

Elle se fit conduire devant la grille principale du jardin du
Luxembourg, où elle laissa sa voiture; et après avoir défendu à son
chasseur de la suivre, elle s'enveloppa dans son châle, abattit sur ses
yeux le voile de dentelle qui ornait son chapeau, et entra dans le
jardin, qu'elle traversa tout entier pour sortir par la grille de la rue
d'Enfer.

Arrivée dans la rue Saint-Dominique d'Enfer, elle sonna à la porte d'une
maison d'assez pauvre apparence, et attendit patiemment quelques minutes
avant que quelqu'un vînt lui ouvrir. Les aboiements d'un chien, auquel
la plénitude de sa voix permettait de supposer une taille formidable,
répondirent seuls d'abord aux premiers tintements de la sonnette. Silvia
ne s'effraya pas, et sonna de nouveau; les aboiements du chien
redoublèrent; mais un petit guichet, pratiqué dans la porte, et défendu
par d'assez forts barreaux de fer, fut ouvert, et lui laissa voir une
figure jaune et parcheminée, éclairée par deux petits yeux vert de mer,
et surmontée d'un bonnet dont la couleur primitive disparaissait sous
une couche épaisse de crasse.

C'était celle de M. Juste.

--Que demandez-vous? dit-il.

--M. Juste, répondit Silvia; mais abrégez, s'il vous plaît, les
formalités qui doivent précéder mon admission dans la place,
ajouta-t-elle en levant assez son voile pour permettre à M. Juste de
jeter un coup d'œil sur ses jolis traits.

--Bien, bien, dit le digne usurier que la vue d'un aussi joli visage
avait probablement attendri; je vais vous ouvrir, laissez-moi seulement
le temps d'attacher mon chien.

La porte fut enfin ouverte, et Silvia, en passant dans une petite cour
qu'il fallait traverser pour arriver au bâtiment habité par M. Juste, ne
put s'empêcher de remarquer le compagnon de l'usurier, terre-neuvien de
la plus forte race, qui grondait dans sa loge.

--Eh! eh! dit Juste, que dites-vous du compagnon de ma solitude?
Croyez-vous qu'avec un gardien de cette taille, et aussi incorruptible
que celui-ci, je doive beaucoup craindre messieurs les voleurs de la
bonne ville de Paris?

Une baie, fermée par une forte porte en chêne garnie d'une serrure de
sûreté et de plusieurs verrous, donnait entrée dans le bâtiment
d'habitation, dont toutes les fenêtres étaient garnies d'énormes
barreaux de fer; et avant d'arriver au cabinet dans lequel Juste avait
introduit Silvia, il fallait traverser plusieurs pièces dont les portes,
la nuit, devaient être soigneusement fermées.

Ces pièces qui servaient de magasin à M. Juste étaient pleines d'une
foule d'objets hétéroclites, venus de toutes les contrées du monde et
appartenant à toutes les époques, rassemblés sans ordre, les uns
accrochés au plafond ou le long des murs, les autres jetés pêle-mêle sur
le carreau, des objets d'histoire naturelle, des boas et des oiseaux
empaillés, deux cadres, un rempli d'insectes, l'autre de papillons, des
échantillons et des minéraux dans une boîte de bois blanc; des
coquillages de toutes les formes et de toutes les couleurs; une
collection complète de Michel-Ange, de Poussin, de Salvator Rosa, de
Murillo, de Paul Porter, de Mignard, de Téniers et de Rubens apocryphes,
au milieu desquels on pouvait cependant trouver quelques toiles
authentiques désolées d'être forcées de rester en aussi mauvaise
compagnie; des souricières et des horloges de Nuremberg, tous les ours
de la librairie moderne, et quelques bons vieux livres venus on ne sait
comment dans ce capharnaum, des armes offensives et défensives,
antiques, modernes et du moyen âge; des morions, rondaches, salades,
cuirasses, masses d'armes, hallebardes, pertuisanes, épées à deux mains,
arquebuses, pistolets à mèches et à rouet, claymores écossaises, crics
malais, tromblon oriental, yatagan arabe, arcs, flèches, carabines
tyroliennes, fusils de chasse et de munition; des porcelaines de Saxe,
de la Chine et du Japon; des vieux sèvres et des poteries de Bernard de
Palissy; des vases étrusques et des urnes lacrymatoires; une tête de
mort couronnée d'une guirlande de roses artificielles; le calumet des
peaux rouges de l'Amérique septentrionale, la chibouque des Turcs et le
narguilé des Italiens; des bouteilles de vin de Champagne à brillantes
étiquettes; des pots de la pommade du lion; des coupes de bronze et
d'argent ciselées par Benvenuto Cellini et des encriers siphoïdes, des
fœtus et des lézards conservés dans des bocaux remplis d'esprit de vin;
des scapulaires, une momie égyptienne, des Agnus Dei et un reliquaire,
contenant un des morceaux de la vraie croix; des instruments de musique
et des ustensiles de cuisine; des médailles romaines; des paquets de
bougies et des bottes d'allumettes chimiques allemandes; la tête
parfaitement tatouée d'un chef des peuplades de la mer du Sud; des
boîtes de sardines, les vieilles épaulettes, le sabre d'honneur et le
manteau de pair d'un illustre maréchal de France: toutes les dépouilles
du riche et du pauvre, de l'homme du monde, de l'artiste et du savant,
toutes couvertes de poussière et de toiles d'araignées.

Quelques chaises de paille, une petite table de bois noir, devant
laquelle était placé un fauteuil de canne, une cuvette et un pot à eau
placés sur la cheminée, et surmontée d'une mauvaise gravure collée sur
la muraille, composaient tout l'ameublement du cabinet dans lequel Juste
avait introduit Silvia. Les fenêtres de ce cabinet comme celles de
toutes les autres pièces, étaient garnies de forts barreaux assez
rapprochés l'un de l'autre pour ne laisser pénétrer dans l'appartement
qu'un jour pâle et douteux.

Les murs étaient tapissés d'un mur commun à fleurs blanches sur un fond
bleu déchiré en plusieurs endroits la cheminée était garnie seulement
d'une paire de petits chenets en fonte, et à la voir si propre et si
nette, on devinait que même pendant les jours les plus rigoureux de
l'hiver, monsieur Juste n'y faisait pas de feu.

Il offrit à Silvia une des chaises de paille qui garnissaient son
cabinet, et se plaça dans le fauteuil.

--Vous permettez, dit-il, après s'être enveloppé dans la vieille
redingote de molleton noir, couverte de taches et percée aux coudes dont
il était vêtu, vous permettez que j'achève mon repas; je déjeunais
lorsque vous avez sonné à ma porte.

--Ne vous gênez pas, répondit Silvia.

Une jatte de lait et un morceau de pain bis composait le déjeuner de
Juste.

--M'expliquerez-vous, dit-il en trempant une mouillette dans sa jatte de
lait, ce qui me procure l'honneur de votre visite?

Silvia essaya de prendre une voie détournée pour arriver au but qu'elle
voulait atteindre.

--Vous possédez des objets très-curieux et d'un grand prix dont vous
seriez bien aise de vous défaire, répondit elle, et comme il est
possible que je me détermine à en acheter quelques-uns, je suis venue
pour les voir.

--On vous a trompé, dit Juste, en jetant sur Silvia un regard
interrogateur, les objets qui garnissent mes magasins ne sont pas à
vendre, je les donne quelquefois à ceux dont j'escompte le papier; mais
je les rachète aussitôt qu'ils sont vendus, si cependant vous désirez
jeter un coup d'œil sur mes curiosités, je suis à vos ordres.

Silvia ayant témoigné qu'elle ne serait pas fâchée d'examiner
attentivement ces objets qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, monsieur
Juste qui avait expédié la dernière bouchée de son modeste déjeuner se
leva et précéda Silvia dans les pièces où étaient rassemblés tous ses
bric-à-brac.

--Voilà, dit-il, de magnifiques toiles dues aux pinceaux des plus
célèbres maîtres des écoles française, italienne, hollandaise et
espagnole; les meilleurs ouvrages des littérateurs les plus distingués
de l'époque: la _Vierge de Meudon_, de monsieur Groult de Tourlaville,
la _Ckristeide_, une _Blonde_, le _Mousse_ de madame Augusta Kernock, le
_Code des honnêtes gens_ et une multitude d'autres _codes_, et plusieurs
autres chefs-d'œuvre: des Elzévirs, des Etienne, des Aldes et des
Manuces. Dans ce bocal est renfermé l'aspic de la reine Cléopâtre; voilà
du vin de Champagne de Moët et compagnie d'Epernay; la boîte à mouches
de madame de Pompadour, le stylet dont se servit Dibutade lorsqu'elle
traça sur la muraille le profil de son amant, la palette d'Appelles, un
des ciseaux de Phidias, un autographe de Molière, le ruban avec lequel
Androclès conduisait son lion dans les rues de Rome.

Monsieur Juste, pour faire l'énumération de toutes ces richesses, avait
pris le ton d'un charlatan qui vante aux badauds rassemblés autour de
lui les propriétés merveilleuses de son baume.

--Avez-vous parmi toutes vos curiosités, l'anneau de Gygès et le sceau
du grand Salomon, dit Silvia en souriant.

--Est-ce que vous avez envie d'acheter ces deux objets? répondit M.
Juste en fixant sur Silvia ses petits yeux vert de mer.

--S'ils étaient à vendre... l'anneau de Gygès surtout, me conviendrait
infiniment; on a souvent besoin d'aller dans des lieux dans lesquels on
ne voudrait pas être vue.

--Chez l'usurier Juste, par exemple.

--Vous l'avez dit, maître, répondit Silvia.

--Et peut-on connaître, madame, le motif qui vous amène dans ce lieu où
vous ne voudriez pas être rencontrée?

--Vous êtes discret, M. Juste?

--Très-discret, belle dame, surtout lorsque j'y trouve mon compte.

--Si vous le voulez, nous ferons ensemble une affaire dont vous n'aurez
pas à vous plaindre.

--Et quelle est cet affaire?

--Vous êtes bien pressé...

--Excusez mon impatience, elle est toute naturelle, l'affaire que vous
voulez me proposer est, dites-vous, très-avantageuse.

--Vous allez en juger: mais procédons par ordre. Vous ne me connaissez
pas, et comme je vis dans un monde où vous n'êtes pas admis, il n'est
pas probable que vous puissiez me retrouver une fois que je serai sortie
de votre maison; je puis donc sans me compromettre; vous dire ce qui
m'amène près de vous.

--Très-vrai! aimable dame.

--Si l'on vous offrait, moyennant cent mille francs, des pierres
précieuses qui valent au moins cinquante mille francs de plus,
accepteriez-vous la proposition?

M. Juste regarda fixement Silvia pendant quelques minutes avant de lui
répondre, puis il se rapprocha d'elle et lui souffla ces quelques mots
dans l'oreille.

--Si les pierreries valent réellement cinquante mille écus, je vous
compterai la somme que vous exigez, quand bien même ces pierreries
seraient celles qui ont été volées, il y a deux jours, au comte
Colorédo.

--Je vois que vous êtes un homme raisonnable et qu'il y a moyen de
s'entendre avec vous; mais si je vous apportais dans quelques heures les
pierreries en question, seriez-vous en mesure de me compter
immédiatement la somme en billets de banque?

--Immédiatement; en billets de banque, ou en or: à votre choix.

--En ce cas, maître, ouvrez votre caisse, j'ai apporté les pierreries
avec moi.

--J'en étais sûr! et ce sont celles du comte Colorédo?

--Que vous importe? si elles valent réellement cinquante mille écus.

--Vous avez raison; mais voulez-vous me permettre d'examiner ces
pierres?

--Rien de plus juste, je n'ai pas l'intention de vous vendre chat en
poche.

Silvia avait mis la main à l'aumônière attachée à sa ceinture pour en
tirer le petit paquet qui contenait les pierreries, et le vieux Juste
essuyait les verres de ses lunettes, lorsqu'un vigoureux coup de
sonnette, accompagné de formidables aboiements du chien de garde, vint
tout à coup les frapper d'épouvante; Silvia était pâle, et ses yeux,
fixés sur ceux de l'usurier, semblaient lui demander l'explication de
cette visite inopportune. Juste posa sur son bras une de ses mains
décharnées.

--Rassurez-vous, lui dit-il, vous n'avez rien à redouter ici; je vais
voir quel est celui qui a tiré la sonnette avec tant de violence; c'est
sans doute un client qui vient me demander de l'argent après avoir passé
la nuit au jeu.

Juste sortit en effet après avoir mis dans sa poche la clé de son
bureau.

Silvia, lorsqu'elle se trouva seule dans le bazar de M. Juste, se dit,
bien qu'une trahison de la part de l'usurier ne fût pas à redouter,
qu'il était cependant possible que la police fût sur les traces de
l'auteur du vol commis à l'hôtel de Castiglione: que peut-être elle
avait été suivie, et que, dans ce cas, elle devait se débarrasser des
pierreries qu'elle portait sur elle; cette résolution une fois prise,
elle songea à l'exécuter; elle avisa dans un coin un vase soi-disant
antique, à col très-étroit, qui était à demi caché sous un monceau de
vieilles armes de toutes les espèces, et couvert d'une vénérable
poussière, elle y introduisit toutes les pierreries; ce qui lui fut
facile lorsqu'elle les eût retirées du papier qui les enveloppait; elle
avait terminé cette opération lorsque monsieur Juste rentra: la plus
complète satisfaction était peinte sur sa physionomie, il souriait
presque!

--Soyez sans crainte, madame, dit-il, ce n'est rien, c'est un général de
mes amis qui vient, en sortant du club, me prier de lui prêter
cinquante mille francs que je vais lui remettre. Je l'ai prié de
m'attendre quelques instants dans une pièce voisine, afin de vous
laisser le temps de vous cacher, si, comme je le crois, vous ne voulez
pas être vue.

Juste conduisit Silvia derrière une cloison treillagée, garnie de petits
rideaux de toile verte, qui séparait le cabinet en deux parties égales;
il lui avança un siége, et après lui avoir donné de nouveau l'assurance
qu'il ne la ferait pas attendre longtemps, il introduisit le général
dans le cabinet.

Silvia, de la place qu'elle occupait, pouvait entendre tout ce que
disaient l'usurier et le général, et le tissu des petits rideaux verts
qui couvraient le treillage était si mince qu'elle pouvait presque
distinguer leurs traits.

Le général, à peine quadragénaire, était bel homme dans toute
l'acception du mot, ses formes gracieuses, et le timbre flatteur de sa
voix indiquaient un homme de la meilleure compagnie.

--Vraiment, mon cher Juste, dit-il en entrant dans le cabinet de
l'usurier, à la difficulté que l'on éprouve avant d'arriver à votre
_sanctum sanctorum_, on serait presque tenté de croire que vous êtes en
bonne fortune.

--Eh! eh! répondit Juste, pourquoi ne me serait-il pas permis de
demander quelques distractions aux amours.

--Oh! je sais que vous êtes assez riche pour acheter les bonnes grâces
des plus jolies femmes.

--Acheter! acheter! mais, général, croyez-vous donc que je puisse devoir
mes bonnes fortunes qu'à mon argent.

Et le petit monstre se caressait le menton et se regardait
complaisamment dans un petit miroir de toilette accroché à
l'espagnolette de la fenêtre.

--Pardonnez-moi, mon cher Juste, vous ne m'avez pas compris; je voulais
dire seulement que les hommes les mieux faits sont quelquefois obligés
de faire des sacrifices pour satisfaire les petites fantaisies d'une
femme aimable et jolie.

--C'est possible, mais jusqu'à ce jour j'ai été assez heureux pour
éviter les pièges des coquettes.

--Cela est facile, lorsque l'on est, comme vous, ferme dans ses
résolutions; mais, hélas! je ne suis pas doué d'une semblable force de
caractère, et les cinquante mille francs que vous allez me prêter, sont,
vous le savez, destinés à ma maîtresse.

--Général, _vous êtes un cornichon_! une somme aussi considérable à une
femme qui se moque de vous!

--Vous ne diriez pas cela si vous connaissiez cette adorable créature
que tout le monde accable d'hommages et qui n'aime que moi.

--Et vos billets de banque!

--Vous vous trompez, vous ne rendez pas à Coralie, la justice qui lui
est due.

--C'est possible; mais je crois que ce n'est pas dans les coulisses de
l'Opéra qu'il faut aller chercher des femmes désintéressées.

--Permettez-moi de ne pas être de votre avis; ce n'est que depuis que je
suis aimé de Coralie que je connais le véritable bonheur.

--Alors je vous félicite; mais revenons à nos moutons?

Silvia, qui ne savait pas que Juste avait retiré et mis en lieu de
sûreté la clé qui servait à fermer la porte de la cloison, tremblait
qu'il ne vînt au général la pensée de s'assurer si ses soupçons, à
l'endroit des velléités amoureuses du marchand d'argent, étaient fondés.
Juste ne lui laissa pas le temps de s'inquiéter davantage.

--Vous désirez, dit-il au général, que je vous prête cinquante mille
francs? je suis, comme toujours, disposé à vous obliger.

--Très-bien, mon ami; mais cette fois, je vous en avertis, c'est de
l'argent qu'il me faut; je ne veux plus de vos marchandises qui ne
sortent de chez vous que pour y revenir.

--De l'argent! de l'argent! s'écria Juste, mais où diable voulez-vous
que je prenne une somme aussi forte que celle que vous me demandez?

--Vous prendrez cette somme dans votre coffre-fort, mon maître, et je ne
vous donnerai en échange que ces chiffons de papier.

Le général tira de son portefeuille plusieurs feuilles de papier timbré
qu'il remit à l'usurier.

--Vous le voyez, dit-il, lorsque Juste après, avoir achevé la lecture
d'une de ces pièces, la posa sur la petite table, l'acte est
parfaitement en règle, il ne s'agit plus que d'y ajouter le nom du
prêteur.

--Oh! du moment que madame la comtesse s'engage solidairement avec vous,
cela change totalement la face des choses, et je suis prêt à vous
compter la somme en question.

--Eh bien! alors c'est une affaire faite.

--Vous me prendrez seulement dix mille francs de curiosités et d'objets
antiques.

--Je ne prendrai pas seulement le plus petit objet. Cinq mille francs de
prime et dix pour cent d'intérêts c'est, je crois, très-raisonnable.

--Allons, allons, je vais vous chercher votre somme, mais vous me
promettez de ne plus faire d'affaires avec mon confrère Josué?

--Je vous promets de ne m'adresser à ce juif que pour les affaires que
vous refuserez.

--Très-bien! très-bien! s'écria Juste en se frottant les mains; s'il
fait une affaire refusée par moi, il perdra de l'argent et ce sera bien
fait.

--Vous détestez donc bien messire Josué?

--Je déteste tous les juifs; mais ne parlons plus de ce païen, dont je
ne puis entendre prononcer le nom sans me mettre en colère, et terminons
notre affaire.

--Je vous attends.

Juste reprit l'acte qu'il lut une seconde fois avec la plus scrupuleuse
attention, s'arrêtant à la fin de chaque phrase, et en commentant
mentalement tous les termes; bien convaincu qu'il était parfait en la
forme, il dit au général de remplir de ses noms et prénoms les blancs
laissés à dessein, et il lui rappela qu'outre cet acte, il devait lui
remettre des lettres de change à trois, quatre et six mois, revêtues de
l'aval de sa femme.

--Voici les lettres de change, mon cher Juste, dit le général; chose
promise, chose due.

L'usurier sortit après avoir examiné les lettres de change avec autant
d'attention qu'il en avait mis à examiner l'acte.

Après quelques instants d'absence, il rentra dans le cabinet, portant
sous son bras un vieux portefeuille de maroquin vert dont il tira, l'un
après l'autre, cinquante billets de banque qu'il remit à son client.

Le général, charmé de tenir enfin la somme qu'il désirait, sortit après
avoir affectueusement serré la main de l'usurier qui le reconduisit
jusqu'à la porte de la rue.

Lorsqu'il eut ouvert à Silvia la porte de la cloison, il lui montra le
portefeuille vert.--Il reste encore dans ce portefeuille, dit-il en
frappant dessus, de quoi vous satisfaire, et si vous voulez me permettre
d'examiner ces pierreries dont les journaux ont fait un si pompeux
éloge, nous aurons bientôt terminé.

Silvia prit le vase antique, et fit tomber sur la tablette du grillage
qui entourait la petite table de l'usurier tout ce qu'il contenait.

--Ah! madame, s'écria Juste d'une voix profondément attendrie et les
yeux pleins de larmes, vous êtes une personne bien estimable, une
semblable précaution au moment où vous paraissiez si troublée, vous me
rappelez, par vos traits et par votre présence d'esprit, ma pauvre
défunte.

--Je suis très-flattée de ressembler à feu madame Juste, répondit Silvia
en souriant.

Juste ne l'écoutait plus; les regards ardents qu'il attachait sur les
pierreries du comte Colorédo résumaient toutes ses facultés. Ses petits
yeux étincelaient sous le verre de ses lunettes, et il exprimait par des
exclamations et des petits cris inarticulés sa vive admiration. Quels
beaux diamants, disait-il; quelles magnifiques émeraudes! Tout cela vaut
au moins deux cent mille francs, s'écria-t-il enfin, cédant sans y
penser à la joie que lui causait la certitude d'acquérir, moyennant la
moitié de leur valeur, toutes les richesses étalées devant ses yeux.

--Ah! ah! lui dit Silvia, cela vaut au moins deux cent mille francs. En
ce cas maître, vous m'en donnerez bien cent cinquante mille.

Cette observation intempestive rendit à l'usurier tout le sang-froid que
l'admiration lui avait fait perdre.

--Je vais vous donner, dit-il, la somme convenue et pas un liard avec.
Ces pierreries sont celles du comte Colorédo, et pour en tirer parti, il
faut que je les envoie en Angleterre ou en Hollande, et que je charge de
les vendre un de mes confrères auquel je serai forcé d'allouer une
très-forte commission, de sorte que mes bénéfices seront beaucoup moins
considérables que vous ne le supposez.

--C'est bien! tenons-nous-en à ce qui a été convenu.

Juste remit à Silvia quatre-vingt-dix-neuf billets de mille francs.

--Il en manque un, dit-elle après les avoir comptés.

--Je le sais bien, répondit l'usurier. Mais comme vous avez sans doute
une bibliothèque, j'ai pensé que vous voudriez bien m'acheter quelques
livres.

--Vous plaisantez, mon cher! que voulez-vous que je fasse de vos
bouquins?

--Des bouquins! _Une blonde_, _la Vierge de Meudon_, et le _Code des
honnêtes gens_! ah! belle dame, vous n'appréciez pas à leur juste valeur
les œuvres les plus remarquables de littérateurs distingués.

--C'est possible, mais j'aime mieux mon billet de mille francs:
donnez-le-moi ou rien de fait.

--Le voilà. Vous voyez que je suis rond en affaires; ainsi, si de
nouvelles occasions se présentent, c'est à moi, je l'espère, que vous
vous adresserez.

--Sans nul doute.

--N'allez pas surtout trouver mon confrère Josué, c'est un misérable
sans foi qui écorche ses clients.

--Vous paraissez détester cordialement cet homme.

--Pourquoi aussi, a-t-il quitté Marseille pour venir s'établir à Paris,
et m'enlever une bonne partie de ma clientèle?

--Ah! messire Josué de Marseille est maintenant à Paris! dit Silvia, se
parlant à elle-même.

--Vous le connaissez?

--Pas personnellement, mais une dame de mes amies a fait quelques
affaires avec lui.

--Envoyez-moi cette dame, je suis beaucoup plus raisonnable et j'ai
beaucoup plus d'argent que Josué.

--Plus d'argent que Josué! cela me paraît difficile: on assure que ce
Juif est trois ou quatre fois millionnaire.

--Je suis plus riche que lui, dit Juste en accompagnant ces paroles d'un
sourire d'orgueilleuse satisfaction.

--Oh! oh!

--Si vous ne me croyez pas, parlez de moi au général que vous
rencontrez, dites-vous, dans le monde, et vous serez édifiée.

--Je vous crois. Mais dites-moi? cher M. Juste, je rencontre en effet
assez souvent ce général dans le monde, et je serais bien aise de savoir
tout ce qui le regarde: ne pouvez vous rien m'apprendre?

--Vous êtes mademoiselle Coralie! s'écria Juste.

Silvia se mit à rire aux éclats.

--Vous n'allez donc jamais à l'Opéra? dit-elle.

--Jamais; c'est un plaisir qui coûte trop cher.

--Alors je m'explique votre erreur, mais parlons du général.

--Oh! je ne sais si je dois: un client...

--M. Juste, il faut me témoigner de la confiance, si vous voulez qu'à
l'avenir je ne m'adresse pas à votre confrère Josué. J'ai vraiment
besoin de savoir tout ce qui concerne ce général, et par la nature de
vos relations avec lui, vous devez connaître ses affaires aussi bien que
lui-même. Parlez, je vous écoute.

--Il faut donc faire tout ce que vous voulez, on ne peut pas appliquer
aux fils des grands hommes de l'époque impériale le proverbe si connu,
tel père, tel fils. En effet, à part quelques rares exceptions, les fils
des favoris du grand empereur ramassent la boue des ruisseaux pour en
tacher leur nouvel écusson.

Le général qui vient de sortir d'ici est le fils unique d'un des plus
braves généraux de l'empire, rejeton dégénéré d'une noble souche, mon
client n'a rien hérité de son père si ce n'est de sa belle prestance, et
de sa physionomie mâle et expressive. Au reste, je ne vous apprends rien
que vous ne sachiez déjà, puisque, ainsi que vous venez de me le dire,
vous l'avez rencontré plusieurs fois dans le monde.

Le chef intrépide de la demi-brigade la plus valeureuse de la république
et de l'empire, laissa à son fils une fortune assez considérable et qui
lui permettait de tenir dans le monde un rang distingué.

Mon client, jeune, riche et porteur d'un nom auquel se rattachaient tant
et de si glorieux souvenirs, fut très-bien accueilli lors de ses débuts
dans la société. Le moment, il est vrai, était favorable: c'était peu de
temps après les événements de juillet 1830, et, à cette époque, tous
ceux qui portaient un nom illustre dans les fastes de la période
impériale, voyaient s'ouvrir devant eux toutes les avenues qui
conduisent à la fortune.

A cette époque l'amour de la garde nationale avait tourné toutes les
têtes; les bourgeois les plus débonnaires apprenaient la charge en
douze temps, et laissaient croître leurs moustaches; les femmes
habillaient leurs enfants en voltigeurs de la milice citoyenne;
c'étaient en un mot une manie universelle et je crois que si l'on y
cherchait bien, on trouverait chez moi un vieil uniforme de soldat
citoyen tout couvert de poussière.

Mon client, grâce aux gens puissants qui le protégeaient (on ne manque
jamais de protecteurs lorsque l'on n'a besoin de rien) obtint le poste
qu'il occupe encore aujourd'hui de général d'une des brigades de la
garde nationale parisienne.

Je vois, dit Silvia, que je me suis étrangement trompée, je croyais,
moi, que ce général était l'un des héros de notre jeune armée d'Afrique,
un émule des Changarnier et des Lamoricière.

Vous vous êtes en effet étrangement trompée. Mon client, tout général
qu'il est, et malgré les décorations qui brillent sur sa poitrine, ne
possède aucune des excellentes qualités de son père, dont la probité, la
bravoure et le dévouement étaient à l'ordre du jour des armées de la
république et de l'empire, et dont le nom est resté pur au milieu des
souillures de notre époque.

Devenu général, mon client vit s'ouvrir devant lui les salons de toutes
les sommités du jour, il fut même reçu à la cour; mais cela ne dura pas
longtemps. Le grand train que menait cet honorable personnage, les
dîners de Lucullus qu'il donnait aux officiers supérieurs de la brigade
citoyenne placée sous ses ordres, ses jolies femmes qu'il entretenait,
ses équipages qui rivalisaient, s'ils ne surpassaient pas ceux des
princes, tout cela lui coûtait par année, une somme au moins triple de
celle à laquelle s'élevaient ses revenus, de sorte qu'un beau jour il se
trouva veuf de son dernier billet de mille francs. La position était
embarrassante.

Diable, diable, se dit le général, après quelques instants de
réflexions, la caisse est vide, je ne puis pourtant pas me passer
d'argent, il m'en faut pour mes gens et pour mes maîtresses; mais,
comment m'en procurer?

--Monsieur le comte est embarrassé! lui dit son valet de chambre,
véritable Frontin de comédie, qui avait entendu le monologue de son
maître. Cette interrogation intempestive n'offensa point le général, qui
connaissait trop bien le caractère parfaitement convenable de son valet,
pour ne pas deviner de suite que s'il se permettait d'adresser la parole
à son maître dans un moment où celui-ci paraissait si vivement
contrarié, c'est qu'il pouvait, ainsi que cela du reste, lui était
arrivé plusieurs fois, lui donner quelques bons conseils; aussi bien
loin de le rudoyer, il l'engagea à s'expliquer sans crainte, et voici à
peu près ce que le valet de chambre lui dit après lui avoir demandé
pardon de la liberté grande.

--Monsieur le comte est jeune, la position qu'il occupe dans le monde
est excessivement honorable, et, bien que toutes les propriétés de
monsieur le comte soient grevées d'hypothèques il trouverait facilement,
s'il voulait se marier, une femme qui lui apporterait une dot
très-considérable.

--Est-ce que vous avez une femme à me proposer monsieur Frédéric,
répondit en souriant mon client qui, pour la première fois de sa vie,
envisagea sans frémir la nécessité de se marier.

--Monsieur le comte veut rire, répondit le Frontin il sait bien de qui
je veux parler.

Le général savait en effet quelle était la personne à laquelle son valet
faisait allusion. L'un des officiers supérieurs de sa brigade était le
père d'une jeune fille que tous les beaux de l'état-major accablaient
d'hommages et de petits soins; étaient-ils séduits par les attraits de
la demoiselle ou par les beaux yeux de la cassette du papa? je ne puis
répondre à cette question d'une manière positive. Tout ce que je puis
vous dire, c'est que la jeune fille était ravissante, et que la cassette
du père était dit-on respectable. Quoi qu'il en soit cette jeune fille,
semblable en cela à presque toutes les femmes, dédaignait tous ceux qui
composaient la foule de ses adorateurs, et était toute disposée à
accueillir avec beaucoup d'indulgence le seul homme qui paraissait
vouloir contester la puissance de ses charmes.

Cet homme, je n'ai pas besoin de vous le dire, n'était autre que le
général en question. Aussi, lorsqu'à son tour il se mit sur les rangs,
tous ceux qui, jusqu'à ce moment avaient été soufferts comme en cas,
furent successivement écartés, ce fut à lui désormais que le soin de
porter le bouquet et l'éventail de la demoiselle, lorsqu'ils se
trouvaient ensemble au bal, fut confié, et je dois en convenir, il
s'acquittait avec beaucoup de grâce des fonctions de cavalier servant.

Le père de la jeune personne, la borne la plus mal taillée qu'il soit
possible de rencontrer, ne voyait pas sans éprouver un certain plaisir
son général faire une cour assidue à sa fille; la position élevée de mon
client flattait son amour-propre, et bien qu'il sût quelque chose du
mauvais état de ses affaires, son nom, ses épaulettes étoilées et son
écharpe tricolore garnie de franges d'argent, excusaient, aux yeux de la
borne en question, les peccadilles du passé.

Le mariage fut conclu.

Hélas! hélas! pourquoi les jours de la lune de miel sont-ils si peu
nombreux? pourquoi sont-ils si courts?

Le général qui, durant les premiers mois de son mariage, avait paru
enchanté, charmé de sa femme; qui vantait ses charmes, son esprit et ses
grâces à tous ceux qui voulaient bien l'entendre, se refroidit
insensiblement. D'abord, monsieur et madame qui, chaque soir se
retiraient dans le même appartement, eurent chacun un logis séparé; puis
madame fut forcée de faire ses visites et d'aller au bois sans être
accompagnée de monsieur; puis enfin, monsieur, ennuyé à ce qu'il paraît
d'entendre les reproches de madame, qui n'avait pas accepté sans se
plaindre la position qui lui était faite, position que du reste elle ne
méritait pas, car elle était jeune, jolie, spirituelle, et, ce qui est
plus rare, elle aimait son mari; monsieur, dis-je, reprit tout à coup
les habitudes échevelées de sa vie de garçon.

Ses dettes avaient été payées lors de son mariage, il en fit de
nouvelles. J'ai eu fort souvent le plaisir de lui prêter de l'argent.

--En prenant vos sûretés, dit Silvia.

--Bien entendu, répondit Juste. Lorsqu'on ne voulut plus lui prêter
d'argent, il acheta des marchandises de toutes natures afin de les
revendre à vil prix. Vous dire tout ce qu'il a acheté, serait beaucoup
trop long; qu'il vous suffise de savoir qu'il doit sur la place au moins
seize cents mille francs.

--Tant que cela!

--Tout autant; et il est probable qu'il devrait beaucoup plus, si
plusieurs de ceux qu'il a essayé de mettre dedans, n'étaient allés
chercher près du chef de certain établissement que le ciel confonde,
certains renseignements qui dérangèrent une bonne partie de ses
combinaisons.

Il trouva cependant les moyens d'acheter à un marchand de vins des
environs de Paris, cent cinquante mille francs de vins de Bordeaux; la
réussite de cette opération lui fit naître l'idée d'en tenter une autre;
il se dit que puisqu'il avait du vin, il devait acheter des bouteilles
et des bouchons, et à cet effet il s'adressa à un honnête marchand de
ces deux articles; mais celui-ci mieux avisé que le marchand de vins de
Bordeaux, ne se laissa pas éblouir par le grade éminent les décorations
et les belles manières du personnage, il se dit qu'il ne serait pas
prudent de livrer, sans avoir pris certaines précautions, trente-deux
mille francs de bouteilles et de bouchons; il alla donc à son tour
demander des renseignements à l'établissement en question, et ceux qu'il
obtint furent de telles nature, qu'il garda, et fit bien, ses bouteilles
et ses bouchons.

Le vin fut vendu par les soins d'un de ces courtiers d'affaires
ténébreuses, à cinquante cinq pour cent de perte.

Le marchand qui l'avait vendu au général, n'étant pas payé à l'échéance
de ses lettres de change, et ne pouvant faire mettre son débiteur à
Clichy, seul moyen de le contraindre à s'exécuter; (mon client, j'ai
oublié de vous dire cela, était député, et grâce à ses fonctions
législatives, il se moquait de messieurs les gardes du commerce et de
ses créanciers tant que durait la session des chambres) le marchand fut
donc obligé de faire contre fortune bon cœur, et de prendre son mal en
patience.

Cette affaire et beaucoup d'autres, qu'il serait trop long de vous
rappeler, excitèrent quelques légères rumeurs dans le monde honorable où
mon client était reçu; des gens rigoristes qui ne veulent pas absolument
faire à notre époque les concessions qu'elle exige ces gens-là s'en
allèrent partout, disant à qui voulait les entendre, qu'un fripon bien
habillé n'en était pas moins un fripon. Le général fit d'abord tête à
l'orage, il traita de calomnie et de méchants propos les bruits que l'on
faisait courir sur son compte, de sorte que beaucoup de gens le voyant
si calme au milieu de la tempête, ne purent s'empêcher de dire:

    Rien ne l'émeut, rien ne l'étonne.

Mais lorsque toutes les portes se fermèrent devant lui, lorsque des gens
qui jusque-là avaient paru le rechercher, tournèrent la tête lorsqu'ils
passaient à côté de lui, afin de n'être pas forcés de lui rendre son
salut, il fut enfin forcé de s'émouvoir.

Aujourd'hui ce n'est qu'avec la signature de sa femme qu'il peut obtenir
de l'argent, et vous avez pu voir qu'il ne se fait pas faute de s'en
servir, et pour satisfaire les caprices les plus frivoles.

--Est-ce que vraiment il va donner à cette Coralie les cinquante mille
francs que vous venez de lui prêter?

--Sans doute. Coralie, à ce qu'on assure, est une de ces femmes qui
n'accordent leurs bonnes grâces qu'aux gens qui payent argent comptant,
et qui sait tirer un bon parti de tous ceux qu'elle a séduits; ainsi, il
est plus que certain que l'argent extorqué à la femme servira à acheter
les faveurs de la maîtresse.

--Ainsi, dit Silvia qui avait écouté avec la plus sérieuse attention
tout ce que venait de lui dire Juste, vous pensez sans doute que la
recommandation de ce général ne serait pas d'une grande utilité à
quelqu'un qui solliciterait des fonctions d'une certaine importance?

--Je crois au contraire, aimable dame, qu'elle ne pourrait que lui
nuire; car je vous le dis en confidence, mon client est maintenant un
astre à son déclin, et si mes prévisions ne me trompent pas, d'ici à peu
de temps il sera forcé de donner sa démission de général; on dit même,
tout bas, qu'il a l'intention d'aller se fixer à Rome, afin de
solliciter de notre Saint-Père, le grade de généralissime des troupes
papales.

Silvia, lorsque Juste eut achevé de lui raconter tout ce qu'il savait
sur le compte du général qu'elle venait de rencontrer chez lui, sortit
de sa maison, empressée d'aller rejoindre Salvador et Roman, qui
l'attendaient sans doute avec la plus vive impatience. Elle était
charmée d'être à même de leur prouver qu'ils n'avaient pas eu tort de
lui confier la négociation de l'affaire si délicate qu'elle venait de
terminer avec tant d'intelligence et de bonheur, et qu'elle était digne
d'être en tiers dans l'association qu'ils avaient formée. Elle était
encore très-satisfaite de ce que le hasard lui avait fourni les moyens
d'éclairer sont amant sur le compte du général; car Salvador, lorsqu'il
était arrivé à Paris, était porteur d'une lettre de recommandation
adressée au général par une personne notable de son département, de
laquelle, sans doute, ce dernier n'était pas connu sous son véritable
jour; et il comptait beaucoup sur les promesses qui lui avaient été
faites par ce noble personnage.

Si le lecteur veut bien nous le permettre, nous laisserons Silvia aller
retrouver ceux que maintenant nous pouvons nommer ses complices, et nous
resterons quelques instants encore chez l'usurier Juste, où nous
rencontrerons quelques personnages nouveaux qui doivent, ainsi que lui,
jouer un certain rôle dans la suite de cet ouvrage, et qui nous
fourniront l'occasion d'initier nos lecteurs à quelques nouveaux
mystères de la vie parisienne.

Il s'exerce dans Paris et au grand jour, une foule de commerces et
d'industries, qui, très-honnêtes en apparence, ne sont en réalité que
des officines de ruses et d'escroqueries.

Au centre des plus beaux quartiers de la capitale, dans la partie la
plus en vue d'une rue brillante, on est souvent étonné de rencontrer un
trou noir et mal éclairé, laissé par hasard au pied d'une construction
élégante, dont cependant il augmente de quelques centaines de francs les
valeurs locatives; ce trou, dédaigné longtemps par tous les petits
industriels, cesse un jour d'être inoccupé; ses murs humides et
salpêtrés, sont garnis de rayons achetés rue Chapon; un comptoir de bois
de chêne et quelques chaises viennent compléter l'ameublement du trou en
question et une enseigne hissée au dessus de la porte, est chargée
d'apprendre aux passants que monsieur un tel, vient de s'établir
marchand d'habits, et qu'il dégage les effets du mont-de-piété afin d'en
procurer la vente.

Une certaine quantité de vêtements d'homme, achetés aux ventes du
mont-de-piété, quelques uniformes et deux ou trois paires de vieilles
épaulettes, telles sont ordinairement les marchandises étalées aux yeux
du public, par les propriétaires de ces bazars ténébreux; gouffres sans
fond où tout vient s'engloutir.

Celui qui a besoin d'une petite somme vient vendre dans ces boutiques,
tout ou une partie de sa garde-robe, que viendra acheter celui qui veut
se procurer sans dépenser beaucoup d'argent, l'équipement d'un
fashionable; c'est là, en effet, la branche connue du commerce de
messieurs les fripiers; c'est aussi celle qui leur rapporte le moins de
bénéfices, et l'on peut croire, lorsqu'on les connaît bien, qu'ils ne
l'exercent que pour se donner une contenance et pour voiler aux yeux
trop curieux, la partie occulte de leurs affaires.

Supposons un instant, qu'une personne qui vient de lire ce qui précède,
et qui veut avoir le mot de ce qui, jusqu'à ce moment, lui a paru une
énigme, est montée dans une voiture qu'elle a fait arrêter au coin d'une
rue donnant sur le boulevard qui sert de promenade habituelle aux
élégants de notre bonne ville, il verra entrer dans une petite boutique
d'assez piètre apparence, des individus arrivés les uns à pied, les
autres en carrosse, qui en sortiront quelques minutes après, couverts
d'un riche et nouveau costume, de chaînes d'or, de bijoux et le reste.

Voici comment cela se fait:

Un individu qui a eu besoin d'argent, est venu chez ce fripier, auquel
il a vendu sa malle et tout ce qu'elle contient, sa montre ses bijoux,
voire même sa canne.

Mais, ne voulant ou ne pouvant pas rester couvert toujours des mêmes
vêtements, il est convenu d'avance, avec le fripier usurier, que chaque
fois qu'il aurait besoin de changer de costume, il en aurait la
facilité, moyennant le payement d'une prime de cinq, de dix ou de vingt
francs, et le dépôt préalable de la défroque ancienne et d'une somme
quelconque pour rétablir l'équilibre.

On rencontre dans les galeries de l'Opéra, sur le boulevard des
Italiens, au divan, à l'estaminet du Grand balcon et ailleurs, une foule
de dandys, fashionables, gants jaunes, lions, comme on voudra les
appeler, qui n'ont jamais changé de costume que chez le fripier en
question, qui a donné à ses clients le nom de _lézards_.

La boutique du père des _lézards_, est constamment pleine d'une foule de
ces sauriens; les uns vendent, les autres achètent; quelques-uns
engagent, mais tous vivent en bonne intelligence avec leur père, père du
reste rempli d'indulgence, et qui ne peut pas plus se passer de ses
enfants, que ceux-ci ne peuvent se passer de lui.

Un jour, un cabriolet très-élégant, derrière lequel était juché un
nègre, vêtu d'une magnifique livrée, chapeau à galon d'or, redingote de
fin drap marron à boutons de métal armoriés, culottes de peau de daim,
bottes à revers et gants blancs, s'arrête devant la porte du père des
_lézards_, et de ce brillant véhicule descend un fort bel homme, vicomte
de son métier, qui entre sans façon dans la boutique, tire une chemise
de son chapeau et demande cinq francs à son père, auquel il offre pour
garantie la chemise susdite. Le gage était peut-être un peu exigu; mais
le père des _lézards_ est un homme très-accommodant: il sait qu'il n'y a
pas de petite opération qui, répétée souvent, ne finisse par rapporter
des bénéfices importants; et que plusieurs petits ruisseaux réunis
forment à la fin une grande rivière. La pièce de cinq francs fut
octroyée avec une grâce tout aristocratique, et le noble vicomte,
charmé, probablement du résultat de cette importante négociation,
remonta dans son cabriolet de louage qui partit au galop.

Il existe, pour les femmes, des maisons semblables à celles du père des
_lézards_; nous trouverons probablement l'occasion d'en parler dans la
suite de cet ouvrage.

Silvia venait de sortir de chez M. Juste, et le vieil usurier calculait
les bénéfices probables de l'affaire qu'il venait de faire avec elle,
lorsque les tintements de la sonnette et les aboiements de son chien,
lui annoncèrent une nouvelle visite; il se leva et courut à l'entrée de
son habitation.

Après avoir, suivant sa coutume, examiné celui qui demandait à être
admis dans son fort, il ouvrit sa porte; il venait de reconnaître la
physionomie d'un ami, ou plutôt d'une personne de laquelle il ne devait
rien craindre; car monsieur Juste, ainsi du reste que la plupart des
gens de son espèce et de sa profession, n'avait ni amis, ni parents.

--Ah! ah! c'est vous, Rigobert!... dit-il au nouveau venu lorsqu'il
l'eût introduit dans son cabinet. Comment vont les affaires et quel bon
vent vous amène?

--Les affaires vont mal, M. Juste, et le vent qui m'amène ne souffle pas
du bon côté, répondit le nouveau venu; je viens vous demander de
l'argent!

--Ce que vous me dites là m'étonne; comment se fait-il qu'étant à la
tête d'un commerce dont les bénéfices sont très-considérables, vous vous
trouviez aujourd'hui forcé d'avoir recours à moi?

--Eh! bon Dieu! s'écria Rigobert, les jours se suivent et ne se
ressemblent pas: si maintenant je suis gêné, c'est que j'ai voulu
marcher sur vos traces.

--L'ambition perd l'homme, mon cher élève! j'ai commencé comme vous;
mais ce n'est que lorsque je me suis trouvé possesseur d'une bonne
somme, que j'ai agrandi le cercle de mes opérations. Mais je ne veux pas
jouer auprès de vous le rôle de ce magister qui faisait de la morale à
l'enfant qui se noyait, vous avez besoin d'argent, combien vous faut-il?

--Il me faut dix mille francs: prêtez-moi cette somme et je suis sauvé!

--Vraiment? Eh bien! mon ami, apportez-moi demain une partie de
marchandises d'une valeur équivalente à la somme dont vous avez besoin,
et cette somme vous sera comptée à l'instant même.

Rigobert (le lecteur sans doute a déjà deviné que cet individu n'était
autre que le père des _lézards_), tout usurier qu'il était, ne l'était
cependant pas encore assez pour s'attendre à voir M. Juste le traiter
comme il aurait traité le premier individu qui se serait adressé à lui.

--Eh! eh! dit celui-ci qui avait remarqué son étonnement, vous avez donc
cru que je vous prêterais de l'argent sans prendre mes sûretés? vous
vous êtes trompé, mon cher enfant. Que ce qui vous arrive aujourd'hui
vous serve de leçon; et rappelez-vous à l'avenir, que lorsqu'il s'agit
d'affaires, et surtout d'affaires d'argent, il faut oublier les liens
qui nous attachent aux gens qui s'adressent à nous. Si vous aviez
toujours tenu vos _lézards_ à distance, vous ne seriez pas obligé
aujourd'hui de venir supplier le père Juste de venir à votre secours.

--Enfin, M. Juste, ce qui est fait est fait; mais comme vous le dites,
ce qui m'arrive aujourd'hui me servira de leçon; si vous voulez bien
prendre la peine de passer, vous choisirez dans mon magasin les
marchandises qui devront vous servir de garantie. A quel taux me
prêterez-vous ces dix mille francs?

--Six pour cent...

--Très-bien, s'écria Rigobert, charmé de rencontrer un aussi honnête
marchand d'argent, je suis sauvé! six pour cent par an, c'est très-bien.

--Mais je n'ai pas dit cela, répondit Juste, je veux bien vous prêter
dix mille francs sur nantissement, mais à raison de six pour cent par
mois, c'est ce que me rapportent ordinairement mes capitaux.

--Au diable! se dit Rigobert; j'avais à ce qu'il paraît tort de croire
que ce vieux podagre se rappellerait les services que j'ai pu lui
rendre.--Et comme il restait sans parler:

--Une fois, deux fois, cela vous va-t-il? dit Juste.

--Vous êtes dur, père Juste, répondit-il; mais il faut bien faire tout
ce que veut celui qui tient les cordons de la bourse.

--Allons, allons, mon cher élève, vous en serez quitte pour tenir à vos
_lézards_ la dragée un peu plus haute.

--Il le faudra bien ainsi. C'est convenu: vous viendrez demain chez moi.

Quelque dures que fussent les conditions qui lui étaient imposées,
Rigobert, qui avait un très-pressant besoin d'argent, se trouva trop
heureux de les accepter; car, en réalité, cet argent qui devait lui
coûter soixante-douze pour cent, allait lui rendre un très-grand
service. C'est que les ressources du métier qu'il faisait sont
incalculables, et que Dieu seul et l'usurier qui la prête, peuvent
savoir ce qu'une pièce de cinq francs prêtée sur gage à un _lézard_,
est susceptible de rapporter. Hâtons-nous de dire, afin que nos lecteurs
ne nous accusent de n'être pas d'accord avec nous-même, que si M.
Rigobert se trouvait momentanément gêné, les causes de cette gêne lui
étaient toutes personnelles, et qu'il n'en accusait pas son commerce qui
jamais au contraire n'avait été plus prospère.

Juste, après lui avoir de nouveau promis d'aller le lendemain lui rendre
visite, reconduisit Rigobert jusqu'à la porte de sa maison qu'il ne fit
qu'entre-bâiller pour le laisser sortir, ainsi qu'il en avait
l'habitude.

Lorsque Rigobert lui eut tourné le dos, il voulut fermer sa porte, mais
il en fut empêché par un homme de haute taille doué d'une physionomie
agréable et dont l'élégant négligé du matin annonçait un homme de
très-bonne compagnie, qui passa son bras entre la porte et le chambranle
et ferma vivement la porte lorsqu'il fut entré dans la petite cour.

Juste, qui ignorait le but de ce qui venait de se passer, tremblait de
tous ses membres n'osait prononcer un seul mot; il était tout prêt à
supposer à cet individu quelques intentions criminelles, lorsque le
vicomte de Lussan (car c'était lui) le rassura quelque peu en lui disant
en riant aux éclats:

--Vous voyez bien, M. Juste, que toutes vos précautions peuvent être
mises en défaut: vous voici à ma discrétion.

L'usurier, que l'étonnement paraissait avoir pétrifié et qui tremblait
toujours un peu, voulut cependant essayer de persuader à ce visiteur
importun, qu'il n'avait pas conservé la moindre crainte du moment qu'il
l'avait reconnu.

--L'entrée inopinée es assez brusque d'un individu que je croyais
étranger, dit-il, m'avait, il est vrai, épouvanté; mais maintenant que
je sais que j'ai l'honneur de parler à un estimable gentilhomme, j'ai
recouvré tout mon sang-froid et je suis parfaitement tranquille.

--Malgré vos assertions, répondit le vicomte de Lussan en regardant
l'usurier qui ne paraissait pas encore très-rassuré, je suis persuadé
que vous avez conservé des soupçons, puisque vous ne me conduisez pas
dans votre cabinet; savez-vous M. Juste, qu'il n'est pas très-poli de me
recevoir sous ce vestibule.

--Je dois avouer à M. le vicomte, que la manière peut-être un peu
brutale dont il s'est introduit chez moi, m'a causé une certaine
frayeur, et avec d'autant plus de raison, que M. de Lussan est
ordinairement très-poli et excessivement réservé; mais à l'heure qu'il
est, je suis, je vous le répète, parfaitement tranquille.

De Lussan, dont un excellent déjeuner avait excité la gaieté,
s'apercevant que l'usurier, malgré tous ses efforts, ne pouvait vaincre
la peur qui le travaillait, voulut se donner le plaisir de l'épouvanter
davantage.

--Vous allez donc de suite m'introduire dans votre cabinet, je veux y
entrer de gré ou de force; mais daignez croire, mon cher Juste, que je
n'ai pas pris la respectueuse liberté de vous arracher à vos importantes
occupations, sans y être forcé par un puissant motif.

Juste aurait bien voulu pouvoir se dispenser de faire ce qu'exigeait le
vicomte de Lussan, car il venait de se rappeler que son portefeuille de
maroquin vert, qui contenait encore, malgré les deux fortes saignés
qu'il venait de lui faire, une très-forte somme en billets de banque et
autres valeurs, était resté sur la cheminée de son cabinet, et il
craignait, par-dessus tout, qu'il ne vînt à frapper les regards de son
noble visiteur; il essaya, par des paroles insidieuses, de le retenir
dans une des pièces d'entrée où tout en causant ils étaient arrivés.

Le vicomte regarda quelques minutes l'usurier, dont la mine piteuse
était vraiment comique, puis il se mit à rire aux éclats!

--Monsieur Juste, lui dit-il lorsque cet excès d'hilarité fut passé,
vous êtes un vieil imbécile! suis-je donc un étranger pour vous? Je
crois vous avoir donné assez de preuves de loyauté pour mériter votre
confiance.

--Monsieur le vicomte a raison; je n'ai jamais eu qu'à me louer des ses
bons procédés; mais il me permettra de lui faire observer que je suis
seul, que j'habite un quartier presque désert, que tous les jours on
entend parler d'assassinats suivis de vol, et que d'après cela, il doit
m'être permis de me tenir un peu sur mes gardes. Je dois encore ajouter
que votre langage et vos manières me paraissent aujourd'hui si peu en
harmonie avec vos principes et vos habitudes, que j'ai dû craindre un
moment pour ma fortune et pour ma vie.

--Votre franchise, mon cher, m'oblige à vous dire toute la vérité. Avant
de venir ici, j'avais déjeuné chez Desmares avec des députés de ma
province, nous avons fêté Bacchus avec ferveur; et lorsque je suis
arrivé à votre porte, j'avais encore dans le cerveau les fumées du
champagne et du chambertin. Je venais vous trouver afin de vous parler
de diverses affaires, et je n'avais, je vous l'assure, nullement l'envie
de vous épouvanter; mais l'occasion de vous prouver que les hommes les
plus prévoyants peuvent être mis en défaut, s'est présentée, et ma foi
je ne l'ai pas laissée s'échapper. J'ai voulu plaisanter un moment,
voilà tout; vous avez eu peur, j'ai continué afin de vous épouvanter
davantage; il paraît que j'ai réussi au delà de mes espérances. Du
reste, je vous donne ma parole de noble breton, que je n'ai l'intention
de nuire ni à votre personne, ni à votre fortune.

--Vous me donnez donc votre parole de gentilhomme que je n'ai rien à
craindre?

Le vicomte de Lussan répondit par l'affirmative à cette question de
l'usurier. Juste qui paraissait très rassuré depuis que le vicomte de
Lussan lui avait donné sa foi de gentilhomme que sa personne et ses
biens seraient respectés, l'introduisit enfin dans son cabinet. Il
n'oublia pas cependant de jeter, en entrant, son mouchoir sur le
portefeuille; et ce mouvement ayant, selon toute apparence, échappé à
son compagnon, il se sentit soulagé d'un grand poids.

Il offrit un siége au vicomte et s'assit dans son vieux fauteuil de
canne.

--Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une furieuse peur, monsieur le
vicomte, dit Juste une fois qu'il se fut retranché derrière le grillage
qui formait une espèce de rempart autour de la petite table qui lui
servait de bureau.

Nous devons maintenant expliquer à nos lecteurs, quels étaient les
moyens employés par Juste, pour se mettre à l'abri des tentatives de
ceux de ses clients qu'il croyait capables de lui nuire.

Le chien de Terre-Neuve, animal qu'il avait élevé et dressé lui-même
avec le plus grand soin, était véritablement un gardien formidable et
très-capable de dévorer un homme sur un signe de son maître; aussi
était-il toujours en liberté. Le père Juste qui comptait sur sa
vigilance et son incorruptibilité, qualités que diverses fois il avait
fait éprouver et qui jamais n'avaient été mises en défaut, était
parfaitement tranquille.

Lorsqu'on sonnait, il n'ouvrait sa porte qu'après avoir reconnu à
travers le petit guichet dont nous avons parlé, quelle était la personne
qui sollicitait son admission. Lorsqu'il l'avait admise, il la faisait
entrer dans son cabinet et lui se retirait dans son espèce de fort, dont
la porte se fermait en dedans et ne pouvait être ouverte qu'à l'aide
d'un cordon placé à la droite de l'usurier. Si quelqu'un avait voulu
tenter de forcer le grillage, il pouvait se retirer dans la cour auprès
de son fidèle gardien, qui alors l'aurait défendu jusqu'à la mort. La
pièce qu'il appelait son cabinet, était ci-devant une chambre à coucher
dont l'alcôve treillagée et garnie de petits rideaux verts, existait
encore. C'est dans cette alcôve que Silvia s'était tenue cachée pendant
tout le temps que le général était resté chez Juste.

De ce qui précède, on doit naturellement conclure que Juste pouvait,
jusqu'à un certain point, recevoir chez lui, sans avoir rien à redouter
de leur part, les gens suspects avec lesquels il était en relations
réglées: en effet, dans sa cour il avait son gardien à sa disposition,
et, à son défaut même, il pouvait demander du secours à ses voisins,
dont les fenêtres en dominaient l'intérieur; il n'était pas du reste
probable que l'on osât y commettre un attentat contre sa personne.

Lussan causait depuis quelques instants avec l'usurier, et n'avait pas
encore abordé le sujet de sa visite, les fumées qui obscurcissaient son
cerveau ne s'étaient pas encore tout à fait dissipées.

--Vous ne me rendez pas justice, disait-il sans cesse; croyez-vous qu'un
gentilhomme d'aussi bonne maison que votre serviteur ait jamais manqué à
sa parole?

En achevant ces mots, il enleva avec le bout de sa canne le mouchoir à
petits carreaux bleus qui cachait le bienheureux portefeuille dont il
s'empara.

La physionomie de Juste, en voyant son trésor à la disposition du comte
de Lussan, prit tout à coup une expression de douloureuse anxiété, que
toutes les paroles imaginables seraient incapables de peindre: on
pouvait seulement entendre quelques sourds gémissements s'échapper de sa
poitrine, et ce n'est qu'à grand peine qu'il put réunir assez de force
pour articuler ces quelques paroles:

--Monsieur le vicomte!... mon portefeuille... votre parole... rendez-moi
mon portefeuille!

Le vicomte avait ouvert le vieux portefeuille et examinait avec beaucoup
d'attention tout ce qu'il contenait.

--Diable! dit-il enfin, sans paraître remarquer la profonde
consternation empreinte sur tous les traits de Juste, des billets de
banque, des bank-notes, des mandats sur les receveurs généraux,
d'excellentes actions au porteur: il y a toute une fortune dans ce vieux
portefeuille.

--Monsieur le vicomte répétait toujours le pauvre Juste, vous m'avez
donné votre parole de gentilhomme, je suis sans inquiétude.

De Lussan, que les transes mortelles du malheureux usurier amusaient
singulièrement paraissait ne pas vouloir l'entendre.

--Je disais donc, continua-t-il, qu'il y a dans ce portefeuille toute
une fortune; et si je le voulais, je pourrais sortir d'ici en
l'emportant sans que vous tentassiez de vous opposer à mon passage, il
est même probable que vous n'iriez pas faire à la police la confidence
de ce qui vous serait arrivé.

--C'est vrai, dit Juste, je vous aime trop pour avoir le courage de vous
dénoncer; mais je suis ruiné... mort...

--Vous n'êtes ni mort, ni ruiné; mais vous êtes et vous serez toujours
un vieil imbécile, un pince-maille, un vieux juif, tout chrétien que
vous êtes; vous méritez sans aucun doute une sévère leçon, mais je n'ai
pas oublié que je vous ai donné ma parole.

Et le vicomte de Lussan tendit à Juste, par le guichet pratiqué dans le
grillage, le vieux portefeuille et tout ce qu'il contenait.

Il n'y a pas dans notre langue d'expression assez énergiques pour
retracer fidèlement le changement qui s'opéra soudainement sur le visage
de l'usurier à cette restitution si inattendue; les plus brillantes
couleurs remplacèrent tout à coup l'affreuse pâleur qui couvrait son
visage; il faudrait en un mot être usurier et avare afin de pouvoir
peindre convenablement la vive satisfaction qu'il éprouva.

--J'ai voulu seulement continuer la plaisanterie, lui avait dit le comte
en lui remettant son trésor, mais je crois bien que maintenant vous êtes
corrigé, et que vous ne serez plus tenté de vous méfier d'un homme comme
moi.

--Ah! monsieur le vicomte, que de reconnaissance, s'écria Juste après
avoir enfoui le portefeuille dans une des vastes poches de sa vieille
houppelande; si jamais vous avez besoin de quelques billets de mille
francs, je vous les prêterai... Moyennant de bonnes et valables
garanties, et un intérêt raisonnable, s'empressa-t-il d'ajouter, dans la
crainte que celui auquel il s'adressait ne voulût de suite mettre sa
bonne volonté à l'épreuve.

--Laissons toutes ces fadaises et parlons de l'objet qui m'amène, dit le
comte; vous êtes maintenant, je crois, en état de m'écouter?

--Oui, monsieur le vicomte.

--J'ai rencontré il y a déjà quelques temps chez une noble dame de
charité, le joaillier chez lequel elle se fournit depuis environ dix
ans; j'ai causé avec cet homme, qui m'a fait, ainsi que cela se
pratique, ses offres de services, et m'a instamment prié d'aller lui
rendre visite si par hasard j'avais quelques acquisitions à faire. Vous
avez déjà deviné, digne père Juste, que peu de jours après cette
rencontre, il me prit la fantaisie d'acheter quelques bijoux et que je
me rendis chez le joaillier en question, où je dépensai quelques
centaines de francs.

Lors de cette première visite, que j'ai fait durer aussi longtemps que
cela m'a été possible, j'ai trouvé l'occasion d'adresser quelques
paroles aimables à la femme et à la fille de mon homme, qui sont du
reste toutes deux de très-jolies et de très-aimables femmes.

Je suis retourné plusieurs fois faire de nouvelles emplettes chez cet
honnête marchand. Grâce à mon extrême politesse, aux compliments que
j'adresse sans cesse aux deux dames, qui sont un peu, comme toutes les
femmes, disposées à accorder une confiance sans bornes à tous ceux qui
les adulent, à quelques fleurs offertes à propos, je n'ai pas eu de
peine à devenir le plus intime ami de la maison; de sorte que j'ai pu
facilement prendre l'empreinte des trois serrures de sûreté qui ferment
la porte de l'appartement, et que le joaillier croit invulnérables.

--C'est une affaire magnifique! Est-elle mûre?

--Pas encore tout à fait; mais je voudrais avoir sous la main, pour m'en
servir en temps utile, deux hommes adroits et déterminés pour
l'exécution: pouvez-vous me procurer cela?

--Mais que ne prenez-vous Lion le Taffeur et Maladetta, ou bien Robert
et Cadet-Vincent?

--Lion et Maladetta sont des hommes spéciaux qui ne conviennent pas à
cette affaire; et je ne veux pas avoir, vous le savez bien, de relations
directes avec les deux autres, dont le ton et les manières sont de
nature à compromettre le plus honnête homme du monde.

--Ah! diable! à qui donc confier l'exécution de cette affaire?

--Voyez, demandez à la Sans-Refus, il doit y avoir parmi les habitués de
son établissement quelqu'un à qui il soit possible de parler sans
compromettre sa réputation.

--Voulez-vous Délicat, Coco-Desbraises, Rolet le mauvais Gueux, Charles
la belle Cravate, le Grand-Louis, Vernier les Bas bleus; je ferai parler
par la mère Sans-Refus à ceux d'entre eux qui vous conviendraient.

--Vous êtes fou, Juste! il faut que je donne moi-même les instructions
nécessaires, et je ne puis vraiment me commettre avec un seul des
misérables que vous venez de nommer.

--Mais si vous les connaissez, ils ne vous connaissent pas plus qu'ils
ne me connaissent moi-même, et vous pouvez sans inconvénient vous
rencontrer avec les deux plus propres, Charles la belle Cravate et
Vernier les Bas bleus par exemple.

Le vicomte de Lussan réfléchit quelques instants.

--Décidément, dit-il, je ne veux aucun de ces misérables; tous ces
gens-là ont un langage atroce, de pitoyables costumes, et de si
dégoûtantes manières qu'ils me font mal au cœur. Cherchez, père Juste,
vous devez avoir parmi vos connaissances ce qui me convient: les deux
que vous m'avez procurés pour l'affaire du marchand papetier.

--Ah! vous voulez parler de Fanfan la Grenouille et de Poil aux Lèvres;
ces deux braves garçons viennent d'être arrêtés; par suite de
révélations: ils sont là-bas.

--J'en suis désespéré. Mais vous pourrez sans doute en trouver d'autres:
j'attendrai, rien ne presse.

--S'il n'y a pas péril en la demeure, je vous y engage. Je crois que si
vous me laissez un peu de temps devant moi, il me sera possible de vous
procurer des gens avec lesquels vous pourrez facilement vous entendre.

Juste, lorsqu'il faisait cette promesse au vicomte de Lussan, pensait à
la femme à laquelle il avait, quelques heures auparavant, acheté les
pierreries du comte Colorédo, il supposait, et nos lecteurs savent que
ses conjectures étaient fondées, que cette femme n'était qu'un émissaire
des individus qui avaient commis le vol, individus qui ne s'en
tiendraient probablement pas là, et que tôt ou tard il finirait par
connaître.

--Maintenant que nous sommes parfaitement bien ensemble, dit le vicomte
de Lussan, il faut que je vous fasse comprendre que toutes les
précautions dont vous vous entourez seraient inutiles, si un individu
comme moi par exemple, voulait vous assassiner afin de vous voler
ensuite. D'abord on pourrait sans peine empoisonner votre Cerbère.

Et comme l'usurier secouait la tête et faisait une grimace négative.

--Il y a de si friandes boulettes, reprit le vicomte qu'elles tentent
les chiens les mieux élevés et les plus sobres. Du reste si de ce côté
votre animal est invulnérable; ne connaît-on pas mille moyens de charmer
les chiens, et de rendre aussi doux qu'un mouton, le plus féroce de ces
animaux, et puis vous vivez seul, et, depuis la mort de madame Juste,
vous ne sortez que rarement, de sorte que vous seriez mort depuis
longtemps lorsqu'on commencerait à s'inquiéter de vous.

--Oui, tout cela est possible; mais quand je serais mort, qui
indiquerait aux assassins le lieu qui renferme mon or et mon
portefeuille? car c'est par extraordinaire que je l'avais apporté avec
moi; c'est une imprudence que j'ai commise aujourd'hui pour la première
fois, et qui ne se renouvellera plus, je vous l'assure: il est vrai que
je n'avais eu à traiter qu'avec une femme et un général de mes amis, et
que je ne devais rien craindre de ces deux personnages.

--Ainsi donc, vous êtes persuadé qu'il serait impossible de découvrir
votre cachette?

--Oui, M. le vicomte.

--Quelle erreur est la vôtre, mon cher Juste! on la découvrirait,
gardez-vous d'en douter. Mais tranquillisez-vous: aucun de ceux avec
lesquels vous êtes en relations ne songe à vous faire le moindre mal;
car admettons un moment qu'on vous enlève quelques centaines de mille
francs, qui, partagés entre trois ou quatre personnes seraient bientôt
dissipés, où trouverait-on après un homme comme vous! car vous êtes
vraiment notre providence! Quel que soit le chiffre d'une affaire, vous
payez comptant; tandis que vos confrères ne donnent que des à-compte;
vous savez si bien faire disparaître les objets que vous achetez, qu'une
fois qu'ils sont entrés chez vous, on n'en entend plus parler. Avec vous
on termine de suite: il est vrai que vous donnez le moins possible; mais
qu'est-ce que cela fait? Vous voyez que nous avons le plus grand intérêt
à vous conserver. Que deviendrions-nous sans vous? vous nous êtes
nécessaire, indispensable; soyez donc sans inquiétude sur votre sort,
vous n'avez rien à redouter: on ménage toujours les gens dont on a
besoin; et puis d'ailleurs ne vous ai-je pas prouvé la vérité de ce que
je viens de vous dire en vous rendant votre portefeuille, que je pouvais
garder impunément.

--C'est vrai, mais tous mes clients ne sont pas des nobles gentilshommes
bretons. Si ce portefeuille était tombé entre les mains de
Coco-Desbraises ou de Délicat, ils l'auraient gardé.

--Il faut convenir, mon cher Juste, que vous faisiez une piteuse grimace
à la fois épouvantable et risible tandis qu'il était entre mes mains, la
mort était vraiment sur vos lèvres. Vous aimez donc bien l'argent, M.
Juste?

--Oh! oui, je l'aime! L'argent et Dieu, voyez-vous, sont les seuls
objets de mon culte! L'argent!... mais que faire ici-bas sans argent!
N'est-ce pas avec ce métal, avec ce vil métal, comme disent ceux qui
n'en possèdent pas, que l'on peut se procurer tous les bonheurs et
toutes les satisfactions de cette vie, et toutes les béatitudes de
l'autre?

--Je sais, répondit de Lussan, que lorsque l'on possède beaucoup
d'argent il devient facile d'obtenir des honneurs, des grades et des
places; que pour avoir de superbes chevaux, des équipages magnifiques,
de jolies maîtresses, tous les plaisirs enfin, il en faut beaucoup; mais
à vous, père Juste, qui vivez comme un anachorète, qui êtes toujours mal
vêtu, et qui ne déjeunez jamais au café Anglais, à quoi vous sert,
dites-le-moi, tout celui que vous possédez, puisque vous ne savez pas en
jouir?

--Je ne sais pas en jouir, M. de Lussan, je ne sais pas en jouir? quelle
erreur est la vôtre! Je jouis beaucoup plus que vous; je savoure toutes
les délices, tout le bonheur dont vous faites tant de cas; je m'enivre à
la coupe que vos lèvres effleurent à peine, et mes jouissances sont
d'autant plus grandes et plus délicieuses qu'elles n'entraînent pas
après elles les regrets et les désillusions de la vie commune. J'ai
comme vous des maîtresses, des chevaux et des équipages: des maîtresses,
plus pimpantes et plus jolies, des chevaux de meilleure race, des
équipages plus brillants que les vôtres, M. le vicomte de Lussan!

--Vous m'étonnez, cher Juste! Je vous avoue que je ne m'étais pas douté
que vous possédiez tant et de si belles choses. Mais où sont-elles donc?
je suis vraiment désireux de voir toutes ces merveilles.

Juste tira de la poche de sa houppelande le vieux portefeuille de
maroquin vert, puis il en tira les billets de banque, bank-notes,
mandats et actions au porteur qu'il renfermait et qu'il étala sur sa
petite table de bois noir, puis il s'écria avec enthousiasme:

--Voilà mes salons dorés, mes boudoirs parfumés, mes bains de jaspe et
de porphyre, mes équipages du carrossier à la mode, mes chevaux anglais,
mes chiens de race et mes valets dorés sur toutes les coutures! voilà
mes maîtresses! et celles-là sont douées de toutes les beautés que mon
imagination leur prête! brunes et blondes, fougueuses on naïves,
enjouées ou mélancoliques, fidèles même si cela me convient; car avec de
l'argent, voyez-vous, on achète tout, même de la fidélité, la
marchandise la plus rare.

Le vicomte de Lussan écoutait l'usurier d'un air profondément étonné; il
ne s'attendait pas à trouver sous une aussi ignoble enveloppe des idées
aussi poétiques que celles que venait d'exprimer le vieux Juste.

--Continuez, dit-il, je vous écoute avec beaucoup d'attention, et je
vous avoue que, que jusqu'à ce jour, je ne m'étais pas douté que le père
Juste, ce vieux bonhomme que très-souvent j'ai vu grelotter dans une
pièce sans feu, durant les plus rudes journées de l'hiver, et souffler
dans ses doigts pour se réchauffer, était susceptible d'éprouver d'aussi
vives jouissances.

--Des jouissances! mais en est-il de plus vives, de plus réelles que
celle de plonger dans un bain d'or, de serrer contre sa poitrine
plusieurs millions en billets de banque, et de pouvoir se dire: Quand je
le voudrai, je pourrai satisfaire toutes mes fantaisies et tous mes
caprices: des femmes, j'en aurai de tous les pays et de toutes les
conditions: des cantatrices et des danseuses, des aimées et des
bayadères, si cela me convient, j'ai le moyen de les payer le prix
qu'elles se vendent; quand je le voudrai la poitrine du vieil usurier
de la rue Saint-Dominique-d'Enfer sera couverte de rubans de toutes les
couleurs et de croix de tous les ordres; quand je voudrai, je ne serai
plus le père Juste, mais M. de Saint-Juste.

--Mais, M. Juste, puisque vous comprenez si bien les jouissances de la
vie, pourquoi diable, puisque vous en avez les moyens, vous
contentez-vous de l'ombre lorsque vous pouvez vous procurer la réalité?

L'usurier, en proie à une surexcitation presque fébrile, avait oublié
toute prudence; il attacha quelques instants ses petits yeux vert de
mer, qui brillaient comme deux escarboucles, sur le vicomte de Lussan,
puis il se mit à rire aux éclats.

--Ah! ah! dit-il, vous n'êtes poëtes qu'à demi, vous autres gens du
monde; vous me dites que j'ai tort de me contenter de l'ombre lorsque je
puis me procurer la réalité, vous avez la vue courte, M. le vicomte de
Lussan. Mais vous ne savez donc pas que tous les jours mon trésor
devient plus considérable; et qu'avec lui s'augmente la somme des désirs
que je puis satisfaire. Il existe un plaisir, et celui-là je le possède,
qui les renferme tous, c'est d'avoir beaucoup d'or, beaucoup plus que
vous ne pourriez le croire, si je vous disais la somme à laquelle
s'élèvent mes richesses, beaucoup plus que n'en possèdent des gens qui
se croient infiniment plus riches que moi, et cet or, il n'est pas dans
les caisses de l'Etat, ni dans celle d'un banquier, il est ici. Je puis
chaque soir, si cela me plaît, me rouler sur un lit de pièces d'or et de
billets de banque, et ce lit me paraîtra plus doux que le lit de pétales
de roses de Lucullus; je puis en ramasser une certaine quantité et me
dire, sans craindre que qui que ce soit vienne me démentir: «Avec cela
je suis au-dessus de tous les hommes, que je puis à mon gré rendre
souples et rampants; avec cela je tiens entre mes mains l'honneur des
filles et des femmes, celui des pères et des maris; je puis me faire
ouvrir toutes les portes, faire fléchir devant moi toutes les
consciences; je puis enfin me faire rendre le culte qui n'est dû qu'à
Dieu.»

La physionomie du vieil usurier, pendant tout le temps qu'il avait
employé pour débiter cette longue tirade, avait exprimé tour à tour la
joie la plus fanatique, et la plus délirante satisfaction. Son teint,
ordinairement si pâle et si terreux, brillait de plus vives couleurs.

--Ma foi, mon cher Juste, lui dit le vicomte de Lussan, vous êtes si
éloquent et si persuasif que je suis forcé d'être de votre avis, et de
croire que le vrai bonheur est celui que vous savez si bien peindre; je
veux à l'avenir marcher sur vos traces; mais, pour goûter le bonheur
dont vous faites tant de cas, il me manque les premiers éléments. Le
père Loisseau me fournira, je l'espère, les premières pierres de
l'édifice que je veux bâtir.

--Il faut le croire, M. le vicomte, répondit Juste en tendant, à travers
le guichet de son grillage, sa main décharnée au vicomte de Lussan, il
faut le croire.

Le vicomte sortit.



VI.--Le vicomte de Lussan.


Ainsi que nous l'avons dit en commençant cette histoire, la mère
Sans-Refus était la fille naturelle d'un assassin rompu vif en 1787,
dans une des cours de Bicêtre, et d'une fille Marianne Lempave,
condamnée pour vol à plusieurs années de prison.

Après l'exécution de son père, à laquelle, par suite de circonstances
que nous rapporterons en temps utile, elle avait été forcée d'assister,
Marie-Madeleine Colette Comtois, ou plutôt la mère Sans-Refus (nous
conserverons à cette femme le nom sous lequel, jusqu'au moment où nous
sommes arrivés, elle a été connue de nos lecteurs), qui jusqu'alors
avait exercé, dans la rue Grenier-sur-l'Eau un commerce qui n'a pas de
nom dans la langue des honnêtes gens, prit pour son compte l'ancien
établissement de la rue de la Tannerie, dans lequel nous avons plusieurs
fois déjà introduit nos lecteurs.

Ce n'est pas sans raisons, que nous avons dit l'ancien établissement,
car certaines maisons, certaines rues même, paraissent fatalement
destinées à n'être habitées que par la partie vicieuse ou misérable de
la population. Malgré les changements apportés dans nos mœurs et dans
nos habitudes par la civilisation, toutes celles des rues, assignées par
les anciennes ordonnances de nos rois à l'infâme commerce de la
prostitution, qui n'ont pas été démolies de fond en comble, sont encore
aujourd'hui habitées par des prostituées et par ceux qui vivent de leur
commerce, et pour n'employer qu'un exemple entre plusieurs qui
pourraient servir à prouver la vérité de ce que nous avançons: nous
citerons seulement celle dans laquelle Marie Madeleine Colette Comtois
fit ses premières armes, la rue Grenier-sur-l'Eau.

Cette rue vient d'être démolie en entier, des constructions élégantes
ont remplacé les masures sombres et fétides qui servaient autrefois
d'asile à des individus d'un aspect plus hideux encore que celui des
lieux qu'ils habitaient, il y a maintenant de l'air et du soleil dans la
rue Grenier-sur-l'Eau; eh bien! une des anciennes masures de cette rue,
sise au coin de celle Geoffroy-l'Asnier, n'a pas subi le sort de ses
compagnes, elle a échappé, par hasard, à la démolition générale qui
vient d'être faite; vous croyez peut-être que, forcée de paraître au
grand jour, la vieille effrontée a changé de mœurs; qu'elle essaye au
moins de faire oublier les fautes de son passé, du tout; elle est
aujourd'hui ce qu'elle était il y a trente ans, il y a cinquante ans, il
y a plus longtemps peut-être; elle est ce qu'elle sera dans cinquante
ans si elle existe encore un mauvais lieu!

L'établissement de la mère Sans-Refus fut d'abord fréquenté par tous les
malfaiteurs qui avaient connu son père et sa mère; mais à mesure que les
années s'écoulaient, leurs rangs s'éclaircissaient de plus en plus, et
bientôt il n'en resta plus que quelques-uns dont l'âge avait blanchi la
tête et courbé l'épine dorsale, trop vieux, en un mot, pour mettre de
nouveau la main à la pâte[245], mais encore très-capables, à ce qu'ils
disaient, et la suite prouvera qu'ils ne mentaient pas, de faire
d'excellents élèves.

Ces misérables débris des luttes précédemment engagées contre la
société, restèrent les seuls habitués fidèles, il est vrai, mais
très-peu capables de faire la fortune d'un semblable établissement, en
raison de la réserve que leur imposait l'inaction dans laquelle ils
étaient forcés de vivre, aussi la mère Sans-Refus se désolait-elle à
chaque instant du jour, et toutes ses lamentations trouvaient un écho
dans le cœur de ses fidèles.

--Ecoute, ma fille, lui dit un jour l'un d'eux, vieillard de
quatre-vingt-quatre ans, qui avait passé les deux tiers, au moins, de
cette longue existence dans les bagnes et dans les maisons
centrales[246], ton _boccart_[247] tombera tout à fait, si tu ne veux
pas joindre une nouvelle branche à ton commerce. Les _fanandels_[248]
dépensent leur _auber_[249] là où ils trouvent à _fourguer_[250], c'est
tout simple.

La mère Sans-Refus, à laquelle la terrible mort de son père, et la fin
malheureuse de sa mère, qui venait à ce moment de mourir en prison,
avaient inspiré une terreur salutaire, craignait d'avoir à subir tôt ou
tard les conséquences du métier de recéleur; mais le vieillard la
catéchisa tant et si bien, qu'il finit par vaincre, non pas ses
scrupules, la fille de Comtois et de Marianne Lempave avait été trop
bien élevée pour en éprouver, mais la crainte; qui jusqu'alors l'avait
empêchée de franchir l'extrême limite qui sépare les gens qui, sans être
honnêtes, échappent cependant à l'action de la loi, de ceux qu'elle a le
droit de frapper.

Il fut donc convenu que la mère Sans-Refus ferait savoir à tous ceux que
cette nouvelle pouvait intéresser, qu'elle était prête à donner un prix
raisonnable de toutes les marchandises qui lui seraient proposées.

Cette résolution une fois prise, le vieil ami de la mère Sans-Refus, ce
Nestor du crime, qui était doué d'une éloquence si persuasive que l'on
pouvait dire de lui comme du roi de Pylos, que lorsqu'il parlait ses
paroles étaient plus douces que le miel du mont Hymète, se chargea de
voir la nouvelle génération de malfaiteurs qui avait remplacé ceux qui
avaient connu la mère Sans-Refus lors de ses débuts dans la rue
Grenier-sur-l'Eau.

Ses démarches furent tout d'abord couronnées de succès. Il fut accueilli
dans tous les _tapis_[251] qu'il visita, avec le respect et les égards
que l'on croyait devoir accorder à un _brave garçon_[252], éprouvé par
un long séjour dans les bagnes et dans les prisons, et les ouvertures
qu'il fit aux habitués des mauvais lieux qui infestent encore les rues
Aubry-le-Boucher, de Bondy, de Bièvre, du Plâtre-Saint-Jacques, des
Marmouzets, la place Maubert, le boulevard du Temple, furent accueillies
avec le plus vif empressement, et tous lui promirent (lorsqu'il eut
convenablement fait valoir les raisons qui militaient en faveur de la
mère Sans-Refus) que ce ne serait jamais qu'après s'être adressés à elle
qu'ils iraient rendre visite à la _Tête-de-Mort_[253], à la
_Pomme-Rouge_[254], ou à _Fouille-au-Pot_[255].

Ils se montrèrent fidèles observateurs de la parole qu'ils avaient
donnée à leur doyen et l'établissement de la mère Sans-Refus, à peu près
désert quelques jours auparavant, devint tout à coup le plus florissant
de tous ceux du même genre.

Semblables à ces oiseaux voyageurs qui quittent sans regret nos climats
à la naissance des mauvais jours, ses odalisques avaient toutes
successivement abandonné son harem, faute d'y rencontrer un sultan,
elles y revinrent en foule avec le beau temps.

La mère Sans-Refus eut bientôt acheté à ceux de ses habitués que le
lecteur connaît déjà, une quantité si considérable de bijoux et
d'argenterie qu'elle dut songer à s'en défaire afin de réaliser une
somme qui lui permit de continuer ses opérations.

Cadet Filoux, ainsi se nommait le vieillard dont nous venons de parler,
fut encore cette fois la Providence de la mère Sans-Refus. Vêtu d'un
costume qu'il devait à la munificence de la tavernière, et qui donnait
du relief à sa physionomie respectable et à ses magnifiques cheveux
blancs, il se mit en quête et après de nombreuses recherches, il finit
par découvrir l'honnête M. Juste.

Celui-ci était déjà en relations avec tout ce que la capitale renferme
de fripons titrés et décorés, lorsque Cadet Filoux vint lui rendre
visite, et il lui était arrivé plus souvent qu'il ne voulait en
convenir, d'acheter, soit à l'un, soit à l'autre, un riche bracelet, une
broche de grande valeur enlevés par son cavalier à une jolie duchesse ou
à quelque coquette financière, au milieu des enivrements d'une valse ou
d'un galop ou d'une polka; ces objets, aussitôt qu'ils étaient achetés,
étaient immédiatement expédiés secrètement en Angleterre ou en Hollande,
pays dans lesquels le père Juste s'était ménagé des correspondants
intelligents qu'il servait dans la capitale avec un zèle égal à celui
qu'ils déployaient pour lui toutes les fois que l'occasion s'en
présentait.

Lorsque Cadet Filoux, après avoir employé les précautions oratoires qui
ne devaient pas être négligées en semblable occurrence, eut fait
connaître à M. Juste l'objet de sa visite, ce dernier ne se montra pas
d'abord très-empressé d'établir avec la mère Sans-Refus les relations
que lui proposait le Nestor des bagnes; mais celui-ci lui fit tant et de
si beaux discours, qu'il le détermina enfin à voir sa protégée, et que
séance tenante, jour et heure furent pris pour la première entrevue.

Juste et la mère Sans-Refus s'entendirent facilement ensemble; il fut
convenu que Juste achèterait et payerait comptant, mais seulement les
deux tiers de leur valeur réelle tous les objets d'or et d'argent qui
lui seraient offerts par la tavernière, qui traiterait à ses risques et
périls avec les derniers possesseurs qui ne devraient jamais le
connaître.

Toutes les clauses de ce contrat que les deux parties avaient un intérêt
égal à respecter furent rigoureusement observées, seulement, la mère
Sans-Refus, un peu plus communicative que le père Juste, lui fit
successivement connaître tous ceux qu'elle appelait ses _ouvriers_, ce
qui explique comment le père Juste put lorsque l'occasion se présenta,
mettre en rapport avec des hommes d'exécution le vicomte de Lussan,
jeune gentilhomme breton, qui après avoir été successivement chevalier
d'industrie _grec_, était devenu ce qu'en terme du métier on nomme un
_donneur d'affaires_.

Du récit des faits qui précèdent nos lecteurs ont dû naturellement
conclure qu'à l'époque où nous sommes arrivés, il existait dans la
capitale tous les éléments d'une association de malfaiteurs, et que de
ces événements, une fois qu'ils seraient réunis et dirigés par une ou
plusieurs mains habiles, il devait résulter une société dans la société,
plus dangereuse cent fois que toutes les associations dont nous venons
de voir se dérouler les fastes devant la cour d'assises de la Seine.

En effet, celle-là pouvait être nombreuse, composée d'individus résolus
et de toutes les classes, et dirigée par des hommes, auxquels le nom
qu'il portaient et la position qu'ils occupaient dans le monde, devaient
en quelque sorte donner la certitude de l'impunité. Mais tous ces hommes
dont les uns vivaient dans l'atmosphère enfumée du bouge de la rue de la
Tannerie, tandis que les autres donnaient le ton dans les salons les
plus aristocratiques de notre bonne ville, devaient-ils enfin se réunir
et marcher tous ensemble du même pas vers un but commun? Hélas! oui.

Prenez une quantité quelconque de mercure que vous jetterez avec force
sur le parquet, le métal se divisera d'abord en plusieurs milliers de
molécules imperceptibles, puis peu à peu et insensiblement ces molécules
se joindront l'une à l'autre et bientôt toutes ces parties éparses
auront formé un tout parfaitement homogène, il en est à peu près de même
des malfaiteurs de toutes les catégories, ils se rencontrent sans se
chercher, sans se connaître, ils se devinent avant même de s'être parlé,
est-ce à dire qu'en se rapprochant ainsi l'un de l'autre ils obéissent à
une loi fatale de leur organisation? Non grâce à Dieu, mais ce qui est
vrai, c'est que l'habitude de vivre continuellement en garde contre tout
le monde (et telle est la loi de l'existence des malfaiteurs) donne au
corps certains tics qui sont imperceptibles aux yeux du vulgaire, mais
qui se laissent facilement saisir par des gens expérimentés.

Un nouveau crime, commis par Salvador, Silvia et Roman devait unir entre
eux les anneaux épars de cette longue chaîne qui traînait à la fois
dans les plus nobles demeures et dans le bouge infect de la mère
Sans-Refus.

Les mauvais instincts de la jolie Silvia n'avaient pas attendu pour se
développer l'époque à laquelle nous sommes arrivés, les événements de sa
vie que nous avons déjà rapportés, ont prouvé jusqu'à l'évidence que
cette femme était capable de commettre tous les crimes, lorsqu'il
s'agissait de satisfaire l'un d'eux, qu'en un mot elle cachait sous une
gracieuse enveloppe une âme bien digne d'appartenir au dernier rejeton
des affreux scélérats auxquels elle devait le jour.

Continuellement en contact avec deux hommes aussi peu scrupuleux que
l'étaient Salvador et Roman, dont elle avait été à même d'apprécier
l'audace et pour l'un desquels elle ressentait une vive affection,
l'orgueil qui ainsi qu'on a pu le voir était un des traits dominants de
son caractère, devait lui inspirer l'envie de se montrer digne d'eux, de
les surpasser même si l'occasion s'en présentait.

Au moment même où Silvia, par la découverte des pierreries volées au
comte Colorédo, acquérait relativement à son amant, et à l'homme qui se
faisait passer pour l'intendant de ce dernier, la certitude d'un fait
que la conversation qu'elle avait entendue dans le parc du château de
Pourrières lui avait permis de supposer, elle avait conçu l'idée d'un
crime dont le juif Josué devait être la victime, pendant son entretien
avec l'usurier Juste, elle se dit que ce dernier ne devait pas non plus
être négligé et que ce serait un coup de maître que de dépouiller à la
fois le chrétien et l'israélite.

Cet entretien lui ayant appris que Josué était à Paris, tandis qu'elle
le supposait à Marseille, elle avait adroitement interrogé Juste, afin
d'arriver à connaître sa demeure; mais cet usurier qui craignait qu'elle
n'eût l'intention d'aller trouver son digne confrère, s'était
constamment tenu sur la réserve: de sorte qu'il lui avait été impossible
malgré toute son adresse et les questions détournées qu'elle lui avait
faites, d'arriver au but qu'elle voulait atteindre.

Après avoir rendu compte à Salvador et à Roman des résultats plus que
satisfaisants de la mission qu'elle venait d'accomplir, et avoir reçu
avec une orgueilleuse satisfaction les louanges que méritaient son
audace et son intelligence, elle leur communiqua, sans se donner la
peine de prendre les précautions oratoires qu'une semblable ouverture
paraissait nécessiter, les projets qu'elle avait conçus.

--Mais pour opérer de cette manière il faudrait absolument se défaire de
ces deux hommes qui sont continuellement sur leurs gardes, s'écria
Salvador, lorsque Silvia eût achevé d'exposer le plan qu'elle avait
conçu.

Silvia ne répondit pas à cette observation qui paraissait renfermer un
blâme implicite.

La contenance de Roman était embarrassée, il craignait que la
proposition de Silvia, dont il appréciait l'extrême malice, ne fût une
pierre de touche destinée à lui faire connaître les véritables
sentiments de ses deux compagnons.

--Il paraît que ces deux opérations ne vous conviennent pas? dit Silvia,
que la froideur de son amant et du bon M. Lebrun, c'est ainsi qu'elle
nommait ordinairement Roman, étonnait singulièrement.

Ce dernier cependant se détermina enfin à rompre la glace, mais en
évitant cependant de répondre d'une manière positive.

--On peut toujours, dit-il, se procurer l'adresse du juif Josué,
examiner les lieux qu'il habite et prendre quelques renseignements sur
son compte; ces démarches ne nous engageront à rien quant à présent, et
leurs résultats pourront nous servir à l'avenir.

--L'avenir, l'avenir, dit Silvia, celui que nous avons devant nous n'est
pas très-brillant, les cent billets de mille francs que je viens de vous
apporter ne nous mèneront pas très-loin.

--C'est vrai, répondit Roman, il faut absolument que nous fassions une
saignée au coffre-fort de messire Josué, qu'en dis-tu? continua-t-il en
s'adressant à Salvador.

--Je suis de ton avis, mais si nous pouvions arriver à notre but sans
être forcés de...

--Impossible; s'écria Silvia d'un ton qui ne permettait pas de douter de
sa bonne foi; et puis d'ailleurs ce sera rendre un véritable service à
la société que de débarrasser la terre d'un pareil misérable.

--Allons, allons, reprit Roman, je vois que nous sommes bien près de
nous entendre, il ne s'agit plus que de découvrir le domicile de messire
Josué, et c'est ce dont je vais de suite m'occuper.

Roman, en effet, se mit immédiatement en quête, mais comme il était
obligé de n'agir qu'avec une extrême réserve, ce ne fut qu'après avoir
employé plusieurs jours en recherches, qu'il découvrit la demeure de
Josué.

Ce juif habitait dans la rue Saint-Gervais, nº 4, au coin de celle du
Roi-Doré, une maison entourée de tous les côtés par une forte grille de
fer scellée dans un mur de hauteur d'appui en pierres de taille et
surmontée de fers de lance. Cette maison existe encore aujourd'hui.
Toutes les fenêtres du bâtiment d'habitation situé au bout d'un jardin
planté de petits arbres rabougris et de quelques fleurs étiolées,
aujourd'hui converti en cour, étaient garnies, à l'intérieur, de forts
volets en chêne doublés de tôle, et défendues extérieurement par des
persiennes en fer. Josué se tenait habituellement dans un grand cabinet
situé au rez-de-chaussée de sa maison et d'où il pouvait voir tout ceux
qui se présentaient à la grille, de sorte qu'il ne faisait ouvrir qu'aux
personnes qu'il avait l'intention de recevoir, sa chambre était située
au premier étage, précisément au-dessus du cabinet, et l'on croyait que
c'était dans cette pièce, dans laquelle il ne laissait pénétrer personne
et qui était fermée par une porte épaisse, garnie de plusieurs fortes
serrures, ressemblant plus à la porte d'une prison qu'à celle d'un
appartement, qu'il conservait son trésor. Ce n'est pas tout: le juif
Josué à ce qu'assuraient les bonnes femmes de son quartier, avait le
sommeil très-léger, et au moindre bruit, au plus léger mouvement qui lui
paraissait insolite, il se levait afin de regarder, soit par un judas de
quinze pouces environ, qu'il avait fait pratiquer dans le plancher de sa
chambre à coucher, soit par des ouvertures adroitement ménagées dans les
volets et la porte, s'il ne se passait rien d'extraordinaire autour de
son fort. On assurait encore que tous les soirs des fils de laiton qui
correspondaient à une grosse sonnette placée au chevet de son lit
étaient tendus en tous sens dans toutes les pièces de son appartement.

Une très-vieille femme que l'on disait sa sœur et un jeune israélite
auquel il apprenait les premiers éléments du métier d'usurier, et qui
lui servait à la fois de commis et de domestique, habitaient avec lui la
maison de la rue Saint-Gervais, qui ne restait jamais seule. Du reste
Josué n'accordait à ses commensaux que la confiance que lui donnait la
solidité de son coffre et les nombreuses précautions dont il s'était
entouré.

Roman qui avait d'abord pensé que c'était chez lui qu'il fallait
attaquer le vieux juif, reconnut, lorsqu'il sut tout ce que nous venons
d'apprendre à nos lecteurs, que cela n'était pas facile, pour ne pas
dire impossible, et que le plan proposé par Silvia, offrait des chances
de réussite beaucoup plus nombreuses, ce fut donc celui que l'on adopta,
après lui avoir fait subir, à la suite de discussions nombreuses et
animées, quelques légères modifications.

Comme il fallait avant tout se mettre en rapport avec Josué, et qu'on ne
voulait ni se présenter chez lui ni lui écrire, attendu qu'après une
visite on pouvait être reconnu et qu'une lettre pouvait, s'il survenait
des événements qu'il était impossible de prévoir, compromettre les trois
associés, Silvia fut chargée de guetter la victime au passage.

Silvia savait que ce juif, comme tous les gens de sa religion en
général, et en particulier comme tous ceux qui exercent une industrie
illicite, qu'ils soient juifs ou chrétiens, était excessivement dévot,
au moins en apparence, ainsi il devait tous les samedis, si ce n'était
tous les matins, se rendre à la synagogue; elle fit donc un samedi matin
à l'heure convenable, arrêter une voiture de place, rue du Temple, au
coin de celle Notre-Dame-de-Nazareth, où est situé le consistoire
israélite; son attente ne fut pas trompée, dix heures sonnaient
lorsqu'elle vit au loin celui qu'elle attendait s'avancer vers la place
où elle se trouvait, elle dit alors à son cocher de marcher et au moment
où sa voiture passait devant le juif, elle frappa à la glace de la
portière, devant laquelle il se trouvait; Josué tourna la tête et ayant
de suite reconnu la jolie cantatrice du grand théâtre de Marseille, il
s'arrêta aussitôt et la voyant en si brillante toilette il lui fit une
multitude de révérences. L'épine dorsale de ce digne enfant d'Abraham,
était au moins aussi flexible que celle d'un solliciteur qui vient
d'être admis dans le cabinet d'un ministre, ou que celle d'un candidat à
la députation, qui rend visite aux électeurs de son arrondissement.

--Ah! vous voilà mon bon Josué, s'écria Silvia, qui avait donné l'ordre
à son cocher d'ouvrir la portière de la voiture et de remonter sur son
siége, je suis vraiment charmée de vous rencontrer, mais vous avez donc
quitté Marseille pour venir vous fixer à Paris?

--Oui, madame, j'ai quitté Marseille, mais depuis quelques mois
seulement.

--Montez donc près de moi, j'ai besoin de causer avec vous.

--Je suis désolé de ne pouvoir accepter votre aimable invitation, mais
c'est aujourd'hui samedi et nous ne pouvons nous permettre de monter en
voiture le jour du sabbat.

--Vous êtes dévot, M. Josué, c'est bien, aussi je ne veux pas vous
distraire plus longtemps de vos devoirs religieux, mais venez me voir
demain de midi à une heure, j'ai à vous proposer une excellente affaire.

Silvia remit sa carte au juif.

--Lorsque vous vous présenterez chez moi, ajouta-t-elle, vous donnerez
sans dire un seul mot cette carte à ma femme de chambre qui me la
remettra, et de suite vous serez introduit. Vous m'avez compris?

--Parfaitement, madame, parfaitement; je serai demain chez vous à
l'heure indiquée, répondit Josué, qui ne se retira qu'après avoir
recommencé une nouvelle série de salutations.

Le vieux juif avait été instruit du mariage de Silvia avec le marquis de
Roselly, qu'il avait toujours cru très-riche; il fut donc assez surpris
de rencontrer en fiacre son ancienne connaissance. Serait-elle ruinée,
se disait-il en se retirant; en tous cas, je me tiendrai sur mes gardes,
comme on connaît les saints on les adore.

Les quelques mots qui précèdent avaient été échangés à voix basse entre
Silvia et le juif, et le cocher du coupé avait profité pour s'endormir
de cette station qui avait duré environ vingt-cinq minutes. Ce ne fut
pas sans peine que Silvia parvint à le réveiller.

--Conduisez-moi, lui dit-elle, après lui avoir laissé le temps de se
frotter les yeux, rue Notre-Dame-de-Lorette, nº 21.

Arrivée au lien qu'elle avait indiqué, elle paya son cocher, et entra
dans la maison où elle s'était fait conduire. Après avoir demandé au
concierge le premier nom qui lui vint à l'esprit, elle en sortit et alla
prendre à la place de la rue Fléchier, une autre voiture qui la
conduisit faubourg du Roule, au coin de la rue d'Angoulême, où elle la
quitta; elle voulait rentrer chez elle à pied ainsi qu'elle en était
sortie quelques heures auparavant.

Son premier soin fut de rendre compte à ses deux associés des résultats
qu'elle venait d'obtenir; ils en parurent charmés, Roman surtout, qui
lui donna l'assurance que ses débuts avaient dépassé toutes ses
prévisions.

--Vous étiez la seule femme, digne de M. le marquis de Pourrières, lui
dit-il.

--C'est vrai, répondit Salvador, et nous pouvons dire sans craindre que
l'on vienne nous démentir:

    Nos pareils à deux fois ne se font pas connaître,
    Et pour leurs coups d'essais veulent des coups de maître.

--C'est très-vrai, monsieur le marquis, ajouta Roman, c'est très-vrai.

Cette qualification de marquis amenait toujours un sourire sur les
lèvres de Silvia, qui ne pouvait concilier la position de son noble
amant avec la profession tant soit peu équivoque qu'il exerçait de
concert avec celui qui se faisait passer pour son intendant; elle était
persuadée qu'elle n'avait encore soulevé qu'un coin du voile qui cachait
le passé de ces deux hommes, du reste, aucunes des tentatives qu'elle
avait faites pour s'instruire n'ayant été couronnées de succès, elle
laissait au hasard le soin de satisfaire sa curiosité.

Il fut en définitive convenu que la direction de cette affaire serait
laissée à la marquise de Roselly; la confiance que lui témoignaient deux
hommes aussi experts en ces matières que l'étaient Salvador et Roman la
flattait singulièrement et pour prouver qu'elle en était tout à fait
digne, elle leur parla de nouveau du bon M. Juste.

Il n'était pas permis d'espérer que cet usurier qui connaissait les
trois associés, se laisserait ainsi que Josué (vis-à-vis duquel ils se
trouvaient placés dans des circonstances tout à fait favorables à la
réussite de leurs projets) entraîner dans un piége; il fallait donc, si
l'on voulait absolument en tirer parti, s'introduire chez lui. Cela
n'était pas facile il est vrai, le chien de Terre-Neuve était un
obstacle sérieux dont il fallait absolument se débarrasser, mais
comment? Et en admettant que l'on finît par trouver un moyen assez
naturel pour ne pas trop éveiller les soupçons de l'usurier, était-il
bien certain qu'une fois qu'on se serait introduit dans sa maison, on
parviendrait à découvrir le lieu où il renfermait son trésor. Après
avoir discuté assez longtemps, les associés, d'un commun accord,
décidèrent qu'une entreprise contre Juste n'offrait pas assez de chances
de réussite pour être immédiatement tentée; il fut donc convenu qu'il
fallait l'ajourner et s'occuper exclusivement du juif Josué.

Le lendemain à l'heure indiquée le juif se présenta chez Silvia qui,
ainsi que nous l'avons déjà dit, habitait aux Champs-Elysées (avenue
Chateaubriand nº 22), un charmant petit hôtel. Suivant les instructions
qui lui avaient été données la veille, il remit la carte qu'il avait
reçue de la marquise à une femme de chambre qui le fit de suite entrer
dans le boudoir de sa maîtresse.

Toutes les recherches du luxe et de l'élégance avaient été réunies dans
cette petite pièce; elle était éclairée par une fenêtre en ogive vitrée
de carreaux de diverses couleurs, afin d'amortir l'éclat trop vif des
rayons du soleil et qui n'y laissaient pénétrer qu'un demi-jour tout à
fait voluptueux; les tentures et les rideaux étaient de mérinos blanc
garnis d'embrasses et d'agréments de même couleur, et sans doute pour
faire contraste, la portière destinée à masquer la porte d'entrée, qui
roulait sur un thyrse de bois doré, était formée d'une magnifique étoffe
de soie rouge, brochée d'or; le parquet était couvert d'un épais tapis à
grandes fleurs, chef-d'œuvre des manufactures d'Aubusson; une
jardinière garnie des fleurs les plus rares, des étagères sur lesquelles
ont avait groupé avec art une foule de chinoiseries, de statuettes et de
gracieuses fantaisies, un trépied de bronze qui supportait une
cassolette, et quelques chaises de forme moyen âge composaient tout
l'ameublement de ce boudoir, éclairé le soir par une lampe d'argent
suspendue au plafond par une chaîne de même métal et qui était le
_sanctum sanctorum_ de la jolie marquise de Roselly.

Lorsque le juif entra, Silvia, dans le plus galant négligé était, ainsi
qu'elle en avait l'habitude, à demi couchée sur une chaise longue; elle
se leva presque pour le recevoir et lui adressa la plus coquette
inclination de tête et le plus charmant sourire qui se puissent
imaginer; elle savait, l'infernale créature, que si cuirassée qu'il soit
permis de la supposer, il n'est pas d'organisation masculine sur
laquelle les gracieusetés d'une jolie femme ne produisent une impression
favorable.

Josué, après avoir jeté sur tous les objets qui composaient
l'ameublement du charmant petit boudoir dans lequel il venait d'être
introduit, le coup d'œil interrogateur d'un expert commissaire-priseur,
s'avança vers la maîtresse du lieu qu'il salua jusqu'à terre. Silvia lui
dit de prendre un fauteuil et de s'asseoir.

--Je sais trop ce que je vous dois, madame la marquise, lui répondit
Josué qui se posa sur le coin d'une chaise, les pieds rapprochés l'un de
l'autre, et serrant entre ses genoux un chapeau jadis noir, mais, à
l'heure qu'il était, de couleur jaune et crasseux à faire lever le cœur.

Au moment où Silvia allait lui adresser la parole, il voulut se lever
afin de prendre une attitude plus respectueuse; mais le mouvement fut
si brusque qu'il tomba à la renverse, tandis que son vieux feutre et sa
perruque roulaient chacun d'un côté opposé, laissant apercevoir le crâne
le plus dénudé des quatre parties du monde.

Des éclats de rires inextinguibles, que Silvia ne put retenir, saluèrent
la chute du pauvre Josué qui faisait de vains efforts pour se relever,
tout en priant la marquise de vouloir bien excuser sa maladresse; enfin,
l'accès d'hilarité auquel Silvia était en proie s'étant un peu calmé,
elle tendit la main au malheureux enfant d'Israël. Le premier soin de
Josué, lorsqu'il se retrouva sur pied, fut de courir après sa perruque,
qui ressemblait assez à un vieux gazon de chiendent desséché au soleil;
il la ramassa, et dans sa précipitation, il la plaça à rebours sur sa
tête. Ainsi accoutré, il se trouvait porteur d'une mine si hétéroclite,
d'une physionomie si grotesque, que Silvia se mit de nouveau à rire aux
éclats. Le malheureux juif, pour plaire à la dame essayait de l'imiter.
Est-il possible d'imaginer une bassesse que ne soit pas prêt à faire un
juif à la fois usurier et avare, et désireux de plaire à une personne
qui doit lui faire gagner de l'argent?

Après s'être, pendant quelques instants, amusée aux dépens de messire
Josué, Silvia, qui dans ce moment ressemblait un peu à ces chats qui
jouent longtemps avec une souris avant de la mettre à mort, le prit par
les deux épaules et le força de s'asseoir sur une chaise longue
semblable à celle sur laquelle elle était placée.

Alors la conversation commença.

Silvia voulait savoir pourquoi monsieur Josué avait quitté Marseille,
qu'elles étaient les raisons qui l'avaient déterminé à venir s'établir à
Paris, s'il y avait longtemps qu'il était dans cette ville, s'il y
faisait de bonnes affaires et mille autres choses encore; puis elle lui
rappela l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, lorsqu'ils habitaient
à la même époque la bonne ville de Marseille, ce qui devait l'engager à
lui témoigner la confiance et le déterminer à ne rien lui cacher.

Le digne Josué se mit à faire le récit qu'on lui demandait, récit bien
digne en vérité de servir de pen-(?) à celui de la vie de Cartouche.

--Vous savez, madame, dit-il, combien j'aime à obliger mes semblables;
je ne puis voir un homme dans une position fâcheuse sans de suite
voler... à son secours; vous savez cela, madame la marquise; eh bien?
des gens à qui j'avais déjà plusieurs fois rendu service, ont eu
l'infamie de déposer au parquet de monsieur le procureur du roi une
plainte contre moi, et les gens de justice ont eu la faiblesse de
prendre cette plainte en considération. Hélas! madame la marquise,
lorsqu'un chrétien, en parlant de quelqu'un de la religion de Moïse, dit
tue, les autres de suite répondent, assomme! C'est pour cela sans doute
qu'un matin les gens du roi vinrent saisir chez moi tout ce que je
possédais; quand je dis tout c'est une manière de parler; il trouvèrent
soixante et onze francs soixante-quinze centimes et un petit livre de
dépenses, le reste heureusement, était caché. Le mauvais succès de leurs
recherches ne les empêcha pas de continuer leurs poursuites: des témoins
furent entendus; mais j'avais eu la précaution de les faire travailler
par le rabbin (cela m'a coûté gros, madame la marquise), aussi ils
vinrent tous déclarer qu'ils n'avaient jamais été usurés par moi; qu'à
la vérité je leur avais souvent prêté de l'argent, mais que je m'étais
toujours contenté d'un intérêt raisonnable; cela était vrai; cependant
on ne voulut pas les croire, et je fus forcé de payer trente mille
francs d'amende, plus les frais du procès. Cette criante injustice me
fit prendre en aversion la ville de Marseille; je réunis tout ce que je
possédais, et je vins m'établir à Paris. Je suis dans la capitale depuis
environ huit mois, j'habite avec ma sœur et mon neveu, rue
Saint-Gervais, 4, au coin de celle du Roi-Doré, une maison que j'ai
achetée, afin de pouvoir la faire arranger à ma guise, j'ai fait d'assez
bonnes affaires et si vous avez besoin de moi, je suis entièrement à
votre service.

--Je vous remercie, bon Josué, répondit Silvia, qui avait écouté
très-sérieusement le lamentable récit des mésaventures du juif, je vous
remercie bien; je n'ai pas, quant à présent, besoin de vos services; si
je vous ai prié de venir me trouver, c'était afin de vous parler d'une
personne de mes amis qui désire contracter un emprunt. Cette personne
est un homme qui occupe dans le monde une position éminente, et qui
possède au moins un million et demi en propriétés.

--Vous le savez, madame, je ne connais pas de plus vif plaisir que de
celui d'obliger. En me donnant l'adresse de la personne dont vous me
parlez, et que j'irai voir de votre part, vous me rendrez un véritable
service.

--Je ferais bien volontiers ce que vous paraissez désirer, bon Josué;
mais vous comprendrez que je ne puis avant de lui avoir demandé si cela
lui convient, vous adresser à M. le marquis de Pourrières.

--Le marquis Alexis de Pourrières! s'écria le vieux Judas en entendant
prononcer ce nom, le marquis Alexis de Pourrières! Mais je le connais
très-particulièrement; c'est un excellent jeune homme avec lequel j'ai
déjà fait des affaires très-considérables, presque sans intérêts.

--Comment, vous connaissez M. le marquis de Pourrières? mais depuis
quand donc?

--Depuis plus de quinze ans. Je lui ai prêté près de trois cent mille
francs en diverses fois; il m'a bien payé, c'est un très-honnête homme.
C'est son intendant qui est venu me trouver à Marseille, afin de régler.
Il a approuvé mes comptes en capital et intérêts, et sans me faire une
seule observation. Cet intendant est aussi un très-excellent homme.

--Comment vous connaissez aussi le bon monsieur Lebrun?

--Je ne l'ai vu qu'une fois, mais je m'en souviendrai toujours; c'est un
homme probe et rond en affaires. Il est bien digne de servir un aussi
digne maître.

--Ainsi vous ne serez pas fâché de faire de nouvelles affaires avec M.
le marquis de Pourrières?

--J'en serais au contraire charmé. Mais comment se fait-il donc que M.
Alexis ait besoin d'argent? il possède, si je ne me trompe, plus de
vingt mille écus de revenu.

--Il a en effet plus de soixante mille francs de rente; mais ses places
et son nom l'obligent à avoir un train de maison considérable; et puis
il veut se faire nommer député de son arrondissement, ce qui lui sera
facile, car il est déjà auditeur au conseil d'Etat, commandant de la
garde nationale de son canton, et membre du conseil général de son
département: tout cela nécessite de grandes dépenses; il lui faut de
beaux équipages, recevoir, donner d'excellents dîners; et, je vous le
dis entre nous, ma fortune n'est pas très considérable, et M. le Marquis
de Pourrières veut bien quelquefois m'obliger.

--Je vous comprends, je vous comprends à merveille, dit Josué, auxquels
les dernières paroles de Silvia avaient suffisamment expliqué la gêne
momentanée du marquis de Pourrières; eh bien! que M. le marquis me fasse
prévenir, et je tiendrai à sa disposition deux cent mille francs, et
même plus...

--Je ferai part à M. de Pourrières de vos bonnes intentions, et je suis
persuadée que vous vous arrangerez ensemble.

--Ce cher M. Alexis! j'aurais, je vous l'assure, bien du plaisir à le
revoir. Il doit être bien changé depuis plus de quinze ans. Est-il
toujours joli garçon? C'était un beau brun, aux sourcils bien marqués,
aux yeux...

--Bleus, fendus en amande, reprit Silvia; d'une physionomie agréable, et
le reste à l'avenant.

--Vous dites que ses yeux sont bleus? répondit le juif; je croyais au
contraire, qu'ils étaient du plus beau noir.

--C'est drôle se dit Silvia, que l'observation de Josué avait frappée,
c'est très-drôle.

--Ma mémoire est sans doute infidèle, continua le juif, qui n'avait pas
remarqué la préoccupation de la marquise; il y a si longtemps que je
n'ai vu M. le marquis de Pourrières. Du reste, qu'il ait des yeux noirs
ou bleus, cela ne fait rien à l'affaire dont il s'agit.

--Vous avez raison; mais je dois vous prévenir d'avance qu'il ne voudra
probablement pas vous accorder les intérêts que vous exigez assez
ordinairement. Vous ne devez pas espérer qu'un homme comme lui veuille
bien emprunter de l'argent à vingt-cinq pour cent pour six mois. Si vous
désirez faire cette affaire, il faudra que vous soyez un peu moins juif
que de coutume.

--C'est bien, madame la marquise, c'est bien, nous finirons par nous
entendre, soyez-en persuadée, si surtout vous voulez bien parler de moi
en bons termes à M. Alexis.

Silvia et Josué en étaient là de leur conversation, lorsque la femme de
chambre qui avait introduit le juif dans le boudoir vint annoncer le
marquis de Pourrières.

--Priez M. le marquis de se rendre dans le jardin, où je vais le
rejoindre dans quelques instants, dit Silvia. Placez-vous près de cette
fenêtre, ajouta-t-elle en s'adressant à Josué, vous verrez si vous
reconnaissez votre client.

A ce moment, Salvador entrait dans le jardin et s'avançait en se
promenant dans la direction de la fenêtre derrière laquelle Josué
s'était placé.

--Eh bien! lui dit Silvia, le reconnaissez-vous.

--Parfaitement, répondit le juif; ce sont bien ses beaux cheveux noirs,
sa taille élancée; mais je ne puis distinguer d'ici la couleur de ses
yeux qui sont bleus à ce que vous dites.

--Enfin le reconnaissez-vous? lui demanda de nouveau Silvia, qui ne
pouvait s'expliquer d'une manière satisfaisante le changement qui
paraissait s'être opéré dans la couleur des yeux de son amant; est-ce
bien là le marquis de Pourrières que vous connaissez?

--Oui, madame le marquise, c'est bien celui que je connais.

--En ce cas, allons le trouver, il vous parlera probablement de
l'emprunt en question.

Silvia conduisit Josué dans le jardin.

--Eh! vous voilà, Josué, dit Salvador qui reconnut de suite le juif, au
portrait qu'on lui en avait fait.

--C'est bien M. Alexis de Pourrières, dit Josué à voix basse en
s'adressant à Silvia; il m'a tout de suite reconnu.

--Vieil imbécile! se dit Silvia, qui trouve tout naturel que des yeux
noirs soient devenus bleus.

--Je suis charmé, continua Salvador, du hasard qui m'a fait vous
retrouver. J'ai justement besoin en ce moment de deux cent mille francs:
si vous pouvez disposer de cette somme pour six mois, nous pourrons
faire une nouvelle affaire ensemble; mais il faudra que vous vous
contentiez d'un intérêt raisonnable; je ne suis plus un jeune homme, mon
cher monsieur Josué.

--Je me contenterai de vingt pour cent, M. le marquis, de quinze même
pour vous obliger.

--C'est un peu cher; au surplus, nous discuterons en les signant les
clauses de notre traité.

--Si M. le marquis le trouve bon, j'irai demain chez lui après son
déjeuner, ou plus tard si cela lui convient mieux.

--Demain, impossible; j'ai beaucoup de visites à faire dans la journée,
et je passe la soirée à l'ambassade d'Espagne. Venez ici après demain, à
sept heures et demie du soir; apportez la somme en billets de banque, et
du papier timbré, afin que nous puissions terminer de suite.

--Oui, M. le marquis.

--Eh bien! c'est entendu, et maintenant parlons d'autres choses.

Salvador, qui savait tout ce qui était arrivé à Alexis de Pourrières
pendant son séjour à Marseille, et qui voulait capter la confiance du
juif, lui parla de Jazetta, du père Louiset, le maîtres d'armes, de la
vieille Génoise, et des divers événements de sa jeunesse.

Silvia l'écoutait avec beaucoup d'attention.

--C'est singulier, se disait-elle en regardant son amant avec beaucoup
d'attention, cet homme-là n'a jamais eu les yeux noirs. Il y a dans tout
ceci un mystère qu'il faut que je pénètre, mais comment?

Après une conversation qui dura environ une heure, Salvador congédia le
Juif, qui ne sortit qu'après avoir renouvelé les salutations qu'il avait
faites en entrant, et donné un violent exercice à son épine dorsale; il
promit d'être exact au rendez-vous.

Le surlendemain, ainsi que cela avait été convenu, Josué arriva chez
Silvia à sept heures et demie du soir. Il causa avec la marquise de
Roselly jusqu'à près de huit heures et demie, à ce moment un domestique
de Salvador vint prévenir, que son maître ayant été mandé à l'improviste
au ministère de l'intérieur, ne pourrait venir, et qu'il fallait
remettre au lendemain la conclusion de l'affaire. Ce retard, qui
semblait indiquer que le marquis n'était pas très-pressé de terminer, ce
retard, disons-nous, ne fit, tout court qu'il était, qu'augmenter
l'ardente soif du gain qui tourmentait sans cesse le malheureux usurier.

--Est-ce que M. le marquis aurait changé d'idée? dit-il à Silvia qui
paraissait vivement contrariée.

--Je ne le pense pas, répondit-elle, puisqu'il vient de vous faire dire
de revenir; mais je sais qu'hier on lui a parlé d'un certain M. Juste.

--Dieu d'Israël! s'écria Josué, tâchez, madame la marquise, que ce bon
M. de Pourrières ne tombe pas entre les mains de ce misérable; il est,
quoique chrétien, cent fois plus juif que moi.

--Vous m'étonnez, messire Josué; on assure cependant que ce M. Juste
est un homme probe et très-rond en affaires.

--Que le Dieu d'Abraham et de Jacob vous préserve de tomber entre ses
griffes, répondit Josué en poussant un profond soupir.

Ce n'était pas sans dessein que Silvia avait parlé à Josué de l'usurier
Juste, elle avait pensé que si elle laissait entrevoir au juif qu'il
était possible au marquis de Pourrières, de trouver chez un autre
spéculateur, la somme qu'il désirait emprunter, il se montrerait plus
âpre à la curée et que l'envie d'enlever à son confrère une affaire
qu'il devait en définitive considérer comme très-avantageuse, lui ferait
peut-être négliger une foule de petites précautions.

Silvia qui avait étudié avec soin toutes les parties de son rôle,
chercha d'abord à calmer les craintes du vieux juif, après avoir à peu
près réussi en lui disant qu'il lui paraissait certain que le marquis de
Pourrières ne s'adresserait à Juste, que s'il ne pouvait s'arranger avec
lui, elle changea le sujet de la conversation, elle lui raconta les
événements qui avaient amené et suivi son mariage avec le marquis de
Roselly, enfin après mille circonlocutions, elle trouva le moyen
d'amener la conversation sur la somme que l'enfant de Judas devait
prêter à son amant.

--Vraiment, mon cher Josué, dit-elle au pauvre juif, si je portais sur
moi une somme aussi considérable, je ne serais pas aussi tranquille que
vous l'êtes, j'aurais peur de la perdre ou de me la voir enlever par des
voleurs.

--Je ne perds jamais rien, s'écria Josué.

--Mais les voleurs?

--Les voleurs! dit-il à voix basse, ils ne pourraient, après m'avoir
tué, trouver les deux cents billets de mille francs. Je les ai cousus
dans mon scapulaire; et il tira de dessous son gilet une sorte de loque
sale et de couleur douteuse que tous les juifs portent sur leur
poitrine, les billets y étaient en effet cousus.--Ils ne s'aviseraient
pas bien certainement, continua-t-il, de chercher quelque chose dans ce
mauvais chiffon et puis d'ailleurs, j'ai plutôt l'apparence d'un pauvre
vieux mendiant que celle d'un homme qui porte toute une fortune sur lui.

--Vous êtes doué d'une rare présence d'esprit, répondit Silvia qui avait
appris tout ce qu'elle désirait savoir, il faut être vous pour avoir de
ces idées, mais il est déjà tard et j'éprouve le besoin de me reposer,
adieu, mon cher Josué, à demain.

Salvador, Roman et Silvia, employèrent une bonne partie de la journée du
lendemain à se mettre en mesure de réussir, il fut convenu que Silvia
emploierait toutes les ressources que lui fourniraient son adresse et
son imagination pour retenir chez elle le juif jusqu'à onze heures et
demie du soir, elle devait même, si cela devenait nécessaire, l'inviter
à souper avec elle.

Tout se passa à merveille. Josué qui craignait par-dessus tout que le
marquis de Pourrières ne s'adressât à Juste, arriva quelques minutes
avant l'heure indiquée; il attendit avec patience jusqu'au moment où le
domestique qui s'était présenté la veille, vint annoncer que son maître
priait madame la marquise de Roselly de faire agréer ses excuses à la
personne avec laquelle il devait se rencontrer et de l'inviter à revenir
le lendemain.

--Plus de doute, dit Josué d'une voix dolente, lorsque Silvia lui eut
transmis le message qu'elle venait de recevoir, plus de doute, il va
s'adresser à M. Juste.

--Ne craignez rien, répondit Silvia, je vous promets que monsieur le
marquis prendra vos deux cent mille francs; mais comme je ne veux pas
que vous ayez fait pour rien une aussi longue course, vous allez me
faire le plaisir de souper avec moi.

Josué voulut en vain se défendre en protestant qu'il n'était pas digne
d'un pareil honneur, Silvia lui fit tant de politesse qu'il fût forcé
d'avouer que d'après les lois de Moïse, il ne pouvait ni manger ni boire
chez une chrétienne.

--Acceptez seulement un biscuit et un verre de vin de Tokay, lui dit
Silvia, qui n'avait pas supposé que les lois de Moïse viendraient mettre
des entraves à ses projets.

--Hélas! madame la marquise, répondit le malheureux juif poussé dans ses
derniers retranchements, nous devons nous abstenir de vins et d'aliments
qui ne seraient pas préparés par des enfants d'Israël, le lait même dont
nous faisons usage doit avoir été recueilli par nos coreligionnaires.

--Eh bien, mon cher Josué, vos lois sont absurdes, et je veux
qu'aujourd'hui, pour me plaire, vous leur désobéissiez; je vous promets
du reste que je ne vous ferai pas servir de viandes impures.

Silvia fit servir à messire Josué le souper le plus confortable: une
tranche de pâté de foie gras, des cailles en caisse, des confitures de
Bar et quelques fruits magnifiques. Le digne Josué n'était pas habitué à
manger d'aussi bonnes choses; aussi obéissant en même temps à l'envie de
faire, sans qu'il lui en coûtât rien, un excellent repas, et à la
crainte de désobliger la marquise qui avait renouvelé ses instances, il
se mit à table, et une fois qu'il y fut, il s'en donna à cœur joie; il
sablait sans trop faire la grimace les nombreuses rasades de vins
généreux que lui versait sa perfide Hébé. Enfin il était tout guilleret
lorsqu'il sortit de chez elle à plus de onze heures et demie du soir.

Salvador et Roman, vêtus tous deux d'un costume qui les rendait
méconnaissables, attendaient au coin de l'avenue Fortuné, d'où ils
pouvaient facilement voir sortir le juif de la maison de Silvia.

Il passa près d'eux pour gagner les Champs-Elysées, il avait posé son
vieux feutre de côté et il chantonnait en marchant l'air d'une vieille
ballade allemande.

--Je crois, vrai Dieu, dit à voix basse Roman à son compagnon, qu'il est
à moitié gris.

--Il l'est parbleu bien tout à fait, répondit Salvador sur le même ton,
voilà qu'il pleut à verse et il ne songe seulement pas à ouvrir le
parapluie qu'il porte sous son bras.

--Madame la marquise de Roselly est vraiment une femme précieuse, reprit
Roman, si tu n'étais pas mon ami, et si j'étais un peu plus jeune je
tâcherais de te l'enlever.

Roman et Salvador avaient échangés les quelques paroles qui précèdent,
en marchant de loin sur les traces de Josué, qui avait suivi la grande
avenue des Champs-Elysées et traversé la place de la Concorde pour
gagner le quai des Tuileries.

--Attention! dit Roman, lorsque Josué eut dépassé de quelques mètres le
pont de la Concorde, attention! puis il s'élança sur le juif; il lui
jeta autour du cou un foulard roulé en forme de corde, et se retournant
brusquement, le pauvre Josué se trouva suspendu sur ses épaules, et à
moitié étranglé avant d'avoir pu faire un mouvement pour se défendre,
tandis que Roman s'avançait vers le parapet, Salvador arrachait le
scapulaire suspendu au cou de la victime, et le frou-frou du papier de
soie lui avait appris qu'il tenait ce qu'il ambitionnait:

--C'est fait, dit-il à son compagnon, laisse là ce malheureux qui n'est
peut-être pas tout à fait mort, et qui bien certainement ne nous a pas
reconnus.

--Mon cher ami, répondit Roman, il n'y a que les _refroidis_[256] qui ne
_jaspinent quelpoique_[257], et sans attendre la réponse de Salvador,
comme il se trouvait à ce moment au coin d'une des descentes qui
conduisent à la rivière, il jeta par-dessus le parapet le malheureux
Josué.

--Ah! c'était un meurtre inutile, dit Salvador, lorsqu'il entendit le
bruit que fit le corps en tombant dans la rivière.

Le malheureux juif n'avait pas jeté un seul cri, n'avait pas fait un
seul mouvement.

--Allons, allons, dit Roman, hâtons-nous, nous n'avons pas de temps à
perdre en discours inutiles.

Roman et Salvador quittèrent à la hâte les blouses et les larges
pantalons de toile qu'ils portaient par-dessus leurs vêtements; un
chapeau mécanique, caché sur leur poitrine, par-dessous leur gilet,
remplaça, après qu'ils lui eurent donné sa forme naturelle, les
casquettes à visières dont ils étaient coiffés ils firent de toute cette
défroque un paquet qu'ils remplirent de plusieurs grosses pierres, et
qu'ils jetèrent à la rivière; puis ils s'éloignèrent et regagnèrent le
faubourg Saint-Honoré.

Un individu, qu'un caprice, ou tout autre motif, avait amené sur le bord
de l'eau, et qui remontait sur le quai par le chemin de halage qui
conduit à la rivière, avait vu tout ce qui venait de se passer.

Ainsi que nous l'avons dit, lorsque le juif sortit de chez Silvia, il
pleuvait à torrents et le ciel était couvert; mais pendant le temps
qu'il avait mis à franchir l'espace qui sépare l'avenue Chateaubriand
des Tuileries, la pluie avait cessé peu à peu, et au moment où Roman
jetait le juif par-dessus le pont, le vent avait chassé les nuages qui
jusqu'alors avaient voilé l'astre des nuits. De sorte que l'homme dont
nous venons de parler, dont l'attention avait été éveillée par le bruit
que fit en tombant dans l'eau le cadavre du malheureux Josué, avait pu
facilement voir toutes les péripéties du lugubre drame qui venait de
s'accomplir.

Soit crainte, soit tout autre sentiment, cet homme, pendant tout le
temps que Salvador et Roman employèrent à se débarrasser de leurs
déguisements, s'était tenu caché derrière une pile de gros madriers,
d'où il pouvait facilement voir, sans craindre d'être aperçu tout ce qui
se passait; lorsque les deux assassins se mirent en route, il les suivit
de loin jusqu'à leur domicile, où ils rentrèrent à une heure et demie du
matin.

L'homme qui les avait suivis ne se retira qu'après être resté plus d'une
heure devant la porte.

Le lendemain dans la matinée, Silvia vint rendre visite à ses deux
complices, qui lui apprirent ce qui s'était passé la veille; elle fut
charmée d'apprendre qu'ils étaient nantis du précieux scapulaire, qu'ils
jetèrent au feu après en avoir retiré les billets de banque, et qui fut
entièrement consumé en moins de quelques minutes.

Après avoir examiné les billets de banque, qui étaient de très-bon aloi,
examen assaisonné de plusieurs joyeux propos sur le compte du pauvre
Josué, ces trois scélérats se mirent à table et déjeunèrent d'un grand
appétit.

Pourquoi de semblables monstres ne portent-ils pas au front une marque
propre à les faire reconnaître lorsqu'ils se trouvent mêlés aux autres
hommes? pourquoi leur forme est-elle semblable à la nôtre? ou plutôt
pourquoi Dieu a-t-il voulu que l'existence d'organisations semblables
fût possible?

Silvia, qui avait quelques visites à faire, s'était retirée au moment où
l'on allait servir le café et les liqueurs; il était alors onze heure et
demie du matin.

Salvador et Roman, bien loin de se douter qu'ils étaient découverts, et
que leurs têtes étaient à la merci d'un homme que le hasard avait rendu
témoin du crime qu'ils venaient de commettre, devisaient joyeusement en
fumant chacun un cigare, lorsqu'un domestique vint leur remettre la
carte d'un monsieur qui demandait à être introduit près d'eux.

--Connais-tu cela, demanda Salvador, après avoir passé à son ami une
carte du plus beau carton-porcelaine, sur laquelle était écrit, en
caractères presque imperceptibles, ce nom surmonté d'une couronne à
trois pointes:

_Le vicomte de Lussan.._

Le vicomte de Lussan, répondit Roman après quelques instants de
réflexion, eh! oui, parbleu, je dois connaître cela, ce nom est celui de
ce grand et beau jeune homme qui nous a raconté l'histoire du lingot, à
ce fameux banquet, c'est singulier! il paraît que nous devons rencontrer
les unes après les autres toutes les personnes qui assistaient à ce
repas. J'ai déjà rencontré le comte palatin du saint-empire romain, son
inséparable ami, et le poëte Chevelu, nous sommes presque en relations
avec l'usurier Juste, et voici qu'aujourd'hui le vicomte de Lussan se
présente chez nous, c'est singulier...

--Que peut-il nous vouloir? ajouta Salvador.

--C'est ce que nous saurons après avoir causé avec lui.

--Faites entrer, dit Salvador au domestique qui pour attendre les ordres
de son maître s'était discrètement retiré près la porte de
l'appartement.

Le vicomte fut immédiatement introduit.

--J'ai l'honneur de parler à M. le marquis de Pourrières, dit-il à
Salvador, après l'avoir salué avec une grâce et une élégance
parfaites.--Et comme Roman rentré dans son rôle d'intendant voulait se
retirer.--Restez monsieur, ajouta-t-il, le motif de ma visite est aussi
intéressant pour vous que pour M. le marquis, ce n'est pas du reste la
première fois que j'ai l'honneur de me trouver avec vous, messieurs,
j'étais, si je ne me trompe, l'un des convives d'un banquet auquel vous
assistiez aussi.

--C'est vrai, monsieur, répondit Salvador, mais prenez un siége et
faites-moi connaître, je vous en prie, le motif qui me procure l'honneur
de vous recevoir.

Le vicomte de Lussan se plaça sans faire de façons, dans le fauteuil que
Salvador lui avait offert.

--Ma visite vous étonne, elle vous inquiète peut-être; il y a de ces
jours où les événements les plus simples ont le privilége de nous
troubler, de nous causer une certaine inquiétude, dit le vicomte en
attachant sur les deux amis des regards qui les surprenaient
étrangement.

--Veuillez m'expliquer, monsieur, s'écria Salvador en se levant de son
siége, ce que signifient et ce ton et ce langage.

--Ecoutons d'abord ce que M. le vicomte désire nous communiquer, dit
Roman à Salvador, nous nous fâcherons ensuite, s'il y a lieu.

--Parfaitement raisonné, mon cher monsieur, répondit le vicomte de
Lussan, parfaitement raisonné. Le hasard messieurs a souvent fait des
merveilles, il a terni des réputations, changé des positions, détruit
des avenirs; le hasard élève aujourd'hui au pinacle un homme que demain
il précipitera dans un abîme, grâce au hasard bien des crimes sont
ensevelis dans l'ombre, et c'est presque toujours le hasard qui amène la
découverte de ces mêmes crimes; le hasard...

--De grâce, monsieur, dit Roman, laissez là tous ces hasards et arrivez
à nous faire connaître le motif qui procure à M. le marquis de
Pourrières, l'honneur de vous recevoir.

--C'est précisément ce que j'allais avoir l'honneur de vous dire lorsque
vous m'avez interrompu. Hier au soir par hasard je rendis visite à une
jolie danseuse, à laquelle, je ne sais par quel hasard, je tiens
infiniment, et chez laquelle je n'étais jamais allé que le matin. Je ne
fus pas admis. De charitables amis que je rencontrai par hasard au club,
et auxquels je confiai mes peines, m'apprirent une chose que tout le
monde, excepté moi, savait depuis longtemps déjà, c'est-à-dire qu'un des
généraux de brigade de la milice citoyenne, avait acheté cinquante
mille francs les bonnes grâces de ma danseuse, et qu'il était probable
qu'à l'heure qu'il était, on livrait au susdit général la marchandise
dont il venait de faire l'acquisition. On n'apprend pas de semblables
choses sans en être quelque peu contrarié, je jouai pour me distraire et
je perdis une somme considérable. Trahi à la fois par l'amour et par la
fortune, il me vint la fantaisie d'en finir avec la vie, et bravant les
vents et la pluie, je me mis en route à pied pour me rendre chez moi. Je
demeure rue de Varennes. En passant devant la rivière, les folles idées
qui quelques instants auparavant avaient traversé mon esprit me
revinrent de plus belle et je descendis au bord de l'eau...

Salvador et Roman se lancèrent l'un à l'autre un rapide coup d'œil, ils
avaient à peu près deviné le motif qui avait amené chez eux le vicomte
de Lussan. Celui-ci recula son fauteuil et continua ainsi:

--A ce moment le vent chassa au loin les nuages qui voilaient le disque
argenté de l'astre des nuits, et je vis que les ondes du fleuve étaient
jaunes et limoneuses, cette vue me guérit de mon envie de mourir.

J'allais rejoindre le quai par le chemin de halage, il était alors près
de minuit, lorsqu'à l'extrémité de ce chemin, je vis deux hommes vêtus
de blouses de toile bleue jeter à l'eau, par-dessus le parapet, un autre
homme petit et grêle, après lui avoir arraché un objet dont je ne pus
distinguer la forme qu'il portait sur la poitrine; l'homme jeté à l'eau
avait été probablement étranglé auparavant, car il ne faisait aucun
mouvement; les deux hommes en question se débarrassèrent de leurs
blouses et de leurs pantalons de toile dont ils firent un paquet qu'ils
envoyèrent dans la rivière tenir compagnie à l'homme qu'ils venaient
d'y jeter. Pendant que les événements que je viens de vous raconter
s'étaient passés, je m'étais tenu caché derrière une pile de madriers
déposés par hasard sur le chemin de halage, non par peur, je vous
assure, je n'ai peur de rien, mais parce que je me suis rappelé à ce
moment le vieux proverbe qui dit: _qu'il y a toujours quelque chose à
pêcher dans l'eau trouble_.

Salvador et Roman étaient presque frappés de stupeur, ils voyaient bien
le but que voulait atteindre le vicomte de Lussan, mais ils craignaient
que ses prétentions ne fussent exagérées.

--Maintenant, messieurs, continua le vicomte qui s'était arrêté quelques
instants, afin sans doute de laisser à ses auditeurs le temps de placer
quelques observations, je pense que si je vous dis que j'ai suivi les
deux hommes en question lorsqu'ils se sont retirés, et que c'est ainsi
que j'ai découvert que ces deux hommes n'étaient autres que vous; je ne
vous apprendrai rien que vous ne sachiez déjà; vous voyez bien,
messieurs, que le hasard est une singulière divinité, s'il n'avait pas
plu à un général de la milice citoyenne de devenir amoureux d'une
danseuse de l'Opéra, le vicomte de Lussan ne serait pas venu ce matin
vous prier de lui octroyer une petite part de votre butin.

--Monsieur, dit Salvador, votre démarche, en admettant que notre
position soit telle qu'il vous plaît de nous la faire, ne nous
autorise-t-elle pas à profiter du hasard qui vient pour ainsi dire vous
mettre à notre discrétion?

--Sans doute, et si vous pouviez sans vous compromettre vous défaire de
moi et que vous vous en défissiez, je vous assure que je trouverais cela
tout naturel, mais je ne suis pas à votre discrétion, vous n'avez pas
cru, je l'espère, que le vicomte de Lussan était venu se jeter dans la
gueule du loup (pardonnez-moi la comparaison); sans avoir préalablement
pris toutes les mesures qui pouvaient l'en faire sortir; je suis, je
crois, de taille à me défendre, j'ai bon courage et de bonnes armes.

Le vicomte de Lussan tira de la poche de côté de son habit un pistolet
richement damasquiné, dont il fit négligemment jouer la batterie.

--Ils sont deux, dit-il, et je vous donne ma parole de gentilhomme,
qu'au besoin, ils ne me feraient pas défaut, ce sont de véritables
Kukenreiter. Ce n'est pas tout, j'ai laissé à votre porte dans mon
tilbury, un jeune gentilhomme parisien de mes amis, M. de Préval, qui,
s'il ne me voyait pas revenir viendrait infailliblement vous demander de
mes nouvelles, vous voyez donc que je suis en règle sur tous les points;
que voulez-vous faire?...

--Vous prier de venir dîner avec moi aujourd'hui, dit Salvador en
tendant au vicomte de Lussan une main, que celui-ci serra
affectueusement dans les siennes.

--Je suis vraiment désolé de ne pouvoir accepter votre aimable
invitation; mais j'ai donné parole à un vénérable ecclésiastique avec
lequel je dois dîner aujourd'hui.

--Celui qui était au banquet en question, dit Roman.

--Celui-là même, vous vous le rappelez?

--Très-bien, c'était un joyeux convive.

--Chut, dit le vicomte, il ne faut pas dire cela, il vient d'être nommé
évêque.

--Ah! bah!

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Je suis, je le répète,
extrêmement fâché, monsieur le marquis, de ne pouvoir, pour aujourd'hui
du moins, accepter votre aimable invitation; je vais donc me retirer...

--Attendez je vous en prie quelques instants encore, dit Salvador, nous
avons quelque chose à vous remettre.

--Ah! c'est vrai! d'honneur je n'y pensais plus.

--Voyons, ajouta Roman, qu'exigez-vous?

--Oh! je suis raisonnable, remettez-moi seulement le huitième de ce que
vous a rapporté cette affaire; je m'en rapporte du reste à votre
loyauté.

Salvador fit un signe à Roman, qui sortit de l'appartement, il rentra
quelques minutes après, tenant à la main vingt-cinq billets de banque de
mille francs chaque, qu'il remit au vicomte de Lussan.

Celui-ci les serra dans son portefeuille après les avoir comptés.

--Ceci vient à point pour réparer les brèches faites par la bouillotte à
ma caisse, et je suis vraiment charmé d'avoir fait votre connaissance,
mais puisque vous vous êtes exécuté d'aussi bonne grâce, je veux vous
faire regagner et au delà le petit emprunt forcé que je viens de vous
faire.

Le vicomte de Lussan raconta alors à ceux qu'il considérait déjà comme
des nouveaux amis, tout ce que le lecteur lui a entendu raconter à
Juste, relativement au vol qu'il voulait faire commettre chez le
joaillier Loiseau, puis il leur parla de la mère Sans-Refus, des hommes
qui se réunissaient chez elle, de la possibilité de les utiliser, puis
enfin de l'usurier Juste, Roman lui ayant demandé s'il n'était pas
possible de tirer pied on aile de ce vieil arabe.

--On pourrait sans doute, répondit le vicomte, arracher quelques bonnes
plumes à ce vieil oiseau de proie, mais je crois que ce serait
impolitique, il serait en effet difficile de retrouver un homme toujours
prêt comme lui à acheter de suite et à payer comptant tout ce qu'on lui
présenterait; si vous voulez me croire nous conserverons le père Juste,
qui, si mes prévisions se réalisent, nous sera très-utile.

Salvador et Roman avaient écouté le vicomte de Lussan avec beaucoup
d'attention, et ils lui donnèrent l'assurance qu'il pouvait compter sur
eux pour l'affaire Loiseau (ce furent les termes dont ils se servirent)
lorsque le moment serait arrivé; enfin ils se quittèrent en parfaite
intelligence, après s'être promis mutuellement de se revoir.

--Eh bien? dit-Roman à son ami, lorsqu'ils se trouvèrent seuls.

--Eh! eh! répondit Salvador, sais-tu que l'on pourrait faire de beaux
coups si l'on avait à sa disposition les hommes qui fréquentent
l'établissement de la mère de mon amante; j'ai bien envie d'essayer de
donner une direction commune à tous ces éléments épars.

--Ainsi, tu n'es pas fâché d'avoir fait la connaissance de ce vicomte de
Lussan.

--Puisque nous avons tant fait que de reprendre notre ancien métier, je
ne vois pas pourquoi nous nous arrêterions en aussi beau chemin, et je
crois que cet homme nous sera très-utile.

--Je le crois aussi, mais c'est un gaillard qui ne me paraît pas
disposer à donner ses coquilles, du reste, je ne regretterai pas les
vingt-cinq mille francs que nous coûte sa connaissance si l'affaire du
joaillier Loiseau réussit.

--Je le crois parbleu bien: cinquante mille francs au moins de
pierreries, et le vicomte de Lussan n'en demande que dix mille pour sa
part.

Quelques jours après les événements que nous venons de rapporter, les
journaux annoncèrent à leurs lecteurs qu'on avait trouvé au pont de
Neuilly, engagé dans les hautes herbes qui croissent sur les îlots du
roi, le cadavre d'un vieillard qui s'était sans doute jeté
volontairement à la rivière, puisqu'il était encore porteur de sa montre
d'or et de dix-sept francs en petite monnaie.

--O! Providence! s'écria Roman après avoir lu l'article dont nous venons
de donner la substance.



VII.--Beppo.


Le lecteur n'a pas oublié, sans doute, qu'au moment où Silvia venait de
rompre avec Servigny, un homme, vêtu du costume des pêcheurs provençaux,
s'était introduit dans le boudoir de la cantatrice à laquelle il avait
demandé si elle voulait qu'il allât tuer l'homme qui venait de la
quitter.

Nous devons maintenant nous occuper de cet homme, que des liens, dont
les événements qui vont suivre expliqueront suffisamment la nature,
attachaient à Silvia, et qui doit jouer un rôle très-important dans la
suite de cette histoire.

Beppo (ainsi se nommait cet homme) quitta Marseille, qu'il habitait
ordinairement, aussitôt après le mariage de Silvia avec le marquis de
Roselly, pour aller à Fréjus vendre quelques propriétés que son père lui
avait laissées.

Lorsque après avoir terminé ses affaires, qui l'avaient retenu à Fréjus
beaucoup plus de temps qu'il ne l'espérait, il revint à Marseille, le
marquis de Roselly, était mort et Silvia était partie on ne savait pour
quel pays. (Nos lecteurs savent qu'elle était alors à Venise où elle
s'était rendue pour recueillir ce qui lui revenait de la succession de
son mari.)

Beppo, dont la disparition de la cantatrice contrariait singulièrement
les projets, prit de suite la résolution de parcourir, l'Italie et la
France afin de la retrouver. Il avait déjà visité, sans obtenir de
résultats, la plus grande partie des villes de l'Italie, lorsqu'il
arriva dans la capitale du royaume lombard-vénitien; apprit sans peine
dans cette ville que celle qu'il cherchait y avait séjourné quelque
temps et qu'elle en était partie pour se rendre à Lyon.

Beppo dont l'amour sauvage (nos lecteurs ont déjà deviné sans doute que
c'était ce sentiment qui l'entraînait sur les traces de Silvia)
paraissait s'augmenter avec les obstacles qu'il rencontrait, ne se
découragea pas, il se mit immédiatement en route, mais lorsqu'il arriva
dans cette dernière ville, Silvia venait de partir avec Salvador, et
personne ne put lui dire dans quel lieu elle s'était retirée.

Beppo qui connaissait l'esprit aventureux et l'orgueil démesuré de la
femme qu'il aimait, était convaincu que puisque toutes les recherches
qu'il avait faites en France et en Italie avaient été inutiles, ce
n'était qu'à Paris qu'il pourrait la retrouver, il prit donc la
résolution de se rendre de suite dans cette ville.

La mère de Beppo, semblable en cela à presque toutes les provinciales,
se faisait de Paris une idée monstrueuse, elle craignait qu'il n'arrivât
malheur à son fils, dans cette immense cité, elle le pria donc de
renoncer à son projet, mais ses remontrances, ses prières, ses larmes
mêmes, furent inutiles; convaincue alors qu'elle ne pourrait le faire
changer de résolution, cette bonne femme qui avait pour son fils un de
ces attachements sans bornes qui ne sont éprouvé que par les natures
agrestes, lui dit que puisqu'il voulait absolument partir elle partirait
avec lui, cette résolution combla de joie Beppo, qui de son côté aimait
sa mère de toutes les puissances de son âme.

La mère de Beppo n'avait que cinquante-deux ans, sa taille était moyenne
mais assez fortement charpentée, ses traits étaient réguliers mais
fortement prononcés, des cheveux noirs dans lesquels commençaient à
paraître quelques fils argentés, des dents blanches et bien rangées, un
teint bruni, par l'habitude de vivre au grand air, composaient un
ensemble qu'un artiste aurait aimé à reproduire, mais qui cependant
devait paraître un peu rude au premier aspect; la mère de Beppo était
l'un des types parfaits de cette race d'hommes connus à Marseille sous
le nom des Catalans, qui bien que nés en France, de pères nés en France,
ont conservé le langage, les mœurs et le costume d'une autre patrie,
qui, depuis des siècles, exercent la même industrie et qui ne s'allient
jamais qu'entre eux.

Il y a déjà longtemps que l'on a dit pour la première fois qu'il n'y
avait pas de règles qui ne souffrît d'exception; c'est pour cela sans
doute que la mère de Beppo se détermina à épouser un assez beau garçon,
bien qu'il ne fut pas Catalan, ce beau garçon qui pour obtenir la main
de celle qu'il aimait, avait été forcé d'adopter les mœurs de sa
nouvelle famille, avait cependant voulu que son fils apprît à lire et à
écrire, ce qui du reste avait paru aux doctes du quartier des Catalans
une anomalie monstrueuse, de sorte que si Beppo n'était pas tout à fait
civilisé, il était un peu moins sauvage que les gens au milieu desquels
il avait été élevé.

Le voyage une fois résolu, Beppo et sa mère se mirent en route pour
Paris, ils avaient avec eux une petite voiture attelée d'une mule;
destinés à porter le bagage et dans laquelle montait la vieille mère
lorsqu'elle se trouvait fatiguée; quant à Beppo, il était doué d'une si
robuste constitution que la fatigue n'avait pas de prise sur ses muscles
d'acier.

Le premier soin de Beppo en arrivant à Paris fut de loger convenablement
sa mère, puis il prévint qu'il serait absent quelques jours.

Il se mit de suite en quête, mais ce fut en vain qu'il visita tous les
marchands de musique et d'instruments qu'il s'adressa au conservatoire
et à tous les théâtres.

Un jour, qu'il se promenait dans les environs de l'Opéra, n'attendant
plus que du hasard la réalisation de ses désirs, un homme lui frappa sur
l'épaule et lui dit:

--C'est vous Beppo.

Beppo se retourna, et dans celui qui venait de l'aborder, il reconnut un
de ses compatriotes qui avait occupé un emploi subalterne au grand
théâtre de Marseille, à l'époque où Silvia y était attachée.

Beppo, après lui avoir donné la main, lui demanda des nouvelles de la
cantatrice.

--J'ai bien souvenance de cette femme, lui répondit son compatriote, et
je crois qu'elle est en ce moment à Paris.

--Où est-elle? s'écria Beppo; conduis-moi chez elle.

Et il adressa à son compatriote une multitude de questions qui se
succédaient l'une à l'autre avec une rapidité électrique.

Lorsque Beppo eut fini de le questionner, cet homme lui répondit qu'il
ne pouvait le satisfaire; tout ce que je puis vous dire, ajouta-t-il,
c'est que cette dame est actuellement à Paris, que je l'ai rencontrée
deux ou trois fois dans un brillant équipage, accompagnée d'un homme
jeune, beau et décoré, qui paraît être son mari.

--Mariée! mariée une seconde fois! s'écria Beppo après avoir écouté son
compatriote.

Et tour à tour, les expressions de la colère, du ressentiment, du désir
de la vengeance se peignaient sur sa physionomie. Après avoir recouvré
un peu de calme, il adressa de nouvelles questions à son ancien ami,
qu'il ne pouvait se résoudre à quitter, et qui ne put lui répondre autre
chose que ce qu'il lui avait déjà dit; il ajouta seulement que c'était
sur les boulevards, et au bois de Boulogne, qu'il avait rencontré
Silvia; et que, s'il voulait la rencontrer à son tour, il fallait qu'il
fréquentât ces parages.

Ces paroles furent un trait de lumière pour Beppo, qui prit de suite la
résolution de parcourir les lieux qu'on venait de lui désigner jusqu'à
ce qu'il eût retrouvé Silvia; aussi, dès le lendemain, après avoir,
durant toute la matinée, parcouru toutes les rues de la
Chaussée-d'Antin, car c'était suivant lui dans ce quartier qu'il devait
espérer de la rencontrer. Il se posta sur le boulevard des Italiens,
vers l'heure à laquelle les équipages commencent à se rendre au bois.

Il y était depuis environ une heure, lorsqu'il remarqua qu'il était
devenu le point de mire des regards de tout le monde; il ne savait à
quoi attribuer l'importunité de tous ces gens qui se pressaient autour
de lui, lorsqu'il fût abordé par un homme d'âge et de physionomie
respectables, qui lui adressa la parole en patois provençal.

Beppo, qui parlait le français, il est vrai, mais avec un accent
marseillais, très-prononcé, fut charmé de rencontrer une personne avec
laquelle il pouvait se servir de l'idiome paternel. Après avoir échangé
avec l'étranger les banalités, préliminaires obligés de toute
conversation entre gens qui se rencontrent pour la première fois, Beppo
lui demanda pourquoi tous les flâneurs du boulevard le regardaient avec
tant d'attention.

--C'est que votre costume n'est pas semblable à celui qu'ils portent; il
n'en faut pas davantage pour attirer les regards des lions et des
lorettes qui se promènent ici, lui répondit le vieux Provençal.

Jusqu'alors, il n'était pas venu à la pensée de Beppo que son costume
fût ridicule, et s'il n'avait pas eu un but à atteindre, il aurait
probablement bravé les regards des curieux, et gardé son costume de
pêcheur, qui lui paraissait, au moins, aussi gracieux que les habits
étriqués de tous ceux qu'il rencontrait; mais il comprit que, pour
réussir, il ne fallait pas que sa personne fût remarquable, et il pria
son nouvel ami de lui indiquer un lieu où il pourrait acheter des
vêtements à la mode. Celui-ci l'envoya au marché Saint-Jacques, de
sorte que, le lendemain, le pêcheur catalan, qui avait quitté son large
pantalon de toile, son bonnet de laine brun, et son caban de même étoffe
et de même couleur, pour endosser une belle blouse de toile bleue, ornée
de broderies de toutes les couleurs, un pantalon de velours à petites
côtes, que dans sa naïveté il trouvait superbe, et se coiffer d'une
casquette de drap à grande visière, avait tout à fait l'aspect d'un
débardeur endimanché, et qu'il put parcourir sans craindre d'être
remarqué, les lieux où il espérait toujours rencontrer Silvia,
c'est-à-dire, la ligne des boulevards, la grande avenue des
Champs-Elysées, et l'allée fashionnable du bois de Boulogne.

Un matin, étant sorti à la pointe du jour de l'auberge du Cheval blanc,
marché Lenoir, faubourg Saint-Antoine, où il logeait, avec sa mère,
depuis son arrivée à Paris, il se dirigea, contre son habitude, vers la
barrière du Trône.

Il avait pris la résolution de suivre les boulevards extérieurs jusqu'à
la barrière de l'Etoile, d'où il voulait revenir chez lui en traversant
Paris. Arrivé au but qu'il s'était assigné, il s'aperçut que la
promenade matinale qu'il venait de faire, lui avait ouvert l'appétit,
et, comme à ce moment, il se trouvait justement devant le temple
culinaire, ouvert par Graziano aux amateurs du macaroni à l'italienne,
et des côtelettes de veau à la milanaise; il entra. Et se fit servir un
bon déjeuner qu'il expédia assez rapidement, et il venait de savourer
une demi-tasse de café, accompagnée d'un petit verre de cognac, lorsque
le bruit d'un équipage qui venait de Neuilly, et se dirigeait vers
Paris, lui fit machinalement tourner la tête.

C'était une calèche bleue découverte, garnie à l'intérieur de satin
blanc, véritable chef-d'œuvre de Thomas-Baptiste et attelée de quatre
beaux chevaux gris-pommelé. Silvia, magnifiquement parée était seule
dans cette voiture.

La calèche avait passé devant les fenêtres de Graziano avec la rapidité
de l'éclair, et Beppo n'avait pu y jeter qu'un seul coup d'œil; mais ce
coup d'œil lui avait suffi pour reconnaître la femme qu'il aimait.

Il s'était placé pour déjeuner devant une des fenêtres de la salle du
premier étage, qui était restée ouverte. Il comprit de suite que s'il
prenait le temps de descendre et de payer ce qu'il devait à son hôte, il
risquait fort de ne plus retrouver les traces d'une voiture emportée par
quatre vigoureux chevaux.

Il était doué d'assez de résolution, et il avait trop l'envie de ne pas
laisser échapper une occasion favorable, pour hésiter longtemps sur le
parti qu'il avait à prendre. L'étage qui le séparait du sol n'était pas
très-élevé: il sauta par la fenêtre et se mit à courir le long de
l'avenue de Neuilly, afin de rattraper l'équipage qui fuyait devant lui,
et qui à ce moment allait entrer à Paris par la barrière de l'étoile.

Cependant Graziano et ses garçons avaient remarqué la fuite de Beppo, et
ils s'étaient mis à sa poursuite, agitant leurs serviettes et criant de
toute la force de leurs poumons: Au voleur! au voleur! arrêtez le
voleur! Mais Beppo courait avec tant d'agilité, qu'il est probable
qu'ils ne l'auraient pas attrapé, si des ouvriers bitumeurs, qui
travaillaient près de l'arc de triomphe, ne s'étaient pas opposés à son
passage.

Beppo, tant qu'il vit devant lui la voiture qui emportait celle qu'il
aimait, employa toutes ses forces et tout son courage pour s'échapper
des mains de ceux qui le retenaient; mais lorsque, devenue un point
imperceptible à l'horizon, elle disparut enfin derrière un nuage de
poussière, il cessa de se démener et se laissa conduire, sans opposer la
moindre résistance, au corps de garde de la barrière.

Quelques minutes après, il fut conduit devant le commissaire de police
de la commune de Neuilly.

Beppo avait compris que, par son imprudence, il venait de se mettre dans
une position fâcheuse dont il ne sortirait que s'il ne manquait pas de
présence d'esprit: il dit au commissaire de police qu'étant à Marseille,
il avait connu une femme attachée au grand théâtre en qualité de
première chanteuse, à laquelle il avait prêté toutes ses économies; que
cette femme avait quitté Marseille furtivement, enlevant des sommes
considérables à plusieurs personnes, et à lui personnellement, plus de
quatre mille francs, et que c'était parce qu'il venait de la voir passer
dans un brillant équipage, qu'il avait voulu suivre afin de découvrir sa
demeure, qu'il était parti de chez Graziano, en oubliant de payer son
déjeuner. A l'appui de ce qu'il avançait, il exhiba ses papiers de
sûreté qui étaient parfaitement en règle, sa bourse, dans laquelle se
trouvaient une douzaine au moins de napoléons, ce qui ne permettait pas
de lui supposer l'intention de filouter le montant d'une carte qui ne
s'élevait pas à cinq francs, et des lettres du notaire de Fréjus, qui
avait été chargé de la vente de ses propriétés, et qui par conséquent
justifiaient la possession légitime de la somme qu'il venait d'exhiber.

--Ces couleurs-là ne sont pas de bon teint, dit l'un des garçons de
Graziano, qui voulait faire l'avocat. Je connais ce particulier-là
depuis plus de dix ans, et voilà à ma connaissance au moins vingt fois
qu'il fait le même tour et raconte la même histoire.

Beppo rugissait de colère, et il est probable que s'il eût été seul avec
le garçon restaurateur, qui paraissait très-content du petit discours
qu'il venait d'improviser, il lui aurait fait passer un assez mauvais
quart d'heure. Cependant il se maîtrisa.

--Monsieur, dit-il au commissaire de police, ce garçon est un fou ou un
calomniateur. Je ne suis à Paris que depuis quinze jours: je suis logé
au marché Lenoir, avec ma mère, et il vous sera facile de vous
convaincre de la vérité de ce que j'avance en la faisant interroger.

La fermeté des réponses de Beppo avait convaincu le commissaire de
police que ce n'était que par suite d'un malentendu qu'il avait été
amené devant lui; il se borna donc à lui ordonner de payer ce qu'il
devait à Graziano, et il lui permit de se retirer.

Beppo remit deux pièces de cinq francs au restaurateur, et lui dit de
distribuer à ses garçons, ce qui resterait, une fois sa carte payée;
afin de les récompenser de la peine qu'ils s'étaient donnée en courant
après lui.

Ces deux pièces de cinq francs avaient mis de très-bonne humeur Graziano
et ses garçons, qui firent à Beppo toutes les excuses imaginables,
lorsqu'ils quittèrent tous ensemble le bureau du commissaire de police.
Il vint alors à Beppo l'idée que le restaurateur pourrait peut-être lui
donner quelques renseignements de nature à l'aider dans ses recherches;
il lui dépeignit minutieusement la femme et l'équipage après lesquels il
courait lorsqu'il avait été arrêté, et lui demanda s'il connaissait l'un
ou l'autre.

--La voiture que vous venez de me dépeindre si exactement, répondit
Graziano, passe assez souvent devant ma porte pour se rendre au bois;
mais ce n'est que très-rarement que la dame dont vous parlez est seule;
son mari est presque toujours avec elle. C'est un beau garçon décoré...

--Eh! comment savez-vous que cet homme est son mari? s'écria Beppo, qui
ne pouvait pas se faire à l'idée de savoir Silvia mariée.

--Je le présume, répondit Graziano, à moins que ce ne soit son amant où
son frère, ou un ami; mais tout ce que je puis vous dire, c'est que je
ne crois pas que la dame que vous venez de dépeindre soit celle qui vous
a trompée; elle a de trop beaux équipages, une livrée trop riche pour
n'être pas honnête.

--Non, non, je ne me suis pas trompé, c'est bien elle, j'en suis
certain, et comme vous me dites qu'elle passe assez souvent devant votre
maison, à dater de ce jour, je deviens votre pensionnaire, et pour
éviter les soupçons, je déposerai chaque matin entre vos mains une somme
assez forte pour vous répondre de la dépense que je ferai chez vous
pendant la journée, car je veux avoir la liberté d'entrer et de sortir
quand il me conviendra; cela vous va-t-il?

--Jamais marchand n'a refusé de vendre, répondit Graziano, mais je crois
que vous perdrez votre temps et votre jeunesse; du reste cela vous
regarde.

Beppo s'installa le même jour chez Graziano, où il resta jusqu'à huit
heures du soir.

Le lendemain il arriva à sept heures du matin et resta jusqu'à la nuit
tout à fait venue.

Plus de douze jours se passèrent, et ni la femme ni la voiture qu'il
attendait n'apparurent sur l'horizon. Les habitués de la maison
Graziano, qui connaissaient le motif de ces longues stations, étaient
tous disposés à le croire fou; il était en effet assez bizarre de passer
des journées à attendre qu'une voiture passât devant une porte.
Cependant Beppo ne se lassait pas et comme il ne paraissait pas d'humeur
facile, et qu'il était de taille à en imposer aux mauvais plaisants,
ceux qui d'abord avaient témoigné l'envie de se moquer de lui, le
laissèrent à la fin parfaitement tranquille.

A force d'attendre une souris au passage, le chat finit par poser la
patte dessus. La constance de Beppo, qui avait montré autant de patience
au moins que le plus matois des Rominagrobis de gouttières, fut enfin
récompensée. Un soir, vers huit heures, Graziano et ses garçons qui
commençaient à s'intéresser à lui le virent se lever précipitamment en
s'écriant: la voilà.

En effet, la calèche bleue attelée de ses quatre chevaux gris pommelés
dans laquelle était Silvia et deux messieurs élégants, passait au petit
trot devant la boutique du restaurateur italien.

Beppo la suivit sans peine; elle passa la barrière, puis il la vit
s'arrêter et entrer au nº 22 de l'avenue Chateaubriand. C'est donc là
qu'elle demeure, se dit-il, puis il se posta au coin de l'avenue
Fortuné, à la même place où quelques jours auparavant Salvador et Roman
s'étaient tenu pour guetter au passage le malheureux Josué. Il voulait
savoir jusqu'à quelle heure resteraient les deux individus qu'il avait
vu entrer avec Silvia; ils sortirent ensemble et beaucoup plus tôt qu'il
ne l'espérait. Beppo, comme tous les hommes, était tout disposé à croire
ce qu'il désirait; il en conclut tout naturellement que Silvia
n'appartenait ni à l'un ni à l'autre.

Comme il avait l'intention de se présenter le lendemain matin chez
Silvia, il fallait qu'il sût sous quel nom il devait la demander. Il
questionna avec plus d'adresse qu'il n'était permis d'en supposer à un
enfant de la nature, un domestique qui vint à passer devant lui, et
celui-ci lui ayant appris que l'hôtel qu'il désignait était occupé par
la marquise de Roselly, Beppo se mit à sauter comme un jeune chevreuil
en s'écriant: Quel bonheur! quel bonheur! elle ne s'est pas remariée.

Beppo n'avait pas encore atteint sa trentième année; il était grand, et
fortement et élégamment constitué; ses cheveux noirs étaient légèrement
frisés; ses yeux étaient bleus et ornés de longs cils; sa bouche était
peut-être un peu grande, mais en revanche ses dents étaient blanches et
parfaitement rangées; de tout cela résultait un très-bel homme, mais qui
cependant risquait fort de ne pas être admis chez madame la marquise de
Roselly s'il s'y présentait vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette.
Beppo savait déjà assez de choses de la vie parisienne pour comprendre
cela; aussi il prit une bonne somme dans sa poche, et comme il avait
entendu dire dans sa jeunesse qu'on pouvait avec de l'argent trouver
tout ce qu'on voulait au Palais-Royal, ce fut là qu'il se dirigea: il
était un peu plus de neuf heures du matin.

--Pouvez-vous me dire, demanda-t-il à un respectable vieillard à cheveux
blancs, qui attendait sa montre à la main le coup de canon de midi, où
je pourrais acheter des habits à la mode et bien confectionnés.

--Mon ami, lui répondit ce vieillard, ce n'est plus chez les tailleurs
du Palais-Royal que vous trouverez ce que vous désirez. Si vous voulez
être bien habillé, il faut aller ici près, galerie Vivienne, nos 18
et 20, chez Bonnard, c'est une maison de confiance, et à coup sûr vous
trouverez là tout ce que vous pouvez désirer.

Beppo suivit le conseil de cet obligeant promeneur, il alla chez
Bonnard, et en moins de vingt minutes, il eut fait l'acquisition d'un
costume complet de fashionable émérite; il trouva dans la galerie
Vivienne tout ce qui lui était nécessaire pour compléter son costume:
linge, bottes vernies, cravates, chapeau, gants, canne, etc.; il voulait
être mis avec autant d'élégance que les deux individus qui
accompagnaient la veille la jolie Silvia. Il fit transporter dans une
voiture toutes ses acquisitions, puis après avoir confié sa personne à
l'artiste _capillaire_ Thiberge, qui le coiffa et le barbifia à l'air de
sa physionomie, il se fit conduire chez lui afin de changer de costume.

Après avoir pris un léger repas en compagnie de sa mère, qui ne pouvait
se lasser d'admirer son fils qui, disait-elle, ressemblait à un prince,
il monta dans le cabriolet-milord qui l'avait amené, et se fit conduire
à la demeure de Silvia.

Il avait remarqué sur le comptoir du marchand tailleur plusieurs
cartes-porcelaine, une entre autres, portant une couronne de comte,
l'avait particulièrement frappée par son extrême élégance; il l'avait
prise pour l'examiner de plus près, et machinalement il l'avait mise
dans sa poche. Tandis que son véhicule suivait la grande avenue des
Champs-Elysées, il se demandait sous quel nom il se ferait annoncer chez
Silvia, et il ne pouvait trouver de réponse à cette question, tant il
est vrai que ce sont souvent les choses les plus simples qui nous
embarrassent le plus.

--Ma foi, se dit-il enfin, je donnerai cette carte que par hasard j'ai
conservée sur moi, et c'est bien le diable si M. le comte de Badimont
n'est pas admis sans difficultés.

Arrivé à la porte de l'hôtel de Silvia il sonna. Il allait donc voir
celle qu'il cherchait depuis si longtemps, il allait lui parler, et cet
entretien devait décider du sort de toute sa vie, aussi son cœur battait
à rompre sa poitrine, et ce n'est qu'à grand'peine qu'il pouvait se
contenir. Il demanda au suisse (Silvia avait un suisse) madame la
marquise de Roselly.

--Il ne fait pas jour chez madame la marquise, lui répondit une femme de
chambre qui se trouvait par hasard dans le logement du cerbère galonné.

Beppo, qui n'avait pas eu le temps d'apprendre les us et coutumes de la
fashion parisienne pendant le temps qu'il avait exercé aux îles d'Hyères
la profession de pêcheur, ne savait trop ce que voulait dire la femme de
chambre; aussi craignant qu'elle ne l'eût pas bien compris, il renouvela
sa demande.

--J'ai déjà eu l'honneur de dire à monsieur, lui répondit la camériste,
qu'il ne faisait pas encore jour chez madame la marquise, qui ne reçoit
que de midi à quatre heures; si cependant monsieur veut laisser son
nom...

Beppo comprit alors ce que voulait dire cette domestique, qu'il avait
prise d'abord pour une demoiselle de bonne maison. Après lui avoir dit
qu'il reviendrait, il alla se promener en attendant l'heure indiquée.

Lorsqu'il revint, il faisait enfin jour chez madame la marquise. Après
avoir donné sa carte à la camériste et quelques minutes d'attente dans
un salon où toutes les recherches du luxe et de l'élégance avaient été
réunies, il fut enfin introduit dans le boudoir que nous connaissons
déjà. Craignant que son apparition subite ne fît jeter à Silvia un cri
de surprise; il avait pour la saluer posé sur ses lèvres l'index de sa
main gauche, précaution bien inutile il est vrai, car le costume qu'il
portait avait tellement changé l'aspect de sa physionomie, que Silvia ne
le reconnut pas d'abord; ce ne fut que lorsque pour répondre à la
question qu'elle lui faisait de lui faire connaître le motif de sa
visite, il prononça quelques mots, que, reconnaissant sa voix, elle
s'écria:

--Ciel! Beppo.

--Enfin, Silvia, dit celui-ci, je vous ai retrouvée.

--Eh! que voulez-vous faire, que voulez-vous de moi? répondit la
marquise, qui depuis qu'elle n'avait vu le pêcheur avait acquis une dose
d'audace qu'elle ne possédait pas encore à l'époque où nous avons
rencontré Beppo pour la première fois, et qui avait de suite compris que
l'homme qui, pour se présenter chez elle, avait adopté le costume des
fashionables, s'était déjà frotté à la civilisation, et qu'il était
beaucoup moins à craindre que lorsqu'il portait seulement, rude enfant
de la mer, un bonnet de laine brune, un vieux caban de pêcheur et qu'il
marchait pieds nus sur les grèves de la Méditerranée.

--Que voulez-vous faire? répéta-t-elle, je vous l'ai déjà dit, je ne
veux pas vous suivre, et le temps n'est plus où vous m'inspiriez de la
terreur.

--Le ciel m'est témoin, dit Beppo, que ce n'est point ce sentiment que
j'aurais voulu vous inspirer; quelquefois peut-être j'ai pu me laisser
emporter par la violence de mon caractère; mais, dites-le moi, Silvia,
mes excès n'étaient-ils pas suffisamment justifiés par votre manque de
foi?

--Si c'est pour me parler de ce qui s'est autrefois passé entre nous,
répondit Silvia, que vous êtes venu chez moi, vous pouvez vous retirer,
rien ne m'ennuie plus que le récit des vieilles histoires; et je n'ai
d'ailleurs ni le loisir, ni la volonté de vous écouter plus longtemps.

Silvia allait tirer le cordon d'une sonnette afin de prévenir ses gens.

Beppo lui saisit le bras et la repoussa assez brusquement pour qu'elle
allât tomber sur la chaise longue qu'elle venait de quitter.

--Vous m'écouterez, lui dit-il, il le faut, je le veux!

Et comme Silvia faisait un signe de tête négatif.

--Ecoutez, ajouta-t-il, ne me forcez pas à commettre un nouveau crime;
c'est déjà bien assez des remords qu'entraîne après lui celui que j'ai
commis. Je vous le jure par Notre-Dame de la Garde, si vous jetez un
cri, si vous faites un geste, je vous enfonce jusqu'à la poignée ce
poignard dans le cœur.

Silvia pâlit légèrement, le passé lui avait appris que le pêcheur était
incapable de manquer à un serment semblable à celui qu'il venait de
faire.

--Parlez-donc, dit-elle avec une légère expression de dédain, qui
n'échappa aux regards pénétrants de Beppo, parlez donc, je vous
écouterai puisque je ne puis faire autrement.

--Aussi bien, il faut que tout cela finisse, dit Beppo, se parlant à
lui-même à voix basse.

Il s'était assis près d'un petit guéridon sur lequel, quelques jours
auparavant, Silvia avait servi à souper au vieux juif. Il tenait sa tête
entre ses deux mains, et paraissait enseveli dans de profondes et
tristes réflexions.

--Je vous attends dit Silvia.

--Vous me disiez tout à l'heure que vous n'aimiez pas les vieilles
histoires, il faut cependant que vous en écoutiez une dont vous
connaissez déjà tous les détails.

«Une jeune femme qui cachait sous la physionomie d'un ange l'âme d'un
démon, vint un jour trouver dans sa cabane un pauvre pêcheur qui jamais
ne lui avait adressé la parole.

»Elle savait cependant que ce pêcheur l'aimait de toutes les forces de
son âme, qu'il la révérait à l'égal d'une madone, qu'elle était devenue
la pensée de tous ses jours, le rêve de toutes ses nuits; car elle avait
remarqué qu'il suivait partout ses traces, et elle avait lu dans les
regards qu'il osait à peine jeter sur une aussi grande dame, la violente
passion qu'elle lui avait inspirée. Cette jeune femme vint donc trouver
le pêcheur.

»Elle n'attendit pas qu'il lui fit l'aveu de ses sentiments, elle lui
dit qu'elle les avait devinés, et qu'il ne lui était pas défendu
d'espérer; puis, lorsqu'elle l'eut enivré de sa parole, fasciné de ses
regards, elle lui mit un poignard dans la main et lui dit d'aller tuer
un homme qui devait, à une certaine heure, passer dans un lieu qu'elle
lui désigna. Comme il hésitait, elle lui raconta une histoire qui eût
justifié un crime, si un crime pouvait être justifié, histoire qu'elle
inventa à l'instant même, et qui, cependant, arracha des larmes à celui
qui l'écoutait. Elle lui dit, à cet homme qui était fou, qu'elle
l'aimait depuis le jour où pour la première fois elle l'avait vu, et que
ce n'était que depuis ce jour, que la tyrannie de celui qu'il fallait
frapper lui était devenue insupportable; elle lui dit que cet homme
était le seul obstacle qui s'opposait à leur bonheur; que lorsqu'il
n'existerait plus, elle serait libre, et qu'elle se trouverait heureuse
de partager avec lui le modeste avenir qu'il était à même de lui offrir.
Le misérable promit de faire tout ce que voulait l'enchanteresse, et
comme elle paraissait douter de sa parole, il lui jura par Notre-Dame de
la Garde d'accomplir ses desseins. Faut-il vous dire le reste? Il
s'embusqua au coin d'une rue, il attendit dans l'ombre un homme qui ne
songeait pas à se défendre, et il lui plongea dans le cœur le poignard
que voici.»

--Tous les détails de l'histoire que je viens de vous raconter, sont-ils
exacts, madame la marquise?

--Je ne vous dis pas le contraire, répondit Silvia de l'air de la plus
parfaite indifférence. Avez-vous achevé?

Beppo sentait tout son sang bouillonner dans ses veines, et de sa main
droite qu'il avait machinalement passée sous sa chemise, il se
meurtrissait la poitrine; cependant il eut assez de force pour se
contenir.

--Non, je n'ai pas achevé, ajouta-t-il; mais il me reste peu de choses à
vous dire.

«Lorsque le meurtrier, tout couvert encore du sang de sa victime, vint
demander à sa complice le salaire de son crime, il ne la trouva pas; et
ce ne fut que longtemps après, qu'il parvint à la découvrir. Alors comme
aujourd'hui, comme toutes les fois qu'il fut possible de la rencontrer,
elle n'eut pour lui que des paroles outrageantes et des regards de
dédain. Est-ce encore vrai, madame?»

Beppo, en prononçant ces derniers mots, s'était levé du siége qu'il
occupait, et il dominait de toute sa hauteur Silvia qui était à demi
étendue sur sa chaise longue, et qui jouait négligemment avec les
glands de la cordelière qui serrait sa taille.

Elle ne répondit pas.

--Je vous ai demandé si ce que je viens de dire était vrai? répéta
Beppo.

--Ecoutez-moi, répondit Silvia, qui comprenait qu'il ne serait pas
prudent de pousser à bout Beppo, dont l'irritation croissante commençait
à l'inquiéter: Je ne veux pas chercher à le nier, vous pouvez m'adresser
de justes reproches; mais pourquoi revenir sans cesse sur des faits
_accomplis_? nous avons _obéi_ chacun à notre destinée et je crois que
le parti le plus sage que nous puissions prendre, et d'oublier le passé,
et de ne pas engager une lutte dont les résultats seraient
nécessairement fatals, soit à vous, soit à moi.

--Ainsi, reprit Beppo, vous vous serez servi de moi comme d'un
instrument que l'on peut briser sans crainte lorsque l'on n'en a plus
besoin. Il n'en sera pas ainsi, madame.

--Qu'exigez-vous donc? car enfin il faut que tout ceci ait un terme; je
suis véritablement lasse de ses obsessions continuelles.

--J'exige que vous teniez la parole que vous m'avez donnée: vous m'avez
déshérité de ma part du paradis, il est bien juste, je crois, que je me
procure ici-bas toute la somme de bonheur à laquelle je puis prétendre,
et ce n'est qu'avec vous que je puis être heureux.

--Vous êtes fou; mais pour vous suivre, mon pauvre Beppo, il faudrait
que je renonçasse à toutes les choses sans lesquelles je ne puis vivre,
au luxe dont je suis entourée.

--Certes, j'aimerais mieux que vous fussiez pauvre, je serais plus à
l'aise pour vous réclamer l'exécution de votre promesse. Mais lorsque
vous m'avez fait cette promesse vous étiez plus pauvre que moi, et si
depuis, votre position a changé, ce n'est que grâce à un manque de foi
de votre part. Je puis donc, sans vous donner le droit de me prêter des
pensées qui ne sont pas les miennes, vous dire partout et toujours, que
vous soyez pauvre on riche, cantatrice ou marquise, Silvia, vous m'avez
fait une promesse, il faut la tenir.

--Ainsi vous voulez que je renonce à tous les plaisirs et à toutes les
aisances d'une vie élégante, que je quitte le monde dans lequel j'ai
l'habitude de vivre, que je dise adieu à tous mes amis, pour aller
m'enterrer avec vous dans je ne sais quelle solitude; vous êtes fou, mon
cher: ce n'est que des héroïnes de roman que l'on exige de pareils
dévouements; et, grâce à Dieu, je ne suis ni une Clarisse Harlowe, ni
une Paméla.

Beppo, qui depuis quelques instants paraissait réfléchir, ne répondit
pas.

Silvia crut que le moment était opportun pour frapper un grand coup.

--Et puis, ajouta-t-elle, je vous dois un aveu qui vous déterminera
peut-être à changer de résolution. Lorsque je vous ai dit que je vous
aimais, je ne me rendais peut-être pas compte de mes sentiments; mais à
peine cet aveu s'était-il échappé de mes lèvres, que je m'aperçus que je
vous avais trompé en me trompant moi-même; j'aurai voulu pouvoir vous
rappeler et vous dire que je vous rendais le serment que vous veniez de
me faire; mais il n'était plus temps. Aussi, ne sachant pas ce que je
pourrais vous dire lorsque vous viendriez réclamer l'exécution de la
promesse que je vous avais faite, je saisis avec empressement une
occasion de fuir qui se présenta par hasard. Mais, je vous le jure, je
n'aimais pas plus l'homme avec lequel je m'enfuyais que je ne vous
aimais vous-même, que je n'aimais ceux que le hasard me fit rencontrer
plus tard, pas plus que je n'aimais celui dont aujourd'hui je porte le
nom: mon heure n'était pas venue.

Les idées de Beppo, depuis qu'il habitait Paris et qu'il s'était frotté
à la civilisation, s'étaient singulièrement modifiées, et à l'heure
qu'il était, il sentait que le rôle qu'il jouait auprès de Silvia était
parfaitement ridicule; il était donc bien aise de ce qu'elle voulait
bien, en essayant de se justifier lui épargner la peine de recourir à
des violences. Il ne voulait pas cependant renoncer à ses projets; il se
croyait des droits sur cette femme, pour laquelle il avait commis un
crime, et ces droits, il voulait les faire respecter; mais devinant que
la violence ne lui servirai à rien, il voulut avoir recours à la ruse.

--Et maintenant? dit-il sans élever la voix.

Silvia l'examina quelques instants avant de se déterminer à répondre.

L'expression de sa physionomie était triste mais calme.

--Maintenant, ajouta-t-elle, mon heure est venue, je ne veux pas
chercher à vous le cacher; et croyez-le bien, ce n'est pas parce que je
trouve ma personne un prix au-dessus du dévouement que vous m'avez
témoigné que je ne veux pas vous tenir la promesse que je vous ai faite,
c'est seulement parce que je ne puis vous donner un cœur qui aujourd'hui
appartient à un autre.

--C'est bien, répondit Beppo, c'est bien, je sais maintenant ce qui me
reste à faire.

--Retournez en Provence, Beppo, vous trouverez encore d'heureux jours
sous le beau ciel de votre patrie. Si vraiment vous m'aimez, si vous
m'aimez pour moi, vous devez désirer mon bonheur, et je ne puis être
heureuse avec vous, l'image de celui que vous avez tué pour me plaire,
viendrait sans cesse se placer entre vous et moi. Mais, croyez-le bien,
je ne vous oublierai jamais; j'aurai toujours présent à la mémoire le
souvenir de l'affection que vous m'avez vouée; et qui sait? peut-être il
nous sera permis de nous réunir lorsque plusieurs années auront passé
sur nos deux têtes.

Silvia, pour dire à Beppo tout ce qui précède, avait employé les plus
caressantes inflexions de sa voix, et comme celui-ci l'avait écoutée
avec beaucoup de calme, elle pouvait croire que ses paroles avaient
produit sur lui l'effet qu'elle en espérait. Cependant elle aurait voulu
qu'il lui dît quelques mots, de nature à lui prouver qu'elle ne s'était
point trompée;

Voyant qu'il ne répondait pas, elle crut qu'elle devait frapper un
dernier coup, coup décisif, et qui, suivant elle, devait lui apprendre
ce qu'elle devait craindre ou espérer. Elle continua donc en ces termes:

--Mais si je ne puis, mon cher Beppo, vous récompenser quant à présent,
ainsi que vous paraissez le désirer, vous me permettrez, je l'espère, de
partager avec vous une partie de ce que je possède. Je suis riche,
très-riche même, je puis donc, sans me gêner, vous prier d'accepter ce
léger témoignage de l'amitié que j'ai pour vous.

Silvia en achevant ces mots, posa sur le petit guéridon auprès duquel
Beppo était assis, un paquet de billets de banque assez volumineux.

Voici quel fut en substance le raisonnement que se fit de suite Beppo.

Si j'accepte la somme qu'elle vient de m'offrir, elle croira que
j'accepte la position qu'elle veut me faire, et elle ne se méfiera plus
de moi, si au contraire je refuse, elle devinera que je n'ai pas renoncé
à mes projets, et elle se tiendra continuellement sur ses gardes.

--J'accepte cette somme, dit-il à Silvia en ramassant les billets de
banque qu'il mit dans la poche de son habit après les avoir comptés;
comme vous le disiez tout à l'heure, le parti le plus sage que je puisse
prendre, est celui de ne pas engager avec vous une lutte dont les suites
seraient fatales à l'un de nous, je crois que je ferais bien de
retourner en Provence, et de tâcher de vous oublier, c'est ce que je
vais faire, et pas plus tard qu'aujourd'hui.

--Bien vrai? dit Silvia, en attachant sur Beppo un regard qui cherchait
à deviner sa pensée dans ses yeux.

--Je ne vous ai pas, je crois, donné le droit de douter de ma parole; je
vous quitte, madame et je souhaite bien sincèrement que vous soyez
heureuse.

Beppo sortit après s'être respectueusement incliné devant la marquise de
Roselly.

Huit jours après cette entrevue, Silvia, à son grand dam, était au
pouvoir de Beppo.

Celui-ci, à peine sorti de chez la marquise de Roselly, avait été
rejoindre sa mère qu'il trouva sur la porte de l'auberge du Cheval
blanc, attendant son retour avec impatience, et qui lui demanda de suite
s'il était content du résultat de sa démarche. Beppo, qui avait la rage
dans le cœur depuis que Silvia lui avait avoué qu'elle en aimait un
autre, pria sa mère de le laisser se recueillir quelques instant se
retira dans sa chambre. Après y avoir passé quelques heures, il en
sortit beaucoup plus calme qu'il n'y était entré. C'est que sa
résolution était prise, et qu'il ne s'agissait plus que de l'exécuter.

Sa mère, il est presque inutile de le dire, ignorait de quelle nature
étaient les liens qui l'attachaient à Silvia, elle ne savait pas même
quelle était la position de cette femme, elle savait seulement que son
fils avait rencontré aux îles d'Hyères, une femme douée d'une
merveilleuse beauté, dont il était devenu éperdument amoureux, qu'il
avait longtemps cherché cette syrène sans pouvoir la rencontrer et que
c'était pour la chercher encore qu'il était venu à Paris. La bonne femme
n'avait appris que le matin même que ses démarches avaient été
couronnées de succès, et que c'était pour aller chez celle qu'il aimait,
qu'il était sorti en si brillante toilette; la Catalane n'avait pas
douté un seul instant que son fils ne réussit dans la démarche qu'il
allait entreprendre; il lui paraissait en effet impossible qu'une femme
ne fût pas sensible aux mérites qu'elles lui accordait.

Elle fut donc profondément surprise, lorsque Beppo, sans cependant lui
donner plus de détails qu'il ne voulait qu'elle en connût, lui eût
appris le mauvais succès de sa dernière tentative, elle lui fit de
nouvelles instances, afin de l'engager à renoncer à cette femme qui
paraissait le dédaigner; mais elle parlait à un sourd, les obstacles
n'avaient fait qu'augmenter l'aveugle passion à laquelle le malheureux
Beppo était en proie; il avait conçu un projet dont lui-même il ne
cherchait pas à se dissimuler l'absurdité, mais que cependant il
voulait exécuter coûte que coûte; disons cependant qu'alors, ce n'était,
plus seulement l'amour qui le faisait agir, mais qu'à ce sentiment, se
mêlaient ceux de la jalousie, de l'orgueil blessé, et peut-être aussi le
désir de se venger des dédains que lui avait prodigué maintes fois une
femme qu'il aimait sans pouvoir s'en défendre, et tout en appréciant à
sa juste valeur son atroce caractère.

Comme sa mère, après de longs discours semés d'arguments qu'il n'avait
pas même essayé de réfuter, car il en reconnaissait l'impossibilité, lui
demandait s'ils retourneraient bientôt en Provence, il lui répondit
qu'il était déterminé à se fixer à Paris, où il lui serait facile de se
créer une industrie qui lui permettrait de vivre, et même assez
largement, sans entamer son petit capital qu'il avait du reste
l'intention de placer chez un banquier. La bonne femme, qui du reste se
trouvait bien, partout où était son fils, s'opposa d'autant moins à ce
projet, qu'elle espérait que les distractions d'une grande ville
chasseraient du cœur de son fils la passion qui le rendait si
malheureux, de sorte que lorsque Beppo lui eût donné l'assurance que
pour le moment du moins, il ne voulait pas s'en occuper, elle se trouva
plus tranquille, et il ne fut plus question entre eux que de chercher un
logement convenable pour s'y fixer définitivement.

Beppo, que ses courses continuelles avaient familiarisé avec le bruit et
le tumulte de la capitale, se chargea de ce soin, et dès le lendemain,
il se mit en quête.

Pendant plusieurs jours, il chercha vainement ce qu'il désirait, et cela
ne doit pas étonner; il voulait un logement faisant partie d'une maison
située dans un quartier isolé et très-peu habité; il voulait que ce
logement fût lui-même éloigné de toute habitation, et disposé de manière
à ce que, si par hasard ceux qui l'habitaient venaient à pousser
quelques cris, ces cris ne pussent être entendus par d'officieux
voisins: cela n'était donc pas facile à trouver, surtout dans une ville
comme Paris, où chacun sait ce que vaut un pouce de terrain, et agit en
conséquence, de sorte que les habitations y sont aussi rapprochées l'une
de l'autre que les alvéoles d'un gâteau d'abeilles; il trouva cependant
ce qu'il voulait dans la rue Contrescarpe-Saint-Marcel au nº 21.

Cette maison, double en profondeur, est élevée, sur la rue, d'un
entre-sol et de cinq étages, ce qui constitue déjà une hauteur
très-raisonnable; mais le propriétaire ayant, à ce qu'il paraît,
remarqué que sa maison était assez solidement bâtie pour supporter un
bâtiment supplémentaire, a fait construire sur le toit une sorte de
pavillon carré composé de deux grandes pièces superposées l'une
au-dessus de l'autre, qui augmente de deux cents francs environ les
valeurs locatives de sa maison.

Des fenêtres de ce logement, qui fait partie d'une maison située sur le
point culminant du quartier le plus élevé de Paris, on découvre toute la
capitale et les campagnes environnantes, et l'on est si rapproché du
ciel que les mille bruits de la grande ville ne viennent plus frapper
les oreilles que comme un vague murmure, Aussi le pavillon de la maison
sise rue Contrescarpe-Saint-Marcel, nº 21, est-il assez ordinairement
habité par des poëtes, jaloux de se rapprocher autant que possible des
astres auxquels ils adressent leurs invocations. Quoiqu'il en soit, il
était inoccupé à l'époque où Beppo cherchait un logement pour lui et sa
mère, et comme il paraissait réunir toutes les conditions qu'il
désirait, il s'empressa de le louer et de venir s'y établir, après
l'avoir meublé de tous les objets nécessaires à un ménage.

Il fallait, après avoir établi sa mère dans cette espèce de vaste
pigeonnier, que Beppo la déterminât à lui prêter aide et assistance en
cas de besoin: cela ne lui fut pas difficile.

Lorsqu'il lui eût dit qu'il était persuadé que s'il tenait en son
pouvoir, seulement pendant quelques jours, la femme qu'il aimait, il
était sûr qu'elle changerait de résolution; que lorsqu'elle le rebutait,
elle ne faisait que céder aux influences étrangères dont elle était
entourée, et que ce n'était que pour la soustraire à ces mêmes
influences qu'il voulait l'enlever; la bonne femme, qui ne désirait rien
au monde que le bonheur de son fils, qu'elle croyait incapable de
commettre une mauvaise action, et qui, de plus ignorait la condition de
celle dont il lui parlait, lui promit tout ce qu'il voulut.

Beppo venait de s'assurer le concours d'un auxiliaire aussi dévoué que
possible, la cage était trouvée; cage assez jolie vraiment et pourvue de
tout ce qui pouvait rendre l'existence supportable à une femme habituée
à toutes les aisances du luxe et du confort, il ne s'agissait plus que
d'y faire entrer l'oiseau auquel elle devait servir de prison, c'était
le plus difficile. Cependant Beppo ne désespérait pas de réussir; il
savait par expérience qu'avec beaucoup de patience et de résolution on
peut faire beaucoup de choses, et enlever une femme lui paraissait
beaucoup moins difficile que de découvrir une adresse dans une ville
comme Paris. Il faut ajouter encore qu'il comptait un peu sur le
hasard, et qu'il se disait, que puisqu'une première fois déjà il était
venu à son aide, il n'était pas impossible qu'il le favorisât une second
fois.

Il n'avait donc pas de plan arrêté; il se bornait seulement à errer sans
cesse aux environs de la maison de Silvia, attendant du hasard une
occasion favorable qu'il se promettait bien de ne pas laisser échapper.

Silvia était presque aussi superstitieuse que son amant: c'est une loi
fatale à laquelle doivent obéir tous ceux qui n'ont pas la conscience
très-nette; elle croyait donc comme lui aux songes, aux présages et à
l'influence des jours; et très-souvent le matin elle allait consulter
une devineresse assez célèbre, experte en phrénologie, physiognomonie,
cartomancie, aéromancie, chiromancie, astrologie judiciaire, magnétisme
et autres fariboles, qui demeurait dans la rue des Vignes, à Chaillot.

Comme elle ne se souciait pas de mettre ses gens dans la confidence de
cette faiblesse, et que le domicile de la pythonisse n'était pas
très-éloigné de son hôtel, puisque pour s'y rendre il ne fallait que
traverser les Champs-Elysées, elle y allait à pied et très-simplement
vêtue. Beppo qui, ainsi que nous venons de le dire, était sans cesse
dans les environs de son hôtel, vêtu tantôt d'une manière, et tantôt
d'une autre, devait donc infailliblement finir par la rencontrer.

C'est ce qui arriva par une sombre et pluvieuse matinée que Silvia avait
justement choisie, afin de ne pas être remarquée, et au moment où
lui-même, bien persuadé que celle qu'il attendait ne sortirait pas par
un aussi mauvais temps que celui qu'il faisait, allait se retirer.

Lorsque Silvia était sortie de chez elle, il ne tombait qu'une petite
pluie dont elle pouvait être facilement garantie par le parapluie
qu'elle avait emprunté à sa femme de chambre; mais elle était à peine
arrivée au bout de l'avenue Chateaubriand, que toutes les cataractes du
ciel s'ouvrirent à la fois, et que des torrents de pluie chassèrent au
loin tous ceux qui, comme elle, avaient jusqu'à ce moment bravé l'orage.

Elle était à une distance à peu près égale de son hôtel et du domicile
de la tireuse de cartes. Rentrerait-elle chez elle, ou irait-elle chez
la devineresse? Elle allait, malgré le vent et la pluie, continuer
bravement la route, lorsqu'elle fut brusquement saisie par Beppo,
qu'elle ne s'attendait certes pas à rencontrer là.

La vue inopinée de cet homme qu'elle croyait à l'heure qu'il était,
depuis longtemps en Provence, causa à Silvia un telle saisissement,
qu'elle n'eut pas la force d'appeler à son secours.

--Si vous jetez un cri, si vous faites un geste, un seul mouvement de
nature à attirer, l'attention, dit Beppo, vous êtes morte. Je ne veux
vous faire aucune violence, mais il faut que je vous parle, ne cherchez
pas à me tromper, ne me faites pas de promesses que vous n'avez pas plus
l'intention de tenir que je n'ai celle de les écouter, ce serait prendre
une peine inutile; vous m'avez entendu, vous savez ce dont je suis
capable; suivez-moi donc, il le faut.

Tout en parlant, Beppo avait entraîné Silvia vers la barrière de
l'Etoile, où il espérait de trouver une voiture. Son attente ne fut pas
trompée, par un de ces hasards assez rares par les temps de pluie, un
fiacre était resté sur la place, il fit monter dedans Silvia, que la
surprise qu'elle avait éprouvée paraissait avoir anéantie; puis il dit
quelques mots à l'oreille du cocher, qui désireux sans doute d'obtenir
la magnifique récompense qui venait de lui être promise, fouetta
vigoureusement les deux maigres rossinantes attelées à son carrosse,
lesquelles voulant bien cette fois seconder les intentions de leur
maître partirent au galop.



VIII.--A Choisy-le-Roi.


Des jours, des semaines, des mois se passèrent sans que Silvia reparût à
son hôtel, sans que l'on entendit parler d'elle; Salvador et Roman ne
savaient à quoi attribuer cette disparition si subite, que rien n'avait
provoquée, que rien ne justifiait, et qui leur parut encore plus
inexplicable, lorsque les gens de justice étant venu apposer les scellés
au domicile de la marquise de Roselly; il fut constaté qu'elle n'avait
rien emporté de ce qui lui appartenait, ni habillements, ni bijoux, ni
argent.

Salvador, qui aimait véritablement Silvia, se montra pendant assez
longtemps affligé de la disparition de sa maîtresse, et chaque fois que
Roman ou le vicomte de Lussan, qui était devenu son plus intime ami
cherchaient à le consoler, il le repoussait brusquement, il ne
s'occupait plus de rien, ni de solliciter auprès des ministres
l'avancement qu'on lui avait fait espérer, ni des magnifiques _affaires_
que venait sans cesse lui proposer le vicomte de Lussan, qui commençait
à croire que ses nouveaux amis ne lui seraient pas aussi utiles qu'il se
l'était figuré d'abord.

Mais il n'est si cuisant chagrin que le temps ne calme, Salvador, après
avoir employé un mois entier à regretter Silvia, sans vouloir s'occuper
d'autre chose que de la chercher, se dit enfin que si elle était perdue
pour lui, c'était un fait accompli auquel il ne pouvait remédier, et
dont il fallait qu'il prît son parti. Cependant ne voulant pas que sa
maîtresse, s'il venait à la retrouver, pût lui reprocher d'avoir négligé
aucune des précautions qui pouvaient servir à le mettre sur ses traces,
il s'en fut trouver la police, afin de faire rechercher partout la
marquise de Roselly, disparue de son domicile d'une manière si bizarre
et si inexplicable.

Son titre, sa position dans le monde, et peut-être aussi les magnifiques
récompenses qu'il promit aux employés subalternes, le firent accueillir
on ne peut plus favorablement. On lui promit de faire tout ce qu'il
était humainement possible pour retrouver la noble dame; mais on ne lui
cacha pas qu'il était presque certain qu'on ne réussirait pas.

--Il est probablement arrivé malheur à cette dame, lui dit celui auquel
il s'adressa. Depuis quelque temps la capitale est infestée par une
foule de garnements qui, chaque jour, commettent de nouveaux méfaits; ce
sont de ces rôdeurs de barrières pour qui rien n'est sacré, qui
assassinent un homme pour lui voler deux pièces de cinq francs; et il
pourrait bien se faire que la dame dont vous parlez soit tombée entre
les mains de quelques-uns d'entre eux.

Et comme Salvador faisait observer à ce fonctionnaire que ses
conjectures n'étaient pas fondées, attendu qu'il était prouvé que la
marquise de Roselly était sorti de chez elle en plein jour, et que les
gens dont il parlait n'étaient à craindre que la nuit:

--C'est vrai, c'est vrai, répondit le fonctionnaire; il y a dans cet
événement quelque chose de mystérieux qui me passe; mais espérez, M. le
marquis, l'œil de la police est constamment ouvert et rien de ce qui se
passe dans la capitale ne lui échappe; si madame la marquise de Roselly
est encore de ce monde nous découvrirons le lieu où elle se cache ou
plutôt où on la tient cachée; nous avons bien découvert les assassins du
juif Josué.

--Ah! vous avez découvert les assassins du juif Josué, dit Salvador, qui
ne réprima pas sans peine un léger mouvement de frayeur.

--Quand je dis que nous avons découvert ces assassins je m'avance
peut-être un peu trop; mais nous tenons en ce moment, sous les verrous
deux de ces rôdeurs de barrières, qui pourraient bien être les auteurs
de la mort de ce malheureux, que l'on avait d'abord attribuée à un
suicide.

--Je souhaite bien sincèrement que vous ne vous trompiez pas, monsieur,
répondit Salvador; il serait vraiment déplorable que les auteurs de cet
effroyable crime échappassent à la juste vengeance de la société; pour
ma part, j'en serais désolé. Je connaissais beaucoup Josué, avec lequel
j'ai fait quelques affaires lorsque j'habitais Marseille, et je puis
assurer que c'était un très-honnête et très-galant homme.

--Ils n'échapperont pas, monsieur le marquis, pas plus eux, que les
misérables dont depuis quelques temps les nombreuses déprédations
effrayent la capitale.

--En effet, ajouta Salvador, on n'entend maintenant parler que de vols
commis avec une audace et une adresse infinies; on serait vraiment tenté
de croire que les gens qui les commettent, sont dirigés par quelqu'un
d'habile et qu'ils reçoivent des indications de personnes bien placées
dans le monde. N'êtes-vous pas de mon avis?

--Du tout, monsieur le marquis, du tout, les voleurs agissent isolément;
et il n'y a pas dans le monde, j'entends par le monde, celui que vous
habitez, des gens qui leur donnent des renseignements. Quoiqu'il en
soit, nous leur faisons une rude guerre, et si aujourd'hui, ils
jouissent de l'impunité, nous aurons notre lendemain.

L'outrecuidance du fonctionnaire amusait beaucoup Salvador; et malgré le
vif chagrin qu'il éprouvait; lorsqu'il le quitta, en lui recommandant de
ne pas négliger la mission qu'il venait de lui confier; il eut besoin de
se contenir afin de ne pas lui rire au nez, car il savait mieux que ce
fonctionnaire ce qu'il fallait penser des crimes nombreux qui depuis
quelques temps désolaient la capitale.

En effet, pendant qu'avait duré sa somnolence, Roman et le vicomte de
Lussan, n'avaient pas perdu leur temps, grâce à ce dernier, le compagnon
de Salvador avait été mis en rapport avec le père Juste, qui l'avait
encouragé dans la poursuite de l'entreprise qu'il méditait, et qui lui
avait donné l'assurance que quelle que fut l'importance des objets qui
lui seraient présentés, il les achèterait sans coup férir. L'usurier lui
avait ensuite fait connaître la mère Sans-Refus, à laquelle il l'avait
recommandé comme un homme sur lequel on pouvait compter, et très-capable
de rendre à la société d'importants services.

Roman, vêtu d'un costume approprié au rôle qu'il voulait jouer, s'était
rendu plusieurs fois chez la mère Sans-Refus; il avait parlé d'abord à
ceux des habitués qui lui parurent mériter le plus de confiance; ces
ouvertures avaient été accueillies avec le plus vif empressement, et il
n'avait pas tardé à acquérir sur ces hommes, pour la plupart incultes et
grossiers, l'autorité que devait lui procurer l'audace éminente dont il
était doué et l'éducation qu'il avait reçue; car les malfaiteurs sont
peut-être de tous les hommes, ceux qui sont disposés à accueillir avec
le plus de facilité, l'influence des hommes qui leur paraissent
supérieurs, soit par leurs qualités personnelles, soit par leur
éducation; on se rappelle sans doute que les complices de Lacenaire ne
s'adressaient jamais à lui, qu'en lui disant M. Lacenaire, et que cet
infâme scélérat ne les considérait, disait-il, que comme ses
domestiques.

Salvador, lorsqu'il était sorti de l'état de torpeur dans lequel il
avait été plongé pendant quelque temps, avait d'abord blâmé les
démarches de son compagnon; mais la chose était faite et Salvador était
l'homme du monde qui savait le mieux accepter la logique des faits
accomplis. Il ne songea donc plus bientôt qu'à tirer le parti le plus
avantageux possible de ce qu'avait fait son ami, et en peu de temps, il
se vit à la tête d'une bande nombreuse de sacripants prêts à tout faire,
pourvu qu'ils y trouvassent quelque chose à gagner, qu'il connaissait
tous et dont il n'était pas connu.

Voici à quel point étaient arrivées les choses peu de temps avant
l'époque où nous avons commencé cette histoire.

Salvador et Roman étaient les chefs reconnus de tous les bandits
auxquels le bouge de la mère Sans-Refus servait de lieu de réunion; ils
n'agissaient qu'après avoir reçu les ordres de l'un ou de l'autre, et le
produit de chaque vol était vendu à la tavernière, qui le payait à peu
près ce qu'elle voulait, à la charge, par elle, de le revendre un prix
plus élevé au père Juste et de remettre à Roman, à Salvador et au
vicomte de Lussan, une certaine somme qui était partagée entre eux, le
premier produit auquel prenaient toujours part les trois associés
appartenait sans contestation à ceux qui avaient commis le vol. La mère
Sans-Refus achetait pour son propre compte tout ce qui n'était pas or,
argent ou bijoux, objets sur lesquels le triumvirat n'élevait aucune
prétention, quant à l'argent ou aux billets de banque, ils restaient à
ceux dans les mains desquels ils tombaient, car malgré leurs promesses,
ils n'étaient pas assez sots pour les apporter à la masse. Il existait
donc entre les trois amis, Juste et la mère Sans-Refus une véritable
société commerciale en participation dont les opérations consistaient à
acheter aux malfaiteurs le meilleur marché possible le fruit de leurs
déprédations et à partager une différence.

Il est bien entendu que lorsqu'il se présentait une bonne affaire, Roman
et Salvador l'exécutaient seuls et qu'ils en gardaient le profit, après
avoir remis en argent ou en billets au vicomte de Lussan la somme à
laquelle lui donnaient droit les indications qu'il avait fournies; car
c'était ordinairement au rôle d'indicateur que se bornaient les
fonctions de ce dernier. Si par hasard ils avaient besoin de quelques
hommes d'exécution pour leur donner un coup de main, ils avaient
toujours le soin de se faire la part de lion.

Ce fut à cette époque, que sentant le besoin d'avoir à leur disposition
un lieu dans lequel ils pussent délibérer à l'aise et cacher au besoin
les objets dont ils ne voudraient pas se débarrasser de suite, Salvador
et Roman louèrent le pavillon isolé de Choisy-le-Roi, dans lequel nous
avons introduit le lecteur au premier chapitre de ce livre.

Quelques jours après le premier emménagement, Roman revint au pavillon
accompagné de quatre domestiques qui conduisaient un fourgon de voyage,
attelé de deux beaux chevaux hollandais qui furent dételés et conduits à
l'écurie.

Le fourgon était chargé de tout ce qu'on n'avait pu apporter lors du
premier voyage, de la batterie de cuisine, de quelques gros meubles, de
paniers de vins fins et de plusieurs autres objets. Lorsque le
déchargement fut opéré et que tous ces objets furent mis en place, Roman
prit le chemin de fer pour retourner à Paris, et la cuisine n'étant pas
encore organisée ceux des domestiques qui étaient restés au pavillon,
afin de mettre la dernière main à l'arrangement de l'ameublement, furent
obligés d'aller souper à l'auberge où se trouve la vieille gravure
représentant le château dans toute sa splendeur dont nous avons parlé au
commencement de cet ouvrage.

Après le repas, on vida quelques bouteilles du petit vin du pays, et la
conversation étant devenue générale, on se mit à parler du château, et
chacun désirait savoir comment il se faisait que le pavillon des gardes
eût été respecté, tandis qu'on avait détruit en grande partie l'édifice
principal. Un vieillard dont la physionomie pleine et colorée et
l'embonpoint respectable annonçaient une santé parfaite, prit la parole
à son tour et s'exprima en ces termes:

--Je suis peut-être le seul qui puisse aujourd'hui satisfaire votre
curiosité; j'ai à l'heure qu'il est bien près de quatre-vingts ans, je
suis né dans le château, et je n'en suis sorti qu'en 1792, je sais donc
une foule de choses qui sont ignorées de tout le pays, et c'est une de
ces choses-là que je vais vous raconter.

Tout le monde se rapprocha du vieillard qui prit un verre plein de vin,
qu'il vida sans faire la grimace et qui continua ainsi:

«Mon père, Pierrot Coquardon, était jardinier du château; c'était un
beau et grand garçon que toutes les jeunes filles du pays avaient aimé,
et que les jolies marquises avaient plus d'une fois honoré de légers
coups d'éventail sur la joue, ce qui ne l'empêcha pas de mourir lorsque
je n'avais encore que sept ans.

»Ma pauvre mère le suivit de près dans la tombe.

»Resté seul sur la terre, j'allais être conduit a l'hospice des Enfants
trouvés, lorsque le père Kerval, un vieux Breton qui était suisse du
château depuis longtemps, me recueillit et me fit élever avec autant de
soin que si j'avais été son enfant.

»Lorsqu'il mourut j'étais un jeune et beau gaillard, cinq pieds huit
pouces, et gros à proportion, aussi je n'eus pas de peine à obtenir sa
place.

»Il fallait voir quelle mine j'avais en grand uniforme, chapeau bordé,
habit bleu de roi doré sur toutes les coutures, culotte de panne rouge,
bas de soie de même couleur, souliers à boucles d'argent et tout ce qui
s'en suit; et quelles belles épaulettes mes enfants! elles auraient fait
honte à celles d'un lieutenant général des armées du roi! Aussi les
jeunes filles et les jolies femmes du canton ne m'appelaient que le beau
suisse l'aimable suisse; hélas! il y a longtemps de cela et je suis bien
changé, du reste vous ne pouvez le voir.

»Et le vieillard, en achevant ce petit exorde, se leva afin de laisser
voir à ses auditeurs ce qu'il avait conservé de sa prestance et de ses
grâces d'autrefois.

»A l'époque dont je vous parle, continu-t-il en se passant la main sous
le menton, il survint tout à coup dans notre belle France un grand
bouleversement auprès duquel celui qui est arrivé il y a quelques années
à Paris n'était vraiment rien du tout. Aussi quelque temps après la
prise de la Bastille, une superbe forteresse située à l'entrée du
faubourg Saint-Antoine, tous nos maîtres prirent la fuite pour aller à
l'étranger rejoindre nos bons princes qui étaient partis les premiers et
comme la plupart d'entre eux emmenaient leurs domestiques, je restai
seul au château avec un jeune homme nommé Louis Tristan dit
Brin-d'Amour, qui avait été fifre dans les gardes françaises.

»Les auteurs du bouleversement dont je viens de vous parler étaient les
messieurs sans-culottes. Ils vinrent ici organiser ce qu'ils appelaient
une société populaire, et ils me recommandèrent de bien garder tout ce
qu'il y avait dans le château; c'était bien là, mes enfants, une
recommandation inutile, car il n'y restait déjà plus rien dans ce pauvre
château, les messieurs sans-culottes du pays et des villages
environnants y étaient venus avant ceux de Paris; ils avaient emporté
tout ce qui leur avait paru de bonne prise, puis ils avaient brûlé le
reste, bu le vin et brisé les vitres et les portes.

»Les messieurs sans-culottes de Paris, qui sans doute étaient venus ici
pour faire ce que leurs camarades du pays avaient déjà fait, ne parurent
pas très-satisfaits de trouver la besogne achevée, et ce fut sans doute
pour se venger qu'ils se mirent à tout changer ici comme ils l'avaient
déjà fait à Paris.

»Il faut vous dire que ces messieurs-là ne voulaient rien laisser
subsister de ce qui existait avant eux, la cocarde blanche fut remplacée
par la cocarde tricolore. Il ne fut plus permis de porter de la poudre
ni de se coiffer à l'oiseau royal. Un d'eux, qu'on nommait je crois
Fabre d'Eglantine, un bien drôle de nom pour un sans-culotte, changea
tout le calendrier; il y eut des années et des mois à la mode de la
république, avec des décadis à la place du saint dimanche, et des jours
complémentaires pour finir l'année, des brumaire, des nivôse, des
prairial et des fructidor pour remplacer les mois, si bien qu'on ne s'y
reconnaissait plus du tout; ils remplacèrent même dans l'almanach les
noms des saints par des noms de fruits, de légumes et d'instruments
aratoires: saint Ognon fut mis à la place de saint Louis; saint
Cornichon à celle de saint Joseph; sainte Serpette à celle de sainte
Madeleine et ainsi de suite. Il ne fut plus permis de se nommer Pierre,
Boniface ou Nicolas, il fallut donner à ses enfants les noms des
sans-culottes romains de l'antiquité, et les appeler Brutus,
Horatius-Coclès ou Mutius-Scœvola; il n'y eut pas jusqu'à la bonne
sainte Vierge, mère de Dieu, qu'ils voulurent ôter du paradis pour
mettre à sa place la déesse de la Liberté, une certaine Théroigne de
Méricourt, qui, à ce qu'on assure, n'était pas Vierge du tout.

»Les églises furent transformées en temples de la Raison, dans lesquels
des prêtres, à la mode de la république, disaient des messes auxquelles
on ne comprenait plus rien, et après lesquelles on dansait des
sarabandes, des menuets et des courantes dans le chœur, devant le
maître-autel, sur les airs de la _Carmagnole_ et du _Ça ira!_ de bien
drôles de chansons, mes enfants, où l'on ne parlait que de tuer et
d'égorger tout le monde, et d'accrocher les aristocrates aux lanternes.

»Quand je vous dis que les messieurs sans-culottes avaient tout changé,
les grandes et les petites choses. Je ne vous en impose pas; ils avaient
même changé les jeux de cartes; ainsi quand on jouait au piquet avec un
ami, on ne disait plus quinte à l'as ou seizième à la dame, il fallait
dire quinte à la Loi, ou seizième à la Liberté. Il fallait que tout le
monde se dit tu et toi; il n'y avait plus de maîtres ni de valets,
ceux-là étaient devenus des citoyens officieux. C'était à ce point que
si par hasard madame de Pompadour, la marquise de Pompadour! Etait
revenue au château, j'aurais pu lui manger dans la main et lui dire toi
ni plus ni moins qu'à une vachère; enfin ils voulaient faire un nouveau
soleil avec la lune et détrôner le bon Dieu comme ils avaient détrôné le
bon roi Louis XVI et son auguste épouse.»

Arrivé à cet endroit de son récit, le bon père Coquardon ôta le gros
bonnet de laine brune qui couvrait ses longs cheveux blancs, mouvement
qui fut instinctivement imité par tous ses auditeurs.

«Les messieurs sans-culottes qui avaient fait tant de changements,
continua le père Coquardon après une petite pause, n'étaient pourtant
pas parvenus à changer la marche du temps qui allait toujours de même,
de sorte que souvent il pleuvait lorsqu'ils auraient voulu voir luire un
beau soleil pour célébrer la fête de la Raison, celle de la Liberté ou
toute autre fête à la mode de la république; aussi ne pouvant s'en
prendre ni à Dieu ni a ses saints qui étaient trop loin et trop haut
pour qu'ils pussent les atteindre, ils passèrent leur colère sur leurs
images, qu'ils firent brûler et traîner dans la boue.

»On aurait vraiment dit que tous ces messieurs de la république étaient
devenus des enragés. Furieux de ne pouvoir aller détrôner le bon Père
éternel dans son paradis, ils se rejetèrent sur les nobles et sur les
bons prêtres; ils firent guillotiner tous ceux qu'ils purent attraper,
ils espéraient, en agissant ainsi, détruire la religion et rendre tous
les hommes aussi méchants qu'eux, afin de pouvoir ensuite les livrer à
Satan, avec qui ils avaient, dit-ont fait un pacte; mais le bon Dieu et
la sainte Vierge ont empêché ces grands crimes, et les messieurs
sans-culottes ont presque tous été guillotinés à leur tour; même leur
chef, M. de Robespierre, le plus méchant de tous, quoiqu'il fût toujours
très-proprement couvert; habit bleu barbot, culottes jaune-serin et
gilet de piqué blanc, poudré et coiffé à l'oiseau royal, le reste à
l'avenant.

»Ces hommes qui avaient volé tous les biens des honnêtes gens les
vendirent pour de méchants assignats à des gens qui voulaient faire
fortune aux dépens de ceux à qui ces biens appartenaient. Le château de
Choisy, comme bien d'autres, fut acheté par des particuliers inconnus,
qui s'en allaient par toute la France achetant les châteaux qu'ils
faisaient démolir pour en vendre les matériaux. A cette époque, je
n'étais déjà plus suisse, on ne m'appelait plus dans le pays que le
citoyen concierge, ce qui, comme vous le pensez bien, me contrariait
infiniment, car on ne renonce pas facilement aux honneurs et aux
dignités une fois que l'on en a possédé.

»Ces particuliers mirent tout le château en capilotade; ils firent
d'abord enlever tout le plomb et tout le fer, il y en avait pour une
somme double au moins de celle qu'ils avaient payée pour le tout. Enfin
vint le tour du pavillon des gardes, qu'ils avaient conservé jusqu'à ce
moment afin de se loger pendant la démolition.

»Les premiers coups de pioches furent donnés pour enlever une grille qui
en défendait l'entrée du côté du château, et les quatre ouvriers chargés
de ce travail firent un trou afin de déplacer une grosse borne qui
empêchait de lever une énorme crapaudine. Après un travail pénible, la
borne céda aux efforts redoublés de ces hommes, et leur laissa voir une
trappe couverte d'une couche épaisse de rouille. Espérant trouver là un
trésor, ils se concertèrent entre eux, et il fut convenu que pour le
moment ils s'occuperaient d'autre chose, qu'ils ne parleraient à
personne de leur précieuse découverte et qu'ils ne reviendraient à leur
trou que la nuit, afin de l'explorer à l'aise et sans crainte d'être
dérangés; ils eurent soin de recouvrir la trappe avec de la terre et des
gravois, puis ils allèrent au cabaret pour célébrer, par anticipation,
leur heureuse découverte.

»Chacun d'eux faisait des suppositions et bâtissait des châteaux en
Espagne; ils se voyaient déjà possesseurs d'immenses trésors, et leur
seule crainte était que les commissaires de la nation ne vinssent les en
dépouiller; aussi il aurait fallu voir combien étaient sages les plans
de conduite qu'ils se traçaient, afin de ne pas éveiller les soupçons et
pour transporter à leur domicile les caisses ou la caisse qui devaient
contenir le trésor qu'ils croyaient déjà posséder. Ils buvaient depuis
déjà bien longtemps, et les fumées du petit vin du pays commençaient à
leur obscurcir le cerveau, lorsque sonna la douzième heure de la nuit:
il faut partir, dit l'un d'eux, il est temps; puis tout s'armèrent des
outils et des pioches qu'ils croyaient nécessaires pour leur expédition
nocturne, et ils se mirent bravement en route.

»Arrivés sur le terrain et éclairés seulement par la faible lueur d'une
chandelle, ils commencèrent par débarrasser la place des gravois et de
la terre qu'ils y avaient amoncelés, puis ils essayèrent de lever la
trappe, mais leurs premiers efforts furent inutiles, ce ne fut qu'après
un assez long travail qu'elle céda, et leur laissa voir une seconde
trappe; celle-ci était fermée à l'extérieur par un énorme verrou. Ce
n'était pas une petite affaire que de le tirer, ce verrou, la rouille
l'avait tellement scellé dans sa gâche, qu'il paraissait impossible d'en
venir à bout, aussi ce ne fut qu'à grands coups de marteaux que trois
des ouvriers que le quatrième éclairait avec la chandelle qu'il tenait à
la main, parvinrent à le faire glisser sur sa plaque; enfin la trappe
fut ouverte. Au même moment une flamme bleuâtre sortit du gouffre béant
qu'elle laissait entrevoir, et les quatre malheureux ouvriers tombèrent
morts comme s'ils avaient été frappés de la foudre.

»Le lendemain matin d'autres ouvriers chargés comme ceux dont je viens
de vous raconter la fin malheureuse d'enlever les plombs et les fers,
trouvèrent les cadavres de leur quatre camarades dans le trou que
ceux-ci avaient creusé la veille; ils n'avaient aucune blessure, on
remarquait seulement sur leur visage et sur leurs mains, des traces à
peu près semblables à celles que laisse l'électricité; cette mort
extraordinaire jeta l'épouvante dans tout le pays, on se dit de suite
que ces ouvriers avaient été frappés par le feu du ciel qui ne voyait
pas sans colère la démolition de toutes les nobles demeures de la
France; il est bon d'ajouter que chaque fois qu'on donnait un coup de
pioche de ce côté, on entendait des gémissements sourds qui semblaient
venir du caveau où les quatre ouvriers avaient trouvé la mort à la place
du trésor qu'ils cherchaient; tous les habitants du pays, c'est-à-dire
tous ceux qui croyaient à Dieu et qui vénéraient les saints, entendirent
ces gémissements, si bien qu'à compter de ce jour, personne ne voulut
plus venir démolir ce pavillon. Les nouveaux propriétaires du château
avaient bien voulu me laisser occuper une petite chambre située
au-dessus de l'ancienne loge du suisse, et j'avais plusieurs fois trouvé
l'occasion de leur rendre quelques petits services, autant pour
m'obliger, que pour ne pas blesser les gens du pays qui ne les voyaient
pas déjà d'un très-bon œil, et qui s'étaient attachés à ce pavillon, par
cela seulement, qu'il y revenait des esprits qui se seraient mis à
courir la campagne si on les avait privé du lieu qu'ils avaient choisi
pour leur domicile, ils se déterminèrent à ne point faire venir de Paris
des gens qui auraient volontiers fait ce que ceux du pays ne voulaient
pas faire, et à laisser subsister ce pavillon.

»Voilà, messieurs, comment il se fait que le pavillon des gardes n'a pas
été démoli, on a attribué ce miracle à la puissante intercession d'un
aumônier de madame de Pompadour, mort en odeur de sainteté, et qui fut
dit-on enterré dans le caveau situé sous le pavillon; c'est donc ce
saint aumônier qui a conservé cette habitation, et qui a tué les quatre
hommes qui venaient troubler ses cendres.»

Les domestiques pour la plupart sont très-peu religieux, mais en
revanche, ils sont presque aussi superstitieux que les voleurs, ceux de
Salvador subissaient la loi commune, aussi le récit que venait de leur
faire le père Coquardon, avait-il produit sur leur esprit une certaine
impression; cependant l'un d'eux qui voulait faire l'esprit fort et le
beau parleur, prétendit qu'il n'avait pas plus peur des diables que des
saints aumôniers, et que si les uns ou les autres avaient du pouvoir,
ils n'avaient qu'à le lui faire voir, qu'ils les attendait de pied
ferme, enfin, une multitude de fanfaronnades semblables.

Cependant lorsque après avoir serré la main du vieux Coquardon, et bu le
coup de l'étrier, il fallut sortir du cabaret pour retourner au
pavillon, ce brave à trois poils ne voulut pas aller se coucher seul, et
il s'en fut à l'écurie retrouver le cocher.

Le lendemain matin, Roman vint examiner si les instructions données par
lui la veille avaient été exécutées, et si tout était bien en ordre; il
n'eut que des félicitations à adresser aux domestiques qu'il avait
amenés au pavillon, et il se retira très-satisfait après avoir vu que le
logis était en état de recevoir bonne et nombreuse compagnie.

En effet, tant que dura la belle saison, Salvador donna des fêtes et
reçut à sa maison des champs toute l'élite de la fashion parisienne;
mais une fois l'hiver venu, il n'y fit plus que de rares apparitions, et
seulement le soir et pour y apporter le produit de quelque vol dont il
ne voulait pas se défaire de suite. C'est ainsi que dans le premier
chapitre de cet ouvrage, nous l'avons vu y apporter en compagnie de
Roman, les bijoux et les pierreries enlevées au malheureux joaillier
Loiseau, qui venait enfin d'être dévalisé par le triumvirat, après
avoir été longtemps tenu en joue.

Le lecteur se rappelle sans doute que le vicomte de Lussan n'avait voulu
recevoir que dix mille francs pour sa part dans ce vol, dont
l'importance était au moins de cinquante mille francs; telle était en
effet la manière d'agir ordinaire de ce noble personnage, le vicomte se
contentait d'une part beaucoup moins considérable que celle allouée à
ses complices; mais cette part, il voulait, ainsi que nous l'avons déjà
dit, la recevoir de suite et en argent ou en billets de banque.

Maintenant que nous sommes revenus à notre point de départ, nous
reprendrons où nous l'avons laissé notre récit, qui ne sera plus
interrompu que lorsque nous aurons à apprendre à nos lecteurs ce qui
arriva à Servigny, du moment où il quitta Salvador et Roman après la
lutte contre les gendarmes de la brigade de Beausset, jusqu'à celui ou
nous le retrouverons.

Un personnage (_Ronquetti_, dit _le duc de Modène_), dont déjà plusieurs
fois nous avons prononcé le nom, et que nous n'avons pas encore mis en
scène, sera chargé d'apprendre à nos lecteurs les événements qui, des
îles d'Hyères, où Silvia fit la connaissance de Beppo, la conduisirent
au grand théâtre de Marseille.

Si maintenant le lecteur veut bien nous suivre, nous le conduirons rue
Saint-Lazare, près celle de Saint-Georges, et nous le prierons d'entrer
dans l'hôtel du comte de Neuville, où nous retrouverons la comtesse
Lucie de Neuville et Laure de Beaumont qui sans doute n'ont pas été
oubliées.


FIN DU TROISIÈME VOLUME.



LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.



LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME QUATRIÈME.

[Illustration: colophon]

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844



LES VRAIS

Mystères de Paris.



I.--Mathéo.


Ainsi que nous l'avons dit, la comtesse Lucie de Neuville ne put rien
apprendre du domestique que Salvador avait chargé de lui remettre le
petit paquet contenant le carnet qu'elle avait perdu chez la Sans-Refus
et le petit billet armorié qui l'accompagnait.

La remise de ce carnet prouvait à la comtesse que ses conjectures
étaient en partie fondées. Ainsi, il était certain que l'homme qui lui
avait d'abord causé tant de frayeur, était un homme du monde, et qu'elle
le rencontrerait probablement au premier jour, s'il fallait croire les
termes du billet qu'elle venait de recevoir.

Laure, qui jusqu'à ce moment avait cherché par tous les moyens possibles
à calmer les crainte de son amie, commençait à les partager; cependant
dans la crainte d'augmenter l'anxiété de la comtesse qui, depuis
quelques instants, paraissait ensevelie dans de profondes et tristes
réflexions, elle ne voulait rien laisser paraître.

--Il y a vraiment dans tout ceci quelque chose d'inexplicable, dit enfin
Lucie qui, plusieurs fois déjà, avait commenté les termes du petit
billet qu'elle tenait entre ses mains. Si ce billet, comme tout paraît
l'annoncer, a été écrit par un homme de bonne compagnie, pourquoi ne
l'a-t-il pas signé? pourquoi cet homme se trouvait-il dans un pareil
lieu, couvert d'un costume qui n'est pas celui de sa classe? pourquoi,
avant d'avoir vu quelle était la personne à laquelle il s'adressait,
a-t-il employé pour me parler un langage inqualifiable?

Laure, qui avait écouté la comtesse avec beaucoup d'attention, se leva
tout à coup du siége sur lequel elle était assise, et frappant ses mains
l'une contre l'autre:

--Mais qui te dit, s'écria-t-elle, que cet homme qui t'a tant effrayée
est bien celui qui viens de t'envoyer ton carnet? ce carnet ne peut-il
pas être tombé entre les mains d'une autre personne, par exemple, entre
celles de l'une des personnes que tes cris avaient attirées dans cette
caverne au moment où nous nous sommes sauvées.

--Tu te trompes, ma chère Laure, répondit la comtesse, ce billet que
j'ai lu plus de dix fois a été bien certainement écrit par l'homme dont
je te parle; les termes dans lesquels il est conçu le prouvent de
reste.

Et Lucie lut à son amie le billet en question, en accompagnant chaque
ligne de commentaires qui prouvaient qu'elle ne se trompait pas.

Laure fut enfin forcée de se rendre à l'évidence.

--En effet, dit-elle, ce billet, je le crois maintenant, a été écrit par
cet homme; mais, après tout, que dois-tu craindre? rien ne t'oblige à
cacher les circonstances qui t'ont amenée dans cette maison. Ainsi, en
admettant que cet homme ait quelques mauvais desseins, je ne crois pas
que tu aies grand sujet de le craindre.

Lucie allait répondre à son amie, lorsque Paolo annonça le docteur
Mathéo. La comtesse donna l'ordre de le faire entrer.

Le docteur paraissait beaucoup plus vieux qu'il ne l'était en réalité,
il n'était âgé que de trente-cinq ans environ, et cependant son crâne
était presque entièrement nu, et les rares cheveux noirs qui couvraient
encore la partie postérieure de sa tête, étaient semés de quelques fils
argentés. Les chagrins, les remords ou l'étude avaient creusé de
profonds sillons sur son visage, qui presque toujours paraissait couvert
de sombres nuages. Cependant au total, le docteur Mathéo n'était pas un
homme disgracieux d'aspect; il s'exprimait avec élégance et facilité, et
grâce à son profond savoir et à la rigidité de ses mœurs depuis cinq ans
qu'il s'était fixé à Paris, où il était venu s'établir après avoir
quitté le service de la marine, dans lequel il avait été employé assez
longtemps et où il avait commencé sa carrière, il s'était acquis une
clientèle composée des gens les plus comme il faut et qui lui était
excessivement attachée.

Après avoir levé l'appareil qu'il avait posé la veille sur la blessure
de la comtesse, blessure assez légère du reste et qu'il trouva en bon
état, il allait se retirer après avoir échangé avec elle les banalités
ordinaires, lorsque Lucie, qui tenait encore à la main le petit billet
qu'elle venait de recevoir, lui demanda s'il connaissait le nom de la
personne à laquelle appartenaient les armoiries du cachet.

--Je ne puis quant à présent vous satisfaire, répondit le docteur après
avoir attentivement examiné le cachet; mais, si comme l'indique du reste
l'aspect de ces armoiries, elles appartiennent à une ancienne famille,
il ne sera pas difficile de savoir ce nom, et pour peu, madame la
comtesse, que cela puisse vous faire plaisir, je me chargerais
très-volontiers de vous le découvrir.

Lucie, poussé par une curiosité qu'elle ne pouvait s'expliquer à
elle-même, voulait absolument découvrir ce qu'elle ignorait encore, elle
répondit donc au docteur qu'il lui rendrait un important service s'il
parvenait à découvrir le nom de la personne à laquelle appartenait le
cachet, qu'elle enleva de la lettre sur laquelle il était apposé afin de
le lui remettre; elle ajouta même que, si après l'avoir découvert, il
voulait bien l'informer de ce qu'était cette personne, de sa position
dans le monde, enfin de tout ce qui pouvait servir à se former une
opinion sur son compte, il l'obligerait infiniment.--Ce que vous me
demandez ne sera pas bien difficile, ajouta Mathéo. Je découvrirai
infailliblement le nom de la personne en question en consultant soit
l'_Armorial de France_, soit le _Trésor des Chartres_, soit le collége
héraldique, le reste ira tout seul et je serai charmé d'avoir trouvé
cette occasion de vous être agréable.

La comtesse, depuis qu'elle savait que le docteur allait s'occuper de
percer l'espèce de mystère qui enveloppait l'événement qui venait de lui
arriver, était beaucoup plus calme; elle songea alors à lui demander des
nouvelles de la pauvre Eugénie de Mirbel, à laquelle, d'après les ordres
qu'elle lui avait donnés lorsqu'il était venu poser le premier appareil
sur sa blessure, il avait dû déjà rendre visite. Mathéo lui apprit que
cette jeune fille avait passé une assez bonne nuit, et qu'il pouvait lui
donner l'assurance qu'elle recouvrerait la santé; il croyait même
qu'elle pouvait, dès ce moment, être transportée sans inconvénients dans
une maison de santé.

Lucie avait d'abord eu l'intention de placer sa malheureuse amie dans un
de ces établissements; mais elle se dit que, puisqu'elle voulait faire
une bonne action, il fallait que cette bonne action fût complète, et
qu'elle ferait beaucoup mieux de faire louer et meubler pour son amie un
petit logement dans lequel elle serait transportée de suite, et où,
grâce à de bons soins, elle se rétablirait bien plus promptement.
Ensuite, aidée de ses secours qui ne lui manqueraient pas, car elle
connaissait assez bien le noble cœur de son mari, pour être certaine
d'avance qu'il approuverait tout ce qu'elle ferait, Eugénie, pourrait
attendre qu'elle se fût, en utilisant les nombreux talents qu'elle
possédait, créé une position indépendante.

--Je regrette beaucoup de ne pouvoir sortir, dit-elle après avoir fait
connaître ses intentions au docteur qui les approuva sans réserve; je me
serais occupée de suite de cette affaire, car ma pauvre amie ne peut pas
rester plus longtemps dans l'affreux galetas où elle se trouve
maintenant, et je ne puis charger de ces démarches aucunes des
personnes que je connais, qui sont toutes du monde dans lequel a vécu
mademoiselle de Mirbel, et qui presque toutes la connaissent.

--Si vous me jugez digne de votre confiance, je me chargerai bien
volontiers de toutes ces démarches, que vous ne pourriez faire que dans
quelques jours, répondit le docteur. Je n'ai pas l'honneur de connaître
mademoiselle de Mirbel, mais je crois cependant qu'elle est tout à fait
digne de ce que vous voulez faire pour elle, et je serais heureux de
m'associer, autant du moins que vous voudrez bien me le permettre, à une
aussi bonne action.

--Je vous reconnais bien là, docteur, dit la comtesse, vous n'êtes avare
ni de votre temps, ni même à ce qu'on assure de votre bourse, lorsqu'il
s'agit d'être utile à quelqu'un.

--Je fais tout ce qui m'est possible pour me faire pardonner par Dieu
les fautes que j'ai pu commettre, répondit le docteur, dont le front
s'était couvert d'un sombre nuage, lorsque la comtesse de Neuville lui
avait adressé les quelques paroles que nous venons de rapporter.

--Savez-vous, M. Mathéo, ajouta Laure qui avait recouvré toute l'aimable
gaieté de son caractère depuis que son amie paraissait plus tranquille,
savez-vous, qu'à vous voir quelquefois si triste, vous que tout le monde
estime et aime, et qui n'avez pas a vous plaindre de la fortune qui vous
traite, à ce qu'on assure, en enfant gâté, il serait permis de croire
que vous avez commis quelques grandes fautes et que vous êtes tourmenté
par les remords.

Les paroles de Laure venaient, sans qu'elle s'en doutât de soulever un
violent orage dans le cœur du docteur Mathéo, et l'expression d'un amer
découragement passa rapide sur son visage.

--A Dieu seul, dit-il, appartient le droit de m'apprendre si
quelques-unes des actions de ma vie sont ou ne sont pas de grands
crimes. Mais nous nous laissons entraîner bien loin du sujet qui devrait
nous occuper, ajouta-t-il, en faisant un effort pour sourire.

--Sans doute, reprit Laure, en riant de bon cœur; mais croyez-le bien,
monsieur le docteur, je n'ai jamais cru que vous étiez un grand
criminel; j'ai voulu seulement vous faire un peu la guerre, parce que je
ne veux pas que vous soyez toujours aussi triste, et que je suis fâchée
de ce que vous nous négligez pour d'autres clients.

Laure, en achevant ces mots, avait adressé à son amie un regard
d'intelligence.

--Laure a raison, ajouta la comtesse de Neuville: vous nous négligez, M.
le docteur.

--Je ne vous comprends pas, madame la comtesse.

--Je veux dire que, comme vous consacrez tout votre temps aux pauvres
malades, il ne vous en reste pas pour ceux de vos clients qui ont le
malheur d'être riches.

--J'en trouverai madame, daignez en être persuadée pour faire tout ce
qui pourra vous être agréable.

Et le docteur Mathéo sortit après avoir promis aux deux dames qu'il
allait de suite et activement s'occuper des missions dont elles
l'avaient chargé.

Le lendemain il revint chez la comtesse, qui l'attendait avec la plus
vive impatience.

--Eh bien? lui dit elle aussitôt qu'il eût été introduit dans le petit
salon où elle se trouvait alors avec Eugénie?

--Votre amie, madame la comtesse, répondit le docteur Mathéo, est
maintenant dans un logement petit, mais sain et commode, et j'ai laissé
près d'elle, pour lui donner les soins qui lui sont encore nécessaires,
une garde sur laquelle je crois pouvoir compter; car elle paraît aimer
beaucoup mademoiselle de Mirbel qui, de son côté, lui est très-attachée,
puisqu'elle n'a pas voulu s'en séparer: c'est cette même vieille femme,
m'a-t-elle dit, qui a apporté ici la lettre qui vous a appris le sort
malheureux de votre amie. J'ai dit à mademoiselle de Mirbel pourquoi
vous n'alliez pas la voir, elle a paru très-affligée de l'accident qui
vous était arrivé; mais lui ayant donné l'assurance que cet accident
n'avait rien de grave, et que d'ici à très-peu de jours vous pourriez
sortir sans inconvénient, elle s'est tranquillisée. Du reste, j'ai
maintenant la conviction qu'il ne faut plus à mademoiselle de Mirbel,
pour achever de se guérir, que du calme et des soins qui, grâce à vous
madame la comtesse, ne lui manqueront pas.

--Ainsi, dit Laure, cette pauvre Eugénie n'est plus dans cette vilaine
petite chambre si nue et si délabrée?

--Elle ne manque de rien, reprit Lucie; vous avez pourvu son logement de
tout ce qui était nécessaire?

Et comme le docteur répondait que pour faire convenablement les choses,
il n'avait eu besoin, que de suivre à la lettre les instructions de sa
cliente:

--Oh! c'est qu'il y a une foule de choses qui sont nécessaires à une
femme et auxquelles un homme ne pense jamais; ainsi je parie que vous
n'avez pas pensé à un berceau pour sa petite fille.

--Vous vous trompez, madame la comtesse, à l'heure qu'il est, la petite
fille de votre amie dort bien paisiblement dans le plus joli berceau qui
se puisse imaginer.

--C'est bien, bon docteur, c'est bien, ajouta Laure en tendant sa jolie
petite main au docteur Mathéo qui la prit dans les siennes, et dont une
larme qu'il ne put parvenir à cacher, vint mouiller les paupières.

--Pourquoi, lui dit Lucie, cherchez-vous à nous cacher cette larme qui
est la preuve de la sensibilité de votre cœur, les hommes sont-ils ainsi
faits, que lorsqu'ils éprouvent un bon sentiment, ils craignent que l'on
ne s'en aperçoive.

Le docteur ne releva pas cette observation de la comtesse de Neuville;
ainsi que cela lui arrivait souvent, il demeura quelques instants
enseveli dans une profonde tristesse.

--Allons, Lucie, dit Laure, ne vas-tu pas maintenant faire la guerre à
ce bon docteur qui s'est donné tant de peine pour nous obliger.

--Ah! qu'à Dieu ne plaise, s'écria la comtesse, mais je suis si heureuse
de savoir que notre pauvre amie est maintenant tout à fait hors de
danger, et qu'elle ne manque de rien, que je ne sais plus ce que je dis.

--Je voudrais être mariée, dit tout à coup Laure d'un ton délibéré.

--Eh pourquoi! grand Dieu, s'écria la comtesse, n'est-tu pas heureuse
auprès de moi, que tu es si pressée de me quitter?

--Je ne dis pas cela, mais si j'étais mariée je pourrais aller, venir,
sans que cela parût extraordinaire, et je trouverais bien moi, qui ne
suis pas blessée, un moment pour aller voir la pauvre Eugénie de Mirbel.

La comtesse prit dans ses deux mains la tête de son amie qu'elle
embrassa au front:

--Ecoute, lui dit-elle, après cette douce étreinte, le docteur m'assure
que dans deux ou trois jours, je pourrai sortir, et tu devines que ma
première visite sera pour notre amie; eh! bien je te promets que tu
viendras avec moi.

--Bien vrai! s'écria, Laure, oh! que tu es bonne, ma chère Lucie, et la
jeune fille rendit avec usure à son amie, les caresses qu'elle venait
d'en recevoir.

Ni Laure, ni la comtesse ne parlaient au docteur de la seconde
commission dont il avait été chargé; ces deux charmantes femmes étaient
heureuses du bien qu'elles avaient pu faire, et le plaisir qu'elles
éprouvaient leur faisait oublier l'objet qui, deux jours auparavant,
piquait si vivement leur curiosité.

--Croyez-vous par hasard, que j'ai négligé l'une des deux missions que
vous m'aviez confiées, que vous ne me parlez pas de ceci? dit le docteur
en tirant le cachet de son portefeuille.

--C'est vrai, docteur, répondit la comtesse de Neuville, mais je suis
heureuse de savoir que mon amie est hors de danger est un peu moins
malheureuse, que j'en oublie mes propres contrariétés; eh bien,
savez-vous à quelle famille appartiennent les armoiries de ce cachet?

--Ces armoiries sont celles d'une très-noble et très-ancienne maison de
la Provence, de la maison de Pourrières, et il est certain que ce cachet
a été apposé par M. le marquis Alexis de Pourrières, le seul membre qui
existe encore aujourd'hui.

C'est singulier, se dirent en même temps Laure et Lucie de Neuville, et
elles échangèrent un regard d'intelligence, traduction fidèle de leurs
pensées.

--Et sait-on quelle espèce d'homme c'est, que ce marquis de Pourrières?

--Le marquis de Pourrières, s'il faut croire plusieurs de mes clients
auxquels je n'ai pas le droit de suspecter la bonne foi, est un
gentilhomme aussi noble de cœur que de souche, il est venu se fixer à
Paris il y a deux ans environs, et de suite, grâce aux recommandations
qu'il avait apportées de sa province, il a été admis dans les meilleurs
salons; il était lorsqu'il quitta la Provence, commandant de la garde
nationale de son canton, membre du conseil-général de son département,
chevalier de la Légion d'honneur; et venait d'être nommé auditeur au
conseil d'Etat; il est riche, jeune encore, et il peut, dit-on,
prétendre à tout. Pendant quelque temps, il a été très-chagrin de la
perte qu'il a faite d'une dame qu'il devait épouser; à ce qu'on assure,
cette dame que l'on nommait la marquise de Roselly, est disparue sans
que l'on ait jamais pu savoir ce qu'elle était devenue; les démarches
que le marquis de Pourrières a faites et fait faire, les recherches de
la police ont été inutiles; comme je viens d'avoir l'honneur de vous le
dire; le marquis pendant assez longtemps, a été très-affligé, mais
maintenant il est, sinon tout à fait, du moins à peu près consolé; on
ajoute qu'il a l'intention de se marier, ce qui ne lui sera pas
difficile, car il n'est pas un père qui ne soit heureux d'accorder la
main de sa fille à un aussi galant homme.

Tout ce que venait de dire le docteur, avait plongé Lucie et Laure dans
le plus profond étonnement, ainsi; cet homme, si noble de race et de
caractère, si riche, si bien posé dans le monde, la comtesse l'avait
rencontré dans un des lieux les plus infâmes de la capitale; il y
paraissait très à son aise, et il était vêtu d'un costume en harmonie
parfaite avec le ton, les manières et le langage qui avaient été les
siens pendant un certain laps de temps, c'était là un étrange mystère,
mystère auquel Lucie se trouvait mêlée, et qu'il était de son intérêt,
(du moins elle le croyait), de chercher à pénétrer; Laure de son côté,
bien qu'elle n'attachât pas à cet événement autant d'importance que son
amie, n'aurait pas non plus été fâchée de voir ce singulier marquis qui
courait les rues de Paris vêtu d'un costume qui, suivant elle, devait le
rendre laid à faire peur.

Les deux femmes dominées toutes deux par le même sentiment, la
curiosité, et quelle est la fille d'Eve, qui, quelles que soient les
qualités qu'elle possède, n'est pas quelque peu curieuse, se regardaient
toutes deux en silence.

Laure fut la première qui rompit la glace.

--Je devine, dit-elle à son amie, ce que tu n'oses me dire? tu as envie
de me demander s'il faut confier à notre bon docteur l'événement de la
rue de la Tannerie.

Lucie fit un signe affirmatif.

--Eh! bon Dieu! je n'y vois pas d'inconvénient, cet événement pouvait
arriver à tout le monde, et il n'y a rien dans tout ceci que tu doives
cacher; tu feras bien, après tout, de prendre les conseils d'un homme
qui nous porte assez d'intérêt pour nous rendre service si cela est
nécessaire, et qui a assez d'expérience pour te dire si tu as raison de
t'inquiéter, ou si tu te fais un monstre d'une chimère.

La comtesse de Neuville, sentait que son amie avait raison, cependant ce
ne fut qu'après avoir hésité quelques instants, qu'elle se détermina à
raconter au docteur Mathéo, ce qui lui était arrivé deux jours
auparavant, dans le cabaret de la Sans-Refus, à la suite de la blessure
qu'elle s'était faite en sortant de chez Eugénie de Mirbel.

Le docteur, qui avait écouté la comtesse avec beaucoup d'attention, lui
répondit qu'en définitive, elle ne devait pas craindre les suites de cet
événement, et il ajouta, qu'il n'était pas probable, que l'homme dont,
pendant quelques instants elle avait eu à se plaindre, et le marquis de
Pourrières fussent le même individu.

--Vous venez de me dire, ajouta-t-il, qu'au moment où, accompagnée de
votre amie, vous vous étiez échappée de ce repaire, vos cris y avaient
attirés plusieurs personnes, n'est-il pas possible que le marquis de
Pourrières se soit trouvé parmi elles, et que ce soit lui qui ait
ramassé votre carnet et vous l'ait envoyé?

Et comme la comtesse ayant à ce moment à défendre son opinion contre le
docteur et contre son amie, qui, s'étant rangée à l'opinion de ce
dernier, persistait à soutenir que l'homme au costume de marinier et le
marquis de Pourrières étaient un seul et même individu, puisque c'était
ce dernier qui lui avait envoyé le carnet, le docteur, ajouta:

--Ecoutez, madame la comtesse, si vraiment c'est le marquis de
Pourrières que vous avez rencontré dans ce cabaret; et vous en paraissez
si convaincue que je n'ai plus le droit d'en douter; il y a
effectivement dans cet événement quelque chose de mystérieux, qu'il est
bon d'éclaircir; puisque cet homme vous a si vivement frappée, vous
devez vous rappeler ses traits, essayez de me les décrire, j'irai chez
le marquis de Pourrières... sous le premier prétexte venu, car il ne
faut pas que votre nom soit prononcé dans tout ceci, et je vous dirai
ensuite si vos conjectures sont ou non fondées.

--Ainsi, reprit la comtesse, vous croyez que vous pouvez sans qu'il en
résulte rien de désagréable, ni pour vous, ni pour moi, aller comme cela
sans motif chez ce marquis de Pourrières?

--Je vous répète, madame, que votre nom ne sera pas prononcé, vous
n'avez donc absolument rien à redouter; quant à ce qui me regarde, ne
vous en mettez pas en peine, nous autres docteurs nous avons le
privilége de pouvoir nous introduire partout sans exciter de soupçons.

La comtesse décrivit alors au docteur l'homme qu'elle croyait être le
marquis de Pourrières, et dans le portrait qu'elle en fit, elle
s'attacha à peindre, la régularité et la beauté des traits de son
visage, le timbre flatteur de sa voix, et la parfaite élégance de ses
manières lorsqu'il eut changé de ton et de langage.

Le docteur écoutait attentivement la comtesse de Neuville, qui sans s'en
apercevoir se servait d'expressions qui semblaient indiquer que cette
rencontre ne la préoccupait si vivement, que parce que l'homme dont elle
parlait avait vivement impressionné son esprit.

Les femmes sont pour la plupart ainsi faites, douées d'une imagination à
la fois plus riche et plus active que celle des hommes, elles doivent
naturellement se sentir attirées vers tout ce qui sort des limites de
l'ordinaire, aussi n'est-il pas rare de les voir éprouver pour des
hommes placés à cent lieues du monde qu'elles habitent un sentiment
vague de sympathie, qui ne tarde pas à se transformer en un sentiment
plus tendre et d'une nature plus déterminée, lorsque des événements
imprévus ne viennent pas se jeter à la traverse et apporter un nouvel
aliment à l'activité incessante de leur imagination.

Le docteur Mathéo, ne sortit de chez la comtesse de Neuville que pour se
rendre chez le marquis de Pourrières, dont il se procura facilement
l'adresse.

Lorsqu'il se fit annoncer, Salvador et Roman étaient ensemble dans le
cabinet que nous connaissons déjà.

Ce nom: le docteur Mathéo, prononcé par le domestique chargé d'annoncer
les personnes qui demandaient à être introduites, fit faire à Salvador
et à Roman un soubresaut sur les siéges qu'ils occupaient, ils se
regardèrent quelques instants sans parler. Salvador fut le premier à
rompre le silence.

--Le docteur Mathéo, dit-il, que penses-tu de cette visite, serait-ce
par hasard, le Mathéo que nous connaissons?

--C'est probable, ce nom-là n'est pas commun.

--Ainsi tu crois que nous sommes découverts?

--Je le crains; mais après tout nous n'avons rien à redouter: si Mathéo
connaît une partie de nos secrets, nous connaissons tous les siens.

--Faites entrer, dit Salvador au domestique: nous allons savoir de
suite, continua-t-il en s'adressant à Roman, si nous devons craindre les
résultats de cette visite.

Mathéo introduit dans le cabinet, reconnut d'abord Roman qu'il
connaissait plus particulièrement et depuis beaucoup plus longtemps que
Salvador, qu'il n'avait vu que pendant le séjour assez court de ce
dernier au bagne de Toulon. Il éprouva d'abord un tel saisissement que
pendant quelques instants il n'eut pas la force de prononcer une
parole; de Roman, ses regards se portèrent sur Salvador, qu'il examina
attentivement et qu'il ne tarda pas à reconnaître, malgré les
changements que les années avaient apportées dans sa physionomie et la
couleur de ses cheveux, qui ainsi que le lecteur le sait déjà étaient
devenus noirs de blonds qu'ils étaient auparavant.

L'étonnement manifesté d'abord par le docteur, n'avait pas échappé aux
deux amis; ils en conclurent naturellement que lorsqu'il s'était
présenté chez le marquis de Pourrières, il ne venait pas y chercher les
deux forçats dont il avait facilité l'évasion quelques années
auparavant; mais maintenant ils étaient reconnus, ils n'en pouvaient
plus douter, la feinte était donc inutile. Hâtons-nous de dire cependant
qu'ils ne craignaient que peu les résultats de cette découverte, attendu
que Mathéo, en admettant que ce fût son intention, ne pouvait les perdre
sans se perdre lui-même. Ils crurent donc devoir aborder la question, et
ce fut Roman qui, après avoir consulté Salvador du regard, adressa le
premier la parole au docteur Mathéo.

--Eh bien, mon vieil ami, dit-il, lorsque tu te faisais annoncer chez M.
le marquis de Pourrières, tu ne t'attendais pas à rencontrer chez ce
noble gentilhomme d'aussi anciennes connaissances.

--Il est vrai, répondit le docteur qui n'était pas tout à fait remis de
la surprise qu'il avait éprouvée, il est vrai; et cédant à un mouvement
de désespoir qu'il ne put réprimer, le docteur laissa tomber sa tête
entre ses mains.

--Est-ce que par hasard il serait devenu vertueux! dit Roman à voix
basse, en montrant à Salvador le docteur Mathéo qui paraissait
profondément accablé.

--Il faut voir, répondit celui-ci.

--Eh bien, Mathéo, reprit Roman, tu ne nous dis rien, on croirait
vraiment que tu es fâché de nous avoir rencontrés?

--C'est vrai, répondit le malheureux docteur, je ne vous dis rien; mais
j'avoue que j'ai été si étonné de vous rencontrer ici, que la surprise
m'a d'abord privé de l'usage de la parole, et puis ce nouveau nom sous
lequel Salvador est connu maintenant...

--Ce nom est le mien, s'écria Salvador.

--Oh! je ne dis pas le contraire, répondit le docteur, je crois
cependant que je ne puis dire à celui que j'ai connu sous le nom de
Salvador, ce qui n'était destiné qu'au marquis de Pourrières. Il ne me
reste plus qu'à me retirer; Roman sait des secrets qui peuvent me perdre
et que sans doute il vous a confiés... Vous êtes donc les deux seuls
hommes au monde que je doive craindre; mais si ma vie est entre vos
mains, votre liberté est entre les miennes; nous n'avons donc pas besoin
de nous faire de mutuelles promesses, l'intérêt que nous avons à nous
ménager réciproquement répond à l'un de l'autre. Nous avons, vous et
moi, par les moyens qui nous ont paru les plus convenables, conquis
chacun une position élevée dans le monde, allons donc chacun de notre
côté sans chercher à nous rencontrer de nouveau, et que Dieu nous
conduise tous dans la voie que nous avons prise.

--En achevant ces mots, Mathéo se levait pour sortir.

Je crois que tu avais raison, dit Salvador à Roman, tandis qu'il se
dirigeait vers la porte, il est devenu vertueux, très-vertueux même,
mais laisse-moi seul avec lui, il faut absolument que je connaisse le
motif qui l'amenait ici. Restez, dit-il en élevant la voix, et en
s'adressant à Mathéo qui n'avait pas entendu ce qu'il venait de dire à
Roman, restez Mathéo, j'ai besoin de vous parler, et sur un signe qu'il
lui fit, Roman se retira.

--Ecoutez, Mathéo, dit Salvador lorsqu'il se trouva seul avec le
docteur, je ne veux pas que vous me quittiez en emportant l'idée que les
leçons du passé ont été perdues pour moi: vous savez quelles sont les
fautes qui m'avaient conduit au bagne de Toulon, et comment, grâce à
votre concours, que vous accordâtes à Roman plutôt qu'à moi, je parviens
à m'échapper. Poursuivis activement après l'événement du Beausset, nous
fûmes forcés de nous réfugier dans la forêt de Cuges, et de nous
affilier à la bande commandée par les frères Bisson.

Ce ne fut qu'après de nombreuses traverses que je parviens à quitter la
France. Après deux années passées hors du territoire, ayant appris la
mort de mon père, qui avait toujours ignoré les fautes ou plutôt les
crimes que j'avais commis, car c'était heureusement sous un nom supposé
que j'avais été condamné, je me hâtai d'affermer mes terres, et lorsque
j'eus mis toutes mes affaires en ordre je vins me fixer à Paris, et par
une conduite exemplaire, j'ose le dire, je tâchai de me faire oublier à
moi-même les crimes de ma vie passée, lorsque je fis la rencontre de
Roman que j'avais quitté après la mort singulière de tous les hommes qui
composaient la bande des frères Bisson. Arrivé à cet endroit de son
récit, Salvador s'arrêta quelques instants et regarda fixement Mathéo
dont le front était inondé de sueur, et qui se troubla visiblement.

--Roman était malheureux, continua Salvador sans paraître s'apercevoir
du trouble de son auditeur, je devais le craindre, et il me promettait
de se bien conduire à l'avenir; toutes ces raisons me déterminèrent à le
recevoir chez moi et à lui donner la place d'un majordome que je venais
de perdre, mais je dois le dire, depuis qu'il vit avec moi je n'ai eu
qu'à me louer de ses services. Vous voyez donc, mon cher Mathéo, par mon
exemple, par celui de Roman, par le vôtre même, ajouta Salvador en
baissant la voix, qu'après avoir commis de grandes fautes, il est encore
possible de suivre la bonne voie.

--Je ne sais, répondit Mathéo quel est le motif qui vous a engagé à me
faire cette confidence, cependant je vous crois, j'ai besoin de vous
croire, mais puisque vous paraissez tenir à me convaincre, dites-moi ce
que vous faisiez, il y a trois jours, vêtu d'un costume qui n'est pas le
vôtre, dans un des plus infâmes bouges de la capitale?

Cette question, à laquelle il ne s'attendait pas, étonna singulièrement
Salvador. Mathéo était-il au courant des événements de sa nouvelle
existence, et devait-il continuer de feindre? il prit ce dernier parti,
c'était le plus sûr, et il serait toujours temps de l'abandonner si cela
devenait nécessaire.

--Je ne sais comment vous avez pu savoir, dit-il, qu'il y a trois jours
vêtu comme vous le dites, d'un costume qui n'est pas le mien, j'étais
dans un mauvais lieu de la rue de la Tannerie; quoi qu'il en soit, je ne
veux pas le nier. Il y a quelques jours donc, je sortis à pied par
hasard, et je fus abordé par un homme qui était en même temps que moi au
bagne de Toulon, dans la salle nº 3. Cet homme m'avait reconnu, malgré
toutes les précautions que j'ai prises pour rendre ma physionomie
méconnaissable. Je craignais qu'il ne voulût me suivre afin de connaître
mon adresse et de pouvoir me tenir à sa discrétion. Il n'en fit rien, il
m'aborde au contraire humblement; il me dit qu'il était très-malheureux,
et que cependant jusqu'à ce moment il n'avait pas voulu voler, mais
qu'il était poussé dans ses derniers retranchements, et que le soir
même, aidé de plusieurs individus qu'il devait retrouver dans un lieu
qu'il me désigna, il devait commettre un vol. Je voulais arracher ce
malheureux au sort funeste qui l'attendait s'il commettait ce nouveau
crime, et comme je n'avais pas sur moi une somme assez forte pour le
mettre à l'abri du besoin jusqu'à ce que son travail lui eût procuré des
moyens d'existence honorable, je lui donnai rendez-vous pour lui
remettre la somme que je lui destinais. Voilà l'explication toute simple
de ma présence dans l'établissement de la rue de la Tannerie et de mon
déguisement.

Mathéo était un peu plus tranquille depuis qu'il avait entendu Salvador,
les explications que venait de lui donner celui-ci n'étaient pas dénuées
de vraisemblance, et, moins que tout autre, du reste, il pouvait en
contester la réalité.

Salvador, cependant, ne savait pas encore quelles étaient les raisons
qui avaient amené le docteur Mathéo chez le marquis de Pourrières, et
c'était là l'objet qui l'intéressait le plus.

--Maintenant, mon cher Mathéo, dit-il, vous me direz sans doute ce qui
vous amenait chez moi.

Mathéo, poussé dans ses derniers retranchements, ne savait plus trop ce
qu'il devait faire, il ne pouvait guère, après les confidences que
venait de lui faire Salvador, refuser de le satisfaire, et il lui en
coûtait de parler de madame de Neuville à un homme contre lequel il ne
pouvait s'empêcher de conserver quelques préventions; cependant dans
l'intérêt même de sa cliente, il était nécessaire qu'il sût quel était
le mobile qui avait fait agir Salvador lorsqu'il avait écrit le petit
billet qu'il avait envoyé à madame de Neuville, billet au moins inutile,
s'il avait voulu se borner à lui envoyer ce qu'elle avait perdu, et s'il
n'avait pas conservé l'intention d'entrer en relations avec elle. Il se
détermina donc à parler de cette dame à Salvador.

Nous croyons que le moment de faire connaître à nos lecteurs les
événements de la vie du docteur Mathéo, qui se rattachent à notre
histoire, est maintenant arrivé.

Mathéo était âgé de seize ans à peine, lorsque son père, qui exerçait à
la cité de La Valette, île de Malte, la profession de médecin, commit un
crime, à la suite duquel il fut forcé d'abandonner cette ville pour
échapper aux poursuites qui étaient dirigées contre lui. Cet homme était
le plus infâme scélérat qu'il soit possible d'imaginer, et le crime
qu'il avait commis avait été accompagné de circonstances si affreuses
qu'il était certain d'avance que le gouvernement anglais demanderait son
extradition aussitôt que le lieu où il porterait ses pas serait connu,
et, qu'elle serait accordée sans la moindre difficulté.

Il était arrivé dans les environs d'Aix avec beaucoup de peine et en ne
marchant que la nuit, car il n'avait pas eu le temps de se munir des
papiers de sûreté, et il craignait à chaque instant de tomber entre les
mains de la gendarmerie. Cependant, il ne se trouvait pas en sûreté
dans cette partie de la France, il voulait gagner un des petits ports de
la Méditerranée, où il chercherait les moyens de s'embarquer, ce qu'il
ne croyait pas impossible, attendu qu'il ne manquait pas d'argent,
lorsqu'il tomba ainsi que son fils, qu'il avait amené avec lui entre les
mains de deux des bandits qui infestaient à cette époque la forêt de
Cuges, qui les dépouillèrent de tout ce qu'ils possédaient et les
conduisirent à leurs chefs, les frères _Bisson_, riches cultivateurs du
département des Bouches-du-Rhône, qui cumulaient les deux professions
d'agriculteurs et de voleurs de grands chemins.

Il devait la vie à son fils, qui s'était plusieurs fois jeté au devant
des couteaux dirigés contre la poitrine de son père, et dont le courage
et l'extrême jeunesse avaient fini par intéresser les deux voleurs, qui,
ne pouvant se décider à assassiner un enfant, l'avaient amené à leurs
chefs afin qu'ils décidassent de son sort. Le père avait profité de
l'espèce de sursis accordé au fils, et quelques minutes après ils
étaient tous deux devant les frères _Bisson_ de Trets.

Deux scélérats se trouvaient être les arbitres du sort d'un troisième
scélérat. Entre gens de même étoffe, il est facile de s'entendre. Le
Maltais avait compris de suite qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de
se tirer de ce mauvais pas, c'était de proposer aux frères Bisson de
s'enrôler dans la bande qu'ils commandaient; il n'hésita pas: et pour
leur donner la preuve qu'il était digne de faire partie de leurs gens,
il leur fit la confidence du crime qu'il venait de commettre, crime si
horrible que les frères Bisson, dont les mains plusieurs fois déjà
avaient été teintes de sang humain, en furent presque épouvantés.
Cependant on ne pouvait refuser un collaborateur auquel des antécédents
semblables permettaient d'accorder une confiance illimitée, et que sa
profession (Mathéo avait eu soin d'apprendre à ses chefs futurs qu'il
était médecin), mettait à même de rendre d'importants services à la
troupe, il fut donc agréé à l'unanimité.

Le fils Mathéo, trop jeune encore pour comprendre toute l'infamie du
métier que venait d'adopter son père, qui lui avait fait croire qu'il
n'avait quitté l'île de Malte que parce qu'il avait prit part à une
conspiration qui venait d'être découverte, suivit la fortune de l'auteur
de ses jours, et pendant un laps de temps assez considérable, il prit
part aux expéditions de la bande des frères Bisson.

Cependant ce jeune homme n'était pas né pour l'infâme métier qu'il
exerçait. Tant qu'il avait été extrêmement jeune, il avait suivi, sans
trop chercher à se rendre compte des événements de sa vie, l'impulsion
qu'on lui avait donnée, ne songeant pas à trouver mal ce que faisait son
père, pour lequel il avait conservé un profond respect. Les frères
Bisson voulant, au reste, ménager les susceptibilités du jeune homme, ne
l'avaient employé que dans des entreprises de peu d'importance, de sorte
que jamais le sang n'avait été répandu devant lui. Mais avec les années
il lui vint l'expérience, et bientôt il ne put se dissimuler qu'il
n'était rien autre chose qu'un infâme bandit.

Ce fut d'abord son père que, dans sa naïveté de jeune homme, il prit
pour le confident de ses pensées. Celui-ci se moqua de lui et lui dit:
qu'il avait cru jusqu'à ce moment qu'il s'était depuis longtemps
débarrassé des préjugés de son enfance, qu'il voyait avec peine qu'il
n'en était pas ainsi, mais qu'il ne pouvait rien y faire; que cependant
si la vie qu'il menait ne lui convenait pas, il pouvait s'en aller.
Mathéo voulait que son père partît avec lui; mais celui-ci lui répondit
en riant qu'il se trouvait très-bien là où il était, et qu'il n'était
pas convenable de chercher à dégoûter les gens d'une position qui leur
plaisait.

Le jeune Mathéo vit alors que pour sortir de l'impasse dans laquelle il
se trouvait engagé, il ne devait compter que sur lui-même. Cependant il
ne se découragea pas, cette vie de désordre lui était devenue
insupportable, aussi il prit la résolution de saisir, pour s'échapper,
la première occasion favorable.

Cependant les frères Bisson et les principaux de la bande, avaient
remarqué que depuis quelque temps il était triste, préoccupé et qu'il
saisissait tous les prétextes afin de ne point prendre part aux
expéditions. Cette conduite devait nécessairement leur inspirer des
soupçons; ils interrogèrent son père, qui, tout scélérat qu'il était,
commençait à se repentir d'avoir entraîné son fils dans l'abîme où il
s'était jeté, et ne voulut rien leur dire des intentions de son fils.

Celui-ci était donc devenu pour toute la troupe un sujet continuel de
méfiance et d'appréhensions, lorsqu'un soir, les éclaireurs vinrent
annoncer que la diligence de Paris, que depuis quelque temps les
autorités du pays faisaient escorter, allait bientôt passer, et que,
contre toute attente, elle ne l'était pas. Les frères Bisson, voulant
profiter de cette bonne occasion, donnèrent l'ordre à tout leur monde de
s'armer et d'aller se mettre en embuscade. Mathéo voulut employer un
moyen qui plusieurs fois déjà lui avait réussi: prétexter une
indisposition afin de se dispenser de prendre part à cette expédition;
mais les frères Bisson lui intimèrent d'un ton qui ne souffrait pas de
réplique l'ordre de prendre sa carabine et de les suivre, et son père,
qui au même moment passait devant lui, lui dit à voix basse d'obéir sans
faire d'observations, s'il ne voulait pas que ses camarades lui fissent
un mauvais parti.

Mathéo fut donc forcé d'obéir; et quelques minutes après, il était en
embuscade avec les frères Bisson et les autres bandits de la troupe.

La diligence avançait lentement, gênée par la neige qui tombait depuis
plusieurs jours, et qui avait encombré tous les chemins, elle venait de
s'engager dans une partie de la route, bordée de chaque côté de hautes
touffes de genets, derrière lesquelles se tenait cachée toute la bande,
lorsque les frères Bisson, qui croyaient saisir une proie facile,
sautèrent à la bride des chevaux, tandis que Mathéo le père, Roman, qui
à cette époque faisait déjà partie de la bande, et quelques autres,
ouvraient les portières et intimaient aux voyageurs l'ordre de
descendre. Ils ne s'attendaient certes pas à la réception qui leur fut
faite: la diligence était pleine de gendarmes déguisés, qui saluèrent
les bandits d'une décharge à bout portant et s'élancèrent à la poursuite
de ceux qui n'avaient pas été atteints.

Mathéo qui, dès le commencement de l'action, s'était tenu aussi en
arrière autant que cela lui avait été possible, fut atteint par une
balle perdue, et il était tombé sur la neige, dangereusement blessé à la
tête et tout à fait privé de sentiment. Il était le seul blessé. Les
balles avaient épargné tous ceux qui n'avaient pas été tués. Favorisés
par leur parfaite connaissance du pays et l'obscurité de la nuit, les
autres bandits purent assez facilement se soustraire aux poursuites de
ceux qui les avaient si rudement accueillis.

Les gendarmes bien convaincus que toutes les recherches seraient
inutiles, rejoignaient la diligence lorsque l'un d'eux heurta Mathéo du
pied; il se pencha et reconnut qu'il respirait encore. C'était une
précieuse capture; on pouvait espérer, s'il en réchappait, que l'on en
obtiendrait des révélations, de nature à mettre sur les traces des
individus qui composaient la bande de la forêt de Cuges; aussi il fut
relevé avec le plus grand soin, pansé tant bien que mal par un gendarme
un peu plus expert que ses camarades, et transporté avec toutes les
précautions imaginables dans le coupé de la diligence, qu'il ne quitta
que pour être incarcéré dans la prison d'Aix.

Il était littéralement entre la vie et la mort, mais, cependant, grâce
aux soins qui lui furent prodigués (personne n'est mieux soigné que ceux
qui sont destinés à l'échafaud), grâce aussi, peut-être, à sa jeunesse
et à la vigueur de sa constitution il recouvra la santé. Alors
commencèrent pour lui une longue série d'interrogatoires, qui en
définitive devaient le conduire à l'échafaud, auquel il ne pouvait
échapper qu'en se déterminant à faire des révélations, détermination
qu'il aurait prise peut-être, si la crainte de compromettre son père
qui, selon toute apparence, était resté avec les frères Bisson, ne l'en
avait empêché.

Aussi, dès qu'il eût recouvré ses forces, son premier, son unique soin
fût de chercher les moyens de s'échapper de sa prison. Il n'entre pas
dans notre plan de dire comment il s'y prit pour réussir, et quels
furent les événements de sa vie, jusqu'au moment où nous l'avons vu
chirurgien aide-major de la marine, et attaché en cette qualité à
l'hôpital du bagne de Toulon; nous dirons seulement que cette période de
sa vie fut traversée par de longues et douloureuses épreuves, et que ce
ne fût qu'à force de constance, d'énergie, et grâce à des efforts en
quelque sorte surhumains, qu'il parvint à vaincre sa destinée et à
surmonter des obstacles devant lesquels se serait brisée vingt fois une
organisation moins vigoureuse que la sienne.

Le temps, et les peines qu'il avait éprouvées, avaient tellement changé
sa physionomie, qu'il pouvait espérer qu'il ne serait pas reconnu par
ceux des hommes de la bande des frères Bisson, qui d'aventure, et par
une grâce toute spéciale, seraient amenés au bagne de Toulon. Aussi,
lorsque après avoir obtenu sa nomination, il vit que tous ses efforts
pour obtenir un changement de résidence étaient inutiles, il se résigna
à accepter le poste qui lui était offert. Ce modeste emploi était pour
lui un port après de nombreux orages, et il faut le dire, le misérable
avait à peu près usé toutes ses forces dans la terrible lutte qu'il
venait de soutenir. Son dos s'était voûté, ses cheveux étaient devenus
presque blancs, de noirs qu'ils étaient auparavant. Le ciel, se dit-il,
ne voudra pas que je sois soumis à de nouvelles épreuves! N'ai-je pas,
grand Dieu! assez cruellement expié les fautes que j'ai pu commettre? Il
se trompait. Il n'occupait son poste que depuis quelques mois, et déjà
son zèle, son assiduité, la science profonde qu'il avait acquise lui
avaient conféré l'estime de ses supérieurs, lorsque Roman, qui avait
quitté la bande de la forêt de Cuges, pour courir le monde avec
Salvador, fut amené au bagne avec ce dernier.

Roman reconnut de suite son ancien compagnon, et il vit aussitôt le
parti qu'il en pouvait tirer. Il saisit donc la première occasion qui se
présenta pour l'entretenir sans témoins, et après lui avoir appris que
la bande des frères Bisson, malgré les pertes nombreuses faites sur le
champ de bataille, était toujours florissante, et que son père avait été
tué les armes à la main peu de temps après son arrestation; il lui fit
comprendre qu'il n'avait pas l'intention de rester plus longtemps au
bagne, et qu'il comptait sur lui pour favoriser son évasion.

Il fallut que Mathéo, au risque de se compromettre et de perdre une
position péniblement acquise, fît tout ce qu'exigea Roman, qui tenait
sans cesse suspendue sur sa tête l'épée de Damoclès. Nous avons vu
comment Roman, Salvador et Servigny s'évadèrent, grâce à lui, du bagne
de Toulon, et comment les deux premiers parvinrent à rejoindre, dans la
forêt de Cuges, la bande des frères Bisson.

Roman, comme tous ceux qui se sont trop avancés dans la carrière du
crime pour jamais retourner en arrière, ne pouvait voir sans lui vouer
un vif sentiment de haine l'un de ceux qu'il avait vu suivre un instant
les errements qu'il devait continuer toute sa vie, chercher à
reconquérir une place dans la société.

Il y a, dit l'Evangile, plus de joie dans le ciel pour un coupable qui
se repent, que pour dix justes qui meurent dans la foi. Il est permis de
croire, bien que l'Evangile n'en dise rien, qu'il y dans l'enfer plus de
pleurs et de grincements de dents pour un coupable qui se sauve, que
pour dix justes qui se damnent. Il en est de même ici-bas. Les démons
qui ne peuvent, quels que soient les efforts de leur rage insensée,
franchir l'espace immense qui les sépare du royaume des élus, font sans
doute tous leurs efforts pour augmenter la population de leur ténébreux
séjour; de même il existe des hommes, démons doués d'une physionomie
humaine, et Roman était de ceux-là, qui cherchent par tous les moyens
possibles à replonger dans l'abîme, ceux qui essayent d'en sortir.

Roman ne tint donc pas la parole donnée au malheureux Mathéo; son
premier soin, lorsqu'il eût rejoint la bande de la forêt de Cuges, fut
d'apprendre aux frères Bisson, ce qu'était devenu leur ancien compagnon.
Mathéo ne tarda pas à éprouver les effets de cette indiscrétion; il fut
d'abord forcé d'aller donner des soins à un de ces misérables qui avait
été blessé dans une rencontre; puis on le chargea de remettre à un
forçat tout ce qui lui était nécessaire pour faciliter sa fuite; puis
enfin, les exigences de ces misérables s'augmentant avec la facilité
qu'ils trouvaient à les satisfaire, ils voulurent qu'il leur fournit les
indications qui leur étaient nécessaires pour commettre un vol dans un
château voisin de Toulon où il était reçu. La mesure était comble. Le
malheureux Mathéo ne pouvait vivre plus longtemps dans une contrainte
aussi cruelle, il fallait ou qu'il se déterminât à devenir franchement
le complice de ces misérables, ou que, renonçant tout à coup à la
position qu'il s'était faite, il prît honteusement la fuite, s'il ne
voulait pas porter sa tête sur l'échafaud. Les frères Bisson ne lui
avaient pas caché qu'ils le dénonceraient la première fois qu'il
n'obéirait pas à leurs ordres, et ils savaient bien qu'ils étaient
hommes à tenir parole. Ce fut alors qu'il se détermina à les faire tous
périr, nous avons vu comment il réussit, et comment, Roman et Salvador,
n'échappèrent que par hasard à cette exécution générale.

Hâtons-nous de dire que Mathéo, lorsqu'il se rendit coupable de cette
action, qu'il faut bien nommer un crime, avait à peu près perdu la
raison, car voilà à peu près les raisonnements qu'il s'était faits pour
la justifier:

Les crimes de l'auteur de mes jours; la rencontre au coin d'un bois de
deux bandits; circonstances tout à fait indépendantes de ma volonté,
m'ont amené, bien jeune encore, au milieu d'une bande de scélérats. J'ai
été presque élevé au milieu d'eux; j'ai été forcé d'écouter leur
discours; d'être le spectateur et quelquefois le complice de leur
méfaits; et cependant à un âge où l'on n'a pas encore acquis la
connaissance des notions du juste et de l'injuste qui doivent servir de
règle à la conduite de l'homme appelé à vivre en société, j'ai su, en
partie, résister à la contagion de l'exemple. Ça n'a jamais été
volontairement que j'ai pris part aux déprédations de mes compagnons.
Mes mains sont vierges du sang de mes semblables, et si quelquefois il a
été répandu devant moi, c'est que je n'ai pas pu l'empêcher. J'ai commis
bien des fautes, je ne veux pas me le dissimuler; mais ces fautes
sont-elles bien les miennes? ne doivent-elles pas plutôt être imputées à
la fatalité qui n'a cessé de me poursuivre depuis que je suis né. Arrêté
à la suite d'une affaire à laquelle je n'ai pris qu'une part passive, et
seulement parce qu'on m'y avait forcé, je n'ai pas trahi mes infâmes
compagnons. Je suis donc quitte envers eux de toutes obligations, et je
ne leur ai demandé pour me soustraire au funeste sort, qui grâce à eux,
m'était réservé, ni aide, ni secours, ni protection.

Ce n'est qu'après avoir passé par toutes les phases de la plus cruelle
existence; après avoir supporté des épreuves devant lesquelles auraient
reculé l'homme le plus intrépide, que je suis parvenu à conquérir une
position plus que modeste, mais qui suffit à mes vœux. Eh bien! cette
position, ils veulent me la faire perdre en me forçant de renouer avec
eux des relations qui ont été rompues par la force irrésistible des
événements; mais ce n'est pas seulement ma position que j'ai à défendre,
c'est mon honneur, c'est ma vie qu'ils attaquent aujourd'hui, et qu'il
faut que je défende. Je suis donc en guerre avec eux, et cette guerre,
ce n'est pas moi qui l'ai déclarée, d'où il suit que ma position est
absolument semblable à celle d'un peuple qui, attaqué injustement par un
peuple dix fois plus fort que lui, se trouverait forcé d'employer, pour
conserver sa nationalité, ces moyens extrêmes que la plus cruelle
nécessité fait seule excuser. Je suis donc vis-à-vis d'eux en état de
légitime défense.

Si j'étais vis-à-vis d'un seul homme, dans une position semblable à
celle qui m'est faite en ce moment en face de plusieurs, que devrais-Je
faire? La réponse à cette question n'est pas difficile à trouver; voilà
ce que je devrais faire. Aller trouver cet homme, lui dire ce que
j'aurais le droit de lui dire, puis le provoquer, le combattre; et si,
avec l'aide de Dieu, j'en étais vainqueur, personne, j'en suis
convaincu, ne songerait à me blâmer; mais je ne puis faire, dans la
position où je me trouve, ce qui me serait possible si je n'avais qu'un
seul ennemi devant moi; en effet, je ne puis sans folie attaquer seul
une douzaine au moins d'individus, et cependant, tous ces individus sont
mes ennemis. Ce sont eux qui sont venus m'attaquer au moment où je ne
demandais qu'à les oublier; et s'ils ne périssent pas, il faut, ou que
je commette des crimes devant lesquels ma conscience se révolte, ou que
je me résolve, non-seulement à perdre ce que je n'ai acquis qu'à l'aide
d'efforts surhumains et d'une conduite irréprochable, mais encore à
subir une mort cruelle et ignominieuse.

La science que j'ai acquise a mis à ma disposition des armes terribles;
armes peu courtoises, à la vérité; mais ce sont les seules dont je
puisse me servir, et ceux contre lesquels je veux les employer, sont
d'infâmes scélérats dont la tête est depuis longtems dévolue au
bourreau, et qui jamais ne feront rien pour échapper au sort dont ils
sont menacés. Je ne vais donc faire autre chose qu'avancer leur heure
fatale de quelques jours, de quelques mois peut-être. Mais puis-je
m'arroger un droit qui n'appartient qu'à Dieu, et après lui, à la
société tout entière représentée par les magistrats chargés d'appliquer
les lois qui la régissent? non sans doute, à Dieu seul le droit de
retirer ce que lui seul a pu donner; à la société celui de punir,
humainement parlant, les crimes commis par quelques-uns de ses membres.
Mais je n'ai pas la prétention de jouer ici-bas le rôle de la
Providence. Je n'ai point non plus celle de m'ériger en vengeur de la
société outragée. Je ne veux faire qu'une seule chose, me défendre, et
le droit de la défense est le plus sacré, le plus incontestable de tous
les droits. Et puis d'ailleurs, en débarrassant la terre de ces
misérables, je sauve la vie à une infinité de victimes.

On voit par quels pitoyables sophismes Mathéo avait cherché à justifier
le crime qu'il avait commis; crime du reste commis, ainsi que nous
l'avons dit, dans un moment où le malheur lui avait enlevé le libre
usage de ses facultés, et dont à l'époque où nous sommes arrivés, il
portait encore le remords dans le cœur.

Nous avons dit que Mathéo venait de se déterminer à parler à Salvador de
ce qui était arrivé à celui-ci avec madame de Neuville.

--Une dame, lui dit-il, qui veut bien m'honorer de sa confiance, a été
conduite, par suite d'un accident qui pouvait arriver à la première
personne venue dans la maison où vous vous trouviez par hasard; vous
vous êtes permis à l'égard de cette dame.....

--Des inconvenances que je déplore, répondit Salvador; mais nous étions
tous deux plongés dans l'obscurité, je n'avais donc pu voir à qui
j'avais affaire; j'ai supposé un instant que je m'adressais à une des
habitantes de la maison, et je devais, pour ne pas exciter de soupçons,
prendre le ton et les manières d'un des individus qu'elle devait être
habituée à y rencontrer; au reste, cette dame a dû vous apprendre
qu'aussitôt que je me suis aperçu de mon erreur, je me suis empressé de
m'excuser.

--C'est vrai. Ainsi c'est vous qui avez renvoyé à cette dame le petit
carnet contenant des cartes et deux billets de mille francs, et qui avez
écrit la lettre qui accompagnait cet envoi?

--C'est moi.

--Les termes de cette lettre semblent indiquer que vous avez conservé
l'espoir de rencontrer cette dame dans le monde; est-ce en effet votre
intention?

--Vous me faites subir, mon cher Mathéo, un interrogatoire dont je veux
bien excuser l'inconvenance en faveur du motif qui sans doute vous fait
agir. Je n'ai, je vous l'assure, aucune intention sur madame la comtesse
de Neuville; je lui ai envoyé le carnet, et ce qu'il contenait, parce
que je n'ai pas cru devoir me l'approprier, et la lettre qui
l'accompagnait n'était qu'une banale formule de politesse. Il est
probable que je ne reverrai jamais cette dame, à moins que je ne la
rencontre dans le monde, ce qui est douteux; mais il me restera toujours
le souvenir de sa gracieuse physionomie et le regret bien sincère de lui
avoir causé une aussi vive terreur.

--Terreur bien vive en effet, répondit Mathéo, et que la vue d'un
cadavre caché sous une espèce de comptoir près duquel elle était
blottie, est encore venue augmenter.

--Vous pouvez, pour la tranquilliser, lui donner l'assurance que ce
cadavre n'était pas celui d'un homme assassiné. L'amphithéâtre, quelque
bien approvisionné qu'il soit, ne fournit pas toujours aux étudiants
laborieux et à quelques-unes de nos célébrités médicales, des sujets en
quantité suffisante, aussi, pour s'en procurer, ils ont pris le parti de
s'adresser à de certains industriels qui vont voler la nuit dans les
cimetières des cadavres à la convenance de leurs clients. Quelques-uns
de ces industriels se réunissent dans l'établissement en question; et
c'est sans doute un des articles de leur commerce qu'ils auront déposé
là pour quelques instants, n'en ayant pas trouvé le placement immédiat,
qui a si fort effrayé madame la comtesse de Neuville[258].

Salvador venait d'achever ce court récit, lorsque Roman entra dans le
cabinet sans se faire annoncer.

--Je vous demande bien pardon, dit-il, d'interrompre votre conversation;
mais ce que j'ai à dire à Salvador, ne souffre pas de retards. Tu
permets, continua-t-il, en s'adressant à Mathéo.

--Ne vous gênez pas pour moi, répondit celui-ci, je vais me retirer.

--Non, reste, j'ai besoin de te parler, ajouta Roman.

Mathéo se retira dans l'embrasure d'une fenêtre afin de laisser aux deux
amis la faculté de causer librement.

--Il paraît que c'est aujourd'hui la journée aux événements, dit Roman à
Salvador.

--Qu'est-il donc encore arrivé? répondit celui-ci.

--Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais gueux, savent qui nous
sommes.

--Pas possible! s'écria Salvador.

--C'est si possible que cela est.

--Mais, quel funeste hasard les a si bien instruits?

--Je vais te l'apprendre:

Depuis la scène à la suite de laquelle madame de Neuville avait été
renversée par Vernier les bas bleus qui se sauvait de chez la mère
Sans-Refus, cet homme n'avait pas reparu dans le bouge de la rue de la
Tannerie. Comme il n'avait pas voulu s'associer aux desseins que
tramaient les autres bandits contre Salvador et Roman, il craignait
qu'ils ne lui fissent un mauvais parti; de sorte qu'il n'avait pu
rencontrer ni l'un ni l'autre des deux amis, auxquels il avait
l'intention de dévoiler le complot formé contre eux. Ce n'était que
quelques minutes avant l'entrée de Roman dans le cabinet, qu'il avait
rencontré ce dernier, auquel il avait appris comment Délicat et
Coco-Desbraises s'étaient introduits dans le pavillon de Choisy-le-Roi;
comment plus tard en les suivants ils s'étaient procurés leur adresse et
leurs noms, et quel était le projet qu'ils avaient formé contre eux,
projet auquel s'étaient associés tous les autres bandits; mais, avait
ajouté Vernier les bas bleus, Rolet le mauvais gueux est le seul auquel
ils aient fait la confidence entière de leur plan; il est le seul avec
eux qui sache qui vous êtes, car ils ont fait la réflexion qu'à eux
trois ils pouvaient facilement vous tuer et vous voler. Ils ont
cependant promis aux autres de leur donner part au gâteau et de leur
apprendre qui vous êtes. S'ils ne réussissent pas, ils ont l'intention
de _manger le morceau_[259].

--Diable, diable, dit Salvador, après avoir écouté Roman avec beaucoup
d'attention; ceci est grave. Vernier les bas bleus sait-il aussi qui
nous sommes?

--Vernier ne sait rien. Il n'y a, quant à présent, que les trois
individus que je viens de nommer qui soient à craindre.

--Il faut absolument qu'ils ne le soient plus, et au plus tôt. Ils sont
trois aujourd'hui, ils seront peut-être quatre demain et ainsi de suite.
Il n'y a pas de raison pour que cela finisse. Mais est-il bien certain
que Vernier les bas bleus ne nous trompe pas?

--Quel intérêt?...

--Au fait! Du reste, j'ai remarqué sur la physionomie des hommes que
j'ai rencontré à la _planque_[260], hier et avant-hier, un air de
contrainte qui n'annonçait rien de bon.

--Ainsi?...

--C'est dans quelques jours qu'arrive la fête de la Sans-Refus, elle
donne, dit-on, ce jour-là un dîner monstre à ses intimes, nous
assisterons à ce dîner, et nous verrons ce que nous aurons à faire, et
s'il faut en découdre, nous serons là, trois, qui en vaudront bien
plusieurs.

--Qui donc avec nous?

--Eh! parbleu! le vicomte de Lussan. Puisque nous l'avons bien amené à
faire le _sert_[261] à nos hommes, crois-tu qu'il refuse de nous donner
un coup de main dans une circonstance qui l'intéresse autant que nous.

--Non, sans doute, nous pouvons même au besoin compter sur Vernier les
bas bleus.

--Eh bien! c'est dit. Mais il faut empêcher que les trois individus en
question ne parlent, et pour cela il faudrait si bien les occuper
jusque-là, qu'ils n'aient pas le temps de prononcer une parole
indiscrète.

--Comment faire?

--Tu sais où retrouver Vernier les bas bleus?

--Sans doute. Je l'ai rencontré aux Champs-Elysées où j'étais allé pour
prendre l'air pendant que tu causais avec ce maudit docteur. Je l'ai
mené dans un petit café de la rue de Bourgogne où je lui ai dit de
m'attendre, et je suis vite accouru ici afin de te raconter tout cela.

--C'est bien; voilà maintenant ce qu'il faut faire: prends de l'argent
et va retrouver Vernier, tu lui remettras deux billets de mille francs,
tu lui diras d'en garder un pour lui et de dépenser l'autre avec
Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais gueux, avec lesquels il lui
sera facile de se raccommoder; il leur dira qu'il vient de faire un bon
_chopin_ (vol) et qu'il a voulu manger son _carle_ (argent) avec eux,
tout ce qu'il voudra. La seule chose dont il devra s'occuper, sera de
faire manger et boire ces individus, boire surtout, de manière à ce
qu'ils n'aient pas un moment de raison; s'il les amène ivres au banquet
de la Sans-Refus, il y aura pour lui un autre billet de mille francs.

--Bien, très-bien, je vais retrouver Vernier.

--Termine avant avec Mathéo.

--Ah! Mathéo, eh bien! qu'en penses-tu?

--Je crois que comme nous le disions tout à l'heure, il est devenu
vertueux, mais j'avoue qu'après l'avoir entendu, je m'explique
difficilement que tu m'aies dit de lui, lorsque nous étions là-bas,
qu'il était intéressé et poltron.

--Mon cher, je te le disais pour te donner de la confiance, mais à te
parler franchement, je crois qu'il n'est pas plus poltron que toi et
moi. Mais je ne veux pas laisser à Vernier les bas bleus le temps de
s'impatienter. Je vais sortir avec Mathéo, je veux absolument savoir
pourquoi il a envoyé dans l'autre monde nos vieux amis de la forêt de
Cuges.

Roman en effet sortit avec le docteur; mais malgré tous ses efforts, il
ne put amener Mathéo sur le terrain où il voulait l'entraîner, et ils se
quittèrent assez mécontents l'un de l'autre.



II.--Digression.


Ce n'est pas certes sans éprouver un vif sentiment de crainte que nous
nous sommes déterminé à écrire les quelques lignes qui suivent, bien
qu'elles trouvent ici une place toute naturelle. La matière dont nous
allons nous occuper a été si souvent traitée, elle a fait si souvent
l'objet des méditations des hommes du plus grand mérite, qu'on trouvera
peut-être que nous sommes bien présomptueux d'oser parler après eux et
de nous exposer à un parallèle qui, nous le comprenons, ne peut que nous
être désavantageux; mais comme beaucoup d'autres, nous avons voulu
apporter notre pierre à l'édifice que l'on bâtit en ce moment, nous
avons cru que nous devions aussi à l'humanité le compte rendu des
impressions que nous ont laissées un long contact avec les malfaiteurs
de toutes les catégories; nous avons pensé enfin que là où la science
avait avancé tous ses arguments, développé toutes ses théories,
accrédité tous les systèmes, l'expérience pratique pouvait encore élever
la voix et proclamer ses convictions.

Afin que les nôtres restent vierges, nous n'avons lu aucun des ouvrages
écrits sur la matière et c'est un hommage que nous avons rendu aux
auteurs de ces œuvres, car ce n'est que parce que nous avons craint de
subir l'influence acquise à leur célébrité et à leurs talents que nous
n'avons pas voulu les lire. Nous avons compris qu'après les avoir lus
nous ne pourrions être autre qu'eux-mêmes, et qu'alors ce ne serait plus
notre individualité que nous apporterions dans la discussion d'idées
toutes pratiques. Nous n'avons cherché d'inspirations que dans notre
cœur et dans de longues et consciencieuses observations.

Depuis longtemps déjà, mais particulièrement durant les quelques années
qui viennent de s'écouler, les philanthropes ont cherché les moyens
d'améliorer le sort et l'état moral des prisonniers; mais soit qu'ils
aient mal compris la question, soit que leurs systèmes divers n'aient pu
recevoir une application immédiate, toujours est-il, que si l'on a fait
quelque chose pour le bien-être physique des détenus, il reste encore
beaucoup à faire, si ce n'est tout, pour leur bien-être moral, nous
croyons qu'on peut expliquer ainsi la nullité des résultats, des
innovations récemment essayées: les uns n'ont vu chez les condamnés que
les victimes d'un état social mal organisé, et, dès lors, ils ont
présenté pour être appliquées à tous, certaines théories qui ne
pouvaient recevoir qu'une application exceptionnelle; les autres au
contraire, n'ont voulu tenir aucun compte de la faiblesse de l'humanité
et des circonstances qui pouvaient exercer une certaine influence sur la
destinée l'homme; ils ont creusé pour ainsi dire un abîme entre
l'innocent et le coupable, et ont voulu bannir à jamais de la société,
tous ceux qui avaient failli, et qui, par cela seul, suivant eux,
devaient toujours en être le fléau. La trop grande indulgence de ceux
qui ont cherché à expliquer tous les crimes par l'organisation actuelle
de la société, les a empêché d'atteindre le but qu'ils s'étaient
proposé, et la sévérité des autres le leur a fait dépasser.

Si l'on adoptait les opinions des premiers, il ne faudrait plus de lois
répressives, et si au contraire on n'écoutait que les derniers, une même
peine devrait frapper tous les coupables: la mort.

On a dit souvent que pour bien apprécier la juste portée de nos lois
répressives, il serait à désirer que l'on pût étudier l'intérieur des
établissements destinés à ceux qui les ont violées, en vivant au milieu
des prisonniers qui ne devraient pas se douter de cette captivité
volontaire, ce serait en effet le seul moyen d'apprécier à sa juste
valeur l'efficacité des peines prononcées par nos codes. Mais il est
d'autant plus facile de concevoir l'impossibilité d'une semblable
expérience, qu'il faudrait que le séjour que le philanthrope se
déterminerait à faire dans les bagnes et les prisons, fût assez long
pour rendre complet l'examen des hautes questions qui se rattachent à
notre législation criminelle.

Les événements de sa vie, ont donné à l'auteur de ce livre le triste
avantage de pouvoir étudier sur les lieux mêmes les mœurs des
prisonniers. Il croit donc pouvoir soumettre aux hommes éclairés et
impartiaux le résultat de ses observations, et il _s'estimera heureux
s'il peut appeler l'intérêt des véritables philantropes sur des hommes
qui en sont quelquefois plus dignes qu'on ne le suppose_.

La première question à se poser avant de proposer aucune réforme
pénitentiaire est celle-ci: la société, en infligeant des peines aux
coupables, n'a-t-elle pour but que de les _punir_ sans s'inquiéter de
leur sort à venir, ou veut-elle les ramener au bien pour les rappeler
ensuite dans son sein.

Dans la première hypothèse, hypothèse monstrueuse et qui révoltera tous
les esprits sages, la société n'aurait à s'occuper que des lois
préventives; tous ses efforts devraient se borner à moraliser les
classes pour diminuer le nombre des coupables. Quant aux lois
répressives, elles seraient toutes à supprimer, ainsi que nos prisons et
nos bagnes, qui ne seraient alors que des causes de dépenses inutiles.
Dès le moment en effet qu'on désespérerait de tous les coupables, tous
devraient être anéantis sans miséricorde, et le code de Dracon qui
condamnait à mort pour les plus légers délits, devrait être exhumé et
remis en vigueur; il garantirait au moins la société si dominée par un
sentiment d'égoïsme. Elle n'a d'autre but, en frappant les coupables,
que d'assurer la sécurité sans se préoccuper de leur amélioration.

Si nous jetons les yeux sur le code de nos lois, nous voyons qu'on a
gradué les peines, qu'on a cherché à les proportionner aux crimes et aux
délits, qu'on a laissé en outre aux magistrats chargés de les appliquer,
la faculté de les modérer encore, suivant que le coupable leur
paraîtrait mériter, soit par ses antécédents, soit par son repentir,
plus ou moins d'indulgence; nous en concluons que le législateur a pensé
que l'homme qui avait mérité une peine temporaire, pouvait s'amender et
reprendre dans la société la place qu'il n'avait que momentanément
perdue.

Cette conviction du législateur n'est pas, et nous en remercions Dieu,
une vaine illusion; un très-grand nombre de condamnés pourraient en
effet se corriger, si l'autorité voulait bien prendre des mesures pour
arriver à ce résultat. Mais pour qu'il en soit ainsi, il faut qu'elle se
persuade bien que le prisonnier est toujours un membre de la famille et
qu'elle n'a reçu de la société la mission de le punir qu'afin de le
rendre meilleur.

Lorsqu'un malheureux qui ne possède plus le libre exercice de ses
facultés intellectuelles, commet des actes de nature à compromettre la
sécurité publique, l'autorité chargée de veiller à la conservation de
tous les intérêts, ne se contente pas de le mettre dans l'impossibilité
de nuire, elle charge d'habiles médecins de lui donner des soin, jusqu'à
ce qu'il ait recouvré sa raison; pourquoi n'agirait-elle pas de même
envers les malheureux contre lesquels elle s'est trouvée dans la
nécessité de sévir?

Généralement parlant, les hommes, du moins nous aimons à le croire,
naissent bons; aussi doit-on considérer comme atteints d'une maladie
morale, ceux que des passions funestes poussent au crime: ils doivent
être comme les insensés, mis dans l'impossibilité de nuire, et, pour
qu'il en soit ainsi, elle les rejette de son sein et les relègue pendant
un certain temps dans des lieux à ce destiné, d'où elle n'a plus à les
redouter. Mais nous ne voyons pas pourquoi celui qui n'est autre chose,
en résumé, qu'un malheureux auquel il manque quelques organes moraux, ou
dont les organes sont viciés, serait plus abandonné que tous les autres
malades. Nous comprendrions difficilement en effet, que l'on ne cherchât
pas à le guérir aussi, c'est-à-dire à lui rendre, si nous pouvons nous
exprimer ainsi, la santé morale qu'il a perdue; en d'autres termes le
remettre dans la voie qu'il n'aurait jamais dû quitter, celle de la
droiture et de l'honneur.

Qu'on en soit donc bien convaincu, il y a beaucoup moins d'hommes
incorrigibles qu'on ne le pense généralement, et ici, ce ne sont pas de
vaines théories que nous venons de jeter en avant; nous avons fait de
nombreux essais, et ce sont ces essais qui nous autorisent à émettre
cette assertion, non sous la forme dubitative et comme une croyance que
l'événement pourrait venir démentir, mais comme une réalité dont nous
avons fait l'expérience, et que nous devons proclamer hautement,
puisqu'en définitive elle ne peut qu'honorer l'espèce humaine.

Pendant vingt ans et plus, que l'auteur de ce livre a passé à la tête de
la police de sûreté, il n'a presque toujours employé que des forçats
libérés, souvent même des forçats évadés, dont l'autorité voulait bien
tolérer la position en considération des services qu'ils rendaient; il
choisissait même de préférence ceux auxquels des antécédents plus
fâcheux avaient acquis une certaine célébrité; eh bien! il a souvent
confié à ces hommes les missions les plus délicates; ils ont eu
fréquemment entre les mains des valeurs considérables pour les porter à
la police et dans les greffes, ils ont pris part à des opérations à la
suite desquelles ils auraient pu facilement détourner des sommes
importantes, et aucun d'eux n'a forfait à l'honneur. Et chose
remarquable, si parfois l'administration a dû sévir contre des agents
coupables de soustractions frauduleuses, ce ne fut jamais que contre
ceux qu'elle pouvait appeler les _purs_, c'est-à-dire contre ceux qui
n'avaient jamais été frappés de condamnations.

Après sa sortie de la police, lorsque l'administration refusa d'employer
ces mêmes hommes qui, durant le temps qu'ils avaient été placés sous ses
ordres, avaient donné tant de preuves d'une conversion sincère,
plusieurs d'entre eux, privés tout à coup de moyens d'existence, et ne
voulant pas reprendre leur métier primitif, s'en allèrent travailler à
la fabrique de blanc de céruse de Clichy, sans se laisser épouvanter par
les longues maladies, suite, hélas! prévue de leur travail même,
maladies toujours suivies d'une mort cruelle, que plusieurs subirent
plutôt que de commettre de nouveaux crimes.

La fabrication du blanc de céruse et quelques autres fabrications aussi
pernicieuses et fatales dans leurs résultats, sont à peu près les seules
industries que puissent exercer les repris de justice. Ces industries
qui tuent les ouvriers qu'elles occupent, qui ne produisent qu'un
modique salaire, ne chôment cependant pas, et les hommes qu'elles
emploient sont presque tous des repris de justice assez expérimentés,
assez adroits, assez audacieux, pour exercer avec une certaine chance
d'impunité le métier de voleur; ces hommes se sont donc sincèrement
corrigés.

L'auteur de ce livre pourrait au reste citer mille exemples de
conversions qui sont à la connaissance de tous, ou que du moins tout le
monde peut vérifier.

Lorsque retiré de la police de sûreté, il établit à Saint-Mandé une
fabrique de carton, il voulait continuer les observations qu'il avait
déjà faites sur les repris de justice, et chercher encore les moyens
d'être utile à cette classe de parias qu'on a trop négligés jusqu'ici,
ou plutôt, dont l'autorité ne paraît s'être occupée que pour les mettre
dans l'impossibilité de gagner honorablement leur vie. Il avait
principalement en vue de procurer au plus grand nombre possible un
métier facile et suffisamment rétribué pour qu'ils n'eussent plus besoin
de chercher dans le crime des moyens d'existence. Il n'employa donc dans
ses ateliers que des malheureux des deux sexes, que la surveillance et
le préjugé qui la suit ordinairement, réduisaient à l'inaction, à la
misère et au désespoir. Les mêmes causes reproduisirent les effets qu'il
avait remarqués. Beaucoup de ces êtres, qu'une longue pratique du vice
et des séjours plus ou moins prolongés dans les bagnes et dans les
prisons avaient presque complétement dégradés, s'amendèrent et devinrent
des ouvriers probes, sobres et laborieux; et il a vivement regretté que
le gouvernement n'ait pas cru devoir encourager son œuvre, il ne craint
pas de le dire, véritablement philantropique, et ne l'ait pas mis, par
de légers sacrifices, a même de subvenir aux frais que nécessite tout
établissement qui commence. Il aurait eu, il n'en doute pas de nombreux
imitateurs, et les résultats obtenus auraient depuis longtemps, résolu
aux yeux de tous comme elle l'est aux siens, la plus importante de
toutes les questions actuellement à l'ordre du jour.

Si des faits généraux, nous passons aux faits particuliers, les exemples
à l'appui de notre opinion ne nous manqueront pas. Parmi une foule qui
se présentent à notre mémoire, nous en choisirons seulement deux qui
nous paraissent les plus saillants.

Un jeune étudiant est refusé lors de son dernier examen; il prétend que
l'on a été injuste à son égard; son esprit s'exalte et de suite il court
chez celui de ses professeurs auquel, à tort ou à raison, il attribue sa
disgrâce et il dirige sur lui le pistolet dont il s'était armé. Le
professeur est assez heureux pour échapper à la mort qui lui était
réservée. Quelques jours après cette tentative d'assassinat, le jeune
homme fut arrêté et par suite traduit devant la cour d'assises de la
Seine. Il ne chercha pas à nier la tentative criminelle dont la vindicte
publique lui demandait la réparation; mais il prétendait ne pouvoir
s'expliquer à lui-même comment avec le caractère dont il était doué, il
avait pu se déterminer à commettre une semblable action.

L'avocat de ce jeune homme chercha à établir que son client était en
démence, et qu'il ne jouissait pas du libre exercice de ses facultés
lorsqu'il avait voulu assassiner son professeur. Il cita des faits de
nature à prouver qu'il était doué d'un caractère qui rendait, en quelque
sorte, inexplicable le crime qu'il avait voulu commettre, faits, qui du
reste, furent confirmés par les déclarations de plusieurs témoins
honorables.

Ce système de défense fut parfaitement accueilli. On posa cette question
au Jury. L'accusé jouissait-il du libre exercice de ses facultés
lorsqu'il a commis le crime qui fait l'objet de l'accusation? Une
réponse négative fit acquitter le jeune homme. Les magistrats qui
avaient voulu poser cette question, et les douze citoyens qui la
résolurent dans un sens favorable à l'accusé, ont nécessairement admis
la possibilité du fait qu'elle énonçait. Une opinion partagée par des
magistrats de cour royale, par douze citoyens honorables et par une
foule de légistes, de médecins et de philosophes, ne doit ce me semble,
étonner personne. Au reste, dans l'espèce, l'événement à démontré que
les magistrats et les jurés avaient agi sagement, car le jeune étudiant
d'alors est aujourd'hui un père de famille honorablement placé dans le
monde.

Deux assassins, nommés Blanchet et Henry, condamnés au supplice de la
roue par la cour de justice de Paris, étaient détenus à Bicêtre lorsque
éclatèrent les événements de la première révolution; grâce à ces
événements, ils furent oubliés, et bientôt ils recouvrèrent leur liberté
en s'évadant lors du massacre des prisons en septembre 1793, et ils la
conservèrent pendant plusieurs années. Ils ne furent remis en prison que
lorsque la justice eût repris un cours régulier; mais il y avait trop de
temps que la sentence avait été prononcée pour qu'on pût songer à
l'exécuter, on se borna donc à les laisser en prison. Durant un laps de
temps de près de trente années, ils ne donnèrent pas à l'autorité le
moindre sujet de plainte; leur conduite au contraire aurait pu être
citée à tous les autres détenus comme un exemple à suivre; enfin on se
détermina à les mettre en liberté. Ils vivent encore tous deux; l'un est
maître perruquier, et l'autre fabricant de cartes géographiques et ils
jouissent de l'estime et de la considération de tous ceux qui les
connaissent. Ils sont tous deux la preuve qu'on peut se corriger même
après avoir commis un crime énorme, et que c'est peut-être à tort que
Boileau a dit quelque part:

    L'honneur est comme une île escarpée et sans bords,
    On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.

Nous avons suffisamment démontré, et démontré par des faits, que les
plus grands criminels eux-mêmes peuvent être ramenés à récipiscence.

Nous avons précédemment esquissé les traits principaux du caractère et
des mœurs des hommes que nous croyons susceptibles de s'amender; nous ne
reviendrons donc pas sur cet article; cependant nous croyons en avoir
dit assez pour les faire suffisamment connaître; mais notre travail ne
serait pas complet, si après avoir peint les hommes tels qu'ils sont,
nous ne disions pas quelles sont les causes qui produisent de semblables
effets, et si nous n'indiquions pas sommairement les moyens qui nous
paraissent propres à les détruire.

Un grand nombre d'écrivains philanthropes par état, ont taillé leur
plume et se sont mis à écrire pour le peuple et dans l'intérêt du peuple
qui jamais n'a lu leurs ouvrages, des livres, qui nous voulons bien le
croire, sont pleins, d'excellentes choses. Ils ont gagné à ce métier, de
beaux biens au soleil, des décorations et des inscriptions sur le grand
livre de la dette publique; mais c'est en vain que nous regardons autour
de nous, nous ne voyons pas ce que le peuple y a gagné; il est permis de
s'étonner de ce qu'il n'a point recueilli les fruits que devait produire
le travail des hommes qui se sont posés comme comprenant si bien son
intérêt et sa misère.

A Dieu ne plaise, que nous attaquions ici ce petit nombre d'hommes
consciencieux qu'un véritable sentiment d'humanité a poussés dans
l'arène, et dont la reconnaissance publique vénère le nom; mais leurs
efforts ont été étouffés par les déclamations de ces philanthropes à la
face merveille, qui dorment la grasse matinée, et s'apitoient après
boire sur le sort des malheureux qui jeûnent et qu'ils se sont donnés la
mission de secourir: ceux-ci, et le nombre en est tel que l'on peut dire
avec raison, qu'il en est de la philanthropie comme de l'esprit, qu'elle
court les rues, ceux-ci, disons-nous n'ont fait que compliquer la
question, en multipliant les théories et les difficultés.

En résultat, quelques grandes mesures ont-elles été prises, a-t-on fait
quelques chose qui pût servir au bonheur de l'amélioration des classes
infimes? nous ne le croyons pas: on a beaucoup écrit sans doute, mais on
n'a rien tenté, du moins rien d'efficace.

Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de ne pas craindre de
regarder à la loupe toutes les plaies qui rongent l'ordre social, et de
disséquer ensuite le corps de nos lois pénales pour y chercher le remède
qu'elles appliquent à la guérison de ces mêmes plaies.

On naît poëte, on naît maçon, dit un vieux proverbe on pourrait dire en
donnant à ce proverbe une certaine extension: on naît voleur, et ajouter
que la loi n'a pas le droit de punir un homme seulement parce que son
organisation est vicieuse; mais l'expérience a depuis longtemps prouvé,
les phrénologistes eux-mêmes (si leur science est exacte), ont reconnu
que l'éducation pouvait corriger les torts de la nature; il suit delà
que si une société bien organisée a le droit de punir ceux qui violent
ses lois, l'exercice de ce droit doit être subordonné à l'observation de
quelques conditions. Avant de sévir contre le crime, elle doit tout
faire pour le prévenir, et en lui infligeant des peines, elle doit avoir
pour premier but de corriger son auteur; elle cesse d'être juste alors
qu'elle est sévère sans avoir préalablement fait tous ses efforts pour
détruire les causes qui portent d'ordinaire l'un de ses membres à
commettre un premier crime.

La famille des voleurs, nous devons en convenir, est beaucoup plus
nombreuse qu'on ne le croit généralement, et nous ne parlons ici que de
ceux qui violent ouvertement les lois pénales du pays; il en est de même
des causes qui leur donnent naissance, elles sont nombreuses aussi et
leur énumération formerait sans peine un ouvrage volumineux, nous ne
parlerons donc que des principales.

Le manque d'éducation.

--Presque tous les voleurs de profession sortent des rangs du peuple.
Pourquoi? Il n'est pas difficile de trouver une réponse à cette
question.

Les gens du peuple, sauf quelques rares exceptions quittent leur
domicile le matin pour aller à leurs travaux, et n'y rentrent que le
soir pour souper et se livrer au sommeil; ceux d'entr'eux qui ont des
enfants les laissent courir toute la journée dans la rue, et ne peuvent
savoir ce qu'ils ont fait, ni ce qu'ils ont appris et s'ils agissent
ainsi, ce n'est pas par indifférence, car ils aiment leurs enfants, les
gens du peuple; mais ils croient qu'il vaut mieux, pour leur santé, les
laisser courir que de les tenir renfermés: ils sont d'ailleurs frappés
des accidents qui arrivent à ceux qu'on a l'imprudence d'abandonner dans
une chambre, et sous ce rapport, il est peut-être difficile de les
blâmer.

Ainsi livrés à eux-mêmes, sans autre guide que leur libre arbitre, ces
enfants envient le sort de leurs camarades, un peu plus âgés et déjà
pervertis qui peuvent jouer au bouchon et acheter quelques friandises,
et, pour faire comme ces derniers, ils dérobent quelques objets de mince
valeur à l'étalage d'une boutique, puis ils s'aguerrissent, et finissent
par devenir d'audacieux voleurs. Et que l'on ne croie pas que nous
tirons une conséquence trop grave d'un fait en lui-même insignifiant,
l'expérience à démontré à l'auteur de ce livre la vérité de ce que nous
avançons ici: la plupart des enfants qu'il avait remarqués errants sans
but sur la voie publique, sont devenus, après avoir commencé par des
peccadilles, d'éhontés voleurs, qui sont enfin tombés entre ses mains.

Mais, nous répondra-t-on, tous les enfants du peuple ne sont pas élevés
ainsi; il y a des salles d'asile; d'accord. Mais les salles d'asile,
institutions éminemment utiles, ne sont pas assez nombreuses pour que
tous les enfants puissent en obtenir l'accès; elles s'ouvrent trop tard
et se ferment de trop bonne heure (le même reproche peut être adressé
aux diverses écoles consacrées aux enfants du peuple), pour que les
ouvriers puissent, sans perdre une portion du temps consacré à leur
travail, y conduire leurs enfants et venir les y chercher.

Mais dans ces salles d'asile, dans ces écoles primaires, dont évidemment
le nombre est insuffisant pour que tout le monde puisse en profiter, et
même dans des écoles d'un ordre plus élevé, apprend-on aux enfants du
peuple à respecter les lois du pays? Non, cette partie si essentielle de
toute bonne éducation est complètement négligée. L'on peut donc, jusqu'à
un certain point, croire que celui qui commet un premier crime ne pèche
que par ignorance. Puisque tous les Français doivent connaître la loi,
apprenez donc la loi à tous les Français.

L'ignorance est au moral ce que la petite vérole est au physique: toutes
deux laissent des traces ineffaçables, et l'on doit convenir que celles
qui flétrissent l'âme sont cent fois pire que celles qui enlaidissent le
corps. Tous les soins possibles ont été pris pour répandre dans le
peuple les bienfaits de la découverte de Jenner, des primes
d'encouragement sont offertes aux mères qui font vacciner leurs enfants,
et certains priviléges sont accordés à ces derniers: ainsi, ils sont
seuls admis dans les écoles du gouvernement; enfin on impose aux
nourrices l'obligation de faire vacciner leurs nourrissons; et, dès leur
arrivée dans les régiments de notre armée, les jeunes conscrits sont
soumis à cette opération. Pourquoi donc ne fait-on rien de semblable
pour répandre les bienfaits autrement précieux de l'instruction?
Pourquoi l'éducation des enfants, quelque chose qu'on ait faite
jusqu'ici, reste-t-elle toujours une charge pour les parents pauvres?
Pourquoi dans celles de nos écoles qu'on veut bien appeler gratuites,
laisse-t-on supporter par ces derniers le prix des livres et du papier?
et pourquoi encore les oblige-t-on à fournir à leurs enfants tel ou tel
costume? Nous voulons bien admettre que ces livres, ce papier, ce
costume obligé, ne nécessitent en définitive que de bien légers
sacrifices; mais quelque légers qu'ils soient ils sont trop
considérables, souvent, pour des malheureux qui se lèvent quelquefois
sans savoir comment il se procureront le pain de la journée; tant que
vous n'aurez pas intéressé la misère ou l'avarice des parents à envoyer
leurs enfants aux écoles, alors assez nombreuses pour satisfaire aux
exigences de la population; tant que vous ne leur aurez pas, au besoin,
fait une obligation de ce devoir, vous n'aurez pas assez fait.

Mais cela fait, est-ce à dire qu'il n'y aura plus rien à faire! Non,
sans doute: il faut s'occuper de tous les âges comme de toutes les
classes. Et nous le demandons, y a-t-il en France des établissements
dans lesquels les adolescents puissent, en apprenant un état, compléter
l'éducation que, dans un pays civilisé, tous les hommes devraient
posséder, et, en même temps contracter l'habitude du travail et de la
sobriété? Non! c'est la réponse qu'on se trouve à regret forcé de faire
à cette question: la prévoyance de l'autorité ne s'est pas étendue
jusque-là.

Ainsi donc, tel homme est vicieux, parce qu'on a négligé de développer
le germe des bonnes qualités que la nature avait mises en lui; tel autre
meurt de faim, parce qu'on a dédaigné de lui apprendre un état ou qu'il
ne trouve pas l'occasion d'exercer celui qu'il a appris par hasard:

De cet état de chose à un vol qui sera bientôt suivi de plusieurs
autres, et qui, du voleur par occasion ou par nécessité fera un voleur
de profession, il n'y a qu'un pas.

Mais il y a, dit-on, du travail pour tout le monde. Cependant ceux qui
avaient écrit sur leurs drapeaux: _Vivre en travaillant ou mourir en
combattant!_ n'avaient pas de travail; cependant tous les jours, les
tribunaux condamnent des individus qui n'ont ni domicile, ni moyens
d'existence, bien qu'ils ne soient pas encore devenus des voleurs. Il
est assurément bien permis de croire que si ces individus avaient trouvé
l'occasion d'utiliser leurs facultés, il n'auraient pas manqué de la
saisir, car leur misère même est une présomption en leur faveur.
Cependant, ainsi que nous l'avons déjà dit, des individus vont mourir à
la peine dans les ateliers pestilentiels de la fabrique de Clichy, c'est
faute assurément de trouver de l'ouvrage dans des établissements moins
insalubres.

C'est en voulant méconnaître la véritable cause de la profonde misère
qui accable tant de malheureux, qu'on est arrivé à écrire dans nos codes
ces lois monstrueuses sur les vagabonds, lois qui ont donné naissance à
plus de crimes qu'on ne paraît le supposer.

L'article 209 du code pénal, porte que le vagabondage est un délit.

L'article 270 donne ainsi la définition du mot: _Les vagabonds ou gens
sans aveu sont ceux qui n'ont ni domicile certain ni moyens de subsister
et qui n'exercent habituellement ni métier ni profession_.

Et c'est dans le code d'une nation qui se pose devant toutes les autres
comme la plus éclairée, que de semblables lois sont écrites! Personne
n'élève la voix pour se plaindre de vous, mais le malheur vous a
toujours poursuivi, donc vous êtes coupable: les haillons qui vous
couvrent sont vos accusateurs. Par cela seul que vous êtes malheureux,
vous n'avez plus le droit de respirer au grand air, et le dernier des
sbires de la préfecture de police peut vous courir sus comme sur une
bête fauve; c'est ce qu'il ne manque pas de faire. _Vous valez un petit
écu_; vous êtes saisi, jeté dans une prison obscure et malsaine, et
après quelques mois de captivité préventive, des gendarmes vous traînent
devant les magistrats chargés de vous rendre justice; votre conscience
est pure, et vous croyez qu'à la voix de vos juges les portes de la
geôle vont s'ouvrir devant vous. Pauvre sot que vous êtes! la loi dicte
aux magistrats, qui gémissent en vous condamnant, des arrêts
impitoyables. Quoi que vous puissiez dire pour votre défense, vous serez
condamné a trois on six mois de prison, et après avoir subi votre peine,
_vous serez mis à la disposition du gouvernement pendant le temps qu'il
déterminera_.

Si l'on traite avec tant de rigueur celui dont le seul tort souvent est
d'être né et resté misérable, on a, en revanche, une extrême indulgence
pour le criminel de noble race. Ainsi, tandis qu'on sacrifiera à
l'exemple le fils d'un pauvre ouvrier, on sauvera l'accusé de bonne
famille. Où est alors la justice! L'honneur d'une famille favorisée par
la fortune lui paraît-il plus précieux à conserver que celui de la
famille d'un prolétaire? Je ne le crois pas; cependant les faits sont là
et connus de tous.

Suivant nous l'homme qui comparaît devant un tribunal après avoir reçu
une éducation libérale est, à délit égal, évidemment plus coupable que
celui qui a toujours vécu dans l'ignorance. Il n'est pas nécessaire, du
moins nous le présumons, de déduire les raisons qui nous font penser
ainsi; ce serait s'épuiser en efforts superflus pour prouver l'évidence.
Pourquoi donc l'homme bien élevé est-il presque toujours traité avec une
extrême indulgence, tandis que l'on se montre si sévère envers celui
dont l'ignorance est le plus grand crime? pourquoi? nous n'en savons
rien. Mais n'est-il pas permis de croire que cette manière d'agir blesse
profondément cet instinct du juste et de l'injuste qui existe dans le
cœur de tous les hommes, et qu'elle en détermine plusieurs à se révolter
contre la société.

Notre législation sur les mendiants n'est ni plus morale ni moins
funeste en résultats que celle qui frappe les vagabonds; si les premiers
sont frères jumeaux de ceux-ci, s'ils sont tous deux nés des mêmes père
et mère, il faut reconnaître que nos lois les traitent avec une même
sévérité, et que sous ce rapport, elles sont au moins impartiales si
elles ne sont pas souvent injustes.

Pour avoir le droit de blâmer la mendicité et celui de punir les
mendiants, il faut avoir donné à tous les nécessiteux la possibilité de
vivre à l'aide d'un travail quelconque (car il est un droit qui les
domine tous et qui appartient à tous les hommes, c'est celui de vivre,)
(en travaillant, bien entendu). Si avant de s'être acquitté de ce devoir
on se montre sévère, on court le risque de punir un homme qui a préféré
la mendicité au vol, et c'est précisément ce qui arrive tous les jours.

Les agents de l'autorité ne manquent pas d'arrêter tous les nécessiteux
qu'ils trouvent sur leur chemin, et ceux qui sont ainsi arrêtés, sont
condamnés à deux ou trois jours d'emprisonnement; ils sont ensuite mis à
la disposition de l'autorité administrative qui les fait enfermer et ne
leur rend la liberté que lorsqu'ils ont acquis un capital de trente à
quarante francs, fruit du travail d'une année tout entière; jeté ensuite
sur le pavé, que peut faire le mendiant avec une aussi faible somme? il
la dissipe en cherchant ou en ne cherchant pas du travail, et se trouve
bientôt aussi misérable qu'il l'était lors de son arrestation. Cela
n'arriverait pas si, au lieu d'une prison, ces malheureux avaient trouvé
dans un établissement _ad hoc_ un travail convenablement rétribué.

L'autorité pour se montrer aussi sévère envers les mendiants, a-t-elle
fait pour eux tout ce qu'elle devait faire? nous avons, il est vrai, des
dépôts de mendicité, et l'on pourrait s'étonner que les mendiants ne
s'empressent pas de s'y rendre; mais cet étonnement cesse, lorsque après
examen, on reste convaincu que ces dépôts ne sont autre chose que des
prisons. Eh quoi! vous voulez qu'un malheureux donne sa liberté, le seul
bien qui lui reste, pour un morceau de pain bis, et un potage à la
rumfort, cela n'est ni juste, ni raisonnable, eh! quel inconvénient
trouveriez-vous donc à lui laisser l'ombre au moins de cette liberté et
à lui accorder la faculté de sortir, au moins une fois par semaine.

Le travail de ces malheureux dans les dépôts de mendicité, pourrait
aussi être plus convenablement rétribué; presque tous les pauvres
peuvent être employés utilement par une administration intelligente,
cela est si vrai, que la plupart de ceux qui sont bons pauvres à
Bicêtre, travaillent encore, il savent se trouver à eux-mêmes quelques
travaux en rapport avec leurs forces et leurs capacités, et gagnent
ainsi d'assez bonnes journées, c'est une preuve incontestable, que
l'administration se montre parcimonieuse envers ceux qu'elle garde dans
les dépôts, ou qu'elle ne sait pas tirer un parti convenable de leur
travail. Quoi qu'il en soit, on conçoit sans peine qu'un homme auquel le
travail ne rapporte que cinq à six centimes par jour, s'en dégoûte
facilement.

Au nombre des mendiants, il s'en trouve qui n'implorent la charité
publique que parce que des infirmités réelles les mettent dans
l'impossibilité de travailler; si quelques-uns méritaient l'indulgence,
assurément ce seraient ceux-là, car ils souffrent doublement et de leurs
maux physiques et de la violence morale qu'ils se font; pourtant c'est
pour eux que sont les rigueurs, et l'autorité laisse des mendiants
privilégiés, vaquer tranquillement à leur industrie.

Lorsque l'on arrête, pour les conduire dans des dépôts de mendicité,
tous les mendiants que l'on rencontre dans les rues; pourquoi
accorde-t-on à quelques-uns le privilége de mendier à la porte des
églises, est-ce que par hasard la mendicité serait moins repoussante à
la porte d'une église, qu'au coin d'une rue?

Les fruits de la charité publique destinés à secourir la misère des
pauvres, sont on ne peut plus mal distribués; on inscrit sur les
registres des bureaux de bienfaisance, tous ceux qui se présentent avec
quelques recommandations, et l'on repousse impitoyablement celui qui n'a
que sa misère pour parler pour lui, et qui ne peut s'étayer du nom de
personne, aussi il y a dans Paris, des gens qui sont assistés à la fois
dans cinq ou six arrondissements, tandis que de plus nécessiteux ne
reçoivent dans aucun.

Celui qui est enfin parvenu à se faire inscrire dans un bureau de
charité est toujours assisté, quels que soient les changements opérés
dans sa position; d'un autre côté ceux que de fâcheuses circonstances
plongent momentanément dans la misère, n'arrivent, quelles que soient
leurs recommandations, à se faire inscrire et secourir que longtemps
après que les besoins du moment ont cessé, longtemps après qu'ils ont
produit leurs irréparables effets.

Ainsi, qu'un ouvrier laborieux tombe malade, sa famille privée du
salaire journalier qui la faisait vivre, se trouve bientôt réduite à la
plus affreuse misère et dans l'impossibilité de procurer quelque
soulagement à celui qui n'attend que son retour à la santé pour
redevenir son soutien. Peu quelquefois pourrait activer cette guérison
si désirée, mais il meurt souvent avant qu'on ait pu obtenir quelque
chose des bureaux de bienfaisance, ou s'il se relève, c'est pour
entendre ses enfants lui demander du pain, sans pouvoir les satisfaire,
c'est pour se trouver en proie à ce morne désespoir compagnon
inséparable de la misère; et nous n'avons pas besoin de le dire, puisque
tout le monde le sait, le désespoir et la misère sont de bien mauvais
conseillers.

Les secours destinés aux pauvres sont insuffisants, il serait peut-être
juste d'imposer en leur faveur les gens qui possèdent,
proportionnellement à leurs revenus. Des gens qui possèdent cinquante et
cent mille livres de rente donnent seulement quelques centaines de
francs par année pour les pauvres, et cependant ils croyent faire
beaucoup; ils dédaignent, ils méprisent les pauvres, c'est cependant
dans leurs rangs qu'ils trouvent tout ce dont ils ont besoin, des
ouvriers, des domestiques, des remplaçants qui verseront au besoin leur
sang pour leur fils et quelquefois même de jeunes et jolies filles pour
satisfaire leurs passions.

Les ouvriers sont presque tous ivrognes et brutaux, les domestiques
volent, ce n'est peut-être que trop vrai, mais à qui la faute si ce
n'est à vous messieurs qui possédez? Si vos dons étaient proportionnés à
votre fortune et aux besoins des classes pauvres, les enfants du pauvre
recevraient une meilleure éducation, ils connaîtraient les lois et
l'histoire de leur pays et bientôt il ne resterait pas la plus légère
trace des défauts, des vices mêmes que vous reprochez à ceux que la
Providence a placés sur les derniers degrés de l'échelle sociale.

Tant que pour secourir les pauvres, on se bornera à leur envoyer une
dame richement parée et étincelante de diamants, leur porter les bons
d'un pain de quatre livres et d'une tasse de bouillon; tant qu'on se
bornera à emprisonner ceux qui implorent la commisération publique, les
résultats de l'état de chose actuel seront à craindre.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce sujet, qui serait
interminable si l'on voulait signaler tous les abus et indiquer tous
les remèdes qu'il serait possible d'y apporter; il nous suffit d'avoir
démontré que la société avait beaucoup à faire pour les mendiants, afin
d'éviter qu'ils n'embrassent une profession beaucoup plus dangereuse
pour elle, en un mot qu'ils ne se fassent voleurs.

L'honorable M. de Belleyme, qui ne put faire durant sa courte
administration tout le bien qu'il méditait, eut cependant le temps de
fonder un établissement qui devait servir de refuge à tous les individus
des classes pauvres, et dans lequel ils devaient trouver les moyens
d'employer utilement leurs facultés; les heureux effets que cet essai ne
tarda pas à produire, auraient dû encourager les amis de l'humanité,
mais l'institution de M. de Belleyme, fût malheureusement accueillie
avec cette indifférence qui n'accompagne que trop souvent les œuvres du
véritable philanthrope.

L'ivrognerie est de toutes les passions celle qui dégrade le plus
l'homme, elle est aussi l'une de celles qui arment le plus souvent son
bras pour le meurtre et le crime. Qui n'a senti son cœur se soulever de
dégoût en rencontrant dans les carrefours et parfois dans les plus beaux
quartiers de la capitale, ces hommes abrutis par la boisson, se traînant
de borne en borne et courant, à chaque pas qu'ils font, le risque de se
tuer? qui n'a également frémi d'horreur en lisant dans les journaux les
détails des crimes que l'ivresse seule a fait commettre? Pourtant
l'autorité n'a pris aucune mesure pour réprimer les tristes effets de
cette inconcevable passion, et notre législation est restée désarmée
pour la combattre; et assurément cette passion est mille fois plus
dangereuse que le vagabondage, mille fois plus dégradante que la
mendicité, contre lesquels on sévit avec une rigueur souvent bien
inconsidérée.

Si nous cherchons à nous expliquer cette mansuétude pour les ivrognes,
notre raison se perd en conjectures et nous arrivons toujours à cette
conclusion: les ivrognes consomment des produits sur lesquels
l'administration perçoit des droits énormes... serait-ce là ce qui leur
vaut l'indulgence? vraiment on serait tenté de le croire, lorsqu'on voit
ce nombre prodigieux d'établissements borgnes, qui infestent la capitale
et les barrières, ces bouges de perdition qui ne sont fréquentés que par
des malfaiteurs et des prostituées du dernier étage et les ivrognes que
le bon marché des boissons qu'on y débite y attire. Tous les quartiers
populeux de Paris possèdent un ou plusieurs établissements de ce genre,
et sans parler de Paul Niquet, que tout le monde connaît, on pourrait
citer, en ne comprenant dans l'énumération que les plus célèbres, on
pourrait citer disons-nous: le _Chapeau Rouge_, rue de la Vannerie;
_l'Auvergnat_, rue Planche-Mibray; _l'Abattoir_, quartier de l'Arsenal;
le _Cassis_, rue du Plâtre Saint-Jacques; le _Petit bal Chicard_, rue
Saint-Jacques; le _Drapeau Tricolore_, rue Galande; _La Maison
Muraille_, rue des Marmousets; _l'Hôtel de la Modestie_, rue de la
Tacherie et enfin le _Grand Saint-Michel ou le Grand Bal Chicard_, rue
de Bièvre[A][262]. On débite dans ces cloaques de l'eau-de-vie, du
cassis et d'autres spiritueux à raison de quatre-vingts centimes le
litre, ces liqueurs falsifiées à l'aide de matières malfaisantes, sont
désagréables au goût autant qu'elles sont nuisibles à la santé, mais
elles procurent l'effet que les malheureux qui les prennent en
attendent, elles grisent, elles leur procurent les douceurs de l'ivresse
et disposent leur sang aux orgies, aux saturnales, qui suivent presque
constamment de copieuses libations. Les maîtres des établissements que
nous venons de nommer ont en effet, pour en doubler la puissance
attractive, le soin d'y réunir des femmes le rebut de leur sexe, qui
vendent leurs faveurs quelques sous ou quelques verres de mauvaise
eau-de-vie, mais qui ne laissent pas échapper l'occasion de dévaliser
ceux qu'elles ont su captiver, lorsque l'ivresse est arrivée chez eux à
ce point d'engourdir tout leur être.

Législateurs qui n'avez pas cru devoir armer votre bras pour frapper
l'ivrognerie, administrateurs qui l'encouragez en quelque sorte parce
qu'elle augmente le budget des recettes, descendez dans ces sentines de
la _grande Lutèce_, où la débauche est en permanence, où les murs
suintent l'orgie, écoutez le langage des gens que vous y rencontrerez,
voyez-les s'enivrer, se battre, se confondre, hommes et femmes, dans des
étreintes furibondes, puis céder à ce sommeil de plomb qui a
l'insensibilité de la mort sans en avoir le calme, et vous pourrez juger
alors quelle source puissante de démoralisation vous laissez subsister
dans le sein de votre patrie?

Mais sans descendre dans ces repaires de corruption, n'avez-vous pas été
suffisamment frappés des inséparables effets de l'ivrognerie, en
rencontrant sur les boulevards des jeunes gens de famille auxquels
l'ivresse inspire des propos qui scandalisent vos femmes et vos filles;
en heurtant, à chaque pas que vous avez fait dans nos rues ces ouvriers
qui, ont dépensé aux barrières le fruit de leur travail d'une semaine,
qui vous étourdissent de leurs chansons obscènes et qui ne sauront
comment donner demain du pain à leurs femmes et à leurs enfants; enfin
ces rixes si nombreuses et souvent si funestes, dans lesquelles
l'ivresse seule porte des coups, ne vous ont-elles pas effrayées?
Comptez les victimes de cette ignoble passion, et vous verrez que la
cupidité n'a pas versé tant de sang, amoncelé autant de cadavres que
l'ivresse, et vous resterez convaincus que votre indulgence n'a été
jusqu'ici qu'une coupable faiblesse.

Les voleurs, pour la plupart du temps, n'attentent qu'à la propriété
d'autrui, et les ivrognes menacent sans cesse la vie de leurs
semblables; voilà peut-être la seule distinction que l'on devrait faire
entre eux. Cependant, non-seulement la passion de ces derniers n'est pas
rangée dans la nomenclature des crimes et des délits, mais aux yeux de
nos lois, elle sert souvent d'excuse aux crimes qu'elle fait commettre;
on arrive ainsi à ne sévir ni contre l'immoralité de la cause, ni contre
la criminalité de ses effets. Tous les jours, en effet, nous entendons
des malheureux traduits soit devant la police correctionnelle soit
devant la cour d'assises n'invoquer d'autres moyens de défense que
l'ivrognerie; ils étaient ivres, voilà leur justification, et presque
toujours nos magistrats, prenant en considération cet état qui exclut la
préméditation, appliquent le minimum de la peine, lorsqu'ils n'absolvent
pas entièrement le coupable; l'ivresse est devenue un brevet d'impunité.

Il est temps, nous le pensons, de mettre fin à un pareil état de chose;
il est temps de sévir contre la cause même de tant de crimes et de
délits, ou de réprimer au moins avec la dernière rigueur ses déplorables
excès. Quant à nous, nous ne voyons pas quel grand inconvénient il y
aurait à s'en prendre à la cause elle-même et à ranger l'ivresse,
l'ivresse seule, isolée de ses effets, au nombre des délits. Arrêtez et
poursuivez tous les individus, de quelque classe qu'ils soient, que vous
rencontrerez en état d'ivresse, soit dans les rues, soit dans les lieux
publics; poursuivez également comme leurs complices tous ces chefs
d'établissements qui, poussés par la plus ignoble cupidité, ne se font
pas scrupule de verser à boire à des hommes déjà privés de raison, et
vous aurez puissamment contribué à moraliser la société, vous aurez
empêché beaucoup de crimes.

Qu'on ne nous dise pas que l'ivresse par elle-même, ne portant préjudice
à personne, ne peut être rangée au nombre des délits; il ne doit pas
être permis à un membre de la société de dégrader en lui l'humanité
jusqu'à le priver du caractère distinctif qui sépare l'homme de la
brute, c'est un suicide moral que nos lois ne doivent pas autoriser;
d'ailleurs l'ivresse est un scandale, un outrage à la morale publique,
que l'autorité peut certainement réprimer sans être accusée de porter
atteinte à la liberté individuelle. Vous avez supprimé les maisons de
jeux; vous poursuivez les maîtres d'établissements qui permettent de
jouer chez eux; pourquoi ne traiteriez-vous pas avec la même sévérité
les ivrognes et ceux qui les tolèrent et qui les attirent chez eux;
pourquoi ne faites-vous pas aussi fermer ces établissements où l'on
débite des spiritueux a des prix qui ne permettent que de verser du
poison aux consommateurs; l'ivrognerie ne ruine pas moins de malheureux
que le jeu, elle ne laisse pas moins d'enfants sans pain, pas moins de
mères de famille dans le plus complet dénûment; elle les expose en outre
plus fréquemment aux mauvais traitements, aux brutalités de leurs
parents et de leurs époux, de ceux-là mêmes qui leur devaient assistance
et protection; envisagées toutes deux sous ce point de vue, l'ivrognerie
est des deux passions celle qui est la plus funeste, et elle doit
envoyer et elle envoie en effet, de nombreuses recrues grossir les rangs
des malfaiteurs. (Qu'il demeure bien entendu cependant que nous ne
voulons pas faire une exception en faveur de la passion du jeu qui est
plus répandue qu'on ne le pense dans les classes inférieures, puisqu'il
n'est si petite tabagie qui n'ait son billard, et qui, comme toutes les
autres passions mauvaises, est une cause puissante de démoralisation;
nous prétendons seulement que l'ivrognerie est un vice encore plus
funeste dans ses résultats que le jeu.)

Personne, nous le pensons, ne sera tenté de mettre en doute, ni la
nécessité d'apporter aux maux que nous venons de signaler les remèdes
convenables, ni celle, plus grande encore, de créer, en faveur des
classes pauvres, des établissements dans lesquels elles pourraient
toujours trouver de l'éducation, du travail, et du pain. Ces
établissements, si jamais ils existent, devront être administrés par des
philanthropes éclairés et non rétribués.

Si l'on veut diminuer le nombre des malfaiteurs, il faut, ce qui n'est
pas impossible, rendre meilleurs et un peu plus heureux ceux qui
appartiennent aux classes inférieures de la société; le point de départ
qu'il ne faut jamais perdre de vue.

Dans ce but, lorsque vous aurez détruit toutes les causes qui le portent
au mal, intéressez l'homme à faire le bien; l'intérêt, vous ne l'ignorez
pas, est le plus puissant mobile de toutes nos actions.

Les peuples anciens savaient sans doute punir le crime, mais ils
savaient aussi récompenser la vertu; une couronne de chêne, une palme,
étaient décernées à celui qui avait rendu à la patrie un service
éminent, ou qui s'était toujours dignement occupé de tous ses devoirs.
Les peuples modernes, que l'expérience des siècles devraient cependant
avoir instruits, ont, il est vrai, des juges pour appliquer les lois,
des geôliers, des argousins, et des bourreaux pour les exécuter; mais
ils n'ont pas, comme les anciens, des magistrats dispensateurs des
récompenses publiques accordées aux belles actions. A côté de la loi qui
punit de mort l'assassin, ne devrait-il pas y en avoir une pour
récompenser le citoyen courageux qui, au péril de sa vie, sauve celle de
son semblable; si la loi punit celui qui viole un des articles du pacte
social, pourquoi ne récompense-t-elle pas celui qui les observe tous
religieusement? Les hommes ont besoin de hochets, c'est là une de ces
vérités qui sont malheureusement trop prouvées, c'est une vérité chez
tous les peuples, c'en est une surtout chez le peuple français.

Regardez nos armées: assurément elles sont naturellement courageuses;
mais oserait-on nier que les mises à l'ordre du jour, les sabres
d'honneur, les croix surtout, n'aient pas contribué puissamment à leur
faire enfanter des prodiges. On peut juger par là combien il en coûte
peu pour donner de l'émulation aux Français; des mots souvent suffisent,
pourvu qu'ils aient quelque retentissement, et lorsque Napoléon disait
aux bataillons qu'il commandait: _Du haut de ces pyramides quarante
siècles vous contemplent_, il faisait de ses soldats autant de héros.

Les mêmes causes produiront les mêmes effets dans la carrière civile;
donnez à tous les hommes, pour se bien conduire les mêmes stimulants qui
ont rendu nos soldats immortels, et vous ne manquerez pas de citoyens
qui s'immortaliseront aussi par leurs vertus privées.

Après avoir jeté un coup d'œil sur notre ordre social, nous nous
trouvons forcé d'avouer que la réalisation de nos souhaits nous paraît
encore bien éloignée; on exige tout d'une certaine classe, et cependant
on ne fait rien pour elle: quel est donc l'avenir qui lui est réservé?
l'homme pourra-t-il toujours résister aux influences pernicieuses qui ne
manqueront pas de l'assaillir à ses débuts dans le monde? pourra-t-il
traverser sans guide les nombreux écueils que peut-être il trouvera sur
sa route sans y faire naufrage? le contraire est à craindre lorsque vous
ne faites rien, pour qu'il en soit ainsi.

L'homme fort, c'est-à-dire celui qui n'a jamais succombé parce que
peut-être il n'a jamais senti la nécessité, ou qu'il n'a eu à lutter que
contre un ennemi faible, veut que l'on résiste à ses passions, aux
mauvais exemples, même aux privations les plus rigoureuses; et cependant
il ne prend pas la peine de servir de guide à l'homme faible, il ne lui
donne pas les moyens de résister, de combattre avec avantage les
nécessités humaines et les besoins impérieux qui bientôt vont
l'accabler, et qui pourront le conduire au crime; et l'on s'étonne après
cela que cet homme succombe et vienne augmenter la population déjà si
nombreuse des bagnes et des maisons centrales! C'est jeter un homme
dans une arène, au milieu des bêtes féroces, sans même armer son bras,
et s'étonner ensuite qu'il se laisse dévorer par elles.

Dès l'instant qu'une institution pèche par sa base, tout ce qui se
rattache ou en ressort ne peut être que vicieux, il faut en conséquence
prendre l'homme tel que le forment les circonstances qui l'entourent, et
ne pas exiger qu'il se montre tel qu'il serait peut-être si
l'organisation sociale ne l'avait pas corrompu et ne lui avait pas fait
perdre sa pureté native.

En résumé, lorsqu'il existera des écoles dans lesquelles les enfants du
peuple recevront une éducation proportionnée à leurs capacités; lorsque
des professeurs seront chargés de leur faire connaître et respecter les
lois du pays, et de leur apprendre par leurs paroles et surtout par leur
exemple à chérir la vertu; lorsqu'en sortant de ces écoles ils pourront
entrer dans un établissement, pour y apprendre un état et y contracter
des habitudes d'ordre et de sobriété, lorsque l'homme dénué de
ressources pourra sans craindre de se voir ravir le plus précieux et le
dernier de ses biens, la liberté, aller trouver le commissaire de police
de son quartier, et lui demander, ce qu'alors il obtiendra, du travail
et du pain; lorsque vous aurez combattu et réprimé cette honteuse
passion qui assimile l'homme à la brute, en lui enlevant son caractère
distinctif, la raison, lorsque enfin quelques lois préventives seront
écrites à côté des lois répressives de notre code et que des récompenses
seront accordées aux hommes vertueux; alors seulement il sera permis de
se montrer sévère sans cesser d'être juste; car personne ne pourra jeter
ces paroles au visage du magistrat qui, lorsqu'il est assis sur son
siége représente la société tout entière: J'ai volé pour manger, je veux
bien m'acquitter de la tâche qui m'est imposée, mais je suis homme, j'ai
le droit de vivre et la société dont vous êtes le représentant, la
société qui m'a laissé croupir dans l'ignorance, n'a pas celui de me
laisser mourir de faim; ou toutes autres vérités semblables qui, si
elles ne sont l'apologie du crime, l'expliquent au moins et peuvent,
jusqu'à un certain point, le faire paraître plus excusable.

Dans l'état actuel il faut admirer ceux qui restent vertueux, plaindre
ceux qui succombent, leur tendre la main lorsque après avoir expié leurs
fautes, ils veulent se relever et chercher avec soin les moyens de les
empêcher de succomber de nouveau.

Nous avons essayé de prouver que si les voleurs sont corrompus, ils
n'étaient pas incorrigibles, et qu'à part quelques exceptions, il était
possible de les ramener au bien si l'on voulait s'en donner la peine, et
d'énumérer les principales causes qui augmentent sans cesse les rangs
déjà si nombreux des malfaiteurs. Ce long préambule était nous le
croyons, nécessaire à l'intelligence de ce qui va suivre, il est bon
lorsque l'auteur met en scène des personnages qui, au premier aspect
peuvent paraître quelque peu excentriques, tout réels qu'ils sont, que
le lecteur sache ce que sont ces personnages, d'où ils viennent et où
ils vont; ce qui suit n'est donc en quelque sorte que le commentaire en
action de ce que nous venons de dire, mais cependant que l'on se garde
bien de prendre pour l'expression de la pensée de l'auteur, les discours
qu'il met dans la bouche de ses personnages; il a voulu seulement les
faire parler comme ils parlent ordinairement; on aurait tort d'accorder
à ce qu'ils disent, une portée que l'auteur lui-même est bien loin
d'avoir voulu y attacher.



III.--La fête de la mère Sans-Refus


Il fut un temps, disent les Nestors du bagne et des maisons centrales,
lorsque sur le préau ou dans le chauffoir de la prison où ils se
trouvent ils ont rassemblé autour d'eux un essaim d'auditeurs, avides
d'écouter leurs leçons en attendant qu'ils puissent marcher sur leurs
traces, il fut un temps où les voleurs étaient à la fois braves et
discrets, c'était le bon temps (Les vieillards toujours aiment à vanter
le passé aux dépens du présent), alors, un _rousse_ à _l'arnache_[263]
ou un _cuisinier_[264], à moins d'être certain de ne pas être connu, ne
se serait certes pas avisé de s'introduire dans des lieux où les
_grinches_[265] avaient l'habitude de se réunir; il savait trop bien
qu'au moindre indice de nature à déceler un _macaron_[266], il aurait
été sacrifié à la sécurité générale. Cela du reste est arrivé plusieurs
fois, même en prison, et les _chats_[267] se contentaient, lorsque le
_macaron_ était expédié, de tirer son cadavre par une jambe pour en
débarrasser la cour, en disant: c'est bien fait; pourquoi, puisqu'il
était _rousse_[268], ne s'est-il pas fait mettre à part[269]?

En ce temps-là les _grinches_, lorsqu'ils étaient pris, ne se _mettaient
pas à table_[270], ceux qui avaient _travaillé_[271] avec eux pouvaient
dormir sans _taf_[272], souvent même on pouvait aller voir son _camarade
d'affaires_[273], terminer glorieusement sa carrière sur la
_placarde_[274], plutôt que de _donner_[275] les _fanandels_[276]; en ce
temps-là, on avait de la probité et de l'_atout_[277].

Maintenant, ce n'est plus de même; les _railles_[278] vont partout tête
levée, et sitôt qu'un _poisse_[279] est _paumé marron_[280], il _casse
le morceau_[281]; il n'y a plus de _vrais tapis_[282]; de sorte qu'un
_bon garçon_ ne sait plus, lorsqu'il sort du _castuc_[283] ou du
_pré_[284], de quel côté porter ses pas.

Ce que disent ces Nestors du bagne, pour leur conserver le nom que nous
venons de leur donner, n'est vrai que jusqu'à un certain point. Sans
doute il y a maintenant moins de types caractéristiques qu'autrefois; il
s'est opéré une telle fusion dans nos mœurs que plusieurs se sont
effacés; malheureusement cela ne prouve rien en notre faveur; cependant
il existe encore dans des coins oubliés de la vieille Lutèce, quelques
lieux où se conservent toujours intactes toutes les vieilles traditions.
La maison de Marie-Madeleine Comtois, dite Sans-Refus, était un de ces
lieux-la. Depuis longtemps, elle était connue pour n'être autre chose
qu'un repaire à voleurs. La police y faisait de fréquentes descentes,
mais presque toujours ces descentes étaient infructueuses, et si
quelquefois elle y faisait des captures, c'était celles de quelques
novices qui n'étaient pas encore initiés aux mystères du lieu et dont on
croyait devoir laisser à quelques années de _collége_[285] le soin de
terminer l'éducation. Les mots sacramentels _entolez_ à la
_plaque_[286], n'étaient du reste prononcés que dans les grandes
occasions et en faveur de ceux en petit nombre qui avaient donné à
l'association des preuves de leur zèle, de leur capacité et de leur
discrétion.

Nous avons déjà décrit, avec autant d'exactitude que cela nous a été
possible, l'extérieur de la maison Sans-Refus; maison qui existe encore
aujourd'hui à la place que nous avons indiquée et dans l'état où elle se
trouvait à l'époque où se passèrent les événements de cette histoire.
Nous devons maintenant faire pour l'intérieur de cette maison ce que
nous avons fait pour l'extérieur.

La boutique, ainsi que nous l'avons déjà dit, était partagée en deux
parties égales, par une cloison jadis vitrée, dont on avait remplacé les
carreaux absents par du papier huilé. Dans la première partie se
tenaient les odalisques attachées à l'établissement et les consommateurs
vulgaires. La seconde formait une espèce de sanctuaire dans lequel
n'étaient admis que les adeptes.

Une porte avait été pratiquée dans le mur du fond de cette partie de la
boutique. Cette porte petite, basse et garnie de fortes pentures,
donnait entrée dans une petite cour carrée entourée de hautes murailles
et de laquelle on ne pouvait voir qu'un coin du ciel. Jamais un rayon de
soleil ne descendait dans cette cour dans laquelle on devait avoir froid
au milieu des plus chaudes journées de l'été, le pavé en était inégal,
raboteux, toujours sordide et fangeux, et ses murs, sur lesquels
croissaient des agarics vénéneux, avaient pris cette teinte presque
verte qui n'appartient qu'aux lieux humides et malsains.

Une seconde porte avait été pratiquée dans le mur de refend de droite,
contigu à la petite ruelle des Teinturiers. Après avoir passé cette
porte on n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver sur la berge
du fleuve dont, à ce moment, les eaux avaient atteint une certaine
hauteur; mais cette porte n'était que rarement ouverte.

A l'extrémité opposée de cette cour, il existait une pompe sous le
robinet de laquelle on avait placé une auge plus longue que large,
formée d'une seule pierre de taille. Cette auge, presque toujours pleine
de détritus et d'eau croupissante, pouvait être facilement enlevée de la
place qu'elle occupait, à l'aide d'un fort manche à balai passé entre
deux trous pratiqués à ses extrémités opposées. Alors elle laissait voir
un trou creusé dans le sol, qui allait s'élargissant par le bas, à la
naissance duquel on avait, à l'aide de crampons et de forts pitons en
fer, adapté une échelle de meunier. L'auge pouvait être replacée aussi
facilement qu'elle avait été enlevée, de sorte qu'une fois qu'elle avait
été remise en place et de nouveau remplie d'eau, il devenait impossible,
à moins d'être initié au mystères du lieux, de découvrir la retraite
dont elle cachait l'entrée.

Après avoir descendu les vingt marches de l'échelle de meunier, on se
trouvait dans un grand caveau carré, distrait des caves de la maison,
partagées en trois parties égales, et dont ce caveau était une, par de
forts murs auxquels on avait eu le soin de donner, bien qu'ils fussent
de construction nouvelle, l'apparence de vétusté et la noirceur
vénérable des vieux murs.

On pouvait, au besoin, sortir de ce caveau par une porte basse et
cintrée qui donnait entrée sous la voûte qui, avant les constructions du
quai qui viennent d'être faites, régnait sous toute la longueur du quai
de Gèvres.

Une table, formée de quelques planches de sept à huit pieds de long
placés sur des tréteaux, autour de laquelle vingt-cinq ou trente
personnes pouvaient prendre place sans être trop gênées, avait été
dressée dans le caveau dans lequel nous venons d'introduire nos
lecteurs.

Les planches avaient été couvertes, en guise de nappes, de draps de
grosse toile écrue enlevés à la couche virginale des pensionnaires de la
mère Sans-Refus (hâtons-nous de dire que ces draps étaient blancs de
lessive) et chargées d'un nombre d'assiettes, de grossière faïence, de
toutes les formes et de toutes les couleurs, égal à celui des convives
qui devaient prendre part au festin. Un dindon monstre, convenablement
bourré de hachis et de marrons, deux oies et un fromage d'Italie, des
assiettes de charcuterie assortie, d'autres remplies jusqu'aux bords de
beurre, de radis, de moutarde, de sardines et de cornichons: tels
étaient les pièces de résistance et les hors-d'œuvre qui devaient
l'accompagner. Le dindon était en outre flanqué de deux pâtés de lapins
équivoques, et de deux salades de barbe de capucin garnie de tranches de
betteraves; deux énormes bonnets de Turc ou biscuit de Savoie, surmontés
chacun d'une grosse touffe d'immortelles et de l'image en pâte sucrée de
la sainte dont on allait célébrer la fête, garnissaient les deux
extrémités de la table qui était éclairée par une douzaine de chandelles
fichées dans des chandeliers de cuivre et de plaqué, vénérables
représentants de tous les siècles passés, récurés pour cette occasion
solennelle et surmontés de bobèches en papier découpé de diverses
couleurs; les couverts d'argent de _conseiller_[287] sur lesquels on
pouvait encore distinguer les restes d'anciennes armoiries grossièrement
effacées, comme les chandeliers, appartenaient à toutes les époques; un
_petit père noir_[288], plein jusqu'aux bords de cet excellent vin bleu
que l'on ne boit qu'à Paris, complétait chaque couvert; on n'avait pas
servi de couteau, les gens de la classe à laquelle appartenaient ceux
qui devaient prendre place à ce banquet, ayant l'habitude d'en porter
constamment un dans leur poche.

Sur un vieux coffre, couvert comme la tapisserie d'un drap blanc de
lessive, on avait disposé le dessert, qui se composait de deux fromages,
un de Brie, l'autre de Gérard-Mer, vulgairement appelé Géromée; de noix
et de noisettes, un plein saladier de pruneaux, de pain d'épices et de
biscuits de Reims; le tout accompagné de plusieurs bouteilles ornées
d'étiquette sur lesquelles on pouvait lire ces indications: cent sept
ans, vanillé, parfait-amour, cognac, noms des liqueurs que chérissent
les enfants de Mercure.

Le vieux fauteuil de la mère Sans-Refus, enveloppé aussi d'un drap blanc
afin que les habits de gala de l'héroïne de la fête n'enlevassent rien
de l'épaisse couche de graisse dont il était couvert, avait été
transporté dans le caveau et placé au haut bout de la table. Sur ce
siége trônait déjà la tavernière qui, pour faire honneur à ses convives,
avait fait des frais de toilette vraiment extraordinaires et s'était
parée de ses plus pimpants atours. Son visage, habituellement noir et
crasseux, avait été nettoyé avec de la pommade au jasmin, mais malgré
cette précaution, il était encore sillonné de légers filets noirs, et
comme la serviette, imprégnée du précieux cosmétique n'avait été
promenée que sur les parties apparentes, il se détachait en blanc sur
le fond obscur des parties inférieures, assez semblable à une vitre mal
nettoyée, une robe de mérinos, du rouge le plus éclatant, bordée et
nervée de cordonnet vert, un tablier de soie d'un vert un peu plus clair
que celui des agréments de la robe et garni de dentelles noires, une
ceinture de velours de même couleur, attachée sous la poitrine par une
boucle enrichie de roses et de perles fines, un bonnet monté à rubans
aurores, un tour blond dont les tire-bouchons se déroulaient le long de
ses joues creuses, et un fichu de belle dentelle composaient un ensemble
de toilette qui ne pouvait appartenir qu'à la mère Sans-Refus ou à une
femme de sa sorte.

Mais si la parure de la Sans-Refus était du plus haut mauvais goût, elle
était en revanche d'une extrême richesse; le cou décharné de la vieille
mégère était entouré de diamants de grosseur raisonnable et de la plus
belle eau; ses doigts maigres et osseux étaient tous garnis de bagues de
formes diverses; enfin, toute sa personne ressemblait assez à un de ces
mannequins d'étalage sur lesquels les bijoutiers, qui courent les
foires, font l'exhibition des richesses de leur magasin.

Les deux siéges placés à droite et à gauche de la mère Sans-Refus,
étaient occupés, l'un par Cadet-Filoux, le doyen des _grinches_[289] et
des _escarpes_[290], l'autre par Cadet-l'Artésien, beau vieillard de
soixante-douze ans, encore frais et dispos, qui avait passé quarante
cinq années de sa vie au bagne de Brest, d'où il s'était évadé plusieurs
fois. Ces deux vénérables débris du temps passé, qui avaient été les
amis de _Comtois_ et de _Marianne Lempave_, et qui à ce titre, avaient
obtenu les places d'honneur, avaient conservé le costume qu'ils
portaient, lorsque jeunes et forts, ils étaient les sultans privilégiés
des Vénus Callipiges, habitantes des bouges, qui à cette époque
infestaient les rues de la Vieille-Lanterne, de la Vieille place aux
Veaux, de la Mortellerie et _tutti quanti_; grand chapeau à cornes,
cravate d'une ampleur démesurée, veste très-courte, pantalon large, bas
à coins de couleur et chaussure sortant des magasins du successeur de la
mère Rousselle[291].

Un autre vieux larron, Coco-Lardouche, était placé près de Cadet-Filoux
ces trois messieurs causaient avec la mère Sans-Refus, en attendant
l'arrivée des autres convives.

Ces derniers arrivaient à la suite l'un de l'autre, et à mesure,
qu'après avoir descendu les vingt degrés de l'échelle de meunier, ils
faisaient leur entrée dans le caveau, la superbe ordonnance du banquet
leur arrachait des exclamations admiratives. Le grand Louis, Charles la
belle Cravate, Robert, Cadet-Vincent, et plusieurs autres, étaient déjà
arrivés, il ne manquait plus que Délicat, Coco-Desbraises Rolet le
mauvais Gueux, Rupin, le Provençal et le grand Richard, ainsi que
Vernier les Bas bleus, sur lequel, du reste, on ne comptait pas.

--Faut-y descendre? cria Cornet tappe dur, qui était resté en haut afin
d'introduire les convives à mesure qu'ils arrivaient.

--Pas encore, mon garçon, lui répondit la mère Sans-Refus; Rupin, le
Provençal et le grand Richard ne sont pas arrivés.

--C'est bon, c'est bon, la _daronne_[292], répondit Cornet tape dur, ça
m'est égal d'attendre; mais n'allez pas me casser le ventre au moins.

--Eh! pourquoi donc qu'on les attendrait, les _rupins_, ajouta Charles
la belle Cravate, qui avait encore sur le cœur certaine correction qui
lui avait été administrée par Salvador et Roman, correction à laquelle
Délicat et ses deux camarades, qui cherchaient par tous les moyens
possibles à aigrir tous les bandits contre leurs ennemis, avaient fait
allusion en diverses circonstances. Pourquoi qu'on les attendrait,
sont-y donc si grands seigneurs qu'y ne puissent pas arrivera l'heure
comme les _fanandels_[293].

--Veux-tu bien ne pas tant _balancer le chiffon rouge_, méchant
_ferlampier_[294], s'écria la mère Sans-Refus, de sa voix la plus aigre;
j'suis-t'y pas libre de faire _morfiller ma refaite de sorgue_[295] par
qui me plaît? et ça m'plaît à moi qu'on attende les _rupins_.

--La! la! n'vous fâchez pas, la mère, dit le grand Louis, on les
attendra les _rupins_, pisque ça vous convient; mais faut convenir tout
d'même qu'vous les aimez comme vos petits boyaux, et qu'si par hasard
la _raille_[296] découvrait la _planque_[297], vous seriez capable d'les
cacher sous vos cotillons.

--Eh, ben! oui, j'les aime, c'est des hommes qu'a de l'ordre, de la
conduite et du cœur à l'ouvrage, avec lesquels qu'on peut gagner sa
pauvre vie, et qui sont toujours _flambants_[298], vous ne travaillez
que quand vous n'avez plus de _lime sur les andosses_[299]; aussi vous
êtes toujours _ficelés comme des plongeurs_[300], avec des _frusques
boulinés_[301] _aux arpions_ des _philosophes de neuf jours_[302], de
sorte que vous pouvez vous couper les ongles des pieds sans vous
déchausser.

--C'est ça! moquez-vous de notre misère; mais rira bien qui rira le
dernier; avec ça qu'elle est bien _ta refaite de sorgue_[303], qu'y n'y
a pas tant seulement un jambonneau.

--Ah! tu trouves que j'ai pas bien fait les choses, méchant _pègre à
marteau_[304]! eh! bien, t'en _morfilleras_[305] pas, voilà tout; le
_pivois_[306], le _larton_[307] et la _criolle_[308], te passeront
devant le _naze_[309].

--Hé! dites donc, les autres, cria par le trou Cornet tape dur,
_n'jaspinez_[310] donc pas tant, v'là les _rupins_.

En effet, Salvador, Roman et le vicomte de Lussan, vêtus d'un costume en
harmonie avec le lieu où ils se trouvaient, quoique propre, descendaient
les degrés de l'échelle et entraient dans le caveau.

Les trois nouveaux arrivés, après avoir légèrement salués ceux qui se
trouvaient déjà dans le caveau, allèrent prendre les places qui leur
avaient été réservées près de la mère Sans-Refus et du respectable
triumvirat, composé comme on sait de Cadet-Filoux, de Coco-Lardouche et
de Cadet l'Artésien.

--Heim! comme y font leur tête, dit le grand Louis à Charles la belle
Cravate, y n'ont pas tant seulement dit bonjour aux amis.

--Patience, ça n'durera pas, lorsque Délicat, Coco-Desbraises et Rolet
le mauvais Gueux, seront arrivés, faudra bien qu'y déchantent.

--Allons, allons, mauvais sujets, dit la Sans-Refus, en prenant un petit
air agréable, à table.

--A table, à table, s'écrièrent presque tous les bandits.

--Et pourquoi donc qu'on s'mettrait à table avant qu'Délicat et ses amis
soient arrivés, puisqu'on a bien attendu les Rupins dit le grand Louis.

--Tu verras bien si j'attends ces _panés_-là, répondit la mère
Sans-Refus; si y sont bien ousqu'y sont, qui z'y restent.

--Pourquoi ne les attendrait-on pas? dit alors Salvador; puisque les
amis ont eu la complaisance de ne pas se mettre à table sans nous, il
est juste que nous attendions à notre tour; accordons-leur au moins le
quart d'heure de grâce.

--Allons va, pour un quart d'heure, reprit la Sans-Refus.

--S'ils n'allaient pas venir, dit le vicomte de Lussan en s'adressant à
Salvador, ce serait fort désagréable; je serais désolé d'être venu pour
rien dans cette atroce caverne.

--Il n'y a pas de danger, répondit Roman; Vernier les bas Bleus, qui ne
les a pas quittés depuis trois jours m'a fait dire ce matin, au petit
café de la rue de Bourgogne, qu'il les amènerait.

--V'là l'restant des amis, cria Cornet tape dur.

Délicat, Coco-Desbraises et Rolet, dans un état d'ébriété qui
annonçaient que Vernier les bas Bleus s'était fidèlement acquitté de sa
mission, descendaient l'échelle de meunier, suivis de Vernier, qui,
sitôt qu'il eut mis le pied sur le sol, s'approcha de Roman et lui dit à
l'oreille:

--Les v'là; depuis trois jours que j'les pilote. Ils n'ont parlé à
personne. Vous voyez que j'me suis fidèlement acquitté de ma tâche.

--Et tu vois que je tiens ma promesse, lui répondit Roman en lui
remettant un billet de mille francs: chose promise, chose due.

--Merci, s'il y a d'la _morasse_[311] vous pouvez compter sur moi.

--Cornet! _bride le boucart_[312] et viens te mettre à la
_carrante_[313], mon garçon, cria la Sans-Refus à celui des bandits qui
était resté en haut.

Il ne fut pas nécessaire de lui répéter, cet ordre; il eut bien vite
terminé tout ce qu'il avait à faire dans la boutique, et à son tour il
fit son entrée dans le caveau mais, quelque diligence qu'il eût faite,
il n'arriva pas assez tôt pour pouvoir choisir une place; il fut forcé
de se contenter d'un tabouret placé à l'extrémité de la table.

Le repas fut d'abord aussi paisible que pouvait l'être une réunion
composée d'éléments semblables à ceux qui étaient rassemblés dans le
caveau de la mère Sans-Refus. Les bandits voulaient d'abord satisfaire
le vigoureux appétit que la plupart ils avaient le bonheur de posséder.
Il est inutile de dire que Salvador, et ses deux compagnons, accoutumés
à une chère beaucoup plus délicate, que celle qui pour le moment était à
leur disposition, ne touchaient à leurs mets que pour se donner une
contenance, et ne faisaient que mouiller leurs lèvres aux rouges bords
que leur versait avec une libéralité toute gracieuse la hideuse Hébé de
ce banquet de dieux infernaux.

Au dessert, les convives, qui arrosaient chaque bouchée qu'ils avalaient
d'une copieuse rasade de vin bleu, étaient assez animés pour laisser
poindre une certaine confusion, diagnostic précurseur de l'orgie qui
allait suivre.

La Sans-Refus, qui avait le vin très-sensible, versait des larmes
d'attendrissement en rappelant aux vieillards placés près d'elle la
triste fin de son père, _gerbé à conir sur la lune à douze
quartiers_[314], et qui était mort sans _cribler_[315]. Tous les
bandits, à l'exception de Salvador et de ses deux compagnons qui se
bornaient au simple rôle d'observateurs, et de Vernier les bas Bleus,
qui suivait l'exemple de ses patrons, buvaient à l'envi l'un de l'autre,
parlaient tous à la fois, ou chantaient des refrains où la crudité de la
pensée le disputait au cynisme de l'expression.

Les vieillards, auxquels la compagnie n'avait pas cessé de prodiguer les
soins et les égards dus à leur âge et à leurs antécédents, commencèrent
à s'animer; leurs yeux brillèrent d'un plus vif éclat qu'à l'ordinaire,
et les mouvements de leur tête annoncèrent qu'ils allaient parler.

Tous les bandits firent silence pour les écouter.

Le plus vieux Cadet-Filoux remplit de vin son verre qu'il éleva
au-dessus de sa tête; les deux autres, Coco-Lardouche et Cadet
l'Artésien suivirent son exemple.

--A la mémoire de la vieille _pègre_! s'écrièrent-ils en chœur.

--A la mémoire, continua Cadet-Filoux, de ceux qui comme nous ont su
souffrir sans jamais _manger le morceau_[316]!

Tout le monde s'empressa de faire raison à ce toast et la conversation
se trouva amenée sur un terrain où elle ne devait pas languir.

--C'est tout d'même un bon métier que celui de _pègre_[317], dit Cornet
tape dur qui s'escrimait contre un pilon de volaille.

--Oui, oui, tu trouves le métier bon lorsqu'il s'agit de se bourrer le
fusil, répondit le grand Louis; mais lorsqu'il s'agit de _travailler_,
il n'est plus de ton goût, _taffeur_[318].

--Au fait il n'est pas déjà si _chouette_[319] le _truc_[320], avec la
perspective que l'on a devant les yeux, ajouta Vernier les Bas bleus qui
jusqu'à ce moment avait gardé le silence; le _collége_[321], la
_traverse_[322] ou la _passe_[323].

--C'est votre faute, dit Coco-Lardouche; si aussitôt qu'un de vous autre
est pris, il ne se _mettait pas à table_[324], les _railles_[325], les
_gerbiers_[326] et _l'Avocat-Bêcheur_[327], n'auraient pas si beau jeu.

--Dites-donc, vieux? s'écria Charles la belle Cravate, est-ce qu'il y en
a parmi nous quelques-uns qui ont fait les _macarons_[328]?

--Ce n'est pas là ce que veut dire Coco-Lardouche; il sait aussi bien
que moi que vous êtes tous de bons garçons, incapables de trahir un
camarade; mais il sait aussi que la _jeune pègre_ s'est déshonorée.

Cadet-Filoux remplit son verre de vin et le vida d'un seul trait.

--Écoutez-moi, mes enfants, dit-il après s'être recueilli quelque
instants. J'ai débuté bien jeune; j'ai vu le _grand_ et le _petit
Meudon_[329]; à treize ans, j'ai été fouetté sous la _custode_[330]; et
si je n'avais pas été si _momacque_[331], il est probable qu'avec la
_salade_[332], j'aurais eu le _rôti_[333]. Les ans ont argenté ma
chevelure. (Le vieux scélérat montrait avec un certain orgueil les
magnifiques cheveux blancs dont les longues boucles descendaient sur ses
épaules); mes plus belles années se sont écoulées au _pré_[334] et dans
tous les _castucs_[335] de notre belle France; le _satou_[336] des
argousins et des gardes-chiourmes s'est usé sur mes épaules; j'ai été le
compagnon des grands hommes qui ont illustré notre profession; des
Comtois, des Josas, des Marquis dit la Main d'or, des Mabou dit
l'Apothicaire, de Molin le chapelier, de Jallier dit Bombance, des
Nezel, des Cornu et de plusieurs autres qu'il serait trop long de vous
nommer[337]. Je puis donc vous donner d'utiles conseils, et je dois
croire que mes paroles auront auprès de vous une certaine autorité.

--Est-ce que ce vieux drôle a l'intention de nous faire un sermon, dit
le vicomte à Salvador.

--Ecoutons-le en attendant que nous trouvions l'occasion d'amener les
choses à point, répondit celui-ci.

--Tous les _grinches_[338], continua Cadet-Filoux, quel que soit
d'ailleurs le genre qu'ils exercent, que ce soit l'_escarpe_[339] ou la
_tire_[B], la _carre_[C], ou la _détourne_[D], le _chantage_[E], ou le
_charriage_[F], qu'ils soient _cambriolleurs_[G], _roulottiers_[H],
_bonjouriers_[I], _ramastiques_[J], _soulasses_[K], _romanichels_[L],
_vanterniers_[M], ou _neps_[340], devraient se considérer comme les
enfants d'une même famille, se prêter aide et assistance en cas de
besoin, en un mot, se chérir comme des frères; malheureusement il n'en
est pas ainsi, vous avez tous oublié, ô rameaux étiolés d'une noble
souche que si vous le vouliez bien vous pourriez former une société au
milieu de la société, société que l'on ne pourrait que
très-difficilement détruire, si toutefois l'on y parvenait, si tous ses
membres avaient toujours présente à la mémoire, cette maxime des petits
peuples auxquels les grands états font la guerre, _l'union fait la
force_. Mais non, ceux d'entre vous qui sont moins heureux ou moins
habiles que tel ou tel autre, le jalousent et emploient pour lui nuire
tous les moyens qu'ils peuvent imaginer.

Il y a dans le monde, mes enfants, des hommes qui se gorgent tous les
jours de truffes et de vin de Champagne, qui dorment sur l'édredon, qui
se font traîner dans de somptueux équipages et qui passent leurs
soirées à lorgner les tibias des danseuses de l'opéra, qui emploient les
instants dont ils ne savent que faire, à écrire de beaux traités dans
lesquels ils recommandent à ceux qui ne boivent que du vin à six sous,
quand ils en boivent, qui se couchent sur une méchante paillasse, quand
ils ne couchent pas à la belle étoile, et qui jamais ne verront les
tibias de mesdemoiselles Fanny Elssler et Cérito, de vivre et de mourir
sans jamais s'écarter du sentier de l'honneur: ces gens-là, mes enfants,
on les appelle des philanthropes.

Des philanthropes sont ceux qui disent au peuple lorsqu'il n'a pas de
pain de manger de la brioche, ce sont les philanthropes qui, lorsqu'un
cruel fléau décimait la population de la capitale, recommandaient à des
misérables qui n'avaient pour couvrir leurs membres amaigris qu'une
mauvaise serpillière de toile, de se tenir bien chaudement, de se
nourrir d'aliments sains et de ne boire que de bons vins de Bordeaux.

Vivre, souffrir et mourir sans jamais s'écarter du sentier de la vertu,
c'est beau sans doute, mais celui qui n'a pas un toit pour abriter sa
tête, de vêtements pour se couvrir, d'aliments pour apaiser la faim qui
le tourmente, le pauvre diable qui n'a pu trouver de travail qui a été
mis dehors par son hôtelier parce qu'il n'a pu payer son modeste
logement, qui n'a pas dîné, et que l'on condamne parce qu'il s'est
endormi à jeun sous le porche d'une église ou dans un four à plâtre, se
dit à la fin que les philanthropes sont des _solliceurs de
loffitudes_[341], et voilà à peu près la raisonnement qu'il se fait.

Le code pénal, que les heureux du siècle ont fabriqué pour leur usage
particulier, n'est qu'un arsenal dans lequel ils trouvent toujours des
armes toutes prêtes pour frapper ceux qui laissent tomber des regards
envieux sur leurs hôtels magnifiques, leurs brillants équipages et leur
table somptueuse. Si je leur avais arraché, à ces heureux mortels, une
petite part de leur superflu, ma physionomie à l'heure qu'il est ne
serait pas livide et terreuse, mes vêtements ne tomberaient pas en
lambeaux! Qui leur a dit que je n'avais pas, sans pouvoir y parvenir,
cherché à utiliser ce que je possède de forces et de facultés? Puisque
personne n'élevait la voix pour se plaindre de moi, pourquoi donc, au
lieu de me donner ce que tous les hommes, dans un état bien organisé,
devraient pouvoir obtenir, du travail et du pain, me condamne-t-on à
passer quelques mois de ma vie dans une prison, et me met-on pour un
temps plus on moins long à la disposition du gouvernement: est-ce que le
malheur m'a ôté le droit de respirer au grand air?

Lorsqu'un homme s'est dit tout cela (et ceux qui ne se le disent pas le
sentent, ce qui revient absolument au même), il est bien prêt de devenir
_grinche_[342]; aussi lorsque après avoir, grâce à un arrêt dicté par
des lois impitoyables, à des magistrats qui, je veux bien le croire,
gémissaient en le prononçant, passé quelques-unes de ses plus belles
années en prison, il sera rendu à la liberté; ce qu'il n'avait pas voulu
faire avant d'y être mis, il le fera infailliblement après en être
sorti, il sera voleur.

--Bien sûr, dit Cornet tape dur, on trouve dans l'_tas de pierres_[343]
des amis qui vous _affranchissent_[344], qui vous donnent des bons
conseils, et ma foi comme on a déjà vu que ça ne servait à rien d'être
honnête, on fait comme eux.

--Et on fait bien, reprit Cadet-Filoux. Si l'on connaissait les
antécédents de tous ceux qui sont _gerbés à vioque ou à la passe_[345],
peut-être bien qu'on les plaindrait un peu plus qu'on ne le fait; et
comme presque toujours on soulage ceux que l'on plaint, il est certain
qu'il y aurait beaucoup moins de _grinches_ qu'il n'y en a, il est
probable même que beaucoup de _pègres_, et des bons, quitteraient le
métier pour se mettre à _turbiner_[346].

--Bien sûr, dit Cadet-Vincent, je ne suis pas certes un des plus
maladroits _caroubleurs_[347], j'ai toujours de l'_auber_ dans mes
_valades_, _bogue d'orient_, _cadennes_, _rondines_ et _frusquins
d'altèque_[348], eh ben! ça n'empêche pas que j'aimerais mieux encore
_turbiner d'achar_ du _matois_ à la _sorgue_, pour _affurer_ cinquante
_pétards_ par _luisants_, que de _goupiner_[349], mais il n'y a pas
moyen. Une supposition! j'suis depuis un an, deux ans, plus ou moins,
dans un atelier ousque j'travaille d'mon état d'ébéniste,
j'_turbine_[350] comme un _double six_[351], je n'me mets jamais en
_riolle_[352], j'suis estimé du _beausse_[353] et chéri des
_fanandels_[354], c'est bon; mais v'là qu'on apprend que j'ai été
là-bas: patatras, serviteur de tout mon cœur, on me met à la porte, et
c'est toujours la même histoire; ma foi on se lasse de tout, et dès
qu'on est bien sûr qu'une fois qu'on a été sur la _planche au pain et
gerbé_[355] il faut mourir de faim si l'on veut mourir honnête homme, on
se refait _grinche_, c'est plus sûr et moins trompeur.

--C'est plus sûr et moins trompeur, reprit Robert, le camarade
d'affaires de Cadet-Vincent; c'est une question, je crois pour ma part
qu'il n'y a pas de métier qui soit moins sûr et qui soit plus trompeur
que celai de _grinche_.

--Et pourquoi ça, s'il vous plaît? repartit Coco-Lardouche.

--Pourquoi ça, pourquoi ça, je ne peux pas bien vous dire, je ne sais
pas parler comme vous autres, moi; mais seulement je me rappelle que ma
mère, une pauvre brave femme qui est morte de chagrin de c'que j'suivais
pas ses conseils, me disait toujours que le bien mal acquis ne profitait
jamais.

--Ah! c'te farce, s'écria Charles la belle Cravate, c'est donc à dire
que si aujourd'hui je f'sais un _chopin_[356] de quelques centaines de
mille _balles_[357], et que je l'place chez un _beurrier_[358] pour
qu'il m'en paye le revenu, j'pourrais pas vivre tranquillement de mes
rentes, comme un bon bourgeois, et devenir comme un autre juré et
marguillier de ma paroisse?

--Mais ousqui sont donc les _grinches_ qui vivent tranquilles après
avoir fait fortune? reprit Robert; v'là le _birbe_[359], qui a fait de
beaux coups, des coups plus beaux que tous ceux que nous pourrons faire,
eh ben! au jour d'aujourd'hui, si ses enfants qui sont honnêtes ne lui
faisaient pas une petite rente, et si queuquefois la _fourgate_[360] et
Rupin ne lui _collaient_ pas quelques _sieues_ dans _l'arguemine_[361],
il serait forcé de _caner la pégrenne_[362]; et encore c'est un des plus
heureux; combien qu'y en a, des _pègres de la haute_[363], qui, après
avoir roulé sur l'or et sur l'argent, et avoir fait _pallas_[364], sont
allés mourir là-bas. Voyez-vous, y a un fait, c'est que c'que le vice
rapporte, le vice doit l'remporter.

--Eh ben! c'est égal, ajouta Coco-Desbraises, si l'on meurt misérable,
on a toujours la consolation d' pouvoir se dire, lorsqu'il faut
_caner_[365], qu'on a joyeusement passé sa _tigne_[366].

--Belle fichue vie, en effet, que d'avoir continuellement le _taf_[367]
des _griviers_[368], des _cognes_[369], des _rousses_[370] et des
_gerbiers_[371]! que de n'pas savoir le _matois_[372] si on
_pioncera_[373] la _sorgue_[374] dans son _pieu_[375], que de n'pas
pouvoir entendre _aquiger_[376] à sa _lourde_[377], sans que
l'_palpitant_[378] vous fasse tictac; et puis c'est pas tout:
voyez-vous, pour peu qui vous reste encore un peu d'ça (et Robert en
disant ces mots, frappait avec force sur sa poitrine), on se dit souvent
que ce n'est pas bien d'enlever à de pauvres diables ce qu'ils ont
_affuré_[379] en _turbinant_[380] comme des _raboins_[381].

--Mais puisque le métier de _grinche_[382] te paraît si
_mouchique_[383], et que tu plains tant les _pantres_[384] à qui qu'on
_pescille_[385] leur _auber_[386], pourquoi que tu ne te fais pas
honnête homme?

--Ah! pourquoi, pourquoi! est-ce que j'sais?

--Je vais vous le dire, moi, dit Cadet-l'Artésien, c'est la
_surbine_[387].

Beaucoup de personnes très-estimables du reste, et dont la bonne foi ne
saurait être mise en doute, considèrent la surveillance comme une mesure
éminemment utile. Il leur paraît juste et naturel à la fois que la
société ait toujours les yeux fixés sur ceux de ses membres qui ont
violé ses lois et qui, par le fait seul de cette violation, se sont
volontairement mis en état de suspicion légitime.

Il est malheureusement plus facile de rétorquer par des faits que par
des raisonnements les arguments que ces personnes mettent en avant pour
soutenir leur opinion.

La surveillance serait une mesure utile si nous étions tous, exempts de
préjugés; mais nous sommes loin d'être arrivés à ce haut degré de
civilisation.

Quoiqu'on nous fasse l'honneur de nous citer comme le peuple le plus
éclairé de la terre, les préjugés nous dominent encore; et de tous ceux
dont nous sommes imbus, le plus funeste dans ses conséquences, celui qui
cause le plus de crimes, le plus antisocial enfin, est celui qui
repousse les libérés.

Lorsqu'un débiteur a payé sa dette, personne ne vient lui reprocher les
retards qu'il a mis à l'acquitter, et quatre-vingts fois sur cent, au
contraire, ceux qui furent ses créanciers lui tendent une main
secourable, lui prêtent leur appui, lui continuent leur crédit. La
position du libéré est, suivant moi, toute semblable à celle du débiteur
retardataire qui s'est enfin acquitté: il devait à la société un
exemple, une réparation quelconque, il a payé sa dette en subissant la
peine qui lui a été infligée; pourquoi donc n'est-il pas traité comme on
traite le premier? pourquoi donc lui reprocher sans cesse la faute ou le
crime qu'il a commis? pourquoi le repousser impitoyablement? Dans quelle
loi divine ou humaine a-t-on puisé ces principes d'une éternelle
réprobation?

Personne, je le pense, ne sera tenté de mettre en doute la force du
préjugé qui repousse les libérés.

Des gens qui occupent dans le monde de très-belles positions, ont subi
des condamnations plus ou moins fortes; mais fort heureusement pour eux,
elles sont ignorées; car, bien que ces gens méritent l'estime qu'ils
inspirent, si leur position était connue, ceux qui maintenant leur
touchent la main, qui les admettent à leur table, s'en éloigneraient
comme on s'éloigne d'un lépreux ou d'un pestiféré.

J'ai vu souvent des libérés parvenir, en cachant leur position, à se
faire admettre dans un atelier, s'y très-bien conduire durant plusieurs
années, et cependant en être ignominieusement chassés lorsqu'elle était
connue.

Les conséquences de la condamnation deviennent ainsi plus terribles que
la condamnation elle-même, pour ceux qui sont soumis à l'expiration de
leur peine à la surveillance de la police, qui ne leur laisse jamais
pendant longtemps la possibilité de cacher leur position de libérés; et,
je ne crains pas de le dire, les libérés qui n'ont pas de fortune n'ont
d'option qu'entre ces deux parties, mourir de faim...

--Merci, mourir de faim, dit Cornet tape dur, il n'y a pas de presse.

--Ou redevenir ce qu'ils étaient, continua Cadet-l'Artésien.

Mourir; tous les hommes n'ont pas assez de courage pour cela, aussi le
libéré, repoussé éternellement par cette société que jadis il offensa,
mais à laquelle il ne doit pas pourtant le sacrifice de sa vie, reprend
ses anciennes habitudes; il va retrouver ses camarades du temps passé
qui lui donnent ce qui lui manque, un asile et du pain, et bientôt il
redevient, malgré lui, ce qu'il était jadis. Qui donc a tort? c'est la
société, ce sont les préjugés. Pourquoi ne pas écouter l'homme qui vient
à récipiscence, l'homme auquel une circonstance souvent indépendante de
sa volonté, une mauvaise éducation, une passion qui n'a pas été
combattue, ont fait commettre une faute quelquefois involontaire, et
souvent excusable? pourquoi se montrer inhumain pour le seul plaisir de
l'être? à quoi sert un code qui proportionne les peines aux délits, si
le coupable est marqué pour toujours du sceau de la réprobation?
_L'injuste préjugé créa la récidive_, c'est là une de ces vérités que
tous les législateurs et tous les philanthropes devraient méditer.

Que l'on ne croie pas que le libéré succombe toujours sans avoir
combattu...

--Ah! c'est vrai, dit Charles la belle Cravate, lorsque je me suis
laissé _affranchir_ à la _rebiffe_[388] par les _fanandels_ (camarades),
il y avait deux _luisants_ (jours) que je n'avais _morfilé_ (mangé).

--Eh bien, si toi, qui étais à cette époque honnête, et qui pouvais,
sans rougir, te présenter partout, tu as été réduit a une telle
extrémité! Juge de ce qui arrive à un malheureux libéré que tout le
monde repousse comme un chien galeux!

--En présence de tels résultats, il faut, de deux choses l'une, ou
extirper le préjugé qui porte les masses à repousser le libéré et à lui
refuser de l'ouvrage, ou modifier, sinon supprimer la surveillance, de
manière à ce qu'elle laisse à celui qu'elle frappe la possibilité de
cacher sa position; c'est peut-être moins en effet, contre la
surveillance elle-même que contre la manière dont elle est exercée qu'il
faut s'élever. A sa sortie de prison, vous dites à un libéré: Vous ne
pouvez habiter Paris ni les grandes villes, vous ne pouvez habiter les
ports de mer, vous ne pouvez habiter les places fortes, où voulez-vous
habiter? c'est retenir d'une main ce que l'on offre de l'autre; c'est
une dérision, et où voulez-vous que cet homme réside et travaille,
puisque tous les endroits qui sont des centres d'activité et
d'industrie, et qui par cela même réclament des ouvriers, lui sont
interdits?

Les libérés privilégiés qui obtiennent la permission de résider dans les
grandes villes, sont forcés de se présenter, à certaines époques, au
bureau de police; de sorte que s'ils parviennent à cacher leur position
réelle, ils ne tardent pas à être pris pour des mouchards, et ils ne
gagnent guère à cette erreur, car, par une de ces bizarreries de notre
caractère national, libérés et mouchards sont frappés d'une même
réprobation; on craint constamment les uns, on a besoin des autres pour
qu'ils vous en garantissent, et cependant on les méprise tous
également: c'est une anomalie dans nos préjugés.

Quant aux libérés que la surveillance parque dans les communes rurales,
ils sont soumis à l'arbitraire du dernier garde champêtre, et ceux
d'entre eux qui cultivent la terre, ne peuvent quitter leur commune pour
aller vendre leurs légumes au marché de la ville voisine, sans rompre
leur ban, et s'exposer à une peine correctionnelle; pour eux la
surveillance est une captivité après la captivité.

Les meilleurs arguments que l'on puisse opposer à la surveillance, sont
sans contredit des extraits du congé délivré au forçat qui s'y trouve
soumis. En tête et en gros caractères, se trouvent ces mots: «_Congé de
forçat._» Ensuite on y rapporte les principales dispositions du décret
du 17 juillet 1807, et notamment les articles 3, 10, 11 et 12 ainsi
conçus:

«Art. 5. Aucun forçat libéré, à moins d'une autorisation spéciale du
directeur général de la police, ne pourra fixer sa résidence dans les
villes de Paris, Versailles, Fontainebleau et autres lieux où il existe
des palais royaux, dans les ports où des bagnes sont établis, dans les
places de guerre, ni à moins de trois myriamètres de la frontière et des
côtes.

»Art 10. Aucun forçat libéré ne pourra quitter le lieu de sa résidence
sans l'autorisation du préfet du département.

»Art. 11. Sur _toute la route_ à suivre par le forçat libéré, l'officier
public du lieu auquel il sera tenu de se présenter, visera sa feuille,
et notera la somme qu'il aura remise au forçat libéré, pour se rendre à
la nouvelle couchée qu'il lui aura indiquée.

»Art. 12. Arrivé à sa destination, le forçat libéré se présentera au
commissaire de police ou au maire du lieu qui lui délivrera son congé en
échange de sa feuille de route.»

J'ai fait ressortir les inconvénients qui résultaient des dispositions
des articles 5 et 10, mais je ne vous ai rien dit encore des articles
suivants; sur toute sa route et lors de son arrivée à destination, le
forçat libéré est tenu de se présenter à l'officier public du lieu, mais
l'autorité s'est-elle assurée de la discrétion de ce dernier? à voir ce
qui se passe on ne peut douter que la question ne doive être résolue par
la négative; dans certains endroits, dans presque tous même c'est un
événement que l'arrivée d'un forçat, et l'officier public qui le reçoit
n'a rien de plus pressé que d'en informer ses voisins, bientôt le forçat
devient l'objet de la curiosité publique, l'objet de toutes les
conversations du pays, chacun se redit la nouvelle, chacun accourt sur
son passage, c'est une véritable exposition qui dure depuis l'instant
qu'il se met en route jusqu'au moment où il arrive à sa destination; que
dis-je, elle se perpétue au delà de ce terme, car dans le lieu qu'il a
choisi pour sa résidence, la curiosité n'est pas satisfaite alors qu'on
l'a vu arriver, et elle se perpétue jusqu'à ce qu'elle trouve un aliment
dans d'autres événements.

Avec un tel luxe de précautions qui ne permettent pas au libéré de
cacher un instant sa position dans un pays où le préjugé s'élève avec
tant de force contre lui, que voulez-vous qu'il fasse? que voulez-vous
qu'il devienne? comment voulez-vous qu'il trouve de l'ouvrage?

Placer un malheureux dans cette position, c'est le mettre au-dessus d'un
précipice, sur une planche à bascule et lui ordonner de marcher;
bientôt l'équilibre est rompu, la bascule joue, et l'homme tombe dans
l'abîme.

Législateurs et philanthropes, avez-vous assez réfléchi à l'empire de la
nécessité? Vous qui êtes partisans de la surveillance, avez-vous calculé
ce que peut le besoin? ce que peut la faim, sur ceux qu'elle tourmente?
Pour moi, je suis convaincu que la vertu elle-même, si elle se
personnifiait pour habiter cette terre, succomberait si elle était mise
en surveillance.

Que l'on ne m'accuse pas d'exagération dans tout ce que je viens de
dire, les faits parlent plus haut que mes paroles; et des faits je
pourrais vous en citer à satiété, qui prouveraient ce que je viens
d'avancer.

Un individu, nommé Carré, à peine âgé de treize ans, fut condamné à
seize années de travaux forcés, pour un vol de deux lapins, commis la
nuit, de complicité et, à l'aide d'effraction; mais à raison de son âge,
la peine qu'il avait encourue, fut commuée en seize années de prison.
Carré se conduisit bien tant que dura sa captivité et apprit l'état de
polisseur de boutons; il fut assez heureux, lors de sa libération, pour
trouver de l'occupation, et durant plusieurs années il ne donna pas le
moindre sujet de plainte; mais le métier qu'il exerçait étant venu à
tomber, il se trouva tout à coup dans la plus affreuse misère; pendant
longtemps il alla voir tous les deux ou trois jours une personne
charitable, et à chaque visite cette personne lui remettait deux ou
trois francs; mais craignant que cette personne ne se lassât de le
secourir, il n'alla plus chez elle et vola, dans une cuisine, deux
casseroles qui pouvaient valoir dix francs au plus; il fut arrêté pour
ce fait et condamné aux travaux forcés à perpétuité et à la marque.

Lors du départ de la chaîne, la personne en question alla voir Carré; et
comme elle ne connaissait pas les circonstances qui l'avaient porté à
commettre un nouveau crime, elle crut devoir lui adresser quelques
reproches; eh! monsieur, lui répondit Carré, je ne pouvais trouver de
l'ouvrage nulle part, j'étais repoussé de tout le monde, je n'ai volé
que pour être envoyé au bagne; là, au moins, je mangerai tous les jours.

--Voulez-vous que je vous raconte l'histoire d'un forçat libéré que
plusieurs d'entre vous doivent avoir connu au bagne de Toulon, celle de
_Aubert_[389]. Cet homme fut condamné le 2 août 1826, pour un faux
commis dans des circonstances qui le rendaient presque excusable, à cinq
ans de travaux forcés, il subit sa peine au bagne de Toulon, et fut
libéré le 2 août 1831. Il se rendit légalement à Caen, où il rejoignit
sa femme et sa fille que le préjugé et la misère, qui en est la
conséquence inévitable, le forcèrent bientôt de quitter dans leur propre
intérêt et pour qu'elles ne partageassent pas la réprobation dont il
était l'objet; il se rendit à Bordeaux, il s'adressa à une des autorités
de la ville, qui touchée de ses malheurs, le secourut largement de sa
bourse et lui fit avoir un passe-port non stigmatisé, qui lui permit de
chercher un emploi. Il parvint à se faire recevoir comme précepteur dans
une famille des environs de Bordeaux; il répondit à la confiance qu'on
lui témoignait. Mais une fatale circonstance vint dévoiler le mystère
dont il s'entourait et bien qu'on n'eût qu'à se louer de sa conduite et
de son travail, on le congédia...

Il s'enrôla alors dans les armées de Don Pedro, il fut gradé et passa
trois ans en Portugal, puis il resta cinq ans en Belgique, d'abord comme
ouvrier dans une fabrique de fer, puis à la tête d'une école de jeunes
enfants, mais la réprobation vint l'y chercher et l'en chasser, il
parvint alors à se faire admettre comme surveillant au chemin de fer,
section de Gouy, les piétons à Charleroi, mais les travaux une fois
achevés il se trouva de nouveau sans emploi et dans l'impossibilité d'en
trouver un, parce que sa véritable position était connue; il passa en
Prusse où il fut arrêté et ramené à la frontière française, en France on
l'arrêta également et après une prévention de vingt-trois jours, il fut
condamné à vingt-quatre heures de prison, pour rupture de ban. Les
certificats dont il était porteur plaidèrent en sa faveur, et en le
condamnant le président du tribunal déplora la sévérité de la loi, mais
elle dictait la sentence, il ne put qu'user de la faculté qu'elle lui
laissait pour infliger le minimum de la peine.

Après avoir satisfait à cette condamnation, le forçat libéré se rendit à
Metz où le préfet de la Moselle l'envoya à Remelfding dans la colonie de
M. Appert. Il y resta huit mois et en sortit parce qu'il fut impossible
à ce généreux philanthrope de continuer plus longtemps son œuvre
charitable. Le libéré voulut alors se rendre à Couvron, près Vitry, où
les travaux du chemin de fer étaient alors en pleine activité. Il en
sollicita l'autorisation, elle lui fut refusée par le caprice d'un
secrétaire de mairie, et c'est par suite d'un refus aussi inexplicable
que ce malheureux, porteur d'excellents certificats et d'une lettre de
recommandation fort honorable du sous-préfet de Toul, se trouvait
réduit à mendier des secours le long de la roule qu'il parcourait pour
se rendre à Dreux, lorsque je le rencontrai. Cette victime du préjugé et
des rigueurs de la surveillance, vingt-trois ans après l'expiration de
sa peine, versait des larmes amères en me disant qu'il savait bien qu'il
n'était qu'un lâche puisqu'il endurait depuis si longtemps de semblables
tortures et de semblables humiliations sans avoir le courage de se
détruire.

--Pourquoi qu'il ne _grinchissait_[390] pas? dit Coco-Desbraises.

--Des idées? reprit Cadet-l'Artésien.

--Des idées de _pantre_[391], ajouta Cadet-Filoux. Mais si cet homme
faisant un retour sur lui-même et sur la société qu'il trouve inexorable
vingt trois ans après la perpétration d'un crime à peu près excusable,
se révoltait enfin contre elle et redevenait criminel, qui devrait-on
accuser, hein?

--Ce n'est pas lui, bien sûr, répondit le grand Louis à cette question
du vieux Cadet-Filoux.

--Quoi qu'il en soit, reprit Cadet-l'Artésien, Aubert n'est pas le seul
_fagot_[392] dont je puisse vous raconter l'histoire; mais comme je ne
veux pas vous tenir là jusqu'à demain matin, je ne vous parlerai plus
que d'un seul, de Blanchet.

Blanchet avait été condamné à la prison pour un vol de peu d'importance
commis dans un moment d'ivresse. A l'expiration de sa peine, il fut
placé sous la surveillance et envoyé dans une petite localité de la
province où il n'avait ni parents ni amis, il y manqua d'ouvrage.
Habitué depuis vingt ans au séjour de Paris, seule ville dans laquelle
il pût gagner sa vie (il était marchand des quatre saisons), il y
revint; mais bientôt il fut arrêté pour rupture de ban et condamné.
Renvoyé de nouveau en province, la nécessité lui fit encore une loi de
regagner la capitale; mais cette fois, instruit par l'expérience, il se
cacha. Les moyens de gagner sa vie lui devinrent par là plus difficiles,
et bientôt il tomba en récidive. Cet homme pourtant n'avait pas le goût
du métier, ses sentiments étaient droits et honnêtes. Il était resté
longtemps à la Conciergerie et s'était attiré l'estime des autres
détenus et celle de ses gardiens. Sa conduite y fut toujours exemplaire
et il sut, à ce qu'on assure, gagner la confiance de monsieur le
directeur de la prison. Cette confiance fut entière et jamais il n'en
abusa. On dit que monsieur le directeur affirmerait au besoin que
Blanchet n'avait que des sentiments honnêtes, et pourtant la
surveillante en a fait un _grinche_[393] comme nous autres.

Lorsqu'une peine, ou plutôt ce qui n'est que l'accessoire d'une peine,
produit de tels effets, cette peine ou cet accessoire, comme on voudra
le nommer, est jugé; il doit disparaître de nos codes ou subir dans son
application de notables changements; la société a bien le droit de
punir, mais elle ne peut avoir celui de dépraver.

Il semble, au reste, que les législateurs eux-mêmes aient compris le peu
de valeur morale de notre loi sur la surveillance, car pendant longtemps
ils ont laissé au libéré la faculté de s'en affranchir, moyennant le
dépôt d'une somme dont le chiffre a varié, mais qui ne s'est jamais
élevée au delà de quelques cents francs: belle garantie, vraiment, pour
la société qu'une pareille somme.

On a fini par comprendre qu'il était monstrueux d'accorder aux libérés
la faculté de racheter une peine, de faire ainsi du châtiment une
marchandise vénale; et maintenant tous les libérés restent soumis à la
surveillance. On eût mieux fait de les en affranchir tous, si on ne
voulait pas remédier aux maux qu'elle produit. Ces maux sont réels, ils
sont immenses, et ils produisent leurs effets à chaque instant; voyez
les tables de statistique, les récidives augmentant progressivement;
vous avez généralisé la surveillance, elle frappe par cela même sur un
plus grand nombre d'individus, et les récidives sont plus nombreuses;
cela devait être, c'était une conséquence forcée; et si l'on voulait
établir une règle de proportion, on trouverait, je n'en doute pas, que
le rapport entre les récidives et le nombre des libérés parqués ou
traqués par la surveillance, a constamment été le même.

Ne cherchez donc pas ailleurs la cause de cette recrudescence des crimes
qui effrayent la société; que l'on s'attache à combattre ou à détruire
cette cause, et que l'on n'aille pas chercher le remède dans un nouveau
système pénitentiaire qui, quand bien même il produirait les bons effets
qu'on en attend, n'aurait rien fait pour la sécurité de la société, si
préalablement on n'avait pas détruit les préjugés qui la dominent
encore.

--Cadet-Vincent, mes enfants, reprit Cadet-Filoux, vous a dit tout à
l'heure ce qui arrivait au _grinche_ qui était assez sot pour
_rengracier_[394]. Je reviens au point où il m'a interrompu; je vous
disais tout à l'heure que beaucoup de _garçons_[395] s'ils le pouvaient,
quitteraient le métier pour se mettre à _turbiner_[396]. Je n'ai donc
pas besoin de m'arrêter sur ce point où j'étais arrivé lorsqu'il m'a
interrompu.

--Décidément ce vieux scélérat prêche, dit le vicomte de Lussan à ses
deux compagnons; j'ai bien envie d'envoyer à tous les diables le
prédicateur et ses auditeurs.

--Gardez-vous-en bien, cher vicomte, répondit Salvador; il ne faut pas
que nous soyons les provocateurs, si nous ne voulons pas avoir sur les
bras toute cette vile canaille.

Ces quelques paroles échangées à voix basse n'avaient pas interrompu
Cadet-Filoux, qui continuait en ces termes:

Si les crimes de quelques-uns d'entre nous épouvantent la société, si
nos déprédations rompent l'équilibre de la machine sociale, ne faut-il
pas, autant que nous, accuser l'organisation, les lois, les mœurs de
cette même société?

Pour justifier la rigueur des lois qui régissent les classes infimes de
la société, on objecte que presque tous les _grinches_ sortent des rangs
du prolétariat. C'est vrai, ou à peu près; mais qu'est-ce que cela
prouve, si ce n'est la vérité de ce vieux dicton populaire: _Ventre
affamé n'a point d'oreilles_.

Admettons donc que tous les _grinches_ de profession sortent des rangs
du peuple. Je ne vous parlerai pas des grands criminels qui, à quelques
exceptions, appartiennent aux classes élevées.

--Il a ma foi raison, le vieux singe, dit Roman au vicomte de Lussan:
c'est plus souvent des salons que des mansardes que sortent les
assassins et les faussaires.

--Que voulez-vous, messire intendant, répondit celui-ci, les gens de peu
n'ont pas l'intelligence assez développée pour concevoir les grandes
choses.

--Ceci admis, je vous demanderai s'il y a en France des établissements
dans lesquels cette multitude d'enfants du peuple qui vaguent sur les
places et sur les boulevards puissent être conduits afin d'y apprendre
un état et d'y recevoir, en contractant l'habitude du travail et de la
sobriété, l'éducation que, dans un pays qui marche, dit-on, à la tête de
la civilisation, tous les hommes devraient posséder? Non.

Pourquoi? parce que pour créer des établissements de ce genre, il faut
de l'argent et que l'argent manque, belle réponse, vraiment! l'argent ne
manque pas lorsqu'il s'agit de subventionner des journaux, ou des
théâtres auxquels le peuple ne va jamais, de payer des danseuses qui ne
dansent pas pour lui, ou d'ériger des palais dans lesquels on ne le
laisse pas entrer. L'argent ne manque donc pas et vous croyez tous comme
moi qu'il serait à désirer qu'il fut employé à fonder quelques
établissements philanthropiques, semblables à ceux dont je viens de vous
parler.

Quoi qu'il en soit il n'en existe pas, et les enfants auxquels ils
seraient si utiles, vont passer la plus grande partie de leur temps aux
Quatre billards[397] ou dans tout autre lieu semblables et ils
deviennent des _pégriots_[398].

Le _pégriot_, mes enfants, occupe les derniers degrés de l'échelle au
sommet de laquelle sont placés les _pègres de la haute_[399]; les hommes
comme _rupin_, le provençal; Richard, comme Cadet-l'Artésien,
Coco-Lardouche et moi jadis, et dont vous autres vous occupez les
échelons intermédiaires. Le besoin conduisait la main du _pégriot_
lorsqu'il commit son premier vol et peut-être que si quelqu'un voulait
bien lui donner du pain en échange de son travail et l'aider de quelques
conseils, il abandonnerait un métier dont les commencements doivent lui
paraître assez rudes. Le _pégriot_ est timide et ce n'est que lorsqu'il
est poussé dans ses derniers retranchements, qu'il se hasarde à tirer de
la poche de celui qui se trouve à sa portée, un foulard que la
_fourgate_[400] lui payera le quart de sa valeur, le _pégriot_ est
toujours sale et mal vêtu, il ne déjeune jamais et ne dîne pas tous les
jours; lorsqu'il a quelques sous, il va prendre gîte dans un des hôtels
à la nuit de la Cité; lorsque son gousset est vide, il se promène toute
la nuit, si la première patrouille qu'il rencontre ne le mène pas au
corps de garde, qu'il ne quittera que pour aller chez un
_quart-d'œil_[401] qui l'enverra à la _cigogne_[402].

Voilà comment on devient _grinche_, l'homme pauvre devient
_gouêpeur_[403], on l'envoie à la _Lorcefée_[404], il en sort
_poisse_[405]. L'enfant ignorant et abandonné devient _pégriot_, on
l'envoie en prison, il en sort voleur, c'est toujours la même chanson
avec des variations différentes. Une fois qu'on est arrivé là,
savez-vous ce qu'il faut faire?

--Eh ben! qué qui faut faire? dit Délicat.

--Prendre le temps comme il vient, la soupe comme elle est, et faire son
métier en _brave garçon_[406], répondit Cadet-Filoux.

Là, _du flan, birbe_[407], dit Charles la belle Cravate, est-ce qu'une
fois qu'on a _mis la main à la pâte, il n'y a plus moyen de la
retirer_[408]?

--Plus moyen, mon garçon, plus moyen et pour vous prouver à tous que je
ne vous en impose pas, je vais vous raconter en peu de mots l'histoire
d'un _grinche_ qui a voulu redevenir _pantre_[409]. Dis-donc
Cadet-Vincent, as-tu connu là-bas, dans la salle nº 3, un nommé Etienne
Lardenois.

--Je crois bien, un beau brun, fort comme un taureau et courageux comme
un lion, âgé de vingt-cinq à trente ans au plus; mais dis-donc,
Coco-Desbraises, tu l'as connu aussi, toi, Etienne Lardenois, à preuve
qu'on jour il t'a donné une fameuse _floppée_?

--Oui, oui, je l'ai connu, Etienne Lardenois, répondit Coco-Desbraises
d'une voix sombre.

--Eh bien! voici ce qui lui est arrivé: reprit Cadet-Filoux.

--Etienne Lardenois avait été _gerbé_ à _cinq longes de dur_, pour un
_grinchissage avec fric-frac_, dans une _taule_ habitée[410]; vingt ans
et plus de _pré_[411] ça s'arrache, dix ans ça se tire, cinq ans ça se
fait par-dessus la jambe; vous savez ça, vous autres; aussi, Etienne
Lardenois, qui était un joyeux compère, ne s'affligea pas beaucoup de sa
condamnation, et lorsqu'il arriva au bagne de Toulon, il était gai comme
un pinson. Au bout de quelques jours, ça n'était plus ça, Etienne
Lardenois ne pouvait pas s'accoutumer aux coups de rotin de messieurs
les argousins; aussi, il ne fit pas ses cinq _longes_, il les arracha,
et lorsqu'il reçut ses _escraches de fagot affranchi_[412], il se promit
bien de ne plus revenir à Toulon, le pauvre garçon! il ne se doutait pas
du nombre des obstacles qu'il serait forcé de surmonter, s'il voulait
tenir la promesse qu'il s'était faite.

Comme il avait été condamné à une époque ou il était encore possible de
racheter sa _surbine_[413]...

--C'était le bon temps, dirent tous ceux de la compagnie qui savaient
que le cas échéant la faculté dont venait de parler Cadet-Filoux, leur
serait enlevée, c'était le bon temps...

--Il n'eut pas trop à en souffrir, il lui fut permis de rester à Paris.

--Dites donc, _birbe_[414] dit Robert, savez-vous que c'est une drôle de
loi que la _surbine_; ainsi, un supposé moi qu'était bijoutier de mon
état avant que d'être _grinche_, si j'venais d'faire un _gerbement_[415]
et qu'j'en aie d'la _surbine_, on m'enverrait dans un trou
_d'vergne_[416] ou dans un _villois de la Jargole_[417]?

--Comme tu dis, fiston.

--Eh ben! alors, j'pourrais pas _rengracier_[418], puisqu'on ne fait des
bijoux qu'à _Pantin_[419]; faudrait que j'_grinchisse pour
morfiler_[420].

--C'est ce que tu ferais et tu aurais raison, mon garçon; mais pour en
revenir à Etienne Lardenois; je vous disais donc qu'il lui fut permis de
rester à Paris.

Etienne Lardenois, était ciseleur de son état, c'était un excellent
ouvrier, presqu'un artiste; aussi il fut admis sans difficulté dans un
atelier où, pendant un certain laps de temps, il gagna cinq francs par
jour.

--C'était joli, on pouvait boulotter avec ça, dit Cadet-Vincent.

--Malheureusement pour Etienne Lardenois, continua Cadet-Filoux, un
grinche, avec lequel il avait eu des raisons là-bas et qui lui en
voulait depuis qu'il en avait reçu une floppée des mieux conditionnées,
le rencontra et finit par savoir où il travaillait, il écrivit au
bourgeois d'Etienne Lardenois et il lui apprit que celui qu'il occupait
était un _fagot affranchi_[421].

--Et voilà Etienne Lardenois renvoyé de son atelier? dit Cadet-Vincent.

Cadet-Filous se mit à rire aux éclats:

--Tu ne sais pas? continua-t-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé,
tu ne sais pas combien les _pantres_[422] sont coquins; le bourgeois
d'Etienne Lardenois ne le renvoya pas; mais sachant très-bien que son
ouvrier ne pourrait pas, s'il sortait de chez lui, trouver de l'ouvrage
ailleurs, il lui diminua sa journée de moitié; il ne lui paya plus que
deux francs cinquante centimes ce qu'auparavant il lui payait cinq
francs; le pauvre garçon fut forcé d'en passer par là.

--Mais ce bourgeois-là était aussi coquin que nous, dit Bolet le mauvais
gueux.

--Je ne vous dis pas le contraire; quoi qu'il en soit, Etienne
Lardenois, qui avait la bonhomie de croire que c'était une épreuve qu'on
voulait lui faire subir afin de savoir s'il était réellement redevenu
honnête homme, travailla autant et aussi bien que pour cinq francs. Cela
ne faisait pas le compte du grinche qui l'avait vendu; voyant qu'à la
dénonciation qu'il avait faite au bourgeois d'Etienne Lardenois, son
ennemi n'avait pas été honteusement chassé de son atelier, il se dit
qu'il serait peut-être plus heureux s'il s'adressait aux camarades de ce
dernier; en conséquence, il les accosta dans un cabaret, un jour où
Etienne Lardenois n'était pas avec eux; car il était trop lâche pour
attaquer son ennemi en face.

--C'est-à-dire, s'écria Coco-Desbraises.

--Est-ce que tu connais l'ennemi d'Etienne Lardenois? dit Cadet-Filoux.

--Non, répondit le misérable, charmé de ce que le vieux n'avait pas
l'intention de le nommer.

--En ce cas, tais-toi et laisse-moi achever mon histoire.

Ce qu'avait prévu le _macaron_[423] qui avait _mangé sur l'orgue_[424]
d'Etienne Lardenois arriva, les ouvriers ne voulurent plus travailler
avec un forçat libéré, et le maître fut, malgré lui, forcé de le
renvoyer; vous avez deviné que la position d'Etienne Lardenois fut
bientôt connue de tous les gens de son état, et qu'en conséquence il dut
y renoncer: que pouvait-il faire?

--Parbleu, grinchir, dit Cornet tape dur.

--Il ne le voulait pas. Voilà ce qu'il fit: après avoir épuisé toutes
ses ressources, engagé ou vendu tout ce qu'il possédait, fait feu des
quatre pieds et remué ciel et terre pour trouver à s'occuper, sans
pouvoir y parvenir.

Il existe à Clichy un établissement dans lequel on fabrique du blanc de
céruse...

--Ah ça! dit Robert, j'ai déjà entendu plusieurs fois parler de c'te
fabrique comme de queuque chose de terrible: qué que c'est donc?

--Vous voulez savoir ce que c'est que la fabrique de blanc de céruse de
Clichy, répondit le vicomte de Lussan, qui jusqu'à ce moment n'avait pas
pris part à la conversation, je vais vous le dire.

--Eh! bien ça nous fera plaisir, reprit Cadet-Vincent.

--Nous décernons des croix et des couronnes de lauriers à ceux qui se
sont montrés braves sur le champ de bataille, continua le vicomte de
Lussan, nous avons des couronnes de chêne et des médailles de tous les
métaux et de tous les modules, pour ceux qui ont eu le bonheur de sauver
un ou plusieurs de leurs semblables à la suite d'un incendie on d'une
inondation: c'est juste, n'est-ce pas, il faut récompenser toutes les
belles actions?

--Sans doute, dit Robert, on est _grinche_, c'est vrai, mais on est
Français tout d'même; et quand on voit la croix d'honneur briller sur la
poitrine d'un brave troupier qui l'a gagnée sur le champ de bataille,
quand on voit une belle médaille d'argent pendu par un ruban tricolore à
la veste d'un marinier qui a sauvé des flots quelques douzaines de
personnes, ça fait plaisir.

--Et bien! mon ami, il y a des hommes plus braves et plus vertueux que
ceux auxquels on accorde ces belles récompenses, et pour ceux-là on n'a
que des rebuffades, du mépris et de la répulsion.

--Bah! dit Cornet tape dur dont les yeux écarquillés annonçaient le plus
profond étonnement, et qui que c'est donc que ces hommes-là?

--Ces hommes-là, ce sont les ouvriers de la fabrique de blanc de céruse
de Clichy; ils ont certes bien de la vertu et un bien grand courage, les
malheureux que la misère ou les rigueurs d'une surveillance mal entendue
forcent à venir chercher à la fabrique de Clichy des moyens d'existence
pour leur famille et pour eux, et qui préfèrent une mort cruelle, à
laquelle ils savent d'avance qu'ils ne pourront échapper, à la nécessité
de commettre une seconde faute ou une chute nouvelle; en effet, la
fabrication du blanc de céruse est si malsaine, les émanations qui
s'exhalent de la trituration des matières que l'on y emploie, matières
parmi lesquelles domine l'oxide blanc de plomb, sont si pernicieuses,
qu'il faut avant de se déterminer à aller travailler à la fabrique de
Clichy, avoir fait le sacrifice de sa vie; un homme d'une force
ordinaire y est expédié en six semaines ou deux mois au plus, un hommes
sain et vigoureux résiste trois ou quatre mois ceux qui durent six mois
sont les hercules.

Si un salaire élevé permettait à ces misérables l'espérance de laisser
après eux un morceau de pain à ceux qui leur sont chers? si au moins
leurs derniers jours qu'ils passent dans la pratique de la vertu la plus
rare, l'abnégation, n'étaient pas abreuvés d'amertume, il ne faudrait
pas trop crier contre les fabriques de blanc de céruse; mais il n'en est
rien, ces ouvriers gagnent un franc cinquante à deux francs par jour, et
les lépreux, au moyen âge, n'inspiraient pas plus d'horreur que l'on
n'en a de nos jours pour les ouvriers de la fabrique de Clichy; ces
malheureux sont regardés par les gens du pays comme des pestiférés
maudits de Dieu et des hommes, et portant avec eux la contagion et la
mort; et cela est si vrai, qu'il n'est pas dans Clichy une seule fille
qui le connaissant veuille bien danser avec un de ces ouvriers (ces
cadavres ambulants, ô! puissance du caractère français, dansent pour
s'étourdir), on refuse de prendre du tabac dans leur tabatière, et
personne ne voudrait qu'ils en prissent dans la leur; dans beaucoup de
cabarets on ne veut pas les recevoir, et ceux dans lesquels ils sont
admis ne sont fréquentés que par eux; si des buveurs s'y trouvent
lorsqu'ils y arrivent, ils s'en éloignent, et si par hasard on voit un
homme du pays boire avec un de ces ouvriers sans le connaître, on a un
mot d'ordre pour l'avertir: _au plomb_, et à cet avertissement, il
quitte l'ouvrier qui retombe de toute sa hauteur dans l'isolement le
plus complet.

Allez, lorsque vous n'aurez rien de mieux à faire, vous promener du côté
de Clichy, et vous verrez rôder aux environs de la fabrique de
malheureuses femmes traînant après elles des enfants maigres et
rachitiques, auxquelles des hommes encore plus pâles et plus étiolés
qu'elles ne le sont elles-mêmes, remettront une petite somme destinée à
faire les frais de leur subsistance du lendemain; vous verrez ces
malheureuses s'éloigner la mort dans le cœur, après avoir lu dans les
yeux du père de leurs enfants l'annonce d'une mort prochaine.

Voilà le sort que la société réserve à ceux d'entre vous qui, pressés
par le désir de redevenir d'honnêtes gens, iraient chercher des moyens
d'existence à la fabrique de blanc de céruse de Clichy.

--Ah ben! y n'y a pas de presse, dit Charles la belle Cravate; mais
comment donc qui s'fait qu'on souffre qu'il existe des établissements
ousque des hommes vont s'empoisonner à raison de deux francs par jour.

--C'est qu'il faut à l'industrie des couleurs fines et qui durent
longtemps, reprit le grand Louis, et qu'on tient plus à ça qu'à
l'existence d'un tas d'ferlampiers comme nous autres.

--Richard vous disait tout à l'heure, reprit Cadet-Filoux, que pour
supporter pendant six mois la vie à la fabrique de blanc de céruse, il
fallait être un hercule; les hercules sont rares mais il y en a, et
Etienne Lardenois en était un. Je le rencontrai par hasard un jour que
j'allais faire une petite promenade matinale dans la campagne, ce fut
lui qui m'aborda, car je ne l'avais pas reconnu le pauvre garçon. La
plus effrayante pâleur avait remplacé les belles couleurs de son visage,
ses yeux, dont le blanc était sillonné de petits filets sanguinolents,
étaient mornes et ternes, et c'est à peine s'ils pouvaient supporter
l'éclat du grand jour; ses cheveux étaient presque tous tombés, ses
lèvres avaient pris cette couleur violacée qui rappelle les marbrures
que l'on remarque sur les cadavres qui sont restés longtemps dans l'eau,
il n'avait plus de dents, il était maigre et il était plus courbé à
trente ans que je ne le suis à quatre-vingt-quatre.

--Eh bien! _birbe_[425]. me dit-il d'une voix presque éteinte, vous ne
me _reconnobrez_[426] donc pas?

--Ma foi, lui répondis-je, tu es si changé que si tu ne m'avais pas dit
ton nom, je ne me serais pas douté que c'était toi. Il faut changer de
métier, mon garçon.

--Il est trop tard, _Vioque_[427], il est trop tard! mon compte est
réglé... J'en ai encore pour un mois, ça fera six que j'aurai duré;
c'est beaucoup. J'ai eu du bonheur. Allons, venez _casser un grain de
raisin_[428]. Nous entrâmes chez le _malzingue_[429] le plus voisin, et
tout en vidant une _rouillarde_[430], qu'il voulut absolument payer, il
me raconta ce qui lui était arrivé. Le pauvre garçon n'en voulait pas à
celui qui lui avait fait perdre son état; il me dit seulement en me
quittant que Dieu le punirait tôt ou tard. Probablement qu'il croyait
aux _loffitudes_[431] de la religion depuis qu'il voyait la
_carline_[432] de si près.

--Il n'avait pas déjà si tort de croire au _mec des mecs_[433], dit
Cadet-l'Artésien; car après tout, il y en a un de _mec des mecs_. Ce
n'est ni vous ni moi qui avons créé tout ce qui nous entoure, et il est
plus que probable que nous n'avons pas été jetés sur la terre pour vivre
comme des _tambours_[434].

--En v'la un de _bigoteur_[435], qui a le _taffetas_[436] d'aller en
_glier_[437] où le _Raboin_[438] le retournera pour le faire
_riffauder_[439]. Parce qu'il est près de _conir_[440]. Il veut faire le
bon apôtre, dit Coco-Lardouche, de sa voix caverneuse et saccadée.

--J'ai fait tout mon possible, mes enfants, pour vous prouver que les
circonstances faisaient autant plus de _grinches_ que la volonté des
hommes qui exercent la profession; et d'après ce que je vous ai dit
d'Etienne Lardenois, vous avez dû voir qu'à moins de se résigner à
suivre son exemple, il n'y avait guère moyen de rentrer, sur la route
commune une fois qu'on s'en était écarté. Je ne puis donc que vous
répéter en d'autres termes ce que je vous disais en commençant: Puisque
vous êtes _grinches_ restez _grinches_; mais ne donnez pas à ceux qui
vous font la guerre des armes contre vous-mêmes. Au lieu de vous
détester les uns les autres, que le _pégriot_[441] serve, sans orgueil,
le _pègre de la haute_[442], en attendant qu'il le devienne à son tour.
Paris, dit un vieux proverbe, n'a pas été bâti en un jour. Subissez sans
vous plaindre les conséquences de la vie que vous menez. Il ne se livre
pas de bataille qui ne coûte la vie à plus ou moins de soldats; votre
liberté quelquefois même votre vie, sont les enjeux de la partie que
vous jouez contre la société, partie que tôt ou tard vous devez perdre.
C'est là une vérité que vous auriez tort de chercher à vous dissimuler;
vous devez donc, si vous êtes raisonnables, tâcher de la faire durer le
plus longtemps possible.

--Qu'il est _marlou_[443] le _birbe_[444], dit Charles la belle Cravate,
c'est que c'est vrai tout de même ce qu'il nous a dit là.

Le vieux Cadet-Filoux, que les éloges de ses auditeurs, tout grossiers
qu'ils étaient, paraissaient singulièrement flatter, ne se serait pas
hâté de conclure, si Salvador ne s'était pas penché vers lui, et ne lui
avait pas dit à voix basse de passer de suite à la péroraison de son
sermon. Il ne pouvait continuer du moment que Salvador lui intimait
l'ordre de se taire; car il avait intérêt à ne rien faire qui pût
déplaire à celui-ci, qui lui glissait souvent dans la main quelques
pièces d'or qui, avec ce que lui donnait la mère Sans-Refus, qui se
serait fait un scrupule de laisser dans la misère un ancien camarade
d'affaires de l'auteur de ses jours, et la petite rente qu'il possédait,
l'aidaient à passer doucement sa vie.

--Pour qu'elle dure, cette partie, il faut, continua-t-il, après avoir
adressé à Salvador un regard qui indiqua qu'il était arrivé à conclusion
de son discours, que le camarade en liberté n'abandonne pas le camarade
dans la peine; il faut aussi qu'il ne vienne jamais à ce dernier la
pensée d'améliorer sa position aux dépens de ses camarades en liberté;
il faut en un mot que vous vous donniez tous la main et que vous vous
aimiez comme des frères; c'est ce que je vous souhaite, et je vous donne
ma bénédiction. _Amen._

--Bravo! bravo! s'écrièrent tous les bandits en empoignant les _petits
pères noirs_ placés devant eux. A la santé du _birbe_[445].

Les têtes étaient déjà passablement échauffées lorsque les fioles de
parfait-amour, de cent-sept ans et de cognac, que depuis quelques
instants les convives de la mère Sans-Refus lorgnaient du coin de l'œil,
furent apportées sur la table.

Les liqueurs venaient d'achever ce que le vin bleu avait si bien
commencé, lorsque la mère Sans-Refus voulant laisser à ses convives
toute la liberté possible, et craignant sans doute que la présence
d'une personne du sexe ne leur imposât une réserve incommode fit comme
les dames anglaises, qui quittent la table afin de laisser à leurs maris
la faculté de se griser à leur aise aussitôt que l'on a enlevé le
dessert.

Les trois vieillards, Cadet-Filoux, Cadet-l'Artésien et Coco-Lardouche,
auxquels leur grand âge imposait une sobriété et des habitudes d'ordre
que n'étaient pas forcés d'observer les autres individus de la
compagnie, suivirent l'exemple de la maîtresse du lieu.

La mère Sans-Refus, avant de quitter ses convives, leur adressa une
grimace qu'ils voulurent prendre pour un sourire, et leur recommanda de
bien s'amuser et de ne pas ménager son vin, dont il restait encore trois
pièces dans un des coins du caveau.

--Non! qu'on ne le ménagera pas ton _picton_[446], avait dit Délicat à
ses deux acolytes lorsque la mère Sans-Refus s'était retirée. Avez-vous
_rembroqué_ la _bonique_[447]? c'est pis que l'étalage d'un
_orphelin_[448], et dire que tout ça c'est nos sueurs, c'est not' sang!
Qué mal qu'il y aurait à lui _pesciller d'esbrouffe_[449], tout ce
qu'elle nous a _esgaré_[450] la vieille _attriqueuse_[451]?

Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le Mauvais gueux occupaient, à table,
l'extrémité opposée à celle où se trouvaient Salvador, Roman et le
vicomte de Lussan.

Vernier les Bas bleus, qui en entrant s'était placé au centre de la
table, entre Cornet tape dur et Cadet-Vincent, venait sans affectation
de quitter sa place et de s'approcher de Roman qui lui avait fait signe
de venir lui parler.

Les trois amis n'avaient pas mis encore Vernier les Bas bleus dans la
confidence de leur projet; il fallait cependant qu'ils sussent s'ils
pouvaient compter sur lui.

--Ecoute, lui dit Roman qui s'était chargé de la négociation; tu as
deviné sans doute que nous avions Rupin, Richard et moi, le plus grand
intérêt à ce que le secret découvert par Coco-Desbraises et Délicat,
secret qu'ils ont déjà fait connaître à Rolet le Mauvais gueux, ne soit
plus connu de personne?

--Pardine!

--Et crois-tu qu'il y ait plusieurs moyens de forcer ces hommes à se
taire?

--Je n'en connais qu'un; et si vous voulez l'employer, vous pouvez
compter sur moi, dit Vernier les Bas bleus, en adressant à Roman un
regard significatif. Je n'ai pas oublié qu'ils ont voulu me
_buter_[452].

--Voyons, dit le vicomte de Lussan, ils sont ici quatorze: si le combat
s'engage, quels sont ceux qui seront contre nous, et quels sont ceux qui
resteront neutres?

--Vous aurez contre vous, outre les trois en question, le grand Louis et
Charles la belle Cravate, et peut-être un ou deux autres; Robert,
Cadet-Vincent et les autres ne se mêleront de rien.

--Eh! mais la partie est beaucoup plus belle que je ne le pensais,
reprit le vicomte de Lussan; il ne s'agit plus que de l'engager.

--Ça ne sera pas difficile, reprit Vernier les Bas bleus, si vous voulez
me laisser faire.

--Tu as carte blanche, mon cher, lui répondit Roman, qui dit à ses deux
amis, lorsque Vernier les eut quittés pour aller se placer près de
Délicat et de ses deux acolytes: cet homme pourrait bien, pendant les
trois jours qu'il vient de passer avec ces individus, avoir appris
beaucoup trop de choses. Lorsqu'il nous aura aidé à nous débarrasser de
ceux-ci, nous lui réglerons son compte.

--Encore! dit Salvador.

--Messire Roman a parfaitement raison, dit le vicomte de Lussan.

Tandis que les _rupins_, si l'on veut bien nous permettre de conserver à
ces trois personnages le nom qu'ils portaient dans le lieu où ils se
trouvaient, échangeaient à voix basse les quelques paroles qui
précèdent, Vernier, de son côté, ne perdait pas son temps près de
Délicat et de ses deux amis.

--Je viens de causer avec les _rupins_, leur dit-il.

--Eh bien! qué qui t'ont dit? dit Délicat, le visage allumé par le vin
et la colère.

--Qu'ils se moquaient de toi et de tes amis, répondit Vernier les Bas
bleus.

--Ah! ils ont dit ça, repartit Coco-Desbraises, y leur-z-y en cuira.

--Faut les _buter_[453], ajouta Rolet le Mauvais gueux.

--Au fait, c'est votre faute, reprit Vernier les Bas bleus. Après avoir
reconnu qu'il était impossible d'_enquiller_[454] chez eux, où,
dites-vous, il y a un _abadis de larbins du raboin_[455], vous me
chargez de leur dire que s'ils ne vous _coquaient pas_ dix _tailbins
d'altèque de mille balles, vous mangeriez sur leur orgue_[456], et vous
ne m'apprenez rien de ce que vous savez, de sorte que j'ai en l'air d'un
_sinve_[457].

--Eh bien! dis donc, les Bas bleus, repartit Coco-Desbraises, j'ai dans
la _sorbonne_[458] que t'es pas si _sinve_ que t'en as l'air, et que ce
n'est pas sans intention que tu nous _trimballes_ à la _cambrouze_[459]
depuis trois _luisants_[460], m'est avis que tu es de _mèche_[461] avec
les _rupins_ pour nous _emblêmer_[462].

--Si je savais ça, ajouta Délicat en tirant de la poche de sa redingote
un long couteau-poignard, si je savais ça, j'te fourrerais mon
_lingre_[463] dans le _palpitant_[464] jusqu'au manche.

Délicat avait élevé la voix pour prononcer ces mots; ses yeux, qui
sortaient de leur orbite, lançaient des éclairs et des commissures de
ses lèvres sortaient de légers flocons d'écume.

--Qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il y a? s'écrièrent à la fois tous
les bandits.

Vernier les Bas bleus s'était promptement reculé en arrière, lorsqu'il
avait vu Délicat s'armer de son couteau-poignard.

--Il y a, dit-il en désignant Délicat, que ce méchant gamin veut me
_buter_[465], parce que je ne veux pas l'aider à _escarper_[466] les
_rupins_.

--Ah! tu nous trahissais, _lézard_[467]! s'écria Coco-Desbraises; eh
bien! tu ne sauras rien, et nous allons te _refroidir_[468].

--Il paraît que Vernier ne sait rien, dit Salvador à Roman.

--Coco-Desbraises vient sans s'en douter de lui sauver la vie, répondit
celui-ci. Eh bien! vicomte, je crois qu'il est temps d'ouvrir le bal;
êtes-vous prêt?

--Tout prêt, _my dear_, répondit le vicomte de Lussan en se levant avec
beaucoup de sang-froid. Par lequel voulez-vous que je commence?

--Un instant, dit Salvador, puisqu'ils n'ont pas d'armes à feu, il faut
nous laisser attaquer.

Vernier les Bas bleus, profitant du tumulte, s'était rapproché des
rupins; Délicat pérorait au milieu d'un groupe composé de ses deux
intimes, du grand Louis, de Charles la belle Cravate et de quelques
autres, et vomissait à haute voix les plus sales injures contre Salvador
et ses amis.

--Voulez-vous _rengracier_[469], dit enfin Salvador d'une voix de
tonnerre, il y a assez longtemps que cela dure et si vous ne cessez à
l'instant, vous allez me forcer de vous corriger tous.

--Qu'est-ce que c'est? nous corriger, s'écria Rolet le Mauvais gueux, et
presque tous les bandits, s'avancèrent contre les rupins. Robert,
Cadet-Vincent, Cornet tape dur, et quelques autres, prévoyant une lutte
à laquelle ils ne voulaient pas prendre part, se hâtèrent de se hisser
sur les dernières marches de l'échelle de meunier, d'où ils pouvaient
être spectateurs de ce qui allait se passer, sans craindre d'attraper
quelques horions.

Les rupins et Vernier les Bas bleus se placèrent le long du mur, afin
d'éviter d'être cernés.

--_Arma presto, subito!_ dit Roman; puis ils mirent tous la main aux
pistolets de combat, dont ils avaient eu soin de se munir. Il leur
fallait triompher de neuf coquins résolus, que le vin et l'eau-de-vie
qu'ils venaient de boire, avaient transformés en autant de bêtes
féroces.

--_Butons_[470] les rupins d'abord, criaient Délicat, Coco-Desbraises et
Rolet le Mauvais gueux; _butons-les_, nous _refroidirons_[471] après la
_fourgate_[472], et nous _rapioterons_[473] partout; il y a _gras_[474]
dans la _taule_[475].

--A bas les _lingres_[476], tas de _ferlampiers_[477], cria Salvador,
d'une voix qui parvint à dominer le tumulte: à bas les _lingres_, on je
vous _riffaude_[478].

--A mort les rupins! à mort!... Et les bandits armés tous de longs
couteaux-poignards, et semblables à un torrent qui vient de rompre ses
digues, se ruèrent avec fureur contre le petit groupe de leurs ennemis;
Vernier les Bas bleus, fut atteint le premier d'un coup de couteau au
bras gauche.

--Ah! c'est comme cela, dit le vicomte de Lussan, en voyant couler le
sang de Vernier; c'est bien: et déchargeant presqu'à brûle pourpoint un
de ses pistolets sur Rolet le Mauvais gueux qui avait porté le coup, il
fracassa le crâne du misérable, dont la cervelle alla se plaquer sur les
murs du caveau.

Deux des bandits épouvantés, se retirèrent en arrière, les rupins
n'avaient plus devant eux que Délicat, Coco-Desbraises, le grand Louis,
Charles la belle Cravate, et deux autres. A toi! marquis de malheur,
s'écria Délicat en s'élançant sur Salvador avec toute l'agilité d'un
chat tigre; à toi! et il lui porta en pleine poitrine un furieux coup de
son couteau-poignard; malheureusement pour lui la lame glissa sur une
côte, et ne fit à Salvador qu'une blessure légère.

Cette brusque attaque avait surpris Salvador, mais ne l'avait pas
épouvanté; il saisit Délicat d'une main, et le tenant éloigné de lui
afin de l'empêcher de renouveler sa tentative, il lui envoya deux balles
dans le ventre. Délicat fit un tour sur lui-même, et tomba la face
contre terre.

--Dis le secret aux autres, cria-t-il d'une voix étranglée par la
douleur à Coco-Desbraises qui luttait contre Vernier les Bas bleus,
tandis que Roman et le vicomte de Lussan tenaient en respect les autres
bandits dont l'ardeur commençait à se ralentir; dis le secret aux
autres, afin qu'ils soient forcés de les tuer tous ou de la danser...

Ce furent ses dernières paroles.

Les chaises, la table et tous les objets qui la couvraient, avaient été
renversés, brisés, rompus en mille pièces; la fumée produite par la
décharge des deux pistolets n'ayant pas trouvé d'issue pour s'échapper,
formait un nuage épais dans le caveau, éclairé seulement par la lueur
pâle et douteuse d'une chandelle dont s'était emparé Cadet-Vincent, au
moment où il s'était réfugié sur l'échelle de meunier.

Les paroles prononcées par Délicat avant de rendre le dernier soupir
avaient été entendues de Roman: laissant pour un moment au vicomte de
Lussan et à Salvador le soin de tenir tête à ce qui restait
d'assaillants; il saisit une forte barre de fer oubliée par hasard dans
le caveau et qui se trouvait à sa portée, et se glissant dans l'ombre
derrière Coco-Desbraises, il lui en porta sur la nuque un si furieux
coup qu'il tomba sur le sol sans prononcer une parole.

--Et de trois, dit-il en brandissant au-dessus de sa tête la formidable
barre de fer dont il venait de faire usage, tandis que ses amis tenaient
à distance, à l'aide de leurs armes à feu, les quatre assaillants qui
n'étaient pas encore hors de combat, qui en veut? demandez, faites-vous
servir.

--Allons, jetez vos couteaux et rendez-vous à discrétion, dit le vicomte
de Lussan, si vous ne voulez pas que j'en descende encore.

--Rendez-vous donc, crièrent ceux qui étaient sur l'échelle, vous voyez
bien que vous n'êtes plus en force.

Le grand Louis et Charles la belle Cravate, voyant qu'ils n'étaient que
mollement soutenus par les uns, et que les autres gardaient la plus
parfaite neutralité, ne demandaient pas mieux que de faire ce qu'on leur
conseillait; mais ils craignaient que les _rupins_ ne leur fissent un
mauvais parti; ceux-ci, qui n'avaient plus aucun intérêt à prolonger la
lutte, puisque ceux qui connaissaient leur secret n'étaient plus, leur
ayant offert de nouveau quartier, ils s'empressèrent d'accepter.

Vernier les Bas bleus était celui qui avait le plus souffert, c'était
contre lui que s'étaient particulièrement acharnés ceux qui avaient
perdu la vie, la blessure que lui avait faite au bras Rolet le Mauvais
gueux le faisait horriblement souffrir, et Coco-Desbraises l'avait assez
rudement mené dans la lutte qu'il avait soutenue contre lui; la blessure
de Salvador n'était qu'une égratignure.



Notes.


(A) Quelque sombres que soient les couleurs dont celui qui voudra
peindre la physionomie des lieux dans lesquels on peut trouver des
échantillons de la population excentrique de la capitale, charge sa
palette; quelque vigoureux que soient les contours tracés par lui;
quelle que soit, du reste, la puissance de son imagination, ses
tableaux, s'ils ne sont copiés sur la nature, seront toujours au-dessous
de la réalité: c'est qu'il existe en effet de ces choses, de ces hommes
qu'il faut avoir vus pour en concevoir l'existence.

Les établissements que nous venons de citer existent réellement; mais
nous n'engageons pas nos lecteurs à les visiter, car c'est suivant nous
un bien triste spectacle que celui de l'humanité, lorsqu'elle a perdu la
dernière trace de sa céleste origine, et c'est à peu près le seul qu'ils
pourraient rencontrer dans tous ces lieux et dans beaucoup d'autres dont
l'énumération seule remplirait un volume. Cependant, comme maintenant on
est généralement avide de tout connaître, nous allons essayer d'en dire
quelques mots.

Le _grand Saint-Michel_, surnommé le _grand bal Chicard_, rue de Bièvre,
près la place Maubert, est le plus considérable de tous les
établissements qui, semblables à ces plaies purulentes qui déshonorent
le visage des débauchés et des ivrognes, étalent effrontément leur
enseigne dans les rues de notre cité. Des chiffonniers, des marchands de
chansons, des joueurs d'orgues et des marchands d'allumettes, des
voleurs et de hideuses prostituées toujours prêtes à se livrer à ces
misérables pour quelques verres d'eau-de-vie, ou un mauvais repas, voilà
quels sont les gens que l'on rencontre habituellement au _grand
Saint-Michel_. Mais si une belle journée a invité les bons habitants de
Paris à prendre le plaisir de la promenade, levez les yeux vers cette
espèce de soupente qui domine la salle principale de l'établissement
dont nous parlons, et examinez un peu les individus qui s'y
trouvent;--mais ils sont convenablement costumés: ce sont sans doute des
gens comme il faut, qui sont venus là po